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Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

5 01 1484                   Des États Généraux se tiennent à Tours qui, pour la première fois réunissent pays de langue d’Oïl et pays de langue d’Oc. L’usage du mot  Oc pour désigner ce fonds de langues romanes qui permettait à tout le sud de la France de se comprendre remonte à Dante ; on sait aussi que Rabelais [1494 – 1553] en utilisait un autre : Languegoth qui figure dans les trois premières éditions de ses œuvres.

fin 1484                      Christophe Colomb, a environ 34 ans : fils de juifs espagnols établis à Gênes, il parle, lit et écrit l’espagnol, le latin, parle et lit l’italien mais ne l’écrit pas. Il a deux frères : Bartolomée et Diego. Il a déjà navigué comme mousse, a passé quelques temps en Angleterre à Bristol, siège de vagues traditions relatives à la Grande-Irlande, contrée fabuleuse située outre-mer. En 1480, il a épousé à Lisbonne Felipa Moñiz de Perestrello, d’origine italienne, dont le père Bartolomeo I° avait la concession de Porto-Santo, îlot proche de Madère. Un fils leur naquit : Diego. Colomb séjourna à Porto-Santo balcon sur la mer des Ténèbres. Il pût y voir sur les plages, jetés par les vents d’ouest, des bois flottés d’essences inconnues, dont certains travaillés, des arbres entiers, des roseaux géants, des fèves de mer, graines d’une plante grimpante des Antilles, l’Entada Gigas, et même, un jour une pirogue faite d’un seul tronc où se trouvaient deux cadavres à la peau tannée et au visage très large… de quoi stimuler une imagination qui ne demandait qu’à s’enflammer : il devint postulant pour diriger une expédition aux Indes.

Quittera-t-il le réel pour partir dans l’affabulation lorsqu’il racontera qu’il y avait recueilli les confidences d’un pilote mourant qui lui aurait révélé la route à suivre pour atteindre les îles occidentales, le Cathay, Cipango, la légendaire Antillia, les sept mille îles de Marco Polo ? Personne n’est en mesure de le savoir.

Que sait-on alors des terra incognata ? Officiellement pas grand chose : les Portugais ont doublé le cap Bojador depuis 43 ans, mais ils en sont encore à explorer la côte ouest de l’Afrique, ce qu’avaient tout de même déjà fait avant eux les Carthaginois, vers 450 av. J.C. On ne savait donc rien de la côte africaine plus au sud, et les croyances dominantes à l’époque remontaient à Ptolémée, selon lequel l’océan indien était une mer fermée, et le sud de l’Afrique un continent ne laissant pas de passage à la mer.

Donc, si l’on ne pouvait avoir la preuve que l’Inde pouvait être atteinte par l’est, il était tout à fait logique de chercher à l’atteindre par l’ouest : naturellement les Européens n’imaginaient pas qu’il pût y avoir entre l’Europe et l’Asie la barrière de deux vastes continents. De fait, sans avoir à remonter jusqu’à la colonisation du Groenland par les Vikings, tombé depuis longtemps dans l’oubli, l’Atlantique nord était déjà fréquenté par des pêcheurs : dans les années 1450, les pêcheurs de Paimpol et de Bréhat pêchent la morue sur les côtes d’Islande et des Terres Neuves. Vingt ans plus tard, Vaz Corte Real, un Portugais établi aux Açores, pourrait bien avoir atteint Terre Neuve. En 1497, un marchand de Bristol, John Day contera la chose à Christophe Colomb.

On n’avait pas non plus de certitudes quant aux distances qui pouvaient séparer les côtes du cap St Vincent, au Portugal, de la côte est de la Chine. Les erreurs de Ptolémée avaient certes été en partie corrigées mais la multiplicité des estimations ne permettait à aucune de faire autorité : l’Atlas Catalan de 1375 donnait 116 °, Fra Mauro en 1459, 125°, Ptolémée, 150 ap.J.C., 177°, Martin de Tyr, 100 ap.J.C., 225°, le chiffre exact étant de 131°. Erreurs encore quant à la longueur de la circonférence terrestre : alors que la réalité est de 40 000 km, l’Atlas Catalan donnait 32 000, Fra Mauro 38 400, Ptolémée, qui sur ce point, n’avait pas voulu suivre Ératosthène avait estimé la longueur d’un degré à 80 km (au lieu des 111,2 réels), ce qui donnait une circonférence de 28 800 km.

Salvador de Madariaga donne une explication astucieuse des erreurs de longitude de Colomb, mais qui suppose qu’il ignorait que le mille arabe était différent du mille italien, ce qui est plutôt invraisemblable pour un marin de cette pointure :

Pour Colon, la longueur d’un degré est de 56 2/3 milles. Sur ce point, il se sépare de Toscanelli qui […] semble avoir pris pour ses calculs et ses cartes un degré de 62 1/2 milles à l’équateur. Mais il est peu d’opinions auxquelles il s’accrocha avec plus d’énergie. Elle est soulignée dans la marge de son livre là où elle est exprimée et, en outre, il a plus d’une fois déclaré par écrit qu’il avait lui-même mesuré le degré et vérifié ce chiffre. Or, ce chiffre avait été proposé pour la première fois par un cosmographe arabe du nom d’Alfraganus, ou El Fargani, lequel sur la foi des mesures faites par ordre du Khalife Almamum (813-832) adopte 56 2/3 milles pour mesure terrestre du degré. Il s’agit de milles arabes, valant 1 973 m 50 et, par conséquent, les mesures arabes, faites au IX° siècle, ne dépassent que de 251 880 mètres les 40 007 520 mètres que nous tenons à présent pour la circonférence de la Terre à l’équateur et sont ainsi de loin la plus exacte estimation qui ait été faite avant l’époque moderne. Colon semble avoir flairé du premier coup la mesure exacte. Malheureusement ses milles n’étaient pas arabes, mais italiens, et ne faisaient que 1 477 m 50 : autrement dit, il se représentait le monde un quart plus petit que ses dimensions exactes. [

Cette erreur sur la longueur du degré conduisait Colon à réduire la largeur de la mer qu'il avait à traverser pour atteindre les Indes, et cela d'autant plus qu'il calculait les dimensions de cette mer par des moyens indirects. Il croyait que la distance terrestre entre l'Espagne et l'Inde couvrait 282° de la circonférence de la Terre ; il restait donc seulement 360 - 282 = 78° pour la distance maritime entre Lisbonne et le Cathay. Et comme ces degrés n'étaient que de 56 2/3 milles à l'équateur, c'est-à-dire à environ 50 milles aux îles Canaries, la distance n'était donc que de quelque 3 900 milles, soit 9 975 lieues.

Cet ensemble d'erreurs sur l'Asie situait son Inde à peu près où se trouve actuellement l'Amérique. Ainsi trouvait-il par ces détours la bonne direction. Il n'est pas étonnant que, trouvant la terre là où il s'attendait à la trouver, Colon ait été persuadé qu'il avait abordé en Asie.

Salvador de Madariaga Christophe Colomb    1952

Et puis, il n’est pas inutile de situer les repères qui cadraient alors l’établissement des cartes : la course à la face cachée du globe était lancée et dès lors, tous les concurrents se surveillent, s’épient, se font des niches, mentant à qui mieux mieux : le mensonge prend du galon, ou, si l’on préfère, s'anoblit. Le Portugal prescrit à ses marins et à ses capitaines de travestir ce qu’ils voient : il institue le Sigala, qui signifie sceau, secret.

Dès ses premières tentatives, la géographie est affamée de mensonges. Elle s’en gave. C’est une de ses matières premières préférées. A l’égal des poètes, les voyageurs sont des affabulateurs. L’imposture est leur régal, leur vanité et l’instrument de leur pouvoir.

Gilles Lapouge La légende de la géographie                  Albin Michel 2009

Huit ans plus tard, quelques mois avant qu’appareille Christophe Colomb, un marchand de drap allemand, Martin Behaim créera le premier globe terrestre connu, riche de plus de 1 100 noms de lieux, de 48 miniatures de rois et de dynasties, de légendes détaillées décrivant les produits, les pratiques commerciales et les routes qui traversaient les routes connues. Il y avait évidemment une grande absente : l’Amérique.

Les Espagnols cultivent le même goût de la dissimulation ; les cartes sont des objets précieux que l’on enferme dans un coffre à deux verrous, l’original étant une carte unique, rigoureusement inaccessible, le Padrón real, caché à la Casa de Contratación à Séville Matrice, modèle, elle est le réel. Le pays lui, n’est que la reproduction infidèle du Padrón real . Les Portugais en feront autant avec le Padrão real .

La carte absolue fascine. Lisbonne, Madrid, jasent sur ses complications. On admire que personne n’ait le droit ou le pouvoir de consulter ce Padrão real, ou ce Padrón real, même pas le commandant des armées, même pas un cardinal, un pape ou un roi. Celui qui eût contemplé le Padrão real eût été fusillé par Dieu en personne car il eût pénétré dans l’envers des choses, qui est le plaisir de Dieu seul. […] Le Dr Da Burra développe pesamment cette malice : Dans l’hypothèse où Dieu, écartant le voile dont il a lui-même masqué le réel et ses turpitudes, apercevrait soudain ce réel, sans doute il expirerait à l’instant, si du moins, comme on le suppose, il a un peu d’honneur.

Gilles Lapouge La légende de la géographie.              Albin Michel 2009

Colomb propose au roi Jean II de Portugal ce qu’il appelle son entreprise des Indes : ses arguments ne manquent pas, car il semble encore que la route maritime la plus courte, la seule possible peut-être, vers l’Orient, soit le passage par l’Ouest.

Mais le souverain, au début conquis par l’enthousiasme du jeune génois, finalement lui accorda peu de crédit (et pas du tout de crédits), trouvant qu’il avait affaire à un grand hâbleur, enclin à la vantardise lorsqu’il s’agit de présenter ses talents et plein de fantaisie et d’imagination quant à son île de Cipangu.

La nomination, sur les prières insistantes de Colomb, d’une commission d’experts, n’y changea finalement rien, cette dernière se méfiant de la flagrante sous-estimation des distances. Dépité, Colomb quitta le Portugal pour aller présenter son projet en Espagne.

1484                         Léonard de Vinci, conscient de l’importance du sultan d’Égypte Quaït Bey, lui envoie copie des différentes initiatives scientifiques et  architecturales qu’il se propose de réaliser en  Turquie.

avril 1485                   À Rome, sur la Via Appia, en dégageant des débris de marbre, des ouvriers crèvent une voûte de brique, font une chute de douze pieds tout à coté d’un sarcophage contenant le cadavre fort bien conservé d’une femme de l’époque romaine. L’humaniste Fonte racontera cela à un ami de Laurent le Magnifique et ainsi l’affaire fera grand bruit : l’archéologie était née.

mai 1486                    Christophe Colomb est parvenu à soumettre son projet à Ferdinand et Isabelle : il se trouve qu’il cadre bien avec la situation de l’Espagne par rapport au Portugal, puisque la première s’est en quelque sorte privée de découvertes vers l’est en en laissant l’exclusivité au Portugal ; pour autant le roi et la reine, face au flou relatif du projet et à la priorité des priorités : en finir une fois pour toutes avec les Maures, remettent à une commission présidée par Hernando de Talavera, converso et confesseur de la Reine, le soin de donner un avis compétent. Des compétences, il y en eut dans cette commission, mais de la bonne volonté certainement beaucoup moins : Talavera était un ascète qui avait appris à brider ses émotions, Colomb laissait la bride sur le coup à son imagination : les deux tempéraments étaient par trop opposés pour pouvoir s’entendre. 

Il entama alors une lutte de tous les instants, pénible et épuisante, car, à coup sûr, une véritable bataille menée avec des armes n’aurait pas été pour lui aussi dure et aussi horrible que d’avoir à renseigner tant de gens qui ne le connaissaient pas ou qui ne se souciaient pas de lui, tout en recevant tant d’insultes qui affligeaient son âme.

Las Casas

Plus tard, dans ses courriers au roi et à la reine, Colomb ne pourra s’empêcher d’y revenir : ces six ou sept années de grand chagrin [] sept années, je fus dans votre cour royale, au cours desquelles tous ceux à qui je parlais de cette entreprise croyaient que c’était une pure plaisanterie

août 1486                    A la mort de Charles du Maine, les États de Provence acceptent le rattachement de leur province à la France non comme un accessoire à un principal, mais comme un principal à un autre principal et séparément du reste du royaume.

1486                            Les abbés de St Germain font édifier des bâtiments en vue d’accueillir la foire de St Germain, du 3 février au dimanche des Rameaux afin de ne pas concurrencer la foire de St Denis. Les abbés percevaient des droits sur les transactions. Le Russe Iermack découvre la Sibérie.

22 07 1487                  Bourges, alors une des grandes villes de France avec ses quinze mille habitants, brûle : c’est le grand feu de la Madeleine, qui réduit en cendres un bon tiers de la ville. Les drapiers s’installent à Lyon, provoquant la ruine de la ville.

18 08 1487                  Une bataille des plus sanglantes livre Malaga aux rois catholiques, qui ne permettent qu’à 25 familles de rester à Malaga, en tant que Mudéjars, dans l’enceinte de la morería (quartier maure).

Et alors le Roi fit venir les prisonniers chrétiens qui étaient à Mâlaga et fit dresser une tente à la porte de Grenade, afin de les recevoir avec la Reine et l’Infante leur fille; et les Maures les amenèrent : ils n’étaient pas moins de six cents, hommes et femmes (…). En arrivant auprès de Leurs Altesses, ils s’humiliaient tous, se jetant aux pieds de Leurs Altesses et voulant les leur embrasser, mais Leurs Altesses n’y consentaient pas et leur donnaient la main. Tous ceux qui voyaient cela louaient Dieu et versaient des larmes de joie avec les prisonniers qui arrivaient maigres et pâles, presque morts de faim, des chaînes aux mains et au cou, et un boulet aux pieds, tous avec de longs cheveux et de longues barbes (…). Sur-le-champ, le Roi ordonna qu’on leur donne à manger, qu’on leur ôte leurs fers, qu’on les habille et qu’on leur donne de quoi retourner chez eux, ce qui fut fait. Il y en avait parmi eux pour qui de fortes rançons avaient déjà été payées ; des personnes qui étaient restées dix, quinze et vingt ans en captivité, et d’autres moins.

Bernâldez

Ce cauchemar était fini. Le pays était enfin uni sous les deux monarques. Le monde n’avait jamais vu une transformation aussi rapide et profonde que celle qui en dix-sept ans avait fait passer la Castille de la corruption et l’anarchie du règne précédent à l’ordre, la puissance et la splendeur de 1492.

Salvador de Madariaga Christophe Colomb       1952

1487                            Fernão Dulmo et João Estreito, avec la bénédiction (mais rien de plus) du roi Jean, sont partis des Açores pour toucher l’île d’Antillia : les forts vents d’ouest sous cette latitude les empêcheront d’atteindre cette île. Ils voulaient y parvenir en moins de quarante jours, délai qu’ils s’étaient fixé au départ, au delà duquel ils s’étaient engagés auprès de leur équipage à faire demi-tour. On ne les reverra jamais.

Quaït Bey, sultan mamelouk d’Égypte envoie une ambassade à Florence pour tenter de prendre la position commerciale de son rival, l’empire ottoman : il n’a pas mégoté sur les moyens pour en mettre plein la vue des Florentins : baume, musc, benjoin, bois d’aloès, gingembre, mousseline, pur-sang arabes, porcelaines de Chine…

Le souverain mexicain Ahuitzotl inaugure l’agrandissement du Grand Temple de Tenochtitlan, et ce sont quelques vingt mille personnes que l’on immole en cet honneur.

Les Aztèques considèrent que l’existence et la perpétuation du monde requièrent de l’énergie. Or celle-ci est perçue comme un stock tendant naturellement à s’épuiser. C’est donc à l’homme de prendre en charge l’entretien du cosmos. A cette fin, il lui appartient d’alimenter la Terre et le Soleil, figures affamées et assoiffées de cette énergie que le mouvement condamne à la dissipation. D’où les cœurs humains, pour donner à manger au Soleil, et le sang versé, pour donner à boire à la Terre. Toute la symbolique du sacrifice méso-américain tourne autour de cette métaphore de la nutrition. Dans la dualité cœur/sang, on retrouve la conception binaire de l’aliment, solide/liquide.

Quant à l’acte même du sacrifice, il a pour effet de capturer au profit des vivants l’énergie vitale contenue dans la victime. Pour les Aztèques, une mort subite libère une partie du stock énergétique initialement destiné à la vie de l’individu. Le rituel de mise à mort, avec son extrême socialisation, tente précisément d’organiser le transfert de cette énergie vitale individuelle vers la communauté tout entière. Le sacrifice a donc pour effet de transmuter la mort en source de vie.

L’originalité du sacrifice aztèque, avec son rituel si particulier et sa légitimation entropique, a donné naissance à une symbolique propre, d’une grande complexité. Fort déroutante pour l’esprit européen, cette symbolique se décline autour de trois grands thèmes: 1) la métaphore de la prédation; 2) les références à la guerre sacrée; 3) l’allégorie de la fleur. Dans cet environnement, la prééminence revient au Soleil, personnage central de l’univers mythico religieux. Le Soleil mexicain n’est pas identifiable en totalité à l’astre du jour; c’est en réalité un être duel, à la fois céleste et terrestre, diurne et nocturne.

Christian Duverger.                         L ‘Histoire Septembre 2004

Les victimes sont pratiquement toujours des hommes, prisonniers de guerre. Rarement des femmes ou des enfants, qui sont alors esclaves.

Pour les habitants de la vallée de Mexico, à l’âge d’or de la civilisation de Teotihuacán (300-900 ap. J.C.) les dieux s’étaient réunis – à Teotihuacán, précisément – pour créer le soleil et la lune. Pour ce faire deux d’entre eux se jetèrent dans un brasier, donnant ainsi naissance aux deux astres. Mais ceux-ci demeuraient immobiles dans le ciel. Alors tous les dieux se sacrifièrent pour les faire vivre de leur sang. Les Aztèques pensèrent ensuite qu’ils devaient renouveler ce premier sacrifice et nourrir le soleil : d’où les sacrifices humains. S’il ne recevait pas l’eau précieuse du sang humain il risquait de s’arrêter de tourner. Aussi l’inquiétude était-elle à son comble à chaque fin de siècle, c’est-à-dire tous les cinquante-deux ans. Le peuple attendait avec terreur de savoir si le soleil renouvellerait son contrat avec les hommes. La dernière nuit du siècle se passait dans la crainte, toutes lumières éteintes. L’espérance ne revenait que lorsque l’astre apparaissait enfin, un prêtre ayant allumé le feu nouveau sur la poitrine d’un sacrifié. La vie pouvait reprendre.

Jean Delumeau La Peur en Occident   Arthème Fayard         1978

On doit insister sur ce phénomène unique dans l’histoire de l’humanité : il ne fallut que cent cinquante ans, entre 1350 et 1500, pour que  Tenochtitlan (ainsi se nommait le village lacustre sur la lagune) devienne une métropole comptant plusieurs centaines de milliers d’habitants, reliée à la terre ferme par de solides chaussées et alimentée en eau potable par un aqueduc, car l’eau du lac était saumâtre. Cette métropole avait plusieurs temples ornés de nombreuses sculptures que de récentes fouilles ont dégagé.

Rien ne saurait mieux souligner ce stupéfiant développement que l’étonnement et l’admiration perçant dans le récit des compagnons de Cortez, nous disant qu’aucune ville d’Europe ne leur paraissait pouvoir rivaliser avec cette cité dont ils aperçurent l‘étendue des toits scintillant sous le clair de lune comme si ceux-ci avaient été faits d’argent pur…

Jean Paul Barbier Civilisations disparues            Assouline 2000

1488                            Avec trois caravelles, Bartolomeu Dias, accompagné de deux autres pilotes : Alvaro Martins et João de Santiago, entreprennent la vingtième expédition portugaise à la recherche d’une route pour les Indes, via le sud de l’Afrique ; il double le Cap des Tempêtes, [ou encore cap des Tourmentes] rebaptisé par le roi Jean II Cap de Bonne Espérance[1]parce que cette découverte annonçait celle de l’Inde, espérée et cherchée depuis tant d’années - .

Je suis ce vaste promontoire secret
Que vous, Portugais, appelez le cap des Tempêtes,
Que ni Ptolémée, Pompée, Strabo,
Pline ou tout auteur ne connaissaient.
Ici finit l’Afrique. Ici, sa côte
Se conclut par cela, mon vaste
Plateau inviolé, qui s’étend vers le Pôle
Et, par votre témérité, vous avez atteint mon âme même.

Luis de Camões Lusiades

Il note un très net rafraîchissement de la température de l’eau, poursuit vers l’est, mouille dans la baie d’Algoa, qu’il nomme baie des Bouviers poursuit à nouveau à l’est pendant deux jours, dresse un dernier padrao[2] à False Island, puis, face aux criantes frayeurs de son équipage de rencontrer des pirates arabes, fait demi-tour. Il avait quitté Lisbonne en août 1487 ; il y sera de retour en décembre 1488.

Il apparaissait dès lors que la route des Indes était ouverte, et le roi Jean II se vit conforté dans sa décision de ne pas sponsoriser Colomb : pourquoi faire compliqué en allant chercher une route pour l’Inde par l’ouest si l’on peut faire simple en prenant une route par l’est ? Le sort de Colomb au Portugal était scellé.

Dias reçut un poste de commandement en métropole : le roi suivait en cela la doctrine officielle : ne pas accumuler sur la même tête une trop lourde dette de reconnaissance.

Le Caire, dont Ibn Khaldûn disait qu’elle était l’estuaire des nations, le livre des multitudes, la voûte de l’Islam et trône de l’empire,  vit ses dernières années de vaches grasses :

Comme Le Caire est situé entre la Mer Rouge et la  Méditerranée, tous les marchands de l’Inde, de l’Éthiopie, viennent au Caire par la Mer Rouge à la fois pour vendre leurs marchandises qui consistent en épices, en perles et en pierres précieuses, et pour acheter des articles provenant de France, d’Allemagne, d’Italie et de Turquie, amenés par la Méditerranée à Alexandrie et au Caire.

Un voyageur de 1488 cité par Gaston Wiet.                     L’Islam.1986

Le long règne de Kaitbay – dernier quart du XV° siècle – aboutit à une renaissance incontestable. L’Égypte aurait peut-être pu se relever et retrouver sa prospérité d’antan : la découverte de la route des Indes par le cap de Bonne Espérance, en 1498, deux ans après la mort de Kaitbay, allait consommer sa ruine économique, entraînant dans la débâcle de la République de Venise, sa principale cliente. Les commerçants égyptiens du Moyen Age avaient, en effet, constitué des vastes entrepôts des marchandises d’Arabie, des Indes et de la Chine : ambre, aloès, benjoin, cardamome, clous de girofle, encens, laque, noix muscade, perles, poivre, rhubarbe.

Gaston Wiet L’Islam    1986

1489                            Près d’un demi siècle après la fin de la guerre de Cent ans, Robert Gaguin retient de son ambassade à Londres qu’on réconcilierait plus facilement un loup avec une brebis qu’un Anglais avec les Français.

1490                            Francesco Di Giorgio Martini, architecte, ingénieur, travaille à la cour des Montefeltro, les seigneurs de Sienne, qui lui ont confié le service des eaux des fontaines et aqueducs. Il a alors cinquante et un ans et rencontre sur le chantier finissant du Duomo de Milan – l’Opera del Duomo – Léonard de Vinci, 38 ans. Ils partent ensemble à Pavie pour un projet de cathédrale et Martini donne à Léonard un exemplaire de son Traité d’architecture, en deux volumes : Trattati di architettura, ingegneria e arte militare : Léonard en fera bon usage.

A Florence, Laurent est plus Magnifique que jamais :

Cet âge et assurément un âge d’or. Il a rendu à la lumière les arts libéraux presque abolis, la grammaire, la poésie, l’éloquence, la peinture, la sculpture, l’architecture et la musique… Et tout ceci à Florence.

Marcile Ficin.                    1492

vers 1490                    Francesco Tasso, né à Conello dei Tasso, proche de Bergame, crée le premier service postal européen ; grand maître des postes du Saint Empire et Grand maître des postes royales de Philippe II d’Espagne, il va tisser à partir de Bruxelles, une toile d’araignée reliant le Saint Empire à ses alliés, les Pays Bas espagnols, la Bourgogne, l’Autriche. Sa famille, anoblie en Thurn und Taxis, développera un talent certain pour donner de nombreux enfants aux talents de Francesco, dont les taxis, qui garderont comme couleur dans de nombreux pays le jaune du fond du blason.

fin 1490                      La commission constituée 4 ans plus tôt pour juger du bien fondé du projet de Christophe Colomb se décide à rendre son avis … qui est défavorable :

Ses promesses et ses offres avaient été jugées par le Roi et la Reine impossibles et vaines et dignes de refus[] il n’était pas dans l’intérêt de l’autorité de leurs personnes royales qu’elles donnassent leur soutien à une entreprise si faiblement fondée et qui devait paraître incertaine et impossible à toute personne cultivée, quel que fut son manque de connaissance spécialisée, car elles risquaient de perdre l’argent investi en elle aussi bien que leur autorité royale sans en retirer aucun avantage.

Au printemps 1492, Colomb s’apprêtait à s’embarquer pour la France rejoindre son frère Bartholomée, lorsque la reine d’Espagne, pressée par Santángel, son Trésorier royal, converso, de financer l’entreprise, et stimulée par la reconquête de Grenade, le fit rattraper sur le pont de Pinos, à une dizaine de kilomètres de Grenade, le priant de revenir.

Pourquoi la Reine a-t-elle changé d’avis ? Nul ne pouvait la dire versatile. Peut-être Colomb avait-il montré à Santángel les documents de Toscanelli qu’il n’avait osé produire jusqu’alors, puisqu’en quelques sorte volés ? Sans doute Santángel s’est-il fait l’avocat de Colomb, montrant qu’il ne pouvait nuire à la couronne, bien au contraire :

Le projet est digne d’intérêt. Sur ce point, vous êtes d’accord. Pourquoi barguigner sur des privilèges et sur des honneurs ? S’il vous rapporte les Indes, pourquoi ne pas le faire Amiral ? S’il ne ramène rien, il n’y a pas de mal. Tenez l’accord secret jusqu’à son retour.

Voyez comme il est avantageux que ce soit un converso qui vous rende ce service. Vous améliorerez votre situation, vous pourrez le porter à votre crédit alors que mon peuple a si fortement obéré votre débit par son infidélité secrète. N’écoutez pas vos grands wisigothiques. Soyez raisonnable. Acceptez ses revendications, puisqu’elles sont toutes soumises au succès de son expédition. Et s’il réussit, laissez-le obtenir ce qu’il mérite, puisque vous récolterez beaucoup plus.

En avril 1492 étaient signées les capitulations[3]de Santa Fe entre les souverains espagnols et Christophe Colomb : on lui offrait trois navires et une lettre scellée pour le grand Khan, empereur de Chine, sans savoir que le dernier moghol avait cédé la place à la dynastie des Ming depuis plus d’un siècle, en 1360 !

Bon navigateur, Colomb n’avait pas perdu le nord : il était certes fier de son titre de grand amiral de la mer Océane, mais surtout de ce que ce titre lui rapportait : 10 % des trésors qu’il rapporterait et le huitième des bénéfices globaux, en contrepartie de quoi il s’engageait à participer personnellement à hauteur de un huitième de l’investissement global. 20 % – la quinta – allaient à la couronne. Il est encore reconnu comme vice-roi et gouverneur de toutes les terres fermes et îles qu’il découvrira et acquerra dans les dites îles. Toute cette titulature ronflante à souhait ne pouvait que provoquer l’épanouissement  glorieux de sa soberbia, ce mélange bien espagnol d’orgueil, de morgue et de suffisance.

1491                           Anne de Bretagne épouse le futur Charles VIII, apportant ainsi la Bretagne à la France. Une certaine autonomie administrative lui sera accordée, reconnue 41 ans plus tard dans la Charte de l’union de Bretaigne. La Bretagne était franche, c’est-à-dire exempte de certaines franchises, et de la principale d’entre elles : la gabelle. Une bonne action ne doit jamais restée impunie, dit le proverbe irlandais, et les Bretons prendront l’habitude au cours des siècles de faire payer très cher à l’ensemble des contribuables ce privilège pour continuer à bénéficier d’exemptions fiscales de toutes sortes : on aura les bonnets rouges de 1675, un Parlement de Rennes incendié en 1994, et re-bonnets rouges en 2013.

Le patois breton se maintiendra avec beaucoup plus de force que les autres : les ordres mendiants avaient renoncé au français pour leur prêche et écrivaient donc en breton. Un dictionnaire trilingue breton-français-latin paraîtra en 1499, plusieurs fois réédité au XVI° siècle

02 01 1492                  Le sultan Boabdil, après un siège de quasi formalité, accepte une reddition sans combat et cède le pouvoir sur le royaume de Grenade aux Rois très Catholiques d’Espagne : c’est la fin de la reconsquista. On a tenu à mettre les petits plats dans les grands pour qu’il soit bien dit haut et fort que tout cela s’est passé entre gens d’honneur : la veille, Boabdil a envoyé à Santa Fe, la ville construite sous les murs de Grenade pour l’assiéger, 400 Maures chargés de présents pour les Rois, tandis qu’un petit peloton d’officiers se rendait sur les collines de l’Alhambra afin d’y occuper les points stratégiques. Et le matin, le cortège royal se met en route avec, en tête le roi Ferdinand et les grands du royaume, suivis par la reine Isabelle avec le prince Jean et les infanteries. Les troupes suivent. Tout le monde s’arrête à une demi lieue de Grenade, où le roi maure les rejoint, remettant alors au vainqueur les clés de la ville, devant cent mille spectateurs musulmans, juifs, chrétiens, castillans et étrangers. On dresse sur la plus haute tour de l’Alhambra la croix du primat d’Espagne. Ni pillage, ni mise à sac, mais un Te Deum. La légende[4] veut que, se retournant une dernière fois avant de perdre de vue l’Alhambra, la mère de Boabdil l’ait admonesté en termes choisis : Pleure donc comme une femme ce que tu n’as pas su défendre comme un homme. Il mourra en Afrique du Nord.

Promesse est faite aux mudejares – musulmans jusque là sous domination chrétienne – de pouvoir pratiquer librement leur religion – ; mais cela ne durera que sept ans : sous la pression des vexations croissantes, l’émigration apparaîtra vite comme inévitable.

L’Espagne avoit été long-temps rivale de la France sous la dynastie des rois mérovingiens, et cette rivalité devint fatale à plus d’un monarque visigoth. Clovis tua, de sa main, Alaric dans les plaines de Vouillé, et Childebert, Amalaric sous les murs de Narbonne : depuis, les guerres civiles qui embrasèrent les Espagnes, isolèrent, en quelque sorte, ce pays du reste de l’Europe. Les Visigoths vaincus, terrassés à Xérès, semblèrent être effacés de la liste des nations ; et pourtant les débris de ce peuple originaire de la Scandinavie, existoient dans les montagnes des Asturies où Pelage leur roi n’avoit qu’une caverne pour palais.

Les princes espagnols chrétiens entretenoient, pour la plupart, une parfaite harmonie avec les rois de France, harmonie que la guerre des Albigeois troubla cependant quelquefois ; un grand nombre de braves franchissoient volontairement les Pyrénées, pour aller combattre contre les Maures. Ce furent des Français qui battirent ces infidèles, à la glorieuse journée d’Ourisque ; ce furent des Français qui sauvèrent l’Espagne chrétienne envahie par les Almohades ; ce furent des Français, conduits par Duguesclin, qui vainquirent Pierre-le-Cruel, roi de Caslille, à la journée de Montiel, et placèrent sur le trône Henri de Transtamare.

De fréquentes alliances de famille entre les monarques français et les divers monarques espagnols, resserrèrent les liens d’amitié entre les deux nations ; leurs intérêts parurent se confondre, et le souvenir des anciennes querelles se perdre au sein d’une heureuse concorde : mais bientôt la succession du royaume de Naples, qui appartenoit de droit à la maison d’Anjou, réveilla l’ancienne animosité. La France, encore affoiblie par ses longs malheurs, comprimée dedans par des vassaux aussi puissans que le roi lui-même, ne prit point une part très active aux démêlés entre la maison d’Anjou et la maison d’Arragon. Le bon René n’avoit que des Provençaux dans ses troupes, lorsqu’il essaya d’enlever le royaume de Naples à son compétiteur, le prudent et sage Alphonse. René, dont la mémoire est encore si chère dans le midi de la France, sut vaincre, mais ne sut pas profiter de la victoire qu’il remporta sur Ferdinand Ier, fils et successeur d’Alphonse. Après avoir été maître de tout le royaume de Naples, moins la ville de Naples même dont il auroit pu s’emparer, cet excellent prince rentra dans ses États de Provence, content d’y revenir pour faire le bonheur de ses sujets, content de se délasser des soins du gouvernement, en composant des poésies pastorales, et de cultiver de nouvelles fleurs pour embellir ses jardins. Il ne se pressa point, dit Machiavel, d’aller régner sous un autre climat, dans le paradis de l’Italie. La France ne se pressa pas non plus de l’encourager dans cet ambitieux projet, ni de l’appuyer du secours de ses soldats.

Cependant l’occasion étoit encore favorable ; la puissance espagnole, partagée entre divers rois, ne menaçoit point encore les peuples de l‘Europe ; les Maures régnoient toujours dans Grenade, et pouvoient appeler en Espagne les Musulmans d’Afrique. D’ailleurs le feu de la guerre civile désoloit la Castille ; on vivoit toujours dans un siècle de crimes et de grandes catastrophes ; dans un siècle où les peuples faisoient une guerre sacrilège aux têtes couronnées. Les rois, en Angleterre, étoient égorgés ; ils étoient avilis en Espagne, et toutes les passions déchaînées contre eux. Henri IV l’Impuissant, sobriquet devenu si fatal à sa malheureuse fille Jeanne, dont la légitimité fut révoquée en doute, se vit en butte à la fureur de l’ambition ; la majesté royale fut outragée dans sa personne, avec la dernière indignité. Le peuple, plus sensible, plus magnanime que les seigneurs, s’émut un instant, et rétablit sur le trône cet infortuné souverain : une nouvelle anarchie, de nouvelles scènes de carnage, suivirent la mort d’Henri IV l’Impuissant. Isabelle et Ferdinand, nés l’un pour l’autre, les terminèrent par la mémorable victoire de Toro, et les deux sceptres d’Arragon et de Castille, unis ensemble, ainsi que la conquête de Grenade, commencèrent alors à inspirer une juste terreur.

Toutes ces révolutions, des combats perpétuels contre les Maures, avoient exalté le courage des Espagnols, et les avoient familiarisés avec les dangers. On sait (et l’expérience de tous les siècles l’atteste suffisamment), qu’une nation n’est jamais plus redoutable qu’après s’être déchirée de ses propres mains : l’Angleterre ainsi que l’Espagne, fournissent des preuves de cette vérité. Les guerres civiles, si connues sous les noms de Rose blanche et de Rose rouge, sembloient devoir anéantir la puissance anglaise ; vingt batailles rangées, des massacres sans nombre avoient moissonné la fleur de la population, et cependant l’Angleterre reparut sur la scène, avec autant d’éclat qu’auparavant : souillée de son propre sang, couverte de cicatrices, elle se ranime avec toute la force de la jeunesse. Une fois maîtres de toutes les Espagnes, Isabelle et Ferdinand s’occupèrent plus sérieusement des affaires du dehors, et l’ambition leur fit naître le goût des conquêtes.

[...]        Les deux sceptres d’Arragon et de Castille, réunis ensemble par l’hymen d’Isabelle et de Ferdinand, assuroient une prépondérance marquée à la puissance des chrétiens : les Maures ne conservoient plus que le royaume de Grenade ; ils imploroient vainement, de leur triste capitale, les Musulmans africains ; les royaumes de Fez et de Maroc qui auroient pu les secourir efficacement, étoient déchirés par la guerre civile, et, sur les débris d’une ancienne dynastie, s’élevoit celle des Mérini ou Bénitoas. Les Maures, aussi braves que les chrétiens, mais inférieurs pour la science militaire, conservoient stupidement leurs anciens usages de guerre, et ne se servoient même pas encore d’artillerie. A la veille de se voir attaqués par Isabelle et Ferdinand, ils se battirent entre eux en 1485 avec toute la fureur qui caractérise une guerre civile : des scènes atroces s’étoient passées entre les divers membres de la famille royale, et la discorde augmentoit avec le danger.

Enfin les Castillans assiégèrent Grenade, au mois d’avril 1491. Isabelle se rendit au camp : fermement résolue de forcer le dernier boulevard des Maures, et pleine de confiance dans la protection du ciel, elle fit, de ce camp, une ville connue aujourd’hui sous le nom de Santafé. Après huit mois et dix jours de siège, la ville ouvrit ses portes ; et la croix arborée sur les mosquées des infidèles, annonça ce triomphe à la reine de Castille qui, à cette vue, tombant à genoux, en pleine campagne, fit chanter aussitôt un Te Deum. Boabdil, obligé de quitter le beau climat de l’Espagne, s’arrêta un moment pour contempler une dernière fois sa capitale, et s’écria, les larmes aux yeux : O Dieu tout-puissant ! .. Tu fais bien, dit sa mère, de pleurer comme une femme ce que tu n’as pas pu défendre comme un homme. Avec Boabdil, s’éteignait la dynastie des Halmaudares, qui avait donné dix-neuf rois à Grenade.

La découverte d’un nouveau monde vint combler les espérances de Ferdinand et d’Isabelle, et multiplier les ressources de l’Espagne désormais entièrement soumise aux chrétiens.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Les Espagnols ne s’en tiendront pas à la péninsule ibérique et occuperont le littoral nord africain, y établissant des villes de garnison, soumettant d’autres villes comme Tlemcen, mais sans aller au bout de ce qu’aurait du être leur stratégie, selon Fernand Braudel :

La conquête achevée, les vainqueurs chrétiens furent entraînés à saisir la rive sud de la Manche ibéro-africaine, sans le vouloir d’ailleurs avec la netteté et la continuité de vues qui eussent été conformes aux intérêts espagnols. C’est une catastrophe, dans l’histoire de l’Espagne,  qu’après les occupations de Melilla en 1497, de Mers-el-Kébir en 1505, du Penon de Velez en 1508, d’Oran en 1509, de Mostaganem, Tlemcen, Ténès et du Peñon d’Alger en 1510, cette nouvelle guerre de Grenade n’ait pas été poursuivie avec acharnement ;  que l’on ait sacrifié cette tâche ingrate, mais essentielle, aux mirages d’Italie et aux relatives facilités d’Amérique. Que l’Espagne n’ait pas su, ou voulu, ou pu développer son succès initial, peut-être trop aisé ( il semble, écrivait en 1492 aux Rois Catholiques leur secrétaire, Fernando de Çafra, que Dieu veuille donner à vos Altesses ces Royaumes d’Afrique), qu’elle n’ait pas poussé cette guerre d’outre-Méditerranée, voilà un des grands chapitres d’une histoire manquée. Comme l’a écrit Gonzalo de Reparaz, l’Espagne, à moitié Europe, à moitié Afrique, a failli alors à sa mission géographique et, pour la première fois au cours de l’histoire, le détroit de Gibraltar est devenu une frontière politique.

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. Armand Collin 4° édition 1979 p. 108 – 109

L’Espagne dut payer de sept siècles d’efforts cette discorde que déplorait son Roi-savant, Alphonse X. Et il échut à Ferdinand et à Isabelle de couronner la lutte sept fois séculaire par la chute de Grenade. Ils avaient l’un et l’autre pleinement mérité cet honneur du Destin, car ils avaient visé ce but en pleine conscience, avec la volonté et l’intelligence d’hommes d’État. Leur méthode avait consisté à faire preuve toujours et partout de la plus grande fermeté envers les grands comme envers les humbles ; à administrer la justice scrupuleusement et, au besoin en donnant de leurs personnes, à exiger le respect le plus pointilleux de l’autorité et des privilèges royaux ; par-dessus tout, à poursuivre sans répit la croisade contre l’Infidèle, ce qui avait l’avantage de tenir toujours en haleine les grands seigneurs, absorbés dans une haute tâche d’unification nationale.

[…]        Tous les courants historiques convergeaient donc vers l’Afrique. Réunies sous la direction magistrale de Ferdinand et d’Isabelle, les forces de l’Espagne allaient franchir le détroit et déverser leur énergie sur les côtes africaines de la Méditerranée. Regardant la Croix et la Bannière élevées par leurs efforts conjoints au sommet de l’Espagne européenne, le Roi et la Reine pouvaient rêver, ils rêvaient certainement, de porter ces deux symboles du Christ et de l’Empire en cette Espagne d’outre-mer qu’était l’Afrique ; là-bas, ces capitaines que l’Espagne produisait si volontiers, iraient implanter la religion de leurs ancêtres et le langage de la Castille, ce langage qui, vers cette même époque, donnait au monde avec Melibea un chef-d’œuvre shakespearien, un siècle avant Shakespeare. Autour de la mer latine, leurs armées et leurs flottes prolongeraient les victoires des dernières dix années, et le long de la côte africaine et de l’Asie Mineure, la poussée castillane irait rejoindre la poussée aragonaise-catalane déjà victorieuse à Naples et en Sicile et qui en Grèce même avait créé le duché catalan de Néopatrie, dont le titre figurait au blason de Ferdinand et Isabelle. Et c’est ainsi que, dans la suite des temps, des Espagnes nouvelles surgiraient au Maroc, à Tunis, en Algérie, et que la Méditerranée deviendrait une mer espagnole.

Mais il n’en fut pas ainsi. Car, perdu dans la foule, enveloppé de mystère, l’âme ravie en extase, un homme obscur avait cloué son regard magnétique sur cette Croix et sur cette Bannière, et, par un miracle de volonté indomptable, il allait s’en emparer, et les porter au-delà des mers, mais non pas au Sud : à l’Ouest.

Salvador de Madariaga. Christophe Colomb             1952

« Quid » du Maghreb à cette époque ? En principe, il est divisé en trois zones : le Maroc des Mérinides, la Tlemcénie des Wahabbites, l’Ifriqya (la Tunisie) des Hafsides. Mais ce cadre est truffé de dissidences de spécificités locales, Oran, – qui aura à sa tête quelques trente ans plus tard le chroniqueur Diego Suarez -,  Ceuta,  sont de vraies républiques urbaines. Les villes, nombreuses, sont tournées autant vers le trafic avec le Soudan que vers la Méditerranée.

31 03 1492                  Les juifs sont bannis d’Espagne par leurs Majestés très catholiques Isabelle et Ferdinand. Nombre d’entre eux allèrent au plus près : le Portugal.

Nous avons été informés par les inquisiteurs, et par d’autres personnes, que le commerce des Juifs avec les chrétiens entraîne les pires maux. Les Juifs s’efforcent de séduire de leur mieux les [nouveaux] chrétiens et leurs enfants, en leur faisant tenir les livres de prières juives, en les avertissant des jours de fête juives, en leur procurant du pain azyme à Pâques, en les instruisant sur les mets interdits, et en les persuadant de suivre la loi de Moïse. En conséquence, notre sainte foi catholique se trouve avilie et abaissée. Nous sommes donc arrivés à la conclusion que le seul moyen efficace pour mettre fin à ces maux consiste dans la rupture définitive de toute relation entre Juifs et chrétiens, et cela ne peut-être atteint que par leur expulsion de notre royaume.

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Le 31 mars 1492, le bannissement des juifs fut décrété ; trois mois furent donnés à ceux qui refusaient de se convertir pour réaliser leurs biens et quitter le pays. Il en partit plus de deux cent mille ; un grand nombre se rendirent à Fès, d’autres se répandirent dans les villes de la côte. Après les juifs, les Maures (1502). Cette foule d’émigrants amena dans le pays du Maroc des artisans, des ouvriers d’art, des commerçants ; le bien-être s’accrut chez les bourgeois des grandes villes, mais la concurrence indigène s’alarma et créa de désastreuses rivalités. Déçus, irrités, les émigrés se consolèrent dans la haine des chrétiens, cause de leurs maux ; ils se firent pirates et meneurs de guerre sainte.

Historien contemporain cité par Gaston Wiet,                           L’Islam   1986

Confiants dans la vaine espérance de leur aveuglement, ils choisirent les duretés du chemin et ils quittèrent le pays de leur naissance, petits et grands, vieillards et enfants, à pied ou sur des ânes, d’autres bêtes ou des voitures, et ils voyagèrent jusqu’au port où ils devaient embarquer ; et ils marchaient le long des routes ou à travers les champs dans des conditions très dures et à grand péril, certains tombant, certains se relevant, certains mourant, certains naissant, certains tombant malades, en sorte qu’il n’y avait pas de chrétien qui n’eut de la peine pour eux, et où qu’ils allassent, on les invitait à se faire baptiser, et certains, dans leur situation, se convertirent et restèrent, mais très peu, et leurs rabbins ne cessaient de les encourager, et ils faisaient chanter les femmes et les jeunes gens et les faisaient jouer du tambourin pour réconforter la foule.

Bernáldez

Nombre d’entre eux cherchèrent fortune plus loin :

Les Juifs chassés d’Espagne, en 1492, ont organisé, à Salonique et à Constantinople, le commerce de tout ce qui précisément y manquait : ils ont donc ouvert des boutiques de quincaillerie, installé les premières imprimeries, à caractères latins, grecs ou hébraïques (il faudra attendre le XVIII° siècle pour voir les premières imprimeries à caractères arabes); mis sur pied des tissages de laine et de brocart et, dit-on, construit les premiers affûts mobiles qui dotèrent l’armée de Soliman le Magnifique de son artillerie de campagne, une des raisons de son succès. Et ce sont les affûts de l’artillerie de Charles VIII en Italie (1494) qui auraient servi de modèles

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen au temps de Philippe II.             Armand Collin 5° édition 1982

05 1492                       Nzinga Nkuwu, roi du Kongo, a fait connaissance avec les Portugais, Diogo Cão en l’occurrence, depuis une dizaine d’années. De jeunes nobles sont repartis avec Diogo Cão au Portugal pour y apprendre la langue. Il y a un mois est arrivée une importante délégation officielle, comprenant les principaux corps de métier, mais aussi nombre de franciscains, et tout ce beau monde est magnifiquement accueilli dans la capitale, Mbanza Kongo, forte de plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Le roi se convertit au christianisme, prend le nom de João I° et fait construire une église, ce qui lui permet de recevoir une aide des Portugais pour combattre au nord les Batekes. Il reviendra sur sa conversion quelques année plus tard, mais son fils Mbemba Nzinga y restera fidèle.

26 06 1492                  Charles VIII envoie Antoine de Ville, conducteur d’artillerie, faire l’ascension du Mont Aiguille, dans le Triève, tout à coté du Vercors et du col de la Croix Haute, lequel parvint à exécuter l’ordre, mais, de complexion méfiante, resta au sommet tant que le fait n’aurait pas été consigné par un huissier, tout ceci bien relaté dans une missive au président du parlement de Grenoble :

Monsieur le Président, je me recommande à vous de bon cœur. Quand je party du Roy, il me chargea faire essayer si on pourrait monter en la montagne que on disait in ascensibilis dont par subtilz engins j’ai fait trouver le fasson de y monter à la grâce de Dieu ; et il y a trois jours que j’y suis et plus de diz avecque moy, tant gens d’Église que autres gens de bien, avec un eschelleur du Roy, et n’en partiray jusqu’à ce que j’aye vostre responce, affin que si vous voulez envoyer quelques gens pour nous y voir que fayre le puysses. Vous avysant que vous trouverez peu d’ommes que quand ils nous veirront dessus et qu’ils veirront tout le passage que j’ay fait faire que y osnet venir, car scet le plus orrible et expovantable passage que je viz james, nis omme de la compagnie.

L’huissier vint de Grenoble, sans s’enhardir jusqu’à répéter l’exploit et dressa son procès verbal au pied de la paroi.

Rabelais conta l’exploit :

Il (le Mont Aiguille) est en forme de potiron, et de toute mémoire personne surmonter ne l’a pu, hors Doyac (Antoine de Ville) conducteur de l’artillerie du roi Charles huitième, lequel avec engins mirifiques y monta, et au-dessus trouva un vieil bélier.

Pantagruel Livre IV, Chapitre LVII.

Une aussi belle montagne ne pouvait être restée à l’écart du merveilleux cher au Moyen Age, et de plus, le texte suivant nous donne l’étymologie du nom :

Dans le royaume d’Arles, dans l’évêché de Grenoble aux confins du diocèse de Die, il y a une roche très haute dans le territoire que les habitants appellent Trièves. Une autre roche voisine lui fait face, on l’appelle Égale à elle [- Aequa illa -], car elle est de même hauteur que l’autre, bien que son sommet soit inaccessible. Ceux qui regardent de la roche opposée y voient une source transparente qui descend en cascade une échelle de rochers et au sommet de la roche de l’herbe verdoie comme celle d’un pré. Parfois on y voit étendus des draps éclatants de blancheur exposés pour sécher, selon l’usage des lavandières. L’origine de ce prodige, sa signification, ses auteurs, il fut aisé de le chercher, mais très difficile de le trouver.

Les merveilles du Dauphiné Le rocher appelé Aiguille III,42            Texte du XIII° siècle.

Vendredi 3 08 1492               Christophe Colomb aurait dû appareiller de Cadix, le principal port espagnol sur l’Atlantique, mais ce dernier était ce jour-là encombré de juifs : c’était en effet le dernier jour[5] qui leur était accordé pour quitter l’Espagne, au-delà duquel ils seraient tout simplement mis à mort.

On embaucha 90 hommes d’équipage, dont l’obligatoire contingent de forçats ou de bannis, auxquels s’adjoignirent une trentaine de notaires et de fonctionnaires royaux, d’amis et de serviteurs. Pas de femme et, ce qui est plus singulier, pas de prêtre. En revanche un interprète converso qui savait le chaldéen et l’arabe.

Jean Amsler Les découvreurs         Robert Laffont            2005

Les 3 navires la Pinta, la Niña et la Santa Maria ne reçurent l’ordre d’appareiller de Palos de la Frontera, près de l’embouchure du Rio Tinto, qu’une fois le royaume d’Espagne débarrassé des juifs : cap sur les Canaries, puis à l’ouest.

Mais, entre les ordres donnés par le Roi et la Reine pour l’exécution des Capitulations de Santa Fe et la réalité il y avait beaucoup de place et, à Palos, il n’y avait qu’un seul homme en mesure de faire passer tout cela dans les faits, le premier homme de mer de ce port : Martin Alonzo Pinzón. Colomb se contraindra à composer avec lui, car il ne pouvait rien faire sans lui : Colomb n’avait pas d’argent mais s’était engagé à participer à hauteur d’un huitième aux frais de l’expédition : c’est la famille Pinzón qui lui avancera le demi-million de maravedis correspondant. Coté Couronne, il y avait plus d’un million de maravedis avancés par  Santángel. La famille Pinzón dût probablement ajouter le complément pour boucler le budget. Et c’est encore la famille Pinzón qui se chargea finalement de trouver les navires, de recruter les équipages où forçats et bannis trouveront leur place. Et les Pinzón vont être largement présents aux postes de responsabilité : Martin Alonso Pinzó commande la Pinta, avec Francisco Martin, son frère, comme pilote. Vicente Yañez Pinzón commande la Niña - il se révèlera fameux marin – . Juan de la Cosa, propriétaire de la Santa Maria, en est le maître d’équipage ; il est de plus cosmographe réputé et c’est lui qui établira la plus connue des premières cartes d’Amérique.

En 1492, l’Europe s’est fermée à l’est et tournée vers l’ouest en essayant d’expulser d’elle tout ce qui n’est pas chrétien.

Jacques Attali

Dès le troisième jour, le gouvernail de la Pinta se rompit : on réparera cela aux Canaries, en la radoubant à fond, et en en profitant pour remplacer les voiles latines par des voiles carrées : le bateau sera moins rapide, mais c’est tant mieux : Colomb dans sa lourde Santa Maria ne parvenait pas à le suivre. La traversée se fait longue, la mer des Sargasses n’est pas faite pour redonner du courage mais, le 11 octobre, les matelots reprennent espoir en voyant flotter un roseau, une brindille, et un autre morceau de bois sculpté, à ce qu’il semblait, avec des outils de fer, de l’herbe qui ne pousse que sur la terre, et une tablette de bois…et le

12 10 1492[6] à cinq heures du matin : Juan Rodriguez Bermejo, originaire de Triana, un faubourg de Séville[7], vigie de la Pinta voit la lueur de l’aube se refléter sur du sable blanc : Tierra, Tierra : c’est l’île Guanahani, par 24°N, 74.5°O – que Colomb rebaptisera San Salvador[8] -, elle est aujourd’hui l’île Watling, aux Bahamas, alors nommées Lucayes. Après trente six jours de traversée, Christophe Colomb, « découvrait » l’Amérique, réalisant ainsi la vieille prophétie de Sénèque (~ 4 Cordoue, 65 Rome) dans Médée :

venient annis
Saecula seris quibus oceanis
Vinculaz rerum laxet : et ingens
Pateat tellus : Tiphysque novos
Detegat orbes : nec sit terris
Ultima Thule (…)

Il viendra un temps dans les longues années du monde où la mer océane relâchera les liens qui retiennent ensemble les choses et une grande partie de la terre s’ouvrira et un nouveau marin comme celui qui fut le guide de Jason, et dont le nom était Typhis, découvrira un autre monde, et alors Thulé ne sera plus la dernière des terres. [traduction de Colomb lui-même, dans son livre des prophéties]

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Un continent à peine effleuré par l’homme s’offrait à des hommes dont l’avidité ne pouvait plus se contenter du leur. Tout allait être remis en cause par le second péché : Dieu, la morale, les lois. Tout serait de façon simultanée et contradictoire à la fois ; en fait vérifié, en droit révoqué. Vérifiés, l’Eden et la Bible, l’âge d’or des Anciens, la fontaine de Jouvence, l’Atlantide, les Hespérides, les pastorales et les îles Fortunées, mais livrés au doute aussi.

Claude Lévi-Strauss

La nuit cependant pâlissait et se mourait, et face aux rêves de Colón, l’aube se révélait peu à peu et clarifiait ses pensées. L’aube pensait à un frais et délicieux rivage sablonneux sur lequel le ressac battait doucement, et autour duquel de grands arbres étranges d’un vert sombre se dressaient sur le bleu profond des cieux maintenant lumineux. Rêvait-il ? Voyait-il réellement la terre que le Seigneur voulait lui donner, La Terre promise ? Il y avait un silence tendu. Les hommes buvaient au mélange exaltant du certain, de l’étrange et de l’incroyable. Tout yeux, ils en oubliaient de parler. La terre elle-même était silencieuse, encore endormie peut-être, surprise par des intrus dans son lit virginal. Les caravelles pénétraient sans bruit dans la petite crique sur une eau soyeuse dont le soleil du matin faisait une vaste émeraude. La terre était tranquille, paisible, vivant son rêve matinal comme elle le faisait depuis des siècles, béatement ignorante de la signification unique de ce moment fatidique qui mettrait fin pour toujours à sa paix séculaire. Les Caravelles approchaient encore ; du sable, de grandes herbes, des arbres inconnus. Le bruissement des oiseaux (…) l’île commençait à se donner aux étrangers, encore à demi endormie, encore engoncée dans ses rêves. Brusquement un perroquet cria. Quelques hommes aux pieds légers accoururent sur le rivage et contemplèrent stupéfaits les fantastiques voiles. Le rêve de l’île était fini – à jamais -. Un âge était mort.

Salvador de Madariaga Christophe Colomb.     1952

Cette découverte d’un pays infini semble être de considération. Je ne sais si je me puis répondre, qu’il ne s’en fasse à l’avenir quelque autre, tant de personnages plus grands que nous ayant été trompés en cette-ci. J’ai peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité que nous n’avons de capacité : nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent.

Montaigne Des Cannibales

Qu’on se peigne la surprise de ces pauvres Indiens, lorsqu’ils virent s’avancer, à pleines voiles, des vaisseaux qu’ils prirent pour des maisons flottantes : hommes simples, hommes innocents qui regardèrent d’abord les Espagnols comme des divinités armées du tonnerre !
[…] bientôt ces infortunés apprirent à quels dieux ils s’étaient confiés. Roldan, Bovadilla et Ovando, non contents de leur faire sentir les effets destructeurs des armes à feu, déchaînèrent contre eux les dogues qui partagèrent l’affreuse immortalité des Castillans leurs maîtres.

Etienne Jondot Tableau historique des Nations 1808

Ils se sont trompés il y a 500 ans, lorsqu’ils dirent nous avoir découverts. Comme si l’autre monde que nous étions avait été perdu. Comme si nous étions ceux que l’on cherchait et non pas ceux qui cherchaient. Comme si eux se mouvaient tandis que nous étions, nous, immobiles.

Sous commandant Marcos porte parole des Indiens Zapatistes au Mexique

L’île n’est pas déserte, tant s’en faut : les Indiens Arawaks, encore nommés Taïnos, y cultivent le maïs, le manioc et l’igname, la tomate, le haricot, le piment, la cacahuète, la pomme de terre, dans des petits jardins sans clôtures, les conuco. Ils fument le tabac, filent, tissent, ignorent l’acier et la traction animale pour labourer. Colomb, lui, apporte des animaux domestiques qui vont faire des ravages dans ces jardins, et priver ainsi les Taïnos d’une bonne part de leurs cultures vivrières.

Samedi 13 octobre.
Au lever du jour arrivèrent sur la plage une quantité d’hommes, tous jeunes comme je l’ai dit, et tous de belle stature. Leurs cheveux ne sont pas crépus, mais lisses et gros comme des crins de cheval. Ils ont le front et la tête bien plus larges que ceux des autres races que j’ai visitées jusqu’à présent et les yeux très beaux et grands. Aucun de ces hommes n’est de couleur noire, mais ils ont la couleur des Canariens (il ne peut en être autrement parce que cette île-ci se trouve au Ponant, sur la même latitude que l’île du Ferrol) ; les jambes sont généralement très droites et ils ont le ventre mince et bien fait.
Ils vinrent vers mon navire sur des barques faites d’une seule pièce avec un tronc d’arbre, et remarquablement travaillées pour ce pays, certaines grandes au point de contenir jusqu’à 40 ou 45 hommes et d’autres petites qui ne portaient qu’un seul homme. Ils ramaient avec des rames semblables à des palettes de four, avec lesquelles ils enlevaient les barques si rapidement que c’en était une merveille ; et, si quelque barque se renversait, tous se jetaient à la nage, la remettaient à flot et, avec des écuelles qu’ils portaient sur eux, la vidaient de l’eau embarquée. Ils apportaient des pelotes de coton filé, des perroquets, des sagaies et autres petites choses qu’il serait ennuyeux de détailler, et donnaient tout pour quelque bagatelle qu’on leur offrait en échange.
Jeudi 18 Octobre
Cette partie de la côte et tout ce que j’ai vu de l’île jusqu’à présent est presque tout en plaine et l’île elle-même est la chose la plus belle que j’ai jamais vue, car si les autres terres que j’ai trouvées jusqu’à présent sont magnifiques, celle-ci l’est encore plus. Elle est riche d’arbres verdoyants et très grands et le terrain est plus élevé que celui des autres îles déjà nommées. Elle a des élévations qui ne se peuvent, à proprement parler, appeler montagnes, mais qui rendent la plaine plus pittoresque par le contraste qu’elles font. Il semble que, dans les environs, il y ait beaucoup de sources. Au nord-est s’avance un grand promontoire revêtu des grands arbres touffus ; je voulais y débarquer et visiter un endroit si plaisant, mais il y avait peu de fond et il ne m’aurait été possible de jeter les ancres que trop au large ; par ailleurs, le vent était favorable pour me porter au cap où je suis maintenant et auquel, ainsi que je l’ai dit, j’ai donné le nom de Capo Bello, parce qu’il est réellement tel.
Pour ces raisons, je ne descendis pas à terre à ce promontoire ; au surplus, voyant de la mer ce site si beau et si verdoyant ainsi que le sont toutes les autres terres et plantes de ces îles, je confesse que je ne savais où je devais d’abord me rendre, et je ne me rassasiais pas de voir une aussi belle végétation tellement différente de la nôtre. Je crois en outre qu’il y a dans ces îles beaucoup d’herbes et beaucoup de plantes qui pourraient être assez appréciées en Espagne pour en extraire des teintures, pour en user médicalement et pour des épices ; mais je ne les connais pas, ce qui me fait une grande peine. À mon arrivée à ce cap, j’ai senti une odeur de fleurs et de plantes, si fine et si suave que c’était la chose la plus délicieuse du monde.
Demain matin, avant de partir d’ici, je descendrai à terre pour voir ce qu’il y a sur ce promontoire. À ce que disent les Indiens que j’emmène avec moi, un roi qui porte sur lui beaucoup d’or, habite une bourgade qui est fort à l’intérieur et je veux m’enfoncer dans l’île jusqu’à ce que je trouve la bourgade et le roi. Je veux voir ce souverain et parler avec lui, parce que, selon ce que font comprendre les susdits Indiens, il domine toutes les îles circonvoisines, va vêtu et est tout recouvert d’or. Toutefois, je ne prête pas entièrement foi à leur dires, soit parce que je ne les comprends pas bien, soit parce que, sachant qu’eux-mêmes sont assez pauvres en or, je pense que le peu que doit en porter le roi doit leur apparaître comme étant beaucoup.

Christophe Colomb Journal de bord

L’histoire contemporaine veut réinterprêter le tableau fait par Christophe Colomb, affirmant que Colomb s’est trompé complètement sur l’interprétation de la scène du 13 octobre : leurs peintures corporelles sont des peintures de guerre rigoureusement codifiées, leur coiffure correspond à celle des guerriers, leurs bâtons sont des javelines dont la pointe est une dent de requin. Ils sont bien bâtis parce que ce sont des guerriers, etc… On est aussi bien en droit de mettre en doute ces nouvelles interprétations, car, tant les journaux de Christophe Colomb que ceux de Bartolomeo de Las Cases, 30 à 40 ans plus tard, ne cessent à longueur de page de mentionner le coté pacifique, voir peureux de ces Indiens. Le tableau d’une nature luxuriante montre bien que s’il cherchait l’or, cela ne l’empêchait nullement d’apprécier à sa juste valeur une nature plus que généreuse.

Mais c’est bien l’or que cherche Colomb, l’or pour éblouir la cour d’Espagne, l’or pour se couvrir de gloire et de richesses, et, sur cette île, il n’en a vu que sur quelques colliers portés par les Arawaks. Il en embarque quelques uns pour le conduire au gisement, ce qui les emmène à Cuba où ils arrivent le 27 octobre : s’y croyant en Asie, dans l’empire du Grand Khan, il dépêche un émissaire muni des lettres de recommandation d’Isabelle la Catholique, et pour ne pas s’arrêter en si bon chemin, espère bien rencontrer le Roi Jean, ou à défaut des peuplades parlant araméen, ce pour quoi il a à ses cotés un rabbin hébreu !

A Noël, Colomb perd la Santa Maria, dont la coque, toute percée par les tarets, se fracasse à Hispaniola, sur la côte nord de Haïti : la Pinta et la Niña ne sont pas assez grandes pour que l’équipage de la Santa Maria y embarque : aussi y crée-t-il le premier établissement européen du Nouveau Monde : Villa de la Navidad, en y laissant 39 hommes qui utiliseront le bois de la Santa Maria pour construire leur village et leur fortin.

4 01 1493                    À bord de la Niña, il appareille pour la Castille, non sans avoir enlevé sept hommes de Guanahani pour les emmener jusqu’à la cour, preuves vivantes de sa découverte : il aurait pu se douter, s’il avait eu un peu plus de flair, qu’en agissant ainsi, il se mettrait à dos tous les Indiens. Alonso Pinzón, qui n’entretient pas les meilleures relations avec Colomb, est allé faire un tour, et il regagnera l’Espagne séparément avec la Pinta. Colomb mouille à Santa Maria, la plus méridionale des Açores le 18 février. Les Açores sont portugaises, mais entre gens de mer, la solidarité peut prévaloir sur les rivalités politiques… et ce fût le cas. Il appareillera le 3 mars pour l’Espagne, mais là encore, une sérieuse tempête l’emmènera au Portugal jusqu’à Rastelo, proche de Lisbonne. Bien accueilli partout, il le fut même par le roi Jean, qui le reçut le 9 mars. Colomb se félicitera de l’amabilité que lui témoigna le roi… l’historien portugais qui relata l’entrevue n’est pas exactement du même avis :

Le Roi le reçut amicalement, mais fut très triste quand il s’aperçut que les captifs n’étaient pas des Noirs aux cheveux crépus et aux traits comme ceux de la Guinée, mais qu’ils étaient semblables par la silhouette, la couleur et les cheveux à ce qu’on lui disait qu’étaient ceux de l’Inde à laquelle il avait consacré tant d’efforts. Et comme Colomb attribuait dans ses propos plus de grandeurs et de richesses à cette terre qu’elle n’en avait en réalité, et cela avec une grande licence de langage, accusant et grondant le Roi d’avoir rejeté son offre, cette attitude remplit quelques gentishommes d’une telle indignation que, ayant ajouté leur haine de son insolence au chagrin qu’ils voyaient que le Roi ressentait devant la ruine de cette entreprise, ils s’offrirent à le tuer, ce qui empêcherait son départ pour la Castille. Car ils pensaient réellement que son arrivée nuirait à ce royaume-ci et causerait du souci à Son Altesse, Colón semblant avoir ramené ces gens de terres que les Souverains Pontifes avaient accordé à Son Altesse, le droit de conquérir. Mais le Roi repoussa ces offres, et même les condamna en tant que Prince catholique, bien que personnellement il n’approuva pas l’événement lui-même et il honora Colomb et fit habiller de drap rouge les hommes qu’il avait ramené de sa nouvelle découverte et avec cela il lui dit adieu.

15 03 1493                   Colomb arrive à Palos. Très vite suivi de la Pinta de Pinzón, qui avait commencé par relâcher au nord de Lisbonne. Il va faire une entrée grandiose à Séville le 31, à la tête des ses Indiens, de son or et de ses papegais [perroquets], et envoie vite ses premiers rapports à la cour :

Hispaniola est un pur miracle. Montagnes et collines, plaines et pâturages y sont aussi magnifiques que fertiles [...]    Les havres y sont incroyablement sûrs et il existe de nombreuses rivières, dont la plupart recèlent de l’or [...]    On trouve aussi moult épices et d’impressionnants filons d’or et de divers métaux.
[...] Les Indiens sont si naïfs et si peu attachés à leurs biens que quiconque ne l’a pas vu de ses yeux ne peut le croire. Lorsque vous leur demandez quelque chose qu’ils possèdent, ils ne disent jamais non. Bien au contraire, ils se proposent de le partager avec tout le monde.
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Ainsi, après avoir chassé tous les juifs hors de vos royaumes et seigneuries, Vos altesses en ce même mois de janvier m’ordonnèrent de partir avec une suffisante flotte auxdites contrées de l’Inde. […] Et je partis de la cité de Grenade le douzième jour du mois de mai de la même année 1492, un samedi ; je vins à la ville de Palos, qui est port de mer, où j’armais trois navires.

Christophe Colomb Récit de son premier voyage, dédié à Ferdinand et Isabelle.

Il commençe à mettre en place l’organisation de son deuxième voyage, pour lequel le Roi et la Reine faisaient preuve d’un grand empressement : et il ne s’agissait plus d’une exploration avec trois navires, mais d’une colonisation : 17 vaisseaux emportant 1 200 hommes – équipage, soldats, émigrants et autre passagers -. Ce voyage le mènera en Haïti, – alors Hispaniola -. 1 200 hommes… on peut compter parmi eux les équipages, recrutés depuis toujours selon les traditions des marins, c’est-à-dire pas précisément chez les enfants de chœur, et les autres…

Vers Séville, c’est la foule famélique des immigrants pour l’Amérique, misérables gentilshommes désireux de redorer leurs blasons, soldats en quête d’aventures, jeunes gens sans avoir, qui veulent bien faire, plus l’entière écume de l’Espagne, voleurs marqués au fer rouge, bandits, vagabonds espérant trouver là-bas un métier lucratif, débiteurs anxieux d’échapper à leur créancier, époux fuyant leurs femmes querelleuses.

Fernand Braudel La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II.                Armand Colin 5° édition 1982

Les Indes, refuge et protection de tous les desesperados d’Espagne, église des révoltés, sauf-conduit des homicides, terre natale et cachette des tricheurs au jeu, miroir aux alouettes des femmes perdues, illusion trompeuse pour le plus grand nombre, remède pour quelques uns.

Cervantès El celoso Extrameño

Mais une bonne majorité étaient tout de même des gentilhommes, c’est-à-dire, des hommes dont la vocation était la guerre : Las Cases rapporte que tous ou presque tous emportèrent des armes avec eux afin de se battre si besoin était.

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des hommes nés et élevés dans un climat dur, avec derrière eux des siècles de guerre civile et de guerre religieuse inextricablement mêlées ; accoutumés à s’occuper d’eux, à se fourrer dans des situations difficiles et à s’en sortir sans l’aide de personne ; impatients de l’autorité ; assoiffés d’aventure ; dédaigneux du confort ; rebelles à la discipline ; croyant en Dieu et dans les saints, mais considérant tout cela comme allant de soi et comme des questions « au-dessus du toit », comme dit l’expression espagnole ; respectueux de l’Eglise, pourvu qu’elle ne les importune pas et qu’elle ne prétende pas leur faire prendre ses sermons pour des règles de conduite pratique ; et toujours prêts à justifier leur comportement – si mauvais qu’il fût sans reculer devant les conséquences les plus sombres, en hommes qui ignorent la peur.

Salvador de Madariaga Christophe Colomb 1952

Si l’on en croit les instructions royales, la colonisation ne devait pas se faire manu militari, mais on devait convertir les Indiens très bien et avec amour – muy bien y amorosamente -. On dirait aujourd’hui familièrement qu’il y a eu erreur de casting dans le recrutement… avec tous ces gens prêts à en découdre, la main au foureau… Allons, allons, ce qui était le mieux partagé dans cette affaire était bien le double langage, la tartufferie, ce dont on ne peut s’étonner d’ailleurs puisque la sincérité n’est pas de mise chez les détenteurs du pouvoir.

fin avril 1493                    Colomb va se mettre rapidement en route pour Barcelone où se trouvent le Roi et la Reine qui le reçoivent à l’égal d’un grand d’Espagne : certains gestes ne trompent pas : ils se lèvent pour l’accueillir, et lui avancent un tabouret – de pareils gestes, extrêmement rares, ne peuvent que susciter jalousies et rancoeurs – … elles ne vont pas manquer. De son coté Colomb, avec son génie de la mise en scène, se faisait accompagner de tous ses trésors, perroquets, Indiens, masques d’or, perles et nacres, fruits tropicaux, auxquels vient s’ajouter son fantastique bagoût, servi par une imagination toujours en éveil, que ne vient pas pour l’instant mettre en défaut le mur de la réalité.

14 05 1493                      Pierre Martyr répand la nouvelle par le biais d’une lettre à Borroméo, écrite de Barcelone :

Quelques jours plus tard, un certain Christophe Colón est revenu des Antipodes occidentales ; c’est un Ligurien qui, envoyé par mes souverains, a pénétré avec seulement trois navires dans cette province qu’on dit fabuleuse ; il est revenu avec des preuves tangibles, beaucoup d’objets précieux et en particulier de l’or que ces régions produisent naturellement.

24 09 1493                   Les 17 vaisseaux de Colomb appareillent de Cadix pour son second voyage. Outre les 1 200 hommes, on n’a pas oublié les vaches, moutons, chevaux. Il fera encore deux autres voyages, ses grandes qualités de marin lui permettant de revenir à chaque fois au même endroit. Un skipper de la Route du Rhum, avec la richesse et la précision des données météo actuelles, ne fait pas mieux que Christophe Colomb, et lui, il faisait l’aller et le retour !

Cristóbal Colón a été le premier en Espagne à apprendre comment naviguer sur le vaste océan en mesurant la hauteur des degrés du soleil et du nord, et le premier à mettre cette connaissance en pratique ; car avant lui, bien qu’un tel art fut enseigné dans les écoles, peu, (ou mieux, personne) s’étaient aventurés à essayer seulement sur la mer.

Oviedo

Et on est en droit de se demander si l’époque aurait été aussi riche en découvertes si Christophe Colomb n’avait pas été là : Alonso de Ojeda qui explorera la côte nord de l’Amérique du sud, était du second voyage de Colomb, et s’il s’est fait piquer la célébrité par son géographe Americo Vespucci, la faute n’en revient qu’à ce dernier et à un éditeur de St Dié, pas à Colomb ; Vincente Pinzón, qui découvrit le premier la côte brésilienne, commandait la Niña, lors du premier voyage de Colomb : il n’est resté dans l’ombre que par le souci diplomatique de ne pas froisser le roi du Portugal. C’est quand même à Colomb que ces deux grands marins doivent leur première expérience d’une traversée de l’océan atlantique !

Il fait escale une nouvelle fois aux Canaries, le temps d’y faire provisions de viande, bois, eau, mais aussi des génisses, des chèvres, des brebis et huit truies à 70 maravédis pièce. C’est de ces truies que sont nés tous les porcs qu’il y a aujourd’hui aux Indes, où ils sont en nombre incalculable. Et il y avait aussi des poules. Tel est le germe d’où est sorti tout ce qu’il y a ici de choses de Castille, pépins et graines d’oranges, de citrons, de melons et toutes sortes de légumes. Il y a cueilli la canne d’Asie – la canne à sucre -, qu’il replantera aux Antilles : dès 1515, l’Espagne recevra de sa colonie de pleins galions de sucre : les conditions du début de la traite des Noirs étaient en place…

27 11 1493                   Arrivé le 3 novembre à Marie Galante [petite île des Antilles, au sud-est de la Guadeloupe], Colomb ne s’y était pas attardé, dans sa hâte de voir ce qu’était devenue La villa de la Navidad : il y avait 11 mois qu’il avait laissé ses 39 hommes. Il ne lui faut pas longtemps – deux cadavres au bord du fleuve, l’un avec une corde au cou, l’autre au pied – pour découvrir que tout le monde avait été tué, et le fortin construit avec le bois de la Santa Maria rasé par les Indiens : ce second voyage ne commençait pas sous les meilleurs auspices.

En mars 1494, après 15 jours employés à découvrir Cibao, il est de retour à Isabella, la ville qu’il a fondée sur l’actuelle côte nord de Saint Domingue, où l’ambiance est à la grogne : les hommes, tous les hommes ont faim : les stocks apportés d’Espagne ont été abimés par l’humidité, et la nourriture indigène passe mal. Colomb décide de construire quelques moulins et pour cela, met à contribution tous les hommes, hidalgos et gentilshommes compris, – les hommes au manteau noir -. Scandale ! Las Cases rapporte qu’ils jugèrent aussi mauvais que la mort d’avoir à travailler de leurs mains, particulièrement sans manger. La syphilis, cadeau des belles indiennes a commencé à faire ses ravages, et aussi les ouragans, en mer comme à terre.

Autant le premier voyage avait révélé un explorateur talentueux, autant ce second voyage, où il s’agissait de se montrer meneur d’hommes autant que diplomate, montra les limites de l’homme, incapable de faire face à ses responsabilités. Il n’était plus à la hauteur. Le retour en Europe s’effectuera les cales chargées de pelotes de fil de coton, échangées sur l’île Guanahani contre les verroteries d’Espagne. Il ramènera aussi l’ananas… que les Espagnols cultiveront en Afrique, puis qui sera planté à Madagascar, puis via l’océan indien en Insulinde et en Chine.

Obsédé par sa quête d’or, Colomb mettra chaque individu de plus de quatorze ans dans l’obligation de rapporter de l’or ; on tranchait les mains et on saignait à blanc tous ceux qui ne remplissaient pas le contrat : les Arawaks n’y survivront pas, massacrés systématiquement, qui par les Espagnols, qui par leurs chiens : Un chien fait ici grande guerre au point que nous les estimons l’égal de dix hommes et que nous en avons fort besoin.

Des voisins, les Caraïbes, anthropophages et beaucoup moins pacifiques, s’en prirent régulièrement à eux. Par la suite, c’est l’exploitation des mines par le travail forcé qui acheva les survivants. La variole, la rougeole, la grippe firent aussi partie des maux apportés par les colonisateurs. Face à ces fléaux, les Indiens eux-mêmes se mirent à se suicider au poison de manioc, à tuer leur propres enfants pour les soustraire aux Espagnols.

L’île aurait alors été peuplée de 250 000 « Indiens » ; en 1507, il n’en restait plus que 60 000, et en 1520, un millier.

Les lois du mariage sont inexistantes : les hommes aussi bien que les femmes choisissent et quittent librement leurs compagnons ou compagnes sans rancœur, sans jalousie et sans colère. Ils se reproduisent en abondance. Les femmes enceintes travaillent jusqu’à la dernière minute et mettent leurs enfants au monde presque sans douleurs. Dès le lendemain, elles se baignent dans la rivière et en ressortent aussi propres et bien portantes qu’avant l’accouchement. Si elles se lassent de leurs compagnons, elles provoquent elles-mêmes un avortement à l’aide d’herbes aux propriétés abortives et dissimulent les parties honteuses de leur anatomie sous des feuilles ou des vêtements de coton. Néanmoins, dans l’ensemble, les Indiens et les Indiennes réagissent aussi peu à la nudité des corps que nous réagissons à la vue des mains ou du visage d’un homme.

Ils vivent dans de grands bâtiments communs de forme conique, pouvant abriter quelque six cents personnes à la fois, faits de bois fort solide et couverts d’un toit de palmes. [...] Ils apprécient les plumes colorées des oiseaux, les perles taillées dans les arêtes de poissons et les pierres vertes et blanches dont ils ornent leurs oreilles et leurs lèvres. En revanche, ils n’accordent aucune valeur particulière à l’or ou à toute autre chose précieuse. Ils ignorent tout des pratiques commerciales et ne vendent ni n’achètent rien. Ils comptent exclusivement sur leur environnement naturel pour subvenir à leurs besoins ; ils sont extrêmement généreux concernant ce qu’ils possèdent et par là même, convoitent les biens d’autrui en attendant de lui le même degré de libéralité.

Bartolomé de Las Cases Histoire générale des Indes


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

11 1503                                Pierre Terrail, seigneur de Bayard (Pontcharra), Chevalier sans peur et sans reproches, défend un pont sur le Carigliano, seul contre 200 cents Espagnols… [sic]. Il mourra en 1524 en Italie, d’un coup d’arquebuse, l’ancêtre du fusil. En 1521, les bourgeois de Mézières, reconnaissants des faits d’armes du grand capitaine au siège de leur ville, firent composer un

Éloge de Bayard Auteur Anonyme

Dieu doint nonneur et longue vie
Aux bons protecteurs de Mézière,
Qu’ils nous ont sauvé notre vie
Tant par devant que par derrière.
Ceulx qui sur nous aoient envie
Ont trouvé si forte barrière,
Que maugré leur dens et leur vie
Furent contraints courir arrière.

On doibt bien avoir souvenance
De Bayart, Montmoreau, Boucart,
Larochepot, et leur vaillance.
Bayart mordoit comme ung liepart ;
Moreau rua trop par oultrance,
Lorge secourt, confort Boucart.
Sans eulx le royaume de France
Estoit en danger d’ung bon quart.

L’aigle ne sceut pas enfronter
Rochepot plus forte que pierre.
Nansot ne l’osa confronter ;
Maulevrier la breche tint serre.
Tous ensemble fairent troter
Les faulx Henouyers de grand herre.

Le roy les commanda froter
A Balpaume, dedans leur terre.
Et il faut mettre en oubliance
L’ardent et furieux couraige
Qu’avoit d’iculx toute aliance ?
Piéton françoys disoit : J’enraige
Que nous ne marchons en deffense
Brief n’y avoit pas le bagaige
Qu’il ne voulsist mourir pour France ;

Combien que soit ung dur passaige.
O très chrétien roy de France,
Si vous sçaviez l’ardent désir
De batailler, et la vaillance,
Les labeurs qu’ont voulu saisir
Vos bons adventuriers de France,
Tant qu’il en a fallu gésir,
Leur donriez quelque récompense,
Se c’estoit vostre bon plaisir.

1503                             Les Français Claude et Guillaume de Marcillat sont appelés au Vatican pour y réaliser des vitraux.

avril 1506                    Lorsque le pape Martin V avait regagné Rome en 1420, il l’avait trouvée si ruinée et si déserte qu’elle n’avait aucune apparence de ville. S’en était suivi un programme de reconstruction qui devait courir sur 150 ans : les réalisateurs de ce programme se nommeront Alberti, Fra Angelico, Bramante, Michel-Ange, Raphaël, Boticelli, Sangallo… La basilique Saint Pierre, construite sur le tombeau du saint au milieu du IV° siècle par Constantin, menaçait de s’écrouler : aussi le pape Jules II, en avait-il décidé la reconstruction : il en pose la première pierre : la construction en a été confiée à Donato Bramante qui s’inspirera de Sainte Sophie. Bien sur, tout cela coûtait cher pour le présent…  et beaucoup plus cher que tout ce l’on avait pu prévoir pour l’avenir : dix ans plus tard, Luther s’en ouvrait à l’archevêque de Mayence :

Les indulgences papales sont colportées dans le pays sous le nom de Votre Grandeur, pour la construction de Saint Pierre. […] Je déplore les fausses idées que le peuple en retire […]. Ces malheureuses âmes se figurent que, si elles achètent des lettres d’indulgence, elles sont sûres de leur salut.

1505                                    Ivan III est le premier assembleur de terres russes : depuis 1463, il réunit à Moscou, Jaroslav, Rostov en 1474, Perm en 1475, Novgorod en 1478, puis Pskov, Tver et Riazan en 1485. Il envoya ensuite deux expéditions en Sibérie, qui atteignirent les cours de l’Irtych et de l’Ob.

1508                                    F. Celtes découvre à Worms une carte qu’il donne peu après à Conrad Peutinger, d’Augsbourg : elle prendra le nom de ce dernier ; elle a été réalisée par deux cartographes antiques : le premier, un Dalmate de l’entourage impérial, a travaillé à Rome au III° siècle de notre ère, s’inspirant probablement d’un Itinéraire d’Antonin, déjà existant. Le second, peut-être un proche de l’empereur Julien, a repris et complété le document à Constantinople entre 351 et 362. Le document aujourd’hui conservé à Vienne n’est qu’une copie : c’est un rouleau de parchemin de 11 feuilles – la 12° a été perdue -; la longueur totale est de  6.8 m. et de 34 cm. de haut. Ce n’est pas une représentation de l’espace, mais plutôt une représentation linéaire des itinéraires connus, et des limites naturelles : fleuve, montagne, littoral.

14 05 1509                           Louis XII bat les Vénitiens, pourtant réputés invincibles à Agnadel, proche de Cremone.

vers 1509                             Maximilien I°, archiduc d’Autriche, grand-père de Charles Quint est doté d’une heureuse nature : pour échapper aux charges de l’empire, il se retire de temps en temps dans le château de Tratsberg, dans les environs d’Innsbruck, où, armé d’un seul javelot, il traque parfois pendant plusieurs jours le cerf ou le sanglier ; et cela l’inspire : ce court poème a été retrouvé sur le mur d’une cave :

Leb, waiss nit wie lang                                               Vis, ne sais pour combien de temps,
Und stürb, waiss nit wann                                         Et meurs, ne sais quand ;
Muess fahren, waiss nit wohin                                  Dois partir, ne sais où ;
Mich Wundert, das ich so frelich bin                       Ce qui m’étonne, c’est que je sois content.

Les premières morues salées de Terre Neuvas débarquent  à Dahouet, petit port à 25 km à l’est de Saint Brieuc. Prendront la suite Saint Malo, La Rochelle puis Fécamp.

C’est la naissance d’un grand métier, grand parce que s’exerçant  pour une pêche en des eaux lointaines, la grande pêche, exigeant plusieurs mois d’absence, mais grand aussi parce, ainsi que le dit si bien Joseph Conrad, il ne faut pas oublier l’orgueil que les navires inspirent aux hommes. Le sentiment des Terre Neuvas était sans doute plus ciblé sur la pêche que sur le navire lui-même, avec pour maître absolu et tyrannique, la morue. La morue, la protéine du pauvre, qui a nourri des millions d’hommes, qui se pêche en eaux froides, par tous les temps, brouillard, neige, glace, sur un navire aux conditions de confort plus que spartiates. Et d’aligner des 16, 18 heures de travail par jour, un épuisement à tuer la plus vigoureuse des libido. Et les femmes d’ailleurs… elles ont tellement pris l’habitude de leur absence, qu’une fois débarqué à terre, ils n’ont plus qu’une hâte, embarquer à nouveau pour continuer à labourer la mer.

1510                                     Frère Martin Luther, de l’ordre des Augustins, s’en va à Rome. Julien Della Rovere y est pape depuis 1503, sous le nom de Jules II : il inscrira les plus grandes heures de l’histoire du mécénat, reconduisant les contrats de Bramante, Michel Ange, pour ne parler que des plus grands. Jean de Médicis, fils de Laurent le Magnifique, lui succédera en 1513, inaugurant son pontificat par un défilé d’une somptuosité jamais égalée. Sous son règne, la cour de Rome fut la plus brillante de l’univers.

Ce souverain avait horreur de tout ce qui le faisait sortir de l’aimable insouciance d’une vie voluptueuse.

Stendhal.

A la fin de 1510, pour les affaires de l’ordre, frère Martin Luther s’en allait à Rome. Une immense espérance le soulevait. Il allait, pieux pèlerin, vers la cité des pèlerinages insignes, la Rome des martyrs, centre vivant de la chrétienté, patrie commune des fidèles, auguste résidence du vicaire de Dieu. Ce qu’il voyait ? La Rome des Borgia, devenu depuis peu la Rome du pape Jules. Quand, éperdu, fuyant la Babylone maudite, ses courtisanes, ses bravis, ses ruffians, son clergé simoniaque, ses cardinaux sans foi et sans moralité, Luther regagnait ses Allemagnes natales, il emportait au cœur la haine inexpiable de la Grande Prostituée. Les abus, ces abus que la chrétienté unanime flétrissait, il les avait vus, incarnés, vivre et s’épanouir insolemment sous le beau ciel romain… Le cloître et Rome avaient rendu dès 1511 Luther luthérien.

Lucien Fèbvre. Martin Luther, un destin.                1928

Quand Martin Luther fit connaissance avec Rome, il vivait dans l’éblouissement austère de l’Évangile selon saint Matthieu. La marche trébuchante du Christ montant vers le Golgotha était l’unique vérité que regardait en face ce moinillon inconnu. Le mystérieux mariage du Père et du Fils exaltait son espérance et la rendait tangible. Il marchait lui-même et en dedans de lui, à côté du Supplicié ; oscillant par les pieds nus de l’Autre, lié lui aussi à cette croix disproportionnée qui chargeait l’épaule fragile du Fils de l’Homme.

Quand on est habité en tout temps par cette énigmatique vision, toute représentation qu’en a faite autrui est intransmissible.

Le faste de Jules II, pape de la magnificence de Jésus, scandalisa Martin. Il promena son regard incrédule sur toutes les beautés qu’on lui proposa en un éclaboussement d’art à profusion. Il médita longuement sur ces chantiers inachevés, parmi le bruit assourdissant des marteaux et des scies attaquant le porphyre ; évitant les fardiers et leurs équipages excités à coups de fouet par des charretiers qui se signaient en jurant à pleine voix devant tous les chefs-d’œuvre qui représentaient le Christ. Les haquets et les tombereaux pénétraient jusqu’au chœur des autels inachevés et parmi les échafaudages qui grimpaient à l’assaut des voûtes à moitié peintes, des chapelles et des tombeaux encore vides. Sur les vicaires du Christ ensevelis sous les dalles somptueuses, tant de marbre tremblait sur tant d’ombres qu’il semblait que ces squelettes, la crosse protectrice barrant leur cage thoracique, avaient été préparés de droit divin à jouir d’une priorité éternelle sur le commun des mortels. Dans leur exaltation, les génies qui avaient immortalisé les serviteurs du Christ, ses disciples et ses martyrs en une matière qui ne périssait pas, parurent à l’enfant de Thuringe avoir été contaminés par la civilisation latine qui ne s’était pas résignée à mourir.

Rome triomphante était incompatible avec cette idée que c’est au plus profond de l’homme que peut avoir lieu la seule révolution décisive, et Luther, tout préoccupé de son salut, ne voyait rien en l’or et la pourpre du Vatican qui pût l’aider à descendre en soi-même. Quand Martin s’éloigna de la ville en devenir où la vitalité de la foi se cristallisait de plus en plus vers le pouvoir temporel, il avait acquis la certitude que le vicaire du Christ n’était, en ce lieu, que le célébrant de lui-même, de ceux qui l’avaient précédé, de ceux qui le suivraient. Il n’était que l’artisan de sa propre immortalité. Pour un homme qui usait ses nuits à suivre saint Thomas se hâtant, par un aigre matin d’avril, vers le tombeau du Christ dans l’espérance de le trouver vide, cette révélation était fou­droyante.

Dès son retour chez les augustins d’Erfurt, il se mit à écrire à la lueur d’une mauvaise chandelle, avec un calame [roseau taillé en plume.ndlr] qu’il n’avait pas pris le temps de tailler. Il écrivit toute la nuit.

Les phrases abruptes du latin sans articles tombaient de lui comme dictées. Il lui semblait, car l’orgueil n’est jamais absent de toute entreprise humaine, que le Christ renaissait sous sa plume. Il écrivit plusieurs jours de suite, cherchant le salut dans une vérité longuement reconstruite : le chrétien se sait toujours juste, toujours pécheur et toujours repentant. Il vécut fermé au monde, le lendemain et les jours suivants. Il n’existait que par surcroît. Quand il releva de ce travail harassant, il venait d’inventer la plus terrible machine de guerre qui allait traverser les siècles jusqu’à la fin des temps. Rejoint comme un fleuve par le puissant affluent de Calvin, la Bonne Nouvelle à nouveau pourpensée se répandit sous-jacente comme un arbre étend ses racines et de même que tout ce qui peut se faire se fait, avec la même incohérence que toute chose, elle s’infiltra par la pente du Rhin, remonta jusqu’aux vallées alpines et aux cols des sommets, imbibant toute la Suisse, se répandant inégalement par la Savoie jusqu’au Dauphiné et à la Provence ; ici trouvant des points d’appui, là des points de rupture ; frappant inégalement l’esprit des hommes, tant puissants que misérables ; perçue différemment selon les intelligences disparates, les us et les coutumes, mais avançant comme la foudre par les montagnes pauvres.

Pierre Magnan Chronique d’un château hanté.                   Denoël 2008

La naissance de la Réforme protestante se comprend mal si on ne la replace pas dans l’atmosphère de fin du monde qui régnait alors en Europe en notamment en Allemagne. Si Luther et ses disciples avaient cru à la survie de l’Église romaine, s’ils ne s’étaient pas sentis talonnés par l’imminence du dénouement final, sans doute auraient-ils été moins intransigeants vis à vis de la papauté : mais pour eux, aucun doute n’était possible : les papes de l’époque étaient des incarnations successives de l’Antéchrist. En leur donnant ce nom collectif, ils ne croyaient pas utiliser un slogan de propagande, mais bien identifier une situation historique précise. Si l’Antéchrist régnait à Rome, c’est bien que l’histoire humaine approchait de son terme. Luther a été habité par la hantise du dernier jour.

Jean Delumeau La peur en Occident               Arthème Fayard         1978

L’argumentation sur l’imminence de la fin des temps fait parfois penser au trait suivant : Si Dieu a créé l’homme à son image, celui-ci le lui a bien rendu. Il pourrait avoir pour titre : Même la patience divine a des limites :

Comment Dieu saurait-il endurer cela à la longue ? Il faut bien qu’en définitive il sauve et protège la vérité et la justice, et qu’il châtie le mal et les méchants, les blasphèmes venimeux et les tyrans. Sinon, il perdrait sa divinité et pour finir, ne serait plus considéré un Dieu par personne si chacun faisait sans trêve ce dont il a envie et méprisait sans vergogne et si honteusement Dieu, sa parole et ses commandements, comme s’il était un fou ou un pantin qui n’attacherait aucun sérieux à ses menaces et à ses ordres. Et dans un tel état de choses, je n’ai d’autre réconfort ni d’autre espoir, si ce n’est que le dernier jour est imminent. Car les choses sont poussées à un extrême tel que Dieu ne pourra l’endurer davantage.

Eustache Deschamps

Quelle situation retrouvait-il dans son Allemagne catholique ?

On dénonce les mœurs relâchées et le favoritisme dont Rome donnait le scandaleux spectacle, la lourdeur de la bureaucratie, la chasse aux prébendes, l’abus des indulgences, l’oppression financière surtout. Ces deux derniers thèmes doivent cependant être nuancés : bien des églises d’Allemagne purent être achevées grâce aux indulgences complaisamment accordées par Rome et d’autre part, l’ensemble des taxes prélevées en Allemagne à la fin du XV° siècle n’excède pas le montant de celles du XIV° siècle. Mais contre l’abus des indulgences milite le besoin d’une religion plus intérieure et contre l’excès des taxes se déchaîne la susceptibilité nationale toujours plus aiguisée : c’est un lieu commun de répéter que l’Allemagne seule entretient le luxe de la cour pontificale. Toutes ces plaintes amenèrent à plusieurs reprises la rédaction de listes de griefs, les gravamina nationis germanicae que Wimpheling ramassa en 1510 en un libelle unique ; huit ans plus tard, la dernière diète présidée par Maximilien à Augsbourg fit de la correction des abus la condition première de son assentiment aux demandes de l’empereur et du pape.

La situation intérieure de l’Église allemande ne laissait point, de son côté, de susciter de vives critiques. Faisons ici encore la part des choses. Tous les membres du clergé ne sont de loin pas ces hommes cupides, débauchés et obscurs que reflètent les pamphlets de Hutten. De nombreux évêques sont encore de consciencieux pasteurs d’âmes ; des curés et des vicaires parfaitement honorables partagent la vie peineuse de leurs ouailles ; les monastères, dans la mesure où ils ont été touchés par les réformes de Bursfeld et de Melk, continuent à être des centres d’études et d’art ; l’influence spirituelle des mendiants surtout, par la confession et la prédication, ne saurait en aucun cas être sous-estimée. Mais autour de ces lumières, les ombres s’accumulent. Certaines institutions suscitent de vives critiques : la propriété ecclésiastique, très étendue, au point de représenter dans certaines régions comme l’archevêché de Cologne le tiers du sol, est un objet d’envie pour tous les laïques, depuis les princes et les chevaliers jusqu’aux bourgeois et aux paysans ; les tribunaux ecclésiastiques, souvent inféodés à des tiers, ne paraissent plus représenter que des sources de profit. Dans le clergé lui-même, la série des maux est longue : le plus important est sans doute que la hiérarchie reflète à l’extrême la division de la société en classes nettement différenciées. Voici les évêques, princes territoriaux, trop engagés dans le siècle ; voici les chapitres cathédraux et collégiaux, refuges de la noblesse. A côté de cette aristocratie ecclésiastique, largement pourvue, la masse des curés, vicaires, desservants d’autels, vit dans des conditions difficiles, dans les villes surtout où il y a pléthore d’ecclésiastiques ; à la seule cathédrale de Meissen étaient attachés, vers la fin du XV° siècle, à des titres divers, cent vingt clercs (chanoines, vicaires, desservants d’autels, chantres) ; à Breslau, au début du XVI° siècle, un habitant sur cent était desservant d’autel. Ces autels étant souvent insuffisamment dotés, leurs desservants vivaient mal et tendaient à former une véritable plèbe cléricale. Des tares communes sévissaient du haut en bas de la hiérarchie : formation théologique souvent insuffisante, médiocrité morale chez beaucoup, absentéisme des titulaires qui multipliait les suppléants. Des pratiques détestables aggravaient le mal : entre toutes, l’incorporation de cures riches à des cathédrales et des abbayes, qui en percevaient les revenus et en abandonnaient l’administration à des vicaires faméliques, et le cumul des bénéfices. Sur ce plan-là encore, il faut nuancer : rien de commun entre la réunion scandaleuse sous la crosse du cardinal Albert de Brandebourg des archevêchés de Mayence, de Magdebourg et de l’évêché de Halberstadt – l’affaire fut directement responsable de la malheureuse prédication de l’indulgence en 1517 – et le cumul de prébendes inférieures qui est souvent le seul moyen pour le bas clergé de vivre à peu près honorablement, ainsi dans l’évêché de Worms.

En dépit des défaillances du clergé, la vie religieuse demeurait intense en Allemagne à la fin du Moyen âge. Sans cette profonde réalité, la Réforme serait tout à fait impensable.

Robert Folz Le monde germanique                1986

Pour Georges Suffert, la pierre centrale d’achoppement de la révolte de Luther, ce n’est pas spécifiquement le luxe et la corruption de Rome, mais bien le principe des Indulgences, Luther disant en quelque sorte : le salut ne peut s’acheter. C’est bien à partir de ce fait que s’est construit le protestantisme, les désaccords théologiques antérieurs n’étant finalement qu’une querelle de plus : ce n’était pas la première.

Dans l’imaginaire historique, la Réforme éclate comme un coup de tonnerre dans une Europe à demi apaisée. Or, il n’en est rien : la décision d’un prêtre allemand d’afficher une série de propositions sur la porte de l’église du château de Wittenberg n’a pas bouleversé les opinions publiques. Il est probable que la plupart des chrétiens n’en entendirent même pas parler. Rome, elle-même, mit quelque temps avant de prendre au sérieux la prédication de ce Martin Luther qui, à la Toussaint de 1517, avait affiché ses quatre-vingt-quinze thèses sur la porte de l’église du château de Wittenberg ; thèses rédigées en latin, ce qui prouve qu’elles étaient destinées aux étudiants et aux clercs et pas encore aux simples croyants.

Pourquoi la Réforme occupe-t-elle une telle place dans l’histoire de l’Église (et celle de l’Europe) ? Pour de multiples raisons. Bornons-nous ici à énoncer les principales. D’abord, pour l’Église. Depuis 1054-1204, le christianisme est approximativement coupé en deux : Église romaine et Église d’Orient ; la latinité et l’orthodoxie. Or, à partir du milieu du XVI° siècle, l’Église de Rome va de nouveau se couper en deux : catholicisme d’un côté, protestantismes de l’autre. Cette rupture va avoir des conséquences religieuses et politiques importantes. Bon nombre d’historiens prétendront que deux manières de penser vont couper en deux le Vieux Continent. Aujourd’hui, la tension s’est atténuée. Catholiques et protestants prient ensemble et, sur bien des points, ont des analyses convergentes. Mais, en 1517, personne n’en est là. Bien au contraire : le fanatisme religieux – qui n’avait été connu qu’à travers l’Inquisition, c’est-à-dire une organisation et quelques milliers d’hommes – va déferler d’un bout à l’autre de l’Occident. On va tuer en masse pour l’idée que l’on se fait de Dieu.

Ensuite, cette cassure va bouleverser la géographie de l’Europe. Les nations sont en train, un peu partout, d’émerger : c’est vrai pour la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne. Mais Luther, par la traduction de la Bible en allemand, va jeter les bases de ce qui deviendra avec Bismarck l’État le plus vaste et le plus conquérant de l’Occident. Au-delà des phénomènes nationaux, des pays entiers vont basculer : d’abord la Grande-Bretagne, même si la Réforme, là-bas, ne ressemble guère à celle d’Allemagne ou des pays du Nord. N’empêche que l’une des nations puissantes de l’Europe choisit de rompre avec Rome. Si l’Espagne et l’Italie passent à côté de la série de guerres civiles qui commence, la France va en être l’épicentre : huit guerres successives vont, une fois de plus, faucher une partie des cadres intellectuels de ce pays.

La Réforme n’a-t-elle eu que des conséquences négatives ? Nullement. On peut même affirmer qu’elle a partout réveillé et aiguisé la foi. Les protestants ont redonné aux uns et aux autres le goût de la prière ; les catholiques se sont décidés à réformer l’Église. Le concile de Trente va définir les règles sur lesquelles le catholicisme va s’appuyer jusqu’à l’époque moderne.

Voilà les explications les plus rationnelles de ce qui fut désigné du terme de Réforme. Gardons-nous de négliger le principal : pourquoi un moine ignoré d’Allemagne a-t-il pu ébranler la majestueuse construction de l’Église institutionnelle ? Tout simplement parce que la foi brûlante, fiévreuse - on pourrait dire paulinienne, durant les premières années de sa révolte – est de son côté. A Wittenberg, ce croyant dévoré par une angoisse existentielle, cet homme qui, à travers la prière et la méditation, a été foudroyé par la vision de la grandeur de Dieu, ce chrétien qui cherche la voie du salut hors des compromissions, des bassesses, des fausses majestés romaines, domine son époque. Pour surnager dans cette tempête qu’il pressent et qu’il déchaîne, il ne dispose que d’un frêle radeau : les Livres sacrés, les Écritures, les histoires, dialogues et textes énigmatiques contenus dans les deux Testaments, les Épîtres et quelques textes des Pères de l’Église. Bien sûr, du point de vue catholique, il commet une erreur et, d’une certaine manière, il en prendra conscience lui-même : l’histoire de l’Église complète, explique, en partie, la révélation chrétienne. Parce qu’il existe un peuple chrétien et qu’il a la charge de marcher à tâtons vers la fin des temps.

N’empêche. La foi, au départ, est du côté de Luther ; l’Église, contre lui, brandira au début le droit, puis les armes. Il lui faudra des années pour comprendre que l’affrontement se déroule à un tout autre niveau : qu’il va falloir que l’Église, elle aussi, invente et impose sa réforme ; que Luther a ouvert avec des mots une route inconnue ; qu’il a donc sa place – et quelle place ! – dans la longue histoire de l’Église.

On connaît désormais convenablement la vie de Luther. Il naît en 1483, à Eisleben, petite ville minière. Dans son milieu, dans sa famille, personne n’est riche. Tout le monde croit en Dieu. Le jeune Luther fait ses premières études à Mansfeld, puis à Magdebourg; en 1501, il entre à l’université d’Erfurt. Inscrit à la faculté des Arts, il lit Aristote, découvre la logique. En 1505, il devient maîtres ès arts. Avec l’accord de son père, Martin décide d’apprendre maintenant le droit.

Il se passe alors l’une de ces scènes dramatiques qui entaillent sa vie. Sur un coup de tête, il vient de quitter l’université et marche vers Erfurt. Un orage éclate, la foudre tombe à côté de lui. L’étudiant a peur, il s’écrie : Au secours, chère sainte Anne, je veux devenir moine. Deux semaines plus tard, il entre au couvent des augustins, toujours à Erfurt. En 1507, il est ordonné prêtre. Il a beaucoup lu la théologie d’Occam (Occam fut un théologien anglais, essentiellement connu par ses pamphlets politiques contre la papauté). Il a lu et relu la Bible. Surtout, il sait par cœur l’épître aux Romains et l’épître aux Galates. En réalité, ce premier moment mystique dans la vie du moine allemand est l’un des signes du bouillonnement intellectuel qui, dès cette époque, l’agite.

Lorsqu’il dit sa première messe, il connaît une deuxième crise. On parlera du tremendum, c’est-à-dire de l’effroi que ressent la minuscule créature humaine devant l’immensité de Dieu. Pour la première fois peut-être, Luther ressent ce qu’il rationalisera plus tard : il n’y a que Dieu. La personne humaine n’est rien. Nous n’avons, pour avancer vers le Tout-Puissant, que les Écritures et l’expérience personnelle. Comment l’Église peut-elle dire et proclamer des vérités supposées qui ne sont pas contenues dans les Écritures ? Voilà l’un des thèmes de la rupture entre Luther et Rome qui s’esquisse chez le nouveau prêtre.

Sans conséquence sur la vie de Luther. D’autant que ces événements sont ignorés. C’est bien plus tard que le moine révolté les racontera lui-même. Il faut, bien sûr, prendre ce récit avec précaution : le Luther qui écrit n’est pas celui qui commence sa prédication à Erfurt.

En tout cas, sa carrière se poursuit. Après avoir été nommé lecteur à Erfurt, il est envoyé par Staupitz – vicaire de son ordre – à Wittenberg ; il est professeur de philosophie morale et de théologie. À sa manière, et à travers Occam, il n’est pas éloigné de la pensée augustinienne ; pour lui, la raison est impuissante devant la grandeur et le mystère de Dieu.

Vers 1510, son ordre l’expédie à Rome pour des rencontres concernant l’organisation elle-même. Il semble être demeuré imperméable – ou, au moins, indifférent – au scandale de la Rome de la Renaissance. C’est après son retour en Allemagne qu’il va franchir une étape décisive. On pense qu’il a été sujet, alors, à des crises de pessimisme, puis à des moments d’exaltation mystique. Luther, pense-t-on, souffrit de troubles psychiques. C’est un exalté, qui a des visions.

Il ignore délibérément le courant intellectualiste et thomiste qui domine l’esprit de son époque. Ce n’est pas l’effort, ce ne sont pas les œuvres, qui pour lui ouvrent les portes du salut. C’est la foi, et elle seule. Le péché ne peut être pardonné que si la foi couvre le pécheur comme d’un manteau, tissé par les mérites et les sacrifices du Christ.

C’est durant cette période d’angoisses – que rien ne vient guérir, voire simplement atténuer, même les conseils de son maître Staupitz – qu’il connaît une nouvelle illumination ou une nouvelle crise. Il en a fait le récit bien plus tard, en 1545. Je sentais que malgré une vie de moine irréprochable j’étais devant Dieu un pécheur dont la conscience était des plus tourmentées, et que je ne pouvais m appuyer sur mes actes de réparation pour L’apaiser. C’est pourquoi je n’aimais pas ce Dieu juste qui punissait le péché, je Le haïssais. Je me révoltais, je murmurais intérieurement, mais violemment contre ce Dieu : n’était-il pas suffisant que les pauvres pécheurs, ceux qui, par le péché originel, sont condamnés éternellement, soient oppressés par la loi des Dix Commandements et les maux de toutes sortes qu’elle entraîne? [...] Dans ma détresse, je continuai à tambouriner sur ce texte de Paul, avec le désir avide de savoir ce que saint Paul voulait dire [...] Jusqu’au moment où, Dieu m’ayant pris en pitié, je prêtai attention au contexte de ce passage : « La justice de Dieu est dévoilée en Lui, comme il est écrit : Le juste vit de la foi. » [...] Alors je me sentis comme nouvellement né et comme si j’étais entré par des portes ouvertes au plus haut du ciel ; le visage de toute l’Écriture me parut neuf.

En réalité, la découverte de Luther est surprenante. Au mot près, beaucoup des théologiens du Moyen Âge étaient parvenus à une conclusion analogue. Elle ne va devenir une idée réformée, puis hérétique, qu’à cause du contexte dans lequel Luther va la développer. La Foi, porte du salut, c’est déjà dans saint Augustin.

De 1515 à 1518, l’enseignement de Luther demeure, en gros, classique. C’est en 1518 que Luther va plus loin. Les quatre-vingt-quinze thèses qu’il a rédigées et affichées l’année précédente sont plus contestables par leur laconisme que par leur contenu. Mais, déjà, le combat commence : lors d’un débat théologique, il soutient l’idée qu’on ne peut devenir théologien qu’en renonçant à Aristote. Il n’est pas le premier à défendre ce point de vue, ce n’est d’ailleurs pas ces réflexions de Luther qui vont provoquer la rupture.

Il faut une vraie querelle pour que Rome ouvre un œil étonné. Ce sera le fameux débat sur les indulgences.

On a écrit que l’affaire des indulgences avait servi volontairement à Luther de détonateur. Or, rien n’est moins sûr. L’évolution religieuse et théologique de Luther était commencée bien avant. En 1517, Luther ne sait pas grand-chose de ce débat et ne s’y intéresse que médiocrement. Il faudra qu’on lui rapporte les tractations entre l’évêque de Mayence, l’empereur Maximilien et enfin Rome, relatives à la répartition des revenus de ce qui ressemble fort à une espèce d’assurance sur le salut.

Il faut cependant ne pas commettre d’erreur historique. Au départ – les origines de la pratique remontent au Moyen Âge -, il s’agit de s’adresser aux fidèles pour que, tout en priant, ils mettent la main à la bourse. Objectif : construire, le plus souvent achever les églises et cathédrales qui sortent de terre partout dans l’immense chrétienté. Les chrétiens souvent n’aiment pas dilapider leur pécule. Pour les inciter à devenir plus généreux, l’Église annonce que les donateurs bénéficieront – dans des limites raisonnables – de la mansuétude de Dieu au jour du Jugement. On vient d’inventer les indulgences.

Cette promesse, qui durant les premiers temps se veut réellement spirituelle, a un tel succès qu’elle tourne très vite au procédé. Ici ou là, on prend l’habitude de quantifier les indulgences. Ce qui revient à fixer un tarif pour être lavé des conséquences du péché. C’est évidemment insoutenable. On va plus loin. À partir du XVe siècle, on admet que les indulgences peuvent bénéficier aux âmes du Purgatoire. Ce qui est assez stupéfiant : ce lieu indistinct qui, […] a pour fonction première d’arracher le jugement final à la règle terrible du tout ou rien – c’est-à-dire la damnation éternelle -, le Purgatoire, est une invention relativement récente. Si le terme d’invention paraît choquant, il suffit de le remplacer par celui de prise de conscience. L’Église, en somme, estime que par la médiation du Christ le pardon est possible ; comme Dieu le veut, et quand II le veut. Le Purgatoire traduit, en une formule, cette espérance.

En tout cas, les indulgences, carnet de chèques de la grâce au bénéfice des morts, portent le système à son point limite. Luther aura raison de faire remarquer que le pouvoir de l’Église s’arrête aux portes de la mort.

L’événement qui va pousser Luther à tonner contre les indulgences est relativement simple. Jules II [1503-1513], en 1505, a confié à l’architecte Bramante le soin de construire ce qui va devenir l’actuel Saint-Pierre de Rome. Le monument coûte cher. Jules II et son successeur, Léon X (1514), accordent une indulgence plénière à tous les chrétiens qui verseront pour Saint-Pierre de Rome. Bien sûr, il faut commencer par se repentir de ses fautes, se confesser et communier ; mais, pardessus le marché, il faut faire une offrande pour la construction de la basilique en l’honneur de saint Pierre et de saint Paul.

Quelques évêques et de nombreux prêtres s’opposent – sans le crier sur les toits – à cette curieuse pratique. Mais Luther va donner une autre dimension à sa colère. Il faut dire que la situation en Allemagne est devenue franchement absurde. Tout se noue autour du siège épiscopal de Mayence, en 1517. Mayence est le premier évêché historique d’Allemagne ; la ville a un poids politique et religieux important. Or le prince Albert de Brandebourg, qui a une trentaine d’années, est déjà archevêque de Magdebourg et administrateur d’Halbastadt. Ce qui lui fournit des revenus convenables. Soudain, le chapitre de Mayence le choisit comme archevêque ; en échange, il doit payer à Rome, sur son propre trésor, quatorze mille ducats. Le prince s’y engage. Mais le droit canon interdit formellement de disposer, pour une seule personne, de plusieurs évêchés. Le prince veut garder les trois fonctions. Il engage des négociations avec Rome et obtient de Léon X une dispense ; mais il doit verser à la papauté dix mille autres ducats. Cela s’appelle acheter une charge ; ce qui est rigoureusement interdit : nous revoilà devant la simonie.

Que faire? D’autant que le prince n’a pas cette somme. C’est un banquier allemand, Jacob Fugger, qui, à Rome, explique aux amis du prince la marche à suivre. Le prince sera commissaire aux indulgences pour les trois fonctions et le pays de Brandebourg. Il se chargera donc de la collecte. Le produit sera réparti entre Rome, Fugger et lui-même. Plusieurs charges épiscopales sont achetées et, qui plus est, l’argent est fourni par une banque d’affaires qui prend son bénéfice sur les sommes avancées au prince-archevêque. C’est un dominicain, Johannes Tetzel (1465-1519), qui commence à prêcher pour la basilique de Rome, l’empereur Maximilien et l’archevêque. La quête s’amorce à Eisleben et Leipzig. Il semble bien que, contrairement aux affirmations de l’entourage de Luther, le dominicain n’ait pas accumulé les sottises. Il parlait davantage de repentir et de prières que d’argent. Mais, déjà, la vérité compte moins que la polémique. Les luthériens affirmeront plus tard que Tetzel aurait proclamé : Lorsque l’argent résonne dans la cassette, l’âme s’envole au ciel. Bien entendu, la formule aurait été utilisée à propos des défunts qui ne pouvaient plus se repentir ou recevoir de sacrements. Mais peu importe, la formule fait le tour de cette Allemagne frémissante. Cette fois, la querelle des indulgences est publiquement ouverte.

Ce sont les princes saxons de Saxe et de Wittenberg qui interdisent à Tetzel de prêcher chez eux. L’un et l’autre considèrent depuis longtemps que les indulgences sont une opération financière, rien de plus. Luther entend parler de cette étrange prédication par quelques-uns de ses étudiants qui ont entendu ce discours extravagant. Il est stupéfait. Pour lui, le mystérieux rapport entre le péché et la rédemption par le Christ passe par l’angoisse, la prière, la volonté de trouver auprès de Crucifié un refuge.

Aussitôt, Luther dénonce les indulgences. Il s’informe sur la pratique, sur son ancienneté, sur la justification théologique que les papes ont avancée. Puis, il rédige un court traité qu’il adresse à l’archevêque et au prince-électeur de Mayence, puis à l’évêque de Brandebourg. Personne ne prend la peine de lui répondre ou de le convoquer. Il décide donc d’aller plus loin : voilà les quatre-vingt-quinze thèses affichées à l’église de Wittenberg. Il invite les théologiens à une dispute académique sur les propositions qu’il vient de rédiger. Tout cela étant écrit en latin, il se passe quelques semaines avant les premières réactions.

Que contiennent ces fameuses propositions qui vont ébranler l’Église et l’Europe ? Des idées qui, pour la plupart, ne sont pas scandaleuses. Par exemple, Luther suggère au pape, qui est plus riche que Crésus, de financer sur ses fonds propres l’édification de Saint-Pierre de Rome. Il affirme que les indulgences ne servent à rien dans la recherche du salut : c’est la contrition parfaite qui libère du péché et de la faute. Il précise qu’ aucun acte épiscopal ne peut donner à l’homme la garantie du salut [...] Celui-ci ne peut être obtenu qu’à travers la crainte et le tremblement.

En réalité, les thèses ouvrent un débat théologique. Théoriquement, les choses pourraient en rester là. Mais, tout de suite, elles sont traduites par des étudiants, des clercs. Elles circulent partout. On les trouve en 1518 à Bâle, à Leipzig, à Nuremberg. Durer les reçoit, il adhère à la Réforme ; Érasme en expédie une copie à Thomas More. L’un et l’autre restèrent fidèles à la Foi catholique, tout en admirant Luther, d’où la haine de celui-ci à leur égard. Sans le vouloir, Luther devient le porte-parole du mécontentement allemand et religieux contre les princes et contre Rome. Plus profondément, il y a, dès le départ, dans sa manière d’écrire et de s’exprimer, un frémissement, une véhémence, une inquiétude, qui correspondent à la sensibilité allemande de l’époque. On peut dire que la nostalgie germanique préromantique prend sa forme initiale chez Luther. Il n’en demandait pas tant.

Pourtant Luther ne fait rien pour éteindre l’incendie qui court d’une ville à l’autre grâce aux relais fournis par les universités et de nombreux clercs. Lorsque Tetzel et ses amis (tout particulièrement le recteur de l’université de Brandebourg) publient des contre-thèses destinées à clouer le bec de Luther, ils se trompent du tout au tout. Bien sûr, Tetzel met tout de suite le doigt sur le problème central que soulève – sans l’exprimer encore – Luther : que restera-t-il de l’autorité de l’Église, qu’en est-il de l’infaillibilité du pape en matière de foi, si Luther a raison contre Rome ? Ce problème-là va précipiter l’évolution du moine de Wittenberg.

En 1518, Luther demeure prudent. Il est convoqué à Rome et sommé de s’expliquer sur ses thèses. Cette fois, l’auteur des quatre-vingt-quinze propositions ne peut affirmer qu’on ne le prend pas au sérieux. En fait, il semble bien que ce soit l’archevêque de Mayence qui ait écrit à Rome : les indulgences, contre lesquelles Luther s’était élevé avec véhémence, rapportaient de moins en moins d’argent, de quoi inquiéter les services financiers de la curie. La première idée de convoquer Luther à Rome cède devant la politique : le pape souhaite ménager les princes-électeurs allemands qui s’opposent à la désignation de Charles Ier d’Espagne, le futur Charles Quint, à la tête de l’Empire. Rome ne désire pas se retrouver encerclée. Or, Frédéric le Sage, prince-électeur de Saxe, et protecteur de Luther, est résolument contre la candidature du jeune roi d’Espagne – ce qui n’empêchera pas Charles Ier de devenir Charles Quint.

C’est sans doute à ce souci politique qui n’eut pas de conséquences que Luther doit finalement de pouvoir s’expliquer en Allemagne et non à Rome. Contre l’avis de ses amis et disciples, Luther accepte de rencontrer à Augsbourg le cardinal Cajetan, l’un des grands théologiens de son temps. Il n’y eut pas de débat ; les théologiens présents demandèrent à Luther de se rétracter. Celui-ci refusa. Il demandait qu’on lui prouve ses erreurs, à partir de l’Écriture sainte. C’était un niet sans nuance. Ce soir-là, Luther craignit d’être arrêté. Il s’enfuit de nuit et court se réfugier à Wittenberg, sous la protection de l’électeur de Saxe. Mais avant de quitter Augsbourg il fait appel (par acte notarié) du pape mal informé au pape mieux renseigné. En ce début d’hiver 1518, il n’a pas encore choisi la rupture radicale.

Elle aura pratiquement lieu en juillet 1519. Il faut dire que Rome prend son temps pour achever la bulle sur les indulgences, alors que les idées de Luther continuent à se répandre en Allemagne, et déjà au-delà. Un débat théologique est organisé à Leipzig. C’est Jean Eck, théologien respecté, qui a organisé la réunion, fixé l’ordre du jour avec l’accord du duc Georges de Saxe, prince fidèle à l’Église.

La rencontre Eck-Luther est décisive. Le premier est plus habile que le second. Il tente de prouver que Luther se place dans la logique de Wyclif et de Hus. Il veut l’embarrasser : les deux hommes appartiennent à une catégorie hérétique contre laquelle existe déjà tout un arsenal théologique et canonique. Luther nie et fait remarquer que toutes les propositions de Hus ne sont pas hérétiques. Eck saisit la balle au bond : C’est le concile de Constance, dit-il, qui a condamné toutes les thèses de Hus, y compris les articles que Luther juge très chrétiens. Le concile se serait-il trompé ? » La réponse de Luther est sans nuance et l’isole d’un coup de l’Église institutionnelle : Même un concile universel peut se tromper, dit le moine de Wittenberg. Aussitôt, Eck déclare que Luther est désormais hérétique : si le pape et le concile peuvent se tromper, il ne reste aucune autre autorité que l’Écriture, c’est-à-dire les deux Testaments, les Épîtres et les textes de certains Pères de l’Église. Le reste, tout le reste, n’est que du vent… Les fondements de ce qui va devenir le protestantisme sont cette fois clairs : il n’y a que la foi, la foi seule : Sola fides.

À noter que l’on fera souvent un procès non fondé à Luther. Il se garde de nier la valeur de l’écrit. Il a bien fallu avoir recours à ce moyen pour empêcher les déformations hérétiques. L’écrit, de plus, sert de contrepoids, de protection face aux prêches des imposteurs. Mais, en définitive, c’est le croyant qui, à travers la lecture de l’Écriture, pénètre le plan de Dieu. Il n’a besoin de personne pour en discerner le sens. Chaque baptisé est l’égal de l’autre en présence du mystère de la foi. Ce que, plus tard, Luther désignera du terme de sacerdoce universel est la conclusion logique de cette intuition première.

Affirmation comparable s’agissant du péché. Pour Luther, il ne s’agit pas d’un écart par rapport à la loi morale – par exemple, les Dix Commandements, les transgressions vis-à-vis des fautes étiquetées par l’Église ; le péché, pour lui, c’est l’obscure volonté de l’homme de fonder son autonomie face à Dieu, à la limite contre Lui. L’homme veut fonder sa propre justice ; c’est sur cette ambition inouïe qu’il ordonne sa vie, qu’il tente de distinguer le bien du mal. La scolastique n’a fait qu’aggraver cette dérive. Elle prétend que l’homme pécheur doit s’adresser à Dieu par l’intermédiaire de Jésus-Christ pour obtenir une aide surnaturelle : la grâce. Progressivement, celle-ci finirait par pénétrer l’âme du chrétien. Cette grâce deviendrait inhérente à l’âme. Luther utilise avec mépris une image saisissante : La grâce serait à l’âme comme la blancheur au mur.

Ce qui paraît dérisoire. Le péché est enfoui dans l’homme et ne le quittera jamais. Seules la prière et la pénitence peuvent faire jaillir le pardon divin, c’est-à-dire la justice de Dieu.

En 1518, lorsqu’il quitte Leipzig, Luther n’en est pas encore consciemment là. Il a simplement rompu avec le discours traditionnel de l’Église. Certains de ceux qui, ordinairement, le protègent – parce qu’il les a séduits par la force de ses convictions, sa véhémence intellectuelle, sa gravité angoissée, la part de vérité évidente qu’il exprime à haute voix -, ceux-là mêmes hésitent. Le prince-électeur, par exemple, estimait qu’il ne s’agissait que d’une querelle académique, comme il y en avait eu tant d’autres. Soudain, on découvre que cet espoir était vain. C’est une bataille de fond qui s’engage, et le prince-électeur s’en rend compte. Personne ne peut dire alors où cette crise entraînera l’Église, l’Allemagne et, par-delà, l’Europe dans son ensemble.

En tout cas, les conciliateurs de bonne volonté perdent leurs repères : ils avaient envisagé de faire arbitrer la disputation par d’éminents professeurs de la Sorbonne et de l’université d’Erfurt. Or, ces projets viennent de voler en éclats ; les passerelles sont en train de sauter. Du coup, les discours se radicalisent dans chaque camp ; on passe de la querelle théologique à la bataille populaire avec slogans, tracts et caricatures. La haine contre l’Église, ses fastes et ses pompes, bat son plein : voilà l’âne du pape devenu l’ange des ténèbres ; l’Église romaine est la prostituée de Babylone. Les cardinaux, les prêtres et les moines se prélassent dans ces lieux de perdition. Luther ne participe pas à cette polémique médiocre ; mais il ne fait, semble-t-il, rien pour l’atténuer.

Après tout, Luther est aussi un homme comme les autres. Il est sensible aux influences ; entouré de disciples et d’étudiants jeunes et acharnés, il est tenté de durcir ses positions. Souvent, il cède ; même si, en même temps, il voudrait écouter les conseils des humanistes : parmi eux, Melanchthon (1497-1560), qui va jouer un rôle clé dans la suite des événements. Melanchthon était un esprit habile et brillant. Il était devenu maître de l’université de Tùbingen à dix-sept ans ; c’est un très grand helléniste.

En face de ces modérés, il y avait les vrais radicaux. Par exemple, Thomas Mûntzer (1489-1525), qui, deux ans plus tard, va prendre la tête de la révolte des paysans ; Ulrich von Hutten, qui va devenir le porte-parole de la noblesse allemande (on l’appelle d’ordinaire la chevalerie allemande) ralliée à Luther. La plupart de ceux-là ne craignent pas la guerre civile ; ils s’y jetteront d’ailleurs – contre l’avis de Luther – et y perdront la vie. Même silhouette en ce qui concerne Franz von Sickingen (1481-1523) ; parce qu’il disposait d’un superbe château, il ouvrit les portes de sa demeure à tous les exaltés de la noblesse allemande en révolte. Finalement, il les conduisit tous à ce qui devait être une grande bataille et qui fut un vrai désastre.

En tout cas, vers 1520, c’est-à-dire trois ans seulement après les thèses de Wittenberg, Luther est un réprouvé à demi clandestin et quelques-uns de ses disciples ont hâte de se lancer à l’assaut de l’ordre ancien, dont l’Église est le centre et le symbole.

En 1520, justement, Luther multiplie les textes décisifs. Avec une prodigieuse puissance créatrice, il achève À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien, L’Église dans la captivité de Babylone, De la liberté du chrétien. Si certains de ses disciples imaginent un avenir radieux, Luther, pour sa part, se contente de faire sauter les ponts. Le titre de l’ouvrage est tout un programme : c’est aux nobles que s’adresse d’abord Luther ; c’est de l’Allemagne qu’il s’agit ; enfin, c’est le christianisme qui sera le ciment de cette réformation. Et c’est dans ce texte que Luther lance l’idée prodigieuse du sacerdoce universel :

Tous les chrétiens, écrit-il, appartiennent véritablement au sacerdoce et il n’y a entre eux aucune autre différence que celle de la fonction. Ceci parce que nous n’avons qu’un seul baptême, une seule foi, un seul Évangile et que nous sommes tous des chrétiens identiques. Qui a émergé du baptême peut se glorifier d’être déjà consacré prêtre, évêque et pape, même s’il ne convient pas que chacun exerce une pareille fonction.

On peut faire remarquer que même dans certains de ses écrits ultérieurs Luther tente de garder une porte entrouverte ; il ménage l’avenir. Par exemple, dans la Captivité de Babylone qui condamne tous les liens attachant le chrétien et l’empêchant de se confronter lui-même avec l’Écriture, Luther met de côté le baptême des enfants, la communion et, dans une grande mesure, la confession. Simplement, il considère que les sacrements ne sont plus délivrés ex opere operato ; au contraire, la condition stricte est que le chrétien soit l’acteur principal de l’acte par la foi et la repentance.

La première partie de la réformation luthérienne s’achève. Par la bulle Exsurge Domine (1520), Rome condamne la doctrine du moine de Wittenberg. On attend sa rétractation. Il riposte par l’un de ses écrits les plus violents, Contre la bulle de l’Antéchrist. Il se passe sans doute quelque chose dans la tête de Luther. Il a attendu – sans savoir si son espérance avait une chance de passer du songe à la réalité – une confrontation solennelle, ou un concile, en tout cas une discussion publique, entre le pape et lui. Mais il n’a pas voulu croire que Rome oserait le condamner. Lorsque le couperet tombe, il est sans doute envahi par un sentiment de solitude atroce. Une chose est d’être un réformateur aux limites de l’orthodoxie, une autre d’être un exclu. Il éclate. D’où le contenu un peu fort de sa riposte : le pape est l’Antéchrist. Grâce aux pouvoirs que son baptême lui a donnés, Luther engage donc le combat contre le pape et les cardinaux. Il leur ordonne de faire pénitence. Au nom du Christ, il les menace de la damnation. Le 10 décembre 1520, il ordonne à ses étudiants d’allumer un bûcher devant son église et il jette aux flammes les multiples textes le condamnant, le réfutant ; il maudit ses adversaires. Staupitz le délie de ses engagements religieux. Voilà Luther libre mais juridiquement isolé. Que faire ? Il accepte de se rendre à la diète de Worms. On essaie de l’en empêcher ; il risque fort, lui dit-on, d’être arrêté. C’est l’aventure de Leipzig qui recommence. Luther n’écoute personne. Il part et constate qu’il est acclamé par les artisans, les ouvriers, les paysans, ville après ville. Le 17 avril, les représentants de la diète lui demandent s’il reconnaît être l’auteur des livres qu’il a signés, et s’il est prêt à se rétracter. Il répond simplement oui à la première question. Il réserve pendant vingt-quatre heures sa réponse à la seconde, puis répond non.

Cette fois, Luther est en marge. Comme toujours, il travaille jour et nuit. Dans le château de Wartburg où on l’a recueilli, il traduit en dix semaines le Nouveau Testament en allemand, puis se lance dans une tâche analogue sur l’Ancien. Ce second travail lui prendra douze ans.

L’année passe. Luther, pour ses disciples, a presque disparu. Le mouvement qu’il a impulsé commence à partir à hue et à dia. Karlstadt, professeur à Wittenberg et partisan acharné de Luther, devient le chef reconnu des révoltés. Même le sage Melanchthon paraît disposé à le suivre. On entreprend la liquidation de la messe. À Noël 1521, Karlstadt célèbre, en habits civils, une prière collective où une communion symbolique est distribuée sous les deux espèces. Puis, le lendemain 26 décembre, il se marie. Enfin, il décide que les biens des couvents, des églises, des religieux deviendront une propriété collective permettant de rétribuer les prêtres et d’aider les pauvres. De très nombreux moines abandonnent leur couvent. Karlstadt et sa troupe envahissent les églises, détruisent les statues et brûlent les images. Les étudiants quittent l’université : tous veulent devenir prédicateurs, même s’ils ne savent rien. Est-ce si grave ? Les compagnons de François d’Assise en avaient fait tout autant. Mais Luther n’entend pas s’arrêter là.

C’est le moment que choisit Luther, malade d’inquiétude, pour réapparaître à Wittenberg ; tant pis pour sa sécurité. Il réussit à reprendre en main ces foules en révolte grâce à une série de sermons. C’est un tour de force : les révoltés s’inclinent devant sa foi et ses discours.

C’est probablement à cette date que Luther commence à craindre pour l’avenir de la Réforme. Il pressent que personne ne voudra vraiment se passer d’église ; le sacerdoce universel ne doit pas être une clé ouvrant sur le désordre. Luther impose, par son verbe, une organisation minimum : le latin réapparaît, les vêtements sacrés sont réhabilités, la messe dominicale reprend sa place et, en gros, sa forme. Chaque paroisse, néanmoins, peut juger le prêche du pasteur : une clause redoutable que Luther ne tardera pas à abandonner.

Personne ne cherche à l’arrêter ; il continuera donc à prêcher et à écrire. En 1524, il épouse Catherine von Bora, une ancienne religieuse cistercienne. Melanchthon désapprouve ce mariage. Mais déjà les routes des deux hommes commencent à se séparer.

En 1525, nouvelle étape dans l’évolution intellectuelle de Luther. La guerre des paysans est commencée depuis plusieurs mois. Luther a réussi à demeurer à peu près neutre dans la révolte des nobles. Mais avec les paysans c’est une autre histoire. La guerre des paysans n’est pas seulement une révolte sociale, mais aussi une révolte religieuse. La plupart se présentent comme des disciples de Luther. Ce sont les premiers Illuminés organisés. À leur tête, parmi d’autres, Thomas Mùntzer qui, à Leipzig, était à côté de Luther. Depuis cette rencontre, il avait pris ses distances vis-à-vis du luthéranisme ; il soutient que les hommes peuvent faire appel à Dieu ; que, comme Marie, ils peuvent apprendre à s’approcher de Dieu. Celui-ci a parlé aux hommes depuis des siècles ; pourquoi se tairait-Il désormais ?

Luther se moque de Mùntzer, qui se déchaîne contre son ancien maître. Luther, écrit-il, est l’archichancelier du diable, le pape de Wittenberg. Étonnés par ces clameurs, les chevaliers s’éloignent de Mùntzer. En 1525, les paysans révoltés jettent les bases d’une constitution fédérale. Cette fois, l’insurrection prend de l’ampleur : plus de mille couvents, affirme-t-on, sont pillés et brûlés. Même sort pour les châteaux. Du coup, les autorités s’en mêlent avec énergie. Le chef militaire de la Souabe, Georg Truchsess von Waldburg, intervient en force et liquide les paysans et autres révoltés. Mùntzer est arrêté, torturé et, enfin, décapité. On crève les yeux des bourgeois qui s’étaient ralliés à la révolte.

Luther n’a pas levé le petit doigt en leur faveur. Il avait d’abord fait paraître un texte qui reconnaissait la justesse des arguments sociaux des paysans. Puis, très vite, il publie un second document plus terrifiant : il invite les princes à abattre les révoltés. C’est pourquoi, écrit-il, quiconque en a la possibilité doit frapper, étrangler, poignarder en secret ou en pleine lumière les hommes séditieux, comme on abat un chien enragé.

Voilà Luther coupé du petit peuple. Mais les princes et les nobles, qui pensent autant à l’Allemagne qu’à l’Église, observent désormais ce moine solitaire. Une alliance se dessine, qui va devenir le ciment social de ce qui sera le protestantisme. Le temps d’une organisation minimum permettant une politique de développement géographique – aussi bien par conversion que par ralliement de certains États – est tout proche. On peut estimer qu’aux environs de 1530, la première étape de ce qui est bel et bien une révolution religieuse, culturelle et nationale, est achevée. Elle a demandé moins de treize ans. Ce qui est assez foudroyant.

Georges Suffert Tu es Pierre    Éditions de Fallois     2000

Ludovico di Varthema, originaire de Bologne, est parti vers l’est comme son compatriote Marco Polo, mais en passant plus au sud : il est passé par les Indes, où il a été le premier Européen à s’enrichir avec les pierres précieuses indiennes. Il dit encore avoir visité, au péril de sa vie, La Mecque. Il ira jusqu’à atteindre les îles aux épices, découvrant alors le giroflier - Syzygium aromaticum, dit encore Eugenia aromatica ou Eugenia carophyllata – :

L’arbre des clous de girofle est exactement comme un buisson de buis, soit épais, avec des feuilles comme celles du cannelier, mais un peu plus rondes… quand les fleurs du giroflier sont sèches, les hommes frappent les branches avec des cannes et placent des nattes en dessous de l’arbre pour les recueillir.[...] Nous trouvâmes que les girofles étaient vendues pour deux fois le prix des noix de muscade, mais au volume, car ces gens ne savent pas ce qu’est le poids.

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Des siècles avant Magellan, les Chinois avaient importé des clous de girofle, auxquels ils prêtaient des vertus médicinales. Ils les utilisaient aussi pour agrémenter le goût des aliments et pour adoucir l’haleine. L’Europe trouva bien d’autres applications encore au clou de girofle : son es­sence, appliquée sur les yeux, aurait amélioré la vision ; sa poudre, en cataplasmes sur le front, aurait soulagé la fièvre et les refroidissements ; ajouté à un plat, il aurait stimulé la vessie et nettoyé le côlon ; consommé dans du lait, il aurait rendu les rapports sexuels plus satisfaisants. Il était miraculeux, précieux, merveilleux sur tous les plans.

Son nom de clou vient de la forme de la fleur séchée, qui rappelle bien un clou. Les arbustes ont une croissance lente : pour qu’une tige à peine sortie de terre arrive à maturité, il faut sept ou huit ans. Jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans environ, le giroflier donnera environ huit livres de la précieuse épice, puis il déclinera lentement. Le rendement varie d’une année à l’autre, en fonction des fluctuations du climat. On trouve dans les îles aux Épices le sol idéal pour faire pousser des girofliers : une terre volcanique profonde, riche, bien drainée. La pluie est essentielle à l’épanouissement de l’arbuste, et ces îles bénéfi­cient justement de deux cent cinquante centimètres de pluie par an – l’idéal. Les fleurs varient en longueur d’un à deux centimè­tres, et elles contiennent jusqu’à vingt pour cent d’huile essentielle. Leur composante principale est l’eugénol, une huile aromatique qui confère au clou de girofle son parfum si particulier.

Récolter le girofle exige de prendre des précautions considérables, car les fleurs sont fragiles. Il s ‘agit de tirer la fleur et sa tige sans endommager les branches, ce qu’on obtient le plus souvent en utilisant la main comme un peigne pour détacher des fleurs en bouquets qui tombent dans des paniers ou dans le tablier tendu à cet effet. Après leur récolte, les fleurs sont mises à l’air quelques jours pour qu’elles sèchent. Une fois déshydra­tée, la fleur vire au brun et perd les deux tiers de son poids. Même après la mise en sac, elle continue à perdre de l’humidité et du poids,  mais plus lentement.

Pigafetta, [le chroniqueur de Magellan de 1519à 1522] enfin au contact direct de la source de toutes ces richesses et de tous ces combats, la décrivit avec une évidente fascination :

L’arbre est haut et gros comme un homme au milieu du corps. Ses branches s’étendent en largeur au milieu, mais à l’extrémité elles font unesorte de cime. La feuille est pareille à celle du laurier, et l’écorce de la couleur du fruit. Le girofle vient à la cime des branches, dix ou vingt ensemble. Ces arbres en font presque toujours plus d’un coté que de l’autre, selon la disposition du temps. Quand les girofles naissent, ils sont blancs et ils meurent rouges, et secs, ils deviennent noirs.  Ils se cueillent deux fois l’an l’une à Noël, et l’autre à la Saint-Jean-Baptiste, parce qu’à ces deux époques la température est plus tempérée ; plus encore à Noël. Quand l’année est plus chaude et qu’il y a moins de pluies, on cueille le girofle par trois ou quatre cents bahars en chacune de ces îles. Ils poussent seule­ment dans les montagnes. Et si on plante un de ces arbres en pays plat, près des montagnes, il meurt. Sa feuille, l’écorce et le bois vert sont aussi forts que le girofle, lequel, s’il n’est cueilli quand il est mort, devient si grand et dur qu’il n’y a que l’écorce qui vaille. Il ne croît point au monde d’autre girofles, sauf en cinq montagnes de ces cinq îles [...]. Nous voyons presque tous les jours un nuage descendre et environner tantôt l’une de ces monta­gnes, tantôt l’autre, cause de la perfection des girofles. Chaque habitant a un de ces arbres qu’il garde dans un endroit à soi sans le labourer.

La noix de muscade était presque aussi importante et précieuse que les clous de girofle, et Pigafetta nous offrit une description du jour où il vit apparaître un muscadier dans la nature: L’arbre est comme nos noyers et a les mêmes feuilles. Quand on cueille la noix, elle est grande comme un petit coing, ayant même peau et même couleur. La première peau est grosse comme la verte de notre noix, et dessous il y a une petite peau mince, sous laquelle est la matia très rouge, autour de l’écorce de la noix ; dedans se trouve la noix muscade.

Laurence Bergreen Par-delà le bord du monde.    L’extraordinaire et terrifiant périple de Magellan     Grasset 2003

La forme de presque toutes ces îles est celle d’un pain de sucre, dont la base s’enfonce dans l’eau, entourée de récifs à un peu plus d’un jet de pierre ; à marée basse, on peut y aller à pied sec. On gagne les îles par un chenal entre les récifs qui au-dehors sont très hauts, et il n’y a nulle part où jeter l’ancre sauf dans quelques petites baies de sable, ce qui est très dangereux. Ces îles sont sinistres, sombres, démoralisantes. C’est ce qui frappe celui qui arrive pour la première fois, car toujours, ou presque toujours, il y a une grosse couverture de brouillard à leur sommet. Pendant la plus grande partie de l’année, le ciel est nuageux, ce qui fait qu’il pleut très souvent, et s’il ne pleut pas, tout s’étiole, sauf les girofliers, qui prospèrent.  A certains intervalles, il tombe une petite pluie bruineuse.

[...]     Certains des cratères de feu de ces îles ont des eaux chaudes comme des sources brûlantes. Et elles sont si densément couvertes de verdure qu’on dirait que cette verdure ne forme qu’une grosse masse, et elle constitue donc une cachette pour ceux qui se conduisent mal.

Antonio Galvaõ, administrateur portugais vers 1530

Les collines de ces cinq îles ne sont que girofles. Les clous poussent sur des arbres semblables à des lauriers, qui ont des feuilles d’arbousier, et ils poussent comme la fleur d’oranger, qui au début est verte avant de tourner au blanc, et quand les fleurs de girofle sont mûres elles deviennent colorées et on les cueille à la main, les gens montant dans les arbres, et ils les mettent à sécher au soleil, ils les sèchent à la fumée, et quand elles sont bien sèches, elles sont devenues le clou de girofle, et ils l’arrosent d’eau de mer pour qu’il ne s’effrite pas, et que ses vertus soient préservées.

Duarte Barbosa, beau-frère de Magellan, lors d’un voyage antérieur, en 1512

La flèche de la cathédrale de Rodez, construite à partir de 1277, brûle. On la reconstruira, et tant pis pour le gothique qui alors n’avait plus la cote : ce sera une tour aux allures de campanile italien, au sommet octogonal, ceint de balustrades festonnées, piédestal d’une Vierge qui culmine à 87 m de haut, le tout en rougier, le grès du pays. La très belle rosace n’est ronde que vue du bas, et donc en fait légèrement ovale : l’art du trompe l’œil était revenu avec la Renaissance.

21 12 1511                  Antonio de Montesinos, dominicain, monte en chair dans une église de Saint Domingue. Parmi les nombreuses personnalités de l’assistance, Diego Colomb, fils ainé de Christophe, vice-roi des Indes. Le prêche n’est pas spontané : il a reçu l’aval de son ordre :

Je suis la voix du Christ qui crie dans le désert de cette île […] Cette voix dit que vous êtes tous en état de péché mortel à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous usez vis-à-vis de ces peuples innocents. Dites-moi, en vertu de quel droit et de quelle justice maintenez-vous ces Indiens dans une servitude si cruelle et si horrible ? Qui vous a autorisés à faire des guerres aussi détestables à ces peuples qui vivaient paisiblement dans leur pays, et où ils ont péri en quantité infinie ? Pourquoi les maintenez-vous dans un tel état d’oppression, et d’épuisement, sans leur donner à manger, ni les soigner dans les maladies, à cause du travail excessif que vous exigez d’eux en les tuant tout bonnement pour extraire de l’or, jour après jour ? […] Ces Indiens, ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils point une raison et une âme ? N’êtes-vous pas tenus de les aimer comme vous-mêmes ?

Tous ces conquistadores qui ne savaient faire autre chose que manier l’épée et le pistolet, manquèrent de s’étouffer en entendant claquer le fouet : l’admonition  va très vite arriver à la cour d’Espagne où le roi déclare au provincial des Dominicains que Montesinos devra répondre de ces propos subversifs et scandaleux. Mais une commission de théologiens et de juristes va donner partiellement raison au père Montesinos… qui aura ainsi préparé le terrain pour Bartolomeo de Las Cases. Dès 1512-1513, une série de lois va être promulguée, parmi lesquelles l’interdiction de faire travailler les indigènes plus de neuf mois et demi par an.

1511                                    Le Portugais Afonso d’Albuquerque, aux cotés duquel se trouve un certain Fernão de Magalhães, francisé en Magellan, s’empare du port de Malacca, dans l’actuelle Malaisie, mettant ainsi fin à des siècles de commerce maritime des Indonésiens, grands marins depuis des siècles, qui exportaient la cannelle sur la côte est de l’Afrique et à Madagascar, parfois sur leurs jonques, parfois simplement sur leurs pirogues, – de 15 à 20 m. taillés dans un seul tronc d’arbre – munis d’un ou deux balanciers. Les commerçants arabes prenaient alors le relais : on trouve des traces de ce commerce sur une peinture du temple de Deir el-Bahari, représentant une expédition navale ordonnée par la reine égyptienne Hatshepsout, 1503-1482 av J.C : la cannelle était un élément important dans le rituel égyptien.

Sur le port de Malacca, Magellan achète un esclave qu’il nomme du nom du saint que l’on fêtait ce jour-là : Henrique. Il sera à ses cotés jusqu’à sa mort. De là, il mena une autre expédition qui devait le mener aux Moluques : l’abondance des épices chargées à Amboine fût telle qu’il renonça à pousser jusqu’à Ternate et Tidore, comme cela avait été prévu. Lisbonne va rapidement devenir le marché aux épices le plus important d’Europe.

En en cette même année, des Portugais, décidément omniprésents, Estêvão Foes et João de Lisboa, au nom des banquiers Fugger, appareillent sur deux caravelles cap à l’ouest, en quête – secrète bien sur – d’un passage maritime au-delà des Amériques. Au retour de leur périple, la caravelle de Lisboa dut relâcher aux Caraïbes pour une réparation, mais son équipage fut reconnu par les Espagnols, et mis en prison. L’autre caravelle, qui avait pris Lisboa à son bord, rentra à bon port, en l’occurrence Lisbonne, où les deux capitaines rendirent compte de leurs découvertes à Cristóbal de Haro, représentant des Fugger au Portugal. En 1514, un récit de leurs exploits sera publié en Allemagne : Newen Zeytung auss Presillg Landt – Nouvelle de la Terre du Brésil – où il était dit que Lisboa s’était aventuré plus de 1 000 km. au sud de tout ce que l’on avait exploré jusqu’alors. Des orages les auraient alors contraint à faire demi-tour, mais la description que donne Lisboa du détroit dans lequel il s’était engagé correspond bien à celle qu’en donnera Pigafetta, l’écrivain de Magellan.

29 09 1513                          Vasco Nuñez de Balboa, en armure et l’épée au poing, s’avance dans l’océan que Magellan baptisera 7 ans plus tard Pacifique, pour en prendre possession au nom des rois catholiques d’Espagne : on est au sud de l’isthme de Panama :

Le voici, cet océan tant espéré, regardez vous tous qui avez partagé nos efforts, regardez le pays dont les fils de Comogre ainsi que d’autre indigènes nous ont dit tant de merveilles.

Commandant la colonie espagnole de Darrien sur la côte atlantique de Panama, il se vit offrir par un cacique indien en remerciement de différents services, 112 kilos d’or : une querelle s’éleva entre Espagnols lors de la pesée de la part de la Couronne… qui eut pour effet de provoquer la colère du cacique indien :

Qu’est-ce donc qui fait que vous autres, chrétiens, ayez pour si petite quantité d’or estime plus grande que de votre tranquillité. (…) Si votre soif d’or est à ce point insatiable que, poussés seulement par le désir que vous en avez, vous troubliez tant de nations (…) je vous indiquerai une région toute ruisselante d’or, où vous pourrez satisfaire votre dévorant appétit. (…) Lorsque vous franchirez ces monts (il montra du doigt les montagnes du sud), vous apercevrez une autre mer, où des hommes naviguent sur des navires aussi gros que les vôtres, utilisant comme vous voiles et avirons, bien qu’ils soient nus comme nous.

Propos recueillis par le chroniqueur Pierre Martyr d’Angheria

Le compère ne se le fit pas dire 2 fois : il réunit 190 Espagnols, plusieurs centaines d’indigènes – qui faisaient un bon bouclier humain -, et partit pour traverser lacs, marécages, et montagnes ; des chiens dressés à tuer leur étaient aussi d’un grand secours. Après 25 jours d’aventures multiples et de grandes tribulations, la cordillère était enfin franchie, avec vue imprenable sur la mer du sud, prouvant par là même que l’Amérique n’était pas une partie de l’Asie.

Ses manières plus que rustiques furent colportées à la cour, qui envoya en éclaireur Pedro Arias d’Avila, alias Pedrarias, vieux routier castillan des campagnes d’Italie, pour le remplacer. Il laissa Balboa en liberté, puis le fit arrêter par Françisco Pizarro, juger et décapiter en 1516.

L’histoire ne dit pas s’il y découvrit quelque navire, mais on sait que l’empereur inca Tupac Yupanqui fit au XV° siècle un long voyage dans le Pacifique à bord d’une balsa – grand radeau à voiles capable de tenir la mer -. Par ailleurs, la métallurgie de l’or au Mexique et leurs ustensiles en cuivre ou en bronze présentent d’incontestables affinités péruviennes qui supposent des liaisons côtières entre l’ouest de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du sud. Faute de voies maritimes connues pour passer de l’Atlantique au Pacifique, les Espagnols se livrèrent pendant quelques décennies au déchargement, transport terrestre et rechargement des marchandises de part et d’autre de cet isthme de Darrien. En l’espace de seize ans, Oviedo estime à 2 millions le nombre d’indigènes tués dans les batailles, ou comme esclaves ou même gibier de chasse.

1513 Machiavel écrit Le Prince, qui sera publié en 1532. Ses contemporains, et en particulier Innocent Gentillet, en 1578, – un essai sur le Massacre de la Saint Barthélémy – se chargeront, avec succès malheureusement, d’en faire le chantre de la fourberie, de la ruse, bref … du machiavélisme, substantif passé dans le langage commun. D’une pensée amorale – c’est-à-dire qui ne s’en réfère pas à la morale – on fit une pensée immorale, ce qui était faux.  En fait il aura été surtout le précurseur d’une pensée du politique, le premier à en recommander l’enseignement, le premier à débarrasser le prince de ses attributs théologiques, de ses oripeaux de représentant de Dieu sur terre, affirmant que l’État est une construction artificielle, ce qui intellectuellement, est la meilleure manière de laisser la porte ouverte à une révolution.

Il fut précurseur en bien des domaines : lassé d’une guerre qui n’en finissait pas entre Florence et Pise, avec des mercenaires essentiellement désireux de ne prendre aucun risque et qui en conséquence, tuaient le temps en tapant le carton sous les murs de Pise, tout en étant payés, il inventa la conscription ; ainsi les soldats florentins auront la motivation nécessaire pour mettre fin à la guerre.

Il laissa quelques conditions essentielles de l’exercice du pouvoir :

L’exercice du pouvoir est impossible sans dissimulation.
 
Le pouvoir existe essentiellement dans sa représentation.
 
Le propre du pouvoir est de garder la maîtrise de l’illusion.
 
Tout pouvoir temporel finira un jour ou l’autre par distinguer le temporel du religieux.
 
Le plus grand risque qui menace une nation puissante est son effondrement par une généralisation de l’insécurité.
 
La prudence est nécessaire car elle seule permet de limiter la part de l’aléatoire et de la malchance et  d’en contourner le risque.

Magellan n’a pas oublié les Moluques : il s’agit maintenant de trouver un bailleur de fonds pour en ramener clous de girofle et autre épices :

En 1513, les Portugais atteignirent enfin les Moluques : ce petit groupe d’îles au sein de l’archipel indonésien était l’unique source des clous de girofle. Leur découverte provoqua une grave crise politique. Depuis le traité de Tordesillas, le Portugal œuvrait pour ses intérêts commerciaux vers l’est, et la Castille se concentrait sur son expansion vers l’ouest. Tout allait très bien quand on pensait cette répartition sur une carte, comme celle dont on s’était manifestement servi pour fixer les termes de ce traité. Mais la découverte des Moluques posait une question inédite : où passait cette ligne en Orient si on la traçait complètement sur un globe ?

C’est ici qu’entre en scène un pilote portugais particulièrement ambitieux, qui voyait loin : Fernâo de Magalhàes, plus connu aujourd’hui sous le nom de Fernand de Magellan. Il s’était rendu avec la flotte portugaise à Malacca en 1511, et il avait l’impression qu’un itinéraire occidental vers les Moluques qui contournerait l’Amérique du Sud serait plus court et plus rapide que la route portugaise par le cap de Bonne-Espérance. Mais, en ressuscitant ainsi l’idée initiale de Christophe Colomb – atteindre l’Orient en mettant le cap à l’ouest -, Magellan se heurtait à l’éternel problème de l’opposition portugaise à ce projet. Il décida donc de le proposer au roi de Castille – le futur empereur Habsbourg Charles Quint -, avec les arguments suivants :

On n’avait pas déterminé clairement si Malacca se trouvait au sein des frontières des Portugais ou des Castillans, parce qu’à ce jour sa longitude n’était pas connue avec précision [...], [mais] il était absolument certain que les îles appelées Moluques, dans lesquelles poussent toutes sortes d’épices, et à partir desquelles on les amène à Malacca, étaient situées à l’intérieur de la partie occidentale, castillane, et qu’il serait possible de naviguer jusqu’à ces îles, et de ramener les épices avec moins de peine et à moindres frais de leur terre d’origine en Castille.

C’était un projet commercial ambitieux qui exigeait d’investir dans un voyage long et complexe – et un exemple typique de la motivation de tant de voyages de découverte à la Renaissance. À aucun moment, dans les documents initiaux sur la proposition de Magellan, il n’était question de faire le tour du monde. Il s’agissait de naviguer vers l’ouest jusqu’aux Moluques, puis de revenir par l’Amérique du Sud en évitant la carreira da India, la route commerciale portugaise bien établie qui gagnait l’Orient par le cap de Bonne-Espérance. L’objectif de l’opération était clair : revendiquer les Moluques pour la Castille sur la base du précédent diplomatique et géographique, couper le Portugal de la source des épices de première qualité et dévier la richesse de Lisbonne vers la Castille. Le brillant boniment de Magellan pour obtenir un soutien financier reposait sur une vision avancée de la planète. Il arriva à Séville en 1519 avec un globe bien peint, où toute la terre paraissait, et il montra par ce globe le chemin qu’il prétendait tenir. C’étaient désormais les globes, et non les cartes, qui appréhendaient le plus exactement la géographie politique et commerciale du monde du XVI° siècle.

Magellan persuada vite la Castille. En septembre 1519, il leva l’ancre avec cinq navires et deux cent quarante hommes. Le voyage fut d’une incroyable difficulté. En descendant la côte sud-américaine, Magellan dut réprimer une mutinerie, et, quand il parvint à l’extrémité de ce littoral, il perdit deux bâtiments en cherchant un passage à travers le détroit qui porte aujourd’hui son nom. Après quoi il dut naviguer des semaines dans un océan Pacifique plus vaste que ses cartes et globes ne l’avaient jamais suggéré. Épuisée, sa flotte finit par atteindre l’île de Samar, aux Philippines, en avril 1521. Ce fut là que Magellan se mêla d’un petit conflit local et fut tué, avec quarante de ses hommes, le 27 avril. Désespérés, ceux qui restaient reprirent la mer et finirent par arriver aux Moluques, où ils embarquèrent une cargaison substantielle de clous de girofle, poivre, gingembre, noix de muscade et bois de santal. Incapables d’envisager le voyage de retour prévu, par le détroit de Magellan, les hommes d’équipage convinrent de revenir par le cap de Bonne-Espérance, au risque de se faire prendre par des navires portugais en patrouille. Leur décision a fait l’histoire. Le 8 septembre 1522, seuls dix-huit des deux cent quarante hommes de l’équipage initial sont rentrés à Séville : ils avaient réalisé le premier tour du monde de tous les temps.

La nouvelle du voyage de Magellan provoqua un tumulte diplomatique. Charles Quint l’interpréta immédiatement comme une bonne raison de revendiquer les Moluques : elles se trouvaient bien dans sa moitié du globe. Ses conseillers commencèrent à établir un dossier diplomatico-géographique en faveur d’une prise de possession de ces îles, et ils soulignèrent avec force que, par la démonstration mathématique et le jugement des hommes de savoir dans cette faculté, il apparaissait que les Moluques étaient situées au sein des limites de la Castille.

Les deux camps sollicitèrent un arbitrage, mais les difficultés politiques, commerciales et géographiques que posait la délimitation des deux moitiés du globe étaient telles qu’il s’ensuivit des années de négociations complexes. À l’appui de leurs revendications, les Castillans utilisaient habilement l’autorité antique. Curieusement, la surestimation de la dimension de l’Asie par Ptolémée jouait le jeu de la Castille sur les Moluques. En répétant cette erreur sur ses cartes, elle repoussait les Moluques plus à l’est, donc dans sa moitié du globe. Selon les cartes et les globes présentés par les Castillans, la description et le dessin de Ptolémée, et la description et le modèle récemment découverts par ceux qui sont revenus des régions des épices coïncident [...]; donc Sumatra, Malacca et les Moluques se trouvent de notre côté de la ligne de démarcation. Ce mélange d’érudition classique et de navigation moderne se révélait irrésistible.

Le Portugal contre-attaqua par son propre arsenal de cartes, globes et portulans. Simple observateur, le marchand anglais Robert Thorne a décrit dans une lettre de 1527 à Henri VIII les extraordinaires numéros de prestidigitation géographique qui passaient pour de la diplomatie :

Car, ces côtes et la situation des îles, les cosmographes et pilotes du Portugal et de l’Espagne les fixent en fonction de leurs objectifs. Les Espagnols les déplacent vers l’Orient parce qu’elles paraissent ainsi appartenir à l’empereur [Charles Quint] ; et les Portugais les déplacent vers l’Occident pour qu’elles tombent sous leur juridiction.

Dans cette partie de poker cartographique, la Castille avait un atout maître : Diogo Ribeiro. Comme Magellan, ce cartographe lui avait offert ses services pour soutenir le voyage aux Moluques. Quand les deux couronnes se sont retrouvées à Saragosse, en 1529, pour une ultime tentative de régler le différend, Ribeiro et son équipe avaient réalisé une série de cartes et de globes qui situaient les Moluques au sein de la moitié castillane de la planète. C’est à cet instant que le monde de la Renaissance est devenu planétaire dans un sens clairement moderne. Le traité de Tordesillas avait été réalisé sur la base d’une carte, mais, depuis le voyage de Magellan, les globes terrestres étaient soudain devenus des représentations infiniment plus convaincantes de la forme du monde et de son étendue.

Si ses globes n’ont pas survécu, le magnifique planisphère de Ribeiro, daté de 1529, reste un témoignage remarquable de la manipulation de la réalité géographique qui a caractérisé le différend sur les Moluques. Ribeiro situait ces îles à 172,5° à l’ouest de la ligne de Tordesillas – donc à 7,5° seulement à l’intérieur de la zone castillane. Sa carte a donné à Charles Quint la position de force dont il avait besoin dans les négociations. Aux termes du traité de Saragosse, signé le 23 avril 1529, l’empereur a obtenu du Portugal une indemnisation colossale de 350 000 ducats pour renoncer à sa revendication sur les Moluques, qu’il prétendait fondée sur des arguments géographiques irréfutables. En réalité, il avait compris que mieux valait des liquidités immédiates que des dépenses d’investissement commercial à long terme – et qu’établir une route maritime occidentale jusqu’à ces îles aurait un coût énorme et poserait des difficultés logistiques redoutables. Le Portugal a donc acheté les îles, Charles Quint a remboursé ses créanciers, et Ribeiro est devenu le cartographe le plus respecté de Castille. Il comptait bien que son tour de passe-passe géographique ne serait jamais découvert : en l’absence de méthode précise pour calculer la longitude, il se disait qu’il serait à tout jamais impossible de déterminer la position exacte des Moluques. Il a aussi contribué à créer la vision cartographique d’une planète divisée en deux hémisphères, est et ouest. Elle ne reposait sur aucune réalité géographique mais uniquement sur le conflit commercial entre le Portugal et la Castille – qui, relève un commentateur de l’époque, n’a été résolu que par la ruse et la cosmographie.

Jerry Brotton Le Bazar Renaissance                        LLL Les Liens qui Libèrent 2011

9 01 1514                             Anne de Bretagne, seconde épouse de Louis XII, était morte en couches un an plus tôt. La loi salique ne permettait la transmission de la royauté que par la lignée masculine ; Louis XII et Anne n’ont eu que deux filles : Claude et Renée. C’est donc l’époux de l’aînée qui coiffera la couronne. Les États de 1506 ont décerné à Louis XII le titre de Père du peuple, et lui ont remontré les grands inconvénients qui pourraient advenir si ladite dame était mariée au fils de l’archiduc ou aulcun prince étranger et l’ont supplié de marier sa fille et héritière à Monsieur François, ici présent, qui est tout françois.

Louis paraît très abattu de la mort de son épouse, si affligé que huit jours durant ne fit que larmoyer, mais il songe néanmoins rapidement à se remarier : se défie-t-il de son futur gendre, François d’Angoulême, par trop flambeur pour être roi ? Ce n’est pas impossible, et dès lors pourquoi ne pas envisager qu’une nouvelle épouse lui donne un garçon ?  François ne pourrait alors plus ambitionner que d’être régent, et non le roi.

14 05 1514                          François, fils de Charles d’Angoulême, comte d’Orléans épouse à St Germain en Laye Claude de France, fille de Louis XII. On y remarque l’apparition des assiettes. La sorbetière verra le jour dans les années suivantes, et Claude laissera son nom à la Reine Claude… Tant qu’à devenir immortel, autant que ce soit en bonne prune plutôt qu’en bonne poire.

Érasme prend quelques bonnes longueurs d’avance sur le guide Michelin :

En Allemagne, quand vous entrez à l’hôtellerie, personne ne vous salue [...] A vous de demander si l’on veut bien vous recevoir. [...] Quand vous avez pris soin de votre cheval, vous vous transportez avec vos bottes, vos bagages et votre boue dans la chambre du poêle ; il n’y en a qu’une qui est commune à tous.

[...]    En France, il y a dans chaque chambre un lit de plume pour le maître, le petit lit du valet, un bon feu. On mange de bons potages, des pâtés et des gâteaux de toutes sortes.

13 08 1514                         Louis XII épouse Marie Tudor, sœur cadette d’Henri VIII d’Angleterre : elle a 19 ans, lui 52 : elle au printemps, lui en hiver. Il ne tenait déjà plus une forme olympique et s’en ira moins de 6 mois plus tard, le 1° janvier 1515 sans avoir laissé d’héritier dans le sein de la jeunette.

15 08 1514                     Espagnol sévillan, Bartolomé de Las Casas est depuis six ans propriétaire terrien à Hispaniola (Haïti), et bien évidemment aussi propriétaire de nombreux esclaves. L’esclavage[1] était alors bien encadré, par l’Asiento :

Le transport des esclaves d’Afrique aux Amériques est demeuré longtemps un monopole, l’Asiento, ce contrat entre la Couronne d’Espagne et un particulier ou une compagnie. Ou bien l’État vendait sa concession contre une indemnité forfaitaire, ou bien il avait avantage à ce que l’Asiento fonctionne dans l’intérêt de ses dépendances ; pour la Couronne d’Espagne, le contrat servait de substitut aux comptoirs en Afrique puisqu’elle n’en n’avait pas, à la différence du Portugal. Sauf que, de 1580 à 1642, le Portugal fut sous la domination du roi d’Espagne.

Jusqu’à la fin du XVI° siècle, Séville est la ville où se négocient la plupart des contrats, les Portugais constituant les principaux clients. Vers le milieu de ce siècle, le contrat type est de 20 à 25 ducats par tête, pour 4 000 à 5 000 esclaves par an. Au XVI° siècle, les Hollandais prennent la relève du Portugal, et les principales tractations s’effectuent à Curaçao. L’obtention du monopole constitue bientôt un des enjeux de la guerre de Succession d’Espagne, et Philippe V le cède à la Compagnie de Guinée dont Saint-Malo est un des points d’attache. Au traité d’Utrecht en 1713, la France abandonne l’Asiento à l’Angleterre ; celle-ci le confie à la South Sea Company, qui prévoit un transport de 144 000 Noirs sur trente ans. Or l’Asiento perd de son intérêt à mesure que croit la population de l’Amérique, que métis et mulâtres s’y multiplient. Avec l’abolition de la traite négrière en 1817, l’Asiento prend fin, mais les transports clandestins continuent en contrebande. Ceux-ci diminuent une nouvelle fois avec la guerre de Sécession aux États-Unis, autour de 1865, qui met un terme à l’esclavage.

Entre-temps, en Afrique même, une nouvelle ère de colonisation trouvait un de ses principes de légitimité dans la lutte contre la traite et l’esclavage ; il leur fut substitué une sorte de travail forcé.

Daniel Boorstin Les Découvreurs          Robert Laffont 1983

Bartolomé de Las Casas a une illumination et les paroles de l’Ecclésiaste l’emmènent sur son chemin de Damas : Celui qui sacrifie un bien mal acquis, son offrande est ridicule et les dons injustes ne sont pas acceptés.

Quittant son encomienda, il tente, au début des années 1520 une colonisation douce de la côte de Cumana, au nord du Venezuela. Mais les oppositions sont telles que l’entreprise va à l’échec. Il prend l’habit de Dominicain à St Domingue et, désormais persuadé que tout ce que l’on a fait aux Indiens jusqu’à présent était injuste et tyrannique, décide de consacrer sa vie à la justice de ces peuples indiens et à condamner le vol, le mal et les iniquités commises contre eux.

Il intervient jusqu’auprès de Charles Quint, non sans efficacité, puisque, 35 ans plus tard, cela devait conduire à une situation inédite.

D’innombrables témoignages prouvent le tempérament pacifique et doux des indigènes. [...] Pourtant, notre activité n’a consisté qu’à les exaspérer, les piller, les tuer, les mutiler et les détruire. Peu surprenant, dès lors, qu’ils essaient de tuer l’un des nôtres de temps à autre. [...] L’amiral [Colomb], il est vrai, était à ce sujet aussi aveugle que ses successeurs et si anxieux de satisfaire le roi qu’il commit des crimes irréparables contre les Indiens.

[...]  Tous ceux qui ne pouvaient fuir, comme les femmes, les enfants et les vieillards, ils les passaient au fil de l’épée, car le principal était de se livrer à de grandes cruautés et de commettre des massacres, pour terroriser tout le pays et forcer les Indiens à se rendre.

A tous ceux qu’ils capturaient vivants, comme les jeunes gens et les adultes, ils coupaient les deux mains. Ils fabriquaient une potence, longue et basse, afin que la pointe des pieds touche le sol et que les victimes ne s’étranglent pas, et ils en pendaient treize à la fois, en l’honneur et révérence du Christ, notre Rédempteur, et de ses douze apôtres.

D’autres, après les avoir ouverts, encore vivants, allumaient un feu et les brûlaient. Ils entouraient l’Indien tout entier de paille séchée à laquelle ils mettaient le feu. Il y eut quelqu’un pour trancher la gorge avec sa dague à deux petits enfants, de deux ans environ, et les jeter ainsi dans les rochers.

[...]    Les Espagnols devenaient chaque jour plus vaniteux et, après quelque temps, refusaient même de marcher sur la moindre distance. Lorsqu’ils étaient pressés, ils se déplaçaient à dos d’Indien ou bien ils se faisaient transporter dans des hamacs par des Indiens qui devaient courir en se relayant. Dans ce cas, ils se faisaient aussi accompagner d’Indiens portant de grandes feuilles de palmier pour les protéger du soleil et pour les éventer.

Les Espagnols ne se gênaient pas pour passer des dizaines ou des vingtaines d’Indiens par le fil de l’épée ou pour tester le tranchant de leurs lames sur eux [...] deux de ces soi-disant chrétiens, ayant rencontré deux jeunes Indiens avec des perroquets, s’emparèrent des perroquets et par pur caprice décapitèrent les deux garçons

[...]   Les Indiens suaient sang et eau dans les mines ou autres travaux forcés, dans un silence désespéré, n’ayant nulle âme au monde vers qui se tourner pour obtenir de l’aide

[...]    Les montagnes sont fouillées, de la base au sommet et du sommet à la base, un millier de fois. Ils piochent, cassent les rochers, déplacent les pierres et transportent les gravats sur leur dos pour les laver dans les rivières. Ceux qui lavent l’or demeurent dans l’eau en permanence et leur dos perpétuellement courbé achève de les briser. En outre, lorsque l’eau envahit les galeries, la tâche la plus harassante de toutes consiste à écoper et à la rejeter à l’extérieur.

Après six ou huit mois de travail dans les mines (laps de temps requis pour que chaque équipe puisse extraire suffisamment d’or pour le faire fondre), un tiers des hommes étaient morts.

Pendant que les hommes étaient envoyés au loin dans les mines, les femmes restaient à travailler le sol, confrontées à l’épouvantable tâche de piocher la terre pour préparer de nouveaux terrains destinés à la culture du manioc.

Les maris et les femmes ne se retrouvaient que tous les huit ou dix mois, et étaient alors si harassés et déprimés [...] qu’ils cessèrent de procréer. Quant aux nouveaux-nés, ils mouraient très rapidement car leurs mères, affamées et accablées de travail, n’avaient plus de lait pour les nourrir. C’est ainsi que lorsque j’étais à Cuba sept mille enfants moururent en trois mois seulement. Certaines mères, au désespoir noyaient même leurs bébés. [...] En bref, les maris mouraient dans les mines, les femmes mouraient au travail et les enfants mouraient faute de lait maternel. [...] Rapidement, cette terre qui avait été si belle, si prometteuse et si fertile [...] se trouva dépeuplée. [...] J’ai vu de mes yeux tous ces actes si contraires à la nature humaine et j’en tremble au moment que j’écris.

Lorsque j’arrivais à Hispaniola, en 1508, soixante mille personnes habitaient cette île, Indiens compris. Trois millions[2] d’individus ont donc été victimes de la guerre, de l’esclavage et du travail dans les mines, entre 1494 et 1508. Qui, parmi les générations futures, pourra croire pareille chose ? Moi-même, qui écris ceci en en ayant été le témoin oculaire, j’en suis presque incapable

Bartolomé de las Cases L’Histoire générale des Indes. Le Seuil 2002

14 09 1515                          Le premier fait d’armes du noble roy Françoys : – Qui m’aime me suive – se termine par une victoire très chèrement acquise sur les Suisses, laquelle défaite leur restera à jamais en travers de la gorge : c’est à Melegnano, à 15 kilomètres de Milan. Les Français l’appelleront Marignan, mais c’est une invention, un pseudonyme, facile à retenir pour toutes les générations d’écoliers à venir, facile aussi pour composer un chant de gloire… l’art de la communication n’a pas attendu le XX° siècle pour naître…

La bataille de Marignan.

Auteur et Compositeur : Clément Janequin.

Escoutez, escoutez tous gentis Gallois
La victoire du noble roy Françoys !
Et orrez (si bien écoutez)
Des coups ruez de tous costez.
Soufflez jouez soufflez toujours !
Tornez, virez, faictes vos tours,
Phifres soufflez, frappez tabours !
Soufflez, jouez, frappez toujours !
Adventuriers, bons compaignons
Ensemble croiséez vos tromplons ;
Nobles sautez dans les arçons,
La lance au poing, hardis et prompts !
Larme, alarme, chascun s’asaisonne
La fleur des lys, fleur de haut prix y est en personne ;
Suivez François la fleur de lys, suivez la couronne !
Tricque, bricque, chipe, chope, torche, lorgne !
Bruyez, tonnez gros courtaults et faucons,
Sonnez trompettes et clérons
Pour resjouyr les compaignons,
Boute selle, boute selle, donnez des horions !
A mort, à mort, courage, frappez dessus !
Gentis galans soyez vaillants, fers émoulus,
Zin zin zin, ils sont défaicts, ils sont perdus !
Frappez, tuez, ropez, ils sont confondus.
Victoire, victoire, tout e ferlor
Bigott déscampir la tintelore
Victoire, victoire au noble roi Françoys !

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La fureur des conquêtes transporta l’âme guerrière de François Ier : ce jeune roi, âgé de vingt et un ans, avide de gloire, bouillant de courage reprit les funestes projets de Louis XII, rendit vénales les charges de la judicature, pour faire face aux dépenses nécessaires pour l’expédition du Milanez, et, pour célébrer, en quelque sorte, son avènement au trône, gagna la célèbre bataille de Marignan sur les Suisses, venus au secours de Maximilien Sforce, duc de Milan ; victoire fatale, puisqu’elle enfla d’un vain orgueil le cœur du monarque français, puisqu’elle lui fascina les yeux, et le rendit téméraire. Faute d’expérience, il se laissa tromper par l’artificieux pape Léon X, et, malgré les représentations du clergé, de l’université et du parlement, substitua le concordat à la pragmatique sanction plus favorable à la monarchie, ainsi qu’aux libertés de l’Église gallicane.

La France, respectée au dehors, manquoit d’une sage administration au-dedans ; un luxe effréné préparoit de nouveaux revers à ce royaume. François I° étala  inconsidérément dans son entrevue avec Henri VIII, une magnificence qui devoit exciter la jalousie du roi d’Angleterre ; et tout le fruit de cette entrevue fut de gagner le cardinal Wolsey qui recevoit de toutes mains, et ne se montroit guères affectionné aux Français.

M.E. Jondot Tableau historique des nations.              1808

8 10 1515                            Maintenant que l’on a la certitude de l’existence du Pacifique, la quête de son accès par voie maritime ne se fait que plus pressante et Ferdinand envoie Juan De Solis, fin navigateur portugais qui avait jugé bon de quitter le Portugal après y avoir tué sa femme, pour, dixit El Reydécouvrir les parties reculées de la Castille dorée. L’expédition comptait 3 navires, 70 hommes. Arrivés en vue de la côte sud-américaine, Juan de Solis se mit en quête d’eau et de nourriture fraîches. Ayant repéré une tribu qui paraissait amicale, il envoya un groupe de 7 hommes prendre contact, lequel contact tourna au massacre :

Soudain une grande multitude des indigènes se jeta sur eux et ils frappèrent chaque homme de leurs bâtons, sans que leurs compagnons pussent les secourir, et aucun n’en réchappa. Leur fureur n’en fut pas satisfaite. Ils coupèrent en morceaux les hommes assassinés, là, sur la rive, où leurs compagnons pouvaient assister à l’horrible spectacle depuis la mer. Mais comme ils étaient frappés de terreur par cet exemple de ce qui pouvait leur arriver, ils ne s’avancèrent pas dans leurs canots, ni ne conçurent de revanche pour la mort de leur capitaine et de leurs compagnons. Ils quittèrent donc ces côtes funestes et rentrèrent chez eux, non sans subir d’autres pertes, et nombreuses.

Pierre Martyr d’Angheria, chroniqueur

1515                                     Dans une famille de juifs espagnols convertis – les conversos -, naissance de Thérèse, qui deviendra Sainte Thérèse d’Avila, docteur de l’Église, réformatrice, avec St Jean de la Croix, du Carmel : les Carmes selon l’ancienne règle deviendront les Grands Carmes, et, selon la nouvelle règle les Carmes déchaux et Carmélites déchaussées -la chaussure étant alors le signe d’une certaine opulence -. Elle mourra en 1582. L’enfer, c’est l’endroit où ça pue et où l’on ne s’aime point.

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Cette religieuse avait fondé des nombreux couvents dans son pays et, par sa piété exemplaire, réhabilité la vie monastique en Espagne. Le Carmel, institué jadis en Palestine par le moine Bertoldo de Calabre, c’est elle qui en avait rétabli la règle primitive, tout en gardant une liberté d’esprit exceptionnelle. Madre et supérieure, investie d’un pouvoir sans limites, elle détestait les sœurs mélancoliques et leur prêchait le devoir d’être gaies. Ce culte de la bonne humeur, chez une nonne si austère, l’aversion qu’elle témoignait contre la pénitence pleurnicharde et les saints renfrognés inspiraient à ma mère une dévotion particulière. La réforme du cloître et la direction morale de ses filles, Thérèse s’en laissait distraire par des inclinations plus terrestres. Des copies de ses lettres, je ne sais par quelles voies, circulaient en Europe. Elle avait remercié doña Caterina Hurtado, de Tolède, pour l’envoi d’un motte de beurre et d’un pot de gelée de coing ; écrit, à la prieure du couvent de Séville, pour accuser réception d’un thon frais fort beau et excellent ; prié une sœur de Valence de lui apporter des fleurs d’oranger contre les insomnies. Il lui arrivait de jouer des castagnettes et de danser.

Dominique Fernandez La course à l’abîme   Grasset 2002.

Elle avait la vocation pour le moins précoce : ayant à peine sept ans, elle prit un jour son jeune frère par la main et s’enfuit de la maison paternelle pour se rendre dans la région des Infidèles : Nous prîmes le parti de nous rendre, en quémandant l’aumône pour l’amour de Dieu, au pays des Maures, dans l’espoir qu’on y ferait tomber nos têtes. Le pays des Maures, près de 30 ans après leur expulsion d’Espagne, cela vous emmenait au-delà des colonnes d’Hercule, au Maroc ! et Avila, est à l’ouest de Madrid… ça en fait de la route ! Le cheminement glorieux vers le martyre dura le temps d’arriver au premier pont à la sortie du village d’Avila, où un de leurs oncles les reconnut et les ramena à la maison. L’exaltation avait laissé un petit peu de place à la sagesse et à la prudence dans sa tête : aussi ne fournit-elle comme explication que la seule envie de quelque maraude, ce qui était la meilleure façon de s’en tirer à bon compte !

13 08 1516                         Le traité de Noyon scelle une entente entre François I° et Charles I°, le successeur de Ferdinand d’Espagne, qui va devenir Charles Quint. L’empereur Maximilien s’y associera en mars 1517. François I° reste maître du Milanais, d’Asti et de Gênes : il pouvait considérer plus de 15 ans de guerre d’Italie comme terminées à son profit. L’Italie du Nord sortait de là épuisée : les textes du temps le disent : les campagnes sont devenues silencieuses, les affaires publiques se taisent, l’herbe pousse aux carrefours, les églises sont sans entretien et les autels éteints.

Et, apparent paradoxe, cela n’empêchait pas, un peu plus au sud, le fantastique jaillissement de l’art italien : Bramante, Michel-Ange, Botticelli, Filippino Lippi [fils d'un religieux et d'une nonne], le Pérugin, Léonard de Vinci, Raphaël, le Pinturicchio, Bellini, Giorgione, Le Titien… autant d’artistes dont le génie se fera très souvent reconnaître par le biais des Italiens émigrés qui adaptèrent le message de leur pays aux conditions locales.

L’art – c’est à dire le beau fait exprès – est une invention toute récente, datée en gros de la Renaissance occidentale. Ailleurs et avant, il existe des expressions figuratives fonctionnelles, mais une Vierge romane, n’est à l’évidence pas une œuvre d’art, c’est nous qui la considérons telle depuis le XIX° siècle, en la vidant de sa fonctionnalité première.

Régis Debray Avec ou sans Dieu ?                 Bayard 2006

Quand on se promène non seulement dans cette ville unique [Florence], mais dans tout le pays, la Toscane, où les hommes de la Renaissance ont jeté des chefs-d’œuvre à pleines mains, on se demande avec stupeur ce que fut l’âme exaltée et féconde, ivre de beauté, follement créatrice, de ces générations secouées par un délire artiste. Dans les églises des petites villes, où l’on va, cherchant à voir des choses qui ne sont point indiquées au commun des errants, on découvre sur les murs, au fond des chœurs, des peintures inestimables de ces grands maître modestes, qui ne vendaient point leurs toiles dans les Amériques encore inexplorées, et s’en allaient, pauvres, sans espoir de fortune, travaillant pour l’art comme de pieux ouvriers.

Et cette race sans défaillance n’a rien laissé d’inférieur.

Le même reflet d’impérissable beauté, apparu sous le pinceau des peintres, sous le ciseau des sculpteurs, s’agrandit en lignes de pierre sur la façade des monuments. Les églises et leurs chapelles sont pleines de sculptures de Luca della Robia, de Donatello, de Michel-Ange ; leurs portes de bronze sont de Bonannus ou Jean de Bologne.

Lorsqu’on arrive sur la piazza della Signoria, en face de la loggia dei Lanzi, on aperçoit ensemble, sous le même portique, l’enlèvement des Sabines, et Hercule terrassant le centaure Nessus, de Jean de Bologne ; Persée avec la tête de Méduse de Benvenuto Cellini ; Judith et Holopherme de Donatello. Il abritait aussi, il y a quelques années seulement, le David de Michel-Ange

Guy de Maupassant La vie errante               1890

Et ce ne sont pas que des chefs d’œuvre qui nous vinrent d’Italie, mais aussi les choux-fleurs, carottes, courges, citrouilles, aubergines, artichauts, salades romaines etc…

29 11 1516                           Paix perpétuelle de Fribourg entre la France et les 13 cantons suisses, qui consacre leur neutralité et la fourniture de mercenaires au roi de France.

1516                                    L’évêque de Mende s’est lancé dans la course au record en installant au cœur de l’un des clochers de la cathédrale la Non Pareille, la plus grosse cloche de la chrétienté. Pour ce faire, il avait fallu 180 mulets pour amener des rives du Rhône à celles du Lot 600 quintaux de métal. La cloche est coulée au sein même de la cathédrale avec les mensurations suivantes : 3.25 m de diamètre, 2.75 m de haut, une épaisseur de 33 cm, le tout donnant un poids d’environ 25 tonnes. Le battant, 470 kg, 2.2 m de long, une circonférence de 1.1 m au nœud de percussion, venait de La Levade, un village du Gard. On pouvait l’entendre à 4 lieues de là, soit 16 km. On retrouvera le texte gravé sur ses flancs :

L’an mil cinq cens dix sept
un mercredi jour dix sept
à Mende feust faiet,
chacun le sait,
par le bon évesque François ;
aussi François par mon nom on m’appelle.
De quatre cents trois vingt quintaux de pois,
advisés bien sy je suis Non-Pareille.
Ma voix bruyant, les citoïens esveille
l’on m’entend à des lieues bien quatre
Je espars tonnerre, tempêtes, grelles,
foudre aussi de l’air je fais débattre…
Vu ma grandeur je vaux bien une tour
onze pans d’ault et treize de largeur,
au bas je tiens un grand pied d’epaisseur.
Ma langue a onze quintals de fer,
considérez s’y je en dois mieux parler…
Supplie Dieu et saint Privat
que des François soit maintenu le nom.
Et florir puisse en mémoire éternelle
ce nom François.
Que prospère en paix et en joye
soit Mende la cité
dessous François, et sans nécessité.

Elle aura une vie plutôt courte, car fondue pour en faire des couleuvrines lors des guerres de religion en 1579 par Matthieu Merle, capitaine huguenot stipendié par une aristocrate que le massacre de la Saint Barthélemy avait fait veuve.

A 64 ans Léonard de Vinci, quitte Rome, pour s’installer, à la demande de François I°, à Cloux, à coté d’Amboise.

Vois, lecteur, comment ajouter foi aux Anciens qui ont voulu définir l’âme et la vie, choses impossibles à saisir, tandis que tant de choses que l’expérience permet à chacun de connaître clairement et de saisir sont restées pendant tant de siècles ignorées ou mal interprétées.

[...] Lis-moi attentivement, O lecteur, si tu trouves plaisir à mon œuvre, car le métier que j’exerce trouve bien rarement accès auprès du monde, et la persévérance nécessaire à qui veut poursuivre de telles recherches et réinventer toutes choses n’existe que chez peu de gens. Et venez, hommes, venez voir les merveilles que l’on peut découvrir dans la nature grâce à de telles études !

[...] Observe dans la rue, à la tombée du soir, les visages des hommes et des femmes ; quand le temps est mauvais, quelle grâce et quelle douceur se voient en eux .

Fils naturel de Caterina, une paysanne toscane et de Ser Piero, notaire, il était né en 1452 à Vinci, 30 km à l’ouest de Florence ; il fût élevé et choyé par sa jeune belle-mère. Vers 1469, reçu à Florence dans l’atelier de Verrocchio, peintre, sculpteur, orfèvre, architecte, dépositaire de tout le savoir-faire des ingénieurs de la fin du Moyen Age, le nouveau Mercure, disaient les Florentins, il va y rester 10 ans. En 1481, Laurent de Médicis l’envoie à Milan au service de Ludovic Sforza, dit le More[3], oncle de Giovanni Sforza, l’époux de Lucrèce Borgia ; rencontre capitale en 1496 avec le mathématicien et franciscain Luca Pacioli, dit Luca di Borgo. A partir de  1499, il voyage dans l’Italie du nord, se mettant au service de Cesare Borgia, fils du pape Alexandre VI, et frère de Lucrèce, puis il revient à Milan, tenue depuis 1499 par le français Charles d’Amboise. Séjour à Rome où Michel-Ange et Raphaël occupent beaucoup de place : il accepte alors à la fin de 1516 l’invitation de François I°, arbitre de l’Italie depuis 1515, à s’installer en France. Il y sera nommé premier peintre, ingénieur et architecte du roi. Il y emmène La Joconde, inachevée ; c’était une commande remontant à 1503 d’un riche marchand de Florence qui fournissait en soieries les Medicis : Francesco del Giocondo qui souhaitait le portrait de sa jeune femme de vingt quatre ans : Monna Lisa, diminutif de Madonna Lisa. Joconde est un jeu de mots entre Giocondo et la jucunditas, qui définit au mieux son sourire. Madonna Lisa Gherardini entrera au couvent quatre ans après la mort de son mari et mourra le 15 juillet 1542, à 63 ans. Elle sera enterrée à Sainte Ursule. En 2011, satisfaisant à une mode récente qui veut que la sexualité oriente la totalité de l’art, des chercheurs italiens, avanceront que la Joconde est en fait un homme, Gian Giacomo Caprotti Salai, son jeune assistant et probablement amant. Le tableau sera acquis par François I°.

J’ai vu, à Milan, une exposition de dessins où sa fameuse Joconde était parodiée de cent façons. Ces caricatures avaient été faites du vivant du peintre et avec son approbation. Derrière le sourire sibyllin de la jeune femme, apparaissaient tour à tour les traits d’une parturiente, d’une nonne, d’une danseuse espagnole, d’un homme barbu, d’un garçon boulanger, d’un garde suisse, de quantités d’autres types encore. Car la Joconde est toutes ces créatures à la fois, sauf une personne répondant au nom unique de Monna Lisa. Il est possible, de la même façon, que pour Léonard le précurseur du Christ n’ait fait qu’un avec le Bacchus des païens. Assimiler le vin des vignes de Bacchus au sang versé par le Rédempteur ne constitue pas un blasphème, si l’on en croit Saint Ambroise, patron de la ville de Milan. Un tableau, ajouta mon grand père (et je me souviendrais de cet argument pour ma défense quand on accuserait les miens d’impiété) légitime des interprétations quelquefois radicalement divergentes. Plus le tableau est riche, plus de Diable et le bon Dieu ont de plaisir à y cohabiter.

Dominique Fernandez, qui prête ces propos au grand père du Caravage.            La course à l’abîme. Grasset 2002.

Léonard de Vinci mourra à Cloux en 1519.

Dès la fin du XV°siècle, la Renaissance hésitait entre l’imitation des grands modèles de l’Antiquité, et les profondes transformations sociales, politiques, économiques, scientifiques et religieuses qui annonçaient une ère nouvelle. Le monde était prêt à accueillir un artiste capable de transcender l’art, un savant dont la curiosité refuserait toute limite, un homme de transition qui assurerait la jonction entre l’ancien monde et le monde moderne. Cet homme fût Léonard, à la fois produit de son siècle : artiste, savant, inventeur, sculpteur, ingénieur, musicien, écrivain, technologue – et bien plus encore – le façonneur de son temps aussi bien que du nôtre. De la Renaissance au XX° siècle, l’œuvre de Léonard transcende le temps.

sous la direction de Ladislao Reti. Léonard de Vinci. Robert Laffont 1974

Au moment de quitter Florence en mai 1506, et après deux ans de travail, il n’a, selon les mots de Piero Soderini, furieux de cette défection, que donné un petit début à la grande œuvre qu’il devait faire. Demeurent seulement de nombreux dessins préparatoires qui témoignent de la vision d’une fureur guerrière emportant les hommes, les chevaux et les éléments dans un même mouvement tourbillonnant.

Mouvement : voilà le mot clé. Léonard de Vinci est, pleinement, un contemporain de Machiavel, (dont il était l’ami) au sens où, tout comme le secrétaire florentin, il aura intensément ressenti l’ébranlement du monde qui semble caractériser la toute fin du XV° siècle et tenté de le maîtriser par son art. De ce point de vue, la rationalisation de la pensée politique et celle de la pratique artistique et scientifique ont et font cause commune.

Et, une fois de plus, on voit comment les aspirations personnelles de Léonard de Vinci s’accordent au rythme du monde. Car, depuis 1496, Léonard de Vinci n’a plus seulement pour ambition de construire des machines, mais bien de décrire la grande machinerie du monde. Puisque l’univers est mouvement, la mécanique permet d’en rendre compte, dans sa globalité. De l’horlogerie à l’hydraulique, de l’anatomie à l’urbanisme (puisque la ville également est parcourue de flux et qu’il s’agit d’en réguler le cours), tout entraîne Léonard vers une pensée du mouvement universel.

[...] Daniel Arasse a admirablement décrit cette pensée léonardienne de l’harmonie universelle. Comprendre le monde, mais aussi le représenter, c’est dès lors comprendre et représenter son rythme et les lois qui l’organisent, les lois du mouvement, « cadence du temps indivisible ». Expérience scientifique et intuition poétique se conjuguent alors, et l’on comprend qu’il existe une absolue continuité entre les fonds tourmentés de ces œuvres peintes et la précision de ces dessins technologiques. Et si l’on regarde de plus près l’étrange paysage de lacs qui se déploie derrière la Joconde, représentant à la fois la nature sauvage et l’ardent désir de la maîtriser, on réalise qu’il n’y a pas de plus grand défi, pour Léonard, que celui de la domestication des eaux.

C’est donc vers la maîtrise hydraulique que convergent à la fois la pratique courante de l’ingénieur Léonard, la pensée de l’homme universel, pour qui l’eau est le voiturier de la nature, et peut-être également les obsessions de l’homme tout court qui, enfant, avait assisté aux débordements de l’Arno en crue et en avait gardé – si l’on en croit les descriptions et les dessins qu’il ne cessa, tout au long de sa vie, de consacrer au thème du déluge – un souvenir terrorisé.

En matière d’hydraulique notamment, les expériences territoriales dont rêve Léonard de Vinci ne peuvent se réaliser à l’échelle des États italiens, fragmentaires et fugaces. L’infortune de Cesare Borgia le démontre avec l’éclat du désastre : Léonard de Vinci aspire à l’étendue et à la durée du pouvoir. Il faut bien se résoudre à l’évidence – ce que peine d’ailleurs à admettre Machiavel : de ce point de vue, l’avenir n’est plus en Italie.

Patrick Boucheron L’Histoire Juin 2005

Dans tous les cas où il a pu fournir un modèle explicite, en peinture, en sculpture, en architecture même, l’action exercée par Léonard sur le cours des arts s’est marquée avec netteté. Sans lui, rien ne se serait passé exactement de la même manière, ni la définition complète du plan central avec Bramante, camarade et ami de Vinci à Milan, ni la tournure prise par la sculpture classicisante avec Rustici, très proche de Léonard en 1507-1508, ni, bien entendu, l’orientation finale de Raphaël (après le séjour à Florence en 1504-1505), de fra Bartolomeo et d’Andrea del Sarto vers une sorte de douceur solennelle, ni celle de Luini et de Sodoma vers les formes complexes et recherchées. Et Vasari datera tout naturellement l’âge nouveau – la haute Renaissance – de l’apparition de Léonard. L’importance artistique de Léonard fera oublier l’échec de la grande synthèse art-science. C’est par la séparation croissante et définitive du savoir scientifique et de l’activité artistique que se définira l’âge moderne. Mais cette ambition, conduite aussi loin qu’il était possible par les ressources d’un esprit indomptable et infiniment agile, apparaît comme une des dimensions essentielles de la Renaissance.

André Chastel Encyclopédia Universalis

Elève de Verrocchio, il eut pour contemporains Bramante, Botticelli, Donatello, Michel-Ange, Cellini, Raphaël, Machiavel, et encore Savonarole.

Il est impossible en quelques lignes de dresser le tableau de son génie universel… on lui doit le premier dessin de bicyclette – elle attendra pas loin de 300 ans pour voir le jour, – un char automoteur à trois roues inventé en 1478 – qui attendra 2004 pour que deux ingénieurs parviennent à réaliser la pièce qui manquait sur le dessin pour le rendre opérationnel[4], – char qui était en fait un accessoire de théâtre à même de supporter un décor ou un acteur et de les mouvoir sur la scène… un plan d’une surprenante beauté d’un pont sur la Corne d’Or, venant remplacer le pont de bateaux alors en service, commandé vers 1500 par les ambassadeurs du sultan de l’Empire ottoman Bajazet II. D’une portée de 240 m., il se serait élevé de 33 m. au-dessus de l’eau, permettant le passage des navires. Mais aujourd’hui – pour les gens de l’art – construit en pierre, son poids aurait été tel que les aboutements n’auraient jamais pu le supporter. Et surtout, la pierre n’aurait pas résisté à la première secousse sismique venue, ce qui est ennuyeux dans un pays qui n’en manque pas.

Il était comme un homme réveillé trop tôt dans l’obscurité alors que tous les autres étaient encore endormis.

Sigmund Freud. Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.1910

On peut tout de même lui trouver des compatriotes qui tempèrent quelque peu l’importance de son génie :

Léonard de Vinci était d’abord un grand artiste. Comme tout grand artiste, il provoque une fascination durable. Il y avait chez lui des ambiguïtés, de même que des singularités, qui ont contribué à forger sa légende. Je pense, par exemple, au fait qu’étant gaucher il écrivait de droite à gauche, d’une écriture en caractères inversés, indéchiffrables, sinon à l’aide d’un miroir. Je pense aussi à la nature androgyne de ses personnages, sur laquelle les historiens de l’art ont beaucoup glosé, qu’il s’agisse de ceux représentés dans La Cène, de son Saint Jean-Baptiste ou encore, bien sûr, de La Joconde.

En dehors de la qualité de sa peinture, sur laquelle on ne discute pas, le personnage en soi était assez riche de contradictions pour forger sa propre légende. Lui-même prenait probablement plaisir à la créer.

Je ne crois pas qu’en peignant La Joconde Léonard pensait faire seulement le portrait d’une dame. Je crois qu’il était persuadé d’être en train de créer quelque chose qui allait provoquer la curiosité des gens pendant des siècles, occupés qu’ils seraient à résoudre un mystère qui peut-être existe, peut-être n’existe pas ! Léonard avait cette qualité de grand pitre qui s’entendait comme personne à créer l’impression de mystère.

Le parallèle avec Raphaël, ici, est éloquent. Raphaël est un génie, mais tout est clair, tout est limpide chez lui. Au contraire de ce qui se passe chez Léonard, qui m’apparaît comme ces allumeuses dont nous parlait le Décadentisme, arborant toujours un sourire énigmatique et dont on ne sait si elles veulent dire une chose ou une autre ! En un mot, c’était un grand mystérieux.

[...] Léonard était en même temps… peintre et inventeur : cette double qualité, évidemment, n’a pas peu contribué à la fascination qu’il exerce. Peintre d’exception et inventeur génial qui, bien qu’il se soit trompé à peu près sur tout, avait des idées novatrices qu’il n’avait de cesse d’expérimenter… Je dirais que Léonard de Vinci mettait de l’art dans sa science mais qu’il était incapable de mettre de la science dans son art. Pensez, par exemple, à l’aspect très technique de la chimie des couleurs. Certaines de ses oeuvres, comme La Bataille d’Anghiari, au Palazzo Vecchio, sont devenues méconnaissables parce qu’il n’était pas capable de comprendre la nature des matériaux. Si La Cène, par exemple, est aujourd’hui dans un état pitoyable, cela résulte de calculs erronés de sa part. Technicien de la peinture minable, Léonard avait l’habitude de créer des mélanges inédits de détrempe qui se révèlent par la suite instables.

Tel est l’incroyable paradoxe de Léonard de Vinci : celui d’un homme qui était capable de concevoir des machines extraordinaires, mais qui se trompait sur la chimie des couleurs !

[...] Léonard était incontestablement un génie. Pour ce qui est de l’aspect strictement scientifique, je dirais qu’il était un grand bricoleur. Les machines fantastiques qu’il a dessinées tout au long de sa vie, qu’il s’agisse de machines volantes ou de sous-marins ou encore de modèles de scaphandre, frappent l’imagination. Mais dans ce domaine, encore une fois, je crois qu’il faut faire la part de l’artiste et celle du scientifique. En tant qu’artiste, il a incontestablement entrevu, anticipé des possibilités techniques. Mais il n’en est pas moins vrai que la plupart de ses dessins ne pouvaient donner lieu à une réalisation pratique. En vérité, ils étaient pour l’essentiel impraticables…

Reste qu’il a fallu de tels génies visionnaires, génies à la créativité puissante, qui ont donné des ailes à l’imagination, pour qu’à leur suite de modestes techniciens en viennent à réaliser la chose même. S’il n’y avait pas eu l’ingéniosité et la fantaisie des précurseurs, le pragmatisme des techniciens n’aurait pas trouvé de quoi s’exercer.

L’histoire n’a jamais cessé d’illustrer, en effet, le caractère productif de la faute. La productivité de la faute, c’est ce que l’anglais traduit par le mot de serendipity[5] . La serendipity, c’est précisément la faculté de faire d’heureuses et d’imprévues découvertes par accident. Il n’y a de la serendipity lorsqu’on cherche quelque chose, et qu’après s’être trompé on trouve quelque chose d’autre.

La liste est longue de toutes les fausses croyances qui se sont révélées fertiles. Ce sont les voyages de Christophe Colomb, qui s’était trompé sur les dimensions du globe terrestre mais qui avait cette idée fixe grâce à laquelle il a trouvé, par erreur, l’Amérique. A côté de la serendipity proprement dite, on pourrait parler des effets réels d’un faux. Par exemple la lettre du Prêtre Jean, sur laquelle j’ai écrit notamment dans mon roman Baudolino. Cette lettre inventait de toutes pièces un royaume chrétien au centre de l’Asie, puis au centre de l’Afrique. Toute l’exploration de l’Afrique par les Portugais a été provoquée par l’existence de cette lettre.

Mais, pour revenir à Léonard, disons que, sans ses machines qui ne pouvaient pas marcher, il n’y aurait pas eu le métier à tisser de Jacquard ! De même, si on n’avait pas eu Jules Verne, on n’aurait peut-être pas eu la Nasa, et les voyages dans l’espace d’aujourd’hui. Qui sait ? Léonard incarne, plus qu’aucun autre peut-être, un temps – celui de la Renaissance – où l’art, la science, la spiritualité, entretiennent un jeu d’échanges permanent.

[...] Sur le chapitre de l’hérésie aussi, je dirais que Léonard était un homme de son temps. Entre le XV° et le XVI° siècle, l’humanisme italien en son entier est foncièrement hérétique. Il en est ainsi de Pic de La Mirandole comme de Marsile Ficin, qui s’était mis à étudier la sagesse orientale ainsi que celle des Égyptiens et des Chaldéens, dont il faisait la source de la sagesse chrétienne.

La Renaissance, contrairement au Moyen Age, ne possédait pas d’assises théologiques très claires. C’est la grande époque du syncrétisme, qui était aussi, bien sûr, une façon de sortir de la théologie médiévale. Il y a dans Pic de La Mirandole ce chapitre fondamental sur la dignité de l’homme. A un certain moment, l’homme devient le maître de la création. C’est à lui qu’il revient de tout transformer. Il choisit dans ce dessein la magie, tout un tas de choses qui nous font rire aujourd’hui. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas les prendre au sérieux, ces erreurs s’étant révélées fécondes.

Avec l’humanisme, tous les savants étaient, du point de vue de l’orthodoxie officielle de l’Église, des hérétiques. Les XV°et XVI° siècles sont des époques d’une fantaisie incroyable. Une drôle de secousse historique ! Ficin croyait à la magie, qu’il ne concevait pas du tout comme une fausse science, mais, au contraire, comme indissociable de la science, étant ce qui permet à l’homme d’utiliser son génie. Dans sa villa de Careggi, Ficin prononçait ce qui serait aujourd’hui des mantras, c’est-à-dire des invocations magiques. De nos jours, ce serait considéré comme de l’occultisme pour midinettes !

A l’époque, cela servait à avoir une vision différente du monde. L’idée, c’était qu’on pouvait déclencher de nouvelles forces pour agir sur le cours de la nature. On s’était trompé sur les forces, mais pas sur l’idée de la transformation du monde. C’est là la grandeur de la Renaissance !

[...] Dans le royaume de l’occulte, on peut dire et faire toutes sortes de choses ! J’ai écrit récemment, pour un almanach de bibliophiles, une parodie du Da Vinci Code, dans laquelle, je relis La Cène de Léonard en y trouvant des relations mystérieuses : il y a treize fenêtres, mais seulement onze portes… En jouant sur ces nombres-là – la numérologie autorisant toutes les hypothèses -, j’ai trouvé au cœur de La Cène le nombre 666, qui est le nombre de la Bête dans l’Apocalypse.

On peut trouver de la profondeur partout ! On a démontré (évidemment en rigolant) que l’on peut trouver à partir des dimensions d’un simple kiosque à journaux le même genre d’informations de portée cosmique et les mêmes dates magiques, comme celle de la chute de l’Empire romain que certains se croient fondés à lire dans les dimensions de la pyramide de Kheops !

La surinterprétation n’a pas commencé avec Dan Brown, loin de là. Si Freud avait mené sur Raphaël le travail d’investigation psychanalytique qu’il a conduit sur Léonard, il est probable qu’il aurait trouvé les mêmes choses. Dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, il se plaît à déceler le dessin en négatif d’un vautour dans une des toiles du maître, Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant. Cherchez le vautour chez Mondrian, vous aurez une chance de le trouver, à condition bien sûr que ce soit, un vautour géométrique

Umberto Ecco L’Histoire        Juin 2005

1516-1517                           En un an, le sultan Selim conquiert la Syrie, – ses canons font tomber Alep le 24 août 1516 – et la Palestine [y compris Jerusalem], l’Egypte en janvier 1517 toujours grâce aux canons : les bases de la puissance ottomane sont ainsi jetées : Constantinople était désormais dotée avec l’Egypte d’un grenier à blé, riz et fèves. C’en est fait de l’empire jusque là aux mains des Mamelouks : la crainte de voir s’unir les Mamelouks et les Perses Safavides aurait été le principal motif de ces conquêtes.

Conquêtes ? Plutôt simple domination pour commencer, avec un tribut raisonnable :

Par l’examen du Code du sultan Sélim, on doit présumer que ce Prince capitula avec les Mamelouks plutôt qu’il ne conquit l’Egypte. On aperçoit, en effet, qu’en laissant subsister les vingt-quatre beys qui gouvernaient son royaume, il ne chercha qu’à balancer leur autorité par celle d’un Pacha, qu’il établit comme gouverneur général et président du conseil …

Baron de Tott

Par l’Egypte s’est organisé la participation de l’empire ottoman au trafic de l’or africain en provenance de l’Ethiopie et du Soudan, puis au commerce des épices en direction de la Chrétienté. Nous avons signalé ce commerce de l’or et l’importance que reprit la route de la mer Rouge dans le trafic général du Levant. Au moment où les Turcs se sont installées en Egypte et en Syrie, longtemps après le périple de Vasco de Gama, ces deux pays n’étaient plus certes les portes exclusives de l’Extrême Orient, mais elles restaient importantes. Ainsi la digue turque entre la Chrétienté méditerranéenne et l’océan indien se trouva achevée et consolidée. Cependant que s’établissait, du même coup, entre l’énorme ville de Constantinople et une grande région productrice de blé, de riz, de fèves.

[...] Peut-être faut-il renverser la très ancienne explication, erronée non pas disparue, à savoir que ce sont les conquêtes turques qui ont provoqué les grandes découvertes ; alors qu’à l’inverse ce sont bel et bien les grandes découvertes qui ont crée dans le Levant une zone de moindre intérêt où le Turc a pu, par suite, s’étendre et s’installer sans de trop grandes difficultés. Car, tout de même, quand il occupe l’Egypte, en janvier 1517, il y a vingt ans que Vasco de Gama a réalisé le périple du cap de Bonne Espérance

[...] Si l’on veut revenir à une histoire relativement courte, précipitée, et cependant importante, mieux à la dimension de l’homme, il n’y a pas de meilleur rendez-vous que les conflits violents de civilisation à civilisation voisine, de la victorieuse (ou qui se croit telle) à la subjuguée (qui rêve de ne plus l’être). Ils n’ont pas manqué dans la Méditerranée du XVI° siècle : l’Islam, en la personne de ses mandataires, les Turcs, a saisi les chrétientés des Balkans. A l’Ouest, l’Espagne des Rois Catholiques s’est emparé, avec Grenade, du dernier réduit de l’Islam ibérique . Que vont faire de ces conquêtes les uns et les autres ?

A l’Est, les Turcs tiendront souvent les Balkans avec quelques hommes, comme les Anglais, hier, tenaient les Indes. A l’Ouest, les Espagnols écraseront leurs sujets musulmans sans pitié. En cela, les uns et les autres obéissent plus qu’ils n’y paraît aux impératifs de leurs civilisations : l’une, la chrétienne, trop peuplée ; l’autre, la turque, pas assez pourvue d’hommes.

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 2. Destins collectifs et mouvements d’ensemble. Armand Colin 9° éd. 1990

02 1517                               François I° demande à l’amiral Guillaume Gouffier de Bonnivet de construire un port, lieu de grâce dans l’estuaire de la Seine, face à Honfleur : ce sera Le Havre, nommée dans un premier temps Villefrançoise-de-Grâce. Les fortifications sont confiées à Jérôme Bellarmato, ingénieur militaire gênois. Au printemps, après le couronnement de la Reine Claude à Saint Denis, il se mettra en route pour un voyage de 18 mois dans son pays, jusqu’en novembre 1518… la Picardie, récemment rattachée au royaume, la Bretagne, encore à moitié indépendante, manifestant partout la place de l’autorité centrale face à des hobereaux bien souvent enclins à agir à leur guise et bon vouloir.

08 1517                             Le fils du Cheikh de la Mecque remet les clefs de la Kaaba au sultan Selim, qui devient ainsi le Commandeur des Croyants.

Dans le printemps du XVI° siècle, c’est la première marque de l’avènement de la très grande puissance ottomane et d’une marée d’intolérance religieuse.

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 2. Destins collectifs et mouvements d’ensemble. Armand Colin 9° éd. 1991

31 10 1517                           S’exprimant selon les coutumes alors en vigueur, Martin Luther affiche ses 95 thèses à la porte de l’église du château de Wittenberg : il a choisi son jour, car le lendemain, l’électeur de Saxe, seigneur du pays effectue la visite annuelle indulgenciée de la collection de reliques qu’il a réuni au château. De plus, ses élèves vont se charger de les diffuser en les imprimant… quand la maîtrise de la communication met en œuvre les vieilles recettes comme les nouvelles, le succès est assuré. Quelques mois plus tard, on discutait de ses idées à Strasbourg. En fait, dans cette affaire, personne ne s’attendait à pareil succès et cela tenait un peu de l’apprenti sorcier ; ainsi s’en ouvrait Luther très spontanément au pape lui-même : Par un mystère dont je suis le premier étonné, le destin a voulu que toutes ces thèses (parmi toutes celles qui ont été rédigées, soit par moi, soit par d’autres docteurs) se sont répandues presque dans le monde entier. Je les avais publiées seulement à l’usage de notre Université et rédigées de telle sorte qu’il me paraît incroyable qu’elles puissent être comprises par tous.

De 1517 à 1520, on estime à 300 000 le nombre de Bibles imprimées sous la direction de Luther ! Et ceci tuera cela dira plus tard Victor Hugo (Ceci pour la Bible de Nuremberg, cela pour la cathédrale gothique). Le trait n’était qu’un peu forcé. L’Allemagne, berceau de l’imprimerie fût aussi celui de la Réforme. Régis Debray.

1517                                    Le vice roi de Goa, possession portugaise des Indes envoie à Canton 8 vaisseaux sous le commandement de Fernão Peres d’Andrada, qui signe un traité de commerce avec le vice roi de Canton : la Chine se mettait ainsi à nouveau en relation avec l’Europe. Peres ne fut pas cependant autorisé à poursuivre tout de suite son voyage jusqu’à Pékin : il y parvint en 1521, mais en fut expulsé et mourut dans une prison de Canton.


[1] L’esclavage était loin d’être un monopole espagnol… il était bien communément admis… on raconte volontiers cette épisode sur le pape Alexandre VI Borgia (des Italiens d’origine espagnole) qui, recevant en cadeau d’un souverain arabe 300 esclaves, ne les libéra pas mais les offrit à ses évêques…

[2] on a vu que d’autres sources parlent de 250 000 habitants alors pour Cuba… On estime la population des deux Amériques à cette époque à 75 millions, dont 25 pour l’Amérique du nord.

[3] On dit de lui qu’il aurait été le premier à porter une montre, montée en lieu et place d’un bouton de son habit.

[4] Le Figaro du 27 04 2004

[5] Sérendib est le nom que les Arabes donnaient au Sri lanka, ex-Ceylan, Trapobane pour les Occidentaux, sur laquelle la légende dit qu’Adam a fait son premier pas après avoir été chassé du paradis, – on y trouve d’ailleurs un pic d’Adam -, manière de dire que c’était la plus vaste, la plus magnifique, et la plus riche de toutes les îles au large de l’Inde : à l’exception du diamant, on y trouve effectivement toutes les pierres précieuses : rubis, œils de chat, cornalines, saphirs bleus …  Pour Sinbad le Marin, Sérendib fût une découverte inattendue et joyeuse.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

16 03 1521                 Les premières terres rencontrées par l’armada de Molucca furent l’île Zzamal : une des Mariannes, proche de Guam, à plus de 14 000 km : 98 jours d’un temps si beau qu’ils nommeront cet océan Pacifique. Ils mouillèrent à Guam que Magellan nommera l’île des Larrons, tant étaient permanentes les rapines des indigènes.

Nous arrivâmes au point du jour à une île élevée éloignée de trois cents lieues de l’île des Larrons ; cette île s’appelle Zzamal. Le capitaine général, le jour suivant, voulut descendre sur une autre île inhabitée voisine de l’autre pour être le plus en sureté, et pour prendre de l’eau ; aussi pour se reposer là quelques jours. Il fit dresser deux tentes à terre pour les malades et leur fit tuer une truie.

Le lundi dix-huitième de mars, après diner, nous vîmes venir une barque  vers nous avec neuf hommes dedans. Alors le capitaine général commanda que personne ne bougeât, ni ne parlât aucunement sans son autorisation.

Quand ils furent venus en cette île vers nous, aussitôt le plus important d’entre eux alla vers le capitaine général, démontrant qu’il était fort content de notre venue. Et cinq des plus apparents demeurèrent avec nous. Les autres, qui restèrent dans la barque, allèrent chercher ceux qui pêchaient et après ils vinrent tous ensemble. Le capitaine, voyant que ces gens étaient de raison, leur fit bailler à manger et à boire, et leur donna des bonnets rouges, des miroirs, peignes, sonnettes, de l’ivoire et d’autres choses. Lorsqu’ils virent l’honnêteté du capitaine, ils lui présentèrent du poisson et un vaisseau de vin de palme qu’ils appellent en leur langue vraca, des figues plus longues d’un pied et d’autres plus petites et de meilleure saveur et deux cocos. Et à ce moment, il ne leur restait plus rien à donner et ils nous firent signe des mains qu’avant quatre jours ils nous apporteraient umai, c’est-à-dire du riz, et plusieurs autres victuailles.

Pigafetta

21 03 1521                       Sur l’île Rota, ils découvrent les praos :

Ce jour, nous vîmes la terre et nous nous en approchâmes, et il y avait deux îles, qui n’étaient pas très grandes, et quand nous passâmes entre elles, nous prîmes au sud-ouest, et nous en laissâmes une au nord-ouest. Nous vîmes beaucoup de petites embarcations [des praos] à voiles qui s’approchaient de nous. Elles allaient si vite qu’on aurait dit qu’elles volaient. [...] Elles avaient des voiles de forme triangulaire qui allaient des deux cotés, et les marins pouvaient faire de la proue la poupe et de la poupe la proue, comme ils le voulaient, et ils s’approchèrent plusieurs fois de nous.

Francisco Albo

La forme de leurs barquettes est ci-après dépeinte, elles sont comme les fisolères mais plus étroites, certaines noires, blanches, d’autres rouges. Elles ont de l’autre coté de la voile une grosse poutre pointue à l’extrémité, avec des pales en travers qui baignent dans l’eau, pour aller plus sûrement à la voile. Celles-ci sont faites de feuilles de palmes cousues, à la façon des voiles latines, à la droite du timon. Certaines ont des avirons comme des pelles de foyer et il n’y a point de différence entre la poupe et la proue de ces barquettes et elles sont comme des dauphins à sauter d’onde en onde.

Pigafetta

Intrépides, ils montèrent à bord, et ils étaient si nombreux, surtout sur le vaisseau amiral, que des hommes d’équipage demandèrent au capitaine de les repousser.

[...] Le maître d’équipage frappa un de ces Indiens, pour quelque raison, et l’Indien répliqua. Insulté, le maître d’équipage le frappa dans le dos avec une machette qu’il avait à la ceinture.

[...] Quand ils furent retournés à bord de leurs petits bateaux, ils commencèrent à donner des coups de bâtons, car ils n’avaient rien d’autre. On leur lança quelques flèches depuis les bateaux, mais comme ils étaient très nombreux, les Indiens réussirent à blesser certains de nos hommes.

[...] Magellan, en voyant que le nombre de ces gens augmentait, ordonna que ceux qui étaient dans les bateaux cessent de lancer des flèches, et les Indiens s’arrêtèrent, les combats cessèrent, et ils recommencèrent à vendre des vivres comme avant, le genre de nourriture que l’on trouve sur ces îles étant des noix de coco et des poissons en abondance, que nous achetâmes en échange de quelques perles de verre apportées de Castille.

Ginès Mafra

Le lendemain, Magellan fort courroucé de la façon dont s’étaient passées les choses, alla à terre avec quarante hommes armés, brûlant quarante ou cinquante maisons avec plusieurs barquettes et tuant sept hommes de l’île, selon Pigafetta.

L’escale suivante se fera aux Philippines, où ils touchent Samar, puis Homonhom, dans les parages de Mindanao, les Philippines du sud. On découvre la noix de coco :

Ce palmier fait un fruit nommé coco, qui est aussi gros que la tête ou environ, dont la première écorce est verte et épaisse de deux doigts ; ils y trouvent certains filaments dont ils font des cordages avec lesquels ils lient leurs barques. Sous cette écorce en est une autre fort dure et plus grosse que celle d’une noix. Cette deuxième écorce, ils la brûlent et en font de la poudre bonne pour eux. Dessous, il y a une moelle blanche de la grosseur d’un doigt qu’ils mangent fraîche avec la viande et les poissons, comme nous le faisons avec le pain, elle a la saveur d’un amande. [...] Du milieu de cette moelle sort une eau claire et douce et fort cordiale qui, lorsqu’elle est un peu reposée et rassise, se congèle et devient comme une pomme.

Pigafetta.

On fait la fête pendant plusieurs jours, on baptise, on célèbre la messe de Pâques à terre avec les inévitables manifestations de puissance que sont les coups de canons, et on boit du vin de palme.

Cette sorte de gens prit grande accointance et amitié avec nous, et nous donnèrent plusieurs choses à entendre en leur langage et les noms de quelques îles que nous voyions devant nous. [...] Parce qu’ils étaient assez plaisants et conversables, nous prîmes grand plaisir avec eux.

Pigafetta

Puis on appareille pour une autre île, Limasawa, au sud de l’île de Leyte, où il s’avérera qu’Enrique, et son maître Magellan, sont les deux premiers hommes à avoir fait le tour du monde ! Cela se fera de la manière la plus simple : Enrique comprend ce que disent les indigènes, car c’est tout simplement dans le voisinage, où l’on parle la même langue qu’il est né ! et ils ont terminé la boucle à peu près 870 jours avant les derniers survivants qui parviendront à regagner l’Espagne. Certes ce n’est pas le tour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance, mais disons en deux étapes majeures : une première moitié lors du voyage dans le sud-est asiatique de Magellan sous les ordres d’Afonso d’Albuquerque en 1511, et la seconde moitié dix ans plus tard avec Magellan chef d’une expédition servant le roi d’Espagne.

La fraternisation avec les indigènes alla jusqu’à une cérémonie dite du cassi-cassi, par laquelle on se déclare frère de sang : tous deux - le roi indigène et Magellan – s’entaillèrent la poitrine, et le sang fut versé dans une coupe et mélangé à du vin, et chacun en bût la moitié. Mafra. Et s’ensuivirent festins sans fin, avant que de fêter Pâques en grande pompe :

Dimanche, dernier jour de mars et fête de Pâques, le Capitaine envoya de bon matin le chapelain à terre pour célébrer la messe.

[...] Le Capitaine avec cinquante hommes alla à terre, non point en armes, mais seulement avec les épées et vêtus le plus honnêtement qu’il fût possible à chacun de faire. Avant que les barques arrivent à terre, nos navires tirèrent six coups d’artillerie en signe de paix. A notre descente à terre, les deux rois se trouvèrent là et reçurent aimablement notre Capitaine et le mirent au milieu d’eux, puis nous allâmes au lieu préparé pour dire la messe, qui n’était pas loin de la rive. Avant que la messe commençât, le capitaine jeta force eau de rose musquée sur les deux rois. Et quand arriva l’offerte de la messe, ces deux rois allèrent baiser la croix comme nous, mais ils n’offrirent rien. A l’élévation du corps de Notre Seigneur, ils étaient à genoux comme nous et adorèrent Notre Seigneur les mains jointes. Et les navires tirèrent toute l’artillerie à l’élévation du corps de Notre Seigneur. Après que la messe fût dite, chacun fît œuvre de chrétien, recevant Notre Seigneur.

Pigafetta

Avant que de se quitter, on ne pouvait faire autrement que de laisser trace durable de son passage et Magellan ordonna à ses hommes de monter la croix avec les clous et la couronne, expliquant aux rois que son propre souverain, l’empereur Charles Quint, lui avait donné ces objets, à charge et commandement de les mettre par tous lieux où il irait et passerait. Il argumente sans oublier aucune ficelle : ainsi, s’il venait plus tard quelques navires d’Espagne en ces îles, en voyant la dite croix ils sauraient que nous y avions séjourné. Et ainsi, ils ne leur feraient point de déplaisir, ni à leurs personnes, ni à leurs biens. Une fois la croix placée au sommet de la plus haute montagne, tonnerre, foudre ni tempête ne leur pourraient nuire[8].

Après que la croix fût plantée sur cette montagne, chacun dit le Patenôtre et l’Ave Maria en l’adorant et ces rois firent de même. Puis nous descendîmes et nous allâmes là où étaient leurs barques. Ces rois y firent apporter ces fruits nommés cochi et d’autres choses pour faire collation et nous rafraîchir.

Le service d’une noble cause n’empêchant nullement de garder les pieds sur terre, Magellan avait mis fin à un troc qui allait bon train, – verroteries de Castille contre or massif -, tenant beaucoup à ce que les indigènes restent persuadés que la verroterie avait plus de valeur que l’or et que ce dernier n’était pour les Espagnols qu’un métal parmi d’autres. Et puis, mieux valait anticiper sur les jours à venir, lorsqu’il s’agirait de remplir les cales des précieuses épices, plus précieuses encore que l’or.

Il fera ensuite escale à Cebu, y arrivant en grande pompe, toutes bannières au vent et faisant encore donner l’artillerie. Le roi local s’avança à prier Magellan de se conformer à la coutume locale qui était le versement d’un tribut du visiteur au visité, mais Magellan ne l’entendit pas de cette oreille et assez rapidement la proposition fut inversée. Puis les relations s’améliorèrent tant si bien que le 14 avril 1521, Magellan baptisa le roi :

Tous joyeux, nous allâmes près de l’estrade où le Capitaine et le roi s’assirent sur deux chaises, l’une couverte de velours rouge et l’autre de violet, les principaux sur des coussins et les autres sur des nattes à la mode du pays. Alors le Capitaine commença à parler au roi au moyen de l’interprète pour lui dire qu’il remerciait Dieu pour l’avoir inspiré à devenir chrétien et qu’il conquerrait ses ennemis plus facilement qu’avant.

Pigafetta

Puis ce fût le tour de la reine, qui fût nommée Jehanne – le nom de la mère de l’empereur – , telle autre princesse Catherine, et une autre encore, Ysabeau. En fin de compte, 2 200 âmes se convertirent sans aucun coup de feu ! Magellan entend parler d’un roi de l’île voisine de Mactan, récalcitrant à la conversion : il y envoie un détachement pour brûler le village et y planter une croix ! Et dans le même temps, il incite avec vigueur les populations converties à brûler leur idoles, une guérison miraculeuse venant témoigner de la supériorité de son Dieu.

15 04 1521                     La faculté de théologie de Paris, qui alors n’est autre que la Sorbonne, condamne solennellement 25 propositions de la doctrine de Luther. A Genève, on nomme les Suisses confédérés hostiles à la domination du duc de Savoie aguynos, puis eiguenot : ils se rallieront rapidement à la Réforme, et le terme se francisera en huguenot, après la conjuration d’Amboise en 1560.

16 04 1521                       Martin Luther a publié depuis un an les Grands Édits Réformateurs, base de la Réforme protestante. Il est convoqué à la diète de Worms par le jeune empereur Charles Quint, où il est sommé d’abjurer ses écrits qui font trembler l’Allemagne et la papauté : il stigmatise entre autres la pratique des indulgences devenues la pompe à finances de la papauté : Jean Tetzel ne commerçait que cela :

Sitôt que dans le tronc l’argent résonne,
Du purgatoire brûlant l’âme s’envole.

Il demande deux jours de réflexion, pour finalement, après une bien mauvaise nuit, persister et signer : Tant que ma conscience est captive de la Parole de Dieu, je ne puis ni ne veux rien rétracter, car il n’est ni sûr ni salutaire d’agir contre sa conscience. Que Dieu me soit en aide. Amen. L’histoire raccourcira la phrase en en faisant un très simple : Je ne puis autrement. Dans l’immédiat, Charles Quint préféra temporiser et le petit moine sortit libre de la diète : il passa quelques jours à Worms, puis fût banni de l’empire : le duc de Saxe le mit à l’abri… de force… au château de la Wartburg où il resta un peu moins d’un an, déguisé en chevalier Georges. Il n’y perdit pas son temps, travaillant notamment à une traduction de la Bible, qui paraîtra en septembre 1522, prenant ainsi un rôle majeur, dans ce que sera l’allemand moderne. Quelques citations disent l’essentiel :

Que Rome me laisse l’Évangile, je la tiens quitte de tout le reste.
L’essence de l’Église consiste dans les rapports immédiats des fidèles avec son invisible chef céleste, le Christ.
L’Église se compose de tous ceux qui, sur terre, vivent dans la vraie foi, l’espérance et l’amour, en sorte que l’essence, la vie et la nature de la chrétienté n’est pas d’être une assemblée des corps, mais la réunion des cœurs dans une même foi… Cette communion spirituelle suffit à créer une chrétienté.

Pour ce qui est de l’imminence de la fin du monde, inscrite au cœur de la foi de tout chrétien,  dans Propos de table il ne faisait pas preuve de grande originalité, se situant quelque part entre millénarisme et jugement dernier :

La terre ne sera pas nue, aride et désolée après le jugement dernier, car Saint Pierre a dit que nous attendons une nouvelle terre où la justice habite. Dieu, qui créera une nouvelle terre et de nouveaux cieux, y mettra de petits chiens dont la peau sera d’or et dont les poils seront de pierres précieuses. Il n’y aura plus d’animaux carnassiers, ni de bêtes venimeuses comme les serpents et les crapauds qui sont devenus malfaisants et nuisibles à cause des péchés de la terre. Ces bêtes, non seulement cesseront de nous être nuisibles, mais elles deviendront aimables, jolies et caressantes, afin que nous puissions jouer avec elles.

[…] Ô mon Dieu ! ne diffère pas ta venue, j’attends le jour où renaîtra le printemps, lorsque le jour et la nuit sont d’égale longueur, et qu’il y aura une très belle aurore. Mais voici quelles sont mes pensées, et je veux prêcher à ce sujet. Bien peu de temps après l’aurore, viendra un nuage noir et épais et trois éclairs se feront voir, et un coup se tonnerre se fera entendre, et le ciel et la terre tomberont dans la plus grande confusion. Loué soit Dieu qui nous a appris que nous devions soupirer après ce jour et l’attendre avec impatience ! Pendant la papauté, le monde entier n’y pensait qu’avec effroi, comme en témoignait l’hymne que l’on chantait à l’église : Dies irae, dies illa. J’espère que ce jour n’est pas éloignée, et que nous le verrons de notre vivant.

27 04 1521                         Magellan déplace sa flotte sur les rivages de Mactan, où officient deux rois : Sula et Lapu Lapu, ce dernier étant celui qui tenait à rester mécréant. Sula propose à Magellan de mettre à sa disposition ses soldats pour mater Lapu Lapu, ce que Magellan accepte spontanément, décision contestée par plusieurs intimes de Magellan :

Un homme qui portait sur ses épaules une affaire aussi importante n’avait aucun besoin de mettre ainsi sa force à l’épreuve. D’une victoire, il ne bénéficierait que peu, et du contraire, l’Armada, qui était le plus important élément de l’expédition, courait un grand risque.

Ginès Mafra

Juan Serrano, le capitaine respecté de l’ex Santiago s’opposa avec virulence à cette bataille inutile.

Nous le priâmes très fort de ne rien faire, mais lui, bon pasteur, ne voulut abandonner ses brebis.

Pigafetta

Ce disant, Pigafetta se refuse à écrire qu’il est lui aussi opposé à la décision de Magellan et la justifie par le haut : du début de l’expédition jusqu’à la fin toute proche de Magellan, l’intellectuel Pigafetta aura été fasciné par le Capitaine, lui vouant admiration et indéfectible loyauté. Magellan plia, mais ne céda point : plia… en réduisant le nombre d’hommes qu’il emmenait au strict minimum et en ordonnant que ses navires restent ancrés loin de la rive. Parmi les assaillants, Pigafetta, Enrique et son fils naturel Cristóvão Rebêlo. Ils arrivèrent à proximité du rivage bien avant le jour et Magellan envoya un message au roi Lapu Lapu lui demandant de se soumettre, lequel lui répondit de bien vouloir attendre le matin pour avoir le temps de rassembler tous ses hommes ! et c’est précisément seulement à la pointe du jour que Magellan donna l’ordre d’attaquer, non pour obéir à l’adversaire mais par indécision ; 11 hommes resteraient dans les chaloupes pour les garder :

Nous fûmes quarante neuf à sauter à l’eau, qui nous montait jusqu’aux cuisses, et ainsi nous parcourûmes plus de trois traits d’arbalètes avant de pouvoir arriver au bord.

Pigafetta

Et c’est à peu près à un contre trente qu’ils se retrouvent pataugeant dans l’eau : Pigafetta estime à 1 500 le nombre de Mactanais armés contre eux ! Ils parviennent au rivage, incendient un village, ce qui ne fait qu’accroître la rage des Mactanais. Magellan donne l’ordre du repli, mais les indigènes les poursuivirent dans l’eau, cherchant à les blesser aux jambes, qui étaient nues. Rapidement blessé à la jambe, Magellan continue à se battre, couvrant l’inévitable retraite ; il va succomber sous les coups des assaillants, dans une eau rouge de son sang. On était le 27 avril 1521. Pigafetta racontera :

Ainsi tuèrent-ils notre miroir, notre lumière, notre consolation, notre vrai guide. Lorsqu’ils l’eurent blessé, il se retourna à maintes reprises afin de voir si nous étions tous remontés dans les chaloupes, qui déjà quittaient le rivage. Sans lui, aucun de ceux qui se trouvaient dans les embarcations n’eût été sauf, car, tandis qu’il se battait, les autres purent se retirer.

Aux cotés de Magellan moururent aussi 12 hommes : son fils naturel Cristóvão Rebêlo, Francisco Gomez, un marin, Anton Gallego, un garçon de cabine, Juan de Torres, soldat, Rodrigo Nieto, ancien serviteur de Cartagena, 4 autres membres d’équipage et 3 indiens convertis, venus de Cebu. Parmi les Mactanais, on compta 15 morts. On est en droit de s’interroger sur la solidarité de ceux qui étaient restés soit dans les canots, soit sur les navires, car elle fût en effet complètement inexistante : personne ne bougea, sinon les alliés de Cebu mais trop tard, ce en quoi ils ne firent qu’obéir aux ordres donnés par Magellan lui-même. L’opposition à cette bataille se poursuivit donc par une passivité durant la bataille. Magellan était allé trop loin, ses hommes ne lui faisaient plus confiance, il était aussi bien qu’un autre prenne en charge la suite de la mission : trouver les îles aux épices, en charger les navires, et rentrer… et au diable le prosélytisme et les conversions de masse !

Aujourd’hui, les Philippins rejouent chaque année la bataille de Mactan sur le lieu même où elle se déroula et acceptent la cohabitation de deux monuments aux messages divergents sur le port de Mactan :

Ici, le 27 avril 1521, le grand navigateur portugais Hernando de Magallanes, au service du roi d’Espagne, fut tué par des Philippins.

En ce lieu, le grand chef Lapu Lapu repoussa une attaque de Fernand de Magellan, le tuant et renvoyant ses hommes au loin.

Comment en être arrivé à un tel fiasco, aussi vain, après tant de gloire gagnée au fur et à mesure des succès remportés sur l’adversité ? L’erreur n’est point tactique, elle est antérieure à la tactique. Comment Magellan a-t-il pu ainsi outrepasser le cadre de sa mission, pour se croire investi d’une mission divine ? – amener à la foi chrétienne les populations rencontrées, par la persuasion mais aussi par le fer et le feu si la première ne marchait pas -. Les succès sans discontinuité de son entreprise à partir de l’entrée dans le Pacifique lui seraient-ils montés à la tête au point qu’il aurait alors atteint son niveau d’incompétence, l’habileté politique se montrant incapable de venir coiffer les évidentes qualités d’un très grand capitaine, d’un très grand marin. Et pourquoi donc cet irrépressible besoin de donner du canon, pour un oui pour un non, en signe de paix, ce qui n’est en fait que le signal sonore d’une évidente volonté de puissance, de domination ?

On peut aussi se demander si sa mission était si bien cadrée que cela. Les capitulations qui en donnaient le détail avaient été signées en mars 1518 par le roi Carlos, un jeune homme de 18 ans ; et même si au XVI° siècle on ne s’attardait pas dans l’adolescence, à l’évidence ce n’est pas lui qui les avait rédigées pas plus qu’il n’en avait donné l’esprit ; lorsque Magellan va planter une croix au sommet d’une île, raconte-t-il des histoires quand il dit que c’est au nom de son roi, ou bien cela figurait-il bien dans sa mission ? et dans ce cas, où se trouve la frontière entre planter une croix et convertir les populations ? Les termes de sa mission se limitaient-ils vraiment à des opérations économiques et commerciales, n’ayant en vue que les épices ? N’oublions pas l’omnipotence de l’Église d’alors dans une Espagne encore et pour longtemps intolérante et triomphaliste : c’était bien un évêque qui était à la tête de la casa de Contratación .

1 05 1521 Magellan mort, Duarte Barbosa son beau-frère fût réintégré dans son grade et prit le commandement de l’expédition, conjointement avec Juan Serrano : le vote en avait ainsi décidé. Très rapidement, Enrique, l’esclave de Magellan, fut placé au cœur des conflits et règlements de comptes à venir : la mort de Magellan faisait de lui un homme libre, c’était clairement stipulé dans le testament du Capitaine, mais ses nouveaux chefs ne l’entendaient pas ainsi, car l’homme, seul traducteur disponible, continuait à leur être indispensable, et ils estimaient que ses services seraient plus surs sous le statut d’esclave que d’homme libre. L’affaire restait en travers de la gorge d’Enrique qui se mit en tête de retourner contre ses chefs le roi de Cebu, lui montrant que la victoire de Lapu Lapu sur Magellan fragilisait son propre pouvoir et qu’il lui serait favorable de se rapprocher de son rival potentiel en faisant quelques mauvaises manières aux navires de l’Armada de Molucca.

Ces mauvaises manières se firent le 1° mai, à l’occasion d’un banquet d’adieu offert par le roi Humabon aux membres de l’Armada :

Le banquet était sur le point de se terminer quand des gens armés sortirent de la palmeraie et attaquèrent les invités, en tuant vingt-sept, et capturant le prêtre qui était resté là et Juan Serrano, le pilote, qui était un vieil homme ; d’autres, mais bien peu, nagèrent vers les bateaux et, aidés par ceux qui étaient restés à bord, coupèrent les câbles et hissèrent les voiles ; les barbares, ivres de tuerie et avides de voler tout ce qu’il pouvait y avoir sur les navires, mirent leur armada à l’eau et, afin d’arrêter nos hommes pendant qu’ils se préparaient à partir, emmenèrent aussi Juan Serrano jusqu’à l’eau et dirent qu’ils voulaient l’échanger contre une rançon. Le vieil homme implora nos hommes par ces mots et ses larmes de montrer leur sympathie pour son grand âge et de ne pas devenir les complices de ses bourreaux en laissant ses jours se terminer aux mains de barbares si cruels, mais de tout faire pour qu’il puisse passer le peu de vie qui lui restait parmi les siens.

Nos hommes lui dirent qu’ils feraient ce qu’ils pourraient. On discuta d’une rançon et les Indiens demandèrent un canon, qui était l’arme qu’ils redoutaient le plus ; il leur fut envoyé sur un esquif et, en le voyant, les Indiens demandèrent plus, et chaque fois que nos hommes accédaient à leur requête, les Indiens répondaient en demandant plus, et cela continue jusqu’à ce que, comprenant leur intentions, ceux qui étaient à bord des navires ne voulussent plus rester là plus longtemps et disent à Juan Serrano qu’il voyait bien par lui-même ce qui se passait et comment la parole des Indiens n’était que fausseté.

Ginès de Mafra

Juan Serrano va être abandonné à son sort, confirmant depuis la terre que tous ceux qui étaient descendus à terre étaient morts : parmi eux, Duarte Barbosa, le beau-frère de Magellan, Andrès de San Martin, le prudent astrologue de la flotte, le père Valdemerra, Luis Alfonso de Gois, qui avait succédé à Barbosa en tant que capitaine du Victoria ; Sancho de Heredia et Léon Expelta, employés aux écritures. Francisco Martin, tonnelier ; Simon de la Rochela, intendant ; Francisco de Madrid, soldat ; Hernando de Aguilar, le serviteur qui avait dû décapiter son maître Luis de Mendoza à San Julian ; Guillermo Feneso, serveur de canon ; sept marins, deux pages, un serviteur de Serrano et quatre serviteurs de Magellan. Certains récits parlent de 8 survivants, vendus comme esclaves aux Chinois, mais nul n’en a la preuve.

La vengeance d’Enrique avait été terrible.

Les trois navires lèvent l’ancre en catastrophe ce 1° mai : sur les 250 hommes qui avaient quitté l’Espagne, il n’en restait plus que 115 pour voir les insulaires arracher la croix au sommet de la montagne.

2 05 1521                             115 hommes pour manœuvrer les 3 navires restant, surtout dans des eaux difficiles pour la navigation tant y sont nombreux les hauts fonds, c’est trop peu. La Concepcion est le navire le plus mal en point, sa coque est la plus atteinte par les tarets, ces mollusques bivalves mangeurs de bois qui vous font des trous du diamètre de celui d’un stylo à bille, sur facilement 10 centimètres de profondeur : décision est prise de le sacrifier : on va le cannibaliser en transférant sur les deux navires restant tout ce qui peut avoir une utilité et on incendie l’épave. Un nouveau vote met João Lopes Carvalho au rang de capitaine général, et Espinosa aux commandes du Victoria. Sebastiãn Elcano, s’il reconnaît sa valeur de pilote, n’aime pas le nouveau capitaine général : en passant à Rio, il y avait retrouvé sa maîtresse et avait tenté – en vain – de la faire embarquer ; il avait néanmoins réussi à faire embarquer son fils : ce ne peut-être ainsi que l’on assied son autorité sur un équipage ! Avec une grande méfiance à l’égard des indigènes, et donc en se passant de leurs conseils de pilote, les deux navires parviennent à Mindanao, peuplée de pygmées aborigènes où ils sont bien accueillis, puis Palawan où ils parviennent à s’approvisionner : ils en partiront le 21 juin 1521, enlèveront sur un navire trois pilotes arabes, qui les mèneront à Brunei, un bastion arabe, le 9 juillet 1521 : ils y seront reçus en invités de marque, car on les avait pris pour des Portugais, or ces Arabes entretenaient depuis plusieurs années les meilleures relations avec le Portugal ! Visite au roi en s’y rendant à dos d’éléphant, festins etc… Ils y trouvent de nombreux témoignages d’un important commerce avec la Chine : la flotte des Trois Trésors était encore dans ces eaux-là il y a moins d’un siècle. Le séjour, – 35 jours – comme bien d’autre se termine mal, en tractations sur l’échange d’otages capturés, Carvalho se révélant le roi de la gaffe, tant et si bien que le 21 septembre, les autres officiers décidèrent de son remplacement par le trésorier Martín Mendez, Espinosa prenant le commandement du Trinidad et Elcano celui du Victoria. Mais l’incompétence des deux premiers en matière de navigation, la compétence et le bagout d’Elcano firent de lui le véritable chef de l’expédition : les îles aux épices sont proches, avec elles la fortune ; le rêve de tout basque – quitter son pays, faire fortune au loin, et rentrer – est donc à portée de main.

Ils vont faire escale pendant 42 jours sur l’île de Cimbonbon, port parfait pour accoustrer les navires ; Pigafetta y peut tout à loisir s’extasier sur ce qu’il voit : Des crocodiles aussi grands dans la mer que sur terre, des huîtres géantes de près de deux mètres et pesant dix à vingt kilos, et encore un curieux poisson qui avait la tête comme un pourceau, avec deux cornes et le corps tout d’un seul os ; et il avait l’échine comme une selle et il était petit. [Il s'agirait peut-être de la scalaire ou poisson-ange.] Des arbres qui font de telles feuilles que, quand elles tombent, on les voit vivre et cheminer [...] Elles n’ont point de sang et qui les touche, elles fuyent [...] J’en tins une neuf jours dans une boîte et quand je l’ouvris, elle allait autour de la boite. [Il s'agirait de phyllies, ces phasmes dont le dos plat et large ressemble à une feuille, avec nervures et pétioles, des insectes qui ont des couleurs vives en vol ou quand ils bougent, et dès qu'ils se posent sur un arbre prennent des couleurs qui se confondent avec les feuilles afin de tromper les oiseaux dont ils sont les proies.]

Ils en repartiront le 27 septembre, prendront le temps de se livrer à de la piraterie en règle, rançonnant les jonques qui se trouvaient sur leur route, commerçant avec les Bajaos, qui peuplent la rive occidentale de Mindanao : ceux-ci récoltaient particulièrement le trepang , ou concombre de mer, aphrodisiaque dont étaient friands les Chinois, mais c’est la cannelle qu’intéressait l’équipage de l’armada de Molucca : contre quelques couteaux ils en achetèrent 8 kilos, de quoi acheter un bateau sur les docks de Séville.

6 05 1521                            Le San Antonio qui avait faussé compagnie aux 3 navires dans le détroit de Magellan pour rentrer à la maison accoste à Séville. 165 jours, cinq mois et demi pour revenir du détroit de Magellan, où ils ont dû faire demi-tour vers le 20 novembre 1520, à Séville, ce devait être un record de lenteur ; les mutins devaient craindre grandement ce qui les attendait à Séville pour prendre ainsi le chemin des écoliers, et comme il fallait du temps pour peaufiner les arguments justifiant leur mutinerie, comme la quasi-totalité des vivres de l’expédition était dans leurs cales, pourquoi se presser ? Et même si les vents rencontrés ne peuvent être comparés, on ne peut s’empêcher de constater que le 6 mai 1521, il y avait déjà un mois et demi que Magellan avait touché Guam : d’un coté 98 jours pour couvrir pas loin de 14 000 km dans le Pacifique, de l’autre 165 jours pour en couvrir sans doute plus, pas loin de 17 000, en tenant pour acquis le récit d’Estêvão Gomes disant qu’il avait fait route vers la côte guinéenne pour faire de l’eau plutôt que de suivre la route reconnue comme la plus rapide 20 ans plus tôt par le Portugais Pedro Alvarez Cabral ; c’est ainsi qu’il avait découvert le Brésil quand sa mission n’était que de trouver une île à l’ouest du Cap Vert, – les Canaries sont à l’Espagne – pour les navires qui, revenant du Cap de Bonne Espérance, effectuent vers Lisbonne la grande volta, le large détour vers l’ouest qui permet d’atteindre dans l’hémisphère nord les vents favorables au retour.

On pourrait parler de séminaire d’élaboration de faux témoignages, de dépositions bidouillées, à l’occasion d’une croisière sans aucune restriction sur l’approvisionnement. Malgré tout ce temps disponible, ils ne jugèrent pas utile de repasser par la petite île au large de San Julian où avait été abandonné Cartagena et un prêtre.

Assez rapidement, le San Antonio et son équipage de 55 mutins en loques furent considérés comme les seuls survivants de la glorieuse armada des Moluques. La Casa de Contratación prit en charge les dépositions de 53 hommes, à raison d’une demi-journée par récit. L’ancien capitaine, Mesquita, n’avait quitté la prison du bord que pour rejoindre celle de Séville. Le récit des mutins chargeait évidemment Magellan de bien des maux dont il était innocent, de la première querelle avec Cartagena après les Canaries jusqu’à la mutinerie de San Julian, sans oublier les insinuations sur la possibilité d’un double jeu, faisant en secret celui de son pays d’origine, le Portugal. Beatriz, l’épouse de Magellan et son jeune fils, furent placés en résidence surveillée, toute rente suspendue. Et le récit de Mesquita, bien évidemment très différent, ne retint pas l’attention des représentants de la Chambre de Commerce : il fut maintenu en prison pour un an tandis que les mutins étaient libérés.

13 08 1521                         Hernan Cortés et la poignée de compagnons réchappés de la Noche triste avec l’aide des Tlaxcaltèques, ennemis des Aztèques, a fait construire 13 brigantins qui lui permettent de faire le siège, meurtrier, de Tenochtitlán et au final, de s’en emparer : c’est le massacre du Templo Major :

La cour est restée couverte du sang de ces malheureux, elle était jonchée de leurs entrailles, de leurs têtes, de leurs mains et de leurs pieds tranchés tandis que d’autres Indiens perdaient leurs entrailles, sous les coups de couteau et les estocades.

Duran Codex Duran

Le long des routes gisent, brisées, les javelines ; les chevelures sont éparses.
La vermine pullule au long des rues et sur les places
et les murs sont souillés de lambeaux de cervelles.
Rouges coulent les eaux, elles sont comme teintes,
et quand nous les buvons, c’est comme si nous buvions de l’eau de salpêtre.

Chant nahuatl

Ce sera toujours un sujet de méditation : comment un demi millier d’hommes égarés à sept mille kilomètres de leur patrie, dans un pays totalement neuf pour eux, réussirent-ils finalement à détruire une ville de cent mille habitants, appuyée sur des vassaux et animés d’une énergie sans exemple ?

Les explications sont d’ordre militaire, diplomatique et moral. Militairement, Cortès menait une troupe homogène, disciplinée, supérieurement armée. Le rôle des armes à feu ne doit pas être exagérée car leur puissance était mince ; en revanche, l’épée et la lance, armes d’estoc, surclassaient la massue indienne qui ne frappe que de taille. La formation en carré, impénétrable dans la défensive, est irrésistible dans l’attaque devant de simples bandes. Enfin la cavalerie permettait la poursuite et transformait les défaites en déroutes. Cortès sut établir derrière lui une ligne d’opération, assurer son ravitaillement grâce aux porteurs indigènes. Enfin, dans la guerre de siège, il sut combiner de façon moderne le feu, le choc et l’organisation du terrain devant un adversaire qui pratiquait exclusivement la ruée tribale et ne parvenait presque jamais au contact dans le corps à corps, à bonne distance pour utiliser ses armes de taille.

Dans le domaine diplomatique, le conquérant sut exploiter au mieux les rivalités et les incertitudes ; il n’eut à livrer que des combats séparés menés, sauf en une seule exception qu’il surmonta de justesse, à l’heure qu’il avait choisie.

Enfin, sur le plan moral, il menait une guerre objective, tendant à la destruction de l’adversaire, tandis que pour les Indiens la guerre était une ordalie. Quand enfin les Tenochcas, par un formidable effort d’intelligence, accédèrent à la conception de la guerre totale, il était trop tard, contraints qu’ils étaient de redécouvrir l’art militaire, réduits d’ailleurs à une position intenable ; leur retard technique devait entraîner leur défaite totale.

[...] Ainsi tomba Tenochtitlan, mourut une civilisation originale. Ses propres faiblesses, ses ennemis héréditaires, réunis en un faisceau fatal, la ruinèrent ; Cortès ne fut que l’occasion. Une société fondée sur le sadisme fut naturellement portée vers le néant ; si l’on considère quelle dilapidation de valeurs humaines provoquait, par ses sacrifices et surtout par le style de vie qu’elle imposait, la religion d’Huitzilipotchtli, le déficit apparaît prodigieux ; c’est là qu’était le germe de mort.

Dans un monde colonial où le prêtre catholique avait supplanté l’éventreur, l’Indien a survécu ; la religion nouvelle accordait les besoins des faibles et ceux des puissants, elle laissait aux premiers la vie, aux seconds la force. C’était un progrès.

Jean Amsler Les explorateurs                 1995

Dans les innombrables batailles où les colonisateurs européens s’opposèrent aux peuples indigènes qu’ils rencontrèrent, leurs épées et leurs armures en fer donnèrent aux Européens un énorme avantage. Par exemple, au cours de la conquête espagnole de l’empire inca du Pérou, en 1532-1533, il y eut cinq batailles au cours desquelles des armées espagnoles comptant respectivement, 169, 80, 30, 110 et 40 combattants massacrèrent des armées de centaines, voire de milliers d’Incas, dans des combats où, du coté espagnol, il n’y eut pas un seul tué et seulement quelques blessés, parce que les épées en fer espagnoles passaient au travers des armures de coton des Indiens et parce que les armures en fer des Espagnols les protégeaient des pierres lancées par les Indiens ou de leurs armes en bois.

Jared Diamond Effondrement                  Gallimard Folio 1995

La vallée de Mexico comptait alors 700 000 habitants et de l’autre coté des volcans, dans la plaine de Tlaxcala, il y en avait autant. Quand Paris comptait 185 000 habitants, Venise, 130 000, Mexico, de loin la plus importante du monde, comptait autour de 250 000 habitants[1] ; elle ne va pas cesser de décroître au cours du XVI° siècle : vers 1560, elle ne comptera plus que 75 000 habitants, à peine 25 000 au début des années 1580.

Le pillage des richesses bénéficia pour une petite part à Fleury, pirate français de Dieppe, qui délesta au large des Açores un navire espagnol chargé de présents de Moctezuma.

Lorsqu’ils traverseront, en 1524, 1525, le centre du Peten, dans le Yucatan, ils auront bien faim tant étaient rares les villages où s’approvisionner en maïs. Ils passeront à coté des ruines des grandes cités mayas de Tikal et Palenque en les ignorant, recouvertes qu’elles étaient par la jungle et sans population alentour.

En 1524, Cortés va imposer le système de l’encomienda : tout colon marié qui s’engage à rester au moins 8 années sur sa terre reçoit celle-ci en concession et obtient le droit de faire travailler les Indiens à son profit, à condition de les instruire dans la religion catholique : ce n’est rien d’autre qu’un système de servage.

Les Espagnols vont mettre en place un pouvoir à deux têtes : la république des Indiens et la république des Espagnols, toutes deux placées sous l’autorité du roi d’Espagne et de son représentant, le vice-roi. Le très petit nombre des Espagnols les contraignait à se faire accepter, et, au moins dans leurs intentions, Cortés tout comme Pizzaro au Pérou, rêvent d’une Amérique autosuffisante. Cortés interdit l’exportation du maïs, base de l’alimentation indigène, pour empêcher la paupérisation des Indiens, et il sera en cela suivi dans toute l’Amérique latine.

De 1530 à 1565 la fonction de gouverneur de la population indienne resta entre les mains des héritiers de l’empereur Moctezuma II.

… mais comme nous ne savions rien des Mexicains et des Incas et que nous sommes arrivées avec l’épée sans les écouter ni les comprendre, les choses des Indiens ne nous paraissent point dignes d’estime, ce n’est que du gibier rapporté du bois pour notre service et notre caprice.
[...] dans la province de Yucatan, (…) on trouvait des livres à leur mode, reliés ou pliés, où les sages indiens consignaient le répertoire de leur temps, la connaissance des planètes et des animaux, tout comme d’autres choses naturelles et leurs antiquités.
[...] on a perdu beaucoup d’informations sur les choses anciennes et cachées qui auraient pu être fort utiles.

José de Acosta, jésuite.                    Histoire naturelle

On peut considérer que, dans le choc de la Conquête, l’acceptation du christianisme par les anciens Mexicains a été largement induite par la parenté souterraine des deux religions. Pourquoi les Aztèques se seraient -ils sentis étrangers à ce dieu sacrifié dont la chair et le sang nourrissaient les fidèles ?

Christian Duverger L’Histoire                 Septembre 2004

Ceux qui lisent, ceux qui nous parlent de ce qu’ils lisent,
Ceux qui tournent les pages bruissantes de leurs livres,
Ceux qui ont le pouvoir sur l’encre rouge et noire, et sur les images,
Ceux-là nous dirigent, nous guident, nous montrent le chemin.

Codex aztèque de 1524. Archives du Vatican

et encore :

Vous nous dites que nos dieux ne sont pas vrais.
C’est une parole nouvelle que vous nous dites,
Elle nous trouble, elle nous chagrine.
Et maintenant, nous détruirions l’ancienne règle de vie ?
Nous
[...] ne l’acceptons pas pour vérité, même si cela vous offense.

21 08 1521                           Soliman qui va passer à la postérité avec le qualificatif de Magnifique s’empare de Belgrade, porte de la Hongrie.

C’est la prise de Belgrade qui a donné naissance à cette multitude de maux qui sont arrivés depuis si peu de temps et sous le poids desquels nous gémissons encore. C’est là cette funeste porte par laquelle les barbares sont entrés pour ravager la Hongrie, c’est ce qui a occasionné la mort du Roy Louis, ensuite la perte de Bude, l’aliénation de la Transylvanie. Si enfin les Turcs n’eussent pas pris Belgrade, jamais ils ne seraient entrés en Hongrie, ce royaume qu’ils ont désolé, connu auparavant l’un des plus florissants de l’Europe.

Busbec

6 11 1521                             Les deux navires qui restent de la flotte de Magellan atteignent les Moluques : Ternate, Tidore, Motir, Maquian.

Vois Tidore, puis Ternate avec son sommet en feu
D’où bondissent les flammes volcaniques.
Observe les vergers de clous brûlants
Que les Portugais achèteront de leur sang.

Luis de Camões Les Lusiades

Mais en gagnant l’ouest du Pacifique, le Trinidad et le Victoria battant pavillon espagnol sont entrés dans une zone contrôlée par les Portugais, et ce, depuis plusieurs années. Leur influence n’est pas très forte car eux-mêmes ont cherché à supplanter les Arabes, et tiennent beaucoup à ce que leur commerce d’épices reste ignoré de l’Espagne ; aussi les souverains des îles aux Épices voient arriver les Espagnols plutôt d’un bon œil. Les affaires se font rapidement. Les Espagnols apportèrent dans un comptoir commercial presque toutes leurs marchandises, et, dixit Pigafetta, pour sa garde nous laissâmes trois hommes des nôtres, puis incontinent nous commençâmes à marchander en cette manière : pour dix brasses de drap rouge assez bon, on nous donnait un bahar [baril] de girofle, qui contient quatre quintaux [un quintal : 50 kilos]. Chaque article proposé par les Espagnols avait ainsi son équivalent bahar de girofle : toiles de différentes qualités, cinabre, cognée, verres couteaux, objets piratés en route sur les jonques chinoises… Autre unité de mesure : le cathille, qui fait pas loin de 900 grammes. Les hommes de la flotte évaluèrent leur part en fonction de la quitalada, pourcentage de l’espace de stockage mis à part pour les membres de l’équipage et les officiers. Une fois payé au roi d’Espagne un vingt-quatrième de leur part, le reste serait pour eux. Il fallait donc faire de la place, et donc, pour ce faire, on libéra les 16 prisonniers faits au cours des semaines précédentes, et même les 3 captives, harem de Carvalho ! Une bonne manière faite au roi Almanzor, musulman : on tue tous les pourceaux et en échange, le roi leur fournit l’équivalent en chèvres et volailles.

Le Portugal, s’il ignore la mort de Magellan, sait que l’on peut voir arriver un jour ou l’autre ses navires. Et Elcano apprend d’ailleurs avant d’appareiller que des navires portugais sont à leur recherche depuis plus d’un an. Il va donc s’agir de naviguer en évitant le plus possible tout contact avec des Portugais, puisqu’il a été décidé qu’en aucun cas, on ne reprendrait le chemin inverse de l’aller, les cales chargées d’une aussi précieuse cargaison ; de plus, navires et équipages ne pourraient à nouveau supporter 110 jours de mer sans ravitaillement aucun.

21 12 1521                           Elcano quitte Tidore à bord du Victoria. Seule une chaloupe du Trinidad l’accompagne pour le départ, car les 2 navires se séparent : 5 jours plus tôt, le Trinidad , au moment d’appareiller, s’est mis à prendre l’eau comme une vulgaire passoire : à l’évidence, les réparations effectuées pendant la longue escale de Mindanao, laissaient à désirer. Décision est prise de se séparer : le Victoria mettrait la voile vers l’ouest pour regagner l’Espagne par l’océan indien et le Cap de Bonne Espérance, en essayant d’échapper aux Portugais, qui dans cette zone, étaient chez eux de par le traité de Tordesillas, tandis que le Trinidad, commandé par Carvalho, prendrait le temps nécessaire pour être réparé à Tidore, puis ferait voile plein est, en cherchant à regagner l’isthme de Darien, – aujourd’hui isthme de Panama – terre sous domination espagnole où il serait aisé de faire transporter dans l’Atlantique la cargaison. Il fut laissé aux marins le choix de leur navire : il fallait bien 5 jours pour choisir ainsi entre la peste et le choléra, car, dans un cas comme dans l’autre, l’affaire avait pris la tournure d’une opération survie ! Reprendre la mer de suite sur un navire très endommagé, dans des eaux sous domination portugaise, affronter le cap de Bonne Espérance, cap des Tempêtes jusqu’à il y a peu, ou bien attendre on ne sait combien de temps une réparation pour repartir plein est avec un régime des vents et un océan que personne ne connaissait dans ces latitudes, en sachant que les chances de découvrir une terre nouvelle avant l’isthme de Darien étaient quasiment nulles. Pigafetta choisit d’embarquer sur le Victoria : il n’aimait pas Elcano mais avait beaucoup plus confiance dans ses qualités de pilote que dans celles de Carvalho : ils étaient à peu près 60 à avoir fait ce choix, dont 16 Indiens. On avait enregistré, entré dans les cales du navire, sur les livres de bord au bas mot 600 quintaux de clous de girofle soit 30 tonnes ! L’autre chroniqueur, Mafra, avait choisi le Trinidad : ainsi les 2 navires continueraient à avoir leur chroniqueur

L’heure venue, les navires prirent congé l’un de l’autre avec décharge d’artillerie, et il semblait qu’ils se plaignissent l’un de l’autre par leur dernière départie. Nos gens qui demeurèrent nous accompagnèrent un peu avec les bateaux, puis avec force larmes et embrassements.

Pigafetta

Cap au sud, vers Timor, puis Java, où Pigafetta se plaît à décrire plusieurs coutumes, déjà rencontrées par eux aux Philippines pour ce qui est des pratiques sexuelles – le palang – ou que l’on sait coutumières des Indes : le suicide de l’épouse d’un mari décédé : la satï.

Quand un des notables de Java la Grande est mort, on brûle son corps, et sa principale femme, parée de chapeaux de fleurs, se fait porter par trois ou quatre hommes sur un siège par toute la ville, et en riant et réconfortant ses parents qui pleurent et soupirent , dit : Ne pleurez point, car je m’en vais ce soir souper et dormir avec mon cher mari. Puis, étant au lieu où l’on brûle le corps, elle se tourne vers ses parents et en les réconfortant une autre fois se jette dans le feu où se brûle le corps de son mari. Et, si elle ne faisait cela, jamais elle ne serait tenue pour femme de bien ni vraie femme du mari mort.

[...] Quand les jeunes hommes de Java sont amoureux de quelque gentille dame, ils se lient certaines petites sonnettes avec du fil sous la peau de la tête du bit, puis vont sous la fenêtre de leurs amoureuses et faisant semblant d’uriner et secouant le membre font sonner ces petites sonnettes et sonnent jusques à tant que leurs amoureuses oyent le son. Lesquelles incontinent descendent à bas, et ils vont en prenant leur plaisir ensemble toujours avec celles sonnettes. Pour ce que les femmes ont grande délectation à sentir dedans leur nature sonner celles sonnettes. Lesquelles sonnettes sont toutes couvertes, et tant plus on les couvre et plus sonnent et plaisamment.

Pigafetta

Mais, pour ce qui est des hommes d’équipage, certains signes montrent bien que le cœur n’y est plus : on enregistre deux désertions à Java : Martin de Ayamonte un apprenti et Bartolomé de Saldaña, un mousse, dont personne n’entendit plus jamais parler. Le Victoria lève l’ancre de Timor le 11 février 1522, avec pour azimut le cap de Bonne Espérance

Par quoi, nous, pour chevaucher le cap de Bonne Espérance, allâmes jusqu’au quarante deuxième degré au pôle antarctique. Nous demeurâmes sous ce cap neuf semaines, avec des voiles ployées par le vent occidental et la maestral que nous avions par proue, et en fortune très grande [...] C’est le plus grand et le plus périlleux cap qui soit au monde.

[...] Nombre d’hommes voulurent quitter la nef à l’île de Madagascar plutôt que de prendre le risque de passer ce cap, parce que la nef prenait beaucoup d’eau et pour le très grand froid et encore plus parce que nous n’avions rien d’autre à manger sinon riz et eau, car, faute de sel, la viande que nous avions eu était pourrie et puante.

Le 18 mars 1522, ils sont en vue de l’île Amsterdam, vers 36°S (ils n’étaient probablement pas allés autant vers le sud qu’il le dit avec ces 42°S ) sans pouvoir y trouver d’ancrage en eau calme, ce qu’ils auraient apprécié, pour effectuer les réparations urgentes qu’exigeaient de nombreuses fuites. Elles seront faites en pleine mer.

1 03 1522                           Luther quitte la Wartburg pour Wittenberg où il va s’opposer aux dévastations auxquelles se livrait un de ses disciples et des illuminés de Zwickau : il ramène l’ordre dans l’immédiat mais dans la durée, les choses ne s’arrangeront pas. De véritables batailles – Frankenhausen, Saverne – écraseront ceux qui voulaient assimiler la Réforme et les Jacqueries. Amené à manier le glaive, il ne renonce pas pour autant à manier la plume : Contre les bandes assassines et pillardes des paysans et, un peu plus tard : Sincère admonestation à tous les Chrétiens afin qu’ils se gardent de toute émeute et de toute révolte.

Qui plus est, un fort complexe d’infériorité répandu chez tous les Allemands vis à vis des peuples de culture latine et en particulier des Italiens, ne pouvait qu’apporter de l’eau au moulin luthérien.

Les civilisations ne sont pas mortelles quoi qu’en ait dit Valéry… Au moment où la Chrétienté se casse en deux au XVI° siècle, est-ce un hasard si la séparation des camps se fait assez exactement de part et d’autre du Rhin et du Danube, la double frontière de l’Empire romain.

Fernand Braudel La Méditerranée L’espace et l’histoire                   Champs Flammarion 1996

La structure que Luther mettra en place donnera naissance à un système d’Églises territoriales soumises au pouvoir incarné par le prince, détenteur de l’autorité civile et de l’autorité religieuse, et donc d’un pouvoir de contrôle sur l’institution ecclésiale et sur ses fonctionnaires, les pasteurs. Quatre siècles plus tard, quand les nazis arriveront au pouvoir, cet héritage ne sera pas étranger à la relative soumission des Églises au pouvoir en place : bien des pasteurs réagiront plus en salariés menacés de licenciement qu’en gardiens de la foi.

6 04 1522                           Le Trinidad, après 4 mois de réparations, lève l’ancre de Tidore, les cales remplies de clous de girofle : 1 000 quintaux : 50 tonnes ! d’une valeur supérieure à tout l’investissement consenti pour l’expédition ! Juan Carvalho était mort le 14 février et c’est Gonzalo Gómez de Espinosa qui prit le commandement, avec Juan Bautista Punzorol pour pilote. Il laisse sur place à Tidor 4 hommes pour gérer un comptoir commercial : Juan de Campos, Luis de Molino, Guillermo Corco et un Génois.

Les occidentaux ne savaient alors rien de la navigation dans le Pacifique nord et ce n’est que 40 ans plus tard que Miguel Lopez de Legazpi, basque et alcade de Mexico, appareillera de la côte ouest du Mexique pour les Philippines en trouvant pour le retour la bonne route. Espinosa mit cap au nord-est jusqu’à gagner le 42°N, et ce n’était pas une erreur, mais c’était au-dessus des capacités d’un navire rafistolé tant bien que mal, piloté peut-être par un homme compétent mais sur un océan qu’il ne connaissait pas sous ces latitudes. La mousson se mit de la partie, avec son cortège de tempêtes et de pluies torrentielles. Après 10 jours de navigation, ils touchent une île que 3 d’entre eux se refusèrent à quitter. Mafra rapporte que là, Gonzalo de Vigo resta, trop épuisé par les travaux. Le Trinidad vogua au nord-est jusqu’à ce qu’il atteigne les quarante deux degrés nord [la latitude d'Hokkaïdo ...] dès lors, beaucoup d’hommes commencèrent à mourir, et un d’entre eux fut ouvert pour voir de quoi ils mouraient, et on aurait dit dans son corps que toutes les veines avaient éclaté, parce que tant de sang s’était déversé dans son corps. Dès lors, chaque fois que quelqu’un tombait malade [du scorbut, ndlr], on le saignait, car on croyait que le sang le suffoquait, mais ils continuaient à mourir tout de même, et comme on ne pouvait leur éviter la mort, on considéra que les malades étaient des cas désespérés et on les laissa sans traitement.

Le scorbut tua 30 hommes : il en restait 20.

Et Espinosa lui-même écrit : Il devint nécessaire de se débarrasser du château et du pont supérieur, tant la tempête était forte, et le froid si grand qu’à bord de la nef nous ne pouvions plus faire cuire aucun aliment. La tempête dura douze jours, et comme les hommes n’avaient plus même de pain à manger, la plupart perdirent du poids et quand la tempête fut passée et qu’on put à nouveau cuisiner, à cause de tous les vers qui infestaient les réserves, les hommes eurent la nausée, presque tous en furent atteints.

[...] Quand je vis les souffrances des hommes, le temps contraire, quand je me rendis compte que nous étions en mer depuis cinq mois, je repris la route des Moluques, et quand nous y arrivâmes, cela faisait sept mois que nous étions en mer sans avoir rien trouvé de frais à manger.

6 05 1522              Vingt fois, Elcano chercha à doubler contre le vent Cabo Tormentoso – le cap des Tempêtes – : il chercha refuge dans une crique abritée, probablement Port Elisabeth mais ne rencontra âme qui vive et ne put bénéficier d’aucun ravitaillement. Il ne parvint finalement à franchir le Cap des Aiguilles – le plus sud – , puis celui de Bonne Espérance que le 6 mai, avec un navire qui commençait à ressembler à une épave : démâté par la tempête, ils ont rafistolé un gréement. Tous les hommes étaient éprouvées par la dureté des tempêtes, et même Pigafetta et Albo, dont les récits étaient le plus souvent en accord, se mirent à diverger sur de nombreux points… quand ils avaient le goût d’écrire. Ils firent une escale pour souffler dans la baie de Saldanha, juste au nord ouest de la ville du Cap. Ils repassèrent l’équateur, pour la quatrième fois, le 8 juin sans envie aucune de fêter le passage de la ligne, tant ils étaient décimés par le scorbut : Pigafetta note que en peu de temps moururent vingt et un de nos hommes : les chrétiens jetés par dessus bord allaient au fond le visage vers le ciel, et les Indiens la face vers le fond !

13 05 1522                 Une flotte de 7 navires portugais à la recherche de l’armada de Molucca mouille à Tidore : les Portugais commencent par jeter en prison les 4 hommes qu’Espinosa y avait laissé, puis, après quelques mois d’attente, cueillent le Trinidad à Benaconora où celui-ci se réfugiera en octobre 1522 : soldats prêts à se battre pour s’emparer du navire, ils ne trouvèrent que des hommes mourants, une puanteur irrespirable et un navire sur le point de couler.

Je fus récompensé de mon travail par la menace d’être pendu à une vergue et de voir saisi la nef et son chargement de girofle ainsi que tout mon équipement.

Espinosa

Les Portugais s’emparèrent du journal de bord d’Andrés de San Martin et, parait-il, de celui de Magellan lui-même, tenant ainsi la preuve que les Espagnols avaient tenté de reprendre au Portugal les îles aux Épices, violant les termes du traité de Tordesillas. Ils menèrent le Trinidad jusqu’à Ternate, où une tempête fracassa ce qui tenait encore du navire, qui coula dans la rade. Prisonniers au milieu des rats et des scorpions, 17 hommes mourront rapidement. Bientôt, il n’en reste que 6 dont Espinosa qui parvient à faire passer une lettre à Valladolid.

9 07 1522                           Les îles du Cap Vert sont en vue. Elcano fait relâche sur l’île de Santiago, dans le port de Ribeira Grande, chapitrant dûment les 37 hommes d’équipage qui restent. La chaloupe qui va chercher des vivres a une histoire toute prête à raconter aux Portugais, à laquelle incite à croire l’aspect piteux du bateau : que notre trinquet s’était rompu sous la ligne équinoxiale, quoi qu’elle le fût sur le cap de Bonne Aventure, et que notre Capitaine général, avec les deux autres navires, s’en était allé devant en Espagne... Outre les vivres, la chaloupe rapporte qu’on est un jeudi, alors que pour Pigafetta, qui n’a cessé de consigner scrupuleusement les jours depuis le départ, on est un mercredi : les marins furent ébahis parce que pour nous, c’était mercredi et nous ne savions comment nous nous étions trompés, car tous les jours, moi, qui étais toujours sain, avais écrit sans aucune interruption chaque jour. Comme nous l’apprîmes plus tard, il n’y avait point de faute, car nous avions fait notre voyage par l’occident et retourné au même lieu de départ, comme fait le soleil, alors le long voyage avait emporté l’avantage de vingt quatre heures.

Au quatrième voyage de la chaloupe, des signes inquiétants laissent croire qu’il n’y a plus de place pour les cachotteries ; la mort de Magellan aurait été révélé, des Indiens auraient peut-être pris des clous de girofle pour les échanger, révélant ainsi qu’ils venaient des îles aux Épices ; peut-être aussi plusieurs hommes furent-ils tentés de se rendre aux Portugais pour assurer leur survie : on appareille en catastrophe, laissant aux mains des Portugais les 13 hommes de la chaloupe, dont Martín Méndez, comptable de la flotte, Richard de Normandie, charpentier, Roland de Argot, bombardier, quatre marins, Pedro de Tolosa, serviteur, Simón de Burgos, apprenti soupçonné de trahison, Vasquito Gallego et 4 Moluquins. C’était le 15 juillet 1522.

Il ne reste que 22 hommes, – 18 Européens et 4 captifs -, épuisés par la manœuvre des pompes qu’il faut faire fonctionner en permanence, tant est devenu défectueux le calfatage.

6 09 1522                        A bord du Victoria, – victorieux certes, mais dans quel état ! – les 18 survivants de l’expédition de Magellan bouclent le premier tour du monde en accostant à San Lucar, à l’embouchure du Guadalquivir[10], en Andalousie, d’où ils étaient partis 265 le 20 septembre 1519, sur 5 navires : en 1 084 jours, le Victoria, traversant toutes les mers du globe, a couvert 46 270 milles marins : 85 700 kilomètres. Tempêtes, scorbut, noyades, tortures, exécutions, batailles, désertions, faim, frayeur, ces hommes auront tout vu, tout connu, souffert comme des damnés, et ils vivaient encore ! Certes, ils gardaient bien au fond des yeux quelques pépites d’émerveillement : les festins dans les archipels du Pacifique, les filles des îles, de Rio, grandes moissonneuses d’hommes : ils avaient été gerbes en leurs bras la nuit, et ne pourraient oublier, et peut-être aussi le plaisir de quelques semaines de vent tranquille sur une mer apaisée, – il dût bien aussi y en avoir ! – mais la sédimentation de la fatigue avait recouvert toute cette fraîcheur de lourdes cendres.

Samedi sixième de septembre mil cinq cent vingt deux, nous entrâmes dans la baie de San Lucar et nous n’étions que dix-huit hommes et la plupart malades du reste des soixante qui étaient partis de Malluque, dont les uns moururent de faim, les autres s’enfuirent dans l’île de Timor et les autres avaient été punis à mort pour leur délits.

De cette dernière phrase, on ne sait rien : Elcano aurait-il essuyé tout comme Magellan, une mutinerie ? elle n’aurait pu être que celle de pauvres gueux. S’agit-il de vols de clous de girofle ? La vente des clous de girofle – 524 quintaux, soit 26,2 tonnes, rapportera 7 888 864 maravedis, ce qui, à peu de choses près, couvrait les frais de l’expédition, étant entendu qu’il ne restait aux familles des morts que leurs yeux pour pleurer.

Votre Majesté daigne apprendre que nous sommes rentrés dix-huit hommes avec un seul des cinq vaisseaux que Votre Majesté avait envoyés sous le commandement du capitaine général Hernando de Magallanes, de glorieuse mémoire. Votre Majesté sache que nous avons trouvé le camphre, la cannelle et les perles. Qu’Elle daigne estimer à sa valeur le fait que nous avons fait le tour de la terre, que partis vers l’ouest nous revenons par l’est.

Sebastian Elcano Rapport au Roi

Le lendemain, afin d’accomplir un vœu, les 18 rescapés, pieds nus et en chemise, un cierge à la main, parcouraient lentement le kilomètre et demi séparant le quai du port du sanctuaire de Santa Maria de l’Antigua.

Mère voici vos fils qui se sont tant perdus.
Qu’ils ne soient pas jugés sur une basse intrigue.
Qu’ils soient réintégrés comme l’enfant prodigue.
Qu’ils viennent s’écrouler entre deux bras tendus…

Charles Péguy 1873-1914 Ève

On peut encore voir leur nom aujourd’hui sur une petite plaque de marbre, sur la façade d’un vieux bâtiment de Sanlúcar de Barrameda :

  • Juan Sebastián Elcano Capitaine
  • Francisco Albo Pilote
  • Miguel Rodas Premier Maître
  • Jean de Acurio Maître d’Equipage
  • Martín de Judicibus Marin
  • Hernando Bustamente Barbier et médecin
  • Hans of Aachen Canonnier
  • Diego Carmona Marin
  • Nicholas le Grec, de Naples Marin
  • Miguel Sánchez, de Rodas Marin
  • Francisco Rodrigues Marin
  • Juan Rodríguez de Huelva Marin
  • Antonio Hernández Colmenero Marin
  • Juan de Arratia Marin
  • Juan de Santandres Matelot
  • Vasco Gomes Gallego Matelot
  • Juan de Zubileta Page
  • Antonio Pigafetta Passager

On ne sait rien des 4 captifs qui auraient été sur le Victoria lors de son départ en catastrophe des îles du Cap Vert : seraient-ils morts avant que d’atteindre Séville, ou bien y seraient-ils arrivés vivants mais oubliés des comptes-rendus car perçus comme sans dignité ?

Le Victoria est pris en remorque pour remonter lentement le Guadalquivir, et voilà le campanile blanc de la Giralda de Séville. Elcano remonte sur le castillo une dernière fois et le salut de ses bombardes tonne sur le Guadalquivir.

Mais c’est bien à Magellan que Pigafetta consacrera son épitaphe, dans la dédicace de son ouvrage au Grand Maître des Chevaliers de Rhodes – il sera fait chevalier de Rhodes en 1524 – :

J’espère que la gloire d’un capitaine aussi magnanime ne s’éteindra plus de notre temps. Parmi les nombreuses autres vertus qui étaient son ornement, l’une était particulièrement remarquable : il fut toujours le plus tenace de tous, même au comble de l’adversité. Il subissait la faim plus patiemment que quiconque. Il n’y avait homme sur terre qui s’entendit mieux à la science des cartes et de la navigation. Et on reconnaît la véracité de mes dires aux choses qu’il révéla, car aucun autre n’avait tel talent naturel ou hardiesse pour apprendre comment circumnaviguer le monde, comme il le fit presque.

12 1522                   Le sultan Soliman s’empare de Rhodes : la redoutable et puissante forteresse des Chevaliers Hospitaliers de Saint Jean lui offre toute la Méditerranée orientale.

1522                                 Les cardinaux choisissent un Hollandais à la tête de l’Église : Adrien Floriszoon, qui avait été précepteur du futur Charles Quint : il se nommera Adrien VI, et restera jusqu’à Jean-Paul II à la fin du XX° siècle, le dernier pape non italien.

Un lieutenant de Fleury, Jean Fain enlève 7 galions espagnols à hauteur du cap Saint Vincent [pointe sud-ouest du Portugal] : la prise est suffisamment belle : 5 quintaux d’or fin, 2 quintaux de perles, 3 coffres de lingots d’or, et des cartes marines en veux-tu en voilà, pour que 4 « arbatroisses » de course portugaise l’empêchent de rallier la Bretagne : la violation de neutralité va déclencher la guerre que va livrer le Dieppois Ango au Portugal.

[7] le corps des Janissaires, fondé dès 1330, était principalement constitué d’esclaves chrétiens convertis à l’Islam, rémunérés par un bakchich.

[8] A croire qu’il voulait lui prêter les vertus d’un paratonnerre, ce qui aurait pu se révéler exact si la croix avait été en fer.

[9] Serge Gruzinski, dans Les Quatre parties du monde, chez La Martinière, 2004, donne un chiffre de 400 000, 4 fois supérieur à celui indiqué par Jean Amsler en 1955.

… de Wadi al-Kabir, grand fleuve en arabe.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

10 02 1519                        Hernán Cortés appareille de Cuba, à la tête de 11 navires, 400 hommes et 16 chevaux… pour le Mexique, en quête d’or. L’opération a été quelque peu précipitée, car le gouverneur Velasquez, inquiet de son esprit d’indépendance, venait de lui retirer, mais… trop tard, son commandement. C’est sur ses propres fonds et par l’emprunt qu’il en avait assuré le financement.

Il avait belle taille avec un corps membru harmonieusement développé. Son visage, d’un aspect peu réjoui et d’une couleur presque cendrée, aurait eu plus d’élégance  s’il eut été plus allongé. Son regard était à la fois doux et grave. [...]
Il était bon cavalier et très adroit à toutes sortes d’armes, à pied comme à cheval ; il savait d’ailleurs très bien s’en servir et il était surtout homme de cœur et de résolution. [...]
Il était très affable avec ses capitaines et compagnons d’armes, surtout nous qui étions partis en même temps que lui de Cuba.

Don Bernal Diaz del Castillo Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne.                   Masson 1877

Il ne trouve que fort peu d’or au Yucatan, poursuit et débarque le 22 avril 1519 près de la ville de Cempoala, où il va fonder Véracruz, se plaçant ainsi sous l’autorité directe de Charles Quint.

Rapidement, il bénéficie des informations de Jeronimo de Aguilar, un prêtre espagnol retrouvé sur la côte chez des Indiens auprès desquels il vivait depuis 7 ans, et surtout de celle qui va devenir sa maîtresse, Nahua[1], une esclave indienne belle comme une déesse, intelligente et rapidement promue interprète. Elle parle aussi bien le nahuatl que le maya ; Jeronimo parle le maya et traduit donc pour Cortés.

Le premier débarquement de Christophe Colomb sur Guanahani en 1492 n’avait peut-être pas été remarqué immédiatement par les autochtones, mais à force de caboter pendant plusieurs années dans des eaux pas si éloignées que cela des côtes mexicaines, la nouvelle avait gagné la côte, puis le territoire même de l’empire aztèque jusqu’à l’empereur Moctézuma que d’étranges événements se déroulaient dans les îles situées au loin dans la mer, du coté où le soleil se lève, où l’on voyait des maisons flottant sur l’eau et volant avec des ailes, montés par des hommes barbus aux costumes bizarres.

Nahua lui révèle encore un mythe aztèque selon lequel un homme-dieu a disparu 3 siècles plus tôt, promettant de revenir : Quetzalcóal : la magnificence des cadeaux offerts par les envoyés de l’empereur Moctézuma lui prouve qu’on le prend pour cet homme-dieu, même si, dans le même temps, on le prie de repartir d’où il vient. On y trouve soleil d’or, lune d’argent, qui seront vite chargés sur un navire pour prouver au roi l’importance des richesses que recèle le Mexique. Les Aztèques utilisaient bien de l’or pour leurs bijoux, mais cela ne faisait pas pour autant de ce métal l’objet d’une obsession comme chez les Espagnols :

A la place du bitume, on utilisait pour le mortier de l’or fondu, dont les Espagnols se sont emparés avant que les Indiens ne le (le Temple de Mexico) détruisent.

Andrés de San Miguel, carme et architecte.

Et, pour qu’aucun de ses hommes ne succombe au mal du pays devant d’aussi mirifiques promesses de fortune, il fait brûler les autres navires[2].

Il marche sur Mexico, avec 400 hommes, 15 cavaliers, 15 canons et nombre d’indigènes Totonaques, passant – le col est aujourd’hui nommé Passage de Cortés – entre les deux volcans qui dominent la vallée de Mexico, à plus de 5 000 mètres : le Popocatepetl – la montagne qui fume – et sa conjointe enneigée, l’Iztaccihuatl – la femme blanche, plus connue sous le nom de femme endormie -. La légende la plus répandue voit dans les deux volcans des amants tragiques changés en montagne après leur mort et pour l’éternité, par des dieux. Il entre à Mexico le 8 novembre, accueilli en grande pompe par Moctezuma, l’empereur élu en 1502.

La chronique de Bernard Diaz del Castillo rend compte de l’immense stupéfaction de ces hommes d’armes ; il dit exactement qu’il croyait voir des choses inouïes, dont on n’aurait jamais pu rêver. Ils découvrent une ville immense construite sur des îlots, avec des rues d’eau, des tours, des palais et de grands temples de pierre aux formes inconnues, comme calquées sur celles des volcans, des chaussées droites et extraordinairement longues, à fleur d’eau, qui rattachent des îles entre elles et à la terre ferme, et une végétation exubérante mais disposée en lignes droites, des jardins flottants sur des îles artificielles, où les Aztèques cultivent fleurs et aliments. Et de hauts arbres de la famille des saules appelés ahuejotes qui servent à fixer le sol de ces îlots. Ce que nous voyons ici de nos yeux, dit Cortés, dépasse l’entendement.

Le Espagnols découvrent plus de 40 agglomérations reliées entre elles à la surface du lac et sur ses rives. Cortès lui-même dit que l’endroit est aussi beau que Grenade et aussi grand que Cordoue et Séville réunies. Mais on sait aujourd’hui qu’il a minimisé. Ce qu’il a vu était une dizaine de fois plus grand que les deux villes espagnoles. Cortès note que sur les immenses et nombreux marchés de la ville, la diversité des produits est supérieure à tout ce qu’offrent les marchés d’Europe. Il est tout aussi étonné par ce qu’il considère comme des mesures d’hygiène rigoureuse. L’omniprésence des plantes et des fleurs dans les maisons, les palais et les temples, et même sur les gens, partout, lors de toutes les cérémonies, l’étonne tout autant. Les fleurs sont d’évidence un élément substantiel de cette culture. Chirstian Duverger affirme que ce qui en impose le plus aux Espagnols, ce sont les dimensions de ce qui s’offre à leur vue : la table de l’empereur est servie chaque jour par 400 serviteurs ; il y a dans son harem 150 concubines et 3 000 servantes. Entre les îles, sur les canaux circulent au moins 50 000 canoës. Tout semble démesuré aux yeux des conquistadors.

Michel Ruiz Sanchez.                      Le Monde Magazine 6 août 2011.

Quand nous arrivâmes à la grand place qui s’appelle Tatelulco, nous demeurâmes stupéfaits de la multitude de gens et de marchandises qu’il y avait là et du bel ordre et discipline qui régnaient en toutes choses ; chaque sorte de marchandise était à part, et les places étaient fixées et marquées. Commençons par les marchands d’or et d’argent et de pierres précieuses, et de plumes et de manteaux et d’articles ouvragés, et autres marchandises, esclaves des deux sexes ; je dis qu’ils en amenaient autant à vendre sur cette grande place que les Portugais amènent de nègres de Guinée, et ils les amenaient attachés à de longues perches, avec des colliers au cou pour les empêcher de fuir, et d’autres ils les laissaient libres. Ensuite il y avait d’autres marchands qui vendaient des vêtements plus grossiers, des étoffes de coton et d’autres choses en fil tordu et des cacaguateros qui vendaient du cacao ; et de cette manière étaient présentées toutes les productions de Nouvelle Espagne [...] et des peaux de tigres, de lions, et de castors et de coyotes et de chevreuils et d’autres petites bêtes, et des blaireaux et des chats sauvages, les unes apprêtées et les autres brutes. Ailleurs étaient d’autres sortes de choses et marchandises. Allons plus avant et parlons de ceux qui vendaient des faséols et de la chica, et d’autres légumes et herbes, d’un autre côté. Allons à ceux qui vendaient des poules, des coqs à fanon, des lapins, des lièvres, des chevreuils et des canetons, des petits chiens et autres choses semblables, de leur côté de la place. Parlons des fruitières, de celles qui vendaient des choses cuites, de la crème de maïs et du gras double, aussi de leur côté ; et puis toutes sortes de faïences faites de mille manières, depuis les grandes jarres jusqu’aux petits pots qui étaient chacun à part ; et aussi les vendeurs de miel et de pain d’épices et autres gourmandises qu’ils faisaient, pareilles à des nougats. Puis ceux qui vendaient du bois, des planches, des berceaux d’occasion et des billots et des bancs chacun de son côté. Allons à ceux qui vendaient du bois de chauffage et du bois résineux pour les flambeaux.[...]

Que dire encore ? Car, sauf votre respect, ils vendaient aussi des canoas pleins d’excréments humains qu’ils gardaient à l’écart de la place et c’était pour préparer et tanner les cuirs, car sans cela ils disaient qu’ils n’étaient pas bons. Bien entendu, certains vont rire, mais je dis que c’était ainsi ; et je dirai encore qu’ils avaient pour coutume d’établir le long de tous les chemins des réduits en roseaux, en paille ou en herbes pour qu’on ne vit pas ceux qui y entraient et c’est là qu’ils se mettaient pour soulager leurs ventres afin que cet excrément ne se perdît point.

[...] Et quand nous arrivâmes près du grand cu – nom d’un lieu consacré – avant que nous ayons monté seulement une marche, le grand Montezuma dépêcha d’en haut, où il était à faire des sacrifices, six prêtres et deux caciques pour accompagner notre capitaine Cortès, et pour monter les marches, qui étaient au nombre de cent quatorze, ils allaient le prendre dans leurs bras pour l’aider à monter de crainte qu’il ne se fatiguât, de même qu’ils aidaient à monter leur seigneur Montezuma ; mais Cortès ne voulut pas qu’ils vinssent à lui ; et comme nous montâmes en haut du grand temple, nous arrivâmes sur une plate-forme qui était au sommet, où existaient des espaces pareils à des estrades, et placées sur eux, de grandes pierres où ils mettaient les malheureux Indiens pour les sacrifier ; il y avait là une idole énorme en forme de dragon et d’autres statues maléfiques et beaucoup de sang répandu de ce jour-là. Et au moment où nous arrivâmes, le grand Montezuma sortit d’une chapelle où étaient ses maudites idoles qui était au sommet du grand temple ; et avec lui vinrent deux prêtres et avec tous les respects qu’ils firent à Cortès et à nous tous il lui dit : Vous devez être fatigué, seigneur Malinche, de monter à notre grand sanctuaire. Et Cortès répondit à l’aide de nos interprètes qui nous accompagnaient que ni lui ni nous autres ne nous fatiguions de faire aucune chose ; et ensuite [Montezuma] le prit par la main et lui dit de regarder la grande ville et toutes les autres villes qui étaient dans l’eau, et les nombreux villages situés dans le pays environnant la dite lagune ; et que s’il n’avait pas bien vu la grand’place, il la pourrait voir beaucoup mieux d’ici, et ainsi nous étions à regarder, attendu que le grand et maudit temple était si haut qu’il dominait tout !

Mais revenons à notre capitaine, qui dit au Père Bartolomé de Olmedo, déjà par moi souventes  fois nommé, qui se trouvait là :

- Il me semble, Révérend Père, qu’il serait bon de tâter Montezuma sur le point qu’il nous laisse construire ici notre église.

Et le père répondit que ce serait bien si c’était profitable, mais qu’il lui semblait que ce n’était pas là chose opportune à délibérer en cet instant, car il ne voyait pas que Montezuma, fût homme à céder sur ce point ; et ensuite notre Cortès dit à Montezuma, avec Doña Marina comme interprète :

- Un très grand seigneur est Votre Majesté et mérite bien davantage ; nous avons suffisamment vu vos bonnes villes. Ce que nous vous demandons en grâce est qu’ensuite nous entrions dans votre temple que voici, que vous nous montriez vos dieux et téules.

Montezuma sut lever les objections des prêtres et tous entrèrent dans une sorte de tourelle ou d’appartement où étaient deux sortes d’autels. Sur chaque autel, deux idoles pareilles à des géants ; à droite Huitzilipochtli, la face fort large, les yeux épouvantables, ceinturé de serpents, constellé de pierreries collées avec de la gomme, ayant près de lui une idole plus petite ; à gauche Tezcatlipoca.

Le sol et les murs étaient recouverts d’une croûte de sang séché ; des cœurs d’Indiens sacrifiés achevaient de brûler dans une coupe de pierre avec du copal ; la puanteur était insoutenable.

On sortit ; en haut du sanctuaire, dans une niche, une statue, mi-homme et mi-lézard : Tzinteotl, déesse du maïs. Un grand tambour en peaux de serpents. Partout des buccins, des poignards sacrificiels, des cœurs d’Indiens.

Cortès s’étonna poliment : comment un prince aussi distingué n’avait-il pu reconnaître que ces dieux étaient des diables ? Il serait opportun d’élever là une statue de Notre-Dame. La réponse de Montezuma fut froide : jamais il n’eût amené Malinche en ce lieu s’il avait pressenti cet outrage fait aux dieux.

- Il est temps, dit Cortès d’un air joyeux, que Votre Majesté et nous-mêmes nous en allions.

Montezuma répondit qu’il était bien ainsi, parce qu’il devait prier et faire certains sacrifices pour effacer le Gratlatlacol, ce qui veut dire le péché qu’il avait commis en nous laissant voir ses dieux, il dit qu’avant de s’en aller il devait prier et adorer.

[...]      J’ai déjà dit qu’il y avait deux clôtures de pierres et de chaux avant d’entrer à l’intérieur et que le sol était pavé de pierres blanches ou de pavés blanchis à la chaux et d’une propreté extrême, pareil en ses proportions et dimensions à la grande place de Salamanque ; et un peu à l’écart était une tourelle qui était aussi une maison d’idoles, ou l’enfer lui-même, car la porte était une épouvantable gueule comme en peinture, comme on dit qu’est celle des enfers, grande ouverte avec de grands crocs pour avaler les âmes. Et en ce lieu étaient des statues de diables et des corps de serpents contre la porte et un peu à l’écart un lieu de sacrifices, le tout ensanglanté et noirci de fumées et de sang caillé. Étaient là beaucoup de grandes marmites et brocs et jarres pleines d’eau dans la maison, car c’est là qu’ils faisaient cuire, la chair des malheureux Indiens qu’ils sacrifiaient, laquelle était la nourriture des prêtres ; à cet effet le sacrificateur tenait en réserve un tas de gros couteaux et des billots de bois comme ceux où l’on coupe la viande dans les boucheries. Derrière cette maudite maison assez loin d’elle, étaient de grandes piles de bois et non loin de là un grand bassin qui se remplissait et se vidait d’eau, qui lui venait par la conduite couverte qui pénètre dans la ville du côté de Chapultepec.

Don Bernal Diaz des Castillo[3] Mexique          1519

28 07 1519                         Charles 1° a 19 ans : né à Gand, il est déjà ou va devenir Roi des Romains, Roi d’Espagne (ou des Espagnes, terme qui inclue les colonies d’Amérique), de Sicile, de Jérusalem, des îles Baléares, de Hongrie, de Dalmatie, de Croatie et des Indes, archiduc d’Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant, de Styrie, de Corinthe, de Carniole, de Luxembourg, de Limbourg, d’Athènes et de Patras.

François I° a 25 ans : il est roi de France.

Tous deux sont candidats pour devenir Empereur du Saint Empire romain germanique.

Le cardinal Duprat argumente pour François I° :

Le Roi est largement comblé des biens de l’esprit, du corps et de la fortune, en pleine jeunesse, en pleine vigueur, généreux et par suite cher aux soldats, capable de supporter les veilles, le froid, la faim… Quant au roi catholique, faut considérer son jeune âge et que ses royaumes sont lointains de l’Empire, en sorte que ne lui viendrait à main d’avoir le soing et cure de l’un et des autres… Et avec ce, les mœurs et façons de vivre d’Espaignols ne sont conformes, ains totalement contraires à celles d’Allemands. Au contraire la nation française, quasi en tout, se conforme en celle d’Allemagne, aussi en est-elle issue et venue, c’est assavoir de Sicambres, comme les historiographes anciens récitent.

Charles I° quant à lui, soutient que :

Si je n’étais de la vraie race et origine de la nation germanique, je n’aspirerais pas à l’Empire… Si je suis élu, la liberté germanique, tant en spirituel que temporel ne sera pas seulement conservée mais augmentée. Mai si le Roi de France était empereur, il voudrait tenir les Allemands et telle subjection comme il faisait des Français et les tailler à son plaisir.

Frédéric de Saxe, un troisième candidat, se désista, ses voix passèrent à Charles I°, lequel disposait en plus du nerf de la guerre : l’argent, prêté par les banquiers du Saint Empire : Jacob Fugger à raison de 500 000 florins, Welser, et les Italiens à raison de 150 000 florins chacun, soit 851 000 florins au total, équivalent à 2 tonnes d’or. L’or des colonies espagnoles d’Amérique servira à rembourser tout ça. François I° en avait mis les trois-quart dans la balance : 400 000 écus d’or, environ une tonne et demi d’or.

Charles I° fût élu, devint Charles Quint, maître d’un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais.

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Sire, maintenant que Dieu vous a fait la prodigieuse grâce de vous élever au-dessus de tous les Rois et de tous les Princes de la Chrétienté, à un tel degré de puissance que, seul jusqu’ici, avait connu votre prédécesseur Charlemagne, vous êtes sur le chemin de la Monarchie Universelle, sur le point d’assembler la Chrétienté sous un seul berger.

Gattinara, adresse à Charles Quint au lendemain de son élection

Mais il ne sera sacré empereur que le 23 octobre 1520, à Aix la Chapelle : c’est le temps qu’il lui avait fallu pour emprunter auprès des banquiers allemands les fonds nécessaires à honorer les promesses faites aux grand électeurs qui avaient voté pour lui et qui préféraient aux promesses les espèces sonnantes et trébuchantes.

20 09 1519                       Fernão de Magalhães, alias Hernando de Magallanes, [quand il sera passé au service du roi d'Espagne], Magellan pour les Français, commandant une flotte de 5 navires, l’Armada de Molucca, appareille de San Lucar pour les Moluques, fief des épices.

Depuis l’Antiquité, les épices ont joué un rôle économique essentiel dans toutes les civilisations. Comme le pétrole aujourd’hui, les épices recherchées par les Européens furent le moteur de l’économie mondiale et ce sont elles qui influencèrent la politique mondiale de l’époque. Comme le pétrole aujourd’hui, les épices furent inextricablement liées aux explorations, aux conquêtes et à l’impérialisme. Mais les épices étaient de surcroît porteuses des rêves de luxe, elles avaient une aura qui leur était propre. Il suffisait de prononcer leur nom – poivre blanc et noir, myrrhe, encens, muscade, gingembre, cannelle, macis, girofle, pour n’en citer que quelques-unes – pour que naissent dans l’imaginaire les merveilles de l’Orient, l’Est mystérieux. Les commerçants arabes, qui transportaient les épices par un réseau de routes terrestres couvrant toute l’Asie, avaient vite compris comment faire monter les prix en tenant secrets les lieux d’origine de la cannelle, du poivre, des clous de girofle et des noix de muscade grâce auxquels ils s’enrichissaient. Ils conservaient un quasi-monopole en prétendant que ces denrées précieuses venaient d’Afrique, alors qu’elles poussaient en divers lieux d’Inde et de Chine et dans tout le Sud-est asiatique.

L’Afrique n’était en fait que le lieu où elles changeaient de main. Les Européens avaient fini par les croire. Afin de protéger leur monopole, les marchands d’épices arabes inventaient toutes sortes de monstres et de mythes, dissimulant par là le processus très ordinaire de la culture et de la récolte des épices et laissant croire qu’il était incroyablement dangereux de se les procurer.

Le commerce des épices était au centre de la vie des Arabes. Mahomet, prophète de l’islam, venait d’une grande famille de marchands d’épices, et pendant des années il avait fait à La Mecque le commerce de la myrrhe et de l’encens, entre autres. Les Arabes élaborèrent les méthodes très sophistiquées pour extraire les huiles essentielles des épices aromatiques utilisées en médecine à des fins thérapeutiques. Ils définirent la formule d’élixirs et de sirops dérivés d’épices, dont le djulab, par exemple, dont vient le mot julep. Au Moyen Age les con­naissances des Arabes en matière d’épices gagnèrent toute l’Europe occidentale, où les apothicaires développèrent un commerce florissant de concoctions et autres décoctions à partir de clous de girofle, de grains de poivre, de noix de muscade et de macis. Dans une Europe avide d’or (les Arabes en contrô­laient presque tous les gisements), les épices devinrent plus précieuses que jamais, une composante essentielle des économies européennes.

En dépit de l’importance écrasante des épices dans leur éco­nomie, les Européens restaient dépendants des commerçants arabes pour s’en procurer. Ils savaient que le climat européen ne pouvait permettre la production des épices exotiques. Au XVI° siècle, la péninsule ibérique était bien trop froide – beau­coup plus que maintenant, car son climat était sous l’influence du Petit Age glaciaire – et trop sèche pour cultiver muscade, girofle ou poivre. On disait qu’un souverain indonésien avait répondu à un commerçant qui voulait cultiver des épices en Europe: Vous pourrez peut-être prendre nos plantes, mais jamais vous ne nous prendrez nos pluies.

Dans le système traditionnel, les épices, comme les soies da­massées, les diamants, les opiacés, les perles et d’autres biens en provenance d’Asie, arrivaient en Europe par des routes lentes, coûteuses et indirectes, par la terre et la mer, à travers la Chine et l’océan Indien, le Proche-Orient et le golfe Persique. Les marchands les réceptionnaient en Europe, en Italie le plus souvent, ou dans le sud de la France, et les envoyaient par la route jusqu’à leur destination finale. En chemin, les épices passaient entre les mains d’une douzaine d’intermédiaires, et à chaque fois, les prix montaient. Les épices, c’était la denrée marchande par excellence.

Le commerce mondial des épices subit un grand bouleverse­ment en 1453, quand Constantinople tomba aux mains des Turcs et que les routes ancestrales reliant l’Asie à l’Europe furent coupées. La perspective de devoir faire voyager les épices par mer au lieu de leur faire traverser les terres ouvrit de nouvelles possibilités économiques pour toute nation euro­péenne capable de dominer les mers. A ceux qui étaient prêts à assumer les risques encourus pour la tracer, établir une route maritime pour les épices apporterait en récompense le contrôle de l’économie mondiale. C’était irrésistible.

L’attrait des épices imposait à des financiers rigoureux et prudents de soutenir des expéditions à haut risque vers des parties inconnues du globe, et poussait des jeunes gens à exposer leur vie. En Espagne, la meilleure raison, voire la seule, de prendre le risque de partir en mer était la perspective de devenir riche dans les îles aux Épices – où qu’elles soient. Si un marin consacrait des années de sa vie à y aller puis en revenir, et s’il réussissait à rapporter chez lui un petit sac plein d’épices comme les clous de girofle ou les noix de muscade – légalement ou non -, il pouvait en tirer assez de bénéfices pour s’acheter une petite maison et en vivre le restant de ses jours. Si un marin nourrissait l’espoir d’accéder à un certain bien-être, un capitaine était en droit d’attendre beaucoup plus, à l’époque des Grandes Découvertes : non seulement des richesses et la gloire, mais un titre à trans­mettre à ses héritiers et des terres lointaines à gouverner.

Laurence Bergreen Par delà le bord du monde. L’extraordinaire et terrifiant périple de Magellan.              Grasset 2003

Portugais déçu par l’ingratitude et la pingrerie du Roi Manuel, – d’abord surnommé le Fortuné, puis l’Épicier -, il a mis ses talents au service du roi Carlos, futur Charles Quint, petit fils d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon : les Capitulations de Tordesillas ayant attribué l’est au Portugal et l’ouest à l’Espagne, ce voyage de Magellan représentait une tentative des Espagnols pour voir si, par l’ouest, on pouvait trouver une route plus rapide pour les îles des épices en Mélanésie, auxquelles les Portugais avaient déjà accès par l’est : cap de Bonne Espérance et océan Indien.

Au nom de sa mère Jeanne la Folle, le roi Carlos avait signé la capitulation le 22 mars 1518, engageant 9 millions de maravedis : en fait cet argent avait été pour le principal emprunté aux Fugger, des  banquiers d’Augsbourg. Les caisses de la couronne espagnole n’étaient pas suffisamment remplies pour financer une telle expédition : ce n’est que plus tard qu’arrivèrent chargés d’or, d’argent et de bijoux les galions espagnols en provenance des Amériques. 18 mois durant, Magellan lutta contre l’inertie bureaucratique, le préjugé anti-portugais, l’incurie espagnole, les intrigues et même une émeute survenue à Séville le 23 octobre 1518, quand les Espagnols confondirent ses oriflammes avec les couleurs du Portugal !

Dans un monde où l’on passait facilement d’un pays à l’autre, la bonne chaleur du clan familial, ou à défaut, celle de la ville d’origine, était gage de sécurité et chacun cherchait à s’entourer de personnes de confiance, et le plus souvent il est vrai que l’un entraînait l’autre. Magellan ne se priva pas de ce genre d’attitude ; coté espagnol, un fonds de méfiance persistait vis-à-vis de ce sujet du roi Manuel, que l’on pouvait toujours soupçonner d’agir en sous- main dans l’intérêt du Portugal ; si l’on ne peut attribuer au roi Charles les nominations des principaux responsables, c’est bien de la tête de la casa de Contratación que vinrent nombre de nominations.

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Présentation des principaux acteurs – hommes et navires -de cette extraordinaire odyssée. Focale de toutes les passions,
ambitions, trahisons et fureurs répressives, prosélytisme insensé et mortifère, rivalités nationales ;
rebondissements incessants seulement interrompus par le grand entracte du Pacifique
où seuls le scorbut, la faim et la soif seront à l’œuvre.
Stupéfiante aventure de trois ans que seuls 18 hommes « boucleront »en regagnant le point de départ sur un navire de l’expédition  !

Juan Rodriguez de Fonseca, archevêque de Burgos, était à la tête de la casa de Contratación, - chambre de commerce fondée en 1503 – qui gère pour la couronne l’ensemble des expéditions vers le Nouveau Monde ; son rôle se limitait au départ à la simple collecte de taxes, puis elle prit rapidement en charge tous les aspects administratifs des explorations : enregistrement des marchandises, règles d’accastillage, de gréement, d’armement des navires, etc …

Ruys Faleiro : camarade de Magellan, astronome-astrologue, nommé commandant de la flotte, à l’égal de Magellan. La dégradation de son état mental fût tel qu’il fût  démissionné avant même que d’appareiller.

Les 5 navires et leurs principaux personnages :

  • Le Trinidad, 150 tonnes, vaisseau amiral de Magellan. C’est Gonzalo Gómez de Espinosa l’alguazil [le maître d'armes] qui en prendra le commandement après la mort de Magellan. Francisco Albo, qui a les fonctions de pilote et de premier maître, rédigera lui aussi un journal de bord. Espinosa céda le commandement à Juan Carvalho, après le traquenard de Cebu, mais Carvalho mourut le 14 février 1522 et Espinosa reprit le commandement avec pour pilote Jaun Bautista Punzorol, dit le pilote génois. Finalement le Trinidad sera détruit par une tempête en rade de Ternate, aux Moluques après sa tentative manquée de regagner l’isthme de Panama.
  • Le San Antonio, 120 tonnes, qui emportait les provisions. Juan de Cartagena, officier, nommé inspecteur de la navigation et représentant du Trésor Royal, avec un salaire nettement supérieur à celui de Magellan. Officiellement neveu de Fonseca, en fait son fils illégitime : à cette époque,  ces enfants étaient ainsi nommés, et cela ne trompait personne. Capitaine du San Antonio jusqu’à sa mutinerie après les Canaries. Antonio de Coca, comptable de la flotte, neveu du frère de Fonseca, prit alors le commandement qu’il va céder ensuite à Alvaro de Mesquita, cousin de Magellan, lequel dirigera le tribunal chargé de juger les mutins de Port Saint Julien. Estêvão Gomes, dont la grande compétence était reconnue de tous devint le pilote du San Antonio au départ de Port Saint Julien. Quand l’équipage, au milieu du détroit de Magellan, décidera de fausser compagnie à tout le monde pour rentrer au pays, c’est lui qui prendra le commandement, mettant aux fers Mesquita. Juste avant le départ,  Estêvão Gomes avait été en compétition ouverte avec Magellan : tous deux Portugais, ils avaient tous deux quitté leur pays pour se retrouver à Séville, où il avait cherché lui aussi à obtenir le commandement d’une expédition pour les Moluques, et c’est au final Magellan qui avait su convaincre. Dès lors, il ne lui restait plus qu’à se faire engager par Magellan.
  • Le Concepción, 90 tonnes, Capitaine : Gaspar de Quesada, ami de Fonseca, puis Mesquita, cousin de Magellan, après la mutinerie de Port Saint Julien. Après la mise à mort de Quesada à Port Saint Julien, ce sera Juan Serrano, dont le Santiago fit naufrage le 22 mai 1520. João Lopes Carvalho, pilote du Concepción, passa sur le Trinidad quand Magellan apprit qu’il était déjà allé à Rio, et c’est Ginès de Mafra qui prit son poste sur le Concepción. Juan Sebastián Elcano, vieux marin basque sorti de prison[4] en est le maître d’équipage. Le navire, trop endommagé pour être réparé, sera sacrifié et brûlé aux Moluques après la mort de Magellan.
  • Le Victoria, 85 tonnes. Capitaine : Luis de Mendoza, ami de Fonseca, puis, après sa mise à mort à Port Saint Julien, ce sera Duarte Barbosa, beau-frère de Magellan, puis Luis Alfonso de Gois. Après leur mort à Cebu, c’est Juan Sebastián Elcano qui ramènera le seul navire ayant fait le tour du monde à son point de départ : Séville. Après son retour à Séville, le brave navire fût vendu, reprit du service pour finalement disparaître en mer en revenant des Antilles en 1570.
  • Le Santiago, caravelle de 75 tonnes, utilisé pour les missions de reconnaissance. Capitaine : Juan Rodríguez Serrano, castillan, sans attache particulière à l’un ou l’autre clan. Il fera naufrage au sud de l’estuaire de la Santa Cruz le 22 mai 1520.

Cristóvão Rebêlo, fils naturel de Magellan, embauché comme page.

Antonio Pigafetta, la trentaine, avant d’entendre parler des préparatifs de  l’expédition, était secrétaire de Chiericati, ambassadeur du Saint Siège auprès de Charles I°. Il avait quitté ses fonctions pour tenter sa chance auprès de Magellan dès mai 1519, qui se dit qu’un lettré ne pourrait pas faire de mal dans l’affaire : il l’embaucha comme sobrasaliente, c’est-à-dire surnuméraire, simple passager. C’est à son journal de bord scrupuleusement tenu de bout en bout que l’on doit le principal des informations sur l’expédition.

Fort bon navigateur, Magellan dût dès le départ affirmer son autorité contre ses capitaines espagnols, en constante rébellion. Et même sans capitaines teigneux, il ne pouvait pas être aisé de commander un équipage aussi éclectique : c’est l’Europe qui, à la sortie du Moyen Age, était sur le pont : 265 hommes au total, dont 37 Portugais, 26 Italiens, 10 Français, 4 Flamands, 2 Allemands, 1 Anglais ; cependant la majorité était bien espagnole  !

Ils touchent l’Amérique du sud à Rio de Janeiro où les femmes y avaient les cheveux pour toute parure, selon Pigafetta, puis Rio de la Plata, dans lequel ils pénètrent pour s’assurer que ce n’est pas là le passage vers l’ouest, avec la hantise de tous les marins : talonner, – toucher les hauts fonds -. En l’absence de toute carte fiable, il était impératif d’explorer toutes les anfractuosités apparaissant sur la côte, seul moyen de s’assurer que ce n’était pas le détroit recherché. Ils poursuivent vers le sud ; en février 1520, ils doublent le cap Corrientes, puis le golfe San Matias, Bahía de los Patos - la baie des Canards -, ainsi nommée, faute de savoir qu’en fait les canards étaient des pingouins dont ils firent force provision, ainsi que de morses, nommés alors loups marins.

1519                                    Construction du château de Chambord. À Louvain, Érasme – 1467 – 1536 – fonde le collège des 3 langues [ grec, hébreu, latin ]. Luther qui aurait bien voulu obtenir son soutien lui écrit en ce sens. Ce dernier est bien conscient de la valeur de ses thèses, mais il craint surtout sa violence et le risque de schisme. Leurs relations n’iront pas au-delà de 1524. En 1516, dans sa Paraclesis, il clamait haut et fort la nécessité de traduire l’Écriture dans toutes les langues vernaculaires, afin qu’elle soit vraiment universelle :

Je suis en effet passionnément en désaccord avec ceux qui voudraient interdire aux ignorants de lire la Divine Écriture traduite dans une langue vulgaire, sous le prétexte que l’enseignement du Christ est si obscur que c’est à peine si un tout petit nombre de théologiens peut le comprendre, ou sous celui que la meilleure défense de la religion chrétienne consiste à n’être pas connue. Les secrets des rois, il est peut-être préférable de les cacher, mais le Christ désire que ses secrets à lui soient divulgués le plus possible [...] Ah ! si le paysan à sa charrue en chantait un extrait, si le tisserand à ses navettes en modulait un passage, si le voyageur allégeait l’ennui de l’étape avec des récits de ce genre ! Que sur eux roulent des entretiens de tous les chrétiens !

Et, dans une paraphrase de l’Évangile selon Saint Mathieu, en 1523 :

Pourquoi paraît-il inconvenant que quelqu’un prononce l’Évangile dans cette langue où il est né et qu’il comprend : le Français en français, le Breton en breton, le Germain en germanique, l’Indien en indien ? Ce qui me paraît bien plus inconvenant, ou mieux, ridicule, c’est que des gens sans instruction et des femmes, ainsi que des perroquets, marmottent leurs Psaumes et leur Oraison dominicale en latin, alors qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils prononcent.

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Le Moyen Age s’achève lentement, et surgissent ici et là des hommes dont les regards et les désirs se veulent tournés vers un avenir qu’ils pressentent comme nouveau et positif. L’apparent paradoxe, c’est que ce sont des humanistes, c’est à dire des savants œuvrant à la redécouverte de la littérature et des philosophies gréco-latines qui réclament des changements dans tous les domaines. Rabelais, jeune moine érudit écrit à Budé, le plus grand savant de France, qu’il est grand temps de se tourner vers la lumière du soleil [de l'intelligence et du savoir]. Et il ne comprend pas que certains se complaisent encore dans les brouillards d’une époque révolue. Bien des hommes refusent pourtant les évolutions qui s’opèrent malgré eux : le conflit peut devenir mortel pour celui qui y prend part sans certaines précautions. On ne plaisante pas à cette époque avec les idées et ceux qui seront jetés sur des bûchers pour une phrase ayant déplu à tel ou tel censeur seront nombreux. Il n’y a que deux possibilités : s’allier au pouvoir politique ou prendre le pouvoir religieux. Le moine Rabelais devient le protégé des Du Bellay, et le moine Luther celui de Frederick Le Sage à la Wartburg. Le premier frôle à plusieurs reprises l’emprisonnement, voire pire, et le second crée sa propre Église. Les choses vont se jouer sur le terrain religieux. Et en France il faudra attendre deux cent cinquante ans pour voir ce combat entre l’ombre et la lumière se situer sur le terrain exclusif de l’homme et de sa place dans la cité sans référence à Dieu.

[...] L’humanisme n’est pas un phénomène ou un courant qui naît au XVI° Siècle. C’est à la fois un retour vers les modèles de l’Antiquité et un retour vers l’Homme.

Les Humanistes de la Renaissance sont des hommes de science et d’étude, des savants qui relisent les livres anciens, se chargent de les exhumer, les traduire, les annoter, et tentent de les débarrasser de toutes les scories, modifications et contresens que des générations de moines copistes avaient pu leur faire subir. Ils sont moines lettrés, aristocrates savants, membres de la haute administration étatique, ou éditeurs. Pourquoi pas professeurs d’Universités ? Parce que  les Humanistes forment une famille une caste qui va s’opposer à la caste savante et au système scolastique au pouvoir dans les Universités. Ils vont payer cette audace d’une réclusion vers des couches moins favorisées de la société, à des emplois moins prestigieux, et souvent moins rémunérateurs. Platon, Aristote, Lucien, Sénèque, et Cicéron sont leurs passions. Ils replongent dans ce passé riche de culture, d’intelligence et de savoir. Passé important par ses concepts philosophiques, mais qui a peu à voir avec une doxa religieuse conditionnant un raisonnement et des connaissance scientifiques.

En se tournant vers ce passé, les Humanistes se tournent donc aussi vers l’Homme.

Faisant sien le salut par les Œuvres du christianisme, Érasme, le Prince des humanistes » s’opposera violemment à l’idée du seul salut par la grâce de Dieu que professent les Réformés. Si l’homme devient Homme, il lui faut une éducation. Et ce n’est pas dans les Universités Théologiques rétrogrades, comme la Sorbonne, que l’Humaniste imagine la trouver. Ce thème s’avère vite fondamental à la Renaissance. Et chaque groupe de pensée, chaque parti va développer théorie et pratique dans ce domaine. Rabelais rédige son programme éducatif humaniste dans son Pantagruel, Calvin fait de la formation sa tâche principale à Genève, et les Jésuites se lancent en Europe dans l’édification de collèges où seront éduquées chrétiennement les élites des nations.

Rémi Morel

Jésus avait appelé Satan le prince de ce monde ; il avait dit Je ne suis pas de ce monde … Le monde me hait, et averti pareillement ses disciples : Vous n’êtes pas du monde … Le monde vous hait. Saint Paul était allé encore plus loin appelant Satan le dieu de ce monde. Mais, au long des âges, les théologiens eurent tendance à donner au mot monde une extension de sens qu’il n’a pas dans l’Écriture. Jésus et saint Paul ne voulaient pas désigner la terre où vivent les hommes ni l’humanité entière, mais le règne du mal, le monde des ténèbres qui lutte contre la vérité et la vie. C’est de ce monde seulement que Satan est roi. Aussi bien l’Évangile de Jean parle-t-il du Verbe qui éclaire tout homme venant en ce monde et désigne-t-il Jésus comme Celui qui devait venir en ce monde. Mais les hommes d’Église fusionnèrent les deux sens du mot monde et donc étendirent à la totalité de la création l’empire du Malin. Jamais cette confusion sémantique, si lourde de conséquences, ne fut opérée avec moins d’esprit critique qu’au début des Temps modernes. L’imprimerie la diffusa ; la crainte de la fin du monde en majora la crédibilité.

[…] La Renaissance ne fut libération de l’homme que pour quelques-uns : Léonard, Érasme, Rabelais, Copernic … ; mais pour la plupart des membres de l’élite européenne elle fut sentiment de faiblesse. La nouvelle conscience de soi fut aussi la conscience plus aiguë d’une fragilité qu’exprimèrent conjointement la doctrine de la justification par la foi, les danses macabres et les plus belles des poésies de Ronsard : fragilité devant la tentation du péché ; fragilité devant les forces de la mort. Cette double insécurité plus cruellement ressentie qu’autrefois, l’homme de la Renaissance l’exprima et la justifia en campant face à lui l’image gigantesque d’un Satan tout-puissant et en identifiant la multitude des pièges et des mauvais coups que lui et ses suppôts sont capables d’inventer. Les violences qui ensanglantèrent l’Europe des premiers siècles de la modernité furent à la mesure de la crainte qu’on eut alors du diable, de ses agents et de ses stratagèmes.

Jean Delumeau.          La peur en Occident.                   Arthème Fayard   1978

Ce qui a fait le succès de l’humanisme, c’est qu’il se disait capable d’offrir deux atouts à ses disciples. Le premier, il incitait à croire que maîtriser les classiques rendait meilleur, plus humain, capable de réfléchir aux problèmes éthiques et moraux auxquels chacun et chacune était confronté dans ses rapports avec son univers social. Le second : il persuadait ses élèves et ses employeurs que l’étude des textes antiques donnait les compétences pratiques nécessaires à une future carrière d’ambassadeur, de juriste, ecclésiastique ou de secrétaire au sein des administrations bureaucratiques hiérarchisées en voie d’émergence dans toute l’Europe du XV° siècle. La formation humaniste comprenant l’art de traduire, de rédiger des lettres, de parler en public, était perçue comme une éducation éminemment vendable à ceux qui souhaitaient entrer dans les rangs de l’élite sociale.

Nous paraissons ici bien loin de l’image romantique et idéalisée de l’humanisme qui sauve du naufrage les grandes œuvres de la culture antique et s’imprègne de leur sagesse pour créer une société civilisée. Nous le sommes. L’humanisme de la Renaissance avait une finalité clairement pragmatique : fournir un cadre de référence pour faire carrière, et notamment préparer des hommes à gouverner. L’éducation littéraire moderne, les humanités est conçue sur le même modèle ( le mot même est issu de l’expression latine studia humanitatis). Elle promet les mêmes avantages et, pourrait-on soutenir , conserve les mêmes défauts. Elle repose sur le postulat, aujourd’hui totalement intégré, que l’enseignement général, non professionnel, des disciplines littéraires fait de l’étudiant un être civilisé et lui donne les qualifications linguistiques et rhétoriques requises pour réussir sur le marché du travail.

Jerry Brotton Le Bazar Renaissance            LLL Les Liens qui Libèrent.2011

Nulle part au monde, il ne fait bon vivre hors des conventions : ici, c’est du royaume de Sosso qu’il s’agit, où les Mandingues [aujourd'hui Malinké] dominent les Peuls.

Pour les gens de Kaniaga [le royaume de Sosso] les plus vils et les plus méprisables des hommes sont les Peuls : un seul homme de ce pays l’emporterait sur dix Peuls. Le tribut qu’ils prélèvent le plus habituellement sur leurs vassaux consiste en chevaux. D’autre part, ils n’ont pas pour leur prince les mêmes égards que l’on a ailleurs pour les souverains : leurs rois ne siègent pas avec une pompe vraiment royale et ne sortent pas dans l’apparat habituel aux rois ; ils ne portent pas le turban, ne s’assoient pas sur des tapis et n’ont jamais sur la tête qu’un bonnet. Le plus souvent, le roi de ce pays se tient assis au milieu de ses courtisans, confondu avec eux et sans que rien ne le fasse reconnaître. Malgré l’abondance des chevaux dans son armée, il n’a jamais qu’un seul cheval ; c’est une coutume observée chez ces gens, quelle que soit la force de l’autorité royale. Jamais il ne sort de son palais pour rendre visite à quelqu’un ; il n’en sort que pour la guerre sainte. Il n’entre jamais à la mosquée, sauf pour la prière des fêtes canoniques. Ces gens disent qu’un prince est assez rehaussé par l’éclat de son pouvoir et de son autorité pour n’avoir pas besoin d’aucune autre parure.

Mahmoûd Kati ben El-Hadj El-Motaouakkel Kâti.                        Tarik el-Fettach 1519

31 03 1520                          Pour l’expédition de Magellan, les jours raccourcissaient, les tempêtes se faisaient de plus en plus fréquentes : il était temps de trouver un mouillage où passer l’hiver : ce sera chose faite le 31 mars, par 49°20′ S, à un endroit qu’il va nommer Port Saint Julien, où l’on trouvait en abondance du poisson, des oiseaux et de l’eau fraîche.

Le 1° avril, jour de Pâques, Magellan invite ses capitaines : seul Mesquita se présente, les autres organisent une mutinerie et le lendemain matin, Cartagena est maître de trois navires : le San Antonio, le Victoria, le Concepcion. Magellan n’a plus que le Trinidad et le Santiago. Il envoie l’un de ses fidèles, l’alguazil [le maître d'armes] Gonzalo Gómez de Espinosa à bord du Victoria, dont il égorge le capitaine, pour ensuite attendre la nuit, et alors envoyer un homme larguer les ancrages du Concepción pour qu’il dérive vers les deux navires restés fidèles à Magellan et le cueillir d’une bonne salve d’artillerie suivie d’un abordage. Il ne restait alors plus qu’à sommer Cartagena sur le San Antonio de se rendre, ce qu’il va faire sans opposer de résistance.

Luis de Mendoza va être écartelé, coupé en quatre morceaux qui resteront exposés à la vue de tous pendant des mois à Port Saint Julien. Quesada va être décapité par Molino, son valet de chambre qui n’avait d’autre alternative s’il voulait rester en vie, devant 40 hommes enchaînés ; sa tête restera exposée au bout d’une pique aux cotés des restes de Mendoza.

Mesquita va présider le tribunal qu’ordonnera Magellan pour juger les mutins. Trois seront déclarés coupables de trahison : Andrès de San Martin, l’astronome-astrologue engagé en remplacement de Luys Faleiro, Hernando Morales, pilote et un prêtre. A l’évidence, ces trois hommes n’étaient pas au cœur de la mutinerie, et leur condamnation illustre bien la volonté délibérée de Magellan de terroriser les équipages. Ils seront torturés : Andrès de San Martin en sortira vivant et reprendra son poste, Hernando Morales succombera et on ne sait ce qu’il advint du prêtre.

Puis, 40 autres mutins seront condamnés à mort et verront leur peine commuée en travaux forcés. La mutinerie était matée, mais à quel prix !

Les navires sont vidés en totalité, hâlés au sec, et nettoyés de fond en comble par les condamnés aux travaux forcés. Le froid austral est dur. En avril, les navires sont remis à l’eau. Le Santiago part en reconnaissance ; à peu près à 60 miles au sud de Port Saint Julien, Serrano trouve l’estuaire de la Santa Cruz et du Chico, où le poisson et le morse sont encore plus abondants qu’à Port Saint Julien ; ils s’y attardent donc, puis reprennent la mer ;  mais le 22 mai, une tempête brutale ne leur laisse pas le temps d’affaler les voiles, lesquelles partent vite en lambeaux ; avec un gouvernail endommagé, le bateau qui n’était plus maitrisable, se fait drosser sur des rochers, puis, – chance au milieu de tous ces malheurs – repousser sur une plage, où les 35 hommes peuvent mettre pied à terre : il ne leur restait plus qu’à regagner San Julian, près de 160 km au nord à pied, avec de la neige jusqu’au ventre et l’estuaire de la Santa Cruz et du Chico à franchir. L’affaire n’était pas jouable, ils s’en rendirent compte une fois atteinte la rive sud de l’estuaire, au bout de 4 jours : ils envoyèrent les deux plus vaillants alerter le reste de l’expédition sur un radeau de fortune confectionné avec des bois de récupération du Santiago. Il leur fallut encore 11 jours pour atteindre Port Saint Julien, par l’intérieur des terres, les marécages du rivage s’étant révélés infranchissables. Épuisés, décharnés, titubants,  ils purent alerter Magellan qui envoya par la même voie de terre, de crainte de perdre encore un navire, un détachement de 24 hommes au secours des 33 qui restaient rive droite de l’estuaire. Ils y parvinrent, réussirent encore à faire passer tout le monde rive gauche, grâce au petit radeau, et regagnèrent à peu près en une semaine Port Saint Julien dans la neige, ne se nourrissant que de biscuits et de vin, où les attendait le festin  réservé aux héros.

Mais un festin ne saurait faire oublier le népotisme qu’afficha alors Magellan, en ne plaçant que des hommes entièrement à sa cause au commandement des navires, lui-même conservant celui du Trinidad, népotisme réprouvé tant par les Portugais que par les Espagnols. Et ceci n’était pas fait pour égayer toutes ces trop longs jours d’inactivité, de nuits prolongées. L’apparition sur la plage d’un géant – il ne devait en fait pas mesurer plus d’1.80 m. mais ses bottes le grandissaient  – leur apporta un moment de distraction :

Il était si grand que le plus grand de nous ne lui venait qu’à la ceinture. Il était vraiment bien bâti. Il avait un grand visage peint de rouge alentour et ses yeux aussi étaient cerclés de jaune, aux joues il avait deux cœurs peints. Il n’avait guère de cheveux à la tête et ils étaient peints en blanc… Quand notre capitaine lui montra sa semblance dans un miroir d’acier, il s’épouvanta grandement.

Pigafetta

C’était un indien Tehuelche. Ce premier contact s’étant bien passé, les autres membres de la tribu apparurent ; certaines de leurs habitudes pouvaient paraître étranges, comme de se racler la gorge avec une flèche pour vomir après avoir avalé des souris crues ! Ils étaient éleveurs de guanacos – cousin du lama -. Les Indiens apprirent aux hommes de Magellan comment capturer ces guanacos :

Ils lient un des petits à un buisson, et après les grands viennent pour jouer avec le petit, et les géants sont cachés derrière quelque haie et, tirant  de leurs flèches, tuent les grands. Nos gens amenèrent dix-huit de ces géants, tant homme que femmes, qu’ils mirent en deux parts. La moitié d’un coté du port, l’autre moitié de l’autre, pour chasser aux dites bêtes.

Pigafetta

Magellan va les nommer Pathagoni, néologisme qui se réfère à patacones, un chien aux grosses pattes en espagnol : ces indiens avaient des grands pieds que les bottes semblaient encore agrandir. Nous en restera la Patagonie.

Les relations se détériorèrent lorsque des marins de Magellan découvrirent à terre une cache d’armes. On tendit un piège à quelques uns pour les amener à bord d’un navire et là les mettre aux fers, puis on les libéra. Des escarmouches causèrent la mort d’un marin, et pour finir Magellan emmena à son bord un géant patagon qu’il convertit au catholicisme, avec l’intention d’en faire cadeau à Charles Quint !

Plus au sud, en Terre de Feu, le peuplement autochtone était de quatre tribus :

La Terre de feu se répartissait entre quatre peuplades principales : deux dites de canoeros, vivant dans leurs canots et mangeant principalement les produits de la pêche, les Yamanas (dits aussi Yagans), au nord des montagnes de la Cordillère de Darwin, et les Alakalufs, au sud ; deux terrestres, vivant de l’élevage et de la cueillette, les Selk’nam et les Hanush.

Christian Clot Ultima Cordillera, la dernière terre inconnue.                       Arthaud 2007

Magellan n’avait pas osé condamner à mort le personnage le plus important, Cartagena, puisque fils naturel de l’archevêque Fonseca, en charge de la Casa : aussi va-t-il l’abandonner le 11 août sur un îlot  en vue des navires, en compagnie d’un prêtre français qui avait comploté à ses cotés, Bernard Calmette ; celui-ci avait pris un nom espagnol – Pero Sánchez de la Reina – pour se rapprocher de l’équipage. Ils avaient assez de pain et de vin pour… dire la messe et tenir un été, mais pas plus.

Il décide de lever l’ancre de Port Saint Julien le 24 août, et c’est à nouveau pour essuyer des tempêtes qui les contraignent à mouiller dans l’estuaire de la Santa Cruz, pour six semaines ; ils quittèrent ce mouillage le 18 octobre.

7 06 1520                          Henri VIII d’Angleterre, 29 ans et François I°, 24 ans, se rencontrent au camp du Drap d’or, implanté à la limite de la Picardie française et de l’enclave de Calais, toujours anglaise : c’est le triomphe du strass et paillettes, d’un protocole fastueux, pointilleux et paralysant.

Ainsi s’approchèrent l’un de l’autre, et quand furent près, donnèrent des éperons à leurs chevaux, comme font deux hommes d’armes quand ils veulent combattre à l’espée, et, au lieu d’y mettre les mains, chacun d’eux mit la main à son bonnet et aussi tost l’un que l’aultre et s’embrassèrent et accolèrent moult doucement, puis descendirent de cheval, et de rechief, s’accolèrent. Ce fait, se prindrent par les bras pour entrer dans le beau pavillon tout tendu de drap d’or …

Robert de Fleuranges Le jeune adventureux

François I° n’enfreindra toute cette royale liturgie que 2 fois : en allant voir son cousin, de nuit, sans protection aucune, puis en répondant à un défi de lutte à mains nues d’Henri VIII, déjà incorrigible joueur comme tous les Anglais : 2 crocs en jambe d’Henri ; François esquive et met le cousin  à terre. Mais toute cette poudre aux yeux ne sera d’aucun effet sur la suite des événements : le tout puissant cardinal Wolsey, initiateur de la politique de Henry VIII,  fera le nécessaire pour que rien de ces grandes démonstrations d’amitié ne se traduise dans les faits.

1 07 1520                    Cortés et ses conquistadors ont beaucoup rusé et beaucoup tué pour s’emparer de l’empire des Aztèques. Cortés a du repartir en avril 1520 vers la côte pour contrer une expédition de 1 100 hommes à la tête desquels se trouve Pánfilo de Narváez, ordonnée par le gouverneur de Cuba : bien que très inférieur en nombre, il les défait les 28 et 29 mai. Pánfilo de Narváez, un des plus actifs  et cruels capitaines de la conquête de Cuba, y perd un œil et devient son prisonnier pour 2 ans.

Mais dans la capitale, la violence et l’avidité des hommes qu’il y a laissés ont bien détérioré les relations avec les Aztèques. Retranchés dans Tenochtitlan, ils sont assiégés par les habitants qui ont coupé les ponts. L’empereur Moctézuma que Cortès retient prisonnier, tente de calmer la population : il est tué d’une pierre. La seule issue est une sortie, qui ne peut-être jugée que suicidaire : mais Cortés a la baraqua et il s’en sort. Ses hommes, surchargés d’armes et d’or, – celui du trésor de Moctezuma découvert dans le palais de l’ancien empereur Axayacatl – périront en grand nombre dans les marais : le fiasco passera à la postérité sous le nom de Noche triste. Mais un bonhomme de cette trempe se remet vite, et 8 jours plus tard, il gagnait la bataille d’Otumpan, qui lui permit de regagner sa base de Tlaxcala, d’où il va préparer l’assaut suivant. Il a perdu 810 hommes, l’artillerie et l’or.

21 octobre 1520                   Le pilote de Magellan remarque un cap qui s’avance loin dans l’océan, et sitôt celui-ci dépassé, de nombreux squelettes de baleines échoués sur la plage : c’était probablement le signe qu’on se trouvait sur leur itinéraire de migration : ils s’engagent alors dans ce qu’ils commenceront par nommer tout simplement le détroit avant de prendre le nom de détroit de Magellan, en 1527.

Nous avons vu une ouverture comme une baie, et elle avait à son entrée, à main droite, on long banc de sable, et le cap que nous avions découvert avant cette bande est appelé Cap des Onze mille Vierges[5], et le banc de sable est à 52 degrés de latitude, 52,5 de longitude, et du banc de sable jusqu’à l’autre rive, il doit y avoir quelque chose comme cinq lieues.

Francisco Albo

Après avoir navigué et atteint le cinquante deuxième degré du dit ciel antarctique, le jour de la fête des Onze mille Vierges, nous trouvâmes par miracle un détroit que nous appelâmes le Cap des Onze mille Vierges.

Pigafetta

Ce point fait à l’entrée du détroit illustre très bien les difficultés que connaissait encore la navigation : la latitude trouvée : 52° S, est exacte ; mais il n’en va pas de même pour la longitude, en fait de 68° O, au lieu des 52,5 O trouvés, soit un écart de 15,5°, ce qui est tout de même considérable : plus de 1 700 km, à raison de 111,12 km pour un degré. L’établissement de la longitude nécessite de connaître l’heure exacte, et ce n’est que beaucoup plus tard que l’on pourra disposer de chronomètres fiables. On avait alors bien conscience du problème, mais il n’y avait guère que 40 ans qu’étaient apparues les premières montres et leur fiabilité ne devait pas être leur qualité majeure. Ayant constaté cela, on faisait tout ce qui était alors possible : mesurer le temps en parallèle aux montres pour ainsi remettre les pendules à l’heure : les navires emportaient des sabliers dont le retournement régulier était la charge exclusive des pages, les jeunes gens de bonne famille enrôlés à cet effet.  Magellan avait embarqué seize sabliers – les ampollétas – dont le sable mettait soit une demi-heure, soit une heure pour passer. Cette opération revêtait un caractère religieux, avec récitation de psaumes et de prières à chaque retournement, à voix suffisamment forte pour que le reste de l’équipage soit assuré que le travail était bien fait. Mais l’addition de toutes les possibilités d’erreur rendait celle-ci inévitable, et devait rendre prudent les responsables de la navigation dans la divulgation de la situation des navires : plus d’un capitaine eut à se reprocher d’avoir annoncé une arrivée prochaine à bon port – dans les 4 à 5 jours – quand un mois avait été nécessaire !

Les rives du détroit sont des prairies herbeuses à l’est et à l’ouest des fjords enneigés, et même parfois des glaciers, dont les séracs font un bruit d’enfer quand ils s’effondrent dans des gerbes d’eau. Sur la grève dorment ou s’ébrouent quantité de morses. Les Indiens Onas et Yaghans entretenaient des feux en permanence, faute de savoir l’allumer, à moins qu’il ne s’agisse de feux de forêts déclenchés par la foudre, les orages étant très fréquents dans la région : il baptisera le tout Terre de feu. Il leur faudra 38 jours pour franchir ces 580 km, 38 jours d’exploration dans un imbroglio de bras de mer, dont on ne sait jamais au départ quel est celui-ci qui est le bon, véritable labyrinthe au sein duquel un des rares moyens de deviner le bon chemin était de goûter l’eau, la plus salée étant celle qui indiquait la bonne voie.

Dans les décennies suivantes, il apparaîtra clairement que cet étroit et tortueux couloir, soumis à des courants violents et balayé par des vents fous, était un passage beaucoup trop délicat pour des navires chargés de denrées précieuses ; Francis Drake, parti pour piller les colonies espagnoles d’Amérique du Sud en 1577, en gardera un très mauvais souvenir.

La terre de chaque coté est immense et montagneuse ; les montagnes les plus basses, bien que monstrueuses et merveilleuses à regarder à cause de leur hauteur, sont surpassées par d’autres en taille, et d’une étrange manière elles s’élèvent si haut au-dessus de leurs compagnes, qu’entre elles il semble y avoir trois régions de nuages. Ce détroit est extrêmement froid ; il y gèle et il y neige continuellement ; les arbres semblent lourds du fardeau du temps et pourtant ils sont toujours verts, et beaucoup d’herbes, bonnes et douces, poussent en abondance en dessous d’eux.

Francis Pretty, officier de Sir Francis Drake 1578

On dirait qu’on pénètre dans un monde tout à fait nouveau et étrange, un véritable Pays de Nulle Part. Le détroit ne gèle jamais, sauf sur son pourtour, et le faux hêtre antarctique, avec ses petites feuilles ovales qui deviennent mates en été, pousse en bosquets épais au bas des pentes des montagnes. Un peu plus haut pousse de l’herbe drue qui vire au bronze sous les rayons du soleil couchant, et plus haut encore, les pics sont couverts de neiges éternelles. Quand il pleut sur le détroit, il neige à deux mille mètres.

Samuel Eliot Morison, historien de marine, février 1972

Magellan envoie en reconnaissance le Concepción et le San Antonio :

Alvaro de Mesquita remonta le détroit sur cinquante lieues, et il trouva certaines parties si étroites que l’une et l’autre rive n’étaient pas distantes de plus d’un jet de hallebarde, et le détroit tournait à l’ouest alors que les courants marins venaient de l’ouest de toute leur force, si puissants que les marins n’auraient pu continuer qu’avec de grandes difficultés. Mesquita fit demi-tour et alla dire à l’amiral qu’il pensait que grande eau venait d’un large golfe ; à son avis, il fallait aller à la recherche de son extrémité pour observer ce phénomène étrange, parce que ce n’était pas sans raison que l’eau venait avec une telle force de cette direction.

Vasquito Gallego

Les navires restés à l’abri durent encore rechercher des endroits plus reculés pour se mettre à l’écart des très violents vents rabattants venus du haut des glaciers où l’air s’est refroidi et dont la vitesse s’accélère lors de leur descente ; les anglais les nomment williwaw.

Et puis, le jour fixé par Magellan pour se regrouper passa et seul le Concepción avait réapparu : le San Antonio manquait à l’appel, et ce n’était pas un accident : Estêvão Gomes, le pilote si compétent qui avait manifesté son opposition à la poursuite de l’expédition, avait fomenté une mutinerie, et Mesquita, le capitaine, s’était retrouvé aux fers.  Mettant à profit son art de la navigation et la complexité de la topographie des lieux pour rester caché des autres navires, Gomes fit tout simplement demi-tour, cap vers l’Espagne : on rentre à la maison ! Sur le plan logistique, le confort matériel était garanti : c’est lui qui avait à son bord le principal des vivres.

21 11 1520                           Magellan requit les conseils de ses officiers pour savoir s’ils devaient continuer l’expédition ou rentrer en Espagne, comme Gomes voulait qu’ils le fissent. Cette hésitation, qui ne lui ressemblait pas, laisse entendre qu’il redoutait les rumeurs que les hommes d’équipage rebelles du San Antonio allaient diffuser à propos de sa conduite, au cas où le navire atteindrait l’Espagne.

Magellan envoya une longue missive à Duarte Barbosa, le capitaine du Victoria, ce qui indique que les relations entre les différents officiers étaient à nouveau si tendues que le capitaine général craignait que le simple fait de les rassembler pût les conduire à se mutiner à nouveau. Ce document révèle son besoin urgent de trouver un consensus :

Moi, Ferdinand Magel­lan, chevalier de l’ordre de Santiago et capitaine général de cette flotte que Sa Majesté envoie à la découverte des îles aux Épices, [etc] vous informe vous, Duarte Barbosa, capitaine du Victoria, et vos pilotes et maîtres d’équipages, que j’ai appris que vous considérez tous comme une décision téméraire de continuer le voyage, parce que vous jugez la saison trop avancée.

Je suis un homme qui n’a jamais dédaigné l’opinion ou le conseil d’autrui, mais a toujours désiré discuter et mener toutes ses affaires, en commun avec vous, sans que j’aie jamais offensé quiconque. Or, depuis les événements du port de San JuIian, avec la mort de Luis de Mendoza et de Gaspar de Quesada et le bannissement de Luis de Cartagena et de Pero Sanchez de la Reina, prêtre, je sais que vous craignez de me communiquer vos sentiments, même pour le service de Sa Majesté. Je vous ordonne, par la présente, au nom du Roi, et personnellement  je vous prie et conjure de me faire savoir votre opinion par écrit, et de m’exposer les raisons en faveur de la continuation du voyage, ou du retour. Que rien ne vous détourne de dire la vérité ! Après avoir pris connaissance de vos motifs et de votre avis, je vous dirai la décision qu’il convient de prendre.

Fait dans le Canal de Todos los Santos, face au Rio del Isleo, le 21 novembre, jeudi, par 53 degrés, l’an 1520.

Ordonné par le capitaine général, Fernand de Magellan.

Andrès de San Martín reçut un courrier analogue : installé ainsi dans une position d’autorité à laquelle il n’était pas habitué, l’astronome de la flotte insista pour qu’ils continuent l’expédition au moins jusqu’à la mi­ janvier, bien qu’il doutât encore que ce détroit fût bel et bien le passage miraculeux vers les îles aux EÉpices :

Seigneur très magnifique,

Ayant pris connaissance de votre demande, qui m’a été notifiée vendredi 22 novembre 1520 par Martin Méndez, secrétaire de la nef de Sa Majesté appelée la Victoria, et qui m’ordonne de vous donner mon opinion concernant ce que je pense être le mieux pour ce voyage, soit de continuer, soit de faire demi-tour, opinion accompagnée des raisons qui sous-tendent mon choix, je dirais : le doute existe que, soit par ce Canal de Todos los Santos, dans lequel nous nous trouvons actuellement, soit par les deux autres détroits situés à l’est et au nord-est, on puisse trouver un passage vers les Moluques, mais la question de savoir ce qu’on pourrait éventuellement trouver, si le temps le permettait, dans la mesure où nous allons vers l’été, est toute différente. Et il me semble que votre seigneurie doit continuer à avancer sa recherche, et en fonction de ce qu’on trouvera ou découvrira, jusqu’au milieu de ce mois de janvier 1521, quand vous pourriez envisager la possibilité de retourner en Espagne, car dès lors les jours vont soudain raccourcir et le temps empirer. Et jusqu’à maintenant, alors même que les jours durent dix-sept heures, ajoutés à l’aube et au crépuscule, nous subissons pourtant un temps orageux et changeant, nous pouvons nous attendre à bien pire quand les jours rac­courciront de quinze à douze heures et plus encore en hiver, comme nous le savons déjà. Votre seigneurie peut donc vouloir quitter ce détroit et passer le mois de jan­vier à regagner l’extérieur et ensuite, après avoir collecté suffisamment d’eau et de vivres, prendre la direction de Cádiz et du port de Sanlucar de Barrameda, d’où nous sommes partis.

[...] Continuer plus près du pôle austral que nous le som­mes actuellement, comme vous en avez donné l’instruc­tion aux capitaines au fleuve de Santa Cruz, je ne crois pas que ce soit possible, à cause du temps terrible, et des tempêtes, car si à cette latitude la navigation s’est avérée si dangereuse et pénible, quelle sera-t-elle quand nous nous trouverons à soixante ou soixante-dix degrés ou plus, puisque votre seigneurie a dit que nous devrions aller à la recherche des Moluques en empruntant les routes par l’est et le nord-est, pour ensuite contourner le cap de Bonne-Espérance ? Quand nous y arriverons, ce sera déjà l’hiver, comme votre seigneurie le sait bien, et de plus l’équipage est amaigri et manque de forces ; de surcroît, si pour l’heure il nous reste suffisamment de provisions, nous n’en avons pas beaucoup ni assez pour reprendre de l’énergie et être capables de beaucoup tra­vailler sans que la santé des hommes d’équipage en souf­fre, d’autant que j’ai aussi remarqué combien les malades mettent longtemps à se rétablir.

[...] Je crois également que votre seigneurie ne devrait pas naviguer de nuit le long de ces côtes, tant pour assurer la sécurité des nefs que pour accorder à l’équipage un peu de repos bien nécessaire. Puisqu’il y a dix-sept heures de lumière du jour, que votre seigneurie permette aux ba­teaux de jeter l’ancre pour les quatre ou cinq heures de nuit, afin que, comme je l’ai dit, les gens puissent se re­poser au lieu de devoir s’affairer sur les bateaux avec le gréement ; et, plus important encore, afin de nous épar­gner les coups que notre destin futur risque de nous in­fliger, le Ciel nous en préserve. Si en effet de tels coups peuvent nous frapper quand les choses sont visibles, on ferait bien de les craindre d’autant plus quand on ne peut rien voir ou savoir ou bien observer ; que votre seigneurie permette donc de jeter l’ancre une heure avant le coucher du soleil plutôt que de continuer de nuit pour couvrir deux lieues. J’ai dit ce que je sens et ce que je comprends afin de servir tant Dieu que votre seigneurie par ce que je crois être le mieux pour l’Armada et votre seigneurie ; que votre seigneurie agisse comme votre seigneurie le croit bon, et Dieu guidera votre seigneurie. Qu’Il per­mette à la vie et aux  entreprises de votre seigneurie de connaître le succès, comme c’est mon souhait.

Ayant désormais l’assurance qu’il ne reverrait plus le San Antonio, et qu’il ne rencontrerait pas d’opposition pour les jours à venir, Magellan poursuivit sa recherche pour finalement trouver l’issue sur l’autre océan :

Là nous trouvâmes de demi-lieue en demi-lieue bon port et lieu pour surgir, bonnes eaux, et du bois tout de cèdre, et du poisson aussi, tel que sardines, missiglioni et une herbe fort douce appelée appio, il y en a aussi de la même sorte, mais amère et cette herbe croît auprès des sources. Ne trouvant pas autre chose, nous en mangeâmes[6] plusieurs jours.

[...]   Le mercredi 28 novembre 1520, nous débouchâmes du détroit, nous engouffrant dans l’océan Pacifique. Nous restâmes trois mois et vingt jours sans avoir aucune nourriture fraîche, nous nourrissant uniquement de vieux biscuits réduits en poussière, grouillants de vermine et imprégnés de l’urine des rats. Nous buvions d’une eau jaunâtre et depuis longtemps putride. Nous mangeâmes également les peaux de bœuf qui couvraient le haut de la grand-vergue afin d’empêcher celle-ci de frotter contre les haubans, et qui avaient été considérablement durcies par le soleil, la pluie et le vent. Nous les laissâmes tremper dans la mer quatre ou cinq jours durant, puis nous les plaçâmes quelques instants sur la braise, avant de les manger ; et souvent, nous mangeâmes de la sciure de bois. Les rats se vendaient un demi ducat pièce, et, même à ce prix, il était impossible de s’en procurer. Les gencives inférieures et supérieures de certains de nos hommes enflèrent, de sorte qu’il leur devint tout à fait impossible de se nourrir, et qu’ils moururent. Dix-neuf hommes succombèrent à cette maladie, de même que le géant [de Patagonie] et un Indien du pays de Verzin [le Brasil en italien] .

Pigafetta

1520                                    Charles Quint ne réside pas encore en Espagne ; il y a nommé un régent flamand - donc impopulaire -, Adrien d’Utrecht, sous la gouverne duquel les Cortès lancent de nouveaux impôts à percevoir par les villes ; ces dernières refusent : on pend des percepteurs à Ségovie, on brûle des maisons de députés à Burgos ; Tolède expulse son corregidor c’est la révolte des Comuneros qui rejoint la Junta Santa de las Communidades, qui exigeait la restitution du pouvoir politique aux Espagnols ; leur milice marchera sur Tordesillas, pour y chercher en vain le soutien de Jeanne la Folle, mère de Charles Quint, et sera anéantie à Villanar, un an plus tard.

Francisco Alvares représente le roi du Portugal pour répondre aux offres d’alliance du royaume du Prêtre Jean, qu’après des siècles de vaines ambassades diverses et variées à l’est de l’Europe, on a fini par trouver en Éthiopie. Il arrive à la cour chrétienne du jeune Roi des rois, Lebna Dengel ou David II, où il est reçu par sa vieille mère Hélène, régente, qui a pour amant Pedro da Covilhã.

Ce dernier n’est autre qu’un ex ambassadeur du Portugal, qui avait quitté Lisbonne en 1487, et depuis lors n’avait jamais donné de ses nouvelles. L’Éthiopie est alors un pays cerné par la puissance ottomane… il ne représente plus aucun intérêt stratégique…, la route des Indes passe loin de là… c’est, -pas tout à fait mais presque – la fin du mythe du royaume du Prêtre Jean, qui, pendant longtemps, aura fixé le besoin stratégique pour l’Occident de croire qu’il existait, à l’est des musulmans, une chrétienté, qui devait permettre de prendre les musulmans en tenaille.

Le personnage du prêtre Jean existait bel et bien. Son royaume – si l’on veut utiliser ce terme – était l’Éthiopie. C’est en 1520 que les premiers envoyés portugais atteignent ce territoire inconnu. Ils ont progressé depuis le Niger. On les conduit chez le souverain. Il leur faut attendre des heures, dans la nuit glaciale des hauts plateaux. Puis on leur fait franchir trois tentures sacrées qui protègent la personne du roi. Lorsque la dernière tenture se lève, le prince apparaît, assis sur un trône, entouré de mille bougies et de cinq cierges allumés. En réalité, ce négus se nommait Lebna Dengel. C’était un jeune homme de vingt-trois ans qui tentait de régner sur un mélange de savane et de désert. Il était entouré de deux pages, l’un portant une croix, l’autre un glaive. Ces deux objets sacrés avaient un sens. Le premier exprimait la tradition de la rencontre des Éthiopiens avec les chrétiens des premiers siècles ; le second, la filiation fabuleuse du roi d’Éthiopie, fils lointain des amours du roi Salomon et de la reine de Saba.

Donc ce royaume était chrétien, mais d’origine juive. Le négus fut tout de suite intéressé par la proposition d’aide contre l’islam. Il était bel et bien menacé par celui-ci. Les théologiens portugais ne s’offusquent guère du caractère monophysite des chrétiens éthiopiens : c’est de conquête et de commerce dont, cette fois, il s’agit.

Il y eut pourtant de très longues discussions entre le chapelain portugais, Francisco Alvares, et le prêtre Jean. Thèmes principaux : pourquoi un seul pape à Rome alors que les Éthiopiens considéraient qu’il devait exister quatre patriarches égaux pour Antioche, Constantinople, Alexandrie et Rome ? Alvares, sur ce point, réussit à ébranler la vieille conviction de son interlocuteur : le monde avait changé. Il rencontra davantage de difficultés avec le mariage des prêtres, le divorce à la carte, la polygamie, etc. Les Éthiopiens y tenaient. Il fallut toute l’habileté du chapelain pour faire bouger les mentalités.

Durant toute cette ambassade, Alvares tint une chronique : A verdadeira informaçâo da terra do Preste Joâo das Indias (Informations vraies sur le pays du prêtre Jean et des Indiens). C’est, sans nul doute, la meilleure description de ce pays pauvre et inconnu. Une capitale : Axum, des pistes difficilement utilisables, une population pauvre qui tenait tête, avec obstination, à un islam conquérant et omniprésent. Pas grand-chose à attendre du prêtre Jean pour prendre l’islam à revers.

Le mythe du royaume chrétien caché subsista pourtant. Joâo de Barros, par exemple, homme fort savant, continua à affir­mer qu’il existait, au cœur de l’Éthiopie (pour lui, ce mot recouvrait toute l’Afrique), un lieu béni – peut-être le paradis terrestre -, proche d’un lac immense, et d’où partaient tous les grands fleuves africains : le Nil, le Congo, le Zambèze, et quelques autres. C’étaient les fleuves d’or, et Dieu avait fermé les issues qui y conduisaient : il ne fallait pas que les pécheurs retrouvent trop tôt les portes du paradis.

Georges Suffert Tu es Pierre           Éditions de Fallois 2000

Le sultan ottoman Soliman le Magnifique soumet l’Irak, le Yémen, une partie du Maghreb, d’Alger à Tripoli. A Alger, c’est Khayr al-Din, frère et successeur de Barberousse, qui se soumet à lui, devenant beylerbey – seigneurs des seigneurs -, ce qui l’oblige un peu, mais surtout lui apporte 2 000 janissaires[7] et 4 000 volontaires turcs, de quoi chasser les Espagnols du Péñon et ravager Calabre et Sicile. Dès lors, quantité de manuscrits et de lettrés arabes arrivèrent à Istanbul. L’islam va désormais avoir pour bras séculier des Ottomans, et non plus des Arabes.


[1] Une des grandes faiblesses des Aztèques, outre leur rivalités incessantes avec les voisins, fût que les femmes,  la moitié de la population aztèque et autres, étaient leurs ennemies , car réduites pour la plupart au statut d’esclave.

[2] D’autres disent qu’il ne fit que les échouer.

[3] Bernal Diaz parle d’une fourchette entre 3 et 5 hommes sacrifiés chaque jour : des estimations plus récentes donnent un chiffre approximatif dix fois supérieur, parlant d’une moyenne de 20 000 sacrifices humains par an

[4] où il se trouvait pour avoir vendu à l’étranger le navire qu’il commandait ! il fera partie des condamnés à mort dont la peine sera commuée en travaux forcés. En temps voulu il saura faire ce qu’il faut pour sortir de l’anonymat.

[5] Le 21 octobre est la fête de Sainte Ursule, dont le tombeau se trouve à la cathédrale de Cologne : sainte du V° siècle, elle aurait été martyrisée par les Huns, en compagnie de ses suivantes, au nombre de onze ; une erreur de lecture ou de typographie transformera alors le onze en onze mille. Les onze mille vierges est une des grandes légendes du Moyen Âge.  Apollinaire, à l’humour grassouillet de potache, voire berlusconien, ôtera le i des vierges pour en faire les onze mille verges.

[6] A leur grand bénéfice, ces herbes sauvages contenant de la Vitamine C, première protection contre le scorbut. Mais, ne pouvant savoir que près de 100 jours de mer les attendaient, ils n’en firent sans doute pas provision.


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 31 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

ERE QUATERNAIRE, de 1,7 m.a. à nos jours.

Pléistocène 1.7 m.a. à ~ 10 000 ans.

A Chilhac, en Haute Loire, dans le Massif Central, des quartz taillés de main d’homme, associés à une faune du quaternaire ancien, témoignent de la présence d’Homo erectus. On en a trouvé aussi dans une carrière de basalte, à Lézignan la Cèbe, dans l’Hérault, datés de 1.57 m.a. : galets, basalte, silex, parmi des ossements de pachydermes, rhinocéros, hyènes, chevaux, félins.

1.5 m.a.                       Près d’Irelet, à Koobi Fora, dans le nord du Kenya, des hominidés laissent des empreintes de pied identiques à celle d’un homme moderne, dans des couches de sédiments d’un écart de 5 m. : orteils courts, en forme d’arche, typique d’une station debout. Il devrait s’agir d’Homo ergaster ou des tous premiers Homo erectus.

1,4 m.a                        Premiers bifaces ou galets taillés, en Afrique.

Dès l’origine de l’outillage de pierre, le problème d’approvisionnement en matière première s’est posé. La matière idéale est le silex, matière faisant défaut sur d’immenses territoires qui ont offert pourtant des possibilités d’existence favorables. Le chasseur préhistorique est par conséquent contraint de séjourner à portée des sources de silex ou de recourir à des substances de remplacement très inférieures en possibilités techniques. Dans les régions périphériques dénuées de silex, la nécessité a donné naissance à des industries aberrantes et difficiles à dater comme l’outillage de quartz des Sinanthropes ou l’outillage de bois minéralisé de Birmanie. Dans les régions centrales, on perçoit dès le début le lien entre les régions à silex et les hommes, et toute l’évolution technique retrace l’effort de libération qui s’est poursuivi à travers les millénaires. Cet affranchissement progressif s’est traduit par un rapport étroit entre la longueur du tranchant utile des outils et le volume des matières nécessaires pour les confectionner. Alors que les outils tranchants les plus anciens immobilisent un kilogramme de silex pour dix centimètres de tranchant à peine, on atteint à la fin de l’âge du Renne (-10 000) un rapport qui dépasse parfois vingt mètres de tranchant au kilo de silex. L’allégement et l’amenuisement progressif de l’outillage tranchant qui frappe l’esprit le moins préparé traduit ce phénomène le plus important et le plus clair de l’histoire des civilisations préhistoriques : à mesure que croît la valeur utile d’un même poids de silex, les témoins des industries classiques se rencontrent de plus en plus loin des centres de matière première.

André Leroi-Gourhan. La Préhistoire 1956

1.2 m.a.                     Des précurseurs lointains de l’Homo heidelbergensis et de l’homme de Néandertal, baptisé Homo antecessor se sont installés aux abords de la grotte de Sima del Elefante, sur le site espagnol d’Atapuerca, à 17 km de Burgos : c’est en 2008 qu’on découvrira un morceau de mandibule et une prémolaire.

1 m.a.                         Dans l’Hérault se mettent en place les gorges de la Vis, et le cirque dolomitique de Mourèze.

0.8 m.a.                       Quelques 70 silex taillés découverts à Happisburg, dans le nord-est du Norfolk, en Angleterre, témoignent de la présence d’hominidés, probablement de la lignée d’homo antecessor, présence qui sera confirmée en février 2014, à la faveur des grandes marées qui permettront la découverte d’empreintes dans la boue d’un ancien estuaire : ces hominidés avaient une taille de 90 cm. à 1.70 m. Il existe seulement deux sites plus anciens, tous les deux en Afrique: à Laetoli en Tanzanie – 3,5 m.a. – et à Koobi Fora au Kenya -1,5 m.a.

Le sud du Groenland bénéficie d’une climat boréal : à peu près 10° en été, -17° en hiver, de quoi assurer une vie décente aux papillons, scarabées, araignées, et quelques autres.

0.78 m.a.                   Une météorite de près de 10 km. de Ø, après son entrée dans l’atmosphère, se brise en 5 morceaux, dont le principal arrive près du pôle sud, provoquant une fonte brutale d’environ 1 % de la calotte glaciaire. Dans le même temps, on sait qu’il y eut inversion du champs magnétique terrestre… sans que l’on puisse affirmer que ceci soit la cause de cela.

0.7 m.a                       Le site du cap d’Agde connaît la dernière manifestation de volcanisme dans l’Hérault. Premiers bifaces en France.

0.6 m.a                        Début de la première période glaciaire – Günz, jusqu’à 0.54 m.a.

vers 0.5 m.a.               Il y a aussi des ancêtres de l’homme – heidelbergensis ou antecessor – dans le sud-est de l’Angleterre, le long de la côte du Suffolk : ils laisseront des silex noirs de bonne qualité et de bonne coupe. Quand on dit le long de la côte du Suffolk, il faut l’entendre dans la géographie actuelle, car alors l’Angleterre était reliée au continent et bénéficiait d’un climat méditerranéen avec hippopotames, lions, rhinocéros, hyènes, daims géants et éléphants. Installés là entre deux périodes glaciaires, ils ont dû en être chassés par le retour du froid.

Dans l’abri sous roche de Tcheoukeou-tien, au nord du fleuve Jaune, en Chine un sinanthrope – homme de Chine – utilise l’os et le silex pour ses outils et connaît le feu. C’est le jésuite Pierre Teilhard de Chardin qui le découvrira en 1929.

0.48 m.a.                    Début de la seconde période glaciaire de Mindel, jusqu’à 0.43 m.a.

0.45 m.a.                    L’Homo Erectus découvre le feu : la cuisson des aliments va amener des repas pris en commun… et, entre deux bouchées, on peut commencer à essayer de communiquer… Le fait d’avoir jusqu’alors mangé de la viande crue lui apportait le sel dont il avait besoin. La viande perd beaucoup de son sel à la cuisson : il faut peut-être remonter jusque là pour voir naître la quête de sel. Contemporain de la glaciation de Mindel, l’Homme de Tautavel fait partie de cette famille : il a une capacité cérébrale avoisinant les 1 100 cm3.

Homo erectus fut la première espèce humaine à faire usage du feu ; la première à accorder à la chasse une place importante dans ses moyens de subsistance ; la première à pouvoir courir comme les hommes modernes ; la première à fabriquer des outils en pierre à partir d’un projet réfléchi ; et la première à étendre son domaine en dehors de l’Afrique.

Richard Leakey L’origine de l’humanité   1994

Voyez-vous l’humanité, cette caravane traversant le désert des siècles ? Chemin faisant, l’un trouve un caillou et s’en sert pour assommer l’iguane qui somnole sous le soleil. Cet autre voit brûler une prairie trop sèche et y découvre les restes d’une antilope exhalant une odeur excitante, nouvelle : celle de la chair cuite ! Le feu est dompté.

Un troisième tresse des brins d’osier, en fait une corbeille sommaire pour y déposer des fruits sauvages. C’est le même qui veut rendre son bol étanche, l’enduit d’argile et l’oublie auprès du brasier familial !

Quand l’osier s’est consumé, la première coupe en terre cuite est née !

Jean Paul Barbier Civilisations disparues.             Assouline 2000

0.4 m.a. à 0.2 m.a.   Le niveau de la Méditerranée se trouve à 26 m. plus haut que le niveau actuel : des fouilles sur les Terra Amata, l’emplacement de l’actuel Nice, ont mis à jour plusieurs traces de campement d’Homo Erectus qui ont permis de déterminer ce niveau. En Israël, un Homo Sapiens archaïque est déjà installé : on trouvera quelques unes de ses dents en 2010.

0.24 m.a.                    Début de la troisième période glaciaire, Riss.

vers 0.2 m.a.              À une date encore incertaine, mais remontant à moins de 200 000 ans, s’impose au milieu de toutes les autres une nouvelle espèce d’Homo sapiens, avec un corps, des mains, des yeux, un cerveau plus développés encore – il a la capacité d’abstraction -, et qui semble être, elle, à l’origine directe de l’homme moderne. On la nomme Homo sapiens sapiens.

En l’état actuel des connaissances, elle apparaît une fois de plus en Afrique, contrée au climat encore idéal. Étonnante coïncidence : alors que l’homme de Heidelberg qui, déjà, enterre ses morts, et qui deviendra l’Homme de Neandertal en Europe est répandu sur la planète, c’est encore sur le continent des origines qu’il évolue vers des formes plus sophistiquées. Comme si ce continent était le sélecteur naturel des progrès de l’évolution.

De fait, en tout mieux adapté, Homo sapiens sapiens occupe très rapidement l’espace par un nomadisme foudroyant ; il remplace Homo erectus, heidelbergensis et sapiens et il élimine en particulier les Néanderthaliens d’Europe. L’homme de Cro-Magnon est un sapiens sapiens.

Le plus ancien de ces Homo sapiens sapiens, l’Homo sapiens idaltu, vit une fois de plus le jour en Éthiopie, il y a 160 000 ans. On l’a retrouvé enterré à côté d’outils et d’un crâne d’enfant portant de nombreuses incisions (comme s’il avait servi de récipient).

En quelques millénaires, les Homo sapiens sapiens occupent le reste du continent africain : certains migrent vers le sud, y devenant les ancêtres des actuels Xan, ou Bochimans, de l’Afrique australe ; d’autres occupent le Sahara, et les Bantous en seraient issus. Et comme on a trouvé en Syrie des outils ressemblant à ceux de cet Homo sapiens idaltu, laissés là à la même époque, il semble que certains d’entre eux aient gagné particulièrement vite le Moyen-Orient, où le climat est tout aussi clément. Il est également possible que ces Homo sapiens sapiens du Moyen-Orient soient issus, ou au moins métissés, d’un groupe de Néandertaliens venus d’Europe quelque 200 000 ans plus tôt avec leur propre culture, et qui y auraient évolué. Ce qui est sûr, c’est que sapiens sapiens colonise ensuite à marches forcées l’Europe, l’Asie centrale, l’Inde, l’Indonésie et des territoires jusque-là vierges de toute présence d’hominidés, comme la Sibérie.

Vers 150 000 ans, quelques millions de ses descendants vivent ainsi dans de vastes espaces, transportant avec eux vêtements, chausses, outils, armes et feu, célébrant des rituels religieux là où ils enterrent leurs morts.

Jacques Attali. L’Homme nomade Fayard 2003

L’homme « commence » par le face à face avec la mort, à la différence de l’animal. C’est pourquoi l’une des définitions du religieux est la non-acceptation de la contingence absolue qui caractérise l’homme vivant et éphémère. Ce serait là le seuil qui marque le passage du domaine animal à l’humain.

Claude Geffré, Dominicain.             Avec ou sans Dieu ?             Bayard 2006

0.18 m.a.                    L’Homo Sapiens Sapiens se met à parler… il s’agissait probablement de sons pas trop articulés et on ne peut pas parler de langage pour l’instant. Fin de la 3° période glaciaire de Riss.

Nous avons deux cerveaux. Le premier, archaïque, constitué par le système limbique, n’a pratiquement pas évolué depuis trois millions d’années. Celui de l’Homo sapiens ne se différencie guère de celui des mammifères inférieurs. C’est un cerveau petit mais qui possède une puissance extraordinaire. Il contrôle tout ce qui se passe en matière d’émotions. Il a sauvé l’australopithèque quand celui-ci est descendu des arbres, lui permettant de faire face à la férocité du milieu et de ses agresseurs. L’autre cerveau, beaucoup plus récent, est celui des fonctions cognitives. Il est né avec le langage, et au cours des 150 0000 dernières années, il s’est développé de manière extraordinaire, en particulier grâce à la culture. Il se trouve dans le néocortex. Malheureusement, une bonne part de notre comportement est encore gouvernée par notre cerveau archaïque. Toutes les grandes tragédies – la Shoah, les guerres, le nazisme, le racisme – sont dues à la primauté de la composante émotive sur la composante cognitive. Or le cerveau archaïque est tellement habile qu’il nous porte à croire que tout est contrôlé par notre pensée, alors que ça ne se passe pas du tout ainsi.

[...] Il faudrait l’expliquer aux jeunes d’aujourd’hui, cette affaire des deux cerveaux. Quand ils s’imaginent qu’ils pensent, ils se font des illusions. Le langage et la communication leur donnent l’illusion qu’ils sont en train de raisonner. Mais le cerveau archaïque est malin, et il sait aussi tricher. Il se camoufle derrière le langage, en imitant le cerveau cognitif. Il faudrait le leur expliquer.

Rita Levi Montalcini. Interview réalisée par Paolo Giordano, auteur de La solitude des nombres premiers. Courrier International 963 du 16 au 22 avril 2009. Rita Levi Montalcini avait alors cent ans.

0.131 m.a.                 Les paléoclimatologues font débuter à cette date l’eémien, pour une durée d’environ 15 000 ans, au cours desquels les températures de la terre ont été supérieures aux niveaux actuels – l’hippopotame prend ses aises dans la vallée du Rhin -. Le niveau moyen des mers excède de 5 mètres environ le niveau actuel. Ce sont des carottages effectués au Groenland en 2010 jusqu’à 2 500 m. sous le sol, qui apportent à la surface des témoins âgés de ~131 000 ans. C’est lors des deux dernières glaciations Riss : ~ 210 000 et Würm – ~ 70 000 que le Rhône et la Durance transportent leurs sédiments les plus lourds – de gros galets -. La fin de l’avant dernière glaciation est marquée par un réchauffement à l’équateur ; l’augmentation du rayonnement solaire amorce une fonte des glaces de l’antarctique, une augmentation du taux de CO² dans l’air et de l’effet de serre. Mais le principal composant de cet effet de serre est la vapeur d’eau, élément capital de régulation du climat :

Si Venus est devenu un enfer, si Mars est devenu un désert, c’est parce qu’elles ont perdu la plus grande partie de leur eau.

André Brahic, astrophysicien au CEA

0.130 m.a.                  L’anse de Plakias, sur la côte nord de la Crête, à l’ouest d’Héraklion, voit s’installer des hommes venus probablement de Grèce ou de Turquie ; ils étaient nécessairement venus en bateau, car, quelle qu’ait été la variation du niveau de la mer lors des grandes glaciations, la Crète a toujours été une île, contrairement à l’Angleterre qui a été reliée à une certaine période au continent par la terre ferme. Néandertaliens, Sapiens ? On ne sait. Mais ils ont laissé plus de 2 000 pierres taillées, d’une taille allant de 20 cm. à moins de 1 cm., façonnées dans du quartz blanc, du quartzite ou du chert, une roche siliceuse : bifaces, hachereaux, racloirs, grattoirs, perforateurs, burins etc… tout cela sera trouvé au cours de campagnes archéologiques menées en 2008 et 2009.

0.121 m.a.                  L’étude de coraux fossilisés prélevés dans le Yucatan prouve qu’on assiste à une élévation de plus de 3 m. du niveau des océans, sur une échelle de temps très courte, de l’ordre du siècle, ce qui signifie probablement plusieurs centimètres par an. Et le climat d’alors ressemblait beaucoup à celui d’aujourd’hui …

0.12 m.a                      Début de la quatrième et dernière glaciation : Würm.

90 000                       Des hommes de Neandertal, probablement chassés d’Europe occidentale par le froid se mêlent au Proche Orient à des Homo sapiens sapiens déjà sortis de leur Afrique originelle. Mêlés… à telle enseigne que le patrimoine génétique des populations actuelles d’Europe et d’Asie – ce n’est pas le cas pour l’Afrique – est composé dans une fourchette de 1 % à 4 % des gênes de Neandertal.

Un petit rappel des faits est sans doute nécessaire : voilà 400 000 à 500 000 ans, certains des Homo ergaster peuplant l’Afrique commencent à trouver le temps long, ils choisissent alors de courir le monde. Les voyages forment la jeunesse, mais surtout les espèces. Nos touristes finissent par débarquer en Europe où ils évoluent doucement pour se transformer en hommes de Neandertal. La vie est pépère.

Pendant ce temps, les ergaster restés en Afrique continuent à évoluer pour donner naissance, il y a environ 200 000 ans, à l’Homo sapiens, appelé dorénavant homme moderne. Après 130 000 ans de félicité africaine, lui aussi a bientôt des fourmis dans les jambes. Vers – 70 000, les plus aventureux, profitant d’un réchauffement planétaire, prennent la route du Proche-Orient.

Et là, qui trouvent-ils, on vous le donne en mille !, mais les cousins Neandertal, qui, eux, venaient de refluer d’une Europe prise dans les glaces. Mazel Tov ! On échange les partenaires pour fêter ces retrouvailles. De gré ou de force, on ne le sait pas. En tout cas, c’est bien à cette époque que des gènes néandertaliens s’immiscent dans le génome de l’homme moderne.

Frédéric Lewino

75 000                         La technique de taille des silex, dite de retouche par pression, pression obtenue probablement par des instruments faits d’os ou de bois de cervidés, apparaît dans la grotte de Blombos, dans l’actuelle Afrique du Sud. Elle permet d’obtenir de petits éclats et d’obtenir ainsi des objets d’une grande finesse, pointes de flèche ou de lance très aiguës et tranchantes. Il faudra attendre 50 000 ans pour la trouver en Europe occidentale, caractéristique de la culture solutréenne.

Éruption du volcan Toba, dans le nord de Sumatra, probablement la plus puissante de l’histoire de la Terre.

65 000                       On estime la population globale de la terre à un demi million.

60 000                       La Camargue s’enfonce légèrement à l’est , modifiant ainsi les cours du Rhône et de la Durance : le lit du Rhône se rapproche de Beaucaire et Arles, celui de la Durance de l’étang de Berre. L’ours des cavernes apparaît dans les Alpes : il y restera jusque vers – 17 000.

Les ancêtres des populations d’agriculteurs africains se séparent des pygmées, et quelques milliers d’entre eux quittent l’Afrique de l’Est, – Out of Africa – pour coloniser l’Europe, via le Proche Orient. Il est aujourd’hui des paléontologues pour dire que cette « sortie » s’est faite beaucoup plus tôt, vers ~125 000 ans, s’appuyant sur la découverte d’outils de pierre taillée, jusqu’à présent attribués à Sapiens, à Jebel Faya – près du cap de l’Arabie qui fait la rive sud du détroit d’Ormuz. Mais le lien entre un outillage technique et une population précise est contestable car, à ce compte là, dans cinq mille ans, on pourra dire qu’en 2000, il n’existait qu’une seule civilisation puisqu’il y avait des télévisions partout ! On peut aussi émettre l’hypothèse que s’il y a eu vers ~ 125 000, tentative de sortie d’Afrique de l’Homo Sapiens, elle n’a pas eu de suite.

C’est à peu près à cette époque qu’on assiste à l’émergence d’un langage complexe, avec un registre de mots étendu, une syntaxe etc… Les premiers mots, « dit-on », furent d’un homme à la vue d’une femme se baignant dans une rivière : que tu es belle !

Bien que des hommes d’aspects modernes soient apparus en Ethiopie il y a presque 200 000 ans, ils n’ont pas acquis de comportement moderne pendant les 150 000 années suivantes. Puis, brusquement, vers 50 000 ans avant le présent, le comportement humain moderne apparaît en Afrique pour la première fois. Nous avons vu les changements fondamentaux qui ont eu lieu à cette époque :

  • des outils d’ivoire, de coquillage et d’os, et non plus seulement de pierre ;
  • les styles de ces outils évoluent rapidement à la fois dans le temps et dans l’espace ;
  • l’art fait sa première apparition, ainsi que
  • l’organisation spatiale des habitations [...]

L’énigme à laquelle nous sommes confrontés est de savoir pourquoi tous ces bouleversements apparaissent en même temps. [...] On a suggéré que leur cause sous jacente était l’apparition de la pensée symbolique fondée sur une forme de langage pleinement moderne.

Les données génétiques indiquent que tous les hommes vivant aujourd’hui sont des descendants d’une petite population est-africaine d’environ un millier d’individus, qui a vécu il y a 50 000 ans. En dépit de son petit nombre, cette population a réussi à remplacer tous les autres êtres humains qui avaient vécus hors d’Afrique pendant plus d’un million d’années, ainsi que les autres populations qui existaient à l’époque en Afrique. La raison pour laquelle cette petite population africaine a réussi à remplacer toutes les autres est simplement qu’elle avait développé la première langue pleinement moderne, qui possédait une valeur adaptative si grande qu’elle lui a permis de conquérir le monde entier en un court laps de temps, éliminant toutes les autres populations au passage.

Merritt Ruhlen L’origine des langues         Paris, Gallimard, 1994

50 000                       Une météorite d’environ 2 millions de tonnes s’écrase en Amérique du Nord, donnant naissance au Cañon Diablo.

47 000                        Une météorite qui devait peser 300 000 tonnes, composées essentiellement de fer, s’écrase en Arizona à une vitesse de 43 000 km/h, créant le cratère Barringer, – ou encore Meteor Cratère – d’une profondeur de 170 m. avec un diamètre de 1 200 m : plusieurs centaines de millions de mètres cubes de roches ont été pulvérisées en quelques secondes. En fait, la météorite se serait fragmenté 5 km avant le sol et l’actuel cratère ne serait que celui crée par le plus gros élément restant, d’environ 10 000 tonnes.

46 000 et 36 000  Des dents trouvées en des lieux très éloignés – la grotte de Shanidar en Irak, sur les contreforts du Zagros, 46 000 ans, et la grotte de Spy en Belgique, province de Namur, 36 000 ans – recouvertes de tartre, excellent piège à particules alimentaires microscopiques, prouvent que l’homme de Neandertal avait déjà une alimentation équilibrée, dans laquelle entrait fruits et légumes, aussi bien que la viande.

La mégafaune du pléistocène s’éteint en Australie, laissant la place aux aborigènes qui vont conserver une économie de chasseurs-cueilleurs jusqu’à l’arrivée des Européens en 1788.

40 000                       L’arrivée en Europe de l’Homo Sapiens Sapiens il y a quarante mille ans marque un tournant dans l’histoire de l’humanité : c’est après Cro-Magnon qu’il y a eu de grands changements alimentaires, que sont apparues les premières caries, que la population a augmenté, que les maladies se sont développées, qu’on a commencé à accumuler les richesses.

Michel Raymond Institut des Sciences de l’évolution. Montpellier.               Midi Libre 19 octobre 2008

Bien avant les Européens les Australiens du centre du pays s’essaient, avec succès, aux peintures rupestres.

Disparition plutôt rapide de l’homme de Neandertal : des spécialistes du champ magnétique terrestre émettent l’hypothèse que cela pourrait être lié à une très forte diminution concomitante du champ magnétique terrestre : l’amoindrissement du bouclier protecteur qu’il met en place aurait alors permis aux particules solaires de pénéter plus facilement l’atmosphère, par destruction partielle de la couche d’ozone, produisant ainsi du monoxyde d’azote, très toxique. Actuellement, le site le plus perturbé par le trou dans la couche d’ozone est la ville la plus au sud du monde, Punta Arenas, au Chili, pendant le printemps austral – octobre, novembre – quand la couche d’ozone est la plus faible : les cancers de la peau y sont particulièrement développés, on y prend un coup de soleil en quatre minutes, on y attrape des conjonctivites le temps d’aller chercher du pain si on a oublié ses lunettes, etc …

37 464                        Peintures rupestres : lions, mammouths, bouquetins, cerfs, dans la baume Latrone [baume est un mot occitan, qui signifie grotte], à 240 mètres sous terre, sur la commune de Russan Sainte Anastasie, près de Nîmes. C’est la découverte d’un petit bout de charbon protégé par de la calcite qui a permis une datation exacte au carbone 14.

36 000                       On estime la population globale de la terre à un million.

Premières peintures de la grotte Chauvet, dans l’Ardèche, jusqu’en 24 500, en deux fréquentations principales : 24 500 à 27 000 pour les mouchages de torche et un petit foyer, et 30 000 à 32 500 pour les peintures. Cette datation, longtemps sujette à discussions, est aujourd’hui acquise depuis que l’on a daté l’effondrement d’une partie de la falaise qui se trouve au-dessus de l’entrée et qui donc l’obstruait jusqu’à sa découverte le 18 décembre 1994 par Jean-Marie Chauvet, Eliette Brunel et Christian Hillaire : 21 000 ans ; donc les peintures ne peuvent qu’être antérieures. La datation au carbone 14 ayant tendance à rajeunir les échantillons, et les dates obtenues les plus anciennes remontant à 32 500 ans, il convient de prendre ce chiffre de 36 000 ans pour la datation effective, après correction. Sans entrer dans le jeu réducteur du classement : la plus ceci, le plus cela, il est certain que ces peintures sont parmi les plus anciennes connues ; on en a trouvé d’à peu près contemporaines à Coliboaia, en Roumanie. A Castanet, en Périgord, des motifs gravés semblent légèrement antérieurs, et, en Espagne, la grotte du Castillo, datée à l’uranium-thorium, recèle une peinture – un disque rouge – d’environ 41 000 ans et une main au pochoir de plus de 37 000 ans.

On sait déjà que le feu peut servir à autre chose que la cuisson des aliments, puisqu’on l’utilise pour cuire les ocres ferrugineuses qui permettent d’obtenir les teintures pour ces arts rupestres. Dans la Grotte Chauvet, l’homme a utilisé surtout du noir, probablement des extrémités brulées de torche. Noir minéral à base d’oxyde de manganèse ; noir organique à base de charbon de bois, de suie, d’os ; rouge à base d’hématite (oxyde de fer de formule Fe²O3), pure ou mélangée ; jaune à partir d’un mélange d’argiles et d’oxyde de fer. Tous ces pigments étaient amalgamés par un liant organique, huile végétale, graisse animale ou lubrifiant minéral comme de la poudre de micas.

La grotte Chauvet a été rouverte en 1994 pour la première fois depuis la dernière période glaciaire. J’y verrai les peintures rupestres les plus anciennes que l’on connaisse au monde : de quinze mille ans plus anciennes que celles de Lascaux ou d’Altamira.

Pendant une phase relativement douce de la période glaciaire, il faisait ici entre trois et cinq degrés de moins que maintenant. Les seuls arbres étaient le bouleau, le pin et le genévrier. La faune comprenait beaucoup d’espèces aujourd’hui disparues : mammouths, mégacéros, lions sans crinière, aurochs, ours de trois mètres, mais aussi rennes, bouquetins, bisons, rhinocéros et chevaux sauvages. La population humaine se composait de chasseurs et de cueilleurs nomades. Elle était peu nombreuse et vivait en groupes de vingt à vingt-cinq individus. Les paléontologues appellent cette population Cro-Magnon, un terme qui met une distance entre elle et nous laquelle distance, à la réflexion, pourrait s’avérer superflue. Ni l’agriculture ni la métallurgie n’existaient alors. La musique et la joaillerie, oui.. L’espérance de vie moyenne était de vingt­ cinq ans.

Les êtres vivants éprouvaient alors le même besoin de compagnie. Mais à la question primordiale et persistante que se posent les humains – à savoir : où sommes-nous? -, les Cro-Magnon ne répondaient pas à notre manière. Les nomades étaient profondément conscients de former une minorité par rapport aux animaux. Ils étaient nés non pas sur une planète, mais parmi la vie animale. Ils n’étaient pas gardiens de troupeaux : les animaux étaient les gardiens du monde, c’est-à-dire d’un univers qui s’étendait à l’infini. Au-delà de chaque horizon, il y avait d’autres animaux.

En même temps, les Cro-Magnon se distinguaient des animaux. Ils savaient faire du feu et pouvaient ainsi s’éclairer dans le noir. Ils savaient tuer à distance. Ils fabriquaient de nombreux objets de leurs mains. Ils se confectionnaient des tentes, retenues par des os de mammouth. Ils savaient parler. Ils savaient compter. Ils savaient transporter l’eau. Ils avaient une autre façon de mourir. Leur affranchissement du statut animal était possible parce qu’ils formaient une minorité et, du fait de leur minorité, les animaux pouvaient tolérer cet affranchissement.

Dans les gorges de l’Ardèche se dresse le pont d’Arc, soutenu par une arche quasi symétrique de trente-quatre mètres de haut, façonnée par la rivière elle-même. Sur la rive gauche s’élève une grande saillie de calcaire, dont la silhouette érodée évoque celle d’un géant, vêtu d’une cape, qui s’avance vers le pont pour le traverser. Derrière lui, sur la roche, la pluie a peint des taches jaunes et rouges – de l’oxyde d’ocre et de fer -. Si le géant se hasardait vraiment à traverser le pont, vu sa taille, il se trouverait tout de suite de l’autre côté de la rivière, contre la falaise opposée, au sommet de laquelle il ne pourrait manquer l’entrée de la grotte Chauvet.

Le pont et le géant étaient déjà là au temps des Cro-Magnon. La seule différence, c’est qu’il y a trente mille ans, quand furent réalisées les peintures rupestres, l’Ardèche ser­pentait encore au pied des falaises, et les animaux, toutes espèces confondues, descendaient régulièrement le sentier naturel que je grimpe en ce moment pour s’abreuver à la rivière. La situation de la grotte était stratégique et provi­dentielle.

Les Cro-Magnon vivaient dans la peur et l’émerveillement, confrontés à de nombreux mystères. Leur culture - une culture de l’Arrivée - a duré quelque vingt mille ans. Nous vivons dans une culture de Départs et de Progrès incessants, qui dure depuis deux ou trois siècles. La culture actuelle, au lieu de se confronter aux mystères, essaie continuellement de les percer.

Silence. J’éteins la lampe frontale de mon casque. Il fait noir. Dans l’obscurité, le silence se fait encyclopédique, il condense tout ce qui s’est produit entre alors et maintenant.

Sur un rocher devant moi, j’aperçois un amas de petites taches rouges, de forme carrée. La fraîcheur du rouge est sai­sissante, aussi présente et immédiate qu’une odeur, ou que la couleur de certaines fleurs par un coucher de soleil en juin. Ces taches ont été réalisées en appliquant un pigment d’oxyde rouge sur une main puis en appuyant la paume de celle-ci contre le rocher. L’une des mains ayant imprimé les taches rouges a été identifiée, grâce à un auriculaire disjoint. D’autres empreintes de la même main ont été trouvées ailleurs dans la grotte.

Plus loin, sur un autre rocher, des points similaires dessinent une forme générale qui ressemble à un bison de profil. Les taches de la main remplissent le corps de l’animal.

Obscurité totale.

Avant l’arrivée des hommes, des femmes et des enfants (on a repéré la marque d’un pied d’enfant d’environ onze ans dans la grotte) et après leur départ définitif, la cachette était occu­pée par des ours. Par des loups et d’autres animaux aussi, certainement, mais les ours étaient les maîtres des lieux, et les nomades devaient partager la grotte avec eux. Pas un mur qui ne porte une trace de griffes d’ours. Des empreintes de pattes indiquent le chemin suivi à tâtons, dans l’obscurité, par une ourse et son ourson. Dans la chambre centrale de la grotte, qui, avec ses quinze mètres de haut, est également la plus importante, le sol glaiseux comporte de nombreuses alvéoles et cavités où les ours se calfeutraient pendant leur hibernation. Cent cinquante crânes d’ours y ont été dénombrés. L’un d’entre eux avait été solennellement placé par un Cro-Magnon sur un socle naturel tout au fond de la grotte.

Silence.

Dans le silence, les dimensions de la grotte prennent de l’ampleur. Elle mesure cinq cents mètres de long et, par endroits, cinquante mètres de large. Mais les évaluations métriques n’ont pas cours ici, car on a l’impression d’évoluer à l’intérieur d’un corps.

Les rochers qui s’élèvent en surplomb, les murs et leurs concrétions, les galeries et passages, les espaces creux qui se sont formés au gré du processus géologique appelé diagenèse évoquent clairement les organes et les recoins internes d’un corps humain ou animal. Corps et cavernes ont ceci en com­mun qu’on les croirait modelés par l’eau courante.

Les couleurs de la grotte aussi sont organiques. La roche calcaire a une teinte d’os ou de tripes ; les stalagmites sont écarlates ou d’un blanc vif, les draperies de calcite et les concrétions sont orange et pareilles à de la morve. Les surfaces brillent, comme lubrifiées par un mucus.

Une stalagmite énorme (elles grandissent d’un centimètre par siècle) s’est formée de sorte à reproduire un intestin ; une partie des tuyaux évoque les quatre pattes, la queue et la trompe d’un mammouth miniature. [l’allusion pourrait passer inaperçue: un peintre a donc mis en relief le minuscule mammouth en lui apposant quatre traits rouges.

Plusieurs murs qui auraient pu être peints ne l'ont pas été. Les quelque quatre cents animaux représentés ici se dispersent aussi discrètement que dans la nature. On ne tra­verse pas des salles d'exposition, comme à Lascaux ou Altamira. On sent davantage de vide, davantage d'intimité, peut-être davantage de complicité avec l'obscurité. Pourtant, quoique ces peintures soient de quinze mille ans plus anciennes que les autres, elles se révèlent pour la plupart aussi habiles, aussi précises et aussi gracieuses que toutes celles qui leur ont succédé. L’art, semble-t-il, est né comme un faon - tout de suite prêt à marcher. Ou, en des termes moins éclatants (tout paraît éclatant dans le noir), le savoir faire artistique accompagne l'urgence artistique : talent et besoin vont ensemble.

Je pénètre en rampant dans une annexe en forme de tasse ­quatre mètres de diamètre - et j'aperçois trois ours tracés en rouge sur les aspérités des parois courbes - un mâle, une femelle et un petit, comme dans le conte imaginé des millénaires plus tard. Je reste accroupi à regarder. Trois ours, et derrière eux, deux bouquetins. L’artiste a dialogué avec le rocher à la lueur de sa torche de charbon. Une protubérance a permis à la patte avant de l'ours de saillir et de balancer en relief, de tout son poids imposant. Une fissure suit exactement la ligne dorsale d'un bouquetin. L’artiste connaissait ces animaux absolument et intimement : ses mains les visualisaient dans le noir. Ce que le rocher a, pour sa part, chuchoté à l'artiste, c'est que les animaux - et tout le reste d'ailleurs - étaient contenus dans la pierre, et qu'il pouvait, lui, avec du pigment rouge sur le doigt, les persuader de monter à la surface, jusqu'à sa membrane extérieure, puis de se frotter contre cette surface, et d'y imprégner leur odeur.

Aujourd'hui, à cause de l'humidité, beaucoup des surfaces peintes sont devenues aussi sensibles qu'une membrane, précisément : un coup de chiffon et elles seraient effacées. D'où ma déférence.

Je sors de la grotte et me fais happer par la tornade du temps qui passe. Je suis à nouveau parmi les noms. À l'inté­rieur de la grotte, tout est présent et innommé. À l'intérieur de la grotte, la peur existe, mais elle est parfaitement équilibrée par un sentiment de protection.

Les Cro-Magnon n'habitaient pas dans la grotte. Ils y allaient pour prendre part à certains rites - dont on sait peu de chose. L’hypothèse selon laquelle ces rites auraient quelque lien avec le chamanisme paraît convaincante. Le nombre de personnes massées à l'intérieur de la grotte n'a probablement jamais excédé la trentaine.

A quel rythme venaient-ils ? Plusieurs générations d'artistes ont-elles travaillé ici ? Pas de réponse. Peut-être n'y en aura-t-il jamais. Peut-être faut-il se satisfaire de l'intuition qu'on venait ici pour expérimenter, et garder en mémoire des moments de parfait équilibre entre le danger et la survie, entre la peur et le sentiment de protection ? Est-il possible d'en espérer davan­tage ?

La plupart des animaux peints à Chauvet étaient féroces dans la vraie vie. Or rien, dans leur représentation, ne laisse transparaître une ombre de frayeur. Du respect, oui ; un respect fraternel, familier. C'est pourquoi chaque image animale englobe une présence humaine. Une présence révélée par le plaisir. Chaque créature, ici, se sent chez elle en l'homme, formulation étrange, je l'admets, et néanmoins incontestable.

Dans la chambre la plus profonde, je vois deux lions dessinés en noir, au charbon. Grandeur nature ou presque. Ils se tiennent côte à côte, de profil, le mâle derrière la femelle qui est collée à son flanc, parallèle à lui, mais plus proche de moi.

Ils forment une seule figure, totale quoique incomplète (leurs pattes manquent et je soupçonne qu'elles n'ont jamais été dessinées). La paroi rocheuse, déjà couleur de lion au départ, s'est carrément faite lion.

J'essaie de les dessiner à mon tour. La lionne se tient en même temps debout à côté du lion, contre lequel elle s'appuie, et à l'intérieur de lui. Cette ambivalence résulte d'une brillante élision, par laquelle les deux animaux possèdent le même contour. La ligne qui parcourt l'aine, le ventre et la poitrine leur appartient à tous deux - et ils la partagent avec une grâce tout animale.

Pour le reste, leurs profils sont distincts. Les lignes des queues, dos, cous, fronts et museaux sont indépendantes ; elles se rapprochent puis se séparent, convergent puis s'arrêtent à des endroits différents, car le lion est beaucoup plus long que la lionne.

Deux animaux debout, un mâle et une femelle, joints par la ligne unique de leurs ventres, là où ils sont naturellement le plus vulnérables et où ils possèdent le moins de fourrure.

Devant la grotte, au petit matin, quand le ciel est sans nuages, le soleil rosit la falaise et la réchauffe peu à peu. Contrairement aux animaux. les hommes étaient conscients que, pour eux, le soleil ne se lèverait peut-être pas toujours.

Je dessine sur un papier japonais très absorbant. Je l'ai choisi en me disant que la difficulté d'y utiliser de l'encre noire me rapprocherait de la difficulté d'utiliser du charbon (brûlé et préparé ici dans la grotte) sur la surface brute d'un rocher. Dans les deux cas, la ligne n'obéit pas tout à fait. Il faut jouer du coude. Il faut négocier.

Deux rennes avancent dans des directions opposées - vers l'est et l'ouest. Ils ne partagent pas le même contour, mais sont dessinés en superposition, de sorte que les pattes avant du renne supérieur traversent comme deux grosses côtes le flanc du renne inférieur. Ils sont inséparables, leurs deux corps sont délimités par le même hexagone ; la queue du plus haut rime avec les bois du plus bas ; la longue tête de l'un, tel un burin de silex, siffle une mélodie au métatarse de la patte arrière de l'autre. Ils forment un seul signe et, pour former ce signe, ils font une ronde.

Quand le dessin a été presque achevé, l'artiste a abandonné son morceau de charbon et a tracé de ses doigts une ligne noire épaisse (couleur de cheveux après la baignade) le long du ventre et du fanon du renne inférieur. Puis il a répété son geste avec l'animal supérieur, mélangeant la peinture au sédiment blanchâtre de la roche, pour que la ligne soit moins violente.

Tandis que je dessine, je me demande si ma main, qui épouse le rythme visible de la danse des rennes, ne serait pas en train de danser avec la main qui les a initialement dessinés.

Il n'est pas rare, ici, de fouler une miette de charbon tom­bée naguère tandis qu'une main traçait une ligne.

Ce qui rend Chauvet unique est le fait que la grotte ait été hermétiquement close. Le toit de la chambre qui servait à l'origine d'entrée - vaste. et baignée de lumière -, s’est effondré il y a environ vingt mille ans. Depuis lors, et jusqu'en 1994, l'obscurité avec laquelle les artistes avaient dû négocier à dis­tance s'est engouffrée par-derrière pour ensevelir et protéger tout ce qu'ils avaient fait. Les stalagmites et les stalactites ont continué de grandir. Par endroits, une pellicule de calcite a recouvert certains détails comme une cataracte. L’essentiel, cependant, conserve son extraordinaire fraîcheur. Et cette immédiateté sabote toute perception linéaire du temps.

John Berger D’ici là             Editions de l’Olivier 2006

35 000                      Maximum de la glaciation würmienne - la dernière - dans les Alpes. Le site de Grenoble est sous une épaisseur de 1 300 m. de glace : le sommet du glacier atteint St Nizier du Moucherotte, à 1 100m. De façon générale, dans les Alpes, tout ce qui était en dessous de 1 200/1 300 m était sous la glace. Le glacier du Rhône atteignait les portes de Lyon, l’Aubrac est recouvert par 200 m. de glace. Il n’y a pas de glace à Marseille, mais tout de même des pingouins.

Ces glaces stockent d’énormes volumes d’eau : autant de moins pour les mers, dont les niveaux sont donc bas, ce qui permet à des populations du sud-est asiatique de passer en Australie, Nouvelle-Guinée et Tasmanie. On a des traces d’aborigènes [du latin ab origine] en Australie vers ~ 40 000.

À Hohle Fels, une grotte du Jura souabe, au sud de l’Allemagne, près d’Ulm, une figurine de 6 cm, sculptée dans l’ivoire d’une défense de mammouth, est exhumée en 2008 : la tête est réduite à une boucle laissant passer le lien qui permettait de la porter, les membres sont atrophiés et les formes plus que généreuses : pour l’instant, rien qui soit vraiment à même d’éveiller la libido de l’homme. Il attendra. Dans les parages, le plus ancien instrument de musique identifié à ce jour : une flûte taillée dans un os de vautour : 28 cm de long et moins d’un centimètre de Ø, 5 trous sur l’une des faces et une embouchure ; sa facture indique qu’elle n’est probablement pas la première.

Ça parle, ce méchant bout de roseau ; ça dit ce qu’on pense ; ça montre comme avec les yeux ; ça raconte comme avec les mots ; ça aime comme avec le cœur ; ça vit ! ça existe !

George Sand             Les Maîtres sonneurs             Gallimard 1979

À peu près de la même époque, deux autres statuettes de femmes : à Galgenberg, et Hohlenstein Stadl, moins massives. Ce sont  les plus anciennes représentations humaines connues à ce jour (2010).

34 000                         À moins de 10 km à l’ouest de l’actuel Naples, dans les Campi Flegrei –les Champs Fhlégréens – une éruption volcanique, Campagnan Ignimbrite,  projette 300 km3 de cendres, qui vont se répandre sur plus de 3 millions de km², recouvrant ainsi une bonne partie de l’Europe centrale et de l’Est et provoquant un hiver volcanique qui va refroidir de 2° Celsius le climat de l’hémisphère nord pendant 3 ans.

33 000                       Au nord de Montpellier, dans la plaine de St Martin de Londres, vivaient des mammouths et des rhinocéros laineux, des ours, des aurochs et des hyènes : le climat était alors à peu près celui de l’actuelle Laponie : – 20° en hiver, + 10° en été. En novembre 2012, on trouvera un squelette entier de mammouth laineux à Changy sur Marne : c’est le second trouvé en France, le premier l’avait été en 1859. En Russie, de 1902 à 2012, on en a découvert huit.

28 000                       Les habitants de la grotte de Dzudzuana, en Géorgie, utilisent la fibre de lin sauvage probablement pour tisser des cordes et des paniers.

27 000 à 19 000         Peintures de la Grotte Cosquer, alors à 70 m. au-dessus du niveau de la mer, sur le versant sud de la pointe de Morgiou, dans les calanques de Marseille, à la pointe nord-ouest de la calanque de la Triperie. La mer était à 6 km. On peut y voir des chevaux, des bisons, et aussi des phoques, des pingouins, et beaucoup de mains négatives – représentées avec la technique du pochoir -. Il est peu probable qu’elle ait été habitée de façon permanente. L’entrée de l’accès à la grotte est aujourd’hui à – 37 m. ; on emprunte un tunnel de 175 m. qui remonte, jusqu’à retrouver la mer à son niveau actuel, qui occupe la partie basse de la grotte.

25 000                        Sur l’actuelle commune du Buisson-de-Cadouin, en Dordogne, des hommes gravent dans la grotte de Cussac environ 150 représentations d’animaux – mammouths, chevaux, rhinocéros etc…- . Ils y trouvent aussi les ossements de six à huit individus. C’est à Marc Delluc et ses amis spéléologues que l’on doit cette découverte, faite en septembre 2000.

Sur l’actuelle commune de Lespugue, en Haute Garonne, 20 km au nord de Saint Gaudens, un premier hommage sculpté est rendu à la femme : c’est la Vénus de Lespugue, peut-être la plus ancienne œuvre d’art au monde : elle mesure 14,7 cm et se trouve aujourd’hui au musée de l’Homme. A peu près à la même époque, celles de Willendorf, en Autriche, et de Laussel, sur la commune de Marquay, dans la vallée de la Beune, en Dordogne :

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20 380                        Un mammouth de 47 ans se risque sur un pont de glace, qui casse : le mammouth est précipité dans la faille, debout, puis est recouvert rapidement de boue, qui gèle : l’histoire se passe en Sibérie, dans la presqu’île de Taymir, à 250 km au nord-ouest de Khatanga, la petite ville de la région. Vingt deux mille ans plus tard, au printemps 1997, un chasseur nomade dolgan, découvrira ses défenses dépassant du sol gelé… il ne cède pas à son réflexe premier : s’emparer des défenses et les vendre, et informe le responsable du parc naturel du Taymir, lequel en parle à Bernard Buigues, directeur de l’association française Cercle Polaire Expéditions, qui parvient à mettre en œuvre un sauvetage original de Jarkov, du nom du chasseur qui l’a découvert : découper le permafrost – terre gelée – qui entoure le corps et transporter le tout en atmosphère froide où les analyses seront possibles : un bloc de 3 m. x 2, pesant 23 tonnes va être dégagé et transporté par hélicoptère à Khatanga, où les premières analyses de mousses, graines, fleurs, pollens et champignons pris dans les poils et la terre vont montrer que, contrairement à ce que l’on croyait jusqu’alors, ce Mammuthus Primigenius vivait dans une steppe et non dans une toundra.

Jarkov est le premier mammouth de Bernard Buigues. Douze ans plus tard, le « troupeau » sera au nombre de 300, se nommant Fishhook, Yukagir Lyouba … tout ce joli monde réinstallé dans de grandes caves creusées dans la glace. Y défile aussi le gotha de la paléontologie et paléogénétique mondiale, avides de pouvoir prélever de l’ADN aussi « lisible » :

Un fossile, en général , c’est de la pierre : avec le temps, les cellules vivantes disparaissent et toute la matière organique qui composait l’os original est remplacée par le matériau qui l’entoure. Les os agissent comme des sortes d’éponge, c’est pour ça qu’on les retrouve, sinon ils seraient putréfiés par des bactéries, par des champignons. Les restes de dinosaures que vous connaissez sont ainsi en pierre. Ici ce n’est pas le cas. Quand je vais à Khatanga et que je perce l’os pour prélever de l’ADN, j’ai de la graisse plein les mains. C’est tellement bien conservé qu’on pourrait en faire de l’os à moelle !

[...] Les techniques de décryptage du génome sont encore balbutiantes, mais tout peut aller très vite. On sait déjà bidouiller le génome d’une bactérie pathogène, on saura forcément demain manipuler le génome d’un éléphant… Personnellement, je ne me prêterais pas au jeu : ce serait une hérésie biologique. Mais il y aura toujours des gens assez riches pour le financer et d’autres assez fous pour le faire.

Régis Debruyne, paléogénéticien français, de la McMaster University, Canada.               Le Monde 2 n° 268. 4 avril 2009

Faire revivre le mammouth, quelle absurdité ! Il y perdrait tout son mystère… S’il faut rêver, rêvons jusqu’au bout, clonons plutôt des animaux dont on ne connaît même pas l’apparence. Comme la hyène des cavernes, aux mâchoires tellement puissantes qu’elles pouvaient casser le tibia d’un gros ours ou d’un bœuf musqué ! Ou le lion des cavernes, dont on a tant discuté pour savoir s’il s’agissait d’un tigre ou d’un lion : sur toutes les représentations rupestres, il ne porte en effet pas de crinière et il est peu probable que Sapiens n’ait dessiné que des hommes.

[...] Tant qu’il s’agit de clonages d’animaux, cela ne me pose pas réellement de problème. Ma limite personnelle, c’est Neandertal [On attend en effet pour courant 2009 la publication du génome complet de l'homme des cavernes. Or le reconstituer à partir d'embryons humains serait sans doute plus simple encore que de fabriquer un mammouth à partir d'un éléphant] Là, je serais une farouche adversaire ! J’adore Neandertal, c’est très gentil Neandertal. Vouloir le faire revivre serait ouvrir la boite de Pandore. Le hiatus avec de nombreux chercheurs anglo-saxons, c’est qu’ils considèrent qu’avant sapiens, il ne s’agit pas d’êtres humains. Moi, je pense que Neandertal est de nos parents. Décrypter son ADN permettra sans doute de montrer que nous avons des gênes communs. Pas de le cloner.

Marylène Patou-Mathis, Institut de paléontologie humaine.           Le Monde 2 n° 268. 4 avril 2009

20 000                       Les glaciers du pôle nord s’étendent jusqu’à la moitié nord de l’Angleterre. Les Pygmées implantés près du lac Victoria, à l’est de l’Afrique, se séparent de leurs frères implantés dans le bassin du Congo, à l’ouest : le maximum glaciaire aurait pu contribuer à la rétractation de la bande de forêt équatoriale, allant jusqu’à créer des poches distinctes, et de ce fait isolant leurs habitants les uns des autres. Dans le Mercantour, ce qui va devenir la vallée des Merveilles est recouvert d’une épaisseur de 1 000 m. de glace.  Peintures de la grotte de Lascaux, en Dordogne : on peut y voir un chaman pratiquer une séance d’hypnose. En 1955, Georges Bataille parlera de ce décor pariétal comme de la naissance de l’art.

La Bête innommable ferme la marche du gracieux troupeau, comme un cyclope bouffe.
Huit quolibets font sa parure, divisent sa folie.
La Bête rote dévotement dans l’air rustique.
Ses flancs bourrés et tombants sont douloureux, vont se vider de leur grossesse.
De son sabot à ses vaines défenses, elle est enveloppée de fétidité.
Ainsi m’apparaît dans la frise de Lascaux, mère fantastiquement déguisée,
La Sagesse aux yeux pleins de larmes.

René Char

Un ou plusieurs artistes, des Michel-Ange, auraient travaillé il y a 17 000 ans, voire 20 000 ans, dans cette grotte spectaculaire. [...] C’est plein de vie, les animaux, aurochs, chevaux, cerfs sautent, bondissent, tombent à la renverse, se croisent, traversent une rivière, la tête haute.

Jean Clottes

18 000                        Les habitants de Brassempouy, au N NE d’Orthez, sculptent dans l’ivoire une belle tête de femme, que l’on peut voir aujourd’hui au musée de Saint Germain en Laye. Elle a à peu près le même âge que la déesse de Capdenac, impressionnante statue trouvée dans un campement chasséen, dans le Lot. Au premier trimestre 2013, le British Museum exposera les plupart des sculptures connues de ce paléolithique supérieur sous le titre Ice age art : près de 250 pièces… la Vénus de Willendorf [~20 000 ans], celle de Laussel ou la tête de jeune femme à la coiffure quadrillée de Brassempouy. La géométrique Vénus de Lespugue, la matrone de terre cuite de Dolni Vestonice, la sidérante statue en calcaire d’une femme enceinte trouvée à Kostienki sont aussi venues. Et, pour le bestiaire, le mammouth aux pattes jointes de Montastruc, et, du même abri, les deux fabuleux rênes couchés, le cheval sautant de la grotte des Espélugues, le bison d’ivoire en ronde-bosse de Zaraysk, la tête de lion de Vogelherd, d’autres encore.

Philippe Dagen Le Monde du 8 mars 2013

Jusqu’alors, le Golfe du Lion a été approvisionné en sédiments essentiellement par le Rhône. C’est maintenant les cascades d’eau en provenance de la partie continentale de l’ouest du golfe du Lion qui apportent le plus de sédiments.

vers 16 000                C’est l’extinction pour l’homme de Florès, un très petit bonhomme – à peu près 1 m – dont on a trouvé des restes en 2003 sur l’île indonésienne de Florès. Il s’était installé là à peu près 800 000 ans plus tôt. Lors des pic glaciaires, les bras de mer séparant les îles indonésiennes se réduisaient à quelques dizaines de kilomètres. On ne sait pas très bien si sa taille est due à une pathologie – le nanisme – ou bien le résultat d’une évolution normale dans cette région. Son cerveau est particulièrement petit : 400 cm3. Homo habilis ou Homo erectus atteint de nanisme ? La question reste entière.

15 000                        Premières constructions de la civilisation Tiahuanaco, sur les rives du lac Titicaca, aujourd’hui à cheval sur la Bolivie et le Pérou.

Dès que le langage permit à un homme de dire à une femme, et réciproquement : tu me plais, le phénomène de la simple reproduction se compliqua bigrement : la grande affaire de la femme et de l’homme était partie pour durer bien longtemps. Elle est d’abord la fondation de ce que nous pensons :

La différence anatomique et physiologique entre l’homme et la femme, apparue comme irréductible dès l’aube de l’humanité pensante, est à l’origine de notre système fondamental de pensée, qui fonctionne sur le principe de la dualité : chaud / froid, lourd / léger, actif / passif, haut / bas, fort / faible… Dans le monde entier, les systèmes conceptuels et langagiers sont fondés sur ces associations binaires, qui opposent des caractères concrets ou abstraits et sont toujours marqués du sceau du masculin ou du féminin. Nous penserions sans doute autrement si nous n’étions soumis à cette forme particulière de procréation qu’est la reproduction sexuée.

Françoise Héritier

Si l’on tient à savoir « comment ça marche », de quoi donc est fait le  coup de foudre, on peut lire les ouvrages de Lucy Vincent [Comment devient-on amoureux ? chez Odile Jacob en 2004, La formule du désir, chez Albin Michel en 2009]. L’essentiel est déterminé par 4 hormones :

Les Phéromones, – on les trouve dans les urines, la transpiration, les selles ou la peau -, sont libérées dans l’espace extracorporel pour faire communiquer entre eux les individus d’une société donnée. Elles sont programmées pour durer 3 ans : c’est le temps qu’il faut pour qu’un enfant se tienne debout.

  • L’ocytocine est à l’origine du lien romantique ou maternel. Vous le trouvez parfait, vous ne voyez pas ses défauts et vous communiquez avec un langage infantilisé.
    Son influence peut durer au-delà de 3 ans.
  • La dopamine, ainsi nommée car certains symptômes de l’état amoureux rappellent l’action des amphétamines ou de la cocaïne, perte d’appétit, insomnie.
  • L’endorphine, responsable de la dépendance amoureuse, morphines endogènes présentes dans le corps et le cerveau. La présence du partenaire ou sa seule voix, provoque des  bouffées de bonheur.

Si l’on préfère un langage moins scientifique, plus au ras des pâquerettes, cela existe, avec le mérite de dire clairement la grande difficulté de l’affaire : mais qui est donc le chef dans cette maison ? … mademoiselle, je veux rencontrer le responsable de l’établissement…

Le corps humain est un royaume ou chaque organe veut être le roi,
Il y a chez l’homme 3 leaders qui essayent d’imposer leur loi,
Cette lutte permanente est la plus grosse source d’embrouille,
Elle oppose depuis toujours la tête, le cœur et les couilles.
Que les demoiselles nous excusent si on fait des trucs chelous,
Si un jour on est des agneaux et qu’le lendemain on est des loups,
C’est à cause de c’combat qui s’agite dans notre corps,
La tête, le cœur, les couilles discutent mais ils sont jamais d’accords.
Mon cœur est une vraie éponge, toujours prêt à s’ouvrir,
Mais ma tête est un soldat qui s’laisse rarement attendrir,
Mes couilles sont motivées, elles aimeraient bien pé-cho cette brune,
Mais y’en a une qui veut pas, putain ma tête me casse les burnes.
Ma tête a dit a mon cœur qu’elle s’en battait les couilles,
Si mes couilles avaient mal au cœur et qu’ça créait des embrouilles,
Mais mes couilles ont entendu et disent à ma tête qu’elle a pas d’cœur,
Et comme mon cœur n’a pas d’couilles, ma tête n’est pas prête d’avoir peur.
Moi mes couilles sont têtes en l’air et ont un cœur d’artichot,
Et quand mon cœur perd la tête, mes couilles restent bien au chaud,
Et si ma tête part en couilles, pour mon cœur c’est la défaite,
J’connais cette histoire par cœur, elle n’a ni queue ni tête.
Moi les femmes j’les crains, autant qu’je suis fou d’elles,
Vous comprenez maintenant pourquoi chez moi c’est un sacré bordel,
J’ai pas trouvé la solution, ça fait un moment qu’je fouille,
Je resterais sous l’contrôle d’ma tête, mon cœur et mes couilles.

Grand Corps Malade 2006

Aucune entreprise, aucune dictature, aucune catastrophe, aucune folie, vilenie, méchanceté, perversion ne viendront à bout de l’amour, qui renaîtra sur toutes ruines, sur toutes cendres. On le déclinera en tout temps et en tout lieu, il emmènera l’homme dans la mélancolie tout comme dans l’exaltation, et parfois même… dans le bonheur.

L’amour est un sentiment admirable… mais aussi une ruse de la nature pour reproduire l’espèce.

Schopenhauer

Et Régis Debray enchaîne : Que l’amour soit un attrape-nigaud à fonction démographique n’empêche pas qu’on se suicide authentiquement par amour.

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Il ne s’agit pas seulement des exigences de la chair. Non, ce n’est pas si simple. La chair, elle, se satisfait à bon compte. Mais c’est le cœur qui est insatiable, le cœur qui a besoin d’aimer, de désespérer, de brûler de n’importe quel feu… C’était cela que nous voulions. Brûler, nous consumer, dévorer nos jours comme le feu dévore les forêts.

Irène Némirovsky Chaleur du sang           Denoël 2007

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Voilà sept jours que je n’ai vu la bien-aimée.
La langueur s’est abattue sur moi.
Mon cœur devient lourd.
J’ai oublié jusqu’à ma vie.
Même si les premiers des docteurs viennent à moi,
Mon cœur n’est point apaisé par leurs remèdes…
Ce qui me ranimera, ce sera de me dire : La voici !
C’est son nom seul qui me remettra sur pied…
Ma sœur me fait plus d’effet que tous les remèdes ;
Elle est plus, pour moi, que toutes les prescriptions réunies.
Ma guérison, c’est de la voir entrer ici :
Quand je la regarde, alors je suis à l’aise….
Quand je la baise, elle chasse de moi tous les maux !
Hélas ! depuis sept jours elle m’a quitté.

Papyrus Harris 500 Egypte vers -1350

Pour certains, la plus belle des choses, c’est une troupe de cavaliers ;
Pour d’autres, un défilé de fantassins ;
Pour d’autres enfin, une escadre en mer.
Mais pour moi, c’est de voir quelqu’un se mettre à aimer quelqu’un.

Sappho, poétesse grecque. Lesbos, vers ~ 625-580

Il faut aller sur le chemin où toutes les soifs s’en vont
Alors la femme tire le rêve de l’homme dans la matière
Et l’homme tire la force de la femme dans la lumière
S’il ne crée pas, il la perd,
Si elle ne monte pas, elle le détruit.

Sri Aurobindo Saniassin

Par sa joie ma dame peut guérir,
par sa colère elle peut tuer,
par elle le plus sage peut sombrer dans la folie,
le plus beau perdre sa beauté,
le plus courtois devenir un rustre,
et le plus rustre devenir courtois.

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Toute la joie du monde est nôtre, dame, si tous les deux nous nous aimons.

Guillaume de Poitiers 1071-1126.

Je dois à Laure tout ce que je suis.
Je ne serais point arrivé à un certain degré de renommée,
si elle n’avait, par de nobles sentiments,
fait germer ces semences de vertus
que la nature avait jetées dans mon coeur.
Elle tira ma jeune pensée de toute bassesse,
et me donna des ailes pour prendre mon vol
et contempler en sa hauteur la Cause première,
puisque c’est un effet de l’amour de transformer
les amants et de les rendre semblables à l’objet aimé

Pétrarque Dialogues avec Saint Augustin

L’amour de moy s’y est enclose,
dedans un joli jardinet
où croist la rose et le muguet
et aussi fait la passerose

Manuscrit de Bayeux, antérieur à 1514

Mais, quand au lit nous serons,
Entrelacés nous ferons
Les lascifs, selon les guises
Des amants qui, librement,
Pratiquent folâtrement
Dans les draps cent mignardises.

Pierre de Ronsard 1524-1585

Je vous supplie d’avoir souvenance de celui qui n’a jamais aimé et n’aimera jamais que vous.

Henri II à Diane de Poitiers, 1557

Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais
Je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant
Parce que c’était lui, parce que c’était moi

Michel de Montaigne 1533 – 1592

Mon amant me délaisse o gué, vive la rose ! Anonyme

Plaisir d’amour ne dure qu’un moment,
Chagrin d’amour dure toute la vie

Jean-Pierre Claris de Florian 1755-1794

Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
Se plie, et de la neige effacerait l’éclat

André Chénier 1762-1794

Je t’aime un peu plus de tout le temps qui s’est écoulé depuis ce matin

Victor Hugo Cosette à Marius Les Misérables

Et dans la nuit sombre nos corps enlacés
Ne faisaient qu’une ombre lorsque je t’embrassais
Nous échangions ingénument joue contre joue bien des serments
Tous deux, Lily Marlène, tous deux, Lily Marlène.

Willy Schaffers 1928 Karl Heintz Reintger 1941, Chantée entre autres par Marlène Dietrich

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité…
J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie.

Robert Desnos 1900-1945

Only you                   Les Platters

Love me, love me tender, love me sweet Elvis Presley

Mon corps plein de toi ne vit que sous tes doigts fins de princesse. Julos Beaucarne

Elle avait de jolis yeux, mon guide, Nathalie. Gilbert Bécaud

Elle était si jolie que je n’osais l’aimer Alain Barrière

Tu me fais tourner la tête,
mon manège à moi, c’est toi,
je suis toujours à la fête,
quand tu me tiens dans tes bras,
Je ferais le tour du monde,
ça ne tournerai pas plus que ça,
la Terre n’est pas assez ronde,
mon manège à moi, c’est toi .

Edith Piaf, sur un texte de Norbert Glanzberg

Como tu Paco Ibañez

De ses deux bras tendus, elle fait l’horizon et le ciel
Et sa tête en se balançant fait toute la course du soleil.

Julien Clerc

Tour,
Un petit tour,
Au petit jour,
Entre tes bras

Michel Delpech

J’ai un problème, je crois bien que je t’aime Johny Hallyday

Et la mer efface sur le sable les pas des amants désunis Yves Montand

Bien sûr nous eûmes des orages
Vingt ans d’amour, c’est l’amour fol
… Mais mon amour
Mon doux mon tendre mon merveilleux amour
De l’aube claire jusqu’à la fin des jours
Je t’aime encore tu sais je t’aime
… Finalement finalement
Il nous fallut bien du talent
Pour être vieux sans être adultes

Jacques Brel

J’ai le cœur qui bat quand tu t’approches de moi Eva

Et tant d’autres encore, dans toutes les langues du monde, autant que d’étoiles dans le firmament…


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 31 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

ERE TERTIAIRE, de 65 à 1,7 m.a. Cénozoïque

La dispersion des deux grands continents va s’expliquer par la théorie de la tectonique des plaques[1], défendue en 1967 par McKenzie, F.J. Vine et Hess, qui vient expliquer ce que la théorie de la dérive des continents élaborée par Alfred Wegener en 1915 ne faisait que constater : les fonds océaniques se forment par expansion de part et d’autre d’une crête dorsale continue atteignant 60 000 km de long, et depuis plus de 80 millions d’années. Cette expansion serait compensée par des phénomènes de subduction, c’est à dire, par l’enfoncement de la croûte océanique dans les profondeurs du manteau terrestre. De nos jours, mesuré par GPS, le mouvement est de 2 à 5 mm par an, dans les Alpes, l’Afrique se rapprochant de l’Europe, de 3 cm par an dans l’Atlantique, l’Amérique s’éloignant de l’Europe.

Paléocène 65 à 54.8 m.a.

65 m.a.                        Premier primate : le Purgatorius, ancêtre de tous les singes, des lémuriens et de l’homme. Il a été trouvé aux Etats-Unis. De la taille d’un rat, il vivait dans les arbres, se nourrissait de feuilles et de fruits.

La chute  en mer, d’un astéroïde géant – 10 km de Ø – , qui aurait crée le cratère de Chicxulub, par 21°20’ N et 89°30’ O, dans l’actuel Yucatan, au Mexique, 170 km de Ø, pour un tiers sur la terre ferme actuelle, et le reste dans la mer des Caraïbes, aurait mis brutalement fin à 75 % du vivant : on parle d’une énergie de l’ordre de 5 milliards de bombes d’Hiroshima, on parle encore d’une vague haute de 5 000 mètres ! Le dioxyde de soufre, un des composants des astéroïdes, se serait transformé au contact des nuages en acide sulfurique, provoquant des pluies acides ; les poussières et les incendies auraient alors filtré le rayonnement solaire, au point de refroidir l’atmosphère jusqu’à une température fatale à presque tous les groupes primitifs,  dinosaures en tête, à l’exception des plus petits d’entre eux, les ancêtres des oiseaux. Il est bien possible que cette collision ait elle-même provoqué une éjection d’astéroïdes, semailles de vie terrestre, dans tout le système solaire, principalement sur la lune.

C’est à peu près la seule explication possible à une exceptionnelle teneur en iridium, découverte en 1980, dans des couches de sédiments marins de cette époque, supérieures de 20 à 160 fois à la dose normale, dans des régions aussi éloignées que l’Italie, le Danemark ou la Nouvelle Zélande. Ces sédiments ne sont que la destination finale de cet iridium, au départ diffusé dans l’atmosphère au sein d’un nuage de particules de gaz qui enveloppa la terre. On trouve quelques exemples venant infirmer cette thèse : un squelette de dinosaure datant de 10 000 ans, des voyageurs du XX° siècle affirmant avoir vu des mammouths vivants dans la taïga sibérienne…

Certaines écoles penchent plutôt pour des éruptions volcaniques, qui auraient d’ailleurs pu être à peu près simultanées, car on connaît à la même période le phénomène gigantesque du volcanisme du Deccan, qui laissa un empilement de coulées basaltiques – les Trapps [du suédois, escalier] – sur 2 500 m. d’épaisseur, étalées dans l’espace sur 500 000 km², et dans le temps sur 500 000 ans. Les îles volcaniques que sont les Maldives, Maurice et la Réunion, témoignent encore de ce point chaud qui restera actif sous la plaque indienne en dérive. Le climat est à tendance tropical, tantôt sec, tantôt tiède et humide.

Les effets du volcanisme entrent pour une bonne part dans l’actuelle richesse des sols : ainsi s’explique, a contrario, la pauvreté des sols australiens :

La lente poussée de la croûte terrestre fait remonter des sols jeunes et a contribué à la fertilité de vastes parties de l’Amérique du Nord, de l’Inde et de l’Europe. Mais seules quelques petites régions d’Australie ont été rehaussées ces derniers 200 m.a, surtout dans la Great Dividing Range au sud-est et en Australie du Sud, autour d’Adélaïde. Mais ces petites portions du paysage australien qui ont vu récemment leurs sols renouvelés par le volcanisme, la glaciation ou la remontée de terrains sont l’exception au regard de l’improductivité des sols et ils contribuent aujourd’hui de façon disproportionnée à la productivité agricole de l’Australie.

Jared Diamond Effondrement            Gallimard 2005

Les scientifiques voulant englober les deux phénomènes le nomment crise KT, définie par une crise biologique majeure de 85 à 40 m.a. Les grands animaux ayant quasiment disparu, les mammifères purent grandir : tous les mammifères sont nés il y a 55 m.a., dont le cheval, Hyracotherium (Wyoming) qui a alors la taille d’un gros chien. Rescapés tout de même de l’ordre des dinosaures, les oiseaux, les crocodiles à sang froid, la libellule, la chauve-souris, l’abeille et la fourmi, le requin et la raie. Chacune de ces grandes ruptures d’équilibre met à mal la diversité des espèces, et nombre d’entre elles disparaissent… laissant ainsi la place à celles qui, mieux adaptées aux conditions nouvelles, ne demandent qu’à se développer.

Un courant ascendant sous la croûte terrestre du continent Amérique Afrique Europe, donne naissance à une chaîne de volcans, qui sépare ainsi les deux continents, de part et d’autre du rift médio-atlantique. Le même phénomène donnera naissance aux fosses de l’est du Pacifique, dans le prolongement de la dorsale de Californie vers le sud, et à l’océan indien, en détachant l’Inde de l’Afrique – dorsale Arabie – Antarctique.

Dans l’actuel Arizona, le Colorado commence à creuser l’empilement de 40 couches de roches : ce n’est pas tout de suite un cañon, mais on s’en rapproche tous les jours. Il a aujourd’hui une profondeur moyenne de 1 300 mètres.

55 m.a.                        Une remontée de méthane des fonds sous-marins réchauffe l’atmosphère, au point que l’Antarctique est alors le meilleur environnement possible pour les mammifères. L’Arctique connaissait un climat subtropical et les eaux étaient beaucoup plus chaudes qu’aujourd’hui[9] : on parle de 15°. Cela va durer pendant une quinzaine de m.a., après quoi, Arctique comme Antarctique se refroidiront. Mais à l’intérieur de cette période de réchauffement en existe une autre, de grand réchauffement qui dura 130 000 ans : la température moyenne cette époque, qui était déjà plus élevée que celle d’aujourd’hui, va encore augmenter de 5 à 10 ° Celsius. On a pu observer la réponse de l’ancêtre du cheval, le sifrhippus à ce réchauffement : le sifrhippus est un tout petit cheval dont on a retrouvé des fossiles à Clarks Forks au nord-ouest du Wyoming, aux États-Unis : au tout début de cette période de réchauffement, il pesait 5.5 kg. 130 000 ans plus tard, leurs descendants pèseront 4 kg. Puis, le programme génétique voulant sans doute rattraper son retard, quand la température sera redescendue, le sifrhippus reprendra du poids, jusqu’à atteindre 7 kg.

Eocène 54.8 à 33.7 m.a.

53 m.a.                         L’Australie se sépare de l’Antarctique, qui se trouve cerné par un courant froid, lequel va beaucoup contribuer à la constitution de la plus grosse calotte glaciaire aujourd’hui connue.

50 m.a.                         L’Inde se soude à l’Asie. L’Amérique du sud est encore séparée de l’Amérique du nord, l’Afrique est encore en contact avec l’Europe.

Francis Hallé, botaniste, biologiste, passionné d’arbres et vulgarisateur hors-pair a dressé une histoire de l’arbre et des primates, les plus lointains ancêtres de l’homme. Si les premiers arbres sont apparus vers ~ 380 m.a. les premiers primates eux, datent de ~ 65 m.a. et on peut estimer le début de leur histoire de plus vieil ancêtre de l’homme à ~ 50 m.a.

L’arbre et l’Homme coexistent de façon si étroite, ils agissent l’un sur l’autre depuis si longtemps, ils ont tant d’intérêts communs en matière de lumière et d’eau, de fertilité des sols, de calme et de chaleur, qu’on peut les considérer comme de véritables partenaires dans cette entreprise souvent hasardeuse qu’est la vie sur la Terre. Que se doivent-ils l’un à l’autre ? En quoi seraient-ils différents s’ils n’avaient pas vécu ensemble

Ce que l’Homme a apporté à l’arbre, sans être négligeable, n’accède à rien d’essentiel : les arbres n’ont pas eu besoin de notre aide pour être ce qu’ils sont ; leur identité n’a jamais dépendu de nous. C’est vrai qu’à force de les observer, nous connaissons un peu leurs besoins et nous savons donc les planter, contrôler leur croissance, soigner quelques maladies qui les affectent, tenir en respect certains de leurs prédateurs tout en maintenant à proximité les pollinisateurs qui leur sont nécessaires ; encore ces connaissances-là sont-elles bien imparfaites. Rendons-nous cette justice : nous avons élargi leur emprise territoriale en faisant voyager des essences exotiques. Nous les avons améliorés, par la taille ou la greffe, par des croisements avec des partenaires sexuels judicieusement choisis, ou en leur injectant des transgènes, mais, reconnaissons-le, ces améliorations visaient notre avantage, pas le leur, qui n’a jamais fait partie de nos préoccupations Nous leur avons donné une place – parfois centrale – dans nos mythes, nos croyances, nos religions, nos tentatives intellectuelles et artistiques mais, franchement, je ne pense pas que tout cela leur ait apporté grand-chose. Nous avons entrepris l’inventaire des arbres du monde et nous les avons baptisés en latin, mais il y a des raisons de penser qu’ils s’en moquent. Un peu de lucidité amène à cette évidence : ce que l’Homme a apporté à l’arbre, bien rarement positif, relève le plus souvent du cauchemar, dans le rugissement des tronçonneuses, l’enfer des brasiers et la désolation des cendres.

Ce que l’arbre a apporté à l’Homme ? Voilà une question d’une tout autre ampleur, car les bienfaits qu’il nous dispense sont, au sens strict, innombrables. De l’ombre sur la route aux olives de l’apéro, de la flambée dans l’âtre aux marrons de la dinde, du carton où s’abrite le SDF au tableau de bord en ronce d’Amboine, de l’aspirine aux pneus d’avion, il y a bien peu de domaines où l’arbre n’ait sa place dans notre vie ; il est partout, mais avec la discrétion qui le caractérise.

Au-delà de ces bienfaits et de ces usages techniques finalement assez prosaïques, je voudrais défendre l’idée que nous avons contracté vis-à-vis des arbres une dette fondamentale : notre identité, notre origine ont jadis dépendu de leur rassurante présence à nos côtés ; nous leur devons notre nature d’êtres humains. Avant d’argumenter, comparons d’abord les âges respectifs des deux partenaires.

DEPUIS QUAND Y A-T-IL DES ARBRES ?

Lorsqu’un Homme est devant un arbre – Micocoulier ou Iroko, Ebène, Fromager ou Cèdre du Liban -, peut-il vraiment réaliser, lui qui a moins de 3 millions d’années comme membre du genre Homo, et pas plus de 200 000 ans en tant qu’Homo sapiens, qu’il est en face d’une forme de vie d’une extraordinaire ancienneté, qui existe sur notre planète et en marque les paysages depuis l’ère primaire ?

Comprenons-nous bien : je ne parle pas de cet arbre en particulier – ce Manguier, ce Platane – mais du concept d’arbre, que les botanistes appellent le type biologique arbre. C’est au milieu du Dévonien en effet, il y a 380 millions d’années, que sont apparus les premiers arbres et les premières forêts.

3 millions d’années devant 380 ! Un Homme devant un arbre, n’est-ce pas comme un oisillon qui, juste sorti du nid, se pose sur une gargouille de Notre-Dame, comme un téléphone portable oublié sur un gradin du Colisée ?

Revenons à l’apparition des premiers arbres : certains, comme les Archaeopteris, dépassent déjà les 30 mètres de hauteur ; avec les premières forêts, l’effet sur le climat ne se fait pas attendre : les températures baissent, le taux de C02 dans l’atmosphère diminue, l’humidité atmosphérique et la pluviométrie augmentent. Les terres émergées s’ouvrent ainsi à la mise en place d’animaux de grande taille. A cette époque, il n’est pas question de l’être humain : il s’en faut de centaines de millions d’années d’évolution pour qu’il finisse par émerger. Des paléoanthropologues comme Coppens et Picq, dans un ouvrage auquel je vais faire de nombreux emprunts, Aux origines de l’humanité, apportent plusieurs arguments en faveur de l’idée que les arbres nous ont façonnés ! Attention, c’est un domaine délicat et très controversé que celui de nos origines. Pour de complexes raisons où la politique, la philosophie, le nationalisme, parfois même la religion, ont leur part, les spécialistes sont rarement du même avis et ils n’hésitent pas à se quereller publiquement ; en outre, la paléoanthropologie est une science qui avance vite et toute affirmation péremptoire risque de se trouver ruinée par de nouvelles découvertes. Le point de vue que je vais défendre est solide mais il n’est pas le seul. L’histoire évolutive qui mène à l’Homme peut se résumer ainsi : jusqu’alors exclusivement aquatiques, sous la forme de Poissons, les Vertébrés s’adaptent au milieu terrestre, devenu hospitalier grâce aux forêts. Des animaux ambigus connus sous le nom de Pré-Mammaliens, après avoir occupé la niche écologique majeure, la surface du sol, sont ensuite éliminés par les crises du début du Secondaire, où prend place ce qui semble être la plus importante extinction d’espèces qu’ait connue la planète ; l’espace libre permet l’avènement des grands Reptiles. Ces derniers s’approprient les plus importants environnements disponibles, la surface du sol avec les Dinosaures, la mer avec les Ichtyosaures et même le ciel avec les Ptérosaures ou Reptiles volants. Les Mammifères sont déjà là mais, à l’ombre des grands Reptiles, ils doivent se contenter des miettes, c’est-à-dire se satisfaire d’un milieu que les Reptiles ne leur disputent pas, celui des arbres. Purgatorius unio, une petite bête de moins de 20 grammes, vivait dans les arbres des collines du Purgatoire, dans une région qui est actuellement le Montana, et il se nourrissait de gommes et d’autres exsudats produits par les arbres. Beaucoup de paléontologues s’accordent à le considérer comme l’un des plus anciens Primates et, à ce titre, il portait tous nos espoirs ; pour que ceux-ci se concrétisent, il va d’abord falloir laisser passer cette ère des grands Reptiles qui va durer 185 millions d’années. Entretemps, des plantes nouvelles apparaissent, qui marquent une étape vers la réalisation du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui.

L’APPARITION DES PLANTES MODERNES

Les plantes à fleurs – Tulipier et Magnolia, Hêtre ou Laurier, Liquidambar ou Platane -apparaissent entre les tropiques il y a 150 millions d’années et se répandent dans toutes les régions du globe. Devenant des arbres, elles concourent à l’extinction ou à l’expulsion d’autres groupes de plantes arborescentes : les Lycophytes cessent d’être des arbres pour adopter la forme d’herbes ; quant aux Gymnospermes – Sapin et Mélèze, If et Pin, Cèdre et Araucaria -, incapables de perdre leur nature d’arbres, elles sont repoussées vers les hautes latitudes nord et sud ou vers les montagnes tropicales. Comme les Pré-Mammaliens au début de l’ère secondaire, les grands Reptiles disparaissent de manière dramatique : il y a 65 millions d’années, de gigantesques éruptions volcaniques en Inde viennent rendre très difficiles les conditions de la vie terrestre. D’énormes émissions de dioxyde de carbone et de soufre entraînent des pluies acides, tandis que l’obscurcissement du ciel, en limitant le rayonnement solaire, se traduit par un épisode glacial semblable à un hiver nucléaire. La chute d’une météorite de plusieurs kilomètres de diamètre est peut-être venue compliquer encore davantage une situation déjà critique ; quoi qu’il en soit, parmi les plantes et les animaux, c’est l’hécatombe.

Les plantes à fleurs se sortent plutôt bien de cette crise aux dimensions planétaires ; certaines parviennent à survivre, elles réparent peu à peu les dégâts subis et, à l’heure actuelle, les Angiospermes dominent toujours le monde végétal. Les Dinosaures, plus vulnérables, disparaissent en laissant la place aux Mammifères ; nous sommes alors au début du Tertiaire et les conditions sont redevenues favorables : les forêts s’étendent sur la planète, face à une faune appauvrie. Les Mammifères se diversifient en occupant, comme les Reptiles l’avaient fait avant eux, tous les environnements disponibles, la mer avec les Baleines, le ciel avec les Chauves-Souris et le milieu terrestre avec les Chats et les Renards, les Biches, les Sangliers, les Eléphants et les Buffles.

Les Primates, c’est-à-dire les Singes et les Lémurs, méritent une mention spéciale, parce que, quelque part dans cet ordre, se cachent les espèces qui furent nos ancêtres, et parce qu’ils occupent un milieu très original, celui des arbres. De fait, les Primates représentent un ordre de Mammifères adapté à la vie dans les arbres. Il ne s’agit pas d’un milieu marginal puisque au Paléocène et à l’Eocène – de 60 à 40 millions d’années -, la période la plus chaude et la plus humide du Tertiaire, de vastes forêts couvrent la quasi-totalité des terres émergées. Seuls nous intéressent ici les Primates dont les dimensions corporelles sont à peu près les nôtres, entre 1 et 2 mètres, entre 30 et 200 kilos. Ceux qui ont la taille d’une Souris, comme le Purgatorius évoqué ci-dessus, sont indifférents aux chutes et ne présentent pas d’adaptations permettant de les éviter ; quant à ceux dont le poids excède 200 kilos, ils ne se risquent pas à grimper aux arbres.

Les deux groupes de Primates vont se partager le monde des cimes : la journée est aux Singes et la nuit aux Lémurs. D’emblée ils rencontrent un grand succès évolutif : les Primates, dorénavant, vont régner dans l’univers de la canopée. Le Paresseux est le seul autre grand Mammifère arboricole capable de cohabiter avec les Singes ; certains doivent planer comme les Ecureuils volants ou pratiquer le vol actif comme les Chauves-Souris.

LES PRIMATES, SEIGNEURS DES ARBRES

Enfants naturels des luxuriantes forêts d’Angiospermes qui couvrent la Terre à l’Eocène, les Primates entament, avec les arbres, une histoire évolutive commune qui dure encore, après 50 millions d’années. S’agit-il d’une vraie coévolution entre les Primates et les arbres, comme le proposent Thomas et Picq ? Bien que la démonstration, sur le plan de la génétique, reste à faire, il faut admettre que la situation est propice à la coévolution puisque chacun des partenaires a besoin de l’autre.

Les Primates ont besoin des arbres parce que ces derniers offrent un site de vie auquel ils se sont adaptés. L’un des avantages de ce site est d’être presque inexpugnable : les dangers ne viennent plus d’en bas ; il est vrai qu’ils peuvent éventuellement venir du ciel, où veillent les Rapaces prédateurs, et les feuillages n’offrent qu’une protection relative. Les arbres assurent aussi aux Primates leur nourriture, faite de fruits, de feuilles, de miel et d’œufs, et même de petits animaux.

Mais les arbres ont aussi besoin des Primates, et ceci est encore plus vrai des arbres angiospermiens que des gymnospermiens. S’il semble assez rare que la pollinisation des fleurs soit assurée par des Primates – l’Arbre du voyageur est pollinisé par un Lémurien -, il est fréquent, en revanche, que ces derniers jouent un rôle majeur dans la dispersion des graines. Les fruits s’entourent de péricarpes comestibles, sucrés donc riches en énergie, charnus, aux couleurs attrayantes et dont les odeurs délicieuses ouvrent l’appétit des Primates qui arrivent en foule. La véritable fonction de ces fruits est d’attirer les animaux disperseurs de graines : bien entendu, d’autres animaux – Oiseaux, Chauves-Souris, Rongeurs – dispersent aussi les graines, mais on peut penser des Primates, du fait qu’ils vivent en permanence dans la canopée, qu’ils se sont servis les premiers. Ce qui évoque la coévolution, c’est aussi une sorte de jeu de ping-pong évolutif dans lequel chacun des partenaires, en alternance, est modifié sous l’influence de l’autre. Les arbres mettent en place des fruits attractifs ; les Primates cèdent à ces attraits et accourent, si nombreux qu’ils se mettent à consommer aussi les feuilles ; les arbres sont alors en danger, du fait de la limitation de leurs fonctions majeures – photosynthèse, respiration, transpiration – et ils se défendent en mettant en place des molécules dissuasives – essences, latex, tannins, alcaloïdes – qui rendent les feuilles impropres à la consommation ; à leur tour, les Primates inventent une parade : ils diversifient les espèces arborescentes dont ils mangent les feuilles ; ils peuvent aussi ingurgiter des argiles, ou même modifier leur système digestif : les Colobes développent un estomac complexe, un peu semblable à celui des Ruminants, avec des poches spéciales dans lesquelles des bactéries et des enzymes spécifiques atténuent les problèmes de digestion. Ce qui importe ici, c’est que les arbres et les Primates actuels sont, dans une certaine mesure, les produits d’une histoire évolutive commune, qui s’est prolongée pendant des dizaines de millions d’années.

Les Primates sont ainsi parfaitement adaptés à la vie dans les canopées forestières. En nous limitant aux espèces diurnes auxquelles appartiennent nos ancêtres, on constate que presque tous les aspects de leur structure corporelle sont des adaptations qui leur permettent de grimper aux arbres et d’y vivre : leur épine dorsale, fréquemment verticale, est longue et flexible, spécialement au niveau du cou et de la taille ; situées dans le dos, leurs omoplates permettent une ouverture des bras sur plus de 200 degrés ; les membres sont allongés, les articulations très mobiles et les pouces des mains opposables ; les doigts fins, longs et d’une extrême sensibilité sous les phalanges distales, permettent de saisir et de relâcher les branches avec rapidité et précision ; corrélativement, les doigts ne sont plus terminés par des griffes, mais par des ongles. Les canopées proposant des ressources alimentaires variées – insectes, bourgeons, jeunes feuilles, nectar, fruits -, les Primates se libèrent de l’entomophagie stricte des ordres de Mammifères voisins. D’où la mise en place d’une denture adaptée aux diverses fonctions qu’impose un régime alimentaire éclectique, avec incisives, canines et molaires.

LES ARBRES ET LE VOLUME DU CERVEAU

Un crâne haut, court et volumineux distingue les Primates de tous les autres Mammifères. Cela est lié d’abord au développement de la vision : des yeux rapprochés et situés en façade permettent une évaluation précise du relief et de l’éloignement des objets : la force sélective ayant conduit à la vision binoculaire aurait été la nécessité de juger correctement des distances, pour des animaux qui sautent d’une branche à l’autre.

Avoir des yeux capables de percevoir le relief dans un angle de vision de près de 180 degrés vers l’avant est aussi un avantage pour des animaux chassant des proies mobiles ; mais les yeux vers l’avant sont aussi un handicap par rapport aux yeux latéraux : ils ne permettent pas la vision sur 360 degrés qui procurait une certaine sécurité en cas d’arrivée des prédateurs.

Les Primates, prédateurs d’Insectes, de Mollusques et de petits Vertébrés, sont aussi des proies pour les Rapaces. Comment vont-ils compenser la perte de sécurité qu’entraîne la réduction de leur champ visuel ? Faut-il admettre, comme le fait Perry, que la vie en groupe soit la solution pour augmenter collectivement une sécurité devenue insuffisante au niveau individuel ? Elle est en tout cas un préliminaire à la vie en société, une perspective promise à un grand avenir dont il sera question plus loin. Le crâne haut, court et volumineux qui caractérise les Primates s’explique aussi par l’expansion de leur cerveau. Ils sont plus intelligents que les Mammifères qui les ont précédés au cours de l’évolution, et cela se comprend. Un quadrupède qui se déplace en deux dimensions – Tapir, Vache, Sanglier, Girafe ou Cabiai – n’a pas besoin pour cela d’une grande intelligence ; mais les Primates vivent dans un environnement en trois dimensions, plus complexe et plus dangereux, du fait des risques de chute, que celui qu’exploitent les Mammifères terrestres. Ces risques sont tout à fait réels si l’on en juge par la proportion élevée de Primates actuels présentant des cals d’anciennes fractures dues à des chutes. On a constaté aussi que les individus âgés et corpulents devenaient de plus en plus prudents, empruntant des chemins détournés pour éviter les gouffres canopéens qu’ils franchissaient d’un bond lorsqu’ils étaient jeunes. En tant que gros et vieux Primate, j’approuve tout à fait ce comportement. Mais la concentration mentale qu’imposent les risques de chute n’est pas le seul facteur du développement de l’intelligence : la longue dépendance des jeunes, les capacités d’apprentissage, l’adolescence retardée et une vie longue dépassant la période de reproduction, tout cela, qui distingue les Primates des autres Mammifères, s’explique aussi par le mode de vie arboricole, comme nous le verrons plus loin. Bien entendu, la vie en groupe a aussi contribué à faire des Primates les plus encéphalisés de tous les Mammifères. La vie dans la canopée, dit Donald Perry, a pour résultat de produire des êtres intelligents.

Même si l’on voit les caractères de l’être humain se mettre en place peu à peu, l’Homme appartient encore à un futur très lointain. Il y eut d’abord, au sein de l’ordre des Primates, l’apparition des Singes hominoïdes. C’est en Afrique de l’Est, à l’Oligocène supérieur (25-20 millions d’années) qu’habitait le Proconsul, Proconsul major, gros comme un Gorille, dépourvu de queue, vivant dans les arbres des forêts humides de montagne, où il se déplaçait en marchant sur les branches. Son volume cérébral était proportionnellement plus élevé que celui des autres Primates de son époque. Proconsul était un Singe hominoïde, situé à l’origine d’une lignée qui nous intéresse au premier chef puisqu’elle a conduit au genre Homo. Cette fois, c’est vraiment notre histoire qui commence, et elle commence dans les arbres ! Un autre Hominoïde, un peu plus récent, le Dendropithèque, mérite une mention particulière, car ses membres antérieurs très longs lui permettaient de se déplacer sous les branches – et non plus sur elles, comme le Proconsul – dans une position plus stable, propice à des déplacements plus rapides, avec le corps en position verticale. C’est ce que l’on appelle la brachiation, pratiquée actuellement par les Gibbons. Peut-être, comme le font les Gibbons actuels, le Dendropithèque mettait-il de temps à autre le pied à terre, son corps ayant alors une position verticale à laquelle la brachiation l’avait prédisposé .

Marcher au sol va d’ailleurs devenir une obligation pour les Primates hominoïdes car au Miocène moyen, il y a 17 millions d’années, l’Afrique cesse d’être exclusivement couverte de forêts humides ; l’alternance de saisons impose des paysages plus ouverts, forêts sèches ou savanes boisées. Alors que les arbres de la forêt équatoriale leur offraient en permanence des fruits, des bourgeons et des jeunes pousses, il va falloir que les Hominoïdes apprennent à descendre au sol, au moins en saison sèche, pour y rechercher des nourritures nouvelles, racines, bulbes et tubercules. Peut-être jetaient-ils déjà des regards concupiscents sur les Herbivores rencontrés à cette occasion ?

J’imagine qu’ils ont dû tenter de s’emparer de ces viandes, avant de comprendre qu’un bipède occasionnel est bien trop maladroit pour satisfaire sa faim de cette façon-là. Comment devient-on vertical et bipède lorsqu’on appartient à la classe des Mammifères où prédominent les animaux horizontaux et quadrupèdes ? Quels peuvent être les avantages d’un mode de locomotion si familier qu’il ne soulève guère de questions parmi ceux qui, comme vous et moi, se contentent de l’utiliser au quotidien ? Et d’abord, qu’est-ce exactement que la bipédie ?

L’ACQUISITION DE LA BIPÉDIE

La bipédie dont il est question ici implique évidemment la marche sur les membres postérieurs ; elle implique aussi que le corps soit vertical lors de la marche, que cette verticalité puisse être maintenue sans l’appui de la queue, et que l’association entre marche et verticalité ait un caractère permanent. Ceci ne s’applique ni aux Oiseaux, ni au Tyrannosaure, ni au Kangourou. Finalement, avec la définition adoptée, seuls les Primates sont de véritables bipèdes.

Linné considérait la bipédie comme une caractéristique de l’Homme, qui le différenciait de tous les autres Primates ; ce point de vue a été abandonné lorsqu’on s’est aperçu que tous les Primates actuels étaient capables de pratiquer la bipédie, au moins occasionnellement, lors des déplacements au sol. Voir des Lémurs malgaches danser en traversant une route ou un Gibbon de Malaisie se déplacer dans l’herbe, d’un arbre à l’autre, en marchant avec autant de précaution qu’un équilibriste sur son fil et en se servant, comme lui, de ses bras comme de balanciers, cela suffit pour se convaincre que la bipédie ne fait décidément pas partie du propre de l’Homme. La bipédie du Primate implique une position verticale du corps qui est elle-même liée au grimper vertical. Comment serait-il possible de grimper le long d’un tronc sans adopter sa verticalité ? Marcher sur deux pieds ou grimper le long d’un tronc d’arbre fait appel aux mêmes muscles, travaillant de la même façon. D’une certaine manière, la verticalité des Primates est celle des arbres eux-mêmes.

Beaucoup d’arbres ont aussi des branches maîtresses à port presque horizontal, le long desquelles les Gibbons ou les Atèles utilisent la brachiation. Cette façon de se déplacer non pas sur la branche, mais sous elle, en se suspendant par un bras, puis par l’autre, en gardant le corps à la verticale, aurait-elle aussi permis l’acquisition de la bipédie ? Les Primates actuels qui se déplacent par brachiation, comme les Gibbons ou les Siamangs, sont aussi ceux qui, au sol, adoptent aisément la bipédie. Avec un démarrage rapide et économique puisqu’il suffit d’amorcer une chute pour mettre le corps en mouvement, la bipédie permet d’atteindre des vitesses élevées. Lorsqu’il court, le bipède fonctionne comme un système simple de deux pendules inversés, les deux jambes, dont le mouvement est entretenu par un ensemble de ressorts, muscles et tendons. Peut-être une posture héritée d’un mode de vie arboricole n’est-elle pas sans mérite s’il s’agit de vivre au sol.

La bipédie humaine est-elle nécessairement héritée d’un mode de vie arboricole ? Le débat à ce sujet est animé car l’origine des caractères fondamentaux des humains passionne. Ce n’est pas ici le lieu de discuter des très nombreuses hypothèses en présence ; disons seulement qu’il est aisé de les ranger en deux groupes, celui de la bipédie originelle et celui de la bipédie d’acquisition récente L’hypothèse de la bipédie originelle ne saurait être mieux défendue que par Yvette Deloison, paléoanthropologue, dont la passionnante Préhistoire du piéton ; essai sur les nouvelles origines de l’homme réalise une remarquable synthèse entre des opinions anciennes – l’idée de bipédie originelle remonte à 1863 – et les découvertes récentes de l’auteur.

PRÉHISTOIRE DU PIÉTON

Pour comprendre l’hypothèse d’Yvette Deloison, il faut adopter une définition de la bipédie profondément différente de celle que j’utilise ici, surtout parce que la verticalité du corps n’est plus nécessaire. La bipédie est alors un mode de locomotion d’une extraordinaire ancienneté : il y a 290 millions d’années, un Reptile du Permien, Eudibamus cursoris, était déjà bipède. Chez les Dinosaures, la bipédie est devenue fréquente : l’Iguanodon herbivore était bipède, comme le Tyrannosaure Carnivore ou le Velociraptor mangeur d’œufs. Les Oiseaux ont pratiqué une bipédie continue du Jurassique à l’époque actuelle. A travers une longue série d’ancêtres bipèdes, on est arrivé à un Mammifère ancestral bipède, puis à un Primate non spécialisé, bipède bien entendu, ancêtre à la fois des Australopithèques, des grands Singes actuels et de l’Homme. Ce Primate bipède ancestral – qui reste à découvrir -, Yvette Deloison le baptise Protohominoides bipes et lui affecte un âge minimum de 30 millions d’années, ce qui nous ramène à l’Oligocène inférieur. Les Primates hominoïdes – Proconsul, Dendropithecus et les autres -, apparus plus tardivement, à l’Oligocène supérieur, seraient des formes secondairement adaptées à la vie arboricole, ce qui les empêche de jamais pouvoir être considérés comme nos ancêtres ; voilà une prétention qui leur est interdite. Nous autres humains, dit Yvette Deloison, sommes les descendants du Protohominoides bipes, dont nous avons conservé la structure non spécialisée, et aucun de nos ancêtres n’a jamais été arboricole. La bipédie originelle, dit-elle, s’impose comme une évidence. Une évidence qu’elle prend soin d’étayer de multiples façons : le pied humain, n’étant pas préhensile, ne saurait être d’origine arboricole ; les grands Singes n’ont pas de fesses alors que le muscle fessier est le plus volumineux et le plus puissant de notre organisme, tant il est vrai que la fesse fait l’Homme ; nos omoplates ne sont pas adaptées à la brachiation et, d’ailleurs, l’Homme, avec ses bras courts et ses longues jambes, rencontre beaucoup de difficultés à se déplacer dans les arbres ; même, notre pouce opposable n’ayant pas la structure de celui des grands Singes, notre main n’a jamais été utilisée pour nous suspendre aux branches.

Cette accumulation d’arguments éveille l’attention ; à la lecture de la Préhistoire du piéton, des objections viennent à l’esprit : un Primate arboricole peut avoir des pieds non préhensiles : s’il pratique la brachiation, cela ne le gêne nullement. Il s’ensuit que le pied humain non préhensile est compatible avec une origine arboricole.

Il est faux que l’Homme soit peu à son aise dans les arbres : beaucoup de jeunes humains et d’adultes entraînés s’y déplacent avec élégance. Yvette Deloison ne semble pas avoir perçu la profonde affinité qui unit l’Homme à l’arbre. En forêt, lorsqu’un gros animal s’approche – Sanglier, Potamochère, Loup ou Buffle -, l’idée de l’arbre comme refuge vient immédiatement à l’esprit. D’une façon plus générale, je sens chez Yvette Deloison le refus a priori d’une origine arboricole de l’être humain, un refus qui est d’ailleurs largement partagé : pour une bonne partie de la communauté scientifique, et de la société humaine en général, il est insupportable de penser que l’Homme puisse descendre du Singe, selon la formule consacrée depuis Darwin, et même sous la formulation actuelle, l’Homme et le Singe descendent d’un ancêtre commun. L’idée reste ignominieuse et incompatible avec la dignité humaine.

L’HOMME LE PLUS DANGEREUX D’ANGLETERRE

Lorsqu’elles commencèrent à se répandre, à partir de 1859, les idées de Darwin sur l’évolution biologique devinrent immédiatement un sujet de scandale dans l’Angleterre de l’époque victorienne : le grand public, les scientifiques, le clergé, tout le monde était furieux à l’idée de participer d’une quelconque nature animale. La Bible étant considérée comme l’expression de la vérité, il convenait d’en prendre le texte au pied de la lettre, notamment sur ce point essentiel : Dieu avait créé l’Homme à Son image et il n’y avait pas à revenir là-dessus.

Darwin fut considéré un temps comme l’homme le plus dangereux d’Angleterre et l’histoire a gardé la trace des commentaires peu élogieux qui ont salué l’idée de notre possible ascendance arboricole : Espérons que ce M. Darwin ait tort, avait dit une dame de la bonne société, mais si par malheur il avait raison, espérons que cela puisse rester entre nous. Un scientifique d’une certaine notoriété avait exprimé la même tendance à la rétention du savoir : C’est une découverte humiliante et moins on en parlera, mieux cela vaudra…

Fort heureusement, un siècle et demi plus tard, nous n’en sommes plus là : il est maintenant communément admis que l’être humain puisse être effectivement un Mammifère appartenant à l’ordre des Primates et à la famille des Hominidés. Pourtant, en ce début du XXIe siècle, toutes les réticences n’ont pas encore disparu, lorsqu’il s’agit de reconnaître que l’être humain est de nature pleinement animale, ou que son apparition résulte de processus conformes aux lois habituelles de l’évolution zoologique. De telles réticences, j’en ai personnellement constaté l’existence dans deux fractions distinctes de la société française, l’Eglise et les sciences humaines, et je ne serais pas surpris qu’elles subsistent, au moins dans une certaine mesure, chez les nombreux tenants de la bipédie originelle.

Je me sens plus à l’aise dans la deuxième des hypothèses en présence, celle de la bipédie d’acquisition récente ; parce qu’elle est conforme aux géniales intuitions de Darwin, parce qu’elle donne aux arbres un rôle prééminent dans notre histoire évolutive, mais surtout parce que je la crois vraie, je voudrais maintenant discuter cette deuxième approche de la bipédie humaine, en reprenant le fil d’une histoire interrompue.

L’HYPOTHÈSE DE LA BIPÉDIE D’ACQUISITION RÉCENTE

Revenons au Miocène moyen, il y a 17 millions d’années, lorsqu’un climat devenu plus sec impose aux Hominoïdes africains de se livrer à des incursions au sol, pour y rechercher rhizomes et tubercules. Des incursions brèves à la vérité : leur vie est encore presque exclusivement arboricole.

En dépit du refroidissement général, une grande forêt s’est maintenue autour de la Méditerranée, et les Hominoïdes venus d’Afrique s’installent dans le Sud de l’Europe. Ils n’étaient pas nos ancêtres mais ils n’en méritent pas moins un clin d’œil, en tant qu’Européens, en hommage à Calvino.

Qui étaient nos ancêtres et d’où venaient-ils ? Dès 1871, Charles Darwin avait prévu qu’ils devaient venir d’Afrique ; à l’époque, cette idée s’était heurtée à l’arrogance d’une Europe colonisatrice.

A partir des années 1970, grâce à d’importantes campagnes de fouilles, des paléontologues de renom, L. S. B. Leakey et R. E. E Leakey, Coppens, Senut, Pickford, d’autres encore, sont parvenus à la conclusion que Darwin avait raison : nos ancêtres étaient des Primates hominoïdes et ils venaient d’Afrique tropicale. Ces recherches confirment un point essentiel à mes yeux : nos ancêtres étaient arboricoles et c’est donc dans les arbres d’Afrique qu’il convient de rechercher le secret de nos origines. Secret est le mot qui convient, car, en dépit des découvertes récentes, de grandes lacunes subsistent et les âpres querelles entre spécialistes compliquent encore la situation : en fait d’agressivité, les Primates actuels ne le cèdent en rien à ceux du Miocène. Viennent ensuite les Australopithèques. Nous sommes toujours en Afrique : au Pliocène, entre 5 et 3 millions d’années, le climat est chaud et humide, et la forêt tropicale persiste. Mais ce n’est pas là qu’ont choisi de vivre les nouveaux venus qui préfèrent la savane arborée. Les Australopithèques font-ils partie de nos ancêtres, ou représentent-ils un rameau latéral de notre arbre généalogique ? La question est débattue, avec la vigueur qu’on imagine.

LES AUSTRALOPITHÈQUES DANS LES ARBRES D’AFRIQUE

Lucy, découverte en Ethiopie en 1974 lors des fouilles dirigées par Yves Coppens, est en très bon état de conservation et ses restes fossiles ont permis d’acquérir une idée assez complète de ce qu’était cette petite personne, haute de 1,06 mètre, comme une femme pygmée actuelle.

Comment vivaient-ils, les Australopithèques ? Cela ne surprendra pas : ils passaient au moins la moitié de leur temps dans les arbres ; ils y grimpaient sans difficulté, s’y déplaçaient par brachiation et y construisaient des nids arrimés aux plus hautes branches pour s’y réfugier en cas de danger. La grande faune vivant au sol – Hyènes, Léopards, Lions et Tigres à dents de sabre – constituait un danger redoutable pour de petites personnes qui ne parvenaient pas à courir vite parmi des herbes plus hautes qu’elles. On imagine Lucy poursuivie par une Hyène qui fait deux fois son poids, trouvant refuge in extremis dans l’arbre où l’attend sa famille ; mais ses congénères ont parfois moins de chance et on découvre leurs restes dans des tanières où ils ont été traînés par des carnivores.

Pourquoi descendre au sol où leur vie ne tient qu’à un fil ? La motivation est alimentaire. Nos Australopithèques sont friands de jeunes feuilles et de fruits, d’Insectes, d’œufs et de miel, mais les arbres des savanes n’en fournissent pas autant que ceux des forêts humides.

Lucy et les siens, qui disposent déjà de quelques outils et d’armes rudimentaires, cherchent à se procurer des ressources qu’ils sont les seuls à pouvoir exploiter, mais cela les oblige à descendre des arbres. Mary Leakey a retrouvé, à Laetoli, Tanzanie, les traces de leurs pas dans de la cendre volcanique, fossilisées, vieilles de 3,7 millions d’années. Les Australopithèques et leurs cousins un peu plus récents, les Paranthropes – 2,5 à 1 million d’années -, ne sont plus de simples Hominoïdes, ce sont de vrais Hominidés, des membres de notre famille. Les Paranthropes, ces presque hommes, ont d’ailleurs cohabité en Afrique orientale avec les premiers représentants du genre Homo. C’est dans ce genre que je voudrais maintenant tenter d’évaluer l’étendue de l’héritage arboricole.

L’APPARITION DE L’HOMME

Le genre Homo comporte six espèces, apparues successivement à partir de la fin de l’ère tertiaire, au Pliocène, il y a 2,5 millions d’années ; la plus récente et la seule qui subsiste actuellement, la nôtre, est âgée de 200 000 ans. Il serait hors de propos de les passer en revue et je rappellerai seulement que, de la plus ancienne, Homo habilis, jusqu’à la plus récente, Homo sapiens, on assiste à un affranchissement de plus en plus complet vis-à-vis de l’arbre.

Les espèces anciennes d‘Homo étaient aussi dépendantes des arbres que l’avaient été, en leur temps, les Australopithèques et elles pratiquaient peut-être encore la brachiation. A l’Acheuléen, il y a 1,5 million d’années, on ne vit plus dans les arbres, mais, vraisemblablement, on continue d’y grimper pour cueillir des fruits, récolter du miel et des œufs, ou trouver refuge en cas de danger. L’arbre reste très présent dans la vie quotidienne, pour la fabrication d’armes et d’outils : l’âge de pierre a sans doute été avant tout un âge du bois, celui dont on fait des gourdins et des bâtons à fouir, des épieux et des lances, des javelots et des sagaies. Il est vraisemblable que les Hommes se sont procuré le feu à partir d’un tronc se consumant après un incendie de savane.

Enfin, au Moustérien, il y a 200 000 ans, l’Homme moderne s’adapte à la vie loin des arbres et s’installe aux diverses latitudes, ouvrant la voie à l’événement le plus insolite de l’histoire de l’évolution, l’invasion de notre planète par l’Homme moderne, dont 80 milliards, au moins, y ont déjà vécu. Nous ne grimpons plus aux arbres, bien entendu, en tout cas pas très souvent. Nous sommes restés au sol et nous avons trouvé d’autres moyens de nous nourrir et de nous protéger de nos ennemis, tandis que les arbres qui nous ont façonnés s’estompaient dans notre inconscient collectif. Pire, nous sommes devenus de terribles prédateurs d’arbres. Cela ne doit pas nous faire oublier que nous appartenons, avec les Chimpanzés, les Bonobos et les Gorilles, à la famille des Hominidés dont les travaux de génétique moléculaire amènent à penser qu’elle est monophylétique. Nos plus proches parents étant restés tropicaux et largement arboricoles, cela doit nous inciter à dresser le bilan de ce que nous devons aux arbres. Cette démarche n’est pas fréquente : ceux qui se préoccupent des origines de l’Homme n’aiment pas rappeler que nos ancêtres vivaient dans les arbres ; par rapport aux Singes, on évoque des différences plutôt que des ressemblances. Selon une longue tradition fortement ancrée en paléontologie, la discussion porte essentiellement sur les caractères du crâne au détriment de ceux de la main et du pied qui trahissent des souvenirs marqués de la vie dans les arbres. La paléontologie humaine est fascinée par les crânes et les dents, pas seulement parce que ce sont les ossements qui se fossilisent le mieux, mais parce qu’ils donnent accès à des fonctions nobles, montrent notre supériorité sur les autres Primates, et viennent appuyer l’idée du fameux processus d’hominisation. Détail révélateur : cette prééminence du crâne sur le reste du corps fait que le squelette lui-même est qualifié de caractère postcrânien, comme on dit une postcombustion, un post-scriptum ou une œuvre posthume !

Dans Le Singe nu, un ouvrage célèbre qui a profondément marqué les années i960, le zoologiste anglais Desmond Morris décrit la suffisance de l’espèce humaine avec des mots qui n’ont rien perdu de leur actualité : Notre puissance et notre réussite extraordinaires, en comparaison des autres animaux, nous inclinent à considérer nos humbles origines avec un certain mépris [...]. Notre ascension fut un enrichissement rapide et, comme tous les nouveaux riches, nous n’aimons guère qu’on évoque nos modestes débuts, si proches encore.

A l’époque de Darwin, la réticence quasi unanime à admettre les origines simiennes de l’Homme ne provenait-elle pas de la mauvaise image que donnaient les Singes enfermés dans des parcs zoologiques ? Cela existe encore trop souvent, hélas ; on le conçoit, cela ne tente personne de faire valoir une parenté quelconque avec des animaux goinfres, vicieux, grotesques et physiquement dégradés. Rien de tel dans le milieu naturel où ces bêtes sont admirables. Est-il un spectacle plus beau que celui d’une troupe de Singes dans une canopée forestière ? L’impression de force, d’harmonie et de liberté est inoubliable. Je n’ai aucune réticence à me sentir parent d’animaux aussi élégants, athlétiques, gentils et même – à quelques brèves disputes près – aussi amicaux et confiants les uns envers les autres ; mes origines arboricoles, je serais tenté, c’est le cas de le dire, de les arborer.

Voici donc ce que nous devons aux arbres, par le truchement de notre ascendance de Primates arboricoles ; l’héritage est beaucoup plus riche qu’on ne le pense.

COMMENT LES ARBRES NOUS ONT FAÇONNÉS

Nous avons emprunté aux arbres leur verticalité ; c’est grâce à eux que nous sommes debout ; comment grimper à un arbre sans, d’abord, adopter pour notre corps une position verticale ? Notre verticalité est celle des arbres.

La brachiation est, ou a été, pratiquée par tous les Hominidés. Outre qu’elle prédispose à la posture verticale et à la bipédie au sol, elle se traduit par une série d’adaptations anatomiques que nous avons conservées : membres antérieurs longs, articulation de l’épaule orientée vers le haut, omoplates dans le dos, cage thoracique large et peu profonde, pouce opposable, doigts effilés portant des ongles au lieu de griffes et dont la pulpe distale est d’une grande sensibilité.

La vie dans la canopée a laissé notre organisation physique porteuse de caractères que nous jugeons avantageux : des yeux rapprochés en façade, donnant la perception du relief, un cerveau volumineux permettant le traitement rapide et sûr des informations nécessaires au déplacement en trois dimensions tout en restant suffisamment concentrés mentalement pour pallier les risques de chute.

Le rapprochement anatomique de nos yeux s’est fait au détriment de notre région nasale, d’où notre odorat peu développé ; mais il a eu le mérite de nous donner un véritable visage. La vie en société, instaurée initialement pour des raisons de sécurité, a été favorisée à la fois par le développement de l’intelligence et par l’établissement de relations interpersonnelles rendues possibles par la reconnaissance des visages de ceux qui nous entourent. On sait l’importance du visage dans les mécanismes de la vie sociale.

La vision du relief a fait de nous, potentiellement, des chasseurs habiles à voir les mouvements. La prédation sur du gibier mobile, s’ajoutant à la consommation des ressources alimentaires fournies par les arbres, a fait de nous des omnivores, alignant des dents aux diverses fonctions, incisives, canines et molaires.

Notre goût pour les fruits charnus, odorants et colorés est évidemment un héritage de nos ancêtres arboricoles. L’agriculture a débuté avec l’établissement de vergers fruitiers ; elle s’est poursuivie avec l’amélioration des arbres afin que leurs fruits deviennent encore plus charnus et colorés. Cela va de pair avec l’arrivée, sur les marchés des pays riches, de fruits exotiques nouveaux que les consommateurs découvrent et dont leurs enfants raffolent. La coévolution arbre/Homme a de beaux jours devant elle. L’habitat canopéen a favorisé la vie diurne ; du coup, nous avons perdu le tapis réfléchissant (tapetum lucidum) que les autres Mammifères, majoritairement nocturnes, possèdent au fond de leur rétine : dans la nuit, le faisceau d’une torche dirigé vers un être humain ne lui fait pas briller les yeux. En revanche, la vie diurne a favorisé les déplacements rapides dans le domaine vital, la vie en groupe et les interactions sociales complexes qui rendent possible l’instauration de la culture. Revenons au passage de l’horizontalité à la verticalité. Il a nécessairement eu des conséquences sur la position des organes internes, du fait de la gravité, un facteur physique d’une telle permanence qu’il paraît banal et que l’on tend à en perdre de vue les effets sur les êtres vivants. Ces modifications gravitaires ont été recensées ; les deux plus importantes seraient la descente du larynx et le basculement du bassin. La descente du larynx, en entraînant l’expansion du pharynx, a permis l’émission de sons articulés : ainsi est né notre langage. Le basculement du bassin a eu des conséquences plus importantes encore : supportant dorénavant le poids de la tête et de toute la partie antérieure du corps, le bassin est devenu à la fois plus court et plus large. De ce fait, l’accouchement est beaucoup plus difficile chez les bipèdes verticaux que chez les quadrupèdes horizontaux car il a lieu au travers d’une symphyse pelvienne osseuse dont les dimensions sont inextensibles ; il s’agit donc d’une sorte de naissance avant terme, d’accouchement prématuré, d’où l’immaturité du cerveau à la naissance. Incapable de s’alimenter seul, le petit Homme aura besoin, pour survivre, du secours d’une mère et il va passer ses premières années à exercer une fonction dans laquelle il excelle : apprendre. L’immaturité du cerveau à la naissance n’est donc nullement un handicap, bien au contraire, puisque c’est là que se situe le propre de l’Homme, son exceptionnelle capacité à apprendre.

Au bilan, ne devons-nous pas reconnaître que les arbres ont joué un rôle essentiel dans la mise en place de nos caractéristiques humaines, la verticalité qui libère les mains, la possession d’un visage et la vie en société, l’adoption d’un langage et une capacité d’apprentissage bien supérieure à celle des autres animaux ?

N’est-ce pas par la conjonction de ces caractéristiques qu’en deux cent mille ans, nous sommes passés de la pierre taillée à l’Internet et des cavernes aux voyages interplanétaires ? Ne devrions-nous pas, plutôt que de renier les arbres, suivre l’exemple qu’ils nous offrent ? Silencieux et dignes, extraordinairement anciens et pourtant pleins d’avenir, beaux et utiles, autonomes et non violents, les arbres ne sont-ils pas les modèles dont nous avons besoin ?

Francis Hallé Plaidoyer pour l’arbre          Actes Sud            2005

49 m.a.                          L’océan arctique est recouvert d’eau douce.

47 m.a.                       Un primate de l’éocène moyen, Darwinus massillae, tombe dans un lac de cratère dans les sédiments duquel il se fossilise : le lieu va devenir une carrière de schistes bitumineux, à Messel, en Allemagne d’où le sortiront des mains délicates en 1983. Son état de préservation exceptionnel en fait le fossile de primate le plus complet de cette ère. Long de 58 cm, c’était probablement une femelle juvénile, frugivore et de mœurs probablement nocturnes. Mais très nombreux sont les fossiles trouvés à Messel : ils représentent les 18 ordres de mammifères actuels : carnivores, cétacés, éléphants, chevaux, chèvres, girafes, cerfs, hérissons, rongeurs, ruminants, etc… Parmi les fossiles les plus fréquents : les dents, constituées de phosphate de calcium, donc très minéralisées et résistantes à l’usure du temps : elle sont très parlantes quant au régime alimentaire : les dents d’un herbivore se distinguent de celles d’un carnivore etc …

45 m.a.                      Une mer tropicale peu profonde recouvre l’actuel bassin parisien, y déposant ses sédiments pendant 5 m.a., qui vont former le calcaire lutétien, la belle pierre de Paris des carrières de Saint Maximin et Saint Leu, dans l’Oise.

40 m.a à 35 m.a.        En lieu et place de la partie occidentale de Téthys, début de la surrection des Alpes, due à la rencontre de l’Afrique et de l’Eurasie, à la vitesse de 0.9 millimètre/an, soit 900 m. par million d’années. Création de la péninsule indochinoise. Surrection des Pyrénées par rotation de l’Espagne vers la France autour d’un axe dans le fond du golfe de Gascogne.

Apparaissent les Simiens.

Développement important du groupe des graminées. La graine est l’organe de dissémination résultant de la transformation d’un ovule : après fécondation, ou même sans processus sexuel, un embryon est formé dans le prothalle femelle. Dans le tissu entourant l’embryon s’accumulent des réserves qu’il consommera lors de la germination. Les téguments ovulaires se transforment en une carapace mortifiée plus ou moins dure et imperméable. Les gymnospermes  – graines nues -, pour la plupart, enchâssent leurs graines dans un cône, mais aucun ne les enveloppe complètement. Dans ce groupe figurent les conifères. Les angiospermes – graines encloses – sont le seul groupe dans lequel les graines sont complètement enveloppées par un carpelle : on y trouve les arbres à fleurs et à fruits. La graine est ensuite libérée dans le milieu extérieur, à des distances qui peuvent être considérables, emportée par le vent, mais souvent par des animaux, du plus grand – éléphant – au plus petit – fourmi -. Elle peut ainsi subsister, en apparence inerte, jusqu’au moment où les conditions favorables de température et d’humidité permettent à l’embryon d’éclore : la plupart des graines mures contiennent moins de 10% d’eau quand la vie active exige une teneur de 90 à 95 %. Cette déshydratation a pour conséquence un ralentissement très important des fonctions physiologiques et, par suite, une remarquable insensibilité à toutes les intempéries. La longévité d’une graine  – durée de la période pendant laquelle elle peut rester en état de vie ralentie sans perdre son pouvoir germinatif – est d’autant plus grande que son tégument est plus imperméable. C’est la graine de lotus qui détient le record de longévité : aux environs de mille ans ; mais, en 2012, des chercheurs russes sont parvenus à faire germer une graine congelée extraite à 38 mètres de profondeur dans le pergélisol, vieille de 31 800 ans  : il s’agit d’une Silene stenophylla, trouvée dans une cavité qu’utilisait un écureuil comme magasin ! et ces fleurs ont été fécondées avec du pollen archaïque ! A l’autre extrême, la graine de cacaoyer qui doit trouver dans les jours qui suivent sa maturation, les conditions permettant la germination. Cette avancée de l’évolution ouvrit toute une série d’habitats auparavant inhospitaliers, comme les pentes arides des montagnes, lesquelles se couvrirent bientôt d’arbres.

Les graines offrent des avantages supplémentaires : elles accroissent le taux de réussite des gamétophytes fertilisés, et, comme elles peuvent également contenir un stock de nutriments, elles permettent à l’embryon de germer rapidement dans des environnements hostiles, et d’atteindre une taille lui permettant de se défendre par lui-même, par exemple de faire croître des racines assez profondes pour atteindre la nappe phréatique avant de mourir de dessiccation. La combinaison de ces avantages permit aux plantes à graines de supplanter le genre Archeopteris dominant jusque-là, accroissant la biodiversité des forêts primitives

Oligocène 33.7 à 23.8 m.a.

30 m.a. à 25 m.a.        Des failles provoquent l’effondrement des Pyrénées de Cerbère à Toulon, laissant quelques témoins : île Ste Lucie, dans l’étang de Sigean, colline de Sète, massif des Maures et de l’Estérel. Corse et Sardaigne s’éloignent du Languedoc.

24 m.a.                        L’Inde s’est depuis longtemps séparée de l’Afrique, a laissé en chemin Madagascar, et est arrivée sur le front sud de l’Asie depuis 30 m.a. : le manteau lithosphérique plonge tandis que la croûte s’en décolle et s’empile en écailles qui se chevauchent : c’est la surrection de l’Himalaya. Que s’est-il passé pendant ces 30 m.a. ? des écrasements, des compressions d’une puissance dont on a du mal à avoir idée, dont le résultat est que, depuis le choc initial, la déformation des deux continents a absorbé plus de 2 500 km. de convergence. La construction de nos paysages actuels pouvait commencer, résultante d’une continuelle confrontation entre les forces d’érosion et celles de surrection. Quelque 300 millions d’années plus tôt, l’érosion avait déjà fait pratiquement table rase de l’immense chaîne hercynienne.

c’est en léchant les monts que la vache céleste [la pluie des cieux] a formé les campagnes.

Prière hindou

Le plus grand – plus de 5 m. au garrot, 9 m. de long, 20 tonnes – des mammifères terrestres, le Baluchitherium, s’éteint : c’est Jean Loup Welcomme qui découvrira ses restes dans le Balouchistan pakistanais en 1993. Les mammifères modernes vont naître aussi en Asie.

Miocène 23.8 à 5.3 m.a.

Invasion de la mer miocène, – c’est la naissance de notre Méditerranée – qui remonte jusqu’au site de Lyon et à la Suisse, et d’est en ouest, d’Aix en Provence à Montpellier : les sites actuels de Narbonne, Béziers, Montpellier, Nîmes, Uzès, sont sous l’eau. A la latitude de l’actuel Avignon, sont hors d’eau, les îles du Ventoux, des sommets du Lubéron et des Monts du Vaucluse.

20 m.a.                       La Mer Rouge s’élargit, l’Arabie remonte vers le nord ; la rencontre de la plaque arabique et de la masse de l’Eurasie font aller la Turquie vers l’ouest et l’Iran vers l’est, et provoquent la fermeture de Thétys. C’est au miocène que les continents prennent la place qu’ils occupent aujourd’hui.

17 m.a.                          Dans l’actuel Etat de l’Arizona, le Colorado commence à creuser son lit, qui deviendra cañon.

16 m.a.                          Les grands singes quittent l’Afrique.

15 m.a.                        L’arctique est pris par les glaces. Les dauphins font leur apparition dans des eaux plus fréquentables.

14 m.a.                         L’antarctique vit sous un climat tempéré : la température y avoisine les 14° et les forêts abondent.

13 m.a                          Des ossements d’un grand singe sont mis à jour près d’Els Hostalets de Pierola, près de Barcelone en 2004.  On le nomme Piérolapithecus Catalaunicus : c’est bien là l’ancêtre de l’homme : des phalanges courtes, les omoplates dans le dos quand les autres singes les ont sur le coté. On va continuer à trouver trace de ces grands singes en Eurasie pendant encore 5 m.a., après quoi ils disparaîtront d’Europe sans que l’on sache pourquoi.

10 m.a.                        Les grès formé en Arizona vers 150 m.a.  à l’est de Page, sont repris par l’érosion de l’eau et du vent pour créer  le fantastique Antelope canyon.

vers 7.5 m.a.              Le singe devient bipède, au moins celui qui vit sur le coté Est de la Rift valley africaine. Les montagnes de la rive ouest arrêtent les pluies et alimentent les forêts : le singe conserve l’utilité de ses quatre membres pour se déplacer. L’Est, privé de pluies, voit ses forêts s’amenuiser au profit d’une savane plus sèche, moins généreuse en nourriture, autant d’évolutions qui obligent le singe à se mettre debout pour voir si l’herbe n’est pas plus verte un peu plus loin. Le Gigantopithèque - plus de 2.5 m, autour de 300 kilos – va vivre de ~10 m.a. à ~2 m.a. Contemporain de l’Homo Erectus, il est sans danger pour lui, car végétarien.

7,04 m.a.                    Dans le désert de Djurab, sur le territoire de l’actuel Tchad, Ahounta Djimdoumalbaye, étudiant tchadien qui participe à la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne découvre en 2002 le plus ancien hominidé connu : Toumaï – espoir de vie – .

Le géographe Alain Beauvilain qui encadre cette fouille s’attribue la paternité de la découverte, au grand dam de Michel Brunet, directeur de la Mission, absent du terrain lors de la découverte. Va s’ensuivre une querelle aigue sur la validité des méthodes de datation utilisées, la spécificité de la découverte de ce crâne étant qu’il se trouvait à même le sol de sable meuble, constamment remanié par le vent et non extrait d’une couche géologique précise.

Cet hominidé ressemble en fait énormément à un grand singe, et il y a querelle entre les spécialistes pour le classer ainsi ; mais le lieu même de la découverte, à l’ouest donc de la Rift Valley vient mettre à mal la théorie d’Yves Coppens quant à la naissance des hominidés à l’est de cette Rift Valley, qu’il avait nommé East Side Story. A l’ouest, il y avait du nouveau et l’East Side Story redevenait West Side Story. De toutes façons, il n’est pas inutile de rappeler que ces grands singes et l’homme ont en commun 99 % de leur bagage héréditaire.

Mais c’est bien à cette époque que les grands singes évoluent dans deux directions différentes : d’un coté les Pongidés, qui donneront les bonobos, les chimpanzés et les gorilles, à la mobilité physique et intellectuelle limitée ; de l’autres, les Hominidés qui donneront les Australopithèques, puis, bien plus tard, les Homo habilis et ergaster, puis heidelbergensis : les hommes modernes.

Jacques Attali. L’homme nomade. Fayard 2003.

Il y a, bien sûr, beaucoup de différences entre les hommes et les grands singes, mais il est très difficile, aujourd’hui, de trouver une capacité humaine dont on puisse dire qu’elle est totalement absente du monde des grands  singes. Nous ressentons tous cette proximité avec eux : elle nait de notre allure physique commune, d’une empathie réelle ou imaginaire, d’une interprétation des comportements en termes de choix ou de désir, de la réelle attention des femelles pour leurs petits, de la souffrance qu’elles ressentent lorsqu’ils meurent, de l’impression qu’ils ont un regard.

[…]                 Le concept du propre de l’homme est un concept du passé. Il est toxique car il insiste sur l’idée de séparation : le but  est de rechercher des différences entre l’homme et l’animal afin de placer l’homme dans une catégorie ontologique à part. Il y a, bien sûr, des différences, mais cela ne nous met pas au-dessus des autres espèces. Il faudrait remplacer ce débat essentialiste par une approche plus relationnelle, plus constructiviste. La vraie question est celle des convergences et des proximités : qu’est-ce qui se tisse entre les animaux et nous ?

[…]                 Les recherches sur les grands singes ne cessent de repousser la frontière de leurs compétences. Il faut donc arrêter de chercher « un » critère en raisonnant sur un mode binaire : les grands singes ont, ou n’ont pas, telle capacité. Mieux vaudrait se demander ce qu’est une intelligence animale, une intelligence des odeurs, une intelligence des sons. Il faudrait, pour cela, renoncer au point de vue anthropocentré qui a longtemps été le nôtre, ce qui n’est pas aisé.

Dominique Lestel, philosophe. Le Monde « Culture et Idées » 15 12 2012

L’homme ne descend pas du singe, il a des ancêtres communs avec lui, c’est très différent ! Quand je suis arrivé dans la paléoanthropologie, il y a trente ans, la question de nos origines communes avec les chimpanzés ne se posait quasiment pas. On vivait sur la vieille idée d’Aristote, celle de la transformation graduelle : le grand singe se redresse peu à peu pour voir au-dessus des hautes herbes. C’est une belle histoire, mais elle ne fonctionne pas !

Quand on dit que l’homme descend du singe, on accepte notre relation de parenté avec lui, mais elle s’exprime sous forme de généalogie, c’est absurde : la personne la plus proche de moi, c’est ma sœur, mais je ne descends pas de ma sœur. Nous savons à présent deux choses : les espèces qui nous entourent sont aussi récentes que nous, et celles qui nous ressemblent le plus – comme les chimpanzés – ont des ancêtres communs avec nous.

[…]             Nos ontologies fondamentales, qui se sont forgées dans le bassin méditerranéen, à un endroit où il n’y avait pas de grands singes, ont placé l’homme au centre du cosmos en affirmant qu’il incarnait la vision finalisée du progrès. Elles se sont employées à distinguer l’homme des autres espèces, en opposant nature et culture, inné et acquis, corps et esprit. Mais ces murs ontologiques qui nous ont conduit à beaucoup d’ignorance ont été profondément malmenés par l’arrivée des grands singes en Europe, au XVIII° siècle, puis par les études sur leur comportement dès les années 1960. Nous savons maintenant qu’ils ont des systèmes sociaux très proches des nôtres. La marche debout, l’outil, le rire, les pleurs, la coopération, l’empathie, le bien et le mal, le tabou de l’inceste, la chasse, le partage de la viande, la culture, les traditions, la communication symbolique, la politique : ces caractéristiques que l’on croyait humaines sont présentes chez les grands singes.

Freud l’a dit avant moi : les sciences ont infligé des blessures d’amour-propre à l’humanité. Elles ont montré, avec Galilée et Copernic, que l’homme n’était pas au centre du cosmos ; puis, avec Darwin , qu’il n’avait pas fait l’objet d’une création particulière – il est simplement le produit de l’évolution des espèces ; avec Freud ensuite qu’il était le jouet de son inconscient.

L’étologie a achevé de le faire tomber de son piédestal en montrant que les caractéristiques que l’on croyait propres à l’homme se retrouvent chez les grands singes. Finalement, il y a sans doute une seul vrai propre de l’homme, c’est le récit : cette nécessité ontologique de construire des cosmogonies, des récits sur les commencements du monde.

Pascal Picq, paléoanthropologue. Le Monde « Culture et Idées » 15 12 2012

Les conditions climatiques ont changé, les arbres sont devenus plus rares : les hominidés abandonnent donc leur mode de vie arboricole pour peupler la savane, où ils vont finir par découvrir dans le sous-sol les tubercules et les rhizomes, qui leur procurent beaucoup plus d’énergie, à même d’abord d’assurer leur survie et ensuite de favoriser leur reproduction. Jusqu’alors la seule consommation de fruits, pousses, feuilles, graines et insectes, aliments peu caloriques, mobilisait l’essentiel de leur temps et de leur énergie. La difficulté de digestion avait crée un système digestif très important, des intestins très longs qui monopolisaient l’essentiel du système nerveux. La découverte d’aliments beaucoup plus énergétiques dans le sol entraîna une diminution du système digestif et donc une disponibilité du système nerveux pour d’autres tâches, dont le développement du cerveau. Puis viendra un autre saut alimentaire qualitatif, dès que l’hominidé commencera à chasser, avec la consommation de viande crue… et cuite quand il pouvait bénéficier d’un feu de forêt qui se chargeait de cuire les animaux piégés. L’homme a connu le feu bien longtemps avant de savoir l’allumer et le garder.

6.6 m.a.                      Le niveau de la mer Miocène (de 20 à 5 m.a.) baisse, laissant place aux vallées du Rhône, de la Durance, et à la mise en place de la Méditerranée. Un autre hominidé est découvert au Kenya, sur les bords du lac Turkana : Orrorin Tugenensis.

Entre 6.3 et 5.4 m.a   Séparation des deux rameaux de l’homme et du chimpanzé : c’est une étude du MIT qui le dit en 2006, basée sur l’étude du génome, et qui vient considérablement rajeunir la date de cette séparation, jusqu’alors estimée entre 7 et 6,5 m.a.

5.66 m.a.                     La remontée de la plaque tectonique africaine vers la plaque eurasienne provoque la fermeture des canaux naturels à l’emplacement de l’actuel Gibraltar et donc le quasi-assèchement de la Méditerranée dont les eaux baissent alors de 1,5 à 2,7 km par rapport au niveau actuel, en faisant un immense marais salant, d’où aujourd’hui, des épaisseurs énormes de sel, pouvant aller de 500 à 3 500 mètres : – c’est l’ère messénienne -. La mer Noire est asséchée.

5.46 m.a.                    On observe à 800 mètres sous le niveau actuel de la Méditerranée une ligne de rivage. Par ailleurs, la quantité d’évaporites – la roche saline restée en place après évaporation – retrouvée au fond de la Méditerranée montre qu’il a fallu 8 fois le volume d’eau actuel pour les créer : il y a donc eu plusieurs assèchements comme plusieurs remises en eau.

Pliocène 5.3 à 1.8 m.a.

5.33 m.a.                    Des mouvements tectoniques provoquent des fractures à Gibraltar, qui remettent en eau la Méditerranée, nommée encore par les géologue mer Pliocène : cette remise en eau a probablement été très brutale, très courte : de quelques mois à deux ans maximum : 200 millions de mètres cube par seconde, soit une remontée des eaux de 10 m/jour, en Méditerranée occidentale : un fleuve mille fois plus puissant que l’Amazone ! Quand le niveau atteignit la passe de la Sicile, l’eau se déversa dans la Méditerranée orientale, deux fois plus profonde. Le Rhône se jette dans l’actuel étang de Mauguio, à l’est de Montpellier, et la Durance dans la Méditerranée, via la plaine de la Crau qui est son ancien delta.

Se sont alors crées de vastes réserves d’eau douce ou peu saline – on parle de 500 000 km3 -. Ces réservoirs sous-marins, loin d’être marginaux, sont au contraire un phénomène global à l’échelle de la planète. Il s’agit d’eau saumâtre, mais beaucoup moins chargée en sel que celle des océans, présente en grande quantité dans les sédiments formant des aquifères sous-marins, sous les plateaux continentaux, c’est-à-dire les prolongements immergés des terres. La formation de ces aquifères résulte de la combinaison de plusieurs processus. D’abord, lors des périodes de glaciation, accompagnées d’une baisse du niveau des mers, les plateaux continentaux, alors à découvert, ont été exposés aux précipitations qui s’y sont infiltrées en profondeur. Pour une grande part, les eaux stagnantes sous-marines datent ainsi des glaciations du Pliocène et du Pléistocène, il y a de cela 5,3 à 2,6 millions d’années. Ensuite, il existe en permanence des phénomènes de décharge des aquifères terrestres vers les aquifères océaniques, les eaux souterraines s’écoulant des uns vers les autres. Ce transfert peut s’effectuer sur de très longues distances, jusqu’à plus de 100 kilomètres des côtes. Enfin, aux hautes latitudes, la fonte des calottes polaires contribue aussi probablement à l’apport d’eau douce. Le volume de ces réserves serait cent fois supérieur à la quantité d’eau prélevée depuis 1900 dans les aquifères terrestres. Autrement dit à l’ensemble de la consommation humaine (irrigation, usages industriels, eau potable) sur plus d’un siècle.

vers 4.5 m.a.               En Afrique de l’est, l’Australopithèque se met debout.

4,4 m.a.                        En Ethiopie, sur le rift des Afars, près de l’actuel village d’Aramis, vit Ardi : c’est ainsi que l’on nommera cet hominidé, Ardipithecus ramidus, dont on retrouvera le squelette presque complet à partir de 1992, ardi étant un mot afar qui signifie : racine, terre. C’est une femelle, elle devait mesurer 1,20m pour 50 kg, pouvait se balancer de branche en branche à l’aide de ses quatre membres, mais pouvait également marcher debout sur ses jambes. On est à 75 km. de l’endroit où a été trouvée Lucy, sa cadette d’1,2 m.a.

3.3 m.a                         A Dikika, dans l’actuelle Ethiopie, meurt Selam – « paix » en langue amharique – à l’âge de 3 ans, une jeune Australopithèque Afarensis, aussi habile à se mouvoir dans les arbres en s’aidant des mains, qu’à parcourir la savane sur ses seules jambes. Elle sera découverte en 2006.

3.2 m.a.                       Dans la Rift valley éthiopienne, Lucy [10] aura été pendant quelques décennies la première représentante connue de l’Australopithèque, la première à s’être mise debout. Elle a à peu près 15 ans, une capacité crânienne de 500 cm3, mesure un peu plus d’un mètre, pèse environ 30 kilos, est pourvue de 52 os.

L’érosion commence à former les gorges des rivières qui se jettent dans la Méditerranée. Ce creusement va durer jusqu’à – 25 000 ans. Les garrigues méditerranéennes sont recouvertes de forêts luxuriantes, denses, variées : chênes, érables, charmes, hêtres, buis. Au bord des rivières : saules, aulnes, peupliers, platanes et bambous.

D’impressionnants silences règnent sur ces garrigues. Ils sont le reproche muet d’un monde éliminé. Évoquer le passé, c’est rêver d’un paradis terrestre, enchantement d’une nature bruissant du dialogue des sources et du chant des oiseaux ! Tels étaient les paysages grandioses que nos lointains ancêtres contemplaient aux soirs des journées de chasse. Ils avaient pour théâtre la scène non immuable de la nature en équilibre avec les climats […] C’est à cet Éden que l’homme allait s’attaquer avec un acharnement, une ardeur décuplée par ses besoins croissants aux dépens d’une nature sans cesse asservie.

R. Molinier Forêts de la Côte d’azur, leur rôle et leur importance.1966

Paléolithique de 3 000 000 à 10 000 ans – Le paléolithique doit son nom à l’industrie de la pierre taillée : les gisements les plus anciens ont été trouvés il y a 3 m.a. dans la vallée de l’Omo, en Ethiopie du sud.

2.4 m.a.                      Début des dernières ères glaciaires [11] dans les Alpes : – Donau, Günz, Mindel, Riss, Würm, qui sont les noms de rivières bavaroises aux abords desquelles ont été détectées par Albrecht Penck les preuves de très anciens et importants refroidissements -[12].  Riss sera la plus puissante des glaciations, lors de laquelle, l’Antarctique, l’Amérique du nord, l’Europe du nord, les Alpes, sont couvertes d’épaisses calottes glaciaires. Le travail des glaciers a un rôle important dans la richesse des sols actuels :

Les avancées et les retraits des glaciers raclent, arrachent, pulvérisent et redéposent la croûte terrestre, et les sols redéposés par des glaciers – ou apportés par le vent à partir de dépôts glaciaires – sont plutôt fertiles. Près de la moitié de l’Amérique du Nord, environ neuf millions de km², ont été recouverts de glace ce dernier million d’années, mais moins de 1 % des terres australiennes l’ont été : 52 km² seulement dans les Alpes du Sud-Est, plus 2 500 km² sur l’île de Tasmanie.

Jared Diamond Effondrement            Gallimard 2005

Ces glaciations sont dues à la variation séparée ou simultanée de plusieurs facteurs : excentricité de l’orbite terrestre, variation de l’axe d’inclinaison de la terre, précession des équinoxes : ces variations entraînent soit le réchauffement soit le refroidissement uniquement par le changement d’angle de réception du soleil.

Du plus ancien au plus récent, ces glaciations couvrent les périodes suivantes, avec chaque fois, un interglaciaire qui chevauche les franges de chaque glaciation :

  • Günz 0.6 m.a. à 0.54 m.a.
  • Mindel 0.48 m.a. à 0.43 m.a.
  • Riss 0.24 m.a. à 0.18 m.a.
  • Würm 0.12 m.a. à 0.01 m.a.

2.m.a.                         A la fin du Plaisancien, le cours supérieur de la Durance, en amont de Sisteron, s’écoule vers le Bas-Dauphiné, par le cours du Drac actuel.

1.98 m.a.                   Le paléontologue Lee Berger trouve en 2008 dans une grotte d’Afrique du Sud deux squelettes d’hominidés baptisés Australopithecus sediba : une femme d’une vingtaine d’années et un garçon de 10 à 13 ans ; ils seraient les plus lointains ancêtres d’Homo habilis.

1.9 m.a.                       Apparition de l’Homo habilis – à même de se fabriquer des outils -. Sa capacité crânienne est de 775 cm3. Ce n’est donc pas la bipédie, commencée 5 m.a. plus tôt qui a permis de développer la fabrication d’outils, ce que l’on a cru pendant un certain temps.

Le seul critère d’humanité biologiquement irréfutable est la présence de l’outil.

André Leroi-Gourhan. Le fil du temps, ethnologie et histoire. Seuil 1983

De 1,8 m.a. à 1,3 m.a.         L’Homo erectus quitte l’Afrique et colonise l’Europe et l’Asie. C’est à Dmanissi, en Géorgie qu’ont été découverts les plus vieux Européens, à 1,8 m.a. Dans les années 2000, on découvrira à Ileret près du lac Turkana, au Kenya, des traces de pas d’hominidés vieilles de 1.51 m.a. à 1.53 m.a. d’une qualité telle qu’elle permettront d’affirmer que cette bipédie d’homo erectus était déjà celle d’un homo sapiens : pose du talon, puis du bord latéral du pied et prise d’impulsion sur l’origine du pouce, caractéristique d’une bipédie moderne.

1.7 m.a                        Un raz de marée ravage la Grande Canarie, dans l’Atlantique.

En France, près de Pézenas [Hérault] sur le plateau de l’Arnet, entre Nizas et Lézignan la Cèbe, une coulée volcanique recouvre nombre d’animaux, d’outils, et peut-être d’humains. Si cela se confirmait, il s’agirait du plus vieil européen découvert à ce jour : un Homo ergaster.


[1] L’ennui de cette théorie, c’est qu’elle suppose réunies des conditions de thermodynamique, qui ne l’étaient pas pendant tout l’Antécambrien, période pendant laquelle se sont opérés des plissements de montagnes… donc elle ne peut expliquer les plissements de cette époque…


[2] ces données seront fournies par les carottages effectués par un navire de la mission ACEX en 2004 ,- professeur Hugh Jenkyns, au cœur de l’océan arctique, sur la ride Lomonosov, ou encore Dorsale Alpha, montagne sous-marine aussi élevée que les Alpes qui s’étend de la Sibérie au Groenland : la croûte terrestre a été forée sous 800 m. d’eau pour obtenir 430 m. de sédiments, atteignant la frontière crétacé-tertiaire de 65 m.a.


[3] …ainsi baptisée, car l’équipe qui la découvrit en 1974, – Maurice Taïeb, Yves Coppens, Donald Johannson… écoutait «  en boucle » la chanson des Beatles : Lucy in the sky with diamonds, Picture yourself on a train in a station, With plasticine porters, with looking glass ties, Suddenly someone is there on the turnstile, The girl with the kaleidoscope eyes.- Lequel titre ne prend vraiment du sens qu’une fois ramené à son acronyme : LSD.

[4]  Le classement chronologique de ces dernières glaciations ne doit pas laisser entendre qu’elles ont été les seules : il y en eut bien d’autres, dans des temps beaucoup plus anciens : la plus ancienne, la glaciation Varanger qui semble avoir recouvert presque toute la planète. Puis d’autres, de 2 400 à 2 100 m.a., de 950 à 570 m.a., de 450 à 420 m.a., de 360 à 260 m.a.


[5] Ces dénominations utilisées en Europe occidentale ont des correspondances : en Europe du Nord, les glaciations se nomment Elster, Saale et Vistule ; en Amérique du Nord : Nébraska, Kansas, Illinois et Wisconsin ; en Grande Bretagne : Beestonien, Anglien, Wolstonien, Dévensien.


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 31 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus
Avant la mer, avant la terre et le ciel qui couvre tout, la nature, dans l’univers entier, offrait un seul et même aspect ; on l’a appelé le chaos ; ce n’était qu’une masse informe et confuse, rien qu’un bloc inerte, un entassement d’éléments mal unis et discordants. Il n’y avait pas encore de Titan, pour donner sa lumière au monde ; Phébé ne réparait pas les cornes nouvelles de son croissant ; la Terre n’était pas suspendue dans l’air environnant ni équilibrée par son propre poids ; Amphitrite n’avait pas étendu ses bras tout le long des rivages. Partout où il y avait de la terre, il y avait aussi de la mer et de l’air ; ainsi la terre était, instable, la mer impropre à la navigation, l’air privé de lumière ; aucun élément ne conservait sa forme, chacun d’eux était un obstacle pour les autres, parce que dans un seul corps le froid faisait la guerre au chaud, l’humide au sec, le mou au dur, le pesant au léger.

Ovide – 43 av. J.C. 18 ap. J.C. – Métamorphoses          Livre premier

La matière, inerte pendant 15 milliards d’années, est devenue vivante vers 4 milliards d’années, se compliquant et s’organisant de plus en plus jusqu’à devenir pensante.
Notre histoire a 4 milliards d’années pendant lesquelles la vie, à l’origine unique, s’est étonnamment diversifiée, entraînant un nombre considérable d’êtres vivants, tous construits sur le même modèle moléculaire, aux formes très variées, de plus en plus complexes, de mieux en mieux organisées.
Après les êtres unicellulaires qui vivent dans l’eau, viennent les pluricellulaires qui sortent de l’élément liquide. Se fixent des plantes, s’égayent des insectes, apparaissent aussi les premiers vertébrés : des amphibiens comme les grenouilles, puis des reptiles, des sauriens comme les lézards, des dinosaures et toutes sortes de mammifères.
Les continents dérivent, s’éloignent ou se rapprochent ; plus tard, ils se soudent en d’immenses territoires entraînant de considérables changements de température et de climat. La position de la Terre sur son axe et son orbite comme les événements climatiques du Soleil suscitent des bouleversements de l’environnement terrestre qui provoquent la disparition de nombreuses espèces.
Les « survivants » s’adaptent, évoluent, constituant un immense arbre généalogique aux innombrables rameaux : des bactéries aux virus, des végétaux aux animaux, tous les êtres vivants sont parents. […]
Tout être vivant n’est en équilibre que dans un milieu : si celui-ci change, il se déstabilise et doit conquérir un nouvel équilibre ; cette évolution va le transformer : il acquiert peu à peu une autre forme, mieux adaptée au changement subi. Cette transformation participe aux divisions, aux ramifications de l’arbre généalogique dont nous faisons tous partie.

Yves Coppens Avant-propos de Nos ancêtres.           L’Histoire des singes            Odile Jacob 2009

vers 13.78 milliards[1] BIG BANG

L’Univers, jusqu’alors très chaud et très concentré, entre en expansion, ne cessant dès lors de se dilater et de se refroidir. L’univers primordial était un gaz formé de particules et d’antiparticules animées de mouvements désordonnés à des vitesses proches de celle de la lumière. Au gré d’incessantes collisions, certaines particules s’annihilèrent tandis que d’autres apparurent. Protons et neutrons commencèrent à se combiner une seconde après le Big Bang. Dans les minutes suivantes, une intense activité nucléaire permit la formation de noyaux atomiques légers, principalement d’hydrogène et d’hélium. Cette étape dura moins d’un quart d’heure.

A ces premières minutes exceptionnellement mouvementées succéda une longue période tranquille. Ce n’est que 300 000 à 400 000 ans plus tard, lorsque la température s’abaissa au-dessous de 3000 kelvin, que le rayonnement put enfin se propager librement. Les premières galaxies se seraient formées un milliard d’années environ après le Big Bang.

Le Petit Larousse 2005

La chose la plus incompréhensible concernant l’Univers est qu’il est compréhensible… et qu’il ruisselle d’intelligence.

Albert Einstein

L’histoire de l’Univers peut se lire comme le récit de la métamorphose de l’inimaginable chaos des temps anciens en l’état formidablement associé des structures contemporaines. […]

Avant la première seconde de l’histoire du cosmos, une succession de transition de phases, accompagnées de pertes de symétrie, ont octroyé aux particules et aux forces les propriétés que nous leur connaissons aujourd’hui.

Un épisode particulièrement important se situe à la température critique de 1028 degrés quand l’Univers a quelque 10-35 seconde d’âge. La force nucléaire se différencie alors des autres forces et prend progressivement sa puissante intensité. Cette différentiation dite « de  grande unification », provoque une division des particules en deux classes : d’une part, les quarks, sensibles à la force nucléaire, d’autre part, les électrons et les neutrinos, qui lui sont insensibles.

Vers 1015, lors d’une nouvelle transition de phase, dite électrofaible, la force faible se distingue de la force électromagnétique. Les électrons, sensibles aux deux forces, se différencient alors des neutrinos, qui ne réagissent qu’à la force faible. Quant  à la force de gravité, sa différentiation remonte peut-être à l’époque de Planck. On ne sait pas bien.

Vers 1012 degrés, une troisième transition de phase associe les quarks, trois par trois, pour donner naissance aux nucléons (protons et neutrons). Au-dessus de cette température, les quarks nagent librement dans l’espace, comme les molécules dans l’eau liquide ; en dessous, ils sont assignés à demeure dans un nucléon comme les molécules dans la glace.

[…] Remontons une fois de plus jusqu’à la première seconde du cosmos. La température est de plusieurs dizaines de milliards de degrés. La matière cosmique se présente sous la forme d’une soupe de protons et de neutrons libres. Aucun noyau lourd n’existe encore. Quand la température atteint 10 milliards de degrés, une transformation majeure se produit appelée « nucléosynthèse primordiale ». Protons et neutrons se joignent [rencontres créatrices !] pour donner un début de variété nucléaire. Quatre noyaux se forment : de l’hydrogène lourd [deuterium], deux variétés d’hélium et une variété de lithium. Mais rien d’autre. La grande majorité des protons [75 %] n’est pas affectée. Ces particules demeurent comme dans un état de « sursis »  grâce auquel nous avons des étoiles d’hydrogène.

[…] Les protons survivants de la nucléosynthèse primordiale constituent le carburant des astres. Si tous les protons et neutrons primordiaux avaient  été transmutés en fer pendant cette première seconde du cosmos, la vie n’aurait jamais pu apparaître. […] L’hégémonie de la stabilité et son inséparable compagne, la monotonie, prévalent quand tout ce qui peut se passer a le temps de se passer. Dans un univers stationnaire, ces régimes s’imposeraient inévitablement. Même les réactions les plus extraordinairement lentes, les événements les plus fantastiquement improbables, se produiraient tôt ou tard. Les états d’équilibre auraient été depuis longtemps atteints et aucune variété n’existerait dans notre Univers. Les arabesques glacées de mes fenêtres illustrent le rôle des régimes de déséquilibre pendant l’évolution du cosmos. Comme l’eau déposée sur la fenêtre se refroidit trop vite pour s’étaler régulièrement sur la surface vitreuse, l’Univers se refroidit trop vite pour que l’hydrogène ait le temps de se transformer entièrement en fer.

Hubert Reeves Oiseaux, merveilleux oiseaux           Seuil 1998

13.78 milliards d’années avant nous, cela laisse de la place pour échafauder des théories, mais la difficulté est énorme pour les conforter par des faits ; mais, progrès technique aidant,  cela  peut arriver : ainsi le satellite Planck en 2013 et le téléscope américain Bicep 2 qui aurait enregistré en 2014 les premières ondes gravitationnelles :

Voilà un signal que n’ont pu écouter ni l’Agence de sécurité nationale américaine (NSA) ni tout autre service de renseignements. Pourtant les informations qu’il contient sont d’une extrême importance. Rien de moins que la preuve qu’il y a 13,8 milliards d’années, des soubresauts violents ont agité l’espace-temps aussi facilement qu’une vulgaire gelée. Et que cela a façonné l’Univers à jamais, au moment de ses tout premiers milliardièmes de milliardièmes de milliardièmes de milliardièmes de seconde d’existence.

Ces soubresauts sont des ondes gravitationnelles primordiales et n’avaient jamais été observés. Les grandes oreilles, qui ont repéré cet écho ténu du Big Bang, appartiennent à un télescope installé au pôle Sud par la collaboration américaine Bicep2. Lundi 17 mars[2014], ses responsables, John Kovac et Clement Pryke, ont exposé au Harvard-Smithsonian Center for Astrophysics (États-Unis) leur résultat de deux ans d’observation patiente. L’attente était telle que beaucoup n’ont pu visionner la retransmission sur le Web, le service étant vite devenu indisponible. C’est absolument ahurissant que nous ayons pu trouver ce signal, a déclaré Clement Pryke au journal New Scientist.

Le télescope Bicep2 n’a pas directement observé ces ondes gravitationnelles primordiales mais il en a constaté l’effet sur un rayonnement qui a fait la une des médias il y a tout juste un an : le rayonnement du fond diffus cosmologique. Autrement dit la plus vieille photo qu’il puisse y avoir de l’Univers. En mars 2013, c’est le satellite Planck de l’Agence spatiale européenne qui l’a prise, révélant tous les détails de ce moment où l’Univers est devenu transparent : les photons ou grains de lumière parvenant à se libérer des autres particules.

C’était 380 000 ans après le Big Bang. Tous ces photons, collectés par Planck, ont constitué un cliché parsemé de petites taches de couleurs différentes comme autant de points plus ou moins chauds. Cette palette est comme un portrait d’un bébé-univers dont chaque couperose indiquerait l’endroit où apparaîtraient des millions d’années plus tard les merveilles que nous connaissons aujourd’hui : étoiles, galaxies ou planètes.

Mais ces messagers de lumière ayant parcouru un si long chemin n’avaient pas tout dit. Et c’est Bicep2 qui a recueilli leur précieux témoignage. La lumière ne se contente pas de voyager en ligne droite, elle peut aussi, vue de face, osciller. On dit qu’elle est polarisée. Or, des théories prédisent qu’au moment du Big Bang, la présence d’ondes gravitationnelles originelles polariserait certains photons d’une manière particulière, analogue à un tourbillon.

C’est ce qui a été vu pour la première fois par Bicep2. Ce qui est beau, c’est moins les ondes gravitationnelles elles-mêmes que leur origine quantique, estime Thibault Damour, professeur à l’Institut des hautes études scientifiques de Bures-sur-Yvette, Essonne. En effet, elles sont différentes des ondes gravitationnelles classiques créées par des couples d’étoiles en rotation l’une autour de l’autre ou par une étoile autour d’un trou noir. Ces ondes-ci sont liées à la relativité générale d’Albert Einstein qui décrit les déformations de l’espace-temps. Accessoirement, elles n’ont toujours pas été détectées directement mais des expériences comme Virgo en Italie ou Ligo aux États-Unis s’y attellent. Celles révélées le 17 mars sont au contraire créées par des fluctuations du vide quantique régnant aux premiers instants de l’Univers.

Finalement, les galaxies sont apparues de rien mais ce rien a laissé en quelque sorte des traces 13,8 milliards d’années plus tard. Vertigineux.

Bicep2 fait même d’une pierre deux coups car elle conforte les tenants de théories qui imaginent une formidable expansion de l’Univers juste après le Big Bang, appelée inflation. On compte au moins 200 théories d’inflation. Or, nous n’avions jusqu’à présent que peu de données expérimentales pour les trier, explique Karim Benabed, astronome de l’Institut d’astrophysique de Paris (IAP), qui travaille sur Planck. Ces résultats vont faire tomber certaines de ces théories, prédit François Bouchet, également à l’IAP et sur la mission Planck.

La longue recherche de ces modes de polarisation est apparemment terminée. Une nouvelle ère de la cosmologie commence, écrivent en conclusion de leurs articles les chercheurs de Bicep2.

Nous sommes tous excités par ce résultat. Si c’est confirmé, c’est une découverte majeure, estime Karim Benabed. Une période de vérifications va maintenant s’ouvrir pour étudier en détail la manière dont Bicep2 a analysé ses données. Une tâche délicate car le signal cosmique n’arrive pas tranquillement au pôle Sud. Ses photons ont dû d’abord traverser tout l’Univers, en particuliers d’énormes structures comme les amas de galaxies, ce qui, par effet gravitationnel déforme la polarisation. Cet effet avait même été mesuré en septembre 2013 par un concurrent de Bicep2, South Pole Telescope, situé juste à côté sur la glace. Les modèles des Américains pour éliminer cette perturbation sont-ils corrects ?

De même, les poussières de notre galaxie émettent de la lumière dans la même fréquence que celle qui intéresse Bicep2 et avec une polarisation semblable. L’analyse sépare-t-elle bien les deux contributions ? En outre, d’autres résultats de Bicep2 semblent bien différents de ce qui semblait faire consensus en cosmologie jusque-là. De même, l’effet trouvé sur la polarisation est deux fois plus important que le plafond qu’avait fixé la collaboration européenne Planck dans ses premières analyses de mars 2013.

Nous allons regarder la moindre virgule du texte ! Des questions précises vont être posées à Bicep2, prévoit Karim Benabed. Nous avons une première indication très importante qu’il y a quelque chose. Attendons un peu avant de savoir ce que c’est vraiment. Il est possible que la solidité statistique du résultat diminue, estime François Bouchet. La collaboration Planck doit justement publier d’ici quelques mois ses propres mesures de polarisation. Les photons messagers n’ont peut-être pas encore tout dit.

David Larousserie                Le Monde du 19 mars 2014

380 000 ans plus tard,                        […] Nulle étoile, nulle galaxie, pas le moindre caillou. La matière est chaude, à environ 3 000 ° et elle n’est faite que de particules microscopiques, des électrons et des protons qui, des millions d’années plus tard, s’assembleront en atomes lourds et en molécules.

Elle est même totalement opaque, car nul grain de lumière ou photon ne peut en sortir. Ceux-ci sautent d’électron en électron sans pouvoir s’extraire de la mélasse bouillonnante. Mais ces électrons jouent aussi avec les protons et finissent par se regrouper avec eux, privant les photons de leurs partenaires. La lumière jaillit. Les instruments du satellite Planck envoyé en 2009 à quelques 1.5 millions de kilomètres de la Terre, n’ont plus qu’à l’enregistrer.

C’est finalement comme s’approcher d’une boite de nuit bien insonorisée et d’ouvrir la porte : soudain un bruit assourdit les tympans. Reste à déduire de ce vacarme combien il y a de personnes, combien d’hommes et de femmes, ou l’heure qu’il est…

[…] L’Univers est composé de 4.8 % de la matière ordinaire que sont nos atomes, de 25.8 % de matière dite noire, invisible aux télescopes (et de nature encore inconnue), et de 69.4 % d’énergie noire, qui le pousse à grossir. Cet univers est également plat comme une gigantesque crêpe, alors que les estimations précédentes laissaient entrevoir la possibilité d’une légère courbure. Les chercheurs estiment aussi la vitesse avec laquelle les galaxies s’éloignent les unes des autres à quelque 66 kilomètres par seconde.

[…] Les analyses valident l’hypothèse qu’un phénomène incroyablement spectaculaire a bien eu lieu juste après le big bang et bien avant 380 000 ans : l’inflation.

Cette phase, encore floue, correspond à une fantastique dilatation de l’espace. Quelques milliardièmes de milliardièmes  de milliardièmes de seconde après le big bang (le chiffre précis n’est pas encore connu), l’Univers passe d’une tête d’épingle à sa taille presqu’actuelle. Les mots en fait ne suffisent pas à décrire l’événement, car l’expansion correspond en réalité à une multiplication des distances par 1025, un 1 suivi de 25 zéros.

David Larousserie Le Monde du 22 mars 2013, à l’occasion des photos communiquées par le satellite Planck, d’un rayonnement de l’Univers 380 000 ans après le Big Bang.

Dans la nature, une sorte d’art est à l’œuvre, une sorte de capacité technique orientée qui travaille la matière du dedans. La forme s’empare de la matière, elle refoule l’indétermination.

Aristote

Pendant à peu près 100 millions d’années, l’Univers traverse son Âge sombre :

C’est comme si nous étions sur une colline et que nous regardions une nappe de fumée étendue dans le fond d’une vallée. Il y a bien des photons dans cette nappe, mais ils diffusent dans des particules alentour et on ne peut voir que la surface de l’écran de fumée.

Benoît Semelin, astrophysicien à l’Observatoire de Paris.

vers 13.6 milliard d’années               Les premières sources de lumière – étoiles massives, mini-quasars – commencent à se former. Ici et là, de petits surcroits de densité attirent peu à peu la matière alentour. En grossissant, ces poches de densité finissent par s’effondrer sur elles-mêmes sous l’effet de leur propre masse. Le phénomène de fusion nucléaire s’enclenche en leur sein, donnant naissance aux étoiles de première génération : hypermassives (environ 100 fois le soleil), excessivement brillantes, elles dépensent leur énergie à si grande vitesse qu’elles s’éteignent en quelques millions d’années. Les régions où naissent ces étoiles ont sans doute amassé assez de matière pour allumer en même temps des grappes d’étoiles, qui composent ainsi les premières galaxies. C’est le début de la Renaissance cosmique : le ciel s’illumine peu à peu d’étoiles et de galaxies.

Sylvie Rouat Science et Avenir Février 2011

vers 13.5 milliards d’années              Naissance de la galaxie de la Voie lactée – « la nôtre » -.

de 10 à 4 milliards d’années            Ce serait la durée pendant laquelle des générations d’étoiles se succédèrent, explosant à la fin en supernovae, diffusant ainsi de la matière différenciée : gaz, atomes et poussières qui « fertilisent » l’univers de la plupart des éléments chimiques connus : hydrogène, hélium, carbone , oxygène, néon, sodium, magnésium, silicium, phosphore.

4,567 milliards d’années                   Formation du système solaire, de la condensation d’un nuage de gaz et de poussières : une nébuleuse. Cela commence par la concentration gravitaire d’une supernova avec une augmentation de la température des bords vers le cœur, et cela donne le soleil.

4,560 milliards d’années                  Formation du soleil et de la Terre et des 8 autres planètes « dans la foulée », de l’agglomération de poussières, de blocs gravitant à la périphérie du soleil naissant. Leur chute libère de l’énergie, qui se traduit par une température d’environ 2 000 °C à la surface de la terre. Du fer fondu s’enfonce par percolation vers le cœur pour former le noyau liquide, qui serait un assemblage de cristaux de fer, de nickel et d’un peu de soufre. Au cœur, la graine, solide, dont le frottement avec le noyau liquide, induirait – c’est le cas de figure de la dynamo – le champ magnétique terrestre.

Ses mensurations :

Circonférence à l’équateur                40 076 594 m
Circonférence au tropique                 36 778 000 m
Circonférence au cercle polaire        15 996 000 m
Circonférence d’un méridien             40 009 152 m
Rayon moyen                                       6 370 000 m

La superficie – 4x 3.1416 x R2 -  totale de la Terre est de 510 101 000 kilomètres², partagés en 362 100 000 km² de mer et 174 001 000 km² de continental.

Son volume – 4/3 x 3.1416 x R3 – est de 1 098 320 000 000 de kilomètres cube  dont 1 350 100 000 km cube d’eau salée. Si l’on admet comme densité moyenne de la Terre la valeur de 5,52, la masse totale de la Terre est de 5.96 x 1021 tonnes.

Sa composition : 90 % de la masse terrestre est composée de 4 éléments : oxygène, silicium, aluminium et fer.

La croûte, d’une épaisseur allant de 5 à 60 km est composée pour l’essentiel de 8 éléments : 46.6 % d’Oxygène, 27.7 % de Silicium, 8.1 % d’Aluminium, 5 % de fer, 3.6 % de Calcium, 2.7 % de Magnésium, 2.3 % de Sodium, 1.7 % de Potassium, 0.9 % de titane et 1.4 % d’autres éléments.

Il s’ensuit que les oxydes, comme l’hématite (Fe2O3) et la goethite (FeOOH) qui, associés, constituent la rouille, et les silicates, dont le radical de base est SiO4, sont les minéraux les plus abondants à la surface de la Terre. Bien souvent les silicates sont des aluminosilicates, l’atome d’aluminium se substituant aisément à celui de la silice du fait de leur diamètre comparable. Dans le monde minéral, c’est la petitesse de l’ion Si et sa capacité à se lier fortement à 4 oxygènes qui rend compte de l’abondance des silicates. Dans le monde organique, c’est la capacité de l’ion C à se lier avec les ions hydrogène et oxygène qui explique l’importance des longues chaînes carbonées rencontrées par exemple dans les produits pétroliers.

Quant aux roches, elles sont des associations plus ou moins complexes de minéraux. Ainsi le calcaire est constitué principalement de calcite, le granite de quartz et d’aluminosilicates variés comme les feldspaths, les micas, etc.

En se promenant dans la campagne, on rencontre fréquemment, au détour d’un chemin, ce que le géologue dénomme un affleurement. Sur quelques mètres carrés sont exposées une roche, ou une association de roches : par exemple un granite et des roches métamorphiques ou une alternance de bancs redressés de calcaire et d’argile.

Le principe de classification des roches est génétique. Les roches sédimentaires sont déposées à la surface du globe, sur la terre ferme ou, plus fréquemment, dans les océans. Elles comprennent :

  • des roches constituées de fragments issus de la désagrégation de roches plus anciennes qui sont dites élastiques, le prototype en est le grès,
  • des roches précipitées ou chimiques dont les prototypes sont les évaporites (sel de table, gypse SO4Ca, 2H2O) et certains calcaires. On imagine aisément que l’eau de mer puisse être sursaturée en calcium, magnésium ou sodium entraînant la précipitation de calcite, de gypse, de dolomite ou de sel de cuisine. Pourtant, dans la nature, c’est rarement le cas. Le plus souvent la précipitation est induite par des organismes, par exemple des huîtres ou des oursins désireux de se construire une coquille et, pour ce faire, sont amenés à capter les atomes de calcium dissous dans l’eau de mer. Dans de nombreux cas, ce sont des bactéries qui favorisent la précipitation.

Les roches magmatiques sont issues de la cristallisation de magmas provenant de la fusion de matériaux de l’écorce terrestre ou du manteau sous-jacent. Elles comprennent les laves, ou roches volcaniques, mises en place à la surface du globe où un refroidissement rapide, qui ne permet pas aux atomes de se ranger rationnellement, engendre une structure vitreuse (verre) ou faite de tout petits cristaux comme dans les basaltes, et les roches plutoniques comme les granités intrusifs au sein de l’écorce. Chez ces dernières, un refroidissement lent et progressif donne le temps aux minéraux de cristalliser largement. Ces roches sont grenues.

La Terre est une planète vivante où les roches sédimentaires et magmatiques, aujourd’hui à la surface, seront tôt ou tard entraînées en profondeur. Là, l’augmentation de pression et de température, la circulation de fluides chauds induiront de profondes transformations qui donneront naissance aux roches métamorphiques. Dans un premier temps, à faible profondeur, les roches sédimentaires et magmatiques ayant subi un début de transformation restent reconnaissables. À forte profondeur, on assiste à un complet réarrangement de la structure originelle de la roche avec, notamment, la recristallisation de minéraux plus denses, stables aux conditions de la profondeur. Ces transformations drastiques peuvent déboucher sur la fusion des roches. Ainsi le granité a-t-il une double origine. Il peut être associé à la formation et différenciation de magmas ayant lieu profondément, à la partie supérieure du manteau terrestre. Il peut aussi provenir de la fusion de roches sédimentaires ou/et magmatiques de composition chimique adéquate. Dans ce cas, il apparaît comme participant des processus de métamorphisme intervenant dans la croûte, c’est-à-dire plus superficiellement.

Ainsi faut-il bien distinguer les minéraux et les roches. Les premiers, constitués d’atomes, ont une forme géométrique rigoureusement fixée, même si, en s’associant, ils peuvent édifier des structures irrégulières et complexes comme, par exemple, les roses des sables formées par l’agrégation de cristaux de gypse. Quant aux roches, associations plus ou moins complexes de minéraux, elles arment les reliefs terrestres : massifs granitiques du Limousin, calcaires du Vercors, coulées basaltiques de l’Aubrac, de la région du Puy dans le Massif central. Elles habillent aussi les devantures de nos boutiques, de nos hôtels et de nos stations de métro (marbres, granités, quartzites, etc.). Erodées, désagrégées en fines particules, elles forment les grains de sable de notre littoral et les galets de nos plages et rivières, morceaux de roche de taille variable transportés et usés par l’eau ou le vent, constitués des minéraux les plus résistants à l’érosion comme le quartz et certains silicates.

[…]     Trois grandes discontinuités, dénommées du nom de leurs découvreurs, séparant des milieux de nature ou/et de viscosité différentes, ont été mises en évidence au sein du globe. Ce sont, de la surface vers l’intérieur :

  • La discontinuité d’Andrija Mohovici, ou Moho, qui, entre 5 et 80 km de profondeur, sépare l’écorce du manteau.
  • La discontinuité de Beno Gutenberg qui, autour de 2 900 km, sépare le manteau du noyau.
  • La discontinuité de Inge Lehmann qui, à 5 000 km de profondeur, sépare le noyau externe liquide du noyau interne, ou graine, solide.

[…]     Localement, les racines de chaînes de montagnes anciennes sont visibles à la surface du globe et il est possible d’y relever une coupe complète de l’écorce terrestre comprenant le Moho. Certains volcans, et notamment les cheminées de kimberlites, roches mères des diamants, ramènent à la surface suite à une sorte de ramonage, des échantillons de manteau provenant de 50 à 300 km kilomètres de profondeur.

En laboratoire, des cellules dites à enclume de diamants montées sur des presses hydrauliques et insérées dans des fours électriques permettent de recréer des températures de 5 000 ° et des pressions de 106 bars correspondant approximativement aux conditions régnant dans le noyau terrestre. On peut ainsi soumettre des matériaux variés – silicates, métaux, alliages métalliques, mélange de silicates et métaux – aux diverses conditions de pression et température rencontrés à l’intérieur du globe. On enregistre à quelle vitesse et fréquence des vibrations, assimilées à des ondes sismiques, s’y propagent. Il est alors possible, en comparant ces données expérimentales avec les vitesses et les fréquences des ondes sismiques, de formuler des hypothèses quant à la nature des roches constituant les enveloppes terrestres.

Roland Trompette, Daniel Nahon Science de la Terre, Science de l’Univers. Odile Jacob 2011

Le PRECAMBRIEN couvre les périodes allant de 4,6 à 0,54 milliard d’années. C’est la classification la plus globale de l’histoire de la Terre, avec la période qui le suit : le Phanérozoïque. Le Précambrien couvre la période où la vie se limite à des bactéries. Le Phanérozoïque couvre la période où sont apparues des organismes pluricellulaires (métazoaires) diversifiés, pouvant atteindre de grandes tailles.

HADEEN , de 4,6 à 4 milliards d’années

Ainsi nommé du nom du dieu grec de l’enfer, car des comètes monstrueuses et des météorites gigantesques - des chondrites : assemblage de billes de silicates et d’un alliage fer-nickel – qui apportent de l’eau bombardent en rafales la planète, ce qui ne signifie pas obligatoirement que la surface de la Terre soit en fusion perpétuelle : on a retrouvé des zircons, minuscules cristaux de silicate de zirconium, presque aussi durs que le diamant et plus stables, dans les Jack Hills en Australie, datant de 4,4 milliards d’années, soit 200 millions après la naissance de notre planète : donc, à cette époque, tout n’était pas en fusion. Notre planète aurait peut-être été à cette époque solide, froide et humide.

Parmi les premiers impacts d’astéroïdes, probablement le plus grand, – de la taille de Mars, et à incidence rasante – celui qui créa la Lune, aux environs de 4.533 milliards d’années : les parties centrales ou noyaux de l’astéroïde et de la jeune Terre auraient fusionné pour former le noyau terrestre métallique. On sait aujourd’hui que la composition chimique de la Lune est en gros identique à celle du manteau terrestre. En 2014, un nouveau mode de mesures viendra positionner cette formation de la lune à 95 millions d’années [+ ou – 32 millions d’années] après le début du système solaire, soit 4.472 milliards d’années.

Le plus grand champ de cratères d’impact se trouve  à Sikhote-Alin, en Sibérie : on en compte 159, mais le second, dans l’hémisphère sud, dans la zone volcanique de Bajada del Diablo, dans la province de Chubut, en Patagonie, a une centaine de cratères sur 400 km2, mais ils sont de plus grande taille, entre 100 et 500 mètres de diamètre, et 30 et 50 mètres de profondeur.

Ainsi donc, printemps, été, automne, hiver, nos quatre saisons, sont le résultat tout d’abord de l’impact d’un énorme astéroïde créateur de la Lune, et d’une séance de putching ball à laquelle la terre fut livrée des millions d’années durant ; au cours de cette raclée cosmique, fatiguée, groggy, elle se pencha de 23°27’ sur le plan de l’écliptique et en resta là, pour le plus grand bonheur des habitants des régions tempérées.

vers 4,46 milliards

Sur la surface des eaux primordiales,
la Déesse première laisse apparaître son genou.
Le Canard, dieu de l’Air, y dépose six œufs d’or.
La Vierge plonge, les œufs se brisent et
le bas de la coque de l’œuf forma le firmament sublime,
le dessus de la partie jaune devint le soleil rayonnant,
le dessus de la partie blanche fut au ciel la lune luisante :
tout débris détaché de la coque fut une étoile au firmament,
tout morceau foncé de la coque devint un nuage de l’air
le temps avança désormais…

Kalevala, épopée finnoise

Hiemdal se tenait à une des extrémités de l’arc-en-ciel ;
il dormait plus légèrement qu’un oiseau ;
il apercevait les objets le jour et la nuit
à une distance de plus de deux cents lieues,
et avait l’oreille si fine,
qu’il entendait croître l’herbe des prés et la laine des brebis.

Edda [mythologie islandaise]

Chez les Egyptiens, c’est un peu plus compliqué :

A l’origine du monde était un chaos liquide. Aton , le soleil, en sortit de sa propre volonté et se posa sur une pierre verticale. De la semence d’Aton naquit un couple divin : Shout, l’Atmosphère, et Tefnout, l’Humidité, qui engendrèrent à leur tour deux autres couples. Le deuxième couple est formé de Geb, dieu de la Terre, dont la légende fait le premier pharaon, et Nout, déesse du ciel, dont le corps est parcouru durant la journée par le soleil, qu’elle avale chaque soir pour le mettre au monde chaque matin.

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Un dieu, ou la nature la meilleure, mit fin à cette lutte ; il sépara du ciel la terre, de la terre les eaux et il assigna un domaine au ciel limpide, un autre à l’air épais. Après avoir débrouillé ces éléments et les avoir tirés de la masse ténébreuse, en attribuant à chacun une place distincte, il les unit par les liens de la concorde et de la paix. La substance  ignée et impondérable de la voûte céleste s’élança et se fit une place dans les régions supérieures. L’air est ce qui en approche le plus par sa légèreté et par sa situation ; la terre, plus dense, entraîna avec elle les éléments massifs et se tassa sous son propre poids ; l’eau répandue alentour occupa la dernière place et emprisonna le monde solide.

Lorsque le dieu, quel qu’il fût, eut ainsi partagé et distribué l’amas de la matière, lorsque de ses différentes parts il eut façonné des membres, il commença par agglomérer la terre, pour en égaliser de tous cotés la surface, sous la forme d’un globe immense. Puis il ordonna aux mers de se répandre, de s’enfler au souffle furieux des vents et d’entourer de rivages la terre qu’ils encerclaient. Il ajouta les fontaines, les étangs immenses et les lacs, enferma entre des rives obliques la déclivité des fleuves, qui, selon les contrées, sont absorbés par le terre elle-même, ou parviennent jusqu’à la mer et, reçus dans la plaine des eaux plus libres, battent, au lieu de rives, des rivages. Il ordonna aux plaines de s’étendre, aux vallées de s’abaisser, aux forêts de se couvrir de feuillage, aux montagnes rocheuses de se soulever. Deux zones partagent le ciel à droite, deux autres à gauche, avec une cinquième plus chaude au milieu d’elles ; la masse qu’il enveloppe fut soumise à la même division par les soins du dieu et il y a sur la terre autant de régions que couvrent les zones d’en haut. L’ardeur du soleil rend celle du milieu inhabitable ; deux autres sont recouvertes de neiges épaisses ; entre elles, il plaça encore deux, à qui il donna un climat tempéré, en mélangeant le froid et le chaud.

Au-dessus s’étend l’air ; autant il est plus léger que la terre et l’eau, autant il est plus lourd que le feu. C’est le séjour que le dieu assigna aux brouillards et aux nuages, aux tonnerres, qui épouvantent les esprits des humains, et aux vents qui engendrent les éclairs et la foudre. Aux vents eux-mêmes l’architecte du monde ne livra pas indistinctement l’empire de l’air ; aujourd’hui encore, quoiqu’ils règnent chacun dans une contrée différente, on a beaucoup de peine à les empêcher de déchirer le monde, si grande est la discorde entre ces frères.[…]

Au-dessus des vents, le dieu plaça l’éther fluide et sans pesanteur, qui n’a rien des impuretés d’ici-bas. Dès qu’il eut enfermé tous ces domaines entre des limites immuables, les étoiles, longtemps cachées sous la masse qui les écrasait, commencèrent à resplendir dans toute l’étendue des cieux. Pour qu’aucune région ne fût privée de sa part d’être vivants,  les astres et les dieux de toutes  formes occupèrent le céleste parvis ; les eaux firent une place dans leur demeures aux poissons brillants ; la terre reçut les bêtes sauvages ; l’air mobile, les oiseaux.

Ovide – 43 av. J.C. 18 ap. J.C. – Métamorphoses    Livre premier

4.2 milliards              Des millions d’années de pluie, condensation due au refroidissement d’une atmosphère riche en vapeur d’eau, donnent naissance aux océans. La forte proportion de CO² provoque un effet de serre amenant l’eau de mer à des températures entre 60 et 90°C.  La pression atmosphérique est proche de 200 bars [ 1 kg / cm²]et la température de surface aux environs de 350 °.

Eau, tu n’es pas nécessaire à la vie, tu es la vie.

Antoine de Saint Exupéry Terre des Hommes

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

Charles Baudelaire

 

Depuis qu’il y a des hommes, aucun d’entre eux jamais n’a pu, me semble-t-il, sincèrement affirmer avoir vu à la mer cet air de jeunesse que prend la terre au printemps. Mais il en est, parmi nous, qui, regardant l’océan avec entendement et tendresse, lui ont vu l’air si vieux que les siècles immémoriaux semblaient avoir émergé du limon inviolé de ses profondeurs. Car c’est un coup de vent qui donne un air de vieillesse à la mer.
Dans le recul des jours, évoquant les aspects des tempêtes survécues, c’est là ce qui se dégage clairement de cet ensemble d’impressions que m’ont laissé tant d’années d’un commerce intime avec la mer.
Si vous voulez savoir l’âge de la terre, regardez la mer en furie. Son immensité grise, les lames où le vent creuse de longs sillons, les larges traînées d’écume, agitées, emportées, comme des boucles emmêlées, donnent à la mer l’apparence d’un âge innombrable, sans lustre et sans reflet, comme si elle avait été créée avant la lumière elle-même.

Joseph Conrad Le miroir de la mer     1906

La première nécessité pour la vie est de disposer d’une source d’énergie. A la surface de la Terre, l’énergie la plus aisément disponible est l’énergie solaire. Fort logiquement, les premières formes de vie l’ont utilisée. L’eau est le deuxième besoin pour la vie, ce qui explique que celle-ci soit apparue dans une eau suffisamment peu profonde pour que les rayons du Soleil y pénètrent encore.

L’eau n’est pas un produit ordinaire. Il s’agit certainement de la seule molécule de cette taille, aussi simple en apparence que sa formule (H20) le laisse supposer, à combiner autant de propriétés aussi particulières. Tout d’abord, si cette molécule se comportait exactement selon les propriétés tableau périodique des éléments, l’eau gèlerait à – 100 °et s’évaporerait dès 70°. Ellc doit ses propriétés à la liaison hydrogène qui intervient dans l’architecture moléculaire de tous les êtres vivants. Cette interaction de type faible relie les molécules d’eau liquide entre elles en un gigantesque réseau. Des attractions électrostatiques relient un atome d’hydrogène d’une molécule d’eau (à polarisation positive) à un atome d’oxygène (à polarisation négative) d’une autre molécule. La formule chimique n’est qu’une simplification et la réalité change ses propriétés d’ébullition 170 °C ! On imagine facilement l’importance de ce fait pour les cellules. Mais les températures de congélation et d’ébullition ne sont pas les seules particularités de cette molécule d’eau. En effet, quand l’eau refroidit sa densité augmente, comme celle de n’importe quel liquide. Cependant, quand la température de l’eau descend au-dessous de 4 °C, le volume de l’eau augmente de nouveau, et cette augmentation continue quand l’eau gèle. Les conséquences sont importantes pour la vie. Nous citerons deux exemples.

En hiver, quand la température tombe, l’eau d’un lac commence à se refroidir en surface. Comme elle devient plus dense, l’eau froide coule et assure une homogénéisation de la température sur toute la profondeur d’eau. Ce processus s’observe tant que la température de l’eau ne descend pas en dessous de 4 °C, car alors l’eau superficielle devient moins dense et reste en surface. Même si la température continue de descendre, la glace qui se forme reste elle aussi en surface. Ainsi, même lors d’hivers extrêmement rigoureux et longs, le fond du lac reste à 4 °C. Ce comportement de l’eau contribue à la conservation de la vie. Quand l’eau gèle, la glace augmente de volume. Dans les fissures des massifs rocheux où l’eau s’est infiltrée, cet accroissement de volume fait éclater la roche – c’est le processus de la gélifraction – et facilite l’érosion, accélérant d’autant la formation de sols meubles dans lequel des plantes peuvent se développer. Le renouvellement continu du relief est en effet une caractéristique unique de notre planète, qui ne présente donc pas l’aspect grêlé de la Lune ou de Mars, dû aux impacts de météorites dont certaines traces datent de plusieurs milliards d’années.

Les premiers organismes ont utilisé la puissance du Soleil pour convertir l’eau et le dioxyde de carbone en glucides. Ils ont alors transformé l’énergie lumineuse, fugace, en une énergie chimique susceptible d’être stockée. Mais ce processus de transformation libère un sous-produit – un déchet, en quelque sorte -, l’oxygène. Ce rejet très oxydant a bien entendu été nocif pour les organismes d’alors. Mais la vie s’adapte à tout et certains organismes ont même fini par adopter ce produit toxique pour leur métabolisme et leurs échanges énergétiques, à tel point que l’on pourrait croire que l’oxygène est un élément fondamental de toute vie. L’eau l’est, l’oxygène non. Cette production d’oxygène a modifié la composition et partant l’aspect de l’eau des océans entre 2,4 et 2 milliards d’années. En effet, avant l’activité photosynthétique des organismes, l’atmosphère terrestre était dominée par le C02 et les eaux réductrices contenant des substances qui consomment de l’oxygène, en l’occurrence, riches en fer dissous puisque, sous sa forme réduite, le fer ferreux de couleur verte, est soluble dans l’eau.

Avec l’arrivée de ce dioxygène (de formule chimique 02) dans l’eau, le fer ferreux s’oxyde, devient ferrique, rouge. Le fer, sous cette forme oxydée, est insoluble dans l’eau. Il précipite donc au fond de l’océan où il s’accumule en couches rouges très épaisses. Aujourd’hui, plus de 80 % de l’exploitation du minerai de fer exploité dans le monde proviennent de gisements formés de cette façon. Le fait que le fer disparaisse ainsi de l’eau la rend plus limpide et permet donc à la lumière solaire de pénétrer plus profondément. La photosynthèse peu donc s’opérer sur une plus grande profondeur, ce qui accélère la production d’oxygène. Quand le fer a précipité, l’eau se charge en oxygène, puis celui-ci pourra s’échapper dans l’atmosphère. Le dioxygène gagnera les hautes couches où, sous l’action des rayons solaires, il deviendra en partie du trioxygène : l’ozone. Le ciel terrestre passera de marron orangé à bleu. La captation d’une dose de rayons solaires par cet ozone permettra à la vie de s’exprimer et de se développer sur la terre ferme.

Les premiers organismes vivants captant du C02 et rejetant de l’oxygène (O) introduisent dans l’environnement un déséquilibre chimique dont la marque la plus visible est le dépôt de carbonates de calcium (matières calcaires) à proximité immédiate des zones où la synthèse chlorophyllienne est active. Ces calcaires portent donc la marque des organismes vivants, ne serait-ce que par leur forme : ils apparaissent finement laminés et mamelonnés. Cette allure leur a fourni leur nom : les stromatolithes (du grec stromato = tapis, et lithos = roche). Ce ne sont pas des êtres vivants mais des structures sédimentaires élaborées par un tapis de filaments bactériens. Ces constructions représentent parfois des couches très épaisses. On les retrouve dans des roches de plusieurs milliards d’années. Outre le déséquilibre introduit par le dégagement d’02, le piégeage du C02 dans le calcaire conduit à une nette diminution de la quantité de CO2 dans l’air. La réduction de ce gaz à effet de serre induit une diminution de la température terrestre. Cette baisse est parfois si importante que la température descend jusqu’à -50 °C pendant quelques dizaines de milliers d’années. L’eau gèle. La couleur globale de la Terre devient alors bien plus blanche qu’avant et elle renvoie davantage d’énergie solaire. Le processus s’emballe, jusqu’à avoir une Terre complètement gelée, pareille à une boule de neige de -10 °C pendant quelques millions d’années. L’action des volcans sous la glace semble permettre une accumulation de C02 qui, lorsqu’il s’échappera, permettra un retour à la normale. La vie s’est d’abord manifestée dans l’océan. Pendant plus de 3 000 millions d’années, elle ne s’est développée que dans le milieu liquide ; la surface continentale était alors exempte de toute forme de vie, seules affleuraient les roches. Les paysages terrestres devaient ressembler à nos grands déserts actuels : Takla-Makan, Hoggar ou Namib.

Il y a environ 500 millions d’années, des lichens se sont installés, un peu comme on en voit aujourd’hui dans certains déserts, qu’ils soient chauds ou très froids ; ce sont eux qui nourrissent les rennes des régions polaires. Des lichens, des mousses ont proliféré, accrochés aux rochers par le simple fait qu’ils en épousent les moindres détails de la forme, puis par des crampons. L’eau ne circule pas encore dans leurs tissus, elle les imprègne seulement, quand il y en a. En effet, ces organismes sont capables de reviviscence, c’est-à-dire qu’ils se dessèchent totalement quand l’eau manque et semblent ne plus vivre, mais ils se réhydratent et revivent à la première pluie. Ils ont parfois été comparés à de petits laboureurs mobilisant une très fine couche superficielle. Il y a environ 450 millions d’années, à l’Ordovicien, les végétaux se répandent un peu plus largement sur les continents. Ce sont d’abord des organismes très simples, sans vaisseaux conducteurs. Quelques arthropodes terrestres – acariens, araignées et scorpions primitifs – se sont aventurés à terre : leur carapace leur permettait de résister aux rayonnements solaires nocifs, la couche d’ozone n’étant pas encore formée. Il y a environ 400 millions d’années, la Terre se remet tout doucement d’une crise orogénique, c’est-à-dire d’une période où des reliefs importants se sont créés : on retrouve des restes de cette chaîne calédonienne en Écosse, en Bretagne, etc. La surface terrestre retrouve donc son état habituel : elle redevient plate, extrêmement plate. Le relief est si peu important qu’à la moindre tempête les eaux envahissent de grandes surfaces continentales. Quand la tempête se calme, les flots regagnent leur réceptacle marin habituel, abandonnant ici et là quelques flaques d’eau dans lesquelles des organismes sont restés prisonniers. Lors de leur assèchement ces êtres périront, sauf certains chanceux qui possèdent des embryons de poumons. On est loin de l’image volontariste qu’insidieusement suggère l’expression conquête du milieu terrestre, ou même celle de sortie des eaux ! Quoi qu’il en soit, ceux qui ont survécu vont finir par s’adapter à l’environnement aérien. Les tétrapodes, vertébrés à quatre membres, s’installent désormais sur les continents : ils le peuvent parce que des plantes les ont précédés, qui leur offrent la nourriture nécessaire. Vers la même période, au milieu du Dévonien, apparaissent les premières plantes dotées de vaisseaux conducteurs de sève, les rhyniophytes, qui ne dépassent guère 50 centimètres de haut. 15 millions d’années plus tard, des forêts de lycopodes de 10 mètres de haut s’étendent déjà sur les continents. Les plantes grandissent pour une large part en remplissant d’eau des sacs intracellulaires, les vacuoles. En retour, celles-ci exercent une pression sur les parois des cellules qui s’allongent alors selon un axe déterminé, donnant ainsi leur forme à chacune des plantes.

Les végétaux se suffisent à eux-mêmes pour la nourriture : on les dit autotrophes. Ce qui leur importe le plus est de disposer de lumière. Il ne faut donc pas qu’ils soient recouverts au moindre coup de vent par un autre végétal ou par du limon, mais au contraire qu’ils puissent s’élever vers la lumière. Ils développent une stratégie de surface. D’abord simples tiges, ils gagnent progressivement un grand nombre d’épines puis des feuilles : autant de panneaux solaires utiles à la photosynthèse. Les animaux qui se sont retrouvés hors de l’eau doivent partir en quête de nourriture et donc se déplacer. Par ailleurs, ils ne sont pas sûrs de trouver chaque jour leur nourriture : ceux qui réussissent à se constituer des réserves sont donc avantagés. Les végétaux ont développé une stratégie d’ancrage et de surface, les animaux ont développé une stratégie de mobilité et de volume. Les végétaux se sont affranchis de l’eau en développant un système vasculaire, en interne, et en adoptant des pores d’ouverture contrôlée avec l’externe. Leur reproduction peut se faire par des graines susceptibles d’attendre longtemps dans un environnement très sec. Les animaux ont aussi adopté un système circulatoire et ils se procurent de l’eau par une nourriture hydratée ou en buvant. Pour leur reproduction, cependant, ils restent tributaires d’un passage dans l’eau. Ce n’est qu’il y a environ 300 millions d’années qu’une nouveauté va autoriser certains organismes à s’affranchir de l’eau pour leur reproduction, comme l’attestent les fossiles d’Hylonomus de Joggins (Nouvelle-Écosse, Canada). Cette innovation s’appelle l’amnios. Elle est caractérisée par un œuf qui possède des membranes annexes lui permettant de se développer en dehors du milieu aquatique. L’embryon, protégé par un œuf à coquille dure ou par l’utérus maternel, se développe en milieu aqueux à l’intérieur de l’amnios. Il se retrouve chez certains groupes de vertébrés tels que les reptiles, les oiseaux et les mammifères. Désormais, les organismes vont pouvoir s’éloigner des points d’eau, ils ne seront plus tributaires du milieu liquide, comme les amphibiens, et pourront gagner des territoires qui leur étaient inaccessibles jusqu’alors. L’eau est, avec les composés à base de carbone, la molécule la plus importante pour la réalisation des processus vitaux. Les êtres vivants sont en effet composés d’eau à 70 voire 80 % – certaines plantes atteignent même 90 % et quelques organismes aquatiques, telles les méduses, jusqu’à 99 %. Le cycle géoécologique de l’eau est régi par les précipitations, l’infiltration, le ruissellement, l’évapotranspiration, la condensation… Les organismes, surtout les végétaux qui dominent par leur biomasse, contribuent au cycle de l’eau en la prélevant activement, en la stockant et en la restituant dans l’atmosphère.

Généralement, la vie tire son énergie du Soleil, par voie directe ou indirecte. Les êtres vivants sont capables de transformer l’énergie lumineuse du Soleil en énergie chimique, puis de la stocker. Ce sont les producteurs primaires de la chaîne alimentaire, les plantes vertes et certaines bactéries. D’autres organismes puisent à leur tour cette énergie stockée sous forme chimique en se nourrissant des plantes et en en digérant les sucres peuvent aussi consommer l’oxygène produit par les végétaux pour brûler leur nourriture dans des réactions qui dégagent de l’énergie. Plus loin dans la chaîne alimentaire, d’autres animaux mangent ces herbivores, et ainsi de suite. Même les bactéries qui dégradent le pétrole brut ne font rien d’autre qu’utiliser l’énergie chimique que les plantes ont stockée des millions d’années auparavant. De même, quand nous exploitons des énergies fossiles comme le charbon, le pétrole ou le gaz naturel, c’est la réaction inverse de la photosynthèse effectuée par les végétaux il y a très longtemps qui se produit : en brûlant le carbone dont les plantes se sont servies pour fabriquer des molécules organiques, nous formons du dioxyde de carbone à partir de l’oxygène produit par ces mêmes plantes. Quand nous brûlons un charbon du Carbonifère, c’est de l’énergie solaire d’il y a 300 millions d’années qui nous chauffe. L’évolution de la biodiversité est marquée par des crises où l’eau (niveau des océans, réchauffement, refroidissement) joue rôle majeur.

S’il paraît évident que la vie est influencée par les conditions qui existent à la surface de la Terre, il l’est moins d’admettre que la vie gère aussi en partie le fonctionnement de la partie externe la planète. On a vu comment le dégagement d’oxygène a modifié la composition de l’eau et de l’atmosphère. La vie participe une sorte d’autorégulation des conditions environnementales ! Dans les cycles de rétroactions complexes, l’eau joue un rôle de premier ordre. Outre les aspects d’évapotranspiration régis par les plantes, les nuages y prennent une part conséquente.

Une sorte de régulation de la température terrestre fonctionne en relation avec eux. Les régions sombres – les montagnes en été, les forêts ou même l’océan – tendent à absorber l’énergie calorifique du Soleil. Les régions claires – les déserts, les zones nuageuses ou les calottes polaires – tendent à réfléchir l’énergie solaire de la Terre. Cette réflexion, appelée albédo, n’est pas la même partout. La couverture nuageuse est l’un des facteurs qui la modifient. Si les nuages sont abondants, beaucoup de lumière est réfléchie et la Terre refroidit ; s’il y a peu de nuages, beaucoup de chaleur atteint la surface terrestre, qui se réchauffe. Les facteurs qui contrôlent l’abondance des nuages sont nombreux. L’interaction de l’atmosphère et de l’océan est l’un des principaux : il suffit de penser au brouillard qui se forme au début de l’été le long des côtes pour en avoir une idée. D’autre facteurs, comme l’ombrage créé par la pluie, les fronts météorologiques (séparation de masses d’air ayant des propriété différentes), contribuent à la couverture nuageuse de la planète. Étant donné que les océans en couvrent près des trois quarts il est raisonnable de penser que tout ce qui contribue à la formation de nuages sur l’océan a un impact majeur sur la température terrestre. Un tel mécanisme est par exemple l’émission de produits générateurs de noyaux de condensation nuageuse par certains groupes de phytoplancton, algues microscopiques comme les coccolithophoridés ou les Phaeocystis.

Des nuages se forment quand la vapeur d’eau de l’atmosphère condense ou gèle. Cependant, pour que des nuages se forment, une particule, ou germe, doit être présente pour rassembler l’eau dans une gouttelette. Ces particules, appelées noyaux de condensation nuageuse, sont de petites particules de l’atmosphère qui conduisent à la formation de nuages. Une substance qui agit ainsi est le sulfure de diméthyl (en anglais dimethyle sulphide, d’où l’abréviation DMS fréquemment rencontrée). On sait en effet que des algues phytoplanctoniques produisent ce gaz en quantité. La libération dans l’atmosphère d’aérosols soufrés à partir de ce gaz est suffisante pour former des nuages. Ces minuscules organismes marins ont entre leurs mains le thermostat terrestre ! Quand le soleil brille généreusement, le phytoplancton croît rapidement et relâche du DMS en quantité, produisant des nuages. L’accroissement de la couverture nuageuse peut être tel que la température terrestre diminue, mais en même temps le développement nuageux correspond à une diminution de l’insolation, ce qui ralentit la croissance du phytoplancton. Il s’ensuit que la production biologique diminue et par conséquent la quantité de DMS. Il y a alors moins de nuages et la température augmente de nouveau. Le cycle se poursuit d’une manière autorégulée et équilibrée. Ainsi le phytoplancton contrôle-t-il, au moins en partie, la formation des nuages qui couvrent l’océan, et la température terrestre. Ces effets illustrent des interactions qui existent entre la Terre et la vie. D’autres processus abiotiques interviennent comme facteurs régulateurs sur une plus longue échelle de temps. Ainsi, par exemple, la Terre connaît des périodes pendant lesquelles de grandes provinces basaltiques, conséquence d’une expulsion colossale de flots de basalte, se mettent en place. L’une des plus célèbres, qui n’est cependant ni la plus importante, ni la plus grande, date de 65 millions d’années et se trouve en Inde, où elle forme des falaises qui ressemblent à de grands escaliers, d’où le nom de trapps (escalier en Scandinave) qui leur a été donné. Lors de cette gigantesque émission de lave, d’énormes quantités de gaz carbonique (7.1013 t de C02) et d’eau ont été émis pendant une période qui s’est étendue sur un million d’années. Le climat s’en est trouvé modifié, notamment par une augmentation de la température. Néanmoins, les laves émises en région intertropicale ont été soumises à l’action de l’eau et se sont donc altérées. Cela a résorbé le C02 injecté par l’éruption dans l’air, après un délai dû à la lenteur des réactions d’altération. Ce modèle fait ressortir qu’en l’espace de quelques millions d’années la nature a « réparé » la mise en place massive de ce C02 susceptible d’augmenter la température de la Terre. Le bilan global, après éruption et altération, est même un taux de C02 atmosphérique plus bas qu’avant l’éruption. Le climat de notre planète a été suffisamment stable pour entretenir la vie pendant des millions d’années mais il a changé à diverses reprises, comme l’attestent les données géologiques, sédimentologiques, paléontologiques, géochimiques, etc. Les données fournies par les fossiles ou la largeur des cernes des arbres, les taux de croissance des organismes marins et les types de végétation révélés par les pollens fossiles, par exemple, prouvent que le climat de la Terre est caractérisé, depuis des centaines de millions d’années, par une alternance de périodes de temps chaud et de temps froid. Il y a plus de 250 millions d’années, vers la fin du Paléozoïque, les glaciers recouvraient la plus grande partie des tropiques actuels. Cependant, par la suite, et jusqu’il y a environ 2 millions d’années, les températures étaient bien plus élevées qu’elles ne le sont aujourd’hui. Pendant toute l’ère secondaire, la précipitation globale moyenne était bien inférieure à ce qu’elle est actuellement, puis elle a connu un pic entre 60 et 30 millions d’années. À partir de là elle a varié autour des valeurs actuelles.

Au cours du dernier million d’années, le climat de la Terre a été caractérisé par des périodes de temps froid durant lesquelles les glaciers continentaux couvraient de vastes surfaces. L’eau ainsi piégée ne se trouvait plus dans l’océan, dont le niveau baissait d’autant. Chacune de ces périodes froides durait entre 80 000 et 100 000 ans et était entrecoupée de phases plus brèves de temps plus chaud, de 10 000 à 15 000 ans chacune. Au dernier maximum glaciaire, il y a environ 18 000 ans, le niveau des océans était inférieur de 130 mètres à ce qu’il est aujourd’hui. À cette époque, les Bahamas étaient une énorme masse de terres émergées et la région sahélienne de l’Afrique était un désert. Les glaciers continentaux ont commencé à se retirer il y a à peu près 10 000 ans. Il y a environ 6 000 ans, alors que les glaciers étaient encore en phase de retrait, la Terre est entrée dans une période durant laquelle les températures moyennes étaient à peu près égales à celles d’aujourd’hui, mais avec des étés légèrement plus chauds et des hivers plus froids. Les précipitations ont alors augmenté dans le Sahel africain et le niveau du lac Tchad est monté jusqu’à plus de 40 mètres au-dessus de celui d’aujourd’hui. Les plaques de glace ont continué à se retirer vers le nord, le Sahel est redevenu une région à faible pluviosité et ses zones septentrionales ont été envahies par le désert du Sahara. A cette échelle de temps, nous sommes dans une phase de retour à une période glaciaire.

À une échelle de temps qui nous est plus familière, celle de quelques siècles, le climat et la pluviosité ont aussi varié. En effet, d’après les données historiques, au cours des 1 100 dernières années la Terre a connu des variations climatiques, du moins à l’échelon régional, suffisamment stables et d’assez longue durée pour être considérées comme des changements climatiques. Durant le Moyen Age, un climat chaud, qui a duré à peu près de 900 à 1200, a dominé la plus grande partie de l’Europe ; il a été appelé Optimum médiéval. Cette période a permis à l’homme de s’installer dans des régions qui seraient aujourd’hui considérées comme trop rudes sur le plan climatique. Durant l’Optimum médiéval, on cultivait l’avoine et l’orge en Islande et des fraises sur le territoire de l’actuelle Alsace. Les forêts canadiennes s’étendaient beaucoup plus loin vers le nord qu’aujourd’hui, les colonies agricoles prospéraient dans les hautes terres du nord de l‘Ecosse et des colonies vikings étaient établies au Groenland – d’où son nom de Terre verte. L’Optimum médiéval s’est terminé au XIII° siècle et a été suivi par six siècles de refroidissement prononcé. Le froid s’intensifiant, cette période est connue sous le nom de Petit Age glaciaire.

La couverture de neige et de glaciers n’avait jamais été aussi étendue depuis le Pléistocène. Les colonies Vikings du Groenland de 985 à 1500 après J.C. ont disparu. Les forêts d’Amérique du Nord se sont rétractées vers le sud et, dans le nord de l’Europe, les canaux étaient souvent gelés pendant tout l’hiver, bloquant les transports par voie d’eau. La moitié des tableaux de Bruegel, comme le Trebuchet, avec ses patineurs sur une rivière, représentent la neige ou la glace. Lorsque le Petit Âge glaciaire relâche son emprise sur le climat de l’Europe, au milieu du XIX° siècle, on observe une tendance au réchauffement dans les deux hémisphères.

Patrick de Wever De l’eau et des hommes. Éditions de Monza 2011

Et au fait, quid de la salinité de l’eau de mer ?

Les fleuves venant se jeter dans les océans, on peut raisonnablement imaginer que la salinité de ces derniers provient de la concentration par évaporation des eaux douces continentales. Or les eaux continentales renferment essentiellement des ions bicarbonate HCO3, calcium Ca2+ et potassium K+ alors que la chimie des eaux salées est largement dominée par les ions chlorure Cl- et sodium Na+. Impossible donc de fabriquer de l’eau de mer par simple concentration d’eaux douces continentales !

L’origine de la salinité de l’eau de mer s’inscrit dans le cadre plus vaste de l’évolution des océans. Les plus anciennes roches sédimentaires déposées en milieu marin sont âgées d’environ 4 000 m.a. Les premiers océans, pas nécessairement ceux que nous connaissons aujourd’hui – se sont donc formés dans l’intervalle 4 600 (âge de la formation de la Terre) – 4 000 m.a. Ils sont très anciens. L’eau originelle provenait pour une petite part du dégazage de la jeune Terre chaude et visqueuse, via les premières éruptions volcaniques et pour l’essentiel des apports de pluies de météorites échappées de la ceinture des astéroïdes et nombreuses en ces temps anciens. Il s’y ajoutait certainement la contribution des comètes, grosses boules de neige sale. Ces affirmations s’appuient notamment sur la composition de l’eau exprimée au travers de celle de son rapport isotopique deutérium/hydrogène. Celui-ci est très voisin de celui des chondrites carbonées, une variété de météorites riche en eau.

L’eau primordiale, qui a alimenté les jeunes océans, provenait donc essentiellement des météorites et accessoirement du manteau terrestre et non, comme le bon sens le suggérerait, de l’écorce terrestre superficielle. En effet celle-ci semble incapable de fournir les stocks d’ions chlorure, bromure, et sulfure contenus dans l’eau de mer, ni même la totalité des sels.

Venons-en à la salinité proprement dite des océans jeunes et actuels. Les éruptions volcaniques, et rappelons que le volcanisme sous-marin représente 80 % du magmatisme terrestre actuel, ont apporté, à côté de la vapeur d’eau, du dioxyde de carbone CO2, des chlorures et des sulfates. Il s’y ajoutait la contribution des sources hydrothermales, encore appelées fumeurs noirs, éparpillées le long des dorsales océaniques, qui enrichissaient l’eau de mer en cuivre, nickel, chrome, manganèse, calcium, baryum, lithium… A cela il faut ajouter la contribution des eaux continentales, évoquée en introduction.

L’analyse chimique des roches sédimentaires marines suggère que, depuis 4 000 m.a. la composition des océans a peu varié. Or les rivières déversant annuellement dans les océans 2,5  X 109 tonnes de matières dissoutes, leur salinité devrait croître régulièrement. Cela ne se vérifie pas. Un équilibre s’établit entre les apports, principalement celui des fleuves et le soutirage représenté par les précipitations et la sédimentation marine. Examinons la nature des dépôts océaniques :

La silice, le calcium, et le phosphore sont utilisés par de nombreux animaux marins pour bâtir leurs coquilles et/ou leurs squelettes ; ainsi une partie des formations carbonatées marines du globe contient des restes de fossiles : elles sont d’origine biogénique.

Du potassium, sodium et magnésium se combinent avec des oxydes de silice et d’aluminium, SiO2 et Al2O3, pour former une grande variété de silicates, notamment les nombreux minéraux argileux.

La salinité de l’eau de mer résulte donc de la conjonction de plusieurs phénomènes :

  • l’apport de matières dissoutes variées provenant du lessivage des sols et des roches du continent ;
  • les apports du volcanisme sous-marin concentré le long des dorsales océaniques ;
  • les prélèvements des organismes marins construisant leurs coquilles et squelettes ;
  • les prélèvements nécessaires à la formation de minéraux, notamment les minéraux silicates argileux ;
  • les prélèvements opérés par des précipitations locales d’évaporites (roches constituées principalement de chlorures et sulfates de potassium, sodium et magnésium) lorsque l’eau de mer est sursaturée.

La résultante est une eau océanique contenant en moyenne 35 grammes de sels au litre. Mais attention ! Il faut bien distinguer le sel (NaCl ou chlorure de sodium), il y en a environ 30 grammes dans un litre d’eau de mer, et les sels responsables de la salinité de l’eau de mer voisine de 35 grammes au litre et composée, par ordre d’importance, par les anions Cl- (chlore), SO4 (sulfate) et HCO3 (bicarbonate) et les cations Na+ (sodium), Mg2+ (magnésium), Ca2+ (calcium) et K+ (potassium).

L’eau de mer n’est pas uniformément salée. La salinité varie généralement entre 30 g/1 (Atlantique Nord) et 40 g/1 (mer Morte). Elle confère à l’eau de mer une masse spécifique moyenne de 1,025 g/ml supérieure d’environ 2,5 % à celle de l’eau douce. Ainsi, autour du Groenland et de l’Antarctique les eaux superficielles tendront à être moins salées et plus légères, alors qu’en Méditerranée les fortes évaporations conduiront à des eaux plus salées et plus lourdes. Ces particularités influeront grandement sur la circulation océanique.

Enfin, sur les côtes françaises de l’Atlantique, en face des embouchures de la Loire et de la Gironde, d’énormes bulles d’eau douce ou saumâtre, aux contours irréguliers, pouvant atteindre une centaine de kilomètres de diamètre, pénètrent l’océan jusqu’à une centaine de kilomètres des côtes. La localisation de ces eaux douces d’origine fluviale, riches en matière organique et en sels minéraux, est vitale pour la pêche. Le plancton s’y développe rapidement attirant les poissons, et notamment les bancs d’anchois et de sardines.

Terminons par une curiosité chimique. Pour obtenir du sel de table, on évapore de l’eau de mer. Lors de cette évaporation le premier sel à précipiter n’est pas, comme on pourrait le croire le chlorure de sodium, NaCl, de loin le plus abondant, mais le carbonate de calcium CaCO3, puis le sulfate de calcium CaSO ou gypse déshydraté. Le chlorure de sodium ne précipitera que lorsque 90 % de l’eau de mer seront évaporés. L’ordre de précipitation des sels dépend de leur plus ou moins grande solubilité – les moins solubles vont précipiter les premiers – et non de leur relative abondance dans l’eau de mer.

Roland Trompette, Daniel Nahon Science de la Terre, Science de l’Univers.           Odile Jacob 2011

Vers 1660, le physicien et chimiste anglo-irlandais Robert Boyle (1627-1691) étudie des échantillons d’eau de mer prélevés par des capitaines à différentes profondeurs au travers de l’Atlantique. Il établit clairement que, contrairement à ce que l’on pensait jusqu’alors, les eaux marines ne sont pas constituées d’une couche superficielle salée recouvrant de l’eau douce profonde. Ce n’est que vers 1770 que le chimiste français Antoine Laurent de Lavoisier (1743-1794) parvient à analyser des prélèvements de l’eau de la Manche et à en isoler le chlorure de sodium et quatre autres composants. Aujourd’hui, les géologues et les chimistes s’accordent à penser que la salinité, ou salure, des mers est due principalement aux phénomènes de dégazage, de volcanisme, d’attaque acide des roches et de dissolution de gaz atmosphériques qui façonnaient la Terre à l’époque de sa formation. Cette hypothèse a néanmoins été récemment remise en cause : contrairement à ce que les géologues admettaient jusqu’à la fin des années 1990, la salinité a fortement varié au cours des temps géologiques. Elle n’a donc pas été « héritée » de l’époque de la formation de la Terre. On estime désormais que la salinité de l’eau de mer est déterminée par la vitesse à laquelle se forme le nouveau plancher des océans (selon l’axe des dorsales océaniques).

Yves Gautier Histoire des sciences de l’Antiquité à nos jours      Tallandier 2005

L’atmosphère terrestre est essentiellement composée d’eau : 80 % et des gaz évacués par les volcans : 12 % de gaz carbonique, 5 % d’azote, les 3 % restant en oxygène, méthane, ammoniaque, et autres gaz acide de type sulfure d’oxygène tout aussi peu favorables à la vie, – dans les conditions où elle s’exerce de nos jours -. Ce 1 % d’oxygène ne suffit pas à créer une couche d’ozone, et donc la terre reçoit en totalité les ultraviolets. Orages, éclairs, volcans, nombreuses météorites, ainsi passaient les jours, ainsi passaient les nuits.

ARCHEEN, de 4 à 2,5 milliards d’années[2]

3.7 milliards               Une molécule acquiert le pouvoir de se dupliquer : l’ADN, et c’en est fini de la  bouillie des océans, (dixit Hubert Reeves) et de l’anarchie permanente caractérisée principalement par l’instabilité : les premières traces de vie apparaissent : des bactéries, à cellule procaryote (pas de noyau, division cellulaire par scissiparité, pas d’organites subcellulaires, paroi glycoprotéïque, pas de cytosquelette), au fond des mers, dans des stromatolites fossilisés en Australie : c’est probablement la combinaison des acides aminés des sources hydrothermales – qui libèrent une multitude de gaz – et de micrométéorites qui a crée ces bactéries. On a un début de photosynthèse, anaérobie, c’est à dire, sans production d’oxygène, produisant des sucres. L’ADN est nécessaire pour une reproduction à l’identique, mais aussi pour gérer toute l’existence de la cellule, dont la synthèse des protéines, sans laquelle la vie n’est pas possible. C’est le début de la phase sédimentaire de la Terre. Ces premiers organismes microscopiques peuvent se contenter de peu d’oxygène, lequel se diffuse directement à travers leur paroi. Les associations de procaryotes donnent des filaments.

Avant le début de l’ère primaire, la Terre n’était qu’un seul continent, aujourd’hui nommé Rodinia, entièrement recouvert de glace : on a retrouvé en Australie des roches de 700 m.a. érodées par la glace, dont l’empreinte magnétique prouve qu’elles étaient alors proches de l’équateur. En 2011, un chercheur américain avancera la date de 3 milliards d’années pour les premiers frémissements de la tectonique des plaques. Cela ne signifie nullement la mise en place des actuelles lignes de fracture, de conduction ou de subduction, puisque pendant des millions d’années, les continents n’ont cessé de se constituer, puis de se fragmenter pour à nouveau se reconstituer et ainsi de suite… Il s’agit de la mise en place d’un type précis de transformation de la croûte terrestre, qui donnera lieu à de multiples continents avant de parvenir aux pourtours que nous connaissons actuellement, et qui, eux-mêmes continuent à évoluer.

Les glaciations réduisent les surfaces des mers et intensifient de ce fait la lutte pour l’espace vital, faisant disparaître les espèces les plus faibles et laissant ainsi la place à d’autres, mieux adaptées.

Paléoprotérozoïque 2,5 à 1,6 milliard d’années.

2.1 milliards               En janvier 2008, dans une carrière de grès proche de Franceville, au Gabon, Abdelrazzak El-Albani, chercheur au CNRS, découvre quantité de fossiles, avec une densité de 80/m², dont certains peuvent attendre 12 cm. Leur origine biologique est certaine, ils sont constitués de multiples cellules et leur datation les ferait remonter à 2.1 milliards d’années quand, jusqu’à présent, les premières cellules eucaryotes étaient datées à 1.6 milliards d’années ! La différence est de taille et vient bousculer toute la chronologie jusqu’alors admise par la communauté scientifique. Tout cela est encore trop neuf et exige l’emploi d’un conditionnel prudent.

Il est envisageable que les formes de vie les plus complexes, donc les plus fragiles, aient disparu au profit des organismes les plus archaïques.

Abdelrazzak El-Albani Le Monde 3 juillet 2010

2 milliards                  Une grosse bactérie capte deux minuscules bactéries, peut-être tout simplement pour s’en nourrir. L’une est une algue bleue capable d’effectuer la photosynthèse ; l’autre, une bactérie performante du point de vue énergétique. Le résultat de cette symbiose est la cellule végétale telle que nous la connaissons aujourd’hui, équipée de ces deux symbiotes[3] présumés : le chloroplaste[4] vert et la mitochondrie[5] énergétique. Il n’existe aujourd’hui aucun type intermédiaire entre les cellules bactériennes, les protocaryotes, et les cellules complètes pourvues d’un noyau, de chloroplastes et de mitochondries, dites eucaryotes.

Jean Marie Pelt La solidarité chez les plantes, les animaux, les humains           Fayard 2004

La cellule eucaryote se reproduit par mitose et ou méiose ; parmi les organites qui la composent, outre les mitochondries, on a encore le reticulum, le dictyosomer et plastes chez les végétaux ; elle est pourvue d’une paroi cellulaire pectocellulosique et elles ont un cytosquelette (actine, microtubule)

L’apparition d’un pigment particulier, la chlorophylle, entraîne une véritable révolution provoquant une inévitable mutation du monde végétal, mais aussi des changements climatiques et des modifications de la composition de la croûte terrestre. Le processus auquel ce pigment est associé s’appelle photosynthèse. Les premiers organismes capables de réaliser la photosynthèse – la plante absorbe du gaz carbonique, fabrique des sucres et libère de l’oxygène -  utilisaient donc l’énergie solaire, ils étaient en mesure de produire une quantité d’énergie dix fois supérieure à celle qui pouvait être obtenue par fermentation, mais cette énergie pouvait être stockée comme réserve énergétique sous la forme d’un composé carboné, le glucose. Ces organismes dépendaient seulement de la disponibilité d’eau et de gaz carbonique. Certains dépôts très anciens appelés stromatolites témoignent de l’activité très importante de ces organismes unicellulaires.

Le début de la photosynthèse signifie l’apparition, à dose conséquente  dans l’atmosphère, d’oxygène, véritable poison pour le monde vivant de l’époque.  Le taux dans la composition de l’atmosphère va atteindre progressivement le taux actuel de 18 %, obligeant les organismes vivants à évoluer pour survivre. Les oxydes de fer sont les témoins de cette augmentation du taux d’oxygène, et les principaux acteurs des changements de la composition de la croûte terrestre. Dans la haute atmosphère, le dioxygène O² se transforme en trioxygène O3 – l’ozone -. Une couche d’ozone, cela signifie que les ultra-violets sont filtrés et que les cellules végétales, jusqu’alors brulées, peuvent désormais continuer à vivre.

La Terre s’est formée il y a 4,6 milliards d’années. Son atmosphère était composée de vapeur d’eau et de gaz carbonique. Après refroidissement, la vapeur d’eau s’est condensée en eau liquide, inondant la croûte terrestre et engendrant les océans. Le gaz carbonique s’est dissout dans l’eau, et en présence d’ions calcium (Ca++) a formé du calcaire (CaC03).
 
La vie dans la mer est apparue il y a 3,8 milliards d’années sous forme de bactéries. Cette vie était sans oxygène : anaérobie.
 
Ces bactéries possédaient certes des systèmes biochimiques d’oxydo-réduction, mais leur potentiel n’était pas suffisant pour oxyder l’eau en oxygène et hydrogène grâce à l’énergie des photons du soleil.
 
C’est alors qu’apparut chez certaines bactéries il y a 2,8 milliards d’années, une nouvelle molécule biochimique : la chlorophylle. Ces bactéries étaient et sont toujours des cyanobactéries appelées aussi algues bleues.
 
La chlorophylle de ces organismes unicellulaires captant l’énergie solaire va permettre, par son potentiel d’oxydo-réduction élevé, d’oxyder l’eau (H20) en Oxygène (02) et Hydrogène (H2). Grâce toujours à la molécule de chlorophylle, les cyanobactéries vont réaliser une photosynthèse en utilisant l’énergie solaire pour transformer le gaz carbonique et l’hydrogène en molécules organiques. Ces cyanobactéries sont dites autotrophes, c’est-à-dire capables de transformer des substances minérales C02 et H2 en matière organique pour vivre. L’énergie lumineuse se trouve convertie en énergie chimique dans les maisons chimiques constituant les molécules organiques.
 
La vie était cantonnée dans l’eau. Mais l’oxygène produit au cours de l’oxydation de l’eau n’était pas utilisé, c’était un déchet.
 
C’est à cette époque, à cause de l’oxygène non utilisé, que la plus grande catastrophe écologique de tous les temps se produisit.
 
L’oxygène est transformé en ion superoxyde, radical libre possédant un électron célibataire, doué de propriétés destructives de molécules organiques en rompant des liaisons chimiques. Un poison d’une extrême toxicité a envahi la mer.
 
Mais des bactéries anaérobies, rescapées de cet holocauste, se mirent à développer un système de défense : la chaîne d’oxydo-réduction phosphorylante des cytochromes : la respiration naquit.
 
Les molécules organiques synthétisées à partir du gaz carbonique et de l’hydrogène sont métabolisées en C02 et libèrent des H2. Ces H2 vont être scindés en protons et électrons 2H+ et 2e-. Ces électrons vont s’écouler sur des systèmes d’oxydo-réduction de potentiel décroissant jusqu’à l’oxygène 1/2 02 qu’ils réduiront en O-.
 
Les protons 2H+ libérés formeront avec O- une molécule d’eau H2O.
 
La majorité des molécules d’oxygène est neutralisée, la toxicité de l’oxygène par le biais de la production de radicaux libres disparaît : la vie aérobie peut avoir lieu.
 
De plus l’écoulement des électrons n’est pas comme une rivière tranquille, il y a des chutes d’eau qui sont ici des chutes de potentiel d’oxydo-réduction.
 
A chaque chute de potentiel d’oxydo-réduction une énergie sera libérée et emmagasinée dans une molécule d’ATP Adénosine Tri Phosphate.
 
L’homme est un être dont l’organisme est pluricellulaire. Il ne possède pas de chlorophylle et doit puiser son énergie à partir de l’oxygène qu’il respire et des aliments qu’il consomme. Ces aliments sont des glucides, des lipides et des protides. Au cours de la digestion ces constituants seront dégradés en glucose, acides gras, acides aminés et seront catabolisés dans le cytoplasme cellulaire en C02 et en dérivés d’hydrogène AH2. Le C02 sera expiré et passera dans l’atmosphère. AH2 se dissociera dans les mitochondries en A et H2 et ensuite H2 donnera 2H+ et 2 e-. Ces mitochondries dont les ancêtres étaient des bactéries possèdent la chaîne des cytochromes d’oxydo-réduction phosphorylante. Le bilan de cette chaîne respiratoire est la réduction de l’oxygène Vz 02 + 2e- = O- et la production d’énergie sous forme d’ATP.
 
L’oxygène réduit O- avec les 2 H+ formera de l’eau H2O. L’ATP hydrolyse en ADP et P04—et fournira par rupture de la liaison (riche en énergie) l’énergie nécessaire pour la vie, énergie reconvertie en énergie chimique, cinétique, thermique, électrique,
 
En plus pour que la vie apparaisse sur la terre ferme il fallait que l’intensité du rayonnement solaire riche en ultra-violet diminue. Une barrière protectrice s’est mise en place grâce à l’oxygène. Dans la stratosphère, des molécules d’oxygène se dissocièrent et les atomes d’oxygène libérés (O) se combinèrent à des molécules d’oxygène (02) pour former de l’ozone 03.
 
Cette couche d’ozone va progressivement s’épaissir et permettre par absorption des rayonnements U.V. une vie sur la terre ferme.
 
Si la majorité des molécules d’oxygène sont, par la respiration transformées, en ions O—, il demeure que des molécules d’oxygène peuvent dans les mitochondries, au cours de certaines circonstances (mode de vie, environnement) évoluer en radicaux libres sous forme d’ions superoxyde, de radical hydroxyl.
 
Ces radicaux libres vont alors s’attaquer aux constituants vitaux de nos cellules.
 
Ils peuvent rompre des liaisons chimiques de l’ADN, perturbant sa réplication et entraînant mutations et cancers. Ils peuvent également oxyder les protéines et les lipides des membranes cellulaires.
 
Heureusement ces actions sont partiellement contrées par l’élaboration d’enzymes capables de neutraliser ces dérivés toxiques de l’oxygène. Citons comme enzymes : la superoxyde dismutase (SOD), la peroxydase, la catalase. Cependant ces enzymes peuvent elles-mêmes être dégradées par ces radicaux libres, et surtout elles diminuent d’activité au cours de notre vieillissement. Les actions délétères des radicaux libres de l’oxygène appelées « stress oxydant » vont alors entraîner de nombreuses pathologies souvent mortelles.
 
Des recherches en nutrition et en pharmacologie ont proposé d’enrichir notre alimentation par des anti-oxydants qui neutraliseraient les radicaux libres
 
Citons les acides gras essentiels Oméga 3 et Oméga 6, les vitamines A, C, E.
 
En conclusion l’oxygène nous fait vivre, mais par ses dérivés en radicaux libres nous conduit à la mort.
 
Un jour les progrès de la médecine permettront d’éliminer de notre organisme la production de radicaux libres de l’oxygène.
 
Mais l’homme doit absolument préserver les organismes marins et terrestres contenant de la chlorophylle qui sont les poumons de notre planète. Ces poumons sont les forêts anciennes type forêt amazonienne et surtout le picoplancton marin constitué de cyanobactéries.
 
Dans le cas de leur disparition par la pollution engendrée par l’homme, la vie de tous les êtres consommant l’oxygène disparaîtra et comme au commencement, seules les bactéries anaérobies subsisteront.

Robert Engler Association Mycologique et botanique de l’Hérault et des Hauts Cantons. Bulletin N° 17. 2012

Les grands changements climatiques vont être dus pour le principal à l’excentricité de l’orbite terrestre : variation de l’axe des pôles par rapport au plan de l’écliptique – le plan sur lequel la terre tourne autour du soleil – . On parle aussi de variations de la circulation des courants océaniques : la convection thermohaline.

Sur le site actuel d’Oklo, proche de Franceville, au Gabon, se mettent en activité en 16 endroits différents des réactions de  fission nucléaire en chaîne auto-entretenue dans une veine d’uranium encadrée de grès et de granits. C’est un phénomène naturel, unique à notre connaissance,  tout à fait identique à ce qui se passe dans nos réacteurs nucléaires, en beaucoup moins puissant, qui sera découvert en 1972, et qui aura cessé quand commencera l’exploitation de l’uranium au XX° siècle.

1.75 milliard              Première fragmentation de la terre émergée, qui donne naissance à deux ensembles continentaux : la Laurasie (aujourd’hui Amérique du Nord, Europe du sud, Asie) et le Gondwana (aujourd’hui Amérique du Sud, Afrique, Inde/Madagascar, Arabie, Australie, Antarctique), qui vont être séparés par un océan, zone de fractures : le Paléo-Téthys.

1.7 milliard                 Les roches sédimentaires qui se sont déposés à l’emplacement de l’actuel cañon du Colorado se métamorphisent sous l’action de la chaleur du magma et de la pression. Ce sont les schistes et les grès que l’on retrouve aujourd’hui tout au fond du cañon.

Mésoprotérozoïque : 1,6 à 1 milliard d’années.

1.6 milliard               Premières cellules eucaryotes (avec un noyau) : ancêtre commun aux animaux, aux plantes, aux champignons et aux protistes.

1.3 milliard                Des algues productrices de chlorophylle a et de chlorophylle b donnent naissance aux premières algues vertes.

1.2 milliard                Une mer peu profonde occupe l’actuel site du cañon du Colorado, dans le fond de laquelle s’accumulent 4 000 mètres de sédiments et de laves volcaniques.

Néoprotérozoïque 1 à 0,542 milliard d’années

1 milliard                   Les conditions thermodynamiques au niveau de l’interface lithosphère / manteau terrestre qui permettent les phénomènes de subduction, sont en place.

Les roches passent d’une forme à une autre selon un processus continu, ou cycle des roches. En surface, les roches subissent l’érosion ; devenues sédiments, elles sont transportées et cimentées en une roche sédimentaire. Celle-ci peut être transformée par la pression et la chaleur en une roche métamorphique, puis fondue en magma et rejetée enfin à la surface sous forme de lave volcanique. Dès que le magma se solidifie en une roche ignée et que celle-ci est exposée à l’air et à l’érosion, le cycle recommence.

[…] Les roches ignées résultent de la solidification du magma. Expulsé par un volcan, le magma peut prendre plusieurs formes, de l’obsidienne vitreuse à la pierre ponce. Stagnant sous la croûte, il forme un pluton qui refroidit lentement en roche intrusive ou plutonique fortement cristallisée, le plus souvent un granite, composé de quartz, feldspath alcalin et plagioclase [mica].

Nouvel Atlas Universel Reader’s Digest         1998

Avec le basalte, le granite est la roche la plus répandue à la surface du globe : 43 % en basalte, qui tapisse plutôt le fond des océans et 22  % en granite, plutôt sur les continents. Les granites constituent les produits les plus évolués et les plus tardifs de la cristallisation des magmas silicatés. Cette cristallisation peut se former à des températures de l’ordre de 700 °C facilement atteintes dans la croûte, à condition que les teneurs en eau du milieu soient suffisantes. Certains granites apparaissent en milieu de plaque ou en zone de divergence de plaques, c’est-à-dire dans une région non soumise aux effets orogéniques : ils sont anorogéniques. Les autres, majoritaires, s’installent dans les chaînes de montagne au moment de leur formation et sont orogéniques.

Les granites participent à la croissance et au recyclage des océans. A l’échelle du globe, la production de magmas provenant du manteau est estimée à 30 km3 par an en moyenne.

Aujourd’hui, on établit trois grandes catégories de roches :

  • Les roches magmatiques ou ignées ; venues d’un magma en profondeur, ce sont des roches plutoniques : granite, diorite, andésite ; venues d’une zone plus proche de la surface, ce sont des roches volcaniques : basaltes, laves.
  • Les roches sédimentaire, formées sur le fond des océans par décomposition des coquillages : grès, calcaires, argiles, marnes.
  • Les roches métamorphiques : préexistantes à grande profondeur et cuites à haute température : schistes, houille, serpentine.

800 m.a.                     La température des océans est d’environ 20°.

750-700 m.a.             Glaciation dite de Ghaub : on en trouve des traces en Namibie, alors dans l’hémisphère sud à des latitudes tropicales : les variations climatiques tenaient  déjà dans ces temps lointains essentiellement aux variations de l’intensité de l’effet de serre. Les algues partent à la conquête des océans.

725 m.a.                      Une chaîne de montagnes se forme à l’emplacement de l’actuel cañon du Colorado, suivie de phases d’érosion puis de submersions marines de 550 à 250 m.a.

600 m.a                       Premiers métazoaires, dont les fossiles seront découverts à Ediacara, en Australie : des disques dont les plus grands atteignent un mètre de diamètre, contre seulement 6 mm d’épaisseur : ainsi l’absorption de la lumière était maximale pour assurer la photosynthèse des algues qui leur étaient liées. D’autres pluricellulaires apparaissent : vers, coraux, éponges, méduses etc…

La terre connaît un épisode glaciaire global : on en retrouve des témoignages jusqu’en Afrique intertropicale.

580 m.a                      Les condition de l’explosion précambrienne se mettent en place, mais encore aujourd’hui, plusieurs hypothèses sont émises :

  • Un réchauffement important de l’atmosphère terrestre due à l’augmentation de teneur en dioxyde de carbone, CO² et donc de l’effet de serre, et ceci en une centaine d’années, faisant fondre une grande partie de la glace et libérant ainsi des formes de vie jusqu’alors emprisonnées. La prolifération des plantes aurait alors entraîné une augmentation de la teneur en oxygène, et donc du développement du vivant.

  • La chute d’un astéroïde, Acraman en Australie, par 32°1’ S et 135°27’E, qui se serait écrasé à une vitesse de 90 000 km/h (25 km /sec), creusant un cratère de 4 000 m de profondeur, engendrant tremblements de terre et tsunamis de plus de 100 m de haut. On a retrouvé des éjecta, grains de quartz choqués à plus de 450 km du lac salé d’Acraman, de 20 km de diamètre. Les débris arrivant à la suite auraient mis le  feu au méthane des marais, provoquant des incendies dont les fumées obscurcirent le ciel pour des années, faisant chuter la température et disparaître la plupart des organismes. Seuls les survivants : les plus résistants, purent recoloniser la terre, une fois revenu le retour à la normale, sans concurrence aucune de qui que ce soit.

PHANÉROZOIQUE. De 540 m.a. à aujourd’hui.

Le Phanérozoïque couvre la période où sont apparues des organismes pluricellulaires (métazoaires) diversifiés, pouvant atteindre de grandes tailles.

ERE PRIMAIRE, de 542 à 251 m.a. (millions d’années) Paléozoïque

540 m.a.                     Les mers sont peu profondes et l’activité volcanique est intense. Les algues vertes, sans racines, ni tiges, ni feuilles, quittent l’océan pour tenter – et réussir – la conquête des continents jusque là dénués de vie -. Ces organismes vont alors développer des racines et des tissus conducteurs de sève pour irriguer les parties aériennes. Occuper la terre ferme comportait plusieurs avantages, par exemple la possibilité de se disséminer plus facilement, puisqu’il n’existait aucune forme de concurrence. En dépit du danger de dessèchement, l’émersion permettait d’absorber plus facilement le gaz carbonique et de jouir d’un meilleur éclairage, car ces organismes avaient à leur disposition une lumière directe et non plus filtrée par l’eau. C’est ainsi que sont apparues les Bryophytes, c’est-à-dire les Mousses et les Hépatiques, toutes petites plantes primitives, encore liées au milieu aquatique, qui ne vivent actuellement que dans des milieux particulièrement humides. Des organes et des tissus se spécialisent. Les hépatiques tapissent le substrat humide pour maximiser l’absorption. Pour réduire les pertes d’eau, les épidermes sont recouverts de cutine. Les stomates – des petits trous –  apparaissent pour régulariser le passage des molécules gazeuses à travers l’épiderme que la cutine a rendu étanche. La pollinisation et fécondation se fait par le vent et plus tard pas les insectes.

Apparition d’animaux complexes, à coquille rigide. On estime le nombre d’espèces animales à 160 000. Auparavant, de 3,5 milliards à 540 m.a, elles n’étaient que quelques centaines.

Le mot vie tient plus du besoin de classification de l’esprit humain qu’à une réalité physique précise : en fait, il tient à notre faculté de compréhension de la complexité des choses : tant que tout cela est à peu près compréhensible par un cerveau doté d’un QI moyen, on le nomme par le nom des principaux composants : bactéries etc… et dès que la complexification d’un organisme passe le seuil de compréhension rapide, on parle de vie.

Ce qui caractérise le vivant, c’est peut-être la faculté de transmettre de l’information contenue dans l’ADN et colportée par l’ARN messager.

Didier Raoult, biologiste à Marseille.

On se retrouve donc aujourd’hui avec plusieurs scénarios, qui ne sont pas forcément incompatibles, concernant l’apparition de la vie : celui de la soupe primitive dans les océans ; celui des météorites ensemençant la Terre ; celui des sources hydrothermales dans les abysses où la pyrite de fer permet l’assemblage de molécules organiques complexes ; celui de mares de boues où l’argile, organisée en minces feuillets, facilite la production d’ARN et de petits peptides à l’abri de l’eau. Et donc celui des hydrogels d’argile, qui auraient rempli, dans les océans, cette même fonction.

Hervé Morin Le Monde 12 novembre 2013

Et où se trouvent les frontières de la vie ? Quand on constate que des arbres sont à même de se transmettre des informations sur les prédateurs qui se nourrissent  trop copieusement de leurs feuilles, ce qui leur permet d’émettre des toxines à même de détourner ces prédateurs, quand on voit la beauté ou la laideur des cristaux de glace selon l’ environnement musical dans lequel ils se trouvent – voir les nombreux sites sur les expériences du Japonais Masaru Emoto -, etc… on se dit que les paramètres qui déterminent avec précision le contour du domaine de la vie demandent à être revus…

Explosion cambrienne : tous les grands embranchements animaux connus aujopurd’hui sont apparus à cette occasion, apparemment sans ascendants. Les arthropodes (êtres articulés) se sont mis à proliférer : ancêtres des crustacés actuels, des araignées et des scorpions. Et aussi nombres de vers et mollusques. Tous ces animaux avaient besoin d’un taux d’oxygène plus important que les premières bactéries, car passant par l’intermédiaire de branchies ou de poumons.

A l’échelle géologique, cette « explosion » semble s’être déroulée en très peu de temps : tout au plus 40 m.a.

Il a fallu un coup de chance extraordinaire pour trouver les fossiles de cette époque – dans les monts Ediacara, en Australie et dans les schistes de Burgess, au Canada - : chance extraordinaire, car la plupart des fossiles sont généralement, pour les périodes les plus lointaines, des mollusques dotés d’une carapace ; or, au début du cambrien, les carapaces n’existaient pas encore. Cette faune du Burgess représente quelque chose de très spécifique dans le monde de la recherche, car elle fut décrite au début du XX° siècle comme étant bien celle de son époque et il fallut attendre les années 1970 pour réaliser qu’elle avait des caractères très novateurs par rapport aux autres faunes contemporaines. Ainsi, pour le Précambrien où la vie se limite aux bactéries, il y a 2 exceptions :

  • La faune d’Ediacara constituée de métazoaires à corps mou, datée autour de 600 m.a. En 2013, des chercheurs ont trouvé dans ces schistes Spartobranchus tenuis, un ver à gland, connu sous le nom scientifique d’entéropneuste, une espèce qui prospère aujourd’hui dans le sable fin et la boue des eaux profondes et peu profondes. Selon Christofer Cameron, de l’Université de Montréal,  sa description ajoute 200 millions d’années aux registres fossiles des entéropneustes, les faisant remonter jusqu’à la période cambrienne. Cela change notre compréhension de la biodiversité de cette période. Ces vers ont un corps mou, et il est extrêmement rare d’en trouver des fossiles. Les vers à gland font partie des hémichordés, avec les ptérobranches. Les Spartobranchus tenuis fossilisés sont similaires aux vers à gland d’aujourd’hui, à l’exception du fait qu’ils formaient aussi des tubes fibreux. Ils passaient ainsi au moins une partie de leur vie dans ces tubes, une habitude qui a disparu chez les vers à gland actuels, mais qui persiste chez leurs cousins les ptérobranches. Ces tubes constituent, selon les chercheurs, le chaînon manquant qui relie les deux principales familles d’hémichordés.

et, peut-être

  • La faune découverte par des géologues français [ci-dessus, à 2.1 milliard] dans le Francevillien (2 000 m.a.) du Gabon s’il est confirmé qu’il s’agit bien d’organismes pluricellulaires.

Cambrien 542 à 488 m.a.

500 m.a.                     Premiers poissons et proto-amphibiens.

Ordovicien 488 à 443 m.a.

472 m.a.                     Apparition des plantes terrestres : les premières spores fossiles sont retrouvées, en 2010,  dans le nord-est de l’Argentine. D’autres avaient déjà été trouvés, un peu plus jeunes, en Arabie Saoudite – 461 m.a. – et en République Tchèque – 463 m.a. – . Cinq variétés sont recensées. Il a fallu tout ce temps pour que l’évolution permette aux végétaux d’atteindre le niveau de complexité nécessaire à la colonisation des terres émergées.

450 m.a.                     Premières plantes terrestres vasculaires, thalloïdes pour les plus simples, les autres, plus élaborées, de type Cooksonia.

Silurien 443 à 416 m.a.

440 m.a.                     Des explosions astrophysiques, appelées sursauts gamma, sous-produit soit de supernovae, soit de collisions entre étoiles ultradense nommées neutroniques, pourraient avoir provoqué des extinctions d’espèces et un refroidissement du climat : destruction d’une bonne partie de la couche d’ozone, conversion de l’azote et de l’oxygène de l’air en dioxyde d’azote : il n’en faut pas plus pour perturber gravement la vie.

416 m.a.                     La concentration atmosphérique en O2 dépasse 13% : dès lors les incendies deviennent possibles on en a les premières traces fossiles, enchâssés dans du charbon.

Jusqu’alors, l’alimentation en eau des plantes se faisaient par capillarité, chaque paroi cellulaire se gorgeant d’eau, mais le système n’est efficace que jusqu’à une hauteur de 2 cm, ce qui limite radicalement la croissance verticale ; vont apparaître des cellules lignifiées dont la mort programmée permet la transformation en canal de transport de l’eau : ces larges cellules mortes et vides étaient un million de fois plus efficaces que l’ancien mécanisme intercellulaire, permettant le transport sur de plus longues distances et un taux de diffusion du CO2 plus élevé.

Les plantes ayant acquis ce système de transport étaient devenues capables d’extraire de l’eau de leur environnement par des organes semblables à des racines, et cette dépendance moindre aux aléas climatiques leur permettait d’atteindre des tailles bien plus importantes. Mais, conséquence de cette relative indépendance vis-à-vis de l’environnement, elles perdirent leur capacité à survivre à la dessiccation, un trait trop coûteux à conserver.

Dévonien 417 à 359 m.a.

400 m.a.                     Les terres émergées gagnent sur la mer. Notre planète se présente avec un continent principal, le Gondwana avec pour cœur l’actuelle Afrique, bordée à l’ouest de la future Amérique du sud, à l’est, des actuelles Arabie, Inde/Madagascar, Antarctique, et Australie. An nord de ce Gondwana, une succession d’océans, dans un axe nord-est, sud-ouest, l’océan Rhéique, le Lapetus et le Paléo-Téthys. Au nord-ouest et au cœur  de ces océans, un  ensemble de plus petits continents, le Laurentia, future Amérique du Nord, le Baltica, future Europe de l’ouest, puis la Sibérie, le Kazakhstan, la Chine du Nord, la Chine du sud. Pendant ces 50 m.a. du Dévonien, le Laurentia et le Baltica vont fusionner pour former le continent des Vieux Grès Rouges, et à la fin du Dévonien les trois océans vont se refermer, laissant ainsi se former une pré-Pangée.

Il y a environ 500 m.a. au début du paléozoïque, le Gondwana constituait sur la sphère terrestre la masse continentale principale localisée dans l’hémisphère Sud.  Il réunissait cinq continents : l’Afrique, l’Amérique du Sud, l’Antarctique, l’Australie et l’Inde plus la péninsule Arabique et de grandes îles comme Madagascar, la Tasmanie et Ceylan. Dans l’hémisphère Nord, deux autres continents, l’Amérique du Nord et l’Eurasie ne se réuniront que plus tard, à la fin du Paléozoïque autour de 250 m.a, pour constituer un second  supercontinent, le ou la Laurasia. Lui-même s’unira rapidement au Gondwana pour former un unique supercontinent, la Pangéa (c’est-à-dire toutes les terres réunies) et, corrélativement, un unique océan, la Panthalassa (tous les océans réunis).

Le Gondwana s’est constitué dans l’intervalle 600 – 500 m.a. suite à la fermeture des océans panafricains, encore dénommés cadomiens en France, ouverts autour de 800 m.a. Les chaines de montagne panafricaines nées des multiples collisions, induites par la disparition de ces océans, souderont en un super – ou – mégacontinent les diverses masses continentales dérivantes. Après environ 300 m.a. de relative stabilité, le supercontinent du Gondwana se fragmentera au Jurassique autour de 200 m.a, engendrant quelques uns  de nos continents mais aussi nos océans actuels comme l’Atlantique Sud et les océans péri-antarctiques.

La chaleur interne produite par la désintégration des minéraux radioactifs s’accumule sous la croûte continentale de composition moyenne granitique, épaisse et peu conductrice. Elle provoque le soulèvement du supercontinent, refoulant les mers à ses marges et favorisant le dépôt de faciès continentaux et marins peu profonds. Des gonflements locaux engendrent des voussures, lieux de bris de la croûte continentale. De “ jeunes ” océans s’ouvrent, à l’instar de l’actuelle Mer Rouge témoin d’une cassure entre la plaque africaine et celle de la péninsule Arabique qui s’éloigne à la vitesse de quelques centimètres par an.

Le Gondwana n’est pas le premier supercontinent de l’histoire géologique. Plusieurs l’ont précédé, le dernier étant Rodinia, constitué autour de 1200 – 1000 m.a. Les continents participent d’un cycle ou grand balai où se succèdent les phases suivantes :

  • Formation d’un supercontinent.
  • Fragmentation de celui-ci et création de nouveaux continents.
  • Dérive de ceux-ci suite à l’ouverture puis la fermeture d’océans (les océans ne peuvent pas grandir indéfiniment : la croûte océanique mince s’enfonce, se fragilise et finit par casser localement et l’océan se résorbe).
  • Collison et création d’un nouveau supercontinent différent du précédent. La durée de ce cycle des supercontinents est de l’ordre de 600 – 700 m.a : 300 m.a. de stabilité auxquels s’ajoutent 350 m.a. de dérive aller-retour.

Roland Trompette, Daniel Nahon Science de la Terre, Science de l’Univers.             Odile Jacob 2011

Apparition des ammonites. Les poissons se multiplient. On connaît un rescapé de cette époque qui est parvenu à survivre, non sans s’adapter, à ces millions d’années : le cœlacanthe, poisson des eaux profondes de l’hémisphère sud : il se fera discret, au moins à la vue des humains, pendant des millions d’années, jusqu’en 1938, quand Majorie Latimer, conservatrice d’un musée de la mer en Afrique du Sud, remarque sur l’étal d’un marché un poisson qu’elle ne connaissait pas : elle s’en ouvre à un scientifique, James Leonard Brierley Smith, qui parvient à situer l’animal, dont tout le monde dit qu’il a disparu il y a plus de 60 millions d’années. On le prend pour un fada, mais celui-ci se met à offrir une prime à qui lui en apportera un vivant, … et quelques mois plus tard, on lui apprend que les habitants de l’île d’Anjouan, dans les Comores vénèrent un étrange poisson bleu : c’est lui. Il faudra attendre les années 1990 pour qu’un sous-marin scientifique rapporte des images du poisson vivant : on lui donnera le nom de la femme qui le découvrit : Latimeria.

Apparition des insectes et des graines.

390 m.a.                     Les arbres commencent à développer le cambium, la cellule reproductrice qui se trouve entre l’écorce et l’aubier : on a donc un bois de cœur, composé de cellulose et de lignine. Les archeoptéris qui pouvaient déjà atteindre 30 mètres de haut vont céder la place aux lycopodes, qui vont atteindre jusqu’à 50 mètres, avec un Ø de base de 2 m.

360 m.a.                      Premiers amphibiens : petit poisson en a marre de se faire croquer par les gros : il a bien envie d’aller voir sur terre si l’herbe y est plus verte – en fait le garde-manger  y est surtout constitué de nuées d’insectes – et pour cela il lui faut des pattes : il va laisser tomber ses nageoires arrières qui vont devenir pattes, il va se doter d’un système respiratoire passant par des poumons pour respirer de l’air ; il va encore supporter longtemps l’eau de mer dans son organisme. Apparition des premiers tétrapodes vertébrés avec pattes.

Les feuilles composées modernes deviennent majoritaires dans le monde végétal : une diminution de concentration du CO2 atmosphérique, associée à une augmentation de la densité des stomates à la surface des feuilles, assurait une meilleure évapotranspiration, et des échanges gazeux accrus. Un meilleur refroidissement des feuilles leur permettait ainsi d’acquérir une plus grande surface. Les systèmes de racine se développent très souvent en symbiose avec des champignons, qui se nourrissent d’elles mais qui leur apportent aussi des nutriments, notamment des phosphates, permettant une croissance accrue des plantes.

Carbonifère 359 à 299 m.a.

vers 330 m.a.             L’ensemble Euramérique, Amérique du Nord et Europe, se rapproche du Gondwana, l’ensemble prenant le nom de Pangée, bordée à l’ouest par l’océan Panthalassique et à l’est par le Paléo-Tethys. Ce mouvement provoque la formation de la chaîne des Appalaches et de la chaîne Hercynienne[6], gigantesque chaîne de montagnes, à l’étendue comparable à l’actuelle Himalaya, de 1 000 à 1 500 km de large. Les sommets peuvent atteindre 5 à 6 000 m. Aujourd’hui, en France, les roches anciennes du Massif Central, de la Montagne Noire, mais aussi de la Bretagne et du Mont Saint Michel, des Ardennes, des Vosges, appartenaient à cette chaîne, ainsi que des parties importantes de chaînes plus jeunes comme les Pyrénées et les Alpes. Mais on retrouve aussi des restes de cette chaîne hercynienne en Angleterre, en Belgique, en Bohème, Calabre, Sardaigne, Espagne, Afrique du Nord, Mauritanie, et encore dans l’Est des Etats-Unis (la création de l’Atlantique est postérieure). C’est dans ces couches que l’on trouvera plomb, zinc, argent, fer, uranium… Les arbres sont surtout des conifères à feuillage persistant, de 10 à 30 m. de haut, qui se reproduisent avec des spores, comme les fougères : les Archéoptéris – des gymnospermes -.

L’hémisphère sud est en grande partie sous les glaces et de vastes zones marécageuses se développent à l’équateur.

vers 300 m.a.              Erosion de la chaîne Hercynienne : sables et argiles s’entassent, parfois colorés en rouge par des oxydes de fer. Les hauts reliefs vont disparaître en 50 m.a. Apparition des reptiles.

« Le troisième jour de la Genèse, Dieu sépara la terre des eaux et la nomma continent. Ce continent était d’une pièce, plat, et les quatre fleuves qui sortaient du jardin d’Eden devaient multiplier leurs méandres pour rejoindre la mer qui les entourait. »

Les crimes, trahisons et forfaitures de l’humanité contre son Créateur sont tous commis en pays plat. Caïn ne pousse pas Abel dans le vide, il l’assomme dans un champ où la vue se perdait. C’est au moment où Jéhovah, dépité de l’échec de sa première esquisse, décide de revoir sa copie et noie toute la planète, que les montagnes sont mentionnées pour la première fois : Noé échoue son arche-ménagerie sur le sommet encore boueux et glissant du Mont Ararat. Après la décrue, la planète met encore quarante jours pour sécher. On la découvre alors ridée comme une patate, couverte de sommets enneigés, de pics «sourcilleux », de vallées, de précipices. De ses cinq mille mètres retrouvés, l’Ararat qu’on peut bien appeler la «mère des montagnes» domine l’immense espace biblique – de l’Arménie à l’Egypte – où notre histoire va prendre forme.

Première victoire du roc sur l’eau, du solide sur le liquide, et début d’une guerre interminable dont nous ne connaîtrons pas l’issue avant des millions d’années. Combat où, comme dans celui des gladiateurs, chaque élément dispose d’armes différentes, de tactiques opposées, et affronte l’autre dans un temps dont l’aune n’est pas la même. L’eau peut attendre : elle attaque et ronge les côtes, les berges, les îles, déracine les arbres par milliers pour les jeter sur les rivages solitaires où ils deviennent ossuaires d’immenses troncs écorcés et blanchis par les vagues et les récifs. La montagne, moins ancienne, moins avisée et patiente est, à sa façon, auto-suicidaire : elle arrête les nuages qu’elle transforme en pluie, grêle, neige, glaciers, moraines, cascades, gorges de plus en plus profondes dans lesquelles elle finit par s’effondrer et se refermer sur elle-même, à moins que, minée par les pluies et la sape de l’humide elle ne s’éboule dans le lac qui la reflétait, créant un raz-de-marée qui emporte les villages riverains.

Ainsi en 1806, le Rossberg (canton de Schwytz) s’effondre dans le lac de Lauerz et la vague qu’il provoque détruit le bourg de Goldau et fait près de cinq cents morts : la plus grande catastrophe naturelle de notre petit pays, mais sans doute pas la dernière. Ici l’eau a vaincu la montagne et accroît la mauvaise humeur de cette dernière. Match nul. Mais, pendant qu’au fil des millénaires, certains reliefs s’érodent sous l’effet de la pluie qui vient à bout de molasse et calcaire, d’autres font face avec leurs défenses granitiques et se montrent intraitables. Je ne pense pas que le Cervin ait perdu beaucoup de sa hauteur et de sa morgue depuis les Magdaléniens. La terre reprend aussi parfois les territoires que l’eau lui vole par le surprenant et imprévisible biais des volcans. Soudain elle en a marre de sa couverture aquatique, elle se rebiffe, surgit d’une mer qui se met à siffler comme bouilloire et crée une île volcanique parfois d’une taille considérable que les hommes ne tardent pas à occuper et cultiver malgré les dangers d’une nouvelle éruption et que les géographes doivent placer sur leurs cartes. La légende veut que l’île de Cheju, entre la Corée du Sud et la côte chinoise, soit sortie de la mer dans un immense bruit de pet. Pet élevé à la dignité de dieu et figuré par d’innombrables effigies taillées dans la lave qui jalonnent le sentier – horriblement éprouvant – qui conduit au cratère. Cheju, c’est quatre-vingts kilomètres de tour et un cône de prés somptueux, de plateaux de rhododendrons où courent des chevaux sauvages, de névés qui bordent le cratère. Ces révoltes sporadiques, Krakatoa ou volcans des îles alaskiennes, ne se produisent qu’aux fissures des plaques sismiques et nous sont épargnées. Dans les Alpes, le combat est beaucoup plus serein et plus lent, et la conscience occidentale a, elle aussi, été très lente à mesurer ses enjeux.

Alors qu’en Chine, les montagnes médiatrices se couvrent de monastères taoïstes, de bonzeries bouddhiques et que leur ascension assure dix ans de longévité, l’Occident reste plus circonspect. Ou bien la montagne est sacrée – donc interdite – parce que séjour des Immortels (quel disciple de Platon aurait osé gravir l’Olympe ?) ou bien elle l’est parce que séjour des sorcières et des démons. Au XVII°, seul un géologue fou serait allé planter sa tente sur le Mont­ Chauve (Kahlenberg) en Bohème.

A son égard, les Saintes Ecritures restent d’ailleurs ambiguës : elles l’ont sanctifiée au Mont­ Sinaï, puis crucifiée au Golgotha. La Tour de Babel, montagne artificielle, est ridiculisée par le Créateur et réduite, par la confusion qu’elle suscite, à l’état d’un chantier en faillite. Beaucoup de théologiens la considéreront d’un mauvais œil : c’est une paille dans la Création, une incongruité commise au seul instant où Jéhovah avait le dos tourné et peut-être pendant son jour de repos. Même Buffon et ses collègues tiennent ces pics érectiles et inaccessibles pour une erreur de la nature, et leurs abords inhospitaliers comme le repaire de contrebandiers, déserteurs, proscrits louches et bandits de petits chemins.

Revenons à l’eau qui, dans son combat contre (ou avec) le roc, produit un phénomène stupéfiant qui de l’Extrême-Orient à l’Amérique fait l’unanimité : c’est, vous l’aviez deviné, la cascade. La cascade qui remplit à la fois de joie, de curiosité et de terreur respectueuse devant les Œuvres du Créateur – n’oublions jamais que la plupart de ces naturalistes sont des chrétiens convaincus qui voient dans la nature le « grand laboratoire du Ciel ».

Bien plus que les pâmoisons de Haller et de Rousseau, ce sont les cascades qui vont séduire l’imagination populaire et gagner la montagne à sa cause. Sans parois escarpées, sans à-pics et sans glaciers, pas de cascade. Mille ans de peinture extrême-orientale et toute notre iconographie alpestre témoignent de cet engouement. En outre, la cascade use la montagne, transforme les éclats coupants d’éboulis en galets, alimente les rivières et irrigue nos champs. Elle fait un trait d’union arqué, gracieux, éblouissant entre stérilité et fertilité, entre sérac et avoine. De l’eau ou du rocher, qui va gagner cette bataille ? Je suis prêt à risquer un pari à très long terme : un magnum de champagne Krug millésimé 1982. C’est l’eau qui gagnera donc. A moins d’être un nouveau Noé, ce qui est improbable, je ne boirai jamais de cette bouteille qui aura quelques millions d’années lorsque cette vieille affaire aura été tranchée, et que les canards feront « coin-coin » sur les cimetières sous-marins d’une humanité disparue.

Nicolas Bouvier Entre errance et éternité        Editions Zoé.1998

Permien 299 à 251 m.a.

290 m.a.                     Les premiers reptiles sophistiqués et les premières plantes modernes [conifères] se sont développés.

270 m.a.                     Amorcée au carbonifère supérieur, la constitution de la Pangée, supercontinent rassemblant la quasi totalité des terres émergées, se termine au début du Permien. Une grande partie de l’hémisphère sud est sous la glace et une calotte glaciaire recouvre le pôle nord.  Puis le climat va se réchauffer, les forêts équatoriales faisant place à de grands déserts. Grands dépôts de potasse et de sel gemme.

Formation aussi du charbon, qui provient de la maturation en profondeur de matières organiques végétales continentales quand le pétrole et le gaz sont le plus souvent issus de la transformation de matières organiques marines (le plus souvent des algues) ou plus rarement lacustres (plancton, bactéries).

Le taux d’accumulation de carbone organique est, durant ce laps de temps, le plus important de l’histoire de la terre. Les végétaux colonisent les zones côtières marécageuses, mal drainées, périodiquement envahies par des entrées maritimes mais aussi des bassins intérieurs sans liaison avec la mer. Les charbons s’accumulent majoritairement à de hautes latitudes sous des climats froids à tempérés, humides. Dans l’hémisphère Nord, les charbons de la Laurasia se forment à basses latitudes entre l’équateur et le tropique du Cancer.

Pour accumuler du charbon, il faut non seulement disposer d’une forte productivité de carbone organique mais il faut aussi le soustraire à l’oxydation. C’est-à-dire qu’il faut après son dépôt l’enfouir rapidement. Cela est réalisé par des sédiments déposés par des transgressions marines (bassins côtiers) induites par les fontes glaciaires ou/et par des apports fluviatiles issus de la rapide érosion des reliefs avoisinants.

Roland Trompette, Daniel Nahon Science de la Terre, Science de l’Univers.             Odile Jacob 2011

ERE SECONDAIRE, de 251 à 65 m.a. Mézozoïque

Trias 251 à 199 m.a.

250 m.a                       Une comète géante s’écrase sur l’Antarctique, provoquant un cratère[7], de 250 km de Ø – la découverte a été établie par les données du satellite Grace (Gravity Recovery and Climate Experiment) : dissimulé sous des centaines de mètres de glace, il ne pouvait être décelé autrement ; autre cratère, cette fois-ci sous l’eau proche de l’Antarctique  - que l’on nommera Bedout, de 173 km de Ø diamètre : c’est 95 % des espèces, principalement océaniques, qui sont rayées de la carte : « la mère des catastrophes », la plus grande extinction biologique de l’histoire de la terre : 70 % des espèces marines comme les trilobites, les tétracoralliaires, les fusulines disparaissent ; les brachiopodes, les bryozoaires et les crinoïdes sont décimés : ce sont les groupes fixés sur les fonds marins, qui filtrent la matière organique contenue dans l’eau. Les escargots, les bivalves et les nautiloïdes s’en sortent mieux. Sur terre, les insectes et les vertébrés subirent de lourdes pertes, notamment les reptiles et les amphibiens. De nombreuses plantes ont aussi disparu. A une poignée de millions d’années, baisse importante du niveau marin – au moins 200 mètres –  et variations rapides des températures. Avant cette découverte par des chercheurs de l’Ohio en 2006, on émettait l’hypothèse suivante : le CO² libéré par les très importantes éruptions volcaniques, notamment au sud-ouest de la Chine et en Sibérie, aurait fait monter les températures au point de déstabiliser le méthane souterrain, transformant ainsi les océans en un gigantesque cimetière. Encore aujourd’hui, les sous-sols sous-marins contiennent d’énormes réserves de méthane, maintenu à l’état solide par les basses températures et la pression de l’eau et des sédiments… mais si cela venait à se réchauffer… bigre

On admet aujourd’hui que cette crise est un fusil à deux coups, chacun de 1 m.a., séparés de 8 m.a. C’est leur succession en peu de temps qui a conduit à l’importance de cette extinction.

Patrick de Wever, géologue au Museum d’Histoire naturelle de Paris

Dans les vallées montagneuses de Chine, le Ginko biloba, un arbre qui aujourd’hui peut atteindre 30 m de haut, s’enracine durablement en terre ; grâce aux moines bouddhistes du XII° siècle, il évite l’extinction. Sa robuste nature lui permettra de traverser des millions et des millions d’années d’accidents, d’explosions, de refroidissement, de réchauffements pour arriver jusqu’à nous ; introduit au XVIII° siècle en Europe, il ne se laisse pas intimider par nos pollutions urbaines auxquelles il résiste magnifiquement bien. L’arbre aux quarante écus – du nom de la couleur de ses feuilles à l’automne -, est un fossile vivant.

Dépôts de marnes, grès et calcaires : ce dernier est constitué de carbonates crée par les organismes à coquille qui ont fixé le carbone du CO². Le climat est subtropical, à longue saison sèche. Amphibiens et reptiles envahissent les terres.

230 m.a.                     Les dinosaures – du grec deinos : terrible, et saura : lézard - apparaissent sur la Pangée, à l’emplacement de l’actuelle Amérique du Sud ; ils vont se diviser en trois groupes : théropodes, saurischiens, avec un bassin de type lézard,  et ornithischiens – avec un bassin de type oiseau, c’est la branche qui finalement donnera les oiseaux -, qui se disperseront sur toute la Pangée avant sa dislocation en plusieurs continents. Ils se plairont beaucoup dans l’actuel désert de Gobi, alors pays luxuriant. C’est une très très grande famille qui regroupe des milliers d’espèces : aujourd’hui, les chercheurs du monde entier en découvrent une nouvelle espèce chaque mois !  Le Chirotherium, un reptile, laisse ses empreintes sur des dalles de grès, qui se forme à cette période, près de Lodève, à Fozières. Ces empreintes de reptiles y sont fréquemment voisines de celles de petits cynocéphales.  Tout près de là se forment aussi les Ruffs, ces terres le plus souvent rouges quand elles résultent d’une oxydation en climat sec et parfois grises, sous climat humide.

225 m.a.                      Plusieurs dorsales sous-marines entrent en activité, ouvrant l’Atlantique central, qui va mettre à peu près 150 m.a. pour trouver sa configuration actuelle. Le mouvement vers le nord-est de l’Afrique, et de l’Europe vers l’ouest, selon une dorsale nord-ouest, sud-est, crée l’océan ligure.

220 m.a.                    Une intense activité volcanique aurait réchauffé les fonds marins, créant ainsi les conditions pour un dégazage massif des clarathes de méthane dans les fonds marins : et ce sont plus de 12 000 milliards de tonnes de carbone qui auraient été libérés sous forme de CH4 – le méthane, a très grand effet de serre, provoquant la disparition de plus de 50 % des espèces marines.

214 m.a.                     Une grosse météorite termine sa vie près de l’actuel Rochechouart, dans le Limousin : des roches fortement choquées et des brèches en seront les témoins, et encore une autre à Manicouagan, au Québec, et encore à Obolon, en Ukraine. On en compte ainsi cinq, qui pourraient provenir de la fracture préalable d’un astéroïde dont les débris auraient provoqué une hécatombe.

200 m.a.                     Apparition des mammifères, tous ovipares. Les plantes à fleurs se développent et vont beaucoup se diversifier au crétacé et au tertiaire.

75 % des espèces de la faune et de la flore disparaissent, et on ne sait pas bien pourquoi : le phénomène est plus grave que l’extinction à venir, celle de 65 m.a, à la frontière du crétacé et du tertiaire. La rupture de la région centre-atlantique sous l’effet de la tectonique des plaques aurait-elle provoqué un volcanisme gigantesque ?

Jurassique 199 à 145 m.a.

Au jurassique inférieur, l’Asie du Sud est formée. Thétys sépare le nord du Gondwana, principalement l’actuelle Sibérie, du reste du continent.

Tout au long de ces dorsales, les coulées de lave s’empilaient sous la forme de coussins ou d’oreillers, de 1 à 2 mètres de long et de 0,30 à 1 mètre d’épaisseur, les «pillow-lavas» (de l’anglais «pillow» : oreiller). Surgi à une température voisine de 1 100° et brutalement trempé au contact de l’eau de mer, le basalte refroidissait très rapidement. Cette trempe donnait naissance, en bordure des pillows-lavas, à de petites sphères de quelques millimètres de diamètre constituées essentiellement de minéraux silicatés blanchâtres, des plagioclases, ou vert pâle, des chlorites et des actinotes : Alexandre Brongniart (1770-1847), géologue, minéralogiste et directeur de la Manufacture de Sèvres, donnait à cette roche, dont le cortex avait une allure si particulière, le nom de variolite.

Pendant près de 90 millions d’années, les basaltes ont surgi tout le long de cette zone volcanique, les coulées s’étalant sur le fond de l’océan en s’éloignant peu à peu de la dorsale. A une vitesse de quelques centimètres par an, la Téthys s’élargissait, pour atteindre finalement une largeur de l’ordre de 1 000 km. A ces basaltes étaient associés des roches caractéristiques de la fusion, puis de la cristallisation du «manteau supérieur», des gabbros et des péridotites altérées et transformées en serpentinite : cette trilogie serpentinites, gabbros et basaltes est appelé le cortège ophiolitique. Accompagnant et recouvrant ces roches, des sédiments déposés en mer profonde s’accumulaient, en particulier des boues à radiolaires, les radiolarites, constituées d’argiles et de squelettes de minuscules organismes monocellulaires.

175 à 135 m.a.            Thétys accumule les sédiments qui vont former les grandes couches de calcaire et dolomie des côtes méditerranéennes, l’omniprésent calcaire jurassique, dont sont formés par exemple, le Grésivaudan, les Causses du sud du Massif Central, les Monts de St Guilhem le Désert, etc… Tout cela prend du temps : il faut à peu près 500 ans pour avoir un dépôt de sédiments de un centimètre !

Au Jurassique moyen, la Pangée commence à se disloquer.

166 m.a.                     Première grande diversification des mammifères.

Au Jurassique supérieur, la partie nord de l’océan atlantique commence à s’ouvrir, et l’Amérique du sud commence à se détacher de l’Afrique : le Gondwana se coupe en deux.

150 m.a.                     Apparition des oiseaux : le premier sera nommé archaeopteryx. On sait depuis 1860 que c’est un enfant des dinosaures carnivores : les arthosaures. Le premier fossile sera trouvé en Bavière, à Solenhofen, en 1859. La dispute - les oiseaux sont-ils oui ou non des dinosaures ? – naitra avec la découverte de ce premier oiseau : elle est en train de se clore, tant les arguments en faveur d’une filiation directe deviennent probants :

  • Longtemps l’argument des contre tint à l’existence chez l’oiseau d’une clavicule, laquelle n’existait pas croyait-on, chez les dinosaures… jusqu’à ce que Ostrom en découvre une chez le Deinocytus en 1969.
  • La très probable existence d’un système respiratoire commun – la pneumatisation –  existence de poches emmagasinant de l’air, hors des poumons, de sorte que ceux-ci ne sont jamais vidés d’air au cours de la phase d’expiration.
  • La ponte de deux œufs est commune aux oiseaux et aux dinosaures.
  • Certains dinosaures  avaient eux aussi des plumes : ainsi était le sinosauropteryx découvert en 1996 dans le nord-est de la Chine. Elles ne servaient probablement pas pour voler, et elles n’avaient sans doute qu’une fonction d’isolant thermique et surtout devenaient opérationnelles pour les parades nuptiales.

Dans l’actuel Arizona, sur le territoire des Navajos, à l’est de Page, le vent dépose du sable en provenance des montagnes environnantes, formant un désert qui va s’étendre jusqu’au Pacifique. Ce sable va se transformer en grès.

Crétacé 145 à 65 m.a.

140 m.a.                     Au pied de la falaise de Kaouar, à proximité de l’actuelle oasis de Bilma, en Algérie, s’étend un lac de plus de 100 km de long ; il va s’assécher, donnant un sel de grande qualité, qui donnera naissance aux caravanes de sel : la taghlamt, qui va d’Agadez à Bilma : 575 km avec deux points d’eau : aller-retour en quatre mois… à l’allure du dromadaire. L’autre légendaire caravane de sel, l’azalay, de Tombouctou à Taoudenni, 650 km, fera commerce de sel gemme.

135 m.a.                     Le sauropode, un grand dinosaure herbivore dont la taille dépasse vingt mètres prend sa retraite à Angeac, en Charente. Il n’est pas seul, il y a aussi des dinosaures carnivores, des crocodiles, des tortues. En France, seul le site d’Espéraza, dans l’Aude, présente une importance comparable.

Crétacé moyen :        130 à 90 m.a. C’est durant cette période que le climat a été le plus chaud que la terre ait connu : les eaux de surface des océans sont de 15 à 20° plus élevées que les températures actuelles : les coraux édifiaient des édifices au large de New-York !

125 m.a.                     Eomaia scansoria, un petit mammifère bien adapté à son environnement, vraisemblablement bon grimpeur, est découvert par des Chinois dans la province de Liaoning : c’est le plus ancien euthérien : il ressemble à une petite musaraigne aux longs doigts et aux mœurs arboricoles. C’est un ancêtre de la lignée humaine : les lémuriens et les hominoïdes appartiennent tous deux à la classification des primates, qui partagent certains caractères tels que le pouce opposable, les grandes orbites profondes, les ongles plats.

Il y aura toujours en nous un Tarsier ou un Lémurien qui sommeille. Ne le répudions pas. Il est le plus discret, le plus fiable des compagnons, et son départ laisserait en nous ce vide inexplicable, ce sentiment d’abandon, d’exil au cœur d’un monde inhabité, le froid d’un désert intime et glacé. Il est l’indispensable intercesseur entre nous et l’antique Bête, le chainon qui manquait à notre généalogie secrète, il est la Belle dormant en notre bois sacré. Si leur figure ne nous est pas toujours familière, c’est que nous avons désappris le secret de notre naissance. Pourtant, Tarsier ou Lémurien, il est plus beau et bien plus vrai que toutes les fables inventées par les religions et les mythologies. Il est plus beau et bien plus vrai que tous les contes de notre enfance. Il n’y a jamais eu de paradis, d’ange à l’épée de flamme, de pommier, de serpent, d’arbre du Bien et du Mal. Mais il y a eu la longue chaîne de nos naissances successives, la longue chaîne de nageoires, de moignons, de pattes et de jambes, de mufles, de groins, de museaux et de faces, d’opercules, d’évents, de narines et de nez, enfin d’ocelles et d’yeux qui ont fait de chacun de nous cette parfaite mosaïque de gènes, cette anthologie de cellules, cette alchimie de sèves, de sang sélectionnés. Nous ne serons jamais seuls au monde tant que le monde entier sommeillera en nous.

Jacques Lacarrière Un Jardin pour mémoire                  Nil 1999

120 m.a.                     Apparition des plantes à fleurs. Apparition des mammifères vivipares : l’embryon se développe, avec son aide, dans le ventre de la mère.

110 m.a.                      L’Ibérie, jusqu’alors jointive avec la France – Galice et Bretagne appartiennent toutes deux à la chaîne hercynienne -, se met à migrer vers l’est, ce qui va amorcer la fermeture de l’océan.

Des scientifiques français et espagnols découvrent dans des dépôts du crétacé inférieur au nord de l’Espagne des spécimens fossilisés de thysanopterans, communément appelé thrips ; le spécimen étudié appartient au genre Gymnospollisthrips : c’est le plus ancien insecte pollinisateur, long d’à peine 2 mm, couvert de centaines de grains de pollen attaché à son corps au moyen de poils en forme d’anneaux, comparables à ceux qui équipent les abeilles aujourd’hui. Ils sont des pollinisateurs aussi efficaces que les papillons, les bourdons et les très nombreuses espèces de mouches et de coléoptères. On en compte aujourd’hui pas moins de 5 000 espèces. Ils pourraient être les premiers pollinisateurs.

100 m.a.                     L’ouverture de l’océan atlantique commence à séparer l’Amérique du Sud de l’Afrique. L’Antarctique, l’Australie, l’Inde et Madagascar amorcent leur séparation de l’Afrique pour émigrer, qui vers le sud et l’est, qui vers le nord-est. L’Inde, va se séparer de Madagascar à l’étonnante vitesse de 170 km par m.a. La Nouvelle Calédonie va rester isolée pendant 80 m.a., sauvegardant ainsi l’exceptionnelle richesse de sa faune et de sa flore : plus de 3 000 espèces endogènes sur un peu moins de 20 000 km² ! Lorsque l’on veut reconstituer le puzzle de l’état antérieur, l’opération est beaucoup plus précise quand l’on rapproche le bord des plateaux continentaux actuels, plutôt que les côtes elles-mêmes.

86 m.a.                      Effectués sur des sites où la sédimentation était particulièrement lente – 1 millimètre par millénaire – des forages révèlent des traces d’oxygène dans des argiles rouges se trouvant à 30 mètres de profondeur sous le sol marin du Pacifique nord, permettant une activité microbienne réduite.

80 à 35 m.a.              L’orogénie laramienne met en place les Montagnes rocheuses.

75 m.a.                       Mise en place de tous les grands ordres de mammifères.

L’évolution suit toujours les mêmes tendances : les organismes dérivent vers plus d’ordre, plus de complexité, plus d’efficacité, plus d’indépendance vis-à-vis de l’environnement. L’évolution est progressive, elle s’accompagne de l’augmentation de la taille et se traduit par une complexification des structures. Le processus évolutif traverse deux étapes : d’abord apparaissent des répétitions d’organes ou de molécules homologues, résultat de la duplication d’un gène majeur. Chaque copie est soumise à des mutations aléatoires et diversifiantes, et la fonction s’améliore petit à petit en devenant plus complexe. Dans un second temps, la spécialisation et la sélection opèrent sur des individus déjà diversifiés. Une formule différenciée est sélectionnée et devient invariable car mieux adaptée. Ainsi, tous les insectes ont trois paires de pièces buccales, tous se déplacent à l’aide de pattes insérées sur les trois segments thoraciques. De même, il est remarquable de constater que les mammifères ont tous sept vertèbres cervicales, du dauphin sans cou à la girafe qui en a un fort long.

La sélection naturelle « choisit » des caractères adaptés au milieu. Des isolements géographiques font apparaître plusieurs populations distinctes, soumises à des conditions de vie différentes, qui vont évoluer de façon divergente jusqu’à donner des espèces différentes ; on parle alors de phénomène de spéciation par isolement géographique.

Si l’on prend l’exemple du renard, il a largement débordé son aire géographique habituelle et cette extension lui a permis de coloniser des territoires nouveaux. On constate que la taille des renards de régions froides est plus grande, avec des extrémités réduites. Un renard polaire est trapu aux pattes courtes et petites oreilles alors que le fennec est menu, perché sur de longues pattes fines. Une des adaptations au froid des homéothermes est l’augmentation de taille, car ils perdent moins de chaleur à cause de la surface relativement petite par rapport au volume ; quand le rapport entre la surface et le volume se réduit, le pelage s’épaissit et la conductance diminue : l’isolement s’améliore. Dans un climat chaud, ils doivent évacuer la chaleur, et la tendance est à la petite taille qui crée une grande surface de déperdition de chaleur par rapport au volume.

Au fur et à mesure que l’évolution progresse, la différenciation s’accompagne du développement des systèmes de régulation (nerveux, endocrinien, immunitaire), conférant à l’organisme une unité de plus en plus parfaite et une indépendance de plus en plus grande vis-à-vis du monde extérieur.

L’évolution est le plus souvent progressive mais il lui arrive aussi d’être régressive en faisant disparaître des organes. Selon la loi de Dollo, l’évolution régressive est irréversible. Si l’organe perdu exerçait une fonction indispensable, un autre analogue le remplace pour perpétuer la fonction. Des organes peuvent en outre être reconvertis et détournés de leur rôle dans l’optique d’une amélioration qui apparaît dans la lignée évolutive. Prenons l’exemple de deux petits os : l’articulaire et le carré des reptiles reconvertis en osselets de l’oreille moyenne chez les mammifères. Autre exemple: l’hormone de l’osmorégulation des poissons se retrouve chez les mammifères, sécrétée par la thyroïde, après avoir obtenu une promotion puisqu’elle gère la thermorégulation. François Jacob a même dit à ce sujet que la nature se content[e] de bricoler au lieu de créer vraiment.

L’indépendance vis-à-vis de l’environnement est à coup sûr un atout majeur dans un milieu qui s’assèche en devenant de plus en plus défavorable à la vie.

Les vertébrés, après avoir réussi leur adaptation terrestre grâce à l’émergence des reptiles capables de ramper pour coloniser les continents, ont poursuivi leur évolution en se libérant des contraintes de leur environnement.

Au cours des temps géologiques, plusieurs formules évolutives sont apparues :

  • La rapidité de déplacement pour améliorer l’ordinaire alimentaire sur un plus grand territoire.
  • La thermorégulation chez les oiseaux et les mammifères pour résister aux fluctuations climatiques ; ils assurent alors une activité permanente sans période de vie ralentie sauf chez les hibernants.
  • La viviparité ou l’oviparité qui leur permet de s’affranchir du milieu originel aquatique en protégeant l’embryon dans des poches liquides riches en éléments nutritifs (poche amniotique ou œuf).

Si le milieu change dans le sens d’une plus grande désertification, les animaux vont devoir poursuivre leur effort d’adaptation s’ils ne veulent pas, disparaître.

L’accroissement de l’indépendance à l’égard du milieu constitue une des orientations de l’évolution animale. Cette dernière découle de remaniements génétiques entraînant des modifications organiques. On peut imaginer une augmentation de la mobilité chez les mollusques, les insectes et les vertébrés pour pouvoir échapper aux zones arides et exploiter des biotopes plus variés. Ils mettront à profit ces nouveaux perfectionnements pour découvrir des territoires plus favorables.

Quelles sont les espèces récentes qui font partie des plus évoluées ? Les insectes se trouvent en bonne position, ils ont acquis une prédominance dans ce domaine, à en juger par leur omniprésence dans tous les milieux et le nombre des espèces qui avoisine le million. Ils représentent plus d’un tiers de toutes les espèces. Cette réussite est incontestablement à attribuer aux facteurs d’indépendance qu’ils ont développés à l’égard du milieu. Par exemple, le squelette externe de chitine imperméable les préserve de la déshydratation, l’aptitude au vol les rend plus mobiles, la coque protectrice des œufs préserve la descendance. Elle tient aussi à la brièveté de leur cycle de maturité conditionnant leur énorme potentiel reproductif et favorisant la sélection des mutations avantageuses ou de nouvelles combinaisons géniques. Ces variations héréditaires conduisent à une diversification des espèces.

Parmi les espèces récemment apparues, certaines montrent une vitalité accrue et bénéficient d’adaptations leur permettant de conquérir des milieux nouveaux.

Le moteur de l’évolution agit-il de nos jours ? L’évolution actuelle se résume à la spéciation et, d’après Pierre-Paul Grassé, subirait un amortissement. La marge de manœuvre de l’évolution n’a cessé de s’amenuiser, dit-il : à l’Ordovicien, la genèse des embranchements s’arrête, au Jurassique celle des classes, au Paléocène celle des ordres. Une évolution directionnelle intervenant maintenant ferait sortir des individus du cadre de l’espèce avec beaucoup de difficulté. On peut aussi penser qu’un nouveau venu, l’homme, est capable par sa technique de diriger cette évolution […] Cette dangereuse liberté exige que l’homme agisse dans un total respect du vivant. L’ontogenèse évolutive repose sur une exploitation des potentialités de l’œuf mais l’homme par sa technique peut à chaque étape intervenir et modifier le génome et le déroulement du développement autonome, donc multiplier les possibles.

[…] Des paléontologues ont évalué approximativement la durée moyenne d’existence d’une espèce de mammifère à dix millions d’années, en théorie. L’homme existe depuis quatre millions d’années, il lui reste donc du temps devant lui.

Catherine Boudier Le Livre des Déserts.              Bouquins Robert Laffont 2005


[1] Par commodité, le signe moins ~ par rapport à l’an 0, n’a été adopté qu’à partir de ~ 10 000ans. Pour les temps plus anciens, il ne sert à rien, puisqu’il ne peut y avoir confusion avec le temps présent.

[2] Si l’on contracte l’histoire de la terre en une année, la formation du système solaire se plaçant au 1° janvier à 0 heure et l’an 2000 au 31 décembre à minuit, la vie surgit dès le 23 mars, les premiers êtres multicellulaires seulement le 15 novembre et Lucy, le 31 décembre, en début de soirée…

On a plus facilement une idée de la durée géologique en prenant la vitesse de sédimentation du calcaire des ères secondaires et tertiaires : 2 millimètres par siècle.

Les classifications de l’histoire de l’univers sont fonction de l’objet regardé : si l’on observe la nature de la terre, on a une classification géologique, faite d’ères – du primaire au quaternaire -, elles-mêmes subdivisées en époques – du cambrien à l’holocène-, elles-mêmes encore subdivisées en étages, du géorgien au flandrien. Si l’on considère l’homme, la classification : stade culturel, part du début du tertiaire – 65 m.a., la principale étant le paléolithique, de 2 m.a à 0.15 m.a. Ces catégories ont elles aussi  des subdivisions en périodes culturelles, partant du début du quaternaire, vers 1.64 m.a. Les classifications relatives au monde animal, partent du Paléozoïque, à l’ère primaire, passent au Mézozoïque à l’ère secondaire et au Cénozoïque aux ères tertiaire et quaternaire.

[3] Être vivant en symbiose étroite avec un autre être

[4] Corpuscules des cellules végétales porteuses de chlorophylle et sièges de la photosynthèse

[5] Organites composant les cellules et productrices d’énergie

[6] terme aujourd’hui abandonné par les scientifiques qui lui préfèrent celui de varisque, plus approprié. Ce texte étant destiné au grand public, on conservera le terme hercynien beaucoup plus répandu, encore pour quelques bonnes dizaines d’années, de même que l’on a avalisé des erreurs, en conservant les termes d’Indien pour parler des peuples autochtones d’Amériques du nord comme du sud, de même qu’on parle de remède de bonne femme, en lieu et place de remède de bonne réputation (fame).

[7] lequel cratère d’astéroïde peut porter le nom plus savant d’astroblème


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 31 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

14 800                        La mégafaune nord américaine - mammouths, chevaux, paresseux géants…  – se met à disparaître, et cela va durer à peu près 1 300 ans. Le phénomène est probablement du à la sortie de l’ère glaciaire, entraînant une hausse des températures. Premières victimes, les animaux laissèrent proliférer la végétation, et réchauffement aidant, les incendies se multiplièrent, laissant des traces importantes de charbon que l’on retrouve aujourd’hui dans les carottes prélevées en Indiana – lac Appleman – et dans l’Etat de New York.

14 000 à 9 500           Peintures des grottes d’Altamira, au sud de Santander, en Espagne.

13 000                        Les Sibériens envahissent les Amériques : ils sont à l’origine des civilisations brillantes et cruelles qui vont se développer dans l’actuel Mexique, en Amérique centrale et du Sud : on fera nôtres les erreurs de Christophe Colomb en les appelant Indiens. Le site paléontologique de Monte Verde, découvert en 1975 sur la côte chilienne, date de 13 000 ans. Mais il existerait des preuves d’un peuplement des Amériques antérieur à celui-là : Pedra Furrada, site du nordeste brésilien, découvert en 1978, daterait de 50 000 ans, Puebla, au Mexique, découvert en 2005, daterait de 40 000 ans : ces peuplements se seraient faits soit par la mer, en l’occurrence la côte ouest du Pacifique, soit par voie de terre, non par l’Alaska, mais par l’Europe, à une époque où l’Atlantique nord était suffisamment gelé pour permettre un déplacement de groupes humains.

Selon les hypothèses les plus récentes, ces Amérindiens auraient commencé à quitter la Sibérie vers ~25 000 ans et ne seraient arrivés an Amérique que 10 000 ans plus tard, donc, vers ~15 000 ans : ils seraient restés dans la région,  alors émergée, de l’actuel détroit de Behring durant dix mille ans, car c’était la seule à offrir un climat supportable, avec une végétation de petits arbustes, et donc une importante faune : de quoi se chauffer et se nourrir.

Si l’on en croit Jared Diamond, géographe et biologiste américain, ces Homo Sapiens étaient beaucoup moins sages qu’on ne le dit :

Quand les hommes franchissent le détroit de Behring, 12 000 ans avant J.C.et gagnent l’Amérique du Nord, ils se livrent à un carnage inouï. En quelques siècles, ils exterminent les tigres à dents de sabres, les lions, les elansstags, des ours géants, les bœufs musqués, les mammouths, les mastodontes, les paresseux géants, les glyptodontes [des tatous d’une tonne], les castors colossaux, les chameaux, les grands chevaux, d’immenses troupeaux de bisons… Ce fût la disparition animalière la plus massive depuis celle des dinosaures. Ces bêtes n’avaient aucune expérience de la férocité d’Homo sapiens. Ce fut leur malheur. Depuis, nous avons encore fait disparaître d’innombrables espèces.

Une météorite de près de deux kilos percute la glace de l’Antarctique, dans les Allan Hills, proche de la base de l’explorateur Scott, et du Mont Erebus, sommet le plus élevé de l’Antarctique, sur la Terre Victoria. Elle sera découverte par des Américains le 27 décembre 1984, et on apprendra alors qu’elle nous vient de Mars, qu’elle a quitté 16 millions d’années plus tôt : on appelle cela prendre le chemin  des écoliers. Le lieu de son atterrissage déterminera son nom : ALH 84001. En 1996, on publiera des résultats d’analyse révélant la présence de microscopiques structures en formes de globules et de bâtonnets, constitué de carbonates, avec la présence de composés organiques ; les conclusions sont les suivantes :

Aucune des caractéristiques que nous avons décrites ne permet, à elle seule, de conclure à l’existence d’une vie passée sur Mars.
Il y a une explication alternative – une origine non organique, purement minérale – pour chacune de ces caractéristiques, quand elles sont prises en compte individuellement.
En revanche, quand on prend en compte ces caractéristiques dans leur ensemble, notre conclusion est qu’elles constituent des preuves en faveur de l’existence de forme de vie primitive sur la planète Mars, quand elle était plus jeune.

David S MacKay NASA      Science 1996

Une forme de vie a-t-elle pu exister sur Mars ? Une forme de vie dont la roche ALH  84001, aurait, il y a 16 millions d’années, emporté les vestiges, les fossiles, dans ses errances à travers l’espace et le temps, avant de s’écraser sur notre Terre ?
Depuis plus de quinze ans, après de nombreuses recherches, aucune preuve n’a été apportée en faveur de l’hypothèse que les globules et bâtonnets de carbonate découverts sur la météorite ALH 84001 seraient des fossiles de micro-organismes martiens, ou des traces d’une activité ancienne de micro-organismes martiens.
D’une manière générale, aucune preuve de vie extra-terrestre, et aucune preuve de l’existence de fossiles de vie extraterrestre, n’ont été à ce jour identifiés sur aucune météorite ni sur aucun astéroïde tombé sur notre planète. Ni sur aucune planète, astéroïde ou comète que les sondes spatiales ont pu examiner.

Jean-Claude Ameisen          Sur les épaules de Darwin. Les battements du temps.LLL 2012

~ 12 000                    Une oscillation de l’axe de rotation de la terre déplace légèrement vers le nord les moussons saisonnières de l’Afrique. Toute la zone du Sahara, jusqu’alors désert à peu près comme aujourd’hui, et ce depuis 70 000 ans, connaît d’abondantes précipitations qui créent un important réseau hydrographique, et couvre la zone de végétation, laquelle va commencer par attirer les animaux, puis l’homme. En Europe, début de la transgression flandrienne : réchauffement de l’épisode interglaciaire de l’Holocène. Dans les régions arctiques, l’homme commence à domestiquer les plus gentils des loups… qui deviennent chiens.

Holocène ~ 10 000 ans à nos jours.

Mésolithique : ~ 10 000 à ~ 5 000.

~ 10 000                      L’hémisphère Nord connaît une nouvelle avancée des glaces, nommée le  Dryas récent : l’ampleur du phénomène tient plus de la mini-variation climatique que de la tendance générale : elle est courte mais abrupte.

~ 9 500                        Un groupe de chasseurs établit un campement sur les bords du Verdanson, là même où, 10 000 ans plus tard, se créera Montpellier. Premiers arcs, une révolution en matière d’armes.

~ 9 000                      Début de l’élevage de la chèvre et du mouton en Anatolie. Les Chinois prennent déjà de l’avance en découvrant l’alcool… de riz bien sûr : c’est à Jiahu, dans le Henan, où l’on trouvera en 2005 des jarres recelant des traces de résidus de fermentation.

~ 8 000                         Les glaciers fondent en Amérique du Nord, libérant les eaux d’immenses lacs qui refroidissent les courants marins et produisent un refroidissement des zones bénéficiaires du Gulf stream. Mais la principale manifestation de la fin de la dernière glaciation – le Würm -,  est un réchauffement, qui éloigne les hommes de la proximité des grottes et cavernes – mettant ainsi fin à l’art pariétal en Europe occidentale  -. Les rennes migrent vers le nord ; les mammouths, impuissants à s’adapter, disparaissent, et, dans nos zones désormais tempérées, l’agriculture permanente apparaît : l’homme, qui vivait jusqu’alors essentiellement de cueillette, chasse et pêche, en petites cellules nomades va se  sédentariser, les premiers foyers se situant entre Méditerranée et Mer Noire : Grèce, Turquie et branches vers les actuels Irak, Syrie et Palestine Israël. Cette sédentarisation va donner naissance aux premiers villages où l’on inventera les premiers outils agricoles[1] : faucille, meule ; on a alors des rendements de l’ordre de 3 grains récoltés pour deux semés. La pierre taillée cède la place à la pierre polie, on invente aussi la poterie. Plus au sud, au Sahara, vert depuis une vingtaine de siècles au plus, s’installent les Kiffiens, peuple de pêcheurs : on retrouvera des tessons de leurs poteries à Gobero, à peu près à 150 km au sud-est d’Agadez. Ils disparaîtront vers ~ 8000.

La population de l’ensemble de la terre serait au maximum de dix millions. Le littoral méditerranéen de notre actuel Languedoc suit à peu près une ligne de Rosas à Marseille. La Durance, jusque là fleuve côtier indépendant du Rhône, ayant son delta dans l’actuelle plaine de la Crau, a rehaussé sa rive gauche par apport de galets  à tel point qu’elle ne peut plus franchir le pertuis de Lamanon – 7 km au nord de Salon de Provence, à l’extrémité orientale de la chaîne des Alpilles – et trouve le seuil d’Orgon, plus en aval en contournant les Alpilles par le nord, devenant ainsi un affluent du Rhône, dans lequel elle se jette en Avignon. A l’autre bout de la France, on va à pied sec du site de Calais à celui de Douvres : c’est alors un isthme et pas encore un détroit… et très loin de là à l’est, l’actuel détroit de Behring lui aussi est un isthme permettant le passage des humains comme des animaux. Les Apaches, qui vivent aujourd’hui dans des réserves du sud-ouest des Etats-Unis, se disent descendants des Mongols, car ils ont tous deux une marque bleue au bas du dos, à l’emplacement du rein droit.

J’aimerais savoir comment était la vie, il y a dix mille ans, disait Pépé. J’y pense souvent. La nature devait ressembler à celle d’aujourd’hui, avec les mêmes arbres, la même terre, les mêmes nuages, la même neige qui tombait de la même façon sur l’herbe et qui fondait, le printemps venu. Les gens exagèrent les changements de la nature, comme si elle était si légère ! […] La nature résiste aux changements. Et si changement il y a , la nature attend de voir s’il peut durer. Dans le cas contraire, elle l’écrase de tout son poids ! Il y a dix mille ans, la truite, dans le torrent, devait être toute pareille à celle de maintenant.

[…] C’est pour ça que j’aimerais y aller ! Pour voir comment on a appris ce que nous savons aujourd’hui. Prends un chevreton par exemple. Il n’y a rien de plus simple. Traire la chèvre, chauffer le lait, le faire cailler et presser le tout, chacun l’a vu faire bien avant de savoir marcher. Mais comment a-t-on découvert que la meilleure façon de cailler le lait était d’utiliser un estomac de chevreau, le gonfler comme un ballon, le sécher, le tremper dans l’acide, le réduire en poudre et jeter quelques grains de cette poudre dans le lait chaud ? J’aimerais bien savoir comment les femmes ont découvert ça ?

[…] C’est ça que j’aimerais savoir si j’étais un corbeau sur un arbre ! Toutes les bêtises qu’on a dû faire ! Et petit à petit, lentement, le progrès.

[…] Le fil du savoir, que la nature n’écrase pas, ressemble au fil d’or qui court dans une roche.

John Berger La Cocadrille    La Fontaine de Siloé  1992

Début de l’élevage de la vache en Anatolie. Début de la domestication du mil au sud du Sahara, au nord-nord-est du fleuve Sénégal. Les changements alimentaires de l’homme, par le passage du cru au cuit, lui font ressentir le besoin de sel.

~ 7 500                         Début de l’exploitation des mines de sel à Hallstatt, dans l’actuelle Autriche.

~ 7 000                        Le mouton arrive dans ce qu’est aujourd’hui le midi de la France : ils vont commencer à tracer des drailles, sans avoir alors de berger, la survie leur commandant la transhumance pour fuir les chaleurs de l’été comme les rigueurs de l’hiver.

Dans l’actuel Pérou, l’homme cultive la papa – la pomme de terre - : le carbone 14 en trouvera des traces dans les grottes le long du Rio Chilca, au sud de Lima. Trois mille ans plus tard, on retrouve des traces de la même papa, près de Casma, dans le nord du Pérou. On va dénombrer dans les Andes et les vallées boliviennes plus de 1 400 variétés de pomme de terre. Les indiens mettront assez vite au point le chuño, un produit de déshydratation de la pomme de terre : exposée pendant trois nuits au gel, elle l’est ensuite au soleil, puis foulée pour rendre son eau. Après 45 jours de séchage, vous avez le chuño.

~ 6 500                        Après un intervalle aride, le Sahara entre dans sa dernière période humide et ce sont des nomades qui le peuplent : les Ténéréens, à peu près pour 2000 ans. On retrouvera leurs outils sur le même site que leur prédécesseurs – les Kiffiens- à Gobero, au sud-est d’Agadez. C’est à peu près de cette époque aussi que date le début d’une émigration vers l’Est, c’est-à-dire vers l’abondance de l’eau du Nil : ce sont les ancêtres des Égyptiens, dont on ne sait pas grand’chose ; on leur attribue plusieurs cultures : du Fayoum, de 6000 à 4000, méremdienne, de 4800 à 4200, omarienne, de 4600 à 4400, badarienne de 4400 à 4000, Nagada I de 4000 à 3500 et Nagada II de 3500 à 3200, les premières s’étant installées en Basse Égypte, près du delta du Nil, les plus récentes, remontant vers la Haute Égypte, jusqu’au nord d’Assouan.

vers ~ 6 200                 La déglaciation est déjà à l’œuvre en Amérique du Nord. La digue de glace qui, jusque là, retenait les eaux de l’immense lac Agassiz , se rompt brutalement : cette énorme masse d’eau douce se déverse brutalement dans l’Atlantique, dont le niveau augmente d’un mètre et demi, entraînant un brusque refroidissement pour quelques décennies de l’Europe, par arrêt du Gulf Stream. Cela va provoquer un premier relèvement du niveau de la Méditerranée.

~ 6 000                        Invention de la céramique.  On estime qu’en Europe de l’Ouest, il faut 5,5 hectares de terrains agricoles pour subvenir à un individu ; à la révolution industrielle, en 1850, 1,2 hectares seront suffisants. En Chine à la même époque, il faut 8,5 hectares, 0,5 hectare en 1850.

vers ~ 5 800                L’augmentation générale de la température a provoqué la fonte des glaciers d’Europe occidentale et d’Eurasie, et l’expansion thermique des océans : les deux phénomènes se traduisent par une montée du niveau de la Méditerranée d’à peu près 90 m[2]. Elle est alors au maximum de son extension : les cordons littoraux du Languedoc et du Roussillon n’existent pas encore. Un verrou sépare la mer Méditerranée – Marmara plus précisément – du lac d’eau douce aujourd’hui nommé Mer Noire, dont le niveau est inférieur de 150 m. Le niveau se met à dépasser celui du verrou, et la Méditerranée se déverse, doucement d’abord, puis, érosion aidant, de plus en plus vite, dans ce lac, jusqu’à équivalence des niveaux. Le phénomène est identique pour la mer d’Azov et la Mer Caspienne, par un autre passage. On ne sait pas en combien de temps cela se fit, mais Noé en eut tout de même assez pour construire une arche et y sauver tout ce qui pouvait l’être ; toutes ces populations se réfugièrent probablement le long des fleuves qui alimentent la Mer Noire : Dniepr et Danube.

Une autre hypothèse parle de la rupture d’une poche d’eau subglaciaire, dans les grandes plaines d’Ukraine, de très grande dimension, qui se serait brutalement déversé dans la Mer Noire en ~ 6700.

Yahvé fit disparaître tous les êtres qui étaient à la surface du sol, depuis l’homme jusqu’aux bêtes, aux bestioles et aux oiseaux du ciel : ils furent effacés de la terre et il ne resta que Noé et ce qui était avec lui dans l’arche. La crue des eaux sur la terre dura cent cinquante jours.

Genèse 7        17

C’est de ce millénaire que datent les premières traces de l’existence du vin, en Géorgie, en Arménie, – à  Vaïots Dzor, proche de l’actuelle frontière entre l’Iran et la Turquie -, dans les Monts Zagros en Iran ; selon la Bible le vin apparaît quand baissent les eaux du déluge.

~ 5 750                        On trouve en Anatolie des figurations devenues célèbres de la Déesse-Mère en Maîtresse des Animaux. Dame des créatures sauvages, elle fait visiblement corps avec la nature, fraternisant avec les bêtes les plus indomptées.

Françoise Gange Les Dieux menteurs.     La Renaissance du Livre 2001

Toute l’Europe néolithique, à en juger par les mythes et les légendes qui ont survécu, possédait un ensemble de concepts religieux remarquablement homogène, fondé sur le culte de la Déesse Mère[3] aux si nombreuses appellations, que l’on connaissait aussi en Syrie et en Lybie. [...] L’Europe ancienne n’avait pas de dieux… La Grande Déesse était considérée comme immortelle, immuable et toute puissante ; et le concept de la filiation par le père n’était pas encore apparu dans la pensée religieuse.

Robert Graves Les mythes grecs

~ 5 500                         Au nord de l’actuel Kazakhstan, l’homme commence à domestiquer le cheval, non seulement pour être monté mais aussi pour fournir la viande et le lait. Il est bien possible que cette antériorité du cheval sur les bovins et les ovins tienne à ce que le premier se débrouille tout seul pour se nourrir toute l’année quand les seconds doivent être nourris pendant l’hiver.

~ 5 400 à ~ 2 700          A l’embouchure du Dniestr sur la mer Noire, dans l’actuelle Roumanie et Moldavie, se développe la civilisation de Cucuteni-Tripolye, et sur le Danube, celle de Lepenski Vir. Ils vont construire des villes qui pourront avoir jusqu’à 20 000 habitants, d’une durée de vie très courte, 40, 50 ans au bout desquels elles étaient brûlées, sans doute parce que la cueillette imposait le déménagement. Des changements climatiques y mirent fin, non sans qu’il aient cherché à survivre en se réfugiant dans des grottes.

www.culture.gouv.fr/culture/arcnat/harsova/fr/index.html

Plus près de chez nous, dans l’actuelle Allemagne, à Herxheim, près de Spire, des hommes se sont livrés au cannibalisme, on ne sait pas très bien pourquoi, probablement plus par obéissance à des pratiques culturelles que parce que le ventre criait famine : toujours est-il qu’une centaine d’hommes en ont croqué à peu près un millier d’autres !

Premières cités lacustres sur les lacs alpins : www.chalain.culture.gouv.fr/fr/

Néolithique : ~ 5 000 à ~ 2 100 ans. On va baptiser révolution néolithique, le passage du stade de la cueillette à celui de l’élevage et de l’agriculture, de la fonction de prédateur à la fonction de producteur. Cette révolution, née au Moyen Orient a gagné l’Europe par deux voies principales : l’une, maritime qui, par les Cyclades et la Sicile, gagne l’Afrique du Nord et le sud de l’Europe ; l’autre, terrestre, part du Caucase pour gagner l’Europe Centrale puis les îles britanniques. On circulait donc, et souvent les matières alors précieuses circulaient aussi, et ce, parfois dès le paléolithique : l’obsidienne, roche volcanique noire de l’île de Milo, circule dans toute la Grèce. Les bracelets en coquille de spondyle de la Méditerranée atteignent toute l’Europe Centrale, on retrouve des coquillages des bords de l’Atlantique dans des tombes d’Alsace. Et voyagent aussi le cuivre de la Bulgarie, l’or du Caucase, le sel de l’Atlantique. Le silex jaune du Grand Pressigny, en Touraine, se retrouve jusqu’aux Pays Bas et en Suisse.

vers ~ 5 000              Peintures et gravures pariétales du Sahara, au long de la voie de circulation qui va des bords du Nil à l’Atlantique : c’est le centre d’art préhistorique le plus riche du monde. Si le néolithique représente le stade le plus évolué de civilisation au Sahara, les peintures et gravures pariétales ont commencé beaucoup plus tôt. Alors humide et fertile, le Sahara est peuplé d’hommes venant aussi bien de l’Europe Blanche que de l’Afrique Noire ou d’Afrique de l’est. La densité est l’une des plus fortes du monde. La présence de meules et de broyeurs, si elle ne suppose pas obligatoirement une agriculture – dont nous n’avons pas de trace – signifie au moins la cueillette de graminées sauvages, pratiqué tant par les chasseurs que par les pêcheurs. L’artère principale de cette vie, c’est le fleuve Tafessasset qui prend sa source au nord du Tassili des Ajjers pour alimenter, 1 200 kilomètres au sud, le lac Tchad, lequel occupait alors à peu près 100 000 km². [Vers 1910, il occupera encore de 20 à 23 500 km² ; il passera à 9 000 km² dès 1973, et sera pratiquement à sec  en 1984].

Toute cette eau ne va pas s’évaporer, mais très souvent partir dans les profondeurs : on parle aujourd’hui de véritables mers souterraines. Muhamar Khadafi sera le premier à avoir les moyens d’aller la chercher, à 800 mètres de profondeur, dans le sud lybien où les prospecteurs estimeront le volume d’eau à 120 000 milliards de m3. Ses installations une fois terminées, en 2010, bien qu’endommagées par les bombardements de l’OTAN en 2011, devraient débiter 6.5 millions de m3 par jour, et ce pendant plus de 50 000 ans avant d’arriver à épuisement de la ressource ! 6.5 millions de m3 par jour, cela signifie 75 m3/sec, c’est-à-dire moins que le débit du Cher. À Beaucaire, le Rhône est à 1 700 m3sec.

Les pasteurs domestiquent alors le dromadaire, [réapparu après une « éclipse » de milliers d'années, car les premiers hommes du Sahara l'ont représenté : il était alors sauvage] mais encore le mouton et surtout la chèvre, puis enfin le bœuf. Outre les poissons et coquillages, on a trouvé des restes d’hippopotames, de crocodile, tortue, moules. Les pasteurs se font aussi chasseurs et il s’agit alors de rhinocéros, girafe, éléphants, antilope, âne sauvage, lynx et même le lion. De nos jours, on compte dans le monde 1 600 000 espèces animales décrites et répertoriées ; et le nombre de toutes celles qui n’ont pas encore été découvertes est beaucoup plus important.

L’outil était donc développé : haches polies, flèches etc, mais aussi bijoux faits avec des coquilles d’œufs d’autruche coupées en rondelles, voire avec du quartz ou encore de l’amazonite.

En 2006, on va découvrir les ossements d’un homme que l’on baptisera La Braña 1, du nom de la grotte où il a été exhumé, près de Valdelugueros, dans la province de León. Le séquençage complet de son génome, à partir de l’une de ses dents permet de dresser son portrait robot, d’où il ressort qu’il est un beau Noir aux yeux bleus.

Alors qu’on pensait jusqu’alors que nos ancêtres européens avaient acquis une peau claire dès le paléolithique supérieur, du fait d’un moindre rayonnement UV, il s’avère qu’il n’en est rien. L’évolution vers un teint plus pâle pourrait finalement être intervenue beaucoup plus tard, au néolithique, à la faveur d’une modification du régime alimentaire comportant un apport moindre en vitamine D. En revanche, La Braña 1 était déjà porteur de la mutation génétique qui confère des yeux bleus aux humains modernes. Selon les chercheurs, cette rare combinaison génétique est, aujourd’hui, absente des populations européennes. D’ailleurs, en comparant le génome de La Braña 1 avec celui des Européens d’aujourd’hui, les scientifiques ont estimé que ceux-ci étaient génétiquement éloignés. Toutefois, ils ont relevé certaines similitudes avec les populations scandinaves du nord de l’Europe, tel que Suédois et Finlandais. Par ailleurs, des comparaisons avec d’autres fossiles, notamment ceux découverts récemment sur le site de Mal’ta, près du lac Baikal, en Sibérie, montrent qu’il y a une continuité génétique – et donc un ancêtre commun – entre les populations de l’Eurasie occidentale et centrale, depuis le paléolithique supérieur jusqu’au mésolithique.

Mais l’autre grande surprise contenue dans le génome de l’individu La Braña 1 réside dans ses défenses immunitaires. En effet, ce chasseur-cueilleur ibérique possédait déjà plusieurs mutations génétiques associées à la résistance aux infections bactériennes chez les humains modernes. Des variations dont on pensait jusqu’ici qu’elles avaient émergé avec l’apparition de l’agriculture et de l’élevage, du fait des contacts rapprochés avec les animaux. Il faudra donc envisager d’autres hypothèses pour expliquer cette évolution. C’est finalement sur le plan digestif que La Braña 1 était le moins bien doté puisqu’il présentait une intolérance au lactose et une faible capacité à digérer l’amidon. Toutefois, avant de pouvoir généraliser cet ensemble de caractéristiques, il faudra séquencer les génomes d’autres chasseurs-cueilleurs européens du mésolithique.

Sophie Bartczak                   Le Point du 15 02 2014

Sur le site des Almendres, proche d’Evora au Portugal, des hommes dressent un cromlech : deux cercles concentriques dont le plus grand fait 19 mètres de diamètre. Le site va rester actif pendant plusieurs millénaires, jusqu’au néolithique récent, et s’enrichir d’autre mégalithes, dont quelques uns gravés. C’est le point de départ du mégalithisme qui va se diffuser surtout par voie de mer, vers le nord, la Bretagne et l’Angleterre, mais encore l’Hérault et l’Aveyron, Arles, sur les rives méditerranéennes de la France. Cela nous vient d’Asie Mineure ; la parenté est claire avec ce que l’on peut voir alors dans les Cyclades, en Crète, à Mycènes, Malte et sur l’emplacement de Troie.

A Babylone, on se lamente déjà sur cette fichue jeunesse :

Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture.

Vu sur une poterie

Dans les zones basses et chaudes de l’actuel Mexique, ou au Guatemala, les Indiens obtiennent du maïs à partir d’une plante sauvage – teocentli : Euchloena mexicana -.

On ne saurait trop insister sur le bouleversement vraiment révolutionnaire que la découverte du maïs (… au Mexique) apporta dans la vie des hommes. Un des éléments les plus importants sans doute de cette révolution a été la possibilité désormais ouverte aux agriculteurs d’accumuler des réserves suffisantes pour se nourrir d’une récolte à l’autre (avec l’appoint de la chasse et de la cueillette) au moyen d’un travail relativement réduit. Morris Steggerda a calculé qu’un paysan maya du Yucatan, cultivant son champ selon les méthodes traditionnelles encore en usage, ne doit fournir que cent quatre-vingt-dix jours de travail par an pour nourrir sa famille et lui-même. La culture du maïs a donc permis aux Indiens d’échapper à l’épuisante nécessité de la quête quotidienne du gibier ou des plantes sauvages, et leur a donné du temps, base indispensable d’une vie sociale, religieuse, artistique complexe[4]. C’est sur cette base qu’ont été bâties toutes les civilisations de cette partie du monde.

Jacques Soustelle Les origines de l’Amérique précolombienne 1986

De même pour le manioc dont le premier usage en Amérique centrale est révélatrice de l’ingéniosité de l’homme.

La plante est cultivée pour ses racines tubéreuses dont on fait de la farine, du pain, du tapioca, de l’amidon et une boisson alcoolisée, bien qu’à l’état naturel, ses racines soient vénéneuses. Le toxique, une sorte de cyanure, est supprimé par un procédé qui combine le grattage, la compression et la fermentation des racines tubéreuses. Mais comment les Indiens d’Amérique Centrale découvrirent-ils cela ?  S’apercevoir que des racines étaient vénéneuses n’était peut-être pas difficile mais le fait de supprimer le toxique et de découvrir que la partie restante était non seulement comestible mais qu’elle pouvait servir de nourriture de base témoigne qu’une logique investigatrice était à l’œuvre. Cette logique investigatrice fut d’abord bâtie dans des modèles de relations purement matérielles et, plus tard, dans des idées ou théories plus générales.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences               Seuil     1988

En Chine, on cultive déjà du blé et du millet au nord, du riz au sud. Le porc et le chien sont domestiqués. La Chine du nord, celle du Hoang-Ho est la plus développée.

Le tissage du chanvre et la sériciculture sont connus :

La femelle du bombyx du mûrier (type de papillon qui a pour chenille le ver à soie) pond, vers la fin du mois de juin, de 500 à 600 œufs. En avril, la larve se transforme en chenille, très vorace de feuilles fraîches. Avant de devenir papillon, la chenille, grâce à sa salive, s’enferme dans un cocon ovoïde. La sécrétion, composée de deux filaments continus et collés l’un a l’autre par la séricine, ou « grès », constitue la soie. Au bout de trois semaines, le papillon ramollit l’extrémité du cocon avec sa salive, écarte les filaments et sort. Mais il faut éviter cette dernière étape, nuisible à la qualité du fil. La chrysalide est donc ébouillantée avant sa sortie du cocon. Le dévidage de chaque cocon produit deux ou trois kilomètres de filament blanc, dont seuls 400 à 1 200 mètres sont tissables.

Histoire du Monde       L’Antiquité       Larousse 1996

vers ~ 4 800                 Sur le territoire de ce qui sera la Gaule, les premières communautés agropastorales, cultivant le blé et l’orge, élevant porcs et moutons, prennent le pas sur les derniers chasseurs-cueilleurs du paléolithique.

Dans les forêts du climat tempéré froid de l’Europe moyenne, le repos végétatif et la chute des feuilles ont lieu en hiver, et un certain ralentissement de la végétation se produit en été. La forêt climacique, composée de feuillus, comporte elle aussi trois étages de végétation : l’étage arboré de chênes, de hêtres et de charmes peut s’élever à trente ou quarante mètres ; le sous-étage arbustif est composé de noisetiers, de saules, de houx, de cornouillers, etc. ; le sous-bois buissonnant est de composition variée. La biomasse totale d’une telle forêt, qui peut atteindre 400 tonnes de matière sèche par hectare, est l’une des plus élevées qui soient. Elle est donc plus dense, plus puissante, plus résistante à la hache et au feu que la forêt des régions tempérées chaudes. Pourtant l’augmentation de la population au néolithique final et au début de l’âge de bronze et, par conséquent, la répétition de plus en plus fréquente des cultures sur abattis-brûlis ont fini par aboutir, là aussi au déboisement. Dans ces régions comme sur le pourtour méditerranéen, une « silva », un « saltus » et un « ager » se sont formés, mais leurs proportions relatives étaient très variables d’une région à l’autre.

Marcel Mazoyer, Laurence Roudart, Histoire des agricultures du monde du néolithique à la crise contemporaine, Paris, Éditions du Seuil, 1997, 533 p.

Sur le site actuel de Buthiers-Boulancourt, en Seine et Marne, un homme a un grave accident au bras gauche. Il y a au moins un chirurgien sur place pour décider de l’amputation, qui se fait probablement avec une lame de silex, de la face antérieure vers la face postérieure. L’humérus a cicatrisé, preuve que l’amputé a survécu, sans infection, preuve encore que le chirurgien maîtrisait aussi l’hémorragie et l’asepsie. On ne connaît que deux autres cas avérés d’amputation à cette époque, un peu antérieurs, à Sondershausen, en Allemagne et à Vredovice, en Moravie, République tchèque, et deux autres, avec moins de certitude, en Irak et en Croatie.

vers ~ 4 500                 Dans les steppes de l’actuelle Ukraine, dans la région de Kuban se développe une civilisation dite de la céramique cordée – décoration obtenue par l’application directe d’une cordelette sur la terre fraiche – . Ces peuplades disposent de l’araire et domestiquent le cheval. Il semble bien que c’est là qu’il faille chercher le fonds commun de ce qui fait les langues indo-européennes, [Proto-Celtes, Proto-Latins et Proto-Germains] dont le développement vers l’ouest sera assuré par celui de l’araire. Ce mouvement migratoire atteignit la France actuelle de ~ 2 200 à ~ 2 000.

C’est à peu près de cette époque que datent les premiers cas recensés de trépanation. On en trouve en Ukraine, dans la vallée du Dniepr, mais encore au Maroc, dans la grotte de Taforalt. Sur l’actuel territoire français, le docteur Prunières, natif de Marvejols, découvrira à partir de 1873 dans des grottes des Grands Causses, principalement autour des gorges du Tarn jusqu’à 300 squelettes, sur lesquels il dénombrera 60 trépanations, effectuées pour les ¾ sur des personnes en vie sur une période allant de ~ 4 400 à ~2 200.!  Des trépanations sur des humains morts ne représentent qu’un intérêt classique  ; les raisons sont multiples : d’ordre tout à fait pratique : pour permettre une prise pour être pendu à une branche, à une poutre… d’ordre politique, pour marquer son pouvoir sur le vaincu : boire dans le crâne d’un ennemi est la volupté suprême du barbare, disait Broca, selon Tite Live Livre XXIII, Chap.XXIV. Mais c’est d’un tout autre intérêt quand elle est pratiquée  sur un vivant et que celui-ci survit. Pourquoi ? Quel était donc l’état des connaissances pour penser que l’on pouvait ainsi soigner certaines maladies ? Passons sur le cas probablement le plus fréquent : soigner des blessures de guerre à la tête, mais tous les autres cas ? Les plus fréquents, sans doute d’ordre religieux, intégré à un rituel d’éloignement du mauvais esprit, ou à une initiation du même ordre que la circoncision … Sur un plan directement médical, on avance, sans avoir l’embryon d’une preuve, l’ostéite, la nécrose des os du crâne, les hernies de l’encéphale, l’épilepsie, l’hystérie, l’avitaminose D, l’hyperthermie. : tout cela rendu possible probablement par le fait que le cerveau est, paradoxalement, le seul organe de notre corps qui soit insensible à la douleur, peut-être aussi parce qu’on avait alors déjà réalisé qu’à la surface de chaque hémisphère cérébral figurait une représentation du corps entier, et qu’en stimulant un point de cette représentation, on stimulait en même temps l’organe correspondant sur la moitié du corps opposé à l’hémisphère. Comment tous ces savoirs ont-ils été acquis et ensuite comment ont-ils pu disparaître ? Les civilisations ultérieures se seraient-elles ingéniées à faire passer tout cela à la trappe ?

vers ~ 4 235                 Fondation de la ville de Suse, dans le delta du Tigre et de l’Euphrate.

La vie du Nil règle celle des Egyptiens : ses crues ordonnent toute l’activité agricole, centrée sur les berges… au-delà c’est le désert. Si l’on peut prévoir tout cela, le travail sera plus facile… et cela va les amener à reconnaître les premiers la durée approximative de l’année et à adopter un calendrier de 365 jours, répartis en 12 mois sur trois saisons.

Les limons sont couramment utilisés pour bâtir en brique crue l’habitat local, mais ils possèdent en outre la faculté de devenir glissants comme de la neige lorsqu’ils sont arrosés d’eau : et c’est ainsi que les Egyptiens vont transporter leurs obélisques… sur des traîneaux au bout desquels se tient un « arroseur » qui mouille le limon… jusqu’aux plus proches rives, l’essentiel du transport se faisant par voie d’eau.

L’Egypte est un don du Nil

Hérodote Histoire II, Paragraphe 5.

Le même Hérodote disait encore : Le Nil vient du Couchant et des contrées occidentales, mais au-delà, nul de possède de renseignements certains, car le pays, en raison de son climat brûlant, est un véritable désert. Il pensait cependant que son cours devait être symétrique par rapport à l’équateur de celui de l’Ister, aujourd’hui le Danube, et que sa source devait se trouver dans un pays où l’été était une saison pluvieuse, puisque c’est en été que l’on observait la crue du Nil en Egypte. C’est à lui que l’on doit le nom de Delta, qu’il a commencé par attribuer au Nil, au vu de la forme que faisaient les deux bras principaux et le rivage de la mer, ressemblant à la lettre grecque.

Elle fut un pays d‘exception, cette vallée du Nil ; elle fut merveilleuse et unique, fertile sans pluie, arrosée à souhait par son fleuve sans le secours d‘aucun nuage, ignorant les temps sombres, les humidités qui nous oppressent, gardant le ciel inaltérable de ces immenses déserts d‘alentour qui jamais n’exhalent une vapeur d‘eau pour embrumer l’horizon. C’est sans doute cette éternelle splendeur de la lumière, et cette facilité de la vie qui firent éclore ici les primeurs de la pensée humaine. Ce même Nil, après avoir si patiemment créé le sol d‘Egypte, fut aussi le père de la race qui partit en avant de toutes les autres, comme ces branches hâtives que l’on voit, au printemps, jaillir les premières d‘une souche, mais qui parfois meurent avant l’été. Il enfanta ce peuple dont nous recueillons aujourd’hui les moindres vestiges avec stupeur et admiration ; un peuple qui, dès l’aube, au milieu des originelles barbaries, conçut magnifiquement l’infini et le divin, posa avec tant de sûreté et de grandeur les premières lignes architecturales d‘où devaient dériver ensuite nos architectures, jeta les bases de l’art, ainsi que de toute science et de toute sagesse.

Pierre Loti. La mort de Philæ. 1909. Voyages 1872-1943              Bouquins Robert Laffont 1991

Hymne au Nil (entre 1550 et 1069 av.J.C.)

Lorsqu’il monte, alors la terre est en joie.
 Alors chaque ventre est joyeux.
 Chaque mâchoire ouvre son rire.
 Chaque dent se montre.
 Créateur de l’orge, nourricier des grains de blé,
 Créateur des célébrations dans les temples.
 Lorsqu’il tarde, les narines sont alors fermées.
 Chacun est orphelin,
 Et si les offrandes aux dieux sont distribuées,
 Alors un million d’hommes périt parmi les hommes.

Hymne du roi Amenemhat 1991-1962 av.J.C, premier pharaon du Moyen Empire

Je suis, moi, le faiseur de moissons bien-aimé de Nepri
La crue du Nil m’a honoré sur tout le territoire.
 Personne ne fut affamé pendant mes années,
 Ni assoiffé à cette époque.
 Les hommes vivaient de ce que j’avais fait,
 Et leurs récits parlaient de moi.
 Tout ce que j’avais promulgué se trouvait à sa juste place.

vers ~ 4 000                 Sur le Causse du Larzac, la Vis abandonne un méandre pour couper au plus court : cela va donner le cirque de Navacelles. Elle est aujourd’hui à 300 m au dessous du niveau du Larzac, et creuse son lit à la vitesse d’un dixième de millimètre par an.

Sir Charles Leonard Wooley s’est livré dans les années 1926- 1928 à des fouilles sur le site d’Ur, à l’époque port du golfe persique : après avoir trouvé de nombreux vestiges de l’époque, il avait rencontré une couche d’argile de 3 mètres d’épaisseur, qui ne pouvait qu’être le témoin du déluge, nous dirons d’« un » déluge puisqu’il n’y a aucune raison pour qu’il n’y en ait eu qu’un seul, dont la datation est déterminée par l’examen des vestiges des couches voisines.

On estime la population mondiale à environ 25 millions : en 4 000 ans, l’amélioration quantitative de la nourriture que permet le développement de l’agriculture va multiplier cette population à peu près par 10.

Première mention est faite de l’existence du vin en Egypte, sur une tombe, et c’est pour un usage thérapeutique.

vers ~ 3 500                 Les mines de sel de Hallstatt, dans l’actuelle Autriche, atteignent un degré de développement que l’on qualifierait aujourd’hui d’industriel : des galeries à 150 m. de profondeur, sur des longueurs de 150 m., 20 m. de haut, 15 de large !

Dans le golfe du Morbihan, des hommes trouvent le moyen de faire traverser l’estuaire de la rivière d’Auray à une dalle de 20 tonnes pour recouvrir le dolmen de l’île Gavrinis.

vers ~ 3 250 -3 200      A Abydos, à l’ouest de Karnak, rive gauche du Nil, dans la tombe d’un potentat local sont enfouis une centaine de petits carrés d’os ou d’ivoire, percés d’un trou et ornés de dessins. Ces inscriptions – héron, flèche, poisson – sont les premiers hiéroglyphes connus.

Graver un nom, pour un Egyptien, c’est en fixer l’essence et la réalité pour l’éternité.

Pascal Vernus

~ 3 329                         Aux pieds du Tisenjoch, dans le Massif de l’Ötztal, sur l’actuelle frontière entre l’ Autriche et l’Italie, à l’ouest des Dolomites, un homme de 46 ans, est aux abois ; il mesure 1,58 m, souffre de rhumatismes et d’une maladie proche de la malaria. Ses poumons sont encrassés par la fumée de sa maison.  Il a des tatouages en des points du corps reconnus par l’acupuncture. Pourquoi est- il donc monté si haut ? sans doute pour se procurer du minerai. Un adversaire le poursuit ; il prend arc -1,80 m, en if – , flèches et poignard et s’en va. Il va se battre : deux côtes cassées, une pointe de flèche dans l’épaule gauche, une blessure à la main droite. Affaibli, il s’arrête, perd du sang et meurt rapidement. Le glacier de Similaun, dans le haut Adige italien le gardera pendant 5 320 ans dans une glace immobile de par le relief sur lequel elle se trouvait, et qui, en fondant, l’amènera au jour à 3 210 mètres d’altitude, quand Erika et Helmut Simon, alpinistes de Nuremberg le découvreront le 24 septembre 1991 : on retrouvera une panoplie de plus de 400 objets autour de lui : vêtements, silex, hache de cuivre etc… on le nommera alors Ötzi, en référence au nom du massif. Il se trouve au musée de Bolzano, et visible sur www.icemanphotoscan.eu/ et www.iceman.it/

Et, fin mars 2010, un hélicoptère découvrira à moins de 50 mètres un autre corps remonté en surface par le glacier : sa femme ! La puissance des analyses d’aujourd’hui permettra-t-elle de savoir si le couple est mort en se battant, à plus de 3 000 m, contre un ennemi commun, ou bien s’il s’agit d’une simple et tragique querelle de ménage ?

Nouveau rebondissement en octobre 2010 : selon Alessandro Vanzetti, archéologue italien, Ötzi, aurait été tué au combat au printemps dans une vallée ; embaumé, son cadavre aurait été transporté en montagne à la fin de l’été. La multiplicité des objets retrouvés autour de lui signifierait que les funérailles auraient été celles d’un homme vénérable. La montagne aurait-elle été déjà sacrée ?

Et encore, début 2012, les analyses génétiques attestent de son appartenance à la famille méditerranéenne : il est porteur d’un marqueur génétique très rare en Europe [à peine 1%], sauf en Sardaigne du Nord [9%] et en Corse du sud [25 %].

Affaire à suivre…

vers ~ 3 000               Les techniques agricoles pratiquées sur l’île de Taïwan donnent des rendements de plus en plus élevés, et partant, des problèmes démographiques qui vont provoquer des vagues d’émigration étalées sur plusieurs siècles. Les premières atteindront les Philippines, puis l’Indonésie. Les dernières, pratiquement tout le Pacifique : Fidji, Vanuatu, Hawaï jusqu’à Rapa Nui, la fameuse île de Pâques ; dans l’océan indien, Madagascar. On ne peut soutenir que tous ces peuplements se firent sur des îles désertes, mais il est établi aujourd’hui que toutes les langues austronésiennes ont une origine taïwanaise.

Fondation de Rushhalimum, qui deviendra Jérusalem.

Un peu partout dans le monde – Europe occidentale, Afrique du Nord, Palestine, Caucase, Inde centrale, et même Japon, au cap Ashiruzi, au sud de l’île Shikoku -, on se met à dresser des mégalithes en des lieux que d’aucuns disent choisis pour leur manifestations de forces telluriques : en Espagne, le site majeur, le plus ancien, – vers ~2 800 – se trouve à Los Millares, tout à coté d’Almeria ; ils jalonnent aussi l’actuel Chemin de Compostelle. Leur orientation, déterminée par les solstices ou les équinoxes, laisse à penser qu’ils étaient liés à un culte solaire.

Les dolmens [du breton : dol : table, et men : pierre]  sont des tombes, au départ très souvent recouvertes de terre, formant un tumulus ; les cromlechs – enceinte circulaire – et menhirs – pierre dressée – ont une fonction beaucoup moins bien élucidée. Parfois, les menhirs deviennent statues[5], avec une stylisation de l’homme et de ses vêtements : les régions les plus riches sont la basse vallée du Rhône, de Marseille à Rodez, le Valais suisse, l’Ukraine ; on en trouve aussi en Bretagne, Espagne et Portugal, Corse et Sardaigne.

Et on ne rechignait pas à la tâche : à Erdeven (Morbihan) on en compte 1 129 sur deux rangs parallèles et une longueur de 2 105 mètres, à Carnac : 2 934, étendus sur plus de 4 km., en trois groupes successifs : Ménec : 1 170, Kermario : 985, et Kerlescan : 779. On pense qu’il a dû y avoir à Carnac environ 10 000 menhirs, s’étendant sur 8 kilomètres jusqu’à la rivière de Crach. Le Mont Saint Michel de Carnac a des dimensions impressionnantes : 70 m de large, 125 m de long pour une hauteur de 10 m : il aurait peut-être été construit pour un seul personnage. Le grand dolmen de Bagneux, près de Saumur, – 17 m de long sur 4 de large – a servi d’écurie pour une quinzaine de chevaux à la fin du XIX° siècle, puis de salle de bal au Café de la Grand-Pierre-Couverte !

http://www.culture.gouv.fr/culture/arcnat/fr/megalithes/fr/index.html

La période mésolithique (8 500 à 5 000 av. J.-C.) est marquée par une libération des contraintes climatiques du périglaciaire, qui induit une transformation de l’habitat des premiers humains. Les grottes profondes et bien abritées du froid sont abandonnées au profit de celles qui s’ouvrent plus volontiers à la lumière du jour. Des lieux de culte apparaissent et s’avèrent particulièrement denses dans certaines communes actuelles, comme celle de Salles-la-Source. Les différents causses aveyronnais font état de près d’un millier de dolmens, classant l’Aveyron au premier rang des départements français… la seule commune de Salles-la-Source compte 70 dolmens, un record !

Jean GUILAINE Au temps des dolmens, Mégalithes et vie quotidienne en France méditerranéenne il y a 5 000 ans.     Toulouse, Éditions Privat, 1998.

En Aveyron se développent les statues-menhirs. Le corps symbolisé est façonné avec quatre bandes représentants les membres, collés au corps. La tête reste à peine ébauchée sur le contour supérieur arrondi du menhir. Une distinction sexuelle est  notamment soulignée par l’esquisse de la poitrine pour les femmes ; chez les hommes, il s’agit généralement d’un outil (allume feu) ou d’un fourreau qui officierait le symbole masculin. Certains menhirs sont exposés à Rodez au musée Fenaille. […] Cette collection de statues-menhirs rouergate est la plus ancienne et la plus importante en France. Elle compte plus de 120 monuments répartis dans les trois départements de l’Aveyron, du Tarn et de l’Hérault. Le musée Fenaille, qui offre la plus grande collection française des représentations de l’Humain « grandeur nature », dispose de dix-neuf pièces dont dix-sept exposées. Elles mesurent un à deux mètres et pèsent chacune de cent à mille kilos. La datation en est délicate, toutes ayant été retrouvées isolées en pleine nature sans éléments permettant d’en préciser la chronologie. En comparant certains attributs des statuts avec les objets trouvés en fouille, on peut proposer avec vraisemblance une fourchette couvrant la période comprise entre 3 500 et 2 200 avant J.-C., soit le Chalcolithique ou le Néolithique final.

Bertrand Guibert Constructions culturelles et représentation du territoire au nord de l’Aveyron. 2012

Les pages qui suivent, de Gustave Flaubert, ne présentent aujourd’hui aucun intérêt scientifique, mais donnent un panorama plutôt exhaustif des connaissances sur le sujet au milieu du XIX° siècle : tout est mentionné, du plus stupide au plus sérieux, avec la considération qu’un notable peut attacher à ce genre de question à la fin d’un repas bien arrosé en sous-préfecture : on en riait comme on rit aujourd’hui des illuminés autour de Rennes le Château. L’archéologie n’avait à l’évidence pas encore conquis ses lettres de noblesse.

Il serait trop absurde, étant à Carnac, de ne pas aller voir les fameuses pierres de Carnac ; aussi nous reprîmes nos bâtons et nous nous dirigeâmes vers le lieu où elles gisent. Nous allions dans l’herbe, tête baissée et devisant sur je ne sais quoi, quand un frôlement nous a fait lever les yeux et nous avons vu une femme s’avancer par le sentier qui descendait, nu-pieds, nu-jambes, sans fichu, son grand bonnet remuant, sa jupe claquant au vent, une main sur la hanche et de l’autre retenant une énorme gerbe de foin qu’elle portait sur la tête ; elle marchait avec des torsions de taille, hardie et belle dans son corsage rouge. Elle a passé près de nous. Son souffle était large et fort, et la sueur coulait en filets sur la peau brune de ses bras ronds.

Bientôt, enfin, nous aperçûmes dans la campagne des rangées de pierres noires, alignées à intervalles égaux, sur onze files parallèles qui vont diminuant de grandeur à mesure qu’elles s’éloignent de la mer ; les plus hautes ont vingt pieds environ et les plus petites ne sont que de simples blocs couchés sur le sol. Beaucoup d’entre elles ont la pointe en bas, de sorte que leur base est plus mince que leur sommet. Cambry dit qu’il y en avait quatre mille et Fréminville en a compté douze cents ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il y en a beaucoup.

Voilà donc ce fameux champ de Carnac qui a fait écrire plus de sottises qu’il n’a de cailloux ; il est vrai qu’on ne rencontre pas tous les jours des promenades aussi rocailleuses. Mais, malgré notre penchant naturel à tout admirer, nous ne vîmes qu’une facétie robuste, laissée là par un âge inconnu pour exerciter l’esprit des antiquaires et stupéfier les voyageurs. On ouvre, devant, des yeux naïfs et, tout en trouvant que c’est peu commun, on s’avoue cependant que ce n’est pas beau. Nous comprîmes donc parfaitement l’ironie de ces granits qui, depuis les druides, rient dans leurs barbes de lichens verts à voir tous les imbéciles qui viennent les visiter. Il y a des gens qui ont passé leur vie à chercher à quoi elles servaient et n’admirez-vous pas d’ailleurs cette éternelle préoccupation du bipède sans plumes de vouloir trouver à chaque chose une utilité quelconque ? Non content de distiller l’océan pour saler son pot-au-feu et de chasser les éléphants pour avoir des ronds de serviette, son égoïsme s’arrête encore lorsque s’exhume devant lui un débris quelconque dont il ne peut deviner l’usage.

À quoi donc cela était-il bon ? Sont-ce des tombeaux ? Etait-ce un temple ? Saint Corneille, un jour, poursuivi par des soldats qui le voulaient tuer, était à bout d’haleine et allait tomber dans la mer, quand il lui vint l’idée, pour les empêcher de l’attraper, de les changer tous en autant de pierres. Aussitôt les soldats furent pétrifiés, ce qui sauva le saint. Mais cette explication n’était bonne tout au plus que pour les niais, les petits enfants et pour les poètes, on en chercha d’autres.

Au XVI° siècle, le sieur Olaiis Magnus, archevêque d’Upsal (et qui, exilé à Rome, s’amusa à écrire, sur les antiquités de son pays, un livre estimé partout, si ce n’est dans ce même pays, la Suède, où personne ne le traduisit), avait découvert de lui-même que, lorsque les pierres sont plantées sur une seule et longue ligne droite, cela veut dire qu’il y a dessous des guerriers morts en se battant en duel ; que celles qui sont disposées en carré sont consacrées à ceux qui périrent dans une mêlée ; que celles qui sont rangées circulairement sont des sépultures de famille, et enfin que celles qui sont disposées en coin ou sur un ordre angulaire sont les tombeaux des cavaliers ou même des gens de pied, surtout ceux dont le parti avait triomphé. Voilà qui est clair, explicite, satisfaisant. Mais Olaiis Magnus aurait bien dû nous dire quelle était la sépulture que l’on donnait à deux cousins germains ayant fait coup double dans un duel à cheval. Le duel, de lui-même, voulait que les pierres fussent droites, la sépulture de famille exigeait qu’elles fussent circulaires, mais comme c’étaient des cavaliers, il fallait bien les disposer en coin. Il est vrai qu’on n’y eût pas été absolument contraint, car on n’enterrait ainsi que ceux surtout dont le parti avait triomphé. Ô brave Olaiis Magnus, vous aimiez donc bien fort le Monte Pulciano, et combien vous a-t-il fallu de rasades pour nous apprendre toutes ces belles choses ?

Un certain docteur Borlase, qui avait observé en Cornouailles des pierres pareilles, a dit aussi son petit mot là-dessus. Selon lui, on a enterré là des soldats à l’endroit même où ils avaient combattu. Où diable a-t-il vu qu’on les charriât ordinairement au cimetière ? Leurs tombeaux, ajoute-t-il, sont rangés en ligne droite comme le front d’une armée dans les plaines qui ont été le théâtre de quelques grandes actions. Cette comparaison est d’une poésie si grandiose qu’elle m’enlève, et je suis un peu de l’avis du docteur Borlase.

On a été ensuite chercher les Grecs, les Égyptiens et les Cochinchinois. Il y a un Karnak en Egypte, s’est-on dit, il y en a un en Basse-Bretagne, nous n’entendons ni le cophte ni le breton ; or, il est probable que le Carnac d’ici descend du Karnak de là-bas, cela est sûr, car là-bas, ce sont des sphinx alignés, ici ce sont des blocs, des deux côtés de la pierre. D’où il résulte que les Égyptiens (peuple qui ne voyageait pas) seront venus sur ces côtes (dont ils ignoraient l’existence), y auront fondé une colonie (car ils n’en fondaient nulle part) et qu’ils y auront laissé ces statues brutes (eux qui en faisaient de si belles), témoignage positif de leur passage (dont personne ne parle).

Ceux qui aiment la mythologie ont vu là les colonnes d’Hercule ; ceux qui aiment l’histoire naturelle y ont vu une représentation du serpent Python, parce qu’au rapport de Pausanias une réunion de pierres semblables placées sur la route de Thèbes à Elissonte s’appelait la tête du serpent, et d’autant plus que les alignements de Carnac offrent des sinuosités comme un serpent. Ceux qui aiment la cosmographie y ont vu un zodiaque, comme M. de Cambry entre autres, qui a reconnu, dans ces onze rangées de pierres, les douze signes du zodiaque car il faut dire, ajoute-t-il, que les anciens Gaulois n’avaient que onze signes au zodiaque.

Un monsieur qui était membre de l’Institut a estimé que c’était le cimetière des Vénètes, qui habitaient Vannes, à six lieues de là, et lesquels fondèrent Venise comme chacun sait. Un autre a pensé que ces bons Vénètes vaincus par César élevèrent ces pierres à la suite de leur défaite, uniquement par esprit d’humilité et pour honorer César. Mais on en avait assez des cimetières, du serpent Python et du zodiaque ; on se mit en quête d’autre chose et on trouva un temple druidique. Le peu de documents authentiques que l’on ait sur cette époque, épars dans Pline et dans Dion Cassius, s’accordent à dire que les druides choisissaient pour leurs cérémonies religieuses des lieux sombres, le fond des forêts et leur vaste silence. Aussi comme Carnac est au bord de la mer, dans une campagne stérile où il n’a jamais poussé autre chose que les conjectures de ces Messieurs, le premier grenadier de France, qui ne me paraît pas avoir été le premier homme d’esprit, suivi de Pelloutier et de M. Mahé, chanoine de la cathédrale de Vannes, a décidé que c’était un temple des druides dans lequel on devait aussi convoquer les assemblées politiques.

Tout cependant n’était pas encore dit et ce fait acquis à la science n’eût pas été complet si l’on n’eût démontré à quoi servaient, dans l’alignement, les espaces vides où il ne se trouve pas de pierre. « Cherchons-en la raison, ce que personne ne s’est encore avisé de faire », s’est dit M. Mahé, et s’appuyant sur cette phrase de Pomp. Mêla : Les druides enseignent beaucoup de choses à la noblesse qu’ils instruisent secrètement en des cavernes et en des forêts écartées, il établit, en conséquence, que les druides non seulement desservaient les sanctuaires mais y faisaient leur demeure et y tenaient des collèges. Puis donc que le monument de Carnac est un sanctuaire comme l’étaient les forêts gauloises (ô puissance de l’induction ! où pousses-tu le père Mahé, chanoine de Vannes et correspondant de l’académie d’Agriculture de Poitiers ?) il y a lieu de croire que les intervalles vides qui coupent les lignes des pierres renfermaient des files de maisons où les druides habitaient avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et où les principaux de la nation qui se rendaient au sanctuaire, aux jours de grande solennité, trouvaient des logements préparés. Bons druides ! excellents ecclésiastiques ! comme on les a calomniés, eux qui habitaient là si honnêtement avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et qui même poussaient l’amabilité jusqu’à préparer des logements pour les principaux de la nation.

Mais un homme est venu, enfin, qui, pénétré du génie de l’antiquité et dédaignant les routes battues, a osé dire la vérité à la face de son siècle. Il a su reconnaître en ce lieu les restes d’un camp romain, et précisément d’un camp de César qui n’avait fait élever ces pierres que pour servir d’appui aux tentes de ses soldats et pour les empêcher d’être emportées par le vent. Quelles bourrasques il devait faire autrefois sur les côtes de l’Armorique !

L’homme qui a restitué à César la gloire de cette précaution sublime s’appelait M. de La Sauvagère et était, de son métier, officier du génie.

L’amas de toutes ces gentillesses constitue ce qui s’appelle l’archéologie celtique, science aux charmes de laquelle nous ne pouvons résister d’initier le lecteur. Une pierre posée sur d’autres s’appelle un dolmen, qu’elle soit horizontale ou verticale ; un rassemblement de pierres debout et recouvertes sur leur sommet par des dalles consécutives, formant ainsi une série de dolmens, est une grotte aux fées, roche aux fées, table des fées, table du diable ou palais des géants, car, ainsi que ces maîtres de maison qui vous servent un vin identique sous des étiquettes différentes, les celtomanes, qui n’avaient presque rien à nous offrir, ont décoré de noms divers des choses pareilles. Quand ces pierres sont rangées en ellipse, sans aucun chapeau sur les oreilles, il faut dire : voilà un cromlech ; lorsqu’on aperçoit une pierre étalée horizontalement sur deux autres verticales on a affaire à un lichaven ou trilithe, mais je préfère lichaven comme plus scientifique, plus local, plus essentiellement celtique. Quelquefois deux énormes blocs sont supportés l’un sur l’autre, ne semblant se toucher que par un seul point de contact, et on lit dans les livres « qu’elles sont équilibrées de telle façon que le vent même suffit quelquefois pour imprimer au bloc supérieur une oscillation marquée », assertion que je ne nie pas (tout en me méfiant quelque peu du vent celtique), quoique ces pierres prétendues branlantes n’aient jamais remué sous tous les coups de pied que nous avons eu la candeur de leur donner ; elles s’appellent alors pierres roulantes ou roulées, pierres retournées ou transportées, pierres qui dansent ou pierres dansantes, pierres qui virent ou pierres virantes. Il reste à vous faire connaître ce que c’est qu’une fichade, une pierre fiche, une pierre fixée ; ce qu’on entend par haute borne, pierre latte et pierre lait ; en quoi une pierre fonte diffère d’une pierre fiette et quels rapports existent entre une chaire au diable et une pierre droite ; après quoi vous en saurez à vous seul aussi long que jamais n’en surent ensemble Pelloutier, Deric, Latour d’Auvergne, Penhoët et autres, doublés de Mahé et renforcés de Fréminville. Apprenez donc que tout cela signifie un peulvan, autrement dit un menhir, et n’exprime autre chose qu’une borne, plus ou moins grande, placée toute seule au beau milieu des champs ; les colonnes creuses du boulevard, vues du côté du trottoir, sont donc autant de peulvans placés là par la sollicitude paternelle de la police pour le soulagement des Parisiens, qui ne se doutent guère, misérables, en lisant l’affiche des capsules Mothes, qu’ils soient momentanément contenus dans un petit menhir. J’allais oublier les tumulus ! Ceux qui sont composés à la fois de cailloux et de terre sont appelés borrows en haut style, et les simples monceaux de cailloux, galgals.

Les fouilles que l’on a faites sous ces diverses espèces de pierres ont amené à aucune conclusion sérieuse. On a prétendu que les dolmens et les trilithes étaient des autels, quand ils n’étaient pas des tombeaux ; que les roches aux fées étaient des lieux de réunion ou en des sépultures et que les conseils de fabrique d’alors s’assemblaient dans les cromlechs. M. de Cambry a entrevu dans les pierres branlantes les emblèmes du monde suspendu dans l’espace, mais on s’est assuré depuis que ce n’était que des pierres probatoires dont on faisait usage pour rechercher la culpabilité des accusés, et qu’ils étaient convaincus du crime imputé quand ils ne pouvaient remuer le rocher mobile.

Les galgals et les borrows ont été sans doute des tombeaux, et quant aux menhirs, on a poussé la bonne volonté jusqu’à trouver qu’ils ressemblaient à des phallus ! D’où l’on a induit le règne d’un culte ithyphallique dans toute la basse Bretagne. O chaste indécence de la science, tu ne respectes rien, pas même les peulvans !

Pour en revenir aux pierres de Carnac, ou plutôt pour les quitter, ne demanderais pas mieux comme un autre que de les avoir contemplées lorsqu’elles étaient moins noires et que les lichens n’y avaient pas encore poussé. La nuit, quand la lune roulait dans les nuages et que la mer mugissait sur le sable, les druidesses errantes parmi ces pierres (si elles y erraient toutefois) devaient être belles il est vrai avec leur faucille d’or, leur couronne de verveine et leur traînante robe blanche, rougie du sang des hommes. Longues comme des ombres, elles marchaient sans toucher terre, les cheveux épars, pâles sous la pâleur de la lune. D’autres que nous déjà se sont dit que ces grands blocs immobiles peut-être les avaient vues jadis, d’autres comme nous viendront aussi là sans comprendre, et les Mahé des siècles à naître s’y seront le nez et y perdront leur peine.

Une rêverie peut être grande et engendrer au moins des mélancolies fécondes quand, partant d’un point fixe, l’imagination, sans le quitter, voltige dans son cercle lumineux, mais lorsque, se cramponnant à un objet dénué de plastique et privé d’histoire, elle essaie d’en tirer une science et de rétablir toute une société perdue, elle demeure elle-même stérile et plus pauvre que cette matière inerte à laquelle la vanité des bavards prétend trouver une forme et donner des chroniques.

Après avoir exposé les opinions de tous les savants cités plus haut, que si l’on me demande à mon tour quelle est ma conjecture sur les pierres de Carnac, car tout le monde a la sienne, j’émettrai une opinion irréfutable, irréfragable, irrésistible, une opinion qui ferait reculer les lentes de M. de La Sauvagère et pâlir l’égyptien Penhoët ; une opinion qui casserait le zodiaque de Cambry et mettrait le serpent Python en tronçons, et cette opinion la voici : les pierres de Carnac sont de grosses pierres.

Gustave Flaubert Par les champs et part les Grèves 1847    Voyages Arléa 2007

Les animaux à même de porter ou de tirer vont à nouveau redonner toute leur puissance aux nomades, surtout lorsque l’invention de la roue pleine, en bois, et du mors, feront du cheval le meilleur allié de l’homme :

La domestication du cheval, puis du renne, du dromadaire et du chameau, rendant aux nomades d’Asie le pouvoir qu’ils avaient un temps laissé aux paysans de Mésopotamie, confère à ces cavaliers du vent les moyens de dicter leur destin aux immobiles. La maîtrise par des pasteurs d’animaux capables de transporter de lourdes charges, de tirer des chariots et de porter des gens en armes, révolutionne le monde. Pour la première fois, l’homme peut voyager plus vite que son pas, transporter plus qu’il ne peut porter.

Jacques Attali. L’Homme nomade.      Fayard 2003.

Il est même bien possible que le nombre important d’animaux domestiqués soit à l’origine de la suprématie de l’homme blanc pendant des siècles et soit à même d’expliquer la déconcertante facilité avec laquelle il parvient à conquérir tant le Mexique que l’Amérique du sud, au début du XVI° siècle. La proximité séculaire avec des animaux l’avait, en grande partie, immunisé contre les maladies que ceux-ci portaient :

Les microbes introduits outre-Atlantique avaient été transmis aux premiers agriculteurs du Croissant fertile par les animaux domestiqués près de quinze millénaires auparavant. Les microbes humains de la variole, rougeole, tuberculose ont leurs pendants chez les bovins et proviennent de ceux-ci. Des germes apparentés à ceux de la grippe et de la coqueluche ont été retrouvés chez les cochons, la volaille, les chiens. Il en va de même de ceux du paludisme, présent chez les oiseaux et les volailles de basse-cour. Et rappelons-nous, pour mémoire, les craintes engendrées par la récente menace d’une épidémie de grippe aviaire !

Tout au long de l’histoire qui les a amenés à conquérir l’Eurasie, les agriculteurs du Croissant fertile ont appris à apprivoiser ces épidémies initialement dévastatrices. Certains individus ont fabriqué des anticorps, sont devenus naturellement résistants favorisant ainsi la survie de leurs descendances. Plus tard, dans l’Europe du Moyen Âge, dans les premières villes la promiscuité fera que les épidémies resurgiront momentanément avec la peste noire bubonique qui, autour de 1 350, tuera 25 % de la population européenne.

Mais pourquoi les microbes des envahisseurs déciment-ils les autochtones et non pas les microbes autochtones américains qui tuent les Européens ? Après tout, les Indiens étaient chez eux. Ils vivaient en équilibre avec la terre de leurs ancêtres, maîtrisaient leurs propres maladies endémiques. La réponse est évidente : pas ou très peu d’animaux sauvages avaient été domestiqués dans le Nouveau Monde. Comme gros mammifère seulement le lama ou l’alpaga dans les Andes associé au dindon, au chien, au canard et au cochon d’Inde. Ces animaux n’avaient transmis que de rares microbes aux Indiens qui, à leur tour, en transmettront peu aux Espagnols. Peut-être celui de la syphilis, encore que son aire d’origine reste discutée.

En Amérique du Sud, le principal tueur a été le microbe de la variole introduit en 1 520 au Mexique par un esclave cubain, et autour de 1 525 au Pérou. Il faudra aux indigènes, qui n’ont jamais été confrontés à des germes aussi virulents, des dizaines d’années et plusieurs générations pour apprendre à leur résister. Encore aujourd’hui, ces maladies infectieuses déciment les tribus amazoniennes qui, pour la première fois, entrent en contact avec l’homme blanc.

Entre Espagnols, accoutumés de longue date à vivre avec les maladies transmises par le bétail, et Indiens des Amériques sans immunité naturelle contre ces épidémies, les vainqueurs étaient connus à l’avance.

Roland Trompette, Daniel Nahon Science de la Terre, Science de l’Univers. Odile Jacob 2011

vers ~ 2850                 Gilgamesh règne sur la civilisation sumérienne, alors à son apogée – c’est l’Irak actuel -.

Ces peuples ont, avec les Egyptiens, inventé l’écriture : on a trouvé sur les sites de Djemdet-Nasr et d’Our, en Mésopotamie ainsi que dans l’enceinte du grand temple d’Uruk (aujourd’hui Warka), des tablettes d’argile en écriture cunéiforme pour gérer les deux principales ressources économiques : l’élevage et la culture céréalière, et cela n’est pas contradictoire avec les usages religieux, les temples servant de banques et de régies de la vie économique.

On commence par avoir des pictogrammes – on en compte à peu près 1 500 – qui représentent les faits de la vie courante, gerbes d’orge, bestiaux, personnages humains. En combinant plusieurs pictogrammes, on parvient à exprimer une idée : c’est alors l’idéogramme. Vers 3 000, les Sumériens vont inventer l’écriture phonétique en prenant le rébus comme principe de leur écriture. Pour désigner le mot chapeau, on associe le pictogramme du chat et celui du pot, et ainsi de suite. L’écriture sera dite cunéiforme parce qu’effectuée avec la pointe d’un roseau qui laisse sur l’argile une forme de coin.

Ils ont aussi inventé la roue et l’araire, qui par le sillon qu’elle trace permet de semer sans retourner la terre avec la houe : les rendements augmenteront notablement. On y utilise déjà les hydrocarbures, qui affleurent en plusieurs endroits : bitume pour l’imperméabilisation des toitures et des digues, pour le calfatage des bateaux, pour la fabrication du mortier d’assemblage des briques et des pierres de construction, pétrole brut pour l’éclairage. Et quand on ne pouvait disposer de bateaux, on assemblait en radeau des outres gonflées sur lesquelles on se laissait aller au fil de l’eau : arrivés à destination, en aval, il ne restait plus qu’à dégonfler les outres qui retournaient au point de départ à dos d’âne !

L’accroissement de la population demande celui des surfaces cultivées, qui ne peut se faire qu’avec une augmentation de l’irrigation, laquelle, sous un climat chaud et sec, entraîne une accumulation progressive de sel dans les sols : du blé[6], les Sumériens vont passer à l’orge qui supporte mieux le sel, mais 1 700 ans plus tard l’orge aussi ne supportera plus l’augmentation de la salinité : c’en sera fait de la civilisation sumérienne.

Paradoxalement, les archéologues auront plus d’informations sur les périodes guerrières de cette Babylone que sur celle d’après Jésus-Christ : les tablettes d’argiles étaient jetées au fur et à mesure par les scribes et utilisées en remploi dans les constructions : lorsque l’ennemi venait à incendier ces cités, ces tablettes cuisaient et devenaient ainsi résistantes à l’usure du temps, ce qui bien sur, ne sera pas le cas du papyrus utilisé quelques 23 siècles plus tard.

Si l’écriture est née, de manière indépendante, dans trois régions seulement – le Croissant fertile, la Chine[7] et le Mexique -, ce n’est pas une coïncidence. En effet, ces régions représentent les premiers exemples de domestication végétale et animale, signe des sociétés capables d’évoluer… ce qu’on présente comme une invention a été en fait élaboré pendant des centaines, voire des milliers d’années.

Jared Diamond, université de Californie.        L’Histoire. Janvier 2001

Gilgamesh laissera une légende, l’Epopée de Gilgamesh[8], histoire d’un roi tyrannique et tempétueux qui règne sur la cité d’Uruk.

Il y est question d’une rivalité avec la lointaine cité d’Aratta, qui pourrait être localisée aujourd’hui en Iran, dans la vallée du Halil Rud, près du village de Jiroft, au nord du détroit d’Ormuz

Il y est aussi question d’un déluge qui ressemble fort à celui de la Bible. Mais la direction des vents indiqués le localiserait à l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate, sur le Golfe persique, là où Wooley a trouvé une couche d’argile de 3 mètres d’épaisseur en effectuant les fouilles d’Ur. Celui qui échappe au courroux divin s’appelle Utanapishtim et non Noé et c’est Ea, le dieu de la sagesse, acquis à la cause des hommes qui le prévient :

Homme de Shurupak, fils d’Abaratutu, abats ta maison, construis un bateau ! Renonce à tes richesses pour te sauver la vie ! Détourne-toi de tes biens pour te garder sain et sauf ! Mais embarque avec toi des spécimens de tous les animaux. Que le bateau que tu dois construire le soit selon des normes bien établies.

Utanapishtim construisit donc son bateau et dit :

Le cinquième jour, j’ébauchai sa forme. Sa base était de 12 iku [environ 3 500 m²]. Ses flancs avaient 10 gar [6 mètres environ]. Je lui donnai 6 étages. Dans le sens de la largeur, je le partageai en sept compartiments. Je disposais neuf cabines à l’intérieur. Je versai 6 sar de bitume dans le fourneau. Tout ce que je possédai en semence de vie, je le chargeai sur le bateau. J’embarquai des animaux divers et des ouvriers. Je montai dans le bateau et fermai la porte. Dès le premier reflet de l’aurore, des nuages noirs s’amassèrent. Adad y grondait. La colère d’Adad parvint jusqu’au ciel : tout ce qui était clair devint sombre durant six jours et six nuits. Le vent et le déluge faisaient rage, la tempête du sud détruisit le pays. Quand vint le septième jour, la tempête du sud et le déluge furent vaincus dans la bataille qu’ils avaient conduite comme une armée. La mer se calma et se tut, l’ouragan et le déluge cessèrent. Et toute l’humanité s’était transformée en glaise. Les champs avaient pris la forme régulière d’un toit. J’ouvris le soupirail et ma figure fût illuminée. Le bateau se posa  sur la montagne Nisir. La montagne Nisir reçut le bateau et l’empêcha de rouler.

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Les premiers mythes de Sumer, tels qu’ils sont parvenus jusqu’à nous, portent sous leur vernis patriarcal de surface qui fait l’apologie du combat victorieux des héros et des Dieux contre le Monstre, symbole de chaos (alias la Déesse qu’on démonise), une strate originelle enfouie, qui émane ouvertement de la culture du divin féminin… puisqu’elle raconte ces mêmes terribles affrontements, mais vus et vécus du coté de l’agressé, c’est-à-dire du peuple de la Déesse, qui voit émerger la barbarie suprême avec ces héros, et ces Dieux venus supplanter par la force des armes sa très antique Mère divine, pilier du monde jusque là.
Car il en est des textes exactement comme des strates d’occupations successives dans les sols : les derniers occupants sont venus enfouir les traces des occupations antérieures.
Il apparaît ainsi que les vainqueurs sont venus recouvrir la trame originelle des écrits, qui racontait l’ébranlement des assises du monde et la fin tragique de l’antique culture attaquée. Ils sont venus plaquer, par-dessus ce récit pathétique, leurs chants de triomphe, qui transforme leur usurpation des pouvoirs… en une sainte croisade pour que triomphe le Bien, à savoir leur propre idéologie ainsi légitimée.
Sous ces chants de victoire apparaît en effet clairement la strate originelle qui est, au contraire, une lamentation sur la Déesse attaquée par ces mêmes héros guerriers dont la strate postérieure vient  exalter la victoire.
Strate postérieure qui n’est d’ailleurs, la plupart du temps, que grossièrement plaquée sur le récit originel, auquel elle vient se juxtaposer sans grand souci de logique.
On verra ainsi percer, au beau milieu de la strate  patriarcale consacrée à l’apologie du héros que l’idéologie conquérante veut promouvoir (Gilgamesh, Dumuzi, Baal, Ninurta, etc.), le thème situé aux exacts antipodes de la Vengeance de la Déesse, c’est-à-dire de la résistance de l’antique culture attaquée, qui se défend en châtiant ce même héros, perçu comme un usurpateur.
Les mythes de Sumer, et là est leur contribution considérable à la connaissance de notre histoire, nous permettent alors, [...] d’assister au début de la gigantesque lutte armée qui a conduit, voici plus ou moins 5 000 ans au Proche Orient, à la plus formidable inversion des valeurs : l’humanité passant du règne de la Mère divine, matrice de l’univers, à celui du Père tout-puissant dominant la Création.
[...] Les diverses mythologies du monde font toutes mention de temps de chaos accompagnant les guerres de conquête patriarcale, « avant que le Ciel  ne soit séparé de la Terre », c’est-à-dire avant que le féminin, identifié à la Terre, ne soit rivé à l’En-bas et séparé de l’En-haut (du divin) investi par le viril, identifié au ciel. Ce qui témoigne du fait que les peuples de la Déesse ont partout lutté farouchement, comme ce fut le cas à Sumer, pour défendre leur culture attaquée. L’ordre patriarcal, asséné par la force et la ruse, ayant connu d’innombrables reculs avant son implantation définitive

Françoise Gange Les Dieux menteurs.     La Renaissance du Livre 2001

La Bible, dont la rédaction ne pouvait échapper au cadre des grand mythes de l’époque, en est directement inspirée et son tout premier récit, – celui de la Genèse – donne lieu à une très curieuse situation : deux récits de la Création, comme si l’auteur avait biffé le premier pour en écrire un second, puis, finalement n’avait pu de résigner à mettre le premier à la corbeille, avec une espèce de prudence de Normand disant : dans cette grande affaire, je ne sais pas actuellement qui va finir par avoir le dessus, donc gardons deux fers au feu ; les générations futures choisiront ce qui leur convient. Ainsi l’on a dans le premier récit :

Dieu créa l’homme à son image,
A l’image de Dieu il le créa,
Homme et femme il les créa.

Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur le poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre ».

Et, dans le deuxième récit :

Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant.

Yahvé Dieu planta un jardin en Eden, à l’orient et il y mit l’homme qu’il avait modelé. Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèce d’arbres séduisants à voir et bons à manger, et l’Arbre de vie au milieu du jardin, et l’Arbre de la connaissance du Bien et du Mal.

Yahvé Dieu  prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder. Et Yahvé Dieu fit à l’homme ce commandement : « Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort.

Yahvé Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie. »

Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné. L’homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages, mais, pour un homme, il ne trouva pas d’aide qui lui fut assortie. Alors Yahvé Dieu fit tomber un profond sommeil sur l’homme, qui s’endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. Puis, de la côte qu’il avait tiré de l’homme, Yahvé Dieu façonna une femme, et l’amena à l’homme. Alors celui-ci s’écria :

A ce coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair !
Celle-ci sera appelée «  femme », car elle fut tirée de l’homme, celle-ci ! »
C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair. Or tous deux étaient nus, l’homme et sa femme, et  ils n’avaient pas honte l’un devant l’autre.

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Dans la première version, l’homme et la femme sont créés simultanément, ce qui entraîne l’idée de liberté et d’égalité de l’un par rapport à l’autre. Dans la deuxième, la femme apparaît subordonnée à l’homme. L’homme est premier de toute la création, la femme lui est adjointe comme une aide.
Il existe une tradition talmudique exposée et développée dans un passage du livre kabbalistique, « l’Alphabet de Ben Sirah », qui se penche sur cette difficulté née de la coexistence des deux récites de la Création.
D’après cette tradition, Eve n’est que la deuxième femme d’Adam. La première femme, correspondant au premier récit, égalitaire, de la Création, ayant pour nom Lilith. Première femme très différente d’Eve et même aux exacts antipodes.
[...] On remarquera que c’est Eve, femme de la deuxième version de la création, qui a été retenue pour figurer dans la tradition judéo-chrétienne de la femme primordiale.
Le premier scénario de la Création -« Homme et Femme il les créa »-, bien que figurant en premier lieu dans la Génèse, a été occulté. Juxtaposé au deuxième, il est resté inactivé et comme invisible. Tout s’est passé comme si, ayant pourtant sous les yeux cette contradiction apparemment inexplicable entre les deux récits antagonistes, les générations de lecteurs encouragés par les exégètes officiels n’avaient lu que la deuxième version. On peut sans trop d’audace émettre l’hypothèse que le premier récit de la création, avec le personnage égalitaire de Lilith, gênait la vision patriarcale (homme dominant, femme dominée) qu’on voulait imposer. On a donc gommé la difficulté en se rendant aveugle à cette première version (qui figure pourtant à la première place) et en promouvant comme  vérité la deuxième version, inégalitaire : Adam crée en premier et Eve issue de lui et relative à lui comme l’indique le terme « aide » qui la définit.

Françoise Gange Les Dieux menteurs    La Renaissance du Livre      2001

En 2009, Régis Debray n’hésitait pas à déclarer, dans une conférence tenue le 9 juin à Montpellier : Abraham ? Moïse ? Il n’est plus personne d’un peu sérieux aujourd’hui pour convenir de la réalité de leur existence : ce ne sont que des mythes, et d’ailleurs c’est très bien comme ça.

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[...]      Il n’y a pas lieu de douter de l’existence historique de David et de Salomon. En revanche, il y a de fort bonnes raisons de remettre en question et la datation et l’étendue et la splendeur de leur royaume. En l’absence d’un vaste empire, en l’absence de grands monuments, en l’absence d’une magnifique capitale, quelle pouvait être la nature du royaume de David ?

[... ]    L’intégrité de la Bible et, en fait, son historicité, ne se fondent pas sur les preuves historiques d’événements ou de personnages donnés, comme le partage des eaux de la mer Rouge, les sonneries de trompettes qui abattirent les murs de Jéricho, ou David tuant Goliath d’un seul jet de fronde. Le pouvoir de la saga biblique repose sur le fait qu’elle est l’expression cohérente et irrésistible de thèmes éternels et fondamentaux : la libération d’un peuple, la résistance permanente  à l’oppression, la quête de l’égalité sociale, etc. Elle exprime avec éloquence la sensation profonde de posséder une origine, des expériences et une destinée communes, nécessaires à la survie de toute communauté humaine.

En termes purement historiques, nous savons maintenant que l’épopée de la Bible a émergé dans un premier temps en réponse aux pressions, aux difficultés, aux défis et aux espoirs vécus par le peuple du minuscule royaume de Juda, pendant les décennies qui ont précédé son démantèlement, ainsi que par la communauté encore plus réduite du Second Temple de Jérusalem, pendant la période postexilique. La plus grande contribution offerte par l’archéologie à une meilleure compréhension de la Bible est peut-être celle-ci : que des sociétés aussi réduites et isolées, relativement pauvres, comme l’étaient le royaume de Juda de la monarchie tardive et le Yahud postexilique, ont été capables de produire les grandes lignes de cette épopée éternelle en un laps de temps aussi court. Une telle compréhension est fondamentale. En  effet ce n’est qu’à partir du moment où nous percevons quand et pourquoi les idées, les images et les événements décrits dans la Bible en vinrent à être tissés ensemble avec une telle dextérité que nous pouvons enfin apprécier le véritable génie et le pouvoir constamment renouvelé de cette création littéraire et spirituelle unique, dont l’influence fut tellement considérable dans l’histoire de l’humanité.

Israel Finkelstein, Neil Asher Silberman La Bible dévoilée              Gallimard 2001


[1] l’agriculture existait aussi en Amérique du Sud, dans le nord du Pérou : en 2007, on a retrouvé des graines de courges et de coton vieilles de 9 200 à 5 500 ans, des cacahuètes de 7 600 ans, dont on peut prouver qu’elles ont été cultivées (Université Vanderbilt)

[2] …90 m pour les uns… 120 pour les autres

[3] en janvier 2006, c’est sous les auspices de Viracocha, l’Être suprême des Incas, de Taïta Inti, le Père Soleil, et de Pachamamma, la Terre Mère  qu’Evo Morales Aïma fût intronisé premier président indien de la Bolivie, sur le site sacré de Tiwanaku aux nombreux mégalithes, sur les bords du lac Titicaca. Tiwanaku est la capitale sacrée de la Bolivie, du Pérou et de l’Equateur.

[4] du temps aussi pour… travailler à la construction des temples et sanctuaires.

[5] statues… lorsqu’elles sont sculptées sur les deux faces, stèles quand elles ne le sont que sur une face.

[6] qui était probablement  ce que l’on nomme aujourd’hui le kamut, qui donne sur des terres semi-arides comme le Montana ou le Dakota ou encore le Canada frontalier, mais qui ne vient pas en France. Les grains sont de 2 à 3 fois plus gros que celui du blé dur.

[7] Chine, où le support de l’écriture était les plus souvent du bambou, sous forme de tablettes d’environ 25 cm de long sur 1 cm de large, reliées par des lanières de cuir ou de soie, et parfois, cette soie  était elle-même le support.

[8] … dont il existe de nombreuses versions : Ninive, Babylone, Assur, Sippar, Nimrud, Sultan Tepe, Nippur, anatolienne,  akkadienne.


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 31 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

vers ~ 2 770                         Imhotep[1], grand prêtre d’Héliopolis, chancelier du roi de Basse Égypte, premier ministre et génial architecte du roi Djoser, construit la première pyramide à degrés (6) sur le plateau de Saqqarah, proche de la future Memphis, à la naissance du delta, en basse Égypte. Il emploie du calcaire blanc de Tourah ; c’était en fait un tombeau construit tel un escalier monumental vers le dieu Rê, au ciel. Il pratique aussi la médecine, l’astronomie et écrit un recueil d’enseignements moraux : les Instructions, qui marquent un progrès fondamental de la langue : les phrases sont construites, avec sujet, verbe et complément. Il sera plus tard adoré comme un dieu issu de Ptah, le dieu de la Terre émergée qu’il façonna sur un tour de potier.www.saqqara.culture.gouv.fr

Les pyramides à degré de Sakkara, si étrangement semblables à celles du Yucatan (mais que le sang des victimes ne souilla point), nous révèlent l’Égypte naissante, vieille de six mille ans. Au grand désespoir des Grecs, on y a mis au jour cet hiver des colonnes cannelées à chapiteau dorique, de vraies colonnes grecques, mille ans avant le Parthénon, ce qui bouleverse toute l’histoire de l’architecture… Qui croit encore aujourd’hui que la liste des trente pharaons connus épuises les annales de l’Égypte ? Au premier d’entre eux, l’Égypte était déjà douée d’un art, d’une écriture, d’une religion, d’une civilisation incomparables, et ce qui émerge permet de deviner un passé très lointain chargé de traditions disparues ; on rêve à l’Atlantide et plus loin encore à cette race de demi-dieux des temps héroïques.

Paul Morand D’Alexandrie au Caire 1931

Très tôt, les Égyptiens ont accordé plus d’importance à assurer la pérennité de leur vie outre-tombe qu’à l’acquisition de richesses matérielles. Toutefois, pour exprimer aussi abondamment leur vie, ils ne manquaient pas de ressources : granit rose dans les carrières d’Assouan[2], grès en Haute Égypte, schiste au Ouadi Hammamat (piste en Haute Égypte vers la Mer Rouge) albâtre à Hatnoub, calcaire surtout au nord, et encore : basalte, diorite, serpentine, porphyre, stéatite. Le limon du Nil permettait une fabrication facile de la brique. Et parmi les métaux, de l’or, bien sur (au Sinaï), mais aussi du cuivre et des pierres précieuses : malachite, turquoise, émeraude, améthyste, cornaline, jaspe de Nubie, lapis-lazuli, tribut de l’Asie. Pour construire les traîneaux à même de transporter les matériaux, ils allèrent jusqu’à l’actuel Liban se fournir en cèdre. Et tout cela avec un calendrier serré : la fonction même de tombeau impliquait un délai très court entre la décision de construire et la fin des travaux. On décidait de construire quand le souverain montait sur le trône et on ne pouvait s’accorder un délai de plus de vingt ans pour terminer le tout : c’était une véritable course contre la montre ! Et donc on construisait exactement comme on avait conçu le monument. Tout cela n’a pas grand-chose à voir avec nos chantiers de cathédrales, 36 siècles plus tard, pour lesquels il n’y avait pas cet aspect d’urgence, et donc qui permettait de laisser évoluer le projet initial en fonction des progrès techniques et de conceptions apparus pendant la durée de construction.

~ 2 737                                  Shen Nung, empereur de Chine, se repose à l’ombre d’un théier sauvage quand quelques feuilles tombent dans sa boisson préférée : de l’eau bouillie. Après l’avoir bue, il ressent immédiatement les bienfaits de cette infusion : Le thé éveille les humeurs et les pensées sages. Il rafraîchît le corps et apaise l’esprit. Si vous êtes abattu, le thé vous rendra force.

Le principe de l’infusion, et même de la décoction était né. Après avoir consommé pendant plusieurs années cette boisson, le même empereur inventa la charrue.

La civilisation chinoise, civilisation essentiellement agricole, civilisation des labours, est née du lœss du nord-ouest et des alluvions du nord-est, comme la civilisation égyptienne ou la civilisation babylonienne sont nées du limon du Nil ou du limon mésopotamien.

[...] Une autre divinité est le Comte du Fleuve, c’est à dire du fleuve Jaune. Par ses crues périodiques, par le dépôt de son limon, il faisait la richesse de la glèbe avoisinante comme la crue du Nil faisait la fortune de l’Égypte. Mais le fleuve Jaune restait un bienfaiteur redoutable dont les débordements et, sur son cours inférieur, les divagations, pouvaient à chaque instant causer d’effroyables désastres. Il devait être incessamment surveillé, précautionneusement endigué, assagi par des canaux de dérivation. Une des fonctions essentielles du roi chinois, comme du pharaon égyptien ou du souverain mésopotamien, consistait dans ce métier d’ingénieur hydraulicien, constructeur de canaux d’irrigation, de barrages et de digues. En dépit de ces précautions constantes, on ne pouvait se fier au fleuve. Ville et bourgades évitaient l’immédiate proximité de ses rives. Pour apaiser le Comte du Fleuve, on lui sacrifiait chaque année un certain nombre de jeunes gens et de jeunes filles précipitées dans le flot.

René Gousset, Sylvie Renaud-Gatier L’Extrême Orient 1956

Le labour est l’une des plus anciennes et des plus précieuses inventions de l’homme ; mais bien avant qu’il n’existât, la terre était en fait régulièrement labourée, et continue d’être ainsi labourée par les vers de terre.

Charles Darwin

~ 2 600                   Les Incas consomment déjà du chocolat. Les Aztèques y viendront aussi, plus tard : il faut croire que c’était alors monnaie courante puisqu’ils se servaient de fèves de cacao pour payer leurs impôts. Et chocolat vient de l’aztèque tchocolatl qui signifie boisson des dieux.

vers ~ 2 540              Les pyramides de Khéops, Khéphren, Mykérinos, sur le plateau de Gizeh, sont construites sous la IV° dynastie. Khéops est la plus grande : 147 m de haut [137, si l'on soustrait le pyramydion détruit] et 230 m de coté. Jusqu’en 1880, elle aura été le plus haut monument du monde, alors détrônée par la cathédrale de Köln [Cologne], puis d’Ulm en 1890.

Hérodote voudra prendre pour argent comptant ce que racontait alors le populaire : Khéops réduisit le peuple à la misère la plus profonde. D’abord il ferma tous les temples et interdit aux Égyptiens de célébrer leurs sacrifices ; ensuite il les fit tous travailler pour lui. Il aurait prostitué sa propre fille pour financer la construction de sa formidable tombe… Khéphren imita son prédécesseur en tout.

L’emplacement précis de la chambre du pharaon dans cette pyramide fera l’objet de nombreuses controverses, puisqu’en fait on a dénombré 3 chambres funéraires : dès le IX° siècle, les pilleurs de tombe s’en étaient occupés ! et en ce début de XXI° siècle, la controverse dure toujours.

La datation de ces 3 pyramides est fréquemment contestée : d’aucuns les prétendent beaucoup plus anciennes, leur positions respectives reprenant avec précision celle du baudrier d’Orion il y a 10 450 ans. D’autre part, l’évidente érosion fluviale qui a attaqué la partie inférieure du Sphinx de Gizeh, ne pourrait avoir été postérieure à ~10 000 ans, car les eaux n’ont alors plus jamais été aussi hautes. Autre donnée pour laquelle on n’a pas d’explication plausible : l’exceptionnelle brièveté de la durée des travaux : 20 ans ! [les Mayas ont eu besoin de 150 ans pour édifier la pyramide de Téotihuacán, près de Mexico et elle est deux fois moins haute]

Les hiéroglyphes abondants des tombeaux des pharaons combinent idéogrammes (signes-idées) et phonogrammes (idées-sons) : ils se lisent dans quatre sens : horizontalement, de gauche à droite et inversement, verticalement. Mais ces caractères sont réservés aux monuments religieux : de maniement complexe, – on en compte de 700 à 800 ! – ils ne peuvent s’adapter à un usage quotidien, et donc, parallèlement se développent des écritures rapides et simplifiées appelées tachygraphies, parmi lesquelles le hiératique, puis, à partir du VII° siècle av. J.C. le démotique ; ils sont tracés au pinceau sur des éclats de calcaire ou des tessons de poterie, les ostracas, plus rarement sur du papyrus, d’un coût trop élevé.

Des inscriptions sur des tombeaux de Saqqarah, datant de la V° dynastie, font mention du foie gras (d’oie). Les Égyptiens avaient observé que les oies et les canards sauvages se gavaient naturellement avant leur migration et c’est ainsi qu’à l’aube du III° millénaire ils découvrirent le foie gras, en gavant les grues du Nil avec des figues, tâche qu’ils confièrent aux Juifs, leurs esclaves. Ces derniers intégreront cette expérience à leur tradition : cette matière grasse remplaçait avantageusement le saindoux, impropre à la consommation. La figue, nourriture d’origine, qui se dit ficus en latin, est à l’origine du mot foie, l’organe anatomique. Le produit cru, acquit une telle réputation qu’il traversera l’histoire sans jamais tomber dans l’oubli : Rome, le Moyen Age, la cour des rois etc…

~ 2 500                                Une civilisation dite dravidienne se met en place dans la vallée de l’Indus, autour d’un pouvoir central, relativement urbanisée, développant des réseaux hydrauliques permettant de faire face aux crus et décrus du fleuve. Elle va disparaître assez brutalement, sept cents ans plus tard, sans que l’on sache exactement pourquoi sinon que ce fût soudain : la dernière couche archéologique de Mohenjo-Daro, ville découverte en 1920, sur la rive droite de l’Indus, à l’ouest de Khairpur, montre que les derniers habitants de la ville ont tous connu une mort violente. Les rues y étaient à angle droit, les maisons possédaient souvent balcon, salle de bains. On y trouva des bijoux, des sceaux gravés. Certains caractères de l’écriture des Dravidiens ont une ressemblance avec ceux des Ibères, Pelasgiens, Étrusques, Libyens, Hittites et Sumériens.

Antérieurement à cette civilisation, on a trace de communautés dont la langue appartenait probablement au groupe des langues munda, directement apparentées aux plus anciennes couches de la population de la Birmanie, Malaisie, Indochine, Ceylan, Célèbes, Sumatra ainsi que des anciennes populations d’Australie. Le groupe des langues munda est le plus largement répandu sur la terre. On en trouve la trace de l’île de Pâques, au sud, jusqu’au Panjab au nord.

Les rapports entre l’Inde et le Proche Orient, entre le sixième et le premier millénaire avant notre ère, sont évidents. Des pierres précieuses, les amazonites, venant des Nilgiri [Inde du sud] ont été trouvées à Our dès la période Jemdet Nasr [antérieure à 3 000 av. J.C.]. Des sceaux indiens se retrouvent à Bahrein et en Mésopotamie, dans les couches présargoniques antérieures à 2 500 av. J.C. On trouve également des traces de coton indien, et il y a des indications archéologiques de commerce par mer avec l’Inde, dans la période de Larsa [2 170 à 1 950 avant notre ère]. Les poutres du temple de la Lune, à Our en Chaldée, et celles du palais de Nabuchodonosor [VI° siècle av. J.C.], étaient en bois de tek et de cèdre venant du Malabar. En Belouchistan, les couches de civilisation pré-Mohenjo Daro, où l’on trouve des poteries de type mésopotamien, remontent à 3 400 ou 3 200 avant Jésus-Christ.

Alain Daniélou Histoire de l’Inde Fayard 1985

Les nombreux motifs de l’art indien antérieurs à l’influence hellénistique ont un caractère nettement ouest-asiatique, suggérant des parallèles avec les cultures sumérienne, hittite, assyrienne, mycénienne, crétoise, troyenne, lykienne, phénicienne, achéménide et scythe.

A.K. Coomaraswamy History of Indian and Indonesian Art.

Les Anciennes chroniques – Puranas - , se réfèrent à l’histoire, la cosmologie et la religion préaryenne : généalogies remontant jusqu’au VI° millénaire av. J.C., des rois aussi bien que des sages, mais aussi des informations sur les guerres, les villes, les coutumes, le droit, les sciences et les arts. On compte 18 Puranas principaux et 18 secondaires. A lui seul, le Skanda Purana est en 20 volumes. Contrairement aux Védas, apanage d’une classe très limitée de prêtres, les Puranas étaient et sont restés le fond de la littérature religieuse populaire des tous les Indiens, à l’exception des Munda. Ils représentent l’ancienne tradition, commune à tout le peuple indien, et qui survécut à l’invasion aryenne et finalement l’assimila.

[…] La religion de la civilisation de l’Indus comprend le culte de la Mère et celui de Shiva, dont on retrouve des emblèmes phalliques, identiques à ceux qui sont en usage aujourd’hui, et des images dans une posture de yoga. On se rappellera que dans l’hindouisme, le yoga est une discipline créée par Shiva, et qu’il a conservé un caractère strictement shivaïte dans sa philosophie et dans sa technique, tendant à sublimer et utiliser à des fins spirituelles et magiques les énergies sexuelles. Il s’agit là de formes et de pratiques religieuses tout à fait inconnues des Védas et des Aryens. Le mot shiva veut seulement dire « favorable ». C’est un adjectif qu’on utilise pour éviter de prononcer le nom magique du dieu.

[…] Un familier des rites, symboles et fêtes shivaïtes, reconnaît aisément des survivances évidentes dans le rituel des grandes religions, ainsi que dans les coutumes de tous les peuples, qu’il s’agisse des pardons bretons, des rites druidiques, des récits légendaires, des carnavals ou des danses, rites et superstitions populaires. La plupart des rites dionysiaques décrits par les auteurs grecs existent encore aujourd’hui dans l’Inde.

Alain Daniélou Histoire de l’Inde    Fayard 1985

~ 2 400 à ~ 1 700               Fondation de Tyr, (au Liban d’aujourd’hui), ville phénicienne. Sous le règne de l’empereur Yao, les Chinois créent le premier Gnomon – cadran solaire – à plan horizontal qui reçoit l’ombre d’un obélisque, déterminant ainsi les heures.

vers ~ 2 350                          On voit mentionnée l’existence du vin sur une tablette cunéiforme indiquant qu’on en importe à Lagash, en Babylonie : le roi Uruinumgina fait construire un cellier dans lequel, depuis la montagne [Arménie et Géorgie], on apportait du vin par grands vases.

~ 2 334 à ~ 2 279                    Sargon, ou Naram-Sîn est le premier unificateur de la Mésopotamie : akkadien du nord de l’actuel Irak, il a du vaincre pour ce faire Lugal Zagesi, sumérien du sud. Il existe une belle stèle en cunéiforme datée de ~ 2 240 qui lui est dédiée. La légende de sa naissance ressemble à s’y méprendre à celle de Moïse, quelque mille ans plus tard…

Je suis Sargon, le roi puissant, le roi d’Agadé. Ma mère était une grande prêtresse. Mon père, je ne le connais pas. [...] Ma mère me conçut et me mit au monde en secret. Elle me déposa dans une corbeille de jonc, dont elle ferma l’ouverture avec du bitume.[...] Elle me jeta dans le fleuve sans que j’en puisse sortir. Le fleuve me porta ; il m’emporta jusque chez Aqqi, le puiseur d’eau. Aqqi, le puiseur d’eau, en plongeant son seau, me retira du fleuve. Aqqi, le puiseur d’eau m’adopta comme son fils et [...] me mit à son métier de jardiner. Alors que j’étais ainsi jardinier, la déesse Ishtar se prit d’amour pour moi et c’est ainsi que pendant cinquante six ans, j’ai exercé la royauté.

Les deux légendes se ressemblent donc, à ceci près que la plus ancienne se rapproche plus du vraisemblable dans la mesure où l’on trouve aisément du bitume en Mésopotamie, ce qui est loin d’être le cas en Égypte.

Un homme de la tribu de Lévi épousa une fille de sa tribu. La femme fut enceinte et mit au monde un fils ; voyant combien il était beau, elle le dissimula pendant trois mois. Comme elle ne pouvait pas le cacher plus longtemps, elle prit une corbeille de papyrus, elle boucha les fentes avec du goudron et elle y mit son enfant, puis elle déposa la corbeille dans les roseaux sur les bords du Nil. La soeur de l’enfant se tenait à distance pour voir ce qui allait arriver.

Or la fille du Pharaon descendit vers le Nil pour se baigner, pendant que ses servantes faisaient les cent pas sur la rive du Nil. Quand elle aperçut la corbeille au milieu des roseaux, elle envoya sa servante pour la prendre. Ouvrant la corbeille, elle vit l’enfant : c’était un petit garçon qui pleurait. Elle eut pitié de lui : C’est un enfant des Hébreux, se dit-elle. La sœur de l’enfant dit à la fille du Pharaon : Veux-tu que je te cherche une nourrice parmi les femmes des Hébreux ? Elle t’allaitera l’enfant. Va vite, lui répondit la fille du Pharaon. La jeune fille partit et appela la mère de l’enfant. La fille du Pharaon lui dit : Emmène cet enfant, allaite-le moi et je te donnerai ton salaire. La femme prit donc le petit garçon et l’allaita ; quand il eut grandi, elle le mena à la fille du Pharaon. Il devint pour elle comme un fils et elle lui donna le nom de Moïse, car, dit-elle : Je l’ai tiré des eaux.

La Bible des Communautés Chrétiennes Exode 2 1994

Un homme de la tribu de Lévi s’en était allé prendre pour femme une fille de même lignée. Celle-ci conçut et enfanta un fils. Voyant qu’il était beau, elle le dissimula durant trois mois. Lorsqu’il fut impossible de le tenir caché plus longtemps, elle se procura pour lui une corbeille de papyrus qu’elle enduisit d’asphalte et de poix. Elle y plaça le petit enfant et la déposa parmi les roseaux proches de la rive du Fleuve. La sœur de l’enfant se posta à distance pour voir ce qu’il lui adviendrait.

Or la fille de Pharaon descendit au fleuve pour s’y baigner, tandis que ses suivantes se promenaient sur la rive. Elle aperçut la corbeille parmi les roseaux et envoya sa servante la prendre. Elle l’ouvrit et vit : c’était un enfant qui pleurait. Touchée de compassion pour lui, elle dit : C ‘est un petit Hébreu. La sœur de l’enfant dit alors à la fille de Pharaon : Veux-tu que j’aille te quérir, parmi les femmes des Hébreux, une nourrice qui t’allaitera ce petit ? Va lui répondit la fille de Pharaon. La jeune fille s’en fut donc quérir la mère du petit. La fille de Pharaon lui dit : Emmène ce petit, et nourris le moi. Je te donnerai moi-même ton salaire.  Alors la femme emporta le petit et l’allaita. Lorsqu’il eut grandi, elle le ramena à la fille de Pharaon qui le traita comme un fils et lui donna le nom de Moïse, car, dit-elle : Je l’ai tiré des eaux.

La Bible de Jérusalem Exode 2 1955

vers ~ 2250                            C’est sans doute un tremblement de terre qui détruit la ville de Troie, en Asie Mineure.

En Egypte, une révolution – celui qui ne pouvait se faire des sandales est maintenant possesseur de trésors – met fin aux dynasties memphites : la huitième sera la dernière, les suivantes seront d’Héracléopolis, puis de Thèbes. La septième dynastie avait connu septante rois en septante jours.

Le pourquoi de l’écriture sur les papyrus ne tient pas dans une volonté de diffuser des connaissances, mais exactement son contraire : il s’agit de conserver des secrets, évidemment à caractère religieux : ainsi, sous le règne de Pépi II – ~2278 à ~2184 -, le sage Ipuwer se désole-t-il du vol de nombreux écrits :

Si au moins j’avais élevé la voix à ce moment pour qu’elle me sauve de cette douloureuse situation où je me trouve ! Vois la Chambre privée, ses écrits ont été volés, et les secrets qui s’y trouvaient ont été révélés. Vois, les formules magiques ont été divulguées : les incantations shemu et se-khenu sont inefficaces parce que les gens les répètent. Vois, on a ouvert les archives et leurs inventaires ont été volés. Les esclaves sont devenus des maîtres d’esclaves. Vois, les scribes sont assassinés et leurs écrits volés. Que je sois maudit par la misère de ce temps ! Vois les scribes du cadastre, leurs écrits ont été détruits. La céréale d’Égypte est propriété communale. Vois, les lois de la Chambre privée ont été jetées dehors. Les gens marchent dessus dans les lieux publics et les pauvres les brisent dans les rues.

Ipuwer           Admonitions

vers ~ 2 250                         En Égypte, une révolution – celui qui ne pouvait se faire des sandales est maintenant possesseur de trésors - met fin aux dynasties memphites : la 8° sera la dernière, les suivantes seront d’Héracléopolis, puis de Thèbes. La 7° dynastie avait connu septante rois en septante jours.

C’est sans doute un tremblement de terre qui détruit la ville de Troie, en Asie Mineure.

vers ~2 200           Un événement capital pour les civilisations méditerranéennes se passe dans le ciel : le soleil cesse de se lever à l’équinoxe de mars, dans la constellation du Taureau ; l’ère astrologique commencée autour de 4 400 avant J.C. s’achève, faisant place à l’ère du Bélier. Et il est bien possible que les détenteurs du savoir de l’époque – les druides, qui, pour compter, utilisaient des chiffres grecs ! – aient eu conscience de cela : on a retrouvé en 1 891 sur la commune danoise de Gundestrup un chaudron cultuel d’argent daté entre le deuxième siècle avant J.C. et le tout début de notre ère. Les scènes représentées sur les cotés l’identifient comme gaulois. Sur le fond est figuré un grand taureau, entouré d’un lézard, d’un ours et d’un homme tenant une épée et talonné par un chien, et cela pourrait bien être une représentation du ciel, avec les constellations d’Orion et du Petit Chien (l’homme armé suivi par le chien), du Taureau, du Dragon (le lézard) etc… Cette conjonction astrale était visible depuis les latitudes moyennes de l’hémisphère nord autour de 2 200 avant J.C.

A mon sens , le chaudron de Gundestrup figure la date à partir de laquelle les Celtes comptent le temps. L’origine de leur calendrier, en somme.

Paul Verdier

Dans ces siècles très reculés, lorsque la poésie se mêlait chez les peuples aux habitudes d’une vie grossière, les forêts furent entourées d’un culte religieux qui demeura longtemps leur meilleur préservatif. Plus tard, les idées utilitaires prédominant et l’agriculture étendant chaque jour son empire, la main de l’homme civilisé commença l’œuvre de destruction devant laquelle avait reculé celle du barbare.

Charles de Ribbe La Provence, au point de vue des bois, des torrents et des inondations avant et après 1789. Paris, Guillaumin 1857

Entre 2200 et 2150     Grande sécheresse de par le monde :

Pour la première fois depuis la fondation et la construction des villes,
Les vastes plaines agricoles n’ont produit aucun grain,
Les vastes plaines inondées n’ont donné aucun poisson,
Les vergers irrigués n’ont produit ni vin ni sirop,
Les amas de nuages n’ont donné aucune pluie,
Le masgurun n’a pas poussé.

Malédiction d’Akkad Épopée de Gilgamesh. 2150-2000 av.J.C.

~ 2 100 à ~ 990                  Âge du bronze : le point de fusion d’un alliage – dans ce cas, cuivre, étain (environ 20%) et arsenic, 900° - est inférieur au point de fusion de ses différents composants (1 000° pour le cuivre) : ceci va expliquer le succès des alliages. En outre le bronze est moins cassant et plus résistant que le cuivre pur. L’étain vient principalement des îles Cassitérides, au SO de l’Angleterre. (aujourd’hui îles Scilly). En France, les premières mines de cuivre ont été trouvées à Cabrières, dans l’Hérault. On en connaît aussi près de Salzbourg, dans des galeries souterraines où, pour briser les roches et fracturer les minerais, les hommes faisaient du feu. Découvert beaucoup plus tôt au Moyen Orient et en Europe Centrale – vers ~3 000 – , ce grand progrès ne sera transmis à l’occident qu’à partir de ~1 800. On trouve aussi des alliages à l’état naturel, ainsi l’électrum, alliage d’or et d’argent, en Asie Mineure.

vers ~ 2100                       Poids et instruments gradués trouvés sur site prouvent que le système décimal est déjà en usage dans la civilisation de l’Indus.

La mort est aujourd’hui devant moi,
Comme un chemin après la pluie (…),
Comme une éclaircie dans un ciel de nuages,
Comme le désir d’une chose inconnue.

Dialogue d’un désespéré avec son âme. Egypte

Ne sois pas mauvais. La patience est une vertu.
Fais que ton souvenir dure à cause de l’amour qu’on a pour toi.
Inspire de l’amour à tous.
Une bonne réputation est le meilleur souvenir qu’on puisse laisser de soi.
Le comportement d’un homme intègre est bien plus agréable aux dieux
Que le bœuf du pécheur.

Fais le bien tant que tu es sur terre.
Soulage l’affligé, n’opprime pas la veuve,
N’expulse personne du domaine de son père (…)
Alors cette terre sera bien établie.
Laisse la vengeance à Dieu
Tu sais que le tribunal qui juge le pécheur ne sera pas clément,
A l’heure où il exécutera son devoir envers le misérable…
Ne te fie pas à la longueur de tes ans,
Car le tribunal divin considère toute une vie humaine
Comme seulement une heure.
L’homme persiste, après la mort,
Et ses actions sont placées en tas à coté de lui.
Et l’existence d’au-delà, c’est pour l’éternité…
Celui qui y parvient sans avoir péché se trouvera là comme un dieu,
Allant librement, comme les seigneurs de l’éternité.

Enseignements du roi Akhty à son fils Mérikaré

vers ~ 2 000                On estime la population globale de la terre à 100 millions.

Sus aux jeunes est une très très vieille chanson : Notre monde a atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut pas être loin.

Un prêtre égyptien.

Les Grecs possèdent un système d’écriture qui disparaîtra avec les invasions doriennes, vers 1 100 av J.C. En la matière, à l’autre bout du monde, les Chinois avaient de l’avance.

Dans le Languedoc, le cordon littoral est en formation, de façon discontinue, sur une ligne qui est le littoral actuel, en s’ancrant sur les îlots rocheux : Agde, Sète, La Clape. A Cambous, dans l’Hérault, sur la commune de Viols le Fort, une communauté s’installe : on construit en dur… la pierre ne manque pas… seuls les toits sont en végétal.

Début d’assèchement du Sahara : les essences soudanaises remplacent progressivement les essences méditerranéennes : pin d’Alep, cyprès, micocoulier, aulne, frêne. Cela se fera assez rapidement, sans que l’on sache précisément pourquoi ; il est tout de même probable que les derniers à l’avoir occupé, les Garamantes, des paléoberbères, probablement ancêtres des Touaregs, qui avaient introduit le char à un, deux ou quatre chevaux, ont du laisser se développer l’élevage au-delà des limites supportables par l’environnement, et, au sein de cet élevage, la chèvre pourrait bien figurer au premier rang. Simultanément, les arbres ont du être abattus au-delà de leur capacité de renouvellement. Il n’est pas impossible que soient nés à ce moment là les trafics sahariens.

Le Sahara est devenu le pays du sel. Cela s’explique. Privées d’écoulement assurant leur évacuation vers la mer, les eaux, chargées des matières dissoutes au contact des terrains lessivés par le ruissellement, s’accumulent dans des bassins fermés, marais salants naturels soumis à une évaporation violente. D’où la sebkha, depuis le simple bas-fonds aux argiles efflorescentes, blanchies de poussière cristalline, jusqu’au véritables mines de sel gemme.

Le désert possède donc le sel dont la savane et la forêt sont sevrées. Les récits des vieux chroniqueurs nous décrivent le trafic à la muette, les Nègres du Sud venant déposer leur poudre d’or à coté des tas de sel apportés par les caravaniers du Nord.

Cette grande faim de sel qui tenaille le paysan de la savane comme celui de la forêt, et comme le bétail des prairies, a suscité et entretenu l’un des plus puissants et l’un des plus anciens courants commerciaux qui soient, vivace encore aujourd’hui.. C’est que le sel, aliment rare et nécessaire, imputrescible, transportable, était devenu bien davantage qu’un condiment : une monnaie riche, l’étalon-or dit Bonafos, dont un chapitre s’intitule Le sel, métal précieux. Un or soluble, comestible, mais un or. Et l’on comprend l’intérêt que portèrent aux salines sahariennes, dont les plus importantes sont celle d’Idjil et de Taoudenni pour le Sahara occidental – les empereurs mandingues, songhaïs ou marocains : qui donc ferait fi d’un Transvaal ?

Théodore Monod Méharées

En Chine paraît le premier livre de matière médicale : le Shen Nung Ben Cao jing – Traité des plantes médicinales de l’empereur Shen Nung – . Shen Nung était l’empereur en ce temps, mais on ne connaît pas l’auteur. Le livre contient la liste de 365 remèdes – par analogie avec les jours de l’année -; il se divisait en trois parties :

  • Drogues inoffensives, toniques, conservant la santé, conférant résistance et longévité
  • Drogues thérapeutiques
  • Drogues vénéneuses, à n’utiliser qu’avec de grandes précautions

Tous ces médicaments étaient d’origine végétale et répartis dans chaque catégorie en herbes, arbres, fruits, graines et légumes. Mais il n’indiquait rien quant au mode d’administration. Plus tard, un supplément fut ajouté à l’ouvrage, avec une liste d’autres remèdes, minéraux et animaux.

vers ~ 1 970                         En Égypte, on commence à exprimer le bilan d’une vie avec des accents de ce qu’au XX° siècle on nommera droits de l’homme :

J’ai donné aux indigents et pris soin des orphelins ; j’ai fait arriver celui qui n’était rien, comme celui qui était quelqu’un….

J’ai accompli quatre bonnes actions au-dedans du porche de l’Horizon. J’ai crée les quatre vents pour que chaque homme puisse s’en emplir les poumons, aussi bien que chacun de ses contemporains. C’est là mon premier bienfait. J’ai fait la grande inondation pour que le pauvre ait droit à ses bénéfices aussi bien que le riche. C’est ma seconde action. J’ai fait chaque homme semblable à son compagnon. Jamais je ne leur ai ordonné de faire le mal, mais ce sont leurs cœurs qui ont enfreint mes préceptes. C’est ma troisième action. J’ai fait que leurs cœurs cessent d’oublier l’Occident (la région des dieux et des morts) afin que les offrandes divines soient données par eux aux dieux des nomes.

Amménémès.

vers ~1 930                            Suite à une intrigue politique, Sinuhe, égyptien de haut rang, a dû s’exiler en pays de Canaan. Il se fait vieux, il a laissé un bon souvenir de lui à la cour du pharaon Sésostris I° et ce dernier l’invite à revenir au pays :

Prends tes dispositions pour revenir en Égypte, de façon à revoir la cour où tu as grandi et à baiser la terre entre les deux grandes portes… Pense au jour où l’on t’enterrera et où tu passeras dans l’au-delà. On te munira d’huile et de bandelettes… On t’accompagnera au jour de tes funérailles. Le cercueil sera en or et sa tête en lapis-lazuli et l’on te couchera sur une civière. Des bœufs te tireront ; des chanteurs précéderont ta dépouille et l’on te dansera la danse des nains à l’entrée de ta tombe. On récitera les prières d’offrande et l’on immolera un sacrifice pour toi. Tes colonnes seront bâties en pierre calcaire, parmi celles des enfants royaux. Il ne faut pas que tu meures en pays étranger, que tu sois enterré par des Asiates, ni que l’on t’enveloppe dans une peau de mouton.

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La pratique égyptienne de l’embaumement est à l’origine de connaissances étendues concernant l’anatomie humaine. Conserver toutes les parties d’un mort était une affaire sérieuse pour un peuple qui croyait à une vie matérielle au-delà de la mort. L’idée générale était que, à l’instar d’Osiris qui avait été tué et dépecé par Seth et se releva lorsque son corps fut reconstitué, un individu ressusciterait lorsque les différentes composantes de sa personne vivante – l’âme, l’ombre, le nom, le cœur et le corps – seraient à nouveau réunies. Concernant sa partie physique, ces éléments devaient être non seulement soigneusement préservés, mais il fallait encore que ce travail fût exécuté avec goût pour que ces éléments physiques séduisent et ramènent à eux les composantes spirituelles. À l’origine, les méthodes les plus élaborées étaient réservées aux personnages de sang royal et elles impliquaient des interventions chirurgicales. Le cerveau, les intestins et d’autre organes vitaux étaient prélevés et, après les avoir lavés dans du vin, on les plaçait avec des herbes dans des canopes. Les cavités du corps étaient remplies de parfums et de résines odorantes, et le corps recousu. Ensuite, il était immergé pendant 70 jours dans du salpêtre, [natrum] avant d’être lavé et enveloppé dans des bandelettes trempées au préalable dans une sorte de gomme résineuse. Enfin, le corps était placé dans son sarcophage et scellé. Une méthode beaucoup moins élaborée  consistait à injecter dans le corps de l’huile de cèdre, à l’immerger dans du salpêtre pendant 70 jours puis, après l’avoir retiré de la solution, à en soustraire l’huile et les chairs pour ne laisser que la peau et les os. Pour les pauvres, les intestins étaient simplement purgés et le corps recouvert de salpêtre pendant une période de  70 jours… Mais, grâce aux deux premières méthodes de traitement, les embaumeurs acquirent une très bonne connaissance du corps humain et de ses parties et, grâce à leur expérience chirurgicale, ils engrangèrent un savoir considérable sur l’anatomie. Mais, il ne semble pas que ces connaissances aient stimulé la recherche sur la façon dont le corps fonctionne réellement.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

On sait que les Égyptiens étaient grands consommateurs d’orge, sous forme de pain mais encore transformé en bière, mais on ne sait pas s’ils utilisaient le sel pour conserver viande et poissons ; la chose est bien possible puisqu’ils utilisaient abondamment le sel pour l’embaumement.

vers ~ 1 900                Les pharaons Amménémès III et IV font creuser un lac dans l’oasis du Fayoum, sur la rive gauche du Nil, en amont du début du delta : cette réserve d’eau donnera une meilleure maîtrise pour l’irrigation. A peu près à la même époque, les pharaons entreprennent le creusement d’un canal qui réunit un bras oriental du Nil au grand lac Amer : 150 km de long, 25 à 30 mètres de large, 3 à 4 mètres de profondeur : il ne servira en fait qu’aux périodes fastes, lorsque les finances permettaient de draguer le sable qui envahissait le canal ; d’autre part, dès le début du premier millénaire, le lac Amer cessa de communiquer avec le golfe de Suez. On le nommera communément le canal des pharaons.

L’Égypte est au sommet de sa civilisation : l’équilibre social, un droit renouvelé, permettent l’établissement d’une société solide ; l’architecture s’est affinée, des ouvrages médicaux élaborés et spécialisés, vétérinaires aussi, sont rédigés… la littérature n’est pas en reste : discussions métaphysiques et morales, merveilleux… Chant du harpiste, Conte du roi Khéops et des magiciens.

Aucun ne revient de là-bas, qui nous dise quel est leur sort,
Qui nous conte ce dont ils ont besoin (…)
Que ton cœur donc s’apaise (…)
Suis ton désir et ta félicité,
Remplis ton destin sur la terre.

Chant d’Antef

Toute manifestation de partialité est en horreur aux dieux. Voici donc mes instructions. Tu devras agir en conséquence. Tu accorderas la même attention à celui que tu connais et à celui que tu ne connais pas, à ton voisin et à celui qui habite loin de toi. Le fonctionnaire qui agira comme cela prospérera dans sa charge… Inspire la crainte, de sorte que tout homme te redoute. Un vrai fonctionnaire est quelqu’un que l’on craint, car ce que l’on doit redouter en lui, c’est l’accomplissement de la justice. Si un homme au contraire n’inspire que la crainte de sa personne, il se met dans son tort aux yeux des gens et l’on ne dit jamais de lui : c’est un homme véritable.

Instructions de Pharaon à son vizir, le magistrat suprême, « la colonne de la Terre entière ».

Jamais on ne vit souverains rester aussi humains et attachants dans le grandiose et le monumental, jamais la douceur et la plénitude du couple ne furent traduits dans la pierre avec autant de vérité.

Flaubert Correspondance         Lettre à Maxime du Camp 1850.

Quand nous affirmons que les Égyptiens étaient les plus civilisés des peuples d’Orient, nous ne prétendons, ce disant, ni qu’ils étaient supérieurs aux Babyloniens, aux Hébreux ou aux Perses, ni qu’ils surpassaient leurs voisins dans les arts et les techniques. Nous entendons simplement par là qu’ils émergèrent assez brusquement de l’état de pré civilisation et s’adaptèrent avec aisance à un mode de vie harmonieux qui les satisfit pleinement. Ils avaient ce raffinement qu’engendre la confiance en soi et la joie de vivre. Leur élégance nonchalante n’allait pas sans cette sorte de suffisance qui va souvent de pair avec ce que nous entendons par civilisé.

John A.Wilson L’Egypte, vie et mort d’une civilisation. Arthaud 1961.

~ 1 792                               Début du règne d’Hammourabi sur le royaume de Babylone, qui couvre presque toute la Mésopotamie[3]. Il va réaliser la synthèse entre les traditions culturelles et religieuses des capitales impériales de Sumer et d’Akkad, – les Akkadiens sont les lointains ancêtres des Juifs et des Arabes -, qui avaient dominé la Mésopotamie au III° millénaire, et entre celles des princes bédouins amorrites. Il laisse un code comprenant 3 500 lignes en cunéiforme et en akkadien.

  • Un prologue historique conte l’investiture du roi, la formation de l’empire et ses réalisations
  • Un épilogue lyrique : œuvre de justice : telles sont les sentences équitables que Hammourabi, roi avisé, a porté pour faire prendre à son pays la ferme discipline et la bonne conduite.
  • Texte de lois : pas moins de 282 articles concernant le travail agricole, le commerce, la famille, les coups et blessures, le vol, l’exercice des diverses professions.
Afin d’empêcher le puissant d’opprimer le faible, afin de rendre justice aux orphelins et aux veuves […] j’ai inscrit sur ma stèle mes précieux mots […]
Si un homme est suffisamment sage pour maintenir l’ordre dans le pays, qu’il prenne garde aux mots que j’ai inscrits sur cette stèle […]
Que le citoyen opprimé se fasse lire à haute voix les inscriptions […].
La stèle illuminera son affaire à ses yeux. Et quand il comprendra ce qu’il peut attendre [des mots de la loi], son cœur sera apaisé.

Epilogue du Code d’Hammourabi

vers ~1780                 Le papyrus d’El Lahoun donne des recettes contraceptives :

Des épines d’acacia finement broyées, mélangées à des dattes et du miel et étendues sur un tampon de fibre introduit profondément dans le vagin

On sait aujourd’hui que les épines d’acacia renferment une sorte de latex [gomme arabique]] qui s’enrichit en acide lactique au cours du processus de fermentation. Cet acide entre dans la composition de certains spermicides modernes.

Le papyrus d’Ebers dans l’ordonnance 783, prescrit :

Début des préparations qui doivent être préparées pour les femmes.
 
Faire qu’une femme cesse d’être enceinte pendant un, deux ou trois ans.
 
Extrait d’acacia (fruit non mûr d’acacia ou partie de l’acacia), caroube, dattes.
 
Ce sera finement broyé dans un vase de miel.
 
Un tampon vaginal en sera imbibé et appliqué dans son vagin.

Ce même papyrus décrit aussi très précisément les états inflammatoires que peut soigner une décoction de feuille de saule. L’acide acétylsalicylique – autrement dit l’aspirine – est extrait de l’écorce et de la feuille du saule blanc.

Aspirine vient de a pour acétyl, spir pour l’autre origine végétale de la saliciline : une spirée, la reine des prés.

Un des rares remèdes qui soulage l’insupportable douleur d’exister.

Franz Kafka

Sans aller nécessairement aussi loin, force est de constater l’efficacité de ce médicament, probablement le plus vieux du monde, en dépit de contreindications sérieuses : névralgies, anti-douleur, et aujourd’hui prévention de cancers digestifs.

vers ~ 1 760[4] Abraham et son peuple quittent Ur, en Mésopotamie : le voyage se termine à Canaan, entre le Jourdain et le littoral méditerranéen. Dieu a passé alliance avec lui : J’établirai mon alliance entre toi et moi, et ta race après toi, de génération en génération. Pourquoi Dieu arrive-t-il donc si tard ? Régis Debray répond, en partie : L’homme descend du singe, mais Dieu du signe et les signes ont une histoire longue.

vers ~ 1 759                         Hammourabi étend le royaume de Babylone, dont il fait un État unifié. La principale conquête est celle de Mari, son ancien allié, sur la rive droite de l’Euphrate, aujourd’hui en Syrie, tout près de la frontière avec l’Irak. Mari, déjà vieille cité marchande dont le roi s’est construit un palais occupant 3 ha., composé de presque 600 pièces, qui s’est donné les moyens de se nourrir en construisant un important réseau de canaux en parallèle du cours de l’Euphrate. Hammourabi, souverain étonnamment prudent, calculateur au vu de l’impulsivité de la plupart des autres monarques. Il donna ses premières lettres de gloire à l’espionnage, le second plus vieux métier du monde, en envoyant des agents dans les rangs adverses pour mieux les connaître.

Hammourabi, roi de Babylone publie une liste de nourritures où figure le pain et la bière d’orge, élaborées à partir de la même bouillie, plus ou moins épaisse et à fermentation spontanée. De là viendront les premiers levains.
Mais ce sont les Égyptiens qui ont découvert que la meilleure farine panifiable est celle de froment mise à fermenter avec du levain d’orge.
Le pain de froment réunit les quatre éléments indispensables à la vie de l’être humain. La terre où s’enracine, se développe et se nourrit le grain de blé. L’eau, indispensable à la confection de la pâte, puisque sans elle la farine resterait une matière inerte et brute. L’air, pour assurer la fermentation de la pâte, sa transformation et sa vie. Pour finir, le feu, qui fixe et assure la cuisson de la pâte façonnée.

Joël Robuchon

Les quatre éléments auxquels se réfère Joël Robuchon sont bien ceux déterminés par Empédocle d’Acragas [aujourd’hui Agrigente,  ~ 492 - ~ 432] :

Il semble qu’il ait modifié les conceptions excessives de Parménide pour parvenir à l’idée de quatre substances immuables – ou éléments, ou encore, comme il les appelait, « racines de toutes choses » – et de deux forces fondamentales. Les éléments étaient désignés comme la terre, l’air, le feu et l’eau, et les deux forces, plus poétiquement comme l’amour et la haine, c’est-à-dire, l’attraction et la répulsion. Les éléments ne doivent pas être considérés comme identiques aux substances ordinaires généralement désignées par ces mots, mais plutôt comme identiques à leurs caractéristiques essentielles et permanentes. Cependant, toute substance matérielle en est faite : ainsi, un morceau de bois contient de l’élément terrestre (c’est pourquoi il est lourd et solide), de l’élément aquatique (c’est pourquoi, s’il est chauffé, il commence par exsuder de l’eau), tout comme il contient de l’air (il dégage de la fumée) et du feu (il émet des flammes lorsqu’il brûle). La proportion relative de ces éléments détermine l’espèce particulière de ce bois. La théorie des quatre éléments se révélera d’une importance capitale.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

Et que peut-il y avoir d’aussi actuel qu’une recette de cuisine ? à l’exception d’un ou deux mots, on pourrait parfaitement trouver la suivante dans un livre d’aujourd’hui ; rédigée en écriture cunéiforme, elle était servie lors des banquets rituels.

Tourte aux petits oiseaux

Supprimer cou et pattes ; retirer la fressure et notamment les gésiers ; laver le tout ; après avoir découpé la fressure, le passer rapidement au feu dans un chaudron ; mettre de l’eau et du lait dans une marmite et y ajouter oiseaux et fressure, sel, graisse, bois aromatiques et un peu de rue effeuillée ; à ébullition, ajouter oignons, poireau et ail et un peu d’eau froide ; laisser cuire, préparer une pâte de farine, de lait, de saumure parfumée[5] et d’un peu de gras de cuisson ; diviser la pâte gonflée en deux abaisses et les faire cuire ; disposer une des abaisses sur le plat de service et y disposer les viandes aspergées de jus de poireaux et d’ail et accompagnée de petits morceaux de pâte cuite ; recouvrir le tout de l’autre abaisse, qui sert donc de couvercle et envoyer à table.

vers ~1 660                  Construction en trois phases du cromlech de 150 monolithes à Stonehenge, au nord-ouest de Salisbury, en Angleterre. C’est sans doute le dernier temple mégalithique construit en Angleterre. Le fer à cheval est ouvert sur le nord-est, juste dans l’axe du soleil au solstice d’été. Ces gens-là avaient les moyens de leur politique, et, aujourd’hui encore, on ne sait pas très bien comment ils ont opéré, car tout de même, transporter ces incroyables tonnages – jusqu’à 50 tonnes pièce - sur 220 km – les linteaux de pierre bleue de Stonehenge viennent des monts Prescelly, au sud-ouest du pays de Galles – ce n’est pas donné au premier venu. Les énormes blocs monolithes venaient des environs de Malborough, à 32 km. Ils devaient bien maîtriser le travail du bois, car les assemblages des blocs sont à tenons et mortaises.

Des restes humains exhumés dans les années 50, conservés au musée de Salisbury, tout proche, ont fait l’objet d’une datation au radiocarbone – le carbone 14 – en 2008, qui les fait remonter à une période allant de ~ 3 030 à ~ 2 880, soit bien antérieure à l’édification des mégalithes. Andrew Chamberlain, spécialiste de démographie ancienne suggère que Stonehenge aurait pu être le lieu de sépulture des membres d’une seule famille, peut-être une dynastie, car le nombre des tombes augmente au cours des siècles, avec les multiplication des descendants. De toutes façons, tout le monde s’accorde pour dire aujourd’hui que c’était un cimetière. Mais Colin Ronan, auteur d’une Histoire Mondiale des sciences [1988], assure que l’examen attentif de Stonehenge et d’autres cercles ou anneaux de pierre et l’analyse statistique approfondie des résultats laissent peu de doute sur le fait qu’ils furent en fait des observatoires astronomiques, conçus et bâtis sur la base de l’expérience, pour répondre à la nécessité d’observer les levers et les couchers du Soleil et de la Lune afin de déterminer un calendrier saisonnier.

En 2013, le professeur Parker Pearson, de l’University College de Londres affirme que la fonction dernière de Stonehenge était festive : l’étude des dents attachées aux quelques 80 000 ossements d’animaux trouvés sur place conclue à une très grande diversité d’animaux qui n’ont pu venir là que menés par des communautés venus des quatre coins d’Angleterre.

~ 1 650                                Jusqu’à cette date, on connait pratiquement les noms de tous les pharaons en remontant jusque vers ~ 3 000. Vient alors un « trou » de 75 ans, qui correspondrait à l’invasion des Hyksos, peuple d’Asie, montés sur des chars à 2 roues. Ils restèrent à la tête de l’Egypte pendant 75 ans.

C’était un de nos rois appelés Timaios. Cela arriva durant son règne. Je ne sais pas pourquoi Dieu était mécontent de nous. Des hommes d’origine inconnue vinrent subitement des pays de l’est. Ils eurent l’audace d’envahir notre pays qu’ils asservirent par la force, facilement, sans aucune bataille. Et quand ils eurent vaincu notre roi, ils brûlèrent nos villes de façon barbare et détruisirent les temples des dieux. Tous les habitants furent traités avec cruauté ; une partie d’entre eux furent tués par les envahisseurs, d’autres virent leurs enfants et leurs femmes emmenés en esclavage. Finalement, l’un de ces conquérants fut nommé roi. Son nom était Salatis. Il vivait à Memphis et imposa un tribut à la Haute et à la Basse Égypte. Il établit des garnisons dans les villes qui lui semblaient le plus appropriées à ses desseins… et, quand il en eut trouvé une dans la région de Saïs, située à l’est du bras du Nil près de Bubastis, et qui était aussi appelée Avaris, il la démolit et la reconstruisit en la fortifiant au moyen de murs.

Manetho, historien égyptien

vers ~ 1 630                 Une éruption volcanique d’une exceptionnelle violence fait disparaître une bonne partie de l’île de Santorin et de sa capitale Théra, engloutissant la plupart des témoignages de l’art minoen, qui s’est développé surtout un peu plus au sud, en Crète : les couches de cendres déposées sur le pourtour du cratère atteindront de 30 à 50 mètres d’épaisseur ! Le raz de marée consécutif – une vague de 50 mètres de haut – aurait détruit ce qui ne l’était pas encore. Volcanisme et tremblements de terre sont très actifs sur cette île : on retrouvera en 1967 des restes d’une ville détruite, sans doute par un tremblement de terre antérieur à cette éruption… 3 600 ans plus tard, les courants marins enlèvent encore des pierres ponces aux plages de Santorin, que l’on retrouve plus au nord, à Mykonos par exemple. Bien au sud, des archéologues ont trouvé sur le flanc est du Sinaï des morceaux de lave analogue à celle de Santorin.

~ 1 600 à ~ 1 500        Joseph, arrière petit fils d’Abraham, vendu par ses frères comme esclave en Égypte, y devient vizir et fait venir son peuple, qui sera plus tard asservi. Les Égyptiens les nommaient Apirous, et les feront travailler à la construction de nombreux monuments.

Des envahisseurs aryens s’installent en Inde : on leur attribue l’ensemble de textes sacrés communément nommés Véda, – le Savoir -, considérés par la tradition orthodoxe indoue comme révélés. Autour de chacun des quatre Veda : Rig-véda, Yajour-véda, Sâma-véda, Atharva-véda, se rattachent des commentaires et des traités spéculatifs, Brâhmana, Aranyaka, et Oupanichad. Ils formeront le cœur du brahmanisme, qui empruntera de nombreux éléments à l’Inde elle-même, hors de l’influence directement indo-européenne.

Tout cela va donner naissance au cours des siècles suivants à une incroyable richesse religieuse, littéraire artistique : dieux et déesses tels Vichnou, Krichna, Çiva, en littérature, le Mahâbhârata, le Râmâyana… et cela va donner aussi naissance aux sectes.

Deux notions connexes vont commander toute la philosophie indienne : la transmigration (samsâra) et la loi de l’acte (karman). Dès lors, la question essentielle devient : comment, à travers ces cycles de réincarnations, parvenir finalement à se libérer ? Cette libération est le but suprême à obtenir, plus important que le plaisir, plus important que l’utilité, plus important que l’ordre et que la loi. Seule la connaissance peut parvenir à atteindre cette libération.

La suprême découverte des Oupanichad, qu’elles ne se lassent pas d’exalter, c’est que la réalité la plus intime à laquelle on puisse parvenir, par une introspection qui est d’ordre mystique, ne se distingue en rien du brahman, dont elle est une manifestation : l’unique réalité ontologique de l’être individuel, c’est l’être universel.

Jean Naudou.               L’Inde 1956

La langue des Aryens de l’Inde, le sanskrit védique, est la plus ancienne des langues que l’on a appelées indo-européennes et dont des documents écrits et des formes parlées subsistent. C’est à la même famille linguistique qu’appartiennent le grec, le latin, le breton, le lituanien, le persan, les langues germaniques. C’est ce groupe de langues qui, peu à peu, par suite des invasions successives, recouvrit le fond dravidien des langues et des cultures indo méditerranéenne, auquel semble appartenir l’ancien tamoul, le sumérien, le géorgien, le crétois, l’étrusque, l’égyptien, le touareg, le basque, l’albanais, le peuhl etc…

[…] La descente des Aryens sur l’Inde fut progressive et très probablement du même type que les invasions mongoles et musulmanes, qui, bien des siècles plus tard, transformèrent la civilisation indienne exactement de la même façon, détruisant les grands centres culturels et les monuments et imposant la langue d’un envahisseur relativement primitif à des peuples culturellement plus évolués. Le désastre que représente la conquête aryenne peut être aisément réalisé si l’on songe qu’il n’existe dans l’Inde aucun monument qui ait été construit entre la fin du Monhenjo Daro et l’époque bouddhiste [V° siècle av. J.C.] La colonisation aryenne fut, à ses débuts, sous bien des aspects, analogue à celle de l’empire inca par des aventuriers espagnols illettrés et fanatiques. La population entière fut réduite au statut d’esclaves [dasa], sans aucuns droits civiques.

[…] C’est du védique, la langue des tribus aryennes, qu’est dérivé le sanskrit classique, ainsi que toutes les langues du nord de l’Inde, appelées autrefois les prakrits, et dont les principales sont aujourd’hui l’hindi, le bengali, le gujerati, le marathi, le panjabi, le sindhi, toutes apparentées au sanskrit, mais avec des apports et des mélanges divers, provenant des langues antérieures de l’Inde

[…] La révolte des Dravidiens contre les Aryens nous est rapportée, dans les récits de la grande guerre du Mahabharata […] conflit qui fut plus social que culturel. La victoire des Pandava dravidiens rétablit un certain équilibre, et c’est grâce à elle que se développa la civilisation brahmanique, qui est théoriquement védique, mais qui reprit en fait, dans tous les domaines de la pensée, des rites, des sciences et des arts, la tradition de la civilisation dravidienne.

[…] La religion védique, apportée par les Aryens du Turkestan et des plaines de la Russie, est apparentée à la religion perse et également aux religions de la Grèce et de l’Europe nordique. Les dieux védiques personnifient les forces de la nature, le Ciel (Dyaus), le Soleil (Surya), la Lune (Chandra), le Feu (Agni), l’Espace et le Vent (Vayu), etc, mais aussi, des vertus chevaleresques telles que l’Amitié (Mitra), l’Honneur (Aryamana), la Justice (Shakra), le Savoir (Vishnou), etc. Un des caractères de la mythologie védique est de grouper les dieux par paire, en particulier Mitra et Varuna, et aussi les Ashvin, dieux jumeaux. Il existe également des groupes d’êtres divins, tels que les Marut (troupe de jeunes dieux délinquants et fantasques), les Aditya, (principes souverains), les Vasu (lois universelles). L’élément mâle prédomine dans le panthéon, comme dans la société aryenne. Les déesses ne sont que de pâles reflets de leurs époux, excepté l’Aurore (Ushas) et la Terre (Prithivi).

[…] Les textes sacrés des Aryens sont appelés Vedas, un mot formé de la racine vid, qui veut dire savoir. Ils ont été d’abord de tradition orale et n’ont probablement été écrits que lorsque les Aryens eurent appris l’usage de l’écriture au contact des populations plus anciennes de l’Inde. Il y a quatre Védas, le Rik, le Yahuh, le Sama et l’Atharva. Ce sont des recueils d’hymnes employés pour les rites et adressés à diverses divinités. Les noms des auteurs de beaucoup de ces hymnes sont connus, mais les textes eux-mêmes sont considérés comme d’inspiration divine et sont censés représenter un résumé de toute la connaissance révélée par les dieux aux hommes. Les trois premiers Védas sont des manuels d’hymnes utilisés par les trois principales catégories de prêtres présents dans les rites des sacrifices, les yajñas.

Le plus ancien des Védas est le Rig Veda (le k final se transforme en g devant un v en sanskrit). Les hymnes qu’il contient furent composés, pour la plupart, peu après l’arrivée des Aryens, dans le nord-ouest indien. Certains hymnes existaient déjà peut-être à l’époque où les Aryens habitaient encore dans l’Asie centrale. Ils gardent en tout cas le souvenir d’un habitat nordique, aux longues nuits d’hiver. Beaucoup d’hymnes font allusion à des rois, à des batailles et surtout à la farouche résistance que les populations indiennes opposèrent aux envahisseurs. Les anciens habitants de l’Inde sont mentionnés comme des démons à peau sombre, habitant de merveilleuses cités.

Le Rig Veda constitue un document remarquable sur la vie, la société et la religion des Aryens. Livre sacré des Hindous, le texte en a été préservé avec un soin extrême. Il est transmis rituellement par tradition orale, et le texte écrit n’est considéré que comme un aide-mémoire. Cela fait que des erreurs de copistes n’ont jamais pu s’accumuler et que les hymnes ont été préservés jusqu’à nos jours, sans altérations importantes ni rajeunissement du langage. Le Yadur Veda, divisé en deux branches, le Yajur Blanc et le Yajur noir, est postérieur au Rig Veda et contient beaucoup d’éléments pré-aryens. Le Sama Veda, recueil d’hymnes chantés, contient très peu d’hymnes qui lui soient propres, mais des versions chantées d’hymnes du Rik et du Yajur Veda. Il a existé très tôt des notations musicales pour ces hymnes. La tradition de leur enseignement oral par des méthodes complexes qui rendent tout changement de texte ou d’intonation presque impossible, a permis à la tradition du chant védique de se conserver jusqu’à nos jours. L’Atharva Veda est très différent des trois autres. Il se réfère essentiellement à des éléments rituels, empruntés aux Asura et présente un aspect caractéristique de l’assimilation des Aryens dans l’ancienne culture indienne. L’Atharva Veda est une collection hétérogène des formules magiques en usage parmi les masses populaires. Son principal enseignement est la sorcellerie… Ces caractères indiquent que ces champs ont leur origine dans les anciennes croyances et pratiques des peuples que les Aila (Aryens) avaient subjugués, de sorte que l’esprit qui souffle ici est celui d’un âge préhistorique. ( F.E. Pargiter. Ancient Indian Historical Tradition Delhi, 1929)

Nous retrouvons ici un phénomène caractéristique de l’histoire de l’Inde. Les textes dont la version actuelle apparaît la plus tardive sont plus souvent par leur contenu les plus anciens.

[…] La création du sanskrit fut le plus grand accomplissement du monde aryen dans l’Inde. Beaucoup de textes appartenant originellement aux autres langues indiennes furent traduits ou adaptés en sanskrit, et ceux qui ne le furent pas disparurent pour la plupart. Une immense littérature scientifique, religieuse, philosophique et dramatique se développa, dont une partie importante subsiste, mais reste de nos jours souvent inaccessible, demeurant endormie sous forme de manuscrits dans d’innombrables bibliothèques mal classifiées.

Alain Daniélou Histoire de l’Inde Fayard 1985

Une jeune fille, certainement de bonne famille, peut-être même avait-elle une fonction sacrée, est mise en terre au fond de la grotte du Collier, près de Lastours, au nord de Carcassonne : elle est entourée de perles tubulaires en verre coloré ou en tôle de bronze, de bracelets de bronze en forme de spirale, d’un pendentif d’ambre sur lequel est gravé un œil, autant de témoignages des splendeurs de l’âge du bronze, que l’on retrouvera en fait surtout dans les tombes d’Armorique et du Wessex britannique.

~ 1595                         Mursili I°, roi hittite, prend, pille et brûle Babylone,… qui s’en relèvera avec à sa tête une nouvelle dynastie : les rois cassites.

~ 1580               En Égypte, Sékénenrê, prince de Thèbes se révolte contre les Hyksos et met le siège à Avaris, leur capitale. Le siège dure des années, il y est mortellement blessé mais la victoire revient aux Égyptiens et son fils Ahmose est fêté comme un libérateur. Les nouveaux pharaons retiendront les leçons de cette invasion, et, rompant brutalement avec leur splendide isolement, sortiront de leurs frontières pour les rendre plus sures.

Après plus de deux millénaires d’existence, le géant des bords du Nil quittait l’ombre de ses pyramides et de ses sphinx avec l’intention d’intervenir activement au-delà de ses frontières et de dire son mot dans les affaires du reste du monde. Ainsi, l’Égypte devint peu à peu une puissance mondiale. Jusqu’alors, elle n’avait que mépris pour tous ceux qui ne vivaient pas dans la vallée du Nil, pour les Asiates, les coureurs de sable, les éleveurs de bétail, bref, pour tous les peuples qui n’étaient pas dignes de la considération d’un pharaon. Les Égyptiens devinrent plus sociables et, chose inconcevable autrefois, se mirent à communiquer avec d’autres peuples.

Werner Keller La Bible arrachée aux sables Presse de la Cité 1962

vers ~ 1 500                 Première éruption connue de l’Etna.

Le royaume de Tiahuanaco, sur les rives du lac Titicaca, à cheval sur l’actuel Pérou et Bolivie, est le premier grand empire des Andes. Il vivra à peu près 2 600 ans. Mais il est possible que les débuts remontent à beaucoup plus loin, aux environs de ~ 15 000 : on a retrouvé reproduits sur des poteries des animaux comme le toxodon, un grand mammifère herbivore qui s’est éteint à la fin du pléistocène. Ces gens n’hésitaient pas à travailler des blocs de pierre de 10 tonnes. Ils orientaient leurs bâtiments selon les astres.

Huit cents ans après les Chinois, les Égyptiens se mettent à dresser des gnomons – cadrans solaire à plan horizontal -.

vers ~ 1 475                 La reine d’Égypte Hatshépsout ordonne une expédition maritime à but commercial vers la terre de Pount, pays producteur d’encens, probablement l’actuelle Érythrée : 5 vaisseaux chargés de bijoux, d’outils et d’armes destinés à être échangés contre du bétail, des singes, des arbres à encens (genre Boswellia, dont la plus courue Boswelia sacra), de l’ivoire, de la myrrhe (aussi du genre Boswellia dont l’espèce Commiphora myrrha) et des bois précieux. Le principal producteur d’encens et de myrrhe était la région de l’Hadramaout, dans l’actuel Yémen. On estime que les caravanes de chameau acheminaient chaque année, en 75 jours, 3 000 tonnes d’encens vers la Méditerranée, jusqu’au port de Gaza, où il était embarqué pour Athènes et Rome.

Sans être commune, l’existence de reines n’était pas exceptionnelle, exerçant le pouvoir jusqu’à l’arrivée à l’âge adulte de leur royal enfant. Mais probablement ce pouvoir n’était-il pas suffisamment consolidé pour que l’on n’y ajoute quelqu’artifice à même de le renforcer :  ainsi Hatshépsout s’inventa-t-elle un père qui n’était rien de moins que le dieu Amon, – celui qui ne peut-être représenté,  l’éternel, le seigneur de Karnak, créateur de ce qui existe, maître de tout, établi durablement en toutes choses -,  qui, prenant les traits de Thoutmôsis I°, le souverain régnant, s’introduisit dans la chambre d’Ahmèse, son épouse qui fit tout ce qu’il désirait.

vers ~ 1 450                 Une violente éruption volcanique sur l’île de Théra, à quelques 110 km au nord de la Crète, ensevelit sous des mètres de cendres les palais de Cnossos, Phaistos, Malia, les principales villes de Crète et provoque un raz de marée dont  les vagues atteignent les rives nord de la Crète et les Cyclades. Quelques siècles plus tard, Homère parlera de la Crète comme d’une île alors belle, grasse, bien arrosée, aux hommes nombreux à l’infini et aux quatre vingt dix villes. Ce sont les Achéens de Mycènes et Tirynthe qui ont transmis aux Grecs l’héritage de la Crète.

Les glaciers ont fondu, laissant dans les vallées de longues parois lissées par le frottement de la glace, propices à la gravure : les habitants de la Vallée des Merveilles, dans le Mercantour s’en donnent à cœur joie, sur un gneiss et un schiste rose assez tendres pour être gravé et assez durs pour ne pas être érodés par pluie, gel, vent et soleil. Ils y creusent aussi des grottes, en les orientant vers le nord-ouest, de façon qu’au solstice d’été, les derniers rayons du soleil éclairent le fond de la grotte.

Beaucoup plus au nord, à la frontière de l’actuelle Suède et de la Norvège, près du rivage de la mer du Nord, les ancêtres des Vikings laissent des gravures rupestres sur le site de Bohuslän. www.lefildutemps.free.fr/suède-rupestre/tanum.htm

Les Phéniciens, grands commerçants, répandent dans tout le bassin méditerranéen leur alphabet, qui comporte 22 signes principaux, venus d’un des deux premiers alphabets connu, – 31 signes en écriture cunéiforme -, crée au petit royaume d’Ougarit, dans la banlieue de l’actuel Lattaquié, sur la côte syrienne. L’autre ancêtre de l’alphabet est né dans le Sinaï. Le changement de support des signes – passage de la tablette d’argile au parchemin, puis au papyrus – est une des raisons possibles de la création des alphabets : les lettres sont tracées sur le support quand les signes sont imprimés sur l’argile, mais la raison première est la simplification que cela entraîne dans la communication. Il est plus facile de transcrire différentes langues par une seule écriture, et à Ougarit, on entendait alors pas moins de 8 langues : le sumérien, l’akkadien, l’ougaritique, le crypto-minoen, le hittite, le hourrite, l’égyptien et le louvite.

De toutes les activités qui distinguent la culture, l’écriture est l’une des plus importantes parce qu’elle est un outil inégalable d’organisation sociale et de réaffirmation. Comme le confirme l’étymologie indo-européenne skribh, l’écriture est coupure, séparation, distinction. En général, toutes les espèces biologiques possèdent des systèmes de communication vocaux, chimiques, gestuels et olfactifs ; l’homme, lui, a réussi à représenter avec le langage ses processus mentaux les plus complexes et, en quelque sorte, à convertir les sons et les gestes et divers signes visibles, abstraits et interactifs, qui assurent la protection de ses traditions.

De l’écriture on est vite arrivé à la nécessité d’un support qui fut le livre. Voici ce qu’en dit Borges : Des divers instruments de l’homme, le plus étonnant est sans doute le livre. Les autres sont des extensions de son corps. Le microscope, le télescope sont des extensions de sa vision ; le téléphone est une extension de sa voix ; nous avons ensuite la charrue et l’épée, extensions de son bras. Mais le livre, c’est autre chose : le livre est une extension de la mémoire et de l’imagination.

Le livre est ce qui donne du volume à la mémoire humaine. Le livre, malgré sa connotation portative, objective la mémoire : c’est une unité rationnelle qui, par des moyens audiovisuels, imprimés ou électroniques, représente une volonté mnémonique et linguistique. Dans le passage révolutionnaire de l’oralité à l’écriture, et surtout dans ce processus significatif où triomphe le livre comme objet de culte, ce qui s’impose vraiment, c’est un modèle plus sûr de permanence qui codifie la sensibilité et la traduit en états uniformes et légitimes. Le livre est ainsi une proposition qui prétend tout configurer comme raison et non comme chaos.

[…]          Le livre est une institution de la mémoire en vue de la consécration et de la permanence, raison pour laquelle il doit être étudié comme la pièce clé du patrimoine culturel d’une société. Il faut comprendre que ce patrimoine existe dans la mesure où la culture constitue l’héritage le plus représentatif de chaque peuple. En lui-même, le patrimoine a la capacité d’impulser un sentiment d’affirmation ou d’appartenance transmissible et peut cristalliser ou stimuler la conscience d’identité des peuples sur leur territoire. Une bibliothèque, des archives ou un musée sont des patrimoines culturels, et chaque peuple les perçoit comme des temples de la mémoire.

Pour cette raison et pour d’autres qui constituent la thèse centrale de cet essai, je dis et je crois que le livre n’est pas détruit en tant qu’objet physique, mais en tant que lien mémoriel, c’est-à-dire comme l’un des axes de l’identité d’un homme ou d’une communauté. Il n’y a pas d’identité sans mémoire. Si l’on ne se souvient pas de ce qu’on est, on ne sait pas qui on est. Au cours des siècles, nous avons vu que lorsqu’un groupe ou une nation tente de soumettre un autre groupe ou une autre nation, la première chose qu’il fait est d’essayer d’effacer les traces de sa mémoire pour reconfigurer son identité.

Fernando Báez          Histoire universelle de la destruction des livres Fayard 2008.

C’est probablement en ces temps là qu’est né une unité culturelle méditerranéenne fondée sur la même trinité : le blé, l’olivier et la vigne (Trop d’os, pas assez de viande, disait mi-figue, mi-raisin Pierre Gourou). L’éloignement de ces fondements d’identité arrachera des plaintes jamais démenties au cours des siècles :

Une des particularités qui frappaient le plus les Anciens, chez les peuples qui vivaient à la périphérie du monde méditerranéen, était l’usage du beurre de vache : les consommateurs d’huile d’olive en éprouvaient une sorte d’étonnement scandalisé. Même un italien, comme Pline, manifeste ce sentiment sans réfléchir qu’après tout l’usage de l’huile d’olive n’était pas tellement vieux en Italie

Maximilien Sorre Les fondements biologiques de la géographie humaine. 1943

La Flandre, c’est la pays où ne poussent ni lavande, ni thym, ni figues, ni olives, ni melons, ni amandes ; où le persil, l’oignon, la laitue n’ont ni suc, ni goût, où l’on prépare les mets, chose incroyable, avec du beurre de vache au lieu d’huile

Alonso Vasquez, espagnol occupant la Flandre au XVI° siècle

A cause du beurre et du laitage dont on use beaucoup en Flandre et en Allemagne, ces pays abondent de lépreux.

Cardinal d’Aragon, en 1517

Le roi d’Assyrie – l’Irak d’aujourd’hui – Téglat Phalazar I° inaugure une tradition qui va durer beaucoup plus que ce que durent les roses : Les femmes mariées n’auront pas leur tête découverte. Les prostituées ne seront pas voilées.

~1 400 ~ 1 370            Le pharaon Aménophis III est le plus éminent représentant de la glorieuse famille des Thoutmosides : c’est l’apogée de l’empire égyptien avec sa brillante et cosmopolite capitale : Thèbes. La femme jouissait alors du droit de propriété, pouvait acheter, vendre et ester. On a peint, on a beaucoup écrit : Annales royales, Livres funéraires royaux, Livre des morts, Hymne à Amon-Rê, Papyrus médical Ebers, Mystère de la naissance divine.

La Palestine et la Haute Vallée du Nil jusqu’à la 4° cataracte ont été conquis, des expéditions lointaines ont été menées : Oponé (Côte des Somalis), Liban et Syrie, Karnak et les tombeaux de la Vallée des Rois construits. Les obélisques prennent la succession des menhirs et dolmens, liens tangibles entre l’univers des hommes et l’univers sacré du soleil.

Le coin, le levier et le plan incliné constituent les seules machines élémentaires utilisées par les Égyptiens dans les travaux monumentaux. Les principes de base des techniques égyptiennes étaient d’abord d’utiliser la main d’œuvre en grand nombre et, dans l’édification des bâtiments, de ne jamais soulever les pierres mais de les faire glisser[6]. Certes, ils connaissaient la roue, mais ne l’utilisaient que pour des travaux de transport de faible poids et de courte distance.

Bruno Jacomy Une histoire des techniques. Seuil 1990

Personne ne peut affirmer de quand datent les premières constructions de Karnak. En revanche, le plus ancien temple connu, celui consacré à Amon remonte à la XI° dynastie [vers 2 100 av J.C.]. Les dieux des pharaons ont été célébrés ici jusqu’à la conquête romaine, soit durant plus de deux mille ans. Le site a ensuite servi de lieu de culte aux chrétiens coptes jusqu’au XI° siècle après J.C. Le site, d’une superficie totale de 150 hectares, est constitué de trois ensembles architecturaux dédiés à différents dieux : Karnak-Nord à Montou, Karnak et Karnak-Sud à Amon-Rê et Mout. Chacun est entouré d’enceintes en brique crue d’où le nom arabe « al-Karnak » : le village fortifié. Les constructions s’orientent dans deux directions perpendiculaires. L’axe principal du temple d’Amon relie le saint des saints au Nil ; il est orienté est-ouest, suivant la course de l’astre solaire. C’est l’axe divin. Le secondaire nord-sud qui suit le cours du Nil conduit au complexe sacré de la déesse Mout. C’est l’axe terrestre ou processionnel.

Dégagé par Auguste Mariette à partir de 1 858, Karnak constitue un puzzle géant. Hatshepsout, Thoutmosis III, Akhenaton [Aménophis IV], Ramsès II y ont sans cesse bâti, démonté, détruit, réutilisé des matériaux, usurpé ou fait disparaître les temples de leur prédécesseur… Thoutmosis III fera par exemple enfermer les deux obélisques d’Hatshepsout dans un caisson de grès. Afin d’effacer les traces d’Akhenaton qui avait réduit leur pouvoir, les prêtre d’Amon feront disparaître son temple d’Aton dont les pierres [les talatates] décorées seront retrouvées dans des pylônes construits par Horemheb.

Karnak ressemble à un organisme vivant se régénérant en permanence. Tout cela rend difficiles certaines opérations. Les blocs de calcaire de la chapelle Blanche de Sésostris I et ceux en quartzite de la chapelle Rouge d’Hatshepsout ont bien été retrouvés. Mais où étaient-ils à l’origine ? Mystère. Ces édifices ont donc été remontés dans un musée en plein air aménagé sur un espace déjà fouillé. Près du temple d’Opet, des milliers de blocs en grès et en calcaire sont stockés sur des banquettes en pierre pour éviter qu’ils ne se dégradent au contact de l’humidité du sol, en attendant de retrouver leur place. Chaque coup de pioche réserve des surprises. En 2 005, c’est une magnifique double statue de Neferhotep I° que l’on découvre enfouie près d’un obélisque d’Hatshepsout. En avril 2 007 sont mis au jour des bains d’époque ptolémaïque ainsi qu’une digue construite durant la XXI° dynastie pour protéger le site des crues du Nil. Et des rampes datant de la XXVI° dynastie ont été dégagées sous l’ancienne maison du grand égyptologue Georges Legrain. Un nouveau morceau du puzzle.

Richard Clavaud Karnak, puzzle architectural. Le Monde 2 n° 262. 21 02 2009

C’est qu’ici même, il y a sept ou huit mille ans, sous ce ciel pur comme le cristal, commença le premier éveil de la pensée humaine, tandis que notre Europe sommeillait encore, et pour des millénaires, enveloppée du manteau de ses humides forêts. Ici, une précoce humanité, encore presque fraîchement évadée de la pierre, forme antérieure de tout, une humanité enfant qui voyait lourd au sortir des lourdeurs de la matière originelle, imagina de bâtir des sanctuaires terribles, pour des dieux d’abord effrayants et vagues, tels que sa raison naissante pouvait les concevoir ; alors les premiers blocs mégalithiques s’érigèrent, alors débuta cette folie d’amoncellement qui devait durer près de cinquante siècles, et les temples s’élevèrent au-dessus des temples, les palais au-dessus des palais, chaque génération voulant surpasser la précédente par une plus titanesque grandeur.

Ensuite, il y a quatre mille ans, ce fut Thèbes en pleine gloire, Thèbes encombrée de dieux et de magnificence, foyer de lumière du monde aux plus anciennes périodes historiques, tandis que notre Occident septentrional dormait toujours, que la Grèce et l’Assyrie à peine s’éveillaient, et que seule, là-bas vers l’Orient extrême, une humanité d’autre espèce, la Jaune, appelée à suivre en tout des voies différentes, venait de fixer pour jusqu’à nos jours les lignes obliques de ses toits cornus et le rictus de ses monstres.

Eux, les hommes de Thèbes, s’ils voyaient encore trop lourd et trop colossal, au moins ils voyaient droit, ils voyaient calme, en même temps qu’ils voyaient éternel ; leurs conceptions, qui avaient commencé d’inspirer celles de la Grèce, devaient ensuite inspirer un peu les nôtres ; en religion, en art, en beauté sous tous ses aspects, ils furent autant que les Aryens nos grands ancêtres.

Plus tard encore, seize cents ans avant Jésus-Christ, à l’une des apogées de cette ville qui connut tant de fluctuations au cours de son interminable durée, des rois fastueux voulurent faire surgir du sol, déjà chargé de temples, ce qui est encore aujourd’hui la plus saisissante merveille de ces ruines : la salle hypostyle, dédiée au dieu Amon, avec sa forêt de colonnes, monstrueuses comme des troncs de baobab et hautes comme des tours, auprès desquels les  piliers de nos cathédrales semblent ne plus compter. En ces temps-là, les mêmes dieux régnaient à Thèbes depuis trois mille ans, mais se transformaient peu à peu suivant l’essor progressif de la pensée humaine, et Amon, l’hôte de cette salle prodigieuse, s’affirmait de plus en plus comme maître souverain de la Vie et de l’Éternité. L’Égypte pharaonique s’acheminait vraiment, malgré les révoltes, vers la notion de l’unité divine, on pourrait même dire vers la notion d’une pitié suprême, puisqu’elle avait déjà son Apis, émané du Tout-Puissant, né d’une mère vierge et venu humblement ici-bas pour connaître la souffrance.

Après que Sethos Ier et les Ramsès, en l’honneur d’Amon, eurent achevé ce temple, le plus grand sans doute et le plus durable du monde, on continua encore pendant une quinzaine de siècles, avec une persistance qui ne se lassait point, à entasser alentour ces blocs de granit, de marbre, de calcaire dont l’énormité nous confond. Même pour les envahisseurs de l’Egypte, Grecs ou Romains, la ville aïeule des villes demeurait imposante et unique ; ils réparaient ses ruines, ils y bâtissaient toujours des temples et des temples en un style presque immuable ; jusqu’en ces époques de décadence, tout ce qui surgissait de ce vieux sol sacré s’imprégnait un peu, semblait-il, de l’antique grandeur.

Et c’est seulement quand dominèrent ici les premiers chrétiens, puis après eux les musulmans iconoclastes, que la destruction fut décidée. Pour ces croyants nouveaux qui, dans leur naïveté, se figuraient posséder l’ultime formule religieuse et connaître par son vrai nom le grand inconnaissable, Thèbes devint le repaire des faux dieux, l’abomination des abominations, qu’il fallait anéantir.

On se mit donc à l’œuvre, pénétrant avec crainte toutefois dans les sanctuaires trop profonds et trop sombres, mutilant d’abord les milliers de visages dont le sourire faisait peur et s’épuisant à déraciner des colonnes qui sous l’effort des leviers ne bougeaient même pas. Il y avait fort à faire, car tout cela était aussi solide que les mas géologiques, rochers ou promontoires ; mais durant cinq ou six cents ans la ville resta livrée à la fantaisie des profanateurs.

Ensuite vinrent des siècles de silence, sous ce linceul des sables du désert qui s’épaississait chaque année pour ensevelir, et comme pour nous conserver, ce reliquaire sans égal.

[…] Et puis, ce qui surprend et oppresse à Thèbes, c’est le peu d’espace libre, le peu de place qui restait pour les foules, dans des salles pourtant immenses : entre les murailles, tout était encombré par les piliers ; les temples étaient à moitié remplis par leurs colossales futaies de pierres. C’est que les hommes qui bâtirent Thèbes vivaient au commencement des temps et n’avaient pas encore trouvé cette chose qui nous paraît aujourd’hui si simple : la voûte. Ils étaient cependant de merveilleux précurseurs, ces architectes ; déjà ils avaient su dégager de la nuit quantité de conceptions qui sans doute, depuis les origines, sommeillaient en germe inexplicable dans le cerveau humain : la rectitude, la ligne droite, l’angle droit, la verticale, dont la nature ne fournit nul exemple ; même la symétrie, qui à bien réfléchir s’explique moins encore, la symétrie, qu’ils employaient avec maîtrise, sachant aussi bien que nous tout l’effet qu’on peut obtenir par la répétition d’objets semblables placés en pendant de chaque côté d’un portique ou d’une avenue. Mais la voûte, non, ils n’avaient pas inventé cela ; alors, comme il y avait pourtant une limite à la grandeur des dalles qu’ils pouvaient poser à plat comme des poutres, il leur fallait ces profusions de colonnes pour soutenir là-haut leurs plafonds effroyables ; c’est pourquoi il semble que l’air manque, il semble que l’on étouffe au milieu de tant de temples, dominés, obstrués par la rigide présence de tant de pierres. Et encore, on y voit clair aujourd’hui là-dedans ; depuis que sont tombées les roches suspendues qui servaient de toiture, la lumière descend à flots partout. Mais jadis, quand une demi-nuit régnait à demeure dans les salles profondes, sous les immobiles carapaces de grès ou de granit, tout cela devait paraître si lourdement sépulcral, définitif et sans merci comme un gigantesque palais de la Mort ! Un jour par année cependant, ici à Thèbes, un éclairage d’incendie pénétrait de part en part les sanctuaires d’Amon, car l’artère milieu est ouverte au nord-ouest, orientée de telle façon qu’une fois l’an, une seule fois, le soir du solstice d’été, le soleil à son coucher y peut plonger ses rayons rouges ; au moment où il élargit son disque sanglant pour descendre là-bas derrière les désolations du désert de Libye, il arrive dans l’axe même de cette avenue, de cette suite de nefs, qui a huit cents mètres de longueur. Jadis donc, ces soirs-là, il glissait horizontalement sous les plafonds terribles – entre ces piliers alignés qui sont hauts comme notre colonne Vendôme – [Loti exagère plus qu’un peu : la colonne Vendôme, avec ses 40 mètres est deux fois plus haute…] , puis venait jeter pour quelques secondes ses teintes de cuivre en fusion jusque dans l’obscurité du saint des saints. Et alors tout le temple retentissait d’un fracas de musique ; au fond des salles interdites, on célébrait la gloire du dieu de Thèbes…

Pierre Loti La mort de Philæ.1909              Voyages 1872-1943            Bouquins Robert Laffont 1991

Dans l’actuel Pérou, à proximité de Huancavelica, 225 km au sud-est de Lima, les hommes extraient le cinabre, un sulfure de mercure qui est un pigment de choix utilisé dans les cultures précolombiennes. C’est aujourd’hui le plus vaste gisement de mercure au monde. Il n’est pas impossible que ce soit cette activité minière qui ait conduit à l’émergence de sociétés hiérarchisées d’Amérique du sud : la culture Chavin, de ~800 à ~ 400, puis la civilisation inca , 1 200 – 1 532.

~ 1 372 ~ 1 354               Akhenaton, – agréable à Aton – non content d’avoir la plus belle des femmes – Néfertiti – la belle est venue -, voue un culte à Aton, le dieu Soleil et veut remplacer les très nombreux cultes par celui du seul Aton : c’est la révolution armanienne [le mot n’a rien d’outrancier : il fit brûler tous les livres religieux antérieurs à son règne]. Le tout aussi nombreux clergé – 81 322 prêtres à Karnak ! – fit de cette tentative un échec, aidé en cela par la raison bien chancelante du souverain sur la fin de son règne. Les vieux gardiens du savoir et leur vision bien établie de l’Univers prévalurent [Colin Ronan].

Il nous reste de fort beaux hymnes solaires : la ressemblance est frappante avec le psaume 104, écrit quelque 700 ans plus tard :

Hymne à Aton

Quand tu te couches à l’horizon de l’ouest…
La terre est plongée dans les ténèbres
Semblable à la mort…
Le lion quitte son antre,
Les créatures rampantes sortent leur dard.
A l’aube, quand tu te lèves à l’horizon…
Le soleil se lève, ils se retirent…

Tu chasses les ténèbres….
Les hommes s’éveillent, se lèvent
Dans le monde entier ils se mettent au labeur.
Que tes œuvres sont nombreuses !
Elles sont cachées au regard des hommes,
Ô seul dieu, qui n’a pas d’égal.
Tu as crée la terre selon ta volonté.

Psaume 104

Tu poses la ténèbre, c’est la nuit
Toutes les bêtes des forêts s’y remuent,
Les lionceaux rugissent après la proie…
L’homme sort pour son ouvrage
faire son travail jusqu’au soir.
Que tes œuvres sont nombreuses, Yahvé !
Toutes, avec sagesse, tu les fis.
La terre est remplie de ta richesse.

et des chants d’amour d’une grande limpidité

Voilà sept jours que je n’ai vu la bien-aimée.
La langueur s’est abattue sur moi.
Mon cœur devient lourd.
J’ai oublié jusqu’à ma vie.

Même si les premiers des docteurs viennent à moi,
Mon cœur n’est point apaisé par leurs remèdes…
Ce qui me ranimera, ce sera de me dire : La voici !
C’est son nom seul qui me remettra sur pied…

Ma sœur me fait plus d’effet que tous les remèdes ;
Elle est plus, pour moi, que toutes les prescriptions réunies.
Ma guérison, c’est de la voir entrer ici :
Quand je la regarde, alors je suis à l’aise….

Quand je la baise, elle chasse de moi tous les maux !
Hélas ! depuis sept jours elle m’a quitté.

S’en aller aux champs est délicieux
Pour celui qui est aimé.
La voix de la sarcelle,
Qui à son appât se trouve prise, se plaint.
De ton amour qui me retient
Je ne puis me délivrer.

Papyrus Harris 500

Un des lieux de pouvoir d’Akhénaton se trouvait à El Armana, en moyenne Égypte. Dans les années 1 890 ap J.C. des paysans y découvriront quelques 300 tablettes d’argile : chose curieuse, ces documents n’utilisaient ni les hiéroglyphes locaux, ni la langue égyptienne, mais la langue akkadienne, transcrite en caractères cunéiformes : le lieu n’était autre que le bureau des affaires étrangères du pharaon et le courrier n’est pas du courrier départ mais du courrier arrivée, en provenance des petits roitelets du pays de Canaan, dont Abdi-Heba, modeste roi d’Urushalim, qui va devenir Jérusalem.

Abdi Heba, qui règne sur Urushalim, vers 1 340 avant notre ère, est avant tout préoccupé de sa sécurité. Il réclame avec insistance la protection de son maître et l’envoi de troupes. : Je me trouve comme un navire au milieu de la mer. La main puissante du roi a pris le pays de Nahrima et la pays de Kashi, mais maintenant les Apiru ont pris les villes mêmes du roi. Pas un seul maire [vassal] ne reste au roi ; tous sont perdus. Vois, Turbazu a été tué à la porte de la ville de Silu. Le roi n’a rien fait. Vois, des serviteurs qui s’étaient joints aux Apiru ont frappé Zimreda de Lakisu [...] Le roi n’a rien fait. [...]

Que le roi pourvoie aux besoins de son pays et qu’il veille à ce que ses archers s’avancent dans son pays, conclut Abdi-Heba en proie à une manifeste terreur sur son avenir proche.

Avec raison : les fameux Apiru sont omniprésents dans les lettres d’El-Amarna. Ces bandits sociaux, ces maraudeurs un peu mercenaires, semblent fédérer des soulèvements locaux. Ils rançonnent et écument le pays de Canaan, n’hésitant pas à prendre des villes et à tuer des vassaux de pharaons.

[...] S’il n’y a pas d’archers, le pays du roi passera aux Apiru, prévient Abdi-Heba dans une autre lettre.

Quand il ne réclame pas de l’aide contre les Apiru, Abdi-Heba dément, auprès de son suzerain, les calomnies proférées contre lui par d’autres vassaux. Et les met en cause à son tour. Dans une des tablettes, il accuse en particulier le fils d’un certain Labayu, roi de Sichem, d’avoir rallié les insurgés. Une lettre au pharaon signé du même Labayu indique que le roi d’Egypte a bel et bien réagi. En outre, le roi a écrit pour mon fils. Je ne savais pas que mon fils était le compagnon des Apiru. Dès maintenant, je le livre à Addaya [sans doute l'envoyé du pharaon]. Avec un sens certain de l’inflation verbale, Labayu fait amende honorable et conclut : Comment, si le roi m’écrivait : « Plonge un poignard de bronze dans ton cœur et meurs ! », comment n’exécuterais-je pas l’ordre du roi ?

Stéphane Foucart Le Monde 17 juillet 2010

En 2 010, un petit morceau – 2 cm sur 3 – d’une lettre de cette même série, sera trouvé dans le remblai d’une construction plus récente de Jérusalem : il s’agit donc d’un courrier non envoyé, qui sera facilement identifié par le rapprochement fait avec les courriers arrivés à El Armana. Le journal Le Monde du 17 juillet 2010, par addiction au scoop, en fera ses gros titres : la plus vieille lettre de Jérusalem… il en va de la crédibilité du récit biblique etc… quand cette découverte n’est qu’anecdotique et vient simplement nous apprendre qu’il y a déjà bien longtemps, certaines lettres étaient écrites et jamais envoyées, puisque tout ce qu’il y avait à apprendre sur le sujet était contenu dans les tablettes d’El Armana, autrement plus parlantes et découvertes plus d’un siècle auparavant.

~ 1 286                        Ramsès II a 29 ans. Les Hittites d’Anatolie représentent une menace constante pour l’Egypte : il s’en va les combattre à Qadesh, sur le fleuve Oronte (Nord de Damas). Il va se glorifier de cette bataille, à l’issue en fait très incertaine. Une partie des chars hittites se serait noyée dans un marais. On y fait mention pour la première fois de ceux que l’on nommera les peuples de la mer : les Sherden, venus de Sardaigne, alliés pour l’heur aux Égyptiens, et les Lukka, venus de la côte sud de l’Anatolie, alliés aux Hittites.  C’est la première bataille dont on ait eu une relation circonstanciée, d’une part dans le bulletin, au style plutôt militaire, mais aussi dans le Poème de Pentaour – du nom du scribe qui prit la dictée de Ramsès – , bel exemple de l’installation de la légende par l’autocélébration :

Alors Sa Majesté partit au galop et pénétra dans la horde des vaincus du Khatti, étant tout seul, aucun autre avec lui. Aussi Sa Majesté se mit à regarder autour de lui et il trouva que 2 500 chars l’entouraient, composés des meilleurs guerriers des vaincus du Khatti et des nombreuses contrées étrangères qui étaient avec eux. D’Arzawa, de Masa et Pidasa, étant trois hommes par char, agissant en force, alors qu’il n’y avait aucun officier supérieur avec moi, pas de charriers, pas de soldats de l’armée, pas de porte-boucliers, mon infanterie et ma charrerie s’étant dispersées devant eux et pas un n’étant resté pour les combattre…

Est-ce le rôle d’un père d’ignorer son fils ? Ai-je fauté envers toi ?… Je n’ai en rien désobéi à ce que tu m’as commandé ! Tiendras-tu compte, ô Amon, de ces Asiatiques si vils et si ignorants de Dieu ? Ne t’ai-je pas érigé de nombreux monuments et rempli ton temple de butins ? Construit pour toi ma Maison de Millions d’Années ?… Je t’ai offert tous les pays ensemble pour enrichir tes offrandes… et j’ai fait faire les sacrifices pour toi de dix milliers de têtes de bétail et toutes sortes d’herbes à parfum… J’ai construit pour toi de grands pylônes, et érigé leurs mâts, moi-même, apportant pour toi des obélisques d’Eléphantine ; j’ai même fait le carrier et j’ai conduit pour toi des bateaux sur le Grand Vert[7], pour t’apporter des produits des pays étrangers… Fais le bien pour celui qui s’en remet à toi…

J’ai trouvé Amon plus utile que des milliers de fantassins, que des centaines de milliers de charriers et même que dix milliers de frères et d’enfants unis d’un seul cœur ! Ô Amon, je n’ai pas outrepassé ta volonté. Vois, j’ai prié aux confins des pays étrangers et ma voix a atteint la ville d’Héliopolis du sud. J’ai trouvé Amon quand je l’ai appelé… Il m’appelle derrière moi, comme si nous étions vis-à-vis : Je suis avec toi, je suis ton père, ma main est avec toi, je suis plus utile que des centaines de milliers d’hommes. Je suis le seigneur de la victoire !

Je trouvais à nouveau que mon cœur était fort, en sentais ma poitrine en joie… J’étais comme Montou. Je tirais sur ma droite et capturais sur ma gauche ! A leurs yeux, j’étais comme Soutekh en action. Je voyais les 2 500 chars, au milieu desquels je me trouvais, s’écoulant devant mon attelage. Aucun ne possédait plus de main pour me combattre ; tous leurs bras étaient faibles, ils étaient incapables de tirer… Ils n’avaient pas le cœur de tenir leurs javelots ! Je les fis plonger dans l’eau comme plongent les crocodiles. Je semais la mort dans leur masse, comme je voulais. Quiconque parmi eux tombait ne pouvait plus se relever.

J’ai vaincu des millions de pays étrangers, étant seul avec mon attelage : Victoire-dans-Thèbes et Moult-est-satisfaite, mes grands chevaux. C’est en eux que j’ai trouvé un appui lorsque j’étais seul, combattant de nombreux pays étrangers. Moi-même, je continuerai à leur faire manger leur nourriture, en ma présence, chaque jour, lorsque je serai dans mon palais. C’est eux que j’ai trouvés au milieu de la bataille avec mon écuyer Menna, les échansons de ma maison qui étaient à mes cotés, mes témoins en ce qui concerne le combat…

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J’aime les Hittites, cette civilisation rustique et si clémente qui dort sous trois mille ans d’humus de feuilles de saules anatoliens… J’aime les Hittites parce qu’ils détestaient les chicanes. Tout ce que je connais d’eux n’est qu’une inlassable exhortation au bon sens. S’il fallait vraiment faire la guerre, alors ils la gagnaient, grâce à une charioterie incomparable et une tactique pleine d’astuces de derrière les fagots. Ramsès II a eu tort de leur chercher querelle. Malgré ses bas-reliefs triomphalistes, il s’est bel et bien fait rosser. J’ai revu cette empoignade sur l’Oronte comme si j’y étais : la poussière soulevée par les chars, les tiares, les cris d’agonie, les contingents grecs et philistins engagées contre l’Egypte, les bijoux sonores des putains qui suivaient les deux armées.

Nicolas Bouvier Le Poisson Scorpion. 1982

vers ~ 1 270                 Selon la Bible, Nb 1, 46, emmené par Moïse, le peuple hébreu sort d’Egypte, pour la Terre Promise. Les textes parlent de 603 550 hommes, quand aujourd’hui, on admet qu’il s’agit tout au plus de quelques centaines. Ramsès affirme que le voyage est sans issue : Le désert s’est refermé sur eux. De fait, la génération partante n’arrivera pas en Terre Promise, et après 40 ans de pérégrinations, moult tribulations, se nourrissant de la manne céleste, parvenu en vue de la Terre de Canaan, d’Urushalim – qui va devenir Jérusalem – Moïse mourra avant d’y entrer. Mais l’événement n’eut pas en réalité le retentissement qu’en donne la Bible : on n’en trouve nulle mention dans les écrits égyptiens de l’époque, pourtant fort nombreux. Et il serait bien possible que le statut des Juifs en Egypte se soit apparenté beaucoup plus à celui de travailleur immigré qu’à celui d’esclave, ce qui, quoi qu’on en dise, n’est pas tout à fait la même chose. La manne, si elle n’est pas céleste, existe bel et bien : elle est le produit d’une sécrétion du tamaris consécutive à la piqûre d’une cochenille endémique au Sinaï. Les Hébreux la récoltaient dès le matin, car, à partir d’une température supérieure à 21 °, les fourmis s’avéraient des concurrentes contre lesquelles il était inutile de prétendre lutter. Le mot vient de l’hébreu mâm hû – qu’est ce que c’est – , question que posèrent les Hébreux quand ils la découvrirent pour la première fois.

Et après [un orage de grêle], je regarde la terre, d’où montent tous ces parfums ; elle est recouverte de graines blanches, comme de grêlons après une averse… Cela ressemble à la manne, ce que le vent et la pluie de cette nuit ont apporté et presque amoncelé devant nos tentes… Je ramasse ces choses « menues et rondes », graines blanches, très dures, ayant un peu goût de froment – fruits desséchés de ces courtes plantes épineuses qui, en certaines régions, tapissent ici les montagnes.

Pierre Loti Le Désert [du Sinaïe]          Février 1894

~ 1 207                         Une stèle érigée par le pharaon Merneptah, fils de Ramsès II, fait état d’une grande victoire remportée sur un peuple nommé Israël. C’est l’une des plus anciennes mention d’Israël dans un texte extra biblique, et d’un Israël « chez lui », en terre de Canaan, et non en Egypte.

vers ~ 1 200                  A 30 km de l’actuel Nancy, dans la vallée de la Seille, l’homme extrait le sel de la saumure prélevée dans des puits ; les quantités de bassins et de fourneaux trouvés par les archéologues permettent de parler de production industrielle, couvrant une centaine d’hectares. L’alimentation de ces fours demande des coupes importantes de bois ; la déforestation entraîne l’érosion. Les fours doivent être refaits fréquemment et ce sont d’énormes quantités de briquetage qui viennent boucher la vallée, qui s’aplanit, s’envase ; la rivière s’enfonce et devient souterraine. Le lieu devient malsain à telle enseigne qu’au XVIII° siècle, dans les cahiers de doléance, les habitants demanderont l’assèchement du marais et l’arrêt des salines qui consomment le rare bois disponible. Leur santé est fragile ; très humides, les maisons ne sont pas chauffées pour cause de pénurie de bois. L’hiver, il n’est pas rare que les enfants meurent dans leur lit.

décembre de ~ 1 259           Ramsès II a 46 ans : il conclut avec Hattousil, le souverain hittite du Khatti le premier traité de paix connu, rédigé par les juristes de Hattousil en babylonien sur une tablette d’argent. Ramsès le fera graver en hiéroglyphes (que déchiffrera Champollion) sur les murs de Karnak… 15 ans plus tard, il épousera en grandes pompes la fille de Hattousil :

Le traité que le grand maître du Khatti, le héros, fils de Moursil, le grand maître du Khatti, le héros, petit fils de Soupillouliouma, le grand maître du Khatti, le héros, fit rédiger sur une tablette d’argent pour Ousermaâtrê Sétepenrê, le grand roi d’Égypte, le héros, fils de Menmaâtrê, le grand roi d’Égypte, le héros :
ce traité de paix et de fraternité honnête, qu’il donne la paix et la fraternité entre nous, grâce à ce traité entre le Khatti et l’Égypte, pour l’éternité !
En ce qui concerne Mouwattali, le grand maître du Khatti, il combattit le grand souverain d’Égypte. Lorsqu’il eut succombé à son destin, Hattousil prit sa place sur le trône de son père… Aujourd’hui il s’est mis d’accord par un traité pour établir la relation que Rê a faite, entre la terre d’Égypte et la terre du Khatti, pour écarter les hostilités entre eux, à jamais… Que les enfants du grand maître du Khatti demeurent en paix et en fraternité avec les enfants des enfants de Ramsès. Le grand maître du Khatti ne violera jamais la terre d’Égypte pour la piller. Ousermaâtrê Sétepenrê, le grand roi d’Égypte, n’envahira jamais la terre de Khatti pour la piller…
Quant à l’ancien traité en vigueur à l’époque de Soupillouliouma, le grand maître du Khatti, de même que le traité permanent datant de l’époque de Mouwattali, le grand maître du Khatti, mon père, j’y souscris à présent. Vois, Ramsès, le grand roi d’Égypte, maintient la paix qu’il a conclue avec nous à partir de ce jour…
Si un ennemi quel qu’il soit attaque les territoires d’Ousermaâtrê Sétepenrê le grand roi d’Égypte, et que ce dernier envoie son messager au grand maître du Khatti pour lui dire :  » Viens à mon secours et marchons contre lui « , le grand maître du Khatti viendra à son secours et massacrera l’ennemi.
Si, cependant, le grand maître du Khatti ne veut pas lui-même venir combattre, qu’il envoie ses troupes et ses chars pour battre les ennemis.
  • Extradition de réfugiés puissants
Si un homme important s’enfuit du pays d’Égypte et arrive dans le pays du grand maître du Khatti, ou dans une ville, ou dans une région qui appartiennent aux possessions de Ramsès-aimé-d’Amon, le grand maître du Khatti ne doit pas le recevoir. Il doit faire ce qui est nécessaire pour le livrer à Ousermaâtrê Sétepenrê, le grand roi d’Égypte, son maître.
  • Extradition de simples réfugiés
Si un ou deux hommes sans importance s’enfuient et se réfugient dans le pays de Khatti pour servir un autre maître, il ne faut pas qu’ils puissent rester dans le pays de Khatti ; il faut les ramener à Ramsès-aimé-d’Amon, le grand roi d’Égypte.
  • Amnistie pour les réfugiés
Si un Égyptien, ou encore deux ou trois, s’enfuient d’Égypte et arrivent dans le pays du grand maître du Khatti, [...] dans ce cas, le grand maître du Khatti l’appréhendera et le remettra à Ramsès, grand souverain d’Égypte : il ne lui sera pas reproché son erreur, sa maison ne sera pas détruite, ses femmes et ses enfants auront la vie sauve et il ne sera pas mis à mort. Il ne lui sera infligé aucune blessure, ni aux yeux, ni aux oreilles, ni à la bouche, ni aux jambes. Aucun crime ne lui sera imputé (suit la clause de réciprocité du côté hittite, empruntant exactement les mêmes termes).
  • Dieux des deux pays témoins du traité
En ce qui concerne les paroles du traité que le grand maître du Khatti a échangées avec le grand roi d’Égypte Ramsès-aimé-d’Amon, elles sont inscrites sur cette tablette d’argent. Ces paroles, mille dieux et mille déesses du pays de Khatti, et mille formes divines mâles et femelles les ont entendues et en sont les témoins : le soleil mâle maître du ciel, le soleil féminin de la ville d’Arinna.
Seth du Khatti, Seth de la ville d’Arinna, Seth de la ville de Zippalanda, Seth de la ville de Pittiyarik, Seth de la ville de Hissaspa, Seth de la ville de Saressa, Seth de la ville de Haleb (Alep), Seth de la ville de Luczina, Seth de la ville de Nérik, Seth de la ville de Noushashé, Seth de la ville de Shapina, Astarté de la terre du Khatti
[...] la déesse de Karahna, la déesse du champ de bataille, la déesse de Ninive [...] la reine du ciel, les dieux maîtres du serment, la souveraine des montagnes et des fleuves du pays de Khatti, les dieux du pays de Kizzouwadna, Amon, Rê et Seth, les formes divines mâles et femelles, les montagnes et les fleuves du pays d’Égypte ; le ciel ; la terre ; la grande mer ; les vents ; les nuages ; l’orage.
  • La protection du traité
En ce qui concerne les paroles qui sont gravées sur cette tablette d’argent de la terre de Khatti et de la terre d’Égypte, les mille formes divines de la terre de Khatti et les mille formes divines de la terre d’Égypte détruiront la maison, la terre et les serviteurs de celui qui ne les respecterait pas.
Quant à celui qui respectera ces paroles inscrites sur cette tablette d’argent, Hittite ou Égyptien, et qui en tiendra compte, les mille formes de la terre de Khatti et les mille formes divines de la terre d’Égypte lui assureront prospérité et vie, à sa maison, son pays, ses serviteurs.
Il fit construire entre autres les temples rupestres d’Abou Simbel, en amont de la première cataracte, que la mise en service du barrage d’Assouan, 3 200 ans plus tard, obligera à déménager sur une colline voisine, 300 mètres plus haut, travaux de Titans confiée aux bons soins de l’UNESCO.

www.culture.gouv.fr/culture/arcnat/thebes/fr/index.html

~ 1 235                          Les Assyriens s’emparent de Babylone et de ses trésors. Trente ans plus tard, ils contiendront non sans mal les tribus barbares, et verront leur royaume réduit à un noyau autour de Ninive et Assour.

vers ~ 1 200                  Apogée de la civilisation olmèque au Mexique, sur la rive sud du golfe éponyme. On ne connaît pas le nom de cette civilisation, aussi lui a-t-on donné celui des Indiens qui s’y trouvaient lors de l’arrivée de Christophe Colomb. Olmèque signifie l’homme du pays du caoutchouc. Peuple de sculpteurs qui laissera d’importants vestiges d’une civilisation qui avait grandement développé les canalisations d’eau, qui avait de grands centres urbains et pour divinité principale, le jaguar. Les sites de San Lorenzo, La Venta et Tres Zapotes regroupent 18 statues monumentales.

Ce XII° siècle va voir s’enchaîner les catastrophes sur le Proche Orient : disparition de l’Empire hittite d’Asie Mineure, le Hatti, incendie et destruction des palais mycéniens : les tremblements de terre y eurent sans doute leur part, mais peut-être aussi, un important réchauffement général ne laissant de vie possible que sur les hauteurs exposées aux vents d’ouest et proches de la mer : golfe de Corinthe, Attique, Rhodes, Chypre Thessalie, Épire… Ailleurs, les populations se seraient enfuies, affamées. Peut-être aussi une excessive pression fiscale fit elle émigrer des peuplements dans des régions moins facilement imposables, avec un retour en force de l’insécurité, On ne sait là-dessus rien avec certitude sinon que la nuit va s’installer pour un demi millénaire environ. Sous la pression des Doriens, dits encore Araméens dits encore peuples de la mer, les Grecs commencent à émigrer vers les côtes d’Asie mineure. Ces mouvements vont durer environ 200 ans. On connaît un peu mieux aujourd’hui ces peuples de la mer : ils se nommaient Sherden, venus de Sardaigne, Shekelesh, de Sicile, Ekwesh, de Macédoine, Lukkas, de la côte sud de l’Anatolie, Teresh, d’Italie centrale, Peleset, de Crète, Tjekker de la côte anatolienne sur la Mer Noire, Denyen, d’Albanie, Wesheh, de l’ouest de l’Anatolie.

Les Tyriens viennent acheter aux Ibères les métaux de la Bétique – actuelle Andalousie – où ils ont des comptoirs comme Gadir – Cadix aujourd’hui -, Abdère, Malaga.

Dans les parties du Sahara encore suffisamment humides pour permettre un habitat, arrivée du cheval. Jusqu’alors gibier de prédilection des chasseurs, les populations d’Europe centrale se mettent à le domestiquer, pour lui faire tirer araire et char à roues : plus léger et plus intelligent que le bœuf, il va peu à peu le remplacer.

~ 1178                        Ramsès III parvient à arrêter la horde des peuples de la mer dans le delta du Nil, les contraignant à la dispersion ou l’installation au Proche Orient.

vers ~ 1 100                  Les Phéniciens fondent à l’est de l’actuelle Tripoli en Lybie un comptoir qui prendra le nom de Leptis Magna sous les Romains : un futur empereur y naîtra en 146 après J.C. : Septime Sévère, et rien ne sera trop beau pour sa ville natale : marbres de Grèce [massif du Pentélique, île de Paros] et d’Egypte, etc…

entre ~1 050 et ~ 950          Les Indiens (les habitants de l’Inde…)  maîtrisent la fusion du fer.

vers ~ 1 000                David, roi des tribus juives, conquiert Jérusalem, jusqu’alors ville des Jébuséens. Il en fera la capitale des 12 tribus d’Israël, à mi-chemin des 2 tribus du sud et des 10 du nord.

Dans ce qui est aujourd’hui le Nouveau Mexique, les Indiens zuñis et hopis, construisent des villages en terrasse, ont des habitats nichés dans les falaises, utilisent des réseaux d’irrigation et des retenues d’eau, connaissent la céramique, la vannerie et se tissent de vêtements en coton.

Aux antipodes, les aborigènes australiens alignent des pierres dressées, – les boras – dans les environs de cavernes aux murs peints : Cook découvrira tout cela en 1770.

Pour fabriquer la céramique, les Chinois parviennent à atteindre des températures de 1 200°. Ils inventent les hauts fourneaux.

~ 969 à ~ 962             Le règne de Salomon, dernier Roi du peuple hébreu encore uni, est un âge d’or, portant l’empreinte d’un homme avisé, juste et riche. Le royaume recelait des richesses – les fameuses mines de cuivre, les céréales – et les richesses dont il ne disposait pas, il allait les chercher en Egypte – il épouse une fille de pharaon -, au pays de Tyr, en Ethiopie. Il passe contrat avec Hiram, le roi phénicien de Tyr pour la construction du Temple de Jérusalem : l’architecte en est Houram Abi, qui va faire travailler pendant 7 ans 170 000 ouvriers et 3 000 officiers.

Le roi Salomon construisit une flotte à Ezion-Guéber, qui est près d’Ailath sur les bords de la mer Rouge, dans le pays d’Edom. Et Hiram envoya sur les vaisseaux, auprès des serviteurs de Salomon, ses propres serviteurs, des matelots connaissant la mer. Ils allèrent à Ophir, et ils prirent quatre cent vingt talents d’or, qu’ils apportèrent au roi Salomon (…) Tous les vases à boire du roi Salomon étaient d’or, et toute la vaisselle de la maison de la forêt du Liban étaient d’or fin. Rien n’était d’argent ; on n’en faisait nul cas du temps de Salomon. Car le roi avait en mer des vaisseaux de Tharsis (Tartessos) avec les vaisseaux de Hiram ; une fois tous les trois ans, les vaisseaux de Tharsis arrivaient, apportant de l’or et de l’argent, de l’ivoire, des singes et des paons.

Livre des Rois, IX, 26-28 ; X, 21-22

Tyr était alors le plus important centre commercial de la Méditerranée :

Tu diras à Tyr, la ville installée au bord de la mer, le courtier des peuples dans des îles sans nombre : Ainsi parle le Seigneur Yahvé.
Tyr, toi qui disais : je suis un navire merveilleux de beauté.
En haute mer s’étendait ton empire,
Tes constructeurs t’ont faite merveilleuse de beauté.
En cyprès de Senir ils ont construit tous tes bordages.
Ils ont pris un cèdre du Liban pour te faire un mât.
Des plus hauts chênes de Bashân ils t’ont fait des rames.
Ils t’ont fait un pont d’ivoire incrusté dans du cèdre des îles de Kittim.
Le lin brodé d’Egypte fut ta voilure pour te servir de pavillon.
La pourpre et l’écarlate des îles d’Elisha formaient ta cabine.
Les habitants de Sidon et d’Arvad étaient tes rameurs.
Et tes sages, ô Tyr, étaient à bord comme matelots.
Les anciens de Gebal et ses artisans étaient là pour réparer tes avaries.

Tous les navires de la mer et leurs marins étaient chez toi pour faire du commerce. Ceux de Perse et de Lud et de Put servaient dans ton armée, étaient tes gens de guerre. Ils suspendaient chez toi le bouclier et le casque. Ils te donnaient de la splendeur. Les fils d’Arvad et leur armée garnissaient tes murailles tout autour et veillaient sur tes bastions. Ils suspendaient leurs boucliers à tes murailles tout autour et contribuaient à parfaire ta beauté. Tarsis était ton client, profitant de l’abondance de tes richesses. On te donnait de l’argent, du fer, de l’étain et du plomb contre tes marchandises. Yahvan, Tubal et Meshek trafiquaient avec toi. Contre des hommes et des ustensiles de bronze ils échangeaient tes denrées. Ceux de Bet Togarma te pourvoyaient de chevaux, de coursiers et de mulets. Les fils de Dedân trafiquaient avec toi ; des rivages nombreux étaient tes clients ; les défenses d’ivoire et l’ébène te servaient de paiement. Edom était ton client grâce à la multitude de tes produits : il te donnait des escarboucles, de la pourpre, des broderies, du byssus, du corail et des rubis contre tes marchandises. Juda et le pays d’Israël eux-mêmes trafiquaient avec toi : ils t’apportaient en échange du grain de Minnit, de la cire, du miel, de la graisse et du baume. Damas était ton client grâce à l’abondance de tes produits, à la multitude de tes richesses : il te fournissait du vin de Helbôn et de la laine de Çahar. Dan et Yahvân, depuis Uzal, te pourvoyaient de fer forgé, de casse et de roseau, en échange de tes marchandises. Dedân trafiquait avec toi des couvertures de cheval. L’Arabie et tous les princes de Qédar eux-mêmes étaient tes clients : ils payaient en agneaux, béliers et boucs.

Les marchands de Sheba et de Rama trafiquaient avec toi : ils te pourvoyaient d’aromates de première qualité, de pierres précieuses et d’or contre tes marchandises. Harân, Cadé et Eden, les marchands de Sheba, d’Assur et de Kilmad trafiquaient avec toi. Ils faisaient trafic de riches vêtements, de manteaux de pourpre et de broderie, d’étoffes bigarrées, de solides cordes tressées, sur tes marchés. Les bateaux de Tarsis naviguaient pour ton commerce.

Tu étais donc riche et glorieuse au cœur des mers.

Ezéchiel , 27 La Bible de Jérusalem. 1956

L’unité ne va pas durer longtemps : en ~ 930, à la mort de Salomon se créent 2 royaumes : Roboam, fils et successeur désigné de Salomon doit s’affronter avec Jéroboam. Mais seules les tribus de Juda et de Benjamin se rallient à Roboam, qui crée le royaume de Juda, au sud. Les 10 autres tribus se rallient à Jéroboam, fondant le royaume d’Israël, au nord.


[1] Orthographié aussi Imouthès.

[2] Où l’on voit encore aujourd’hui un obélisque inachevé de 42 mètre de long, pesant 1 168 tonnes.

[3] Du grec méso : milieu, potamos, fleuve : les deux fleuves que sont le Tigre et l’Euphrate.

[4] Des recherches récentes le situeraient pratiquement mille ans plus tard….

[5] Saumure parfumée ? Il pourrait bien s’agir de l’ancêtre de ce que les Romains nommeront garum ou encore liquamen, condiment à base de saumure dans laquelle on faisait macérer les abats de thon, de maquereau ou d’esturgeon, et encore sardines et anchois entiers… (l’actuel nuoc-mâm, à peu de choses près )

[6] Une nouvelle explication sur la nature des matériaux utilisés arrive en 2006 : les blocs des parties sommitales des pyramides ne seraient pas des pierres naturelles, mais une sorte de béton synthétique : les concentrations de silicium ne se retrouvent pas dans la pierre naturelle, et le mode de cristallisation naturelle ne peut pas expliquer les cristaux figurant dans ces éléments supérieurs. Selon Joseph Davidovits, les gens pensent que puisqu’on utilise des produits chimiques, il est très facile de trouver ces ingrédients dans le produit final. C’est faux. Grâce à la chimie des géopolymères, la réaction chimique génère des éléments naturels, des minéraux qui peuvent être considérés comme naturels par un scientifique non informé. En 2011 (pour le grand public, en fait dès 2004), Joël Bertho, architecte et Suzanne Raynaud, géologue, iront encore plus loin en affirmant que ce sont 95 % des pierres des pyramides qui sont un matériau reconstitué, fait de calcaire broyé, extrait de la carrière de Tourah, moulé avec un mortier de chaux ; les 5 % restant – de la vraie pierre – , était utilisé pour le parement. Autre thèse nouvelle sur les procédés de construction, celle de Jean Pierre Oudin, architecte, qui pense que le dernier tiers sommital de la pyramide était construit, non pas par acheminement des matériaux depuis une rampe extérieure, mais depuis une rampe intérieure, les matéraux terminaux provenant de la démolition de la rampe extérieure.-

[7] … la mer, ou bien les grands étangs du sud Soudan


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 31 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

~ 646                          Assurbanipal met Suse à sac. Mais la conquête faisait alors bon ménage avec la culture et l’homme était grand collectionneur de tablettes en son palais de Ninive :

Palais d’Assurbanipal, roi du monde, roi d’Assyrie, qui met sa confiance en Assour et Ninlil, que Nabou et Tashmetou ont doté d’oreilles bien ouvertes et doué d’une perspicacité profonde… La sagesse de Nabou, les signes de l’écriture, tous ceux qui ont été conçus, je les ai écrits sur des tablettes, j’ai arrangé les tablettes en séries, je les ai rassemblées et pour mes royales contemplation et récitation je les ai placées dans mon palais.

De sa capitale Ninive, – l’actuelle Mossoul -, il envoyait des représentants dans tout son royaume afin de dénicher les tablettes manquant à sa bibliothèque : Trouvez les et dépêchez les moi. Rien ne devrait les retenir. Et si, à l’avenir, vous découvrez d’autres tablettes non mentionnées ci-dessous, examinez-les et si vous considérez qu’elle représentent un intérêt pour la bibliothèque, saisissez-les et envoyez-les moi.

C’est dans sa bibliothèque que l’on trouvera l’Épopée de Gilgamesh[2], 3 000 vers sur 12 tablettes, écrite sans doute vers ~1 200, en langue akkadienne, antique cousine de l’arabe et de l’hébreu.

~ 624 / ~ 621            Dracon, premier législateur d’Athènes, marie sévérité, rigueur et discernement ; il établit entre autres la distinction entre meurtre et homicide involontaire, ce dernier étant sanctionné par le bannissement et non la peine de mort.

vers ~ 605                 Néchao II, pharaon, fait restaurer le canal des Pharaons et creuser un nouveau tronçon du lac Amer à la mer libre ; il ne parvint pas à terminer les travaux malgré les 120 000 hommes qui y travaillent ; c’est Darius qui s’en chargera, 100 ans plus tard. Mais Hérodote fait erreur en attribuant à Néchao la création du canal.

Psammétique laissa un fils appelé Nékao, qui lui succéda sur le trône. C’est lui qui le premier mit la main au canal conduisant à la Mer Rouge, une œuvre complétée par la suite par Darius Premier. Sa longueur en est de 4 jours de navigation et sa largeur est telle que deux trières peuvent voguer de front.

Hérodote (484 – 420) Histoire II, paragraphe 158.

vers ~ 600                Le même Hérodote raconte que des navigateurs phéniciens, missionnés par Néchao II, auraient fait le tour de l’Afrique, partant de la Mer Rouge pour revenir, 3 ans plus tard par le détroit de Gibraltar. Rien n’est jamais venu confirmer les dires d’Hérodote ; mais plaide cependant en faveur de la véracité du récit la position relative du soleil observée sur la remontée de la côte ouest de l’Afrique, puisque lui-même la juge irrecevable, alors qu’elle est de fait conforme à la réalité :

Néchao fit partir sur des vaisseaux des hommes de Phénicie, avec ordre, pour leur retour, de pénétrer en passant les colonnes d’Héraclès (détroit de Gibraltar), dans la mer septentrionale (la Méditerranée), et de revenir par cette voie en Egypte. Ces Phéniciens donc, partis de la mer Rouge, naviguaient sur la mer Australe (l’océan indien) ; quand venait l’automne, ils abordaient et ensemençaient le sol, à l’endroit de la Libye (nom désignant alors l’ensemble de l’Afrique) où ils se trouvaient chaque année au cours de leur navigation, et ils attendaient l’époque de la moisson ; le blé récolté, ils prenaient la mer, si bien que, au bout de deux ans, ils doublèrent la troisième année les Colonnes d’Héraclès et arrivèrent en Egypte. Et ils racontaient – chose que, quant à moi, je ne crois pas, mais que d’autres peuvent croire – que, pendant qu’ils accomplissaient le périple de la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite (…)

Le cap de Bonne Espérance doublé 2 000 ans avant Bartholomeo Diaz… il y a de quoi alimenter une conversation pendant moult soirées d’hiver autour d’un bon feu !

En plein cœur de la jungle guatémaltèque se trouve Cival, ville maya avec places, pyramides et mur d’enceinte, sur 2 km² ; elle abritait à peu près 10 000 habitants : c’est Francisco Estrada-Belli, archéologue enseignant à l’université Vanderbilt de Nashville, qui l’a découverte en 2001 : jusqu’alors, seule une autre ville du Guatemala était estimée aussi ancienne : El Mirador.

Les Phocéens fondent Massalia : Marseille. Ils ne seront pas longs pour se mettre à la culture de la vigne : c’est de cette époque et de cette région que datent les premières cultures à but commercial de la vigne en Gaule. Il créeront rapidement des comptoirs sur le littoral : Nice -Nikaia, dédiée à Nike, déesse de la victoire – , Antibes – Antipolis, la ville située en face de la cité de Nice -, Agde – Agathé, la bonne cité -, Arles – Théliné -.

La longue occupation du Nord de la Chine par les Barbares avait favorisé l’expansion chinoise vers le sud, créant une situation toute nouvelle : les terres méridionales, désormais densément peuplées, étaient devenues un pôle d’attraction ignoré par les anciennes dynasties ; de plus, elles s’étaient très vite affirmées indispensables par leur production à la survie du Nord. L’empereur Yang-li fait construire La Rivière des nuages – Yunho – ou encore Le Grand Canal, pour pallier à l’insuffisance de voies navigables d’importance dans le sud, et avoir des axes de communication nord-sud, quand les voies naturelles sont toutes est-ouest. Il s’agissait d’irriguer les cultures et transporter par jonques, barques ou sampans les denrées du sud vers le nord : sel, céré