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Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1455                            Le sel, qui est à l’origine du salaire, lorsque les légionnaires romains étaient payés en sel, garde de par le monde son caractère bien particulier, ainsi que le rapportent à 50 ans d’intervalle deux chroniqueurs portugais, de leurs voyages en Afrique Noire et Saharienne :

Les rois donnent plus d’or en échange du sel que de toute autre marchandise. Ils le consomment eux-mêmes, comme leur bétail et prétendent que, sans le sel, ni eux, ni leurs troupeaux, ne pourraient ni subsister, ni prospérer [...] D’ailleurs, il y a plusieurs de leurs maladies internes ou celles de leur bétail[3] qu’ils guérissent en mangeant du sel.

Valentin Fernandes,                   Description de la côte d’Afrique de Ceuta au Sénégal. 1506-1507

Dans ces lieux, la chaleur est telle qu’à certains moments de l’année le sang se putréfie, de sorte que [si les animaux] n’avaient le sel comme médecine, ils mourraient.

Alvize Ca’ Da Mosto Voyage en Afrique Noire d’Alvize Ca’ Da Mosto

Le même homme, étant parmi les premiers explorateurs d’occident, arrivait dans ces territoires avec des yeux neufs, même si l’esclavage était déjà au cœur des relations :

Je passai le dit fleuve de Sénégal avec ma caravelle, et je parvins en naviguant au pays de Bodumel [l'actuel Sénégal, le fleuve ayant son embouchure à St Louis, au nord du pays]. Ce nom est le nom du seigneur et n’est pas vraiment son nom, et l’appeler terre de Bodumel, c’est comme dire pays de tel seigneur ou comte.

Je m’arrêtai à ce lieu avec ma caravelle pour prendre contact avec ce seigneur. Pour cela, j’avais eu information par d’autres Portugais, qui avaient eu affaire avec lui, qu’il était une personne de bien et seigneur auquel on peut se fier, il payait réellement ce qu’il prenait, et comme j’avais apporté avec moi quelques chevaux d’Espagne et d’autres choses nécessaires qui sont très demandées dans le pays des Noirs, je décidai d’essayer mon fait avec ce seigneur.[...] et brièvement le susdit seigneur comprit la chose, chevaucha et vint au rivage avec environ 13 chevaux et 150 piétons, et m’envoya dire de lui faire plaisir de descendre à terre et d’aller le voir, qu’il me ferait honneur et prix. Donc, connaissant sa bonne renommée, j’y allai ; et il me fit grande fête ; et après beaucoup de paroles, je lui donnai mes chevaux et tout ce qu’il voulut, et me fiai à lui. Et il me pria d’aller chez lui, dans ses terres, qui étaient à environ 25 milles du rivage, et que là il me payerait ce dont il était débiteur ; il fallait vraiment que j’attende quelques jours, car pour ce qu’il avait reçu de moi, des chevaux et des choses, il m’avait promis cent esclaves. Moi je lui donnai mes chevaux avec leurs équipements et d’autres choses, le tout me coûta une somme supérieure à 300 ducats : je décidai donc d’aller avec lui.

[…] Les Noirs acourayaient tous pour me veoyr, comme une grande merveille, leur semblant grand-chose la veüe d’un chrétien dont ils n’avoyent qu’ouy parler. Et ne s’étonnoyent moins de ma blancheur que de mes habits à l’espagnole, une jupe de damas noir avec un petit manteau pardessus. Si que les uns me manioyent les mains et les bras qu’ils frotoyent, ayant mis leur salive pardessus pour veoyr si la blancheur procédoyt de fard ou teinture ou bien si c’étoyt chair.

[…] Ils [les commerçants arabes] vont chez les Noirs, mais aussi dans nos terres de Barbarie. Ils sont nombreux et ont quantité de chameaux qui leurs servent à transporter du cuivre de Barbarie, de l’argent et d’autres marchandises à Tombouctou et au pays des Noirs. […] Et ils en rapportent de l’or et de la malaguette [poivre de Guinée, nommé encore graines de paradis]

Alvize Ca’ Da Mosto Relation des voyages à la côte occidentale d’Afrique. 1455-1457

1456                            Les Turcs occupent Athènes ; en 1460 ce sera la Morée, la Bosnie en 1462-1466, l’Herzégovine en 1481. Mais ils sont tenus en échec devant Belgrade, par Jean Hunyadi, régent de Hongrie, qui met en déroute Mehmet II devant Belgrade assiégée : la plus grande parmi ses nombreuses réussites, et la dernière, car il succomba à ses blessures :

Hunyadi est le personnage le plus vénéré de l’histoire hongroise ; les Roumains le revendiquent à juste titre comme un des leurs ; il fut le plus grand champion, au quinzième siècle, de toute la chrétienté. Il était entré tout jeune au service du roi Sigismond de Hongrie (le fils du roi aveugle de Bohême tué à Crécy ; ultérieurement empe­reur du Saint Empire), et l’on prétendait parfois qu’il en était le fils naturel. Il remporta de brillantes victoires, gouverna la Transylvanie à une période difficile, avant d’administrer l’ensemble du royaume. Grâce à sa campagne dans les Balkans, il brisa le pouvoir du sultan en Herzégovine, Bosnie, Serbie, Bulgarie et Albanie ; et sa plus grande réussite consista à mettre en déroute, sous Belgrade assiégée, l’armée de Mehmet II, trois ans après que ce sultan conquérant eut pris Constanti­nople. Cette délivrance, le triomphe remporté sur l’invincible Mehmet, étaient journellement célébrés par des carillons, à midi, dans tout le monde catholique. Ils continuent de l’être en Hongrie. Cette victoire donnait un répit supplémentaire au royaume, jusqu’à la bataille de Mohacs, soixante-dix ans plus tard. Connu dans toute l’Europe sous le nom de Chevalier Blanc, ce ne fut pas seulement un grand chef militaire et un homme d’État, mais un roc de dignité morale, dans un royaume et à une époque abondant en conspirations.

Né au temps des Plantagenêts, c’est un contempo­rain de Jeanne d’Arc et de la guerre des Deux Roses. (C’est seulement grâce à ce genre de rapprochements, et parfois en m’aidant aussi des costumes, que je suis en mesure d’arrimer ces personnages historiques dans leur période ; je me permets donc de les glisser ici et là dans ces pages, dans l’hypothèse où mon lecteur me ressemblerait.) Les enjolivements architecturaux sur la façade du château étaient peut-être dus à son célèbre fils, qui l’agrandit. Mathias, quoique un peu différemment, fut aussi remarquable que son père. On lui donne généralement le nom de Mathias Cor­vin, d’après le corbeau figurant sur son bouclier ; il prit part aux campagnes de son père dès l’âge de douze ans ; par la suite, il fut élu au trône de Hongrie par quarante mille nobles intrépides, réunis sur le Danube gelé, et devint l’un de leurs plus grands rois. De nou­velles victoires sur les Turcs vinrent poursuivre l’œuvre paternelle dans les Balkans ; il éparpilla les armées des Polonais et de l’empereur, et affronta les hussites ; les catholiques tchèques l’élirent roi de Bohême. Il inves­tit Breslau, occupa Ancône, reprit Otrante aux Turcs, et sa soumission d’une moitié de l’Autriche fut par­achevée par une entrée triomphale à Vienne. Il n’eut pas que des talents martiaux, mais aussi d’homme d’État, de législateur, d’orateur, et même d’érudit singulièrement averti qui avait coutume de passer la moitié de la nuit à lire. S’il faut en croire un historien anglais, c’est indiscutablement le plus grand homme de son temps, et l’un des plus grands souverains de tous les temps. Profondément cultivé, polyglotte, humaniste passionné, il fonda la fabuleuse bibliothèque Corvine et construisit de nombreux palais – ­un splendide prince de la Renaissance, en fait ; mais à la différence de plusieurs d’entre eux (continue notre historien) bien qu’il ait fait l’expérience de l’ingratitude et de la traîtrise, il ne se rendit jamais coupable d’une seule action cruelle ou dictée par l’esprit de revanche.

Patrick Leigh Fermor Entre fleuve et forêt. Payot 1992.

Si Hunyadi père et fils sont aussi populaires en Hongrie, c’est aussi parce qu’ils sont les seuls, en 6 siècles de succession de souverains à la tête de la Hongrie, à être Hongrois. Tous les autres avant comme après eux, venaient qui de la France, qui de l’Autriche, qui de la Pologne. Les Hunyadi étaient nés à Kolozsvár en Transylvanie, à l’est de Budapest.

Fra Filippo Lippi, né à Florence, carme depuis l’âge de 15 ans, grand peintre de la première renaissance italienne, est nommé à 50 ans chapelain du couvent Sainte Marguerite à Prato. Il y remarque la beauté de la nonne Lucrezia Buti, la séduit et, quand elle se révèle être enceinte, part avec elle sous d’autres cieux. Il est le maître de Botticelli, qui le deviendra de son fils, Filippino Lippi. Le modèle de la Vierge à l’enfant et deux anges, aux Offices de Florence, n’est autre que Lucrezia Buti, et l’enfant Jésus, Filippino.

7 09 1457                   Georges Castriota, dit Skanderberg, d’une famille qui domine le nord de l’Albanie, a lui aussi été élevé à la cour de Murad II en étant otage. Il s’est même converti à l’islam, mais il profite des guerres entre Turcs et Polonais pour regagner son pays, y organiser la résistance et infliger une défaite aux Turcs à Abulene, acquérant ainsi une stature européenne. Il mourra 11 ans plus tard.

1459                           Les Turcs consolident leur pénétration dans les Balkans avec la victoire de Sméredevo, à l’est de Belgrade, sur la route des Portes de Fer : on est à la confluence de la Morava et du Danube : le chemin pour la Hongrie est libre.

vers 1460                   Venant probablement de Mandchourie, le sarrasin est introduit en Normandie, puis en Bretagne.

Un agent des Médicis achète en Macédoine un manuscrit grec contenant 14 des 15 traités qui composent les écrits hermétiques. Marsile Ficin, brillant intellectuel de l’époque, lui aussi au service des Médicis, traduit tout cela. L’hermétisme d’Hermès Trismégiste est une gnose à mi-parcours entre religion et magie, dont l’inspiration puisait sa source chez Moïse – pas moins – inspiré par Thot dieu égyptien du calcul et du savoir, dont l’équivalent grec était Hermès, qualifié de Trismégiste – trois fois grand – . Il faudra attendre 1614 pour qu’Isaac Casaubon, protestant genevois démontre que ces écrits ne pouvaient avoir été contemporains de Moïse et qu’ils avaient été rédigés bien après le commencement de l’ère chrétienne. En attendant, donc, pendant 150 ans – sans compter ceux qui ne voulurent pas croire les conclusions de Casauban – l’ouvrage rencontra un énorme succès bien sur chez les Médicis, mais encore par exemple auprès de Philippe II d’Espagne : l’impact de ces textes fut pour l’époque au moins aussi important que la découverte des Manuscrits de la Mer Morte pour la nôtre. L’ancienneté était à cette époque un certificat de respectabilité. On trouvait dans le corpus de ce texte un mélange de néo-platonisme et de mysticisme, de magie et de métaphore, des mystères que seul l’initié, le mage, pouvait comprendre. C’était l’univers aristotélico-ptolémaïque des sphères, mais conduit par des êtres divins et fonctionnant grâce à la magie, l’astrologie, l’alchimie et autres sciences occultes. Il y a des chapitres consacrés à la Kabbale – le mysticisme ésotérique juif fondé sur la tradition orale que Dieu aurait transmise à Moïse, et sur une numérologie sophistiquée -. D’autres chapitres traitent de différentes pratiques occultes. L’unité de tout cela se fait dans une piété intense et pénétrante. Sa philosophie enseignait que l’homme peut trouver en lui les éléments divins. Tous le corpus hermétique visait à encourager les efforts individuels pour atteindre à une compréhension intuitive de Dieu et du salut, avec le concours permanent d’Hermès.

L’affaire ne fût pas sans incidence sur le cours pris par la science :

Progressivement la critique de Casauban gagna un terrain fertile et détourna peu à peu les hommes de cette forme particulière du mysticisme de la Renaissance. La critique des textes par Casaubon n’engendra pas à elle seule la nouvelle race des philosophes naturalistes, tels que Galilée et Newton, qui transformèrent la conception humaine de l’univers ; d’autres facteurs y travaillèrent aussi. Mais elle joua un rôle, en facilitant l’achèvement d’un processus de sevrage : pour partie grâce à elle, les érudits de la Renaissance se dégagèrent de la magie, de telle sorte que ceux du XVII° siècle furent en mesure de considérer le monde physique sans recourir à la magie ou à la kabbale.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences              Seuil 1988

19 06 1461                 Louis XI vient de monter sur le trône de France. Sa volonté très affichée d’indépendance quand il n’était que Dauphin l’a fait s’opposer à bien des officiers qui n’avaient fait qu’obéir à son père : il les congédie. Ce sera une de ses seules erreurs. Il lui faut rapidement ferrailler contre ses anciens compagnons, regroupés dans la ligue du Bien public ; l’issue incertaine de la bataille de Montlhéry en 1465 lui permet cependant de tenir Paris et de négocier. Il crée une poste royale, destinée aux communications gouvernementales, avec des relais espacés de 4 lieues afin que les Coureurs de France, les facteurs de l’époque, puissent changer de cheval et porter leurs messages partout en France. 4 lieues représentent un peu moins de 16 km. Il va faire venir des Italiens pour créer une industrie de la soie, des Allemands pour relancer les mines. Il va fonder à Lyon des foires à même de concurrencer celle de Genève, il développe le commerce méditerranéen à Marseille. Le réalisme » gagne du terrain :

En matière d’affaires d’Etat, on n’attend pas que le crime soit commis pour le punir : on le prévient… Comme on ne punit pas seulement pour le mal qui a été fait, mais pour l’exemple, c’est se rendre coupable que de pardonner des crimes qui troublent la société civile et qui par l’habitude deviennent contagieux.

Le Rosier des guerres, écrit pour l’instruction du futur Charles VIII

Il inaugure une tradition malheureuse du Mont Saint Michel, en y installant l’une de ses fameuses fillettes, rien d’autre qu’une cage pour prisonnier où celui-ci ne peut même pas se tenir debout. Louis XIV, Louis XV, les Révolutions poursuivront cet usage de prison. Sous la Terreur, on n’hésitera pas à renommer la Bastille des mers, Mont Libre !

En 1847, Gustave Flaubert le visitera dans cette fonction :

La route de Pontorson au Mont Saint-Michel est tirante à cause des sables. Notre chaise de poste (car nous allons aussi en chaise de poste) était dérangée à tous moments par quantité de charrettes remplies d’une terre grise que l’on prend dans ces parages et que l’on exporte je ne sais où pour servir d’engrais. Elles augmentent à mesure qu’on approche de la mer et défilent ainsi pendant plusieurs lieues, jusqu’à ce que l’on découvre enfin les grèves abandonnées d’où elles viennent. Sur cette étendue blanche ou les tas de terre élevés en cônes ressemblaient à des cabanes, tous ces chariots dont la longue file ondulante fuyait dans la perspective nous rappelaient quelque émigration des barbares qui se met en branle et quitte ses plaines.
L’horizon vide se prolonge, s’étale et finit par fondre ses terrains crayeux dans la couleur jaune de la plage. Le sol devient plus ferme, une odeur salée vous arrive, on dirait un désert dont la mer s’est retirée. Des langues de sable, longues, aplaties l’une sur l’autre, se continuant indéfiniment par des plans indistincts, se rident comme une onde sous de grandes lignes courbes, arabesques géantes que le vent s’amuse à dessiner sur leur surface. Les flots sont loin, si reculés qu’on ne les voit plus, qu’on n’entend pas leur bruit, mais je ne sais quel vague murmure, insaisissable, aérien, comme la voix même de la solitude qui n’est peut-être que l’étourdissement de ce silence.
En face, devant nous, un grand rocher de forme ronde, la base garnie de murailles crénelées, le sommet couronné d’une église, se dresse, enfonçant ses tours dans le sable et levant ses clochetons dans l’air. D’énormes contreforts qui retiennent les flancs de l’édifice s’appuient sur une pente abrupte d’où déroulent des quartiers de rocs et des bouquets de verdure sauvage. A mi-côte, étagées comme elles peuvent, quelques maisons, dépassant la ceinture blanche de la muraille et dominées par la masse brune de l’église, clapotent leurs couleurs vives entre ces deux grandes teintes unies.
La chaise de poste allait devant nous, nous la suivions de loin, d’après le sillon de ses roues qui creusaient des ornières ; elle s’enfonçait dans l’éloignement, et sa capote que l’on apercevait seule, s’enfuyant, avait l’air d’un gros crabe qui se traînait sur la grève.
Çà et là, des courants d’eau passaient ; il fallait remonter plus loin. Ou bien c’étaient des places de vase qui se présentaient à l’improviste encadrant dans le sable leurs méandres inégaux.
À nos côtés cheminaient deux curés qui venaient aussi voir le Mont Saint-Michel. Comme ils avaient peur de salir leurs robes neuves, ils les relevaient autour d’eux pour enjamber les ruisseaux et sautaient en s’appuyant sur leurs bâtons. Leurs boucles d’argent étaient grises de la boue que le soleil y séchait à mesure, et leurs souliers trempés bâillaient en flaquant à tous leurs pas.
Le mont cependant grandissait. D’un même coup d’œil nous en saisissions l’ensemble et nous voyions, à les pouvoir compter, les tuiles des toits, les tas d’orties dans les rochers et, tout en haut, les lames vertes de la persienne d’une petite fenêtre qui donne sur le jardin du gouverneur.
La première porte, étroite et faite en ogive, s’ouvre sur une sorte de chaussée de galets descendant à la mer ; sur l’écu rongé de la seconde, des lignes onduleuses taillées dans la pierre semblent figurer des flots, par terre, des deux côtés, sont étendus des canons énormes faits de barres de fer reliées avec des cercles pareils. L’un d’eux a gardé dans sa gueule son boulet de granit ; pris sur les Anglais, en 1423, par Louis d’Estouville, depuis quatre siècles ils sont là.
Cinq ou six maisons se regardant en face composent toute la rue ; leur alignement s’arrête et elles continuent par les raidillons et les escaliers qui mènent au château, se succédant au hasard, juchées, jetées l’une par-dessus l’autre.
Pour y aller, on monte d’abord sur la courtine dont la muraille cache aux logis d’en bas la vue de la mer. La terre paraît sous les dalles fendues ; l’herbe verdoie entre les créneaux, et dans les effondrements du sol s’étalent des flaques d’urine qui rongent les pierres grises. Le rempart contourne l’île et s’élève par des paliers successifs. Quand on a dépassé l’échauguette qui fait angle entre les deux tours, un petit escalier droit se présente ; de marche en marche, en grimpant, s’abaissent graduellement les toits des maisons dont les cheminées délabrées fument à cent pieds sous vous. Vous voyez à la lucarne des greniers le linge suspendu sécher au bout d’une perche, avec des haillons rouges recousus, ou se cuire au soleil, entre le toit d’une maison et le rez-de-chaussée d’une autre, quelque petit jardin grand comme une table où les poireaux languissant de soif couchent leurs feuilles sur la terre grise ; mais l’autre face du rocher, celle qui regarde la pleine mer, est nue, déserte, si escarpée que les arbustes qui y ont poussé ont du mal à s’y tenir et, tout penchés sur l’abîme, semblent prêts à y tomber.
Bien haut, planant à l’aise, quand vous êtes ainsi à jouir d’autant d’étendue que s’en peuvent repaître des yeux humains, que vous regardez la mer, l’horizon des côtes développant son immense courbe bleuâtre, ou, dressée sur sa pente perpendiculaire, la muraille de la Merveille, avec ses trente-six contreforts géants, et qu’un rire d’admiration vous crispe la bouche, tout à coup, vous entendez dans l’air claquer le bruit sec des métiers. On fait de la toile. La navette va, bat, heurte ses coups brusques ; tous s’y mettent, c’est un vacarme.
Entre deux fines tourelles représentant deux pièces de canon sur leur culasse, la porte d’entrée du château s’ouvre par une voûte longue où un escalier de granit s’engouffre. Le milieu en reste toujours dans l’ombre, éclairé qu’il est à peine par deux demi-jours, l’un qui arrive d’en bas, l’autre qui tombe d’en haut par l’intervalle de la herse ; c’est comme un souterrain qui descendrait vers vous.
Le corps de garde est, en entrant, au haut du grand escalier. Le bruit des crosses de fusil retentissait sous les voûtes avec la voix des sergents qui faisaient l’appel. On battait du tambour.
Cependant un garde-chiourme nous a rapporté nos passeports que M. le gouverneur avait désiré voir ; il nous a fait signe de le suivre, il a ouvert des portes, poussé des verrous, nous a conduits à travers un labyrinthe de couloirs, de voûtes, d’escaliers. On s’y perd, une seule visite ne suffisant pas pour comprendre le plan compliqué de toutes ces constructions réunies où, forteresse, église, abbaye, prisons, cachots, tout se trouve, depuis le roman du XI° siècle jusqu’au gothique flamboyant du XVI°. Nous ne pûmes voir que par un carreau, et nous haussant sur la pointe des pieds, la salle des Chevaliers qui, servant maintenant d’atelier de tissage, est par ce motif interdite aux gens. Nous y distinguâmes seulement quatre rangs de colonnes à chapiteaux ornés de trèfles et supportant une voûte sur laquelle filent des nervures saillantes. A deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer, le cloître est bâti sur cette salle des Chevaliers. Il se compose d’une galerie quadrangulaire formée par une triple rangée de colonnettes en granit, en tuf, en marbre granitelle ou en stuc fait avec des coquillages broyés. L’acanthe, le chardon, le lierre et le chêne s’enroulent à leurs chapiteaux ; entre chaque ogive bonnet d’évêque, une rosace en trèfle se découpe dans la lumière ; on en a fait le préau des prisonniers.
La casquette du garde-chiourme passe le long de ces murs où l’on voyait rêver jadis le crâne tonsuré des vieux bénédictins travailleurs, et le sabot du détenu bruit sur ces dalles que frôlaient les robes des moines soulevées par les grosses sandales de cuir qui se ployaient sous leurs pieds nus.
L’église a un chœur gothique et une nef romane, les deux architectures étant là comme pour lutter de grandeur et d’élégance. Dans le chœur l’ogive des fenêtres est haute, pointue, élancée comme une aspiration d’amour ; dans la nef, les arcades l’une sur l’autre ouvrent rondement leurs demi-cercles superposés, et sur la muraille montent des colonnes rondes qui grimpent droites comme des troncs de palmier. Elles appuient leurs pieds sur des piliers carrés, couronnent leurs chapiteaux de feuilles d’acanthe, et continuent au-delà par de puissantes nervures qui se courbent sous la voûte, s’y croisent et la soutiennent.
Il était midi. Par la porte ouverte le grand jour entrant faisait ruisseler ses effluves sur les pans sombres de l’édifice.
La nef séparée du chœur par un grand rideau de toile verte est garnie de tables et de bancs, car on l’a utilisée en réfectoire.
Quand on dit la messe, on tire le rideau, et les condamnés assistent à l’office divin sans déranger leurs coudes de la place où ils mangent : cela est ingénieux.
Pour agrandir de douze mètres la plate-forme qui se trouve au couchant de l’église, on a tout bonnement raccourci l’église ; mais comme il fallait une entrée quelconque, un architecte a imaginé de fermer la nef par une façade de style grec ; puis, éprouvant peut-être des remords ou voulant, ce qui est plus croyable, raffiner son œuvre, il y a rajouté après coup des colonnes à chapiteaux assez bien imités du XI° siècle, dit la notice. Taisons-nous, courbons la tête. Chacun des arts a sa lèpre particulière, son ignominie mortelle qui lui ronge le visage. La peinture a le portrait de famille, la musique a la romance, la littérature a le critique et l’architecture a l’architecte.
Les prisonniers marchaient sur la plate-forme, tous en rang, l’un derrière l’autre, les bras croisés, ne parlant pas, dans ce bel ordre enfin que nous avions contemplé à Fontevrault. C’étaient les malades de l’infirmerie auxquels on faisait prendre l’air et qu’on distrait ainsi pour les guérir.
L’un d’eux relevant les pieds plus haut que les autres et se tenant les mains à la veste du compagnon qui était devant lui, suivait la file en trébuchant. Il était aveugle. Pauvre misérable ! Dieu l’empêche de voir et les hommes lui défendent de parler ! Il avait l’air doux cependant, et sa figure aux yeux fermés souriait sous les chauds rayons du soleil.
Après avoir donné la pièce à notre garde-chiourme, qui nous fit en signe de remerciement une grimace de chat-tigre, nous redescendîmes les escaliers et, cinq minutes après, nous étions de retour dans l’intérieur du village où des femmes, assises devant les portes, faisaient des filets sur leurs genoux.

Gustave Flaubert Par les champs et par les grèves 1847                   Arléa 2007

1461                           François de Montcorbier, dit François Villon, maître es Arts, bretteur, cambrioleur, souteneur, mais aussi poète, est enfermé dans les geôles de l’évêque d’Orléans, d’où il sortira par la grâce de l’avènement de Louis XI… mais un peu plus tard, c’est le prévôt de Paris qui demandera sa pendaison, qu’il parviendra à faire transformer en bannissement.

Ballade des Pendus, 1463

Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plutôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six
Quant à la chair que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Si frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies et corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie.
A lui n’ayons que faire ni que soudre.
Hommes, ici n’est point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!

17 06 1462                 Mehmet II a envahi la Valachie (entre Hongrie et Bulgarie), à la tête de laquelle se trouve Vlad Tepes, qui n’entend pas se laisser faire : il l’attend cette nuit-là au coin du bois et c’est la nuit de la terreur : 15 000 turcs au tapis. Mehmet II pousuit tout de même sa conquête jusqu’à la capitale Târgoviste où  l’accueillent 5 000 de ses compatriotes empalés : terrifié, il fait demi-tour.

Vlad II Dracul, communément Vlad Tepes, prince de Valachie, s’était échappé de la cour du sultan Murad II, où il avait été élevé en étant otage. Il retrouvera son trône en son palais de Târgoviste où il avait donné une grande fête à laquelle il avait convié cinq cents boyards… qu’il avait fait tous empaler, comme il l’avait vu faire à la cour du sultan. Il faisait clouer sur leur tête les turbans des ambassadeurs turcs qu’il recevait. Il avait dévasté l’empire ottoman, avait été fait prisonnier des Hongrois pendant quinze ans et c’est l’amour de la fille de Mathias Corvin qui l’avait sauvé, avec obligation de se convertir au catholicisme. Il était alors rentré à Târgoviste en triomphateur, juste avant de mourir en 1477. La légende oubliera la conversion tardive pour en faire Dracula, indétrônable premier au hit parade des films d’horreur, avec pas moins de 223 films, vidéos qui lui sont consacrés !  On trouve cependant des récits qui cherchent à coller au plus près de la réalité :

Dans les annales roumaines, en revanche, Sighissoar doit d’être remarqué, au quinzième siècle, à un personnage étrange et compliqué ; n’était un travers particulier, il aurait pu laisser dans l’histoire le souvenir d’un héros. Vlad III de Valachie, sorti de la fameuse dynastie bessarabienne, était l’arrière petit-fils de Radu le Noir, le petit fils du prince guerrier Mircéa le Vieux et le fils de Vlad le Dragon – ainsi nommé, paraît-il, pour avoir reçu de son suzerain, l’empereur Sigismond, son allié et son ennemi, l’ordre du Dragon. Remis au sultan en otage alors qu’il n’était qu’un enfant, le troisième Vlad monta sur le trône valaque par la suite, et sut combattre les Turcs avec adresse et vigueur. Il revint au sultan Mehmet II, le conquérant de Constantinople, de le châtier pour ses succès. Mais une scène d’indicible horreur devait brusquement arrêter la marche de son expédition punitive : je veux parler d’une large vallée, pleine de milliers de cadavres turcs et bulgares vieux d’un an, empalés sur une forêt de  pieux, pourrissant à mi-hauteur, cependant que le général du sultan, dans ses robes de cérémonie, était fiché sur le plus haut de tous. Le sultan, dont nous connaissons les traits aquilins et le turban neigeux et globuleux grâce au portrait de Bellini et à la médaille de Pisanello, avait été élevé au sang, comme un faucon ; mais ici, il recula, horrifié – certains prétendent que c’était par respect pour la barbarie de son vassal rebelle – et fondit en larmes. Car le travers de Vlad, tout au long de sa vie, fût d’empaler. Nombreux sont les bas-reliefs de bois sculpté qui montrent le prince festoyant dans les landes des Carpates, comme une pie-grièche dans son garde-manger, entre des taillis d’ennemis empalés.

En Roumanie, on l’avait toujours appelé Vald Tsepesh – l’empaleur -,  mais pour les étrangers, qui pensaient à son père, Vlad le Dragon (Vlad Dracul), c’était le fils du dragon. (Dragon en roumain se dit Dracu, et le l postposé équivaut à l’article. D’où les exotiques Dracula, Drakole, etc., termes qu’on n’entendra jamais sur des lèvres roumaines, puisque improprement formés sur un Draculea tout juste possible, c’est-à-dire, fils du Dragon.)

Ce fut ce trisyllabe étrange et dramatique, nanti d’une vague aura sanguinolente, qui donna à Bram Stocker l’idée d’un comte Dracula vampire, volant dans la nuit en habit et cravate blanche pour planter ses crocs dans les gorges de ses victimes ; seul Tarzan, dans les décennies récentes, [et Superman, dans les toutes dernières décennies. ndlr] l’a détrôné au firmament de la popularité cinématographique. Mais le fait que la Transylvanie soit bien une région de châteaux, de forêts, de comtes et de vampires, et que des bribes confuses d’histoire locale aient réussi à s’imbriquer à l’arrière plan du roman, cela a toujours contribué, à mes yeux, à lui ôter le moindre charme. Et ce sont des gens qui devraient savoir de quoi ils parlent qui exploitent la confusion existant entre les deux personnages, si bien que les cars de touristes auxquels on indique le château de Dracula ne pensent pas, j’en ai peur, à la figure historique – ce prince coiffé de plumes au regard exorbité, à l’ample moustache, en ses cheveux longs, sa massue à ailettes et la palissade de pieux grossiers – mais à un comte élégant sous un chapeau d’opéra, vêtu d’une cape doublé de satin, aux incisives bizarres ; bref, à un être qui pourrait tout aussi bien recommander un après-rasage, enseigner le tango, ou scier une dame dans sa boite lors d’une matinée enfantine.

Patrick Leigh Fermor Entre fleuve et forêt                Payot 1992

7 05 1463                 Le feu ravage Toulouse, parti d’une boulangerie à proximité du cloître des Carmes : il va falloir plusieurs jours pour en venir à bout ; un violent vent d’autan l’attisait et les deux tiers de la vieille ville – plus de 7 000 maisons – seront détruits. Le boulanger, déclaré coupable, ne devra qu’à la grâce de Louis XI, de passage à Toulouse, d’échapper à la mort. Les capitouls favoriseront les constructions en maçonnerie, aux dépens de celles en bois, et c’est ainsi que Toulouse devint rose, la couleur des briques cuites. Au départ réservé aux grands édifices, l’emploi de la brique se généralisera au XVIII° siècle.

1467                            Charles le Téméraire succède à son père Philippe le Bon à la tête du duché de Bourgogne. Il rêve de créer un royaume continu entre la France et l’Empire germanique, en annexant la Champagne et la Lorraine, en quelque sorte une reconstitution de la Lotharingie issue du partage de l’empire de Charlemagne.

14 10 1468                 Lors de l’entrevue de Péronne entre Charles le Téméraire et Louis XI, la ville de Liège, soutenue par Louis XI, se soulève contre le Téméraire : retenu alors prisonnier, Louis XI doit assister à la sanglante répression de Liège. Grâce à l’entremise de Philippe de Commynes, il est libéré. Contre Charles, qu’il jugeait fol ou peu s’en fault, il ne commettra plus d’erreur et saura le contrer dans toutes ses entreprises.

1468                           Sonni Ali Ber, qui aura régné de 1464 à 1492 sur l’empire Songhaï, s’empare de Tombouctou, marquant ainsi le début du déclin de l’empire du Mali. Il prendra Djenné en 1473, puis le Macina, se retrouvant alors à la tête d’un empire plus vaste que celui du Mali : il englobait la région d’Agadès à l’est, celle de Kano au sud. Il contrôlait aussi les mines de sel de Teghazza et de Taoudenni au nord, aujourd’hui à cheval sur la frontière Mali-Mauritanie.

1469                          Giovanni Andrea, bibliothécaire du pape, pour opposer les anciens de cette époque aux modernes de notre temps, invente le terme Moyen Âge.

Le florentin Benedetto Dei, arrive à Tombouctou : J’ai été à Tombouctou, en dessous du royaume de Barbarie, en pays très arides dans les terres.

L’infante Isabelle de Castille épouse Ferdinand, prince d’Aragon, mettant ainsi en place la base de l’unité espagnole.

Isabelle naquit à Madrigal en Vieille-Castille ; et comptait dans ses royaux ancêtres Alfred le Grand, Guillaume le Conquérant, Henri II Plantagenet, Philippe le Hardi et deux saints : Louis IX de France et Ferdinand III de Castille.

Elle était grande et blonde, d’une santé robuste et bien avant l’âge de dix ans, avait délaissé la mule pour le cheval ; puis elle chassa l’ours, et il lui advint d’en servir un elle-même, d’un coup d’épieu ; son teint était frais, ses yeux grands et bleus, semés de points gris et or.

Elle vint toute jeune encore à la cour de son frère Henri le Libéral, surnommé Henri l’Impuissant, où le scandale était permanent, car le roi fréquentait juifs et Sarrazins, tandis qu’il s’en était remis à un courtisan du soin de donner une fille à la reine. Cette enfant, surnommée la Beltraneja, devait monter sur le trône tandis qu’on marierait Isabelle à un converso, Giron, grand-maître de Calatrava. Ces plans matrimoniaux furent renversés par l’archevêque de Tolède Carrillo, bel homme toujours en armes et à cheval par monts et par vaux ; le prélat sut gagner Isabelle à la cause d’un autre prétendant, Ferdinand d’Aragon.

Leur mariage eut lieu dans des conditions romanesques. Tandis qu’Henri avait dû courir en Estrémadure pour y mater une rébellion, Ferdinand, déguisé en muletier, passait la frontière avec un convoi de marchands juifs réunis pour la circonstance et venait à marches forcées présenter son hommage à sa future épouse et lui remettre en gage un collier de quarante mille écus. L’affaire était publique, l’engagement irrévocable. Quand le roi fut de retour, il dut, quoique furieux, s’incliner, et Carrillo célébra le mariage des infants.

Elle le dépassait légèrement par l’âge et la taille, mais il avait la démarche noble, un regard audacieux, le front intelligent, l’expérience de l’adversité. Ce fut un couple terrible qui en 1474 monta sur le trône de Castille.

Deux traits achèveront de caractériser les époux. En 1476, Isabelle, avertie que sa fille était menacée dans Ségovie par une émeute, saute à cheval, galope toute la nuit avec trois cavaliers d’escorte, affronte la foule et la retourne en sa faveur.

Ferdinand savait payer de sa personne. En juin 1482, devant la place grenadine de Loja, les chrétiens sont sur le point d’être submergés par les Maures quand le roi se jetant presque seul au-devant de l’ennemi, change le sort de la journée. Quand on parvient jusqu’à lui, il vient de percer de sa lance un Sarrazin, et les cimeterres sont brandis sur sa tête.

Dans l’intérêt de la majesté royale, Ferdinand, sciemment bien qu’à regret, laissait le devant de la scène à sa femme, dont la force tragique subjuguait les hommes.

La chronique anarchie espagnole célébrait des orgies. Isabelle se porta tout d’abord en Galice, fit raser quarante-sept châteaux et tomber presque autant de têtes. Quinze cents irréguliers quittèrent aussitôt un pays où régnait une si exacte justice. À Séville, deux mois durant, elle présida en personne aux vengeances et aux réparations : quatre mille suspects s’enfuirent alors au Portugal et jusque dans le royaume encore musulman de Grenade. Cette population instable, traditionnelle en Espagne, fournira plus tard en partie le personnel des expéditions lointaines ; gentilshommes pauvres, soldats congédiés, malfaiteurs purs et simples, anarchistes en puissance, ennemis par tempérament de tout pouvoir énergique, le Nouveau Monde leur offrait l’occasion de se refaire, ou du moins de vivre à leur guise.

L’institution de la Sainte-Hermandad, bientôt étendue à l’Aragon, mit à la disposition du pouvoir central une gendarmerie, ponctuelle exécutrice de décrets draconiens : oreille et main coupées pour un vol, le pied en cas de récidive. Trois ans durant, les cadavres des criminels branchés ou criblés de flèches jalonnèrent les chemins.

Après avoir ainsi taillé, il fallait recoudre. Un corps de fonctionnaires de souche roturière, les Letrados, prit dans les affaires la succession des grands. Des conseils présidaient aux principaux départements d’État. Ferdinand s’assura le contrôle financier des grands Ordres. La conversion d’office nivela les aspérités culturelles et raciales ; l’Inquisition tenait à l’œil les juifs et les Maures fraîchement convertis. Tout ce qui ne voulut pas se convertir fut tenu pour opposant politique et refoulé ; cette proscription devait atteindre 120 000 familles juives sur une population d’au moins trois millions. En revanche, les conversos, même suspectés par les Inquisiteurs, accédaient aux fonctions de plus en plus élevées dans l’administration, les finances, l’Église ou la diplomatie.

Jean Amsler Les Explorateurs                        1995

Ce faisant, Isabelle et Ferdinand semaient les graines de la discorde : elles allaient rester profondément enfouies pendant des siècles, sous la botte des pouvoirs politique et ecclésiastique, puis elles se mirent à germer au début du XX° siècle et finirent par donner la plus horrible des guerres civiles. Les parents ont mangé des raisins verts et les dents des enfants ont été agacées, dit la Bible

Afin de poursuivre la Reconquista, l’aristocratie avait besoin d’argent, non de nourriture. Et la production agricole qui pouvait fournir cet argent était la laine de mérinos. Les terres communales furent accaparées pour l’élevage des moutons, ce qui eut des conséquences catastrophiques sur l’approvisionnement en vivres des paysans, mais entraîna également une érosion des sols, ruinant ce que l’on avait jadis qualifié de grenier de l’Empire romain [4]. Peu de mains étaient nécessaires pour s’occuper des moutons et la seule alternative à la famine était l’armée et, plus tard, l’empire. Au Moyen Âge, la population espagnole était estimée à environ quatorze millions d’âmes. À la fin du XVIII° siècle, elle s’élevait à un peu plus de sept millions.

Antony Beevor La guerre d’Espagne.                      Calmann-lévy 2006.

1470                           Invention du rouet à pédales qui libère une main de l’ouvrière. Premier moulin à couteaux à Thiers. Louis XI n’adore pas le Veau d’Or, mais il a tout de même pour l’argent des prudences peu communes :

Louis XI, qui s’était donné la peine, chose peu courante chez nos rois, d’apprendre l’italien, suivait de très près les affaires de la péninsule. Non qu’il souhaitât la conquérir. Il voulait seulement empêcher les autres de le faire et y arbitrer les conflits : la tenir par alliés interposés. Et il avait parfaitement mesuré les pouvoir des grands manieurs d’argent. Ce n’est pas un geste de sympathie désintéressée qui lui fit accorder à Pierre [de Medicis] le droit d’adjoindre aux pilules familiales, sur son blason, trois fleurs de lis venues tout droit de France. Il récompensait, par une satisfaction d’amour-propre, le service que le Florentin venait de lui rendre en coupant les crédits à son ennemi Charles le Téméraire. Pour un Médicis, l’honneur était de taille. Il présentait pour Louis XI l’avantage supplémentaire de concrétiser les liens qui inféodaient à la France les maîtres de la grande cité toscane, nos parents, amis et alliés, se plaisait-il à dire.

Simone Bertière Les Reines de France au temps des Valois              France Loisirs 1994

printemps 1471         Sur le versant nord de la vallée de l’Arve, en Haute Savoie, chute de rochers du Dérochoir, sur le flanc sud des Rochers des Fiz : les rochers barrent l’Arve, inondent Servoz et créent probablement le lac Vert, en amont.

1472                          Création de la première banque, encore en activité, Banca Monte dei Paschi di Siena, -Sienne -, en Toscane.

25 06 1474                  Ayant entendu dire qu’un chanoine de Lisbonne, Fernão Martins tenait de Paolo del Pozzo Toscanelli, mathématicien et physicien bien connu de Florence, très versé dans l’établissement de cartes, que la voie de l’ouest pour atteindre les Indes était parfaitement possible et certainement plus courte et plus accessible que le passage de l’est, le Prince Jean du Portugal avait demandé à ce chanoine confirmation écrite, et Toscanelli lui avait envoyé une carte accompagnée du courrier suivant : voici donc la carte dessinée de mes propres mains grâce à laquelle vous pouvez entreprendre le voyage vers l’ouest, [et indiquant] les lieux que vous devez atteindre et à quelle distance du pôle et de la ligne équinoxiale vous devez tourner, et combien de lieux vous aurez à faire pour atteindre ces régions, les plus fertiles en toutes sortes d’épices, de joyaux et de pierres précieuses ; ne croyez point merveilleux que j’appelle Ouest la terre des épices, alors qu’on prétend généralement que les épices viennent de l’Est, car tous ceux qui navigueront vers l’ouest dans l’hémisphère le plus bas trouveront toujours lesdits chemins vers l’ouest, et tous ceux qui navigueront vers l’est par voie de terre dans hémisphère le plus haut trouveront toujours la même terre à l’est.

La route à l’ouest en direction des Indes où poussent les épices et du Cathay où règne le grand Khan est courte. De Lisbonne par l’ouest jusqu’à Quinsay et à Zaitoun, il y a mille six cents vingt cinq lieus italiennes ; mais à partir de l’île d’Antilia, située à dix degrés à l’ouest du Portugal et que l’on connaît bien (Madère ?) jusqu’à Cipango, il y a deux mille cinq cent milles marins. Cette île est riche en or, en perles et en pierres précieuses ; les temples et les palais sont recouverts en or massif.

La carte aurait évidemment moins retenu l’attention des décideurs s’il avait dit qu’il n’y avait là que pierre et sable. Mais, de l’avis des capitaines entourant le Prince Jean, Toscanelli ne donnait pas assez d’éléments pour justifier l’aventure : elles furent mises au rancart et oubliées de tous sauf… sauf d’un jeune homme qui allait arriver au Portugal deux ans plus tard à 26 ans, qui entendra parler de ces documents et parviendra à les consulter suffisamment longtemps pour en établir copie ; il quittera le Portugal en 1484 pour la Castille muni de ces copies dont il ne pourra malheureusement pas faire état, puisque obtenues frauduleusement : cet homme, c’est Christophe Colomb.

1475                               Le lama Dge-‘dun-grub meurt au Tibet. Il laisse aux moines un signe de reconnaissance : un bonnet cérémoniel, pointu et jaune, et un principe qui leur permettra de reconnaître le chef de la communauté, censé se réincarner dans un enfant. On le considère comme le premier Dalaï Lama.

2 03 1476                    Les Suisses mettent une rossée au Grand duc d’Occident – ainsi se nommait lui-même Charles le Téméraire, à Grandson, près du lac de Neuchâtel en se jetant sur ses bagages débordant de richesses, et remettent le couvert à Morat le 22 juin suivant en massacrant 10 000 de ses hommes.

Les Suisses, vainqueurs du duc de Bourgogne, s’agrandissoient chaque jour, et devenaient aussi chaque jour plus redoutables ; les peuples voisins envioient le sort heureux et la douce liberté des cantons. Les Francs-Comtois voulurent faire partie de la confédération helvétique ; des raisons de politique, qui font honneur à la sagesse des Suisses, engagèrent ceux-ci à rejeter une offre si flatteuse. Une jalousie secrète s’alluma cependant entre les villes de Berne, de Zürich, de Lucerne et de Fribourg ; le désir des richesses enflamma le cœur des jeunes gens, qui abandonnèrent leurs montagnes pour aller se mettre à la solde des puissances étrangères. La pureté de leurs mœurs s’altéra, et les sentiments de modération et de justice firent place à l’ambition, ainsi qu’à la noblesse des sentimens républicains qui les avaient distingués, jusqu’à cette époque, de tous les autres peuples : quelques hostilités contre le duc de Milan, furent suivis d’une paix qu’ils vendirent à leur ennemi. De tous les souverains, Louis XI fut celui qui les caressa le plus, et qui les suborna, avec le plus d’art, aux dépens même de leur propre intérêt.

Dans l’année 1481, un hermite, le pieux Nicolas de Glue, animé des sentimens les plus patriotiques, ne respirant que le bonheur de l’humanité, rétablit la concorde parmi les cantons suisses près d’en venir aux mains : les exhortations de cet ange de paix rétablirent l’empire de la justice ainsi que de la vertu dans les montagnes de l’Helvétie, et ce pays lui dut le pacte célèbre, sous le nom de Convenant de Stanz, pacte qui mofifia, avec plus de sagesse, la constitution politique et fédérative des Suisses. Nicolas de Glue, l’Épéménide des siècles modernes, chez les Grecs, eût été immortalisé ; mais ce bienfaiteur de l’humanité est à peine connu de ses compatriotes eux-mêmes.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

5 01 1477                    Charles le Téméraire est tué lors du siège de Nancy.

Après avoir failli tomber l’année précédente dans l’escarcelle de Charles le Téméraire, – seulement failli car les deux défaites que lui avaient infligé les Suisses avaient mis fin à ce projet -, la Savoie perd le bas Valais, le pays de Vaud et le protectorat de Berne et de Fribourg. Des querelles internes au duché l’affaiblissent (parti savoyard, parti piémontais).

Il [Charles le Téméraire] se lançait dans tant de grandes entreprises que la vie ne lui laissait pas le temps de les mener à bien. Il s’agissait du reste de choses presque impossibles, car la moitié de l’Europe n’aurait su le contenter. Il avait assez de hardiesse pour entreprendre en toutes choses. Sa personne était capable de supporter la peine qu’il lui était nécessaire de déployer, il disposait d’hommes et d’argent en quantité suffisante, mais il n’avait pas assez d’intelligence et de malice pour conduire ses entreprises. Car tous les ingrédients propices à la réalisation des conquêtes ne sont rien s’il ne s’y joint une très grande intelligence, qui, je crois, ne peut venir que de la grâce de Dieu. S’il avait été possible de prendre une partie des qualités du roi notre maître et une partie des siennes pour fabriquer un prince, ce prince-là aurait été parfait, car à n’en pas douter le roi, pour ce qui est de l’intelligence, dépassait le duc de beaucoup comme les événements l’ont bien montré.

[...] De tous les hommes que j’ai pu connaître le plus habile à se tirer d’un mauvais pas dans une période d’adversité, c’était le roi Louis (XI) notre maître. C’était aussi le plus humble dans son discours comme dans sa mise, et celui qui s’acharnait le plus à se concilier un homme qui pouvait le servir ou au contraire lui nuire. Et s’il lui arrivait d’échouer dans sa tentative, loin de se décourager, il insistait, sans lésiner sur les promesses qu’il tenait, en offrant à l’homme de l’argent et des dignités dont il savait qu’elles le combleraient ; quant à ceux qu’il avait chassés et privés de leurs charges en temps de paix et de prospérité, il les rachetait au prix fort lorsqu’il avait besoin d’eux, et il utilisait leurs services sans éprouver à leur égard aucune haine pour les différends qui les avaient opposés.

Il était naturellement l’ami des gens de moyenne condition et l’ennemi de tous les grands qui pouvaient se passer de lui. Nul ne prêta jamais autant que lui l’oreille aux gens, personne ne s’enquit d’autant de choses qu’il le faisait ni ne voulut connaître autant de gens, car tout autant que ses sujets, il connaissait tous les personnages d’autorité et de valeur qui se trouvaient en Angleterre et en Espagne, en Italie, en Bourgogne et en Bretagne.

Philippe de Commynes, conseiller du duc de Bourgogne jusqu’au 8 août 1472, puis du roi de France, Louis XI.

La mort de Charles le Téméraire ouvrit un vaste champ à l’ambition ; Louis XI laissa échapper la plus riche partie de la succession de son ennemi, dont la fille et l’héritière Marie, fut mariée à l’archiduc Maximilien d’Autriche. Ainsi la témérité du dernier duc de Bourgogne, fut le principe de l’élévation de la maison d’Autriche : la province de Bourgogne, réunie à la couronne de France, accrut pourtant les ressources de la monarchie. Louis XI n’osa presque jamais faire la guerre ; ses ennemis l’y contraignirent cependant, et l’empereur Maximilien vainquit l’armée française, à la journée de Guinegate, en Artois.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

26 04 1478               Le pape Sixte IV, le comte Girolamo Riario, le roi de Naples Ferrante, le duc Frederic d’Urbino, la famille Pazzi ont mis au point un complot pour assassiner Laurent de Medicis, le maître de Florence et son jeune frère Julien : la tentative a lieu en plein Duomo, pendant un office : Julien succombe, poignardé, mais Laurent parvient à s’échapper : la famille Pazzi s’en souviendra le temps que s’éteigne sa race, de par l’interdiction où se trouveront ses filles de se marier ; les armes seront martelées ou effacées. Les seules Pazzi qui échappèrent à la vendetta furent ceux qui avaient déjà convolé en justes noces avec des Médicis.

1 11 1478                   Par la bulle Exigit sincerae devotionis, Sixte IV concède à la reine Isabelle de Castille, et Ferdinand d’Aragon, son mari, qui sera roi en 1479, le droit de mettre en place une juridiction spéciale pour combattre le mouvement des crypto-judaïsants : les Juifs convertis qui maintiennent clandestinement des pratiques judaïques : l’Inquisition d’Espagne est née à peu près en même temps que l’Espagne elle-même : l’Inquisition espagnole est un rouage de l’État : même religieux, ses magistrats sont des fonctionnaires, nommés par le roi et rémunérés par le Trésor royal.

Quatre siècles plus tard, la magie du verbe de notre poète national se saisira de l’affaire, en lui faisant atteindre des sommets : la recherche historique n’était pas sa tasse de thé, et le titre la légende des siècles dira bien son nom :

Pour que l’enfer se ferme et que le ciel se rouvre, il faut le bûcher
L’enfer d’une heure annule le bûcher éternel
Le péché brûle avec le vil haillon charnel
Et l’âme sort, splendide et pure, de la flamme
Car l’eau lave le corps, mais le feu lave l’âme.

Prêtés à Thomas de Torquemada dans « L’Inquisition » de Victor Hugo.

Sous le seul mandat de Torquemada[1], – seize ans – se tiendront cent mille procès, suivis de deux mille exécutions. Les principales cibles en Espagne sont les Juifs marranes, les Moriscos Maures convertis, – en France les Cathares et les Vaudois – qui n’avaient la sympathie que d’une très petite minorité de la population : environ 5 %, en Italie, Savonarole et ses compagnons etc…

En trois siècles d’existence, les 10 à 12 000 exécutions capitales doivent être rapprochées des 50 000 sorcières brûlées en trois ou quatre décennies dans le reste de l’Europe au début du XVII° siècle. Cette comparaison prouve que la répression inquisitoriale a été relativement économe en vies humaines.

Pierre Chaunu

La puissance qui s’exerçait sur la population était une force irrésistible, soutenue par la menace de l’enfer et sa préfiguration terrestre sous la forme de l’Inquisition. Une simple dénonciation, un murmure anonyme d’un ennemi jaloux suffisaient souvent au Saint-Office, et les confessions publiques extorquées avant les autos da fé étaient un avant-goût amer de l’État totalitaire. En outre, l’Église contrôlait tous les aspects de l’éducation et plaçait la population entière sous une tutelle protectrice de l’esprit en brûlant les livres pour empêcher toute hérésie religieuse et politique. C’était également l’Église qui prônait les vertus castillanes telles que l’endurance au mal et à la souffrance et l’équanimité devant la mort. Elle encourageait l’idée qu’il valait mieux être un caballero affamé qu’un marchand gras et repus.

Ce puritanisme catholique espagnol avait été initié par le cardinal Jiménez de Cisneros, moine ascétique dont Isabelle fit l’homme d’État le plus puissant de l’époque. Il s’agissait fondamentalement d’une réforme religieuse intérieure. En effet, la papauté se voyait rejetée pour cause de corruption et l’Espagne se devait de sauver l’Europe de l’hérésie et le catholicisme de ses propres faiblesses. En conséquence, le clergé mit en actes ce qu’il prêchait, à l’exception du pardon et de l’amour fraternel, et fit parfois des déclarations sur la propriété terrienne et les biens presque aussi subversives que l’enseignement originel. Néanmoins, l’Église apportait une justification spirituelle à la structure sociale castillane et fut l’instrument le plus autoritaire de sa consolidation.

Le troisième courant de conflit, l’opposition entre centralisme et régionalisme, se développa également aux XV° et XVI° siècles. Le soulèvement des comuneros en 1520 contre le petit fils d’Isabelle, l’empereur Charles Quint, eut pour origine non seulement son exploitation du pays comme trésor de son empire et l’arrogance de ses courtisans flamands, mais aussi son mépris des coutumes et des droits locaux. La majeure partie du pays avait été intégrée au royaume de Castille par mariages royaux et les Habsbourg d’Espagne choisirent de laisser l’Eglise agir comme force cohésive du royaume.

Antony Beevor La Guerre d’Espagne                    Calmann-lévy. 2006

1478                            Louis XI et le marquis de Saluce (aujourd’hui ville italienne à mi-chemin entre le col de Tende et Cuneo) font creuser le tunnel du col de la Traversette, dans le Queyras, proche du Mont Viso, à 2 950 m. d’altitude, sur une longueur de 75 m., pour relier le Queyras au Piedmont : ce tunnel n’est plus en service aujourd’hui, et les habitants du Queyras empruntèrent d’autres cols pour échanger avec le Piedmont, échanges qui furent longtemps plus importants qu’avec la vallée de la Durance : on redoutait beaucoup plus les risques d’une montée soudaine des eaux du Guil dans la Combe du Queyras, que la fatigue à passer des cols pas trop difficiles. Et puis, on avait la conversation plus facile avec les montagnards de l’autre versant qu’avec les gens de la plaine.

Première mention du matelas pneumatique, alors nommé lit de vent.

4 9 1479                    Par le traité d’Alcobaça, la Castille reconnaît les droits du Portugal : les îles Canaries restent à l’Espagne et Madère, les Açores et les îles du Cap Vert au Portugal, qui se réserve aussi la Guinée et le droit de découverte au sud des Canaries et au long de la Guinée.

1479                            Jean II d’Aragon, – le père de Ferdinand qui a épousé dix ans plus tôt Isabelle de Castille – enlève Barcelone.

1480                           William Caxton publie l’un des premiers dictionnaires bilingues : English-French Vocabulary. L’hiver est rude : … le jour de la fête des Saints Innocents (3 jours après Noël), on note le gel des pieds, des mains, et du membre viril de plusieurs hommes. Les crêtes des coqs et des poules gèlent.

Claude Haton, curé à Provins.

Au Vatican, achèvement de la construction de la Chapelle Sixtine à la demande de Sixte IV, conçue sur les plans attribués au temple du Roi Salomon : 40,5 m de long, 13,2 de large et 20,7 de haut : Michel Ange, à la demande de Jules II y peindra son très célèbre Jugement dernier et le plafond, laissant le reste à Ghirlandaio, Le Pérugin, Botticelli et Signorelli : le tout sera magnifiquement restauré dans les années 1980.

Il fallait des finances pour ce faire et le Vatican aura toujours su les confier aux meilleurs banquiers : les Médicis, les Függer, et plus tard les Rothschild.

http://www.vatican.va/various/cappelle/sistina_vr/index.html

vers 1480                   Premières écluses à sas en bois, sur le canal à bief de partage, à Stecknitz, en Allemagne.

Dans l’actuel Zimbabwe, mort du souverain Matopé : son règne aura été celui de la plus grande extension de l’empire du Monomotapa, riche de l’or et du cuivre qu’il exportait en Inde via le port de Kilwa : Zimbabwe a commencé par être le nom de la capitale de cet empire, sur un plateau granitique à 1 000 mètres d’altitude : on y construisit des enceintes de granit, qui sont encore les témoins de cet empire… nos encyclopédies parlent de gigantesques constructions, architecture cyclopéenne … quand on en voit les photos, on se dit quand même : du calme, du calme, car on atteint tout au plus dix mètres de haut !

Il semble que ce développement de constructions en pierres se soit fait à la faveur d’un changement d’ethnie dominante, les Rozwi, du peuple des Mapoungoubwé, ayant pris l’ascendant sur les Chonas, – des Bantous -, les premiers occupants.

L’or y était exploité depuis longtemps, et les rendements de l’époque ne mettaient pas le curseur de l’intérêt d’une mine au même endroit qu’aujourd’hui : on exploite de nos jours avec des teneurs de moins de 10 gramme par tonne, mais on ne s’intéressait alors qu’aux teneurs supérieures à 85 grammes par tonne.

Toujours en Afrique, mais dans l’hémisphère nord, les Haoussas, chassés du nord par les Touaregs et les Arabes installés sur la haute vallée du Nil ont fondé à Kano (dans le nord de l’actuel Nigeria) la capitale d’un royaume prospère qui va vivre d’esclavage et de tributs aux dépens des voisins.

23 12 1482                Le traité d’Arras entérine le partage du duché de Bourgogne entre Louis XI et Maximilien de Habsbourg, veuf de Marie de Bourgogne, fille du Téméraire. Louis XI va mourir peu après, laissant un royaume prospère : il a récupéré l’Anjou, le Barrois, la Provence ; la petite fille du Téméraire, Marguerite est promise à Charles VIII. Partout où le roi se rendait en son royaume, il se faisait précéder par son grand écuyer portant devant lui son épée nue, symbole du pouvoir et de la justice du roi, levée vers le ciel, partout… sauf dans le Béarn :

A son entrée en Béarn, le roi fit mettre à bas son épée et dit ces paroles à son écuyer Garguessalle : Je suis maintenant dans un pays qui est une terre d’Empire et qui ne dépend en rien de moi ; aussi, tant que je chevaucherai dans ce pays-ci, vous, grand écuyer, ne portez point mon épée, car on ne doit point le faire ici.

Guillaume Leseur Chronique

1482                            Francesco Berlinghieri publie à Florence la Geographia, où l’on peut voir la plus ancienne carte imprimée de France.

30 05 1483                 La serviette de table individuelle apparaît au sacre de Charles VIII. Les vitres commencent à remplacer aux fenêtres le papier ou la toile huilée dans les villes. Diego Caõ reconnaît l’embouchure du Congo.

[3] Ce sel possède des oligoéléments absents du sel blanc industriel, à même de soigner l’héméralopie dont souffrent les animaux carencés en sel, qui se manifeste par des troubles de la vision.

[4] … à telle enseigne que les Castillans en ont fait un proverbe : Si l’alouette veut traverser la Castille, il faut qu’elle emporte son grain avec elle. On voit donc bien que l’affaire est récente.

[5] Dominicain né dans une grande famille de conversos ; il a été confesseur des Rois Catholiques. Il a mis au point un code de procédure qui prenait en compte la défense de l’accusé.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

5 04 1434                  Un incendie ravage le Mont Saint Michel ; les Anglais tentent de mettre à leur profit le désarroi, parviennent à ouvrir une brèche dans la première enceinte, mais Louis d’Estouteville, ses compagnons et leurs chiens d’attaque parviennent à les mettre en fuite : ils abandonnent des canons, dont on peut encore voir deux exemplaires aujourd’hui. Les vents cessent dès lors d’être  favorables aux Anglais. Jusqu’au XX° siècle, le Mont aura connu 12 incendies, pour la plupart dus à la foudre.

1434                            Gil Eannez franchit le cap Bojador, et dès lors l’exploration de la côte ouest africaine va être systématique.

Les Portugais s’immortalisoient par d’autres découvertes d’un autre genre et qui n’étoient pas moins importantes ; leur ardeur ne faisoit qu’augmenter : ni les écueils, ni les caps nouveaux, ni les tempêtes, ni les éclats de la foudre, ni les trombes, ni les phénomènes les plus terribles ne purent les intimider ; leur courage croissoit avec les obstacles et les dangers. Nuno-Tristan découvrit le cap Blanc, ainsi nommé à cause de la terre blanche et sablonneuse que l’on y trouve ; Gilles Annius, un de leurs marins , brava le premier les courans du cap Bojador, et doubla ce cap redoutable (1435). Antoine Gonzale, le premier, commerça avec les Noirs de l’Afrique ; le sang des Européens, conduits par Cintra, coula aussi, pour la première fois, sous ces climats brûlans, près des îles d’Arguïn.

Alphonse V, successeur de Jean I°, encouragé par ces divers succès, tenta de plus grands efforts ; des pilotes expérimentés découvrirent, doublèrent le cap Vert (1446), et reconnurent l’embouchure du Sénégal, appelé d’un nom que le Portugais Lancelot entendit proférer par les noirs. La croix fût plantée sur les côtes barbares de la Guinée, et les navigateurs rapportèrent de ces voyages, des productions et des animaux qui devinrent les objets de l’étonnement, aussi bien que l’admiration de leurs compatriotes.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1436                              Seize ans après le traité de Troyes, c’est pitié que de voir ce qu’est devenu Paris :

Vous auriez entendu dans Paris des lamentations pitoyables. On voyait sur un fumier des dizaines d’enfants qui mouraient de faim et de froid. La mort taillait tant et si vite qu’il fallait creuser dans les cimetières de grandes fosses où l’on jetait les cadavres par trente et quarante, arrangés comme lard ou à peine poudrés de terre. Des bandes de loup couraient les campagnes et entraient même la nuit dans Paris pour enlever les charognes.

Journal d’un bourgeois de Paris

12 11 1437                   Charles VII fait son entrée solennelle dans Paris. Il va mettre de l’ordre dans la maison… qui en avait bien besoin :

Et Dieu scet les tyrannies que a souffertes le povre peuple de France par ceulx qui deussent les avoir gardés, car entre eulx n’a eu ne ordre ne forme de conduicte de guerre mais a chacun fait le pis qu’il a peu… Et au regard des povres prestres, gens d’église, religieux, et autres povres laboureurs tenant vostre party, on les emprisonne, on les met aux fers… en fossez, en lieux ors plains de vermine, et laisse on mourir de faim… On rostit les ungs, aux autres on arraches les dens, les autres sont bastus de gros bastons, ne jamais ne seront délivrez jusques ad ce qu’ilz aient paié argenty plus que leur chevance ne monte.

Cité par Jean Juvénal des Ursins. Ecrits politiques

Paris faisait peine à voir. Je ressentis le même choc qu’en traversant, pour me rendre en Orient, les campagnes dévastées du Midi. Encore, les campagnes, entre les villages détruits, offraient le spectacle reposant d’une nature redevenue sauvage mais éclatante de vie. Les plaies de Paris étaient béantes et stériles. Les émeutes, les pillages, les incendies, les épidémies, les exodes successifs avaient outragé le corps de la ville. De nombreuses maisons étaient à l’abandon, des ordures s’accumulaient dans des terrains vagues. Sur le Pont au Change, la moitié des boutiques étaient fermées. Les rues, étroites et sombres, étaient encore encombrées de tout ce que le peuple avait jeté sur les Anglais pour les faire partir et des porcs fouaillaient ces débris pour s’en repaître.

[…]     Nulle part comme à Paris, je n’avais vu autant de riches, pauvres. La haute société était tenue de paraître dans cette ville qui s’honorait d’être la capitale. Malgré la saleté et les misères des alentours, on continuait de mener grand train dans les palais que m’avait décrit jadis Eustache. Mais pour avoir la fierté de s’illuminer de flambeaux et de lustres les soirs de fêtes, on se privait de dîner cinq jours par semaine. Les femmes étaient mieux fardées qu’elles n’étaient nourries. La soie et le velours enveloppaient des carcasses affamées. Malgré les appétits que faisait naître en moi cette vie, je renonçai san effort à nombre de bonnes fortunes. Il me suffisait, au moment où s’approchait de moi une  femmme empressée, d’apercevoir un sein flétri, une denture déficiente, l’auréole d’une dartre sur un décolleté pour me détourner de toute tentation. Je n’avais pas connu jusque là cet étrange mélange d’un luxe extrême et d’une déchéance si profonde. Chez nous, on était plus ou moins riche, mais nul n’aurait renoncé à la santé pour le seul bénéfice du superflu.

Jean Christophe Rufin                    Le grand Cœur.          Gallimard 2012

Dans les campagnes, ce n’est pas plus brillant : si la France n’a certes pas connu 100 ans de guerre, dans les campagnes, la soldatesque, non rémunérée hors temps de guerre, vivait de rapines et brigandage, installant un climat permanent d’insécurité. Famines, chute des rendements… Nombre de paysans allèrent dès lors se réfugier là où on pouvait trouver plus de sécurité : en ville. La friche recommença à gagner du terrain : on disait : Les bois sont venus en France avec les Anglais. Des mouvements de migration vont se développer pendant une cinquantaine d’années, des régions pauvres, qui n’étaient pas à même de nourrir leur trop nombreuse population et relativement épargnées par la guerre : Bretagne, Périgord, Limousin, Auvergne, vers les régions appauvries par la guerre, dépeuplées mais au fort potentiel agricole : Île de France, Picardie, Nord, Bordelais.

7 07 1438                   Préparé par le Conseil Royal et par des théologiens, la Pragmatique Sanction est publiée à Bourges : violent réquisitoire contre les abus du Saint Siège, elle est la charte du gallicanisme, qui marque la volonté d’autonomie de l’Église de France vis à vis de Rome : prééminence des conciles œcuméniques en matière de foi et de discipline, obligation de les réunir tous les 10 ans ; élection des évêques et des abbés par les chapitres et les couvents ; le pape se voit retirer la consécration des élus… autant de manifestations d’indépendance qui plus tard, couperont en parti l’herbe sous les pieds du protestantisme, qui s’implantera moins bien en France qu’en Allemagne. Mais Louis XI rognera les ailes de cette position tranchée.

En s’adressant aux évêques français, Charles VII veut que l’on fasse le tri entre les nouvelles règles votées à Bâle, les traditions romaines et les impératifs de la monarchie française. Ce que l’on va désigner du terme de Pragmatique Sanction de Bourges est relativement simple : roi et évêques français reconnaissent l’autorité suprême du concile sur le pape ; la Pragmatique Sanction fixe le montant des redevances que chaque évêque doit à Rome ; on accepte que les nouveaux évêques soient pratiquement désignés – in fine – par le roi. C’est juridiquement le premier texte qui fonde le gallicanisme. Rome ne l’approuvera jamais ; pas davantage la Bourgogne et les autres pays limitrophes. Pourtant la Pragmatique Sanction restera en vigueur jusqu’aux environs de 1520. À cette date, un véritable règlement définira les rapports entre Rome et l’Eglise française. Une chose néanmoins, à retenir : le développement d’une volonté  d’indépendance vis-à-vis de Rome. L’Angleterre d’Henri II avait cherché à ouvrir la voie ; après le Grand Schisme, c’est la France qui s’engage sur un chemin comparable. Elle va très vite, mais sans grand succès – être imitée par l’Allemagne.

Georges Suffert Tu es Pierre   Éditions de Fallois.2000

5 07 1439                    Le concile de Ferrare, initialement tenu à Florence, proclame l’Acte d’Union de l’Église Catholique Romaine et de l’Église Orthodoxe grecque : l’affaire est solennelle et on tient à le faire savoir : Que les cieux se réjouissent et que la terre bondisse d’allégresse…

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Le premier à manifester son désaccord sera un outsider :

J’oubliais un autre opposant d’un rang moins élevé, mais très orthodoxe, le chien favori de Paléologue qui, ordinairement tranquille sur le marchepied du trône, aboya avec fureur pendant la lecture de l’Acte d’Union. On employa inutilement les caresses et les coups de fouet pour le faire taire.

Gibbon

De quoi s’agit-il ? Avant tout pour l’Église d’Orient d’obtenir de celle d’Occident du secours pour lutter contre le Turc. [Les craintes étaient fondées : 14 ans plus tard, Byzance allait tomber aux mains des Turcs]. Donc, Byzance est demandeur. On n’en n’est pas à la première tentative, elles ont déjà été nombreuses dans un passé récent. Cette fois-ci, ce ne sont pas moins de 700 personnes qui représentent l’Église orthodoxe, dont l’empereur Jean VII Paléologue, fils de Manuel, le patriarche de Constantinople, les archevêques Bessarion de Nicée, le métropolite Isidore de Kiev et Marc Eugène d’Éphèse. Le concile aura aussi la visite d’une délégation éthiopienne qui met son église sous l’autorité du Saint Siège : le souverain éthiopien, Zera Yakob avait converti les impies en employant la manière forte : tatouages sur la peau d’éléments du credo chrétien, institution d’une Inquisition, construction de nombreuses églises et obligation pour les prêtres d’assurer un enseignement religieux. Pourtant son sacre s’était déroulé sous les meilleures auspices :

Lorsque notre roi Zara Yakob se rendit dans le district d’Axoum pour accomplir la loi et la cérémonie du sacre  selon les rites suivis par ses aïeux, et lorsqu’il arriva sur les confins de ce district, tous les habitants, ainsi que les prêtres, allèrent à sa rencontre et l’accueillirent avec une grande joie ; les choums [chefs] et tous les Tshawa [corps de troupe] du Tigré étaient à cheval, portant le bouclier et la lance, et les femmes, en grand nombre, se livraient, suivant leur antique coutume, à une danse sans fin. A son entrée aux portes de la ville, le roi avait à sa droite et à sa gauche le gouverneur du Tigré et l’administrateur d’Axoum qui portaient et agitaient, suivant l’usage, des rameaux d’olivier. [...]

Le 21 du mois de ter, jour de la mort de Notre Sainte Vierge Marie, fut accomplie la cérémonie du couronnement, pendant laquelle le roi était assis sur un trône de pierre. Cette pierre, avec la construction qui la supporte, est seule réservée au couronnement. Il en est une autre sur laquelle s’assied le roi lorsqu’on le bénit et plusieurs autres, à droite et à gauche, sur lesquelles prennent place les douze juges suprêmes. Il y a en outre le trône du métropolitain.

Les chroniques de Zara Yakob et de Bada Maryam, rois d’Éthiopie de 1434 à 1478.               Traduit du guèze par Jules Perruchon, Paris, 1893

On ne se voit pas tous les jours, et donc chacun découvre l’autre : les Grecs admiraient Brunelleschi, Donatello, Masaccio et Fra Angelico. Les Florentins s’émerveillent de la collection de livres antiques que Jean VIII a apportée de Constantinople : Platon, Aristote, Plutarque, Euclide, Ptolémée… Les Égyptiens offrent au pape un manuscrit arabe des Évangiles, du X° siècle, traduit d’un original copte. Les Arméniens laissent des manuscrits enluminés du XIII° siècle, fruit d’héritages mongols, chrétiens et islamiques. Les Éthiopiens font circuler des psautiers en guèze, leur langue savante…

Cette diversité des participants incitent à la compréhension et l’Eglise catholique finit par voir acceptés la plupart des points auxquels elle tenait :

  • Acceptation du Filioque : le Saint Esprit procède du Père et du Fils.
  • L’Eucharistie peut être célébrée aussi bien avec du pain fermenté qu’avec du pain azyme.
  • Existence du Purgatoire
  • Primauté du Saint Siège de Rome sur toutes les autres patriarcats.

Cette union aboutit en fait à un désastre politique, car l’aide escomptée par les Byzantins pour contrer les Turcs se révélera notoirement insuffisante. Et, à la grande stupeur du monde latin, toutes ces négociations et toutes ces dépenses furent stériles et tournées en dérision. L’Église d’Orient repoussa ces articles. Le métropolite Isidore de Kiev fut saisi par le grand prince de Moscou et enfermé dans un couvent d’où il s’échappa pour gagner Rome, où le pape lui donna, ainsi qu’à Bessarion, le chapeau de cardinal. Le métropolite de Kiev cessa d’être grec : c’était la naissance d’une église orthodoxe nationale. En 1443, les patriarches de Jérusalem, d’Antioche et d’Alexandrie osèrent rédiger une lettre qui traitait le concile de Florence de synode de brigands. L’union du Saint-Siège avec les Arméniens et d’autres groupes orientaux, fortement espérée, finit par échouer. Seuls les Nestoriens de l’île de Chypre, et, en 1516, les Maronites se rattachèrent à l’Église d’Occident

02 1440                       Les grands féodaux se révoltent contre Charles VII, visant à le remplacer par le dauphin Louis : Charles VII va se montrer expéditif : le meneur des conjurés, Alexandre de Bourbon, sera cousu dans un sac et jeté dans la rivière à Bar sur Aube. Le remuant dauphin Louis partira plus tard en son Dauphiné.  En attendant, les libertés de son épouse Marguerite Stuart inspirent le poète :

Marguerite d’Écosse, aux yeux pleins de lumière,
A de douces lueurs sur son visage altier ;
Bien souvent on la voit tendre  vers l’argentier
Sa blanche main, de tous les bienfaits coutumière.

Avec toute la cour et marchant la première,
La Dauphine qui sait l’honneur du gai métier,
Passe par une salle où dort Alain Chartier
Comme un bon paysan ferait dans sa chaumière.

Alors d’une charmante et gracieuse humeur,
Voilà qu’elle se penche et baise le rhythmeur,
Encor qu’il soit d’un air fantastique et bizarre

Et quelque peu tortu comme les vieux lauriers,
Car il messiérait fort de se montrer avare
Pour payer l’art subtil de tels bons ouvriers.

Théodore de Banville, 1823-1891          Marie d’Ecosse           Princesses

26 10 1440                  Gilles de Rais est pendu dans la prairie de Biesse, sur les bords de la Loire. Les chefs d’accusation étaient multiples, le principal étant d’avoir sacrifié à Satan plusieurs centaines d’enfants. Au retour de la guerre, son caractère dispendieux et ses comportements de rebelle – on l’avait vu entrer à cheval dans une église – avaient pris le dessus et la famille avait pris peur : Charles VII l’avait déclaré « prodigue », c’est-à-dire que la vente de ses biens français lui était interdite ; il ne lui restait qu’à engager ses biens bretons auprès du duc de Bretagne. Des enfants, des hommes disparaîtront et un légende va naître sur son compte tant et si bien qu’il va être arrêté et aura droit à deux procès, tous deux à Nantes, l’un ecclésiastique, pour sorcellerie et sodomie, l’autre séculier, pour les disparitions et homicides.  Les témoignages seront recueillis avec la même naïveté que ceux, aujourd’hui de notre procès d’Outreau, dans les années 2000. On trouve des « aveux », sans certitude aucune quant à leur authenticité :

Pour mon ardeur et délectation de luxure charnelle, plusieurs enfants, en grand nombre, duquel nombre je ne suis certain, je pris et fis prendre, lesquels je tuai et fis tuer, avec lesquels le vice et péché de sodomie je commettais sur le ventre desdits enfants, tant avant qu’après leur mort et aussi durant leur mort, émettais damnablement la semence spermatique, auxquels enfants quelquefois moi-même, et autrefois d’autres, notamment par les dessus nommés Gilles de Sillé, le Seigneur Roger de Briqueville, Chevalier, Henriet et Poitou, Rossignol, Petit Robin, j’infligeais divers genres et manières de tourments, comme séparation du chef et du corps avec dagues et couteaux, d’autres avec un bâton leur frappant sur la tête violemment, d’autres les suspendant par une perche ou crochet en ma chambre avec des cordes et les étranglant, et quand ils languissaient, commettais avec eux le vice sodomique en la manière susdite, lesquels enfants morts je baisais, et ceux qui avaient les plus belles têtes et les plus beaux membres, cruellement les regardais et faisais regarder, et me délectais, et que très souvent, quand lesdits enfants mouraient, m’asseyais sur leur ventre et prenais plaisir à les voir ainsi mourir, et de ce riais avec lesdits Corillaud, Henriet, et après faisais brûler et convertir en poussière leurs cadavres par lesdits Corillaud et Henriet.

********************

Quand, dans la grande cheminée, Gilles regarde les restes de l’enfant, dans un lit de flammes, devenir peu à peu des cendres, avec l’horrible grésillement de la chair qui brûle, il sent en lui gronder le rire et le plaisir d’avoir trouvé, dans le paroxysme et la terreur, l’orgueil d’avoir fait ce que peut-être avant lui nul autre n’avait osé.

Michel Bataille.

22 12 1440                 Charles d’Orléans, prisonnier à Londres depuis la défaite d’Azincourt en 1415, est libéré et ramène avec lui la coutume anglaise de la fête des amoureux : la Saint Valentin du 14 février. Cette longue captivité lui permit de nous laisser nombre de beaux poèmes, et une Saint Valentin anglaise ne saurait faire oublier le pays de France :

En regardant vers le païs de France,                                  En regardant vers le pays de France
Un jour m’avint, a Dovre sur la mer,                                  Un jour advint à Douvres sur la mer
Qu’il me souvint de la doulce plaisance                              Qu’il me souvint du doux plaisir
Que souloye oudit pays trouver,                                           Qu’en ce pays je trouvais
Si commencay de cœur à soupirer,                                      Et mon cœur commença à soupirer
Combien certes que grand bien me faisait                          Mais à mon cœur amer
De voir la France que mon cœur amer doit                       Voir la France faisait grand bien

19 09 1441                  La prise de Pontoise par Charles VII marque la fin de la présence anglaise en Île de France. Des décennies de temps sombres : – peste, guerres à peu près partout en Europe – , ont déprimé l’économie et c’est pourtant sur ce terrain où tout était à reconstruire que va naître la Renaissance :

Les XIV° et XV° siècles ont été une période de dépression économique profonde. Les prix baissaient, les salaires s’effondraient. L’impact dévastateur de la peste noire, qui a éclaté en 1348, a encore aggravé les difficultés. Il est vrai qu’une des conséquences d’une immense vague d’épidémie et de mort, comme d’une guerre, est souvent un bouleversement et un changement social radical. C’est ce qui s’est passé en Europe au lendemain de la peste. Outre la maladie, la guerre a simultanément ravagé la région. Les guerres civiles flamandes (1293-1328), le conflit entre chrétiens et musulmans en Espagne et en Afrique du Nord (1291-1341), les guerres entre Gênes et Venise (1291-1299 ; 1350-1355 ; 1378-1381) et la guerre de Cent Ans en Europe du Nord (1336-1453) ont perturbé le commerce et l’agriculture en créant une structure cyclique d’inflation suivie d’une brutale déflation. L’un des effets de toutes ces morts, épidémies et guerres a été une concentration sur la vie urbaine, et une accumulation de richesses entre les mains d’une élite réduite mais prospère, dont la consommation ostentatoire a commencé à définir l’extravagance cultivée que nous appelons Renaissance. C’est le fastueux étalage de luxe et d’ornementation constaté par Johan Huizinga dans son étude des cours de Bourgogne en Europe du Nord et par Jacob Burckhardt dans l’Italie du XV° siècle.

Comme à la plupart des périodes historiques, quand certains subissent la dépression et le déclin, d’autres ont des possibilités d’enrichissement et font fortune. Venise, en particulier, a profité de la situation pour accumuler du capital grâce à la hausse de la demande de biens de luxe, et a mis au point de nouveaux moyens de transport permettant de faire circuler davantage de marchandises entre l’Orient et l’Occident.

L’ancienne galère ou galée vénitienne, navire étroit à rames, a été peu à peu remplacée par un lourd navire à voile et à coque ronde, la cocca, qui servait à transporter des produits de base volumineux comme le bois de construction, les céréales, le sel, le poisson et le fer entre les ports d’Europe du Nord. La cocca pouvait transporter plus de 300 tonneaux de marchandises (un tonneau équivaut à 900 litres), plus de trois fois la cargaison maximale de l’ancienne galée. C’est à la fin du XV° siècle qu’on a élaboré la caravelle, à trois mâts. Fondée sur des dessins arabes, elle contenait jusqu’à 400 tonneaux de fret, et elle était aussi de loin plus rapide que la cocca.

Parallèlement à l’augmentation en volume et à l’accélération de la distribution des marchandises, les façons de conclure les transactions changeaient aussi. Sur son lit de mort en 1423, le doge de Venise Tommaso Mocenigo a rédigé un bilan rhétorique de la situation commerciale de sa ville, qui donne quelque idée de l’échelle et de la complexité croissantes du commerce et de la finance pendant la période :

Les Florentins apportent à Venise chaque année 16 000 draps tant moyens, fins que très fins, et nous les apportons à Naples, en Sicile et en Orient. Ils achètent pour 392 000 ducats de laine, soie, or et argent, raisins et sucre. En Lombardie, Milan dépense chaque année à Venise 900 000 ducats ; Monza, 56 000 ; Côme, Tortone, Novare, Crémone, 104 000 ducats chacune. [...] Et ces villes apportent à leur tour à Venise pour 900 000 ducats de drap, si bien que le chiffre d’affaires se monte au total à 2 800 000 ducats. Les exportations vénitiennes dans le monde entier représentent 10 millions de ducats par an ; les importations, 10 millions également. Sur ces 20 millions, Venise fait un profit de 4 millions, donc au taux de 20 %.

La réalité financière était probablement plus confuse que ne le suggèrent les chiffres ronds de Mocenigo. Mais la difficulté d’équilibrer l’importation et l’exportation tant des produits de base que des articles de luxe internationaux et de calculer le crédit, le profit et le taux d’intérêt nous est aujourd’hui si familière que l’on voit aisément pourquoi la Renaissance est souvent perçue comme le berceau du capitalisme moderne. Il serait toutefois inexact de dire que c’était un phénomène exclusivement européen. En négociant les produits exotiques de l’Orient, les marchands européens ont intégré du même coup des pratiques d’affaires arabes et islamiques par leurs contacts avec les bazars et les comptoirs commerciaux partout en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Perse.

Jerry Brotton Le Bazar Renaissance                        LLL Les Liens qui Libèrent 2011

1443                              Début de la construction des Hospices de Beaune et du Palais de Jacques Cœur à Bourges.

10 11 1444                    Ladislas III Jagellon, roi de Pologne et de Hongrie, a franchi le Danube un an plus tôt à la tête de 30 000 hommes, pour soutenir Byzance contre les Turcs. Il a pris Sofia. Le sultan Murad II accourt d’Asie Mineure pour sauver sa capitale Andrinople (aujourd’hui Edirne) : ses 100 000 hommes anéantissent l’armée chrétienne à Varna. Ladislas III est tué. C’est le voïvode de Transsylvanie, Jean Hunyadi, qui va assurer la régence. L’Occident ne fera plus rien désormais pour sauver Constantinople.

Les Turcs n’étoient pas des ennemis aussi faciles à vaincre ; cependant Jean Corvin Huniade obligea Amurah II, sultan des Turcs, à lever le siège de Belgrade, les battit complètement, et mit en déroute une armée autrichienne qui vouloit detrôner Ladislas ; mais les Hongrois furent terrassés à la journée de Varne ; leur jeune roi Ladislas tué, et sa tête mis au bout d’un lance par les vainqueurs. Cette victoire des Turcs doit beaucoup aux Gênois, car ce sont eux, qui, moyennant un péage d’un écu pour chaque soldat, laissèrent passer sur leurs galères toute l’armée turque qui manquait de bâtimens pour se rendre de l’Asie en Europe. Huniade ne fit pas dans cette bataille ce que l’honneur et le devoir lui commandoient, et on le soupçonna, sans doute injustement, d’avoir trahi ses compatriotes, qui pourtant le nommèrent administrateur du royaume. Le héros, quelque temps éclipsé, reparut, et le reste de sa vie, travaillant à faire oublier tant de malheurs, il effaça un injurieux souçon qui eût flétri sa mémoire. Huniade remporta une victoire complète sur les infidèles : ce grand homme n’obtint pas des succès moins brillans sur les Bohémiens. Durant la minorité et l’absence de Ladislas le posthume, l’administrateur repoussa les Infidèles.

La Hongrie étoit le vrai rempart de la chrétienté : vainqueurs ou vaincus, les Hongrois tenoient perpétuellement en haleine les Ottomans.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

La liberté consolidée dans les montagnes de l’Helvétie, avoit fait des progrès sensibles ; la jalousie, l’ambition enfantèrent bientôt la guerre civile, et rallumèrent dans le cœur des princes de la maison d’Autriche, le désir et l’espérance de reconquérir un pays contre lequel jusqu’alors, ils n’avaient tenté que des entreprises infructueuses, parce que la concorde avoit rendu les Suisses invincibles. Les Zurichois, armés contre le pays de Schwiz et de Glaris, et battus par les troupes de ces deux cantons, s’allièrent avec l’empereur Frédéric III et jurèrent la destruction de Schwitz ; les soldats de ce petit canton, ainsi que ceux de Glaris et de Zug, firent des merveilles contre leurs ennemis unis aux Autrichiens. Ceux-ci avaient pour auxiliaires des bandes de soldats français, connus sous le nom d’Armagnacs, gens accoutumés au pillage, au meurtre, et que les Suisses nommèrent les écorcheurs. Les confédérés républicains se battirent avec toute l’intrépidité des anciens Spartiates ; un de leurs corps se fit tailler en pièces plutôt que de se rendre. Le dauphin, depuis [devenu] Louis XI, perdit six mille hommes en écrasant cette poignée de braves ; les Français, si bons juges de la valeur, apprirent à estimer une nation si intrépide : de nouvelles victoires remportés par les habitans des petits cantons sur les Autrichiens, valurent à la Suisse une paix glorieuse, conclue en 1444.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1444                           Charles VII institutionnalise la Taille, – impôt soit sur le revenu supposé, soit sur le foncier – qui est désormais levée régulièrement, alors qu’elle était jusqu’alors négociée au coup par coup. Seize ans plus tard, à la fin de son règne, elle rapportera 1 200 000 livres. Et près de quarante ans plus tard, à la fin du règne de Louis XI, elle rapportera 3 900 000 livres.

Charles VII a alors devant lui la tâche énorme de reconstruire un pays ravagé par cent ans de guerre et qui n’est pas encore délivré de la présence étrangère. […] Il s’attaque ensuite au redressement des finances du royaume. Son objectif premier est de concevoir une fiscalité compréhensible de tous et surtout prévisible. Parmi ses proches conseillers, Jacques Cœur (1395-1456), un homme d’affaires brillant et déterminé, connaîtra un destin heurté. En 1439, il a l’oreille du roi et joue le rôle d’une sorte de ministre des finances. Il insiste auprès de Charles VII pour une réorganisation des finances publiques qui tienne compte de ce qu’il estime être l’attente majeure de la population : selon lui, celle-ci souhaite avant tout savoir combien elle va devoir payer et avoir la certitude que le montant fixé ne sera pas revu de façon arbitraire au gré des foucades du roi ou de l’avidité des collecteurs d’impôt. Dans son Histoire de France, Jules Michelet (1798-1874), évoquant le règne de Charles VII, emploie le mot de guérison. Et il souligne : sous ce règne, on invente une chose alors inouïe en finances : la justice.

Le second objectif de la réforme est de légitimer l’impôt par le contenu des dépenses qu’il va servir à financer. Charles VII présente donc simultanément sa réforme fiscale et un projet de restructuration de l’armée dont le but est d’éviter de nouveaux désastres militaires de l’ampleur d’Azincourt.

Cette nouvelle fiscalité est centralisée : ce sont les agents du roi qui perçoivent les impôts dus au roi, et non les divers échelons de la pyramide féodale. Les impôts sont réorganisés en deux grands types. D’abord des impôts indirects, qui sont assis sur certains biens de consommation courante. On les appelle les aides. Le principal de ces impôts indirects est la gabelle, un impôt sur le sel.

Un impôt direct, ensuite, sorte d’impôt sur le revenu ou en tout cas d’impôt sur les récoltes : la taille. Il reprend des impositions plus ou moins disparates existant déjà dans certaines régions pour les uniformiser et les étendre à l’ensemble du pays. Il doit son nom à ce qu’à l’occasion de son paiement on reçoit un morceau de bois – une taille – qui permet de fournir, en cas de contrôle, la preuve que l’on s’est acquitté de ses obligations. Un reçu écrit aurait pu être envisagé mais, dans un pays où l’immense majorité de la population est analphabète, il devient vite évident qu’une telle pratique n’inspirerait aucune confiance.

Une fois mise au point, la réforme est soumise à l’approbation des États généraux, consolidant une procédure déjà utilisée par Philippe le Bel au début du XIVe siècle. L’accord obtenu permet à Charles VII de venir à bout d’une révolte de la noblesse, qui se sent dépossédée de son pouvoir fiscal, d’une part, et de ses prérogatives militaires par la réorganisation de l’armée, d’autre part. Entrée dans l’histoire sous le nom de Praguerie - en référence aux révoltes contemporaines de Prague et par opposition aux jacqueries paysannes -, cette révolte, à laquelle le fils de Charles VII, le futur Louis XI, qui déteste son père, prend une part active, échoue faute de relais populaire.

Charles VII achève son œuvre financière par une ordonnance de 1443 qui simplifie la présentation du budget et oblige les fonctionnaires qui collectent ou dépensent des fonds publics à tenir une comptabilité détaillée, soumise à la vérification de la Chambre des comptes créée par Philippe le Bel.

Grâce à la bonne connaissance de la situation financière qui en découle, Charles VII autorise ses représentants locaux à dépenser sur place une partie des impôts collectés, à condition que ce soit pour réaliser des investissements publics. C’est ainsi que Narbonne soumet au roi un plan de reconstruction de ses ponts sur l’Aude et obtient d’y consacrer la gabelle perçue sur le territoire de son évêché.

Ces réformes sont un succès à la fois économique – la croissance fait ou refait son apparition à compter de 1445, redonnant à la France une place de premier rang en Europe – et politique, permettant à Charles VII de ne plus réunir les Etats généraux. Il se justifie en déclarant qu’il  » n’est pas besoin d’assembler les trois États pour mettre sus les tailles, car ce n’est que charge et dépense au pauvre peuple qui a payé les frais de ceux qui y viennent « , anticipant ceux qui dans les siècles suivants vont se plaindre à tort ou à raison du train de vie des élus du peuple.

Quelle est donc en fin de compte la recette du succès de Charles VII ? Des collaborateurs efficaces (le Bien servi), un redressement financier associé à l’affirmation politique du retour de la dignité nationale [...], une simplification qui rend l’impôt plus lisible, le sentiment d’un effort mieux partagé, la fermeté face aux tentatives de blocage des conservatismes et, ce qui est non négligeable, une phase de croissance qui donne à tous la conviction que le jeu en valait la chandelle.

Jean-Marc Daniel Le Monde 7 décembre 2013

Charles VII envoie son remuant fils, au secours du roi des Romains, Frédéric III de Habsbourg, aux prises avec les Suisses, accompagné de soldats perdus de la guerre de Cent ans, devenus écorcheurs : ces anciens héros, les La Hire, Xaintrailles, Grailly, Antoine de Chabannes, se retrouvant sans revenus, étaient devenus bandits de grands chemins. Ils seraient moins nuisibles à l’étranger qu’en France.

235 esclaves sont rapportés du Cap Blanc, (actuellement en Mauritanie) à Lagos, ville voisine de Sacrez : les affairistes portugais flairent l’énorme affaire, avec la bénédiction possible de l’Église qui arriva en 1454 quand le pape déclara licite le commerce d’esclaves : depuis des siècles les Arabes se livraient à ce commerce, faisant traverser le Sahara aux Noirs captifs pour les vendre sur les rivages méditerranéens, et c’était donc faire œuvre pie que de leur enlever le monopole de ce commerce et ensuite d’amener ces Noirs à la religion chrétienne sans difficulté notoire. Ainsi naquit la traite des Noirs, à l’initiative des Portugais, avides de prendre aux Arabes des parts de ce juteux marché.  Avant les Amériques, la première destination de ces esclaves sera l’île de Sao Tomé, colonie portugaise au large du Gabon.

1445                           L’architecte gênois Leon Batista Alberti invente le principe de la triangulation. C’est la base de la géodésie, qu’Alberti applique à la représentation cartographique de Rome, réalisée entre 1433 et 1445 dans sa Descriptio urbis Romae ;  pour la première fois sont utilisées en cartographie des méthodes scientifiques indubitables. La triangulation sera décrite à nouveau par Gemma Frisius (tenu longtemps pour l’inventeur de la technique), dans la deuxième édition de la Cosmographia d’Apianus, en 1533.

une telle méthode permet de construire une carte des territoires tout à fait exacte, pouvant s’étendre à volonté, d’après des observations d’angles effectuées à partir de deux lieux au moins, plus un troisième pour contrôle, et répétées autant de fois que nécessaire pour couvrir le territoire que l’on entend représenter, compte tenu de l’altimétrie du lieu.

Luigi Vagnetti

1446                             Création de la Cour des Comptes et de la Cour des Aides. Le Portugais Cão da Mosto double le Cap Vert. [position de l'actuel Dakar, la pointe la plus occidentale de l'Afrique]

En Corée, le roi Sejong, pour permettre au plus grand nombre d’apprendre à lire et à écrire, les idéogrammes chinois étant d’un apprentissage difficile, promulgue le han’gûl, un alphabet de 24 lettres formées de traits géométriques simples. Les lettrés conserveront les idéogrammes chinois, mais cet alphabet sera en vigueur jusqu’à l’occupation japonaise au début du XX° siècle.

Après la libération, le nord le rendra obligatoire tandis que le sud affichera son attachement aux idéogrammes utilisés jusqu’à l’avènement de la démocratie, à la fin des années 1980. À l’ère numérique, le han’gûl constitue un atout de taille, en particulier pour la téléphonie mobile : en Chine et au Japon, il a fallu mettre au point des systèmes complexes pour adapter les claviers aux idéogrammes.

Pascal Dayez-Burgeon L’Histoire n° 385 mars 2013

1447                           La manufacture de tapis de la famille Gobelins s’installe au bord de la Bièvre, faubourg Saint Marcel. Des tapissiers flamands la reprendront en 1602 en introduisant des techniques bruxelloises de tissage. Jacques Cœur crée les Galées de France.

15 04 1450                Le dernier sursaut anglais – le roi a engagé les joyaux de la couronne – se termine par la victoire française de Formigny – en Normandie, au sud-est du Cotentin – .

Étrange destin, vraiment, que celui de ce roi, jeté dans le monde, si faible et si humilié, souverain méprisé d’un pays divisé, ravagé, occupé et qui, par sa seule volonté, viendrait à bout de tous les obstacles, terminerait une guerre qu’on croyait éternelle, conclurait le schisme d’Occident, assisterait à la chute de Byzance et recueillerait en partie son héritage, en ouvrant son pays vers l’Orient. S’il a voulu et organisé tout cela, ce ne fut point à la manière d’un Alexandre ou d’un César. Ceux-là, dans un tel triomphe, eussent chevauché tête nue, soulevés d’enthousiasme, et chacun aurait compris que leurs armées les avaient suivis dans l’ivresse et par amour. Charles, lui, avait tout préparé en silence, comme un enfant vexé qui médite sa revanche. Ce qu’il avait accompli de grand n’était que l’ombre portée de ses petits calculs. Sa faiblesse lui avait attaché des hommes de valeur qui s’étaient pris de pitié pour lui et dont il usait comme de jouets inertes, sans hésiter, s’il changeait de sentiment à leur égard, à les briser. Et maintenant que le temps de la victoire était venu, maintenant que l’enfant capricieux s’était vengé, n’apparaissaient pas d’autres ambitions, comme en nourrissent toujours, de plus en plus grandes et jusqu’à les perdre, les vrais conquérants, mais plutôt des satisfactions égoïstes et minuscules : la boisson, le divertissement, la luxure, en un mot, le vide.

Jean Christophe Rufin        Le grand Cœur      Gallimard 2012

vers 1450                    Le français s’impose dans la moitié nord de la France comme langue écrite de l’administration à la place du latin. Premiers plombages dentaires en or.

1450                              Johannes Gensfleich zur Laden zum Gutenberg, plus simplement Johannes Gutenberg expose à la foire de Francfort le premier livre imprimé : avec la collaboration de Peter Schöffer, copiste et calligraphe, il a mis 5 ans à le réaliser : c’est la Bible latine, imprimée sur des pages de 36 lignes, – 36 lignes par colonne – réunies en feuillets, imprimée en 180 exemplaires. 5 ans plus tard, il imprimera la Bible mazarine, en 42 lignes. 30 exemplaires furent tirés sur vélin : 340 feuillets de 42 x 62 cm, cela fait 170 animaux abattus pour un seul exemplaire ! Pour ce faire, il s’est couvert de dettes auprès de Johannes Fust, riche négociant, qui deviendra son associé, puis concurrent : Gutenberg se refusera à lui rembourser le moindre sou, tant en intérêt qu’en capital. En fait, le procédé de l’impression existait depuis longtemps, mais Gutenberg est le premier à avoir mécanisé l’impression, caractère par caractère : son invention était très technique :

Le génie de Gutenberg fût d’inventer un moule spécial capable de former des caractères parfaitement identiques, rapidement et en grand nombre : c’était une machine outil à fabriquer les caractères.

Daniel Boorstin.

Les Chinois reproduisaient déjà par xylographie : le texte à imprimer était reproduit sur une feuille transparente qui était retournée et gravée sur une planche de bois tendre ; l’encrage des parties saillantes permettait de tirer autant de feuilles que l’on souhaitait. On leur attribue la paternité du premier livre imprimé en caractères mobiles, en 1390 : la technique va alors atteindre l’Égypte, via l’Asie Centrale ; elle y sera mise en stand by. l’Islam se refusant à l’usage de l’imprimerie pour les écrits sacrés. Le succès de Gutenberg sera très rapide : des presses seront installées dès 1645 en Italie, 1470 en France, 1472 en Espagne, 1475 en Hollande et en Angleterre, 1482 à Chambéry, 1489 au Danemark et à Embrun. Ce sera plus long pour le Nouveau  Monde : 1533 à Mexico, 1638 à Cambridge, dans le Massachusetts. Plus de 30 000 livres – les Incunables – furent imprimés avant 1500. Au milieu du XVI° siècle, on comptait plus de 8 millions de livres imprimés. Les gros tirages atteignaient alors à peine 1 000 exemplaires et le plus couramment, cela tournait autour de 250.  Mais n’allons pas croire que la révolution fut totale et rapide : de même qu’au XIX° siècle, pour les navires, la vapeur ne supplantera pas la voile en un jour, de même dans le livre, chacun mode de reproduction conserva longtemps son pré-carré : c’est une question de seuil : jusqu’au XVIII° siècle, le procédé de la copie manuscrite resta en vigueur, car plus économique tant que l’on restait en-dessous de 100 exemplaires.

Le premier éditeur fût l’Italien Aldo Manuzio, dit Manuce, mort en 1515 :

Quelles que soient les couronnes que l’on puisse tresser à ceux qui, par leurs vertus, défendent ou accroissent la gloire de leur pays, leurs actes n’affectent que la prospérité du siècle, et dans des limites étroites. Mais l’homme qui fait renaître les connaissances perdues (ce qui est presque plus difficile que de leur donner vie), celui-là édifie une chose immortelle et sacrée, et sert non seulement une province, mais tous les peuples et toutes les générations. Autrefois, ce fût la tâche des princes et la plus grande gloire de Ptolémée. Mais la bibliothèque de ce dernier ne dépassait pas les murs de sa propre demeure, tandis que celle qu’édifie Manuce n’a d’autres limites que le monde lui-même.
[...] J’aimerais mieux qu’on se trompât sur quelques points que de lever le glaive pour la vérité avec un si grand tumulte dans le monde.

Erasme.

L’imprimerie devient aussi actrice de l’évolution – en l’occurrence plutôt fixation – de la langue :

Dans la diffusion manuscrite, effectuée par les copistes, une fois sa première copie lâchée dans la nature, l’auteur ne peut plus contrôler son texte ; car il ignore qui le recopie. D’autre part, toute copie en tant que telle est source de modifications. Le copiste, en effet, est d’abord lecteur du texte. Si le modèle qu’il utilise est ancien, peu lisible, dans un dialecte qui lui est étranger, sa lecture pourra être mauvaise. Le segment du texte lu est ensuite mémorisé avant d’être transcrit. À chacune de ces étapes, des fautes dues à l’inattention peuvent survenir. De plus, certains copistes lettrés prennent l’initiative d’amender le texte ou de l’améliorer. Le texte original est nécessairement altéré par le renouvellement de l’opération de copie.

L’introduction de l’imprimerie bouleversa considérablement la transmission des textes et leur assura une fixité bien plus grande. La typographie ne supprime pas toutes les erreurs, car la phase de lecture persiste, mais les problèmes de lisibilité sont atténués quand le modèle est imprimé. La copie manuscrite est remplacée par la phase de composition, qui voit apparaître des erreurs nouvelles, comme les coquilles, qui sont des erreurs dans un processus, soit de déchiffrage, soit de reproduction technique. La modification essentielle est la réduction drastique du nombre de copies en cascade, puisque chaque composition donne lieu à un grand nombre d’exemplaires identiques. Le caractère mouvant du texte médiéval reposait largement sur la répétition de l’activité de copie. Une fois celle-ci supprimée, il se réduisit.

Alain  Rey Mille ans de langue française      Perrin 2007

Au milieu de la décennie 1460, […] Alberti écrivait qu’il approuvait très chaleureusement l’inventeur allemand qui a récemment rendu possible, en faisant certaines empreintes de lettres, la fabrication par trois hommes de plus de deux cents exemplaires d’un texte original en cent jours, puisque chaque pressage donne une page grand format. Il n’est guère surprenant qu’un lettré comme Alberti ait accueilli l’avènement de l’imprimerie avec enthousiasme. L’invention du caractère mobile en Allemagne autour de 1450 a été la plus importante innovation culturelle et technologique de la Renaissance. L’humanisme a vite saisi les possibilités concrètes qu’offrait la reproduction en série, comme le suggère le jugement d’Alberti, mais c’est en Europe du Nord que l’impact révolutionnaire de l’imprimé a été le plus fort.

L’invention de l’imprimerie a été le fruit d’une collaboration technologique et commerciale entre Johannes Gutenberg, Johann Fust et Peter Schöffer à Mayence au début des années 1450. Leurs professions d’origine en disent long sur la nature de l’imprimerie à ses débuts. Gutenberg était orfèvre : fort de sa maîtrise de la métallurgie, il en avait adapté les méthodes pour fondre des caractères mobiles en métal. Schöffer était copiste et calligraphe : il utilisait ses compétences dans la copie des manuscrits pour mettre en page, composer et fixer le texte.

Fust apportait les financements requis. L’imprimerie était un processus coopératif, et d’abord un commerce, géré par des entrepreneurs à des fins lucratives. En prenant appui sur des inventions orientales bien antérieures, la gravure sur bois et le papier, Gutenberg et ses collaborateurs ont imprimé une Bible en latin en 1455, et en 1457 ils ont publié une édition des Psaumes.

Pour Schöffer, l’imprimerie était simplement l’art d’écrire artificiellement sans roseau ni plume. Au début, la nouvelle technique n’avait pas conscience de sa propre importance. Pour réaliser les premiers livres imprimés, on recrutait très souvent des copistes maîtrisant les enluminures, afin d’imiter la présentation typique des manuscrits. On obtenait ainsi des ouvrages luxueux : les œuvres d’Aristote publiées à Venise en 1483 en sont un bel exemple. Tout autour du texte sont peintes des scènes délicieuses – satyres, paysages fantastiques, monuments, fabuleux bijoux -. La page imprimée est elle-même déguisée en parchemin qui pèle et se déchire, tandis qu’au-dessus Aristote discute avec son traducteur et commentateur musulman, le philosophe Averroès. La décoration fastueuse de ces livres mi-peints, mi-imprimés suggère qu’on les considérait comme des objets précieux, convoités pour leur apparence autant que pour leur contenu. De riches mécènes comme Isabelle d’Esté, Mehmed le Conquérant et Frédéric III de Montefeltro investissaient massivement dans ce type d’ouvrages, qu’ils rangeaient avec leurs manuscrits traditionnels.

Mais on a vite compris que l’imprimerie offrait des avantages que les manuscrits n’avaient pas. La chute du libraire florentin Vespasiano da Bisticci illustre assez le changement radical du nombre de livres qu’a provoqué la nouvelle technique. Dans l’Italie du milieu du XV° siècle, c’était l’un des éditeurs et vendeurs de manuscrits les plus prospères : il en fournissait aux mécènes les plus divers, de Frédéric III de Montefeltro, duc d’Urbino, au roi de Hongrie Mathias Corvin et à John Tiptoft, comte de Worcester. Il exagérait énormément quand il prétendait avoir fourni, dans les années 1460, toute une bibliothèque à Cosme de Médicis en employant quarante-cinq scribes qui avaient copié deux cents manuscrits en deux ans. Mais comparons ce chiffre à la production des imprimeurs allemands Sweynheym et Pannartz, créateurs de la première imprimerie italienne à Rome en 1465 : durant leurs cinq premières années, ils ont imprimé 12 000 livres. Il aurait fallu à Vespasiano un nombre considérable de copistes pour produire le même nombre de manuscrits. Dans les années 1480, il perdit ses illusions et fit faillite ; à cette date, plus de cent imprimeries étaient à pied d’œuvre dans toute l’Italie.

Rien ne pouvait plus arrêter l’imprimerie. En 1480, il y avait des imprimeurs prospères dans toutes les grandes villes d’Allemagne, de France, des Pays-Bas, d’Angleterre, d’Espagne, de Hongrie et de Pologne. On estime qu’en 1500, avec leurs quarante mille éditions distinctes, six à quinze millions de livres étaient sortis de leurs presses – plus qu’on en avait produit depuis la chute de l’Empire romain. Les chiffres du XVI° siècle sont encore plus ahurissants : dix mille éditions pour la seule Angleterre, et cent cinquante millions de livres ou davantage pour une population européenne qui comptait moins de quatre-vingts millions d’habitants.

Cette diffusion massive de l’imprimé a déclenché une révolution du savoir et de la communication qui a touché la société de haut en bas. La rapidité et le volume de la distribution des livres suggèrent que l’imprimé a suscité de nouvelles communautés de lecteurs, avides de consommer les divers matériels qui sortaient des presses. Grâce à la large présence et au coût relativement faible de l’imprimé, jamais autant d’Européens n’avaient eu accès aux livres. L’imprimerie était une activité rentable. Elle répondait à une demande du public – qui était forte : le succès et la prospérité des grandes imprimeries, Manuce et Jenson à Venise, Caxton à Londres et Plantin à Anvers, le montrent assez. Puisque, de plus en plus souvent, on parlait et écrivait les vernaculaires européens – l’allemand, le français, l’italien, l’espagnol et l’anglais -, un nombre croissant de livres ont été imprimés dans ces langues et non en latin et en grec, dont le lectorat était plus réduit. Les vernaculaires ont été peu à peu homogénéisés, et sont devenus le principal moyen de communication juridique, politique et littéraire dans la plupart des États européens. Cette évolution a encouragé l’essor des consciences nationales. La masse des livres imprimés dans les langues d’usage quotidien a contribué à créer l’image d’une communauté nationale chez ceux qui partageaient un même vernaculaire. Au fil des siècles, les individus ont fini par s’autodéfinir par allégeance à une nation et non à une religion ou à un monarque, ce qui a eu de lourdes conséquences pour l’autorité religieuse : l’érosion de l’emprise absolue de l’Église catholique et l’ascension d’une forme de protestantisme plus laïque.

L’imprimerie a pénétré tous les domaines de la vie publique et privée. Au début, les imprimeurs tiraient des livres religieux – bibles, bréviaires, sermons et catéchismes -, mais ils ont progressivement introduit des ouvrages profanes : romans de chevalerie, récits de voyages, pamphlets, placards et manuels pratiques qui dispensaient des conseils sur toute sorte de sujets, de la médecine aux devoirs conjugaux. Dans les années 1530, une brochure imprimée se vendait au prix d’une miche de pain, et un exemplaire du Nouveau Testament coûtait un jour de salaire d’un manœuvre. Une culture fondée sur la communication par l’écoute, le regard et la parole s’est peu à peu métamorphosée en une autre, où les interactions passaient par la lecture et l’écriture. Cette nouvelle culture écrite n’était plus organisée autour des cours ou des églises, mais émergeait autour d’un foyer semi-autonome : l’imprimerie. Ses centres d’intérêt n’étaient plus fixés par l’orthodoxie religieuse ou l’idéologie politique, mais par la demande et le profit. Les imprimeries ont fait de la créativité intellectuelle et culturelle une activité coopérative : imprimeurs, marchands, professeurs, copistes, traducteurs, peintres et écrivains unissaient leurs compétences et leurs ressources pour créer le produit fini. Un historien a pu écrire que l’imprimerie vénitienne d’Aide Manuce à la fin du XV° siècle était simultanément un atelier-bagne, une pension de famille et un institut de recherche. Au fil de l’apparition progressive d’occasions d’expansion dans de nouveaux marchés, des maisons comme celle de Manuce ont créé une communauté internationale d’imprimeurs, de financiers et d’auteurs.

L’imprimerie a aussi changé le mode de compréhension et de transmission du savoir. Un manuscrit est un objet unique et non reproductible, si brillant que soit le copiste. L’imprimé, avec son format et ses caractères homogènes, a introduit l’exactitude de la reproduction en série. Désormais, des lecteurs éloignés pouvaient discuter de livres identiques, et même de tel mot précis à telle page. Avec l’apparition de la pagination continue, des index, de l’ordre alphabétique et des bibliographies (innovations impensables dans les manuscrits), le savoir lui-même a été lentement reconditionné. La philologie est devenue une science progressant par accumulation d’acquis, car les érudits pouvaient à présent rassembler des manuscrits, disons, de la Politique d’Aristote et, après avoir comparé tous les exemplaires disponibles, en imprimer une édition standard faisant autorité. Processus qui a également suscité un autre phénomène : les nouvelles éditions et les éditions revues. Les éditeurs ont compris qu’ils pouvaient intégrer aux œuvres d’un auteur les nouvelles découvertes et corrections. Intellectuellement rigoureux, le procédé était aussi commercialement très lucratif : on pouvait amener des lecteurs à acheter une nouvelle version d’un livre qu’ils possédaient déjà. Dans des disciplines comme la langue et le droit, les ouvrages de référence fondateurs et encyclopédies pionnières faisaient valoir qu’ils reclassaient le savoir selon les nouvelles méthodologies des ordres alphabétique et chronologique.

L’imprimerie n’a pas seulement publié des textes. L’un de ses effets révolutionnaires a été la création, pour citer William Ivins, de l’énoncé pictural exactement reproductible. Avec la gravure sur bois ou – technique plus raffinée – sur plaque de cuivre, elle a rendu possible la diffusion massive d’images standardisées : cartes, tableaux et schémas scientifiques, plans architecturaux, croquis médicaux, dessins et images pieuses. À un bout de l’échelle sociale, l’image imprimée saisissante a eu un immense impact sur les illettrés, notamment quand elle était utilisée à des fins religieuses. À l’autre bout, les reproductions exactes ont révolutionné l’étude de disciplines comme la géographie, l’astronomie, la botanique, l’anatomie et les mathématiques. L’invention de l’imprimerie a déclenché une révolution des communications dont l’impact allait se faire sentir pendant des siècles, et qui resterait inégalée jusqu’au développement des technologies de l’information et d’Internet à la fin du XX° siècle.

Les humanistes ont vite compris la puissance de l’imprimerie pour répandre leur message. Leur plus célèbre représentant en Europe du Nord, Didier Érasme de Rotterdam (1466-1536), s’en est servi pour diffuser sa propre marque d’humanisme et se faire une image de prince de l’humanisme. Ordonné prêtre, il avait reçu une dispense pontificale : il avait donc pu faire carrière comme érudit et professeur itinérant, et s’attacher à de grandes maisons et à des imprimeries puissantes dans toute l’Europe. Pour répondre à ceux qui accusaient les premiers humanistes de s’intéresser davantage aux auteurs antiques païens qu’au christianisme, Érasme s’était lancé dans une vaste entreprise de traduction et de commentaire des textes bibliques, dont le couronnement avait été son édition du texte grec du Nouveau Testament avec traduction latine en regard (1516). Sa production extrêmement prolifique comprend aussi des traductions et commentaires d’auteurs classiques (dont Sénèque et Plutarque), des recueils de proverbes latins, des traités de style et de pédagogie et d’innombrables lettres à des amis, imprimeurs, lettrés et monarques de toute l’Europe. Son livre le plus lu aujourd’hui est son sardonique Éloge de la folie (1511). Cette satire mordante est particulièrement acerbe dans ses attaques contre la corruption et la complaisance de l’Église, dont les convictions sont ainsi définies : instruire le peuple est fatigant [...] ; prier, c’est oiseux ; verser des larmes, lamentable et bon pour les femmes ; être pauvre, sordide ; être vaincu, honteux.

Érasme a consacré l’essentiel de sa formidable énergie intellectuelle à construire sur des bases durables une communauté savante et une méthode d’éducation, dont le cœur était son œuvre imprimée et son statut d’homme de lettres par excellence. L’imprimerie a joué un rôle crucial dans son astucieuse mise en scène de sa carrière intellectuelle, et cela jusqu’à la diffusion de sa propre image. En 1526, après maintes sollicitations de l’intéressé, Durer accepte d’exécuter une gravure monumentale d’Érasme. Celui-ci utilise donc magistralement la nouvelle technique de l’imprimerie pour diffuser une représentation forte et mémorable du lettré humaniste dans son bureau, en train d’écrire une lettre, environné de ses livres imprimés qui, comme le suggère l’inscription grecque de Durer, incarnent la gloire durable d’Érasme : ses œuvres donneront de lui meilleure image.

En 1512, Érasme publie l’un de ses ouvrages les plus influents, le De copia, manuel d’exercices en éloquence latine. L’une de ses plus célèbres caractéristiques est de contenir deux cents façons différentes d’exprimer le sentiment : Aussi longtemps que je vivrai, je me souviendrai de vous. Le frontispice de la première édition, qui représente une imprimerie en pleine activité autour d’une presse à vis, montre assez l’importance de la nouvelle technique aux yeux de l’auteur. Il avait écrit le De copia pour son ami John Colet, doyen de la Saint-Paul’s School de Londres. Dans sa dédicace, Érasme lui disait qu’il avait voulu apporter une petite contribution littéraire à l’équipement de [son] école, et qu’il avait choisi ces deux nouveaux commentaires sur l’abondance du style et des idées [De copia], dans la mesure où cet ouvrage est lisible par de jeunes garçons. On voit ici Érasme étendre habilement le marché de ses nouvelles disciplines humanistes grâce à l’imprimerie. Les éditions suivantes du De copia allaient être dédicacées à d’influents érudits et mécènes européens, afin que le livre ne soit pas uniquement utilisé à Londres mais aussi dans des écoles de toute l’Europe. Érasme avait compris qu’il devait prendre appui sur les succès pédagogiques de l’humanisme du XV° siècle pour vendre, en utilisant l’imprimerie, une façon entièrement nouvelle d’apprendre et de vivre. En publiant des livres aussi différents que son Nouveau Testament et le De copia, il associait les études antiques et chrétiennes à l’élaboration méthodique d’un programme scolaire humaniste.

Tout en révolutionnant la pédagogie, l’humanisme devait se rendre agréable à l’autorité politique : Érasme le comprenait aussi. En 1516, il rédige une Éducation du prince chrétien, et la dédicace à un prince de la maison de Habsbourg, le futur empereur Charles Quint. Il lui explique dans ce livre comment commander à des personnes libres et volontaires, et pourquoi il lui faut être formé et conseillé par des experts en philosophie et en rhétorique. Autant dire qu’Érasme pose sa candidature à des fonctions politiques : conseiller personnel du jeune prince et gourou de ses relations publiques. Or, Charles Quint accepte aimablement le manuel, mais sans proposer d’emploi à son auteur. Érasme réagit en envoyant un autre exemplaire de L’Éducation du prince chrétien à un rival de Charles Quint, Henri VIII ! Dans sa nouvelle dédicace, rédigée en 1517, Érasme félicite ce monarque de parvenir à consacrer une partie de [son] temps à lire des livres, ce qui, écrit-il, fait de lui un homme meilleur et un meilleur roi. Il s’efforce de convaincre Henri VIII que continuer à pratiquer l’humanisme est un excellent moyen de gouverner son royaume, car ces études l’amélioreront personnellement et le doteront des compétences nécessaires à ses objectifs politiques.

Il est significatif qu’Érasme ait jugé convenable de dédicacer le même texte à Charles Quint et à Henri VIII. Les deux monarques comprendraient, supposait-il, que ses compétences rhétoriques pouvaient servir à construire n’importe quelle argumentation politique, selon leurs besoins. S’il était capable d’imaginer deux cents manières de conserver le souvenir d’un ami, il serait tout aussi éloquent pour justifier les actes d’un souverain – à condition que ce dernier y mette le prix.

Érasme n’a pas obtenu le poste politique lucratif qu’il convoitait, mais sa dédicace de l’Éducation au roi d’Angleterre n’en a pas moins accru son prestige dans les hautes sphères de la monarchie des Tudor. Henri VIII, comme ses rivaux Charles Quint, François Ier, Jean III de Portugal et Soliman le Magnifique, a acquis la conviction qu’il fallait employer les compétences expertes des lettrés humanistes. Les contacts diplomatiques, entre l’Orient et l’Occident comme entre les empires polyglottes d’Europe occidentale, exigeaient la maîtrise de l’éloquence dans les langues préférées de la diplomatie internationale, le grec et le latin. Quand l’échelle et la complexité de ces échanges se sont accrues, l’habileté à rédiger des documents juridiques et politiques difficiles, la maîtrise de l’art oratoire et du métier d’ambassadeur et l’aptitude à discourir (et souvent à feindre) sur des problèmes politiques, religieux et économiques sont devenues des talents très prisés. Dans les années 1530, Henri VIII avait un besoin particulièrement pressant des compétences rhétoriques d’Érasme et de ses émules. Afin de pouvoir épouser Anne Boleyn, le roi désirait vivement justifier son divorce de sa première femme, Catherine d’Aragon – divorce auquel le pape refusait de donner son aval -. En défiant frontalement l’autorité pontificale, Henri VIII commençait à ressembler dangereusement au réformateur protestant Martin Luther. Dans cette situation politique ultrasensible, sa réaction a été de recruter une équipe d’érudits chevronnés, tous humanistes, tous élèves et émules d’Érasme, pour élaborer une argumentation de nature à justifier son divorce, à le dissocier nettement de Luther et à soutenir ce qui allait suivre : la concentration entre ses mains du pouvoir absolu, politique et religieux. Le mariage secret d’Henri VIII avec Anne Boleyn, son divorce de Catherine et son élévation au statut de chef de la nouvelle Église d’Angleterre ont marqué le triomphe de sa stratégie politique, mais aussi le succès des services rhétoriques et intellectuels rendus par ses humanistes en résidence.

Jerry Brotton Le Bazar Renaissance      LLL Les Liens qui Libèrent. 2011

Dans les techniques et des sciences, l’imprimerie contribua aussi à faire évoluer rapidement les  mentalités : des ouvrages techniques se mirent à paraître –Buch zu Distillieren, publié à Brunswick en 1519, Pirotechnia, de Vannochio Biringuccio, publié en 1541, un an après sa mort, Description des méthodes de traitement et d’exploitation des minerais de Lazarus Ercker, publié en 1574, De re metallica, de Georg Bauer, alias Georgius Agricola, publié en 1557 – dont les auteurs manifestaient un grand souci de clarté, souci induit par la grande diffusion possible de ces ouvrages grâce à l’imprimerie, et c’était là prendre brutalement le contrepied des ouvrages alchimiques, rédigés dans un style obscur, lourdement chargé de symbolisme, et donc, hermétique. L’alchimie commençait à céder la place à la chimie, et l’imprimerie avait une large part dans cette évolution.

On construisait les coques de navire jusqu’alors à clin, c’est à dire que chaque planche recouvre sur l’extérieur la voisine du bas ; on commence en Bretagne à construire en mettant les planches champ contre champ, bord à bord, à carvel ou carvelle. Le procédé, qui suppose une meilleure maîtrise du calfatage, se répandra vite dans toute l’Europe, y compris dans la construction des Caravelles, mais au départ ce sont deux histoires bien distinctes.

Agnès Sorel, maîtresse du roi Charles VII meurt à l’issue d’un quatrième accouchement, empoisonnée au mercure : certains voudront y voir la main du Dauphin Louis.

Et certains dirent aussi que le dauphin avait déjà fait mourir une damoiselle nommée la belle Agnès, laquelle était la plus belle femme du royaume, et totalement en amour avec le roi son père.

Jacques du Clercq

 On ne prend pas pendant dix-huit ans un roi à sa femme et à son peuple sans savoir à fond son métier d’amante et d’enchanteresse.

Emile Zola

Sur tous les lieux plaisans et agréables
Que l’on pourroit en ce monde trouver,
Edifiés de manoirs convenables,
Gais et jolis, pour vivre et demourer
Que c’est à la fin du boys
De Vicennes, que fit faire ly roys
Charles – que Dieu donne paix, joye et santé! -
Son fils aîné, Dalphin de Viennois,
Donna le nom à ce lieu de Beauté.

Ballade d’Eustache Deschamps (1346-1406)

Eustache Deschamps parle de la Tour de Beauté, donnée à Agnès Sorel par Charles VII, proche de Vincennes, rasée par Richelieu en 1626.

Nous sommes les deux morceaux d’une étoile qui s’est brisée, en tombant un jour sur la terre.

Agnès Sorel à Jacques Cœur, selon Jean Christophe Rufin                        Le grand Cœur. Gallimard 2012

1451                             Jacques Cœur prépare son installation dans son splendide hôtel de Bourges : mais il ne pourra jamais en profiter : les jaloux ont su se faire entendre du roi, qui emprisonne son grand argentier[1]. Il s’évadera et se mettra au service du pape pour la dernière croisade, au cours de laquelle il mourra, le 25 novembre 1456, sur l’île de Chio. Personnage remarquable, c’est le moins qu’on puisse dire, commerçant de haut-vol, grand commis d’état, il donna à la fonction un lustre alors tout nouveau. Ses entreprises furent menées au nom du Roi, la plupart du temps avec l’argent de l’Etat, parfois avec le sien propre, mais qu’il avait de toutes façons gagné en faisant fructifier celui du Roi. Il commença par occuper la fonction de responsable des monnaies, où il arrangea les normes de fabrication et de teneur en or et argent à son profit : condamné deux fois, il s’éloigna un temps en allant à Damas – d’aucuns disent que ce fut pour être initié [2] – puis revint occuper le poste d’argentier de Charles VII, alors réfugié à Bourges…  réfugié qui éprouvait très certainement une grande affection pour cet exil, puisqu’il avait ordonné à Jacques Cœur de frapper monnaie où les fleurs de lys étaient ainsi légendées : Karolus Francorum rex Bitur, la mention du lieu de la frappe n’étant pas faite jusqu’alors. Commerçant hors pair, il donna à la maison du Roi une dimension qui dépassait très largement le nécessaire. Soucieux de s’affranchir du recours aux grands commerçants de Gênes et de Venise, il créa les Galées de France - 4 nefs, partant d’Aigues Mortes, administrées depuis Montpellier – qui commercèrent pendant 4 ans avec Alexandrie, sans jamais toutefois acquérir les dimensions des entreprises vénitiennes et génoises ; mais c’était le roi de France qui était représenté, c’est à dire un pays, et non une entreprise, et cela pesa pour asseoir le prestige de la France en Orient. A l’aller, on chargeait du corail de Provence, fort apprécié en Orient, de l’argent aussi et au retour, épices et soieries d’Orient et même d’Extrême Orient, et de l’or du Soudan, alors délimité par les cours supérieurs des fleuves Sénégal et Niger. Il exerça aussi en Languedoc les fonctions de fermier général et oublia certainement de remettre dans les caisses de l’État l’intégralité de l’argent qu’il avait perçu : cela lui permit de financer largement la reconquête finale du royaume jusqu’à l’entrée dans Rouen.

La caravane passa lentement devant nous et soudain, je compris ce qui m’émerveillait dans ce pays : il était le centre du monde. En lui-même, il ne disposait pas de qualités exceptionnelles, mais l’histoire avait fait de lui le lieu vers lequel tout convergeait. C’était là qu’étaient nées les grandes religions, là que se mêlaient les peuples les plus divers que l’on croisait dans les rues : arabes, chrétiens, juifs, turcomans, arméniens, éthiopiens, indiens. Surtout, c’était vers lui que les richesses du monde entier étaient attirées. Ce qu’on produisait de plus beau dans la Chine, l’Inde ou la Perse y rejoignait les meilleures fabrications de l’Europe et du Soudan.

Cette découverte bouleversait l’image que je m’étais fait jusqu’ici du monde présent. Si la Terre Sainte en était le centre, cela signifiait que notre pays de France était relégué très loin sur ses marges. Les querelles interminables du roi de France  et de l’Anglais, les rivalités entre le duc de Bourgogne et Charles VII, tous ces événements que nous regardions comme essentiels n’étaient que détails sans importance et même sans réalité quand on les considérait d’où nous étions. L’Histoire s’écrivait ici ; nous en découvrions les traces à tout instant sous la forme de temples recouverts par les sables. Les croisés avaient cru pouvoir conquérir ces terres. Ils y avaient été défaits après tant d’autres et leurs ruines s’ajoutaient à celles des civilisations que le centre du monde avait attirées et qui s’y étaient abîmées.

[…]     Plus encore que Beyrouth, Damas était vraiment le centre du monde.

Elle avait pourtant subi de graves destructions, qui n’étaient pas seulement le résultat des guerres contre les Francs, mais aussi des incursions turques. La dernière en date, quelques années avant mon passage, était celle de Tamerlan. Il avait incendié la ville. Les poutres d’ébène et les vernis de sandaraque avaient brûlé en torche. Seule la grande mosquée des Omeyyades avait échappé au désastre. La ville n’était pas encore complètement reconstruite quand j’y arrivai. Pourtant elle dégageait une impression de puissance  et de richesse inouïe. Les caravanes s’y dirigeaient d’abord et ses marchés étaient encombrés de toutes les merveilles que l’industrie humaine peut produire. Le mélange des races y était encore plus étonnant qu’à Beyrouth. Les chrétiens avaient été, disait-on, passés au fil de l’épée jusqu’au dernier par les Mongols. Mais de nombreux marchands latins étaient revenus et circulaient dans les rues.

[…]     Surtout Damas comptait de fabuleux jardins. Cet art, poussé à l’extrême de son raffinement, me parut être, autant que l’architecture, le signe d’une haute civilisation.

[…]     Entre la ville et la campagne, les Arabes avaient inventé cette nature réglée, hospitalière et close qu’est le jardin. Pour cela, ils avaient simplement inversé toutes les qualités du désert. À l’immensité ouverte, ils substituaient la clôture de hauts murs ; au soleil brûlant, l’ombre fraiche ; au silence, le murmure des oiseaux ; à la sécheresse et à la soif, la pureté des sources glacées qui coulaient en mille fontaines. Nous découvrîmes à Damas bien d’autres raffinements, en particulier le bain de vapeur. J’en usai presque chaque jour et y ressentais un plaisir inconnu.

Jamais, jusque-là, je ne m’étais laissé aller à penser que le corps pût être en lui-même un objet de jouissance. Nous étions accoutumés depuis l’enfance à le tenir couvert et caché. L’usage de l’eau était une obligation pénible sous nos climats, car elle était le plus souvent froide et toujours rare. Le contact des sexes se faisait dans l’obscurité de lits fermés de courtines. Les miroirs ne reflétaient que les atours qui couvraient les corps habillés. A Damas, au contraire, je découvris la nudité, l’abandon à la chaleur de l’air et de l’eau, le plaisir d’un temps occupé à rien d’autre qu’à se faire du bien. Puisque je n’avais qu’une vie, tant valait qu’elle fût pleine de bonheur et de volupté. Je me rendis compte, en suant dans les bains de vapeur parfumée, combien cette idée était nouvelle pour moi.

C’était peut-être la plus étonnante particularité de Damas, qui complétait ma compréhension de l’Orient. Elle était le centre du monde, mais elle faisait usage de cette position pour accroître le plaisir et non pas seulement la puissance de ceux qui y vivaient. La raison d’être des caravanes qui convergeaient vers la ville était certes le commerce. Les biens entraient et sortaient, s’échangeaient et apportaient des profits. Mais la ville prélevait sa part sur toute chose de valeur et ceci à une seule fin : servir à son bien-être. Les maisons étaient ornées de tapis précieux. On mangeait dans les plus rares porcelaines. Partout flottaient des odeurs suaves de myrrhe et d’encens ; les nourritures étaient choisies et l’art des cuisiniers les assemblait avec talent. Des lettrés et des savants étudiaient en toute liberté et disposaient dans leurs bibliothèques d’ouvrages de toutes provenances. Cette conception du plaisir comme fin ultime de l’existence était une révélation pour moi. Encore avais-je conscience de ne pas en mesurer toute l’étendue car, nous autres chrétiens, n’avions pas accès à celles qui étaient à la fois les bénéficiaires et les dispensatrices suprêmes de ces plaisirs, c’est-à-dire les femmes. Nous étions sévèrement surveillés sur ce point et toute intrigue menée avec une musulmane nous eût valu la décollation. Cependant, nous les apercevions. Nous les rencontrions dans les rues, nous croisions leurs regards à travers leurs voiles ou les grilles de leurs fenêtres, nous distinguions leurs formes, nous humions leurs parfums. Quoique recluses, elles nous semblaient plus libres que nos femmes d’Occident, plus dédiées à la volupté, et promettaient des plaisirs que le corps révélé au hammam nous donnait l’audace d’imaginer. Nous sentions que l’intensité de ces plaisirs pouvait nourrir des passions violentes. Les étrangers se répétaient des histoires sanglantes de jalousies ayant conduit au meurtre et parfois au massacre. Loin de provoquer une répulsion, ces excès ne faisaient qu’accroître le désir. Plusieurs marchands avaient payé de leur vie l’incapacité où ils avaient été de résister à ces tentations.

Jean Christophe Rufin [1bis]            Le Grand Cœur   Gallimard 2012

Il acquérait ville et chasteaux et faisait édifices non pareils, comme son hostel superbe qui est à Bourges ; ce que l’envie ne pouvoit faillir de courir sur luy, car il y avait bien à mordre… C’estoit un homme d’esprit et d’intelligence, mais trop entreprenant, qui se mettant trop en avant à la maison des princes et grands seigneurs, s’embarquant enfermes, receptes et pretz, donna du nez en terre, ne pouvant suffire à tous, s’obligeant à trop et se rendant odieux à beaucoup.

Jean Chaumeau 1566

Là, j’ai vu encore un hôtel digne d’un grand prince que fit bâtir, avec un soin extrême, l’argentier de notre puissant roi, cet homme aussi grand par l’esprit que riche par ses trésors qui l’égalent au célèbre Crassus, d’illustre renommée ; et, quoiqu’il n’ait pas encore achevé son hôtel, il a déjà dépensé cent mille écus d’or, tant il déploie d’efforts pour se construire une belle demeure, tant il désire que rien ne manque à la splendeur de cette résidence.

cité par Leroux de Lincy et Tisserand Paris et ses historiens 1867

Elle est si belle, décorée de tant d’ornements que dans toute la France, jusques chez le Roy, on pourrait difficilement trouver demeure plus magnifique.

Thomas Basin Histoire de Charles VII

Est-ce de cette époque que date cet état d’esprit qui consiste à mieux considérer l’homme de pouvoir, chargé d’administration, politicien, que l’homme d’action, adonné à un véritable travail de production, assez déterminé pour y engager ses biens et sa responsabilité ? A penser que le tout Etat vaut mieux que la libre activité des individus, à tenir comme suspects ceux qui arrivent par leurs propres moyens au risque de perdre beaucoup en chemin et, au contraire, admirer sans retenue les agents du public, jamais enviés, acceptés comme nécessaires, insoupçonnables et couverts d’honneurs ? Faut-il rappeler que, par tradition, tout au long des siècles, sous nos rois et nos républiques, rares furent les grands ministres, chargés des finances, du contrôle de la fiscalité et de l’économie, ayant fait leurs preuves à la tête d’une affaire privée ; tous, ou presque, n’avaient d’autre savoir faire et expérience que ceux de commis. Jacques Cœur fut sans doute l’un des premiers de ces techniciens d’Etat, homme à tout régenter.

Jacques Heers. Jacques Cœur. Perrin 1997

1452                            Éruption géante sur l’île de Kuwae, 168° E, 12° S,  dans l’archipel de Vanuatu (ex  Nouvelles Hébrides) : un cratère se forme, s’effondre et provoque ainsi un raz de marée. La puissance de cette explosion et de ce raz de marée ravagent toute la région. Le nuage de poussières entrainera une baisse de la température mondiale d’environ un degré. De la Corée à l’Écosse en passant par le Caire, les chroniques enregistreront d’importants désordres climatiques.

29 05 1453                  Le sultan ottoman Mehmet II prend Constantinople, ultime réduit de l’Empire Romain d’Orient. La richesse et la solidité de ses murailles, jusque là les deux atouts maîtres de Constantinople, seront défaillants : les caisses étaient vides et les murailles insuffisamment renforcées pour résister au canon de Mehmet II, à même de projeter des boulets de 400 kilos : il pesait plusieurs dizaines de tonnes, avait été fabriqué à Edirne, par un saxon de Transylvanie, Urban : il fallait 30 paires de bœufs pour le tirer, et pas moins de 200 hommes s’en occupaient ! La brèche faite dans les murailles se nommera Topkapou – la porte du canon -. Les byzantins avaient fermé la Corne d’Or avec leurs navires. Qu’à cela ne tienne, le sultan fera passer les siens par voie de terre, avec l’aide d’ingénieurs italiens, derrière Galata, du Bosphore à la Corne d’Or : [Galata, c’est la pointe sud de la rive nord de la Corne d’Or ; le principal de la ville est en face, rive sud de la Corne d’Or] la ville va subir un double bombardement. Constantin XI meurt au combat. Les Turcs pillent la ville pendant trois jours. Puis Mehmet II entre à cheval dans la ville, – ce qui, en turc, se dit « Istanbul » -, et ce, jusqu’à l’intérieur de la basilique Sainte Sophie. Mais il ne fera pas raser ce qui reste de la capitale. [On peut considérer cette étymologie quelque peu fantaisiste ; il en est une autre qui parle d’Islam-bol – l’Islam abonde – devenu sur le tard, seulement en 1760 sur les monnaies – Istanbul, tandis que sera longtemps conservé Kustantiniyya.] Moins de deux ans plus tard, il entreprenait la construction du Palais de Topkapi, sur la rive sud de la Corne d’Or, à son débouché sur le Bosphore, avec trois Portes monumentales donnant accès, les unes aux parties privées, les autres aux parties publiques. Plus tard, quand Mimar Sinan aura doté le palais de fabuleuses cuisines, les effectifs de celles-ci passeront de 277 en 1527 à 629 quarante ans plus tard : le déclin à venir de l’empire turc n’est peut-être pas à chercher plus loin : sucreries à l’eau de rose, au miel, à la pistache … trop de sucre… obésité garantie… Sainte Sophie devient mosquée. Constantinople était vouée à la Vierge… qu’on ne pouvait rendre responsable de ce désastre : il fallut donc admettre que la faute en revenait aux péchés des habitants, et que c’était là châtiment du ciel. Dans l’imaginaire des grecs, il ne pourra s’agir que d’une parenthèse.

Que dire de la terrible nouvelle qui nous arrive de Constantinople ? […] Qui douterait […] de l’acharnement des Turcs contre les églises de Dieu ? Je m’afflige à la pensée que l’Église Sainte Sophie, célèbre dans le monde entier, soit détruite ou profanée, que les nombreuses et magnifiques basiliques dédiées aux saints, véritables œuvres d’art, aient subi la destruction ou les souillures de Mahomet. Que dire aussi des livres, qui s’y trouvaient en grand nombre et inconnus encore de nous les Latins ? C’est une deuxième mort pour Homère, un second trépas pour Platon.

Eneas Silvius Piccolomini, futur pape Pie II.                 Lettre au pape Nicolas V.

Suivant une tradition bien établie les Turcs mettent la ville à sac trois jours durant. Quartier après quartier, rue après rue, ils tuent femmes et enfants, détruisent impitoyablement les icônes, les églises, les manuscrits. Dans le palais Impérial des Blachernes, ils exterminent la garnison vénitienne et mettent lez feu à tout ce qu’ils peuvent. Ils éliminent les livres qu’ils trouvent, non sans en arracher auparavant les couvertures ornées de pierres précieuses. On a des preuves de saccage dans les églises Sainte Sophie, Saint Jean de Patras, Saint Sauveur in Chôra et Sainte Théodosie, ainsi que dans la triple église du Pantocrator. De nombreux centres religieux sont transformés en mosquées.

D’après Edward Gibbon, 120 000 manuscrits non-conformes à la foi de Mahomet sont empilés, et, au terme de ce violent épisode, flottent sur la mer avant d’y être engloutis. Dans une citation conservée par Migne dans sa Patrologie latine, Constantin Lascaris affirme que les Turcs ont détruit l’exemplaire d’une copie complète de l’Histoire Universelle de Diodore de Sicile. Quoi qu’il en soit, la plus grande partie des livres furent anéantis.

Fernando Báez       Histoire universelle de la destruction des livres Fayard 2008.

L’occident chrétien va attendre plus de 2 siècles – le second siège de Vienne en 1683 – pour barrer la route à la puissance ottomane. Les derniers lettrés grecs fuient en Italie et apportent à la Renaissance la culture grecque en direct.

Tout va changer autour de nous ; l’esprit humain, engourdi depuis tant de siècles, va se réveiller, reparaître avec toutes ses grâces, toute la fraicheur de la jeunesse, et prendre un vol plus hardi : le génie de l’ancienne Grèce ainsi que de l’ancienne Rome, échappé de Constantinople, va se faire jour à travers les débris, et mettre en mouvement l’imagination des peuples de l’Europe entière.

[…]     Lorsque l’empire s’éteint, la valeur romaine se ranime dans le cœur d’un petit nombre de sujets qui secondèrent Dragosès, et partagèrent son généreux désespoir : quoique réduits à 7 000 combattants, dont 3 000 étrangers, les Grecs se défendirent comme des lions. Le Bosphore couvert de vaisseaux turcs, 250 000 ennemis devant les murs de sa capitale, le bruit de la grosse artillerie des infidèles qui, nuit et jour, tonnait contre les remparts de Constantinople, avec un épouvantable fracas, la longue et forte chaine qui fermoit l’entrée du port aux vaisseaux vénitiens et génois, rien ne put intimider ces intrépides défenseurs ; jusqu’au dernier moment, ils se souvinrent qu’ils étaient Romains. Leur vaillant empereur, prévoyant qu’il serait écrasé, communia dans Sainte Sophie, demanda pardon à tous ceux qu’il aurait pu offenser, et, fortifié des secours célestes, se porta aussitôt contre les Turcs ; les voyant maîtres de la porte romaine, il crie à ses soldats épouvantés : Lâches, si vous ne voulez pas me conserver ma couronne, arrachez-moi la vie ; épargnez vous l’horreur de voir votre empereur entre les mains des infidèles. Il dit, se précipite, l’épée à la main, au milieu des bataillons ennemis, et périt dans la mêlée.

Quelle mort que celle de Constantin-Dragosès qui, sourd à toutes les flatteuses propositions de Mahomet II, périt, à la tête d’une poignée de ses braves sujets, et s’ensevelit sous les ruines d’un empire qu’il ne pouvait plus conserver ! Mort éternellement mémorable ! mort trop peu célébrée par les poëtes, ainsi que par les historiens ! mort dont le récit fait couler les larmes de l’attendrissement et de l’admiration ! Oui, encore une fois,  la postérité est aveugne et injuste ; elle ferme les yeux sur l’héroïsme le plus touchant, pour les ouvrir sur de barbares exploits. Cependant Dragosès est le seul souverain des quatre grands empires, qui succombe avec gloire, et dont le trépas doit exciter nos regrets. Le marbre et la toile n’offrent jamais les traits de ce pieux héros, bien supérieur aux Cursius, aux Decius, si connus, si célébrés dans nos écoles. Il est facile de la voir, l’immortalité est sujette  à des caprices aussi bizarres que l’homme lui-même. Un chef de brigans, un fratricide, le premier des Romains, est immortel ; le dernier et le plus vertueux de tous, est presque ignoré. Les peuples ne méritent réellement pas d’avoir d’aussi grands hommes, et d’un héroïsme aussi pur, aussi vertueux. La postérité, ingrate et légère dans ses jugements, ainsi que dans le choix de ses héros, apprend ce qu’elle devrait oublier, elle oublie ce qui devrait vivre éternellement dans la mémoire des hommes.

[…]                      La vieillesse de l’empire d’Orient avoit été longue et vigoureuse ; s’il subsista l’espace de onze cent cinquante-quatre ans, sous quatre-vingt-deux empereurs, à compter de la mort de Théodose-le-Grand , jusqu’en 1453, c’est que les parties à l’extrémité de l’Asie furent longtemps intactes et saines ; l’esprit belliqueux des Romains fut entretenu par les attaques continuelles des Perses ; toute la frontière, du côté de la Mésopotamie, offrit toujours le plus formidable aspect, jusqu’à l’époque de l’invasion de la Syrie par Abul-Obeïdah et Caled, généraux musulmans. Les Perses et les Romains, ennemis irréconciliables, depuis la défaite de Crassus, différoient entièrement de mœurs et de religion ; et leur antipathie, les cruelles représailles exercées par les deux nations, ne leur laissèrent guères le temps de s’amollir dans les douceurs du repos. L’Asie fournit une pépinière de bons soldats, et rassura le petit point de l’Europe orientale où les Romains luttoient si péniblement contre une foule de peuples barbares. L’Asie seule, jusqu’à la fin du règne d’Héraclius, jouit, dans un grand nombre de provinces, de tous les avantages que garantit la victoire ; l’empire romain d’Europe n’en jouit presque jamais. Lorsque, sous Justinien, les armées triomphoient des Perses, lorsqu’elles arrachoient l’Afrique aux Vandales, et l’Italie aux Goths, les Avares, les Bulgares, les Esclavons pilloient, incendioient, dévastoient les provinces voisines de Constantinople. L’empire, sur les confins de l’Europe, se bornoit souvent à l’enceinte de la capitale que son heureuse position sur le Bosphore, aussi bien que l’ignorance de ces barbares, préservoient du danger.

En Asie, au contraire, les liens de la subordination furent moins relâchés, il y régnoit plus de vigueur et de patriotisme. Lorsque les Musulmans eurent enlevé la Syrie aux Romains, rien n’étoit perdu, si les empereurs eussent voulu seconder l’ardeur guerrière des Maronites qui vivoient retranchés dans les montagnes de la Phénicie. Ces braves gens, quoique abandonnés à eux-mêmes, repoussèrent constamment les efforts des infidèles : ils auroient repris infailliblement la Syrie, et peut-être anéanti la puissance des Arabes, si Justinien II ne les eût punis de leurs victoires, en dispersant douze mille de ces montagnards, et s’il n’eût renversé lui-même la seule barrière capable d’arrêter les Musulmans.

La populace de Constantinople se montra aussi redoutable pour les empereurs que tous ces ennemis ; elle n’aimoit que les jeux du cirque : transportée d’un enthousiasme meurtrier pour des cochers, plus d’une fois, dans une aveugle fureur, elle se précipita sur la garde impériale, égorgea les hommes de la faction qu’elle détestoit, et mettant le feu dans les divers quartiers de la ville, n’en fit qu’un immense bûcher : des querelles de religion remplirent de sang le palais, la capitale, Alexandrie, Antioche et tout l’empire. Nestor fut un des premiers auteurs de ces troubles ; ensuite vinrent les Eutycbiens, puis les Monothélites et les Iconoclastes ; les souverains souffloient un feu que l’Église s’efforçoit d’éteindre.

Après de grandes catastrophes, des élans d’audace sauvèrent Constantinople ; l’effrayante énergie de Zimiscès raffermit l’empire, et des éclairs de prospérité éblouirent les nations ennemies qui attendoient en silence la chute de cet empire. Il semble remonter à la hauteur du génie des illustres souverains, Nicéphore – Phocas, Basile, Alexis et Jean-Comnène, etc ; mais il redescend sous d’indignes successeurs, pour se relever de nouveau et redescendre. Le génie des Grecs s’agrandit ou se resserre en même temps que celui des empereurs ; à chaque instant c’est une grandeur qui se choque et qui se repousse. Dans aucun pays la fortune ne se signala davantage par la bizarrerie de ses jeux ; des mendians mêmes s’assirent sur le trône du grand Constantin : tels furent Justin Ier, Léon III Pisaurieu, Basile le macédonien, Michel Calaphate, etc.

L’histoire du bas-empire, il faut l’avouer, ne présente le plus souvent qu’une affreuse nomenclature d’empoisonneurs, d’assassins, de parricides, de monstres tremblans sous le poids de leur propre grandeur, qui ne respectent ni les loix divines, ni les loix humaines, et qui, presque tous, finissent par avoir la tête tranchée ou les yeux crevés.

La prise de Constantinople affermit la puissance des Ottomans, et fit concevoir à Mahomet II de nouveaux projets d’agrandissement.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

A son avènement, le sultan Mohammed II est âgé de vingt-deux ans. Il prépare aussitôt le siège de Constantinople. Celui-ci dura plus d’un mois et Mohammed utilisa au maximum la puissance de l’artillerie. C’était la première fois qu’on s’en servait en grande masse, et les énormes bombardes arrosaient la ville de gigantesques boulets de pierre. Constantinople fut enlevée d’assaut et devint immédiatement la capitale de l’empire ottoman.

Cette histoire du monde musulman, depuis Mahomet, se termine au milieu du XV° siècle sur des promesses qui seront tenues. L’Islam se trouve à son apogée politique, dominant dans le bassin de la Méditerranée et sur une partie de l’Europe. L’univers islamique a revêtu des aspects bien divers depuis l’empire arabe de Damas, qui eut le mérite d’organiser les territoires conquis et de créer un État. Le mouvement abbasside, né en pleine Perse, fut un essai de légitimisme à la mode iranienne.

Aux confins du royaume, on achète des esclaves turcs, qui deviennent l’élément capital, puis exclusif de l’armée califienne. Au moment du morcellement de l’empire, avec une grande coupure entre Orient et Occident, et la naissance toujours renouvelée de petites principautés, les gouvernements restent en grande majorité sunnites. Au cours des X° et XI° siècles, le sunnisme est contesté par la domination fatimide, établie en Égypte, il risque même de sombrer et, en fin de compte, est sauvé par les Turcs Seldjoukides. L’Islam, régénéré, chasse les Croisés et résiste aux invasions mongoles, et c’est l’apothéose du XIV° siècle. Enfin, l’ascension de la puissance ottomane vient compenser la conquête chrétienne de l’Espagne.

Gaston Wiet, de l’Institut.                    L’Islam 1986

Le fils de Mircea, Vladislav, régnait en Valachie lorsqu’au mois d’août 1453 on y vit apparaître les premiers fugitifs de la grande catastrophe byzantine ; c’était l’évêque Samuel entouré de ses prêtres et d’une poignée de malheureux échappés à l’atroce massacre légal de trois jours qui dépeupla Constantinople ; les pieds alourdis d’une chaîne, emblème de leur triste situation, ils s’en allaient en mendiant pour ramasser la somme nécessaire au rachat de leur famille et annonçaient avec effroi une ruée prochaine des Turcs contre la Roumanie et la Hongrie.

Cependant Byzance, qu’ils croyaient morte, était en train de renaître. Mahomet II qui l’avait traitée si cruellement l’aimait et s’en montrait fier ; ce Barbare cultivé y était jadis venu plusieurs fois en hôte. Il repeupla la ville dévastée et y installa non seulement des Turcs, mais plus de trente mille familles chrétiennes venues de tous les points de l’Empire, leur donnant des maisons, à chacun d’après son rang. Constantinople compta quarante mille maisons de chrétiens, dix mille de juifs, soixante mille de Turcs, sans parler des dix mille maisons grecques de la banlieue. Les Arméniens, grands joailliers, avaient leur quartier au Stoudion, leur église, Saint-Georges, et un évêque à qui le protocole accordait le premier rang, immédiatement après le patriarche œcuménique. Les juifs, logés près du Bosphore, faisaient du commerce, se distinguant aussi par la pratique de la médecine et de l’astrologie ; une juive, Esther Kyra, amie et confidente de deux sultanes, devint Douanière de l’Empire; accusée de faire de la fausse monnaie, elle fut mise à mort par les spahis ; son peuple se ressentit de cette disgrâce, car il lui fut enjoint de renoncer à son luxe et de ne plus porter que le bonnet rouge. Cela n’empêcha pas le Grand Juif don Joseph Nazi (drôle de nom pour un juif) d’obtenir en ferme tous les vins des îles (dont le monopole de vin de Crète pour la Moldavie) et de vivre dans sa seigneurie de Naxos entouré du plus grand apparat, servi par des laquais venus d’Espagne, gardé par des janissaires, envoyant des gens au supplice d’un mouvement de son menton que prolongeait une petite barbe noire et pointue hors du caftan de satin bordé d’hermine.

Les Italiens de Constantinople, ces futurs Levantins, n’étaient pas moins bien traités ; Mahomet II leur laissait leur autonomie, leurs églises à Péra, que fréquentait aussi la colonie occidentale, peintres français, horlogers et armuriers allemands ; ils pouvaient accéder aux honneurs, comme ce bâtard de doge, cet Aloisi Gritti qui vivait avec les Turcs en turc, et en chrétien avec les chrétiens. Sa suite se composait de mille personnes, de six cents chevaux, et cinq cents esclaves servaient dans son sérail ; il avait pris à ferme les douanes de Gallipoli et d’Angora qui lui rapportaient cent mille ducats par an et coiffant sa tête folle d’un bonnet à la hongroise, rêvait du trône de Hongrie

Mais qu’était la puissance de ces raïas auprès de celle qui devait échoir aux maîtres dépossédés de Constantinople, aux Grecs du Bas-Empire ! C’est en eux que vivra pendant près de quatre siècles l’immuable pérennité byzantine, ce type de civilisation formé de l’intellectualité hellénique, du droit romain, de la religion orthodoxe et de l’art byzantin. […]

Incapables de rien inventer, pas même le nom de leur capitale, car [Stamboul n’est que le Eis tin polin (en ville) des Grecs, les Turcs du moins eurent le mérite de ne pas chercher à dénationaliser ou à déchristianiser les vaincus. Mahomet II releva le Patriarcat œcuménique, ce Vatican des orthodoxes. Il nomma même patriarche le savant moine Gennadios, l’installa à la Panmakaristos, lui permit de traverser la ville à cheval, en habit de cérémonie, avec le haut bonnet rond de pope et le grand voile ; l’aigle bicéphale de Byzance s’éployait librement sur l’humble robe de bure noire du Patriarche qui allait par les rues accompagné de janissaires et prodiguant ses bénédictions ; on lui rendait les honneurs comme à un dignitaire de la Porte et ses sentences étaient exécutées par les cadis. Mahomet II mettait pied à terre devant la Panmakaristos et y discutait théologie ; toute offense aux chrétiens était punie. Un siècle après la conquête, Constantinople regorgeait encore de couvents, l’on pouvait voir à Sainte-Sophie l’image du Pantocrator ; les Turcs respectaient le mont Athos et le Sinaï, citadelles escarpées de la foi. Hélas, cette tolérance avait son revers ; le patriarcat devait payer au sultan un tribut qui ne cessait de grossir d’année en année à une cadence impressionnante. Là comme partout régnait le funeste système oriental qui commence en Turquie avec le bakchich et finit en Chine avec le squeeze. Tout était prétexte à pressurer les raïas qui, par leurs rivalités incessantes, ne donnaient que trop d’occasions à la Porte de se faire payer son arbitrage. Les concurrents se traînaient les uns les autres devant le Divan, s’accusant réciproquement de trahison contre l’État, de complicité avec le pape ou avec l’Empire, cependant qu’au-dehors la foule hurlante réclamait tel ou tel patriarche. Le Grand Turc décidait, et sa décision coûtait cher. De plus en plus obéré, le patriarcat s’efforçait de trouver des subsides ; les évêques, l’œcuménique lui-même voyageaient dans toute la chrétienté orthodoxe en quête d’aumône. Déjà au-dessus d’eux se levaient les gens de Galata, les chefs de la nation, les descendants des grandes familles byzantines.

Les sultans ne pouvaient se passer des Grecs ; sans eux, comment eussent-ils fait pour organiser et administrer leur empire ? Les Turcs n’étaient aptes qu’à la guerre ; la guerre, c’est la vie des Turcs, disaient les Vénitiens, la paix, c’est leur mort ; aussi est-ce avec des cadres byzantins, un personnel byzantin, des méthodes byzantines que la Porte gouverna ses provinces. Des Grecs renégats, – peu nombreux il est vrai car les apostasies étaient rares – devenaient beys, pachas, grands vizirs même, comme le Grec Younous ; Mézed pacha était un Paléologue ainsi que son cousin, le commandant de l’armée turque devant Rhodes. Mahomet II s’entourait de fils de bonnes familles chrétiennes et Bajazet II honorait Emmanuel Paléologue despote de la Grèce, au point de lui accorder le droit, interdit à tout autre seigneur de Turquie, de s’asseoir au sérail dans une loggia de marbre fin.

Entourés d’une population aisée enrichie par les commandes du sultan, ces chefs grecs étalaient un luxe qui éblouissait les voyageurs ; l’impératrice d’Allemagne elle-même, avouaient ceux-ci, ne pourrait rivaliser d’élégance avec ces femmes qui assistaient aux banquets pour être vues plutôt que pour manger chaussées d’or, coiffées de longs fils d’or, couvertes de pierreries. Le plus représentatif de ces archontes fut Michel Cantacuzène, dit Chaïtanoglou, ou fils de Satan ; il était grand douanier, fermier des salines et des pêcheries de l’Empire ; il pouvait mettre plus de cinquante galères à la disposition du sultan et lui livrait pour soixante mille écus par an de fourrures splendides apportées de Russie par ses agents ; fier de ses ancêtres impériaux dont il avait fait graver sur son sceau l’aigle bicéphale, il avait fondé dans son château, à Anchiale, une bibliothèque précieuse contenant tous les chroniqueurs byzantins. Sous son impulsion un mouvement s’esquissait qui, s’il eût réussi, eût réuni en une seule toutes les Églises orthodoxes, du Caire à Moscou, de Venise à Iassy, d’Ancône en Crète et refait, dans l’ordre spirituel, la Byzance de Justinien. Chaïtanoglou, ce dieu des Grecs, cette colonne des Romains, disposait à son gré non seulement du patriarcat et des évêchés, mais encore, disait-on, des places de grand vizir et des trônes d’hospodars. Mais cette puissance était fragile : une simple dénonciation causa sa fin ; accusé d’avoir désiré la couronne impériale, il fut arrêté et pendu en présence de sa famille, à la porte de son palais au bord de la mer Noire, et ses robes de brocart aux boutons de rubis, ses chemises de soie rouge, ses zibelines, ses chevaux admirables furent vendus en hâte, à la criée, à un prix si bas qu’il en demeura proverbial : Tu l’as acheté aux enchères de Chaïtanoglou. Cette chute atteignait toute la grécité, mais l’idée byzantine ne pouvait périr. Ces Grecs la transportaient partout avec eux comme une semence prête à germer : elle alla fleurir dans les principautés danubiennes.

Paul Morand Bucarest         1935

Et puis, au fil des ans, le business entre Venise, ses rivales et l’empire turc reprendra ses droits :

  • Une petite année plus tard, Venise signera un traité avec Mehmed qui lui octroyait des privilèges de préférence commerciale. Notre intention est de vivre en paix et amitié avec l’empereur turc, disait le doge de Venise
  • En 1461, Sigismond Malatesta, le redoutable seigneur de Rimini, enverra à Istanbul son artiste de cour Matteo de’Pasti pour peindre et sculpter le sultan, en vue d’une alliance contre Venise.
  • En 1479, le doge de Venise loua Gentile Bellini à Mehmed : une fois peint son portrait [aujourd’hui à la National Gallery de Londres] Bellini repartira à Venise chargé de cadeaux.

Dans la bibliothèque de Mehmed, au palais de Topkapi, on trouvait la Géographie de Ptolémée, le Canon d’Avicenne, la Somme contre les Gentils, de Thomas d’Aquin, l’Iliade d’Homère etc…

En 1453, la chute de Constantinople avait provoqué un choc psychologique en Occident. Aeneas Sylvius Piccolomini, le futur Pie II, pouvait dire mélancoliquement : Dans le passé nous avons été blessés en Asie et en Afrique, c’est-à-dire dans des pays étrangers. Mais, maintenant, nous sommes frappés en Europe, dans notre patrie, chez nous. Objectera-t-on que déjà, autrefois, les Turcs passèrent d’Asie en Grèce, les Mongols eux-mêmes s’établirent en Europe et les Arabes occupèrent une partie de l’Espagne après avoir franchi le détroit de Gibraltar. Mais jamais nous n’avions perdu une ville ou une place comparable à Constantinople.

C’est un futur pape qui parle ainsi. En réalité, dans l’Europe chrétienne, tout le monde a-t-il eu peur des Turcs ? F. Braudel a fait ressortir combien la conquête ottomane dans les Balkans avait été facilitée par une sorte de révolution sociale : Une société seigneuriale, dure aux paysans, a été surprise par le choc et s’est écroulée d’elle-même. De violents troubles agraires avaient parfois précédé l’arrivée des envahisseurs. Au début du moins, leur régime fut moins lourd que celui qui l’avait précédé, les nouveaux seigneurs – les spahis – exigeant plus de redevances en argent que de corvées. C’est plus tard, avec le temps, que la situation paysanne redeviendra dure. Mais au XV° siècle et au début du XVI°, de nombreux paysans émigrèrent vers les territoires contrôlés par les Turcs dans les Balkans. Ils y trouvaient apparemment des conditions de vie moins pénibles que dans les régions chrétiennes qu’ils abandonnaient. En outre, dans l’espace chrétien conquis par les Turcs, le gouvernement ottoman finit par créer des cadres où les peuples de la péninsule [balkanique] prirent place, un à un pour collaborer avec le vainqueur et, ici ou là, curieusement ranimer les fastes de l’Empire byzantin. Dès lors, comment éviter des conversions à l’islam ? Sur 48 grands vizirs, de 1453 à 1623, 33 au moins furent des renégats. Dans l’est asiatique de l’empire, les fonctionnaires furent de plus en plus des reniés progressivement introduits dans la classe ottomane dominante. C’est par milliers que les chrétiens – prisonniers ou déserteurs – renièrent leur foi pour passer à l’Islam. Certains, à la fin du XVI° siècle et au début du XVII°, défrayèrent la chronique : Occhiali, pêcheur calabrais, devenu roi d’Alger sous le nom d’Euldj Ali ; Cicala, renié silicien, capturé enfant sur le navire de son père, corsaire chrétien, et qui fut amiral, puis ministre de la Guerre du sultan. Mais à côté de ces cas illustres, combien de faits plus obscurs mais significatifs, épars dans les chroniques du temps : épidémies de désertion dans les garnisons espagnoles des présides d’Afrique du Nord, nombre important des renégats portugais à Ormuz et au départ de Goa, fuite de chrétiens siciliens en direction des côtes barbaresques, expédition marocaine de 1591 vers Tombouctou conduite par des reniés espagnols. Jusqu’aux religieux qui sont pris parfois par le vertige de la conversion à l’islam puisque, en 1630, on conseillera au père Joseph de rappeler les capucins disséminés dans le Levant de peur qu’ils ne se fassent turcs. Enfin, les techniciens chrétiens ont aidé à la modernisation (partielle) de l’armée turque. Un Français assurait en 1573, en exagérant toutefois et en oubliant le rôle des Juifs : Les Turcs ont, par les renégats, acquis toutes les supériorités chrétiennes.

Ainsi de Corse, de Sardaigne, de Sicile, de Calabre, de Gênes, de Venise, d’Espagne, de tous les points du monde méditerranéen, des renégats sont allés à l’islam. Dans l’autre sens, rien d’analogue. Inconsciemment peut-être, le Turc ouvre ses portes et le chrétien ferme les siennes. L’intolérance chrétienne, fille du nombre, n’appelle pas les hommes : elle les repousse … Tout part vers l’islam où il y a place et profits.

Jean Delumeau La peur en Occident            Arthème Fayard    1978

1453                            Le dauphin Louis crée le parlement de Grenoble et l’université de Valence. Depuis 1335 existait un conseil delphinal organisé par Humbert II. Il a renvoyé Raoul de Goncourt, l’homme de confiance de son père. Contre la volonté de son père, il épouse Charlotte de Savoie. C’en est trop : en 1456 Charles VII lève des troupes contre lui : Louis s’enfuit et se réfugie chez Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui l’accueille à bras ouverts. Charles VII rit jaune mais voit loin et juste : Mon cousin de Bourgogne nourrit le renard qui lui mangera ses poules.

De 1450 à la fin du XVI° siècle, on assiste à une phase de réchauffement climatique qui va favoriser certains travaux de voirie en altitude : les grands essartements du Moyen Age n’y seraient pas étrangers, l’abattage des bois se traduisant par une diminution de l’humidité, et donc, une augmentation de la température. On estime que le pourcentage de la forêt par rapport à la surface du pays est passé de 35 à 25 %. Fernand Braudel parle d’une diminution de moitié de la surface forestière : les 26 millions d’hectares de l’an Mille seraient devenus 13 millions.

Tu deviendras campagne et, en lieu de tes bois, […]
 Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue ;
Tu perdras ton silence et, haletant d’effroi
Ni Satyres ni Pans ne viendront plus chez toi.
Adieu, vieille forêt, le jouet de Zéphyrs, […]
Adieu vieille forêt, adieu têtes sacrées […].
Adieu, chêne, couronne aux vaillants citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donna à repaître !
Peuples vraiment ingrats, qui n’ont su reconnaître
Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers
De massacrer ainsi nos pères nourriciers !

Pierre Ronsard Contre les bûcherons de la forêt de Gastine. Élégies XXIV


[1] A cette époque, l’argentier n’était pas un équivalent de notre ministre des finances, mais plus modestement l’économe de la maison du Roi. Il est vrai cependant que la maison du Roi se confondant en quelque sorte avec la totalité du pays, les deux fonctions pouvaient avoir une tendance fusionnelle, ce qu’avait compris très rapidement Jacques Cœur.

[1bis] Jean Christophe Rufin a crée un Jacques Cœur quelque peu surréaliste, devenu plus riche que le roi sans y avoir pris garde en quelque sorte, presque par erreur, car s’il avait le goût de l’échange, celui d’ouvrir les fenêtres pour laisser entrer les vents lointains, il n’aurait pas vraiment eu le goût de l’argent… Ben voyons ! Mon château de Blois ? mais c’est ma femme qui n’a eu de cesse de me le demander. Ma fortune ? mais ce sont mes associés – choisis avec soin par moi-même il est vrai, qui l’ont construite. La vengeance du roi ? Simple jalousie d’un souverain pour un sujet devenu plus riche que lui. Livre au demeurant  magnifiquement écrit, qui a pris soin d’éviter les vieilles rengaines : empoisonnement d’Agnès Sorel, initiation de Jacques en Orient… un régal.

[2] Initié… aux secrets de l’ésotérisme, qui donnent connaissance du fonctionnement réel de notre monde. Au-dessus des portes de ses palais de Montpellier comme de Bourges figurent des blasons où abondent les symboles franc-maçons, les symboles d’initiés.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1493                             Girolamo Savonarole, dominicain et prêcheur exalté est prieur du couvent de San Marco depuis deux ans. Par leur ami commun, le philosophe Pic de la Mirandole, il est proche des Médicis. En quelques semaines, ses sermons enflammés ont subjugué Florence, entraînant des réformes politiques, des lois contre l’usure, des bûchers de vanité où brûlent bijoux, miroirs, jeux de cartes, nudités et où sont pointés du doigt les sodomites – les homosexuels. On  verra un Fra Bartolomeo, grand maître des nus, y jeter quelques une de ses toiles ! de quoi donner une attaque à une marchand d’art ! Il avait commencé par annoncer la fin du monde, puis, sur la fin, avait basculé dans le millénarisme qui n’est pas la fin du monde mais juste la fin du mal, la défaite radicale du Malin : voyez ce qui vous attend si vous marchez dans mes pas : De même que le monde fût renouvelé par le déluge, Dieu envoie ses tribulations pour renouveler son Église à ceux qui seront dans l’arche… Et voilà ce que dit notre psaume : « Chantez un chant nouveau au Seigneur. »

Ô vous que Dieu a choisis, ô vous qui êtes dans l’arche [les Florentins], chantez un chant nouveau parce que Dieu veut renouveler son Église ! Sois assurée, Florence, que si tes citoyens possèdent les vertus que j’ai décrites, bénie tu seras, car tu deviendras vite cette Jérusalem céleste.

J’annonce ces bonnes nouvelles à la cité de Florence : elle sera plus glorieuse, plus riche, plus puissante que jamais auparavant. D’abord glorieuse aux yeux de Dieu comme à ceux des hommes, car toi Florence, tu seras la réforme de toute l’Italie ; chez toi commencera le renouveau qui rayonnera dans toutes les directions, puisque c’est ici que se trouve le cœur de l’Italie. Tes conseils réformeront tout à la lumière de la grâce que Dieu te donnera. Deuxièmement, Florence, tes richesses seront innombrables et Dieu multipliera tout en ta faveur. Troisièmement, tu étendras ton empire et tu jouiras ainsi de la puissance temporelle et de la puissance spirituelle.

Laurent de Médicis est mort et a été remplacé par son fils Pierre, d’un naturel trop peureux pour s’opposer à Charles VIII de France venu guerroyer en Italie en 1494 à la tête d’une armée moderne et bien équipée. Donc Pierre s’est porté au devant du roi de France pour lui offrir moulte cadeaux, espérant ainsi épargner un éventuel saccage à sa ville. Mais l’affaire n’est pas du goût des Florentins, qui lui ferment les portes et préfèrent confier leur destin à Girolamo Savonarole. Pendant trois ans, Florence va vivre sous une véritable théocratie, mais on ne peut parler de tyrannie et il ne prenait pas que des mesures insupportables : il était par exemple partisan de plus de démocratie pour que celle-ci atteigne l’ensemble de la population. Pour Savonarole, Florence était devenue la Nouvelle Babylone, il voulait en faire la Nouvelle Jérusalem. Cette année-là, la neige se porta aux secours des Florentins pour blanchir la ville d’un épais blanc manteau ; Michel-Ange avait été chargé de réaliser un bonhomme de neige géant. Savonarole ne s’y laissa pas prendre. Mais trop, c’est trop, et quand on s’en prend régulièrement au pape, il faut s’attendre un jour ou l’autre à des représailles, même si nombre de flèches envoyées par Savonarole à Alexandre VI Borgia étaient tout à fait justifiées : les Florentins en auront marre de lui, les Franciscains aussi, et surtout le pape, qui va l’excommunier.

Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous.

Anatole France

Il aura droit à deux procès, un religieux et un autre, civil. Il sera pendu, puis brûlé avec deux autres dominicains le 23 mai 1498, et ses cendres jetées dans l’Arno. Mais l’homme gardera ses partisans : il s’en trouve encore aujourd’hui pour demander l’ouverture d’un procès en béatification. Alexandre Borgia lui, n’aura besoin d’aucune condamnation de qui que ce soit pour mourir : en 1503 il se suicidera accidentellement, en se mélangeant les pinceaux au cours d’un repas où il voulait servir des plats empoisonnés à ses convives…

Botticelli, du vivant de Savonarole, par fidélité aux Médicis et par gêne de la condamnation de l’homosexualité – il l’était – n’afficha pas ses sympathies pour le dominicain : mais il ne s’en cacha plus après sa mort et quelques tableaux illustrent clairement son adhésion à l’opération nettoyage voulue par Savonarole. Nombre d’historiens veulent voir en lui le précurseur de Luther et de Calvin. Machiavel dira de lui : il fut un prophète sans armes.

L’Italie toute entière étoit foulée par des nations différentes qui se disputaient le royaume de Naples, et qui se mettoient au service des divers petits États de cette contrée. Le fanatique Savonarole exerçoit dans Florence un pouvoir aussi étendu que les Médicis ; cet imposteur maîtrisait toutes les délibérations publiques, et aucune résolution ne se prenait qu’il ne fût consulté. Charles VIII se laissa effrayer par l’un des magistrats florentins qui, insultant ce roi, lui dit : Tout est fini ; faites battre le tambour, nous allons sonner nos cloches. Cette dernière mesure eût peut-être été moins fatale aux Français, que de se confier imprudemment à une républiquer volage et perfide.

Savonarole remplit de troubles sa patrie. Faux prophète, il avoua lui-même, dans ses interrogatoires, toutes ses fourberies : le peuple, les magistrats, l’Église, tout s’arma contre ce perturbateur de l’ordre public, qui voulut se brûler avec un Dominicain, croyant que le ciel viendroit à son secours par un miracle, et l’épargneroit au milieu des flammes. Après sa mort, les fanatiques purent seuls avoir sa mémoire en vénération. Un homme, suivant l’observation de Tiraboschi, qui change la chaire sacrée en tribune de barreau, y traite les affaires d’État, un tel homme ne me paroit pas un saint.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

On peut s’amuser au petit jeu des si : et si Savonarole avait disposé d’une armée, peut-être aurait-il pu nettoyer les écuries d’Augias qu’étaient devenue Rome – après tout on est bien en droit de vouloir chasser Berlusconi à la pointe d’un fusil – peut-être aurait-il pu avoir raison du pape, l’enfermer au Château Saint Ange et faire un grand nettoyage, et donc peut-être Luther n’aurait pas connu ce sentiment de révolte né de son voyage à Rome, une bonne dizaine d’année plus tard, et dès lors l’Église aurait pu faire l’économie de la Réforme ?

La prédication était alors, de très loin, le premier vecteur de l’enseignement religieux : On estime à environ 11 000 le nombre de sermons solennels prononcés à Amiens entre 1444 et 1520, soit 145 par an et 2 ou 3 par semaine. […] En ville, la cathédrale, une église paroissiale ou monastique servait souvent de lieu de prédication. Mais, quand un prédicateur renommé venait, la prédication pouvait avoir lieu en plein air, car plusieurs milliers de personnes étaient parfois attirées par de telles manifestations. On sait qu’Olivier Maillard, à Toulouse, en 1495, prêcha devant plus de 4 000 personnes [sic]. A Metz, en 1419, un certain Baude essaya de parler dans une église. Ceux qui n’avaient pas pu y pénétrer à cause de la foule tentèrent d’entrer par les fenêtres qu’ils brisèrent. Par la suite, Baude ne prêcha plus que sur des places publiques et non plus dans les églises. Occasionnellement, on construisait une chaire extérieure, comme à Saint Lô, pour de telles occasions.

Alain Rey Mille ans de langue française                  Perrin 2007

12 06 1494                Christophe Colomb rassemble tout le monde à son bord : 80 hommes, pour leur faire jurer devant notaire que Cuba était une presqu’île ! Il va dès lors aller en se discréditant rapidement, au fur et à mesure de ses expéditions, auprès des meilleurs cartographes de l’époque.

Christophe Colomb ne pût jamais se défaire des idées préconçues – celles de la foi des géographes du Moyen Age – sur cet océan occidental, et il s’acharna à se croire parvenu aux Indes – Pour l’exécution de l’entreprise des Indes, ne me servirent ni raison ni mathématiques ni mappemondes ; ce qui pleinement s’est accompli est ce qu’Isaïe avait dit -. Il soumet ses découvertes botaniques au joug de ses croyances, les apparentant à celles décrites par Marco Polo. Le détroit qu’il recherche au-delà de Cuba est celui qui doit lui donner accès à l’océan indien. Colomb mourra persuadé de deux choses : n’avoir jamais cessé de suivre la côte est de l’Asie, et y avoir de plus découvert diverses îles et péninsules.

14 06 1494               Le pape Alexandre VI Borgia, cherche à contrôler la situation et, par la bulle Inter Caetera Divina, concède à l’Espagne toutes les terres nouvelles des Indes, établissant une ligne de démarcation courant du pôle nord au pôle sud à cent lieues à l’ouest et au sud des îles connues communément sous le nom d’Açores et de Cap Vert.

Mais le roi Jean II du Portugal, qui a la supériorité sur mer, ne l’entend pas de cette oreille : il a pour lui le traité d’Alcaçovas qui lui garantit le monopole de toutes les découvertes au-delà de la Guinée. Il négocie avec Ferdinand et Isabelle pour que les bulles du pape ne soient pas mises en œuvre, et ce sont les Capitulations de Tordesillas qui repoussent cette ligne de démarcation jusqu’au méridien situé à trois cent soixante-dix lieues à l’ouest des îles du Cap Vert.

L’un des résultats les plus durables de cet accord devait être l’implantation des Portugais et de leur langue au Brésil, et la prédominance des Espagnols dans le reste de l’Amérique du sud. Cette connivence entre les deux principales puissances maritimes, également soumises au pape, dura le temps de leur domination de la scène mondiale… connivence qui, vu l’importance des enjeux, n’empêcha pas le double langage, sous la forme d’expéditions secrètes à l’initiative de chacune des deux nations pour découvrir le passage qui permettrait d’aller au-delà des Amériques par l’ouest. Espagne et Portugal ne pouvaient espérer une trop longue durée pour ce partage tant les autres puissances – Angleterre, France et Hollande avaient été délibérément ignorées. François I° se serait amusé à demander quel était ce codicille du testament d’Adam qui empêchait les Français d’aller dans le Nouveau Monde ? Le soleil luit pour les Français comme pour les autres !

1494 Charles VIII… une vie courte mais bonne…

Charles VIII, encore dans l’adolescence, resta sous la tutelle d’Anne de Beaujeu sa sœur, que Louis XI avoit nommée régente : des mécontens essayèrent d’enlever l’autorité à cette princesse. Les États généraux convoqués dans Tours en 1484, ne portèrent qu’un foible remède aux malheurs publics ; le premier prince du sang, le duc d’Orléans, se retira en Bretagne, leva des troupes, mais fut vaincu à la journée de Saint-Aubinen 1488, par la Trémoille, et renfermé dans une prison.

Charles VIII, dont l’éducation avoit été négligée par son père, mais doué d’un esprit naturel, déploya de grandes qualités, aussitôt qu’il fut en âge de régner. Son mariage en 1491 avec Anne de Bretagne, héritière de ce duché, accrut les ressources de la France. Le jeune monarque, sensible au prix de la clémence, de la générosité, fit sortir de prison le duc d’Orléans. Malheureusement l’ambition égara son esprit ; plein de courage, l’imagination remplie des plus magnifiques illusions, Naplcs, Rome, et Constantinople, lui offroient, tour à tour, et simultanément, des matières à de nombreux triomphes : entouré de ces images séduisantes, il franchit en 1494 les Alpes, à la tête d’une petite armée, mais brave et impétueuse comme lui. Il traversa toute l’Italie avec la rapidité de l’éclair, entra dans Rome en vainqueur, et dans Naples en conquérant ; mais léger, inconstant, sans expérience, s’inquiétant peu de l’avenir, plus soldat que capitaine, il ne prit aucune des mesures qui pouvoient lui garantir la conservation de tant de conquêtes. Aucun renfort ne marchoit au secours de ce monarque, et pourtant le nombre de ses ennemis se multiplioit : une ligue formidable étoit sur le point de l’écraser, tandis que ses généraux traitoient sans ménagement, les peuples vaincus, et que les troupes françaises se trouvoient disséminées.

Le retour en France paroissoit impossible ; Charles VIII se ranimant, rassembla ses soldats épars, marcha intrépidement contre ses ennemis, rencontra à Fornoue, près de Plaisance, leurs troupes qui vouloient lui fermer le chemin, passa sur le ventre d’une armée quatre fois supérieure, pour le nombre, à la sienne, et revint triomphant dans ses États. Ce roi, jugé trop sévèrement par certains historiens, jeune, confiant en ses propres moyens, auroit eu besoin de conseillers sages  pour régler sa bravoure ; ses ministres le trahissant, vendirent le secret du gouvernement aux plus dangereux ennemis de la France. Charles VIII, né avec un cœur généreux, se laissa tromper par la politique insidieuse et perfide d’Alexandre VI et de Ferdinand. Il rouloit dans sa tête de nouveaux projets conçus avec plus de prudence, lorsqu’une mort prématurée le fit descendre au tombeau en 1498.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

21 02 1495                 La syphilis, appelée tout d’abord mal de Naples, car c’est là qu’elle apparût, a été rapportée d’Amérique par Christophe Colomb : les belles indiennes l’ont transmise à ses marins. C’est encore en Amérique qu’on ira chercher le remède quelques années plus tard, utilisé par les Indiens : le bois de gaïac, mais le remède – dont l’efficacité semblait au demeurant discutable – ne pourra aller aussi vite que le mal. Les conseils d’hygiène, jusque là observés de la Nef de santé : Lave tes mains et ta face d’eau venant d’être puisée, et d’eau la plus froide que tu pourras trouver, car telle lotion rend bonne vue, claire et aiguë, vont faire place très rapidement au rejet de l’eau, accusée d’être la cause de la maladie : Bains et étuves et leurs séquelles, qui échauffent les corps et les humeurs, qui débilitent nature et ouvrent les pores, sont cause de mort et de maladie.

Thomas Le Forestier.               Régime contre épidémie et pestilence.

Cela suffit à bannir l’eau de la toilette, et en conséquence à développer jusqu’à l’outrance l’usage du parfum. Les Amériques ne nous apportèrent pas que la syphilis, mais encore la malaria tropicalis ou perniciosa : le pape Alexandra VI en mourra en 1503. La malaria sévissant jusqu’alors dans quasiment toutes les plaines du pourtour méditerranéen était moins virulente.

26 03 1495                 Partis deux jours plus tôt d’Isabella, Christophe Colomb et son frère Bartolomeo, à la tête de 200 fantassins, 20 chevaux et 20 lévriers, mettent en déroute une armée indienne forte, aux dires de Las Cases, de 100 000 hommes [on peut diviser le chiffre par dix sans craindre d’arriver au-dessous de la réalité]. Ils feront 500 prisonniers qu’ils enverront comme esclaves à la Cour d’Espagne ; 200 mourront pendant la traversée. Le Roi et la Reine, avant que de les vendre, dirent : on va d’abord réfléchir, car cela n’était pas vraiment au programme.

6 07 1495                   Lombards, Vénitiens, soldats des Habsbourg, d’Aragon, du pape, se font étriller à Fournoue, au sud-ouest de Parme, par les soldats de Charles VIII, n’en revenant pas de la furia francese.

Cette première guerre d’Italie, qu’aucune nécessité stratégique ou géographique ne justifiait, mais que rendait tentante la faiblesse politique des États italiens, eut l’effet d’un cyclone établi sur la Péninsule qui devait déterminer la météorologie de l’Europe entière jusqu’au milieu du XVI ° siècle.

Fernand Braudel

22 10 1496                 À 18 ans, Jeanne, fille de Ferdinand et d’Isabelle, épouse à Lille, un homme dont elle est deviendra follement amoureuse : Philippe le Beau, archiduc d’Autriche. Charles, le futur empereur Charles Quint, naîtra en 1500.

Il est clair qu’un élément étrange et neuf se greffa à l’empire des Habsbourg avec le mariage de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle. Dans sa dot, elle apportait la Castille, l’Aragon, toute l’Espagne et une ribambelle de nouveaux royaumes, ainsi que la Sicile, la moitié de l’Italie, une tranche d’Afrique du Nord et presque toutes les Amériques récemment découvertes ; mais aussi le cérémonial, les habits noirs et le grand formalisme espagnol. Les générations passant, quand les mentons en galoche et les lèvres pendantes régnèrent dans les deux capitales, que les infantes et les archiduchesses furent presque interchangeables, de sombres capes nanties des croix écarlates de Saint Jacques de Compostelle et de Calatrava commencèrent à se mêler aux plumes criardes et aux crevés des capitaines lansquenets ; la solennité de l’Escurial projeta ses ombres rituelles sur les dalles de la Hofburg et l’union du Saint Empire romain germanique et du Royaume Très Catholique fut consommée. Don Juan fut-il un héros espagnol ou autrichien ? Dominant les méandres encaissés du Tage, la grande aigle à deux têtes de l’Empire, taillée ou coloriée sur les barbacanes de Tolède, ouvre plus largement ses ailes, encore aujourd’hui, que tout autre emblème identique sur le Danube ou dans le Tyrol. Traversant l’Atlantique étalé sur les voiles de la flotte, ce même oiseau symbolisait l’accroissement soudain de l’extraordinaire héritage de Charles Quint. Sculptée dans la pierre volcanique et ruinée au milieu des lianes, cette silhouette, avec ses plumes de pierre, continue d’intriguer les Mayas plus familiarisés avec le Quetzal ; quatre siècles de tremblements de terre les ont préservés d’un ensevelissement sous les eaux du lac Titikaka. Charles résumait le double héritage, symbole vivant du mixte latin et germanique et de toute la période. Sombrement vêtu comme un arrière-plan sombre, las de gouverner et de combattre, debout une main posée sur la tête de son chien, quel regard triste et pensif nous jette le grand empereur dans le tableau du Titien ! Quand il abdiqua et se retira, il importait qu’il ne s’établit ni à Melk, Göttweig ou Saint Florian, ni dans aucune des célèbres fondations autrichiennes mais dans une petite annexe royale qu’il accrocha comme une bernicle aux murailles du petit monastère hiéronymite de Yuste, parmi les bois de hêtres et de houx de l’Estrémadure.

Patrick Leigh Fermor Le temps des offrandes                    Payot 2003

1496                             Charles VIII crée le port militaire de Toulon. La tour de la Mitre sera construite en 1514. Les Romains y avaient établi une des deux teintureries impériales de pourpre installées en Gaule : ce produit était extrait du coquillage appelé Murex, très commun sur les côtes.

Les troupes françaises mettent à sac le village et le château de Salces, qui marque la frontière espagnole, juste au nord de Perpignan. Ferdinand décide alors de le reconstruire et d’en faire un fort d’arrêt défensif et une base d’opérations offensives : c’est le château de Salces, voisin de l’autoroute, sur la gauche dans le sens nord-sud, juste avant Perpignan. Un peu plus de 150 ans plus tard, le traité des Pyrénées le mettra en terre française ; devenu inutile, il ne devra sa survie qu’au coût prohibitif de sa destruction : les murailles ont de 6 à 10 mètres d’épaisseur !

24 06 1497                 John Cabot (Giovanni Caboto, d’origine vénitienne), soutenu par Henri VII, roi d’Angleterre et financé par les marchands de Bristol, a appareillé le 2 mai 1497 pour traverser l’Atlantique Nord à bord du Mathew, un navire de 50 tonnes avec 18 marins à son bord. Son objectif est de trouver une voie maritime directe entre l’Europe et l’Asie. Il débarque sur Terre-Neuve, déjà découverte par les Vikings et peut être même par des moines irlandais. Les pêcheurs basques et bretons la connaissent.

8 07 1497                  Vasco de Gama, gentilhomme portugais de la cour de Manuel I°, appareille de Lisbonne pour l’océan Indien, proposant d’atteindre les métropoles du commerce indien, de créer des échanges lucratifs, promettant d’entamer les monopoles commerciaux que détenaient en Asie les musulmans du Levant et les marchands de Gênes et de Venise. Cette première expédition dura 2 ans : les vents contraires, le scorbut, la résistance des Arabes, solidement implantés sur la côte orientale de l’Afrique, mirent à mal hommes et navires : sur les 4 vaisseaux et 190 hommes au départ, 2 navires seront de retour, avec 55 hommes.

C’était la première expédition de Vasco de Gama, mais ce n’était pas la première expédition portugaise : bien d’autres avaient fait naufrage en tentant de doubler le cap des Tempêtes :

Au commencement du X° siècle de l’hégire [après 1495], parmi les événements épouvantables et extraordinaires de l’époque, se produisit l’arrivée dans l’Inde des Portugais infidèles, l’une des nations des Francs infidèles. Une de leurs bandes s’était embarqué au détroit de Ceuta [Gibraltar] avait pénétré dans la mer des Ténèbres [l’océan atlantique] et était passé derrière les montagnes d’Al-Komr dans la région desquelles le Nil prend sa source. Ils s’en allèrent vers l’Est et passèrent par un endroit proche de la côte [de cet endroit au Nord] est une montagne ; de l’autre coté, [au sud] c’est la mer des Ténèbres houleuse. Là, leurs navires ne purent pas mouiller et furent brisés. Aucun d’entre eux n’en réchappa. Les Portugais s’entêtèrent ainsi pendant quelques temps à envoyer des navires et faisaient naufrage à cet endroit. Personne de leur bande ne parvint dans la mer de l’Inde, jusqu’au moment où une de leurs caravelle parvint dans l’Inde.

Kutb-ad din n-Nahrawali

Le vendredi suivant [1° décembre 1497], alors que nous étions encore dans ladite baie de Sao Bras, nous vîmes venir environ 90 hommes basanés, semblables à ceux de la baie de Santa Helena. […] Quant nous fûmes près de la rive, le capitaine-major leur lança sur la plage des grelots qu’ils ramassaient, et ils ne se contentaient pas de prendre ceux qu’on leur lançait : ils venaient en chercher qu’ils prenaient dans la main du capitaine-major, ce qui nous étonna beaucoup, car quand Bartolomeu Dias était passé par là ils l’avaient fui et n’avaient pris aucun des objets qu’il leur donnait. Bien plus, un jour qu’ils se ravitaillaient dans une aiguade [point d’eau] située sur le rivage, dont l’eau est très bonne, ils lui en interdirent l’accès en jetant des pierres du haut d’une éminence qui la surplombe. Bartolomeu Dias fit tirer contre eux des coups d’arbalète, et il en tua un.

Le 2 mars 1498, ils font escale sur l’île de Mozambique :

Les hommes de ce pays sont cuivrés, bien bâtis, et de la religion de Mahomet. Ils parlent la langue des Maures. […] Ils sont marchands et commercent avec des Maures blancs [des négociants arabes], dont quatre navires se trouvaient en ce lieu, chargés d’or, d’argent, de tissus, de clous de girofle, de poivre, de gingembre, de bagues d’argent ornées de nombreuses perles, de semences de perles et de rubis, toutes choses que portent aussi sur eux les hommes de ce pays. Et il nous a semblé, d’après ce qu’il nous disaient, que toutes ces choses étaient importées, que c’était les Maures qui les amenaient, sauf l’or, et que plus loin, là où nous allions, il y en avait beaucoup. Les pierres, la semence de perles et les épices étaient, disaient-ils, en telle quantité qu’il n’était pas nécessaire de les troquer : on les ramassait à pleins paniers.
Relation du voyage de Vasco de Gama [1497-1499].

Auteur anonyme.             Début XVI° siècle. Traduit et édité par Paul Teyssier. Paris. Chandeigne 1998

Les déboires avec des pilotes arabes ne manquèrent pas, mais il parvint à en trouver un loyal et honnête, à Malindi, qui n’était autre qu’Ahmed Ibn Majid, le meilleur navigateur arabe de l’époque dans toute la Mer Rouge et l’Océan Indien, lequel ne se doutait pas qu’il participait ainsi à la mise en place d’un empire qui allait supplanter ses frères.
Après s’être entretenu avec lui, Vasco de Gama fut extrêmement satisfait de son savoir, notamment quand ce pilote lui montra une carte de l’ensemble de la côte de l’Inde dessinée à la façon des Maures, autrement dit avec des méridiens et des parallèles. […] Et, lorsque Vasco de Gama lui montra un grand astrolabe en bois qu’il avait avec lui, et d’autres, en métal, avec lesquels il mesurait la hauteur du soleil, le pilote ne manifesta aucune surprise. Il déclara que certains marins de la mer Rouge utilisaient des instruments de cuivre triangulaires et des cadrans qui leur servaient à mesurer la hauteur du soleil et surtout l’étoile polaire, la plus utilisée pour la navigation.

Journal de bord

Ahmed Ibn Majid, natif – 1432 – de Sur, en territoire d’Oman, n’était pas seulement navigateur, mais encore écrivain prolifique – une trentaine de traités – dont le principal : Livre d’information utile sur les principes et les règles de la navigation que Gerald Tibbet, un érudit anglais s’attacha à traduire : affaire délicate car l’homme était plus intéressé par l’élégance poétique que par la précision pratique.

Au cœur de cette navigation, le kamal : une simple planchette de bois d’environ huit centimètres de coté, percée d’un trou en son centre, qui permet d’y passer une ficelle nouée. Le navigateur met le nœud entre les dents, tire la ficelle jusqu’à la tension et, en fermant un œil, tient la tablette de façon que son bord soit sur la ligne d’horizon. Ensuite, il note la hauteur de l’étoile Polaire sur le coté de la planchette. Plus simple que ça …tu meurs. Il semble curieux que l’écrivain de Vasco de Gama ne prête pas à Ahmed Ibn Majid la mention de ce kamal, mais simplement l’utilisation en mer Rouge d’instruments ressemblant fort à l’astrolabe. Erreur d’interprétation de l’écrivain, ou peur de paraître ridicule pour l’Arabe tant est rudimentaire le kamal ?

Dans les années 1980, Tim Severin, un marin Irlandais, homme de grande qualité, reconstruisit à l’identique un navire arabe, c’est-à-dire cousu et non cloué, d’avant Vasco de Gama, le Sohar, avec lequel il entreprit et réussit l’un des voyages de Sinbad le Marin de l’entrée du golfe persique à la Chine. Il utilisa à plusieurs reprises le kamal : la comparaison avec les résultats donnés par un sextant donnait au premier une précision de trente mille nautiques !

Le reste est affaire d’érudition : comment faire lorsque l’étoile polaire n’est plus en vue. En premier lieu, repérer la Croix du Sud, ou d’autres enfin, repérées par paire lorsqu’elles forment une configuration précise l’une par rapport à l’autre, au cours d’un certain mois lunaire : sa connaissance des constellations et de leurs mouvements était encyclopédique.

C’est une navigation à la latitude mais quand on ne navigue que dans l’océan indien, la longitude est souvent donnée par les amers, eux aussi très longuement décrits.

Ahmad Ibn Majid était tenu chez les Arabes pour un mu’allim, le grade le plus élevé parmi les navigateurs.

Les objectifs fixés furent atteints lors d’expéditions ultérieures, et la fin justifia les moyens : saisie, pendaison d’innocents raflés sur un port pour intimider le sultan local ; le 3 octobre 1502, Vasco de Gama, sur la voie du retour au Portugal, croisera le Miri, armé par Al Fangi, un des plus riches marchands de Calicut : il est sur le navire, en compagnie d’autres marchands et de nombreuses femmes et enfants, de retour de pèlerinage à la Mecque. Vasco de Gama se refusera à toute négociation – rançon contre la vie sauve – et ordonnera que le navire soit brûlé, puis coulé :

Al Fangi                      Monsieur, vous n’obtiendrez aucun gain en ordonnant de nous tuer. Faites-nous mettre aux fers et amenez-nous à Calicut. Et si, là-bas, ils ne remplissent pas vos navires de poivre et d’épices, alors vous pourrez donner l’ordre de nous brûler.

Vasco de Gama          Vivant, vous devrez être brûlé parce que vous avez conseillé au roi de Calicut de tuer et de piller l’agent portugais et ses compagnons ; et puisque vous êtes devenu si puissant à Calicut que cela vous oblige à remplir gratuitement mes navires, je dis que pour rien au monde je ne me priverai de vous occasionner une centaine de morts, si je peux le faire.

Malgré le riche butin qu’il rapportera à Lisbonne, il sera accueilli froidement par le roi Manuel qui lui reprochera non pas d’avoir brulé 300 musulmans, mais de ne pas avoir trouvé le royaume du prêtre Jean. Durant vingt ans, le navigateur restera à quai avant que le souverain ne lui confie le commandement d’une troisième et ultime expédition en Inde.

Les victimes se souviendront de tout cela :

Le Franc est venu à Malabar sous l’apparence d’un marchand
Mais avec l’intention de tromper et d’escroquer
Pour garder tout le poivre et le gingembre pour lui
Et ne laisser que des noix de coco pour les autres
En l’année 903 après la migration
Du Prophète, choisi parmi le genre humain,
Le Franc apporta quelques présents au samiri
Et demanda à être l’un de ses sujets,
En disant qu’il aiderait le pays à prospérer
Et qu’il le défendrait contre ennemis et rebelles
Le samiri le préféra entre tous les autres
Et rejeta les mises en garde de ses sujets qui disaient :
Le Franc détruira nos terres.
Désormais, nos paroles se sont avérées,
Car il se soumit comme un esclave puis,
Ayant pris des forces, il se dressa,
Et assujettit les terres du Hind et du Sind,
Et jusqu’à la Chine : ce n’est pas un mensonge.
 
*********************
Ce [les Portugais] sont les pires de toutes les créatures
Aux manières les plus sales
Les ennemis les plus âpres d’Allah et de son Prophète
De sa foi et de la communauté du Prophète
Le Franc vénère la croix
Et se prosterne devant des images et des idoles
Laid d’apparence et de forme
Aux yeux bleus telle une goule
Il urine [debout] comme un chien
Et ceux qui se lavent sont réprimandés et chassés
Fourbe, désobéissant et déloyal,
La plus répugnante des créatures de Dieu, c’est le Franc !

Mais il fallait tout de même autre chose pour réussir pareille entreprise : un talent hors pair de navigateur et de meneur d’hommes, et une habileté certaine à traiter avec les chefs locaux. Ainsi se constitua l’empire portugais des Indes, qui bouleversa tout le commerce de l’Europe avec l’Asie : les trésors d’orient – épices, drogues, pierres précieuses, soieries -, ne parviendront plus en Europe via le Golfe persique, la Mer Rouge et le Levant, mais sur des navires portugais passant par le cap de Bonne Espérance. C’est le déclin de l’Égypte et en premier lieu de son port Alexandrie, jusqu’alors le magasin du monde, qui entraîne celui de la République de Venise, son principal client : dès 1504, les galées vénitiennes ne trouvèrent pas d’épices à Alexandrie comme à Beyrouth. Mais, lorsque l’on tombe de très haut, la chute dure longtemps, et Venise était très haut :

Quant à la qualité de la marchandise dans Venise, on pourrait en dire quelque chose, mais pas toute la vérité, loin de là, parce qu’elle est inestimable. En fait, on dirait que le monde entier se rassemble ici, et que les êtres humains y ont concentré toute leur puissance commerciale… Qui pourrait compter ces innombrables boutiques, si bien fournies qu’elles ressemblent presque à des entrepôts, avec tant de draps de toute facture – tapisseries, brocarts et tentures de tout motif, tapis de toutes sortes, drap en poil de chameau de toutes couleurs et textures, soies de toute nature ; et tant d’entrepôts pleins d’épices, de denrées et de remèdes, et tant de belle cire ! Qui contemple tout cela est stupéfait !

Pietro Casola

Mais quelques années plus tard, les choses se rééquilibrèrent : le trafic des produits d’orient reprit en méditerranée, le contour par le Cap de Bonne Espérance n’offrant pas que des avantages : la longueur du trajet est le principal facteur de la détérioration des marchandises et le coût global est beaucoup plus important que celui de la voie méditerranéenne ; c’est plus le monopole d’un marché que le marché lui-même que perdit Venise. Dès 1510, le poivre méditerranéen les épices et les bijoux d’orient reprenaient des parts de marché. Et cinquante ans plus tard, la tendance s’était plus que confirmée : le marché des épices par l’Orient avait retrouvé toute sa place :

Si cette vuydange par la mer Rouge se remect sus, le magazin du Roy de Portugal empirera bien fort, qui est la chose qu’il crainct le plus et pour laquelle empescher, ses armes ont si longtemps combattu.

Jean Nicot, ambassadeur de France au Portugal, en avril 1561

Lequel Jean Nicot voyait, de par sa position, plus clair que Voltaire, puisque les Vénitiens finirent par tirer leur épingle du jeu, même sans canal :

Le voyage de Gama au Royaume de Calicut dans les Grandes Indes par le cap de Bonne Espérance fut ce qui transforma le commerce de l’ancien monde. Les Vénitiens, aussi intéressés que l’Égypte à traverser les progrès des Portugais, proposèrent au Soudan d’Égypte de couper l’isthme à leurs dépens et de creuser un canal qui unirait le Nil à la mer Rouge. Ils eussent par cette entreprise conservé l’empire du commerce des Indes, mais les difficultés firent s’évanouir ce grand projet.

1497                            A la demande d’Ivan III le Grand, la charte de Pskov affiche 68 articles qui représentent l’acte fondateur de l’État moscovite, clamant haut et fort le pouvoir de celui qui porte le titre de souverain de toute la Russie. Les boyards sont à l’origine les compagnons d’armes du souverain, formant une force armée mobile, la droujina, qu’ils sont libres de quitter quand bon leur semble. C’est pour les fidéliser que le souverain va les doter de terres et de forêts : ils pourront ainsi percevoir un tribut du paysan. Celui-ci ne dispose que de deux semaines par an, à cheval sur la Saint Georges, le 26 novembre, pour partir tenter sa chance ailleurs.

août 1498                  Le troisième voyage de Colomb, à la tête de 2 caravelles et un navire plus important, l’amène sur les côtes du Honduras, Costa Rica, Panama, Trinidad et Tobago où il se trouve le 1° août 1498, puis, dans le golfe de Paria, à l’embouchure de l’Orénoque – le Paradis terrestre – actuellement au Vénézuela – où il découvre le maïs, mais surtout des perles, au sujet desquelles, il tentera vainement de garder le secret.

1498                           Être reine en France n’est point chose toujours aisée : la fonction première est de mettre au monde nombre d’enfants, de préférence des garçons, la succession étant ainsi assurée ; et si ce sont des filles, un judicieux mariage permettra l’agrandir le royaume. Et s’il n’y a que des filles, le choix du gendre sera d’autant plus délicat que ce sera l’un d’eux qui coiffera la couronne. Louis XI n’a pas eu d’héritier mâle ; donc celui qui épousera sa fille Jeanne sera roi, et Louis d’Orléans sera celui-là : fiancés à moins de deux ans pour l’un, moins d’un mois pour l’autre, mariés de force à quatorze et douze ans. A cette âge-là, il n’est pas évident de réaliser que des enfants peuvent être idiots ou bancales ou les deux à la fois. Idiote, Jeanne était loin de l’être et elle le prouvera, mais bancale, elle l’était. Il y avait d’ailleurs pléthore de boiteuses parmi les reines de France de ce temps-là. On ne put jamais savoir si les deux époux s’unirent fréquemment pour engendrer, toujours est-il qu’il n’y eut point d’enfants. Et pour un roi, le motif est suffisant pour répudier sa femme ; encore faut-il amener le pape à ses vues ; et ce fût l’objet d’un procès qui se conclut à la fin de 1498 : Jeanne n’était plus la femme du roi, qui épousa Anne de Bretagne ; elle était faite duchesse de Berry ; elle fonda à Bourges l’ordre religieux de l’Annonciade où elle termina sa vie, puis, le 20 mai 1950 ajoutera son prénom – sainte Jeanne de France – à celui des autres Jeanne sanctifiées, Jeanne d’Arc, Jeanne de Chantal.

Je crois que son mari, comme j’ai ouïe dire, l’avait fort bien connue et vivement touchée, encore qu’elle fût encore un peu gâtée du corps, car il n’était pas si chaste de s’en abstenir, l’ayant si près de soi et autour de ses cotés, vu son naturel, qui était un peu convoiteux […] du plaisir de Vénus.[…] Mais un roi fait ce qu’il veut… rien n’est impossible à un grand roi

Sieur de Bourdeilles, alias Brantôme

Et dans l’Espagne voisine, la grande faucheuse s’est abattue sur la famille royale : leur fils Jean est mort l’année précédente à 18 ans, son épouse a donné le jour à un enfant décédé la même année ; leur fille Isabelle, veuve du prince Jean du Portugal, mort en 1492, qui avait ensuite épousé le jeune roi du Portugal, Manoel, décède en donnant naissance à Miguel de Portugal, qui va mourir deux ans plus tard. Leur fille Jeanne a épousé deux ans plus tôt Philippe de Habsbourg, qu’elle aime à la folie ; il la quitte, enceinte, pour aller gouverner la Flandre, elle ne supporte pas la séparation et donne les premiers signes de fragilité mentale, fragilité qui arrangera les affaires de son père et de son fils pour l’éloigner du pouvoir, après la mort de son mari en 1506, en en faisant Jeanne la Folle. Ferdinand et Isabelle tombèrent malades. Ferdinand recouvra la santé, mais Isabelle mourra le 26 novembre 1504, à Médina del Campo :

Je suplie le Roi mon Seigneur très affectueusement, et je charge et confie et ordonne à ladite Princesse ma fille et audit Prince son mari, […] de ne point consentir ni de donner occasion aux indigènes indiens et aux habitants desdites Indes et dudit continent, conquis et à conquérir, d’être l’objet d’aucune injustice dans leur personne et leur propriété ; et j’ordonne qu’ils soient bien et justement traités. Et s’ils ont été l’objet d’une injustice, qu’il y soit porté remède et pourvu.
[…]
Je prie le Roi mon Seigneur qu’il veuille bien faire usage de mes bijoux et de mes biens, ou de ceux qu’il aime le mieux, de manière que les ayant sous les yeux, il garde un souvenir plus continu de l’amour remarquable que j’ai toujour Sa Seigneurie ; et de manière aussi qu’il se rappelle toujours qu’il doit mourir et que je l’attends dans l’autre vie ; et qu’avec cette pensée il vive plus saintement et plus justement.

Cette même année 1498, Colomb envoyait à l’automne cinq navires chargés d’esclaves à défaut d’or, les premiers pouvant subvenir au manque du second : ainsi le dit ce courrier adressé au Roi et à la Reine, on ne peut plus explicite :

Au nom de la Sainte Trinité, nous pouvons envoyer d’ici tous les esclaves qui peuvent se vendre, du bois de sapan, et si mes renseignements sont bons, nous pouvons vendre 4 000 [esclaves] qui rapporteraient certainement 20 millions et 4 000 quintaux de bois de sapan, valant autant, et il n’y aurait que pour 6 millions de frais. […] Ici, tout ce dont nous avons besoin pour assurer ce revenu, c’est de navires qui viendraient fréquemment chercher les choses que j’ai mentionnées. Je crois que les gens de mer ne vont pas tarder à mordre à l’appât, car ces maîtres et ces marins reviennent tous riches et avec l’intention de repartir pour ramener des esclaves à 1 500 maravédis pièce, [espérant] rentrer dans leurs fonds avec le premier argent qu’ils pourront en tirer ; et bien qu’ils [les Indiens] risquent de mourir avant, il n’en sera pas toujours ainsi, car la même chose est d’abord arrivée avec les Noirs et les Canariens,[…] et celui qui peut survivre ne sera pas vendu par son propriétaire pour l’amour ou pour l’argent.

1499                            A Grenade, le cardinal Cisneros, contre l’avis des autorités locales, contraint les mudejares à se convertir, rompant ainsi la promesse des Rois Catholiques faite à la chute de Grenade. Cela va entraîner la révolte de l’Albaicin, la ville musulmane de Grenade, suivie d’une révolte longue, dure à mater dans la Sierra Vermeja. Les troubles ne cesseront qu’en 1502, les musulmans étant alors contraints à se convertir ou s’exiler. La mesure sera appliquée aussi à la Castille.

01 1500                        L’Espagnol Vincente Yañez Pinzon – ex commandant de la Niña, une des deux caravelles du premier voyage de Colomb – touche les côtes du Brésil, mais comme cela se trouvait, de par les Capitulations de Tordesillas, en zone portugaise, pour ne pas compliquer les choses, on décida en haut lieu que l’affaire ne serait pas ébruitée, et la postérité fût pour le suivant.

21 04 1500                 Pedro Alvarez Cabral a quitté Lisbonne le 8 mars à la tête de trois caravelles et de douze nefs de transport : il a pour mission de toucher la cité de Calicut, sur la mer d’Oman, eldorado des épices, et, au passage, de trouver une île plus à l’ouest du Cap Vert, – les Canaries sont à l’Espagne – pour les navires qui, revenant du Cap de Bonne Espérance, effectuent vers Lisbonne la grande volta, le large détour vers l’ouest qui permet d’atteindre dans l’hémisphère nord les vents favorables au retour : il touche une terre qu’il pensera n’être qu’une simple île, y fait ériger une croix de sept mètres de haut, la nommant d’abord Ile de la Vraie Croix, avant qu’elle ne devienne Brasil, la rougeur des bois y étant la même que celle des bois que l’on importait depuis longtemps du Levant pour la teinture, que l’on nommait communément bois de brésil car ils rappelaient la braise. C’est le pau brasil Caesalpinia echinata – qui se révélera être d’un très bon rapport : très bon bois d’œuvre pour les constructions navales, et donnant d’excellentes teintures. Le Portugal, grand constructeur naval, manquait alors de bois, et en importera en quantité, avec d’autres essences : le pallissandre – jacaranda – pour l’ébénisterie de luxe, l’apenyba, pour les caisses de sucre. Ils prendront le pas sur les bois importés des Indes, le voyage étant plus court. Les Indiens utilisaient l’uribanga pour leurs canoés.

Il était sur la côte méridionale de l’actuel État de Bahia, l’actuel Porto Seguro. L’escale dura onze jours après quoi il renvoya un bateau chargé d’oiseaux et de plantes exotiques sur Lisbonne, et laissera sur place deux degregados – anciens délinquants recrutés pour le voyage – avec mission d’apprendre les langues locales ; 5 ans plus tard, on en retrouvera un : il avait appris une langue indienne ! les autres essuyèrent une belle tempêtes au large du Cap de Bonne Espérance, avant d’atteindre Calicut.

25 08 1500                Colomb est en disgrâce : on lui envoie un gouverneur, Francisco de Bobadilla, qui se voit contraint de le mettre aux fers, tant le Vice Roi se refusait à lui céder son pouvoir et le renvoie à fond de cale en Espagne… il y a une bonne part de malentendu dans l’affaire, mais aussi de la défiance : Vasco de Gama est revenu des Indes orientales les cales chargées de marchandises précieuses : épices, soies, bijoux, et Colomb n’a ramené que des choses sans valeur et sans intérêt des Indes occidentales.

Son or était rare, son aloès n’était pas de l’aloès, son musc n’était pas du musc, sa cinnamone n’était pas de la cinnamone. Oviedo persiflait : Quelques Espagnols qui étaient venus en quête d’or revinrent avec la couleur de l’or mais sans son éclat. Et quand Antonio Torrès arriva avec la nouvelle du désastre de la Navidad, le bruit se répandit que Colón ne l’avait pas fondée pour peupler le pays, ni en vertu d’une injonction spéciale du Seigneur, mais parce qu’il n’y avait plus assez de place pour tout le monde après la perte du navire amiral.

Salvador de Madariaga Christophe Colomb               1952

Il sera tout de même libéré sur ordre du Roi et de la Reine, sitôt arrivé à Séville et retrouvera son titre d’amiral de la mer Océane, – titre qui lui permettra de percevoir jusqu’à sa mort les revenus qui y sont attachés par contrat – mais ne sera plus vice-roi des Indes. Bobadilla, lui aussi fera des erreurs, dont la plus grave est probablement celle d’avoir accordé aux colons la liberté de ramasser de l’or pendant vingt ans sans en référer à la couronne ni payer d’impôts. Une tempête en Atlantique se chargera de l’engloutir avec vingt autres navires lors d’un retour sur l’Espagne.

Cette même année, Colomb décrivait bien clairement sa mission d’élu de Dieu pour la conversion des Indiens au catholicisme : C’est moi que Dieu a choisi pour son messager, me montrant de quel coté se trouvait le nouveau ciel et la terre nouvelle dont le Seigneur avait parlé par la bouche de Saint Jean dans son Apocalypse et dont Isaïe avait fait mention auparavant.

1500                            Le Portugais Diego Diaz est le premier européen à reconnaître la côte de Madagascar : il lui donne le nom d’île Saint Laurent. La population dominante est d’origine malaise et indienne.

Jean Vitrier, prieur du couvent franciscain de Saint Omer, déclare simoniaque la prédication des indulgences romaines et dénonce la sotte confiance des gens qui pensaient être quittes de leurs péchés en jetant des pièces dans un tronc.

1501                            Petrucci, imprimeur vénitien, invente un procédé pour graver et imprimer la musique. Le portugais Joao Da Nova Castelia découvre dans l’Atlantique sud l’île d’Ascension au nord de Sainte Hélène, à la latitude de Luanda et la longitude de Monrovia. L’île deviendra anglaise par la suite et en 2008, l’Angleterre demandera une extension des eaux territoriales de 200 milles nautiques à 350 : ainsi, s’il y avait du pétrole, le bonus serait d’importance.

13 05 1501                Amerigo Vespucci, florentin administrateur d’affaires des Médicis, à la tête de trois caravelles, appareille pour un voyage de seize mois qui va lui permettre d’affirmer que ce que l’on croyait depuis dix ans être les Indes est en fait un nouveau continent, inconnu jusqu’alors des géographes :

le 17 juillet 1501, nous parvînmes à une terre nouvelle que, pour les multiples raisons exposées ci-après, nous jugeâmes être un continent. Il parvint jusqu’au sud de la Patagonie, à proximité de l’actuel San Julian, à quelque 650 km seulement de l’extrémité sud de la Terre de Feu. Au cours de voyages précédents, l’observation des astres lui avait permis de calculer la circonférence terrestre au niveau de l’équateur, et il était parvenu à un chiffre inférieur de 80 km seulement à la réalité.

Ce n’est pas lui qui donna son nom au nouveau continent, mais Martin Waldseemüller, un jeune cartographe allemand de St Dié qui, membre d’un groupe passionné d’imprimerie, décida un jour de publier un petit volume – Cosmographiae introductio – dans lequel, pour la première fois était décrite la quatrième partie du globe ; il s’agissait de réactualiser la Cosmographia de Prolémée en s’appuyant sur les découvertes nouvelles, notamment le récit qu’en avait fait Vespucci dans Mundus Novus, paru en 1503 :

A présent, ces parties du globe (Europe, Afrique, Asie) ont été plus largement explorées, et une quatrième partie a été découverte par Amerigo Vespucci (comme il sera décrit plus loin). Considérant que l’Europe, comme l’Asie, doivent leur nom à des femmes, je ne vois point de raison que quiconque puisse valablement faire objection à ce que l’on appelle cette partie Amerige (du grec : ge : terre de), c’est à dire Terre d’Amerigo, ou Amerique, du nom d’Amerigo, son découvreur, homme de grandes capacités. [Amerigo est l’équivalent d’Emeric et de Henri]

Des langues, qui ne sont pas nécessairement méchantes [M.E. Jondot, dans le Tableau historique des nations 1805, et encore Salvador de Madariaga, dans Christophe Colomb, 1952 p.425, en Presses Pocket] affirment qu’Americo Vespucci n’était que géographe de cette expédition, en fait dirigée par Alonso de Ojeda, compagnon de Christophe Colomb lors de son second voyage ; Vespucci lui aurait tout simplement piqué le récit qu’il fit de l’expédition, effaçant le nom d’Ojeda pour y mettre le sien : Fonseca, l’évêque chargé des découvertes avait pris connaissance des cartes établies par Colomb sur le nord de l’Amérique du sud et avait obtenu pour Ojeda une lettre l’autorisant à armer une expédition à condition qu’il ne s’approcherait pas des réserves du Roi du Portugal ni de celles de l’Amiral des Indes, [réserves découvertes avant 1497]. Muni des cartes de Colomb, Ojeda était donc libre d’explorer le golfe de Paria et la côte de l’Amérique du sud puisque découvert par Colomb en 1498 !

Quoi qu’il en soit, le livre, publié à St Dié en 1507, rencontra un succès tel qu’il fallut le rééditer et on atteint bientôt mille exemplaires. Lorsque Waldseemüller voulut se raviser, estimant que Vespucci n’était pas vraiment le découvreur de ce nouveau continent… il était trop tard pour rattraper ce grand succès de librairie : Jean Schott, éditeur à Strasbourg publia une nouvelle édition en 1513, avec une carte mise à jour, en vain : l’Amérique s’était déjà imposée, – elle ne cessera plus de le faire – même si elle ne semblait alors désigner que celle du Sud, le Nord demeurant sans titre.

1502                           L’histoire raconte qu’en 1357, un chevalier franc comtois du nom de Geoffroi de Charny, habitant près de Troyes, exposa le linceul du Christ (le linge dont il fut couvert après la Passion), qu’il avait dérobé à Jérusalem. Devenu propriété des chanoines de Lirey en Champagne, ceux-ci le remirent à Marguerite de Charny, petite fille de Geoffroi, pour qu’il soit en sécurité pendant les troubles de la guerre de Cent ans. Elle ne le rendit pas et le céda au duc de Savoie en 1453, en échange de droits féodaux sur les châteaux de Miribel et de Flumet. La précieuse relique fût déposée en la sainte chapelle de Chambéry en 1502. Elle y subit des brûlures[1] dues à l’incendie qui ravagea la chapelle en 1532, et fût installée définitivement à Turin en 1578, où on lui éleva un sanctuaire entre la cathédrale et le palais royal.

[La datation au carbone 14 a été mise au point en 1949 par l’Américain Libby : constatant la présence de ce carbone radioactif dans tout être vivant, il constate qu’à la mort, ce carbone diminue à un rythme mesurable, ce qui permet de déterminer la date de la mort ; elle est opérationnelle pour moins de 35 000 ans.] Cette datation, effectuée en 1988, fait remonter la récolte du lin qui a servi au tissage de la pièce entre 1260 et 1390… c’est bien embêtant, c’est vrai, mais cette datation sera très controversée, et depuis, d’autres scientifiques, comme Lorenzo Garza Valdés[2], microbiologiste de l’Université du Texas, déclareront après avoir travaillé sur l’étoffe : Le sang qui se trouve sur le suaire est de type AB, un groupe sanguin très rare actuellement, mais qui était fréquent chez les juifs de Babylone et de Galilée il y a deux mille ans… Mes travaux démontrent que le suaire est le linceul de Jésus de Nazareth.

L’Américain Walter McCrone affirme que s’il y a bien des traces de pigments de couleur, il ne s’agit en aucun cas de sang.L’Église catholique, par la voix de Mgr Saldarini, archevêque de Turin et gardien du suaire, se montre très prudente : Le suaire n’est pas une donnée de foiL’Église appelle à vénérer un signe, une icône, parce que cela ravive en nous la passion du Christ. La vénération envers le suaire n’est pas du tout un problème d’authentification.

Henri Broch, directeur du laboratoire de zététique (du grec zêtêin : chercher) de Nice, parle carrément d’escroquerie (Midi Libre 10 09 2006) : Un faux mystère, mais une vraie escroquerie. Ce n’est pas moi qui le dis, mais l’évêque du lieu qui, à l’époque, avait retrouvé l’auteur du faux et les mendiants payés pour prétendre qu’ils avaient été guéris.

En 1898, le photographe italien Secondo Pia photographiera le linceul  et la diffusion de cette photo contribuera pour beaucoup à sa renommée. C’est le plus souvent sur ces photos que travailleront la plupart des plus ou moins savants, à l’imagination souvent fertile, nombre d’entre eux y voyant des inscriptions en hébreu, comme on peut bien voir ce que l’on veut dans les nuages. Mais il est certain qu’on ne voit aucune inscription à l’œil nu pas plus que sur les photos récentes à haute définition.

En 2014, à la suite d’une ènième analyse au carbone 14, un journaliste s’offrira dans le Monde un billet plein d’humour :

En 1988, le Vatican soumet à la datation au carbone 14 des échantillons du suaire de Turin, ce tissu de lin qui, depuis son apparition au Moyen Age, passe pour être le linceul du Christ. Des précautions inouïes sont prises pour que personne ne conteste les résultats de l’analyse : on sélectionne trois laboratoires indépendants les uns des autres (universités d’Oxford et d’Arizona, École polytechnique fédérale de Zurich), qui reçoivent chacun quatre morceaux de tissu vieux de plusieurs siècles, sans savoir lequel provient du suaire.
Annoncé en octobre 1988 avant d’être publié quelques mois plus tard dans Nature, le résultat s’avère limpide : la datation du tissu est comprise entre 1260 et 1390. Cette estimation est cohérente avec les données historiques, la première mention de l’objet datant de 1357, et elle conforte la position prudente de l’Église qui n’a jamais reconnu le suaire comme une relique authentique.
Fin de l’histoire ? Pas du tout. Cette datation est restée en travers de la gorge de nombreux fidèles qui, depuis un quart de siècle, torturent régulièrement les faits et la physique pour l’invalider. C’est notamment le cas d’une équipe italienne de l’École polytechnique de Turin qui, le 11 février, a publié dans la revue Meccanica une étude démontrant avant tout que la science la plus improbable est celle qui se met au service de la foi.
Elle est partie d’un article paru dans Nature en 1989 expliquant qu’un bombardement par un flux intense de neutrons pouvait augmenter la quantité de carbone 14 dans un échantillon et le faire paraître plus jeune qu’il n’est lors d’une radiodatation. Il ne restait par conséquent plus qu’à trouver une monstrueuse source de neutrons, quelque part dans la nature aux environs de l’an 33 de notre ère et pas trop loin de Jérusalem s’il vous plaît. C’est au passage oublier qu’en théorie on n’a besoin d’aucune explication physique car Dieu est tout-puissant (sinon ça n’a aucun intérêt d’être Lui).
Quand on cherche, on trouve. Nos Italiens ont déniché dans plusieurs textes, dont l’Évangile selon Matthieu et La Divine Comédie, de Dante (célèbre contemporain de Jésus…), la mention d’un tremblement de terre en 33, peu après la mort du Christ.
Or, d’après les chercheurs, la fracturation de roches comprimées libérant des neutrons, un séisme catastrophique, aurait pu créer, à condition de durer au moins un quart d’heure, un flux de neutrons suffisant pour imprimer l’image du supplicié dans le tissu et fausser la datation de 1988. En effet, ces neutrons provoqueraient une réaction nucléaire avec les atomes d’azote contenus dans le lin, dont certains pourraient muter en atomes de carbone 14.
Alléluia, la science est grande ! Ces chercheurs ne vont pas jusqu’à voir dans ce phénomène une cause rationnelle à la résurrection de Jésus, mais le cœur y est.
En 2010, l’auteur de ces lignes a, dans un billet de blog, résolu d’une manière tout aussi scientifique (et donc tout aussi improbable) le problème de la datation du suaire de Turin : des extraterrestres ont débarqué en 1957 en Italie et emporté le suaire. Le Vatican et les États-Unis (qui sont de tous les grands complots de ce monde) ont étouffé l’affaire et remplacé le linge volé par une copie du Moyen Age, ce qui explique le résultat de la datation de 1988.
Ainsi, tout le monde est content. Le vrai suaire se trouve aujourd’hui à 25 années-lumière de la Terre, sur une planète en orbite autour de l’étoile GXD6985.

Pierre Barthélémy Le Monde du 25 02 2014

Chaque campe sur ses positions… et la terre continue malgré tout de tourner.

Le moine augustin Ambrogio Calepino publie à Reggio de Calabre le premier, et volumineux dictionnaire latin – italien. Au fur et à mesure des éditions, il devint de plus en plus plurilingue.

Lors de son quatrième voyage Christophe Colomb découvre la Jamaïque et de l’or sur les rives de la Véragua : il nomme l’endroit Bethléem, qui deviendra Belem et écrit, transporté : L’or, l’or, quel excellent produit ! C’est de l’or que viennent les richesses, c’est lui le mobile de toutes les actions humaines, et sa puissance est telle qu’elle suffit souvent pour amener les âmes au Paradis.

Où le mercantilisme côtoie le mysticisme ! Il mourra à Valladolid le 20 mai 1506.

Mais le bonhomme, s’il ne reflétait peut-être pas l’état d’esprit de l’ensemble de ses contemporains, n’était pas cependant un cas unique :

Le métal, jaune ou blanc, est le nerf de tout gouvernement ; il lui donne son pouls, son mouvement, son esprit, son âme ; il en est l’être et le vie même [l’esser et la vita] …Il surmonte toutes les impossibilités, car il est le maître, le patron de tout : il emporte avec lui la nécessité de toute chose ; sans lui, tout reste débile et sans mouvement.

Un Vénitien

Le portait suivant de Colomb par M.E Jondot, n’apporte rien de bien nouveau en soi, mais il est intéressant car particulièrement révélateur de ce qu’était l’histoire en ce début du XIX° siècle, pour autant que J.M. Jondot soit représentatif de son époque ; c’est un catholique plutôt conservateur, d’une grande érudition historique, allergique aux Lumières mais qui néanmoins dit avoir conscience du nécessaire souci d’impartialité de l’historien, tout en écrivant exactement à l’opposé de cette impartialité : le ton général est celui des innombrables Vies des saints de l’Église catholique : l’unique focale est la morale chrétienne : il doit être né un bon siècle avant Marx, avant Freud et on prend à le lire le plaisir de l’enfant qui écoute son grand-père raconter les histoires du bon vieux temps, qui peuvent avoir la fraicheur des récits opérant en terrain quasiment vierge. Il y a constamment un manichéisme de principe qui met les bons d’un coté, les méchants de l’autre, mais on s’en amuse plus qu’on ne s’en agace ; et à la fin d’un chapitre, monsieur distribue les prix comme un directeur d’école catholique à la fin de l’année scolaire ou un président du jury à la fin du festival de Cannes. Luther n’est qu’un gros bonhomme grossier et J.M. Jondot se refuse à voir le moindre travers dans l’attitude de la papauté de l’époque ; mais parfois, quand il a d’assez nombreuses sources d’informations et qu’il parle de personnages pas trop éloignée de lui dans le temps et dans l’espace, le portrait peut être cru et sentir le vrai : il en va ainsi de Richelieu. Par contre ce portrait de Christophe Colomb, lumière au milieu des ténèbres, illustre au mieux son écriture hagiographique. J.M. Jondot est suffisamment bien documenté pour dire que les Espagnols ont fait disparaître les Indiens des Caraïbes, mais il se refuse à en faire porter ne serait-ce que pour partie, la responsabilité à Colomb !

Cette découverte fut le résultat des plus profondes méditations de Christophe Colomb qui, par son génie, devina l’existence d’un nouveau continent. Le Génois rejeté par sa patrie, par la France, par l’Angleterre, en tous lieux, se voyoit traité de visionnaire. Les Portugais, ce peuple si rempli de sagacité, dont les travaux nautiques hâtèrent la découverte du nouveau monde, ce peuple qui donna l’éveil à toutes les nations européennes, méconnut également les talens de Colomb. Sans la prise de Grenade, événement qui leva toutes les difficultés, Colomb mouroit tout entier ; mais il avoit, dans Isabelle de Castille, une protectrice éclairée, qui sut, pour ainsi parler, mettre ce grand homme en possession d’une gloire près de lui échapper : aux yeux de la postérité la plus reculée, la reine de Castille, victorieuse des Maures, méritera d’être associée à l’honneur d’une si mémorable découverte. Isabelle seule eut la constance de le soutenir et de l‘encourager ; une fois que les infidèles eurent été forcés, en Espagne, dans leur dernier retranchement, cette reine, dont les finances se trouvoient cependant épuisées, se distingua par de généreux sacrifices en faveur de son protégé. Trois petits bâtimens sont équipés ; c’en est fait, un nouveau monde va paroître avec des hommes d’une nouvelle couleur ; les relations des peuples vont s’étendre, se multiplier, et des trésors inépuisables être versés en Europe ; mais bientôt aussi, à dater de cette époque, le théâtre de la guerre s’agrandit, et l’espèce humaine dégénère sensiblement au physique.

Quels obstacles la vertu et le courage de l’auteur de cette révolution imprévue, n’eut-elle pas à surmonter de la part de ses compagnons de voyage ! Naviguant sur des mers inconnues, toute la nature est changée à leurs yeux ; ces Castillans, si renommés alors par leur intrépidité, pâlissent à la vue des prairies flottantes qu’ils rencontrent ; ils craignent de se précipiter dans le chaos. La terre, depuis longtemps, a fui de leurs yeux ; ils ne la reverront jamais ! Le ciel se déclare, disent-ils, contre la témérité d’une pareille entreprise ; ils vont périr, ils vont descendre dans les abymes de l’océan. Ils ne sauroient plus en douter, quand ils s’aperçoivent que l’aiguille de la boussole décline vers l’ouest : partout ils voient la mort, et nulle part la gloire ; le désespoir et la rage succèdent aux pleurs et aux gémissemens ; les équipages menacent de jeter dans la mer, Colomb qu’ils traitent d’aventurier : ce grand homme reste impassible au milieu de l’orage. La fureur de ses gens redouble, on ne lui accorde plus que trois jours; après cet espace, ils renoncent à l’expédition: dans trois jours sera décidé le sort du Génois ; dans trois jours l’Europe l’admirera, ou comme un des génies les plus hardis, ou bien on le méprisera comme un extravagant qui a rêvé la plus folle des idées. Avant l’expiration de ces trois jours, des indices consolans se manifestent ; tous les regards se promènent au loin sur la surface des eaux ; tous les regards interrogent l’atmosphère ; une lumière est aperçue. Enfin, à bord de la Pinta, se font entendre les cris de terre ! terre ! Les craintes s’évanouissent, l’impatience est satisfaite; les Castillans se livrent au délire de la joie, et des larmes coulent de leurs yeux. Touchés de repentir, ils se précipitent aux pieds du grand homme qui les a conduits si heureusement sous un autre hémisphère, et tous, par des cris d’alégresse et d’admiration, réparent les outrages qu’ils lui ont fait essuyer. Colomb, le premier débarqué, se prosterne, fait planter une croix, et chanter un Te Deum dans un nouveau monde qui ne devoit point porter son nom. L’art de l’imprimerie, si utile, dit on, à la propagation de toutes les vérités, favorise presqu’à son origine, la plus insigne des erreurs ; et un obscur géographe de Florence, ravit au Génois cette portion de gloire si flatteuse et si justement due à des travaux immortels.

Il est vrai de dire que les réputations les plus étendues, ont quelquefois un fondement peu solide. Christophe Colomb avoit déjà fait trois voyages, et reconnu le nouveau continent à la côte de Cumana, non loin de l’embouchure de l’Orénoque, lorsqu’Améric-Vespuce, se dirigeant vers l’ouest, aborda sur les côtes de ces contrées sauvages ; l’honneur de cette seconde reconnoissance, appartiendroit encore plus à Ojéda, compagnon de voyage de Colomb, qu’à Vespuce même, parce qu’Ojéda étoit le chef de l’expédition dont le gentilhomme florentin faisoit partie en qualité de simple géographe. Avant le premier voyage de Colomb, les Portugais, par un indigne abus de confiance que leur avoit témoigné cet habile marin, partirent pour la découverte de nouvelles terres, munis des renseignemens les plus positifs et des meilleures cartes, et ne s’en virent pas moins contraints de renoncer à cette périlleuse entreprise. Vespuce fit imprimer la relation du voyage d’Ojéda, cacha le nom du capitaine, et dès ce moment, la plus criante des injustices fut consommée. Quoique les hommes instruits se soient inscrits en faux contre une absurde dénomination, le nouveau monde n’en conserve pas moins le nom d’Amérique.

Qu’on se peigne la surprise de ces pauvres Indiens, lorsqu’ils virent s’avancer, à pleines voiles, des vaisseaux qu’ils prirent pour des maisons flottantes : hommes simples, hommes innocens qui regardèrent d’abord les Espagnols comme des divinités armées du tonnerre ! En Amérique, se réalisa la fable antique des Centaures ; le cheval et l’homme ne parurent qu’un seul et même être aux yeux des Indiens : bientôt ces infortunés apprirent à quels dieux ils s’étoient confiés. Roldan, Bovadila et Ovando, non contens de leur faire sentir les effets destructeurs des armes à feu, déchaînèrent contre eux des dogues qui partagèrent l’affreuse immortalité des Castillans leurs maîtres. Un de ces animaux, le dogue Bérillo, est aussi renommé dans le nouveau monde par sa férocité, que l’est, dans l’ancien, le chien de Xantippe, par son attachement inviolable et presque héroïque, envers cet Athénien forcé de s’embarquer avec ses concitoyens pour la défense de la patrie.

La carrière de Colomb fut plus brillante que heureuse ; il passa sur l’océan une vie consumée de chagrins, et le cœur de cet homme sensible fut navré de douleur à la vue des cruautés que les Espagnols exercèrent gratuitement contre les plus timides, les plus foibles et les plus doux des hommes. L’illustre navigateur éprouva lui-même de mauvais traitemens de la part d’une nation à laquelle il venoit de procurer tant de contrées riches et fertiles, et ses mains furent indignement chargées de fers : décoré des vains titres de vice-roi et de grand-amiral, il mourut oublié de ses maîtres, et victime de leur ingratitude. Les malheurs des Indiens s’accrurent en peu de temps ; en peu de temps ils furent exterminés : la puissance temporelle les abandonna aux caprices de leurs bourreaux ; mais la religion plaida constamment eu leur faveur. Les pères Dominicains, Antoine Montéfied et Pierre de Cordoue firent, les premiers, entendre leur voix pour la défense des Indiens persécutés. Barthélemi de Las Casas passa et repassa vingt fois les mers pour les protéger et les soutenir : inutiles précautions ! la population indienne ensevelie dans les mines, disparut de toutes les Lucayes et de toutes les Antilles.

Le nombre des aventuriers augmenta prodigieusement, tous vouloient s’enrichir par de nouvelles voies expéditives, et conformes à leur humeur. Grigalva découvrit le Mexique ; Nuuès-Balboa, le Pérou ; Ponce de Léon, courant après la chimère d’une fontaine rajeunissante, eut le bonheur de trouver la Floride, d’où, il revint un peu plus vieux qu’auparavant.

Les Anglais demeurèrent spectateurs de toutes ces découvertes dont, un jour, ils devoient recueillir les plus beaux fruits ; cependant Henri VIII envoya le vénitien Gabato, qui découvrit l’Amérique septentrionale, en 1497.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Telle fut la carrière éblouissante et contrastée de celui qui est demeuré pour la postérité le Découvreur par excellence. Elle eut ses heures de gloire et ses traverses : ouvrier cardeur, courtier en gorgonzola, capitaine au long cours, marié dans une famille aristocratique, favori d’une Jeanne d’Arc couronnée, protégé par des prêtres, appuyé par des juifs, financé par de grands armateurs, accueilli par des sauvages nus, grand-amiral, reçu en triomphe, mis aux fers, un peu prophète, passablement escroc : Colomb est une figure typique de la Renaissance méditerranéenne.

Comparé aux grands noms de cette période glorieuse pour l’Ibérie, il ne possède que des qualités moyennes et ses exploits sont à l’avenant.

Magellan l’éclipse par l’ampleur de la conception et la persévérance dans l’exécution ; vingt autres l’effacent par les risques assumés, les souffrances subies, la résistance aux déboires, le réalisme ou l’ingéniosité. Il ne fut pas décapité comme Balboa, ni mangé par les sauvages comme Solis, ni assassiné comme François Pizarre. Tout ce à quoi il dut renoncer, c’est au despotat héréditaire qu’il avait revendiqué dans les îles. Sa fin n’a que le prestige usé de la vieillesse précoce.

Le destin tragique de Colomb est une invention de l’âge romantique. La pensée de cette époque, qui fut révolutionnaire en politique, se fonde sur le ressentiment ; elle explore le passé pour chercher des héros méconnus que, naturellement elle y découvre ; quiconque eut maille à partir avec la légitimité se voit promu grand homme, et le XIX° siècle a mis en scène l’apothéose de Galilée, de Jeanne d’Arc, de Robespierre et naturellement de Colomb.

[…]               Les historiens récents, par une réaction normale, ont mis l’accent sur le maigre format de l’homme, sur la modicité de son exploit, sur les moyens douteux dont il usait avant d’être célèbre. Leur point de vue, s’il a le mérite d’exclure l’imagerie conventionnelle, doit être dépassé dans une histoire de l’exploration.

Toute la carrière de Colomb repose sur une erreur de longitude et une fausse identification de la Chine, par où sa gloire paraît usurpée ; à qui se range à une stricte logique, il semble que l’affaire aurait dû tourner court. Mais en fait la réussite du Découvreur fut d’une portée immense : elle signifia pour l’Espagne une catastrophe et pour l’Europe un tournant.

La vocation historique de l’Ibérie est de jeter un pont entre l’Afrique et l’Europe ; les civilisations et les armées oscillent éternellement d’une rive à l’autre par-dessus le détroit de Gibraltar ; Carthaginois, Romains, Vandales et Arabes l’ont démontré : qui tient fermement le Nord conquiert le Sud et réciproquement. Cette loi géopolitique cesse de jouer après Colomb. Un siècle après l’Espagne est lancée dans une quotidienne aventure d’outre-mer ; son empire est si totalement dépourvu de bases sérieuses qu’elle doit se contenter d’y exporter le christianisme et d’en rapporter les métaux précieux qui feront sa splendeur et sa ruine.

Plus tard encore, cette évolution absurde aboutit à placer le rocher de Gibraltar aux mains des Anglais, l’Afrique du Nord parmi les colonies françaises ; finalement la Méditerranée occidentale ne deviendra qu’au XIX° siècle un lac européen, et la chance historique de christianiser l’Afrique que l’Ibère Loyola, cinquante ans après Colomb, tente vainement de rattraper en concevant le plan d’une croisade appuyée par trois cents vaisseaux s’évanouira définitivement en fumée.

Avec la générosité qu’elle manifeste partout dans le spirituel, l’Espagne devenue grande par Colomb ne lui a pas tenu rigueur d’avoir enseveli son avenir ; elle l’a rendu immortel. Elle continue à célébrer le 12 octobre, sous le vocable singulier de Fête de la Race, la découverte fortuite d’une île quelconque par un homme bizarre qu’a servi la chance d’être le premier sur mer à tourner le dos à l’Europe et à l’Afrique.

Cette destinée hors série illustre deux thèses:

1) que l’exploration, même fondée sur des prémisses fausses, a joué un rôle primordial dans l’expansion de la civilisation européenne et le destin des continents;
2) que l’individu, quand son action aboutit, peut infléchir le déterminisme des grandes causes matérielles.

Ainsi Colomb marque dans l’Histoire l’apogée d’un facteur aujourd’hui stérile : le rôle fatidique des aventuriers de race blanche, thème majeur du XVI° siècle.

Jean Amsler Les Explorateurs                        NLF 1955


[1] Calvin, qui traitait les marchands de reliques de porteurs de rogatons, guettait et décocha une flèche : quand un suaire a été brûlé, il s’en est trouvé un autre le lendemain.

[2] auteur de L’ADN et le Christ.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

5 01 1484                   Des États Généraux se tiennent à Tours qui, pour la première fois réunissent pays de langue d’Oïl et pays de langue d’Oc. L’usage du mot  Oc pour désigner ce fonds de langues romanes qui permettait à tout le sud de la France de se comprendre remonte à Dante ; on sait aussi que Rabelais [1494 – 1553] en utilisait un autre : Languegoth qui figure dans les trois premières éditions de ses œuvres.

fin 1484                      Christophe Colomb, a environ 34 ans : fils de juifs espagnols établis à Gênes, il parle, lit et écrit l’espagnol, le latin, parle et lit l’italien mais ne l’écrit pas. Il a deux frères : Bartolomée et Diego. Il a déjà navigué comme mousse, a passé quelques temps en Angleterre à Bristol, siège de vagues traditions relatives à la Grande-Irlande, contrée fabuleuse située outre-mer. En 1480, il a épousé à Lisbonne Felipa Moñiz de Perestrello, d’origine italienne, dont le père Bartolomeo I° avait la concession de Porto-Santo, îlot proche de Madère. Un fils leur naquit : Diego. Colomb séjourna à Porto-Santo balcon sur la mer des Ténèbres. Il pût y voir sur les plages, jetés par les vents d’ouest, des bois flottés d’essences inconnues, dont certains travaillés, des arbres entiers, des roseaux géants, des fèves de mer, graines d’une plante grimpante des Antilles, l’Entada Gigas, et même, un jour une pirogue faite d’un seul tronc où se trouvaient deux cadavres à la peau tannée et au visage très large… de quoi stimuler une imagination qui ne demandait qu’à s’enflammer : il devint postulant pour diriger une expédition aux Indes.

Et surtout, il recueillit un jour cinq marins épuisés, au seuil de la mort… cinq marins, derniers survivants de la première découverte de l’Amérique. C’est le pilote Alonso Sanchez qui va lui révéler son secret, en remerciement de son hébergement. Mais quelle est donc cette histoire ?

Environ de l’an 1484, Alonso Sanche de Heulua, fameux pilote (ainsi surnommé, parce qu’il était natif du même lieu de Heulua, qui est au comté de Niebla), trafiquait ordinairement sur la mer avec un petit navire, dans lequel il enlevait d’Espagne des marchandises qu’il transportait aux Canaries, où il les vendait fort bien. Pour y mieux trouver son compte, il y chargeait son vaisseau de marchandises du pays, qu’il allait vendre à l’île de Madère, d’où il s’en retournait en Espagne, chargé de conserves et de sucre. Dans cette route triangulaire, comme il faisait le trajet des Canaries à Madère, il fut battu d’une si grande tempête, que n’y pouvant résister, il fut contraint de carguer les voiles et d’abandonner son navire à la violence de la tourmente. Elle fut si impétueuse qu’elle le fit courir vingt neuf jours, sans avoir où il était, ni quelle route il devait tenir, parce qu’en tout ce temps-là il lui fut impossible de prendre les élévations ni par le soleil ni par le nord.

Cependant, on ne saurait dire à quelles extrémités se virent réduits ceux de son vaisseau par une tempête si étrange, qu’elle les empêchait de manger et de dormir. Mais enfin, s’étant calmée par le changement du vent, ils se trouvèrent près d’une île dont on ne sait pas bien le nom : néanmoins, l’apparence a fait croire depuis que c’était celle que l’on nomme à présent Saint Dominique. Ce qu’il y a de remarquable en cela, c’est que cette île étant à l’occident des Canaries, il fallait de nécessité que ce vent qui emporta ce navire fut l’est, qui en cette navigation calme plutôt la tourmente qu’il ne l’irrite.

[…]            Le pilote, abordé à terre, prit aussitôt les élévations et ne manque pas de faire de bons Mémoires de tous les accidens qu’il avait courus sur cette mer aussi bien que des choses qu’il avait vues ; il en fit aussi de celle qui lui arrivèrent depuis en s’en retournant. Ensuite ayant fait aiguade et provision de bois, il se remit à la voile sans savoir à son retour, non plus qu’à son abord, quelle route il devait prendre ; et comme il avait été plus longtemps qu’il ne fallait en cette navigation, l’eau et les provisions lui manquèrent. Ces nouvelle misères, jointes aux autres incommodités que tous ceux de son navire avaient souffertes en allant et en venant, en firent depuis tomber malades plusieurs, dont il en mourut la plus grande partie : car des dix-sept hommes qu’ils étaient sortis d’Espagne, il n’en arriva que cinq dans la Tercère, du nombre desquels était le pilote Alonso Sanchez de Huelua.

A leur abord dans cette île, ils s’en allèrent loger dans la maison du fameux Christophe Colomb, génois, parce qu’ils avaient appris que c’était un grand pilote et qu’il faisait des cartes pour naviguer. Cet excellent homme les reçut avec de grandes démonstrations d’amitié et leur fit tout le bon conseil qu’il lui fut possible, afin de s’instruire d’eux touchant les choses qu’ils disaient leur être arrivées dans un si long et si étrange naufrage. Mais quelque bon traitement qu’il leur fit pour les remettre en santé, il n’en put venir à bout ; de sorte qu’étant affaibli par tant de maux qu’ils avaient souffert, ils furent contraints de céder à leur dernière violence, et moururent tous dans sa maison. Les travaux qui avaient été cause de leur mort, furent tout l’héritage qu’ils laissèrent au grand Colomb, qui les accepta avec tant de résolution et de courage, qu’oubliant ceux du passé, bien qu’ils fussent en plus grand nombre, et qu’ils eussent duré plus longtemps, il entreprit dès lors de donner à l’Espagne les prodigieuses richesses du Nouveau Monde.

Garcilaso de la Vega                        Histoire des Incas, rois du Pérou. Chapitre III. De la découverte du Nouveau Monde. 1658. Traduction de Jean Baudoin.

De son vrai nom Gómez Suárez de Figueroa, il est fils d’un noble espagnol et d’une princesse inca. On le considère comme le premier écrivain du Pérou.

L’Atlante, le navire d’Alonso Sanchez dériva vers l’ouest jusqu’à s’échouer sur une île que les indigènes appelent Quisqueya, renommée La Espanola [Saint Domingue/Haïti actuels] et dont Alonso Sanchez dessine les contours sur une carte qui se trouve actuellement dans les Archives Générales de la Marine.

[…]                 Longtemps, les spéculations iront bon train sur le secret de Colomb,  ses connaissances qui le rendaient si sûr de lui lorsqu’il sollicitera auprès des Rois Catholiques, le titre de Vice-Roi perpétuel et héréditaire pour les terres qu’il allait découvrir.

On trouve les preuves de l’existence d’Alonso Sanchez dans le manuscrit du Frère Antonio de Aspa, aujourd’hui à l’Académie d’Histoire de Madrid, et rédigé vraisemblablement avant les écrits de Bartholomé de Las Casas, c’est-à-dire aux environs de 1512, peu après la date officielle de la découverte de Colomb.

Maria Dolorès Fernandez Figares

Qu’Alonso Sanchez ait réellement existé, c’est une chose. Que sa découverte d’Haïti/Saint Domingue soit réelle en est une autre. S’il est arrivé là-bas, c’est après une grosse tempête qui a fatigué tout son équipage. Que son navire soit resté en état de naviguer, ou qu’il se soit brisé en s’échouant [selon le récit fait par  Maria Dolorès Fernandez Figares], de toutes façons il lui a fallu rester sur ces rivages plusieurs semaines, le temps de se refaire une santé. Et pendant tout ce temps, il n’aurait vu personne, ou, s’il a rencontré des êtres humains, il n’a pas jugé nécessaire et indispensable d’en dire un seul mot à Christophe Colomb, qui lui, 8 ans plus tard, a rencontré dans les mêmes eaux des autochtones en grand nombre ? Cela seul rend méfiant quant à l’authenticité de cette découverte.

Quoi d’autre sur ces terra incognata ? Officiellement pas grand chose : les Portugais ont doublé le cap Bojador depuis 43 ans, mais ils en sont encore à explorer la côte ouest de l’Afrique, ce qu’avaient tout de même déjà fait avant eux les Carthaginois, vers 450 av. J.C. On ne savait donc rien de la côte africaine plus au sud, et les croyances dominantes à l’époque remontaient à Ptolémée, selon lequel l’océan indien était une mer fermée, et le sud de l’Afrique un continent ne laissant pas de passage à la mer.

Donc, si l’on ne pouvait avoir la preuve que l’Inde pouvait être atteinte par l’est, il était tout à fait logique de chercher à l’atteindre par l’ouest : naturellement les Européens n’imaginaient pas qu’il pût y avoir entre l’Europe et l’Asie la barrière de deux vastes continents. De fait, sans avoir à remonter jusqu’à la colonisation du Groenland par les Vikings, tombé depuis longtemps dans l’oubli, l’Atlantique nord était déjà fréquenté par des pêcheurs : dans les années 1450, les pêcheurs de Paimpol et de Bréhat pêchent la morue sur les côtes d’Islande. Vingt ans plus tard, Vaz Corte Real, un Portugais établi aux Açores, pourrait bien avoir atteint Terre Neuve. En 1497, un marchand de Bristol, John Day contera la chose à Christophe Colomb.

On n’avait pas non plus de certitudes quant aux distances qui pouvaient séparer les côtes du cap St Vincent, au Portugal, de la côte est de la Chine. Les erreurs de Ptolémée avaient certes été en partie corrigées mais la multiplicité des estimations ne permettait à aucune de faire autorité : l’Atlas Catalan de 1375 donnait 116 °, Fra Mauro en 1459, 125°, Ptolémée, 150 ap.J.C., 177°, Martin de Tyr, 100 ap.J.C., 225°, le chiffre exact étant de 131°. Erreurs encore quant à la longueur de la circonférence terrestre : alors que la réalité est de 40 000 km, l’Atlas Catalan donnait 32 000, Fra Mauro 38 400, Ptolémée, qui sur ce point, n’avait pas voulu suivre Ératosthène avait estimé la longueur d’un degré à 80 km (au lieu des 111,2 réels), ce qui donnait une circonférence de 28 800 km.

Salvador de Madariaga donne une explication astucieuse des erreurs de longitude de Colomb, mais qui suppose qu’il ignorait que le mille arabe était différent du mille italien, ce qui est plutôt invraisemblable pour un marin de cette pointure :

Pour Colon, la longueur d’un degré est de 56 2/3 milles. Sur ce point, il se sépare de Toscanelli qui […] semble avoir pris pour ses calculs et ses cartes un degré de 62 1/2 milles à l’équateur. Mais il est peu d’opinions auxquelles il s’accrocha avec plus d’énergie. Elle est soulignée dans la marge de son livre là où elle est exprimée et, en outre, il a plus d’une fois déclaré par écrit qu’il avait lui-même mesuré le degré et vérifié ce chiffre. Or, ce chiffre avait été proposé pour la première fois par un cosmographe arabe du nom d’Alfraganus, ou El Fargani, lequel sur la foi des mesures faites par ordre du Khalife Almamum (813-832) adopte 56 2/3 milles pour mesure terrestre du degré. Il s’agit de milles arabes, valant 1 973 m 50 et, par conséquent, les mesures arabes, faites au IX° siècle, ne dépassent que de 251 880 mètres les 40 007 520 mètres que nous tenons à présent pour la circonférence de la Terre à l’équateur et sont ainsi de loin la plus exacte estimation qui ait été faite avant l’époque moderne. Colon semble avoir flairé du premier coup la mesure exacte. Malheureusement ses milles n’étaient pas arabes, mais italiens, et ne faisaient que 1 477 m 50 : autrement dit, il se représentait le monde un quart plus petit que ses dimensions exactes. [

Cette erreur sur la longueur du degré conduisait Colon à réduire la largeur de la mer qu’il avait à traverser pour atteindre les Indes, et cela d’autant plus qu’il calculait les dimensions de cette mer par des moyens indirects. Il croyait que la distance terrestre entre l’Espagne et l’Inde couvrait 282° de la circonférence de la Terre ; il restait donc seulement 360 – 282 = 78° pour la distance maritime entre Lisbonne et le Cathay. Et comme ces degrés n’étaient que de 56 2/3 milles à l’équateur, c’est-à-dire à environ 50 milles aux îles Canaries, la distance n’était donc que de quelque 3 900 milles, soit 9 975 lieues.

Cet ensemble d’erreurs sur l’Asie situait son Inde à peu près où se trouve actuellement l’Amérique. Ainsi trouvait-il par ces détours la bonne direction. Il n’est pas étonnant que, trouvant la terre là où il s’attendait à la trouver, Colon ait été persuadé qu’il avait abordé en Asie.

Salvador de Madariaga Christophe Colomb    1952

Et puis, il n’est pas inutile de situer les repères qui cadraient alors l’établissement des cartes : la course à la face cachée du globe était lancée et dès lors, tous les concurrents se surveillent, s’épient, se font des niches, mentant à qui mieux mieux : le mensonge prend du galon, ou, si l’on préfère, s’anoblit. Le Portugal prescrit à ses marins et à ses capitaines de travestir ce qu’ils voient : il institue le Sigala, qui signifie sceau, secret.

Dès ses premières tentatives, la géographie est affamée de mensonges. Elle s’en gave. C’est une de ses matières premières préférées. A l’égal des poètes, les voyageurs sont des affabulateurs. L’imposture est leur régal, leur vanité et l’instrument de leur pouvoir.

Gilles Lapouge La légende de la géographie                  Albin Michel 2009

Huit ans plus tard, quelques mois avant qu’appareille Christophe Colomb, un marchand de drap allemand, Martin Behaim créera le premier globe terrestre connu, riche de plus de 1 100 noms de lieux, de 48 miniatures de rois et de dynasties, de légendes détaillées décrivant les produits, les pratiques commerciales et les routes qui traversaient les routes connues. Il y avait évidemment une grande absente : l’Amérique.

Les Espagnols cultivent le même goût de la dissimulation ; les cartes sont des objets précieux que l’on enferme dans un coffre à deux verrous, l’original étant une carte unique, rigoureusement inaccessible, le Padrón real, caché à la Casa de Contratación à Séville Matrice, modèle, elle est le réel. Le pays lui, n’est que la reproduction infidèle du Padrón real . Les Portugais en feront autant avec le Padrão real .

La carte absolue fascine. Lisbonne, Madrid, jasent sur ses complications. On admire que personne n’ait le droit ou le pouvoir de consulter ce Padrão real, ou ce Padrón real, même pas le commandant des armées, même pas un cardinal, un pape ou un roi. Celui qui eût contemplé le Padrão real eût été fusillé par Dieu en personne car il eût pénétré dans l’envers des choses, qui est le plaisir de Dieu seul. […] Le Dr Da Burra développe pesamment cette malice : Dans l’hypothèse où Dieu, écartant le voile dont il a lui-même masqué le réel et ses turpitudes, apercevrait soudain ce réel, sans doute il expirerait à l’instant, si du moins, comme on le suppose, il a un peu d’honneur.

Gilles Lapouge La légende de la géographie.              Albin Michel 2009

Colomb propose au roi Jean II de Portugal ce qu’il appelle son entreprise des Indes : ses arguments ne manquent pas, car il semble encore que la route maritime la plus courte, la seule possible peut-être, vers l’Orient, soit le passage par l’Ouest.

Mais le souverain, au début conquis par l’enthousiasme du jeune génois, finalement lui accorda peu de crédit (et pas du tout de crédits), trouvant qu’il avait affaire à un grand hâbleur, enclin à la vantardise lorsqu’il s’agit de présenter ses talents et plein de fantaisie et d’imagination quant à son île de Cipangu.

La nomination, sur les prières insistantes de Colomb, d’une commission d’experts, n’y changea finalement rien, cette dernière se méfiant de la flagrante sous-estimation des distances. Dépité, Colomb quitta le Portugal pour aller présenter son projet en Espagne.

1484                         Léonard de Vinci, conscient de l’importance du sultan d’Égypte Quaït Bey, lui envoie copie des différentes initiatives scientifiques et  architecturales qu’il se propose de réaliser en  Turquie.

avril 1485                   À Rome, sur la Via Appia, en dégageant des débris de marbre, des ouvriers crèvent une voûte de brique, font une chute de douze pieds tout à coté d’un sarcophage contenant le cadavre fort bien conservé d’une femme de l’époque romaine. L’humaniste Fonte racontera cela à un ami de Laurent le Magnifique et ainsi l’affaire fera grand bruit : l’archéologie était née.

mai 1486                    Christophe Colomb est parvenu à soumettre son projet à Ferdinand et Isabelle : il se trouve qu’il cadre bien avec la situation de l’Espagne par rapport au Portugal, puisque la première s’est en quelque sorte privée de découvertes vers l’est en en laissant l’exclusivité au Portugal ; pour autant le roi et la reine, face au flou relatif du projet et à la priorité des priorités : en finir une fois pour toutes avec les Maures, remettent à une commission présidée par Hernando de Talavera, converso et confesseur de la Reine, le soin de donner un avis compétent. Des compétences, il y en eut dans cette commission, mais de la bonne volonté certainement beaucoup moins : Talavera était un ascète qui avait appris à brider ses émotions, Colomb laissait la bride sur le coup à son imagination : les deux tempéraments étaient par trop opposés pour pouvoir s’entendre. 

Il entama alors une lutte de tous les instants, pénible et épuisante, car, à coup sûr, une véritable bataille menée avec des armes n’aurait pas été pour lui aussi dure et aussi horrible que d’avoir à renseigner tant de gens qui ne le connaissaient pas ou qui ne se souciaient pas de lui, tout en recevant tant d’insultes qui affligeaient son âme.

Las Casas

Plus tard, dans ses courriers au roi et à la reine, Colomb ne pourra s’empêcher d’y revenir : ces six ou sept années de grand chagrin [] sept années, je fus dans votre cour royale, au cours desquelles tous ceux à qui je parlais de cette entreprise croyaient que c’était une pure plaisanterie

août 1486                    A la mort de Charles du Maine, les États de Provence acceptent le rattachement de leur province à la France non comme un accessoire à un principal, mais comme un principal à un autre principal et séparément du reste du royaume.

décembre 1486               Giovanni Pico della Mirandola – Jean Pic de la Mirandole – a 23 ans. Il a étudié l’hébreu, le grec à Padoue et  la théologie à Paris, d’où il est revenu en mars 1486. Le jeune homme a des amours à histoire et Laurent de Médicis lui évite la prison… ce qui ne l’empêche pas de rédiger une circulaire invitant tous les meilleurs théologiens de Rome à discuter avec lui de 900 thèses sur différents sujets qui abordent des propositions dialectiques, morales, physiques, mathématiques, théologiques, magiques, kabbalistiques, propres aux sagesses chaldéenne, arabe, hébraïque, grecque, égyptienne et latine. Mais le débat n’aura pas lieu et il sera condamné pour hérésie. En mars de l’année suivante, une commission du pape Innocent VIII rejettera ses propositions, qu’elle jugera étrangère à l’esprit de l’Église. Pic de la Mirandole continuera à ferrailler en écrivant beaucoup : Heptaplus, un commentaire de la Génèse, De Ente et uno, tentative de conciliation de l’épistémologie de Platon et de celle d’Aristote, Disputaciones advertus astrologiam divinatricem.  Une méchante fièvre l’emportera en 1494 : il avait 31 ans. Une comète à travers l’Europe, dira Hegel de Giordano Bruno qui mourra un siècle plus tard… On peut associer Pic de la Mirandole à cet hommage.

1486                            Les abbés de St Germain font édifier des bâtiments en vue d’accueillir la foire de St Germain, du 3 février au dimanche des Rameaux afin de ne pas concurrencer la foire de St Denis. Les abbés percevaient des droits sur les transactions. Le Russe Iermack découvre la Sibérie.

22 07 1487                  Bourges, alors une des grandes villes de France avec ses quinze mille habitants, brûle : c’est le grand feu de la Madeleine, qui réduit en cendres un bon tiers de la ville. Les drapiers s’installent à Lyon, provoquant la ruine de la ville.

18 08 1487                  Une bataille des plus sanglantes livre Malaga aux rois catholiques, qui ne permettent qu’à 25 familles de rester à Malaga, en tant que Mudéjars, dans l’enceinte de la morería (quartier maure).

Et alors le Roi fit venir les prisonniers chrétiens qui étaient à Mâlaga et fit dresser une tente à la porte de Grenade, afin de les recevoir avec la Reine et l’Infante leur fille; et les Maures les amenèrent : ils n’étaient pas moins de six cents, hommes et femmes (…). En arrivant auprès de Leurs Altesses, ils s’humiliaient tous, se jetant aux pieds de Leurs Altesses et voulant les leur embrasser, mais Leurs Altesses n’y consentaient pas et leur donnaient la main. Tous ceux qui voyaient cela louaient Dieu et versaient des larmes de joie avec les prisonniers qui arrivaient maigres et pâles, presque morts de faim, des chaînes aux mains et au cou, et un boulet aux pieds, tous avec de longs cheveux et de longues barbes (…). Sur-le-champ, le Roi ordonna qu’on leur donne à manger, qu’on leur ôte leurs fers, qu’on les habille et qu’on leur donne de quoi retourner chez eux, ce qui fut fait. Il y en avait parmi eux pour qui de fortes rançons avaient déjà été payées ; des personnes qui étaient restées dix, quinze et vingt ans en captivité, et d’autres moins.

Bernâldez

Ce cauchemar était fini. Le pays était enfin uni sous les deux monarques. Le monde n’avait jamais vu une transformation aussi rapide et profonde que celle qui en dix-sept ans avait fait passer la Castille de la corruption et l’anarchie du règne précédent à l’ordre, la puissance et la splendeur de 1492.

Salvador de Madariaga Christophe Colomb       1952

1487                            Fernão Dulmo et João Estreito, avec la bénédiction (mais rien de plus) du roi Jean, sont partis des Açores pour toucher l’île d’Antillia : les forts vents d’ouest sous cette latitude les empêcheront d’atteindre cette île. Ils voulaient y parvenir en moins de quarante jours, délai qu’ils s’étaient fixé au départ, au delà duquel ils s’étaient engagés auprès de leur équipage à faire demi-tour. On ne les reverra jamais.

Quaït Bey, sultan mamelouk d’Égypte envoie une ambassade à Florence pour tenter de prendre la position commerciale de son rival, l’empire ottoman : il n’a pas mégoté sur les moyens pour en mettre plein la vue des Florentins : baume, musc, benjoin, bois d’aloès, gingembre, mousseline, pur-sang arabes, porcelaines de Chine…

Le souverain mexicain Ahuitzotl inaugure l’agrandissement du Grand Temple de Tenochtitlan, et ce sont quelques vingt mille personnes que l’on immole en cet honneur.

Les Aztèques considèrent que l’existence et la perpétuation du monde requièrent de l’énergie. Or celle-ci est perçue comme un stock tendant naturellement à s’épuiser. C’est donc à l’homme de prendre en charge l’entretien du cosmos. A cette fin, il lui appartient d’alimenter la Terre et le Soleil, figures affamées et assoiffées de cette énergie que le mouvement condamne à la dissipation. D’où les cœurs humains, pour donner à manger au Soleil, et le sang versé, pour donner à boire à la Terre. Toute la symbolique du sacrifice méso-américain tourne autour de cette métaphore de la nutrition. Dans la dualité cœur/sang, on retrouve la conception binaire de l’aliment, solide/liquide.

Quant à l’acte même du sacrifice, il a pour effet de capturer au profit des vivants l’énergie vitale contenue dans la victime. Pour les Aztèques, une mort subite libère une partie du stock énergétique initialement destiné à la vie de l’individu. Le rituel de mise à mort, avec son extrême socialisation, tente précisément d’organiser le transfert de cette énergie vitale individuelle vers la communauté tout entière. Le sacrifice a donc pour effet de transmuter la mort en source de vie.

L’originalité du sacrifice aztèque, avec son rituel si particulier et sa légitimation entropique, a donné naissance à une symbolique propre, d’une grande complexité. Fort déroutante pour l’esprit européen, cette symbolique se décline autour de trois grands thèmes: 1) la métaphore de la prédation; 2) les références à la guerre sacrée; 3) l’allégorie de la fleur. Dans cet environnement, la prééminence revient au Soleil, personnage central de l’univers mythico religieux. Le Soleil mexicain n’est pas identifiable en totalité à l’astre du jour; c’est en réalité un être duel, à la fois céleste et terrestre, diurne et nocturne.

Christian Duverger.                         L ‘Histoire Septembre 2004

Les victimes sont pratiquement toujours des hommes, prisonniers de guerre. Rarement des femmes ou des enfants, qui sont alors esclaves.

Pour les habitants de la vallée de Mexico, à l’âge d’or de la civilisation de Teotihuacán (300-900 ap. J.C.) les dieux s’étaient réunis – à Teotihuacán, précisément – pour créer le soleil et la lune. Pour ce faire deux d’entre eux se jetèrent dans un brasier, donnant ainsi naissance aux deux astres. Mais ceux-ci demeuraient immobiles dans le ciel. Alors tous les dieux se sacrifièrent pour les faire vivre de leur sang. Les Aztèques pensèrent ensuite qu’ils devaient renouveler ce premier sacrifice et nourrir le soleil : d’où les sacrifices humains. S’il ne recevait pas l’eau précieuse du sang humain il risquait de s’arrêter de tourner. Aussi l’inquiétude était-elle à son comble à chaque fin de siècle, c’est-à-dire tous les cinquante-deux ans. Le peuple attendait avec terreur de savoir si le soleil renouvellerait son contrat avec les hommes. La dernière nuit du siècle se passait dans la crainte, toutes lumières éteintes. L’espérance ne revenait que lorsque l’astre apparaissait enfin, un prêtre ayant allumé le feu nouveau sur la poitrine d’un sacrifié. La vie pouvait reprendre.

Jean Delumeau La Peur en Occident   Arthème Fayard         1978

On doit insister sur ce phénomène unique dans l’histoire de l’humanité : il ne fallut que cent cinquante ans, entre 1350 et 1500, pour que  Tenochtitlan (ainsi se nommait le village lacustre sur la lagune) devienne une métropole comptant plusieurs centaines de milliers d’habitants, reliée à la terre ferme par de solides chaussées et alimentée en eau potable par un aqueduc, car l’eau du lac était saumâtre. Cette métropole avait plusieurs temples ornés de nombreuses sculptures que de récentes fouilles ont dégagé.

Rien ne saurait mieux souligner ce stupéfiant développement que l’étonnement et l’admiration perçant dans le récit des compagnons de Cortez, nous disant qu’aucune ville d’Europe ne leur paraissait pouvoir rivaliser avec cette cité dont ils aperçurent l‘étendue des toits scintillant sous le clair de lune comme si ceux-ci avaient été faits d’argent pur…

Jean Paul Barbier Civilisations disparues            Assouline 2000

1488                            Avec trois caravelles, Bartolomeu Dias, accompagné de deux autres pilotes : Alvaro Martins et João de Santiago, entreprennent la vingtième expédition portugaise à la recherche d’une route pour les Indes, via le sud de l’Afrique ; il double le Cap des Tempêtes, [ou encore cap des Tourmentes] rebaptisé par le roi Jean II Cap de Bonne Espérance[1]parce que cette découverte annonçait celle de l’Inde, espérée et cherchée depuis tant d’années - .

Je suis ce vaste promontoire secret
Que vous, Portugais, appelez le cap des Tempêtes,
Que ni Ptolémée, Pompée, Strabo,
Pline ou tout auteur ne connaissaient.
Ici finit l’Afrique. Ici, sa côte
Se conclut par cela, mon vaste
Plateau inviolé, qui s’étend vers le Pôle
Et, par votre témérité, vous avez atteint mon âme même.

Luis de Camões Lusiades

Il note un très net rafraîchissement de la température de l’eau, poursuit vers l’est, mouille dans la baie d’Algoa, qu’il nomme baie des Bouviers poursuit à nouveau à l’est pendant deux jours, dresse un dernier padrao[2] à False Island, puis, face aux criantes frayeurs de son équipage de rencontrer des pirates arabes, fait demi-tour. Il avait quitté Lisbonne en août 1487 ; il y sera de retour en décembre 1488.

Il apparaissait dès lors que la route des Indes était ouverte, et le roi Jean II se vit conforté dans sa décision de ne pas sponsoriser Colomb : pourquoi faire compliqué en allant chercher une route pour l’Inde par l’ouest si l’on peut faire simple en prenant une route par l’est ? Le sort de Colomb au Portugal était scellé.

Dias reçut un poste de commandement en métropole : le roi suivait en cela la doctrine officielle : ne pas accumuler sur la même tête une trop lourde dette de reconnaissance.

Le Caire, dont Ibn Khaldûn disait qu’elle était l’estuaire des nations, le livre des multitudes, la voûte de l’Islam et trône de l’empire,  vit ses dernières années de vaches grasses :

Comme Le Caire est situé entre la Mer Rouge et la  Méditerranée, tous les marchands de l’Inde, de l’Éthiopie, viennent au Caire par la Mer Rouge à la fois pour vendre leurs marchandises qui consistent en épices, en perles et en pierres précieuses, et pour acheter des articles provenant de France, d’Allemagne, d’Italie et de Turquie, amenés par la Méditerranée à Alexandrie et au Caire.

Un voyageur de 1488 cité par Gaston Wiet.                     L’Islam.1986

Le long règne de Kaitbay – dernier quart du XV° siècle – aboutit à une renaissance incontestable. L’Égypte aurait peut-être pu se relever et retrouver sa prospérité d’antan : la découverte de la route des Indes par le cap de Bonne Espérance, en 1498, deux ans après la mort de Kaitbay, allait consommer sa ruine économique, entraînant dans la débâcle de la République de Venise, sa principale cliente. Les commerçants égyptiens du Moyen Age avaient, en effet, constitué des vastes entrepôts des marchandises d’Arabie, des Indes et de la Chine : ambre, aloès, benjoin, cardamome, clous de girofle, encens, laque, noix muscade, perles, poivre, rhubarbe.

Gaston Wiet L’Islam    1986

1489                            Près d’un demi siècle après la fin de la guerre de Cent ans, Robert Gaguin retient de son ambassade à Londres qu’on réconcilierait plus facilement un loup avec une brebis qu’un Anglais avec les Français.

1490                            Francesco Di Giorgio Martini, architecte, ingénieur, travaille à la cour des Montefeltro, les seigneurs de Sienne, qui lui ont confié le service des eaux des fontaines et aqueducs. Il a alors cinquante et un ans et rencontre sur le chantier finissant du Duomo de Milan – l’Opera del Duomo – Léonard de Vinci, 38 ans. Ils partent ensemble à Pavie pour un projet de cathédrale et Martini donne à Léonard un exemplaire de son Traité d’architecture, en deux volumes : Trattati di architettura, ingegneria e arte militare : Léonard en fera bon usage.

A Florence, Laurent est plus Magnifique que jamais :

Cet âge et assurément un âge d’or. Il a rendu à la lumière les arts libéraux presque abolis, la grammaire, la poésie, l’éloquence, la peinture, la sculpture, l’architecture et la musique… Et tout ceci à Florence.

Marcile Ficin.                    1492

vers 1490                    Francesco Tasso, né à Conello dei Tasso, proche de Bergame, crée le premier service postal européen ; grand maître des postes du Saint Empire et Grand maître des postes royales de Philippe II d’Espagne, il va tisser à partir de Bruxelles, une toile d’araignée reliant le Saint Empire à ses alliés, les Pays Bas espagnols, la Bourgogne, l’Autriche. Sa famille, anoblie en Thurn und Taxis, développera un talent certain pour donner de nombreux enfants aux talents de Francesco, dont les taxis, qui garderont comme couleur dans de nombreux pays le jaune du fond du blason.

fin 1490                      La commission constituée 4 ans plus tôt pour juger du bien fondé du projet de Christophe Colomb se décide à rendre son avis … qui est défavorable :

Ses promesses et ses offres avaient été jugées par le Roi et la Reine impossibles et vaines et dignes de refus[] il n’était pas dans l’intérêt de l’autorité de leurs personnes royales qu’elles donnassent leur soutien à une entreprise si faiblement fondée et qui devait paraître incertaine et impossible à toute personne cultivée, quel que fut son manque de connaissance spécialisée, car elles risquaient de perdre l’argent investi en elle aussi bien que leur autorité royale sans en retirer aucun avantage.

Au printemps 1492, Colomb s’apprêtait à s’embarquer pour la France rejoindre son frère Bartholomée, lorsque la reine d’Espagne, pressée par Santángel, son Trésorier royal, converso, de financer l’entreprise, et stimulée par la reconquête de Grenade, le fit rattraper sur le pont de Pinos, à une dizaine de kilomètres de Grenade, le priant de revenir.

Pourquoi la Reine a-t-elle changé d’avis ? Nul ne pouvait la dire versatile. Peut-être Colomb avait-il montré à Santángel les documents de Toscanelli qu’il n’avait osé produire jusqu’alors, puisqu’en quelques sorte volés ? Sans doute Santángel s’est-il fait l’avocat de Colomb, montrant qu’il ne pouvait nuire à la couronne, bien au contraire :

Le projet est digne d’intérêt. Sur ce point, vous êtes d’accord. Pourquoi barguigner sur des privilèges et sur des honneurs ? S’il vous rapporte les Indes, pourquoi ne pas le faire Amiral ? S’il ne ramène rien, il n’y a pas de mal. Tenez l’accord secret jusqu’à son retour.

Voyez comme il est avantageux que ce soit un converso qui vous rende ce service. Vous améliorerez votre situation, vous pourrez le porter à votre crédit alors que mon peuple a si fortement obéré votre débit par son infidélité secrète. N’écoutez pas vos grands wisigothiques. Soyez raisonnable. Acceptez ses revendications, puisqu’elles sont toutes soumises au succès de son expédition. Et s’il réussit, laissez-le obtenir ce qu’il mérite, puisque vous récolterez beaucoup plus.

En avril 1492 étaient signées les capitulations[3]de Santa Fe entre les souverains espagnols et Christophe Colomb : on lui offrait trois navires et une lettre scellée pour le grand Khan, empereur de Chine, sans savoir que le dernier moghol avait cédé la place à la dynastie des Ming depuis plus d’un siècle, en 1360 !

Bon navigateur, Colomb n’avait pas perdu le nord : il était certes fier de son titre de grand amiral de la mer Océane, mais surtout de ce que ce titre lui rapportait : 10 % des trésors qu’il rapporterait et le huitième des bénéfices globaux, en contrepartie de quoi il s’engageait à participer personnellement à hauteur de un huitième de l’investissement global. 20 % – la quinta – allaient à la couronne. Il est encore reconnu comme vice-roi et gouverneur de toutes les terres fermes et îles qu’il découvrira et acquerra dans les dites îles. Toute cette titulature ronflante à souhait ne pouvait que provoquer l’épanouissement  glorieux de sa soberbia, ce mélange bien espagnol d’orgueil, de morgue et de suffisance.

1491                           Anne de Bretagne épouse le futur Charles VIII, apportant ainsi la Bretagne à la France. Une certaine autonomie administrative lui sera accordée, reconnue 41 ans plus tard dans la Charte de l’union de Bretaigne. La Bretagne était franche, c’est-à-dire exempte de certaines franchises, et de la principale d’entre elles : la gabelle. Une bonne action ne doit jamais restée impunie, dit le proverbe irlandais, et les Bretons prendront l’habitude au cours des siècles de faire payer très cher à l’ensemble des contribuables ce privilège pour continuer à bénéficier d’exemptions fiscales de toutes sortes : on aura les bonnets rouges de 1675, un Parlement de Rennes incendié en 1994, et re-bonnets rouges en 2013.

Le patois breton se maintiendra avec beaucoup plus de force que les autres : les ordres mendiants avaient renoncé au français pour leur prêche et écrivaient donc en breton. Un dictionnaire trilingue breton-français-latin paraîtra en 1499, plusieurs fois réédité au XVI° siècle

02 01 1492                  Le sultan Boabdil, après un siège de quasi formalité, accepte une reddition sans combat et cède le pouvoir sur le royaume de Grenade aux Rois très Catholiques d’Espagne : c’est la fin de la reconsquista. On a tenu à mettre les petits plats dans les grands pour qu’il soit bien dit haut et fort que tout cela s’est passé entre gens d’honneur : la veille, Boabdil a envoyé à Santa Fe, la ville construite sous les murs de Grenade pour l’assiéger, 400 Maures chargés de présents pour les Rois, tandis qu’un petit peloton d’officiers se rendait sur les collines de l’Alhambra afin d’y occuper les points stratégiques. Et le matin, le cortège royal se met en route avec, en tête le roi Ferdinand et les grands du royaume, suivis par la reine Isabelle avec le prince Jean et les infanteries. Les troupes suivent. Tout le monde s’arrête à une demi lieue de Grenade, où le roi maure les rejoint, remettant alors au vainqueur les clés de la ville, devant cent mille spectateurs musulmans, juifs, chrétiens, castillans et étrangers. On dresse sur la plus haute tour de l’Alhambra la croix du primat d’Espagne. Ni pillage, ni mise à sac, mais un Te Deum. Boabdil mourra en Afrique du Nord.

Le cérémonial de cette reddition pourrait laisser croire que le roi Ferdinand et la reine Isabelle sont les grands vainqueurs de cette Reconquista, à l’exception d’un sauf que : sauf que ce n’est pas l’étendard de l’Espagne, ou à défaut ceux de la Castille et de l’Aragon qui sont hissés sur la plus haute tour de l’Alhambra, mais la croix du primat d’Espagne : et cela en dit long et désigne bien le véritable vainqueur : l’Église catholique, une, apostolique et romaine. C’est bien au cours de ces sept siècles de lutte que son clergé sera devenu tout puissant, ce qui lui permettra de modeler durablement la société espagnole.

Promesse est faite aux mudejares – musulmans jusque là sous domination chrétienne – de pouvoir pratiquer librement leur religion – ; mais cela ne durera que sept ans : sous la pression des vexations croissantes, l’émigration apparaîtra vite comme inévitable.

L’Espagne avoit été long-temps rivale de la France sous la dynastie des rois mérovingiens, et cette rivalité devint fatale à plus d’un monarque visigoth. Clovis tua, de sa main, Alaric dans les plaines de Vouillé, et Childebert, Amalaric sous les murs de Narbonne : depuis, les guerres civiles qui embrasèrent les Espagnes, isolèrent, en quelque sorte, ce pays du reste de l’Europe. Les Visigoths vaincus, terrassés à Xérès, semblèrent être effacés de la liste des nations ; et pourtant les débris de ce peuple originaire de la Scandinavie, existoient dans les montagnes des Asturies où Pelage leur roi n’avoit qu’une caverne pour palais.

Les princes espagnols chrétiens entretenoient, pour la plupart, une parfaite harmonie avec les rois de France, harmonie que la guerre des Albigeois troubla cependant quelquefois ; un grand nombre de braves franchissoient volontairement les Pyrénées, pour aller combattre contre les Maures. Ce furent des Français qui battirent ces infidèles, à la glorieuse journée d’Ourisque ; ce furent des Français qui sauvèrent l’Espagne chrétienne envahie par les Almohades ; ce furent des Français, conduits par Duguesclin, qui vainquirent Pierre-le-Cruel, roi de Caslille, à la journée de Montiel, et placèrent sur le trône Henri de Transtamare.

De fréquentes alliances de famille entre les monarques français et les divers monarques espagnols, resserrèrent les liens d’amitié entre les deux nations ; leurs intérêts parurent se confondre, et le souvenir des anciennes querelles se perdre au sein d’une heureuse concorde : mais bientôt la succession du royaume de Naples, qui appartenoit de droit à la maison d’Anjou, réveilla l’ancienne animosité. La France, encore affoiblie par ses longs malheurs, comprimée dedans par des vassaux aussi puissans que le roi lui-même, ne prit point une part très active aux démêlés entre la maison d’Anjou et la maison d’Arragon. Le bon René n’avoit que des Provençaux dans ses troupes, lorsqu’il essaya d’enlever le royaume de Naples à son compétiteur, le prudent et sage Alphonse. René, dont la mémoire est encore si chère dans le midi de la France, sut vaincre, mais ne sut pas profiter de la victoire qu’il remporta sur Ferdinand Ier, fils et successeur d’Alphonse. Après avoir été maître de tout le royaume de Naples, moins la ville de Naples même dont il auroit pu s’emparer, cet excellent prince rentra dans ses États de Provence, content d’y revenir pour faire le bonheur de ses sujets, content de se délasser des soins du gouvernement, en composant des poésies pastorales, et de cultiver de nouvelles fleurs pour embellir ses jardins. Il ne se pressa point, dit Machiavel, d’aller régner sous un autre climat, dans le paradis de l’Italie. La France ne se pressa pas non plus de l’encourager dans cet ambitieux projet, ni de l’appuyer du secours de ses soldats.

Cependant l’occasion étoit encore favorable ; la puissance espagnole, partagée entre divers rois, ne menaçoit point encore les peuples de l‘Europe ; les Maures régnoient toujours dans Grenade, et pouvoient appeler en Espagne les Musulmans d’Afrique. D’ailleurs le feu de la guerre civile désoloit la Castille ; on vivoit toujours dans un siècle de crimes et de grandes catastrophes ; dans un siècle où les peuples faisoient une guerre sacrilège aux têtes couronnées. Les rois, en Angleterre, étoient égorgés ; ils étoient avilis en Espagne, et toutes les passions déchaînées contre eux. Henri IV l’Impuissant, sobriquet devenu si fatal à sa malheureuse fille Jeanne, dont la légitimité fut révoquée en doute, se vit en butte à la fureur de l’ambition ; la majesté royale fut outragée dans sa personne, avec la dernière indignité. Le peuple, plus sensible, plus magnanime que les seigneurs, s’émut un instant, et rétablit sur le trône cet infortuné souverain : une nouvelle anarchie, de nouvelles scènes de carnage, suivirent la mort d’Henri IV l’Impuissant. Isabelle et Ferdinand, nés l’un pour l’autre, les terminèrent par la mémorable victoire de Toro, et les deux sceptres d’Arragon et de Castille, unis ensemble, ainsi que la conquête de Grenade, commencèrent alors à inspirer une juste terreur.

Toutes ces révolutions, des combats perpétuels contre les Maures, avoient exalté le courage des Espagnols, et les avoient familiarisés avec les dangers. On sait (et l’expérience de tous les siècles l’atteste suffisamment), qu’une nation n’est jamais plus redoutable qu’après s’être déchirée de ses propres mains : l’Angleterre ainsi que l’Espagne, fournissent des preuves de cette vérité. Les guerres civiles, si connues sous les noms de Rose blanche et de Rose rouge, sembloient devoir anéantir la puissance anglaise ; vingt batailles rangées, des massacres sans nombre avoient moissonné la fleur de la population, et cependant l’Angleterre reparut sur la scène, avec autant d’éclat qu’auparavant : souillée de son propre sang, couverte de cicatrices, elle se ranime avec toute la force de la jeunesse. Une fois maîtres de toutes les Espagnes, Isabelle et Ferdinand s’occupèrent plus sérieusement des affaires du dehors, et l’ambition leur fit naître le goût des conquêtes.

[...]        Les deux sceptres d’Arragon et de Castille, réunis ensemble par l’hymen d’Isabelle et de Ferdinand, assuroient une prépondérance marquée à la puissance des chrétiens : les Maures ne conservoient plus que le royaume de Grenade ; ils imploroient vainement, de leur triste capitale, les Musulmans africains ; les royaumes de Fez et de Maroc qui auroient pu les secourir efficacement, étoient déchirés par la guerre civile, et, sur les débris d’une ancienne dynastie, s’élevoit celle des Mérini ou Bénitoas. Les Maures, aussi braves que les chrétiens, mais inférieurs pour la science militaire, conservoient stupidement leurs anciens usages de guerre, et ne se servoient même pas encore d’artillerie. A la veille de se voir attaqués par Isabelle et Ferdinand, ils se battirent entre eux en 1485 avec toute la fureur qui caractérise une guerre civile : des scènes atroces s’étoient passées entre les divers membres de la famille royale, et la discorde augmentoit avec le danger.

Enfin les Castillans assiégèrent Grenade, au mois d’avril 1491. Isabelle se rendit au camp : fermement résolue de forcer le dernier boulevard des Maures, et pleine de confiance dans la protection du ciel, elle fit, de ce camp, une ville connue aujourd’hui sous le nom de Santafé. Après huit mois et dix jours de siège, la ville ouvrit ses portes ; et la croix arborée sur les mosquées des infidèles, annonça ce triomphe à la reine de Castille qui, à cette vue, tombant à genoux, en pleine campagne, fit chanter aussitôt un Te Deum. Boabdil, obligé de quitter le beau climat de l’Espagne, s’arrêta un moment pour contempler une dernière fois sa capitale, et s’écria, les larmes aux yeux : O Dieu tout-puissant ! .. Tu fais bien, dit sa mère, de pleurer comme une femme ce que tu n’as pas pu défendre comme un homme. Avec Boabdil, s’éteignait la dynastie des Halmaudares, qui avait donné dix-neuf rois à Grenade.

La découverte d’un nouveau monde vint combler les espérances de Ferdinand et d’Isabelle, et multiplier les ressources de l’Espagne désormais entièrement soumise aux chrétiens.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Les Espagnols ne s’en tiendront pas à la péninsule ibérique et occuperont le littoral nord africain, y établissant des villes de garnison, soumettant d’autres villes comme Tlemcen, mais sans aller au bout de ce qu’aurait du être leur stratégie, selon Fernand Braudel :

La conquête achevée, les vainqueurs chrétiens furent entraînés à saisir la rive sud de la Manche ibéro-africaine, sans le vouloir d’ailleurs avec la netteté et la continuité de vues qui eussent été conformes aux intérêts espagnols. C’est une catastrophe, dans l’histoire de l’Espagne,  qu’après les occupations de Melilla en 1497, de Mers-el-Kébir en 1505, du Penon de Velez en 1508, d’Oran en 1509, de Mostaganem, Tlemcen, Ténès et du Peñon d’Alger en 1510, cette nouvelle guerre de Grenade n’ait pas été poursuivie avec acharnement ;  que l’on ait sacrifié cette tâche ingrate, mais essentielle, aux mirages d’Italie et aux relatives facilités d’Amérique. Que l’Espagne n’ait pas su, ou voulu, ou pu développer son succès initial, peut-être trop aisé ( il semble, écrivait en 1492 aux Rois Catholiques leur secrétaire, Fernando de Çafra, que Dieu veuille donner à vos Altesses ces Royaumes d’Afrique), qu’elle n’ait pas poussé cette guerre d’outre-Méditerranée, voilà un des grands chapitres d’une histoire manquée. Comme l’a écrit Gonzalo de Reparaz, l’Espagne, à moitié Europe, à moitié Afrique, a failli alors à sa mission géographique et, pour la première fois au cours de l’histoire, le détroit de Gibraltar est devenu une frontière politique.

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. Armand Collin 4° édition 1979 p. 108 – 109

L’Espagne dut payer de sept siècles d’efforts cette discorde que déplorait son Roi-savant, Alphonse X. Et il échut à Ferdinand et à Isabelle de couronner la lutte sept fois séculaire par la chute de Grenade. Ils avaient l’un et l’autre pleinement mérité cet honneur du Destin, car ils avaient visé ce but en pleine conscience, avec la volonté et l’intelligence d’hommes d’État. Leur méthode avait consisté à faire preuve toujours et partout de la plus grande fermeté envers les grands comme envers les humbles ; à administrer la justice scrupuleusement et, au besoin en donnant de leurs personnes, à exiger le respect le plus pointilleux de l’autorité et des privilèges royaux ; par-dessus tout, à poursuivre sans répit la croisade contre l’Infidèle, ce qui avait l’avantage de tenir toujours en haleine les grands seigneurs, absorbés dans une haute tâche d’unification nationale.

[…]        Tous les courants historiques convergeaient donc vers l’Afrique. Réunies sous la direction magistrale de Ferdinand et d’Isabelle, les forces de l’Espagne allaient franchir le détroit et déverser leur énergie sur les côtes africaines de la Méditerranée. Regardant la Croix et la Bannière élevées par leurs efforts conjoints au sommet de l’Espagne européenne, le Roi et la Reine pouvaient rêver, ils rêvaient certainement, de porter ces deux symboles du Christ et de l’Empire en cette Espagne d’outre-mer qu’était l’Afrique ; là-bas, ces capitaines que l’Espagne produisait si volontiers, iraient implanter la religion de leurs ancêtres et le langage de la Castille, ce langage qui, vers cette même époque, donnait au monde avec Melibea un chef-d’œuvre shakespearien, un siècle avant Shakespeare. Autour de la mer latine, leurs armées et leurs flottes prolongeraient les victoires des dernières dix années, et le long de la côte africaine et de l’Asie Mineure, la poussée castillane irait rejoindre la poussée aragonaise-catalane déjà victorieuse à Naples et en Sicile et qui en Grèce même avait créé le duché catalan de Néopatrie, dont le titre figurait au blason de Ferdinand et Isabelle. Et c’est ainsi que, dans la suite des temps, des Espagnes nouvelles surgiraient au Maroc, à Tunis, en Algérie, et que la Méditerranée deviendrait une mer espagnole.

Mais il n’en fut pas ainsi. Car, perdu dans la foule, enveloppé de mystère, l’âme ravie en extase, un homme obscur avait cloué son regard magnétique sur cette Croix et sur cette Bannière, et, par un miracle de volonté indomptable, il allait s’en emparer, et les porter au-delà des mers, mais non pas au Sud : à l’Ouest.

Salvador de Madariaga. Christophe Colomb             1952

« Quid » du Maghreb à cette époque ? En principe, il est divisé en trois zones : le Maroc des Mérinides, la Tlemcénie des Wahabbites, l’Ifriqya (la Tunisie) des Hafsides. Mais ce cadre est truffé de dissidences de spécificités locales, Oran, – qui aura à sa tête quelques trente ans plus tard le chroniqueur Diego Suarez -,  Ceuta,  sont de vraies républiques urbaines. Les villes, nombreuses, sont tournées autant vers le trafic avec le Soudan que vers la Méditerranée.

31 03 1492                 Les juifs sont bannis d’Espagne par leurs Majestés très catholiques Isabelle et Ferdinand. Ils étaient à peu près 150 000 : 3 000 seulement choisirent de s’installer  en France. Nombre d’entre eux allèrent au plus près : le Portugal.

Bautismo o expulsión
Le baptême ou l’expulsion

Nous avons été informés par les inquisiteurs, et par d’autres personnes, que le commerce des Juifs avec les chrétiens entraîne les pires maux. Les Juifs s’efforcent de séduire de leur mieux les [nouveaux] chrétiens et leurs enfants, en leur faisant tenir les livres de prières juives, en les avertissant des jours de fête juives, en leur procurant du pain azyme à Pâques, en les instruisant sur les mets interdits, et en les persuadant de suivre la loi de Moïse. En conséquence, notre sainte foi catholique se trouve avilie et abaissée. Nous sommes donc arrivés à la conclusion que le seul moyen efficace pour mettre fin à ces maux consiste dans la rupture définitive de toute relation entre Juifs et chrétiens, et cela ne peut-être atteint que par leur expulsion de notre royaume.

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Le 31 mars 1492, le bannissement des juifs fut décrété ; trois mois furent donnés à ceux qui refusaient de se convertir pour réaliser leurs biens et quitter le pays. Il en partit plus de deux cent mille ; un grand nombre se rendirent à Fès, d’autres se répandirent dans les villes de la côte. Après les juifs, les Maures (1502). Cette foule d’émigrants amena dans le pays du Maroc des artisans, des ouvriers d’art, des commerçants ; le bien-être s’accrut chez les bourgeois des grandes villes, mais la concurrence indigène s’alarma et créa de désastreuses rivalités. Déçus, irrités, les émigrés se consolèrent dans la haine des chrétiens, cause de leurs maux ; ils se firent pirates et meneurs de guerre sainte.

Historien contemporain cité par Gaston Wiet,                           L’Islam   1986

Confiants dans la vaine espérance de leur aveuglement, ils choisirent les duretés du chemin et ils quittèrent le pays de leur naissance, petits et grands, vieillards et enfants, à pied ou sur des ânes, d’autres bêtes ou des voitures, et ils voyagèrent jusqu’au port où ils devaient embarquer ; et ils marchaient le long des routes ou à travers les champs dans des conditions très dures et à grand péril, certains tombant, certains se relevant, certains mourant, certains naissant, certains tombant malades, en sorte qu’il n’y avait pas de chrétien qui n’eut de la peine pour eux, et où qu’ils allassent, on les invitait à se faire baptiser, et certains, dans leur situation, se convertirent et restèrent, mais très peu, et leurs rabbins ne cessaient de les encourager, et ils faisaient chanter les femmes et les jeunes gens et les faisaient jouer du tambourin pour réconforter la foule.

Bernáldez

Nombre d’entre eux cherchèrent fortune plus loin :

Les Juifs chassés d’Espagne, en 1492, ont organisé, à Salonique et à Constantinople, le commerce de tout ce qui précisément y manquait : ils ont donc ouvert des boutiques de quincaillerie, installé les premières imprimeries, à caractères latins, grecs ou hébraïques (il faudra attendre le XVIII° siècle pour voir les premières imprimeries à caractères arabes); mis sur pied des tissages de laine et de brocart et, dit-on, construit les premiers affûts mobiles qui dotèrent l’armée de Soliman le Magnifique de son artillerie de campagne, une des raisons de son succès. Et ce sont les affûts de l’artillerie de Charles VIII en Italie (1494) qui auraient servi de modèles

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen au temps de Philippe II.             Armand Collin 5° édition 1982

05 1492                       Nzinga Nkuwu, roi du Kongo, a fait connaissance avec les Portugais, Diogo Cão en l’occurrence, depuis une dizaine d’années. De jeunes nobles sont repartis avec Diogo Cão au Portugal pour y apprendre la langue. Il y a un mois est arrivée une importante délégation officielle, comprenant les principaux corps de métier, mais aussi nombre de franciscains, et tout ce beau monde est magnifiquement accueilli dans la capitale, Mbanza Kongo, forte de plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Le roi se convertit au christianisme, prend le nom de João I° et fait construire une église, ce qui lui permet de recevoir une aide des Portugais pour combattre au nord les Batekes. Il reviendra sur sa conversion quelques année plus tard, mais son fils Mbemba Nzinga y restera fidèle.

26 06 1492                  Charles VIII envoie Antoine de Ville, conducteur d’artillerie, faire l’ascension du Mont Aiguille, dans le Triève, tout à coté du Vercors et du col de la Croix Haute, lequel parvint à exécuter l’ordre, mais, de complexion méfiante, resta au sommet tant que le fait n’aurait pas été consigné par un huissier, tout ceci bien relaté dans une missive au président du parlement de Grenoble :

Monsieur le Président, je me recommande à vous de bon cœur. Quand je party du Roy, il me chargea faire essayer si on pourrait monter en la montagne que on disait in ascensibilis dont par subtilz engins j’ai fait trouver le fasson de y monter à la grâce de Dieu ; et il y a trois jours que j’y suis et plus de diz avecque moy, tant gens d’Église que autres gens de bien, avec un eschelleur du Roy, et n’en partiray jusqu’à ce que j’aye vostre responce, affin que si vous voulez envoyer quelques gens pour nous y voir que fayre le puysses. Vous avysant que vous trouverez peu d’ommes que quand ils nous veirront dessus et qu’ils veirront tout le passage que j’ay fait faire que y osnet venir, car scet le plus orrible et expovantable passage que je viz james, nis omme de la compagnie.

L’huissier vint de Grenoble, sans s’enhardir jusqu’à répéter l’exploit et dressa son procès verbal au pied de la paroi.

Rabelais conta l’exploit :

Il (le Mont Aiguille) est en forme de potiron, et de toute mémoire personne surmonter ne l’a pu, hors Doyac (Antoine de Ville) conducteur de l’artillerie du roi Charles huitième, lequel avec engins mirifiques y monta, et au-dessus trouva un vieil bélier.

Pantagruel Livre IV, Chapitre LVII.

Une aussi belle montagne ne pouvait être restée à l’écart du merveilleux cher au Moyen Age, et de plus, le texte suivant nous donne l’étymologie du nom :

Dans le royaume d’Arles, dans l’évêché de Grenoble aux confins du diocèse de Die, il y a une roche très haute dans le territoire que les habitants appellent Trièves. Une autre roche voisine lui fait face, on l’appelle Égale à elle [- Aequa illa -], car elle est de même hauteur que l’autre, bien que son sommet soit inaccessible. Ceux qui regardent de la roche opposée y voient une source transparente qui descend en cascade une échelle de rochers et au sommet de la roche de l’herbe verdoie comme celle d’un pré. Parfois on y voit étendus des draps éclatants de blancheur exposés pour sécher, selon l’usage des lavandières. L’origine de ce prodige, sa signification, ses auteurs, il fut aisé de le chercher, mais très difficile de le trouver.

Les merveilles du Dauphiné Le rocher appelé Aiguille III,42            Texte du XIII° siècle.

Vendredi 3 08 1492               Christophe Colomb aurait dû appareiller de Cadix, le principal port espagnol sur l’Atlantique, mais ce dernier était ce jour-là encombré de juifs : c’était en effet le dernier jour[5] qui leur était accordé pour quitter l’Espagne, au-delà duquel ils seraient tout simplement mis à mort.

On embaucha 90 hommes d’équipage, dont l’obligatoire contingent de forçats ou de bannis, auxquels s’adjoignirent une trentaine de notaires et de fonctionnaires royaux, d’amis et de serviteurs. Pas de femme et, ce qui est plus singulier, pas de prêtre. En revanche un interprète converso qui savait le chaldéen et l’arabe.

Jean Amsler Les découvreurs         Robert Laffont            2005

Les 3 navires la Pinta, la Niña et la Santa Maria ne reçurent l’ordre d’appareiller de Palos de la Frontera, près de l’embouchure du Rio Tinto, qu’une fois le royaume d’Espagne débarrassé des juifs : cap sur les Canaries, puis à l’ouest.

Mais, entre les ordres donnés par le Roi et la Reine pour l’exécution des Capitulations de Santa Fe et la réalité il y avait beaucoup de place et, à Palos, il n’y avait qu’un seul homme en mesure de faire passer tout cela dans les faits, le premier homme de mer de ce port : Martin Alonzo Pinzón. Colomb se contraindra à composer avec lui, car il ne pouvait rien faire sans lui : Colomb n’avait pas d’argent mais s’était engagé à participer à hauteur d’un huitième aux frais de l’expédition : c’est la famille Pinzón qui lui avancera le demi-million de maravedis correspondant. Coté Couronne, il y avait plus d’un million de maravedis avancés par  Santángel. La famille Pinzón dût probablement ajouter le complément pour boucler le budget. Et c’est encore la famille Pinzón qui se chargea finalement de trouver les navires, de recruter les équipages où forçats et bannis trouveront leur place. Et les Pinzón vont être largement présents aux postes de responsabilité : Martin Alonso Pinzó commande la Pinta, avec Francisco Martin, son frère, comme pilote. Vicente Yañez Pinzón commande la Niña - il se révèlera fameux marin – . Juan de la Cosa, propriétaire de la Santa Maria, en est le maître d’équipage ; il est de plus cosmographe réputé et c’est lui qui établira la plus connue des premières cartes d’Amérique.

En 1492, l’Europe s’est fermée à l’est et tournée vers l’ouest en essayant d’expulser d’elle tout ce qui n’est pas chrétien.

Jacques Attali

Dès le troisième jour, le gouvernail de la Pinta se rompit : on réparera cela aux Canaries, en la radoubant à fond, et en en profitant pour remplacer les voiles latines par des voiles carrées : le bateau sera moins rapide, mais c’est tant mieux : Colomb dans sa lourde Santa Maria ne parvenait pas à le suivre. La traversée se fait longue, la mer des Sargasses n’est pas faite pour redonner du courage mais, le 11 octobre, les matelots reprennent espoir en voyant flotter un roseau, une brindille, et un autre morceau de bois sculpté, à ce qu’il semblait, avec des outils de fer, de l’herbe qui ne pousse que sur la terre, et une tablette de bois…et le

12 10 1492[6] à cinq heures du matin : Juan Rodriguez Bermejo, originaire de Triana, un faubourg de Séville[7], vigie de la Pinta voit la lueur de l’aube se refléter sur du sable blanc : Tierra, Tierra : c’est l’île Guanahani, par 24°N, 74.5°O – que Colomb rebaptisera San Salvador[8] -, elle est aujourd’hui l’île Watling, aux Bahamas, alors nommées Lucayes. Après trente six jours de traversée, Christophe Colomb, « découvrait » l’Amérique, réalisant ainsi la vieille prophétie de Sénèque (~ 4 Cordoue, 65 Rome) dans Médée :

[…] Venient annis sæcula seris,
quibus oceanis vincula rerum laxet 
et ingens pateat tellus :
Tiphysque novos detegat orbes,
nec sit terris  ultima Thule.

Il viendra un temps dans les longues années du monde où la mer océane relâchera les liens qui retiennent ensemble les choses et une grande partie de la terre s’ouvrira et un nouveau marin comme celui qui fut le guide de Jason, et dont le nom était Typhis, découvrira un autre monde, et alors Thulé ne sera plus la dernière des terres. [traduction de Colomb lui-même, dans son livre des prophéties]

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Un continent à peine effleuré par l’homme s’offrait à des hommes dont l’avidité ne pouvait plus se contenter du leur. Tout allait être remis en cause par le second péché : Dieu, la morale, les lois. Tout serait de façon simultanée et contradictoire à la fois ; en fait vérifié, en droit révoqué. Vérifiés, l’Eden et la Bible, l’âge d’or des Anciens, la fontaine de Jouvence, l’Atlantide, les Hespérides, les pastorales et les îles Fortunées, mais livrés au doute aussi.

Claude Lévi-Strauss

La nuit cependant pâlissait et se mourait, et face aux rêves de Colón, l’aube se révélait peu à peu et clarifiait ses pensées. L’aube pensait à un frais et délicieux rivage sablonneux sur lequel le ressac battait doucement, et autour duquel de grands arbres étranges d’un vert sombre se dressaient sur le bleu profond des cieux maintenant lumineux. Rêvait-il ? Voyait-il réellement la terre que le Seigneur voulait lui donner, La Terre promise ? Il y avait un silence tendu. Les hommes buvaient au mélange exaltant du certain, de l’étrange et de l’incroyable. Tout yeux, ils en oubliaient de parler. La terre elle-même était silencieuse, encore endormie peut-être, surprise par des intrus dans son lit virginal. Les caravelles pénétraient sans bruit dans la petite crique sur une eau soyeuse dont le soleil du matin faisait une vaste émeraude. La terre était tranquille, paisible, vivant son rêve matinal comme elle le faisait depuis des siècles, béatement ignorante de la signification unique de ce moment fatidique qui mettrait fin pour toujours à sa paix séculaire. Les Caravelles approchaient encore ; du sable, de grandes herbes, des arbres inconnus. Le bruissement des oiseaux (…) l’île commençait à se donner aux étrangers, encore à demi endormie, encore engoncée dans ses rêves. Brusquement un perroquet cria. Quelques hommes aux pieds légers accoururent sur le rivage et contemplèrent stupéfaits les fantastiques voiles. Le rêve de l’île était fini – à jamais -. Un âge était mort.

Salvador de Madariaga Christophe Colomb.     1952

Cette découverte d’un pays infini semble être de considération. Je ne sais si je me puis répondre, qu’il ne s’en fasse à l’avenir quelque autre, tant de personnages plus grands que nous ayant été trompés en cette-ci. J’ai peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité que nous n’avons de capacité : nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent.

Montaigne Des Cannibales

 
Qu’on se peigne la surprise de ces pauvres Indiens, lorsqu’ils virent s’avancer, à pleines voiles, des vaisseaux qu’ils prirent pour des maisons flottantes : hommes simples, hommes innocents qui regardèrent d’abord les Espagnols comme des divinités armées du tonnerre !
[…] bientôt ces infortunés apprirent à quels dieux ils s’étaient confiés. Roldan, Bovadilla et Ovando, non contents de leur faire sentir les effets destructeurs des armes à feu, déchaînèrent contre eux les dogues qui partagèrent l’affreuse immortalité des Castillans leurs maîtres.

Etienne Jondot Tableau historique des Nations 1808

 
Ils se sont trompés il y a 500 ans, lorsqu’ils dirent nous avoir découverts. Comme si l’autre monde que nous étions avait été perdu. Comme si nous étions ceux que l’on cherchait et non pas ceux qui cherchaient. Comme si eux se mouvaient tandis que nous étions, nous, immobiles.

Sous commandant Marcos porte parole des Indiens Zapatistes au Mexique

L’île n’est pas déserte, tant s’en faut : les Indiens Arawaks, encore nommés Taïnos, y cultivent le maïs, le manioc et l’igname, la tomate, le haricot, le piment, la cacahuète, la pomme de terre, dans des petits jardins sans clôtures, les conuco. Ils fument le tabac, filent, tissent, ignorent l’acier et la traction animale pour labourer. Colomb, lui, apporte des animaux domestiques qui vont faire des ravages dans ces jardins, et priver ainsi les Taïnos d’une bonne part de leurs cultures vivrières.

Samedi 13 octobre.
Au lever du jour arrivèrent sur la plage une quantité d’hommes, tous jeunes comme je l’ai dit, et tous de belle stature. Leurs cheveux ne sont pas crépus, mais lisses et gros comme des crins de cheval. Ils ont le front et la tête bien plus larges que ceux des autres races que j’ai visitées jusqu’à présent et les yeux très beaux et grands. Aucun de ces hommes n’est de couleur noire, mais ils ont la couleur des Canariens (il ne peut en être autrement parce que cette île-ci se trouve au Ponant, sur la même latitude que l’île du Ferrol) ; les jambes sont généralement très droites et ils ont le ventre mince et bien fait.
Ils vinrent vers mon navire sur des barques faites d’une seule pièce avec un tronc d’arbre, et remarquablement travaillées pour ce pays, certaines grandes au point de contenir jusqu’à 40 ou 45 hommes et d’autres petites qui ne portaient qu’un seul homme. Ils ramaient avec des rames semblables à des palettes de four, avec lesquelles ils enlevaient les barques si rapidement que c’en était une merveille ; et, si quelque barque se renversait, tous se jetaient à la nage, la remettaient à flot et, avec des écuelles qu’ils portaient sur eux, la vidaient de l’eau embarquée. Ils apportaient des pelotes de coton filé, des perroquets, des sagaies et autres petites choses qu’il serait ennuyeux de détailler, et donnaient tout pour quelque bagatelle qu’on leur offrait en échange.
Jeudi 18 Octobre
Cette partie de la côte et tout ce que j’ai vu de l’île jusqu’à présent est presque tout en plaine et l’île elle-même est la chose la plus belle que j’ai jamais vue, car si les autres terres que j’ai trouvées jusqu’à présent sont magnifiques, celle-ci l’est encore plus. Elle est riche d’arbres verdoyants et très grands et le terrain est plus élevé que celui des autres îles déjà nommées. Elle a des élévations qui ne se peuvent, à proprement parler, appeler montagnes, mais qui rendent la plaine plus pittoresque par le contraste qu’elles font. Il semble que, dans les environs, il y ait beaucoup de sources. Au nord-est s’avance un grand promontoire revêtu des grands arbres touffus ; je voulais y débarquer et visiter un endroit si plaisant, mais il y avait peu de fond et il ne m’aurait été possible de jeter les ancres que trop au large ; par ailleurs, le vent était favorable pour me porter au cap où je suis maintenant et auquel, ainsi que je l’ai dit, j’ai donné le nom de Capo Bello, parce qu’il est réellement tel.
Pour ces raisons, je ne descendis pas à terre à ce promontoire ; au surplus, voyant de la mer ce site si beau et si verdoyant ainsi que le sont toutes les autres terres et plantes de ces îles, je confesse que je ne savais où je devais d’abord me rendre, et je ne me rassasiais pas de voir une aussi belle végétation tellement différente de la nôtre. Je crois en outre qu’il y a dans ces îles beaucoup d’herbes et beaucoup de plantes qui pourraient être assez appréciées en Espagne pour en extraire des teintures, pour en user médicalement et pour des épices ; mais je ne les connais pas, ce qui me fait une grande peine. À mon arrivée à ce cap, j’ai senti une odeur de fleurs et de plantes, si fine et si suave que c’était la chose la plus délicieuse du monde.
Demain matin, avant de partir d’ici, je descendrai à terre pour voir ce qu’il y a sur ce promontoire. À ce que disent les Indiens que j’emmène avec moi, un roi qui porte sur lui beaucoup d’or, habite une bourgade qui est fort à l’intérieur et je veux m’enfoncer dans l’île jusqu’à ce que je trouve la bourgade et le roi. Je veux voir ce souverain et parler avec lui, parce que, selon ce que font comprendre les susdits Indiens, il domine toutes les îles circonvoisines, va vêtu et est tout recouvert d’or. Toutefois, je ne prête pas entièrement foi à leur dires, soit parce que je ne les comprends pas bien, soit parce que, sachant qu’eux-mêmes sont assez pauvres en or, je pense que le peu que doit en porter le roi doit leur apparaître comme étant beaucoup.

Christophe Colomb Journal de bord

L’histoire contemporaine veut réinterprêter le tableau fait par Christophe Colomb, affirmant que Colomb s’est trompé complètement sur l’interprétation de la scène du 13 octobre : leurs peintures corporelles sont des peintures de guerre rigoureusement codifiées, leur coiffure correspond à celle des guerriers, leurs bâtons sont des javelines dont la pointe est une dent de requin. Ils sont bien bâtis parce que ce sont des guerriers, etc… On est aussi bien en droit de mettre en doute ces nouvelles interprétations, car, tant les journaux de Christophe Colomb que ceux de Bartolomeo de Las Cases, 30 à 40 ans plus tard, ne cessent à longueur de page de mentionner le coté pacifique, voir peureux de ces Indiens. Le tableau d’une nature luxuriante montre bien que s’il cherchait l’or, cela ne l’empêchait nullement d’apprécier à sa juste valeur une nature plus que généreuse.

Mais c’est bien l’or que cherche Colomb, l’or pour éblouir la cour d’Espagne, l’or pour se couvrir de gloire et de richesses, et, sur cette île, il n’en a vu que sur quelques colliers portés par les Arawaks. Il en embarque quelques uns pour le conduire au gisement, ce qui les emmène à Cuba où ils arrivent le 27 octobre : s’y croyant en Asie, dans l’empire du Grand Khan, il dépêche un émissaire muni des lettres de recommandation d’Isabelle la Catholique, et pour ne pas s’arrêter en si bon chemin, espère bien rencontrer le Roi Jean, ou à défaut des peuplades parlant araméen, ce pour quoi il a à ses cotés un rabbin hébreu !

A Noël, Colomb perd la Santa Maria, dont la coque, toute percée par les tarets, se fracasse à Hispaniola, sur la côte nord de Haïti : la Pinta et la Niña ne sont pas assez grandes pour que l’équipage de la Santa Maria y embarque : aussi y crée-t-il le premier établissement européen du Nouveau Monde : Villa de la Navidad, en y laissant 39 hommes qui utiliseront le bois de la Santa Maria pour construire leur village et leur fortin.

En 2014, Barry Clifford, un américain de 68 ans, chercheur de trésors, prétendra avoir retrouvé l’épave de la Santa Maria, dans 5 mètres d’eau très claire, à proximité du site de la Navidad. On a un peu de mal à croire qu’une épave à une profondeur qui permet de rester en plongée aussi longtemps que l’on veut soit restée reconnaissable après que les marins de Colomb se soient servis en bois pour construire leur village et qu’elle ait été ensuite visitée par une multitude de plongeurs, sans que soit nécessaire une logistique importante.

4 01 1493                    À bord de la Niña, il appareille pour la Castille, non sans avoir enlevé sept hommes de Guanahani pour les emmener jusqu’à la cour, preuves vivantes de sa découverte : il aurait pu se douter, s’il avait eu un peu plus de flair, qu’en agissant ainsi, il se mettrait à dos tous les Indiens. Alonso Pinzón, qui n’entretient pas les meilleures relations avec Colomb, est allé faire un tour, et il regagnera l’Espagne séparément avec la Pinta. Colomb mouille à Santa Maria, la plus méridionale des Açores le 18 février. Les Açores sont portugaises, mais entre gens de mer, la solidarité peut prévaloir sur les rivalités politiques… et ce fût le cas. Il appareillera le 3 mars pour l’Espagne, mais là encore, une sérieuse tempête l’emmènera au Portugal jusqu’à Rastelo, proche de Lisbonne. Bien accueilli partout, il le fut même par le roi Jean, qui le reçut le 9 mars. Colomb se félicitera de l’amabilité que lui témoigna le roi… l’historien portugais qui relata l’entrevue n’est pas exactement du même avis :

 
Le Roi le reçut amicalement, mais fut très triste quand il s’aperçut que les captifs n’étaient pas des Noirs aux cheveux crépus et aux traits comme ceux de la Guinée, mais qu’ils étaient semblables par la silhouette, la couleur et les cheveux à ce qu’on lui disait qu’étaient ceux de l’Inde à laquelle il avait consacré tant d’efforts. Et comme Colomb attribuait dans ses propos plus de grandeurs et de richesses à cette terre qu’elle n’en avait en réalité, et cela avec une grande licence de langage, accusant et grondant le Roi d’avoir rejeté son offre, cette attitude remplit quelques gentishommes d’une telle indignation que, ayant ajouté leur haine de son insolence au chagrin qu’ils voyaient que le Roi ressentait devant la ruine de cette entreprise, ils s’offrirent à le tuer, ce qui empêcherait son départ pour la Castille. Car ils pensaient réellement que son arrivée nuirait à ce royaume-ci et causerait du souci à Son Altesse, Colón semblant avoir ramené ces gens de terres que les Souverains Pontifes avaient accordé à Son Altesse, le droit de conquérir. Mais le Roi repoussa ces offres, et même les condamna en tant que Prince catholique, bien que personnellement il n’approuva pas l’événement lui-même et il honora Colomb et fit habiller de drap rouge les hommes qu’il avait ramené de sa nouvelle découverte et avec cela il lui dit adieu.
 

15 03 1493                   Colomb arrive à Palos. Très vite suivi de la Pinta de Pinzón, qui avait commencé par relâcher au nord de Lisbonne. Il va faire une entrée grandiose à Séville le 31, à la tête des ses Indiens, de son or et de ses papegais [perroquets], et envoie vite ses premiers rapports à la cour :

Hispaniola est un pur miracle. Montagnes et collines, plaines et pâturages y sont aussi magnifiques que fertiles [...]    Les havres y sont incroyablement sûrs et il existe de nombreuses rivières, dont la plupart recèlent de l’or [...]    On trouve aussi moult épices et d’impressionnants filons d’or et de divers métaux.
[...] Les Indiens sont si naïfs et si peu attachés à leurs biens que quiconque ne l’a pas vu de ses yeux ne peut le croire. Lorsque vous leur demandez quelque chose qu’ils possèdent, ils ne disent jamais non. Bien au contraire, ils se proposent de le partager avec tout le monde.
*********************
Ainsi, après avoir chassé tous les juifs hors de vos royaumes et seigneuries, Vos altesses en ce même mois de janvier m’ordonnèrent de partir avec une suffisante flotte auxdites contrées de l’Inde. […] Et je partis de la cité de Grenade le douzième jour du mois de mai de la même année 1492, un samedi ; je vins à la ville de Palos, qui est port de mer, où j’armais trois navires.

Christophe Colomb Récit de son premier voyage, dédié à Ferdinand et Isabelle.

Il commençe à mettre en place l’organisation de son deuxième voyage, pour lequel le Roi et la Reine faisaient preuve d’un grand empressement : et il ne s’agissait plus d’une exploration avec trois navires, mais d’une colonisation : 17 vaisseaux emportant 1 200 hommes – équipage, soldats, émigrants et autre passagers -. Ce voyage le mènera en Haïti, – alors Hispaniola -. 1 200 hommes… on peut compter parmi eux les équipages, recrutés depuis toujours selon les traditions des marins, c’est-à-dire pas précisément chez les enfants de chœur, et les autres…

Vers Séville, c’est la foule famélique des immigrants pour l’Amérique, misérables gentilshommes désireux de redorer leurs blasons, soldats en quête d’aventures, jeunes gens sans avoir, qui veulent bien faire, plus l’entière écume de l’Espagne, voleurs marqués au fer rouge, bandits, vagabonds espérant trouver là-bas un métier lucratif, débiteurs anxieux d’échapper à leur créancier, époux fuyant leurs femmes querelleuses.

Fernand Braudel La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II.                Armand Colin 5° édition 1982

Les Indes, refuge et protection de tous les desesperados d’Espagne, église des révoltés, sauf-conduit des homicides, terre natale et cachette des tricheurs au jeu, miroir aux alouettes des femmes perdues, illusion trompeuse pour le plus grand nombre, remède pour quelques uns.

Cervantès El celoso Extrameño

Mais une bonne majorité étaient tout de même des gentilhommes, c’est-à-dire, des hommes dont la vocation était la guerre : Las Cases rapporte que tous ou presque tous emportèrent des armes avec eux afin de se battre si besoin était.

*******************

des hommes nés et élevés dans un climat dur, avec derrière eux des siècles de guerre civile et de guerre religieuse inextricablement mêlées ; accoutumés à s’occuper d’eux, à se fourrer dans des situations difficiles et à s’en sortir sans l’aide de personne ; impatients de l’autorité ; assoiffés d’aventure ; dédaigneux du confort ; rebelles à la discipline ; croyant en Dieu et dans les saints, mais considérant tout cela comme allant de soi et comme des questions « au-dessus du toit », comme dit l’expression espagnole ; respectueux de l’Eglise, pourvu qu’elle ne les importune pas et qu’elle ne prétende pas leur faire prendre ses sermons pour des règles de conduite pratique ; et toujours prêts à justifier leur comportement – si mauvais qu’il fût sans reculer devant les conséquences les plus sombres, en hommes qui ignorent la peur.

Salvador de Madariaga Christophe Colomb 1952

Si l’on en croit les instructions royales, la colonisation ne devait pas se faire manu militari, mais on devait convertir les Indiens très bien et avec amour – muy bien y amorosamente -. On dirait aujourd’hui familièrement qu’il y a eu erreur de casting dans le recrutement… avec tous ces gens prêts à en découdre, la main au foureau… Allons, allons, ce qui était le mieux partagé dans cette affaire était bien le double langage, la tartufferie, ce dont on ne peut s’étonner d’ailleurs puisque la sincérité n’est pas de mise chez les détenteurs du pouvoir.

fin avril 1493                    Colomb va se mettre rapidement en route pour Barcelone où se trouvent le Roi et la Reine qui le reçoivent à l’égal d’un grand d’Espagne : certains gestes ne trompent pas : ils se lèvent pour l’accueillir, et lui avancent un tabouret – de pareils gestes, extrêmement rares, ne peuvent que susciter jalousies et rancoeurs – … elles ne vont pas manquer. De son coté Colomb, avec son génie de la mise en scène, se faisait accompagner de tous ses trésors, perroquets, Indiens, masques d’or, perles et nacres, fruits tropicaux, auxquels vient s’ajouter son fantastique bagoût, servi par une imagination toujours en éveil, que ne vient pas pour l’instant mettre en défaut le mur de la réalité.

14 05 1493                      Pierre Martyr répand la nouvelle par le biais d’une lettre à Borroméo, écrite de Barcelone :

Quelques jours plus tard, un certain Christophe Colón est revenu des Antipodes occidentales ; c’est un Ligurien qui, envoyé par mes souverains, a pénétré avec seulement trois navires dans cette province qu’on dit fabuleuse ; il est revenu avec des preuves tangibles, beaucoup d’objets précieux et en particulier de l’or que ces régions produisent naturellement.

24 09 1493                   Les 17 vaisseaux de Colomb appareillent de Cadix pour son second voyage. Outre les 1 200 hommes, on n’a pas oublié les vaches, moutons, chevaux. Il fera encore deux autres voyages, ses grandes qualités de marin lui permettant de revenir à chaque fois au même endroit. Un skipper de la Route du Rhum, avec la richesse et la précision des données météo actuelles, ne fait pas mieux que Christophe Colomb, et lui, il faisait l’aller et le retour !

Cristóbal Colón a été le premier en Espagne à apprendre comment naviguer sur le vaste océan en mesurant la hauteur des degrés du soleil et du nord, et le premier à mettre cette connaissance en pratique ; car avant lui, bien qu’un tel art fut enseigné dans les écoles, peu, (ou mieux, personne) s’étaient aventurés à essayer seulement sur la mer.

Oviedo

Et on est en droit de se demander si l’époque aurait été aussi riche en découvertes si Christophe Colomb n’avait pas été là : Alonso de Ojeda qui explorera la côte nord de l’Amérique du sud, était du second voyage de Colomb, et s’il s’est fait piquer la célébrité par son géographe Americo Vespucci, la faute n’en revient qu’à ce dernier et à un éditeur de St Dié, pas à Colomb ; Vincente Pinzón, qui découvrit le premier la côte brésilienne, commandait la Niña, lors du premier voyage de Colomb : il n’est resté dans l’ombre que par le souci diplomatique de ne pas froisser le roi du Portugal. C’est quand même à Colomb que ces deux grands marins doivent leur première expérience d’une traversée de l’océan atlantique !

Il fait escale une nouvelle fois aux Canaries, le temps d’y faire provisions de viande, bois, eau, mais aussi des génisses, des chèvres, des brebis et huit truies à 70 maravédis pièce. C’est de ces truies que sont nés tous les porcs qu’il y a aujourd’hui aux Indes, où ils sont en nombre incalculable. Et il y avait aussi des poules. Tel est le germe d’où est sorti tout ce qu’il y a ici de choses de Castille, pépins et graines d’oranges, de citrons, de melons et toutes sortes de légumes. Il y a cueilli la canne d’Asie – la canne à sucre -, qu’il replantera aux Antilles : dès 1515, l’Espagne recevra de sa colonie de pleins galions de sucre : les conditions du début de la traite des Noirs étaient en place…

27 11 1493                   Arrivé le 3 novembre à Marie Galante [petite île des Antilles, au sud-est de la Guadeloupe], Colomb ne s’y était pas attardé, dans sa hâte de voir ce qu’était devenue La villa de la Navidad : il y avait 11 mois qu’il avait laissé ses 39 hommes. Il ne lui faut pas longtemps – deux cadavres au bord du fleuve, l’un avec une corde au cou, l’autre au pied – pour découvrir que tout le monde avait été tué, et le fortin construit avec le bois de la Santa Maria rasé par les Indiens : ce second voyage ne commençait pas sous les meilleurs auspices.

En mars 1494, après 15 jours employés à découvrir Cibao, il est de retour à Isabella, la ville qu’il a fondée sur l’actuelle côte nord de Saint Domingue, où l’ambiance est à la grogne : les hommes, tous les hommes ont faim : les stocks apportés d’Espagne ont été abimés par l’humidité, et la nourriture indigène passe mal. Colomb décide de construire quelques moulins et pour cela, met à contribution tous les hommes, hidalgos et gentilshommes compris, – les hommes au manteau noir -. Scandale ! Las Cases rapporte qu’ils jugèrent aussi mauvais que la mort d’avoir à travailler de leurs mains, particulièrement sans manger. La syphilis, cadeau des belles indiennes a commencé à faire ses ravages, et aussi les ouragans, en mer comme à terre.

Autant le premier voyage avait révélé un explorateur talentueux, autant ce second voyage, où il s’agissait de se montrer meneur d’hommes autant que diplomate, montra les limites de l’homme, incapable de faire face à ses responsabilités. Il n’était plus à la hauteur. Le retour en Europe s’effectuera les cales chargées de pelotes de fil de coton, échangées sur l’île Guanahani contre les verroteries d’Espagne. Il ramènera aussi l’ananas… que les Espagnols cultiveront en Afrique, puis qui sera planté à Madagascar, puis via l’océan indien en Insulinde et en Chine.

Obsédé par sa quête d’or, Colomb mettra chaque individu de plus de quatorze ans dans l’obligation de rapporter de l’or ; on tranchait les mains et on saignait à blanc tous ceux qui ne remplissaient pas le contrat : les Arawaks n’y survivront pas, massacrés systématiquement, qui par les Espagnols, qui par leurs chiens : Un chien fait ici grande guerre au point que nous les estimons l’égal de dix hommes et que nous en avons fort besoin.

Des voisins, les Caraïbes, anthropophages et beaucoup moins pacifiques, s’en prirent régulièrement à eux. Par la suite, c’est l’exploitation des mines par le travail forcé qui acheva les survivants. La variole, la rougeole, la grippe firent aussi partie des maux apportés par les colonisateurs. Face à ces fléaux, les Indiens eux-mêmes se mirent à se suicider au poison de manioc, à tuer leur propres enfants pour les soustraire aux Espagnols.

L’île aurait alors été peuplée de 250 000 « Indiens » ; en 1507, il n’en restait plus que 60 000, et en 1520, un millier.

Les lois du mariage sont inexistantes : les hommes aussi bien que les femmes choisissent et quittent librement leurs compagnons ou compagnes sans rancœur, sans jalousie et sans colère. Ils se reproduisent en abondance. Les femmes enceintes travaillent jusqu’à la dernière minute et mettent leurs enfants au monde presque sans douleurs. Dès le lendemain, elles se baignent dans la rivière et en ressortent aussi propres et bien portantes qu’avant l’accouchement. Si elles se lassent de leurs compagnons, elles provoquent elles-mêmes un avortement à l’aide d’herbes aux propriétés abortives et dissimulent les parties honteuses de leur anatomie sous des feuilles ou des vêtements de coton. Néanmoins, dans l’ensemble, les Indiens et les Indiennes réagissent aussi peu à la nudité des corps que nous réagissons à la vue des mains ou du visage d’un homme.

Ils vivent dans de grands bâtiments communs de forme conique, pouvant abriter quelque six cents personnes à la fois, faits de bois fort solide et couverts d’un toit de palmes. [...] Ils apprécient les plumes colorées des oiseaux, les perles taillées dans les arêtes de poissons et les pierres vertes et blanches dont ils ornent leurs oreilles et leurs lèvres. En revanche, ils n’accordent aucune valeur particulière à l’or ou à toute autre chose précieuse. Ils ignorent tout des pratiques commerciales et ne vendent ni n’achètent rien. Ils comptent exclusivement sur leur environnement naturel pour subvenir à leurs besoins ; ils sont extrêmement généreux concernant ce qu’ils possèdent et par là même, convoitent les biens d’autrui en attendant de lui le même degré de libéralité.

Bartolomé de Las Cases Histoire générale des Indes


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

11 1503                                Pierre Terrail, seigneur de Bayard (Pontcharra), Chevalier sans peur et sans reproches, défend un pont sur le Carigliano, seul contre 200 cents Espagnols… [sic]. Il mourra en 1524 en Italie, d’un coup d’arquebuse, l’ancêtre du fusil. En 1521, les bourgeois de Mézières, reconnaissants des faits d’armes du grand capitaine au siège de leur ville, firent composer un

Éloge de Bayard Auteur Anonyme

Dieu doint nonneur et longue vie
Aux bons protecteurs de Mézière,
Qu’ils nous ont sauvé notre vie
Tant par devant que par derrière.
Ceulx qui sur nous aoient envie
Ont trouvé si forte barrière,
Que maugré leur dens et leur vie
Furent contraints courir arrière.

On doibt bien avoir souvenance
De Bayart, Montmoreau, Boucart,
Larochepot, et leur vaillance.
Bayart mordoit comme ung liepart ;
Moreau rua trop par oultrance,
Lorge secourt, confort Boucart.
Sans eulx le royaume de France
Estoit en danger d’ung bon quart.

L’aigle ne sceut pas enfronter
Rochepot plus forte que pierre.
Nansot ne l’osa confronter ;
Maulevrier la breche tint serre.
Tous ensemble fairent troter
Les faulx Henouyers de grand herre.

Le roy les commanda froter
A Balpaume, dedans leur terre.
Et il faut mettre en oubliance
L’ardent et furieux couraige
Qu’avoit d’iculx toute aliance ?
Piéton françoys disoit : J’enraige
Que nous ne marchons en deffense
Brief n’y avoit pas le bagaige
Qu’il ne voulsist mourir pour France ;

Combien que soit ung dur passaige.
O très chrétien roy de France,
Si vous sçaviez l’ardent désir
De batailler, et la vaillance,
Les labeurs qu’ont voulu saisir
Vos bons adventuriers de France,
Tant qu’il en a fallu gésir,
Leur donriez quelque récompense,
Se c’estoit vostre bon plaisir.

1503                             Les Français Claude et Guillaume de Marcillat sont appelés au Vatican pour y réaliser des vitraux.

13 11 1504                 Le roi Manoel interdit sous peine de mort de fournir aucun renseignement sur la navigation au-delà du Congo, afin que les étrangers ne pussent tirer  profit des découvertes faites par le Portugal.

1505                           Ivan III est le premier assembleur de terres russes : depuis 1463, il réunit à Moscou Jaroslav, Rostov en 1474, Perm en 1475, Novgorod en 1478, puis Pskov, Tver et Riazan en 1485. Il envoya ensuite deux expéditions en Sibérie, qui atteignirent les cours de l’Irtych et de l’Ob.

16 03 1506                 Le zamorin de Calicut, en Inde, a quelques bonnes raisons de se méfier des Portugais : la dernière expédition de Vasco de Gama a laissé de bien amers souvenirs. Près d’un an plus tôt, vingt bâtiments de guerre ont quitté Lisbonne pour prendre possession militairement de l’Orient ; outre l’équipage exercé à la guerre, on compte pas moins de cinq cents soldats armés de pied en cape et de deux cents bombardiers, et encore des charpentiers bien outillés pour pouvoir construire des bateaus une fois sur place. À la tête de cette armada, le vice roi des Indes, l’amiral Francisco de Almeida et Vasco de Gama encore. La mission militaire d’Almeida est simple : détruire et raser toutes les villes de commerce musulmanes de l’Inde et de l’Afrique, édifier des forteresses sur chaque point d’appui et y laisser une garnison. Il doit occuper toutes les issues et passages, garder tous les détroits, fermer la mer Rouge, le golfe Persique et l’océan Indien au négoce étranger, et évidemment, gagner au christianisme toute les pays conquis !

Le zamorin de Calicut, soutenu ouvertement par le sultan d’Égypte, et peut-être, mais secrètement,  par les Vénitiens, prépare en catimini une attaque contre les Portugais. Mais comme il ne s’agit pas d’un simple coup de couteau à donner, plutôt nombreux sont-ils à partager le secret.

Or il se trouve qu’un globe-trotter avant l’heure se trouve là : déguisé sous les habits d’un religieux musulman, il s’agit de Lodovico Varthema, qui revient de Sumatra, Bornéo et les îles aux épices. Il a vent de la préparation de l’attaque, et, le 15 mars, la solidarité chrétienne prenant le dessus, il prévient les Portugais. Ceux-ci n’ont plus qu’à mettre leurs onze navires en ordre de bataille pour affronter les deux cents navires du zamorin : c’est la bataille de Cannamore, qui coûte 80 morts et 200 blessés aux Portugais ; parmi ces blessés : Fernão de Magalhães, 24 ans, que l’on connaîtra bientôt sous le nom de Magellan.

avril 1506                Lorsque le pape Martin V avait regagné Rome en 1420, il l’avait trouvée si ruinée et si déserte qu’elle n’avait aucune apparence de ville. S’en était suivi un programme de reconstruction qui devait courir sur 150 ans : les réalisateurs de ce programme se nommeront Alberti, Fra Angelico, Bramante, Michel-Ange, Raphaël, Boticelli, Sangallo… La basilique Saint Pierre, construite sur le tombeau du saint au milieu du IV° siècle par Constantin, menaçait de s’écrouler : aussi le pape Jules II, en avait-il décidé la reconstruction : il en pose la première pierre : la construction en a été confiée à Donato Bramante qui s’inspirera de Sainte Sophie. Bien sur, tout cela coûtait cher pour le présent…  et beaucoup plus cher que tout ce l’on avait pu prévoir pour l’avenir : dix ans plus tard, Luther s’en ouvrait à l’archevêque de Mayence :

Les indulgences papales sont colportées dans le pays sous le nom de Votre Grandeur, pour la construction de Saint Pierre. […] Je déplore les fausses idées que le peuple en retire […]. Ces malheureuses âmes se figurent que, si elles achètent des lettres d’indulgence, elles sont sûres de leur salut.

1508                                    F. Celtes découvre à Worms une carte qu’il donne peu après à Conrad Peutinger, d’Augsbourg : elle prendra le nom de ce dernier ; elle a été réalisée par deux cartographes antiques : le premier, un Dalmate de l’entourage impérial, a travaillé à Rome au III° siècle de notre ère, s’inspirant probablement d’un Itinéraire d’Antonin, déjà existant. Le second, peut-être un proche de l’empereur Julien, a repris et complété le document à Constantinople entre 351 et 362. Le document aujourd’hui conservé à Vienne n’est qu’une copie : c’est un rouleau de parchemin de 11 feuilles – la 12° a été perdue -; la longueur totale est de  6.8 m. et de 34 cm. de haut. Ce n’est pas une représentation de l’espace, mais plutôt une représentation linéaire des itinéraires connus, et des limites naturelles : fleuve, montagne, littoral.

14 05 1509                           Louis XII bat les Vénitiens, pourtant réputés invincibles à Agnadel, proche de Cremone.

11 09 1509                   Le Portugais Lopez de Sequeira, à la tête de quatre vaisseaux, est en vue de Malacca. Malacca, c’est, à l’est, une situation aussi stratégique que celle de Gibraltar en Méditerranée : le détroit de Malacca en a fait le grand marché de l’Orient. Nombreux sont déjà les Portugais à être allée en Inde, mais au-delà, plus à l’est, ces quatre navires sont les premiers. Le sultan de Malacca a déjà entendu parler des Portugais et pense être à son affaire en les recevant le mieux du monde, en laissant toute liberté aux marins de baguenauder en ville, en rassemblant avec célérité toutes les marchandises souhaitées, et en les  envoyant à bord sur quantité de pirogues rapides. De son coté, Sequeira aide à la manœuvre en envoyant ses baleinières participer au tranport. Seul Garcia de Susa, capitaine de la petite caravelle, a gardé son canot, et fronce les sourcils : et si tous ces gens venaient tout bonnement nous attaquer ? Comme il dispose encore de son canot, il envoie son homme de confiance prévenir Sequeira, qui joue aux cartes sur son navire. À ce moment s’élève une fumée du palais du sultan, signe de l’attaque. Mais Sequeira a eu quelques secondes d’avance, suffisantes pour poignarder les Malais qui sont derrière lui et donner l’alerte : les Malais sont repoussés  et les navires portugais lèvent l’ancre ! Il s’en est fallu d’un rien ! L’homme de confiance, c’était Magellan. Reste les hommes qui sont à terre, qui se battent, à un contre dix, un contre cent : ils se font massacrer inévitablement ; Francisco Serrao se bat un peu plus longtemps que les autres, suffisamment longtemps pour qu’une barque, avançant avec l’énergie du désespoir arrive au rivage et que ses deux hommes viennent  l’arracher aux mains des Malais : l’un des deux hommes est l’ami de Francisco Serrao : Magellan. Mais Sequeira a perdu le tiers de ses hommes et ses baleinières : c’est une cuisante défaite.

Francisco Serrao et Fernão de Magalhães ne se reverront plus, mais ils ne cesseront de s’écrire : Magellan rentre au Portugal, et Serrao prend le commandement d’un des deux navires qui mettent le cap sur les îles légendaires que sont Amboine, Banda, Ternate et Tidore, les îles aux épices, dans l’archipel de la Sonde. Le séjour sur les deux premières îles suffit à remplir les cales de clous de girofle, échangés contre de la pacotille ; aussi l’amiral Abreu décide de rentrer directement sur Malacca. Les bateaux auraient-ils été trop chargés ? Toujours est-il que celui de Serrao va se briser sur des récifs. Ils parviennent à s’emparer d’une chaloupe de pirates et regagnent Amboine, où ils sont aussi bien accueillis en étant nus qu’en étant grands seigneurs. Et Serrao commence à se dire : je me suis battu pour mon roi jusqu’à présent, et si maintenant, je décidais de rester ici, dans ce paradis, sans avoir de comptes à rendre ! Et, sans avoir rien à faire, ou presque, le roi de Ternate le nomme grand vizir, c’est-à-dire qu’il reçoit maison, serviteurs, esclaves et une jolie femme ! Elle est pas belle, la vie ?

Autant dire que Magellan ne se séparera plus des lettres de son ami, qui fabriqueront le noyau dur de son projet. Il est sympathique d’apprendre que le fondement de ce projet était le plaisir de découvrir le paradis que lui décrivait son ami, et que, finalement, le but n’était pas vraiment inconnu. On retrouvera dans les courriers de Serrao une lettre de Magellan, lui promettant de venir secrètement à Ternate sinon par le chemin habituel des Portugais, du moins par une autre voie.

vers 1509                             Maximilien I°, archiduc d’Autriche, grand-père de Charles Quint est doté d’une heureuse nature : pour échapper aux charges de l’empire, il se retire de temps en temps dans le château de Tratsberg, dans les environs d’Innsbruck, où, armé d’un seul javelot, il traque parfois pendant plusieurs jours le cerf ou le sanglier ; et cela l’inspire : ce court poème a été retrouvé sur le mur d’une cave :

Leb, waiss nit wie lang                                               Vis, ne sais pour combien de temps,
Und stürb, waiss nit wann                                         Et meurs, ne sais quand ;
Muess fahren, waiss nit wohin                                  Dois partir, ne sais où ;
Mich Wundert, das ich so frelich bin                       Ce qui m’étonne, c’est que je sois content.

Les premières morues salées de Terre Neuvas débarquent  à Dahouet, petit port à 25 km à l’est de Saint Brieuc. Prendront la suite Saint Brieuc, Saint Malo, La Rochelle puis Fécamp.

C’est la naissance d’un grand métier, grand parce que s’exerçant  pour une pêche en des eaux lointaines, la grande pêche, exigeant plusieurs mois d’absence, mais grand aussi parce, ainsi que le dit si bien Joseph Conrad, il ne faut pas oublier l’orgueil que les navires inspirent aux hommes. Le sentiment des Terre Neuvas était sans doute plus ciblé sur la pêche que sur le navire lui-même, avec pour maître absolu et tyrannique, la morue. La morue, la protéine du pauvre, qui a nourri des millions d’hommes, qui se pêche en eaux froides, par tous les temps, brouillard, neige, glace, sur un navire aux conditions de confort plus que spartiates. Et d’aligner des 16, 18 heures de travail par jour, un épuisement à tuer la plus vigoureuse des libido. Et les femmes d’ailleurs… elles ont tellement pris l’habitude de leur absence, qu’une fois débarqué à terre, ils n’ont plus qu’une hâte, embarquer à nouveau pour continuer à labourer la mer.

1510                                     Frère Martin Luther, de l’ordre des Augustins, s’en va à Rome. Julien Della Rovere y est pape depuis 1503, sous le nom de Jules II : il inscrira les plus grandes heures de l’histoire du mécénat, reconduisant les contrats de Bramante, Michel Ange, pour ne parler que des plus grands. Jean de Médicis, fils de Laurent le Magnifique, lui succédera en 1513, inaugurant son pontificat par un défilé d’une somptuosité jamais égalée. Sous son règne, la cour de Rome fut la plus brillante de l’univers.

Ce souverain avait horreur de tout ce qui le faisait sortir de l’aimable insouciance d’une vie voluptueuse.

Stendhal.

A la fin de 1510, pour les affaires de l’ordre, frère Martin Luther s’en allait à Rome. Une immense espérance le soulevait. Il allait, pieux pèlerin, vers la cité des pèlerinages insignes, la Rome des martyrs, centre vivant de la chrétienté, patrie commune des fidèles, auguste résidence du vicaire de Dieu. Ce qu’il voyait ? La Rome des Borgia, devenu depuis peu la Rome du pape Jules. Quand, éperdu, fuyant la Babylone maudite, ses courtisanes, ses bravis, ses ruffians, son clergé simoniaque, ses cardinaux sans foi et sans moralité, Luther regagnait ses Allemagnes natales, il emportait au cœur la haine inexpiable de la Grande Prostituée. Les abus, ces abus que la chrétienté unanime flétrissait, il les avait vus, incarnés, vivre et s’épanouir insolemment sous le beau ciel romain… Le cloître et Rome avaient rendu dès 1511 Luther luthérien.

Lucien Fèbvre. Martin Luther, un destin.                1928

Quand Martin Luther fit connaissance avec Rome, il vivait dans l’éblouissement austère de l’Évangile selon saint Matthieu. La marche trébuchante du Christ montant vers le Golgotha était l’unique vérité que regardait en face ce moinillon inconnu. Le mystérieux mariage du Père et du Fils exaltait son espérance et la rendait tangible. Il marchait lui-même et en dedans de lui, à côté du Supplicié ; oscillant par les pieds nus de l’Autre, lié lui aussi à cette croix disproportionnée qui chargeait l’épaule fragile du Fils de l’Homme.

Quand on est habité en tout temps par cette énigmatique vision, toute représentation qu’en a faite autrui est intransmissible.

Le faste de Jules II, pape de la magnificence de Jésus, scandalisa Martin. Il promena son regard incrédule sur toutes les beautés qu’on lui proposa en un éclaboussement d’art à profusion. Il médita longuement sur ces chantiers inachevés, parmi le bruit assourdissant des marteaux et des scies attaquant le porphyre ; évitant les fardiers et leurs équipages excités à coups de fouet par des charretiers qui se signaient en jurant à pleine voix devant tous les chefs-d’œuvre qui représentaient le Christ. Les haquets et les tombereaux pénétraient jusqu’au chœur des autels inachevés et parmi les échafaudages qui grimpaient à l’assaut des voûtes à moitié peintes, des chapelles et des tombeaux encore vides. Sur les vicaires du Christ ensevelis sous les dalles somptueuses, tant de marbre tremblait sur tant d’ombres qu’il semblait que ces squelettes, la crosse protectrice barrant leur cage thoracique, avaient été préparés de droit divin à jouir d’une priorité éternelle sur le commun des mortels. Dans leur exaltation, les génies qui avaient immortalisé les serviteurs du Christ, ses disciples et ses martyrs en une matière qui ne périssait pas, parurent à l’enfant de Thuringe avoir été contaminés par la civilisation latine qui ne s’était pas résignée à mourir.

Rome triomphante était incompatible avec cette idée que c’est au plus profond de l’homme que peut avoir lieu la seule révolution décisive, et Luther, tout préoccupé de son salut, ne voyait rien en l’or et la pourpre du Vatican qui pût l’aider à descendre en soi-même. Quand Martin s’éloigna de la ville en devenir où la vitalité de la foi se cristallisait de plus en plus vers le pouvoir temporel, il avait acquis la certitude que le vicaire du Christ n’était, en ce lieu, que le célébrant de lui-même, de ceux qui l’avaient précédé, de ceux qui le suivraient. Il n’était que l’artisan de sa propre immortalité. Pour un homme qui usait ses nuits à suivre saint Thomas se hâtant, par un aigre matin d’avril, vers le tombeau du Christ dans l’espérance de le trouver vide, cette révélation était fou­droyante.

Dès son retour chez les augustins d’Erfurt, il se mit à écrire à la lueur d’une mauvaise chandelle, avec un calame [roseau taillé en plume.ndlr] qu’il n’avait pas pris le temps de tailler. Il écrivit toute la nuit.

Les phrases abruptes du latin sans articles tombaient de lui comme dictées. Il lui semblait, car l’orgueil n’est jamais absent de toute entreprise humaine, que le Christ renaissait sous sa plume. Il écrivit plusieurs jours de suite, cherchant le salut dans une vérité longuement reconstruite : le chrétien se sait toujours juste, toujours pécheur et toujours repentant. Il vécut fermé au monde, le lendemain et les jours suivants. Il n’existait que par surcroît. Quand il releva de ce travail harassant, il venait d’inventer la plus terrible machine de guerre qui allait traverser les siècles jusqu’à la fin des temps. Rejoint comme un fleuve par le puissant affluent de Calvin, la Bonne Nouvelle à nouveau pourpensée se répandit sous-jacente comme un arbre étend ses racines et de même que tout ce qui peut se faire se fait, avec la même incohérence que toute chose, elle s’infiltra par la pente du Rhin, remonta jusqu’aux vallées alpines et aux cols des sommets, imbibant toute la Suisse, se répandant inégalement par la Savoie jusqu’au Dauphiné et à la Provence ; ici trouvant des points d’appui, là des points de rupture ; frappant inégalement l’esprit des hommes, tant puissants que misérables ; perçue différemment selon les intelligences disparates, les us et les coutumes, mais avançant comme la foudre par les montagnes pauvres.

Pierre Magnan Chronique d’un château hanté.                   Denoël 2008

La naissance de la Réforme protestante se comprend mal si on ne la replace pas dans l’atmosphère de fin du monde qui régnait alors en Europe en notamment en Allemagne. Si Luther et ses disciples avaient cru à la survie de l’Église romaine, s’ils ne s’étaient pas sentis talonnés par l’imminence du dénouement final, sans doute auraient-ils été moins intransigeants vis à vis de la papauté : mais pour eux, aucun doute n’était possible : les papes de l’époque étaient des incarnations successives de l’Antéchrist. En leur donnant ce nom collectif, ils ne croyaient pas utiliser un slogan de propagande, mais bien identifier une situation historique précise. Si l’Antéchrist régnait à Rome, c’est bien que l’histoire humaine approchait de son terme. Luther a été habité par la hantise du dernier jour.

Jean Delumeau La peur en Occident               Arthème Fayard         1978

L’argumentation sur l’imminence de la fin des temps fait parfois penser au trait suivant : Si Dieu a créé l’homme à son image, celui-ci le lui a bien rendu. Il pourrait avoir pour titre : Même la patience divine a des limites :

Comment Dieu saurait-il endurer cela à la longue ? Il faut bien qu’en définitive il sauve et protège la vérité et la justice, et qu’il châtie le mal et les méchants, les blasphèmes venimeux et les tyrans. Sinon, il perdrait sa divinité et pour finir, ne serait plus considéré un Dieu par personne si chacun faisait sans trêve ce dont il a envie et méprisait sans vergogne et si honteusement Dieu, sa parole et ses commandements, comme s’il était un fou ou un pantin qui n’attacherait aucun sérieux à ses menaces et à ses ordres. Et dans un tel état de choses, je n’ai d’autre réconfort ni d’autre espoir, si ce n’est que le dernier jour est imminent. Car les choses sont poussées à un extrême tel que Dieu ne pourra l’endurer davantage.

Eustache Deschamps

Quelle situation retrouvait-il dans son Allemagne catholique ?

On dénonce les mœurs relâchées et le favoritisme dont Rome donnait le scandaleux spectacle, la lourdeur de la bureaucratie, la chasse aux prébendes, l’abus des indulgences, l’oppression financière surtout. Ces deux derniers thèmes doivent cependant être nuancés : bien des églises d’Allemagne purent être achevées grâce aux indulgences complaisamment accordées par Rome et d’autre part, l’ensemble des taxes prélevées en Allemagne à la fin du XV° siècle n’excède pas le montant de celles du XIV° siècle. Mais contre l’abus des indulgences milite le besoin d’une religion plus intérieure et contre l’excès des taxes se déchaîne la susceptibilité nationale toujours plus aiguisée : c’est un lieu commun de répéter que l’Allemagne seule entretient le luxe de la cour pontificale. Toutes ces plaintes amenèrent à plusieurs reprises la rédaction de listes de griefs, les gravamina nationis germanicae que Wimpheling ramassa en 1510 en un libelle unique ; huit ans plus tard, la dernière diète présidée par Maximilien à Augsbourg fit de la correction des abus la condition première de son assentiment aux demandes de l’empereur et du pape.

La situation intérieure de l’Église allemande ne laissait point, de son côté, de susciter de vives critiques. Faisons ici encore la part des choses. Tous les membres du clergé ne sont de loin pas ces hommes cupides, débauchés et obscurs que reflètent les pamphlets de Hutten. De nombreux évêques sont encore de consciencieux pasteurs d’âmes ; des curés et des vicaires parfaitement honorables partagent la vie peineuse de leurs ouailles ; les monastères, dans la mesure où ils ont été touchés par les réformes de Bursfeld et de Melk, continuent à être des centres d’études et d’art ; l’influence spirituelle des mendiants surtout, par la confession et la prédication, ne saurait en aucun cas être sous-estimée. Mais autour de ces lumières, les ombres s’accumulent. Certaines institutions suscitent de vives critiques : la propriété ecclésiastique, très étendue, au point de représenter dans certaines régions comme l’archevêché de Cologne le tiers du sol, est un objet d’envie pour tous les laïques, depuis les princes et les chevaliers jusqu’aux bourgeois et aux paysans ; les tribunaux ecclésiastiques, souvent inféodés à des tiers, ne paraissent plus représenter que des sources de profit. Dans le clergé lui-même, la série des maux est longue : le plus important est sans doute que la hiérarchie reflète à l’extrême la division de la société en classes nettement différenciées. Voici les évêques, princes territoriaux, trop engagés dans le siècle ; voici les chapitres cathédraux et collégiaux, refuges de la noblesse. A côté de cette aristocratie ecclésiastique, largement pourvue, la masse des curés, vicaires, desservants d’autels, vit dans des conditions difficiles, dans les villes surtout où il y a pléthore d’ecclésiastiques ; à la seule cathédrale de Meissen étaient attachés, vers la fin du XV° siècle, à des titres divers, cent vingt clercs (chanoines, vicaires, desservants d’autels, chantres) ; à Breslau, au début du XVI° siècle, un habitant sur cent était desservant d’autel. Ces autels étant souvent insuffisamment dotés, leurs desservants vivaient mal et tendaient à former une véritable plèbe cléricale. Des tares communes sévissaient du haut en bas de la hiérarchie : formation théologique souvent insuffisante, médiocrité morale chez beaucoup, absentéisme des titulaires qui multipliait les suppléants. Des pratiques détestables aggravaient le mal : entre toutes, l’incorporation de cures riches à des cathédrales et des abbayes, qui en percevaient les revenus et en abandonnaient l’administration à des vicaires faméliques, et le cumul des bénéfices. Sur ce plan-là encore, il faut nuancer : rien de commun entre la réunion scandaleuse sous la crosse du cardinal Albert de Brandebourg des archevêchés de Mayence, de Magdebourg et de l’évêché de Halberstadt – l’affaire fut directement responsable de la malheureuse prédication de l’indulgence en 1517 – et le cumul de prébendes inférieures qui est souvent le seul moyen pour le bas clergé de vivre à peu près honorablement, ainsi dans l’évêché de Worms.

En dépit des défaillances du clergé, la vie religieuse demeurait intense en Allemagne à la fin du Moyen âge. Sans cette profonde réalité, la Réforme serait tout à fait impensable.

Robert Folz Le monde germanique                1986

Pour Georges Suffert, la pierre centrale d’achoppement de la révolte de Luther, ce n’est pas spécifiquement le luxe et la corruption de Rome, mais bien le principe des Indulgences, Luther disant en quelque sorte : le salut ne peut s’acheter. C’est bien à partir de ce fait que s’est construit le protestantisme, les désaccords théologiques antérieurs n’étant finalement qu’une querelle de plus : ce n’était pas la première.

Dans l’imaginaire historique, la Réforme éclate comme un coup de tonnerre dans une Europe à demi apaisée. Or, il n’en est rien : la décision d’un prêtre allemand d’afficher une série de propositions sur la porte de l’église du château de Wittenberg n’a pas bouleversé les opinions publiques. Il est probable que la plupart des chrétiens n’en entendirent même pas parler. Rome, elle-même, mit quelque temps avant de prendre au sérieux la prédication de ce Martin Luther qui, à la Toussaint de 1517, avait affiché ses quatre-vingt-quinze thèses sur la porte de l’église du château de Wittenberg ; thèses rédigées en latin, ce qui prouve qu’elles étaient destinées aux étudiants et aux clercs et pas encore aux simples croyants.

Pourquoi la Réforme occupe-t-elle une telle place dans l’histoire de l’Église (et celle de l’Europe) ? Pour de multiples raisons. Bornons-nous ici à énoncer les principales. D’abord, pour l’Église. Depuis 1054-1204, le christianisme est approximativement coupé en deux : Église romaine et Église d’Orient ; la latinité et l’orthodoxie. Or, à partir du milieu du XVI° siècle, l’Église de Rome va de nouveau se couper en deux : catholicisme d’un côté, protestantismes de l’autre. Cette rupture va avoir des conséquences religieuses et politiques importantes. Bon nombre d’historiens prétendront que deux manières de penser vont couper en deux le Vieux Continent. Aujourd’hui, la tension s’est atténuée. Catholiques et protestants prient ensemble et, sur bien des points, ont des analyses convergentes. Mais, en 1517, personne n’en est là. Bien au contraire : le fanatisme religieux – qui n’avait été connu qu’à travers l’Inquisition, c’est-à-dire une organisation et quelques milliers d’hommes – va déferler d’un bout à l’autre de l’Occident. On va tuer en masse pour l’idée que l’on se fait de Dieu.

Ensuite, cette cassure va bouleverser la géographie de l’Europe. Les nations sont en train, un peu partout, d’émerger : c’est vrai pour la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne. Mais Luther, par la traduction de la Bible en allemand, va jeter les bases de ce qui deviendra avec Bismarck l’État le plus vaste et le plus conquérant de l’Occident. Au-delà des phénomènes nationaux, des pays entiers vont basculer : d’abord la Grande-Bretagne, même si la Réforme, là-bas, ne ressemble guère à celle d’Allemagne ou des pays du Nord. N’empêche que l’une des nations puissantes de l’Europe choisit de rompre avec Rome. Si l’Espagne et l’Italie passent à côté de la série de guerres civiles qui commence, la France va en être l’épicentre : huit guerres successives vont, une fois de plus, faucher une partie des cadres intellectuels de ce pays.

La Réforme n’a-t-elle eu que des conséquences négatives ? Nullement. On peut même affirmer qu’elle a partout réveillé et aiguisé la foi. Les protestants ont redonné aux uns et aux autres le goût de la prière ; les catholiques se sont décidés à réformer l’Église. Le concile de Trente va définir les règles sur lesquelles le catholicisme va s’appuyer jusqu’à l’époque moderne.

Voilà les explications les plus rationnelles de ce qui fut désigné du terme de Réforme. Gardons-nous de négliger le principal : pourquoi un moine ignoré d’Allemagne a-t-il pu ébranler la majestueuse construction de l’Église institutionnelle ? Tout simplement parce que la foi brûlante, fiévreuse - on pourrait dire paulinienne, durant les premières années de sa révolte – est de son côté. A Wittenberg, ce croyant dévoré par une angoisse existentielle, cet homme qui, à travers la prière et la méditation, a été foudroyé par la vision de la grandeur de Dieu, ce chrétien qui cherche la voie du salut hors des compromissions, des bassesses, des fausses majestés romaines, domine son époque. Pour surnager dans cette tempête qu’il pressent et qu’il déchaîne, il ne dispose que d’un frêle radeau : les Livres sacrés, les Écritures, les histoires, dialogues et textes énigmatiques contenus dans les deux Testaments, les Épîtres et quelques textes des Pères de l’Église. Bien sûr, du point de vue catholique, il commet une erreur et, d’une certaine manière, il en prendra conscience lui-même : l’histoire de l’Église complète, explique, en partie, la révélation chrétienne. Parce qu’il existe un peuple chrétien et qu’il a la charge de marcher à tâtons vers la fin des temps.

N’empêche. La foi, au départ, est du côté de Luther ; l’Église, contre lui, brandira au début le droit, puis les armes. Il lui faudra des années pour comprendre que l’affrontement se déroule à un tout autre niveau : qu’il va falloir que l’Église, elle aussi, invente et impose sa réforme ; que Luther a ouvert avec des mots une route inconnue ; qu’il a donc sa place – et quelle place ! – dans la longue histoire de l’Église.

On connaît désormais convenablement la vie de Luther. Il naît en 1483, à Eisleben, petite ville minière. Dans son milieu, dans sa famille, personne n’est riche. Tout le monde croit en Dieu. Le jeune Luther fait ses premières études à Mansfeld, puis à Magdebourg; en 1501, il entre à l’université d’Erfurt. Inscrit à la faculté des Arts, il lit Aristote, découvre la logique. En 1505, il devient maîtres ès arts. Avec l’accord de son père, Martin décide d’apprendre maintenant le droit.

Il se passe alors l’une de ces scènes dramatiques qui entaillent sa vie. Sur un coup de tête, il vient de quitter l’université et marche vers Erfurt. Un orage éclate, la foudre tombe à côté de lui. L’étudiant a peur, il s’écrie : Au secours, chère sainte Anne, je veux devenir moine. Deux semaines plus tard, il entre au couvent des augustins, toujours à Erfurt. En 1507, il est ordonné prêtre. Il a beaucoup lu la théologie d’Occam (Occam fut un théologien anglais, essentiellement connu par ses pamphlets politiques contre la papauté). Il a lu et relu la Bible. Surtout, il sait par cœur l’épître aux Romains et l’épître aux Galates. En réalité, ce premier moment mystique dans la vie du moine allemand est l’un des signes du bouillonnement intellectuel qui, dès cette époque, l’agite.

Lorsqu’il dit sa première messe, il connaît une deuxième crise. On parlera du tremendum, c’est-à-dire de l’effroi que ressent la minuscule créature humaine devant l’immensité de Dieu. Pour la première fois peut-être, Luther ressent ce qu’il rationalisera plus tard : il n’y a que Dieu. La personne humaine n’est rien. Nous n’avons, pour avancer vers le Tout-Puissant, que les Écritures et l’expérience personnelle. Comment l’Église peut-elle dire et proclamer des vérités supposées qui ne sont pas contenues dans les Écritures ? Voilà l’un des thèmes de la rupture entre Luther et Rome qui s’esquisse chez le nouveau prêtre.

Sans conséquence sur la vie de Luther. D’autant que ces événements sont ignorés. C’est bien plus tard que le moine révolté les racontera lui-même. Il faut, bien sûr, prendre ce récit avec précaution : le Luther qui écrit n’est pas celui qui commence sa prédication à Erfurt.

En tout cas, sa carrière se poursuit. Après avoir été nommé lecteur à Erfurt, il est envoyé par Staupitz – vicaire de son ordre – à Wittenberg ; il est professeur de philosophie morale et de théologie. À sa manière, et à travers Occam, il n’est pas éloigné de la pensée augustinienne ; pour lui, la raison est impuissante devant la grandeur et le mystère de Dieu.

Vers 1510, son ordre l’expédie à Rome pour des rencontres concernant l’organisation elle-même. Il semble être demeuré imperméable – ou, au moins, indifférent – au scandale de la Rome de la Renaissance. C’est après son retour en Allemagne qu’il va franchir une étape décisive. On pense qu’il a été sujet, alors, à des crises de pessimisme, puis à des moments d’exaltation mystique. Luther, pense-t-on, souffrit de troubles psychiques. C’est un exalté, qui a des visions.

Il ignore délibérément le courant intellectualiste et thomiste qui domine l’esprit de son époque. Ce n’est pas l’effort, ce ne sont pas les œuvres, qui pour lui ouvrent les portes du salut. C’est la foi, et elle seule. Le péché ne peut être pardonné que si la foi couvre le pécheur comme d’un manteau, tissé par les mérites et les sacrifices du Christ.

C’est durant cette période d’angoisses – que rien ne vient guérir, voire simplement atténuer, même les conseils de son maître Staupitz – qu’il connaît une nouvelle illumination ou une nouvelle crise. Il en a fait le récit bien plus tard, en 1545. Je sentais que malgré une vie de moine irréprochable j’étais devant Dieu un pécheur dont la conscience était des plus tourmentées, et que je ne pouvais m appuyer sur mes actes de réparation pour L’apaiser. C’est pourquoi je n’aimais pas ce Dieu juste qui punissait le péché, je Le haïssais. Je me révoltais, je murmurais intérieurement, mais violemment contre ce Dieu : n’était-il pas suffisant que les pauvres pécheurs, ceux qui, par le péché originel, sont condamnés éternellement, soient oppressés par la loi des Dix Commandements et les maux de toutes sortes qu’elle entraîne? [...] Dans ma détresse, je continuai à tambouriner sur ce texte de Paul, avec le désir avide de savoir ce que saint Paul voulait dire [...] Jusqu’au moment où, Dieu m’ayant pris en pitié, je prêtai attention au contexte de ce passage : « La justice de Dieu est dévoilée en Lui, comme il est écrit : Le juste vit de la foi. » [...] Alors je me sentis comme nouvellement né et comme si j’étais entré par des portes ouvertes au plus haut du ciel ; le visage de toute l’Écriture me parut neuf.

En réalité, la découverte de Luther est surprenante. Au mot près, beaucoup des théologiens du Moyen Âge étaient parvenus à une conclusion analogue. Elle ne va devenir une idée réformée, puis hérétique, qu’à cause du contexte dans lequel Luther va la développer. La Foi, porte du salut, c’est déjà dans saint Augustin.

De 1515 à 1518, l’enseignement de Luther demeure, en gros, classique. C’est en 1518 que Luther va plus loin. Les quatre-vingt-quinze thèses qu’il a rédigées et affichées l’année précédente sont plus contestables par leur laconisme que par leur contenu. Mais, déjà, le combat commence : lors d’un débat théologique, il soutient l’idée qu’on ne peut devenir théologien qu’en renonçant à Aristote. Il n’est pas le premier à défendre ce point de vue, ce n’est d’ailleurs pas ces réflexions de Luther qui vont provoquer la rupture.

Il faut une vraie querelle pour que Rome ouvre un œil étonné. Ce sera le fameux débat sur les indulgences.

On a écrit que l’affaire des indulgences avait servi volontairement à Luther de détonateur. Or, rien n’est moins sûr. L’évolution religieuse et théologique de Luther était commencée bien avant. En 1517, Luther ne sait pas grand-chose de ce débat et ne s’y intéresse que médiocrement. Il faudra qu’on lui rapporte les tractations entre l’évêque de Mayence, l’empereur Maximilien et enfin Rome, relatives à la répartition des revenus de ce qui ressemble fort à une espèce d’assurance sur le salut.

Il faut cependant ne pas commettre d’erreur historique. Au départ – les origines de la pratique remontent au Moyen Âge -, il s’agit de s’adresser aux fidèles pour que, tout en priant, ils mettent la main à la bourse. Objectif : construire, le plus souvent achever les églises et cathédrales qui sortent de terre partout dans l’immense chrétienté. Les chrétiens souvent n’aiment pas dilapider leur pécule. Pour les inciter à devenir plus généreux, l’Église annonce que les donateurs bénéficieront – dans des limites raisonnables – de la mansuétude de Dieu au jour du Jugement. On vient d’inventer les indulgences.

Cette promesse, qui durant les premiers temps se veut réellement spirituelle, a un tel succès qu’elle tourne très vite au procédé. Ici ou là, on prend l’habitude de quantifier les indulgences. Ce qui revient à fixer un tarif pour être lavé des conséquences du péché. C’est évidemment insoutenable. On va plus loin. À partir du XVe siècle, on admet que les indulgences peuvent bénéficier aux âmes du Purgatoire. Ce qui est assez stupéfiant : ce lieu indistinct qui, […] a pour fonction première d’arracher le jugement final à la règle terrible du tout ou rien – c’est-à-dire la damnation éternelle -, le Purgatoire, est une invention relativement récente. Si le terme d’invention paraît choquant, il suffit de le remplacer par celui de prise de conscience. L’Église, en somme, estime que par la médiation du Christ le pardon est possible ; comme Dieu le veut, et quand II le veut. Le Purgatoire traduit, en une formule, cette espérance.

En tout cas, les indulgences, carnet de chèques de la grâce au bénéfice des morts, portent le système à son point limite. Luther aura raison de faire remarquer que le pouvoir de l’Église s’arrête aux portes de la mort.

L’événement qui va pousser Luther à tonner contre les indulgences est relativement simple. Jules II [1503-1513], en 1505, a confié à l’architecte Bramante le soin de construire ce qui va devenir l’actuel Saint-Pierre de Rome. Le monument coûte cher. Jules II et son successeur, Léon X (1514), accordent une indulgence plénière à tous les chrétiens qui verseront pour Saint-Pierre de Rome. Bien sûr, il faut commencer par se repentir de ses fautes, se confesser et communier ; mais, pardessus le marché, il faut faire une offrande pour la construction de la basilique en l’honneur de saint Pierre et de saint Paul.

Quelques évêques et de nombreux prêtres s’opposent – sans le crier sur les toits – à cette curieuse pratique. Mais Luther va donner une autre dimension à sa colère. Il faut dire que la situation en Allemagne est devenue franchement absurde. Tout se noue autour du siège épiscopal de Mayence, en 1517. Mayence est le premier évêché historique d’Allemagne ; la ville a un poids politique et religieux important. Or le prince Albert de Brandebourg, qui a une trentaine d’années, est déjà archevêque de Magdebourg et administrateur d’Halbastadt. Ce qui lui fournit des revenus convenables. Soudain, le chapitre de Mayence le choisit comme archevêque ; en échange, il doit payer à Rome, sur son propre trésor, quatorze mille ducats. Le prince s’y engage. Mais le droit canon interdit formellement de disposer, pour une seule personne, de plusieurs évêchés. Le prince veut garder les trois fonctions. Il engage des négociations avec Rome et obtient de Léon X une dispense ; mais il doit verser à la papauté dix mille autres ducats. Cela s’appelle acheter une charge ; ce qui est rigoureusement interdit : nous revoilà devant la simonie.

Que faire? D’autant que le prince n’a pas cette somme. C’est un banquier allemand, Jacob Fugger, qui, à Rome, explique aux amis du prince la marche à suivre. Le prince sera commissaire aux indulgences pour les trois fonctions et le pays de Brandebourg. Il se chargera donc de la collecte. Le produit sera réparti entre Rome, Fugger et lui-même. Plusieurs charges épiscopales sont achetées et, qui plus est, l’argent est fourni par une banque d’affaires qui prend son bénéfice sur les sommes avancées au prince-archevêque. C’est un dominicain, Johannes Tetzel (1465-1519), qui commence à prêcher pour la basilique de Rome, l’empereur Maximilien et l’archevêque. La quête s’amorce à Eisleben et Leipzig. Il semble bien que, contrairement aux affirmations de l’entourage de Luther, le dominicain n’ait pas accumulé les sottises. Il parlait davantage de repentir et de prières que d’argent. Mais, déjà, la vérité compte moins que la polémique. Les luthériens affirmeront plus tard que Tetzel aurait proclamé : Lorsque l’argent résonne dans la cassette, l’âme s’envole au ciel. Bien entendu, la formule aurait été utilisée à propos des défunts qui ne pouvaient plus se repentir ou recevoir de sacrements. Mais peu importe, la formule fait le tour de cette Allemagne frémissante. Cette fois, la querelle des indulgences est publiquement ouverte.

Ce sont les princes saxons de Saxe et de Wittenberg qui interdisent à Tetzel de prêcher chez eux. L’un et l’autre considèrent depuis longtemps que les indulgences sont une opération financière, rien de plus. Luther entend parler de cette étrange prédication par quelques-uns de ses étudiants qui ont entendu ce discours extravagant. Il est stupéfait. Pour lui, le mystérieux rapport entre le péché et la rédemption par le Christ passe par l’angoisse, la prière, la volonté de trouver auprès de Crucifié un refuge.

Aussitôt, Luther dénonce les indulgences. Il s’informe sur la pratique, sur son ancienneté, sur la justification théologique que les papes ont avancée. Puis, il rédige un court traité qu’il adresse à l’archevêque et au prince-électeur de Mayence, puis à l’évêque de Brandebourg. Personne ne prend la peine de lui répondre ou de le convoquer. Il décide donc d’aller plus loin : voilà les quatre-vingt-quinze thèses affichées à l’église de Wittenberg. Il invite les théologiens à une dispute académique sur les propositions qu’il vient de rédiger. Tout cela étant écrit en latin, il se passe quelques semaines avant les premières réactions.

Que contiennent ces fameuses propositions qui vont ébranler l’Église et l’Europe ? Des idées qui, pour la plupart, ne sont pas scandaleuses. Par exemple, Luther suggère au pape, qui est plus riche que Crésus, de financer sur ses fonds propres l’édification de Saint-Pierre de Rome. Il affirme que les indulgences ne servent à rien dans la recherche du salut : c’est la contrition parfaite qui libère du péché et de la faute. Il précise qu’ aucun acte épiscopal ne peut donner à l’homme la garantie du salut [...] Celui-ci ne peut être obtenu qu’à travers la crainte et le tremblement.

En réalité, les thèses ouvrent un débat théologique. Théoriquement, les choses pourraient en rester là. Mais, tout de suite, elles sont traduites par des étudiants, des clercs. Elles circulent partout. On les trouve en 1518 à Bâle, à Leipzig, à Nuremberg. Durer les reçoit, il adhère à la Réforme ; Érasme en expédie une copie à Thomas More. L’un et l’autre restèrent fidèles à la Foi catholique, tout en admirant Luther, d’où la haine de celui-ci à leur égard. Sans le vouloir, Luther devient le porte-parole du mécontentement allemand et religieux contre les princes et contre Rome. Plus profondément, il y a, dès le départ, dans sa manière d’écrire et de s’exprimer, un frémissement, une véhémence, une inquiétude, qui correspondent à la sensibilité allemande de l’époque. On peut dire que la nostalgie germanique préromantique prend sa forme initiale chez Luther. Il n’en demandait pas tant.

Pourtant Luther ne fait rien pour éteindre l’incendie qui court d’une ville à l’autre grâce aux relais fournis par les universités et de nombreux clercs. Lorsque Tetzel et ses amis (tout particulièrement le recteur de l’université de Brandebourg) publient des contre-thèses destinées à clouer le bec de Luther, ils se trompent du tout au tout. Bien sûr, Tetzel met tout de suite le doigt sur le problème central que soulève – sans l’exprimer encore – Luther : que restera-t-il de l’autorité de l’Église, qu’en est-il de l’infaillibilité du pape en matière de foi, si Luther a raison contre Rome ? Ce problème-là va précipiter l’évolution du moine de Wittenberg.

En 1518, Luther demeure prudent. Il est convoqué à Rome et sommé de s’expliquer sur ses thèses. Cette fois, l’auteur des quatre-vingt-quinze propositions ne peut affirmer qu’on ne le prend pas au sérieux. En fait, il semble bien que ce soit l’archevêque de Mayence qui ait écrit à Rome : les indulgences, contre lesquelles Luther s’était élevé avec véhémence, rapportaient de moins en moins d’argent, de quoi inquiéter les services financiers de la curie. La première idée de convoquer Luther à Rome cède devant la politique : le pape souhaite ménager les princes-électeurs allemands qui s’opposent à la désignation de Charles Ier d’Espagne, le futur Charles Quint, à la tête de l’Empire. Rome ne désire pas se retrouver encerclée. Or, Frédéric le Sage, prince-électeur de Saxe, et protecteur de Luther, est résolument contre la candidature du jeune roi d’Espagne – ce qui n’empêchera pas Charles Ier de devenir Charles Quint.

C’est sans doute à ce souci politique qui n’eut pas de conséquences que Luther doit finalement de pouvoir s’expliquer en Allemagne et non à Rome. Contre l’avis de ses amis et disciples, Luther accepte de rencontrer à Augsbourg le cardinal Cajetan, l’un des grands théologiens de son temps. Il n’y eut pas de débat ; les théologiens présents demandèrent à Luther de se rétracter. Celui-ci refusa. Il demandait qu’on lui prouve ses erreurs, à partir de l’Écriture sainte. C’était un niet sans nuance. Ce soir-là, Luther craignit d’être arrêté. Il s’enfuit de nuit et court se réfugier à Wittenberg, sous la protection de l’électeur de Saxe. Mais avant de quitter Augsbourg il fait appel (par acte notarié) du pape mal informé au pape mieux renseigné. En ce début d’hiver 1518, il n’a pas encore choisi la rupture radicale.

Elle aura pratiquement lieu en juillet 1519. Il faut dire que Rome prend son temps pour achever la bulle sur les indulgences, alors que les idées de Luther continuent à se répandre en Allemagne, et déjà au-delà. Un débat théologique est organisé à Leipzig. C’est Jean Eck, théologien respecté, qui a organisé la réunion, fixé l’ordre du jour avec l’accord du duc Georges de Saxe, prince fidèle à l’Église.

La rencontre Eck-Luther est décisive. Le premier est plus habile que le second. Il tente de prouver que Luther se place dans la logique de Wyclif et de Hus. Il veut l’embarrasser : les deux hommes appartiennent à une catégorie hérétique contre laquelle existe déjà tout un arsenal théologique et canonique. Luther nie et fait remarquer que toutes les propositions de Hus ne sont pas hérétiques. Eck saisit la balle au bond : C’est le concile de Constance, dit-il, qui a condamné toutes les thèses de Hus, y compris les articles que Luther juge très chrétiens. Le concile se serait-il trompé ? » La réponse de Luther est sans nuance et l’isole d’un coup de l’Église institutionnelle : Même un concile universel peut se tromper, dit le moine de Wittenberg. Aussitôt, Eck déclare que Luther est désormais hérétique : si le pape et le concile peuvent se tromper, il ne reste aucune autre autorité que l’Écriture, c’est-à-dire les deux Testaments, les Épîtres et les textes de certains Pères de l’Église. Le reste, tout le reste, n’est que du vent… Les fondements de ce qui va devenir le protestantisme sont cette fois clairs : il n’y a que la foi, la foi seule : Sola fides.

À noter que l’on fera souvent un procès non fondé à Luther. Il se garde de nier la valeur de l’écrit. Il a bien fallu avoir recours à ce moyen pour empêcher les déformations hérétiques. L’écrit, de plus, sert de contrepoids, de protection face aux prêches des imposteurs. Mais, en définitive, c’est le croyant qui, à travers la lecture de l’Écriture, pénètre le plan de Dieu. Il n’a besoin de personne pour en discerner le sens. Chaque baptisé est l’égal de l’autre en présence du mystère de la foi. Ce que, plus tard, Luther désignera du terme de sacerdoce universel est la conclusion logique de cette intuition première.

Affirmation comparable s’agissant du péché. Pour Luther, il ne s’agit pas d’un écart par rapport à la loi morale – par exemple, les Dix Commandements, les transgressions vis-à-vis des fautes étiquetées par l’Église ; le péché, pour lui, c’est l’obscure volonté de l’homme de fonder son autonomie face à Dieu, à la limite contre Lui. L’homme veut fonder sa propre justice ; c’est sur cette ambition inouïe qu’il ordonne sa vie, qu’il tente de distinguer le bien du mal. La scolastique n’a fait qu’aggraver cette dérive. Elle prétend que l’homme pécheur doit s’adresser à Dieu par l’intermédiaire de Jésus-Christ pour obtenir une aide surnaturelle : la grâce. Progressivement, celle-ci finirait par pénétrer l’âme du chrétien. Cette grâce deviendrait inhérente à l’âme. Luther utilise avec mépris une image saisissante : La grâce serait à l’âme comme la blancheur au mur.

Ce qui paraît dérisoire. Le péché est enfoui dans l’homme et ne le quittera jamais. Seules la prière et la pénitence peuvent faire jaillir le pardon divin, c’est-à-dire la justice de Dieu.

En 1518, lorsqu’il quitte Leipzig, Luther n’en est pas encore consciemment là. Il a simplement rompu avec le discours traditionnel de l’Église. Certains de ceux qui, ordinairement, le protègent – parce qu’il les a séduits par la force de ses convictions, sa véhémence intellectuelle, sa gravité angoissée, la part de vérité évidente qu’il exprime à haute voix -, ceux-là mêmes hésitent. Le prince-électeur, par exemple, estimait qu’il ne s’agissait que d’une querelle académique, comme il y en avait eu tant d’autres. Soudain, on découvre que cet espoir était vain. C’est une bataille de fond qui s’engage, et le prince-électeur s’en rend compte. Personne ne peut dire alors où cette crise entraînera l’Église, l’Allemagne et, par-delà, l’Europe dans son ensemble.

En tout cas, les conciliateurs de bonne volonté perdent leurs repères : ils avaient envisagé de faire arbitrer la disputation par d’éminents professeurs de la Sorbonne et de l’université d’Erfurt. Or, ces projets viennent de voler en éclats ; les passerelles sont en train de sauter. Du coup, les discours se radicalisent dans chaque camp ; on passe de la querelle théologique à la bataille populaire avec slogans, tracts et caricatures. La haine contre l’Église, ses fastes et ses pompes, bat son plein : voilà l’âne du pape devenu l’ange des ténèbres ; l’Église romaine est la prostituée de Babylone. Les cardinaux, les prêtres et les moines se prélassent dans ces lieux de perdition. Luther ne participe pas à cette polémique médiocre ; mais il ne fait, semble-t-il, rien pour l’atténuer.

Après tout, Luther est aussi un homme comme les autres. Il est sensible aux influences ; entouré de disciples et d’étudiants jeunes et acharnés, il est tenté de durcir ses positions. Souvent, il cède ; même si, en même temps, il voudrait écouter les conseils des humanistes : parmi eux, Melanchthon (1497-1560), qui va jouer un rôle clé dans la suite des événements. Melanchthon était un esprit habile et brillant. Il était devenu maître de l’université de Tùbingen à dix-sept ans ; c’est un très grand helléniste.

En face de ces modérés, il y avait les vrais radicaux. Par exemple, Thomas Mûntzer (1489-1525), qui, deux ans plus tard, va prendre la tête de la révolte des paysans ; Ulrich von Hutten, qui va devenir le porte-parole de la noblesse allemande (on l’appelle d’ordinaire la chevalerie allemande) ralliée à Luther. La plupart de ceux-là ne craignent pas la guerre civile ; ils s’y jetteront d’ailleurs – contre l’avis de Luther – et y perdront la vie. Même silhouette en ce qui concerne Franz von Sickingen (1481-1523) ; parce qu’il disposait d’un superbe château, il ouvrit les portes de sa demeure à tous les exaltés de la noblesse allemande en révolte. Finalement, il les conduisit tous à ce qui devait être une grande bataille et qui fut un vrai désastre.

En tout cas, vers 1520, c’est-à-dire trois ans seulement après les thèses de Wittenberg, Luther est un réprouvé à demi clandestin et quelques-uns de ses disciples ont hâte de se lancer à l’assaut de l’ordre ancien, dont l’Église est le centre et le symbole.

En 1520, justement, Luther multiplie les textes décisifs. Avec une prodigieuse puissance créatrice, il achève À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien, L’Église dans la captivité de Babylone, De la liberté du chrétien. Si certains de ses disciples imaginent un avenir radieux, Luther, pour sa part, se contente de faire sauter les ponts. Le titre de l’ouvrage est tout un programme : c’est aux nobles que s’adresse d’abord Luther ; c’est de l’Allemagne qu’il s’agit ; enfin, c’est le christianisme qui sera le ciment de cette réformation. Et c’est dans ce texte que Luther lance l’idée prodigieuse du sacerdoce universel :

Tous les chrétiens, écrit-il, appartiennent véritablement au sacerdoce et il n’y a entre eux aucune autre différence que celle de la fonction. Ceci parce que nous n’avons qu’un seul baptême, une seule foi, un seul Évangile et que nous sommes tous des chrétiens identiques. Qui a émergé du baptême peut se glorifier d’être déjà consacré prêtre, évêque et pape, même s’il ne convient pas que chacun exerce une pareille fonction.

On peut faire remarquer que même dans certains de ses écrits ultérieurs Luther tente de garder une porte entrouverte ; il ménage l’avenir. Par exemple, dans la Captivité de Babylone qui condamne tous les liens attachant le chrétien et l’empêchant de se confronter lui-même avec l’Écriture, Luther met de côté le baptême des enfants, la communion et, dans une grande mesure, la confession. Simplement, il considère que les sacrements ne sont plus délivrés ex opere operato ; au contraire, la condition stricte est que le chrétien soit l’acteur principal de l’acte par la foi et la repentance.

La première partie de la réformation luthérienne s’achève. Par la bulle Exsurge Domine (1520), Rome condamne la doctrine du moine de Wittenberg. On attend sa rétractation. Il riposte par l’un de ses écrits les plus violents, Contre la bulle de l’Antéchrist. Il se passe sans doute quelque chose dans la tête de Luther. Il a attendu – sans savoir si son espérance avait une chance de passer du songe à la réalité – une confrontation solennelle, ou un concile, en tout cas une discussion publique, entre le pape et lui. Mais il n’a pas voulu croire que Rome oserait le condamner. Lorsque le couperet tombe, il est sans doute envahi par un sentiment de solitude atroce. Une chose est d’être un réformateur aux limites de l’orthodoxie, une autre d’être un exclu. Il éclate. D’où le contenu un peu fort de sa riposte : le pape est l’Antéchrist. Grâce aux pouvoirs que son baptême lui a donnés, Luther engage donc le combat contre le pape et les cardinaux. Il leur ordonne de faire pénitence. Au nom du Christ, il les menace de la damnation. Le 10 décembre 1520, il ordonne à ses étudiants d’allumer un bûcher devant son église et il jette aux flammes les multiples textes le condamnant, le réfutant ; il maudit ses adversaires. Staupitz le délie de ses engagements religieux. Voilà Luther libre mais juridiquement isolé. Que faire ? Il accepte de se rendre à la diète de Worms. On essaie de l’en empêcher ; il risque fort, lui dit-on, d’être arrêté. C’est l’aventure de Leipzig qui recommence. Luther n’écoute personne. Il part et constate qu’il est acclamé par les artisans, les ouvriers, les paysans, ville après ville. Le 17 avril, les représentants de la diète lui demandent s’il reconnaît être l’auteur des livres qu’il a signés, et s’il est prêt à se rétracter. Il répond simplement oui à la première question. Il réserve pendant vingt-quatre heures sa réponse à la seconde, puis répond non.

Cette fois, Luther est en marge. Comme toujours, il travaille jour et nuit. Dans le château de Wartburg où on l’a recueilli, il traduit en dix semaines le Nouveau Testament en allemand, puis se lance dans une tâche analogue sur l’Ancien. Ce second travail lui prendra douze ans.

L’année passe. Luther, pour ses disciples, a presque disparu. Le mouvement qu’il a impulsé commence à partir à hue et à dia. Karlstadt, professeur à Wittenberg et partisan acharné de Luther, devient le chef reconnu des révoltés. Même le sage Melanchthon paraît disposé à le suivre. On entreprend la liquidation de la messe. À Noël 1521, Karlstadt célèbre, en habits civils, une prière collective où une communion symbolique est distribuée sous les deux espèces. Puis, le lendemain 26 décembre, il se marie. Enfin, il décide que les biens des couvents, des églises, des religieux deviendront une propriété collective permettant de rétribuer les prêtres et d’aider les pauvres. De très nombreux moines abandonnent leur couvent. Karlstadt et sa troupe envahissent les églises, détruisent les statues et brûlent les images. Les étudiants quittent l’université : tous veulent devenir prédicateurs, même s’ils ne savent rien. Est-ce si grave ? Les compagnons de François d’Assise en avaient fait tout autant. Mais Luther n’entend pas s’arrêter là.

C’est le moment que choisit Luther, malade d’inquiétude, pour réapparaître à Wittenberg ; tant pis pour sa sécurité. Il réussit à reprendre en main ces foules en révolte grâce à une série de sermons. C’est un tour de force : les révoltés s’inclinent devant sa foi et ses discours.

C’est probablement à cette date que Luther commence à craindre pour l’avenir de la Réforme. Il pressent que personne ne voudra vraiment se passer d’église ; le sacerdoce universel ne doit pas être une clé ouvrant sur le désordre. Luther impose, par son verbe, une organisation minimum : le latin réapparaît, les vêtements sacrés sont réhabilités, la messe dominicale reprend sa place et, en gros, sa forme. Chaque paroisse, néanmoins, peut juger le prêche du pasteur : une clause redoutable que Luther ne tardera pas à abandonner.

Personne ne cherche à l’arrêter ; il continuera donc à prêcher et à écrire. En 1524, il épouse Catherine von Bora, une ancienne religieuse cistercienne. Melanchthon désapprouve ce mariage. Mais déjà les routes des deux hommes commencent à se séparer.

En 1525, nouvelle étape dans l’évolution intellectuelle de Luther. La guerre des paysans est commencée depuis plusieurs mois. Luther a réussi à demeurer à peu près neutre dans la révolte des nobles. Mais avec les paysans c’est une autre histoire. La guerre des paysans n’est pas seulement une révolte sociale, mais aussi une révolte religieuse. La plupart se présentent comme des disciples de Luther. Ce sont les premiers Illuminés organisés. À leur tête, parmi d’autres, Thomas Mùntzer qui, à Leipzig, était à côté de Luther. Depuis cette rencontre, il avait pris ses distances vis-à-vis du luthéranisme ; il soutient que les hommes peuvent faire appel à Dieu ; que, comme Marie, ils peuvent apprendre à s’approcher de Dieu. Celui-ci a parlé aux hommes depuis des siècles ; pourquoi se tairait-Il désormais ?

Luther se moque de Mùntzer, qui se déchaîne contre son ancien maître. Luther, écrit-il, est l’archichancelier du diable, le pape de Wittenberg. Étonnés par ces clameurs, les chevaliers s’éloignent de Mùntzer. En 1525, les paysans révoltés jettent les bases d’une constitution fédérale. Cette fois, l’insurrection prend de l’ampleur : plus de mille couvents, affirme-t-on, sont pillés et brûlés. Même sort pour les châteaux. Du coup, les autorités s’en mêlent avec énergie. Le chef militaire de la Souabe, Georg Truchsess von Waldburg, intervient en force et liquide les paysans et autres révoltés. Mùntzer est arrêté, torturé et, enfin, décapité. On crève les yeux des bourgeois qui s’étaient ralliés à la révolte.

Luther n’a pas levé le petit doigt en leur faveur. Il avait d’abord fait paraître un texte qui reconnaissait la justesse des arguments sociaux des paysans. Puis, très vite, il publie un second document plus terrifiant : il invite les princes à abattre les révoltés. C’est pourquoi, écrit-il, quiconque en a la possibilité doit frapper, étrangler, poignarder en secret ou en pleine lumière les hommes séditieux, comme on abat un chien enragé.

Voilà Luther coupé du petit peuple. Mais les princes et les nobles, qui pensent autant à l’Allemagne qu’à l’Église, observent désormais ce moine solitaire. Une alliance se dessine, qui va devenir le ciment social de ce qui sera le protestantisme. Le temps d’une organisation minimum permettant une politique de développement géographique – aussi bien par conversion que par ralliement de certains États – est tout proche. On peut estimer qu’aux environs de 1530, la première étape de ce qui est bel et bien une révolution religieuse, culturelle et nationale, est achevée. Elle a demandé moins de treize ans. Ce qui est assez foudroyant.

Georges Suffert Tu es Pierre    Éditions de Fallois     2000

La dynastie des Séfévides ou Safavides règne sur l’Iran depuis 1501. Issus du soufisme kurde, fondé au XIV° siècle, ils se convertissent au chiisme duodécimain sous l’autorité du premier souverain, Ismaïl I° (1487-1524). Leur puissance va de pair avec la création d’une théoratie dirigée par le shah, avec à l’est les Ouzbeks turcophones et à l’ouest les Ottomans sunnites.

Ludovico di Varthema, originaire de Bologne, est parti vers l’est comme son compatriote Marco Polo, mais en passant plus au sud : il est passé par les Indes, où il a été le premier Européen à s’enrichir avec les pierres précieuses indiennes. Il dit encore avoir visité, au péril de sa vie, La Mecque. Il ira jusqu’à atteindre les îles aux épices, découvrant alors le giroflier - Syzygium aromaticum, dit encore Eugenia aromatica ou Eugenia carophyllata – :

L’arbre des clous de girofle est exactement comme un buisson de buis, soit épais, avec des feuilles comme celles du cannelier, mais un peu plus rondes… quand les fleurs du giroflier sont sèches, les hommes frappent les branches avec des cannes et placent des nattes en dessous de l’arbre pour les recueillir.[...] Nous trouvâmes que les girofles étaient vendues pour deux fois le prix des noix de muscade, mais au volume, car ces gens ne savent pas ce qu’est le poids.

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Des siècles avant Magellan, les Chinois avaient importé des clous de girofle, auxquels ils prêtaient des vertus médicinales. Ils les utilisaient aussi pour agrémenter le goût des aliments et pour adoucir l’haleine. L’Europe trouva bien d’autres applications encore au clou de girofle : son es­sence, appliquée sur les yeux, aurait amélioré la vision ; sa poudre, en cataplasmes sur le front, aurait soulagé la fièvre et les refroidissements ; ajouté à un plat, il aurait stimulé la vessie et nettoyé le côlon ; consommé dans du lait, il aurait rendu les rapports sexuels plus satisfaisants. Il était miraculeux, précieux, merveilleux sur tous les plans.

Son nom de clou vient de la forme de la fleur séchée, qui rappelle bien un clou. Les arbustes ont une croissance lente : pour qu’une tige à peine sortie de terre arrive à maturité, il faut sept ou huit ans. Jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans environ, le giroflier donnera environ huit livres de la précieuse épice, puis il déclinera lentement. Le rendement varie d’une année à l’autre, en fonction des fluctuations du climat. On trouve dans les îles aux Épices le sol idéal pour faire pousser des girofliers : une terre volcanique profonde, riche, bien drainée. La pluie est essentielle à l’épanouissement de l’arbuste, et ces îles bénéfi­cient justement de deux cent cinquante centimètres de pluie par an – l’idéal. Les fleurs varient en longueur d’un à deux centimè­tres, et elles contiennent jusqu’à vingt pour cent d’huile essentielle. Leur composante principale est l’eugénol, une huile aromatique qui confère au clou de girofle son parfum si particulier.

Récolter le girofle exige de prendre des précautions considérables, car les fleurs sont fragiles. Il s ‘agit de tirer la fleur et sa tige sans endommager les branches, ce qu’on obtient le plus souvent en utilisant la main comme un peigne pour détacher des fleurs en bouquets qui tombent dans des paniers ou dans le tablier tendu à cet effet. Après leur récolte, les fleurs sont mises à l’air quelques jours pour qu’elles sèchent. Une fois déshydra­tée, la fleur vire au brun et perd les deux tiers de son poids. Même après la mise en sac, elle continue à perdre de l’humidité et du poids,  mais plus lentement.

Pigafetta, [le chroniqueur de Magellan de 1519à 1522] enfin au contact direct de la source de toutes ces richesses et de tous ces combats, la décrivit avec une évidente fascination :

L’arbre est haut et gros comme un homme au milieu du corps. Ses branches s’étendent en largeur au milieu, mais à l’extrémité elles font unesorte de cime. La feuille est pareille à celle du laurier, et l’écorce de la couleur du fruit. Le girofle vient à la cime des branches, dix ou vingt ensemble. Ces arbres en font presque toujours plus d’un coté que de l’autre, selon la disposition du temps. Quand les girofles naissent, ils sont blancs et ils meurent rouges, et secs, ils deviennent noirs.  Ils se cueillent deux fois l’an l’une à Noël, et l’autre à la Saint-Jean-Baptiste, parce qu’à ces deux époques la température est plus tempérée ; plus encore à Noël. Quand l’année est plus chaude et qu’il y a moins de pluies, on cueille le girofle par trois ou quatre cents bahars en chacune de ces îles. Ils poussent seule­ment dans les montagnes. Et si on plante un de ces arbres en pays plat, près des montagnes, il meurt. Sa feuille, l’écorce et le bois vert sont aussi forts que le girofle, lequel, s’il n’est cueilli quand il est mort, devient si grand et dur qu’il n’y a que l’écorce qui vaille. Il ne croît point au monde d’autre girofles, sauf en cinq montagnes de ces cinq îles [...]. Nous voyons presque tous les jours un nuage descendre et environner tantôt l’une de ces monta­gnes, tantôt l’autre, cause de la perfection des girofles. Chaque habitant a un de ces arbres qu’il garde dans un endroit à soi sans le labourer.

La noix de muscade était presque aussi importante et précieuse que les clous de girofle, et Pigafetta nous offrit une description du jour où il vit apparaître un muscadier dans la nature: L’arbre est comme nos noyers et a les mêmes feuilles. Quand on cueille la noix, elle est grande comme un petit coing, ayant même peau et même couleur. La première peau est grosse comme la verte de notre noix, et dessous il y a une petite peau mince, sous laquelle est la matia très rouge, autour de l’écorce de la noix ; dedans se trouve la noix muscade.

Laurence Bergreen Par-delà le bord du monde.    L’extraordinaire et terrifiant périple de Magellan     Grasset 2003

La forme de presque toutes ces îles est celle d’un pain de sucre, dont la base s’enfonce dans l’eau, entourée de récifs à un peu plus d’un jet de pierre ; à marée basse, on peut y aller à pied sec. On gagne les îles par un chenal entre les récifs qui au-dehors sont très hauts, et il n’y a nulle part où jeter l’ancre sauf dans quelques petites baies de sable, ce qui est très dangereux. Ces îles sont sinistres, sombres, démoralisantes. C’est ce qui frappe celui qui arrive pour la première fois, car toujours, ou presque toujours, il y a une grosse couverture de brouillard à leur sommet. Pendant la plus grande partie de l’année, le ciel est nuageux, ce qui fait qu’il pleut très souvent, et s’il ne pleut pas, tout s’étiole, sauf les girofliers, qui prospèrent.  A certains intervalles, il tombe une petite pluie bruineuse.

[...]     Certains des cratères de feu de ces îles ont des eaux chaudes comme des sources brûlantes. Et elles sont si densément couvertes de verdure qu’on dirait que cette verdure ne forme qu’une grosse masse, et elle constitue donc une cachette pour ceux qui se conduisent mal.

Antonio Galvaõ, administrateur portugais vers 1530

Les collines de ces cinq îles ne sont que girofles. Les clous poussent sur des arbres semblables à des lauriers, qui ont des feuilles d’arbousier, et ils poussent comme la fleur d’oranger, qui au début est verte avant de tourner au blanc, et quand les fleurs de girofle sont mûres elles deviennent colorées et on les cueille à la main, les gens montant dans les arbres, et ils les mettent à sécher au soleil, ils les sèchent à la fumée, et quand elles sont bien sèches, elles sont devenues le clou de girofle, et ils l’arrosent d’eau de mer pour qu’il ne s’effrite pas, et que ses vertus soient préservées.

Duarte Barbosa, beau-frère de Magellan, lors d’un voyage antérieur, en 1512

La flèche de la cathédrale de Rodez, construite à partir de 1277, brûle. On la reconstruira, et tant pis pour le gothique qui alors n’avait plus la cote : ce sera une tour aux allures de campanile italien, au sommet octogonal, ceint de balustrades festonnées, piédestal d’une Vierge qui culmine à 87 m de haut, le tout en rougier, le grès du pays. La très belle rosace n’est ronde que vue du bas, et donc en fait légèrement ovale : l’art du trompe l’œil était revenu avec la Renaissance.

21 12 1511                  Antonio de Montesinos, dominicain, monte en chair dans une église de Saint Domingue. Parmi les nombreuses personnalités de l’assistance, Diego Colomb, fils ainé de Christophe, vice-roi des Indes. Le prêche n’est pas spontané : il a reçu l’aval de son ordre :

Je suis la voix du Christ qui crie dans le désert de cette île […] Cette voix dit que vous êtes tous en état de péché mortel à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous usez vis-à-vis de ces peuples innocents. Dites-moi, en vertu de quel droit et de quelle justice maintenez-vous ces Indiens dans une servitude si cruelle et si horrible ? Qui vous a autorisés à faire des guerres aussi détestables à ces peuples qui vivaient paisiblement dans leur pays, et où ils ont péri en quantité infinie ? Pourquoi les maintenez-vous dans un tel état d’oppression, et d’épuisement, sans leur donner à manger, ni les soigner dans les maladies, à cause du travail excessif que vous exigez d’eux en les tuant tout bonnement pour extraire de l’or, jour après jour ? […] Ces Indiens, ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils point une raison et une âme ? N’êtes-vous pas tenus de les aimer comme vous-mêmes ?

Tous ces conquistadores qui ne savaient faire autre chose que manier l’épée et le pistolet, manquèrent de s’étouffer en entendant claquer le fouet : l’admonition  va très vite arriver à la cour d’Espagne où le roi déclare au provincial des Dominicains que Montesinos devra répondre de ces propos subversifs et scandaleux. Mais une commission de théologiens et de juristes va donner partiellement raison au père Montesinos… qui aura ainsi préparé le terrain pour Bartolomeo de Las Cases. Dès 1512-1513, une série de lois va être promulguée, parmi lesquelles l’interdiction de faire travailler les indigènes plus de neuf mois et demi par an.

1511                                    Le Portugais Afonso d’Albuquerque, à la tête de 19 vaisseaux, aux cotés duquel se trouve Magellan, promu officier, s’empare du port de Malacca, dans l’actuelle Malaisie, après un siège de six semaines, mettant ainsi fin à des siècles de commerce maritime des Indonésiens, grands marins depuis des siècles, qui exportaient la cannelle sur la côte est de l’Afrique et à Madagascar, parfois sur leurs jonques, parfois simplement sur leurs pirogues, – de 15 à 20 m. taillés dans un seul tronc d’arbre – munis d’un ou deux balanciers. Les commerçants arabes prenaient alors le relais : on trouve des traces de ce commerce sur une peinture du temple de Deir el-Bahari, représentant une expédition navale ordonnée par la reine égyptienne Hatshepsout, 1503-1482 av J.C : la cannelle était un élément important dans le rituel égyptien.

Le montant du butin pillé dépassera toutes les espérances ; Rome attendra le retour des Portugais pour faire une fête du tonnerre de Dieu en cet honneur : on y verra des chevaux richement caparaçonnés, des léopards et des panthères et surtout, un éléphant qui s’agenouille trois fois devant le pape sous les acclamations des fidèles. Quel cirque !

Sur le port de Malacca, Magellan achète un esclave qu’il nomme du nom du saint que l’on fêtait ce jour-là : Enrique. Il sera à ses cotés jusqu’à sa mort. On parle aussi d’une esclave, mais sans qu’on en sache plus. Lisbonne va rapidement devenir le marché aux épices le plus important d’Europe.

En en cette même année, des Portugais, décidément omniprésents, Estêvão Foes et João de Lisboa, au nom des banquiers Fugger, appareillent sur deux caravelles cap à l’ouest, en quête – secrète bien sur – d’un passage maritime au-delà des Amériques. Au retour de leur périple, la caravelle de Lisboa dut relâcher aux Caraïbes pour une réparation, mais son équipage fut reconnu par les Espagnols, et mis en prison. L’autre caravelle, qui avait pris Lisboa à son bord, rentra à bon port, en l’occurrence Lisbonne, où les deux capitaines rendirent compte de leurs découvertes à Cristóbal de Haro, représentant des Fugger au Portugal. En 1514, un récit de leurs exploits sera publié en Allemagne : Newen Zeytung auss Presillg Landt – Nouvelle de la Terre du Brésil – où il était dit que Lisboa s’était aventuré plus de 1 000 km. au sud de tout ce que l’on avait exploré jusqu’alors. Des orages les auraient alors contraint à faire demi-tour, mais la description que donne Lisboa du détroit dans lequel il s’était engagé correspond bien à celle qu’en donnera Pigafetta, l’écrivain de Magellan.

10 08 1512                  Au large de la pointe Saint Mathieu – la plus occidentale de la France – une flotte franco-bretonne d’une vingtaine de navires se heurte à une escadre anglaise bien supérieure en nombre. Point d’orgue : l’affrontement entre La Cordelière, navire amiral de la flotte bretonne, – capitaine Hervé de Portzmoguer, 700 tonneaux, 500 hommes – contre l’anglais Le Regent. Le feu prend à bord du navire breton et se propage à l’anglais à couple par les nombreux grappins. Les barils de poudre explosent et tout le monde avec. 1 000 morts ? 1 500 ? On ne sait pas vraiment.

11 03 1513                 Jules II est mort. Jean de Médicis, fils de Laurent, fait cardinal à 13 ans en 1488 par Innocent VIII, est élu ; il a 38 ans. Mais il n’est pas prêtre : ce n’est pas bien grave : on va l’ordonner en vitesse. Pour mener à bien les gigantesques travaux entrepris par son prédécesseur, il va inventer cette bombe à retardement que sont les indulgences ; l’astuce de l’habile financier aura aveuglé le message évangélique et le discernement du pasteur, si tant est qu’il se soit jamais senti pasteur. Maddalena, sa sœur, avait épousé le fils d’Innocent VIII, Franceschetto Cybo. Innocent VIII s’était laissé appâter par les 120 000 ducats que lui avait offert le sultan Bajazet pour garder à  Rome son frère et rival Djem : C’est ainsi que l’on vit le chef de la chrétienté protéger le trône du chef de l’Islam en hébergeant au Vatican le fils du conquérant de Constantinople. Jean Mathieu Rosay.

On ne peut pas dire que les scrupules d’ordre religieux et moral étouffaient ces gens-là…

29 09 1513                          Vasco Nuñez de Balboa, en armure et l’épée au poing, s’avance dans l’océan que Magellan baptisera 7 ans plus tard Pacifique, pour en prendre possession au nom des rois catholiques d’Espagne : on est au sud de l’isthme de Panama :

Le voici, cet océan tant espéré, regardez vous tous qui avez partagé nos efforts, regardez le pays dont les fils de Comogre ainsi que d’autre indigènes nous ont dit tant de merveilles.

Commandant la colonie espagnole de Darrien sur la côte atlantique de Panama, il se vit offrir par un cacique indien en remerciement de différents services, 112 kilos d’or : une querelle s’éleva entre Espagnols lors de la pesée de la part de la Couronne… qui eut pour effet de provoquer la colère du cacique indien :

Qu’est-ce donc qui fait que vous autres, chrétiens, ayez pour si petite quantité d’or estime plus grande que de votre tranquillité. (…) Si votre soif d’or est à ce point insatiable que, poussés seulement par le désir que vous en avez, vous troubliez tant de nations (…) je vous indiquerai une région toute ruisselante d’or, où vous pourrez satisfaire votre dévorant appétit. (…) Lorsque vous franchirez ces monts (il montra du doigt les montagnes du sud), vous apercevrez une autre mer, où des hommes naviguent sur des navires aussi gros que les vôtres, utilisant comme vous voiles et avirons, bien qu’ils soient nus comme nous.

Propos recueillis par le chroniqueur Pierre Martyr d’Angheria

Le compère ne se le fit pas dire 2 fois : il réunit 190 Espagnols, plusieurs centaines d’indigènes – qui faisaient un bon bouclier humain -, et partit pour traverser lacs, marécages, et montagnes ; des chiens dressés à tuer leur étaient aussi d’un grand secours. Après 25 jours d’aventures multiples et de grandes tribulations, la cordillère était enfin franchie, avec vue imprenable sur la mer du sud, prouvant par là même que l’Amérique n’était pas une partie de l’Asie.

Ses manières plus que rustiques furent colportées à la cour, qui envoya en éclaireur Pedro Arias d’Avila, alias Pedrarias, vieux routier castillan des campagnes d’Italie, pour le remplacer. Il laissa Balboa en liberté, puis le fit arrêter par Françisco Pizarro, juger et décapiter en 1516.

L’histoire ne dit pas s’il y découvrit quelque navire, mais on sait que l’empereur inca Tupac Yupanqui fit au XV° siècle un long voyage dans le Pacifique à bord d’une balsa – grand radeau à voiles capable de tenir la mer -. Par ailleurs, la métallurgie de l’or au Mexique et leurs ustensiles en cuivre ou en bronze présentent d’incontestables affinités péruviennes qui supposent des liaisons côtières entre l’ouest de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du sud. Faute de voies maritimes connues pour passer de l’Atlantique au Pacifique, les Espagnols se livrèrent pendant quelques décennies au déchargement, transport terrestre et rechargement des marchandises de part et d’autre de cet isthme de Darrien. En l’espace de seize ans, Oviedo estime à 2 millions le nombre d’indigènes tués dans les batailles, ou comme esclaves ou même gibier de chasse.

1513                                             Machiavel écrit Le Prince, qui sera publié en 1532. Ses contemporains, et en particulier Innocent Gentillet, en 1578, – un essai sur le Massacre de la Saint Barthélémy – se chargeront, avec succès malheureusement, d’en faire le chantre de la fourberie, de la ruse, bref … du machiavélisme, substantif passé dans le langage commun. D’une pensée amorale – c’est-à-dire qui ne s’en réfère pas à la morale – on fit une pensée immorale, ce qui était faux.  En fait il aura été surtout le précurseur d’une pensée du politique, le premier à en recommander l’enseignement, le premier à débarrasser le prince de ses attributs théologiques, de ses oripeaux de représentant de Dieu sur terre, affirmant que l’État est une construction artificielle, ce qui intellectuellement, est la meilleure manière de laisser la porte ouverte à une révolution. Il fut précurseur en bien des domaines : lassé d’une guerre qui n’en finissait pas entre Florence et Pise, avec des mercenaires essentiellement désireux de ne prendre aucun risque et qui en conséquence, tuaient le temps en tapant le carton sous les murs de Pise, tout en étant payés, il inventa la conscription ; ainsi les soldats florentins auront la motivation nécessaire pour mettre fin à la guerre.

Il laissa quelques conditions essentielles de l’exercice du pouvoir :

L’exercice du pouvoir est impossible sans dissimulation.
Le pouvoir existe essentiellement dans sa représentation.
Le propre du pouvoir est de garder la maîtrise de l’illusion.
Tout pouvoir temporel finira un jour ou l’autre par distinguer le temporel du religieux.
Le plus grand risque qui menace une nation puissante est son effondrement par une généralisation de l’insécurité.
La prudence est nécessaire car elle seule permet de limiter la part de l’aléatoire et de la malchance et  d’en contourner le risque.

Magellan n’a pas oublié les Moluques : il s’agit maintenant de trouver un bailleur de fonds pour en ramener clous de girofle et autre épices :

En 1513, les Portugais atteignirent enfin les Moluques : ce petit groupe d’îles au sein de l’archipel indonésien était l’unique source des clous de girofle. Leur découverte provoqua une grave crise politique. Depuis le traité de Tordesillas, le Portugal œuvrait pour ses intérêts commerciaux vers l’est, et la Castille se concentrait sur son expansion vers l’ouest. Tout allait très bien quand on pensait cette répartition sur une carte, comme celle dont on s’était manifestement servi pour fixer les termes de ce traité. Mais la découverte des Moluques posait une question inédite : où passait cette ligne en Orient si on la traçait complètement sur un globe ?

C’est ici qu’entre en scène un pilote portugais particulièrement ambitieux, qui voyait loin : Fernâo de Magalhàes, plus connu aujourd’hui sous le nom de Fernand de Magellan. Il s’était rendu avec la flotte portugaise à Malacca en 1511, et il avait l’impression qu’un itinéraire occidental vers les Moluques qui contournerait l’Amérique du Sud serait plus court et plus rapide que la route portugaise par le cap de Bonne-Espérance. Mais, en ressuscitant ainsi l’idée initiale de Christophe Colomb – atteindre l’Orient en mettant le cap à l’ouest -, Magellan se heurtait à l’éternel problème de l’opposition portugaise à ce projet. Il décida donc de le proposer au roi de Castille – le futur empereur Habsbourg Charles Quint -, avec les arguments suivants :

On n’avait pas déterminé clairement si Malacca se trouvait au sein des frontières des Portugais ou des Castillans, parce qu’à ce jour sa longitude n’était pas connue avec précision [...], [mais] il était absolument certain que les îles appelées Moluques, dans lesquelles poussent toutes sortes d’épices, et à partir desquelles on les amène à Malacca, étaient situées à l’intérieur de la partie occidentale, castillane, et qu’il serait possible de naviguer jusqu’à ces îles, et de ramener les épices avec moins de peine et à moindres frais de leur terre d’origine en Castille.

C’était un projet commercial ambitieux qui exigeait d’investir dans un voyage long et complexe – et un exemple typique de la motivation de tant de voyages de découverte à la Renaissance. À aucun moment, dans les documents initiaux sur la proposition de Magellan, il n’était question de faire le tour du monde. Il s’agissait de naviguer vers l’ouest jusqu’aux Moluques, puis de revenir par l’Amérique du Sud en évitant la carreira da India, la route commerciale portugaise bien établie qui gagnait l’Orient par le cap de Bonne-Espérance. L’objectif de l’opération était clair : revendiquer les Moluques pour la Castille sur la base du précédent diplomatique et géographique, couper le Portugal de la source des épices de première qualité et dévier la richesse de Lisbonne vers la Castille. Le brillant boniment de Magellan pour obtenir un soutien financier reposait sur une vision avancée de la planète. Il arriva à Séville en 1519 avec un globe bien peint, où toute la terre paraissait, et il montra par ce globe le chemin qu’il prétendait tenir. C’étaient désormais les globes, et non les cartes, qui appréhendaient le plus exactement la géographie politique et commerciale du monde du XVI° siècle.

Magellan persuada vite la Castille. En septembre 1519, il leva l’ancre avec cinq navires et deux cent quarante hommes. Le voyage fut d’une incroyable difficulté. En descendant la côte sud-américaine, Magellan dut réprimer une mutinerie, et, quand il parvint à l’extrémité de ce littoral, il perdit deux bâtiments en cherchant un passage à travers le détroit qui porte aujourd’hui son nom. Après quoi il dut naviguer des semaines dans un océan Pacifique plus vaste que ses cartes et globes ne l’avaient jamais suggéré. Épuisée, sa flotte finit par atteindre l’île de Samar, aux Philippines, en avril 1521. Ce fut là que Magellan se mêla d’un petit conflit local et fut tué, avec quarante de ses hommes, le 27 avril. Désespérés, ceux qui restaient reprirent la mer et finirent par arriver aux Moluques, où ils embarquèrent une cargaison substantielle de clous de girofle, poivre, gingembre, noix de muscade et bois de santal. Incapables d’envisager le voyage de retour prévu, par le détroit de Magellan, les hommes d’équipage convinrent de revenir par le cap de Bonne-Espérance, au risque de se faire prendre par des navires portugais en patrouille. Leur décision a fait l’histoire. Le 8 septembre 1522, seuls dix-huit des deux cent quarante hommes de l’équipage initial sont rentrés à Séville : ils avaient réalisé le premier tour du monde de tous les temps.

La nouvelle du voyage de Magellan provoqua un tumulte diplomatique. Charles Quint l’interpréta immédiatement comme une bonne raison de revendiquer les Moluques : elles se trouvaient bien dans sa moitié du globe. Ses conseillers commencèrent à établir un dossier diplomatico-géographique en faveur d’une prise de possession de ces îles, et ils soulignèrent avec force que, par la démonstration mathématique et le jugement des hommes de savoir dans cette faculté, il apparaissait que les Moluques étaient situées au sein des limites de la Castille.

Les deux camps sollicitèrent un arbitrage, mais les difficultés politiques, commerciales et géographiques que posait la délimitation des deux moitiés du globe étaient telles qu’il s’ensuivit des années de négociations complexes. À l’appui de leurs revendications, les Castillans utilisaient habilement l’autorité antique. Curieusement, la surestimation de la dimension de l’Asie par Ptolémée jouait le jeu de la Castille sur les Moluques. En répétant cette erreur sur ses cartes, elle repoussait les Moluques plus à l’est, donc dans sa moitié du globe. Selon les cartes et les globes présentés par les Castillans, la description et le dessin de Ptolémée, et la description et le modèle récemment découverts par ceux qui sont revenus des régions des épices coïncident [...]; donc Sumatra, Malacca et les Moluques se trouvent de notre côté de la ligne de démarcation. Ce mélange d’érudition classique et de navigation moderne se révélait irrésistible.

Le Portugal contre-attaqua par son propre arsenal de cartes, globes et portulans. Simple observateur, le marchand anglais Robert Thorne a décrit dans une lettre de 1527 à Henri VIII les extraordinaires numéros de prestidigitation géographique qui passaient pour de la diplomatie :

Car, ces côtes et la situation des îles, les cosmographes et pilotes du Portugal et de l’Espagne les fixent en fonction de leurs objectifs. Les Espagnols les déplacent vers l’Orient parce qu’elles paraissent ainsi appartenir à l’empereur [Charles Quint] ; et les Portugais les déplacent vers l’Occident pour qu’elles tombent sous leur juridiction.

Dans cette partie de poker cartographique, la Castille avait un atout maître : Diogo Ribeiro. Comme Magellan, ce cartographe lui avait offert ses services pour soutenir le voyage aux Moluques. Quand les deux couronnes se sont retrouvées à Saragosse, en 1529, pour une ultime tentative de régler le différend, Ribeiro et son équipe avaient réalisé une série de cartes et de globes qui situaient les Moluques au sein de la moitié castillane de la planète. C’est à cet instant que le monde de la Renaissance est devenu planétaire dans un sens clairement moderne. Le traité de Tordesillas avait été réalisé sur la base d’une carte, mais, depuis le voyage de Magellan, les globes terrestres étaient soudain devenus des représentations infiniment plus convaincantes de la forme du monde et de son étendue.

Si ses globes n’ont pas survécu, le magnifique planisphère de Ribeiro, daté de 1529, reste un témoignage remarquable de la manipulation de la réalité géographique qui a caractérisé le différend sur les Moluques. Ribeiro situait ces îles à 172,5° à l’ouest de la ligne de Tordesillas – donc à 7,5° seulement à l’intérieur de la zone castillane. Sa carte a donné à Charles Quint la position de force dont il avait besoin dans les négociations. Aux termes du traité de Saragosse, signé le 23 avril 1529, l’empereur a obtenu du Portugal une indemnisation colossale de 350 000 ducats pour renoncer à sa revendication sur les Moluques, qu’il prétendait fondée sur des arguments géographiques irréfutables. En réalité, il avait compris que mieux valait des liquidités immédiates que des dépenses d’investissement commercial à long terme – et qu’établir une route maritime occidentale jusqu’à ces îles aurait un coût énorme et poserait des difficultés logistiques redoutables. Le Portugal a donc acheté les îles, Charles Quint a remboursé ses créanciers, et Ribeiro est devenu le cartographe le plus respecté de Castille. Il comptait bien que son tour de passe-passe géographique ne serait jamais découvert : en l’absence de méthode précise pour calculer la longitude, il se disait qu’il serait à tout jamais impossible de déterminer la position exacte des Moluques. Il a aussi contribué à créer la vision cartographique d’une planète divisée en deux hémisphères, est et ouest. Elle ne reposait sur aucune réalité géographique mais uniquement sur le conflit commercial entre le Portugal et la Castille – qui, relève un commentateur de l’époque, n’a été résolu que par la ruse et la cosmographie.

Jerry Brotton Le Bazar Renaissance                        LLL Les Liens qui Libèrent 2011

9 01 1514                             Anne de Bretagne, seconde épouse de Louis XII, était morte en couches un an plus tôt. La loi salique ne permettait la transmission de la royauté que par la lignée masculine ; Louis XII et Anne n’ont eu que deux filles : Claude et Renée. C’est donc l’époux de l’aînée qui coiffera la couronne. Les États de 1506 ont décerné à Louis XII le titre de Père du peuple, et lui ont remontré les grands inconvénients qui pourraient advenir si ladite dame était mariée au fils de l’archiduc ou aulcun prince étranger et l’ont supplié de marier sa fille et héritière à Monsieur François, ici présent, qui est tout françois.

Louis paraît très abattu de la mort de son épouse, si affligé que huit jours durant ne fit que larmoyer, mais il songe néanmoins rapidement à se remarier : se défie-t-il de son futur gendre, François d’Angoulême, par trop flambeur pour être roi ? Ce n’est pas impossible, et dès lors pourquoi ne pas envisager qu’une nouvelle épouse lui donne un garçon ?  François ne pourrait alors plus ambitionner que d’être régent, et non le roi.

14 05 1514                          François, fils de Charles d’Angoulême, comte d’Orléans épouse à St Germain en Laye Claude de France, fille de Louis XII. On y remarque l’apparition des assiettes. La sorbetière verra le jour dans les années suivantes, et Claude laissera son nom à la Reine Claude… Tant qu’à devenir immortel, autant que ce soit en bonne prune plutôt qu’en bonne poire.

Érasme prend quelques bonnes longueurs d’avance sur le guide Michelin :

En Allemagne, quand vous entrez à l’hôtellerie, personne ne vous salue [...] A vous de demander si l’on veut bien vous recevoir. [...] Quand vous avez pris soin de votre cheval, vous vous transportez avec vos bottes, vos bagages et votre boue dans la chambre du poêle ; il n’y en a qu’une qui est commune à tous.

[...]    En France, il y a dans chaque chambre un lit de plume pour le maître, le petit lit du valet, un bon feu. On mange de bons potages, des pâtés et des gâteaux de toutes sortes.

13 08 1514                         Louis XII épouse Marie Tudor, sœur cadette d’Henri VIII d’Angleterre : elle a 19 ans, lui 52 : elle au printemps, lui en hiver. Il ne tenait déjà plus une forme olympique et s’en ira moins de 6 mois plus tard, le 1° janvier 1515 sans avoir laissé d’héritier dans le sein de la jeunette.

15 08 1514                     Espagnol sévillan, Bartolomé de Las Casas est depuis six ans propriétaire terrien à Hispaniola (Haïti), et bien évidemment aussi propriétaire de nombreux esclaves. L’esclavage[1] était alors bien encadré, par l’Asiento :

Le transport des esclaves d’Afrique aux Amériques est demeuré longtemps un monopole, l’Asiento, ce contrat entre la Couronne d’Espagne et un particulier ou une compagnie. Ou bien l’État vendait sa concession contre une indemnité forfaitaire, ou bien il avait avantage à ce que l’Asiento fonctionne dans l’intérêt de ses dépendances ; pour la Couronne d’Espagne, le contrat servait de substitut aux comptoirs en Afrique puisqu’elle n’en n’avait pas, à la différence du Portugal. Sauf que, de 1580 à 1642, le Portugal fut sous la domination du roi d’Espagne.

Jusqu’à la fin du XVI° siècle, Séville est la ville où se négocient la plupart des contrats, les Portugais constituant les principaux clients. Vers le milieu de ce siècle, le contrat type est de 20 à 25 ducats par tête, pour 4 000 à 5 000 esclaves par an. Au XVI° siècle, les Hollandais prennent la relève du Portugal, et les principales tractations s’effectuent à Curaçao. L’obtention du monopole constitue bientôt un des enjeux de la guerre de Succession d’Espagne, et Philippe V le cède à la Compagnie de Guinée dont Saint-Malo est un des points d’attache. Au traité d’Utrecht en 1713, la France abandonne l’Asiento à l’Angleterre ; celle-ci le confie à la South Sea Company, qui prévoit un transport de 144 000 Noirs sur trente ans. Or l’Asiento perd de son intérêt à mesure que croit la population de l’Amérique, que métis et mulâtres s’y multiplient. Avec l’abolition de la traite négrière en 1817, l’Asiento prend fin, mais les transports clandestins continuent en contrebande. Ceux-ci diminuent une nouvelle fois avec la guerre de Sécession aux États-Unis, autour de 1865, qui met un terme à l’esclavage.

Entre-temps, en Afrique même, une nouvelle ère de colonisation trouvait un de ses principes de légitimité dans la lutte contre la traite et l’esclavage ; il leur fut substitué une sorte de travail forcé.

Daniel Boorstin Les Découvreurs          Robert Laffont 1983

Bartolomé de Las Casas a une illumination et les paroles de l’Ecclésiaste l’emmènent sur son chemin de Damas : Celui qui sacrifie un bien mal acquis, son offrande est ridicule et les dons injustes ne sont pas acceptés.

Quittant son encomienda, il tente, au début des années 1520 une colonisation douce de la côte de Cumana, au nord du Venezuela. Mais les oppositions sont telles que l’entreprise va à l’échec. Il prend l’habit de Dominicain à St Domingue et, désormais persuadé que tout ce que l’on a fait aux Indiens jusqu’à présent était injuste et tyrannique, décide de consacrer sa vie à la justice de ces peuples indiens et à condamner le vol, le mal et les iniquités commises contre eux.

Il intervient jusqu’auprès de Charles Quint, non sans efficacité, puisque, 35 ans plus tard, cela devait conduire à une situation inédite.

D’innombrables témoignages prouvent le tempérament pacifique et doux des indigènes. [...] Pourtant, notre activité n’a consisté qu’à les exaspérer, les piller, les tuer, les mutiler et les détruire. Peu surprenant, dès lors, qu’ils essaient de tuer l’un des nôtres de temps à autre. [...] L’amiral [Colomb], il est vrai, était à ce sujet aussi aveugle que ses successeurs et si anxieux de satisfaire le roi qu’il commit des crimes irréparables contre les Indiens.

[...]  Tous ceux qui ne pouvaient fuir, comme les femmes, les enfants et les vieillards, ils les passaient au fil de l’épée, car le principal était de se livrer à de grandes cruautés et de commettre des massacres, pour terroriser tout le pays et forcer les Indiens à se rendre.

A tous ceux qu’ils capturaient vivants, comme les jeunes gens et les adultes, ils coupaient les deux mains. Ils fabriquaient une potence, longue et basse, afin que la pointe des pieds touche le sol et que les victimes ne s’étranglent pas, et ils en pendaient treize à la fois, en l’honneur et révérence du Christ, notre Rédempteur, et de ses douze apôtres.

D’autres, après les avoir ouverts, encore vivants, allumaient un feu et les brûlaient. Ils entouraient l’Indien tout entier de paille séchée à laquelle ils mettaient le feu. Il y eut quelqu’un pour trancher la gorge avec sa dague à deux petits enfants, de deux ans environ, et les jeter ainsi dans les rochers.

[...]    Les Espagnols devenaient chaque jour plus vaniteux et, après quelque temps, refusaient même de marcher sur la moindre distance. Lorsqu’ils étaient pressés, ils se déplaçaient à dos d’Indien ou bien ils se faisaient transporter dans des hamacs par des Indiens qui devaient courir en se relayant. Dans ce cas, ils se faisaient aussi accompagner d’Indiens portant de grandes feuilles de palmier pour les protéger du soleil et pour les éventer.

Les Espagnols ne se gênaient pas pour passer des dizaines ou des vingtaines d’Indiens par le fil de l’épée ou pour tester le tranchant de leurs lames sur eux [...] deux de ces soi-disant chrétiens, ayant rencontré deux jeunes Indiens avec des perroquets, s’emparèrent des perroquets et par pur caprice décapitèrent les deux garçons

[...]   Les Indiens suaient sang et eau dans les mines ou autres travaux forcés, dans un silence désespéré, n’ayant nulle âme au monde vers qui se tourner pour obtenir de l’aide

[...]    Les montagnes sont fouillées, de la base au sommet et du sommet à la base, un millier de fois. Ils piochent, cassent les rochers, déplacent les pierres et transportent les gravats sur leur dos pour les laver dans les rivières. Ceux qui lavent l’or demeurent dans l’eau en permanence et leur dos perpétuellement courbé achève de les briser. En outre, lorsque l’eau envahit les galeries, la tâche la plus harassante de toutes consiste à écoper et à la rejeter à l’extérieur.

Après six ou huit mois de travail dans les mines (laps de temps requis pour que chaque équipe puisse extraire suffisamment d’or pour le faire fondre), un tiers des hommes étaient morts.

Pendant que les hommes étaient envoyés au loin dans les mines, les femmes restaient à travailler le sol, confrontées à l’épouvantable tâche de piocher la terre pour préparer de nouveaux terrains destinés à la culture du manioc.

Les maris et les femmes ne se retrouvaient que tous les huit ou dix mois, et étaient alors si harassés et déprimés [...] qu’ils cessèrent de procréer. Quant aux nouveaux-nés, ils mouraient très rapidement car leurs mères, affamées et accablées de travail, n’avaient plus de lait pour les nourrir. C’est ainsi que lorsque j’étais à Cuba sept mille enfants moururent en trois mois seulement. Certaines mères, au désespoir noyaient même leurs bébés. [...] En bref, les maris mouraient dans les mines, les femmes mouraient au travail et les enfants mouraient faute de lait maternel. [...] Rapidement, cette terre qui avait été si belle, si prometteuse et si fertile [...] se trouva dépeuplée. [...] J’ai vu de mes yeux tous ces actes si contraires à la nature humaine et j’en tremble au moment que j’écris.

Lorsque j’arrivais à Hispaniola, en 1508, soixante mille personnes habitaient cette île, Indiens compris. Trois millions[2] d’individus ont donc été victimes de la guerre, de l’esclavage et du travail dans les mines, entre 1494 et 1508. Qui, parmi les générations futures, pourra croire pareille chose ? Moi-même, qui écris ceci en en ayant été le témoin oculaire, j’en suis presque incapable

Bartolomé de las Cases L’Histoire générale des Indes. Le Seuil 2002

14 09 1515                          Le premier fait d’armes du noble roy Françoys : – Qui m’aime me suive – se termine par une victoire très chèrement acquise sur les Suisses, laquelle défaite leur restera à jamais en travers de la gorge : c’est à Melegnano, à 15 kilomètres de Milan. Les Français l’appelleront Marignan, mais c’est une invention, un pseudonyme, facile à retenir pour toutes les générations d’écoliers à venir, facile aussi pour composer un chant de gloire… l’art de la communication n’a pas attendu le XX° siècle pour naître…

La bataille de Marignan.

Auteur et Compositeur : Clément Janequin.

Escoutez, escoutez tous gentis Gallois
La victoire du noble roy Françoys !
Et orrez (si bien écoutez)
Des coups ruez de tous costez.
Soufflez jouez soufflez toujours !
Tornez, virez, faictes vos tours,
Phifres soufflez, frappez tabours !
Soufflez, jouez, frappez toujours !
Adventuriers, bons compaignons
Ensemble croiséez vos tromplons ;
Nobles sautez dans les arçons,
La lance au poing, hardis et prompts !
Larme, alarme, chascun s’asaisonne
La fleur des lys, fleur de haut prix y est en personne ;
Suivez François la fleur de lys, suivez la couronne !
Tricque, bricque, chipe, chope, torche, lorgne !
Bruyez, tonnez gros courtaults et faucons,
Sonnez trompettes et clérons
Pour resjouyr les compaignons,
Boute selle, boute selle, donnez des horions !
A mort, à mort, courage, frappez dessus !
Gentis galans soyez vaillants, fers émoulus,
Zin zin zin, ils sont défaicts, ils sont perdus !
Frappez, tuez, ropez, ils sont confondus.
Victoire, victoire, tout e ferlor
Bigott déscampir la tintelore
Victoire, victoire au noble roi Françoys !

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La fureur des conquêtes transporta l’âme guerrière de François Ier : ce jeune roi, âgé de vingt et un ans, avide de gloire, bouillant de courage reprit les funestes projets de Louis XII, rendit vénales les charges de la judicature, pour faire face aux dépenses nécessaires pour l’expédition du Milanez, et, pour célébrer, en quelque sorte, son avènement au trône, gagna la célèbre bataille de Marignan sur les Suisses, venus au secours de Maximilien Sforce, duc de Milan ; victoire fatale, puisqu’elle enfla d’un vain orgueil le cœur du monarque français, puisqu’elle lui fascina les yeux, et le rendit téméraire. Faute d’expérience, il se laissa tromper par l’artificieux pape Léon X, et, malgré les représentations du clergé, de l’université et du parlement, substitua le concordat à la pragmatique sanction plus favorable à la monarchie, ainsi qu’aux libertés de l’Église gallicane.

La France, respectée au dehors, manquoit d’une sage administration au-dedans ; un luxe effréné préparoit de nouveaux revers à ce royaume. François I° étala  inconsidérément dans son entrevue avec Henri VIII, une magnificence qui devoit exciter la jalousie du roi d’Angleterre ; et tout le fruit de cette entrevue fut de gagner le cardinal Wolsey qui recevoit de toutes mains, et ne se montroit guères affectionné aux Français.

M.E. Jondot Tableau historique des nations.              1808

8 10 1515                            Maintenant que l’on a la certitude de l’existence du Pacifique, la quête de son accès par voie maritime ne se fait que plus pressante et Ferdinand envoie Juan De Solis, fin navigateur portugais qui avait jugé bon de quitter le Portugal après y avoir tué sa femme, pour, dixit El Reydécouvrir les parties reculées de la Castille dorée. L’expédition comptait 3 navires, 70 hommes. Arrivés en vue de la côte sud-américaine, Juan de Solis se mit en quête d’eau et de nourriture fraîches. Ayant repéré une tribu qui paraissait amicale, il envoya un groupe de 7 hommes prendre contact, lequel contact tourna au massacre :

Soudain une grande multitude des indigènes se jeta sur eux et ils frappèrent chaque homme de leurs bâtons, sans que leurs compagnons pussent les secourir, et aucun n’en réchappa. Leur fureur n’en fut pas satisfaite. Ils coupèrent en morceaux les hommes assassinés, là, sur la rive, où leurs compagnons pouvaient assister à l’horrible spectacle depuis la mer. Mais comme ils étaient frappés de terreur par cet exemple de ce qui pouvait leur arriver, ils ne s’avancèrent pas dans leurs canots, ni ne conçurent de revanche pour la mort de leur capitaine et de leurs compagnons. Ils quittèrent donc ces côtes funestes et rentrèrent chez eux, non sans subir d’autres pertes, et nombreuses.

Pierre Martyr d’Angheria, chroniqueur

1515                                     Dans une famille de juifs espagnols convertis – les conversos -, naissance de Thérèse, qui deviendra Sainte Thérèse d’Avila, docteur de l’Église, réformatrice, avec St Jean de la Croix, du Carmel : les Carmes selon l’ancienne règle deviendront les Grands Carmes, et, selon la nouvelle règle les Carmes déchaux et Carmélites déchaussées -la chaussure étant alors le signe d’une certaine opulence -. Elle mourra en 1582. L’enfer, c’est l’endroit où ça pue et où l’on ne s’aime point.

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Cette religieuse avait fondé des nombreux couvents dans son pays et, par sa piété exemplaire, réhabilité la vie monastique en Espagne. Le Carmel, institué jadis en Palestine par le moine Bertoldo de Calabre, c’est elle qui en avait rétabli la règle primitive, tout en gardant une liberté d’esprit exceptionnelle. Madre et supérieure, investie d’un pouvoir sans limites, elle détestait les sœurs mélancoliques et leur prêchait le devoir d’être gaies. Ce culte de la bonne humeur, chez une nonne si austère, l’aversion qu’elle témoignait contre la pénitence pleurnicharde et les saints renfrognés inspiraient à ma mère une dévotion particulière. La réforme du cloître et la direction morale de ses filles, Thérèse s’en laissait distraire par des inclinations plus terrestres. Des copies de ses lettres, je ne sais par quelles voies, circulaient en Europe. Elle avait remercié doña Caterina Hurtado, de Tolède, pour l’envoi d’un motte de beurre et d’un pot de gelée de coing ; écrit, à la prieure du couvent de Séville, pour accuser réception d’un thon frais fort beau et excellent ; prié une sœur de Valence de lui apporter des fleurs d’oranger contre les insomnies. Il lui arrivait de jouer des castagnettes et de danser.

Dominique Fernandez La course à l’abîme   Grasset 2002.

Elle avait la vocation pour le moins précoce : ayant à peine sept ans, elle prit un jour son jeune frère par la main et s’enfuit de la maison paternelle pour se rendre dans la région des Infidèles : Nous prîmes le parti de nous rendre, en quémandant l’aumône pour l’amour de Dieu, au pays des Maures, dans l’espoir qu’on y ferait tomber nos têtes. Le pays des Maures, près de 30 ans après leur expulsion d’Espagne, cela vous emmenait au-delà des colonnes d’Hercule, au Maroc ! et Avila, est à l’ouest de Madrid… ça en fait de la route ! Le cheminement glorieux vers le martyre dura le temps d’arriver au premier pont à la sortie du village d’Avila, où un de leurs oncles les reconnut et les ramena à la maison. L’exaltation avait laissé un petit peu de place à la sagesse et à la prudence dans sa tête : aussi ne fournit-elle comme explication que la seule envie de quelque maraude, ce qui était la meilleure façon de s’en tirer à bon compte !

13 08 1516                         Le traité de Noyon scelle une entente entre François I° et Charles I°, le successeur de Ferdinand d’Espagne, qui va devenir Charles Quint. L’empereur Maximilien s’y associera en mars 1517. François I° reste maître du Milanais, d’Asti et de Gênes : il pouvait considérer plus de 15 ans de guerre d’Italie comme terminées à son profit. L’Italie du Nord sortait de là épuisée : les textes du temps le disent : les campagnes sont devenues silencieuses, les affaires publiques se taisent, l’herbe pousse aux carrefours, les églises sont sans entretien et les autels éteints.

Et, apparent paradoxe, cela n’empêchait pas, un peu plus au sud, le fantastique jaillissement de l’art italien : Bramante, Michel-Ange, Botticelli, Filippino Lippi [fils d'un religieux et d'une nonne], le Pérugin, Léonard de Vinci, Raphaël, le Pinturicchio, Bellini, Giorgione, Le Titien… autant d’artistes dont le génie se fera très souvent reconnaître par le biais des Italiens émigrés qui adaptèrent le message de leur pays aux conditions locales.

L’art – c’est à dire le beau fait exprès – est une invention toute récente, datée en gros de la Renaissance occidentale. Ailleurs et avant, il existe des expressions figuratives fonctionnelles, mais une Vierge romane, n’est à l’évidence pas une œuvre d’art, c’est nous qui la considérons telle depuis le XIX° siècle, en la vidant de sa fonctionnalité première.

Régis Debray Avec ou sans Dieu ?                 Bayard 2006

Quand on se promène non seulement dans cette ville unique [Florence], mais dans tout le pays, la Toscane, où les hommes de la Renaissance ont jeté des chefs-d’œuvre à pleines mains, on se demande avec stupeur ce que fut l’âme exaltée et féconde, ivre de beauté, follement créatrice, de ces générations secouées par un délire artiste. Dans les églises des petites villes, où l’on va, cherchant à voir des choses qui ne sont point indiquées au commun des errants, on découvre sur les murs, au fond des chœurs, des peintures inestimables de ces grands maître modestes, qui ne vendaient point leurs toiles dans les Amériques encore inexplorées, et s’en allaient, pauvres, sans espoir de fortune, travaillant pour l’art comme de pieux ouvriers.

Et cette race sans défaillance n’a rien laissé d’inférieur.

Le même reflet d’impérissable beauté, apparu sous le pinceau des peintres, sous le ciseau des sculpteurs, s’agrandit en lignes de pierre sur la façade des monuments. Les églises et leurs chapelles sont pleines de sculptures de Luca della Robia, de Donatello, de Michel-Ange ; leurs portes de bronze sont de Bonannus ou Jean de Bologne.

Lorsqu’on arrive sur la piazza della Signoria, en face de la loggia dei Lanzi, on aperçoit ensemble, sous le même portique, l’enlèvement des Sabines, et Hercule terrassant le centaure Nessus, de Jean de Bologne ; Persée avec la tête de Méduse de Benvenuto Cellini ; Judith et Holopherme de Donatello. Il abritait aussi, il y a quelques années seulement, le David de Michel-Ange

Guy de Maupassant La vie errante               1890

Et ce ne sont pas que des chefs d’œuvre qui nous vinrent d’Italie, mais aussi les choux-fleurs, carottes, courges, citrouilles, aubergines, artichauts, salades romaines etc…

29 11 1516                           Paix perpétuelle de Fribourg entre la France et les 13 cantons suisses, qui consacre leur neutralité et la fourniture de mercenaires au roi de France.

1516                                    L’évêque de Mende s’est lancé dans la course au record en installant au cœur de l’un des clochers de la cathédrale la Non Pareille, la plus grosse cloche de la chrétienté. Pour ce faire, il avait fallu 180 mulets pour amener des rives du Rhône à celles du Lot 600 quintaux de métal. La cloche est coulée au sein même de la cathédrale avec les mensurations suivantes : 3.25 m de diamètre, 2.75 m de haut, une épaisseur de 33 cm, le tout donnant un poids d’environ 25 tonnes. Le battant, 470 kg, 2.2 m de long, une circonférence de 1.1 m au nœud de percussion, venait de La Levade, un village du Gard. On pouvait l’entendre à 4 lieues de là, soit 16 km. On retrouvera le texte gravé sur ses flancs :

L’an mil cinq cens dix sept
un mercredi jour dix sept
à Mende feust faiet,
chacun le sait,
par le bon évesque François ;
aussi François par mon nom on m’appelle.
De quatre cents trois vingt quintaux de pois,
advisés bien sy je suis Non-Pareille.
Ma voix bruyant, les citoïens esveille
l’on m’entend à des lieues bien quatre
Je espars tonnerre, tempêtes, grelles,
foudre aussi de l’air je fais débattre…
Vu ma grandeur je vaux bien une tour
onze pans d’ault et treize de largeur,
au bas je tiens un grand pied d’epaisseur.
Ma langue a onze quintals de fer,
considérez s’y je en dois mieux parler…
Supplie Dieu et saint Privat
que des François soit maintenu le nom.
Et florir puisse en mémoire éternelle
ce nom François.
Que prospère en paix et en joye
soit Mende la cité
dessous François, et sans nécessité.

Elle aura une vie plutôt courte, car fondue pour en faire des couleuvrines lors des guerres de religion en 1579 par Matthieu Merle, capitaine huguenot stipendié par une aristocrate que le massacre de la Saint Barthélemy avait fait veuve.

A 64 ans Léonard de Vinci, quitte Rome, pour s’installer, à la demande de François I°, à Cloux, à coté d’Amboise.

Vois, lecteur, comment ajouter foi aux Anciens qui ont voulu définir l’âme et la vie, choses impossibles à saisir, tandis que tant de choses que l’expérience permet à chacun de connaître clairement et de saisir sont restées pendant tant de siècles ignorées ou mal interprétées.

[...] Lis-moi attentivement, O lecteur, si tu trouves plaisir à mon œuvre, car le métier que j’exerce trouve bien rarement accès auprès du monde, et la persévérance nécessaire à qui veut poursuivre de telles recherches et réinventer toutes choses n’existe que chez peu de gens. Et venez, hommes, venez voir les merveilles que l’on peut découvrir dans la nature grâce à de telles études !

[...] Observe dans la rue, à la tombée du soir, les visages des hommes et des femmes ; quand le temps est mauvais, quelle grâce et quelle douceur se voient en eux .

Fils naturel de Caterina, une paysanne toscane et de Ser Piero, notaire, il était né en 1452 à Vinci, 30 km à l’ouest de Florence ; il fût élevé et choyé par sa jeune belle-mère. Vers 1469, reçu à Florence dans l’atelier de Verrocchio, peintre, sculpteur, orfèvre, architecte, dépositaire de tout le savoir-faire des ingénieurs de la fin du Moyen Age, le nouveau Mercure, disaient les Florentins, il va y rester 10 ans. En 1481, Laurent de Médicis l’envoie à Milan au service de Ludovic Sforza, dit le More[3], oncle de Giovanni Sforza, l’époux de Lucrèce Borgia ; rencontre capitale en 1496 avec le mathématicien et franciscain Luca Pacioli, dit Luca di Borgo. A partir de  1499, il voyage dans l’Italie du nord, se mettant au service de Cesare Borgia, fils du pape Alexandre VI, et frère de Lucrèce, puis il revient à Milan, tenue depuis 1499 par le français Charles d’Amboise. Séjour à Rome où Michel-Ange et Raphaël occupent beaucoup de place : il accepte alors à la fin de 1516 l’invitation de François I°, arbitre de l’Italie depuis 1515, à s’installer en France. Il y sera nommé premier peintre, ingénieur et architecte du roi. Il y emmène La Joconde, inachevée ; c’était une commande remontant à 1503 d’un riche marchand de Florence qui fournissait en soieries les Medicis : Francesco del Giocondo qui souhaitait le portrait de sa jeune femme de vingt quatre ans : Monna Lisa, diminutif de Madonna Lisa. Joconde est un jeu de mots entre Giocondo et la jucunditas, qui définit au mieux son sourire. Madonna Lisa Gherardini entrera au couvent quatre ans après la mort de son mari et mourra le 15 juillet 1542, à 63 ans. Elle sera enterrée à Sainte Ursule. En 2011, satisfaisant à une mode récente qui veut que la sexualité oriente la totalité de l’art, des chercheurs italiens, avanceront que la Joconde est en fait un homme, Gian Giacomo Caprotti Salai, son jeune assistant et probablement amant. Le tableau sera acquis par François I°.

J’ai vu, à Milan, une exposition de dessins où sa fameuse Joconde était parodiée de cent façons. Ces caricatures avaient été faites du vivant du peintre et avec son approbation. Derrière le sourire sibyllin de la jeune femme, apparaissaient tour à tour les traits d’une parturiente, d’une nonne, d’une danseuse espagnole, d’un homme barbu, d’un garçon boulanger, d’un garde suisse, de quantités d’autres types encore. Car la Joconde est toutes ces créatures à la fois, sauf une personne répondant au nom unique de Monna Lisa. Il est possible, de la même façon, que pour Léonard le précurseur du Christ n’ait fait qu’un avec le Bacchus des païens. Assimiler le vin des vignes de Bacchus au sang versé par le Rédempteur ne constitue pas un blasphème, si l’on en croit Saint Ambroise, patron de la ville de Milan. Un tableau, ajouta mon grand père (et je me souviendrais de cet argument pour ma défense quand on accuserait les miens d’impiété) légitime des interprétations quelquefois radicalement divergentes. Plus le tableau est riche, plus de Diable et le bon Dieu ont de plaisir à y cohabiter.

Dominique Fernandez, qui prête ces propos au grand père du Caravage.            La course à l’abîme. Grasset 2002.

Léonard de Vinci mourra à Cloux en 1519.

Dès la fin du XV°siècle, la Renaissance hésitait entre l’imitation des grands modèles de l’Antiquité, et les profondes transformations sociales, politiques, économiques, scientifiques et religieuses qui annonçaient une ère nouvelle. Le monde était prêt à accueillir un artiste capable de transcender l’art, un savant dont la curiosité refuserait toute limite, un homme de transition qui assurerait la jonction entre l’ancien monde et le monde moderne. Cet homme fût Léonard, à la fois produit de son siècle : artiste, savant, inventeur, sculpteur, ingénieur, musicien, écrivain, technologue – et bien plus encore – le façonneur de son temps aussi bien que du nôtre. De la Renaissance au XX° siècle, l’œuvre de Léonard transcende le temps.

sous la direction de Ladislao Reti. Léonard de Vinci. Robert Laffont 1974

Au moment de quitter Florence en mai 1506, et après deux ans de travail, il n’a, selon les mots de Piero Soderini, furieux de cette défection, que donné un petit début à la grande œuvre qu’il devait faire. Demeurent seulement de nombreux dessins préparatoires qui témoignent de la vision d’une fureur guerrière emportant les hommes, les chevaux et les éléments dans un même mouvement tourbillonnant.

Mouvement : voilà le mot clé. Léonard de Vinci est, pleinement, un contemporain de Machiavel, (dont il était l’ami) au sens où, tout comme le secrétaire florentin, il aura intensément ressenti l’ébranlement du monde qui semble caractériser la toute fin du XV° siècle et tenté de le maîtriser par son art. De ce point de vue, la rationalisation de la pensée politique et celle de la pratique artistique et scientifique ont et font cause commune.

Et, une fois de plus, on voit comment les aspirations personnelles de Léonard de Vinci s’accordent au rythme du monde. Car, depuis 1496, Léonard de Vinci n’a plus seulement pour ambition de construire des machines, mais bien de décrire la grande machinerie du monde. Puisque l’univers est mouvement, la mécanique permet d’en rendre compte, dans sa globalité. De l’horlogerie à l’hydraulique, de l’anatomie à l’urbanisme (puisque la ville également est parcourue de flux et qu’il s’agit d’en réguler le cours), tout entraîne Léonard vers une pensée du mouvement universel.

[...] Daniel Arasse a admirablement décrit cette pensée léonardienne de l’harmonie universelle. Comprendre le monde, mais aussi le représenter, c’est dès lors comprendre et représenter son rythme et les lois qui l’organisent, les lois du mouvement, « cadence du temps indivisible ». Expérience scientifique et intuition poétique se conjuguent alors, et l’on comprend qu’il existe une absolue continuité entre les fonds tourmentés de ces œuvres peintes et la précision de ces dessins technologiques. Et si l’on regarde de plus près l’étrange paysage de lacs qui se déploie derrière la Joconde, représentant à la fois la nature sauvage et l’ardent désir de la maîtriser, on réalise qu’il n’y a pas de plus grand défi, pour Léonard, que celui de la domestication des eaux.

C’est donc vers la maîtrise hydraulique que convergent à la fois la pratique courante de l’ingénieur Léonard, la pensée de l’homme universel, pour qui l’eau est le voiturier de la nature, et peut-être également les obsessions de l’homme tout court qui, enfant, avait assisté aux débordements de l’Arno en crue et en avait gardé – si l’on en croit les descriptions et les dessins qu’il ne cessa, tout au long de sa vie, de consacrer au thème du déluge – un souvenir terrorisé.

En matière d’hydraulique notamment, les expériences territoriales dont rêve Léonard de Vinci ne peuvent se réaliser à l’échelle des États italiens, fragmentaires et fugaces. L’infortune de Cesare Borgia le démontre avec l’éclat du désastre : Léonard de Vinci aspire à l’étendue et à la durée du pouvoir. Il faut bien se résoudre à l’évidence – ce que peine d’ailleurs à admettre Machiavel : de ce point de vue, l’avenir n’est plus en Italie.

Patrick Boucheron L’Histoire Juin 2005

Dans tous les cas où il a pu fournir un modèle explicite, en peinture, en sculpture, en architecture même, l’action exercée par Léonard sur le cours des arts s’est marquée avec netteté. Sans lui, rien ne se serait passé exactement de la même manière, ni la définition complète du plan central avec Bramante, camarade et ami de Vinci à Milan, ni la tournure prise par la sculpture classicisante avec Rustici, très proche de Léonard en 1507-1508, ni, bien entendu, l’orientation finale de Raphaël (après le séjour à Florence en 1504-1505), de fra Bartolomeo et d’Andrea del Sarto vers une sorte de douceur solennelle, ni celle de Luini et de Sodoma vers les formes complexes et recherchées. Et Vasari datera tout naturellement l’âge nouveau – la haute Renaissance – de l’apparition de Léonard. L’importance artistique de Léonard fera oublier l’échec de la grande synthèse art-science. C’est par la séparation croissante et définitive du savoir scientifique et de l’activité artistique que se définira l’âge moderne. Mais cette ambition, conduite aussi loin qu’il était possible par les ressources d’un esprit indomptable et infiniment agile, apparaît comme une des dimensions essentielles de la Renaissance.

André Chastel Encyclopédia Universalis

Elève de Verrocchio, il eut pour contemporains Bramante, Botticelli, Donatello, Michel-Ange, Cellini, Raphaël, Machiavel, et encore Savonarole.

Il est impossible en quelques lignes de dresser le tableau de son génie universel… on lui doit le premier dessin de bicyclette – elle attendra pas loin de 300 ans pour voir le jour, – un char automoteur à trois roues inventé en 1478 – qui attendra 2004 pour que deux ingénieurs parviennent à réaliser la pièce qui manquait sur le dessin pour le rendre opérationnel[4], – char qui était en fait un accessoire de théâtre à même de supporter un décor ou un acteur et de les mouvoir sur la scène… un plan d’une surprenante beauté d’un pont sur la Corne d’Or, venant remplacer le pont de bateaux alors en service, commandé vers 1500 par les ambassadeurs du sultan de l’Empire ottoman Bajazet II. D’une portée de 240 m., il se serait élevé de 33 m. au-dessus de l’eau, permettant le passage des navires. Mais aujourd’hui – pour les gens de l’art – construit en pierre, son poids aurait été tel que les aboutements n’auraient jamais pu le supporter. Et surtout, la pierre n’aurait pas résisté à la première secousse sismique venue, ce qui est ennuyeux dans un pays qui n’en manque pas.

Il était comme un homme réveillé trop tôt dans l’obscurité alors que tous les autres étaient encore endormis.

Sigmund Freud. Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.1910

On peut tout de même lui trouver des compatriotes qui tempèrent quelque peu l’importance de son génie :

Léonard de Vinci était d’abord un grand artiste. Comme tout grand artiste, il provoque une fascination durable. Il y avait chez lui des ambiguïtés, de même que des singularités, qui ont contribué à forger sa légende. Je pense, par exemple, au fait qu’étant gaucher il écrivait de droite à gauche, d’une écriture en caractères inversés, indéchiffrables, sinon à l’aide d’un miroir. Je pense aussi à la nature androgyne de ses personnages, sur laquelle les historiens de l’art ont beaucoup glosé, qu’il s’agisse de ceux représentés dans La Cène, de son Saint Jean-Baptiste ou encore, bien sûr, de La Joconde.

En dehors de la qualité de sa peinture, sur laquelle on ne discute pas, le personnage en soi était assez riche de contradictions pour forger sa propre légende. Lui-même prenait probablement plaisir à la créer.

Je ne crois pas qu’en peignant La Joconde Léonard pensait faire seulement le portrait d’une dame. Je crois qu’il était persuadé d’être en train de créer quelque chose qui allait provoquer la curiosité des gens pendant des siècles, occupés qu’ils seraient à résoudre un mystère qui peut-être existe, peut-être n’existe pas ! Léonard avait cette qualité de grand pitre qui s’entendait comme personne à créer l’impression de mystère.

Le parallèle avec Raphaël, ici, est éloquent. Raphaël est un génie, mais tout est clair, tout est limpide chez lui. Au contraire de ce qui se passe chez Léonard, qui m’apparaît comme ces allumeuses dont nous parlait le Décadentisme, arborant toujours un sourire énigmatique et dont on ne sait si elles veulent dire une chose ou une autre ! En un mot, c’était un grand mystérieux.

[] Léonard était en même temps… peintre et inventeur : cette double qualité, évidemment, n’a pas peu contribué à la fascination qu’il exerce. Peintre d’exception et inventeur génial qui, bien qu’il se soit trompé à peu près sur tout, avait des idées novatrices qu’il n’avait de cesse d’expérimenter… Je dirais que Léonard de Vinci mettait de l’art dans sa science mais qu’il était incapable de mettre de la science dans son art. Pensez, par exemple, à l’aspect très technique de la chimie des couleurs. Certaines de ses oeuvres, comme La Bataille d’Anghiari, au Palazzo Vecchio, sont devenues méconnaissables parce qu’il n’était pas capable de comprendre la nature des matériaux. Si La Cène, par exemple, est aujourd’hui dans un état pitoyable, cela résulte de calculs erronés de sa part. Technicien de la peinture minable, Léonard avait l’habitude de créer des mélanges inédits de détrempe qui se révèlent par la suite instables.

Tel est l’incroyable paradoxe de Léonard de Vinci : celui d’un homme qui était capable de concevoir des machines extraordinaires, mais qui se trompait sur la chimie des couleurs !

[] Léonard était incontestablement un génie. Pour ce qui est de l’aspect strictement scientifique, je dirais qu’il était un grand bricoleur. Les machines fantastiques qu’il a dessinées tout au long de sa vie, qu’il s’agisse de machines volantes ou de sous-marins ou encore de modèles de scaphandre, frappent l’imagination. Mais dans ce domaine, encore une fois, je crois qu’il faut faire la part de l’artiste et celle du scientifique. En tant qu’artiste, il a incontestablement entrevu, anticipé des possibilités techniques. Mais il n’en est pas moins vrai que la plupart de ses dessins ne pouvaient donner lieu à une réalisation pratique. En vérité, ils étaient pour l’essentiel impraticables…

Reste qu’il a fallu de tels génies visionnaires, génies à la créativité puissante, qui ont donné des ailes à l’imagination, pour qu’à leur suite de modestes techniciens en viennent à réaliser la chose même. S’il n’y avait pas eu l’ingéniosité et la fantaisie des précurseurs, le pragmatisme des techniciens n’aurait pas trouvé de quoi s’exercer.

L’histoire n’a jamais cessé d’illustrer, en effet, le caractère productif de la faute. La productivité de la faute, c’est ce que l’anglais traduit par le mot de serendipity[5] . La serendipity, c’est précisément la faculté de faire d’heureuses et d’imprévues découvertes par accident. Il n’y a de la serendipity lorsqu’on cherche quelque chose, et qu’après s’être trompé on trouve quelque chose d’autre.

La liste est longue de toutes les fausses croyances qui se sont révélées fertiles. Ce sont les voyages de Christophe Colomb, qui s’était trompé sur les dimensions du globe terrestre mais qui avait cette idée fixe grâce à laquelle il a trouvé, par erreur, l’Amérique. A côté de la serendipity proprement dite, on pourrait parler des effets réels d’un faux. Par exemple la lettre du Prêtre Jean, sur laquelle j’ai écrit notamment dans mon roman Baudolino. Cette lettre inventait de toutes pièces un royaume chrétien au centre de l’Asie, puis au centre de l’Afrique. Toute l’exploration de l’Afrique par les Portugais a été provoquée par l’existence de cette lettre.

Mais, pour revenir à Léonard, disons que, sans ses machines qui ne pouvaient pas marcher, il n’y aurait pas eu le métier à tisser de Jacquard ! De même, si on n’avait pas eu Jules Verne, on n’aurait peut-être pas eu la Nasa, et les voyages dans l’espace d’aujourd’hui. Qui sait ? Léonard incarne, plus qu’aucun autre peut-être, un temps – celui de la Renaissance – où l’art, la science, la spiritualité, entretiennent un jeu d’échanges permanent.

[] Sur le chapitre de l’hérésie aussi, je dirais que Léonard était un homme de son temps. Entre le XV° et le XVI° siècle, l’humanisme italien en son entier est foncièrement hérétique. Il en est ainsi de Pic de La Mirandole comme de Marsile Ficin, qui s’était mis à étudier la sagesse orientale ainsi que celle des Égyptiens et des Chaldéens, dont il faisait la source de la sagesse chrétienne.

La Renaissance, contrairement au Moyen Age, ne possédait pas d’assises théologiques très claires. C’est la grande époque du syncrétisme, qui était aussi, bien sûr, une façon de sortir de la théologie médiévale. Il y a dans Pic de La Mirandole ce chapitre fondamental sur la dignité de l’homme. A un certain moment, l’homme devient le maître de la création. C’est à lui qu’il revient de tout transformer. Il choisit dans ce dessein la magie, tout un tas de choses qui nous font rire aujourd’hui. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas les prendre au sérieux, ces erreurs s’étant révélées fécondes.

Avec l’humanisme, tous les savants étaient, du point de vue de l’orthodoxie officielle de l’Église, des hérétiques. Les XV°et XVI° siècles sont des époques d’une fantaisie incroyable. Une drôle de secousse historique ! Ficin croyait à la magie, qu’il ne concevait pas du tout comme une fausse science, mais, au contraire, comme indissociable de la science, étant ce qui permet à l’homme d’utiliser son génie. Dans sa villa de Careggi, Ficin prononçait ce qui serait aujourd’hui des mantras, c’est-à-dire des invocations magiques. De nos jours, ce serait considéré comme de l’occultisme pour midinettes !

A l’époque, cela servait à avoir une vision différente du monde. L’idée, c’était qu’on pouvait déclencher de nouvelles forces pour agir sur le cours de la nature. On s’était trompé sur les forces, mais pas sur l’idée de la transformation du monde. C’est là la grandeur de la Renaissance !

[] Dans le royaume de l’occulte, on peut dire et faire toutes sortes de choses ! J’ai écrit récemment, pour un almanach de bibliophiles, une parodie du Da Vinci Code, dans laquelle, je relis La Cène de Léonard en y trouvant des relations mystérieuses : il y a treize fenêtres, mais seulement onze portes… En jouant sur ces nombres-là – la numérologie autorisant toutes les hypothèses -, j’ai trouvé au cœur de La Cène le nombre 666, qui est le nombre de la Bête dans l’Apocalypse.

On peut trouver de la profondeur partout ! On a démontré (évidemment en rigolant) que l’on peut trouver à partir des dimensions d’un simple kiosque à journaux le même genre d’informations de portée cosmique et les mêmes dates magiques, comme celle de la chute de l’Empire romain que certains se croient fondés à lire dans les dimensions de la pyramide de Kheops !

La surinterprétation n’a pas commencé avec Dan Brown, loin de là. Si Freud avait mené sur Raphaël le travail d’investigation psychanalytique qu’il a conduit sur Léonard, il est probable qu’il aurait trouvé les mêmes choses. Dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, il se plaît à déceler le dessin en négatif d’un vautour dans une des toiles du maître, Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant. Cherchez le vautour chez Mondrian, vous aurez une chance de le trouver, à condition bien sûr que ce soit, un vautour géométrique

Umberto Ecco L’Histoire        Juin 2005

1516-1517                           En un an, le sultan Selim conquiert la Syrie, – ses canons font tomber Alep le 24 août 1516 – et la Palestine [y compris Jerusalem], l’Egypte en janvier 1517 toujours grâce aux canons : les bases de la puissance ottomane sont ainsi jetées : Constantinople était désormais dotée avec l’Egypte d’un grenier à blé, riz et fèves. C’en est fait de l’empire jusque là aux mains des Mamelouks : la crainte de voir s’unir les Mamelouks et les Perses Safavides aurait été le principal motif de ces conquêtes.

Conquêtes ? Plutôt simple domination pour commencer, avec un tribut raisonnable :

Par l’examen du Code du sultan Sélim, on doit présumer que ce Prince capitula avec les Mamelouks plutôt qu’il ne conquit l’Egypte. On aperçoit, en effet, qu’en laissant subsister les vingt-quatre beys qui gouvernaient son royaume, il ne chercha qu’à balancer leur autorité par celle d’un Pacha, qu’il établit comme gouverneur général et président du conseil …

Baron de Tott

Par l’Egypte s’est organisé la participation de l’empire ottoman au trafic de l’or africain en provenance de l’Ethiopie et du Soudan, puis au commerce des épices en direction de la Chrétienté. Nous avons signalé ce commerce de l’or et l’importance que reprit la route de la mer Rouge dans le trafic général du Levant. Au moment où les Turcs se sont installées en Egypte et en Syrie, longtemps après le périple de Vasco de Gama, ces deux pays n’étaient plus certes les portes exclusives de l’Extrême Orient, mais elles restaient importantes. Ainsi la digue turque entre la Chrétienté méditerranéenne et l’océan indien se trouva achevée et consolidée. Cependant que s’établissait, du même coup, entre l’énorme ville de Constantinople et une grande région productrice de blé, de riz, de fèves.

[...] Peut-être faut-il renverser la très ancienne explication, erronée non pas disparue, à savoir que ce sont les conquêtes turques qui ont provoqué les grandes découvertes ; alors qu’à l’inverse ce sont bel et bien les grandes découvertes qui ont crée dans le Levant une zone de moindre intérêt où le Turc a pu, par suite, s’étendre et s’installer sans de trop grandes difficultés. Car, tout de même, quand il occupe l’Egypte, en janvier 1517, il y a vingt ans que Vasco de Gama a réalisé le périple du cap de Bonne Espérance

[...] Si l’on veut revenir à une histoire relativement courte, précipitée, et cependant importante, mieux à la dimension de l’homme, il n’y a pas de meilleur rendez-vous que les conflits violents de civilisation à civilisation voisine, de la victorieuse (ou qui se croit telle) à la subjuguée (qui rêve de ne plus l’être). Ils n’ont pas manqué dans la Méditerranée du XVI° siècle : l’Islam, en la personne de ses mandataires, les Turcs, a saisi les chrétientés des Balkans. A l’Ouest, l’Espagne des Rois Catholiques s’est emparé, avec Grenade, du dernier réduit de l’Islam ibérique . Que vont faire de ces conquêtes les uns et les autres ?

A l’Est, les Turcs tiendront souvent les Balkans avec quelques hommes, comme les Anglais, hier, tenaient les Indes. A l’Ouest, les Espagnols écraseront leurs sujets musulmans sans pitié. En cela, les uns et les autres obéissent plus qu’ils n’y paraît aux impératifs de leurs civilisations : l’une, la chrétienne, trop peuplée ; l’autre, la turque, pas assez pourvue d’hommes.

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 2. Destins collectifs et mouvements d’ensemble. Armand Colin 9° éd. 1990

02 1517                               François I° demande à l’amiral Guillaume Gouffier de Bonnivet de construire un port, lieu de grâce dans l’estuaire de la Seine, face à Honfleur : ce sera Le Havre, nommée dans un premier temps Villefrançoise-de-Grâce. Les fortifications sont confiées à Jérôme Bellarmato, ingénieur militaire gênois. Au printemps, après le couronnement de la Reine Claude à Saint Denis, il se mettra en route pour un voyage de 18 mois dans son pays, jusqu’en novembre 1518… la Picardie, récemment rattachée au royaume, la Bretagne, encore à moitié indépendante, manifestant partout la place de l’autorité centrale face à des hobereaux bien souvent enclins à agir à leur guise et bon vouloir.

08 1517                             Le fils du Cheikh de la Mecque remet les clefs de la Kaaba au sultan Selim, qui devient ainsi le Commandeur des Croyants.

Dans le printemps du XVI° siècle, c’est la première marque de l’avènement de la très grande puissance ottomane et d’une marée d’intolérance religieuse.

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 2. Destins collectifs et mouvements d’ensemble. Armand Colin 9° éd. 1991

31 10 1517                           S’exprimant selon les coutumes alors en vigueur, Martin Luther affiche ses 95 thèses à la porte de l’église du château de Wittenberg : il a choisi son jour, car le lendemain, l’électeur de Saxe, seigneur du pays effectue la visite annuelle indulgenciée de la collection de reliques qu’il a réuni au château. De plus, ses élèves vont se charger de les diffuser en les imprimant… quand la maîtrise de la communication met en œuvre les vieilles recettes comme les nouvelles, le succès est assuré. Quelques mois plus tard, on discutait de ses idées à Strasbourg. En fait, dans cette affaire, personne ne s’attendait à pareil succès et cela tenait un peu de l’apprenti sorcier ; ainsi s’en ouvrait Luther très spontanément au pape lui-même : Par un mystère dont je suis le premier étonné, le destin a voulu que toutes ces thèses (parmi toutes celles qui ont été rédigées, soit par moi, soit par d’autres docteurs) se sont répandues presque dans le monde entier. Je les avais publiées seulement à l’usage de notre Université et rédigées de telle sorte qu’il me paraît incroyable qu’elles puissent être comprises par tous.

De 1517 à 1520, on estime à 300 000 le nombre de Bibles imprimées sous la direction de Luther ! Et ceci tuera cela dira plus tard Victor Hugo (Ceci pour la Bible de Nuremberg, cela pour la cathédrale gothique). Le trait n’était qu’un peu forcé. L’Allemagne, berceau de l’imprimerie fût aussi celui de la Réforme. Régis Debray.

1517                                    Le vice roi de Goa, possession portugaise des Indes envoie à Canton 8 vaisseaux sous le commandement de Fernão Peres d’Andrada, qui signe un traité de commerce avec le vice roi de Canton : la Chine se mettait ainsi à nouveau en relation avec l’Europe. Peres ne fut pas cependant autorisé à poursuivre tout de suite son voyage jusqu’à Pékin : il y parvint en 1521, mais en fut expulsé et mourut dans une prison de Canton.

14 07 1518                 Les Alsaciens sont gens plutôt réservés, et, si l’on aime bien rire, on le fait en famille, ou au moins en quatre murs, dans une brasserie. Mais ce 14 juillet va bousculer diablement la tranquillité courante :

À Strasbourg, Frau Toffea commence à se trémousser, seule, dans les rues. Malgré les supplications de son mari, la fatigue et les pieds en sang, elle continue pendant six jours et nuits, juste entrecoupés de quelques siestes. D’autres personnes sont entrées dans la danse. Au 25 juillet, 50 individus sont contaminés, ils seront au total plus de 400. Le verdict des médecins est dans la droite ligne des théories humorales de l’époque : la maladie est due à un sang trop chaud. […]  Les femmes, hommes et enfants atteints de cette étrange manie dansante crient, implorent de l’aide, mais ne peuvent s’arrêter. Ils sont en transe. Ils ont le regard vague ; le visage tourné vers le ciel ; leurs bras et jambes animés de mouvements spasmodiques et fatigués ; leurs chemises, jupes et bas, trempés de sueur, collés à leurs corps émaciés, décrit John Waller. En quelques jours, les cas se multiplient comme se répand un virus, semant la peur et la mort dans la cité alsacienne. Jusqu’à quinze danseurs succomberont chaque jour, selon un témoin de l’époque, victimes de déshydratation ou d’accidents cardio-vasculaires.

Le conseil de la ville décide alors de soigner le mal par le mal. De l’espace est laissé aux danseurs et des douzaines de musiciens professionnels sont engagés pour les accompagner, nuit et jour. Mais, en exhibant ainsi les danseurs, les autorités ne font que favoriser la contagion. Face à l’échec, le conseil fait volte-face fin juillet : les estrades sont démontées, les orchestres interdits. Mais le phénomène ne prendra fin que quelques semaines plus tard, quand les danseurs seront convoyés à Saverne, à une journée de Strasbourg, pour y assister à une cérémonie en l’honneur de saint Guy, protecteur des malades de chorée (mouvements anormaux).

Au total, une vingtaine d’épisodes comparables ont été rapportés entre 1200 et 1600. Le dernier serait survenu à Madagascar, en 1863. Une variante, le tarentisme, a aussi été décrite en Italie : la maladie survenait après une hypothétique morsure de l’araignée Lycosa tarentula, et la danse (tarentelle) faisait partie intégrante du traitement.

Au fil des siècles, plusieurs scénarios ont été avancés pour expliquer l’épidémie de Strasbourg : ergotisme (empoisonnement par du seigle contaminé par une mycotoxine), culte hérétique, possession démoniaque, ou encore hystérie collective. Pour John Waller, le contexte a joué un rôle majeur :. Les phénomènes de transe sont plus susceptibles de survenir chez des individus vulnérables sur le plan psychologique, et qui croient aux châtiments divins. Or, ces deux conditions étaient réunies à Strasbourg. La ville avait été frappée par une succession inhabituelle d’épidémies et de famines ; et ses habitants croyaient à saint Guy, capable autant d’infliger que de guérir des maladies, par la danse notamment.

La description clinique évoque une hystérie, au sens psychiatrique du terme, avec des symptômes de conversion, estime le pédopsychiatre et chercheur Bruno Falissard (Inserm, Maison de Solenn). Il est bien connu que ces comportements peuvent être contagieux. Charcot l’avait d’ailleurs décrit chez ses patientes. La psychiatrie a une vision biologique ou psychanalytique des troubles mentaux, mais elle oublie le rôle très important du groupe dans la structuration de l’individu. Or, le groupe peut devenir une entité à part entière, avec une synchronisation des comportements.

Sandrine Cabut                    Le Monde 29 07 2014, en présentation de The dancing Plague de John Waller. Sourcebooks.


[1] L’esclavage était loin d’être un monopole espagnol… il était bien communément admis… on raconte volontiers cette épisode sur le pape Alexandre VI Borgia (des Italiens d’origine espagnole) qui, recevant en cadeau d’un souverain arabe 300 esclaves, ne les libéra pas mais les offrit à ses évêques…

[2] on a vu que d’autres sources parlent de 250 000 habitants alors pour Cuba… On estime la population des deux Amériques à cette époque à 75 millions, dont 25 pour l’Amérique du nord.

[3] On dit de lui qu’il aurait été le premier à porter une montre, montée en lieu et place d’un bouton de son habit.

[4] Le Figaro du 27 04 2004

[5] Sérendib est le nom que les Arabes donnaient au Sri lanka, ex-Ceylan, Trapobane pour les Occidentaux, sur laquelle la légende dit qu’Adam a fait son premier pas après avoir été chassé du paradis, – on y trouve d’ailleurs un pic d’Adam -, manière de dire que c’était la plus vaste, la plus magnifique, et la plus riche de toutes les îles au large de l’Inde : à l’exception du diamant, on y trouve effectivement toutes les pierres précieuses : rubis, œils de chat, cornalines, saphirs bleus …  Pour Sinbad le Marin, Sérendib fût une découverte inattendue et joyeuse.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

16 03 1521                 Les premières terres rencontrées par l’armada de Molucca furent l’île Zzamal : une des Mariannes, proche de Guam, à plus de 14 000 km : 98 jours d’un temps si beau qu’ils nommeront cet océan Pacifique. Ils mouillèrent à Guam que Magellan nommera l’île des Larrons, tant étaient permanentes les rapines des indigènes.

Nous arrivâmes au point du jour à une île élevée éloignée de trois cents lieues de l’île des Larrons ; cette île s’appelle Zzamal. Le capitaine général, le jour suivant, voulut descendre sur une autre île inhabitée voisine de l’autre pour être le plus en sureté, et pour prendre de l’eau ; aussi pour se reposer là quelques jours. Il fit dresser deux tentes à terre pour les malades et leur fit tuer une truie.

Le lundi dix-huitième de mars, après diner, nous vîmes venir une barque  vers nous avec neuf hommes dedans. Alors le capitaine général commanda que personne ne bougeât, ni ne parlât aucunement sans son autorisation.

Quand ils furent venus en cette île vers nous, aussitôt le plus important d’entre eux alla vers le capitaine général, démontrant qu’il était fort content de notre venue. Et cinq des plus apparents demeurèrent avec nous. Les autres, qui restèrent dans la barque, allèrent chercher ceux qui pêchaient et après ils vinrent tous ensemble. Le capitaine, voyant que ces gens étaient de raison, leur fit bailler à manger et à boire, et leur donna des bonnets rouges, des miroirs, peignes, sonnettes, de l’ivoire et d’autres choses. Lorsqu’ils virent l’honnêteté du capitaine, ils lui présentèrent du poisson et un vaisseau de vin de palme qu’ils appellent en leur langue vraca, des figues plus longues d’un pied et d’autres plus petites et de meilleure saveur et deux cocos. Et à ce moment, il ne leur restait plus rien à donner et ils nous firent signe des mains qu’avant quatre jours ils nous apporteraient umai, c’est-à-dire du riz, et plusieurs autres victuailles.

Pigafetta

21 03 1521                       Sur l’île Rota, ils découvrent les praos :

Ce jour, nous vîmes la terre et nous nous en approchâmes, et il y avait deux îles, qui n’étaient pas très grandes, et quand nous passâmes entre elles, nous prîmes au sud-ouest, et nous en laissâmes une au nord-ouest. Nous vîmes beaucoup de petites embarcations [des praos] à voiles qui s’approchaient de nous. Elles allaient si vite qu’on aurait dit qu’elles volaient. [...] Elles avaient des voiles de forme triangulaire qui allaient des deux cotés, et les marins pouvaient faire de la proue la poupe et de la poupe la proue, comme ils le voulaient, et ils s’approchèrent plusieurs fois de nous.

Francisco Albo

La forme de leurs barquettes est ci-après dépeinte, elles sont comme les fisolères mais plus étroites, certaines noires, blanches, d’autres rouges. Elles ont de l’autre coté de la voile une grosse poutre pointue à l’extrémité, avec des pales en travers qui baignent dans l’eau, pour aller plus sûrement à la voile. Celles-ci sont faites de feuilles de palmes cousues, à la façon des voiles latines, à la droite du timon. Certaines ont des avirons comme des pelles de foyer et il n’y a point de différence entre la poupe et la proue de ces barquettes et elles sont comme des dauphins à sauter d’onde en onde.

Pigafetta

Intrépides, ils montèrent à bord, et ils étaient si nombreux, surtout sur le vaisseau amiral, que des hommes d’équipage demandèrent au capitaine de les repousser.

[...] Le maître d’équipage frappa un de ces Indiens, pour quelque raison, et l’Indien répliqua. Insulté, le maître d’équipage le frappa dans le dos avec une machette qu’il avait à la ceinture.

[...] Quand ils furent retournés à bord de leurs petits bateaux, ils commencèrent à donner des coups de bâtons, car ils n’avaient rien d’autre. On leur lança quelques flèches depuis les bateaux, mais comme ils étaient très nombreux, les Indiens réussirent à blesser certains de nos hommes.

[...] Magellan, en voyant que le nombre de ces gens augmentait, ordonna que ceux qui étaient dans les bateaux cessent de lancer des flèches, et les Indiens s’arrêtèrent, les combats cessèrent, et ils recommencèrent à vendre des vivres comme avant, le genre de nourriture que l’on trouve sur ces îles étant des noix de coco et des poissons en abondance, que nous achetâmes en échange de quelques perles de verre apportées de Castille.

Ginès Mafra

Le lendemain, Magellan fort courroucé de la façon dont s’étaient passées les choses, alla à terre avec quarante hommes armés, brûlant quarante ou cinquante maisons avec plusieurs barquettes et tuant sept hommes de l’île, selon Pigafetta.

L’escale suivante se fera aux Philippines, où ils touchent Samar, puis Homonhom, dans les parages de Mindanao, les Philippines du sud. On découvre la noix de coco :

Ce palmier fait un fruit nommé coco, qui est aussi gros que la tête ou environ, dont la première écorce est verte et épaisse de deux doigts ; ils y trouvent certains filaments dont ils font des cordages avec lesquels ils lient leurs barques. Sous cette écorce en est une autre fort dure et plus grosse que celle d’une noix. Cette deuxième écorce, ils la brûlent et en font de la poudre bonne pour eux. Dessous, il y a une moelle blanche de la grosseur d’un doigt qu’ils mangent fraîche avec la viande et les poissons, comme nous le faisons avec le pain, elle a la saveur d’un amande. [...] Du milieu de cette moelle sort une eau claire et douce et fort cordiale qui, lorsqu’elle est un peu reposée et rassise, se congèle et devient comme une pomme.

Pigafetta.

On fait la fête pendant plusieurs jours, on baptise, on célèbre la messe de Pâques à terre avec les inévitables manifestations de puissance que sont les coups de canons, et on boit du vin de palme.

Cette sorte de gens prit grande accointance et amitié avec nous, et nous donnèrent plusieurs choses à entendre en leur langage et les noms de quelques îles que nous voyions devant nous. [...] Parce qu’ils étaient assez plaisants et conversables, nous prîmes grand plaisir avec eux.

Pigafetta

Puis on appareille pour une autre île, Limasawa, au sud de l’île de Leyte, où il s’avérera qu’Enrique, et son maître Magellan, sont les deux premiers hommes à avoir fait le tour du monde ! Cela se fera de la manière la plus simple : Enrique comprend ce que disent les indigènes, car c’est tout simplement dans le voisinage, où l’on parle la même langue qu’il est né ! et ils ont terminé la boucle à peu près 870 jours avant les derniers survivants qui parviendront à regagner l’Espagne. Certes ce n’est pas le tour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance, mais disons en deux étapes majeures : une première moitié lors du voyage dans le sud-est asiatique de Magellan sous les ordres d’Afonso d’Albuquerque en 1511, et la seconde moitié dix ans plus tard avec Magellan chef d’une expédition servant le roi d’Espagne.

La fraternisation avec les indigènes alla jusqu’à une cérémonie dite du cassi-cassi, par laquelle on se déclare frère de sang : tous deux - le roi indigène et Magellan – s’entaillèrent la poitrine, et le sang fut versé dans une coupe et mélangé à du vin, et chacun en bût la moitié. Mafra. Et s’ensuivirent festins sans fin, avant que de fêter Pâques en grande pompe :

Dimanche, dernier jour de mars et fête de Pâques, le Capitaine envoya de bon matin le chapelain à terre pour célébrer la messe.

[...] Le Capitaine avec cinquante hommes alla à terre, non point en armes, mais seulement avec les épées et vêtus le plus honnêtement qu’il fût possible à chacun de faire. Avant que les barques arrivent à terre, nos navires tirèrent six coups d’artillerie en signe de paix. A notre descente à terre, les deux rois se trouvèrent là et reçurent aimablement notre Capitaine et le mirent au milieu d’eux, puis nous allâmes au lieu préparé pour dire la messe, qui n’était pas loin de la rive. Avant que la messe commençât, le capitaine jeta force eau de rose musquée sur les deux rois. Et quand arriva l’offerte de la messe, ces deux rois allèrent baiser la croix comme nous, mais ils n’offrirent rien. A l’élévation du corps de Notre Seigneur, ils étaient à genoux comme nous et adorèrent Notre Seigneur les mains jointes. Et les navires tirèrent toute l’artillerie à l’élévation du corps de Notre Seigneur. Après que la messe fût dite, chacun fît œuvre de chrétien, recevant Notre Seigneur.

Pigafetta

Avant que de se quitter, on ne pouvait faire autrement que de laisser trace durable de son passage et Magellan ordonna à ses hommes de monter la croix avec les clous et la couronne, expliquant aux rois que son propre souverain, l’empereur Charles Quint, lui avait donné ces objets, à charge et commandement de les mettre par tous lieux où il irait et passerait. Il argumente sans oublier aucune ficelle : ainsi, s’il venait plus tard quelques navires d’Espagne en ces îles, en voyant la dite croix ils sauraient que nous y avions séjourné. Et ainsi, ils ne leur feraient point de déplaisir, ni à leurs personnes, ni à leurs biens. Une fois la croix placée au sommet de la plus haute montagne, tonnerre, foudre ni tempête ne leur pourraient nuire[8].

Après que la croix fût plantée sur cette montagne, chacun dit le Patenôtre et l’Ave Maria en l’adorant et ces rois firent de même. Puis nous descendîmes et nous allâmes là où étaient leurs barques. Ces rois y firent apporter ces fruits nommés cochi et d’autres choses pour faire collation et nous rafraîchir.

Le service d’une noble cause n’empêchant nullement de garder les pieds sur terre, Magellan avait mis fin à un troc qui allait bon train, – verroteries de Castille contre or massif -, tenant beaucoup à ce que les indigènes restent persuadés que la verroterie avait plus de valeur que l’or et que ce dernier n’était pour les Espagnols qu’un métal parmi d’autres. Et puis, mieux valait anticiper sur les jours à venir, lorsqu’il s’agirait de remplir les cales des précieuses épices, plus précieuses encore que l’or.

Il fera ensuite escale à Sebu, y arrivant en grande pompe, toutes bannières au vent et faisant encore donner l’artillerie. Le roi Humabon s’avança à prier Magellan de se conformer à la coutume locale qui était le versement d’un tribut du visiteur au visité. D‘abord l’argent et ensuite l’amitié. D’ailleurs un commerçant maure qui arrive du Siam vient en témoigner, et en même temps, reconnaît les Blancs dont il a déjà vu la bravoure, la hardiesse à Calicut et en Inde, mettant dans un même sac Espagnols et Portugais. Il chuchote au radjah de se méfier souverainement de ces gens : intimidé le roi Humabon renonça à la taxe et invite Magellan et ses hommes à un abondant repas, où les plats sont servis dans de la porcelaine, venue de la Chine voisine et l’affaire se conclue sur un traité d’alliance et d’amitié éternelle entre le roi et l’empreur Charles Quint. Et, cerise sur le gâteau, le 14 avril 1521, Magellan baptise le roi :

Tous joyeux, nous allâmes près de l’estrade où le Capitaine et le roi s’assirent sur deux chaises, l’une couverte de velours rouge et l’autre de violet, les principaux sur des coussins et les autres sur des nattes à la mode du pays. Alors le Capitaine commença à parler au roi au moyen de l’interprète pour lui dire qu’il remerciait Dieu pour l’avoir inspiré à devenir chrétien et qu’il conquerrait ses ennemis plus facilement qu’avant.

Pigafetta

Puis ce fût le tour de la reine, qui fût nommée Jehanne – le nom de la mère de l’empereur – , telle autre princesse Catherine, et une autre encore, Ysabeau. En fin de compte, 2 200 âmes se convertirent sans aucun coup de feu !

15 04 1521                     La faculté de théologie de Paris, qui alors n’est autre que la Sorbonne, condamne solennellement 25 propositions de la doctrine de Luther. A Genève, on nomme les Suisses confédérés hostiles à la domination du duc de Savoie aguynos, puis eiguenot : ils se rallieront rapidement à la Réforme, et le terme se francisera en huguenot, après la conjuration d’Amboise en 1560.

16 04 1521                       Martin Luther a publié depuis un an les Grands Édits Réformateurs, base de la Réforme protestante. Il est convoqué à la diète de Worms par le jeune empereur Charles Quint, où il est sommé d’abjurer ses écrits qui font trembler l’Allemagne et la papauté : il stigmatise entre autres la pratique des indulgences devenues la pompe à finances de la papauté : Jean Tetzel ne commerçait que cela :

Sitôt que dans le tronc l’argent résonne,
Du purgatoire brûlant l’âme s’envole.

Il demande deux jours de réflexion, pour finalement, après une bien mauvaise nuit, persister et signer : Tant que ma conscience est captive de la Parole de Dieu, je ne puis ni ne veux rien rétracter, car il n’est ni sûr ni salutaire d’agir contre sa conscience. Que Dieu me soit en aide. Amen. L’histoire raccourcira la phrase en en faisant un très simple : Je ne puis autrement. Dans l’immédiat, Charles Quint préféra temporiser et le petit moine sortit libre de la diète : il passa quelques jours à Worms, puis fût banni de l’empire : le duc de Saxe le mit à l’abri… de force… au château de la Wartburg où il resta un peu moins d’un an, déguisé en chevalier Georges. Il n’y perdit pas son temps, travaillant notamment à une traduction de la Bible, qui paraîtra en septembre 1522, prenant ainsi un rôle majeur, dans ce que sera l’allemand moderne. Quelques citations disent l’essentiel :

Que Rome me laisse l’Évangile, je la tiens quitte de tout le reste.
L’essence de l’Église consiste dans les rapports immédiats des fidèles avec son invisible chef céleste, le Christ.
L’Église se compose de tous ceux qui, sur terre, vivent dans la vraie foi, l’espérance et l’amour, en sorte que l’essence, la vie et la nature de la chrétienté n’est pas d’être une assemblée des corps, mais la réunion des cœurs dans une même foi… Cette communion spirituelle suffit à créer une chrétienté.

Pour ce qui est de l’imminence de la fin du monde, inscrite au cœur de la foi de tout chrétien,  dans Propos de table il ne faisait pas preuve de grande originalité, se situant quelque part entre millénarisme et jugement dernier :

La terre ne sera pas nue, aride et désolée après le jugement dernier, car Saint Pierre a dit que nous attendons une nouvelle terre où la justice habite. Dieu, qui créera une nouvelle terre et de nouveaux cieux, y mettra de petits chiens dont la peau sera d’or et dont les poils seront de pierres précieuses. Il n’y aura plus d’animaux carnassiers, ni de bêtes venimeuses comme les serpents et les crapauds qui sont devenus malfaisants et nuisibles à cause des péchés de la terre. Ces bêtes, non seulement cesseront de nous être nuisibles, mais elles deviendront aimables, jolies et caressantes, afin que nous puissions jouer avec elles.

[…] Ô mon Dieu ! ne diffère pas ta venue, j’attends le jour où renaîtra le printemps, lorsque le jour et la nuit sont d’égale longueur, et qu’il y aura une très belle aurore. Mais voici quelles sont mes pensées, et je veux prêcher à ce sujet. Bien peu de temps après l’aurore, viendra un nuage noir et épais et trois éclairs se feront voir, et un coup se tonnerre se fera entendre, et le ciel et la terre tomberont dans la plus grande confusion. Loué soit Dieu qui nous a appris que nous devions soupirer après ce jour et l’attendre avec impatience ! Pendant la papauté, le monde entier n’y pensait qu’avec effroi, comme en témoignait l’hymne que l’on chantait à l’église : Dies irae, dies illa. J’espère que ce jour n’est pas éloignée, et que nous le verrons de notre vivant.

27 04 1521                             Magellan déplace sa flotte sur les rivages de Mactan, l’île voisine, où officie le radjah Lapu Lapu, qui n’entretient pas de bonnes relations avec Humabon.

Magellan souhaite offrir à la couronne d’Espagne l’ensemble de l’archipel des Philippines ; pour autant, il n’a pas l’envie et encore moins le temps de soumettre une à une ce nombre incalculable d’îles ; il est donc vital que le radjah Humabon, désormais lié à l’Espagne par traité, soit reconnu par tous les souverains des îles comme leur chef ; et puisque s’en présente justement un qui s’y montre récalcitrant, profitons-en pour lui donner une bonne correction et ainsi les autres se le tiendront pour dit.. Le roi de Sebu lui a promis de mettre à sa disposition 1 000 hommes pour mater Lapu Lapu, et lui-même peut en aligner 150… La décision d’un coup de force est contestée par plusieurs intimes de Magellan :

Un homme qui portait sur ses épaules une affaire aussi importante n’avait aucun besoin de mettre ainsi sa force à l’épreuve. D’une victoire, il ne bénéficierait que peu, et du contraire, l’Armada, qui était le plus important élément de l’expédition, courait un grand risque.

                                                                                                          Ginès  Mafra

Juan Serrano, le capitaine respecté de l’ex Santiago s’opposa avec virulence à cette bataille inutile.

Nous le priâmes très fort de ne rien faire, mais lui, bon pasteur, ne voulut abandonner ses brebis.

                                                                                                          Pigafetta

Ce disant, Pigafetta se refuse à écrire qu’il est lui aussi opposé à la décision de Magellan et la justifie par le haut : du début de l’expédition jusqu’à la fin toute proche de Magellan, l’intellectuel Pigafetta aura été fasciné par le Capitaine, lui vouant une admiration et une loyauté sans bornes.

Magellan plia, mais ne céda point : plia… en réduisant le nombre d’hommes qu’il emmenait au strict minimum, 60, en refusant l’aide de Houlabon et en ordonnant que ses navires restent ancrés loin de la rive. Parmi les assaillants, Pigafetta, Enrique et son fils naturel Cristóvão Rebêlo.

Ils arrivèrent à proximité du rivage bien avant le jour et Magellan envoya un message au roi Lapu Lapu lui demandant de se soumettre, lequel lui répondit de bien vouloir attendre le matin pour avoir le temps de rassembler tous ses hommes ! et c’est précisément seulement à la pointe du jour que Magellan donna l’ordre d’attaquer, non pour obéir à l’adversaire mais par indécision ; 11 hommes resteraient dans les chaloupes pour les garder :

Nous fûmes quarante neuf à sauter à l’eau, qui nous montait jusqu’aux cuisses, et ainsi nous parcourûmes plus de trois traits d’arbalètes avant de pouvoir arriver au bord.

Pigafetta

Et c’est à peu près à un contre trente qu’ils se retrouvent pataugeant dans l’eau : Pigafetta estime à 1 500 le nombre de Mactanais armés contre eux ! Ils parviennent au rivage, incendient un village, ce qui ne fait qu’accroître la rage des Mactanais. Magellan donne l’ordre du repli, mais les indigènes les poursuivirent dans l’eau, cherchant à les blesser aux jambes, qui étaient nues. Rapidement blessé à la jambe, Magellan continue à se battre, couvrant l’inévitable retraite ; il va succomber sous les coups des assaillants, dans une eau rouge de son sang. On était le 27 avril 1521. Pigafetta racontera :

Ainsi tuèrent-ils notre miroir, notre lumière, notre consolation, notre vrai guide. Lorsqu’ils l’eurent blessé, il se retourna à maintes reprises afin de voir si nous étions tous remontés dans les chaloupes, qui déjà quittaient le rivage. Sans lui, aucun de ceux qui se trouvaient dans les embarcations n’eût été sauf, car, tandis qu’il se battait, les autres purent se retirer.

Aux cotés de Magellan moururent aussi 12 hommes : son fils naturel Cristóvão Rebêlo, Francisco Gomez, un marin, Anton Gallego, un garçon de cabine, Juan de Torres, soldat, Rodrigo Nieto, ancien serviteur de Cartagena, 4 autres membres d’équipage et 3 indiens convertis, venus de Cebu. Parmi les Mactanais, on compta 15 morts. On est en droit de s’interroger sur la solidarité de ceux qui étaient restés soit dans les canots, soit sur les navires, car elle fût en effet complètement inexistante : personne ne bougea, sinon les alliés de Cebu mais trop tard, ce en quoi ils ne firent qu’obéir aux ordres donnés par Magellan lui-même. L’opposition à cette bataille se poursuivit donc par une passivité durant la bataille. Magellan était allé trop loin, ses hommes ne lui faisaient plus confiance, il était aussi bien qu’un autre prenne en charge la suite de la mission : trouver les îles aux épices, en charger les navires, et rentrer… et au diable le prosélytisme et les conversions de masse !

Aujourd’hui, les Philippins rejouent chaque année la bataille de Mactan sur le lieu même où elle se déroula et acceptent la cohabitation de deux monuments aux messages divergents sur le port de Mactan :

Ici, le 27 avril 1521, le grand navigateur portugais Hernando de Magallanes, au service du roi d’Espagne, fut tué par des Philippins.

En ce lieu, le grand chef Lapu Lapu repoussa une attaque de Fernand de Magellan, le tuant et renvoyant ses hommes au loin.

Comment en être arrivé à un tel fiasco, aussi vain, après tant de gloire gagnée au fur et à mesure des succès remportés sur l’adversité ; l’erreur n’est point tactique, elle est antérieure à la tactique. Comment Magellan a-t-il pu ainsi outrepasser le cadre de sa mission, pour se croire investi d’une mission divine : amener à la couronne d’Espagne les territoires abordés, à la foi chrétienne les populations rencontrées, par la persuasion mais aussi par le fer et le feu si la première ne marchait pas. Les succès sans discontinuité de son entreprise à partir de l’entrée dans le Pacifique lui seraient-ils montés à la tête au point qu’il aurait alors atteint son niveau d’incompétence, l’habileté politique se montrant incapable de venir coiffer les évidentes  qualités d’un très grand capitaine, d’un très grand marin, même si la paranoïa n’était jamais bien loin. Et pourquoi donc cet irrépressible besoin de donner du canon, pour un oui pour un non, en signe de paix, ce qui n’est en fait que le signal sonore d’une évidente volonté de puissance, de domination ?

On peut aussi se demander si sa mission était si bien cadrée que cela. Les capitulations qui en donnaient le détail avaient été signées en mars 1518 par le roi Carlos, un jeune homme de 18 ans ; et même si au XVI° siècle on ne s’attardait pas dans l’adolescence, à l’évidence ce n’est pas lui qui les avait rédigées pas plus qu’il n’en avait donné l’esprit ; lorsque Magellan va planter une croix au sommet d’une île, raconte-t-il des histoires quand il dit que c’est au nom de son roi, ou bien cela figurait-il bien dans sa mission ? et dans ce cas, où se trouve la frontière entre planter une croix et convertir les populations ? Les termes de sa mission se limitaient-ils vraiment à des opérations économiques et commerciales, n’ayant en vue que les épices ? N’oublions pas l’omnipotence de l’Église d’alors dans une Espagne encore et pour longtemps intolérante et triomphaliste : c’était bien un évêque qui était à la tête de la casa de Contratación .

1 05 1521                                 Magellan mort, Duarte Barbosa son beau-frère fût réintégré dans son grade et prit le commandement de l’expédition, conjointement avec Juan Serrano : le vote en avait ainsi décidé. Très rapidement, Enrique, l’esclave de Magellan, fut placé au cœur des conflits et règlements de comptes à venir : la mort de Magellan faisait de lui un homme libre, c’était clairement stipulé dans le testament du Capitaine, mais ses nouveaux chefs ne l’entendaient pas ainsi, car l’homme, seul traducteur disponible, continuait à leur être indispensable, et ils estimaient que ses services seraient plus surs sous le statut d’esclave que d’homme libre. L’affaire restait en travers de la gorge d’Enrique qui se mit en tête de retourner contre ses chefs le roi de Cebu, lui montrant que la victoire de Lapu Lapu sur Magellan fragilisait son propre pouvoir et qu’il lui serait favorable de se rapprocher de son rival potentiel en faisant quelques mauvaises manières aux navires de l’Armada de Molucca.

Ces mauvaises manières se firent le 1° mai, à l’occasion d’un banquet d’adieu offert par le roi Humabon aux membres de l’Armada :

Le banquet était sur le point de se terminer quand des gens armés sortirent de la palmeraie et attaquèrent les invités, en tuant vingt-sept, et capturant le prêtre qui était resté là et Juan Serrano, le pilote, qui était un vieil homme ; d’autres, mais bien peu, nagèrent vers les bateaux et, aidés par ceux qui étaient restés à bord, coupèrent les câbles et hissèrent les voiles ; les barbares, ivres de tuerie et avides de voler tout ce qu’il pouvait y avoir sur les navires, mirent leur armada à l’eau et, afin d’arrêter nos hommes pendant qu’ils se préparaient à partir, emmenèrent aussi Juan Serrano jusqu’à l’eau et dirent qu’ils voulaient l’échanger contre une rançon. Le vieil homme implora nos hommes par ces mots et ses larmes de montrer leur sympathie pour son grand âge et de ne pas devenir les complices de ses bourreaux en laissant ses jours se terminer aux mains de barbares si cruels, mais de tout faire pour qu’il puisse passer le peu de vie qui lui restait parmi les siens.

Nos hommes lui dirent qu’ils feraient ce qu’ils pourraient. On discuta d’une rançon et les Indiens demandèrent un canon, qui était l’arme qu’ils redoutaient le plus ; il leur fut envoyé sur un esquif et, en le voyant, les Indiens demandèrent plus, et chaque fois que nos hommes accédaient à leur requête, les Indiens répondaient en demandant plus, et cela continue jusqu’à ce que, comprenant leur intentions, ceux qui étaient à bord des navires ne voulussent plus rester là plus longtemps et disent à Juan Serrano qu’il voyait bien par lui-même ce qui se passait et comment la parole des Indiens n’était que fausseté.

Ginès de Mafra

Juan Serrano va être abandonné à son sort, confirmant depuis la terre que tous ceux qui étaient descendus à terre étaient morts : parmi eux, Duarte Barbosa, le beau-frère de Magellan, Andrès de San Martin, le prudent astrologue de la flotte, le père Valdemerra, Luis Alfonso de Gois, qui avait succédé à Barbosa en tant que capitaine du Victoria ; Sancho de Heredia et Léon Expelta, employés aux écritures. Francisco Martin, tonnelier ; Simon de la Rochela, intendant ; Francisco de Madrid, soldat ; Hernando de Aguilar, le serviteur qui avait dû décapiter son maître Luis de Mendoza à San Julian ; Guillermo Feneso, serveur de canon ; sept marins, deux pages, un serviteur de Serrano et quatre serviteurs de Magellan. Certains récits parlent de 8 survivants, vendus comme esclaves aux Chinois, mais nul n’en a la preuve.

La vengeance d’Enrique avait été terrible.

Les trois navires lèvent l’ancre en catastrophe ce 1° mai : sur les 250 hommes qui avaient quitté l’Espagne, il n’en restait plus que 115 pour voir les insulaires arracher la croix au sommet de la montagne.

2 05 1521                             115 hommes pour manœuvrer les 3 navires restant, surtout dans des eaux difficiles pour la navigation tant y sont nombreux les hauts fonds, c’est trop peu. La Concepcion est le navire le plus mal en point, sa coque est la plus atteinte par les tarets, ces mollusques bivalves mangeurs de bois qui vous font des trous du diamètre de celui d’un stylo à bille, sur facilement 10 centimètres de profondeur : décision est prise de le sacrifier : on va le cannibaliser en transférant sur les deux navires restant tout ce qui peut avoir une utilité et on incendie l’épave. Un nouveau vote met João Lopes Carvalho au rang de capitaine général, et Espinosa aux commandes du Victoria. Sebastiãn Elcano, s’il reconnaît sa valeur de pilote, n’aime pas le nouveau capitaine général : en passant à Rio, il y avait retrouvé sa maîtresse et avait tenté – en vain – de la faire embarquer ; il avait néanmoins réussi à faire embarquer son fils : ce ne peut-être ainsi que l’on assied son autorité sur un équipage ! Avec une grande méfiance à l’égard des indigènes, et donc en se passant de leurs conseils de pilote, les deux navires parviennent à Mindanao, peuplée de pygmées aborigènes où ils sont bien accueillis, puis Palawan où ils parviennent à s’approvisionner : ils en partiront le 21 juin 1521, enlèveront sur un navire trois pilotes arabes, qui les mèneront à Brunei, un bastion arabe, le 9 juillet 1521 : ils y seront reçus en invités de marque, car on les avait pris pour des Portugais, or ces Arabes entretenaient depuis plusieurs années les meilleures relations avec le Portugal ! Visite au roi en s’y rendant à dos d’éléphant, festins etc… Ils y trouvent de nombreux témoignages d’un important commerce avec la Chine : la flotte des Trois Trésors était encore dans ces eaux-là il y a moins d’un siècle. Le séjour, – 35 jours – comme bien d’autre se termine mal, en tractations sur l’échange d’otages capturés, Carvalho se révélant le roi de la gaffe, tant et si bien que le 21 septembre, les autres officiers décidèrent de son remplacement par le trésorier Martín Mendez, Espinosa prenant le commandement du Trinidad et Elcano celui du Victoria. Mais l’incompétence des deux premiers en matière de navigation, la compétence et le bagout d’Elcano firent de lui le véritable chef de l’expédition : les îles aux épices sont proches, avec elles la fortune ; le rêve de tout basque – quitter son pays, faire fortune au loin, et rentrer – est donc à portée de main.

Ils vont faire escale pendant 42 jours sur l’île de Cimbonbon, port parfait pour accoustrer les navires ; Pigafetta y peut tout à loisir s’extasier sur ce qu’il voit : Des crocodiles aussi grands dans la mer que sur terre, des huîtres géantes de près de deux mètres et pesant dix à vingt kilos, et encore un curieux poisson qui avait la tête comme un pourceau, avec deux cornes et le corps tout d’un seul os ; et il avait l’échine comme une selle et il était petit. [Il s'agirait peut-être de la scalaire ou poisson-ange.] Des arbres qui font de telles feuilles que, quand elles tombent, on les voit vivre et cheminer [...] Elles n’ont point de sang et qui les touche, elles fuyent [...] J’en tins une neuf jours dans une boîte et quand je l’ouvris, elle allait autour de la boite. [Il s'agirait de phyllies, ces phasmes dont le dos plat et large ressemble à une feuille, avec nervures et pétioles, des insectes qui ont des couleurs vives en vol ou quand ils bougent, et dès qu'ils se posent sur un arbre prennent des couleurs qui se confondent avec les feuilles afin de tromper les oiseaux dont ils sont les proies.]

Ils en repartiront le 27 septembre, prendront le temps de se livrer à de la piraterie en règle, rançonnant les jonques qui se trouvaient sur leur route, commerçant avec les Bajaos, qui peuplent la rive occidentale de Mindanao : ceux-ci récoltaient particulièrement le trepang , ou concombre de mer, aphrodisiaque dont étaient friands les Chinois, mais c’est la cannelle qu’intéressait l’équipage de l’armada de Molucca : contre quelques couteaux ils en achetèrent 8 kilos, de quoi acheter un bateau sur les docks de Séville.

6 05 1521                            Le San Antonio qui avait faussé compagnie aux 3 navires dans le détroit de Magellan pour rentrer à la maison accoste à Séville. 165 jours, cinq mois et demi pour revenir du détroit de Magellan, où ils ont dû faire demi-tour vers le 20 novembre 1520, à Séville, ce devait être un record de lenteur ; les mutins devaient craindre grandement ce qui les attendait à Séville pour prendre ainsi le chemin des écoliers, et comme il fallait du temps pour peaufiner les arguments justifiant leur mutinerie, comme la quasi-totalité des vivres de l’expédition était dans leurs cales, pourquoi se presser ? Et même si les vents rencontrés ne peuvent être comparés, on ne peut s’empêcher de constater que le 6 mai 1521, il y avait déjà un mois et demi que Magellan avait touché Guam : d’un coté 98 jours pour couvrir pas loin de 14 000 km dans le Pacifique, de l’autre 165 jours pour en couvrir sans doute plus, pas loin de 17 000, en tenant pour acquis le récit d’Estêvão Gomes disant qu’il avait fait route vers la côte guinéenne pour faire de l’eau plutôt que de suivre la route reconnue comme la plus rapide 20 ans plus tôt par le Portugais Pedro Alvarez Cabral ; c’est ainsi qu’il avait découvert le Brésil quand sa mission n’était que de trouver une île à l’ouest du Cap Vert, – les Canaries sont à l’Espagne – pour les navires qui, revenant du Cap de Bonne Espérance, effectuent vers Lisbonne la grande volta, le large détour vers l’ouest qui permet d’atteindre dans l’hémisphère nord les vents favorables au retour.

On pourrait parler de séminaire d’élaboration de faux témoignages, de dépositions bidouillées, à l’occasion d’une croisière sans aucune restriction sur l’approvisionnement. Malgré tout ce temps disponible, ils ne jugèrent pas utile de repasser par San Julian où avaient été abandonnés Cartagena et un prêtre.

Assez rapidement, le San Antonio et son équipage de 55 mutins en loques furent considérés comme les seuls survivants de la glorieuse armada des Moluques. La Casa de Contratación prit en charge les dépositions de 53 hommes, à raison d’une demi-journée par récit. L’ancien capitaine, Mesquita, n’avait quitté la prison du bord que pour rejoindre celle de Séville. Le récit des mutins chargeait évidemment Magellan de bien des maux dont il était innocent, de la première querelle avec Cartagena après les Canaries jusqu’à la mutinerie de San Julian, sans oublier les insinuations sur la possibilité d’un double jeu, faisant en secret celui de son pays d’origine, le Portugal. Beatriz, l’épouse de Magellan et son jeune fils, furent placés en résidence surveillée, toute rente suspendue. Et le récit de Mesquita, bien évidemment très différent, ne retint pas l’attention des représentants de la Chambre de Commerce : il fut maintenu en prison pour un an tandis que les mutins étaient libérés.

13 08 1521                         Hernan Cortés et la poignée de compagnons réchappés de la Noche triste avec l’aide des Tlaxcaltèques, ennemis des Aztèques, a fait construire 13 brigantins qui lui permettent de faire le siège, meurtrier, de Tenochtitlán et au final, de s’en emparer : c’est le massacre du Templo Major :

La cour est restée couverte du sang de ces malheureux, elle était jonchée de leurs entrailles, de leurs têtes, de leurs mains et de leurs pieds tranchés tandis que d’autres Indiens perdaient leurs entrailles, sous les coups de couteau et les estocades.

Duran Codex Duran

Le long des routes gisent, brisées, les javelines ; les chevelures sont éparses.
La vermine pullule au long des rues et sur les places
et les murs sont souillés de lambeaux de cervelles.
Rouges coulent les eaux, elles sont comme teintes,
et quand nous les buvons, c’est comme si nous buvions de l’eau de salpêtre.

Chant nahuatl

Ce sera toujours un sujet de méditation : comment un demi millier d’hommes égarés à sept mille kilomètres de leur patrie, dans un pays totalement neuf pour eux, réussirent-ils finalement à détruire une ville de cent mille habitants, appuyée sur des vassaux et animés d’une énergie sans exemple ?

Les explications sont d’ordre militaire, diplomatique et moral. Militairement, Cortès menait une troupe homogène, disciplinée, supérieurement armée. Le rôle des armes à feu ne doit pas être exagérée car leur puissance était mince ; en revanche, l’épée et la lance, armes d’estoc, surclassaient la massue indienne qui ne frappe que de taille. La formation en carré, impénétrable dans la défensive, est irrésistible dans l’attaque devant de simples bandes. Enfin la cavalerie permettait la poursuite et transformait les défaites en déroutes. Cortès sut établir derrière lui une ligne d’opération, assurer son ravitaillement grâce aux porteurs indigènes. Enfin, dans la guerre de siège, il sut combiner de façon moderne le feu, le choc et l’organisation du terrain devant un adversaire qui pratiquait exclusivement la ruée tribale et ne parvenait presque jamais au contact dans le corps à corps, à bonne distance pour utiliser ses armes de taille.

Dans le domaine diplomatique, le conquérant sut exploiter au mieux les rivalités et les incertitudes ; il n’eut à livrer que des combats séparés menés, sauf en une seule exception qu’il surmonta de justesse, à l’heure qu’il avait choisie.

Enfin, sur le plan moral, il menait une guerre objective, tendant à la destruction de l’adversaire, tandis que pour les Indiens la guerre était une ordalie. Quand enfin les Tenochcas, par un formidable effort d’intelligence, accédèrent à la conception de la guerre totale, il était trop tard, contraints qu’ils étaient de redécouvrir l’art militaire, réduits d’ailleurs à une position intenable ; leur retard technique devait entraîner leur défaite totale.

[...] Ainsi tomba Tenochtitlan, mourut une civilisation originale. Ses propres faiblesses, ses ennemis héréditaires, réunis en un faisceau fatal, la ruinèrent ; Cortès ne fut que l’occasion. Une société fondée sur le sadisme fut naturellement portée vers le néant ; si l’on considère quelle dilapidation de valeurs humaines provoquait, par ses sacrifices et surtout par le style de vie qu’elle imposait, la religion d’Huitzilipotchtli, le déficit apparaît prodigieux ; c’est là qu’était le germe de mort.

Dans un monde colonial où le prêtre catholique avait supplanté l’éventreur, l’Indien a survécu ; la religion nouvelle accordait les besoins des faibles et ceux des puissants, elle laissait aux premiers la vie, aux seconds la force. C’était un progrès.

Jean Amsler Les explorateurs                 1995

Dans les innombrables batailles où les colonisateurs européens s’opposèrent aux peuples indigènes qu’ils rencontrèrent, leurs épées et leurs armures en fer donnèrent aux Européens un énorme avantage. Par exemple, au cours de la conquête espagnole de l’empire inca du Pérou, en 1532-1533, il y eut cinq batailles au cours desquelles des armées espagnoles comptant respectivement, 169, 80, 30, 110 et 40 combattants massacrèrent des armées de centaines, voire de milliers d’Incas, dans des combats où, du coté espagnol, il n’y eut pas un seul tué et seulement quelques blessés, parce que les épées en fer espagnoles passaient au travers des armures de coton des Indiens et parce que les armures en fer des Espagnols les protégeaient des pierres lancées par les Indiens ou de leurs armes en bois.

Jared Diamond Effondrement                  Gallimard Folio 1995

La vallée de Mexico comptait alors 700 000 habitants et de l’autre coté des volcans, dans la plaine de Tlaxcala, il y en avait autant. Quand Paris comptait 185 000 habitants, Venise, 130 000, Mexico, de loin la plus importante du monde, comptait autour de 250 000 habitants[1] ; elle ne va pas cesser de décroître au cours du XVI° siècle : vers 1560, elle ne comptera plus que 75 000 habitants, à peine 25 000 au début des années 1580.

Le pillage des richesses bénéficia pour une petite part à Fleury, pirate français de Dieppe, qui délesta au large des Açores un navire espagnol chargé de présents de Moctezuma.

Lorsqu’ils traverseront, en 1524, 1525, le centre du Peten, dans le Yucatan, ils auront bien faim tant étaient rares les villages où s’approvisionner en maïs. Ils passeront à coté des ruines des grandes cités mayas de Tikal et Palenque en les ignorant, recouvertes qu’elles étaient par la jungle et sans population alentour.

En 1524, Cortés va imposer le système de l’encomienda : tout colon marié qui s’engage à rester au moins 8 années sur sa terre reçoit celle-ci en concession et obtient le droit de faire travailler les Indiens à son profit, à condition de les instruire dans la religion catholique : ce n’est rien d’autre qu’un système de servage.

Les Espagnols vont mettre en place un pouvoir à deux têtes : la république des Indiens et la république des Espagnols, toutes deux placées sous l’autorité du roi d’Espagne et de son représentant, le vice-roi. Le très petit nombre des Espagnols les contraignait à se faire accepter, et, au moins dans leurs intentions, Cortés tout comme Pizzaro au Pérou, rêvent d’une Amérique autosuffisante. Cortés interdit l’exportation du maïs, base de l’alimentation indigène, pour empêcher la paupérisation des Indiens, et il sera en cela suivi dans toute l’Amérique latine.

De 1530 à 1565 la fonction de gouverneur de la population indienne resta entre les mains des héritiers de l’empereur Moctezuma II.

… mais comme nous ne savions rien des Mexicains et des Incas et que nous sommes arrivées avec l’épée sans les écouter ni les comprendre, les choses des Indiens ne nous paraissent point dignes d’estime, ce n’est que du gibier rapporté du bois pour notre service et notre caprice.
[...] dans la province de Yucatan, (…) on trouvait des livres à leur mode, reliés ou pliés, où les sages indiens consignaient le répertoire de leur temps, la connaissance des planètes et des animaux, tout comme d’autres choses naturelles et leurs antiquités.
[...] on a perdu beaucoup d’informations sur les choses anciennes et cachées qui auraient pu être fort utiles.

José de Acosta, jésuite.                    Histoire naturelle

On peut considérer que, dans le choc de la Conquête, l’acceptation du christianisme par les anciens Mexicains a été largement induite par la parenté souterraine des deux religions. Pourquoi les Aztèques se seraient -ils sentis étrangers à ce dieu sacrifié dont la chair et le sang nourrissaient les fidèles ?

Christian Duverger L’Histoire                 Septembre 2004

Ceux qui lisent, ceux qui nous parlent de ce qu’ils lisent,
Ceux qui tournent les pages bruissantes de leurs livres,
Ceux qui ont le pouvoir sur l’encre rouge et noire, et sur les images,
Ceux-là nous dirigent, nous guident, nous montrent le chemin.

Codex aztèque de 1524. Archives du Vatican

et encore :

Vous nous dites que nos dieux ne sont pas vrais.
C’est une parole nouvelle que vous nous dites,
Elle nous trouble, elle nous chagrine.
Et maintenant, nous détruirions l’ancienne règle de vie ?
Nous
[...] ne l’acceptons pas pour vérité, même si cela vous offense.

21 08 1521                           Soliman qui va passer à la postérité avec le qualificatif de Magnifique s’empare de Belgrade, porte de la Hongrie.

C’est la prise de Belgrade qui a donné naissance à cette multitude de maux qui sont arrivés depuis si peu de temps et sous le poids desquels nous gémissons encore. C’est là cette funeste porte par laquelle les barbares sont entrés pour ravager la Hongrie, c’est ce qui a occasionné la mort du Roy Louis, ensuite la perte de Bude, l’aliénation de la Transylvanie. Si enfin les Turcs n’eussent pas pris Belgrade, jamais ils ne seraient entrés en Hongrie, ce royaume qu’ils ont désolé, connu auparavant l’un des plus florissants de l’Europe.

Busbec

6 11 1521                             Les deux navires qui restent de la flotte de Magellan atteignent les Moluques : Ternate, Tidore, Motir, Maquian.

Vois Tidore, puis Ternate avec son sommet en feu
D’où bondissent les flammes volcaniques.
Observe les vergers de clous brûlants
Que les Portugais achèteront de leur sang.

Luis de Camões Les Lusiades

Mais en gagnant l’ouest du Pacifique, le Trinidad et le Victoria battant pavillon espagnol sont entrés dans une zone contrôlée par les Portugais, et ce, depuis plusieurs années. Leur influence n’est pas très forte car eux-mêmes ont cherché à supplanter les Arabes, et tiennent beaucoup à ce que leur commerce d’épices reste ignoré de l’Espagne ; aussi les souverains des îles aux Épices voient arriver les Espagnols plutôt d’un bon œil. Les affaires se font rapidement. Les Espagnols apportèrent dans un comptoir commercial presque toutes leurs marchandises, et, dixit Pigafetta, pour sa garde nous laissâmes trois hommes des nôtres, puis incontinent nous commençâmes à marchander en cette manière : pour dix brasses de drap rouge assez bon, on nous donnait un bahar [baril] de girofle, qui contient quatre quintaux [un quintal : 50 kilos]. Chaque article proposé par les Espagnols avait ainsi son équivalent bahar de girofle : toiles de différentes qualités, cinabre, cognée, verres couteaux, objets piratés en route sur les jonques chinoises… Autre unité de mesure : le cathille, qui fait pas loin de 900 grammes. Les hommes de la flotte évaluèrent leur part en fonction de la quitalada, pourcentage de l’espace de stockage mis à part pour les membres de l’équipage et les officiers. Une fois payé au roi d’Espagne un vingt-quatrième de leur part, le reste serait pour eux. Il fallait donc faire de la place, et donc, pour ce faire, on libéra les 16 prisonniers faits au cours des semaines précédentes, et même les 3 captives, harem de Carvalho ! Une bonne manière faite au roi Almanzor, musulman : on tue tous les pourceaux et en échange, le roi leur fournit l’équivalent en chèvres et volailles.

Le Portugal, s’il ignore la mort de Magellan, sait que l’on peut voir arriver un jour ou l’autre ses navires. Et Elcano apprend d’ailleurs avant d’appareiller que des navires portugais sont à leur recherche depuis plus d’un an. Il va donc s’agir de naviguer en évitant le plus possible tout contact avec des Portugais, puisqu’il a été décidé qu’en aucun cas, on ne reprendrait le chemin inverse de l’aller, les cales chargées d’une aussi précieuse cargaison ; de plus, navires et équipages ne pourraient à nouveau supporter 110 jours de mer sans ravitaillement aucun.

21 12 1521                           Elcano quitte Tidore à bord du Victoria. Seule une chaloupe du Trinidad l’accompagne pour le départ, car les 2 navires se séparent : 5 jours plus tôt, le Trinidad , au moment d’appareiller, s’est mis à prendre l’eau comme une vulgaire passoire : à l’évidence, les réparations effectuées pendant la longue escale de Mindanao, laissaient à désirer. Décision est prise de se séparer : le Victoria mettrait la voile vers l’ouest pour regagner l’Espagne par l’océan indien et le Cap de Bonne Espérance, en essayant d’échapper aux Portugais, qui dans cette zone, étaient chez eux de par le traité de Tordesillas, tandis que le Trinidad, commandé par Carvalho, prendrait le temps nécessaire pour être réparé à Tidore, puis ferait voile plein est, en cherchant à regagner l’isthme de Darien, – aujourd’hui isthme de Panama – terre sous domination espagnole où il serait aisé de faire transporter dans l’Atlantique la cargaison. Il fut laissé aux marins le choix de leur navire : il fallait bien 5 jours pour choisir ainsi entre la peste et le choléra, car, dans un cas comme dans l’autre, l’affaire avait pris la tournure d’une opération survie ! Reprendre la mer de suite sur un navire très endommagé, dans des eaux sous domination portugaise, affronter le cap de Bonne Espérance, cap des Tempêtes jusqu’à il y a peu, ou bien attendre on ne sait combien de temps une réparation pour repartir plein est avec un régime des vents et un océan que personne ne connaissait dans ces latitudes, en sachant que les chances de découvrir une terre nouvelle avant l’isthme de Darien étaient quasiment nulles. Pigafetta choisit d’embarquer sur le Victoria : il n’aimait pas Elcano mais avait beaucoup plus confiance dans ses qualités de pilote que dans celles de Carvalho : ils étaient à peu près 60 à avoir fait ce choix, dont 16 Indiens. On avait enregistré, entré dans les cales du navire, sur les livres de bord au bas mot 600 quintaux de clous de girofle soit 30 tonnes ! L’autre chroniqueur, Mafra, avait choisi le Trinidad : ainsi les 2 navires continueraient à avoir leur chroniqueur

L’heure venue, les navires prirent congé l’un de l’autre avec décharge d’artillerie, et il semblait qu’ils se plaignissent l’un de l’autre par leur dernière départie. Nos gens qui demeurèrent nous accompagnèrent un peu avec les bateaux, puis avec force larmes et embrassements.

Pigafetta

Cap au sud, vers Timor, puis Java, où Pigafetta se plaît à décrire plusieurs coutumes, déjà rencontrées par eux aux Philippines pour ce qui est des pratiques sexuelles – le palang – ou que l’on sait coutumières des Indes : le suicide de l’épouse d’un mari décédé : la satï.

Quand un des notables de Java la Grande est mort, on brûle son corps, et sa principale femme, parée de chapeaux de fleurs, se fait porter par trois ou quatre hommes sur un siège par toute la ville, et en riant et réconfortant ses parents qui pleurent et soupirent , dit : Ne pleurez point, car je m’en vais ce soir souper et dormir avec mon cher mari. Puis, étant au lieu où l’on brûle le corps, elle se tourne vers ses parents et en les réconfortant une autre fois se jette dans le feu où se brûle le corps de son mari. Et, si elle ne faisait cela, jamais elle ne serait tenue pour femme de bien ni vraie femme du mari mort.

[...] Quand les jeunes hommes de Java sont amoureux de quelque gentille dame, ils se lient certaines petites sonnettes avec du fil sous la peau de la tête du bit, puis vont sous la fenêtre de leurs amoureuses et faisant semblant d’uriner et secouant le membre font sonner ces petites sonnettes et sonnent jusques à tant que leurs amoureuses oyent le son. Lesquelles incontinent descendent à bas, et ils vont en prenant leur plaisir ensemble toujours avec celles sonnettes. Pour ce que les femmes ont grande délectation à sentir dedans leur nature sonner celles sonnettes. Lesquelles sonnettes sont toutes couvertes, et tant plus on les couvre et plus sonnent et plaisamment.

Pigafetta

Mais, pour ce qui est des hommes d’équipage, certains signes montrent bien que le cœur n’y est plus : on enregistre deux désertions à Java : Martin de Ayamonte un apprenti et Bartolomé de Saldaña, un mousse, dont personne n’entendit plus jamais parler. Le Victoria lève l’ancre de Timor le 11 février 1522, avec pour azimut le cap de Bonne Espérance

Par quoi, nous, pour chevaucher le cap de Bonne Espérance, allâmes jusqu’au quarante deuxième degré au pôle antarctique. Nous demeurâmes sous ce cap neuf semaines, avec des voiles ployées par le vent occidental et la maestral que nous avions par proue, et en fortune très grande [...] C’est le plus grand et le plus périlleux cap qui soit au monde.

[...] Nombre d’hommes voulurent quitter la nef à l’île de Madagascar plutôt que de prendre le risque de passer ce cap, parce que la nef prenait beaucoup d’eau et pour le très grand froid et encore plus parce que nous n’avions rien d’autre à manger sinon riz et eau, car, faute de sel, la viande que nous avions eu était pourrie et puante.

Le 18 mars 1522, ils sont en vue de l’île Amsterdam, vers 36°S (ils n’étaient probablement pas allés autant vers le sud qu’il le dit avec ces 42°S ) sans pouvoir y trouver d’ancrage en eau calme, ce qu’ils auraient apprécié, pour effectuer les réparations urgentes qu’exigeaient de nombreuses fuites. Elles seront faites en pleine mer.

1 03 1522                           Luther quitte la Wartburg pour Wittenberg où il va s’opposer aux dévastations auxquelles se livrait un de ses disciples et des illuminés de Zwickau : il ramène l’ordre dans l’immédiat mais dans la durée, les choses ne s’arrangeront pas. De véritables batailles – Frankenhausen, Saverne – écraseront ceux qui voulaient assimiler la Réforme et les Jacqueries. Amené à manier le glaive, il ne renonce pas pour autant à manier la plume : Contre les bandes assassines et pillardes des paysans et, un peu plus tard : Sincère admonestation à tous les Chrétiens afin qu’ils se gardent de toute émeute et de toute révolte.

Qui plus est, un fort complexe d’infériorité répandu chez tous les Allemands vis à vis des peuples de culture latine et en particulier des Italiens, ne pouvait qu’apporter de l’eau au moulin luthérien.

Les civilisations ne sont pas mortelles quoi qu’en ait dit Valéry… Au moment où la Chrétienté se casse en deux au XVI° siècle, est-ce un hasard si la séparation des camps se fait assez exactement de part et d’autre du Rhin et du Danube, la double frontière de l’Empire romain.

Fernand Braudel La Méditerranée L’espace et l’histoire                   Champs Flammarion 1996

La structure que Luther mettra en place donnera naissance à un système d’Églises territoriales soumises au pouvoir incarné par le prince, détenteur de l’autorité civile et de l’autorité religieuse, et donc d’un pouvoir de contrôle sur l’institution ecclésiale et sur ses fonctionnaires, les pasteurs. Quatre siècles plus tard, quand les nazis arriveront au pouvoir, cet héritage ne sera pas étranger à la relative soumission des Églises au pouvoir en place : bien des pasteurs réagiront plus en salariés menacés de licenciement qu’en gardiens de la foi.

6 04 1522                           Le Trinidad, après 4 mois de réparations, lève l’ancre de Tidore, les cales remplies de clous de girofle : 1 000 quintaux : 50 tonnes ! d’une valeur supérieure à tout l’investissement consenti pour l’expédition ! Juan Carvalho était mort le 14 février et c’est Gonzalo Gómez de Espinosa qui prit le commandement, avec Juan Bautista Punzorol pour pilote. Il laisse sur place à Tidor 4 hommes pour gérer un comptoir commercial : Juan de Campos, Luis de Molino, Guillermo Corco et un Génois.

Les occidentaux ne savaient alors rien de la navigation dans le Pacifique nord et ce n’est que 40 ans plus tard que Miguel Lopez de Legazpi, basque et alcade de Mexico, appareillera de la côte ouest du Mexique pour les Philippines en trouvant pour le retour la bonne route. Espinosa mit cap au nord-est jusqu’à gagner le 42°N, et ce n’était pas une erreur, mais c’était au-dessus des capacités d’un navire rafistolé tant bien que mal, piloté peut-être par un homme compétent mais sur un océan qu’il ne connaissait pas sous ces latitudes. La mousson se mit de la partie, avec son cortège de tempêtes et de pluies torrentielles. Après 10 jours de navigation, ils touchent une île que 3 d’entre eux se refusèrent à quitter. Mafra rapporte que là, Gonzalo de Vigo resta, trop épuisé par les travaux. Le Trinidad vogua au nord-est jusqu’à ce qu’il atteigne les quarante deux degrés nord [la latitude d'Hokkaïdo ...] dès lors, beaucoup d’hommes commencèrent à mourir, et un d’entre eux fut ouvert pour voir de quoi ils mouraient, et on aurait dit dans son corps que toutes les veines avaient éclaté, parce que tant de sang s’était déversé dans son corps. Dès lors, chaque fois que quelqu’un tombait malade [du scorbut, ndlr], on le saignait, car on croyait que le sang le suffoquait, mais ils continuaient à mourir tout de même, et comme on ne pouvait leur éviter la mort, on considéra que les malades étaient des cas désespérés et on les laissa sans traitement.

Le scorbut tua 30 hommes : il en restait 20.

Et Espinosa lui-même écrit : Il devint nécessaire de se débarrasser du château et du pont supérieur, tant la tempête était forte, et le froid si grand qu’à bord de la nef nous ne pouvions plus faire cuire aucun aliment. La tempête dura douze jours, et comme les hommes n’avaient plus même de pain à manger, la plupart perdirent du poids et quand la tempête fut passée et qu’on put à nouveau cuisiner, à cause de tous les vers qui infestaient les réserves, les hommes eurent la nausée, presque tous en furent atteints.

[...] Quand je vis les souffrances des hommes, le temps contraire, quand je me rendis compte que nous étions en mer depuis cinq mois, je repris la route des Moluques, et quand nous y arrivâmes, cela faisait sept mois que nous étions en mer sans avoir rien trouvé de frais à manger.

6 05 1522              Vingt fois, Elcano chercha à doubler contre le vent Cabo Tormentoso – le cap des Tempêtes – : il chercha refuge dans une crique abritée, probablement Port Elisabeth mais ne rencontra âme qui vive et ne put bénéficier d’aucun ravitaillement. Il ne parvint finalement à franchir le Cap des Aiguilles – le plus sud – , puis celui de Bonne Espérance que le 6 mai, avec un navire qui commençait à ressembler à une épave : démâté par la tempête, ils ont rafistolé un gréement. Tous les hommes étaient éprouvées par la dureté des tempêtes, et même Pigafetta et Albo, dont les récits étaient le plus souvent en accord, se mirent à diverger sur de nombreux points… quand ils avaient le goût d’écrire. Ils firent une escale pour souffler dans la baie de Saldanha, juste au nord ouest de la ville du Cap. Ils repassèrent l’équateur, pour la quatrième fois, le 8 juin sans envie aucune de fêter le passage de la ligne, tant ils étaient décimés par le scorbut : Pigafetta note que en peu de temps moururent vingt et un de nos hommes : les chrétiens jetés par dessus bord allaient au fond le visage vers le ciel, et les Indiens la face vers le fond !

13 05 1522                 Une flotte de 7 navires portugais à la recherche de l’armada de Molucca mouille à Tidore : les Portugais commencent par jeter en prison les 4 hommes qu’Espinosa y avait laissé, puis, après quelques mois d’attente, cueillent le Trinidad à Benaconora où celui-ci se réfugiera en octobre 1522 : soldats prêts à se battre pour s’emparer du navire, ils ne trouvèrent que des hommes mourants, une puanteur irrespirable et un navire sur le point de couler.

Je fus récompensé de mon travail par la menace d’être pendu à une vergue et de voir saisi la nef et son chargement de girofle ainsi que tout mon équipement.

Espinosa

Les Portugais s’emparèrent du journal de bord d’Andrés de San Martin et, parait-il, de celui de Magellan lui-même, tenant ainsi la preuve que les Espagnols avaient tenté de reprendre au Portugal les îles aux Épices, violant les termes du traité de Tordesillas. Ils menèrent le Trinidad jusqu’à Ternate, où une tempête fracassa ce qui tenait encore du navire, qui coula dans la rade. Prisonniers au milieu des rats et des scorpions, 17 hommes mourront rapidement. Bientôt, il n’en reste que 6 dont Espinosa qui parvient à faire passer une lettre à Valladolid.

9 07 1522                           Les îles du Cap Vert sont en vue. Elcano fait relâche sur l’île de Santiago, dans le port de Ribeira Grande, chapitrant dûment les 37 hommes d’équipage qui restent. La chaloupe qui va chercher des vivres a une histoire toute prête à raconter aux Portugais, à laquelle incite à croire l’aspect piteux du bateau : que notre trinquet s’était rompu sous la ligne équinoxiale, quoi qu’elle le fût sur le cap de Bonne Aventure, et que notre Capitaine général, avec les deux autres navires, s’en était allé devant en Espagne... Outre les vivres, la chaloupe rapporte qu’on est un jeudi, alors que pour Pigafetta, qui n’a cessé de consigner scrupuleusement les jours depuis le départ, on est un mercredi : les marins furent ébahis parce que pour nous, c’était mercredi et nous ne savions comment nous nous étions trompés, car tous les jours, moi, qui étais toujours sain, avais écrit sans aucune interruption chaque jour. Comme nous l’apprîmes plus tard, il n’y avait point de faute, car nous avions fait notre voyage par l’occident et retourné au même lieu de départ, comme fait le soleil, alors le long voyage avait emporté l’avantage de vingt quatre heures.

Au quatrième voyage de la chaloupe, des signes inquiétants laissent croire qu’il n’y a plus de place pour les cachotteries ; la mort de Magellan aurait été révélé, des Indiens auraient peut-être pris des clous de girofle pour les échanger, révélant ainsi qu’ils venaient des îles aux Épices ; peut-être aussi plusieurs hommes furent-ils tentés de se rendre aux Portugais pour assurer leur survie : on appareille en catastrophe, laissant aux mains des Portugais les 13 hommes de la chaloupe, dont Martín Méndez, comptable de la flotte, Richard de Normandie, charpentier, Roland de Argot, bombardier, quatre marins, Pedro de Tolosa, serviteur, Simón de Burgos, apprenti soupçonné de trahison, Vasquito Gallego et 4 Moluquins. C’était le 15 juillet 1522.

Il ne reste que 22 hommes, – 18 Européens et 4 captifs -, épuisés par la manœuvre des pompes qu’il faut faire fonctionner en permanence, tant est devenu défectueux le calfatage.

6 09 1522                        A bord du Victoria, – victorieux certes, mais dans quel état ! – les 18 survivants de l’expédition de Magellan bouclent le premier tour du monde en accostant à San Lucar, à l’embouchure du Guadalquivir[10], en Andalousie, d’où ils étaient partis 265 le 20 septembre 1519, sur 5 navires : en 1 084 jours, le Victoria, traversant toutes les mers du globe, a couvert 46 270 milles marins : 85 700 kilomètres. Tempêtes, scorbut, noyades, tortures, exécutions, batailles, désertions, faim, frayeur, ces hommes auront tout vu, tout connu, souffert comme des damnés, et ils vivaient encore ! Certes, ils gardaient bien au fond des yeux quelques pépites d’émerveillement : les festins dans les archipels du Pacifique, les filles des îles, de Rio, grandes moissonneuses d’hommes : ils avaient été gerbes en leurs bras la nuit, et ne pourraient oublier, et peut-être aussi le plaisir de quelques semaines de vent tranquille sur une mer apaisée, – il dût bien aussi y en avoir ! – mais la sédimentation de la fatigue avait recouvert toute cette fraîcheur de lourdes cendres.

Samedi sixième de septembre mil cinq cent vingt deux, nous entrâmes dans la baie de San Lucar et nous n’étions que dix-huit hommes et la plupart malades du reste des soixante qui étaient partis de Malluque, dont les uns moururent de faim, les autres s’enfuirent dans l’île de Timor et les autres avaient été punis à mort pour leur délits.

De cette dernière phrase, on ne sait rien : Elcano aurait-il essuyé tout comme Magellan, une mutinerie ? elle n’aurait pu être que celle de pauvres gueux. S’agit-il de vols de clous de girofle ? La vente des clous de girofle – 524 quintaux, soit 26,2 tonnes, rapportera 7 888 864 maravedis, ce qui, à peu de choses près, couvrait les frais de l’expédition, étant entendu qu’il ne restait aux familles des morts que leurs yeux pour pleurer.

Votre Majesté daigne apprendre que nous sommes rentrés dix-huit hommes avec un seul des cinq vaisseaux que Votre Majesté avait envoyés sous le commandement du capitaine général Hernando de Magallanes, de glorieuse mémoire. Votre Majesté sache que nous avons trouvé le camphre, la cannelle et les perles. Qu’Elle daigne estimer à sa valeur le fait que nous avons fait le tour de la terre, que partis vers l’ouest nous revenons par l’est.

Sebastian Elcano Rapport au Roi

Rapport au Roi ? mais quel rapport au juste ? Ils étaient nombreux à vouloir que bien des choses restent cachées, au premier rang desquels Elcano, qui, lors des événements de San Julian, s’était tout de même affiché contre Magellan, aux cotés des mutins. Donc, il a du prendre soin d’escamoter tout ce qu’il a récupéré en prenant le commandement du Victoria, pour ne présenter que son journal de bord. Et Estêvão Gomes le pilote du San Antonio, qui a mis aux fers Mesquita,  son capitaine, lui non plus ne pouvait pas souhaiter que soit connue son attitude à proximité de la sortie du détroit de Magellan sur le Pacifique. On peut compter sur lui pour avoir commencé par escamoter le livre de bord tenu pas Mesquita, une fois celui-ci aux fers, et ensuite utiliser les longs mois du retour pour échafauder un récit qui le décharge, lui et son équipage complice, pour charger Magellan.

Il reste … ce que les Portugais ont trouvé sur le Trinidad quand ils s’en sont emparés à Benaconora en octobre 1522, trouvant le journal de bord de San Martin et quelques pièces signées de Magellan. Mais le principal : le journal de Magellan et celui de Pigafetta auront disparu :

La conduite d’Elcano en ce qui concerne la remise à Charles Quint des papiers de la flotte paraît plutôt suspecte, car il n’a pas transmis une seule ligne de la main de Magellan (le seul document écrit par Magellan durant ce voyage qui nous ait été conservé nous le devons au fait qu’il est tombé avec le Trinidad entre les mains des Portugais) ! Il serait étonnant que l’amiral de la flotte n’eût pas tenu un journal régulier, lui si ordonné et si méthodique : selon toute vraisemblance une main malhonnête a dû le détruire. Ceux qui se sont dressés pendant le voyage contre leur chef ne crurent pas opportun que Charles Quint sût trop de choses sur ces événements. Non moins mystérieuse est la disparition par la suite du Journal de Pigafetta, dont il remit lui-même le manuscrit à l’empereur. (Fra le altre cose li detti uno libro, scritto de mia mano, de tutte le cose passate de giorno in giorno nel viaggio nostro, écrit plus tard Pigafetta.) Le récit de voyage que nous connaissons, et qui n’en est visible­ment qu’un résumé, ne peut être confondu avec le Journal disparu. Le fait qu’il s’agit bien de deux choses différentes, c’est le rapport de l’ambassadeur mantouan, qui, le 21 octobre, parle d’un Journal tenu régulièrement par Pigafetta (libro molto bello che de zorno in zorno li e scritto el viagio e paese che anno ricercato) pour n’en promettre trois semaines plus tard qu’un court extrait, c’est-à-dire exactement ce que nous connaissons aujourd’hui, complété, d’une façon d’ailleurs insuffisante, par les indications de différents pilotes, les lettres de Pierre Martyr et de Maximilian Transilvanus. Pour quelles raisons ce Journal a-t-il été détruit ? Nous ne pouvons faire là-dessus que des conjectures. Manifestement on voulait laisser dans l’ombre tout ce qui avait trait à la résistance opposée par les officiers espagnols au Portugais Magellan, afin de pouvoir mieux mettre en lumière le triomphe de del Cano, le gentilhomme basque.

Ces procédés tendant à réduire le rôle de Magellan semblent avoir fortement indisposé le fidèle Pigafetta. Il se rend compte qu’ici on pèse avec de faux poids. Le monde ne récompense que ceux qui ont la chance d’achever une œuvre, il oublie ceux qui l’ont commencée et lui ont fait le sacrifice de leur vie.

Stefan Zweig                    Magellan                            Herbert Reicher Verlag   1938

Le lendemain, afin d’accomplir un vœu, les 18 rescapés, pieds nus et en chemise, un cierge à la main, parcouraient lentement le kilomètre et demi séparant le quai du port du sanctuaire de Santa Maria de l’Antigua.

Mère voici vos fils qui se sont tant perdus.
Qu’ils ne soient pas jugés sur une basse intrigue.
Qu’ils soient réintégrés comme l’enfant prodigue.
Qu’ils viennent s’écrouler entre deux bras tendus…

Charles Péguy 1873-1914 Ève

On peut encore voir leur nom aujourd’hui sur une petite plaque de marbre, sur la façade d’un vieux bâtiment de Sanlúcar de Barrameda :

  • Juan Sebastián Elcano Capitaine
  • Francisco Albo Pilote
  • Miguel Rodas Premier Maître
  • Jean de Acurio Maître d’Equipage
  • Martín de Judicibus Marin
  • Hernando Bustamente Barbier et médecin
  • Hans of Aachen Canonnier
  • Diego Carmona Marin
  • Nicholas le Grec, de Naples Marin
  • Miguel Sánchez, de Rodas Marin
  • Francisco Rodrigues Marin
  • Juan Rodríguez de Huelva Marin
  • Antonio Hernández Colmenero Marin
  • Juan de Arratia Marin
  • Juan de Santandres Matelot
  • Vasco Gomes Gallego Matelot
  • Juan de Zubileta Page
  • Antonio Pigafetta Passager

Les douze hommes retenus prisonniers au Cap Vert arriveront quelques semaines plus tard à Séville, via Lisbonne[] :

  • Martín Méndez, secrétaire de la flotte ;
  • Pedro de Tolosa, dépensier ;
  • Richard de Normandie, charpentier ;
  • Roldán de Argote, canonnier ;
  • Maître Pedro, supplétif ;
  • Juan Martín, supplétif ;
  • Simón de Burgos, prévôt ;
  • Felipe Rodas, marin ;
  • Gómez Hernández, marin ;
  • Bocacio Alonso, marin ;
  • Pedro de Chindurza, marin ;
  • Vasquito, mousse.

Les cinq survivants de la Trinidad, ne reviendront en Europe qu’en 1525-1526 :

  • Gonzalo Gómez de Espinosa, prévôt de la flotte (alguazil) ;
  • Leone Pancaldo, pilote ;
  • Juan Rodríguez el Sordo, marin ;
  • Ginés de Mafra, marin ;
  • Hans Vargue, canonnier.

Soit 35 survivants. On ne compte pas les hommes du San Antonio, qui ont faussé compagnie aux autres en faisant demi-tour dans le Détroit de Magellan.

Le Victoria est pris en remorque pour remonter lentement le Guadalquivir, et voilà le campanile blanc de la Giralda de Séville. Elcano remonte sur le castillo une dernière fois et le salut de ses bombardes tonne sur le Guadalquivir.

Mais c’est bien à Magellan que Pigafetta consacrera son épitaphe, dans la dédicace de son ouvrage au Grand Maître des Chevaliers de Rhodes – il sera fait chevalier de Rhodes en 1524 – :

J’espère que la gloire d’un capitaine aussi magnanime ne s’éteindra plus de notre temps. Parmi les nombreuses autres vertus qui étaient son ornement, l’une était particulièrement remarquable : il fut toujours le plus tenace de tous, même au comble de l’adversité. Il subissait la faim plus patiemment que quiconque. Il n’y avait homme sur terre qui s’entendit mieux à la science des cartes et de la navigation. Et on reconnaît la véracité de mes dires aux choses qu’il révéla, car aucun autre n’avait tel talent naturel ou hardiesse pour apprendre comment circumnaviguer le monde, comme il le fit presque.

12 1522                   Le sultan Soliman s’empare de Rhodes : la redoutable et puissante forteresse des Chevaliers Hospitaliers de Saint Jean lui offre toute la Méditerranée orientale.

1522                                 Les cardinaux choisissent un Hollandais à la tête de l’Église : Adrien Floriszoon, qui avait été précepteur du futur Charles Quint : il se nommera Adrien VI, et restera jusqu’à Jean-Paul II à la fin du XX° siècle, le dernier pape non italien.

Un lieutenant de Fleury, Jean Fain enlève 7 galions espagnols à hauteur du cap Saint Vincent [pointe sud-ouest du Portugal] : la prise est suffisamment belle : 5 quintaux d’or fin, 2 quintaux de perles, 3 coffres de lingots d’or, et des cartes marines en veux-tu en voilà, pour que 4 « arbatroisses » de course portugaise l’empêchent de rallier la Bretagne : la violation de neutralité va déclencher la guerre que va livrer le Dieppois Ango au Portugal.

[7] le corps des Janissaires, fondé dès 1330, était principalement constitué d’esclaves chrétiens convertis à l’Islam, rémunérés par un bakchich.

[8] A croire qu’il voulait lui prêter les vertus d’un paratonnerre, ce qui aurait pu se révéler exact si la croix avait été en fer.

[9] Serge Gruzinski, dans Les Quatre parties du monde, chez La Martinière, 2004, donne un chiffre de 400 000, 4 fois supérieur à celui indiqué par Jean Amsler en 1955.

… de Wadi al-Kabir, grand fleuve en arabe.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

10 02 1519                        Hernán Cortés appareille de Cuba, à la tête de 11 navires, 400 hommes et 16 chevaux… pour le Mexique, en quête d’or. L’opération a été quelque peu précipitée, car le gouverneur Velasquez, inquiet de son esprit d’indépendance, venait de lui retirer, mais… trop tard, son commandement. C’est sur ses propres fonds et par l’emprunt qu’il en avait assuré le financement.

Il avait belle taille avec un corps membru harmonieusement développé. Son visage, d’un aspect peu réjoui et d’une couleur presque cendrée, aurait eu plus d’élégance  s’il eut été plus allongé. Son regard était à la fois doux et grave. [...]
Il était bon cavalier et très adroit à toutes sortes d’armes, à pied comme à cheval ; il savait d’ailleurs très bien s’en servir et il était surtout homme de cœur et de résolution. [...]
Il était très affable avec ses capitaines et compagnons d’armes, surtout nous qui étions partis en même temps que lui de Cuba.

Don Bernal Diaz del Castillo Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne.                   Masson 1877

En 2013, Christian Duverger publiera Cortés et son double au Seuil, dans lequel il se montre très convaincant pour affirmer que don Bernal Diaz del Castillo était totalement dépourvu de la culture générale dont il est fait état dans ce livre, et qu’il ne pouvait donc pas en être l’auteur, qui ne serait autre qu’Hernan Cortés lui-même : il l’aurait écrit entre 1543 et 1546, quand il vivait à Valladolid. Et donc, puisqu’il s’agirait d’un autoportrait, autant qu’il soit flatteur !

Il ne trouve que fort peu d’or au Yucatan, poursuit et débarque le 22 avril 1519 près de la ville de Cempoala, où il va fonder Véracruz, se plaçant ainsi sous l’autorité directe de Charles Quint.

Rapidement, il bénéficie des informations de Jeronimo de Aguilar, un prêtre espagnol retrouvé sur la côte chez des Indiens auprès desquels il vivait depuis 7 ans, et surtout de celle qui va devenir sa maîtresse, Nahua[1], une esclave indienne belle comme une déesse, intelligente et rapidement promue interprète. Elle parle aussi bien le nahuatl que le maya ; Jeronimo parle le maya et traduit donc pour Cortés.

Le premier débarquement de Christophe Colomb sur Guanahani en 1492 n’avait peut-être pas été remarqué immédiatement par les autochtones, mais à force de caboter pendant plusieurs années dans des eaux pas si éloignées que cela des côtes mexicaines, la nouvelle avait gagné la côte, puis le territoire même de l’empire aztèque jusqu’à l’empereur Moctézuma que d’étranges événements se déroulaient dans les îles situées au loin dans la mer, du coté où le soleil se lève, où l’on voyait des maisons flottant sur l’eau et volant avec des ailes, montés par des hommes barbus aux costumes bizarres.

Nahua lui révèle encore un mythe aztèque selon lequel un homme-dieu a disparu 3 siècles plus tôt, promettant de revenir : Quetzalcóal : la magnificence des cadeaux offerts par les envoyés de l’empereur Moctézuma lui prouve qu’on le prend pour cet homme-dieu, même si, dans le même temps, on le prie de repartir d’où il vient. On y trouve soleil d’or, lune d’argent, qui seront vite chargés sur un navire pour prouver au roi l’importance des richesses que recèle le Mexique. Les Aztèques utilisaient bien de l’or pour leurs bijoux, mais cela ne faisait pas pour autant de ce métal l’objet d’une obsession comme chez les Espagnols :

A la place du bitume, on utilisait pour le mortier de l’or fondu, dont les Espagnols se sont emparés avant que les Indiens ne le (le Temple de Mexico) détruisent.

Andrés de San Miguel, carme et architecte.

Et, pour qu’aucun de ses hommes ne succombe au mal du pays devant d’aussi mirifiques promesses de fortune, il fait brûler les autres navires[2].

Il marche sur Mexico, avec 400 hommes, 15 cavaliers, 15 canons et nombre d’indigènes Totonaques, passant – le col est aujourd’hui nommé Passage de Cortés – entre les deux volcans qui dominent la vallée de Mexico, à plus de 5 000 mètres : le Popocatepetl – la montagne qui fume – et sa conjointe enneigée, l’Iztaccihuatl – la femme blanche, plus connue sous le nom de femme endormie -. La légende la plus répandue voit dans les deux volcans des amants tragiques changés en montagne après leur mort et pour l’éternité, par des dieux. Il entre à Mexico le 8 novembre, accueilli en grande pompe par Moctezuma, l’empereur élu en 1502.

La chronique de Bernard Diaz del Castillo rend compte de l’immense stupéfaction de ces hommes d’armes ; il dit exactement qu’il croyait voir des choses inouïes, dont on n’aurait jamais pu rêver. Ils découvrent une ville immense construite sur des îlots, avec des rues d’eau, des tours, des palais et de grands temples de pierre aux formes inconnues, comme calquées sur celles des volcans, des chaussées droites et extraordinairement longues, à fleur d’eau, qui rattachent des îles entre elles et à la terre ferme, et une végétation exubérante mais disposée en lignes droites, des jardins flottants sur des îles artificielles, où les Aztèques cultivent fleurs et aliments. Et de hauts arbres de la famille des saules appelés ahuejotes qui servent à fixer le sol de ces îlots. Ce que nous voyons ici de nos yeux, dit Cortés, dépasse l’entendement.

Le Espagnols découvrent plus de 40 agglomérations reliées entre elles à la surface du lac et sur ses rives. Cortès lui-même dit que l’endroit est aussi beau que Grenade et aussi grand que Cordoue et Séville réunies. Mais on sait aujourd’hui qu’il a minimisé. Ce qu’il a vu était une dizaine de fois plus grand que les deux villes espagnoles. Cortès note que sur les immenses et nombreux marchés de la ville, la diversité des produits est supérieure à tout ce qu’offrent les marchés d’Europe. Il est tout aussi étonné par ce qu’il considère comme des mesures d’hygiène rigoureuse. L’omniprésence des plantes et des fleurs dans les maisons, les palais et les temples, et même sur les gens, partout, lors de toutes les cérémonies, l’étonne tout autant. Les fleurs sont d’évidence un élément substantiel de cette culture. Chirstian Duverger affirme que ce qui en impose le plus aux Espagnols, ce sont les dimensions de ce qui s’offre à leur vue : la table de l’empereur est servie chaque jour par 400 serviteurs ; il y a dans son harem 150 concubines et 3 000 servantes. Entre les îles, sur les canaux circulent au moins 50 000 canoës. Tout semble démesuré aux yeux des conquistadors.

Michel Ruiz Sanchez.                      Le Monde Magazine 6 août 2011.

Quand nous arrivâmes à la grand place qui s’appelle Tatelulco, nous demeurâmes stupéfaits de la multitude de gens et de marchandises qu’il y avait là et du bel ordre et discipline qui régnaient en toutes choses ; chaque sorte de marchandise était à part, et les places étaient fixées et marquées. Commençons par les marchands d’or et d’argent et de pierres précieuses, et de plumes et de manteaux et d’articles ouvragés, et autres marchandises, esclaves des deux sexes ; je dis qu’ils en amenaient autant à vendre sur cette grande place que les Portugais amènent de nègres de Guinée, et ils les amenaient attachés à de longues perches, avec des colliers au cou pour les empêcher de fuir, et d’autres ils les laissaient libres. Ensuite il y avait d’autres marchands qui vendaient des vêtements plus grossiers, des étoffes de coton et d’autres choses en fil tordu et des cacaguateros qui vendaient du cacao ; et de cette manière étaient présentées toutes les productions de Nouvelle Espagne [...] et des peaux de tigres, de lions, et de castors et de coyotes et de chevreuils et d’autres petites bêtes, et des blaireaux et des chats sauvages, les unes apprêtées et les autres brutes. Ailleurs étaient d’autres sortes de choses et marchandises. Allons plus avant et parlons de ceux qui vendaient des faséols et de la chica, et d’autres légumes et herbes, d’un autre côté. Allons à ceux qui vendaient des poules, des coqs à fanon, des lapins, des lièvres, des chevreuils et des canetons, des petits chiens et autres choses semblables, de leur côté de la place. Parlons des fruitières, de celles qui vendaient des choses cuites, de la crème de maïs et du gras double, aussi de leur côté ; et puis toutes sortes de faïences faites de mille manières, depuis les grandes jarres jusqu’aux petits pots qui étaient chacun à part ; et aussi les vendeurs de miel et de pain d’épices et autres gourmandises qu’ils faisaient, pareilles à des nougats. Puis ceux qui vendaient du bois, des planches, des berceaux d’occasion et des billots et des bancs chacun de son côté. Allons à ceux qui vendaient du bois de chauffage et du bois résineux pour les flambeaux.[...]

Que dire encore ? Car, sauf votre respect, ils vendaient aussi des canoas pleins d’excréments humains qu’ils gardaient à l’écart de la place et c’était pour préparer et tanner les cuirs, car sans cela ils disaient qu’ils n’étaient pas bons. Bien entendu, certains vont rire, mais je dis que c’était ainsi ; et je dirai encore qu’ils avaient pour coutume d’établir le long de tous les chemins des réduits en roseaux, en paille ou en herbes pour qu’on ne vit pas ceux qui y entraient et c’est là qu’ils se mettaient pour soulager leurs ventres afin que cet excrément ne se perdît point.

[...] Et quand nous arrivâmes près du grand cu – nom d’un lieu consacré – avant que nous ayons monté seulement une marche, le grand Montezuma dépêcha d’en haut, où il était à faire des sacrifices, six prêtres et deux caciques pour accompagner notre capitaine Cortès, et pour monter les marches, qui étaient au nombre de cent quatorze, ils allaient le prendre dans leurs bras pour l’aider à monter de crainte qu’il ne se fatiguât, de même qu’ils aidaient à monter leur seigneur Montezuma ; mais Cortès ne voulut pas qu’ils vinssent à lui ; et comme nous montâmes en haut du grand temple, nous arrivâmes sur une plate-forme qui était au sommet, où existaient des espaces pareils à des estrades, et placées sur eux, de grandes pierres où ils mettaient les malheureux Indiens pour les sacrifier ; il y avait là une idole énorme en forme de dragon et d’autres statues maléfiques et beaucoup de sang répandu de ce jour-là. Et au moment où nous arrivâmes, le grand Montezuma sortit d’une chapelle où étaient ses maudites idoles qui était au sommet du grand temple ; et avec lui vinrent deux prêtres et avec tous les respects qu’ils firent à Cortès et à nous tous il lui dit : Vous devez être fatigué, seigneur Malinche, de monter à notre grand sanctuaire. Et Cortès répondit à l’aide de nos interprètes qui nous accompagnaient que ni lui ni nous autres ne nous fatiguions de faire aucune chose ; et ensuite [Montezuma] le prit par la main et lui dit de regarder la grande ville et toutes les autres villes qui étaient dans l’eau, et les nombreux villages situés dans le pays environnant la dite lagune ; et que s’il n’avait pas bien vu la grand’place, il la pourrait voir beaucoup mieux d’ici, et ainsi nous étions à regarder, attendu que le grand et maudit temple était si haut qu’il dominait tout !

Mais revenons à notre capitaine, qui dit au Père Bartolomé de Olmedo, déjà par moi souventes  fois nommé, qui se trouvait là :

- Il me semble, Révérend Père, qu’il serait bon de tâter Montezuma sur le point qu’il nous laisse construire ici notre église.

Et le père répondit que ce serait bien si c’était profitable, mais qu’il lui semblait que ce n’était pas là chose opportune à délibérer en cet instant, car il ne voyait pas que Montezuma, fût homme à céder sur ce point ; et ensuite notre Cortès dit à Montezuma, avec Doña Marina comme interprète :

- Un très grand seigneur est Votre Majesté et mérite bien davantage ; nous avons suffisamment vu vos bonnes villes. Ce que nous vous demandons en grâce est qu’ensuite nous entrions dans votre temple que voici, que vous nous montriez vos dieux et téules.

Montezuma sut lever les objections des prêtres et tous entrèrent dans une sorte de tourelle ou d’appartement où étaient deux sortes d’autels. Sur chaque autel, deux idoles pareilles à des géants ; à droite Huitzilipochtli, la face fort large, les yeux épouvantables, ceinturé de serpents, constellé de pierreries collées avec de la gomme, ayant près de lui une idole plus petite ; à gauche Tezcatlipoca.

Le sol et les murs étaient recouverts d’une croûte de sang séché ; des cœurs d’Indiens sacrifiés achevaient de brûler dans une coupe de pierre avec du copal ; la puanteur était insoutenable.

On sortit ; en haut du sanctuaire, dans une niche, une statue, mi-homme et mi-lézard : Tzinteotl, déesse du maïs. Un grand tambour en peaux de serpents. Partout des buccins, des poignards sacrificiels, des cœurs d’Indiens.

Cortès s’étonna poliment : comment un prince aussi distingué n’avait-il pu reconnaître que ces dieux étaient des diables ? Il serait opportun d’élever là une statue de Notre-Dame. La réponse de Montezuma fut froide : jamais il n’eût amené Malinche en ce lieu s’il avait pressenti cet outrage fait aux dieux.

- Il est temps, dit Cortès d’un air joyeux, que Votre Majesté et nous-mêmes nous en allions.

Montezuma répondit qu’il était bien ainsi, parce qu’il devait prier et faire certains sacrifices pour effacer le Gratlatlacol, ce qui veut dire le péché qu’il avait commis en nous laissant voir ses dieux, il dit qu’avant de s’en aller il devait prier et adorer.

[...]      J’ai déjà dit qu’il y avait deux clôtures de pierres et de chaux avant d’entrer à l’intérieur et que le sol était pavé de pierres blanches ou de pavés blanchis à la chaux et d’une propreté extrême, pareil en ses proportions et dimensions à la grande place de Salamanque ; et un peu à l’écart était une tourelle qui était aussi une maison d’idoles, ou l’enfer lui-même, car la porte était une épouvantable gueule comme en peinture, comme on dit qu’est celle des enfers, grande ouverte avec de grands crocs pour avaler les âmes. Et en ce lieu étaient des statues de diables et des corps de serpents contre la porte et un peu à l’écart un lieu de sacrifices, le tout ensanglanté et noirci de fumées et de sang caillé. Étaient là beaucoup de grandes marmites et brocs et jarres pleines d’eau dans la maison, car c’est là qu’ils faisaient cuire, la chair des malheureux Indiens qu’ils sacrifiaient, laquelle était la nourriture des prêtres ; à cet effet le sacrificateur tenait en réserve un tas de gros couteaux et des billots de bois comme ceux où l’on coupe la viande dans les boucheries. Derrière cette maudite maison assez loin d’elle, étaient de grandes piles de bois et non loin de là un grand bassin qui se remplissait et se vidait d’eau, qui lui venait par la conduite couverte qui pénètre dans la ville du côté de Chapultepec.

Don Bernal Diaz des Castillo[3] Mexique          1519

28 07 1519                         Charles 1° a 19 ans : né à Gand, il est déjà ou va devenir Roi des Romains, Roi d’Espagne (ou des Espagnes, terme qui inclue les colonies d’Amérique), de Sicile, de Jérusalem, des îles Baléares, de Hongrie, de Dalmatie, de Croatie et des Indes, archiduc d’Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant, de Styrie, de Corinthe, de Carniole, de Luxembourg, de Limbourg, d’Athènes et de Patras.

François I° a 25 ans : il est roi de France.

Tous deux sont candidats pour devenir Empereur du Saint Empire romain germanique.

Le cardinal Duprat argumente pour François I° :

Le Roi est largement comblé des biens de l’esprit, du corps et de la fortune, en pleine jeunesse, en pleine vigueur, généreux et par suite cher aux soldats, capable de supporter les veilles, le froid, la faim… Quant au roi catholique, faut considérer son jeune âge et que ses royaumes sont lointains de l’Empire, en sorte que ne lui viendrait à main d’avoir le soing et cure de l’un et des autres… Et avec ce, les mœurs et façons de vivre d’Espaignols ne sont conformes, ains totalement contraires à celles d’Allemands. Au contraire la nation française, quasi en tout, se conforme en celle d’Allemagne, aussi en est-elle issue et venue, c’est assavoir de Sicambres, comme les historiographes anciens récitent.

Charles I° quant à lui, soutient que :

Si je n’étais de la vraie race et origine de la nation germanique, je n’aspirerais pas à l’Empire… Si je suis élu, la liberté germanique, tant en spirituel que temporel ne sera pas seulement conservée mais augmentée. Mai si le Roi de France était empereur, il voudrait tenir les Allemands et telle subjection comme il faisait des Français et les tailler à son plaisir.

Frédéric de Saxe, un troisième candidat, se désista, ses voix passèrent à Charles I°, lequel disposait en plus du nerf de la guerre : l’argent, prêté par les banquiers du Saint Empire : Jacob Fugger à raison de 500 000 florins, Welser, et les Italiens à raison de 150 000 florins chacun, soit 851 000 florins au total, équivalent à 2 tonnes d’or. L’or des colonies espagnoles d’Amérique servira à rembourser tout ça. François I° en avait mis les trois-quart dans la balance : 400 000 écus d’or, environ une tonne et demi d’or.

Charles I° fût élu, devint Charles Quint, maître d’un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais.

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Sire, maintenant que Dieu vous a fait la prodigieuse grâce de vous élever au-dessus de tous les Rois et de tous les Princes de la Chrétienté, à un tel degré de puissance que, seul jusqu’ici, avait connu votre prédécesseur Charlemagne, vous êtes sur le chemin de la Monarchie Universelle, sur le point d’assembler la Chrétienté sous un seul berger.

Gattinara, adresse à Charles Quint au lendemain de son élection

Mais il ne sera sacré empereur que le 23 octobre 1520, à Aix la Chapelle : c’est le temps qu’il lui avait fallu pour emprunter auprès des banquiers allemands les fonds nécessaires à honorer les promesses faites aux grand électeurs qui avaient voté pour lui et qui préféraient aux promesses les espèces sonnantes et trébuchantes.

20 09 1519                       Fernão de Magalhães, alias Hernando de Magallanes, [quand il sera passé au service du roi d'Espagne], Magellan pour les Français, commandant une flotte de 5 navires, l’Armada de Molucca, appareille de San Lucar pour les Moluques, fief des épices.

Au commencement étaient les épices. Du jour où les Romains, au cours de leurs expéditions et de leurs guerres, ont goûté aux ingrédients brûlants ou stupéfiants, piquants ou enivrants de l’Orient, l’Occident ne veut plus, ne peut plus se passer d’espiceries, de condiments indiens dans sa cuisine ou dans ses offices. La nourriture nordique, en effet, restera fort avant dans le Moyen Age d’une fadeur, d’une insipidité inimaginables. Il faudra du temps encore avant que des fruits du sol, aujourd’hui de consommation générale, tels que la pomme de terre, le maïs et la tomate trouvent droit de cité en Europe; le citron manque pour assaisonner les aliments, le sucre pour les adoucir ; on ignore le thé et le café, ces délicieux toniques. Les princes et les grands eux-mêmes s’abandonnent à leur bestiale gloutonnerie pour tromper la fastidieuse monotonie des plats. Mais, ô surprise : un grain d’épice, une ou deux pincées de poivre, un macis séché, un soupçon de gingembre ou de cannelle ajoutés au mets le plus grossier suffisent à flatter le palais d’une saveur excitante et imprévue. Toute une gamme délicieuse de tons et de demi-tons culinaires vient subitement s’intercaler entre les tonalités rudimentaires de l’acide et du doux, du relevé et du fade, et bientôt les papilles barbares de l’homme du Moyen Age n’arrivent plus à se rassasier de ces stimulants nouveaux. On n’apprécie vraiment un plat que s’il est poivré à l’excès et s’il vous emporte la bouche ; on met du gingembre même dans la bière et on aromatise si généreusement le vin avec des épices en poudre que la moindre gorgée vous brûle le gosier comme du feu liquide. Mais ce n’est pas seulement de la multitude des épices pour sa cuisine dont a besoin l’Occident ; les femmes réclament en quantités toujours plus grandes de nouveaux parfums à l’Arabie : le musc lascif, l’ambre entêtant, la suave essence de rose ; l’église catholique elle aussi a besoin de ces produits orientaux et en consomme une quantité de plus en plus grande ; en effet, pas un des milliards de grains d’encens qui brûlent dans le balancement des encensoirs des églises sans nombre d’Occident n’a poussé sur le sol européen ; il a fallu les importer tous d’Arabie par des voies maritimes et terrestres interminables. Non moins nécessaires sont aux apothicaires leurs fameux spécifiques indiens : l’opium, le camphre, la précieuse gomme ; ils savent depuis longtemps par expérience que la clientèle douterait de l’efficacité d’un baume ou d’une drogue si ces mots magiques : arabicum ou indicum ne figuraient pas en lettres bleues sur leurs flacons de porcelaine. Tout ce qui est oriental a sans cesse exercé sur l’Europe, à cause de son éloignement, de sa rareté, de son exotisme, et peut-être aussi en raison de sa cherté, une sorte de suggestion, de fascination. Arabe, persan, hindou, ces attributs sont au Moyen Age (comme au XVIIIe siècle l’étiquette origine française) synonymes d’exquis, excellent, raffiné, délicieux et précieux. Aucun article n’est aussi demandé que l’espicerie et l’on dirait que l’étrange et mystérieux parfum de ces fleurs orientales a grisé de sa magie l’âme de l’Europe.

Mais précisément parce qu’elles jouissent d’une pareille faveur, les denrées indiennes restent coûteuses et ne cessent d’augmenter de prix. Aujourd’hui que les tableaux monétaires sont pratiquement inutilisables, il est à peu près impossible d’en retracer exactement la courbe toujours ascendante. Cependant, pour se faire une idée approximative de la valeur insensée qu’atteignent les épices, qu’on veuille bien se rappeler qu’au début du XIe siècle ce même poivre que l’on trouve aujourd’hui à profusion sur toutes les tables et qu’on gaspille ni plus ni moins que si c’était du sable se vendait au grain et valait son pesant d’argent. Il présentait une telle stabilité monétaire que beaucoup d’États et de villes comptaient avec lui comme avec un métal précieux ; il permettait d’acquérir des terres, de payer une dot, d’acheter un droit de bourgeoisie; beaucoup de princes et de cités établissaient leurs tarifs douaniers par quantités de poivre, et lorsqu’au Moyen Age on voulait dire d’un homme qu’il était immensément riche on le traitait de sac à poivre. Par ailleurs, le gingembre, l’écorce d’orange et le camphre se pesaient sur des balances d’apothicaire et de joaillier, opération qui se pratiquait portes et fenêtres soigneusement closes, de crainte qu’un courant d’air n’emportât une parcelle de la précieuse poudre. Si absurde que nous paraisse aujourd’hui cette surévaluation, elle s’explique d’elle-même dès qu’on examine les difficultés et les risques du transport. L’Orient se trouve alors à une distance incommensurable de l’Occident : Quels obstacles, quels dangers, les vaisseaux, les caravanes et les convois ne doivent-ils pas surmonter en chemin en ces temps de guerres et de pirateries ! Quelle n’est pas l’odyssée du plus infime grain, de la moindre fleur, entre le vert arbuste de l’archipel malais et le port final, le comptoir de l’épicier européen ! Aucune de ces épices n’a en soi rien de bien rare. Aux antipodes, à Tidore, à Amboina, à Banda, à Malabar, le cannelier, le giroflier, le muscadier et le poivrier croissent et prospèrent comme chez nous les chardons. Dans l’archipel malais, un quintal d’aromates ne coûte pas plus cher qu’une pincée en Occident. Mais la marchandise doit passer par une infinité de mains avant d’atteindre par-delà les mers et les déserts le dernier acheteur, le consommateur. La première manipulation, comme toujours, est la plus mal payée ; l’esclave malais qui cueille les fleurs fraîches et sur son dos bronzé les porte au marché dans un faisceau d’écorce n’a pour tout salaire que sa peine. Son maître, lui, en tire déjà un profit; un marchand musulman lui achète sa charge et la transporte sur un frêle prao en huit et dix jours, voire plus, sous un soleil de plomb, des Moluques à Malacca (non loin de l’actuel Singapour). C’est ici qu’une première araignée a tendu sa toile. Le maître du port, le sultan de Malabar, exige un tribut du trafiquant pour le transbordement des marchandises. Ce n’est qu’une fois la taxe acquittée que l’odorante récolte pourra être chargée sur une nouvelle jonque, plus grande cette fois ; puis, déployant ses rames ou sa voile carrée, le petit bâtiment glisse lentement d’un port à l’autre de l’Inde : ce sont alors des mois de navigation monotone et d’interminables stationnements par calme plat, sous un soleil de feu et un ciel sans nuages; c’est parfois aussi la fuite soudaine devant les typhons ou les corsaires. Cette traversée de deux ou trois mers tropicales n’est pas seulement exténuante, elle est aussi infiniment dangereuse ; un navire sur cinq devient presque infailliblement la proie des tempêtes ou des pirates. Mais Cambagda est enfin dépassée, Ormuz, le port du golfe Persique, ou Aden, celui de la mer Rouge, sont atteints, et avec eux les portes de l’Arabie heureuse ou de la Perse. Le nouveau mode de transport qui s’offre à présent n’est pas moins épuisant ni moins périlleux. Les chameaux en longues files patientes attendent par milliers dans ces ports de transit ; sur un signe de leur maître, ils plient docilement le genou et on hisse sur leur dos les ballots de poivre et de muscade. D’un pas lent et balancé, les vaisseaux du désert emportent leur fardeau à travers l’océan de sable. Après un voyage de plusieurs mois, les caravanes arabes amènent la marchandise soit à Beyrouth ou à Trébizonde, en passant par Bassora, Bagdad et Damas – noms évocateurs des Mille et une Nuits ! – soit au Caire, par la route de Djedda. Ces pistes interminables sont fort anciennes et étaient déjà familières aux marchands au temps des Pharaons et des Bactriens. Malheureusement, les pirates bédouins les connaissent fort bien aussi ; une agression audacieuse anéantit souvent d’un seul coup le fruit de plusieurs mois d’efforts. Ce qui a échappé aux Bédouins et aux tempêtes de sable passe par les mains de brigands officiels, les émirs du Hedjaz, les sultans d’Egypte et de Syrie qui prélèvent un tribut considérable sur chaque chamelée, sur chaque sac. On évalue à cent mille ducats les droits de transit annuellement perçus sur le trafic des épices par un seul de ces forbans : le sultan d’Égypte. Maintenant, supposons Alexandrie et les bouches du Nil atteintes sans encombre ; là encore, un ultime profiteur, et non des moindres, guette sa proie : la flotte vénitienne. Depuis le perfide anéantissement de sa rivale Byzance, la petite république a le monopole du commerce des épices orientales. Au lieu de transporter la denrée plus loin, on l’amène directement au Rialto, où les facteurs allemands, flamands et anglais l’achètent aux enchères. Puis des chariots aux roues robustes emportent à travers les neiges et les glaces des cols alpins ces mêmes fleurs qui deux ans plus tôt s’épanouissaient au soleil des tropiques. Finalement, la marchandise parvient au détaillant et à la clientèle.

Les aromates, comme le dit mélancoliquement Martin Behaim dans sa fameuse Pomme de terre de 1492, passent par une douzaine de mains avant de toucher le consommateur. Cependant s’ils sont douze à se partager les profits de ce commerce l’affaire n’en reste pas moins extrêmement intéressante pour chacun d’eux. Malgré tous ses risques et ses dangers, le trafic des épices au Moyen Age reste de beaucoup le plus fructueux de tous les trafics, vu le faible volume de la marchandise. Qu’importe si sur cinq navires quatre coulent avec leur cargaison – l’expédition de Magellan nous fournit un exemple de ce genre -, si sur deux cent soixante-cinq hommes deux cents ne reviennent pas : le marchand, lui, y trouve son compte ! Qu’un seul de ces vaisseaux, le plus petit des cinq, revienne au bout de trois ans chargé d’épices, les gains compenseront largement les pertes, car, au XVe siècle, le moindre sac de poivre vaut infiniment plus qu’une vie humaine. Et comme alors – comme de tout temps, du reste – l’homme n’était pas avare de son existence et qu’un furieux besoin d’aromates se faisait sentir, rien d’étonnant que ce calcul s’avérât toujours juste ; les palais de Venise, ceux des Fugger et des Welser ont été presque uniquement édifiés avec les bénéfices du commerce des aromates.

Mais les gros profits suscitent inévitablement l’envie. Toute prérogative est considérée par le voisin comme une injustice. Depuis longtemps les Génois, les Français, les Espagnols voient d’un œil jaloux l’habile Venise drainer cette marée d’or dans le Canale Grande et regardent avec plus de colère encore du côté de l’Égypte et de la Syrie, où l’Islam dresse une barrière infranchissable entre les Indes et l’Europe. Aucun navire chrétien n’a le droit de croiser dans la mer Rouge, aucun marchand chrétien ne peut même la traverser ; tout le négoce entre les Indes et les roumis passe nécessairement par les mains des mouros, des commerçants turcs et arabes. Ce qui a non seulement pour effet de renchérir inutilement la marchandise vis-à-vis de l’acheteur européen, de sevrer le commerce occidental d’une partie de ses bénéfices, mais encore de faire émigrer vers l’Orient tout le stock de métal précieux, puisque les produits européens n’atteignent pas, à beaucoup près, la valeur d’échange des coûteuses denrées indiennes. Cette situation incite de plus en plus vivement l’Occident à se soustraire à l’onéreux et humiliant contrôle, et un beau jour les énergies se groupent. Une croisade est décidée. Les croisades ne sont pas simplement (comme des esprits romantiques les ont souvent dépeintes) une tentative mystico-religieuse en vue d’arracher les lieux saints aux infidèles; cette première coalition européo-chrétienne représente aussi le premier effort logique et conscient ayant pour but de briser la barrière qui ferme l’accès de la mer Rouge et d’ouvrir les marchés orientaux à l’Europe, à la chrétienté. L’entreprise ayant échoué, l’Égypte n’ayant pu être enlevée aux musulmans et l’Islam continuant d’occuper la route des Indes, il fallait nécessairement que s’éveillât le désir de trouver un nouveau chemin, libre, indépendant. L’intrépidité qui poussa Colomb vers l’ouest, Bartholomeu Diaz et Vasco de Gama vers le sud, Cabot vers le nord, vers le Labrador, est née avant tout de l’ardente volonté de découvrir des voies maritimes franches de toute servitude et d’abattre en même temps l’insolente hégémonie de l’Islam Dans les grandes inventions et découvertes l’élan spirituel, moral fait toujours fonction de force accélératrice ; mais, la plupart du temps, l’impulsion réalisatrice décisive n’est due qu’à des facteur, matériels. Sans doute la hardiesse des idées de Colomb et de Magellan aurait suffi à enthousiasmer les rois et leurs conseillers, mais jamais personne n’eût financé leurs projets, jamais les princes ni les spéculateurs ne leur eussent équipé une flotte si on n’avait eu en même temps la perspective de récupérer au centuple les dépenses. Derrière les héros de cette époque se cachent les forces agissantes, les commerçants, l’impulsion première elle même a eu des causes essentiellement pratiques. Au commencement étaient les épices.

Stefan Zweig             Magellan        Herbert Reichner Verlag Vienne 1938

Depuis l’Antiquité, les épices ont joué un rôle économique essentiel dans toutes les civilisations. Comme le pétrole aujourd’hui, les épices recherchées par les Européens furent le moteur de l’économie mondiale et ce sont elles qui influencèrent la politique mondiale de l’époque. Comme le pétrole aujourd’hui, les épices furent inextricablement liées aux explorations, aux conquêtes et à l’impérialisme. Mais les épices étaient de surcroît porteuses des rêves de luxe, elles avaient une aura qui leur était propre. Il suffisait de prononcer leur nom – poivre blanc et noir, myrrhe, encens, muscade, gingembre, cannelle, macis, girofle, pour n’en citer que quelques-unes – pour que naissent dans l’imaginaire les merveilles de l’Orient, l’Est mystérieux. Les commerçants arabes, qui transportaient les épices par un réseau de routes terrestres couvrant toute l’Asie, avaient vite compris comment faire monter les prix en tenant secrets les lieux d’origine de la cannelle, du poivre, des clous de girofle et des noix de muscade grâce auxquels ils s’enrichissaient. Ils conservaient un quasi-monopole en prétendant que ces denrées précieuses venaient d’Afrique, alors qu’elles poussaient en divers lieux d’Inde et de Chine et dans tout le Sud-est asiatique.

L’Afrique n’était en fait que le lieu où elles changeaient de main. Les Européens avaient fini par les croire. Afin de protéger leur monopole, les marchands d’épices arabes inventaient toutes sortes de monstres et de mythes, dissimulant par là le processus très ordinaire de la culture et de la récolte des épices et laissant croire qu’il était incroyablement dangereux de se les procurer.

Le commerce des épices était au centre de la vie des Arabes. Mahomet, prophète de l’islam, venait d’une grande famille de marchands d’épices, et pendant des années il avait fait à La Mecque le commerce de la myrrhe et de l’encens, entre autres. Les Arabes élaborèrent les méthodes très sophistiquées pour extraire les huiles essentielles des épices aromatiques utilisées en médecine à des fins thérapeutiques. Ils définirent la formule d’élixirs et de sirops dérivés d’épices, dont le djulab, par exemple, dont vient le mot julep. Au Moyen Age les con­naissances des Arabes en matière d’épices gagnèrent toute l’Europe occidentale, où les apothicaires développèrent un commerce florissant de concoctions et autres décoctions à partir de clous de girofle, de grains de poivre, de noix de muscade et de macis. Dans une Europe avide d’or (les Arabes en contrô­laient presque tous les gisements), les épices devinrent plus précieuses que jamais, une composante essentielle des économies européennes.

En dépit de l’importance écrasante des épices dans leur éco­nomie, les Européens restaient dépendants des commerçants arabes pour s’en procurer. Ils savaient que le climat européen ne pouvait permettre la production des épices exotiques. Au XVI° siècle, la péninsule ibérique était bien trop froide – beau­coup plus que maintenant, car son climat était sous l’influence du Petit Age glaciaire – et trop sèche pour cultiver muscade, girofle ou poivre. On disait qu’un souverain indonésien avait répondu à un commerçant qui voulait cultiver des épices en Europe: Vous pourrez peut-être prendre nos plantes, mais jamais vous ne nous prendrez nos pluies.

Dans le système traditionnel, les épices, comme les soies da­massées, les diamants, les opiacés, les perles et d’autres biens en provenance d’Asie, arrivaient en Europe par des routes lentes, coûteuses et indirectes, par la terre et la mer, à travers la Chine et l’océan Indien, le Proche-Orient et le golfe Persique. Les marchands les réceptionnaient en Europe, en Italie le plus souvent, ou dans le sud de la France, et les envoyaient par la route jusqu’à leur destination finale. En chemin, les épices passaient entre les mains d’une douzaine d’intermédiaires, et à chaque fois, les prix montaient. Les épices, c’était la denrée marchande par excellence.

Le commerce mondial des épices subit un grand bouleverse­ment en 1453, quand Constantinople tomba aux mains des Turcs et que les routes ancestrales reliant l’Asie à l’Europe furent coupées. La perspective de devoir faire voyager les épices par mer au lieu de leur faire traverser les terres ouvrit de nouvelles possibilités économiques pour toute nation euro­péenne capable de dominer les mers. A ceux qui étaient prêts à assumer les risques encourus pour la tracer, établir une route maritime pour les épices apporterait en récompense le contrôle de l’économie mondiale. C’était irrésistible.

L’attrait des épices imposait à des financiers rigoureux et prudents de soutenir des expéditions à haut risque vers des parties inconnues du globe, et poussait des jeunes gens à exposer leur vie. En Espagne, la meilleure raison, voire la seule, de prendre le risque de partir en mer était la perspective de devenir riche dans les îles aux Épices – où qu’elles soient. Si un marin consacrait des années de sa vie à y aller puis en revenir, et s’il réussissait à rapporter chez lui un petit sac plein d’épices comme les clous de girofle ou les noix de muscade – légalement ou non -, il pouvait en tirer assez de bénéfices pour s’acheter une petite maison et en vivre le restant de ses jours. Si un marin nourrissait l’espoir d’accéder à un certain bien-être, un capitaine était en droit d’attendre beaucoup plus, à l’époque des Grandes Découvertes : non seulement des richesses et la gloire, mais un titre à trans­mettre à ses héritiers et des terres lointaines à gouverner.

Laurence Bergreen Par delà le bord du monde. L’extraordinaire et terrifiant périple de Magellan.              Grasset 2003

Portugais déçu par l’ingratitude et la pingrerie du Roi Manuel, – d’abord surnommé le Fortuné, puis l’Épicier -, il a mis ses talents au service du roi Carlos, futur Charles Quint, petit fils d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon : les Capitulations de Tordesillas ayant attribué l’est au Portugal et l’ouest à l’Espagne, ce voyage de Magellan représentait une tentative des Espagnols pour voir si, par l’ouest, on pouvait trouver une route plus rapide pour les îles des épices en Mélanésie, auxquelles les Portugais avaient déjà accès par l’est : cap de Bonne Espérance et océan Indien.

Au nom de sa mère Jeanne la Folle, le roi Carlos avait signé la capitulation le 22 mars 1518, engageant 9 millions de maravedis : en fait cet argent avait été pour le principal emprunté aux Fugger, des  banquiers d’Augsbourg. Les caisses de la couronne espagnole n’étaient pas suffisamment remplies pour financer une telle expédition : ce n’est que plus tard qu’arrivèrent chargés d’or, d’argent et de bijoux les galions espagnols en provenance des Amériques. 18 mois durant, Magellan lutta contre l’inertie bureaucratique, le préjugé anti-portugais, l’incurie espagnole, les intrigues et même une émeute survenue à Séville le 23 octobre 1518, quand les Espagnols confondirent ses oriflammes avec les couleurs du Portugal ! Mais sans le soutien indéfectible du roi, auquel et il eut recours à plusieurs reprises, il ne serait probablement pas parvenu à ses fins.

Dans un monde où l’on passait facilement d’un pays à l’autre, la bonne chaleur du clan familial, ou à défaut, celle de la ville d’origine, était gage de sécurité et chacun cherchait à s’entourer de personnes de confiance, et le plus souvent il est vrai que l’un entraînait l’autre. Magellan ne se priva pas de ce genre d’attitude ; coté espagnol, un fonds de méfiance persistait vis-à-vis de ce sujet du roi Manuel, que l’on pouvait toujours soupçonner d’agir en sous- main dans l’intérêt du Portugal ; si l’on ne peut attribuer au roi Charles les nominations des principaux responsables, c’est bien de la tête de la casa de Contratación que vinrent nombre de nominations.

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Présentation des principaux acteurs – hommes et navires -de cette extraordinaire odyssée. Focale de toutes les passions,
ambitions, trahisons et fureurs répressives, prosélytisme insensé et mortifère, rivalités nationales ;
rebondissements incessants seulement interrompus par le grand entracte du Pacifique
où seuls le scorbut, la faim et la soif seront à l’œuvre.
Stupéfiante aventure de trois ans que seuls 18 hommes « boucleront »en regagnant le point de départ sur un navire de l’expédition  !

Juan Rodriguez de Fonseca, archevêque de Burgos, était à la tête de la casa de Contratación, - chambre de commerce fondée en 1503 – qui gère pour la couronne l’ensemble des expéditions vers le Nouveau Monde ; son rôle se limitait au départ à la simple collecte de taxes, puis elle prit rapidement en charge tous les aspects administratifs des explorations : enregistrement des marchandises, règles d’accastillage, de gréement, d’armement des navires, etc … Il est le seul soutien de Magellan au sein de la Casa de contratación… peut-être veut-il faire oublier ses réticences pour l’expédition de Christophe Colomb ?

Ruys Faleiro : camarade de Magellan, astronome-astrologue, nommé commandant de la flotte, à l’égal de Magellan. La dégradation de son état mental fût tel qu’il fût  démissionné avant même que d’appareiller.

Les 5 navires et leurs principaux personnages :

  • Le Trinidad, 150 tonnes, vaisseau amiral de Magellan. C’est Gonzalo Gómez de Espinosa l’alguazil [le maître d'armes] qui en prendra le commandement après la mort de Magellan. Francisco Albo, qui a les fonctions de pilote et de premier maître, rédigera lui aussi un journal de bord. Espinosa céda le commandement à Juan Carvalho, après le traquenard de Cebu, mais Carvalho mourut le 14 février 1522 et Espinosa reprit le commandement avec pour pilote Jaun Bautista Punzorol, dit le pilote génois. Finalement le Trinidad sera détruit par une tempête en rade de Ternate, aux Moluques après sa tentative manquée de regagner l’isthme de Panama.
  • Le San Antonio, 120 tonnes, qui emportait les provisions. Juan de Cartagena, officier, nommé inspecteur de la navigation, veedor – représentant du Trésor Royal, avec un salaire nettement supérieur à celui de Magellan. Officiellement neveu de Fonseca, en fait son fils illégitime : à cette époque,  ces enfants étaient ainsi nommés, et cela ne trompait personne. Capitaine du San Antonio jusqu’à sa mutinerie après les Canaries. Antonio de Coca, comptable de la flotte, neveu du frère de Fonseca, prit alors le commandement qu’il va céder ensuite à Alvaro de Mesquita, cousin de Magellan, lequel dirigera le tribunal chargé de juger les mutins de Port Saint Julien. Estêvão Gomes, dont la grande compétence était reconnue de tous devint le pilote du San Antonio au départ de Port Saint Julien. Quand l’équipage, au milieu du détroit de Magellan, décidera de fausser compagnie à tout le monde pour rentrer au pays, c’est lui qui prendra le commandement, mettant aux fers Mesquita. Juste avant le départ,  Estêvão Gomes avait été en compétition ouverte avec Magellan : tous deux Portugais, ils avaient tous deux quitté leur pays pour se retrouver à Séville, où il avait cherché lui aussi à obtenir le commandement d’une expédition pour les Moluques, et c’est au final Magellan qui avait su convaincre. Dès lors, il ne lui restait plus qu’à se faire engager par Magellan.
  • Le Concepción, 90 tonnes, Capitaine : Gaspar de Quesada, ami de Fonseca, puis Mesquita, cousin de Magellan, après la mutinerie de Port Saint Julien. Après la mise à mort de Quesada à Port Saint Julien, ce sera Juan Serrano, dont le Santiago fit naufrage le 22 mai 1520. João Lopes Carvalho, pilote du Concepción, passa sur le Trinidad quand Magellan apprit qu’il était déjà allé à Rio, et c’est Ginès de Mafra qui prit son poste sur le Concepción. Juan Sebastián Elcano, vieux marin basque sorti de prison[4] en est le maître d’équipage. Le navire, trop endommagé pour être réparé, sera sacrifié et brûlé aux Moluques après la mort de Magellan.
  • Le Victoria, 85 tonnes. Capitaine : Luis de Mendoza, ami de Fonseca, puis, après sa mise à mort à Port Saint Julien, ce sera Duarte Barbosa, beau-frère de Magellan, puis Luis Alfonso de Gois. Après leur mort à Cebu, c’est Juan Sebastián Elcano qui ramènera le seul navire ayant fait le tour du monde à son point de départ : Séville. Après son retour à Séville, le brave navire fût vendu, reprit du service pour finalement disparaître en mer en revenant des Antilles en 1570.
  • Le Santiago, caravelle de 75 tonnes, utilisé pour les missions de reconnaissance. Capitaine : Juan Rodríguez Serrano, castillan, sans attache particulière à l’un ou l’autre clan. Il fera naufrage au sud de l’estuaire de la Santa Cruz le 22 mai 1520.

Cristóvão Rebêlo, fils naturel de Magellan, embauché comme page. L’ensemble de l’équipage était très éclectique : c’est l’Europe qui, à la sortie du Moyen Age, était sur le pont : 265 hommes au total, dont 37 Portugais, 26 Italiens, 10 Français, 4 Flamands, 2 Allemands, 1 Anglais ;  cependant la majorité était bien espagnole !

Antonio Pigafetta, la trentaine, avant d’entendre parler des préparatifs de  l’expédition, était secrétaire de Chiericati, ambassadeur du Saint Siège auprès de Charles I°. Avec une recommandation du roi, il avait quitté ses fonctions pour tenter sa chance auprès de Magellan dès mai 1519, qui se dit qu’un lettré ne pourrait pas faire de mal dans l’affaire : il l’embaucha comme sobrasaliente, c’est-à-dire surnuméraire, simple passager.

C’est précisément cet homme qui deviendra pour Magellan le membre le plus important de son expédition. Car qu’est-ce qu’une action qui n’est pas racontée. Un exploit n’entre pas dans l’histoire du seul fait qu’il a été accompli, mais seulement parce qu’il a été transmis à la postérité. Ce que nous appelons l’histoire n’est nullement la somme des événements qui se sont déroulés dans le temps et l’espace, mais seulement la petite partie d’entre eux qui est passée dans l’œuvre des poètes ou des savants. Que serait Achille sans Homère ? Sans l’historien qui les raconte ou l’artiste qui les recrée sur le plan de l’art, les plus grandes figures resteraient à tout jamais ensevelies dans l’ombre et les prouesses les plus héroïques tomberaient irrévocablement dans la mer insondable de l’oubli. Nous ne saurions que très peu de choses sur Magellan et son expédition si nous n’avions que la Décade de Pierre Martyr, la courte lettre de Maximilien Transilvanius et les quelques sèches indications et livres de loch des différents pilotes. Seul le petit chevalier de Rhodes, cet inutile en apparence, a fait connaître à la postérité l’exploit de Magellan.

Stefan Zweig             Magellan        Herbert Reichner Verlag       1938

 

Magellan est prudent : il rédige un testament dans lequel les dispositions qu’il prend à l’égard de son esclave Enrique révèlent une conscience qui était loin d’être unanimement partagée, moins de trente ans après la découverte de l’Amérique par Colomb, quand les Indiens étaient encore tenus par l’asiento, que Las Cases n’avait pas encore gagné Charles Quint à ses vues, et que même les décisions de l’empereur resteront le plus souvent des vœux pieux.

Je veux qu’à partir du jour de ma mort, mon prisonnier et esclave Enrique, né dans la ville de Malacca, et âgé d’environ 26 ans, soit libre de toute obligation d’esclavage ou de subordination, et qu’il puisse dès lors faire ce que bon lui semblera et agir comme il l’entendra.

De là à se soucier du sort de la femme qu’il avait ramenée de Malacca en même temps qu’Enrique, il y a un grand pas qu’on ne pourrait tout de même pas reprocher à Magellan  de ne pas avoir franchi : il était tout de même de son époque, et en terre hispanique qui plus est ….

Comment naviguait-on à cette époque, c’est-à-dire quels procédés utilisait-on pour remplacer ce qui n’était pas encore né : la radio pour communiquer, les chronomètres pour déterminer la longitude, par exemple ? [On n’a pas à parler de la latitude, que l’on savait déjà déterminer avec précision].

Il était impératif que les navires naviguent à vue les uns des autres, ce qui n’était pas évident à mettre en oeuvre pour des navires aux tonnages tous différents. De jour, seuls les réglages de voilure étaient à faire, mais la nuit, il fallait mettre en œuvre des signaux lumineux codés pour rester ensemble : ainsi le navire amiral, le Trinidad, mettait-il à sa poupe une lanterne pour être vu, deux pour que les autres ralentissent l’allure, ou louvoient, trois pour annoncer que le vent forcissait, et qu’il fallait amener les voiles basses, quatre pour  amener toute la toile, sauf les focs, un coup de canon pour signaler la présence de hauts-fonds.

Quid de la longitude ? Son calcul nécessite de connaître l’heure exacte, et ce n’est que beaucoup plus tard que l’on pourra disposer de chronomètres fiables. On avait alors bien conscience du problème, mais il n’y avait guère que quarante ans qu’étaient apparues les premières montres et leur fiabilité ne devait pas être leur qualité majeure. Ayant constaté cela, on faisait tout ce qui était alors possible : mesurer le temps en parallèle aux montres pour ainsi remettre les pendules à l’heure : les navires emportaient des sabliers dont le retournement régulier était la charge exclusive des pages, les jeunes gens de bonne famille enrôlés à cet effet.  Magellan avait embarqué seize sabliers – les ampollétas – dont le sable mettait soit une demi-heure, soit une heure pour passer. Cette opération revêtait un caractère religieux, avec récitation de psaumes et de prières à chaque retournement, à voix suffisamment forte pour que le reste de l’équipage soit assuré que le travail était bien fait. Mais l’addition de toutes les possibilités d’erreur rendait celle-ci inévitable, et devait rendre prudent les responsables de la navigation dans la divulgation de la situation des navires : plus d’un capitaine eut à se reprocher d’avoir annoncé une arrivée prochaine à bon port quand un mois avait été nécessaire là où l’on avait annoncé quatre ou cinq jours !

Et c’est probablement sur un problème de longitude que Magellan connaît son premier accrochage sérieux avec l’un de ses capitaines, Juan de Cartagena, qui s’étonne de le voir suivre un cap plein sud, quasiment en navigation côtière de l’Afrique, quand il aurait fallu prendre un cap sud-ouest, et ceci jusqu’à arriver au large des côtes de la Sierra-Leone ! Voulait-il profiter le plus longtemps possible des vents d’ouest, ou bien tout simplement échapper aux possibles poursuites de navires portugais, le roi Manoel ayant très mal pris sa désertion ? Toujours est-il que Magellan, ombrageux, enfermé dans son mutisme, n’a pas jugé utile d’informer les capitaines de ses choix, surtout si ce choix se révélait n’être qu’une erreur de calcul de longitude. La tension ne fait qu’augmenter avec quelques entorses significatives d’ordre protocolaire, jusqu’au jour où il réunit ses capitaines et que, refusant de répondre à la même question de Cartagena, Magellan le saisit à la poitrine et hurle : Vous êtes mon prisonnier ! Stupéfaits, les autres capitaines, jusqu’alors entièrement d’accord avec Cartagena, supplient Magellan de ne pas le mettre aux fers, mais de le confier à l’un d’eux, comme prisonnier : ce sera Luis de Mendoza qui s’en chargera. Donc, pour avoir demandé à Magellan, pourquoi il suivait une route difficilement compréhensible, Cartagena, veedor – représentant de la couronne, neveu – en fait fils illégitime – de Fonseca, le seul soutien de Magellan à la Casa de Contratación, se retrouve relevé de son commandement et prisonnier d’un autre capitaine, échappant de peu aux fers ! Pour reprendre un langage contemporain a minima, il y a là quelque chose qui ne tourne pas rond ; en plus cru et méridional : il a un pèt au casque ; en plus cultivé : la paranoïa n’est pas loin. C’est Antonio de Coca qui va prendre le commandement du San Antonio.

Le 13 décembre, ils touchent l’Amérique du sud à Rio de Janeiro où les femmes y avaient les cheveux pour toute parure, selon Pigafetta, puis Rio de la Plata, dans lequel ils pénètrent pour s’assurer que ce n’est pas là le passage vers l’ouest, avec la hantise de tous les marins : talonner, – toucher les hauts fonds -. En l’absence de toute carte fiable, il était impératif d’explorer toutes les anfractuosités apparaissant sur la côte, seul moyen de s’assurer que ce n’était pas le détroit recherché. Ils poursuivent vers le sud ; en février 1520, ils doublent le cap Corrientes, puis le golfe San Matias, Bahía de los Patos - la baie des Canards -, ainsi nommée, faute de savoir qu’en fait les canards étaient des pingouins dont ils firent force provision, ainsi que de morses, nommés alors loups marins.

1519                                    Construction du château de Chambord. À Louvain, Érasme – 1467 – 1536 – fonde le collège des 3 langues [ grec, hébreu, latin ]. Luther qui aurait bien voulu obtenir son soutien lui écrit en ce sens. Ce dernier est bien conscient de la valeur de ses thèses, mais il craint surtout sa violence et le risque de schisme. Leurs relations n’iront pas au-delà de 1524. En 1516, dans sa Paraclesis, il clamait haut et fort la nécessité de traduire l’Écriture dans toutes les langues vernaculaires, afin qu’elle soit vraiment universelle :

Je suis en effet passionnément en désaccord avec ceux qui voudraient interdire aux ignorants de lire la Divine Écriture traduite dans une langue vulgaire, sous le prétexte que l’enseignement du Christ est si obscur que c’est à peine si un tout petit nombre de théologiens peut le comprendre, ou sous celui que la meilleure défense de la religion chrétienne consiste à n’être pas connue. Les secrets des rois, il est peut-être préférable de les cacher, mais le Christ désire que ses secrets à lui soient divulgués le plus possible [...] Ah ! si le paysan à sa charrue en chantait un extrait, si le tisserand à ses navettes en modulait un passage, si le voyageur allégeait l’ennui de l’étape avec des récits de ce genre ! Que sur eux roulent des entretiens de tous les chrétiens !

Et, dans une paraphrase de l’Évangile selon Saint Mathieu, en 1523 :

Pourquoi paraît-il inconvenant que quelqu’un prononce l’Évangile dans cette langue où il est né et qu’il comprend : le Français en français, le Breton en breton, le Germain en germanique, l’Indien en indien ? Ce qui me paraît bien plus inconvenant, ou mieux, ridicule, c’est que des gens sans instruction et des femmes, ainsi que des perroquets, marmottent leurs Psaumes et leur Oraison dominicale en latin, alors qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils prononcent.

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Le Moyen Age s’achève lentement, et surgissent ici et là des hommes dont les regards et les désirs se veulent tournés vers un avenir qu’ils pressentent comme nouveau et positif. L’apparent paradoxe, c’est que ce sont des humanistes, c’est à dire des savants œuvrant à la redécouverte de la littérature et des philosophies gréco-latines qui réclament des changements dans tous les domaines. Rabelais, jeune moine érudit écrit à Budé, le plus grand savant de France, qu’il est grand temps de se tourner vers la lumière du soleil [de l'intelligence et du savoir]. Et il ne comprend pas que certains se complaisent encore dans les brouillards d’une époque révolue. Bien des hommes refusent pourtant les évolutions qui s’opèrent malgré eux : le conflit peut devenir mortel pour celui qui y prend part sans certaines précautions. On ne plaisante pas à cette époque avec les idées et ceux qui seront jetés sur des bûchers pour une phrase ayant déplu à tel ou tel censeur seront nombreux. Il n’y a que deux possibilités : s’allier au pouvoir politique ou prendre le pouvoir religieux. Le moine Rabelais devient le protégé des Du Bellay, et le moine Luther celui de Frederick Le Sage à la Wartburg. Le premier frôle à plusieurs reprises l’emprisonnement, voire pire, et le second crée sa propre Église. Les choses vont se jouer sur le terrain religieux. Et en France il faudra attendre deux cent cinquante ans pour voir ce combat entre l’ombre et la lumière se situer sur le terrain exclusif de l’homme et de sa place dans la cité sans référence à Dieu.

[...] L’humanisme n’est pas un phénomène ou un courant qui naît au XVI° Siècle. C’est à la fois un retour vers les modèles de l’Antiquité et un retour vers l’Homme.

Les Humanistes de la Renaissance sont des hommes de science et d’étude, des savants qui relisent les livres anciens, se chargent de les exhumer, les traduire, les annoter, et tentent de les débarrasser de toutes les scories, modifications et contresens que des générations de moines copistes avaient pu leur faire subir. Ils sont moines lettrés, aristocrates savants, membres de la haute administration étatique, ou éditeurs. Pourquoi pas professeurs d’Universités ? Parce que  les Humanistes forment une famille une caste qui va s’opposer à la caste savante et au système scolastique au pouvoir dans les Universités. Ils vont payer cette audace d’une réclusion vers des couches moins favorisées de la société, à des emplois moins prestigieux, et souvent moins rémunérateurs. Platon, Aristote, Lucien, Sénèque, et Cicéron sont leurs passions. Ils replongent dans ce passé riche de culture, d’intelligence et de savoir. Passé important par ses concepts philosophiques, mais qui a peu à voir avec une doxa religieuse conditionnant un raisonnement et des connaissance scientifiques.

En se tournant vers ce passé, les Humanistes se tournent donc aussi vers l’Homme.

Faisant sien le salut par les Œuvres du christianisme, Érasme, le Prince des humanistes » s’opposera violemment à l’idée du seul salut par la grâce de Dieu que professent les Réformés. Si l’homme devient Homme, il lui faut une éducation. Et ce n’est pas dans les Universités Théologiques rétrogrades, comme la Sorbonne, que l’Humaniste imagine la trouver. Ce thème s’avère vite fondamental à la Renaissance. Et chaque groupe de pensée, chaque parti va développer théorie et pratique dans ce domaine. Rabelais rédige son programme éducatif humaniste dans son Pantagruel, Calvin fait de la formation sa tâche principale à Genève, et les Jésuites se lancent en Europe dans l’édification de collèges où seront éduquées chrétiennement les élites des nations.

Rémi Morel

Jésus avait appelé Satan le prince de ce monde ; il avait dit Je ne suis pas de ce monde … Le monde me hait, et averti pareillement ses disciples : Vous n’êtes pas du monde … Le monde vous hait. Saint Paul était allé encore plus loin appelant Satan le dieu de ce monde. Mais, au long des âges, les théologiens eurent tendance à donner au mot monde une extension de sens qu’il n’a pas dans l’Écriture. Jésus et saint Paul ne voulaient pas désigner la terre où vivent les hommes ni l’humanité entière, mais le règne du mal, le monde des ténèbres qui lutte contre la vérité et la vie. C’est de ce monde seulement que Satan est roi. Aussi bien l’Évangile de Jean parle-t-il du Verbe qui éclaire tout homme venant en ce monde et désigne-t-il Jésus comme Celui qui devait venir en ce monde. Mais les hommes d’Église fusionnèrent les deux sens du mot monde et donc étendirent à la totalité de la création l’empire du Malin. Jamais cette confusion sémantique, si lourde de conséquences, ne fut opérée avec moins d’esprit critique qu’au début des Temps modernes. L’imprimerie la diffusa ; la crainte de la fin du monde en majora la crédibilité.

[…] La Renaissance ne fut libération de l’homme que pour quelques-uns : Léonard, Érasme, Rabelais, Copernic … ; mais pour la plupart des membres de l’élite européenne elle fut sentiment de faiblesse. La nouvelle conscience de soi fut aussi la conscience plus aiguë d’une fragilité qu’exprimèrent conjointement la doctrine de la justification par la foi, les danses macabres et les plus belles des poésies de Ronsard : fragilité devant la tentation du péché ; fragilité devant les forces de la mort. Cette double insécurité plus cruellement ressentie qu’autrefois, l’homme de la Renaissance l’exprima et la justifia en campant face à lui l’image gigantesque d’un Satan tout-puissant et en identifiant la multitude des pièges et des mauvais coups que lui et ses suppôts sont capables d’inventer. Les violences qui ensanglantèrent l’Europe des premiers siècles de la modernité furent à la mesure de la crainte qu’on eut alors du diable, de ses agents et de ses stratagèmes.

Jean Delumeau.          La peur en Occident.                   Arthème Fayard   1978

Ce qui a fait le succès de l’humanisme, c’est qu’il se disait capable d’offrir deux atouts à ses disciples. Le premier, il incitait à croire que maîtriser les classiques rendait meilleur, plus humain, capable de réfléchir aux problèmes éthiques et moraux auxquels chacun et chacune était confronté dans ses rapports avec son univers social. Le second : il persuadait ses élèves et ses employeurs que l’étude des textes antiques donnait les compétences pratiques nécessaires à une future carrière d’ambassadeur, de juriste, ecclésiastique ou de secrétaire au sein des administrations bureaucratiques hiérarchisées en voie d’émergence dans toute l’Europe du XV° siècle. La formation humaniste comprenant l’art de traduire, de rédiger des lettres, de parler en public, était perçue comme une éducation éminemment vendable à ceux qui souhaitaient entrer dans les rangs de l’élite sociale.

Nous paraissons ici bien loin de l’image romantique et idéalisée de l’humanisme qui sauve du naufrage les grandes œuvres de la culture antique et s’imprègne de leur sagesse pour créer une société civilisée. Nous le sommes. L’humanisme de la Renaissance avait une finalité clairement pragmatique : fournir un cadre de référence pour faire carrière, et notamment préparer des hommes à gouverner. L’éducation littéraire moderne, les humanités est conçue sur le même modèle ( le mot même est issu de l’expression latine studia humanitatis). Elle promet les mêmes avantages et, pourrait-on soutenir , conserve les mêmes défauts. Elle repose sur le postulat, aujourd’hui totalement intégré, que l’enseignement général, non professionnel, des disciplines littéraires fait de l’étudiant un être civilisé et lui donne les qualifications linguistiques et rhétoriques requises pour réussir sur le marché du travail.

Jerry Brotton Le Bazar Renaissance            LLL Les Liens qui Libèrent.2011

Nulle part au monde, il ne fait bon vivre hors des conventions : ici, c’est du royaume de Sosso qu’il s’agit, où les Mandingues [aujourd'hui Malinké] dominent les Peuls.

Pour les gens de Kaniaga [le royaume de Sosso] les plus vils et les plus méprisables des hommes sont les Peuls : un seul homme de ce pays l’emporterait sur dix Peuls. Le tribut qu’ils prélèvent le plus habituellement sur leurs vassaux consiste en chevaux. D’autre part, ils n’ont pas pour leur prince les mêmes égards que l’on a ailleurs pour les souverains : leurs rois ne siègent pas avec une pompe vraiment royale et ne sortent pas dans l’apparat habituel aux rois ; ils ne portent pas le turban, ne s’assoient pas sur des tapis et n’ont jamais sur la tête qu’un bonnet. Le plus souvent, le roi de ce pays se tient assis au milieu de ses courtisans, confondu avec eux et sans que rien ne le fasse reconnaître. Malgré l’abondance des chevaux dans son armée, il n’a jamais qu’un seul cheval ; c’est une coutume observée chez ces gens, quelle que soit la force de l’autorité royale. Jamais il ne sort de son palais pour rendre visite à quelqu’un ; il n’en sort que pour la guerre sainte. Il n’entre jamais à la mosquée, sauf pour la prière des fêtes canoniques. Ces gens disent qu’un prince est assez rehaussé par l’éclat de son pouvoir et de son autorité pour n’avoir pas besoin d’aucune autre parure.

Mahmoûd Kati ben El-Hadj El-Motaouakkel Kâti.                        Tarik el-Fettach 1519

31 03 1520                          Pour l’expédition de Magellan, les jours raccourcissaient, les tempêtes se faisaient de plus en plus fréquentes : il était temps de trouver un mouillage où passer l’hiver : ce sera chose faite le 31 mars, par 49°20′ S, à un endroit qu’il va nommer Port Saint Julien, où l’on trouvait en abondance du poisson, des oiseaux et de l’eau fraîche.

Le 1° avril, jour de Pâques, Magellan invite ses capitaines : seul Mesquita se présente, qui commande maintenant le San Antonio. Les autres organisent la mutinerie : vers minuit un canot se dirige vers le San Antonio : à bord, les trois capitaines espagnols, Juan de Cartagena, Gaspar Quesada et Antonio de Coca, et trente hommes armés, qui montent à bord du San Antonio, s’emparent d’Alvaro de Mesquita. Réveillé, le maestre Juan de Eloriaga, flairant la trahison, demande à Quésada les raisons de sa présence à bord, et obtient pour toute réponse six coups de poignard qui le foudroient. Les Portugais du bord sont mis aux fers  avec Mesquita et le commandement confié à Juan Sebastian del Cano. Puis chacun regagne son bateau en attendant le lendemain… qui ne chantera pas. Cartagena est maître de trois navires : le San Antonio, le Victoria, le Concepción. Et Magellan l’ignore, jusqu’à ce que la chaloupe faisant la tournée de l’eau potable et du bois revienne à son bord sans avoir pu accéder à aucun des trois navires. Il réalise alors que seuls le Trinidad et le Santiago lui obéissent.

Gaspar Quesada lui envoie un courrier plein de déférence, demandant seulement à être mieux traité à l’avenir : c’est une supplique. Et pour Magellan c’est une faiblesse.

Il retient le canot qui lui a apporté le courrier, disposant ainsi de deux canots au lieu d’un et envoie l’un de ses fidèles, l’alguazil [le maître d’armes] Gonzalo Gómez de Espinosa accompagné de cinq hommes à bord du Victoria, pour remettre une lettre au commandant Luis de Mendoza, qui lit la lettre, esquisse un sourire en se disant qu’il ne se fera pas avoir comme  Cartagena, et se fait égorger par l’alguazil, tandis que montent à bord quinze hommes armés emmenés par Duarte Quesada, qui prend le commandement, et donne les ordres pour appareiller : Magellan tient donc trois navires qui se mettent en place pour barrer la sortie du golfe : il ne restait alors plus qu’à sommer Cartagena sur le San Antonio et Quesada sur le Concepción de se rendre, ce qu’ils vont faire sans opposer de résistance.

Luis de Mendoza va être écartelé, coupé en quatre morceaux qui resteront exposés à la vue de tous pendant des mois à Port Saint Julian. Quesada, qui a tué Eloriaga, va être décapité par Molino, son valet de chambre qui n’avait d’autre alternative s’il voulait rester en vie, devant 40 hommes enchaînés ; sa tête restera exposée au bout d’une pique aux cotés des restes de Mendoza.

Mesquita va présider le tribunal qu’ordonnera Magellan pour juger les mutins. Trois seront déclarés coupables de trahison : Andrès de San Martin, l’astronome-astrologue engagé en remplacement de Luys Faleiro, Hernando Morales, pilote et un prêtre. A l’évidence, ces trois hommes n’étaient pas au cœur de la mutinerie, et leur condamnation illustre bien la volonté délibérée de Magellan de terroriser les équipages. Ils seront torturés : Andrès de San Martin en sortira vivant et reprendra son poste, Hernando Morales succombera et le prêtre tiendra compagnie à Cartagena, abandonné sur le rivage lors du départ.

Puis, 40 autres mutins seront condamnés à mort et verront leur peine commuée en travaux forcés. La mutinerie était matée, mais à quel prix !

Les navires sont vidés en totalité, hâlés au sec, et nettoyés de fond en comble par les condamnés aux travaux forcés. Le froid austral est dur. En avril, les navires sont remis à l’eau. Le Santiago part en reconnaissance ; à peu près à 60 miles au sud de Port Saint Julien, Serrano trouve l’estuaire de la Santa Cruz et du Chico, où le poisson et le morse sont encore plus abondants qu’à Port Saint Julien ; ils s’y attardent donc, puis reprennent la mer ;  mais le 22 mai, une tempête brutale ne leur laisse pas le temps d’affaler les voiles, lesquelles partent vite en lambeaux ; avec un gouvernail endommagé, le bateau qui n’était plus maitrisable, se fait drosser sur des rochers, puis, – chance au milieu de tous ces malheurs – repousser sur une plage, où les 35 hommes peuvent mettre pied à terre : il ne leur restait plus qu’à regagner San Julian, près de 160 km au nord à pied, avec de la neige jusqu’au ventre et l’estuaire de la Santa Cruz et du Chico à franchir. L’affaire n’était pas jouable, ils s’en rendirent compte une fois atteinte la rive sud de l’estuaire, au bout de 4 jours : ils envoyèrent les deux plus vaillants alerter le reste de l’expédition sur un radeau de fortune confectionné avec des bois de récupération du Santiago. Il leur fallut encore 11 jours pour atteindre Port Saint Julien, par l’intérieur des terres, les marécages du rivage s’étant révélés infranchissables. Épuisés, décharnés, titubants,  ils purent alerter Magellan qui envoya par la même voie de terre, de crainte de perdre encore un navire, un détachement de 24 hommes au secours des 33 qui restaient rive droite de l’estuaire. Ils y parvinrent, réussirent encore à faire passer tout le monde rive gauche, grâce au petit radeau, et regagnèrent à peu près en une semaine Port Saint Julien dans la neige, ne se nourrissant que de biscuits et de vin, où les attendait le festin  réservé aux héros.

Mais un festin ne saurait faire oublier le népotisme qu’afficha alors Magellan, en ne plaçant que des hommes entièrement à sa cause au commandement des navires, lui-même conservant celui du Trinidad, népotisme réprouvé tant par les Portugais que par les Espagnols. Et ceci n’était pas fait pour égayer toutes ces trop longs jours d’inactivité, de nuits prolongées. L’apparition sur la plage d’un géant – il ne devait en fait pas mesurer plus d’1.80 m. mais ses bottes le grandissaient  – leur apporta un moment de distraction :

Il était si grand que le plus grand de nous ne lui venait qu’à la ceinture. Il était vraiment bien bâti. Il avait un grand visage peint de rouge alentour et ses yeux aussi étaient cerclés de jaune, aux joues il avait deux cœurs peints. Il n’avait guère de cheveux à la tête et ils étaient peints en blanc… Quand notre capitaine lui montra sa semblance dans un miroir d’acier, il s’épouvanta grandement.

Pigafetta

C’était un indien Tehuelche. Ce premier contact s’étant bien passé, les autres membres de la tribu apparurent ; certaines de leurs habitudes pouvaient paraître étranges, comme de se racler la gorge avec une flèche pour vomir après avoir avalé des souris crues ! Ils étaient éleveurs de guanacos – cousin du lama -. Les Indiens apprirent aux hommes de Magellan comment capturer ces guanacos :

Ils lient un des petits à un buisson, et après les grands viennent pour jouer avec le petit, et les géants sont cachés derrière quelque haie et, tirant  de leurs flèches, tuent les grands. Nos gens amenèrent dix-huit de ces géants, tant homme que femmes, qu’ils mirent en deux parts. La moitié d’un coté du port, l’autre moitié de l’autre, pour chasser aux dites bêtes.

Pigafetta

Magellan va les nommer Pathagoni, néologisme qui se réfère à patacones, un chien aux grosses pattes en espagnol : ces indiens avaient des grands pieds que les bottes semblaient encore agrandir. Nous en restera la Patagonie.

Les relations se détériorèrent lorsque des marins de Magellan découvrirent à terre une cache d’armes. On tendit un piège à quelques uns pour les amener à bord d’un navire et là les mettre aux fers, puis on les libéra. Des escarmouches causèrent la mort d’un marin, et pour finir Magellan emmena à son bord un géant patagon qu’il convertit au catholicisme, avec l’intention d’en faire cadeau à Charles Quint !

Plus au sud, en Terre de Feu, le peuplement autochtone était de quatre tribus :

La Terre de feu se répartissait entre quatre peuplades principales : deux dites de canoeros, vivant dans leurs canots et mangeant principalement les produits de la pêche, les Yamanas (dits aussi Yagans), au nord des montagnes de la Cordillère de Darwin, et les Alakalufs, au sud ; deux terrestres, vivant de l’élevage et de la cueillette, les Selk’nam et les Hanush.

Christian Clot Ultima Cordillera, la dernière terre inconnue.                       Arthaud 2007

Magellan n’avait pas osé condamner à mort le personnage le plus important, Cartagena, nommé par le roi conjuncta parsonna, fils naturel de l’archevêque Fonseca, en charge de la Casa : aussi va-t-il l’abandonner le 11 août sur la côte, en vue des navires, en compagnie d’un prêtre français qui avait comploté à ses cotés, Bernard Calmette ; celui-ci avait pris un nom espagnol – Pero Sánchez de la Reina – pour se rapprocher de l’équipage. Ils avaient assez de pain et de vin pour …dire la messe et tenir un été, mais pas plus.

Il décide de lever l’ancre de Port Saint Julian le 24 août, et c’est à nouveau pour essuyer des tempêtes qui les contraignent à mouiller dans l’estuaire de la Santa Cruz, pour six semaines ; ils quittèrent ce mouillage le 18 octobre.

7 06 1520                          Henri VIII d’Angleterre, 29 ans et François I°, 24 ans, se rencontrent au camp du Drap d’or, implanté à la limite de la Picardie française et de l’enclave de Calais, toujours anglaise : c’est le triomphe du strass et paillettes, d’un protocole fastueux, pointilleux et paralysant.

Ainsi s’approchèrent l’un de l’autre, et quand furent près, donnèrent des éperons à leurs chevaux, comme font deux hommes d’armes quand ils veulent combattre à l’espée, et, au lieu d’y mettre les mains, chacun d’eux mit la main à son bonnet et aussi tost l’un que l’aultre et s’embrassèrent et accolèrent moult doucement, puis descendirent de cheval, et de rechief, s’accolèrent. Ce fait, se prindrent par les bras pour entrer dans le beau pavillon tout tendu de drap d’or …

Robert de Fleuranges Le jeune adventureux

François I° n’enfreindra toute cette royale liturgie que 2 fois : en allant voir son cousin, de nuit, sans protection aucune, puis en répondant à un défi de lutte à mains nues d’Henri VIII, déjà incorrigible joueur comme tous les Anglais : 2 crocs en jambe d’Henri ; François esquive et met le cousin  à terre. Mais toute cette poudre aux yeux ne sera d’aucun effet sur la suite des événements : le tout puissant cardinal Wolsey, initiateur de la politique de Henry VIII,  fera le nécessaire pour que rien de ces grandes démonstrations d’amitié ne se traduise dans les faits.

1 07 1520                    Cortés et ses conquistadors ont beaucoup rusé et beaucoup tué pour s’emparer de l’empire des Aztèques. Cortés a du repartir en avril 1520 vers la côte pour contrer une expédition de 1 100 hommes à la tête desquels se trouve Pánfilo de Narváez, ordonnée par le gouverneur de Cuba : bien que très inférieur en nombre, il les défait les 28 et 29 mai. Pánfilo de Narváez, un des plus actifs  et cruels capitaines de la conquête de Cuba, y perd un œil et devient son prisonnier pour 2 ans.

Mais dans la capitale, la violence et l’avidité des hommes qu’il y a laissés ont bien détérioré les relations avec les Aztèques. Retranchés dans Tenochtitlan, ils sont assiégés par les habitants qui ont coupé les ponts. L’empereur Moctézuma que Cortès retient prisonnier, tente de calmer la population : il est tué d’une pierre. La seule issue est une sortie, qui ne peut-être jugée que suicidaire : mais Cortés a la baraqua et il s’en sort. Ses hommes, surchargés d’armes et d’or, – celui du trésor de Moctezuma découvert dans le palais de l’ancien empereur Axayacatl – périront en grand nombre dans les marais : le fiasco passera à la postérité sous le nom de Noche triste. Mais un bonhomme de cette trempe se remet vite, et 8 jours plus tard, il gagnait la bataille d’Otumpan, qui lui permit de regagner sa base de Tlaxcala, d’où il va préparer l’assaut suivant. Il a perdu 810 hommes, l’artillerie et l’or.

21 octobre 1520                   Le pilote de Magellan remarque un cap qui s’avance loin dans l’océan, et sitôt celui-ci dépassé, de nombreux squelettes de baleines échoués sur la plage : c’était probablement le signe qu’on se trouvait sur leur itinéraire de migration : ils s’engagent alors dans ce qu’ils commenceront par nommer tout simplement le détroit avant de prendre le nom de détroit de Magellan, en 1527.

Nous avons vu une ouverture comme une baie, et elle avait à son entrée, à main droite, on long banc de sable, et le cap que nous avions découvert avant cette bande est appelé Cap des Onze mille Vierges[5], et le banc de sable est à 52 degrés de latitude, 52,5 de longitude, et du banc de sable jusqu’à l’autre rive, il doit y avoir quelque chose comme cinq lieues.

Francisco Albo

Après avoir navigué et atteint le cinquante deuxième degré du dit ciel antarctique, le jour de la fête des Onze mille Vierges, nous trouvâmes par miracle un détroit que nous appelâmes le Cap des Onze mille Vierges.

Pigafetta

Ce point fait à l’entrée du détroit illustre très bien les aléas de la détermination de la longitude. La latitude trouvée : 52° S, est exacte ; mais pour la longitude qui est en fait de 68° O, on trouve 52,5, soit un écart de 15,5°, ce qui est tout de même considérable : plus de 1700 km, à raison de 111,12 km pour un degré.

Les rives du détroit sont des prairies herbeuses à l’est et à l’ouest des fjords enneigés, et même parfois des glaciers, dont les séracs font un bruit d’enfer quand ils s’effondrent dans des gerbes d’eau. Sur la grève dorment ou s’ébrouent quantité de morses. Les Indiens Onas et Yaghans entretenaient des feux en permanence, faute de savoir l’allumer, à moins qu’il ne s’agisse de feux de forêts déclenchés par la foudre, les orages étant très fréquents dans la région : il baptisera le tout Terre de feu. Il leur faudra 38 jours pour franchir ces 580 km, 38 jours d’exploration dans un imbroglio de bras de mer, dont on ne sait jamais au départ quel est celui-ci qui est le bon, véritable labyrinthe au sein duquel un des rares moyens de deviner le bon chemin était de goûter l’eau, la plus salée étant celle qui indiquait la bonne voie.

Dans les décennies suivantes, il apparaîtra clairement que cet étroit et tortueux couloir, soumis à des courants violents et balayé par des vents fous, était un passage beaucoup trop délicat pour des navires chargés de denrées précieuses ; Francis Drake, parti pour piller les colonies espagnoles d’Amérique du Sud en 1577, en gardera un très mauvais souvenir.

La terre de chaque coté est immense et montagneuse ; les montagnes les plus basses, bien que monstrueuses et merveilleuses à regarder à cause de leur hauteur, sont surpassées par d’autres en taille, et d’une étrange manière elles s’élèvent si haut au-dessus de leurs compagnes, qu’entre elles il semble y avoir trois régions de nuages. Ce détroit est extrêmement froid ; il y gèle et il y neige continuellement ; les arbres semblent lourds du fardeau du temps et pourtant ils sont toujours verts, et beaucoup d’herbes, bonnes et douces, poussent en abondance en dessous d’eux.

Francis Pretty, officier de Sir Francis Drake 1578

On dirait qu’on pénètre dans un monde tout à fait nouveau et étrange, un véritable Pays de Nulle Part. Le détroit ne gèle jamais, sauf sur son pourtour, et le faux hêtre antarctique, avec ses petites feuilles ovales qui deviennent mates en été, pousse en bosquets épais au bas des pentes des montagnes. Un peu plus haut pousse de l’herbe drue qui vire au bronze sous les rayons du soleil couchant, et plus haut encore, les pics sont couverts de neiges éternelles. Quand il pleut sur le détroit, il neige à deux mille mètres.

Samuel Eliot Morison, historien de marine, février 1972

Magellan envoie en reconnaissance le Concepción et le San Antonio :

Alvaro de Mesquita remonta le détroit sur cinquante lieues, et il trouva certaines parties si étroites que l’une et l’autre rive n’étaient pas distantes de plus d’un jet de hallebarde, et le détroit tournait à l’ouest alors que les courants marins venaient de l’ouest de toute leur force, si puissants que les marins n’auraient pu continuer qu’avec de grandes difficultés. Mesquita fit demi-tour et alla dire à l’amiral qu’il pensait que grande eau venait d’un large golfe ; à son avis, il fallait aller à la recherche de son extrémité pour observer ce phénomène étrange, parce que ce n’était pas sans raison que l’eau venait avec une telle force de cette direction.

Vasquito Gallego

Les navires restés à l’abri durent encore rechercher des endroits plus reculés pour se mettre à l’écart des très violents vents rabattants venus du haut des glaciers où l’air s’est refroidi et dont la vitesse s’accélère lors de leur descente ; les anglais les nomment williwaw.

Et puis, le jour fixé par Magellan pour se regrouper passa et seul le Concepción avait réapparu : le San Antonio manquait à l’appel, et ce n’était pas un accident : Estêvão Gomes, le pilote si compétent qui avait manifesté son opposition à la poursuite de l’expédition, avait fomenté une mutinerie, et Mesquita, le capitaine, s’était retrouvé aux fers.  Mettant à profit son art de la navigation et la complexité de la topographie des lieux pour rester caché des autres navires, Gomes fit tout simplement demi-tour, cap vers l’Espagne : on rentre à la maison ! Sur le plan logistique, le confort matériel était garanti : c’est lui qui avait à son bord le principal des vivres.

21 11 1520                           Magellan requit les conseils de ses officiers pour savoir s’ils devaient continuer l’expédition ou rentrer en Espagne, comme Gomes voulait qu’ils le fissent. Cette hésitation, qui ne lui ressemblait pas, laisse entendre qu’il redoutait les rumeurs que les hommes d’équipage rebelles du San Antonio allaient diffuser à propos de sa conduite, au cas où le navire atteindrait l’Espagne.

Magellan envoya une longue missive à Duarte Barbosa, le capitaine du Victoria, ce qui indique que les relations entre les différents officiers étaient à nouveau si tendues que le capitaine général craignait que le simple fait de les rassembler pût les conduire à se mutiner à nouveau. Ce document révèle son besoin urgent de trouver un consensus :

Moi, Ferdinand Magel­lan, chevalier de l’ordre de Santiago et capitaine général de cette flotte que Sa Majesté envoie à la découverte des îles aux Épices, [etc] vous informe vous, Duarte Barbosa, capitaine du Victoria, et vos pilotes et maîtres d’équipages, que j’ai appris que vous considérez tous comme une décision téméraire de continuer le voyage, parce que vous jugez la saison trop avancée.

Je suis un homme qui n’a jamais dédaigné l’opinion ou le conseil d’autrui, mais a toujours désiré discuter et mener toutes ses affaires, en commun avec vous, sans que j’aie jamais offensé quiconque. Or, depuis les événements du port de San JuIian, avec la mort de Luis de Mendoza et de Gaspar de Quesada et le bannissement de Luis de Cartagena et de Pero Sanchez de la Reina, prêtre, je sais que vous craignez de me communiquer vos sentiments, même pour le service de Sa Majesté. Je vous ordonne, par la présente, au nom du Roi, et personnellement  je vous prie et conjure de me faire savoir votre opinion par écrit, et de m’exposer les raisons en faveur de la continuation du voyage, ou du retour. Que rien ne vous détourne de dire la vérité ! Après avoir pris connaissance de vos motifs et de votre avis, je vous dirai la décision qu’il convient de prendre.

Fait dans le Canal de Todos los Santos, face au Rio del Isleo, le 21 novembre, jeudi, par 53 degrés, l’an 1520.

Ordonné par le capitaine général, Fernand de Magellan.

Andrès de San Martín reçut un courrier analogue : installé ainsi dans une position d’autorité à laquelle il n’était pas habitué, l’astronome de la flotte insista pour qu’ils continuent l’expédition au moins jusqu’à la mi­ janvier, bien qu’il doutât encore que ce détroit fût bel et bien le passage miraculeux vers les îles aux EÉpices :

Seigneur très magnifique,

Ayant pris connaissance de votre demande, qui m’a été notifiée vendredi 22 novembre 1520 par Martin Méndez, secrétaire de la nef de Sa Majesté appelée la Victoria, et qui m’ordonne de vous donner mon opinion concernant ce que je pense être le mieux pour ce voyage, soit de continuer, soit de faire demi-tour, opinion accompagnée des raisons qui sous-tendent mon choix, je dirais : le doute existe que, soit par ce Canal de Todos los Santos, dans lequel nous nous trouvons actuellement, soit par les deux autres détroits situés à l’est et au nord-est, on puisse trouver un passage vers les Moluques, mais la question de savoir ce qu’on pourrait éventuellement trouver, si le temps le permettait, dans la mesure où nous allons vers l’été, est toute différente. Et il me semble que votre seigneurie doit continuer à avancer sa recherche, et en fonction de ce qu’on trouvera ou découvrira, jusqu’au milieu de ce mois de janvier 1521, quand vous pourriez envisager la possibilité de retourner en Espagne, car dès lors les jours vont soudain raccourcir et le temps empirer. Et jusqu’à maintenant, alors même que les jours durent dix-sept heures, ajoutés à l’aube et au crépuscule, nous subissons pourtant un temps orageux et changeant, nous pouvons nous attendre à bien pire quand les jours rac­courciront de quinze à douze heures et plus encore en hiver, comme nous le savons déjà. Votre seigneurie peut donc vouloir quitter ce détroit et passer le mois de jan­vier à regagner l’extérieur et ensuite, après avoir collecté suffisamment d’eau et de vivres, prendre la direction de Cádiz et du port de Sanlucar de Barrameda, d’où nous sommes partis.

[...] Continuer plus près du pôle austral que nous le som­mes actuellement, comme vous en avez donné l’instruc­tion aux capitaines au fleuve de Santa Cruz, je ne crois pas que ce soit possible, à cause du temps terrible, et des tempêtes, car si à cette latitude la navigation s’est avérée si dangereuse et pénible, quelle sera-t-elle quand nous nous trouverons à soixante ou soixante-dix degrés ou plus, puisque votre seigneurie a dit que nous devrions aller à la recherche des Moluques en empruntant les routes par l’est et le nord-est, pour ensuite contourner le cap de Bonne-Espérance ? Quand nous y arriverons, ce sera déjà l’hiver, comme votre seigneurie le sait bien, et de plus l’équipage est amaigri et manque de forces ; de surcroît, si pour l’heure il nous reste suffisamment de provisions, nous n’en avons pas beaucoup ni assez pour reprendre de l’énergie et être capables de beaucoup tra­vailler sans que la santé des hommes d’équipage en souf­fre, d’autant que j’ai aussi remarqué combien les malades mettent longtemps à se rétablir.

[...] Je crois également que votre seigneurie ne devrait pas naviguer de nuit le long de ces côtes, tant pour assurer la sécurité des nefs que pour accorder à l’équipage un peu de repos bien nécessaire. Puisqu’il y a dix-sept heures de lumière du jour, que votre seigneurie permette aux ba­teaux de jeter l’ancre pour les quatre ou cinq heures de nuit, afin que, comme je l’ai dit, les gens puissent se re­poser au lieu de devoir s’affairer sur les bateaux avec le gréement ; et, plus important encore, afin de nous épar­gner les coups que notre destin futur risque de nous in­fliger, le Ciel nous en préserve. Si en effet de tels coups peuvent nous frapper quand les choses sont visibles, on ferait bien de les craindre d’autant plus quand on ne peut rien voir ou savoir ou bien observer ; que votre seigneurie permette donc de jeter l’ancre une heure avant le coucher du soleil plutôt que de continuer de nuit pour couvrir deux lieues. J’ai dit ce que je sens et ce que je comprends afin de servir tant Dieu que votre seigneurie par ce que je crois être le mieux pour l’Armada et votre seigneurie ; que votre seigneurie agisse comme votre seigneurie le croit bon, et Dieu guidera votre seigneurie. Qu’Il per­mette à la vie et aux  entreprises de votre seigneurie de connaître le succès, comme c’est mon souhait.

Ayant désormais l’assurance qu’il ne reverrait plus le San Antonio, et qu’il ne rencontrerait pas d’opposition pour les jours à venir, Magellan poursuivit sa recherche pour finalement trouver l’issue sur l’autre océan :

Là nous trouvâmes de demi-lieue en demi-lieue bon port et lieu pour surgir, bonnes eaux, et du bois tout de cèdre, et du poisson aussi, tel que sardines, missiglioni et une herbe fort douce appelée appio, il y en a aussi de la même sorte, mais amère et cette herbe croît auprès des sources. Ne trouvant pas autre chose, nous en mangeâmes[6] plusieurs jours.

[...]   Le mercredi 28 novembre 1520, nous débouchâmes du détroit, nous engouffrant dans l’océan Pacifique. Nous restâmes trois mois et vingt jours sans avoir aucune nourriture fraîche, nous nourrissant uniquement de vieux biscuits réduits en poussière, grouillants de vermine et imprégnés de l’urine des rats. Nous buvions d’une eau jaunâtre et depuis longtemps putride. Nous mangeâmes également les peaux de bœuf qui couvraient le haut de la grand-vergue afin d’empêcher celle-ci de frotter contre les haubans, et qui avaient été considérablement durcies par le soleil, la pluie et le vent. Nous les laissâmes tremper dans la mer quatre ou cinq jours durant, puis nous les plaçâmes quelques instants sur la braise, avant de les manger ; et souvent, nous mangeâmes de la sciure de bois. Les rats se vendaient un demi ducat pièce, et, même à ce prix, il était impossible de s’en procurer. Les gencives inférieures et supérieures de certains de nos hommes enflèrent, de sorte qu’il leur devint tout à fait impossible de se nourrir, et qu’ils moururent. Dix-neuf hommes succombèrent à cette maladie, de même que le géant [de Patagonie] et un Indien du pays de Verzin [le Brasil en italien] .

Pigafetta

1520                                    Charles Quint ne réside pas encore en Espagne ; il y a nommé un régent flamand - donc impopulaire -, Adrien d’Utrecht, sous la gouverne duquel les Cortès lancent de nouveaux impôts à percevoir par les villes ; ces dernières refusent : on pend des percepteurs à Ségovie, on brûle des maisons de députés à Burgos ; Tolède expulse son corregidor c’est la révolte des Comuneros qui rejoint la Junta Santa de las Communidades, qui exigeait la restitution du pouvoir politique aux Espagnols ; leur milice marchera sur Tordesillas, pour y chercher en vain le soutien de Jeanne la Folle, mère de Charles Quint, et sera anéantie à Villanar, un an plus tard.

Francisco Alvares représente le roi du Portugal pour répondre aux offres d’alliance du royaume du Prêtre Jean, qu’après des siècles de vaines ambassades diverses et variées à l’est de l’Europe, on a fini par trouver en Éthiopie. Il arrive à la cour chrétienne du jeune Roi des rois, Lebna Dengel ou David II, où il est reçu par sa vieille mère Hélène, régente, qui a pour amant Pedro da Covilhã.

Ce dernier n’est autre qu’un ex ambassadeur du Portugal, qui avait quitté Lisbonne en 1487, et depuis lors n’avait jamais donné de ses nouvelles. L’Éthiopie est alors un pays cerné par la puissance ottomane… il ne représente plus aucun intérêt stratégique…, la route des Indes passe loin de là… c’est, -pas tout à fait mais presque – la fin du mythe du royaume du Prêtre Jean, qui, pendant longtemps, aura fixé le besoin stratégique pour l’Occident de croire qu’il existait, à l’est des musulmans, une chrétienté, qui devait permettre de prendre les musulmans en tenaille.

Le personnage du prêtre Jean existait bel et bien. Son royaume – si l’on veut utiliser ce terme – était l’Éthiopie. C’est en 1520 que les premiers envoyés portugais atteignent ce territoire inconnu. Ils ont progressé depuis le Niger. On les conduit chez le souverain. Il leur faut attendre des heures, dans la nuit glaciale des hauts plateaux. Puis on leur fait franchir trois tentures sacrées qui protègent la personne du roi. Lorsque la dernière tenture se lève, le prince apparaît, assis sur un trône, entouré de mille bougies et de cinq cierges allumés. En réalité, ce négus se nommait Lebna Dengel. C’était un jeune homme de vingt-trois ans qui tentait de régner sur un mélange de savane et de désert. Il était entouré de deux pages, l’un portant une croix, l’autre un glaive. Ces deux objets sacrés avaient un sens. Le premier exprimait la tradition de la rencontre des Éthiopiens avec les chrétiens des premiers siècles ; le second, la filiation fabuleuse du roi d’Éthiopie, fils lointain des amours du roi Salomon et de la reine de Saba.

 

Donc ce royaume était chrétien, mais d’origine juive. Le négus fut tout de suite intéressé par la proposition d’aide contre l’islam. Il était bel et bien menacé par celui-ci. Les théologiens portugais ne s’offusquent guère du caractère monophysite des chrétiens éthiopiens : c’est de conquête et de commerce dont, cette fois, il s’agit.

 

Il y eut pourtant de très longues discussions entre le chapelain portugais, Francisco Alvares, et le prêtre Jean. Thèmes principaux : pourquoi un seul pape à Rome alors que les Éthiopiens considéraient qu’il devait exister quatre patriarches égaux pour Antioche, Constantinople, Alexandrie et Rome ? Alvares, sur ce point, réussit à ébranler la vieille conviction de son interlocuteur : le monde avait changé. Il rencontra davantage de difficultés avec le mariage des prêtres, le divorce à la carte, la polygamie, etc. Les Éthiopiens y tenaient. Il fallut toute l’habileté du chapelain pour faire bouger les mentalités.

 

Durant toute cette ambassade, Alvares tint une chronique : A verdadeira informaçâo da terra do Preste Joâo das Indias (Informations vraies sur le pays du prêtre Jean et des Indiens). C’est, sans nul doute, la meilleure description de ce pays pauvre et inconnu. Une capitale : Axum, des pistes difficilement utilisables, une population pauvre qui tenait tête, avec obstination, à un islam conquérant et omniprésent. Pas grand-chose à attendre du prêtre Jean pour prendre l’islam à revers.

 

Le mythe du royaume chrétien caché subsista pourtant. Joâo de Barros, par exemple, homme fort savant, continua à affir­mer qu’il existait, au cœur de l’Éthiopie (pour lui, ce mot recouvrait toute l’Afrique), un lieu béni – peut-être le paradis terrestre -, proche d’un lac immense, et d’où partaient tous les grands fleuves africains : le Nil, le Congo, le Zambèze, et quelques autres. C’étaient les fleuves d’or, et Dieu avait fermé les issues qui y conduisaient : il ne fallait pas que les pécheurs retrouvent trop tôt les portes du paradis.

Georges Suffert Tu es Pierre           Éditions de Fallois 2000

Le sultan ottoman Soliman le Magnifique soumet l’Irak, le Yémen, une partie du Maghreb, d’Alger à Tripoli. A Alger, c’est Khayr al-Din, frère et successeur de Barberousse, qui se soumet à lui, devenant beylerbey – seigneurs des seigneurs -, ce qui l’oblige un peu, mais surtout lui apporte 2 000 janissaires[7] et 4 000 volontaires turcs, de quoi chasser les Espagnols du Péñon et ravager Calabre et Sicile. Dès lors, quantité de manuscrits et de lettrés arabes arrivèrent à Istanbul. L’islam va désormais avoir pour bras séculier des Ottomans, et non plus des Arabes.


[1] Une des grandes faiblesses des Aztèques, outre leur rivalités incessantes avec les voisins, fût que les femmes,  la moitié de la population aztèque et autres, étaient leurs ennemies , car réduites pour la plupart au statut d’esclave.

[2] D’autres disent qu’il ne fit que les échouer.

[3] Bernal Diaz parle d’une fourchette entre 3 et 5 hommes sacrifiés chaque jour : des estimations plus récentes donnent un chiffre approximatif dix fois supérieur, parlant d’une moyenne de 20 000 sacrifices humains par an

[4] où il se trouvait pour avoir vendu à l’étranger le navire qu’il commandait ! il fera partie des condamnés à mort dont la peine sera commuée en travaux forcés. En temps voulu il saura faire ce qu’il faut pour sortir de l’anonymat.

[5] Le 21 octobre est la fête de Sainte Ursule, dont le tombeau se trouve à la cathédrale de Cologne : sainte du V° siècle, elle aurait été martyrisée par les Huns, en compagnie de ses suivantes, au nombre de onze ; une erreur de lecture ou de typographie transformera alors le onze en onze mille. Les onze mille vierges est une des grandes légendes du Moyen Âge.  Apollinaire, à l’humour grassouillet de potache, voire berlusconien, ôtera le i des vierges pour en faire les onze mille verges.

[6] A leur grand bénéfice, ces herbes sauvages contenant de la Vitamine C, première protection contre le scorbut. Mais, ne pouvant savoir que près de 100 jours de mer les attendaient, ils n’en firent sans doute pas provision.


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 31 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

ERE QUATERNAIRE, de 1,7 m.a. à nos jours.

Pléistocène 1.7 m.a. à ~ 10 000 ans.

A Chilhac, en Haute Loire, dans le Massif Central, des quartz taillés de main d’homme, associés à une faune du quaternaire ancien, témoignent de la présence d’Homo erectus. On en a trouvé aussi dans une carrière de basalte, à Lézignan la Cèbe, dans l’Hérault, datés de 1.57 m.a. : galets, basalte, silex, parmi des ossements de pachydermes, rhinocéros, hyènes, chevaux, félins.

1.5 m.a.                       Près d’Irelet, à Koobi Fora, dans le nord du Kenya, des hominidés laissent des empreintes de pied identiques à celle d’un homme moderne, dans des couches de sédiments d’un écart de 5 m. : orteils courts, en forme d’arche, typique d’une station debout. Il devrait s’agir d’Homo ergaster ou des tous premiers Homo erectus.

1,4 m.a                        Premiers bifaces ou galets taillés, en Afrique.

Dès l’origine de l’outillage de pierre, le problème d’approvisionnement en matière première s’est posé. La matière idéale est le silex, matière faisant défaut sur d’immenses territoires qui ont offert pourtant des possibilités d’existence favorables. Le chasseur préhistorique est par conséquent contraint de séjourner à portée des sources de silex ou de recourir à des substances de remplacement très inférieures en possibilités techniques. Dans les régions périphériques dénuées de silex, la nécessité a donné naissance à des industries aberrantes et difficiles à dater comme l’outillage de quartz des Sinanthropes ou l’outillage de bois minéralisé de Birmanie. Dans les régions centrales, on perçoit dès le début le lien entre les régions à silex et les hommes, et toute l’évolution technique retrace l’effort de libération qui s’est poursuivi à travers les millénaires. Cet affranchissement progressif s’est traduit par un rapport étroit entre la longueur du tranchant utile des outils et le volume des matières nécessaires pour les confectionner. Alors que les outils tranchants les plus anciens immobilisent un kilogramme de silex pour dix centimètres de tranchant à peine, on atteint à la fin de l’âge du Renne (-10 000) un rapport qui dépasse parfois vingt mètres de tranchant au kilo de silex. L’allégement et l’amenuisement progressif de l’outillage tranchant qui frappe l’esprit le moins préparé traduit ce phénomène le plus important et le plus clair de l’histoire des civilisations préhistoriques : à mesure que croît la valeur utile d’un même poids de silex, les témoins des industries classiques se rencontrent de plus en plus loin des centres de matière première.

André Leroi-Gourhan. La Préhistoire 1956

1.2 m.a.                     Des précurseurs lointains de l’Homo heidelbergensis et de l’homme de Néandertal, baptisé Homo antecessor se sont installés aux abords de la grotte de Sima del Elefante, sur le site espagnol d’Atapuerca, à 17 km de Burgos : c’est en 2008 qu’on découvrira un morceau de mandibule et une prémolaire.

1 m.a.                         Dans l’Hérault se mettent en place les gorges de la Vis, et le cirque dolomitique de Mourèze.

0.8 m.a.                       Quelques 70 silex taillés découverts à Happisburg, dans le nord-est du Norfolk, en Angleterre, témoignent de la présence d’hominidés, probablement de la lignée d’homo antecessor, présence qui sera confirmée en février 2014, à la faveur des grandes marées qui permettront la découverte d’empreintes dans la boue d’un ancien estuaire : ces hominidés avaient une taille de 90 cm. à 1.70 m. Il existe seulement deux sites plus anciens, tous les deux en Afrique: à Laetoli en Tanzanie – 3,5 m.a. – et à Koobi Fora au Kenya -1,5 m.a.

Le sud du Groenland bénéficie d’une climat boréal : à peu près 10° en été, -17° en hiver, de quoi assurer une vie décente aux papillons, scarabées, araignées, et quelques autres.

0.78 m.a.                   Une météorite de près de 10 km. de Ø, après son entrée dans l’atmosphère, se brise en 5 morceaux, dont le principal arrive près du pôle sud, provoquant une fonte brutale d’environ 1 % de la calotte glaciaire. Dans le même temps, on sait qu’il y eut inversion du champs magnétique terrestre… sans que l’on puisse affirmer que ceci soit la cause de cela.

0.7 m.a                       Le site du cap d’Agde connaît la dernière manifestation de volcanisme dans l’Hérault. Premiers bifaces en France.

0.6 m.a                        Début de la première période glaciaire – Günz, jusqu’à 0.54 m.a.

vers 0.5 m.a.               Il y a aussi des ancêtres de l’homme – heidelbergensis ou antecessor – dans le sud-est de l’Angleterre, le long de la côte du Suffolk : ils laisseront des silex noirs de bonne qualité et de bonne coupe. Quand on dit le long de la côte du Suffolk, il faut l’entendre dans la géographie actuelle, car alors l’Angleterre était reliée au continent et bénéficiait d’un climat méditerranéen avec hippopotames, lions, rhinocéros, hyènes, daims géants et éléphants. Installés là entre deux périodes glaciaires, ils ont dû en être chassés par le retour du froid.

Dans l’abri sous roche de Tcheoukeou-tien, au nord du fleuve Jaune, en Chine un sinanthrope – homme de Chine – utilise l’os et le silex pour ses outils et connaît le feu. C’est le jésuite Pierre Teilhard de Chardin qui le découvrira en 1929.

0.48 m.a.                    Début de la seconde période glaciaire de Mindel, jusqu’à 0.43 m.a.

0.45 m.a.                    L’Homo Erectus découvre le feu : la cuisson des aliments va amener des repas pris en commun… et, entre deux bouchées, on peut commencer à essayer de communiquer… Le fait d’avoir jusqu’alors mangé de la viande crue lui apportait le sel dont il avait besoin. La viande perd beaucoup de son sel à la cuisson : il faut peut-être remonter jusque là pour voir naître la quête de sel. Si la viande crue lui apportait le sel, elle lui apportait aussi les parasites : avec la cuisson, les parasitoses vont quasiment disparaître et l’espérance de vie progresser.

Contemporain de la glaciation de Mindel, l’Homme de Tautavel fait partie de cette famille : il a une capacité cérébrale avoisinant les 1 100 cm3.

Homo erectus fut la première espèce humaine à faire usage du feu ; la première à accorder à la chasse une place importante dans ses moyens de subsistance ; la première à pouvoir courir comme les hommes modernes ; la première à fabriquer des outils en pierre à partir d’un projet réfléchi ; et la première à étendre son domaine en dehors de l’Afrique.

Richard Leakey L’origine de l’humanité   1994

Voyez-vous l’humanité, cette caravane traversant le désert des siècles ? Chemin faisant, l’un trouve un caillou et s’en sert pour assommer l’iguane qui somnole sous le soleil. Cet autre voit brûler une prairie trop sèche et y découvre les restes d’une antilope exhalant une odeur excitante, nouvelle : celle de la chair cuite ! Le feu est dompté.

Un troisième tresse des brins d’osier, en fait une corbeille sommaire pour y déposer des fruits sauvages. C’est le même qui veut rendre son bol étanche, l’enduit d’argile et l’oublie auprès du brasier familial !

Quand l’osier s’est consumé, la première coupe en terre cuite est née !

Jean Paul Barbier Civilisations disparues.             Assouline 2000

0.4 m.a. à 0.2 m.a.   Le niveau de la Méditerranée se trouve à 26 m. plus haut que le niveau actuel : des fouilles sur les Terra Amata, l’emplacement de l’actuel Nice, ont mis à jour plusieurs traces de campement d’Homo Erectus qui ont permis de déterminer ce niveau. En Israël, un Homo Sapiens archaïque est déjà installé : on trouvera quelques unes de ses dents en 2010.

0.24 m.a.                    Début de la troisième période glaciaire, Riss.

0.236 m.a. à 0.183 m.a.         Sur les berges de la Seine, à une quinzaine de kilomètres en amont de Rouen, à Tourville-la-Rivière, les os d’un bras d’homme seront découverts en octobre 2014. Les chercheurs parlent d’un individu pré-Néandertalien, situant les Néandertaliens plutôt entre -118 000 et -30 000.

Dans les environs immédiats, un millier de restes d’espèces animales, des grands mammifères (équidés, cerfs, aurochs), des carnivores ((loup, panthère) ainsi que de plus petites espèces (chats sauvages, lièvres, castors). Sur des ossements d’aurochs, on trouve des traces de fractures volontaires, pour récupérer la moelle. Quelque 700 outils de pierre ont été identifiés, relevant de la technique Levallois, apparue avec le lignage néandertalien.

vers 0.2 m.a.              À une date encore incertaine, mais remontant à moins de 200 000 ans, s’impose au milieu de toutes les autres une nouvelle espèce d’Homo sapiens, avec un corps, des mains, des yeux, un cerveau plus développés encore – il a la capacité d’abstraction -, et qui semble être, elle, à l’origine directe de l’homme moderne. On la nomme Homo sapiens sapiens.

En l’état actuel des connaissances, elle apparaît une fois de plus en Afrique, contrée au climat encore idéal. Étonnante coïncidence : alors que l’homme de Heidelberg qui, déjà, enterre ses morts, et qui deviendra l’Homme de Neandertal en Europe est répandu sur la planète, c’est encore sur le continent des origines qu’il évolue vers des formes plus sophistiquées. Comme si ce continent était le sélecteur naturel des progrès de l’évolution.

De fait, en tout mieux adapté, Homo sapiens sapiens occupe très rapidement l’espace par un nomadisme foudroyant ; il remplace Homo erectus, heidelbergensis et sapiens et il élimine en particulier les Néanderthaliens d’Europe. L’homme de Cro-Magnon est un sapiens sapiens.

Le plus ancien de ces Homo sapiens sapiens, l’Homo sapiens idaltu, vit une fois de plus le jour en Éthiopie, il y a 160 000 ans. On l’a retrouvé enterré à côté d’outils et d’un crâne d’enfant portant de nombreuses incisions (comme s’il avait servi de récipient).

En quelques millénaires, les Homo sapiens sapiens occupent le reste du continent africain : certains migrent vers le sud, y devenant les ancêtres des actuels Xan, ou Bochimans, de l’Afrique australe ; d’autres occupent le Sahara, et les Bantous en seraient issus. Et comme on a trouvé en Syrie des outils ressemblant à ceux de cet Homo sapiens idaltu, laissés là à la même époque, il semble que certains d’entre eux aient gagné particulièrement vite le Moyen-Orient, où le climat est tout aussi clément. Il est également possible que ces Homo sapiens sapiens du Moyen-Orient soient issus, ou au moins métissés, d’un groupe de Néandertaliens venus d’Europe quelque 200 000 ans plus tôt avec leur propre culture, et qui y auraient évolué. Ce qui est sûr, c’est que sapiens sapiens colonise ensuite à marches forcées l’Europe, l’Asie centrale, l’Inde, l’Indonésie et des territoires jusque-là vierges de toute présence d’hominidés, comme la Sibérie.

Vers 150 000 ans, quelques millions de ses descendants vivent ainsi dans de vastes espaces, transportant avec eux vêtements, chausses, outils, armes et feu, célébrant des rituels religieux là où ils enterrent leurs morts.

Jacques Attali. L’Homme nomade Fayard 2003

Pour la détermination de l’apparition et de la disparition de l’homme de Neandertal, il est préférable de ne pas se montrer plus royaliste que le roi en ayant le souci de ces dates, car les anthropologues eux-mêmes ne parviennent pas à se mettre d’accord là-dessus : tout le monde s’accorde sur une date limite la plus récente pour l’apparition : 150 000 ans, mais en fait on a trouvé un Néandertalien à Petralona, en Grèce, vieux de 700 000 ans ; l’homme de Tautavel, lui aussi néandertalien, a 400 000 ans. Pour la disparition, les dates se font plus précises, entre 35 000 et 24 000 ans.

L’homme commence par le face à face avec la mort, à la différence de l’animal. C’est pourquoi l’une des définitions du religieux est la non-acceptation de la contingence absolue qui caractérise l’homme vivant et éphémère. Ce serait là le seuil qui marque le passage du domaine animal à l’humain.

Claude Geffré, Dominicain.             Avec ou sans Dieu ?             Bayard 2006

0.18 m.a.                    L’Homo Sapiens Sapiens se met à parler… il s’agissait probablement de sons pas trop articulés et on ne peut pas parler de langage pour l’instant. Fin de la 3° période glaciaire de Riss.

Nous avons deux cerveaux. Le premier, archaïque, constitué par le système limbique, n’a pratiquement pas évolué depuis trois millions d’années. Celui de l’Homo sapiens ne se différencie guère de celui des mammifères inférieurs. C’est un cerveau petit mais qui possède une puissance extraordinaire. Il contrôle tout ce qui se passe en matière d’émotions. Il a sauvé l’australopithèque quand celui-ci est descendu des arbres, lui permettant de faire face à la férocité du milieu et de ses agresseurs. L’autre cerveau, beaucoup plus récent, est celui des fonctions cognitives. Il est né avec le langage, et au cours des 150 0000 dernières années, il s’est développé de manière extraordinaire, en particulier grâce à la culture. Il se trouve dans le néocortex. Malheureusement, une bonne part de notre comportement est encore gouvernée par notre cerveau archaïque. Toutes les grandes tragédies – la Shoah, les guerres, le nazisme, le racisme – sont dues à la primauté de la composante émotive sur la composante cognitive. Or le cerveau archaïque est tellement habile qu’il nous porte à croire que tout est contrôlé par notre pensée, alors que ça ne se passe pas du tout ainsi.

[...] Il faudrait l’expliquer aux jeunes d’aujourd’hui, cette affaire des deux cerveaux. Quand ils s’imaginent qu’ils pensent, ils se font des illusions. Le langage et la communication leur donnent l’illusion qu’ils sont en train de raisonner. Mais le cerveau archaïque est malin, et il sait aussi tricher. Il se camoufle derrière le langage, en imitant le cerveau cognitif. Il faudrait le leur expliquer.

Rita Levi Montalcini. Interview réalisée par Paolo Giordano, auteur de La solitude des nombres premiers. Courrier International 963 du 16 au 22 avril 2009. Rita Levi Montalcini avait alors cent ans.

0.131 m.a.                 Les paléoclimatologues font débuter à cette date l’eémien, pour une durée d’environ 15 000 ans, au cours desquels les températures de la terre ont été supérieures aux niveaux actuels – l’hippopotame prend ses aises dans la vallée du Rhin -. Le niveau moyen des mers excède de 5 mètres environ le niveau actuel. Ce sont des carottages effectués au Groenland en 2010 jusqu’à 2 500 m. sous le sol, qui apportent à la surface des témoins âgés de ~131 000 ans. C’est lors des deux dernières glaciations Riss : ~ 210 000 et Würm – ~ 70 000 que le Rhône et la Durance transportent leurs sédiments les plus lourds – de gros galets -. La fin de l’avant dernière glaciation est marquée par un réchauffement à l’équateur ; l’augmentation du rayonnement solaire amorce une fonte des glaces de l’antarctique, une augmentation du taux de CO² dans l’air et de l’effet de serre. Mais le principal composant de cet effet de serre est la vapeur d’eau, élément capital de régulation du climat :

Si Venus est devenu un enfer, si Mars est devenu un désert, c’est parce qu’elles ont perdu la plus grande partie de leur eau.

André Brahic, astrophysicien au CEA

0.130 m.a.                  L’anse de Plakias, sur la côte nord de la Crête, à l’ouest d’Héraklion, voit s’installer des hommes venus probablement de Grèce ou de Turquie ; ils étaient nécessairement venus en bateau, car, quelle qu’ait été la variation du niveau de la mer lors des grandes glaciations, la Crète a toujours été une île, contrairement à l’Angleterre qui a été reliée à une certaine période au continent par la terre ferme. Néandertaliens, Sapiens ? On ne sait. Mais ils ont laissé plus de 2 000 pierres taillées, d’une taille allant de 20 cm. à moins de 1 cm., façonnées dans du quartz blanc, du quartzite ou du chert, une roche siliceuse : bifaces, hachereaux, racloirs, grattoirs, perforateurs, burins etc… tout cela sera trouvé au cours de campagnes archéologiques menées en 2008 et 2009.

0.121 m.a.                  L’étude de coraux fossilisés prélevés dans le Yucatan prouve qu’on assiste à une élévation de plus de 3 m. du niveau des océans, sur une échelle de temps très courte, de l’ordre du siècle, ce qui signifie probablement plusieurs centimètres par an. Et le climat d’alors ressemblait beaucoup à celui d’aujourd’hui …

0.12 m.a                      Début de la quatrième et dernière glaciation : Würm.

90 000                       Des hommes de Neandertal, probablement chassés d’Europe occidentale par le froid se mêlent au Proche Orient à des Homo sapiens sapiens déjà sortis de leur Afrique originelle. Mêlés… à telle enseigne que le patrimoine génétique des populations actuelles d’Europe et d’Asie – ce n’est pas le cas pour l’Afrique – est composé dans une fourchette de 1 % à 4 % des gênes de Neandertal.

Un petit rappel des faits est sans doute nécessaire : voilà 400 000 à 500 000 ans, certains des Homo ergaster peuplant l’Afrique commencent à trouver le temps long, ils choisissent alors de courir le monde. Les voyages forment la jeunesse, mais surtout les espèces. Nos touristes finissent par débarquer en Europe où ils évoluent doucement pour se transformer en hommes de Neandertal. La vie est pépère.

Pendant ce temps, les ergaster restés en Afrique continuent à évoluer pour donner naissance, il y a environ 200 000 ans, à l’Homo sapiens, appelé dorénavant homme moderne. Après 130 000 ans de félicité africaine, lui aussi a bientôt des fourmis dans les jambes. Vers – 70 000, les plus aventureux, profitant d’un réchauffement planétaire, prennent la route du Proche-Orient.

Et là, qui trouvent-ils, on vous le donne en mille !, mais les cousins Neandertal, qui, eux, venaient de refluer d’une Europe prise dans les glaces. Mazel Tov ! On échange les partenaires pour fêter ces retrouvailles. De gré ou de force, on ne le sait pas. En tout cas, c’est bien à cette époque que des gènes néandertaliens s’immiscent dans le génome de l’homme moderne.

Frédéric Lewino

75 000                         La technique de taille des silex, dite de retouche par pression, pression obtenue probablement par des instruments faits d’os ou de bois de cervidés, apparaît dans la grotte de Blombos, dans l’actuelle Afrique du Sud. Elle permet d’obtenir de petits éclats et d’obtenir ainsi des objets d’une grande finesse, pointes de flèche ou de lance très aiguës et tranchantes. Il faudra attendre 50 000 ans pour la trouver en Europe occidentale, caractéristique de la culture solutréenne.

Éruption du volcan Toba, dans le nord de Sumatra, probablement la plus puissante de l’histoire de la Terre.

65 000                       On estime la population globale de la terre à un demi million.

60 000                       La Camargue s’enfonce légèrement à l’est , modifiant ainsi les cours du Rhône et de la Durance : le lit du Rhône se rapproche de Beaucaire et Arles, celui de la Durance de l’étang de Berre. L’ours des cavernes apparaît dans les Alpes : il y restera jusque vers – 17 000.

Les ancêtres des populations d’agriculteurs africains se séparent des pygmées, et quelques milliers d’entre eux quittent l’Afrique de l’Est, – Out of Africa – pour coloniser l’Europe, via le Proche Orient. Il est aujourd’hui des paléontologues pour dire que cette « sortie » s’est faite beaucoup plus tôt, vers ~125 000 ans, s’appuyant sur la découverte d’outils de pierre taillée, jusqu’à présent attribués à Sapiens, à Jebel Faya – près du cap de l’Arabie qui fait la rive sud du détroit d’Ormuz. Mais le lien entre un outillage technique et une population précise est contestable car, à ce compte là, dans cinq mille ans, on pourra dire qu’en 2000, il n’existait qu’une seule civilisation puisqu’il y avait des télévisions partout ! On peut aussi émettre l’hypothèse que s’il y a eu vers ~ 125 000, tentative de sortie d’Afrique de l’Homo Sapiens, elle n’a pas eu de suite.

C’est à peu près à cette époque qu’on assiste à l’émergence d’un langage complexe, avec un registre de mots étendu, une syntaxe etc… Les premiers mots, « dit-on », furent d’un homme à la vue d’une femme se baignant dans une rivière : que tu es belle !

Bien que des hommes d’aspects modernes soient apparus en Ethiopie il y a presque 200 000 ans, ils n’ont pas acquis de comportement moderne pendant les 150 000 années suivantes. Puis, brusquement, vers 50 000 ans avant le présent, le comportement humain moderne apparaît en Afrique pour la première fois. Nous avons vu les changements fondamentaux qui ont eu lieu à cette époque :

  • des outils d’ivoire, de coquillage et d’os, et non plus seulement de pierre ;
  • les styles de ces outils évoluent rapidement à la fois dans le temps et dans l’espace ;
  • l’art fait sa première apparition, ainsi que
  • l’organisation spatiale des habitations [...]

L’énigme à laquelle nous sommes confrontés est de savoir pourquoi tous ces bouleversements apparaissent en même temps. [...] On a suggéré que leur cause sous jacente était l’apparition de la pensée symbolique fondée sur une forme de langage pleinement moderne.

Les données génétiques indiquent que tous les hommes vivant aujourd’hui sont des descendants d’une petite population est-africaine d’environ un millier d’individus, qui a vécu il y a 50 000 ans. En dépit de son petit nombre, cette population a réussi à remplacer tous les autres êtres humains qui avaient vécus hors d’Afrique pendant plus d’un million d’années, ainsi que les autres populations qui existaient à l’époque en Afrique. La raison pour laquelle cette petite population africaine a réussi à remplacer toutes les autres est simplement qu’elle avait développé la première langue pleinement moderne, qui possédait une valeur adaptative si grande qu’elle lui a permis de conquérir le monde entier en un court laps de temps, éliminant toutes les autres populations au passage.

Merritt Ruhlen              L’origine des langues         Paris, Gallimard, 1994

Les hommes, les jeunes gens courent les bois. Leur arme est d’abord la branche noueuse arrachée au chêne ou à l’orme, la pierre ramassée sur le sol. Les femmes restent cachées dans la demeure, étape improvisée ou grotte, avec les vieux, avec les petits. Dès ses premiers pas titubants, l’homme est aux prises avec un idéal, la bête qui fuit et qui représente l’avenir immédiat de la tribu, le repas du soir, dévoré pour faire des muscles aux chasseurs, du lait aux mères. La femme, au contraire, n’a devant elle  que la réalité présente et proche, le repas à préparer, l’enfant à nourrir, la peau à faire sécher, plus tard le feu à entretenir. C’est elle, sans doute, qui trouve le premier outil, le premier pot, c’est elle le premier ouvrier. C’est de son rôle réaliste et conservateur que sort l’industrie humaine. Peut-être aussi assemble-t-elle en colliers des dents et des cailloux, pour attirer sur elle l’attention et plaire. Mais sa destinée positive ferme son horizon, et le premier véritable artiste, c’est l’homme. C’est l’homme explorateur des plaines, des forêts, navigateur des rivières et qui sort des cavernes pour étudier les constellations et les nuages, c’est l’homme de par sa fonction idéaliste et révolutionnaire qui va s’emparer des objets que fabrique sa compagne pour en faire peu à peu l’instrument expressif du monde des abstractions qui lui apparaît confusément. Ainsi, dès le début, les deux grandes forces humaines réalisent cet équilibre qui ne sera jamais rompu : la femme, centre de la vie immédiate, élève l’enfant et maintient la famille dans la tradition nécessaire à la continuité sociale, l’homme, foyer de la vie imaginaire, s’enfonce dans le mystère inexploré pour préserver la société de la mort en la dirigeant dans les voies d’une évolution sans arrêt.

L’idéalisme masculin, qui sera plus tard un désir de conquête morale, est d’abord un désir de conquête matérielle. Il s’agit pour le primitif, de tuer des bêtes afin d’avoir de la viande, des ossements, des peaux, il s’agit de séduire une femme afin de perpétuer l’espèce dont la voix crie dans ses veines, il s’agit d’effrayer les hommes de la tribu voisine qui veulent lui ravir sa compagne ou empiéter sur ses territoires de chasse. Créer, épancher son être, envahir la vie d’alentour, l’instinct reproducteur est le point de départ de toutes ses plus hautes conquêtes, de son besoin futur de communion morale et de sa volonté d’imaginer un instrument d’adaptation intellectuelle à la loi de son univers. Il a déjà l’arme, le silex éclaté, il lui faut l’ornement qui séduit ou épouvante, plumes d’oiseaux au chignon, colliers de griffes ou de dents, manches d’outils ciselés, tatouages, couleurs fraîches bariolant la peau.

L’art est né. L’un des hommes de la tribu est habile à tailler une forme dans un os, ou à peindre sur le torse ou le bras un oiseau aux ailes ouvertes, un mammouth, un lion, une fleur. En rentrant de la chasse, il ramasse un bout de bois pour lui donner l’apparence d’un animal, un morceau d’argile pour le pétrir en figurine, un os plat pour y graver une silhouette. Il jouit de voir vingt faces rudes et naïves penchées sur son travail. Il jouit de ce travail lui-même qui crée une entente obscure entre les autres et lui, entre lui-même et le monde infini des êtres et des plantes qu’il aime, parce qu’il est sa vie. Il obéit à quelque chose de plus positif aussi, le besoin d’arrêter quelques acquisitions de la première science humaine pour en faire profiter l’ensemble de la tribu. Le mot décrie mal aux vieillards, aux femmes assemblées, aux enfants surtout, la forme d’une bête rencontrée dans les bois et qu’il faut craindre ou retrouver. Il en fixe l’allure et la forme en quelques traits sommaires. L’art est né.

Élie Faure                           Histoire de l’art     L’art antique. Première édition 1909

50 000                        Une météorite d’environ deux millions de tonnes s’écrase en Amérique du Nord, donnant naissance au Cañon Diablo.

47 000                        Une météorite qui devait peser 300 000 tonnes, composées essentiellement de fer, s’écrase en Arizona à une vitesse de 43 000 km/h, créant le cratère Barringer, – ou encore Meteor Cratère – d’une profondeur de 170 m. avec un diamètre de 1 200 m : plusieurs centaines de millions de mètres cubes de roches ont été pulvérisées en quelques secondes. En fait, la météorite se serait fragmenté 5 km avant le sol et l’actuel cratère ne serait que celui crée par le plus gros élément restant, d’environ 10 000 tonnes.

45 000                        Sur les rives de la rivière Irtysh, dans la région d’Omsk, en Sibérie occidentale, l’homme d’Ust’-Ishim, un Homo Sapiens laisse un fragment de fémur qu’un chasseur d’ivoire trouvera en 2008. Ses ancêtres se sont croisés avec l’homme de Neandertal entre 60 000 et 50 000 ans, soit quelque 5000 et 15 000 ans plus tôt. La lignée d’Homo Sapiens à laquelle il appartient résulterait d’une première colonisation d’Homo sapiens depuis l’Afrique, la péninsule Arabique et l’actuelle Israël qui n’a pas complètement réussi, avant qu’une deuxième vague n’aboutisse à une percée définitive jusqu’en Europe occidentale, vers 43 500 ans, mais aussi vers l’Asie et l’Océanie. Il est probable que ces aurignaciens se soient croisés, eux aussi, avec Néandertal avant de l’évincer.

46 000 et 36 000        Des dents trouvées en des lieux très éloignés – la grotte de Shanidar en Irak, 46 000 ans, et la grotte de Spy en Belgique, province de Namur, 36 000 ans – recouvertes de tartre, excellent piège à particules alimentaires microscopiques, prouvent que l’homme de Neandertal avait déjà une alimentation équilibrée, dans laquelle entrait fruits et légumes, aussi bien que la viande.

La mégafaune du pléistocène s’éteint en Australie, laissant la place aux aborigènes qui vont conserver une économie de chasseurs-cueilleurs jusqu’à l’arrivée des Européens en 1788. Un jour, peut-être des milliers d’années plus tard, ils se mettront à peindre… leurs dieux, leurs créateurs, eux-mêmes, des animaux, les derniers occupants n’hésitant pas à peindre sur les peintures antérieures : on voir parfois trois figures se chevaucher, aisément distinctes car de couleurs différentes, de l’orange vif au brun presque noir. Deux expéditions de quelques semaines en dénombreront plus de 10 000 dans la seule région de Kimberley, au nord-nord-ouest de l’Australie, la plupart d’entre eux se trouvant dans des abris sous roche, parfois sur des simples escarpements, parfois dans de véritables grottes. La datation de ces peintures n’a pas encore été établie.

Contrairement à une opinion répandue, ce n’est ni à l’Europe ni aux temps glaciaires qu’appartiennent la plupart des sites d’art rupestre. Il est impossible d’avoir une évaluation précise de leur nombre dans le monde. En tout, on peut penser qu’il en existe autour de 400 000, très inégalement répartis.

En Europe, on n’en compte que quelques milliers. L’art des cavernes est faiblement représenté, avec environ 350 sites. Des traditions diverses d’art rupestre lui succéderont : art du Levant en Espagne orientale, puis art schématique plus généralement réparti dans la péninsule Ibérique ; art rupestre scandinave ; art alpin en France (mont Bego) et en Italie (Valcamonica), du Néolithique à l’âge du fer inclus ; sites gravés – plus d’un millier – de la forêt de Fontainebleau.

L’Afrique est le continent par excellence de l’art rupestre, avec plus de deux cent mille sites, dont beaucoup de très grande importance, la majeure partie dans les pays sahariens et dans le sud du continent. L’Asie est moins connue et son art rupestre est le plus souvent indaté. Ce continent si vaste doit comporter plusieurs dizaines de milliers de sites, avec plus de dix mille en Chine. Gravures et peintures sur roches sont présentes dans toute l’Océanie, y compris à Hawaï. Il doit bien y avoir en tout plus de cent mille sites ornés, pour la plupart en Australie, pays du monde le plus riche en art rupestre. L’Australie est en outre le lieu où l’on connaît la plus longue tradition artistique ininterrompue, puisqu’elle a duré jusqu’à nous. Enfin, l’art des Amériques, du Canada à la Patagonie est extrêmement important et varié.

L’art rupestre est un phénomène commun à tous les peuples de l’humanité, sur les cinq continents, depuis les dizaines de milliers d’années que l’homme moderne, notre ancêtre direct, existe. Ses chefs-d’œuvre témoignent partout de systèmes de pensée sophistiqués et, malgré sa diversité, de l’unité fondamentale de l’esprit humain.

Jean Clottes  Clio     2004

40 800                        Dans la grotte d’El Castillo dans le nord de l’Espagne, une peinture rupestre représente un disque rouge. Une main au pochoir trouvée sur ce même site a au moins 37 300 ans.

40 000                       L’arrivée en Europe de l’Homo Sapiens Sapiens il y a quarante mille ans marque un tournant dans l’histoire de l’humanité : c’est après Cro-Magnon qu’il y a eu de grands changements alimentaires, que sont apparues les premières caries, que la population a augmenté, que les maladies se sont développées, qu’on a commencé à accumuler les richesses.

Michel Raymond Institut des Sciences de l’évolution. Montpellier.               Midi Libre 19 octobre 2008

Disparition plutôt rapide de l’homme de Neandertal : des spécialistes du champ magnétique terrestre émettent l’hypothèse que cela pourrait être lié à une très forte diminution concomitante du champ magnétique terrestre : l’amoindrissement du bouclier protecteur qu’il met en place aurait alors permis aux particules solaires de pénétrer plus facilement l’atmosphère, par destruction partielle de la couche d’ozone, produisant ainsi du monoxyde d’azote, très toxique. Actuellement, le site le plus perturbé par le trou dans la couche d’ozone est la ville la plus au sud du monde, Punta Arenas, au Chili, pendant le printemps austral – octobre, novembre – quand la couche d’ozone est la plus faible : les cancers de la peau y sont particulièrement développés, on y prend un coup de soleil en quatre minutes, on y attrape des conjonctivites le temps d’aller chercher du pain si on a oublié ses lunettes, etc …

39 900                        Dans les grottes calcaires de Maros, sur l’île indonésienne de Sulawesi, peintures rupestres d’une main humaine en négatif avec un pochoir. Une autre œuvre, la représentation très réaliste d’un cochon babirusa, avec ses petites pattes et sa queue, peinte avec des pigments rouges dans la même caverne, est âgée d’au moins 35.400 ans. La datation a été effectuée à l’uranium-thorium.

37 464                        Peintures rupestres : lions, mammouths, bouquetins, cerfs, dans la baume Latrone [baume est un mot occitan, qui signifie grotte], à 240 mètres sous terre, sur la commune de Russan Sainte Anastasie, près de Nîmes. C’est la découverte d’un petit bout de charbon protégé par de la calcite qui a permis une datation exacte au carbone 14.

36 000                          On estime la population globale de la terre à un million.

Premières peintures de la grotte Chauvet, dans l’Ardèche, jusqu’en 24 500, en deux fréquentations principales : 24 500 à 27 000 pour les mouchages de torche et un petit foyer, et 30 000 à 32 500 pour les peintures. Cette datation, longtemps sujette à discussions, est aujourd’hui acquise depuis que l’on a daté l’effondrement d’une partie de la falaise qui se trouve au-dessus de l’entrée et qui donc l’obstruait jusqu’à sa découverte le 18 décembre 1994 par Jean-Marie Chauvet, Eliette Brunel et Christian Hillaire : 21 000 ans ; donc les peintures ne peuvent qu’être antérieures. La datation au carbone 14 ayant tendance à rajeunir les échantillons, et les dates obtenues les plus anciennes remontant à 32 500 ans, il convient de prendre ce chiffre de 36 000 ans pour la datation effective, après correction. Sans entrer dans le jeu réducteur du classement : la plus ceci, le plus cela, il est certain que ces peintures sont parmi les plus anciennes connues ; on en a trouvé d’à peu près contemporaines à Coliboaia, en Roumanie. A Castanet, en Périgord, des motifs gravés semblent légèrement antérieurs, et, en Espagne, la grotte du Castillo, datée à l’uranium-thorium, recèle une peinture – un disque rouge – d’environ 41 000 ans et une main au pochoir de plus de 37 000 ans.

On sait déjà que le feu peut servir à autre chose que la cuisson des aliments, puisqu’on l’utilise pour cuire les ocres ferrugineuses qui permettent d’obtenir les teintures pour ces arts rupestres. Dans la Grotte Chauvet, l’homme a utilisé surtout du noir, probablement des extrémités brulées de torche. Noir minéral à base d’oxyde de manganèse ; noir organique à base de charbon de bois, de suie, d’os ; rouge à base d’hématite (oxyde de fer de formule Fe²O3), pure ou mélangée ; jaune à partir d’un mélange d’argiles et d’oxyde de fer. Tous ces pigments étaient amalgamés par un liant organique, huile végétale, graisse animale ou lubrifiant minéral comme de la poudre de micas.

La grotte Chauvet a été rouverte en 1994 pour la première fois depuis la dernière période glaciaire. J’y verrai les peintures rupestres les plus anciennes que l’on connaisse au monde : de quinze mille ans plus anciennes que celles de Lascaux ou d’Altamira.

Pendant une phase relativement douce de la période glaciaire, il faisait ici entre trois et cinq degrés de moins que maintenant. Les seuls arbres étaient le bouleau, le pin et le genévrier. La faune comprenait beaucoup d’espèces aujourd’hui disparues : mammouths, mégacéros, lions sans crinière, aurochs, ours de trois mètres, mais aussi rennes, bouquetins, bisons, rhinocéros et chevaux sauvages. La population humaine se composait de chasseurs et de cueilleurs nomades. Elle était peu nombreuse et vivait en groupes de vingt à vingt-cinq individus. Les paléontologues appellent cette population Cro-Magnon, un terme qui met une distance entre elle et nous laquelle distance, à la réflexion, pourrait s’avérer superflue. Ni l’agriculture ni la métallurgie n’existaient alors. La musique et la joaillerie, oui.. L’espérance de vie moyenne était de vingt­ cinq ans.

Les êtres vivants éprouvaient alors le même besoin de compagnie. Mais à la question primordiale et persistante que se posent les humains – à savoir : où sommes-nous? -, les Cro-Magnon ne répondaient pas à notre manière. Les nomades étaient profondément conscients de former une minorité par rapport aux animaux. Ils étaient nés non pas sur une planète, mais parmi la vie animale. Ils n’étaient pas gardiens de troupeaux : les animaux étaient les gardiens du monde, c’est-à-dire d’un univers qui s’étendait à l’infini. Au-delà de chaque horizon, il y avait d’autres animaux.

En même temps, les Cro-Magnon se distinguaient des animaux. Ils savaient faire du feu et pouvaient ainsi s’éclairer dans le noir. Ils savaient tuer à distance. Ils fabriquaient de nombreux objets de leurs mains. Ils se confectionnaient des tentes, retenues par des os de mammouth. Ils savaient parler. Ils savaient compter. Ils savaient transporter l’eau. Ils avaient une autre façon de mourir. Leur affranchissement du statut animal était possible parce qu’ils formaient une minorité et, du fait de leur minorité, les animaux pouvaient tolérer cet affranchissement.

Dans les gorges de l’Ardèche se dresse le pont d’Arc, soutenu par une arche quasi symétrique de trente-quatre mètres de haut, façonnée par la rivière elle-même. Sur la rive gauche s’élève une grande saillie de calcaire, dont la silhouette érodée évoque celle d’un géant, vêtu d’une cape, qui s’avance vers le pont pour le traverser. Derrière lui, sur la roche, la pluie a peint des taches jaunes et rouges – de l’oxyde d’ocre et de fer -. Si le géant se hasardait vraiment à traverser le pont, vu sa taille, il se trouverait tout de suite de l’autre côté de la rivière, contre la falaise opposée, au sommet de laquelle il ne pourrait manquer l’entrée de la grotte Chauvet.

Le pont et le géant étaient déjà là au temps des Cro-Magnon. La seule différence, c’est qu’il y a trente mille ans, quand furent réalisées les peintures rupestres, l’Ardèche ser­pentait encore au pied des falaises, et les animaux, toutes espèces confondues, descendaient régulièrement le sentier naturel que je grimpe en ce moment pour s’abreuver à la rivière. La situation de la grotte était stratégique et provi­dentielle.

Les Cro-Magnon vivaient dans la peur et l’émerveillement, confrontés à de nombreux mystères. Leur culture - une culture de l’Arrivée - a duré quelque vingt mille ans. Nous vivons dans une culture de Départs et de Progrès incessants, qui dure depuis deux ou trois siècles. La culture actuelle, au lieu de se confronter aux mystères, essaie continuellement de les percer.

Silence. J’éteins la lampe frontale de mon casque. Il fait noir. Dans l’obscurité, le silence se fait encyclopédique, il condense tout ce qui s’est produit entre alors et maintenant.

Sur un rocher devant moi, j’aperçois un amas de petites taches rouges, de forme carrée. La fraîcheur du rouge est sai­sissante, aussi présente et immédiate qu’une odeur, ou que la couleur de certaines fleurs par un coucher de soleil en juin. Ces taches ont été réalisées en appliquant un pigment d’oxyde rouge sur une main puis en appuyant la paume de celle-ci contre le rocher. L’une des mains ayant imprimé les taches rouges a été identifiée, grâce à un auriculaire disjoint. D’autres empreintes de la même main ont été trouvées ailleurs dans la grotte.

Plus loin, sur un autre rocher, des points similaires dessinent une forme générale qui ressemble à un bison de profil. Les taches de la main remplissent le corps de l’animal.

Obscurité totale.

Avant l’arrivée des hommes, des femmes et des enfants (on a repéré la marque d’un pied d’enfant d’environ onze ans dans la grotte) et après leur départ définitif, la cachette était occu­pée par des ours. Par des loups et d’autres animaux aussi, certainement, mais les ours étaient les maîtres des lieux, et les nomades devaient partager la grotte avec eux. Pas un mur qui ne porte une trace de griffes d’ours. Des empreintes de pattes indiquent le chemin suivi à tâtons, dans l’obscurité, par une ourse et son ourson. Dans la chambre centrale de la grotte, qui, avec ses quinze mètres de haut, est également la plus importante, le sol glaiseux comporte de nombreuses alvéoles et cavités où les ours se calfeutraient pendant leur hibernation. Cent cinquante crânes d’ours y ont été dénombrés. L’un d’entre eux avait été solennellement placé par un Cro-Magnon sur un socle naturel tout au fond de la grotte.

Silence.

Dans le silence, les dimensions de la grotte prennent de l’ampleur. Elle mesure cinq cents mètres de long et, par endroits, cinquante mètres de large. Mais les évaluations métriques n’ont pas cours ici, car on a l’impression d’évoluer à l’intérieur d’un corps.

Les rochers qui s’élèvent en surplomb, les murs et leurs concrétions, les galeries et passages, les espaces creux qui se sont formés au gré du processus géologique appelé diagenèse évoquent clairement les organes et les recoins internes d’un corps humain ou animal. Corps et cavernes ont ceci en com­mun qu’on les croirait modelés par l’eau courante.

Les couleurs de la grotte aussi sont organiques. La roche calcaire a une teinte d’os ou de tripes ; les stalagmites sont écarlates ou d’un blanc vif, les draperies de calcite et les concrétions sont orange et pareilles à de la morve. Les surfaces brillent, comme lubrifiées par un mucus.

Une stalagmite énorme (elles grandissent d’un centimètre par siècle) s’est formée de sorte à reproduire un intestin ; une partie des tuyaux évoque les quatre pattes, la queue et la trompe d’un mammouth miniature. [l’allusion pourrait passer inaperçue: un peintre a donc mis en relief le minuscule mammouth en lui apposant quatre traits rouges.

Plusieurs murs qui auraient pu être peints ne l’ont pas été. Les quelque quatre cents animaux représentés ici se dispersent aussi discrètement que dans la nature. On ne tra­verse pas des salles d’exposition, comme à Lascaux ou Altamira. On sent davantage de vide, davantage d’intimité, peut-être davantage de complicité avec l’obscurité. Pourtant, quoique ces peintures soient de quinze mille ans plus anciennes que les autres, elles se révèlent pour la plupart aussi habiles, aussi précises et aussi gracieuses que toutes celles qui leur ont succédé. L’art, semble-t-il, est né comme un faon – tout de suite prêt à marcher. Ou, en des termes moins éclatants (tout paraît éclatant dans le noir), le savoir faire artistique accompagne l’urgence artistique : talent et besoin vont ensemble.

Je pénètre en rampant dans une annexe en forme de tasse ­quatre mètres de diamètre - et j’aperçois trois ours tracés en rouge sur les aspérités des parois courbes - un mâle, une femelle et un petit, comme dans le conte imaginé des millénaires plus tard. Je reste accroupi à regarder. Trois ours, et derrière eux, deux bouquetins. L’artiste a dialogué avec le rocher à la lueur de sa torche de charbon. Une protubérance a permis à la patte avant de l’ours de saillir et de balancer en relief, de tout son poids imposant. Une fissure suit exactement la ligne dorsale d’un bouquetin. L’artiste connaissait ces animaux absolument et intimement : ses mains les visualisaient dans le noir. Ce que le rocher a, pour sa part, chuchoté à l’artiste, c’est que les animaux - et tout le reste d’ailleurs - étaient contenus dans la pierre, et qu’il pouvait, lui, avec du pigment rouge sur le doigt, les persuader de monter à la surface, jusqu’à sa membrane extérieure, puis de se frotter contre cette surface, et d’y imprégner leur odeur.

Aujourd’hui, à cause de l’humidité, beaucoup des surfaces peintes sont devenues aussi sensibles qu’une membrane, précisément : un coup de chiffon et elles seraient effacées. D’où ma déférence.

Je sors de la grotte et me fais happer par la tornade du temps qui passe. Je suis à nouveau parmi les noms. À l’inté­rieur de la grotte, tout est présent et innommé. À l’intérieur de la grotte, la peur existe, mais elle est parfaitement équilibrée par un sentiment de protection.

Les Cro-Magnon n’habitaient pas dans la grotte. Ils y allaient pour prendre part à certains rites – dont on sait peu de chose. L’hypothèse selon laquelle ces rites auraient quelque lien avec le chamanisme paraît convaincante. Le nombre de personnes massées à l’intérieur de la grotte n’a probablement jamais excédé la trentaine.

A quel rythme venaient-ils ? Plusieurs générations d’artistes ont-elles travaillé ici ? Pas de réponse. Peut-être n’y en aura-t-il jamais. Peut-être faut-il se satisfaire de l’intuition qu’on venait ici pour expérimenter, et garder en mémoire des moments de parfait équilibre entre le danger et la survie, entre la peur et le sentiment de protection ? Est-il possible d’en espérer davan­tage ?

La plupart des animaux peints à Chauvet étaient féroces dans la vraie vie. Or rien, dans leur représentation, ne laisse transparaître une ombre de frayeur. Du respect, oui ; un respect fraternel, familier. C’est pourquoi chaque image animale englobe une présence humaine. Une présence révélée par le plaisir. Chaque créature, ici, se sent chez elle en l’homme, formulation étrange, je l’admets, et néanmoins incontestable.

Dans la chambre la plus profonde, je vois deux lions dessinés en noir, au charbon. Grandeur nature ou presque. Ils se tiennent côte à côte, de profil, le mâle derrière la femelle qui est collée à son flanc, parallèle à lui, mais plus proche de moi.

Ils forment une seule figure, totale quoique incomplète (leurs pattes manquent et je soupçonne qu’elles n’ont jamais été dessinées). La paroi rocheuse, déjà couleur de lion au départ, s’est carrément faite lion.

J’essaie de les dessiner à mon tour. La lionne se tient en même temps debout à côté du lion, contre lequel elle s’appuie, et à l’intérieur de lui. Cette ambivalence résulte d’une brillante élision, par laquelle les deux animaux possèdent le même contour. La ligne qui parcourt l’aine, le ventre et la poitrine leur appartient à tous deux - et ils la partagent avec une grâce tout animale.

Pour le reste, leurs profils sont distincts. Les lignes des queues, dos, cous, fronts et museaux sont indépendantes ; elles se rapprochent puis se séparent, convergent puis s’arrêtent à des endroits différents, car le lion est beaucoup plus long que la lionne.

Deux animaux debout, un mâle et une femelle, joints par la ligne unique de leurs ventres, là où ils sont naturellement le plus vulnérables et où ils possèdent le moins de fourrure.

Devant la grotte, au petit matin, quand le ciel est sans nuages, le soleil rosit la falaise et la réchauffe peu à peu. Contrairement aux animaux. les hommes étaient conscients que, pour eux, le soleil ne se lèverait peut-être pas toujours.

Je dessine sur un papier japonais très absorbant. Je l’ai choisi en me disant que la difficulté d’y utiliser de l’encre noire me rapprocherait de la difficulté d’utiliser du charbon (brûlé et préparé ici dans la grotte) sur la surface brute d’un rocher. Dans les deux cas, la ligne n’obéit pas tout à fait. Il faut jouer du coude. Il faut négocier.

Deux rennes avancent dans des directions opposées – vers l’est et l’ouest. Ils ne partagent pas le même contour, mais sont dessinés en superposition, de sorte que les pattes avant du renne supérieur traversent comme deux grosses côtes le flanc du renne inférieur. Ils sont inséparables, leurs deux corps sont délimités par le même hexagone ; la queue du plus haut rime avec les bois du plus bas ; la longue tête de l’un, tel un burin de silex, siffle une mélodie au métatarse de la patte arrière de l’autre. Ils forment un seul signe et, pour former ce signe, ils font une ronde.

Quand le dessin a été presque achevé, l’artiste a abandonné son morceau de charbon et a tracé de ses doigts une ligne noire épaisse (couleur de cheveux après la baignade) le long du ventre et du fanon du renne inférieur. Puis il a répété son geste avec l’animal supérieur, mélangeant la peinture au sédiment blanchâtre de la roche, pour que la ligne soit moins violente.

Tandis que je dessine, je me demande si ma main, qui épouse le rythme visible de la danse des rennes, ne serait pas en train de danser avec la main qui les a initialement dessinés.

Il n’est pas rare, ici, de fouler une miette de charbon tom­bée naguère tandis qu’une main traçait une ligne.

Ce qui rend Chauvet unique est le fait que la grotte ait été hermétiquement close. Le toit de la chambre qui servait à l’origine d’entrée – vaste. et baignée de lumière -, s’est effondré il y a environ vingt mille ans. Depuis lors, et jusqu’en 1994, l’obscurité avec laquelle les artistes avaient dû négocier à dis­tance s’est engouffrée par-derrière pour ensevelir et protéger tout ce qu’ils avaient fait. Les stalagmites et les stalactites ont continué de grandir. Par endroits, une pellicule de calcite a recouvert certains détails comme une cataracte. L’essentiel, cependant, conserve son extraordinaire fraîcheur. Et cette immédiateté sabote toute perception linéaire du temps.

John Berger D’ici là             Editions de l’Olivier 2006

35 000                      Maximum de la glaciation würmienne – la dernière – dans les Alpes. Le site de Grenoble est sous une épaisseur de 1 300 m. de glace : le sommet du glacier atteint St Nizier du Moucherotte, à 1 100m. De façon générale, dans les Alpes, tout ce qui était en dessous de 1 200/1 300 m était sous la glace. Le glacier du Rhône atteignait les portes de Lyon, l’Aubrac est recouvert par 200 m. de glace. Il n’y a pas de glace à Marseille, mais tout de même des pingouins.

Ces glaces stockent d’énormes volumes d’eau : autant de moins pour les mers, dont les niveaux sont donc bas, ce qui permet à des populations du sud-est asiatique de passer en Australie, Nouvelle-Guinée et Tasmanie. On a des traces d’aborigènes [du latin ab origine] en Australie vers ~ 40 000.

À Hohle Fels, une grotte du Jura souabe, au sud de l’Allemagne, près d’Ulm, une figurine de 6 cm, sculptée dans l’ivoire d’une défense de mammouth, est exhumée en 2008 : la tête est réduite à une boucle laissant passer le lien qui permettait de la porter, les membres sont atrophiés et les formes plus que généreuses : pour l’instant, rien qui soit vraiment à même d’éveiller la libido de l’homme. Il attendra. Dans les parages, le plus ancien instrument de musique identifié à ce jour : une flûte taillée dans un os de vautour : 28 cm de long et moins d’un centimètre de Ø, 5 trous sur l’une des faces et une embouchure ; sa facture indique qu’elle n’est probablement pas la première.

Ça parle, ce méchant bout de roseau ; ça dit ce qu’on pense ; ça montre comme avec les yeux ; ça raconte comme avec les mots ; ça aime comme avec le cœur ; ça vit ! ça existe !

George Sand             Les Maîtres sonneurs             Gallimard 1979

À peu près de la même époque, deux autres statuettes de femmes : à Galgenberg, et Hohlenstein Stadl, moins massives. Ce sont  les plus anciennes représentations humaines connues à ce jour (2010).

34 000                         À moins de 10 km à l’ouest de l’actuel Naples, dans les Campi Flegrei –les Champs Fhlégréens – une éruption volcanique, Campagnan Ignimbrite,  projette 300 km3 de cendres, qui vont se répandre sur plus de 3 millions de km², recouvrant ainsi une bonne partie de l’Europe centrale et de l’Est et provoquant un hiver volcanique qui va refroidir de 2° Celsius le climat de l’hémisphère nord pendant 3 ans.

33 000                       Au nord de Montpellier, dans la plaine de St Martin de Londres, vivaient des mammouths et des rhinocéros laineux, des ours, des aurochs et des hyènes : le climat était alors à peu près celui de l’actuelle Laponie : – 20° en hiver, + 10° en été. En novembre 2012, on trouvera un squelette entier de mammouth laineux à Changy sur Marne : c’est le second trouvé en France, le premier l’avait été en 1859. En Russie, de 1902 à 2012, on en a découvert huit.

28 000                       Les habitants de la grotte de Dzudzuana, en Géorgie, utilisent la fibre de lin sauvage probablement pour tisser des cordes et des paniers.

27 000 à 19 000         Peintures de la Grotte Cosquer, alors à 70 m. au-dessus du niveau de la mer, sur le versant sud de la pointe de Morgiou, dans les calanques de Marseille, à la pointe nord-ouest de la calanque de la Triperie. La mer était à 6 km. On peut y voir des chevaux, des bisons, et aussi des phoques, des pingouins, et beaucoup de mains négatives – représentées avec la technique du pochoir -. Il est peu probable qu’elle ait été habitée de façon permanente. L’entrée de l’accès à la grotte est aujourd’hui à – 37 m. ; on emprunte un tunnel de 175 m. qui remonte, jusqu’à retrouver la mer à son niveau actuel, qui occupe la partie basse de la grotte.

25 000                        Sur l’actuelle commune du Buisson-de-Cadouin, en Dordogne, des hommes gravent dans la grotte de Cussac environ 150 représentations d’animaux – mammouths, chevaux, rhinocéros etc…- . Ils y trouvent aussi les ossements de six à huit individus. C’est à Marc Delluc et ses amis spéléologues que l’on doit cette découverte, faite en septembre 2000.

Sur l’actuelle commune de Lespugue, en Haute Garonne, 20 km au nord de Saint Gaudens, un premier hommage sculpté est rendu à la femme : c’est la Vénus de Lespugue, peut-être la plus ancienne œuvre d’art au monde : elle mesure 14,7 cm et se trouve aujourd’hui au musée de l’Homme. A peu près à la même époque, celles de Willendorf, en Autriche, et de Laussel, sur la commune de Marquay, dans la vallée de la Beune, en Dordogne :

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20 380                        Un mammouth de 47 ans se risque sur un pont de glace, qui casse : le mammouth est précipité dans la faille, debout, puis est recouvert rapidement de boue, qui gèle : l’histoire se passe en Sibérie, dans la presqu’île de Taymir, à 250 km au nord-ouest de Khatanga, la petite ville de la région. Vingt deux mille ans plus tard, au printemps 1997, un chasseur nomade dolgan, découvrira ses défenses dépassant du sol gelé… il ne cède pas à son réflexe premier : s’emparer des défenses et les vendre, et informe le responsable du parc naturel du Taymir, lequel en parle à Bernard Buigues, directeur de l’association française Cercle Polaire Expéditions, qui parvient à mettre en œuvre un sauvetage original de Jarkov, du nom du chasseur qui l’a découvert : découper le permafrost – terre gelée – qui entoure le corps et transporter le tout en atmosphère froide où les analyses seront possibles : un bloc de 3 m. x 2, pesant 23 tonnes va être dégagé et transporté par hélicoptère à Khatanga, où les premières analyses de mousses, graines, fleurs, pollens et champignons pris dans les poils et la terre vont montrer que, contrairement à ce que l’on croyait jusqu’alors, ce Mammuthus Primigenius vivait dans une steppe et non dans une toundra.

Jarkov est le premier mammouth de Bernard Buigues. Douze ans plus tard, le « troupeau » sera au nombre de 300, se nommant Fishhook, Yukagir Lyouba … tout ce joli monde réinstallé dans de grandes caves creusées dans la glace. Y défile aussi le gotha de la paléontologie et paléogénétique mondiale, avides de pouvoir prélever de l’ADN aussi « lisible » :

Un fossile, en général , c’est de la pierre : avec le temps, les cellules vivantes disparaissent et toute la matière organique qui composait l’os original est remplacée par le matériau qui l’entoure. Les os agissent comme des sortes d’éponge, c’est pour ça qu’on les retrouve, sinon ils seraient putréfiés par des bactéries, par des champignons. Les restes de dinosaures que vous connaissez sont ainsi en pierre. Ici ce n’est pas le cas. Quand je vais à Khatanga et que je perce l’os pour prélever de l’ADN, j’ai de la graisse plein les mains. C’est tellement bien conservé qu’on pourrait en faire de l’os à moelle !

[...] Les techniques de décryptage du génome sont encore balbutiantes, mais tout peut aller très vite. On sait déjà bidouiller le génome d’une bactérie pathogène, on saura forcément demain manipuler le génome d’un éléphant… Personnellement, je ne me prêterais pas au jeu : ce serait une hérésie biologique. Mais il y aura toujours des gens assez riches pour le financer et d’autres assez fous pour le faire.

Régis Debruyne, paléogénéticien français, de la McMaster University, Canada.               Le Monde 2 n° 268. 4 avril 2009

Faire revivre le mammouth, quelle absurdité ! Il y perdrait tout son mystère… S’il faut rêver, rêvons jusqu’au bout, clonons plutôt des animaux dont on ne connaît même pas l’apparence. Comme la hyène des cavernes, aux mâchoires tellement puissantes qu’elles pouvaient casser le tibia d’un gros ours ou d’un bœuf musqué ! Ou le lion des cavernes, dont on a tant discuté pour savoir s’il s’agissait d’un tigre ou d’un lion : sur toutes les représentations rupestres, il ne porte en effet pas de crinière et il est peu probable que Sapiens n’ait dessiné que des hommes.

[...] Tant qu’il s’agit de clonages d’animaux, cela ne me pose pas réellement de problème. Ma limite personnelle, c’est Neandertal [On attend en effet pour courant 2009 la publication du génome complet de l'homme des cavernes. Or le reconstituer à partir d'embryons humains serait sans doute plus simple encore que de fabriquer un mammouth à partir d'un éléphant] Là, je serais une farouche adversaire ! J’adore Neandertal, c’est très gentil Neandertal. Vouloir le faire revivre serait ouvrir la boite de Pandore. Le hiatus avec de nombreux chercheurs anglo-saxons, c’est qu’ils considèrent qu’avant sapiens, il ne s’agit pas d’êtres humains. Moi, je pense que Neandertal est de nos parents. Décrypter son ADN permettra sans doute de montrer que nous avons des gênes communs. Pas de le cloner.

Marylène Patou-Mathis, Institut de paléontologie humaine.           Le Monde 2 n° 268. 4 avril 2009

20 000                       Les glaciers du pôle nord s’étendent jusqu’à la moitié nord de l’Angleterre. Les Pygmées implantés près du lac Victoria, à l’est de l’Afrique, se séparent de leurs frères implantés dans le bassin du Congo, à l’ouest : le maximum glaciaire aurait pu contribuer à la rétractation de la bande de forêt équatoriale, allant jusqu’à créer des poches distinctes, et de ce fait isolant leurs habitants les uns des autres. Dans le Mercantour, ce qui va devenir la vallée des Merveilles est recouvert d’une épaisseur de 1 000 m. de glace.  Peintures de la grotte de Lascaux, en Dordogne : on peut y voir un chaman pratiquer une séance d’hypnose. En 1955, Georges Bataille parlera de ce décor pariétal comme de la naissance de l’art.

La Bête innommable ferme la marche du gracieux troupeau, comme un cyclope bouffe.
Huit quolibets font sa parure, divisent sa folie.
La Bête rote dévotement dans l’air rustique.
Ses flancs bourrés et tombants sont douloureux, vont se vider de leur grossesse.
De son sabot à ses vaines défenses, elle est enveloppée de fétidité.
Ainsi m’apparaît dans la frise de Lascaux, mère fantastiquement déguisée,
La Sagesse aux yeux pleins de larmes.

René Char

Un ou plusieurs artistes, des Michel-Ange, auraient travaillé il y a 17 000 ans, voire 20 000 ans, dans cette grotte spectaculaire. [...] C’est plein de vie, les animaux, aurochs, chevaux, cerfs sautent, bondissent, tombent à la renverse, se croisent, traversent une rivière, la tête haute.

Jean Clottes

18 000                        Les habitants de Brassempouy, au N NE d’Orthez, sculptent dans l’ivoire une belle tête de femme, que l’on peut voir aujourd’hui au musée de Saint Germain en Laye. Elle a à peu près le même âge que la déesse de Capdenac, impressionnante statue trouvée dans un campement chasséen, dans le Lot. Au premier trimestre 2013, le British Museum exposera les plupart des sculptures connues de ce paléolithique supérieur sous le titre Ice age art : près de 250 pièces… la Vénus de Willendorf [~20 000 ans], celle de Laussel ou la tête de jeune femme à la coiffure quadrillée de Brassempouy. La géométrique Vénus de Lespugue, la matrone de terre cuite de Dolni Vestonice, la sidérante statue en calcaire d’une femme enceinte trouvée à Kostienki sont aussi venues. Et, pour le bestiaire, le mammouth aux pattes jointes de Montastruc, et, du même abri, les deux fabuleux rênes couchés, le cheval sautant de la grotte des Espélugues, le bison d’ivoire en ronde-bosse de Zaraysk, la tête de lion de Vogelherd, d’autres encore.

Philippe Dagen Le Monde du 8 mars 2013

Jusqu’alors, le Golfe du Lion a été approvisionné en sédiments essentiellement par le Rhône. C’est maintenant les cascades d’eau en provenance de la partie continentale de l’ouest du golfe du Lion qui apportent le plus de sédiments.

vers 16 000                C’est l’extinction pour l’homme de Florès, un très petit bonhomme – à peu près 1 m – dont on a trouvé des restes en 2003 sur l’île indonésienne de Florès. Il s’était installé là à peu près 800 000 ans plus tôt. Lors des pic glaciaires, les bras de mer séparant les îles indonésiennes se réduisaient à quelques dizaines de kilomètres. On ne sait pas très bien si sa taille est due à une pathologie – le nanisme – ou bien le résultat d’une évolution normale dans cette région. Son cerveau est particulièrement petit : 400 cm3. Homo habilis ou Homo erectus atteint de nanisme ? La question reste entière.

15 000                        Premières constructions de la civilisation Tiahuanaco, sur les rives du lac Titicaca, aujourd’hui à cheval sur la Bolivie et le Pérou.

Dès que le langage permit à un homme de dire à une femme, et réciproquement : tu me plais, le phénomène de la simple reproduction se compliqua bigrement : la grande affaire de la femme et de l’homme était partie pour durer bien longtemps. Elle est d’abord la fondation de ce que nous pensons :

La différence anatomique et physiologique entre l’homme et la femme, apparue comme irréductible dès l’aube de l’humanité pensante, est à l’origine de notre système fondamental de pensée, qui fonctionne sur le principe de la dualité : chaud / froid, lourd / léger, actif / passif, haut / bas, fort / faible… Dans le monde entier, les systèmes conceptuels et langagiers sont fondés sur ces associations binaires, qui opposent des caractères concrets ou abstraits et sont toujours marqués du sceau du masculin ou du féminin. Nous penserions sans doute autrement si nous n’étions soumis à cette forme particulière de procréation qu’est la reproduction sexuée.

Françoise Héritier

Si l’on tient à savoir « comment ça marche », de quoi donc est fait le  coup de foudre, on peut lire les ouvrages de Lucy Vincent [Comment devient-on amoureux ? chez Odile Jacob en 2004, La formule du désir, chez Albin Michel en 2009]. L’essentiel est déterminé par 4 hormones :

Les Phéromones, – on les trouve dans les urines, la transpiration, les selles ou la peau -, sont libérées dans l’espace extracorporel pour faire communiquer entre eux les individus d’une société donnée. Elles sont programmées pour durer 3 ans : c’est le temps qu’il faut pour qu’un enfant se tienne debout.

  • L’ocytocine est à l’origine du lien romantique ou maternel. Vous le trouvez parfait, vous ne voyez pas ses défauts et vous communiquez avec un langage infantilisé.
    Son influence peut durer au-delà de 3 ans.
  • La dopamine, ainsi nommée car certains symptômes de l’état amoureux rappellent l’action des amphétamines ou de la cocaïne, perte d’appétit, insomnie.
  • L’endorphine, responsable de la dépendance amoureuse, morphines endogènes présentes dans le corps et le cerveau. La présence du partenaire ou sa seule voix, provoque des  bouffées de bonheur.

Si l’on préfère un langage moins scientifique, plus au ras des pâquerettes, cela existe, avec le mérite de dire clairement la grande difficulté de l’affaire : mais qui est donc le chef dans cette maison ? … mademoiselle, je veux rencontrer le responsable de l’établissement…

Le corps humain est un royaume ou chaque organe veut être le roi,
Il y a chez l’homme 3 leaders qui essayent d’imposer leur loi,
Cette lutte permanente est la plus grosse source d’embrouille,
Elle oppose depuis toujours la tête, le cœur et les couilles.
Que les demoiselles nous excusent si on fait des trucs chelous,
Si un jour on est des agneaux et qu’le lendemain on est des loups,
C’est à cause de c’combat qui s’agite dans notre corps,
La tête, le cœur, les couilles discutent mais ils sont jamais d’accords.
Mon cœur est une vraie éponge, toujours prêt à s’ouvrir,
Mais ma tête est un soldat qui s’laisse rarement attendrir,
Mes couilles sont motivées, elles aimeraient bien pé-cho cette brune,
Mais y’en a une qui veut pas, putain ma tête me casse les burnes.
Ma tête a dit a mon cœur qu’elle s’en battait les couilles,
Si mes couilles avaient mal au cœur et qu’ça créait des embrouilles,
Mais mes couilles ont entendu et disent à ma tête qu’elle a pas d’cœur,
Et comme mon cœur n’a pas d’couilles, ma tête n’est pas prête d’avoir peur.
Moi mes couilles sont têtes en l’air et ont un cœur d’artichot,
Et quand mon cœur perd la tête, mes couilles restent bien au chaud,
Et si ma tête part en couilles, pour mon cœur c’est la défaite,
J’connais cette histoire par cœur, elle n’a ni queue ni tête.
Moi les femmes j’les crains, autant qu’je suis fou d’elles,
Vous comprenez maintenant pourquoi chez moi c’est un sacré bordel,
J’ai pas trouvé la solution, ça fait un moment qu’je fouille,
Je resterais sous l’contrôle d’ma tête, mon cœur et mes couilles.

Grand Corps Malade 2006

Aucune entreprise, aucune dictature, aucune catastrophe, aucune folie, vilenie, méchanceté, perversion ne viendront à bout de l’amour, qui renaîtra sur toutes ruines, sur toutes cendres. On le déclinera en tout temps et en tout lieu, il emmènera l’homme dans la mélancolie tout comme dans l’exaltation, et parfois même… dans le bonheur.

L’amour est un sentiment admirable… mais aussi une ruse de la nature pour reproduire l’espèce.

Schopenhauer

Et Régis Debray enchaîne : Que l’amour soit un attrape-nigaud à fonction démographique n’empêche pas qu’on se suicide authentiquement par amour.

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Il ne s’agit pas seulement des exigences de la chair. Non, ce n’est pas si simple. La chair, elle, se satisfait à bon compte. Mais c’est le cœur qui est insatiable, le cœur qui a besoin d’aimer, de désespérer, de brûler de n’importe quel feu… C’était cela que nous voulions. Brûler, nous consumer, dévorer nos jours comme le feu dévore les forêts.

Irène Némirovsky Chaleur du sang           Denoël 2007

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Voilà sept jours que je n’ai vu la bien-aimée.
La langueur s’est abattue sur moi.
Mon cœur devient lourd.
J’ai oublié jusqu’à ma vie.
Même si les premiers des docteurs viennent à moi,
Mon cœur n’est point apaisé par leurs remèdes…
Ce qui me ranimera, ce sera de me dire : La voici !
C’est son nom seul qui me remettra sur pied…
Ma sœur me fait plus d’effet que tous les remèdes ;
Elle est plus, pour moi, que toutes les prescriptions réunies.
Ma guérison, c’est de la voir entrer ici :
Quand je la regarde, alors je suis à l’aise….
Quand je la baise, elle chasse de moi tous les maux !
Hélas ! depuis sept jours elle m’a quitté.

Papyrus Harris 500 Egypte vers -1350

Pour certains, la plus belle des choses, c’est une troupe de cavaliers ;
Pour d’autres, un défilé de fantassins ;
Pour d’autres enfin, une escadre en mer.
Mais pour moi, c’est de voir quelqu’un se mettre à aimer quelqu’un.

Sappho, poétesse grecque. Lesbos, vers ~ 625-580

Il faut aller sur le chemin où toutes les soifs s’en vont
Alors la femme tire le rêve de l’homme dans la matière
Et l’homme tire la force de la femme dans la lumière
S’il ne crée pas, il la perd,
Si elle ne monte pas, elle le détruit.

Sri Aurobindo Saniassin

Par sa joie ma dame peut guérir,
par sa colère elle peut tuer,
par elle le plus sage peut sombrer dans la folie,
le plus beau perdre sa beauté,
le plus courtois devenir un rustre,
et le plus rustre devenir courtois.

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Toute la joie du monde est nôtre, dame, si tous les deux nous nous aimons.

Guillaume de Poitiers 1071-1126.

Je dois à Laure tout ce que je suis.
Je ne serais point arrivé à un certain degré de renommée,
si elle n’avait, par de nobles sentiments,
fait germer ces semences de vertus
que la nature avait jetées dans mon coeur.
Elle tira ma jeune pensée de toute bassesse,
et me donna des ailes pour prendre mon vol
et contempler en sa hauteur la Cause première,
puisque c’est un effet de l’amour de transformer
les amants et de les rendre semblables à l’objet aimé

Pétrarque Dialogues avec Saint Augustin

L’amour de moy s’y est enclose,
dedans un joli jardinet
où croist la rose et le muguet
et aussi fait la passerose

Manuscrit de Bayeux, antérieur à 1514

Mais, quand au lit nous serons,
Entrelacés nous ferons
Les lascifs, selon les guises
Des amants qui, librement,
Pratiquent folâtrement
Dans les draps cent mignardises.

Pierre de Ronsard 1524-1585

Je vous supplie d’avoir souvenance de celui qui n’a jamais aimé et n’aimera jamais que vous.

Henri II à Diane de Poitiers, 1557

Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais
Je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant
Parce que c’était lui, parce que c’était moi

Michel de Montaigne 1533 – 1592

Mon amant me délaisse o gué, vive la rose ! Anonyme

Plaisir d’amour ne dure qu’un moment,
Chagrin d’amour dure toute la vie

Jean-Pierre Claris de Florian 1755-1794

Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
Se plie, et de la neige effacerait l’éclat

André Chénier 1762-1794

Je t’aime un peu plus de tout le temps qui s’est écoulé depuis ce matin

Victor Hugo Cosette à Marius Les Misérables

Et dans la nuit sombre nos corps enlacés
Ne faisaient qu’une ombre lorsque je t’embrassais
Nous échangions ingénument joue contre joue bien des serments
Tous deux, Lily Marlène, tous deux, Lily Marlène.

Willy Schaffers 1928 Karl Heintz Reintger 1941, Chantée entre autres par Marlène Dietrich

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité…
J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie.

Robert Desnos 1900-1945

Only you                   Les Platters

Love me, love me tender, love me sweet Elvis Presley

Mon corps plein de toi ne vit que sous tes doigts fins de princesse. Julos Beaucarne

Elle avait de jolis yeux, mon guide, Nathalie. Gilbert Bécaud

Elle était si jolie que je n’osais l’aimer Alain Barrière

Tu me fais tourner la tête,
mon manège à moi, c’est toi,
je suis toujours à la fête,
quand tu me tiens dans tes bras,
Je ferais le tour du monde,
ça ne tournerai pas plus que ça,
la Terre n’est pas assez ronde,
mon manège à moi, c’est toi .

Edith Piaf, sur un texte de Norbert Glanzberg

Como tu Paco Ibañez

De ses deux bras tendus, elle fait l’horizon et le ciel
Et sa tête en se balançant fait toute la course du soleil.

Julien Clerc

Tour,
Un petit tour,
Au petit jour,
Entre tes bras

Michel Delpech

J’ai un problème, je crois bien que je t’aime Johny Hallyday

Et la mer efface sur le sable les pas des amants désunis Yves Montand

Bien sûr nous eûmes des orages
Vingt ans d’amour, c’est l’amour fol
… Mais mon amour
Mon doux mon tendre mon merveilleux amour
De l’aube claire jusqu’à la fin des jours
Je t’aime encore tu sais je t’aime
… Finalement finalement
Il nous fallut bien du talent
Pour être vieux sans être adultes

Jacques Brel

J’ai le cœur qui bat quand tu t’approches de moi                   Eva

                        Elle me donne sa main et moi je sais que je ne la lui rendrai plus             Erri De Luca

Et tant d’autres encore, dans toutes les langues du monde, autant que d’étoiles dans le firmament…


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 31 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

ERE TERTIAIRE, de 65 à 1,7 m.a. Cénozoïque

La dispersion des deux grands continents va s’expliquer par la théorie de la tectonique des plaques[1], défendue en 1967 par McKenzie, F.J. Vine et Hess, qui vient expliquer ce que la théorie de la dérive des continents élaborée par Alfred Wegener en 1915 ne faisait que constater : les fonds océaniques se forment par expansion de part et d’autre d’une crête dorsale continue atteignant 60 000 km de long, et depuis plus de 80 millions d’années. Cette expansion serait compensée par des phénomènes de subduction, c’est à dire, par l’enfoncement de la croûte océanique dans les profondeurs du manteau terrestre. De nos jours, mesuré par GPS, le mouvement est de 2 à 5 mm par an, dans les Alpes, l’Afrique se rapprochant de l’Europe, de 3 cm par an dans l’Atlantique, l’Amérique s’éloignant de l’Europe.

Paléocène 65 à 54.8 m.a.

65 m.a.                        Premier primate : le Purgatorius, ancêtre de tous les singes, des lémuriens et de l’homme. Il a été trouvé aux Etats-Unis. De la taille d’un rat, il vivait dans les arbres, se nourrissait de feuilles et de fruits.

La chute  en mer, d’un astéroïde géant – 10 km de Ø – , qui aurait crée le cratère de Chicxulub, par 21°20’ N et 89°30’ O, dans l’actuel Yucatan, au Mexique, 170 km de Ø, pour un tiers sur la terre ferme actuelle, et le reste dans la mer des Caraïbes, aurait mis brutalement fin à 75 % du vivant : on parle d’une énergie de l’ordre de 5 milliards de bombes d’Hiroshima, on parle encore d’une vague haute de 5 000 mètres ! Le dioxyde de soufre, un des composants des astéroïdes, se serait transformé au contact des nuages en acide sulfurique, provoquant des pluies acides ; les poussières et les incendies auraient alors filtré le rayonnement solaire, au point de refroidir l’atmosphère jusqu’à une température fatale à presque tous les groupes primitifs,  dinosaures en tête, à l’exception des plus petits d’entre eux, les ancêtres des oiseaux. Il est bien possible que cette collision ait elle-même provoqué une éjection d’astéroïdes, semailles de vie terrestre, dans tout le système solaire, principalement sur la lune.

C’est à peu près la seule explication possible à une exceptionnelle teneur en iridium, découverte en 1980, dans des couches de sédiments marins de cette époque, supérieures de 20 à 160 fois à la dose normale, dans des régions aussi éloignées que l’Italie, le Danemark ou la Nouvelle Zélande. Ces sédiments ne sont que la destination finale de cet iridium, au départ diffusé dans l’atmosphère au sein d’un nuage de particules de gaz qui enveloppa la terre. On trouve quelques exemples venant infirmer cette thèse : un squelette de dinosaure datant de 10 000 ans, des voyageurs du XX° siècle affirmant avoir vu des mammouths vivants dans la taïga sibérienne…

Certaines écoles penchent plutôt pour des éruptions volcaniques, qui auraient d’ailleurs pu être à peu près simultanées, car on connaît à la même période le phénomène gigantesque du volcanisme du Deccan, qui laissa un empilement de coulées basaltiques – les Trapps [du suédois, escalier] – sur 2 500 m. d’épaisseur, étalées dans l’espace sur 500 000 km², et dans le temps sur 500 000 ans. Les îles volcaniques que sont les Maldives, Maurice et la Réunion, témoignent encore de ce point chaud qui restera actif sous la plaque indienne en dérive. Le climat est à tendance tropical, tantôt sec, tantôt tiède et humide.

Les effets du volcanisme entrent pour une bonne part dans l’actuelle richesse des sols : ainsi s’explique, a contrario, la pauvreté des sols australiens :

La lente poussée de la croûte terrestre fait remonter des sols jeunes et a contribué à la fertilité de vastes parties de l’Amérique du Nord, de l’Inde et de l’Europe. Mais seules quelques petites régions d’Australie ont été rehaussées ces derniers 200 m.a, surtout dans la Great Dividing Range au sud-est et en Australie du Sud, autour d’Adélaïde. Mais ces petites portions du paysage australien qui ont vu récemment leurs sols renouvelés par le volcanisme, la glaciation ou la remontée de terrains sont l’exception au regard de l’improductivité des sols et ils contribuent aujourd’hui de façon disproportionnée à la productivité agricole de l’Australie.

Jared Diamond Effondrement            Gallimard 2005

Les scientifiques voulant englober les deux phénomènes le nomment crise KT, définie par une crise biologique majeure de 85 à 40 m.a. Les grands animaux ayant quasiment disparu, les mammifères purent grandir : tous les mammifères sont nés il y a 55 m.a., dont le cheval, Hyracotherium (Wyoming) qui a alors la taille d’un gros chien. Rescapés tout de même de l’ordre des dinosaures, les oiseaux, les crocodiles à sang froid, la libellule, la chauve-souris, l’abeille et la fourmi, le requin et la raie. Chacune de ces grandes ruptures d’équilibre met à mal la diversité des espèces, et nombre d’entre elles disparaissent… laissant ainsi la place à celles qui, mieux adaptées aux conditions nouvelles, ne demandent qu’à se développer.

Un courant ascendant sous la croûte terrestre du continent Amérique Afrique Europe, donne naissance à une chaîne de volcans, qui sépare ainsi les deux continents, de part et d’autre du rift médio-atlantique. Le même phénomène donnera naissance aux fosses de l’est du Pacifique, dans le prolongement de la dorsale de Californie vers le sud, et à l’océan indien, en détachant l’Inde de l’Afrique – dorsale Arabie – Antarctique.

Dans l’actuel Arizona, le Colorado commence à creuser l’empilement de 40 couches de roches : ce n’est pas tout de suite un cañon, mais on s’en rapproche tous les jours. Il a aujourd’hui une profondeur moyenne de 1 300 mètres.

55 m.a.                        Une remontée de méthane des fonds sous-marins réchauffe l’atmosphère, au point que l’Antarctique est alors le meilleur environnement possible pour les mammifères. L’Arctique connaissait un climat subtropical et les eaux étaient beaucoup plus chaudes qu’aujourd’hui[9] : on parle de 15°. Cela va durer pendant une quinzaine de m.a., après quoi, Arctique comme Antarctique se refroidiront. Mais à l’intérieur de cette période de réchauffement en existe une autre, de grand réchauffement qui dura 130 000 ans : la température moyenne cette époque, qui était déjà plus élevée que celle d’aujourd’hui, va encore augmenter de 5 à 10 ° Celsius. On a pu observer la réponse de l’ancêtre du cheval, le sifrhippus à ce réchauffement : le sifrhippus est un tout petit cheval dont on a retrouvé des fossiles à Clarks Forks au nord-ouest du Wyoming, aux États-Unis : au tout début de cette période de réchauffement, il pesait 5.5 kg. 130 000 ans plus tard, leurs descendants pèseront 4 kg. Puis, le programme génétique voulant sans doute rattraper son retard, quand la température sera redescendue, le sifrhippus reprendra du poids, jusqu’à atteindre 7 kg.

Eocène 54.8 à 33.7 m.a.

53 m.a.                         L’Australie se sépare de l’Antarctique, qui se trouve cerné par un courant froid, lequel va beaucoup contribuer à la constitution de la plus grosse calotte glaciaire aujourd’hui connue.

50 m.a.                         L’Inde se soude à l’Asie. L’Amérique du sud est encore séparée de l’Amérique du nord, l’Afrique est encore en contact avec l’Europe.

Francis Hallé, botaniste, biologiste, passionné d’arbres et vulgarisateur hors-pair a dressé une histoire de l’arbre et des primates, les plus lointains ancêtres de l’homme. Si les premiers arbres sont apparus vers ~ 380 m.a. les premiers primates eux, datent de ~ 65 m.a. et on peut estimer le début de leur histoire de plus vieil ancêtre de l’homme à ~ 50 m.a.

L’arbre et l’Homme coexistent de façon si étroite, ils agissent l’un sur l’autre depuis si longtemps, ils ont tant d’intérêts communs en matière de lumière et d’eau, de fertilité des sols, de calme et de chaleur, qu’on peut les considérer comme de véritables partenaires dans cette entreprise souvent hasardeuse qu’est la vie sur la Terre. Que se doivent-ils l’un à l’autre ? En quoi seraient-ils différents s’ils n’avaient pas vécu ensemble

Ce que l’Homme a apporté à l’arbre, sans être négligeable, n’accède à rien d’essentiel : les arbres n’ont pas eu besoin de notre aide pour être ce qu’ils sont ; leur identité n’a jamais dépendu de nous. C’est vrai qu’à force de les observer, nous connaissons un peu leurs besoins et nous savons donc les planter, contrôler leur croissance, soigner quelques maladies qui les affectent, tenir en respect certains de leurs prédateurs tout en maintenant à proximité les pollinisateurs qui leur sont nécessaires ; encore ces connaissances-là sont-elles bien imparfaites. Rendons-nous cette justice : nous avons élargi leur emprise territoriale en faisant voyager des essences exotiques. Nous les avons améliorés, par la taille ou la greffe, par des croisements avec des partenaires sexuels judicieusement choisis, ou en leur injectant des transgènes, mais, reconnaissons-le, ces améliorations visaient notre avantage, pas le leur, qui n’a jamais fait partie de nos préoccupations Nous leur avons donné une place – parfois centrale – dans nos mythes, nos croyances, nos religions, nos tentatives intellectuelles et artistiques mais, franchement, je ne pense pas que tout cela leur ait apporté grand-chose. Nous avons entrepris l’inventaire des arbres du monde et nous les avons baptisés en latin, mais il y a des raisons de penser qu’ils s’en moquent. Un peu de lucidité amène à cette évidence : ce que l’Homme a apporté à l’arbre, bien rarement positif, relève le plus souvent du cauchemar, dans le rugissement des tronçonneuses, l’enfer des brasiers et la désolation des cendres.

Ce que l’arbre a apporté à l’Homme ? Voilà une question d’une tout autre ampleur, car les bienfaits qu’il nous dispense sont, au sens strict, innombrables. De l’ombre sur la route aux olives de l’apéro, de la flambée dans l’âtre aux marrons de la dinde, du carton où s’abrite le SDF au tableau de bord en ronce d’Amboine, de l’aspirine aux pneus d’avion, il y a bien peu de domaines où l’arbre n’ait sa place dans notre vie ; il est partout, mais avec la discrétion qui le caractérise.

Au-delà de ces bienfaits et de ces usages techniques finalement assez prosaïques, je voudrais défendre l’idée que nous avons contracté vis-à-vis des arbres une dette fondamentale : notre identité, notre origine ont jadis dépendu de leur rassurante présence à nos côtés ; nous leur devons notre nature d’êtres humains. Avant d’argumenter, comparons d’abord les âges respectifs des deux partenaires.

DEPUIS QUAND Y A-T-IL DES ARBRES ?

Lorsqu’un Homme est devant un arbre – Micocoulier ou Iroko, Ebène, Fromager ou Cèdre du Liban -, peut-il vraiment réaliser, lui qui a moins de 3 millions d’années comme membre du genre Homo, et pas plus de 200 000 ans en tant qu’Homo sapiens, qu’il est en face d’une forme de vie d’une extraordinaire ancienneté, qui existe sur notre planète et en marque les paysages depuis l’ère primaire ?

Comprenons-nous bien : je ne parle pas de cet arbre en particulier – ce Manguier, ce Platane – mais du concept d’arbre, que les botanistes appellent le type biologique arbre. C’est au milieu du Dévonien en effet, il y a 380 millions d’années, que sont apparus les premiers arbres et les premières forêts.

3 millions d’années devant 380 ! Un Homme devant un arbre, n’est-ce pas comme un oisillon qui, juste sorti du nid, se pose sur une gargouille de Notre-Dame, comme un téléphone portable oublié sur un gradin du Colisée ?

Revenons à l’apparition des premiers arbres : certains, comme les Archaeopteris, dépassent déjà les 30 mètres de hauteur ; avec les premières forêts, l’effet sur le climat ne se fait pas attendre : les températures baissent, le taux de C02 dans l’atmosphère diminue, l’humidité atmosphérique et la pluviométrie augmentent. Les terres émergées s’ouvrent ainsi à la mise en place d’animaux de grande taille. A cette époque, il n’est pas question de l’être humain : il s’en faut de centaines de millions d’années d’évolution pour qu’il finisse par émerger. Des paléoanthropologues comme Coppens et Picq, dans un ouvrage auquel je vais faire de nombreux emprunts, Aux origines de l’humanité, apportent plusieurs arguments en faveur de l’idée que les arbres nous ont façonnés ! Attention, c’est un domaine délicat et très controversé que celui de nos origines. Pour de complexes raisons où la politique, la philosophie, le nationalisme, parfois même la religion, ont leur part, les spécialistes sont rarement du même avis et ils n’hésitent pas à se quereller publiquement ; en outre, la paléoanthropologie est une science qui avance vite et toute affirmation péremptoire risque de se trouver ruinée par de nouvelles découvertes. Le point de vue que je vais défendre est solide mais il n’est pas le seul. L’histoire évolutive qui mène à l’Homme peut se résumer ainsi : jusqu’alors exclusivement aquatiques, sous la forme de Poissons, les Vertébrés s’adaptent au milieu terrestre, devenu hospitalier grâce aux forêts. Des animaux ambigus connus sous le nom de Pré-Mammaliens, après avoir occupé la niche écologique majeure, la surface du sol, sont ensuite éliminés par les crises du début du Secondaire, où prend place ce qui semble être la plus importante extinction d’espèces qu’ait connue la planète ; l’espace libre permet l’avènement des grands Reptiles. Ces derniers s’approprient les plus importants environnements disponibles, la surface du sol avec les Dinosaures, la mer avec les Ichtyosaures et même le ciel avec les Ptérosaures ou Reptiles volants. Les Mammifères sont déjà là mais, à l’ombre des grands Reptiles, ils doivent se contenter des miettes, c’est-à-dire se satisfaire d’un milieu que les Reptiles ne leur disputent pas, celui des arbres. Purgatorius unio, une petite bête de moins de 20 grammes, vivait dans les arbres des collines du Purgatoire, dans une région qui est actuellement le Montana, et il se nourrissait de gommes et d’autres exsudats produits par les arbres. Beaucoup de paléontologues s’accordent à le considérer comme l’un des plus anciens Primates et, à ce titre, il portait tous nos espoirs ; pour que ceux-ci se concrétisent, il va d’abord falloir laisser passer cette ère des grands Reptiles qui va durer 185 millions d’années. Entretemps, des plantes nouvelles apparaissent, qui marquent une étape vers la réalisation du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui.

L’APPARITION DES PLANTES MODERNES

Les plantes à fleurs – Tulipier et Magnolia, Hêtre ou Laurier, Liquidambar ou Platane -apparaissent entre les tropiques il y a 150 millions d’années et se répandent dans toutes les régions du globe. Devenant des arbres, elles concourent à l’extinction ou à l’expulsion d’autres groupes de plantes arborescentes : les Lycophytes cessent d’être des arbres pour adopter la forme d’herbes ; quant aux Gymnospermes – Sapin et Mélèze, If et Pin, Cèdre et Araucaria -, incapables de perdre leur nature d’arbres, elles sont repoussées vers les hautes latitudes nord et sud ou vers les montagnes tropicales. Comme les Pré-Mammaliens au début de l’ère secondaire, les grands Reptiles disparaissent de manière dramatique : il y a 65 millions d’années, de gigantesques éruptions volcaniques en Inde viennent rendre très difficiles les conditions de la vie terrestre. D’énormes émissions de dioxyde de carbone et de soufre entraînent des pluies acides, tandis que l’obscurcissement du ciel, en limitant le rayonnement solaire, se traduit par un épisode glacial semblable à un hiver nucléaire. La chute d’une météorite de plusieurs kilomètres de diamètre est peut-être venue compliquer encore davantage une situation déjà critique ; quoi qu’il en soit, parmi les plantes et les animaux, c’est l’hécatombe.

Les plantes à fleurs se sortent plutôt bien de cette crise aux dimensions planétaires ; certaines parviennent à survivre, elles réparent peu à peu les dégâts subis et, à l’heure actuelle, les Angiospermes dominent toujours le monde végétal. Les Dinosaures, plus vulnérables, disparaissent en laissant la place aux Mammifères ; nous sommes alors au début du Tertiaire et les conditions sont redevenues favorables : les forêts s’étendent sur la planète, face à une faune appauvrie. Les Mammifères se diversifient en occupant, comme les Reptiles l’avaient fait avant eux, tous les environnements disponibles, la mer avec les Baleines, le ciel avec les Chauves-Souris et le milieu terrestre avec les Chats et les Renards, les Biches, les Sangliers, les Eléphants et les Buffles.

Les Primates, c’est-à-dire les Singes et les Lémurs, méritent une mention spéciale, parce que, quelque part dans cet ordre, se cachent les espèces qui furent nos ancêtres, et parce qu’ils occupent un milieu très original, celui des arbres. De fait, les Primates représentent un ordre de Mammifères adapté à la vie dans les arbres. Il ne s’agit pas d’un milieu marginal puisque au Paléocène et à l’Eocène – de 60 à 40 millions d’années -, la période la plus chaude et la plus humide du Tertiaire, de vastes forêts couvrent la quasi-totalité des terres émergées. Seuls nous intéressent ici les Primates dont les dimensions corporelles sont à peu près les nôtres, entre 1 et 2 mètres, entre 30 et 200 kilos. Ceux qui ont la taille d’une Souris, comme le Purgatorius évoqué ci-dessus, sont indifférents aux chutes et ne présentent pas d’adaptations permettant de les éviter ; quant à ceux dont le poids excède 200 kilos, ils ne se risquent pas à grimper aux arbres.

Les deux groupes de Primates vont se partager le monde des cimes : la journée est aux Singes et la nuit aux Lémurs. D’emblée ils rencontrent un grand succès évolutif : les Primates, dorénavant, vont régner dans l’univers de la canopée. Le Paresseux est le seul autre grand Mammifère arboricole capable de cohabiter avec les Singes ; certains doivent planer comme les Ecureuils volants ou pratiquer le vol actif comme les Chauves-Souris.

LES PRIMATES, SEIGNEURS DES ARBRES

Enfants naturels des luxuriantes forêts d’Angiospermes qui couvrent la Terre à l’Eocène, les Primates entament, avec les arbres, une histoire évolutive commune qui dure encore, après 50 millions d’années. S’agit-il d’une vraie coévolution entre les Primates et les arbres, comme le proposent Thomas et Picq ? Bien que la démonstration, sur le plan de la génétique, reste à faire, il faut admettre que la situation est propice à la coévolution puisque chacun des partenaires a besoin de l’autre.

Les Primates ont besoin des arbres parce que ces derniers offrent un site de vie auquel ils se sont adaptés. L’un des avantages de ce site est d’être presque inexpugnable : les dangers ne viennent plus d’en bas ; il est vrai qu’ils peuvent éventuellement venir du ciel, où veillent les Rapaces prédateurs, et les feuillages n’offrent qu’une protection relative. Les arbres assurent aussi aux Primates leur nourriture, faite de fruits, de feuilles, de miel et d’œufs, et même de petits animaux.

Mais les arbres ont aussi besoin des Primates, et ceci est encore plus vrai des arbres angiospermiens que des gymnospermiens. S’il semble assez rare que la pollinisation des fleurs soit assurée par des Primates – l’Arbre du voyageur est pollinisé par un Lémurien -, il est fréquent, en revanche, que ces derniers jouent un rôle majeur dans la dispersion des graines. Les fruits s’entourent de péricarpes comestibles, sucrés donc riches en énergie, charnus, aux couleurs attrayantes et dont les odeurs délicieuses ouvrent l’appétit des Primates qui arrivent en foule. La véritable fonction de ces fruits est d’attirer les animaux disperseurs de graines : bien entendu, d’autres animaux – Oiseaux, Chauves-Souris, Rongeurs – dispersent aussi les graines, mais on peut penser des Primates, du fait qu’ils vivent en permanence dans la canopée, qu’ils se sont servis les premiers. Ce qui évoque la coévolution, c’est aussi une sorte de jeu de ping-pong évolutif dans lequel chacun des partenaires, en alternance, est modifié sous l’influence de l’autre. Les arbres mettent en place des fruits attractifs ; les Primates cèdent à ces attraits et accourent, si nombreux qu’ils se mettent à consommer aussi les feuilles ; les arbres sont alors en danger, du fait de la limitation de leurs fonctions majeures – photosynthèse, respiration, transpiration – et ils se défendent en mettant en place des molécules dissuasives – essences, latex, tannins, alcaloïdes – qui rendent les feuilles impropres à la consommation ; à leur tour, les Primates inventent une parade : ils diversifient les espèces arborescentes dont ils mangent les feuilles ; ils peuvent aussi ingurgiter des argiles, ou même modifier leur système digestif : les Colobes développent un estomac complexe, un peu semblable à celui des Ruminants, avec des poches spéciales dans lesquelles des bactéries et des enzymes spécifiques atténuent les problèmes de digestion. Ce qui importe ici, c’est que les arbres et les Primates actuels sont, dans une certaine mesure, les produits d’une histoire évolutive commune, qui s’est prolongée pendant des dizaines de millions d’années.

Les Primates sont ainsi parfaitement adaptés à la vie dans les canopées forestières. En nous limitant aux espèces diurnes auxquelles appartiennent nos ancêtres, on constate que presque tous les aspects de leur structure corporelle sont des adaptations qui leur permettent de grimper aux arbres et d’y vivre : leur épine dorsale, fréquemment verticale, est longue et flexible, spécialement au niveau du cou et de la taille ; situées dans le dos, leurs omoplates permettent une ouverture des bras sur plus de 200 degrés ; les membres sont allongés, les articulations très mobiles et les pouces des mains opposables ; les doigts fins, longs et d’une extrême sensibilité sous les phalanges distales, permettent de saisir et de relâcher les branches avec rapidité et précision ; corrélativement, les doigts ne sont plus terminés par des griffes, mais par des ongles. Les canopées proposant des ressources alimentaires variées – insectes, bourgeons, jeunes feuilles, nectar, fruits -, les Primates se libèrent de l’entomophagie stricte des ordres de Mammifères voisins. D’où la mise en place d’une denture adaptée aux diverses fonctions qu’impose un régime alimentaire éclectique, avec incisives, canines et molaires.

LES ARBRES ET LE VOLUME DU CERVEAU

Un crâne haut, court et volumineux distingue les Primates de tous les autres Mammifères. Cela est lié d’abord au développement de la vision : des yeux rapprochés et situés en façade permettent une évaluation précise du relief et de l’éloignement des objets : la force sélective ayant conduit à la vision binoculaire aurait été la nécessité de juger correctement des distances, pour des animaux qui sautent d’une branche à l’autre.

Avoir des yeux capables de percevoir le relief dans un angle de vision de près de 180 degrés vers l’avant est aussi un avantage pour des animaux chassant des proies mobiles ; mais les yeux vers l’avant sont aussi un handicap par rapport aux yeux latéraux : ils ne permettent pas la vision sur 360 degrés qui procurait une certaine sécurité en cas d’arrivée des prédateurs.

Les Primates, prédateurs d’Insectes, de Mollusques et de petits Vertébrés, sont aussi des proies pour les Rapaces. Comment vont-ils compenser la perte de sécurité qu’entraîne la réduction de leur champ visuel ? Faut-il admettre, comme le fait Perry, que la vie en groupe soit la solution pour augmenter collectivement une sécurité devenue insuffisante au niveau individuel ? Elle est en tout cas un préliminaire à la vie en société, une perspective promise à un grand avenir dont il sera question plus loin. Le crâne haut, court et volumineux qui caractérise les Primates s’explique aussi par l’expansion de leur cerveau. Ils sont plus intelligents que les Mammifères qui les ont précédés au cours de l’évolution, et cela se comprend. Un quadrupède qui se déplace en deux dimensions – Tapir, Vache, Sanglier, Girafe ou Cabiai – n’a pas besoin pour cela d’une grande intelligence ; mais les Primates vivent dans un environnement en trois dimensions, plus complexe et plus dangereux, du fait des risques de chute, que celui qu’exploitent les Mammifères terrestres. Ces risques sont tout à fait réels si l’on en juge par la proportion élevée de Primates actuels présentant des cals d’anciennes fractures dues à des chutes. On a constaté aussi que les individus âgés et corpulents devenaient de plus en plus prudents, empruntant des chemins détournés pour éviter les gouffres canopéens qu’ils franchissaient d’un bond lorsqu’ils étaient jeunes. En tant que gros et vieux Primate, j’approuve tout à fait ce comportement. Mais la concentration mentale qu’imposent les risques de chute n’est pas le seul facteur du développement de l’intelligence : la longue dépendance des jeunes, les capacités d’apprentissage, l’adolescence retardée et une vie longue dépassant la période de reproduction, tout cela, qui distingue les Primates des autres Mammifères, s’explique aussi par le mode de vie arboricole, comme nous le verrons plus loin. Bien entendu, la vie en groupe a aussi contribué à faire des Primates les plus encéphalisés de tous les Mammifères. La vie dans la canopée, dit Donald Perry, a pour résultat de produire des êtres intelligents.

Même si l’on voit les caractères de l’être humain se mettre en place peu à peu, l’Homme appartient encore à un futur très lointain. Il y eut d’abord, au sein de l’ordre des Primates, l’apparition des Singes hominoïdes. C’est en Afrique de l’Est, à l’Oligocène supérieur (25-20 millions d’années) qu’habitait le Proconsul, Proconsul major, gros comme un Gorille, dépourvu de queue, vivant dans les arbres des forêts humides de montagne, où il se déplaçait en marchant sur les branches. Son volume cérébral était proportionnellement plus élevé que celui des autres Primates de son époque. Proconsul était un Singe hominoïde, situé à l’origine d’une lignée qui nous intéresse au premier chef puisqu’elle a conduit au genre Homo. Cette fois, c’est vraiment notre histoire qui commence, et elle commence dans les arbres ! Un autre Hominoïde, un peu plus récent, le Dendropithèque, mérite une mention particulière, car ses membres antérieurs très longs lui permettaient de se déplacer sous les branches – et non plus sur elles, comme le Proconsul – dans une position plus stable, propice à des déplacements plus rapides, avec le corps en position verticale. C’est ce que l’on appelle la brachiation, pratiquée actuellement par les Gibbons. Peut-être, comme le font les Gibbons actuels, le Dendropithèque mettait-il de temps à autre le pied à terre, son corps ayant alors une position verticale à laquelle la brachiation l’avait prédisposé .

Marcher au sol va d’ailleurs devenir une obligation pour les Primates hominoïdes car au Miocène moyen, il y a 17 millions d’années, l’Afrique cesse d’être exclusivement couverte de forêts humides ; l’alternance de saisons impose des paysages plus ouverts, forêts sèches ou savanes boisées. Alors que les arbres de la forêt équatoriale leur offraient en permanence des fruits, des bourgeons et des jeunes pousses, il va falloir que les Hominoïdes apprennent à descendre au sol, au moins en saison sèche, pour y rechercher des nourritures nouvelles, racines, bulbes et tubercules. Peut-être jetaient-ils déjà des regards concupiscents sur les Herbivores rencontrés à cette occasion ?

J’imagine qu’ils ont dû tenter de s’emparer de ces viandes, avant de comprendre qu’un bipède occasionnel est bien trop maladroit pour satisfaire sa faim de cette façon-là. Comment devient-on vertical et bipède lorsqu’on appartient à la classe des Mammifères où prédominent les animaux horizontaux et quadrupèdes ? Quels peuvent être les avantages d’un mode de locomotion si familier qu’il ne soulève guère de questions parmi ceux qui, comme vous et moi, se contentent de l’utiliser au quotidien ? Et d’abord, qu’est-ce exactement que la bipédie ?

L’ACQUISITION DE LA BIPÉDIE

La bipédie dont il est question ici implique évidemment la marche sur les membres postérieurs ; elle implique aussi que le corps soit vertical lors de la marche, que cette verticalité puisse être maintenue sans l’appui de la queue, et que l’association entre marche et verticalité ait un caractère permanent. Ceci ne s’applique ni aux Oiseaux, ni au Tyrannosaure, ni au Kangourou. Finalement, avec la définition adoptée, seuls les Primates sont de véritables bipèdes.

Linné considérait la bipédie comme une caractéristique de l’Homme, qui le différenciait de tous les autres Primates ; ce point de vue a été abandonné lorsqu’on s’est aperçu que tous les Primates actuels étaient capables de pratiquer la bipédie, au moins occasionnellement, lors des déplacements au sol. Voir des Lémurs malgaches danser en traversant une route ou un Gibbon de Malaisie se déplacer dans l’herbe, d’un arbre à l’autre, en marchant avec autant de précaution qu’un équilibriste sur son fil et en se servant, comme lui, de ses bras comme de balanciers, cela suffit pour se convaincre que la bipédie ne fait décidément pas partie du propre de l’Homme. La bipédie du Primate implique une position verticale du corps qui est elle-même liée au grimper vertical. Comment serait-il possible de grimper le long d’un tronc sans adopter sa verticalité ? Marcher sur deux pieds ou grimper le long d’un tronc d’arbre fait appel aux mêmes muscles, travaillant de la même façon. D’une certaine manière, la verticalité des Primates est celle des arbres eux-mêmes.

Beaucoup d’arbres ont aussi des branches maîtresses à port presque horizontal, le long desquelles les Gibbons ou les Atèles utilisent la brachiation. Cette façon de se déplacer non pas sur la branche, mais sous elle, en se suspendant par un bras, puis par l’autre, en gardant le corps à la verticale, aurait-elle aussi permis l’acquisition de la bipédie ? Les Primates actuels qui se déplacent par brachiation, comme les Gibbons ou les Siamangs, sont aussi ceux qui, au sol, adoptent aisément la bipédie. Avec un démarrage rapide et économique puisqu’il suffit d’amorcer une chute pour mettre le corps en mouvement, la bipédie permet d’atteindre des vitesses élevées. Lorsqu’il court, le bipède fonctionne comme un système simple de deux pendules inversés, les deux jambes, dont le mouvement est entretenu par un ensemble de ressorts, muscles et tendons. Peut-être une posture héritée d’un mode de vie arboricole n’est-elle pas sans mérite s’il s’agit de vivre au sol.

La bipédie humaine est-elle nécessairement héritée d’un mode de vie arboricole ? Le débat à ce sujet est animé car l’origine des caractères fondamentaux des humains passionne. Ce n’est pas ici le lieu de discuter des très nombreuses hypothèses en présence ; disons seulement qu’il est aisé de les ranger en deux groupes, celui de la bipédie originelle et celui de la bipédie d’acquisition récente L’hypothèse de la bipédie originelle ne saurait être mieux défendue que par Yvette Deloison, paléoanthropologue, dont la passionnante Préhistoire du piéton ; essai sur les nouvelles origines de l’homme réalise une remarquable synthèse entre des opinions anciennes – l’idée de bipédie originelle remonte à 1863 – et les découvertes récentes de l’auteur.

PRÉHISTOIRE DU PIÉTON

Pour comprendre l’hypothèse d’Yvette Deloison, il faut adopter une définition de la bipédie profondément différente de celle que j’utilise ici, surtout parce que la verticalité du corps n’est plus nécessaire. La bipédie est alors un mode de locomotion d’une extraordinaire ancienneté : il y a 290 millions d’années, un Reptile du Permien, Eudibamus cursoris, était déjà bipède. Chez les Dinosaures, la bipédie est devenue fréquente : l’Iguanodon herbivore était bipède, comme le Tyrannosaure Carnivore ou le Velociraptor mangeur d’œufs. Les Oiseaux ont pratiqué une bipédie continue du Jurassique à l’époque actuelle. A travers une longue série d’ancêtres bipèdes, on est arrivé à un Mammifère ancestral bipède, puis à un Primate non spécialisé, bipède bien entendu, ancêtre à la fois des Australopithèques, des grands Singes actuels et de l’Homme. Ce Primate bipède ancestral – qui reste à découvrir -, Yvette Deloison le baptise Protohominoides bipes et lui affecte un âge minimum de 30 millions d’années, ce qui nous ramène à l’Oligocène inférieur. Les Primates hominoïdes – Proconsul, Dendropithecus et les autres -, apparus plus tardivement, à l’Oligocène supérieur, seraient des formes secondairement adaptées à la vie arboricole, ce qui les empêche de jamais pouvoir être considérés comme nos ancêtres ; voilà une prétention qui leur est interdite. Nous autres humains, dit Yvette Deloison, sommes les descendants du Protohominoides bipes, dont nous avons conservé la structure non spécialisée, et aucun de nos ancêtres n’a jamais été arboricole. La bipédie originelle, dit-elle, s’impose comme une évidence. Une évidence qu’elle prend soin d’étayer de multiples façons : le pied humain, n’étant pas préhensile, ne saurait être d’origine arboricole ; les grands Singes n’ont pas de fesses alors que le muscle fessier est le plus volumineux et le plus puissant de notre organisme, tant il est vrai que la fesse fait l’Homme ; nos omoplates ne sont pas adaptées à la brachiation et, d’ailleurs, l’Homme, avec ses bras courts et ses longues jambes, rencontre beaucoup de difficultés à se déplacer dans les arbres ; même, notre pouce opposable n’ayant pas la structure de celui des grands Singes, notre main n’a jamais été utilisée pour nous suspendre aux branches.

Cette accumulation d’arguments éveille l’attention ; à la lecture de la Préhistoire du piéton, des objections viennent à l’esprit : un Primate arboricole peut avoir des pieds non préhensiles : s’il pratique la brachiation, cela ne le gêne nullement. Il s’ensuit que le pied humain non préhensile est compatible avec une origine arboricole.

Il est faux que l’Homme soit peu à son aise dans les arbres : beaucoup de jeunes humains et d’adultes entraînés s’y déplacent avec élégance. Yvette Deloison ne semble pas avoir perçu la profonde affinité qui unit l’Homme à l’arbre. En forêt, lorsqu’un gros animal s’approche – Sanglier, Potamochère, Loup ou Buffle -, l’idée de l’arbre comme refuge vient immédiatement à l’esprit. D’une façon plus générale, je sens chez Yvette Deloison le refus a priori d’une origine arboricole de l’être humain, un refus qui est d’ailleurs largement partagé : pour une bonne partie de la communauté scientifique, et de la société humaine en général, il est insupportable de penser que l’Homme puisse descendre du Singe, selon la formule consacrée depuis Darwin, et même sous la formulation actuelle, l’Homme et le Singe descendent d’un ancêtre commun. L’idée reste ignominieuse et incompatible avec la dignité humaine.

L’HOMME LE PLUS DANGEREUX D’ANGLETERRE

Lorsqu’elles commencèrent à se répandre, à partir de 1859, les idées de Darwin sur l’évolution biologique devinrent immédiatement un sujet de scandale dans l’Angleterre de l’époque victorienne : le grand public, les scientifiques, le clergé, tout le monde était furieux à l’idée de participer d’une quelconque nature animale. La Bible étant considérée comme l’expression de la vérité, il convenait d’en prendre le texte au pied de la lettre, notamment sur ce point essentiel : Dieu avait créé l’Homme à Son image et il n’y avait pas à revenir là-dessus.

Darwin fut considéré un temps comme l’homme le plus dangereux d’Angleterre et l’histoire a gardé la trace des commentaires peu élogieux qui ont salué l’idée de notre possible ascendance arboricole : Espérons que ce M. Darwin ait tort, avait dit une dame de la bonne société, mais si par malheur il avait raison, espérons que cela puisse rester entre nous. Un scientifique d’une certaine notoriété avait exprimé la même tendance à la rétention du savoir : C’est une découverte humiliante et moins on en parlera, mieux cela vaudra…

Fort heureusement, un siècle et demi plus tard, nous n’en sommes plus là : il est maintenant communément admis que l’être humain puisse être effectivement un Mammifère appartenant à l’ordre des Primates et à la famille des Hominidés. Pourtant, en ce début du XXIe siècle, toutes les réticences n’ont pas encore disparu, lorsqu’il s’agit de reconnaître que l’être humain est de nature pleinement animale, ou que son apparition résulte de processus conformes aux lois habituelles de l’évolution zoologique. De telles réticences, j’en ai personnellement constaté l’existence dans deux fractions distinctes de la société française, l’Eglise et les sciences humaines, et je ne serais pas surpris qu’elles subsistent, au moins dans une certaine mesure, chez les nombreux tenants de la bipédie originelle.

Je me sens plus à l’aise dans la deuxième des hypothèses en présence, celle de la bipédie d’acquisition récente ; parce qu’elle est conforme aux géniales intuitions de Darwin, parce qu’elle donne aux arbres un rôle prééminent dans notre histoire évolutive, mais surtout parce que je la crois vraie, je voudrais maintenant discuter cette deuxième approche de la bipédie humaine, en reprenant le fil d’une histoire interrompue.

L’HYPOTHÈSE DE LA BIPÉDIE D’ACQUISITION RÉCENTE

Revenons au Miocène moyen, il y a 17 millions d’années, lorsqu’un climat devenu plus sec impose aux Hominoïdes africains de se livrer à des incursions au sol, pour y rechercher rhizomes et tubercules. Des incursions brèves à la vérité : leur vie est encore presque exclusivement arboricole.

En dépit du refroidissement général, une grande forêt s’est maintenue autour de la Méditerranée, et les Hominoïdes venus d’Afrique s’installent dans le Sud de l’Europe. Ils n’étaient pas nos ancêtres mais ils n’en méritent pas moins un clin d’œil, en tant qu’Européens, en hommage à Calvino.

Qui étaient nos ancêtres et d’où venaient-ils ? Dès 1871, Charles Darwin avait prévu qu’ils devaient venir d’Afrique ; à l’époque, cette idée s’était heurtée à l’arrogance d’une Europe colonisatrice.

A partir des années 1970, grâce à d’importantes campagnes de fouilles, des paléontologues de renom, L. S. B. Leakey et R. E. E Leakey, Coppens, Senut, Pickford, d’autres encore, sont parvenus à la conclusion que Darwin avait raison : nos ancêtres étaient des Primates hominoïdes et ils venaient d’Afrique tropicale. Ces recherches confirment un point essentiel à mes yeux : nos ancêtres étaient arboricoles et c’est donc dans les arbres d’Afrique qu’il convient de rechercher le secret de nos origines. Secret est le mot qui convient, car, en dépit des découvertes récentes, de grandes lacunes subsistent et les âpres querelles entre spécialistes compliquent encore la situation : en fait d’agressivité, les Primates actuels ne le cèdent en rien à ceux du Miocène. Viennent ensuite les Australopithèques. Nous sommes toujours en Afrique : au Pliocène, entre 5 et 3 millions d’années, le climat est chaud et humide, et la forêt tropicale persiste. Mais ce n’est pas là qu’ont choisi de vivre les nouveaux venus qui préfèrent la savane arborée. Les Australopithèques font-ils partie de nos ancêtres, ou représentent-ils un rameau latéral de notre arbre généalogique ? La question est débattue, avec la vigueur qu’on imagine.

LES AUSTRALOPITHÈQUES DANS LES ARBRES D’AFRIQUE

Lucy, découverte en Ethiopie en 1974 lors des fouilles dirigées par Yves Coppens, est en très bon état de conservation et ses restes fossiles ont permis d’acquérir une idée assez complète de ce qu’était cette petite personne, haute de 1,06 mètre, comme une femme pygmée actuelle.

Comment vivaient-ils, les Australopithèques ? Cela ne surprendra pas : ils passaient au moins la moitié de leur temps dans les arbres ; ils y grimpaient sans difficulté, s’y déplaçaient par brachiation et y construisaient des nids arrimés aux plus hautes branches pour s’y réfugier en cas de danger. La grande faune vivant au sol – Hyènes, Léopards, Lions et Tigres à dents de sabre – constituait un danger redoutable pour de petites personnes qui ne parvenaient pas à courir vite parmi des herbes plus hautes qu’elles. On imagine Lucy poursuivie par une Hyène qui fait deux fois son poids, trouvant refuge in extremis dans l’arbre où l’attend sa famille ; mais ses congénères ont parfois moins de chance et on découvre leurs restes dans des tanières où ils ont été traînés par des carnivores.

Pourquoi descendre au sol où leur vie ne tient qu’à un fil ? La motivation est alimentaire. Nos Australopithèques sont friands de jeunes feuilles et de fruits, d’Insectes, d’œufs et de miel, mais les arbres des savanes n’en fournissent pas autant que ceux des forêts humides.

Lucy et les siens, qui disposent déjà de quelques outils et d’armes rudimentaires, cherchent à se procurer des ressources qu’ils sont les seuls à pouvoir exploiter, mais cela les oblige à descendre des arbres. Mary Leakey a retrouvé, à Laetoli, Tanzanie, les traces de leurs pas dans de la cendre volcanique, fossilisées, vieilles de 3,7 millions d’années. Les Australopithèques et leurs cousins un peu plus récents, les Paranthropes – 2,5 à 1 million d’années -, ne sont plus de simples Hominoïdes, ce sont de vrais Hominidés, des membres de notre famille. Les Paranthropes, ces presque hommes, ont d’ailleurs cohabité en Afrique orientale avec les premiers représentants du genre Homo. C’est dans ce genre que je voudrais maintenant tenter d’évaluer l’étendue de l’héritage arboricole.

L’APPARITION DE L’HOMME

Le genre Homo comporte six espèces, apparues successivement à partir de la fin de l’ère tertiaire, au Pliocène, il y a 2,5 millions d’années ; la plus récente et la seule qui subsiste actuellement, la nôtre, est âgée de 200 000 ans. Il serait hors de propos de les passer en revue et je rappellerai seulement que, de la plus ancienne, Homo habilis, jusqu’à la plus récente, Homo sapiens, on assiste à un affranchissement de plus en plus complet vis-à-vis de l’arbre.

Les espèces anciennes d‘Homo étaient aussi dépendantes des arbres que l’avaient été, en leur temps, les Australopithèques et elles pratiquaient peut-être encore la brachiation. A l’Acheuléen, il y a 1,5 million d’années, on ne vit plus dans les arbres, mais, vraisemblablement, on continue d’y grimper pour cueillir des fruits, récolter du miel et des œufs, ou trouver refuge en cas de danger. L’arbre reste très présent dans la vie quotidienne, pour la fabrication d’armes et d’outils : l’âge de pierre a sans doute été avant tout un âge du bois, celui dont on fait des gourdins et des bâtons à fouir, des épieux et des lances, des javelots et des sagaies. Il est vraisemblable que les Hommes se sont procuré le feu à partir d’un tronc se consumant après un incendie de savane.

Enfin, au Moustérien, il y a 200 000 ans, l’Homme moderne s’adapte à la vie loin des arbres et s’installe aux diverses latitudes, ouvrant la voie à l’événement le plus insolite de l’histoire de l’évolution, l’invasion de notre planète par l’Homme moderne, dont 80 milliards, au moins, y ont déjà vécu. Nous ne grimpons plus aux arbres, bien entendu, en tout cas pas très souvent. Nous sommes restés au sol et nous avons trouvé d’autres moyens de nous nourrir et de nous protéger de nos ennemis, tandis que les arbres qui nous ont façonnés s’estompaient dans notre inconscient collectif. Pire, nous sommes devenus de terribles prédateurs d’arbres. Cela ne doit pas nous faire oublier que nous appartenons, avec les Chimpanzés, les Bonobos et les Gorilles, à la famille des Hominidés dont les travaux de génétique moléculaire amènent à penser qu’elle est monophylétique. Nos plus proches parents étant restés tropicaux et largement arboricoles, cela doit nous inciter à dresser le bilan de ce que nous devons aux arbres. Cette démarche n’est pas fréquente : ceux qui se préoccupent des origines de l’Homme n’aiment pas rappeler que nos ancêtres vivaient dans les arbres ; par rapport aux Singes, on évoque des différences plutôt que des ressemblances. Selon une longue tradition fortement ancrée en paléontologie, la discussion porte essentiellement sur les caractères du crâne au détriment de ceux de la main et du pied qui trahissent des souvenirs marqués de la vie dans les arbres. La paléontologie humaine est fascinée par les crânes et les dents, pas seulement parce que ce sont les ossements qui se fossilisent le mieux, mais parce qu’ils donnent accès à des fonctions nobles, montrent notre supériorité sur les autres Primates, et viennent appuyer l’idée du fameux processus d’hominisation. Détail révélateur : cette prééminence du crâne sur le reste du corps fait que le squelette lui-même est qualifié de caractère postcrânien, comme on dit une postcombustion, un post-scriptum ou une œuvre posthume !

Dans Le Singe nu, un ouvrage célèbre qui a profondément marqué les années i960, le zoologiste anglais Desmond Morris décrit la suffisance de l’espèce humaine avec des mots qui n’ont rien perdu de leur actualité : Notre puissance et notre réussite extraordinaires, en comparaison des autres animaux, nous inclinent à considérer nos humbles origines avec un certain mépris [...]. Notre ascension fut un enrichissement rapide et, comme tous les nouveaux riches, nous n’aimons guère qu’on évoque nos modestes débuts, si proches encore.

A l’époque de Darwin, la réticence quasi unanime à admettre les origines simiennes de l’Homme ne provenait-elle pas de la mauvaise image que donnaient les Singes enfermés dans des parcs zoologiques ? Cela existe encore trop souvent, hélas ; on le conçoit, cela ne tente personne de faire valoir une parenté quelconque avec des animaux goinfres, vicieux, grotesques et physiquement dégradés. Rien de tel dans le milieu naturel où ces bêtes sont admirables. Est-il un spectacle plus beau que celui d’une troupe de Singes dans une canopée forestière ? L’impression de force, d’harmonie et de liberté est inoubliable. Je n’ai aucune réticence à me sentir parent d’animaux aussi élégants, athlétiques, gentils et même – à quelques brèves disputes près – aussi amicaux et confiants les uns envers les autres ; mes origines arboricoles, je serais tenté, c’est le cas de le dire, de les arborer.

Voici donc ce que nous devons aux arbres, par le truchement de notre ascendance de Primates arboricoles ; l’héritage est beaucoup plus riche qu’on ne le pense.

COMMENT LES ARBRES NOUS ONT FAÇONNÉS

Nous avons emprunté aux arbres leur verticalité ; c’est grâce à eux que nous sommes debout ; comment grimper à un arbre sans, d’abord, adopter pour notre corps une position verticale ? Notre verticalité est celle des arbres.

La brachiation est, ou a été, pratiquée par tous les Hominidés. Outre qu’elle prédispose à la posture verticale et à la bipédie au sol, elle se traduit par une série d’adaptations anatomiques que nous avons conservées : membres antérieurs longs, articulation de l’épaule orientée vers le haut, omoplates dans le dos, cage thoracique large et peu profonde, pouce opposable, doigts effilés portant des ongles au lieu de griffes et dont la pulpe distale est d’une grande sensibilité.

La vie dans la canopée a laissé notre organisation physique porteuse de caractères que nous jugeons avantageux : des yeux rapprochés en façade, donnant la perception du relief, un cerveau volumineux permettant le traitement rapide et sûr des informations nécessaires au déplacement en trois dimensions tout en restant suffisamment concentrés mentalement pour pallier les risques de chute.

Le rapprochement anatomique de nos yeux s’est fait au détriment de notre région nasale, d’où notre odorat peu développé ; mais il a eu le mérite de nous donner un véritable visage. La vie en société, instaurée initialement pour des raisons de sécurité, a été favorisée à la fois par le développement de l’intelligence et par l’établissement de relations interpersonnelles rendues possibles par la reconnaissance des visages de ceux qui nous entourent. On sait l’importance du visage dans les mécanismes de la vie sociale.

La vision du relief a fait de nous, potentiellement, des chasseurs habiles à voir les mouvements. La prédation sur du gibier mobile, s’ajoutant à la consommation des ressources alimentaires fournies par les arbres, a fait de nous des omnivores, alignant des dents aux diverses fonctions, incisives, canines et molaires.

Notre goût pour les fruits charnus, odorants et colorés est évidemment un héritage de nos ancêtres arboricoles. L’agriculture a débuté avec l’établissement de vergers fruitiers ; elle s’est poursuivie avec l’amélioration des arbres afin que leurs fruits deviennent encore plus charnus et colorés. Cela va de pair avec l’arrivée, sur les marchés des pays riches, de fruits exotiques nouveaux que les consommateurs découvrent et dont leurs enfants raffolent. La coévolution arbre/Homme a de beaux jours devant elle. L’habitat canopéen a favorisé la vie diurne ; du coup, nous avons perdu le tapis réfléchissant (tapetum lucidum) que les autres Mammifères, majoritairement nocturnes, possèdent au fond de leur rétine : dans la nuit, le faisceau d’une torche dirigé vers un être humain ne lui fait pas briller les yeux. En revanche, la vie diurne a favorisé les déplacements rapides dans le domaine vital, la vie en groupe et les interactions sociales complexes qui rendent possible l’instauration de la culture. Revenons au passage de l’horizontalité à la verticalité. Il a nécessairement eu des conséquences sur la position des organes internes, du fait de la gravité, un facteur physique d’une telle permanence qu’il paraît banal et que l’on tend à en perdre de vue les effets sur les êtres vivants. Ces modifications gravitaires ont été recensées ; les deux plus importantes seraient la descente du larynx et le basculement du bassin. La descente du larynx, en entraînant l’expansion du pharynx, a permis l’émission de sons articulés : ainsi est né notre langage. Le basculement du bassin a eu des conséquences plus importantes encore : supportant dorénavant le poids de la tête et de toute la partie antérieure du corps, le bassin est devenu à la fois plus court et plus large. De ce fait, l’accouchement est beaucoup plus difficile chez les bipèdes verticaux que chez les quadrupèdes horizontaux car il a lieu au travers d’une symphyse pelvienne osseuse dont les dimensions sont inextensibles ; il s’agit donc d’une sorte de naissance avant terme, d’accouchement prématuré, d’où l’immaturité du cerveau à la naissance. Incapable de s’alimenter seul, le petit Homme aura besoin, pour survivre, du secours d’une mère et il va passer ses premières années à exercer une fonction dans laquelle il excelle : apprendre. L’immaturité du cerveau à la naissance n’est donc nullement un handicap, bien au contraire, puisque c’est là que se situe le propre de l’Homme, son exceptionnelle capacité à apprendre.

Au bilan, ne devons-nous pas reconnaître que les arbres ont joué un rôle essentiel dans la mise en place de nos caractéristiques humaines, la verticalité qui libère les mains, la possession d’un visage et la vie en société, l’adoption d’un langage et une capacité d’apprentissage bien supérieure à celle des autres animaux ?

N’est-ce pas par la conjonction de ces caractéristiques qu’en deux cent mille ans, nous sommes passés de la pierre taillée à l’Internet et des cavernes aux voyages interplanétaires ? Ne devrions-nous pas, plutôt que de renier les arbres, suivre l’exemple qu’ils nous offrent ? Silencieux et dignes, extraordinairement anciens et pourtant pleins d’avenir, beaux et utiles, autonomes et non violents, les arbres ne sont-ils pas les modèles dont nous avons besoin ?

Francis Hallé Plaidoyer pour l’arbre          Actes Sud            2005

49 m.a.                          L’océan arctique est recouvert d’eau douce.

47 m.a.                       Un primate de l’éocène moyen, Darwinus massillae, tombe dans un lac de cratère dans les sédiments duquel il se fossilise : le lieu va devenir une carrière de schistes bitumineux, à Messel, en Allemagne d’où le sortiront des mains délicates en 1983. Son état de préservation exceptionnel en fait le fossile de primate le plus complet de cette ère. Long de 58 cm, c’était probablement une femelle juvénile, frugivore et de mœurs probablement nocturnes. Mais très nombreux sont les fossiles trouvés à Messel : ils représentent les 18 ordres de mammifères actuels : carnivores, cétacés, éléphants, chevaux, chèvres, girafes, cerfs, hérissons, rongeurs, ruminants, etc… Parmi les fossiles les plus fréquents : les dents, constituées de phosphate de calcium, donc très minéralisées et résistantes à l’usure du temps : elle sont très parlantes quant au régime alimentaire : les dents d’un herbivore se distinguent de celles d’un carnivore etc …

45 m.a.                      Une mer tropicale peu profonde recouvre l’actuel bassin parisien, y déposant ses sédiments pendant 5 m.a., qui vont former le calcaire lutétien, la belle pierre de Paris des carrières de Saint Maximin et Saint Leu, dans l’Oise.

40 m.a à 35 m.a.        En lieu et place de la partie occidentale de Téthys, début de la surrection des Alpes, due à la rencontre de l’Afrique et de l’Eurasie, à la vitesse de 0.9 millimètre/an, soit 900 m. par million d’années. Création de la péninsule indochinoise. Surrection des Pyrénées par rotation de l’Espagne vers la France autour d’un axe dans le fond du golfe de Gascogne.

Apparaissent les Simiens.

Développement important du groupe des graminées. La graine est l’organe de dissémination résultant de la transformation d’un ovule : après fécondation, ou même sans processus sexuel, un embryon est formé dans le prothalle femelle. Dans le tissu entourant l’embryon s’accumulent des réserves qu’il consommera lors de la germination. Les téguments ovulaires se transforment en une carapace mortifiée plus ou moins dure et imperméable. Les gymnospermes  – graines nues -, pour la plupart, enchâssent leurs graines dans un cône, mais aucun ne les enveloppe complètement. Dans ce groupe figurent les conifères. Les angiospermes – graines encloses – sont le seul groupe dans lequel les graines sont complètement enveloppées par un carpelle : on y trouve les arbres à fleurs et à fruits. La graine est ensuite libérée dans le milieu extérieur, à des distances qui peuvent être considérables, emportée par le vent, mais souvent par des animaux, du plus grand – éléphant – au plus petit – fourmi -. Elle peut ainsi subsister, en apparence inerte, jusqu’au moment où les conditions favorables de température et d’humidité permettent à l’embryon d’éclore : la plupart des graines mures contiennent moins de 10% d’eau quand la vie active exige une teneur de 90 à 95 %. Cette déshydratation a pour conséquence un ralentissement très important des fonctions physiologiques et, par suite, une remarquable insensibilité à toutes les intempéries. La longévité d’une graine  – durée de la période pendant laquelle elle peut rester en état de vie ralentie sans perdre son pouvoir germinatif – est d’autant plus grande que son tégument est plus imperméable. C’est la graine de lotus qui détient le record de longévité : aux environs de mille ans ; mais, en 2012, des chercheurs russes sont parvenus à faire germer une graine congelée extraite à 38 mètres de profondeur dans le pergélisol, vieille de 31 800 ans  : il s’agit d’une Silene stenophylla, trouvée dans une cavité qu’utilisait un écureuil comme magasin ! et ces fleurs ont été fécondées avec du pollen archaïque ! A l’autre extrême, la graine de cacaoyer qui doit trouver dans les jours qui suivent sa maturation, les conditions permettant la germination. Cette avancée de l’évolution ouvrit toute une série d’habitats auparavant inhospitaliers, comme les pentes arides des montagnes, lesquelles se couvrirent bientôt d’arbres.

Les graines offrent des avantages supplémentaires : elles accroissent le taux de réussite des gamétophytes fertilisés, et, comme elles peuvent également contenir un stock de nutriments, elles permettent à l’embryon de germer rapidement dans des environnements hostiles, et d’atteindre une taille lui permettant de se défendre par lui-même, par exemple de faire croître des racines assez profondes pour atteindre la nappe phréatique avant de mourir de dessiccation. La combinaison de ces avantages permit aux plantes à graines de supplanter le genre Archeopteris dominant jusque-là, accroissant la biodiversité des forêts primitives

Oligocène 33.7 à 23.8 m.a.

30 m.a. à 25 m.a.        Des failles provoquent l’effondrement des Pyrénées de Cerbère à Toulon, laissant quelques témoins : île Ste Lucie, dans l’étang de Sigean, colline de Sète, massif des Maures et de l’Estérel. Corse et Sardaigne s’éloignent du Languedoc.

24 m.a.                        L’Inde s’est depuis longtemps séparée de l’Afrique, a laissé en chemin Madagascar, et est arrivée sur le front sud de l’Asie depuis 30 m.a. : le manteau lithosphérique plonge tandis que la croûte s’en décolle et s’empile en écailles qui se chevauchent : c’est la surrection de l’Himalaya. Que s’est-il passé pendant ces 30 m.a. ? des écrasements, des compressions d’une puissance dont on a du mal à avoir idée, dont le résultat est que, depuis le choc initial, la déformation des deux continents a absorbé plus de 2 500 km. de convergence. La construction de nos paysages actuels pouvait commencer, résultante d’une continuelle confrontation entre les forces d’érosion et celles de surrection. Quelque 300 millions d’années plus tôt, l’érosion avait déjà fait pratiquement table rase de l’immense chaîne hercynienne.

c’est en léchant les monts que la vache céleste [la pluie des cieux] a formé les campagnes.

Prière hindou

Le plus grand – plus de 5 m. au garrot, 9 m. de long, 20 tonnes – des mammifères terrestres, le Baluchitherium, s’éteint : c’est Jean Loup Welcomme qui découvrira ses restes dans le Balouchistan pakistanais en 1993. Les mammifères modernes vont naître aussi en Asie.

Miocène 23.8 à 5.3 m.a.

Invasion de la mer miocène, – c’est la naissance de notre Méditerranée – qui remonte jusqu’au site de Lyon et à la Suisse, et d’est en ouest, d’Aix en Provence à Montpellier : les sites actuels de Narbonne, Béziers, Montpellier, Nîmes, Uzès, sont sous l’eau. A la latitude de l’actuel Avignon, sont hors d’eau, les îles du Ventoux, des sommets du Lubéron et des Monts du Vaucluse.

20 m.a.                       La Mer Rouge s’élargit, l’Arabie remonte vers le nord ; la rencontre de la plaque arabique et de la masse de l’Eurasie font aller la Turquie vers l’ouest et l’Iran vers l’est, et provoquent la fermeture de Thétys. C’est au miocène que les continents prennent la place qu’ils occupent aujourd’hui.

17 m.a.                          Dans l’actuel Etat de l’Arizona, le Colorado commence à creuser son lit, qui deviendra cañon.

16 m.a.                          Les grands singes quittent l’Afrique.

15 m.a.                        L’arctique est pris par les glaces. Les dauphins font leur apparition dans des eaux plus fréquentables.

14 m.a.                         L’antarctique vit sous un climat tempéré : la température y avoisine les 14° et les forêts abondent.

13 m.a                          Des ossements d’un grand singe sont mis à jour près d’Els Hostalets de Pierola, près de Barcelone en 2004.  On le nomme Piérolapithecus Catalaunicus : c’est bien là l’ancêtre de l’homme : des phalanges courtes, les omoplates dans le dos quand les autres singes les ont sur le coté. On va continuer à trouver trace de ces grands singes en Eurasie pendant encore 5 m.a., après quoi ils disparaîtront d’Europe sans que l’on sache pourquoi.

10 m.a.                        Les grès formé en Arizona vers 150 m.a.  à l’est de Page, sont repris par l’érosion de l’eau et du vent pour créer  le fantastique Antelope canyon.

vers 7.5 m.a.              Le singe devient bipède, au moins celui qui vit sur le coté Est de la Rift valley africaine. Les montagnes de la rive ouest arrêtent les pluies et alimentent les forêts : le singe conserve l’utilité de ses quatre membres pour se déplacer. L’Est, privé de pluies, voit ses forêts s’amenuiser au profit d’une savane plus sèche, moins généreuse en nourriture, autant d’évolutions qui obligent le singe à se mettre debout pour voir si l’herbe n’est pas plus verte un peu plus loin. Le Gigantopithèque - plus de 2.5 m, autour de 300 kilos – va vivre de ~10 m.a. à ~2 m.a. Contemporain de l’Homo Erectus, il est sans danger pour lui, car végétarien.

7,04 m.a.                    Dans le désert de Djurab, sur le territoire de l’actuel Tchad, Ahounta Djimdoumalbaye, étudiant tchadien qui participe à la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne découvre en 2002 le plus ancien hominidé connu : Toumaï – espoir de vie – .

Le géographe Alain Beauvilain qui encadre cette fouille s’attribue la paternité de la découverte, au grand dam de Michel Brunet, directeur de la Mission, absent du terrain lors de la découverte. Va s’ensuivre une querelle aigue sur la validité des méthodes de datation utilisées, la spécificité de la découverte de ce crâne étant qu’il se trouvait à même le sol de sable meuble, constamment remanié par le vent et non extrait d’une couche géologique précise.

Cet hominidé ressemble en fait énormément à un grand singe, et il y a querelle entre les spécialistes pour le classer ainsi ; mais le lieu même de la découverte, à l’ouest donc de la Rift Valley vient mettre à mal la théorie d’Yves Coppens quant à la naissance des hominidés à l’est de cette Rift Valley, qu’il avait nommé East Side Story. A l’ouest, il y avait du nouveau et l’East Side Story redevenait West Side Story. De toutes façons, il n’est pas inutile de rappeler que ces grands singes et l’homme ont en commun 99 % de leur bagage héréditaire.

Mais c’est bien à cette époque que les grands singes évoluent dans deux directions différentes : d’un coté les Pongidés, qui donneront les bonobos, les chimpanzés et les gorilles, à la mobilité physique et intellectuelle limitée ; de l’autres, les Hominidés qui donneront les Australopithèques, puis, bien plus tard, les Homo habilis et ergaster, puis heidelbergensis : les hommes modernes.

Jacques Attali. L’homme nomade. Fayard 2003.

Il y a, bien sûr, beaucoup de différences entre les hommes et les grands singes, mais il est très difficile, aujourd’hui, de trouver une capacité humaine dont on puisse dire qu’elle est totalement absente du monde des grands  singes. Nous ressentons tous cette proximité avec eux : elle nait de notre allure physique commune, d’une empathie réelle ou imaginaire, d’une interprétation des comportements en termes de choix ou de désir, de la réelle attention des femelles pour leurs petits, de la souffrance qu’elles ressentent lorsqu’ils meurent, de l’impression qu’ils ont un regard.

[…]                 Le concept du propre de l’homme est un concept du passé. Il est toxique car il insiste sur l’idée de séparation : le but  est de rechercher des différences entre l’homme et l’animal afin de placer l’homme dans une catégorie ontologique à part. Il y a, bien sûr, des différences, mais cela ne nous met pas au-dessus des autres espèces. Il faudrait remplacer ce débat essentialiste par une approche plus relationnelle, plus constructiviste. La vraie question est celle des convergences et des proximités : qu’est-ce qui se tisse entre les animaux et nous ?

[…]                 Les recherches sur les grands singes ne cessent de repousser la frontière de leurs compétences. Il faut donc arrêter de chercher « un » critère en raisonnant sur un mode binaire : les grands singes ont, ou n’ont pas, telle capacité. Mieux vaudrait se demander ce qu’est une intelligence animale, une intelligence des odeurs, une intelligence des sons. Il faudrait, pour cela, renoncer au point de vue anthropocentré qui a longtemps été le nôtre, ce qui n’est pas aisé.

Dominique Lestel, philosophe. Le Monde « Culture et Idées » 15 12 2012

L’homme ne descend pas du singe, il a des ancêtres communs avec lui, c’est très différent ! Quand je suis arrivé dans la paléoanthropologie, il y a trente ans, la question de nos origines communes avec les chimpanzés ne se posait quasiment pas. On vivait sur la vieille idée d’Aristote, celle de la transformation graduelle : le grand singe se redresse peu à peu pour voir au-dessus des hautes herbes. C’est une belle histoire, mais elle ne fonctionne pas !

Quand on dit que l’homme descend du singe, on accepte notre relation de parenté avec lui, mais elle s’exprime sous forme de généalogie, c’est absurde : la personne la plus proche de moi, c’est ma sœur, mais je ne descends pas de ma sœur. Nous savons à présent deux choses : les espèces qui nous entourent sont aussi récentes que nous, et celles qui nous ressemblent le plus – comme les chimpanzés – ont des ancêtres communs avec nous.

[…]             Nos ontologies fondamentales, qui se sont forgées dans le bassin méditerranéen, à un endroit où il n’y avait pas de grands singes, ont placé l’homme au centre du cosmos en affirmant qu’il incarnait la vision finalisée du progrès. Elles se sont employées à distinguer l’homme des autres espèces, en opposant nature et culture, inné et acquis, corps et esprit. Mais ces murs ontologiques qui nous ont conduit à beaucoup d’ignorance ont été profondément malmenés par l’arrivée des grands singes en Europe, au XVIII° siècle, puis par les études sur leur comportement dès les années 1960. Nous savons maintenant qu’ils ont des systèmes sociaux très proches des nôtres. La marche debout, l’outil, le rire, les pleurs, la coopération, l’empathie, le bien et le mal, le tabou de l’inceste, la chasse, le partage de la viande, la culture, les traditions, la communication symbolique, la politique : ces caractéristiques que l’on croyait humaines sont présentes chez les grands singes.

Freud l’a dit avant moi : les sciences ont infligé des blessures d’amour-propre à l’humanité. Elles ont montré, avec Galilée et Copernic, que l’homme n’était pas au centre du cosmos ; puis, avec Darwin , qu’il n’avait pas fait l’objet d’une création particulière – il est simplement le produit de l’évolution des espèces ; avec Freud ensuite qu’il était le jouet de son inconscient.

L’étologie a achevé de le faire tomber de son piédestal en montrant que les caractéristiques que l’on croyait propres à l’homme se retrouvent chez les grands singes. Finalement, il y a sans doute une seul vrai propre de l’homme, c’est le récit : cette nécessité ontologique de construire des cosmogonies, des récits sur les commencements du monde.

Pascal Picq, paléoanthropologue. Le Monde « Culture et Idées » 15 12 2012

Les conditions climatiques ont changé, les arbres sont devenus plus rares : les hominidés abandonnent donc leur mode de vie arboricole pour peupler la savane, où ils vont finir par découvrir dans le sous-sol les tubercules et les rhizomes, qui leur procurent beaucoup plus d’énergie, à même d’abord d’assurer leur survie et ensuite de favoriser leur reproduction. Jusqu’alors la seule consommation de fruits, pousses, feuilles, graines et insectes, aliments peu caloriques, mobilisait l’essentiel de leur temps et de leur énergie. La difficulté de digestion avait crée un système digestif très important, des intestins très longs qui monopolisaient l’essentiel du système nerveux. La découverte d’aliments beaucoup plus énergétiques dans le sol entraîna une diminution du système digestif et donc une disponibilité du système nerveux pour d’autres tâches, dont le développement du cerveau. Puis viendra un autre saut alimentaire qualitatif, dès que l’hominidé commencera à chasser, avec la consommation de viande crue… et cuite quand il pouvait bénéficier d’un feu de forêt qui se chargeait de cuire les animaux piégés. L’homme a connu le feu bien longtemps avant de savoir l’allumer et le garder.

6.6 m.a.                      Le niveau de la mer Miocène (de 20 à 5 m.a.) baisse, laissant place aux vallées du Rhône, de la Durance, et à la mise en place de la Méditerranée. Un autre hominidé est découvert au Kenya, sur les bords du lac Turkana : Orrorin Tugenensis.

Entre 6.3 et 5.4 m.a   Séparation des deux rameaux de l’homme et du chimpanzé : c’est une étude du MIT qui le dit en 2006, basée sur l’étude du génome, et qui vient considérablement rajeunir la date de cette séparation, jusqu’alors estimée entre 7 et 6,5 m.a.

5.66 m.a.                     La remontée de la plaque tectonique africaine vers la plaque eurasienne provoque la fermeture des canaux naturels à l’emplacement de l’actuel Gibraltar et donc le quasi-assèchement de la Méditerranée dont les eaux baissent alors de 1,5 à 2,7 km par rapport au niveau actuel, en faisant un immense marais salant, d’où aujourd’hui, des épaisseurs énormes de sel, pouvant aller de 500 à 3 500 mètres : – c’est l’ère messénienne -. La mer Noire est asséchée.

5.46 m.a.                    On observe à 800 mètres sous le niveau actuel de la Méditerranée une ligne de rivage. Par ailleurs, la quantité d’évaporites – la roche saline restée en place après évaporation – retrouvée au fond de la Méditerranée montre qu’il a fallu 8 fois le volume d’eau actuel pour les créer : il y a donc eu plusieurs assèchements comme plusieurs remises en eau.

Pliocène 5.3 à 1.8 m.a.

5.33 m.a.                    Des mouvements tectoniques provoquent des fractures à Gibraltar, qui remettent en eau la Méditerranée, nommée encore par les géologue mer Pliocène : cette remise en eau a probablement été très brutale, très courte : de quelques mois à deux ans maximum : 200 millions de mètres cube par seconde, soit une remontée des eaux de 10 m/jour, en Méditerranée occidentale : un fleuve mille fois plus puissant que l’Amazone ! Quand le niveau atteignit la passe de la Sicile, l’eau se déversa dans la Méditerranée orientale, deux fois plus profonde. Le Rhône se jette dans l’actuel étang de Mauguio, à l’est de Montpellier, et la Durance dans la Méditerranée, via la plaine de la Crau qui est son ancien delta.

Se sont alors crées de vastes réserves d’eau douce ou peu saline – on parle de 500 000 km3 -. Ces réservoirs sous-marins, loin d’être marginaux, sont au contraire un phénomène global à l’échelle de la planète. Il s’agit d’eau saumâtre, mais beaucoup moins chargée en sel que celle des océans, présente en grande quantité dans les sédiments formant des aquifères sous-marins, sous les plateaux continentaux, c’est-à-dire les prolongements immergés des terres. La formation de ces aquifères résulte de la combinaison de plusieurs processus. D’abord, lors des périodes de glaciation, accompagnées d’une baisse du niveau des mers, les plateaux continentaux, alors à découvert, ont été exposés aux précipitations qui s’y sont infiltrées en profondeur. Pour une grande part, les eaux stagnantes sous-marines datent ainsi des glaciations du Pliocène et du Pléistocène, il y a de cela 5,3 à 2,6 millions d’années. Ensuite, il existe en permanence des phénomènes de décharge des aquifères terrestres vers les aquifères océaniques, les eaux souterraines s’écoulant des uns vers les autres. Ce transfert peut s’effectuer sur de très longues distances, jusqu’à plus de 100 kilomètres des côtes. Enfin, aux hautes latitudes, la fonte des calottes polaires contribue aussi probablement à l’apport d’eau douce. Le volume de ces réserves serait cent fois supérieur à la quantité d’eau prélevée depuis 1900 dans les aquifères terrestres. Autrement dit à l’ensemble de la consommation humaine (irrigation, usages industriels, eau potable) sur plus d’un siècle.

vers 4.5 m.a.               En Afrique de l’est, l’Australopithèque se met debout.

4,4 m.a.                        En Ethiopie, sur le rift des Afars, près de l’actuel village d’Aramis, vit Ardi : c’est ainsi que l’on nommera cet hominidé, Ardipithecus ramidus, dont on retrouvera le squelette presque complet à partir de 1992, ardi étant un mot afar qui signifie : racine, terre. C’est une femelle, elle devait mesurer 1,20m pour 50 kg, pouvait se balancer de branche en branche à l’aide de ses quatre membres, mais pouvait également marcher debout sur ses jambes. On est à 75 km. de l’endroit où a été trouvée Lucy, sa cadette d’1,2 m.a.

4 m.a.                         Little foot, ainsi nommée par son découvreur, Ronald J. Clarke le 6 septembre 1994, probablement poursuivi par un prédateur, fait une chute fatale de plus de vingt mètres dans la grotte de Silberberg, du réseau de grottes de Sterkfontein, au nord-ouest de Johannesburg dans la province du Gauteng. Son corps roule sur un talus d’éboulis, avant de s’immobiliser, un bras tendu au dessus de sa tête, l’autre roulé contre lui. Au fil du temps, sa dépouille sera recouverte par une accumulation de sédiments et de cailloutis, sur plus de dix mètres d’épaisseur.

Dans cette immense cavité, remplie des déblais de dynamitages miniers successifs, on trouve, contre toute probabilité, une connexion osseuse dans la roche. Treize années seront nécessaires à Ron Clarke et à son équipe pour dégager Little Foot de sa gangue rocheuse.

En 2007, à la demande de l’université sud-africaine, Laurent Bruxelles, géomorphologue à l’Inrap, a pris en charge le délicat problème de chronologie et démêle la succession des strates qui enserrent le squelette. Little Foot, un Australopithecus prometheus, serait donc un quasi contemporain d’un fossile bien moins complet, Lucy, le célèbre Australopithecus afarensis découvert en 1974 en Ethiopie.

À peu près de la même époque aussi, le Kenyan Australopithecus anamensis, décrit en  1995, dont la bipédie est plus proche de la nôtre que celle de Lucy. D’autres espèces, -contemporaines ou postérieures à Lucy, démontrent que la famille des australopithèques (une dizaine d’espèces dites graciles ou robustes) est bien plus diversifiée qu’on ne l’imaginait. Lucy n’y fait plus figure que de simple cousine.

Différents arguments anatomiques indiquent la coexistence d’au moins deux espèces d’australopithèques en Afrique australe vers 3 millions d’années, notamment sur le site de Sterkfontein. La présence d’Australopithecus africanus est bien connue mais, au fur et à mesure de ses recherches, Ron Clarke a rattaché Little Foot à la seconde espèce, moins illustre : Australopithecus prometheus. Avec Little Foot, les chercheurs disposent désormais d’un squelette presque complet de cette seconde espèce ! Pour les scientifiques, l’enjeu est considérable puisque l’une des deux lignées donnera naissance aux premiers hommes, la seconde restant probablement sans descendance. Pour le commun des mortels pour lesquels la connaissance de l’évolution n’exige pas de savoir dans quel tiroir on va classer tel ou tel trouvaille, les discussions des scientifiques n’offrent qu’un intérêt limité. Eux-même conviennent parfois de la difficulté à y voir clair :

On a des problèmes d’évolution en mosaïque autour du genre Homo (c’est-à-dire de caractères qui évoluent à des vitesses différentes). On balance tout ce qui n’est pas Homo dans le genre Australopithecus, mais on n’a toujours pas fait de vrai travail de phylogénie, car on reste prisonnier du postulat que tout caractère qui évoque les chimpanzés est archaïque et que tout caractère qui évoque la lignée humaine est dérivé. Ce n’est pas vrai ! 

Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France

 3.58 m.a.                    Kadanuumuu – grand homme, en afar -, découvert en  2005 par Yohannes Haile-Selassie, du Muséum d’histoire naturelle de Cleveland , aurait mesuré plus de 1,50  mètre : la bipédie affirmée de l’australopithèque de l’Afar est notoire. Mais les dents et les restes crâniens qui permettraient d’attribuer définitivement cet imposant spécimen bipède à Australopithecus afarensis font défaut.

3.3 m.a                     À Dikika, dans l’actuelle Ethiopie, à quelques kilomètres du lieu de résidence de Lucy meurt Selampaix en langue amharique – à l’âge de trois ans, une jeune Australopithèque Afarensis. Son squelette offre un crâne quasiment complet, le torse, une partie des jambes et les scapulas (omoplates), qui évoquent plutôt celles d’un gorille, ce qui atteste du mode de vie – encore en partie arboricole d’afarensis. Mais elle est aussi habile à se mouvoir dans les arbres en s’aidant des mains, qu’à parcourir la savane sur ses seules jambes. Elle sera découverte en 2006 par Zeresenay Alemseged (Académie des sciences de Californie, San Francisco)

Différents arguments anatomiques indiquent la coexistence d’au moins deux espèces d’australopithèques en Afrique australe vers 3 millions d’années, notamment sur le site de Sterkfontein. La présence d’Australopithecus africanus est bien connue mais, au fur et à mesure de ses recherches, Ron Clarke a rattaché Little Foot à la seconde espèce, moins illustre : Australopithecus prometheus. Avec Little Foot, les chercheurs disposent désormais d’un squelette presque complet de cette seconde espèce ! L’enjeu scientifique est considérable puisque l’une des deux lignées donnera naissance aux premiers hommes, la seconde restant probablement sans descendance.

3.2 m.a.                       Dans la Rift valley éthiopienne, Lucy [10] aura été pendant quelques décennies la première représentante connue de l’Australopithèque, la première à s’être mise debout. Elle a à peu près 15 ans, une capacité crânienne de 500 cm3, mesure un peu plus d’un mètre, pèse environ 30 kilos, est pourvue de 52 os : le squelette est complet à 40 %. Lucy devient une star, et le restera : Elle demeure l’emblème de la paléontologie humaine – comme Lascaux demeure la grotte emblématique – alors qu’elle est petite et pas si ancienne, note Yves Coppens. Pas très loin d’elle, on trouvera des pollens d’olivier… les Grecs le mettront au pinacle mais lui ne les avait pas attendus.

L’érosion commence à former les gorges des rivières qui se jettent dans la Méditerranée. Ce creusement va durer jusqu’à – 25 000 ans. Les garrigues méditerranéennes sont recouvertes de forêts luxuriantes, denses, variées : chênes, érables, charmes, hêtres, buis. Au bord des rivières : saules, aulnes, peupliers, platanes et bambous.

D’impressionnants silences règnent sur ces garrigues. Ils sont le reproche muet d’un monde éliminé. Évoquer le passé, c’est rêver d’un paradis terrestre, enchantement d’une nature bruissant du dialogue des sources et du chant des oiseaux ! Tels étaient les paysages grandioses que nos lointains ancêtres contemplaient aux soirs des journées de chasse. Ils avaient pour théâtre la scène non immuable de la nature en équilibre avec les climats […] C’est à cet Éden que l’homme allait s’attaquer avec un acharnement, une ardeur décuplée par ses besoins croissants aux dépens d’une nature sans cesse asservie.

R. Molinier Forêts de la Côte d’azur, leur rôle et leur importance.1966

Paléolithique de 3 000 000 à 10 000 ans – Le paléolithique doit son nom à l’industrie de la pierre taillée : les gisements les plus anciens ont été trouvés il y a 3 m.a. dans la vallée de l’Omo, en Ethiopie du sud.

2.4 m.a.                      Début des dernières ères glaciaires [11] dans les Alpes : – Donau, Günz, Mindel, Riss, Würm, qui sont les noms de rivières bavaroises aux abords desquelles ont été détectées par Albrecht Penck les preuves de très anciens et importants refroidissements -[12].  Riss sera la plus puissante des glaciations, lors de laquelle, l’Antarctique, l’Amérique du nord, l’Europe du nord, les Alpes, sont couvertes d’épaisses calottes glaciaires. Le travail des glaciers a un rôle important dans la richesse des sols actuels :

Les avancées et les retraits des glaciers raclent, arrachent, pulvérisent et redéposent la croûte terrestre, et les sols redéposés par des glaciers – ou apportés par le vent à partir de dépôts glaciaires – sont plutôt fertiles. Près de la moitié de l’Amérique du Nord, environ neuf millions de km², ont été recouverts de glace ce dernier million d’années, mais moins de 1 % des terres australiennes l’ont été : 52 km² seulement dans les Alpes du Sud-Est, plus 2 500 km² sur l’île de Tasmanie.

Jared Diamond Effondrement            Gallimard 2005

Ces glaciations sont dues à la variation séparée ou simultanée de plusieurs facteurs : excentricité de l’orbite terrestre, variation de l’axe d’inclinaison de la terre, précession des équinoxes : ces variations entraînent soit le réchauffement soit le refroidissement uniquement par le changement d’angle de réception du soleil.

Du plus ancien au plus récent, ces glaciations couvrent les périodes suivantes, avec chaque fois, un interglaciaire qui chevauche les franges de chaque glaciation :

  • Günz 0.6 m.a. à 0.54 m.a.
  • Mindel 0.48 m.a. à 0.43 m.a.
  • Riss 0.24 m.a. à 0.18 m.a.
  • Würm 0.12 m.a. à 0.01 m.a.

2.m.a.                         A la fin du Plaisancien, le cours supérieur de la Durance, en amont de Sisteron, s’écoule vers le Bas-Dauphiné, par le cours du Drac actuel.

1.98 m.a.                   Le paléontologue Lee Berger trouve en 2008 dans une grotte d’Afrique du Sud deux squelettes d’hominidés baptisés Australopithecus sediba : une femme d’une vingtaine d’années et un garçon de 10 à 13 ans ; ils seraient les plus lointains ancêtres d’Homo habilis.

1.9 m.a.                       Apparition de l’Homo habilis – à même de se fabriquer des outils -. Sa capacité crânienne est de 775 cm3. Ce n’est donc pas la bipédie, commencée 5 m.a. plus tôt qui a permis de développer la fabrication d’outils, ce que l’on a cru pendant un certain temps.

Le seul critère d’humanité biologiquement irréfutable est la présence de l’outil.

André Leroi-Gourhan. Le fil du temps, ethnologie et histoire. Seuil 1983

De 1,8 m.a. à 1,3 m.a.         L’Homo erectus quitte l’Afrique et colonise l’Europe et l’Asie. C’est à Dmanissi, en Géorgie qu’ont été découverts les plus vieux Européens, à 1,8 m.a. Dans les années 2000, on découvrira à Ileret près du lac Turkana, au Kenya, des traces de pas d’hominidés vieilles de 1.51 m.a. à 1.53 m.a. d’une qualité telle qu’elle permettront d’affirmer que cette bipédie d’homo erectus était déjà celle d’un homo sapiens : pose du talon, puis du bord latéral du pied et prise d’impulsion sur l’origine du pouce, caractéristique d’une bipédie moderne.

1.7 m.a                        Un raz de marée ravage la Grande Canarie, dans l’Atlantique.

En France, près de Pézenas [Hérault] sur le plateau de l’Arnet, entre Nizas et Lézignan la Cèbe, une coulée volcanique recouvre nombre d’animaux, d’outils, et peut-être d’humains. Si cela se confirmait, il s’agirait du plus vieil européen découvert à ce jour : un Homo ergaster.


[1] L’ennui de cette théorie, c’est qu’elle suppose réunies des conditions de thermodynamique, qui ne l’étaient pas pendant tout l’Antécambrien, période pendant laquelle se sont opérés des plissements de montagnes… donc elle ne peut expliquer les plissements de cette époque…


[2] ces données seront fournies par les carottages effectués par un navire de la mission ACEX en 2004 ,- professeur Hugh Jenkyns, au cœur de l’océan arctique, sur la ride Lomonosov, ou encore Dorsale Alpha, montagne sous-marine aussi élevée que les Alpes qui s’étend de la Sibérie au Groenland : la croûte terrestre a été forée sous 800 m. d’eau pour obtenir 430 m. de sédiments, atteignant la frontière crétacé-tertiaire de 65 m.a.


[3] …ainsi baptisée, car l’équipe qui la découvrit en 1974, – Maurice Taïeb, Yves Coppens, Donald Johannson… écoutait «  en boucle » la chanson des Beatles : Lucy in the sky with diamonds, Picture yourself on a train in a station, With plasticine porters, with looking glass ties, Suddenly someone is there on the turnstile, The girl with the kaleidoscope eyes.- Lequel titre ne prend vraiment du sens qu’une fois ramené à son acronyme : LSD.

[4]  Le classement chronologique de ces dernières glaciations ne doit pas laisser entendre qu’elles ont été les seules : il y en eut bien d’autres, dans des temps beaucoup plus anciens : la plus ancienne, la glaciation Varanger qui semble avoir recouvert presque toute la planète. Puis d’autres, de 2 400 à 2 100 m.a., de 950 à 570 m.a., de 450 à 420 m.a., de 360 à 260 m.a.


[5] Ces dénominations utilisées en Europe occidentale ont des correspondances : en Europe du Nord, les glaciations se nomment Elster, Saale et Vistule ; en Amérique du Nord : Nébraska, Kansas, Illinois et Wisconsin ; en Grande Bretagne : Beestonien, Anglien, Wolstonien, Dévensien.


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 31 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus
Avant la mer, avant la terre et le ciel qui couvre tout, la nature, dans l’univers entier, offrait un seul et même aspect ; on l’a appelé le chaos ; ce n’était qu’une masse informe et confuse, rien qu’un bloc inerte, un entassement d’éléments mal unis et discordants. Il n’y avait pas encore de Titan, pour donner sa lumière au monde ; Phébé ne réparait pas les cornes nouvelles de son croissant ; la Terre n’était pas suspendue dans l’air environnant ni équilibrée par son propre poids ; Amphitrite n’avait pas étendu ses bras tout le long des rivages. Partout où il y avait de la terre, il y avait aussi de la mer et de l’air ; ainsi la terre était, instable, la mer impropre à la navigation, l’air privé de lumière ; aucun élément ne conservait sa forme, chacun d’eux était un obstacle pour les autres, parce que dans un seul corps le froid faisait la guerre au chaud, l’humide au sec, le mou au dur, le pesant au léger.

Ovide – 43 av. J.C. 18 ap. J.C. – Métamorphoses          Livre premier

La matière, inerte pendant 15 milliards d’années, est devenue vivante vers 4 milliards d’années, se compliquant et s’organisant de plus en plus jusqu’à devenir pensante.
Notre histoire a 4 milliards d’années pendant lesquelles la vie, à l’origine unique, s’est étonnamment diversifiée, entraînant un nombre considérable d’êtres vivants, tous construits sur le même modèle moléculaire, aux formes très variées, de plus en plus complexes, de mieux en mieux organisées.
Après les êtres unicellulaires qui vivent dans l’eau, viennent les pluricellulaires qui sortent de l’élément liquide. Se fixent des plantes, s’égayent des insectes, apparaissent aussi les premiers vertébrés : des amphibiens comme les grenouilles, puis des reptiles, des sauriens comme les lézards, des dinosaures et toutes sortes de mammifères.
Les continents dérivent, s’éloignent ou se rapprochent ; plus tard, ils se soudent en d’immenses territoires entraînant de considérables changements de température et de climat. La position de la Terre sur son axe et son orbite comme les événements climatiques du Soleil suscitent des bouleversements de l’environnement terrestre qui provoquent la disparition de nombreuses espèces.
Les « survivants » s’adaptent, évoluent, constituant un immense arbre généalogique aux innombrables rameaux : des bactéries aux virus, des végétaux aux animaux, tous les êtres vivants sont parents. […]
Tout être vivant n’est en équilibre que dans un milieu : si celui-ci change, il se déstabilise et doit conquérir un nouvel équilibre ; cette évolution va le transformer : il acquiert peu à peu une autre forme, mieux adaptée au changement subi. Cette transformation participe aux divisions, aux ramifications de l’arbre généalogique dont nous faisons tous partie.

Yves Coppens Avant-propos de Nos ancêtres.           L’Histoire des singes            Odile Jacob 2009

vers 13.78 milliards[1] BIG BANG

L’Univers, jusqu’alors très chaud et très concentré, entre en expansion, ne cessant dès lors de se dilater et de se refroidir. L’univers primordial était un gaz formé de particules et d’antiparticules animées de mouvements désordonnés à des vitesses proches de celle de la lumière. Au gré d’incessantes collisions, certaines particules s’annihilèrent tandis que d’autres apparurent. Protons et neutrons commencèrent à se combiner une seconde après le Big Bang. Dans les minutes suivantes, une intense activité nucléaire permit la formation de noyaux atomiques légers, principalement d’hydrogène et d’hélium. Cette étape dura moins d’un quart d’heure.

A ces premières minutes exceptionnellement mouvementées succéda une longue période tranquille. Ce n’est que 300 000 à 400 000 ans plus tard, lorsque la température s’abaissa au-dessous de 3000 kelvin, que le rayonnement put enfin se propager librement. Les premières galaxies se seraient formées un milliard d’années environ après le Big Bang.

Le Petit Larousse 2005

La chose la plus incompréhensible concernant l’Univers est qu’il est compréhensible… et qu’il ruisselle d’intelligence.

Albert Einstein

L’histoire de l’Univers peut se lire comme le récit de la métamorphose de l’inimaginable chaos des temps anciens en l’état formidablement associé des structures contemporaines. […]

Avant la première seconde de l’histoire du cosmos, une succession de transition de phases, accompagnées de pertes de symétrie, ont octroyé aux particules et aux forces les propriétés que nous leur connaissons aujourd’hui.

Un épisode particulièrement important se situe à la température critique de 1028 degrés quand l’Univers a quelque 10-35 seconde d’âge. La force nucléaire se différencie alors des autres forces et prend progressivement sa puissante intensité. Cette différentiation dite « de  grande unification », provoque une division des particules en deux classes : d’une part, les quarks, sensibles à la force nucléaire, d’autre part, les électrons et les neutrinos, qui lui sont insensibles.

Vers 1015, lors d’une nouvelle transition de phase, dite électrofaible, la force faible se distingue de la force électromagnétique. Les électrons, sensibles aux deux forces, se différencient alors des neutrinos, qui ne réagissent qu’à la force faible. Quant  à la force de gravité, sa différentiation remonte peut-être à l’époque de Planck. On ne sait pas bien.

Vers 1012 degrés, une troisième transition de phase associe les quarks, trois par trois, pour donner naissance aux nucléons (protons et neutrons). Au-dessus de cette température, les quarks nagent librement dans l’espace, comme les molécules dans l’eau liquide ; en dessous, ils sont assignés à demeure dans un nucléon comme les molécules dans la glace.

[…] Remontons une fois de plus jusqu’à la première seconde du cosmos. La température est de plusieurs dizaines de milliards de degrés. La matière cosmique se présente sous la forme d’une soupe de protons et de neutrons libres. Aucun noyau lourd n’existe encore. Quand la température atteint 10 milliards de degrés, une transformation majeure se produit appelée « nucléosynthèse primordiale ». Protons et neutrons se joignent [rencontres créatrices !] pour donner un début de variété nucléaire. Quatre noyaux se forment : de l’hydrogène lourd [deuterium], deux variétés d’hélium et une variété de lithium. Mais rien d’autre. La grande majorité des protons [75 %] n’est pas affectée. Ces particules demeurent comme dans un état de « sursis »  grâce auquel nous avons des étoiles d’hydrogène.

[…] Les protons survivants de la nucléosynthèse primordiale constituent le carburant des astres. Si tous les protons et neutrons primordiaux avaient  été transmutés en fer pendant cette première seconde du cosmos, la vie n’aurait jamais pu apparaître. […] L’hégémonie de la stabilité et son inséparable compagne, la monotonie, prévalent quand tout ce qui peut se passer a le temps de se passer. Dans un univers stationnaire, ces régimes s’imposeraient inévitablement. Même les réactions les plus extraordinairement lentes, les événements les plus fantastiquement improbables, se produiraient tôt ou tard. Les états d’équilibre auraient été depuis longtemps atteints et aucune variété n’existerait dans notre Univers. Les arabesques glacées de mes fenêtres illustrent le rôle des régimes de déséquilibre pendant l’évolution du cosmos. Comme l’eau déposée sur la fenêtre se refroidit trop vite pour s’étaler régulièrement sur la surface vitreuse, l’Univers se refroidit trop vite pour que l’hydrogène ait le temps de se transformer entièrement en fer.

Hubert Reeves Oiseaux, merveilleux oiseaux           Seuil 1998

380 000 ans plus tard,                        […] Nulle étoile, nulle galaxie, pas le moindre caillou. La matière est chaude, à environ 3 000 ° et elle n’est faite que de particules microscopiques, des électrons et des protons qui, des millions d’années plus tard, s’assembleront en atomes lourds et en molécules.

Elle est même totalement opaque, car nul grain de lumière ou photon ne peut en sortir. Ceux-ci sautent d’électron en électron sans pouvoir s’extraire de la mélasse bouillonnante. Mais ces électrons jouent aussi avec les protons et finissent par se regrouper avec eux, privant les photons de leurs partenaires. La lumière jaillit. Les instruments du satellite Planck envoyé en 2009 à quelques 1.5 millions de kilomètres de la Terre, n’ont plus qu’à l’enregistrer.

C’est finalement comme s’approcher d’une boite de nuit bien insonorisée et d’ouvrir la porte : soudain un bruit assourdit les tympans. Reste à déduire de ce vacarme combien il y a de personnes, combien d’hommes et de femmes, ou l’heure qu’il est…

[…] L’Univers est composé de 4.8 % de la matière ordinaire que sont nos atomes, de 25.8 % de matière dite noire, invisible aux télescopes (et de nature encore inconnue), et de 69.4 % d’énergie noire, qui le pousse à grossir. Cet univers est également plat comme une gigantesque crêpe, alors que les estimations précédentes laissaient entrevoir la possibilité d’une légère courbure. Les chercheurs estiment aussi la vitesse avec laquelle les galaxies s’éloignent les unes des autres à quelque 66 kilomètres par seconde.

[…] Les analyses valident l’hypothèse qu’un phénomène incroyablement spectaculaire a bien eu lieu juste après le big bang et bien avant 380 000 ans : l’inflation.

Cette phase, encore floue, correspond à une fantastique dilatation de l’espace. Quelques milliardièmes de milliardièmes  de milliardièmes de seconde après le big bang (le chiffre précis n’est pas encore connu), l’Univers passe d’une tête d’épingle à sa taille presqu’actuelle. Les mots en fait ne suffisent pas à décrire l’événement, car l’expansion correspond en réalité à une multiplication des distances par 1025, un 1 suivi de 25 zéros.

David Larousserie Le Monde du 22 mars 2013, à l’occasion des photos communiquées par le satellite Planck, d’un rayonnement de l’Univers 380 000 ans après le Big Bang.

Dans la nature, une sorte d’art est à l’œuvre, une sorte de capacité technique orientée qui travaille la matière du dedans. La forme s’empare de la matière, elle refoule l’indétermination.

Aristote

Pendant à peu près 100 millions d’années, l’Univers traverse son Âge sombre :

C’est comme si nous étions sur une colline et que nous regardions une nappe de fumée étendue dans le fond d’une vallée. Il y a bien des photons dans cette nappe, mais ils diffusent dans des particules alentour et on ne peut voir que la surface de l’écran de fumée.

Benoît Semelin, astrophysicien à l’Observatoire de Paris.

vers 13.6 milliard d’années               Les premières sources de lumière – étoiles massives, mini-quasars – commencent à se former. Ici et là, de petits surcroits de densité attirent peu à peu la matière alentour. En grossissant, ces poches de densité finissent par s’effondrer sur elles-mêmes sous l’effet de leur propre masse. Le phénomène de fusion nucléaire s’enclenche en leur sein, donnant naissance aux étoiles de première génération : hypermassives (environ 100 fois le soleil), excessivement brillantes, elles dépensent leur énergie à si grande vitesse qu’elles s’éteignent en quelques millions d’années. Les régions où naissent ces étoiles ont sans doute amassé assez de matière pour allumer en même temps des grappes d’étoiles, qui composent ainsi les premières galaxies. C’est le début de la Renaissance cosmique : le ciel s’illumine peu à peu d’étoiles et de galaxies.

Sylvie Rouat Science et Avenir Février 2011

vers 13.5 milliards d’années              Naissance de la galaxie de la Voie lactée – « la nôtre » -.

de 10 à 4 milliards d’années            Ce serait la durée pendant laquelle des générations d’étoiles se succédèrent, explosant à la fin en supernovae, diffusant ainsi de la matière différenciée : gaz, atomes et poussières qui « fertilisent » l’univers de la plupart des éléments chimiques connus : hydrogène, hélium, carbone , oxygène, néon, sodium, magnésium, silicium, phosphore.

4,567 milliards d’années                   Formation du système solaire, de la condensation d’un nuage de gaz et de poussières : une nébuleuse. Cela commence par la concentration gravitaire d’une supernova avec une augmentation de la température des bords vers le cœur, et cela donne le soleil.

4,560 milliards d’années                  Formation du soleil et de la Terre et des 8 autres planètes « dans la foulée », de l’agglomération de poussières, de blocs gravitant à la périphérie du soleil naissant. Leur chute libère de l’énergie, qui se traduit par une température d’environ 2 000 °C à la surface de la terre. Du fer fondu s’enfonce par percolation vers le cœur pour former le noyau liquide, qui serait un assemblage de cristaux de fer, de nickel et d’un peu de soufre. Au cœur, la graine, solide, dont le frottement avec le noyau liquide, induirait – c’est le cas de figure de la dynamo – le champ magnétique terrestre.

Ses mensurations :

Circonférence à l’équateur                40 076 594 m
Circonférence au tropique                 36 778 000 m
Circonférence au cercle polaire        15 996 000 m
Circonférence d’un méridien             40 009 152 m
Rayon moyen                                       6 370 000 m

La superficie – 4x 3.1416 x R2 -  totale de la Terre est de 510 101 000 kilomètres², partagés en 362 100 000 km² de mer et 174 001 000 km² de continental.

Son volume – 4/3 x 3.1416 x R3 – est de 1 098 320 000 000 de kilomètres cube  dont 1 350 100 000 km cube d’eau salée. Si l’on admet comme densité moyenne de la Terre la valeur de 5,52, la masse totale de la Terre est de 5.96 x 1021 tonnes.

Sa composition : 90 % de la masse terrestre est composée de 4 éléments : oxygène, silicium, aluminium et fer.

La croûte, d’une épaisseur allant de 5 à 60 km est composée pour l’essentiel de 8 éléments : 46.6 % d’Oxygène, 27.7 % de Silicium, 8.1 % d’Aluminium, 5 % de fer, 3.6 % de Calcium, 2.7 % de Magnésium, 2.3 % de Sodium, 1.7 % de Potassium, 0.9 % de titane et 1.4 % d’autres éléments.

Il s’ensuit que les oxydes, comme l’hématite (Fe2O3) et la goethite (FeOOH) qui, associés, constituent la rouille, et les silicates, dont le radical de base est SiO4, sont les minéraux les plus abondants à la surface de la Terre. Bien souvent les silicates sont des aluminosilicates, l’atome d’aluminium se substituant aisément à celui de la silice du fait de leur diamètre comparable. Dans le monde minéral, c’est la petitesse de l’ion Si et sa capacité à se lier fortement à 4 oxygènes qui rend compte de l’abondance des silicates. Dans le monde organique, c’est la capacité de l’ion C à se lier avec les ions hydrogène et oxygène qui explique l’importance des longues chaînes carbonées rencontrées par exemple dans les produits pétroliers.

Quant aux roches, elles sont des associations plus ou moins complexes de minéraux. Ainsi le calcaire est constitué principalement de calcite, le granite de quartz et d’aluminosilicates variés comme les feldspaths, les micas, etc.

En se promenant dans la campagne, on rencontre fréquemment, au détour d’un chemin, ce que le géologue dénomme un affleurement. Sur quelques mètres carrés sont exposées une roche, ou une association de roches : par exemple un granite et des roches métamorphiques ou une alternance de bancs redressés de calcaire et d’argile.

Le principe de classification des roches est génétique. Les roches sédimentaires sont déposées à la surface du globe, sur la terre ferme ou, plus fréquemment, dans les océans. Elles comprennent :

  • des roches constituées de fragments issus de la désagrégation de roches plus anciennes qui sont dites élastiques, le prototype en est le grès,
  • des roches précipitées ou chimiques dont les prototypes sont les évaporites (sel de table, gypse SO4Ca, 2H2O) et certains calcaires. On imagine aisément que l’eau de mer puisse être sursaturée en calcium, magnésium ou sodium entraînant la précipitation de calcite, de gypse, de dolomite ou de sel de cuisine. Pourtant, dans la nature, c’est rarement le cas. Le plus souvent la précipitation est induite par des organismes, par exemple des huîtres ou des oursins désireux de se construire une coquille et, pour ce faire, sont amenés à capter les atomes de calcium dissous dans l’eau de mer. Dans de nombreux cas, ce sont des bactéries qui favorisent la précipitation.

Les roches magmatiques sont issues de la cristallisation de magmas provenant de la fusion de matériaux de l’écorce terrestre ou du manteau sous-jacent. Elles comprennent les laves, ou roches volcaniques, mises en place à la surface du globe où un refroidissement rapide, qui ne permet pas aux atomes de se ranger rationnellement, engendre une structure vitreuse (verre) ou faite de tout petits cristaux comme dans les basaltes, et les roches plutoniques comme les granités intrusifs au sein de l’écorce. Chez ces dernières, un refroidissement lent et progressif donne le temps aux minéraux de cristalliser largement. Ces roches sont grenues.

La Terre est une planète vivante où les roches sédimentaires et magmatiques, aujourd’hui à la surface, seront tôt ou tard entraînées en profondeur. Là, l’augmentation de pression et de température, la circulation de fluides chauds induiront de profondes transformations qui donneront naissance aux roches métamorphiques. Dans un premier temps, à faible profondeur, les roches sédimentaires et magmatiques ayant subi un début de transformation restent reconnaissables. À forte profondeur, on assiste à un complet réarrangement de la structure originelle de la roche avec, notamment, la recristallisation de minéraux plus denses, stables aux conditions de la profondeur. Ces transformations drastiques peuvent déboucher sur la fusion des roches. Ainsi le granité a-t-il une double origine. Il peut être associé à la formation et différenciation de magmas ayant lieu profondément, à la partie supérieure du manteau terrestre. Il peut aussi provenir de la fusion de roches sédimentaires ou/et magmatiques de composition chimique adéquate. Dans ce cas, il apparaît comme participant des processus de métamorphisme intervenant dans la croûte, c’est-à-dire plus superficiellement.

Ainsi faut-il bien distinguer les minéraux et les roches. Les premiers, constitués d’atomes, ont une forme géométrique rigoureusement fixée, même si, en s’associant, ils peuvent édifier des structures irrégulières et complexes comme, par exemple, les roses des sables formées par l’agrégation de cristaux de gypse. Quant aux roches, associations plus ou moins complexes de minéraux, elles arment les reliefs terrestres : massifs granitiques du Limousin, calcaires du Vercors, coulées basaltiques de l’Aubrac, de la région du Puy dans le Massif central. Elles habillent aussi les devantures de nos boutiques, de nos hôtels et de nos stations de métro (marbres, granités, quartzites, etc.). Erodées, désagrégées en fines particules, elles forment les grains de sable de notre littoral et les galets de nos plages et rivières, morceaux de roche de taille variable transportés et usés par l’eau ou le vent, constitués des minéraux les plus résistants à l’érosion comme le quartz et certains silicates.

[…]     Trois grandes discontinuités, dénommées du nom de leurs découvreurs, séparant des milieux de nature ou/et de viscosité différentes, ont été mises en évidence au sein du globe. Ce sont, de la surface vers l’intérieur :

  • La discontinuité d’Andrija Mohovici, ou Moho, qui, entre 5 et 80 km de profondeur, sépare l’écorce du manteau.
  • La discontinuité de Beno Gutenberg qui, autour de 2 900 km, sépare le manteau du noyau.
  • La discontinuité de Inge Lehmann qui, à 5 000 km de profondeur, sépare le noyau externe liquide du noyau interne, ou graine, solide.

[…]     Localement, les racines de chaînes de montagnes anciennes sont visibles à la surface du globe et il est possible d’y relever une coupe complète de l’écorce terrestre comprenant le Moho. Certains volcans, et notamment les cheminées de kimberlites, roches mères des diamants, ramènent à la surface suite à une sorte de ramonage, des échantillons de manteau provenant de 50 à 300 km kilomètres de profondeur.

En laboratoire, des cellules dites à enclume de diamants montées sur des presses hydrauliques et insérées dans des fours électriques permettent de recréer des températures de 5 000 ° et des pressions de 106 bars correspondant approximativement aux conditions régnant dans le noyau terrestre. On peut ainsi soumettre des matériaux variés – silicates, métaux, alliages métalliques, mélange de silicates et métaux – aux diverses conditions de pression et température rencontrés à l’intérieur du globe. On enregistre à quelle vitesse et fréquence des vibrations, assimilées à des ondes sismiques, s’y propagent. Il est alors possible, en comparant ces données expérimentales avec les vitesses et les fréquences des ondes sismiques, de formuler des hypothèses quant à la nature des roches constituant les enveloppes terrestres.

Roland Trompette, Daniel Nahon Science de la Terre, Science de l’Univers. Odile Jacob 2011

Le PRECAMBRIEN couvre les périodes allant de 4,6 à 0,54 milliard d’années. C’est la classification la plus globale de l’histoire de la Terre, avec la période qui le suit : le Phanérozoïque. Le Précambrien couvre la période où la vie se limite à des bactéries. Le Phanérozoïque couvre la période où sont apparues des organismes pluricellulaires (métazoaires) diversifiés, pouvant atteindre de grandes tailles.

HADEEN , de 4,6 à 4 milliards d’années

Ainsi nommé du nom du dieu grec de l’enfer, car des comètes monstrueuses et des météorites gigantesques - des chondrites : assemblage de billes de silicates et d’un alliage fer-nickel – qui apportent de l’eau bombardent en rafales la planète, ce qui ne signifie pas obligatoirement que la surface de la Terre soit en fusion perpétuelle : on a retrouvé des zircons, minuscules cristaux de silicate de zirconium, presque aussi durs que le diamant et plus stables, dans les Jack Hills en Australie, datant de 4,4 milliards d’années, soit 200 millions après la naissance de notre planète : donc, à cette époque, tout n’était pas en fusion. Notre planète aurait peut-être été à cette époque solide, froide et humide.

Parmi les premiers impacts d’astéroïdes, probablement le plus grand, – de la taille de Mars, et à incidence rasante – celui qui créa la Lune, aux environs de 4.533 milliards d’années : les parties centrales ou noyaux de l’astéroïde et de la jeune Terre auraient fusionné pour former le noyau terrestre métallique. On sait aujourd’hui que la composition chimique de la Lune est en gros identique à celle du manteau terrestre. En 2014, un nouveau mode de mesures viendra positionner cette formation de la lune à 95 millions d’années [+ ou – 32 millions d’années] après le début du système solaire, soit 4.472 milliards d’années.

Le plus grand champ de cratères d’impact se trouve  à Sikhote-Alin, en Sibérie : on en compte 159, mais le second, dans l’hémisphère sud, dans la zone volcanique de Bajada del Diablo, dans la province de Chubut, en Patagonie, a une centaine de cratères sur 400 km2, mais ils sont de plus grande taille, entre 100 et 500 mètres de diamètre, et 30 et 50 mètres de profondeur.

Ainsi donc, printemps, été, automne, hiver, nos quatre saisons, sont le résultat tout d’abord de l’impact d’un énorme astéroïde créateur de la Lune, et d’une séance de putching ball à laquelle la terre fut livrée des millions d’années durant ; au cours de cette raclée cosmique, fatiguée, groggy, elle se pencha de 23°27’ sur le plan de l’écliptique et en resta là, pour le plus grand bonheur des habitants des régions tempérées.

vers 4,46 milliards

Sur la surface des eaux primordiales,
la Déesse première laisse apparaître son genou.
Le Canard, dieu de l’Air, y dépose six œufs d’or.
La Vierge plonge, les œufs se brisent et
le bas de la coque de l’œuf forma le firmament sublime,
le dessus de la partie jaune devint le soleil rayonnant,
le dessus de la partie blanche fut au ciel la lune luisante :
tout débris détaché de la coque fut une étoile au firmament,
tout morceau foncé de la coque devint un nuage de l’air
le temps avança désormais…

Kalevala, épopée finnoise

Hiemdal se tenait à une des extrémités de l’arc-en-ciel ;
il dormait plus légèrement qu’un oiseau ;
il apercevait les objets le jour et la nuit
à une distance de plus de deux cents lieues,
et avait l’oreille si fine,
qu’il entendait croître l’herbe des prés et la laine des brebis.

Edda [mythologie islandaise]

Chez les Egyptiens, c’est un peu plus compliqué :

A l’origine du monde était un chaos liquide. Aton , le soleil, en sortit de sa propre volonté et se posa sur une pierre verticale. De la semence d’Aton naquit un couple divin : Shout, l’Atmosphère, et Tefnout, l’Humidité, qui engendrèrent à leur tour deux autres couples. Le deuxième couple est formé de Geb, dieu de la Terre, dont la légende fait le premier pharaon, et Nout, déesse du ciel, dont le corps est parcouru durant la journée par le soleil, qu’elle avale chaque soir pour le mettre au monde chaque matin.

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Un dieu, ou la nature la meilleure, mit fin à cette lutte ; il sépara du ciel la terre, de la terre les eaux et il assigna un domaine au ciel limpide, un autre à l’air épais. Après avoir débrouillé ces éléments et les avoir tirés de la masse ténébreuse, en attribuant à chacun une place distincte, il les unit par les liens de la concorde et de la paix. La substance  ignée et impondérable de la voûte céleste s’élança et se fit une place dans les régions supérieures. L’air est ce qui en approche le plus par sa légèreté et par sa situation ; la terre, plus dense, entraîna avec elle les éléments massifs et se tassa sous son propre poids ; l’eau répandue alentour occupa la dernière place et emprisonna le monde solide.

Lorsque le dieu, quel qu’il fût, eut ainsi partagé et distribué l’amas de la matière, lorsque de ses différentes parts il eut façonné des membres, il commença par agglomérer la terre, pour en égaliser de tous cotés la surface, sous la forme d’un globe immense. Puis il ordonna aux mers de se répandre, de s’enfler au souffle furieux des vents et d’entourer de rivages la terre qu’ils encerclaient. Il ajouta les fontaines, les étangs immenses et les lacs, enferma entre des rives obliques la déclivité des fleuves, qui, selon les contrées, sont absorbés par le terre elle-même, ou parviennent jusqu’à la mer et, reçus dans la plaine des eaux plus libres, battent, au lieu de rives, des rivages. Il ordonna aux plaines de s’étendre, aux vallées de s’abaisser, aux forêts de se couvrir de feuillage, aux montagnes rocheuses de se soulever. Deux zones partagent le ciel à droite, deux autres à gauche, avec une cinquième plus chaude au milieu d’elles ; la masse qu’il enveloppe fut soumise à la même division par les soins du dieu et il y a sur la terre autant de régions que couvrent les zones d’en haut. L’ardeur du soleil rend celle du milieu inhabitable ; deux autres sont recouvertes de neiges épaisses ; entre elles, il plaça encore deux, à qui il donna un climat tempéré, en mélangeant le froid et le chaud.

Au-dessus s’étend l’air ; autant il est plus léger que la terre et l’eau, autant il est plus lourd que le feu. C’est le séjour que le dieu assigna aux brouillards et aux nuages, aux tonnerres, qui épouvantent les esprits des humains, et aux vents qui engendrent les éclairs et la foudre. Aux vents eux-mêmes l’architecte du monde ne livra pas indistinctement l’empire de l’air ; aujourd’hui encore, quoiqu’ils règnent chacun dans une contrée différente, on a beaucoup de peine à les empêcher de déchirer le monde, si grande est la discorde entre ces frères.[…]

Au-dessus des vents, le dieu plaça l’éther fluide et sans pesanteur, qui n’a rien des impuretés d’ici-bas. Dès qu’il eut enfermé tous ces domaines entre des limites immuables, les étoiles, longtemps cachées sous la masse qui les écrasait, commencèrent à resplendir dans toute l’étendue des cieux. Pour qu’aucune région ne fût privée de sa part d’être vivants,  les astres et les dieux de toutes  formes occupèrent le céleste parvis ; les eaux firent une place dans leur demeures aux poissons brillants ; la terre reçut les bêtes sauvages ; l’air mobile, les oiseaux.

Ovide – 43 av. J.C. 18 ap. J.C. – Métamorphoses    Livre premier

4.2 milliards              Des millions d’années de pluie, condensation due au refroidissement d’une atmosphère riche en vapeur d’eau, donnent naissance aux océans. La forte proportion de CO² provoque un effet de serre amenant l’eau de mer à des températures entre 60 et 90°C.  La pression atmosphérique est proche de 200 bars [ 1 kg / cm²]et la température de surface aux environs de 350 °.

Eau, tu n’es pas nécessaire à la vie, tu es la vie.

Antoine de Saint Exupéry Terre des Hommes

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

Charles Baudelaire

 

Depuis qu’il y a des hommes, aucun d’entre eux jamais n’a pu, me semble-t-il, sincèrement affirmer avoir vu à la mer cet air de jeunesse que prend la terre au printemps. Mais il en est, parmi nous, qui, regardant l’océan avec entendement et tendresse, lui ont vu l’air si vieux que les siècles immémoriaux semblaient avoir émergé du limon inviolé de ses profondeurs. Car c’est un coup de vent qui donne un air de vieillesse à la mer.
Dans le recul des jours, évoquant les aspects des tempêtes survécues, c’est là ce qui se dégage clairement de cet ensemble d’impressions que m’ont laissé tant d’années d’un commerce intime avec la mer.
Si vous voulez savoir l’âge de la terre, regardez la mer en furie. Son immensité grise, les lames où le vent creuse de longs sillons, les larges traînées d’écume, agitées, emportées, comme des boucles emmêlées, donnent à la mer l’apparence d’un âge innombrable, sans lustre et sans reflet, comme si elle avait été créée avant la lumière elle-même.

Joseph Conrad Le miroir de la mer     1906

La première nécessité pour la vie est de disposer d’une source d’énergie. A la surface de la Terre, l’énergie la plus aisément disponible est l’énergie solaire. Fort logiquement, les premières formes de vie l’ont utilisée. L’eau est le deuxième besoin pour la vie, ce qui explique que celle-ci soit apparue dans une eau suffisamment peu profonde pour que les rayons du Soleil y pénètrent encore.

L’eau n’est pas un produit ordinaire. Il s’agit certainement de la seule molécule de cette taille, aussi simple en apparence que sa formule (H20) le laisse supposer, à combiner autant de propriétés aussi particulières. Tout d’abord, si cette molécule se comportait exactement selon les propriétés tableau périodique des éléments, l’eau gèlerait à – 100 °et s’évaporerait dès 70°. Ellc doit ses propriétés à la liaison hydrogène qui intervient dans l’architecture moléculaire de tous les êtres vivants. Cette interaction de type faible relie les molécules d’eau liquide entre elles en un gigantesque réseau. Des attractions électrostatiques relient un atome d’hydrogène d’une molécule d’eau (à polarisation positive) à un atome d’oxygène (à polarisation négative) d’une autre molécule. La formule chimique n’est qu’une simplification et la réalité change ses propriétés d’ébullition 170 °C ! On imagine facilement l’importance de ce fait pour les cellules. Mais les températures de congélation et d’ébullition ne sont pas les seules particularités de cette molécule d’eau. En effet, quand l’eau refroidit sa densité augmente, comme celle de n’importe quel liquide. Cependant, quand la température de l’eau descend au-dessous de 4 °C, le volume de l’eau augmente de nouveau, et cette augmentation continue quand l’eau gèle. Les conséquences sont importantes pour la vie. Nous citerons deux exemples.

En hiver, quand la température tombe, l’eau d’un lac commence à se refroidir en surface. Comme elle devient plus dense, l’eau froide coule et assure une homogénéisation de la température sur toute la profondeur d’eau. Ce processus s’observe tant que la température de l’eau ne descend pas en dessous de 4 °C, car alors l’eau superficielle devient moins dense et reste en surface. Même si la température continue de descendre, la glace qui se forme reste elle aussi en surface. Ainsi, même lors d’hivers extrêmement rigoureux et longs, le fond du lac reste à 4 °C. Ce comportement de l’eau contribue à la conservation de la vie. Quand l’eau gèle, la glace augmente de volume. Dans les fissures des massifs rocheux où l’eau s’est infiltrée, cet accroissement de volume fait éclater la roche – c’est le processus de la gélifraction – et facilite l’érosion, accélérant d’autant la formation de sols meubles dans lequel des plantes peuvent se développer. Le renouvellement continu du relief est en effet une caractéristique unique de notre planète, qui ne présente donc pas l’aspect grêlé de la Lune ou de Mars, dû aux impacts de météorites dont certaines traces datent de plusieurs milliards d’années.

Les premiers organismes ont utilisé la puissance du Soleil pour convertir l’eau et le dioxyde de carbone en glucides. Ils ont alors transformé l’énergie lumineuse, fugace, en une énergie chimique susceptible d’être stockée. Mais ce processus de transformation libère un sous-produit – un déchet, en quelque sorte -, l’oxygène. Ce rejet très oxydant a bien entendu été nocif pour les organismes d’alors. Mais la vie s’adapte à tout et certains organismes ont même fini par adopter ce produit toxique pour leur métabolisme et leurs échanges énergétiques, à tel point que l’on pourrait croire que l’oxygène est un élément fondamental de toute vie. L’eau l’est, l’oxygène non. Cette production d’oxygène a modifié la composition et partant l’aspect de l’eau des océans entre 2,4 et 2 milliards d’années. En effet, avant l’activité photosynthétique des organismes, l’atmosphère terrestre était dominée par le C02 et les eaux réductrices contenant des substances qui consomment de l’oxygène, en l’occurrence, riches en fer dissous puisque, sous sa forme réduite, le fer ferreux de couleur verte, est soluble dans l’eau.

Avec l’arrivée de ce dioxygène (de formule chimique 02) dans l’eau, le fer ferreux s’oxyde, devient ferrique, rouge. Le fer, sous cette forme oxydée, est insoluble dans l’eau. Il précipite donc au fond de l’océan où il s’accumule en couches rouges très épaisses. Aujourd’hui, plus de 80 % de l’exploitation du minerai de fer exploité dans le monde proviennent de gisements formés de cette façon. Le fait que le fer disparaisse ainsi de l’eau la rend plus limpide et permet donc à la lumière solaire de pénétrer plus profondément. La photosynthèse peu donc s’opérer sur une plus grande profondeur, ce qui accélère la production d’oxygène. Quand le fer a précipité, l’eau se charge en oxygène, puis celui-ci pourra s’échapper dans l’atmosphère. Le dioxygène gagnera les hautes couches où, sous l’action des rayons solaires, il deviendra en partie du trioxygène : l’ozone. Le ciel terrestre passera de marron orangé à bleu. La captation d’une dose de rayons solaires par cet ozone permettra à la vie de s’exprimer et de se développer sur la terre ferme.

Les premiers organismes vivants captant du C02 et rejetant de l’oxygène (O) introduisent dans l’environnement un déséquilibre chimique dont la marque la plus visible est le dépôt de carbonates de calcium (matières calcaires) à proximité immédiate des zones où la synthèse chlorophyllienne est active. Ces calcaires portent donc la marque des organismes vivants, ne serait-ce que par leur forme : ils apparaissent finement laminés et mamelonnés. Cette allure leur a fourni leur nom : les stromatolithes (du grec stromato = tapis, et lithos = roche). Ce ne sont pas des êtres vivants mais des structures sédimentaires élaborées par un tapis de filaments bactériens. Ces constructions représentent parfois des couches très épaisses. On les retrouve dans des roches de plusieurs milliards d’années. Outre le déséquilibre introduit par le dégagement d’02, le piégeage du C02 dans le calcaire conduit à une nette diminution de la quantité de CO2 dans l’air. La réduction de ce gaz à effet de serre induit une diminution de la température terrestre. Cette baisse est parfois si importante que la température descend jusqu’à -50 °C pendant quelques dizaines de milliers d’années. L’eau gèle. La couleur globale de la Terre devient alors bien plus blanche qu’avant et elle renvoie davantage d’énergie solaire. Le processus s’emballe, jusqu’à avoir une Terre complètement gelée, pareille à une boule de neige de -10 °C pendant quelques millions d’années. L’action des volcans sous la glace semble permettre une accumulation de C02 qui, lorsqu’il s’échappera, permettra un retour à la normale. La vie s’est d’abord manifestée dans l’océan. Pendant plus de 3 000 millions d’années, elle ne s’est développée que dans le milieu liquide ; la surface continentale était alors exempte de toute forme de vie, seules affleuraient les roches. Les paysages terrestres devaient ressembler à nos grands déserts actuels : Takla-Makan, Hoggar ou Namib.

Il y a environ 500 millions d’années, des lichens se sont installés, un peu comme on en voit aujourd’hui dans certains déserts, qu’ils soient chauds ou très froids ; ce sont eux qui nourrissent les rennes des régions polaires. Des lichens, des mousses ont proliféré, accrochés aux rochers par le simple fait qu’ils en épousent les moindres détails de la forme, puis par des crampons. L’eau ne circule pas encore dans leurs tissus, elle les imprègne seulement, quand il y en a. En effet, ces organismes sont capables de reviviscence, c’est-à-dire qu’ils se dessèchent totalement quand l’eau manque et semblent ne plus vivre, mais ils se réhydratent et revivent à la première pluie. Ils ont parfois été comparés à de petits laboureurs mobilisant une très fine couche superficielle. Il y a environ 450 millions d’années, à l’Ordovicien, les végétaux se répandent un peu plus largement sur les continents. Ce sont d’abord des organismes très simples, sans vaisseaux conducteurs. Quelques arthropodes terrestres – acariens, araignées et scorpions primitifs – se sont aventurés à terre : leur carapace leur permettait de résister aux rayonnements solaires nocifs, la couche d’ozone n’étant pas encore formée. Il y a environ 400 millions d’années, la Terre se remet tout doucement d’une crise orogénique, c’est-à-dire d’une période où des reliefs importants se sont créés : on retrouve des restes de cette chaîne calédonienne en Écosse, en Bretagne, etc. La surface terrestre retrouve donc son état habituel : elle redevient plate, extrêmement plate. Le relief est si peu important qu’à la moindre tempête les eaux envahissent de grandes surfaces continentales. Quand la tempête se calme, les flots regagnent leur réceptacle marin habituel, abandonnant ici et là quelques flaques d’eau dans lesquelles des organismes sont restés prisonniers. Lors de leur assèchement ces êtres périront, sauf certains chanceux qui possèdent des embryons de poumons. On est loin de l’image volontariste qu’insidieusement suggère l’expression conquête du milieu terrestre, ou même celle de sortie des eaux ! Quoi qu’il en soit, ceux qui ont survécu vont finir par s’adapter à l’environnement aérien. Les tétrapodes, vertébrés à quatre membres, s’installent désormais sur les continents : ils le peuvent parce que des plantes les ont précédés, qui leur offrent la nourriture nécessaire. Vers la même période, au milieu du Dévonien, apparaissent les premières plantes dotées de vaisseaux conducteurs de sève, les rhyniophytes, qui ne dépassent guère 50 centimètres de haut. 15 millions d’années plus tard, des forêts de lycopodes de 10 mètres de haut s’étendent déjà sur les continents. Les plantes grandissent pour une large part en remplissant d’eau des sacs intracellulaires, les vacuoles. En retour, celles-ci exercent une pression sur les parois des cellules qui s’allongent alors selon un axe déterminé, donnant ainsi leur forme à chacune des plantes.

Les végétaux se suffisent à eux-mêmes pour la nourriture : on les dit autotrophes. Ce qui leur importe le plus est de disposer de lumière. Il ne faut donc pas qu’ils soient recouverts au moindre coup de vent par un autre végétal ou par du limon, mais au contraire qu’ils puissent s’élever vers la lumière. Ils développent une stratégie de surface. D’abord simples tiges, ils gagnent progressivement un grand nombre d’épines puis des feuilles : autant de panneaux solaires utiles à la photosynthèse. Les animaux qui se sont retrouvés hors de l’eau doivent partir en quête de nourriture et donc se déplacer. Par ailleurs, ils ne sont pas sûrs de trouver chaque jour leur nourriture : ceux qui réussissent à se constituer des réserves sont donc avantagés. Les végétaux ont développé une stratégie d’ancrage et de surface, les animaux ont développé une stratégie de mobilité et de volume. Les végétaux se sont affranchis de l’eau en développant un système vasculaire, en interne, et en adoptant des pores d’ouverture contrôlée avec l’externe. Leur reproduction peut se faire par des graines susceptibles d’attendre longtemps dans un environnement très sec. Les animaux ont aussi adopté un système circulatoire et ils se procurent de l’eau par une nourriture hydratée ou en buvant. Pour leur reproduction, cependant, ils restent tributaires d’un passage dans l’eau. Ce n’est qu’il y a environ 300 millions d’années qu’une nouveauté va autoriser certains organismes à s’affranchir de l’eau pour leur reproduction, comme l’attestent les fossiles d’Hylonomus de Joggins (Nouvelle-Écosse, Canada). Cette innovation s’appelle l’amnios. Elle est caractérisée par un œuf qui possède des membranes annexes lui permettant de se développer en dehors du milieu aquatique. L’embryon, protégé par un œuf à coquille dure ou par l’utérus maternel, se développe en milieu aqueux à l’intérieur de l’amnios. Il se retrouve chez certains groupes de vertébrés tels que les reptiles, les oiseaux et les mammifères. Désormais, les organismes vont pouvoir s’éloigner des points d’eau, ils ne seront plus tributaires du milieu liquide, comme les amphibiens, et pourront gagner des territoires qui leur étaient inaccessibles jusqu’alors. L’eau est, avec les composés à base de carbone, la molécule la plus importante pour la réalisation des processus vitaux. Les êtres vivants sont en effet composés d’eau à 70 voire 80 % – certaines plantes atteignent même 90 % et quelques organismes aquatiques, telles les méduses, jusqu’à 99 %. Le cycle géoécologique de l’eau est régi par les précipitations, l’infiltration, le ruissellement, l’évapotranspiration, la condensation… Les organismes, surtout les végétaux qui dominent par leur biomasse, contribuent au cycle de l’eau en la prélevant activement, en la stockant et en la restituant dans l’atmosphère.

Généralement, la vie tire son énergie du Soleil, par voie directe ou indirecte. Les êtres vivants sont capables de transformer l’énergie lumineuse du Soleil en énergie chimique, puis de la stocker. Ce sont les producteurs primaires de la chaîne alimentaire, les plantes vertes et certaines bactéries. D’autres organismes puisent à leur tour cette énergie stockée sous forme chimique en se nourrissant des plantes et en en digérant les sucres peuvent aussi consommer l’oxygène produit par les végétaux pour brûler leur nourriture dans des réactions qui dégagent de l’énergie. Plus loin dans la chaîne alimentaire, d’autres animaux mangent ces herbivores, et ainsi de suite. Même les bactéries qui dégradent le pétrole brut ne font rien d’autre qu’utiliser l’énergie chimique que les plantes ont stockée des millions d’années auparavant. De même, quand nous exploitons des énergies fossiles comme le charbon, le pétrole ou le gaz naturel, c’est la réaction inverse de la photosynthèse effectuée par les végétaux il y a très longtemps qui se produit : en brûlant le carbone dont les plantes se sont servies pour fabriquer des molécules organiques, nous formons du dioxyde de carbone à partir de l’oxygène produit par ces mêmes plantes. Quand nous brûlons un charbon du Carbonifère, c’est de l’énergie solaire d’il y a 300 millions d’années qui nous chauffe. L’évolution de la biodiversité est marquée par des crises où l’eau (niveau des océans, réchauffement, refroidissement) joue rôle majeur.

S’il paraît évident que la vie est influencée par les conditions qui existent à la surface de la Terre, il l’est moins d’admettre que la vie gère aussi en partie le fonctionnement de la partie externe la planète. On a vu comment le dégagement d’oxygène a modifié la composition de l’eau et de l’atmosphère. La vie participe une sorte d’autorégulation des conditions environnementales ! Dans les cycles de rétroactions complexes, l’eau joue un rôle de premier ordre. Outre les aspects d’évapotranspiration régis par les plantes, les nuages y prennent une part conséquente.

Une sorte de régulation de la température terrestre fonctionne en relation avec eux. Les régions sombres – les montagnes en été, les forêts ou même l’océan – tendent à absorber l’énergie calorifique du Soleil. Les régions claires – les déserts, les zones nuageuses ou les calottes polaires – tendent à réfléchir l’énergie solaire de la Terre. Cette réflexion, appelée albédo, n’est pas la même partout. La couverture nuageuse est l’un des facteurs qui la modifient. Si les nuages sont abondants, beaucoup de lumière est réfléchie et la Terre refroidit ; s’il y a peu de nuages, beaucoup de chaleur atteint la surface terrestre, qui se réchauffe. Les facteurs qui contrôlent l’abondance des nuages sont nombreux. L’interaction de l’atmosphère et de l’océan est l’un des principaux : il suffit de penser au brouillard qui se forme au début de l’été le long des côtes pour en avoir une idée. D’autre facteurs, comme l’ombrage créé par la pluie, les fronts météorologiques (séparation de masses d’air ayant des propriété différentes), contribuent à la couverture nuageuse de la planète. Étant donné que les océans en couvrent près des trois quarts il est raisonnable de penser que tout ce qui contribue à la formation de nuages sur l’océan a un impact majeur sur la température terrestre. Un tel mécanisme est par exemple l’émission de produits générateurs de noyaux de condensation nuageuse par certains groupes de phytoplancton, algues microscopiques comme les coccolithophoridés ou les Phaeocystis.

Des nuages se forment quand la vapeur d’eau de l’atmosphère condense ou gèle. Cependant, pour que des nuages se forment, une particule, ou germe, doit être présente pour rassembler l’eau dans une gouttelette. Ces particules, appelées noyaux de condensation nuageuse, sont de petites particules de l’atmosphère qui conduisent à la formation de nuages. Une substance qui agit ainsi est le sulfure de diméthyl (en anglais dimethyle sulphide, d’où l’abréviation DMS fréquemment rencontrée). On sait en effet que des algues phytoplanctoniques produisent ce gaz en quantité. La libération dans l’atmosphère d’aérosols soufrés à partir de ce gaz est suffisante pour former des nuages. Ces minuscules organismes marins ont entre leurs mains le thermostat terrestre ! Quand le soleil brille généreusement, le phytoplancton croît rapidement et relâche du DMS en quantité, produisant des nuages. L’accroissement de la couverture nuageuse peut être tel que la température terrestre diminue, mais en même temps le développement nuageux correspond à une diminution de l’insolation, ce qui ralentit la croissance du phytoplancton. Il s’ensuit que la production biologique diminue et par conséquent la quantité de DMS. Il y a alors moins de nuages et la température augmente de nouveau. Le cycle se poursuit d’une manière autorégulée et équilibrée. Ainsi le phytoplancton contrôle-t-il, au moins en partie, la formation des nuages qui couvrent l’océan, et la température terrestre. Ces effets illustrent des interactions qui existent entre la Terre et la vie. D’autres processus abiotiques interviennent comme facteurs régulateurs sur une plus longue échelle de temps. Ainsi, par exemple, la Terre connaît des périodes pendant lesquelles de grandes provinces basaltiques, conséquence d’une expulsion colossale de flots de basalte, se mettent en place. L’une des plus célèbres, qui n’est cependant ni la plus importante, ni la plus grande, date de 65 millions d’années et se trouve en Inde, où elle forme des falaises qui ressemblent à de grands escaliers, d’où le nom de trapps (escalier en Scandinave) qui leur a été donné. Lors de cette gigantesque émission de lave, d’énormes quantités de gaz carbonique (7.1013 t de C02) et d’eau ont été émis pendant une période qui s’est étendue sur un million d’années. Le climat s’en est trouvé modifié, notamment par une augmentation de la température. Néanmoins, les laves émises en région intertropicale ont été soumises à l’action de l’eau et se sont donc altérées. Cela a résorbé le C02 injecté par l’éruption dans l’air, après un délai dû à la lenteur des réactions d’altération. Ce modèle fait ressortir qu’en l’espace de quelques millions d’années la nature a « réparé » la mise en place massive de ce C02 susceptible d’augmenter la température de la Terre. Le bilan global, après éruption et altération, est même un taux de C02 atmosphérique plus bas qu’avant l’éruption. Le climat de notre planète a été suffisamment stable pour entretenir la vie pendant des millions d’années mais il a changé à diverses reprises, comme l’attestent les données géologiques, sédimentologiques, paléontologiques, géochimiques, etc. Les données fournies par les fossiles ou la largeur des cernes des arbres, les taux de croissance des organismes marins et les types de végétation révélés par les pollens fossiles, par exemple, prouvent que le climat de la Terre est caractérisé, depuis des centaines de millions d’années, par une alternance de périodes de temps chaud et de temps froid. Il y a plus de 250 millions d’années, vers la fin du Paléozoïque, les glaciers recouvraient la plus grande partie des tropiques actuels. Cependant, par la suite, et jusqu’il y a environ 2 millions d’années, les températures étaient bien plus élevées qu’elles ne le sont aujourd’hui. Pendant toute l’ère secondaire, la précipitation globale moyenne était bien inférieure à ce qu’elle est actuellement, puis elle a connu un pic entre 60 et 30 millions d’années. À partir de là elle a varié autour des valeurs actuelles.

Au cours du dernier million d’années, le climat de la Terre a été caractérisé par des périodes de temps froid durant lesquelles les glaciers continentaux couvraient de vastes surfaces. L’eau ainsi piégée ne se trouvait plus dans l’océan, dont le niveau baissait d’autant. Chacune de ces périodes froides durait entre 80 000 et 100 000 ans et était entrecoupée de phases plus brèves de temps plus chaud, de 10 000 à 15 000 ans chacune. Au dernier maximum glaciaire, il y a environ 18 000 ans, le niveau des océans était inférieur de 130 mètres à ce qu’il est aujourd’hui. À cette époque, les Bahamas étaient une énorme masse de terres émergées et la région sahélienne de l’Afrique était un désert. Les glaciers continentaux ont commencé à se retirer il y a à peu près 10 000 ans. Il y a environ 6 000 ans, alors que les glaciers étaient encore en phase de retrait, la Terre est entrée dans une période durant laquelle les températures moyennes étaient à peu près égales à celles d’aujourd’hui, mais avec des étés légèrement plus chauds et des hivers plus froids. Les précipitations ont alors augmenté dans le Sahel africain et le niveau du lac Tchad est monté jusqu’à plus de 40 mètres au-dessus de celui d’aujourd’hui. Les plaques de glace ont continué à se retirer vers le nord, le Sahel est redevenu une région à faible pluviosité et ses zones septentrionales ont été envahies par le désert du Sahara. A cette échelle de temps, nous sommes dans une phase de retour à une période glaciaire.

À une échelle de temps qui nous est plus familière, celle de quelques siècles, le climat et la pluviosité ont aussi varié. En effet, d’après les données historiques, au cours des 1 100 dernières années la Terre a connu des variations climatiques, du moins à l’échelon régional, suffisamment stables et d’assez longue durée pour être considérées comme des changements climatiques. Durant le Moyen Age, un climat chaud, qui a duré à peu près de 900 à 1200, a dominé la plus grande partie de l’Europe ; il a été appelé Optimum médiéval. Cette période a permis à l’homme de s’installer dans des régions qui seraient aujourd’hui considérées comme trop rudes sur le plan climatique. Durant l’Optimum médiéval, on cultivait l’avoine et l’orge en Islande et des fraises sur le territoire de l’actuelle Alsace. Les forêts canadiennes s’étendaient beaucoup plus loin vers le nord qu’aujourd’hui, les colonies agricoles prospéraient dans les hautes terres du nord de l‘Ecosse et des colonies vikings étaient établies au Groenland – d’où son nom de Terre verte. L’Optimum médiéval s’est terminé au XIII° siècle et a été suivi par six siècles de refroidissement prononcé. Le froid s’intensifiant, cette période est connue sous le nom de Petit Age glaciaire.

La couverture de neige et de glaciers n’avait jamais été aussi étendue depuis le Pléistocène. Les colonies Vikings du Groenland de 985 à 1500 après J.C. ont disparu. Les forêts d’Amérique du Nord se sont rétractées vers le sud et, dans le nord de l’Europe, les canaux étaient souvent gelés pendant tout l’hiver, bloquant les transports par voie d’eau. La moitié des tableaux de Bruegel, comme le Trebuchet, avec ses patineurs sur une rivière, représentent la neige ou la glace. Lorsque le Petit Âge glaciaire relâche son emprise sur le climat de l’Europe, au milieu du XIX° siècle, on observe une tendance au réchauffement dans les deux hémisphères.

Patrick de Wever De l’eau et des hommes. Éditions de Monza 2011

Et au fait, quid de la salinité de l’eau de mer ?

Les fleuves venant se jeter dans les océans, on peut raisonnablement imaginer que la salinité de ces derniers provient de la concentration par évaporation des eaux douces continentales. Or les eaux continentales renferment essentiellement des ions bicarbonate HCO3, calcium Ca2+ et potassium K+ alors que la chimie des eaux salées est largement dominée par les ions chlorure Cl- et sodium Na+. Impossible donc de fabriquer de l’eau de mer par simple concentration d’eaux douces continentales !

L’origine de la salinité de l’eau de mer s’inscrit dans le cadre plus vaste de l’évolution des océans. Les plus anciennes roches sédimentaires déposées en milieu marin sont âgées d’environ 4 000 m.a. Les premiers océans, pas nécessairement ceux que nous connaissons aujourd’hui – se sont donc formés dans l’intervalle 4 600 (âge de la formation de la Terre) –