Premiers outils taillés dans de l’os d’hippopotame ou d’éléphant : on en a trouvé dans les grottes d’Olduvaï, en Tanzanie.
1,4 m.a.
Premiers bifaces ou galets taillés, en Afrique.
Dès l’origine de l’outillage de pierre, le problème d’approvisionnement en matière première s’est posé. La matière idéale est le silex, matière faisant défaut sur d’immenses territoires qui ont offert pourtant des possibilités d’existence favorables. Le chasseur préhistorique est par conséquent contraint de séjourner à portée des sources de silex ou de recourir à des substances de remplacement très inférieures en possibilités techniques. Dans les régions périphériques dénuées de silex, la nécessité a donné naissance à des industries aberrantes et difficiles à dater comme l’outillage de quartz des Sinanthropes ou l’outillage de bois minéralisé de Birmanie. Dans les régions centrales, on perçoit dès le début le lien entre les régions à silex et les hommes, et toute l’évolution technique retrace l’effort de libération qui s’est poursuivi à travers les millénaires. Cet affranchissement progressif s’est traduit par un rapport étroit entre la longueur du tranchant utile des outils et le volume des matières nécessaires pour les confectionner. Alors que les outils tranchants les plus anciens immobilisent un kilogramme de silex pour dix centimètres de tranchant à peine, on atteint à la fin de l’âge du Renne (-10 000) un rapport qui dépasse parfois vingt mètres de tranchant au kilo de silex. L’allègement et l’amenuisement progressif de l’outillage tranchant qui frappe l’esprit le moins préparé traduit ce phénomène le plus important et le plus clair de l’histoire des civilisations préhistoriques : à mesure que croît la valeur utile d’un même poids de silex, les témoins des industries classiques se rencontrent de plus en plus loin des centres de matière première.
André Leroi-Gourhan. La Préhistoire 1956
1.2 m.a.
Des précurseurs lointains de l’Homo heidelbergensis et de l’homme de Néandertal, baptisé Homo antecessor [avec une capacité crânienne de 1 100 cm³] se sont installés aux abords de la grotte de Sima del Elefante, sur le site espagnol d’Atapuerca, à 17 km de Burgos : c’est en 2008 qu’Eudald Carbonell découvrira un morceau de mandibule et une prémolaire. Homo antecessor est anthropophage chaque fois que l’occasion s’en présente, c’est-à-dire chaque fois que l’ennemi est vaincu.
Cette découverte vient bousculer la thèse la plus communément admise qui veut que tous les hominidés soient originaires d’Afrique : l’Afrique, berceau de l’humanité… Or cette nouvelle espèce d’hominidé qu’est l’Homo antecessor vient infirmer cette thèse et cette hypothèse nouvelle prend le nom de théorie de la continuité :
En dépit des certitudes de certains, la question des origines géographiques de l’hominisation demeure entière. Si elle s’est faite uniquement en Afrique comme le soutiennent les plus nombreux, le reste de la planète aurait donc été peuplé par un mouvement diffusionniste à partir du foyer africain. Cette hypothèse dominante n’est cependant pas unanimement admise car certains chercheurs soutiennent que l’homme serait apparu simultanément en Afrique, en Asie et en Europe et que, dans ces conditions, les représentants asiatiques et européens de genre Homo ne descendraient pas de celui d’Afrique.
Bernard Lugan. Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours. ellipses 2011
L’humanité n’a mis les pieds en Europe que bien après avoir conquis l’Afrique et l’Asie. Marie-Hélène Moncel, directrice de recherche au laboratoire Histoire naturelle de l’homme préhistorique, nous explique comment.
Sait-on aujourd’hui à quand remontent les plus anciennes traces de présence humaine en Eurasie, et plus précisément en Europe ?
Marie-Hélène Moncel.Les dernières données archéologiques montrent que l’Europe de l’Ouest s’est peuplée vers 1,4 – 1,2 million d’années, bien plus tard que le continent asiatique, où nous trouvons des traces d’hominines à plus de 2 millions d’années : sur le site de Shangchen, par exemple, dans le centre de la Chine, les archéologues n’ont pas trouvé de fossiles humains mais des outils de pierre taillée qui remontent à 2,1 millions d’années, preuve d’une présence humaine à cette période. Et sur le site de Dmanissi en Géorgie, aux portes de l’Europe occidentale, il a été trouvé cinq crânes (Homo georgicus) datés de 1,8 million d’années, que l’on peut sans doute rattacher à l’espèce Homo ergaster. Mais cet Homo n’a pas été plus loin.
Les premières sorties d’hominines de l’Afrique vers l’Eurasie se font à partir du Levant (Est de la Méditerranée). Là, les grandes plaines orientées nord-sud comme l’actuelle plaine de la Bekaa (actuel Liban, Ndlr), ont certainement servi de couloirs de circulation, guidant naturellement les hominidés non pas vers l’Europe mais vers l’Est et l’Asie, y compris l’Asie insulaire : on a ainsi trouvé des fossiles d’Homo erectus datant de plus de 1 million d’années à sur l’île de Java, en Indonésie.
Pour l’Europe de l’Ouest, les traces les plus anciennes ont été découvertes dans le site espagnol d’Atapuerca : sur le gisement de Gran Dolina ont été mis au jour les restes d’une dizaine d’individus attribués à l’espèce Homo antecessor, dont une mandibule datée de 1,2 million d’années. Et tout récemment, en juin 2022, sur ce même site mais dans un autre gisement, Sima del Elefante, a été trouvé le fragment d’une face dont l’âge est estimé à 1,4 million d’années. Si cette datation est confirmée, ce serait le plus vieux fossile humain jamais retrouvé en Europe. D’autant qu’un outil en silex datant du même âge a déjà été trouvé sur ce site.
Attention ! Quand je parle de peuplement, il ne faut pas imaginer un déplacement continu d’un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants quittant le continent africain, mais probablement de multiples incursions de petits groupes humains venus progressivement de différentes zones géographiques.
Mais par où ces populations ont-elles pu passer pour accéder à l’extrémité occidentale depuis l’Afrique ?
M.-H. M. Différentes hypothèses sont envisagées, sans aucune certitude sur les chemins empruntés. Première hypothèse, ces hominines seraient sortis d’Afrique en utilisant le passage de l’actuel canal de Suez, puis auraient suivi les côtes méditerranéennes jusqu’en Europe. Avec les fluctuations du niveau marin selon les périodes climatiques, de 120 à 130 mètres plus bas à chaque glaciation, des sites préhistoriques, témoins de leur passage, ont sans doute disparu sous les eaux.
On a ainsi trouvé sur des îles grecques des outils datés de 200 000 ans à Naxos (site de Stelida), la plus grosse île des Cyclades, et de 500 000 ans à Lesbos (site de Rodafnidia), au nord de la mer Égée, à 15 kilomètres des côtes turques actuelles. On suppose que les hommes auraient accédé à ces îles à la faveur d’une baisse du niveau de la mer pendant une période de glaciation, quand l’Anatolie était reliée au Sud-Est de l’Europe.
Seconde hypothèse, le passage direct par le détroit de Gibraltar entre l’Afrique du Nord et l’Espagne, car des études de paléogéographie des fonds marins montrent là aussi que lors des périodes glaciaires, la baisse du niveau de la mer a permis l’émergence d’îles totalement immergées en période tempérée. Par ailleurs, les outillages trouvés dans des sites au sud de l’Espagne sont proches de ceux mis au jour en Afrique du Nord qui sont datés entre 500 000 ans et plus de 1 million d’années.
Cette hypothèse du passage par Gibraltar, un temps délaissée, a été réactualisée par la découverte sur l’île de Florès, en Asie, de preuves de peuplement à 700 000 ans, alors qu’il n’existe pas de pont terrestre avec le continent.
Quelles espèces humaines ont peuplé l’Europe avant l’arrivée de Sapiens ?
M.-H. M. Sur un des plus vieux sites européens connus, celui d’Atapuerca, en Espagne, les paléoanthropologues estiment que les fossiles humains ont des caractères propres qui ne permettent pas de les relier aux espèces d’hominines comme Homo erectus ou Homo ergaster. Ils ont donc nommé cette espèce Homo antecessor. Avait-elle pour ancêtre africain un Homo erectus ou un Homo ergaster ? Il est difficile de répondre en l’état actuel des connaissances. On attribue aussi des empreintes de pas trouvées à Happisburg, dans l’actuelle Grande-Bretagne, à Homo antecessor, bien qu’aucun fossile humain n’ait été trouvé sur place.
Crâne d’Homo antecessor découvert sur le site de Gran Dolina, à Atapuerca (Espagne). Marco Ansaloni /Science Photo Library
À partir de 700 000 ans, quelques pièces fossiles, notamment la mandibule découverte à Mauer près de Heidelberg en Allemagne, suggèrent la présence d’autres types d’hominidés en Europe de l’Ouest. Sur cette mandibule, l’absence de menton et sa taille considérable ont conduit les paléoanthropologues à la différencier d’Homo sapiens et de Neandertal, et à déterminer une nouvelle espèce sous le nom de Homo heidelbergensis.
Ensuite, vers 300 000 ans émerge l’homme de Neandertal dont la lignée découle d’une dérive génétique amorcée vers 600 000 ans avec l’isolement de groupes d’Homo heidelbergensis. Ce qu’il faut bien comprendre d’une façon générale, c’est que de nombreuses espèces d’hominines ont cohabité sur Terre au même moment ou/et à des périodes différentes, notamment en Europe, et que nous n’avons trouvé que quelques traces de quelques-unes de ces espèces, qui ont pu arriver par moment en Europe puis en repartir, vers l’Afrique, ou vers l’Asie, se déplaçant au fil des changements climatiques.
Que sait-on des comportements des premiers Européens ? Comment vivaient-ils ?
M.-H. M. On imagine de petits groupes d’individus plus ou moins mobiles, qui s’installent près des cours d’eau ou en bordure de lacs. Ils se nourrissent en dépeçant et charognant de grands herbivores comme les éléphants qui avaient été tués par les prédateurs tels que les tigres à dents de sabre ou les hyènes, car ces hommes ne sont pas chasseurs, sauf sans doute de petites espèces.
Les premières chasses clairement attestées de grands herbivores n’arrivent que vers 450 000 ans en Europe. Les hommes peuvent sans doute repérer en observant dans le ciel les rapaces qui tournent au-dessus des charognes et arriver ainsi rapidement sur les lieux où se trouvent la carcasse et de la nourriture potentielle. Les outils en pierre leur permettent d’accéder à la viande et de briser les os pour y prélever la moelle notamment.
Reconstitution d’une Homo heidelbergensis par la plasticienne Elisabeth Daynes. Photo Sylvain Entressangle, Reconstitution Elisabeth Daynes / LookatSciences.
On a observé sur plusieurs sites des traces de découpe sur des os humains, signe probable de cannibalisme. Sachant que sur ces mêmes sites ces hominines avaient largement de quoi survivre, ce cannibalisme était peut-être davantage culturel ou rituel qu’alimentaire. Voulaient-ils ainsi s’approprier l’âme d’un membre de leur famille ? Ou au contraire d’un étranger capturé ? Comment savoir ? Il est difficile aujourd’hui de comprendre toute la cohérence de leur monde, même si nous tentons d’y accéder. Ils sont pour nous presque comme des extraterrestres, un monde disparu.
Que se passe-t-il au juste après 500 000 ans ?
M.-H. M. Une très longue et sévère glaciation est datée autour de 500 000 ans, suivie d’un long interglaciaire. C’est à cette époque que la Manche se met en place, stoppant le passage régulier entre la France actuelle et l’Angleterre. C’est aussi l’apparition d’une vaste steppe à mammouths dans la grande plaine nord-européenne, avec des variétés de graminées uniques, qui offre une biomasse abondante aux herbivores et donc favorable aux occupations humaines. Les grands prédateurs, comme les tigres à dents de sabre disparaissent peu à peu.
Vue d’artiste d’un paysage européen à l’époque où vivait Homo antecessor. Anto Mauricio/ Science Photo Library
La compétition entre grands carnivores et hominines est sans doute moindre, et il devient plus facile d’occuper l’ensemble de l’Europe, même si tous les groupes humains ne maîtrisent pas encore le feu (on n’a la preuve de vrais foyers construits qu’à partir de 450 000 ans). C’est à cette période que l’on commence à voir émerger les premiers traits morphologiques et comportementaux qui conduiront à l’homme de Neandertal.
Vous êtes spécialiste des outils qu’utilisaient les hommes préhistoriques. Que disent-ils sur les migrations des populations préhistoriques ?
M.-H. M. En l’absence de fossiles humains, les outillages en pierre qui se sont conservés sont la preuve irréfutable d’une présence humaine. Pour schématiser, il y a eu deux grandes phases dans la fabrication des outils pour les plus anciennes périodes de l’histoire humaine : une première phase que l’on nomme l’Oldowayen (du nom du site d’Olduvaï, en actuelle Tanzanie) qui va de 2,5 millions d’années à 1,3 million d’années. Les hommes fabriquent principalement des grands et petits outils à partir de blocs de roches locales et variées, dégageant des éclats tranchants.
Spécimens de bifaces découverts dans l’Olduvaï, en Tanzanie (à gauche) et en Angleterre (à droite). Javier Trueba / MSF/ Science Photo Library ; Natural History Museum, London/ Science Photo Library
Puis les méthodes évoluent vers des outillages plus sophistiqués, pour certains plus grands, particulièrement les bifaces, façonnés sur les deux faces, avec une extrémité pointue, et les hachereaux, outils avec un large tranchant transversal. Cette seconde période est nommée l’Acheuléen (du nom du site de Saint-Acheul, près d’Amiens, où une industrie à bifaces a été décrite pour la première fois en 1872). Elle apparaît en Afrique de l’Est dès 1,8 million d’années et perdure jusqu’à 200 000 ans en Afrique et Eurasie.
L’Acheuléen arrive donc assez tardivement en Europe, bien après l’Afrique ?
M.-H. M. Effectivement. Par exemple, on a récemment découvert à Happisburgh plus de 150 empreintes de pas laissées il y a environ 800 000 ans par un groupe de cinq personnes, adultes et enfants. Ce sont les plus vieilles traces de pas humains en Europe. Mais il n’y avait pas de bifaces associés à ces pas, uniquement des petits éclats qui ressemblent à l’Oldowayen en Afrique.
Ces traces témoignent en tout cas de groupes humains qui sont allés occuper des zones du nord-ouest de l’Europe, au-delà de la frontière théorique du 45e parallèle Nord que l’on pensait difficilement franchissable lors des périodes très froides il y a encore quelques décennies. Mais sans doute des périodes climatiques plus tempérées leur ont permis d’accéder à ces régions septentrionales.
En Europe, on a trouvé des preuves de la présence d’hominines maîtrisant la fabrication des bifaces dès 700 000 ans. On relève ainsi un décalage chronologique entre l’Europe et le reste du monde.
Par ailleurs, on a trouvé sur le site de la Noira, dans le centre de la France – que j’ai fouillé -, et sur le site italien de Notarchirico, où j’effectue actuellement des fouilles, des preuves de la présence d’hominines maîtrisant la fabrication des bifaces dès 700 000 ans. On relève ainsi un décalage chronologique entre l’Europe et le reste du monde, puisqu’en Afrique, l’Acheuléen apparaît dès 1,8 – 1,6 million d’années ; au Proche-Orient il se diffuse à partir de l’Afrique dès 1,4 million d’années et en Inde dès 1,5 million d’années. En Europe de l’Ouest, pas de fabrication maîtrisée de bifaces avant 700 000 ans !
Et, surtout, aucune trace de transition pouvant laisser penser que ce sont les populations locales qui petit à petit auraient maîtrisé un outillage de plus en plus sophistiqué. Il est donc probable que ces manières de faire ont été introduites par de nouveaux groupes humains extérieurs. Sinon nous aurions dû, comme en Afrique, voir progressivement apparaître de nouvelles aptitudes comme l’utilisation, en plus des percuteurs classiques en pierre, de percuteurs tendres, en bois par exemple.
Empreintes de pas humaines datées d’environ 800 000 ans découvertes à Happisburg (Royaume-Uni). Martin Bates / 2014 Ashton et al, Hominin Footprints from Early Pleistocene Deposits at Happisburgh, UK
En Europe de l’Ouest, on retrouve des sites acheuléens au nord de la France, comme à Moulin-Quignon en Picardie. Ces cultures matérielles ont ensuite évolué sur place. Vers 450 000 ans, avec les premiers traits anatomiques néandertaliens, les hommes vont mieux maîtriser la production d’outillages. Par exemple, le célèbre débitage que l’on nomme Levallois constitue une véritable révolution technique, avec le contrôle de la forme finale des objets dès le début de leur production.
En reproduisant les gestes des artisans tailleurs préhistoriques, nous avons pu établir qu’ils pouvaient prévoir la forme et la dimension des éclats avant leur détachement du nucleus (la matrice ou bloc de matière), qu’ils ne frappaient pas au hasard sur le bloc, mais repéraient les angles adéquats, qu’ils choisissaient différentes roches en fonction du résultat souhaité, pour obtenir finalement des outils plus ergonomiques, plus efficaces et peu à peu plus légers et diversifiés.
Vous coordonnez un projet européen de recherche sur les premiers peuplements humains en Europe…
M.-H. M. Oui, le projet Lateurope (2023 – 2027) vise à comprendre pourquoi l’occupation humaine de l’Europe de l’Ouest en particulier est si tardive, alors que ces hominines ont surmonté des conditions climatiques et géographiques souvent similaires dans le reste de l’Eurasie. L’équipe est composée de spécialistes de divers champs disciplinaires impliquant des équipes internationales (Grande-Bretagne, Italie, Espagne, France, Allemagne).
La première étape a été de recenser toutes les informations dont nous disposons sur les différents sites européens, des plus vieux (1,4 million d’années) jusqu’à 500 000 ans, dans une vaste base de données. Notre objectif est ensuite de replacer précisément ces sites dans des cadres climatiques et environnementaux détaillés (quelle faune, quelle flore, etc.). Puis nous voulons quantifier les niveaux de cognition des individus qui vivaient en Europe grâce aux outillages retrouvés sur les sites préhistoriques, en appliquant une méthode innovante, la méthode cladistique (étude des apparentements des êtres vivants et de la reconstruction des relations de parenté entre eux), habituellement utilisée en biologie.
En appliquant une même méthode d’analyse et en testant des scénarios par la modélisation, nous espérons reconstituer plus précisément l’histoire de ce peuplement, comprendre pourquoi, comment et dans quelles conditions ces différentes espèces humaines ont peuplé l’Europe de l’Ouest et se sont adaptées aux latitudes tempérées.
Marina Julienne CNRS le Journal. 25 août 2025
Notes
Marie-Hélène Moncel est directrice de recherche au CNRS. Elle travaille au laboratoire Histoire naturelle de l’homme préhistorique (CNRS/MNHN/Université Perpignan via Domitia). Son domaine d’expertise est le comportement des premiers hominines en Europe, tant du point de vue de leur technologie que de la gestion des territoires, depuis les premières traces d’occupation jusqu’à Neandertal.
Et si, bien avant l’Homo Sapiens, l’Homo Heidelbergensis avait maitrisé le feu ?
Dans la mythologie grecque, Prométhée est le dieu qui, contre l’avis de ses pairs, offre le feu aux Hommes. Celui grâce à qui l’humanité peut espérer perdurer. Dans les faits, les Hommes ont compris comment faire du feu il y a 400 000 ans, plusieurs centaines de milliers d’années après l’avoir découvert – notamment à la suite de retombées de foudre – sans savoir le reproduire. Et si nous n’avions pas été les premiers à maîtriser cet élément ? Une étude publiée dans Nature démontre que nos ancêtres se sont certainement fait devancer sur ce plan.
C’est une découverte époustouflante, cela change la donne dans notre champ de recherche, déclare Simon Parfitt, l’un des auteurs principaux de l’étude et chercheur en archéologie affilié au Musée d’histoire naturelle de Londres. Alors qu’ils opéraient des fouilles sur le site de Barnham, dans le Suffolk, l’homme et ses collègues sont tombés sur un fragment de pyrite d’à peine 2 centimètres. Ce minéral, que l’on confond parfois avec l’or, trouvé près d’âtres vieilles de 400 000 ans, a certainement servi à allumer sciemment un feu. Or, notre espèce évoluait à cette époque en Afrique, loin, très loin de l’Angleterre.
Dès qu’on a vu la pyrite, on a compris qu’on avait mis la main sur quelque chose de remarquable. La pyrite n’apparaît pas naturellement dans ce paysage ; sa présence montre que les personnes présentes avaient la capacité d’allumer sciemment un feu, explique Simon Parfitt.
Le site de Barnham est connu comme un haut lieu de l’archéologie depuis la fin du XIX° siècle. Alors qu’il était utilisé comme mine d’argile, les mineurs tombaient régulièrement sur des os d’éléphants, de biches ou de bisons et sur des preuves de présence humaine. Ils ont notamment déterré des outils très probablement issus de la culture clactonienne, associée à des populations qui sont arrivées sur les terres (désormais) britanniques il y a 450 000 ans. D’autres outils semblent être plus récents et probablement fabriqués par une autre espèce.
Restent ces fragments de pyrite disposés autour d’âtres qui semblent avoir accueilli des feux de camp. Lorsque les scientifiques ont découvert des silex disposés juste à côté de la pyrite, ils n’ont plus eu aucun doute : les habitants de la zone ont, pour sûr, fait du feu de leurs propres mains. Mais qui étaient-ils ? Pas des Homo Sapiens, c’est sûr. Nos ancêtres n’avaient pas encore quitté l’Afrique à l’époque.
On estime que les outils clactoniens retrouvés sur le site ont été fabriqués par les Homo heidelbergensis, qui ont vécu entre il y a 700 000 et 220 000 ans. Les personnes qui leur ont succédé, et qui ont probablement maîtrisé le feu, donc, sont certainement leurs descendants : les hommes de Neandertal. Cela donne de nouvelles informations sur notre propre espèce. Lorsque les Homo sapiens sont arrivés en Europe, d’autres maîtrisaient déjà le feu, les outils et les armes.
Lola Breton GEO le
1 m.a.
Le Groenland est au sec, libre de toute calotte glaciaire. Dans l’Hérault se mettent en place les gorges de la Vis, et le cirque dolomitique de Mourèze.
vers ~0.9 m.a.
La population mondiale des hominidés est à la limite de l’extinction.
Glaciers rampants, océans glacés, sécheresses à répétition et tempêtes colossales : la Terre entrait dans une ère de défis sans précédent. Cette période s’inscrit dans la transition entre le Pléistocène inférieur et le Pléistocène moyen, une période de changement climatique drastique, au cours de laquelle les cycles glaciaires sont devenus plus longs et plus intenses.
Dans une étude publiée dans Science, une équipe de chercheurs chinois, à l’aide d’un outil de modélisation sophistiqué appelé FitCoal, ont analysé les séquences génomiques de plus de 3 000 individus modernes, retraçant les caprices des lignées humaines à travers les âges : 98,7 % de nos ancêtres auraient été balayés par cet épisode, laissant à peine quelques centaines de génomes porter l’avenir de l’humanité. Le modèle a détecté une réduction de la taille de la population de nos ancêtres d’environ 100 000 à environ 1 000 individus, peut-on lire. Par ailleurs, au-delà du nombre d’individus étonnamment bas, ce qui intrigue le plus est la durée de ce goulot d’étranglement. L’étude suggère que nos ancêtres ont réussi à survivre en nombre précairement réduit pendant une période extrêmement longue : environ 120 000 ans.
[…] Les généticiens suggèrent que cette période aurait pu forger des changements décisifs dans notre évolution. Moins nombreux, plus isolés, nos ancêtres auraient vu leurs gènes se recombiner d’une manière unique, posant peut-être les bases de l’émergence de notre espèce, Homo sapiens. La période coïncide également avec l’apparition probable d’un ancêtre commun aux Néandertaliens, Dénisoviens et humains modernes.
[..] Cette espèce inconnue d’homme primitif pourrait être à la fois l’ancêtre de l’Homo heidelbergensis et d’une espèce ancestrale de la nôtre. Il se peut que les lignées eussent déjà divergé avant tout goulot d’étranglement, ce qui signifie que les Néandertaliens et les Dénisoviens auraient évité ses impacts.
[…] La période estimée de ce goulot d’étranglement est trop lointaine pour être à la portée des techniques actuelles de récupération d’ADN ancien. À ce jour, l’ADN d’hominidé le plus ancien jamais extrait date de seulement 400 000 ans. En Afrique, berceau de l’humanité, les conditions climatiques rendent la conservation de ce précieux matériel génétique encore plus difficile.
Joseph Le Corre Le Point du 8 décembre 2024
0.8 m.a.
Quelques 70 silex taillés découverts à Happisburg, dans le nord-est du Norfolk, en Angleterre, témoignent de la présence d’hominidés, probablement de la lignée d’homo antecessor, présence qui sera confirmée en février 2014, à la faveur des grandes marées qui permettront la découverte d’empreintes dans la boue d’un ancien estuaire : ces hominidés avaient une taille de 90 cm. à 1.70 m. Il existe seulement deux sites plus anciens, tous les deux en Afrique: à Laetoli en Tanzanie – 3,5 m.a. – et à Koobi Fora au Kenya -1,5 m.a.
Le sud du Groenland bénéficie d’une climat boréal : à peu près 10° en été, -17° en hiver, de quoi assurer une vie décente aux papillons, scarabées, araignées, et quelques autres.
0.78 m.a.
Une météorite de près de 10 km. Ø, après son entrée dans l’atmosphère, se brise en 5 morceaux, dont le principal arrive près du pôle sud, provoquant une fonte brutale d’environ 1 % de la calotte glaciaire. Dans le même temps, on sait qu’il y eut inversion du champs magnétique terrestre… sans que l’on puisse affirmer que ceci soit la cause de cela.
0.773 m.a.
Un fémur, des mandibules, des vertèbres d’hominines sont trouvée en 2025 dans des grottes au sud de Casablanca. C’est l’époque à +ou – 4 000 ans, du dernier basculement des pôles terrestres, inversion dite de Brunhes Matuyama
0.7 m.a
Le site du cap d’Agde connaît la dernière manifestation de volcanisme dans l’Hérault. Premiers bifaces en France.
0.6 m.a.
Début de la première période glaciaire – Günz, jusqu’à 0.54 m.a. Les ours bruns se séparent génétiquement des ours blancs.
vers 0.5 m.a.
Il y a aussi des ancêtres de l’homme – heidelbergensis ou antecessor – dans le sud-est de l’Angleterre, le long de la côte du Suffolk : ils laisseront des silex noirs de bonne qualité et de bonne coupe. Quand on dit le long de la côte du Suffolk, il faut l’entendre dans la géographie actuelle, car alors l’Angleterre était reliée au continent et bénéficiait d’un climat méditerranéen avec hippopotames, lions, rhinocéros, hyènes, daims géants et éléphants. Installés là entre deux périodes glaciaires, ils ont dû en être chassés par le retour du froid.
Dans l’abri sous roche de Tcheoukeou-tien, au nord du fleuve Jaune, en Chine un sinanthrope – homme de Chine – utilise l’os et le silex pour ses outils et connaît le feu. C’est le jésuite Pierre Teilhard de Chardin qui le découvrira en 1929. Et l’homo erectus de Trinil, sur l’île de Java, se plait à strier des coquillages
0.48 m.a.
Début de la seconde période glaciaire de Mindel, jusqu’à 0.43 m.a.
L’Europe au maximum glaciaire, il y a 460 000 ans. En blanc, glace ; en gris clair, les terres émergées ; en gris foncé, les mers.
0.472 m.a.
Homo Erectus sait façonner des pièces de bois taillées pour en faire une croix : c’est dans le nord de l’actuelle Zambie. L’analyse au carbone 14 ne pouvant remonter en deçà de 50 000 ans, on utilise la datation par luminescence, une technique qui permet de dater non pas l’objet lui-même, mais les sédiments dans lesquels il est enfoui.
Celle-ci exploite la capacité qu’ont certains cristaux naturels, comme le quartz et le feldspath, à se comporter comme des dosimètres grâce à de petits défauts de structure qui jouent le rôle de pièges à électrons. Sous l’effet de la radioactivité naturelle, ces cristaux accumulent de l’énergie et ils la restituent quand on les chauffe ou quand on les éclaire au laboratoire, explique Christelle Lahaye, professeure de géochronologie à l’université Bordeaux-Montaigne et directrice du laboratoire Archéosciences, spécialisé dans l’étude des matériaux du patrimoine archéologique. À chaque fois que la lumière du soleil les frappe, ces grains de quartz ou de feldspath voient leur horloge interne remise à zéro. Elle repart et se remet à accumuler de l’énergie quand elle se trouve dans le noir, en bref quand les sédiments sont enfouis. La quantité d’énergie stockée est proportionnelle au temps passé dans l’obscurité. Ce que l’on va mesurer avec cette technique, résume Christelle Lahaye, c’est le temps qui s’est écoulé depuis la dernière exposition de ces cristaux à la lumière.
[…] Quid de cette croix ? Une hypothèse que nous avons émise s’appuie sur ce que l’on voit souvent dans les zones humides, où les humains utilisent des plates-formes pour rester au sec quand la rivière déborde. L’étude évoque également la possibilité d’une passerelle ou d’une structure liée à l’habitat. Dans tous les cas, cela remet en partie en cause l’idée de populations complètement nomades : Comme il s’agit de chasseurs-cueilleurs, soit ils structurent un habitat et ne sont pas aussi nomades qu’on le croyait, soit ils aménagent une zone où ils reviennent régulièrement, avance la préhistorienne.
[…] Mais qui sont ces ils ? Les traces les plus anciennes d’Homo sapiens datent de 300 000 ans, au Maroc, rappelle Veerle Rots. Au-delà, on est dans les hommes archaïques ou bien dans l’espèce Homo heidelbergensis, mais c’est difficile à dire car plusieurs espèces humaines étaient présentes en Afrique à cette époque et aucun reste anatomique n’a été retrouvé aux chutes du Kalambo. Les contextes humides ne sont pas forcément favorables à la conservation des os…
En plus de l’assemblage de deux rondins, les auteurs de l’étude ont exhumé d’autres éléments ou outils en bois, un peu plus récents puisque leur datation est comprise entre 324 000 et 390 000 ans. Il y a là ce que les chercheurs interprètent comme un coin, un bâton fouisseur doté d’une pointe, une bûche et une branche entaillée. Tout cela est moins étonnant car d’autres exemples existaient déjà, comme les épieux vieux de 300 000 ans découverts à Schöningen (Allemagne) dans les années 1990. Cela enrichit néanmoins la panoplie des objets en bois tout en soulignant en creux à quel point les industries préhistoriques en matériaux périssables échappent aux archéologues.
Pour Christelle Lahaye, la découverte effectuée aux chutes du Kalambo fait passer un seuil car on est dans quelque chose qui semble être une structure. Cela s’inscrit dans la lignée d’études sur les capacités cognitives et les compétences de nos ancêtres ou de nos cousins. Cela montre des compétences et un savoir-faire qu’on n’avait pas imaginés pour des périodes aussi anciennes.
Pierre Barthelemy. Le Monde du 21 09 2023
0.45 m.a.
L’Homo Erectus découvre le feu : la cuisson des aliments va amener des repas pris en commun… et, entre deux bouchées, on peut commencer à essayer de communiquer… Le fait d’avoir jusqu’alors mangé de la viande crue lui apportait le sel dont il avait besoin. La viande perd beaucoup de sel à la cuisson : il faut peut-être remonter jusque là pour voir naître la quête de sel. Si la viande crue lui apportait le sel, elle lui apportait aussi les parasites : avec la cuisson, les parasitoses vont quasiment disparaître et l’espérance de vie progresser.
Contemporain de la glaciation de Mindel, l’Homme de Tautavel fait partie de cette famille : il a une capacité cérébrale avoisinant les 1 100 cm³.
Homo erectus fut la première espèce humaine à faire usage du feu ; la première à accorder à la chasse une place importante dans ses moyens de subsistance ; la première à pouvoir courir comme les hommes modernes ; la première à fabriquer des outils en pierre à partir d’un projet réfléchi ; et la première à étendre son domaine en dehors de l’Afrique.
Richard Leakey. L’origine de l’humanité. 1994
Voyez-vous l’humanité, cette caravane traversant le désert des siècles ? Chemin faisant, l’un trouve un caillou et s’en sert pour assommer l’iguane qui somnole sous le soleil. Cet autre voit brûler une prairie trop sèche et y découvre les restes d’une antilope exhalant une odeur excitante, nouvelle : celle de la chair cuite ! Le feu est dompté.
Un troisième tresse des brins d’osier, en fait une corbeille sommaire pour y déposer des fruits sauvages. C’est le même qui veut rendre son bol étanche, l’enduit d’argile et l’oublie auprès du brasier familial !
Quand l’osier s’est consumé, la première coupe en terre cuite est née !
Jean Paul Barbier. Civilisations disparues. Assouline 2000
Nous supposons qu’un gros cerveau, l’usage d’outils, des capacités d’apprentissage supérieures et des structures sociales complexes sont des avantages immenses. Que ceux-ci aient fait de l’espèce humaine l’animal le plus puissant sur Terre paraît aller de soi. Or, deux bons millions d’année durant, les humains ont joui de tous ces avantages en demeurant des créatures faibles et marginales. Les humains qui vivaient voici un million d’années, malgré leurs gros cerveaux et leurs outils de pierre tranchants, connaissaient le peur constante des prédateurs, du gros gibier rarement chassé, et subsistaient surtout en cueillant des plantes, en ramassant des insectes, en traquant des petits animaux et en mangeant les charognes abandonnées par d’autres carnivores plus puissants. Un des usages les plus courants des premiers outils de pierre consistait à ouvrir les os pour en extraire la moelle. Selon certains chercheurs, telle serait notre niche originelle. De même que la spécialité des pics est d’extraire les insectes des troncs d’arbre, de même les premiers hommes se spécialisèrent dans l’extraction de la moelle. Pourquoi la moelle ? Eh bien, imaginez que vous observiez une troupe de lions abattre et dévorer une girafe. Vous attendez patiemment qu’ils aient fini. Mais ce n’est pas encore votre tour à cause des chacals et des hyènes – vous n’avez aucune envie de vous frotter à eux qui récupèrent les restes. C’est seulement après que vous et votre bande oserez approcher de la carcasse, en regardant prudemment à droite et à gauche, puis fouiller les rares tissus comestibles abandonnés.
C‘est là une clé pour comprendre notre histoire et notre psychologie. Tout récemment encore, le genre Homo se situait au beau milieu de la chaîne alimentaire. Des millions d’années durant, les êtres humains ont chassé des petites créatures et ramassé ce qu’ils pouvaient, tout en étant eux-mêmes chassés par des prédateurs plus puissants. Voici 400000 ans seulement que plusieurs espèces d‘hommes ont commencé à chasser régulièrement le gros gibier ; et 100000 ans seulement, avec l’essor de l’Homo sapiens, que l’homme s‘est hissé au sommet de la chaîne alimentaire.
Ce bond spectaculaire du milieu au sommet a eu des conséquences considérables. Les autres animaux situés en haut de la pyramide, tels les lions ou les requins, avaient eu des millions d’années pour s’installer très progressivement dans cette position. Cela permit à l’écosystème de développer des freins et des contrepoids qui empêchaient lions et requins de faire trop de ravages. Les lions devenant plus meurtriers, les gazelles ont évolué pour courir plus vite, les hyènes pour mieux coopérer, et les rhinocéros pour devenir plus féroces. À l’opposé, l’espèce humaine s’est élevée au sommet si rapidement que l’écosystème n’a pas eu le temps de s’ajuster. De surcroît, les humains eux-mêmes ne se sont pas ajustés. La plupart des grands prédateurs de la planète sont des créatures majestueuses. Des millions d’années de domination les ont emplis d’assurance. Le Sapiens, en revanche, ressemble plus au dictateur d’une république bananière. Il n‘y a pas si longtemps, nous étions les opprimés de la savane, et nous sommes pleins de peurs et d’angoisses quant à notre position, ce qui nous rend doublement cruel et dangereux. Des guerres meurtrières aux catastrophes écologiques, maintes calamités historiques sont le fruit de ce saut précipité.
Dans cette ascension, une étape significative fut la domestication du feu. Il y a 800000 ans, déjà, certaines espèces humaines faisaient peut-être, à l’occasion, du feu. Voici environ 300000 ans, Homo erectus, les Neandertal et les ancêtres d’Homo sapiens faisaient quotidiennement du feu. Les humains disposaient alors d’une source de lumière et de chaleur fiable, ainsi que d’une arme redoutable contre les lions en maraude. Peu après, les hommes ont bien pu commencer à mettre délibérément le feu aux alentours de leur habitat. Un feu soigneusement maîtrisé pouvait transformer des fourrés stériles et infranchissables en pâture de choix grouillant de gibier. En outre, le feu une fois éteint, les entrepreneurs de l’Âge de pierre arpentaient les restes fumants à la recherche d’animaux carbonisés, de noix et de tubercules. Mais la meilleure chose qu’ait apportée le feu, c’est la cuisine.
Des aliments indigestes sous leurs formes naturelles – ainsi du blé, du riz et des pommes de terre – devinrent des produits de base de notre régime grâce à la cuisine. Mais le feu ne changea pas seulement la chimie des aliments, il en changea aussi la biologie. La cuisine tua des germes et des parasites qui infestaient les aliments. Il devint aussi beaucoup plus facile aux hommes de mâcher et de digérer leurs vieux aliments favoris en les cuisinant : fruits, noix, insectes et charognes. Tandis qu’un chimpanzé passe cinq heures à mâchonner de la nourriture crue, une heure suffit à un homme qui mange de la nourriture cuisinée.
L’apparition de la cuisine permit aux hommes de manger des aliments plus variés, de passer moins de temps à se nourrir, et de le faire avec des dents plus petites et des intestins plus courts. Selon certains spécialistes, il existe un lien direct entre l’apparition de la cuisine, le raccourcissement du tube digestif et la croissance du cerveau. Les longs intestins et les gros cerveaux dévorant chacun de l’énergie,il est difficile d’avoir les deux. En raccourcissant les intestins et en réduisant leur consommation d’énergie, la cuisine a sans le vouloir ouvert la voie aux jumbo-cerveaux des Neandertal et des Sapiens.
Le feu a aussi ouvert le premier gouffre significatif entre l’homme et les autres animaux. La puissance de presque tous les animaux leur vient de leur corps : la force de leurs muscles, la taille de leurs dents, l’envergure de leurs ailes. S’ils peuvent exploiter vents et courants, ils sont bien incapables de maîtriser ces forces naturelles, et sont toujours contraints par leur physique. Les aigles, par exemple, identifient les colonnes thermiques qui s’élèvent du sol, déploient leurs ailes géantes et laissent l’air chaud les porter. En revanche, ils ne sauraient maîtriser la place des colonnes, et leur capacité de portage maximale est strictement proportionnelle à leur envergure.
Domestiquant le feu, les hommes s’emparèrent d’une force obéissante et potentiellement illimitée. À la différence des aigles, ils purent choisir quand et où allumer une flamme, puis exploiter le feu pour diverses tâches. Qui plus est, la puissance du feu n’était pas limitée par la forme, la structure ou la vigueur du corps humain. Une femme seule avec un silex et un bâton à feu pouvait brûler une forêt entière en quelques heures. La domestication du feu était un signe des choses à venir.
Yuval Noah Harari. Sapiens. Une brève histoire de l’humanité. Albin Michel 2015
0.416 m.a.
20 % de la calotte glaciaire du Groënland fond, 70 % dans certains endroits. Cette débâcle aurait provoqué une hausse du niveau de la mer d’1.4 mètre à 5.5 mètres. On sait cela grâce à l’analyse en 2021 de carottages effectués en 1966 par les Américains sur leur base de cap Century, au nord de la mer de Baffin dans la moitié nord du Groënland par 1 400 mètres de profondeur pour y cacher des missiles destinés à la Russie. La concentration en dioxyde de carbone (CO2) était bien plus basse qu’aujourd’hui – de l’ordre de 280 parties par million (ppm), contre 420 ppm actuellement. Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime que le Groenland a perdu 4 890 milliards de tonnes de glace entre 1990 et 2020. Cela représenterait environ 0,16 % du volume actuel de la calotte. Cette fonte a provoqué une élévation du niveau de la mer de 14 mm.
0.4 m.a. à 0.2 m.a.
Le niveau de la Méditerranée se trouve à 26 m. plus haut que le niveau actuel : des fouilles sur les Terra Amata, l’emplacement de l’actuel Nice, ont mis à jour plusieurs traces de campement – huttes en branchages fixés sur un piétement de blocs de pierre – d’Homo Erectus qui ont permis de déterminer ce niveau. En Israël, un Homo Sapiens archaïque est déjà installé : on trouvera quelques unes de ses dents en 2010.
0.335 m.a. à 0.235 m.a.
Dans des grottes proches de Johannesburg, on trouve en 2015 des restes d’une quinzaine d’homo naledi, petits bonshommes de 1.5 m. de haut,avec un cerveau de 600 cm³, bipède confirmé, mais aussi capable de se déplacer avec aisance dans les arbres, et adepte d’une alimentation variée et non exclusivement herbivore, comme le montraient ses petites dents. Ils sont bien proches de l’homo sapiens.
Spécificités d’Homo Naledi : 335 000 à 236 000 ans – Afrique du Sud. Taille : 1,50 m. Masse : 45 kg. Capacité crânienne : 465 cm³ à 560 cm³. Lorsque la découverte d’Homo naledi dans une grotte proche de Johannesburg (Afrique du Sud) a été annoncée en 2015, Lee Berger (université de Witwatersrand), responsable des fouilles, en aurait volontiers fait l’ancêtre de l’humanité. Depuis, la datation des quinze individus entassés au fond d’un boyau quasi inaccessible s’est affinée : environ 300 000 ans. Ses doigts recourbés en faisaient un bon grimpeur, capable de se servir d’outils, tandis que ses pieds et ses jambes étaient parfaitement adaptés à la marche. Lee Berger estime que le regroupement des fossiles pourrait témoigner de pratiques funéraires, mais l’hypothèse d’une mort accidentelle ne peut être écartée. Pour l’heure, aucun outil associé à Homo naledi n’a été retrouvé.
0.31 m.a.
Jean-Jacques Hublin, de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste, à Leipzig, crée une petite révolution dans le landerneau des anthropologues en présentant un crâne daté de 315 000 ans, attribué à un homo sapiens du Jebel Ihroud, dans le sud marocain [1]. Dans le registre fossile actuel, les plus anciens Homo sapiens connus – Omo 1 et Omo 2 – étaient éthiopiens et vieux d’environ 200 000 ans. Des petits jeunes comparés aux nouveaux doyens de notre lignée, dont les fossiles sont au moins 100 000 ans plus vieux. Cette découverte plaide pour son origine panafricaine. La découverte sur le mont Carmel en Israël d’une demi mâchoire vieille de 180 000 ans, annoncée début 2018, montre que Homo sapiens était prêt à conquérir la planète bien plus tôt qu’on ne l’avait imaginé. En 2022 sera publiée une étude vieillissant l’arrivée d’Homo Sapiens en Europe occidentale d’à peu près 14 000 ans, 54 000 ans venant remplacer 40 000, sur la base d’une dent d’un enfant dans la grotte de Mandrin, rive gauche du Rhône au niveau de Montélimar. Mais, comme dit l’astrophysicien Carl Sagan Les affirmations extraordinaires nécessitent des preuves extraordinaires. La dent d’un enfant, ça peut voyager sur des milliers de kilomètres dans le fond d’une poche…
Difficile de trouver une carte qui rende compte des controverses actuelles : ainsi du peuplement des Amérique, aujourd’hui estimé beaucoup plus ancien que ne le dit cette carte
Dès 1961, les exploitants d’une mine de barytine au Jjebel Ihroud avaient découvert un crâne humain quasi complet. Plus tard, une boîte crânienne fragmentaire et une mâchoire inférieure d’enfant avaient été trouvées sur le même site. Ces fossiles étaient associés à des restes de faune et à des outils de pierre débités par la méthode Levallois, caractéristique du Paléolithique moyen. Toutefois, même s’ils rapportèrent les avoir découvert à la base du matériau remplissant la grotte, leurs découvreurs estimèrent que ces fossiles ne pouvaient dater de plus de 40 000 ans. Et, étant donné que les préhistoriens croyaient alors à l’existence d’une population néandertalienne en Afrique du Nord, ces restes humains furent attribués à cette espèce sœur de la nôtre.
Depuis, notre vision de l’évolution du genre Homo a beaucoup évolué : l’origine exclusivement européenne des néandertaliens et leur confinement à l’Eurasie ont été établis. Dès lors, il fallait réévaluer les fossiles de Jebel Ihroud, projet que Jean-Jacques Hublin a lancé en convainquant son collègue Abdelouahed Ben-Ncer, de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine à Rabat, au Maroc, de relancer l’étude du site. En 2004, de nouvelles fouilles sont entreprises dans la petite zone du site laissée de côté dans les années 1960. En analysant les strates de ce dépôt détritique solidifié, les chercheurs y ont mis au jour de nombreux restes de faune (gazelle, léopard, zèbres, bovidés, lions,…). Le fait qu’ils ne portent pas de traces de morsures de carnivores et leur association à des outils de pierre Levallois (pointes, éclats retouchés,…) suggère qu’ils ont été amenés là par l’homme. Cela semble d’autant plus plausible que les chercheurs ont aussi découvert une boîte crânienne humaine déformée par les mouvements de terrain et accompagnées de plusieurs restes de la face, une mandibule quasi complète d’adulte, plusieurs éléments post crâniens et toute une série de dents. Les fossiles trouvés dans les années 1960 provenaient sans doute de la même strate. L’ensemble de ces restes représente au moins cinq individus : trois adultes, un adolescent et un enfant. Or la datation de la strate par la méthode de la thermoluminescence indique un âge de 315 000 ans (à ± 30 000 ans près). Confirmée par une autre méthode (la datation par résonance de spin électronique ou ESR), cette date fait de ces restes les plus anciens fossiles d’Homo sapiens connus à ce jour.
Malgré leur caractère clairement sapiens, l’examen de ces fossiles révèle nombre de traits archaïques. Les plus évidents sont une forme de l’encéphale assez différente de celle des Homo sapiens récents et, pour l’un des crânes, des arcades sourcilières proéminentes. Toutefois, ce caractère éminemment archaïque pourrait avoir été déjà en voie de disparition, puisque, notent les chercheurs, ces arcades sont relativement petites par rapport à celles d’Homo neanderthalensis ou d’Homo heidelbergensis, l’ancêtre commun supposé des hommes modernes et des néandertaliens. Cette réduction des arcades s’accompagne d’une tendance au redressement du front qui, chez les humains du Jebel Ihroud comme chez tous les Homo sapiens, positionne la face à l’aplomb du front et non plus en avant. Plus gracile que celle d’un néandertalien, la face des hommes du Jebel Ihroud est aussi relativement courte. Ces caractéristiques et d’autres, notamment celles des dents et de la mandibule, suffisent à placer les individus du Jebel Ihroud parmi les Homo sapiens.
[…] Pour autant, les chercheurs constatent qu’une certaine diversité règne parmi les formes anciennes d’Homo sapiens en Afrique. Les fossiles du Jebel Ihroud peuvent être rapprochés de ceux d’Omo 1 et 2 (195 000 ans, Éthiopie) et de celui de Florisbad (259 000 ans, Afrique du Sud), un crâne au statut incertain, mais qui passe pour appartenir à Homo sapiens pour certains paléoanthropologues. Omo 2 vient par exemple se placer entre deux fossiles du Jebel Ihroud. Ainsi, certains des traits des fossiles de Jebel Ihroud se retrouvent en plusieurs endroits d’Afrique à des époques différentes. Ceci suggère une évolution d’Homo sapiensen mosaïque à l’échelle du continent (les différents traits sapiens ont évolué à des vitesses différentes suivant les régions). Une impression que confirme la circulation d’un bout à l’autre de l’Afrique d’un trait culturel : peu après 300 000 ans, les outils de pierre fabriqués par les hommes du Jebel Ihroud se rencontrent aussi en Afrique du sud et de l’est. Les chercheurs expliquent ce lien par un épisode climatique ayant entraîné une très forte réduction du Sahara il y a quelque 330 000 ans, rendant possible la circulation entre l’Afrique du nord et le reste du continent. Au final, les nouveaux fossiles marocains confirment que la différentiation de la forme humaine sapiens a bien eu lieu en Afrique et sur une vaste échelle de temps, puisqu’elle était déjà en marche il y a plus de 300 000 ans.
Hervé Morin. Le Monde du 9 06 2017
0.24 m.a.
Début de la troisième période glaciaire : Riss.
0.236 m.a. à 0.183 m.a.
Sur les berges de la Seine, à une quinzaine de kilomètres en amont de Rouen, à Tourville-la-Rivière, les os d’un bras d’homme seront découverts en octobre 2014. Les chercheurs parlent d’un individu pré-Néandertalien, situant les Néandertaliens plutôt entre -118 000 et -30 000.
Dans les environs immédiats, un millier de restes d’espèces animales, des grands mammifères (équidés, cerfs, aurochs), des carnivores ((loup, panthère) ainsi que de plus petites espèces (chats sauvages, lièvres, castors). Sur des ossements d’aurochs, on trouve des traces de fractures volontaires, pour récupérer la moelle. Quelque 700 outils de pierre ont été identifiés, relevant de la technique Levallois, apparue avec le lignage néandertalien.
vers 0.2 m.a.
À une date encore incertaine, mais remontant à moins de 200 000 ans, s’impose au milieu de toutes les autres une nouvelle espèce d’Homo sapiens, avec un corps, des mains, des yeux, un cerveau plus développés encore – il a la capacité d’abstraction -, et qui semble être, elle, à l’origine directe de l’homme moderne. On la nomme Homo sapiens sapiens.
En l’état actuel des connaissances, elle apparaît une fois de plus en Afrique, contrée au climat encore idéal. Étonnante coïncidence : alors que l’homme de Heidelberg qui, déjà, enterre ses morts, et qui deviendra l’Homme de Neandertal en Europe est répandu sur la planète, c’est encore sur le continent des origines qu’il évolue vers des formes plus sophistiquées. Comme si ce continent était le sélecteur naturel des progrès de l’évolution.
De fait, en tout mieux adapté, Homo sapiens sapiens occupe très rapidement l’espace par un nomadisme foudroyant ; il remplace Homo erectus, heidelbergensis et sapiens et il élimine en particulier les Néanderthaliens d’Europe. L’homme de Cro-Magnon est un sapiens sapiens.
Le plus ancien de ces Homo sapiens sapiens, l’Homo sapiens idaltu, vit une fois de plus le jour en Éthiopie, il y a 160 000 ans. On l’a retrouvé enterré à côté d’outils et d’un crâne d’enfant portant de nombreuses incisions (comme s’il avait servi de récipient).
En quelques millénaires, les Homo sapiens sapiens occupent le reste du continent africain : certains migrent vers le sud, y devenant les ancêtres des actuels Xan, ou Bochimans, de l’Afrique australe ; d’autres occupent le Sahara, et les Bantous en seraient issus. Et comme on a trouvé en Syrie des outils ressemblant à ceux de cet Homo sapiens idaltu, laissés là à la même époque, il semble que certains d’entre eux aient gagné particulièrement vite le Moyen-Orient, où le climat est tout aussi clément. Il est également possible que ces Homo sapiens sapiens du Moyen-Orient soient issus, ou au moins métissés, d’un groupe de Néandertaliens venus d’Europe quelque 200 000 ans plus tôt avec leur propre culture, et qui y auraient évolué. Ce qui est sûr, c’est que sapiens sapiens colonise ensuite à marches forcées l’Europe, l’Asie centrale, l’Inde, l’Indonésie et des territoires jusque-là vierges de toute présence d’hominidés, comme la Sibérie.
Vers 150 000 ans, quelques millions de ses descendants vivent ainsi dans de vastes espaces, transportant avec eux vêtements, chausses, outils, armes et feu, célébrant des rituels religieux là où ils enterrent leurs morts.
Jacques Attali. L’Homme nomade Fayard 2003
Aucune espèce vivante n’est aussi capable de mobilité que celle des hommes. Certes il est des animaux qui courent beaucoup plus vite ou plus longtemps, des migrateurs qui peuvent parcourir des distances énormes sans s’arrêter. Mais les hommes ont un atout dont peu disposent : ils s’adaptent à (presque) tous les milieux. Pour cela, il leur faut créer des techniques, produire de la chaleur, se protéger du milieu par des vêtements ou des logements, trouver les moyens de s’alimenter même dans des conditions de rareté biologique. Des glaces polaires aux forêts équatoriales, des sociétés ont pu trouver des genres de vie et des techniques d’encadrement propices à la vie en société.
Il ne faut pas sous-estimer, par ailleurs, les capacités de déplacement d’un groupe humain. En faisant une vingtaine de kilomètres par jour, il peut parcourir l’équivalent de la circonférence terrestre en un peu plus de cinq ans. Ce calcul tout théorique suppose néanmoins qu’il puisse se procurer quotidiennement les diverses ressources nécessaires, ce qui peut-être un frein considérable, sans compter que les changements de contextes supposent des apprentissages nouveaux. Il faut enfin rappeler un fait caractéristique de l’espèce humaine : la prématurité des nouveaux nés, conséquence de notre important développement cervical. Non seulement nos grosses têtes sont responsables d’accouchements plus délicats et douloureux que pour les autres mammifères, mais elles condamnent le nouveau né à être peu efficace pendant longtemps. Alors que la plupart des petits herbivores doivent être capables de suivre le troupeau dès leurs premières heures de vie, le bébé humain sera porté de nombreux mois et ne sera capable d’une large autonomie de déplacement qu’au terme de plusieurs années. Ce fait, essentiel sans doute pour la socialisation, représente une contrainte non négligeable à la mobilité des hommes. [il serait intéressant de savoir comment les Mongols, essentiellement nomades, se sont accommodés de cette contrainte. ndlr]
Il n’en reste pas moins que les gros mammifères que nous sommes sont capables de déplacements considérables dans le temps long et d’adaptation aux différentes contraintes rencontrées. Sans ces compétences initiales, il n’y aurait jamais eu la moindre esquisse de mondialisation.
Christian Grataloup. Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du monde. Armand Colin 2009
Pour la détermination de l’apparition et de la disparition de l’homme de Neandertal, il est préférable de ne pas se montrer plus royaliste que le roi en ayant le souci de ces dates, car les anthropologues eux-mêmes ne parviennent pas à se mettre d’accord là-dessus : tout le monde s’accorde sur une date limite la plus récente pour l’apparition : 150 000 ans, mais en fait on a trouvé un Néandertalien à Petralona, en Grèce, vieux de 700 000 ans ; l’homme de Tautavel, lui aussi néandertalien, a 400 000 ans. Pour la disparition, les dates se font plus précises, entre 35 000 et 24 000 ans.
L’homme commence par le face à face avec la mort, à la différence de l’animal. C’est pourquoi l’une des définitions du religieux est la non-acceptation de la contingence absolue qui caractérise l’homme vivant et éphémère. Ce serait là le seuil qui marque le passage du domaine animal à l’humain.
Claude Geffré, Dominicain. Avec ou sans Dieu ? Bayard 2006
Lorsqu’il est découvert en 1856 dans la vallée de Neander, en Allemagne, l’homme de Neandertal est le premier homme fossile à ressurgir du passé.
On est alors dans un contexte de créationnisme. Comme Neandertal n’a pas l’apparence d’un humain moderne, avec son crâne allongé vers l’arrière, son absence de menton et son bourrelet suborbital qui lui fait comme une visière, on va le traiter de pathologique et de crétin. Parmi les premières représentations de lui, on accentue les caractères simiens. Un des extrêmes est le dessin fait par l’artiste tchèque Frantisek Kupka, qui paraît dans L’illustration, en 1909, où on voit une espèce de singe velu à l’air agressif qui se tient à l’entrée d’une grotte, une massue ou un fémur à la main, avec un crâne par terre donnant l’impression qu’il a sûrement boulotté un de ses copains.
[…] L’époque est alors dominée par deux grands paradigmes qui vont se transposer dans l’image que l’on se fera de Neandertal. Il y a tout d’abord la racialisation, l’idée de classer et de hiérarchiser les races humaines. La deuxième chose, c’est une vision d’un progrès unilinéaire dans l’évolution de l’humanité. Tout ce qui est avant est forcément moins bien que tout ce qui est maintenant. Et plus vous faites des différences avec les autres, plus vous vous valorisez : il fallait donc mettre toutes les tares sur le dos de Neandertal en prétendant qu’il était cannibale, qu’il n’avait pas de langage, qu’il n’enterrait pas ses morts, que c’était un charognard qui ne chassait pas. Les découvertes postérieures ont fait tomber ou nuancé beaucoup de ces critères, mais on voit bien qu’ils avaient été posés pour faire valoir la notion de progrès.
Pascal Depaepe, directeur régional des Hauts-de-France à l’Institut national de recherches -archéologiques préventives (Inrap), et Marylène Patou-Mathis, directrice de recherches au CNRS.
Les néandertaliens n’utilisent pas les bois des rennes (ou les autres armes animales) pour fabriquer des armes et les retourner contre ces mêmes animaux, ce que pratique Homo Sapiens. Il ne s’agit pas d’un déficit de compétence : cela révèle quelque chose de leur vision de la nature.
Marylène Patou-Mathis. Sciences et Avenir 929/930 Juillet-Août 2024
Alors qu’Homo neanderthalensis et Homo sapiens sont deux lignées issues du même tronc, qui se sont séparées il y a environ 700 000 ans pour vivre leur destin chacune de son côté, la première en Eurasie, la seconde en Afrique, Neandertal est donc, dans un premier temps, considéré comme un prédécesseur de l’homme moderne et forcément plus primitif que lui… Il transportera longtemps – et continue parfois encore de transporter – l’image d’une brute épaisse, due à une impressionnante robustesse physique. Ainsi que le souligne Ludovic Slimak, chercheur au CNRS et spécialiste des sociétés néandertaliennes, ses traits archaïques sont flagrants, et cela empêche certainement certains scientifiques de regarder Neandertal avec la plus grande objectivité.
[…] C’était il y a une douzaine d’années. Dans une de ses conférences, le paléoanthropologue américain Richard Klein, de l’université Stanford, avait mis un crâne néandertalien sur une de ses diapositives et il a dit : Si, en montant dans un avion, je voyais que le pilote a cette tête-là, je ne sais pas vous, mais moi je redescendrais de l’avion… Ludovic Slimak se remémore aussi une conversation avec un collègue russe, Pavel Pavlov, dont le jugement sur les néandertaliens se résume à un lapidaire : Ils n’ont pas d’âme.
Pourtant, au cours des dernières décennies, les découvertes scientifiques ont profondément remanié l’image que l’on se faisait de Neandertal. Marylène Patou-Mathis, qui travaille beaucoup sur les comportements de subsistance, cite ainsi sestravaux qui ont clairement mis en évidence que, même s’ils mangeaient beaucoup de viande de mammifères terrestres, les néandertaliens consommaient aussi des fruits de mer, des oiseaux, des phoques échoués, des poissons plus qu’on ne le pensait. Surtout, grâce aux recherches menées sur le tartre dentaire, on a vu de la consommation de végétaux. C’est intéressant, parce que l’image de Neandertal en train de manger de la barbaque saignante n’est pas la même que celle de Neandertal mangeant des galettes de graminées sauvages cuites…
La préhistorienne évoque également les découvertes montrant la consommation de plantes médicinales par des personnes souffrant de certaines pathologies, mais aussi l’utilisation de pigments, la collecte de plumes et de serres de rapaces qui ont pu servir d’ornements corporels ou vestimentaires, voire d’objets rituels. Les chercheurs ont en effet, et depuis longtemps, révélé des comportements autres que de subsistance, décrivant par exemple des dizaines de sépultures de la Charente-Maritime à l’Ouzbékistan ou des formes graphiques simples. On a également mis en évidence l’entraide et la solidarité dont les néandertaliens devaient faire preuve, que ce soit pour chasser ou pour soutenir des membres du groupe affaiblis par une blessure ou un handicap. Petit à petit, la recherche a rapproché les comportements néandertaliens de ceux des Homo sapiens vivant à la même époque. Parti d’une position extrême – l’homme-singe fruste et brutal -, le balancier s’est déplacé avec constance vers l’idée d’une ressemblance forte entre les deux groupes.
Et c’était sans compter avec la découverte majeure de ce début de XXI° siècle, la preuve génétique qu’il y a eu des croisements avec descendance fertile entre les deux populations. Une trouvaille qui pose la question suivante : Homo sapiens et Neandertal ne sont-ils pas membres de la même espèce puisqu’ils se reproduisaient entre eux ? Et si eux, c’était nous ? Pour Jean-Jacques Hublin, titulaire de la chaire de paléoanthropologie au Collège de France, savoir si Neandertal est oui ou non une autre espèce est un peu de la rhétorique : définir ce qu’est une espèce est compliqué. La spéciation est un processus et non pas un événement : on ne se réveille pas un matin en étant une autre espèce. Cela prend des centaines de milliers d’années, voire des millions d’années chez des mammifères de taille moyenne. Il faut plutôt voir ces groupes comme des espèces en formation qui n’ont jamais atteint l’isolement reproductif complet. On a d’ailleurs des soupçons sur la fécondité des hybrides mâles.
À trop vouloir réhabiliter Neandertal, déconstruire l’image déplorable qu’il traîne comme un boulet depuis le XIX° siècle, ne l’a-t-on pas trop rapproché de nous ? Le balancier est-il allé trop loin dans l’autre sens ? je pense : On est très facilement enclin à souligner les travers de nos prédécesseurs, en se moquant de la vision simiesque qu’ils avaient de l’homme de Neandertal, dont on sait maintenant que c’était un hominide à grand cerveau doté de techniques et de comportements complexes, mais je suis également sûr que, dans cinquante ans, on rira ou on sourira de la façon dont aujourd’hui on veut faire de Neandertal un être pacifique, écolo… Il y a une projection des fantasmes de chaque époque sur le passé. On l’habille des préoccupations du présent.
Neandertal nous tend un miroir. En raison de sa proximité, parler de lui, c’est aussi parler de nous, du regard que nos sociétés jettent sur la préhistoire et sur nos origines. Ce cousin éteint dit aussi des choses révélatrices sur… ceux qui l’étudient. Comme l’explique Ludovic Slimak, le débat sur Neandertal met en lumière deux courants de la paléoanthropologie : Le premier, qui est un courant plutôt latin, tend à dire et à essayer de montrer que les néandertaliens ont été victimes de leur faciès, mais qu’ils sont comme nous. L’autre courant est plutôt anglo-saxon. Il s’en tient plus à une approche biologique de Neandertal, et la notion de culture néandertalienne telle qu’on la perçoit dans la recherche française est moins développée. Il est d’ailleurs marquant que, pour les Anglo-Saxons, le mot human soit strictement réservé à Homo sapiens…
Ludovic Slimak le reconnaît volontiers : Cela fait vingt-cinq ans que je travaille sur Neandertal avec les mains dans le cambouis, quatre mois par an sur des fouilles, je connais intimement son artisanat, son mode de vie, mais je ne sais toujours pas qui il est. Pour ce chercheur, il est vain de se bagarrer sur tel ou tel type de production qui serait le propre de l’homme moderne et dont les Néandertaliens seraient incapables. À chaque fois qu’on affirme cela, on peut être sûr que, dans les années qui suivent, une équipe montrera que Neandertal le faisait aussi… Il faut l’aborder de manière structurelle et se demander s’il existait chez lui une manière de voir le monde, de se comporter, qui lui était propre.
Malheureusement, Neandertal n’a pas laissé ses Mémoires, et il faut bâtir cette éthologie à partir des vestiges qui sont parvenus jusqu’à nous, essentiellement de la pierre taillée… Mais c’est justement là que Ludovic Slimak décèle une différence structurelle entre Neandertal et Homo sapiens, lorsque les deux populations avaient des connaissances techniques similaires : Si vous regardez des outils de silex de sapiens contemporains, une fois que vous en avez vu dix, vous allez vous ennuyer pendant des années parce que les 100 000 suivants seront tous les mêmes. Ce qui n’existe pas chez Neandertal, c’est cette standardisation. Quand vous voyez un de ses produits finis, chaque objet est magnifique et unique, une création, un univers en soi. Là, on est au cœur de la bête : c’est révélateur d’un univers mental qui ne semble pas le même, d’une autre manière de s’inscrire au monde, de penser le monde. Ces divergences-là ne sont ni techniques ni culturelles, et on peut ici proposer que l’encéphale ne fonctionne pas de la même manière.
Depuis sa découverte, décrire Neandertal, c’est aussi dessiner notre portrait en creux et interroger notre rapport à l’altérité. Les hommes s’évertuent à se définir par rapport au reste du monde vivant, rappelle Jean-Jacques Hublin. Il y a une sorte de fossé mental qu’on installe entre les hommes et les animaux. Quand on est évolutionniste, on sait que c’est une fiction, que ce fossé n’existe pas vraiment puisque nous sommes issus du monde animal. La question qu’on se pose avec Neandertal, c’est : quelle est la limite de l’humain ? Qu’est-ce qu’on va appeler les hommes ? Les néandertaliens sont très près de ce fossé. Ils étaient de l’autre côté pendant longtemps, et on les a maintenant fait passer de notre côté. Du coup, tous les attributs de l’humanité s’appliquent à eux brutalement, dans un contexte idéologique de lutte contre le racisme, la ségrégation, la discrimination, etc. La difficulté, pour nous humains, c’est de concevoir un homme qui ne soit pas comme nous. Sitôt qu’on reconnaît un être comme un homme, inexorablement on l’inclut dans notre communauté humaine et il devient comme nous, en tout.
Voilà peut-être pourquoi on met des baskets à Kinga. Pourquoi on se demande si on la remarquerait dans le métro… Il nous est pour ainsi dire impossible de ne pas essayer de nous projeter en Neandertal, tout comme il est impossible de ne pas songer à un pachyderme quand on vous ordonne Ne pensez pas à un éléphant ! Ce rapport si particulier avec les formes humaines du passé tient peut-être au fait qu’aucun autre Homo n’a survécu. Aujourd’hui, sur Terre, rappelle Jean-Jacques Hublin, il n’existe qu’une forme humaine, qui s’est répandue sur la planète récemment à l’échelle des temps géologiques. Pour nous, c’est l’ordre naturel des choses. Mais c’est une réalité très récente. Auparavant, il y avait toujours eu plusieurs formes d’hominides en même temps. Cela fait moins de 40 000 ans que nous sommes tout seuls, et c’est pour cette raison que j’ai intitulé un de mes cours au Collège de France L’espèce orpheline. Le paléoanthropologue y voit d’ailleurs la raison de notre fascination pour Neandertal… et les extraterrestres : Ils nous permettent de nous sentir moins seuls…
Pierre Barthelemy. Le Monde du 28 03 2018
Kinga de Elisabeth Daynès. Musée de l’homme 2018
Femme néandertalienne par Adrie et Alfons Kennis
Le quelque chose de Néandertal que chacun de nous a en lui est une petite portion d’ADN. Le consortium international dirigé par Svante Pääbo (Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig) analysait de l’ADN récupéré sur trois os de néandertaliens de la grotte de Vindija (Croatie). Le premier constat – le matériel génétique d’Homo neanderthalensis est similaire à 99,7 % à celui d’Homo sapiens, un chiffre à comparer avec les 98 % d’ADN que nous partageons avec les chimpanzés. Ce n’était pas une surprise, étant donné que, dans le buisson Homo, la branche néandertalienne est la dernière dont nous nous soyons séparés.
Le second résultat, en revanche, n’était pas attendu et, dans le livre qu’il a consacré à ce qui s’est apparenté à une véritable épopée scientifique (Neandertal. À la recherche des génomes perdus, Les liens qui libèrent, 2015), Svante Pääbo lui-même rappelle ne pas y avoir vraiment cru tant que les chiffres, têtus, ne l’en ont pas assuré : en moyenne, 2 % de l’ADN des humains non africains provient de Neandertal. Descendant des Homo sapiens qui n’ont pas eu de contact avec les néandertaliens, lesquels vivaient en Eurasie, les Africains ne sont pas porteurs de ce matériel génétique.
Cette découverte témoignait d’un phénomène spectaculaire : il y a quelques dizaines de millénaires, des accouplements s’étaient produits entre les deux populations, qui avaient donné une descendance fertile. L’idée d’une love story obtenait un franc succès dans les médias. Professeur d’anthropologie au Collège de France, Jean-Jacques Hublin n’hésite pas à actionner la douche froide au sujet de cette hybridation : De quel comportement découle-t-elle ? On n’en sait rien. On aimerait bien le scénario love story, mais on a des exemples plus récents sur le plan historique où les rivalités entre groupes se terminent par on tue les hommes, on prend les femmes, et c’est peut-être ce qui s’est parfois produit.
Une grande partie de l’ADN n’étant pas codant, quel est l’impact réel de ces 2 % sur notre physique et notre métabolisme ? On sait d’ores et déjà que certains gènes issus de Neandertal, intervenant dans la texture de la peau ou l’immunité, ont été conservés parce qu’ils apportaient un avantage aux Homo sapiens arrivant en Eurasie. Néanmoins, Jean-Jacques Hublin estime probable que la sélection a purgé notre génome d’une grande partie de l’introgression néandertalienne et que ce qui reste est massivement de l’ADN sans grande influence sur le phénotype. Des gènes codants chez l’homme, il y en a à peu près 20 000 et des gènes d’origine néandertalienne positivement sélectionnés chez l’homme, si on en connaît deux douzaines, c’est formidable, ajoute-t-il. C’est peut-être cette proportion, plus que les 2 %, qu’il faut retenir de l’apport de Neandertal à notre ADN : deux douzaines sur 20 000.
Pierre Barthelemy. Le Monde du 28 03 2018
La difficulté, quand on évoque Neandertal, c’est que l’on parle d’hommes qui sont à la fois très proches de nous et différents. Différents pas dans le sens où, aujourd’hui, les habitants d’Afrique peuvent être différents de ceux du Grœnland. Ce n’est pas juste une question de couleur de peau ou de texture de cheveux. C’est une différence d’un ordre de grandeur nettement plus élevé. Pour vous donner une idée, les ours polaires et les ours bruns sont deux espèces qui se sont séparées il y a 600 000 ans : c’est le même temps de divergence qu’entre néandertaliens et hommes modernes. Du point de vue phénotypique, si je mets sur la table un crâne de Neandertal et un crâne d’homme moderne, ils sont au moins aussi différents qu’un crâne d’ours polaire et un crâne d’ours brun.
Le travers dans lequel tombent certains de mes collègues, c’est de dire que les néandertaliens sont comme nous en tout, qu’ils sont des hommes comme les autres. Je suis plus réservé. On sait qu’ils ont des comportements techniques assez complexes, des techniques de chasse et des moyens efficaces de survivre dans leur environnement ; on a aussi, récemment, commencé à dire qu’ils produisaient peut-être, non pas de l’art, mais des signes. Il est toutefois difficile de savoir ce qui se passe sur le plan social, sur le plan des relations interindividuelles ou intergroupes. On soupçonne qu’une des raisons du succès de l’homme moderne réside dans l’existence de réseaux sociaux à grande échelle et la conscience que des êtres du même peuple, avec une même identité culturelle, habitent beaucoup plus loin. On ne sait pas si Neandertal avait les mêmes réseaux.
Sur le plan cognitif, on a eu tendance à penser que les néandertaliens étaient un peu bêtes par rapport aux hommes modernes et on en est revenu. Cela dit, il y a différentes formes d’intelligence : l’intelligence technique, l’intelligence sociale, la façon dont on répertorie le monde vivant, etc. C’est difficile de les tester toutes chez les néandertaliens. On sait en revanche que leur cerveau, bien que de grande taille, est différent de celui des hommes modernes. Sur le plan anatomique, certaines zones cérébrales sont plus développées dans un groupe que dans l’autre. Pour une raison que l’on ne comprend pas bien, le cervelet s’est développé particulièrement chez les hommes modernes et pas chez les néandertaliens. Il agit dans la synchronisation et la précision des gestes, dans certains apprentissages et on pense qu’il peut jouer un rôle dans la production du langage. Il y a aussi des différences génétiques. Quand on compare les gènes des néandertaliens et ceux des hommes actuels, un certain nombre (87 répertoriés pour l’instant) portent des mutations qui se traduisent par une différence dans la protéine produite. Et, parmi eux, il y a une bonne demi-douzaine de gènes impliqués dans la connectivité et le développement du cerveau… Quelle différence cela fait-il au final ? Je suis incapable de vous le dire mais il y a un fort soupçon que cela joue.
La différence majeure entre lui et nous, c’est que nous sommes encore là mais plus lui… Il existe à ce fait majeur des explications plus ou moins politiquement correctes, de l’idée du génocide jusqu’à la position il ne s’est rien passé et les néandertaliens sont parmi nous puisque nous sommes en partie néandertaliens. La vérité est entre les deux. On a de nombreux exemples d’espèces invasives, des plantes, des animaux qui se retrouvent, par hasard ou à cause des hommes, catapultés dans des régions où ils ne sont pas normalement présents et où ils vont remplacer des espèces locales. Souvent, cela ne tient qu’à une petite différence. Ce n’est pas parce qu’elles sont extrêmement intelligentes que des écrevisses américaines remplacent des écrevisses européennes. On peut voir Homo sapiens comme une espèce dominante et envahissante… Certains ont essayé de démontrer que les néandertaliens avaient disparu pour des raisons climatiques ou à cause d’une méga éruption volcanique ou de rayons cosmiques, et que les hommes modernes ont débarqué au bon moment quand la place était libre. Je ne crois pas à ces histoires, parce qu’elles ne collent pas avec la chronologie des événements et, surtout, parce que ce qui est arrivé aux néandertaliens est arrivé à toutes les formes Homo non modernes. Elles ont toutes disparu. La question n’est pas pourquoi les néandertaliens ont disparu, mais pourquoi les hommes modernes ont remplacé tout le monde !
Jean-Jacques Hublin. Le Monde du 28 03 2018
0.18 m.a.
L’Homo Sapiens Sapiens se met à parler… il s’agissait probablement de sons pas trop articulés et on ne peut pas parler de langage pour l’instant. Fin de la 3° période glaciaire de Riss.
Nous avons deux cerveaux. Le premier, archaïque, constitué par le système limbique, n’a pratiquement pas évolué depuis trois m.a. Celui de l’Homo sapiens ne se différencie guère de celui des mammifères inférieurs. C’est un cerveau petit mais qui possède une puissance extraordinaire. Il contrôle tout ce qui se passe en matière d’émotions. Il a sauvé l’australopithèque quand celui-ci est descendu des arbres, lui permettant de faire face à la férocité du milieu et de ses agresseurs. L’autre cerveau, beaucoup plus récent, est celui des fonctions cognitives. Il est né avec le langage, et au cours des 150 000 dernières années, il s’est développé de manière extraordinaire, en particulier grâce à la culture. Il se trouve dans le néocortex. Malheureusement, une bonne part de notre comportement est encore gouvernée par notre cerveau archaïque. Toutes les grandes tragédies – la Shoah, les guerres, le nazisme, le racisme – sont dues à la primauté de la composante émotive sur la composante cognitive. Or le cerveau archaïque est tellement habile qu’il nous porte à croire que tout est contrôlé par notre pensée, alors que ça ne se passe pas du tout ainsi.
[…] Il faudrait l’expliquer aux jeunes d’aujourd’hui, cette affaire des deux cerveaux. Quand ils s’imaginent qu’ils pensent, ils se font des illusions. Le langage et la communication leur donnent l’illusion qu’ils sont en train de raisonner. Mais le cerveau archaïque est malin, et il sait aussi tricher. Il se camoufle derrière le langage, en imitant le cerveau cognitif. Il faudrait le leur expliquer.
Rita Levi Montalcini. Interview réalisée par Paolo Giordano, auteur de La solitude des nombres premiers. Courrier International 963 du 16 au 22 avril 2009. Rita Levi Montalcini avait alors cent ans.
0.1765 m.a.
Dans la grotte de Bruniquel (aujourd’hui dans le Tarn et Garonne), des hommes de Néandertal prennent des morceaux de stalagmites et de stalactites pour se livrer aux premiers jeux de meccano. La datation a été obtenue avec la méthode qui utilise l’uranium et le thorium.
0.131 m.a.
Les paléoclimatologues font débuter à cette date l’eémien, pour une durée d’environ 15 000 ans, au cours desquels les températures de la terre ont été supérieures aux niveaux actuels – l’hippopotame prend ses aises dans la vallée du Rhin -. Le niveau moyen des mers excède de 5 mètres environ le niveau actuel. Ce sont des carottages effectués au Groenland en 2010 jusqu’à 2 500 m. sous le sol, qui apportent à la surface des témoins âgés de ~131 000 ans. C’est lors des deux dernières glaciations Riss : ~ 210 000 et Würm – ~ 70 000 que le Rhône et la Durance transportent leurs sédiments les plus lourds – de gros galets -. La fin de l’avant dernière glaciation est marquée par un réchauffement à l’équateur ; l’augmentation du rayonnement solaire amorce une fonte des glaces de l’antarctique, une augmentation du taux de CO² dans l’air et de l’effet de serre. Mais le principal composant de cet effet de serre est la vapeur d’eau, élément capital de régulation du climat :
Si Venus est devenu un enfer, si Mars est devenu un désert, c’est parce qu’elles ont perdu la plus grande partie de leur eau.
André Brahic, astrophysicien au CEA
0.130 m.a.
L’anse de Plakias, sur la côte nord de la Crête, à l’ouest d’Héraklion, voit s’installer des hommes venus probablement de Grèce ou de Turquie ; ils étaient nécessairement venus en bateau, car, quelle qu’ait été la variation du niveau de la mer lors des grandes glaciations, la Crète a toujours été une île, contrairement à l’Angleterre qui a été reliée à une certaine période au continent par la terre ferme. Néandertaliens, Sapiens ? On ne sait. Mais ils ont laissé plus de 2 000 pierres taillées, d’une taille allant de 20 cm. à moins de 1 cm., façonnées dans du quartz blanc, du quartzite ou du chert, une roche siliceuse : bifaces, hachereaux, racloirs, grattoirs, perforateurs, burins etc… tout cela sera trouvé au cours de campagnes archéologiques menées en 2008 et 2009. Un peu plus à l’est, à Krapina, en Croatie, l’homo neanderthalensis fabrique colliers et bracelets.
0.125 m.a.
Et parmi tous les outils fabriqués par Néandertal, il en est de suffisamment perfectionnés, pointus pour venir à bout de colosses tel que ce mammouth qui déambulait à Neumark-Nord, près de l’actuel Leipzig.
Reconstitution grandeur nature d’un éléphant européen adulte mâle à défenses droites au Musée national de la préhistoire de Halle, en Allemagne. Lutz Kindler/Leiza. Palaeoloxodon antiquus, aujourd’hui disparu, pouvait mesurer jusqu’à 4 mètres à l’épaule et peser jusqu’à 13 tonnes.
0.121 m.a.
L’étude de coraux fossilisés prélevés dans le Yucatan prouve qu’on assiste à une élévation de plus de 3 m. du niveau des océans, sur une échelle de temps très courte, de l’ordre du siècle, ce qui signifie probablement plusieurs centimètres par an. Et le climat d’alors ressemblait beaucoup à celui d’aujourd’hui …
0.12 m.a.
Début de la quatrième et dernière glaciation : Würm.
0.1 m.a.
Les langues font leur apparition et reflètent l’immense diversité de l’humanité : on en comptera environ 7 000, avec un milliard de nuances, et le Fujiyama naît au Japon.
90 000
Des hommes de Neandertal, probablement chassés d’Europe occidentale par le froid se mêlent au Proche Orient à des Homo sapiens sapiens déjà sortis de leur Afrique originelle. Mêlés… à telle enseigne que le patrimoine génétique des populations actuelles d’Europe et d’Asie – ce n’est pas le cas pour l’Afrique – est composé dans une fourchette de 1 % à 4 % des gênes de Neandertal. On estime à à peu près 150 000 ans la durée de leur coexistence.
Un petit rappel des faits est sans doute nécessaire : voilà 400 000 à 500 000 ans, certains des Homo ergaster peuplant l’Afrique commencent à trouver le temps long, ils choisissent alors de courir le monde. Les voyages forment la jeunesse, mais surtout les espèces. Nos touristes finissent par débarquer en Europe où ils évoluent doucement pour se transformer en hommes de Neandertal. La vie est pépère.
Pendant ce temps, les ergaster restés en Afrique continuent à évoluer pour donner naissance, il y a environ 200 000 ans, à l’Homo sapiens, appelé dorénavant homme moderne. Après 130 000 ans de félicité africaine, lui aussi a bientôt des fourmis dans les jambes. Vers – 70 000, les plus aventureux, profitant d’un réchauffement planétaire, prennent la route du Proche-Orient.
Et là, qui trouvent-ils, on vous le donne en mille ! mais les cousins Neandertal, qui, eux, venaient de refluer d’une Europe prise dans les glaces. Mazel Tov ! On échange les partenaires pour fêter ces retrouvailles. De gré ou de force, on ne le sait pas. En tout cas, c’est bien à cette époque que des gènes néandertaliens s’immiscent dans le génome de l’homme moderne.
Frédéric Lewino
Mais, au fond, quid des différences entre Néandertal et Sapiens ?
Sapiens : une espèce invasive. Jean Jacques Hublin
Pourquoi nous ? pourquoi sommes-nous les seuls du genre Homo à avoir échappé à l’extinction, conquérant la terre entière, et lorgnant désormais sur d’autres planètes ? Comment sommes-nous devenues une espèce invasive selon la formule du professeur de paléoanthropologie au Collège de France Jean-Jacques Hublin ? qu’est-ce qui explique notre succès évolutif ? Près de 7 000 générations nous séparent des premiers Homo Sapiens estime Laurent Ségurel, chargé de recherches au Museum national d’histoire naturelle – UMR 7206, Écoanthropologie, à Paris. Mais la paléoanthropologie, l’archéologie et récemment la génétique permettent de les suivre à la trace et de démaquer en creux leurs qualités, notamment un sens aigu de l’échange et une capacité d’adaptation hors du commun.
Neandertal avait un plus gros cerveau qu’Homo sapiens. Mais contrairement à ce que l’on pensait au début du XX° siècle, la taille n’a pas tout à voir avec les capacités de l’un ou l’autre de des hominines. Antoine Balezau, paléoanthropologue au Museum national d’histoire Naturelle à Paris, a d’ailleurs montré en 2011, que notre cerveau s’était recroquevillé depuis 30 000 ans, grosso-modo l’âge de Cro-Magnon. Toute fois, si Néandertaliens et humains anatomiquement modernes ont tous deux une boîte crânienne allongée au moment de la naissance, seuls les seconds acquièrent une forme de crâne plus globulaire durant la première année de leur vie, a montré dès 2010 l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutive à Leipzig, Allemagne. Durant les premiers moments de sa vie, Homo Sapiens développe un câblage neuronal qui lui confère de grandes capacités cognitives, avec une grande incidence sur notre comportement, nos modes de communication, etc, estime alors le chercheur Philippe Gunz. Chez l’enfant, les circuits neuronaux, peu nombreux à la naissance, se complexifient à la période post-natale. Neandertal, qui ne partage pas ce mode de développement, ne percevait probablement pas le monde comme nous le faisons, analyse Jean-Jacques Hublin. Ce qui ne signifie pas qu’il est moins adapté à son environnement. Le développement d’Homo Sapiens est lié aux changements dans deux parties cérébrales, a précisé, en 2018, Simon Neubauer de l’Institut Max Planck de Leipzig: Les zones pariétales sont impliquées dans l’orientation, l’attention, les perception des stimuli , les transformations sensorimotrices, l’intégration visuospatiale, l’imagerie, la conscience de soi, le travail et la mémoire à long terme, le traitement numérique et l’utilisation des outils. Le cervelet, lui, qui se développe beaucoup plus vite que n’importe quelle partie du cerveau, est associé à des fonctions liées à la motricité comme la coordination et l’équilibre, mais au traitement spatial et social, ou à celui des tâches. Les changements à long terme des formes cérébrales seraient parallèles à l’émergence d’un comportement moderne observé dans les archives archéologiques. Cette réorganisation du cerveau et ses conséquences sur le comportement auraient au moins duré jusqu’à il y a 55 000 à 50 000 ans, lorsque les humains modernes ont atteint l’Australie et ont commencé leur dispersion à travers l’Asie continentale. Combiné avec une enfance plus longue, ce réarrangement cérébral a permis aux jeunes de développer leur imagination, leur ingéniosité et leur inventivité, écrit Linda Hurcombe, dans un article de 2024 consacré aux secrets de la réussite des Homo Sapiens. Une fois adultes, ils ont payé des dividendes à leur société, par exemple, pour coloniser des nouveaux habitats, développer de nouvelles stratégie de chasse ou s’occuper de nourrissons et de jeunes mères. Une telle maturation et socialisation à inévitablement contribué au développement cognitif de l’espèce et à celui du langage. Rien ne s’opposait à l’usage de la parole chez les néandertaliens. Ils auraient eu notamment la capacité de prononcer les voyelles a, i et ou, ce qui revient à dire qu’ils auraient pu prononcer autant de voyelles que nous. Toutefois un basculement semble s’être opéré avec Homo Sapiens, selon différents travaux. La langage de l’homme moderne se distingue de tous les autres modes de communication par le phénomène de la double articulation, c’est-à-dire l’organisation de consonnes et de voyelles qui n’ont pas de signification en elles-mêmes mais permettent de créer un nombre illimité de mots et de phrases porteurs de sens, estime Philippe Mennecier, éco-anthropologue au CNRS, spécialiste de la diversité et de l’évolution culturelles. Ce sont ses capacités cognitives et sa socialisation qui lui ont permis de développer ce langage doublement articulé.
Pour peindre les lions de Chauvet-Pont d’Arc, il y a 36 000 ans, il fallait une maturité sociale et cognitive certaine, selon la préhistorienne Carole Fritz, responsable du Centre de recherches et d’étude pour l’art préhistorique Émile Cartailhac, à Toulouse. Des scientifiques accordent à Homo Erectus et Neandertal la paternité de gravures sur des coquillages, la mise en couleur de perles, des griffes, gravées sur un rocher et même des peintures, datées de ~ 66 000 ans en Espagne, quoique ce dernier point soit controversé. Mais les productions d’Homo Sapiens sont bien plus spectaculaires, estime la chercheuse. L’art pariétal est le vecteur d’une pensée symbolique. Une façon de consigner des mythes et de les transmettre. Les fresques composent une narration, qui change avec le climat lorsque certaines faunes disparaissent. Mathilde Salagnon, du Neurocampus de l’Université de Bordeaux, a testé l’activité cérébrale de participation face à des versions schématiques des premières gravures paléolithiques, puis de visages ornés avec des perles en bois, des traits de penture rouge. Elle estime dans sa thèse qu’au paléolithique moyen, les bases neurales étaient déjà fonctionnelles pour sélectionner les éléments pertinents de l’environnement afin de reconnaître des productions intentionnelles d’autrui, puis d’être capables d’y attacher une signification.
C’est la dernière étude en date à éclairer l’un de nos possibles atouts. Publiée en janvier 2025 dans Scientific reports, elle montre que peu après leur sortie d’Afrique d’il y a 60 000 ans, les premiers Homo Sapiens d’Eurasie ont acquis une toute nouvelle palette de groupes sanguins. Mieux, ils contrastent fortement avec ceux des Néandertaliens et des dénisoviens qu’Homo Sapiens a croisé en progressant vers l’est, il y a environ 45 000 ans. Cette diversification se serait produite au Proche-Orient et aurait pu doter Homo Sapiens d’un nouvel arsenal adaptatif, résume Stéphane Mazières, chercheur en génétique évolutive à l’université d’Aix Marseille et premier auteur. Son laboratoire est l’un des premiers au monde à creuser cette mine d’informations. Naturellement les globules rouges ne sont pas conservés sur les squelettes anciens, mais les fragments osseux ou dentaires peuvent contenir de l’ADN, comme l’a montré la paléogénomique. La biologie moléculaire livre ensuite des informations touffues, épineuses, et qui ne peuvent être décortiquées qu’à l’aide de puissants outils informatiques. Ainsi les groupes sanguins apparaissant comme identiques sont en réalité codés par une grande variété de leur gène. Par exemple, les groupes A,B, AB et O ne proviennent pas de quatre versions du groupe ABO, mais de plus de 350 formes de ce gène ! Et leur géographie est révélatrice de l’histoire d’Homo Sapiens, poursuit Stéphane Mazières. La lecture des gènes des groupes sanguins a permis à notre équipe d’affiner l’histoire des peuplements des Amérique ou de celui de l’Asie Centrale par les nomades des steppes et du légendaire Gengis Khan. Cette fois, nous avons choisi d’analyser les groupes sanguins des néandertaliens et des premiers Homo Sapiens, car quasiment personne ne l’avait fait. Les scientifiques ont comparé chaque séquence préhistorique avec la séquence humaine actuelle utilisée comme référence internationale, obtenant des résultats exploitables pour 22 Homo Sapiens et 14 néandertaliens, vieux de 20 000 à 120 000 ans, provenant d’Europe de l’Ouest, d’Europe Centrale, de Sibérie et d’Asie de l’Est. Résultat : tandis que Néandertal conservait les mêmes groupes sanguins pendant 80 000 ans, Homo Sapiens, lui, connaissait une véritable floraison de ces groupes, entre ~60 00 et ~45 000 ans. Où cela ? Sur le plateau perse, une région d’incubation des cultures archéologiques et des lignées génétiques des premiers Homo Sapiens montrent les travaux parus en 2022 de Leonardo Vallini, de l’Université de Padoue, Italie. Car c’est lors de cette longue halte, il y a entre 60 000 et 45 000 ans, avant de conquérir l’Eurasie, que les pionniers venus d’Afrique auraient vu leur groupe sanguin exploser en diversité. Notons que certains des nouveaux groupes sanguins – notamment un groupe O particulier et certains rhésus – sont absents d’Afrique, preuve qu’il sont apparus hors du continent noir. Quel pouvait en être l’intérêt pour les nouveaux venus ? Certains groupes sanguins confèrent un avantage aux pathogènes comme le choléra, le paludisme, l’un des virus de la gastro-entérite et même le Covid, selon Laura Cooling de l’Université du Michigan, États-Unis. Mais quels sont les pathogènes qui sévissaient à l’époque de la floraison d’Homo Sapiens et auraient pu lui donner une avantage immédiat ? Il reste à le déterminer, admet Stéphane Mazières. Toutefois cette diversité lui aura peut-être permis de résister à des maladies survenues plus tard. Le chercheur et son équipe s’attellent désormais aux marqueurs génétiques impliqués dans les réponses immunitaires. Un travail aussi colossal que délicat.
Notre espèce a connu un succès reproductif sans précédent dans l’histoire des humains, estime Jena-Jacques Hublin. Non sans conséquences. Au cours des derniers 50 000 ans, la biomasse des mammifères sauvages aurait été divisée par 7 du fait de la prédation humaine, du développement de l’agriculture et de la destruction des milieux naturels, assène encore celui qui a intitulé sa leçon inaugurale au Collège de France en 2022 Homo Sapiens, une espèce invasive. Mais que savons-nous de notre démographie, de 120 000 à 60 000 ans avant notre ère ? Bien peu de choses. L’humanité a commencé avec une population peu nombreuse. Sa populations serait ensuite restée de faible taille durant une longue période : entre 5 000 et 20 000 individus selon les estimations, considérait Matthias Currat, du département de génétique et évolution de l’Université de Genève, Suisse, dans notre hors-série de 2015 La grande histoire de l’humanité en cinquante questions. Comment ces chiffres ont-ils été obtenus ? Ils viennent d’estimation de la taille efficace de la population humaine, précise-t-il aujourd’hui. Soir le nombre d’individus d’une population théorique stable dans le temps, qui correspond à la diversité génétique observée. Il s’agit d’un concept théorique, mais la taille de la population humaine devrait s’en approcher. C’est notre expansion géographique et démographique forte et rapide, commencée il y a environ 60 000 ans, qui explique la faible diversité génétique e notre espèce, avance Matthias Currat. Seuls de petits groupes de migrants porteurs d’un patrimoine génétique limité, ont en effet donné naissance à l’ensemble des populations humaines qui allaient coloniser le reste de la planère. En 2011, Paul Mellars et Jennifer French, de l’Université de Cambridge, Royaume-Uni, s’appuyant sur des donnée archéologiques, ont suggéré que cette propension démographique existait déjà lorsque les hommes modernes ont remplacé les néandertaliens d’Eurasie, entre 40 000 et 30 000 ans avant notre ère : durant cette période, la population d’humains modernes du sud-ouest de la France a été multiplié par au moins 10. La transition entre néandertaliens et humains modernes aurait aussi été une transition démographique ! Qu’en dit la génétique ? À partir d’un ancêtre commun, les données permettent de voir des baby-booms, des chutes démographiques ou des poussées de croissance chez des espèces, explique Evelyne Heyer, du Musée national d’histoire naturelle. C’est ainsi qu’on observe que le déclin de Néandertal est antérieur à l’arrivée des Homo Sapiens, ou encore que nos ancêtres ont connu une augmentation de population avant même leur sédentarisation. En revanche, si nous cherchons des tendances, nous ne pouvons pas les chiffrer. À quel point cette fécondité a-t-elle facilité notre expansion ? Les femmes du paléolithique pouvaient procréer jusqu’à environ 30 ans, la durée de l’allaitement était de 2 à 3 ans, résume Jean-Jacques Hublin. Avec un premier enfant autour de 14 ans, cela donne cinq ou six naissances au maximum par femme. Linda Hurcombe et Robin Dennell, de l’Université d’Exeter, Royaume-Uni, ajoutent dans un article de 2024 que l’augmentation du taux de reproduction s’est accompagné du développement d’un cerveau plus rond, mais aussi d’une enfance beaucoup plus longue que chez les autres primates. Conséquence : Les humains auraient été incapables d’élever leur progéniture sans l’aide d’alloparents (proche parent et même proche sans lien génétique) estime Sarah Blaffer Hrdy, auteures du livre Mothers and Others, qui a observé ce partage des tâches chez les chasseurs-cueilleurs africains tels les Kung, au nord de l’Afrique australe, ou les Hadra, en Afrique de l’est. Quelque part en Afrique, il y a plus d’un million d’années, une lignée de singes a commencé à élever ses petits différemment de leurs ancêtres les grands singes, estime-t-elle. Pour survivre dans un monde où la nourriture est rare, les plus jeunes, incapables de se débrouiller seuls, avaient besoin de tout un village pour les élever. C’est de cette éducation que naît la capacité humaine à comprendre autrui, soutient Sarah Blaffer Hrby. Les mères et autres apprennent qui se soucie des autres et qui ne s’en soucie pas.
L’évolution de l’humain a quelques chose de spécifique : il transmet aussi de la culture et cela influe la répartition génétique, estime Évelyne Heyer. C’est la collaboration entre individus non apparentés qui a été décisive. elle a permis aux populations de s’adapter en réponse aux fluctuations climatiques et environnementales locales, et de supplanter et de remplacer d’autres espèces d’hominides, selon les paléontologues Bryan Stewart, de l’Université du Michigan et Patrick-Roberts, de l’Institut Max Planck, de Leipzig. Le partage de connaissances, y compris géographiques, le troc de biens et de denrées entre populations distantes, la communication rituelle et symbolique, l’échange de femmes (selon la thèse de l’anthropologue Françoise Héritier, aujourd’hui confirmée par l’ADN) auraient contribué au succès d’Homo Sapiens qui n’a cessé de se déplacer et d’agrandir ses cercles hors du cocon familial. Les humains modernes seraient devenus des champions des réseaux sociaux à grande échelle, insufflant, échangeant de nouvelles idées techniques. De bouche à oreille, celles-ci se seraient répandues encore plus vite que les populations. L’une des nos particularités est celle d’être sans doute les premiers à étudier, à documenter, à chercher à comprendre tout ce qui nous entoure, mais aussi à partager et enregistrer les informations, puis à les réutiliser en innovant, explique le paléoanthropologue Antoine Balzeau. C’est ce que l’on appelle la culture cumulative. Notre impression d’avoir autant de capacités est surtout liée à notre héritage. Écriture, imprimerie, Internet, mails… sont autant d’étapes qui nous ont permis de constituer une base de connaissances toujours plus grande. Chacun d’entre nous n’est pas devenu plus malin, nous profitons du savoir de nos prédécesseurs et de nos contemporains.
Les migrants du paléolithique n’ont certainement pas eu conscience d’habiter un continent et d’en sortir. Il y a 300 000 ans, les premiers Homo Sapiens fréquentaient le Sahara vert d’Afrique du Nord, comme le montre le fossile de Jebel Irhoud, au Maroc, qui a fait reculer de 100 000 ans la date de l’apparition de notre espèce. Les chasseurs-cueilleurs ont suivi des couloirs, se sont déplacés au gré des variations climatiques, en pistant le gibier, en s’éloignant de leurs contrées d’origine. En dehors de ces nécessités vitales, la curiosité, une qualité particulièrement humaine, nous a toujours poussé à dépasser nos horizons, à voir ce qu’il y avait derrière la colline, avance Evelyne Heyer. Notre espèce a développé une nouvelle niche écologique, celle du spécialiste généraliste, précise Bryan Stewart, de l’Université du Michigan. Non seulement elle a occupé et utilisé une diversité d’environnements, mais elle s’est également spécialisée dans son adaptation à certains de ses extrêmes environnementaux. Bien sûr, les humains modernes ont chaque fois développé des techniques pour s’acclimater. Leur comportement de grand prédateur a même pu les presser d’innover. Si les chasseurs du paléolithique supérieur ont développé de nouvelles armes légères et à longue portée – tels les arcs – c’est parce qu’après avoir décimé la majorité des gros mammifères, il leur a bien fallu imaginer de nouveaux outils pour tuer un gibier plus petit et rapide, estiment les archéologues Miki Ben-Dor et Ran Barkai, de l’Uninersité de Tel-Aviv, Israël. Bref, notre inclination à la destruction serait aussi un moteur de notre évolution. Jusqu’à quand ?
Néandertal ne se mélangeait pas et c’est peut-être ce qui l’a perdu, estime Ludovic Slimak, archéologue, chercheur CNRS à l’Université de Toulouse III-Paul Sabatier, après la découverte d’une nouvelle ligne de néandertaliens jusqu’alors inconnue dans la grotte de Mandrin, Drôme. Elle aurait vécue isolé durant 50 000 ans, alors que des voisins vivaient à deux semaines de marche. Un isolement inimaginable chez son cousin Homo Sapiens, d’autant que la vallée du Rhône est, à l’époque, un des grands couloirs migratoires entre le nord de l’Europe et la Méditerranée. En vous mêlant aux autres, vous accroissez la variation génétique dont vous disposez, et avez plus de capacités à cous adapter aux changements climatiques et aux agents pathogènes, estime Tharsika Vimala, généticienne des populations à l’Université de Copenhague, Danemark. On sait aujourd’hui que Néandertal, Denisova et Homo Sapiens ont échangé des gênes. Ces legs ont pu être utiles ou néfastes. Selon la chercheuse, on peut sans aucun doute affirmer que l’un des principaux atouts des premiers hommes modernes résidait dans leur capacité à migrer à travers le monde. Sans ces épopées et ces rencontres, l’humanité n’aurait pas le même visage aujourd’hui. Ni même une telle maturation sociale.
Rachel Fléaux. Sciences et Avenir Juin 2025 N° 940
80 000
Sur les écrans en 1981 La Guerre du feu sera réalisé par Jean-Jacques Annaud, inspiré du roman éponyme de J.H. Rosny Aîné, en 1909.
Au Paléolithique, la tribu des Oulhamr connaît l’usage du feu et sait le conserver mais pas le produire. Les membres de la tribu des Wagabou envahissent le territoire des Oulhamr et une bataille éclate. Les Wagabou sont représentés comme des sauvages proches de l’animalité, couverts de poils, dont rien n’indique qu’ils maîtrisent un outillage avancé ou le feu, et dont la langue est à l’évidence très rudimentaire. Malgré tout, ce sont eux qui gagnent grâce à l’avantage du nombre, leur force brutale et leurs ruses stratégiques. Une poignée d’Oulhamr réussit à s’enfuir, en laissant en chemin les blessés. Le gardien du foyer s’enfuit lui aussi avec un peu du feu (le reste a été volé par les Wagabou), mais après avoir retrouvé les survivants de la tribu, le peu de braise incandescente finit par s’éteindre. Sans feu, les voilà condamnés à mourir de froid et de faim. Les Oulhamr décident d’envoyer trois de leurs plus braves chasseurs à la recherche du feu : Naoh, Amoukar et Gaw. Au cours de leur périple, ils rencontreront plusieurs espèces de bêtes sauvages, dont des tigres à dent de sabre, ainsi que d’autres espèces humaines primitives.
Les trois Oulhamr entrent d’abord dans le territoire des Kzamm, une tribu qui ne dédaigne pas de capturer des membres de la tribu des Ivaka pour les manger et dont la présence leur est révélée par le feu autour duquel elle se rassemble. Naoh réussit à le leur voler, mais il est blessé en se battant contre deux d’entre eux. Il rejoint Gaw et Amoukar. Une jeune femme appelée Ika, une prisonnière Ivaka qui s’est enfuie avec Naoh, les rejoint, cherchant leur protection.
Chemin faisant, Ika se rend compte qu’elle est près de chez elle. Elle essaie de persuader les trois Oulhamr de l’accompagner, mais l’absence d’une langue commune ou une méfiance instinctive les poussent à poursuivre sur le chemin du retour auprès des leurs. Quand Ika les quitte le matin suivant, Naoh se sent très troublé car il ne peut s’empêcher de penser à elle. Il revient en arrière, suivi de Gaw et d’Amoukar malgré leur réticence. Naoh quitte les autres pour aller en éclaireur dans le village mais est capturé par les Ivaka.
Au début, on lui fait subir des brimades et plusieurs formes d’humiliation, mais finalement les Ivaka l’acceptent et lui montrent leurs techniques. Leur tribu est la plus avancée qui nous soit montrée. Ils sont arrivés à l’étape de l’art (peinture sur le corps, cabanes, ornements, poterie primitive) et ce qui est plus important, ils maîtrisent les techniques de production du feu. Quand on apprend à Naoh comment l’allumer, il est bouleversé puis se sent transporté de joie ; sa vie est changée pour toujours.
Inquiets, Gaw et Amoukar vont à la recherche de Naoh et sont capturés eux aussi. Pendant les épreuves qu’on leur fait subir, ils se rendent compte à leur stupéfaction qu’un de ceux qui y participent est Naoh, qu’au départ ils n’avaient pas reconnu puisque son corps est maintenant couvert de peinture comme les Ivaka. Pendant la nuit Gaw et Amoukar s’enfuient, en assommant Naoh pour l’emmener avec eux. Se rendant compte qu’elle aime Naoh, Ika suit le trio et l’aide à s’enfuir.
Sur le chemin du retour, le quatuor doit se battre contre une ourse. Gaw est sérieusement blessé dans sa lutte contre l’animal, mais il réussit à s’enfuir. Les trois autres membres du groupe le retrouvent et Amoukar le porte sur ses épaules. Puis ils doivent affronter Aghoo et ses deux frères, restés à proximité du clan dans le but de leur subtiliser le feu afin de s’attribuer le prestige de la découverte auprès du clan. Alors qu’ils ne disposent que de leurs épieux rudimentaires, Naoh et Amoukar parviennent à les tuer à distance à l’aide des propulseurs de sagaies pris chez les Ivaka.
Alors qu’ils sont sur le point de rejoindre la tribu des Oulhamr, celui qui était chargé de porter le feu tombe à l’eau, et le feu s’éteint. Naoh essaie d’en allumer un nouveau en utilisant quelques brindilles, des excréments et des herbes sèches. Plusieurs essais échouent, mais Ika prend les choses en main, en frottant soigneusement ensemble les brindilles sèches. Dès qu’une petite braise est allumée, la tribu se sent tellement submergée de joie qu’elle reste silencieuse. Finalement, Ika et Naoh découvrent qu’Ika est enceinte de leur enfant. Naoh caresse le ventre d’Ika en regardant la couleur brillante de la lune, laissant les spectateurs espérer qu’ils auront peut-être une postérité.
Wikipedia
De Jacques Malaterre et Yves Coppens
77 000
À Blombos, en Afrique du Sud homo sapiens grave l’ocre.
75 000
La technique de taille des silex, dite de retouche par pression, pression obtenue probablement par des instruments faits d’os ou de bois de cervidés, apparaît dans la grotte de Blombos, dans l’actuelle Afrique du Sud. Elle permet d’obtenir de petits éclats et d’obtenir ainsi des objets d’une grande finesse, pointes de flèche ou de lance très aiguës et tranchantes. Il faudra attendre 50 000 ans pour la trouver en Europe occidentale, caractéristique de la culture solutréenne.
73 000
Éruption du volcan Toba, dans le nord de Sumatra, à 2°37′ N, probablement la plus puissante de l’histoire de la Terre : 2 800 km³ de roches et de cendres projetées dans l’atmosphère. La signature chimique des cendres stratifiées autour du lac Toba est identique à celle d’autres cendres dans un rayon de 9 000 km. Longtemps les scientifiques feront porter à ce volcan la responsabilité d’une extinction majeure des espèces et d’une période glaciaire de 1 000 ans jusqu’à ce que l’on s’aperçoive que le goulot d’étranglement génétique que cette catastrophe aurait dû provoquer dans le monde entier, ne se retrouvait pas du tout au sein des populations africaines… [fouilles dans les sédiments du lac Malawi] ce qui signifie bien que la puissance attribuée longtemps à ce volcan a été très largement surestimée. De façon générale, plus un volcan est proche de l’équateur, plus les dégâts causés sont importants.
66 000
Homo luzonensis vit dans la grotte de Callao sur l’île de Luçon, la plus grande des Philippines.
65 000
On estime la population globale de la terre à un demi million.
60 000
La Camargue s’enfonce légèrement à l’est, modifiant ainsi les cours du Rhône et de la Durance : le lit du Rhône se rapproche de Beaucaire et Arles, celui de la Durance de l’étang de Berre.
L’ours des cavernes apparaît dans les Alpes : il y restera jusque vers – 17 000.
Les ancêtres des populations d’agriculteurs africains se séparent des pygmées, et quelques milliers d’entre eux quittent l’Afrique de l’Est, – Out of Africa – pour coloniser l’Europe, via le Proche Orient. Il est aujourd’hui des paléontologues pour dire que cette sortie s’est faite beaucoup plus tôt, vers ~125 000 ans, s’appuyant sur la découverte d’outils de pierre taillée, jusqu’à présent attribués à Sapiens, à Jebel Faya – près du cap de l’Arabie, sur la rive sud du détroit d’Ormuz. Mais le lien entre un outillage technique et une population précise est contestable car, à ce compte-là, dans 5 000 ans, on pourra dire qu’en 2000, il n’existait qu’une seule civilisation puisqu’il y avait des télévisions partout ! On peut aussi émettre l’hypothèse que s’il y a eu vers ~125 000, tentative de sortie d’Afrique de l’Homo Sapiens, elle n’a pas eu de suite.
Aliya, la déesse de la fertilité, est représentée aux côtés de chasseurs, de chameaux, de bouquetins et d’un guépard, dans la province de Najran, en Arabie Saoudite. Photographies de Eric Lafforgue, Hans Lucas, Redux.
D’anciens pétroglyphes illustrent la faune et la flore qui prospérait dans ces terres dorénavant arides : un bouquetin sur un rocher dans la province de Najran, en Arabie Saoudite. Photographies de Eric Lafforgue, Hans Lucas, Redux.
Pétroglyphes : palmiers dans la province de Najran, en Arabie Saoudite. Photographies de Eric Lafforgue, Hans Lucas, Redux.
Un pétroglyphe d’autruche dans la province de Najran, en Arabie Saoudite. Photographies de Eric Lafforgue, Hans Lucas, Redux.
C’est à peu près à cette époque qu’on assiste à l’émergence d’un langage complexe, avec un registre de mots étendu, une syntaxe etc… Les premiers mots, dit-on, furent d’un homme à la vue d’une femme se baignant dans une rivière : wahoo !que tu es belle !
Bien que des hommes d’aspects modernes soient apparus en Éthiopie il y a presque 200 000 ans, ils n’ont pas acquis de comportement moderne pendant les 150 000 années suivantes. Puis, brusquement, vers 50 000 ans avant le présent, le comportement humain moderne apparaît en Afrique pour la première fois. Nous avons vu les changements fondamentaux qui ont eu lieu à cette époque :
des outils d’ivoire, de coquillage et d’os, et non plus seulement de pierre ;
les styles de ces outils évoluent rapidement à la fois dans le temps et dans l’espace ;
l’art fait sa première apparition, ainsi que
l’organisation spatiale des habitations […]
L’énigme à laquelle nous sommes confrontés est de savoir pourquoi tous ces bouleversements apparaissent en même temps. […] On a suggéré que leur cause sous-jacente était l’apparition de la pensée symbolique fondée sur une forme de langage pleinement moderne.
Les données génétiques indiquent que tous les hommes vivant aujourd’hui sont des descendants d’une petite population est-africaine d’environ un millier d’individus, qui a vécu il y a 50 000 ans. En dépit de son petit nombre, cette population a réussi à remplacer tous les autres êtres humains qui avaient vécus hors d’Afrique pendant plus d’un million d’années, ainsi que les autres populations qui existaient à l’époque en Afrique. La raison pour laquelle cette petite population africaine a réussi à remplacer toutes les autres est simplement qu’elle avait développé la première langue pleinement moderne, qui possédait une valeur adaptative si grande qu’elle lui a permis de conquérir le monde entier en un court laps de temps, éliminant toutes les autres populations au passage.
Merritt Ruhlen. L’origine des langues Paris, Gallimard, 1994
Les hommes, les jeunes gens courent les bois. Leur arme est d’abord la branche noueuse arrachée au chêne ou à l’orme, la pierre ramassée sur le sol. Les femmes restent cachées dans la demeure, étape improvisée ou grotte, avec les vieux, avec les petits. Dès ses premiers pas titubants, l’homme est aux prises avec un idéal, la bête qui fuit et qui représente l’avenir immédiat de la tribu, le repas du soir, dévoré pour faire des muscles aux chasseurs, du lait aux mères. La femme, au contraire, n’a devant elle que la réalité présente et proche, le repas à préparer, l’enfant à nourrir, la peau à faire sécher, plus tard le feu à entretenir. C’est elle, sans doute, qui trouve le premier outil, le premier pot, c’est elle le premier ouvrier. C’est de son rôle réaliste et conservateur que sort l’industrie humaine. Peut-être aussi assemble-t-elle en colliers des dents et des cailloux, pour attirer sur elle l’attention et plaire. Mais sa destinée positive ferme son horizon, et le premier véritable artiste, c’est l’homme. C’est l’homme explorateur des plaines, des forêts, navigateur des rivières et qui sort des cavernes pour étudier les constellations et les nuages, c’est l’homme de par sa fonction idéaliste et révolutionnaire qui va s’emparer des objets que fabrique sa compagne pour en faire peu à peu l’instrument expressif du monde des abstractions qui lui apparaît confusément. Ainsi, dès le début, les deux grandes forces humaines réalisent cet équilibre qui ne sera jamais rompu : la femme, centre de la vie immédiate, élève l’enfant et maintient la famille dans la tradition nécessaire à la continuité sociale, l’homme, foyer de la vie imaginaire, s’enfonce dans le mystère inexploré pour préserver la société de la mort en la dirigeant dans les voies d’une évolution sans arrêt.
L’idéalisme masculin, qui sera plus tard un désir de conquête morale, est d’abord un désir de conquête matérielle. Il s’agit pour le primitif, de tuer des bêtes afin d’avoir de la viande, des ossements, des peaux, il s’agit de séduire une femme afin de perpétuer l’espèce dont la voix crie dans ses veines, il s’agit d’effrayer les hommes de la tribu voisine qui veulent lui ravir sa compagne ou empiéter sur ses territoires de chasse. Créer, épancher son être, envahir la vie d’alentour, l’instinct reproducteur est le point de départ de toutes ses plus hautes conquêtes, de son besoin futur de communion morale et de sa volonté d’imaginer un instrument d’adaptation intellectuelle à la loi de son univers. Il a déjà l’arme, le silex éclaté, il lui fautl’ornement qui séduit ou épouvante, plumes d’oiseaux au chignon, colliers de griffes ou de dents, manches d’outils ciselés, tatouages, couleurs fraîches bariolant la peau.
L’art est né. L’un des hommes de la tribu est habile à tailler une forme dans un os, ou à peindre sur le torse ou le bras un oiseau aux ailes ouvertes, un mammouth, un lion, une fleur. En rentrant de la chasse, il ramasse un bout de bois pour lui donner l’apparence d’un animal, un morceau d’argile pour le pétrir en figurine, un os plat pour y graver une silhouette. Il jouit de voir vingt faces rudes et naïves penchées sur son travail. Il jouit de ce travail lui-même qui crée une entente obscure entre les autres et lui, entre lui-même et le monde infini des êtres et des plantes qu’il aime, parce qu’il est sa vie. Il obéit à quelque chose de plus positif aussi, le besoin d’arrêter quelques acquisitions de la première science humaine pour en faire profiter l’ensemble de la tribu. Le mot décrie mal aux vieillards, aux femmes assemblées, aux enfants surtout, la forme d’une bête rencontrée dans les bois et qu’il faut craindre ou retrouver. Il en fixe l’allure et la forme en quelques traits sommaires. L’art est né.
Élie Faure. Histoire de l’art. L’art antique. Première édition 1909
54 000
Sur les contreforts de la vallée du Rhône on pratique la chasse à l’arc :
L’âge des outils en pierre taillée et celui des chasseurs-cueilleurs, telle est la définition la plus commune du Paléolithique. Chasseurs, donc, mais avec quel équipement ? L’arsenal de cette époque lointaine compte des armes d’hast comme les lances (qui, contrairement à ce que leur nom insinue, ne se lancent pas), des armes de jet comme les sagaies et, enfin, des armes de trait, qui utilisent une propulsion mécanique comme le bien nommé propulseur ou l’arc. Ce dernier, attesté en Afrique il y a environ soixante-dix millénaires, n’avait jusqu’à présent laissé sur le continent européen que des traces récentes : le morceau d’arc et les flèches du site allemand de Stellmoor ont seulement 11 000 à 12 000 ans. Dans une étude publiée, mercredi 22 février 2022, dans Science Advances, une équipe franco-américaine fait faire aux archers préhistoriques d’Europe un spectaculaire bond en arrière, en démontrant l’usage de l’archerie, en France, il y a 54 000 ans.
Il faut se représenter le contexte. Nous sommes dans ce qui est aujourd’hui le département de la Drôme, dans la grotte Mandrin, qui surplombe le Rhône et sa vallée. Ce corridor naturel où passent voitures et TGV voyait jadis défiler des troupeaux de chevaux et de bisons. À l’époque, il s’agissait d’un territoire purement néandertalien. Du moins c’est ce que l’on pensait jusqu’en février 2022, date à laquelle une étude menée par la même équipe a annoncé que, si l’on remontait à une strate vieille de 54 millénaires, on découvrait, dent à l’appui, que le site avait été investi par un groupe d’Homo sapiens, et ce pendant quelques décennies. En plus de la dent décisive, les chercheurs avaient mis au jour des outils en pierre taillée inédits, notamment de toutes petites pointes de silex, que l’on ne retrouvait dans aucune des couches néandertaliennes, qu’elles soient antérieures ou postérieures à cette incursion sapiens, la plus ancienne des humains modernes sur le continent.
Première signataire de l’article de Science Advances, Laure Metz, chercheuse associée au Laboratoire méditerranéen de préhistoire Europe Afrique (CNRS/université d’Aix-Marseille), a analysé près de 900 de ces pointes pour faire ce que les spécialistes appellent de la tracéologie. C’est l’étude des traces d’usure sur les outils lithiques, résume-t-elle. Même si le silex est de la pierre, il est quand même fragile. Le contact avec la matière engendre des enlèvements : de tout petits bouts de silex sautent. En faisant des expérimentations avec des outils en pierre fabriqués par des tailleurs contemporains, on construit des bases de données avec des photos pour chaque type de trace, que l’on compare avec nos objets archéologiques. On peut alors dire si l’outil a servi à découper de la viande, à écorcher l’animal, à racler les peaux, etc.
Avec les centaines de pointes de la grotte Mandrin, dont les plus petites ne dépassent pas un centimètre de largeur, Laure Metz était confrontée à des traces très particulières : des fractures. Pour beaucoup, l’extrémité avait disparu. En bonne tracéologue, la chercheuse s’est lancée dans une série de tests. D’abord vérifier que le piétinement dans la grotte n’avait pas produit ces cassures bien spécifiques. Et ensuite essayer différentes sortes d’armes. La sarbacane ne marchait pas et le propulseur n’était pas assez puissant. Ces pointes sont très légères et même quand elles sont montées sur de grands fûts, le propulseur ne leur donne pas assez d’énergie cinétique pour que l’arme soit efficace, précise Laure Metz. La flèche vrille quand on la lance et ne transperce pas la peau.
L’expérience avec des arcs et des pointes reproduits par des spécialistes de l’archerie traditionnelle a été bien plus probante. Effectuée sur deux chèvres de réforme tuées au préalable, elle a mis en évidence le même type de fractures que sur les pointes de la grotte Mandrin : Quand la pointe entre en contact avec les os de l’animal, cela détruit le bout de la pièce, qui est très fin. La conclusion des chercheurs est claire : ces nano-pointes, comme ils nomment ces minuscules outils, ne peuvent avoir servi qu’au bout d’une flèche. D’ailleurs, ajoute Laure Metz, en ethnologie, toutes les pointes inférieures ou égales à 10 millimètres sont des pointes de flèches.
Interrogé sur cette étude qui évoque les travaux qu’il a menés il y a une trentaine d’années avec son collègue tracéologue Hugues Plisson sur des outils lithiques du solutréen (22 000 ans), Jean-Michel Geneste, conservateur général du patrimoine et archéologue du Paléolithique, ne cache pas une certaine admiration : Ce travail m’impressionne et je le trouve convaincant à deux titres : ses auteurs ont tout d’abord su bien exploiter cette couche de la grotte Mandrin et, surtout, ils ont utilisé tous les moyens d’aujourd’hui pour faire des analyses d’archéométrie, avec un régime d’expérimentations extrêmement poussées et sophistiquées.
Dans le contexte actuel de la recherche, où il faut vite sortir des résultats, qu’une étude pareille soit encore possible rassure Jean-Michel Geneste : Une expérimentation de ce genre est coûteuse, surtout en temps : il faut produire des dizaines de flèches, les lancer, classer et analyser les résultats. Cela prend des années mais nous permet d’approcher les technologies du passé.
Au terme de cette étude, le site de la grotte Mandrin, dont on sait par ailleurs qu’il était occupé de manière saisonnière, se révèle comme un relais de chasse. Pour qu’il y ait autant de projectiles, il fallait que la chasse soit l’activité prépondérante, sinon elle aurait été masquée par les autres activités domestiques, explique Jean-Michel Geneste. Les gens qui étaient là démontaient et remontaient des flèches en quantité. Il faut imaginer les humains de la préhistoire revenir de la chasse. Non seulement avec le gibier tué mais aussi en ayant pris soin de récupérer leurs flèches : les pointes cassées étaient ôtées des hampes en bois – précieuses car longues à façonner -, jetées par terre et remplacées par des pointes neuves.
Une question se pose cependant. Sur ce site, les sapiens ont, pendant une quarantaine d’années, côtoyé les Néandertaliens. Mais, tout en en ayant la capacité, ces derniers n’ont jamais fabriqué des nano-pointes ni utilisé l’arc, arme pourtant redoutable. Parfois, on ne veut pas d’une innovation parce qu’elle ne correspond pas à notre identité, avance Jean-Michel Geneste.
Laure Metz, quant à elle, évoque deux peuples d’Éthiopie, les Tsamai et les Male. Les premiers, armés de lances, étant régulièrement massacrés par les seconds, dotés de l’arc. Mais les Tsamai n’adopteront jamais l’arc parce que, pour eux, le seul moyen d’être un homme, c’est d’avoir une lance… , précise-t-elle. Reste néanmoins à démontrer si, quand Homo sapiens a supplanté son cousin néandertalien en Europe il y a environ quarante millénaires, l’arc lui a conféré un quelconque avantage.
Pierre Barthélémy. Le Monde du 24 02 2023
En haut, des nanopointes de la couche E de la grotte Mandrin utilisées comme pointes de flèches et, en bas, une comparaison entre une pointe et une nanopointe (échelle visuelle : 1 centime d’euro). Laure Metz et Ludovic Slimak.
[1] Par souci de cohérence, la datation des premiers homo sapiens a été corrigée dans les citations antérieures à cette découverte qui en étaient restées à 200 000 ans. Le but de ce site n’est pas d’établir une histoire de la paléontologie, mais de présenter un état des lieux le plus actuel possible.
Jean-Jacques Hubelin, dans son discours d’introduction au Collège de France titrera ainsi son propos : Sapiens, une espèce invasive. Sans même y mettre un précautionneux point d’interrogation.
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