22 06 1815 au 4 05 1816. Seconde restauration. Simon Bolivar. Congrès de Vienne. 8740
Publié par (l.peltier) le 21 octobre 2008 En savoir plus

22 06 1815, matin.           Puisque l’on veut me violenter, je n’abdiquerai point. Je veux qu’on me laisse y songer en paix. Dites-leur d’attendre.

4 heures, après-midi. Lucien, écrivez.

En commençant la guerre pour soutenir l’indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés, et sur le concours de toutes les autorités nationales. J’étais fondé à en espérer le succès. Les circonstances me paraissent changées.

Je m’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France.

Puissent-ils être sincères dans leurs déclarations et n’en avoir voulu réellement qu’à ma personne. Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante. Je proclame mon fils sous le nom de Napoléon II, empereur des Français.

Ils l’ont voulu !

Il a tant fait pour moi ! Saura-t-il jamais, ce peuple, tout ce que m’a coûté cette nuit des incertitudes et des angoisses ! J’ai dû céder, et une fois fait, cela a été fait : je ne suis pas pour les demi-mesures.

Pour moi je ne pouvais ni ne voulais être un roi de la Jacquerie !

Napoléon.  Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux    Gallimard 1930

Deuxième Restauration avec Louis XVIII. Le traité de Paris rétablit les frontières à ce qu’elles étaient en 1790 ; la Savoie retourne au royaume de Piémont Sardaigne ; Victor Emmanuel I° rétablit l’ancien régime : c’est le buon governo (ainsi nommé par les historiens français et républicains bon teint, en dérision de ce qualificatif donné par le Roi de Piémont Sardaigne), en donnant pleins pouvoirs à la police et aux carabiniers piémontais.

Le 6 juillet, à Saint Denis, Talleyrand présente Fouché au roi :

Le soir, vers les neuf heures, j’allai faire ma cour au roi. Sa Majesté était logée dans les bâtiments de l’abbaye. […] Introduit dans une des chambres qui précédaient celles du Roi, je ne trouvai personne ; je m’assis dans un coin et j’attendis. Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du Roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI  entre les mains du frère du roi martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment.

Chateaubriand.        Mémoires d’Outre-tombe. Livre XXIII. Chapitre 20.

Les départements sont supprimés. L’état civil est à nouveau tenu par les prêtres, le mariage civil supprimé. Napoléon est exilé à Sainte Hélène. Fouché s’est fait payer ses services rendus pour favoriser le retour du roi par le maroquin de l’Intérieur, sans bien mesurer la puissance de la haine qu’il pouvait susciter dans les rangs royalistes, au premier rang desquels figure la duchesse d’Angoulême, alors dans toute la force de ses 38 ans, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, qui refusera ostensiblement de le saluer en quelque occasion que ce fut :

Il est une chose que ce vieux condottiere, ce fin connaisseur de l’humanité n’a pas apprise et que personne ne peut apprendre : à savoir, lutter contre les spectres. Il a oublié cette seule chose qu’à la cour royale un spectre du passé subsiste, comme une Erinnye de la vengeance : la duchesse d’Angoulême, la propre fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, la seule de la famille qui ait échappé au grand massacre. Le roi Louis XVIII pouvait encore, après tout, pardonner à Fouché ; il devait son trône à ce Jacobin et un tel héritage peut adoucir parfois (l’histoire en témoignerait !), même dans les rangs les plus élevés, la douleur d’un frère. Pour lui, le pardon a été facile, car il n’a pas personnellement souffert de la Terreur ; au contraire, la duchesse d’Angoulême, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, a dans le sang les atroces visions de son enfance. Elle a des souvenirs que l’on n’oublie pas et des sentiments de haine qui ne se laissent apaiser par rien : elle a trop souffert elle-même, physiquement et moralement, pour pouvoir pardonner jamais à un de ces Jacobins, de ces hommes abominables. Elle a, étant enfant, assisté en frissonnant à cette soirée atroce du château de Saint-Cloud où des masses de sans-culottes assassinèrent les huissiers, et se présentèrent, les chaussures dégoûtantes de sang, devant sa mère et devant son père. Elle a vécu cette soirée où, pressés tous les quatre dans une voiture, s’attendant à la mort à chaque instant, elle, son père, sa mère et son frère, le boulanger, la boulangère et les mitrons, furent amenés de force à Paris, aux Tuileries, au milieu d’une foule railleuse et hurlante. Elle a assisté au 10 août, lorsque la populace brisa à coups de hache les portes des appartements de sa mère et qu’on mit par moquerie le bonnet rouge sur la tête de son père, tandis qu’une pique menaçait sa poitrine ; elle a souffert les horribles journées de la prison du Temple et les affreuses minutes où leur fut présentée par la fenêtre, au bout d’une pique, la tête ensanglantée de l’amie de sa mère, la princesse de Lamballe, les cheveux dénoués et collés par le sang. Comment pourrait-elle oublier le soir où elle prit congé de son père que l’on traînait à la guillotine, le départ de son petit frère, qu’on laissa dévorer par les poux et dépérir dans une étroite chambre ? Comment ne pas se souvenir des camarades de Fouché portant le bonnet rouge, qui pendant des journées entières la questionnèrent et la tourmentèrent pour que, dans le procès de la reine, elle témoignât de la prétendue impudicité de sa mère Marie-Antoinette avec son petit garçon ? El comment bannir de son sang le souvenir du moment où on l’arracha des bras de sa mère, où elle entendit sur le pavé le bruit de la charrette qui la menait à la guillotine ? Non, elle, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, la prisonnière du Temple, n’a pas simplement, comme Louis XVIII, connu ces atrocités par la lecture des journaux ou par les récits de tiers ; elle les porte imprimées, de façon indélébile, en lettres de feu dans son âme d’enfant épouvantée, effarouchée, tourmentée et martyrisée. Et il s’en faut de beaucoup que soit satisfaite sa haine pour les meurtriers de son père, pour les bourreaux de sa mère, pour les terribles images de son enfance, pour tous les Jacobins et révolutionnaires : elle n’a pas encore vu venir l’heure de la vengeance.

De tels souvenirs ne s’effacent pas. Aussi a-t-elle juré de ne jamais, au grand jamais, tendre la main au ministre de son oncle, au meurtrier de son père, à Fouché, et de ne jamais respirer l’air de l’endroit où il se trouve. Ouvertement et d’un air provocant, elle montre au ministre, et devant toute la cour, son mépris et sa haine. Elle n’assiste à aucune fête ou manifestation où paraît ce régicide, ce renégat de ses propres opinions, et le mépris ironique et fanatique qu’elle a pour le transfuge stimule peu à peu chez tous les autres le sentiment de l’honneur. Finalement tous les membres de la famille royale sont unanimes à demander à Louis XVIII de chasser des Tuileries, maintenant que son pouvoir est assuré, avec opprobre et ignominie, le meurtrier de son frère.

On se rappelle que c’est seulement à contrecœur et parce qu’il en avait absolument besoin que Louis XVIII s’était laissé imposer Fouché comme ministre. A présent qu’il ne lui est plus utile, il lui donne son congé volontiers et avec joie. Dieu soit loué ! la pauvre duchesse ne sera plus exposée à rencontrer cette odieuse figure, dit-il, le sourire aux lèvres, en parlant de l’homme qui, sans se douter de rien, continue dans ses écrits à se donner pour son plus fidèle serviteur. Et Talleyrand, cet autre transfuge, reçoit du roi la mission de faire entendre à son camarade de la Convention et de l’époque napoléonienne que sa présence aux Tuileries est devenue indésirable.

Talleyrand se charge aisément de cette mission. Du reste, il a déjà de la peine à orienter ses voiles au souffle d’un royalisme violent. Il espère pouvoir plus facilement maintenir à flot son navire, en jetant du lest. Et le lest le plus lourd qu’il y ait dans son ministère, c’est ce régicide, son ancien complice Fouché : le faire passer par-dessus bord, cette besogne, en apparence pénible, il l’accomplit avec une adresse d’homme du monde vraiment admirable. Il ne lui annonce pas brutalement ou solennellement son renvoi ; non, en sa qualité de maître éprouvé de la forme, de gentilhomme d’une noblesse souveraine, il choisit une façon charmante de faire comprendre à Fouché que pour lui enfin la cloche a sonné midi. Ce dernier aristocrate du XVIII° siècle place toujours ses scènes de comédie et ses intrigues dans les coulisses d’un salon et cette fois encore, il revêt un brutal congédiement des formes les plus fines.

Le 14 décembre, Talleyrand et Fouché se rencontrent dans une soirée. On dîne, on parle, on cause nonchalamment et Talleyrand particulièrement paraît être d’excellente humeur. Un grand cercle se forme autour de lui ; belles dames, dignitaires, jeunes gens, tout le monde se presse avec curiosité à ses côtés pour écouter ce maître de la conversation qui, en vérité, raconte d’une façon plus charmante que jamais. Il parle des jours depuis longtemps révolus où il fut obligé de s’enfuir en Amérique pour échapper à l’ordre d’arrestation décerné contre lui par la Convention et il célèbre avec enthousiasme ce pays grandiose. Ah ! quelle magnificence il y a là-bas : des forêts impénétrables habitées par la race primitive des Peaux-Rouges, des fleuves puissants et inexplorés, le majestueux Potomac, le gigantesque lac Erié et, au milieu de ce monde héroïque et romantique, une race nouvelle, d’acier, capable et forte, éprouvée dans les combats, éprise de liberté, exemplaire par ses lois, possédant d’immenses possibilités. Oui, dans ce pays, il y a beaucoup à apprendre ; on y sent un avenir nouveau et meilleur, mille fois plus vivant que dans notre Europe épuisée. C’est là qu’il faudrait habiter, c’est là qu’il faudrait agir, dit-il, avec enthousiasme. Et aucun poste ne lui paraît plus séduisant que celui d’ambassadeur aux Etats-Unis…

Et soudain il s’interrompt dans son enthousiasme, qui ne semble cacher aucune arrière-pensée, et il dit en se tournant vers Fouché :

Duc d’Otrante, cette situation est belle, comme vous le voyez ; eh bien, je peux vous la donner, si vous la désirez.

Fouché pâlit, il a compris. En lui-même il tremble de fureur, songeant avec quelle astuce et avec quelle adresse le vieux renard lui a, devant tout le monde, devant toute la cour, ôté son fauteuil ministériel. Il ne répond rien. Mais quelques minutes après, il se retire, il rentre chez lui et rédige sa lettre de démission. Talleyrand, lui, reste tout joyeux, et, en s’en allant, il confie à ses amis avec un sourire oblique : Cette fois-ci, je lui ai définitivement tordu le cou.

Stefan Zweig             Fouché         Insel  Verlag   1929

Louis XVIII lui proposera l’ambassade de France à Dresde, qu’il  acceptera, mais, les tapisseries à peine posées, le Parlement se dressera contre lui et il faudra le destituer… il ne lui restera plus qu’à mener la vie des proscrits, là où on voulait bien l’accepter… dans des petites villes, pour finalement mourir à Trieste un 26 décembre 1820. Sa jeune veuve, la très belle comtesse de Castellanne, au pedigree bien garni mais à la bourse bien plate jusqu’à trouver Fouché sur sa route, héritera d’un fort joli magot.

Il y a un million deux cent mille soldats étrangers en France et le pays doit verser une indemnité de 700 millions de francs, ce qui porte la dette, qui avait pratiquement disparu, à l’équivalent de 25 % du produit intérieur brut. Les recettes budgétaires, de 1,180 milliard en 1813, ne sont plus que de 620 millions en 1815. Il faut réduire drastiquement les dépenses, notamment militaires, faisant du personnage du demi-solde (officier mis en retraite anticipée et payé 50 % de son traitement précédent) un des personnages emblématiques de la Restauration.

Toulon devient le centre de la puissance navale française. Le désenchantement se nourrit du paysage général :

A droite et à gauche du chemin se montraient des châteaux abattus ; de leurs futaies rasées, il ne restait plus que quelques troncs équarris sur lesquels jouaient des enfants.
 
On voyait des églises abandonnées dont les morts avaient été chassés, des clochers sans cloches, des cimetières sans croix, des saints sans tête, lapidés dans leur niches.
 
Saint Denis était découvert, les fenêtres brisées : la pluie pénétrait dans ses nefs verdies et il n’y avait plus de tombeaux.
 
Je visitais les lieux où j’avais promené les rêveries de mes premières années. En errant derrière le Luxembourg, je fus conduit à la Chartreuse : on achevait de la démolir. Aux Cordeliers je demandais en vain la nef gothique où j’avais aperçu Marat et Danton.
 
La place des Victoires et celle de Vendôme pleuraient les effigies absentes du Grand Roi.
 
La place Louis XV était nue : elle avait l’air mélancolique et abandonné d’un vieil amphithéâtre. Je craignais de mettre le pied dans un sang dont il ne restait aucune trace.

Chateaubriand        Mémoires d’outre-tombe

Il y avait après les Cent Jours, deux peuples différents par leurs souvenirs, par leurs idées, par leurs habitudes et qui ne pouvaient plus se comprendre ; deux armées qui avaient combattu l’une contre l’autre et dont l’une célébrait comme des victoires ce que l’autre déplorait comme des défaites. Enfin deux propriétaires pour la même maison, pour le même champ.

Duvergier de Hauranne

De ce moment date la séparation de la nation française en deux camps excités l’un contre l’autre par une hostilité permanente et qui est restée le fondement caché de la vie politique de la France.

Charles Seignebos

Le russe Ivan Iakouchkine, sera l’un des principaux insurgés des décembristes de 1825. Il passera trente ans au bagne en Sibérie, puis dictera ses mémoires à son fils :

La guerre de 1812 avait éveillé le peuple russe à la vie et fut une période importante dans son existence politique. Toutes les ordonnances, tous les efforts du gouvernement eussent été insuffisants pour expulser les Gaulois et avec eux les douze nations qui avaient envahi la Russie si le peuple était resté comme devant dans un état d’hébétude. Ce n’est point sur ordre du gouvernement que les habitants se retiraient dans les forêts et les marais et laissaient brûler leurs logis à l’approche des Français. Ce n’est point sur ordre du gouvernement que toute la population de Moscou sortit de la capitale en même temps que l’armée. […]

Même les rangs des soldats ne comptaient plus parmi eux d’instruments aveugles ; chacun sentait qu’il était appelé à concourir à une grande cause. […]

En 1813, l’empereur Alexandre cessa d’être le tsar russe pour devenir l’empereur de l’Europe. Il fut magnifique en Allemagne lorsqu’il avançait, les armes à la main, appelant chacun à la liberté ; mais il fut encore plus beau lorsque nous entrâmes en 1814 à Paris. Là, les Alliés, tels des loups voraces, étaient prêts à se jeter sur la France tombée. L’empereur Alexandre la sauva ; il lui donna même à choisir le mode de gouvernement qui lui serait le plus convenable, à la seule condition que Napoléon ni quiconque de sa famille ne règne plus en France. Lorsqu’on l’assura que les Français voulaient les Bourbons, il posa à Louis XVIII la condition absolue de donner à son peuple des droits garantissant jusqu’à un certain point son indépendance. La charte de Louis XVIII offrit la possibilité aux Français de poursuivre l’œuvre qu’ils avaient commencé en 1789 ; à ce moment, le républicain La Harpe [l’ancien précepteur d’Alexandre] ne pouvait que se réjouir des actions de son pupille royal. En 1814, nous rentâmes de France en Russie par mer. La 1° division de la Garde fut débarquée à Oranienbaum et écouta l’office de grâce qui fut dit par le prêtre Derjavine. Pendant la messe, la police battit sans pitié le peuple qui tentait de s’approcher de nos formations. Ce fut notre première impression désagréable depuis notre retour dans la patrie. Je reçus l’autorisation de partir à Saint Petersburg et d’y attendre mon régiment. Je m’arrêtai chez mon camarade Tolstoï [il est maintenant sénateur] et nous partîmes en habits civils pour regarder comment la 1° division de la Garde entrait dans la capitale. […] Enfin parut l’empereur, qui venait en tête de la division, sur un beau cheval roux, l’épée au clair, qu’il s’apprêtait déjà à baisser devant l’impératrice. Nous l’admirions ; mais au même instant un moujik traversa la rue juste devant son cheval. L’empereur éperonna son cheval et se jeta, l’épée levée, à la poursuite du fuyard. La police accueillit le paysan à coup de bâton. Nous n’en croyions pas nos yeux et nous détournâmes, car nous avions honte du tsar que nous aimions. Ce fut ma première déception le concernant ; je me rappelai involontairement cette histoire du chat qui fut changé en belle jeune fille, laquelle ne pouvait voir passer une souris sans se jeter sur elle.

En Espagne, Ferdinand VII abolit le régime constitutionnel : les tenants de l’absolutisme se déchaînent contre les libéraux. Jusqu’à l’arrivée de Franco, la politique espagnole sera très marquée par les divisions, au sein des monarchistes, entre carlistes – partisans de Don Carlos, frère de Ferdinand VII – et partisans d’Isabelle II, fille et héritière de Ferdinand VII. La guerre contre la France a suscité des mouvements de soutien dans les colonies d’Amérique du sud… lesquels vont évoluer en mouvement d’émancipation : les créoles catholiques, descendants des conquistadores, tout à leur anglophobie, prirent assez vite le contre pied de la junte de Séville contre le pouvoir napoléonien. Dix ans plus tard, il ne restait pratiquement plus rien de l’empire espagnol.

L’intransigeance des souverains espagnols vis à vis de leurs minorités – juifs et maures – avait privé le pays de nombreux bras et favorisé le dépeuplement.

Les idées nouvelles se propagent et ne veulent plus entendre parler du vent qui souffle à travers la montagne et qui m’a rendu fou :

Cet accablement est l’effet du vent d’ouest qui affecte l’oreille interne. Après quelques jours, le tonus diminue, la déprime s’installe, les voix tombent, et, comme Synge l’avait déjà remarqué voilà quatre-vingt ans, tout n’est plus que murmure. Je connais le fœhn (vent du sud qui traverse les Alpes suisses) dont l’effet, tout aussi pernicieux, rend splénétique les natures les plus joviales, avec cortège de violences et suicides. Jusqu’à la Restauration, les tribunaux de Suisse centrale, n’avaient, par temps de fœhn, pas le droit de siéger. Depuis, grâce à une succession de positivistes – savants ou juristes qui désapprenaient la nature – cette sage disposition n’est plus en vigueur.

Nicolas Bouvier.      Journal d’Aran, et d’autres lieux.    1989

Mais, même en France, des dispositions ressemblantes ont existé : ainsi, en Avignon lorsqu’un crime était perpétré par grand mistral, ce dernier était pris en compte lors du jugement comme circonstance atténuante.

25 06 1815         Une centaine de mamelouks de l’ancienne garde impériale sont massacrés à Marseille.

2 08 1815           Le maréchal Brune, qui avait commandé Toulon pendant les Cent jours, s’est  mis en route pour Paris : reconnu en Avignon, il est assailli par la foule, tué par un portefaix ; son corps est traîné dans les rues et jeté au Rhône.

08 1815         La Longue Diète de la Confédération helvétique admet dans la confédération trois nouveaux cantons, français jusqu’alors : Neuchâtel le Valais, et Genève.

4 09 1815                  Vendémiaire et même Montenotte ne me portèrent pas encore à me croire un homme supérieur ; ce n’est qu’après Lodi qu’il me vint dans l’idée que je pourrais bien devenir, après tout, un acteur décisif sur notre scène politique. Alors naquit la première étincelle de la haute ambition.

6 09 1815              Je revins de la campagne d’Italie n’ayant pas trois cent mille francs en propre ; j’eusse pu facilement en rapporter dix ou douze millions, ils eussent bien été les miens ; je n’ai jamais rendu de comptes, on ne m’en demanda jamais. Je m’attendais, au retour, à quelque grande récompense nationale : mais le Directoire fit écarter la chose.

J’avais le goût de la fondation, et non celui de la propriété. Ma propriété à moi était dans la gloire et la célébrité : le Simplon, pour les peuples ; le Louvre, pour les étrangers, m’étaient plus à moi une propriété que des domaines privés. J’achetais des diamants à la couronne ; je réparais les palais du souverain, je les encombrais de mobilier ; et je me surprenais parfois à trouver que les dépenses de Joséphine, dans ses serres ou sa galerie étaient un véritable tort pour mon Jardin des Plantes ou mon Musée de Paris.

Napoléon.  Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux     Gallimard 1930

Simon Bolivar, réfugié à Kingston, en Jamaïque, livre son manifeste :

[…] On nie aujourd’hui les cruautés des Espagnols, tant elles sont fabuleuses et semblent dépasser la perversité humaine. Et jamais les historiens modernes n’y croiraient, si de nombreux documents ne témoignaient tous de la triste vérité. Le très humain évêque de Chiapas, l’apôtre de l’Amérique, Las Casas, a laissé à la postérité un bref exposé de cas tirés des dossiers sévillans sur les conquistadors. Ces documents contiennent le témoignage de toutes les personnes respectables qui résidaient alors dans le Nouveau Monde, ainsi que les procès entre tyrans, mentionnés d’ailleurs par les plus grands historiens de l’époque. Les hommes impartiaux ont tous rendu justice au zèle, à la véracité et aux vertus de cet ami de l’humanité qui sut, avec une telle ferveur et une telle fermeté, dénoncer devant son gouvernement et l’opinion contemporaine les cas les plus horribles de cette sanguinaire frénésie […].

Le succès couronnera nos efforts. Le destin de l’Amérique est à tout jamais fixé. Les liens qui l’unissaient à l’Espagne sont désormais brisés : ils ne valaient que du consentement de toutes les parties de l’immense monarchie qui se prêtaient à leur rapprochement mutuel. Or ce qui rapprochait naguère la métropole et l’Amérique maintenant les divise. La haine que nous inspire la Péninsule est plus grande encore que la mer qui nous en sépare. Il est moins difficile de joindre les deux continents que de réconcilier les deux nations. L’habitude de l’obéissance, une communauté d’intérêts, d’éducation, de foi religieuse, une bienveillance réciproque, une tendre affection pour le berceau de nos ancêtres et pour leur gloire, bref, tous nos espoirs nous venaient d’Espagne. De là, ce principe d’adhésion qui paraissait éternel, bien que la conduite de nos maîtres diminuât cette sympathie, ou, pour mieux dire, cet attachement obligé à l’autorité de leur empire. Or c’est tout le contraire, à présent. On nous menace de la mort, du déshonneur, de tous les maux que nous craignons. Cette mère dénaturée nous inflige toutes les souffrances. Le voile s’est déchiré. Nous voyons clair maintenant. Et l’on voudrait nous plonger à nouveau dans les ténèbres ! Les chaînes ont été brisées. Nous avons été libres. Et nos ennemis prétendent nous réduire encore à l’esclavage ! Voilà pourquoi l’Amérique combat avec rage; et il est bien rare que l’énergie du désespoir ne force pas la fortune […].

Quant à l’héroïque et malheureux Venezuela, les événements s’y sont déroulés si vite, et la dévastation y fut telle, qu’il se voit maintenant réduit à une indigence absolue et à une désolation épouvantable. Et pourtant ce beau pays faisait naguère l’orgueil de l’Amérique ! Ses tyrans gouvernent un désert et n’oppriment que les tristes habitants ayant échappé à la mort, qui y mènent une existence précaire. Quelques femmes, quelques enfants, et quelques vieillards, voilà tout ce qui reste. La plupart des hommes ont péri plutôt que d’être esclaves, et ceux qui sont encore en vie se battent avec fureur dans les campagnes et dans les villes de l’intérieur jusqu’à la mort ou jusqu’à l’expulsion des ennemis, de ces Espagnols, insatiables de sang et de crimes, émules des premiers monstres qui anéantirent la race primitive de l’Amérique. Le Venezuela comptait près d’un million d’habitants. Or on peut affirmer sans exagération que le quart de la population a été victime du tremblement de terre [mars 1812], des combats, de la famine, de la peste, de l’exode. Hormis la catastrophe naturelle, tout est l’effet de la guerre […].

Ce tableau d’ensemble représente un théâtre d’hostilités de 2.000 lieues de long sur 900 de large dans ses plus grandes dimensions, et sur lequel 16 millions d’Américains défendent leurs droits, ou restent opprimés par l’Espagne. Et, bien que cette nation possédât à une certaine époque le plus vaste empire du monde, ce qu’il en reste maintenant demeure impuissant à maîtriser le nouvel hémisphère, et même à se maintenir dans l’ancien. Et l’Europe civilisée, commerçante et libérale permet que cette vieille vipère, pour satisfaire sa rage venimeuse, détruise la plus belle partie de notre globe ? L’Europe demeurerait-elle sourde à la clameur de ses propres intérêts ? N’aurait-elle plus d’yeux pour la justice ? Serait-elle tant endurcie, à ce point insensible ? Plus je médite là-dessus, plus je me sens confus. J’en arrive à penser qu’on désire voir disparaître l’Amérique. Mais c’est impossible, toute l’Europe n’est pas l’Espagne. Et quelle n’est pas la folie de notre ennemie qui prétend reconquérir l’Amérique sans flotte, sans trésor, et presque sans soldats ! Car ceux dont elle dispose suffisent à peine pour maintenir par la violence son propre peuple dans la sujétion, et pour la défendre des voisins. D’ailleurs, comment cette nation pourrait-elle se réserver le commerce exclusif de la moitié du monde, sans manufactures, sans productions nationales, sans arts, sans sciences, sans politique ?  Et même si elle parvenait à ses fins, plus encore, si elle parvenait à pacifier vraiment ce pays, les fils des Américains d’aujourd’hui, s’unissant à ceux des Européens conquérants, ne concevraient-ils pas à nouveau dans vingt ans les mêmes patriotiques desseins qu’elle combat maintenant ? […]

Dans le système espagnol en vigueur, plus en vigueur aujourd’hui peut-être que jamais, les Américains n’occupent d’autre place dans la société que celle de serfs propres au travail, et, tout au plus, de simples consommateurs. Et encore dans ce rôle se voient-ils imposer des restrictions choquantes : telles, la défense de cultiver les fruits d’Europe, le monopole royal de certaines productions, l’interdiction d’établir des manufactures, que l’Espagne ne possède pourtant pas, les privilèges commerciaux l’exclusivité accordés même pour les objets de première nécessité, les entraves apportées aux relations entre les provinces américaines pour les empêcher de traiter, de s’entendre, de trafiquer entre elles. Voulez-vous savoir à quoi, en somme, nous étions destinés ? Aux campagnes, pour y cultiver l’indigo, le chiendent, le café, la canne à sucre, le cacao et le coton ; aux plaines solitaires, pour y élever les troupeaux ; aux déserts, pour y chasser les fauves ; aux entrailles de la terre, pour en tirer l’or dont ne peut se rassasier cette nation cupide. Nous vivions dans une passivité telle que je n’en trouve d’exemple dans aucune société civilisée, autant que je parcoure l’histoire et la politique de toutes les nations. N’est-ce pas un outrage et une violation des droits de l’humanité que de vouloir forcer un pays si heureusement constitué, vaste, riche et peuplé, à demeurer purement passif ? […]

C’est une idée grandiose que de prétendre faire de tout le Nouveau Monde une seule nation dont toutes les parties seraient liées. Puisque ses populations ont une même origine, une seule langue, une seule religion, de mêmes coutumes, elles devraient par suite n’avoir qu’un gouvernement qui fédérât les divers États constitués. Mais la chose n’est pas possible, car des cieux différents, des situations distinctes, des intérêts contraires, des caractères dissemblables divisent l’Amérique. Certes il serait heureux que l’isthme de Panama devînt pour nous ce que fut celui de Corinthe pour les Grecs. Plaise à Dieu que quelque jour nous ayons la fortune d’y tenir un auguste Congrès des représentants de nos républiques, royaumes et empires, pour traiter et discuter des hauts intérêts de la paix et de la guerre avec les nations des trois autres parties du monde. Et pourquoi cet organisme ne tiendrait-il pas ses assises au temps heureux de notre génération ? […]

Je dis, moi aussi, que ce qui peut nous mettre à même de chasser les Espagnols et de fonder un état libre, c’est l’union, sûrement l’union. Mais cette union ne nous tombera pas du ciel par un prodige ; elle ne peut être que le fruit d’une action efficace et d’efforts bien dirigés. L’Amérique est divisée parce qu’elle est isolée au milieu de l’univers, abandonnée par toutes les nations, sans relations diplomatiques, sans soutien militaire, en lutte contre l’Espagne qui possède un matériel de guerre plus important que celui que nous avons pu acquérir furtivement […]

Simon Bolivar         Lettre à un habitant de la Jamaïque. (extraits)

14 09 1815              Je n’ai point usurpé de couronne, je l’ai relevée dans le ruisseau ; le peuple l’a mise sur ma tête : qu’on respecte ses actes !

28 09 1815             En révolution, on ne peut affirmer que ce qu’on fait : il ne serait pas sage d’affirmer qu’on n’aurait pas pu faire autre chose.

8 10 1815        Les hommes de 1815 n’étaient pas les mêmes que ceux de 1792. Les généraux craignaient tout. J’aurais eu besoin d’un commandant de la garde ; si j’avais eu à sa tête Bessières ou Lannes, je n’aurais pas été vaincu. Soult n’avait pas un bon état-major.

27 11 1815             Mon seul code, par sa simplicité, a fait plus de bien en France  que la masse de toutes les lois qui l’ont précédé. Mes écoles préparent des générations inconnues. Aussi, sous mon règne, les crimes allèrent-ils en décroissant avec rapidité, tandis que chez nos voisins, en Angleterre, ils allaient, au contraire, croissant d’une manière effrayante. Et c’en est assez, il me semble, pour pouvoir prononcer hardiment sur les deux administrations respectives.

Napoléon.   Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux    Gallimard 1930

12 1815                       L’Angleterre propose aux États-Unis de reconnaître leurs frontières de 1783, c’est-à-dire antérieures à l’achat de la Louisiane à la France. Les États-Unis, qui n’ont plus d’argent en caisse, acceptent, mais sortent surtout renforcées sur le plan international, comme étant le pays qui a résisté aux vainqueurs de Napoléon.

1815                            Deuxième siège de Belfort, qui ne se rend toujours pas.

Les guerres de la République et de l’Empire auront tué 1 300 000 soldats, 500 000 pendant la période révolutionnaire et 800 000 sous Bonaparte/Napoléon. Et pourtant la population française sera passée de 1789 à 1815 de 25 à 30 millions d’habitants.

J’eus un jour le malheur de confier mon projet de voyage sur les traces de la Grande Armée à une journaliste un tiers mondiste, deux tiers mondaine qui ne trouva rien de mieux que de commenter : Napoléon ? La Berezina ? Tout cela n’est pas très glorieux:

Vraiment ? Pas de gloire chez les pontonniers de la Berezina qui acceptèrent la mort pour que passent leurs camarades ; chez Éblé, le général aux cheveux gris, qui, sous la canonnade, traversa plusieurs fois le pont pour rendre compte à l’Empereur de l’avancée du sauvetage et mourut d’épuisement quelques jours plus tard ? Pas de gloire chez Larrey, le chirurgien en chef qui fit d’innombrables allers-retours d’une rive à l’autre pour sauver son matériel opératoire, chez Bourgogne qui donna sa peau d’ours à un soldat grelottant, chez ces hommes du Génie qui jetaient des cordes aux malheureux tombés à l’eau, chez ces femmes dont Bourgogne écrit qu‘elles faisaient honte à certains hommes, supportant avec un courage admirable toutes les peines et les privations auxquelles elles étaient assujetties ? Et chez cet Empereur qui sauva quarante mille de ses hommes et dont les Russes juraient trois jours auparavant qu’il n’avait pas une chance sur un million de leur échapper ? Qu’est-ce que la gloire pour vous, madame, sinon la conjuration de l’horreur par les hauts faits ?

[…]                 Je pensais à ces corps humains dont la masse indistincte constituait un corps d’armée. Ces garçons bien vivants, ces chevaux écumants étaient immolés par poignées sur le geste d’un général qui commandait un mouvement à ses troupes. D’un point de vue tactique, les soldats étaient les pièces anonymes d’un dispositif. Ils n’avaient pas de valeur individuelle. Ils n’étaient pas considérés comme des êtres différenciés. Pas plus qu’une goutte d’eau n’est prise en compte lorsqu’on évoque un bras de rivière. Une troupe est une catégorie abstraite dans l’esprit de celui qui l’envoie au feu. Elle ne correspond pas à l’addition de soldats aux noms et aux visages distincts. Elle est une masse sans visage de laquelle sont soustraits quelques milliers d’éléments au soir de la bataille, à l’heure des comptes.

Vue de la colline ou de l’éminence sur laquelle se tenait l’état-major, à quoi ressemblait une bataille ? Les tableaux du XIXe siècle nous en donnaient une idée : à une mêlée, à la fusion de coulées de lave dont on ne distingue pas les particules – c’est-à-dire les hommes. Une bataille napoléonienne avait quelque chose de fluide. Les troupes étaient des langues visqueuses qui rampaient les unes vers les autres, se mêlaient ou se repoussaient à la manière du mascaret.

Napoléon cessa-t-il une fois, dans son existence, de considérer les pertes humaines du seul point de vue de la statistique ? Daigna-t-il une fois abandonner la lorgnette du stratège pour concevoir que les morts sur le terrain ne se réduisaient pas à une expression ? Sut-il que, derrière ces mots, se tramaient des événements particuliers, des faits humains ? Se plaça-t-il un jour du côté de la tragédie ? Ses nuits furent-elles troublées par la vision d’un seul de ces cadavres ? Souffrit-il, dans le silence de la nuit, d’avoir ouvert les portes de la guerre et précipité des nations entières dans le gouffre ? Fut-il tourmenté par les fantômes ?

[…]                 L’Empereur avait réussi une entreprise de propagande exceptionnelle. Il avait imposé son rêve par le verbe. Sa vision s’était incarnée. La France, l’Empire et lui-même étaient devenus l’objet d’un désir, d’un fantasme. Il avait réussi à étourdir les hommes, à les enthousiasmer, puis à les associer tous à son projet : du plus modeste des conscrits au mieux né des aristocrates.

Il avait raconté quelque chose aux hommes et les hommes avaient eu envie d’entendre une fable, de la croire réalisable. Les hommes sont prêts à tout pour peu qu’on les exalte et que le conteur ait du talent.

Le petit Corse avait utilisé toutes les techniques de la publicité. Il avait mis en scène son sacre, embrassé un héritage sans procéder à l’inventaire, imaginé une nouvelle esthétique. Il avait distribué de nouveaux titres, réécrit les pedigrees, inventé des récompenses. Sous ses mains de marionnettiste, une nouvelle cour s’était mise en place. Le système reposait sur le mérite : tout le monde pouvait décrocher la timbale et postuler aux charges suprêmes. Vous étiez commis charcutier ? Vous pouviez finir maréchal ! Il n’était plus nécessaire d’être bien né, il suffisait d’être ardent ! Il avait produit des slogans. Ses répliques s’étaient imprimées dans l’inconscient collectif. Sa correspondance et ses bulletins avaient fait office de communiqués pour les affaires immédiates et d’archives pour la postérité. À la bataille, il avait bousculé les vieilles règles. Il avait érigé l’opportunisme en art de la guerre. Ses faits d’armes étaient des coups de théâtre. Il avait affolé les polémologues, se fiant à son étoile, en malmenant les théories. Nimbé de ses victoires, il avait composé une géographie de la gloire. Austerlitz, Wagram, Iéna réchauffaient les cœurs, enflammaient les esprits. Dans l’architecture de la légende, il n’avait rien négligé : avec son Code, il avait même doté l’Empire d’un petit livre rouge !

Sylvain Tesson                      Berezina         Editions Guérin            Chamonix 2016

Le Congrès de Vienne – le congrès dansant, qui en fait ne se réunit jamais puisque tout se passa au sein de comités spéciaux – a entériné la disparition de nombreuses principautés aux marches du territoire français, passés à la trappe de la révolution française… seule la principauté de Monaco échappe au naufrage : Honoré IV, le Grimaldi d’alors, avait eu la chance d’être camarade d’école de Talleyrand, qui lui assura qu’il recouvrerait sa principauté.

Les anciens Pays Bas autrichiens, dont faisait partie l’actuelle Belgique – la principauté de Liège et les Provinces Unies sont réunis pour former les Pays Bas, sous l’autorité de Guillaume I° d’Orange, qui s’en prend aux libertés, désavantage les catholiques, pourtant majoritaires dans les régions belges, impose le néerlandais comme langue officielle, quand la population parle soit le français, soit le flamand, plutôt éloigné du néerlandais. Une Confédération des États germaniques regroupant 39 participants est créée, présidée par l’Autriche, siégeant à Francfort. Le grand duché de Varsovie est rattaché à la Russie.

Quant à l’Italie, le premier mot qui vient à l’esprit est encore pour de longues années celui de confettis : L’Italie issue du Congrès de Vienne était encore une expression géographique,  selon le mot de Metternich, un morcellement de petits Etats comprenant la principauté de Monaco, le royaume de Piémont Sardaigne, le royaume lombard-vénitien, administré pour l’empereur autrichien par un vice-roi et deux gouverneurs, l’un à Milan, l’autre à Venise, le duché de Parme, le duché de Modène, qui annexera le duché de Massa en 1829, le grand duché de Toscane auquel sera réuni le duché de Lucques, la république de Saint Marin, les Etats pontificaux, comprenant la Romagne, les Marches, l’Ombrie, le Latium, et l’enclave de Pontecorvo et de Bénévent, au nord du royaume de Naples et le royaume des Deux Siciles composé des royaumes de Naples et de Sicile qui seront unifiés en 1816 .

Hubert Heyriès         Garibaldi, le mythe de la révolution romantique            Privat 2002

La France a la consolation de voir ses marchés à nouveau approvisionnée en morue française puisque Saint Pierre et Miquelon, jusqu’alors anglaise depuis 1778,  lui a été restituée.

Le grand maître d’œuvre en est le chancelier autrichien Metternich, qui éprouve le plus profond mépris pour le monde bourgeois, qui compare les nations tantôt à des femmes nerveuses, tantôt à des enfants irresponsables.

Le but des factieux est un et uniforme, c’est le renversement de toute chose légalement existante, le principe que les monarques doivent opposer, c’est celui de la conservation de toute chose légalement existante.

*****

Il ne prépara jamais l’avenir, parce qu’il ne voulait pas que cet avenir fût différent du passé.

André Maurois.

En fait, le grand vainqueur à long terme de l’affaire va être l’Angleterre, dont la puissance maritime va lui assurer un siècle de domination mondiale. Le point d’orgue va en être le règne de Victoria. C’est l’époque du Rule, Britannia, on the waves. Talleyrand représente la France : muni d’une mauvaise jambe, il a pris soin depuis longtemps d’avoir une bonne tête, et il en use magistralement. Mais, si le congrès dansait, il travaillait aussi, et ardemment.

À son arrivée à Vienne, Talleyrand fut à même de constater que les quatre grandes puissances (l’Autriche, la Prusse, la Russie et l’Angleterre) avaient déjà tenu des réunions officieuses et décidé d’arrêter entre elles seules toutes les mesures touchant à l’Allemagne, à l’Italie et à la Pologne. Or il était convenu que la France devait être consultée sur ces questions. Les Alliés avaient négligé ce détail. Talleyrand protesta. Metternich et Nesselrode l’invitèrent à titre personnel à assister à une réunion. Labrador, qui représentait l’Espagne, reçut la même invitation. Ni l’un ni l’autre n’avaient voix délibérative. Cette réunion eut lieu à la chancellerie de Metternich. Lord Castlereagh représentait l’Angleterre, Nesselrode, la Russie, Hardenberg et Humboldt, la Prusse. Gentz, très hostile à la France, servait de secrétaire. La séance commença par les déclarations de Metternich et de Hardenberg sur la nécessité de construire la paix de l’Europe sur des bases solides. Ils employèrent à plusieurs reprises, l’expression de puissances alliées.

Alliées ? dit soudain Talleyrand. Alliées, et contre qui ? Ce n’est plus contre Napoléon : il est à Sainte Hélène ; ce n’est plus contre la France : la paix est faite. Ce n’est sûrement pas contre le roi de France : il est garant de la durée de cette paix. Messieurs, parlons franchement. S’il y a encore des puissances alliées, je suis de trop ici…

Ils étaient abasourdis. Aucun d’eux, même le subtil Metternich, n’avait prévu cette parade, ne trouvait le moindre argument contre ce raisonnement d’une implacable logique. Talleyrand venait de marquer un point. Il poursuivit:

Et cependant, si je n’étais pas ici, je vous manquerais essentiellement, messieurs ; je suis peut-être le seul qui ne demande rien. De grands égards, c’est là tout ce que je veux pour la France. Elle est assez puissante par ses ressources, par son étendue, par le nombre et l’esprit de ses habitants, par la contiguïté de ses provinces, par l’unité de son administration, par les défenses dont la nature et l’art ont garanti ses frontières. Je ne veux rien, je vous le répète ; et je vous apporte immensément. La présence d’un ministre de Louis XVIII consacre ici le principe sur lequel repose tout l’ordre social. Le premier besoin de l’Europe est de bannir à jamais l’opinion qu’on peut acquérir des droits par la seule conquête, et de faire revivre le principe sacré de la légitimité d’où découlent l’ordre et la stabilité.

Montrer aujourd’hui que la France gêne vos délibérations, ce serait dire que les vrais principes seuls ne vous conduisent plus et que vous ne voulez pas être justes…

Profitant de son avantage, il poussa cette pointe :

Si, comme on le répand, quelques puissances privilégiées voulaient exercer sur le congrès un pouvoir dictatorial, je dois dire que, me renfermant dans les termes du traité de Paris, je ne pourrais consentir à reconnaître dans cette réunion, aucun pouvoir suprême dans les questions qui sont de la compétence du congrès…

Ensuite, pour pallier l’enchevêtrement des affaires à évoquer, il proposa de les classer en distinguant les questions d’intérêt secondaire des problèmes d’importance primordiale. Ils acquiescèrent. Ils venaient ainsi de se donner un maître, sans toutefois s’en rendre compte. Gentz avouera plus tard que l’intervention de Talleyrand avait renversé les plans des quatre puissances ; il n’oublia jamais cette scène. Il détruisit les procès-verbaux des séances antérieures, puis établit un protocole que Talleyrand accepta de signer. Le soir même, celui-ci adressa aux quatre ministres une note dans laquelle il déclarait que les décisions du congrès n’auraient de validité qu’en y associant les huit puissances signataires du traité de Paris. À la suite de quoi, on créa dix commissions d’inégale importance. Cet émiettement était propice aux manœuvres du représentant de la France et retardait les décisions finales. Le temps profitait toujours à Talleyrand !

Désormais, la France cessa d’être écartée des délibérations. Bien plus, Talleyrand, en évoquant le cas des petites puissances (l’Espagne, le Portugal, le Danemark, la Suède, le Würtemberg), avait rendu, à notre pays sa place dans le concert des nations et son rôle traditionnel de protecteur des petits États. C’était désormais autour de lui que se groupaient leurs représentants. C’était un succès digne de Mazarin, à la différence près que ce dernier négociait en position de force.

Georges Bordonove      Talleyrand         Pygmalion 1999

Que Talleyrand ait été très largement fourni en génie, personne n’oserait en douter, et Georges Bordonove encore moins que tout autre, mais, chose plus rare, le génie chez lui faisait bon ménage avec le simple bon sens, lequel bon sens a une grande part de responsabilité dans ses succès au Congrès de Vienne ; il avait commencé par bien se loger : le palais Kaunitz, dans la Johannesgasse, suffisamment spacieux pour y recevoir grandement, même s’il est en piteux état et qu’il faut refaire peintures, mobilier, tapis, rideaux et tapisserie ; il avait aussi emmené Antonin Carême – le mal nommé -, alors probablement le plus  grand chef [c’est lui-même qui créa le mot] cuisinier de l’époque, et il reçut à sa table tout le gratin diplomatique d’Europe qu’Antonin Carême régalait tant et plus. Comment voulez-vous humilier et traiter plus bas que terre un vaincu quand celui-ci développe votre bonne humeur avec des plats à en rêver la nuit ?

Destin exceptionnel que celui de cet homme, abandonné à huit ans par ses parents en pleine révolution française -1792 – son père l’avait jugé le plus dégourdi de ses 14 enfants… celui-là, il devrait parvenir à s’en tirer tout seul – il se place comme apprenti dans une pâtisserie de la rue Vivienne ; en 1801, il ouvre sa première boutique, la Pâtisserie de la rue de la Paix, qu’il conservera jusqu’en 1813, tout en étant premier tourier à l’hôtel de Galliffet, le ministère des Relations extérieures. Dans le même temps, sur la demande de Talleyrand, il prend en main les fourneaux du château de Valençay où il régale les diplomates de toute l’Europe. Encore dix bonnes années et Talleyrand l’emmène au Congrès de Vienne, après lequel il se met au service de différentes cours d’Europe : Angleterre, Autriche, Russie, pour regagner Paris en 1823, au service des Rothschild… d’où les nombreuses recettes portant leur nom, et d’où encore le tournedos Rossini, ce dernier étant très souvent l’invité des premiers, jusqu’à devenir l’ami de Carême. Et aussi l’éclair, le vol au vent…, mais sur ce dernier, on discute beaucoup, car Marie Leszczinska, épouse de Louis XV avait inventé la bouchée à la reine, apparemment identique en tous points sinon la taille – comme son nom l’indique, la bouchée est individuelle, et le vol au vent un plat – il y aurait une différence quant à la pâte utilisée : une croûte – pâte à foncer – pour la bouchée à la reine, une pâte feuilletée légère, qui vole au vent, pour le vol au vent.

Pour se distraire un peu le soir des austères marchandages de la journée, on s’était mis à parler gastronomie… un thème par soir, et vint le tour des fromages : l’émissaire britannique, le vicomte de Castlereagh, défend le stilton et le chester. Metternich vante les mérites des produits de Bohême, tandis que Charles Robert de Nesselrode, le diplomate russe, complimente ceux de Livonie. Talleyrand ne pipe mot mais annonce qu’Augustin Carême vient de lui annoncer la livraison de Paris de brie, qu’il fait servir sur-le-champ. La France, une fois n’est pas coutume, remporte la victoire. Le brie est désigné roi des fromages.

Oui, mais lequel décrocha la couronne ? Brie de Meaux ou brie de Melun ? Les comptes rendus du baron espion ne l’établissent pas.  Ses mouchards, femmes de ménage et maîtres d’hôtel placés au service de chaque délégation, ne devaient pas s’y connaître assez en fromage pour faire la différence… Pourtant, elle est bien réelle. Une roue de brie de Meaux fait entre 36 et 37 centimètres de diamètre, pèse jusqu’à 3,2 kg et sa pâte, affinée huit semaines au maximum, dégage un arôme de beurre et de noisette. Le brie de Melun est plus petit : 28  cm et 1,8  kg au meilleur de sa forme. Vieilli plus longtemps, jusqu’à trois mois, il est long en bouche. Voilà pourquoi, à M’lun, certains osent dire que le brie de Meaux est fade.

Il mourra à 48 ans, peut-être d’un excès de caries dentaires… à trop goûter ses gâteaux et pâtisseries… Il avait pris connaissance des idées de Catherine de Médicis en matière de cuisine… On lui doit la création de la toque en 1821 ; outre l’élaboration de sauces plus légères que celle héritées du moyen-âge, quand on cherchait surtout à masquer le goût faisandé des viandes, il a les a groupées par quatre : l’allemande, la béchamel, l’espagnole et le velouté. Il serait également à l’origine du remplacement du service à la française – tous les plats servis en même temps – par le service à la russe, qui sert chaque plat dans l’ordre imprimé sur le menu, après son retour de la cour de Russie.

Début de la fabrication industrielle de la faux.

Zwangendaba Koumalo, de la tribu des Ndandwé, appartenant au peuple des Ngoni, ou encore Zoulou, du sud de l’Afrique, de son nom de chef Chaka, transforme complètement l’organisation sociale de son clan d’adoption et de son clan d’origine en les militarisant, assimilant de force les autres, avec massacres et transferts de population. Les Rozwi, peuple paisible du Zimbabwe, riche de son or, fut au nombre des razziés vers 1833 et ne s’en relèvera pas. Ces conquêtes à marche forcée cesseront en 1838, quand il sera assassiné par l’un des siens.

William Smith, géologue anglais, a arpenté la Grande Bretagne pendant une douzaine d’année, du sud au nord, d’est en ouest : il présente à Londres The Great Map, qui est la première carte géologique au monde ; un nuancier de couleurs y expose la diversité des richesses minières recensées. Elle va être, parmi d’autres raisons bien sur, à l’origine de la révolution industrielle de la Grande Bretagne en lui fournissant une très confortable avance sur les autres nations.

7 02 1816                    Nouvelle de la mort de Murat à Pizzo.

Les Calabrais ont été plus humains, plus généreux que ceux qui m’ont envoyé ici !

8 02 1816                    Il était dans la destinée de Murat de nous faire du mal. Je l’eusse amené à Waterloo. Mais l’armée française était tellement patriotique, si morale, qu’il est douteux qu’elle eut voulu supporter le dégoût et l’horreur qu’avait inspiré celui qu’elle disait avoir trahi, perdu la France [cf. 8 01 1814]. Je ne me crus pas assez puissant pour l’y maintenir, et pourtant il nous eût valu peut-être la victoire ; car que nous fallut-il dans certains moments de la journée ? Enfoncer trois ou quatre carrés anglais : or Murat était admirable pour une telle besogne ; il était précisément l’homme de la chose ; jamais à la tête d’une cavalerie, on ne vit quelqu’un de plus déterminé, de plus brave, d’aussi brillant.

17 02 1816                              René Laennec élève de Corvisart, traverse la cour du Louvre en travaux et donc encombrée de matériaux : il s’attarde à regarder deux enfants jouer, chacun à l’extrémité d’une poutre : l’un tapote une face tandis que l’autre colle son oreille sur l’autre face et entend distinctement les sons.

Quelques jours plus tard … une jeune personne qui présentait des symptômes généraux de maladie du cœur, et chez laquelle l’application de la main et la percussion donnaient peu de résultat à raison de l’embonpoint, Laennec se souvient des deux enfants, prend un cahier, l’enroule et pose le cylindre ainsi formé sur la poitrine de la patiente… Je fus aussi surpris que satisfait d’entendre les battements du cœur d’une manière beaucoup plus nette et plus distincte que je ne l’avais fait par l’application immédiate de l’oreille. Le stéthoscope était né et avec lui la médecine anatomo-clinique.

3 03 1816                    Ont-ils eu bien peur de mon invasion d’Angleterre ? Quelle fut alors l’opinion générale à ce sujet ? Eh bien ! vous avez pu en rire à Paris, mais Pitt n’en riait pas dans Londres. Jamais l’oligarchie anglaise ne courut de plus grand péril.

Je m’étais ménagé la possibilité du débarquement, je possédais la meilleure armée qui fut jamais, celle d’Austerlitz. C’est tout dire. Quatre jours m’eussent suffi pour me trouver dans Londres ; je n’y serais point entré en conquérant, mais en libérateur. J’aurais renouvelé Guillaume III, mais avec plus de générosité et de désintéressement. La discipline de mon armée eût été parfaite, elle se fût conduite dans Londres comme si elle eût été encore dans Paris : et je serais parti de là pour opérer, du midi au nord, sous les couleurs républicaines, la régénération européenne, que plus tard j’ai été sur le point d’opérer du nord au midi, sous les formes monarchiques. Les obstacles qui m’ont fait échouer ne sont point venus des hommes, ils sont tous venus des éléments : dans le midi, c’est la mer qui m’a perdu ; et c’est l’incendie de Moscou, les glaces de l’hiver, qui m’ont perdu dans le nord ; ainsi l’eau, l’air et le feu, toute la nature et rien que la nature, voilà quels ont été les ennemis d’une régénération universelle, commandée par la nature même !… Les problèmes de la Providence sont insolubles ! ! !

Napoléon.  Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux    Gallimard 1930

29 03 1816                     L’Élise, le premier bateau à roues à aube et à vapeur parade à Paris après avoir traversé par vilain temps la Manche de Newhaven au Havre. Pour le coup, notre gloire nationale, suivra exactement ses contemporains dans leur sottise :

Une chose qui fumait et clapotait sur la Seine avec le bruit d’un chien qui nage allait et venait sous les fenêtres des Tuileries, du Pont Royal au pont Louis XV ; c’était une mécanique bonne à pas grand’chose, une espèce de joujou, une rêverie d’inventeur songe-creux, une utopie : un bateau à vapeur.

Victor Hugo      Les Misérables     « En l’année 1817 »

11 04 1816                  Le visage de Talleyrand est tellement impassible qu’on ne saurait jamais y rien lire; aussi Lannes et Murât disaient-ils plaisamment de lui que si, en vous parlant, son derrière venait de recevoir un coup de pied, sa figure ne vous en dirait rien. L’intrigue était aussi nécessaire à Fouché que la nourriture : il intriguait en tout temps, en tous lieux, de toutes manières et avec tous. Toujours dans les souliers de tout le monde.

28 04 1816                  Je fis une grande faute après Wagram, celle de ne pas abattre l’Autriche davantage. Elle demeurait trop forte pour notre sûreté : c’est elle qui nous a perdus. L’Autriche était devenue ma famille ; et pourtant ce mariage m’a perdu. J’ai posé le pied sur un abîme recouvert de fleurs !

1 05 1816                    Après tout, ils auront beau retrancher, supprimer, mutiler, il leur sera difficile de me faire disparaître tout à fait. Un historien français sera pourtant bien obligé d’aborder l’empire ; et, s’il a du cœur, il faudra bien qu’il me restitue quelque chose.

J’ai refermé le gouffre anarchique et débrouillé le chaos. J’ai dessouillé la Révolution, ennobli les peuples et raffermi les Rois. J’ai excité toutes les émulations, récompensé tous les mérites, et reculé les limites de la gloire ! Tout cela est bien quelques chose !

Napoléon.  Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux  Gallimard 1930

4 05 1816                    Tentative de soulèvement bonapartiste à Grenoble, à l’initiative du paysan Jean Paul Didier : trente conjurés seront exécutés.


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