22 06 1815 au 4 05 1816. Seconde restauration. Talleyrand. 8385
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Publié par (l.peltier) le 21 octobre 2008 En savoir plus

22 06 1815, matin.          

Puisque l’on veut me violenter, je n’abdiquerai point. Je veux qu’on me laisse y songer en paix. Dites-leur d’attendre.

4 heures, après-midi. Lucien, écrivez.

En commençant la guerre pour soutenir l’indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés, et sur le concours de toutes les autorités nationales. J’étais fondé à en espérer le succès. Les circonstances me paraissent changées.

Je m’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France.

Puissent-ils être sincères dans leurs déclarations et n’en avoir voulu réellement qu’à ma personne. Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante. Je proclame mon fils sous le nom de Napoléon II, empereur des Français.

Ils l’ont voulu !

Il a tant fait pour moi ! Saura-t-il jamais, ce peuple, tout ce que m’a coûté cette nuit des incertitudes et des angoisses ! J’ai dû céder, et une fois fait, cela a été fait : je ne suis pas pour les demi-mesures.

Pour moi je ne pouvais ni ne voulais être un roi de la Jacquerie !

Napoléon. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

Deuxième Restauration avec Louis XVIII.

20 11 1815

Le second traité de Paris que la France n’est pas autorisée à parapher, rétablit les frontières à ce qu’elles étaient au 1° janvier 1790 ; ce qui implique des restitutions territoriales aux confins de l’actuelle Belgique et le retour de la Savoie au royaume de Piémont Sardaigne ; Victor Emmanuel I° rétablit l’ancien régime : c’est le buon governo (ainsi nommé par les historiens français et républicains bon teint, en dérision de ce qualificatif donné par le Roi de Piémont Sardaigne), en donnant pleins pouvoirs à la police et aux carabiniers piémontais. La France doit encore payer plus de 700 millions de francs d’indemnités et entretenir une armée d’occupation de 150 000 hommes. Tout cela représente le revenu de trois années fiscales.

Le 6 juillet, à Saint Denis, Talleyrand présente Fouché au roi : Le soir, vers les neuf heures, j’allai faire ma cour au roi. Sa Majesté était logée dans les bâtiments de l’abbaye. […] Introduit dans une des chambres qui précédaient celles du Roi, je ne trouvai personne ; je m’assis dans un coin et j’attendis. Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du Roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI  entre les mains du frère du roi martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment.

Chateaubriand. Mémoires d’Outre-tombe. Livre XXIII. Chapitre 20.

Les départements sont supprimés. L’état civil est à nouveau tenu par les prêtres, le mariage civil supprimé. Napoléon est exilé à Sainte Hélène. Fouché s’est fait payer ses services rendus pour favoriser le retour du roi par le maroquin de l’Intérieur, sans bien mesurer la puissance de la haine qu’il pouvait susciter dans les rangs royalistes, au premier rang desquels figure la duchesse d’Angoulême, alors dans toute la force de ses 38 ans, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, qui refusera ostensiblement de le saluer en quelque occasion que ce fut :

Il est une chose que ce vieux condottiere, ce fin connaisseur de l’humanité n’a pas apprise et que personne ne peut apprendre : à savoir, lutter contre les spectres. Il a oublié cette seule chose qu’à la cour royale un spectre du passé subsiste, comme une Erinnye de la vengeance : la duchesse d’Angoulême, la propre fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, la seule de la famille qui ait échappé au grand massacre. Le roi Louis XVIII pouvait encore, après tout, pardonner à Fouché ; il devait son trône à ce Jacobin et un tel héritage peut adoucir parfois (l’histoire en témoignerait !), même dans les rangs les plus élevés, la douleur d’un frère. Pour lui, le pardon a été facile, car il n’a pas personnellement souffert de la Terreur ; au contraire, la duchesse d’Angoulême, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, a dans le sang les atroces visions de son enfance. Elle a des souvenirs que l’on n’oublie pas et des sentiments de haine qui ne se laissent apaiser par rien : elle a trop souffert elle-même, physiquement et moralement, pour pouvoir pardonner jamais à un de ces Jacobins, de ces hommes abominables. Elle a, étant enfant, assisté en frissonnant à cette soirée atroce du château de Saint-Cloud où des masses de sans-culottes assassinèrent les huissiers, et se présentèrent, les chaussures dégoûtantes de sang, devant sa mère et devant son père. Elle a vécu cette soirée où, pressés tous les quatre dans une voiture, s’attendant à la mort à chaque instant, elle, son père, sa mère et son frère, le boulanger, la boulangère et les mitrons, furent amenés de force à Paris, aux Tuileries, au milieu d’une foule railleuse et hurlante. Elle a assisté au 10 août, lorsque la populace brisa à coups de hache les portes des appartements de sa mère et qu’on mit par moquerie le bonnet rouge sur la tête de son père, tandis qu’une pique menaçait sa poitrine ; elle a souffert les horribles journées de la prison du Temple et les affreuses minutes où leur fut présentée par la fenêtre, au bout d’une pique, la tête ensanglantée de l’amie de sa mère, la princesse de Lamballe, les cheveux dénoués et collés par le sang. Comment pourrait-elle oublier le soir où elle prit congé de son père que l’on traînait à la guillotine, le départ de son petit frère, qu’on laissa dévorer par les poux et dépérir dans une étroite chambre ? Comment ne pas se souvenir des camarades de Fouché portant le bonnet rouge, qui pendant des journées entières la questionnèrent et la tourmentèrent pour que, dans le procès de la reine, elle témoignât de la prétendue impudicité de sa mère Marie-Antoinette avec son petit garçon ? Et comment bannir de son sang le souvenir du moment où on l’arracha des bras de sa mère, où elle entendit sur le pavé le bruit de la charrette qui la menait à la guillotine ? Non, elle, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, la prisonnière du Temple, n’a pas simplement, comme Louis XVIII, connu ces atrocités par la lecture des journaux ou par les récits de tiers ; elle les porte imprimées, de façon indélébile, en lettres de feu dans son âme d’enfant épouvantée, effarouchée, tourmentée et martyrisée. Et il s’en faut de beaucoup que soit satisfaite sa haine pour les meurtriers de son père, pour les bourreaux de sa mère, pour les terribles images de son enfance, pour tous les Jacobins et révolutionnaires : elle n’a pas encore vu venir l’heure de la vengeance.

De tels souvenirs ne s’effacent pas. Aussi a-t-elle juré de ne jamais, au grand jamais, tendre la main au ministre de son oncle, au meurtrier de son père, à Fouché, et de ne jamais respirer l’air de l’endroit où il se trouve. Ouvertement et d’un air provocant, elle montre au ministre, et devant toute la cour, son mépris et sa haine. Elle n’assiste à aucune fête ou manifestation où paraît ce régicide, ce renégat de ses propres opinions, et le mépris ironique et fanatique qu’elle a pour le transfuge stimule peu à peu chez tous les autres le sentiment de l’honneur. Finalement tous les membres de la famille royale sont unanimes à demander à Louis XVIII de chasser des Tuileries, maintenant que son pouvoir est assuré, avec opprobre et ignominie, le meurtrier de son frère.

On se rappelle que c’est seulement à contrecœur et parce qu’il en avait absolument besoin que Louis XVIII s’était laissé imposer Fouché comme ministre. À présent qu’il ne lui est plus utile, il lui donne son congé volontiers et avec joie. Dieu soit loué ! la pauvre duchesse ne sera plus exposée à rencontrer cette odieuse figure, dit-il, le sourire aux lèvres, en parlant de l’homme qui, sans se douter de rien, continue dans ses écrits à se donner pour son plus fidèle serviteur. Et Talleyrand, cet autre transfuge, reçoit du roi la mission de faire entendre à son camarade de la Convention et de l’époque napoléonienne que sa présence aux Tuileries est devenue indésirable.

Talleyrand se charge aisément de cette mission. Du reste, il a déjà de la peine à orienter ses voiles au souffle d’un royalisme violent. Il espère pouvoir plus facilement maintenir à flot son navire, en jetant du lest. Et le lest le plus lourd qu’il y ait dans son ministère, c’est ce régicide, son ancien complice Fouché : le faire passer par-dessus bord, cette besogne, en apparence pénible, il l’accomplit avec une adresse d’homme du monde vraiment admirable. Il ne lui annonce pas brutalement ou solennellement son renvoi ; non, en sa qualité de maître éprouvé de la forme, de gentilhomme d’une noblesse souveraine, il choisit une façon charmante de faire comprendre à Fouché que pour lui enfin la cloche a sonné midi. Ce dernier aristocrate du XVIII° siècle place toujours ses scènes de comédie et ses intrigues dans les coulisses d’un salon et cette fois encore, il revêt un brutal congédiement des formes les plus fines.

Le 14 décembre, Talleyrand et Fouché se rencontrent dans une soirée. On dîne, on parle, on cause nonchalamment et Talleyrand particulièrement paraît être d’excellente humeur. Un grand cercle se forme autour de lui ; belles dames, dignitaires, jeunes gens, tout le monde se presse avec curiosité à ses côtés pour écouter ce maître de la conversation qui, en vérité, raconte d’une façon plus charmante que jamais. Il parle des jours depuis longtemps révolus où il fut obligé de s’enfuir en Amérique pour échapper à l’ordre d’arrestation décerné contre lui par la Convention et il célèbre avec enthousiasme ce pays grandiose. Ah ! quelle magnificence il y a là-bas : des forêts impénétrables habitées par la race primitive des Peaux-Rouges, des fleuves puissants et inexplorés, le majestueux Potomac, le gigantesque lac Erié et, au milieu de ce monde héroïque et romantique, une race nouvelle, d’acier, capable et forte, éprouvée dans les combats, éprise de liberté, exemplaire par ses lois, possédant d’immenses possibilités. Oui, dans ce pays, il y a beaucoup à apprendre ; on y sent un avenir nouveau et meilleur, mille fois plus vivant que dans notre Europe épuisée. C’est là qu’il faudrait habiter, c’est là qu’il faudrait agir, dit-il, avec enthousiasme. Et aucun poste ne lui paraît plus séduisant que celui d’ambassadeur aux États-Unis…

Et soudain il s’interrompt dans son enthousiasme, qui ne semble cacher aucune arrière-pensée, et il dit en se tournant vers Fouché :

Duc d’Otrante, cette situation est belle, comme vous le voyez ; eh bien, je peux vous la donner, si vous la désirez.

Fouché pâlit, il a compris. En lui-même il tremble de fureur, songeant avec quelle astuce et avec quelle adresse le vieux renard lui a, devant tout le monde, devant toute la cour, ôté son fauteuil ministériel. Il ne répond rien. Mais quelques minutes après, il se retire, il rentre chez lui et rédige sa lettre de démission. Talleyrand, lui, reste tout joyeux, et, en s’en allant, il confie à ses amis avec un sourire oblique : Cette fois-ci, je lui ai définitivement tordu le cou.

Stefan Zweig. Fouché. Insel  Verlag. 1929

Louis XVIII lui proposera l’ambassade de France à Dresde, qu’il  acceptera, mais, les tapisseries à peine posées, le Parlement se dressera contre lui et il faudra le destituer… il ne lui restera plus qu’à mener la vie des proscrits, là où on voulait bien l’accepter… dans des petites villes, pour finalement mourir à Trieste un 26 décembre 1820. Sa jeune veuve, la très belle comtesse de Castellane, au pedigree bien garni mais à la bourse bien plate jusqu’à trouver Fouché sur sa route, héritera d’un fort joli magot.

Il y a un million deux cent mille soldats étrangers en France et le pays doit verser une indemnité de 700 millions de francs, ce qui porte la dette, qui avait pratiquement disparu, à l’équivalent de 25 % du produit intérieur brut. Les recettes budgétaires, de 1,180 milliard en 1813, ne sont plus que de 620 millions en 1815. Il faut réduire drastiquement les dépenses, notamment militaires, faisant du personnage du demi-solde (officier mis en retraite anticipée et payé 50 % de son traitement précédent) un des personnages emblématiques de la Restauration.

Toulon devient le centre de la puissance navale française. Le désenchantement se nourrit du paysage général : À droite et à gauche du chemin se montraient des châteaux abattus ; de leurs futaies rasées, il ne restait plus que quelques troncs équarris sur lesquels jouaient des enfants.
On voyait des églises abandonnées dont les morts avaient été chassés, des clochers sans cloches, des cimetières sans croix, des saints sans tête, lapidés dans leur niches.
Saint Denis était découvert, les fenêtres brisées : la pluie pénétrait dans ses nefs verdies et il n’y avait plus de tombeaux.
Je visitais les lieux où j’avais promené les rêveries de mes premières années. En errant derrière le Luxembourg, je fus conduit à la Chartreuse : on achevait de la démolir. Aux Cord