Laval et Alibert ont beaucoup œuvré pour que la Chambre des députés et le Sénat se réunissent à Vichy. Tétanisés par la défaite, l’exode, Mers el Kébir, députés et sénateurs abdiquent toute référence à des valeurs républicaines en votant à la quasi unanimité les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, le grand hara kiri parlementaire de l’été 1940, pour le sénateur Paul Boncour. Le matin, ce sont les députés qui doivent dire s’ils acceptent de réviser les lois constitutionnelles de 1875 : 395 voix pour, 3 contre. L’après-midi, c’est au tour des sénateurs de répondre à la même question : 229 pour, 1 contre.
prier et encore prier pour que Pierre soit sauvé, pour que les Boches ne reviennent pas, pour que la France soir sauvée ! […] Dans l’exposé des motifs on reconnaît le mal fait par l’éducation sans Dieu. C’est toute l’université, œuvre de Napoléon, qu’il faudrait f. par terre. Toute l’idolâtrie classique […]. Démolition extérieure et putréfaction intérieure : les instituteurs.
Paul Claudel. Journal
Zita, 48 ans, veuve de Charles I° depuis 1922, dernière impératrice d’Autriche, reine de Hongrie et reine de Bohème, réfugiée au Portugal, obtient un visa pour les États Unis, où elle et ses 7 enfants arriveront le 27 juillet. Les enfants ne parlant pas tous couramment le français, elle posera ses valises finalement au Québec ; dans l’un de ses valises la plupart des bijoux de la couronne qu’elle fera passer pour volés et qui, conformément à sa demande ne referont surface que 100 après la mort de son époux. Et c’est Karl Habsbourg, son petit fils qui sortira ces bijoux de leur cache fin octobre 2025.
10 07 1940
Sénateurs et députés sont réunis pour répondre à une seule question : l’examen du projet de loi constitutionnelle déposé au nom du gouvernement par le vice président du Conseil, Pierre Laval et Alibert. Il n’y a qu’un seul article : L’Assemblée nationale donne tous pouvoirs au gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, à effet de promulguer par un ou plusieurs actes, une nouvelle constitution de l’État français. Cette constitution devra garantir les droits du travail, de la famille et de la patrie. Elle sera ratifiée par la nation et appliquée par les assemblée qu’elle aura créées.
La clarté du texte fit reculer plus de parlementaires que la veille et le vote tint un peu moins du plébiscite : on compta quand même 80 contre, 20 abstentions, et 569 pour, dont 90 élus socialistes.
Tout le scénario avait été réglé d’avance avec une minutie savante. Laval redoutait, à juste titre, l’impartialité et la fermeté morale de M Jeanneney… Dès le premier engagement, M Jeanneney [Jules, père de Jean Marcel, grand père de Jean Noël] fut donc attaqué, bousculé avec une fermeté de boxeur par M F. Buisson qui le réduisit au silence. Les loges et galeries réservées au public avaient été garnies par Doriot dont la meute répondait de la voix aux Montigny (lavalistes) et aux Tixier Vignancour (Extrême droite) de la salle.
Léon Blum
Photo du 11 juin 2020. C’est dans cet opéra de Vichy que les députés donnèrent les pleins pouvoirs à Pétain le10 juillet 1940
La III° république est morte. Pétain a tous les pouvoirs.
Pour bazarder la République, les choses ne vont pas traîner :
11 juillet Acte constitutionnel n°1 : Pétain prend le titre de chef de l’État.
11 juillet Acte constitutionnel n°2 : il se nomme chef du gouvernement et prend le pouvoir législatif
11 juillet Acte constitutionnel n°3 : il ajourne la Chambre des députés et le Sénat.
12 juillet Acte constitutionnel n°4 : Pétain fait de Laval son dauphin.
20 juillet Acte constitutionnel n°5 : création de la cour suprême de justice et modification du code de procédure pénal militaire
22 juillet Mise en place de la censure
27 août Abolition du décret réprimant les injures raciales
3 septembre Loi sur les mesures d’internement administratifs et début des arrestations.
Vote de l’Assemblée nationale et fin du régime parlementaire et de la domination des francs maçons et des instituteurs. Du moins espérons-le. Il n’y aura rien de fait tant qu’on n’aura pas abattu l’Université de France et l’éducation classique.
Paul Claudel Journal
Notre poète diplomate de 72 ans avait pris goût aux conversions ; après la flamboyante conversion au catholicisme, il se convertit donc au pétainisme ; le moment venu, il se convertira au gaullisme.
11 07 1940
Premier numéro de la Revue La Gerbe, sous la direction d’Alphonse de Châteaubriant, qui a publié chez Grasset en 1937 Gerbe de forces, véritable hymne au nazisme ; l’hebdomadaire défend l’idée d’une Europe aryanisée, débarrassée du bolchevisme, proche des thèses du RNP de Marcel Déat, s’éloignant du pétainisme maréchaliste. On y trouve les signatures de Jean Giono, Paul Morand, Jean Cocteau, Marcel Aymé, Sacha Guitry, etc. Le rédacteur en chef en est Marc Augier, connu après-guerre sous le pseudonyme de Saint Loup :
Parti un jour pour l’Allemagne, poussé par la désespérance dans laquelle me plongeait le drame de la décadence des races occidentales, tout d’un coup m’était apparu là-bas un peuple revivifié de toutes ses détresses et revivifié parce qu’il avait pratiqué collectivement le principe primordial en lequel réside le grand ressort de la restauration de toute vie. L’arbre de la vieille Europe n’était donc pas complètement desséché ni mort, puisque, encore, il pouvait donner cette poussée verte ! Alors, j’ai dit à la France, ma patrie : Réjouis-toi, ta condamnation n’est pas sans recours, puisque cette feuille verte est encore possible et qu’étant possible elle tienne.
La Gerbe 15 août 1940
18 07 1940
Vladimir Jankélévitch, philosophe, est révoqué comme n’ayant pas la nationalité française à titre originaire. Il sera destitué une deuxième fois en vertu du statut des juifs en décembre 1940. Mobilisé le 1° septembre 1939 comme lieutenant d’infanterie, il avait été blessé à la Sauvetat de Guyenne le 20 juin 1940, et alors évacué et hospitalisé jusqu’au 1° août 1940 à Marmande. Il entrera ensuite dans la clandestinité à Toulouse où il passera toutes les années de guerre. On m’a découvert deux grands parents impurs, car je suis, par ma mère, demi juif ; mais cette circonstance n’aurait pas suffi si je n’avais, de surcroit, été métèque par mon père. Cela faisait trop d’impuretés pour un seul homme. … Je me trouve dès maintenant sans situation et sans ressources… Je voudrais bien foutre mon camp au Groenland ou ailleurs, avec mes œuvres complètes.
Lettre à Beauduc
Agacé par Sartre, il lui adressera quelques bonnes piques : la morale, cela consiste à s’engager, non à effectuer une tournée de conférences au cours desquelles on s’engage à s’engager.
20 07 1940
En poste à Londres, Paul Morand, convaincu de l’invasion imminente de l’Angleterre, prend peur et s’embarque pour Lisbonne avec son personnel – une soixantaine de membres, à l’exception notable d’Elisabeth de Miribel, qui dit : Je reste ici, et sera devenue secrétaire de de Gaulle dès le mois de juin : c’est elle qui tapera le fameux appel du 18 juin – : Je ne suis pas resté à Londres parce que je sentais qu’un monde était à sa fin, qu’il fallait chercher ailleurs. Mais je croyais que le problème de mon pays allait se poser différemment. Sans penser qu’on ne peut sauver une civilisation, lorsqu’à 100 km de là, une autre s’écroule.
Paul Morand. Lettres d’un voyageur 1945. [adressée au prince de Faucigny Lucinge]
Viré des Affaires étrangères le 26 août pour abandon de poste, l’amitié de Jean Jardin, chef de cabinet de Laval, le fera revenir aux affaires comme attaché à ce même cabinet. Il sera nommé président de la commission de censure cinématographique, sera décoré de l’ordre de la Francisque et prêtera serment de fidélité à Pétain. Jusqu’à la fin de sa mission, il aura tenu à distiller, avec son habituel talent, son fiel. Ses propos sont à prendre avec des pincettes, truffés de boules puantes, mais le tableau général rend compte tout de même d’une réalité nettement plus complexe que celui qu’a voulu en brosser l’histoire écrite par le vainqueur français, le général de Gaulle.
Après l’armistice et l’affaire de Mers el Kébir, les relations diplomatiques avec l’Angleterre étant rompues, l’ambassade est invitée à rejoindre la France par le Portugal. Roger Cambon démissionne et reste sur place. Le Département, nonobstant le cours différent de la politique extérieure française, se préoccupe de maintenir un contact avec l’ancien allié. Sous prétexte de coordonner la liquidation des missions d’achat, le Quai d’Orsay propose la nomination à Londres d’un agent important, aux tâches utiles et imprécises. Nouveau ministre des Affaires étrangères, Paul Baudouin, peu suspect pourtant d’anglophilie, se prête à cette manœuvre. Sur quoi Paul Morand, sans instructions, quitte son poste sous prétexte de remettre au ministre un message particulier de lord Halifax. Le message n’était, semble-t-il, qu’un prétexte. Il remet aussitôt au ministre, en revanche, la note du 20 juillet. Les propos venimeux qu’elle contient à l’égard de ses collègues, joints à l’espèce d’abandon de poste dont il s’était rendu coupable, valent à Morand sa mise à la retraite en qualité de conseiller, puisqu’il eût fallu, pour le prolonger, le promouvoir au grade de ministre plénipotentiaire, ce que son comportement avait rendu difficile. Il devait en conserver une amertume durable et surtout, par la suite, transformer en un acte positif d’adhésion à la politique collaborationniste de Vichy ce qui avait été d’abord, en 1940, une fuite bureaucratique, en crabe, vers des rivages plus sûrs que ceux de l’Angleterre, attitude dont personne à la vérité, pas même Baudouin, ne lui avait su gré.
François Sureau. Quai d’Orsay. L’iconoclaste 2015
Note pour le Ministre [Baudouin, ministre des Affaires Étrangères de Pétain]
Relation sommaire de la situation à Londres du 17 juin au 20 juillet Liverpool, 20 juillet 1940
L’annonce de notre armistice s’est abattue sur une opinion britannique mal préparée ; la première réaction nous fut cependant favorable : grand élan de sympathie et de pitié pour une France qui restait l’alliée élue ; on comprenait qu’elle dût abandonner la lutte. Que les Français se reposent ; c’est à nous maintenant de continuer seuls, disait Harold Nicholson, un des plus fidèles partisans de l’entente. Mais, dès le 18 juin, le Times porte déjà la question sur le terrain politique : Le maréchal Pétain forme un gouvernement de droite.
Le général de Gaulle avait débarqué à Londres le 14 juin. Autour de lui s’étaient cristallisées aussitôt les tendances, jusque-là éparses, visant à créer un noyau français de résistance loin d’une France vassalisée par l’Allemagne, noyau constitué surtout avec des éléments français de gauche, sur lesquels, malgré des déboires, l’Angleterre croit toujours pouvoir compter. Dès lors, les mots French Government sont remplacés par The Petain Government, gouvernement qui est censé ne pas représenter la nation. (Cette formule adoptée par la presse, la BBC, etc. subsiste encore.) On espère que le général de Gaulle saura rallier les colonies françaises, et le ministère de la Guerre économique, tout occupé à ce moment d’un pool des ressources coloniales interalliées, insiste pour qu’en dépit de l’armistice, la mission française du Blocus y participe. La mission décline cette offre.
Dès le 17 juin M. Kérillis était arrivé à Londres et y avait commencé ses démarches et le général de Gaulle parlait pour la première fois à la BBC. Sous le patronage du ministre de l’Information, M. Duff Cooper, ils orchestrent toute une propagande injurieuse contre le maréchal, troublent l’opinion anglaise, divisent la colonie française d’Angleterre, font pleuvoir les nouvelles tendancieuses ou fausses (arrivée imminente de MM. Blum, Mandel, Campinchi, Delbos, attentat de la Gestapo contre M. Paul Reynaud, assassinat de M. Pierre Cot, etc.). Cependant, le 19 juin, M. Churchill fait à la radio un discours où, sauf une allusion à la rupture par la France de ses engagements envers son alliée, le ton est encore très modéré (Quoi qu’il arrive, notre victoire sera celle de la France…). Rapidement, le bruit se répand que le général de Gaulle a refusé d’exécuter l’ordre qu’il vient de recevoir de rentrer en France ; il va grouper tous les Français désireux de poursuivre la lutte, il se déclare sûr de l’appui que lui ont promis télégraphiquement les généraux Noguès, Catroux, Mittelhauser ; il a pour lui l’ambassade de France, il déjeune chez M. Corbin à qui Kérillis a dit brutalement : De toute façon, vous êtes fini ; autant venir avec nous. Les 19, 20, 21 juin, le général de Gaulle et Kérillis sont installés comme chez eux dans le bureau de l’ambassadeur et de son secrétaire de confiance, M. de Charbonnière. Kérillis, qui prétend avoir refusé les fonds de la propagande anglaise en vue de la création d’un journal français à Londres, obtient néanmoins de la Bank of England l’autorisation d’exporter avec lui aux États Unis les 40 000 livres sterling qu’il avait en dépôt à Londres depuis juin 1936. La Bank of England lui accorde cette faveur unique (aucun autre Français n’a étéautorisé à sortir plus d’une livre sterling), sur une intervention écrite de l’ambassade. Parti pour Bordeaux dans un avion anglais avec lord Lloyd, le chef du Comité de coordination, M. Jean Monnet (accrédité à Londres en novembre 1939 par M. Daladier) est rentré à Londres le 20 juin. Depuis, il assiège Downing Street et, au Foreign Office, M. Vansittart. À l’ambassade, c’est chez M. Roger Cambon qu’il tient ses assises : il est de notoriété publique qu’il sera le président du Conseil de ce gouvernement français en préparation dont tous les réfugiés français notables se voient offrir les portefeuilles. Mais Bordeaux donne l’ordre à nos unités navales réfugiées en Angleterre de rentrer dans leurs ports. Cette mesure pose devant le public la question de la flotte française. L’opinion britannique en est si émue que le gouvernement croit pouvoir prendre une décision à laquelle, heureusement, il ne sera pas donné suite : il annonce à la radio que le général de Gaulle est autorisé à prendre sous sa juridiction tous les Français habitant en Angleterre ; résultat de l’influence de M. Jean Monnet. Et ce même soir du 23 juin, le général de Gaulle lance sur un ton comminatoire un appel à tous les Français, qui jette la consternation dans leurs rangs car ils se voient contraints d’opter entre un internement probable ou un engagement chez les factieux. Affaissé, ambigu et spectral, M. Corbin annonce le 22 juin sa démission à ses intimes. L’avant-veille M. Alexis Léger, arrivant d’Arcachon, était débarqué à Londres où il logeait chez Vansittart. Désapprouvant la politique des réfugiés, il cherche à se désolidariser d’eux au plus vite et consacre son séjour en Angleterre à s’efforcer de faire comprendre à ses amis anglais les dangers de cette politique et à préparer son départ pour les États Unis. De même, M. André Maurois, à qui de Gaulle a offert le sous secrétariat d’État aux Affaires étrangères, a répondu : Faites une légion, mais non un gouvernement. Pendant tout ce temps, M. Élie Bois et Madame G. Tabouis ameutent la presse du dimanche contre le gouvernement français.
Cependant, de tous côtés, les esprits modérés s’inquiètent et font tous leurs efforts pour éviter une définitive rupture franco anglaise. Ronald Tree agit sur M. Duff Cooper (Tree est secrétaire parlementaire), le major Morton, chef de l’Intelligence Service de Downing Street, influe sur le Premier ministre qui consent à retarder sa déclaration d’investiture au gouvernement de Gaulle mais à regret, car le mouvement de Gaulle était devenu un élément de la politique intérieure anglaise. Que voulez-vous, répondait Vansittart au commandant du C, si nous ne créons pas un gouvernement français de lutte à outrance, nous ne pourrons pas soutenir le moral de notre peuple. Cependant M. Jean Monnet doit sentir que l’atmosphère se refroidit car il modère l’élan de ses interventions : cet homme brillant et habile, cette personnalité saturnienne et malchanceuse semble ébranler l’édifice en même temps qu’il le construit, suivant ainsi la ligne brisée de toute une vie mystérieuse et internationale, semée de faillites.
Les troupes françaises, ramenées de Norvège en Ecosse, s’impatientent et réclament leur rapatriement. Le 26 juin, un incident éclate qui fera réfléchir l’ambassade et les Anglais raisonnables : les ouvriers d’arsenaux français retenus à Liverpool marchent sur le consulat de France et il faut les arrêter par des barrages de police. Du coup l’ambassadeur se décide à donner suite aux demandes réitérées des missions et, les convoquant chez lui, promet, bien que mollement, de les faire rapatrier. Le gouvernement anglais, ne voyant débarquer aucun des hommes politiques annoncés, commence à s’interroger sur la politique à suivre : c’est au cours de ces dernières journées de juin qu’est né le projet de la mise hors de combat de la flotte française. Dès le 26 juin, le ministre de la Guerre économique, M. Dalton, travailliste dur, se refuse à toute conversation sur le ravitaillement de la France et annonce le blocus des côtes françaises. Le 1° juillet, les ministères britanniques auprès desquels sont accréditées des missions françaises, convoquent les chefs de ces missions et les invitent à prendre du service en Angleterre, en leur laissant le choix entre le général de Gaulle ou l’administration britannique. C’est alors qu’éclate l’affaire de Mers el Kébir.
Cet attentat a eu à Londres des contrecoups moraux immédiats : secrètement blâmé par une partie de l’opinion publique anglaise, il a ouvert les yeux à beaucoup de Français encore hésitants ou même déjà inscrits chez de Gaulle ; il a rendu impossible la création en Angleterre d’un gouvernement et même d’un Comité national français ; il a obligé l’ambassade à se dégager entièrement de ses liens avec le général, et les réfugiés à mettre une sourdine à leurs conspirations. La rupture des relations diplomatiques qui a suivi gêne beaucoup le gouvernement britannique ; la presse l’annonça par de très discrets entrefilets. Bien qu’elle eût été rendue publique dès le 3 juillet par les radios étrangères, elle ne fut officielle que huit jours après, les télégrammes de Vichy ayant subi un curieux retard. Avec le départ de M. Roger Cambon, l’ambassade se trouvait enfin placée sous les ordres d’un chef impartial, M. de Castellane. Grâce à lui, les télégrammes partaient et arrivaient normalement et le rapatriement des missions était préparé avec la collaboration du Foreign Office.
Winston Churchill, désorienté, avait en effet repassé la main aux diplomates et les chargeait de réparer ses erreurs. Pour obtenir un avantage naval très discutable, l’amirauté avait ruiné en quelques heures trente-cinq ans d’alliance. Mais nous n’avions pas encore vu la fin des maladresses du Premier ministre. Irrité par certaines discrètes interventions de nos missions, mettant en garde soldats, marins et réfugiés français contre des engagements irréfléchis, le gouvernement faisait arrêter par la police anglaise, les 5 et 6 juillet, les quartiers maîtres de la mission navale coupables d’avoir parlé breton dans la rue à des compatriotes ; des tracts étaient saisis, deux de nos officiers étaient mis au secret à Glasgow ; un courrier de la marine, le lieutenant de Saint Seine, était dépouillé d’un pli officiel ; la pression administrative sur les blessés et les réfugiés en faveur de la légion de Gaulle, dont l’effectif s’élevait maintenant à 4 000 hommes, s’accentuait de jour en jour. Enfin, le 9 juillet au matin, une trentaine d’officiers de nos missions se voyaient assigner une résidence forcée à Oxford avec huit heures de préavis. Dans les missions, l’émotion était à son comble. Averti à temps, le Foreign Office faisait rapporter la mesure deux heures avant son exécution, obtenant même la mise hors de cause de nos attachés naval et militaire spécialement visés.
Dès le lendemain, 10 juillet, une détente immédiate en résultait : le Foreign Office acceptait d’échanger avec le gouvernement français un agent diplomatique. Il trouvait sur l’heure un bateau pour le rapatriement des missions et quelques jours plus tard celles-ci partaient pour la France.
Nous laissions derrière nous une situation pleine de difficultés auxquelles il faudra parer : nos marins, internés dans de mauvaises conditions, sont en danger d’être réexpédiés trop vite sans les garanties de sécurité nécessaires par les autorités anglaises inquiètes de leur esprit de révolte ; les blessés et les convalescents sont soumis à des pressions administratives les dirigeant sur de Gaulle ; des marins de commerce et des réfugiés civils, non encore recensés, errent à travers l’Angleterre, oubliés de tous ; nos consulats, encore tolérés, risquent d’être fermés s’ils se manifestent activement ; le personnel des missions, resté volontairement pour assurer la liquidation ou retenu contre son gré par les Anglais, a beaucoup de peine à communiquer avec Vichy. La presse anglaise ne publie que des nouvelles françaises tendancieuses et l’ancienne mission d’information (Bret) ne fait plus rien de bon ; l’Institut français, dirigé par M. Denis Seurat, bien que subventionné par les Affaires étrangères, sert de cabinet politique au général de Gaulle ; un bureau politique de placement et de renseignements pour réfugiés vient de s’ouvrir où l’influence de M. P. Comert et de Madame G. Tabouis [1] s’exerce dans le sens le plus défavorable au gouvernement français.
15 000 Français d’origine étrangère, juifs pour la plupart, se voient retirer leur nationalité : Israélite – sic – . Pas d’intérêt national, médecin israélite roumain, israélite communiste, peut-on lire sur des dossiers. On vous classe dans des catégories bizarres dont vous n’avez jamais entendu parler et qui ne correspondent pas à ce que vous êtes réellement. On vous convoque. On vous interne. Vous aimeriez bien comprendre pourquoi.
Patrick Modiano. Dora Bruder. Gallimard 1997
Cette loi entraînait la révision individuelle ou familiale de toutes les acquisitions de nationalité française intervenues depuis la loi du 10 août 1927, soit 648 000 personnes, venues principalement d’Europe du Sud et de l’Est, en partie juives dans ce dernier cas, qui avaient bénéficié de cette mesure entre 1927 et 1940. De plus, la loi entendait revenir sur cette acquisition en étendant cette éventuelle dénaturalisation aux enfants nés en France. Au total, près d’un million de personnes ont été concernées par la menace d’un retrait de nationalité : cela fait beaucoup plus de monde que pour le même dispositif, appliqué par Vichy envers des gaullistes ou autres résistants, et qui touchera moins de 500 personnes. La lenteur et la lourdeur administratives gripperont la logique politique de purification ethnico-sociale voulue par le régime. Parfois, elles ne serviront que de paravent à une volonté non écrite mais réelle de ne pas appliquer la loi : les deux logiques expliqueront l’écart entre le nombre de dénaturalisables et celui des dénaturalisés.
À Southampton, ce sont à peu près 30 000 réfugiés qui débarquent, venus des pays envahis par la Wehrmacht. Dans le même temps, à Londres Churchill lance : Set Europe ablaze – mettez l’Europe à feu et à sang -. Pour ce faire, il crée le SOE – Service Operations Executive -, directement sous ses ordres, s’inspirant d’un mix d’opérations militaires et de méthodes de voyous, sous les ordres du général Colin Gubbins, qui va essentiellement recruter chez les réfugiés, les 30 000 débarqués à Southampton et les suivants, nombreux, au grand dam de de Gaulle, qui entendait bien avoir la haute main sur tous les résistants français, mais qui n’était pas chez lui quand Churchill, lui, l’était. Au printemps 1941, la première stratégie mise en œuvre se révélera être proche de la catastrophe : deux parachutages ratés du début à la fin : le premier, censé être en Belgique, sera en fait en Allemagne et l’homme arrivera… au milieu d’un camp de prisonniers ! pour le second, ce sera encore en Allemagne : c’est son parachute qui refusera de s’ouvrir : les Allemands qui récupèrent le corps découvrent ainsi le pot aux roses … un cadavre a l’avantage de parler beaucoup plus vite qu’un vivant : il suffit de lui faire les poches ! Donc, changement de stratégie : faute de l’embrasement généralisé espéré par Churchill, qui n’était qu’une chimère, les populations étant encore trop marquées par la sidération de la victoire des armées allemandes, on se portera sur des actions ciblées
23 07 1940
On peut être philosophe et ne pas goûter la résistance : J’espère que l’Allemagne vaincra ; car il ne faut pas que le général de Gaulle l’emporte chez nous. Il est remarquable que la guerre revient à une guerre juive, c’est-à-dire à une guerre qui aura des milliards et aussi des Judas Macchabées. […] On verra peut-être si, les juifs éliminés de tout pouvoir, les choses vont mieux. Il se peut mais je n’en sais rien.
Alain
Le Grand Sage, vénéré de l’ensemble de la France littéraire, n’aura pas une ligne sur le débarquement des Alliés, la Libération, la chute de Berlin. Pas une ligne, jusqu’à la fin, en 1950, sur les camps d’extermination et l’assassinat de millions de juifs, alors que la presse du temps, qu’il lira de près, en parlera abondamment. Il sera resté scotché à un pacifisme mou qui l’aura tenu éloigné de tout esprit de résistance : la vie est un combat. Rien ne justifie qu’on expose sa vie.
24 07 1940
Le Meknes est coulé en quittant l’Angleterre : il emmenait 1 500 soldats qui avaient choisi de rentrer en Afrique du Nord : il n’y a que 50 rescapés. C’est ce navire qui avait emmené les Chasseurs Alpins de Norvège – l’opération sur Narvik – en Angleterre.
31 07 1940
Le général Paul de la Porte du Theil crée les chantiers de jeunesse : tous les hommes de 20 ans résidant en zone libre devront y passer 8 mois : c’était la meilleure façon d’occuper les 100 000 recrues appelées sous les drapeaux en juin. Relevé de ses fonctions le 3 janvier 1944, il sera arrêté le lendemain par la Gestapo et déporté.
Je me suis dit souvent que la seule idée féconde qu’il eût fallu retenir de Vichy, c’était les chantiers de jeunesse. Sous un régime où tout finissait de pourrir, il y eut pourtant de ce côté là, un commencement de réussite, une amorce de formation dont certains demeurent encore marqués.
François Mauriac. De Gaulle, 1964.
07 1940
Premier gouvernement de Vichy. La photo pourrait laisser croire qu’il dispose au moins d’une certaine marge de manœuvre, laquelle est en fait encore plus étroite qu’on ne pourrait le penser : il n’y aura aucune parution de quelques texte que ce soit au Journal Officiel qui n’ai reçu l’imprimatur allemand. C’est peu dire de l’indépendance de la zone libre et du gouvernement de Vichy.
Le chef de l’État français et le premier gouvernement du régime de Vichy, photo probablement prise en juillet 1940 sur la terrasse du pavillon Sévigné à Vichy. De gauche à droite : Pierre Caziot, François Darlan, Paul Baudouin, Raphaël Alibert, Pierre Laval, Adrien Marquet, Yves Bouthillier, Philippe Pétain, Émile Mireaux, Maxime Weygand, Jean Ybarnégaray, Henry Lémery, François Piétri, Louis Colson.
Les cartes de rationnement voient le jour, et le 18 septembre, les denrées suivantes sont contingentées, délivrables contre la remise de tickets de rationnement, dans les quantités suivantes pour un adulte :
– 350 gr de pain/jour
– 50 gr de fromage/jour
– 50 gr de matière grasse par jour
– 360 gr de viande/semaine, (dont 20 % d’os !!)
Les catégories de rationnaires sont les suivantes :
E : enfant de moins de 3 ans
J1, J2, J3 : enfant et adolescent
A : 21 à 70 ans
T : Travailleur de force
C : Cultivateur
V : Vieillard
Le taux rural des rations est inférieur au taux urbain, les populations rurales, même non agricoles étant censées pouvoir bénéficier d’un petit élevage (poule, lapin etc…).
Les premiers à souffrir, [et souvent mourir], d’avoir à se contenter de cela seront bien sur les plus faibles, les vieillards isolés, mais surtout les malades mentaux, pensionnaires des hôpitaux psychiatriques : à la fin de la guerre, on parlera de 45 000 morts de faim dans les asiles d’aliénés.
J’ai vu le spectacle d’une telle famine que cela nous plonge en plein Moyen Age. Des salles pleines de malades décharnés, squelettiques… Presque tous sont couverts de vermine et de gale, atteints de furoncles et d’anthrax suppurants.
Le directeur régional de la santé de Laon, chargé de visiter l’hôpital de Clermont de l’Oise. Rapport daté du 29 novembre 1944.
D’un mois à l’autre, les rations fluctuent ; les jours sans viande sont institués : mercredi, jeudi, vendredi. Le café pur est interdit : il est remplacé par un mélange – les fameux ersatz – à base d’orge. Dans Heureux comme Dieu en France, Marc Dugain prête cette appréciation à Galmier, devenu à 20 ans, résistant par hérédité : C’était une soupe à rien du tout, épaissie par une farine d’un végétal inconnu en temps de paix.
Le peuple américain ne veut pas entendre parler de la guerre, mais l’armée américaine, elle, s’y prépare : elle lance un appel d’offres pour la fabrication d’un engin léger, adapté à la guerre de mouvements, capable de transporter en toute circonstance quelques fantassins et leur matériel : et cela donnera naissance, un an plus tard, à celle qui deviendra des décennies plus tard, la plus légendaire des 4 X 4 : la Jeep, 980 kg, 370 kg de charge utile, construite par Willys et Ford.
4 08 1940
L’antisémitisme est suffisamment généralisé pour que Le Matin, journal, de droite certes, mais qui se vante tout de même d’appartenir à la presse d’information généraliste et non à la presse d’opinion, s’autorise un ton qui fait froid dans le dos : il s’agit du quartier du Marais, une tâche au cœur de Paris, entre la rue des Archives et la rue de Sévigné, dédale de voies étroites, sombres, mais surtout incroyablement sales. Cela doit disparaître.
[…] Au rez de chaussée de chaque maison, divisé en boutiques – plutôt en échoppes – aux enseignes en caractères hébraïques, la saleté règne en maîtresse. Des boucheries dont la devanture de faux marbre doit rarement connaître le contact de la brosse en chiendent et de l’eau de lessive n’offrent à l’étalage que des viandes casher c’est-à-dire tuées et saignées selon le rite juif. De grosses mouches noires festoient au nez et à la barbe du boucher, qui se garderait bien de les chasser : ce dernier, coiffé de la petite calotte juive, les mains croisées sur son tablier sale, assis sur le pas de sa boutique, converse dans le langage de sa race avec d’énormes commères. […] À la caisse, la charcutière, fardée à l’excès mais les ongles noirs, bavarde avec une cliente au profil significatif. […] Un porche noir qui vous jette au regard des relents rances de moisissure expose des tonnelets de poissons salés et de gros cornichons nageant dans une saumure verdâtre. […] Tout est juif ici, choses, gens, inscriptions. Sur les trottoirs étroits, des hommes barbus en longs pardessus crasseux, portant le traditionnel chapeau melon enfoncé jusqu’à rabattre les oreilles, parlent à voix basse. […] Il est étonnant qu’en un temps où l’on disait mener la lutte contre les microbes, on ait laissé subsister en plein cœur de Paris cette répugnante tache qu’est le ghetto.
Deux mois plus tard allait tomber le statut sur les Juifs : le terrain s’y prêtait mieux qu’on ne pourrait le croire aujourd’hui : le régime de Vichy jouait sur du velours.
08 1940
Le général de Gaulle fait diffuser par voie d’affiche sur le territoire anglais un résumé de son appel du 18 juin.
À TOUS LES FRANÇAIS
La France a perdu une bataille ! Mais la France n’a pas perdu la guerre ! Des gouvernants de rencontre ont pu capituler, cédant à la panique, oubliant l’honneur, livrant le pays à la servitude. Cependant, rien n’est perdu ! Rien n’est perdu, parce que cette guerre est une guerre mondiale. Dans l’univers libre, des forces immenses n’ont pas encore donné. Un jour, ces forces écraseront l’ennemi. Il faut que la France, ce jour-là, soir présente à la victoire. Alors, elle retrouvera sa liberté et sa grandeur. Tel est mon but, mon seul but ! Voilà pourquoi je convie tous les Français, où qu’ils se trouvent, à s’unir à moi dans l’action, dans le sacrifice et dans l’espérance. Notre patrie est en péril de mort Luttons tous pour la sauver ! VIVE LA FRANCE !
Général de Gaulle, 18 juin 1940 [cette date fait donc partie des petits arrangements de de Gaulle avec l’Histoire]
Gilbert Renault, le futur colonel Rémy, est envoyé de Londres en France pour y monter le premier réseau de renseignement, qui deviendra la confrérie Notre Dame.
9 08 1940
En Turquie, pose du dernier tronçon du chemin de fer Berlin Bagdad.
13 08 1940
Varian Fry, jeune journaliste américain, débarque à Marseille pour y représenter l’Emergency Rescue Committee, – Comité américain de secours – avec 3 000 $ collectés aux États Unis lors de campagnes à l’américaine, avec discours, galas, tombolas etc… et la garantie de 2 000 danger visas accordés à des intellectuels, artistes, enseignants, chercheurs, menacés par l’article 19 de la Convention d’armistice, qu’il va loger VillaAir Belle, 63, Boulevard des Lombards, dans le quartier de la Pomme, sur la route d’Aubagne. Ce Comité a été crée par le président de l’Université de Newark Franck Kingdon et le syndicaliste William Green, avec le soutien d’Eleanor Roosevelt. La liste des personnalités aidées par Varian Fry est impressionnante : Hannah Arendt, André Breton, De Castro, Marc Chagall, Marcel Duchamp, Max Ernst et son épouse Peggy Guggenheim, Stephane Hessel, Jacques Lipchitz, André Masson, Max Ophüls, Benjamin Peret, Anna Seghers, Victor Serge et bien d’autres…
16 08 1940
Début de l’expulsion vers la France des Lorrains indésirables.
18 08 1940
Accord de défense mutuelle États Unis Canada.
20 08 1940
Trotski s’était installé à Coyoacán dans la banlieue de Mexico, où était parvenu à le rejoindre un agent secret de Staline, communiste espagnol, faux journaliste et vrai amant de Sylvia Ageloff, une ancienne secrétaire, américaine, que Trotski avait retrouvé avec plaisir. Staline avait pris le temps de tisser sa toile : Ramon Mercader avait été soustrait du front espagnol pour recevoir à Moscou une formation à l‘assassinat ! eh oui ! Sous l’identité belge de Jacques Mornard, il lui avait ensuite fallu séduire à Paris la militante trotskiste Sylvia Ageloff, à laquelle il livrera un baratin classique pour expliquer sa nouvelle identité canadienne de Frank Jacson quand il l’aura retrouvée à Mexico, travaillant pour Trotski. Ramon Mercader, devenu quasiment familier des lieux, n’a plus qu’à attendre le moment favorable pour le tuer d’un coup de piolet, trop bien ajusté pour que les chirurgiens y puissent quelque chose : ce moment favorable, c’est l’absence de Jean van Heijenoort, secrétaire, traducteur et garde du corps de Trotski parti à New York pour y préparer un doctorat de mathématiques tout en classant les archives de Trotski à Harvard. Natalia, l’épouse de Trotski, s’était bien étonnée de la gabardine que portait ce jour-là Ramon Mercader… en plein mois d’août, à Mexico, mais bon … [2] L’autopsie révélera un cerveau exceptionnellement développé, pesant mille cinq cent soixante grammes.
Ramon Mercader sera arrêté sur le champ, ne parlera jamais, effectuera vingt ans de prison, sera libéré le 13 mai 1960 et fêté comme un héros à Moscou ; il mourra dans son lit à Cuba le 18 octobre 1978, à 65 ans, ce qui est considéré comme un âge avancé pour un assassin.
Que se passe-t-il chez cet enfant juif élevé en dehors de toute religion ? Et n’est-ce pas précisément pour cela que la passion de justice accapare toutes ses puissances. Littérateur né, à mesure qu’il grandit, l’adolescent ne devient pas le petit Rastignac que nous connaissons tous. Il ne souhaite même pas de faire carrière dans la révolution et par la révolution. Il veut changer le monde, simplement.
Chez cet enfant comblé de dons, chez ce premier de la classe en toute matière, quelle mystérieuse main coupe une à une toutes les racines de l’intérêt personnel, le détache et finalement l’arrache à une destinée normale, pour le précipiter dans un destin presque continûment tragique où les prisons, les déportations, les évasions, servent d’intermèdes à une interminable exil ?
François Mauriac
En Chine, Les Cent régiments du général Peng Dehuai lancent une guérilla contre les troupes japonaises qui va durer jusqu’au début décembre : essentiellement des opérations de sabotage de voies ferrées. Neuf cent vingt sept Républicains espagnols sont raflés à Angoulême pour être déportés à Mauthausen : c’est le premier convoi de déporté politiques.
25 08 1940
Le gouverneur du Tchad, Felix Eboué et le colonel Marchand décident de maintenir le RTST : Régiment de Tirailleurs Sénégalais du Tchad et le territoire du Tchad, dans la guerre, sous les ordres du général de Gaulle. Ce basculement de Felix Eboué, noir d’origine antillaise, dans le camp de de Gaulle entraîna celui de centaines de milliers d’Africains : les troupes coloniales de Vichy étaient composées à 90 % de Noirs et d’Arabes. Ces tirailleurs sénégalais avaient grandement contribué à bouter les Allemands hors du Cameroun lors de la Première guerre mondiale et avaient beaucoup de mal à les voir revenir en vainqueurs. Leurs officiers avaient honte de leur expliquer que la mère patrie avait failli à sa grandeur et qu’elle était divisée. Cameroun, Moyen Congo, Oubangui, Tahiti et des possessions françaises des Indes, de l’Océanie suivent immédiatement.
C’est que le Tchad était encore, par excellence un de ces pays où pouvait encore s’exercer dans tous les domaines une activité soutenue et féconde ; avec ses régions désertiques, sa population rare et fière, son climat extrême, il offrait l’espace dans lequel une énergie bien trempée se sent libre de tout oser.
[…] Celui qui ambitionnait une existence virile, tout entière tendue vers l’action dans ce qu’elle a de plus dépouillée et de plus exaltant, demandait à servir dans les Groupes Nomades du Nord qui maintenaient l’ordre parmi les tribus au sang chaud et montaient la garde aux frontières du Sahara libyque italien.
[…] Là, vivant en ascète, pris par la grandeur du désert, tout entier à sa vie si simple et si pleine, il dépouillait le vieil homme. Ses sentiments devenaient purs comme le ciel étoilé qui reposait le soir son regard brûlé de soleil et de sable. Un peu de nostalgie se glissait parfois en son âme ; la grande solitude l’invitait à méditer sur l’infini.
Colonel Vézinet La 2° DB en France, combattants et combats en France présentés par un groupe d’officiers et d’hommes de la division. Arts et Métiers graphiques, 1945
Le colonel Leclerc, – capitaine en mai 1940, de son vrai nom Philippe de Hauteclocque, né au château de Belloy en Picardie : on entend loing sonner haute clocque – mandaté par de Gaulle, prend le commandement du RTST, où le rejoignent les militaires d’Ornano, de Guillebon, Massu, des unités de l’Oubangui, du Moyen Congo, du Gabon, des volontaires arrivés de Syrie et d’Angleterre ; ils ont à leur disposition les ressources matérielles de l’AOF et de l’AEF. Ce RTST, que l’on appelle encore ceux du Tchad, est le premier noyau de ce qui deviendra officiellement en août 1943, la 2° Division Blindée.
27 08 1940
Les Allemands font retirer plus de 20 000 livres des librairies et bibliothèques françaises : c’est la liste Bernhard. La liste Otto la complètera un mois plus tard.
08 1940
Henry Dhavernas (1912 – 2009) créé Les Compagnons de France, mouvement de jeunesse vichyste, qui sera dissous en par le Régime de Vichy. L’esprit est patriotique, anti collaborationniste, proche de certaines positions résistantes se voulant malgré tout fidèle au maréchal Pétain et prônant une régénération française dans le cadre des valeurs (pas toutes, pas l’antisémitisme de la Révolution nationale. cf. l’École d’Uriage et les Chantiers de la jeunesse française.)
Henry Dhavernas propose un encadrement de la jeunesse pour la sortir de la rue. Il lance avec la Charte du Randan, ce mouvement qui regroupe tous les mouvements de jeunesse de l’époque ( jeunesse unioniste, Scout, auberges de jeunesse, JOC, la CGT, le Parti Socialiste). Grâce à son travail au cabinet de Paul Reynaud, il contacte le général Weygand qui met à sa disposition les moyens humains et matériel dont il dispose. Dhavernas est le premier président et le restera jusqu’en février 1941. Guillaume de Tournemire prendra sa suite.
Le siège social, est à Vichy au début, puis transféré rue Garibaldi à Lyon, puis au château de Crépieux la Pape. Ils occuperont aussi le château de Cambous, dans l’Hérault de l’automne 1940 à 1942.
Plus proche de la Révolution nationale que de la collaboration totale, Tournemire écarte de la rédaction du bulletin du mouvement les membres qui préféreraient un rapprochement plus étroit avec le III° Reich. Une crise éclate lorsque certains membres ont la tentation d’utiliser les Compagnons comme d’un vivier pour le service d’ordre légionnaire – le SOL -, mais le soutien du secrétaire général à la Jeunesse, Georges Lamirand, permet à Tournemire de conserver le contrôle sur le mouvement. Celui-ci va compter jusqu’à 32 000 cadres et hommes.
Reçu par Pétain le 12 novembre 1942, le chef Compagnon lui fait part de sa volonté d’engager un jour le mouvement pour reprendre le combat. Pétain semble l’encourager dans sa démarche. De fait, son adjoint Georges Lamarque, membre du réseau de renseignement Alliance, dirigé par Marie Madeleine Fourcade, depuis novembre 1941, propose d’organiser l’armement de l’ensemble du mouvement (17 000 hommes) via son réseau. Le 22 novembre 1942, l’entrée en résistance est décidée : l’engagement des Compagnons dans l’Alliance est acté par un accord entre Tournemire et Fourcade, par l’intermédiaire de Lamarque. En mars 1943, Lamarque prend le commandement du sous réseau Druides, qui va comporter de nombreux cadres des Compagnons, à commencer par Tournemire lui-même, sous le pseudonyme de Dispater, mais également Jean Védrine. Lamarque, alias Brenn, va choisir des chefs de secteur pour son sous-réseau. D’autres cadres partent vers des mouvements de résistance différents, comme Georges Rebattet, directeur adjoint de Tournemire, qui rejoint Combat.
Entre août et septembre 1943, Tournemire passe dans la clandestinité, et François Huet, alors secrétaire général, lui succède. Mais le mouvement est peu à peu miné par le STO, et Pétain accepte sa dissolution en janvier 1944. Huet rejoint alors les Druides, et devient en mai le chef militaire du Maquis du Vercors. L’armement du mouvement prévu par Alliance est abandonné.
Résumé de Wikipedia
7 09 1940
Début des bombardements de Londres par l’Allemagne : le Blitz. En fin de compte ce furent des garçons aux cheveux longs, pilotes de Spitfire, frais émoulus d’Oxford, de Cambridge, qui gagnèrent la bataille d’Angleterre de juillet à octobre 1940 au prix de la vie de 415 d’entre eux : Never in the field of human conflict was so much owed by so many to so few. Jamais dans l’histoire des conflits humains tant de gens n’ont dû autant à si peu.
Winston Churchill
Réalisant que ce n’était pas ainsi qu’il pourrait venir à bout des Anglais, Hermann Goering met fin à l’opération le 7 octobre ; elle aura fait 43 000 morts et plus de 139 000 blessés. Les services secrets britanniques avaient percé les codes allemands et connaissaient le programme de ces bombardements ; cette connaissance restera secrète pour que les Allemands ne réalisent pas que leur code était décrypté ; donc, le système d’alerte restera classique : Churchill acceptera qu’il y ait beaucoup plus de morts pour que soit maintenu ce secret.
Londres a su encaisser noblement ; il a pris sa médecine en vrai boxeur ; il n’a pas fait étalage de ses blessures, comme tant de villes qui annoncent sur des panonceaux touristiques qu’elles sont des cités martyres. Londres n’avait jamais connu de sièges, de défaites, de révolutions populaires importantes, de vraies barricades ; les Londoniens n’ont jamais sauté sur leurs fusils, n’étant pas des romantiques et n’ayant, pas plus que les policemen, d’armes à feu. Le Blitz a donné à Londres ces cicatrices qui lui manquaient.
Paul Morand Londres 1933
un livreur de lait
8 09 1940
Robot, le chien de Marcel Ravidat, apprenti mécanicien de 17 ans à Montignac, découvre un trou inhabituel dans la vallée de la Vézère, sur la commune de Montignac en Dordogne et, plus précisément, sur la propriété du comte et de la comtesse de la Rochefoucauld [3] : pour attirer l’attention des quatre enfants qu’il accompagne, il aboie, et les quatre gamins – Marcel Ravidat, Jacques Marsal, 14 ans, le fils du café restaurant Le bon accueil, Georges Agniel, 17 ans, de Nogent sur Marne, en vacances chez sa grand’mère, et Simon Coencas, 13 ans, juif réfugié en zone libre – découvrent les grottes de Lascaux. Ils y reviennent le 12 septembre avec une lampe et l’instituteur du village, réalisant qu’il s’agit bien d’une découverte, fait prévenir Henri Edouard Prosper Breuil, – l’abbé Breuil -, archéologue de renom réfugié à Brives, qui vient confirmer l’importance de la découverte le 21 septembre. Pour enrayer les dégradations dues au CO², – algues vertes, la maladie verte et calcite blanche, la maladie blanche – elle sera fermée au public le 20 avril 1963, puis bénéficiera d’une réouverture a minima en 1976, avec un système de contrôle de climatisation satisfaisant, mais pas assez au goût des responsables, qui se font baratiner par un commercial capable de vendre des brise glace à l’Algérie pour, in fine, lui commander une grosse machine en 1999, qui va jouer le rôle du pompier pyromane, en faisant réapparaître les champignons et les tâches noires de mélanine, au point que l’alarme généralisée sonnera début 2009, quand l’Unesco parlera d’inscrire le site sur la liste du Patrimoine en péril. Les dissensions entre responsables administratifs et archéologues, entre scientifiques eux-mêmes – Jean Clottes et l’omniprésent Yves Coppens, nommé par Frédéric Mitterrand – ne sont pas étrangères à cette dégradation. Un comité international pour la préservation de Lascaux est basé à… Oakland, en Californie. Un comité indépendant, le Lascaux International Scientific Think Thank – LIST-, est présidé par Michel Goldberg, biochimiste de l’Institut Pasteur… Des fac-similés seront construits à proximité, Lascaux II, Lascaux III, Lascaux IV, qui reproduit 95 % de l’original, à partir de 1983 et le public ne boudera pas son plaisir.
Marcel Ravidat, quelques semaines après le 12 septembre 1940, dans la salle des taureaux
Lascaux. Visite du comte Bégouën (en clair, à gauche), le 29 octobre 1940, sous la direction de H. Breuil (veste claire). Au niveau de l’échelle : Marcel Ravidat et, en arrière, Jacques Marsal
La paroi qui s’adresse devant Paula est vierge et bossuée. Vaste, sept mètres de longueur pour quatre de hauteur, elle impose sa nudité rocheuse et impressionne la jeune femme qui s’en approche, s’intrigue : c’est fou ! L’homme dans son dos commente à voix forte, comme s’il lui parlait de loin : les centaines de blocs qui composent le relief de la grotte ont d’abord été réalisés par fraisage numérique suivant les données du relevé 3D réalisé dans la cavité, un jet d’eau très fin à haute pression a sculpté le polystyrène ; ensuite, chaque bloc a été peaufiné à la main par des sculpteurs-modeleurs qui se sont également appuyés sur le modèle 3D, ils ont utilisé de la pâte à papier pour travailler le moindre creux, la moindre aspérité du relief, avant d’inciser au stylet les mille cinq cents gravures pariétales qui existent dans la grotte, énorme boulot, précis, délicat ; puis on a appliqué sur les parois l’élastomère de silicone pour prendre l’empreinte du relief modelé et obtenir le négatif de la cavité, chaque panneau rigidifié par une couche de résine, puis renforcé par des armatures métalliques.
[…] Pour réaliser le voile de pierre, on a mis au point un mélange spécial à base de poudre de marbre blanc que l’on a stratifié au fond des moules avec de la résine acrylique et de la fibre de verre, pour obtenir, en positif, cette membrane ultrafine qui restitue l’aspect minéral de la caverne, son grain, son toucher ; c’est aussi un matériau censé résister aux conditions climatiques du fac-similé. […] Il s’agit de reproduire ici la toile de fond des peintures des peintures paléolithiques, de créer la patine avant de peindre les figures ; il faut y aller doucement, grain à grain, sans faire de pointillisme, être juste au quart de millimètres : c’est l’ambiance visuelle de la cavité qui se joue ici, une part de son atmosphère, c’est le plus difficile, il faut faire sentir l’usure du temps… on réalise un tout, le fond est aussi essentiel que les figures…
[…] Ils sont peut-être vingt, et Paula a le sentiment de les connaître tous, de retrouver sa bande, les copistes, les braqueurs de réel, les trafiquants de fiction, employés sur le fac similé de Lascaux car scénographes, vitraillistes, costumiers, stratifieurs [spécialistes de matériaux composites], mouleurs, maquilleurs de théâtre, aquarellistes, cinéastes, restaurateurs d’icônes, doreurs ou mosaïstes. Ils se disséminent comme des acteurs sur un plateau avant le lever de rideau, chacun prend place dans son îlot de lumière, devant sa paroi, bientôt leur concentration commune maille entièrement l’espace et Paula y est prise, subitement euphorique.
[…] Sur les seaux de plastique blanc et les bocaux alignés sur les étagères, on peut relever les étiquettes : calcaire broyé, poudre de verre, argiles et calcites issus des grottes de Dordogne, et puis les pigments naturels approchant ceux de la caverne, l’oxyde de manganèse pour le noir, et les ocres pour les bruns (limonite), les rouges (hématite) et les jaunes (goethite). Les peintres de Lascaux ont utilisé quinze nuances chromatiques différentes… ils devaient savoir où se situaient les gisements de manganèse, et pour les ocres ils n’avaient eu qu’à se baisser pour en ramasser ; la seule inconnue, c’est ce carré de violet qu’ils ont peint sous un patte de la grande vache noire, dans la Nef, sur la paroi gauche… ils devaient préparer le travail, y penser à l’avance, fabriquer les couleurs, ça leur prenait du temps, plusieurs heures, il fallait soit charger la matière pour épaissir, soit trouver de quoi la fluidifier, peut-être aussi qu’ils chauffaient le pigment ; ils devaient faire exactement ce que nous sommes en train de faire ; ce qui trouble Paula vient d’ailleurs, de l’intérieur du langage, de ce ils qui revient sans cesse et rebondit entre les murs de la pièce telle une balle magique : ils sont venus, ils ont fait ci, ils ont fait ça, le pronom direct sans référence, chargé à bloc, et désignant des êtres proches et pourtant confiés au temps.
maylis de kerangal. Un monde à portée de la main. Gallimard 2018
Et il se pourrait bien que les confessions de Marie-Germaine Fragne, 86 ans, le 8 août 2013 à la sortie de la boulangerie, viennent changer la donne : elle révéla à Laurent Mathieu, maire de Montignac un secret de famille vieux de cinquante et un ans, selon lequel son mari et son beau-frère aujourd’hui décédés auraient trouvé dans les années 1960 sur leur propriété une autre grotte, à 4 km à vol d’oiseau de la première, contenant elle aussi des peintures pariétales, une grotte assez grande et pleine de dessins, et auraient rebouché le trou pour ne pas être embêtés par des hordes touristiques ou scientifiques. Le maire dit avoir été d’abord sceptique, jusqu’à ce que l’octogénaire lui montre des caisses de silex et des lampes à graisse semblables à celles de Lascaux. Affaire à suivre, peut-être même à creuser… Mais, à en croire les archéologues, depuis les années 2010 on a des drones, qui, équipés de caméras thermiques, sont à même de situer des grottes dès lors qu’on choisit des jours d’hiver, quand les basses températures de l’atmosphère permettent une lecture aisée du sous-sol. Et si des drones ont été utilisés à Montignac, dans l’hypothèse de résultats négatifs, on nous l’aurait fait savoir, ne serait-ce que pour remettre à zéro la machine à fantasmes ! Or, tel n’est pas le cas. Donc on peut continuer à laisser fonctionner la machine à fantasmes.
Les ossements retrouvés dans les grottes de la Dordogne – ces ossements d’ancêtres qui sont la plus fidèle, la plus visible, la plus sensible des mémoires -, ces ossements nous disent qui étaient ces hommes (on peut deviner les rituels de leur vie à ceux dont ils ont entouré leur mort), mais non ce à quoi ils croyaient, ce à quoi ils rêvaient. À cela, seules les peintures de Lascaux ont pu répondre ou du moins esquisser, au sens propre, une réponse. Sans Lascaux, nous ne saurions pas grand-chose du monde vivant qui entourait ces hommes et surtout de la façon dont ils le voyaient. Lascaux a su faire d’un cheval, d’un bison, d’un ours ou d’un auroch – et, plus encore, d’un chasseur éventré par un fauve – les figurants et les témoins du premier légendaire de la terre. Du premier miracle qui put ressusciter pour nous les cortèges rituels et vivants de ce temps. Pour reprendre une formule éclair qui eut son heure de gloire, celle de Lénine disant : Le communisme, c’est les soviets plus l’électricité ? (triste devise, et plus triste programme encore qui ne dut combler en son temps que le syndicat des électriciens), on pourrait dire que la préhistoire, c’est Lascaux plus l’invention du feu. Ni Lascaux ni le feu domestique ne sont les produits du hasard. Ils sont nés du cerveau des hommes de ce temps pour répondre à un double besoin : nourrir leur corps et nourrir leur cœur. Et je me dis que Lascaux n’est pas seulement la plus belle expression des rêves de ces temps anciens, le premier mémorial des merveilles de la terre, mais aussi un rempart, une parade contre ses monstres. Nous sommes, même si nous ne le savons que depuis peu -, nous sommes depuis toujours les enfants de Lascaux car nous avons toujours à portée de nos mains la possibilité de conjurer les monstres et de faire naître les merveilles. Chacun devrait imaginer, susciter, peindre ou porter en lui son bestiaire personnel et vital, son zodiaque de chasseur de rêves et d’aurochs. Chacun devrait avoir sa grotte de Lascaux dans les profondeurs de son être. Les aurochs existent encore, mais ils portent un autre nom et ils ont une tout autre apparence. D’ailleurs nous aussi, pendant tous ces mois de la guerre, avons dû lutter contre les fauves et les barbares allemands. Nous aussi avons dû vivre en des grottes obscures, ces profondeurs cavernicoles où s’épanchaient les peurs, et où s’élevaient les prières. La plus forte des scènes peintes de Lascaux, qui représente un homme nu, debout, affrontant un bison, est devenue légende universelle comme celle qui, de nos jours, représenta le même homme, debout, affrontant un tank sur la place Tienanmen à Pékin. Les tanks sont les aurochs de notre temps, mais c’est bien le même homme, frère, complice ou ancêtre qui se dresse aujourd’hui et se dressa il y a vingt mille ans contre les forces aveugles et destructrices du monde.
Quand deux figures humaines se reconnaissent ainsi à des milliers d’années de distance, identiques dans le temps, et identiques en leur affrontement, n’est-ce pas le temps lui-même qui s’abolit? Nous n’avons nul besoin d’immortalité quand notre histoire elle-même se mue en immortelle légende.
Jacques Lacarrière. Un Jardin pour mémoire. Nil 1999
17 09 1940 22 h
Le Père Rory O’Sullivan, 32 ans, anglais et Oblat de Saint François de Sales, s’est échappé d’Annecy en juin pour l’Angleterre. Il se retrouve embarqué à titre d’aumônier catholique sur le City of Bénares, un navire de 11 000 T, conçu pour assurer le transport de passagers de Grande Bretagne vers les Indes ; il transporte 400 personnes, équipage compris. Lui-même est responsable de 90 enfants qui devaient être accueillis dans des familles canadiennes. Le sous marin allemand U 48 [4], qui se nomme pour l’équipage Le Chat qui fait gros dos, lui envoie une torpille dans les machines : le bateau va mettre 30 minutes pour couler ; les exercices d’alerte ont été nombreux et les enfants ne paniquent pas : le père Rory parvient à en rassembler quelques uns, et ce sont 46 personnes qui se retrouvent embarquées sur une chaloupe qui ne fait pas dix mètres de long : 6 enfants, une femme, un polonais, 4 marins anglais et plus de 30 indiens de Goa, que l’on nommait des lascars – indigènes enrôlés dans la marine – . La chaloupe est munie d’un système de leviers dont le mouvement entraîne une hélice ; il y a aussi un petit gréement et une voile ; les vivres de secours sont là aussi, l’eau deux fois plus que prévu… mais pour 46, le rationnement est nécessaire dès le départ ; que faire ? rester sur les lieux du naufrage, puisqu’un SOS a été envoyé par le navire avant de sombrer, et qu’on peut attendre raisonnablement des secours rapides, ou bien s’éloigner, puisque les navires marchands ont ordre de ne jamais stopper à proximité de sous marins ennemis et de sacrifier les survivants plutôt que d’exposer encore d’autres navires au même sort ? L’officier qui a pris le commandement décide de partir vers l’est, c’est-à-dire l’Angleterre, à la voile et à l’aviron… tant qu’on trouvera l’énergie nécessaire.
Au 5° jour, ils sont certains d’avoir été repérés par un navire mais celui-ci s’éloigne après être arrivé pratiquement sur eux… il faudra attendre le 8° jour pour qu’ils soient repérés par un hydravion Sunderland, lequel, à bout de carburant ne peut que lâcher un paquet de vivres que le vent va éloigner des naufragés, et demander l’envoi d’un autre hydravion, lequel largue aussi un colis, cette fois-ci récupéré : vivres chauds dans un thermos, soupe, sauce tomate, pêches en conserve, et eau pratiquement à volonté… le festin ! Un destroyer au nom prédestiné, le Saint Antoine, vient les recueillir sur la fin de la journée : il leur faudra encore 40 heures de navigation pour toucher terre, en Écosse, dans le port de Gourock.
Le père Rory, après quelques jours de grande souffrance et de délire s’enquiert alors des nouvelles des autres passagers : Au total, des 90 enfants seuls 7 furent sauvés ; de leurs 10 surveillants 4 survivaient dont la demoiselle et moi. Des 400 hommes à bord du paquebot, moins de 100 s’en tiraient. Chose étrange, sur dix embarcations devant porter 350 personnes, 20 heures après le désastre, il ne restait que 50 survivants, tandis que l’embarcation trouvée 8 jours après avait ses 46 naufragés vivants. Le fait d’avoir navigué tout de suite à la voile avait, à la fois, sauvé notre vie, en nous gardant secs, mais failli nous perdre en nous éloignant des sauveteurs.
Les autorités britanniques avaient compté pour morts ces 46 naufragés, puisque non repérés par les navires venus sur les lieux du drame : ainsi une messe avait-elle déjà été dite à son intention le 22 septembre, demandée par la famille et le journal Kentish Messenger écrivait le 25 septembre :
Le père Rodéric O’Sullivan, fils unique de Monsieur et Madame C O’Sullivan, demeurant au 126 Mortimer street à Herne Bay, a été une des victimes d’une atrocité nazie exprimée dans le torpillage d’un navire qui emmenait 90 enfants fuyant les bombes de l’ennemi, et qui devaient être accueillis dans des familles canadiennes. En attendant d’être mobilisé dans la Royal Navy, comme il en avait fait la demande, il s’était offert comme accompagnateur de ces enfants. Le Père O’Sullivan avait 32 ans et avait reçu une éducation française et suisse dès sa jeunesse. Après des études à Rome, où il reçoit un diplôme de théologie, il fût ordonné prêtre en 1931 à l’âge de 23 ans. Il fut ensuite nommé professeur dans un collège de Savoie, en France, et était membre de l’ordre de Saint François de Sales. Après la capitulation de la France, il traversa la France, non sans peine et put enfin s’embarquer au large de Saint Jean de Luz, pour finalement rejoindre ses parents à Herne Bay. Depuis son retour, il disait la messe à l’église catholique romaine de Herne Bay. La tragique nouvelle de son décès fut reçue par ses parents samedi dernier. Aux différents services de dimanche, le Recteur, le Père Gavin Malachy annonça la triste nouvelle aux fidèles.
21 09 1940
Witold Pilecki, capitaine polonais, s’est fait cueillir volontairement chez sa sœur par la Gestapo le 19 septembre 1939 à Varsovie pour être déporté à Auschwitz ; il va y rester jusqu’en février 1943, parvenant alors à s’évader en compagnie de deux autres compatriotes, dont Kazimiez Albin. Mais le rapport qu’il soumettra aux alliés, ne sera pas cru ; il contenait des chiffres difficilement acceptables, parlant de deux millions de victimes dans les trois premières années de fonctionnement. Il intégrera une unité de renseignement, sera pris par les soviétiques, torturé et exécuté en mai 1948. Un documentaire sera donné sur la chaine LCP de l’Assemblée nationale le 8 novembre 2021 : Infiltré à Auschwitz par Ted Anspach et Maya-Anaïs Yataghène ; une BD : l’Affaire Pilecki, par Ducoudray et Martin, chez PEFC, 2020.
23 09 1940
De Gaulle tente sa première opération pour gagner l’empire à la cause de la France Libre devant Dakar et, s’il avait pu en même temps faire main basse sur l’or de la Pologne et des Belges que la Banque de France avait fait transférer à Dakar quatre mois plus tôt, ça l’aurait bien arrangé ; mais c’est un échec ; le dernier moine soldat de France, Georges Thierry d’Argenlieu, envoyé en négociateur en compagnie de Bécourt Foch, le petit fils du maréchal, se font cueillir par les mitrailleuses de l’armée d’armistice dirigée par le gouverneur Boisson : ils sont grièvement blessés. Le souvenir de Mers el Kébir était encore trop cuisant. La troupe de de Gaulle sur des navires pour la plupart anglais, reprend le large.
27 09 1940
Pacte tripartite Japon, Italie, Allemagne. Walter Benjamin, écrivain allemand vivant en France, se suicide à Port Bou, proche de la frontière espagnole, d’une forte dose de morphine. Un an plus tôt, il avait été interné dans un camp pour ressortissants allemands, puis, au printemps 1940, il n’avait dû qu’à l’intervention de Saint John Perse, dont il avait été le traducteur, d’échapper à un nouvel internement. Dans une situation sans issue, je n’ai d’autre choix que d’en finir. C’est dans un petit village dans les Pyrénées où personne ne me connaît que ma vie va s’achever.
Correspondance Adorno-Benjamin 1928 – 1940. La Fabrique 2002
28 09 1940
Publication de la liste Otto – en référence à Otto Abetz -, diffusée par la Propaganda Abteilung et la Propagandastaffel, établie avec la collaboration du Syndicat des éditeurs français et des maisons d’édition. C’est Henri Filipacchi, chef du service des librairies à Hachette, qui en rédige la version initiale après avoir consulté les éditeurs.
Elle comporte 1 060 titres, parmi lesquels… Mein Kampf [!] et des essais critiquant l’Allemagne ou le racisme, comme ceux du général Mordacq, d’Edmond Vermeil, du R.P. Pierre Chaillet ou d’Hermann Rauschning, ainsi que des textes d’auteurs juifs, communistes ou opposants au nazisme comme Heinrich Heine, Thomas Mann, Stefan Zweig, Max Jacob, Joseph Kessel, Sigmund Freud, Carl Gustav Jung, Julien Benda, Léon Blum, Karl Marx, Léon Trotski, Louis Aragon, etc…
Ce sont 2 242 tonnes de livres qui vont passer au pilon !
9 1940
Le champion de tennis Jean Borotra est nommé commissaire général à l’éducation physique et aux sports. Fondation de l’École des Cadres d’Uriage, par le général Dunoyer de Segonzac ; il s’agit avant tout de former les cadres… de la milice. Hubert Beuve Méry, le futur fondateur du Monde en sera le directeur des études.
Beaucoup moins officiellement s’était mis en place au sein de l’armée d’Armistice un service bien réel, mais très discret – le CDM : Conservation du Matériel ou, plus clairement, Camouflage du Matériel – qui visait à soustraire à la surveillance allemande le matériel militaire sauvé de la défaite pour le cacher partout où cela serait possible, en sécurité. Il avait à sa tête le commandant Mollard. Et cela constituera vite un stock impressionnant dont les Allemands découvriront l’essentiel seulement en décembre 1943. Selon Henri Amouroux, 3 720 cars et camions seront détournés vers des sociétés civiles ; 65 000 fusils, 9 500 mitrailleuses et fusils mitrailleurs, 200 mortiers, 55 canons de 75 mm, des canons antichars et antiaériens seront ainsi camouflés.
Une groupe des jeunesses fascistes de San Remo vient visiter Menton. Parmi eux, Italo Calvino, 16 ans : Nous visitons des maisons saccagées et le Bristol. […] Certains ont des raquettes de tennis, des gants de boxe, des horloges. […] Le lendemain matin, nous visitons une villa : les premiers visiteurs avaient cherché l’argenterie dans les tiroirs et jeté en l’air tout le reste, les seconds avaient retiré les tapis de dessous les meubles, ces derniers se retrouvant dans des positions bizarres, comme s’il y avait eu un tremblement de terre. Des moustiquaires de tulle gisent par terre. Un de mes camarades fourre de la lingerie sous son uniforme, un autre attaque à coups de marteau un vieux meuble pour récupérer le bossettes. […] L’après-midi, on visite des appartements du centre où les portes avaient été déjà forcées. Des camarades fouillent avec patience, prenant un objet pour le rejeter peu après devant quelque chose de mieux. L’un d’eux arrache de vieux chandeliers à coups de marteau. Dans la rue, chacun s’interroge : Et toi, qu’as-tu trouvé ? Et chacun étale le résultat de sa collecte. L’exaltation de la chasse a saisi tout le monde… À l’heure de notre départ en camions, nous sommes chargés de ballots comme des contrebandiers.
Italo Calvino Gli Avanguardisti a Mentone
Cela se nomme du vol, mais le cher homme prend bien soin de ne jamais prononcer le mot.
Georges Ripert a pris la suite d’Albert Rivaux, puis d’Émile Mireaux à la tête de l’Éducation nationale, rebaptisée ministère de l’Instruction publique de l’État français, avec pour objectif de nettoyer l’enseignement primaire. Cette focalisation sur l’enseignement primaire s’explique par la composition statistique des scolarisés : pour un peu moins de 40 millions d’habitants, la France compte seulement 75 000 étudiants, et primaire et secondaire sont très inégaux : 132 000 instituteurs et seulement 15 000 professeurs, pour la plupart ardents propagandistes des idéaux égalitaires et du laïcisme. Bête noire du ministère : le SNI : Syndicat National des Instituteurs, fief de la gauche. La mobilisation a déjà enlevé 26 000 instituteurs, dont la moitié sont restés prisonniers. On estime à un millier le nombre d’instituteurs révoqués, la loi de 1904 interdisant l’enseignement aux congrégations religieuses est abrogée, les écoles normales sont supprimées.
Le général Giraud, fait prisonnier en juin, est interné dans la forteresse de Koenigstein, près de Dresde : il écrit à ses quatre fils et filles ; le courrier sera largement diffusé, y compris par le général de Gaulle :
Kœnigstein, septembre 1940
Je ne sais combien de temps je resterai ici, des mois, des années peut-être. Il est possible que je sois enterré à côté de mon ami Dame. Je suis prêt à tout : peu importe. Je vous confie le soin de me remplacer dans une tâche sacrée, le relèvement de la France. Je vous interdis de vous résigner à la défaite, et d’admettre que la France puisse passer après l’Italie, l’Espagne ou la Finlande. Peu importe les moyens. Le but seul est essentiel. Tout doit lui être subordonné. […] Au début, il ne s’agit pas de heurter de front un ennemi qui s’est assuré la possession de notre sol et nous a totalement désarmés. Stresemann a défini la méthode à employer : nous n’avons qu’à copier intelligemment. En première urgence, la libération du territoire à l’intérieur des frontières qui nous sont laissés. Ensuite la reconstruction physique, morale et sociale. […] En troisième lieu […] pouvoir refaire une armée moderne. Ceci suppose un programme à exécuter, par qui de droit : – les esprits sont faits en France ; – l’instruction est faite aux colonies ; – le matériel est fait à l’étranger. Malgré tous les contrôles, un pareil programme est possible, le camouflage étant de règle. Rien ne ressemble au service en campagne comme l’instruction des scouts. Rien ne ressemble à un avion militaire comme un avion de transport. Un tracteur à chenilles n’a besoin que de sa cuirasse pour devenir un char, etc., etc. Mais avant tout, que les esprits soient à la hauteur de leur tâche. Qu’ils veuillent être Français totalement. Que personne ne s’expatrie des pays occupés ou temporairement détachés : il s’agit d’y maintenir la pensée française. Mais que personne n’hésite à s’expatrier si on lui offre à l’étranger une situation où il peut être utile à la France. Vous tous […] rappelez-vous qu’une bourrasque passe mais que la Patrie reste. Une Nation vit quand elle veut vivre. […] Forcez les autres à penser comme vous, à travailler comme vous. Nous sommes sûrs du succès, si nous savons vouloir. Résolution. Patience. Décision.
Général H. Giraud
Angelo Giuseppe Roncalli, nommé dès 1935 délégué apostolique en Turquie et en Grèce, – le futur pape Jean XXIII de 1958 à 1963 – dès qu’il apprend la persécution des Juifs par les nazis, se met à organiser leur départ vers la Palestine ; il prend aussi en charge les membres du clergé venus de toute l’Europe et particulièrement de Hongrie et de Bulgarie…. permis gratuits d’émigration délivrés par la délégation apostolique en particulier vers la Palestine sous mandat britannique, certificats de baptêmes temporaires et sauf conduits, vivres et vêtements fournis par la Croix Rouge. Il s’adressera au roi Boris III de Bulgarie [dont il avait béni le mariage avec la fille du roi d’Italie, Jeanne de Savoie] pour qu’il désapprouve la déportation de 25 000 Juifs de Sofia et obtiendra son aide pour faire sauver par la Croix Rouge des milliers de juifs slovaques qui étaient déportés en Bulgarie. Il aidera le rabbin Yitzhak Halevi Herzog à alerter le Vatican pour sauver les juifs de Moldavie, et en 1944, ceux de Roumanie (seuls 750 dont 250 orphelins arrivèrent en bateau à Jérusalem) etc… Dans son témoignage écrit envoyé au procès de Nuremberg il affirmera que Von Papen, ambassadeur du Reich en Turquie, aurait permis le sauvetage de 24 000 Juifs en leur fournissant des papiers en règle.
3 10 1940
Le régime de Vichy promulgue un statut particulier pour les Juifs, auxquels la fonction publique et les professions libérales sont désormais interdites. Monseigneur Valeri, représentant du Vatican à Vichy considère cela comme une disposition bénéfique, qui permet de contrecarrer leur prétendue influence néfaste dans la société française.
Monsieur le Maréchal,
J’ai lu le décret qui déclare que tous les israélites ne peuvent plus être officiers, même ceux d’ascendance strictement française. Je vous serais obligé de me faire dire si je dois aller retirer leurs galons à mon frère, sous lieutenant au 36° régiment d’infanterie, tué à Douaumont, en avril 1916 ; à mon gendre, sous lieutenant au 14° régiment de dragons portés, tué en Belgique en mai 1940 ; à mon neveu, Jean-François Masse, lieutenant au 23° colonial, tué à Rethel, en mai 1940. Puis-je laisser à mon frère la médaille militaire gagnée à Neuville Saint Vaast, avec laquelle je l’ai enseveli ? Mon fils Jacques, sous-lieutenant au 62° bataillon de chasseurs alpins, blessé à Soupir, en juin 1940, peut-il conserver son galon ? Suis-je enfin assuré qu’on ne retirera pas rétrospectivement la médaille de Sainte Hélène à mon arrière grand’père ?
Je tiens à me conformer aux lois de mon pays, même quand elles sont dictées par l’envahisseur.
Pierre Masse, sénateur de l’Hérault au Maréchal Pétain.
Pour mieux les identifier, ainsi que les musulmans, on met en place le N.I.R. : Numéro d’Identification au Répertoire national d’identification des personnes physiques : c’est le numéro à 13 chiffres qui n’est autre que notre actuel numéro de Sécurité Sociale.
Ce n’est pas au moment où Hitler impose à la France une législation raciste, contraire à toutes ses traditions nationales et solennellement condamnées par l’Église de Rome, qu’un doute quelconque peut voiler les intentions du personnage. Les grotesques mascarades du culte néo-païen, l’adoration du soleil et des pierres noires, on a eu et on a tort d’en rire. La vogue de la magie et des fables astrologiques dans l’entourage et jusque dans la maison de Hitler, on a eu et on a tort de les tourner en dérision. La déification du Führer par les profiteurs de son régime et par lui-même pose un problème dont on ne se débarrasse pas par un éclat de rire. D’abord elle oblige tous les croyants à livrer au faux dieu, à tout instant et dans tous les domaines, une guerre sans répit et sans merci. Ensuite, elle prouve que l’ordre nouveau dont parle Goebbels, c’est en réalité l’âge des cavernes.
Maurice Schumann, dans les jours suivants, à la radio de la France Libre. D’aucuns l’avaient surnommé La Transe combattante.
4 10 1940
Par décret, signé par du Maréchal Pétain, les préfets peuvent interner sans motif les ressortissants étrangers de race juive dans des camps spéciaux.
Un avion japonais survole Chu Hsien, dans le Chekiang, en Chine. Il répand des grains de blé et de riz mélangés à des puces : 38 jours après, des cas de peste bubonique sont déclarés dans ce secteur, faisant 21 décès. Ils renouvelleront l’opération le 27 octobre, le 28 novembre, avec des résultats très inégaux.
5 10 1940
Les Allemands insistent pour que soit mise en en place une Association des directeurs de théâtre de Paris (ADTP) pour répondre au désir de la Propagandastaffel (escadron de propagande), qui veut un interlocuteur unique dans la capitale. Car le théâtre est une jungle. Il existe bien un Syndicat national du théâtre privé (SNDTP) depuis 1936 et, face à lui, l’association du Cartel, mais ces deux entités ne regroupent pas toutes les salles.
Créée le 5 octobre 1940, l’ADTP rassemble la quasi totalité des grands théâtres parisiens, qui sont concentrés dans les 2°, 8° et 9° arrondissements – ce qui, soit dit en passant, ne facilite pas la vie des spectateurs habitant loin de ces arrondissements : ils doivent courir pour ne pas rater le dernier métro, et rentrer avant le couvre feu.
L’ADTP ne couvre que Paris pour une raison simple : la vie théâtrale se joue dans la capitale. Il n’y a quasiment plus de théâtres en province, à cause de l’arrêt des tournées, qui les nourrissaient, sauf à Nice et Marseille, en zone libre, où l’activité artistique est intense, grâce aux nombreux artistes qui s’y sont repliés.
À Paris, on estime à une cinquantaine le nombre de théâtres sous l’Occupation. Il est difficile d’être plus précis, parce que certains ferment, d’autres sont réquisitionnés ou changent d’attribution. L’ADTP a pour mission de faire le lien entre les théâtres et les autorités, allemandes et françaises. Elle est financée par 1 % des recettes de ses membres. Selon ses statuts, tous les directeurs de théâtres parisiens sont obligés d’y être affiliés.
Les Allemands nomment à la tête de l’ADTP Robert Trébor, ancien président du SNDTP et directeur du Théâtre Michel. Ils y nomment aussi comme responsables de l’organisation générale de la corporation Gaston Baty, Charles Dullin et Pierre Renoir (1885-1952), fils du peintre Auguste Renoir (1841-1919), considéré comme un membre du Cartel et proche de Louis Jouvet, qui lui confiera l’Athénée à son départ en tournée, en 1941.
C’est alors que la belle histoire du début devient moins jolie. Trois hommes mus par un projet méritoire de rénovation du théâtre et par un combat esthétique pour l’art théâtral entrent dans le jeu des Allemands, sans évaluer les conséquences de leur engagement. De la même façon, ils font confiance au régime de Vichy. Rappelons qu’en 1940, le maréchal Pétain apparaît à l’immense majorité des Français comme le seul recours possible, persuadée que la révolution nationale qu’il entend instaurer peut apporter des changements bénéfiques. Juste après la défaite, Pétain séduit quand il appelle à reconstruire la France, explique Pascal Ory. Au sein du Cartel, ces mots résonnent, on y voit une incitation à reconstruire le théâtre.
Dullin, Baty et Renoir pensent pouvoir faire avancer leur projet d’un théâtre d’art. Le théâtre commercial, qu’ils assimilent souvent au théâtre dit de boulevard – sans ambition autre que le divertissement pur -, pèche à leurs yeux par sa gestion guidée par des tripatouillages financiers, et son répertoire souvent pauvre et paresseux, jouant du ressort de la flatterie facile du public. Le régime de Vichy se reconnaît dans ce constat, surtout dans le second point, mais pour des raisons idéologiques. Les histoires de cocufiage qui font la popularité du boulevard participent de la dégénérescence morale qui a conduit la France à la défaite, selon le maréchal Pétain.
Disons le, la rénovation du théâtre est un débat ouvert bien avant 1940. Au sortir de la première guerre mondiale, les artistes réclament auprès de l’État qu’il intervienne davantage dans les affaires culturelles et notamment dans le secteur dramatique. Mais la III° République (1870-1940) se désintéresse de la question, se contentant de financer trois théâtres subventionnés, tous à Paris – Comédie-Française, Odéon, TNP -, et de laisser agir le marché, suivant les lois de l’offre et de la demande. Quand il arrive au pouvoir, en 1936, le Front populaire suscite un grand espoir, parce qu’il a une haute ambition pour la culture. Mais son existence est trop brève pour organiser le secteur.
En 1940 et 1941, le débat théâtral revient en force. Il occupe des pages entières dans les journaux. Charles Dullin signe au moins six tribunes, en particulier dans La Gerbe – un hebdomadaire créé le 11 juillet 1940 et dirigé par Alphonse de Châteaubriant, nazi fanatique – pour appeler à un assainissement de la scène française. Le dramaturge et critique Henri-René Lenormand va jusqu’à demander des mesures de contrainte visant à limiter l’affairisme de patrons de théâtre. Célébrité de l’époque et auteur très aimé du Cartel, Lenormand signe, comme Gaston Baty, dans Comœdia, quotidien d’avant guerre, refondé en hebdomadaire en 1941 sous le contrôle des Allemands. Ses quatre pages culturelles, de grande qualité, cohabitent avec des articles de propagande. Elles sont alimentées par des signatures prestigieuses : Jean Louis Barrault, Jean Cocteau, Jean Paulhan, Jean Paul Sartre, Henry de Montherlant, Colette, Paul Claudel…
L’assainissement de la scène française voulu par Charles Dullin vise à corriger plusieurs travers : trop de salles sont des garages qui accueillent des spectacles hétéroclites et pas toujours du théâtre ; trop de salles sont dirigées par le même directeur ; trop de directeurs n’hésitent pas à casser le prix des billets, une pratique qui assimile le théâtre à une simple marchandise. Dullin en appelle à une réforme en profondeur : surveillance des locations afin que les théâtres restent des théâtres, suppression des tickets à prix réduits, interdiction de cumuler des baux, instauration d’une licence pour les directeurs de théâtre. Et création d’un théâtre des jeunes pour encourager et soutenir les jeunes compagnies.
Les anciens du Cartel comptent peser au sein de l’ADTP pour mettre en œuvre le projet défendu par Charles Dullin. Mais cette association professionnelle a d’abord pour priorités des missions d’information et de coordination. Et des préoccupations liées à la guerre : elle enregistre les demandes des directeurs de théâtre qui doivent gérer les pénuries de charbon, de bois, de tissus et les restrictions d’électricité ; elle centralise les informations sur les dates d’ouverture, les horaires des théâtres ; elle reçoit les pièces qui doivent impérativement être soumises à la censure avant d’être jouées, tout comme les affiches et les programmes des salles avant d’être imprimés ; elle diffuse les mesures prises par les Allemands et Vichy. Dont les mesures antisémites.
Au début, l’ADTP cherche surtout à relancer le théâtre, et elle y parvient, en négociant des mesures sur les taxes ou les droits d’auteur. Mais, pour les Allemands qui la tiennent sous sa coupe, et pour Vichy qui a ratifié sa création, c’est aussi une machine à traquer les juifs. Pour être membre de l’ADTP, il faut justifier de sa qualité d’aryen. Autrement dit, prouver qu’on n’est pas juif. La Propagandastaffel mène des enquêtes fines pour savoir d’où vient l’argent des théâtres, les propriétaires des murs étant souvent différents des directeurs de la salle.
Neuf théâtres sont aryanisés, les propriétaires étant spoliés de leurs biens : le Théâtre Edouard-VII, le Théâtre de la Porte Saint Martin, le Pigalle, les Variétés, le Saint Georges, les Nouveautés, le Belleville, le Grand Guignol et le Moncey. Les auteurs juifs sont aussi écartés des scènes. L’ADTP va plus loin : pour être sûre qu’un spectacle ne soit pas interdit au dernier moment, elle demande à la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, par l’intermédiaire de Gaston Baty, d’exiger des auteurs qu’ils prouvent leur aryanité.
Georges Pitoëff au Théâtre des Mathurins, à Paris, en janvier 1937. Boris Lipnitzki/Roger Viollet
Cela ne suffit pas aux Allemands. Au printemps 1941, ils écartent Robert Trébor de la direction de l’ADTP, parce qu’ils le jugent trop peu coopératif dans la chasse aux juifs. Pour le remplacer, ils nomment Charles Dullin, Gaston Baty et Pierre Renoir. Les trois ténors du Cartel font allégeance au lieutenant Baumann, chargé du théâtre à la Propagandastaffel. Ils demandent à Vichy de valider leur nomination par un décret, qui paraît le 21 mai.
Dullin, Baty et Renoir pensent toujours pouvoir faire aboutir leur projet de rénovation du théâtre. Baumann joue finement. Il reprend leurs arguments – mercantilisme et faiblesse artistique du boulevard – pour justifier les mesures antisémites. Ces mesures vont dans le sens de Vichy, qui publie de son propre chef les lois sur le statut des juifs du 3 octobre 1940 et du 2 juin 1941.
Les anciens du Cartel ne s’y opposent pas : ils acceptent tout en bloc, ne regardant que leurs intérêts d’hommes de théâtre dans la France occupée, dans une période où Pétain apparaît encore comme un recours. Cela les amène à se compromettre. Une sale histoire en témoigne : l’affaire Lehmann. Maurice Lehmann est le directeur du Théâtre du Châtelet, à Paris. Quand il est reçu à la Propagandastaffel pour présenter le projet du triumvirat, en juin 1941, Gaston Baty signale que Maurice Lehmann cherche à acquérir d’autres théâtres. Et il lâche qu’il est demi juif. Il ne l’est pas, mais la consonance de son nom, alsacien, suffit à introduire le doute. Le directeur du Châtelet doit prouver son aryanité. Il y parviendra après de longues démarches, et avec la caution de l’amiral Darlan, numéro deux du gouvernement du maréchal Pétain.
Dullin, Baty et Renoir n’ont pas que des amis dans la profession. Leur projet suscite l’hostilité parce qu’il s’oppose à de nombreux intérêts économiques privés. Mais ce projet, pour être mis en œuvre, demande le vote de lois dont Vichy ne veut pas. Les Allemands se désintéressent aussi des demandes du trio du Cartel après le départ du lieutenant Baumann, à l’été 1941. Quelques mois plus tard, à la fin de novembre, Dullin, Baty et Renoir reconnaissent l’échec de leur projet et justifient leur démission en déclarant : Ce sont les intérêts spirituels que nous voulions (…) défendre ; et nous ne l’avons pas pu. Ainsi s’achève la belle histoire du début, que l’Occupation a salie. Comment un bon combat peut s’enliser dans des eaux troubles.
Le jugement de l’histoire est plutôt clément pour les Dullin, Baty, Renoir et les autres, prêts à tout pour imposer leur vision du théâtre. Les historiens ne parlent pas de collaboration. Pascal Ory insiste sur le contexte particulier des années 1940-1941. Dans son livre Le Théâtre dans les années Vichy (Ramsay, 1992), Serge Added souligne la compromission feutrée de Gaston Baty, Charles Dullin et Pierre Renoir, qu’il explique ainsi : Les conditions de l’Occupation n’étaient plus celles de l’avant-guerre (…). Les anciens du Cartel ne le perçurent pas. Ils étaient trop imprégnés de l’idée selon laquelle le théâtre vit détaché des contingences et des conflits de la cité.
Après leur départ de l’ADTP, en 1941, Charles Dullin, Gaston Baty et Pierre Renoir poursuivent leurs activités d’acteurs, metteurs en scène et directeurs de théâtre à Paris. Ils participent de l’euphorie culturelle dans une capitale sous la botte nazie. À la Libération, ils ne sont pas mis en cause, la France devant aller de l’avant, et l’épuration est assez douce dans le théâtre. Ils meurent assez vite, entre 1949 et 1952, dans la soixantaine. Ils rêvaient d’un monde d’après, le monde d’avant les a pris dans ses rets.
Brigitte Salino Le Monde du 12 août 2026
Une photo en noir et blanc le montre, souriant auprès d’une femme radieuse, dans une rue de Marseille. Veste sur l’épaule, chemise ouverte, des livres et des journaux à la main, Sylvain Itkine tient le bras de Robine Bahloul, la femme de sa vie. Il a la trentaine, le crâne dégarni, le regard vif. On ne sait pas qui a pris le cliché. Il date de 1940-1942. Itkine est un homme de théâtre complet, comédien, metteur en scène, auteur. Et résistant.
Ce fils d’un juif lituanien venu en France pour fuir les pogroms et d’une mère juive alsacienne d’origine russe interrompt son apprentissage de sertisseur de pierres précieuses pour se consacrer au théâtre. Beaux débuts. D’abord auprès de Michel Saint Denis (1897 – 1971), homme de théâtre remarquable qui rejoindra Charles de Gaulle à Londres, où il dirige les bulletins d’information français de la BBC ; c’est lui qui prête sa voix à la chronique Les Français parlent aux Français.
Très à gauche, Sylvain Itkine fonde dans les années 1930le groupe Mars, qui milite pour un théâtre du peuple. Il crée aussi Le Théâtre des Cinq avec Jean-Louis Barrault. Il remporte un grand succès avec sa mise en scène d’Ubu enchaîné, d’Alfred Jarry (1873 – 1907), en 1937 ; la même année, il joue le lieutenant Demolder dans La Grande Illusion, le film de Jean Renoir.
Soldat pendant la guerre, il s’installe à Marseille après la défaite, où il cofonde Le Fruit mordoré, une coopérative ouvrière qui produit des friandises à base de fruits, pour donner du travail aux nombreux exilés. Bons salaires et sacrée réussite : Le Fruit mordoré emploie jusqu’à 200 personnes et atteint le million de francs de recettes en 1941. Pour Sylvain Itkine, c’est un gagne pain et une couverture. Ses voyages dans la région, en tant que directeur commercial, lui offrent un prétexte pour masquer ses activités de résistant dans le réseau Franc Tireur, où il est chargé du renseignement militaire.
Au début de 1943, il rejoint à Lyon les Mouvements unis de la Résistance. Arrêté le 1° août 1944 à la suite d’une dénonciation, Sylvain Itkine est torturé dans les locaux de la Gestapo lyonnaise dirigée par Klaus Barbie (1913 . -1991). Il ne parle pas. Meurt il sous la torture ? Est il fusillé ? Son corps n’a jamais été retrouvé. Olivier Barrot lui a consacré un beau livre, Portrait d’Itkine (Gallimard, 2024). Selon ses contemporains, il était promis à un aussi bel avenir dans le théâtre que Jean Louis Barrault.
Il y a très peu d’histoires comme celle de Sylvain Itkine dans le théâtre en France, durant la guerre. Très peu de résistants. Comédiens, auteurs, techniciens ou metteurs en scène se comportent comme l’immense majorité des Français. Ils s’adaptent, travaillent, cherchent de quoi manger, troquent les pommes de terre contre les rutabagas, les autos contre les vélos, la liberté contre l’asservissement.
Deux profils disent l’époque. L’auteur Henry Bernstein, gloire de l’avant guerre, est contraint à l’exil comme tous les juifs ; il part pour les États Unis et perd son théâtre, Les Ambassadeurs, son appartement, ses biens et sa nationalité. Le comédien François Périer, lui, se concentre sur sa carrière qui commence et se comporte comme un idiot, dira-t-il avec regret, jusqu’à sa rencontre avec Jean Paul Sartre pour la création de Huisclos, en 1944.
À Paris, le théâtre vit un âge d’or que les Allemands encouragent, voulant donner un aspect normal à l’Occupation. Les spectateurs se précipitent dans les salles. S’il connaît de grands moments, avec par exemple la création du Soulier de satin, de Paul Claudel et de La Reine morte, de Henry de Montherlant, à la Comédie-Française, le théâtre produit essentiellement un répertoire de divertissement sans intérêt.
Des auteurs juifs talentueux qui ont connu la gloire avant guerre, tel Georges de Porto Riche (1849 – 1930), sont bannis. Ceux qui sont vivants sont interdits, comme toute activité artistique pour les juifs. Albert Camus (1913 – 1960) présente sa première pièce, Le Malentendu, Jean-Paul Sartre profite de la période pour lancer sa carrière, Jean Anouilh conforte la sienne avec Antigone(1944), un des triomphes de l’Occupation.
Les pièces jugées collaborationnistes sont rares. Celle écrite sous pseudonyme par Alain Laubreaux, le critique du journal antisémite Je suis partout, fait un flop. Le Bout de la route, de Jean Giono (1895 – 1970) – un des plus gros succès de l’Occupation, avec plus de mille représentations à partir de mai 1941 -, entre dans la veine du retour à la terre sans que l’on puisse tenir la pièce pour franchement pétainiste. Le régime de Vichy ne fait pas naître d’auteurs mais des spectacles dans la tonalité Travail, famille, patrie, dont Les Travaux et les Jours, d’Hésiode, mis en scène par Jean Vilar en 1941, dans le cadre du mouvement Jeune France.
Toutes les pièces sont soumises à la censure de Vichy puis à celle des Allemands, beaucoup plus ferme. Les avis peuvent se contredire : La Machine à écrire, de Jean Cocteau, est interdite par Vichy puis rétablie par les Allemands. À la censure répond aussi l’autocensure, insidieuse.
Dans ce monde ambigu de l’Occupation, Charlotte Delbo (1913 – 1985) est l’autre exception glorieuse avec Sylvain Itkine. Depuis 1937, cette fille d’immigrés italiens, communiste, est la secrétaire de Louis Jouvet, figure majeure du théâtre et star au cinéma. Elle assiste le maître au Théâtre de l’Athénée et au Conservatoire, où elle prend ses cours en sténo. En 1941, quand Jouvet décide de partir en tournée en Amérique du Sud, Charlotte Delbo hésite à l’accompagner. Elle n’a pas envie de laisser sa famille, ni son mari, le militant communiste Georges Dudach (1914 – 1942). Si elle se décide à partir quand même – ce sont ses mots -, c’est probablement parce que la tournée est bien payée et qu’une partie de l’argent sera versée en France, où il pourra aider ses proches.
Mais son engagement s’accommode mal des conditions de la tournée de Louis Jouvet, financée par Vichy, et de l’éloignement de la France, où son mari et ses camarades communistes optent pour la lutte clandestine. Il faut que je rentre, écrit-elle. Je ne peux pas supporter d’être à l’abri pendant qu’on guillotine les camarades. Je n’oserais regarder personne, après. Jouvet essaye de la retenir, en vain. En octobre 1941, elle retrouve Paris et vit cachée avec son mari. Ils sont arrêtés le 2 mars 1942. Georges Dudach est fusillé le 23 mai. Il avait 28 ans.
Charlotte Delbo, 29 ans, est déportée à Auschwitz, puis à Ravensbrück. Elle en réchappe. Parmi les livres qu’elle écrit après la guerre, figure l’extraordinaire Spectres, mes compagnons (Maurice Bridel, 1977), où des personnages de théâtre – Ondine, Alceste, Electre, Hamlet… – viennent dialoguer avec elle dans l’enfer des camps. Charlotte Delbo présente ce texte comme une lettre adressée à Louis Jouvet. Après la Libération, ils travaillent ensemble quelques mois, puis Charlotte Delbo quitte le patron pour toujours. Elle meurt en 1985 à l’âge de 71 ans. Ce qu’ils ont vécu ensemble, au théâtre, est inoubliable. Ce qu’ils ont vécu séparés, pendant la guerre, est insurmontable.
L’interminable tournée que Louis Jouvet effectue en Amérique du Sud, de 1941 à 1945, a longtemps été présentée comme une légende résistante, nourrie par les récits de ses compagnons de voyage, et par Jouvet lui-même : J’ai quitté Paris, déclare-t-il à son retour, parce qu’on m’interdisait de jouer deux de mes auteurs : Jules Romains et Jean Giraudoux. (…) On m’offrait de les échanger contre Schiller et Goethe.
Ce que Jouvet évite de dire, c’est qu’il part avec le soutien du régime de Vichy, qui voit dans la tournée une excellente manifestation de propagande française et lui donne du reste beaucoup d’argent : l’équivalent de 750 000 €, plus que ce que la Comédie Française perçoit pour sa tournée l’année précédente. Les Allemands lui fournissent les autorisations nécessaires pour quitter le territoire. La tournée, qui débute en juin 1941, est prévue pour durer quelques mois et mener la troupe au Brésil, en Argentine et en Uruguay. Parce que la guerre continue, elle se poursuit au Chili, au Pérou, en Équateur, en Colombie et au Venezuela, avant d’aller à Cuba, en Haïti et au Mexique. Ils sont vingt cinq à partir. Et douze à revenir quatre ans plus tard.
Dans Louis Jouvet et le Théâtre de l’Athénée (L’Harmattan, 2000), Denis Rolland explore en détail cette tournée, épique quand les décors brûlent ou qu’il faut franchir la cordillère des Andes, glorieuse par l’accueil qu’elle reçoit, troublante dans sa face cachée. Les services secrets américains surveillent de près Jouvet. Ils n’ont pas confiance en lui, lui consacrent de nombreuses notes où ils l’accusent d’être un partisan déclaré de Vichy ou de faire de la propagande subversive. Bien qu’il impose le silence sur la politique à ses camarades de tournée, le patron ne peut s’empêcher d’être provocant et de lâcher des propos inconsidérés, en parlant de Pétain quand on lui parle de De Gaulle, et de De Gaulle quand on lui parle de Pétain.
Jouvet a probablement en ligne de mire Hollywood, pour y faire du cinéma, après la tournée en Amérique du Sud. Mais le département d’État et le FBI refusent sa demande de visa pour les États Unis, alors qu’ils l’accordent à beaucoup d’artistes. Ils lui refusent même de survoler l’espace aérien américain pour aller au Canada, d’où il espère rentrer en France, ce qui le contraint à rester de longs mois au Mexique, dans l’attente d’un bateau.
À son retour, Jouvet est accueilli en sauveur par le général de Gaulle, qui, le 12 mars 1945, le félicite pour la remarquable et l’inégalable ambassade itinérante qu’avec sa troupe il fut pour la France et l’image qu’elle en donna. Car rien n’est tout noir ou tout blanc, comme souvent pendant la guerre, dans cette tournée que Denis Rolland aborde comme un cas d’école. Le régime de Vichy ne finance que la durée du voyage prévue au départ. Puis Jouvet, décide, seul, de poursuivre. À partir de 1942, il lui faut trouver de l’argent, ce qui n’est pas une mince affaire. Et à partir de 1943, la troupe est aidée par des représentants de la France libre, puis par le Comité français de libération nationale, dirigé par le général de Gaulle, à Alger.
Louis Jouvet retraçant son itinéraire en Amérique du Sud, au cours de la tournée qu’il fit, de 1941 à 1945. À ses côtés, sa collaboratrice, Marthe Herlin. Au théâtre de l’Athénée, à Paris, en 1949. Albert Harlingue/Roger Viollet
Reste la question : pourquoi Jouvet choisit-il de partir, en 1941 ? Il est vrai que les Allemands censurent Jules Romains (1885 – 1972), l’auteur de son plus grand succès, Knock, parce que sa femme est juive. Mais dire qu’il ne peut jouer Jean Giraudoux est complètement mensonger, affirme Chantal Meyer-Plantureux, cet écrivain n’étant pas persona non grata des Allemands. Cependant, Jouvet a de très bonnes raisons de partir : il ne veut pas demander d’autorisation de jouer aux Allemands, ni jouer devant eux. Il ne veut pas non plus subir les restrictions qui s’annoncent : il a toujours revendiqué le plus beau pour ses spectacles. Et puis Jouvet place le théâtre au dessus de tout.
Selon Denis Rolland, cela n’en fait pas pour autant un missionnaire ou un prosélyte du régime. Pour l’historien Pascal Ory, Jouvet trouve une solution qui lui permet de ne pas se compromettre autant que d’autres, qui restent. Il n’est peut-être pas le plus éthique, mais il est sans doute le plus intelligent.
Charles Dullin appartient comme Jouvet à la grande histoire du théâtre du XX° siècle. Comme lui, il se forme auprès de Jacques Copeau, le fondateur du Théâtre du Vieux Colombier. Avec Jouvet, Baty et Pitoëff, il fonde en 1927 le Cartel des quatre, pour défendre le théâtre d’art contre le théâtre commercial. Dullin est un acteur, metteur en scène et pédagogue recherché – ses cours, au début de la guerre, sont suivis par Jean Louis Barrault, Jean Marais, Antonin Artaud, Jacques Dufilho, Jean Vilar, Alain Cuny…
Depuis 1922, il dirige le Théâtre de l’Atelier, à Montmartre, où il connaît un de ses plus grands succès avec Volpone, de Ben Jonson. Mais il veut une salle plus grande. La guerre lui fournit l’occasion de l’obtenir. En octobre 1940, les Allemands créent l’Association des directeurs de théâtres parisiens (ADTP) pour encadrer la vie théâtrale à Paris – en particulier l’aryaniser, soit en écarter les juifs.
Charles Dullin, qui occupe une place importante dans le premier organigramme de l’ADTP, devient au même moment directeur du Théâtre Sarah Bernhardt, place du Châtelet, bien plus vaste et imposant que son Atelier. Il ne s’oppose pas aux Allemands qui désenjuivent sa nouvelle salle, rebaptisée Théâtre de la Cité, selon son souhait. Sur le fronton, la mention ex-Sarah Bernhardt est gravée – en dessous du nouveau nom. Après la guerre, Dullin dira qu’il s’est battu pour que cette mention soit apposée.
Quoi qu’il en soit, il n’obtient pas le succès escompté avec ses premières mises en scène au Théâtre de la Cité. Son public, amoureux de l’ambiance chaleureuse de la petite salle de l’Atelier, se sent un peu perdu dans cette grande salle inconfortable, où l’on entend mal. Et Dullin commence par une mauvaise pièce, écrite par sa compagne, Simone Jollivet, ancienne maîtresse de Jean Paul Sartre.
Sartre, justement, a 38 ans et c’est un inconnu quand Dullin crée Les Mouches, en 1943. Reprenant la tragédie d’Oreste, la pièce est présentée après guerre comme une attaque contre la tyrannie et une défense de la liberté. Sur le moment les critiques n’y voient que du feu, trouvent la pièce verbeuse, embrouillée. Le public ne suit pas non plus. Après la guerre, Sartre dira que Les Mouches ont été victimes d’une campagne menée par la presse collaborationniste afin d’empêcher que son message de liberté soit entendu.
C’est faux. On voit mal Dullin s’attaquer aux Allemands à travers une pièce, lui qui courbe le dos devant eux et se compare au Christ en croix lâché par tous les David-Weil, comme il l’écrit dans une lettre conservée à la Bibliothèque nationale de France (BNF). Plus largement, après avoir consulté les carnets de Charles Dullin à la BNF et le fonds Simone Jollivet à la bibliothèque de l’Arsenal, Chantal Meyer Plantureux en tire un constat accablant : Dullin était un metteur en scène génial mais un sale bonhomme, et Sartre et Simone de Beauvoir le savaient. Quant à sa compagne Simone Jollivet, elle était une antisémite acharnée qui demandait aux Allemands que ses pièces soient jouées en Allemagne. À la campagne, le couple faisait du marché noir et payait mal les paysans. A Paris, Dullin jouait au misérable et se plaignait des banquiers juifs qui le mettaient sur la paille.
Un an après, en 1944, Dullin crée Huis clos. Cette nouvelle pièce de Sartre passe mieux la rampe. La critique reconnaît en lui un auteur dramatique et les spectateurs se reconnaissent dans une situation où l’enfer, c’est les autres.
À la Libération, Charles Dullin n’est pas inquiété. Son dossier est pourtant très chargé, assure Chantal Meyer Plantureux. Je le sais par un membre de ma famille, cousin de mon père, grand résistant, qui était dans la commission d’épuration où son cas a été traité. Sartre fait valoir que si on attaque Dullin, on l’attaque lui. Le dossier est clos. Le metteur en scène meurt en 1949, à 64 ans. Quant à Sartre, soutenu par la gauche intellectuelle, il deviendra intouchable à partir des années 1960. Cela n’empêchera pas le philosophe Vladimir Jankelevitch (1903 – 1985) de lui reprocher d’avoir traversé la guerre en se souciant plus de bâtir sa carrière que de résister : Jean Paul Sartre ? ce néorésistant du café de Flore qui s’engage à s’engager.
C’est après la guerre que naît l’expression pièce résistante, à un moment où on était enclin à chercher une résistance dans tous les domaines, écrit Serge Added dans Le Théâtre dans les années Vichy (Ramsay, 1992). Les Mouches en font partie, avec Jeanne avec nous, de Claude Vermorel, une pièce oubliée qui fait passer les Anglais pour des occupants. Il y a surtout, parmi les pièces résistantes, le cas Antigone, de Jean Anouilh. Cette pièce triomphe sous l’Occupation et traverse ensuite les décennies sans que son succès soit démenti. Aujourd’hui encore, elle figure dans les manuels scolaires, et ne cesse d’être jouée.
Antigone de Jean Anouilh, avec les comédiennes Elisabeth Hardy et Odette Talazac, au Théâtre de l’Atelier, à Paris, en septembre 1947. Studio Lipnitzki /Roger Viollet
Quand Antigone est créée, en février 1944, au Théâtre de l’Atelier, où André Barsacq a succédé à son ami Charles Dullin, Jean Anouilh a 33 ans et son talent singulier est reconnu, même si Jouvet, avec qui il a travaillé, l’appelle le miteux. Dans Antigone, l’écrivain fait descendre la tragédie de son Olympe, déleste ses héros d’un destin qui les écrase et les rend humains, banals, ordinaires. Chacun peut se retrouver en eux, et tout le monde s’y retrouve en 1944.
Jacques Weber se souvient de sa mère lui racontant avoir assisté à une représentation. Faute d’électricité [les coupures étaient fréquentes, surtout à la fin de la guerre], le théâtre était éclairé par des ouvertures pratiquées dans le toit, nous confie l’acteur. Ma mère avait été émerveillée. Jeanne Moreau (1928 – 2017) a toujours dit que sa vocation d’actrice est née quand elle a vu Antigone. Elle avait 16 ans, et, comme tous les jeunes dans la salle, elle était Antigone, celle qui se révolte contre l’injustice du pouvoir, jusqu’à en mourir.
Dans la presse, en 1944, les extrêmes se rejoignent dans leur rejet de la pièce d’Anouilh, mais pour des raisons opposées. S’il loue Antigone pour sa virtuosité, Alain Laubreaux, le critique de Je suis partout, la trouve dangereuse parce que son succès soulève la salle, et que le soulèvement aboutit au chaos. Dans Les Lettres françaises, organe de la Résistance, Claude Roy (1915 – 1997) attaque violemment l’égoïsme d’Antigone qui se bat en ne pensant qu’à elle, à une époque où des soldats et des résistants meurent en pensant à tous. Jean Anouilh est loin de ces considérations. Pendant la guerre, il pense surtout à conforter sa carrière et, en 1944, il donne espoir à toute une jeunesse.
Sacha Guitry (1885 – 1957) cristallise toutes les ambiguïtés de la période. L’acteur, écrivain et metteur en scène est une star de 55 ans quand la défaite survient. Il continue à distraire les Français et connaît un des plus grands succès de sa carrière avec sa comédie N’écoutez pas, mesdames, qu’il crée en 1942 au Théâtre de la Madeleine.
Roi du Paris du théâtre avant la guerre, il n’a pas l’intention, en 1940, de se faire oublier. Ni de renoncer à son train de vie : mondain, hédoniste, il reçoit luxueusement dans son hôtel particulier de l’avenue Elisée Reclus, à l’heure des tickets de rationnement, et roule en voiture quand les Parisiens pédalent. Il connaît le Tout Paris d’avant guerre et connaît le Tout Paris de l’Occupation – Allemands compris. Il assiste au vernissage de l’exposition du sculpteur Arno Breker (1900-1991), à l’Orangerie, en mai 1942, et écrit le livre MCDXXIX-MCMXLII. C’est-à-dire : De Jeanne d’Arc à Philippe Pétain. C’est-à-dire : 500 ans de l’histoire de la France, qu’il va présenter au maréchal, à Vichy, le 5 octobre 1943. Une belle vitrine de la collaboration, en somme.
Mais le même Sacha Guitry refuse que ses pièces soient traduites en allemand et de travailler avec la Continental, la société de production de cinéma allemande, où se presse une bonne partie de la profession. Accusé d’être juif, il prouve qu’il ne l’est pas et écrit une pièce, Mon auguste grand père (1941), dans laquelle il moque l’obsession allemande de l’antisémitisme. Dans les extraits de ses films qu’il présente souvent au début de ses spectacles, il n’oublie jamais de montrer Sarah Bernhardt, juive. Interdit de le faire, il recommence, ne lâche jamais sa défense, la compte parmi les grandes figures françaises dans De Jeanne d’Arc à Philippe Pétain, au même titre que le philosophe Henri Bergson et l’écrivain Georges de Porto Riche, juifs eux aussi, et Zola, dont il insère un fac-similé de son J’accuse (1898).
Sacha Guitry le jour de son élection à l’académie Goncourt, sur le pont des Arts, à Paris, le 28 juin 1939. Hélène Roger Viollet et Jean Fischer/Roger Viollet
C’est Guitry aussi qui organise une soirée de soutien à la veuve de Georges Courteline, privée des droits d’auteur de son mari parce que juive. Lui qui, avec Jean Cocteau et d’autres, se mobilise pour sauver Max Jacob, interné et malade à Drancy – en vain, mais son intervention sauve Tristan Bernard, comme elle permet de libérer de nombreux prisonniers. Cela n’arrête pas la foule de ses détracteurs.
Riche et célèbre, Guitry suscite les jalousies. Conquérant et arrogant, il suscite la haine. Il est dénoncé partout, dans la presse clandestine aussi bien que dans le magazine américain Life, dès 1942. Arrêté le 23 août 1944 et incarcéré, il est accusé d’avoir fraternisé de façon excessive avec l’ennemi puis est acquitté, faute de preuves. (Paris libéré ! J’ai été le premier prévenu, lâchera t il) Un an plus tard, il est à nouveau jugé, cette fois pour indignité nationale, et il bénéficie d’un non lieu. (Puisque j’ai bénéficié de deux non lieu, c’est qu’il n’y avait pas lieu…)
Aujourd’hui, Guitry figure en bonne place dans le Dictionnaire de la collaboration (Nouveau Monde éditions, 2025). Pourtant, entre Dullin et lui, il n’y a pas photo, affirme Chantal Meyer Plantureux. Pascal Ory renchérit : De la même façon que certains sauvent l’honneur d’une profession, certains payent pour les autres.
Brigitte Salino Le Monde du 13 août 2026
On ne l’a pas regardée d’un bon œil. Au début des années 1990, Marie Agnès Joubert se lance dans une thèse ayant pour thème la Comédie Française sous l’Occupation. Il n’y a rien sur le sujet, à part quelques articles et des souvenirs épars de comédiens. Quand l’étudiante, née en 1968, demande à consulter les archives conservées à la bibliothèque de la Maison de Molière, place Colette, au cœur de Paris, on lui refuse l’accès à certains documents. Aux Archives nationales, où sont conservés les dossiers de l’épuration, elle est reçue avec suspicion : Pourquoi vous intéressez-vous à ce sujet ?
Marie Agnès Joubert reconnaît que, depuis, il y a eu une belle évolution. La preuve : Clément Hervieu Léger, l’administrateur général du Français, a donné avec enthousiasme son feu vert à un projet de film documentaire, écrit et réalisé par Virginie Linhart et inspiré par le livre remarquable tiré de la thèse de Marie Agnès Joubert, La Comédie-Française sous l’Occupation (Tallandier, 1998).
Il y a une nécessité à connaître une histoire qui nous concerne tous, explique Clément Hervieu-Léger. La Comédie-Française est un miroir de la société française. Comme toutes les familles, elle a ses secrets. Il faut les révéler si l’on veut avancer. Les archives de la Maison, dont une partie n’avait pu être consultée par Marie Agnès Joubert, vont enfin s’ouvrir. Toutes ? Oui, répond Clément Hervieu Léger. Y compris celles, très délicates, de l’épuration menées à la Libération par Pierre Dux, comédien et administrateur.
L’histoire de la Comédie-Française sous l’Occupation n’est pas faite de bruit et de fureur, comme chez Shakespeare, mais de luttes sourdes et de compromissions feutrées, de comédiens résistants et d’autres collaborateurs, d’éclats de beauté aussi et, par-dessus tout, d’une volonté : durer, ne pas casser le fil d’une histoire jamais interrompue depuis la création de la société de comédiens par Molière, en 1680, qui fait de la Comédie Française, entièrement dépendante de l’État, la troupe en activité la plus ancienne du monde.
En 1936, Jean Zay (1904 – 1944), le ministre de l’éducation et des beaux-arts du Front populaire, nomme à la tête du Français l’auteur Edouard Bourdet (1887 – 1945) et lui demande de travailler avec quatre grandes figures : Jacques Copeau (1879 – 1949), le fondateur du Théâtre du Vieux-Colombier, et trois metteurs en scène du Cartel des quatre, fondé en 1927 pour défendre le théâtre d’art, Louis Jouvet, Charles Dullin et Gaston Baty. Une période faste s’ouvre alors.
La guerre remet tout à plat. En février 1940, Edouard Bourdet est victime d’un accident de vélo. Il propose à Louis Jouvet de prendre sa place, mais ce dernier refuse. Jacques Copeau, lui, accepte de le remplacer pendant quelques mois. En juillet, les Allemands, qui occupent la zone nord de la France, lui demandent de rouvrir la Comédie Française au plus vite tout en excluant les juifs de la troupe. Le 26 juillet, Copeau rencontre le lieutenant Badenmacher, chargé du théâtre à Paris ; il habite l’appartement dont l’auteur Henry Bernstein (1876 – 1953) a été spolié, et il est obsédé par la question juive. Dans le journal qu’il tient depuis 1901 (publié en deux tomes, Seghers, 1991), Jacques Copeau rend compte de cette rencontre, et écrit : La vague d’antisémitisme qui déferle sur Paris, dans les journaux, est écœurante.
Jacques Copeau, administrateur de la Comédie-Française, à son bureau, à Paris, en décembre 1940. Lapi/Roger-Viollet
Un mois plus tard, il écrit qu’il a retiré les tragédies du programme de la rentrée. La raison ? il est impossible de les présenter sans Jean Yonnel, le grand tragédien de la roupe, qui est juif. Le Journal de Copeau s’arrêtant net le 13 septembre 1940, nous ne savons rien des mois décisifs de l’automne, où l’activité de la Maison reprend. Rien non plus sur l’éviction des juifs. Ce sont les sociétaires eux-mêmes, autrement dits les comédiens, réunis en septembre, qui prennent la décision : Jean Yonnel et René Alexandre déclarent qu’ils quittent la troupe pour ne pas mettre en péril la Comédie Française. Ils se sacrifient. Un autre comédien juif, Robert Manuel, part discrètement, sans notification officielle.
René Alexandre ne s’en remettra pas ; il mourra en 1946 sans avoir pu remonter sur scène. Véra Korène, juive et exclue de la troupe en 1940, part pour les États Unis et réintégrera la maison en 1945. Le cas de Jean Yonnel est, lui, exemplaire de la complexité de l’époque. Après avoir démissionné, le comédien fait valoir aux Allemands qu’il est baptisé. Il est soutenu par plusieurs personnalités, dont la princesse Soutzo, la femme de Paul Morand, violemment antisémite mais roumaine, comme Yonnel, précise Chantal Meyer Plantureux, dans son livre Antisémitisme et homophobie. Clichés en scène et à l’écran. XIX°– XX° siècles (CNRS Editions, 2019). Parce qu’ils tiennent au grand répertoire tragique, les Allemands font réintégrer Jean Yonnel dans la troupe.
La réouverture de la Comédie-Française a lieu le 7 septembre 1940, avec une soirée consacrée à la valeur de l’homme ordinaire. Devant une salle comble – des centaines de spectateurs ne peuvent entrer -, Jacques Copeau exprime sa foi, secrète mais inébranlable, dans les vertus de la patrie, dans l’âme de la race, dans la puissance et la pérennité de l’esprit français. Un discours d’allégeance sans faille à Vichy, même s’il est tenu à une période où, pour l’écrasante majorité des Français, le maréchal Pétain apparaît comme un recours.
Les mois suivants, Copeau programme surtout des reprises de spectacles qu’il a créés au Vieux Colombier, dans les années 1920, et qui ont fait sa gloire : Le Carrosse du Saint Sacrement, de Mérimée, La Nuit des rois, de Shakespeare, Le Paquebot Tenacity, de Vildrac… L’accueil est mou, le public a envie de renouveau. Il le trouve dans Le Cid, de Corneille. Copeau confie le rôle titre à un jeune comédien qu’il vient d’engager, Jean-Louis Barrault.
En novembre 1940, le comité d’administration, composé de Copeau et de comédiens, entérine la venue du Schiller Theater de Munich, avec Intrigue et amour, de Schiller, prévue pour février 1941. C’est une rupture historique : les statuts de la Comédie Française lui interdisent de recevoir des troupes étrangères. Mais la pression conjuguée des Allemands et du régime de Vichy est la plus forte.
S’il n’a pas de problèmes avec le régime de Vichy, Jacques Copeau est considéré comme un ennemi de l’Allemagne par le lieutenant Baumann, chargé du théâtre à la Propagandastaffel, la section de propagande. J’ai été sidérée en lisant leurs rapports, souligne Marie Agnès Joubert. Les Allemands étaient au courant de tout ce qui se passait à la Comédie Française, dans les moindres détails, et ils surveillaient Copeau de près. Ils savent que son neveu, l’homme de théâtre Michel Saint Denis, a rejoint Charles de Gaulle à Londres et que son fils Pascal est entré dans la Résistance.
Mais Copeau est loin de ces engagements, s’attelant à protéger ses arrières. Il demande au régime de Vichy d’être conforté à son poste. Le 27 décembre 1940, il est nommé officiellement administrateur de la Comédie-Française. Dix jours plus tard, il est contraint de démissionner, les Allemands ne voulant pas de lui. Outre l’engagement du fils de Copeau, le lieutenant Baumann reproche à ce dernier sa tiédeur dans la collaboration : trop peu de zèle dans l’éviction des comédiens juifs, et trop peu de visites à la Propagandastaffel.
On ne sait comment Jacques Copeau vit cette éviction, après huit mois à la tête du Français. Son journal ne reprend que le 23 janvier 1941. C’est fini. Cette aventure est terminée, écrit-il ce jour là. Sans plus de commentaire, et sans tirer le bilan.
La postérité s’en chargera. Aujourd’hui encore, son buste trône à la Comédie Française, devant la plaque de marbre sur laquelle sont inscrits les noms de tous les administrateurs. Cet honneur est une survivance de l’époque de l’après guerre, où l’opposition entre Résistance et collaboration ne souffrait guère de nuances. Alors que son successeur sous l’Occupation, Jean Louis Vaudoyer (1883 1963), est communément qualifié de collaborateur, Jacques Copeau a longtemps fait figure de résistant.
Clément Hervieu Léger récuse cette opposition tranchée. Je n’ai pas le sentiment que Copeau ait tout fait pour s’opposer au régime de Vichy, nuance-t-il. Et il a justifié son attitude par l’intérêt supérieur de la Comédie-Française, comme on le fait toujours. Marie Agnès Joubert, elle, souligne dans son livre le caractère obstiné d’un homme qui eut la naïveté de croire qu’il pourrait se consacrer à sa tâche en négligeant la présence de l’occupant.
De gauche à droite : André Brunot, Jean Louis Vaudoyer, Marie Bell, Pierre Bertin et Maurice Escande, à Paris, entre 1941 et 1944. Collection Comédie Française.
Jean Louis Vaudoyer n’a pas cette naïveté, ce qui n’en fait pas pour autant un résistant, loin de là. Cet historien de l’art, amateur de musique et de théâtre, connaît bien la Comédie Française, où il s’occupe depuis 1936 des matinées poétiques, à la demande d’Edouard Bourdet. C’est d’ailleurs le clan des bourdétistes, avec en tête les comédiens Madeleine Renaud et Pierre Dux, qui le met au pouvoir. Et pas le régime de Vichy qui, ne sachant comment dénouer la crise après le départ de Copeau, demande à la troupe de choisir son patron, nommé le 4 mars 1941.
Vaudoyer n’a pas d’ambition artistique personnelle – il n’est ni auteur dramatique ni metteur en scène -, mais a la volonté de ramener l’ordre dans la troupe et de maintenir le cap de la Comédie Française en la préservant de l’emprise des occupants. Rude défi.
Les Allemands prêtent une attention toute particulière à la Maison de Molière, qu’ils considèrent comme le fer de lance de leur politique culturelle en France. Ils cherchent moins à exercer la censure des pièces jouées qu’à introduire le théâtre allemand dans le saint des saints, la salle Richelieu.
La venue du Schiller Theater avec Intrigue et amour ouvre une brèche. Les représentations ont lieu les 25 et 26 février 1941 devant un parterre de soldats allemands et le Tout-Paris du spectacle et de la collaboration. Les habitués boudent la soirée, qui représente cependant une victoire importante pour les Allemands, écrit Marie Agnès Joubert. En échange, si l’on peut dire, l’ambassade allemande offre une somme pour la caisse de retraite du personnel du Français, et accepte de libérer nombre de techniciens et comédiens retenus prisonniers outre Rhin. Après la guerre, Jean Louis Vaudoyer s’en prévaudra : J’ai monté deux pièces allemandes et, grâce à cela, deux tiers des prisonniers sont revenus. Triomphe de Claudel et de Montherlant
Telle est la méthode Vaudoyer : demander une compensation aux diktats du vainqueur, essayer de sauver ce qu’il peut, louvoyer entre les écueils. Sans toujours y arriver. Il doit ainsi accepter la demande de la Propagandastaffel, qui veut que la troupe allemande du Théâtre national de Munich et la troupe de la Comédie Française jouent simultanément, en avril 1942, la même pièce, Iphigénie en Tauride, de Goethe, à Paris. Les deux versions sont présentées, l’une au Théâtre des Champs-Elysées, l’autre à la Comédie-Française. Pour les critiques dramatiques, le match tourne à l’avantage des Allemands.
Un an plus tard, la Propagandastaffel remporte sa plus grande victoire artistique : faire entrer une pièce allemande au répertoire de la Comédie Française – procédure nécessaire pour qu’une œuvre soit jouée salle Richelieu. Les Allemands imposent l’auteur Gerhart Hauptmann pour fêter ses 80 ans. Jean-Louis Vaudoyer tente de noyer le poisson en choisissant Iphigénie à Delphes, qui semble poursuivre le cycle Iphigénie de 1942. Même si la pièce quitte l’affiche au bout de onze représentations, faute de spectateurs, les Allemands ont atteint leur but.
Le rôle-titre d’Iphigénie à Delphes est tenu par Mary Marquet, proallemande de la première heure. Elle a donné un récital à Baden Baden (Allemagne) en 1938, à l’occasion d’un congrès nazi. À la Comédie Française, elle affiche ses convictions, tout comme Pierre Bertin ou Antoine Balpêtré, membre du groupe Collaboration. Marie Bell, Pierre Dux et Julien Bertheau, appartiennent, eux, à la Résistance. Dans un entretien accordé à Marie Agnès Joubert en 1992, Julien Bertheau raconte : Michel Bourdet Pléville, le secrétaire général de la Comédie Française, qui était proallemand et ne le cachait pas, savait très bien que j’étais résistant. Il ne m’a jamais dénoncé.
Iphigénie à Delphes, de Gerhart Hauptmann, mise en scène de Pierre Bertin, lors de la première à la Comédie-Française, à Paris, le 27 mai 1943.
Dans les caves du théâtre, le comédien Aimé Clariond imprime des tracts que Julien Bertheau et ses amis déposent dans les casiers du personnel ou jettent des balcons, pendant les représentations. Jean Louis Vaudoyer n’intervient pas. Il n’affiche publiquement aucune conviction. Il gère la troupe, ne fait aucune remarque aux comédiens, dont certains, comme la jeune Gisèle Casadesus, se gardent d’assister aux cocktails donnés pour les Allemands.
Comme le fait remarquer Denis Podalydès : Les lois de la troupe sont plus fortes que celles des Allemands ou du régime de Vichy. J’ai toujours été fasciné par le fait que des pièces étaient jouées par des résistants et des collaborateurs. Ils partageaient le même plateau, chacun savait exactement qui était l’autre, mais c’est la Comédie Française qui passait avant tout.
Proallemands et résistants peuvent cohabiter parce que la Comédie Française vit une situation paradoxale. Elle est à la fois tenue à l’œil et protégée par les Allemands, qui interviennent de façon mesurée, laissent une grande liberté de mouvement aux comédiens.
Et la Comédie Française brille, sous l’Occupation. Elle est dans une situation privilégiée. Sa subvention de l’État, très importante, reste stable entre 1940 et 1944 dans une période de forte inflation. S’il cède aux Allemands, s’il accepte que la troupe joue devant le maréchal Pétain, à Vichy, en mars 1942, ou demande à Robert Brasillach de diriger une matinée poétique célébrant Corneille, en 1941, Jean Louis Vaudoyer réussit, en même temps, à maintenir la barre haute et à renouveler le répertoire, avec trois créations.
L’une est un échec. Renaud et Armide, pièce écrite en alexandrins par Jean Cocteau et créée en avril 1943, ne passe pas la rampe. Cette histoire d’amour impossible entre une magicienne et un croisé est assassinée par la critique ; la pièce n’est jouée que vingt sept fois. Les deux autres créations, La Reine morte, d’Henry de Montherlant (créée en décembre 1942), et Le Soulier de satin, de Paul Claudel (créée en novembre 1943), sont un triomphe. Des places se vendent même au marché noir. Les deux pièces sont de vrais succès en 1943, l’année d’apogée de la Comédie Française sous l’Occupation.
Jean Louis Vaudoyer est ami avec Montherlant, homme de gauche avant la guerre, partisan du maréchal Pétain après la défaite de juin 1940, et adepte de la collaboration. Il n’a écrit qu’une pièce, jamais jouée, quand Jean Louis Vaudoyer lui demande d’en écrire une autre dans la veine du répertoire ibérique, alors très en vogue. Ainsi naît La Reine morte, ou l’histoire d’un roi qui demande à ses courtisans de baiser la main d’une femme morte qu’il a aimée, et que son père lui a interdit d’épouser.
Mise en scène par Pierre Dux, la pièce est jouée par Jean Yonnel, Madeleine Renaud et Julien Bertheau. Le public s’enthousiasme pour cet éloge du sublime, et la presse s’émerveille du propos et du style de Montherlant. Sauf Jean Paulhan : dans Les Lettres françaises clandestines, il cogne cette Reine morte qui, sous ses airs de grandeur, vante la lâcheté.
Jouée pour la première fois le 8 décembre 1942, La Reine morte pourrait encore remplir la salle Richelieu un an plus tard. Mais elle doit céder la place à une autre création : Le Soulier de satin. Sans Jean Louis Barrault, qui veut le mettre en scène, le grand œuvre de Paul Claudel n’aurait jamais vu le jour. Les comédiens français rechignent à se lancer dans cette aventure qui leur semble folle, ne serait ce que sa durée : une dizaine d’heures, au moins. Jean Louis Barrault les convainc en leur faisant une lecture de la pièce, avec les coupes décidées avec l’auteur, qui la ramènent à cinq heures.
Très vite, une rumeur circule dans les couloirs : l’ambiance des répétitions est exceptionnelle, et le talent de Jean Louis Barrault éclatant. Alors tout le monde, jusqu’aux plus rétifs au projet, se précipite pour demander ne serait-ce qu’un petit rôle. Jean Louis Barrault veut tout : cinquante nouveaux costumes, des gants, des fausses barbes, une musique d’Arthur Honegger… En cette période de pénurie, les ateliers de couture et de décor déploient des merveilles d’invention. Marie Bell se coule dans le rôle de Prouhèze, Madeleine Renaud dans celui de Doña Musique, Pierre Dux dans celui de l’Annoncier, et Jean Louis Barrault lui même dans celui de Rodrigue. De jeunes inconnus, Juliette Gréco et Serge Reggiani, se glissent dans les rôles des vagues mimées de l’océan que traversent sans retour les amants mystiques de Claudel.
Vaudoyer écrit à Claudel : Les bureaux de location sont assiégés par une foule si avide et si démonstrative que, certains matins, la force publique a été contrainte d’intervenir pour rétablir l’ordre ! Toutes les représentations se jouent à bureaux fermés. La création du Soulier de satin, le 27 novembre 1943, confirme et amplifie l’attente. La grand mère de Denis Podalydès assiste à une représentation. C’est devenu la pièce emblématique de sa vie, confie le comédien. Les spectateurs y voyaient un acte de résistance à l’Allemagne, notamment à cause de ses derniers mots : Délivrance aux âmes captives.
La Reine morte, d’Henry de Montherlant, mise en scène de Pierre Dux, avec Julien Bertheau et Madeleine Renaud, à la Comédie Française, à Paris, le 8 décembre 1942. Studio Harcourt. Collection Comédie Francaise
Malgré les raids aériens, les alertes qui précipitent les spectateurs dans les abris dont un plan est donné à chacun, les coupures d’électricité, la longueur de la représentation et la crainte de rater le dernier métro, Le Soulier de satin vole vers le triomphe public.
La presse est plus nuancée, même si dans son ensemble, elle se montre très favorable. Les Allemands, eux, grincent des dents. Ils ne se sont pas opposés à la création, mais jugent dangereux l’enthousiasme du public. Ils avisent Vaudoyer de leur désir de voir Le Soulier de satin disparaître de l’affiche. Ce n’est pas le cas, mais les représentations s’espacent à partir de 1944.
En 1943, Raimu (1883 – 1946) est engagé à la Comédie Française pour deux ans. C’est une révolution. Personne ne voyait l’acteur fétiche de Marcel Pagnol intégrer la Maison de Molière. Mais Raimu en a envie, et Vaudoyer le veut. La troupe, elle, redoute l’arrivée de ce comédien de génie qui peut lui voler la vedette, et dont elle estime que, venu du music hall et du cinéma, il n’a pas sa place salle Richelieu. Elle le lui fait sentir lors des répétitions du Bourgeois gentilhomme, de Molière, sa première pièce, qui remporte un incontestable succès. Il joue ensuite un autre Molière, Le Malade imaginaire, en 1944. Et quitte la Comédie Française en 1945. Il y était venu par plaisir, il en part sans déplaisir.
Jean Louis Vaudoyer doit renoncer à son poste d’administrateur en mars 1944. Le régime de Vichy se durcit, et Abel Bonnard, ministre de l’éducation nationale, veut un administrateur conforme à la nouvelle ligne, fasciste. Alain Laubreaux, le critique de Je suis partout, rêve du poste. Sa candidature suscite un tel rejet de la troupe qu’il doit renoncer. Le choix se porte alors sur l’auteur Jean Sarment, président de la section arts dramatiques du groupe Collaboration. Il est nommé le 24 juillet 1944, trois jours après la fermeture annuelle de la Comédie Française. Le 19 août commence la Libération de Paris. Elle signe la fin du mandat de Jean Sarment, avant même qu’il ait pris ses fonctions.
Commence alors une autre période taboue pour le théâtre de Molière : l’épuration de ses équipes. Elle est conduite par Pierre Dux, devenu administrateur le 31 août 1944. Un seul comédien est exclu : Antoine Balpêtré. André Brunot, Pierre Bertin, Yves Furet et Louis Seigner ont des sanctions plus faibles, du blâme à l’interdiction de jouer pendant quelques mois. Mary Marquet est emprisonnée un mois puis relâchée, mais ses pairs lui interdisent un retour à la Comédie Française – elle fera une brillante carrière en dehors. Au sein du personnel administratif, Robert Cardinne Petit est exclu et Michel Bourdet Pléville est sanctionné plus faiblement.
Jean Louis Vaudoyer, lui, n’est pas inquiété, reprenant son métier d’auteur avant d’entrer à l’Académie française en 1950. Pour l’historien Pascal Ory, il n’est pas un collaborateur mais il assume des responsabilités dans le régime de Vichy, sans le remettre en cause. En même temps, grâce à lui, la Comédie Française traverse un âge d’or artistique. Une fois de plus, en même temps introduit de la couleur dans le gris de l’Occupation.
Marie Agnès Joubert insiste sur cette nuance. On a une image très négative de Vaudoyer alors qu’il a essayé de contourner les écueils comme il pouvait. S’il ne l’avait pas fait, Vichy n’aurait pas essayé de l’écarter dès 1942. Et je vois mal un résistant comme Julien Bertheau rester à la Comédie-Française s’il l’avait considéré comme un collaborateur. Clément Hervieu Léger va dans le même sens : J’ai parfois le sentiment qu’on s’est focalisé sur le cas de Vaudoyer pour ne pas se pencher sur le cas de Copeau. Jacques Copeau et Jean Louis Vaudoyer ont tous les deux leur nom gravé sur la plaque où sont inscrits ceux de tous les administrateurs depuis Molière. Et l’histoire de la Comédie-Française continue.
Brigitte Salino Le Monde du 14 août 2026
7 10 1940
Création de l’ordre des médecins. Abrogation du Décret Crémieux qui accordait aux Juifs d’Algérie depuis 1870 la nationalité française. On compte à ce moment-là 130 000 Juifs en Algérie : 1 310 d’entre eux resteront français après la publication de cette abrogation : anciens combattants etc… La suppression de la nationalité française, cela signifie l’impossibilité de travailler dans la fonction publique, de fréquenter les écoles françaises pour les enfants… pour les hommes, c’est souvent l’enfermement dans de véritables camps de concentration, dont le principal : Djenien Bou Rezg, et pour tous l’impossibilité de s’engager dans l’armée.
13 10 1940
Les courses des hippodromes ont cessé le 12 mai. Mais l’hippodrome d’Auteuil les reprend pour le galop et ce jusqu’à la fin de la guerre. Marcel Boussac en est l’un des principaux animateurs ; il fait partie du Conseil national de Vichy et va entretenir de très bonnes relations avec les officiers supérieurs allemands, fournissant en tissus la Kriegsmarine. À la libération ses ennuis judiciaires prendront fin quand d’anciens déportés attesteront avoir perçu intégralement leur salaire pendant tout leur temps d’absence.
Élisabeth Alexandra Mary Windsor, 14 ans, fille aînée de George VI, roi d’Angleterre enregistre un message à toute la jeunesse d’Angleterre à la BBC, pour l’émission Children’s hour : Nous savons, chacun de nous, qu’à la fin tout ira bien, car Dieu prendra soin de nous et nous donnera la victoire et la paix. Et quand la paix viendra, souvenez-vous que ce sera à nous, les enfants d’aujourd’hui, de faire du monde de demain un endroit meilleur et plus heureux. Plus tard, elle se formera en tant que mécanicienne, et conductrice de camion, sous le contrôle d’un instructeur du service territorial auxiliaire qu’elle rejoindra volontairement au début de 1945. À la fin de la guerre, elle aura atteint le grade de commandant junior. Et le 6 février 1952 elle deviendra reine d’Angleterre.
14 10 1940
Luis Companys y Jover est fusillé à la forteresse de Montjuich, à Barcelone. Président de la généralité de Catalogne dès 1931, il avait dirigé le soulèvement contre le gouvernement de Madrid en 1934. Réfugié en France en 1939, il sera livré à la Gestapo, qui le livrera à Franco.
18 10 1940
Des pluies diluviennes s’abattent depuis deux jours sur le Vallespir, à l’ouest de Perpignan, et le lit du Tech s’encombre de matériaux apportés par les glissements de terrain des versants. Les eaux finissent par sortir violemment du lit : l’aïguat emporte tous les parages : on dénombrera 48 victimes et d’innombrables dégâts dans toute la vallée : des dizaines de ponts, 60 immeubles à Arles sur Tech et à Amélie les Bains, 10 à Prats de Mollo la Preste. Le village du Tech sera ravagé.
23 10 1940
Entrevue de Hendaye entre Hitler et Franco, lequel a commencé par faire attendre Hitler plus d’une heure sur le quai : … les trains espagnols ….
Hitler veut lui arracher un engagement à ses cotés ; Franco se défend pied à pied, justifiant ses refus par l’état de faiblesse de l’Espagne à la sortie de quatre ans de guerre civile. Et Franco ne parvient pas à lui faire accepter sa volonté d’empiètement sur l’Empire français en Afrique du Nord : il n’ambitionnait pas moins que de prendre à la France le Maroc, Oran, le Sahara jusqu’au 20° parallèle, et la zone littorale de Guinée jusqu’au delta du Niger ! Un protocole précisa toutefois que l’Espagne entrerait en guerre quand cela lui serait demandé, que Gibraltar lui serait restitué. Hitler repartira d’Hendaye en jurant : plutôt me faire arracher dix dents que discuter une heure de plus avec ce type-là.
24 10 1940
Entrevue de Montoire entre Pétain et Hitler. La célèbre poignée de main sera le symbole de toute la collaboration.
la poignée de main fut trop brève pour qu’un appareil de cette époque puisse obtenir une certaine netteté.
Je choisirai des hommes vieux, trop vieux pour plonger leur regard dans le lointain et discerner mes buts. Ils ne seront pas fatalement des coquins et des traîtres. J’exploiterai la sottise, la faiblesse, la sénilité et surtout l’ambition. Ma réussite dépendra de ce que j’aurai su ou non les trouver.
Hitler à Rauschnigg et Strasser
Hitler demande que la France déclare la guerre à l’Angleterre ; refus de Pétain. Mais, soucieux de faire un geste symbolique de réconciliation, il envoie deux avions à Kayes récupérer quelques tonnes d’or pour l’Allemagne et, dans la foulée, ordonne que l’intégralité de l’or belge – 210 tonnes – soit acheminé vers l’Allemagne, sous contrôle allemand : 49 tonnes vont être acheminées par avion peu avant Noël sur Oran, le solde prendra le train pour Bamako, puis le fleuve Niger pour Tombouctou, avec transfert sur des bateaux plus petits pour Gao, et de là en camions pour Colomb Béchar, 1 800 km au nord : mais les tempêtes de sable eurent raison des mécaniques et c’est à dos de chameaux que l’or parvint à Colomb Béchar, terminus du train en provenance d’Alger, 800 km au nord est ! Et, d’Alger, par avion pour Berlin. Cela va se faire, lentement mais surement, mené à bien par un commando d’Allemands qui dès le départ avaient laissé l’uniforme pour des vêtement indigènes : fin 1941, moins d’un tiers du trésor avait traversé le Sahara ; le dernier convoi arrivera en Allemagne le 26 mai 1942.
10 1940
Fondation de la Communauté protestante de Taizé. Ils vont remettre au goût du jour l’œcuménisme (du grec Oïkoumène : l’ensemble de la terre habitée, le monde connu).
[1] Journaliste apparentée aux Cambon, très liée à Eleanor Roosevelt, régulièrement rémunérée par Staline à raison de 5 000 F/mois dans les années 1930
[2] Elle aurait eu la cervelle un peu plus dégourdie, elle se serait empressée auprès de Ramon Mercarder pour lui dire, en bonne maitresse de maison : donnez-moi donc cette gabardine… elle vous sera encore plus inutile à l’intérieur qu’à l’extérieur, et l’assassin se serait retrouvé gros jean comme devant, dépouillé de l’arme du crime, le piolet caché dans la gabardine.
[3] très rapidement, on peut se dire qu’une fois de plus, ce sont les riches qui vont rafler la mise. Mais il n’en est rien : le droit français ne reconnaît la propriété d’un terrain que pour la surface de celui-ci ; mais le sous-sol appartient toujours à l’État ; le cas est probablement plutôt rare pour des grottes pariétales, mais beaucoup plus fréquent pour des mines de fer, de charbon ou de tout autre minerai.
[4] On le saura par un livre enquête d’après-guerre : Profondeur Périscope de Kenneth Poolman
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