23 octobre 1995 au 24 février 1996. Réforme Juppé. La « très grande bibliothèque ». Mort de François Mitterrand. Catherine Destivelle. 18058

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Publié par (l.peltier) le 22 août 2008 En savoir plus

23 10 1995

À New York, Boris Eltsine et Bill Clinton sortent d’un long tête à tête. Ils ont parlé de sujets qui fâchent. Les accords de Dayton sur l’ex Yougoslavie et l’intervention de l’OTAN que Moscou voit d’un très mauvais œil remplacer les Nations Unies en Bosnie. La veille, à la tribune des Nations Unies, le président russe avait, avec véhémence, dénoncé les velléités expansionnistes de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Mais lors du point de presse commune, le ton a changé du tout au tout.

Colonnes néoclassiques, drapeaux, garde présidentielle en grand uniforme et, sous la tribune, deux citrouilles en hommage à cette fête barbare que, comme d’habitude, les Américains ont réussi à infliger au monde entier. Clinton prend brièvement la parole, puis la cède à Eltsine qui commence à haranguer la foule, visiblement pas tout à fait sobre. Pendant que la voix de notre président résonne, Clinton éclate de rire. C’est inhabituel mais ce n’est pas grave, il arrive aussi à l’homme le plus puissant de la terre de rigoler. Le problème, c’est que Clinton ne s’arrête pas. Il ne parvient pas à s’arrêter : le vieil ours, titubant, ridicule, le fait littéralement s’esclaffer. Clinton a les larmes aux yeux, le visage écarlate, il est en plein fou rire. Cloués devant la télévision, nous les Russes l’implorons intérieurement d’arrêter. Nous connaissons Eltsine, ses habitudes, ses faiblesses. Mais c’est le président de la Fédération de Russie, que diable, l’État le plus vaste de la planète, une superpuissance nucléaire ! Rien, Clinton ne réussit plus à se contrôler. Maintenant, il chancelle, lui aussi, donne de grandes tapes sur les épaules d’Eltsine qui, bien que bourré, apparaît légèrement gêné. Une nation entière, cent cinquante millions de Russes, plonge dans la honte sous le poids du fou rire du président américain.

C’est cette scène qui est apparu au Tsar (Vladimir Poutine) quand Clinton lui a demandé des nouvelle du vieux Boris. Alors, il lui a fait comprendre tout de suite qu’avec lui, ce serait différent. Plus de claques dans le dos ni de gros rires. Clinton a été déçu, c’est évident. Il pensait que désormais, tous les présidents russes ne seraient que de braves petits portiers d’hôtel, gardiens des plus vastes ressources de gaz de la planète pour le compte des multinationales américaines. Pour une fois, lui et ses conseillers sont repartis un peu moins souriants que lorsqu’ils étaient arrivés. Mais à quoi s’attendaient-ils ? 

Giuliano Da Empoli Le Mage du Kremlin Gallimard 2022

10 1995

Les Suisses Michel Mayor et Didier Queloz découvrent la première exoplanète en orbite autour d’une étoile similaire au Soleil : 51 Pegasi b.

Une exoplanète est une planète située en dehors du système solaire […]  Ce n’est que dans les années 1990 que les premières exoplanètes sont détectées, de manière indirecte, puis, depuis 2008, de manière directe. La plupart des exoplanètes découvertes à ce jour orbitent autour d’étoiles situées à moins de 400 années lumière du Système solaire. Au 23 janvier, 1 935 exoplanètes ont été confirmées dans 1 109 systèmes planétaires, dont 1 212 dans 482 systèmes planétaires multiples. Plusieurs milliers d’exoplanètes supplémentaires découvertes au moyen de télescopes terrestres ou d’observatoires spatiaux, dont Kepler, sont en attente de confirmation. En extrapolant à partir des découvertes déjà effectuées, il existerait au moins 100 milliards de planètes rien que dans notre galaxie.

Wikipedia

4 11 1995

Yitzhak Rabin, premier ministre d’Israël, est assassiné de trois coups de feu tirés par Yigal Amir, étudiant en droit proche des colons extrémistes d’Hébron, lors d’une réunion publique sur la place des Rois d’Israël, à Tel Aviv. Quelques minutes plus tôt, il avait pris la parole : Je veux remercier chacun de vous de se dresser contre la violence et pour la paix. J’ai été militaire toute ma vie. J’ai combattu dans des guerres tant qu’il n’y avait aucune chance de paix. Je crois qu’il existe maintenant une chance pour cette paix, une grande chance, et il faut la saisir.

La paix a des ennemis qui tentent de nous nuire afin de la saboter. J’ai envie de dire, et je le dis sans aucune réserve : nous avons trouvé un partenaire pour la paix, même parmi les Palestiniens : l’Organisation de libération de la Palestine, qui était un ennemi et qui n’a cessé de semer la terreur. Sans partenaires pour la paix, il ne peut y avoir de paix.

[…] Je combattrai le terrorisme comme s’il n’y avait pas de processus de paix. Et je poursuivrai le processus de paix comme s’il n’y avait pas de terrorisme.

11 11 1995

Alain Juppé, premier ministre,  annonce un train de réformes sur les retraites et la Sécurité Sociale. C’est le dernier discours marqué par une volonté politique claire d’un premier ministre de la V° République. Ne suivront que des déclarations marquées par la démagogie.

  • allongement de la durée de cotisation de 37,5 à 40 annuités pour les salariés de la fonction publique. Cette mesure avait déjà été décidée pour les travailleurs du secteur privé lors de la réforme Balladur des retraites en 1993.
  • une loi annuelle de la Sécurité Sociale fixera les objectifs de progression des dépenses maladies et envisagera la mise en place de sanctions pour les médecins qui dépassent cet objectif.
  • accroissement des frais d’hôpital et restriction sur les médicaments remboursables.
  • blocage et imposition des allocations familiales, et augmentation des cotisations maladie pour les retraités et les chômeurs.

Tout de suite, Françoise Giroud saluera  l’événement d’une belle salve dans le Nouvel Observateur, dans  Chroniques. La télévision par Françoise Giroud. N° 1620 du 23 novembre 1995 : GOUVERNER, ENFIN ! La chance d’Alain Juppé, c’est d’être aussi impopulaire : sa réforme ne peut que lui donner un peu de lustre

[…] Le plan de réforme d’Alain Juppé est-il bon? Est-il mauvais? Pour nous éclairer, Michel Field avait réuni l’un de ses plateaux dont il a le secret, où des jeunes gens viennent donner leur opinion sur l’actualité avec plus ou moins de bonheur. Ah! l’expression orale n’est pas sa spécialité, à notre belle jeunesse ! La protection sociale ne les inspirait pas autrement. Mais il y avait aussi quelques spécialistes, et Pierre Joxe, président de la Cour des Comptes, laquelle vient de publier un rapport féroce sur la Sécurité sociale. Bien que sa fonction lui interdise de porter un jugement sur le plan Juppé, il dit : Ces mesures vont dans le bon sens. Il ne devait pas savoir que, sur ce point, les socialistes, chapitrés par Laurent Fabius, avaient changé leur fusil d’épaule. Un ancien directeur de la Caisse Maladie assura que le quart des services de chirurgie sont vides, que la moitié des médicaments sont inutiles, que 320 laboratoires fabriquent de la poudre de perlimpinpin, qu’il faut arrêter de dépenser sans compter.
[…] Il fallut attendre le Premier ministre, à 7 sur 7, pour que les choses soient claires et qu’une architecture cohérente apparaisse à laquelle adhérer, même si elle dérange des intérêts particuliers. Alain Juppé est content de lui. On peut le comprendre. Son plan est le premier qui mérite le nom de réforme. Qui peut avoir sincèrement envie de le torpiller? La chance d’Alain Juppé, c’est qu’il est tellement impopulaire qu’il ne peut pas le devenir davantage. Au contraire, il peut seulement retrouver un peu de lustre en gouvernant enfin, quelle que soit l’agitation de ses contradicteurs. On ne fait pas de réforme sans déchaîner des forces hostiles. Prions seulement pour que celle-là soit la bonne.

Et de fait, ce discours sera le dernier discours véritablement politique, avec comme visée le long terme, c’est à dire, avec une vision, avec du courage et de l’intelligence… et ce sont les court et moyen terme qui l’emporteront avec la capacité de syndicats peu représentatifs à faire descendre les manifestants dans la rue avec une rage telle que ces mesures seront mises au placard ! Toute puissance de la démagogie. Après cette dernière salve on n’aura plus que des compromis : surtout ne pas se mettre à dos les syndicats, surtout ne pas se mettre à dos les médecins, surtout ne pas se mettre à dos les enseignants, surtout ne pas se mettre à dos les gros exploitants agricoles et les chasseurs, et surtout, surtout, les grands patrons, les grandes entreprises du CAC 40  etc etc… d’où un arsenal de lois qui disent tout et son contraire.

La totalité de la fonction publique et une bonne partie du secteur privé descendront donc dans la rue, le grand troupeau de tous les braillards se mettra en branle… qui finira par obtenir le retrait du projet, à l’exception du plan concernant directement la Sécurité Sociale. On comptera deux millions de manifestants le 12 décembre. Au total, 6 millions de jours de grève, 4 pour le public, 2 pour le privé.

La leçon est claire : le pouvoir peut jouer avec les 70 % de Français relevant du régime général, il doit craindre les 20 % qui relèvent de la fonction publique et doit s’abstenir face aux 5 % qui jouissent de situations privilégiées.

François De Closets. Maintenant ou jamais. Fayard 2013

La vérité peut faire mal, mais on n’a jamais rien inventé de mieux pour résoudre les problèmes.

Édouard Philippe La tribune Dimanche du 12 avril 2026

Le Plan Juppé, projet de réforme de la Sécurité Sociale est présenté à l’Assemblée nationale le . Il prévoit un allongement de la durée de cotisation de 37,5 à 40 annuités pour les salariés de la fonction publique afin de l’aligner sur celle du secteur privé déjà réformé en 1993, l’établissement d’une loi annuelle de la Sécurité Sociale fixant les objectifs de progression des dépenses maladies et envisageant la mise en place de sanctions pour les médecins qui dépassent cet objectif, l’accroissement des frais d’hôpital, des restrictions sur les médicaments remboursables et le blocage et l’imposition des allocations familiales versées aux familles avec enfants les plus démunies, combiné avec l’augmentation des cotisations maladie pour les retraités et les chômeurs  et au gel du salaire des fonctionnaires. Le motif invoqué est le respect par la France des critères de Maastricht, dont le pacte de stabilité de croissance, qui impose une maîtrise des comptes publics. Le plan déclenche un vaste mouvement social dans l’ensemble du pays. Malgré le soutien apporté par la CFDT à Alain Juppé, les mouvements de grève de novembre et décembre 1995 de défense des acquis sociaux ont raison de sa détermination : il doit céder, le , sur l’extension aux régimes publics des mesures décidées en 1993 par Édouard Balladur pour les retraites de base du secteur privé.

Mais le gouvernement refuse de revenir sur la réforme de la Sécurité Sociale, une loi votée le suivant lui permettant de légiférer par ordonnances en la matière. Désormais, le budget de la Sécurité Sociale est voté au Parlement, la hausse de la contribution sociale généralisée (CSG) est décidée tandis qu’une contribution pour le remboursement de la dette sociale (CRDS) est créée, un objectif quantifié d’augmentation des dépenses d’assurance maladie est fixé et les prestations familiales sont gelées. Alain Juppé imagine un dispositif de sanctions collectives en obligeant les médecins libéraux à rembourser les dépassements de dépenses autorisées commis par certains d’entre eux, reconnaissant par la suite des erreurs dans cette réforme. Il abaisse drastiquement le numerus clausus dans l’admission aux études de santé.

Les analystes politiques notent surtout le recul du gouvernement sur ce qui était présenté comme l’essentiel, la réforme des retraites, le journaliste Jean François Revel accusant notamment le président Jacques Chirac de lâcheté pour n’avoir pas expliqué les réformes nécessaires lors de la campagne présidentielle, expliquant ainsi l’ampleur du mouvement. Dans un article du , il estime ainsi que quand, durant la campagne des présidentielles, Jacques Chirac parlait de réformes visant à réduire la fracture sociale, les Français comprenaient qu’ils allaient être noyés sous une pluie de subventions. Les réformes qui visent une réduction des déficits publics ou des déficits sociaux, ils ne les comprennent pas du tout. Est alors largement débattue au sein des partis de droite l’augmentation de 10 % des tranches de l’ISF et la suppression de son plafonnement. Cette modification a notamment pour conséquence que certains foyers fiscaux paient un impôt supérieur à leur revendications.

Wikipedia 

Le plan Juppé présenté à l’Assemblée nationale le 15 novembre 1995 comportait de multiples volets portant sur les modalités de gouvernance des caisses de Sécurité Sociale, le pilotage de la politique hospitalière, la maîtrise des dépenses d’assurance maladie, la réforme des régimes spéciaux de retraite, le rétablissement de l’équilibre financier et la gestion de la dette sociale. Par contre, il n’abordait pas frontalement la question de l’organisation des régimes, de leur fusion ou de la réduction du nombre d’organismes.

Ce plan néanmoins très ambitieux, préparé en quelques mois entre juin et novembre 1995, donne raison à ceux qui estiment que les réformes importantes et difficiles doivent être faites dans les six premiers mois de l’installation d’un nouveau gouvernement. Le Premier ministre, à l’issue de la présentation du plan devant l’Assemblée nationale, le 15 novembre 1995, a reçu de la part des députés (pas tous cependant !), debout dans l’hémicycle, une ovation qui ne laissait pas présager que le pays allait être paralysé pendant des semaines par une grève dure des agents des services publics.

Seules les réformes institutionnelles seront étudiées dans le cadre de cet article.

Le plan Juppé a profondément modifié la gouvernance des régimes de Sécurité Sociale, principalement du régime général. Ce n’était certes pas la première grande réforme institutionnelle depuis 1945, les ordonnances de 1967 ayant déjà apporté de grands bouleversements au régime général. En 1967, comme en 1995, la réforme de l’organisation et de la gouvernance fut motivée par la nécessité de lutter contre les déficits, et singulièrement ceux de l’assurance maladie. Il arrive en effet que des organisations historiques ne répondent plus aux nouveaux enjeux sociaux et économiques. Il faut alors dans notre pays un certain courage politique pour les réformer. Et ce courage doit souvent être dopé par des contraintes extérieures. En l’occurrence, il s’agit depuis 1995 des contraintes que nous impose l’Union européenne.

On s’attachera à expliquer le contexte économique, politique et social dans lequel est intervenu le plan Juppé, avant de démontrer en quoi il a bouleversé les responsabilités en matière de sécurité sociale. Enfin on essaiera de porter une appréciation sur son impact. Au plan Juppé, proprement dit, seront jointes les réformes de gouvernance intervenues dans son prolongement : la loi de 2004 sur l’assurance maladie, la loi organique de 2005 réformant les Lois de financement de la Sécurité sociale (lfss) et organisant la certification des comptes de la Sécurité sociale et la loi Hôpital, patients, santé, territoires (hpst) créant les Agences régionales de santé (ars).

Le plan Juppé fut une réforme institutionnelle au service de la maîtrise des dépenses et portée par une ambition de clarification des pouvoirs.

Ce contexte se caractérisait par l’ampleur des déficits, l’échec des méthodes déjà utilisées, la nécessité de responsabiliser l’ensemble des acteurs et enfin l’évolution récente de certains partenaires sociaux désormais favorables à une plus forte intervention du Parlement car conscients de leur incapacité à maîtriser tous les enjeux. Le gouvernement, de son côté, espérait que la légitimité de la politique de maîtrise des dépenses d’assurance maladie, qu’il tentait en vain d’imposer depuis deux ans, serait renforcée par l’intervention du Parlement. Enfin, cette réforme est intervenue dans le contexte de la préparation de l’adoption par la France de la monnaie unique, adoption qui exigeait une réduction des déficits publics.

Ce fut une réforme considérable que rien, dans le discours politique, ne laissait prévoir jusqu’à l’automne 1995, alors que se préparaient les manifestations du 50° anniversaire de la Sécurité Sociale.

Pourtant, pour un nombre croissant d’acteurs et d’observateurs, la Sécurité Sociale était arrivée, cinquante ans après sa création, à la croisée des chemins. La permanence et l’importance des déficits, la nécessité absolue de maîtriser l’évolution des dépenses, la fiscalisation croissante de ses ressources accompagnant sa généralisation à toute la population militaient objectivement pour une nouvelle définition des responsabilités. Par ailleurs, la prise de conscience de l’interdépendance des problèmes économiques, sanitaires et sociaux débouchait à l’évidence sur une affirmation du rôle de l’État dans les choix stratégiques concernant la sécurité sociale.

La surprise a été totale pour les Français, y compris la plupart des partenaires sociaux et les milieux politiques. Il y avait eu très peu de consultations et elles étaient restées très discrètes. Les forums régionaux sur la protection sociale, organisés à partir du 9 octobre 1995, n’évoquaient pas le sujet de la réforme institutionnelle, sans doute jugé trop explosif. Le fait est que le soir même du 15 novembre 1995, à l’émission télévisée La Marche du siècle consacrée à ce plan de réformes, certains syndicalistes éructaient de fureur.

Fin 1993, les déficits cumulés du régime général ont été couverts par un prêt de 110 MdF (16,77 Md€) de la Caisse des dépôts et consignations (cdc) à l’Agence centrale des organismes de Sécurité sociale (acoss) qui s’ajoutait aux avances déjà prévues par la convention liant la cdc et l’acoss. Cette dette a été transférée à l’État par la loi de finances pour 1994, le Fonds de solidarité pour la vieillesse, créé par la loi du 22 juillet 1993, recevant pour mission de rembourser ce prêt à l’État en quinze ans, au moyen de l’affectation d’une part de csg.

Après s’être améliorée en 1989 – 1990, la situation économique s’était ensuite détériorée jusqu’à une quasi récession en 1993. Rien d’étonnant dans ce contexte que les déficits se soient rapidement reconstitués : fin 1995, le déficit cumulé de 1994 et 1995 atteignait à nouveau 120 MdF (18,29 Md€). Un prêt de 137 MdF (20,89 Md€) dut être accordé par la cdc à l’acoss, 17 MdF étant destinés à faire face au déficit prévisionnel de 1996.

Les programmes pluriannuels de finances publiques ont été créés dans le cadre du dispositif de surveillance budgétaire mis en place par le pacte de stabilité et de croissance adopté au conseil européen d’Amsterdam de juin 1997. Pour être éligible à la monnaie unique, il fallait remplir des conditions : les déficits publics incluant les déficits sociaux devaient être contenus en dessous de 3 % du pib et la dette publique ne pas dépasser 60 % du pib. La France devait donc se préparer à remplir ces conditions pour l’échéance de 1999. À partir de 2000, les programmes pluriannuels prévoiront des objectifs spécifiques de dépenses, tant pour l’assurance maladie que pour les retraites, sur la base d’hypothèses de croissance économique de 2,5 à 3 % qui peuvent nous paraître aujourd’hui extraordinaires.

Le plan Juppé ne devait donc pas se contenter d’éponger les déficits cumulés en les externalisant (v. infra), mais aussi créer les conditions d’un équilibre futur et durable des branches de Sécurité sociale. On peut dire que si la France a eu le courage de mettre en œuvre un tel plan, c’est bien grâce à l’Europe, à sa grande ambition de créer une monnaie unique et au souci de la France de l’adopter dès sa création.

Mais elle n’a jamais réussi à contenir les dépenses dans les limites fixées par les plans pluriannuels, ce qui a conduit à la reconstitution des déficits.

Si la légitimité de l’État dans l’organisation de la Sécurité sociale n’était pas contestée dans son principe, l’ampleur de son intervention était alors un sujet de controverse récurrent alimenté par les querelles idéologiques propres à la société française.

La puissance publique, en pratique le gouvernement, se retrouvait face aux partenaires sociaux dans une relation conflictuelle pour piloter la Sécurité sociale. Le syndicalisme français, très morcelé, reste encore parfois marqué par des tendances anarchistes hostiles par principe à l’État qui empêchent certaines de ses composantes d’être des partenaires constructifs. Cette opposition entre les acteurs de la démocratie sociale et l’État peut expliquer, par exemple, la lente maturation, jusqu’à sa création en 1991, de la csg, à laquelle s’opposaient la cgt-fo et la cgt malgré une assiette étendue aux produits du capital. Sa qualification d’imposition de toute nature votée par le Parlement portait en germe l’intrusion de celui-ci dans les politiques de Sécurité Sociale, ce que ces syndicats refusaient. Pour eux, le lien assurantiel établi entre la cotisation, salaire indirect ou différé, et le droit à prestations fondait la démocratie sociale et les conduisait à rejeter l’intervention de la démocratie politique. Cette conception a pu conduire certains syndicats et le cnpf à revendiquer un partage de territoires entre l’État et les partenaires sociaux.

Les objectifs visés par les pouvoirs publics étaient, comme en 1967, de responsabiliser les acteurs dans la perspective de contenir les dépenses et donc les déficits. Mais les acteurs étaient désormais plus nombreux et le contexte qu’on a décrit exigeait une nouvelle répartition des responsabilités. Les principaux instruments de cette répartition furent les Lois de financement de la Sécurité sociale (lfss) et les Conventions d’objectifs et de gestion (cog).

La clarification des pouvoirs était revendiquée par tous les partenaires sociaux et continuera à l’être après la réforme. Mais tous ne lui donnaient pas le même contenu. Pour certains partenaires sociaux, elle correspondait davantage à la notion de blocs de compétences exclusifs sur des secteurs de la protection sociale ou sur des populations définies qu’à une répartition des responsabilités en fonction de la nature des décisions à prendre. Ainsi, l’État s’occuperait de la protection des chômeurs, des handicapés, des rmistes, etc. – toutes catégories qui cotisent peu et dont les syndicats et le patronat ne se sentent pas responsables. En échange, les partenaires sociaux seraient plus libres d’organiser l’assurance maladie des salariés. Une telle proposition distinguant assurance et solidarité ressurgissait périodiquement.

Mais ses auteurs ne voyaient pas qu’elle renfermait le risque d’une privatisation de la partie assurantielle dès lors que la dimension de solidarité était exclue. En effet, la jurisprudence européenne ne reconnaît aux caisses de sécurité sociale le monopole de la gestion qu’en contrepartie de la solidarité qu’elles mettent en œuvre. Ainsi, cette revendication signifiait cloisonnement, cantonnement des pouvoirs alors que la complexité des enjeux militait, au contraire, pour le partenariat et le partage des responsabilités sur la base de règles du jeu claires. C’est ce que va organiser le plan Juppé.

La clarification des pouvoirs telle que décidée en 1995 par les pouvoirs publics est en effet totalement différente de celle souhaitée par certains partenaires sociaux : elle consiste à préciser quels sont les acteurs compétents tout au long du processus qui conduit de la création de la règle à l’exercice par un assuré des droits et obligations qu’il tient de cette règle. Le processus se décompose en trois temps : en amont, la fixation des cadres juridiques et financiers dans lesquels va s’exercer la gestion du système et, en aval, le contrôle de cette gestion. À l’État revient la responsabilité de l’amont et de l’aval, aux organismes décentralisés, celle de la gestion.

Tout cela n’était pas vraiment nouveau, notre système fonctionnant déjà sur ces trois temps. Ce qui était nouveau, c’était plus l’affirmation, la consécration de ce partage de responsabilités, en rupture avec le discours ambiant issu de l’idéologie des ordonnances de 1967. Jusqu’en 1993, le discours politique consistait à flatter les partenaires sociaux en leur disant que la sécurité sociale n’est pas l’affaire de l’État, mais celle des partenaires sociaux. Mais rien de concret ne venait étayer ce discours. En outre, chacun savait que les partenaires sociaux ne souhaitaient pas réellement voir leurs responsabilités accrues. Les textes de 1996 ont essayé d’harmoniser le discours, les contraintes, les textes et la pratique.

Le Parlement était traversé de contradictions : d’un côté, il souhaitait voir son rôle renforcé et, de l’autre, certains parlementaires demandaient de façon un peu démagogique le respect et l’accroissement des compétences des caisses. La demande d’intervention était cependant la plus forte : depuis de longues années, le Parlement demandait le contrôle des finances de la Sécurité Sociale. Il n’était compétent, depuis la Constitution de 1958, que pour voter des lois abstraites, portant uniquement sur les principes fondamentaux de la sécurité sociale dans le respect de l’article 34 de la Constitution. Comment comprendre qu’il ait été tenu si longtemps à l’écart des finances de la Sécurité Sociale, qui dépassaient celles de l’État et qui sont, pour le Conseil constitutionnel depuis 1961, des fonds publics ?

La distinction entre cotisation et impôt – la première ouvrant des droits à la différence du second – a maintenu le Parlement à l’écart alors que le principe du consentement à l’impôt par les élus du peuple aurait dû être non pas étendu mais transposé aux ressources de la Sécurité sociale. Mais les pouvoirs publics savaient que c’était un casus belli à l’égard des partenaires sociaux qui ne voulaient pas voir la démocratie politique empiéter sur la démocratie sociale.

La loi du 25 juillet 1994 relative à la sécurité sociale n’avait pas osé prévoir le vote d’une loi de financement. Elle s’était bornée à décider un débat annuel au Parlement sur la base de rapports du gouvernement et de la Cour des comptes. Pourtant, seulement un an plus tard, le vote d’une loi était décidé. Désormais, le Parlement adoptera chaque année une lfss. Mais cette loi n’autorisera pas la perception des cotisations. Cela aurait transformé les cotisations en impositions de toute nature et risqué de conduire à la budgétisation de la Sécurité sociale. Le gouvernement voulait, à juste titre, maintenir une stricte séparation entre Loi de finances (lf) et lfss.

La création de cette nouvelle catégorie de loi va exiger une réforme de la Constitution (loi constitutionnelle du 22 février 1996) et une Loi organique (lo), du 22 juillet 1996, pour en préciser le contenu. Le texte de la loi marque la volonté des pouvoirs publics de faire le lien entre les objectifs des politiques sanitaires et sociales et les objectifs des dépenses de sécurité sociale. La traduction de ce lien n’est pas simple mais l’expression de l’ambition est une première. Elle est logique car les prestations de sécurité sociale par leur masse constituent l’instrument financier essentiel des politiques sanitaires et sociales. Le Parlement doit donc approuver les orientations de la politique de santé et de sécurité sociale avant d’approuver les objectifs qui déterminent les conditions générales de l’équilibre financier de la Sécurité Sociale. Ensuite, et c’est là le véritable objectif des lfss, il fixe l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie, ou ondam, pour l’ensemble des régimes. Enfin, pour chaque régime entrant dans son champ, la loi fixe les limites des ressources de trésorerie auxquelles il peut recourir (v. infra).

Le projet de lfss pour l’année N, y compris le rapport du gouvernement, les nombreuses annexes et le rapport de la Cour des comptes sur l’application de la lfss de l’année N -2 sont déposés sur le bureau de l’Assemblée nationale au plus tard le 15 octobre de N -1.

La lfss, considérée comme un progrès démocratique essentiel, souffrait cependant d’insuffisances importantes mises en évidence notamment par la Cour des comptes. La loi du 2 août 2005, compte tenu des amendements parlementaires souvent inspirés par la Cour des comptes, renforce considérablement l’emprise du Parlement sur le financement de la Sécurité Sociale, qu’il s’agisse du contenu de la loi ou du contrôle de son application (sur ce dernier point v. infra).

S’inscrivant dans le prolongement de la réforme des finances de l’État par la loi du 1° août 2001 relative aux lf (lolf), elle inclut explicitement les finances de la Sécurité sociale dans la problématique générale des finances publiques. Ainsi, elle intègre les prévisions financières de la Sécurité Sociale dans un cadrage pluriannuel et les fonde sur les hypothèses macro économiques associées à la lf et transmises à la Commission européenne. Elle introduit une démarche objectifs/résultats en prévoyant une annexe sur les programmes de qualité et d’efficience de la politique de sécurité sociale.

La lfss comprend désormais quatre parties :

  • pour l’exercice clos, la loi approuve les Tableaux d’équilibre (te) par branche de l’ensemble des régimes obligatoires de base, ceux du régime général et enfin ceux des organismes concourant à leur financement. Le Parlement prend position sur les fonds de financement, le traitement des excédents, des déficits, des dettes, des réserves, etc. 
  • pour l’exercice en cours, la loi rectifie les prévisions de recettes et les te ainsi que les objectifs de dépenses par branche, l’ondam et ses sous objectifs, enfin les conditions d’amortissement de la dette sociale portée par la Caisse d’amortissement de la dette sociale (cades) (v. infra) ;
  • pour l’année à venir, la loi approuve le rapport qui accompagne le projet de loi et elle détermine les conditions générales de l’équilibre financier de la Sécurité Sociale ;
  • la quatrième partie est consacrée aux dépenses de l’année à venir, notamment à l’ondam et ses sous objectifs.

Jusqu’au plan Juppé, parler de partenariat autour d’objectifs communs entre l’État et les caisses était, notamment dans le domaine de l’assurance maladie, ressenti comme une provocation par les partenaires sociaux. L’état d’esprit était au cloisonnement. L’idée que la prise en charge des soins devait prendre en compte des objectifs sanitaires et que l’équilibre financier de la Sécurité Sociale devait obéir aux contraintes économiques nationales et européennes, compétences relevant de l’État, n’était pas couramment reçue dans les milieux de la Sécurité Sociale.

Le rapport au président de la République qui accompagne l’ordonnance du 24 avril 1996 relative à l’organisation de la Sécurité Sociale ose le terme de partenariat : c’était là une vraie révolution ! On va donc passer d’un cloisonnement stérile à un partenariat constructif et l’outil en sera le contrat, instrument de la responsabilisation de tous les acteurs : la réforme distribue avec précision les responsabilités entre le Parlement, le gouvernement, les caisses nationales, les organismes locaux et, au sein des caisses, entre les conseils d’administration et les directeurs.

Les Conventions d’objectifs et de gestion (cog) sont désormais courantes dans tous les secteurs de l’action publique que l’État délègue à des partenaires. À l’époque, c’était plutôt novateur. Il y avait eu des prémices dans le régime général sous la forme des contrats budgétaires pluriannuels initiés par la Direction de la Sécurité Sociale (dss) dès avant 1990. Mais les cog vont plus loin. Signées pour une période minimale de trois ans, elles déterminent, dans le respect de la lfss, les objectifs pluriannuels de gestion, les moyens de fonctionnement dont les branches et organismes disposent pour les atteindre et les actions mises en œuvre à ces fins par chacun des signataires. Des avenants annuels sont prévus, notamment en fonction des lfss annuelles ou pour tenir compte de modifications importantes de la charge de travail des caisses dues aux évolutions législatives et réglementaires. Enfin, elles précisent le processus d’évaluation contradictoire des résultats obtenus au regard des objectifs fixés.

Alors que la dss proposait en 1995 de limiter le nombre des administrateurs au sein des conseils afin de les responsabiliser davantage, la réforme a fait l’inverse : les conseils compteront encore plus de membres. Outre le retour (dans les textes, car dans les faits il n’y avait déjà plus d’élections) à la désignation des administrateurs syndicalistes, la réforme introduit des Personnes qualifiées (pq) issues de la société civile et désignées intuitu personae par l’État. Il s’agissait d’introduire du sang neuf. Mais ces pq ne peuvent être ni élues à la présidence des conseils ni participer à l’élection. Il ne fallait pas froisser davantage les partenaires sociaux alors que la réforme limitait le mandat des administrateurs à cinq ans, renouvelable une seule fois, et l’âge à la nomination à 65 ans.

Institués auprès de chaque caisse nationale du seul régime général, ils sont composés de représentants du Parlement et des collectivités locales, de pq et, selon l’organisme, de représentants des retraités, des familles et des organisations œuvrant dans le domaine économique et social. Le conseil de surveillance de la branche maladie comprend également des représentants des professions et établissements de santé. Ils devaient se réunir au moins deux fois par an pour examiner les conditions de mise en œuvre des cog.

L’idée était intéressante à double titre : elle permettait d’éviter l’entrée dans les conseils d’administration des caisses de représentants d’intérêts particuliers qui auraient pu perturber le fonctionnement en introduisant des débats politiques ou des revendications spécifiques ; elle permettait aussi d’associer des parlementaires au moment où le Parlement, peu familier de la Sécurité sociale, allait devoir voter chaque année les lfss. Mais ces conseils ont d’abord été mis en sommeil, avant d’être discrètement supprimés [1].

Le plan Juppé est tout entier marqué par l’idée que des solutions institutionnelles doivent fournir le cadre de la responsabilité des acteurs et garantir le respect des engagements.

Avant le plan Juppé, la loi du 25 juillet 1994 relative à la Sécurité sociale avait commencé à introduire le Parlement, de façon encore modeste, et à modifier le rôle des caisses. On peut considérer que cette loi a préparé les réformes de 1996 : elles ont en effet les mêmes objectifs d’implication du Parlement et de clarification des responsabilités entre les caisses et l’État. Il faut cependant observer que la loi de 1994 est surtout intervenue sur l’organisation financière du régime général en organisant la séparation effective des trésoreries de ses branches.

Paradoxalement, l’esprit dans lequel les textes de 1994 et de 1996 ont été élaborés est assez différent : la loi de 1994 était l’aboutissement d’une recherche, assez infructueuse jusque-là, d’accroissement des pouvoirs des caisses, surtout de responsabilisation financière des caisses nationales. L’ordonnance de 1996, elle, intervient dans un contexte de partage des responsabilités. Mais, finalement, alors qu’ils sont l’œuvre de deux gouvernements dont le discours sur les rôles respectifs de l’État et des caisses était assez différent, la loi de 1994 et le plan Juppé sont en totale cohérence, la première étant une sorte de galop d’essai ayant préparé le second. Dans cette affaire, l’influence de Simone Veil, qui a défendu la loi de 1994, fut déterminante.

Le plan Juppé a introduit au sein de la Sécurité Sociale une formule qu’on ne connaissait jusqu’alors que dans le monde de l’entreprise : la structure de défaisance. Il s’agissait de sortir le déficit cumulé des comptes du régime général et de le transférer à une institution chargée d’en assurer l’apurement.

L’ordonnance du 24 janvier 1996 relative au remboursement de la dette sociale a créé une Caisse d’amortissement de la dette sociale (cades), établissement public national à caractère administratif. Son rôle était de se substituer à l’acoss pour rembourser le prêt de 137 MdF (20,89 Md€) que la cdc avait accordé au régime général et de reprendre la mission de remboursement à l’État d’un prêt antérieur de 110 MdF (16,77 Md€) qui avait été confiée au fsv. Pour assurer ces remboursements, la cades, véritable établissement financier, place la dette sur les marchés internationaux de capitaux en émettant des emprunts qui bénéficient d’une bonne cotation, du fait de l’existence d’une ressource affectée au remboursement : la Contribution au remboursement de la dette sociale (crds), dont l’assiette est proche de celle de la csg.

Créée à l’origine pour dix-huit ans, la cades a vu son existence prolongée à l’occasion de nouveaux transferts de dettes, ce qui revient à reporter le poids de nos dépenses sur les générations futures.

La dernière réforme importante de gouvernance de la Sécurité sociale, intervenue en 2004, a encore répondu au même souci de financement de la branche maladie. Elle s’est prolongée en 2009 avec la création des ars par la loi hpst.

Puisqu’il n’était plus envisagé de fusionner les caisses des différents régimes, il fallait non seulement rapprocher progressivement le contenu de ces régimes, mais encore les faire coopérer sur des politiques nécessairement communes, telles la gestion du risque maladie. En effet, dès lors que la maîtrise des dépenses vise l’offre de soins et non plus seulement la demande des patients, l’action à l’égard des professionnels de santé ne peut être conduite par chaque régime indépendamment des autres.

C’est ce qui avait déjà conduit à la création, par l’ordonnance du 24 avril 1996 portant mesures relatives à l’organisation de la Sécurité Sociale, d’Unions régionales des caisses d’assurance maladie (urcam), la gestion du risque pilotée par une vingtaine d’unions régionales étant jugée plus efficace que par 200 organismes. Ces unions rassemblaient les caisses des régimes de base ayant une représentation territoriale dans la région considérée. Elles devaient notamment arrêter le programme régional annuel de gestion du risque, agir en coordination avec les Agences régionales de l’hospitalisation (arh), créées par l’ordonnance du 24 avril 1996 portant réforme de l’hospitalisation publique et privée, et enfin veiller à la mise en œuvre des dispositifs de régulation des dépenses de soins de ville. La mise en œuvre des urcam n’a pas été facile, en raison notamment de la méfiance qu’inspire aux autres régimes le poids du régime général (85 % des dépenses).

La loi du 13 août 2004 relative à l’assurance maladie a fortement accru la spécificité de la branche maladie en mettant en place un nouveau partenariat entre les régimes d’assurance maladie, et entre ceux-ci et l’État, ainsi qu’une nouvelle gouvernance nationale de l’assurance maladie qui repose sur l’organisation du leadership de la cnamts, d’une part sur les autres régimes et d’autre part sur les caisses locales de son propre réseau :

  • elle crée l’Union nationale des caisses d’assurance maladie (uncam), établissement public administratif regroupant sous la direction de la cnamts les trois grands régimes. l’uncam, plus précisément son collège de directeurs mené par le directeur général de la cnamts, devient responsable de la négociation et de la signature des conventions avec les professions de santé, compétence retirée au conseil de la cnamts ;
  • la loi réforme profondément les organes de la cnamts et des cpam : le directeur général de la cnamts est nommé en conseil des ministres pour une période de cinq ans pendant laquelle il ne peut être démis qu’avec un vote favorable des deux tiers du conseil, d’où une certaine indépendance ;
  • il a autorité sur le réseau des caisses régionales et locales : de fait, le réseau est désormais hiérarchisé même si les caisses locales gardent leur personnalité juridique ;
  • la cnamts et les cpam n’ont plus un conseil d’administration, mais un conseil dont les pouvoirs sont recentrés sur des tâches d’orientation ;
  • la loi érige les organismes de protection complémentaire en acteurs institutionnels de la couverture maladie en créant une union – l’Union nationale des organismes complémentaires d’assurance maladie (unocam) – regroupant les mutuelles, les institutions de prévoyance et les assureurs. Elle peut être associée à la signature d’accords et de conventions avec les professions de santé.

Au plan régional, c’est la loi Hôpital, patients, santé, territoires (hpst) du 21 juillet 2009 qui parachève l’organisation régionale du pilotage de la santé assurance maladie en créant les Agences régionales de santé (ars).

Le pilotage unifié confié aux ars est destiné à remédier à un éclatement des responsabilités préjudiciable à la bonne organisation du système de soins. Leurs missions sont très larges : elles couvrent l’organisation de l’offre de soins hospitaliers, ambulatoires et médico sociaux ainsi que la sécurité sanitaire et la gestion des crises, la prévention et la santé publique, y compris en matière environnementale. Elles regroupent les services déconcentrés de l’État, les urcam, une partie des services des cram et des Directions régionales du contrôle médical (drsm) de la cnamts, les arh et les groupements régionaux de santé publique. Pour une fois, on supprimait des structures. La conséquence fut le changement de nom des cram qui, perdant la compétence hospitalière, sont devenues les carsat, Caisses d’assurance retraite et de santé au travail.

L’ars est pilotée par un directeur général nommé en conseil des ministres, qui s’appuie sur un conseil de surveillance présidé par le préfet de région et comprenant des élus locaux, des représentants de l’État et des organismes d’assurance maladie ainsi que d’usagers et des personnes qualifiées.

Alors que jusqu’au milieu des années 1990 il y avait une opposition presque systématique à l’État des partenaires sociaux gestionnaires des caisses, vingt ans après le plan Juppé, il faut constater que leurs relations se sont apaisées. La réforme a pu cependant inspirer des sentiments contradictoires.

Les syndicats opposés à la réforme de 1996 l’ont tout de suite accusée d’organiser une étatisation de la Sécurité sociale, c’est-à-dire un recul de la démocratie sociale mise en œuvre par les partenaires sociaux. Par étatisation, ils entendaient non seulement l’accroissement du rôle de l’État, mais aussi de celui des caisses nationales assimilées à l’État du fait que leurs directeurs sont nommés en conseil des ministres. La loi de 2004 a également été accusée de renforcer l’étatisation de l’assurance maladie, accusation renouvelée à l’occasion de la loi hpst.

Par ailleurs, par le biais des cog, l’État intervient désormais dans tous les domaines d’activité des caisses. L’ordonnance impose les sujets que les cog doivent traiter, ce qui peut apparaître directif mais qui est finalement légitime puisque l’État en est signataire, que ces cog doivent mettre en œuvre les lfss et que l’État s’impose aussi des contraintes qui sont autant de garanties pour les caisses.

La réforme limite clairement les pouvoirs des caisses de base à la gestion de la Sécurité sociale et institue officiellement un partenariat entre les caisses nationales et l’État : celui-ci, garant du bon fonctionnement du service public de la Sécurité Sociale, interviendra plus directement dans la gestion administrative, qui était considérée traditionnellement comme de la compétence exclusive des caisses.

Il a été dit que les conseils des caisses locales sont les grands perdants de la réforme au profit de l’État et des caisses nationales. Ils perdent en effet le pouvoir de nommer leur directeur et leur agent comptable. Par ailleurs, ils perdent des pouvoirs au profit des directeurs dont les attributions sont élargies : désormais, ceux-ci proposent aux conseils d’administration la nomination de leurs collaborateurs directs, hormis l’agent comptable, ce qui signifie que les conseils ne gardent qu’un rôle formel. Dorénavant, le directeur décide des actions en justice et représente la caisse en justice et dans tous les actes de la vie civile ; enfin, il préside le comité d’entreprise.

Si l’on considère que les caisses nationales – surtout la cnamts – sont des prolongements de l’État, et que les pouvoirs ont été transférés des conseils aux directeurs, et des caisses locales aux caisses nationales, les partenaires sociaux sont fondés à se sentir dépossédés.

À l’inverse, le renforcement de la démarche contractuelle engagée par l’administration avec les caisses depuis la fin des années 1980 va dans le sens d’un accroissement de la responsabilité et de l’autonomie des gestionnaires. Les cog signées par les caisses nationales avec l’État sont mises en œuvre par des contrats pluriannuels de gestion conclus entre chacun des organismes nationaux et chacun des organismes locaux de leur réseau. Conventions et contrats sont signés pour le compte de chaque caisse par le président du conseil et le directeur.

Ainsi, plus que d’une volonté interventionniste de l’État, il s’agit de tirer les conséquences de l’imbrication des tâches et des responsabilités : il n’y a pas de frontière étanche entre la gestion administrative, la gestion du risque et la mise en œuvre des réformes décidées par les pouvoirs publics. En fait, tout découle de la lfss : or, aucun partenaire social n’a contesté ouvertement la légitimité du Parlement à intervenir. Par ailleurs, les nouvelles générations de partenaires sociaux, qui cultivent moins la nostalgie des origines, ont parfaitement compris que le contexte a évolué.

On peut en citer plusieurs aspects :

  • l’allègement de la tutelle permet aux décisions des conseils des caisses prises en application des cog, y compris celles relatives aux budgets des caisses nationales, d’être exécutoires de plein droit vingt jours après leur transmission aux autorités de tutelle, sauf opposition de celles-ci. Avant, il fallait pour une partie d’entre elles une approbation expresse ;
  • l’État/exécutif est tenu de respecter non seulement la lfss, mais aussi les engagements pris dans les cog : il ne peut modifier unilatéralement en cours d’année l’équilibre des conventions par un exercice régalien de ses pouvoirs ;
  • le droit à l’inertie est refusé aux différents partenaires grâce à des solutions de substitution prévues à tous les niveaux en cas de carence de tel ou tel partenaire, notamment de non-respect des délais stricts prévus pour le dépôt, le vote du plfss, puis la signature des avenants aux cog et à la convention médicale ;
  • l’ordonnance prévoit le renforcement des pouvoirs de proposition et d’avis que les conseils des caisses nationales avaient déjà, même s’ils en faisaient un usage modéré (consultation sur les plfss, leur avis étant transmis au Parlement). Les conseils peuvent faire des propositions de modifications de nature réglementaire ou législative qui sont transmises au Parlement ;
  • les conseils des caisses nationales sont désormais invités à donner leur avis sur la désignation du directeur, qui reste, dans le régime général, nommé par l’État en conseil des ministres ;
  • l’ordonnance conforte enfin le rôle des conseils des caisses locales en insistant sur leur responsabilité d’orientation et de contrôle de l’activité des caisses, et en précisant qu’ils se prononcent notamment sur les rapports qui leur sont soumis par le directeur, dont un doit porter sur les relations avec l’usager et un autre (sauf pour les urssaf) sur l’action sanitaire et sociale. Au moins une séance annuelle du conseil est consacrée aux relations de la caisse avec les usagers et cette séance est publique (règle parfois tombée en désuétude). Les cog doivent également prévoir des objectifs liés à l’amélioration de la qualité du service aux usagers, manière de dire aux conseils qu’ils s’étaient trop peu préoccupés du traitement de ceux qu’ils représentent ;
  • la loi de 2004 relative à l’assurance maladie réorganise la répartition des pouvoirs de décision, de régulation et d’expertise ainsi que les modalités d’association à l’exercice de ces pouvoirs. Elle répond ainsi aux critiques du medef sur la confusion des rôles entre l’État et les caisses. Le législateur a recentré l’action de l’État sur la détermination des objectifs et des principes généraux de l’assurance maladie, tout en lui conservant les moyens d’agir directement en cas de difficulté. Dès lors, il institue ou renforce des structures indépendantes chargées de participer notamment à la maîtrise des dépenses. Enfin, il entend associer les organismes de protection complémentaires et les professions de santé aux décisions qui les concernent. Ainsi :
    • l’uncam hérite de compétences exercées auparavant par l’État : admission au remboursement des actes et prestations, et fixation du niveau des remboursements. L’objectif était que l’uncam détienne les deux leviers de la rémunération des professionnels de santé : d’une part, l’inscription et la hiérarchisation des actes dans les nomenclatures, d’autre part, les négociations conventionnelles,
    • la Haute Autorité de santé (has), créée par la loi de 2004, exerce en propre des pouvoirs décisionnels (certification des hôpitaux, élaboration de référentiels de soins) ou rend des avis (admission au remboursement des médicaments). Elle est confrontée à la difficile articulation entre avis scientifique et décision politique. Enfin, la loi prévoit l’élargissement de la composition et des pouvoirs du Comité d’évaluation des produits de santé (ceps), qui reçoit des pouvoirs exercés auparavant par le ministre (fixation du prix d’un médicament en cas d’échec de la négociation conventionnelle).

La lfss constitue un cadre contraignant s’imposant tant au Parlement qu’au gouvernement, qui ne peuvent en cours d’année générer des dépenses nouvelles par de nouveaux textes sans faire voter une lfss rectificative. En revanche, rien ne permet aux caisses de cesser de payer les prestations quand l’enveloppe budgétaire votée par le Parlement est consommée. Les prestations sont un droit légalement protégé quelle que soit la situation financière de la branche ou du régime. Si les recettes effectivement perçues sont inférieures aux montants inscrits dans la lfss sur la base des hypothèses de croissance économique ou si les prestations ont dérapé, la seule conséquence est un déficit qui sera traité en premier lieu par des solutions de trésorerie.

Mais le plan Juppé avait cherché à limiter le recours aux ressources de trésorerie : chaque année, la lfss fixe la liste des régimes autorisés à recourir à des ressources non permanentes ainsi que les limites de ce recours. Le niveau élevé de ces limites et la possibilité de les dépasser par un décret en Conseil d’État soumis à la ratification du Parlement ont beaucoup réduit l’impact de cette mesure de responsabilité.

Pour éviter d’en arriver à des besoins de trésorerie, la loi de 2004 a prévu la création d’un comité d’alerte sur l’évolution des dépenses d’assurance maladie composé du secrétaire général de la Commission des comptes de la Sécurité sociale (ccss), du directeur général de l’insee et d’une personnalité qualifiée nommée par le président du Conseil économique, social et environnemental (cese). Chaque année au plus tard le 30 juin, il rend un avis sur le respect de l’ondam pour l’exercice en cours afin que des mesures puissent être prises si nécessaire. Le Parlement, le gouvernement et les caisses nationales d’assurance maladie sont destinataires de cet avis et doivent faire des propositions de redressement.

Connaître la vraie situation comptable de la Sécurité Sociale est apparu au fil des années comme un impératif dans la gestion budgétaire de la Sécurité Sociale. La remise en ordre a commencé en 1996 par l’obligation de substituer à une comptabilité de trésorerie, en encaissements-décaissements, une comptabilité en droits constatés, faisant apparaître les créances et les dettes et permettant d’introduire plus de transparence dans les comptes. Elle s’est poursuivie en 2000 avec l’obligation pour tous les régimes d’adopter un plan comptable unique, qui permettra à partir de 2006 de combiner les comptes au sein d’un régime et de faire certifier les comptes du régime général par la Cour des comptes et ceux des autres régimes par des commissaires aux comptes.

Jusqu’au plan Juppé, les partenaires sociaux ne cessaient de critiquer le poids écrasant de la tutelle sur les caisses. Il est exact que depuis 1945, le mouvement avait été dans le sens d’un renforcement de la tutelle a priori de l’État sur les décisions des caisses, qu’il s’agisse d’un contrôle de légalité ou de nature financière. Mais à partir des années 1990, le contrôle a priori avait été allégé au profit d’une évaluation a posteriori de la gestion des caisses. Cette évaluation devait porter de plus en plus sur la gestion des risques – le bon usage des fonds dépensés en prestations – et non plus exclusivement sur la gestion administrative qui ne représente que 3 ou 4 % des dépenses de la Sécurité sociale. La loi de 1994 avait consacré cette évolution en prévoyant que le contrôle de l’État porte sur l’efficacité de l’action des organismes et la mesure des résultats au regard des objectifs fixés par eux-mêmes et par l’État.

Le rapport au président de la République accompagnant l’ordonnance de 1996 indique que les cog visent à accroître l’autonomie de gestion des caisses et à renforcer le partenariat entre les parties signataires. Dès lors, le contrôle porte désormais sur l’action des partenaires, sur la manière dont chacun a rempli ses engagements. Si les contrôles peuvent être ressentis comme contraignants par les services administratifs des caisses, il n’y a plus de contestation sur la légitimité de ces contrôles qui sont directement liés aux nouvelles procédures :

  • l’évaluation contradictoire de la mise en œuvre des cog est faite par les inspections générales, au premier chef l’Inspection générale des affaires sociales. Le renforcement de l’évaluation de la gestion des services publics par les autorités de tutelle était certes devenu une priorité gouvernementale à la fin des années 1980, en application de la circulaire du Premier ministre du 23 février 1989 relative au renouveau du service public. Mais il a fallu des années pour élaborer les méthodologies et les outils. L’ordonnance de 1996 a donné un nouvel essor à la démarche d’évaluation de la Sécurité sociale ;
  • le plus frappant est sans doute l’essor important du rôle de la Cour des comptes à l’égard de la Sécurité sociale. Si, depuis 1949, elle avait le pouvoir de contrôler la gestion des caisses, c’est la lo du 22 juillet 1996 qui prévoit que la Cour des comptes assiste le Parlement et le gouvernement dans le contrôle de l’application des lfss. Sur ce fondement :
    • la Cour établit chaque année un Rapport sur l’application de la lfss (ralfss). Les lfss couvrant toutes les branches, tous les régimes, les rapports de la Cour traitent au fil des ans non seulement des comptes et des problèmes de financement, mais aussi des politiques et de la gestion par les caisses ainsi que du rôle de la tutelle. Depuis la lo de 2005, son rapport inclut un avis sur la cohérence des tableaux d’équilibre des branches de la Sécurité sociale tous régimes et de celles du régime général,
    • en application de la lo de 2005, la Cour remet également au gouvernement et au Parlement, chaque année, un rapport sur la certification de la régularité, de la sincérité, et de la fidélité des comptes des caisses nationales du régime général et des comptes combinés des branches et de l’activité de recouvrement du régime général,
    • enfin, la Cour peut être saisie par les commissions parlementaires compétentes de toute question relative à l’application de ces lois et procéder aux enquêtes demandées sur les organismes soumis à son contrôle. Elle doit participer aux travaux de la mission d’évaluation et de contrôle chargée de l’évaluation permanente des lfss et faire les enquêtes qu’elle lui demande. Elle doit enfin établir un programme de contrôles sur les dépenses hospitalières et en rendre compte dans le ralfss.

Depuis vingt ans, l’organisation, le fonctionnement, la répartition des pouvoirs en matière de sécurité sociale ont été profondément modifiés.

La croissance formidable des ressources affectées aux prestations sociales, la nécessité de contenir la progression des dépenses sociales au sein de l’ensemble des dépenses publiques, toutes financées par des prélèvements obligatoires, impôts ou cotisations, a légitimement conduit le Parlement à intervenir. Il faut rendre hommage aux décideurs politiques qui, depuis vingt ans, ont réussi sinon à assurer l’équilibre de la Sécurité sociale, lequel dépend de la croissance économique et d’autres choix politiques, du moins à clarifier les responsabilités, à dédramatiser le fonctionnement de l’institution.

Certes, les mécanismes nouveaux mis en place par les textes ne fonctionnent pas tous de manière satisfaisante ou ne sont pas en eux-mêmes suffisants ou totalement pertinents, ainsi que le démontrent les rapports des corps d’inspection et de la Cour des comptes. On peut citer l’endormissement des conseils de surveillance, le champ excessif des conventions avec les professions de santé qui présente le risque de subordonner l’organisation du système de soins aux objectifs d’optimisation de leurs revenus ainsi qu’à des positionnements d’appareils syndicaux. Par ailleurs, l’État ne fait pas toujours preuve d’une grande cohérence quand il ne peut s’empêcher de pénétrer dans le champ des compétences déléguées aux caisses.

Mais, globalement, la nouvelle gouvernance, intervenue sous la pression des contraintes européennes, de la prise de conscience de l’interdépendance des politiques publiques et de la nécessité d’inclure la Sécurité sociale dans les grands arbitrages, a constitué un progrès considérable.

Rolande Ruellan. Cairn 2015

11 1995 

Authentique dialogue (repris par Jean-Paul Dubois dans Une vie française, page 338)  sur les ondes maritimes, au large de Terre Neuve :

  • Américains : Veuillez dévier votre route du 15° nord pour éviter une collision. À vous.
  • Canadiens : Veuillez plutôt dévier VOTRE route de 15° sud pour éviter une collision. À vous.
  • Américains : Ici le capitaine d’un navire des forces navales américaines. Je répète : veuillez modifier votre course. À vous.
  • Canadiens : Non, veuillez, VOUS, dévier votre course, je vous prie. À vous.
  • Américains : ICI C’EST LE PORTE-AVIONS USS LINCOLN, LE SECOND NAVIRE EN IMPORTANCE DE LA FLOTTE NAVALE DES ÉTATS UNIS D’AMÉRIQUE. NOUS SOMMES ACCOMPAGNES PAR TROIS DESTROYERS, TROIS CROISEURS ET UN NOMBRE IMPORTANT DE NAVIRES D’ESCORTE. JE VOUS DEMANDE DE DÉVIER VOTRE ROUTE DE 15° NORD OU DES MESURES CONTRAIGNANTES VONT ÊTRE PRISES POUR ASSURER LA SÉCURITÉ DE NOTRE NAVIRE. À VOUS.
  • Canadiens : Ici, c’est un phare. À vous.
  • Américains : Silence.

4 12 1995

Accident dans le lit du Drac, à l’est de Grenoble, sur le site de la Rivoire : un lâcher d’eau d’un barrage EDF  surprend des élèves en ballade, munies des  autorisations nécessaires de la ville : 7 noyés. Procès interminable qui se conclura en 1998, par des condamnations avec sursis : 2 ans et 30 000 F d’amende pour Véronique Rostaing, l’institutrice qui accompagnait les enfants, 18 mois et 10 000 F d’amende pour la directrice de l’école, un an pour 3 responsables EDF avec dispense d’inscription au casier judiciaire, 500 000 F d’amende pour la ville de Grenoble. L’inspectrice d’académie de l’Isère et l’inspectrice de l’Éducation Nationale ayant autorisé la sortie ont été relaxées. Personne, même pas les familles des victimes, ne dira la vérité, à savoir que le jour de l’accident et les précédents, la direction de l’EDF était aux prises avec un gros conflit  syndical, et les grévistes de la centrale de Saint Georges de Commiers, pour ne pas être pris en défaut de refus de travailler par la direction, avaient procédé à un lâcher d’eau sauvage, donc, non annoncé. Ainsi, le niveau de la retenue d’eau baissait, et on ne pouvait faire tourner la centrale. EDF assure qu’un fax aurait été envoyé le 30 novembre aux communes riveraines, annonçant un lâcher.

16 12 1995

Le Temple Solaire procède à une nouvelle hécatombe collective dans une clairière isolée du Vercors, sur la commune de Saint Pierre de Chérennes : 16 morts, dont trois enfants, tués par balle puis brûlés au lance-flamme : parmi eux, Edith, 61 ans, elle-même championne de ski, femme d’Alain Vuarnet, médaillé d’or de la descente de ski des Jeux de Squaw Valley en 1960, sœur de François Bonlieu, autre champion de ski, et leur fils Patrick, 27 ans. Plus tard, Jean Vuarnet après que Christiane Veillon, une lyonnaise devenue canadienne… l’amour de ses vingt ans, lui ait envoyé un mot de condoléance, la retrouvera et elle lui révélera, ce qu’il ignorait, (son père avait escamoté les courriers l’en informant) l’existence de sa fille Catherine, elle-même mère de deux enfants. Une canadienne, c’est fait pour tenir chaud. Jean Vuarnet mourra le 1° janvier 2017.

Si, sur des skis, François Bonlieu procurait des frissons de bonheur à ceux qui le regardaient, tant il était élégant, sans jamais forcer – Serge Lang, de l’Équipe, l’avait surnommé le petit prince des neiges. Mais, sur le plancher des vaches, il était d’une infinie mélancolie, toujours triste jusqu’à sa mort, en 1973, des suites d’une rixe sur la Croisette, à Cannes. Donc le bon sens et l’équilibre n’étaient pas vraiment au rendez-vous. Et il n’y aurait rien d’étonnant à ce que sa sœur Édith ait partagé ce lourd héritage.

21 12 1995

Le Norvégien Borge Ousland, 32 ans, atteint le pôle sud en solitaire et sans ravitaillement en 43 jours : il a parcouru 1 400 km depuis l’île Berkner, au sud est de l’Argentine. Il a eu une progression moyenne deux fois plus rapide que dans l’Arctique : 44 km par jour contre 21 dans l’Arctique. Grâce à sa voile parachute, il a pu parcourir une fois 226 km en 16 heures, dans le Ross Shelf. Il épousera Hege au pôle nord en avril 2012, avec champagne et cérémonie luthérienne par – 23°.

1995

Inauguration de la TGB : Très Grande Bibliothèque, de Dominique Perrault, et de la Cathédrale d’Évry, du Suisse Mario Botta.  Dominique Perrault signera un must de ce que l’esprit français peut faire de mieux en matière d’insupportable : une insulte constante au sens pratique, la dictature d’une esthétique qu’il aurait été préférable de réserver aux monuments aux morts ; la TGB mettra des mois pour trouver son régime de croisière.

On a construit la Grande Bibliothèque au moment où l’on inventait Internet ! Ces grandes tours sur la Seine me font penser à l’observatoire qu’avaient fait construire les maharajahs à côté de Delhi, alors que Galilée, exactement à la même époque, mettait au point la lunette astronomique. Aujourd’hui, il n’y a que des singes dans l’observatoire indien. Un jour, il n’y aura plus que des singes à la Grande Bibliothèque.

Michel Serres à Libération le 30 septembre 2011

Dominique Perrault Architecture - Project - NATIONAL LIBRARY OF FRANCE ...

 

Cathédrale d'Evry : Eglise : Cathédrale d'Evry : Evry : Essonne : Île-de-France : Routard.com

Cathédrale d’Evry, du Suisse Mario Botta

Cathédrale d'Evry - Intérieur

Hubert Astier est nommé à la tête du tout nouvel Établissement public du musée et du domaine national de Versailles. La gestion du château jusqu’alors dépendait de plusieurs autorités ; il  accueille 10 millions de visiteurs par an. Le parlement occupe à son usage exclusif  20 000 m² de bâti… situation à laquelle il sera mis fin en 2005. Le château n’est pas gâté par l’État qui lui accorde beaucoup moins de subventions qu’au Louvre, mais peut être ce dernier était-il las de voir les responsables de sa gestion faire preuve d’aussi peu de dynamisme : s’il n’y avait pas de poussière sur les statues, il y en avait  beaucoup dans les têtes : cafétéria insuffisante, refus de tournage pour beaucoup de films, coût d’entretien prohibitif, dû en partie à une conception sclérosée du maintien du patrimoine : même les canalisations souterraines sont renouvelées dans leur métal d’origine : le plomb…etc…etc… La tempête de décembre 99 accélérera les réformes, et, finalement, à partir du 30 mars 2002, 80 ha du parc (sur les 900 de la totalité du domaine) deviendront payants, à 3 € l’entrée : les 3 millions € que coûte annuellement l’entretien de ces jardins imposaient cette mesure.

Relevé du Phare d’Alexandrie : le fort mamelouk de Qaïtbay était menacé par l’érosion et la construction d’un brise lames avait été envisagée, ce qui signifiait des tonnes et des tonnes de béton immergées à un endroit où bien des gens savaient qu’il y avait énormément de vestiges : une cinéaste égyptienne, Afma El Bakri,  parvint à faire annuler ces travaux et une mission de sauvetage fut confiée à Jean Yves Empereur : 2 000 pièces auraient été repérées à ce jour. Le Phare d’Alexandrie, 7° merveille du monde fut érigé sur l’île de Pharos en – 285 av. J.C. Il mesurait au moins 100 m de haut ; l’architecte en était Sostrate de Cride. 66 ans après la construction, la statue sommitale s’écroula ; en l’an 365, ce fut au tour du dernier étage et vers 1300, un séisme l’acheva. En mai 1998, une statue de Ptolémée, datant probablement de la construction du phare, à laquelle manquent les jambes, (elle mesure malgré tout 10 m)  sera acheminée à Paris, à l’entré du Petit Palais, pour signaler l’exposition  La Gloire d’Alexandrie, l’Égypte d’Alexandre à Cléopâtre.

René Martin, fou de musique, lance la première des Folles Journée de Nantes : trente ans plus tard, le succès sera toujours au rendez-vous :

Convaincu de la nécessité de bouleverser le rituel immuable du concert, René Martin conçoit l’idée de concerts courts : des représentations de 45 minutes, durée idéale pour maintenir l’attention du public, proposées à des tarifs très accessibles pour lever la barrière du prix, et organisés dans un espace offrant plusieurs salles de dimensions différentes de façon à programmer simultanément et tout au long de la journée des dizaines de concerts différents.  

La cité Congrès. Nantes

Il y a des jours où l’on se sent si mal que l’on a envie d’aller à la gare de l’Est, voir si la guerre n’a pas été déclarée.

Yvan Audouard.

Yvan Audouard  est suffisamment bien assis dans la société française pour ne pas aller voir plus loin que la gare de l’Est quand il est mal… mais le désespoir conduit à la mort un nombre de personnes tous les ans plus élevé : en 1996, 11 280 personnes  se sont suicidées  (3 000 de plus qu’en 1975) et 150 000 ont tenté de le faire. En excluant la Chine et bon nombre de républiques de l’ex URSS, la France se place avec un chiffre de 20 suicides pour 100 000 habitants derrière la Lituanie (42/100 000), la Corée du Sud (36/100 000 en 2022 à rapporter aux 9/100 000 en 1985) l’Estonie, la Russie, la Lettonie, Hongrie, Sri Lanka, Kazakhstan, Biélorussie, Slovénie, Finlande (24/100 000). C’est la tranche des 30 – 45 ans composée aux 2/3  de personnes inoccupées (dont évidemment une très forte proportion de chômeurs) qui voit la plus forte augmentation. Dans la tranche d’âge  25 – 49 ans, on dénombre six fois plus de suicides parmi les ouvriers que parmi les intellectuels. En 1950, le suicide des 25 – 29 ans représentait 4 %  des décès. Il en représente aujourd’hui 20 %. Mais même lié au chômage, ce drame social ne peut  s’y réduire : avec un taux de chômage deux fois plus élevé, l’Espagne connaît trois fois moins de suicides…

Internet poursuit sa croissance endiablée, quand le Minitel, tour d’ivoire tricolore, s’est laissé enfermer dans les conceptions politiques françaises : centralisation, péage etc… après avoir essuyé, il est vrai, aux États Unis les mêmes tirs de barrage que le Concorde. Le nombre des sites Web double tous les trois mois ; Microsoft, et accessoirement Apple, font la guerre à Netscape pour attirer sur leurs logiciels un maximum  d’Internautes. On compte 70 millions d’utilisateurs, dont 60 % américains,  4 millions d’ordinateurs branchés (dont 200 000 pour la France).  L’objectif du vice président américain Al Gore, devenu le véritable président de la Cité Numérique de son pays – est de raccorder à Internet, d’ici à l’an 2000, 90 % des foyers de ses compatriotes… En France, moins de 1 % des foyers sont aujourd’hui connectés, ce qui nous place au 14° ou 15° rang mondial. Notre État jacobin est dramatiquement aveugle à cette évolution ; par contre bon nombre de maires ont pris conscience de ces données nouvelles et font entrer leur ville dans l’âge numérique.

Si la tendance continue, si les projections tiennent, nous pourrions avoir de 180 à 200 millions d’ordinateurs sur le réseau à la fin de l’an 2000. Aujourd’hui, on compte 3,5 utilisateurs par ordinateur et dans les années qui viennent ce chiffre passera plutôt à 1,5. Cela signifie environ 300 millions d’utilisateurs en l’an 2000

Vinton Cerf, 1995

Au milieu de la vague de privatisations des biens de l’État russe par distribution de parts (vouchers) aux habitants puis ventes aux enchères, Khodorkovski rachète le groupe Ioukos pour 360 millions $ lors d’une vente critiquée : les deux seuls acheteurs ayant été autorisés par le pouvoir de Boris Eltsine à participer aux enchères étaient des compagnies détenues à 51 % par la Menatep, banque alors dirigée par Khodorkovski. Presque vingt ans plus tard, en juillet 2014, après 10 ans de prison pour Khodorkovski par les bons soins de Vladimir Poutine, la cour permanente d’arbitrage de la Haye, condamnera la Russie à verser 37 milliards d’€ aux principaux actionnaires de Ioukos ; mais la Russie n’a pas signé la convention instituant le tribunal de la Haye. Quelque dix jours plus tard, c’est la CEDH – Cour Européenne des Droits de l’Homme –  qui demande pour les petits actionnaires 1.9 milliards d’€ ; la CEDH relève du Conseil de l’Europe, dont fait partie la Russie. Décidément, Mikhaïl Khodorkovski est un as de la voltige !

C’est l’histoire d’un homme qui s’est à jamais refusé à avoir peur : il se nomme Luigi Ciotti, et, comme son nom l’indique, il est italien. De plus, il est prêtre. Trente ans plus tôt, il a fondé l’association Abele pour venir en aide aux drogués.

Mais le prélat sait que la racine du mal est ailleurs : dans le crime organisé, dans les gigantesques profits des trafics, dans la passivité de la classe politique qui ferme les yeux. La Mafia et la corruption sont les deux faces de la même médaille, assène-t-il.

C’est sur ce constat qu’il fonde Libera en  1995. Il y a quatre cents ans, dit-il, que nous parlons des mafias en Italie et rien ne bouge vraiment. Il y a une sorte de nœud qui empêche de tourner la page. Et ce nœud est avant tout culturel et politique. Son action se divise alors en deux : d’un côté un lobbying constant pour obliger les parlementaires à durcir la législation ; de l’autre, une aide aux parents des victimes de la Mafia (3 500  morts en vingt ans), aux associations qui la combattent, et à ceux qu’il appelle les morts vivants de la Mafia, ceux qu’elle asservit, qu’elle menace et qui se taisent. La Mafia est une autre Église, une autre religion. Sauf qu’à la crainte de Dieu se substitue celle du parrain. […] Je n’ai que deux références, l’Évangile et la Constitution.

Don Ciotti est un cyclone, décrypte don Massimo Cozzi, vice président de Libera depuis sa fondation. Toujours en mouvement. Capable de dire des choses toujours neuves. Mais il a tout simplement la force de qui anime les amoureux de Dieu. Il a aidé l’Italie à ouvrir les yeux sur la légalité. Il nous a convaincus que c’était la responsabilité de tous. Mais je vous assure, c’est un homme normal, pas un saint. 

Désormais Libera et don Ciotti sont devenus le symbole de l’Italie vertueuse. Le prêtre et son escorte parcourent la Botte en tous sens. Tout le monde doit se sentir partie prenante, car si les mafias sont au Sud, l’argent, lui est au Nord. C’est là que le fruit du racket et du trafic se réinvestit. Ses pas le portent également dans toute l’Europe, y compris à Bruxelles et Strasbourg, afin que la législation italienne sur les biens confisqués devienne une législation européenne.

[…] Mais la petite personne a fini par donner des soucis aux grandes. À force de faire le siège du Parlement, de mobiliser les Italiens, don Ciotti est parvenu, en  1996, à faire entrer dans la législation italienne la loi sur les biens confisqués à la Mafia et leur utilisation sociale [4]. Ainsi la villa de Toto Riina est-elle devenue la caserne des carabiniers. Une coopérative agricole a été édifiée sur une oliveraie confisquée à Matteo Messina Denaro, soupçonné d’être le parrain le plus puissant de l’île. À Rome, via del 4 Novembre, Libera a installé ses locaux dans une ancienne maison de passe autrefois propriété du boss Michele Zaza…

Si le crime organisé qui, selon les estimations, affiche un  PIB de 40  milliards € se remet sans trop de mal de la perte d’une villa avec robinets en or ou d’une plantation de tomates dans la plaine d’Alcamo, la blessure d’orgueil reste vive. Un boss n’aime pas voir son patrimoine confié à des associations, explique don Ciotti. Cela touche profondément à l’image de puissance qu’il renvoie aux autres et à son sentiment d’impunité.

Philippe Ridet. Le Monde du 25 octobre 2014

Rick Bass est un écrivain américain ; écologiste tendance Saint François d’Assise – l’homme possède en commun avec les autres animaux plus que ce qui le différencie d’eux et il devrait limiter son rôle de prédateur au strict minimum et mettre fin aux massacres qu’il nomme exploitation. Il s’est beaucoup soucié de l’extinction possible des grizzlys dans les San Juan, une chaine de montagnes du Colorado, a consacré des semaines à rechercher leurs crottes pour s’en assurer, et, finalement, victoire : il a confirmation de leur existence :

En 1995, vers la fin de l’été, un jeune randonneur se trouvait vers le sommet de la montagne [les San Juan], près de l’endroit où le groupe de Round River avait travaillé, quand un grand ours blond avec des pattes foncées et de longues griffes blanches a débouché au-dessus d’une crête, à moins de quarante pieds de lui.

L’homme s’est laissé tombé à terre et s’est recroquevillé en position fœtale en prenant bien soin de ne pas regarder l’ours. Celui-ci est accouru et s’est mis à tourner autour de lui en tapant violemment des pattes sur le sol. Tout ce que l’homme, parfaitement immobile, pouvait voir, c’était les griffes du grizzly, de plus de quatre pouces de longueur. L’ours approcha son museau du visage de l’homme et lui souffla dessus de la bave mêlée à son haleine chaude. L’homme la respira sans paniquer pour autant. Il évita de se relever et de partir en courant.

L’ours tourna cinq fois autour de l’homme en frappant le sol de ses énormes pattes, comme s’il jetait un sort. Le choc faisait trembler la terre et la bête grondait et grognait. Puis l’ours s’en alla, ayant dit ce qu’il avait à dire. Quand il fut certain que l’animal était parti, le jeune homme se releva et regagna son campement en courant tout du long.

Ils sont toujours là. Nous ne les avons pas encore perdus. Nous sommes seulement sur le point de les perdre.

Rick Bass. épilogue de Les derniers grizzlys. Hoëbeke 1997

Grizzly Bear | National Wildlife Federation

8 01 1996  

Mort de François Mitterrand, après des mois de souffrances infligées par un cancer décelé presque vingt ans plus tôt.

On verra à l’occasion de ses obsèques que l’existence d’un lien entre le citoyen anonyme et le président est une réalité plus forte que nous le laisse croire la perception habituelle du quotidien. Il se trouvera des femmes déjà âgées dont il réveillera la libido ; elle raconte à son fils :

François Mitterrand est venu me voir la nuit dernière.
Pardon ? 
Il fallait que je te le raconte. C’était en rêve, bien sûr, mais cela avait une telle intensité que depuis, je suis mal à l’aise, comme quand on n’arrive pas à se sortir de l’influence d’un cauchemar. 
C’était un rêve ou un cauchemar ? 
Tu vas voir. Donc je dormais dans ma chambre et j’entends sonner au petit portail, dans le parc. Je me lève jusqu’à la fenêtre et je vois entrer François Mitterrand avec son chapeau, son écharpe et son manteau. Il traverse l’allée et pénètre dans la maison. El là, tranquillement, comme si de rien n’était, je vais me recoucher. Il monte l’escalier, pousse la porte de la chambre et sans dire un mot, enlève son feutre, son loden et les dépose sur le fauteuil, il se tourne vers moi et tout tranquillement se déshabille.
Entièrement ? 
Entièrement. Il avance vers le lit, s’assoit, détache sa montre de son poignet, la pose sur la table de nuit et s’allonge à mes côtés. Et tu sais ce que je lui dis à ce moment-là, tu sais ce que dit ta mère au Président de la République ? N’y pensez même pas, vous avez les pieds bien trop froids.
Je fus pris d’un rire d’adolescent que ma mère partagea en mettant sa main devant sa bouche à la façon d’une petite fille qui dissimule son embarras. Et après ? 
Après, je ne me rappelle plus.

Jean-Paul Dubois. Une vie française. Éditions de l’Olivier. 2004

Eric Orsenna, momentanément en séjour dans les sphères du pouvoir politique, se souvient d’une réflexion de Mitterrand : Ne vous y trompez pas : au bout du compte, tout n’est qu’un rapport de force, ce qui lui inspire le commentaire : Rien n’est plus faux... et de se souvenir de la réponse de son ancien professeur Raymond Aron quand il lui demandait pourquoi il ne s’était pas aventuré en politique : Je n’ai pas fait de politique, parce que je n’aime que les rapports réciproques.

Politique. Mitterrand : le 10 mai 1981, 30 ans plus tard...

Le bateau du Commandant Cousteau  La Calypso coule dans le port de Singapour. Renflouée, elle sera rapatriée sur Marseille, qui, s’en désintéressant, la laissera partir à La Rochelle, où, faute d’entente entre les héritiers, elle vieillira très vite.

On a reçu un malade en phase terminale, nous avons maintenant un cadavre en décomposition.

Patrick Schnepp, directeur du Musée Maritime de la Ville :

Peter Blake, le très grand champion de la voile, en charge de l’organisation de la Coupe America à Auckland, aurait pu reprendre le flambeau. Il avait fait savoir avec humour que si l’opération se réalisait, il occuperait  la place nécessaire : Je ne prétends pas me glisser dans les chaussures du commandant Cousteau… elles sont bien trop grandes pour moi… lui-même chausse un bon 47…  Mais des pirates sud américains l’abattront début 2002, avant qu’il ait pu réaliser ces projets.

La justice donnera la propriété de la Calypso à Francine Cousteau, sa seconde épouse ; le navire partira aux Chantiers Piriou à Concarneau pour être remis en état… mais l’argent manque et le chantier est arrêté… Difficile voire impossible de faire du business honnête avec Francine Cousteau : il était entendu que le navire deviendrait musée, et dans ce cas, on n’entreprend pas les mêmes travaux que s’il fallait le rendre apte à nouveau à la navigation. Dans les premiers mois de 2015, la justice demandera à Francine Cousteau de régler aux Chantiers Piriou ce qu’elle leur doit, – 300 000 € – faute de quoi le bateau serait mis aux enchères. Mais Francine Cousteau, qui a créée autour d’elle l’association l’équipe Cousteau parviendra à trouver les mécènes à même de lui procurer l’argent nécessaire : elle paiera les chantiers Piriou et trouvera un chantier naval à Istanbul pour restaurer le navire avec une motorisation moderne ; chargée sur un cargo, la Calypso quittera Concarneau le 14 mars 2016. L’ingénieur naval italien Marco Cobau suivra la rénovation de ce grand squelette de 111 t et 40 m de long. Il sera épaulé en Turquie par le commandant Patrice Quesnel, déjà chargé de la coordination du programme de sortie de la Calypso.

Erik Orsenna avait été élu à l’Académie Française, au siège libéré par le commandant Cousteau. La coutume est de faire un discours d’entrée qui soit un hommage rendu au prédécesseur : De semaine en semaine, la planète se révèle à ses habitants. Le gros bocal si souvent imbécile – je parle de la télévision – s’est changé en hublot.

*****

Je préfère voir mon bateau couler avec les honneurs que transformé en musée. Je ne veux pas que ce bateau se prostitue et que les gens viennent pique niquer à son bord.

Jacques Yves Cousteau, en 1984, mort le 25 06 1997

11 01 1996

La paternité des GAL (Groupe Antiterroriste de Libération) empoisonne la vie politique espagnole et contribuera sans doute à la victoire du parti de José Maria  Aznar, aux prochaines législatives : Felipe Gonzales devra lui céder le pouvoir.

12 01 1996

600 indépendantistes corses s’autorisent à Tralunca une manifestation dont le pouvoir ne supporterait pas le centième en métropole ;

Une bonne action ne doit jamais rester impunie.

Dicton irlandais

C’est la défaite des majorités silencieuses : Le mal est assuré de son triomphe lorsque les hommes de bien ne font rien.

Albert Einstein.

ou, dit autrement par Edmond Burke : Tout ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est que les braves gens ne fassent rien.

16 01 1996

Catherine Destivelle est au sommet du Pic sans nom – 4 160 mètres, dans la chaîne des monts Ellsworth, une face de 1 700 mètres dans l’Antarctique, entre la Terre de Feu et le Pôle Sud. Un sommet, physiologiquement c’est toujours un moment de détente, et l’attention n’est plus la même… Érik Decamp, son compagnon prend la photo souvenir, pour laquelle Catherine recule d’un pas… une seconde d’inattention, et c’est la catastrophe :
Le sommet que nous venions de gravir ne portait pas de nom. La carte ne mentionnait que son altitude – 4 160 mètres – et personne n’avait jamais posé le pied dessus : nous étions en Antarctique, cet immense continent gelé exempt de toute vie humaine.
La photo, prévue pour épaissir notre collection de souvenirs et destinée éventuellement aux médias qui auraient envie de parler de notre périple dans la chaîne des monts Ellsworth, devait donc être particulièrement réussie pour bien situer la première que nous venions de réaliser. Il eût été en effet dommage que ce cliché ait pu être pris n’importe où. La pose adoptée pour l’occasion ne semblait pas mauvaise, mais mon buste cachait les montagnes au loin. Pour parfaire cette prise de vue, il me fallait descendre légèrement.
Sans regarder derrière moi, persuadée que la pente était constituée de glace homogène, je reculai d’un pas. Au moment de reprendre appui, mon pied ne rencontra pas la surface dure escomptée. Pendant un court instant, déséquilibrée, mes bras battirent l’air à grands renforts de moulinets. Vains efforts, mon corps bascula inexorablement. Avant même que mon dos n’ait touché la glace, je criai à Érik Decamp, mon compagnon : La corde ! La corde ! Arrête la corde ! L’œil rivé sur le viseur, avait-il vu la scène ? Tous mes espoirs reposaient sur lui : stopper le plongeon m’était maintenant impossible, mon corps avait pris trop de vitesse. Je me souvins alors que la corde était juste passée dans mes piolets plantés sans grande précaution dans la neige dure. Je me souvins aussi qu’Erik, pour prendre la photo, s’était placé à trois mètres environ de ces ancrages précaires. Allait-il réussir à stopper la corde sans tout arracher ?
Mon corps repartit de plus belle dans une grande culbute. Retombant comme une masse sur la pente, je criai de nouveau : La corde ! Ma jambe droite me sembla étrangement molle. J’espérais que je me trompais. Puis je me retrouvai une nouvelle fois propulsée violemment dans les airs.
Lors du troisième choc, quelques mètres en contrebas, mon regard plongea un court instant dans l’abîme sombre et glacé. Je me dis alors : S’il ne peut me retenir, cette fois c’est fini. Cette bêtise allait me coûter la vie. Et pire, j’allais aussi entraîner Érik dans ce toboggan de la mort.
Alors que mes cabrioles me semblaient de plus en plus violentes et vertigineuses, la corde stoppa brutalement ma chute. Mon menton reprit contact en premier avec la paroi. Soulagée et heureuse que ce cauchemar s’arrête enfin, mais un peu sonnée, deux ou trois secondes me furent nécessaires pour distinguer le haut du bas. Puis, constatant que j’étais pendue tête en bas à la corde, je mis bras et jambes dans le bon sens en espérant qu’il n’y ait pas de casse, mais j’en doutais : du sang perlait sur la glace. D’où venait-il ? J’avais mal partout, mais pas à un endroit en particulier.
Les mains tremblantes d’émotion, je relevai le bas de pantalon de ma jambe droite et découvris avec horreur une fracture ouverte. Je n’en croyais pas mes yeux. Pour dédramatiser la situation, j’analysai – mon esprit toujours aussi terre à terre – concrètement et positivement les dégâts : l’os ne dépassait pas, le poids de la chaussure additionné à celui des crampons avait remis la jambe dans l’axe et la plaie saignait peu ; l’artère n’était donc pas touchée. C’était une chance. Juste à ce moment-là, Érik me demanda :
Ça va ?
Fracture ouverte ! lui répondis-je.
Un grand Merde ! retentit, suivi d’un long silence. Il n’y avait effectivement que cela à dire.
Je n’arrivais pas à croire que cette jambe était cassée. Il ne fallait pas, ce n’était pas possible, pas là, en Antarctique, aussi loin de tout secours ! Comment allais je faire pour redescendre ? Une idée, celle de la dernière chance, me traversa l’esprit : si le trait de fracture était horizontal, je pourrais peut-être prendre appui dessus. Pour tester, je posai aussitôt mon pied chaussé de crampons sur la pente. En serrant les dents, j’essayai une fois, deux fois. Impossible, la douleur était insoutenable, trop intense. Cette fracture semblait bel et bien réelle.
Si le moment n’avait pas été aussi grave, j’en aurais pleuré de rage : avoir été si inconsciente ! Mais le temps des remords fut bref, car la question d’Érik me sortit de ma torpeur :
Ça saigne beaucoup ?
Non.
Tu peux remonter ?
Il avait raison, il fallait bouger. Le temps de me faire à cette idée, je lui répondis que oui. En fait, je n’avais pas vraiment le choix. Je ne pouvais rester là.
Peux-tu rejoindre l’arête à l’endroit où nous sommes sortis de la voie ?
Cela me parut plus compliqué. Nous avions grimpé la face dans le versant opposé à celui où j’étais tombée et le lieu qu’il m’indiquait se situait une trentaine de mètres à sa gauche. J’allais donc devoir remonter ces vingt cinq mètres de paroi verglacée en oblique à gauche et Erik ne pourrait pas m’aider. Un moment de réflexion me permit de visualiser la façon dont j’allais m’y prendre. C’est en rampant sur la pente, main gauche armée d’un piolet qu’Érik m’avait envoyé en le faisant glisser le long de la corde et main droite agrippée au moyen d’une poignée autobloquante, que je me hissai péniblement. À la première traction, je m’aperçus que l’épaule droite me faisait souffrir. J’y découvris une bosse qui n’était pas molle comme celle due à un hématome mais dure : un os dépassait. Un court instant, bien qu’heureuse de constater que je pouvais toujours m’en servir – et c’était à l’heure actuelle l’essentiel -, cette découverte me fit fulminer intérieurement : encore une opération chirurgicale en perspective. Cependant, plus je m’élevais, moins cette épaule me gênait. Surtout préoccupée de ne pas dévisser, plantant vigoureusement dans la glace mon piolet et les pointes avant de mon crampon gauche, je tractais sur mes bras avec fureur. Il ne fallait pas riper, la corde partant à l’horizontale, un beau pendule de vingt mètres pourrait m’attendre… Et dans l’état où j’étais !
Parvenue enfin au niveau de l’arête sommitale, je me hissai sur la crête, m’y calai à califourchon et attendis Érik qui tenait toujours la corde trente mètres plus à droite.
En attendant qu’il me rejoigne, j’essayai d’évaluer la situation. J’avais beau retourner le problème dans tous les sens, je ne voyais pas comment me sortir de là. Si seulement cet accident avait pu arriver dans les Alpes ! J’aurais attendu tranquillement que l’hélicoptère arrive. Ici, les secours n’étaient pas envisageables. Il y avait bien des gens sur ce continent Antarctique, mais pas à moins de cinq cents kilomètres. Nous n’avions de toute façon pas emporté notre radio. Pesant au moins cinq kilos, celle-ci était restée au camp de base. Et même si nous avions pu joindre les secours, ils ne possédaient pas d’hélicoptère. Le temps qu’ils montent jusqu’à nous, je serais déjà morte de froid. Un petit vent glacial soufflait, il était vingt et une heures et bien qu’au pôle Sud, en décembre, le soleil ne se couche pas, la température baissait. Attendre risquait de m’être fatal. En moi-même je me disais que ce serait trop idiot de mourir là. Je pensai alors à Doug Scott, le célèbre alpiniste anglais qui s’était fracturé les deux chevilles dans la paroi de l’Ogre en Himalaya. Il n’en était pas mort. Malgré d’atroces souffrances, il avait réussi à rejoindre le camp de base à quatre pattes. Ses fractures n’étaient pas ouvertes, mais il était handicapé des deux jambes. Moi, il m’en restait tout de même une !
Érik arriva. Je lui demandai aussitôt :
Qu’est-ce qu’on fait ?
On descend.
On descend ? Mais par où ? Comment ? lui répondis-je un peu affolée. Malgré l’exemple de Doug, je ne me voyais pas faire un seul mouvement.
Par la voie de montée. C’est la seule que nous connaissons.
Il avait raison, et traîner ici ne servait à rien. Personne ne nous viendrait en aide. La détermination d’Érik m’aida à redevenir plus combative. Aussitôt, je jetai un regard à la face. Nous l’avions gravie à l’ombre pour avoir moins chaud et de la voir maintenant ensoleillée dopa encore plus mon moral. L’ambiance serait moins austère et ce soleil allait me réchauffer.
Cependant, cette pointe d’optimisme était fragile car le moindre de mes mouvements déclenchait de terribles douleurs : l’extrémité inférieure de ma jambe blessée n’était plus qu’un poids mort obéissant aux seules lois de la pesanteur. En passant de l’autre côté de l’arête, je dus prendre mon pied à deux mains pour le remettre dans le bon sens.
Allais-je pouvoir résister à tant de souffrances après déjà onze heures d’ascension ? Ma plus grande crainte était que, si je perdais connaissance, Érik ne pourrait pas me descendre.
Tu crois que je vais y arriver ? lui demandai-je pour me rassurer.
Mais oui ! répondit-il, et il me sourit. Le pauvre n’avait sûrement pas envie de sourire à ce moment-là. Que je m’en voulais de l’avoir mis dans cette galère ! Je gâchais ce merveilleux voyage en Antarctique.
Avant toute chose, Érik m’ôta le crampon qui risquait de s’accrocher sur les reliefs, puis nous confectionnâmes une attelle de fortune – un piolet de chaque côté de la jambe maintenue par des sangles. Ensuite, il laissa doucement filer la corde pour me faire descendre le long de la paroi. La première secousse provoqua d’effroyables souffrances. Un mètre plus bas, les piolets furent supprimés. Cet assemblage était pire que tout. Les manches ronds et les cordelettes ne tenaient pas en place et leur pression contre ma jambe meurtrie me faisait subir une véritable torture. En remplacement, nous nouâmes un pull over au niveau de la plaie et, pour protéger un peu le membre blessé, je le soutenais, par en dessous, de ma jambe valide. Puis, tournée face au vide, en appui sur le dos, guidant Érik à la voix pour régler la vitesse, la descente reprit. Le relief était très accidenté, et, bien que ma jambe ne fût plus en contact direct avec la paroi, le moindre choc provoquait toujours de terribles douleurs. À chaque fois, je me demandais si je n’allais pas tourner de l’œil. Pour tenir le coup, je m’imposai de grandes inspirations expirations qui m’aidaient à me relaxer et ainsi à mieux supporter la douleur. Au bout d’une vingtaine de mètres, sur la suggestion d’Érik, je cherchai un emplacement pour m’arrêter. Nous ne possédions qu’une corde de cinquante mètres. Cela ne nous autorisait donc qu’une progression de vingt cinq mètres maximum pour permettre à Érik de descendre en rappel.
En passant une sangle sur un becquet rocheux et en plantant un piton, je confectionnai un solide ancrage sur lequel je m’attachai. Érik put ainsi faire ses manœuvres de corde sans plus se soucier de ma sécurité.
Seule, pendue comme une malheureuse à ce premier relais, la même question me revenait sans cesse : allais-je être capable de tenir le coup ? Un long calvaire s’annonçait. La paroi faisait mille six cents mètres de dénivelé. Raides, composés de roche et de glace, les deux tiers supérieurs seraient vraiment pénibles à passer, d’autant que pour éviter un passage surplombant une descente en diagonale s’imposait. Cela voulait dire des pendules à la corde en perspective…
La suite : un grand couloir de glace. À ce niveau-là, je serai presque sauvée…
J’essayai de faire le vide dans ma tête. Pour gérer la douleur et surveiller les étourdissements qui m’arrivaient par vagues je ne devais plus penser à rien. Je devais juste attendre Érik en me concentrant sur moi, ma respiration, mon corps que j’essayais de détendre pour économiser l’énergie. Cet état de concentration était difficile à maintenir et je suppliai Érik en moi-même pour qu’il arrive vite. J’avais peur de flancher.
Parvenu à mon niveau, Érik me donna en guise de remontant deux bonbons qu’il enfourna dans ma bouche, puis il rappela la corde et nous reproduisîmes la même manœuvre.
Les trois ou quatre premiers rappels furent les pires à supporter. Par la suite, la douleur me sembla plus tolérable. Peut-être m’y habituais-je ? Je n’avais de toute manière pas d’autre choix. Résignée à la souffrance, je pus à ce moment-là me concentrer sur autre chose. Ainsi, je réalisai que je ne sentais plus très bien mes extrémités. Malgré le soleil, le fond de l’air était frais, la température devait se situer tout de même entre – 20 et – 30 °C. Au début, ma priorité étant de ne pas m’évanouir, je ne m’en étais pas rendu compte. Laisser, en plus, mes extrémités geler était stupide. Bien que l’effort à fournir pour les réchauffer me coûtât, je m’astreignis à chaque relais à bouger en permanence doigts de pieds et de mains.
Chacun à son affaire, notre descente s’effectuait à un rythme régulier. Nous nous connaissions assez pour nous comprendre en parlant peu. Un regard, un mot suffisaient. De temps en temps – toutes les deux heures environ -, quand je sentais que j’allais perdre connaissance, je le lui signalais. Il venait immédiatement me tapoter le visage, me remplissait la bouche de bonbons, puis chacun retournait à sa tâche : Érik se chargeait de la sécurité et des cordes ; moi, je me préoccupais de mes maux et de mon état physique. Érik avait fort à faire : manœuvrer les cordes n’était pas simple et, très souvent, pour économiser de la sangle, lorsque les passages le permettaient, il désescaladait la paroi.
Au bout de huit heures de descente, le soleil disparut pour laisser place à un froid terrible. Les huit heures suivantes me semblèrent alors interminables. Les attentes aux relais étaient les moments les plus éprouvants. En position statique, la fatigue, le froid, la douleur se faisaient alors plus pressants. Pendue à mes ancrages de fortune, couchée dans la pente, à même la neige et la glace, en appui sur la jambe valide afin que les sangles du baudrier ne me coupent pas trop la circulation sanguine, j’essayais de ne pas tenir compte du temps qui passait… Mon seul objectif étant de tenir le coup jusqu’en bas. Cela me demandait en permanence de terribles efforts de volonté et les exercices respiratoires se révélaient les plus efficaces pour maintenir cet état de vigilance.
Durant les dernières heures de descente, le pied gauche sur lequel je me tenais en permanence me préoccupa plus que tout. J’avais beau remuer les doigts de pieds, je ne les sentais plus. Je me disais : Une jambe cassée ça se répare, mais un pied gelé ça se coupe…
Non, je ne voulais pas… À partir de là, je n’eus plus qu’une idée en tête : arriver au plus vite en bas. Dans les six cents derniers mètres du couloir de glace et de neige, passant outre la douleur, je ne dis plus à Érik de freiner la corde, je le laissais régler la vitesse à sa guise. En bout de corde, un signe de sa part – le pouce en bas -, je plantais à deux mains mon piolet dans la neige, me couchais dessus, lui faisait un signe – le pouce en haut – et il me rejoignait, plantait ses piolets, me faisait descendre et ainsi de suite.
Les manœuvres s’enchaînèrent parfaitement et rapidement jusqu’au moment où, dans ma hâte à rejoindre enfin le plat et aussi prise par la routine, j’arrachai mon piolet à la neige afin de larguer mon corps dans la pente avant qu’Érik n’ait eu le temps de construire un bon amarrage.
Plus de peur que de mal. Érik, malgré la fatigue, avait encore de bons réflexes ; il plaqua son corps contre son piolet à moitié planté en criant : Attends ! Je ne suis pas prêt ! La chute enrayée, il se retourna alors vers moi en souriant et me dit gentiment : Attention. Devant mon pitoyable état, il n’avait pas osé en dire davantage. Il n’avait d’ailleurs pas besoin de le faire. Je me sentais suffisamment honteuse de cette erreur. Par ma faute, j’avais encore failli nous envoyer en bas. Je réalisai le travail qu’avait fourni Érik. Je l’admirais… Malgré l’urgence, il avait mené cette descente prudemment et efficacement sans jamais nous mettre en situation périlleuse.
La vigilance accrue par cet incident, nous reprîmes notre chemin de croix. Malgré tout, au fur et à mesure que nous descendions, je sentais mes forces m’abandonner. Pour les derniers relais, cet état de faiblesse me permettait à peine d’enfoncer le piolet de dix centimètres dans la neige : juste ce qu’il fallait pour m’empêcher de glisser. Dans ma crainte que ce fragile ancrage ne s’arrache, mon corps, mon esprit, mes yeux se tournaient alors entièrement vers cette pointe de métal dans la neige : à peine si j’osais respirer en attendant qu’Érik arrive et prépare de solides points d’assurance.
Les cent derniers mètres étant moins raides, Érik put enfin marcher face à la pente en me laissant glisser au bout de la corde devant lui. Il ne me restait qu’à diriger mes jambes pour qu’elles ne butent pas dans la neige, mais, inévitablement, elles se prenaient dans des protubérances. Pourtant maintenant la douleur n’importait plus : je voulais vite arriver sur du plat.
Parvenue sur cette surface de glace horizontale tant attendue, j’ôtai immédiatement la chaussure gauche pour me masser le pied. En le découvrant, je fus soulagée : le bout était blanc, pas noir comme je le craignais [5]. Bien que le côté blessé ne souffrît pas de la température, je demandai à Érik de m’enlever l’autre chaussure. Il n’est pas bon de laisser par grand froid un pied humide dans un soulier. L’opération ne fut pas simple. Le plastique, rigidifié par le gel, était impossible à ouvrir. Pour retirer mon pied délicatement de cette gangue glacée, Érik dut la découper. Constatant que cette opération me fendait le cœur – de si bonnes chaussures ! – je notai que j’avais encore un peu de ressort. Je n’en soufflai mot à Érik, il aurait peut-être trouvé ma remarque déplacée… Pour ma part, j’estimais qu’avoir eu cette pensée était plutôt bon signe pour la suite, car je n’étais pas sortie d’affaire : la tente se situait encore à une bonne heure de marche.
Tout en regardant Érik disséquer ma chaussure, j’imaginais qu’il me tirerait sur la glace pour rejoindre notre campement. À ma grande déception, il m’annonça son intention d’aller chercher le traîneau à la tente. Je ne mouftai pas, mais cette idée ne me réjouissait pas. J’allais devoir attendre là, toute seule, qu’il revienne. Je grelottais, j’étais épuisée. Serais-je encore capable de tenir deux heures ? Et si je perdais connaissance, Érik serait-il de retour à temps avant que je m’endorme à tout jamais engourdie par le froid ? Résolue à lutter pour qu’une telle chose n’arrive pas, je regardai Érik partir au pas de course. Le pauvre devait être épuisé, je faillis lui crier : Mais non, ne cours pas, ça ira !, je n’en avais pourtant physiquement pas la force, et même si j’avais pu, je ne sais pas si j’en aurais eu le courage. En mon for intérieur, je lui disais : Si, cours, reviens vite !
Sitôt qu’il fut hors de portée de voix, me retrouvant assise au milieu de ce désert glacé, jambes étendues devant moi, un pied pointant vers le ciel, l’autre reposant étrangement sur son bord externe, je me fis l’effet d’une gamine qu’on aurait abandonnée au milieu de la route. Sans honte, j’émis alors un son continu en claquant des dents comme je le faisais, petite, après la baignade en mer du Nord. Ce son me rassura. J’étais bien vivante.
Bon sang, qu’il faisait froid ! Tout mon corps tremblait sans relâche. Il était une heure de l’après-midi. Je ne pouvais espérer le soleil avant quelques heures. Je pensai alors à ce que nous faisions la veille, à la même heure : nous gravissions, tout heureux d’être à l’ombre, ce pic sans nom. Que tout cela me semblait loin… Il y avait donc vingt-sept heures que nous étions partis. Il me fallait encore tenir deux longues heures. Ces tremblements m’épuisaient et je sentis que si je laissais ce froid me secouer de la sorte, je ne pourrais y survivre. Je me mis alors à faire de grands exercices respiratoires, mettant chaque ample expiration à profit pour relâcher mes muscles. L’effet fut immédiat : mon corps se détendit et je ressentis comme une chaleur m’envahir. Malheureusement, ce bien être soudain ne dura pas, j’avais toujours froid. Je me balançai alors d’avant en arrière, comme certains malades mentaux, tout en continuant mes exercices. En même temps, je frottai mon pied gelé, mes cuisses, mes bras… Varier les mouvements en remuant de la sorte me faisait du bien, mais maintenir cette lutte permanente était vraiment difficile. Pour y parvenir, je devais penser exclusivement à ce que je faisais : me réchauffer. Durant cette interminable attente, les secondes, les minutes, les heures s’écoulèrent ainsi, tout mon être tendu vers le même objectif : tenir, tenir sans limite de temps. J’étais déterminée à résister au froid, à la fatigue et à la douleur. Érik pouvait mettre une demi-heure de plus, mon moral ne s’en trouverait pas affecté.
Il arriva enfin, s’excusant d’avoir pris quelques minutes pour boire du café chaud afin de recouvrer un peu d’énergie. Pour moi, l’essentiel était qu’il soit là, sain et sauf ; cela signait la fin du cauchemar : à la tente, nos préoccupations ne seraient plus que boire, manger, dormir, prévenir les gens de la base Patriot Hills qui nous avaient déposés en ces lieux et attendre tranquillement que l’avion, un Twin Otter, vienne nous chercher. Malheureusement, les choses ne se déroulèrent pas exactement de cette façon. Nous prîmes un bon repas, fîmes une bonne sieste, puis Érik partit chercher la radio laissée à deux heures de marche. Il revint quelques heures plus tard, me disant qu’il avait vainement essayé de joindre la base au moment convenu avec eux – vingt et une heures -. Sans paniquer, il ajouta : – Nous réessaierons demain.
Soigner mes blessures, et éviter l’infection, devint alors une priorité. Avant tout, la jambe. Ayant perdu pas mal de chair et de sang durant ce long périple, la plaie était devenue assez profonde et large. Érik l’aspergea à grands jets de produits désinfectants, fit un pansement bien propre, l’entoura d’un bout de matelas mousse pour tâcher de maintenir le pied dans l’axe, puis il renouvela la même opération au coude. La peau avait été arrachée sur une surface de dix centimètres de long sur cinq de large. Bien que cette blessure fût presque plus impressionnante que celle de la jambe, je n’en souffrais pas. Pour l’épaule et le pied, malheureusement rien à faire. Ensuite, il me donna des antibiotiques. Nous ne possédions pas de médicaments contre la douleur, mais, tenant à rester vigilante sur mon état, je n’en aurais de toute façon pas pris. En attendant la vacation radio suivante, le temps fut consacré à s’alimenter et à dormir.
Vers le milieu de l’après-midi, le vent se leva et Érik commença à s’inquiéter. Pourrait-il faire marcher la radio si la tempête se levait ? Ce poste fonctionnait grâce à une antenne de quinze mètres de long tendue entre deux skis et ce fil qui nous reliait à la vie risquait de se rompre sous les bourrasques. À notre grand soulagement, vers vingt et une heures, Érik parvint tout de même à entrer en contact avec Patriot Hills. Cette base n’est pas un laboratoire scientifique comme toutes celles installées en Antarctique, mais une sorte de petit aéroport créé par des passionnés d’aviation et destiné à déposer ou ravitailler aux quatre coins de ce continent les aventuriers ou explorateurs  en tous genres : randonneurs, touristes et alpinistes. Lorsque j’entendis Érik leur exposer le problème et surtout leur donner, grâce au GPS, notre position, je me dis : sauvés !
La ligne pouvait maintenant casser, cela n’empêcherait pas les secours de venir nous chercher. En fait, sauvés, nous ne l’étions vraiment pas encore.
Vers vingt deux heures, le vent forcit, empêchant tout avion d’approcher. Nous réalisâmes alors que si les éléments se déchaînaient un peu plus, notre tente ne résisterait pas longtemps. Érik sortit pour essayer de construire un rempart de neige, afin de protéger notre fragile abri. Il parvint à monter un petit mur d’une trentaine de centimètres tout autour de nous, puis rentra, transi de froid, en m’annonçant que ce ne serait pas suffisant si les conditions empiraient…
Le vent s’abattant sur la toile dans un vacarme effrayant, il ne fut alors plus question de dormir. Allongés sur le dos, les yeux grands ouverts, nous guettions la moindre défaillance de la tente. Au bout de quelques heures, un point lumineux apparut soudain au niveau d’un arceau : le tissu, usé à force de frottements, devenait translucide. Érik sortit à nouveau. La violence du vent l’empêcha de se tenir debout et même à genoux. Bien qu’en d’autres circonstances le spectacle de ce grand gaillard assis à même la neige tentant de remonter notre mur de protection aurait été assez comique, je n’avais pas franchement envie de rire.
Découragé, il revint bien vite se mettre à l’abri, espérant que la tempête faiblisse. Notre tente tiendrait-elle ? Notre angoisse fut à son paroxysme lorsque, six heures plus tard, le vent sembla encore redoubler de violence, pliant deux arceaux à angles vifs. Inévitablement, ces pointes usèrent très vite le tissu. Pour éviter le trou, Erik plaqua ses mains au niveau des pliures et tint ainsi la tente durant des heures, les deux bras en l’air, secoué par les attaques du vent. Moi, l’œil rivé sur l’altimètre, je ne pouvais qu’espérer la fin de la tempête. Je me remémorai alors la terrible attente au pied de la face. Laisser s’écouler le temps était à nouveau la seule chose à faire, mais cela me pesait, ma patience commençait à s’émousser. Vingt quatre heures plus tard, l’équipe de sauvetage put enfin atterrir et nous sortir de cet enfer. À voir l’air halluciné des gens qui nous accueillirent à Patriot Hills, je sentis que l’on me considérait comme une revenante. Enfin prise en charge par un médecin, je me laissai aller, aidée en cela par la morphine qu’il m’administra avant de tenter de réduire la fracture.
L’esprit embrumé par la drogue, le visage ruisselant de larmes pour la première fois depuis la chute, je compris ce que j’avais perçu dans les regards et à travers les propos que j’entendis vaguement: C’est un miracle qu’elle ait survécu, … She comes back from hell... (Elle revient de l’enfer). L’histoire se termina bien. Aujourd’hui, grâce à l’intervention d’un habile chirurgien de Punta Arenas au Chili, je ne garde plus de séquelles de cet accident.
Miraculée ? Ce n’est pas exactement ainsi que je vois les choses. Bien sûr, on ne comprendra jamais vraiment ce qui permet à quelqu’un de trouver les ressources qui lui permettent de faire face à une telle situation. En revanche, ce dont je suis certaine, c’est que je n’aurais jamais pu aller au bout de ce retour sans l’expérience accumulée en montagne depuis mes premiers pas sur les rochers.

Catherine Destivelle. Ascensions. Arthaud 2012

Catherine Destivelle est du bois dont étaient faits nos grand pères et nos grand mères, nos arrières grand pères et nos arrières grand mères, ces paysans soldats qui survécurent des mois, parfois des années à l’enfer des tranchées ; elle est dure à la peine, elle a une rage de vivre chevillée au corps ; il ne faut pas trop insister quand on le lui dit car elle ne veut surtout pas se couler dans le moule de ses ainés hommes, souvent très… trop…  démonstratifs et outranciers, mais cela n’enlève rien à son exceptionnel tempérament.

10 02 1996

Deep Blue, un programme d’IBM, gagne une partie d’échecs contre Garry Kasparov, champion du monde d’échecs : en fait Kasparov avait gagné les trois parties suivantes. En mai 1997, Kasparov perdra contre Deeper Blue, une version améliorés de Deep Blue, match en 6 parties. Lors de ce match, Kasparov fut perturbé par un coup de l’ordinateur qu’il ne comprit pas et le prit pour un coup suggéré par un grand maître humain ; il s’avéra plus tard que ce fameux coup était en fait un bug informatique de Deeper Blue et non le produit d’une stratégie programmée. Vingt ans plus tard, le logiciel Alpha Go de Google gagnera une partie de Go – un jeu chinois un peu plus complexe que les échecs – contre le champion du monde, le coréen Lee Sedol. Pour ceux qui resteraient de marbre devant ces jeux, il est utile de savoir que dans un tout autre domaine, celui de la technique médicale, les algorithmes informatiques diagnostiquent correctement 90 % des cancers du poumon là où les médecins n’en diagnostiquent correctement que 50 %.

22 02 1996

Jacques Chirac, président de la République, décide de l’arrêt du service militaire obligatoire. Sur un plan financier, et de stratégie immédiate, les arguments pour l’emportent sans doute sur les contre.

Mais, avec le recul – un recul de près de vingt ans -, on s’apercevra que c’est probablement la plus grande connerie qu’ait faite un décideur politique français depuis cinquante ans – président du Conseil sous la IV° république, président de la République sous la V°, car il est bien possible, pour ne pas dire certain, que ce passage obligé pour tout citoyen français ait diffusé un lien social suffisant pour que ne puissent éclore les fous terroristes, semeurs de mort dans la décennie 2010 : dix, douze (peu importe) mois pendant lesquels vivent ensemble les enfants de paysans et d’ouvriers, d’employés et de cadres, de professions libérales, de fonctionnaires, d’artistes, de professeurs… à vivre comme ils ne le feront jamais plus au cours de leur vie au plus près de l’égalité et de la fraternité, ce temps-là est un temps de renforcement de l’unité du pays ; il n’était certainement pas nécessaire de maintenir le maniement d’armes sous la férule d’adjudants bornés, mais la forêt française manque cruellement de bras pour empêcher le taillis d’étouffer la futaie, et il n’était que de transférer des crédits militaires à l’ONF pour que ces bras trouvent un encadrement et de contraindre les propriétaires privés à accepter enfin que soient gérées leurs forêts – les 2/3 de la forêt française -. Régis Debray, que jamais personne n’a pu prendre en flagrant délit de dire une bêtise, parlera le 28 novembre 2005 dans Le Monde de la fin criminogène du service militaire obligatoire… 2005 : 9 ans après la décision, 7 ans avant les équipées mortelles de Mohammed Merah, 10 ans avant celles de Coulibaly, Abaaoud, Abdeslam … Quel flair !

On pourra épiloguer des jours et des nuits entiers sur le sujet, typiquement Et si …il n’empêche qu’il est indéniable que cela révèle à quel point le dirigeant d’un pays peut être aveugle, sans discernement sur l’origine des liens qui unissent les citoyens. En cette occasion au moins, Jacques Chirac a quitté la stature d’homme d’État pour endosser un costume de technocrate jeunot, tout frais sorti de l’ENA, encore plein de morgue courte, sans humanité ni sagesse !

La victimisation des populations de l’immigration et la mise en accusation constante de la France et des Français depuis le début des années 1980, sont les principales causes de la violence dont ces derniers sont devenus la cible.

Malika Sorel Sutter. Décomposition française. Comment en est-on arrivé là ? Fayard 2015

24 02 1996

Des chasseurs Mig cubains abattent deux petits avions civils dans le détroit de Floride, causant la mort de quatre personnes appartenant à l’organisation Hermanos al rescateFrères à la rescousse –. Un troisième avion, à bord duquel se trouvait José Basulto, le chef de cette organisation fondée par des exilés cubains opposés au régime castriste, parvient à s’échapper.

René Gonzalez agent du renseignement cubain, infiltré aux États Unis, se souvient que l’organisation était connue pour ses missions visant à secourir des Cubains qui tentaient de rejoindre la Floride, les balseros. Mais, selon lui, derrière un concept humanitaire de sauver des vies se dissimulait toute une série de projets qui n’étaient pas publics, comme des actions violentes de déstabilisation sur l’île. Ils sont montés d’un cran (…) sous l’effet de la perception que le gouvernement communiste n’en avait plus pour longtemps.

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[1] Ces chiffres ont été pris dans Le Monde, qui, quelques années plus tard, à l’occasion de la découverte de la grotte de Cussac, parle de 32 000 ans pour la grotte Chauvet, dont Jean Clottes est le responsable des recherches.

[2] Les Espagnols adopteront cette solution pour les grottes d’Altamira, au sud de Santander… lorsque le délai d’attente pour la visite des vraies grottes aura atteint… 2 ans.

[3] Association lucrative sans but, dixit Pierre Patrick Kaltenbach.

[4] Au 31 01 2013, 12 496 biens immobiliers ont été  confisqués aux mafias italiennes. Au palmarès des biens mis sous séquestre, depuis l’entrée en vigueur de la loi de 1996 qui permet leur réutilisation, la Sicile arrive en tête (5 515), suivie de la Campanie (1 918), de la Calabre (1 811), de la Lombardie (1 186), des Pouilles (1 126) et du Latium (645). Selon les chiffres de janvier 2013, l’Agence nationale des biens confisqués (à Cosa Nostra, ‘Ndrangheta, Camorra, Sacra Corona Unita) dénombrait 1 708 entreprises. 70 % d’entre elles sont encore gérées par l’Agence.

[5] Catherine Destivelle n’avait pas besoin d’en connaître long sur les questions de gelure pour devenir la meilleure alpiniste du monde. En fait, le corps humain réfléchit à peu près huit jours avant de se résigner à abandonner les doigts des mains et ceux des pieds et donc laisser la nécrose, de couleur noire, les gagner. Donc, quelle que soit la gravité d’une gelure, la nécrose ne peut pas apparaître dans les heures suivantes, mais seulement dans les jours suivants.