26 février au 29 avril 2026 Même au ralenti, la Chine est un tsunami. 24439

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Publié par (l.peltier) le 16 août 2008 En savoir plus

26 02 2026

Quand les pulsions de violence rendent sourds et aveugles le président de la première puissance mondiale et le premier ministre israelien :

L’Europe fut tenue à l’écart des ultimes rounds de négociations sur le nucléaire iranien. Mais, le 26 février, quarante huit heures avant que les premières frappes américano israéliennes ne s’abattent sur l’Iran, Jonathan Powell, conseiller à la sécurité nationale auprès du premier ministre britannique, est parvenu à assister aux tout derniers pourparlers entre les États Unis et l’Iran sur le nucléaire iranien, rapporte, mardi 17 mars (2026)  le Guardian. Témoin de l’échec de la diplomatie face à la logique de guerre, l’ancien chef de cabinet de Tony Blair avait estimé à ce moment là que des progrès significatifs avaient été accomplis. La partie iranienne avait proposé un accord surprenant, indique une source proche du dossier, cité par le quotidien britannique.

L’Iran aurait accepté une suspension de trois à cinq ans du programme d’enrichissement de l’uranium. Mais les émissaires américains, Jared Kushner et Steve Witkoff, après des consultations avec Donald Trump, exigeaient une suspension de dix ans. L’Iran aurait également proposé aux Américains de participer à un futur programme nucléaire civil.

Le témoignage du diplomate britannique de haut rang vient appuyer les déclarations du ministre omanais des affaires étrangères, Badr Al Boussaïdi, datées du 27 février (2026). Si l’objectif ultime est de garantir pour toujours que l’Iran ne puisse pas avoir une bombe nucléaire, je pense que nous avons résolu ce problème (…), obtenant une avancée très importante qui n’a jamais été réalisée auparavant (…). Je crois qu’un accord est à notre portée, avait commenté, sur CBS, le ministre chargé de la médiation des pourparlers.

La presse américaine s’est fait l’écho d’un document de sept pages que les négociateurs iraniens avaient alors soumis aux Américains. Cette offre n’était pas exceptionnelle. C’était un point de départ. Mais les Américains voulaient que l’Iran s’excuse et se soumette, analyse Jeffrey Lewis, expert à l’Institut d’études internationales de Middlebury, à Monterey (Californie).

Donald Trump justifiera l’opération Fureur épique du 28 février par l’échec des négociations. Nous avons essayé. Ils voulaient le faire. Ils ne voulaient pas le faire. À nouveau, ils voulaient le faire. Ils ne voulaient pas le faire. Ils ne savaient pas ce qui se passait. Ils voulaient juste faire le mal, avait expliqué le président américain lors d’une allocution, justifiant l’offensive menée conjointement avec Israël, comme le moyen de défendre le peuple américain en éliminant les menaces imminentes posées par le régime iranien. Mercredi 18 mars (2026), Tulsi Gabard, directrice du Rensignement américain, fera part dans un document écrit, remis lors d’une audition parlementaire, qu’après la guerre de douze jours, en juin 2025, le programme nucléaire iranien avait été anéanti. Depuis lors, l’Iran n’avait pas essayé de relancer ses activités d’enrichissement nucléaire, écrit elle.

Invité dans l’enceinte de la résidence de l’ambassadeur d’Oman, à Cologny, dans le canton de Genève, en Suisse, où les discussions se sont tenues afin de mettre fin aux velléités du régime de se doter de l’arme nucléaire, M. Powell apparaît comme un observateur avisé des failles de la diplomatie américaine. Sa présence à Genève s’expliquerait par les liens que le diplomate a noué au fil des ans avec l’administration américaine, notamment lorsqu’il travaillait pour Tony Blair, indique le Guardian.

Son rôle, lors de cette journée cruciale, est décrit comme celui d’un conseiller permettant de combler, en partie, le manque d’expertise des médiateurs américains, Jared Kushner et Steve Witkoff, deux spécialistes de l’immobilier, respectivement gendre de Donald Trump et partenaire du golf du président des États Unis. Witkoff a donné plusieurs interviews où il était assez clair qu’il avait peu ou pas de compréhension technique des enjeux nucléaires iraniens, appuie M. Lewis.

La France, qui n’a pas pris part directement aux pourparlers, avait émis le souhait de suivre ces négociations au plus près possible, afin de s’assurer qu’elles aboutissent à un résultat correct. Lors de la Conférence sur la Sécurité à Munich mi février, les diplomates européens avaient été soulagés d’apprendre que Jared Kushner serait finalement présent au côté de Steve Witkoff pour ces négociations. Mais le gendre de Donald Trump n’a pas la profondeur historique des diplomates européens chevronnés qui suivent le dossier depuis plusieurs décennies. Depuis la Suisse, MM. Kushner et Witkoff n’auraient pas saisi les nuances de la position iranienne, déduisant un peu vite que Téhéran, en refusant de se plier aux vues américaines, ne prenait pas les négociations au sérieux.

La présence de M. Powell comme consultant n’aura rien changé au cours de l’histoire. Pas plus que celle de Rafael Grossi, patron de l’Agence internationale de l’énergie atomique – AIEA -, invité lors de ces derniers pourparlers. L’Iran était suspecté, y compris par les Européens, d’user du canal diplomatique pour gagner du temps afin d’étoffer clandestinement son arsenal balistique avant une offensive américano-israélienne pressentie. Mais le récit de la journée de discussion genevoise, fait par l’entourage du Britannique, renforce l’idée que les négociations aient pu n’être qu’une mise en scène de la part des Américains.

MM. Witkoff et Kushner sont décrits comme proches du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, qui ne fait guère mystère de son souhait de voir le régime s’effondrer grâce à l’appui de la force militaire. Dès la fin janvier, Donald Trump avait positionné le porte avions américain USS Abraham Lincoln aux abords de l’Iran, se disant prêt à frapper si Téhéran ne se montrait pas assez coopératif à son goût.

Claire Gâtinois. Le Monde du 20 03 2026

Jared Kushner et Steve Witkoff, envoyés spéciaux de la Maison Blanche, avec Badr Al-Boussaïdi, ministre des affaires étrangères et médiateur omanais, à Genève, le 26 février 2026 (photo fournie par le ministère des affaires étrangères du sultanat d’Oman).

Jared Kushner et Steve Witkoff, envoyés spéciaux de la Maison Blanche, avec Badr Al Boussaïdi, ministre des affaires étrangères et médiateur omanais, à Genève, le 26 février 2026 (photo fournie par le ministère des affaires étrangères du sultanat d’Oman). Ministère des Affaires étrangères d’Oman Via AP

28 02 2026, 7 heure (française)

Exit Ali Khamenei, l’ayatollah d’Iran. L’accompagnent en enfer à peu près 40 hauts responsables de son gouvernement, dont Amir Nasirzadeh, ministre de la Défense, Mohammed Pakpour, chef des Gardiens de la Révolution, Ali Shamkhani, patron du Conseil de Défense, Abdolrahim Moussavi, chef d’état major de l’armée, et encore sept membres de sa famille  dont son épouse, celle de son fils Mojtaba, qui est très gravement blessé, son petit-fils… À la base de cette très redoutable efficacité : les renseignements fournis par la CIA à Israël, qui a manifestement une taupe au plus haut : Jamais nous n’aurons à porté de nos armes un tel pannel de haut responsables. C’est maintenant ou jamais, et vite ! 

C’était une condition nécessaire à un changement de régime, mais certainement pas suffisante : d’abord il n’est pas du tout certain que cette décapitation soit suffisante pour faire tomber le régime et ils sont encore nombreux à vouloir rester au pouvoir, ne serait-ce que pour conserver leurs immenses fortunes constituées sur le pillage des ressources du pays et ces gens-là ont encore de nombreux partisans : le fils du shah Réza Pahlavi ne pourra jamais faire l’unanimité, et l’opposition n’a aucune personnalité à mettre en avant. Bien compliqué, tout ça. Et, si Trump finalement prenait langue avec un nouveau Guide suprême pour en fin de compte trouver un modus vivendi, il se heurterait à la volonté farouche de Netanyahou de mettre  fin au régime des mollahs. En attendant, le pays est noyé sous un déluge de missiles tous azimuts.

Et si au moins les frappes étaient vraiment chirurgicales, on pourrait dire bon OK ! Mais quand on apprend qu’un Tomahawk, un missile américain a tué 153 personnes dont au moins 108 filles  en explosant leur école à Minab, comté de Hormozgan, en plein détroit d’Ormuz, il ne s’agit plus d’une frappe chirurgicale, mais d’une boucherie. En fait, jusqu’en 2016, cette école était mitoyenne du bâtiment des Pasdarans et ce n’est qu’à partir de cette date qu’elle en avait été séparée, changement que n’avait pas intégré la base de données qui donne les informations aux missiles. De façon générale se pose un problème de droit : Si tout le monde est responsable, personne ne l’est. Dans ce flou, la responsabilité se fragmente jusqu’à l’invisibilité.. Or, ce qui fonde nos démocraties, c’est une vision de la responsabilité, individuelle ou collective, qui puisse être identifiée. Il faut, en cas  de crime, que des individus puissent être poursuivis et condamnés.

Adrien Tallent

À Téhéran, on parle de plus de 1 900 civils tués, après un mois de guerre, et 2 300 au Liban, au 18 avril.

Le 5 mars, après un tir de missile iranien sur la base anglaise d’Akrotiri, sur l’île de Chypre, la France, l’Italie, la Grèce et l’Espagne déploient des forces en Méditerranée orientale pour la protéger. 800 000 Libanais fuient les frappes israéliennes au sud Liban qui en trois semaines, ont déjà tué 1 250 personnes et blessés plus de 1 000. Dramatiquement absente de ces affrontements au Liban, l’armée libanaise est aux abonnés absents : la seule force armée efficace au Liban est bien le Hezbollah iranien : on aura mis des années à réaliser que le Liban n’est plus qu’une colonie de l’Iran, de plus bien intégrée, puisque le Hezbollah est représenté au parlement libanais par 12 députés !

Qu’Ormuz ferme la bouche et l’Occident étouffera, dit un vieux proverbe iranien 

En termes de trafic maritime dans les monde, le détroit d’Ormuz, sur la période 2023 – 2025, représente :

  • Pétrole : un tiers du commerce mondial  : 12 à 13 millions de barils/jour. La raffinerie de pétrole de Ras Tanura, en Arabie Saoudite, a été arrêtée du fait des tirs iraniens.
  • Gaz naturel liquéfié – GNL – avec pour premiers clients, L’Inde et la Chine. La plus grande raffinerie de gaz du monde, Ras Laffan, au Qatar, a été arrêtée du fait des tirs iraniens du 3 mars. Et, suite aux attaques israéliennes sur le gisement iranien de South Pars, l’Iran attaquera encore le 18 mars Ras Laffan, et cette fois-ci très sérieusement. Sa remise en service demandera des mois.
  • Gaz de pétrole liquéfié : 30 %
  • Produits de pétrole raffinés : 15 %
  • Engrais azotés : 30 %. La moitié de la production mondiale en dépend

En temps ordinaire, le tarif du fret tourne autour de 50 000 $/jour. En ces temps de guerre, il va de 400 000 à 500 000 $/jour. Les primes d’assurance passent de 0.2 % de la valeur du navire à plus de 1 %. Au bout de la chaîne, c’est le consommateur qui paie l’addition. En barils, la perte quotidienne se monte à 1 million/jour

Les Iraniens ne bloquent pas le détroit d’Ormuz, ils laissant passer les pays amis moyennant le péage de Téhéran  qui peut se monter à 2 millions $. Xi Jingping dit aux mollahs : Je voudrais bien ne pas payer en dollars, est ce que je peux vous payer en Yuans ? Pas de souci, répondent les mollahs. Première sérieuse écorniflure dans le règne du tout puissant dollar dans toutes les transactions internationales.

Le 13 mars, les Américains exploseront les défenses militaires de l’île de Kharg,  épargnant les infrastructures pétrolières d’exportation du brut par où passent 90 % des exportations, – 12 millions de barils/jour – presqu’en totalité pour la Chine. Les membres de l’AIE – Association Internationale de l’Énergie – décident de débloquer 400 millions de barils des stocks stratégiques.

Île de Kharg

Les pipes permettant de contourner le Détroit d’Ormuz avoisinent au total 9 millions de barils/jour. Un baril représente 0.159 tonne. 9 millions de barils représentent 1. 431 000 tonnes. Du 28 02 2026 au 31 mars 2026, le débit du pipe Dammam Yanbu est passé de 800 000 barils/jour à près de 7 millions/jour

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La ligne noire qui se trouve au milieu du détroit marque bien la limite des eaux territoriales de l’Iran au nord et d’Oman au sud. Il n’y a pas d’eaux internationales dans le détroit d’Ormuz, trop étroit pour le permettre.

Le détroit d’Ormuz est une étroite voie navigable reliant le golfe Persique au golfe d’Oman. C’est ...

Photographie de J Marshall – Tribaleye Images, Alamy Stock Photo

Le détroit d’Ormuz est une étroite voie navigable reliant le golfe Persique au golfe d’Oman. C’est également une merveille géologique, site de la collision de deux continents, explique Mike Searle, professeur en sciences de la terre au Worcester College de l’université d’Oxford.

Environ un quart du commerce mondial du pétrole par voie maritime passe par le détroit d’Ormuz, une voie navigable d’environ 50 km de large reliant le golfe Persique au golfe d’Oman. Ce passage étroit est l’un des goulets d’étranglement maritimes les plus importants au monde. En raison du volume élevé de pétrole qui transite par cette voie de navigation, l’économie mondiale peut fortement pâtir de toute perturbation sur le détroit, comme c’est le cas depuis fin février 2026 en raison du conflit au Moyen Orient.

C’est également une merveille géologique, l’un des rares lieux sur Terre où il est possible d’observer la collision de deux continents.

Ce phénomène est visible dans la géologie de toute la région, des monts Zagros dans le sud de l’Iran au point le plus étroit du détroit d’Ormuz, où la péninsule du Musandam d’Oman s’avance au nord sur l’Iran tel un poignard.

Avec ses spectaculaires falaises abruptes de roche noire et sa côte dentelée jalonnée d’abers, un type d’estuaire qui se forme lorsque la vallée d’un fleuve est envahie par la mer, la péninsule du Musandam est également l’un des rares lieux sur Terre où les ophiolites, des roches habituellement enfouies profondément dans la croûte océanique, sont incroyablement bien exposées, précise Mike Searle. Il s’agit, de loin, du plus grand et le plus beau complexe ophiolitique au monde.

Ce processus géologique, qui donne sa singularité au détroit d’Ormuz, l’a néanmoins rendu vulnérable.

La plupart des goulets d’étranglement maritimes mondiaux sont des détroits, d’étroites étendues d’eau reliant deux plans d’eau plus grands. Ceux-ci se sont formés naturellement sur des millions d’années par le ballet des plaques tectoniques et l’élévation du niveau de la mer causée par la fonte des calottes glaciaires. Pendant des siècles, les marins ont tiré parti de ces raccourcis géographiques qui permettent de se déplacer plus rapidement qu’en contournant les continents en haute mer.

En ce qui concerne le détroit d’Ormuz, ce processus a commencé il y a environ 35 millions d’années, lorsque deux plaques continentales sont entrées en collision : la plaque arabique au sud et la plaque eurasienne au nord.

À l’époque, les deux continents étaient séparés par la Téthys, un paléo océan qui tient son nom de la Titanide de la mythologie grecque. Lorsque la plaque arabique a commencé à remonter sous la plaque eurasienne, un processus appelé subduction, les deux plaques et leurs masses terrestres n’ont fait plus qu’une et la Téthys a fini par disparaître, explique Mark Allen, directeur du département des sciences de la Terre à l’université de Durham, au Royaume Uni.

Et ce qui est génial avec les collisions continentales, c’est qu’elles ne se produisent pas en un claquement de doigts, poursuit il. Les forces profondes qui font bouger ces plaques peuvent encore être en action après avoir fait se rejoindre les continents pendant des dizaines de millions d’années.

À mesure que la plaque arabique a continué à se frayer un chemin sous l’Eurasie, les deux plaques ont fini par commencer à rétrécir et à s’épaissir, un peu comme si deux voitures se rentraient dedans, décrit Mark Allen. Elles ont alors formé les monts Zagros en Iran.

Ce mouvement tectonique a également créé les conditions propices à la formation du détroit d’Ormuz. La plaque arabique ressemble à une règle flexible. Lorsque vous placez quelque chose de lourd sur l’une de ses extrémités, comme une chaîne montagneuse, la règle commence à s’abaisser et à former une dépression. Dans le cas de la plaque arabique, cette dépression a formé le golfe Persique et le détroit d’Ormuz.

Entre ensuite en jeu la montée du niveau de la mer. Il y a environ 20 000 ans, lors du dernier maximum glaciaire, le niveau de l’eau dans le golfe Persique était si bas qu’il aurait été possible de le traverser à certains endroits. Mais avec la fonte des calottes glaciaires, le niveau de la mer à l’échelle mondiale a augmenté de façon substantielle (environ 100 mètres en 15 000 ans). C’est plutôt rapide en géologie. Avec le temps, de l’eau a envahi la côte est du territoire actuel de l’Irak et a submergé le golfe Persique. Enfin, de l’eau provenant des fleuves du Tigre et de l’Euphrate a rempli le détroit d’Ormuz.

Si vous observez le détroit d’Ormuz ou que vous vous baladez d’un côté ou l’autre de cette étendue d’eau, vous apercevrez des traces incroyables de la collision continentale. Au nord, les forces tectoniques qui ont provoqué le raccourcissement et l’épaississement des croûtes des plaques en collision ont créé l’un des plus beaux paysages au monde dans les monts Zagros, dans le sud de l’Iran. Cette chaîne montagneuse est constituée de plusieurs couches de roche sédimentaire, notamment du grès, du schiste et de la roche calcaire. Cette dernière est d’ailleurs particulièrement dure et résistante à l’érosion. Il est donc possible de marcher sur une seule couche de roche calcaire pendant des kilomètres.

Les monts Zagros sont considérés depuis longtemps comme le paradis des géologues structuralistes, lesquels s’intéressent à la manière et aux raisons pour lesquelles les roches se forment, car il est possible de marcher sur ces immenses structures et de les étudier à partir d’images satellites, explique Mark Allen avant d’ajouter : c’est l’un des paysages géologiques les plus incroyables sur Terre.

La région est également connue pour ses glaciers et dômes de sel, qui se sont formés lorsque le sel enfoui dans les profondeurs de la Terre est remonté dans les plis créés par la collision continentale. À certains endroits, il s’écoule le long des collines comme un glacier rocheux.

Au sud, la péninsule du Musandam fait partie des monts Hajar à Oman, lesquels bordent toute la côte nord est de la péninsule arabique. Comme le précise Mike Searle, ces montagnes sont principalement constituées d’ophiolites, des blocs de la croûte et du manteau océaniques de la Téthys qui s’est enfoncé dans la péninsule arabique lors d’une collision continentale survenue entre 95 et 60 millions d’années, lors du Crétacé supérieur. Les mêmes forces géologiques qui ont formé le détroit d’Ormuz sont également responsables de l’inclinaison de la péninsule du Musandam vers l’est, là où le détroit se rétrécit.

Étonnamment, cette collision continentale est aussi derrière les immenses réserves en pétrole de la région.

La plaque arabique s’est située juste en dessous du niveau de la mer pendant des centaines de millions d’années avant qu’elle n’entre en collision avec la plaque eurasiatique. Ceci a permis l’accumulation de toutes sortes de roches nécessaires pour constituer des réserves de pétrole et de gaz. Avec le temps, la collision des plaques a emprisonné ces poches de pétrole et de gaz sous les roches situées à l’extrémité nord de la plaque arabique (les territoires actuels de l’Iran et de l’Irak et de certaines régions de la Syrie).

Ce qui rend le Moyen Orient si unique, c’est l’ampleur du phénomène. Tout ceci s’est produit sur une vaste région, sur une longue période. Les trapps sont immenses, si bien que d’un point de vue économique, vous ne dépensez pas tout votre argent pour forer dans un réservoir qui s’épuisera au bout de quelques années. Les gisements sont exploitables pendant plusieurs décennies.

L’acheminement de tout ce pétrole et tout ce gaz au reste du monde nécessite toutefois de passer par le détroit d’Ormuz, et notamment la saillie de la péninsule du Musandam.

Cette dernière se déplace par ailleurs activement, quoiqu’à un rythme géologique. Dans une étude parue en 2014 et réalisée par Mike Searle et ses collègues, il est ainsi démontré que la péninsule avance en direction du nord, vers les monts Zagros.

Le détroit d’Ormuz finira à terme par se refermer, observe Mike Searle. Mais ceci ne devrait vraisemblablement pas se produire avant au moins 10 millions d’années.

Amy McKeever. National Geographic Magazine. 9 avril 2026

Indirectement l »industrie du tourisme – 11 700 milliards $ de PIB en 2025 soit 10.3 % du PIB mondial – est elle aussi très ralentie

Cette guerre ne concerne même pas réellement les armes de destructions massives […] Non, cette guerre est menée uniquement parce qu’Israël voulait qu’elle le soit.

Tucker Carlson, ex journaliste américain de Fox News

Un journaliste demande à une réfugiée iranienne en France son impression sur la guerre : la guerre… la guerre… que voulez vous ? cela fait quarante sept ans que nous sommes en guerre !

Le 12 mars, Arnaud Frion, adjudant chef au 7°BCA – Bataillon de Chasseurs Alpins – basé à Varces, près de Grenoble, est tué par un drone Shahed, tiré par Ashab al Kahf, une milice pro iranienne, sur la base kurde de Mala Qara, à peu près à 40 km au sud est d’Erbil, dans le Kurdistan irakien. Le 7° BCA y est engagé pour former les kurdes irakiens à la lutte contre le terrorisme.

La France mène actuellement une négociation avec l’Iran pour qu’elle laisse passer le détroit d’Ormuz aux quelques 50 navires français (sur 2 500 au total) actuellement coincés dans le Golfe Persique. Il est donc très improbable qu’elle se livre à des représailles significatives suite à cette attaque mortelle pour Arnaud Frion.

Le 18 avril, le sergent chef Florian Montorio, casque bleu de la Finul au Liban sera tué à Al Ghandouriyé, près de la base de Deir Kifa, et Anicet Girardin, lui aussi de la Finul le 22 avril.

À la mi mars, les Américains exploseront les défenses militaires de l’île de Kharg, et le 17 mars, les Israéliens élimineront Ali Narijani  le nouvel homme fort du pays et nombre d’autres personnages importants. L’occident, Israël inclus, commencera alors à prendre conscience que, contrairement à ce qu’ils pensaient, l’Iran n’est pas à bout : après une ènième décapitation de hauts responsables, ils enverront deux missiles sur la base américaine de Diego Garcia, à 4 000 km de leur pays : l’important n’est pas que l’un ait été neutralisé et l’autre perdu en mer, l’important c’est que l’Iran montre qu’il peut envoyer des missiles à 4 000 km c’est à dire atteindre facilement l’Europe, quand on pensait jusqu’alors que leur rayon maximum était de 2 000 km. Le 3 avril, les Iraniens abattront dans l’ouest du pays un chasseur bombardier biplace F 15E dont les deux pilotes s’étaient éjectés : un pilote sera rapidement récupéré par des hélicoptères américains, l’autre – un colonel –  sera récupéré le 4 avril. L’ensemble des médias occidentaux commenteront l’affaire sans parvenir à prendre la distance nécessaire pour signifier que la vie d’un pilote américain ne vaut pas plus que celle d’un iranien lambda. Et donc ils en parleront en laissant croire que selon eux, la vie d’un Américain est infiniment plus précieuse que celle d’un Iranien, se rangeant ainsi dans le sillage de Donald Trump !

Un nouveau guide suprême sera nommé le 8 mars 2026, et ce sera les débuts d’une nouvelle mollahrchie, qui, en fait, n’est qu’un bon mot de journaliste, car il ne correspond plus à la réalité qui est tout simplement une prise de pouvoir des pasdaran qui se sont dits : on doit élire un guide suprême ? très bien , on va faire en sorte qu’il soit inopérant… tiens justement, le fils de Khamenei est éligible et hors course pour un bon moment vu les blessures qu’il a reçu lors de l’attaque qui a tué son père et ses proches. On va l’élire et ainsi on aura tout le pouvoir.

Le deuil de Khamenei à Téhéran a commencé.

mais ils sont nombreux à le pleurer

219 Cette image, extraite d'une vidéo diffusée par la télévision d'État iranienne, montre Mojtaba Khamenei, fils du guide suprême iranien assassiné.

Mojtaba Khamenei, né en 1969, fils de l’ayatollah Ali Khamenei désigné comme son successeur le 8 mars 2026. Il est le champion des Gardiens de la Révolution, les Pasdarans -. Mais il va lui falloir avant tout  déjouer le jeu préféré des Marseillais : Plus brève la vie. ll est veuf depuis une semaine, son épouse étant morte dans la même frappe que son père. Il n’y a pas que les mauvaises langues pour dire qu’il est déjà milliardaire, pour 3 milliard $, entend-t-on à droite à gauche, un vrai mafieu. Mais son absence sur les écrans dans les jours suivant son élection mettront en question sa vie elle-même. Il est à peu près sûr qu’il a été très gravement blessé, lors de l’attaque qui a tué son père, au point de ne pouvoir assister à ses funérailles, qui commenceront 4 mois plus tard, le 4 juillet 2026 – amputé d’une jambe, le visage défiguré ?

Disons-le d’emblée : la dérive militariste des États Unis à laquelle nous assistons avec la guerre en Iran résonne avant tout comme un terrible aveu de faiblesse. Les élites états uniennes sont de plus en plus conscientes de la fragilité financière, commerciale et politique de leur pays. Les plus nationalistes d’entre elles en ont tiré la conclusion que la seule solution était de mettre les armes sur la table. L’objectif affiché de cette stratégie guerrière est parfaitement clair : il ne s’agit pas de promouvoir un quelconque idéal collectif, mais bel et bien de se remplumer et de rentabiliser financièrement le fait de disposer de la plus grande armée du monde.

Il faut prendre au sérieux ce que dit Trump : il est prêt à trouver des deals avec tous les mollahs et tous les chavistes de la planète pourvu que les compagnies états uniennes mettent la main sur les richesses de l’Iran ou du Venezuela. Même chose pour les minerais du Groenland, d’Ukraine ou de Russie. Business is business, et Trump compte utiliser la force pour faire des affaires juteuses partout où elles se trouvent, la main sur la canonnière, à la façon des puissances coloniales européennes du passé.

Il faut aussi prendre garde à ne pas surestimer les facteurs individuels. Ce qui se passe depuis début 2025 outre Atlantique montre certes les limites du modèle démocratique états unien et les risques extrêmes liés à la personnalisation du pouvoir. Personne n’avait prévu à quel point il serait possible de gouverner le pays en signant en cascade des décrets présidentiels, sans véritable contrepoids, ni au Congrès ni à la Cour suprême (ou alors très tardivement, et très partiellement comme récemment sur les droits de douane)

Cela montre à quel point la démocratie doit en permanence être réinventée et repensée dans ses fondements institutionnels (constitutions, procédures électorales, organisation du travail parlementaire, fonctionnement des partis, financement et gouvernance des médias, etc.). Rien ne doit être tenu pour acquis. Mais il ne faut pas se faire d’illusions : au-delà du facteur Trump et des failles institutionnelles à corriger au plus vite, la dérive idéologique nationaliste extractiviste du Parti républicain est sans doute là pour durer.

D’abord parce que l’appétence des républicains pour la canonnière n’est pas nouvelle : souvenons-nous de George W. Bush et de l’invasion de l’Irak en 2003. Ensuite car la situation financière et commerciale du pays s’est fortement dégradée au cours des vingt dernières années. Faute d’avoir suffisamment investi dans la formation et les infrastructures, faute également de régulation collective adéquate, les États Unis ont perdu du terrain et ont accumulé les déficits commerciaux, avec une dette extérieure nette qui atteint 70 % du produit intérieur brut. Même si les taux restent bas, ce qui n’est pas certain, les intérêts à verser au reste du monde vont très vite atteindre des niveaux inconnus dans l’histoire pour une puissance militairement dominante. D’où la tentation irrépressible de sortir les armes pour se renflouer : c’est aussi simple que cela.

Cette stratégie brutale et nationaliste est vouée à l’échec, d’abord car elle n’est pas à la hauteur des masses économiques en jeu, ensuite car l’opinion états unienne ne l’acceptera pas longtemps. Le problème est qu’elle peut faire illusion un certain temps, et revenir régulièrement en haut de l’affiche. Elle permet en outre aux républicains de se démarquer des démocrates libres échangistes et de se présenter à peu de frais comme les meilleurs défenseurs de la classe ouvrière. En réalité, tout cela s’apparente à un jeu de rôles entre élites nationalistes et élites libérales, qui, au fond, sont d’accord pour maintenir leur domination sur les plus pauvres et le reste du monde, avec au passage des dégâts considérables un peu partout.

Le plus grave est que la fragilité des États Unis n’est pas seulement commerciale et financière : elle est aussi civilisationnelle et politique. C’est l’éléphant dans la pièce : chacun sait bien que la question des dommages planétaires va dominer le XXI° siècle, et que les États Unis devront faire face un jour ou l’autre à leurs responsabilités historiques et aux demandes de justice économique et de réparations climatiques venues du Sud. Les trumpistes peuvent s’enfoncer dans le déni et la hargne militariste autant qu’ils veulent. Cela ne changera rien au fait que le poids des États Unis dans l’économie mondiale ne va faire que décliner et que le pays devra tôt ou tard accepter ces réalités.

Face à cette dérive guerrière et à ce désastre annoncé, l’Europe doit se donner les moyens de peser sur le monde. Soyons clairs : le fait d’utiliser la force contre un régime massacrant les manifestants et opprimant sa population peut parfaitement se justifier. À condition de commencer par rassembler des coalitions aussi larges que possible, et surtout de proposer un modèle de développement et une méthode démocratique pour un processus de transition, en Iran et ailleurs. Faute de plan pour la suite, faute d’attention pour ce qui passe sur le terrain une fois les bombes larguées, l’intervention franco-britannique en Libye [en 2011] a été aussi peu réussie que celle des États Unis en Irak.

Pour sortir des impasses du passé, la solution n’est pas d’augmenter encore et toujours les budgets des armées, qui mis bout à bout atteignent déjà des niveaux considérables en Europe. L’urgence est de mettre en place des structures communes permettant de prendre des décisions ensemble, de façon démocratique et pluraliste, sur l’Iran comme sur l’Ukraine. Le plus triste dans la séquence actuelle est l’incapacité de la France et de l’Allemagne à s’entendre sur quoi que ce soit. Même quand le chancelier allemand défend la saisie des actifs russes (posture peu commune pour un ordolibéral), le président français choisit de façon incompréhensible de s’y opposer. Face à la dérive militariste des États Unis, il est temps que les dirigeants européens se montrent à la hauteur.

Thomas Piketty. Le Monde du 8 mars 2026

Dieu n’écoute pas les prières de ceux qui font la guerre. […] Assez avec l’idolâtrie de soi-même et de l’argent ! Assez avec la démonstration de force ! Assez avec la guerre ! La véritable force se manifeste dans le service de la vie. Il est temps de faire la paix ! Asseyez-vous à la table du dialogue et de la médiation, et non à la table où se planifie le réarmement et où se décident des actions meurtrières ! […]  Même le nom saint de Dieu, le Dieu de la vie, est entraîné dans les discours de mort. 

J’invite chacun à prier, mais aussi à chercher des moyens de communiquer – peut-être avec les parlementaires, avec les autorités – pour dire que nous ne voulons pas la guerre, nous voulons la paix ! 

Léon XIV, pape

Le 11 avril,  dans une homélie applaudie, le cardinal Joseph McElroy, archevêque de Washington, a demandé aux fidèles d’agir : En tant que citoyens et croyants en cette démocratie, nous devons plaider en faveur de la paix auprès de nos représentants et de nos dirigeants, a-t-il fait valoir. Il ne suffit pas de dire que nous avons prié, nous devons aussi agir. Car il est tout à fait possible que les négociations échouent à cause de l’intransigeance des deux camps et que notre président décide de replonger notre pays dans cette guerre immorale. Non, pas en notre nom, pas maintenant, pas avec notre pays.

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Ce n’est pas parce qu’on a le meilleur marteau qu’on doit voir chaque problème comme un clou.

Barack Obama

1 03 2026

Pour lutter contre l’invasion de petits paquets chinois Shein, Temu, AliExpress, la France a créé une taxe de 2€/paquet avec entrée en application ce jour. Les Chinois se disent alors, nous allons éviter cette taxe en envoyant désormais nos paquets en Belgique, aux Pays Bas, voire en Hongrie. La transport par route est encore suffisamment bon marché pour que l’on reste gagnants. Quinze jours plus tard, Roissy aura perdu un tiers de son fret. Bravo, la France ! Mais, comme cette taxe ne va pas tarder à être appliquée dans tous les pays européens, les Chinois préparent une nouvelle manœuvre de contournement en construisant en Pologne un hangar de 740 000 m² ! 74 hectares !

19 03 2026

Source : Lockheed Martin

2° vol pour le X 59, de Lockheed Martin (le premier s’est tenu fin octobre 2025). Il devrait franchir le mur du son, lors de vols ultérieurs sans faire de bruit … ou presque

28 03 2026

Dernier vol Air France à partir d’Orly. Le premier avait eu lieu 80 ans plus tôt.

2 04 2026

Les Américains échappent de peu au poisson d’avril.

La mission Artemis 2 doit décoller dans la nuit du mercredi 1° avril au jeudi 2, à partir de 00 h 24, heure de Paris, depuis le Kennedy Space Center en Floride. Pour le second volet de cet ambitieux programme spatial. trois astronautes américains et un autre canadien vont partir pour une mission de dix jours en orbite autour de la Lune avant de revenir sur Terre. France info résume ce que l’on sait de cette mission qualifiée d’historique par Jared Isaacman, le patron de la Nasa nommé par l’administration Trump.
En 2022, la mission Artemis  était partie sans équipage. Après avoir survolé la Lune à seulement 130 km de sa surface et s’être éloignée à quelque 430 000 km de notre planète, la capsule Orion était revenue sans encombre sur Terre. Il s’agissait de la tester : observer si elle avait tenu le choc lors des 25 jours de mission et surtout mettre à l’épreuve son bouclier thermique lors de la traversée de l’atmosphère terrestre, quand la vitesse atteint 40 000 km/h et la température grimpe à 2 800°C.

Image d'illustration fournie par la Nasa de la capsule Orion avec ses quatre ailes recouvertes de panneaux solaires déployées. (NEMES LASZLO/SCIENCE PHOTO LIBRA / NLA / AFP)

Image d’illustration fournie par la Nasa de la capsule Orion avec ses quatre ailes recouvertes de panneaux solaires déployées. (Nemes Laszlo/Science Photo Libra / NLA / AFP)

Aucun problème n’avait été signalé lors de l’analyse des données récoltées pendant la mission Artemis, notamment par les capteurs truffant le mannequin installé à l’intérieur d’Orion. Le succès de cette première phase a ouvert la voie à la mission Artemis 2, qui consiste à placer quatre astronautes dans la capsule pour les envoyer faire le tour de la Lune avant de revenir sur Terre.

Infographie de la Nasa, l'agence spatiale américaine, présentant les principales étapes de la mission Artemis II, du décollage à l'amerrissage de la capsule Orion, en passant par le passage autour de la Lune. (NASA)

Infographie de la Nasa, l’agence spatiale américaine, présentant les principales étapes de la mission Artemis II, du décollage à l’amerrissage de la capsule Orion, en passant par le passage autour de la Lune. (NASA)

Artemis 2 : des astronautes à nouveau autour de la Lune avec, toujours, un regard vers la Terre - Un autre regard sur la Terre

clair de terre

Cette mission de dix jours constitue la deuxième étape d’un long processus visant le retour d’humains sur la Lune, ce qui n’a pas été réalisé depuis la mission américaine Apollo 17 en 1972. À terme, le projet de la Nasa ambitionne l’installation durable d’une base lunaire. Elle permettrait de préparer des missions habitées encore plus longues vers Mars (un aller entre la Terre et la planète rouge dure environ six mois) et l’exploitation de ressources disponibles sur la Lune.

Pour Washington, le programme Artémis s’inscrit dans un vaste plan de domination de l’économie lunaire que certains États et entreprises souhaitent voir émerger. J’espère qu’un jour mes enfants pourront regarder, peut être dans des décennies, la mission Artemis 100, a déclaré Jared Isaacman lors de la sortie de la fusée SLS depuis la base de Cap Canaveral, vantant la vision du président Trump pour le leadership des États Unis dans l’espace.

S’ils vont tourner autour de la Lune sans s’y poser, les quatre astronautes vont pouvoir l’observer sous un angle encore inédit pour un être humain. À travers les quatre fenêtres qui équipent la capsule Orion, ils vont notamment apercevoir la face cachée du satellite naturel de la Terre, ce qui n’a été réalisé jusqu’à maintenant que par des sondes notamment un appareil chinois qui a acheminé sur Terre des échantillons de cette face encore mystérieuse.

Les astronautes vont réaliser un survol de la Lune à altitude plus élevée que lors des missions Apollo. Ils vont être en mesure de voir toute la Lune comme un disque lunaire du côté de la face cachée. C’est une perspective inédite et unique que les humains n’avaient jamais pu envisager auparavant, a expliqué Mary Henderson, responsable scientifique de la mission Artemis 2.

Ce sera le deuxième lancement seulement de la gigantesque fusée SLS de la Nasa, qui mesure 98 m de haut. Pour la Nasa, SLS est la seule fusée capable d’envoyer le vaisseau spatial Orion, quatre astronautes et une importante cargaison directement sur la Lune en un seul lancement lors des futures missions.

La fusée SLS de la Nasa coiffée à son sommet de la capsule Orion, sur la base de Cap Canaveral, en Floride (Etats-Unis), le 17 janvier 2026. (JOE RAEDLE / AFP)

La fusée SLS de la Nasa coiffée à son sommet de la capsule Orion, sur la base de Cap Canaveral, en Floride (Etats Unis), le 17 janvier 2026. (Joe Raedle / AFP)

Bien qu’ultra moderne, la fusée SLS se place dans le sillon de Saturn V, utilisée lors des missions Apollo, avait expliqué Kathy Schubert, directrice adjointe des systèmes de vol au Nasa Glenn Center, à France Télévisions, lors du lancement d’Artemis I. Le poste de pilotage et les commandes sont de dernière génération et les matériaux plus modernes. Mais si vous regardez attentivement le bouclier thermique, c’est juste une version modernisée de celui utilisé à l’époque pour Apollo, avait elle pointé.

Les quatre astronautes de la mission sont les Américains Reid Wiseman, Victor Glover, Christina Koch et le Canadien Jeremy Hansen. Le premier endossera le rôle de commandant, le second celui de pilote et les deux derniers de spécialistes de mission.

Les 4 astronautes de la mission Artemis 2, de gauche à droite : Jeremy Hansen, Victor Glover, Reid Wiseman et Christina Koch. (KIM SHIFLETT / NASA)

Les 4 astronautes de la mission Artemis 2, de gauche à droite : Jeremy Hansen, Victor Glover, Reid Wiseman et Christina Koch. (Kim  Shiflett / NASA)

Reid Wiseman et Victor Glover, deux anciens de l’US Navy, ont passé chacun six mois dans l’espace, mais le second compte quatre sorties spatiales. Christina Koch, ingénieure de formation, détient le record du plus long vol dans l’espace pour une femme avec 328 jours. Elle a également participé, en 2019, à la première sortie spatiale 100 % féminine. Le Canadien Jeremy Hansen, lui, va réaliser sa première mission.

Soulignant la diversité de l’équipage, qui compte une femme et un astronaute noir, Bill Nelson, alors administrateur de la Nasa, avait estimé en 2023 qu’il représentait des milliers de personnes qui travaillent sans relâche pour nous emmener vers les étoiles. C’est l’équipage de l’humanité.

Au total, les 4 astronautes vont parcourir plus d’un million de kilomètres dans un habitacle d’environ 9 m³, soit la taille d’un camping car, illustre Jeremy Hansen. L’Agence spatiale canadienne a aussi consacré une vidéo aux toilettes qui équipent la capsule propulsée par un module européenne. Nous avons beaucoup de chance, en tant qu’équipage, d’avoir des toilettes avec porte sur ce minuscule vaisseau spatial. C’est le seul endroit pendant la mission où nous pouvons enfin nous sentir seuls, ne serait ce qu’un instant, commente Jeremy Hansen.

Les astronautes ont surtout confié qu’ils s’inquiétaient pour leur famille et leurs proches, anxieux quant à leur sécurité. Sur un ton plus léger, Christina Koch a relaté qu’elle avait insisté auprès de son mari sur une différence majeure entre sa mission à bord de l’ISS et celle ci. J’ai voulu m’assurer qu’il sache que ce n’est pas comme sur la Station spatiale internationale où on peut facilement s’appeler. Il ne pourra pas m’appeler pour demander où est tel objet dans la maison. Il devra le trouver. C’est un gros sujet pour nous, a-t-elle lâché.

Louis San France Télévision. 1° avril 2026

7 04 2026

Trump annonce un cessez le feu de deux semaines en échange d’une ouverture complète du détroit d’Ormuz. Les négociations débutées à Islamabad échoueront au bout de 24 heures. Et de toutes façons, Israël continue à bombarder le Liban.

L’Iran libère les Français Cécile Kohler, 41 ans, et Jacques Paris, 72 ans, après trois ans et demi de détention. Ils avaient été condamnés pour espionnage au profit d’Israël avant d’être assignés à résidence à l’ambassade de France début novembre 2025. Reste prisonnier de l’Iran le Français Olivier Grondeau, 34 ans, arrêté en octobre 2022. A été aussi libérée  la journaliste italienne Cecilia Sala, arrêtée le 19 décembre 2025.

12 04 2026

En Hongrie, Viktor Orban prend une bonne veste et c’est Peter Magyar qui arrive à la tête de l’État, remettant le pays dans le fonctionnement démocratique et libéral de l’Europe.

16 04 2026

La justice – cette fois, c’est la CAA de Toulouse – Cour Administrative d’Appel  – qui vient à nouveau secouer les 31 éoliennes du plateau d’Aumélas, dans l’Hérault : à l’arrêt le jour, du 10 avril au 20 août jusqu’à ce que leur exploitant dépose la dérogation espèces protégées.

Comment un parc éolien de soixante deux mégawatts, raccordé depuis 2005 et alimentant l’équivalent de soixante mille personnes, peut il se retrouver brutalement à l’arrêt en journée chaque printemps après vingt ans d’exploitation ? La cour administrative d’appel de Toulouse a tranché le 16 avril 2026 : les trente et une éoliennes du causse d’Aumelas, dans l’Hérault, devront cesser de tourner du 10 avril au 20 août, en journée, chaque année  qu’il aurait dû demander à la mise en service. Le délai de régularisation accordé est sec : six mois à compter du 16 avril 2026 pour produire un dossier au titre de l’article L. 411 2 du code de l’environnement. Trois questions s’enchaînent à la lecture de cette décision : comment un dossier se retrouve à la CAA – Cour administrative d’Appel – 2026 alors que les premières éoliennes datent de 2005 ; ce que la décision change concrètement pour l’exploitant et pour la filière ; et ce qu’elle signifie pour tout opérateur dont les autorisations administratives sont anciennes mais incomplètes au regard de la biodiversité.

Pour bien comprendre le mécanisme à l’œuvre, il faut remonter le fil chronologique de ce parc, parce que sa singularité juridique tient à la combinaison de trois éléments : un site Natura 2000, une colonie d’oiseaux protégés à fort enjeu national, et une autorisation environnementale délivrée à une époque où la dérogation espèces protégées n’était pas systématiquement instruite par les préfectures.

Le parc d’Aumelas s’est construit en trois phases sur le causse calcaire du même nom, à cheval sur les communes d’Aumelas, Villeveyrac, Poussan et Montbazin. Onze aérogénérateurs ont été raccordés en 2005, treize en 2009 et sept en 2014, pour une puissance unitaire de deux mégawatts (rappelons que le seuil d’autorisation ICPE de la rubrique 2980 est atteint dès cinquante mètres de hauteur de mât et de nacelle, ce que les machines installées dépassent largement). La production atteint aujourd’hui environ cent soixante trois gigawattheures par an, soit l’équivalent de la consommation domestique de soixante mille personnes selon l’EEDD. Sur le papier, c’est un parc de référence pour la filière française.

Le problème est ailleurs. Le causse d’Aumelas est un site Natura 2000 qui abrite la principale colonie nationale de faucon crécerellette, espèce classée vulnérable sur la liste rouge nationale. Les villages voisins (Saint Pons de Mauchiens, Villeveyrac, Saint Pargoire) hébergent à eux seuls environ un quart de la population française du faucon crécerellette, dont le plan national d’actions 2021 – 2030 est animé par la LPO Hérault. Ajoutons le busard cendré, qui survole les mêmes parcelles entre avril et août pour ses cycles de reproduction et de migration, et l’on comprend que l’implantation d’un parc éolien de cette ampleur sur ce site méritait, dès l’origine, une analyse fine au titre de l’article L. 411-2 du code de l’environnement. Or aucune dérogation espèces protégées n’a jamais été déposée par l’exploitant, ni en 2005, ni en 2009, ni en 2014.

Vingt ans plus tard, la facture est triple : pénale, administrative, et désormais structurelle.

Avant le 16 avril 2026, il y a eu deux décisions juridictionnelles majeures qu’il faut absolument distinguer pour ne pas tout confondre.

La première, c’est l’arrêt de la Cour de cassation, troisième chambre civile, du 30 novembre 2022, n° 21-16.404. Sur le terrain civil, la haute juridiction a confirmé la condamnation d’EDF Renouvelables pour la destruction de vingt huit faucons crécerellettes documentés à Aumelas entre 2011 et 2016, en augmentant à trois mille € (contre cinq cents € initialement) les indemnisations dues. Les visas sont importants : article L. 411-1 du code de l’environnement, et article 5 de la directive Oiseaux 2009/147/CE. Cette décision a posé un principe doctrinal qui irrigue tout ce qui a suivi : la responsabilité de l’exploitant ne se limite pas au respect formel de l’autorisation environnementale, elle s’étend à l’effet réel des installations sur les espèces protégées.

La seconde, c’est le jugement du tribunal correctionnel de Montpellier du 7 avril 2025, qui a frappé beaucoup plus fort sur le terrain pénal. EDF Renouvelables et neuf de ses filiales ont été condamnées à cinq cent mille € d’amende chacune (dont la moitié avec sursis), portant le cumul des amendes prononcées à plus de deux millions cinq cent mille €. L’ancien président directeur général, Bruno Bensasson, a écopé personnellement de six mois de prison avec sursis et de cent mille € d’amende. Sur le plan civil, deux cent soixante deux mille quatre vingt sept € de dommages intérêts ont été versés (cent quatorze mille € à FNE Occitanie-Méditerranée, cent quatorze mille € à FNE national, et soixante quatorze mille quatre vingt sept € à l’État pour le plan de sauvegarde). Le tribunal a documenté la destruction de cent soixante individus d’espèces protégées, toutes espèces confondues (trente espèces au total selon le bilan publié par la LPO Hérault), une partie de cette mortalité concernant le faucon crécerellette, le reste se distribuant entre busard cendré, autres rapaces et chiroptères.

Cette décision pénale, assortie d’une exécution provisoire, avait déjà entraîné une première suspension opérationnelle de quatre mois sur la saison printemps été 2025. Le décalage temporel est révélateur : il a fallu attendre une décision pénale assortie d’exécution provisoire pour que les machines s’arrêtent réellement, alors que le contentieux administratif sur les conditions d’exploitation traînait depuis plusieurs années sans effet immédiat sur le terrain.

Pour comprendre ce qui se joue le 16 avril 2026, il faut s’arrêter sur la décision préalable du Conseil d’État, sixième chambre, n° 475236, rendue le 31 décembre 2024. C’est elle qui a fondé le renvoi à la CAA Toulouse et qui a tracé le cadre dans lequel la cour devait juger.

Trois requérantes (la LPO France, la LPO Occitanie et France Nature Environnement Occitanie Méditerranée) avaient saisi le Conseil d’État contre les arrêts rendus le 20 avril 2023 par la cour administrative d’appel de Toulouse, qui avaient écarté les conclusions d’annulation visant les conditions d’exploitation du parc. Au visa des articles L. 171-7, L. 181-2, L. 181-3, L. 411-1 et L. 411-2 du code de l’environnement, ainsi que de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, la haute juridiction a posé un principe qui oriente désormais l’instruction de tous les dossiers similaires : le caractère définitif des autorisations ne dispensait pas d’imposer cette dérogation lorsqu’un risque caractérisé pour les espèces protégées subsiste. Autrement dit, une autorisation environnementale délivrée et purgée des recours initiaux ne forme pas un blindage absolu contre l’exigence de dérogation espèces protégées : si le risque réel pour la faune protégée est documenté, la dérogation reste exigible, le cas échéant des années après la mise en service du site. Et la haute juridiction a renvoyé l’affaire à la même cour pour qu’elle statue à nouveau dans ce cadre.

C’est ce renvoi que la CAA Toulouse a tranché le 16 avril 2026. Le numéro d’arrêt n’est pas publié dans les sources accessibles à ce stade ; je le mentionne pour qu’on n’aille pas reprendre par ailleurs un numéro inventé qui circulerait.

La cour administrative d’appel de Toulouse a ordonné, le 16 avril 2026, l’arrêt en journée du parc d’Aumelas du 10 avril au 20 août, chaque année, jusqu’à ce que l’exploitant dépose un dossier de mise en conformité au titre de l’article L. 411-2 du code de l’environnement. Le délai accordé pour ce dépôt est de six mois à compter du 16 avril 2026.

Plusieurs précisions techniques s’imposent ici, parce que la presse généraliste résume parfois cette décision en parlant d’un arrêt total du parc, ce qui n’est pas exact. La suspension est diurne et seulement diurne : les machines peuvent tourner la nuit, période pendant laquelle les rapaces ciblés (faucon crécerellette et busard cendré) ne survolent pas le site. Elle est par ailleurs strictement saisonnière, calée sur la fenêtre de présence des oiseaux migrateurs, du 10 avril au 20 août. Le reste de l’année, le parc fonctionne sans restriction. On parle donc d’une perte de production partielle, pas d’un arrêt complet.

Sur la régularisation, le délai de six mois est court mais cohérent avec ce que prévoit l’article L. 411-2 du code de l’environnement, qui pose trois conditions cumulatives à toute dérogation : (1) absence d’autre solution satisfaisante ; (2) maintien dans un état de conservation favorable des populations des espèces concernées ; (3) raison impérative d’intérêt public majeur (ou autres motifs limitativement énumérés). Pour un parc éolien existant, la troisième condition s’examine sous l’angle de la contribution à la transition énergétique ; les deux premières exigent une instruction écologique fine, qu’il s’agisse de l’analyse d’évitement (réimplantation, démantèlement partiel, technologies de bridage) ou de l’évaluation d’impact sur les populations résidentes.

À noter qu’une mise en demeure préfectorale antérieure, assortie d’un délai d’un an, avait déjà été adressée à l’exploitant en 2025 par le préfet de l’Hérault. La décision de la CAA s’inscrit dans cette séquence : elle valide la position des associations requérantes (essentiellement FNE Occitanie Méditerranée pour ce volet administratif) et inscrit la sanction opérationnelle dans la procédure contentieuse. L’analyse comparée avec la jurisprudence rendue par la haute juridiction sur d’autres dossiers d’espèces protégées, dont la décision décortiquée dans notre analyse de l’arrêt du Conseild’État sur le débrouissaillement et la dérogation L411-2, montre que les juridictions administratives consolident une grille de lecture cohérente : l’autorisation initiale ne purge pas l’obligation de dérogation, et l’inertie de l’exploitant joue contre lui.

Un point pratique qui mérite d’être souligné parce qu’il reviendra dans toutes les notes professionnelles à venir : l’exploitant cité dans les jugements antérieurs à juin 2025 s’appelle EDF Renouvelables, et celui qui figure désormais dans les actes administratifs et la presse s’appelle EDF power solutions. Il s’agit d’une seule et même structure, renommée le 17 juin 2025 (capacité installée brute de trente et un gigawatts dans vingt cinq pays, environ dix mille collaborateurs, perte nette de un milliard quatre cent cinquante millions € sur l’exercice 2024 selon les données rapportées par Wikipedia). Pour la cohérence des références juridiques, il convient d’écrire EDF Renouvelables (aujourd’hui EDF power solutions depuis le 17 juin 2025) dans tout document qui récapitule l’historique judiciaire du parc.

Ce détail n’est pas anecdotique : dans les recours futurs, la dénomination retenue dans les conclusions, les mémoires en défense ou les arrêtés de mise en demeure devra être maniée avec rigueur pour éviter des incidents procéduraux sur l’identité du défendeur. C’est typiquement le genre de point qu’un juriste d’entreprise traite en quelques lignes mais qui peut bloquer une notification mal libellée.

Dans le tableau d’ensemble que dresse la LPO Hérault (sous le titre Aumelas et de Bernagues, deux parcs éoliens condamnés pour destruction d’oiseaux protégés), il faut absolument distinguer les deux dossiers, parce que la confusion est fréquente dans la presse non spécialisée.

Le parc de Bernagues se situe sur la commune de Lunas, dans le massif de l’Escandorgue, au sein du parc naturel régional du Haut Languedoc. Il compte sept éoliennes exploitées par ERL (Énergie Renouvelable du Languedoc, filiale du groupe Valeco), et a été condamné par le tribunal judiciaire de Montpellier le 9 avril 2025, soit deux jours après le jugement Aumelas. La sanction est plus lourde sur le terrain de l’arrêt opérationnel : un an d’arrêt, deux cent mille € d’amende pour ERL (moitié avec sursis), quarante mille € pour son président directeur général. Les espèces tuées documentées sur Bernagues incluent le faucon crécerellette, le minioptère de Schreibers (2017), le vautour moine (2020), et un aigle royal mâle équipé d’un suivi GPS, percuté le 10 janvier 2023. C’est cet aigle royal qui a marqué les esprits.

Et c’est précisément pour cela qu’il faut être très clair : l’aigle royal n’a pas été tué à Aumelas, il a été tué à Bernagues. Les espèces documentées dans la décision CAA 2026 sur Aumelas sont le faucon crécerellette et le busard cendré, dans un contexte plus large de trente espèces protégées d’oiseaux et de chauves souris affectées par l’exploitation du site. Cette distinction est importante parce que la portée politique des deux affaires diffère : celle de Bernagues a marqué l’opinion par l’aigle royal, celle d’Aumelas marque la doctrine juridique par la portée du dispositif (suspension annuelle saisonnière, délai de régularisation, articulation avec la procédure pénale en parallèle).

Sur la portée doctrinale, je préfère rester prudent. La décision a vocation à s’appliquer à tout parc éolien situé en zone à enjeux pour des espèces protégées et qui n’aurait pas déposé de dérogation L. 411-2 à la mise en service. Il n’existe pas, à ma connaissance, de chiffre consolidé publié par les services de l’État ou par les associations sur le nombre exact de parcs français dans cette situation, et je me garde donc d’avancer un nombre de parcs concernés qui ne serait pas sourcé. Ce qu’on peut dire en revanche, c’est que l’architecture juridique mise en place dans Aumelas peut servir de modèle dans d’autres contentieux : suspension saisonnière, délai de régularisation, articulation avec la procédure pénale en parallèle.

Un autre paramètre vient compliquer le tableau, et c’est typiquement le genre d’élément que les juristes d’entreprise vont regarder de très près. La loi n° 2025-391 du 30 avril 2025 (dite loi DDADUE) a modifié l’article L. 411-2 du code de l’environnement, en y insérant un nouvel article L. 411-2-1. Selon l’analyse publiée par le cabinet Seban Associés, ce nouveau régime introduit, pour certains projets, la possibilité d’éviter la dérogation espèces protégées dès lors que l’exploitant met en place des mesures d’évitement et de réduction avec des garanties d’effectivité et un dispositif de suivi appropriés. L’entrée en vigueur de cette modification est fixée au 1° octobre 2025. Le cabinet Seban observe d’ailleurs que les critères définis par la jurisprudence du Conseil d’État de décembre 2022 ne s’appliquent plus en l’état dans ce nouveau cadre.

J’ai moins de certitudes sur ce point précis, parce que l’articulation entre cette nouvelle exemption et les contentieux en cours (comme celui d’Aumelas) reste à clarifier par la pratique. Le dossier Aumelas a été instruit sur le fondement antérieur et le délai de six mois pour déposer la dérogation est posé en l’état : il n’est pas certain que l’exploitant puisse, dans le cadre de cette procédure de régularisation, basculer vers le nouveau régime de l’article L. 411-2-1 sans repasser par une instruction complète. C’est une question de droit transitoire qui n’a pas encore été tranchée.

Le timing dit beaucoup. Cinq jours après la décision sur Aumelas, le 21 avril 2026, le gouvernement a publié le décret n° 2026-302 sur la simplification de la procédure contentieuse en matière environnementale, qui réorganise complètement le contentieux des autorisations applicables aux projets stratégiques (analyse complète dans notre décrypage du décret 2026-302 sur le contentieux environnemental}. Pour les actes administratifs pris à compter du 1° juillet 2026, les recours iront directement devant la cour administrative d’appel en premier et dernier ressort, avec un délai indicatif de dix mois. La rubrique 2980 (éolien terrestre) est concernée sans seuil de puissance.

Sur ce point précis, il y a une logique d’ensemble qui se dessine. L’État accélère le contentieux des nouvelles autorisations (procédure compressée, calendrier resserré, double degré de juridiction supprimé), pendant que la jurisprudence sur les autorisations anciennes se durcit (exigibilité des dérogations espèces protégées même après autorisation définitive). En clair, les exploitants qui démarrent un projet aujourd’hui voient leur risque contentieux post décision se réduire en durée, mais leur exigence amont s’alourdir. Ceux qui exploitent un parc ancien sans dérogation L. 411-2 voient le contentieux remonter jusqu’à eux avec des effets opérationnels (suspension saisonnière, mise en demeure, condamnation pénale) et un calendrier de régularisation court. La cohérence d’ensemble, vue depuis la table d’un juriste d’entreprise, c’est que l’appareil judiciaire purge les passifs environnementaux en accélérant tous les leviers à sa disposition.

Cette séquence prend tout son sens si on la rapproche de l’objectif PPE3 de trente et un gigawatts d’éolien terrestre en 2030, soutenu par la circulaire du I° avril 2026 sur l’éolien terrestre qui priorise le repowering des parcs existants. Or un repowering implique une nouvelle instruction administrative : tout exploitant qui voudrait remplacer ses machines anciennes par des aérogénérateurs plus puissants devra produire à cette occasion la dérogation L. 411-2 si elle n’a pas été déposée à l’origine. Aumelas devient un cas d’école dans ce contexte.

Je résume en quatre points, structure que je préfère pour ce genre de dossier où les références s’enchaînent vite.

D’abord, la décision rendue le 16 avril 2026 par la CAA Toulouse n’est ni une décision pénale (on est sur le terrain administratif, sur renvoi du Conseil d’État) ni une décision de la Cour de cassation (qui avait statué en 2022 sur un volet civil distinct). Trois ordres de juridiction se sont prononcés en parallèle sur ce parc, chacun avec ses propres conséquences.

Ensuite, la suspension ordonnée est partielle (diurne uniquement) et saisonnière (du 10 avril au 20 août chaque année), pas un arrêt total. La perte de production sera réelle mais limitée à la fenêtre de présence des rapaces protégés, l’exploitation nocturne et hors saison restant autorisée.

Côté calendrier, le délai de six mois pour déposer la dérogation L. 411-2 est court mais réaliste pour un exploitant structuré disposant déjà d’études écologiques sur son site. Les trois conditions cumulatives de l’article restent les mêmes (absence d’alternative, état de conservation, raison impérative d’intérêt public majeur), avec une articulation à clarifier avec le nouveau régime issu de l’article L. 411-2-1 introduit par la loi DDADUE 2025-391.

Enfin, la portée de la décision dépasse le cas particulier d’Aumelas. Tout parc éolien situé sur un site à enjeux pour des espèces protégées et exploité sans dérogation L. 411-2 est désormais exposé à un contentieux comparable. Les opérations de repowering à venir, notamment celles encouragées par la circulaire du 1° avril 2026, vont mécaniquement obliger les exploitants à régulariser leur situation. Pour le dire plus prosaïquement, on bascule d’un régime où la dérogation pouvait être perçue comme un formalisme initial à un régime où elle devient une condition de poursuite d’exploitation, parfois à plusieurs années de la mise en service.

Reste le débat de fond, sur lequel je ne tranche pas : faut-il considérer cette accélération comme une rigueur bienvenue qui purge enfin un dossier biodiversité longtemps relégué, ou comme un facteur de fragilisation supplémentaire pour une filière éolienne qui peine déjà à atteindre ses cibles ? La réponse dépend largement de la position que l’on occupe dans le système. Pour les associations naturalistes, vingt ans d’exploitation sans dérogation valent bien quatre mois d’arrêt diurne par an. Pour un exploitant, c’est une réécriture des règles à mi-parcours qui aurait pu être anticipée par une instruction plus exigeante en 2005, en 2009 et en 2014. Les deux lectures sont légitimes et c’est précisément cette tension que la jurisprudence administrative est en train de stabiliser, dossier après dossier.

Philippe D. Réglementation Environnement 29 avril 2026

17 04 2026

L’Iran ouvre le détroit d’Ormuz, – qu’il nomme détroit d’Iran – sous réserve d’instauration d’un péage ; mais l’ouverture ne durera pas plus longtemps qu’une rose, et ils le refermeront rapidement, signe évident de leur versatilité et même, de grandes divergences stratégiques au sommet. Les États Unis maintiennent leur blocus… pour les navires iraniens. Les experts donnent les premières estimations du coût de reconstruction de l’Iran : 300 milliards $.

21 04 2026

Les 2 260 sites classés par l’Unesco abritent un tiers des derniers éléphants, tigres et pandas et les dix derniers vaquitas (ou marsouins du Pacifique) à l’état sauvage. Plus de 60 % des espèces connues y vivent, dont environ 40 % ne sont présentes nulle part ailleurs sur la planète. On y trouve aussi l’arbre le plus haut du monde (plus de 115 mètres), un séquoia à feuilles d’if de Californie du Nord baptisé Hyperion, et un herbier marin s’étendant sur plus de 200 km² (soit l’équivalent de 28 000 terrains de football) en Australie.

Les lieux classés par l’Unesco, qui incluent les sites du Patrimoine mondial (protégés en raison de leur valeur culturelle ou naturelle), les réserves de biosphère et les géoparcs mondiaux (qui ont un intérêt géologique), hébergent une biodiversité exceptionnelle. Ils ont fait l’objet, pour la première fois, d’une évaluation complète de leur état de conservation par l’Unesco, en collaboration avec des organismes de recherche. Publiée mardi 21 avril, elle affirme que ces sites, couvrant plus de 13 millions de km² (soit une superficie supérieure à celles de la Chine et de l’Inde réunies), sont largement bénéfiques aux espèces animales et végétales, même s’ils sont de plus en plus menacés.

Pour le démontrer, les auteurs du rapport ont utilisé les données de l’indice planète vivante, publié par le Fonds mondial pour la nature (WWF). Selon cet indice, les populations de vertébrés sauvages ont décliné de 73 % en cinquante ans à l’échelle mondiale. Appliqué uniquement aux 2 260 sites de l’Unesco, il révèle en revanche que ces mêmes populations sont, dans ces espaces, restées globalement stables.

Bien sûr, parfois, ces populations ont augmenté ou diminué, par exemple en raison du braconnage, explique Tales Carvalho Resende, l’un des principaux auteurs du rapport. Mais ce qui est intéressant, c’est que lorsqu’elles ont baissé, elles ont ensuite pu se rétablir en raison des actions qui ont été menées. Les sites de l’Unesco sont bien équipés pour agir afin d’inverser la situation. Le parc national de Kaziranga par exemple, situé dans le nord de l’Inde, abrite aujourd’hui la plus importante population de rhinocéros unicornes au monde, une espèce autrefois menacée d’extinction.

Des rhinocéros unicornes dans le parc national de Kaziranga, en Inde, le 18 juillet 2019.

Des rhinocéros unicornes dans le parc national de Kaziranga, en Inde, le 18 juillet 2019. Anuwar Hazarika / Reuters.

Classé au Patrimoine mondial, le parc national des virunga, en République démocratique du Congo, contribue à la préservation des gorilles de montagne, dont la population croît désormais d’environ 5 % par an. De nombreux sites de l’Unesco sont des lieux de repos et de nourriture pour diverses espèces d’oiseaux lors de leurs migrations et, chaque année, des millions de papillons monarques passent l’hiver dans une réserve de biosphère située au nord ouest de Mexico. Selon le rapport, réalisé en collaboration avec une vingtaine d’organismes de recherche, ces sites stockent également environ 240 milliards de tonnes de carbone, l’équivalent de près de vingt années d’émissions mondiales actuelles.

Une gorille des montagnes et ses deux bébés, dans le parc national des Virunga, en RDC, le 19 mars 2026.

Une gorille des montagnes et ses deux bébés, dans le parc national des Virunga, en RDC, le 19 mars 2026. Virunga National Park / AFP

Si cette évaluation confirme que les mesures de protection ont des effets positifs, elle alerte toutefois également sur des menaces toujours plus nombreuses. L’immense majorité des 2 260 sites est confrontée à un niveau élevé de stress environnemental lié aux activités humaines (pollution, destruction des habitats…) ou au réchauffement (sécheresses, inondations…). Des espèces envahissantes ont été identifiées dans 80 % des sites, et les risques liés à la crise climatique ont augmenté de 40 % en une décennie, les incendies étant désormais la principale cause de pertes de forêts.

Base d’un séquoia calciné, après des incendies dans le parc national de Kings Canyon, en Californie, classé à l’Unesco, le 19 novembre 2021.

Base d’un séquoia calciné, après des incendies dans le parc national de Kings Canyon, en Californie, classé à l’Unesco, le 19 novembre 2021. Gary Kazanjuan/AP

Disparition de glaciers, effondrement de récifs coralliens ou transformation de forêts de puits en sources de carbone… Si rien n’est fait, un quart de ces lieux pourrait avoir atteint un point de bascule potentiellement irréversible d’ici à 2050. Une précédente étude (en octobre 2025), portant uniquement sur les 271 sites naturels classés au Patrimoine mondial , avait montré que ceux-ci voyaient leurs perspectives de conservation décliner, notamment en raison du dérèglement climatique.

Les auteurs du rapport appellent à réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre, mais aussi à accroître les efforts de restauration des écosystèmes, à renforcer la coopération transfrontalière et à mieux intégrer les peuples autochtones et les communautés locales dans la gouvernance de ces espaces. Ces sites, qui sont les lieux les plus extraordinaires sur terre, sont essentiels à notre avenir collectif, insiste Lidia Brito, directrice générale adjointe pour les sciences de l’Unesco. Ils font déjà partie de la solution, nous devons maintenant intensifier nos efforts. Environ 10 % de la population mondiale vit dans ces espaces.

Perrine Mouterde. Le Monde du 21 avril 2026

La grande explication entre Elon Musk et Sam Altmann ? 

À la fin de l’année, au plus tard début 2027, la prise de pouvoir sera complète. Les géants de l’intelligence artificielle (IA), SpaceX, Anthropic et OpenAI, se seront introduits en Bourse. Après la suprématie technologique, ces trois firmes vont asseoir leur puissance financière, espérant bien ringardiser les géants de la vieille tech. Space X qui englobe aussi xAI, la firme d’IA d’Elon Musk, vise une valorisation approchant les 2 000 milliards $ [environ 1700 milliards €], ce qui la propulserait à la cinquième place des entreprises cotées à Wall Street derrière Nvidia, Google, Microsoft et Amazon. OpenAI, la firme de Sam Altman qui inventa ChatGPT en novembre 2022, pourrait valoir entre 1 200 et 1 500 milliards $, tandis qu’Anthropic, l’entreprise de Dario Amodei qui n’en finit pas d’ébranler le monde ancien avec son modèle Claude, se situerait entre 850 et 1 100 milliards.

Avec la Bourse, s’imposera la vérité des prix et du pouvoir. Ainsi vont s’installer les nouveaux parrains du techno-capitalisme mondial. Ce carrousel confirme l’extraordinaire force créatrice du capitalisme américain. Ces fortunes ne sont pas celles d’héritiers, de rentes accumulées sur le dos de salariés, mais le fruit d’innovations majeures, brutales. En quelques années, Altman et Amodei ont créé 2 000 milliards $ de valeur ex nihilo, plus des deux tiers du CAC 40. Les milliardaires américains et leur fortune, ce n’est pas un stock ni une classe sociale, c’est un flux qui se régénère sans cesse. Ces entrepreneurs sont des créateurs venus le plus souvent de la classe moyenne. Qui pouvait imaginer que Jensen Huang, immigré de Taïwan, transforme Nvidia, l’entreprise de puces pour jeux vidéo qu’il avait créée en 1993, en société faîtière de l’IA et première capitalisation du globe ?

Comme naguère Bill Gates, Jeff Bezos et Mark Zuckerberg, les maîtres de l’IA seront haïs, forcément haïs. Pour leur fortune, mais aussi pour leur transformation de la société. C’est déjà le cas d’Elon Musk, entrepreneur libertarien passé par le trumpisme dont la fortune est estimée par Bloomberg à 658 milliards $. Sam Altman et Dario Amodei disposent pour l’instant des fortunes modestes à l’aune des critères américains – 3,5 milliards et 7 milliards, selon Bloomberg. Mais cela peut changer avec les forfaits octroyés lors de l’introduction en Bourse. Ils incarnent la puissance de l’IA qui excite et angoisse à la fois les États Unis : des centres de données qui pompent eau et électricité des collectivités, peur de la disparition des emplois qualifiés, addiction à venir comparable à celle provoquée par Instagram et TikTok.

La tension est telle que Sam Altman a vécu cette haine : son domicile de San Francisco a été victime le 10 avril d’un jet de cocktail Molotov par un individu, Daniel Moreno Gama, 20 ans, auteur d’un manifeste anti IA. Si par miracle tu survis, alors je prendrai cela pour un signe du divin t’invitant à te racheter… , concluait le manifeste. Dans un post de blog, M. Altman a eu une approche froide de la situation. Tout ne se passera pas sans heurts. La peur et l’anxiété suscitées par l’IA sont justifiées ; nous sommes en train d’assister à la plus profonde transformation de la société depuis longtemps – et peut-être même de toute son histoire, a concédé Sam Altman, sur son blog.

De façon intéressante, ces parrains de l’IA veulent préempter le débat politique et avancent des propositions allant au delà du ressassement sur la taxation des riches. Dans un manifeste de 13 pages, Sam Altman invite à ouvrir le débat. Il propose de créer un Fonds de dotation publique qui offre à chaque citoyen – y compris ceux qui n’investissent pas sur les marchés financiers – une part de la croissance économique générée par l’IA  et suggère d’inciter les employeurs et les syndicats à mener des projets pilotes à durée limitée de semaine de travail de trente deux heures sur quatre jours, sans perte de salaire. Le patron d’Open AI envisage des taxes sur le travail automatique, en clair les robots. Enfin, il appelle à considérer l’accès à l’IA comme un élément fondamental de la participation à l’économie moderne, comme l’accès à l’alphabétisation, à l’électricité et à Internet. Soyez sans crainte, l’IA s’occupe de tout.

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Elon Musk contre Sam Altman : le procès qui oppose les deux enfants terribles de la Silicon Valley s’ouvre à Oakland (Californie), juste en face de San Francisco, lundi 27 avril (2026), et le feuilleton devrait tenir en haleine le secteur de l’intelligence artificielle (IA) pendant plusieurs semaines. Concrètement, le premier, 54 ans, reproche au second, 41 ans, de l’avoir trahi en transformant Open AI, qui était à l’origine une fondation à but non lucratif quand les deux hommes l’ont créée, en société commerciale avec l’aide de Microsoft et de s’être ainsi indûment enrichi. Mais il s’agit surtout d’une guerre de pouvoir – pour le leadership sur l’IA -, d’argent et d’ego sur fond de trahisons et de haines inextinguibles.

Le procès, où témoigneront les deux figures de l’IA, s’annonce tendu, à en juger par leurs déclarations sur X : Scam Altman ment aussi facilement qu’il respire, postait Elon Musk, à l’été 2025. Impatient de voir Elon témoigner sous serment dans quelques mois. C’est Noël en avril !, annonçait Sam Altman, en février, à l’approche du procès. Il va y avoir beaucoup de coups bas et de piques échangés au tribunal entre Musk et Altman. Et ce n’est une bonne chose pour aucune des parties impliquées. Mais Musk a fait de cette affaire une vendetta personnelle, déplore Dan Ives, analyste financier vedette de Wedbush Securities.

L’enjeu de ce procès, c’est la bataille pour le contrôle et la régulation de l’IA. Elon Musk a beau être l’homme le plus riche du monde avec une fortune de 650 milliards $ (550 milliards €), il tente de rattraper son retard sur ses concurrents, notamment sur Open AI, et se mord manifestement les doigts d’avoir quitté le navire.

Pour comprendre, il faut revenir à l’histoire d’Open AI : Elon Musk n’a pas seulement été, pendant les vingt premières années du siècle, l’inventeur de SpaceX et le développeur de Tesla, il a aussi cofondé Open AI, en 2015. Son souci, à l’époque, était de contrer Google, qui venait de racheter Deep Mind,  la firme d’IA la plus puissante de l’époque, et de développer un modèle plus sûr et disponible à tous.

Pendant toutes ces années, Elon Musk met en garde contre les dangers de l’IA. C’est ainsi qu’il finance à titre personnel la société, à hauteur de 44 millions $, facilitant, selon lui, l’arrivée d’autres investisseurs, dont Amazon. La firme est dirigée par le jeune Sam Altman. Mais, dès 2018, Elon Musk quitte l’aventure, officiellement en raison de conflits d’intérêts avec Tesla. En réalité, le milliardaire juge qu’Open AI n’avance pas assez vite et veut le reprendre, tandis que Sam Altman s’y refuse.

Ce dernier voit bien les limites qu’il y a à vivre dans une fondation à but non lucratif et crée, en 2019, une filiale commerciale qui permet de se faire financer – notamment par Microsoft, qui va investir dans l’affaire quelque 13 milliards $.

Mais, après le triomphe de Chat GPT, le robot conversationnel présenté en novembre 2022 qui fait comprendre au monde la révolution de l’IA, l’affaire déraille. En novembre 2023, Sam Altman est renvoyé par le conseil de surveillance d’Open AI, qui juge qu’il n’est pas franc dans ses communications et trahit sa mission initiale. Fureur des ingénieurs d’Open AI : ces derniers menacent de partir en masse. Et colère de Microsoft : n’étant qu’au capital de la filiale à but lucratif, l’entreprise n’a pas été mise au courant de la révolution de palais.

Quelques jours plus tard, Sam Altman est remis à son poste, le conseil est complètement renouvelé, et la gouvernance n’en finit pas de se normaliser. Fin 2025, la fondation Open AI annonce qu’elle détient une participation de 26 % (évaluée à 130 milliards $) dans la filiale lucrative d’Open AI, tandis que Microsoft en détient 27 %. Tout est prêt pour l’entrée en Bourse d’Open AI, fin 2026 au plus tôt, qui a un besoin urgent de capitaux pour financer sa fringale d’investissements.

C’est cette histoire que le jury va examiner. Dans sa plainte, Elon Musk détaille ses griefs : Jamais auparavant une entreprise n’était passée du statut d’organisation caritative exonérée d’impôts à celui de gorgone à but lucratif pesant 157 milliards $ ; et ce, en seulement huit ans, accuse-t-il. Il résume ainsi la stratégie de Sam Altman à son égard : Attirer Musk par une philanthropie de façade ; exploiter son argent, son prestige et ses contacts pour s’assurer les services de scientifiques en IA de classe mondiale afin de développer une technologie de pointe ; puis transférer les actifs… vers une machine à profits opaque, pour enfin encaisser les gains, alors qu’Open AI et Microsoft monopolisent le marché de l’IA générative. La défense de Sam Altman consiste essentiellement à affirmer qu’aucune violation de contrat ne peut être reprochée, que la création de la filiale à but non lucratif n’est pas de la compétence de Musk et qu’il n’y a pas de fraude.

La préparation du procès a donné lieu à de nombreuses escarmouches pittoresques : le procès ne débattra pas de l’usage ou non de kétamine par Elon Musk, mais il pourra évoquer sa présence au Burning Man, un festival tech déjanté dans le désert du Nevada, et ses relations avec Shivon Zilis, membre du conseil d’Open AI, avec qui le patron de Tesla a conçu quatre enfants en secret.

D’une manière générale, la juge Yvonne Gonzalez Rogers a sévèrement recadré le débat. D’abord, Elon Musk et Open AI auront chacun vingt deux heures pour présenter leur cas tandis que Microsoft disposera de cinq heures, ce qui permet d’éviter un procès qui s’éternise.

Ensuite, la procédure est coupée en deux : la première pour établir ou non la culpabilité d’Open AI, qui sera soumise à un verdict consultatif uniquement du jury, tandis que la seconde phase, censée débuter le 18 mai, se penchera sur les dommages. La décision sera du ressort de la seule juge Yvonne Gonzalez Rogers.

Sur ce dernier point, Elon Musk a réclamé de nombreux remèdes : le renvoi de Sam Altman ou le remboursement des profits indus réalisés par l’entrepreneur, mais aussi par Microsoft. Mais la juge a infligé au milliardaire plusieurs revers. D’abord, il n’y a aura pas de dommages punitifs, ces pénalités pour l’exemple qui atteignent parfois des montants ahurissants – et sont souvent réduits ultérieurement. Ensuite, Elon Musk doit s’engager à ne pas demander des bénéfices pour lui-même. Les remèdes qu’il demande ne pourront pas être évoqués durant la première phase du procès, qui va se concentrer uniquement sur la possible rupture de confiance caritative, Elon Musk ayant aussi renoncé à l’accusation de fraude.

Dans ce contexte, c’est surtout un show qui est attendu, en tout cas par l’analyste de Wedbush Dan Ives, qui prédit que tout dommage majeur pour Open AI et Altman s’apparentera davantage à des égratignures et à des contusions qu’à de véritables conséquences pour l’entreprise ou pour son rôle de PDG. Cela dit, il s’agit d’Elon, et il ne faut jamais le sous estimer dans ce genre de situations.

Un rebondissement n’est pas à exclure, à lire l’ordonnance de la juge Yvonne Gonzalez Rogers : Si le jury conclut que Musk n’a pas intenté son action dans les délais de prescription, il est fort probable que la cour entérine cette conclusion et rende un verdict en faveur des défendeurs. Bref, le procès du siècle pourrait s’en trouver écourté.

Arnaud Leparmentier. Le Monde 21 avril 2026

Quand le courage déserte les démocraties libérales, le pape monte au créneau.

En choisissant de porter le nom de Léon lorsqu’il a été élu pape en 2025, Robert Francis Prevost s’était placé dans les pas de son prédécesseur Léon XIII, dont l’encyclique, Rerum novarum, de 1891 marqua l’entrée de l’Église catholique dans l’arène sociale. En pleine révolution industrielle, alors que l’exploitation des travailleurs multipliait les drames humains, Léon XIII plaidait pour le droit à un salaire juste et la légitimité des associations ouvrières. En élaborant sa doctrine sociale, l’Église se positionnait entre libéralisme et socialisme et donnait naissance au mouvement de la démocratie chrétienne.

Le choix par l’actuel pape, Léon XIV, de la date anniversaire de Rerum novarum pour signer Magnifica humanitas (Magnifique humanité), sa première encyclique rendue publique lundi 25 mai 2026 et consacrée à l’intelligence artificielle (IA), est lourd de sens. En appelant à désarmer l’IA et à remettre l’humain au centre, il considère que la révolution technologique en cours est d’ampleur au moins aussi considérable que celle de la fin du XIX° siècle. Et que les algorithmes opaques contrôlés par des firmes privées menacent de faire apparaître de nouvelles formes de déshumanisation.

Désarmer l’IA ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain. Cela passe moins, affirme le pape, par des choix techniques que par la soumission de l’utilisation des données et des technologies à un contrôle public et l’affirmation du rôle irremplaçable de la personne.

Face à l’opposition entre scénarios optimistes (productivité accrue et nouveaux métiers) et alarmistes (transitions brutales et exclusion), l’encyclique déplace ainsi utilement le débat. L’enjeu n’est pas seulement quantitatif, il est aussi humain. Il concerne la qualité et le sens du travail, la dignité des personnes et la capacité d’adaptation des sociétés.

Converti récemment au catholicisme, ce dernier prétend donner à Léon XIV des leçons de théologie auxquelles le pape répond fermement en réaffirmant le dépassement de la théorie de la guerre juste. C’est précisément parce que le monde s’engage dans une spirale mortifère banalisant une culture violente de la puissance que l’intelligence artificielle doit, selon le pape, faire l’objet de ce qu’exècre le plus la Maison Blanche, une régulation internationale. Un rappel et un vœu salutaires qui, malheureusement, relèvent pour l’instant de l’utopie.

Les avertissements de l’encyclique sont d’autant plus retentissants et nécessaires qu’ils sont adressés au monde entier, à un moment où les discours politiques éclairés sur les enjeux humains de l’IA sont rares, étouffés par les propos contradictoires de ses promoteurs et par ceux d’un Donald Trump obsédé par les effets potentiels sur la croissance. Qu’il faille une autorité religieuse pour rappeler avec force des principes humanitaires, qui devraient être défendus par tous les régimes démocratiques, n’a rien de rassurant.

Editorial du Monde du 27 05 2026

27 04 2026

Le Kenyan Sabastian Saw, 29 ans, est le premier homme à mettre moins de deux heures pour courir un marathon : 1 h 59′ et 30″: ça se passe à Londres… et le roi qui n’est même pas là… mais à Washington pour faire des ronds de jambe à Trump !

29 04 2026

Enquête : Comment la Chine dévore l’Europe (1/4) La Chine est passé d’atelier du monde à rival technologique majeur pour les industries européennes, qui ont sous estimé sa capacité à innover 

Le fabriqué en Chine s’efface devant l’Inventé en Chine 

Pékin ne concurrence plus seulement les industries traditionnelles à forte main d’œuvre comme par le passé (textile, biens de consommation bas de gamme, etc.) : la deuxième puissance économique mondiale, derrière les États Unis, s’impose désormais dans les secteurs d’innovation et les productions à haute valeur ajoutée comme l’intelligence artificielle, la transition énergétique ou la défense. Tous les secteurs industriels soulignent un rattrapage, voire un dépassement technologique rapide, y compris dans des domaines historiquement dominés par l’Europe (chimie, robotique, nucléaire, machines outils), explique le rapport coécrit par Thomas Grjebine, économiste au Centre d’études prospectives et d’informations internationales.

En quelques décennies, nous sommes donc passés du fabriqué en Chine au inventé en Chine. Et les marques chinoises sont devenues de nouveaux standards mondiaux dans les voitures électriques (BYD, Geely) mais aussi dans les smartphones (Huawei) ou le commerce en ligne (Alibaba, Shein, Temu). Dans la plupart des secteurs, les écarts de coûts de production entre le géant asiatique et les pays européens sont sans appel, en moyenne compris entre 30 % et 40 %, et ils peuvent dépasser 60 % dans certains segments, précise le Haut Commissariat.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment est-on passé, en quelques décennies, d’une Chine atelier du monde, où les pays occidentaux ont délocalisé leurs usines pour produire à bas coût et à la chaîne, à une Chine menace systémique pour l’avenir de la compétitivité européenne, pour reprendre les termes du rapport Draghi publié en septembre 2024 ? Les pays européens ont ils été naïfs en pensant que commercer avec la Chine serait une relation gagnante pour tous, et surtout pour eux ? Ont ils fait preuve de mépris, certains que les Chinois ne parviendraient jamais à monter en gamme et à les rattraper, oubliant que ce vieil empire fut le berceau historique des quatre techniques (la boussole, la poudre, le papier et l’imprimerie) ? Ou bien ont ils été complices, en livrant leur savoir faire à leurs partenaires commerciaux asiatiques en échange de gains de productivité colossaux et d’un marché potentiel d’un milliard de consommateurs ?
Travailleuses dans une usine textile Banque de photographies et d ...

Une employée d’une usine de tricots, à Qingdao (Chine), le 16 mars 2026. CN-STR/AFP

La question agite les débats depuis longtemps. Jusqu’où ira la montée en gamme des entreprises chinoises ? s’interrogeaient déjà, en 2014, l’École des mines et l’École de Paris du management, lors d’un colloque, soulignant alors que la Chine a aujourd’hui la capacité d’assembler, de développer et de produire massivement à peu près tous les types de biens de l’économie. Dès 2012, Arnaud Montebourg, alors jeune ministre du redressement productif et promoteur de la démondialisation, dénonçait la naïveté grotesque des Européens face aux Chinois. Quatorze ans plus tard, devenu entrepreneur et chantre du Made in France, le même regrette que nous soyons devenus les vassaux industriels de la Chine.

Parmi les raisons de ce choc, les partenariats noués entre les groupes étrangers et chinois. Promues dès la fin des années 1970 par le président Deng Xiaoping, le père du miracle économique chinois, ces sociétés communes en joint venture à 50 50, imposées par Pékin aux entreprises européennes et américaines désireuses d’accéder à son marché, ont apporté aux Chinois le partage des technologies, des ouvertures d’usines sur place et la formation du personnel local. Elles leur ont aussi permis de s’inspirer des acquis étrangers car, avant d’innover, les Chinois ont d’abord beaucoup copié, adeptes du reverse engineering, méthode qui consiste à démonter les produits pour en reproduire les composants. Nous leur avons donné nos plans, affirme Olivier Lluansi, enseignant au Conservatoire national des arts et métiers et ancien conseiller industrie de François Hollande à l’Élysée de 2012 à 2014.

Depuis une quarantaine d’années, des partenariats ont été signés par des grands groupes dans l’énergie (EDF, Suez), les transports (Alstom), l’agroalimentaire (Lesaffre, Danone), l’automobile (Renault, Stellantis) ou l’aviation (Airbus). Mais les débuts n’ont pas toujours été évidents. Le premier joint venture, créé en 1985 par Peugeot avec la société Dongfeng dans la province de Guangzhou pour assembler des modèles 504 et 505, a même déçu les Chinois. La technologie française était jugée obsolète, la formation et les transferts de technologie insuffisants. Il a finalement été dissous au début des années 1990.

Une autre coentreprise entre Citroën et Dongfeng à Wuhan, dans la province du Hubei, a pris le relais en 1992. Mais là aussi, les ingénieurs chinois ont déploré leurs relations avec les vieux routiers de l’expatriation envoyés par la marque au chevron, jugés trop peu à l’écoute de leurs interlocuteurs locaux. Les Chinois n’avaient qu’une envie : voler de leurs propres ailes et faire tout seuls. Lorsqu’ils venaient en France, ils étaient extrêmement curieux, fascinés par les technologies de pointe. Ils voulaient tous prendre le TGV, se souvient, sous le couvert de l’anonymat, une ancienne cadre de Stellantis, qui a quitté le secteur. En s’inspirant à la fois des technologies d’Alstom, de Siemens et du Shinkansen (le système de trains à grande vitesse japonais), ils ont désormais des trains plus rapides. Ils ont surtout un géant, CRCC (Chinal Railway Rolling Stock Corporation), né de la fusion de deux entreprises étatiques en 2015, et sont devenus le premier exportateur mondial de matériel ferroviaire.

L’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, après quinze longues années de négociation avec les États Unis et l’Union européenne, a été l’autre clé du rattrapage chinois. Les Occidentaux y ont vu un moyen d’accéder à l’eldorado chinois et de faire converger l’économie de Pékin vers l’économie de marché. Vingt cinq ans plus tard, le constat est cruel : la Chine a su tirer profit des règles de l’OMC pour dépasser les autres puissances et le rapport de force avec l’Occident s’est inversé. L’adhésion chinoise à l’OMC est réputée avoir coûté près de 300 000 emplois à la France, dont un tiers dans l’industrie, selon les estimations des économistes. Pékin n’a pas suivi la trajectoire imaginée à l’époque par Washington ou Bruxelles. Aujourd’hui, son économie dopée aux subventions domine le monde et l’OMC est paralysée.

Rétrospectivement, on aurait dû être plus attentifs sur l’encadrement des subventions. On savait bien que la Chine allait se développer, mais personne n’imaginait que ce serait à un tel rythme, reconnaît Pascal Lamy, commissaire européen pour le commerce de 1999 à 2004 puis directeur général de l’OMC de 2005 à 2013, aux premières loges des négociations avec Pékin. Si l’ancien bas droit de Jacques Delors à la Commission européenne admet une forme de légèreté occidentale, il refuse néanmoins qu’on réécrive l’histoire.

Aujourd’hui, on dit volontiers que l’Occident est perdant face à la Chine, mais pendant de nombreuses années, il a été gagnant et en a beaucoup profité. Les pays de l’OMC, à commencer par les États Unis et l’Europe, ont eu accès au marché chinois pour leurs industries automobiles, aéronautiques, agroalimentaires, etc, tient il à rappeler. Au-delà des seuls industriels, l’ouverture au marché chinois a également permis aux économies occidentales de juguler l’inflation dans leurs pays, grâce à l’importation de produits bon marché qui ont dopé le pouvoir d’achat des consommateurs.

Louis Gallois a lui aussi vécu en première ligne cette période d’ultra dynamisme : ancien PDG de la SNCF (de 1996 à 2006) puis directeur d’Airbus Group (de 2007 à 2012), il a présidé le conseil de surveillance de PSA de 2014 à 2021. On a peut-être accéléré le développement de la Chine dans tel ou tel domaine grâce aux transferts de technologie, mais à partir du moment où on voulait vendre, on était bien obligés de se plier à certaines de leurs demandes, résume-t-il. Avec le recul, l’ancien haut fonctionnaire note une forme d’idéalisme des Américains et des Européens : ils étaient engagés dans la mondialisation heureuse et pensaient que la Chine serait un partenaire parmi d’autres, que son entrée dans l’OMC allait l’aligner sur nos standards avec le respect des normes de sécurité, de santé, de pollution, etc. Cela n’a pas été le cas.

Mais le réveil chinois aurait été le même, affirme-t-il, avec ou sans l’aide des pays étrangers. Les Chinois travaillent, ils ont du talent, des niveaux de qualité, de prix, de technologie et d’innovation tout à fait exceptionnels. Le nombre d’ingénieurs formés chaque année en Chine est gigantesque et le pouvoir central a su anticiper et planifier de manière extrêmement efficace, explique-t-il.

Hervé Machenaud et Sven Forest, à l’époque directeur de la branche Asie Pacifique d’EDF et ingénieur chez EDF, se souviennent très bien de l’arrivée du groupe en Chine pour construire la première centrale nucléaire de Daya Bay près de Guangzhou et de Hongkong. Le contrat a été signé en 1983, la construction a débuté en 1986. Mais Hervé Machenaud, surnommé le Chinois chez EDF, récuse la moindre naïveté. En France, c’est [le groupe américain] Westinghouse qui a construit la première centrale du parc nucléaire français à Fessenheim. Nous avons appris avec eux. Nous avons construit la deuxième avec leur soutien. Puis nous avons amélioré la technologie et avons construit seuls les autres centrales. Nous savions en allant en Chine qu’ils feraient comme nous, cela n’avait rien de naïf, explique-t-il.

Les Chinois ont appris des Français, puis ils ont continué seuls la construction de leur parc nucléaire. Souvent en maintenant les contrats avec des fournisseurs français qui avaient suivi EDF et créé des filiales en Chine. Après la catastrophe de Fukushima en 2011 qui a plongé le secteur dans une période d’incertitude, la Chine est repartie plus vite que l’Europe. Si naïveté il y a eu, elle était à Paris où l’on a sous estimé la capacité des ingénieurs chinois, note Sven Forest, aujourd’hui retraité.

La planification par le Parti communiste chinois, sans contre pouvoirs syndicaux ou politiques possibles, a permis le développement de la recherche et la naissance de nombreux groupes, dopés aux subventions publiques et favorisés par une politique monétaire du yuan ultra compétitive. En 2005, les entreprises à capitaux étrangers représentaient 58 % des exportations chinoises : ce n’était plus que 22 % en 2024 contre 58 % pour les sociétés à capitaux chinois. Décennie après décennie, la Chine est devenue un ogre économique prêt à dévorer le monde. C’est une puissance née dans l’export, vivant pour l’export, et pensant le monde comme une extension naturelle du marché chinois, explique Nicolas Dufourcq, directeur général de la Banque publique d’investissement (Bpifrance). Au point que ce dernier appelle aujourd’hui l’Union européenne à se fermer temporairement pour se réarmer industriellement, sinon le tsunami chinois détruira toutes les PME industrielles de la Pologne à la Bretagne, prévient il.

Le bras de fer est devenu tellement inégal que des voix montent pour que les Européens appliquent désormais la stratégie de Pékin et conditionnent l’accès au marché européen aux groupes chinois à la création de coentreprises locales avec transfert de technologie. Le modèle de la Chine, fondé aujourd’hui principalement sur les exportations, va forcément évoluer, notamment dans le contexte actuel. Le pays pourrait accélérer son implantation à l’étranger, et cela pourrait passer par des coentreprises et des transferts de technologie par exemple. C’est aussi une opportunité à saisir pour notre industrie, plaide François Jackow, directeur général d’Air liquide, numéro deux mondial des gaz industriels.

Nous devons les traiter comme ils l’ont fait avec nous pour combler leur retard technologique, embraye M. Dufourcq. Une intransigeance d’autant plus nécessaire que les droits de douane américains décidés par l’administration du président américain, Donald Trump, ferment le marché états unien aux produits chinois, qui ont donc un besoin vital de vendre au reste de la planète et en particulier aux 450 millions de consommateurs européens. Dans une note pour l’Institut Montaigne publiée en mars 2025, l’historien et sinologue François Godement préconise un tel changement de méthode : la fenêtre d’opportunité pour les investisseurs étrangers s’est refermée en Chine durant cette dernière décennie, sous le coup de la stratégie d’autosuffisance économique et d’indigénisation des technologies étrangères conduite par Xi Jinping (…). Un Deng Xiaoping inversé doit renverser les rôles entre l’Europe et la Chine, écrit il.

Le déséquilibre est tel que ce sont les Européens qui avouent désormais vouloir apprendre des Chinois. Y compris sur les technologies nucléaires. Le monde à l’envers ? Lorsque les ingénieurs chinois étaient venus se former sur le nucléaire en France, ils se désignaient entre eux comme la dream team. Nous venons d’envoyer la première dream team d’ingénieurs français en Chine pour se former aux meilleures technologies chinoises, relate, sous le couvert de l’anonymat, un proche d’EDF. Rien de plus logique, en fait. Lorsque la Chine s’est convertie à l’atome, au début des années 1980, la France était au sommet de son propre programme de construction de centrales, lancé par le plan Messmer en 1974. Entre le début du chantier de la deuxième tranche de la centrale de Civaux (Vienne), en 1991, et celui de l’EPR de Flamanville (Manche) en 2007, seize ans se sont écoulés pendant lesquels la Chine a mis en service plus de dix réacteurs. Elle en exploite désormais 61.

De façon plus générale, les nombreux patrons français qui sont allés visiter des usines en Chine ces derniers mois sont revenus bluffés et effrayés, notamment sur leurs avancées en matière de robotique. Si la Chine a beaucoup copié par le passé, elle est aujourd’hui une force motrice en matière d’avancées technologiques et nous apprenons beaucoup de nos partenaires locaux. Mais Air liquide possède aussi son propre Campus innovation à Shanghaï qui fait partie de notre écosystème mondial et favorise l’émergence de nouvelles solutions, témoigne M. Jackow qui précise : c’est aussi au niveau opérationnel que des pistes d’amélioration sont intéressantes à étudier, voire à adopter. Ainsi, dans le cadre d’une acquisition d’une entreprise chinoise de conditionnement de bouteilles de gaz, nous nous sommes rendu compte que d’importantes économies de coûts pouvaient être faites.

Dans l’atelier de production d’une entreprise de moules et d’emboutissage, à Fuzhou (Chine), le 16 avril 2026.

Même ceux qui ont conservé leur leadership se méfient : En matière de transition énergétique, les industriels chinois sont parvenus à rattraper leur retard. Sur le traitement de l’eau et le recyclage, l’Europe a conservé son avance technologique mais il faut rester vigilant pour ne pas être BYDisé, assure Estelle Brachlianoff, directrice générale de Veolia, qui est très attentive à ce que font [leurs] concurrents chinois. Ainsi, Everbright Environnement, partenaire historique de Suez, concurrence les deux multinationales françaises sur les marchés d’Asie, du Vietnam ou d’Ouzbékistan.

Après la crise financière de 2008, c’est Dongfeng, son partenaire chinois, qui a volé au secours de PSA, à court de liquidités, en entrant à son capital aux côtés de l’État. Le groupe automobile chinois pourrait le faire une deuxième fois, en produisant en Europe dans une usine Stellantis des modèles électriques pour échapper aux droits de douane. Cela permettrait à l’entreprise franco-italo-américaine d’occuper ses usines en surcapacité. Des ingénieurs chinois ont visité à deux reprises depuis le début de l’année les usines de Rennes et Madrid. En parallèle, Stellantis a acquis en 2023 20 % d’une start up chinoise très prometteuse, Leapmotor, dont elle distribue les voitures en Europe, en envisageant d’utiliser sa technologie sur les modèles électriques. Stellantis détient 51 % de sa filiale commerciale à l’international.

Preuve que les groupes chinois ne sont pas opposés aux transferts de technologie ou aux coentreprises s’ils y trouvent leur compte. En acceptant l’entrée à son capital de Stellantis, Leapmotor peut profiter de son réseau de distribution pour sortir de Chine. De quoi l’aider à contourner les difficultés que certains constructeurs asiatiques rencontrent lorsqu’ils installent une usine en Europe et affrontent le maquis des normes administratives, enquêtes publiques, respect du droit social et bientôt règles de contenu local. Le retour du grand balancier, en quelque sorte.

Bastien Bonnefous, Isabelle Chaperon, Sophie Fay. Le Monde du 29 04 2026

La toute puissance de la Chine : des batteries au nucléaire, des médicaments innovants aux additifs alimentaires, des TGV à l’IA

La Chine ne se contente plus d’assembler des iPhone ou de fabriquer des médicaments génériques pour l’ensemble de la planète. Elle verrouille les piliers de l’économie de demain. Intelligence artificielle (IA) industrielle, robotique, batteries, biotechnologies, énergie renouvelable ou nucléaire : partout elle s’évertue à contrôler l’ensemble de la chaîne de valeur. Pour s’imposer sur tous ces fronts à la fois, Pékin applique une recette simple mais implacable : recherche massive, subventions publiques ciblées vers les secteurs stratégiques et verrouillage des matières premières clés. Les économies avancées ayant externalisé leurs productions depuis les années 1990 découvrent avec inquiétude leur dépendance envers la Chine sur presque toutes les technologies à venir.

En 2025, les marques chinoises contrôlaient environ deux tiers des ventes mondiales de véhicules électriques. Et, en 2026, si le marché intérieur des voitures 100 % électriques se rétracte – en partie à cause de la fin progressive des subventions à l’achat -, leurs exportations explosent. Ces dernières ont doublé en un an, atteignant 183 000 unités sur le seul mois de mars. Cui Dongshu, secrétaire général de la Fédération chinoise des constructeurs de voitures individuelles, prévoit qu’entre 2026 et 2028 les exportations de voitures électriques chinoises vers l’Union européenne (UE) connaîtront un taux de croissance annuel moyen de 20 %. BYD, numéro six mondial, s’est doté de sa propre flotte de cargos pour exporter lui même un million de voitures par an.

Bras robotisés sur une chaîne de production de véhicules électriques, dans une usine Volkswagen, à Hefei, dans la province d’Anhui (Chine), le 4 février 2026.

Une étude de l’Agence internationale de l’énergie, mise à jour en novembre 2025, indique que les coûts de production de véhicules électriques en Chine demeurent inférieurs de 30 % à ceux des usines des économies les plus avancées. Le salaire ouvrier n’est pas le facteur principal. Chez Nio à Hefei, XPeng à Canton ou BYD à Zhengzhou, tout ou presque est automatisé. Des bras robots soulèvent et pivotent des carcasses d’acier prises en charge par d’autres robots soudeurs, tandis que des chariots autonomes leur apportent capots, coffres, pare brise et portières. Des scanners 3D vérifient la moindre anomalie. Une poignée de jeunes ouvriers silencieux ajoutent les joints ainsi que les clignotants, et branchent les capteurs de ces véhicules, agrippés à des rails progressant lentement jusqu’à la sortie. La Chine disposait en 2025 de 229 constructeurs automobiles pour 1,21 million de salariés à la fabrication. 34,5 millions de voitures sont sortis de leurs usines.

L’industrie peut aussi compter sur la présence d’un écosystème total sur son sol. Contrairement aux constructeurs occidentaux qui dépendent de sous traitants mondiaux, les acteurs chinois maîtrisent l’ensemble de la chaîne de valeur. Le constructeur BYD pousse la logique à l’extrême : il fabrique lui-même 80 % de ses composants électroniques, dont ses propres puces, mais aussi ses batteries. Il a aussi acquis des droits miniers à l’étranger afin de sécuriser son approvisionnement en métaux stratégiques.

Le pays compte enfin plus de bornes de recharge publiques – soit 4,8 millions – que le reste de la planète réuni. Un passage au Salon international automobile de Pékin (du 24 avril au 3 mai 2026) vient rappeler que le pays a développé toute la gamme possible de véhicules électriques : de la microcitadine rudimentaire à 3 000 € l’unité au SUV de luxe Zeekr aux allures de home cinema sur roues, en passant par les bolides tech Xiaomi, conçus pour la course, mais truffés d’outils d’assistance à la conduite.

Face à cette immense capacité de production, une véritable guerre des prix s’est installée, ne laissant qu’une poignée de constructeurs rentables – les usines tournent en moyenne à 50 % de leurs capacités. La marge bénéficiaire du secteur automobile chinois est tombée à 4,4 % en 2025, soit son plus bas niveau historique.

La Chine contrôle la partie la plus importante de la valeur d’une voiture électrique : sa batterie. Le pays assure environ 70 % de la production mondiale de batteries de voitures électriques, dont 42 % par CATL ; basée dans le Fujian, cette entreprise chinoise est le premier fabricant mondial depuis 2017 et un fournisseur de tous les grands constructeurs automobiles internationaux.

Pendant longtemps, les aides publiques à l’achat de voitures électriques en Chine étaient conditionnées à la présence de batteries agréées, c’est à dire chinoises. Une aide décisive qui s’ajoutait à des subventions directes massives déclenchées quand, en 2009, Pékin a annoncé un plan de revitalisation de l’automobile et mis le cap sur l’électrique. Ces fabricants ont bénéficié d’un taux d’imposition réduit et d’un remboursement de la taxe sur la valeur ajoutée sur les achats de matières premières, de composants et d’énergie, dès lors que la batterie était exportée.

Et le pays ne se contente pas de fabriquer les batteries, il contrôle aussi les mines de métaux stratégiques et la chimie. La Chine extrait le lithium et en maîtrise environ 70 % de la capacité mondiale de raffinage. Idem pour le graphite. Quant au cobalt, elle assure l’exploitation de mines géantes en République démocratique du Congo, par l’intermédiaire de plusieurs sociétés. Elle domine aussi la fabrication des batteries LFP (lithium fer phosphate), les plus robustes et les moins chères. Selon une analyse de la société de recherche sur l’énergie Bloomberg NEF, publiée en avril, le prix des cellules de batterie LFP en Chine a chuté de 51 % en un an.

Signe de l’avance du pays en la matière, CATL s’apprête à commercialiser ses batteries au sodium – une matière mille fois plus abondante et moins chère à extraire que le lithium – dans quelques mois. La batterie dite solide, sans liquide inflammable et deux fois plus autonome, sera, elle, produite en série dès 2027. L’entreprise commence aussi à fournir les batteries des data centers et même des bateaux électriques, tels les ferrys sur le fleuve Yangzi ou les péniches sur le canal qui relie Pékin à Hangzhou, qui profitent au passage de stations CATL d’échange de batteries sur leur parcours.

Les voyages en train offrent une occasion facile de prendre la mesure du chemin parcouru par la Chine dans le domaine des énergies renouvelables. Sitôt après avoir quitté les métropoles, partout des champs de panneaux solaires ou d’éoliennes s’étendent à perte de vue. Les déserts de l’Ouest sont aussi le terrain de jeu du renouvelable : une électricité abondante alimente les villes de l’est du pays grâce à 35 lignes dites à ultra haute tension, permettant de transporter l’électricité sur 3 000 kilomètres.

En 2025, la Chine a ajouté sur son sol un record de 430 millions de kilowatts de solaire et d’éoliennes, contre 68 millions de kilowatts pour les pays membres de l’UE et 7,2 millions de kilowatts en France. Au cours de la période 2015 – 2025, les capacités éolienne et solaire de la Chine ont été multipliées par plus de dix, passant d’environ 180 gigawatts à 1 842 gigawatts. Elle a réussi ce qu’aucun pays n’avait fait auparavant : transformer l’énergie renouvelable en un produit de consommation de masse, dont le prix défie toute concurrence fossile ou nucléaire.

Un parc solaire en activité à Datong (Chine), le 13 mars 2026.

Dans le solaire, sa domination est donc totale : la Chine assure 80 % de la production mondiale de panneaux en concentrant toute la chaîne de valeur, des carrières de quartz du Sichuan à l’assemblage des cellules photovoltaïque en panneaux. Résultat : le coût du watt solaire chinois a chuté de plus de 60 % au cours des années 2024 et 2025.

Elle commence à présent à produire de manière industrielle des cellules photovoltaïques de l’épaisseur d’un cheveu, rendant les panneaux totalement souples, idéal pour épouser la carlingue d’un drone, la carrosserie d’une voiture ou d’un train. Elle accélère aussi le déploiement d’éoliennes géantes en mer de plus de 18 mégawatts (MW) l’unité. Avec un rotor de 260 mètres de diamètre, une seule de ces machines peut produire environ 72 gigawattheures par an, de quoi alimenter 36 000 foyers. Le constructeur chinois Ming Yang Smart Energy Group a, par ailleurs, signé des accords pour implanter 148 machines de 18 MW au large de la Sicile, avec une mise en service complète du parc en 2029.

Sur le marché chinois, le drone civil – avec une caméra et quatre hélices – est passé d’objet de niche à outil grand public pour réseaux sociaux. On se filme en pleine randonnée avant de poster la vidéo sur sa plateforme préférée. Et dans ce secteur, l’hégémonie chinoise est totale. La société DJI contrôle plus de 73 % du marché domestique, et même 90 % du marché mondial, selon les données du cabinet Daxue Consulting datant de mars. Les exportations chinoises de drones civils ont, elles, bondi de 45 % en valeur en 2025, selon le cabinet Tendata.

Cette industrie a appliqué des recettes bien rodées : construction d’un écosystème complet grâce au soutien massif de l’État, qui fait d’ailleurs de l’économie de basse altitude – les transports terrestres volants en dessous de 3 000 mètres – une priorité de son nouveau plan quinquennal ; conquête rapide des marchés grâce à des prix très compétitifs ; et innovation en continu. À la fin de 2025, DJI avait déjà déposé plus de 12 000 brevets, dont 7 300 en Chine.

Lors d’une formation sur la pulvérisation de pesticides à l’aide d’un drone intelligent, dans un champ de coton du village de Daxi (Chine), le 19 septembre 2025.

Aujourd’hui, principalement grâce à DJI, la Chine truste l’ensemble du marché du drone civil, des applications industrielles – relevés topographiques, surveillance – aux usages agricoles. Trois cent mille drones agricoles sont ainsi opérationnels en Chine. Ils assurent l’épandage des champs à moindre coût, transportent des charges ou distribuent de la nourriture dans les bassins de poissons d’élevage. Les drones taxis ne sont plus des prototypes, et des entreprises comme EHang ont obtenu toutes les certifications nécessaires, assurant cette année des vols payants avec passagers. La Chine teste enfin des drones cargos, capables d’emporter 1 000 kilos, pour le fret.

La Chine construit plus de centrales que tout le reste du monde. Actuellement, 36 chantiers de réacteurs avancent sur son sol. Elle impose son modèle industriel : construction rapide et coûts maîtrisés, soit le fruit d’une intégration verticale que l’Occident a perdue. Là encore, elle contrôle toute la chaîne de valeur, de la forge des cuves géantes de 500 tonnes à Qiqihar, dans le Heilongjiang, au contrôle des mines d’uranium en Namibie et au Kazakhstan.

Le Hualong One, son réacteur de troisième génération, présenté par Pékin comme un outil d’indépendance énergétique clé en main, commence à s’exporter. Dans la formule qu’elle propose, la Chine garantit l’approvisionnement en uranium enrichi et la collecte des déchets radioactifs durant toute la durée de vie du réacteur, jusqu’à son démantèlement. Son Hualong One est déjà opérationnel au Pakistan.

L’Argentine, avec le projet Atucha III, ainsi que l’Égypte sont en discussion pour l’adoption du réacteur que la Chine est capable d’installer en cinq à sept ans, tout en proposant des offres de financement jusqu’à 85 % de l’investissement.

Pékin a également anticipé le changement climatique et le risque d’assèchement des fleuves en installant la quasi totalité de ses nouveaux réacteurs sur le littoral, utilisant l’eau de mer pour le refroidissement. La République populaire prend aussi une longueur d’avance avec le Linglong One, le tout premier mini réacteur au monde (small modular reactors ou SMR), prêt à l’emploi pour alimenter en énergie une île, un gros complexe industriel ou même fournir du chauffage urbain.

La Chine n’est plus un simple fabricant de médicaments génériques. Contre le tétanos, par exemple, elle a apporté, en 2025, le Sintetol : un anticorps monoclonal recombinant, qui ne dépend plus du plasma sanguin et donc des donneurs. Pendant trois ans, la start up Zhuhai Trinomab, qui l’a développé, a été soutenue par des prêts publics et des locaux gratuits.

En Chine, 4 751 médicaments sont actuellement en développement, soit 33,7 % des candidats traitements mondiaux, contre 8 % en 2018. En 2025, 76 médicaments innovants ont été mis sur le marché domestique – en hausse de 58 % en un an -, et 120 nouvelles molécules ont été approuvées. Les Big Pharma occidentales font confiance à l’innovation chinoise : la valeur totale des accords de licence vers l’étranger a presque triplé ces deux dernières années, passant de 44,4 milliards € en 2024 à 117 milliards € en 2025. Et au seul premier trimestre de cette année, les 51,2 milliards € ont été dépassés.

Les traitements de pointe chinois touchent l’oncologie, avec des pilules ciblant uniquement les cellules cancéreuses des organes touchés comme les poumons (le médicament Ameile) ou les ovaires (l’Enzeshu), par exemple. Aujourd’hui, des centaines de scientifiques chinois formés aux États Unis ou en Europe rentrent au pays, à la fois attirés par des financements massifs – le programme spécifique de création de nouveaux médicaments majeurs – et séduits par une administration qui accélère les autorisations. En 2025, le délai entre l’approbation d’un médicament innovant et sa première prescription n’a été que de vingt neuf jours pour le Sintetol.

L’innovation chinoise dans le médicament élargit par ailleurs l’accès aux soins : avant l’arrivée du Chidamide, un anticancéreux par voie orale, les patients chinois atteints de lymphome T devaient opter pour un traitement importé de 3 000 €/mois, plus ou moins bien remboursé selon la couverture du patient. Le Chidamide a fait chuter ce coût à 10 €/mois, avec la même efficacité.

Parce que la Chine a massivement investi dans la fermentation industrielle, elle a transformé des matières premières agricoles, comme le maïs et le soja, en ingrédients chimiques complexes à prix cassés. Et les industries alimentaires mondiales sont désormais totalement dépendantes de ses usines. Les acides aminés comme la lysine et la thréonine, nécessaires aux élevages industriels mondiaux visant la croissance accélérée de leur bétail, viennent pour 65 % à 80 % de la République populaire. Environ 90 % des vitamines ajoutées dans les laits, les céréales et les jus de fruits du monde entier viennent de Chine – soit 100 % de la B7, 98 % de la vitamine C, 80 % de l’acide citrique présent comme conservateur dans tous les plats préparés. Tous les substituts de sucre comme la stevia ou l’aspartame sont issus de Chine.

La dépendance aux ingrédients chinois s’étend aussi aux acides gras polyinsaturés à longue chaîne, indispensables au développement du nourrisson. Parmi eux, l’acide arachidonique, un oméga 6 essentiel pour la construction des membranes cellulaires et le développement cérébral des bébés, que l’on retrouve dans tous les laits infantiles. La Chine en assure 90 % de la production mondiale.

Ce marché utilise des ingrédients d’une pureté extrême que seules quelques usines de fermentation géantes, concentrées en Chine, peuvent produire à des coûts compétitifs. Plusieurs d’entre elles se trouvent dans la Cité des ferments, à Weinan, une ville industrielle entourée de plaines céréalières, dans le Shaanxi. Si un jour la Chine réduit ses exportations d’additifs alimentaires, c’est donc toute la chaîne de production de l’agroalimentaire mondial qui sera fragilisée, tant au niveau des prix que de la disponibilité des produits de base.

Les États Unis gardent leur avance sur les semi conducteurs de pointe et les capacités de calcul extrême. Pékin, en réponse, mise sur l’intégration industrielle rapide, avec l’ambition de faire de ses modèles le standard mondial de l’IA industrielle. En 2025, selon les autorités chinoises, déjà 30 % des entreprises manufacturières du pays avaient implémenté des technologies d’IA pour planifier et ajuster leur production en temps réel.

Là où les géants américains (Open AI, Google) verrouillent leurs modèles et facturent cher leurs tokens ou crédits d’utilisation aux développeurs, la Chine a fait le pari de l’open source et des prix cassés. Les modèles Qwen (Alibaba) ou Ernie Bot (Baidu) sont ainsi massivement intégrés dans les chaînes de production, la logistique et l’e commerce afin d’automatiser des millions de micro tâches à un coût dérisoire. Kimi (Moonshot AI) analyse des milliers de documents complexes instantanément pour un coût minime. Les modèles occidentaux, eux, saturent malgré un tarif de 4 à 20 fois supérieur. Doubao (ByteDance) génère du contenu vidéo à l’infini, sans parler de DeepSeek, qui rivalise avec ChatGPT.

Selon la plateforme Open Router, les six modèles IA les plus utilisés par les développeurs au cours de la première semaine d’avril étaient chinois. Le pays est en train de gagner la bataille de l’adoption sociétale massive en offrant une infrastructure complète à 515 millions de Chinois déjà utilisateurs réguliers de l’IA générative. À tel point que la Chine commence à mettre le holà sur l’IA pour les tout petits. À partir de juillet, les assistants IA pour mineurs, intégrés à des peluches ou des robots, ne devront plus servir de confident ou d’ami virtuel, mais se cantonner à des tâches éducatives.

Cette généralisation n’est pas sans rappeler celle des super apps chinoises. Dans le pays, on ouvre son application de paiement comme on sortirait une pièce de monnaie. WeChat (1,418 milliard d’utilisateurs actifs mensuels dans le monde au 31 décembre 2025) est à la fois une messagerie, un réseau social, un moyen de paiement mobile, une plateforme de courses et un outil de réservation médicale, avec notamment une possibilité de consulter 130 000 médecins en ligne ou d’accéder à ses analyses. Alipay (1,4 milliard d’usagers) est l’autre moyen de paiement mobile, plateforme de courses, etc. Chaque besoin du quotidien – payer, commander, réserver, communiquer – se satisfait sans jamais quitter l’une ou l’autre application. Selon le rapport de la Banque populaire de Chine pour 2025, les transactions par paiement mobile non bancaire ont ainsi atteint 337 800 milliards de yuans (42 230 milliards €).

Tout a commencé en 2008, à l’occasion des Jeux olympiques de Pékin, avec une liaison entre Pékin et Tianjin, à 120 kilomètres de distance. Dix huit ans plus tard, la Chine possède le plus grand réseau TGV du monde, avec 50 400 kilomètres de voies au 4 janvier, ce qui représente plus que la somme des réseaux de tous les autres pays et 70 % du total mondial. Environ 60 000 kilomètres au total sont prévus d’ici à 2030.

Le rythme de construction est inégalé : rien qu’en 2025, le pays s’est offert 2 862 kilomètres de nouvelles lignes à grande vitesse supplémentaires. Entre 2021 et 2025, soit durant le quatorzième plan quinquennal, le réseau a bondi de 33 %. Il couvre à présent 97 % des villes chinoises de plus de 500 000 habitants. Son ampleur se reflète dans les volumes record de passagers qu’il transporte. En 2025, 4,26 milliards de voyages en TGV ont été réalisés, selon China State Railway. Chaque jour, la Chine met en circulation plus de 10 000 trains à grande vitesse pour pouvoir transporter 16 millions de passagers.

L’actuel train à grande vitesse Fuxing CR400 (à gauche) et la nouvelle génération CR450 (à droite), au centre national d’essais ferroviaires, à Pékin, le 9 juillet 2025.

Cette domination s’accompagne d’une amélioration de la technologie. Le 20 octobre 2025, son dernier modèle, le CR 450, a établi un record de 453 km/h lors d’essais. La vitesse maximale autorisée en temps normal est de 350 km/h. La caisse du CR 450 est en fibre de carbone et en alliage de magnésium et les traverses en aluminium : cela réduit sa masse de 10 %, améliore sa résistance de l’air de 22 % et abaisse sa consommation d’énergie de 20 %. Système de traction à aimants permanents, essieux, roues et châssis, batteries de secours allégées, capteurs intelligents… le CR 450 n’utilise plus Siemens ou Alstom comme fournisseurs critiques. Toutes ces pièces importantes sont de conception et de fabrication chinoises.

La première ligne a grande vitesse chinoise en Europe, reliant Budapest à Belgrade, a été ouverte en octobre 2025. Une autre est prévue au Maroc, entre Kenitra et Marrakech, en vue de la Coupe du monde de football de 2030, tunnels et ponts inclus. La Chine veut aussi relier Bangkok à Vientiane, la capitale du Laos, d’ici à 2028, par le train rapide : le chantier est déjà à moitié réalisé.

En 2016, le géant chinois de l’électroménager Midea a acheté le fabricant germanique de robots industriels Kuka, pour environ 4,5 milliards €. L’opération avait suscité des inquiétudes en Allemagne concernant la perte de son savoir faire technologique. Dix ans plus tard, la Chine s’est imposée comme l’épicentre mondial de l’automatisation. Elle est le premier marché de robots industriels au monde, avec un parc opérationnel qui a franchi, en 2025, le cap des deux millions d’unités, captant à elle seule 54 % des nouvelles installations mondiales.

Un robot humanoïde dans le laboratoire de robotique de l’entreprise China Southern Power Grid, à Canton (Chine), le 16 avril 2026.

Sa densité robotique illustre cette avance, atteignant 567 machines pour 10 000 ouvriers, en 2025, dépassant ainsi largement l’Allemagne (449) et la France (195). Début 2026, le ministère de l’industrie et des technologies de l’information chinois chiffrait à 30 000 le nombre d’usines entièrement automatisées à travers le territoire.

Cette suprématie technique trouve un nouvel écho avec le phénomène Open Claw. Ce logiciel d’agent IA open source, qui a conquis le pays en quelques mois, agit comme le liant idéal entre robotique et industrie. Il transforme les machines numériques en opérateurs autonomes capables de planifier et d’apprendre de leurs tâches.

Concernant le robot humanoïde, dont le gala télévisé du Nouvel An chinois a montré les prouesses, la Chine est passée en deux ans du stade de prototype à une commercialisation de masse – environ 12 000 unités en 2025, et une prévision de 100 000 à 200 000 en 2026 selon les sources – orchestrée par son fleuron Unitree Robotics. Le pays domine la production des moteurs, des capteurs et des vérins ainsi que des batteries, grâce à son expertise dans les véhicules électriques.

Jordan Pouille le Monde 30 avril 2026

Voyage dans l’usine du monde, où rien n’arrête le rouleau compresseur industriel chinois

L’autoroute qui s’éloigne de Shanghaï vers l’ouest est toujours chargée à ce moment de la matinée. Aux conducteurs qui entrent ou sortent de la plus grande ville de Chine au volant d’automobiles aux noms encore peu connus ailleurs – Zeekr, Li, IM, XPeng – s’ajoutent les semi remorques emmenant leurs conteneurs marqués des logos Cosco, Maersk et autres vers les nombreux ports de la côte. Ils seront ensuite expédiés partout dans le monde.

À la sortie de la ville, le trafic ralentit autour des différents parcs d’exposition destinés à promouvoir le commerce international. L’un accueille en cette mi avril le salon du sextoy, un autre vendra quelques jours plus tard le plastique sous toutes ses formes et les machines pour le transformer.

Les grands immeubles laissés derrière, l’immense cité aux 25 millions d’habitants cède la place aux zones industrielles où les usines se succèdent les unes après les autres. La cité satellite de Kunshan s’est focalisée sur l’électronique, on y trouve des fournisseurs de composants d’Apple, des lignes de production de semi conducteurs… Juste au nord, Wuxi, spécialisée dans les panneaux solaires, tout comme sa voisine Nantong, récupère aussi le retard qu’accuse encore la Chine dans les machines outils dites CNC (pour commande numérique par ordinateur), qui permettent d’usiner les pièces avec précision.

Quelques dizaines de kilomètres plus loin, Danyang est devenue la capitale mondiale des verres de lunettes. La presse officielle locale affirme qu’elle produit 45 % des verres de la planète et assure 75 % de la production chinoise. Le gros de la valeur ajoutée reste cependant entre les mains de groupes comme l’européen Essilor Luxottica, qui domine à la fois les lunettes de soleil sous licence de grands noms et les lunettes de vue sur ordonnance sur les marchés occidentaux. L’entreprise est elle même présente à Danyang.

Dès qu’on descend en gamme, c’est la foire d’empoigne entre tous les producteurs. Les petits patrons d’usine se plaignent, comme dans de multiples secteurs en Chine, de surcapacités destructrices. Les marges ont baissé. Quand il y a trop de gens qui produisent, il y a moins de gains. Il faudrait un équilibre car si on casse encore les prix, personne ne peut survivre, résume Zhao Shen, 26 ans, qui gère avec ses parents une petite usine montée par son père et sa mère il y a plusieurs décennies lorsque la commune, avec l’ouverture économique du pays, a commencé à s’imposer dans le secteur des lunettes.

En longeant ainsi le fleuve Yangzi par le sud, c’est tout un pan de l’usine du monde que l’on voit défiler. Combien d’hommes et de femmes d’affaires venus de pays lointains, après avoir atterri à l’aéroport Pudong de Shanghaï, ont fait ce trajet dans le van d’un fournisseur ou en montant dans les nouveaux TGV chinois pour aller superviser leurs fournisseurs basés en Chine, afin de réduire les coûts de production et de proposer des produits moins chers. Et au passage augmenter leurs profits. À 200 kilomètres au sud, la cité très méconnue de Songxia prétend au titre mondial dans la production de parapluies, que lui conteste Dongshi, plus bas le long de la côte, au Fujian.

D’autres atterrissent à l’aéroport de Canton pour un voyage très similaire dans l’autre grand delta ultra industrialisé, celui de la rivière des Perles. Dans des immeubles de quartiers vieillissants de la capitale du Guangdong, des travailleurs venus du centre de la Chine cousent des vêtements vendus pour un rien sur le site Shein. Ce dernier fait appel à plus de 5 000 fournisseurs, opérant dans des immeubles de cinq à dix étages, souvent douze heures par jour. Certains patrons d’ateliers partent faire des économies au Cambodge, mais d’autres considèrent que l’efficacité du Guangdong n’a pas son pareil car on y trouve tout, des tissus à la main d’œuvre venue des provinces rurales.

En longeant la rivière des Perles sur sa rive orientale sans que la zone urbaine et industrielle s’interrompe jamais jusqu’à Hongkong, on arrive à Dongguan, cité usine confectionnant autant de bijoux bas de gamme que de smartphones. Puis Shenzhen, poumon de la production électronique mondiale, et désormais de l’innovation avec le siège de nouveaux géants tels que le champion chinois de l’électronique Huawei, la marque automobile BYD ou celle de drones DJI, qui domine largement le marché mondial.

Sur la rive occidentale, avant d’arriver à Macao, la modeste Heshan s’est imposée comme un centre mondial de la production de livres pour enfants. Chez Gallimard Jeunesse, que ce soit les histoires musicales du petit chien Paco, l’édition illustrée de la série Harry Potter ou Les Petits Coquins pour les plus petits, on tombe à la fin sur une minuscule ligne imprimé en Chine par Leo Paper ou imprimé en Chine par Hung Hing, deux fabricants capables de réaliser des livres complexes avec soin et qui ont une implantation à Heshan. Juste à l’est, la ville de Zhongshan est devenue une capitale mondiale de la production de lampes et éclairages en tous genres. Et ainsi de suite.

Ce tissu confère à la Chine une ampleur industrielle inégalée depuis la seconde guerre mondiale lorsque, l’Europe et le Japon étant dévastés, les États Unis confectionnaient la moitié des produits sur la planète. La Chine est maintenant la seule superpuissance industrielle. Sa production dépasse celle cumulée des neuf pays suivants, constatait Richard Baldwin, professeur d’économie internationale à l’IMD Business School de Lausanne, dans un article de 2024. Alors qu’en 2004 elle ne fabriquait que 9 % des biens manufacturés sur la planète, elle assure désormais autour de 30 % de la production mondiale. Cette part grimpe même à 35 % du total mondial si l’on compte en volume – car beaucoup de produits, notamment dans l’électronique, sortent assemblés de Chine mais avec une partie de pièces étrangères, comme les puces taïwanaises des iPhone ou des composants japonais.

Le pays doit cette avancée à la résolution de ses entrepreneurs, à la dévotion de sa main d’œuvre sortie des campagnes pour aller à l’usine, mais également à ses officiels. Ils se font eux aussi concurrence pour savoir qui bâtira la zone industrielle et le port de conteneurs le plus efficace, apportant un soutien public crucial à ce développement depuis qu’au tournant des années 1980 le Parti communiste chinois (PCC), sans abandonner son rôle de planificateur et de manageur du pays, a toléré l’économie privée.

Un maillon en appelant un autre, les usines des sous traitants ont ouvert à proximité des sites d’assemblage final. De nouveaux process en nouveaux produits, la Chine est ainsi devenue le centre du monde manufacturier. La concentration de la chaîne d’approvisionnement et la course à toujours faire plus efficace lui ont permis de rester centrale malgré la hausse des coûts de main d’œuvre.

Cette domination est particulièrement aiguë dans certains secteurs devenus emblématiques de son ascension et des craintes de désindustrialisation qu’elle suscite ailleurs. Malgré les efforts d’Apple pour fabriquer une partie de ses iPhone destinés au marché américain en Inde, la Chine assure environ 70 % de la production de smartphones dans le monde, plus de 70 % des batteries automobiles, plus de 70 % des voitures électriques et plus de 80 % des panneaux solaires.

Cette puissance exportatrice ne fait que se renforcer. L’excédent commercial chinois a atteint 1 200 milliards $ ( 1 014 milliards €) en 2025, un chiffre inédit. Il grimpe à la fois parce que le pays gagne en efficacité, produisant davantage à des coûts moindres que ses concurrents, et parce qu’il produit des biens plus onéreux que par le passé, plus de voitures et un peu moins de textile, dont une partie de la production part pour l’Asie du Sud Est. Aussi les incantations répétées à chaque visite d’un dirigeant occidental sonnent elles largement creuses. De passage à Pékin en avril, le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a jugé pas tenable ce déséquilibre, comme le président de la République, Emmanuel Macron, le jugeait insoutenable en décembre 2025.

Ce déficit continue à se creuser à mesure que la production chinoise monte en valeur. Pour le comprendre, il faut sortir de l’autoroute deux heures après avoir quitté Shanghaï et arriver à Changzhou. Cette ville, inconnue à l’étranger, a de quoi rendre envieux ceux qui, en Europe, ont tenté de lancer des gigafactories de batteries, comme le défunt projet Northvolt, ou essayent d’attirer des usines de voitures électriques.

À l’extérieur du centre ville historique, les districts se caractérisent par leurs rangées d’usines. On y trouve de tout, comme ce site de production d’alliages de fer et de silicium utilisés dans l’industrie des nouvelles énergies de l’entreprise Dalishen. Sur son fronton est écrit en caractères rouges : Les grands employés font les grandes entreprises.

Assemblage d’un SUV électrique, dans une usine automobile de Li Auto, à Changzhou, dans la province du Jiangsu (Chine), le 27 mars 2024.

Assemblage d’un SUV électrique, dans une usine automobile de Li Auto, à Changzhou, dans la province du Jiangsu (Chine), le 27 mars 2024.

Car ce sont surtout les nouvelles industries que Changzhou cherche et parvient à attirer. Une marque de gros 4 x 4 électriques haut de gamme, Li Auto, y a ouvert une usine, tout comme le premier constructeur mondial de véhicules électriques, BYD, le leader mondial des batteries automobiles, CATL, et ses concurrents lointains CALB et Svolt, ainsi qu’un des trois premiers acteurs mondiaux des panneaux solaires, Trina Solar.

Derrière l’usine BYD, les immeubles de dortoirs bleu et blanc sont alignés les uns après les autres. Le long de la grande rue, une kermesse est organisée pour les ouvriers. Hors de leurs horaires de travail, ils viennent s’y détendre un peu. Un jeune homme est tenté par un stand de tir à la carabine en plastique, une femme s’amuse devant un autre stand où, en lançant un anneau au cou d’une oie, on peut remporter l’animal. Plusieurs gargotes proposent des plats rapides et pas chers de différentes régions.

À une table, un ouvrier en veste noire dont on ne donnera que le nom de famille, Huang, prend son temps pour manger un bol de nouilles pimentées. C’est sa journée off. Lui préférerait faire davantage d’heures pour gagner plus, mais le géant automobile impose des jours de repos. Originaire du Jiangxi, dans le centre du pays, Huang a été affecté là depuis deux mois pour aider sur une période de forte activité. Cette usine produit beaucoup de voitures pour l’export, notamment vers l’Europe et le Brésil. Elles sont ensuite chargées sur d’immenses cargos spécifiques au transport de voitures. BYD en a acquis six, qui chacun peuvent emporter 9 200 voitures.

Huang, 28 ans, aide au département logistique : les véhicules sont d’abord finis ici mais, comme le Brésil impose une partie d’assemblage sur son territoire, ils sont ensuite livrés en kits semi finis à une autre usine dans l’État de Bahia, sur la côte brésilienne. L’automobile chinoise est en plein boom. Certains ouvriers qui assemblaient des smartphones avant font des voitures maintenant. Bien sûr, BYD commence aussi à ouvrir des usines à l’étranger mais le cœur de la technologie reste là, et beaucoup de pièces viennent de là, dit il. À terme, Brasilia demande de localiser bien davantage.

La guerre au Moyen Orient, après l’offensive militaire menée par Israël et les États Unis contre l’Iran commencée fin février, dont Huang voit des vidéos sur son téléphone, devrait permettre au constructeur chinois de gagner des parts de marché : maintenant, le pétrole est cher tandis qu’acheter une voiture électrique chinoise n’est plus si cher que ça. 

Ces nouvelles industries font la fierté du PCC. Les industries autour des nouvelles énergies sont une formule gagnante pour le développement de Changzhou, se félicitait en février 2024 Chen Jinhu, le secrétaire du parti de la ville, plus haut poste localement.

À l’heure où les autres pays s’inquiètent de la sécurité de leurs chaînes d’approvisionnement, Changzhou, elle, affirme tenir à elle seule 97 % de la chaîne d’intégrité, c’est-à-dire qu’on peut y trouver tous les composants de batteries. Même s’ils viennent parfois de l’Ouest chinois, d’Afrique ou d’Amérique latine, ils sont transformés ici et disponibles ici. Ce qui permet à Changzhou de produire 20 % des batteries chinoises, 10 % des panneaux photovoltaïques chinois et encore 700 000 voitures électriques ou hybrides par an.

Des bornes de recharge pour différentes marques de véhicules exposées dans les locaux de Starcharge à Changzhou, dans la province du Jiangsu (Chine), le 26 septembre 2025.

Pour rester en pointe, la ville a ouvert un Institut pour l’industrie moderne où sont invités à se former des étudiants en mécanique industrielle de six universités de la province du Jiangsu. Les jeunes s’y entraînent à maîtriser les machines outils Bosch ou Kuka dans des bâtiments tels que le Centre sur le transfert de technologie, le Centre pour la production intelligente et le Centre pour la technologie intelligente des véhicules à nouvelle énergie.

L’industrie, c’est le futur, c’est pour ça que la Chine investit tant dedans. Ici ce sont des métiers prometteurs, affirme Peng Zhiguo, 19 ans, en première année de formation continue en moulage industriel, qui fait sa pause déjeuner.

Le président chinois, Xi Jinping, n’a d’ailleurs de cesse de saluer le rôle des nouvelles forces productives dans le maintien de la croissance de l’économie du pays. À l’appui de cette politique essentielle aux yeux de Pékin, les gouvernements locaux mettent la main à la poche. Ils soutiennent ensuite par des crédits à taux préférentiels des banques locales et nationales, elles mêmes détenues par l’État parti, des rabais fiscaux quand il ne s’agit pas d’aides directes. Autant de subventions, massives, qui inquiètent les partenaires commerciaux de la Chine confrontés à un rouleau compresseur.

Le Fonds monétaire international (FMI) estime que la Chine dépense 4 % de son produit intérieur brut en soutien à ses industries et considère qu’elle devrait réduire ce taux de moitié. Cette politique, source d’importantes surcapacités et de tensions diplomatiques, rend le pays hautement dépendant de l’industrie pour maintenir sa croissance, tandis que la consommation intérieure reste faible.

Le pays dispose d’environ 130 marques automobiles, dont certaines n’ont jamais fait aucun bénéfice net et n’ont pu exister que parce que les officiels locaux les soutiennent économiquement, pour faire comme le leur a dit Pékin. Les politiques industrielles ont permis l’innovation technologique dans certains secteurs, mais de manière générale leur impact sur l’économie a été négatif, affirmait même en février dans le Financial Times Sonali Jain Chandra, la cheffe de mission du FMI pour la Chine et l’Asie Pacifique.

Pourtant, en Chine, on reste largement convaincu que le succès ne tient pas principalement à ces subventions. Bien sûr que les subventions aident. Mais je doute fortement que si d’autres gouvernements faisaient pareil ils obtiendraient les mêmes résultats. La qualité et la technologie viennent de la concurrence du marché : la Chine a beaucoup de bonnes marques de véhicules électriques par exemple. Derrière, il y a l’immense réseau de production chinois. Vous avez tout ici, c’est pour ça que c’est si pratique, toute la chaîne de valeur, les fournisseurs. C’est un système dans son ensemble. La concurrence y est telle qu’elle propulse son industrie au devant des autres, affirme Lan Xiaohuan, professeur à la China Europe International Business School, connu en Chine pour son best seller Comment fonctionne la Chine (2024, non traduit en français) qui s’est écoulé à plus d’un million d’exemplaires.

Dans des secteurs comme l’automobile, l’usine du monde est ainsi devenue le pays où se joue l’innovation. En amont du salon de l’automobile qui s’est ouvert à Pékin le 24 avril 2026, le leader des batteries automobiles CATL (42 % du marché mondial à lui seul, selon SNE Research, un institut sud coréen) a présenté une batterie capable de tenir 1 500 kilomètres sur une seule charge et une autre passant de 10 % à 98 % de charge en six minutes et trente secondes. Ces nouveautés peuvent paraître encore éloignées du consommateur mais n’importe quel taxi à Shanghaï dit faire au moins 400 kilomètres sur une charge, car la plupart des taxis chinois sont désormais électriques. Dans des contrées plus reculées comme la petite ville de Yanji, proche des frontières nord coréenne et russe, il n’est désormais pas rare de voir un taxi s’arrêter simplement à une station de swap – l’échange d’une batterie vide pour une pleine – avant d’effectuer une plus longue route.

Harold Thibaud Le Monde du 1° mai 2026

Pourquoi l’Europe est incapable de défendre son industrie face au second choc chinois

German Chancellor Friedrich Merz (back centre R), accompanied by Unitree Robotics CEO Wang Xingxing (back centre L), watches robot boxing at a showroom of Unitree Robotics products in Hangzhou, in eastern China’s Zhejiang Province on February 26, 2026. Merz arrived in the Chinese tech hub of Hangzhou on February 26 with a large group of entreprenuers, hoping to land new contracts a day after meeting President Xi Jinping and announcing an Airbus deal. (Photo by Jade Gao / AFP)

C’est un peu l’éléphant dans la pièce. Alors que la Chine menace tous les pans de l’économie européenne – du petit commerce, fragilisé par l’afflux massif de colis envoyés par les plateformes Shein ou Temu, à l’industrie automobile, concurrencée par le constructeur BYD, en passant par les technologies de pointe – et qu’elle prend des parts de marché aux exportateurs du Vieux Continent en dehors de leurs frontières, l’Union européenne (UE) regarde ailleurs.

Entre la guerre en Ukraine, la détérioration des relations avec les États Unis de Donald Trump et le conflit au Moyen Orient, les Vingt Sept sont accaparés par les crises à répétition et la Chine se fait oublier, regrette Elvire Fabry, de l’Institut Jacques Delors. Comme tout animal pris dans les phares d’une voiture, l’Europe semble tellement tétanisée par la menace américaine qu’elle risque d’en oublier la menace chinoise, écrit l’eurodéputée (Alliance progressiste des socialistes et démocrates) et coprésidente de Place publique Aurore Lalucq, dans son livre Trump contre l’Europe (Les Petits Matins. 2026). Le constat est pourtant sans appel. Le second choc chinois, après celui du début des années 2000, est ravageur. Le haut commissaire au plan, Clément Beaune, parle même d’un danger de mort pour notre industrie. Sur fond de dévaluation du yuan et à coups de subventions massives, les entreprises chinoises gagnent du terrain partout. En 2025, la Chine a vendu plus de voitures en Europe que l’Europe en Chine et dégagé un excédent commercial de 360 milliards € avec l’UE. L’Allemagne, dont l’industrie perd 10 000 emplois par mois, en est aujourd’hui la première victime.

Dans une usine textile qui fournit des articles à la plateforme d’ultra-fast-fashion chinoise Shein, à Guangzhou (Guangdong, Chine), le 11 juin 2024.

Un tiers de l’emploi européen est désormais exposé à l’accélération des exportations chinoises, peut on lire dans une note que le ministre des affaires étrangères français, Jean Noël Barrot, a remise à ses homologues, lors d’une réunion à Bruxelles, le 15 décembre 2025. La Chine ne fait plus du commerce, mais de la colonisation industrielle. Avec son modèle tourné vers les exportations, elle peut prendre des pans entiers de notre industrie, insiste un diplomate européen.

À la montée en gamme de la Chine, les Européens disent aussi vouloir répondre en investissant dans les technologies les plus stratégiques. Mais ils butent sur la question cruciale du financement, comme le montrent les négociations en cours sur le prochain budget communautaire (2028 – 2034). Le président français, Emmanuel Macron, qui préconise le recours à un endettement commun – des eurobonds d’avenir -, est isolé, quand l’Allemagne en a jusqu’ici refusé catégoriquement le principe.

Pour autant, ces dernières années, les Vingt Sept ne sont pas restés inactifs devant le rouleau compresseur chinois. Au coup par coup, ils ont pris des mesures pour tenter de limiter la casse, dont certaines étaient inimaginables il y a peu encore. Ce sont les surtaxes sur les importations de voitures électriques chinoises depuis fin 2024 ou les clauses de sauvegarde sur l’acier (qui doivent entrer en vigueur en juillet 2026) ou sur les ferroalliages (en place depuis fin 2025), qui instaurent des quotas d’importation restrictifs. Les Européens ont aussi décidé, à compter de juillet, de taxer les 12 millions de petits colis qui arrivent chaque jour en Europe – plus de 90 % viennent de Chine – et vident les centres-villes de leurs boutiques.

Des voitures chinoises destinées à l’exportation, dans le port de Yantai (Shandong, Chine), le 27 avril 2026.

On en est au stade de l’ajustement, on agit par petites touches avec les instruments de défense commerciale disponibles, déplore Elvire Fabry. D’autres initiatives sont à venir, qui sont aussi des réponses au raz de marée chinois. Comme le projet de loi sur l’accélération industrielle (IAA, pour Industrial Accelerator Act), qu’a présenté la Commission le 4 mars et qui doit encore être négocié par les co législateurs.

Pour atteindre l’objectif de voir l’industrie remonter, comme au début des années 1990, à 20 % du produit intérieur brut de l’UE d’ici à 2035 (contre 14 % aujourd’hui), ce texte introduit de la préférence européenne dans l’attribution des marchés publics et dans le déploiement des aides des États membres, tout en renforçant le contrôle des investissements étrangers. Il concerne des secteurs stratégiques – acier, éolien, pompes à chaleur, automobile… – pour l’emploi comme pour la sécurité économique du Vieux Continent.

On va faire aux entreprises chinoises ce que la Chine a fait aux entreprises européennes depuis vingt ans, insiste la Commission. Si l’UE insiste pour faire adopter ce texte, portant ainsi préjudice aux intérêts des entreprises chinoises, la Chine n’aura d’autre choix que de prendre des contre mesures, a réagi, lundi 27 avril 2026, le ministère du commerce chinois.

D’autres propositions législatives à venir devraient compléter l’arsenal du made in Europe, qui est de fait largement antichinois : la révision des règles d’accès aux marchés publics, le fonds de compétitivité du prochain budget communautaire, ou encore la réforme du droit de la concurrence afin de favoriser l’émergence de champions européens. Autant de tabous qui tombent les uns après les autres dans une Europe libérale qui a longtemps cru aux vertus du marché.

Le second choc chinois a sans conteste fait progresser la cause d’une politique industrielle à l’échelle du Vieux Continent. Mais, à chaque fois, les débats sont aussi difficiles que longs. La nécessité d’une préférence européenne divise encore largement dès qu’on entre dans le concret. Quel secteur doit être concerné ? Quelle définition du contenu local faut-il adopter ? Jusqu’où va le made in Europe ? Entre les intérêts des uns et la culture des autres, les Vingt Sept abordent ces questions en ordre largement dispersé.

À l’offensive, la France appelle l’UE à jouer du rapport de force avec Pékin. Instruite par le précédent des panneaux solaires au tournant des années 2010, qui a vu l’industrie européenne, alors à la pointe du secteur, disparaître face aux importations chinoises à bas coût, elle milite pour une discussion stratégique avec la Chine, sur fond d’intérêts mutuels bien compris.

Après tout, l’Europe ne manque pas d’arguments. Son principal levier d’action réside dans son marché intérieur, qui absorbe 14 % des exportations chinoises et dont la Chine, qui voit les États Unis lui fermer leurs frontières, a un besoin viscéral, relève la note présentée par Jean Noël Barrot, le 15 décembre 2025.

L’UE a aussi à sa disposition différents outils (antidumping, antisubvention, pour la réciprocité des marchés publics…), qu’elle peut utiliser plus, même si on peut leur faire le reproche d’être trop longs à mettre en œuvre, d’arriver trop tard et d’être trop ciblés, a reconnu, le 24 février, Denis Redonnet, chargé de la mise en œuvre de la politique commerciale de l’UE à la Commission. Sans oublier l’instrument anticoercition, que les Européens n’ont pas encore dégainé et dont Emmanuel Macron ne manque jamais de rappeler la puissance.

Emmanuel Macron veut faire bouger la Chine sur son modèle actuel, résume Elvire Fabry, mais, poursuit elle, quand on regarde le 15° plan quinquennal que Pékin a mis sur la table, feuille de route politico économique qui va guider le pays jusqu’en 2030, on ne voit pas une Chine en mode négociations. Les Chinois ne cessent de nous dire qu’ils vont rééquilibrer leur modèle. Mais les chiffres ne disent pas ça, confirme un haut gradé de la Commission.

De son voyage en Chine, du 3 au 5 décembre 2025, Emmanuel Macron est rentré remonté. Si les choses ne progressent pas, a-t-il menacé dans un entretien au Financial Times, le 16 décembre 2025, l’Europe n’aura d’autre choix que d’adopter des mesures protectionnistes. Comprendre, explique l’Élysée, des mesures plus structurelles (…) et pouvant inclure des droits de douane. L’UE doit passer d’une logique strictement réactive et juridique à une approche stratégique, abonde Aurore Lalucq.

L’Allemagne, qui s’est opposée aux surtaxes sur les voitures électriques chinoises, voit les choses autrement. Face à la Chine, nous ne sommes tout simplement plus assez performants, a constaté le chancelier allemand, Friedrich Merz, après son séjour à Pékin les 25 et 26 février 2026. Avec l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée et la semaine de quatre jours, la prospérité de notre pays ne peut être assurée sur le long terme, nous devons simplement en faire un peu plus, a-t-il ajouté.

Pour affronter la concurrence chinoise, Berlin préfère insister sur la nécessité pour l’Europe de devenir plus compétitive, à coups de simplifications et de dérégulations. À qualité égale, les coûts de production chinois sont 30 % à 40 % moins élevés que nos coûts européens, rétorque Clément Beaune, pour qui il n’y a pas de recette magique à même de combler ces écarts. D’autant qu’ils ne peuvent plus, comme autrefois, être compensés par un positionnement européen plus haut de gamme.

Alors que le modèle allemand – tributaire du gaz russe bon marché, des exportations vers l’eldorado chinois et du financement américain de la sécurité – est à bout de souffle, et que le pays subit de plein fouet l’offensive chinoise, Friedrich Merz louvoie. Il faut dire qu’il est tiraillé entre les intérêts des entreprises produisant outre Rhin, qui veulent protéger le marché allemand, et ceux des groupes, comme Volkswagen, Bosch et BASF, largement délocalisés en Chine, qui veulent préserver le lien avec Pékin. Prenez le secteur automobile allemand. Les constructeurs sont contre la préférence européenne, quand les équipementiers y sont favorables ! illustre l’eurodéputé (Renew Europe) Pascal Canfin.

Berlin, Stockholm et La Haye redoutent les mesures de rétorsion que prendrait Pékin si les Européens venaient à l’irriter. Ils en ont eu un aperçu, en octobre 2025, quand la Chine a réduit ses exportations de terres rares, mettant en péril la filière automobile européenne. Enfin, les Européens sont tous sensibles à la question de l’inflation, que les importations chinoises aident à maîtriser, et que la flambée actuelle des prix de l’énergie remet en haut de l’agenda.

La menace qui pèse sur la sécurité de nos chaînes d’approvisionnement comme le choc infligé [par la Chine] à notre base industrielle exigent des réponses urgentes. Et ces réponses, nous ne pouvons les élaborer qu’ensemble, a déclaré la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, le 24 mars 2026, appelant les Vingt Sept à se coordonner.

Pour l’heure, ce n’est pas le cas, constatait Emmanuel Macron, le 23 octobre 2025 à Bruxelles, et les dirigeants européens vont chacun à leur tour à Pékin – dernier en date, le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, qui, en avril 2026 y a fait son quatrième voyage en quatre ans -, espérant obtenir des commandes ou des promesses d’investissements. Conséquence, ajoutait le président français : On nous divise. On dit à l’un, tu auras une usine ici, à l’autre, tu auras tel accès à mon marché. 

Dans ce contexte, juge Pascal Canfin, les Européens n’ont aucun intérêt à sortir de leur ambiguïté envers la Chine. Pour l’heure, ce ne pourrait l’être qu’à leurs dépens. Notre approche de la Chine doit changer mais, in fine, tout dépendra de l’Allemagne, résume un haut gradé de la Commission, qui veut croire que Friedrich Merz est moins raide que [son prédécesseur] Olaf Scholz sur le sujet.

Une chose est certaine. Tant que Paris et Berlin, dont les relations sont aujourd’hui glaciales, ne se seront pas rapprochés sur la question chinoise, l’UE ne pourra pas avancer.

Virginie Malingre. Le Monde du 4 mai 2026

Confronté à une pénurie chronique d’eau dans ses régions les plus peuplées, la Chine construit un gigantesque réseau de canaux capable de transférer des milliards de mètres cubes d’eau sur plusieurs milliers de kilomètres.

La Chine a lancé l'un des plus vastes projets d'ingénierie au monde: le «projet de transfert d'eaux du sud au nord». | Nsbdgc via Wikimedia Commons
Le projet de transfert d’eaux du sud au nord.

Malgré des ressources hydriques considérables, la Chine fait face à une crise de l’eau structurelle. Si le sud du pays bénéficie de grands fleuves comme le Yangtsé, le nord, où se concentrent mégapoles et activités agricoles, souffre d’un manque chronique d’eau. Un problème depuis longtemps pris en compte par Pékin, qui ne lésine pas sur les moyens pour tenter d’y répondre.

Pour enrayer ce déséquilibre, la Chine a en effet lancé l’un des plus vastes projets d’ingénierie au monde: le projet de transfert d’eaux du sud au nord. Ce système gigantesque de canaux, barrages et conduites vise à acheminer l’eau du sud vers les régions arides du nord sur des milliers de kilomètres. Non sans conséquences pour les habitants et l’environnement.

Après une dizaine d’années de travaux initiés au début des années 2000, deux axes principaux sont déjà en service, expliuque u dossier complet de Live Science. Depuis 2013 et 2014, ils ont permis de transférer des volumes colossaux d’eau vers des villes comme Pékin et Tianjin, qui dépendent désormais largement de ces infrastructures pour leur approvisionnement.

Ce projet répond à un défi majeur: la Chine abrite près de 20% de la population mondiale, mais ne dispose que de 6% des ressources mondiales en eau douce. De plus, ces ressources sont très inégalement réparties, le nord concentrant une grande partie de la population et de l’agriculture… mais très peu d’eau. Dans certaines régions, la situation est déjà critique. Le volume d’eau disponible par habitant dans le nord est est bien inférieur aux seuils définis par les Nations unies correspondant à des situations de pénurie sévère.

Le bilan est mitigé. D’un côté, ce chantier titanesque a permis d’améliorer l’accès à l’eau, de soutenir l’activité économique et même de reconstituer partiellement certaines nappes phréatiques. Il s’est également accompagné d’efforts importants pour réduire la pollution, notamment en fermant des usines et en installant des systèmes de traitement de l’eau.

Mais ces bénéfices s’accompagnent de coûts importants. En termes humains d’abord, des centaines de milliers de personnes ont été déplacées pour laisser place aux gigantesques canaux. La simple augmentation de la taille du réservoir de Danjiangkou a nécessité la relocalisation de 350 000 personnes. Mais ce n’est pas tout : des écosystèmes entiers ont été perturbés et certaines régions du sud, fournissant l’eau à leurs voisines du nord, commencent à subir des effets négatifs, privées en grande partie de leur ressource la plus précieuse.

Face à ces limites, la Chine poursuit son projet avec une troisième route envisagée à travers le plateau tibétain, une région riche en eau souvent qualifiée de château d’eau de l’Asie. Ce projet, encore à l’étude, soulève d’importants défis techniques en raison de l’altitude, des conditions climatiques et des risques sismiques.

Il suscite également des inquiétudes à l’international. Plusieurs fleuves majeurs prenant leur source au Tibet traversent ensuite d’autres pays comme l’Inde ou le Bangladesh. D’éventuels détournements d’eau pourraient donc affecter l’approvisionnement de millions de personnes en aval.

François Montcorbier Slate 

Reforestation en Chine

Planter à très grande échelle transforme aussi le cycle de l’eau. Entre 2001 et 2020, l’eau douce disponible a reculé dans l’est agricole et le nord-ouest aride — des zones couvrant près des trois quarts du pays — tandis que le plateau tibétain a vu ses réserves augmenter, selon des chercheurs qui publient une étude dans la revue Earth’s future.

La reforestation modifie la couverture des sols, ce qui influence directement la circulation de l’eau. Les changements de couverture terrestre redistribuent l’eau, résume Arie Staal, spécialiste de la résilience des écosystèmes à l’Université d’Utrecht.

Les écosystèmes restaurés, notamment sur le plateau de Lœss, ont réactivé le cycle hydrologique. En cause : l’évapotranspiration. L’eau s’évapore des sols puis est relâchée par la transpiration des plantes. Prairies et forêts accentuent ce phénomène, particulièrement les arbres dont les racines profondes accèdent à l’humidité en période sèche.

Parmi les programmes majeurs cités par cette étude figure la Grande Muraille verte, lancée en 1978 pour freiner l’avancée des déserts du nord. En cinquante ans, la couverture forestière est passée d’environ 10 % à plus de 25 % du territoire.

D’autres projets, comme Grain for Green et le Programme de protection des forêts naturelles, ont fait du pays un moteur mondial du reboisement. Ces efforts représenteraient à eux seuls un quart de l’augmentation mondiale de la surface foliaire depuis le début du siècle.

Cette réussite écologique s’accompagne d’un effet secondaire : l’évapotranspiration progresse plus vite que les précipitations, entraînant une perte d’eau vers l’atmosphère. Même si le cycle de l’eau est plus actif, localement on perd davantage d’eau qu’avant, souligne Arie Staal.

Dans un pays où les ressources sont très inégalement réparties – le nord concentre environ 20 % de l’eau pour 46 % et 60 % des terres agricoles – ces effets imposent des arbitrages région par région. L’efficacité écologique ne garantit pas l’équilibre hydrique.

La Charente Libre 9 mars 2026
Forêt montagneuse embrumée en Chine, paysage marqué par le reboisement.