A-t-il jamais existé sur terre un régime qui aurait fait des femmes le pire ennemi de la nation, obsédé par l’urgence de leur ôter le moindre droit, de leur dénier toute liberté, de les brimer, de les cloîtrer, de les humilier, de leur interdire toute initiative, y compris de rêver et de s’instruire, de voyager seules ou d’accomplir des choses aussi simples que choisir leurs vêtements, déambuler dans un parc, chantonner dans la rue, rire sur un balcon, réciter de la poésie ou sentir le vent courir dans leurs cheveux ?
A-t-il jamais existé dans l’histoire un régime qui aurait déclaré la guerre… à la moitié de sa population ? Pas à des inconnus, à des gens venus d’ailleurs, ou par trop différents à cause de leur culture, de leur mystère et de leurs mœurs singulières. Non. La guerre à leurs mères, leurs sœurs, leurs épouses et leurs filles, tantes, cousines, voisines. La guerre à leurs semblables, mais du genre opposé. La guerre aux femmes. Genre mineur. Genre sulfureux. Méprisable. Corvéable. Punissable à souhait – Nous fouetterons les femmes en public. Nous lapiderons les femmes en public, prévenait à la radio le chef suprême des talibans Haibatullah Akhundzasa, le 24 mars 2024, pour châtier l’adultère. Réduit au statut d’esclave, propriété de ses seigneurs et maîtres : le père ou le mari ; le père puis le mari.

Le cas de l’Afghanistan, depuis le retour des talibans au pouvoir le 15 août 2021, est presque une énigme tant il s’obstine à appliquer radicalement son fondamentalisme religieux, la loi de la charia, jusque dans ses prolongements les plus extrêmes et les plus archaïques. Toutes les mesures prises par son gouvernement depuis cinq ans, dont un nouveau code pénal promulgué en janvier, vont résolument dans le même sens : contrôle et persécution accrue des femmes, cruauté à leur égard sans limite, volonté de les faire totalement disparaître de l’espace public et de les rendre invisibles… Y compris les petites filles, dont une nouvelle règle, édictée en juin dans la ville d’Herat, exige désormais qu’en plus d’être entièrement voilées elles portent des gants noirs…
Nilofar me dira la même chose, deux jours plus tard. Avec la même douleur et la même incompréhension. N’importe quel oiseau est plus libre que moi ! Je les regarde avec envie depuis ma chambre, à travers un rideau que mon père m’interdit de soulever, de crainte qu’on ne m’aperçoive de la rue. C’est qui ce on ?”, lui ai-je d’ailleurs demandé. Des hommes, a-t-il répondu sèchement. Et je me suis dit qu’ils sont décidément malades et que ce monde est fou. Ce n’est pas eux qui seraient coupables de me regarder. C’est moi qui serais coupable de m’exhiber. N’est-ce pas le monde à l’envers ? »

Elle secoue la tête, et on ne sait ce qui l’emporte de la colère, de la détresse et de l’aigreur. Ils [les talibans] parlent sans cesse de paradis. La réalité, c’est qu’ils nous plongent en enfer. Une petite ride s’est creusée entre ses deux sourcils parfaitement épilés, lui donnant soudain davantage que ses 20 ans. Mes frères étaient mes meilleurs amis il y a encore cinq ans. On chahutait, on plaisantait, on se faisait des confidences. C’est fini. L’aîné ne m’adresse quasiment plus la parole et m’évite, comme si j’étais d’une espèce venimeuse ; l’autre se permet de surveiller mes tenues lorsque je sors dans la rue. N’oublie pas ton masque ! Ou : Qu’est-ce qui te prend de mettre un voile bleu ? Tu te prends pour qui ? J’ai envie de hurler, mais ma mère le défend. Obéis à ton frère ! Mais au nom de quoi ?
Khadija, une ancienne journaliste, se désole de ces toutes jeunes filles renvoyées de l’école et jetées d’emblée sur le marché du mariage. C’est désormais leur unique horizon. La pauvreté aidant, les parents concluent pour elles des mariages de plus en plus précoces, de plus en plus forcés. La jeunesse des filles leur donne plus de valeur. Quant aux talibans, qui peuvent désormais prendre deux, trois, voire quatre épouses, ils estiment avoir tous les droits. Ils menacent les familles et peuvent faire emprisonner les filles qui se refusent à eux.
Au téléphone depuis Herat, une autre jeune fille, âgée de 15 ans, me crie son désespoir. Ça fait trois ans que je suis enfermée ! Trois ans ! Je suis des cours en ligne, c’est la seule chose qui me maintienne en vie. Si ça s’arrêtait, je serais foutue. D’ailleurs, je songe sans cesse à la mort. Avec ma meilleure amie, on envisage le suicide. C’est peut-être la solution. Mais le plus simple, ce serait un accident de voiture. Ou mieux : une bombe pakistanaise. Boum ! Et le cauchemar serait terminé.
Le 15 août 2021 a marqué d’une pierre noire la mémoire des dizaines de femmes rencontrées en Afghanistan en ce début d’été, quel que soit leur âge. Elles se souviennent de tout, minute après minute, et racontent avec une précision stupéfiante ce jour funeste où elles ont su, avec certitude, que le sort des femmes basculait. Nous étions les premières cibles !, raconte Mashsid, qui travaillait alors pour une ONG italienne. Nous sommes depuis toujours leur obsession ! Ils arrivaient de leurs montagnes après des mois et des années de combat, et leur programme politique tenait en une phrase : dompter et asservir les femmes. Éradiquer toutes les petites graines semées chez les jeunes filles au temps de la République. Écrabouiller la notion occidentale de droits de la femme et revenir à l’ordre ancien, en l’imposant par la force, et en le sacralisant. Alors, oui, ce matin du 15 août, quand j’ai entendu à la radio : Ils sont entrés dans Kaboul, j’ai été terrifiée.
Terrifiée, comme l’étaient Fauwzia, Husna, Shoukria, Madiba, Saba, dont les récits se confondent et se complètent.
Je me souviendrai toujours du hurlement de notre voisine qu’un coup de fil venait de prévenir de l’arrivée des talibans, puis de ses longs sanglots. On savait qu’elle avait été emprisonnée sous leur premier régime [1996-2001], ses cris traversaient tout l’immeuble. Ils reviennent ! disait-elle. Nous étions pétrifiées.
— J’étais allée très tôt au bureau. Je ne voulais pas croire les rumeurs. Mais vers 10 heures, le patron a fait irruption : Les hommes peuvent rester, mais vous, les femmes, il faut vite déguerpir. Prenez vos affaires. Foncez. Et que Dieu vous protège !
— Moi, j’allais à l’école. En voyant mon sac et mon uniforme, des gens me criaient : Rentre vite chez toi ! Mais je ne pouvais pas m’y résoudre. Renoncer à l’école ? Jamais ! Ma mère m’avait raconté comment les talibans l’avaient privée d’éducation, vingt-cinq ans plus tôt. Ça ne pouvait pas m’arriver ! J’étais bonne élève, j’avais des A + partout, mon succès serait la revanche de ma mère. Je devais être vaillante pour deux, avoir mon bac pour deux, aller à l’université pour deux… Devant l’école fermée, j’ai dû rebrousser chemin et suis rentrée à la maison en larmes. Maman, anxieuse, m’attendait en pleurant.
— Les rues étaient prises d’assaut par des hordes de gens paniqués qui couraient dans tous les sens pour aller chercher des enfants à l’école, prévenir un parent au bazar, prendre de l’argent à la banque, trouver d’urgence un refuge.
— Je me rappelle avoir croisé des soldats de l’armée régulière, affolés, qui quémandaient des vêtements de civils, persuadés qu’ils seraient les premiers exécutés. Moi, je me demandais où j’avais rangé mes vieilles abayas.
— Je tenais la main de ma mère et de ma sœur, et la ville était devenue une jungle. Taxis, motos, vélos, triporteurs, carrioles… Tout le monde criait, klaxonnait, hurlait au téléphone : Où es-tu ? Où êtes-vous ?
— J’avais un boulot à la radio, ma sœur était étudiante, nous vivions ensemble car le reste de la famille était au Pakistan. Mais deux filles dans un appartement sans hommes, c’était inconcevable pour les talibans. On serait emprisonnées ou mariées de force. Alors on s’est enfermées chez nous en attendant de trouver un moyen de fuir le pays. Et, du 8° étage de notre immeuble, on a assisté à leur arrivée triomphale…

Ils entraient dans Kaboul sans la moindre résistance, juchés sur des pick-up ou chevauchant de vieilles motos. Des jeunes chevelus, excités, kalachnikov en main ; des vieux enturbannés, barbes fournies, regards furieux. Le drapeau taliban, tissu blanc sur lequel se détache en lettres noires la shahada, la profession de foi musulmane – Il n’est point de divinité si ce n’est Allah, Mahomet est son messager –, a vite été hissé sur les bâtiments officiels. La République était morte. L’émirat islamique d’Afghanistan allait être proclamé. Les femmes devraient faire le deuil de la moindre liberté.
En effet. La liberté d’information a été supprimée dès leur arrivée au pouvoir. La plupart des journalistes ont fui. Beaucoup ont été emprisonnés, torturés, accusés d’espionnage pour des étrangers ou de propagande contre le régime. D’autres ont été exécutés. Quant à la presse étrangère, elle est tenue très à distance. Après une période relativement clémente, l’heure est à la méfiance et à l’hostilité. Les visas de journalistes ne sont accordés qu’avec parcimonie, et sous haute surveillance. Et s’il est un sujet de reportage qui est officiellement tabou, c’est bien celui des femmes.
Le Monde l’a attendu deux mois, ce fameux sésame permettant de travailler officiellement en tant que journaliste. En vain. Alors, le temps passant, il a fallu se résigner à demander un visa touristique. Oui, touristique. Cela paraissait saugrenu, c’était pourtant possible. Soucieux d’améliorer son image et de gagner des devises, le gouvernement afghan s’est ouvert récemment au tourisme, choyant quelques influenceurs triés sur le volet, vantant son histoire de plus de six mille ans, ses paysages époustouflants et l’hospitalité traditionnelle du peuple afghan.
Voilà qu’il offre même, depuis le printemps, la possibilité de recevoir un visa électronique (moyennant 130 $, soit environ 113 €) sans passer par un quelconque consulat. De fait, moins de vingt-quatre heures après ma demande, un courriel m’annonçait : Félicitations, votre e-visa a été approuvé ! Quelle ironie ! Ne croisent-ils pas leurs fichiers ? Non, m’ont affirmé des connaisseurs du pays ; ils sont noyés sous la bureaucratie, c’est un immense bazar. Si !, se récriaient quelques autres. Mais ils savent qu’avec un visa de touriste vous ne serez aucunement habilitée à solliciter des interviews d’institutions, d’hôpitaux, d’enseignants ou d’ONG, et qu’à la moindre incartade – car vous serez surveillée − vous serez jugée coupable de mensonge ; ils pourront inquiéter vos interlocutrices et vous arrêter.
Le jeu en valait la chandelle. Touriste, donc. Touriste discrète, cachée sous une longue abaya (robe couvrant l’ensemble du corps), voile noir, masque noir, lunettes noires. Anonyme au fond d’une voiture ordinaire conduite par un chauffeur discret. Avec un téléphone à puce locale, dépourvu de mémoire et du moindre contact. Un cahier de notes renouvelé chaque jour. Et une interprète de confiance. Pour ne pas attirer l’attention, mieux valait que le séjour n’excède pas dix jours. C’était suffisant pour rencontrer de nombreuses Afghanes et saisir quelque chose du système autoritaire qui les oppresse chaque jour davantage. Leur faire raconter la vie sous la pire des théocraties misogynes : la peur au quotidien, le joug de la famille, le tourment des mariages, leurs rêves confisqués et l’angoisse de l’avenir. En un mot : faire parler les invisibles que le régime des talibans voudrait condamner au silence.
Surprise : elles ne demandent que ça ! Je les imaginais timides, je les découvrais vibrantes ; je les croyais résignées, elles étaient résistantes. Tristes, anxieuses, déprimées, ô combien. Mais combattantes. Parlez de nous ! Brisez le silence ! Portez notre voix ! Les femmes afghanes valent le coup, vous savez. Elles sont fortes, résilientes. Elles résistent comme elles peuvent. Enfin, elles essaient…

C’est donc dans un Kaboul chaotique, poussiéreux, engorgé, assourdissant que j’ai débarqué, un jour de juillet, sous une fournaise qui approchait les 40 °C. Autant dire que le port de l’abaya ressemblait à une torture, que la faible ampleur de sa base m’a vite valu une chute (quand il a fallu enjamber un ruisseau d’égouts), et que le masque de tissu noir (datant de la période du Covid-19) était étouffant et fut remplacé, au bout de quelques jours, grâce à la sollicitude de mon interprète, par un masque en dentelle. Plus aéré et tellement plus raffiné ! a-t-elle dit avec humour.
La ville tout entière m’a paru en travaux. Ici, un tronçon de route qu’on recouvre de bitume, là une voie souterraine en cours de creusement pour décongestionner le centre, partout des immeubles en chantier qui s’érigent au-dessus de maisons et d’échoppes traditionnelles en sursis. Bulldozers, pelleteuses, foreuses, bétonnières font un boucan d’enfer et la poussière s’immisce partout, car il fait trop chaud bien sûr pour fermer les vitres des voitures, qui vrombissent, klaxonnent, se frôlent, forcent leur voie dans des embouteillages sauvages. Des tôles se cognent, se froissent, on s’engueule, mais on ne s’arrête pas. Des motos à deux ou trois passagers zigzaguent comme des kamikazes entre les véhicules ; des piétons aussi, essentiellement des hommes – tous barbus – coiffés de turbans, de pakols (le fameux béret de laine du commandant Massoud) ou de kufis, ces petits bonnets brodés portés également par les jeunes garçons.
J’ai l’audace, un instant, d’accrocher ma main droite au rebord supérieur de ma vitre. La manche de l’abaya glisse sur mon avant-bras un instant dénudé au soleil. Horreur. C’est un hurlement dans la voiture voisine. Une femme en hidjab noir, voilette sur le visage, hurle à mon encontre une bordée d’injures et brandit sa main gantée de noir. Tétanisée, je retire mon bras. L’interprète sourit. C’est pourtant simple, on avait dit : Cacher le moindre centimètre de peau !
Un véhicule bourré de talibans se rapproche sur la droite. Le chauffeur baisse instinctivement le volume de la musique et je me raidis. Est-ce la fameuse PVPV, cette unité d’agents chargés de faire appliquer la loi sur la promotion de la vertu et la répression du vice, promulguée en août 2024 ? Ils opèrent normalement sur des checkpoints à l’entrée des villes ou bien sillonnent les rues à pied, en patrouilles de deux ou trois, contrôlant les apparences (barbes et coiffures des hommes, vêtements et masques des femmes), fouillant sacs et téléphones (à la recherche de contenus immoraux), traquant toute conduite suspecte (un homme et une femme, non liés par le sang ou le mariage, en conversation intime) ou tout lieu équivoque (une école secrète, par exemple).
Les femmes m’en parleront comme de leur pire cauchemar. Je me raidis et fixe le siège avant. Ne surtout pas attirer l’attention. Ne pas croiser leur regard. Pendant dix jours, dans cette ville où les femmes sont si rares, je serai réduite à n’être qu’une ombre. Pas de visage, pas d’expression, juste une vague silhouette qui s’extrait de la voiture pour franchir en deux secondes la porte d’un immeuble ou le porche d’un jardin menant à un café discret. Un gardien, armé, m’indique parfois d’un coup de menton qu’il faut inscrire mon nom sur un registre posé sur une chaise en plastique dans l’entrée. Je griffonne un prénom illisible, barbouille une signature. L’homme à la kalachnikov prend l’air satisfait.

Il existe ainsi, dans Kaboul, quelques lieux préservés où les rendez-vous peuvent avoir lieu à l’abri des regards. Ne pas s’y fier, bien sûr. Et n’y prendre aucune habitude. Il y a des yeux partout. Dans tous les quartiers, des mouchards sont chargés de signaler le moindre visiteur suspect ou étranger. Ma traductrice reste sur le qui vive : un homme au téléphone, un regard insistant, un serveur particulièrement lent suffisent à l’inquiéter. Et d’emblée elle repère les caméras : au restaurant, à l’entrée d’un immeuble, à l’angle d’une rue.
Je découvre avec surprise que Kaboul (près de 6 millions d’habitants) est équipée d’un vaste réseau de caméras de surveillance. Plus de 90 000, fixes et mobiles, ont été installées par le régime taliban (contre 850 avant son arrivée) dans les endroits stratégiques ou particulièrement fréquentés, dont les images sont scrutées en temps réel au QG de la police. Sécurité et maintien de l’ordre sont le grand argument pour forcer les riverains à payer eux-mêmes les caméras lorsqu’on les installe dans leur rue. En cas de refus, ils sont menacés de coupures d’eau et d’électricité dans les trois jours. Les femmes ont bien sûr peur d’en être les premières victimes.
Qui peut croire une seconde que la police de la moralité ne se servira pas de ces images pour mieux nous traquer ?, s’inquiète une professeure chassée de l’école secondaire et reconvertie en institutrice. La police se vante que les caméras puissent lire à des kilomètres les plaques d’immatriculation ? Qu’on puisse identifier une personne grâce aux traits de son visage ? Alors ils identifieront bientôt les adolescentes se rendant à un cours d’anglais clandestin, des amoureux se donnant rendez-vous à un angle de rue, un groupe de femmes pratiquant en cachette le yoga sur le toit d’une maison… La police affirme que le taux de criminalité dans la ville a été réduit de façon drastique. Mais l’obsession des dirigeants est toute autre, affirme l’enseignante. C’est de s’assurer un contrôle social et moral de la population. C’est d’imposer leur interprétation de la charia, de façonner les cerveaux et de consacrer définitivement la domination des hommes.

Paroles d’Afghanes (2/6). De retour au pouvoir le 15 août 2021, les talibans ont démantelé, en seulement quelques jours, les institutions, les lois et les services relatifs aux droits des femmes, et expurgé l’appareil judiciaire de toute présence féminine.
En attendant sur un trottoir la voiture qui doit me conduire de bon matin à un rendez-vous secret – ils le seront tous -, je suis frôlée par une burqa. L’instant est très fugace, les corps ne se touchent pas, on ne perçoit qu’un bruissement d’étoffes. Mais j’ai le temps d’apercevoir, à travers le grillage de tissu, deux yeux étincelants. Et j’en suis sidérée. La femme me dévisage comme je n’oserais le faire, frontalement, sans ciller du regard, presque avec insolence, ou une intense curiosité. Je porte un voile mais pas de masque, nous ne sommes pas à égalité. Et, curieusement, dans ce rapport à l’autre, c’est elle qui a l’avantage. Elle me voit. Elle me lit. Moi, je ne sais rien d’elle. Age, expression, carnation, lignes et courbes du visage… J’esquisse un sourire, elle s’enfuit dans sa cage de tissu bleu. Où va-t-elle ? Que pense-t-elle ? Quelle est donc sa vie dans ce pays si rude et si hostile aux femmes ?
Je les guette dans la voiture qui traverse la ville. Je les compte même, pour essayer d’évaluer leur proportion dans la foule du matin. Une sur 50 hommes ? Une sur 100 ? Sur les marchés, ce sont les hommes qui dressent les étals de légumes et de fruits, et ce sont eux les principaux acheteurs. Ce sont eux les maîtres du bazar, avec leurs brouettes, leurs charrettes, leurs ânes, leurs comptoirs ambulants ; eux encore les policiers, les conducteurs de taxi, les mécaniciens, les cuisiniers et les vendeurs de kebabs.
Le chauffeur s’arrête devant un kiosque décoré de fleurs artificielles pour acheter des cigarettes. J’en profite pour lui demander de me changer des dollars – oui, en pleine rue, le cours semble correct, ça se passe comme ça. De même pour acheter une carte SIM. Depuis ce matin, j’entends s’élever partout la ritournelle de Happy Birthday. Il me faudra du temps pour en identifier la source : c’est la musique des marchands de glace qui sillonnent les quartiers. D’autres jouent La Lettre à Elise, tout aussi lancinante. Curieux que ce soit toléré dans un pays qui interdit officiellement la musique, sanctionne la pratique d’un instrument, bannit toute mélodie à la radio. Radio Begum, la station des femmes, que je visiterai plus tard, s’est adaptée avec astuce : elle a remplacé le générique de ses émissions par des bruits de cascades et des chants d’oiseaux.
Au moindre blocage du trafic, de jeunes enfants, garçons et filles, se faufilent entre les voitures pour proposer des bouteilles d’eau, laver les pare brise, ou tendre à travers les fenêtres une petite main sale. Kaboul regorge de gamins qui mendient. Ils sont de plus en plus nombreux, contraints de sécher l’école et de faire tout ce qu’ils peuvent pour glaner quelques afghanis (centimes) susceptibles d’aider leurs familles tombées dans l’extrême pauvreté. Des centaines de milliers de personnes ont perdu leur travail à l’arrivée des talibans. Les femmes, bien sûr, mais aussi beaucoup d’hommes qui travaillaient dans l’armée, la sécurité, le gouvernement.
Depuis, la crise économique n’a fait que s’accentuer, alimentée par la sécheresse, l’inflation, la chute drastique des aides internationales et le retour forcé au pays de près de 6 millions d’Afghans réfugiés au Pakistan et en Iran. Des femmes aussi tendent parfois une sébile, sous l’anonymat d’une burqa dix fois raccommodée et pleine de poussière, un bébé dans les bras. La mendicité est officiellement interdite et j’apprendrai demain qu’à la nuit tombante plus d’une centaine de petits mendiants et mendiantes ont été ramassés par la police et embarqués dans des camions.
Peu de présence féminine en ville, donc. Ici et là, des silhouettes drapées de noir avancent, tels des spectres, en grappes de deux ou trois. Elles ne flânent pas, ne se baladent pas, chaque sortie est utilitaire. Et toutes portent un masque. C’est nouveau, me dit on. Les patrouilles de la police pour la promotion de la vertu et la répression du vice (PVPV), qui veillent à l’observation du code vestimentaire taliban, sont en ce moment très agressives. C’est depuis Herat ! , précisent mes interlocutrices.

Il y a quatre semaines, il s’est en effet passé dans la troisième ville du pays, située non loin de la frontière iranienne et considérée jusqu’alors comme plutôt libérale, des événements d’une violence exceptionnelle. Le 5 juin, à l’issue de la prière du vendredi, un message solennel des talibans a prévenu la population que les femmes seraient arrêtées si elles ne se conformaient pas strictement au dress code islamique, à savoir une couverture entière du visage et du corps. Traduisez : tchador ou burqa.
Les 6 et 7 juin, des nuées d’agents de la PVPV ont fondu sur les marchés, les entrées d’école, les carrefours, les taxis pour corriger violemment les femmes incorrectement vêtues, les embarquer dans leurs locaux avant de les jeter en prison. L’Organisation des Nations unies (ONU) a confirmé la détention d’au moins 30 femmes, les organisations humanitaires locales évoquent plutôt le nombre de 200. Humiliées, insultées, des femmes de tous âges ont subi de multiples outrages et se sont fait saisir leurs téléphones portables sur lesquels les talibans ont ausculté les messageries et fait défiler, moqueurs, les photos.
Elles n’ont été libérées que le lendemain ou le surlendemain après que les hommes de leur famille ont été appelés au poste de police, contraints de payer une sorte de rançon et de s’engager par écrit à ne plus jamais laisser leur épouse, sœur ou fille sortir de la maison dans une tenue non islamique. Certains pères n’avaient pas d’argent et devaient s’endetter ; d’autres se confondaient en excuses, autant courroucés par la police que par leur fille. Un climat de terreur s’est installé en ville. Des dizaines de familles étaient touchées, les femmes traumatisées (l’arrestation, aussi injuste et arbitraire fût elle, est terriblement stigmatisante et peut susciter le rejet des proches et de la communauté), les petites filles effrayées à l’idée de retourner à l’école.
Le 9 juin au matin, l’inimaginable s’est produit : une manifestation d’hommes et de femmes, réunis côte à côte, aux cris de Éducation, travail, liberté. C’était à Jebrail, un quartier de Herat peuplé essentiellement de chiites hazara (de 10 % à 15 % des Afghans). Les talibans ont d’abord observé le mouvement, menaçants. Et puis ils ont chargé, frappant les manifestants avec des matraques, avant de tirer en l’air puis en direction de la foule. Il y a eu deux morts, plus d’une dizaine de blessés. Difficile de connaître leur nombre exact, puisque beaucoup n’ont pas osé se faire soigner à l’hôpital de peur de se signaler. La PVPV a traqué les manifestants jusque chez eux, entrant dans les maisons, insultant les filles. Tentatrices de Satan, prostituées, femmes immorales ! Des checkpoints ont été installés, des menaces proférées pour dissuader toute volonté de nouvelle manifestation. Marchés et écoles, depuis, sont désertés.
L’écho de ce coup de force a résonné dans tout l’Afghanistan. Ce n’était pas la première fois que le zèle de la PVPV se traduisait par de la violence. Dans les villes de territoire pachtoun dont sont issus les talibans (Kandahar, par exemple, où est reclus le chef suprême, Haibatullah Akhundzada), cela fait longtemps que la stricte tenue islamique n’est pas facultative et que les femmes portent la burqa. Mais l’affaire a été amplifiée par la publication d’une nouvelle directive (dix pages) que le ministère du hadj et des affaires religieuses a demandé aux prédicateurs et aux imams du pays de lire dans les mosquées lors de la prière du vendredi 19 juin.
Une nouvelle fois, elle avait pour objet… la tenue des femmes − cette obsession ! − et précisait ce qu’est, pour les talibans, un hidjab conforme à la charia. Je résume : il couvre tout le corps et n’en laisse pas entrevoir le moindre segment. Il doit être en tissu épais, dénué de parfum et d’ornement, et non moulant. Il ne doit ressembler ni à un vêtement d’homme ni à une tenue d’infidèle. Et, bien sûr, il ne se porte pas en vue de se distinguer ou de gagner en popularité, mais de prévenir l’immoralité dans les lieux où hommes et femmes se côtoient. Message pressant aux hommes : surveillez vos femmes !

La femme avec qui j’ai rendez-vous ce matin ne porte pas le hidjab ou l’abaya réglementaire. Un joli voile clair encadre son visage fin et met en valeur d’immenses yeux bleus. Elle a tant vécu, tant souffert, tant subi d’humiliations et de rejets, qu’elle ne voit pas ce qu’elle pourrait encore craindre. Et pourtant… Son regard foudroyant témoigne d’une volonté inflexible, mais son corps rachitique trahit une vulnérabilité extrême. Elle se déplace en fauteuil roulant ou à l’aide de béquilles, atteinte depuis l’enfance par la polio qui a affecté sa colonne vertébrale et lui a fait perdre l’usage de ses jambes. Appelons la Amena Adel, c’est le pseudo qu’elle se choisit, car elle est en danger. Elle a tant de choses à dire sur l’effroyable régression de la condition des femmes sous le régime taliban ! Et elle veut témoigner.
De 2019 à 2020, donc sous la république, elle a exercé les fonctions de procureure, chargée des enquêtes sur les violences faites aux femmes au sein du Parquet national. L’année suivante, juste avant la prise de pouvoir des talibans, et après avoir été reconnue meilleure procureure du pays par le procureur général lui-même (Pas meilleure procureure femme ou meilleure procureure handicapée !, insiste-t-elle), elle a été promue directrice du bureau du procureur général, responsable de la prévention du harcèlement des femmes.
Et, croyez-moi, dit-elle, dans un pays aussi patriarcal, religieux, conservateur, machiste, c’était une sacrée tâche ! Mais j’avais foi dans le progrès et dans la règle de droit. Depuis 2004, l’Afghanistan était doté d’une Constitution fondée sur un modèle démocratique qui proclamait l’égalité devant la loi entre hommes et femmes ; nous avions des députées, des ministres femmes, et même un ministère des affaires féminines. Cela n’empêchait pas, dans toutes les provinces, la poursuite de traditions et de mœurs archaïques, très hostiles aux femmes. Mais, au moins, la justice s’affirmait-elle de leur côté. En tout cas, j’étais là pour leur confirmer qu’elles avaient des droits. Et les faire respecter.
Pendant cinq ans, donc, Amena a diligenté des centaines d’enquêtes concernant des violences faites aux femmes : viols, incestes, mariages d’enfants, privations d’école, séquestrations, asservissements, violences multiples. Le travail se faisait en milieu hostile, la majorité des hommes et des familles ne comprenaient absolument pas ce que signifiait droits des femmes. Les épouses battues pouvaient se rebeller et demander le divorce ? N’importe quoi ! Une jeune fille promise malgré elle à un vieux barbon déjà doté d’épouses pouvait fuir sa famille et trouver protection dans une maison d’accueil sécurisée par l’État ? Pour la plupart des gens, cela dépassait l’entendement. Mais c’était la loi. Et une petite équipe de femmes éclairées, diplômées en droit et sciences politiques, se sentait en mission.
Amena était de celles-là, elle qui avait vu sa scolarité entravée sous le premier régime des talibans, avait rattrapé son retard en apprenant en huit ans les programmes normalement étalés sur douze, imposé brillamment son entrée à l’université – une prouesse à laquelle personne ne voulait croire vu son infirmité -, passé haut la main deux masters, accumulé les mentions d’excellence et les reconnaissances (y compris de la Banque mondiale), stupéfié tout le monde en conduisant elle-même une petite voiture aménagée à sa morphologie (une première en Afghanistan), et affronté insultes, menaces, caillassage de son véhicule pour la faire renoncer. Quoi ? Ce petit bout de femme déformée et instruite avait l’audace de défier l’ordre traditionnel ? D’inoculer aux femmes le dangereux virus de l’indépendance ? De remettre en cause l’autorité ancestrale des maris ? Il fallait la stopper ou l’abattre.

Elle abonde d’exemples d’enquêtes entravées, de maris menaçants, de violeurs se prévalant de la protection d’un parlementaire véreux ou du soutien d’assemblées d’anciens et de chefs de tribu. Elle a toujours tenu bon. Quand elle s’est emparée, certificat médical à l’appui, du cas d’une jeune femme tabassée et grièvement blessée par son mari, ce dernier a d’abord refusé de répondre à ses convocations, s’est plaint auprès d’un député proche des talibans, avant de débarquer à son bureau et de menacer toute son équipe de représailles si elle n’abandonnait pas immédiatement l’affaire. L’avocat de la victime lui-même fut séquestré et roué de coups chez le parlementaire ami ; et la femme, comme tant d’autres avant elle, a fini par retirer sa plainte. Qu’à cela ne tienne : Amena a inculpé le mari pour violences, harcèlement et polygamie… Il fut condamné à de la prison et lui en a voulu à mort.
Elle se souvient d’avoir aussi longuement enquêté sur le meurtre sordide de Farida, une femme de 35 ans, tuée par son mari de nombreux coups de marteau avant d’être découpée. Elle avait découvert que le meurtrier avait pu s’échapper de la scène de crime grâce à la complicité d’un de ses fils et d’un taliban ; et elle avait obtenu les aveux du mari… assortis d’un chantage : Si vous continuez, vous allez au-devant de gros ennuis ! Vous le paierez très cher ! Le tribunal condamna l’époux à la peine de mort et son complice taliban à une lourde peine de prison, jugement confirmé par la Cour suprême.
Seulement voilà : au fur et à mesure de leur prise de contrôle des villes afghanes à l’été 2021, les talibans ont ouvert les prisons. Assassins, violeurs, agresseurs ont été relâchés et se sont mis en chasse de leurs juges et accusateurs afin de se venger. Amena et ses collègues étaient les premières cibles. Elle a dû se cacher, déménager à maintes reprises en demandant une protection. Rien, bien sûr, ne lui fut accordé. Au contraire. Tous les juges engagés par le précédent gouvernement (notamment 270 femmes) ont été révoqués pour être remplacés par des hommes proches des talibans, sans grande compétence juridique, mais inspirés par une vague connaissance de la charia. Pas une seule femme, désormais, dans tout l’appareil judiciaire. Quant au ministère des affaires féminines, il a d’emblée été supprimé, immédiatement supplanté par le ministère pour la promotion de la vertu et la répression du vice, qui s’est installé dans ses bâtiments.
Amena a tout perdu. Métier, reconnaissance, raison d’être. La justice afghane est morte. Les femmes ne sont plus défendues. Et elles intègrent le fait, hélas, qu’elles n’ont plus aucun droit. Si elles sont trop violentées, esclavagisées, mariées à des pervers ou à des drogués, elles peuvent tenter un recours. Mais on les dirige systématiquement vers le mollah de la mosquée ou de la madrasa… qui leur fait la leçon et les renvoie chez leur mari. La violence s’est normalisée. On les a laissées tomber. Comme on a abandonné les magistrates, avocates, spécialistes des droits humains qui avaient tant œuvré à les défendre et à les libérer. Beaucoup ont fui à l’étranger. Amena, elle, n’a pu trouver de pays d’accueil, et, pour avoir exprimé dans quelques médias son indignation sur la mort de la justice, elle s’est retrouvée en ligne de mire des talibans.
Le 8 février 2023, alors qu’elle est occupée à coudre des vêtements, la seule activité qui lui permette de survivre, 12 hommes armés et masqués investissent la maison de son oncle maternel chez lequel elle réside et l’embarquent sans précaution, en lui mettant un sac noir sur la tête. Interrogée par la redoutable direction générale du renseignement, comme une terroriste, elle est incarcérée au centre de détention secret et hautement sécurisé de Shash Darak, où l’on enferme les prisonniers politiques. Il y règne un froid glacial. Privée de fauteuil roulant et de ses prothèses, elle doit ramper pour accéder aux toilettes.
Elle est seule dans une cellule proche de la salle de torture dont lui parviennent des hurlements de femmes. C’est la nuit qu’on l’interroge : Qu’avez-vous fait pour être là ? Vous êtes une agente de l’étranger ? Ce sont eux qui vous incitent à critiquer le régime ?Elle n’a droit à aucune visite de médecin ou de membre de sa famille. Le 28 février, après vingt jours de détention sur lesquels elle refuse de s’étendre davantage, elle est finalement relâchée : Avec la promesse de ne m’engager dans aucune activité relative aux droits humains ; ni de m’exprimer dans aucun média.
La phrase me glace. Le Monde est un média, dis-je. Elle sourit. Je sais. Et je vis sous la menace permanente d’être à nouveau arrêtée et qu’on me fasse disparaître. Mais je veux à tout prix qu’on entende la voix de ces millions d’Afghanes, soumises à une discrimination systématique et à toutes sortes de violences, sans qu’aucune institution ne puisse désormais les défendre. Elle rajoute timidement : Quant à ma sécurité… Il y a de nombreux assassinats ciblés d’employés des institutions judiciaires, juridiques et militaires du précédent gouvernement. La communauté internationale devrait y être plus attentive. Peut-être que la France…
Elle est repartie, avec son beau regard et son âme trouée. Et la voir disparaître derrière le porche sombre – minuscule silhouette dans ce fauteuil rigide poussé par son oncle – vers une adresse qu’elle espère garder secrète dans cette ville aux 90 000 caméras me laisse à la fois admirative et anxieuse. Comme il en a fallu d’audace pour s’opposer à la tyrannie masculine ! Mais qui, pour la protéger de vieilles soifs de vengeance ? Qui, pour l’extraire d’un pays dont les nouveaux maîtres haïssent ce qu’elle représente ?

Mursal Sayas, une jeune Afghane qui l’a côtoyée lorsqu’elle était procureure, me confirmera à mon retour en France le rôle exceptionnel joué par Amena. Elle me bluffait, elle ne lâchait rien, elle s’accrochait au droit, et il n’est pas un taliban, un mollah, un seigneur de la guerre, un mafieux ou un chef de tribu qui ait pu lui faire baisser les yeux et abandonner une enquête.Mursal, elle, a été évacuée en France, après l’arrivée des talibans en août 2021. Elle aussi avait servi la justice et la cause des femmes sous la république. Elle aussi était donc en danger. J’étais employée par la Commission indépendante des droits humains à Kaboul. D’abord chargée de la protection des droits des femmes, puis chargée d’enseigner ces droits jusque dans les régions les plus reculées d’Afghanistan.
C’était une gageure, bien sûr. Promouvoir l’égalité des sexes, inciter les femmes à porter plainte, s’assurer qu’elles aient accès à des procès équitables suscitait mépris et sarcasmes. Dans certaines provinces, j’étais la seule femme à circuler dans la rue, seule femme dans des réunions où les hommes me dévisageaient avec ironie et animosité. Mais, comme Amena, j’y croyais. Je me disais que je faisais partie des pionnières et que, peu à peu, les traditions les plus sexistes reculeraient au profit des nouvelles lois. Quelle naïveté ! En une nuit, les talibans ont anéanti tous nos efforts !
Dans un livre écrit avec tristesse et rage, elle avait témoigné des souffrances infinies endurées par les Afghanes (Qui entendra nos cris ? Ed. de l’Observatoire, 2024). Celles de Sonbol, mariée à l’âge de 11 ans, répudiée pour avoir refusé le mariage précoce de sa fille, puis remariée à 33 ans à un infirme de 75 ans qui l’ébouillantera et la criblera de coups de couteau. Celles d’Arghawan, mariée de force à 15 ans avec un commandant taliban (déjà doté d’une épouse) qu’elle devra appeler maître, vicieux, violeur, consommateur de vin, de drogues et de jeunes garçons. Celles de Gulmar, tenue – à tort – pour responsable de l’infertilité de son couple, battue, torturée, humiliée par sa belle-famille et acculée à la folie. Tant d’autres, au martyre insoutenable.
Cela se passait sous la république, dit Mursal, avec amertume. Et en période d’occupation étrangère où le mot démocratie claquait comme un étendard ! Voyez comme le patriarcat est enkysté dans nos racines ! Mais il y avait des lueurs d’espoir. Une loi sur l’élimination de la violence contre les femmes criminalisait 22 formes de violence, y compris le viol et les mariages forcés. Une autre sur la protection des droits de l’enfant définissait l’enfant comme une personne de moins de 18 ans. C’était un vrai progrès. Et quand je pensais aux futures générations d’Afghanes, je me disais qu’on avançait résolument dans la bonne direction !
Il n’aura fallu que quelques jours aux talibans pour démanteler toutes les institutions, lois et services relatifs aux droits des femmes ; expurger le système judiciaire de toute présence féminine ; fermer les refuges… contraignant les survivantes à revenir habiter chez leurs bourreaux ; et légaliser la violence domestique. C’est une attaque effroyable et délibérée contre les droits et la dignité des femmes, affirme Richard Bennett, le rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits humains en Afghanistan depuis 2022. Un système – désormais institutionnalisé – de discrimination, de ségrégation, de domination et d’oppression, qui transforme les femmes en citoyennes de seconde zone. C’est ce que le droit international qualifie de persécution fondée sur le genre, et c’est un crime contre l’humanité.
C’est à ce titre que la Cour pénale internationale a lancé, en 2025, deux mandats d’arrêt contre le chef suprême des talibans, l’émir Haibatullah Akhundzada, et son chef de la justice, Abdul Hakim Haqqani. Pourtant, estime Richard Bennett, qui a longtemps vécu en Afghanistan et y est désormais interdit d’entrée, c’est le terme apartheid de genre qui définirait le mieux ce crime odieux commis contre les Afghanes. Le droit international limite actuellement le mot apartheid à un système d’oppression d’un groupe racial sur un autre. Mais un processus est en cours, à l’ONU, pour faire élargir le crime d’apartheid à la notion de genre. C’est loin d’être un détail, insiste Richard Bennett. Ce serait un moyen d’attirer enfin l’attention de la communauté internationale sur ce qui se passe en Afghanistan. Et ce serait rendre justice aux Afghanes pour qui ce mot apartheid est le plus juste pour exprimer le cauchemar qu’elles vivent.
Ce soir-là, j’ai la chance de m’entretenir avec la jeune Marzia, 20 ans, qui avait toujours rêvé d’être avocate. Sa coquetterie planquée sous son abaya me rassure, elle ne lâche pas l’affaire. Pourtant sa remarque ultime me plombe : Il n’y a que deux endroits où les Afghanes sont désormais légitimes : à la maison, pour y servir leurs maîtres, et au cimetière.
Radio Begum, radio faite par des femmes pour les femmes, est une sorte d’aberration en terre talibane. Ou alors un miracle… Car on peine à imaginer qu’un régime aussi autoritaire et hostile aux femmes puisse accepter sans sourciller un média qui revendique comme unique préoccupation de leur faire du bien, de leur donner confiance, de veiller à leur éducation, leur santé, leur quiétude, de leur offrir quelques clés pour s’émanciper économiquement, des conseils pour s’épanouir (et ne pas se suicider) et même, oui, de leur prodiguer une certaine instruction religieuse. Attention ! Un enseignement fait par des expertes du Coran, doctorantes en sciences islamiques, qui, choisissant méticuleusement les versets et sourates lus à l’antenne, révèlent que le Prophète encourageait l’éducation des filles et que son épouse était une femme d’affaires.
Aberration, vous dis-je. Et petit signe d’espoir. Quelques talibans éclairés auraient-ils compris que dans un environnement qui ligote et bâillonne les femmes, il n’était pas inutile de leur permettre d’entrevoir un coin de ciel et quelques raisons de ne pas sombrer ?

Débarquer dans les locaux de la radio, invisible de la rue car entourée de murs protégeant un jardin et un bâtiment lumineux aux allures de loft, est un baume pour l’humeur. Car la capitale afghane n’est guère souriante. Il règne dans les rues une espèce de gravité contrainte, même au marché, même au bazar, même dans le regard des jeunes hommes qui se donnent de grandes bourrades, jusque dans la posture de ce vieil Hazara à barbe blanche qui manque de se faire écraser, une cage d’oiseau à la main.
Kaboul est tracassée, Kaboul est fracassée, Kaboul est épuisée par la multiplicité des guerres, des drames, des injonctions à s’adapter et à survivre ; par la hausse du coût de la vie, les coupures d’électricité quotidiennes et de plus en plus longues, un manque d’accès à l’eau dans une partie de la ville, une misère envahissante, une police omniprésente et anxiogène. Kaboul est douloureuse, poussiéreuse et sans couleurs.
Alors être accueillie par Rohina, la directrice joviale de la station, heureuse de raconter son métier, je devrais dire sa mission, de me présenter Madina, Shahla, Khadija, Faïza, Hossaï, Bahidja… bref, son équipe d’une trentaine de jeunes femmes (de 18 à 39 ans), plus souriantes et ravissantes les unes que les autres, est d’un contraste stupéfiant. Les femmes existent donc, derrière les murs. Et quand elles sont en groupe, ce qui est particulièrement rare, elles expriment une décontraction, une spontanéité, une coquetterie qui leur sont interdites ailleurs. C’est peut-être aussi pour ça que Kaboul paraît si revêche. Il y manque les femmes. Des femmes en couleurs.

La radio a été lancée le 8 mars 2021 par Hamida Aman, une Afghane ayant fui la guerre et Kaboul avec sa famille dans les années 1980, élevée en Europe mais revenue en Afghanistan en 2001 à la chute des talibans pour y soutenir le développement de médias afghans. Depuis, elle multiplie les allers-retours entre Kaboul et Paris, où elle élève ses enfants, et où elle a aussi créé Begum TV, une chaîne éducative à destination des femmes qui émet par satellite vers l’Afghanistan.
Radio Begum est son pari le plus osé. Elle l’avait rêvée joyeuse, éducative et divertissante. Depuis le 15 août 2021, il a fallu tout repenser et trouver le moyen de faire accepter une radio pour femmes aux talibans, dont le chef suprême a déclaré qu’il ne voulait même pas entendre le son de leurs voix. Interdits, les invités masculins à l’antenne ou interviewés par les journalistes en reportage. Proscrits, la musique, l’animation, les blagues, les rires et même la poésie lue au micro.
Place à l’éducation, six heures par jour, trois en dari, trois en pachtou, pour pallier la fermeture des écoles secondaires et proposer aux filles (et à leurs mères) des cours dans différentes matières. Place aux conseils d’hygiène et de santé, pour des auditrices de plus en plus clouées à leur domicile et entravées dans leurs mouvements, y compris pour consulter un médecin. Place aux leçons d’économie et d’entrepreneuriat pour toutes celles qui rêvent de se lancer dans une activité rémunératrice et n’ont pas la moindre idée de comment le faire. Place aussi aux consultations de psychologues, qui rassurent, expliquent, mettent des mots sur des ressentis tabous, et prennent en direct des appels parvenant de tous les coins d’Afghanistan.

Les agents de la promotion de la vertu et de la prévention du vice (PVPV), la direction générale du renseignement et les différents ministères sont bien sûr à l’écoute et guettent le moindre faux pas. À chaque contrariété, ils appellent la station, et la PVPV débarque dans les locaux une à deux fois par mois. En 2025, elle s’est montrée irascible, a arrêté deux employés hommes et fermé la station pendant trente cinq jours. Et puis la radio a rouvert, au grand soulagement des 2,3 millions d’auditrices réparties sur presque l’ensemble du territoire.
On fait gaffe, explique Rohina, la directrice, et on ne parle jamais de politique. On se doit d’être talibans compatibles en acceptant la censure, sans renier ce à quoi on croit. Alors on slalome, on navigue à travers les récifs, on s’adapte. Ça vaut le coup. Les femmes sont si isolées ! Coincées dans leur foyer, surveillées par leur père ou mari, asphyxiées. Certaines nous crient à l’antenne leur détresse. On est leur unique lien avec l’extérieur. On doit tenir pour elles !
Ici, dans un studio, deux psychologues sont concentrées sur les appels d’une auditrice qui confesse sa honte d’avouer son état dépressif à son mari et sa terreur que sa belle famille la fasse interner. Là, une journaliste est au téléphone avec une aspirante entrepreneuse dans le nord du pays pour la mettre en contact avec deux mentors féminins qui guideront ses pas. Devant un écran d’ordinateur, une jeune fille dans un ensemble pantalon rose prépare un post à destination de Facebook (qui diffuse les programmes de la radio).
Plus loin, une professeure prépare le cours de biologie qu’elle donnera dans l’après-midi, et que suivront des milliers d’écolières, dans la cuisine familiale, dans une école clandestine perchée sur les hauteurs de Kaboul ou nichée dans une cave de Bamiyan. Là, enfin, une gynécologue m’explique que, faute d’avoir le droit de parler de contraception, elle apprend aux femmes l’importance de donner le plus longtemps possible le sein à leur bébé et donc d’espacer les grossesses de deux à trois ans. La radio est une ruche bourdonnante où chacune tente de prévoir, d’inventer, tout ce qui pourrait aider les Afghanes à rester debout au milieu des ténèbres.
On nous voit trop comme des victimes, regrette Rohina. Et c’est vrai que le contexte est terrible et qu’il y aurait des raisons d’être découragées. Mais vous n’imaginez pas comme les femmes se battent et inventent des stratégies pour survivre. Elles repèrent les failles du système, se glissent dans les interstices, saisissent la moindre occasion qui s’ouvre à elles pour apprendre, se former, se démener, maintenir une étincelle d’espoir. Mais le régime entretient la peur, l’incertitude, l’arbitraire. La situation ne fait que se crisper. Chaque jour, je me demande ce qu’ils vont encore inventer pour nous persécuter, dit une jeune fille. Nous enlever le droit de respirer ?

Un repas nous attend, servi dans la grande salle de réunion. Certaines filles ont préféré pique niquer dans le jardin, les autres se glissent autour de la table et se servent de crudités, d’aubergines et de riz en discutant avec animation. Quand on se retrouve entre amies, me dit une fille de 25 ans, on passe 80 % de notre temps à évoquer le passé ! Le passé ? Quoi par exemple ? Nos années de collège ou de lycée ! Nous avions des rêves, tous les métiers nous semblaient accessibles. Eh bien, c’est fini. Quoi encore ? Les réponses fusent.
Les sorties shopping entre copines ! Aujourd’hui la peur d’être arrêtées par la PVPV nous oblige à rentrer le plus vite possible à la maison.
Les cours de danse jazz à la salle de gym. La musique est interdite, et les filles n’ont plus le droit de pratiquer aucun sport.
Le salon de beauté ! J’y allais avec ma mère et ma tante, c’était notre moment de complicité. Mais tous les salons ont été fermés en 2023, 60 000 esthéticiennes et employées mises d’un coup au chômage.
La joie des balançoires au parc Habibullah Zazai. Il n’y a aujourd’hui que les hommes à pouvoir fréquenter les jardins publics et les parcs d’attractions.
Les soirées récitals de poésie dans les jardins du restaurant Sufi. C’était un enchantement. Aujourd’hui, la simple voix de la femme est haram [illicite], et tout spectacle interdit. Imaginer garçons et filles dans un même lieu n’est plus concevable.
Les pique-niques du vendredi au bord du lac de Qargha ! On y allait en famille, juste à la périphérie de Kaboul. Désormais, seuls les hommes ont droit au lac !

C’est vrai. J’y suis allée un soir, à la tombée de la nuit, forte du statut de touriste qui m’octroie théoriquement l’accès à certains lieux interdits aux Afghanes. À l’entrée, un taliban à cheveux longs et aux yeux cernés de khôl, kalachnikov posée sur les genoux, s’est contenté de me jauger sans demander mes papiers. Alors j’ai pris le chemin longeant le lac sur lequel frissonnaient les dernières lueurs du jour. Des hommes s’y baladaient avec nonchalance, par groupes d’amis de tous âges. Certains s’étaient assis sur un tapis et partageaient un thé. D’autres étaient allongés, les pieds au ras de l’eau, la tête sur l’épaule ou le torse d’un ami, parfois les doigts entrelacés, et j’étais frappée de ces gestes affectueux, presque sensuels, dans un pays où l’homosexualité est passible de la peine de mort. On me lançait des coups d’œil curieux, j’étais l’intruse, et je me demandais s’ils pensaient à leurs femmes, leurs filles, leurs mères recluses à la maison et privées de ces instants de fraîcheur et de beauté. À moins que l’injustice ne révolte que les femmes ?
La liste des interdits ne cesse pourtant de s’allonger à mesure que sont publiés décrets, lois, règlements, ordonnances, circulaires, sermon d’un mollah, missive d’un gouverneur. On ne sait pas toujours comment les qualifier, mais on en compte des dizaines qui limitent les droits des femmes. Il est des ordres à portée nationale, d’autres uniquement provinciale. Il est des mesures temporaires, circonstancielles, discutables moyennant bakchich, amendables. Il en est d’autres scellées dans le marbre ou plutôt signées par l’émir de Kandahar, Haibatullah Akhundzada, chef suprême des talibans, et publiées dans la Gazette officielle. Ce sont les décrets. Dix-huit, a compté l’Organisation des Nations unies (ONU), constatant que toutes ces contraintes, ajoutées les unes aux autres, s’imbriquent pour former à l’échelle du pays un système d’oppression et de violence dans lequel les femmes et les filles se trouvent piégées. Chaque privation alimente, renforce et influence les autres. La méthode est implacable. Elle vise à enfermer les femmes dans des rôles de plus en plus étroits : porter des enfants et se soumettre à la servitude domestique et sexuelle. Nous ne sommes que des instruments, me dit une jeune fille. Ou des récipients. C’est tout.
La fermeture des écoles secondaires et l’interdiction de scolariser les filles après la classe de 6° est sans doute la mesure qui a le plus ébranlé la société afghane depuis 2021. D’autant qu’elle a été suivie de leur exclusion de tout l’enseignement supérieur, faisant de l’Afghanistan le seul pays au monde à bannir l’éducation des filles : 2,4 millions ont déjà été touchées par la mesure selon l’Unicef, les conséquences se répercuteront sur plusieurs générations.
La mesure a divisé les talibans. Certains hauts responsables sont allés jusqu’à exprimer leur souhait d’une réouverture prochaine des écoles, jugeant la fermeture contre productive pour obtenir une reconnaissance internationale et un allègement des sanctions (sans doute sont-ce les mêmes qui envoient leurs filles étudier à New Delhi ou à Doha). Mais la ligne dure de Kandahar l’a emporté, et l’opprobre international ne semble avoir pour effet que de la conforter. Cette décision est cependant impopulaire en Afghanistan. Une enquête de l’ONU Femmes, publiée en 2025, estime que 91 % de la population la regrette.
Certes, les talibans de 1996 avaient pris la même mesure en arrivant au pouvoir, mais le taux de scolarisation des filles était alors infime. Tout a changé à leur départ. Entre 2001 et 2021, le nombre d’élèves a décuplé, et le taux de scolarisation des filles en âge de fréquenter l’école primaire est passé de presque zéro à plus de 80 %. Le bond des femmes dans l’enseignement supérieur a été encore plus spectaculaire : il a été multiplié par 20. On comptait plus de 100 000 étudiantes en 2021, contre à peine 5 000 en 2001. Quant au taux d’alphabétisation des femmes, il a presque doublé, passant de 17 % à 30 %, toutes classes d’âge confondues (chiffres de l’Unesco). Autant dire que les attentes des écolières – et de leurs parents – ont été anéanties par la décision des talibans, vécue comme une tragédie nationale.
Pas une jeune fille, pas une femme rencontrées lors de ce reportage qui n’ait témoigné d’une révolte et d’une infinie tristesse devant cet oukase.
Les hurlements de douleur de ma fille, lorsque l’école l’a renvoyée à la maison le jour de sa rentrée en 5°, m’ont arraché le cœur. Elle a pleuré pendant huit jours, puis elle s’est enfermée dans le silence. Elle regardait ses trois frères partir au lycée le matin avec hostilité. Elle ne voulait plus sortir ni se nourrir. Toute la famille était désemparée. Et quand on a appris qu’une de ses camarades s’était pendue, j’ai été foudroyée. Comment éviter qu’elle ne plonge, elle aussi ? Comment lui redonner espoir ?
– En fin d’année scolaire, ma fille de 10 ans est arrivée à la maison, en clamant : J’ai réussi à être nulle maman. J’ai eu les pires notes de ma classe. Je vais pouvoir redoubler ! J’ai été stupéfaite. Cela n’avait aucun sens, elle a toujours été une excellente élève, primée par ses institutrices… Et puis j’ai compris. Elle se prémunissait contre son expulsion prochaine du système scolaire en sabotant ses résultats pour espérer une année de rab… Cette idée m’a dévastée.
– J’ai 16 ans et je me sens vieille ! Ma mère est morte d’un cancer au moment de la fermeture de l’école. C’était la seule qui croyait en moi et voulait que je fasse des études. Depuis, tout s’est déglingué. Mon père a jeté tous mes livres. Quand j’ouvre mon ordinateur, mon frère me lance : Tu ferais mieux de te marier ! Et ma tante n’a cessé de faire pression pour que j’épouse un cousin taliban de dix-huit ans mon aîné. Ça ? Moi ? Plutôt crever ! Je suis allée dans un dispensaire en disant que j’avais mal à la tête et au ventre. Ils m’ont donné des médocs dont j’ai avalé toutes les boîtes. J’ai été transportée à l’hôpital et, en rentrant, j’ai prévenu mon père, Pachtoun hypertraditionnel : Si tu me parles encore de mariage et que tu m’empêches de continuer mes cours en ligne, je me tuerai, tu m’entends ? Je me tuerai ! En fait, je crois qu’il s’en fout. Mais je peux vous dire une chose : aucun taliban ne m’empêchera d’avoir une éducation. J’ai Internet, donc accès à des cours. Un jour, je quitterai cette famille et ce pays. Un jour je serai libre !
Voilà. Trois témoignages parmi une quarantaine d’autres recueillis à Kaboul. Trois histoires d’adolescentes dont la trajectoire a été brisée. Trois désastres comme il s’en compte des millions. Avec comme conséquence une explosion du nombre des mariages d’enfants… et de grossesses précoces, nous en reparlerons.

Mais il est un phénomène que les talibans n’avaient sans doute pas prévu, du moins par son ampleur : c’est l’appétence des jeunes Afghanes pour l’instruction et le foisonnement d’initiatives – locales et internationales – pour offrir une solution de remplacement aux écoles fermées. Il n’a fallu que quelques semaines, à l’automne 2021, pour que des mères en colère, des professeures désœuvrées, des élèves audacieuses décident de réunir chez elles ou dans un local secret une poignée de filles, de voisines, de cousines, d’ex-camarades d’école et leur proposent des cours. Cela s’appelle des écoles clandestines.
C’est dangereux car les délateurs sont partout. C’est risqué parce que les agents de la PVPV n’ont de cesse de vouloir les débusquer et arrêter leurs responsables. Mais elles sont des milliers, cachées dans des appartements familiaux, dans l’arrière salle d’un commerce, dans la grange d’une ferme, parfois même au sein d’une madrasa, d’une école primaire ou d’un lycée de garçons. Dans ces derniers cas, il faut de multiples complicités, voire la protection d’un taliban ou du gouverneur local. Cela arrive.
Quelques organisations internationales aident directement certaines de ces écoles, assurent la location du local, paient les enseignants, fournissent manuels scolaires, tableaux, clés USB ou cartes microSD comportant livres et vidéos utilisables hors ligne. C’est notamment le cas des associations françaises Nayestane et Femaid, qui comptent plus de 117 enseignantes pour près de 2 300 élèves.
La prudence est de mise, les communications se font sur la messagerie Signal, les professeures utilisent un pseudo. Un scénario est prévu en cas de débarquement inopiné de la PVPV : on commence par s’offusquer de leur velléité à vouloir pénétrer une collectivité uniquement féminine et on leur propose de se présenter plus tard, accompagnés d’une femme. Le temps qu’ils reviennent, les élèves ont toutes en main le Coran (Nous sommes une école religieuse) ou s’affairent sur des machines à coudre (Nous formons de jeunes couturières).

Mais c’est Internet qui a changé la donne et rompu l’isolement des Afghanes. Il n’est certes pas disponible partout, le débit peut s’avérer lent et son accès coûteux. Pire, les talibans peuvent décider de le couper, comme ils l’ont fait les 29 et 30 septembre 2025, provoquant un tel chaos dans le secteur de la banque, du commerce, des hôpitaux et du transport aérien qu’ils l’ont rétabli le 1° octobre. C’est cependant grâce à lui que plus de 200 organisations issues du monde entier proposent aujourd’hui aux Afghanes des cours et des programmes de toutes sortes.
D’abord des cours d’anglais : toutes les élèves pensent que leur salut passe par l’apprentissage de cette langue. Mais aussi des enseignements de toutes sortes, incluant informatique, commerce, finances, pensée critique, santé mentale, droits humains. Gratuite, la Begum Academy (liée à la radio) offre des leçons couvrant l’intégralité du programme scolaire afghan, du collège au lycée, conformément aux manuels officiels. Les cours sont dispensés sous forme de vidéos, en dari et pachtou, les deux langues officielles, et organisés chapitre par chapitre, la plateforme étant facilement accessible, aussi bien avec un smartphone qu’avec une tablette ou un ordinateur. Une messagerie en ligne permet aux élèves et à leurs parents de poser des questions aux enseignants, et une application a été conçue pour pallier les limitations d’accès à Internet. Surtout, elle organise des examens annuels et délivre un certificat qui ouvre aux meilleures élèves l’accès aux universités étrangères.
En juin, une centaine de ces organisations s’étaient ainsi retrouvées à Genève (Suisse) pour unir leurs efforts. Elles arrivaient de partout, des plus puissantes aux plus artisanales, toutes stimulées par l’insatiabilité des Afghanes, prêtes à tous les efforts pour continuer de s’instruire. Right to Learn, qui siège au Canada, a reçu plus de 5 000 candidatures pour un programme de 100 places, et son énorme bibliothèque en ligne (9 300 livres et vidéos accessibles gratuitement) reçoit chaque mois près de 70 000 visites d’Afghanistan. L’organisation britannique Charmaghz, longtemps connue pour ses bibliothèques mobiles, a reçu plus de 950 dossiers pour 45 places dans une classe de 2° en ligne. Flowers for the Future, qui a son siège à San Diego (Californie), enseigne chaque jour à 300 collégiennes et lycéennes grâce à un réseau de professeurs bénévoles répartis entre Boston, Newark (États Unis), Djakarta ou Hongkong.
Institute for English Literacy (IEL) à Sacramento (Californie), qui revendique 3 000 étudiantes dans 28 provinces, se concentre sur des cours d’anglais, mais avec une approche très particulière, s’appuyant sur l’empathie et une compréhension intime des difficultés et des traumatismes endurés par les jeunes filles. Plusieurs élèves me confirmeront ce lien étroit qu’elles ont tissé avec leurs professeures, essentiellement afghanes, et la fondatrice d’IEL, Elke Damesyn, qu’elles peuvent joindre vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Il y a deux ans, j’ai souhaité mourir, me confie, par Zoom, Aïna, une jeune Kaboulaise aujourd’hui réfugiée au Royaume Uni. J’avais 16 ans, mon rêve de devenir médecin s’effondrait, je n’étais plus qu’un corps sans âme, emprisonnée à la maison où la tension était atroce puisque mon père avait perdu son travail et se vengeait sur nous. Il a même cassé un jour mon ordinateur sur ma tête. Un soir où il m’avait battue, j’ai avalé de l’eau de Javel. Et j’ai appelé Elke. C’est la seule qui pouvait me comprendre. La professeure, en Californie, est restée en ligne avec elle, tout en contactant la directrice afghane d’IEL, qui a emmené Aïna à l’hôpital. Elle n’a pas lâché la jeune fille, l’a encouragée à s’accrocher aux cours, lui a plus tard fourni un nouvel ordinateur et lui a proposé de devenir professeure à son tour. C’est elle, donc, qu’Aïna a appelée à nouveau, cette fois d’Angleterre, où la famille avait réussi à émigrer, lorsque le père, un soir de furie, s’est à nouveau déchaîné contre ses enfants. Elke a alerté la police britannique, le père va être jugé, la mère et les enfants sont protégés. Aïna a retrouvé l’espoir de devenir médecin…
On se doit d’être aux côtés des Afghanes. À chaque fille prête à ouvrir son téléphone pour étudier, nous devons offrir une réponse, me disait, à Genève, Victoria Fontan, la fondatrice de l’Alliance pour l’éducation des femmes en Afghanistan, une organisation destinée à coordonner toutes les initiatives, à unifier programmes et examens, à créer des passerelles avec des universités, et à se poser en somme en ministère de l’éducation parallèle. Question d’orienter au mieux les jeunes filles et de multiplier pour elles le champ des possibles. L’alliance estime à 400 000 le nombre d’Afghanes qui reçoivent actuellement des cours de toutes sortes. Oui, 400 000. Au nez et à la barbe des talibans.
J’ai travaillé dans de nombreux pays, témoigne Elke Damesyn. Des filles comme ça, je n’en avais jamais vu ! Leur courage, leur volonté de s’instruire, coûte que coûte, en prenant tous les risques… Quand les talibans partiront, je vous assure que ces femmes seront la clé du renouveau.
Paroles d’Afghanes (4/6). Seules les femmes peuvent soigner les femmes, or le pays ne forme plus ni de docteures, ni d’infirmières, ni de sages-femmes… Une situation qui rend l’accès aux soins difficile, vire parfois au drame et fragilise la santé mentale des Afghanes, comme elles l’ont raconté à notre envoyée spéciale à Kaboul.
Bientôt, qui mettra au monde les fils des talibans ? Il faudrait quitter Kaboul. Enjamber les montagnes qui la cernent et filer au nord vers Kunduz, à la frontière avec le Tadjikistan ; foncer plus à l’ouest vers Herat, porte d’entrée sur l’Iran ; descendre vers Kandahar, fief d’Haibatullah Akhundzada, le chef des talibans ; et puis s’aventurer dans la région de Khost, si proche du Pakistan. Il faudrait atteindre les villages les plus éloignés des villes, ceux de l’austère Daykundi, des steppes désertiques du Registan et des vallées encaissées du Nouristan. C’est là qu’on prendrait la mesure du désastre.
On y verrait des dizaines de familles en deuil pour des mamans mortes en couches et des bébés perdus à la naissance ; des femmes interdites de soins parce que les dispensaires près de chez elles ont été fermés, que la route pour accéder à l’hôpital régional est longue et périlleuse, que le transport est coûteux, et qu’il ne peut, de toutes façons, être entrepris que si la patiente – dûment voilée – est accompagnée d’un homme de sa famille. Si ce dernier venait à manquer, même en cas d’urgence, même en cas de vie ou de mort, les portes du centre de soins resteraient hermétiquement closes.
On y percevrait des souffrances insondables, dues à des causes anciennes sans doute (des décennies de conflit, la pauvreté, la sécheresse, le sous investissement, la corruption et une dépendance extrême à l’aide internationale, aujourd’hui en chute libre) ; mais des causes considérablement aggravées par les politiques discriminatoires et oppressives des talibans. Le droit des femmes à la santé est désormais systématiquement violé en Afghanistan. Un rapport récent de l’Organisation des Nations unies (ONU) écrit même le mot féminicide.
Une jeune femme de 24 ans, et son dernier-né, Reza, dans un village reculé d’une province du centre de l’Afghanistan, le 24 juillet 2025. Faute d’argent pour se rendre à la clinique, en l’absence de sage-femme et à cause de la neige, la jeune femme a mis au monde ses trois enfants chez elle. Elle a perdu sa fille Feroza, 5 mois, d’une pneumonie qu’elle n’a pas pu faire soigner. La clinique, à trente minutes de moto, a fermé à la suite de la perte des subventions de l’Agence américaine pour le développement international, l’Usaid. Elise Blanchard
Je n’ai pas pu faire le tour du pays et me rendre dans les régions les plus sujettes à cette injustice et à ces drames fréquents. Mon statut de touriste rendait impossible la visite des centres de santé ou la rencontre d’ONG. Et si j’avais demandé l’autorisation de voyager dans le pays, on m’aurait adjoint un guide officiel pour surveiller et rapporter mes faits et gestes. C’était inenvisageable. Mieux valait rester à Kaboul et m’entretenir librement avec des médecins, sages femmes, psychologues, dentistes, le plus souvent en face à face, parfois aussi par Zoom, en leur garantissant l’anonymat. Toutes seraient unanimes : les règles aussi absurdes qu’injustes instituées par les talibans condamnent non seulement des milliers de vies, mais menacent à court terme la viabilité du système de santé afghan. Si rien n’est entrepris pour renverser certaines mesures, leur impact affectera plusieurs générations.
La règle la plus stupéfiante, à effet immédiat, a glacé des milliers d’étudiantes en décembre 2024 : toutes les formations dans le domaine de la santé (jusqu’alors préservé) étaient désormais fermées aux femmes. Qu’elles aient déjà étudié pendant trois ans, cinq ans ou sept ans ne changeait rien à l’affaire. Si elles n’avaient pas déjà obtenu leurs diplômes, elles étaient interdites d’examens et ne pourraient jamais exercer en tant que médecins, infirmières, dentistes, laborantines, sages femmes. Ce fut un coup de tonnerre dans le monde médical. D’abord, beaucoup de jeunes filles se sont effondrées ; leur rêve s’évanouissait, elles y avaient consacré leur temps, leur énergie, leur force. Certaines se sont donné la mort. D’autres, comme Salima, en conservent une amertume infinie.
Mon père avait trois filles. Et son entourage, principalement mes oncles, lui mettait une pression d’enfer. Prends une seconde épouse, qui te fera un fils. Pense à ton avenir. Les filles sont inutiles et partent chez leurs maris ; seul un fils assurera tes vieux jours. Cela me rendait malade et je me suis efforcée d’être le meilleur enfant qu’il puisse imaginer. J’étais première dans toutes les classes, et j’ai choisi le métier le plus prestigieux à ses yeux : médecin. J’ai travaillé jour et nuit pour y parvenir. Huit ans, autant dire une vie ! Je voulais devenir oncologue, car ma mère avait guéri d’un cancer du côlon. Et j’y étais presque ! A quelques semaines près…
Le secteur médical souffrait déjà d’une grave pénurie de professionnels. Beaucoup avaient fui l’Afghanistan après le retour des talibans, le 15 août 2021, espérant pouvoir exercer leur métier dans des conditions plus confortables et plus libres dans les pays alentour, notamment les femmes, spécialement soumises à contraintes et restrictions. En 2023, elles ne représentaient que 27 % des médecins généralistes, 18 % des spécialistes, 29 % du personnel infirmier, et seule une fraction des Afghanes avaient accès à la médecine. Mais la décision de 2024 leur a donné le coup de grâce : les autorités ont tari sciemment le vivier des futures professionnelles de la santé.

Le centre de nutrition thérapeutique en hospitalisation de Médecins sans frontières, à l’hôpital régional d’Herat (Afghanistan), le 13 octobre 2021. Il est toujours en fonction aujourd’hui. Sandra Calligaro/ITEM/SAIF Images
Les conséquences à long terme risquent d’être terribles, me dit Claudio Miglietta, le représentant de Médecins sans frontières (MSF) en Afghanistan. Nous rencontrons de plus en plus de difficultés à recruter du personnel féminin qualifié au moment même où les besoins sont cruciaux. Certaines femmes ont eu une formation complète de médecin mais travaillent comme infirmières, faute d’avoir pu passer l’examen final. D’autres sont découragées par les contraintes politiques et sociales et démissionnent. Qu’adviendra-t-il demain dans ce pays en pleine crise humanitaire ? Une sage femme de Bamiyan me confirme le casse-tête. Pour un seul hôpital et 74 dispensaires de la région (environ 520 000 habitants), nous n’avons que trois gynécologues. D’ici trois ans, elles seront parties à la retraite. Qui suivra les grossesses des femmes ?
Cela la tourmente, d’autant plus qu’elle observe parallèlement une baisse de la compétence des médecins hommes. Il suffit de faire passer un test aux jeunes diplomés qui postulent, forts de leur certificat tout frais, pour voir qu’ils n’ont pas le niveau ! Les examens se révèlent plus faciles (les filles ne sont plus dans la compétition). L’an passé, le gouvernement a même distribué des certificats à des mollahs qui n’étaient pas passés par l’université ! MSF – comme d’autres ONG – a saisi du problème le ministère de la santé taliban, soulignant l’absurde contradiction : les normes culturelles exigent souvent que les femmes ne soient soignées que par des femmes, a fortiori en médecine reproductive, mais si l’on ne forme plus de médecins femmes, ni d’infirmières, ni de sages femmes, il n’y aura plus personne pour mettre au monde les fils des talibans…
La docteure Khadija est justement gynécologue obstétricienne. Elle me reçoit chez elle, en haut d’un petit immeuble du centre de Kaboul où elle a aménagé une sorte de boudoir orné de guirlandes de fleurs en tissu, avec vue sur le ciel laiteux et la cime d’un bouquet d’arbres. Puisque mon mari est absent, sentez-vous libre d’ôter votre abaya, propose-t-elle en me servant du thé vert. Ce serait trop compliqué (elle s’enfile par la tête), mais je fais volontiers tomber le voile, ainsi que le bandeau sous hidjab qui enserre mon crâne.
La médecin est gracieuse dans sa tunique dorée parsemée de paillettes, comme on en porte au Pakistan où elle a passé son enfance. Mais je la sens stressée. Tout est si violent et si rude ! Le quartier est privé d’eau et d’électricité depuis vingt-quatre heures, mon mari au chômage, ma fille interdite d’école, et moi qui ai attendu deux ans pour trouver du boulot – les postes intéressants sont réservés aux proches des talibans -, j’assiste à la déliquescence du système de santé afghan et à la chasse aux femmes. C’est déprimant. La chasse aux femmes ? Tout est fait pour les harceler, les humilier, les décourager. Elles finiront par jeter l’éponge. Mais que de drames en perspective. Faut-il qu’ils soient aveugles et stupides !

Une sage femme de 26 ans, prend la tension artérielle d’une femme enceinte de sept mois, pendant une consultation prénatale, dans une province de l’est de l’Afghanistan, le 16 août 2025. Elle ne peut pas prescrire de médicaments, et ses patientes ne peuvent pas s’adresser au médecin homme. Elles ont, par ailleurs, l’obligation de venir accompagnées d’un homme de leur famille (mahram). Elise Blanchard pour Le Monde
Quand les talibans arrivent à l’hôpital avec leur épouse, raconte-t-elle, ils exigent immédiatement une médecin femme. Mais ils se fichent qu’il n’y en ait plus dans le reste de l’Afghanistan ! Quand on leur dit que les grossesses doivent faire l’objet d’un suivi médical régulier, ils ricanent avec mépris : Vous croyez que ma mère n’a pas su se débrouiller toute seule à la maison ? Leur égoïsme et leur ignorance me révulsent. Vous verrez que le taux de mortalité maternelle va exploser dans les années qui viennent. C’est ce que confirme le dernier rapport de l’ONU sur la santé. Passé de 1 311 à 521 pour 100 000 naissances vivantes entre 2001 et 2023 (selon la Banque mondiale), le taux de mortalité maternelle est reparti à la hausse. Les estimations de 2024 étaient de 638 décès pour 100 000 naissances vivantes (moins de 12 en France), ce qui signifiait que plus de 25 mères étaient enterrées chaque jour… ONU Femmes prévoyait alors une augmentation de 50 % en 2026.
La première exigence qui entrave la liberté de circulation des femmes – et leur accès aux soins – est celle d’être constamment accompagnée d’un mahram, c’est-à-dire d’un tuteur masculin issu de leur famille. Cette obligation, codifiée en août 2024 dans la loi dite de promotion de la vertu et de répression du vice, vaut aussi bien pour les médecins, infirmières et sages femmes se rendant à leur travail (s’il est éloigné de leur domicile) que pour les patientes. Autant dire qu’elle met les femmes dans un état de dépendance totale à l’égard des hommes de leur famille, qu’elle pénalise les veuves, les séparées, les isolées, celles dont le mari ou père travaille à l’étranger ou souffre d’un handicap (ou ne veut pas sortir !), et qu’elle compromet tout espoir de discrétion et de confidentialité des soins.
C’est donc le mari de la docteure Khadija qui la conduit chaque jour à son travail. S’il n’avait pas été au chômage, je n’aurais jamais pu accepter ce poste à une heure de Kaboul. Car il doit m’accompagner jusque dans l’hôpital et rester attendre près de mon bureau, sans bouger, jusqu’à l’heure du départ. Il n’est évidemment pas rémunéré. C’est un formidable gâchis. Une perte de revenus qui oblige les couples à des calculs et des arbitrages difficiles, sauf à avoir sous la main un autre homme – père, frère, fils, neveu – et à disposer des papiers attestant du lien familial.

Un ancien centre de santé pour femmes dans lequel une famille, expulsée du Pakistan, vit désormais. Le centre, géré par l’ONG Première urgence internationale et financé par l’Agence américaine pour le développement international, l’Usaid, a fermé ses portes à la suite des coupes budgétaires de l’administration américaine. Dans la province de Nangarhar, le 9 février 2026. Sandra Calligaro ITEM/SAIF Images
Mais c’est pour les patientes que l’exigence du mahram peut avoir des conséquences tragiques. Les histoires abondent de jeunes femmes enceintes, malades ou en pleine rage de dents débarquant en urgence devant un centre de santé et laissées à la rue, faute d’avoir un mahram. À Balkh, une femme a été contrainte d’accoucher devant la porte de l’hôpital. Une autre, qui avait attendu plusieurs heures que son mari se libère pour conduire son fils de 4 ans à l’hôpital, est arrivée trop tard, et le petit est mort. À Qalat, me raconte une infirmière, une femme au huitième mois de sa grossesse a été prise dans la nuit de violentes douleurs et, paniquée, a appelé un rickshaw pour la conduire à la clinique la plus proche. Le passage d’un checkpoint lui a été fatal. Elle a eu beau expliquer que son mari travaillait en Iran, les talibans n’ont rien voulu entendre et l’ont renvoyée chez elle, où elle est morte à l’aube.
Une sage femme de Khost [jointe par Zoom] me confie s’être réveillée, une nuit, dans une mare de sang. Elle faisait une fausse couche. Son mari étant à Kaboul, le mahram ne pouvait être que son beau-frère, qui habitait la même maison. Encore fallait-il patienter jusqu’au petit matin, passer par sa belle mère, puis attendre que l’homme, enfin prévenu, prenne son petit déjeuner et fasse sa prière avant de daigner conduire sa belle-sœur, semi-consciente, à l’hôpital, situé à une cinquantaine de minutes. Vous voyez à quel point nous dépendons de la bonne volonté d’un homme ?
Mais il est d’autres histoires aussi désolantes que folles, surtout dans les zones rurales. Des bébés nés dans des taxis, car les mamans ont attendu trop longtemps la venue de leur mari mahram. Des mères mortes chez elles des complications d’un accouchement, le déplacement dans un centre médical étant décidément beaucoup trop sujet à tracas. Des femmes éconduites à l’entrée de l’hôpital parce qu’elles ne portaient pas la burqa (récemment à Herat). Des patientes (sans mahram) perdant leur sang sur une civière tandis que des médecins hommes tergiversaient, morts de trouille, se souvient la sage-femme, à l’idée d’intervenir et d’être ensuite sanctionnés par les types de la PVPV [la police pour la promotion de la vertu et la prévention du vice]. Car ils sont là, au sein de l’hôpital. Ils surveillent, ils corrigent, ils dénoncent. Ils s’assurent qu’hommes et femmes travaillent dans des espaces séparés et ne se parlent pas ou alors le moins possible ; que les médecins hommes ne communiquent avec leurs patientes que par l’intermédiaire de leur mahram ; que les médecins femmes n’interagissent avec leurs confrères masculins qu’à travers leur propre chaperon. C’est épuisant, anxiogène, préjudiciable aux soins, assurent mes interlocutrices.
Zahira était femme de ménage dans une clinique avant que celle-ci ne ferme faute de subventions internationales. Depuis, elle rend visite à des femmes enceintes, inquiètes de l’absence de sage-femme et de structures de soins. Dans une province reculée du centre de l’Afghanistan, le 24 juillet 2025. Elise Blanchard
Hanifa est dentiste, spécialiste de chirurgie maxillo faciale, et il semble que rien ne puisse altérer la pétillance de ses yeux verts ni son espièglerie. Elle continue, dans Kaboul, de porter chaque jour un foulard de couleur, au grand dam de ses parents, qui la supplient : Hanifa, ne joue pas le mouton noir, ne te fais pas remarquer ! Mais c’est sa manière de résister. Elle assure qu’ayant le privilège de parler le pachtou, comme les talibans, elle sait remettre en place les hommes de la PVPV quand ils lui font une remarque. Toutefois, depuis les événements d’Herat (les 7 et 8 juin, la PVPV a brutalisé et arrêté des femmes incorrectement vêtues), elle se force à porter un masque, et fulmine : Ce n’est pas notre culture ! Les costumes traditionnels afghans rivalisaient de couleurs et ne cachaient pas les visages. Cela n’avait rien à voir avec ces tenues de corbeau venues d’Arabie saoudite !
Elle fait partie de la dernière génération de femmes médecins à avoir pu obtenir leur diplôme et elle entend continuer à progresser en passant sa thèse. La rareté et la technicité de sa spécialité, pense-t-elle, la protègent. Mais rien n’est simple. Des membres de la PVPV et de la direction générale des renseignements infestent l’hôpital où elle travaille, traquent les connexions entre médecins hommes et femmes, vont jusqu’à prendre des photos à la dérobée, menaçant de les envoyer au ministère de la santé. Des jeunes filles se maquillent un peu trop les yeux ? Photo ! Une femme médecin s’occupe d’un patient ? Photo ! Une interne interroge un professeur ? Photo ! Les conséquences peuvent être un avertissement, une notation préjudiciable, voire le licenciement du chef de service.
Chaque matin, de 8 h 30 à 9 h 30, les talibans réunissent le personnel masculin de l’hôpital pour des séances d’éducation religieuse et de prêche sur les bons comportements islamiques à observer au quotidien. Les filles en sont exclues, et ça nous fait marrer. Je dis parfois à un collègue : Alors, qu’est-ce qu’on vous a encore raconté d’horrible sur les femmes ce matin ? Hanifa préfère en rire, mais elle avoue que la tension ainsi créée est parfois oppressante. Un taliban de la PVPV a réuni une fois les femmes de mon département pour ânonner des préceptes religieux. Nous étions une dizaine, il était mal à l’aise, il regardait ses pieds. En revanche, quand il s’est retrouvé seul face à moi, il avait perdu toute timidité et m’a menacée : On sait tout de toi ! De tes fréquentations, de tes allées et venues, et même de ce que tu penses. A la moindre désobéissance, je ferai un rapport au ministère et tu seras virée !
Effrayant ? Hanifa la bravache hésite quelques secondes. Oui, finit-elle par dire. Heureusement que je navigue entre deux postes et que j’ai beaucoup de travail. Il me faut avoir sans cesse l’esprit occupé. Sinon… je crois que je pleurerais et que je deviendrais folle.
Voilà. Elles sont magnifiques, les femmes que je rencontre. Elles se tiennent droites, affrontent, se battent, résistent. Elles refusent de se poser en victimes et se décrivent volontiers comme endurantes. Mais elles ont leurs limites. Et il n’est pas rare qu’au cours de la conversation elles ne puissent pas retenir leurs larmes. Car c’est ça la vérité : la population afghane est déprimée. Et les femmes, premières cibles des talibans, qui les font méthodiquement disparaître de la sphère publique, traversent une crise de santé mentale sans précédent.
La plupart des jeunes filles interviewées lors de mon séjour m’ont confié avoir un jour envisagé le suicide, plusieurs d’entre elles ont fait au moins une tentative. Quant aux profs, infirmières, médecins, elles ont toutes été confrontées à des morts volontaires parmi leurs élèves, leurs collègues ou leur patientèle (immolation, pendaison, absorption de médicaments, de produits chimiques ou de mort aux rats). La détérioration de la situation des femmes, le durcissement des règles visant à les isoler et les camoufler davantage, la terreur quotidienne qu’inspire la PVPV ne cessent d’aggraver le phénomène.
Une psychologue au service d’assistance téléphonique de l’ONG Action contre la faim, en consultation avec une patiente, à Kaboul, le 9 octobre 2025. Elise Blanchard
Vous me demandez comment elles vont ? Mais mal ! Très, très mal !, s’exclame l’une des psychologues qui prennent les appels d’auditrices sur la ligne ouverte de Radio Begum, 90 % des femmes souffrent de troubles mentaux. Comment s’en étonner ? Elles sont isolées, privées d’éducation, de travail, de sortie, d’ambition, de rêves. Elles n’ont pas de compétence, zéro reconnaissance, se sentent dans une impasse. Elles ne voient aucune solution aux problèmes qui les submergent. Aucune issue. D’où des crises d’angoisse ou de panique terribles.
Les plus atteintes sont celles qui, avant les talibans, avaient eu le temps de goûter à quelques libertés. Leur suppression, jour après jour, leur confère un sentiment d’asphyxie. Et la ville autrefois synonyme d’ouverture, de culture, de distraction est aujourd’hui leur prison. En comparaison, le choc subi par les filles de la campagne est moins rude, même si les pires archaïsmes du patriarcat rejaillissent, soudain légitimés. Ce qui domine, dit une autre psychologue, c’est un sentiment d’insécurité. On ne sait rien de ce qui se trame, plus rien ne semble acquis, le pire peut se produire, on ne peut pas dormir en paix. Et si certaines, de tempérament optimiste, ont pu croire que le régime s’amenderait une fois ses marques prises, elles ont compris que c’était tout l’inverse : les femmes demeurent des cibles ; ce monde est de plus en plus façonné pour les hommes.
Ce problème de santé mentale était nié, au début, par les talibans. La culture afghane ne porte guère à l’introspection, la consultation d’un psy n’est pas entrée dans les mœurs, il y a même une stigmatisation de la démarche, perçue comme un signe de faiblesse et porteuse de honte familiale. Mais de plus en plus d’histoires ont fait surface, des rumeurs de suicides d’adolescentes interdites d’écoles ont affolé les familles, et les ONG ont toutes lancé des alertes. Dès juillet 2022, Fawzia Koofi, ancienne vice-présidente du Parlement afghan, déclarait au Conseil des droits humains de l’ONU que la situation était devenue si désespérée que chaque jour au moins une ou deux femmes se suicident.

Mahbooba, 20 ans, faisait partie de l’équipe nationale de volley ball. Depuis l’arrivée des talibans au pouvoir, elle ne peut plus jouer. Le sport est interdit aux femmes et aux filles. A Kaboul, le 8 juillet 2022. Sandra Calligaro/ITEM/SAIF Images
En août 2023, une enquête du journal en exil Zan Times dans 11 des 34 provinces que compte l’Afghanistan révélait des hôpitaux débordés par le phénomène, notamment dans la ville d’Herat, qui a certes toujours connu un taux de suicide élevé, mais dont les chiffres explosaient. Dans l’unité de santé mentale, 90 % des patientes étaient des femmes, le plus souvent instruites, qui craquent sous le poids des nouvelles restrictions. Aucun chiffre officiel ne fuite, cependant. Les talibans interdisent aux professionnels de santé de diffuser des statistiques sur les suicides, qui étaient pourtant publiées auparavant. Mais ils ne peuvent plus ignorer le sujet, quitte à lui donner un traitement… qui révulse professionnels et scientifiques.
En juin dernier, me raconte Marwa, une psychologue clinicienne particulièrement vive et engagée dans la défense des femmes, un conseil de savants religieux s’est réuni dans la province de Paktiya [à deux heures de Kaboul] et a décidé que toute personne confessant à un psy des idées suicidaires devait être référée aux oulémas. À eux de régler le dossier du suicide considéré non pas comme une question de santé, mais comme une faute morale et religieuse. À corriger, dissuader… ou punir. Car ils n’excluent pas la prison. Inutile de vous dire que j’ai interdit à mon équipe de communiquer les noms de nos patientes et que j’ai décidé qu’on n’inscrirait plus rien dans les dossiers médicaux, puisque les sbires de la PVPV se mettent à les éplucher pour traquer les suicidaires.
Quel espoir ? Quels remèdes ? Marwa se bat, chaque jour, pour empêcher ses patientes de couler. Mais le dossier suicides, décidément tabou, demeure tristement sous documenté. La plupart des morts par suicide sont tues par les familles, effrayées par l’opprobre sociale. Et les Afghans, hommes et femmes, accroissent en silence leur consommation d’antidépresseurs, accessibles sans ordonnance, quand ils ne tombent pas dans la drogue. Une patiente sur deux a un proche toxicomane. Il faudra des années, pense Marwa, pour se sortir de cette désespérance, de la spirale morbide dans laquelle ont sombré les femmes, d’ordinaire si vaillantes. Et ça la met en colère.
L’unité de soins psychiatriques de l’hôpital d’Herat (Afghanistan), le 31 mai 2023. Elise Blanchard
Paroles d’Afghanes (5/6). En Afghanistan, le droit est désormais contre les femmes et les filles. Deux nouveaux décrets émis par le régime des talibans légalisent même la violence conjugale et le mariage des enfants.
Jusqu’à la dernière minute j’ai craint qu’elle n’annule le rendez-vous. Le téléphone en main, à l’arrière de la voiture traversant Kaboul ce vendredi matin, je relisais le message dans lequel elle disait : Je serai heureuse que le monde sache la vérité sur ce qu’ils sont capables de faire ! Je savais les risques encourus par quiconque raconte son expérience de la prison au temps des talibans.
J’avais lu les rapports de l’ONU évoquant des actes de torture et de violence sexuelle commis sur des détenues, notamment celles arrêtées pendant les manifestations. J’avais noté les accusations de sévices, portées par plusieurs organisations humanitaires internationales qui soulignaient cependant l’extrême complexité de documenter ces exactions, vu les menaces de mort sur les survivantes, le chantage exercé sur certaines à l’aide de vidéos dégradantes enregistrées en prison et la stigmatisation sociale obligeant les victimes à taire ce qui leur avait été infligé ou à fuir le pays.
Mais j’ignorais tout de cette femme – appelons-la Tamana -, sinon qu’elle avait payé cher d’avoir fait partie des manifestantes de la première heure. Celles qui, sans jamais avoir milité, étaient sorties spontanément dans les rues, au surlendemain de l’arrivée des talibans au pouvoir, le 15 août 2021, pour crier qu’il fallait compter avec les elles.

Elle craint sans nul doute l’exercice de l’interview, mais elle est bien là, le sourire timide, installée à l’étage d’une cafétéria plutôt déserte en ce jour de grande prière. La trentaine, un piercing sur le nez, les sourcils tatoués, enveloppée d’un long manteau marron, avec en bandoulière un petit sac copiant la boucle Chanel. Elle est arrivée avant l’heure, laissant ses trois jeunes enfants aux soins de son mari. Et elle est résolue à parler. Ne taire aucun détail. Démasquer leur hypocrisie. Témoigner, dit-elle, sera la meilleure façon de les combattre puisqu’il n’est plus question de manifester dans les rues, puisqu’il n’y a pas d’opposition politique, puisque la terreur est partout, relayée par la police et les agents de la PVPV (promotion de la vertu et prévention du vice), les juges et les mollahs, les soldats et les caméras.
Mais il faut avant tout évoquer le choc de ce 15 août funeste qu’elle n’avait pas vu venir. Elle avait accouché huit jours plus tôt d’une petite fille qui avait contracté la rougeole, et elle était recluse chez elle, sans guère penser à suivre les nouvelles. Aussi, quand son mari l’a appelée pour lui dire : Ils sont dans le nord de Kaboul, paniqué car il faisait partie des premières cibles à abattre en tant qu’employé à la sécurité du gouvernement, c’est comme si la foudre avait traversé son corps. Les talibans ! Elle était trop jeune pour se souvenir précisément des exactions commises durant leur premier règne, mais elle savait leur violence, leur fanatisme, leur cruauté, leur misogynie. Elle était terrifiée : Un cataclysme s’abattait sur l’Afghanistan.
Le 16 août, alors que se jouait à l’aéroport des scènes de chaos, Kaboul a sombré dans un état de torpeur ; les boutiques avaient fermé leurs rideaux, les carrefours privés de leurs policiers paraissaient abandonnés ; les habitants restaient calfeutrés chez eux. Tamana, elle, surfait sur les réseaux. Un post sur Facebook a attiré son attention : une poignée de filles proposaient de manifester le lendemain devant l’Arg, l’ancien palais présidentiel, dont les talibans s’étaient emparés. Sa réaction fut viscérale : elle devait en être. Et c’est ainsi que le matin du 17 août, elle s’est retrouvée dans la rue, elle, la sage-femme discrète et paisible, officiellement en congé maternité, brandissant avec une quinzaine d’autres femmes une affichette qui clamait : On existe ! On est la moitié de l’Afghanistan !
Les talibans avaient l’air surpris, presque désemparés devant ce petit groupe de femmes, se souvient-elle. Mais ils n’ont rien osé faire. Et on a marché pacifiquement du quartier Taimani, dans le nord-ouest, vers le centre de Kaboul. Seul le patron d’un restaurant s’est montré hostile en refusant de nous servir. Ce fut l’unique contrariété, et ça nous a encouragées à poursuivre. Les jours suivants, nous étions plus nombreuses, puis encore plus nombreuses. On apprenait que des femmes commençaient à manifester dans d’autres villes du pays, c’était galvanisant. Je haïssais de toutes mes forces les barbares qui s’installaient au pouvoir. Leur drapeau blanc qui supplantait partout le drapeau rouge, vert, noir de la République me donnait envie de pleurer.
Mais, en devenant chaque jour plus massives et plus vindicatives, les manifestations de femmes ont inquiété les talibans, nerveux et agressifs. Ils surgissaient partout où arrivaient les femmes, donnant à penser qu’ils avaient réussi à en infiltrer les groupes et les obligeant à redoubler de prudence. Les 3 et 4 septembre, il y eut de vrais affrontements, des tirs en l’air, puis des gaz lacrymogènes pour disperser les manifestantes, lesquelles furent tabassées à l’aide de bâtons et de crosses de fusil, parfois fouettées.

Pourtant, je continuais, raconte Tamana. Mon mari me soutenait, mais me suppliait de faire attention. Quant au reste de ma famille, traditionnelle et pachtoune, je me gardais bien de lui dire quoi que ce soit ; ils auraient été furieux. Plus tard, la situation s’est encore plus tendue. Les talibans étaient déchaînés et ont tiré en l’air, mais j’ai aperçu des femmes blessées, avec des traces de sang. On courait dans tous les sens. Je me suis engouffrée dans un taxi, une voiture de talibans nous a suivis et a ordonné au taxi de me conduire dans la station de police du 10° district, dans le nord de Kaboul.
Là a commencé un long interrogatoire : Pourquoi étais-tu dans la rue ? Qui te pousse à manifester ? Qui te soutient ? Tu es une femme dangereuse ! Tamana tremblait en pensant à ses proches que, de fait, elle venait de mettre en danger. Faut-il que tu viennes d’une famille sans honneur ! Une bonne famille musulmane ne te laisserait jamais agir comme ça.Ils lui ont demandé un téléphone pour contacter ses proches. Elle n’a surtout pas mentionné son mari et a donné le numéro de son père, qui est accouru mais ne leur convenait pas. On ne peut rien faire d’un vieil homme ! Donne le numéro de ton frère. C’est lui qui mérite d’être battu. Puis ils l’ont emmenée dans un autre bâtiment où se trouvaient six femmes. Leurs regards indiquaient leur frayeur, mais elles ne pouvaient pas se parler.
À 22 heures, on nous a bandé les yeux et attaché les mains derrière le dos. Des hommes nombreux sont arrivés dans la pièce. J’ai entendu des filles pleurer et crier : Pardon pardon ! Un taliban s’est planté devant moi :
− Tu es d’où ?
− De Kandahar.
− Normalement, les filles de Kandahar et les filles pachtounes ne sont ni irrespectueuses ni déshonorantes. Pourquoi es-tu une exception ?
− Je reconnais que j’ai commis une faute. Je le regrette, c’était honteux !
J’avais essayé de l’amadouer, mais le type m’a donné un coup de pied. Puis j’ai entendu les filles être emmenées une à une, en pleurant, et je suis restée seule, avec quatre hommes. L’un a dit : Puisque tu as couché avec plein d’autres hommes, tu vas le faire aussi avec nous. Ils ont essayé de me forcer à me déshabiller, je me suis recroquevillée, ils m’ont infligé des chocs électriques. Et de 23 heures à 4 heures, ils m’ont violée à tour de rôle, violents, furieux lorsque j’ai fait une hémorragie, profondément injurieux. Ils m’ont laissée en état de choc, je pleurais, tremblais, claquais des dents, mon corps n’était que douleur.
Tamana essuie ses larmes, respire, se reprend. À 7 h 30, mon père et mon frère sont arrivés avec mon bébé qui hurlait et ont négocié avec le commandant pour que je puisse lui donner le sein. J’étais trop faible, c’est une femme de ménage compatissante qui a tenu la petite pour que je la nourrisse. Pendant ce temps-là, ma famille négociait ma libération. Le mari de ma sœur a accepté de donner en caution une ferme dans la province de Helmand. On a dû ajouter 500 $ et de la nourriture. Ce n’est qu’à ce prix et grâce à une connexion personnelle de mon père avec un taliban que j’ai pu ressortir, en m’engageant à me taire et à ne plus participer à une manifestation. Elle combattra donc autrement.
Vous voyez ? Ils prêchent la pureté et la moralité et brandissent le Coran. Mais ce n’est qu’hypocrisie et façade. Leur système est fait de corruption et de dévoiement. Ils peuvent arrêter les femmes pour un voile insuffisamment couvrant, et ils se ruent pour les déshabiller lorsqu’elles sont en prison.En toute impunité ! insiste-t-elle, car ils connaissent le poison instillé ainsi dans la vie des ex prisonnières et de leur entourage. Le poison de la salissure et de l’honneur bafoué. Le poison qui fait que, dans une société patriarcale aussi traditionnelle, le viol n’est pas perçu comme un crime contre la femme, mais comme une atteinte à la propriété et à la réputation des hommes de sa famille. Le coupable est moins l’agresseur que la victime, laquelle ne vaut plus rien, laquelle a intérêt à se taire. Ces mœurs ne datent certes pas de l’arrivée des talibans, mais ils les instrumentalisent et les intègrent à leur système de pouvoir.

Par deux fois Tamana a tenté de se suicider. Elle a perdu son travail et, si sa sœur continue de l’aider financièrement, sa famille, sans surprise, s’est éloignée. Elle ne rêve que de partir à l’étranger et remercie le ciel que son mari demeure son principal allié. C’est si rare, dit-elle. Combien d’ex prisonnières ont dû divorcer et fuir leur famille pour échapper à l’opprobre ou aux crimes dits d’honneur ? Une jeune femme d’Herat qui venait de se fiancer s’est pendue au mois de juin, juste après avoir été relâchée par la police qui l’avait retenue une nuit après une manifestation. Une autre a fui la région, avertie que deux de ses oncles avaient décidé de la tuer.
C’est ma hantise ! me dit une adolescente jointe par Zoom à Herat. L’autre nuit, j’ai rêvé que des talibans me capturaient et m’enfermaient dans une pièce pleine de cadavres de jeunes filles arrêtées avant moi. C’était une scène atroce, mais vous savez quoi ? J’aimerais mieux être tuée tout de suite plutôt que devoir rentrer à la maison avec la suspicion d’avoir été violée par les talibans. C’est ce que tout le monde imagine si une fille passe une nuit, quelques heures ou même quelques minutes en prison. En sortant, sa vie bascule. Elle est foutue.
Cela s’appelle la terreur. Et si les responsables talibans rejettent ces accusations de violence et de harcèlement sexuels en prison, Richard Bennett, le rapporteur spécial de l’ONU sur la situation des droits humains en Afghanistan, les maintient, année après année. De même que certains médias afghans en exil, comme Hasht e Subh, continuent de publier des témoignages évoquant l’enlèvement de prisonnières de leur cellule, la nuit, pour être conduites chez des chefs talibans ; des interrogatoires de femmes dénudées sous la contrainte ; des violences sexuelles à répétition entraînant des soins gynécologiques urgents, voire des avortements clandestins dans des cliniques locales.
Ce régime est d’une duplicité confondante, c’est même une imposture ! me dit Hoda, une jeune femme fière de se dire militante et résistante, que je retrouve dans la salle déserte d’un restaurant du centre-ville. Mais comment le prouver sans risquer notre vie et celle de nos proches ? Alors que j’enquêtais récemment sur la santé et les mariages précoces pour une organisation internationale qui a pignon sur rue, j’ai reçu une flopée d’appels menaçants : Si tu aimes ton mari et ton enfant, arrête immédiatement. Pas un mot sur les talibans ! Bon, ils sont mal renseignés, je ne suis pas mariée. Mais le ton était tel que j’ai déménagé, prévenu mes collègues et effacé messages et infos délicates. Car, à tout moment, ils peuvent fouiller ordinateurs, téléphones et messageries. C’est ainsi que la face obscure du système n’apparaît jamais au grand jour.

Par exemple ? Les meurtres de femmes publiques, dit-elle. Celles qui avaient des responsabilités sous l’ancien gouvernement. Celles qui travaillaient pour la police ou la justice. Celles qui sont engagées dans la cause des femmes ou incarnent des femmes modernes en parlant haut et fort. Cela fait plusieurs fois que mes interlocutrices mentionnent ce sujet comme l’objet d’un scandale, révoltées mais impuissantes à en dire davantage. Depuis août 2021, la mort de plusieurs dizaines de ces personnalités publiques a été dénoncée par l’ONU, Human Rights Watch, Amnesty International. Il en est que l’on a retrouvé dans la rue ou dans une décharge publique, d’autres ont été exécutées chez elles, et leur mort déguisée en suicide, d’autres ont mystérieusement disparu. La plupart du temps, aucune enquête sérieuse n’est diligentée, personne n’est condamné, ou alors un clampin, le mystère reste total.
J’ai fui à temps ! me raconte Guschehra que je joins par la plate-forme Zoom au Pakistan, où elle est réfugiée. Sinon les talibans m’auraient tuée, et j’aurais rejoint la cohorte de ces cadavres qu’on trouve au petit matin dans une rue, sans susciter d’investigation. Je ne suis même pas sûre que ma famille s’en serait émue, tant ils m’en veulent de leur avoir attiré des ennuis par mon activisme. Car les talibans savent y faire ! Ils ont emprisonné mon mari et son frère, je vous laisse donc imaginer la colère que ma belle famille nourrit contre moi. Elle travaillait pour une ONG dans le secteur de l’éducation, jusqu’à ce que la fermeture des écoles secondaires pour filles la transforme en militante. Elle a alors créé quatre écoles clandestines, organisé un réseau de professeurs, manifesté dans la rue contre le bannissement des filles de l’université, enregistré des vidéos rageuses pour les réseaux sociaux.
C’était plus que les talibans ne pouvaient supporter. Des appels anonymes et des menaces ont commencé à inonder son téléphone, elle a vite changé de numéro. Mais, une nuit de 2023, la police s’est introduite chez elle, a fouillé sa maison, emmené mari et beau-frère, tout en la poussant violemment dans l’escalier. Blessée, elle est parvenue à fuir en province, puis au Pakistan, en emmenant sa fille de 3 ans. Son mari ne veut plus entendre parler d’elle. Elle non plus, ça tombe bien. Mais sa vie de réfugiée sans moyens de subsistance est évidemment très précaire.
Pour que la mort des militantes, des porte-flambeaux, des dissidentes et des vigies ne tombe dans l’oubli, le média en ligne Zan Times (fondé en 2022 par Zahra Nader, une jeune journaliste afghane installée au Canada) a créé le projet Archive avec l’objectif d’enquêter sur les disparitions de ces femmes et de leur donner, symboliquement, une sépulture. Un projet ambitieux pour lequel le journal manque de moyens, mais qui vise à porter témoignage de l’éradication systématique des femmes de la vie publique.
Parmi elles, j’en retiens trois dont plusieurs de mes interlocutrices à Kaboul m’ont spontanément parlé. Mursal Nabizada, 32 ans, l’une des rares députées à être restée en Afghanistan pour défendre les droits des femmes, très critique des talibans, tuée par balle à son domicile, en 2023. Alia Azizi, 45 ans, ancienne policière et directrice de la prison des femmes d’Herat, disparue en septembre 2021, après avoir reçu chez elle un appel mystérieux de son travail ; les talibans n’ont jamais fait d’enquête ni répondu aux pressions internationales pour expliquer sa disparition.
Hora Sadat, 25 ans, youtubeuse joyeuse et populaire, arrêtée avec ses deux sœurs pour corruption morale en juillet 2023, puis relâchée avant d’être de nouveau convoquée au siège de la police, battue et mortellement torturée. Devant l’émoi suscité par l’annonce de sa mort, le 22 août 2023, les talibans se sont empressés de publier une vidéo de vingt minutes dans laquelle sa mère, entièrement voilée, assure qu’Hora a été empoisonnée par des amis, tandis que le porte parole de la police expliquera un peu plus tard qu’il s’agissait en fait d’un suicide avec de la mort aux rats. Foutaise, conclut Zan Times qui, lui, a mené une vraie enquête.
Si la violence et son corollaire, la peur, sont partout, notamment dans la rue avec les agents de la police des mœurs qui peuvent vous arracher un téléphone des mains, hurler Mets ton masque ! vous conduire au poste ou vous menacer de coups de fouet – le nombre de flagellations en public a considérablement augmenté -, elles se nichent avant tout dans les foyers. Disons-le : c’est rarement home sweet home, l’ennemi est – aussi – à l’intérieur.
Une étude de l’ONU Femmes mentionne qu’en 2018, donc avant l’arrivée des talibans, les Afghanes subissaient un niveau de violence conjugale trois fois supérieur à la moyenne mondiale. Il semble que ce taux soit en train d’exploser, même si on manque de chiffres puisque le nouveau pouvoir refuse désormais de collecter les données. Le sujet de la violence domestique ne vient pourtant pas naturellement dans la conversation, même avec les professionnelles de la santé. Je dois systématiquement poser la question, et là, sans exception, elles répondent : bien sûr ! Tout le temps ! Partout ! En toute impunité !
Je n’ai pas besoin d’interroger mes patientes, me dit la docteure Khadija, gynécologue. Je vois. Les bleus, les plaies, les meurtrissures… Venant d’une région très conservatrice où une fille peut être tuée pour avoir parlé à un garçon, je sais ce que les femmes endurent. Il y a peu, elle a vu un vagin déchiré par des coups. J’ai réparé, j’ai recousu. Mais je n’ai pas dit : Il faut déposer une plainte et quitter ce mari qui n’a pas supporté d’attendre quelques minutes quand il t’avait demandé un verre d’eau. J’ai dit : Sois plus disciplinée, prends mieux soin de lui. Cela vous choque ? demande-t-elle, anticipant ma réaction : Mon travail est de la protéger, et je n’ai pas de meilleur moyen.

Une sage-femme de Khost contactée par Zoom confirme tristement : La plupart des hommes battent leur femme. Et comme beaucoup d’entre eux, aujourd’hui, ont perdu leur travail, sont frustrés, prennent de la drogue, ce sont les femmes qui dérouillent. Et de plus en plus. Elles n’en parlent pas en consultation ; elles acceptent, avec fatalité, que cela aille de pair avec le mariage ; un mariage le plus souvent arrangé où la famille du marié a payé une dot, ce qui place l’épouse en situation de dépendance, puisqu’elle a été achetée. Le grand changement, c’est que les voies de recours dont elles disposaient avant ont été supprimées, les foyers pour femmes battues fermés, les ONG protectrices éliminées. Elles n’ont plus personne de leur côté. Et le droit est désormais contre elles.
Le 8 janvier, le chef suprême des talibans a en effet signé un document fondamental – le décret 12 -, qui se présente comme une sorte de code pénal, définissant règles, peines et procédures à l’intention des juges et tribunaux. Il comporte 119 articles applicables immédiatement, n’ayant fait l’objet d’aucun débat public et politique (il n’y a plus de Parlement), et codifiant une vision du monde fondée sur l’inégalité entre les sexes et sur la primauté de l’autorité masculine. La lecture en est accablante. Ainsi se trouve bel et bien légalisée la violence exercée par un homme sur son épouse. Et c’est uniquement en cas d’abus, prouvable devant le juge (os cassés, plaies ouvertes), que le mari peut être puni de quinze jours de prison (à noter que l’organisation ou la participation à des combats d’animaux est passible, elle, de cinq mois de prison). Mais le décret limite aussi la capacité de la femme à saisir la justice. Pour ce faire, et pour comparaître devant un juge masculin, celle-ci doit forcément être accompagnée… d’un mahram, c’est-à-dire un homme de sa famille. Comment faire quand ce dernier est justement l’agresseur ?
De surcroît, l’épouse s’expose à trois mois d’emprisonnement si elle rend plusieurs fois visite à sa famille sans l’autorisation de son mari et ne revient pas chez lui malgré les exhortations de ce dernier et une décision judiciaire. La voilà donc coincée, privée de se réfugier chez ses parents, pourtant seul asile possible en cas de violence. La boucle est bouclée. Notons enfin que le code institue une hiérarchie sociale de quatre catégories de citoyens : les oulémas (savants religieux), les nobles, la classe moyenne et la classe inférieure, et que la nature et la sévérité des peines dépendront donc du statut des personnes. Pour ajouter à la confusion, ce code fait aussi une distinction entre les personnes libres et les esclaves. L’ensemble est si confus et si contraire au principe d’égalité des citoyens devant la loi que même les juristes s’y perdent.
Si seulement les femmes pouvaient au moins divorcer. Le décret 18, publié le 14 mai dernier et portant sur la séparation des époux, a douché les espoirs de celles qui en rêvaient. Là encore, l’inégalité entre le mari et la femme est actée : le premier met fin au mariage dès qu’il le souhaite ; la seconde doit s’engager dans une procédure d’une complexité telle qu’elle en est dissuasive, et que celle-ci en sort dans tous les cas perdante. Mais il y a pire dans ce décret : c’est l’autorisation implicite des mariages d’enfants. Abrogée, la règle précédente interdisant les mariages de filles de moins de 15 ans. Il n’existe plus de définition de l’enfant, mais une simple allusion à la puberté, et le postulat que le silence d’une fille pubère sur un mariage contracté avant sa puberté par un proche vaut… consentement.
Tandis que la nuit tombe sur Kaboul plongeant dans l’obscurité certains quartiers privés d’électricité, j’aperçois soudain un bâtiment immense aux allures de palais des Mille et Une Nuits. Une lumière dorée en éclaire la silhouette, les arches, les colonnes, tandis que d’immenses baies vitrées laissent deviner des rideaux chatoyants et des lustres à pampilles absolument extravagants. Je fais ralentir la voiture, cette vision paraît si saugrenue. On dirait Las Vegas, alors que la ville regorge d’injonctions à la prière et à la vertu ! C’est un hall de mariage, m’informe le chauffeur. Le Taj Continental Wedding Hall, l’un des plus beaux en ville, et sûrement le plus cher. Les salons peuvent recevoir mille personnes !Mille invités ? Dans un pays en plein marasme économique et dont 85 % des habitants vivent avec moins de 1 $ / j (selon le Programme des Nations unies pour le développement) ? Les Afghans peuvent s’endetter sur des années pour s’offrir un mariage somptueux. Ça vaut le coup ! N’est-ce pas le jour le plus beau de votre vie ?
Je ne réponds pas. Je sais que la majorité des Afghanes ne le pensent pas.
Paroles d’Afghanes (6/6). Paradoxalement, l’un des rares droits qu’il reste aux femmes est de se lancer dans le business. Elles ont appris les bases sur Internet et font connaître leur activité sur les réseaux sociaux. Mais pour combien de temps encore ?
Résumons. On leur a supprimé le droit d’étudier en école secondaire et à l’université ; de travailler dans l’administration, la justice, le commerce, les ONG ; de circuler et de voyager librement ; d’ester seules en justice, d’apprendre à conduire et de pratiquer le moindre sport ; de rire, chanter, parler fort dans la rue ; de fréquenter les bains publics et les salons de beauté ; de se promener dans un parc ou au bord d’un lac, bref dans tout endroit synonyme de plaisir et de divertissement ; de côtoyer tout homme qui ne serait pas de leur famille, et de jouer le moindre rôle sur la scène publique. En gros, on leur a ôté la maîtrise de leur vie, de leur corps, et même de leurs vêtements, ce qui fait de l’Afghanistan le pire endroit au monde pour être une femme. Mais… il est un secteur qu’on leur a curieusement laissé ouvert : celui de l’entreprise.
Elles y excellent. Elles sont même extraordinairement inventives. Les talibans semblent avoir compris que le secteur privé dans lequel elles s’étaient engouffrées pouvait sauver l’économie du naufrage et que leur dynamisme – qu’ils ne cessent malgré tout d’entraver – pouvait être un atout. Elles sont 10 000 cheffes d’entreprise à avoir obtenu du gouvernement une licence depuis le changement de régime en 2021, ce qui a quadruplé leur nombre. Et plus de 120 000 travaillent actuellement sans licence, le plus souvent sans sortir de chez elles, les microentreprises étant, selon la Banque mondiale, les plus grandes pourvoyeuses d’emplois pour les femmes. Là encore, Internet les sauve. Elles y apprennent les bases de la gestion, du marketing et de la vente, parviennent parfois à obtenir une aide ou un prêt d’une organisation internationale (le plus souvent, le prêt vient quand même de leur famille), et hop ! elles se lancent en comptant sur Instagram, Facebook et YouTube pour faire connaître leur marque et leur spécialité.
À Herat, une jeune fille de 21 ans a créé une entreprise artisanale de fabrication de savon et shampooing sous le nom de Gol Magnolia (Fleur de magnolia) et rêve d’en faire une marque internationale. À Jalalabad, une autre de 22 ans a organisé chez elle un atelier de production de cornichons, tandis qu’à Bamiyan une entrepreneuse de 25 ans s’approvisionne dans les fermes alentour et fabrique d’excellents yaourts. A Mazar e Charif, Kandahar et Ghazni, des femmes fabriquent des tapis, sacs, bijoux, broderies et vêtements traditionnels destinés à l’étranger.
À Kaboul, une jeune instagrameuse propose à ses followeuses des services spécial anniversaire pour concevoir à l’avance des cadeaux originaux et ultrapersonnalisés. Une autre donne des conseils de maquillage et de mise en beauté sur mesure. Elles rivalisent d’imagination et d’idées, hélas toujours pénalisées par l’interdiction de rencontrer elles-mêmes fournisseurs et clients masculins, de se déplacer sur le territoire sans marham (chaperon masculin) ou de participer à des foires commerciales mixtes. Comment diable voulez-vous que je fasse ? s’est énervée un jour une entrepreneuse, bloquée dans tous ses mouvements. Je n’ai ni mari, ni oncle, ni frère. Dois-je sortir mon père du cimetière ?
Il est même des officiels talibans qui refusent de s’adresser directement à une femme, fût-elle cheffe d’entreprise en quête de papiers et d’autorisations que lui seul peut donner. Et il faut s’adapter à son caprice : un marham doit jouer les intermédiaires et faire la navette entre le bureau de l’édile et le couloir où se poste la femme qui demandait audience.

On marche sur la tête, soupire Arezo Osmani, qui en a maintes fois fait l’expérience. Brune aux cheveux courts, 33 ans, grande et presque statuesque dans des vêtements flamboyants, elle est entrepreneuse. Plus que cela. Patronne engagée dans une entreprise à démarche sociale : fournir un travail à des femmes, en fabriquant un objet utile aux femmes, et en faisant œuvre d’éducation des femmes. Son produit emblématique est le safepad, une serviette hygiénique antimicrobienne, lavable et réutilisable pendant environ deux ans. Elle les vend par kit de quatre (300 000 par an), avec un petit sac pour glisser une serviette usagée et une brochure de conseils sanitaires écrite en dari [à peu près le farsi. ndlr] , en pachtou et en anglais.
Un produit presque révolutionnaire dans les campagnes afghanes, où les femmes, souvent désemparées en période menstruelle et toujours effrayées à l’idée qu’un homme puisse voir du sang, utilisent des linges ou vêtements usagés qu’elles lavent en cachette, rejetant pour des raisons à la fois économiques et culturelles les protections jetables fabriquées à l’étranger, donc réputées dangereuses et soupçonnées de nuire à la fertilité…
On revient de loin, dit la boss que je rencontre à Kaboul dans une maison privée. Tant de stress, d’ignorance et de stigmatisation sociale sont attachés aux règles ! Plus de la moitié des filles n’ont eu aucune information quand elles surgissent la première fois, et 80 % sont exclues de tout événement social et familial en période menstruelle. Il faut donc instruire, rassurer, et leur permettre de parler librement entre elles. Outre les deux ateliers de fabrication qu’elle dirige à Kaboul et à Kandahar, elle organise donc des séminaires d’éducation à la santé et à l’hygiène à l’intention des jeunes filles, chargées elles-mêmes de relayer l’information autour d’elles.
Inutile de dire que le sujet (et le produit) embarrasse les talibans, réputés prudes. Voilà ce que je fabrique ! leur a-t-elle lancé un jour en sortant fièrement de son sac la protection rose. Damnation ! Ils ont regardé le plafond puis leurs pieds, évitant l’objet sulfureux, avant de signer avec empressement le document qu’elle attendait. Vite, vite, passons à autre chose ! Il n’empêche qu’Arezo, qui avait étudié, à l’université de Kaboul, psychologie, sociologie et philosophie, avant d’obtenir en Chine un diplôme de neurosciences, fournit aujourd’hui à 110 femmes un travail, des ressources pour faire vivre leur famille, et une raison de sortir de chez elles. Sans compter les sept couturières qu’elle a chargées, dans un atelier adjacent, de maintenir un savoir faire millénaire en tissant des écharpes de soie.
Il y a différentes façons de se battre, affirme l’entrepreneuse. Mon truc à moi, c’est de fournir du boulot aux femmes écrasées par des lois implacables. Elles relèvent la tête, se font mieux respecter par l’homme de la famille, ont davantage d’estime de soi et peuvent payer l’école primaire à leurs filles. C’est une bonne raison de rester dans ce pays si dur à notre égard, non ?Tous les jours elle reçoit des demandes d’emploi, mais aussi des sollicitations de conseils provenant de toutes les provinces d’Afghanistan. Comment démarrer un petit business ? Eh bien oui, sous les talibans, les jeunes Afghanes privées d’école rêvent de créer leur entreprise…
La majorité des filles que je rencontre ont cette idée dans un coin de leur tête. L’une (qui était en quatrième année de médecine) a commencé un commerce de confitures. Une autre (qui étudiait la philosophie) crée chez elle un atelier couture. Une autre, actuellement sage-femme (faute d’avoir pu continuer médecine), vend en ligne des produits pour la peau. Et si je lui demande comment elle s’imagine dans quinze ans, elle répond qu’elle sera médecin spécialiste et aussi businesswoman. N’est-ce pas contradictoire ? Pas du tout. Je voudrais créer et diriger un hôpital. Oui, il est des Afghanes très ambitieuses. D’ailleurs, le soir, quand elle sort de la clinique où elle travaille le jour, elle prend des cours d’économie en ligne.
Assila, dont le numéro m’a été donné par une de ses amies, me lance au téléphone : Rendez-vous dans mon café ! Pardon ? Je viens tout juste d’ouvrir un café. C’était mon rêve depuis des années. Venez ! Je vous offrirai un cocktail !Elle éclate de rire. Sans alcool, bien sûr !Et c’est ainsi que je découvre, dans le quartier très animé de Parwan e Do, au centre de Kaboul, le Panah Café, autrement appelé un refuge pour votre bien-être. Et c’est tellement inattendu, tellement audacieux, tellement contraire à tout ce que j’ai vu jusqu’à présent que je peine à comprendre comment un tel établissement peut s’insérer dans un environnement si hostile. Mais Assila est bien là, en hôtesse rayonnante, vêtue d’une abaya noire, et immensément fière d’avoir imaginé cet écrin chaleureux pour que les femmes se retrouvent autour d’un thé, d’un jus de fruit et d’une pâtisserie, se réconfortent, s’encouragent, se détendent. Mais est-ce bien légal ?
Je le pense, dit Assila. Je compte bien avoir ma licence. De toute façon, il fallait que je prenne le risque. Les femmes ne sont-elles pas chassées de l’espace public ? Justement ! Je devais faire quelque chose pour elles. Elles n’ont plus le droit de flâner dans les rues et se renferment chez elles, tristes à en mourir. Eh bien moi, je leur offre un petit havre de paix. Un endroit où respirer. Ce n’est pas le mood des talibans ? C’est vrai. Mais je respecte la loi, le code vestimentaire, l’obligation d’un personnel uniquement féminin et l’interdiction d’entrée aux hommes, sauf s’ils viennent en famille. Je suis irréprochable ! Dans la lettre, certainement. Peut-être pas dans l’esprit…
Pour le lancement du Panah Café à la fin du mois de juin, Assila avait invité des blogueuses, des influenceuses – oui, il en existe – et des amies entrepreneuses afin de couper le ruban rouge et partager un gâteau. Ce serait évidemment impossible dans une autre ville du pays, dit-elle. Mais ici, on peut se faufiler entre les mailles du filet, ruser, inventer, réussir à la marge. On ne sait jamais ce qui peut se passer, bien sûr. Les Afghanes sont des survivantes ! Elle s’excuse, elle doit filer : son cours d’anglais en ligne démarre dans une demi heure.

Des survivantes… C’est l’expression qu’utilisera le lendemain Malika, que je rejoins presque à l’aube, dans un sous sol où elle fait de la gym. Elle m’a intimé de veiller à n’être vue de quiconque, et je redouble de précautions en longeant une barre d’immeuble sans caractère, totalement voilée et masquée pour ne pas attirer le regard de la police des mœurs, que j’ai aperçue dans le quartier (trois talibans vêtus d’un tablier blanc), ni celui des caméras de surveillance, forcément nichées quelque part. Un escalier sur le côté semble s’enfoncer dans le sol. Une dizaine de paires de chaussures sont éparpillées devant la porte en fer que j’entrouvre lentement. C’est bien là. Une salle de sport clandestine. J’aperçois des tapis au sol, un rameur, un appareil à poulie où une femme en débardeur s’attache à muscler ses bras, un banc avec quelques haltères. Pas mal, l’endroit, hein ? dit Malika en souriant. Je n’en crois pas mes yeux. L’Afghanistan s’enfonce dans la décrépitude, il n’y a pas de raison que nos muscles en fassent autant ! Son éclat de rire allume des paillettes de gaieté dans les yeux de quelques femmes en plein exercice. D’autres m’observent à la dérobée, à l’évidence inquiètes qu’une étrangère ait pu s’introduire dans leur antre.
Le sport m’aide à vivre, assure l’ancienne étudiante en droit qui se rêvait avocate. Mais même ça, tu vois, ils nous l’ont retiré. Ils ont fermé ma fac, les résultats des examens que j’avais passés n’ont même pas été annoncés ; j’ai voulu rebondir, pris des cours en ligne de graphisme et d’anglais tout en continuant à fréquenter une salle de sport secrète. Mais un jour, six hommes de la direction générale du renseignement ont débarqué, violents. Ils ont voulu arrêter toutes les filles, la directrice s’est interposée : Emmenez-moi ! Un an plus tard, on a trouvé une autre planque. Cette fois, c’était une femme pachtoune originairede Kandahar, avec des protections talibanes, qui nous proposait ce sous sol en annonçant qu’au lieu de l’appeler salle de sport on dirait : salle de physiothérapie. Pourquoi pas ? Avec un petit bakchich à qui de droit, ça semblait jouable, raconte Malika.
Mais voilà qu’un jour, en son absence, les talibans ont à nouveau surgi : C’est quoi toutes ces machines ? Vous nous avez menti. Vous préparez une manifestation ! C’est faux, a dit la prof. Ne se trouvent ici que des femmes qui vont mal et qui se soignent. On a dû vider le lieu. Mais la femme de Kandahar est rentrée, elle a fait jouer ses relations, et on a réouvert la salle. Je suis même devenue prof ! De 6 à 11 heures, quatre jours par semaine. Certaines de mes élèves ont perdu leur travail, d’autres sont entrepreneuses à temps partiel ; des jeunes filles bravent l’interdiction de leurs parents car elles sont déprimées. C’est le seul endroit où l’on respire, où l’on oublie nos souvenirs douloureux, où l’on pense à nous-mêmes, protégées, entre filles… Même pas peur ?Pfff… Tout peut arriver. A tout moment. Mais on est des Afghanes. Des combattantes. Des survivantes. On n’a peur que de Dieu. Pas du risque, affirme Malika.
N’est-ce pas au fond ce que j’ai envie de retenir de ces dix jours en immersion dans ce pays qui condamne sciemment les femmes à l’enfer ? Leur souffrance et leur dignité. Leur désespérance mais aussi leur courage. Leur détresse et surtout leur audace, leur vaillance, leur magnifique résistance. Je pense à la jeune Zahra, 19 ans, si élégante et si sophistiquée, qui a été privée d’école l’année où elle devait entrer au lycée, prend des cours, donne des cours, se démène, se motive, lit How to Heal Yourself (comment se soigner soi-même), How to Survive the Traumas (comment survivre aux traumatismes), assure savoir à 100 % que ses efforts paieront un jour, qu’elle dirigera sa propre société et voyagera dans le monde. C’est mon rêve. Non, c’est mon but. Explorer au moins cinq pays… et Paris.

Je pense à Yasna, 22 ans, handicapée depuis sa naissance à cause de l’anémie et de la malnutrition dont souffrait sa mère pendant sa grossesse, barrée de l’université où elle était admise en informatique, mais accrochée à son petit téléphone qui lui a permis, depuis l’appartement familial surpeuplé, de suivre des cours de graphisme en ligne, de décrocher quelques contrats, de soutenir sur les réseaux des adolescentes en dépression, d’animer un book club de filles parce que lire est le meilleur moyen, dit-elle, pour résister au lavage de cerveau. Plus tard, je serai activiste et je créerai une ONG à destination des femmes, dont je serai la présidente. J’écrirai des livres, je trouverai des solutions politiques pour nous sortir de là. Et puis je voudrais marcher. Je sais que c’est possible, je l’ai vu sur Internet, la médecine fait tant de progrès en Occident…
Je pense à Shekeba, 20 ans, interviewée par la plate-forme Zoom depuis Mazar e Charif, qui a appris l’anglais sur YouTube et le parle si excellemment qu’une organisation anglaise l’a choisie pour coordonner un programme de cours en ligne et qu’une université américaine lui a octroyé une bourse. Elle rêve bien sûr de quitter le pays, comme nous toutes ! mais le sort de l’Afghanistan lui tient tellement à cœur : Quatre vingt dix pour cent des jeunes filles sont en dépression. Et que fait l’Europe ? Elle déroule le tapis rouge pour les talibans, qui devraient être en prison ! Ça me tue ! Alors je mise sur la connaissance. J’apprends, j’apprends, j’apprends. Mes deux parents me soutiennent. Je voudrais être un diamant !
C’est là-dessus que j’aurais voulu conclure. Sur la force des Afghanes. Et surtout sur l’espoir. Mais ce serait faux. Car, à court terme, il n’y en a pas. Ou peu. Et le temps joue pour les talibans, qui, en seulement cinq ans, ont déjà profondément changé le pays et imposé une nouvelle normalité. C’est insidieux, troublant, décevant, me diront même des femmes en observant la facilité avec laquelle les hommes se sont habitués, sans plus de protestations, à occuper l’espace, tout l’espace, public ; à voir les femmes recluses dans leur foyer, sans voix, sans droits, sans possible ambition ; à jouer le rôle de chefs, caractéristique certes des sociétés patriarcales, mais bien plus que cela désormais – à se sentir, au fond, seuls maîtres à bord. Une nouvelle réalité a vu le jour. Et ce sont des millions de petites filles qui grandissent dans l’idée que leurs rêves sont peut-être ridicules et leurs talents sans importance ; et des millions de garçons qui, n’ayant jamais vu une femme diriger, décider, contredire, acquièrent la conviction qu’ils sont déjà les rois.
J’aurais voulu que les hommes s’insurgent en masse !, me dit la jeune Aïna, avec l’aplomb de ses 18 ans. Qu’ils protestent contre les nouveaux décrets ou qu’ils sabotent leur application ; que les maris soutiennent leurs femmes, que les pères défendent leurs filles. Mais non. Rien ! Ils se sont laissé pousser la barbe, ont troqué leurs tee-shirts contre des shalwar kameez [longue tunique et pantalon ample],et ils ont enfilé les pantoufles du nouveau régime. Je les trouve lamentables. La vérité, c’est qu’ils aiment le pouvoir que les talibans leur donnent.

Lilia partage sa conviction : J’ai fait quatre ans d’études de médecine, avant que mon parcours ne soit interrompu par les talibans. Et qu’est-ce que j’ai entendu alors dans la bouche de mon propre père ? Au fond, c’est bien que les femmes restent à la maison. C’est ça qui tient les familles. J’en tire la conclusion que chaque foyer abrite un taliban, même quand il ne dit pas son nom. L’idée fait sourire toutes mes interlocutrices, y compris celles qui voudraient plaider en faveur d’un père qui a soutenu leurs études ou d’un mari qui se révèle un soutien loyal.
Elle anéantit Sanjar, un ancien journaliste de 42 ans qui travaille au département vente et marketing d’une société de Kaboul. Comment voulez vous qu’on réagisse contre un régime autoritaire qui tue ses opposants ? Que dois-je faire, moi, un homme, pour protéger ma femme, mes deux filles et mes deux fils, si ce n’est me taire, marcher droit et faire semblant d’accepter les règles d’un régime que j’exècre ? Je me fonds dans la masse pour le bien de ma famille, et participe malgré moi à la normalisation d’une situation atroce. C’est uniquement dans le cadre de la maison que s’exerce ma maigre résistance.
Mais le tour de force des talibans – et la perversité du système – est précisément d’avoir étendu le contrôle de l’État au cœur même de la sphère privée ; c’est d’avoir délégué à chaque homme, père, frère, mari, fils, la surveillance de la tenue, des déplacements et des activités des femmes, sous peine de sanctions qui les toucheraient eux-mêmes ; c’est de les enrôler dans leur idéologie totalitaire et de les transformer en collaborateurs et en geôliers. Les prêches du vendredi et les discours de propagande imposés une heure chaque jour dans toutes les administrations finissent par porter leurs fruits. Et les écoles coraniques sont de nouveaux relais. Car les talibans misent en fait sur le temps long et le façonnage des jeunes esprits.
Les madrasas du djihad (comme les appelle le ministre de l’enseignement supérieur, Neda Mohammad Nadeem, en rappelant qu’elles sont les gardiennes de l’esprit du djihad) sont passées de 5 000 en 2021 à plus de 23 000 en 2025, réparties dans les 34 provinces. Les mollahs qui les dirigent sont incités à recruter le maximum d’élèves, quitte à conditionner l’aide alimentaire dont ils ont souvent la charge à l’inscription des enfants d’une famille. On sait peu de choses de ce qu’on y enseigne, en plus de l’apprentissage de textes islamiques en arabe (que les enfants ne comprennent pas) et de la glorification du djihad contre les kafirs (mécréants). Mais les effets sont déjà perceptibles dans les foyers.
Des jeunes garçons se permettent de rudoyer leur mère et leurs sœurs, les traitant d’infidèles dès qu’elles sortent de la maison. Certains font même pression pour que les filles n’aillent pas du tout à l’école. Mon petit frère de 12 ans s’est permis hier de m’engueuler lorsqu’il a vu que je me maquillais pour sortir. Mon propre frère ! s’indigne la docteure Sahar, une médecin de 28 ans. Et le plus grand a renchéri en disant qu’il n’épouserait jamais une femme trop éduquée ! Quant aux filles, de plus en plus nombreuses dans les madrasas (faute d’accès au secondaire), toutes de noir vêtues, gants et voile sur le visage, elles s’entendent asséner qu’une bonne musulmane est une femme modeste au service de son mari puis de ses enfants.
Même les programmes des écoles ordinaires ont changé, me révèle Sanjar. Les gamins apprennent à lire avec des exemples guerriers : Mon oncle rentre du djihad, Le mollah Mohammad a tué des Américains. Il n’est question que d’armes, de combat, de triomphe contre l’Occident. Alors, depuis cinq ans, je déconstruis chaque soir les leçons apprises par mes fils. On lit et je décrypte. Ma fille de 16 ans, qui se morfond à la maison, pourrait être tentée d’aller à la madrasa, au moins pour rencontrer des amies. Mais vous savez quoi ? En sortant, elle me verrait comme un mauvais musulman, donc comme un ennemi… et elle deviendrait un danger pour son père !
La route de l’aéroport est un capharnaüm sans nom. Le jour est à peine levé, et il semble que tout Kaboul converge vers le nord est de la ville. Les voitures, les rickshaws, les marchands, et même des hordes d’enfants, qui se faufilent pour proposer des fleurs, en bouquets ou à l’unité dans un emballage de crépon. J’ai nettoyé mon petit téléphone en vue du passage à la police des frontières. Je l’ai purgé de tout contact et de toute trace d’interactions locales. Ne restent que quelques photos, gages de mon statut de touriste, sans trace aucune de mes rencontres. Ce sont elles, pourtant, à qui je pense. Ce sont elles qui m’obsèdent lorsque l’avion décolle et survole bientôt les pointes enneigées de l’Hindou Kouch. Et je suis envahie d’une immense gratitude.
Car la majorité des femmes citées dans ce reportage ont pris des risques fous pour venir me parler. Elles ont franchi en tremblant des checkpoints, affronté le regard soupçonneux des gardiens à l’entrée d’immeubles ou de restaurants, éludé les questions de leur famille leur recommandant la prudence, bravé les caméras qui traquent la dissidence. Fréquenter une journaliste étrangère, en terre talibane, peut vous faire arrêter, interroger, accuser d’espionnage. Leur vie risquait d’être bouleversée…
Pourtant, elles sont venues. Et avant même que j’aie le temps d’exprimer la moindre reconnaissance, ce sont elles qui me disaient merci. Merci de parler des Afghanes. De porter notre voix. De dire au monde que l’on survit, que l’on résiste, que l’on se bat. Derrière nos voiles, nos masques, nos burqas existent des visages et des femmes dotées de talents et d’espoir. L’espoir que le monde reconnaisse cette situation d’apartheid de genre, qui nous isole et nous broie. L’espoir que des mains solidaires d’Occident se tendront vers nous… plutôt que vers les talibans. L’espoir que l’on ne nous oublie pas.
Annick Cojean Le Monde des 18, 19, 20, 21, 22 et 23 août 2026
Regards de femmes photographes :
| Les photographies publiées dans cette série de reportages ont été prises entre 2021 et 2026. Elles sont issues du travail d’Elise Blanchard et de Sandra Calligaro, photojournalistes françaises ayant longuement travaillé en Afghanistan. Le 15 août 2021, Elise Blanchard assiste à Kaboul au retour des talibans au pouvoir après le retrait des forces occidentales. Depuis, elle documente l’impact des lois, dans les villes et les campagnes, imposées par le régime taliban, sur la situation des femmes et des filles. En avril, elle remporte un prix World Press Photo pour son travail sur les conséquences du recul de l’aide au développement américaine sur l’accès aux services de santé et de soin périnatal pour les Afghanes à travers le pays. Elle vient de publier Dans la maison d’un taliban (Le Cherche Midi, 384 p., 21,50 €). |
| Sandra Calligaro s’installe à Kaboul en 2007 et illustre pendant dix ans, loin des clichés de conflit, la vie quotidienne de la population afghane et l’émergence d’une classe moyenne dans les grandes villes. Dans sa série A l’ombre des drapeaux blancs, commencée après août 2021, elle photographie les combattants talibans, souvent jeunes, qui posent en nouveaux maîtres du pays. A Kaboul, elle rencontre aussi des femmes et des filles, chez elles et partout où leur présence reste tolérée bien que très fortement contrainte. Sa série a été récompensée du prix Françoise-Demulder au festival de photojournalisme de Visa pour l’image, en 2024. |
16 08 2026
L’Anglaise Amy Hunt, 24 ans, termine les championnats d’Europe d’athlétisme avec 4 médailles d’or : relais 4×100 m mixte, 100 m, 200 m et 4×100 m féminin. Du jamais vu, mais il faut tout de même dire qu’elle avait un avantage puisque, native de Birmingham, elle pouvait rentrer chez elle tous les jours… home, sweet home.

Les Britanniques Amy Hunt (à droite) et Dina Asher-Smith en action sur 200 m © Ben Stansall / AFP
Quant à Dina Asher Smith, elle a contribué à trois des 19 médailles remportées par la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord aux championnats d’Europe d’athlétisme 2026 : elle a décroché le bronze au 200 m et a fait partie des équipes britanniques féminine et mixte du relais 4 × 100 m qui ont décroché l’or. Dans l’équipe mixte, Asher-Smith faisait équipe avec Amy Hunt (vainqueure du 100 m), Jeremiah Azu (argent au 100 m) et Zharnel Hughes (argent au 200 m). Ces trois médailles font de Dina Asher-Smith, âgée de 30 ans, l’athlète la plus titrée de l’histoire des Championnats d’Europe d’athlétisme, avec 11 médailles, dont 8 d’or, notamment l’or au 200 m à Amsterdam en 2016, l’or au 100 m, au 200 m et au relais 4 × 100 m à Berlin en 2018, ainsi que l’or au 100 m et au relais 4 × 100 m à Rome en 2024. Avec huit médailles d’or, elle a dépassé Jakob Ingebrigtsen (le coureur de demi-fond norvégien a remporté l’or au 5 000 m lors de l’édition de 2026) et Sandra Elkasevic, qui a décroché 7 médailles d’or aux Championnats d’Europe d’athlétisme ; ainsi que Femke Bol, Marita Koch et Zharnel Hughes, qui ont remporté six médailles d’or.
Le bilan de l’équipe de France se ramène à 11 médailles (3 en argent et 8 en bronze), moins que les 24 à Rome en 2024, mais plus qu’en 2022 et 2016 : cela met la France au 19° rang… pour pavoiser il faudra repasser.
| Pays | Médailles | Or | Argent | Bronze | |
| 1 | Italie | 22 | 10 | 6 | 6 |
| 2 | Grande Bretagne | 19 | 9 | 8 | 2 |
| 3 | Allemagne | 21 | 6 | 10 | 5 |
| 4 | Pays Bas | 14 | 5 | 3 | 6 |
| 5 | Norvège | 6 | 4 | 2 | |
| 6 | Suisse | 7 | 3 | 3 | 1 |
| 7 | Espagne | 8 | 2 | 2 | 4 |
| 8 | Suède | 5 | 2 | 1 | 2 |
| 9 | Irlande | 4 | 2 | 1 | 1 |
| 10 | Finlande | 3 | 2 | 1 | |
| … | |||||
| 19 | France | 11 | 3 | 8 |
* Système de calcul n°1 : OR = 3 points | ARGENT = 2 points | BRONZE = 1 point
* Système de calcul n°2 : OR = 10 points | ARGENT = 9 points | BRONZE = 8 points
4ème = 7 pts | …… | 9ème = 2 pts | 10ème = 1 pt
23 08 2026
De très grosses pluies font s’effondrer une décharge aux abords de Conakry, Guinée : 31 morts, 22 blessés.
24 08 2026 16 h 57′
La fin d’après midi s’annonce paisible sur le village de Pomas – 1 000 habitants – , dans l’Aude, au sud de Carcassonne. À 17 h 02′, la tornade – essentiellement une convergence de vents contraires – est disloquée et le village dévasté. Des vents à plus de 200 km/h. Toitures arrachées, façades éventrées, vitres ou portes d’entrée détruites, comme éclatées par des obus. Pas de mort, mais 50 blessés, 300 des 500 maisons touchées…
Le ciel baissait, la couleur changeait et on a vite aperçu comme une sorte de fil qui descendait vers le sol. […] Très vite, un immense rouleau de nuages s’est formé. Il avançait vers nous avec ce bruit d’insectes, ou de moteur étouffé, à vitesse grand V.
Un habitant.
26 08 2026
Dans l’Himalaya, une langue de glacier de la face nord du Langtang Lirung – 7 234 m – se détache entraînant un glissement de terrain qui provoque la création d’une énorme masse d’eau – on parle de 10 millions m³ au départ qui deviendront 20 au plus gros de la crue – qui dévaste la vallée de la rivière Lhende, qui en aval prend le nom de Bothe Koshi, puis de Trishuli – détruisant tout sur son passage, submergeant le complexe hydroélectrique de Rishi Ganga, en endommageant 5 autres, emportant routes et ponts. La ville frontière chinoise de Gyirong est rasée. Près de 400 touristes disparus, dont 93 népalais. Un bilan au 31 août fait état de 919 morts, 4 793 disparus. À Devighat, un village en bout de la coulée, la police à 9 h du matin a ordonné à la population de fuit au plus vite : le village ne comptera qu’une dizaine de disparus.
Les autorités ont vidé deux barrages pour empêcher les eaux en furie de gonfler le Gange dans les villes de Rishikesh et Haridwar, et ont interdit aux habitants des deux villes de s’approcher des rives du fleuve sacré.
Quatorze glaciers surplombent la rivière dans le parc national Nanda Devi. Ils font l’objet d’études scientifiques, à cause d’inquiétudes grandissantes concernant le changement climatique et la déforestation. Un quart de la glace de l’Himalaya a fondu ces quatre dernières décennies à cause de la hausse des températures.
De très nombreux pèlerins hindous, venus chercher la paix et la sérénité lors d’un pèlerinage sur les pentes du mont sacré Kailash, au Tibet, ont probablement péri mercredi lors des crues dévastatrices qui ont noyé la frontière du Népal et de la Chine. Ce pic de 6 638 mètres en forme de pyramide est sacré aux yeux des hindous et des bouddhistes tibétains. Les premiers le considèrent comme la demeure des divinités Shiva et Parvati, les seconds comme le centre de l’univers. Comme son ascension est interdite, les croyants doivent se contenter d’en faire le tour pour l’observer, le long d’un parcours de trois jours de 52 kilomètres, et ont coutume de se baigner dans les eaux glacées du lac Manasarowar.

Devighat, Népal le 27 août 2026
Nuwakot (Népal), le 26 août 2026.
Trishuli (Népal), le 27 août 2026.
Un gigantesque éboulement rocheux serait responsable de cette catastrophe.
De plus en plus d’images satellitaires de la zone nous parviennent et permettent de commencer à comprendre ce qui s’est passé. L’origine du drame est un glissement de terrain de plusieurs millions de m³ de roches, qui a entraîné avec lui un glacier. On voit sur les images une partie du glacier qui s’effondre, mais c’est bien l’éboulement rocheux qui est le point de départ, et non l’effondrement.
Le glacier, situé dans le bassin versant au nord du Langtang Lirung [un sommet du Népal culminant à 7 234 mètres], était posé au dessus de la zone qui s’est déstabilisée. En cela, le scénario est différent de ce qui s’est passé à Blatten, dans les Alpes suisses, en mai 2025. Là, l’éboulement rocheux était tombé sur le glacier. Cela avait provoqué l’effondrement du glacier dans les jours qui avaient suivi. L’avalanche de roches et de glace, d’un volume bien moins important que celle à l’origine de la catastrophe au Népal et au Tibet, n’avait pas formé de laves torrentielles sur de si grandes distances. C’est la grande différence.
Cela décrit ce phénomène de lave très fluide, très liquide, composée d’eau et de débris de roches. Les images montrent un volume gigantesque descendant dans la vallée. C’est un raz de marée qui a voyagé sur des dizaines de kilomètres.
Mais à ce stade, l’une des questions fondamentales c’est de comprendre d’où vient ce volume d’eau. Des estimations, très approximatives, parlent de 50 millions de m³. Même si tout le glacier a fondu, cela ne semble pas correspondre aux volumes que l’on observe. Peut-être que le glissement de terrain a créé des retenues d’eau qui se sont ensuite relâchées d’un coup… Cela reste mystérieux et inexpliqué à ce stade.
Sur ce point, nous ne pouvons que spéculer. Cela peut être un phénomène naturel aléatoire. Il y a aussi la possibilité qu’il soit lié au réchauffement climatique, puisque cela se passe à une altitude où le permafrost [qui désigne un sol gelé en permanence] peut être sujet au dégel. De manière générale, on sait que le réchauffement le dégrade, ce qui peut entraîner des effondrements. On le voit chez nous, dans les Alpes. Mais pour un événement de cette ampleur, qui vient de se produire, nous n’avons aucune certitude. Ces phénomènes sont d’ailleurs souvent provoqués par une combinaison de facteurs.
L’événement a été enregistré comme un séisme de magnitude 5,2, mais, en réalité, c’est le glissement de terrain lui-même qui a produit les ondes sismiques. Son ampleur a été telle qu’il a provoqué cette signature.
Le terrain a été très déstabilisé. Il est possible que des pentes soient encore instables ; peut-être que des lacs sont en train de se former à la suite de dépôts de sédiments ; peut-être qu’il y aura d’autres ruptures de ces lacs ou barrages à court terme… La région reste en état d’alerte.
Les volumes exacts de roches et de glace qui sont partis n’ont pas encore été quantifiés, mais on peut déjà dire qu’il s’agit d’un événement d’une ampleur exceptionnelle, peut-être inédite. Il y avait eu une catastrophe du même type en Inde dans le district de Chamoli, en 2021, un effondrement rocheux ayant entraîné un glacier. Mais les volumes qui s’étaient détachés étaient beaucoup moins importants.
Adrien Gilbert, glaciologue et chercheur à l’Institut des géosciences de l’environnement (CNRS) Le Monde du 29 08 2026




30 08 2026
Depuis Cap Canaveral, une fusée Falcon Heavy de Space X emporte à 15 million de km de la terre le télescope Nancy Grace Roman (la première femme cadre de la NASA) – 13 mètres de long, miroir principal de 2.4 mètres – pour détecter des exoplanètes et détailler la structure du cosmos, mesurer les effets de la matière noire, mieux comprendre la relativité et la courbure de l’espace temps. Heureusement que le Congrès a encore quelque pouvoir, sinon la volonté de Donald Trump de couper les financements aurait fait capoter le projet.
9 12 2026
ET SI
Épilogue du roman de Philippe Claudel : Wanted Stock 2025, publié bien sûr avant le 28 février 2026, quand les États Unis décapitèrent l’Iran. Donc Philippe Claudel ne pouvait pas alors avoir connaissance de ces événements.
Ayant été désigné pour le prix Nobel de la Paix pour avoir commandité les meurtres de Dimitri Peskov, porte parole du gouvernement russe, tué le 12 juin 2026 pour 0.5 million $, de Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de la Russie, tué le 14 juin 2026 pour 1 million $, et de Vladimir Poutine, président de la Russie, tué le 2 juin 2026 pour un milliard $, par ses gardes du corps qui n’en pouvaient plus de le voir les considérer comme un rouleau de papier hygiénique, Elon Musk atterrit à Oslo pour recevoir son prix, le lendemain, à l’Hôtel de ville d’Oslo.
On attendait des invités du monde entier. Le président Trump s’était fait excuser en raison de sa participation à un tournoi de golf essentiel comme l’avait écrit la Maison Blanche, mais son vice président, J D Vance avait confirmé sa présence, tout comme le roi Charles III d’Angleterre, Volodymyr Zelensky, Ioula Navalnaïa [veuve d’Alexei Navalny], Emmanuel Macron, le président français, le premier ministre britannique, Keir Starmer, la présidente du Conseil italien, Georgia Meloni, Donald Tusk, le Premier ministre polonais, Pedro Sánchez, son homologue espagnol, Mohammed ben Salmane, prince héritier d’Arabie saoudite, le roi du Maroc, Javier Milei, président de l’Argentine, et quelques dizaines d’autres dignitaires des cinq continents.
Jamais remise de prix Nobel n’avait connu un public aussi prestigieux, et jamais discours de Nobel n’avait été à ce point attendu, tant on savait que Musk serait capable de prononcer des mots originaux, sans doute disruptifs, propres à peser que les grands équilibres financiers et géopolitiques.
Et tout à coup, patatras, Elon Musk meurt d’un infarctus coronaire massif.
[…] Donald Trump décida d’un deuil national de cinq jours. Les drapeaux furent mis en berne dans tout le pays. Les obsèques nationales eurent lieu le 22 décembre à Washington.
Le cercueil végétal d’Elon Musk, placé dans la Tesla Cybertruck qu’il aurait dû emprunter à Oslo, et qui avait été réaménagé pour l’occasion, quitta à quinze heures le Capitole où il avait été exposé pendant un jour et une nuit, recevant les hommages de dizaines de milliers de personnes qui avaient patienté souvent pendant des heures au dehors dans le froid glacial avant de pouvoir pénétrer dans l’édifice.
Salué tout le long du parcours par une foule considérable massée sur les côtés de la chaussée, le convoi funéraire se dirigea lentement vers la cathédrale Saint Matthieu où fut célébré un office en la mémoire de celui qui s’était toujours présenté non comme un pratiquant , mais comme un chrétien culturel. Y assistaient plus de 90 dirigeants et chefs d’État du monde entier, ce qui n’était jamais arrivé depuis les obsèques de John Fitzgerald Kennedy.
Devant l’assemblé dans laquelle au premier rang se trouvaient quatre anciens présidents des États Unis d’Amérique, Bill Clinton, G W Bush, Barack Obama et Joe Biden, le président Donald Trump prononça l’oraison funèbre dont on retint surtout les dernières envolées, qui plongèrent l’assistance dans l’expectative, tant personne ne fut capable de dire si Donald Trump parlait sérieusement ou s’il exprimait de façon métaphorique un atroce chagrin qu’il avait éprouvé, comme s’il avait dit un peu plus tôt, à l’occasion de la perte incommensurable que lui même, l’Amérique et l’humanité venait de subir.
Vous savez, on dit souvent que personne n’est irremplaçable. On le dit. On le dit souvent. Vous avez dû entendre ce genre de choses. Je ne sais pas d’où vient cette affirmation. Peut être est ce encore un de ces trucs que l’on trouve dans les ouvrages de philosophes européens à la noix, je ne sais pas, je ne lis jamais de livre. Je n’ai pas de temps à perdre, j’ai mieux à faire. Et vous aurez remarqué au passage que chez nous en Amérique, on n’a jamais eu de philosophes, et c’est tant mieux ! Les grandes nations n’ont pas de philosophes, elles ont autre chose à faire, elles ont les mains dans le moteur, elle n’ont pas le temps de rêvasser et de produire du jus de cerveau ! Mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui.
Pour en revenir à cette phrase eh bien, je peux vous le dire, elle est nulle. Nulle ! Elle est débile. Complètement débile ! Car il y a des êtres humains qui sont irremplaçables, oh oui ! Et Elon fait partie de ceux là. Il en fait partie. Personne ne peut et ne pourra remplacer Elon. Personne ! Jamais ! Vous vous rendez compte de ce que nous avons réussi à faire avec Elon en quelques mois ? On a tordu le cours des choses ! On a apprivoisé l’Histoire, cette bête sauvage, ce fauve, pour la rendre docile et qu’elle vienne nous manger dans la main ! On a mis fin à une guerre ! À une guerre ! Ce n’est pas rien, tout cela ! On a fait liquider de grandes crapules et fait en sorte qu’ils arrêtent de nuire à l’humanité et de foutre le bordel ! Et nous avons fait cela non pas avec une armée de trois millions de soldats, mais à deux, à deux seulement ! Moi et Elon ! Moi et Elon ! Deux mecs nourris de burgers et de Coca ! C’est ça l’Amérique ! Ce sont deux types qui montent sur leur canasson, qui rejettent leur chapeau en arrière, qui vérifient leur flingue à la ceinture et qui foncent dans l’inconnu ! Voilà ! Oui, c’est ça notre grandeur à nous autres Américains ! Tu vas me manquer Elon ! Tu vas nous manquer, terriblement !
Trump s’arrêta quelques secondes. On vit ses lèvres bouger sans qu’aucun son n’en sorte. Il passa le revers de sa main droite devant ses yeux, inspira longuement.
Pardon… l’émotion … On a beau être président, quand on enterre un ami, on est juste un homme avec sa peine. Elon, Elon… je l’aimais… Oui, je t’aimais, Elon, je ne te l’ai peut être pas assez dit…. Je t’aimais… Vous savez, je déteste les homosexuels. Vous le savez, que je les déteste. Ils font des trucs contre nature. Des trucs dégueulasses. Des trucs que je ne parviens même pas à imaginer, à visualiser ! C’est immonde même de penser que des êtres humains puissent faire ce genre de truc ! Abject ! On devrait les punir ! On devrait les soigner ! Les enfermer ! Les rééduquer ! Je dis cela, parce que, moi qui déteste les homosexuels, qui les déteste mais alors plus que tout, eh bien, si moi même j’avais dû être homosexuel, ce qui n’aurait pas pu arriver, je vous assure, mais imaginons, imaginons, eh bien moi, j’aurais choisi de l’être avec Elon. Sur une île, vous savez, le truc de l’île, du bateau qui fait naufrage, des deux seuls survivants et qui finissent par … Bon, vous m’avez compris. Voilà. Voilà, c’est dit.
Dites, est ce qu’on pourrait me donner un Coca ? Normal, pas Light. J’ai soif. Les émotions me donnent soif. Allez me chercher un Coca, bordel !
Ah, je voulais tout de même ajouter encore une chose, Elon. Oui, une autre chose, très importante, et qui n’a rien à voir avec les homosexuels ni avec le Coca Cola : Elon, ta mort m’a fait réfléchir. Elle a eu au moins pour moi cet avantage. elle m’a fait vraiment réfléchir, à m’en faire mal aux méninges. Et j’ai eu une révélation. Oui, appelons un chat un chat, une révélation, le mot n’est pas trop fort. C’était avant hier : ma balle s’était un peu trop enfoncée dans le sol, la faute au terrain trop gras, aux fortes pluies, et je ne savais pas trop comment la frapper pour qu’elle revienne sur le green. Voyez vous, je l’ai déjà dit souvent mais on ne me croit jamais, je ne suis jamais aussi performant pour avoir des idées claires et prendre des décisions majeures que lorsque je joue au golf. Si tout le monde se mettait au golf, je vous assure que l’humanité s’en porterait mieux. Et une fois encore, cela s’est avéré. Le golf. Une révélation. Soudain. Et que j’ai tournée et retournée dans mon cerveau.
Aujourd’hui, je peux vous l’annoncer, j’ai signé, juste avant de venir dans cette magnifique cathédrale, un décret. Un décret qui rentre immédiatement en application. Un décret que j’ai baptisé « décret Elon », en souvenir de mon ami. J’ai pensé, mûri le décret Elon pendant mes parcours de golf en ces jours de deuil national, c’était le moins que je pouvais faire pour la mémoire de mon cher ami, et je l’ai signé, ce putain de décret, il n’y pas pas une heure.
Que dit ce décret ? C’est simple. C’est une évidence. C’est d’une force et d’une clarté biblique, vous en conviendrez, et je ne vous pas qui pourrait le contester ou trouver à y redire : le décret dit que moi Donald Trump, quarante septième président des États Unis d’Amérique, j’interdis à la mort de s’en prendre à une liste de personnes dont l’identité sera annoncée dans les jours prochains. Des personnes, vous l’avez compris, qui ne sont pas remplaçables. Des personnes aussi précieuses qu’Elon. Et mon grand regret, mon immense regret, c’est de ne pas avoir imaginé et pris ce décret plus tôt, car Elon, Elon Musk, notre grand Elon Musk serait encore parmi nous, si j’avais eu l’idée de ce décret et s’il était entré en application.
L’objet de ce décret, efficient dès maintenant, est de dire à la Mort : Non, non, bats en retraite, salope ! Tu n’as pas le droit de te saisir de cette personne ! Tu n’as pas le droit de t’en prendre à cette personne ! Cette personne est protégée par le décret Elon! Fais marche arrière, retire toi, va t’occuper d’autres types. Des minables, des inutiles, des merdes, des remplaçables, ça ne manque pas, mais laisse tranquille cette personne sinon les sanctions seront terribles !
Vous me connaissez, tous ici, quand je dis quelque chose, ce ne sont pas des mots en l’air ! Si je promets la foudre, c’est que la foudre est dans ma poche. Voilà. Voilà. La Mort est prévenue. Qu’elle se tienne à carreau et fasse attention ! Je n’en dirai pas plus.
Repose en paix, Elon !
Et ce Coca, bordel ! Je vais l’attendre combien de temps ? Il y a deux mille ans un type était capable de marcher sur l’eau, et aujourd’hui, dans sa maison, personne ne peut me trouver un Coca ! ! !
Si on parvient aisément à déceler la folie chez un simple mortel, elle est plus difficile à reconnaître chez un homme d’État [1] , qui plus est président de la première puissance mondiale. D’autant que depuis des années, Donald Trump avait habitué l’opinion à gommer les frontières entre vérité et mensonge, histoire et fiction, affirmation et dénégation, fait et souhait, réduisant le domaine de la raison à un champ circonscrit et minime de la pensée, préférant donner à l’hybris les habits de la décence et s’adresser au penchant pour la passion de son auditoire plutôt qu’à sa capacité de bon sens.
Depuis qu’il était apparu sur la scène internationale le 20 janvier 2017, il avait favorisé et encouragé l’expansion sans borne de la stupidité et de l’arrogance. Avec son aval, ses encouragements, ses décisions, les positions les plus absurdes et les plus rétrogrades sur le plan scientifique avaient été favorisées.
Dès le début de son second mandat, durant lequel d’ailleurs il voulait changer la loi afin qu’il devient son deuxième mandat, il n’avait eu de cesse de museler les penseurs, les intellectuels, les scientifiques de toute nature, en supprimant des lignes budgétaires, des crédits, en fermant des laboratoires, en entravant le travail des chercheurs et des universitaires. Peu ou prou, avec des méthodes en apparence moins violentes mais tout aussi terribles, il s’inscrivait dans la lignée de prédécesseurs de fétide mémoire qu’avaient été les nazis, qui n’avaient eu de cesse de soutenir les brutes au détriment des poètes , des clairvoyants et des philosophes.
Sous Trump I et sous Trump 2, la progression de la bêtise avait été telle que plus de quinze pour cent des étudiants en première année dans les universités les plus prestigieuses du pays étaient persuadés que la terre était plate, que le monde avait été créé il y a six mille ans, et que l’homme et le singe n’avaient radicalement rien en commun. Ce pourcentage dans la population globale montait à des hauteurs indécentes. Le reste du monde n’était pas épargné tant les idées et les attitudes de Trump avaient de quoi séduire les plus crétins et les conforter dans le fait qu’une opinion pouvait équivaloir à un savoir.
[…] La stupidité progressant plus vite que l’intelligence, et l’explosion démographique accentuant le phénomène, il devenait clair que le pourcentage d’idiots était significativement plus important au début du XXI° siècle qu’il ne l’avait été sous l’empereur Auguste.
Philippe Claudel. Wanted Stock 2025

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