Tertiaire, de 66 à 1.7 m.a. 27353
Publié par (l.peltier) le 30 décembre 2008 En savoir plus

ERE TERTIAIRE, de 66 à 1,7 m.a. Cénozoïque

La dispersion des deux grands continents va s’expliquer par la théorie de la tectonique des plaques[1], défendue en 1967 par McKenzie, F.J. Vine et Hess, qui vient expliquer ce que la théorie de la dérive des continents élaborée par Alfred Wegener en 1915 ne faisait que constater : les fonds océaniques se forment par expansion de part et d’autre d’une crête dorsale continue atteignant 60 000 km de long, et depuis plus de 80 millions d’années. Cette expansion serait compensée par des phénomènes de subduction, c’est à dire, par l’enfoncement de la croûte océanique dans les profondeurs du manteau terrestre. De nos jours, mesuré par GPS, le mouvement est de 2 à 5 mm par an, dans les Alpes, l’Afrique se rapprochant de l’Europe, de 3 cm par an dans l’Atlantique, l’Amérique s’éloignant de l’Europe.

Paléocène 66 à 54.8 m.a.

66.100 m.a.                              Parmi ceux que l’on aura trouvé, il aura été bien sur le plus grand, le plus gros etc… et bien sur c’est en Amérique, au Canada plus précisément et il s’agit d’un tyrannosaure qui ignore la fin prochaine de son espèce sur cette déjà bien vieille terre.

66.043 m.a.                            La chute  en mer, d’un astéroïde géant – 10 km de Ø – , qui aurait crée le cratère de Chicxulub, par 21°20’ N et 89°30’ O, dans l’actuel Yucatan, au Mexique, 170 km de Ø, pour un tiers sur la terre ferme actuelle, et le reste dans la mer des Caraïbes, aurait mis brutalement fin à 75 % du vivant : on parle d’une énergie de l’ordre de 5 milliards de bombes d’Hiroshima, on parle encore d’une vague haute de 5 000 mètres ! Le dioxyde de soufre, un des composants des astéroïdes, se serait transformé au contact des nuages en acide sulfurique, provoquant des pluies acides ; les poussières et les incendies auraient alors filtré le rayonnement solaire, au point de refroidir l’atmosphère jusqu’à une température fatale à presque tous les groupes primitifs,  dinosaures en tête, à l’exception des plus petits d’entre eux, les ancêtres des oiseaux. Il est bien possible que cette collision ait elle-même provoqué une éjection d’astéroïdes, semailles de vie terrestre, dans tout le système solaire, principalement sur la lune.

C’est à peu près la seule explication possible à une exceptionnelle teneur en iridium, découverte en 1980, dans des couches de sédiments marins de cette époque, supérieures de 20 à 160 fois à la dose normale, dans des régions aussi éloignées que l’Italie, le Danemark ou la Nouvelle Zélande. Ces sédiments ne sont que la destination finale de cet iridium, au départ diffusé dans l’atmosphère au sein d’un nuage de particules de gaz qui enveloppa la terre. On trouve quelques exemples venant infirmer cette thèse : un squelette de dinosaure datant de 10 000 ans, des voyageurs du XX° siècle affirmant avoir vu des mammouths vivants dans la taïga sibérienne…

Certaines écoles penchent plutôt pour des éruptions volcaniques, qui auraient d’ailleurs pu être à peu près simultanées, car on connaît à la même période le phénomène gigantesque du volcanisme du Deccan, qui laissa un empilement de coulées basaltiques – les Trapps [du suédois, escalier] – sur 2 500 m. d’épaisseur, étalées dans l’espace sur 500 000 km², et dans le temps sur 500 000 ans. Les îles volcaniques que sont les Maldives, Maurice et la Réunion, témoignent encore de ce point chaud qui restera actif sous la plaque indienne en dérive. Le climat est à tendance tropical, tantôt sec, tantôt tiède et humide.

Au printemps 2016, une équipe internationale de 6 chercheurs passera deux mois à bord de la plate-forme Myrtle pour étudier les carottes sorties du fonds marin ; le centre du cratère est à 17 mètres sous la surface de l’eau ; ils extrairont plus de 300 carottes en forant jusqu’à 1335 mètres de profondeur. Les cratères de météorites sur la Terre sont habituellement tellement érodés que leurs anneaux centraux ont quasiment disparu. Le cratère de Chixculub est le seul connu dont l’anneau central a été préservé grâce aux 400 mètres de sédiments marins déposés à sa surface.

L’astéroïde de 10 km de Ø – qui a percuté la terre avec une puissance équivalente à 6 milliards de fois celle de la bombe d’Hiroshima – a traversé la croûte terrestre, soulevant 10 km au-dessus du sol des roches jusque-là situées à 15 km de profondeur, et ce en une dizaine de minutes. Sur les bords du cratère, une chaîne de montagnes plus haute que l’Himalaya est alors apparue avant de s’effondrer, formant une série de terrasses rocheuses à l’intérieur du bassin d’impact. Au centre, un pic de roches s’est soulevé – comme l’eau lorsqu’on jette un pavé dans une mare – avant de retomber pour former une structure circulaire d’environ 140 km de Ø, l’anneau central.. La croûte terrestre s’est disloquée au moment du choc, et s’est alors comportée comme un liquide, bien qu’elle ne soit pas entrée entièrement en fusion. Les échantillons de roche granitique prélevés dans la cratère sont en effet partiellement sous forme cristalline, prouvant que celles-ci n’ont pas totalement fondues sous l’effet de la collision.

L’impact de la météorite sur un sol principalement constitué de gypse (riche en soufre) et de calcaire aurait éjecté dans l’atmosphère de gigantesques quantités de particules, de vapeur d’eau, de dioxyde de carbone et de dioxyde de soufre. Les roches incandescentes expulsées du cratère auraient provoqué d’énormes incendies, accroissant encore la quantité de CO2 dans l’atmosphère. Au total, la collision aurait rejeté autant de dioxyde de carbone que la quantité produite en 5 000 ans d’activité humaine au rythme actuel ! Mais ce gaz a effet de serre n’a pas eu pour conséquence un réchauffement immédiat de la planète. Les dizaines de gigatonnes de soufre vaporisé auraient d’abord crée une sorte d’effet parasol : en diffusant la lumière du soleil, le dioxyde de soufre[2] a rapidement obscurci la ciel, privant presqu’intégralement la surface terrestre des rayons solaires. Un phénomène qui a probablement duré plusieurs décennies, provoquant une chute des températures entre 10° et 20°C. Faute de soleil, donc de photosynthèse, les plantes ont commencé à dépérir, puis les herbivores à cause du manque de nourriture, jusqu’aux animaux de grande taille comme les dinosaures. Après cet hiver de Chixculub, le dioxyde de soufre s’est dispersé et la planète a connu un épisode de fort réchauffement (10°C de plus en moyenne qu’avant l’impact) pendant environ 10 000 ans à cause de la forte concentration de CO2 atmosphérique.

Audrey Boehly.            Ça m’intéresse n°433. Mars 2017

Les effets du volcanisme entrent pour une bonne part dans l’actuelle richesse des sols : ainsi s’explique, a contrario, la pauvreté des sols australiens :

La lente poussée de la croûte terrestre fait remonter des sols jeunes et a contribué à la fertilité de vastes parties de l’Amérique du Nord, de l’Inde et de l’Europe. Mais seules quelques petites régions d’Australie ont été rehaussées ces derniers 200 m.a, surtout dans la Great Dividing Range au sud-est et en Australie du Sud, autour d’Adélaïde. Mais ces petites portions du paysage australien qui ont vu récemment leurs sols renouvelés par le volcanisme, la glaciation ou la remontée de terrains sont l’exception au regard de l’improductivité des sols et ils contribuent aujourd’hui de façon disproportionnée à la productivité agricole de l’Australie.

Jared Diamond       Effondrement            Gallimard 2005

Les scientifiques voulant englober les deux phénomènes le nomment crise KT, définie par une crise biologique majeure de 85 à 40 m.a. Certains n’excluent pas que le bouleversement crée par l’astéroïde du Yucatan, ait eu une répercussion directe sur les Trapps du Deccan. Les grands animaux ayant quasiment disparu, les mammifères purent grandir : tous les mammifères sont nés il y a 55 m.a., dont le cheval, Hyracotherium (Wyoming) qui a alors la taille d’un gros chien. Rescapés tout de même de l’ordre des dinosaures, les oiseaux, les crocodiles à sang froid, la libellule, la chauve-souris, l’abeille et la fourmi, le requin et la raie. Chacune de ces grandes ruptures d’équilibre met à mal la diversité des espèces, et nombre d’entre elles disparaissent… laissant ainsi la place à celles qui, mieux adaptées aux conditions nouvelles, ne demandent qu’à se développer.

Un courant ascendant sous la croûte terrestre du continent Amérique Afrique Europe, donne naissance à une chaîne de volcans, qui sépare ainsi les deux continents, de part et d’autre du rift médio-atlantique. Le même phénomène donnera naissance aux fosses de l’est du Pacifique, dans le prolongement de la dorsale de Californie vers le sud, et à l’océan indien, en détachant l’Inde de l’Afrique – dorsale Arabie – Antarctique.

Dans l’actuel Arizona, le Colorado commence à creuser l’empilement de 40 couches de roches : ce n’est pas tout de suite un cañon, mais on s’en rapproche tous les jours. Il a aujourd’hui une profondeur moyenne de 1 300 mètres.

65 m.a.                        Premier primate : le Purgatorius, ancêtre de tous les singes, des lémuriens et de l’homme. Il a été trouvé aux Etats-Unis. De la taille d’un rat, il vivait dans les arbres, se nourrissait de feuilles et de fruits.

60 m.a.                   Premiers proboscidiens (du grec proboskis : la trompe) : n’en restent aujourd’hui que les éléphants.

55 m.a.                        Une remontée de méthane des fonds sous-marins réchauffe l’atmosphère, au point que l’Antarctique est alors le meilleur environnement possible pour les mammifères. L’Arctique connaissait un climat subtropical et les eaux étaient beaucoup plus chaudes qu’aujourd’hui [3] : on parle de 15°. Cela va durer pendant une quinzaine de m.a., après quoi, Arctique comme Antarctique se refroidiront. Mais à l’intérieur de cette période de réchauffement en existe une autre, de grand réchauffement qui dura 130 000 ans : la température moyenne cette époque, qui était déjà plus élevée que celle d’aujourd’hui, va encore augmenter de 5 à 10 ° Celsius. On a pu observer la réponse de l’ancêtre du cheval, le sifrhippus à ce réchauffement : le sifrhippus est un tout petit cheval dont on a retrouvé des fossiles à Clarks Forks au nord-ouest du Wyoming, aux États-Unis : au tout début de cette période de réchauffement, il pesait 5.5 kg. 130 000 ans plus tard, leurs descendants pèseront 4 kg. Puis, le programme génétique voulant sans doute rattraper son retard, quand la température sera redescendue, le sifrhippus reprendra du poids, jusqu’à atteindre 7 kg.

Eocène 54.8 à 33.7 m.a.

53 m.a.                         L’Australie se sépare de l’Antarctique, qui se trouve cerné par un courant froid, lequel va beaucoup contribuer à la constitution de la plus grosse calotte glaciaire aujourd’hui connue.

50 m.a.                         L’Inde se soude à l’Asie. L’Amérique du sud est encore séparée de l’Amérique du nord, l’Afrique est encore en contact avec l’Europe.

Francis Hallé, botaniste, biologiste, passionné d’arbres et vulgarisateur hors-pair a dressé une histoire de l’arbre et des primates, les plus lointains ancêtres de l’homme. Si les premiers arbres sont apparus vers ~ 380 m.a. les premiers primates eux, datent de ~ 65 m.a. et on peut estimer le début de leur histoire de plus vieil ancêtre de l’homme à ~ 50 m.a.

L’arbre et l’Homme coexistent de façon si étroite, ils agissent l’un sur l’autre depuis si longtemps, ils ont tant d’intérêts communs en matière de lumière et d’eau, de fertilité des sols, de calme et de chaleur, qu’on peut les considérer comme de véritables partenaires dans cette entreprise souvent hasardeuse qu’est la vie sur la Terre. Que se doivent-ils l’un à l’autre ? En quoi seraient-ils différents s’ils n’avaient pas vécu ensemble

Ce que l’Homme a apporté à l’arbre, sans être négligeable, n’accède à rien d’essentiel : les arbres n’ont pas eu besoin de notre aide pour être ce qu’ils sont ; leur identité n’a jamais dépendu de nous. C’est vrai qu’à force de les observer, nous connaissons un peu leurs besoins et nous savons donc les planter, contrôler leur croissance, soigner quelques maladies qui les affectent, tenir en respect certains de leurs prédateurs tout en maintenant à proximité les pollinisateurs qui leur sont nécessaires ; encore ces connaissances-là sont-elles bien imparfaites. Rendons-nous cette justice : nous avons élargi leur emprise territoriale en faisant voyager des essences exotiques. Nous les avons améliorés, par la taille ou la greffe, par des croisements avec des partenaires sexuels judicieusement choisis, ou en leur injectant des transgènes, mais, reconnaissons-le, ces améliorations visaient notre avantage, pas le leur, qui n’a jamais fait partie de nos préoccupations Nous leur avons donné une place – parfois centrale – dans nos mythes, nos croyances, nos religions, nos tentatives intellectuelles et artistiques mais, franchement, je ne pense pas que tout cela leur ait apporté grand-chose. Nous avons entrepris l’inventaire des arbres du monde et nous les avons baptisés en latin, mais il y a des raisons de penser qu’ils s’en moquent. Un peu de lucidité amène à cette évidence : ce que l’Homme a apporté à l’arbre, bien rarement positif, relève le plus souvent du cauchemar, dans le rugissement des tronçonneuses, l’enfer des brasiers et la désolation des cendres.

Ce que l’arbre a apporté à l’Homme ? Voilà une question d’une tout autre ampleur, car les bienfaits qu’il nous dispense sont, au sens strict, innombrables. De l’ombre sur la route aux olives de l’apéro, de la flambée dans l’âtre aux marrons de la dinde, du carton où s’abrite le SDF au tableau de bord en ronce d’Amboine, de l’aspirine aux pneus d’avion, il y a bien peu de domaines où l’arbre n’ait sa place dans notre vie ; il est partout, mais avec la discrétion qui le caractérise.

Au-delà de ces bienfaits et de ces usages techniques finalement assez prosaïques, je voudrais défendre l’idée que nous avons contracté vis-à-vis des arbres une dette fondamentale : notre identité, notre origine ont jadis dépendu de leur rassurante présence à nos côtés ; nous leur devons notre nature d’êtres humains. Avant d’argumenter, comparons d’abord les âges respectifs des deux partenaires.

DEPUIS QUAND Y A-T-IL DES ARBRES ?

Lorsqu’un Homme est devant un arbre – Micocoulier ou Iroko, Ebène, Fromager ou Cèdre du Liban -, peut-il vraiment réaliser, lui qui a moins de 3 millions d’années comme membre du genre Homo, et pas plus de 200 000 ans en tant qu’Homo sapiens, qu’il est en face d’une forme de vie d’une extraordinaire ancienneté, qui existe sur notre planète et en marque les paysages depuis l’ère primaire ?

Comprenons-nous bien : je ne parle pas de cet arbre en particulier – ce Manguier, ce Platane – mais du concept d’arbre, que les botanistes appellent le type biologique arbre. C’est au milieu du Dévonien en effet, il y a 380 millions d’années, que sont apparus les premiers arbres et les premières forêts.

3 millions d’années devant 380 ! Un Homme devant un arbre, n’est-ce pas comme un oisillon qui, juste sorti du nid, se pose sur une gargouille de Notre-Dame, comme un téléphone portable oublié sur un gradin du Colisée ?

Revenons à l’apparition des premiers arbres : certains, comme les Archaeopteris, dépassent déjà les 30 mètres de hauteur ; avec les premières forêts, l’effet sur le climat ne se fait pas attendre : les températures baissent, le taux de C02 dans l’atmosphère diminue, l’humidité atmosphérique et la pluviométrie augmentent. Les terres émergées s’ouvrent ainsi à la mise en place d’animaux de grande taille. A cette époque, il n’est pas question de l’être humain : il s’en faut de centaines de millions d’années d’évolution pour qu’il finisse par émerger. Des paléoanthropologues comme Coppens et Picq, dans un ouvrage auquel je vais faire de nombreux emprunts, Aux origines de l’humanité, apportent plusieurs arguments en faveur de l’idée que les arbres nous ont façonnés ! Attention, c’est un domaine délicat et très controversé que celui de nos origines. Pour de complexes raisons où la politique, la philosophie, le nationalisme, parfois même la religion, ont leur part, les spécialistes sont rarement du même avis et ils n’hésitent pas à se quereller publiquement ; en outre, la paléoanthropologie est une science qui avance vite et toute affirmation péremptoire risque de se trouver ruinée par de nouvelles découvertes. Le point de vue que je vais défendre est solide mais il n’est pas le seul. L’histoire évolutive qui mène à l’Homme peut se résumer ainsi : jusqu’alors exclusivement aquatiques, sous la forme de Poissons, les Vertébrés s’adaptent au milieu terrestre, devenu hospitalier grâce aux forêts. Des animaux ambigus connus sous le nom de Pré-Mammaliens, après avoir occupé la niche écologique majeure, la surface du sol, sont ensuite éliminés par les crises du début du Secondaire, où prend place ce qui semble être la plus importante extinction d’espèces qu’ait connue la planète ; l’espace libre permet l’avènement des grands Reptiles. Ces derniers s’approprient les plus importants environnements disponibles, la surface du sol avec les Dinosaures, la mer avec les Ichtyosaures et même le ciel avec les Ptérosaures ou Reptiles volants. Les Mammifères sont déjà là mais, à l’ombre des grands Reptiles, ils doivent se contenter des miettes, c’est-à-dire se satisfaire d’un milieu que les Reptiles ne leur disputent pas, celui des arbres. Purgatorius unio, une petite bête de moins de 20 grammes, vivait dans les arbres des collines du Purgatoire, dans une région qui est actuellement le Montana, et il se nourrissait de gommes et d’autres exsudats produits par les arbres. Beaucoup de paléontologues s’accordent à le considérer comme l’un des plus anciens Primates et, à ce titre, il portait tous nos espoirs ; pour que ceux-ci se concrétisent, il va d’abord falloir laisser passer cette ère des grands Reptiles qui va durer 185 millions d’années. Entretemps, des plantes nouvelles apparaissent, qui marquent une étape vers la réalisation du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui.

L’APPARITION DES PLANTES MODERNES

Les plantes à fleurs – Tulipier et Magnolia, Hêtre ou Laurier, Liquidambar ou Platane -apparaissent entre les tropiques il y a 150 millions d’années et se répandent dans toutes les régions du globe. Devenant des arbres, elles concourent à l’extinction ou à l’expulsion d’autres groupes de plantes arborescentes : les Lycophytes cessent d’être des arbres pour adopter la forme d’herbes ; quant aux Gymnospermes – Sapin et Mélèze, If et Pin, Cèdre et Araucaria -, incapables de perdre leur nature d’arbres, elles sont repoussées vers les hautes latitudes nord et sud ou vers les montagnes tropicales. Comme les Pré-Mammaliens au début de l’ère secondaire, les grands Reptiles disparaissent de manière dramatique : il y a 65 millions d’années, de gigantesques éruptions volcaniques en Inde viennent rendre très difficiles les conditions de la vie terrestre. D’énormes émissions de dioxyde de carbone et de soufre entraînent des pluies acides, tandis que l’obscurcissement du ciel, en limitant le rayonnement solaire, se traduit par un épisode glacial semblable à un hiver nucléaire. La chute d’une météorite de plusieurs kilomètres de diamètre est peut-être venue compliquer encore davantage une situation déjà critique ; quoi qu’il en soit, parmi les plantes et les animaux, c’est l’hécatombe.

Les plantes à fleurs se sortent plutôt bien de cette crise aux dimensions planétaires ; certaines parviennent à survivre, elles réparent peu à peu les dégâts subis et, à l’heure actuelle, les Angiospermes dominent toujours le monde végétal. Les Dinosaures, plus vulnérables, disparaissent en laissant la place aux Mammifères ; nous sommes alors au début du Tertiaire et les conditions sont redevenues favorables : les forêts s’étendent sur la planète, face à une faune appauvrie. Les Mammifères se diversifient en occupant, comme les Reptiles l’avaient fait avant eux, tous les environnements disponibles, la mer avec les Baleines, le ciel avec les Chauves-Souris et le milieu terrestre avec les Chats et les Renards, les Biches, les Sangliers, les Eléphants et les Buffles.

Les Primates, c’est-à-dire les Singes et les Lémurs, méritent une mention spéciale, parce que, quelque part dans cet ordre, se cachent les espèces qui furent nos ancêtres, et parce qu’ils occupent un milieu très original, celui des arbres. De fait, les Primates représentent un ordre de Mammifères adapté à la vie dans les arbres. Il ne s’agit pas d’un milieu marginal puisque au Paléocène et à l’Eocène – de 60 à 40 millions d’années -, la période la plus chaude et la plus humide du Tertiaire, de vastes forêts couvrent la quasi-totalité des terres émergées. Seuls nous intéressent ici les Primates dont les dimensions corporelles sont à peu près les nôtres, entre 1 et 2 mètres, entre 30 et 200 kilos. Ceux qui ont la taille d’une Souris, comme le Purgatorius évoqué ci-dessus, sont indifférents aux chutes et ne présentent pas d’adaptations permettant de les éviter ; quant à ceux dont le poids excède 200 kilos, ils ne se risquent pas à grimper aux arbres.

Les deux groupes de Primates vont se partager le monde des cimes : la journée est aux Singes et la nuit aux Lémurs. D’emblée ils rencontrent un grand succès évolutif : les Primates, dorénavant, vont régner dans l’univers de la canopée. Le Paresseux est le seul autre grand Mammifère arboricole capable de cohabiter avec les Singes ; certains doivent planer comme les Ecureuils volants ou pratiquer le vol actif comme les Chauves-Souris.

LES PRIMATES, SEIGNEURS DES ARBRES

Enfants naturels des luxuriantes forêts d’Angiospermes qui couvrent la Terre à l’Eocène, les Primates entament, avec les arbres, une histoire évolutive commune qui dure encore, après 50 millions d’années. S’agit-il d’une vraie coévolution entre les Primates et les arbres, comme le proposent Thomas et Picq ? Bien que la démonstration, sur le plan de la génétique, reste à faire, il faut admettre que la situation est propice à la coévolution puisque chacun des partenaires a besoin de l’autre.

Les Primates ont besoin des arbres parce que ces derniers offrent un site de vie auquel ils se sont adaptés. L’un des avantages de ce site est d’être presque inexpugnable : les dangers ne viennent plus d’en bas ; il est vrai qu’ils peuvent éventuellement venir du ciel, où veillent les Rapaces prédateurs, et les feuillages n’offrent qu’une protection relative. Les arbres assurent aussi aux Primates leur nourriture, faite de fruits, de feuilles, de miel et d’œufs, et même de petits animaux.

Mais les arbres ont aussi besoin des Primates, et ceci est encore plus vrai des arbres angiospermiens que des gymnospermiens. S’il semble assez rare que la pollinisation des fleurs soit assurée par des Primates – l’Arbre du voyageur est pollinisé par un Lémurien -, il est fréquent, en revanche, que ces derniers jouent un rôle majeur dans la dispersion des graines. Les fruits s’entourent de péricarpes comestibles, sucrés donc riches en énergie, charnus, aux couleurs attrayantes et dont les odeurs délicieuses ouvrent l’appétit des Primates qui arrivent en foule. La véritable fonction de ces fruits est d’attirer les animaux disperseurs de graines : bien entendu, d’autres animaux – Oiseaux, Chauves-Souris, Rongeurs – dispersent aussi les graines, mais on peut penser des Primates, du fait qu’ils vivent en permanence dans la canopée, qu’ils se sont servis les premiers. Ce qui évoque la coévolution, c’est aussi une sorte de jeu de ping-pong évolutif dans lequel chacun des partenaires, en alternance, est modifié sous l’influence de l’autre. Les arbres mettent en place des fruits attractifs ; les Primates cèdent à ces attraits et accourent, si nombreux qu’ils se mettent à consommer aussi les feuilles ; les arbres sont alors en danger, du fait de la limitation de leurs fonctions majeures – photosynthèse, respiration, transpiration – et ils se défendent en mettant en place des molécules dissuasives – essences, latex, tannins, alcaloïdes – qui rendent les feuilles impropres à la consommation ; à leur tour, les Primates inventent une parade : ils diversifient les espèces arborescentes dont ils mangent les feuilles ; ils peuvent aussi ingurgiter des argiles, ou même modifier leur système digestif : les Colobes développent un estomac complexe, un peu semblable à celui des Ruminants, avec des poches spéciales dans lesquelles des bactéries et des enzymes spécifiques atténuent les problèmes de digestion. Ce qui importe ici, c’est que les arbres et les Primates actuels sont, dans une certaine mesure, les produits d’une histoire évolutive commune, qui s’est prolongée pendant des dizaines de millions d’années.

Les Primates sont ainsi parfaitement adaptés à la vie dans les canopées forestières. En nous limitant aux espèces diurnes auxquelles appartiennent nos ancêtres, on constate que presque tous les aspects de leur structure corporelle sont des adaptations qui leur permettent de grimper aux arbres et d’y vivre : leur épine dorsale, fréquemment verticale, est longue et flexible, spécialement au niveau du cou et de la taille ; situées dans le dos, leurs omoplates permettent une ouverture des bras sur plus de 200 degrés ; les membres sont allongés, les articulations très mobiles et les pouces des mains opposables ; les doigts fins, longs et d’une extrême sensibilité sous les phalanges distales, permettent de saisir et de relâcher les branches avec rapidité et précision ; corrélativement, les doigts ne sont plus terminés par des griffes, mais par des ongles. Les canopées proposant des ressources alimentaires variées – insectes, bourgeons, jeunes feuilles, nectar, fruits -, les Primates se libèrent de l’entomophagie stricte des ordres de Mammifères voisins. D’où la mise en place d’une denture adaptée aux diverses fonctions qu’impose un régime alimentaire éclectique, avec incisives, canines et molaires.

LES ARBRES ET LE VOLUME DU CERVEAU

Un crâne haut, court et volumineux distingue les Primates de tous les autres Mammifères. Cela est lié d’abord au développement de la vision : des yeux rapprochés et situés en façade permettent une évaluation précise du relief et de l’éloignement des objets : la force sélective ayant conduit à la vision binoculaire aurait été la nécessité de juger correctement des distances, pour des animaux qui sautent d’une branche à l’autre.

Avoir des yeux capables de percevoir le relief dans un angle de vision de près de 180 degrés vers l’avant est aussi un avantage pour des animaux chassant des proies mobiles ; mais les yeux vers l’avant sont aussi un handicap par rapport aux yeux latéraux : ils ne permettent pas la vision sur 360 degrés qui procurait une certaine sécurité en cas d’arrivée des prédateurs.

Les Primates, prédateurs d’Insectes, de Mollusques et de petits Vertébrés, sont aussi des proies pour les Rapaces. Comment vont-ils compenser la perte de sécurité qu’entraîne la réduction de leur champ visuel ? Faut-il admettre, comme le fait Perry, que la vie en groupe soit la solution pour augmenter collectivement une sécurité devenue insuffisante au niveau individuel ? Elle est en tout cas un préliminaire à la vie en société, une perspective promise à un grand avenir dont il sera question plus loin. Le crâne haut, court et volumineux qui caractérise les Primates s’explique aussi par l’expansion de leur cerveau. Ils sont plus intelligents que les Mammifères qui les ont précédés au cours de l’évolution, et cela se comprend. Un quadrupède qui se déplace en deux dimensions – Tapir, Vache, Sanglier, Girafe ou Cabiai – n’a pas besoin pour cela d’une grande intelligence ; mais les Primates vivent dans un environnement en trois dimensions, plus complexe et plus dangereux, du fait des risques de chute, que celui qu’exploitent les Mammifères terrestres. Ces risques sont tout à fait réels si l’on en juge par la proportion élevée de Primates actuels présentant des cals d’anciennes fractures dues à des chutes. On a constaté aussi que les individus âgés et corpulents devenaient de plus en plus prudents, empruntant des chemins détournés pour éviter les gouffres canopéens qu’ils franchissaient d’un bond lorsqu’ils étaient jeunes. En tant que gros et vieux Primate, j’approuve tout à fait ce comportement. Mais la concentration mentale qu’imposent les risques de chute n’est pas le seul facteur du développement de l’intelligence : la longue dépendance des jeunes, les capacités d’apprentissage, l’adolescence retardée et une vie longue dépassant la période de reproduction, tout cela, qui distingue les Primates des autres Mammifères, s’explique aussi par le mode de vie arboricole, comme nous le verrons plus loin. Bien entendu, la vie en groupe a aussi contribué à faire des Primates les plus encéphalisés de tous les Mammifères. La vie dans la canopée, dit Donald Perry, a pour résultat de produire des êtres intelligents.

Même si l’on voit les caractères de l’être humain se mettre en place peu à peu, l’Homme appartient encore à un futur très lointain. Il y eut d’abord, au sein de l’ordre des Primates, l’apparition des Singes hominoïdes. C’est en Afrique de l’Est, à l’Oligocène supérieur (25-20 millions d’années) qu’habitait le Proconsul, Proconsul major, gros comme un Gorille, dépourvu de queue, vivant dans les arbres des forêts humides de montagne, où il se déplaçait en marchant sur les branches. Son volume cérébral était proportionnellement plus élevé que celui des autres Primates de son époque. Proconsul était un Singe hominoïde, situé à l’origine d’une lignée qui nous intéresse au premier chef puisqu’elle a conduit au genre Homo. Cette fois, c’est vraiment notre histoire qui commence, et elle commence dans les arbres ! Un autre Hominoïde, un peu plus récent, le Dendropithèque, mérite une mention particulière, car ses membres antérieurs très longs lui permettaient de se déplacer sous les branches – et non plus sur elles, comme le Proconsul – dans une position plus stable, propice à des déplacements plus rapides, avec le corps en position verticale. C’est ce que l’on appelle la brachiation, pratiquée actuellement par les Gibbons. Peut-être, comme le font les Gibbons actuels, le Dendropithèque mettait-il de temps à autre le pied à terre, son corps ayant alors une position verticale à laquelle la brachiation l’avait prédisposé .

Marcher au sol va d’ailleurs devenir une obligation pour les Primates hominoïdes car au Miocène moyen, il y a 17 millions d’années, l’Afrique cesse d’être exclusivement couverte de forêts humides ; l’alternance de saisons impose des paysages plus ouverts, forêts sèches ou savanes boisées. Alors que les arbres de la forêt équatoriale leur offraient en permanence des fruits, des bourgeons et des jeunes pousses, il va falloir que les Hominoïdes apprennent à descendre au sol, au moins en saison sèche, pour y rechercher des nourritures nouvelles, racines, bulbes et tubercules. Peut-être jetaient-ils déjà des regards concupiscents sur les Herbivores rencontrés à cette occasion ?

J’imagine qu’ils ont dû tenter de s’emparer de ces viandes, avant de comprendre qu’un bipède occasionnel est bien trop maladroit pour satisfaire sa faim de cette façon-là. Comment devient-on vertical et bipède lorsqu’on appartient à la classe des Mammifères où prédominent les animaux horizontaux et quadrupèdes ? Quels peuvent être les avantages d’un mode de locomotion si familier qu’il ne soulève guère de questions parmi ceux qui, comme vous et moi, se contentent de l’utiliser au quotidien ? Et d’abord, qu’est-ce exactement que la bipédie ?

L’ACQUISITION DE LA BIPÉDIE

La bipédie dont il est question ici implique évidemment la marche sur les membres postérieurs ; elle implique aussi que le corps soit vertical lors de la marche, que cette verticalité puisse être maintenue sans l’appui de la queue, et que l’association entre marche et verticalité ait un caractère permanent. Ceci ne s’applique ni aux Oiseaux, ni au Tyrannosaure, ni au Kangourou. Finalement, avec la définition adoptée, seuls les Primates sont de véritables bipèdes.

Linné considérait la bipédie comme une caractéristique de l’Homme, qui le différenciait de tous les autres Primates ; ce point de vue a été abandonné lorsqu’on s’est aperçu que tous les Primates actuels étaient capables de pratiquer la bipédie, au moins occasionnellement, lors des déplacements au sol. Voir des Lémurs malgaches danser en traversant une route ou un Gibbon de Malaisie se déplacer dans l’herbe, d’un arbre à l’autre, en marchant avec autant de précaution qu’un équilibriste sur son fil et en se servant, comme lui, de ses bras comme de balanciers, cela suffit pour se convaincre que la bipédie ne fait décidément pas partie du propre de l’Homme. La bipédie du Primate implique une position verticale du corps qui est elle-même liée au grimper vertical. Comment serait-il possible de grimper le long d’un tronc sans adopter sa verticalité ? Marcher sur deux pieds ou grimper le long d’un tronc d’arbre fait appel aux mêmes muscles, travaillant de la même façon. D’une certaine manière, la verticalité des Primates est celle des arbres eux-mêmes.

Beaucoup d’arbres ont aussi des branches maîtresses à port presque horizontal, le long desquelles les Gibbons ou les Atèles utilisent la brachiation. Cette façon de se déplacer non pas sur la branche, mais sous elle, en se suspendant par un bras, puis par l’autre, en gardant le corps à la verticale, aurait-elle aussi permis l’acquisition de la bipédie ? Les Primates actuels qui se déplacent par brachiation, comme les Gibbons ou les Siamangs, sont aussi ceux qui, au sol, adoptent aisément la bipédie. Avec un démarrage rapide et économique puisqu’il suffit d’amorcer une chute pour mettre le corps en mouvement, la bipédie permet d’atteindre des vitesses élevées. Lorsqu’il court, le bipède fonctionne comme un système simple de deux pendules inversés, les deux jambes, dont le mouvement est entretenu par un ensemble de ressorts, muscles et tendons. Peut-être une posture héritée d’un mode de vie arboricole n’est-elle pas sans mérite s’il s’agit de vivre au sol.

La bipédie humaine est-elle nécessairement héritée d’un mode de vie arboricole ? Le débat à ce sujet est animé car l’origine des caractères fondamentaux des humains passionne. Ce n’est pas ici le lieu de discuter des très nombreuses hypothèses en présence ; disons seulement qu’il est aisé de les ranger en deux groupes, celui de la bipédie originelle et celui de la bipédie d’acquisition récente L’hypothèse de la bipédie originelle ne saurait être mieux défendue que par Yvette Deloison, paléoanthropologue, dont la passionnante Préhistoire du piéton ; essai sur les nouvelles origines de l’homme réalise une remarquable synthèse entre des opinions anciennes – l’idée de bipédie originelle remonte à 1863 – et les découvertes récentes de l’auteur.

PRÉHISTOIRE DU PIÉTON

Pour comprendre l’hypothèse d’Yvette Deloison, il faut adopter une définition de la bipédie profondément différente de celle que j’utilise ici, surtout parce que la verticalité du corps n’est plus nécessaire. La bipédie est alors un mode de locomotion d’une extraordinaire ancienneté : il y a 290 millions d’années, un Reptile du Permien, Eudibamus cursoris, était déjà bipède. Chez les Dinosaures, la bipédie est devenue fréquente : l’Iguanodon herbivore était bipède, comme le Tyrannosaure Carnivore ou le Velociraptor mangeur d’œufs. Les Oiseaux ont pratiqué une bipédie continue du Jurassique à l’époque actuelle. A travers une longue série d’ancêtres bipèdes, on est arrivé à un Mammifère ancestral bipède, puis à un Primate non spécialisé, bipède bien entendu, ancêtre à la fois des Australopithèques, des grands Singes actuels et de l’Homme. Ce Primate bipède ancestral – qui reste à découvrir -, Yvette Deloison le baptise Protohominoides bipes et lui affecte un âge minimum de 30 millions d’années, ce qui nous ramène à l’Oligocène inférieur. Les Primates hominoïdes – Proconsul, Dendropithecus et les autres -, apparus plus tardivement, à l’Oligocène supérieur, seraient des formes secondairement adaptées à la vie arboricole, ce qui les empêche de jamais pouvoir être considérés comme nos ancêtres ; voilà une prétention qui leur est interdite. Nous autres humains, dit Yvette Deloison, sommes les descendants du Protohominoides bipes, dont nous avons conservé la structure non spécialisée, et aucun de nos ancêtres n’a jamais été arboricole. La bipédie originelle, dit-elle, s’impose comme une évidence. Une évidence qu’elle prend soin d’étayer de multiples façons : le pied humain, n’étant pas préhensile, ne saurait être d’origine arboricole ; les grands Singes n’ont pas de fesses alors que le muscle fessier est le plus volumineux et le plus puissant de notre organisme, tant il est vrai que la fesse fait l’Homme ; nos omoplates ne sont pas adaptées à la brachiation et, d’ailleurs, l’Homme, avec ses bras courts et ses longues jambes, rencontre beaucoup de difficultés à se déplacer dans les arbres ; même, notre pouce opposable n’ayant pas la structure de celui des grands Singes, notre main n’a jamais été utilisée pour nous suspendre aux branches.

Cette accumulation d’arguments éveille l’attention ; à la lecture de la Préhistoire du piéton, des objections viennent à l’esprit : un Primate arboricole peut avoir des pieds non préhensiles : s’il pratique la brachiation, cela ne le gêne nullement. Il s’ensuit que le pied humain non préhensile est compatible avec une origine arboricole.

Il est faux que l’Homme soit peu à son aise dans les arbres : beaucoup de jeunes humains et d’adultes entraînés s’y déplacent avec élégance. Yvette Deloison ne semble pas avoir perçu la profonde affinité qui unit l’Homme à l’arbre. En forêt, lorsqu’un gros animal s’approche – Sanglier, Potamochère, Loup ou Buffle -, l’idée de l’arbre comme refuge vient immédiatement à l’esprit. D’une façon plus générale, je sens chez Yvette Deloison le refus a priori d’une origine arboricole de l’être humain, un refus qui est d’ailleurs largement partagé : pour une bonne partie de la communauté scientifique, et de la société humaine en général, il est insupportable de penser que l’Homme puisse descendre du Singe, selon la formule consacrée depuis Darwin, et même sous la formulation actuelle, l’Homme et le Singe descendent d’un ancêtre commun. L’idée reste ignominieuse et incompatible avec la dignité humaine.

L’HOMME LE PLUS DANGEREUX D’ANGLETERRE

Lorsqu’elles commencèrent à se répandre, à partir de 1859, les idées de Darwin sur l’évolution biologique devinrent immédiatement un sujet de scandale dans l’Angleterre de l’époque victorienne : le grand public, les scientifiques, le clergé, tout le monde était furieux à l’idée de participer d’une quelconque nature animale. La Bible étant considérée comme l’expression de la vérité, il convenait d’en prendre le texte au pied de la lettre, notamment sur ce point essentiel : Dieu avait créé l’Homme à Son image et il n’y avait pas à revenir là-dessus.

Darwin fut considéré un temps comme l’homme le plus dangereux d’Angleterre et l’histoire a gardé la trace des commentaires peu élogieux qui ont salué l’idée de notre possible ascendance arboricole : Espérons que ce M. Darwin ait tort, avait dit une dame de la bonne société, mais si par malheur il avait raison, espérons que cela puisse rester entre nous. Un scientifique d’une certaine notoriété avait exprimé la même tendance à la rétention du savoir : C’est une découverte humiliante et moins on en parlera, mieux cela vaudra…

Fort heureusement, un siècle et demi plus tard, nous n’en sommes plus là : il est maintenant communément admis que l’être humain puisse être effectivement un Mammifère appartenant à l’ordre des Primates et à la famille des Hominidés. Pourtant, en ce début du XXIe siècle, toutes les réticences n’ont pas encore disparu, lorsqu’il s’agit de reconnaître que l’être humain est de nature pleinement animale, ou que son apparition résulte de processus conformes aux lois habituelles de l’évolution zoologique. De telles réticences, j’en ai personnellement constaté l’existence dans deux fractions distinctes de la société française, l’Eglise et les sciences humaines, et je ne serais pas surpris qu’elles subsistent, au moins dans une certaine mesure, chez les nombreux tenants de la bipédie originelle.

Je me sens plus à l’aise dans la deuxième des hypothèses en présence, celle de la bipédie d’acquisition récente ; parce qu’elle est conforme aux géniales intuitions de Darwin, parce qu’elle donne aux arbres un rôle prééminent dans notre histoire évolutive, mais surtout parce que je la crois vraie, je voudrais maintenant discuter cette deuxième approche de la bipédie humaine, en reprenant le fil d’une histoire interrompue.

L’HYPOTHÈSE DE LA BIPÉDIE D’ACQUISITION RÉCENTE

Revenons au Miocène moyen, il y a 17 millions d’années, lorsqu’un climat devenu plus sec impose aux Hominoïdes africains de se livrer à des incursions au sol, pour y rechercher rhizomes et tubercules. Des incursions brèves à la vérité : leur vie est encore presque exclusivement arboricole.

En dépit du refroidissement général, une grande forêt s’est maintenue autour de la Méditerranée, et les Hominoïdes venus d’Afrique s’installent dans le Sud de l’Europe. Ils n’étaient pas nos ancêtres mais ils n’en méritent pas moins un clin d’œil, en tant qu’Européens, en hommage à Calvino.

Qui étaient nos ancêtres et d’où venaient-ils ? Dès 1871, Charles Darwin avait prévu qu’ils devaient venir d’Afrique ; à l’époque, cette idée s’était heurtée à l’arrogance d’une Europe colonisatrice.

A partir des années 1970, grâce à d’importantes campagnes de fouilles, des paléontologues de renom, L. S. B. Leakey et R. E. E Leakey, Coppens, Senut, Pickford, d’autres encore, sont parvenus à la conclusion que Darwin avait raison : nos ancêtres étaient des Primates hominoïdes et ils venaient d’Afrique tropicale. Ces recherches confirment un point essentiel à mes yeux : nos ancêtres étaient arboricoles et c’est donc dans les arbres d’Afrique qu’il convient de rechercher le secret de nos origines. Secret est le mot qui convient, car, en dépit des découvertes récentes, de grandes lacunes subsistent et les âpres querelles entre spécialistes compliquent encore la situation : en fait d’agressivité, les Primates actuels ne le cèdent en rien à ceux du Miocène. Viennent ensuite les Australopithèques. Nous sommes toujours en Afrique : au Pliocène, entre 5 et 3 millions d’années, le climat est chaud et humide, et la forêt tropicale persiste. Mais ce n’est pas là qu’ont choisi de vivre les nouveaux venus qui préfèrent la savane arborée. Les Australopithèques font-ils partie de nos ancêtres, ou représentent-ils un rameau latéral de notre arbre généalogique ? La question est débattue, avec la vigueur qu’on imagine.

LES AUSTRALOPITHÈQUES DANS LES ARBRES D’AFRIQUE

Lucy, découverte en Ethiopie en 1974 lors des fouilles dirigées par Yves Coppens, est en très bon état de conservation et ses restes fossiles ont permis d’acquérir une idée assez complète de ce qu’était cette petite personne, haute de 1,06 mètre, comme une femme pygmée actuelle.

Comment vivaient-ils, les Australopithèques ? Cela ne surprendra pas : ils passaient au moins la moitié de leur temps dans les arbres ; ils y grimpaient sans difficulté, s’y déplaçaient par brachiation et y construisaient des nids arrimés aux plus hautes branches pour s’y réfugier en cas de danger. La grande faune vivant au sol – Hyènes, Léopards, Lions et Tigres à dents de sabre – constituait un danger redoutable pour de petites personnes qui ne parvenaient pas à courir vite parmi des herbes plus hautes qu’elles. On imagine Lucy poursuivie par une Hyène qui fait deux fois son poids, trouvant refuge in extremis dans l’arbre où l’attend sa famille ; mais ses congénères ont parfois moins de chance et on découvre leurs restes dans des tanières où ils ont été traînés par des carnivores.

Pourquoi descendre au sol où leur vie ne tient qu’à un fil ? La motivation est alimentaire. Nos Australopithèques sont friands de jeunes feuilles et de fruits, d’Insectes, d’œufs et de miel, mais les arbres des savanes n’en fournissent pas autant que ceux des forêts humides.

Lucy et les siens, qui disposent déjà de quelques outils et d’armes rudimentaires, cherchent à se procurer des ressources qu’ils sont les seuls à pouvoir exploiter, mais cela les oblige à descendre des arbres. Mary Leakey a retrouvé, à Laetoli, Tanzanie, les traces de leurs pas dans de la cendre volcanique, fossilisées, vieilles de 3,7 millions d’années. Les Australopithèques et leurs cousins un peu plus récents, les Paranthropes – 2,5 à 1 million d’années -, ne sont plus de simples Hominoïdes, ce sont de vrais Hominidés, des membres de notre famille. Les Paranthropes, ces presque hommes, ont d’ailleurs cohabité en Afrique orientale avec les premiers représentants du genre Homo. C’est dans ce genre que je voudrais maintenant tenter d’évaluer l’étendue de l’héritage arboricole.

L’APPARITION DE L’HOMME

Le genre Homo comporte six espèces, apparues successivement à partir de la fin de l’ère tertiaire, au Pliocène, il y a 2,5 millions d’années ; la plus récente et la seule qui subsiste actuellement, la nôtre, est âgée de 200 000 ans. Il serait hors de propos de les passer en revue et je rappellerai seulement que, de la plus ancienne, Homo habilis, jusqu’à la plus récente, Homo sapiens, on assiste à un affranchissement de plus en plus complet vis-à-vis de l’arbre.

Les espèces anciennes d‘Homo étaient aussi dépendantes des arbres que l’avaient été, en leur temps, les Australopithèques et elles pratiquaient peut-être encore la brachiation. A l’Acheuléen, il y a 1,5 million d’années, on ne vit plus dans les arbres, mais, vraisemblablement, on continue d’y grimper pour cueillir des fruits, récolter du miel et des œufs, ou trouver refuge en cas de danger. L’arbre reste très présent dans la vie quotidienne, pour la fabrication d’armes et d’outils : l’âge de pierre a sans doute été avant tout un âge du bois, celui dont on fait des gourdins et des bâtons à fouir, des épieux et des lances, des javelots et des sagaies. Il est vraisemblable que les Hommes se sont procuré le feu à partir d’un tronc se consumant après un incendie de savane.

Enfin, au Moustérien, il y a 200 000 ans, l’Homme moderne s’adapte à la vie loin des arbres et s’installe aux diverses latitudes, ouvrant la voie à l’événement le plus insolite de l’histoire de l’évolution, l’invasion de notre planète par l’Homme moderne, dont 80 milliards, au moins, y ont déjà vécu. Nous ne grimpons plus aux arbres, bien entendu, en tout cas pas très souvent. Nous sommes restés au sol et nous avons trouvé d’autres moyens de nous nourrir et de nous protéger de nos ennemis, tandis que les arbres qui nous ont façonnés s’estompaient dans notre inconscient collectif. Pire, nous sommes devenus de terribles prédateurs d’arbres. Cela ne doit pas nous faire oublier que nous appartenons, avec les Chimpanzés, les Bonobos et les Gorilles, à la famille des Hominidés dont les travaux de génétique moléculaire amènent à penser qu’elle est monophylétique. Nos plus proches parents étant restés tropicaux et largement arboricoles, cela doit nous inciter à dresser le bilan de ce que nous devons aux arbres. Cette démarche n’est pas fréquente : ceux qui se préoccupent des origines de l’Homme n’aiment pas rappeler que nos ancêtres vivaient dans les arbres ; par rapport aux Singes, on évoque des différences plutôt que des ressemblances. Selon une longue tradition fortement ancrée en paléontologie, la discussion porte essentiellement sur les caractères du crâne au détriment de ceux de la main et du pied qui trahissent des souvenirs marqués de la vie dans les arbres. La paléontologie humaine est fascinée par les crânes et les dents, pas seulement parce que ce sont les ossements qui se fossilisent le mieux, mais parce qu’ils donnent accès à des fonctions nobles, montrent notre supériorité sur les autres Primates, et viennent appuyer l’idée du fameux processus d’hominisation. Détail révélateur : cette prééminence du crâne sur le reste du corps fait que le squelette lui-même est qualifié de caractère postcrânien, comme on dit une postcombustion, un post-scriptum ou une œuvre posthume !

Dans Le Singe nu, un ouvrage célèbre qui a profondément marqué les années i960, le zoologiste anglais Desmond Morris décrit la suffisance de l’espèce humaine avec des mots qui n’ont rien perdu de leur actualité : Notre puissance et notre réussite extraordinaires, en comparaison des autres animaux, nous inclinent à considérer nos humbles origines avec un certain mépris […]. Notre ascension fut un enrichissement rapide et, comme tous les nouveaux riches, nous n’aimons guère qu’on évoque nos modestes débuts, si proches encore.

A l’époque de Darwin, la réticence quasi unanime à admettre les origines simiennes de l’Homme ne provenait-elle pas de la mauvaise image que donnaient les Singes enfermés dans des parcs zoologiques ? Cela existe encore trop souvent, hélas ; on le conçoit, cela ne tente personne de faire valoir une parenté quelconque avec des animaux goinfres, vicieux, grotesques et physiquement dégradés. Rien de tel dans le milieu naturel où ces bêtes sont admirables. Est-il un spectacle plus beau que celui d’une troupe de Singes dans une canopée forestière ? L’impression de force, d’harmonie et de liberté est inoubliable. Je n’ai aucune réticence à me sentir parent d’animaux aussi élégants, athlétiques, gentils et même – à quelques brèves disputes près – aussi amicaux et confiants les uns envers les autres ; mes origines arboricoles, je serais tenté, c’est le cas de le dire, de les arborer.

Voici donc ce que nous devons aux arbres, par le truchement de notre ascendance de Primates arboricoles ; l’héritage est beaucoup plus riche qu’on ne le pense.

COMMENT LES ARBRES NOUS ONT FAÇONNÉS

Nous avons emprunté aux arbres leur verticalité ; c’est grâce à eux que nous sommes debout ; comment grimper à un arbre sans, d’abord, adopter pour notre corps une position verticale ? Notre verticalité est celle des arbres.

La brachiation est, ou a été, pratiquée par tous les Hominidés. Outre qu’elle prédispose à la posture verticale et à la bipédie au sol, elle se traduit par une série d’adaptations anatomiques que nous avons conservées : membres antérieurs longs, articulation de l’épaule orientée vers le haut, omoplates dans le dos, cage thoracique large et peu profonde, pouce opposable, doigts effilés portant des ongles au lieu de griffes et dont la pulpe distale est d’une grande sensibilité.

La vie dans la canopée a laissé notre organisation physique porteuse de caractères que nous jugeons avantageux : des yeux rapprochés en façade, donnant la perception du relief, un cerveau volumineux permettant le traitement rapide et sûr des informations nécessaires au déplacement en trois dimensions tout en restant suffisamment concentrés mentalement pour pallier les risques de chute.

Le rapprochement anatomique de nos yeux s’est fait au détriment de notre région nasale, d’où notre odorat peu développé ; mais il a eu le mérite de nous donner un véritable visage. La vie en société, instaurée initialement pour des raisons de sécurité, a été favorisée à la fois par le développement de l’intelligence et par l’établissement de relations interpersonnelles rendues possibles par la reconnaissance des visages de ceux qui nous entourent. On sait l’importance du visage dans les mécanismes de la vie sociale.

La vision du relief a fait de nous, potentiellement, des chasseurs habiles à voir les mouvements. La prédation sur du gibier mobile, s’ajoutant à la consommation des ressources alimentaires fournies par les arbres, a fait de nous des omnivores, alignant des dents aux diverses fonctions, incisives, canines et molaires.

Notre goût pour les fruits charnus, odorants et colorés est évidemment un héritage de nos ancêtres arboricoles. L’agriculture a débuté avec l’établissement de vergers fruitiers ; elle s’est poursuivie avec l’amélioration des arbres afin que leurs fruits deviennent encore plus charnus et colorés. Cela va de pair avec l’arrivée, sur les marchés des pays riches, de fruits exotiques nouveaux que les consommateurs découvrent et dont leurs enfants raffolent. La coévolution arbre/Homme a de beaux jours devant elle. L’habitat canopéen a favorisé la vie diurne ; du coup, nous avons perdu le tapis réfléchissant (tapetum lucidum) que les autres Mammifères, majoritairement nocturnes, possèdent au fond de leur rétine : dans la nuit, le faisceau d’une torche dirigé vers un être humain ne lui fait pas briller les yeux. En revanche, la vie diurne a favorisé les déplacements rapides dans le domaine vital, la vie en groupe et les interactions sociales complexes qui rendent possible l’instauration de la culture. Revenons au passage de l’horizontalité à la verticalité. Il a nécessairement eu des conséquences sur la position des organes internes, du fait de la gravité, un facteur physique d’une telle permanence qu’il paraît banal et que l’on tend à en perdre de vue les effets sur les êtres vivants. Ces modifications gravitaires ont été recensées ; les deux plus importantes seraient la descente du larynx et le basculement du bassin. La descente du larynx, en entraînant l’expansion du pharynx, a permis l’émission de sons articulés : ainsi est né notre langage. Le basculement du bassin a eu des conséquences plus importantes encore : supportant dorénavant le poids de la tête et de toute la partie antérieure du corps, le bassin est devenu à la fois plus court et plus large. De ce fait, l’accouchement est beaucoup plus difficile chez les bipèdes verticaux que chez les quadrupèdes horizontaux car il a lieu au travers d’une symphyse pelvienne osseuse dont les dimensions sont inextensibles ; il s’agit donc d’une sorte de naissance avant terme, d’accouchement prématuré, d’où l’immaturité du cerveau à la naissance. Incapable de s’alimenter seul, le petit Homme aura besoin, pour survivre, du secours d’une mère et il va passer ses premières années à exercer une fonction dans laquelle il excelle : apprendre. L’immaturité du cerveau à la naissance n’est donc nullement un handicap, bien au contraire, puisque c’est là que se situe le propre de l’Homme, son exceptionnelle capacité à apprendre.

Au bilan, ne devons-nous pas reconnaître que les arbres ont joué un rôle essentiel dans la mise en place de nos caractéristiques humaines, la verticalité qui libère les mains, la possession d’un visage et la vie en société, l’adoption d’un langage et une capacité d’apprentissage bien supérieure à celle des autres animaux ?

N’est-ce pas par la conjonction de ces caractéristiques qu’en deux cent mille ans, nous sommes passés de la pierre taillée à l’Internet et des cavernes aux voyages interplanétaires ? Ne devrions-nous pas, plutôt que de renier les arbres, suivre l’exemple qu’ils nous offrent ? Silencieux et dignes, extraordinairement anciens et pourtant pleins d’avenir, beaux et utiles, autonomes et non violents, les arbres ne sont-ils pas les modèles dont nous avons besoin ?

Francis Hallé                   Plaidoyer pour l’arbre          Actes Sud            2005

Dans les Cévennes, trois arbres règnent : le Mûrier, l’Olivier, le Châtaignier. Les trois blasons du pays d’oc. Depuis des siècles, ils font partie de la compagnie des hommes, et chacun leur fournit son textile, son huile ou sa farine. Compatients patients, obstinés, toujours fidèles puisque toujours en place, ils sont une provende éprouvée, musicale, ils sont pourvoyeurs d’avenir, bien qu’ils aient des feuilles caduques, comme on dit. Caducité trompeuse. L’arbre ne perd ses poumons de feuilles que pour mieux respirer dans le tapinois de l’hiver, ne ralentit sa sève que pour mieux la faire éclater au printemps. Et comme il ne peut bouger, malgré le désir que peut-être il en a, les saisons viennent à lui le visiter et l’iriser. Les saisons font de l’arbre un artiste. Avec les mois, sa cime devient cimaise, elle se feuillette comme un folio d’histoire de l’art, passant du vert gothique du printemps au baroque flamboyant de l’automne. Une encyclopédie de planches et de bois coloriés !

Et aussi quand sa silhouette marque la croisée des routes ou qu’il se dresse solitaire sur le faîte de quelque faîte de quelque colline : un repère, un relais, un amer de la terre, un veilleur de sentes et de chemins. Qui n’a, au soir d’une longue marche, surpris un arbre au loin vous appelant à lui, vous disant sans mots le chemin, ne sait combien les arbres sont nos frères, buveurs de soleil.

Lorsqu’un jour, nous aussi, vivrons de soleil, de lumière, cela voudra dire que nous aurons cessé d’être des hommes pour devenir des anges. Je soupçonne donc les arbres d’être déjà des anges. Des anges déguisés, certes, camouflés sous des plumages de feuilles. Des anges qui volent peu, c’est vrai, mais qui possèdent un répertoire multiple : gazouillis, plaintes, ramages et grondements. Partout on y entend le chant grégorien des feuillus, le solo d’un hêtre ou le péan d’un peuplier. Le miserere de l’hiver et le magnificat de l’été.

Partout, on y entend le chant d’un autre monde en l’église des vents. Oui, les arbres sont bien des anges. Pensez-y quand vous les coupez.

L’arbre est le frère de l’arbre ou son bon voisin. Le grand se penche sur le petit et lui fournit l’ombre qui lui manque. Le grand se penche sur le petit et lui envoie un oiseau pour lui tenir compagnie la nuit. Aucun arbre ne met la main sur le fruit d’un autre ou ne se moque de lui s’il est stérile. Aucun arbre, imitant le bûcheron, ne tue un autre arbre. Devenu barque, l’arbre apprend à nager. Devenu porte, il protège en permanence les secrets. Devenu chaise, il n’oublie pas son ciel précédent.

Devenu table, il enseigne au poète à ne pas devenir bûcheron. L’arbre est absolution et veille. Il ne dort ni ne rêve. Mais il garde les secrets des rêveurs. Nuit et jour debout par respect pour le ciel et les passants, l’arbre est une prière verticale. Il implore le ciel et, s’il plie dans la tempête, il s’incline avec la vénération d’une none, le regard vers le haut… le haut. Dans le passé, le poète a dit : Ah ! si le jeune homme était une pierre. Que n’a-t-il pas dit : Ah ! si le jeune homme était un arbre !

Mahmoud Darwich, Palestinien, 1941-2008 Les derniers poèmes inédits in La pensée de midi. Désirs de guerre, espoirs de paix. 2008

49 m.a.                          L’océan arctique est recouvert d’eau douce.

47 m.a.                       Un primate de l’éocène moyen, Darwinus massillae, tombe dans un lac de cratère dans les sédiments duquel il se fossilise : le lieu va devenir une carrière de schistes bitumineux, à Messel, en Allemagne d’où le sortiront des mains délicates en 1983. Son état de préservation exceptionnel en fait le fossile de primate le plus complet de cette ère. Long de 58 cm, c’était probablement une femelle juvénile, frugivore et de mœurs probablement nocturnes. Mais très nombreux sont les fossiles trouvés à Messel : ils représentent les 18 ordres de mammifères actuels : carnivores, cétacés, éléphants, chevaux, chèvres, girafes, cerfs, hérissons, rongeurs, ruminants, etc… Parmi les fossiles les plus fréquents : les dents, constituées de phosphate de calcium, donc très minéralisées et résistantes à l’usure du temps : elle sont très parlantes quant au régime alimentaire : les dents d’un herbivore se distinguent de celles d’un carnivore etc …

45 m.a.                      Une mer tropicale peu profonde recouvre l’actuel bassin parisien, y déposant ses sédiments pendant 5 m.a., qui vont former le calcaire lutétien, la belle pierre de Paris des carrières de Saint Maximin et Saint Leu, dans l’Oise.

42.6 m.a.                     Les cétacés étaient jusqu’alors des animaux terrestres, vivant dans la région de l’Inde et du Pakistan moderne. On trouvera en 2018 leur ancêtre de 4 m. de long, sur la côte du Pérou, dans le golfe de Pisco, suffisamment bien conservé pour qu’on puisse en déduire qu’il était amphibie, à même de marcher sur la terre, comme de nager dans la mer, utilisant alors sa queue, comme la loutre. Cela permet de supposer que l’animal serait venu de l’est, en traversant l’Atlantique, large alors de seulement 1 300 km, en se faisant aider par les courants d’est en ouest. L’hypothèse selon laquelle les baleines, qu’on croyait venues du nord, par le Groenland, serait donc remise en question.

40 m.a à 35 m.a.        En lieu et place de la partie occidentale de Téthys, début de la surrection des Alpes, due à la rencontre de l’Afrique et de l’Eurasie, à la vitesse de 0.9 millimètre/an, soit 900 m. par million d’années. Création de la péninsule indochinoise. Surrection des Pyrénées par rotation de l’Espagne vers la France autour d’un axe dans le fond du golfe de Gascogne. Pacifique et Atlantique entrent en communication, provoquant ainsi un brusque changement des courants marins qui se traduira par un refroidissement du courant circumpolaire et, par voie de conséquence une glaciation de l’Antarctique, aux alentours de 34 m.a.

La partie orientale de la Téthys, elle aussi, commence à se retirer, en oubliant, par 29°16’15″N et 30°02’38″E, à 150 km du Caire, à l’ouest du Fayoun, des baleines archaeoceti dont on découvrira 379 fossiles  dans les années 1990.

Apparaissent les Simiens.

Développement important du groupe des graminées. La graine est l’organe de dissémination résultant de la transformation d’un ovule : après fécondation, ou même sans processus sexuel, un embryon est formé dans le prothalle femelle. Dans le tissu entourant l’embryon s’accumulent des réserves qu’il consommera lors de la germination. Les téguments ovulaires se transforment en une carapace mortifiée plus ou moins dure et imperméable. Les gymnospermes  – graines nues -, pour la plupart, enchâssent leurs graines dans un cône, mais aucun ne les enveloppe complètement. Dans ce groupe figurent les conifères. Les angiospermes – graines encloses – sont le seul groupe dans lequel les graines sont complètement enveloppées par un carpelle : on y trouve les arbres à fleurs et à fruits. La graine est ensuite libérée dans le milieu extérieur, à des distances qui peuvent être considérables, emportée par le vent, mais souvent par des animaux, du plus grand – éléphant – au plus petit – fourmi -. Elle peut ainsi subsister, en apparence inerte, jusqu’au moment où les conditions favorables de température et d’humidité permettent à l’embryon d’éclore : la plupart des graines mures contiennent moins de 10% d’eau quand la vie active exige une teneur de 90 à 95 %. Cette déshydratation a pour conséquence un ralentissement très important des fonctions physiologiques et, par suite, une remarquable insensibilité à toutes les intempéries. La longévité d’une graine  – durée de la période pendant laquelle elle peut rester en état de vie ralentie sans perdre son pouvoir germinatif – est d’autant plus grande que son tégument est plus imperméable. C’est la graine de lotus qui détient le record de longévité : aux environs de mille ans ; mais, en 2012, des chercheurs russes sont parvenus à faire germer une graine congelée extraite à 38 mètres de profondeur dans le pergélisol, vieille de 31 800 ans  : il s’agit d’une Silene stenophylla, trouvée dans une cavité qu’utilisait un écureuil comme magasin ! et ces fleurs ont été fécondées avec du pollen archaïque ! A l’autre extrême, la graine de cacaoyer qui doit trouver dans les jours qui suivent sa maturation, les conditions permettant la germination. Cette avancée de l’évolution ouvrit toute une série d’habitats auparavant inhospitaliers, comme les pentes arides des montagnes, lesquelles se couvrirent bientôt d’arbres.

Les graines offrent des avantages supplémentaires : elles accroissent le taux de réussite des gamétophytes fertilisés, et, comme elles peuvent également contenir un stock de nutriments, elles permettent à l’embryon de germer rapidement dans des environnements hostiles, et d’atteindre une taille lui permettant de se défendre par lui-même, par exemple de faire croître des racines assez profondes pour atteindre la nappe phréatique avant de mourir de dessiccation. La combinaison de ces avantages permit aux plantes à graines de supplanter le genre Archeopteris dominant jusque-là, accroissant la biodiversité des forêts primitives.

36 m.a.                    Un astéroïde s’écrase sur ce qui est aujourd’hui le nord-est du Canada, formant le cratère de Mistassini, 28 km de diamètre, sur une île du lac éponyme, à la longitude de Montréal et la latitude du doigt NE-SO du nord de Terre Neuve. On a trouvé sur les parois du cratère de la zircone, un oxyde de zirconium, qui a besoin pour se former d’une température de 2370 °. C’est probablement l’astéroïde qui était à cette température.

35 m.a.                   Les cétacés [3] font leur apparition dans les océans.

Le milieu des terriens devenus marins ont très souvent leurs chouchous parmi les animaux de la mer, et ces chouchous sont les mammifères : l’argument a du poids et ne laisse pas de convaincre :

Alors Lola me parla de la distinction qu’elle faisait entre les animaux qui ont une flopée de petits et ceux qui, à la manière des humains, n’en portent qu’un seul pendant une gestation longue. Ceux-là, les dauphins, les baleines par exemple, connaissant les émotions de la sympathie et de l’empathie, l’attachement, la transmission. Ils nous ressemblent, me dit-elle. Comment pourrait-on les traiter comme de la viande ?

La gestation serait fondatrice ?

Elle l’est. Elle sépare des manières d’exister, comme si la nature avait choisi entre deux catégories d’êtres vivants : sophistiqués, longs à fabriquer, capables de se réparer, nous, par exemple ! -, ou au contraire simples, rapidement reproduits, éphémères – comme les lapins ! plaisanta Lola.

Je vois !

N’en doute pas. La gestation longue fonde les comportements d’attachement. Lorsqu’on frappe le baleineau sans défense, sa mère vient à son secours et meurt sous les harpons. L’engendrement la rend vulnérable. Près de la moitié des baleines harponnées chaque année sont gravides. Et ça ne choque personne ! Imagines-tu que l’on mène une vache gestante à l’abattoir ? C’est impensable. Et pourtant cela arrive chaque jour en mer.

Alice Ferney                  Le règne du vivant   Actes Sud 2014

Alice Ferney prend le rôle d’un journaliste/caméraman qui embarque sur l’Arrowhead, navire du commandant Magnus Wallace. Pour garder quelque place à la fiction, elle a modifié les noms. En fait Magnus Wallace, c’est Paul Watson, commandant le Sea Shepherd, et président de Sea Shepherd Conservation Society. Elle donne sa lecture du film sur les baleines présenté par Sea Shepherd, cédant la place de temps à autres à la voix Off.

Le silence se fit dans la salle, les lumières s’étaient éteintes. La silhouette épaisse du capitaine avait disparu derrière un rideau. L’ombre enveloppait le public aux aguets et je sentais cette vibration particulière à l’attente d’une foule touchée. Bouleverser est un art, Magnus ne négligeait pas la mise en scène. En bon marin, il ne laissait rien au hasard. Un vaste écran descendit derrière l’estrade où il s’était tenu, et sur la toile apparut le bleu de l’océan sous un ciel sans nuage. D’abord une surface nue, délicatement plissée, frémissante comme une peau vivante : l’eau jusqu’à l’horizon. La jonction entre le ciel et la mer était une ligne d’estompé qui créait une continuité. C’était l’immensité et la platitude, le vide d’un espace qui n’avait pas de limite apparente. C’étaient les subtils, innombrables, perpétuels balancements de l’eau, ses moirures mouvantes, ses miroitements. Deux éléments se rassemblaient dans l’image : l’océan aérien au-dessus de l’océan maritime, le bleu liquide sous le bleu gazeux, le reflet de l’un écrasé dans l’autre. Le vertige de la liberté se matérialisait. Et je voyais, levés dans la même direction, les visages qu’éclairait la luminosité changeante de l’écran. Les espaces vierges de l’océan et du ciel hypnotisaient les regards. La mer avait l’air de vivre, elle possédait un cœur battant qui agitait ses flots, des courants la parcouraient comme un sang, et selon les lieux et les moments sa personnalité changeait, de douce à diabolique. L’ensemble était filmé d’hélicoptère, mais le spectateur oubliait l’engin et la caméra, il s’approchait de la matière même de l’eau, ses yeux embrassaient ce tapis froissé d’ondes sous lequel se déployait un monde abyssal.

Le monde abyssal renfermait des pulsions de vie qui animaient des structures, des galbes et des colorations inconnus, du pâle madrépore immobile aux mammifères fuselés qui avalaient des milliers de kilomètres. Tant d’inattendu est dans la mer. Des aberrations, des cruautés, des splendeurs, des leurres, des totems. Des monades et des bancs. Des dos de cobalt et des crêtes d’or, des flancs d’acier, des nageoires de neige. Des éventails de lumière, des éclairs d’argent, des panoplies de scintillements, des taches, des rayures et des stries. Des nuées silencieuses et rapides. Des boules translucides, des corolles frangées, des soucoupes volantes. Des ailerons comme des dents, des tentacules comme des harpons, des rostres comme des épées, des carapaces. Des êtres armés, des êtres déguisés, qui se cachent, se séduisent, se guettent, se surprennent et s’entredévorent, dans un monde englouti, sous la coque des navires, dans le fracas des déferlantes, au cœur des encorbellements du corail, sous le sable.

Les parachutes rubescents des méduses, ombrelles vivantes dont la transparence gélatineuse enferme quelques points de couleur, flottent dans l’eau, livrés aux courants, soulevés de pulsations régulières comme battant une mesure invisible. Des floraisons océaniques au chatoiement fluorescent tapissent un récif. Une raie souple le survole, escortée de ses poissons nettoyeurs, rapide papillon blanc en appui sur l’eau, hors de toute pesanteur. Une accélération de sa nage suffit et elle mange la mer, un banc de fretin disparaît dans sa bouche ouverte. Le grand animal plat figure un cerf-volant vivant, qui remonte vers la surface, dévoile son ventre immaculé avant de basculer sur le dos, cabriole dans l’eau bleue, laissant traîner comme un suivez-moi-jeune homme sa petite queue souple, finition parfaite. Les écailles des thons se froissent et brillent dans la volute tourbillonnante de leur banc. Leur rayonnement troue la pénombre marine. L’essaim qui tournoie dans cette illumination jette des feux argentés. Une femelle dauphin nage à l’envers, le ventre frôlant la surface de l’eau, légère, ondoyante sous le mâle à l’approche de leur accouplement. Elle file, vigoureuse et tranquille, et l’air sort de son évent en collier de perles. Rien ne trouble l’oscillation de son rostre dont le bec sourit. Le fond de l’image ne cesse pas d’être bleu. La caméra est venue sous l’eau. L’hippocampe circule entre les algues. Sa fine nageoire dorsale bat comme un cœur affolé. Il s’avance vertical et minuscule dans un entrelacs ondulant d’herbes longues comme des cheveux flottants, dentelles mouvantes qui le protègent. Un requin baleine, grand comme une île sous la mer, glisse dans l’eau. L’immense corps tacheté du titan des mers est presque camouflé. Des rémoras agiles entrent et sortent librement de ses fentes brachiales. Sa tête est carrée et ses yeux minuscules au bord de sa large bouche qui s’ouvre. Soudain il disparaît dans une purée de plancton. Une flottille de stenelles élégants chevauchent un tissu de vagues successives. Un banc de sardines éclate et se reforme sous les assauts de grands oiseaux blancs. La mer s’électrise, crépite de plongeons, de sauts, de virevoltes, qui soulèvent des gouttes comme dans le jaillissement d’une fontaine. La caméra a fait surface. La mer de l’air caresse la mer de l’eau. Les fous plongent en piqué. Leurs ailes déployées, bordées de noir comme des faire-part de deuil, se rangent le long du corps juste avant d’entrer dans l’eau. Ils émergent plus maladroits, comme étourdis par le bain, déséquilibrés par leurs ailes alourdies, emportant dans leur bec un éclair d’argent.

Pendant des millions d’années la mer fut la femelle féconde de notre planète et la vie s’est déployée dans l’eau et sur la terre, dit la voix off.

La mer était présente dans la salle. Peut-être chacun des spectateurs se faisait-il désormais une idée nouvelle de sa place sur la Terre. Et tandis que ce miracle advenait, la voix off avait commencé de retracer l’histoire des hommes et des baleines, une épopée pleine de courage, d’effroi et de violence, d’ignorances et de conquêtes. Ces créatures immenses avaient connu le monde avant nous. Voulions-nous les en faire disparaître ? Les cétacés sont apparus à l’ère tertiaire, ils peuplent les océans depuis vingt-cinq millions d’années. Ils sont l’aboutissement grandiose et parfait de la vie animale dans les mers. L’évolution, comme un sculpteur, a façonné ces créatures magnifiques qui allient puissance, grâce et bienveillance. Le silence de la salle sembla plein de respect. Je songeais que le temps de la Terre n’avait jamais été le nôtre. Si éphémères et infimes, nous ne pensions qu’à notre lutte. Mais ainsi fragiles, frustes et occupés de nous-mêmes, nous avions porté la guerre sur les mers au point, pour la première fois dans la course du monde, de les mettre en danger. À l’écran, j’admirai l’arabesque inouïe d’une grande caudale, dressée hors de l’eau et qui soulevait une gerbe d’écume. Avec souplesse, le triangle de chair plate s’incurva et disparut sous la surface. Les baleines nous ressemblent, elles sont physiologiquement proches de nous. Elles ont le sang chaud, des poumons, une intelligence, un langage. Leur peau est douce, tiède et sensible. Elles ont des mamelles et allaitent leurs petits. Elles ne sont pas solitaires, des liens les unissent, leur structure sociale peut être complexe. Ecoutez ! Elles se parlent, elles chantent, elles écoutent, elles gémissent. Elles souffrent ! La voix off se tut et nous entendions, mêlés à des clapotis ou des grondements de vagues, les cris de nos sœurs marines. Les baleines font partie des rares espèces, avec les dauphins, les phoques, certains oiseaux, qui se montrent capables de copier et d’inventer des sons. Les chants se répondaient, du cri le plus aigu, presque grinçant, qui pinçait l’ouïe, au râle le plus profond, sur des fréquences si différentes, reconnaissables comme un individu l’est d’un autre. Personne ne sait la raison de ces chants. Personne ne sait ce qu’ils disent. J’entendais le rire du public subjugué, puis son silence enchanté. Les chants semblaient un dialogue immense, la répétition d’un mantra sans mot, une méditation océanique, la prière chantée en canon du monde marin. J’écoutais ces modulations inattendues. Des petits cris aigus de bébé, des piaillements, des brames rauques, des grésillements qui s’entêtent, des grincements de portes, de grands souffles comme ceux des chevaux, des beuglements, des barrissements marins, de petits rots, des gloussements, des couinements de roues mal graissées, des trilles, des bruits de pets, de ballons dégonflés, des arpèges qui traînent dans l’eau, tout un habillement d’animaux non identifiables, des hennissements, des bloblottements de lèvres, des ronflements, des claquements, des chuintements. On s’y tromperait. On dirait des oiseaux, une volée de moineaux dans un arbre, des souris qui se chamaillent, un hippopotame qui souffle dans une mare. On dirait : l’archet mal dirigé d’un violoncelle. On dirait deux chevaux en rut.

Ce n’était que la fanfare accompagnant la parade amoureuse des mastodontes. Les mâles donnaient la sérénade pour conquérir les cœurs. Chaque animal chantait à toute force, cherchant l’écho du récif corallien, de sorte que ses concurrents fussent avertis de sa cour et de la compétition. Il postulait et se battrait pour celle qu’il convoitait. C’était le cantique de l’eau peuplée, le cri des baleines grises – celles que le moratoire avait sauvées. Celles qui se montraient joyeuses et confiantes, curieuses des hommes, et dont l’espèce avait manqué s’éteindre. Rien n’égalait la rotondité pleine de ces collines couleur de métal usé, émergeant de l’eau tels des sous-marins. Leur nage était souple, comme un acquiescement ; leur corps légèrement cambré se pliait pour dire oui à l’eau. La troupe des chanteuses remuait l’océan, s’immergeant par dizaines. C’était le rassemblement estival de leur espèce. Les femelles battaient l’eau avec leurs nageoires. Leurs dos ondulaient. Elles s’enroulaient sur elles-mêmes, pivotaient, faisaient la planche. Bientôt les mâles assouviraient l’instinct de possession qui les poussait vers elles. Le stupéfiant corps à corps faisait déjà bouillonner l’océan. L’eau et le désir entraient dans une effervescence conjointe. Brassée en masse, l’eau se faisait entendre en clapotements puissants. De grands transvasements avaient lieu à chaque mouvement des animaux. La lutte et la passion des sexes secouaient le territoire des cétacés. Ce vacarme ruisselait sur le public comme la vérité du monde. Je pensai que trop peu d’hommes l’entendaient. La sensation et le bienfait s’en étaient perdus. Nous vivions éloignés de cette nature, nous en oubliions l’émotion, et c’était ainsi qu’elle pouvait être détruite sans que s’élevât notre protestation. Il fallait restaurer l’alliance et crier au scandale. Il fallait réclamer la frugalité et le respect des équilibres. Magnus Wallace avait raison de montrer ces images qui soutiraient des cris d’amour aux enfants. Je com­prenais ce qu’il faisait : exposer au monde ce qui risquait d’être détruit au nom des considérations économiques.

Le film se poursuivait ailleurs, dans d’autres eaux, en une autre saison. Le temps d’une gestation était passé. Le grand corps gris d’une baleine s’enroulait et caressait son petit dans la tranquillité bleutée d’un lagon. L’énorme génitrice avait l’idée exacte de son volume dans l’espace, au centimètre près elle contrôlait son chemin, frôlant celui qu’elle protégeait. Sa puissance se convertissait en douceur. La peau du baleineau était plus pâle que celle de la mère, sans les cicatrices d’anciens combats avec d’autres baleines, neuve dans l’océan, grande surface à caresser. Leurs ventres blancs se frottaient l’un contre l’autre, tachetés et luminescents. Chaque mouvement était fluide. Parfois le petit s’immobilisait sur le dos de sa mère, collé à elle, telle une ventouse sur sa grosse tête souriante. Ils ne possédaient pas les bras pour s’étreindre, ni les mains pour devenir industrieux, ils étaient privés d’enlacement, et cependant la complicité, le soin et le souci de l’autre s’exprimaient. Comment nager ? Comment respirer ? L’enfant apprenait en suivant sa protectrice. Il ne la lâchait pas. Si les orques venaient, ou les hommes, elle sacrifierait sa vie pour lui. Elle lui avait donné le monde et elle allait le lui montrer.

Elle lui enseignait mille choses que nous ignorions. Bientôt elle l’entraînerait dans la grande migration vers les eaux nourricières glacées, à des milliers de kilomètres, qu’ils parcourraient ensemble, l’immense mère aux aguets des dangers, comme si l’avantage de la taille lui avait enseigné la noblesse, la mansuétude et le sacrifice. Elle était une forme accomplie, une solitude hautaine, une plénitude, qui trouvait sa route et son mouvement tranquille dans l’espace sans jalon des mers. Le corps se creusait, le museau se redressait, la queue propulsait la masse. La baleine faisait des acrobaties lentes. Elle ne caracolait pas. Elle demeurait sous-marine, s’approchant parfois si près du sable que son ombre apparaissait sur le fond. Elle dessinait le trait de son déplacement dans la résistance de l’eau. Le petit effleurait sa mère colossale. Le baleineau pèse cent kilos, il boit deux cents litres de lait par jour, disait à ce moment la voix off. À côté de moi, une femme eut un rire. La danse de la femelle avait repris, enveloppante, consacrée à l’enfant, expression de calme et de pure présence. Le lien de la peau à la peau, l’aimantation de deux êtres superposés dans le silence, s’exprimait dans l’eau. La mère, rien ne l’appelait ailleurs, et la douceur prévalait. Le couple avançait dans la transparence. Ce n’était pas la cavalcade des dauphins, c’était un glissement fondu, une valse alentie. Mais je connaissais l’illusion optique de cette harmonie : ces deux-là nageaient vite et pouvaient s’enfuir.

Longtemps nous avons diabolisé ces créatures splendides et discrètes. Terrifiés par leur énormité, nous avons écrit des histoires de monstres mangeurs d’hommes. Nous avons fait de la baleine une proie glorieuse et les plus courageux ont parcouru les mers pour chasser. La baleine a entraîné l’homme vers des côtes éloignées et ceux qui convoitaient son huile, rendus fous par les dangers de cette chasse, n’ont plus regardé sa beauté.

Transition. Un gâteau de verdure, cerclé d’un anneau de sable clair, occupa l’écran. Puis le scintillement métallique des eaux. Brusquement la mer s’ouvrit, crevée par un bond formidable. Une énorme langue noire s’éleva dans l’air à travers un jaillissement d’écume. Deux nageoires blanches dessinaient leur forme ailée sur la lumière. Une montagne perçait la vague, une créature de fable émergeait, passant d’un monde à un autre. Sa corpulence stupéfiait. L’impressionnante masse avait une couleur d’encre terne. Le museau était constellé de concrétions blanches, la tête couverte de callosités, la découpe des pectorales tachetée, éclaboussée de gouttes. Curieuse, joueuse ? Tout à coup la bête se laissa pendre dans l’eau la tête en bas. La nageoire caudale se dressait, telle une voile de chair à l’envergure splendide, semblable à la moitié d’un papillon géant : une grande aile bilobée blanche et noire. La salle silencieuse était en apnée. L’immémoriale fascination s’écrivait sur les visages. Et l’ancienne peur avait disparu. La majesté de la bête en voltige s’imposait. Le mastodonte, aussi grand qu’une maison, capable d’avaler et de loger un homme, ranimait sa grandeur biblique. Dans la transparence de l’air, le géant s’élevait en vrillant, dressé pour quelques secondes avant de retomber dans un fracas de bulles. L’animal célébrait ses noces éphémères et écumeuses avec le ciel. Que voyait son œil grand comme une assiette, brillant comme s’il pleurait ? Le corps sombre disparut dans la masse dense de l’eau qu’il agitait. Les enfants que leurs parents avaient amenés écouter le capitaine guettaient un nouveau saut. Suspens. Un sourire apparut sur le visage d’un jeune volontaire de Gaïa. Il connaissait le film par cœur. Il savait que la baleine sauterait encore une fois.

Et le grand animal ailé en effet jaillit, pivota sur lui -même, jouant vraiment à voler dans le monde supérieur avant de se laisser chuter dans l’écume. La forme colossale du plus grand être vivant et le battement de ses nageoires éparpillaient dans l’air des milliers de gouttelettes.

– Encore! demandait une fillette au cétacé géant.

Alice Ferney                  Le règne du vivant   Actes Sud 2014

Qui ne connait Alice Ferney pourra la croire spécialiste du milieu marin… il n’en est rien. Elle parle des humains avec le même enchantement, la même finesse, la même écoute : lisez donc L’élégance des veuves : une merveille.

mais il est vrai qu’on trouve aussi des video où ce sont des requins encore plus mal en point qui viennent demander de l’aide !

34 m.a.                   Le refroidissement du courant circumpolaire dû à l’ouverture créée 6 m.a. plus tôt du détroit de Drake à la pointe du Chili. Ce  puissant courant océanique autour de l’Antarctique contribue à la productivité de l’océan Austral et éloignerait l’eau plus chaude du continent antarctique, contribuant à isoler l’Antarctique des régions plus chaudes.

Oligocène 33.7 à 23.8 m.a.

C’est la grande époque de formation du pétrole brut, qui, tout comme le charbon, se forme par la décomposition de résidus d’organismes vivants qui se transforment en pétrole par des processus chimiques sur des millions d’années. Quatre conditions doivent être réunies pour permettre la formation de pétrole :

  • La présence d’une roche-mère
  • L’accumulation de matière organique, végétale essentiellement ;
  • Sa maturation en hydrocarbures ;
  • Son emprisonnement.

Ensuite, comme un gisement de pétrole est entraîné dans la tectonique des plaques, l’histoire peut se poursuivre. Il peut être enfoui plus profondément et se pyrolyser à nouveau, donnant un gisement de gaz naturel – on parle alors de gaz thermogénique secondaire, par opposition au gaz thermogénique primaire formé directement par pyrolyse du kérogène. Le gisement peut également fuir, et le pétrole migrer à nouveau, vers la surface ou un autre piège.

Il faut ainsi un concours de circonstances favorables pour que naisse un gisement de pétrole (ou de gaz), ce qui explique d’une part que seule une infime partie de la matière organique formée au cours des ères géologiques ait été transformée en énergie fossile et, d’autre part, que ces précieuses ressources soient réparties de manière très disparate dans le monde.

En général, la biosphère recycle la quasi-totalité des sous-produits et débris. Cependant, une petite minorité de la matière morte sédimente, c’est-à-dire qu’elle s’accumule par gravité et est enfouie au sein de la matière minérale, et dès lors coupée de la biosphère. Ce phénomène concerne des environnements particuliers, tels que les endroits confinés (milieux paraliques : lagunes, deltas…), surtout en milieu tropical et lors de périodes de réchauffement climatique intense (comme le silurien le jurassique et le crétacé), où le volume de débris organiques excède la capacité de recyclage de l’écosystème local. C’est durant ces périodes que ces sédiments riches en matières organiques (surtout des lipides) s’accumulent. Une matière organique exclusivement animale produira beaucoup d’hydrocarbures liquides, alors qu’une matière organique riche en matière végétale donnera principalement du gaz. [Il faut 23 tonnes de matière organique pour obtenir 1 litre d’essence.]

Au fur et à mesure que des couches de sédiments se déposent au-dessus de cette strate riche en matières organiques, la roche-mère ou roche-source, croît en température et en pression. Dans ces conditions, avec certaines bactéries anaérobies, la matière organique se transforme en kérogène, un extrait sec disséminé dans la roche sous forme de petits grumeaux. Si la température devient suffisante (le seuil est à au moins 50 C, généralement plus selon la nature de la roche et du kérogène), et si le milieu est réducteur, le kérogène sera pyrolysé, extrêmement lentement.

Le kérogène produit du pétrole et/ou du gaz naturel, qui sont des matières plus riches en hydrogène, selon sa composition et les conditions d’enfouissement. Si la pression devient suffisante, ces fluides s’échappent, ce qu’on appelle la migration primaire. En général, la roche source a plusieurs dizaines, voire centaines de millions d’années quand cette migration se produit. Le kérogène lui-même reste en place, appauvri en hydrogène.

Quant aux hydrocarbures expulsés, plus légers que l’eau, ils s’échappent en règle générale jusqu’à la surface de la Terre où ils sont oxydés, ou bio dégradés (ce dernier cas donne des sables bitumineux), mais une minime quantité est piégée : elle se retrouve dans une zone perméable (généralement du sable, des carbonates ou des dolomites) qu’on appelle la roche-réservoir, et ne peut s’échapper à cause d’une couche imperméable (composée d’argile, de schistes et de gypse), la roche piège formant une structure-piège.

Il existe plusieurs types de pièges. Les plus grands gisements sont en général logés dans des anticlinaux. On trouve aussi des pièges sur faille ou mixtes anticlinal-faille, des pièges formés par la traversée des couches par un dôme salin, ou encore créés par un récif corallien fossilisé.

Alors que sur les continents, l’essentiel de la matière organique est décomposée, les micro-organismes sous-marins morts coulent rapidement au fond des océans. Pour peu que les conditions soient favorables (vitesse de sédimentation lente et climat propice), la proportion de matière organique devient importante dans les sédiments, et forme ce que l’on appelle une roche-mère. Dans certaines zones, la couche peut atteindre 7 000 à 8 000 mètres d’épaisseur.

Comment de la matière inerte et solide peut se transformer en liquide visqueux ? Il faut pour cela qu’elle soit soumise à de fortes pressions et des températures élevées. Au fur et à mesure que les dépôts de sédiments s’empilent, la roche mère est enfouie de plus en plus profondément. Dans le sous-sol, la température augmente de 3°C quand on descend de 100 m.

Vers 3000 m de profondeur, on atteint donc déjà les 100°C. A cette température, les grosses molécules sont craquées en molécules plus légères, des hydrocarbures liquides lourds (molécules de plus de 14 atomes de carbone). A température encore plus élevée, on obtient du gaz (1 à 5 atomes de carbone). Le pétrole est généré par sa roche-mère entre 2 500 et 3 800 m de profondeur.

Les hydrocarbures se trouvent très rarement là où ils se sont formés. Le fluide (pétrole ou gaz), moins dense, est expulsé de la roche-mère, et remonte vers la surface en empruntant des voies plus ou moins rapides (failles, roches poreuses).

Une fois arrivé à la surface, les hydrocarbures se dispersent (pour le gaz) ou s’oxydent (pétrole liquide), ne laissant sur le sol que des résidus solides (bitumes) inexploitables. Pour conserver le précieux liquide, il faut donc un piège sur sa route. Le piège idéal, c’est un réservoir. Pas une grande caverne, mais plutôt des roches poreuses, dans les interstices desquelles le pétrole va se nicher. Ces roches se comportent comme des éponges, absorbant le précieux liquide.

Il faut à présent que le réservoir soit fermé hermétiquement par une couche imperméable pour que le pétrole ne s’échappe pas. Les argiles, le gypse ou l’anhydrite sont parmi les plus performantes. Il ne reste plus qu’à espérer que les couches rocheuses ne soient pas renversées ou fracturées par des mouvements tectoniques. Quelques milliers d’années plus tard, on trouvera alors à cet endroit un champ pétrolier exploitable.

On classe les pétroles selon leur provenance (Golfe Persique, Mer du Nord, Venezuela, Nigeria), car le pétrole issu de gisements voisins a souvent des propriétés proches. Il existe des centaines de bruts de par le monde ; certains servent d’étalon pour établir le prix du pétrole d’une région donnée : les plus utilisés sont l’Arabian Light (brut de référence du Moyen-Orient), le Brent (brut de référence européen) et le West Texas Intermediate (WTI, brut de référence américain).

Mix de linternaute.com et de wikipedia

32 m.a.         Pour ce qui est de la dentition, les Simiens s’arrêtent à un chiffre de 32, qui ne changera plus.

30 m.a. à 25 m.a.        Des failles provoquent l’effondrement des Pyrénées de Cerbère à Toulon, laissant quelques témoins, dont les deux principaux, Corse et Sardaigne, ayant refusé l’effondrement, se détachent qui de la Côte d’Azur, qui du golfe du Lion pour partir vers l’est. Le massif des Maures et de l’Estérel sont l’extrémité de cette chaîne.

L’Amérique du Sud se sépare de l’Antarctique, créant ainsi l’océan austral.

24 m.a.                        L’Inde s’est depuis longtemps séparée de l’Afrique et de l’Antarctique, a laissé en chemin Madagascar, et est arrivée sur le front sud de l’Asie depuis 30 m.a. : le manteau lithosphérique plonge tandis que la croûte s’en décolle et s’empile en écailles qui se chevauchent : c’est la surrection de l’Himalaya. Que s’est-il passé pendant ces 30 m.a. ? des écrasements, des compressions d’une puissance dont on a du mal à avoir idée, dont le résultat est que, depuis le choc initial, la déformation des deux continents a absorbé plus de 2 500 km. de convergence. La construction de nos paysages actuels pouvait commencer, résultante d’une continuelle confrontation entre les forces d’érosion et celles de surrection. Quelque 300 millions d’années plus tôt, l’érosion avait déjà fait pratiquement table rase de l’immense chaîne hercynienne.

c’est en léchant les monts que la vache céleste [la pluie des cieux] a formé les campagnes.

Prière hindou

Le plus grand – plus de 5 m. au garrot, 9 m. de long, 20 tonnes – des mammifères terrestres, le Baluchitherium, s’éteint : c’est Jean Loup Welcomme qui découvrira ses restes dans le Balouchistan pakistanais en 1993. Les mammifères modernes vont naître aussi en Asie.

Miocène 23.8 à 5.3 m.a.

Invasion de la mer miocène, – c’est la naissance de notre Méditerranée – qui remonte jusqu’au site de Lyon et à la Suisse, et d’est en ouest, d’Aix en Provence à Montpellier : les sites actuels de Narbonne, Béziers, Montpellier, Nîmes, Uzès, sont sous l’eau. A la latitude de l’actuel Avignon, sont hors d’eau, les îles du Ventoux, des sommets du Lubéron et des Monts du Vaucluse.

20 m.a.                       La Mer Rouge s’élargit, l’Arabie remonte vers le nord ; la rencontre de la plaque arabique et de la masse de l’Eurasie font aller la Turquie vers l’ouest et l’Iran vers l’est, et provoquent la fermeture de Thétys. C’est au miocène que les continents prennent la place qu’ils occupent aujourd’hui.

17 m.a.                          Dans l’actuel État de l’Arizona, le Colorado commence à creuser son lit, qui deviendra cañon.

Grand Canyon, neige hiver

16 m.a.                          Les grands singes quittent l’Afrique.

15 m.a.                        L’arctique est pris par les glaces. Les dauphins font leur apparition dans des eaux plus fréquentables. Cette glaciation va avoir un impact capital sur la flore très spécifique de l’actuelle Afrique du sud :

L’histoire géologique et climatique de la région du Cap est bien connue. La surface de la pointe sud de l’Afrique, autrefois reliée à l’Amérique du Sud, à l’Australie et à l’Antarctique, est couverte de sols dérivant de roches pré-Carbonifère. Vieilles de près d’un demi-milliard d’années, les couches de sédiments se sont déformées et plissées à plusieurs reprises sous la pression des mouvements tectoniques, repoussant souvent les couches anciennes au-dessus de couches plus récentes, tandis que chaque type de roche subissait différentes sortes d’érosion et d’altération. L’actuelle mosaïque de sols de la région du Cap résulte de cette histoire géologique  particulièrement mouvementée ; certains sont riches en nutriments et d’autres sont dépourvus des éléments essentiels à la vie végétale. Cela contribue à l’existence d’un assortiment correspondant de communautés végétales, mais cela n’explique pas vraiment le nombre exceptionnel d’espèces.

Le climat actuel de la région est de type méditerranéen, avec des saisons marquées et caractérisées par des hivers doux et pluvieux, suivis brutalement par des étés chauds et secs. Bien sûr, cela n’a pas toujours été le cas. Jusqu’au Miocène, il y a à peine six millions d’années, cette partie du monde avait un climat tropical humide, sans saison  sèche. La végétation était luxuriante, avec de vastes forêts où les palmiers abondaient. Des poches plus fraîches et plus sèches existaient seulement près des sommets montagneux, où des bruyères buissonnantes basses et des Restionacées semblables à des joncs menaient une vie discrète. Mais vers le milieu du Miocène, une glaciation majeure a entraîné l’accumulation d’énormes masses de  glace en Antarctique, entraînant le remontée des eaux abyssales glacées le long de la côte atlantique de l’Afrique australe, formant l’actuel courant de Benguela. Ce courant glacé, qui fait de la baignade près du Cap une expérience très déplaisante (ça et les requins – beaucoup, beaucoup  de requins) a bloqué l’air chaud et humide qui apportait  des pluies d’été à la région. Des saisons sèches sont apparues et la végétation luxuriante, inadaptée à de longues sécheresses, a disparu.

Soudain, ces régions autrefois densément boisées se sont ouvertes à de nouveaux colons. Mais peu de plantes des régions africaines voisines pouvaient affronter le nouveau climat du Cap. De larges surfaces étaient offertes à qui les voulait, mais les preneurs étaient peu nombreux et très éloignés. Pourtant, certaines plantes n’avaient pas quitté la région. C’étaient les plantes de haute montagne, où le climat avait toujours été  plus froid et plus sec, et qui étaient donc pré adaptées à faire face à de longues périodes sans eau, suivies de fortes averses de pluies froides. Débarrassées de la concurrence des plantes à grandes feuilles et à croissance rapide, ces végétaux plus petits mais plus rustiques ont quitté les sommets et se sont répandus sur les surfaces libérées. A mesure qu’ils colonisaient ces nouveaux terrains, tous légèrement différents par le climat et les caractéristiques du sol, ils ont commencé à se différencier en une multitude d’espèces étroitement apparentées mais distinctes.Les landes alpines du Cap étant constituées au Miocène par un groupe relativement petit de familles, ce sont ces lignées qui ont eu l’opportunité de peupler autant de niches écologiques que possible. Cette hypothèse de la disponibilité soudaine de niches vacantes, appelée modèle de la table rase, explique en partie la prédominance d’un petit nombre de familles dans la flore de la région du Cap.

Piotr Naskrecki                Reliques        Ulmer  2012

14 m.a.                            L’antarctique vit sous un climat tempéré : la température y avoisine les 14° et les forêts abondent. Le lac d’eau douce Vostok profite de quelques millions d’années encore pour respirer au grand air : il est sur l’Antarctique, à l’est, sud-est du pôle sud. Il fait 270 km de long sur 50 de large, sa surface est de 15 690 km², et sa profondeur va de 400 à 1 200 mètres. Il accueille  quantité d’organisme vivants que les glaciations à venir mettront à mal : il aura en guise de toiture une épaisseur de glace de 3 769 mètres, subira une pression de 350 bars et son eau aura une concentration d’oxygène 300 fois supérieure à celle de la surface au quaternaire.

13 m.a                          Des ossements d’un grand singe sont mis à jour près d’Els Hostalets de Pierola, près de Barcelone en 2004.  On le nomme Piérolapithecus Catalaunicus : c’est bien là l’ancêtre de l’homme : des phalanges courtes, les omoplates dans le dos quand les autres singes les ont sur le coté. On va continuer à trouver trace de ces grands singes en Eurasie pendant encore 5 m.a., après quoi ils disparaîtront d’Europe sans que l’on sache pourquoi.

À la même époque – à quelques dizaines de milliers d’années près -, proche du lac Turkana, découverte en 2014 d’un petit singe dont la lignée s’éteindra :

En 2014, sur le site de Napudet, au Kenya, non loin du lac Turkana,  John Ekusi et Isaiah Nengo, paléoanthropologue au De Anza College (Californie), trouvent un crâne de jeune primate, presque complet, gros comme un citron.

La région est alors une forêt de type équatorial dense, qui se prête mal à la fossilisation : le sol est souvent très acide et les os, s’ils ne sont pas enterrés rapidement, disparaissent en peu d’années.  Il est donc exceptionnel d’avoir un crâne complet de cette époque.

En fait, aucun n’a jamais été retrouvé pour la période en question, alors même qu’elle a été le théâtre d’une importante diversification des espèces de grands singes, dont les descendants actuels sont les gibbons, les orangs outans, les gorilles, les chimpanzés et… les humains. Tout l’enjeu de l’étude de ce crâne était donc de le placer dans le buissonnement d’hominoïdes qui se produit à cette époque charnière. Même s’il a été un peu écrasé, déformé et brisé par endroits – les dents de lait de ce juvénile ont ainsi été cassées –, le fossile est en bon état.

Mais peu de caractères intéressants sont visibles de l’extérieur. Ceux qui permettent de dire à quelle espèce appartenait ce spécimen sont cachés au sein de la pierre. D’où le recours au synchrotron de l’ESRF, dont le faisceau brillant de rayons X permet, comme un super-scanner, de voir au cœur de la matière et de réaliser des images en trois dimensions d’une exceptionnelle précision.

Ont ainsi été scrutés l’oreille interne et les germes des dents définitives, enfouis dans la mâchoire fossile. La taille et la forme du crâne faisaient beaucoup penser à un jeune gibbon et on se demandait si on n’avait pas trouvé l’ancêtre des gibbons, qui reste un grand mystère. J’étais d’ailleurs un des fervents partisans de cette hypothèse, reconnaît Paul Tafforeau.

Mais ce n’était qu’une ressemblance superficielle, comme l’a notamment montré l’étude de l’oreille interne. Celle-ci comporte en effet trois canaux semi-circulaires, trois tubes tordus dotés de cellules ciliées qui, en détectant les mouvements de la tête, sont le siège de l’équilibre.  » Chez les gibbons, qui font des mouvements rapides et complexes lorsqu’ils se balancent de branche en branche et des bonds de plusieurs mètres dans les arbres, comme des Tarzan sans lianes, ces canaux sont très développés, explique le chercheur français. Mais notre petit primate a l’oreille interne typique d’un grand singe classique  » et il n’était donc pas du tout capable de se mouvoir avec l’aisance et l’agilité des gibbons.

Pour disposer leur spécimen dans la famille des grands singes, les auteurs de l’étude ont répertorié de nombreux caractères et confié le tout à des algorithmes qui construisent des sortes d’arbres généalogiques. Ces systèmes privilégient les hypothèses les plus parcimonieuses, celles qui exigent de faire le moins de changements possibles, le moins de sauts évolutifs.

Au terme de cette démarche, l’individu découvert à Napudet s’est retrouvé rangé dans le genre Nyanzapithecus, une branche de grands singes complètement éteinte mais très proche de celle qui a donné naissance à l’homme. Il est donc probable qu’il était cousin de l’ancêtre commun des grands singes actuels, lequel devait vivre à l’époque en Afrique.

Paul Tafforeau préfère, par prudence, rester évasif et dire que, dans l’arbre des hominoïdes, cet animal est tout près du troncSelon l’étude, le spécimen appartient à une espèce inconnue jusqu’à présent, qui a été baptisée Nyanzapithecus alesile mot ales signifiant ancêtre en langue turkana.

Grâce à l’extrême précision des données fournies par le synchrotron, les scientifiques ont aussi pu déterminer l’âge exact de l’animal au moment de sa mort, en étudiant ses stries dentaires. En effet, à chaque jour qui passe, une nouvelle et infime couche d’émail et de dentine est observée.

Les chercheurs ont donc repéré la strie marquant le jour de la venue au monde de l’individu – une trace caractéristique due au stress de la naissance – et compté toutes celles qui ont suivi. Le singe n’avait que 16  mois lorsqu’il est passé de vie à trépas. […]

L’apport du synchrotron ne s’arrête pas là. Car si l’encéphale n’a évidemment pas été conservé, il a, sur les parois internes de la boîte crânienne, laissé… son empreinte. Elle permettra de déterminer l’organisation du cerveau et de donner par exemple des informations sur l’importance de la vision chez l’animal ou sur ses capacités locomotrices. D’autres études suivront donc celle de Nature. Treize millions d’années après sa mort, le petit grand singe de Napudet commence seulement à raconter son histoire.

Pierre Barthélémy                   Le Monde du 11 août 2017

Début du volcanisme dans les actuels Monts du Cantal : il va durer jusqu’à ~ 2 m.a ; il y aura une accalmie de 0.5 m.a. puis à nouveau une reprise à ~ 1.5 m.a.

10 m.a.                        Les grès formé en Arizona vers 150 m.a.  à l’est de Page, sont repris par l’érosion de l’eau et du vent pour créer  le fantastique Antelope canyon.

8.5 m.a.                       An Ardèche, dans le massif du Coiron, il est au moins un châtaignier : on en retrouvera au XX° siècle des fossiles, pour les feuilles comme pour le fruit.

vers 7.5 m.a.              Le singe devient bipède, au moins celui qui vit sur le coté Est de la Rift valley africaine. Les montagnes de la rive ouest arrêtent les pluies et alimentent les forêts : le singe conserve l’utilité de ses quatre membres pour se déplacer. L’Est, privé de pluies, voit ses forêts s’amenuiser au profit d’une savane plus sèche, moins généreuse en nourriture, autant d’évolutions qui obligent le singe à se mettre debout pour voir si l’herbe n’est pas plus verte un peu plus loin. Le Gigantopithèque – plus de 2.5 m, autour de 300 kilos – va vivre de ~10 m.a. à ~2 m.a. Contemporain de l’Homo Erectus, il est sans danger pour lui, car végétarien.

7,04 m.a.                    Dans le désert de Djurab, sur le territoire de l’actuel Tchad, Ahounta Djimdoumalbaye, étudiant tchadien qui participe à la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne découvre en 2002 le plus ancien hominidé connu : Toumaï – espoir de vie – .

Le géographe Alain Beauvilain qui encadre cette fouille s’attribue la paternité de la découverte, au grand dam de Michel Brunet, directeur de la Mission, absent du terrain lors de la découverte. Va s’ensuivre une querelle aiguë sur la validité des méthodes de datation utilisées, la spécificité de la découverte de ce crâne étant qu’il se trouvait à même le sol de sable meuble, constamment remanié par le vent et non extrait d’une couche géologique précise. Autre querelle de scientifiques, le fémur tout à côté de crâne, dont on ne sait s’il est celui d’un grand singe ou d’un hominidé, déjà bipède : la querelle de laboratoire fera disparaître un temps le dit fémur qui finalement refera surface !

Cet hominidé ressemble en fait énormément à un grand singe, et il y a querelle entre les spécialistes pour le classer ainsi ; mais le lieu même de la découverte, à l’ouest donc de la Rift Valley vient mettre à mal la théorie d’Yves Coppens quant à la naissance des hominidés à l’est de cette Rift Valley, qu’il avait nommé East Side Story. A l’ouest, il y avait du nouveau et l’East Side Story redevenait West Side Story. De toutes façons, il n’est pas inutile de rappeler que ces grands singes et l’homme ont en commun 99 % de leur bagage héréditaire.

Si cet hominidé a beaucoup du singe, nombre de ses caractéristiques ne se retrouvent cependant que dans le rameau humain, notamment l’orientation des orbites, la forme des dents et l’épaisseur de l’émail. Il était bipède et mesurait environ 1 mètre pour un poids de 35 kg. Dans l’arbre généalogique très mouvant de l’espèce humaine, il semblerait se situer très près de l’embranchement à partir duquel auraient divergé les grands songes d’une part et la famille humaine d’autre part. Jusqu’à cette découverte, le foyer d’apparition des hominidés était situé dans une vaste région de l’Afrique orientale allant de l’Éthiopie au  Kenya. Désormais, le voilà élargi à une zone s’étendant 2500 km plus à l’ouest.

Bernard Lugan      Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours. Ellipses 2009

Mais c’est bien à cette époque que les grands singes évoluent dans deux directions différentes : d’un coté les Pongidés, qui donneront les bonobos, les chimpanzés et les gorilles, à la mobilité physique et intellectuelle limitée ; de l’autres, les Hominidés qui donneront les Australopithèques, puis, bien plus tard, les Homo habilis et ergaster, puis heidelbergensis : les hommes modernes.

Jacques Attali                L’homme nomade. Fayard 2003.

Il y a, bien sûr, beaucoup de différences entre les hommes et les grands singes, mais il est très difficile, aujourd’hui, de trouver une capacité humaine dont on puisse dire qu’elle est totalement absente du monde des grands  singes. Nous ressentons tous cette proximité avec eux : elle nait de notre allure physique commune, d’une empathie réelle ou imaginaire, d’une interprétation des comportements en termes de choix ou de désir, de la réelle attention des femelles pour leurs petits, de la souffrance qu’elles ressentent lorsqu’ils meurent, de l’impression qu’ils ont un regard.

[…]                 Le concept du propre de l’homme est un concept du passé. Il est toxique car il insiste sur l’idée de séparation : le but  est de rechercher des différences entre l’homme et l’animal afin de placer l’homme dans une catégorie ontologique à part. Il y a, bien sûr, des différences, mais cela ne nous met pas au-dessus des autres espèces. Il faudrait remplacer ce débat essentialiste par une approche plus relationnelle, plus constructiviste. La vraie question est celle des convergences et des proximités : qu’est-ce qui se tisse entre les animaux et nous ?

[…]                 Les recherches sur les grands singes ne cessent de repousser la frontière de leurs compétences. Il faut donc arrêter de chercher « un » critère en raisonnant sur un mode binaire : les grands singes ont, ou n’ont pas, telle capacité. Mieux vaudrait se demander ce qu’est une intelligence animale, une intelligence des odeurs, une intelligence des sons. Il faudrait, pour cela, renoncer au point de vue anthropocentré qui a longtemps été le nôtre, ce qui n’est pas aisé.

Dominique Lestel, philosophe.                      Le Monde « Culture et Idées » 15 12 2012

L’homme ne descend pas du singe, il a des ancêtres communs avec lui, c’est très différent ! Quand je suis arrivé dans la paléoanthropologie, il y a trente ans, la question de nos origines communes avec les chimpanzés ne se posait quasiment pas. On vivait sur la vieille idée d’Aristote, celle de la transformation graduelle : le grand singe se redresse peu à peu pour voir au-dessus des hautes herbes. C’est une belle histoire, mais elle ne fonctionne pas !

Quand on dit que l’homme descend du singe, on accepte notre relation de parenté avec lui, mais elle s’exprime sous forme de généalogie, c’est absurde : la personne la plus proche de moi, c’est ma sœur, mais je ne descends pas de ma sœur. Nous savons à présent deux choses : les espèces qui nous entourent sont aussi récentes que nous, et celles qui nous ressemblent le plus – comme les chimpanzés – ont des ancêtres communs avec nous.

[…]             Nos ontologies fondamentales, qui se sont forgées dans le bassin méditerranéen, à un endroit où il n’y avait pas de grands singes, ont placé l’homme au centre du cosmos en affirmant qu’il incarnait la vision finalisée du progrès. Elles se sont employées à distinguer l’homme des autres espèces, en opposant nature et culture, inné et acquis, corps et esprit. Mais ces murs ontologiques qui nous ont conduit à beaucoup d’ignorance ont été profondément malmenés par l’arrivée des grands singes en Europe, au XVIII° siècle, puis par les études sur leur comportement dès les années 1960. Nous savons maintenant qu’ils ont des systèmes sociaux très proches des nôtres. La marche debout, l’outil, le rire, les pleurs, la coopération, l’empathie, le bien et le mal, le tabou de l’inceste, la chasse, le partage de la viande, la culture, les traditions, la communication symbolique, la politique : ces caractéristiques que l’on croyait humaines sont présentes chez les grands singes.

Freud l’a dit avant moi : les sciences ont infligé des blessures d’amour-propre à l’humanité. Elles ont montré, avec Galilée et Copernic, que l’homme n’était pas au centre du cosmos ; puis, avec Darwin , qu’il n’avait pas fait l’objet d’une création particulière – il est simplement le produit de l’évolution des espèces ; avec Freud ensuite qu’il était le jouet de son inconscient.

L’éthologie a achevé de le faire tomber de son piédestal en montrant que les caractéristiques que l’on croyait propres à l’homme se retrouvent chez les grands singes. Finalement, il y a sans doute une seul vrai propre de l’homme, c’est le récit : cette nécessité ontologique de construire des cosmogonies, des récits sur les commencements du monde.

[…]     Les conditions climatiques ont changé, les arbres sont devenus plus rares : les hominidés abandonnent donc leur mode de vie arboricole pour peupler la savane, où ils vont finir par découvrir dans le sous-sol les tubercules et les rhizomes, qui leur procurent beaucoup plus d’énergie, à même d’abord d’assurer leur survie et ensuite de favoriser leur reproduction. Jusqu’alors la seule consommation de fruits, pousses, feuilles, graines et insectes, aliments peu caloriques, mobilisait l’essentiel de leur temps et de leur énergie. La difficulté de digestion avait crée un système digestif très important, des intestins très longs qui monopolisaient l’essentiel du système nerveux. La découverte d’aliments beaucoup plus énergétiques dans le sol entraîna une diminution du système digestif et donc une disponibilité du système nerveux pour d’autres tâches, dont le développement du cerveau. Puis viendra un autre saut alimentaire qualitatif, dès que l’hominidé commencera à chasser, avec la consommation de viande crue… et cuite quand il pouvait bénéficier d’un feu de forêt qui se chargeait de cuire les animaux piégés. L’homme a connu le feu bien longtemps avant de savoir l’allumer et le garder.

Pascal Picq, paléoanthropologue.                          Le Monde « Culture et Idées » 15 12 2012

On s’est longtemps focalisé, à tort, sur la bipédie. De nombreuses espèces, notamment arboricoles, sont bipèdes : elles adaptent une position verticale pour scruter les alentours ou pour attraper leur nourriture. Les suricates peuvent même se déplacer debout et faire quelques pas. En fait il y a 7 millions d’années, les australopithèques se tenaient tous debout. Certains de leurs descendants, comme les chimpanzés, ont perdu cette capacité, pendant que d’autres, comme les bonobos, l’ont conservée. La vraie nouveauté avec l’Homo erectus, qui apparaît il y a 1.5 million d’années, c’est son incroyable endurance. C’est elle qui va lui permettre de se déplacer sur de longues distances. […] L’hominisation – ce processus qui aboutit à l’Homo Sapiens, il y a 200 000 ans environ – s’est faite pas à pas, au gré des sélections et des contingences.

[…] Nos gênes n’ont pas changé, mais c’est la marche qui a permis d’exprimer les potentialités formidables de notre cerveau. Ainsi, c’est grâce à son intelligence que l’Homo erectus s’installe dans tous les lieux qu’il peut atteindre à pied. Bien plus tard, c’est parce qu’il marche que l’Homo sapiens va pouvoir aller partout, et c’est parce qu’il est curieux qu’il va vers l’inconnu.

Pascal Picq, paléoanthropologue.        Ça m’intéresse n°426 Août 2016

6.6 m.a.                      Le niveau de la mer Miocène (de 20 à 5 m.a.) baisse, laissant place aux vallées du Rhône, de la Durance, et à la mise en place de la Méditerranée. Un autre hominidé est découvert au Kenya, sur les bords du lac Turkana : Orrorin Tugenensis.

Entre 6.3 et 5.4 m.a   Séparation des deux rameaux de l’homme et du chimpanzé : c’est une étude du MIT qui le dit en 2006, basée sur l’étude du génome, et qui vient considérablement rajeunir la date de cette séparation, jusqu’alors estimée entre 7 et 6,5 m.a.

5.66 m.a.                     La remontée de la plaque tectonique africaine vers la plaque eurasienne provoque la fermeture des canaux naturels à l’emplacement de l’actuel Gibraltar et donc le quasi-assèchement de la Méditerranée dont les eaux baissent alors de 1,5 à 2,7 km par rapport au niveau actuel, en faisant un immense marais salant, d’où aujourd’hui, des épaisseurs énormes de sel, pouvant aller de 500 à 3 500 mètres : – c’est l’ère de salinité messinienne – de 5.96 m.a à 5.33 m.a -. La mer Noire est asséchée. Il est probable que des rivières souterraines apporteront à la zone des eaux de l’Atlantique. Cette période nous laissera des rivières souterraines – exsurgences –  : fontaine de Vaucluse, le Bestouan, à côté de Cassis et la rivière souterraine de Port Miou qui, avec un débit de 7 m³/sec, suscita beaucoup d’intérêt, pour l’approvisionnement en eau de Marseille. Mais il fallait pour cela construire un barrage entre l’eau de mer de la calanque de Port Miou et la rivière : ce sera fait en 1972. Mais l’eau de la rivière restera impropre à la consommation, polluée par les boues rouges d’Altéo, l’usine d’alumine de Gardanne qui  rejette ses déchets ultimes au large de Cassis, dans le canyon sous-marin de Cassidaigne, à 7,7 kilomètres de la côte, en plein cœur du parc national des Calanques :  depuis 1966, c’est plus de 20 millions de tonnes qui ont été déversées ainsi sur 2 400 km².

 

Schéma de Eric Gilli. Modèle messinien de contamination saline du système de Port Miou. Ce modèle est renforcé par la détection de traces de boues rouges dans les sédiments de la rivière souterraine.

5.46 m.a.                    On observe à 800 mètres sous le niveau actuel de la Méditerranée une ligne de rivage. Par ailleurs, la quantité d’évaporites – la roche saline restée en place après évaporation – retrouvée au fond de la Méditerranée montre qu’il a fallu 8 fois le volume d’eau actuel pour les créer : il y a donc eu plusieurs assèchements comme plusieurs remises en eau.

Pliocène 5.3 à 1.8 m.a.

5.33 m.a.                    Des mouvements tectoniques provoquent des fractures à Gibraltar, qui remettent en eau la Méditerranée, nommée encore par les géologue mer Pliocène : cette remise en eau a probablement été très brutale, très courte : de quelques mois à deux ans maximum : 200 millions de mètres cube par seconde, soit une remontée des eaux de 10 m/jour, en Méditerranée occidentale : un fleuve mille fois plus puissant que l’Amazone ! Quand le niveau atteignit la passe de la Sicile, l’eau se déversa dans la Méditerranée orientale, deux fois plus profonde. Le Rhône se jette dans l’actuel étang de Mauguio, à l’est de Montpellier, et la Durance dans la Méditerranée, via la plaine de la Crau qui est son ancien delta.

Se sont alors crées de vastes réserves d’eau douce ou peu saline – on parle de 500 000 km3 -. Ces réservoirs sous-marins, loin d’être marginaux, sont au contraire un phénomène global à l’échelle de la planète. Il s’agit d’eau saumâtre, mais beaucoup moins chargée en sel que celle des océans, présente en grande quantité dans les sédiments formant des aquifères sous-marins, sous les plateaux continentaux, c’est-à-dire les prolongements immergés des terres. La formation de ces aquifères résulte de la combinaison de plusieurs processus. D’abord, lors des périodes de glaciation, accompagnées d’une baisse du niveau des mers, les plateaux continentaux, alors à découvert, ont été exposés aux précipitations qui s’y sont infiltrées en profondeur. Pour une grande part, les eaux stagnantes sous-marines datent ainsi des glaciations du Pliocène et du Pléistocène, il y a de cela 5,3 à 2,6 millions d’années. Ensuite, il existe en permanence des phénomènes de décharge des aquifères terrestres vers les aquifères océaniques, les eaux souterraines s’écoulant des uns vers les autres. Ce transfert peut s’effectuer sur de très longues distances, jusqu’à plus de 100 kilomètres des côtes. Enfin, aux hautes latitudes, la fonte des calottes polaires contribue aussi probablement à l’apport d’eau douce. Le volume de ces réserves serait cent fois supérieur à la quantité d’eau prélevée depuis 1900 dans les aquifères terrestres. Autrement dit à l’ensemble de la consommation humaine (irrigation, usages industriels, eau potable) sur plus d’un siècle.

4.7 m.a.                  Apparition du pouce opposable chez l’Australopithèque.

vers 4.5 m.a.                    En Afrique de l’est, l’Australopithèque se met debout.

4,4 m.a.                        En Ethiopie, sur le rift des Afars, près de l’actuel village d’Aramis, vit Ardi : c’est ainsi que l’on nommera cet hominidé, Ardipithecus ramidus, dont on retrouvera le squelette presque complet à partir de 1992, ardi étant un mot afar qui signifie : racine, terre. C’est une femelle, elle devait mesurer 1,20m pour 50 kg, pouvait se balancer de branche en branche à l’aide de ses quatre membres, mais pouvait également marcher debout sur ses jambes. On est à 75 km. de l’endroit où a été trouvée Lucy, sa cadette d’1,2 m.a.

3.67 m.a.                     Little foot, ainsi nommée par son découvreur, Ronald J. Clarke le 6 septembre 1994, probablement poursuivi par un prédateur, fait une chute fatale de plus de vingt mètres dans la grotte de Silberberg, du réseau de grottes de Sterkfontein, au nord-ouest de Johannesburg dans la province du Gauteng. Son corps roule sur un talus d’éboulis, avant de s’immobiliser, un bras tendu au dessus de sa tête, l’autre roulé contre lui. Au fil du temps, sa dépouille sera recouverte par une accumulation de sédiments et de cailloutis, sur plus de dix mètres d’épaisseur. L’avantage qu’il y a à être recouvert de cailloux et de sédiments, c’est que les prédateurs n’y ont pas accès, et que le squelette reste à peu près complet.

Dans cette immense cavité, remplie des déblais de dynamitages miniers successifs, on trouve, contre toute probabilité, une connexion osseuse dans la roche. Treize années seront nécessaires à Ron Clarke et à son équipe pour dégager Little Foot de sa gangue rocheuse.

En 2007, à la demande de l’université sud-africaine, Laurent Bruxelles, géomorphologue à l’Inrap, a pris en charge le délicat problème de chronologie et démêle la succession des strates qui enserrent le squelette. Little Foot, un Australopithecus prometheus, serait donc un quasi contemporain d’un fossile bien moins complet, Lucy, le célèbre Australopithecus afarensis découvert en 1974 en Ethiopie.

En Afrique de l’Est, les datations sont relativement aisées, car il y a eu fréquemment des retombées volcaniques qui ponctuent la stratification, Mais, en Afrique du Sud, c’est plus difficile, car les fossiles se trouvent dans des grottes, où l’accumulation des sédiments est parfois complexe à interpréter.

La technique de datation utilisée est dite cosmogénique : elle s’appuie sur l’analyse de roches comme le quartz, chargées en isotopes radioactifs par les rayons cosmiques. En comparant les concentrations de ces isotopes, qui se déchargent une fois la roche enfouie, sur des cailloux tombés dans la grotte avec  Little Foot, on a pu dater sa mort, avec une précision de + ou – 160 000 ans.

À peu près de la même époque aussi, le Kenyan Australopithecus anamensis, décrit en  1995, dont la bipédie est plus proche de la nôtre que celle de Lucy. D’autres espèces, -contemporaines ou postérieures à Lucy, démontrent que la famille des australopithèques (une dizaine d’espèces dites graciles ou robustes) est bien plus diversifiée qu’on ne l’imaginait. Lucy n’y fait plus figure que de simple cousine.

Différents arguments anatomiques indiquent la coexistence d’au moins deux espèces d’australopithèques en Afrique australe vers 3 millions d’années, notamment sur le site de Sterkfontein. La présence d’Australopithecus africanus est bien connue mais, au fur et à mesure de ses recherches, Ron Clarke a rattaché Little Foot à la seconde espèce, moins illustre : Australopithecus prometheus. Avec Little Foot, les chercheurs disposent désormais d’un squelette presque complet de cette seconde espèce ! Pour les scientifiques, l’enjeu est considérable puisque l’une des deux lignées donnera naissance aux premiers hommes, la seconde restant probablement sans descendance. Pour le commun des mortels pour lesquels la connaissance de l’évolution n’exige pas de savoir dans quel tiroir on va classer tel ou tel trouvaille, les discussions des scientifiques n’offrent qu’un intérêt limité. Eux-même conviennent parfois de la difficulté à y voir clair :

On a des problèmes d’évolution en mosaïque autour du genre Homo (c’est-à-dire de caractères qui évoluent à des vitesses différentes). On balance tout ce qui n’est pas Homo dans le genre Australopithecus, mais on n’a toujours pas fait de vrai travail de phylogénie, car on reste prisonnier du postulat que tout caractère qui évoque les chimpanzés est archaïque et que tout caractère qui évoque la lignée humaine est dérivé. Ce n’est pas vrai !

Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France

[…]     La préservation et surtout la découverte de Little Foot, cet extraordinaire squelette fossilisé d’australopithèque, semblent une succession d’incroyables hasards. L’épisode a marqué à tout jamais le monde de l’archéologie, comme vingt ans plus tôt la mise au jour de sa cousine Lucy. Le 6 septembre 1994, Ron Clarke, paléontologue à l’université du Witwatersrand, à Johannesburg, trie une caisse de cailloux. Des fossiles venus du site de Sterkfontein, à 35 km de là. Piégés dans la roche, il y a là des restes de rongeurs, de félins, de bovidés… Soudain, il repère quatre petits ossements, qu’il attribue vite à un hominidé. Quatre portions d’un même pied gauche. La découverte n’est pas banale. Pas extraordinaire non plus : depuis la mise au jour de Mrs Ples, en 1947, de nombreux fragments d’australopithèques ont déjà été exhumés de la vallée du Bloubank. Ron Clarke et son mentor Phillip Tobias (1925-2012) prennent quand même la peine de lui donner un nom : Little Foot. Et ils l’oublient jusqu’à ce jour de mai 1997 où, vidant un autre sac de fossiles, Clarke repère de nouveaux fragments de pied gauche et une portion de tibia droit.

Convaincu qu’il s’agit là du même individu, il réalise un moulage de l’os et envoie ses deux assistants dans la grotte Silberberg. Il faut imaginer ce que c’était, insiste Dominic Stratford. Une cavité immense, qui n’avait pas été déblayée. Ils progressaient dans la poussière, sans trop savoir où aller. Pourtant, après trente-six heures seulement de recherche, Stephen Motsumi et Nkwane Molefe débusquent, encastré dans la roche, le morceau de connexion osseuse du tibia. Ils ont sorti le moulage et, comme dans un puzzle, ça collait parfaitement, -raconte Francis Thackeray, l’ancien directeur de l’Institut d’évolution humaine de l’université du Witwatersrand.

Little Foot est derrière, pris dans sa gangue rocheuse. Il faudra treize ans pour l’en extraire, avec la minutie d’un dentiste œuvrant à la fraise, cinq années supplémentaire pour assurer sa datation et faire de Petit Pied non seulement le squelette d’australopithèque le plus complet jamais découvert (90 %, contre 40 % pour Lucy) mais aussi un des plus anciens : 3,67 millions d’années, là où Lucy affiche 3,2 millions de printemps.

Encore n’a-t-on qu’entrevu l’ampleur du miracle. Pour bien le mesurer, il faut suivre Laurent Bruxelles, géomorphologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). De la main, il montre les traînées de matière blanche, plus ou moins épaisses, qui nappent la roche brune. De la calcite, un minéral accumulé au cours des millénaires par infiltration d’eau. L’industrie minière avait découvert qu’elle permettait d’abaisser le point de fusion de l’or, raconte-t-il. Son extraction est devenue essentielle. Ici, la nappe était immense, on l’appelait The Boss. Pendant quarante ans, ils ont fait sauter la roche à la dynamite. Quand ils trouvaient des fossiles, ils les mettaient de côté. Mais ils ne s’embarrassaient pas de précautions. Ils descendaient, toujours plus profond. Et puis un jour, en 1920, ils ont trouvé un substitut, moins cher. Le cours de la calcite s’est effondré. Ils ont tout arrêté. Il regarde la nappe, et poursuit : Une explosion de moins, on n’aurait jamais rien trouvé, une de plus et le squelette était pulvérisé.

[…]     Alors Laurent Bruxelles a tout analysé. La première formation minérale, il y a 2,6 milliards d’années, au fond d’une mer chaude. Puis le retrait marin, l’altération de certaines poches, sans doute sous l’effet de bactéries, et ce fantôme de roche qui ne tient que sous la pression des eaux souterraines. Et enfin, beaucoup plus tard, il y a quelques dizaines de millions d’années, le creusement des vallées, la nappe phréatique qui descend, laissant cette dolomie rongée par le temps et désormais asséchée s’effondrer sur elle-même. Des dents creuses que vont remplir sédiments et restes de tous ordres, formant un complexe millefeuille rocheux. Sur le bord du fameux talus, le géoarchéologue s’allonge, prend la pose de Little Foot, face contre terre, un bras au-dessus de la tête, l’autre sous le corps, et bascule le buste vers le bas. La calcite s’est glissée dessous, mais beaucoup plus tard, assure-t-il.

Ce sont donc bien les sédiments qu’il fallait mesurer. L’université Purdue (Etats-Unis) reprend sa datation cosmologique qui, entre-temps, a fait d’immenses progrès. La méthode consiste à analyser les minéraux – bombardés par les rayons cosmiques à la surface de la Terre, ils se sont chargés en isotopes radioactifs – comme l’aluminium 26 et le béryllium 10. Une fois enfouis dans la grotte, ils se sont déchargés, selon une vitesse connue. Sur les dix échantillons retenus, huit fourniront la même date : 3,67 millions d’années.

[…]     L’Unesco a baptisé, en 1999, la vallée du Bloubank berceau de l’humanité. Et il y a de quoi ! C’est une concentration presque vertigineuse : douze sites, répartis dans un rayon de 10 km. Près de mille fossiles d’hominidés déjà recueillis, soit le tiers de tout ce qui a été retrouvé dans le monde. Et dans chaque grotte, une histoire étonnante. A Kromdraai, c’est le premier crâne de Paranthropus robustus (2,2 millions d’années), découvert en 1938 par Robert Broom. L’archéologue avait été mis sur la piste par un écolier qui avait ramassé quelques dents. Dans la grotte de Cooper, au-delà des fossiles de paranthropes, ce sont des centaines d’outils en pierre, véritable musée de la première industrie lithique, dite oldowayenne – d’après les gorges d’Olduvai, en Tanzanie. Des paranthropes et des outils, toujours, à Drimolen, mais aussi une espèce plus récente du genre Homo. Et que dire des sites de Rising Star et Malapa, dans les vallées voisines ? Une douzaine d’individus trouvés dans le premier depuis deux ans, une nouvelle espèce d’australopithèque, sediba, d’un genre jusqu’ici inconnu, dénichée dans le second.

Enfin il y a Swartkrans, à un jet de pierre de la grotte Silberberg. A première vue, un trou beaucoup plus modeste, plus discret, équipé de marches glissantes. Pas question, ici, de faire venir les touristes, encore moins d’installer un restaurant et une boutique, comme à Sterkfontein. Seule une poignée d’étudiantes du Midwest accompagne cet après-midi Trevor Pickering, de l’université du Minnesota. Pourtant, c’est un site particulier, ici, avertit modestement l’archéologue américain, voix monocorde mais regard brillant sous sa casquette. Disons qu’il y a… à peu près tout. Tout, autrement dit pas moins de trois types d’hominidés : Paranthropus, Homo habilis et Homo ergaster, mais aussi deux types d’outils (pierre et os), des animaux en pagaille, répartis sur plusieurs niveaux rocheux. Et surtout, dans la couche supérieure, les paléontologues ont retrouvé les plus anciens feux maîtrisés jamais répertoriés : pas un foyer proprement dit, mais 23 couches successives de cendres vieilles de 900 000 ans. La température a été évaluée à 800° C, explique Pickering. Trop chaud pour un incendie naturel. Et l’état des os retrouvés ressemblait aux restes d’un feu de camp. Laurent Bruxelles prend le relais : Un site qui court comme ça de – 2,2 millions d’années jusqu’à – 100 000 ans, c’est unique. Et nous pensons trouver plus ancien, une histoire à 3 millions.

Appelé d’abord pour aider à dater Little Foot, le scientifique français s’est attelé à la réalisation d’une carte 3D de plusieurs autres sites. Et à la recherche de nouvelles cavités. Le plus fou, c’est que l’essentiel n’a encore pas été mis au jour, s’éblouit-il. Regardez les bosquets autour de vous. A l’horizon, des taches vertes constellent le paysage. Ce sont des entrées de grottes, poursuit-il. En bas, la température est constante, 17° C. Nous avons fait voler un drone de nuit, l’hiver, avec une caméra thermique. Nous avons repéré cinquante nouveaux trous.

De quoi exhumer encore quelques merveilles. Car dans le Bloubank, l’histoire ne s’arrête jamais. Il y a quelques années, des archéologues français annonçaient, sous le titre évocateur [racoleur conviendrait mieux, ndlr, mais les auteurs d’un article le sont rarement du titre] Sex at Sterkfontein, que la fine Mrs Ples, fossile iconique du pays, premier crâne d’Australopithecus africanus adulte jamais découvert (1947), était très probablement un homme. More sex at Sterkfontein, répliquaient Thackeray et ses collègues sud-africains. Nouvelles études au scanner à l’appui, ils rendaient à dame Ples ce qui lui appartenait. La bataille n’est pas tout à fait terminée. Quant à Little Foot, Dominic Stratford nous a révélé, lors de notre visite, que ses os massifs et son crâne large étaient ceux… d’une femme. Une mise en bouche avant la publication, attendue pour la fin de l’année, de la description générale de cette Australopithecus prometheus, aujourd’hui conservée dans un coffre.

Mais c’est autour de la cohabitation entre les deux espèces, la gracile et la trapue, avérée il y a quelque 2,6 millions d’années, que Stratford et Bruxelles rêvent de frapper un grand coup. Avec prometheus à 3,67 millions d’années, ils ont déjà secoué leur petit monde. Fin juin a commencé la datation d’un crâne africanus découvert par Ron Clarke dans la grotte Jacovec, l’appartement voisin, voudrait-on dire (mais plus humide, plus boueux et nettement moins bien équipé, nous avons testé…). Si, comme la stratigraphie permet de le penser, on sort autour de 4 millions, ça voudra dire que les deux ont vécu côte à côte pendant près d’un million d’années, rêve Dominic Stratford. Le berceau de l’humanité, décidément.

Nathaniel Herzberg Le Monde du 26 08 2015

Little Foot  ne peut prétendre être l’ancêtre du genre humain. Les premiers préhumains,  ce sont Toumaï, au Tchad, à 7  millions d’années, Orrorin, au Kenya, à 6  millions d’années. Parmi les divers australopithèques apparus ensuite, c’est l’assèchement du climat, vers 4  millions d’années, qui a décidé du destin de ces lignées. Avec un sort un peu similaire à l’est et au sud, où des formes plus robustes, aux grosses dents adaptées aux graminées, et toujours dotées de petits cerveaux, sont apparues.  Mais, en Afrique de l’Est, il y a aussi l’émergence du genre Homo, avec des dents plus petites de carnivore, et un plus grand cerveau.

A chaque fois qu’on évoque le berceau de l’humanité, on force un peu la mise. Tout le monde veut avoir découvert son ancêtre, c’est humain. Mais ces nouvelles datations absolues vont permettre des comparaisons attendues depuis longtemps. Même si l’Afrique de l’Est tient la corde, c’est toute la région africaine touchée par ce changement climatique qui est susceptible un jour de mériter cette dénomination. La notion de berceau de l’humanité ne doit pas être prise au pied de la lettre. C’est plutôt une large zone en Afrique où les fossiles ont pu être conservés par la géologie.

Yves Coppens

3.58 m.a.                    Kadanuumuu – grand homme, en afar -, découvert en  2005 par Yohannes Haile-Selassie, du Muséum d’histoire naturelle de Cleveland , aurait mesuré plus de 1,50  mètre : la bipédie affirmée de l’australopithèque de l’Afar est notoire. Mais les dents et les restes crâniens qui permettraient d’attribuer définitivement cet imposant spécimen bipède à Australopithecus afarensis font défaut. De la même période, un autre australopithèque, bahrelghazali, découvert au Tchad en 1995, sera nommé Abel.

3.3 m.a                     À Dikika, dans l’actuelle Ethiopie, à quelques kilomètres du lieu de résidence de Lucy meurt Selampaix en langue amharique – à l’âge de trois ans, une jeune Australopithèque Afarensis. Son squelette offre un crâne quasiment complet, le torse, une partie des jambes et les scapulas (omoplates), qui évoquent plutôt celles d’un gorille, ce qui atteste du mode de vie – encore en partie arboricole d’afarensis. Mais elle est aussi habile à se mouvoir dans les arbres en s’aidant des mains, qu’à parcourir la savane sur ses seules jambes. Elle sera découverte en 2006 par Zeresenay Alemseged (Académie des sciences de Californie, San Francisco)

Différents arguments anatomiques indiquent la coexistence d’au moins deux espèces d’australopithèques en Afrique australe vers 3 millions d’années, notamment sur le site de Sterkfontein. La présence d’Australopithecus africanus est bien connue mais, au fur et à mesure de ses recherches, Ron Clarke a rattaché Little Foot à la seconde espèce, moins illustre : Australopithecus prometheus. Avec Little Foot, les chercheurs disposent désormais d’un squelette presque complet de cette seconde espèce ! L’enjeu scientifique est considérable puisque l’une des deux lignées donnera naissance aux premiers hommes, la seconde restant probablement sans descendance.

3.3 m.a. : c’est 500 000 ans plus tôt que 2.8 m.a. date reconnue jusqu’alors comme début du genre Homo, caractérisé par son aptitude à fabriquer des outils. Et pourtant, une équipe a découvert en 2012 des outils dans la région du Lac Turkana, ce qui vient mettre à mal les classifications et dates acceptées jusqu’alors. Mais, en y réfléchissant bien, cela ne devrait pas être si grave que ça et la Terre devrait continuer à tourner.

En 2012, Sammy Lokorodi,  Kényan de 38 ans, originaire de la région du Turkana, dans le nord-ouest du pays trouve des pierres taillées. Il fait partie de l’équipe de Sonia Harmand, à la tête depuis 2011 de la mission préhistorique française au Kenya, financée depuis 1994 par le ministère français des affaires étrangères, qui fouille chaque année sur la rive occidentale du lac Turkana. Désormais évaluée à 3,3  millions d’années, l’invention de la technologie de la pierre taillée a été repoussée 700 000 ans en arrière.

A plus de 1 000  kilomètres et quatre jours de route de l’océan, la seule fraîcheur vient du lac Turkana, bijou du Grand Rift, mer de jade qui s’étale du nord au sud, sur 300 kilomètres de long et une trentaine de large, alimenté par les lagas, rivières éphémères et redoutables, gonflées par les orages d’altitude.

C’est en amont de ces cours d’eau que l’on trouve les sites archéologiques. Ne marchez pas n’importe où : vous risquez de détruire des preuves ! prévient Sonia Harmand.

A 41 ans, dont dix-sept à fouiller le Rift, Sonia Harmand, chercheuse au CNRS et enseignante à l’université américaine de Stony Brook (New York) avec le Turkana Basin Institute, mène chaque année, au mois de juillet, une équipe d’une trentaine de chercheurs et de fouilleurs franco-américano-kényans sur les routes du Turkana.

Au sol, les cailloux. La peau ne trompe pas : beige clair, gris pâle. On voyait bien que ces roches n’étaient pas restées très longtemps en surface, qu’elles n’avaient pas été polies par les vents et le sable, raconte Sonia Harmand. J’ai vu les cicatrices sur les pierres, les éclats retirés délibérément : il n’y avait aucun doute.

Débute alors un long travail. Il n’y a pas le droit à l’erreur : sept géologues se succèdent sur le site afin de dater les outils. Quand on travaille sur une période si ancienne, on ne peut pas faire usage du carbone  14, explique Xavier Bœs, l’un des géologues de l’équipe. Il a fallu se fonder sur l’analyse stratigraphique des tufs – des roches volcaniques projetées lors des éruptions – trouvés à proximité des sites et dont on connaît l’âge radiométrique. Mais tout ça prend du temps : il faut marcher depuis l’endroit où l’on trouve les tufs jusqu’au site, compter les couches sédimentaires successives. La publication de l’article dans Nature prendra quatre ans. Sur la couverture : deux mains, deux roches et un titre : L’aube de la technologie.

Retour en arrière : moins 3,3  millions d’années. Le site de Lomekwi est alors au cœur d’une forêt galerie, faite de buissons et d’arbres de faible hauteur. Un premier grand lac vient à peine de se retirer. Mais déjà, de petits groupes d’hominidés s’activent le long des cours d’eau. On sait très peu de chose sur eux, explique Jason Lewis, paléontologue et codirecteur du projet. On était dans une phase bipède, on ne marchait probablement pas trop mal. Les hominidés de cette époque devaient faire entre 1  mètre et 1,50 mètre. Le visage était très proche de celui des grands singes, mais la taille des canines et de la mâchoire déjà réduite. La capacité manuelle des hominidés était plus importante que pour le chimpanzé. Le pouce était plus long et détaché : ils pouvaient faire le salut du scout !

Cent vingt pierres taillées ont été retrouvées à Lomekwi 3. Pour fabriquer les objets, deux techniques ont été employées : celle du percuteur dormant, où le bloc à tailler (dit nucleus) est frappé sur une enclume de pierre, afin de le faire exploser et de créer des éclats tranchants ; et celle de la percussion bipolaire sur enclume, plus élaborée, où l’on frappe avec une première pierre sur une seconde, elle-même posée sur une troisième. Les pierres retrouvées à Lomekwi 3 sont grosses. On les appelle les “pavetons”, s’amuse Sonia Harmand. Les hominidés de l’époque n’avaient en effet probablement pas encore les capacités pour tailler des pierres de petite taille, comme on en trouve sur des sites plus récents, tels les galets oldowayens, vieux de 2,6  millions d’années.

Si les deux techniques sont simples, elles ne sont pas primitives ! insiste Sonia Harmand. La percussion bipolaire nécessite en effet une désynchronisation des deux bras et donc une capacité cognitive développée. Lomekwi n’est pas le fruit du hasard. Pour détacher les éclats, il fallait une connaissance des angles, une maîtrise de sa propre force. Les roches ont été sélectionnées. Il y a eu un apprentissage, une transmission de la fabrication. Enfin, nos ancêtres ont fabriqué des éclats tranchants en grande quantité. Il y avait un contrôle de la production.

La découverte pose des défis majeurs à la paléontologie. En effet, à – 3,3  millions d’années, on n’a découvert jusqu’à présent aucun représentant du genre Homo, dont nous, Homo sapiens, l’homme moderne, sommes issus. Les restes des premiers Homo datent en effet (au mieux) de 2,8  millions d’années : 500 000 ans trop court pour les outils de Lomekwi.

L’invention de l’outil, premier acte technologique et culturel de l’histoire, ne serait donc pas de notre fait. La découverte est vertigineuse et mettrait fin au sacro-saint Homo faber, cher à Bergson, où l’outil fait l’homme, par opposition à l’animal. Nous devons nous redéfinir, explique Jason Lewis. Soit nous acceptons que nous faisons partie d’un ensemble plus vaste et que nous partageons la technologie avec l’animal, car les outils ont probablement été inventés par des espèces plus proches de l’ancêtre commun avec le singe. Soit on est exclusif, et on se dit que la spécificité de l’homme ne repose pas sur les outils. Peut-être davantage sur la maîtrise du feu…

A Lomekwi, les paléontologues du Turkana ont trois suspects. Deux australopithèques : Australopithecus afarensis (mieux connu du grand public sous le nom de Lucy, découverte en Ethiopie) et Australopithecus deyiremeda (qui vivait dans la région entre 4,1 et 3  millions d’années). Le troisième candidat est plus sérieux, mais ne fait pas l’unanimité. Il s’agit de Kenyanthropus platyops, découvert en  1999 au Turkana, et dont des restes ont été retrouvés non loin du site, mais dont l’existence comme genre à part est contestée par de nombreux scientifiques.

Faut-il aussi débaptiser le pauvre Homo habilis, qui perd à Lomekwi son statut d’inventeur de l’outil, et donc d’habile ? En fait, on pourrait même retirer Homo, explique Jason Lewis. Les récentes recherches sur le squelette et le crâne d’Homo habilis montrent qu’il est un melting-pot de différentes espèces, on trouve dans son crâne des caractéristiques d’Homo, mais aussi d’australopithèque et de chimpanzé. On pourrait même l’appeler Australopithecus habilis…

L’homme vient du flou, sa généalogie est embrouillée, ses origines en suspens. Quel lien entre australopithèque et Homo ? Plusieurs espèces vivaient-elles à la même période au même endroit ? Se sont-elles influencées pour l’invention des premiers outils ? La mission préhistorique tente aujourd’hui d’approfondir sa découverte. Des études tracéologiques sont en cours, traquant la présence de résidus de sang ou de végétaux sur les pavetons lomekwiens afin d’en déterminer l’usage. Pour comprendre ces outils, il faut aussi les refaire, ajoute -Sonia Harmand. Elle et son équipe ont collecté pour 700  kg de roches près du site et tenté en  2013 et 2014, avec succès, de récréer les outils.

Le Turkana, il faudra y revenir. Rappelons-nous que toutes nos conclusions ne reposent que sur un seul site ! insiste Sonia Harmand. Seule une petite partie de Lomekwi a été excavée, d’autres sites sont à explorer. Sonia Harmand tourne aujourd’hui son regard vers les chaînes basaltiques du Turkana, plus à l’est :  Toute cette région est totalement inexplorée… , souffle l’archéologue. Sisyphe du Turkana, elle sait que les outils de Lomekwi sont déjà bien trop élaborés et sophistiqués. S’ils sont les plus anciens jamais découverts, ils ne sont certainement pas les premiers. Les tout premiers, ils seront sûrement trop proches d’un simple caillou. Ils seront très difficiles à reconnaître. On ne les retrouvera probablement jamais.

Bruno Meyerfeld       Le Monde 6 janvier 2016

3.2 m.a.                       Dans la Rift valley éthiopienne, Lucy [5] aurait été pendant quelques décennies la première représentante connue de l’Australopithèque, la première à s’être mise debout. On ne sait pas si Mrs Ples – 2.05 m.a. – se tenait debout. Elle a à peu près 15 ans, une capacité crânienne de 500 cm³, mesure un peu plus d’un mètre, pèse environ 30 kilos, est pourvue de 52 os : le squelette est complet à 40 %. Lucy devient une star, et le restera : Elle demeure l’emblème de la paléontologie humaine – comme Lascaux demeure la grotte emblématique – alors qu’elle est petite et pas si ancienne, note Yves Coppens. Pas très loin d’elle, on trouvera des pollens d’olivier… les Grecs le mettront au pinacle mais lui ne les avait pas attendus. En 2016 des Américains qui auront eu tout loisir d’examiner ses os en concluront qu’elle s’est tuée en tombant d’un arbre ; on veut bien. Encore quelques années et on nous dira qu’elle faisait la cueillette des olives, ou bien, plus grave qu’elle cueillait une pomme !

De la même période, un autre australopithèque, africanus, avait été découvert antérieurement, en 1947 en Afrique du Sud : Mrs Ples.

L’érosion commence à former les gorges des rivières qui se jettent dans la Méditerranée. Ce creusement va durer jusqu’à – 25 000 ans. Les garrigues méditerranéennes sont recouvertes de forêts luxuriantes, denses, variées : chênes, érables, charmes, hêtres, buis. Au bord des rivières : saules, aulnes, peupliers, platanes et bambous.

D’impressionnants silences règnent sur ces garrigues. Ils sont le reproche muet d’un monde éliminé. Évoquer le passé, c’est rêver d’un paradis terrestre, enchantement d’une nature bruissant du dialogue des sources et du chant des oiseaux ! Tels étaient les paysages grandioses que nos lointains ancêtres contemplaient aux soirs des journées de chasse. Ils avaient pour théâtre la scène non immuable de la nature en équilibre avec les climats […] C’est à cet Éden que l’homme allait s’attaquer avec un acharnement, une ardeur décuplée par ses besoins croissants aux dépens d’une nature sans cesse asservie.

R. Molinier                      Forêts de la Côte d’azur, leur rôle et leur importance.1966

Paléolithique de 3 000 000 à 10 000 ans – Le paléolithique doit son nom à l’industrie de la pierre taillée : les gisements les plus anciens ont été trouvés il y a 3 m.a. dans la vallée de l’Omo, en Ethiopie du sud.

3 m.a.                     Nombre de chameaux d’Asie Centrale partent vers le sud-ouest : Arabie et Afrique du Nord : leurs deux bosses sont des réserves de graisse, fort utiles en pays froid. En pays chaud, c’est moins nécessaire : ils perdront une bosse et deviendront dromadaires.

2.8 m.a.                       En 2013, Chalachew Seyoum, un paléontologue éthiopien de l’université d’Etat d’Arizona trouve sur le site de Lédi-Geraru dans le massif des Afars en Éthiopie une mandibule gauche équipée de 2 prémolaires et de 3 molaires : elle appartient à un individu du genre homo, ce qui fait de lui le plus vieil hominidé connu, laissant son suivant 0.4 m.a. plus récent.

Ce nouveau fossile, qui possède des caractères propres aux australopithèques et d’autres spécifiques aux premiers Homo, illustre bien la transition entre ces deux groupes, estime William Kimbel, de l’université d’Etat d’Arizona, coauteur de l’étude. Mais le fait que LD 350-1 présente des spécialisations typiques du genre Homo le classe avec certitude dans cette catégorie. A la question un morceau de mandibule est-il suffisant pour attribuer à un individu une place dans notre arbre généalogique ? le paléontologue botte en touche : Un squelette complet ne garantit de toute façon pas l’absence de débat.

Reste à savoir ce qui, autour de – 2,8  millions d’années, a déclenché la transition des australopithèques vers le genre Homo, maîtrisant mieux la bipédie et capable d’utiliser des outils de pierre. Une hypothèse couramment avancée est celle d’un changement du climat, qui aurait entraîné une aridification de l’environnement. Celle-ci aurait alors favorisé les espèces moins arboricoles et plus adaptées aux paysages ouverts de la savane. Une autre étude publiée dans Science montre que la faune de cette période – des antilopes, éléphants, crocodiles et autres hippopotames – correspondait justement à celle d’un milieu ouvert et parcouru de cours d’eau. Un paysage nettement moins arboré que celui reconstitué en lien avec les restes de Lucy.

La séquence précise de d’apparition des premiers Homo et les différents acteurs impliqués continuent aussi à faire débat. Nous savons qu’il y a 2  millions d’années, trois espèces d’Homo vivaient en Afrique : Homo habilis, Homo rudolfensis, et sans doute des représentants précoces de Homo erectus, indique Fred Spoor, du University College de Londres, qui vient de reconstruire virtuellement le fossile du premier Homo habilis décrit en  1964, et de le comparer aux restes d’autres représentants du genre Homo.

Ses résultats, publiés dans la revue Nature, confirment la grande diversité du genre Homo. Surprise : ils suggèrent aussi l’existence d’un ancêtre commun au genre Homo qui aurait vécu il y a plus de 2,3  millions d’années. Serait-ce l’hominidé de Ledi-Geraru ? Grâce à notre reconstitution digitale d’Homo habilis, nous pouvions nous faire une idée de la nature de son ancêtre, mais aucun fossile existant ne lui correspondait jusque-là, dit Fred Spoor. C’est alors que la mandibule de LD 350-1 est arrivée comme sur demande, offrant un lien possible entre Autralopithecus afarensis et Homo habilis. C’est vraiment une belle découverte !

Pascaline Minet                           Le Temps    Le Monde du 6 mars 2015

Notre histoire est celle de longues et complexes migrations, inhérentes à l’humanité, de mélanges de populations parfois entre espèces proches dont nous portons encore la trace dans nos gènes (Neandertal et Denisova), et d’un mode de vie à l’échelle continentale, inventé par des chasseurs-cueilleurs migrants à la peau certainement pas aussi blanche que d’aucuns la souhaiteraient.

Premier constat, la peur de l’autre est une constante dans la représentation de la préhistoire dans la littérature et, plus largement, dans la fiction depuis le XIXe  siècle. Celui qui n’est pas moi est forcément un danger et ce danger s’accroît évidemment au rythme de son rapprochement. Il est toujours dépeint très négativement, qu’il soit la conséquence d’une menace – si la tribu de Naoh, dans le roman La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné, doit fuir dans la nuit épouvantable, c’est parce qu’une tribu ennemie lui ayant volé le feu, sa survie est en jeu – ou cette menace elle-même. On peut ainsi lire dans un manuel scolaire des années 1970 : Les nomades faméliques des terres ingrates sont tentés de surprendre les sédentaires. Ceux-ci doivent prévoir leur défense. L’errance suscite la peur et l’angoisse. L’ailleurs est hostile. La stabilité géographique, au contraire, est synonyme de calme, de paix. Le nomade est un danger, le sédentaire un ami. Dans l’image que nous nous faisons des temps premiers, rien de plus commun donc que le caractère néfaste, pour ne pas dire nocif, des migrations. Rien de plus commun, mais, pourtant, rien de plus faux.

Deuxième constat, en effet : en l’état actuel des connaissances, après plus de cent cinquante années de recherche sur les terrains de fouilles et dans les génomes fossiles, la paléoanthropologie nous enseigne que le genre Homo est apparu en Afrique il y a 2,8  millions d’années (site de Ledi-Geraru, en Ethiopie). Partant de là, nous sommes tous des primates adaptés au climat tropical, ce qui se détecte encore dans notre anatomie et notre métabolisme : par exemple, le fait que nous suons par tous les pores de la peau, mécanisme de refroidissement efficace qui permet de supporter plus facilement les fortes chaleurs.

Quant à l’Europe, elle fut peuplée progressivement, sans doute au cours de plusieurs vagues migratoires. On retrouve ainsi des hommes en Géorgie voilà 1,9  million d’années sur le site de Dmanissi. En Europe de l’Ouest, les plus anciens fossiles humains connus se trouvent en Espagne, datés d’il y a environ 1,2  million d’années, dans la Sima del Elefante. En France, nous savons que l’homme était déjà présent il y a 1  million d’années dans la grotte du Vallonnet, près de Menton. Il y a laissé ses outils et les restes de ses repas. Quant au fossile humain le plus ancien sur le sol français, il a été découvert cet été à Tautavel, dans une couche datée d’il y a environ 550 000 ans. Hélas, il ne nous a laissé que deux dents…

La lente évolution de ces populations d’origine africaine va ensuite conduire à l’apparition de deux espèces humaines européennes : l’homme de Néandertal, présent il y a 250 000 ans, et l’homme de Denisova [6] , ou dénisovien (sud de la Sibérie), dont on ne connaît encore pratiquement rien, sinon son ADN, identifié à partir d’une poignée d’os.

Environ 40 000 ans avant notre ère, un nouvel épisode migratoire entraîne l’arrivée en Europe de nouvelles populations humaines. Ce sont des hommes anatomiquement modernes, des Homo sapiens, comme nous le sommes encore aujourd’hui, espèce probablement née dans le berceau est-africain de l’humanité voilà 200 000 ans. Partis d’Afrique comme leurs lointains prédécesseurs, vraisemblablement poussés par la recherche de meilleures conditions de vie – ce qui n’est pas sans rappeler les motivations des migrants actuels – et de territoires de chasse plus abondante, suivant aussi la migration des troupeaux ou la dispersion de la faune, ces nouveaux venus s’installent en quelques millénaires sur tout le continent européen. Leur patrimoine génétique se mélange avec celui des néandertaliens et des dénisoviens, dans des proportions variables suivant les zones géographiques.

Depuis 30 000 ans environ, le remplacement de population est achevé : seul Homo sapiens est présent dans toute l’Eurasie. Cro-Magnon, comme nous avons pris l’habitude de le surnommer, nous a laissé une culture originale, l’aurignacien, ainsi que le grand art naturaliste, dont la plus ancienne et spectaculaire manifestation est la grotte Chauvet – Pont-d’Arc, lovée au bord de l’Ardèche et ornée voici 36 000 ans. Ces populations seront elles-mêmes à leur tour métissées à la suite de leur rencontre avec des agropasteurs venus du Proche-Orient, il y a 8 000 ans environ. On le voit, les flux migratoires n’ont jamais cessé, et nous sommes, dès les origines, le produit de mélanges complexes.

Estimons-nous, au passage, heureux que des barrières semblables à celles qui s’érigent aujourd’hui le long de nos frontières continentales n’aient pas été dressées, à l’époque, par les véritables autochtones européens qu’étaient les néandertaliens afin d’empêcher nos ancêtres Homo sapiens d’y pénétrer… Chauvet – Pont-d’Arc et Lascaux se trouveraient aujourd’hui quelque part en Turquie ou au sud de la Russie, pour le désespoir de nos offices de tourisme !

Mais alors, à quoi ressemblaient les aurignaciens et leurs descendants directs ? Étaient-ils de grands blonds musclés comme Rahan ou des guerriers taciturnes aux cheveux noirs comme Tounga, autre célèbre Cro-Magnon de bande dessinée ? Etaient-ils blancs de peau ? Si l’on ne peut pas répondre catégoriquement à ces questions, la paléoanthropologie nous donne des indices sérieux et convergents. D’origine tropicale, adaptés au climat chaud à fort ensoleillement de l’Afrique, nos ancêtres paléolithiques étaient de stature imposante (parfois plus de 1,80  m), comme nous le montrent les squelettes retrouvés, taillés pour la course d’endurance. De plus, ils avaient probablement la peau sombre, meilleure réponse adaptative à ces conditions climatiques et lumineuses.

Sur ce point sensible dans le débat actuel, plusieurs études paléogénomiques récentes, fondées sur la recherche dans des ossements fossiles de fragments d’ADN correspondant à des caractères morphologiques (couleur des yeux, des cheveux, de la peau…), ont démontré que l’éclaircissement de la peau consécutif à l’adaptation au moindre ensoleillement de l’Europe continentale par rapport à l’Afrique, et au mélange avec de nouvelles populations venues de l’est du continent, constituait un phénomène récent.

Ainsi, l’article en cours de publication par des biologistes de l’université Harvard, annoncé en mars, indique que ce phénomène date d’environ 8500 av. J.-C., les marqueurs de la peau dépigmentée étant absents de tous les hommes fossiles intégrés à l’étude, 83 au total, antérieurs cette date. Conclusion logique : les auteurs des somptueux dessins des grottes de Chauvet – Pont-d’Arc, Lascaux et Altamira, symboles du génie créatif d’Homo sapiens, avaient certainement la peau foncée.

Avaient-ils pour autant les cheveux crépus et les traits négroïdes ? C’est une autre question. Les premiers préhistoriens étaient impressionnés par les proportions corporelles des statuettes féminines préhistoriques d’époque gravettienne (ente 29 000  et 19 000 ans environ). Leurs fortes masses adipeuses leur rappelaient celles observées chez les femmes Khoisan d’Afrique du Sud, en particulier Saartjie Baartman, la tristement célèbre Vénus hottentote. C’est pourquoi, sur les bas-reliefs à l’extérieur de l’Institut de paléontologie humaine à Paris, inauguré en  1920, le sculpteur Constant Roux a représenté un homme aux traits négroïdes en train de sculpter la Vénus gravettienne de Laussel (Dordogne), tandis que, sur le mur d’en face, c’est un homme de type caucasoïde qui dessine un bison magdalénien (environ 15 000 ans avant notre ère) de Font-de-Gaume (Dordogne). On retrouve là l’idée d’une hiérarchie de races supposées, et l’illusion évolutionniste chez les historiens de l’art de l’époque, pour qui la sculpture apparaissait avant la peinture et le réalisme de la figuration se perfectionnait au fil du temps… Singulier retour des débats au fil des générations !

Pourtant, malgré ces évidences biologiques, Cro-Magnon est presque toujours représenté avec la peau claire et, pour ces dames, les cheveux souvent blonds. C’est le cas dans les ouvrages et les articles de vulgarisation, dans les romans et au cinéma : parmi les amateurs de films de préhistoire, lequel oserait nier être resté insensible aux charmes aussi nordiques que plantureux de la belle Raquel Welch dans Un million d’années avant J.-C., sorti en  1966 ?

De la même façon que les premières générations de chercheurs confrontés à la découverte de l’art pariétal paléolithique à la fin du XIXe  siècle – les bisons d’Altamira sont connus dès 1878-1879 – n’admettaient pas son ancienneté, car ils déniaient aux hommes préhistoriques la possession des compétences nécessaires, n’existe-t-il pas encore aujourd’hui une réticence, plus ou moins avouée, à représenter ces mêmes artistes sous des traits qui ne seraient pas parfaitement caucasoïdes ?

A la lumière des recherches en préhistoire, il est peut-être enfin temps d’en finir avec ces représentations obsolètes, non seulement synonymes de repli sur soi qui, comme tout repli, conduit à l’asphyxie, mais surtout génératrices au mieux d’une indifférence, au pire d’un rejet, l’un comme l’autre mortifères ? A l’encontre d’idées reçues tenaces enracinées dans les esprits par des discours d’intolérance, d’exclusion et de rejet plus ou moins assumés, le peuplement de ce que nous appelons aujourd’hui la France apparaît donc, irrémédiablement, comme le produit de migrations et de mélanges de populations qui remontent aux origines de l’humanité. Comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement si l’on considère notre condition de finistère, territoire situé au bout du continent et qui a de ce fait naturellement constitué une terre d’arrivées successives, et donc d’immigration.

Autant de faits incontournables, qui devraient modifier le regard que nous portons sur les autres, migrants d’aujourd’hui, et en cela descendants directs de ceux, à la peau foncée, qui occupèrent plus tôt notre territoire, posèrent les fondements de notre civilisation occidentale… et inventèrent au fond des cavités profondes des chefs-d’œuvre qui figurent parmi les plus belles réalisations humaines, admises à juste titre sur la liste du Patrimoine mondial.

Pedro Lima, Romain Pigeaud, Pascal Semonsut          Le Monde du 20 12 2015

2.6 m.a.              Homo commence à manger de la viande : il constate que les protéines et les calories qui s’y trouvent lui apportent une énergie qu’il n’avait pas en restant végétarien. Mais si ce régime végétarien l’avait pourvu de puissantes mâchoires, sa dentition était composée de petites dents, impropres au découpage de la viande : il est très probable que pendant à peu près deux millions d’années, jusqu’à la découverte du feu, il a utilisé des outils – pierre taillée – pour couper cette viande et ainsi pouvoir l’ingérer. Va s’ensuivre à long terme une réduction de la taille des mâchoires qui modifiera la forme de la face, permettant l’apparition de lèvres plus mobiles, essentielles pour former des mots.

2.4 m.a.                      Début des dernières ères glaciaires [7] dans les Alpes : – Donau, Günz, Mindel, Riss, Würm, qui sont les noms de rivières bavaroises aux abords desquelles ont été détectées par Albrecht Penck les preuves de très anciens et importants refroidissements –[8].  Riss sera la plus puissante des glaciations, lors de laquelle, l’Antarctique, l’Amérique du nord, l’Europe du nord, les Alpes, sont couvertes d’épaisses calottes glaciaires. Le travail des glaciers a un rôle important dans la richesse des sols actuels :

Les avancées et les retraits des glaciers raclent, arrachent, pulvérisent et redéposent la croûte terrestre, et les sols redéposés par des glaciers – ou apportés par le vent à partir de dépôts glaciaires – sont plutôt fertiles. Près de la moitié de l’Amérique du Nord, environ neuf millions de km², ont été recouverts de glace ce dernier million d’années, mais moins de 1 % des terres australiennes l’ont été : 52 km² seulement dans les Alpes du Sud-Est, plus 2 500 km² sur l’île de Tasmanie.

Jared Diamond                  Effondrement            Gallimard 2005

Ces glaciations sont dues à la variation séparée ou simultanée de plusieurs facteurs : excentricité de l’orbite terrestre, variation de l’axe d’inclinaison de la terre, précession des équinoxes : ces variations entraînent soit le réchauffement soit le refroidissement uniquement par le changement d’angle de réception du soleil.

Du plus ancien au plus récent, ces glaciations couvrent les périodes suivantes, avec chaque fois, un interglaciaire qui chevauche les franges de chaque glaciation :

  • Günz 0.6 m.a. à 0.54 m.a.
  • Mindel 0.48 m.a. à 0.43 m.a.
  • Riss 0.24 m.a. à 0.18 m.a.
  • Würm 0.12 m.a. à 0.01 m.a.

Le claquement sec dû à la collision de fragments de roche déplacés accompagne le rugissement puissant du fleuve impétueux. Le ruisselet blanc, au cours toujours rapide, s’est gonflé et est devenu un torrent furieux à la suite d’un orage récent. Le torrent, dans sa rage, a emporté toutes les barrières et tous les murets sur les terres adjacentes. Des blocs de roche, qui peuvent peser jusqu’à plusieurs tonnes, roulent à droite et à gauche, tout comme en automne les feuilles d’érable sont dispersées par le vent dans la rue. Des centaines d’hectares sont enterrés sous le sable et la boue, sous les pierres et les gros blocs de roche. La pente rude et rocheuse reçoit son lot de dépôts ; l’ultime pâture à chèvres est cachée sous un lit de pierres, et la prairie herbeuse est tapie sous une couverture de gravier et de limon.

Observez donc les capacités de triage déployées par l’eau courante. Les roches les plus lourdes sont déposées là où le flanc de colline le plus abrupt se transforme en pente raide. C’est là que pour la première fois, le fleuve perd de sa force. Il abandonne ce que la puissance réduite du courant ne peut plus charrier.

Les roches plus petites viennent ensuite. Quand la pente s’adoucit, la force toujours décroissante du courant fou n’est plus suffisante pour les transporter plus avant.

Encore plus loin, vers les niveaux inférieurs, le cours d’eau s’élargit, sa vélocité est moindre et sa puissance de transport est si réduite que les cailloux de taille moyenne restent abandonnés sur place. Seul le gravier continue sa route et il ne se posera que sur les pâtures où paissaient les animaux domestiques.

Le sable est transporté vers les niveaux encore inférieurs et s’étale sur bien des terres arables et des prés fleuris ; tandis que la fine boue alluviale continue à flotter dans les eaux lasses qui recherchent des creux abrités et des dépressions pour s’y reposer, dans l’attente des marais, des bayous et autres tourbières.

[…]       Tout se mélange, mais on peut être sûr, au moins en amont, que l’eau et la boue de notre village – de nos propres fermes – sont là, avec le reste. Le courant avance toujours, il ne se repose jamais, et il croît tout en avançant. Il traverse un Etat, il marque une frontière entre deux autres États. Les hommes en ont fait un moyen de transport pour leurs troncs d’arbre flottants, une autoroute pour leurs bateaux et leurs péniches. Puis, ce courant devient vraiment fleuve. Il se dépêche de rejoindre l’Ohio pour partager la digne tâche de faire glisser les bateaux à vapeur et de faciliter le commerce d’une vallée populeuse. L’Ohio a même surpassé l’affluent qui nous a guidés, en lui prenant sa charge de boue. Nous sommes au milieu du pont suspendu de Cincinnati et baissons les yeux vers la surface jaune du grand fleuve. Il est nourri des apports venant d’une demi- douzaine d’États. Là vient se fondre la terre volée à notre jardin ou arrachée à notre nouvelle route, à trois cents kilomètres de là. Nous savons qu’elle est là.

Regardez sur la carte et voyez combien de rivières viennent apporter leurs sédiments dans l’Ohio. Suivez le tracé des affluents jusqu’à leur source. Remarquez que l’Ohio porte son fardeau jusqu’au Mississippi. Regardez de nouveau sur la carte et voyez combien d’autres grandes rivières apportent de la boue venue de régions lointaines pour la déverser dans le puissant Père de tous les Fleuves. Ici, dans ce courant incessant, flotte la même terre qui a disparu du champ de pommes de terre du fermier Jones.

De la même façon, pensez au grand Missouri. Il mêle son eau jaune à celle, plus claire, du Mississippi, quelques kilomètres au-dessus de Saint Louis. Je me suis un jour posté sur le pont d’un steamer, entre Alton et Saint Louis, et j’ai vu la force turbide du Missouri s’engouffrer très loin dans le Mississippi et maintenir sur des kilomètres une frontière distincte entre les eaux des deux fleuves. Il apparaît que l’apport du lointain nord-ouest excède tous les apports de l’est.

Suivez le courant tourbillonnant du Missouri, un peu plus haut, vers sa source.

Là se trouvent, sur les rives alluviales, les grandes cités des hommes. […]. Les escarpements érodés glissent dans la rivière. Au-delà des limites des zones urbaines de population, la rivière rassemble déjà la boue destinée à voyager jusqu’au Golfe du Mexique – une boue qui est déjà venue, en flottant, d’une région plus retirée et a été déposée là aux périodes de crue.

Voici la Niobara, nourrie du limon issu des prairies du Nebraska ; la rivière Cheyenne, gonflée des déblais des camps miniers des Black Hills ; le Petit Missouri, la Platte et la Yellowstone, riches des sables venus de la Big Horn, de la rivière Wind et des Snoury Mountains ; ici dans une plaine herbeuse, s’unissent les affluents, le Jefferson, le Madison et le Gallatin, qui apportent la terre venue des grandes chutes d’eau des montagnes Red Rock, qui marquent la ligne de partage des eaux vers des points opposés de la boussole. L’ampleur et la complexité de ces opérations sont époustouflantes ! Sur chaque centimètre carré de ce vaste territoire, la terre cède sous les actions corrosives des rivières, des pluies et des gelées. Les fiers promontoires et les dômes montagneux doivent reconnaître la suprématie de leur pouvoir de domination. Les Montagnes Rocheuses ont déjà commencé leur voyage vers le Golfe du Mexique. Des kilomètres cubes de leur substance granitique sont enterrés dans le delta de la Louisiane et la barre du Mississippi.

Chaque rivière, dans son effort pour trouver un point de repos, a creusé un passage nivelé à travers les inégalités de la terre et les résidus ont été rejetés ailleurs.

Nous n’avons jamais vu comment chacune de ces opérations a commencé ; mais nous les voyons dans leur progression ; et nous nous sentons poussés, par la raison, à déduire que les rivières ont, de tout temps, opéré comme elles le font maintenant sous nos yeux. Mais, quand une chose meurt, une autre doit vivre. Observez une paroi montagneuse, une crête rocheuse. Nous n’avons jamais vu la Nature ériger de tels murs pendant la nuit, alors que nous dormons. De telles montagnes sont bien plutôt les restes de lointaines civilisations de pierre, maintenant enterrées, qui, jadis, se sont étirées très loin vers le nord et l’ouest. Les forces de l’érosion ont usé les formations des deux côtés, créant ainsi la paroi et révélant une basilique naturelle, de la même façon que la statue émerge du bloc de pierre sous les ciseaux du sculpteur.

À travers tout ce pays, enterrées partout sous nos pieds, se trouvent de grandes formations et des parois semblables à celles-ci, comme autant de frontières entourant des civilisations qui n’ont jamais existé, ou qui n’ont pas encore existé. Pour leur majeure partie, ces formations ont été emportées, sauf les restes isolés qui gisent, çà et là, comme des îles au milieu d’une géologie totalement différente.

Nous aurons d’autres occasions et opportunités de parler de ces reliquats sauvages et du pouvoir qu’ils conservent ; car ils sont les lieux funéraires des populations primitives qui ont pris possession de l’Amérique avant l’arrivée de l’homme. [sic]

Les deux principaux processus, l’érosion et la sédimentation, doivent être examinés de manière vivante et simultanée. Toute l’histoire de la terre consiste surtout en des soulèvements et des destructions, en des reconstructions et des désintégrations, sous l’action de forces qui ont laissé de gigantesques monuments de leur puissance antérieure ; ces mouvements, de nos jours, ont toujours lieu sur une échelle suffisante pour illustrer comment furent posées les fondations de la terre et comment la surface du globe été façonnée pour apparaître telle qu’en elle-même à nos yeux intéressés.

Alexander Winchell              Walks and Talks in the geological field            1886

2.05 m.a.                     Une – un ? – australopithèque africanus, est découvert le 18 avril 1947 par Robert Broom et John T. Robinson en Afrique du Sud dans la région de Sterkfountain, à 40 km au nord-ouest de Johannesburg : Mrs Ples, avec une capacité cranienne de 485 cm³. Mrs ? En fait on n’est pas sur de son sexe et il est probable que ce n’était pas un adulte. La datation a été obtenue par paléomagnétisme et uranium-plomb.

2 m.a.                         A la fin du Plaisancien, le cours supérieur de la Durance, en amont de Sisteron, s’écoule vers le Bas-Dauphiné, par le cours du Drac actuel.

1.98 m.a.                   Le paléontologue Lee Berger trouve en 2008 dans une grotte d’Afrique du Sud deux squelettes d’hominidés baptisés Australopithecus sediba : une femme d’une vingtaine d’années et un garçon de 10 à 13 ans ; ils seraient les plus lointains ancêtres d’Homo habilis.

1.9 m.a.                       Apparition de l’Homo habilis – à même de se fabriquer des outils -. Sa capacité crânienne est de 775 cm³ : en plus du cerveau archaïque apparu près de 500 m.a. d’années plus tôt, puis du système limbique apparu près de 150 m.a. plus tôt, il est désormais doté du néocortex, apparu entre 2 et 3 m.a. , encore nommé cerveau supérieur qui représente chez l’homme 85 % du volume cérébral total et enveloppe les régions plus anciennes. Le néocortex est divisé en lobes : frontal, pariétal, temporal et occipital : il s’occupe des fonctions cognitives supérieures comme la conscience, le langage, les capacités d’apprentissage, les perceptions sensorielles, les commandes motrices volontaires, la présence dans l’espace. Le lobe préfrontal est celui qui s’est le plus développé chez l’homme, à l’origine de la réflexion, du raisonnement, de la créativité, de l’imagination, de la résolution des problèmes, de la planification, de la conscience de soi et de l’empathie.

Ce n’est donc pas la bipédie, commencée 5 m.a. plus tôt qui a permis de développer la fabrication d’outils, ce que l’on a cru pendant un certain temps.

Le seul critère d’humanité biologiquement irréfutable est la présence de l’outil.

André Leroi-Gourhan                           Le fil du temps, ethnologie et histoire. Seuil 1983

  Quaternaire, de 1.64 m.a. au premier amour.

 ÈRE QUATERNAIRE, de 1,8 m.a. à nos jours.

Pléistocène 1.8 m.a. à ~ 10 000 ans.

De 1.8 m.a. à 1.3 m.a.      Muni désormais d’une voûte plantaire, (spécifique à notre espèce) l’Homo erectus quitte l’Afrique et colonise l’Europe et l’Asie. C’est à Dmanissi, en Géorgie qu’ont été découverts les plus vieux Européens, à 1,8 m.a. Dans les années 2000, on découvrira à Ileret près du lac Turkana, au Kenya, des traces de pas d’hominidés vieilles de 1.51 m.a. à 1.53 m.a. d’une qualité telle qu’elle permettront d’affirmer que cette bipédie d’homo erectus était déjà celle d’un homo sapiens : pose du talon, puis du bord latéral du pied et prise d’impulsion sur l’origine du pouce, caractéristique d’une bipédie moderne.

1.7 m.a                        Un raz de marée ravage la Grande Canarie, dans l’Atlantique.

En France, près de Pézenas [Hérault] sur le plateau de l’Arnet, entre Nizas et Lézignan la Cèbe, une coulée volcanique recouvre nombre d’animaux, d’outils, et peut-être d’humains. Si cela se confirmait, il s’agirait du plus vieil européen découvert à ce jour : un Homo ergaster.

_______________________

[1] L’ennui de cette théorie, c’est qu’elle suppose réunies des conditions de thermodynamique, qui ne l’étaient pas pendant tout l’Antécambrien, période pendant laquelle se sont opérés des plissements de montagnes… donc elle ne peut expliquer les plissements de cette époque…

[2] On peut lire ici ou là que dans cette gigantesque explosion, les matières projetées étaient surtout du pétrole, la région en étant très riche. On conçoit bien facilement qu’une atmosphère chargée de gouttelettes de pétrole assombrisse le ciel pour des décennies… de plus ça fait un magnifique scénario de science-fiction

[3] ces données seront fournies par les carottages effectués par un navire de la mission ACEX en 2004 ,- professeur Hugh Jenkyns, au cœur de l’océan arctique, sur la ride Lomonosov, ou encore Dorsale Alpha, montagne sous-marine aussi élevée que les Alpes qui s’étend de la Sibérie au Groenland : la croûte terrestre a été forée sous 800 m. d’eau pour obtenir 430 m. de sédiments, atteignant la frontière crétacé-tertiaire de 65 m.a.

[4] … dans leur version moderne, car on trouve dans la famille des Protocétidés des Rhodocetus et des Protocetus à ~ 40 m.a. Les mammifères que sont les cétacés auraient pour ancêtres des animaux terrestres.

[5] …ainsi baptisée, car l’équipe qui la découvrit en 1974, – Maurice Taïeb, Yves Coppens, Donald Johannson… écoutait en boucle la chanson des Beatles : Lucy in the sky with diamonds, Picture yourself on a train in a station, With plasticine porters, with looking glass ties, Suddenly someone is there on the turnstile, The girl with the kaleidoscope eyes.– Lequel titre ne prend vraiment du sens qu’une fois ramené à son acronyme : LSD.

Australopithecus est une dénomination qui englobe plusieurs hominidés ayant vécu entre 4 et 2 millions d’années, au sein desquels existent de grandes différences morphologiques. Lucy  n’est pas notre grand-mère mais seulement une lointaine petite cousine.

[6] On trouvera dans cette grotte de Denisova en 2012 un os d’une fillette morte à 13 ans, vers ~90 000 ans,  métisse dont le père était dénisovien 11 et la mère néandertalienne.

[7] … dans leur version moderne, car on trouve dans la famille des Protocétidés des Rhodocetus et des Protocetus à ~ 40 m.a.]  Le classement chronologique de ces dernières glaciations ne doit pas laisser entendre qu’elles ont été les seules : il y en eut bien d’autres, dans des temps beaucoup plus anciens : la plus ancienne, la glaciation Varanger qui semble avoir recouvert presque toute la planète. Puis d’autres, de 2 400 à 2 100 m.a., de 950 à 570 m.a., de 450 à 420 m.a., de 360 à 260 m.a.

[8] Ces dénominations utilisées en Europe occidentale ont des correspondances : en Europe du Nord, les glaciations se nomment Elster, Saale et Vistule ; en Amérique du Nord : Nébraska, Kansas, Illinois et Wisconsin ; en Grande Bretagne : Beestonien, Anglien, Wolstonien, Dévensien.


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