Quaternaire : 1.7 m.a. aux premières amours. 21286
Publié par (l.peltier) le 29 décembre 2008 En savoir plus

ERE QUATERNAIRE, de 1,7 m.a. à nos jours.

Pléistocène 1.7 m.a. à ~ 10 000 ans.

A Chilhac, en Haute Loire, dans le Massif Central, des quartz taillés de main d’homme, associés à une faune du quaternaire ancien, témoignent de la présence d’Homo erectus. On en a trouvé aussi dans une carrière de basalte, à Lézignan la Cèbe, dans l’Hérault, datés de 1.57 m.a. : galets, basalte, silex, parmi des ossements de pachydermes, rhinocéros, hyènes, chevaux, félins. Le mammouth méridional aurait quitté l’Asie  vers ~2 m.a. Au départ laineux, arrivé en Europe, les températures plus clémentes lui ont fait perdre son poil. Il peut faire 4 m au garrot et peser jusqu’à 10 tonnes.

1.5 m.a.                 Près d’Irelet, à Koobi Fora, dans le nord du Kenya, des hominidés laissent des empreintes de pied identiques à celle d’un homme moderne, dans des couches de sédiments d’un écart de 5 m. : orteils courts, en forme d’arche, typique d’une station debout. Il devrait s’agir d’Homo ergaster ou des tous premiers Homo erectus.

1,4 m.a                        Premiers bifaces ou galets taillés, en Afrique.

Dès l’origine de l’outillage de pierre, le problème d’approvisionnement en matière première s’est posé. La matière idéale est le silex, matière faisant défaut sur d’immenses territoires qui ont offert pourtant des possibilités d’existence favorables. Le chasseur préhistorique est par conséquent contraint de séjourner à portée des sources de silex ou de recourir à des substances de remplacement très inférieures en possibilités techniques. Dans les régions périphériques dénuées de silex, la nécessité a donné naissance à des industries aberrantes et difficiles à dater comme l’outillage de quartz des Sinanthropes ou l’outillage de bois minéralisé de Birmanie. Dans les régions centrales, on perçoit dès le début le lien entre les régions à silex et les hommes, et toute l’évolution technique retrace l’effort de libération qui s’est poursuivi à travers les millénaires. Cet affranchissement progressif s’est traduit par un rapport étroit entre la longueur du tranchant utile des outils et le volume des matières nécessaires pour les confectionner. Alors que les outils tranchants les plus anciens immobilisent un kilogramme de silex pour dix centimètres de tranchant à peine, on atteint à la fin de l’âge du Renne (-10 000) un rapport qui dépasse parfois vingt mètres de tranchant au kilo de silex. L’allègement et l’amenuisement progressif de l’outillage tranchant qui frappe l’esprit le moins préparé traduit ce phénomène le plus important et le plus clair de l’histoire des civilisations préhistoriques : à mesure que croît la valeur utile d’un même poids de silex, les témoins des industries classiques se rencontrent de plus en plus loin des centres de matière première.

André Leroi-Gourhan       La Préhistoire 1956

1.2 m.a.                  Des précurseurs lointains de l’Homo heidelbergensis et de l’homme de Néandertal, baptisé Homo antecessor [avec une capacité crânienne de 1100 cm³] se sont installés aux abords de la grotte de Sima del Elefante, sur le site espagnol d’Atapuerca, à 17 km de Burgos : c’est en 2008 qu’Eudald Carbonell découvrira un morceau de mandibule et une prémolaire. Homo antecessor est anthropophage chaque fois que l’occasion s’en présente, c’est-à-dire chaque fois que l’ennemi est vaincu.

Cette découverte vient bousculer la thèse la plus communément admise qui veut que tous les hominidés soient originaires d’Afrique : l’Afrique, berceau de l’humanité… Or cette nouvelle espèce d’hominidé qu’est l’Homo antecessor vient infirmer cette thèse et cette hypothèse nouvelle prend le nom de théorie de la continuité :

En dépit des certitudes de certains, la question des origines géographiques de l’hominisation demeure entière. Si elle s’est faite uniquement en Afrique comme le soutiennent les plus nombreux, le reste de la planète aurait donc été peuplé par un mouvement diffusionniste à partir du foyer africain. Cette hypothèse dominante n’est cependant pas unanimement admise car certains chercheurs soutiennent  que l’homme serait apparu simultanément en Afrique, en Asie et en Europe et que, dans ces conditions, les représentants asiatiques et européens de genre Homo ne descendraient pas de celui d’Afrique.

Bernard Lugan      Histoire de l’Afrique    Des origines à nos jours          ellipses 2011

1 m.a.                         Dans l’Hérault se mettent en place les gorges de la Vis, et le cirque dolomitique de Mourèze.

0.8 m.a.              Quelques 70 silex taillés découverts à Happisburg, dans le nord-est du Norfolk, en Angleterre, témoignent de la présence d’hominidés, probablement de la lignée d’homo antecessor, présence qui sera confirmée en février 2014, à la faveur des grandes marées qui permettront la découverte d’empreintes dans la boue d’un ancien estuaire : ces hominidés avaient une taille de 90 cm. à 1.70 m. Il existe seulement deux sites plus anciens, tous les deux en Afrique: à Laetoli en Tanzanie – 3,5 m.a. – et à Koobi Fora au Kenya -1,5 m.a.

Le sud du Groenland bénéficie d’une climat boréal : à peu près 10° en été, -17° en hiver, de quoi assurer une vie décente aux papillons, scarabées, araignées, et quelques autres.

0.78 m.a.                   Une météorite de près de 10 km. de Ø, après son entrée dans l’atmosphère, se brise en 5 morceaux, dont le principal arrive près du pôle sud, provoquant une fonte brutale d’environ 1 % de la calotte glaciaire. Dans le même temps, on sait qu’il y eut inversion du champs magnétique terrestre… sans que l’on puisse affirmer que ceci soit la cause de cela.

0.7 m.a                       Le site du cap d’Agde connaît la dernière manifestation de volcanisme dans l’Hérault. Premiers bifaces en France.

0.6 m.a                        Début de la première période glaciaire – Günz, jusqu’à 0.54 m.a.

vers 0.5 m.a.               Il y a aussi des ancêtres de l’homme – heidelbergensis ou antecessor – dans le sud-est de l’Angleterre, le long de la côte du Suffolk : ils laisseront des silex noirs de bonne qualité et de bonne coupe. Quand on dit le long de la côte du Suffolk, il faut l’entendre dans la géographie actuelle, car alors l’Angleterre était reliée au continent et bénéficiait d’un climat méditerranéen avec hippopotames, lions, rhinocéros, hyènes, daims géants et éléphants. Installés là entre deux périodes glaciaires, ils ont dû en être chassés par le retour du froid.

Dans l’abri sous roche de Tcheoukeou-tien, au nord du fleuve Jaune, en Chine un sinanthrope – homme de Chine – utilise l’os et le silex pour ses outils et connaît le feu. C’est le jésuite Pierre Teilhard de Chardin qui le découvrira en 1929.

0.48 m.a.                    Début de la seconde période glaciaire de Mindel, jusqu’à 0.43 m.a.

0.45 m.a.                    L’Homo Erectus découvre le feu : la cuisson des aliments va amener des repas pris en commun… et, entre deux bouchées, on peut commencer à essayer de communiquer… Le fait d’avoir jusqu’alors mangé de la viande crue lui apportait le sel dont il avait besoin. La viande perd beaucoup de son sel à la cuisson : il faut peut-être remonter jusque là pour voir naître la quête de sel. Si la viande crue lui apportait le sel, elle lui apportait aussi les parasites : avec la cuisson, les parasitoses vont quasiment disparaître et l’espérance de vie progresser.

Contemporain de la glaciation de Mindel, l’Homme de Tautavel fait partie de cette famille : il a une capacité cérébrale avoisinant les 1 100 cm³.

Homo erectus fut la première espèce humaine à faire usage du feu ; la première à accorder à la chasse une place importante dans ses moyens de subsistance ; la première à pouvoir courir comme les hommes modernes ; la première à fabriquer des outils en pierre à partir d’un projet réfléchi ; et la première à étendre son domaine en dehors de l’Afrique.

Richard Leakey                 L’origine de l’humanité   1994

Voyez-vous l’humanité, cette caravane traversant le désert des siècles ? Chemin faisant, l’un trouve un caillou et s’en sert pour assommer l’iguane qui somnole sous le soleil. Cet autre voit brûler une prairie trop sèche et y découvre les restes d’une antilope exhalant une odeur excitante, nouvelle : celle de la chair cuite ! Le feu est dompté.

Un troisième tresse des brins d’osier, en fait une corbeille sommaire pour y déposer des fruits sauvages. C’est le même qui veut rendre son bol étanche, l’enduit d’argile et l’oublie auprès du brasier familial !

Quand l’osier s’est consumé, la première coupe en terre cuite est née !

Jean Paul Barbier       Civilisations disparues.         Assouline 2000

Nous supposons qu’un gros cerveau, l’usage d’outils, des capacités d’apprentissage supérieures et des structures sociales complexes sont des avantages immenses. Que ceux-ci aient fait de l’espèce humaine l’animal le plus puissant sur Terre paraît aller de soi. Or, deux bons millions d’année durant, les humains ont joui de tous ces avantages en demeurant des créatures faibles et marginales. Les humains qui vivaient voici un million d’années, malgré leurs gros cerveaux et leurs outils de pierre tranchants, connaissaient le peur constante des prédateurs, du gros gibier rarement chassé, et subsistaient surtout en cueillant des plantes, en ramassant des insectes, en traquant des petits animaux et en mangeant les charognes abandonnées par d’autres carnivores plus puissants. Un des usages les plus courants des premiers outils de pierre consistait à ouvrir les os pour en extraire la moelle. Selon certains chercheurs, telle serait notre niche originelle. De même que la spécialité des pics est d’extraire les insectes des troncs d’arbre, de même les premiers hommes se spécialisèrent dans l’extraction de la moelle. Pourquoi la moelle ? Eh bien, imaginez que vous observiez une troupe de lions abattre et dévorer une girafe. Vous attendez patiemment qu’ils aient fini. Mais ce n’est pas encore votre tour à cause des chacals et des hyènes – vous n’avez aucune envie de vous frotter à eux qui récupèrent les restes. C’est seulement après que vous et votre bande oserez approcher de la carcasse, en regardant prudemment à droite et à gauche, puis fouiller les rares tissus comestibles abandonnés.

C‘est là une clé pour comprendre notre histoire et notre psychologie. Tout récemment encore, le genre Homo se situait au beau milieu de la chaîne alimentaire. Des millions d’années durant, les êtres humains ont chassé des petites créatures et ramassé ce qu’ils pouvaient, tout en étant eux-mêmes chassés par des prédateurs plus puissants. Voici 400 000 ans seulement que plusieurs espèces d‘hommes ont commencé à chasser régulièrement le gros gibier ; et 100 000 ans seulement, avec l’essor de l’Homo sapiens, que l’homme s‘est hissé au sommet de la chaîne alimentaire.

Ce bond spectaculaire du milieu au sommet a eu des conséquences considérables. Les autres animaux situés en haut de la pyramide, tels les lions ou les requins, avaient eu des millions d’années pour s’installer très progressivement dans cette position. Cela permit à l’écosystème de développer des freins et des contrepoids qui empêchaient lions et requins de faire trop de ravages. Les lions devenant plus meurtriers, les gazelles ont évolué pour courir plus vite, les hyènes pour mieux coopérer, et les rhinocéros pour devenir plus féroces. À l’opposé, l’espèce humaine s’est élevée au sommet si rapidement que l’écosystème n’a pas eu le temps de s’ajuster. De surcroît, les humains eux-mêmes ne se sont pas ajustés. La plupart des grands prédateurs de la planète sont des créatures majestueuses. Des millions d’années de domination les ont emplis d’assurance. Le Sapiens, en revanche, ressemble plus au dictateur d’une république bananière. Il n‘y a pas si longtemps, nous étions les opprimés de la savane, et nous sommes pleins de peurs et d’angoisses quant à notre position, ce qsui nous rend doublement cruel et dangereux. Des guerres meurtrières aux catastrophes écologiques, maintes calamités historiques sont le fruit de ce saut précipité.

Dans cette ascension, une étape significative fut la domestication du feu. Il y a 800 000 ans, déjà, certaines espèces humaines faisaient peut-être, à l’occasion, du feu. Voici environ 300 000 ans, Homo erectus, les Neandertal et les ancêtres d’Homo sapiens faisaient quotidiennement du feu. Les humains disposaient alors d’une source de lumière et de chaleur fiable, ainsi que d’une arme redoutable contre les lions en maraude. Peu après, les hommes ont bien pu commencer à mettre délibérément le feu aux alentours de leur habitat. Un feu soigneusement maîtrisé pouvait transformer des fourrés stériles et infranchissables en pâture de choix grouillant de gibier. En outre, le feu une fois éteint, les entrepreneurs de l’Âge de pierre arpentaient les restes fumants à la recherche d’animaux carbonisés, de noix et de tubercules. Mais la meilleure chose qu’ait apportée le feu, c’est la cuisine.

Des aliments indigestes sous leurs formes naturelles – ainsi du blé, du riz et des pommes de terre – devinrent des produits de base de notre régime grâce à la cuisine. Mais le feu ne changea pas seulement la chimie des aliments, il en changea aussi la biologie. La cuisine tua des germes et des parasites qui infestaient les aliments. Il devint aussi beaucoup plus facile aux hommes de mâcher et de digérer leurs vieux aliments favoris en les cuisinant: fruits, noix, insectes et charognes. Tandis qu’un chimpanzé passe cinq heures à mâchonner de la nourriture crue, une heure suffit à un homme qui mange de la nourriture cuisinée.

L’apparition de la cuisine permit aux hommes de manger des aliments plus variés, de passer moins de temps à se nourrir, et de le faire avec des dents plus petites et des intestins plus courts. Selon certains spécialistes, il existe un lien direct entre l’apparition de la cuisine, le raccourcissement du tube digestif et la croissance du cerveau. Les longs intestins et les gros cerveaux dévorant chacun de l’énergie, il est difficile d’avoir les deux. En raccourcissant les intestins et en réduisant leur consommation d’énergie, la cuisine a sans le vouloir ouvert la voie aux jumbo-cerveaux des Neandertal et des Sapiens.

Le feu a aussi ouvert le premier gouffre significatif entre l’homme et les autres animaux. La puissance de presque tous les animaux leur vient de leur corps : la force de leurs muscles, la taille de leurs dents, l’envergure de leurs ailes. S’ils peuvent exploiter vents et courants, ils sont bien incapables de maîtriser ces forces naturelles, et sont toujours contraints par leur physique. Les aigles, par exemple, identifient les colonnes thermiques qui s’élèvent du sol, déploient leurs ailes géantes et laissent l’air chaud les porter. En revanche, ils ne sauraient maîtriser la place des colonnes, et leur capacité de portage maximale est strictement proportionnelle à leur envergure.

Domestiquant le feu, les hommes s’emparèrent d’une force obéissante et potentiellement illimitée. A la différence des aigles, ils purent choisir quand et où allumer une flamme, puis exploiter le feu pour diverses tâches. Qui plus est, la puissance du feu n’était pas limitée par la forme, la structure ou la vigueur du corps humain. Une femme seule avec un silex et un bâton à feu pouvait brûler une forêt entière en quelques heures. La domestication du feu était un signe des choses à venir.

Yuval Noah Harari         Sapiens. Une brève histoire de l’humanité   Albin Michel 2015

0.4 m.a. à 0.2 m.a.   Le niveau de la Méditerranée se trouve à 26 m. plus haut que le niveau actuel : des fouilles sur les Terra Amata, l’emplacement de l’actuel Nice, ont mis à jour plusieurs traces de campement – huttes en branchages fixés sur un piétement de blocs de pierre -d’Homo Erectus qui ont permis de déterminer ce niveau. En Israël, un Homo Sapiens archaïque est déjà installé : on trouvera quelques unes de ses dents en 2010.

0.335 m.a. à 0.235 m.a.     Dans des grottes proches de Johannesburg, on trouve en 2015 des restes d’une quinzaine d’homo naledi, petits bonshommes de 1.5 de haut,  avec une cerveau de 600 cm³, bipède confirmé, mais aussi capable de se déplacer avec aisance dans les arbres, et adepte d’une alimentation variée et non exclusivement herbivore, comme le montraient ses petites dents. Ils sont bien proches de l’homo sapiens.

Spécificités d’Homo Naledi : 335 000 à 236 000 ans – Afrique du Sud. Taille : 1,50 m. Masse : 45 kg. Capacité crânienne : 465 cm³ à 560 cm³. Lorsque la découverte d’Homo naledi dans une grotte proche de Johannesburg (Afrique du Sud) a été annoncée en 2015, Lee Berger (université de Witwatersrand), responsable des fouilles, en aurait volontiers fait l’ancêtre de l’humanité. Depuis, la datation des quinze individus entassés au fond d’un boyau quasi inaccessible s’est affinée : environ 300 000 ans. Ses doigts recourbés en faisaient un bon grimpeur, capable de se servir d’outils, tandis que ses pieds et ses jambes étaient parfaitement adaptés à la marche. Lee Berger estime que le regroupement des fossiles pourrait témoigner de pratiques funéraires, mais l’hypothèse d’une mort accidentelle ne peut être écartée. Pour l’heure, aucun outil associé à Homo naledi n’a été retrouvé.

0.31 m.a.                Jean-Jacques Hublin, de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste, à Leipzig, crée une petite révolution dans le landerneau des anthropologues en présentant un crâne daté de 315 000 ans, attribué à un homo sapiens du Jebel Ihroud, dans le sud marocain[1]. Dans le registre fossile actuel, les plus anciens Homo sapiens connus – Omo 1 et Omo 2 – étaient éthiopiens et vieux d’environ 200 000 ans. Des petits jeunes comparés aux nouveaux doyens de notre lignée, dont les fossiles sont au moins 100 000 ans plus vieux.

http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/actu-homo-sapiens-vieillit-au-moins-de-100-000-ans-38496.php#XmrH5dx78YEeGdrk.99

Dès 1961, les exploitants d’une mine de barytine au Jjebel Ihroud avaient découvert un crâne humain quasi complet. Plus tard, une boîte crânienne fragmentaire et une mâchoire inférieure d’enfant avaient été trouvées sur le même site. Ces fossiles étaient associés à des restes de faune et à des outils de pierre débités par la méthode Levallois, caractéristique du Paléolithique moyen. Toutefois, même s’ils rapportèrent les avoir découvert à la base du matériau remplissant la grotte, leurs découvreurs estimèrent que ces fossiles ne pouvaient dater de plus de 40 000 ans. Et, étant donné que les préhistoriens croyaient alors à l’existence d’une population néandertalienne en Afrique du Nord, ces restes humains furent attribués à cette espèce sœur de la nôtre.

Depuis, notre vision de l’évolution du genre Homo a beaucoup évolué : l’origine exclusivement européenne des néandertaliens et leur confinement à l’Eurasie ont été établis. Dès lors, il fallait réévaluer les fossiles de Jebel Ihroud, projet que Jean-Jacques Hublin a lancé en convainquant son collègue Abdelouahed Ben-Ncer, de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine à Rabat, au Maroc, de relancer l’étude du site. En 2004, de nouvelles fouilles sont entreprises dans la petite zone du site laissée de côté dans les années 1960. En analysant les strates de ce dépôt détritique solidifié, les chercheurs y ont mis au jour de nombreux restes de faune (gazelle, léopard, zèbres, bovidés, lions,…). Le fait qu’ils ne portent pas de traces de morsures de carnivores et leur association à des outils de pierre Levallois (pointes, éclats retouchés,…) suggère qu’ils ont été amenés là par l’homme. Cela semble d’autant plus plausible que les chercheurs ont aussi découvert une boîte crânienne humaine déformée par les mouvements de terrain et accompagnées de plusieurs restes de la face, une mandibule quasi complète d’adulte, plusieurs éléments post crâniens et toute une série de dents. Les fossiles trouvés dans les années 1960 provenaient sans doute de la même strate. L’ensemble de ces restes représente au moins cinq individus : trois adultes, un adolescent et un enfant. Or la datation de la strate par la méthode de la thermoluminescence indique un âge de 315 000 ans (à 30 000 ans près). Confirmée par une autre méthode (la datation par résonance de spin électronique ou ESR), cette date fait de ces restes les plus anciens fossiles d’Homo sapiens connus à ce jour.

Malgré leur caractère clairement sapiens, l’examen de ces fossiles révèle nombre de traits archaïques. Les plus évidents sont une forme de l’encéphale assez différente de celle des Homo sapiens récents et, pour l’un des crânes, des arcades sourcilières proéminentes. Toutefois, ce caractère éminemment archaïque pourrait avoir été déjà en voie de disparition, puisque, notent les chercheurs, ces arcades sont relativement petites par rapport à celles d’Homo neanderthalensis ou d’Homo heidelbergensis, l’ancêtre commun supposé des hommes modernes et des néandertaliens. Cette réduction des arcades s’accompagne d’une tendance au redressement du front qui, chez les humains du Jebel Ihroud comme chez tous les Homo sapiens, positionne la face à l’aplomb du front et non plus en avant. Plus gracile que celle d’un néandertalien, la face des hommes du Jebel Ihroud est aussi relativement courte. Ces caractéristiques et d’autres, notamment celles des dents et de la mandibule, suffisent à placer les individus du Jebel Ihroud parmi les Homo sapiens.

[…]     Pour autant, les chercheurs constatent qu’une certaine diversité règne parmi les formes anciennes d’Homo sapiens en Afrique. Les fossiles du Jebel Ihroud peuvent être rapprochés de ceux d’Omo 1 et 2 (195 000 ans, Éthiopie) et de celui de Florisbad (259 000 ans, Afrique du Sud), un crâne au statut incertain, mais qui passe pour appartenir à Homo sapiens pour certains paléoanthropologues. Omo 2 vient par exemple se placer entre deux fossiles du Jebel Ihroud. Ainsi, certains des traits des fossiles de Jebel Ihroud se retrouvent en plusieurs endroits d’Afrique à des époques différentes. Ceci suggère une évolution d’Homo sapiens en mosaïque à l’échelle du continent (les différents traits sapiens ont évolué à des vitesses différentes suivant les régions). Une impression que confirme la circulation d’un bout à l’autre de l’Afrique d’un trait culturel : peu après 300 000 ans, les outils de pierre fabriqués par les hommes du Jebel Ihroud  se rencontrent aussi en Afrique du sud et de l’est. Les chercheurs expliquent ce lien par un épisode climatique ayant entraîné une très forte réduction du Sahara il y a quelque 330 000 ans, rendant possible la circulation entre l’Afrique du nord et le reste du continent. Au final, les nouveaux fossiles marocains confirment que la différentiation de la forme humaine sapiens a bien eu lieu en Afrique et sur une vaste échelle de temps, puisqu’elle était déjà en marche il y a plus de 300 000 ans.

Hervé Morin         Le Monde du 9 06 2017

0.24 m.a.                    Début de la troisième période glaciaire, Riss.

0.236 m.a. à 0.183 m.a.         Sur les berges de la Seine, à une quinzaine de kilomètres en amont de Rouen, à Tourville-la-Rivière, les os d’un bras d’homme seront découverts en octobre 2014. Les chercheurs parlent d’un individu pré-Néandertalien, situant les Néandertaliens plutôt entre -118 000 et -30 000.

Dans les environs immédiats, un millier de restes d’espèces animales, des grands mammifères (équidés, cerfs, aurochs), des carnivores ((loup, panthère) ainsi que de plus petites espèces (chats sauvages, lièvres, castors). Sur des ossements d’aurochs, on trouve des traces de fractures volontaires, pour récupérer la moelle. Quelque 700 outils de pierre ont été identifiés, relevant de la technique Levallois, apparue avec le lignage néandertalien.

vers 0.2 m.a.              À une date encore incertaine, mais remontant à moins de 200 000 ans, s’impose au milieu de toutes les autres une nouvelle espèce d’Homo sapiens, avec un corps, des mains, des yeux, un cerveau plus développés encore – il a la capacité d’abstraction -, et qui semble être, elle, à l’origine directe de l’homme moderne. On la nomme Homo sapiens sapiens.

En l’état actuel des connaissances, elle apparaît une fois de plus en Afrique, contrée au climat encore idéal. Étonnante coïncidence : alors que l’homme de Heidelberg qui, déjà, enterre ses morts, et qui deviendra l’Homme de Neandertal en Europe est répandu sur la planète, c’est encore sur le continent des origines qu’il évolue vers des formes plus sophistiquées. Comme si ce continent était le sélecteur naturel des progrès de l’évolution.

De fait, en tout mieux adapté, Homo sapiens sapiens occupe très rapidement l’espace par un nomadisme foudroyant ; il remplace Homo erectus, heidelbergensis et sapiens et il élimine en particulier les Néanderthaliens d’Europe. L’homme de Cro-Magnon est un sapiens sapiens.

Le plus ancien de ces Homo sapiens sapiens, l’Homo sapiens idaltu, vit une fois de plus le jour en Éthiopie, il y a 160 000 ans. On l’a retrouvé enterré à côté d’outils et d’un crâne d’enfant portant de nombreuses incisions (comme s’il avait servi de récipient).

En quelques millénaires, les Homo sapiens sapiens occupent le reste du continent africain : certains migrent vers le sud, y devenant les ancêtres des actuels Xan, ou Bochimans, de l’Afrique australe ; d’autres occupent le Sahara, et les Bantous en seraient issus. Et comme on a trouvé en Syrie des outils ressemblant à ceux de cet Homo sapiens idaltu, laissés là à la même époque, il semble que certains d’entre eux aient gagné particulièrement vite le Moyen-Orient, où le climat est tout aussi clément. Il est également possible que ces Homo sapiens sapiens du Moyen-Orient soient issus, ou au moins métissés, d’un groupe de Néandertaliens venus d’Europe quelque 200 000 ans plus tôt avec leur propre culture, et qui y auraient évolué. Ce qui est sûr, c’est que sapiens sapiens colonise ensuite à marches forcées l’Europe, l’Asie centrale, l’Inde, l’Indonésie et des territoires jusque-là vierges de toute présence d’hominidés, comme la Sibérie.

Vers 150 000 ans, quelques millions de ses descendants vivent ainsi dans de vastes espaces, transportant avec eux vêtements, chausses, outils, armes et feu, célébrant des rituels religieux là où ils enterrent leurs morts.

Jacques Attali                 L’Homme nomade Fayard 2003

Pour la détermination de l’apparition et de la disparition de l’homme de Neandertal, il est préférable de ne pas se montrer plus royaliste que le roi en ayant le souci de ces dates, car les anthropologues eux-mêmes ne parviennent pas à se mettre d’accord là-dessus : tout le monde s’accorde sur une date limite la plus récente pour l’apparition : 150 000 ans, mais en fait on a trouvé un Néandertalien à Petralona, en Grèce, vieux de 700 000 ans ; l’homme de Tautavel, lui aussi néandertalien, a 400 000 ans. Pour la disparition, les dates se font plus précises, entre 35 000 et 24 000 ans.

L’homme commence par le face à face avec la mort, à la différence de l’animal. C’est pourquoi l’une des définitions du religieux est la non-acceptation de la contingence absolue qui caractérise l’homme vivant et éphémère. Ce serait là le seuil qui marque le passage du domaine animal à l’humain.

Claude Geffré, Dominicain.             Avec ou sans Dieu ?             Bayard 2006

Lorsqu’il est découvert en 1856 dans la vallée de Neander, en Allemagne, l’homme de Neandertal est le premier homme fossile à ressurgir du passé.

On est alors dans un contexte de créationnisme. Comme Neandertal n’a pas l’apparence d’un humain moderne, avec son crâne allongé vers l’arrière, son absence de menton et son bourrelet suborbital qui lui fait comme une visière, on va le traiter de pathologique et de crétin. Parmi les premières représentations de lui, on accentue les caractères simiens. Un des extrêmes est le dessin fait par l’artiste tchèque Frantisek Kupka, qui paraît dans L’illustration, en  1909, où on voit une espèce de singe velu à l’air agressif qui se tient à l’entrée d’une grotte, une massue ou un fémur à la main, avec un crâne par terre donnant l’impression qu’il a sûrement boulotté un de ses copains.

[…]      L’époque est alors dominée par deux grands paradigmes qui vont se transposer dans l’image que l’on se fera de Neandertal. Il y a tout d’abord la racialisation, l’idée de classer et de hiérarchiser les races humaines. La deuxième chose, c’est une vision d’un progrès unilinéaire dans l’évolution de l’humanité. Tout ce qui est avant est forcément moins bien que tout ce qui est maintenant. Et plus vous faites des différences avec les autres, plus vous vous valorisez : il fallait donc mettre toutes les tares sur le dos de Neandertal en prétendant qu’il était cannibale, qu’il n’avait pas de langage, qu’il n’enterrait pas ses morts, que c’était un charognard qui ne chassait pas. Les découvertes postérieures ont fait tomber ou nuancé beaucoup de ces critères, mais on voit bien qu’ils avaient été posés pour faire valoir la notion de progrès.

Pascal Depaepe, directeur régional des Hauts-de-France à l’Institut national de recherches -archéologiques préventives (Inrap), et Marylène Patou-Mathis, directrice de recherches au CNRS,

Alors qu’Homo neanderthalensis et Homo sapiens sont deux lignées issues du même tronc, qui se sont séparées il y a environ 700 000 ans pour vivre leur destin chacune de son côté, la première en Eurasie, la seconde en Afrique, Neandertal est donc, dans un premier temps, considéré comme un prédécesseur de l’homme moderne et forcément plus primitif que lui… Il transportera longtemps – et continue parfois encore de transporter – l’image d’une brute épaisse, due à une -impressionnante robustesse physique. Ainsi que le souligne Ludovic Slimak, chercheur au CNRS et spécialiste des sociétés néandertaliennes, ses traits archaïques sont flagrants, et cela empêche certainement certains scientifiques de regarder Neandertal avec la plus grande objectivité.

[…]      C’était il y a une douzaine d’années. Dans une de ses conférences, le paléoanthropologue américain Richard Klein, de l’université Stanford, avait mis un crâne néandertalien sur une de ses diapositives et il a dit : Si, en montant dans un avion, je voyais que le pilote a cette tête-là, je ne sais pas vous, mais moi je redescendrais de l’avion… Ludovic Slimak se remémore aussi une conversation avec un collègue russe, Pavel Pavlov, dont le jugement sur les néandertaliens se résume à un lapidaire : Ils n’ont pas d’âme.

Pourtant, au cours des dernières décennies, les découvertes scientifiques ont profondément remanié l’image que l’on se faisait de Neandertal. Marylène Patou-Mathis, qui travaille beaucoup sur les comportements de subsistance, cite ainsi ses travaux qui ont clairement mis en évidence que, même s’ils mangeaient beaucoup de viande de mammifères terrestres, les néandertaliens consommaient aussi des fruits de mer, des oiseaux, des phoques échoués, des poissons plus qu’on ne le pensait. Surtout, grâce aux recherches menées sur le tartre dentaire, on a vu de la -consommation de végétaux. C’est intéressant, parce que l’image de Neandertal en train de manger de la barbaque saignante n’est pas la même que celle de Neandertal mangeant des galettes de graminées sauvages cuites…

La préhistorienne évoque également les découvertes montrant la consommation de plantes -médicinales par des personnes souffrant de certaines pathologies, mais aussi l’utilisation de pigments, la collecte de plumes et de serres de rapaces qui ont pu servir d’ornements corporels ou vestimentaires, voire d’objets rituels. Les chercheurs ont en effet, et depuis longtemps, révélé des comportements autres que de subsistance, décrivant par exemple des dizaines de sépultures de la Charente-Maritime à l’Ouzbékistan ou des formes graphiques simples. On a également mis en évidence l’entraide et la solidarité dont les néandertaliens devaient faire preuve, que ce soit pour chasser ou pour soutenir des membres du groupe affaiblis par une blessure ou un handicap. Petit à petit, la recherche a rapproché les comportements néandertaliens de ceux des Homo sapiens vivant à la même époque. Parti d’une position extrême – l’homme-singe fruste et brutal -, le balancier s’est déplacé avec constance vers l’idée d’une ressemblance forte entre les deux groupes.

Et c’était sans compter avec la découverte majeure de ce début de XXIe siècle, la preuve génétique qu’il y a eu des croisements avec descendance fertile entre les deux populations. Une trouvaille qui pose la question suivante : Homo  sapiens et Neandertal ne sont-ils pas membres de la même espèce puisqu’ils se reproduisaient entre eux ? Et si eux, c’était nous ? Pour Jean-Jacques Hublin, titulaire de la chaire de -paléoanthropologie au Collège de France, savoir si Neandertal est oui ou non une autre espèce est un peu de la rhétorique : définir ce qu’est une espèce est compliqué. La spéciation est un processus et non pas un événement : on ne se réveille pas un matin en étant une autre espèce. Cela prend des centaines de milliers d’années, voire des millions d’années chez des mammifères de taille moyenne. Il faut plutôt voir ces groupes comme des espèces en formation qui n’ont jamais atteint l’isolement reproductif complet. On a d’ailleurs des soupçons sur la fécondité des hybrides mâles.

A trop vouloir réhabiliter Neandertal, déconstruire l’image déplorable qu’il traîne comme un boulet depuis le XIXe  siècle, ne l’a-t-on pas trop rapproché de nous ? Le balancier est-il allé trop loin dans l’autre sens ? je pense : On est très facilement enclin à souligner les travers de nos prédécesseurs, en se moquant de la vision simiesque qu’ils avaient de l’homme de Neandertal, dont on sait maintenant que c’était un hominine à grand cerveau doté de techniques et de comportements complexes, mais je suis également sûr que, dans cinquante ans, on rira ou on sourira de la façon dont aujourd’hui on veut faire de Neandertal un être pacifique, écolo… Il y a une projection des fantasmes de chaque époque sur le passé. On l’habille des préoccupations du présent.

Neandertal nous tend un miroir. En raison de sa proximité, parler de lui, c’est aussi parler de nous, du regard que nos sociétés jettent sur la préhistoire et sur nos origines. Ce cousin éteint dit aussi des choses révélatrices sur… ceux qui l’étudient. Comme l’explique Ludovic Slimak, le débat sur Neandertal met en lumière deux courants de la paléoanthropologie : Le premier, qui est un courant plutôt latin, tend à dire et à essayer de montrer que les néandertaliens ont été victimes de leur faciès, mais qu’ils sont comme nous. L’autre courant est plutôt anglo-saxon. Il s’en tient plus à une approche biologique de Neandertal, et la notion de culture néandertalienne telle qu’on la perçoit dans la recherche française est moins développée. Il est d’ailleurs marquant que, pour les Anglo-Saxons, le mot “human” soit strictement réservé à Homo sapiens…

Ludovic Slimak le reconnaît volontiers : Cela fait vingt-cinq ans que je travaille sur Neandertal avec les mains dans le cambouis, quatre mois par an sur des fouilles, je connais intimement son artisanat, son mode de vie, mais je ne sais toujours pas qui il est. Pour ce chercheur, il est vain de se bagarrer sur tel ou tel type de production qui serait le propre de l’homme moderne et dont les Néandertaliens seraient incapables. A chaque fois qu’on affirme cela, on peut être sûr que, dans les années qui suivent, une équipe montrera que Neandertal le faisait aussi… Il faut l’aborder de manière structurelle et se demander s’il existait chez lui une manière de voir le monde, de se comporter, qui lui était propre.

Malheureusement, Neandertal n’a pas laissé ses Mémoires, et il faut bâtir cette éthologie à partir des vestiges qui sont parvenus jusqu’à nous, essentiellement de la pierre taillée… Mais c’est justement là que Ludovic Slimak décèle une différence structurelle entre Neandertal et Homo sapiens, lorsque les deux populations avaient des connaissances techniques similaires : Si vous regardez des outils de silex de sapiens contemporains, une fois que vous en avez vu dix, vous allez vous ennuyer pendant des années parce que les 100 000 suivants seront tous les mêmes. Ce qui n’existe pas chez Neandertal, c’est cette standardisation. Quand vous voyez un de ses produits finis, chaque objet est magnifique et unique, une création, un univers en soi. Là, on est au cœur de la bête : c’est révélateur d’un univers mental qui ne semble pas le même, d’une autre manière de s’inscrire au monde, de penser le monde. Ces divergences-là ne sont ni techniques ni culturelles, et on peut ici proposer que l’encéphale ne fonctionne pas de la même manière.

Depuis sa découverte, décrire Neandertal, c’est aussi dessiner notre portrait en creux et interroger notre rapport à l’altérité. Les hommes s’évertuent à se définir par rapport au reste du monde vivant, rappelle Jean-Jacques Hublin. Il y a une sorte de fossé mental qu’on installe entre les hommes et les animaux. Quand on est évolutionniste, on sait que c’est une fiction, que ce fossé n’existe pas vraiment puisque nous sommes issus du monde animal. La question qu’on se pose avec Neandertal, c’est : quelle est la limite de l’humain ? Qu’est-ce qu’on va appeler les hommes ? Les néandertaliens sont très près de ce fossé. Ils étaient de l’autre côté pendant longtemps, et on les a maintenant fait passer de notre côté. Du coup, tous les -attributs de l’humanité s’appliquent à eux brutalement, dans un contexte idéologique de lutte contre le racisme, la ségrégation, la discrimination, etc. La difficulté, pour nous humains, c’est de concevoir un homme qui ne soit pas comme nous. Sitôt qu’on reconnaît un être comme un homme, inexorablement on l’inclut dans notre communauté humaine et il devient comme nous, en tout.

Voilà peut-être pourquoi on met des baskets à Kinga. Pourquoi on se demande si on la remarquerait dans le métro… Il nous est pour ainsi dire impossible de ne pas essayer de nous projeter en Neandertal, tout comme il est impossible de ne pas songer à un pachyderme quand on vous -ordonne Ne pensez pas à un éléphant ! Ce rapport si particulier avec les formes humaines du passé tient peut-être au fait qu’aucun autre Homo n’a survécu. Aujourd’hui, sur Terre, rappelle Jean-Jacques Hublin, il n’existe qu’une forme humaine, qui s’est répandue sur la planète récemment à l’échelle des temps géologiques. Pour nous, c’est -l’ordre naturel des choses. Mais c’est une réalité très récente. Auparavant, il y avait toujours eu plusieurs formes d’hominines en même temps. Cela fait moins de 40 000 ans que nous sommes tout seuls, et c’est pour cette raison que j’ai intitulé un de mes cours au Collège de France “L’espèce orpheline”. Le paléoanthropologue y voit d’ailleurs la raison de notre fascination pour Neandertal… et les -extraterrestres : Ils nous permettent de nous sentir moins seuls…

Pierre Barthelemy     Le Monde du 28 03 2018

Reconstitution d’une néandertalienne par la paléo-artiste Elisabeth Daynès, au Musée de l’homme, à Paris.

Kinga de Elisabeth Daynès. Musée de l’homme 2018

Le quelque chose de Néandertal que chacun de nous a en lui est une petite portion d’ADN. Le consortium international dirigé par Svante Pääbo (Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig) analysait de l’ADN récupéré sur trois os de néandertaliens de la grotte de Vindija (Croatie). Le premier constat – le matériel génétique d’Homo neanderthalensis est similaire à 99,7 % à celui d’Homo sapiens, un chiffre à comparer avec les 98 % d’ADN que nous partageons avec les chimpanzés. Ce n’était pas une surprise, étant donné que, dans le buisson Homo, la branche néandertalienne est la dernière dont nous nous soyons séparés.

Le second résultat, en revanche, n’était pas attendu et, dans le livre qu’il a consacré à ce qui s’est apparenté à une véritable épopée scientifique (Neandertal. A la recherche des génomes perdus, Les liens qui libèrent, 2015), Svante Pääbo lui-même rappelle ne pas y avoir vraiment cru tant que les chiffres, têtus, ne l’en ont pas assuré : en moyenne, 2 % de l’ADN des humains non africains provient de Neandertal. Descendant des Homo sapiens qui n’ont pas eu de contact avec les néandertaliens, lesquels vivaient en Eurasie, les Africains ne sont pas porteurs de ce matériel génétique.

Cette découverte témoignait d’un phénomène spectaculaire : il y a quelques dizaines de millénaires, des accouplements s’étaient produits entre les deux populations, qui avaient donné une descendance fertile. L’idée d’une love story obtenait un franc succès dans les médias. Professeur d’anthropologie au Collège de France, Jean-Jacques Hublin n’hésite pas à actionner la douche froide au sujet de cette hybridation : De quel comportement découle-t-elle ? On n’en sait rien. On aimerait bien le scénario love story, mais on a des exemples plus récents sur le plan historique où les rivalités entre groupes se terminent par on tue les hommes, on prend les femmes, et c’est peut-être ce qui s’est parfois produit.

Une grande partie de l’ADN n’étant pas codant, quel est l’impact réel de ces 2 % sur notre physique et notre métabolisme ? On sait d’ores et déjà que certains gènes issus de Neandertal, intervenant dans la texture de la peau ou l’immunité, ont été conservés parce qu’ils apportaient un avantage aux Homo sapiens -arrivant en Eurasie. Néanmoins, Jean-Jacques Hublin estime probable que la sélection a purgé notre génome d’une grande partie de l’introgression néandertalienne et que ce qui reste est massivement de l’ADN sans grande influence sur le phénotype. Des gènes codants chez l’homme, il y en a à peu près 20 000 et des gènes d’origine néandertalienne positivement sélectionnés chez l’homme, si on en connaît deux douzaines, c’est formidable, ajoute-t-il. C’est peut-être cette proportion, plus que les 2 %, qu’il faut retenir de l’apport de Neandertal à notre ADN : deux douzaines sur 20 000. 

Pierre Barthelemy     Le Monde du 28 03 2018

La difficulté, quand on évoque Neandertal, c’est que l’on parle d’hommes qui sont à la fois très proches de nous et différents. Différents pas dans le sens où, aujourd’hui, les habitants d’Afrique peuvent être différents de ceux du Grœnland. Ce n’est pas juste une question de couleur de peau ou de texture de cheveux. C’est une différence d’un ordre de grandeur nettement plus élevé. Pour vous donner une idée, les ours polaires et les ours bruns sont deux espèces qui se sont séparées il y a 600 000 ans : c’est le même temps de divergence qu’entre néandertaliens et hommes modernes. Du point de vue phénotypique, si je mets sur la table un crâne de Neandertal et un crâne d’homme moderne, ils sont au moins aussi différents qu’un crâne d’ours polaire et un crâne d’ours brun.

Le travers dans lequel tombent certains de mes collègues, c’est de dire que les néandertaliens sont comme nous en tout, qu’ils sont des hommes comme les autres. Je suis plus réservé. On sait qu’ils ont des comportements techniques assez complexes, des techniques de chasse et des moyens efficaces de survivre dans leur environnement ; on a aussi, récemment, commencé à dire qu’ils produisaient peut-être, non pas de l’art, mais des signes. Il est toutefois difficile de savoir ce qui se passe sur le plan social, sur le plan des relations interindividuelles ou intergroupes. On soupçonne qu’une des raisons du succès de l’homme moderne réside dans l’existence de réseaux sociaux à grande échelle et la conscience que des êtres du même peuple, avec une même identité culturelle, habitent beaucoup plus loin. On ne sait pas si Neandertal avait les mêmes réseaux.

Sur le plan cognitif, on a eu tendance à penser que les néandertaliens étaient un peu bêtes par rapport aux hommes modernes et on en est revenu. Cela dit, il y a différentes formes d’intelligence : l’intelligence technique, l’intelligence sociale, la façon dont on répertorie le monde vivant, etc. C’est difficile de les tester toutes chez les néandertaliens. On sait en revanche que leur cerveau, bien que de grande taille, est différent de celui des hommes modernes. Sur le plan anatomique, certaines zones cérébrales sont plus développées dans un groupe que dans l’autre. Pour une raison que l’on ne comprend pas bien, le cervelet s’est développé particulièrement chez les hommes modernes et pas chez les néandertaliens. Il agit dans la synchronisation et la précision des gestes, dans certains apprentissages et on pense qu’il peut jouer un rôle dans la production du langage. Il y a aussi des différences génétiques. Quand on compare les gènes des néandertaliens et ceux des hommes actuels, un certain nombre (87 répertoriés pour l’instant) portent des mutations qui se traduisent par une différence dans la protéine produite. Et, parmi eux, il y a une bonne demi-douzaine de -gènes impliqués dans la connectivité et le développement du -cerveau… Quelle différence cela fait-il au final ? Je suis incapable de vous le dire mais il y a un fort soupçon que cela joue.

La différence majeure entre lui et nous, c’est que nous sommes encore là mais plus lui… Il existe à ce fait majeur des explications plus ou moins politiquement correctes, de l’idée du génocide jusqu’à la position il ne s’est rien passé et les néandertaliens sont parmi nous puisque nous sommes en partie néandertaliens. La vérité est entre les deux. On a de nombreux exemples d’espèces invasives, des plantes, des animaux qui se retrouvent, par hasard ou à cause des hommes, catapultés dans des régions où ils ne sont pas normalement présents et où ils vont remplacer des espèces locales. Souvent, cela ne tient qu’à une petite différence. Ce n’est pas parce qu’elles sont extrêmement intelligentes que des écrevisses américaines remplacent des écrevisses européennes. On peut voir Homo sapiens comme une espèce dominante et envahissante… Certains ont essayé de démontrer que les néandertaliens avaient disparu pour des raisons climatiques ou à cause d’une méga éruption volcanique ou de rayons cosmiques, et que les hommes modernes ont débarqué au bon moment quand la place était libre. Je ne crois pas à ces histoires, parce qu’elles ne collent pas avec la chronologie des événements et, surtout, parce que ce qui est arrivé aux néandertaliens est arrivé à toutes les formes Homo non modernes. Elles ont toutes disparu. La question n’est pas pourquoi les néandertaliens ont disparu, mais pourquoi les hommes modernes ont remplacé tout le monde !

Jean-Jacques Hublin             Le Monde du 28 03 2018

0.18 m.a.                    L’Homo Sapiens Sapiens se met à parler… il s’agissait probablement de sons pas trop articulés et on ne peut pas parler de langage pour l’instant. Fin de la 3° période glaciaire de Riss.

Nous avons deux cerveaux. Le premier, archaïque, constitué par le système limbique, n’a pratiquement pas évolué depuis trois millions d’années. Celui de l’Homo sapiens ne se différencie guère de celui des mammifères inférieurs. C’est un cerveau petit mais qui possède une puissance extraordinaire. Il contrôle tout ce qui se passe en matière d’émotions. Il a sauvé l’australopithèque quand celui-ci est descendu des arbres, lui permettant de faire face à la férocité du milieu et de ses agresseurs. L’autre cerveau, beaucoup plus récent, est celui des fonctions cognitives. Il est né avec le langage, et au cours des 150 0000 dernières années, il s’est développé de manière extraordinaire, en particulier grâce à la culture. Il se trouve dans le néocortex. Malheureusement, une bonne part de notre comportement est encore gouvernée par notre cerveau archaïque. Toutes les grandes tragédies – la Shoah, les guerres, le nazisme, le racisme – sont dues à la primauté de la composante émotive sur la composante cognitive. Or le cerveau archaïque est tellement habile qu’il nous porte à croire que tout est contrôlé par notre pensée, alors que ça ne se passe pas du tout ainsi.

[…] Il faudrait l’expliquer aux jeunes d’aujourd’hui, cette affaire des deux cerveaux. Quand ils s’imaginent qu’ils pensent, ils se font des illusions. Le langage et la communication leur donnent l’illusion qu’ils sont en train de raisonner. Mais le cerveau archaïque est malin, et il sait aussi tricher. Il se camoufle derrière le langage, en imitant le cerveau cognitif. Il faudrait le leur expliquer.

Rita Levi Montalcini. Interview réalisée par Paolo Giordano, auteur de La solitude des nombres premiers. Courrier International 963 du 16 au 22 avril 2009. Rita Levi Montalcini avait alors cent ans.

0.1765 m.a.               Dans la grotte de Bruniquel (aujourd’hui dans le Tarn et Garonne), des hommes de Néandertal prennent des morceaux de stalagmites et de stalactites pour se livrer aux premiers jeux de meccano. La datation a été obtenue avec la méthode qui utilise d’uranium et le thorium.

0.131 m.a.                 Les paléoclimatologues font débuter à cette date l’eémien, pour une durée d’environ 15 000 ans, au cours desquels les températures de la terre ont été supérieures aux niveaux actuels – l’hippopotame prend ses aises dans la vallée du Rhin -. Le niveau moyen des mers excède de 5 mètres environ le niveau actuel. Ce sont des carottages effectués au Groenland en 2010 jusqu’à 2 500 m. sous le sol, qui apportent à la surface des témoins âgés de ~131 000 ans. C’est lors des deux dernières glaciations Riss : ~ 210 000 et Würm – ~ 70 000 que le Rhône et la Durance transportent leurs sédiments les plus lourds – de gros galets -. La fin de l’avant dernière glaciation est marquée par un réchauffement à l’équateur ; l’augmentation du rayonnement solaire amorce une fonte des glaces de l’antarctique, une augmentation du taux de CO² dans l’air et de l’effet de serre. Mais le principal composant de cet effet de serre est la vapeur d’eau, élément capital de régulation du climat :

Si Venus est devenu un enfer, si Mars est devenu un désert, c’est parce qu’elles ont perdu la plus grande partie de leur eau.

André Brahic, astrophysicien au CEA

0.130 m.a.                  L’anse de Plakias, sur la côte nord de la Crête, à l’ouest d’Héraklion, voit s’installer des hommes venus probablement de Grèce ou de Turquie ; ils étaient nécessairement venus en bateau, car, quelle qu’ait été la variation du niveau de la mer lors des grandes glaciations, la Crète a toujours été une île, contrairement à l’Angleterre qui a été reliée à une certaine période au continent par la terre ferme. Néandertaliens, Sapiens ? On ne sait. Mais ils ont laissé plus de 2 000 pierres taillées, d’une taille allant de 20 cm. à moins de 1 cm., façonnées dans du quartz blanc, du quartzite ou du chert, une roche siliceuse : bifaces, hachereaux, racloirs, grattoirs, perforateurs, burins etc… tout cela sera trouvé au cours de campagnes archéologiques menées en 2008 et 2009.

0.121 m.a.                  L’étude de coraux fossilisés prélevés dans le Yucatan prouve qu’on assiste à une élévation de plus de 3 m. du niveau des océans, sur une échelle de temps très courte, de l’ordre du siècle, ce qui signifie probablement plusieurs centimètres par an. Et le climat d’alors ressemblait beaucoup à celui d’aujourd’hui …

0.12 m.a                      Début de la quatrième et dernière glaciation : Würm.

0.1 m.a.                  Les langues font leur apparition et reflètent l’immense diversité de l’humanité : on en comptera environ 7 000, avec un milliard de nuances.

90 000                       Des hommes de Neandertal, probablement chassés d’Europe occidentale par le froid se mêlent au Proche Orient à des Homo sapiens sapiens déjà sortis de leur Afrique originelle. Mêlés… à telle enseigne que le patrimoine génétique des populations actuelles d’Europe et d’Asie – ce n’est pas le cas pour l’Afrique – est composé dans une fourchette de 1 % à 4 % des gênes de Neandertal. On estime à à peu près 150 000 ans la durée de leur coexistence.

Un petit rappel des faits est sans doute nécessaire : voilà 400 000 à 500 000 ans, certains des Homo ergaster peuplant l’Afrique commencent à trouver le temps long, ils choisissent alors de courir le monde. Les voyages forment la jeunesse, mais surtout les espèces. Nos touristes finissent par débarquer en Europe où ils évoluent doucement pour se transformer en hommes de Neandertal. La vie est pépère.

Pendant ce temps, les ergaster restés en Afrique continuent à évoluer pour donner naissance, il y a environ 200 000 ans, à l’Homo sapiens, appelé dorénavant homme moderne. Après 130 000 ans de félicité africaine, lui aussi a bientôt des fourmis dans les jambes. Vers – 70 000, les plus aventureux, profitant d’un réchauffement planétaire, prennent la route du Proche-Orient.

Et là, qui trouvent-ils, on vous le donne en mille !, mais les cousins Neandertal, qui, eux, venaient de refluer d’une Europe prise dans les glaces. Mazel Tov ! On échange les partenaires pour fêter ces retrouvailles. De gré ou de force, on ne le sait pas. En tout cas, c’est bien à cette époque que des gènes néandertaliens s’immiscent dans le génome de l’homme moderne.

Frédéric Lewino

75 000                         La technique de taille des silex, dite de retouche par pression, pression obtenue probablement par des instruments faits d’os ou de bois de cervidés, apparaît dans la grotte de Blombos, dans l’actuelle Afrique du Sud. Elle permet d’obtenir de petits éclats et d’obtenir ainsi des objets d’une grande finesse, pointes de flèche ou de lance très aiguës et tranchantes. Il faudra attendre 50 000 ans pour la trouver en Europe occidentale, caractéristique de la culture solutréenne.

73 000                              Éruption du volcan Toba, dans le nord de Sumatra, probablement la plus puissante de l’histoire de la Terre : 2 800 km3 de roches et de cendres projetées dans l’atmosphère. La signature chimique des cendres stratifiées autour du lac Toba est identique à celle d’autres cendres dans un rayon de 9 000 km tout autour. Longtemps les scientifiques feront porter à ce volcan la responsabilité d’une extinction majeure des espèces et d’une période glaciaire de  1 000 ans jusqu’à ce que l’on s’aperçoive que le goulot d’étranglement génétique que cette catastrophe aurait dû provoquer dans le monde entier, ne se retrouvait pas du tout au sein des populations africaines… ce qui signifie bien que la puissance attribuée longtemps a ce volcan a été très largement surestimée.

65 000                       On estime la population globale de la terre à un demi million.

60 000                         La Camargue s’enfonce légèrement à l’est, modifiant ainsi les cours du Rhône et de la Durance : le lit du Rhône se rapproche de Beaucaire et Arles, celui de la Durance de l’étang de Berre.

L’ours des cavernes apparaît dans les Alpes : il y restera jusque vers – 17 000.

Les ancêtres des populations d’agriculteurs africains se séparent des pygmées, et quelques milliers d’entre eux quittent l’Afrique de l’Est, – Out of Africa – pour coloniser l’Europe, via le Proche Orient. Il est aujourd’hui des paléontologues pour dire que cette « sortie » s’est faite beaucoup plus tôt, vers ~125 000 ans, s’appuyant sur la découverte d’outils de pierre taillée, jusqu’à présent attribués à Sapiens, à Jebel Faya – près du cap de l’Arabie qui fait la rive sud du détroit d’Ormuz. Mais le lien entre un outillage technique et une population précise est contestable car, à ce compte-là, dans cinq mille ans, on pourra dire qu’en 2000, il n’existait qu’une seule civilisation puisqu’il y avait des télévisions partout ! On peut aussi émettre l’hypothèse que s’il y a eu vers ~125 000, tentative de sortie d’Afrique de l’Homo Sapiens, elle n’a pas eu de suite.

C’est à peu près à cette époque qu’on assiste à l’émergence d’un langage complexe, avec un registre de mots étendu, une syntaxe etc… Les premiers mots, dit-on, furent d’un homme à la vue d’une femme se baignant dans une rivière : que tu es  belle !

Bien que des hommes d’aspects modernes soient apparus en Ethiopie il y a presque 200.000 ans, ils n’ont pas acquis de comportement moderne pendant les 150.000 années suivantes. Puis, brusquement, vers 50.000 ans avant le présent, le comportement humain moderne apparaît en Afrique pour la première fois. Nous avons vu les changements fondamentaux qui ont eu lieu à cette époque :

  • des outils d’ivoire, de coquillage et d’os, et non plus seulement de pierre ;
  • les styles de ces outils évoluent rapidement à la fois dans le temps et dans l’espace ;
  • l’art fait sa première apparition, ainsi que
  • l’organisation spatiale des habitations […]

L’énigme à laquelle nous sommes confrontés est de savoir pourquoi tous ces bouleversements apparaissent en même temps. […] On a suggéré que leur cause sous-jacente était l’apparition de la pensée symbolique fondée sur une forme de langage pleinement moderne.

Les données génétiques indiquent que tous les hommes vivant aujourd’hui sont des descendants d’une petite population est-africaine d’environ un millier d’individus, qui a vécu il y a 50.000 ans. En dépit de son petit nombre, cette population a réussi à remplacer tous les autres êtres humains qui avaient vécus hors d’Afrique pendant plus d’un million d’années, ainsi que les autres populations qui existaient à l’époque en Afrique. La raison pour laquelle cette petite population africaine a réussi à remplacer toutes les autres est simplement qu’elle avait développé la première langue pleinement moderne, qui possédait une valeur adaptative si grande qu’elle lui a permis de conquérir le monde entier en un court laps de temps, éliminant toutes les autres populations au passage.

Merritt Ruhlen         L’origine des langues Paris, Gallimard, 1994

Les hommes, les jeunes gens courent les bois. Leur arme est d’abord la branche noueuse arrachée au chêne ou à l’orme, la pierre ramassée sur le sol. Les femmes restent cachées dans la demeure, étape improvisée ou grotte, avec les vieux, avec les petits. Dès ses premiers pas titubants, l’homme est aux prises avec un idéal, la bête qui fuit et qui représente l’avenir immédiat de la tribu, le repas du soir, dévoré pour faire des muscles aux chasseurs, du lait aux mères. La femme, au contraire, n’a devant elle  que la réalité présente et proche, le repas à préparer, l’enfant à nourrir, la peau à faire sécher, plus tard le feu à entretenir. C’est elle, sans doute, qui trouve le premier outil, le premier pot, c’est elle le premier ouvrier. C’est de son rôle réaliste et conservateur que sort l’industrie humaine. Peut-être aussi assemble-t-elle en colliers des dents et des cailloux, pour attirer sur elle l’attention et plaire. Mais sa destinée positive ferme son horizon, et le premier véritable artiste, c’est l’homme. C’est l’homme explorateur des plaines, des forêts, navigateur des rivières et qui sort des cavernes pour étudier les constellations et les nuages, c’est l’homme de par sa fonction idéaliste et révolutionnaire qui va s’emparer des objets que fabrique sa compagne pour en faire peu à peu l’instrument expressif du monde des abstractions qui lui apparaît confusément. Ainsi, dès le début, les deux grandes forces humaines réalisent cet équilibre qui ne sera jamais rompu : la femme, centre de la vie immédiate, élève l’enfant et maintient la famille dans la tradition nécessaire à la continuité sociale, l’homme, foyer de la vie imaginaire, s’enfonce dans le mystère inexploré pour préserver la société de la mort en la dirigeant dans les voies d’une évolution sans arrêt.

L’idéalisme masculin, qui sera plus tard un désir de conquête morale, est d’abord un désir de conquête matérielle. Il s’agit pour le primitif, de tuer des bêtes afin d’avoir de la viande, des ossements, des peaux, il s’agit de séduire une femme afin de perpétuer l’espèce dont la voix crie dans ses veines, il s’agit d’effrayer les hommes de la tribu voisine qui veulent lui ravir sa compagne ou empiéter sur ses territoires de chasse. Créer, épancher son être, envahir la vie d’alentour, l’instinct reproducteur est le point de départ de toutes ses plus hautes conquêtes, de son besoin futur de communion morale et de sa volonté d’imaginer un instrument d’adaptation intellectuelle à la loi de son univers. Il a déjà l’arme, le silex éclaté, il lui faut l’ornement qui séduit ou épouvante, plumes d’oiseaux au chignon, colliers de griffes ou de dents, manches d’outils ciselés, tatouages, couleurs fraîches bariolant la peau.

L’art est né. L’un des hommes de la tribu est habile à tailler une forme dans un os, ou à peindre sur le torse ou le bras un oiseau aux ailes ouvertes, un mammouth, un lion, une fleur. En rentrant de la chasse, il ramasse un bout de bois pour lui donner l’apparence d’un animal, un morceau d’argile pour le pétrir en figurine, un os plat pour y graver une silhouette. Il jouit de voir vingt faces rudes et naïves penchées sur son travail. Il jouit de ce travail lui-même qui crée une entente obscure entre les autres et lui, entre lui-même et le monde infini des êtres et des plantes qu’il aime, parce qu’il est sa vie. Il obéit à quelque chose de plus positif aussi, le besoin d’arrêter quelques acquisitions de la première science humaine pour en faire profiter l’ensemble de la tribu. Le mot décrie mal aux vieillards, aux femmes assemblées, aux enfants surtout, la forme d’une bête rencontrée dans les bois et qu’il faut craindre ou retrouver. Il en fixe l’allure et la forme en quelques traits sommaires. L’art est né.

Élie Faure                 Histoire de l’art          L’art antique. Première édition 1909

50 000             C’est l’extinction pour l’homme de Florès, un très petit bonhomme – à peu près 1 m,  Hobbit – dont on a trouvé des restes en 2003 sur l’île indonésienne de Florès. Il s’était installé là à peu près 640 000 ans plus tôt, quand l’Homo Sapiens n’existait pas encore. Lors des pics glaciaires, les bras de mer séparant les îles indonésiennes se réduisaient à quelques dizaines de kilomètres. La morphologie des dents suggère que cette lignée humaine représente une descendance naine d’Homo erectus qui, d’une façon ou d’une autre, s’est trouvée isolée sur l’île de Flores. Son cerveau est particulièrement petit : 400 cm³.

Le volume du cerveau de l’homme varie de 1 200 à 1 500 cm3, celui de l’Orang Outang ou du chimpanzé de 275 à 500 cm3, celui des gorilles de 340 à 750 cm3. La taille du cerveau a triplé en 3 millions d’années. Un cerveau humain contient 100 milliards de neurones, chacune d’elle étant munie de 1 000 à 10 000 connexions.

Les Homo erectus, présents en Asie à cette période faisaient un peu plus de 1,50  m de haut. La diminution de taille serait intervenue dans les premiers 300 000 ans de l’occupation de l’île. Ce nanisme insulaire est un cas unique au sein des primates. Homo floresiensis semble avoir ensuite relativement peu évolué du point de vue de la taille comme de celui de ses productions lithiques – objets en pierre.

L’homme de Flores est le premier exemple de nanisme insulaire affectant une espèce humaine, un phénomène de sélection naturelle bien connu pour de nombreux autres animaux. Ce mécanisme de variation de taille va dans les deux sens, explique le paléoanthropologue Antoine Balzeau (Muséum national d’histoire naturelle). Dans les îles, où il y a moins de nourriture disponible, les gros carnivores ont tendance à disparaître. Les proies des petits carnivores grandissent pour leur échapper, et les gros animaux rapetissent pour faire face à la restriction alimentaire. A Flores, qui abrite des rats géants, Homo floresiensis et ses ancêtres devaient chasser des stégodons nains, des cousins de l’éléphant.

Si le Hobbit a engendré tant de scepticisme de la part d’une frange de la communauté scientifique, qui a voulu à toute force voir en lui une anomalie médicale plutôt qu’une nouvelle espèce, c’est aussi pour des raisons culturelles, analyse Antoine Balzeau : Imaginer qu’un homme récent ait pu à ce point être influencé par son environnement était contraire à notre vision d’Homo sapiens comme maître du monde. L’idée que la taille du cerveau conditionne l’intelligence a aussi joué, certains jugeant impossible que – l’homme de Flores – ait pu fabriquer des outils.

L’origine de ces petits hommes garde pourtant encore une part de mystère. Reste à savoir par quels moyens Homo erectus est arrivé jusqu’à Flores en compagnie d’un petit nombre d’autres espèces de vertébrés, s’interroge Jean-Jacques Hublin. La fin de l’histoire semble moins énigmatique : on perd la trace du Hobbit au moment où Homo sapiens arrive dans la région, il y a environ 50 000 ans.

Hervé Morin               Le Monde du 10 06 2016

Une météorite d’environ deux millions de tonnes s’écrase en Amérique du Nord, donnant naissance au Cañon Diablo.

47 000                   Une météorite qui devait peser 300 000 tonnes, composées essentiellement de fer, s’écrase en Arizona à une vitesse de 43 000 km/h, créant le cratère Barringer, – ou encore Meteor Cratère – d’une profondeur de 170 m. avec un diamètre de 1 200 m : plusieurs centaines de millions de mètres cubes de roches ont été pulvérisées en quelques secondes. En fait, la météorite se serait fragmenté 5 km avant le sol et l’actuel cratère ne serait que celui crée par le plus gros élément restant, d’environ 10 000 tonnes.

Google Earth insolite

45 000                    Sur les rives de la rivière Irtysh, dans la région d’Omsk, en Sibérie occidentale, l’homme d’Ust’-Ishim, un Homo Sapiens laisse un fragment de fémur qu’un chasseur d’ivoire trouvera en 2008. Ses ancêtres se sont croisés avec l’homme de Neandertal entre 60 000 et 50 000 ans, soit quelque 5000 et 15 000 ans plus tôt. La lignée d’Homo Sapiens à laquelle il appartient résulterait d’une première colonisation d’Homo sapiens depuis l’Afrique, la péninsule Arabique et l’actuelle Israël qui n’a pas complètement réussi, avant qu’une deuxième vague n’aboutisse à une percée définitive jusqu’en Europe occidentale, vers 43 500 ans, mais aussi vers l’Asie et l’Océanie. Il est probable que ces aurignaciens se soient croisés, eux aussi, avec Néandertal avant de l’évincer.

46 000 et 36 000        Des dents trouvées en des lieux très éloignés – la grotte de Shanidar en Irak, 46 000 ans, et la grotte de Spy en Belgique, province de Namur, 36 000 ans – recouvertes de tartre, excellent piège à particules alimentaires microscopiques, prouvent que l’homme de Neandertal avait déjà une alimentation équilibrée, dans laquelle entrait fruits et légumes, aussi bien que la viande.

La mégafaune du pléistocène s’éteint en Australie, laissant la place aux aborigènes qui vont conserver une économie de chasseurs-cueilleurs jusqu’à l’arrivée des Européens en 1788. Un jour, peut-être des milliers d’années plus tard, ils se mettront à peindre… leurs dieux, leurs créateurs, eux-mêmes, des animaux, les derniers occupants n’hésitant pas à peindre sur les peintures antérieures : on voir parfois trois figures se chevaucher, aisément distinctes car de couleurs différentes, de l’orange vif au brun presque noir. Deux expéditions de quelques semaines en dénombreront plus de 10 000 dans la seule région de Kimberley, au nord-nord-ouest de l’Australie, la plupart d’entre eux se trouvant dans des abris sous roche, parfois sur des simples escarpements, parfois dans de véritables grottes. La datation de ces peintures n’a pas encore été établie.

Contrairement à une opinion répandue, ce n’est ni à l’Europe ni aux temps glaciaires qu’appartiennent la plupart des sites d’art rupestre. Il est impossible d’avoir une évaluation précise de leur nombre dans le monde. En tout, on peut penser qu’il en existe autour de 400 000, très inégalement répartis.

En Europe, on n’en compte que quelques milliers. L’art des cavernes est faiblement représenté, avec environ 350 sites. Des traditions diverses d’art rupestre lui succéderont : art du Levant en Espagne orientale, puis art schématique plus généralement réparti dans la péninsule Ibérique ; art rupestre scandinave ; art alpin en France (mont Bego) et en Italie (Valcamonica), du Néolithique à l’âge du fer inclus ; sites gravés – plus d’un millier – de la forêt de Fontainebleau.

L’Afrique est le continent par excellence de l’art rupestre, avec plus de deux cent mille sites, dont beaucoup de très grande importance, la majeure partie dans les pays sahariens et dans le sud du continent. L’Asie est moins connue et son art rupestre est le plus souvent indaté. Ce continent si vaste doit comporter plusieurs dizaines de milliers de sites, avec plus de dix mille en Chine. Gravures et peintures sur roches sont présentes dans toute l’Océanie, y compris à Hawaï. Il doit bien y avoir en tout plus de cent mille sites ornés, pour la plupart en Australie, pays du monde le plus riche en art rupestre. L’Australie est en outre le lieu où l’on connaît la plus longue tradition artistique ininterrompue, puisqu’elle a duré jusqu’à nous. Enfin, l’art des Amériques, du Canada à la Patagonie est extrêmement important et varié.

L’art rupestre est un phénomène commun à tous les peuples de l’humanité, sur les cinq continents, depuis les dizaines de milliers d’années que l’homme moderne, notre ancêtre direct, existe. Ses chefs-d’œuvre témoignent partout de systèmes de pensée sophistiqués et, malgré sa diversité, de l’unité fondamentale de l’esprit humain.

Jean Clottes      Clio     2004

La mégafaune du pléistocène s’éteint en Australie, laissant la place aux aborigènes : il est préférable de reprendre cette phrase en italique comme la citation d’un consensus général sur le peuplement de l’Australie, jusqu’à la publication de Sapiens de Yuval Noah Harari, qui met en pièce cette gentille saynette : au revoir chers amis, nous vous cédons la place en vous souhaitant une bonne installation. Pour ce qui nous concerne, nos cycles sont terminés, car pour Harari, c’est bien Homo Sapiens qui est responsable de l’extinction de cette mégafaune, même s’il admet une part de responsabilité aux changements climatiques :

À la suite de la Révolution cognitive, Sapiens acquit la technologie, les compétences organisationnelles et peut-être même la vision nécessaire pour sortir de l’espace afro-asiatique et coloniser  le Monde extérieur. Sa première réalisation fut la colonisation de l’Australie voici 45 000 ans. Les spécialistes ont du mal à expliquer cet exploit. Pour atteindre l’Australie, les hommes durent traverser un certain nombre de bras de mer, pour certains de plus de cent kilomètres de large, et, sitôt arrivés, s’adapter presque du jour au lendemain à un écosystème entièrement nouveau.

La théorie la plus raisonnable suggère que, voici environ 45 000 ans, les Sapiens de l’archipel indonésien (groupe d’îles qui ne sont séparées de l’Asie ou les unes des autres que par de modestes détroits) créèrent les premières sociétés de marins. Ils apprirent à construire et à manœuvrer des bateaux de haute mer et devinrent pêcheurs, commerçants et explorateurs. Cela aurait produit une transformation sans précédent des capacités (capabilities) humaines et des styles de vie. Tous les autres mammifères marins – phoques, vaches marines et dauphins – mirent une éternité à acquérir des organes spécialisés et un corps hydrodynamique. Les Sapiens indonésiens, descendants des singes de la savane africaine, se transformèrent en marins du Pacifique sans que leur poussent des nageoires et sans devoir attendre que leur nez migre au sommet de leur tête comme chez les baleines. Ils construisirent des embarcations et apprirent à les manœuvrer. Et ces compétences leur permirent d’atteindre l’Australie et de s’y installer.

Certes, les archéologues n’ont pas encore retrouvé de radeaux, de rames ou de villages de pêcheurs qui remontent à 45 000 ans (ce serait difficile, parce que la montée du niveau de la mer a recouvert l’ancienne côte indonésienne sous cent mètres d’océan). Il est néanmoins de nombreuses preuves indirectes pour étayer cette théorie, notamment le fait que, dans les milliers d’années qui suivirent le peuplement de l’Australie, Sapiens colonisa bon nombre d’îlots isolés au nord. Certains, comme Buka et Manus, étaient à quelque deux cents kilomètres de la terre la plus proche. On a peine à croire que quiconque ait pu atteindre et coloniser Manus sans bateaux élaborés et sans compétences de marin. On a aussi des preuves solides d’un commerce maritime régulier entre certaines de ces îles, comme la Nouvelle-Irlande et la Nouvelle-Bretagne.

Le voyage des premiers humains vers l’Australie est un des événements les plus importants de l’histoire, au moins aussi important que le voyage de Christophe Colomb vers l’Amérique ou l’expédition d’Apollo 11 vers la Lune. Pour la première fois, un humain était parvenu à quitter le système écologique afro-asiatique ; pour la première fois, en fait, un gros mammifère terrestre réussissait la traversée de l’Afro-Asie vers l’Australie. De plus d’importance encore est ce que les pionniers humains firent dans ce nouveau monde. L’instant où le premier chasseur-cueilleur posa le pied sur une plage australienne fut le moment où l’Homo sapiens se hissa à l’échelon supérieur de la chaîne alimentaire et sur un bloc continental particulier, puis devint l’espèce la plus redoutable dans les annales de la planète Terre.

Jusque-là, les hommes avaient manifesté des adaptations et des comportements novateurs, mais leur effet sur l’environnement était demeuré négligeable. Ils avaient remarquablement réussi à s’aventurer dans de nouveaux habitats et à s’y installer, mais ils ne les avaient pas radicalement changés. Les colons de l’Australie ou, plus exactement, ses conquérants ne se contentèrent pas de s’adapter : ils transformèrent l’écosystème australien au point de le rendre méconnaissable.

Les vagues effacèrent aussitôt la première empreinte de pied humain sur le sable d’une plage australienne. En revanche, avançant à l’intérieur des terres, les envahisseurs laissèrent une empreinte de pas différente, qui ne devait jamais être effacée. À mesure qu’ils progressèrent, ils découvrirent un étrange univers de créatures inconnues, dont un kangourou de deux mètres pour deux cents kilos et un lion marsupial aussi massif qu’un tigre moderne, qui était le plus gros prédateur du continent. Dans les arbres évoluaient des koalas beaucoup trop grands pour être vraiment doux et mignons, tandis que dans la plaine sprintaient des oiseaux coureurs qui avaient deux fois la taille d’une autruche. Des lézards dragons et des serpents de cinq mètres de long ondulaient dans la broussaille. Le diprotodon géant, wombat de deux tonnes et demie, écumait la forêt. Hormis les oiseaux et les reptiles, tous ces animaux étaient des marsupiaux : comme les kangourous, ils donnaient naissance à des petits minuscules et démunis, comparables à des fœtus, qu’ils nourrissaient ensuite au lait dans des poches abdominales. Quasiment inconnus en Afrique et en Asie, les mammifères marsupiaux étaient souverains en Australie.

Presque tous ces géants disparurent en quelques milliers d’années : vingt-trois des vingt-quatre espèces animales australiennes de cinquante kilos ou plus s’éteignirent. Bon nombre d’espèces plus petites disparurent également. Dans l’ensemble de l’écosystème australien, les chaînes alimentaires furent coupées et réorganisées. Cet Écosystème n’avait pas connu de transformation plus importante depuis des millions d’années. Était-ce la faute d’Homo sapiens ?

Certains chercheurs essaient d’exonérer notre espèce pour rejeter la faute sur les caprices du climat (le bouc émissaire habituel en pareil cas). On a peine à croire, pourtant, qu’Homo sapiens soit entièrement innocent. Trois types de preuve affaiblissent l’alibi du climat et impliquent nos ancêtres dans l’extinction de la mégafaune australienne.

Premièrement, même si le climat de l’Australie a changé voici 45 000 ans, ce bouleversement n’avait rien de remarquable. On voit mal comment le nouveau climat aurait pu provoquer à lui seul une extinction aussi massive. Il est courant de nos jours d’expliquer tout et n’importe quoi par le changement climatique, mais la vérité c’est que le climat de la Terre n’est jamais au repos. Il est perpétuellement en mouvement. L’histoire s’est toujours déroulée sur fond de changement climatique.

En particulier, notre planète a connu de nombreux cycles de refroidissement et de réchauffement. Au fil du dernier million d’années, on a enregistré en moyenne un âge glaciaire tous les 100 000 ans. Le dernier en date se situe entre 75 000 et 15 000 ans. Pas exceptionnellement rigoureux pour un âge glaciaire, il a connu deux pics : le premier il y a environ 70 000 ans, le second il y a environ 20000 ans. Apparu en Australie il y a plus de 1,5 million d’an­nées, le diprotodon géant avait résisté à au moins dix ères glaciaires antérieures. Il survécut aussi au premier pic du dernier âge glaciaire il y a environ 70 000 ans. Pourquoi a-t-il disparu il y a 45 000 ans ? Si les diprotodons avaient été les seuls gros animaux à disparaître à cette époque, on aurait naturellement pu croire à un hasard. Or, plus de 90 % de la mégafaune australienne a disparu en même temps que le diprotodon. Les preuves sont indirectes, mais on imagine mal que, par une pure coïncidence, Sapiens soit arrivé en Australie au moment précis où tous ces animaux mouraient de froid.

Deuxièmement, quand le changement climatique provoque des extinctions massives, les créatures marines sont en général aussi durement touchées que les habitants de la terre. Or il n’existe aucune preuve de quelque disparition de la faune océanique il y a 45 000 ans. Le rôle de l’homme explique sans mal que la vague d’extinction ait oblitéré la mégafaune australienne tout en épargnant celle des océans voisins. Malgré ses moyens de navigation en plein essor, Homo sapiens restait avant tout une menace terrestre.

Troisièmement, les millénaires suivants ont connu des extinctions de masse proches de l’archétype de la décimation australienne chaque fois qu’une population a colonisé une autre partie du Monde extérieur. Dans tous ces cas, la culpabilité de Sapiens est irrécusable. Par exemple, la mégafaune néo-zélandaise qui avait essuyé sans une égratignure le prétendu changement climatique d’il y a environ 45 000 ans a subi des ravages juste après le débarquement des premiers hommes sur ces îles. Les Maoris, premiers colons Sapiens de la Nouvelle-Zélande, y arrivèrent voici 800 ans. En l’espace de deux siècles disparurent la majorité de la mégafaune locale en même temps que 60 % des espèces d’oiseaux locales.

La population de mammouths de l’île Wrangel, dans l’Arctique (à 200 kilomètres au nord des côtes sibériennes), connut le même sort. Les mammouths avaient prospéré pendant des millions d’années dans la majeure partie de l’hémisphère Nord. Avec l’essor d’Homo sapiens, cependant, d’abord en Eurasie, puis en Amérique du Nord, les mammouths ont reculé. Voici environ 10 000 ans, il n’y avait plus un seul mammouth au monde, hormis dans quelque île lointaine de l’Arctique, à commencer par Wrangel. Les mammouths de cette île continuèrent de prospérer encore pendant quelques millénaires, avant de disparaître subitement voici 4 000 ans, au moment précis où les humains y débarquèrent.

Si l’extinction australienne était un événement isolé, nous pourrions accorder aux hommes le bénéfice du doute. Or, l’histoire donne de l’Homo sapiens l’image d’un sériai killer écologique.

Les colons d’Australie n’avaient à leur disposition que la technologie de l’Âge de pierre. Comment pouvaient-ils causer une catastrophe écologique? Il y a trois grandes explications qui s’agencent assez bien.

Les gros animaux – principales victimes de l’extinction australienne – se reproduisent lentement. Le temps de gestation est long, le nombre de petits par grossesse est réduit, et il y a de grandes pauses entre les grossesses. De ce fait, même si les hommes n’abattaient qu’un diprotodon tous les deux ou trois mois, c’était suffisant pour que les morts l’emportent sur les naissances. Quelques milliers d’années, et le dernier diprotodon solitaire disparaissait, et avec lui toute l’espèce.

En réalité, malgré leur taille, les diprotodons et autres géants d’Australie n’étaient probablement pas très difficiles à chasser, parce qu’ils durent se laisser surprendre par ces assaillants à deux pattes. Diverses espèces humaines rôdaient et évoluaient en Afro-Asie depuis deux millions d’années. Ils mûrirent lentement leurs talents de chasseurs, et se mirent à traquer les gros animaux voici environ 400 000 ans. Les grandes bêtes d’Afrique et d’Asie apprirent à éviter les humains si bien que, quand le nouveau mégaprédateur – Homo sapiens – parut sur la scène afro-asiatique, les grands animaux savaient déjà se tenir à distance des créatures qui leur ressemblaient. En revanche, les géants australiens n’eurent pas le temps d’apprendre à détaler. Les humains ne semblaient pas particulièrement dangereux. Ils n’ont ni dents longues et pointues, ni corps souples et musculeux. Quand un diprotodon, le plus gros marsupial qui ait jamais foulé la terre, posa pour la première fois les yeux sur ce singe d’apparence fragile, il lui lança donc probablement un coup d’œil puis retourna mâchonner ses feuilles. Le temps que ces animaux acquièrent la peur de l’espèce humaine, ils auraient disparu.

La deuxième explication est que, lorsqu’il atteignit l’Australie, le Sapiens maîtrisait déjà l’agriculture du bâton à feu. Face à un milieu étranger et menaçant, il brûlait délibérément de vastes zones de fourrés impénétrables et de forêts épaisses afin de créer des prairies, qui attiraient davantage le gibier facile à chasser, convenaient mieux à ses besoins. En l’espace de quelques petits millénaires, il devait ainsi changer du tout au tout l’écologie de grandes parties de l’Australie.

Les plantes fossiles sont parmi les éléments qui corroborent ce point de vue. Les eucalyptus étaient rares en Australie il y a 45 000 ans. L’arrivée de l’Homo sapiens inaugura cependant un âge d‘or pour l’espèce. Les eucalyptus étant particulièrement résistants au feu, ils se répandirent très vite quand d’autres arbres et arbustes disparaissaient.

Ces changements de végétation eurent des effets sur les animaux qui mangeaient les plantes et les carnivores qui mangeaient les végétariens. Les koalas, qui se nourrissent exclusivement de feuilles deucalyptus, investirent allègrement de nouveaux territoires. La plupart des autres animaux souffrirent terriblement. Beaucoup de chaînes alimentaires australiennes s’effondrèrent, menant les maillons les plus faibles à l’extinction.

Une troisième explication admet que la chasse et l’agriculture sur brûlis jouèrent un rôle significatif dans l’extinction, mais souligne que nous ne saurions passer totalement sous silence le rôle du climat. Les changements climatiques qui assaillirent l’Australie voici 45 000 ans déstabilisèrent l’écosystème et le rendirent particulièrement vulnérable. Dans des circonstances normales, le système aurait probablement récupéré, comme cela s’était déjà produit maintes fois. Mais c’est à ce tournant critique que l’homme entra en scène et précipita dans l’abîme un écosystème fragile. Cette combinaison du changement climatique et de la chasse humaine est par­ticulièrement dévastatrice pour les gros animaux, alors attaqués depuis des angles différents. Il est difficile de trouver une bonne stratégie de survie, efficace contre de multiples menaces.

À défaut de preuves supplémentaires, il n’y a pas moyen de trancher entre les trois scénarios. Mais on a de bonnes raisons de penser que si Homo sapiens n’était jamais venu dans cette région, elle abriterait encore des lions marsupiaux, des diprotodons et des kangourous géants.

L’extinction de la mégafaune australienne est probablement la première marque significative qu’Homo Sapiens ait laissée sur notre planète.

Yuval Noah Harari      Sapiens Une brève histoire de l’humanité.     Albin Michel 2015

40 800                        Dans la grotte d’El Castillo dans le nord de l’Espagne, une peinture rupestre représente un disque rouge. Une main au pochoir trouvée sur ce même site a au moins 37 300 ans.

40 000                       L’arrivée en Europe de l’Homo Sapiens Sapiens il y a quarante mille ans marque un tournant dans l’histoire de l’humanité : c’est après Cro-Magnon qu’il y a eu de grands changements alimentaires, que sont apparues les premières caries, que la population a augmenté, que les maladies se sont développées, qu’on a commencé à accumuler les richesses.

Michel Raymond      Institut des Sciences de l’évolution. Montpellier.       Midi Libre 19 octobre 2008

Disparition plutôt rapide de l’homme de Neandertal : des spécialistes du champ magnétique terrestre émettent l’hypothèse que cela pourrait être lié à sa très forte diminution, concomitante : l’amoindrissement du bouclier protecteur qu’il met en place aurait alors permis aux particules solaires de pénétrer plus facilement l’atmosphère, par destruction partielle de la couche d’ozone, produisant ainsi du monoxyde d’azote, très toxique. Actuellement, le site le plus perturbé par le trou dans la couche d’ozone est la ville la plus au sud du monde, Punta Arenas, au Chili, pendant le printemps austral – octobre, novembre – quand la couche d’ozone est la plus faible : les cancers de la peau y sont particulièrement développés, on y prend un coup de soleil en quatre minutes, on y attrape des conjonctivites le temps d’aller chercher du pain si on a oublié ses lunettes, etc …

On ne sait si Giono avait eu connaissance de cela, mais il prend soin de rapporter des bruits qui courent sur la ville, plutôt amusants :

Donc, me voilà avec ces fameuses Instructions Nautiques. […]     Je vais au Pérou, à la Terre de Feu, à la ville la plus au sud du monde : à Punta Arenas dont le nom ne devrait même pas être écrit dans ces pages, repoussé avec mépris de notre propos puisque c’est la seule ville du monde dont les maisons ne sont pas construites en pierre, dit-on, mais en bouteilles de whisky. C’est également, paraît-il, la ville où il y a le plus de pom­piers et les plus beaux. Tous les mois, on fait une fête des pompiers. Cela vient de ce que Punta Arenas a brûlé dix fois en entier (je parle par ouï-dire).

Jean Giono             Le Déserteur – La Pierre – Gallimard 1973

Le trou dans la couche d’ozone donnerait-il soif ?

39 900                        Dans les grottes calcaires de Maros, sur l’île indonésienne de Sulawesi, peintures rupestres d’une main humaine en négatif avec un pochoir. Une autre œuvre, la représentation très réaliste d’un cochon babirusa, avec ses petites pattes et sa queue, peinte avec des pigments rouges dans la même caverne, est âgée d’au moins 35 400 ans. Peintures encore dans la grotte de Lubang Jeriji Saleh, sur la partie indonésienne de Bornéo, encore un peu plus anciennes : au minimum ~40 000 ans. La datation a été effectuée à l’uranium-thorium sur des échantillons de calcite. Ces coulées minérales recouvrent parfois les dessins, ou les dessins les recouvrent, ce qui permet de déduire un âge respectivement minimal et maximal. Alors qu’en Europe, l’art rupestre le plus renversant se situe le plus souvent au fond de cavités impénétrables, et semble s’être épanoui à la lueur des torches et des lampes, à Bornéo, les dessins se trouvent dans les plus hauts étages des falaises karstiques, toujours à portée de la lumière du jour, au-dessus des abris rocheux occupés par l’homme, plongés, eux, dans la pénombre de la jungle.

37 464                        Peintures rupestres : lions, mammouths, bouquetins, cerfs, dans la baume Latrone [baume est un mot occitan, qui signifie grotte], à 240 mètres sous terre, sur la commune de Russan Sainte Anastasie, près de Nîmes. C’est la découverte d’un petit bout de charbon protégé par de la calcite qui a permis une datation exacte au carbone 14.

36 000                          On estime la population globale de la terre à un million.

Premières peintures de la grotte Chauvet, dans l’Ardèche, jusqu’en 24 500, en deux fréquentations principales : 24 500 à 27 000 pour les mouchages de torche et un petit foyer, et 30 000 à 32 500 pour les peintures. Cette datation, longtemps sujette à discussions, est aujourd’hui acquise depuis que l’on a daté l’effondrement d’une partie de la falaise qui se trouve au-dessus de l’entrée et qui donc l’obstruait jusqu’à sa découverte le 18 décembre 1994 par Jean-Marie Chauvet, Eliette Brunel et Christian Hillaire : 21 000 ans ; donc les peintures ne peuvent qu’être antérieures. La datation au carbone 14 ayant tendance à rajeunir les échantillons, et les dates obtenues les plus anciennes remontant à 32 500 ans, il convient de prendre ce chiffre de 36 000 ans pour la datation effective, après correction. Sans entrer dans le jeu réducteur du classement : la plus ceci, le plus cela, il est certain que ces peintures sont parmi les plus anciennes connues ; on sait que le rhinocéros aurait entre 35 300 et 38 800 ans. on en a trouvé d’à peu près contemporaines à Coliboaia, en Roumanie. A Castanet, en Périgord, des motifs gravés semblent légèrement antérieurs, et, en Espagne, la grotte du Castillo, datée à l’uranium-thorium, recèle une peinture – un disque rouge – d’environ 41 000 ans et une main au pochoir de plus de 37 000 ans.

On sait déjà que le feu peut servir à autre chose que la cuisson des aliments, puisqu’on l’utilise pour cuire les ocres ferrugineuses qui permettent d’obtenir les teintures pour ces arts rupestres. Dans la Grotte Chauvet, l’homme a utilisé surtout du noir, probablement des extrémités brulées de torche. Noir minéral à base d’oxyde de manganèse ; noir organique à base de charbon de bois, de suie, d’os ; rouge à base d’hématite (oxyde de fer de formule Fe²O³), pure ou mélangée ; jaune à partir d’un mélange d’argiles et d’oxyde de fer. Tous ces pigments étaient amalgamés par un liant organique, huile végétale, graisse animale ou lubrifiant minéral comme de la poudre de micas.

La grotte Chauvet a été rouverte en 1994 pour la première fois depuis la dernière période glaciaire. J’y verrai les peintures rupestres les plus anciennes que l’on connaisse au monde : de quinze mille ans plus anciennes que celles de Lascaux ou d’Altamira.

Pendant une phase relativement douce de la période glaciaire, il faisait ici entre trois et cinq degrés de moins que maintenant. Les seuls arbres étaient le bouleau, le pin et le genévrier. La faune comprenait beaucoup d’espèces aujourd’hui disparues : mammouths, mégacéros, lions sans crinière, aurochs, ours de trois mètres, mais aussi rennes, bouquetins, bisons, rhinocéros et chevaux sauvages. La population humaine se composait de chasseurs et de cueilleurs nomades. Elle était peu nombreuse et vivait en groupes de vingt à vingt-cinq individus. Les paléontologues appellent cette population Cro-Magnon, un terme qui met une distance entre elle et nous laquelle distance, à la réflexion, pourrait s’avérer superflue. Ni l’agriculture ni la métallurgie n’existaient alors. La musique et la joaillerie, oui.. L’espérance de vie moyenne était de vingt­ cinq ans.

Les êtres vivants éprouvaient alors le même besoin de compagnie. Mais à la question primordiale et persistante que se posent les humains – à savoir : où sommes-nous? -, les Cro-Magnon ne répondaient pas à notre manière. Les nomades étaient profondément conscients de former une minorité par rapport aux animaux. Ils étaient nés non pas sur une planète, mais parmi la vie animale. Ils n’étaient pas gardiens de troupeaux : les animaux étaient les gardiens du monde, c’est-à-dire d’un univers qui s’étendait à l’infini. Au-delà de chaque horizon, il y avait d’autres animaux.

En même temps, les Cro-Magnon se distinguaient des animaux. Ils savaient faire du feu et pouvaient ainsi s’éclairer dans le noir. Ils savaient tuer à distance. Ils fabriquaient de nombreux objets de leurs mains. Ils se confectionnaient des tentes, retenues par des os de mammouth. Ils savaient parler. Ils savaient compter. Ils savaient transporter l’eau. Ils avaient une autre façon de mourir. Leur affranchissement du statut animal était possible parce qu’ils formaient une minorité et, du fait de leur minorité, les animaux pouvaient tolérer cet affranchissement.

Dans les gorges de l’Ardèche se dresse le pont d’Arc, soutenu par une arche quasi symétrique de trente-quatre mètres de haut, façonnée par la rivière elle-même. Sur la rive gauche s’élève une grande saillie de calcaire, dont la silhouette érodée évoque celle d’un géant, vêtu d’une cape, qui s’avance vers le pont pour le traverser. Derrière lui, sur la roche, la pluie a peint des taches jaunes et rouges – de l’oxyde d’ocre et de fer -. Si le géant se hasardait vraiment à traverser le pont, vu sa taille, il se trouverait tout de suite de l’autre côté de la rivière, contre la falaise opposée, au sommet de laquelle il ne pourrait manquer l’entrée de la grotte Chauvet.

Le pont et le géant étaient déjà là au temps des Cro-Magnon. La seule différence, c’est qu’il y a trente mille ans, quand furent réalisées les peintures rupestres, l’Ardèche ser­pentait encore au pied des falaises, et les animaux, toutes espèces confondues, descendaient régulièrement le sentier naturel que je grimpe en ce moment pour s’abreuver à la rivière. La situation de la grotte était stratégique et provi­dentielle.

Les Cro-Magnon vivaient dans la peur et l’émerveillement, confrontés à de nombreux mystères. Leur culture – une culture de l’Arrivée – a duré quelque vingt mille ans. Nous vivons dans une culture de Départs et de Progrès incessants, qui dure depuis deux ou trois siècles. La culture actuelle, au lieu de se confronter aux mystères, essaie continuellement de les percer.

Silence. J’éteins la lampe frontale de mon casque. Il fait noir. Dans l’obscurité, le silence se fait encyclopédique, il condense tout ce qui s’est produit entre alors et maintenant.

Sur un rocher devant moi, j’aperçois un amas de petites taches rouges, de forme carrée. La fraîcheur du rouge est sai­sissante, aussi présente et immédiate qu’une odeur, ou que la couleur de certaines fleurs par un coucher de soleil en juin. Ces taches ont été réalisées en appliquant un pigment d’oxyde rouge sur une main puis en appuyant la paume de celle-ci contre le rocher. L’une des mains ayant imprimé les taches rouges a été identifiée, grâce à un auriculaire disjoint. D’autres empreintes de la même main ont été trouvées ailleurs dans la grotte.

Plus loin, sur un autre rocher, des points similaires dessinent une forme générale qui ressemble à un bison de profil. Les taches de la main remplissent le corps de l’animal.

Obscurité totale.

Avant l’arrivée des hommes, des femmes et des enfants (on a repéré la marque d’un pied d’enfant d’environ onze ans dans la grotte) et après leur départ définitif, la cachette était occupée par des ours. Par des loups et d’autres animaux aussi, certainement, mais les ours étaient les maîtres des lieux, et les nomades devaient partager la grotte avec eux. Pas un mur qui ne porte une trace de griffes d’ours. Des empreintes de pattes indiquent le chemin suivi à tâtons, dans l’obscurité, par une ourse et son ourson. Dans la chambre centrale de la grotte, qui, avec ses quinze mètres de haut, est également la plus importante, le sol glaiseux comporte de nombreuses alvéoles et cavités où les ours se calfeutraient pendant leur hibernation. Cent cinquante crânes d’ours y ont été dénombrés. L’un d’entre eux avait été solennellement placé par un Cro-Magnon sur un socle naturel tout au fond de la grotte.

Silence.

Dans le silence, les dimensions de la grotte prennent de l’ampleur. Elle mesure cinq cents mètres de long et, par endroits, cinquante mètres de large. Mais les évaluations métriques n’ont pas cours ici, car on a l’impression d’évoluer à l’intérieur d’un corps.

Les rochers qui s’élèvent en surplomb, les murs et leurs concrétions, les galeries et passages, les espaces creux qui se sont formés au gré du processus géologique appelé diagenèse évoquent clairement les organes et les recoins internes d’un corps humain ou animal. Corps et cavernes ont ceci en com­mun qu’on les croirait modelés par l’eau courante.

Les couleurs de la grotte aussi sont organiques. La roche calcaire a une teinte d’os ou de tripes ; les stalagmites sont écarlates ou d’un blanc vif, les draperies de calcite et les concrétions sont orange et pareilles à de la morve. Les surfaces brillent, comme lubrifiées par un mucus.

Une stalagmite énorme (elles grandissent d’un centimètre par siècle) s’est formée de sorte à reproduire un intestin ; une partie des tuyaux évoque les quatre pattes, la queue et la trompe d’un mammouth miniature. [ l’allusion pourrait passer inaperçue : un peintre a donc mis en relief le minuscule mammouth en lui apposant quatre traits rouges.]

Plusieurs murs qui auraient pu être peints ne l’ont pas été. Les quelque quatre cents animaux représentés ici se dispersent aussi discrètement que dans la nature. On ne tra­verse pas des salles d’exposition, comme à Lascaux ou Altamira. On sent davantage de vide, davantage d’intimité, peut-être davantage de complicité avec l’obscurité. Pourtant, quoique ces peintures soient de quinze mille ans plus anciennes que les autres, elles se révèlent pour la plupart aussi habiles, aussi précises et aussi gracieuses que toutes celles qui leur ont succédé. L’art, semble-t-il, est né comme un faon – tout de suite prêt à marcher. Ou, en des termes moins éclatants (tout paraît éclatant dans le noir), le savoir faire artistique accompagne l’urgence artistique : talent et besoin vont ensemble.

Je pénètre en rampant dans une annexe en forme de tasse ­quatre mètres de diamètre – et j’aperçois trois ours tracés en rouge sur les aspérités des parois courbes – un mâle, une femelle et un petit, comme dans le conte imaginé des millénaires plus tard. Je reste accroupi à regarder. Trois ours, et derrière eux, deux bouquetins. L’artiste a dialogué avec le rocher à la lueur de sa torche de charbon. Une protubérance a permis à la patte avant de l’ours de saillir et de balancer en relief, de tout son poids imposant. Une fissure suit exactement la ligne dorsale d’un bouquetin. L’artiste connaissait ces animaux absolument et intimement : ses mains les visualisaient dans le noir. Ce que le rocher a, pour sa part, chuchoté à l’artiste, c’est que les animaux – et tout le reste d’ailleurs étaient contenus dans la pierre, et qu’il pouvait, lui, avec du pigment rouge sur le doigt, les persuader de monter à la surface, jusqu’à sa membrane extérieure, puis de se frotter contre cette surface, et d’y imprégner leur odeur.

Aujourd’hui, à cause de l’humidité, beaucoup des surfaces peintes sont devenues aussi sensibles qu’une membrane, précisément : un coup de chiffon et elles seraient effacées. D’où ma déférence.

Je sors de la grotte et me fais happer par la tornade du temps qui passe. Je suis à nouveau parmi les noms. À l’inté­rieur de la grotte, tout est présent et innommé. À l’intérieur de la grotte, la peur existe, mais elle est parfaitement équilibrée par un sentiment de protection.

Les Cro-Magnon n’habitaient pas dans la grotte. Ils y allaient pour prendre part à certains rites – dont on sait peu de chose. L’hypothèse selon laquelle ces rites auraient quelque lien avec le chamanisme paraît convaincante. Le nombre de personnes massées à l’intérieur de la grotte n’a probablement jamais excédé la trentaine.

A quel rythme venaient-ils ? Plusieurs générations d’artistes ont-elles travaillé ici ? Pas de réponse. Peut-être n’y en aura-t-il jamais. Peut-être faut-il se satisfaire de l’intuition qu’on venait ici pour expérimenter, et garder en mémoire des moments de parfait équilibre entre le danger et la survie, entre la peur et le sentiment de protection ? Est-il possible d’en espérer davan­tage ?

La plupart des animaux peints à Chauvet étaient féroces dans la vraie vie. Or rien, dans leur représentation, ne laisse transparaître une ombre de frayeur. Du respect, oui ; un respect fraternel, familier. C’est pourquoi chaque image animale englobe une présence humaine. Une présence révélée par le plaisir. Chaque créature, ici, se sent chez elle en l’homme, formulation étrange, je l’admets, et néanmoins incontestable.

Dans la chambre la plus profonde, je vois deux lions dessinés en noir, au charbon. Grandeur nature ou presque. Ils se tiennent côte à côte, de profil, le mâle derrière la femelle qui est collée à son flanc, parallèle à lui, mais plus proche de moi.

Ils forment une seule figure, totale quoique incomplète (leurs pattes manquent et je soupçonne qu’elles n’ont jamais été dessinées). La paroi rocheuse, déjà couleur de lion au départ, s’est carrément faite lion.

J’essaie de les dessiner à mon tour. La lionne se tient en même temps debout à côté du lion, contre lequel elle s’appuie, et à l’intérieur de lui. Cette ambivalence résulte d’une brillante élision, par laquelle les deux animaux possèdent le même contour. La ligne qui parcourt l’aine, le ventre et la poitrine leur appartient à tous deux – et ils la partagent avec une grâce tout animale.

Pour le reste, leurs profils sont distincts. Les lignes des queues, dos, cous, fronts et museaux sont indépendantes ; elles se rapprochent puis se séparent, convergent puis s’arrêtent à des endroits différents, car le lion est beaucoup plus long que la lionne.

Deux animaux debout, un mâle et une femelle, joints par la ligne unique de leurs ventres, là où ils sont naturellement le plus vulnérables et où ils possèdent le moins de fourrure.

Devant la grotte, au petit matin, quand le ciel est sans nuages, le soleil rosit la falaise et la réchauffe peu à peu. Contrairement aux animaux. les hommes étaient conscients que, pour eux, le soleil ne se lèverait peut-être pas toujours.

Je dessine sur un papier japonais très absorbant. Je l’ai choisi en me disant que la difficulté d’y utiliser de l’encre noire me rapprocherait de la difficulté d’utiliser du charbon (brûlé et préparé ici dans la grotte) sur la surface brute d’un rocher. Dans les deux cas, la ligne n’obéit pas tout à fait. Il faut jouer du coude. Il faut négocier.

Deux rennes avancent dans des directions opposées – vers l’est et l’ouest. Ils ne partagent pas le même contour, mais sont dessinés en superposition, de sorte que les pattes avant du renne supérieur traversent comme deux grosses côtes le flanc du renne inférieur. Ils sont inséparables, leurs deux corps sont délimités par le même hexagone ; la queue du plus haut rime avec les bois du plus bas ; la longue tête de l’un, tel un burin de silex, siffle une mélodie au métatarse de la patte arrière de l’autre. Ils forment un seul signe et, pour former ce signe, ils font une ronde.

Quand le dessin a été presque achevé, l’artiste a abandonné son morceau de charbon et a tracé de ses doigts une ligne noire épaisse (couleur de cheveux après la baignade) le long du ventre et du fanon du renne inférieur. Puis il a répété son geste avec l’animal supérieur, mélangeant la peinture au sédiment blanchâtre de la roche, pour que la ligne soit moins violente.

Tandis que je dessine, je me demande si ma main, qui épouse le rythme visible de la danse des rennes, ne serait pas en train de danser avec la main qui les a initialement dessinés.

Il n’est pas rare, ici, de fouler une miette de charbon tom­bée naguère tandis qu’une main traçait une ligne.

Ce qui rend Chauvet unique est le fait que la grotte ait été hermétiquement close. Le toit de la chambre qui servait à l’origine d’entrée – vaste. et baignée de lumière -, s’est effondré il y a environ vingt mille ans. Depuis lors, et jusqu’en 1994, l’obscurité avec laquelle les artistes avaient dû négocier à dis­tance s’est engouffrée par-derrière pour ensevelir et protéger tout ce qu’ils avaient fait. Les stalagmites et les stalactites ont continué de grandir. Par endroits, une pellicule de calcite a recouvert certains détails comme une cataracte. L’essentiel, cependant, conserve son extraordinaire fraîcheur. Et cette immédiateté sabote toute perception linéaire du temps.

John Berger       D’ici là    Editions de l’Olivier 2006

35 000                      Maximum de la glaciation würmienne – la dernière – dans les Alpes. Le site de Grenoble est sous une épaisseur de 1 300 m. de glace : le sommet du glacier atteint St Nizier du Moucherotte, à 1 100m. De façon générale, dans les Alpes, tout ce qui était en dessous de 1 200/1 300 m était sous la glace. Le glacier du Rhône atteignait les portes de Lyon, l’Aubrac est recouvert par 200 m. de glace. Il n’y a pas de glace à Marseille, mais tout de même des pingouins.

Ces glaces stockent d’énormes volumes d’eau : autant de moins pour les mers, dont les niveaux sont donc bas, ce qui permet à des populations du sud-est asiatique de passer en Australie, Nouvelle-Guinée et Tasmanie. On a des traces d’aborigènes [du latin ab origine] en Australie vers ~ 40 000.

À Hohle Fels, une grotte du Jura souabe, au sud de l’Allemagne, près d’Ulm, une figurine de 6 cm, sculptée dans l’ivoire d’une défense de mammouth, est exhumée en 2008 : la tête est réduite à une boucle laissant passer le lien qui permettait de la porter, les membres sont atrophiés et les formes plus que généreuses : pour l’instant, rien qui soit vraiment à même d’éveiller la libido de l’homme. Il attendra. L’historien Jean Courtin a estimé pouvoir faire naître l’amour autour de 100 000 ans av J.C. fort du constat  que l’homo sapiens enterre ses morts, leur donne des soins, les décore, qu’il a le sens du beau. L’auteur de ces lignes, que ces premières représentations féminines laissent de marbre, s’est montré beaucoup plus prudent en préférant remettre cela à plus tard, vers 16 000 ans.

hohle fels venus

A peu près à la même époque, statuettes de femme, à Galgenberg.

A Hohlenstein Stadl, moins massive.

Ce sont  les plus anciennes représentations humaines connues à ce jour (2010).

Dans les parages, le plus ancien instrument de musique identifié à ce jour : une flûte taillée dans un os de vautour : 28 cm de long et moins d’un centimètre de Ø, 5 trous sur l’une des faces et une embouchure ; sa facture indique qu’elle n’est probablement pas la première.

Ça parle, ce méchant bout de roseau ; ça dit ce qu’on pense ; ça montre comme avec les yeux ; ça raconte comme avec les mots ; ça aime comme avec le cœur ; ça vit ! ça existe !

George Sand              Les Maîtres sonneurs             Gallimard 1979

Les relations profondes entre les hommes et les femmes ne peuvent se tisser qu’en commençant par se saisir des fils verbaux et émotifs les plus spontanés qui précèdent la langue acquise, par remonter un à un les métiers à tisser des rituels plus anciens qui constituè­rent les sociétés animales : alors on peut commencer peut-être à passer à l’humain, à penser avec le langage, à faire de la musique, à peindre, à nouer des liens d’amitié, à vivre plus profondément, à aimer. Qui veut sauter toutes les étapes d’un coup tombe, ne dit rien, vocifère, est plus bête qu’une bête, tend la main devant son visage en hurlant dans la direction du tyran.

Les bons musiciens font sonner la plus vieille maison qui soit dans le corps (la maison précédente, le résonateur, le ventre, la grotte utérine).

La musique est sans doute l’art le plus ancien. L’art qui précède tous les arts. L’art qui joue des rythmes décalés du cœur qui bat et ensanglante la chair et des poumons qui inspirent et expirent l’air sur lequel la bouche peut prélever une petite part pour parler. Puis qui les associe à ceux des jambes qui martèlent, des mains qui frappent.

Comme les tortues nidifient dans le même sable où elles furent pondues par leur mère, et leur mère par leur mère,

comme les saumons fraient dans la même source où leurs pères sont venus mourir pour leur donner naissance,

ceux qui aiment vraiment n’ont pas honte de rechercher l’ancien amour qui a précédé leur exis­tence singulière, ou du moins autonome.

Cette honte qui s’absente chez ceux qui s’aiment prend le nom d’impudeur.

L’impudeur silencieuse est l’extrême décence de l’amour.

Pascal Quignard   Vie secrète                           Gallimard 1998

34 000                         À moins de 10 km à l’ouest de l’actuel Naples, dans les Campi Flegrei –les Champs Fhlégréens – une éruption volcanique, Campagnan Ignimbrite,  projette 300 km³ de cendres, qui vont se répandre sur plus de 3 millions de km², recouvrant ainsi une bonne partie de l’Europe centrale et de l’Est et provoquant un hiver volcanique qui va refroidir de 2° Celsius le climat de l’hémisphère nord pendant 3 ans.

33 000                       Au nord de Montpellier, dans la plaine de St Martin de Londres, vivaient des mammouths et des rhinocéros laineux, des ours, des aurochs et des hyènes : le climat était alors à peu près celui de l’actuelle Laponie : – 20° en hiver, + 10° en été. En novembre 2012, on trouvera un squelette entier de mammouth laineux à Changy sur Marne : c’est le second trouvé en France, le premier l’avait été en 1859. En Russie, de 1902 à 2012, on en a découvert huit.

32 000                    Toujours à Hohlenstein Stadl, dans le Bade Wurtemberg, cette statuette d’homme-lion en ivoire de mammouth de 29.6 cm sera découverte, pas tout à fait en mille morceaux mais presque – plus de 300 – par Robert Wetzel et Otto Völzing en 1939, mais reconstituée seulement en 1997 et 1998 et terminée en 2013. Elle a cinq traits sur le bras gauche et relèverait de la culture aurignacienne du paléolithique supérieur. Elle est au musée d’Ulm.

30 000                       Dans l’actuelle Russie, à 200 km de l’actuelle Moscou, proche de Vladimir, le site de Sungir livre des tombes d’une exceptionnelle richesse : dans l’une, le squelette d’un homme d’environ 50 ans est couvert d’environ 3 000 perles en ivoire de mammouth ; sa tête est coiffée d’un chapeau orné de dents de renard, aux poignets, 25 bracelets d’ivoire. Dans une autre tombe, deux squelettes, tête à tête : un garçon de 12-13 ans, et une fillette de 9-10 ans : le squelette du garçon est recouvert de 5 000 perles d’ivoire, porte un chapeau à dents de renard et une ceinture de 250 dents [ce qui nécessite au moins 60 renards]. Le squelette de la fillette est parée de 5 250 perles d’ivoire. Les deux squelettes sont entourés de statuettes et de divers objets d’ivoire. Le façonnage des seules 10 000 perles a du représenter au bas mot 7 500 heures de travail, plus de trois ans !

Reconstitution du visage d’un des deux adolescents enterrés à Sungir (Musée de Moscou)

28 000                       Les habitants de la grotte de Dzudzuana, en Géorgie, utilisent la fibre de lin sauvage probablement pour tisser des cordes et des paniers.

27 700                         Il y a quelques hommes de Cro-Magnon dans un abri sous roche des Eyzies-de-Tayac-Sireuil, en Dordogne. Ce que la nature a bien voulu conserver d’eux sera découvert en 1868 à l’occasion de la construction d’une route. Cro-Magnon est une francisation de l’occitan Cròs-Manhon, Cròs signifiant creux, grotte, Manhon pouvant signifier grand.

L’aiguille à chas – et donc la couture – ont été inventées quelques 2 000 plus tôt, aussi Cromignonne eut-elle les moyens d’inventer la pudeur pour son Cromagnon en commençant par lui coudre un slip, puis un manteau : Vêtu d’un slip en peau de bison, / il allait conquérir la terre, / C’était l’homme de Cro-Magnon.

27 000 à 19 000         Peintures de la Grotte Cosquer, alors à 70 m. au-dessus du niveau de la mer, sur le versant sud de la pointe de Morgiou, dans les calanques de Marseille, à la pointe nord-ouest de la calanque de la Triperie. La mer était à 6 km. On peut y voir des chevaux, des bisons, et aussi des phoques, des pingouins, et beaucoup de mains négatives – représentées avec la technique du pochoir -. Il est peu probable qu’elle ait été habitée de façon permanente. L’entrée de l’accès à la grotte est aujourd’hui à – 37 m. ; on emprunte un tunnel de 175 m. qui remonte, jusqu’à retrouver la mer à son niveau actuel, qui occupe la partie basse de la grotte.

25 000                        Sur l’actuelle commune du Buisson-de-Cadouin, en Dordogne, des hommes gravent dans la grotte de Cussac environ 150 représentations d’animaux – mammouths, chevaux, rhinocéros etc…- . Ils y trouvent aussi les ossements de six à huit individus. C’est à Marc Delluc et ses amis spéléologues que l’on doit cette découverte, faite en septembre 2000.

Sur l’actuelle commune de Lespugue, en Haute Garonne, 20 km au nord de Saint Gaudens, un premier hommage sculpté est rendu à la femme : c’est la Vénus de Lespugue, peut-être la plus ancienne œuvre d’art au monde : en ivoire de mammouth, elle mesure 14,7 cm et se trouve aujourd’hui au musée de l’Homme, datée de 23 000 ans. A peu près à la même époque, celles de Willendorf, en Autriche, et de Laussel, sur la commune de Marquay, dans la vallée de la Beune, en Dordogne :

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20 380                        Un mammouth de 47 ans se risque sur un pont de glace, qui casse : le mammouth est précipité dans la faille, debout, puis est recouvert rapidement de boue, qui gèle : l’histoire se passe en Sibérie, dans la presqu’île de Taymir, à 250 km au nord-ouest de Khatanga, la petite ville de la région. Vingt deux mille ans plus tard, au printemps 1997, un chasseur nomade dolgan, découvrira ses défenses dépassant du sol gelé… il ne cède pas à son réflexe premier : s’emparer des défenses et les vendre, et informe le responsable du parc naturel du Taymir, lequel en parle à Bernard Buigues, directeur de l’association française Cercle Polaire Expéditions, qui parvient à mettre en œuvre un sauvetage original de Jarkov, du nom du chasseur qui l’a découvert : découper le permafrost – terre gelée – qui entoure le corps et transporter le tout en atmosphère froide où les analyses seront possibles : un bloc de 3 m. x 2, pesant 23 tonnes va être dégagé et transporté par hélicoptère à Khatanga, où les premières analyses de mousses, graines, fleurs, pollens et champignons pris dans les poils et la terre vont montrer que, contrairement à ce que l’on croyait jusqu’alors, ce Mammuthus Primigenius vivait dans une steppe et non dans une toundra.

Jarkov est le premier mammouth de Bernard Buigues. Douze ans plus tard, le troupeau sera au nombre de 300, se nommant Fishhook, Yukagir Lyouba … tout ce joli monde réinstallé dans de grandes caves creusées dans la glace. Y défile aussi le gotha de la paléontologie et paléogénétique mondiale, avides de pouvoir prélever de l’ADN aussi lisible :

Un fossile, en général , c’est de la pierre : avec le temps, les cellules vivantes disparaissent et toute la matière organique qui composait l’os original est remplacée par le matériau qui l’entoure. Les os agissent comme des sortes d’éponge, c’est pour ça qu’on les retrouve, sinon ils seraient putréfiés par des bactéries, par des champignons. Les restes de dinosaures que vous connaissez sont ainsi en pierre. Ici ce n’est pas le cas. Quand je vais à Khatanga et que je perce l’os pour prélever de l’ADN, j’ai de la graisse plein les mains. C’est tellement bien conservé qu’on pourrait en faire de l’os à moelle !

[…] Les techniques de décryptage du génome sont encore balbutiantes, mais tout peut aller très vite. On sait déjà bidouiller le génome d’une bactérie pathogène, on saura forcément demain manipuler le génome d’un éléphant… Personnellement, je ne me prêterais pas au jeu : ce serait une hérésie biologique. Mais il y aura toujours des gens assez riches pour le financer et d’autres assez fous pour le faire.

Régis Debruyne, paléogénéticien français, de la McMaster University, Canada.               Le Monde 2 n° 268. 4 avril 2009

Faire revivre le mammouth, quelle absurdité ! Il y perdrait tout son mystère… S’il faut rêver, rêvons jusqu’au bout, clonons plutôt des animaux dont on ne connaît même pas l’apparence. Comme la hyène des cavernes, aux mâchoires tellement puissantes qu’elles pouvaient casser le tibia d’un gros ours ou d’un bœuf musqué ! Ou le lion des cavernes, dont on a tant discuté pour savoir s’il s’agissait d’un tigre ou d’un lion : sur toutes les représentations rupestres, il ne porte en effet pas de crinière et il est peu probable que Sapiens n’ait dessiné que des hommes.

[…] Tant qu’il s’agit de clonages d’animaux, cela ne me pose pas réellement de problème. Ma limite personnelle, c’est Neandertal [On attend en effet pour courant 2009 la publication du génome complet de l’homme des cavernes. Or le reconstituer à partir d’embryons humains serait sans doute plus simple encore que de fabriquer un mammouth à partir d’un éléphant] Là, je serais une farouche adversaire ! J’adore Neandertal, c’est très gentil Neandertal. Vouloir le faire revivre serait ouvrir la boite de Pandore. Le hiatus avec de nombreux chercheurs anglo-saxons, c’est qu’ils considèrent qu’avant sapiens, il ne s’agit pas d’êtres humains. Moi, je pense que Neandertal est de nos parents. Décrypter son ADN permettra sans doute de montrer que nous avons des gênes communs. Pas de le cloner.

Marylène Patou-Mathis, Institut de paléontologie humaine.           Le Monde 2 n° 268. 4 avril 2009

20 000                       Les glaciers du pôle nord s’étendent jusqu’à la moitié nord de l’Angleterre. Les Pygmées implantés près du lac Victoria, à l’est de l’Afrique, se séparent de leurs frères implantés dans le bassin du Congo, à l’ouest : le maximum glaciaire aurait pu contribuer à la rétractation de la bande de forêt équatoriale, allant jusqu’à créer des poches distinctes, et de ce fait isolant leurs habitants les uns des autres. Dans le Mercantour, ce qui va devenir la vallée des Merveilles est recouvert d’une épaisseur de 1 000 m. de glace.  Peintures de la grotte de Lascaux, en Dordogne : on peut y voir un chaman pratiquer une séance d’hypnose. Il ne faisait pas chaud à l’époque : la température moyenne atteignait facilement -20°, la végétation était celle d’une toundra : petit arbustes, les seuls à même de s’adapter à un environnement aussi rude où les sols étaient gelées la plupart du temps.  Et il fallait du courage et une grande familiarité avec les animaux pour aller peindre dans ces grottes où hibernaient souvent des ours ! En 1955, Georges Bataille parlera de ce décor pariétal comme de la naissance de l’art.

La Bête innommable ferme la marche du gracieux troupeau, comme un cyclope bouffe.
Huit quolibets font sa parure, divisent sa folie.
La Bête rote dévotement dans l’air rustique.
Ses flancs bourrés et tombants sont douloureux, vont se vider de leur grossesse.
De son sabot à ses vaines défenses, elle est enveloppée de fétidité.
Ainsi m’apparaît dans la frise de Lascaux, mère fantastiquement déguisée,
La Sagesse aux yeux pleins de larmes.

René Char

Un ou plusieurs artistes, des Michel-Ange, auraient travaillé il y a 17 000 ans, voire 20 000 ans, dans cette grotte spectaculaire. […] C’est plein de vie, les animaux, aurochs, chevaux, cerfs sautent, bondissent, tombent à la renverse, se croisent, traversent une rivière, la tête haute.

Jean Clottes

 

 

18 000                        Les habitants de Brassempouy, au N NE d’Orthez, sculptent dans l’ivoire une belle tête de femme, que l’on peut voir aujourd’hui au musée de Saint Germain en Laye. Elle a à peu près le même âge que la déesse de Capdenac, impressionnante statue trouvée dans un campement chasséen, dans le Lot. Au premier trimestre 2013, le British Museum exposera les plupart des sculptures connues de ce paléolithique supérieur sous le titre Ice age art : près de 250 pièces… la Vénus de Willendorf [~20 000 ans], celle de Laussel ou la tête de jeune femme à la coiffure quadrillée de Brassempouy. La géométrique Vénus de Lespugue, la matrone de terre cuite de Dolni Vestonice, la sidérante statue en calcaire d’une femme enceinte trouvée à Kostienki sont aussi venues. Et, pour le bestiaire, le mammouth aux pattes jointes de Montastruc, et, du même abri, les deux fabuleux rênes couchés, le cheval sautant de la grotte des Espélugues, le bison d’ivoire en ronde-bosse de Zaraysk, la tête de lion de Vogelherd, d’autres encore.

Philippe Dagen              Le Monde du 8 mars 2013

Jusqu’alors, le Golfe du Lion a été approvisionné en sédiments essentiellement par le Rhône. C’est maintenant les cascades d’eau en provenance de la partie continentale de l’ouest du golfe du Lion qui apportent le plus de sédiments.

vers 16 000                  Premières constructions de la civilisation Tiahuanaco, sur les rives du lac Titicaca, aujourd’hui à cheval sur la Bolivie et le Pérou.

Il y a dans les Andes, sur les hauts plateaux de Tiahuanaco, une porte du soleil qui ne sert évidemment à rien. Brusquement, toutefois, dans ce désert, sa vanité devient succulente. Ce sont d’énormes blocs de pierre soigneusement polis. D’où leur vient ce poli admirable ? D’un long amour de ces hommes des plateaux avec ces pierres. Autour, aucune végétation : une aire dénudée sur laquelle le soleil se foule lui-même. Sur deux blocs dressés, on a posé une lourde architrave sculptée. On se demande quels ont été les moyens employés. Encore de l’amour, mille bras lentement dressés, de la fatigue ajoutée pendant longtemps à de la fatigue. Sur ces plateaux déserts restent des traces d’une longue fidélité d’hommes simples à la pierre. Sans doute cette porte donnait-elle accès à un temple. Le temple a disparu en totalité (sauf la porte) comme escamoté ou dissous par quelques acide. Volatilisé en poussière ; peut-être est-il, pour les astronomes de Sirius, un peu de ces nuages opaques qui doivent obscurcir notre galaxie.

Jean Giono        Le Déserteur – La Pierre -.     Gallimard 1973

Dès que le langage permit à un homme de dire à une femme, et réciproquement : tu me plais, le phénomène de la simple reproduction se compliqua bigrement : la grande affaire de la femme et de l’homme était partie pour durer bien longtemps. Elle est d’abord la fondation de ce que nous pensons :

La différence anatomique et physiologique entre l’homme et la femme, apparue comme irréductible dès l’aube de l’humanité pensante, est à l’origine de notre système fondamental de pensée, qui fonctionne sur le principe de la dualité : chaud / froid, lourd / léger, actif / passif, haut / bas, fort / faible… Dans le monde entier, les systèmes conceptuels et langagiers sont fondés sur ces associations binaires, qui opposent des caractères concrets ou abstraits et sont toujours marqués du sceau du masculin ou du féminin. Nous penserions sans doute autrement si nous n’étions soumis à cette forme particulière de procréation qu’est la reproduction sexuée.

Françoise Héritier

Si l’on tient à savoir comment ça marche, de quoi donc est fait le  coup de foudre, on peut lire les ouvrages de Lucy Vincent [Comment devient-on amoureux ? chez Odile Jacob en 2004, La formule du désir, chez Albin Michel en 2009]. L’essentiel, étendu à l’émotionnel en général, est déterminé par 7 hormones. La croissance, l’efficacité des ces hormones est étroitement liée à l’environnement affectif du bébé, leur grand frein étant le stress, la violence [Pour une enfance heureuse. Dr Catherine Gueguen Robert Laffont 2014]

  • Les Phéromones, – on les trouve dans les urines, la transpiration, les selles ou la peau -, sont libérées dans l’espace extracorporel pour faire communiquer entre eux les individus d’une société donnée. Elles sont programmées pour durer trois ans : c’est le temps qu’il faut pour qu’un enfant se tienne debout.
  • L’ocytocine est à l’origine du lien romantique ou maternel, envoyée par l’hypothalamus. Vous le trouvez parfait, vous ne voyez pas ses défauts et vous communiquez avec un langage infantilisé. Son influence peut durer au-delà de trois ans. 
  • La dopamine, ainsi nommée car certains symptômes de l’état amoureux rappellent l’action des amphétamines ou de la cocaïne, perte d’appétit, insomnie. La dopamine génère l’excitation devant la nouveauté, nous fournit l’énergie pour agir. Elle est produite par le cortex orbito-frontal, lequel transmet les informations fournies entre autres par l’hippocampe, qui mémorise les souvenirs de notre vie et des émotions associées.
  • L’endorphine, responsable de la dépendance amoureuse, « morphines endogènes » présentes dans le corps et le cerveau. La présence du partenaire ou sa seule voix, provoque des bouffées de bonheur. C’est elle aussi qui fait disparaître ou réduit la douleur provoquée par une blessure ou un traumatisme.
  • L’adrénaline qui siège dans l’hypothalamus : envoyée dans le sang, elle libère les réserves de sucre du foie, fait monter la pression artérielle, renforce les contractions du cœur, réduit le transit intestinal pour économiser de l’énergie. L’organisme est prêt à se battre, à fuir ou à prendre une décision.
  • Le cortisol calme les réactions inflammatoires induites par l’adrénaline, provoque une tension dans le corps (boule d’angoisse, douleurs abdominales) : c’est l’hormone du stress.
  • La sérotonine : neurotransmetteur essentiel pour notre humeur et pour l’intelligence sociale et émotionnelle. On la retrouve aussi dans plusieurs fonctions physiologiques comme le sommeil, les comportements alimentaires et sexuels.

Si l’on préfère un langage moins scientifique, plus au ras des pâquerettes, cela existe, avec le mérite de dire clairement la grande difficulté de l’affaire : mais qui est donc le chef dans cette maison ? … mademoiselle, je veux rencontrer le responsable de l’établissement…

Le corps humain est un royaume ou chaque organe veut être le roi,
Il y a chez l’homme 3 leaders qui essayent d’imposer leur loi,
Cette lutte permanente est la plus grosse source d’embrouille,

Elle oppose depuis toujours la tête, le cœur et les couilles.
Que les demoiselles nous excusent si on fait des trucs chelous,
Si un jour on est des agneaux et qu’le lendemain on est des loups,
C’est à cause de c’combat qui s’agite dans notre corps,
La tête, le cœur, les couilles discutent mais ils sont jamais d’accords.
Mon cœur est une vraie éponge, toujours prêt à s’ouvrir,
Mais ma tête est un soldat qui s’laisse rarement attendrir,
Mes couilles sont motivées, elles aimeraient bien pé-cho cette brune,
Mais y’en a une qui veut pas, putain ma tête me casse les burnes.
Ma tête a dit a mon cœur qu’elle s’en battait les couilles,
Si mes couilles avaient mal au cœur et qu’ça créait des embrouilles,
Mais mes couilles ont entendu et disent à ma tête qu’elle a pas d’cœur,
Et comme mon cœur n’a pas d’couilles, ma tête n’est pas prête d’avoir peur.
Moi mes couilles sont têtes en l’air et ont un cœur d’artichot,
Et quand mon cœur perd la tête, mes couilles restent bien au chaud,
Et si ma tête part en couilles, pour mon cœur c’est la défaite,
J’connais cette histoire par cœur, elle n’a ni queue ni tête.
Moi les femmes j’les crains, autant qu’je suis fou d’elles,
Vous comprenez maintenant pourquoi chez moi c’est un sacré bordel,
J’ai pas trouvé la solution, ça fait un moment qu’je fouille,
Je resterais sous l’contrôle d’ma tête, mon cœur et mes couilles.

Grand Corps Malade 2006

Aucune entreprise, aucune dictature, aucune catastrophe, aucune folie, vilenie, méchanceté, perversion ne viendront à bout de l’amour, qui renaîtra sur toutes ruines, sur toutes cendres. On le déclinera en tout temps et en tout lieu, il emmènera l’homme dans la mélancolie tout comme dans l’exaltation, et parfois même… dans le bonheur.

L’amour est un sentiment admirable… mais aussi une ruse de la nature pour reproduire l’espèce.

Schopenhauer

Et Régis Debray enchaîne : Que l’amour soit un attrape-nigaud à fonction démographique n’empêche pas qu’on se suicide authentiquement par amour.

*****

Il ne s’agit pas seulement des exigences de la chair. Non, ce n’est pas si simple. La chair, elle, se satisfait à bon compte. Mais c’est le cœur qui est insatiable, le cœur qui a besoin d’aimer, de désespérer, de brûler de n’importe quel feu… C’était cela que nous voulions. Brûler, nous consumer, dévorer nos jours comme le feu dévore les forêts.

Irène Némirovsky      Chaleur du sang           Denoël 2007

*****

Voilà sept jours que je n’ai vu la bien-aimée.
La langueur s’est abattue sur moi.
Mon cœur devient lourd.
J’ai oublié jusqu’à ma vie.
Même si les premiers des docteurs viennent à moi,
Mon cœur n’est point apaisé par leurs remèdes…
Ce qui me ranimera, ce sera de me dire : La voici !
C’est son nom seul qui me remettra sur pied…
Ma sœur me fait plus d’effet que tous les remèdes ;
Elle est plus, pour moi, que toutes les prescriptions réunies.
Ma guérison, c’est de la voir entrer ici :
Quand je la regarde, alors je suis à l’aise….
Quand je la baise, elle chasse de moi tous les maux !
Hélas ! depuis sept jours elle m’a quitté.

Papyrus Harris 500       Egypte vers -1350

Pour certains, la plus belle des choses, c’est une troupe de cavaliers ;
Pour d’autres, un défilé de fantassins ;
Pour d’autres enfin, une escadre en mer.
Mais pour moi, c’est de voir quelqu’un se mettre à aimer quelqu’un.

Sappho, poétesse grecque. Lesbos, vers ~ 625-580

Personne, auparavant, ne m’avait été plus cher que toi,
Et nul, ensuite, ne le fut autant.
Mon amour pour toi, le bonheur que tu me donnes, sont le souffle même de ma vie.
Il devait en être ainsi jusqu’à la fin de mes jours.
Voilà ce que je pensais : avec ma bien-aimée je vivrai
Heureux jusqu’au terme de mon existence, sans tromperie ni faux-semblant.
Seul le dieu Karman connaissait le fond de ma pensée.
Et c’est pourquoi il a semé la discorde, déchirant un cœur qui t’appartenait.
Il t’a emmenée, me séparant de toi et me plongeant dans toutes sortes de chagrin.
Cette joie que tu me procurais, il me l’a enlevée.

Poème tokharien [bassin du Tarim, dans l’actuel Turkestan chinois]. Vers 100 ap.J.C.

Il faut aller sur le chemin où toutes les soifs s’en vont.
Alors la femme tire le rêve de l’homme dans la matière.
Et l’homme tire la force de la femme dans la lumière.
Et ils marchent ensemble.
S’il ne crée pas, il la perd,
Si elle ne monte pas, elle le détruit.

Bernard Erginger, alias Satprem. Paris, 1923-2007

Bernard Erginger a été nommé le 3 mars 1957 Satprem par Mira Alfassa, alias Mère, juive de mère égyptienne, de père turc, née à Paris en 1878, fondatrice d’Auroville en Inde de 1968. Il a été son confident pendant près de 20 ans de 1953 à 1973.

Par sa joie ma dame peut guérir,
par sa colère elle peut tuer,
par elle le plus sage peut sombrer dans la folie,
le plus beau perdre sa beauté,
le plus courtois devenir un rustre,
et le plus rustre devenir courtois.

*****

Toute la joie du monde est nôtre, dame, si tous les deux nous nous aimons.

Guillaume de Poitiers 1071-1126.

Je dois à Laure tout ce que je suis.
Je ne serais point arrivé à un certain degré de renommée,
si elle n’avait, par de nobles sentiments,
fait germer ces semences de vertus
que la nature avait jetées dans mon cœur.
Elle tira ma jeune pensée de toute bassesse,
et me donna des ailes pour prendre mon vol
et contempler en sa hauteur la Cause première,
puisque c’est un effet de l’amour de transformer
les amants et de les rendre semblables à l’objet aimé

Pétrarque               Dialogues avec Saint Augustin

Nous sommes les deux morceaux d’une étoile qui s’est brisée, en tombant un jour sur la terre.   

Agnès Sorel à Jacques Coeur, selon Jean Christophe Rufin

L’amour de moy s’y est enclose,
dedans un joli jardinet
où croist la rose et le muguet
et aussi fait la passerose

Manuscrit de Bayeux, antérieur à 1514

Mais, quand au lit nous serons,
Entrelacés nous ferons
Les lascifs, selon les guises
Des amants qui, librement,
Pratiquent folâtrement
Dans les draps cent mignardises.

Pierre de Ronsard 1524-1585

Je vous supplie d’avoir souvenance de celui qui n’a jamais aimé et n’aimera jamais que vous.

Henri II à Diane de Poitiers, 1557

Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais
Je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant
Parce que c’était lui, parce que c’était moi

Michel de Montaigne 1533 – 1592

Mon amant me délaisse o gué, vive la rose ! Anonyme

Plaisir d’amour ne dure qu’un moment,
Chagrin d’amour dure toute la vie

Jean-Pierre Claris de Florian 1755-1794

Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
Se plie, et de la neige effacerait l’éclat

André Chénier 1762-1794

Je t’aime un peu plus de tout le temps qui s’est écoulé depuis ce matin

Victor Hugo Cosette à Marius Les Misérables

Tu étais pour moi la plus maternelle des femmes
tu étais un ami comme le sont les hommes,
au regard tu étais une femme,
et tu étais plus souvent encore un enfant.
Tu étais la chose la plus tendre que j’ai rencontrée,
tu étais la chose la plus dure avec laquelle j’ai lutté.
Tu étais la cîme qui m’avait béni
Et tu devins l’abîme qui m’engloutit

Rainer Maria Rilke à Lou Andreas-Salomé, vers 1900

Et dans la nuit sombre nos corps enlacés
Ne faisaient qu’une ombre lorsque je t’embrassais
Nous échangions ingénument joue contre joue bien des serments
Tous deux, Lily Marlène, tous deux, Lily Marlène.

Willy Schaffers 1928 Karl Heintz Reintger 1941, Chantée entre autres par Marlène Dietrich

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité…
J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie.

Robert Desnos 1900-1945

 elle est le grand soleil qui me monte à la tête quand je suis sûr de moi.                                          Paul Eluard

Elle était alors l’intruse dans mon voyage, elle en est à présent la boussole. L’amour est toujours une intrusion. Le hasard se fait chair, la passion se fait raison.
[…]   L’amante, un champ de fleurs, mes doigts et mes lèvres, un essaim d’abeilles.

Amin Maalouf.                  Le périple de Baldassare 

Only you                   Les Platters

Love me, love me tender, love me sweet                 Elvis Presley

Mon corps plein de toi ne vit que sous tes doigts fins de princesse.        Julos Beaucarne

Elle avait de jolis yeux, mon guide, Nathalie. Gilbert Bécaud

Elle était si jolie que je n’osais l’aimer Alain Barrière

Tu me fais tourner la tête,
mon manège à moi, c’est toi,
je suis toujours à la fête,
quand tu me tiens dans tes bras,
Je ferais le tour du monde,
ça ne tournerai pas plus que ça,
la Terre n’est pas assez ronde,
mon manège à moi, c’est toi .

Edith Piaf, sur un texte de Norbert Glanzberg

Pour la première fois je ressentais au contact d’une femme qu’il n’y aurait ni camaraderie ni amitié mais quelque chose de fiévreux de ténébreux d’irrésistible et de fatal. Je sus qu’il n’y avait pas de hasard. Ce qui venait de se rencontrer à travers nous nous dépassait. Tu étais cette autre part du monde qu’il me fallait rejoindre. Tu me souriais et me tendais les mains depuis l’autre rive.

Serge Rezvani      Variations sur les jours et les nuits. Seuil 1985

Como tu           Paco Ibañez

De ses deux bras tendus, elle fait l’horizon et le ciel
Et sa tête en se balançant fait toute la course du soleil.

Julien Clerc

Tour,
Un petit tour,
Au petit jour,
Entre tes bras

Michel Delpech

J’ai un problème, je crois bien que je t’aime       Johny Hallyday, Sylvie Vartan

Et la mer efface sur le sable les pas des amants désunis       Yves Montand

Bien sûr nous eûmes des orages
Vingt ans d’amour, c’est l’amour fol
… Mais mon amour
Mon doux mon tendre mon merveilleux amour
De l’aube claire jusqu’à la fin des jours
Je t’aime encore tu sais je t’aime
… Finalement finalement
Il nous fallut bien du talent
Pour être vieux sans être adultes

Jacques Brel

J’ai le cœur qui bat quand tu t’approches de moi                   Eva

J’avais des choses à te dire, mais je ne trouve pas les mots, il va falloir que tu lises, entre les lignes, entre les mots.                             

Mélina Mercouri

Elle me donne sa main et moi je sais que je ne la lui rendrai plus             Erri De Luca

Et tant d’autres encore, dans toutes les langues du monde, autant que d’étoiles dans le firmament…

~ 14 400                                  Les premiers pains font leur apparition, issus de plusieurs céréales sauvages : blé einkorn, orge et avoine : c’est dans le désert noir, dans l’actuelle Jordanie, sur le site archéologique de Hubayqa 1

___________________

[1] Par souci de cohérence, la datation des premiers homo sapiens a été corrigée dans les citations antérieures à cette découverte qui en étaient restées à 200 000 ans. Le but de ce site n’étant pas d’établir une histoire de l’anthropologie, mais de présenter un état des lieux le plus actuel possible.


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