~ 14 800 à ~ 2 850. En orient, début de l’élevage, de l’agriculture, puis de l’écriture. En occident, des mégalithes. 27463
Publié par (l.peltier) le 28 décembre 2008 En savoir plus

14 800                        La mégafaune nord américaine – mammouths, chevaux, paresseux géants…  – se met à disparaître, et cela va durer à peu près 1 300 ans. Le phénomène est probablement du à la sortie de l’ère glaciaire, entraînant une hausse des températures. Premières victimes, les animaux laissèrent proliférer la végétation, et réchauffement aidant, les incendies se multiplièrent, laissant des traces importantes de charbon que l’on retrouve aujourd’hui dans les carottes prélevées en Indiana – lac Appleman – et dans l’Etat de New York.

14 000 à 9 500           Peintures des grottes d’Altamira, au sud de Santander, en Espagne.

13 000                        Les Sibériens envahissent les Amériques : ils sont à l’origine des civilisations brillantes et cruelles qui vont se développer dans l’actuel Mexique, en Amérique centrale et du Sud : on fera nôtres les erreurs de Christophe Colomb en les appelant Indiens. Le site paléontologique de Monte Verde, découvert en 1975 sur la côte chilienne, date de 13 000 ans. Mais il existerait des preuves d’un peuplement des Amériques antérieur à celui-là : Pedra Furrada, site du nordeste brésilien, découvert en 1978, daterait de 50 000 ans, Puebla, au Mexique, découvert en 2005, daterait de 40 000 ans : ces peuplements se seraient faits soit par la mer, en l’occurrence la côte ouest du Pacifique, soit par voie de terre, non par l’Alaska, mais par l’Europe, à une époque où l’Atlantique nord était suffisamment gelé pour permettre un déplacement de groupes humains.

Selon les hypothèses les plus récentes, ces Amérindiens auraient commencé à quitter la Sibérie vers ~25 000 ans et ne seraient arrivés an Amérique que 10 000 ans plus tard, donc, vers ~15 000 ans [1] : ils seraient restés dans la région,  alors émergée, de l’actuel détroit de Behring durant dix mille ans, car c’était la seule à offrir un climat supportable, avec une végétation de petits arbustes, et donc une importante faune : de quoi se chauffer et se nourrir.

Si l’on en croit Jared Diamond, géographe et biologiste américain, ces Homo Sapiens étaient beaucoup moins sages qu’on ne pourrait le croire :

Quand les hommes franchissent le détroit de Behring, 12 000 ans avant J.C.et gagnent l’Amérique du Nord, ils se livrent à un carnage inouï. En quelques siècles, ils exterminent les tigres à dents de sabres, les lions, les elansstags, des ours géants, les bœufs musqués, les mammouths, les mastodontes, les paresseux géants, les glyptodontes [des tatous d’une tonne], les castors colossaux, les chameaux, les grands chevaux, d’immenses troupeaux de bisons… Ce fût la disparition animalière la plus massive depuis celle des dinosaures. Ces bêtes n’avaient aucune expérience de la férocité d’Homo sapiens. Ce fut leur malheur. Depuis, nous avons encore fait disparaître d’innombrables espèces.

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Son disciple et ami Yuval Noah Harari abonde dans le même sens :

Homo sapiens fut la seule espèce humaine à atteindre le bloc continental de l’hémisphère Ouest, où il arriva voici 16 000 ans, autour de 14 000 avant notre ère. Les premiers Américains arrivèrent à pied : à l’époque, le niveau de la mer était si bas qu’un pont de terre rattachait le nord-est de la Sibérie au nord-ouest de l’Alaska. Non que ce fût facile : le voyage était ardu, plus dur peut-être que la traversée en mer vers l’Australie. Sapiens dut commencer par apprendre à résister aux conditions arctiques extrêmes de la Sibérie du Nord, où le soleil ne brille jamais en hiver et où les températures peuvent tomber à – 50°.

Jusque-là, aucune espèce humaine n’avait réussi à pénétrer des espaces comme la Sibérie du Nord. Même les Neandertal, adaptés au froid, se cantonnèrent à des régions relativement plus chaudes, plus au sud. Mais Homo sapiens, dont le corps était fait pour vivre dans la savane africaine plutôt que dans des pays de glace et de neige, trouva des solutions ingénieuses. Quand les bandes de fourrageurs Sapiens migrèrent vers des climats plus froids, ils apprirent à se faire des chaussures isolant de la neige et des vêtements thermiques efficaces formés de plusieurs couches de peaux et de fourrures cousues à l’aide d’aiguilles. Ils mirent au point des armes nouvelles et des techniques de chasse sophistiquées qui leur permirent de traquer et de tuer des mammouths ou les autres gros gibiers du Grand Nord. Avec l’amélioration de ses vêtements thermiques et de ses techniques de chasse, Sapiens osa s’aventurer toujours plus profondément dans des régions glaciales. À mesure qu’il allait plus au nord, vêtements, stratégies de chasse et autres techniques de survie continuèrent de progresser.

Mais à quoi bon s’inquiéter ? Pourquoi s’exiler délibérément en Sibérie ? Peut-être certaines bandes furent-elles chassées au nord par la guerre, par des pressions démographiques ou des catastrophes naturelles. D’autres ont pu être attirées par des raisons plus positives comme les protéines animales. Les terres arctiques grouillaient d’animaux savoureux tels que les rennes et les mammouths. Chaque mammouth était source d’une énorme quantité de viande (avec le froid, on pouvait même la congeler pour la consommer plus tard), de graisse goûteuse, de fourrure chaude et d’ivoire précieux. Les découvertes de Sounguir le prouvent : non contents de survivre dans les glaces du Nord, les chasseurs de mammouths prospéraient. Au fil du temps, les bandes essaimèrent largement, traquant mammouths, mastodontes, rhinocéros et rennes. Autour de 14 000 avant notre ère, la chasse en entraîna certains de la Sibérie du Nord-Est vers l’Alaska. Bien entendu, ils ne surent pas qu’ils découvraient un nouveau monde. Pour le mammouth comme pour l’homme, l’Alaska était une simple extension de la Sibérie.

Au départ, les glaciers bloquèrent le passage de l’Alaska vers le reste de l’Amérique, ne permettant qu’à une poignée de pionniers isolés d’explorer les terres plus au sud. Autour de 12 000 avant notre ère, cependant, le réchauffement climatique fit fondre la glace et ouvrit un passage plus facile. Profitant du nouveau couloir, les hommes passèrent au sud en masse, se répandant à travers le continent. Initialement adaptés à la chasse au gros gibier dans l’Arctique, ils ne tardèrent pas à se faire à une stupéfiante diversité de climats et d’écosystèmes. Les descendants des Sibériens colonisèrent les forêts épaisses de l’est des États-Unis, les marais du delta du Mississippi, les déserts du Mexique et les jungles fumantes d’Amérique centrale. Certains se fixèrent dans le bassin de l’Amazone, d’autres s’enracinèrent dans les vallées des Andes ou la pampa argentine. Tout cela en l’espace d’un millénaire ou deux ! Dix mille ans avant notre ère, des hommes habitaient déjà la pointe la plus au sud de l’Amérique, l’île de Terre de Feu, à l’extrême sud du continent. Ce Blitzkrieg à travers l’Amérique témoigne de l’incomparable ingéniosité et de l’adaptabilité insurpassée de l’Homo sapiens. Aucun autre animal n’avait jamais investi aussi rapidement une telle diversité d’habitats radicalement différents et ce, en utilisant partout quasiment les mêmes gènes.

La colonisation de l’Amérique fut peu sanglante mais laissa derrière elle une longue traînée de victimes. Voici 14 000 ans, la faune américaine était bien plus riche qu’aujourd’hui. Quand les premiers Américains quittèrent l’Alaska pour le Sud, s’aventurant dans les plaines du Canada et de l’ouest des États-Unis, ils trouvèrent des mammouths et des mastodontes, des rongeurs de la taille d’un ours, des troupeaux de chevaux et de chameaux, des lions géants et des douzaines d’espèces de gros animaux qui ont totalement disparu, dont les redoutables chats à dents de cimeterre et les paresseux terrestres géants qui pesaient jusqu’à huit tonnes et pouvaient atteindre six mètres de haut. L’Amérique du Sud hébergeait une ménagerie encore plus exotique de gros mammifères, de reptiles et d’oiseaux. Les Amériques avaient été un grand laboratoire d’expérimentation de l’évolution, un espace où avaient évolué et prospéré des animaux et des végétaux inconnus en Afrique et en Asie.

Mais ce n’est plus le cas. Deux mille ans après l’arrivée du Sapiens, la plupart de ces espèces uniques avaient disparu. Dans ce bref intervalle, suivant les estimations courantes, l’Amérique du Nord perdit 34 de ses 47 genres de gros mammifères, et l’Amérique du Sud 50 sur 60. Après plus de 30 millions d’années de prospérité, les chats à dents de cimeterre disparurent. Tout comme les paresseux terrestres géants, les lions énormes, les chevaux et les chameaux indigènes d’Amérique, les rongeurs géants et les mammouths. S’éteignirent également des milliers d’espèces de petits mammifères, de reptiles et d’oiseaux, et même d’insectes et de parasites (toutes les espèces de tiques du mammouth sombrèrent dans l’oubli avec ce dernier).

Voici des décennies que paléontologues et zoo-archéologues – ceux qui cherchent et étudient les restes d’animaux – ratissent les plaines et les montagnes des Amériques à la recherche d’os fossiles d’anciens chameaux ou de fèces pétrifiées de paresseux terrestres géants. Quand ils trouvent ce qu’ils cherchent, ils emballent avec soin leurs trésors pour les expédier dans des laboratoires, où chaque os, chaque coprolithe (appellation technique des excréments fossilisés) est méticuleusement examiné et daté. Ces analyses donnent sans cesse les mêmes résultats : les dernières crottes et les os chameau les plus récents datent tous de l’époque où les hommes inondèrent l’Amérique – entre 12 000 et 9 000 environ avant l’ère commune. Les chercheurs n’ont découvert des crottes plus récentes que dans une région. Sur diverses îles des Caraïbes, notamment à Cuba et à Hispaniola, ils ont en effet trouvé des fèces pétrifiées de paresseux terrestre qui dataient d’environ 5 000 ans avant notre ère. Or, c’est exactement l’époque où les premiers humains réussirent à traverser la mer des Caraïbes et à coloniser ces deux grandes îles. De nouveau, certains chercheurs essaient de disculper Homo Sapiens pour blâmer le changement climatique (ce qui les oblige à postuler que, pour quelque mystérieuse raison, le climat des Antilles demeura statique pendant 7 000 ans alors que le reste de l’hémisphère Ouest se réchauffait). En Amérique, cependant, impossible d’esquiver la crotte. Les coupables, c’est nous. Mieux vaudrait le reconnaître. Il n’y a pas moyen de contourner cette vérité. Même si le changement climatique nous a aidés, la contribution humaine a été décisive.

Arche de Noé

Si, aux extinctions de masse en Australie et en Amérique, nous ajoutons les extinctions de moindre ampleur qui se produisirent quand Homo sapiens se répandit en Afro-Asie – ainsi de l’extinction de toutes les autres espèces humaines – et les extinctions qui accompagnèrent la colonisation par les anciens fourrageurs d’îles aussi lointaines que Cuba, la conclusion est inévitable : la première vague de colonisation Sapiens a été l’une des catastrophes écolo­giques les plus amples et les plus rapides qui se soient abattues sur le règne animal. Les plus durement touchés furent les gros animaux à fourrure. Au moment de la Révolution cognitive, la planète hébergeait autour de deux cents genres de gros mammifères terrestres de plus de cinquante kilos. Au moment de la Révolution agricole, une centaine seulement demeurait. Homo sapiens provoqua l’extinction de près de la moitié des grands animaux de la planète, bien avant que l’homme n’invente la roue, l’écriture ou les outils de fer.

Cette tragédie écologique s’est rejouée en miniature un nombre incalculable de fois après la Révolution agricole. Ile après île, les données archéologiques racontent la même histoire. La scène d’ouverture montre une population riche et variée de gros animaux, sans aucune trace d’humains. Dans la scène 2, l’apparition de Sapiens est attestée par un os humain, une pointe de lance et, peut-être, un tesson de poterie. L’enchaînement est rapide avec la scène 3, dans laquelle des hommes et des femmes occupent le centre, tandis que la plupart des gros animaux, et beaucoup de plus petits, ont disparu.

La grande île de Madagascar, à quatre cents kilomètres à l’est du continent africain, en offre un exemple fameux. Au fil de millions d’années d’isolement, un éventail unique d’animaux y était apparu. Ainsi de l’oiseau-éléphant, créature incapable de voler, de trois mètres de haut pour près d’une demi-tonne – le plus gros oiseau du monde – et des lémurs géants : les plus grands primates de la planète. Les oiseaux-éléphants et les lémurs géants, comme la plupart des autres gros animaux de Madagascar, disparurent subitement voici 1 500 ans, précisément quand les premiers hommes mirent le pied sur l’île.

Dans le Pacifique, la principale vague d’extinction commença autour de 1 500 avant notre ère, quand les fermiers polynésiens colonisèrent les îles Salomon, Fidji et la Nouvelle-Calédonie. Directement ou indirectement, ils tuèrent des centaines d’espèces d’oiseaux, insectes, escargots et autres habitants locaux. De là, la vague d’extinction avança progressivement vers l’est, le sud et le nord, au cœur du Pacifique, effaçant sur son passage la faune unique de Samoa et de Tonga (1 200 avant notre ère), des Marquises (1 AD), de l’île de Pâques, des îles Cook et d’Hawaii (500 AD) et, pour finir, de Nouvelle-Zélande (autour de 1 200).

Des désastres écologiques semblables se produisirent sur presque chacune des îles qui parsèment l’Atlantique, l’océan Indien, l’océan Arctique et la Méditerranée. Jusque sur les îlots les plus minuscules, les archéologues ont découvert les traces de l’existence d’oiseaux, d’insectes et d’escargots qui y vivaient depuis d’innombrables générations, à seule fin de disparaître quand arrivèrent les premiers humains. Une poignée seulement d’îles très lointaines échappèrent à l’attention de l’homme jusqu’à l’âge moderne, et ces îles gardèrent leur faune intacte. Les Galápagos, pour prendre un exemple célèbre, restèrent à l’abri des hommes jusqu’au xix° siècle, préservant ainsi leur ménagerie unique, dont les tortues géantes qui, comme les anciens diprotodons, ne montrent aucune peur des humains.

La première vague d’extinction, qui accompagna l’essor des fourrageurs et fut suivie par la deuxième, qui accompagna l’essor des cultivateurs, nous offre une perspective intéressante sur la troisième vague que provoque aujourd’hui l’activité industrielle. Ne croyez pas les écolos qui prétendent que nos ancêtres vivaient en harmonie avec la nature. Bien avant la Révolution industrielle, Homo sapiens dépassait tous les autres organismes pour avoir poussé le plus d’espèces animales et végétales à lextinction. Nous avons le privilège douteux d’être l’espèce la plus meurtrière des annales de la biologie.

Si plus de gens avaient conscience des deux premières vagues d’extinction, peut-être seraient-ils moins nonchalants face à la troisième, dont ils sont partie prenante. Si nous savions combien d’espèces nous avons déjà éradiquées, peut-être serions-nous davantage motivés pour protéger celles qui survivent encore. Cela vaut plus particulièrement pour les gros animaux des océans. À la différence de leurs homologues terrestres, les gros animaux marins ont relativement peu souffert des révolutions cognitive et agricole. Mais nombre d’entre eux sont au seuil de l’extinction du fait de la Révolution industrielle et de la surexploitation humaine des ressources océaniques. Si les choses continuent au rythme actuel, il est probable que les baleines, les requins, le thon et le dauphin suivent prématurément dans l’oubli les diprotodons, les paresseux terrestres et les mammouths. Parmi les plus grandes créatures du monde, les seuls survivants du déluge humain sont les hommes eux-mêmes et les animaux de ferme réduits à l’état de galériens dans l’Arche de Noé.

Yuval Noah Harari     Sapiens Une brève histoire de l’humanité     Albin Michel 2015

Postérieurement à ces écrits d’Harari, des recherches anglaises et américaines viendront aggraver les dommages créés par Homo Sapiens : partout, son arrivée entraîne un effondrement de la taille moyenne des animaux :

C’était il y a quelques 14 000 ans. Le continent américain abritait une faune à nulle autre pareille. En Alaska et dans les terres du Yukon, des mammouths de 10 tonnes et de 5 mètres au garrot avalaient tranquillement herbes et autres carex. Un peu plus au sud s’étendaient les terres de l’impressionnant rhinocéros laineux [2 mètres au  garrot pour trois tonnes] et jusqu’aux tropiques, celles du terrible tigre à dents de sabre [450 kg, 3.5 mètres de long]. Ce qui n’empêchait pas le gigantesques paresseux terrestres de traîner leurs quatre tonnes [et jusqu’à six mètres de la tête à la queue] en relative sécurité. Et puis, en quelques siècles, 3 000 ans tout au plus, ces géants ont disparus. Éradiqués. La cause ? Longtemps, les scientifiques se sont opposés sur le sujet. Un météorite, comme lors de la disparition des dinosaures, il y a 66 millions d’années ? Un changement brutal du climat ? Ou encore l’homme, chasseur habile et sans scrupules ? Dans un article publié dans la revue Science, le 20 avril 2018, une équipe américaine vient appuyer cette dernière hypothèse. Elle n’accuse pas seulement les conquérants du Nouveau Monde, probablement arrivés par le détroit de Behring, d’avoir éradiqué quelques espèces imposantes. Elle nous juge responsables de la « baisse de la taille des mammifères à travers le quaternaire tardif », comme l’indique sobrement le titre de la publication. En d’autres termes, nous serions coupables de la disparition générale des plus grands mammifères sur les cinq continents, et cela depuis au moins 125 000 ans.

Les indices en ce sens étaient déjà graves et concordants. En 2007, la Britannique Caitlin Buck et le Français Edouard Bard avaient profité des dernières techniques de datation au carbone 14 et des méthodes d’analyse statistiques plus rigoureuses pour établir une chronologie précise des événements d’Amérique du Nord, Les mammouths y avaient disparu il y a environ 13 00 ans, les chevaux sauvages il y a quelques 14 200 ans annonçaient-ils. Impossible dès lors d’accuser le dernier âge de glace [Dryas] survenu voilà 12 800 ans, ultérieurement donc. L’explication la plus plausible semblait bien l’arrivée de l’homme en Alaska, quelques centaines, voire quelques dizaines d’années avant l’éradication des chevaux. Difficile, en effet, d’y voir une simple coïncidence temporelle.

Des paléontologues américains enfonçaient le clou. Michaël Cheney et Daniel Fisher, entreprenaient d’analyser la formidable collection de défenses de mammouths sibériens rassemblés dans leur établissement. Un peu à la manière des troncs d’arbres, les imposantes incisives gardent les traces de la vie de l’animal, et notamment l’âge de son sevrage. Un précieux renseignement. En effet, quand un animal subit un stress climatique, sa ressource alimentaire se raréfie et les mères allaitent plus longtemps leurs petits. À l’inverse, confronté à une pression de chasse, elles accélèrent le sevrage afin de pouvoir plus rapidement reprendre la procréation. Des comportements observés chez plusieurs grands mammifères actuels. Or Cheney et Fisher ont constaté qu’entre – 40 000 et – 10 000 ans, l’âge du sevrage est passé de huit à cinq ans. Autant dire, qu’en plusieurs millénaires de chasse régulière, un petit groupe d’humains est venu à bout du colosse des steppes.

Nathaniel Herzberg             Le Monde du 25 04 2018

En Amérique du sud, de nombreux sites attestent d’une présence humaine encore plus ancienne : ainsi la Serra da Capivara, dans l’Etat du Piaui au Brésil, à peu près à mi-chemin entre Belem et Salvador de Bahia, est riche en peintures rupestres : plus de 1 300 sites répertoriés !  Des pierres taillées datant d’environ 22 000 ans et des charbons estimés à 48 000 ans y ont été trouvés.

Étant encore pour de longues années en terres d’archéologues, il peut être utile d’entrer un peu dans leurs disputes où le nationalisme, voire le chauvinisme viennent assez souvent mettre leur grain de sel dans les discussions scientifiques :

Niède Guidon, une archéologue française née en 1934 a été la première à fouiller dans la Serra da Capivara, dès 1973. Elle s’y est installée définitivement en 1992, a bâti dans ce coin perdu le Musée de l’homme américain, dressé les plans d’un musée de l’écologie. La mer venait ici il y a des millions d’années. Le sol est très salé, peu épais, il y a beaucoup de galets, rien ne pousse. C’est à Niède Guidon que le parc national de la Serra da Capivara doit son existence. La scientifique s’est battue pour prouver la pertinence des découvertes effectuées ici par elle-même, puis par la mission française qu’elle a dirigée avant le paléontologue Fabio Parenti et Eric Boëda. On y compte aujourd’hui 1 300 sites comportant des peintures rupestres – dont 162 ouverts aux visites – éparpillés sur 130 000 hectares laissés à l’état sauvage. Le parc est classé Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1991.

La terre rouge, les pierres nues, les épineux servent d’écrins à des falaises érodées qui indiquent qu’auparavant l’endroit fut couvert d’eau, de fleurs et de forêts. Les peintures rupestres, dans un premier temps datées entre 8 000 et 12 000 ans, parfois superposées, évoquent, la lutte, la chasse, le sexe, le mouvement des animaux, dont la course de la biche, symbole et logo du parc. Depuis que les félins se sont raréfiés, les mocos, ou cavies – entre rat et cochon d’Inde -, ont proliféré. D’apparence inoffensive, ces rongeurs ont pourtant la mauvaise habitude de vivre en bandes et de concentrer les déjections au même endroit, au flanc des falaises ornées de fresques. Avec leurs amies les termites, les mocos font des ravages. Autre coup dur en ce début d’année 2015 : la débandade de la puissante compagnie pétrolière nationale Petrobras, mise à terre par un énorme scandale de corruption. Or, le long des sentiers très bien entretenus et protégés du parc national de la Capivara figurent les panneaux du sponsor, Petrobras Cultural.

L’importance du site tient à ce que, par son ancienneté, il chamboule la préhistoire. Depuis les années 1930 en effet, il était établi que les Amériques avaient été peuplées par le Nord, via le détroit de Béring, franchi il y a environ 13 000 ans. La preuve ? Le site dit de Clovis (Nouveau-Mexique), découvert en 1939, avec mammouth et pierres taillées. La fascination exercée par Clovis s’explique par la nature des objets qui y ont été découverts, explique Eric Boëda. Ils sont très beaux, d’usage courant, ils réactivent la mémoire. En obsidienne ou encore en calcédoine, il y a des pointes de flèches fines comme des feuilles de laurier. Rien de tel à la Serra da Capivara, où les objets sont taillés dans le quartz.

Les clovistes considéraient donc que l’Amérique du Nord avait été la source naturelle du peuplement du Sud exotique. Un dogme impossible à écorner jusqu’à ce que vienne le contredire l’accumulation de découvertes, aux Etats-Unis mêmes, au Chili, au Mexique et au Brésil, notamment sur le site de Santa Elina (datation à 25 000 ans), dans le sud du Mato Grosso, ne viennent le battre en brèche. Michel Fontugne, océanographe au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, spécialiste des datations qui a longtemps travaillé sur le bassin du Parana, remarque que les Américains ont cédé du terrain et acceptent aujourd’hui le seuil de 25 000 ans, ce qui était inconcevable il y a trente ans. On a passé la barrière de Clovis.

Niède Guidon n’y est pas pour rien. Elle est une star au Brésil, parfois autoritaire et clivante, chercheuse atypique qui a eu raison trop tôt, souligne Eric Boëda. Née d’un père français, importateur de vins et exportateur de café dans le sud du pays, et d’une mère brésilienne d’origine kaingang – des Indiens du Parana qu’étudia Claude Lévi-Strauss dans les années 1930 -, elle se forma à l’archéologie à l’université de Sao Paulo (USP) avec un professeur passé par le Musée de l’homme. Nous sommes en 1963. Niède Guidon, qui travaille au Museu Paulista, y organise une exposition de photos. On ne connaissait alors que les peintures rupestres des Mines générales. A cette occasion, un homme est venu me dire que, chez lui, dans le sud du Piaui, il en existait des centaines. Niède Guidon y court, mais un pont sur le rio Sao Francisco, qu’elle doit traverser, s’est effondré : il lui faut faire demi-tour. En 1964, après le coup d’Etat militaire, elle est dénoncée comme communiste et s’exile en France. Aidée par le spécialiste de la préhistoire André Leroi-Gourhan, elle devient professeure à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris.

Revenue en 1973 au Brésil pour une mission auprès des Indiens de l’Etat de Goias, elle accède enfin à la Serra da Capivara et entreprend ses premières fouilles à la Toca do Boqueirao, au lieu-dit Pedra -Furada, une magnifique roche transpercée par les vents et l’érosion, au pied d’une falaise d’arénite haute de 70 mètres et couverte de dessins. J’ai commencé à fouiller Pedra Furada pour tenter de comprendre qui avait fait ces peintures. A 80 centimètres de profondeur, on a trouvé des charbons, des pierres taillées. Je les ai expédiés pour datation au laboratoire de Gif-sur-Yvette. La réponse fut : 18 000 ans (BP). Je n’y ai pas cru, je pensais qu’ils s’étaient trompés puisque, alors, on acceptait comme gravée dans le marbre la datation Clovis. On a creusé plus loin et découvert des foyers datés à 32 000 ans au carbone 14. Sur cette découverte, Niède Guidon et Georges Delibrias publient en 1987 un article dans Nature. Plus tard, poursuit Niède Guidon, dans des foyers très bas, presque sous la roche, on a identifié grâce à la thermoluminescence des traces de 120 000 ans. La Serra da Capivara aurait-elle été un refuge pour les tout premiers hommes américains ?

En 1978, Niède Guidon forme avec la mission française une équipe pluridisciplinaire : géologues, zoologues, spécialistes de l’environnement, archéologues, paléontologues. Elle ferraille avec ses collègues américains. Si les datations ne sont pas mises en cause, leur interprétation est contestée – les charbons analysés proviendraient d’un feu provoqué par l’orage, les pierres ne seraient en rien des outils, mais auraient été naturellement façonnées par une chute. Pour les peintures rupestres (hématite rouge, kaolinite blanche, charbon et os brûlés noirs), la datation est peu aisée. On a reproché à la Fondation Musée de l’homme américain (Fumdhan), qui gère le parc et les recherches, d’avoir rusé en proposant par exemple aux experts français de dater, non une peinture noire de la Toca das Mœndas, mais la couche de calcite formée par-dessus (datation à 31 860 ans). Dans cette atmosphère de défiance générale, l’équipe de la Serra da Capivara a longtemps tourné le dos aux prestigieuses revues scientifiques anglophones.

En retour, le site a été longtemps ignoré par une communauté scientifique dominée par les Américains, ceux du Nord, les Yankees, nous dit Manuela Gomes de Matos, une jeune archéologue formée à l’université de Recife. Les fouilles y ont été entravées et retardées. Les gringos peuvent-ils admettre que des métèques soient arrivés en premier ? ironise Michel Fontugne, tandis qu’Eric Boëda, qui a fouillé en Syrie avant le Brésil et la Chine, enfonce le clou : Il y a eu des batailles homériques autour de Clovis et de la Serra da Capivara. Or, c’est aux Etats-Unis qu’on a trouvé les preuves qui allaient à l’encontre du modèle Clovis, à Cactus Hill, en Virginie, et à Meadowcroft Rockshelter, en Pennsylvanie (19 000 ans). Même au Brésil ou dans le sud du Chili, sur le site de Monte Verde fouillé par l’Américain Tom Dillehay, où les contre-preuves s’accumulaient, les recherches de Niède Guidon étaient critiquées.

Quand il arrive sur le site de la Serra da Capivara, en 2008, Eric Boëda n’est lui-même pas complètement convaincu. Il y réalise une nouvelle expertise sur les pierres taillées – Imparable, c’était plus vieux de 10 000 ans que tout le reste – avant de publier ses conclusions en septembre 2014 dans la revue d’archéologie britannique Antiquity. Quand on fouille, on travaille par couches et l’on ne sait pas ce que l’on va trouver. En Europe, nous avons un fait, nous disons qu’il est vrai. Aux Etats-Unis, il y a un modèle, et les faits qui ne le corroborent pas sont considérés comme faux.

L’archéologie brésilienne a longtemps été de tradition européenne. Mais dans les années 1970, sous le régime militaire, les élites intellectuelles sont invitées à étudier aux Etats-Unis, et elles reviennent avec des modèles américains. La France, quant à elle, s’est désintéressée de ces chantiers considérés comme mineurs. Elle a, depuis les Lumières et Bonaparte, le plus souvent financé l’étude des grandes civilisations, en Egypte, au Mexique…, explique Eric Boëda. Mais les temps ont changé et, à partir des fouilles de Capivara, des écoles d’archéologie se sont montées à Recife, Aracaju, Teresina. La Fumdham s’est vu confier les fouilles – attenantes à la transposition du rio Sao Francisco, le déplacement du cours du fleuve à des fins d’irrigation, énorme chantier mené dans le Nordeste par le gouvernement de Lula puis celui de Dilma Roussef. Contesté par les écologistes, ce projet est important pour l’archéologie.

Le problème de la Serra da Capivara est qu’on n’y a pas trouvé de squelettes humains – ou peu, mis à part ceux d’un homme et d’une femme et un crâne provenant du site de Toca dos Coqueiros, daté à 11 000 ans et ayant des caractéristiques négroïdes ou aborigènes. Ce qui fait dire au professeur d’anthropologie Walter Neves (université de Sao Paulo), qui veille sur le site de Lapa Vermelha, à Lagoa Santa (Mines générales), où fut découvert en 1974 par l’archéologue Annete Laming-Emperaire le crâne négroïde d’une femme dénommée Luzia : Les affirmations de Niède Guidon sont exactes à 99,9 %. Le 0,1 % fâche beaucoup Niède Guidon. Eric Boëda interprète ainsi cette objection : Pour les anthropologues, les restes fossiles sans squelettes humains, c’est comme une voiture sans chauffeur.

 Par où sont-ils passés ?

Jusque dans les années 1990, la théorie dite de Clovis avait établi que la colonisation des Amériques s’était faite pendant la dernière période glaciaire, par le détroit de Béring, alors asséché. Il y a 13 000 ans environ, des chasseurs d’origine asiatique auraient suivi des troupeaux à travers la Sibérie et l’Alaska, avant de descendre vers le sud par la côte ouest.

Mais en 1996, un squelette datant de 9 300 ans, l’homme de Kennewick, est retrouvé sur les rives du fleuve Columbia, dans l’Etat de Washington. Le crâne présente des caractéristiques caucasoïdes, à l’instar des Européens. On évoque alors la possibilité d’une traversée de l’Atlantique nord, sans certitudes. Les sites les plus anciens des Etats-Unis, pré-Clovis, sont pourtant tous situés sur la côte est.

En 1999, le crâne de Luzia, la première Brésilienne, découvert à Lagoa Santa (Etat du Minas Gerais, datation à 11 500 ans), est soumis à une reconstitution par tomographie informatique ; il présente des caractéristiques négroïdes et australoïdes. Ceci apporte de l’eau au moulin des partisans du cabotage. Il y a 70 000  ans, les eaux atlantiques ont baissé de 120  mètres, modifiant les conditions migratoires et permettant, selon certains théoriciens, le cabotage d’un continent à l’autre. Des Mélanésiens ou des Aborigènes d’Australie auraient pu ainsi longer les côtes depuis l’Extrême-Orient et le Japon et franchir le détroit de Béring. Les scientifiques -misent sur les progrès de l’archéologie marine afin d’explorer ce qui est passé sous l’eau. Ainsi, en  2014, une équipe mexicaine a découvert dans une grotte sous-marine de la péninsule du Yucatan le squelette d’une femme datant de 12 000  à 13 000 ans, mais d’origine asiatique.

Le biologiste Robson Bonnichsen, de la Fondation Oswaldo Cruz, à Sao Paulo, a trouvé dans le parc de la Serra da Capivara des traces de selles -révélant la présence d’Ancyclostoma duodenale, un parasite qui se développe en milieu tropical, peu compatible avec un passage par le Nord glaciaire ou le Sud antarctique – une route de cabotage plausible mais délicate. Une autre théorie suggère qu’il y a 100 000 ans, ou plus, des humains, -profitant de vents portants, auraient abordé l’Amérique du Sud en naviguant directement depuis les côtes africaines, distantes de moins de 3 000  kilomètres. Ils auraient ensuite utilisé les fleuves pour s’enfoncer dans le continent. Niède Guidon explique ainsi le peuplement du site du Piaui, à quelque 1 000  kilomètres de la côte actuelle.

Si Homo erectus est arrivé à l’île de Florès, en Indonésie, il y a 850 000  ans par navigation, pourquoi Homo sapiens, plus évolué, n’aurait-il pas su naviguer ?, interroge Niède Guidon. Les échanges directs avec l’Afrique seraient très anciens. Ainsi des fossiles de singes amazoniens présentant des caractéristiques morphologiques africaines ont-ils été trouvés à Santa Rosa (dans l’est du Pérou) et analysés par Kenneth Campbell, conservateur au Musée d’histoire naturelle de Los Angeles. Ils ont 36 millions d’années, écrit-il dans la revue Nature du 4 février.

Véronique Mortaigne                      Le Monde du 29 04 2015

Pascale Binant, préhistorienne publiera dans L’Histoire  de septembre 2014 quatre pages sur les peintures rupestres de la Serra da Capivara : pas un mot sur Niède Guidon ! Le moins que l’on puisse dire c’est que ça fait drôle… pour le plus, no comment.

Une météorite de près de deux kilos percute la glace de l’Antarctique, dans les Allan Hills, proche de la base de l’explorateur Scott, et du Mont Erebus, sommet le plus élevé de l’Antarctique, sur la Terre Victoria. Elle sera découverte par des Américains le 27 décembre 1984, et on apprendra alors qu’elle nous vient de Mars, qu’elle a quitté 16 millions d’années plus tôt : on appelle cela prendre le chemin  des écoliers. Le lieu de son atterrissage déterminera son nom : ALH 84001. En 1996, on publiera des résultats d’analyse révélant la présence de microscopiques structures en formes de globules et de bâtonnets, constitué de carbonates, avec la présence de composés organiques ; les conclusions sont les suivantes :

Aucune des caractéristiques que nous avons décrites ne permet, à elle seule, de conclure à l’existence d’une vie passée sur Mars. Il y a une explication alternative – une origine non organique, purement minérale – pour chacune de ces caractéristiques, quand elles sont prises en compte individuellement. En revanche, quand on prend en compte ces caractéristiques dans leur ensemble, notre conclusion est qu’elles constituent des preuves en faveur de l’existence de forme de vie primitive sur la planète Mars, quand elle était plus jeune.

David S MacKay NASA      Science 1996

Une forme de vie a-t-elle pu exister sur Mars ? Une forme de vie dont la roche ALH  84001, aurait, il y a 16 millions d’années, emporté les vestiges, les fossiles, dans ses errances à travers l’espace et le temps, avant de s’écraser sur notre Terre ? Depuis plus de quinze ans, après de nombreuses recherches, aucune preuve n’a été apportée en faveur de l’hypothèse que les globules et bâtonnets de carbonate découverts sur la météorite ALH 84001 seraient des fossiles de micro-organismes martiens, ou des traces d’une activité ancienne de micro-organismes martiens. D’une manière générale, aucune preuve de vie extra-terrestre, et aucune preuve de l’existence de fossiles de vie extraterrestre, n’ont été à ce jour identifiés sur aucune météorite ni sur aucun astéroïde tombé sur notre planète. Ni sur aucune planète, astéroïde ou comète que les sondes spatiales ont pu examiner.

Jean-Claude Ameisen          Sur les épaules de Darwin. Les battements du temps.LLL 2012

~ 12 000                    Une oscillation de l’axe de rotation de la terre déplace légèrement vers le nord les moussons saisonnières de l’Afrique. Toute la zone du Sahara, jusqu’alors désert à peu près comme aujourd’hui, et ce depuis 70 000 ans, connaît d’abondantes précipitations qui créent un important réseau hydrographique, et couvre la zone de végétation, laquelle va commencer par attirer les animaux, puis l’homme.

Le peuplement de la vallée du Nil dépendit étroitement  des variations des niveaux du fleuve et des évolutions climatiques régionales puisque la vallée se peupla ou au contraire se vida de ses habitants au gré des épisodes successifs de sécheresse ou d’humidité qu’elle connut. Quand elle était sous les eaux, la vie l’abandonnait pour trouver refuge dans ses marges les plus élevées, auparavant désertiques mais redevenues, sous l’effet du changement climatique, favorable à la faune, donc aux hommes vivant à ses dépens. Au contraire, durant les épisodes de rétractation du Nil, la vallée du fleuve était de nouveau accueillante.

Bernard Lugan      Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours.          Ellipses 2009

Chaque fleuve, à l’âge de l’agriculture, était un fleuve de vie. Les anciens égyptiens étaient à ce point tributaires du Nil qu’ils le vénéraient sous des formes innombrables, principalement en tant que Hâpy, représenté sous les traits d’un homme au fort embonpoint, ses gros seins tombant lourdement sur la poitrine et son ventre débordant par dessus la ceinture. Hâpy semblait mort pendant une grande partie de l’année : La nature était comme épuisée ; les arbres gris de poussière, et quelques carrés de légumes péniblement entretenus formaient dans la campagne les seules tâches de verdure. Le Nil blanc, grossi par les pluies équatoriales, et le Nil Bleu par la fonte des neiges d’Ethiopie, qui ont leur confluence à Khartoum, charrient les sédiments qui vont pendant quelques kilomètres colorer leurs eaux en vert. La montée des eaux est perceptible à Assouan vers le 8 juin, au Caire du 17 au 20, et deux jours plus tard dans le delta. Au Nil vert a succédé le Nil rouge. Le fleuve emplit son ancien lit et commence à recouvrir la campagne. Quand la crue est à son maximum, dans la deuxième quinzaine de septembre, la vallée tout entière est un fleuve peu profond qui s’étend d’un désert à l’autre. Les villes et le villages bâtis sur des tertres sont autant de petites îles réunies par des digues. Brusquement, la nature reprend vie. Bêtes et gens communiquent dans l’allégresse ; Sobek, le dieu crocodile, s’agite dans son bassin. Tous les travaux sont arrêtés. Il suffisait de protéger les digues et les murs. C’était l’époque où les barques sacrées, abandonnant leur port d’attache, transportaient les fidèles dans les lieux de pèlerinage. [Pierre Montet  L’Egypte éternelle  Marabout université. Paris 1970].

Le domaine cultivable était divisé en rectangles d’une superficie allant de 500 à 20 000 hectares, qui étaient alimentés en eau par des écluses pour être inondés d’une hauteur allant de un à deux mètres. Ces eaux étaient ensuite renvoyées vers le Nil par un système de canaux quand, en octobre, le fleuve commençait à décroître et à rentrer dans son lit normal.

Ces deux périodes de la vie égyptienne – nommées perit, quand le fleuve inondait les champs, et chemou quand il se retirait – furent les premières saisons bien définies. Le fleuve peut ainsi être considéré comme le père du calendrier – comme d’ailleurs d’une foule d’autres entreprises, aussi bien industrielles qu’agricoles, à l’âge de l’agriculture. Abstraction faite de toute utilisation industrielle, l’eau jouait naturellement un rôle capital dans toutes les économies agricoles. Il faut 1 500 tonnes d’eau pour faire pousser une tonne de blé, 4 000 tonnes pour faire pousser une tonne de riz et 10 000 pour faire venir une tonne de fibres de coton.

 Histoire inachevée du monde    Robert Laffont 1986

En Europe, début de la transgression flandrienne : réchauffement de l’épisode interglaciaire de l’Holocène. Dans les régions arctiques, l’homme commence à domestiquer les plus gentils des loups… qui deviennent chiens. L’Antarctique, lui, connaît le maximum de sa glaciation.

Étendue des calottes et inlandsis de l’hémisphère nord lors du dernier maximum glaciaire, il y a environ 11000 ans

Holocène ~ 10 000 ans à nos jours.

Mésolithique : ~ 10 000 à ~ 5 000.

~ 10 000                     L’hémisphère Nord connaît une nouvelle avancée des glaces, nommée le  Dryas récent : l’ampleur du phénomène tient plus de la mini-variation climatique que de la tendance générale : elle est courte mais abrupte. Mais dans l’ensemble du reste du monde, c’est bien d’une fonte générale des glaces qu’il s’agit, rehaussant le niveau marin d’une centaine de mètres et c’est ainsi que la Tasmanie, au sud-est de l’Australie se sépare d’elle pour devenir une île, qui va demeurer sans contact aucun avec le reste du monde jusqu’à la conquête de l’Australie par les Anglais, à la fin du XVIII° siècle.

En 1903, on découvrira un squelette dans les gorges de Cheddar, dans le sud-ouest de l’actuelle Angleterre : les Anglais le nommeront Cheddar man et lui attribueront longtemps des yeux marrons, des cheveux noirs et la peau claire ; mais les progrès des analyses de l’ADN, – celui-ci était très bien conservé grâce à l’air frais et sec de la grotte de Cheddar – parviendront en 2018 à des conclusions bien différentes : yeux bleus, cheveux noirs, bouclés et la peau noire.

Bien sûr, nous savons qu’il y a eu des habitants ici depuis au moins un million d’années . Mais depuis la dernière ère glacière, il est le premier homme connu de cette période d’occupation constante de la Grande-Bretagne. Nous savons que la couleur de peau plus claire est apparue au cours de ces 10 000 dernières années, avec l’invention de l’agriculture et la modification des régimes alimentaires, plus pauvres en vitamine DNous ne suggérons pas que Cheddar Man a évolué pour développer une peau plus claire, mais il y a eu des vagues de peuplement du Moyen Orient, de personnes maîtrisant l’agriculture, et elles ont apporté avec elles le gêne d’une couleur de peau plus claire. 

Chris Stringer, musée d’Histoire naturelle de Londres

Reconstitution Cheddar Man. London Natural History Museum

Autour de 10 000 ans avant notre ère, avant la transition agricole, la terre hébergeait de 5 à 8 millions de fourrageurs nomades [chasseurs-cueilleurs. NDLR]. Au I° siècle avant notre ère, il ne restera qu’1 à 2 millions de fourrageurs [essentiellement en Australie, en Amérique et en Afrique], mais ils ne pèseront plus rien en comparaison des 250 millions de cultivateurs du monde.

Yuval Noah Harari            Sapiens Une brève histoire de l’humanité    Albin Michel  2015

~ 9 600                        Dans l’actuelle Turquie, proche de la frontière avec la Syrie, plein nord de Palmyre, à Göbekli Tepe, des hommes édifient une vingtaine de sites de mégalithes en forme de T, d’un diamètre d’environ 30 mètres, sculptés d’un impressionnant bestiaire : serpents, renards, sangliers, scorpions, grues. Ce sanctuaire sera actif jusqu’en ~ 8200. Il se trouve que l’engrain le plus ancien  – une variante domestiquée du blé sauvage – a été trouvé dans les collines de Karacadag, à une trentaine de kilomètres. Ces édifices existent -ils parce qu’à proximité poussait le blé qui permettait de nourrir les bâtisseurs, ou bien a-t-on planté le blé quand il a fallu nourrir ces hommes ?

Gobekli Tepe Enigma, Turkey - Go4Travel Blog

chaque pilier pèse jusqu’à 7 tonnes, pour une hauteur de 5 mètres.

Skull fragments with carved long, deliberate lines found ...

~ 9 500                  Un groupe de chasseurs établit un campement sur les bords du Verdanson, là même où, 10 000 ans plus tard, se créera Montpellier. Premiers arcs, une révolution en matière d’armes.

~ 9 000                      Début de l’élevage de la chèvre et du mouton en Anatolie. Les Chinois prennent déjà de l’avance en découvrant l’alcool… de riz bien sûr : c’est à Jiahu, dans le Henan, où l’on trouvera en 2005 des jarres recelant des traces de résidus de fermentation.

Dans l’Oural, les premiers chamans ? C’est peut-être aller un peu vite, mais ce n’est pas impossible : dans un tronc de mélèze alors vieux de 157 ans, des hommes sculptent celle que l’on nomme aujourd’hui l’idole de Shigir, un totem haut de 5.30 mètre : des yeux réduits à deux simples fentes, une bouche en O, et un corps longiligne recouvert d’incisions.

Ce totem sera mis au jour en 1890, éclaté en plusieurs morceaux, à 4 mètres de profondeur dans une tourbière dont l’acidité naturelle avait permis de la conserver en ralentissant la décomposition des matières organiques. Vladimir Tolmachev, un archéologue sibérien en fera le relevé en 1914. Il sera depuis lors exposé au musée régional de Sverdlovsk, à Iekaterinenbourg, après avoir subi les aléas de l’histoire récente. Une partie de l’idole a en effet disparu durant l’époque soviétique, la statue d’origine, haute de 5,30 m. ayant ainsi été réduite à 2,80 m.

~ 8 500                        Les plus grandes colonies de peuplement du monde sont des villages comme Jéricho, qui compte quelques centaines d’individus. En ~ 7 000, la ville de Çatal Höyük, en Anatolie, comptera entre 5 000 et 10 000 habitants, peut-être alors la plus grande agglomération du monde. Aux V° et IV° millénaires, des villes comptant plusieurs dizaines de milliers d’habitants surgiront dans le Croissant fertile, chacune dominant tout à tour une multitude de villages voisins. En ~3 100, toute la vallée du Nil inférieur sera unie dans le premier royaume égyptien.

Yuval Noah Harari            Sapiens Une brève histoire de l’humanité    Albin Michel  2015

~ 8 000                         Les glaciers fondent en Amérique du Nord, libérant les eaux d’immenses lacs qui refroidissent les courants marins et produisent un refroidissement des zones bénéficiaires du Gulf stream. Mais la principale manifestation de la fin de la dernière glaciation – le Würm -,  est un réchauffement, qui éloigne les hommes de la proximité des grottes et cavernes – mettant ainsi fin à l’art pariétal en Europe occidentale  -. Les rennes migrent vers le nord ; les mammouths, impuissants à s’adapter, disparaissent, et, dans nos zones désormais tempérées, l’agriculture permanente apparaît : l’homme, qui vivait jusqu’alors essentiellement de cueillette, chasse et pêche, en petites cellules nomades va se  sédentariser, les premiers foyers se situant entre Méditerranée et Mer Noire : Grèce, Turquie et branches vers les actuels Irak, Syrie et Palestine Israël. Cette sédentarisation va donner naissance aux premiers villages où l’on inventera les premiers outils agricoles [2] : faucille, meule ; on a alors des rendements de l’ordre de 3 grains récoltés pour deux semés. La pierre taillée cède la place à la pierre polie, on invente aussi la poterie. Plus au sud, au Sahara, vert depuis une vingtaine de siècles au plus, disparaissent les Kiffiens, peuple de pêcheurs : on retrouvera des tessons de leurs poteries à Gobero, à peu près à 150 km au sud-est d’Agadez. Plus au sud encore, en 2012, on retrouvera à proximité du lac Turkana 27 squelettes portant tous des traces de blessures profondes : la première guerre connue ?

La sécheresse réapparut [dans la zone de latitude saharienne en Afrique] et la vallée du Nil qui redevint un milieu refuge commença à être repeuplée, essentiellement à partir du Sahara et du désert oriental.

Cette période de l’Aride intermédiaire ou Aride mi-holocène paraît avoir été considérable pour l’évolution de la vallée du Nil, car elle entraîna le repli vers le fleuve de populations sahariennes pratiquant l’élevage des bovins et des ovicapridés. Or ce mouvement de pasteurs venus depuis le Sahara oriental et central explique en partie l’éveil égyptien. La naissance de l’Egypte semble en effet due à la rencontre entre certains néolithiques sahariens et les descendants des hommes de l’Adaptation nilotique. Vers 5 500 avant J.C. débuta d’ailleurs le prédynastique qui fut la période formative de l’Egypte.

Bernard Lugan      Histoire de l’Afrique           ellipses 2009

La population de l’ensemble de la terre serait au maximum de dix millions. Le littoral méditerranéen de notre actuel Languedoc suit à peu près une ligne de Rosas à Marseille. La Durance, jusque là fleuve côtier indépendant du Rhône, ayant son delta dans l’actuelle plaine de la Crau, a rehaussé sa rive gauche par apport de galets  à tel point qu’elle ne peut plus franchir le pertuis de Lamanon – 7 km au nord de Salon de Provence, à l’extrémité orientale de la chaîne des Alpilles – et trouve le seuil d’Orgon, plus en aval en contournant les Alpilles par le nord, devenant ainsi un affluent du Rhône, dans lequel elle se jette en Avignon. A l’autre bout de la France, on va à pied sec du site de Calais à celui de Douvres : c’est alors un isthme et pas encore un détroit… et très loin de là à l’est, l’actuel détroit de Behring lui aussi est un isthme permettant le passage des humains comme des animaux. Les Apaches, qui vivent aujourd’hui dans des réserves du sud-ouest des Etats-Unis, se disent descendants des Mongols, car ils ont tous deux une marque bleue au bas du dos, à l’emplacement du rein droit : il s’agit d’un nævus pigmentaire, venant d’une hypermélanose, qui disparaît au cours de l’enfance. En Champagne, on l’appelle encore tâche d’Attila.

J’aimerais savoir comment était la vie, il y a dix mille ans, disait Pépé. J’y pense souvent. La nature devait ressembler à celle d’aujourd’hui, avec les mêmes arbres, la même terre, les mêmes nuages, la même neige qui tombait de la même façon sur l’herbe et qui fondait, le printemps venu. Les gens exagèrent les changements de la nature, comme si elle était si légère ! […] La nature résiste aux changements. Et si changement il y a , la nature attend de voir s’il peut durer. Dans le cas contraire, elle l’écrase de tout son poids ! Il y a dix mille ans, la truite, dans le torrent, devait être toute pareille à celle de maintenant.

[…] C’est pour ça que j’aimerais y aller ! Pour voir comment on a appris ce que nous savons aujourd’hui. Prends un chevreton par exemple. Il n’y a rien de plus simple. Traire la chèvre, chauffer le lait, le faire cailler et presser le tout, chacun l’a vu faire bien avant de savoir marcher. Mais comment a-t-on découvert que la meilleure façon de cailler le lait était d’utiliser un estomac de chevreau, le gonfler comme un ballon, le sécher, le tremper dans l’acide, le réduire en poudre et jeter quelques grains de cette poudre dans le lait chaud ? J’aimerais bien savoir comment les femmes ont découvert ça ?

[…] C’est ça que j’aimerais savoir si j’étais un corbeau sur un arbre ! Toutes les bêtises qu’on a dû faire ! Et petit à petit, lentement, le progrès.

[…] Le fil du savoir, que la nature n’écrase pas, ressemble au fil d’or qui court dans une roche.

John Berger      La Cocadrille    La Fontaine de Siloé  1992

Début de l’élevage de la vache en Anatolie. Début de la domestication du mil au sud du Sahara, au nord-nord-est du fleuve Sénégal. Les changements alimentaires de l’homme, par le passage du cru au cuit, lui font ressentir le besoin de sel.

~ 7 500                         Début de l’exploitation des mines de sel à Hallstatt, dans l’actuelle Autriche. En 2004, un archéologue trouvera dans une tombe humaine à Chypre, le squelette d’un chat : c’est la plus ancienne trace du matou.

~ 7 000                        Le mouton arrive dans ce qu’est aujourd’hui le midi de la France : ils vont commencer à tracer des drailles, sans avoir alors de berger, la survie leur commandant la transhumance pour fuir les chaleurs de l’été comme les rigueurs de l’hiver.

Dans l’actuel Pérou, l’homme cultive la papa – la pomme de terre – : le carbone 14 en trouvera des traces dans les grottes le long du Rio Chilca, au sud de Lima. Trois mille ans plus tard, on retrouve des traces de la même papa, près de Casma, dans le nord du Pérou. On va dénombrer dans les Andes et les vallées boliviennes plus de 1 400 variétés de pomme de terre. Les indiens mettront assez vite au point le chuño, un produit de déshydratation de la pomme de terre : exposée pendant trois nuits au gel, elle l’est ensuite au soleil, puis foulée pour rendre son eau. Après 45 jours de séchage, vous avez le chuño.

~ 6 500                        Après un intervalle aride, le Sahara entre dans sa dernière période humide et ce sont des nomades qui le peuplent : les Ténéréens, à peu près pour 2000 ans. On retrouvera leurs outils sur le même site que leur prédécesseurs – les Kiffiens- à Gobero, au sud-est d’Agadez. On retrouvera aussi une nécropole dans le Ténéré, au nord d’Agadez, remontant à 1 000 ans plus tôt, soit ~7 500, en un temps que l’on nomme aujourd’hui celui du Sahara vert. C’est à peu près de cette époque aussi que date le début d’une émigration vers l’Est, c’est-à-dire vers l’abondance de l’eau du Nil : ce sont les ancêtres des Égyptiens, dont on ne sait pas grand’chose ; on leur attribue plusieurs cultures : du Fayoum, de 6000 à 4000, méremdienne, de 4800 à 4200, omarienne, de 4600 à 4400, badarienne de 4400 à 4000, Nagada I de 4000 à 3500 et Nagada II de 3500 à 3200, les premières s’étant installées en Basse Égypte, près du delta du Nil, les plus récentes, remontant vers la Haute Égypte, jusqu’au nord d’Assouan.

vers ~ 6 200                 La déglaciation est déjà à l’œuvre en Amérique du Nord. La digue de glace qui, jusque là, retenait les eaux de l’immense lac Agassiz , se rompt brutalement : cette énorme masse d’eau douce se déverse brutalement dans l’Atlantique, dont le niveau augmente d’un mètre et demi, entraînant un brusque refroidissement pour quelques décennies de l’Europe, par arrêt du Gulf Stream. Cela va provoquer un premier relèvement du niveau de la Méditerranée.

~ 6 000                        Invention de la céramique.  On estime qu’en Europe de l’Ouest, il faut 5,5 hectares de terrains agricoles pour subvenir à un individu ; à la révolution industrielle, en 1850, 1,2 hectares seront suffisants. En Chine à la même époque, il faut 8,5 hectares, 0,5 hectare en 1850. Sur le territoire de la future région Occitanie, les premiers oliviers s’implantent : ils viennent du Maroc.

vers ~ 5 800              L’augmentation générale de la température a provoqué la fonte des glaciers d’Europe occidentale et d’Eurasie, et l’expansion thermique des océans : les deux phénomènes se traduisent par une montée du niveau de la Méditerranée d’à peu près 90 m [3]. Elle est alors au maximum de son extension : les cordons littoraux du Languedoc et du Roussillon n’existent pas encore. Un verrou sépare la mer Méditerranée – Marmara plus précisément – du lac d’eau douce aujourd’hui nommé Mer Noire, dont le niveau est inférieur de 150 m. Le niveau se met à dépasser celui du verrou, et la Méditerranée se déverse, doucement d’abord, puis, érosion aidant, de plus en plus vite, dans ce lac, jusqu’à équivalence des niveaux. Le phénomène est identique pour la mer d’Azov et la Mer Caspienne, par un autre passage. On ne sait pas en combien de temps cela se fit, mais Noé en eut tout de même assez pour construire une arche et y sauver tout ce qui pouvait l’être ; toutes ces populations se réfugièrent probablement le long des fleuves qui alimentent la Mer Noire : Dniepr et Danube.

Une autre hypothèse parle de la rupture d’une poche d’eau subglaciaire, dans les grandes plaines d’Ukraine, de très grande dimension, qui se serait brutalement déversé dans la Mer Noire en ~ 6700.

Yahvé fit disparaître tous les êtres qui étaient à la surface du sol, depuis l’homme jusqu’aux bêtes, aux bestioles et aux oiseaux du ciel : ils furent effacés de la terre et il ne resta que Noé et ce qui était avec lui dans l’arche. La crue des eaux sur la terre dura cent cinquante jours.

Genèse 7        17

C’est de ce millénaire que datent les premières traces de l’existence du vin, en Géorgie, en Arménie – à Haji Tiruz Tye et  Vaïots Dzor, proches de l’actuelle frontière entre l’Iran et la Turquie -, dans les Monts Zagros en Iran ; selon la Bible le vin apparaît quand baissent les eaux du déluge. Plus tard, entre ~5000 et ~3000, on en trouvera à Areni, à l’est du lac de Van, à Godin, Tyr, Uruk, Ur, Tell, en Mésopotamie.

 

~ 5 750                        On trouve en Anatolie des figurations devenues célèbres de la Déesse-Mère en Maîtresse des Animaux. Dame des créatures sauvages, elle fait visiblement corps avec la nature, fraternisant avec les bêtes les plus indomptées.

Françoise Gange       Les Dieux menteurs.     La Renaissance du Livre 2001

Toute l’Europe néolithique, à en juger par les mythes et les légendes qui ont survécu, possédait un ensemble de concepts religieux remarquablement homogène, fondé sur le culte de la Déesse Mère [4] aux si nombreuses appellations, que l’on connaissait aussi en Syrie et en Lybie. […] L’Europe ancienne n’avait pas de dieux… La Grande Déesse était considérée comme immortelle, immuable et toute puissante ; et le concept de la filiation par le père n’était pas encore apparu dans la pensée religieuse.

Robert Graves      Les mythes grecs

~ 5 500                         Au nord de l’actuel Kazakhstan, l’homme commence à domestiquer le cheval, non seulement pour être monté mais aussi pour fournir la viande et le lait. Il est bien possible que cette antériorité du cheval sur les bovins et les ovins tienne à ce que le premier se débrouille tout seul pour se nourrir toute l’année quand les seconds doivent être nourris pendant l’hiver.

~ 5 400 à ~ 2 700          A l’embouchure du Dniestr sur la mer Noire, dans l’actuelle Roumanie et Moldavie, se développe la civilisation de Cucuteni-Tripolye, et sur le Danube, celle de Lepenski Vir. Ils vont construire des villes qui pourront avoir jusqu’à 20 000 habitants, d’une durée de vie très courte, 40, 50 ans au bout desquels elles étaient brûlées, sans doute parce que la cueillette imposait le déménagement. Des changements climatiques y mirent fin, non sans qu’il aient cherché à survivre en se réfugiant dans des grottes.

www.culture.gouv.fr/culture/arcnat/harsova/fr/index.html

Plus près de chez nous, dans l’actuelle Allemagne, à Herxheim, près de Spire, des hommes se sont livrés au cannibalisme, on ne sait pas très bien pourquoi, probablement plus par obéissance à des pratiques culturelles que parce que le ventre criait famine : toujours est-il qu’une centaine d’hommes en ont croqué à peu près un millier d’autres !

Premières cités lacustres sur les lacs alpins : www.chalain.culture.gouv.fr/fr/

~ 5 300                                    A Santa Ana Florida, dans l’actuel Equateur, les Mayo Chinchipe consomment couramment du cacao : on en retrouvera des traces dans des éclats de poterie : grains d’amidon caractéristiques de la plante, traces de théobromine (un composé spécifique aux fèves mures de cacao) et ADN anciens de cacaoyer.

Néolithique : ~ 5 000 à ~ 2 100 ans. On va baptiser révolution néolithique, le passage du stade de la cueillette à celui de l’élevage et de l’agriculture, de la fonction de prédateur à la fonction de producteur. Cette révolution, née au Moyen Orient a gagné l’Europe par deux voies principales : l’une, maritime qui, par les Cyclades et la Sicile, gagne l’Afrique du Nord et le sud de l’Europe ; l’autre, terrestre, part du Caucase pour gagner l’Europe Centrale puis les îles britanniques. On circulait donc, et souvent les matières alors précieuses circulaient aussi, et ce, parfois dès le paléolithique : l’obsidienne, roche volcanique noire de l’île de Milo, circule dans toute la Grèce. Les bracelets en coquille de spondyle de la Méditerranée atteignent toute l’Europe Centrale, on retrouve des coquillages des bords de l’Atlantique dans des tombes d’Alsace. Et voyagent aussi le cuivre de la Bulgarie, l’or du Caucase, le sel de l’Atlantique. Le silex jaune du Grand Pressigny, en Touraine, se retrouve jusqu’aux Pays Bas et en Suisse.

vers ~ 5 000              Peintures et gravures pariétales du Sahara, au long de la voie de circulation qui va des bords du Nil à l’Atlantique : c’est le centre d’art préhistorique le plus riche du monde. Si le néolithique représente le stade le plus évolué de civilisation au Sahara, les peintures et gravures pariétales ont commencé beaucoup plus tôt. Alors humide et fertile, le Sahara est peuplé d’hommes venant aussi bien de l’Europe Blanche que de l’Afrique Noire ou d’Afrique de l’est. La densité est l’une des plus fortes du monde. La présence de meules et de broyeurs, si elle ne suppose pas obligatoirement une agriculture – dont nous n’avons pas de trace – signifie au moins la cueillette de graminées sauvages, pratiqué tant par les chasseurs que par les pêcheurs. L’artère principale de cette vie, c’est le fleuve Tafessasset qui prend sa source au nord du Tassili des Ajjers pour alimenter, 1 200 kilomètres au sud, le lac Tchad, lequel occupait alors à peu près 100 000 km². [Vers 1910, il occupera encore de 20 à 23 500 km² ; il passera à 9 000 km² dès 1973, et sera pratiquement à sec  en 1984]. C’est le lieutenant méhariste Charles Brenans, chef du poste de Djanet qui découvrit les croquis du Tassili des Ajjers à partir de 1934.

Toute cette eau ne va pas s’évaporer, mais très souvent partir dans les profondeurs : on parle aujourd’hui de véritables mers souterraines. Muhamar Khadafi sera le premier à avoir les moyens d’aller la chercher, à 800 mètres de profondeur, dans le sud lybien où les prospecteurs estimeront le volume d’eau à 120 000 milliards de m³. Ses installations une fois terminées, en 2010, bien qu’endommagées par les bombardements de l’OTAN en 2011, devraient débiter 6.5 millions de m³ par jour, et ce pendant plus de 50 000 ans avant d’arriver à épuisement de la ressource ! 6.5 millions de m³ par jour, cela signifie 75 m³/sec, c’est-à-dire moins que le débit du Cher. À Beaucaire, le Rhône est à 1 700 m³ sec.

Les pasteurs domestiquent alors le dromadaire, [réapparu après une éclipse de milliers d’années, car les premiers hommes du Sahara l’ont représenté : il était alors sauvage] mais encore le mouton et surtout la chèvre, puis enfin le bœuf. Outre les poissons et coquillages, on a trouvé des restes d’hippopotames, de crocodile, tortue, moules. Les pasteurs se font aussi chasseurs et il s’agit alors de rhinocéros, girafe, éléphants, antilope, âne sauvage, lynx et même le lion. De nos jours, on compte dans le monde 1 600 000 espèces animales décrites et répertoriées ; et le nombre de toutes celles qui n’ont pas encore été découvertes est beaucoup plus important.

L’outil était donc développé : haches polies, flèches etc, mais aussi bijoux faits avec des coquilles d’œufs d’autruche coupées en rondelles, voire avec du quartz ou encore de l’amazonite.

En 2006, on va découvrir les ossements d’un homme que l’on baptisera La Braña 1, du nom de la grotte où il a été exhumé, près de Valdelugueros, dans la province de León, en Espagne. Le séquençage complet de son génome, à partir de l’une de ses dents permet de dresser son portrait robot, d’où il ressort qu’il est un beau Noir aux yeux bleus.

Alors qu’on pensait jusqu’alors que nos ancêtres européens avaient acquis une peau claire dès le paléolithique supérieur, du fait d’un moindre rayonnement UV, il s’avère qu’il n’en est rien. L’évolution vers un teint plus pâle pourrait finalement être intervenue beaucoup plus tard, au néolithique, à la faveur d’une modification du régime alimentaire comportant un apport moindre en vitamine D. En revanche, La Braña 1 était déjà porteur de la mutation génétique qui confère des yeux bleus aux humains modernes. Selon les chercheurs, cette rare combinaison génétique est, aujourd’hui, absente des populations européennes. D’ailleurs, en comparant le génome de La Braña 1 avec celui des Européens d’aujourd’hui, les scientifiques ont estimé que ceux-ci étaient génétiquement éloignés. Toutefois, ils ont relevé certaines similitudes avec les populations scandinaves du nord de l’Europe, tel que Suédois et Finlandais. Par ailleurs, des comparaisons avec d’autres fossiles, notamment ceux découverts récemment sur le site de Mal’ta, près du lac Baikal, en Sibérie, montrent qu’il y a une continuité génétique – et donc un ancêtre commun – entre les populations de l’Eurasie occidentale et centrale, depuis le paléolithique supérieur jusqu’au mésolithique.

Mais l’autre grande surprise contenue dans le génome de l’individu La Braña 1 réside dans ses défenses immunitaires. En effet, ce chasseur-cueilleur ibérique possédait déjà plusieurs mutations génétiques associées à la résistance aux infections bactériennes chez les humains modernes. Des variations dont on pensait jusqu’ici qu’elles avaient émergé avec l’apparition de l’agriculture et de l’élevage, du fait des contacts rapprochés avec les animaux. Il faudra donc envisager d’autres hypothèses pour expliquer cette évolution. C’est finalement sur le plan digestif que La Braña 1 était le moins bien doté puisqu’il présentait une intolérance au lactose [5] et une faible capacité à digérer l’amidon. Toutefois, avant de pouvoir généraliser cet ensemble de caractéristiques, il faudra séquencer les génomes d’autres chasseurs-cueilleurs européens du mésolithique.

Sophie Bartczak                   Le Point du 15 02 2014

Sur le site des Almendres, proche d’Evora au Portugal, des hommes dressent un cromlech : deux cercles concentriques dont le plus grand fait 19 mètres de diamètre. Le site va rester actif pendant plusieurs millénaires, jusqu’au néolithique récent, et s’enrichir d’autre mégalithes, dont quelques uns gravés. C’est le point de départ du mégalithisme qui va se diffuser surtout par voie de mer, vers le nord, la Bretagne et l’Angleterre, mais encore l’Hérault et l’Aveyron, Arles, sur les rives méditerranéennes de la France. Cela nous vient d’Asie Mineure ; la parenté est claire avec ce que l’on peut voir alors dans les Cyclades, en Crète, à Mycènes, Malte et sur l’emplacement de Troie.

A Babylone, on se lamente déjà sur cette fichue jeunesse :

Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture.

Vu sur une poterie

Dans les zones basses et chaudes de l’actuel Mexique, ou au Guatemala, les Indiens obtiennent du maïs à partir d’une plante sauvage – teocentli : Euchloena mexicana -.

On ne saurait trop insister sur le bouleversement vraiment révolutionnaire que la découverte du maïs (… au Mexique) apporta dans la vie des hommes. Un des éléments les plus importants sans doute de cette révolution a été la possibilité désormais ouverte aux agriculteurs d’accumuler des réserves suffisantes pour se nourrir d’une récolte à l’autre (avec l’appoint de la chasse et de la cueillette) au moyen d’un travail relativement réduit. Morris Steggerda a calculé qu’un paysan maya du Yucatan, cultivant son champ selon les méthodes traditionnelles encore en usage, ne doit fournir que cent quatre-vingt-dix jours de travail par an pour nourrir sa famille et lui-même. La culture du maïs a donc permis aux Indiens d’échapper à l’épuisante nécessité de la quête quotidienne du gibier ou des plantes sauvages, et leur a donné du temps, base indispensable d’une vie sociale, religieuse, artistique complexe [6]. C’est sur cette base qu’ont été bâties toutes les civilisations de cette partie du monde.

Jacques Soustelle       Les origines de l’Amérique précolombienne 1986

De même pour le manioc dont le premier usage en Amérique centrale est révélatrice de l’ingéniosité de l’homme.

La plante est cultivée pour ses racines tubéreuses dont on fait de la farine, du pain, du tapioca, de l’amidon et une boisson alcoolisée, bien qu’à l’état naturel, ses racines soient vénéneuses. Le toxique, une sorte de cyanure, est supprimé par un procédé qui combine le grattage, la compression et la fermentation des racines tubéreuses. Mais comment les Indiens d’Amérique Centrale découvrirent-ils cela ?  S’apercevoir que des racines étaient vénéneuses n’était peut-être pas difficile mais le fait de supprimer le toxique et de découvrir que la partie restante était non seulement comestible mais qu’elle pouvait servir de nourriture de base témoigne qu’une logique investigatrice était à l’œuvre. Cette logique investigatrice fut d’abord bâtie dans des modèles de relations purement matérielles et, plus tard, dans des idées ou théories plus générales.

Colin Ronan       Histoire mondiale des sciences          Seuil     1988

En Chine, on cultive déjà du blé et du millet au nord, du riz au sud. Le riz chinois est de la variété Orysa Sativa. Celui qui sera introduit beaucoup plus tard en Afrique de l’Ouest est de la variété Orysa Glaberrima. Mais c’est le riz chinois qui se répandra dans le monde entier. Le porc et le chien sont domestiqués. La Chine du nord, celle du Hoang-Ho est la plus développée.

Le tissage du chanvre et la sériciculture sont connus :

Dès l’Antiquité, les éleveurs de vers à soie provoquèrent artificiellement l’incubation. La soie que les Chinois appellent volontiers du nom affectueux de Petit Trésor – est le produit d’une activité agricole délicate, la sériciculture, ou élevage du ver à soie, qui nécessite le respect de règles scrupuleuses que les Chinois mirent fort longtemps à accepter de divulguer hors des frontières de la Grande Muraille. À l’origine de ce tissu si doux au toucher et à l’éclat incomparable, il y a une grosse chenille blanchâtre, du nom de Bombyx mori, recouverte d’une sorte de duvet. Tout commence au début de l’été lorsque la femelle papillon, issue de cette chenille, pond environ cinq cents œufs jaunes qui virent au gris pierre. Au printemps suivant éclosent les vers, qui se nourrissent de la feuille de mûrier blanc (Morus alba). Dès l’Antiquité, les éleveurs de vers  à soie provoquèrent artificiellement l’incubation des œufs, y compris en les faisant couver par des femmes, nichés contre leur poitrine, dans de petits sacs. Le ver à soie ne vit que six semaines, au cours desquelles il ne cesse pratiquement pas de se nourrir. Au bout d’un mois, le ver devient une chenille dont la taille est huit mille fois supérieure à celle de l’œuf initial. Une fois la quatrième mue accomplie, le ver peut enfin développer les quelque mille six cents mètres de fil de son cocon ; celui-ci est sécrété au moyen des deux glandes séricigènes et la formation du cocon est due à la rotation de la tête du ver dont il a été calculé qu’il effectuait, pour la circonstance, plus de trois cent mille mouvements d’affilée. Une fois le cocon achevé, le ver s’endort pour former la chrysalide et, quinze jours plus tard, le papillon est prêt à s’envoler du cocon. L’éleveur doit alors empêcher la chrysalide de se transformer en papillon, car ce dernier, en sortant du cocon, en détruit partiellement le fil, le rendant inutilisable. Dans l’Antiquité, les éleveurs se hâtaient de vendre les cocons aux soyeux avant que le papillon le brise. Plus tard, la solution consistant à les ébouillanter, afin de tuer le papillon, fût découverte. Cette opération permet, au passage, de les ramollir.

Dans la Chine ancienne, on agitait une branche de bruyère dans le bain où les cocons étaient étuvés de manière que les fils s’y accrochent afin de faciliter leur dévidage. Il convient ensuite, grâce à un peigne, de retrouver l’extrémité des fils dont quatre, au moins, doivent être dévidés en même temps, pour permettre à l’opération de tissage de se dérouler sans encombre. Utilisant d’abord un fuseau à main, les Chinois inventèrent le rouet qui traitait des fils se dévidant sur plus d’un kilomètre. Comme celui de la laine et du coton, le tissage de la soie se fait sur un métier à tisser. Avant ou après tissage, la soie, sous forme de taffetas, de serge, de moire, de damas, de velours, se satin et de bien d’autres variétés encore, était colorée au moyen de teintures végétales ou minérales qui renforçaient davantage encore son éclat.

José Frèches                     La Route de la Soie. XO Éditions 2003

vers ~ 4 800                 Sur le territoire de ce qui sera la Gaule, les premières communautés agropastorales, cultivant le blé et l’orge, élevant porcs et moutons, prennent le pas sur les derniers chasseurs-cueilleurs du paléolithique.

Dans les forêts du climat tempéré froid de l’Europe moyenne, le repos végétatif et la chute des feuilles ont lieu en hiver, et un certain ralentissement de la végétation se produit en été. La forêt climacique, composée de feuillus, comporte elle aussi trois étages de végétation : l’étage arboré de chênes, de hêtres et de charmes peut s’élever à trente ou quarante mètres ; le sous-étage arbustif est composé de noisetiers, de saules, de houx, de cornouillers, etc. ; le sous-bois buissonnant est de composition variée. La biomasse totale d’une telle forêt, qui peut atteindre 400 tonnes de matière sèche par hectare, est l’une des plus élevées qui soient. Elle est donc plus dense, plus puissante, plus résistante à la hache et au feu que la forêt des régions tempérées chaudes. Pourtant l’augmentation de la population au néolithique final et au début de l’âge de bronze et, par conséquent, la répétition de plus en plus fréquente des cultures sur abattis-brûlis ont fini par aboutir, là aussi au déboisement. Dans ces régions comme sur le pourtour méditerranéen, une silva, un saltus et un ager se sont formés, mais leurs proportions relatives étaient très variables d’une région à l’autre.

Marcel Mazoyer, Laurence Roudart, Histoire des agricultures du monde du néolithique à la crise contemporaine, Paris, Éditions du Seuil, 1997, 533 p.

Mais chasseurs-cueilleurs et agriculteurs n’étaient pas deux catégories bien distinctes et opposées : une analyse un peu poussée montre que ce sont les chasseurs-cueilleurs qui sont devenus agriculteurs :

[…]     Partout où l’on a des données suffisantes sur la néolithisation, on voit les chasseurs-cueilleurs procéder à des expérimentations agricoles, ou faire de la poterie, ou se lancer dans la cueillette plus intense, avec des instruments de préparations lourds, ou faire des stocks alimentaires. Cette diversité apparente relève d’une logique globale.

Pour la saisir, il nous faut maintenant prendre acte de deux thèses simples et peu contestables. La première est que les chasseurs-cueilleurs connaissent fort bien les principes de la reproduction tant des plantes que des animaux. C’est ce que montre le fait que certains laissent des tubercules sur place et ne les récoltent pas tous, comme ces Pygmées qui réenfouissent un morceau d’igname sauvage après la collecte ; c’est ce que montrent les donnée américaines, qu’elles soient ethnohistoriques ou archéologiques, où l’opposition entre chausseurs-cueilleurs et agriculteurs n’est pas nette. Comment d’ailleurs, des gens qui dépendent de la chasse et de la cueillette auraient-ils observé leur vie durant les animaux et les plantes sans avoir comment ils se reproduisent ?

La seconde thèse est que, si les chasseurs-cueilleurs ne se lancent pas dans la pratique agricole, ce n’est pas faute de connaissances, c’est qu’elle est incompatible avec leur mode de vie nomade.

Lorsqu’ils inventent et multiplient la poterie, lorsqu’ils intensifient la collecte et que ceci nécessite un outillage de plus en plus complexe (récipients, mortiers en pierre, paniers en fibre, nasses et barrages à poissons, claies de séchage etc…), lorsqu’ils commencent une petite agriculture, lorsqu’ils font un peu de stockage (fosses, greniers), tout cela, jusqu’à un certain point, reste compatible avec la vie nomade. Mais accumulation des inventions et la multiplication de leurs équipements entraînent leur alourdissement. Elles freinent ou limitent leur mobilité. Les chasseurs-cueilleurs tendent à rester plus longtemps dans un même lieu ; ils tendent à devenir plus sédentaires. Or rien n’est plus difficile que de s’occuper d’un jardin si l’on doit souvent en être éloigné. La sédentarité croissante, et presque obligée, des chasseurs-cueilleurs favorise leur implication dans l’agriculture.

L’enchaînement des causes et des effets est aisé à comprendre. Rien dans les connaissances n’empêchait les chasseurs-cueilleurs de s’adonner à une pratique agricole. Mais une pratique importante était incompatible avec leur mode de vie nomade. Le progrès technique, perceptible dans les dernières années du Pléistocène (~15 000 – ~10 000) conduit à une réduction de leur mobilité, voire à une véritable sédentarité. Ce qui favorise le développement de l’agriculture qui, jusqu’ici n’avait été pratiquée qu’à une toute petite échelle. Pour résumer, c’est la multiplication des inventions, incompatibles, à terme, surtout si elles doivent être développées, avec le nomadisme (poterie, mortier, stocks, petite agriculture) qui conduit insensiblement à l’adoption pleine et entière de l’agriculture.

On aura noté dans ce raisonnement que la petite agriculture n’est qu’une cause parmi d’autres du développement de l’agriculture, qui joue dans le contexte particulier de l’Amérique tropicale, et ne joue d’ailleurs qu’en combinaison avec d’autres causes. Ailleurs, ce sont les autres facteurs qui apparaissent comme majeurs (mortiers et autres outils de préparation des ressources alimentaires, stockage). Globalement, c’est le progrès technique qui doit être vu comme la cause fondamentale de l’adoption de l’agriculture.

Les chasseurs-cueilleurs, alourdis par un outillage toujours plus complexe et diversifié, sont devenus sédentaires. En retour, cette sédentarité a permis l’intensification des activités qui les alourdissaient déjà : et c’est en approfondissant ce qu’ils faisaient déjà que les chasseurs-cueilleurs sont devenus agriculteurs.

Geoffroy de Saulieu, Alain Testart.           L’Histoire n° 387 Mai 2013

La plus grande escroquerie de l’histoire

Pendant 2,5 millions d’années, les hommes se sont nourris de la cueillette des plantes ou de la chasse des animaux qui vivaient et se reproduisaient sans leur intervention. L’Homo erectus, l’Homo ergaster et le Neandertal ramassaient des figues sauvages et chassaient des moutons sauvages sans décider où les figuiers devaient s’enraciner, dans quelle prairie un troupeau de moutons devait paître ou quel bouc devait féconder quelle chèvre. L’Homo sapiens se répandit depuis l’Afrique de l’Est vers le Moyen-Orient, l’Europe et l’Asie, et pour finir l’Australie et l’Amérique – mais partout où ils allèrent les Sapiens continuèrent aussi de vivre en cueillant des plantes sauvages et en chassant des bêtes sauvages. Pourquoi faire autrement quand votre mode de vie vous nourrit amplement et perpétue tout un monde de structures sociales, de croyances religieuses et de dynamiques politiques ?

Tout cela changea voici environ 10 000 ans, quand les Sapiens se mirent à consacrer la quasi-totalité de leur temps et de leurs efforts à manipuler la vie d’un petit nombre d’espèces animales et végétales. De l’aurore au crépuscule, ils se mirent à semer des graines, à arroser les plantes, à arracher les mauvaises herbes et à conduire les troupeaux vers des pâturages de choix. Un travail qui, dans leur idée, devait leur assurer plus de fruits, de grains et de viande. Ce fut une révolution du mode de vie : la Révolution agricole.

La transition agricole commença autour de 9 500-8 500 avant l’ère commune dans les terres montagneuses du sud-est de la Turquie, de l’ouest de l’Iran et du Levant. Elle s’amorça lentement et dans une zone géographique restreinte. Blé et chèvres furent domestiqués autour de 9 000 ; pois et lentilles vers 8 000 ; oliviers vers 5 000; chevaux autour de 4 000; et vignes 3 500. Certains animaux et végétaux, comme les chameaux et les anacardiers (noix de cajou) furent domestiqués encore plus tard, mais vers 3 500 avant notre ère la principale vague de domestication était terminée. Aujourd’hui encore, malgré nos technologies avancées, plus de 90 % des calories qui nourrissent l’humanité proviennent de la poignée de plantes que nos ancêtres domestiquèrent entre 9 500 et 3 500 : blé, riz, maïs, pommes de terre, millet et orge. Aucun animal ni aucun végétal important n’a été domestiqué au cours des deux derniers millénaires. Si nos esprits sont ceux des chasseurs-cueilleurs, notre cuisine est celle des anciens fermiers.

Les savants croyaient autrefois que l’agriculture s’était répandue depuis un seul point d’origine moyen-oriental vers les quatre coins de la planète. De nos jours, les spécialistes pensent que l’agriculture a surgi indépendamment dans d’autres parties du monde, et non parce que les cultivateurs du Moyen-Orient auraient exporté leur révolution. Les habitants d’Amérique centrale domestiquèrent le maïs et les haricots sans rien savoir de la culture du blé et des pois au Moyen-Orient. Les Sud-Américains apprirent à faire pousser des patates et à élever des lamas sans savoir ce qui se passait au Mexique ou au Levant. Les premiers révolutionnaires de la Chine domestiquèrent le riz, le millet et les cochons. Les premiers jardiniers d’Amérique du Nord sont ceux qui se lassèrent de fouiller les sous-bois en quête de gourdes comestibles et décidèrent de cultiver des citrouilles. Les Néo-Guinéens apprivoisèrent canne à sucre et bananes, tandis que les premiers cultivateurs ouest-africains soumirent à leurs besoins le millet, le riz, le sorgho et le blé. De ces premiers foyers, l’agriculture essaima. Au I° siècle de notre ère, l’immense majorité des hommes dans la majeure partie du monde étaient des agriculteurs.

Pourquoi des révolutions agricoles ont-elles éclaté au Moyen-Orient, en Chine et en Amérique centrale, mais pas en Australie, en Alaska ou en Afrique du Sud ? La raison est simple : la plupart des espèces de végétaux et d’animaux ne sauraient être domestiquées. Si les Sapiens pouvaient déterrer de délicieuses truffes et traquer des mammouths laineux, il était hors de question de domestiquer ces espèces. Les champignons étaient bien trop insaisissables, les bêtes géantes trop féroces. Sur les milliers d’espèces que nos ancêtres chassaient et cueillaient, une poignée d’entre elles seulement étaient de bons candidats à la culture et à l’élevage. Ces rares espèces vivaient dans des endroits particuliers, et c’est là que se produisirent des révolutions agricoles.

Les savants proclamaient jadis que la Révolution agricole fut un grand bond en avant pour l’humanité. Ils racontaient une histoire du progrès alimentée par l’énergie du cerveau humain. L’évolution produisait peu à peu des êtres de plus en plus intelligents. Les hommes finirent par être si malins qu’ils purent déchiffrer les secrets de la nature, lesquels leur permirent d’apprivoiser les moutons et de cultiver le blé. Dès lors, ils se firent une joie d’abandonner la vie éreintante, dangereuse et souvent Spartiate des chasseurs-cueilleurs, pour se fixer et goûter la vie plaisante de fermiers repus.

Tout cela n’est que pure fantaisie. Rien ne prouve que les hommes soient devenus plus intelligents au fil du temps. Les fourrageurs connaissaient les secrets de la nature bien avant la Révolution agricole, puisque leur survie dépendait d’une connaissance intime des animaux qu’ils chassaient ou des plantes qu’ils cueillaient. Loin d’annoncer une ère nouvelle de vie facile, la Révolution agricole rendit généralement la vie des cultivateurs plus difficile, moins satisfaisante que celle des fourrageurs. Les chasseurs-cueilleurs occupaient leur temps de manière plus stimulante et variée et se trouvaient moins exposés à la famine et aux maladies. Certes, la Révolution agricole augmenta la somme totale de vivres à la disposition de l’humanité, mais la nourriture supplémentaire ne se traduisit ni en meilleure alimentation ni en davantage de loisirs. Elle se solda plutôt par des explosions démographiques et l’apparition d’élites choyées. Le fermier moyen travaillait plus dur que le fourrageur moyen, mais se nourrissait moins bien. La Révolution agricole fut la plus grande escroquerie de l’histoire.

Qui en fut responsable? Ni les rois, ni les prêtres, ni les marchands. Les coupables furent une poignée d’espèces végétales, dont le blé, le riz et les pommes de terre. Ce sont ces plantes qui domestiquèrent l’Homo sapiens, plutôt que l’inverse.[7]  

Considérez un instant la Révolution agricole du point de vue du blé. Voici 10 000 ans, le blé n’était qu’une herbe sauvage, parmi tant d’autres, cantonnée dans une petite partie du Moyen-Orient. À peine quelques petits millénaires plus tard, il poussait dans le monde entier. Suivant les critères évolutionnistes de base de la survie et de la reproduction, le blé est devenu l’une des plantes qui a le mieux réussi dans l’histoire de la Terre. Dans des régions comme les Grandes Plaines d’Amérique du Nord, où ne poussait pas une seule tige de blé voici dix mille ans, on peut parcourir des centaines et des centaines de kilomètres sans rencontrer aucune autre plante. Les emblavures couvrent autour de 2,25 millions de kilomètres carrés à travers le monde, soit près de dix fois la superficie de la Grande-Bretagne. Comment, de plante insignifiante, cette herbe est-elle devenue omniprésente ?

Le blé y parvint en manipulant Homo sapiens à son avantage. Il y a près de 10 000 ans, ce singe menait encore une vie assez confortable de chasse et de cueillette, mais c’est alors qu’il commença à investir toujours plus d’efforts dans la culture du blé. En l’espace de deux millénaires, les hommes de nombreuses parties du monde ne devaient plus faire grand-chose d’autre, du matin au soir, que prendre soin de leurs plants de blé.

Ce n’était pas facile. Le blé exigeait beaucoup d’eux. Il n’aimait ni les cailloux ni les galets, ce qui obligeait les Sapiens à se casser le dos pour en débarrasser les champs. Le blé n’aimait pas partager la place, l’eau et les nutriments avec d’autres plantes, si bien qu’hommes et femmes passaient de longues journées à désherber sous un soleil de plomb. Le blé tombait malade, et les Sapiens devaient rester vigilants à l’égard des vers et de la nielle [une fleur toxique qui se plait dans les champs de blé]. Le blé était attaqué par les lapins et les essaims de sauterelles, ce qui obligeait les cultivateurs à dresser des clôtures et à monter la garde autour des champs. Le blé avait soif, et les hommes creusèrent des canaux d‘irrigation ou transportèrent des seaux pour l’arroser. Sapiens recueillit même les excréments des animaux pour nourrir la terre poussait le blé.

Le corps de l’Homo sapiens n’avait pas évolué à ces fins. Il était fait pour grimper aux pommiers ou courser les gazelles, non pour enlever les cailloux ou porter des seaux d’eau. Ce sont les genoux, la voûte plantaire, la colonne vertébrale et le cou qui en firent les frais. L’étude des anciens squelettes montre que la transition agricole provoqua pléthore de maux : glissement de disques, arthrite et hernies. De surcroît, les nouvelles tâches agricoles prenaient beaucoup de temps, ce qui obligeait les hommes à se fixer à côté des champs de blé. Leur mode de vie s’en trouva entièrement changé.

Ce n’est pas nous qui avons domestiqué le blé, c’est lui qui nous a domestiqués. Le mot domestiquer vient du latin domus, maison. Or, qui loge dans une maison ? Pas le blé, le Sapiens.

Comment le blé a-t-il convaincu l’Homo sapiens d’abandonner une assez bonne vie pour une existence plus misérable? Qu’a-t-il apporté en échange ? Il n’a pas offert une meilleure alimentation. Ne perdez pas de vue que les hommes sont alors des singes omnivores qui se nourrissent d’un large éventail de vivres. Les céréales ne constituaient qu’une petite fraction de leur alimentation avant la Révolution agricole. Une alimentation fondée sur les céréales est pauvre en minéraux et en vitamines ; difficile à digérer, elle fait du mal aux dents et aux gencives.

Le blé n’assurait pas aux gens la sécurité économique. Une vie de cultivateur est moins sûre que celle d’un chasseur-cueilleur. Les fourrageurs disposaient de plusieurs douzaines d’espèces pour survivre et pouvaient donc affronter les années difficiles sans stocks de vivres. Une espèce venait-elle à manquer ? Ils pouvaient en cueillir ou en chasser d’autres. Tout récemment encore, les sociétés agricoles tiraient le gros de leur ration calorique d’une petite variété de plantes domestiquées. Dans bien des régions, ils n’avaient qu’un seul produit de base : blé, pommes de terre ou riz. S’il pleuvait, s’il arrivait des nuées de sauterelles ou si un champignon infectait l’une de ces plantes, les cultivateurs mouraient par milliers ou par millions.

Le blé n’assurait non plus aucune sécurité contre la violence des hommes. Les premiers cultivateurs étaient au moins aussi violents, sinon plus, que leurs ancêtres fourrageurs. Ils avaient plus de biens et avaient besoin de terre à cultiver. Une razzia de leurs voisins sur leurs pâturages pouvait faire la différence entre subsistance et famine, en sorte qu’il y avait beaucoup moins de place pour les compromis. Si une bande rivale plus forte faisait pression sur des fourrageurs, ils pouvaient habituellement aller voir ailleurs. C’était difficile et dangereux, mais faisable. Si un ennemi puissant menaçait un village agricole, battre en retraite signifiait abandonner champs, maisons et greniers. Ce qui, bien souvent, condamnait les réfugiés à la famine. Les cultivateurs avaient donc tendance à se battre jusqu’au bout.

De nombreuses études anthropologiques et archéologiques montrent que, dans les sociétés agricoles simples, sans encadrement politique au-delà du village et de la tribu, la violence humaine était responsable de 15 % des morts (25 % pour les hommes). Dans la Nouvelle-Guinée contemporaine, la violence explique 30 % des morts masculines dans la société tribale agricole des Dani, et 35 % chez les Enga. En Equateur, jusqu’à 60 % des adultes Huaorani (ou Waorani) meurent entre les mains d’un autre homme ! Avec le temps, la formation de cadres sociaux plus larges – villes, royaumes et Etats[8]  – a permis de placer la violence humaine sous contrôle. Mais il a fallu des millénaires pour construire des structures politiques aussi immenses et aussi efficaces.

La vie villageoise procura certainement des avantages immédiats aux premiers cultivateurs, comme une meilleure protection contre les bêtes sauvages, la pluie et le froid. Pour l’individu moyen, cependant, les inconvénients l’emportaient probablement sur les avantages. Ce sont des choses difficiles à apprécier pour les habitants de nos sociétés prospères. Comme nous connaissons l’abondance et la sécurité, dont les fondations ont été posées par la Révolution agricole, nous imaginons que celle-ci a été un merveilleux progrès.

[…]               Sur un plan individuel, le blé, n’a rien offert aux agriculteurs. C’est à l’espèce Homo sapiens qu’il a apporté quelque chose. La culture du blé a assuré plus de vivres par unité de territoire, ce qui a permis à l’Homo sapiens une croissance exponentielle. Environ 13 000 ans avant notre ère, quand les hommes se nourrissaient de la cueillette de plantes sauvages et de la chasse, les alentours de l’oasis de Jéricho, en Palestine, pouvaient faire vivre tout au plus une bande itinérante d’une centaine de personnes relativement bien portantes et bien nourries. Vers 8 500 avant notre ère, quand les champs de blé remplacèrent les plantes sauvages, l’oasis pouvait faire vivre un gros village, encombré, d’un millier d’habitants, qui souffraient bien plus de maladie et de malnutrition.

La monnaie de l’évolution, ce n’est ni la faim ni la souffrance, mais les copies d’hélices d’ADN. De même qu’on mesure la réussite économique d’une société uniquement au solde de son compte en banque, et non au bonheur de ses employés, de même la réussite d’une espèce dans l’évolution se mesure au nombre de copies de son ADN. S’il ne reste plus de copies de son ADN, l’espèce est éteinte, tout comme une société sans liquidités fait faillite. Si une espèce multiplie les copies d’ADN, c’est une réussite, et elle prospère. Dans cette perspective, 1 000 copies valent toujours mieux que 100. Telle est l’essence de la Révolution agricole : la faculté de maintenir plus de gens en vie dans des conditions pires. Mais pourquoi les individus se soucient-ils de ce calcul évolutionniste ? Pourquoi un individu sain d’esprit abaisserait-il son niveau de vie à seule fin de multiplier le nombre de copies du génome de l’Homo sapiens ? Personne n’a accepté ce marché. La Révolution agricole fut un piège.

Le piège du luxe

L’essor de l’agriculture se fit très progressivement au fil des siècles et des millénaires. Une bande d’Homo sapiens cueillant des champignons et des noix ou chassant le cerf et le lapin ne s’établit pas du jour au lendemain dans un village permanent pour retourner la terre, semer du blé et acheminer de l’eau depuis la rivière. Le changement se fit par étapes, moyennant chaque fois une petite altération de la vie quotidienne.

Homo sapiens arriva au Moyen-Orient il y a quelque 70 000 ans. Au cours des 50 000 ans suivants, nos ancêtres y fleurirent sans agriculture. Les ressources de la région étaient suffisantes pour entretenir sa population. En temps d’abondance, nos ancêtres avaient un peu plus d’enfants; en temps de pénurie, un peu moins. Comme beaucoup de mammifères, les hommes sont pourvus de mécanismes hormonaux et génétiques qui aident à contrôler la procréation. En périodes fastes, les femelles arrivent à la puberté plus tôt, et leurs chances de tomber enceintes sont un peu plus grandes. Dans les périodes sombres, la puberté tarde, la fécondité décroît.

À ces contrôles naturels de la population vinrent s’ajouter des mécanismes culturels. Bébés et petits enfants, qui évoluent lentement et requièrent beaucoup d’attention, étaient un fardeau pour les fourrageurs nomades, qui essayaient d’espacer les naissances de trois ou quatre ans. Les femmes le faisaient en ne cessant d’allaiter leurs enfants qu’à un âge avancé (donner le sein réduit sensiblement le risque de tomber enceinte). Mais il existait d’autres méthodes : l’abstinence totale ou partielle (étayée peut-être par des tabous culturels), l’avortement et, à l’occasion, l’infanticide.

Tout au long de ces millénaires, il arrivait à nos ancêtres de manger des grains de blé, mais ce n’était qu’un élément marginal de leur alimentation. Voici environ 18 000 ans, le dernier âge glaciaire céda la place à une période de réchauffement mondial. Les pluies augmentèrent en même temps que les températures. Le nouveau climat était idéal pour le blé et d’autres céréales du Moyen-Orient, qui se multiplièrent et se répandirent. Les gens se mirent à manger plus de blé et, ce faisant, propagèrent sans le vouloir son essor. Comme il était impossible de manger des grains sauvages sans commencer par les vanner, les moudre et les cuire, ceux qui les récoltaient les rapportaient à leur camp temporaire pour les transformer. Les grains de blé sont petits et nombreux: inévitablement, certains tombaient sur le chemin du camp et se perdaient. Avec le temps, il y eut toujours plus de blé le long des trajets favoris et près des camps.

Quand les hommes brûlaient forêts et fourrés, cela aidait également le blé. Le feu éliminait les arbres et les arbustes, permettant au blé et à d’autres herbes de monopoliser le soleil, l’eau et les nutriments. Le blé devenant particulièrement abondant, il en alla de même pour le gibier et d’autres ressources alimentaires, et les bandes humaines purent progressivement délaisser leur style de vie nomade pour s’établir en camps saisonniers, voire permanents.

Au début, ils pouvaient s’arrêter quatre semaines durant, le temps de la moisson. Une génération plus tard, les plants de blé se multipliant et se propageant, le camp pouvait rester cinq semaines, puis six, pour se transformer finalement en village permanent. On a retrouvé des traces de ces implantations à travers tout le Moyen-Orient, notamment au Levant, où la culture natoufienne s’épanouit entre 12 500 et 9 500 avant notre ère. Les Natoufiens étaient des chasseurs-cueilleurs qui se nourrissaient de plusieurs douzaines d’espèces sauvages, mais vivaient en villages permanents et passaient une bonne partie de leur temps à la cueillette intensive et à la transformation des céréales sauvages. Ils construisirent des maisons et des greniers de pierre, stockant le grain en prévision de périodes de disette. Ils inventèrent de nouveaux outils : des faux de pierre pour moissonner le blé sauvage ainsi que des pilons et des mortiers pour le broyer.

Après 9 500 avant l’ère commune, les descendants des Natoufiens continuèrent à cueillir et à transformer les céréales, mais se mirent aussi à les cultiver de façon toujours plus élaborée. Quand ils récoltaient les grains sauvages, ils prenaient soin de mettre de côté une partie de la moisson pour ensemencer les champs la saison suivante. Ils s’aperçurent qu’ils pouvaient obtenir de bien meilleurs résultats en semant les grains en profondeur plutôt qu’en les éparpillant de manière aléatoire à la surface. Ils se mirent alors à biner et à labourer. Peu à peu, ils eurent l’idée de sarcler, de préserver les champs des parasites, de les arroser et de les fertiliser. Le surcroît d’effort consacré à la culture céréalière laissait moins de temps pour cueillir et chasser des espèces sauvages. Les fourrageurs se transformèrent en cultivateurs.

Entre la femme qui ramasse du blé sauvage et celle qui cultive le blé domestiqué, il n’y a pas vraiment de solution de continuité tranchée. Il est donc difficile de dire à quel moment exactement se fit la transition agricole décisive. En 8 500 avant notre ère, cependant, le Moyen-Orient était parsemé de villages permanents comme Jéricho, dont les habitants passaient le plus clair de leur temps à cultiver quelques espèces domestiquées.

Avec le passage aux villages permanents et l’augmentation de l’offre alimentaire, la population commença à croître. L’abandon du nomadisme permit aux femmes d’avoir un enfant chaque année. Les bébés étaient sevrés plus tôt, puisqu’on pouvait les nourrir de bouillie et de gruau. On avait terriblement besoin de mains supplémentaires aux champs, mais les bouches supplémentaires eurent tôt fait d’engloutir le surplus alimentaire, obligeant à cultiver de nouveaux champs. Alors que la population vivait dans des campements infestés de maladies, que les enfants se nourrissaient davantage de céréales et moins de lait maternel et devaient disputer leur bouillie à plus de frères et de sœurs, la mortalité infantile monta en flèche. Dans la plupart des sociétés agricoles, au moins un enfant sur trois mourait avant d’atteindre ses vingt ans. Mais la natalité continua d’augmenter plus vite que la mortalité : les hommes avaient toujours plus d’enfants.

Avec le temps, le marché du blé devint de plus en plus pesant. Les enfants mouraient en masse ; les adultes mangeaient du pain à la sueur de leur front. L’habitant moyen de Jéricho en 8 500 avant notre ère avait une vie plus rude qu’en 9 500 ou 13 000 avant J.-C. Mais personne ne comprit ce qu’il se passait. Chaque génération continua de vivre comme la génération précédente, moyennant de petites améliorations ici ou là dans la manière de procéder. Paradoxalement, une série d’améliorations, toutes censées rendre la vie plus facile, ajoutèrent une meule autour du cou de ces cultivateurs.

Pourquoi cette erreur de calcul fatidique ? Les raisons sont les mêmes que tout au long de l’histoire. Les gens ont été incapables de mesurer toutes les conséquences de leurs décisions. Chaque fois qu’ils décidèrent d’accomplir une tâche supplémentaire – mettons, de biner au lieu d’éparpiller les semences à la surface des champs -, ils se dirent: Il va falloir en effet travailler plus dur, mais la moisson sera si abondante ! Nous n’aurons plus à nous inquiéter des années maigres. Nos enfants ne se coucheront pas affamés. Cela avait du sens. Travailler plus pour gagner plus. Plus belle la vie. Tel était le plan.

La première partie se déroula en douceur. Les gens travaillèrent bel et bien davantage. Mais ils n’avaient pas prévu que le nombre d’enfants augmenterait, et que le surcroît de blé devrait être partagé entre plus d’enfants. Les premiers cultivateurs ne comprirent pas davantage que nourrir les enfants avec plus de bouillie et moins de lait maternel affaiblirait leur système immunitaire, et que les peuplements permanents seraient des pépinières de maladies infectieuses. Ils ne devinèrent pas qu’en augmentant leur dépendance envers une source de nourriture unique, ils s’exposaient davantage encore aux déprédations de la sécheresse. Ils n’avaient pas non plus prévu que, les bonnes années, leurs greniers florissants tenteraient les voleurs et les ennemis, les obligeant à construire des murs et à monter la garde.

Mais alors, que n’ont-ils abandonné l’agriculture quand le plan se retourna contre eux ? En partie parce qu’il fallut des générations pour s’apercevoir que les petits changements s’accumulaient et transformaient la société, et qu’à ce moment-là personne ne se souvenait avoir jamais vécu autrement. Et en partie parce que la croissance démographique brûla les vaisseaux de l’humanité. Si l’adoption du labourage fit passer la population d’un village de cent à cent dix, quels sont les dix qui eussent été volontaires pour mourir de faim afin que les autres reviennent au bon vieux temps ? Impossible de revenir en arrière. Le piège s’était refermé.

Yuval Noah Harari            Sapiens       Une brève histoire de l’humanité    Albin Michel  2015

Yuval Noah Harari dit sans détours sa profonde affection pour les chasseurs-cueilleurs – c’était la belle vie, pas de soucis, pas de stress – et son agacement pour la naïveté avec laquelle Sapiens est devenu agriculteur, n’hésitant pas à dire de cette période de la mise en place de l’agriculture qu’elle était la plus grande escroquerie de l’histoire…  Bigre !  Tout cela ne va pas sans cabotinage, car rendre le blé responsable de la civilisation agricole, c’est propager le contresens : le blé n’est que le vecteur, le moyen, en aucun cas il ne peut être la cause. Et si cela n’était que de l’humour, on ne pourrait que constater qu’il n’est pas à sa place….

Et pourquoi cette complaisance à utiliser un vocabulaire qui lui est propre sinon le désir de dévaloriser ou de valoriser les sujets concernés : ainsi, les chasseurs cueilleurs seront-ils nommés fourrageurs, ce qui leur fait gagner du galon par rapport aux agriculteurs. Les Sapiens sont des animaux relativement faibles, dont l’avantage réside dans la capacité de coopérer en grand nombre ; cette capacité à coopérer en grand nombre [qui inclut semble-t-il les stades de foot pleins à craquer de Sapiens vociférants] se nomme en langage courant système politique ou institutions politiques et économiques. Mais le plus grave est sans aucun doute l’ignorance systématique de l’esprit au profit de l’imaginaire : l’imaginaire, c’est la fée du logis, c’est la fantaisie par rapport à la rationalité de l’esprit, c’est la divagation qui peut aller de l’innocence au très grave, l’imaginaire, c’est beaucoup moins estimable que l’esprit.

Et puis, l’utilisation de vocabulaire à géométrie variable est gênante : il parle des féroces bêtes géantes que doivent affronter les fourrageurs du Moyen Orient quand celles d’Australie, quelques milliers d’année plus tôt, ne manifestaient vis à vis de Sapiens aucune animosité, à tel point qu’elle se précipitaient dans ses pièges jusqu’à extinction de l’espèce ! Pourquoi donc les gentils qui ont été tués auraient-ils eu des descendants qui seraient devenus féroces ? Et encore pourquoi cultiver de façon permanente et à dessein – mais lequel ? – toute la panoplie de désignations pour la datation : av. ou ap. J.C., de ou avant notre ère, BP (before present) ou AD (anno Domini), plutôt que de s’en tenir à une seule. [BP : Before present, le début du présent, c’est non pas la naissance du Christ, mais 1950, l’année de la découverte de la datation au carbone 14]

Mais peut-être faut-il trouver explication à ces nombreuses bizarreries dans son énoncé radical : La cohérence est le terrain des jeu des esprits bornés [p.198], ce à quoi Hume répondait : Même ceux qui doutent de la réalité du monde extérieur sortent par l’escalier, et non par la fenêtre.

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Sur le site actuel de Buthiers-Boulancourt, en Seine et Marne, un homme a un grave accident au bras gauche. Il y a au moins un chirurgien sur place pour décider de l’amputation, qui se fait probablement avec une lame de silex, de la face antérieure vers la face postérieure. L’humérus a cicatrisé, preuve que l’amputé a survécu, sans infection, preuve encore que le chirurgien maîtrisait aussi l’hémorragie et l’asepsie. On ne connaît que deux autres cas avérés d’amputation à cette époque, un peu antérieurs, à Sondershausen, en Allemagne et à Vredovice, en Moravie, République tchèque, et deux autres, avec moins de certitude, en Irak et en Croatie.

vers ~ 4 500                 Dans les steppes de l’actuelle Ukraine, dans la région de Kuban se développe une civilisation dite de la céramique cordée – décoration obtenue par l’application directe d’une cordelette sur la terre fraîche – . Ces peuplades disposent de l’araire et domestiquent le cheval. Il semble bien que c’est là qu’il faille chercher le fonds commun de ce qui fait les langues indo-européennes, [Proto-Celtes, Proto-Latins et Proto-Germains] dont le développement vers l’ouest sera assuré par celui de l’araire. Ce mouvement migratoire atteignit la France actuelle de ~ 2 200 à ~ 2 000.

Plus au sud, à Mehrgarh, dans l’actuel Balouchistan pakistanais, on maîtrise la technique de la cire perdue : on retrouvera dans les années 2010 des petites rouelles de 2 cm Ø fabriquées selon cette technique : la cire, c’est de la cire d’abeille, le métal, c’est du cuivre :

Avant l’invention de la fonte à la cire perdue, on sculptait des moules, ou plutôt des demi-moules que l’on assemblait. Une fois le métal coulé, puis séché, on démoulait l’objet. Avec la nouvelle technique, ce n’est plus un négatif qui est préparé mais la forme définitive elle-même. L’objet est modelé en cire, puis recouvert d’argile, avec juste une ouverture pour permettre à la cire de s’écouler lorsque l’ensemble est chauffé. Le moule désormais vide est prêt à recevoir le métal en fusion. Une fois ce dernier -refroidi et solidifié, il ne reste qu’à casser l’argile.  Le modèle et le moule sont perdus, mais cela permet de réaliser des formes sinon impossibles, souligne Benoît Mille. Sur les amulettes de Mehrgarh, on voit ainsi parfaitement, au centre, l’écrasement des rayons de cire les uns sur les autres, et à la périphérie, leur soudure contre la structure circulaire. 

Nathaniel Herzberg  Le Monde du 16 11 2016

C’est à peu près de cette époque que datent les premiers cas recensés de trépanation. On en trouve en Ukraine, dans la vallée du Dniepr, mais encore au Maroc, dans la grotte de Taforalt. Sur l’actuel territoire français, le docteur Prunières, natif de Marvejols, découvrira à partir de 1873 dans des grottes des Grands Causses, principalement autour des gorges du Tarn jusqu’à 300 squelettes, sur lesquels il dénombrera 60 trépanations, effectuées pour les ¾ sur des personnes en vie sur une période allant de ~ 4 400 à ~2 200 !  Des trépanations sur des humains morts ne représentent qu’un intérêt classique  ; les raisons sont multiples : d’ordre tout à fait pratique : pour permettre une prise pour être pendu à une branche, à une poutre… d’ordre politique, pour marquer son pouvoir sur le vaincu : boire dans le crâne d’un ennemi est la volupté suprême du barbare, disait Broca, selon Tite Live Livre XXIII, Chap.XXIV. Mais c’est d’un tout autre intérêt quand elle est pratiquée  sur un vivant et que celui-ci survit, ce qui était le cas pour 80% des sujets. Pourquoi ? Quel était donc l’état des connaissances pour penser que l’on pouvait ainsi soigner certaines maladies ? Passons sur le cas probablement le plus fréquent : soigner des blessures de guerre à la tête, mais tous les autres cas ? Les plus fréquents, sans doute d’ordre religieux, intégré à un rituel d’éloignement du mauvais esprit, ou à une initiation du même ordre que la circoncision … Sur un plan directement médical, on avance, sans avoir l’embryon d’une preuve, l’ostéite, la nécrose des os du crâne, les hernies de l’encéphale, l’épilepsie, l’hystérie, l’avitaminose D, l’hyperthermie. : tout cela rendu possible probablement par le fait que le cerveau est, paradoxalement, le seul organe de notre corps qui soit insensible à la douleur, peut-être aussi parce qu’on avait alors déjà réalisé qu’à la surface de chaque hémisphère cérébral figurait une représentation du corps entier, et qu’en stimulant un point de cette représentation, on stimulait en même temps l’organe correspondant sur la moitié du corps opposé à l’hémisphère. Comment tous ces savoirs ont-ils été acquis et ensuite comment ont-ils pu disparaître ? Les civilisations ultérieures se seraient-elles ingéniées à faire passer tout cela à la trappe ?

vers ~ 4 235                 Fondation de la ville de Suse, dans le delta du Tigre et de l’Euphrate.

La vie du Nil règle celle des Egyptiens : ses crues ordonnent toute l’activité agricole, centrée sur les berges… au-delà c’est le désert. Si l’on peut prévoir tout cela, le travail sera plus facile… et cela va les amener à reconnaître les premiers la durée approximative de l’année et à adopter un calendrier de 365 jours, répartis en 12 mois sur trois saisons.

Les limons sont couramment utilisés pour bâtir en brique crue l’habitat local, mais ils possèdent en outre la faculté de devenir glissants comme de la neige lorsqu’ils sont arrosés d’eau : et c’est ainsi que les Égyptiens vont transporter leurs obélisques… sur des traîneaux au bout desquels se tient un « arroseur » qui mouille le limon… jusqu’aux plus proches rives, l’essentiel du transport se faisant par voie d’eau.

L’Egypte est un don du Nil

Hérodote      Histoire II, Paragraphe 5.

Le même Hérodote disait encore : Le Nil vient du Couchant et des contrées occidentales, mais au-delà, nul de possède de renseignements certains, car le pays, en raison de son climat brûlant, est un véritable désert. Il pensait cependant que son cours devait être symétrique par rapport à l’équateur de celui de l’Ister, aujourd’hui le Danube, et que sa source devait se trouver dans un pays où l’été était une saison pluvieuse, puisque c’est en été que l’on observait la crue du Nil en Egypte. C’est à lui que l’on doit le nom de Delta, qu’il a commencé par attribuer au Nil, au vu de la forme que faisaient les deux bras principaux et le rivage de la mer, ressemblant à la lettre grecque.

Elle fut un pays d‘exception, cette vallée du Nil ; elle fut merveilleuse et unique, fertile sans pluie, arrosée à souhait par son fleuve sans le secours d‘aucun nuage, ignorant les temps sombres, les humidités qui nous oppressent, gardant le ciel inaltérable de ces immenses déserts d‘alentour qui jamais n’exhalent une vapeur d‘eau pour embrumer l’horizon. C’est sans doute cette éternelle splendeur de la lumière, et cette facilité de la vie qui firent éclore ici les primeurs de la pensée humaine. Ce même Nil, après avoir si patiemment créé le sol d‘Egypte, fut aussi le père de la race qui partit en avant de toutes les autres, comme ces branches hâtives que l’on voit, au printemps, jaillir les premières d‘une souche, mais qui parfois meurent avant l’été. Il enfanta ce peuple dont nous recueillons aujourd’hui les moindres vestiges avec stupeur et admiration ; un peuple qui, dès l’aube, au milieu des originelles barbaries, conçut magnifiquement l’infini et le divin, posa avec tant de sûreté et de grandeur les premières lignes architecturales d‘où devaient dériver ensuite nos architectures, jeta les bases de l’art, ainsi que de toute science et de toute sagesse.

Pierre Loti             La mort de Philæ. 1909. Voyages 1872-1943       Bouquins Robert Laffont 1991

Hymne au Nil (entre 1550 et 1069 av.J.C.)

Lorsqu’il monte, alors la terre est en joie.
 Alors chaque ventre est joyeux.
 Chaque mâchoire ouvre son rire.
 Chaque dent se montre.
 Créateur de l’orge, nourricier des grains de blé,
 Créateur des célébrations dans les temples.
 Lorsqu’il tarde, les narines sont alors fermées.
 Chacun est orphelin,
 Et si les offrandes aux dieux sont distribuées,
 Alors un million d’hommes périt parmi les hommes.

Hymne du roi Amenemhat 1991-1962 av.J.C, premier pharaon du Moyen Empire

Je suis, moi, le faiseur de moissons bien-aimé de Nepri
La crue du Nil m’a honoré sur tout le territoire.
 Personne ne fut affamé pendant mes années,
 Ni assoiffé à cette époque.
 Les hommes vivaient de ce que j’avais fait,
 Et leurs récits parlaient de moi.
 Tout ce que j’avais promulgué se trouvait à sa juste place.

vers ~ 4 000                 Sur le Causse du Larzac, la Vis abandonne un méandre pour couper au plus court : cela va donner le cirque de Navacelles. Elle est aujourd’hui à 300 m au dessous du niveau du Larzac, et creuse son lit à la vitesse d’un dixième de millimètre par an.

Sir Charles Leonard Wooley s’est livré dans les années 1926- 1928 à des fouilles sur le site d’Ur, à l’époque port du golfe persique : après avoir trouvé de nombreux vestiges de l’époque, il avait rencontré une couche d’argile de 3 mètres d’épaisseur, qui ne pouvait qu’être le témoin du déluge, nous dirons d’« un » déluge puisqu’il n’y a aucune raison pour qu’il n’y en ait eu qu’un seul, dont la datation est déterminée par l’examen des vestiges des couches voisines.

On estime la population mondiale à environ 25 millions : en 4 000 ans, l’amélioration quantitative de la nourriture que permet le développement de l’agriculture va multiplier cette population à peu près par 10.

~ 3761                              Commencement du calendrier juif : depuis la création du monde, il y aurait eu 3761 générations d’hommes jusqu’à la naissance du Christ.

vers ~ 3 500                 Les mines de sel de Hallstatt, dans l’actuelle Autriche, atteignent un degré de développement que l’on qualifierait aujourd’hui d’industriel : des galeries à 150 m. de profondeur, sur des longueurs de 150 m., 20 m. de haut, 15 de large !

Dans le golfe du Morbihan, des hommes trouvent le moyen de faire traverser l’estuaire de la rivière d’Auray à une dalle de 20 tonnes pour recouvrir le dolmen de l’île Gavrinis.

vers ~ 3 250 -3 200      Première mention est faite de l’existence du vin en Egypte, à Abydos, à l’ouest de Karnak, rive gauche du Nil, sur une tombe, et c’est pour un usage thérapeutique. On y trouve aussi, dans la tombe d’un potentat local une centaine de petits carrés d’os ou d’ivoire, percés d’un trou et ornés de dessins. Ces inscriptions – héron, flèche, poisson – sont les premiers hiéroglyphes connus.

Graver un nom, pour un Égyptien, c’est en fixer l’essence et la réalité pour l’éternité.

Pascal Vernus

~ 3 329                         Aux pieds du Fineilspitze, dans le Massif de l’Ötztal, sur l’actuelle frontière entre l’ Autriche et l’Italie, à l’ouest des Dolomites, un homme de 46 ans, est aux abois ; il mesure 1,58 m, pèse 50 kg, il n’est pas bien loin de chez lui, le Val Venoste, à 20 km de là. Il souffre de rhumatismes et d’une maladie proche de la malaria. Ses poumons sont encrassés par la fumée de sa maison, à moins que ce soit par les fumées de son atelier de forgeron : c’est l’analyse de ses cheveux qui révélera de fortes teneurs en cuivre, manganèse, nickel et arsenic, autant de traits caractéristiques d’un atelier de chaudronnerie.  Il a des tatouages en des points du corps reconnus par l’acupuncture : 65 traces parallèles et 2 croix, réalisées par insertion d’une poudre de charbon de bois. le séquençage total de son génome conclura à des cheveux et des yeux bruns, à une intolérance au lactose ; il a une prédisposition génétique à l’artériosclérose et à des maladies cardiovasculaires. Il est aussi porteur de la bactérie de Lyme Il est mort après la floraison, en mai ou juin ; son dernier repas est un brouet de céréales et de la viande de bœuf et de bouquetin. Il a dans les intestins des tricheris (des vers intestinaux) ; on retrouvera plusieurs végétaux séchés à usage médicinal sur une lanière de cuir, dans un petit fourreau en tissu d’orties. Pourquoi est- il donc monté si haut ? sans doute pour se procurer du minerai. Un adversaire le poursuit ; il prend arc -1,80 m, en if – , flèches et poignard et s’en va. Il va se battre : deux côtes cassées, une pointe de flèche dans l’épaule gauche, une blessure à la main droite. Affaibli, il s’arrête, perd du sang et meurt rapidement. Le glacier de Similaun, dans le haut Adige italien le gardera pendant 5 320 ans dans une glace immobile de par le relief sur lequel elle se trouvait, et qui, en fondant, l’amènera au jour à 3 210 mètres d’altitude, quand Erika et Helmut Simon, alpinistes de Nuremberg le découvriront le 24 septembre 1991 : on retrouvera une panoplie de plus de 400 objets autour de lui : vêtements, silex, hache de cuivre etc… on le nommera alors Ötzi, en référence au nom du massif. Il se trouve au musée de Bolzano, et visible sur www.icemanphotoscan.eu/ et www.iceman.it/

Et, fin mars 2010, un hélicoptère découvrira à moins de 50 mètres un autre corps remonté en surface par le glacier : sa femme ! Ses vêtements portent des traces de sang de quatre autres personnes. La présence de fibrine autour d’une blessure de la main suppose une mort lente. L’existence d’une pointe de flèche dans l’épaule n’apporte rien : il a très bien pu vivre avec cela plusieurs mois, voire plusieurs années !

Nouveau rebondissement en octobre 2010 : selon Alessandro Vanzetti, archéologue italien, Ötzi, aurait été tué au combat au printemps dans une vallée ; embaumé, son cadavre aurait été transporté en montagne à la fin de l’été. La multiplicité des objets retrouvés autour de lui comme la grande qualité de ses vêtements signifierait que les funérailles auraient été celles d’un homme vénérable. La montagne aurait-elle été déjà sacrée ?

Et encore, début 2012, les analyses génétiques attestent de son appartenance à la famille méditerranéenne : il est porteur d’un marqueur génétique très rare en Europe [à peine 1%], sauf en Sardaigne du Nord [9%] et en Corse du sud [25 %].

Pour l’instant, la puissance d’investigation des techniques modernes n’a pas pu permettre de privilégier telle ou telle scénario expliquant les circonstances de sa mort. Ce peut être une mort au combat en altitude, ou une sépulture en altitude en un lieu sacré parce que c’était un personnage important…. Affaire à suivre…

Ötzis Bergung im September 1991, Tisenjoch, Ötztaler Alpen, Südtirol. © Südtiroler Archäologiemuseum Bozen

Oetzi

Ötzi im Labor in Bozen.© Südtiroler Archäologiemuseum Bozen

au musée de Bolzano

 

vers ~ 3250 ~ 3200          Première mention est faite de l’existence du vin en Egypte, à Abydos à l’ouest de Karnak, rive gauche du Nil et c’est sur une tombe, pour un usage thérapeutique. L’alambic sera découvert presqu’aussitôt, – à Tepe Gawra, au nord de l’Irak – qui, à partir de marc de raisin fermenté, donne des vapeurs chargées en alcool qui se condensent en alcool liquide après que le tuyau qui les contient soit passé dans un contenant d’eau fraîche. A Abydos encore, dans la tombe d’un potentat local sont enfouis une centaine de petits carrés d’os ou d’ivoire, percés d’un trou et ornés de dessins. Ces inscriptions – héron, flèche, poisson – sont les premiers hiéroglyphes connus.

Graver un nom, pour un Égyptien, c’est en fixer l’essence et la réalité pour l’éternité.

Pascal Vernus

vers ~ 3 000               Les techniques agricoles pratiquées sur l’île de Taïwan donnent des rendements de plus en plus élevés, et partant, des problèmes démographiques qui vont provoquer des vagues d’émigration étalées sur plusieurs siècles. Les premières atteindront les Philippines, puis l’Indonésie. Les dernières, pratiquement tout le Pacifique : Fidji, Vanuatu, Hawaï jusqu’à Rapa Nui, la fameuse île de Pâques ; dans l’océan indien, Madagascar. On ne peut soutenir que tous ces peuplements se firent sur des îles désertes, mais il est établi aujourd’hui que toutes les langues austronésiennes ont une origine taïwanaise.

Fondation de Rushhalimum, qui deviendra Jérusalem.

Première sculpture sur pierre : la Dame Blanche d’Uruk : Uruk est sur la rive droite du Tigre, proche de son embouchure.

Visage féminin trouvé en fouilles sur le site d’Uruk (Warka, Irak). Daté de – 3000 il appartenait à une statue composite dont l’âme était sans doute en bois (musée de Bagdad). Taillée dans un marbre blanc très fin, haute d’une vingtaine de centimètres, cette tête était destinée à recevoir une coiffure en métal précieux, des incrustations – coquille pour la cornée et lapis-lazuli pour l’iris – dans les yeux creux, taillés en amande, et du bitume dans le sillon des sourcils largement incisés qui se réunissent au-dessus du nez. Endommagé à la base, le nez est d’une grande finesse. Des lèvres assez serrées, ce qui confère un certain hermétisme au visage, mais parfaitement dessinées, un menton court mais bien marqué, un admirable modelé des pommettes mettent en évidence l’exceptionnelle maîtrise d’un sculpteur dont nous ne connaissons malheureusement pas les antécédents. Cette œuvre apparaît comme le premier exemple parfaitement réussi du traitement d’un visage féminin dans un mode proche du naturalisme.

Jean-Claude Margueron         Encyclopedia Universalis

Un peu partout dans le monde – Europe occidentale, Afrique du Nord, Palestine, Caucase, Inde centrale, et même Japon, au cap Ashiruzi, au sud de l’île Shikoku -, on se met à dresser des mégalithes en des lieux que d’aucuns disent choisis pour leur manifestations de forces telluriques : en Espagne, le site majeur, le plus ancien, – vers ~2 800 – se trouve à Los Millares, tout à coté d’Almeria ; ils jalonnent aussi l’actuel Chemin de Compostelle. Leur orientation, déterminée par les solstices ou les équinoxes, laisse à penser qu’ils étaient liés à un culte solaire.

Les dolmens [du breton : dol : table, et men : pierre]  sont des tombes, au départ très souvent recouvertes de terre, formant un tumulus ; les cromlechs – enceinte circulaire – et menhirs – pierre dressée – ont une fonction beaucoup moins bien élucidée. Parfois, les menhirs deviennent statues[9], avec une stylisation de l’homme et de ses vêtements : les régions les plus riches sont la basse vallée du Rhône, de Marseille à Rodez, le Valais suisse, l’Ukraine ; on en trouve aussi en Bretagne, Espagne et Portugal, Corse et Sardaigne.

Et on ne rechignait pas à la tâche : à Erdeven (Morbihan) on en compte 1 129 sur deux rangs parallèles et une longueur de 2 105 mètres, à Carnac : 2 934, étendus sur plus de 4 km., en trois groupes successifs : Ménec : 1 170, Kermario : 985, et Kerlescan : 779. On pense qu’il a dû y avoir à Carnac environ 10 000 menhirs, s’étendant sur 8 kilomètres jusqu’à la rivière de Crach. Le Mont Saint Michel de Carnac a des dimensions impressionnantes : 70 m de large, 125 m de long pour une hauteur de 10 m : il aurait peut-être été construit pour un seul personnage. Le grand menhir d’Er Grah à Locmariaquer, aujourd’hui brisé en 4 morceaux probablement par suite d’un tremblement de terre, devait avoir 18.5 m de haut, 3 m. de large pour une masse de 280 tonnes !

Le grand dolmen de Bagneux, près de Saumur, – 17 m de long sur 4 de large – a servi d’écurie pour une quinzaine de chevaux à la fin du XIX° siècle, puis de salle de bal au Café de la Grand-Pierre-Couverte !

http://www.culture.gouv.fr/culture/arcnat/fr/megalithes/fr/index.html

La période mésolithique (8 500 à 5 000 av. J.-C.) est marquée par une libération des contraintes climatiques du périglaciaire, qui induit une transformation de l’habitat des premiers humains. Les grottes profondes et bien abritées du froid sont abandonnées au profit de celles qui s’ouvrent plus volontiers à la lumière du jour. Des lieux de culte apparaissent et s’avèrent particulièrement denses dans certaines communes actuelles, comme celle de Salles-la-Source. Les différents causses aveyronnais font état de près d’un millier de dolmens, classant l’Aveyron au premier rang des départements français… la seule commune de Salles-la-Source compte 70 dolmens, un record !

Jean Guilaine Au temps des dolmens, Mégalithes et vie quotidienne en France méditerranéenne il y a 5 000 ans.     Toulouse, Éditions Privat, 1998.

En Aveyron se développent les statues-menhirs. Le corps symbolisé est façonné avec quatre bandes représentants les membres, collés au corps. La tête reste à peine ébauchée sur le contour supérieur arrondi du menhir. Une distinction sexuelle est  notamment soulignée par l’esquisse de la poitrine pour les femmes ; chez les hommes, il s’agit généralement d’un outil (allume feu) ou d’un fourreau qui officierait le symbole masculin. Certains menhirs sont exposés à Rodez au musée Fenaille. […] Cette collection de statues-menhirs rouergate est la plus ancienne et la plus importante en France. Elle compte plus de 120 monuments répartis dans les trois départements de l’Aveyron, du Tarn et de l’Hérault. Le musée Fenaille, qui offre la plus grande collection française des représentations de l’Humain grandeur nature, dispose de dix-neuf pièces dont dix-sept exposées. Elles mesurent un à deux mètres et pèsent chacune de cent à mille kilos. La datation en est délicate, toutes ayant été retrouvées isolées en pleine nature sans éléments permettant d’en préciser la chronologie. En comparant certains attributs des statuts avec les objets trouvés en fouille, on peut proposer avec vraisemblance une fourchette couvrant la période comprise entre 3 500 et 2 200 avant J.-C., soit le Chalcolithique ou le Néolithique final.

Bertrand Guibert     Constructions culturelles et représentation du territoire au nord de l’Aveyron. 2012

Les pages qui suivent, de Gustave Flaubert, ne présentent aujourd’hui aucun intérêt scientifique, mais donnent un panorama plutôt exhaustif des connaissances sur le sujet au milieu du XIX° siècle : tout est mentionné, du plus stupide au plus sérieux, avec la considération qu’un notable peut attacher à ce genre de question à la fin d’un repas bien arrosé en sous-préfecture : on en riait comme on rit aujourd’hui des illuminés autour de Rennes le Château. L’archéologie n’avait à l’évidence pas encore conquis ses lettres de noblesse.

Il serait trop absurde, étant à Carnac, de ne pas aller voir les fameuses pierres de Carnac ; aussi nous reprîmes nos bâtons et nous nous dirigeâmes vers le lieu où elles gisent. Nous allions dans l’herbe, tête baissée et devisant sur je ne sais quoi, quand un frôlement nous a fait lever les yeux et nous avons vu une femme s’avancer par le sentier qui descendait, nu-pieds, nu-jambes, sans fichu, son grand bonnet remuant, sa jupe claquant au vent, une main sur la hanche et de l’autre retenant une énorme gerbe de foin qu’elle portait sur la tête ; elle marchait avec des torsions de taille, hardie et belle dans son corsage rouge. Elle a passé près de nous. Son souffle était large et fort, et la sueur coulait en filets sur la peau brune de ses bras ronds.

Bientôt, enfin, nous aperçûmes dans la campagne des rangées de pierres noires, alignées à intervalles égaux, sur onze files parallèles qui vont diminuant de grandeur à mesure qu’elles s’éloignent de la mer ; les plus hautes ont vingt pieds environ et les plus petites ne sont que de simples blocs couchés sur le sol. Beaucoup d’entre elles ont la pointe en bas, de sorte que leur base est plus mince que leur sommet. Cambry dit qu’il y en avait quatre mille et Fréminville en a compté douze cents ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il y en a beaucoup.

Voilà donc ce fameux champ de Carnac qui a fait écrire plus de sottises qu’il n’a de cailloux ; il est vrai qu’on ne rencontre pas tous les jours des promenades aussi rocailleuses. Mais, malgré notre penchant naturel à tout admirer, nous ne vîmes qu’une facétie robuste, laissée là par un âge inconnu pour exerciter l’esprit des antiquaires et stupéfier les voyageurs. On ouvre, devant, des yeux naïfs et, tout en trouvant que c’est peu commun, on s’avoue cependant que ce n’est pas beau. Nous comprîmes donc parfaitement l’ironie de ces granits qui, depuis les druides, rient dans leurs barbes de lichens verts à voir tous les imbéciles qui viennent les visiter. Il y a des gens qui ont passé leur vie à chercher à quoi elles servaient et n’admirez-vous pas d’ailleurs cette éternelle préoccupation du bipède sans plumes de vouloir trouver à chaque chose une utilité quelconque ? Non content de distiller l’océan pour saler son pot-au-feu et de chasser les éléphants pour avoir des ronds de serviette, son égoïsme s’arrête encore lorsque s’exhume devant lui un débris quelconque dont il ne peut deviner l’usage.

À quoi donc cela était-il bon ? Sont-ce des tombeaux ? Etait-ce un temple ? Saint Corneille, un jour, poursuivi par des soldats qui le voulaient tuer, était à bout d’haleine et allait tomber dans la mer, quand il lui vint l’idée, pour les empêcher de l’attraper, de les changer tous en autant de pierres. Aussitôt les soldats furent pétrifiés, ce qui sauva le saint. Mais cette explication n’était bonne tout au plus que pour les niais, les petits enfants et pour les poètes, on en chercha d’autres.

Au XVI° siècle, le sieur Olaiis Magnus, archevêque d’Upsal (et qui, exilé à Rome, s’amusa à écrire, sur les antiquités de son pays, un livre estimé partout, si ce n’est dans ce même pays, la Suède, où personne ne le traduisit), avait découvert de lui-même que, lorsque les pierres sont plantées sur une seule et longue ligne droite, cela veut dire qu’il y a dessous des guerriers morts en se battant en duel ; que celles qui sont disposées en carré sont consacrées à ceux qui périrent dans une mêlée ; que celles qui sont rangées circulairement sont des sépultures de famille, et enfin que celles qui sont disposées en coin ou sur un ordre angulaire sont les tombeaux des cavaliers ou même des gens de pied, surtout ceux dont le parti avait triomphé. Voilà qui est clair, explicite, satisfaisant. Mais Olaiis Magnus aurait bien dû nous dire quelle était la sépulture que l’on donnait à deux cousins germains ayant fait coup double dans un duel à cheval. Le duel, de lui-même, voulait que les pierres fussent droites, la sépulture de famille exigeait qu’elles fussent circulaires, mais comme c’étaient des cavaliers, il fallait bien les disposer en coin. Il est vrai qu’on n’y eût pas été absolument contraint, car on n’enterrait ainsi que ceux surtout dont le parti avait triomphé. Ô brave Olaiis Magnus, vous aimiez donc bien fort le Monte Pulciano, et combien vous a-t-il fallu de rasades pour nous apprendre toutes ces belles choses ?

Un certain docteur Borlase, qui avait observé en Cornouailles des pierres pareilles, a dit aussi son petit mot là-dessus. Selon lui, on a enterré là des soldats à l’endroit même où ils avaient combattu. Où diable a-t-il vu qu’on les charriât ordinairement au cimetière ? Leurs tombeaux, ajoute-t-il, sont rangés en ligne droite comme le front d’une armée dans les plaines qui ont été le théâtre de quelques grandes actions. Cette comparaison est d’une poésie si grandiose qu’elle m’enlève, et je suis un peu de l’avis du docteur Borlase.

On a été ensuite chercher les Grecs, les Égyptiens et les Cochinchinois. Il y a un Karnak en Egypte, s’est-on dit, il y en a un en Basse-Bretagne, nous n’entendons ni le cophte ni le breton ; or, il est probable que le Carnac d’ici descend du Karnak de là-bas, cela est sûr, car là-bas, ce sont des sphinx alignés, ici ce sont des blocs, des deux côtés de la pierre. D’où il résulte que les Égyptiens (peuple qui ne voyageait pas) seront venus sur ces côtes (dont ils ignoraient l’existence), y auront fondé une colonie (car ils n’en fondaient nulle part) et qu’ils y auront laissé ces statues brutes (eux qui en faisaient de si belles), témoignage positif de leur passage (dont personne ne parle).

Ceux qui aiment la mythologie ont vu là les colonnes d’Hercule ; ceux qui aiment l’histoire naturelle y ont vu une représentation du serpent Python, parce qu’au rapport de Pausanias une réunion de pierres semblables placées sur la route de Thèbes à Elissonte s’appelait la tête du serpent, et d’autant plus que les alignements de Carnac offrent des sinuosités comme un serpent. Ceux qui aiment la cosmographie y ont vu un zodiaque, comme M. de Cambry entre autres, qui a reconnu, dans ces onze rangées de pierres, les douze signes du zodiaque car il faut dire, ajoute-t-il, que les anciens Gaulois n’avaient que onze signes au zodiaque.

Un monsieur qui était membre de l’Institut a estimé que c’était le cimetière des Vénètes, qui habitaient Vannes, à six lieues de là, et lesquels fondèrent Venise comme chacun sait. Un autre a pensé que ces bons Vénètes vaincus par César élevèrent ces pierres à la suite de leur défaite, uniquement par esprit d’humilité et pour honorer César. Mais on en avait assez des cimetières, du serpent Python et du zodiaque ; on se mit en quête d’autre chose et on trouva un temple druidique. Le peu de documents authentiques que l’on ait sur cette époque, épars dans Pline et dans Dion Cassius, s’accordent à dire que les druides choisissaient pour leurs cérémonies religieuses des lieux sombres, le fond des forêts et leur vaste silence. Aussi comme Carnac est au bord de la mer, dans une campagne stérile où il n’a jamais poussé autre chose que les conjectures de ces Messieurs, le premier grenadier de France, qui ne me paraît pas avoir été le premier homme d’esprit, suivi de Pelloutier et de M. Mahé, chanoine de la cathédrale de Vannes, a décidé que c’était un temple des druides dans lequel on devait aussi convoquer les assemblées politiques.

Tout cependant n’était pas encore dit et ce fait acquis à la science n’eût pas été complet si l’on n’eût démontré à quoi servaient, dans l’alignement, les espaces vides où il ne se trouve pas de pierre. « Cherchons-en la raison, ce que personne ne s’est encore avisé de faire », s’est dit M. Mahé, et s’appuyant sur cette phrase de Pomponius Mela : Les druides enseignent beaucoup de choses à la noblesse qu’ils instruisent secrètement en des cavernes et en des forêts écartées, il établit, en conséquence, que les druides non seulement desservaient les sanctuaires mais y faisaient leur demeure et y tenaient des collèges. Puis donc que le monument de Carnac est un sanctuaire comme l’étaient les forêts gauloises (ô puissance de l’induction ! où pousses-tu le père Mahé, chanoine de Vannes et correspondant de l’académie d’Agriculture de Poitiers ?) il y a lieu de croire que les intervalles vides qui coupent les lignes des pierres renfermaient des files de maisons où les druides habitaient avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et où les principaux de la nation qui se rendaient au sanctuaire, aux jours de grande solennité, trouvaient des logements préparés. Bons druides ! excellents ecclésiastiques ! comme on les a calomniés, eux qui habitaient là si honnêtement avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et qui même poussaient l’amabilité jusqu’à préparer des logements pour les principaux de la nation.

Mais un homme est venu, enfin, qui, pénétré du génie de l’antiquité et dédaignant les routes battues, a osé dire la vérité à la face de son siècle. Il a su reconnaître en ce lieu les restes d’un camp romain, et précisément d’un camp de César qui n’avait fait élever ces pierres que pour servir d’appui aux tentes de ses soldats et pour les empêcher d’être emportées par le vent. Quelles bourrasques il devait faire autrefois sur les côtes de l’Armorique !

L’homme qui a restitué à César la gloire de cette précaution sublime s’appelait M. de La Sauvagère et était, de son métier, officier du génie.

L’amas de toutes ces gentillesses constitue ce qui s’appelle l’archéologie celtique, science aux charmes de laquelle nous ne pouvons résister d’initier le lecteur. Une pierre posée sur d’autres s’appelle un dolmen, qu’elle soit horizontale ou verticale ; un rassemblement de pierres debout et recouvertes sur leur sommet par des dalles consécutives, formant ainsi une série de dolmens, est une grotte aux fées, roche aux fées, table des fées, table du diable ou palais des géants, car, ainsi que ces maîtres de maison qui vous servent un vin identique sous des étiquettes différentes, les celtomanes, qui n’avaient presque rien à nous offrir, ont décoré de noms divers des choses pareilles. Quand ces pierres sont rangées en ellipse, sans aucun chapeau sur les oreilles, il faut dire : voilà un cromlech ; lorsqu’on aperçoit une pierre étalée horizontalement sur deux autres verticales on a affaire à un lichaven ou trilithe, mais je préfère lichaven comme plus scientifique, plus local, plus essentiellement celtique. Quelquefois deux énormes blocs sont supportés l’un sur l’autre, ne semblant se toucher que par un seul point de contact, et on lit dans les livres « qu’elles sont équilibrées de telle façon que le vent même suffit quelquefois pour imprimer au bloc supérieur une oscillation marquée », assertion que je ne nie pas (tout en me méfiant quelque peu du vent celtique), quoique ces pierres prétendues branlantes n’aient jamais remué sous tous les coups de pied que nous avons eu la candeur de leur donner ; elles s’appellent alors pierres roulantes ou roulées, pierres retournées ou transportées, pierres qui dansent ou pierres dansantes, pierres qui virent ou pierres virantes. Il reste à vous faire connaître ce que c’est qu’une fichade, une pierre fiche, une pierre fixée ; ce qu’on entend par haute borne, pierre latte et pierre lait ; en quoi une pierre fonte diffère d’une pierre fiette et quels rapports existent entre une chaire au diable et une pierre droite ; après quoi vous en saurez à vous seul aussi long que jamais n’en surent ensemble Pelloutier, Deric, Latour d’Auvergne, Penhoët et autres, doublés de Mahé et renforcés de Fréminville. Apprenez donc que tout cela signifie un peulvan, autrement dit un menhir, et n’exprime autre chose qu’une borne, plus ou moins grande, placée toute seule au beau milieu des champs ; les colonnes creuses du boulevard, vues du côté du trottoir, sont donc autant de peulvans placés là par la sollicitude paternelle de la police pour le soulagement des Parisiens, qui ne se doutent guère, misérables, en lisant l’affiche des capsules Mothes, qu’ils soient momentanément contenus dans un petit menhir. J’allais oublier les tumulus ! Ceux qui sont composés à la fois de cailloux et de terre sont appelés borrows en haut style, et les simples monceaux de cailloux, galgals.

Les fouilles que l’on a faites sous ces diverses espèces de pierres ont amené à aucune conclusion sérieuse. On a prétendu que les dolmens et les trilithes étaient des autels, quand ils n’étaient pas des tombeaux ; que les roches aux fées étaient des lieux de réunion ou en des sépultures et que les conseils de fabrique d’alors s’assemblaient dans les cromlechs. M. de Cambry a entrevu dans les pierres branlantes les emblèmes du monde suspendu dans l’espace, mais on s’est assuré depuis que ce n’était que des pierres probatoires dont on faisait usage pour rechercher la culpabilité des accusés, et qu’ils étaient convaincus du crime imputé quand ils ne pouvaient remuer le rocher mobile.

Les galgals et les borrows ont été sans doute des tombeaux, et quant aux menhirs, on a poussé la bonne volonté jusqu’à trouver qu’ils ressemblaient à des phallus ! D’où l’on a induit le règne d’un culte ithyphallique dans toute la basse Bretagne. O chaste indécence de la science, tu ne respectes rien, pas même les peulvans !

Pour en revenir aux pierres de Carnac, ou plutôt pour les quitter, ne demanderais pas mieux comme un autre que de les avoir contemplées lorsqu’elles étaient moins noires et que les lichens n’y avaient pas encore poussé. La nuit, quand la lune roulait dans les nuages et que la mer mugissait sur le sable, les druidesses errantes parmi ces pierres (si elles y erraient toutefois) devaient être belles il est vrai avec leur faucille d’or, leur couronne de verveine et leur traînante robe blanche, rougie du sang des hommes. Longues comme des ombres, elles marchaient sans toucher terre, les cheveux épars, pâles sous la pâleur de la lune. D’autres que nous déjà se sont dit que ces grands blocs immobiles peut-être les avaient vues jadis, d’autres comme nous viendront aussi là sans comprendre, et les Mahé des siècles à naître s’y seront le nez et y perdront leur peine.

Une rêverie peut être grande et engendrer au moins des mélancolies fécondes quand, partant d’un point fixe, l’imagination, sans le quitter, voltige dans son cercle lumineux, mais lorsque, se cramponnant à un objet dénué de plastique et privé d’histoire, elle essaie d’en tirer une science et de rétablir toute une société perdue, elle demeure elle-même stérile et plus pauvre que cette matière inerte à laquelle la vanité des bavards prétend trouver une forme et donner des chroniques.

Après avoir exposé les opinions de tous les savants cités plus haut, que si l’on me demande à mon tour quelle est ma conjecture sur les pierres de Carnac, car tout le monde a la sienne, j’émettrai une opinion irréfutable, irréfragable, irrésistible, une opinion qui ferait reculer les lentes de M. de La Sauvagère et pâlir l’égyptien Penhoët ; une opinion qui casserait le zodiaque de Cambry et mettrait le serpent Python en tronçons, et cette opinion la voici : les pierres de Carnac sont de grosses pierres.

Gustave Flaubert        Par les champs et part les Grèves 1847    Voyages Arléa 2007

Mais cinquante ans plus tard, pour des gens qui prenaient cette affaire beaucoup plus au sérieux que Gustave Flaubert, et avec une passion autrement plus développée, le discours sera tout autre :

La fresque des cavernes est donc probablement la première trace visible de la religion qui va désormais poursuivre sa commune route avec l’art. Comme lui, elle est née du contact de la sensation et du monde. Au début, tout, pour le primitif, est naturel, et le surnaturel n’apparaît qu’avec le savoir. La religion, dès lors, c’est le miracle, c’est ce que l’homme ne sait pas, n’a pas encore atteint, et, plus tard, dans les formes épurées, ce qu’il veut savoir et atteindre, son idéal. Mais, avant le surnaturel, tout s’explique dans la nature, parce que l’homme prête à toutes les formes, à toutes les forces, sa propre volonté et ses propres désirs. C’est pour l’attirer que l’eau murmure, pour l’effrayer que le tonnerre gronde, pour éveiller son inquiétude que le vent fait frémir les arbres, et la bête est, comme lui-même, remplie d’intentions, de malices, d’envie. Il s’agit de se la rendre favorable et d’adorer son image afin qu’elle se laisse prendre et manger. La religion ne crée pas l’art, c’est au contraire l’art qui la développe et l’assied victorieusement dans la sensualité de l’homme en donnant une réalité concrète aux images heureuses ou terribles sous lesquelles lui apparaît l’univers. Au fond, ce qu’il adore dans l’image, c’est sa propre puissance à rendre l’abstraction concrète, et, par elle, à accroître ses moyens de compréhension.

Mais la religion n’est pas toujours aussi docile. Elle a parfois des révoltes, et, pour établir sa suprématie, intime à l’art l’ordre de disparaître. C’est sans doute ce qui arriva aux époques néolithiques, soixante siècles peut-être après l’engloutissement, sous les eaux du déluge, de la civilisation du renne. Pour une cause qui n’est pas encore bien connue, l’air devient plus chaud, les glaces fondent. Les courants marins, sans doute, modifient leur chemin primitif, l’Europe occidentale se réchauffe et l’eau tiède des Océans, puisée par le soleil et entraînée par les vents vers les montagnes, croule en torrents sur les glaciers. L’eau ruisselle dans les vallées, les fleuves grossis noient les cavernes, les tribus décimées fuient le désastre, suivent le renne vers les régions polaires ou errent pauvrement à l’aventure, chassées de gîte en gîte par le déluge et la faim. Avec la lutte quotidienne contre les éléments trop forts, la dispersion des familles, la perte des traditions et des outils, le découragement vient, puis l’indifférence et la chute vers les degrés inférieurs de l’animalité, si péniblement gravis. Quand le milieu se fait plus clément, quand la terre sèche au soleil, quand le ciel s’éclaircit et que les glaciers remontés laissent l’herbe verdoyer et fleurir entre leurs moraines, tout est à reconstituer, l’outillage, l’abri, le lien social, la lente, l’obscure montée vers la lumière de l’esprit. Où sont les chasseurs de rennes, la première société consciente ? Le Moyen Age préhistorique ne répond rien.

Il faut attendre une autre aurore, pour révéler l’humanité nouvelle qui s’est élaborée dans sa nuit. Aurore plus pâle d’ailleurs, glacée par une industrie plus positive, une vie moins puissante, une religion déjà détournée de la source naturelle. Les armes et les outils de pierre qu’on trouve par millions dans la vase des lacs de la Suisse et de la France orientale, au-dessus desquels les tribus humaines reconstituées élevaient leurs maisons pour les mettre à l’abri des incursions ennemies, sont maintenant polis comme le plus pur métal. Gris, noirs ou verts, de toutes couleurs, de toutes tailles, haches, racloirs, couteaux, lances et flèches, ils ont cette profonde élégance que donne toujours l’adaptation étroite de l’organe à la fonction qui l’a créé. La société lacustre, qui fabriquait des étoffes et cultivait le blé, et avait su trouver le système ingénieux de l’habitation sur pilotis, offre le premier exemple d’une civilisation à tendances scientifiques prédominantes. L’organisation de la vie est certainement mieux réglée, plus positive, que dans les anciennes tribus de la Vézère. Mais rien n’apparaît de cet enthousiasme ingénu qui poussait le chasseur périgourdin à recréer, pour la joie des sens et la recherche des communions humaines, les belles formes mouvantes au milieu desquelles il vivait. Il y a bien, dans la vase, parmi les pierres polies, des colliers, des bracelets, quelques poteries, de nombreux témoignages d’un art industriel très avancé et répondant bien au caractère économique de cette société, mais pas une figure sculptée, pas une figure gravée, pas un bibelot qui puisse faire croire que l’homme des lacs avait pressenti la communauté d’origine et la vaste solidarité de toutes les formes sensibles qui peuplent l’univers.

Sans doute le contact des hommes retirés dans la cité lacustre, le contact bienfaisant avec l’arbre, la bête des bois, se faisait-il bien moins fréquent qu’aux temps de la pierre éclatée, sans doute étaient-ils moins sollicités par le spectacle du jeu vivant des formes animales. Mais il y a, dans cette abstention absolue à les reproduire, plus qu’un signe d’indifférence. Il y a une marque de réprobation et probablement d’interdiction religieuse. A la même époque apparaissent déjà en Bretagne, en Angleterre, ces sombres bataillons de pierre, menhirs, dolmens, cromlechs, qui n’ont pas dit leur secret, mais ne pouvaient guère signifier autre chose qu’une explosion de mysticisme, parfaitement compatible, d’ailleurs, surtout à une époque de vie dure, avec l’enquête positive que nécessite la lutte quotidienne pour le pain et l’abri. Le double, la forme première de l’âme, a fait son apparition derrière le fantôme matériel des êtres et des objets. Dès lors l’esprit est tout, la forme sera dédaignée, puis maudite, d’abord parce qu’on y voit la demeure du mauvais esprit, ensuite, et beaucoup plus tard, à l’aurore des grandes religions éthiques, parce qu’on y verra l’obstacle permanent de la libération morale, ce qui est, à tout prendre, la même chose. Même avant les vrais commencements de l’histoire apparaît, dans les groupements humains, ce besoin de rompre l’équilibre entre notre science et nos désirs, besoin peut-être nécessaire pour briser tout à fait une société fatiguée et laisser le champ libre à des races et à des conceptions plus neuves.

Quoi qu’il en soit, rien de ce qu’on a ramassé sous les dolmens, qui abritent aussi des haches de silex, quelques bijoux, et, dix ou douze siècles avant notre ère, les premières armes métalliques, casques, boucliers, épées de bronze et de fer, rien ne rappelle la forme animale, rien ne rappelle la forme humaine. Il y a bien, dans l’Aveyron, un menhir sculpté qui représente, avec une puérilité terrible, une figure féminine, il y a bien, à Gavrinis, dans le Morbihan, sur d’autres menhirs, des arabesques remuantes comme des rides à la surface d’une eau basse, ondulations, tremblements d’algues, qui doivent être des signes de conjuration ou de magie. Mais, à part ces quelques exceptions, l’architecture celtique reste muette. Nous ne saurons pas quelle est la force spirituelle qui a dressé ces énormes tables de pierre, érigé vers le ciel ces emblèmes virils, toute cette dure armée du silence qui semble être poussée seule du sol, comme pour révéler la circulation des laves qui le font tressaillir.

Avec les dernières pierres levées finit la préhistoire dans le monde occidental. Ce sont elles, aussi, qui en marquent la fin dans l’Inde, comme la disparition des silex taillés annonce, en Egypte, l’aube des temps où l’homme entre réellement dans l’histoire, qu’il va façonner en partie au lieu de la subir. On dirait que la connaissance et même le développement de l’aventure humaine sont liés à l’existence des œuvres d’art qui ne consentent pas à perdre les formes animées de vue. Une silhouette de mammouth à demi effacée sur la paroi d’une caverne, nous renseigne plus sur l’esprit de l’homme qui l’y a gravée en quelques heures, qu’une plaine couverte de mégalithes sur des foules qui ont mis des siècles à les y dresser. Tout symbolisme porte à vide, qui néglige d’emprunter la forme organisée pour y intégrer ses édifices spirituels, et la mathématique même n’éveillerait aucun écho dans les intelligences si les corps solides, les astres, les machines, n’étaient là pour en animer les formules au profond des témoignages sensuels qui nous en prouvent la fécondité. L’ornement géométrique, qui est une des manifestations primitives de l’art – et qu’on retrouve sur tant de bijoux et de poteries préhistoriques – est aussi le dernier terme de l’évolution des formes figurées qui tendent à se styliser à mesure que leur connaissance se spiritualise. Mais la virilité des races ne coïncide jamais avec cette tendance-là, passage souffreteux d’une civilisation décomposée à une civilisation naissante, qui s’emparera de nouveau de la forme viable pour manifester son amour. L’une de ces images primitives de porcin, antérieures probablement à l’arrivée des Romains en Espagne, l’un de ces bas-reliefs ingénus sculptés par l’artisan gaulois, parlent plus à nos sens, à nos cœurs, à notre esprit même, malgré la forme compacte du premier et la silhouette empâtée du second, que les stylisations humaines de l’Espagne troglodyte ou les symboles métaphysiques pétrifiés des plus anciens habitants de la Gaule. Il est bien évident que, pour la Gaule, bien peu de ces œuvres candides sont antérieures aux importations grecques et à l’appel au marbrier romain. Malgré tout, le motif seul est emprunté au marchand ou au conquérant : une sève y circule, épaisse et lente, mais vigoureuse, et prête, à la chute de l’Empire, à s’épanouir en rameaux verdoyants. Art ingénu, art anonyme, préhistorique encore d’un point de vue, puisque le peuple gaulois, obéissant toujours à cette destinée singulière qui fait de son pays la terre de la préhistoire par excellence – la plus riche en formes variées, fresques et ciselures des cavernes, outils et poteries des lacs, tables et monolithes des plaines fleuries de genêt -, a dans ce moment-là pour histoire celle que lui révèlent les Grecs ou à quoi consentent les Romains.

Élie Faure                Histoire de l’art  Denoël 1985 Première édition 1909

Les animaux à même de porter ou de tirer vont à nouveau redonner toute leur puissance aux nomades, surtout lorsque l’invention de la roue pleine, en bois, et du mors, feront du cheval le meilleur allié de l’homme :

La domestication du cheval, puis du renne, du dromadaire et du chameau, rendant aux nomades d’Asie le pouvoir qu’ils avaient un temps laissé aux paysans de Mésopotamie, confère à ces cavaliers du vent les moyens de dicter leur destin aux immobiles. La maîtrise par des pasteurs d’animaux capables de transporter de lourdes charges, de tirer des chariots et de porter des gens en armes, révolutionne le monde. Pour la première fois, l’homme peut voyager plus vite que son pas, transporter plus qu’il ne peut porter.

Jacques Attali        L’Homme nomade.      Fayard 2003

Dans les montagnes de l’Atlas, les hommes du pays berbère en se repliant dans les hauteurs, forcés par les Arabes, avaient forgé une somptueuse expression pour distinguer les nomades des sédentaires. Les premiers étaient appelés hommes de la lumière. Peau cuite de soleil, cuir durci par le vent, ils dormaient sous le ciel. Les seconds étaient les hommes de l’ombre car ils demeuraient à l’abri de leurs toits et leurs mauvais rêves ne s’échappaient jamais de la maison.

Sylvain Tesson     Sur les chemins noirs        Gallimard 2016

Il est même bien possible que le nombre important d’animaux domestiqués soit à l’origine de la suprématie de l’homme blanc pendant des siècles et soit à même d’expliquer la déconcertante facilité avec laquelle il parvient à conquérir tant le Mexique que l’Amérique du sud, au début du XVI° siècle. La proximité séculaire avec des animaux l’avait, en grande partie, immunisé contre les maladies que ceux-ci portaient :

Les microbes introduits outre-Atlantique avaient été transmis aux premiers agriculteurs du Croissant fertile par les animaux domestiqués près de quinze millénaires auparavant. Les microbes humains de la variole, rougeole, tuberculose ont leurs pendants chez les bovins et proviennent de ceux-ci. Des germes apparentés à ceux de la grippe et de la coqueluche ont été retrouvés chez les cochons, la volaille, les chiens. Il en va de même de ceux du paludisme, présent chez les oiseaux et les volailles de basse-cour. Et rappelons-nous, pour mémoire, les craintes engendrées par la récente menace d’une épidémie de grippe aviaire !

Tout au long de l’histoire qui les a amenés à conquérir l’Eurasie, les agriculteurs du Croissant fertile ont appris à apprivoiser ces épidémies initialement dévastatrices. Certains individus ont fabriqué des anticorps, sont devenus naturellement résistants favorisant ainsi la survie de leurs descendances. Plus tard, dans l’Europe du Moyen Âge, dans les premières villes la promiscuité fera que les épidémies resurgiront momentanément avec la peste noire bubonique qui, autour de 1 350, tuera 25 % de la population européenne.

Mais pourquoi les microbes des envahisseurs déciment-ils les autochtones et non pas les microbes autochtones américains qui tuent les Européens ? Après tout, les Indiens étaient chez eux. Ils vivaient en équilibre avec la terre de leurs ancêtres, maîtrisaient leurs propres maladies endémiques. La réponse est évidente : pas ou très peu d’animaux sauvages avaient été domestiqués dans le Nouveau Monde. Comme gros mammifère seulement le lama ou l’alpaga dans les Andes associé au dindon, au chien, au canard et au cochon d’Inde. Ces animaux n’avaient transmis que de rares microbes aux Indiens qui, à leur tour, en transmettront peu aux Espagnols. Peut-être celui de la syphilis, encore que son aire d’origine reste discutée.

En Amérique du Sud, le principal tueur a été le microbe de la variole introduit en 1 520 au Mexique par un esclave cubain, et autour de 1 525 au Pérou. Il faudra aux indigènes, qui n’ont jamais été confrontés à des germes aussi virulents, des dizaines d’années et plusieurs générations pour apprendre à leur résister. Encore aujourd’hui, ces maladies infectieuses déciment les tribus amazoniennes qui, pour la première fois, entrent en contact avec l’homme blanc.

Entre Espagnols, accoutumés de longue date à vivre avec les maladies transmises par le bétail, et Indiens des Amériques sans immunité naturelle contre ces épidémies, les vainqueurs étaient connus à l’avance.

Roland Trompette, Daniel Nahon               Science de la Terre, Science de l’Univers. Odile Jacob 2011

vers ~ 2850                 Gilgamesh règne sur la civilisation sumérienne, alors à son apogée – c’est l’Irak actuel -.

Ces peuples ont, avec les Égyptiens, inventé l’écriture : on a trouvé sur les sites de Djemdet-Nasr et d’Our, en Mésopotamie ainsi que dans l’enceinte du grand temple d’Uruk (aujourd’hui Warka), des tablettes d’argile en écriture cunéiforme pour gérer les deux principales ressources économiques : l’élevage et la culture céréalière, et cela n’est pas contradictoire avec les usages religieux, les temples servant de banques et de régies de la vie économique.

On commence par avoir des pictogrammes – on en compte à peu près 1 500 – qui représentent les faits de la vie courante, gerbes d’orge, bestiaux, personnages humains. En combinant plusieurs pictogrammes, on parvient à exprimer une idée : c’est alors l’idéogramme. Vers 3 000, les Sumériens vont inventer l’écriture phonétique en prenant le rébus comme principe de leur écriture. Pour désigner le mot chapeau, on associe le pictogramme du chat et celui du pot, et ainsi de suite. L’écriture sera dite cunéiforme parce qu’effectuée avec la pointe d’un roseau qui laisse sur l’argile une forme de coin.

Ils ont aussi inventé la roue, qui va révolutionner d’abord la poterie avec l’invention du tour, puis le transport, et l’araire aussi, qui par le sillon qu’elle trace permet de semer sans retourner la terre avec la houe : les rendements augmenteront notablement : les rendements augmenteront notablement. On y utilise déjà les hydrocarbures, qui affleurent en plusieurs endroits : bitume pour l’imperméabilisation des toitures et des digues, pour le calfatage des bateaux, pour la fabrication du mortier d’assemblage des briques et des pierres de construction, pétrole brut pour l’éclairage. Et quand on ne pouvait disposer de bateaux, on assemblait en radeau des outres gonflées sur lesquelles on se laissait aller au fil de l’eau : arrivés à destination, en aval, il ne restait plus qu’à dégonfler les outres qui retournaient au point de départ à dos d’âne !

L’accroissement de la population demande celui des surfaces cultivées, qui ne peut se faire qu’avec une augmentation de l’irrigation, laquelle, sous un climat chaud et sec, entraîne une accumulation progressive de sel dans les sols : du blé [10], les Sumériens vont passer à l’orge qui supporte mieux le sel, mais 1 700 ans plus tard l’orge aussi ne supportera plus l’augmentation de la salinité : c’en sera fait de la civilisation sumérienne.

Paradoxalement, les archéologues auront plus d’informations sur les périodes guerrières de cette Babylone que sur celle d’après Jésus-Christ : les tablettes d’argiles étaient jetées au fur et à mesure par les scribes et utilisées en remploi dans les constructions : lorsque l’ennemi venait à incendier ces cités, ces tablettes cuisaient et devenaient ainsi résistantes à l’usure du temps, ce qui bien sur, ne sera pas le cas du papyrus utilisé quelques 23 siècles plus tard.

Si l’écriture est née, de manière indépendante, dans trois régions seulement – le Croissant fertile, la Chine [11] et le Mexique -, ce n’est pas une coïncidence. En effet, ces régions représentent les premiers exemples de domestication végétale et animale, signe des sociétés capables d’évoluer… ce qu’on présente comme une invention a été en fait élaboré pendant des centaines, voire des milliers d’années.

Jared Diamond, université de Californie.        L’Histoire. Janvier 2001

Ce qui distingue Sumer, mais aussi l’Egypte pharaonique, la Chine ancienne et l’Empire Inca, c’est que ces cultures mirent au point de bonnes techniques d’archivage, de catalogage et de récupération des archives écrites. Elles investirent aussi dans des écoles de scribes, d’employés de bureau, de bibliothécaires et de comptables.

Yuval Noah Harari            Sapiens Une brève histoire de l’humanité    Albin Michel  2015

Gilgamesh laissera une légende, l’Epopée de Gilgamesh [12], histoire d’un roi tyrannique et tempétueux qui règne sur la cité d’Uruk.

Il y est question d’une rivalité avec la lointaine cité d’Aratta, qui pourrait être localisée aujourd’hui en Iran, dans la vallée du Halil Rud, près du village de Jiroft, au nord du détroit d’Ormuz

Il y est aussi question d’un déluge qui ressemble fort à celui de la Bible. Mais la direction des vents indiqués le localiserait à l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate, sur le Golfe persique, là où Wooley a trouvé une couche d’argile de 3 mètres d’épaisseur en effectuant les fouilles d’Ur. Celui qui échappe au courroux divin s’appelle Utanapishtim et non Noé et c’est Ea, le dieu de la sagesse, acquis à la cause des hommes qui le prévient :

Homme de Shurupak, fils d’Abaratutu, abats ta maison, construis un bateau ! Renonce à tes richesses pour te sauver la vie ! Détourne-toi de tes biens pour te garder sain et sauf ! Mais embarque avec toi des spécimens de tous les animaux. Que le bateau que tu dois construire le soit selon des normes bien établies.

Utanapishtim construisit donc son bateau et dit :

Le cinquième jour, j’ébauchai sa forme. Sa base était de 12 iku [environ 3 500 m²]. Ses flancs avaient 10 gar [6 mètres environ]. Je lui donnai 6 étages. Dans le sens de la largeur, je le partageai en sept compartiments. Je disposais neuf cabines à l’intérieur. Je versai 6 sar de bitume dans le fourneau. Tout ce que je possédai en semence de vie, je le chargeai sur le bateau. J’embarquai des animaux divers et des ouvriers. Je montai dans le bateau et fermai la porte. Dès le premier reflet de l’aurore, des nuages noirs s’amassèrent. Adad y grondait. La colère d’Adad parvint jusqu’au ciel : tout ce qui était clair devint sombre durant six jours et six nuits. Le vent et le déluge faisaient rage, la tempête du sud détruisit le pays. Quand vint le septième jour, la tempête du sud et le déluge furent vaincus dans la bataille qu’ils avaient conduite comme une armée. La mer se calma et se tut, l’ouragan et le déluge cessèrent. Et toute l’humanité s’était transformée en glaise. Les champs avaient pris la forme régulière d’un toit. J’ouvris le soupirail et ma figure fût illuminée. Le bateau se posa  sur la montagne Nisir. La montagne Nisir reçut le bateau et l’empêcha de rouler.

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Les premiers mythes de Sumer, tels qu’ils sont parvenus jusqu’à nous, portent sous leur vernis patriarcal de surface qui fait l’apologie du combat victorieux des héros et des Dieux contre le Monstre, symbole de chaos (alias la Déesse qu’on démonise), une strate originelle enfouie, qui émane ouvertement de la culture du divin féminin… puisqu’elle raconte ces mêmes terribles affrontements, mais vus et vécus du coté de l’agressé, c’est-à-dire du peuple de la Déesse, qui voit émerger la barbarie suprême avec ces héros, et ces Dieux venus supplanter par la force des armes sa très antique Mère divine, pilier du monde jusque là.
Car il en est des textes exactement comme des strates d’occupations successives dans les sols : les derniers occupants sont venus enfouir les traces des occupations antérieures.
Il apparaît ainsi que les vainqueurs sont venus recouvrir la trame originelle des écrits, qui racontait l’ébranlement des assises du monde et la fin tragique de l’antique culture attaquée. Ils sont venus plaquer, par-dessus ce récit pathétique, leurs chants de triomphe, qui transforme leur usurpation des pouvoirs… en une sainte croisade pour que triomphe le Bien, à savoir leur propre idéologie ainsi légitimée.
Sous ces chants de victoire apparaît en effet clairement la strate originelle qui est, au contraire, une lamentation sur la Déesse attaquée par ces mêmes héros guerriers dont la strate postérieure vient  exalter la victoire.
Strate postérieure qui n’est d’ailleurs, la plupart du temps, que grossièrement plaquée sur le récit originel, auquel elle vient se juxtaposer sans grand souci de logique.
On verra ainsi percer, au beau milieu de la strate  patriarcale consacrée à l’apologie du héros que l’idéologie conquérante veut promouvoir (Gilgamesh, Dumuzi, Baal, Ninurta, etc.), le thème situé aux exacts antipodes de la Vengeance de la Déesse, c’est-à-dire de la résistance de l’antique culture attaquée, qui se défend en châtiant ce même héros, perçu comme un usurpateur.
Les mythes de Sumer, et là est leur contribution considérable à la connaissance de notre histoire, nous permettent alors, […] d’assister au début de la gigantesque lutte armée qui a conduit, voici plus ou moins 5 000 ans au Proche Orient, à la plus formidable inversion des valeurs : l’humanité passant du règne de la Mère divine, matrice de l’univers, à celui du Père tout-puissant dominant la Création.
[…] Les diverses mythologies du monde font toutes mention de temps de chaos accompagnant les guerres de conquête patriarcale, « avant que le Ciel  ne soit séparé de la Terre », c’est-à-dire avant que le féminin, identifié à la Terre, ne soit rivé à l’En-bas et séparé de l’En-haut (du divin) investi par le viril, identifié au ciel. Ce qui témoigne du fait que les peuples de la Déesse ont partout lutté farouchement, comme ce fut le cas à Sumer, pour défendre leur culture attaquée. L’ordre patriarcal, asséné par la force et la ruse, ayant connu d’innombrables reculs avant son implantation définitive

Françoise Gange              Les Dieux menteurs.     La Renaissance du Livre 2001

La Bible, dont la rédaction ne pouvait échapper au cadre des grand mythes de l’époque, en est directement inspirée et son tout premier récit, – celui de la Genèse – donne lieu à une très curieuse situation : deux récits de la Création, comme si l’auteur avait biffé le premier pour en écrire un second, puis, finalement n’avait pu de résigner à mettre le premier à la corbeille, avec une espèce de prudence de Normand disant : dans cette grande affaire, je ne sais pas actuellement qui va finir par avoir le dessus, donc gardons deux fers au feu ; les générations futures choisiront ce qui leur convient. Ainsi l’on a dans le premier récit :

Dieu créa l’homme à son image,
A l’image de Dieu il le créa,
Homme et femme il les créa.

Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur le poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre ».

Et, dans le deuxième récit :

Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant.

Yahvé Dieu planta un jardin en Eden, à l’orient et il y mit l’homme qu’il avait modelé. Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèce d’arbres séduisants à voir et bons à manger, et l’Arbre de vie au milieu du jardin, et l’Arbre de la connaissance du Bien et du Mal.

Yahvé Dieu  prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder. Et Yahvé Dieu fit à l’homme ce commandement : « Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort.

Yahvé Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie. »

Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné. L’homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages, mais, pour un homme, il ne trouva pas d’aide qui lui fut assortie. Alors Yahvé Dieu fit tomber un profond sommeil sur l’homme, qui s’endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. Puis, de la côte qu’il avait tiré de l’homme, Yahvé Dieu façonna une femme, et l’amena à l’homme. Alors celui-ci s’écria :

A ce coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair !
Celle-ci sera appelée «  femme », car elle fut tirée de l’homme, celle-ci ! »
C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair. Or tous deux étaient nus, l’homme et sa femme, et  ils n’avaient pas honte l’un devant l’autre.

*****

Dans la première version, l’homme et la femme sont créés simultanément, ce qui entraîne l’idée de liberté et d’égalité de l’un par rapport à l’autre. Dans la deuxième, la femme apparaît subordonnée à l’homme. L’homme est premier de toute la création, la femme lui est adjointe comme une aide.
Il existe une tradition talmudique exposée et développée dans un passage du livre kabbalistique, « l’Alphabet de Ben Sirah », qui se penche sur cette difficulté née de la coexistence des deux récites de la Création.
D’après cette tradition, Eve n’est que la deuxième femme d’Adam. La première femme, correspondant au premier récit, égalitaire, de la Création, ayant pour nom Lilith. Première femme très différente d’Eve et même aux exacts antipodes.
[…] On remarquera que c’est Eve, femme de la deuxième version de la création, qui a été retenue pour figurer dans la tradition judéo-chrétienne de la femme primordiale.
Le premier scénario de la Création – « Homme et Femme il les créa » -, bien que figurant en premier lieu dans la Génèse, a été occulté. Juxtaposé au deuxième, il est resté inactivé et comme invisible. Tout s’est passé comme si, ayant pourtant sous les yeux cette contradiction apparemment inexplicable entre les deux récits antagonistes, les générations de lecteurs encouragés par les exégètes officiels n’avaient lu que la deuxième version. On peut sans trop d’audace émettre l’hypothèse que le premier récit de la création, avec le personnage égalitaire de Lilith, gênait la vision patriarcale (homme dominant, femme dominée) qu’on voulait imposer. On a donc gommé la difficulté en se rendant aveugle à cette première version (qui figure pourtant à la première place) et en promouvant comme  vérité la deuxième version, inégalitaire : Adam crée en premier et Eve issue de lui et relative à lui comme l’indique le terme « aide » qui la définit.

Françoise Gange        Les Dieux menteurs    La Renaissance du Livre      2001

En 2009, Régis Debray n’hésitait pas à déclarer, dans une conférence tenue le 9 juin à Montpellier : Abraham ? Moïse ? Il n’est plus personne d’un peu sérieux aujourd’hui pour convenir de la réalité de leur existence : ce ne sont que des mythes, et d’ailleurs c’est très bien comme ça.

*****

[…]      Il n’y a pas lieu de douter de l’existence historique de David et de Salomon. En revanche, il y a de fort bonnes raisons de remettre en question et la datation et l’étendue et la splendeur de leur royaume. En l’absence d’un vaste empire, en l’absence de grands monuments, en l’absence d’une magnifique capitale, quelle pouvait être la nature du royaume de David ?

[]    L’intégrité de la Bible et, en fait, son historicité, ne se fondent pas sur les preuves historiques d’événements ou de personnages donnés, comme le partage des eaux de la mer Rouge, les sonneries de trompettes qui abattirent les murs de Jéricho, ou David tuant Goliath d’un seul jet de fronde. Le pouvoir de la saga biblique repose sur le fait qu’elle est l’expression cohérente et irrésistible de thèmes éternels et fondamentaux : la libération d’un peuple, la résistance permanente  à l’oppression, la quête de l’égalité sociale, etc. Elle exprime avec éloquence la sensation profonde de posséder une origine, des expériences et une destinée communes, nécessaires à la survie de toute communauté humaine.

En termes purement historiques, nous savons maintenant que l’épopée de la Bible a émergé dans un premier temps en réponse aux pressions, aux difficultés, aux défis et aux espoirs vécus par le peuple du minuscule royaume de Juda, pendant les décennies qui ont précédé son démantèlement, ainsi que par la communauté encore plus réduite du Second Temple de Jérusalem, pendant la période postexilique. La plus grande contribution offerte par l’archéologie à une meilleure compréhension de la Bible est peut-être celle-ci : que des sociétés aussi réduites et isolées, relativement pauvres, comme l’étaient le royaume de Juda de la monarchie tardive et le Yahud postexilique, ont été capables de produire les grandes lignes de cette épopée éternelle en un laps de temps aussi court. Une telle compréhension est fondamentale. En  effet ce n’est qu’à partir du moment où nous percevons quand et pourquoi les idées, les images et les événements décrits dans la Bible en vinrent à être tissés ensemble avec une telle dextérité que nous pouvons enfin apprécier le véritable génie et le pouvoir constamment renouvelé de cette création littéraire et spirituelle unique, dont l’influence fut tellement considérable dans l’histoire de l’humanité.

Israel Finkelstein, Neil Asher Silberman             La Bible dévoilée              Gallimard 2001

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[1] Des recherches de 2017 dans les grottes du poisson bleu, dans le Yukon, au Canada, situent à 24 000 ans av J.C. des os de caribou et de cheval auxquels aurait été associé nécessairement l’homme.

[2] l’agriculture existait aussi en Amérique du Sud, dans le nord du Pérou : en 2007, on a retrouvé des graines de courges et de coton vieilles de 9 200 à 5 500 ans, des cacahuètes de 7 600 ans, dont on peut prouver qu’elles ont été cultivées (Université Vanderbilt)

[3] …90 m pour les uns… 120 pour les autres

[4] en janvier 2006, c’est sous les auspices de Viracocha, l’Être suprême des Incas, de Taïta Inti, le Père Soleil, et de Pachamamma, la Terre Mère  qu’Evo Morales Aïma fût intronisé premier président indien de la Bolivie, sur le site sacré de Tiwanaku aux nombreux mégalithes, sur les bords du lac Titicaca. Tiwanaku est la capitale sacrée de la Bolivie, du Pérou et de l’Equateur.

[5] Donc l’intolérance au lait animal est une vieille affaire. Passé l’âge de trois ans correspondant au sevrage du lait maternel, l’homme ne produit plus de lactase, l’enzyme qui nous permet de digérer le lactose du lait. Le lait de la vache, c’est pour le veau, point barre … La consommation de lait animal est donc venue avec l’élevage, au néolothique.

[6] du temps aussi pour… travailler à la construction des temples et sanctuaires.

[7] Éreinté, cassé en deux au milieu de son champ à prendre soin de ses pommes de terre, le cultivateur se demande tout à coup si c’est vraiment l’homme qui a domestiqué la patate, ou l’inverse. James C. Scott

[8] Les premiers villages du Proche Orient ont domestiqué les plantes et les animaux. Les institutions urbaines d’Uruk ont domestiqué les humains. James C. Scott

[9] statues… lorsqu’elles sont sculptées sur les deux faces, stèles quand elles ne le sont que sur une face.

[10] qui était probablement  ce que l’on nomme aujourd’hui le kamut, qui donne sur des terres semi-arides comme le Montana ou le Dakota ou encore le Canada frontalier, mais qui ne vient pas en France. Les grains sont de 2 à 3 fois plus gros que celui du blé dur. Le Montana, cet État où les giboulées se manifestent douze mois sur douze et dont les habitants disent : Si tu n’aimes pas le temps qu’il fait dans le Montana, attends donc cinq minutes.

[11] Chine, où le support de l’écriture était les plus souvent du bambou, sous forme de tablettes d’environ 25 cm de long sur 1 cm de large, reliées par des lanières de cuir ou de soie, et parfois, cette soie  était elle-même le support.

[12] … dont il existe de nombreuses versions : Ninive, Babylone, Assur, Sippar, Nimrud, Sultan Tepe, Nippur, anatolienne,  akkadienne.


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