13 avril 1598 à 1607. Le « bon roi » Henri IV. Edit de Nantes. VOIC. Ispahan. 29602
Publié par (l.peltier) le 12 novembre 2008 En savoir plus

13 04 1598                      Henri IV proclame l’Édit de Nantes :

Préambule                 S’il ne lui a plu permettre que ce soit pour encore en une même forme de religion, que ce soit au moins d’une même intention, et avec une telle règle, qu’il n’y ait point pour cela de trouble et de tumulte entre eux : et que nous et ce royaume puissions toujours mériter et conserver le titre glorieux de Très-Chrétien.

article I.                    Premièrement, que la mémoire de toutes choses passées d’une part et d’autre, depuis le commencement du mois de mars 1587 jusqu’à notre avènement à la couronne et durant les autres troubles précédents et à leur occasion, demeurera éteinte et assoupie, comme de chose non advenue. Et ne sera loisible ni à nos procureurs généraux, ni autres personnes quelconques, publiques ni privées, en quelque temps, ni pour quelque occasion que ce soit, en faire mention, procès ou poursuite en aucunes cours ou juridictions que ce soit

[…] article III Ordonnons que la religion catholique, apostolique et romaine sera remise et rétablie en tous les lieux et endroits de cestui notre royaume et pays de notre obéissance où l’exercice d’icelle a été intermis pour y être paisiblement exercé sans aucun trouble ou empêchement. Défendant très expressément à toutes personnes, de quelques état, qualité ou condition quelles soient, sur les peines que dessus, de ne troubler ni inquiéter les ecclésiastiques en la célébration du divin service, jouissance et perception de la dîme, fruits et revenus de leurs bénéfices… Défendant aussi très expressément à ceux de ladite religion prétendue réformée de faire prêcher ni aucun exercice de ladite religion ès églises, maisons et habitations desdits ecclésiastiques… Défendant à toutes personnes d’en renouveler la mémoire, attaquer, ressentir, injurier ni provoquer l’un l’autre par reproche de ce qui s’est passé… mais se convenir et vivre paisiblement ensemble comme frères, amis et concitoyens, sur peine aux contrevenants d’être punis, comme infracteurs de paix et perturbateurs du repos public.

[…] article VI             Et pour ne laisser aucune occasion de troubles et différends entre nos sujets, avons permis et permettons à ceux de ladite religion prétendue réformée vivre et demeurer par toutes les villes et lieu de cestui notre royaume et pays de notre obéissance, sans être requis, vexés, molestés ni astreints à faire chose pour le fait de la religion contre les conscience, ni pour raison d’icelle être recherchés dans les maisons où lieux où ils voudront habiter, en se comportant au reste selon qu’il est contenu dans le présent Édit.

[…] article XXII          Ordonnons qu’il ne sera fait différence ni distinction, pour le fait de ladite religion, à recevoir les écoliers pour être instruits ès universités, collèges et écoles, et les malades et pauvres ès hôpitaux, maladreries et aumônes publiques.

[…] article XXVII          Afin de réunir d’autant mieux les volontés de nos sujets, comme est de notre intention, et ôter toutes plaintes à l’avenir, déclarons tous ceux qui font ou feront profession de ladite religion prétendue réformée capable de tenir et exercer tous états, dignités, offices et charges publiques quelconques, royales, seigneuriales, ou des villes de notre dit-royaume, pays, terre et seigneuries de notre obéissance.

[…] article XXXI           Outre la chambre ci-devant établie à Castres pour le ressort de notre cour de Parlement de Toulouse, laquelle sera continuée en l’état qu’elle est, nous avons pour les mêmes considérations ordonné et ordonnons qu’en chacune de nos cours de Parlement de Grenoble et Bordeaux sera pareillement établi une chambre composée de deux présidents, l’un catholique, l’autre de ladite religion prétendue réformée, et douze conseillers dont six seront catholiques et les six autres de ladite religion, lesquels président et conseillers seront par nous pris et choisis des corps de nos-dites cours.

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Dans les lendemains de l’Édit, Henri IV fît procéder à un recensement des protestants : ils étaient environ 1 250 000, de 5 à 6 % de la population du pays, mais dans des pourcentages plus importants dans le Midi, où se dessinait un croissant huguenot, selon l’expression de Janine Garrisson, de La Rochelle à Valence.

En Béarn et en Navarre, la situation religieuse était particulière. L’édit de Nantes ne s’appliquait pas dans ces deux principautés souveraines, qu’Henri IV n’avait pas osé annexer au royaume de France, pratiquant seulement une union personnelle : par une sorte de cumul des mandats, il était roi de France, par ailleurs roi de Navarre et vicomte souverain de Béarn.

La situation, il est vrai, y était très différente. La religion catholique avait été abolie entre 1569 et 1571 par Jeanne d’Albret. Henri avait bien rendu un édit le 16 octobre 1572 pour la rétablir. Mais il était alors prisonnier à la cour et revenu au catholicisme sous la contrainte après la Saint Barthélemy, et cet acte que le Conseil souverain n’avait pas enregistré, n’avait jamais été appliqué.

Il ne faut pas croire que l’édit de Nantes ait été accueilli avec des cris de joie. Les parlements de Paris, Rennes, Rouen, Aix et Toulouse – villes ligueuses – refuseront de l’enregistrer, et ne s’y résigneront qu’au bout de dix ans, sous la menace d’Henri IV. Du coté protestant, Agrippa d’Aubigné fulminera contre l’abominable édit. Même Étienne Pasquier, modèle des Politiques, traitera l’édit, ironiquement, de prodige et qualifiera de félonie l’usage qu’en feront les huguenots.

Si l’édit de Nantes a tenu, c’est parce que, remarquable souverain, Henri IV a su l’imposer en ralliant les modérés des deux camps. Et aussi parce que le pays, exsangue, était las, immensément las de la guerre civile. Mais l’édit instaure moins la tolérance entre les deux religions qu’il n’organise la coexistence entre elles, et sur la base d’un partage territorial, ce qui est un accroc à la tradition unitaire française. En réalité cette transaction permet au mieux de coexister dans l’intolérance.

Jean Sévillia          Historiquement correct

Singulière mesure, aussi éloignée que possible de l’idée que l’on s’en fait ordinairement, avec les habitudes de penser d’aujourd’hui et l’expérience des constitutions civiles et religieuses de l’époque moderne. Le seul fait que la version originale de l’édit elle-même n’est pas constituée par un seul texte, mais par quatre (l’édit solennel et public, une annexe de cinquante-six articles secrets concernant le culte, un brevet relatif au paiement des pasteurs, un second groupe d’articles secrets sur les places de sûreté et les chambres mi-parties), ce seul fait montrait que le roi avait dû tenir compte de vœux contraires. Et ce premier édit de Nantes connut deux autres versions, l’une catholique où la résistance des Parlements à l’enregistrement fit introduire des changements restrictifs, l’autre protestante, non officielle mais de fait, constituée par la tolérance des assemblées politiques d’abord interdites et par une représentation à la cour, en la personne de véritables ambassadeurs. Au total, le fruit d’une lutte tenace, arbitrée par une bonne volonté conciliatrice et souple. Rien de très original, d’ailleurs, et l’on a pu montrer tout ce que l’édit de Nantes devait aux mesures de pacification antérieures. Mais fort déconcertant pour l’esprit moderne. On dit que l’édit accordait aux protestants la liberté de conscience. En fait, il faisait d’eux une confession religieuse désavantagée et un corps social et politique privilégié. D’une part, en effet, il leur refusait tout culte à Paris et dans les localités où se trouverait la cour et ne leur en reconnaissait un que dans deux localités par bailliage, chez les seigneurs haut-justiciers (les autres n’ayant droit qu’à des réunions religieuses de famille) et dans les villes et bourgs où il était célébré en 1596-1597. D’autre part, les protestants relevaient d’une juridiction spéciale, les chambres mi-parties ; admis à tous les emplois de l’État, ils voyaient leurs pasteurs devenir des fonctionnaires du fait qu’ils touchaient un traitement royal ; leurs écoles étaient subventionnées ; leurs places de sûreté et leurs garnisons à la charge de l’État, leurs assemblées politiques et leurs délégués généraux à la cour prolongeaient la situation politique favorisée qu’ils avaient conquise par les armes dans les régions où ils l’emportaient

Émile Georges Léonard        Le Protestant français.

Les guerres de religion et leur dénouement ne sont pas seulement affaire d’épée et de théologie. Une vaste mutation de la société en constitue l’arrière-plan. Derrière les arguments religieux et dans un contexte d’affrontements métaphysiques sans précédent, s’est déroulée aussi une guerre des élites : tout se passe comme si la noblesse d’épée, sur le point de se voir dépossédée du pouvoir par l’élite des robins, dans un monde où les logiques administratives devenaient inéluctablement plus fortes, avait en quelques sorte trouvé dans l’état de guerre permanent le moyen de réaffirmer ses valeurs et de rétablir les règles d’un jeu social qui lui fût favorable, en une sorte de retour en arrière vers le Moyen Age.

Le dénouement confirme l’hypothèse : c’est en s’appuyant sur les robins et en combattant ou rachetant les derniers nobles va-t-en-guerre qu’Henri IV impose la paix. Peut alors s’engager une évolution très profonde des structures du pouvoir : la cour, les pensions et les dignités serviraient désormais à divertir la noblesse cependant que les réalités du pouvoir se joueraient ailleurs, confisquées par un roi qui s’appuie sur une élite administrative. Au conflit du roi avec la noblesse succéderait alors bientôt un conflit larvé avec sa propre administration, avec la nouvelle noblesse de robe.

[…]  Mais le roi n’aurait pas réussi si l’homme n’avait pas été à la hauteur de son entreprise historique. C’est d’abord affaire d’autorité naturelle. Le personnage s’impose face aux divergences d’une coalition fort hétéroclite, qu’il s’agisse de rappeler à l’ordre les huguenots ou, inversement, d’imposer aux parlementaires réticents l’accès des protestants aux charges officielles. Cette autorité transparaît dans le discours. C’est un discours charismatique au sens où la parole du roi, je d’Henri IV, incarne l’intérêt général, incarne la nation tout entière contre la coalition hypocrite des intérêts particuliers et des corporatismes. Sa parole devient alors tranchante, s’anime et, parce qu’elle est parole de vérité, dissout les oppositions.

Si l’autorité personnelle lui permet d’imposer les compromis, une familiarité désarmante lui permet de réconcilier les hommes. […] La familiarité d’Henri n’est pas une faconde superficielle, une convivialité chaleureuse de façade, vernis des ambitions ordinaires.  Elle est profonde parce qu’elle repose sur une connaissance des hommes, de leur détresse et de leur vanité, parce qu’elle est aussi connaissance de soi, et que celle-ci interdit de mépriser quiconque. La crispation des vanités et des ressentiments est souvent le premier obstacle à la réconciliation des hommes. C’est parce qu’il aime les hommes comme ils sont que le charisme d’Henri traverse les cuirasses et les traités de théologie, les remparts des châteaux isolés et l’hystérie des foules.

François Bayrou       Henri IV, le Roi libre           Flammarion 1994

13 09 1598                  Au Palais de l’Escurial, mort de Philippe II d’Espagne, après 3 mois d’agonie : la septicémie a fini par avoir raison du très long règne – 42 ans – du  Roi Prudent.

28 09 1598                 Les catholiques demandent à Henri IV de publier les décrets du concile de Trente : Je ferai, Dieu aidant, en sorte que l’Église soit aussi bien qu’elle était il y a cent ans. Mais Paris ne fut pas fait en un jour.

29 10 1598                   Gabrielle d’Estrées a donné au roi 3 beaux enfants, César, Catherine-Henriette et Alexandre. Henri IV lui conte sa visite au château de Saint Germain en Laye, nursery de toute sa postérité, légitime ou bâtarde.

Jay pryns le serf an uneure avec tout le plesyr du monde, et suys arryvé ance lyeu a catreures. Je suys desandu a mon petyt logys, ou yl fayt amyrablement beau ; mes anfans my sont venus treuver, ou pour myeus dyre, lon les y a aportés. Ma fylle amande fort et ce fayt belle, mays mon fyls cera plus beau que son ayné.

Vous me conjurés mes cheres amours damporter autant damour que je vous an lesse. Ha, que vous mavés fayt plesyr, car jan ay tant que, croyant avoyr tout amporté, je craygnoys quyl ne vous an fut poynt demouré.

Je manvoys las antretenyr Morfée, mays syl me represante autre songe que de vous, je fuyré atousjamays sa compagnye. Bonsoyr pour moy, bonjour pour vous ma chere mettresse, je vous bese umylyon de foys vos beaus yeus.

Ce XXIX° octobre.

H.

Traduction : J’ai pris le cerf en une heure avec tout le plaisir du monde, et suis arrivé en ce lieu à quatre heures. Je suis descendu à mon petit logis, où il fait admirable­ment beau ; mes enfants m’y sont venus trouver, ou, pour mieux dire, l’on les y a apportés. Ma fille amende fort et se fait belle, mais mon fils sera plus beau que son aîné.

Vous me conjurez, mes chères amours, d’emporter autant d’amour que je vous en laisse. Ah ! que vous m’avez fait plaisir! Car j’en ai tant que, croyant avoir tout emporté, je craignais qu’il ne vous en fût point demeuré.

Je m’en vais, las, entretenir Morphée, mais s’il me représente autre songe que de vous, je fuirai à tout jamais sa compagnie. Bonsoir pour moi, bonjour pour vous, ma chère maîtresse, je vous baise un million de fois vos beaux yeux.

Ce vingt-neuvième octobre.

H.

11 1598                      Olivier de Serres, protestant de près de 60 ans, s’est mis à l’abri des excès des guerres de religion dans son domaine – 200 ha – du Pradel, à l’est d’Aubenas, en Ardèche où il met en pratique son goût pour l’innovation agricole. Venu à Paris pour régler la succession de son frère Jean, pasteur pris en otage puis assassiné, il est appelé à la cour.

Il a amené son Theâtre d’Agriculture et Mesnage des Champs, un ouvrage de mille pages, dans lequel il a consigné toutes ses notes. Le mot « théâtre » désigne les traités qui exposent les théories comme s’il s’agissait de personnages d’une scène. Le terme Mesnage est l’équivalent de notre gestion d’aujourd’hui. Il publiera encore en 1599 La cueillette de la soye par la nourriture des vers qui la font et en 1603 La seconde richesse du mûrier blanc.

La connaissance des biens que Dieu nous donne est voirement les plus important article de notre mesnage, moyennant lequel nous mesnagerons gaîment, tant pour l’utilité que pour l’honneur ; de là adviendra à notre père de famille ce contentement de treuver sa maison plus agréable, sa femme plus belle et son vin meilleur que ceux de l’autrui […]

Il y en a qui se mocquent de tous les livres d’agriculture, et nous renvoyent aux paysans sans lettres, les quels ils disent estre les seuls juges compétans de ceste matière, comme fondés sur l’expérience, seule et seule règle de cultiver les champs. Certes, pour bien faire quelque chose, il la faut bien entendre premièrement. Il couste trop cher de refaire une besogne mal faicte, et surtout en l’agriculture, en la quelle on ne peut perdre les saisons sans grand dommage. Or, qui se fie à une générale expérience, au seul rapport des laboureurs, sans savoir pourquoi, il est en danger de faire des fautes mal réparables, et s’engarer souvent à travers champs sous le crédit de ses incertaines expériences. le

Le projet d’Olivier de Serres est assez simple, il propose une philosophie sereine :  bousculer un mythe paysan antique, celui de la terre fatiguée qui a besoin de se reposer pendant le temps de jachère et de friche pour les remplacer par des cultures fourragères améliorant la fertilité du sol ; transposer aux champs les expériences novatrices faites dans le jardin, en intensifiant les cultures : la fumure animale du sol, les nouvelles espèces cultivables comme la pomme de terre connue alors sous le nom de cartoufle ou truffe blanche (cultivée en Vivarais bien avant Parmentier), l’irrigation des prairies, la sélection de variétés plus productives, plus résistantes aux maladies ou plus précoces, tailler correctement les arbres, organiser et orner les jardins, cultiver la vigne, faire les vendanges et le vin ; s’occuper des troupeaux et élever les abeilles ; construire de beaux et bons bâtiments agricoles, cultiver les orangers, tenter l’extraction du sucre à partir de la betterave, mais la technique d’alors ne permettra pas d’atteindre le seuil de rentabilité. Il recommande le labour profond, l’alternance des cultures, le soufrage de la vigne, la création de l’assolement par l’introduction des prairies artificielles, l’essai de nouveaux semis (melon, artichaut, maïs, houblon, riz et pomme de terre.) C’est là affaire de conseils ; pour la pratique, il en alla comme de la plupart des entreprises humaines : l’échec et la réussite se côtoient : sa campagne pour le développement de la plantation du mûrier et de l’industrie de la soie dans les Cévennes et à Paris connut un succès certain. La culture du mûrier était jusque là très localisée. Henri IV voulait l’intensifier afin de diminuer les sorties d’or nécessaires à l’achat d’étoffes étrangères, pour  qu’elle se vît rédimée de la valeur de plus de 400 000 d’or que tous les ans il en fallait sortir pour la fournir des étoffes composées en cette matière ou de la matière même.[…] Le roi ayant très bien recognu ces choses, par le discours qu’il me commanda de lui faire sur ce sujet, l’an 1599, print résolution de faire eslever des meuriers blancs par tous les jardins de ses maisons ». Il décide de faire planter 20 000 pieds de mûriers aux Tuileries et à Fontainebleau. D’autres plantations et magnaneries se développeront dans la région Lyonnaise où se fixera l’industrie de la soie. Mais le succès ne sera pas au rendez-vous pour la pomme de terre qu’il planta en Ardèche, non que celle-ci refusa de croître et embellir, mais c’est la population qui la refusa la jugeant tout juste bonne pour les cochons : puisqu’on n’en fait pas mention dans la Bible et qu’elle pousse sous la terre, ce ne peut être que « la pomme du diable ». Pomme qui avait alors pour nom cartoufle, – ou truffe blanchequi, germanisée, deviendra la kartoffel allemande : les Allemands, probablement moins superstitieux et plus nécessiteux que les Français l’adopteront plus spontanément. Deux cents ans plus tard, Parmentier avait probablement eu vent de l’affaire et mettra en œuvre des ruses de Sioux pour la faire accepter.

Olivier de Serres mourra en 1619. Neuf ans plus tard, le domaine du Pradel sera pillé et rasé par M. de Ventadour. Reconstruit par Daniel de Serres, le fils d’Olivier, le mas de Pradel est aujourd’hui une ferme école.

Tandis que, dans ton siècle, beaucoup allaient vêtus d’armures, la croix sur l’épaule et l’épée au côté, toi tu marchais modestement, en petite collerette, barbiche et coiffé ras, dans un chemin de buis ; la bêche et le râteau étaient tes seules armes

Edmond Pilon

C’est encore sur les recommandations d’Olivier de Serres  que l’on commence à substituer à la jachère la culture de plantes fourragères comme le sainfoin et la luzerne. Ces prairies artificielles permettaient de nourrir le bétail tout en laissant reposer le sol. Cette méthode améliorait les rendements de l’assolement triennal que l’on pratiquait dans certaines régions : la surface agricole utile pouvait être cultivée à 100 %, malgré le manque d’engrais naturel.

                                   Rapporté par Hardouin de Péréfixe, Histoire de Henri le Grand, 1661

Olivier de Serres ne connaissait pas les bactéries. Mais c’est le premier à décrire le sol comme un organisme vivant qu’il faut nourrir et soigner pour qu’il donne.

Pierre Rabhi

Il n’invente rien, au sens strict, mais il perfectionne et théorise certaines pratiques particulièrement efficaces comme l’assolement, la ratation des cultures ou l’enrichissement des terres par enfouissement d’engrais verts ou de minéraux broyés. C’est aussi un excellent gestionnaire de l’espace, qui regroupe des cultures dissociées dans le temps, en cultivant notamment le safran, récolté à la fin de l’automne, sous des arbres fruitiers productifs au début de l’été.

Frédéric Sichet

1598                           Dom Michel Germain, moine bénédictin, fonde une congrégation qui reprend la règle bénédictine en la réformant dans la ligne du concile de Trente : ce sont les bénédictins de St Maur, qui restera exclusivement française. Ils vont entreprendre un travail de bénédictin en établissant un relevé de tous les bâtiments religieux bénédictins de France : le Monasticon Gallicanum, soit 168 planches représentant les 147 monastères bénédictins qui avaient accepté la réforme de dom Michel Germain. Les restaurateurs du XIX° siècle s’inspireront fréquemment de ces documents pour leurs travaux.

Jacopo Peri, de Mantoue, écrit Dafne, considéré communément comme le premier opéra.

L’opéra occidental est né en Italie à Florence au XVII°. Parmi ses ancêtres, les madrigaux italiens, qui mirent en musique des situations avec des dialogues mais sans jeu de scène. Les mascarades, les ballets de cour, les intermezzi, qui font intervenir des figurants, de la musique et de la danse, sont autant de précurseurs. L’opéra proprement dit émane d’un groupe de musiciens et d’intellectuels humanistes florentins qui s’étaient donnés le nom de Camerata (salon en florentin). La Camerata, appelée aussi Camerata fiorentina ou encore Camerata de’ Bardi, du nom de son principal mécène, s’était fixé deux objectifs principaux : faire revivre le style musical du théâtre grec et s’opposer au style contrapuntique de la musique de la Renaissance. En particulier, ils souhaitaient que les compositeurs s’attachent à ce que la musique reflète, simplement et mot pour mot, la signification des textes, les mette en valeur et non les rende incompréhensibles par la complexité des architectures sonores de son accompagnement. La Camerata pensait reprendre en cela les caractéristiques de la musique grecque antique. Pour atteindre ce but, on utilise la monodie accompagnée par la basse continue, les chœurs madrigalesques et les ritournelles et danses instrumentales.

Wikipedia

Shah Abbas I°, de la dynastie des Séfévides de Perse, écrit l’une des plus glorieuses périodes de la Perse : il a fait construire Ispahan, l’élit pour capitale et y fait transférer sa cour. Il avait repéré combien étaient actifs et industrieux les Arméniens de Djolfa – aujourd’hui à la frontière Russie-Iran, aussi en fit-il déplacer [pour ne pas dire déporter] quelques milliers pour construire sa capitale, leurs procurant maints privilèges que ses successeurs oublieront vite… après tout, ce n’était tout de même que des chrétiens !

Il y a peu de souverains qui ait fait plus réellement de bien à leur pays qu’Abbas le Grand. Il établit dans toute l’étendue de la Perse une tranquillité qui y était inconnue depuis bien des siècles. Il mit fin aux dévastations des Uzbeks, refoula ces pillards dans leur propre pays, et chassa les Turcs. Bien que doué de grands moyens et habile homme de guerre, il regarda la prospérité de ses vastes États comme un plus noble but que de nouvelles conquêtes. On ne saurait compter les ponts, les caravansérails et les autres monuments d’utilité publique qu’il éleva.

Malcolm, historien anglais

Lorsque ce grand prince cessa de vivre, la Perse cessa de prospérer.

Chardin

Ses immenses édifices peints, dorés, couverts d’émaux, ses murs bleus ou à grands ramages, qui reflètent les rayons du soleil, ses vastes bazars, ses jardins immenses, ses platanes, ses roses, en font le triomphe de l’élégant et le modèle du joli. Ispahan n’a pu être conçu et exécuté que par des rois et des architectes qui passaient leurs jours et leurs nuits à entendre raconter de merveilleux contes de fées.

Gobineau

Après avoir suivi plusieurs ruelles tortueuses, au milieu des trous et des ruines, nous retombons bientôt dans l’éternelle pénombre des bazars. La nef où nous voici entrés est celle des tailleurs ; les burnous, les robes bleues, les robes vertes, les robes de cachemire chamarré, se cousent et se vendent là dans une sorte de cathédrale indéfiniment longue, qui a bien trente ou quarante pieds de haut. Et une ogive tout ornée de mosaïques d’émail, une énorme ogive, ouverte depuis le sol jusqu’au sommet de la voûte, nous révèle soudain cette place d’Ispahan, qui n’a d’égale dans aucune de nos villes d’Europe, ni comme dimensions, ni comme magnificence. C’est un parfait rectangle, bordé d’édifices réguliers, et si vaste que les caravanes, les files de chameaux, les cortèges, tout ce qui le traverse en ce moment, sous le beau soleil et le ciel incomparable, y semble perdu ; les longues nefs droites des bazars en forment essentiellement les quatre côtés, avec leurs deux étages de colossales ogives murées, d’un gris rose, qui se suivent en séries tristes et sans fin ; mais, pour interrompre cette rectitude trop absolue dans les lignes, des monuments étranges et superbes, émaillés de la tête au pied, resplendissent de différents côtés comme de précieuses pièces de porcelaine. D’abord, au fond là-bas, dans un recul majestueux et au centre de tout, c’est la mosquée Impériale – La Masjed Chah – entièrement en bleu lapis et bleu turquoise, ses dômes, ses portiques, ses ogives démesurées, ses quatre minarets qui pointent dans l’air comme des fuseaux géants. Au milieu de la face de droite, c’est le palais du grand empereur, le palais du Chah Abbas, dont la svelte colonnade, en vieux style d’Assyrie, surélevée par une sorte de piédestal de trente pieds de haut, se découpe dans le vide comme une chose aérienne et légère. Sur la face où nous sommes, ce sont les minarets et les coupoles d’émail jaune de l’antique mosquée du Vendredi – la Masjed Djummah -, l’une des plus vieilles et des plus saintes de l’Iran. Ensuite, un peu partout, dans les lointains, d’autres dômes bleus se mêlent aux cimes des platanes, d’autres minarets bleus, d’autres donjons bleus, autour desquels des vols de pigeons tourbillonnent. Et enfin, aux plans extrêmes, les montagnes entourent l’immense tableau d’une éclatante dentelure de neiges.

En Perse où, de temps immémorial, les hommes se sont livrés à de prodigieux travaux d’irrigation pour fertiliser leurs déserts, rien ne va sans eaux vives ; donc, le long des côtés de cette place grandiose, dans des conduits de marbre blanc, courent de clairs ruisseaux, amenés de très loin, qui entretiennent une double allée d’arbres et de buissons de roses. Et là, sous des tendelets (petite tente, en langage de marine, dressée à l’arrière d’une embarcation), quantité d’indolents rêveurs fument des kalyans et prennent du thé ; les uns accroupis sur le sol, d’autres assis sur des banquettes, qu’ils ont mises en travers par-dessus le ruisseau pour mieux sentir la fraîcheur du petit flot qui passe. Des centaines de gens et de bêtes de toute sorte circulent sur cette place, sans arriver à la remplir tant elle est grande ; le centre demeure toujours une quasi-solitude, inondée de lumière. De beaux cavaliers y paradent au galop – ce galop persan, très ramassé, qui donne au cou du cheval la courbure d’un cou de cygne -. Des groupes d’hommes en turban sortent des mosquées après l’office du matin, apparaissent d’abord dans l’ombre des grands portiques follement bleus, et puis se dispersent au soleil. Des chameaux processionnent avec lenteur ; des théories de petits ânes trottinent, chargés de volumineux fardeaux. Des dames fantômes se promènent, sur leurs ânesses blanches, qui ont des houssines tout à fait pompeuses, en velours brodé et frangé d’or. Cependant, combien seraient pitoyables cette animation, ces costumes d’aujourd’hui, auprès de ce que l’on devait voir ici même, lorsque régnait le grand empereur, et que le faubourg de Djoulfa regorgeait de richesses ! En ce temps-là, tout l’or de l’Asie affluait à Ispahan ; les palais d’émail y poussaient aussi vite que l’herbe de mai ; et les robes de brocart, les robes lamées se portaient couramment dans la rue, ainsi que les aigrettes de pierreries. Quand on y regarde mieux, quel délabrement dans tous ces édifices, qui, au premier aspect, jouent encore la splendeur ! Là-haut, cette belle colonnade aérienne de Chah Abbas est toute déjetée, sous la toiture qui commence de crouler. Du côté où soufflent les vents d’hiver, tous les minarets des mosquées, tous les dômes sont à moitié dépouillés de leurs patientes mosaïques de faïence et semblent rongés d’une lèpre grise ; avec l’incurie orientale, les Persans laissent la destruction s’accomplir ; et d’ailleurs tout cela, de nos jours, serait irréparable : on n’a plus le temps ni l’argent qu’il faudrait, et le secret de ces bleus merveilleux est depuis longues années perdu. Donc, on ne répare rien, et cette place unique au monde, qui a déjà plus de trois cents ans, ne verra certainement pas finir le siècle où nous venons d’entrer.

De même que Chiraz était la ville de Kerim Khan, Ispahan est la ville de Chah Abbas. Avec cette facilité qu’ont eue de tout temps les souverains de la Perse à changer de capitale, ce prince, en l‘an 1598, décida d’établir ici sa cour, et de faire de cette ville, déjà si vieille et du reste à peu près anéantie depuis le passage effroyable de Tamerlan, – il avait fait égorger ici plus de cent mille habitants en deux journées -, quelque chose qui étonnerait le monde. A une époque où, même en Occident, nous en étions encore aux places étroites et aux ruelles contournées, un siècle avant que fussent conçues les orgueilleuses perspectives de Versailles, cet Oriental avait rêvé et créé des symétries grandioses, des déploiements d’avenues que personne après lui n’a su égaler. L’Ispahan nouvelle qui sortit de ses mains était au rebours de toutes les idées d’alors sur le tracé des plans, et aujourd’hui ses ruines font l’effet d’une anomalie sur cette terre persane.

Il me semblait naturel, comme j’en avais l’habitude à Chiraz, de m’asseoir à l’ombre, parmi ces gens si paisibles, qui tiennent une rose entre leurs doigts ; mais ma garde d’honneur me gêne, et puis cela ne se fait pas ici, paraît-il : on me servirait mon thé avec dédain, et le kalyan me serait refusé.

Continuons donc de marcher, puisque la douce flânerie des musulmans m’est interdite.

Rasant les bords de la place, pour éviter le petit Sahara du centre, longeant les alignements sans fin des grandes arcades murées, que je m’approche au moins de la mosquée Impériale, dont la porte gigantesque, tout là-bas, m’attire comme l’entrée magique d’un gouffre bleu ! A mesure que nous avançons, les minarets et le dôme du sanctuaire profond toutes choses qui sont plus loin, derrière le parvis, dans une zone sacrée et défendue ont l’air de s’affaisser pour disparaître, tandis que monte toujours davantage cet arceau du porche, cette ogive aux dimensions d’arc triomphal, dans son carré de mur tout chamarré de faïences à reflets changeants. Lorsqu’on arrive sous ce porche immense, on voit comme une cascade de stalactites bleues, qui tombe du haut des cintres ; elle se partage en gerbes régulières, et puis en myriades symétriques de gouttelettes, pour glisser le long des murailles intérieures, qui sont merveilleusement brodées d’émaux bleus, verts, jaunes et blancs. Ces broderies d’un éclat éternel représentent des branches de fleurs, enlacées à de fines inscriptions religieuses blanches, par-dessus des fouillis d’arabesques en toutes les nuances de turquoise. Les cascades, les traînées de stalactites ou d’alvéoles, descendues de la voûte, coulent et s’allongent jusqu’à des colonnettes, sur quoi elles finissent par reposer, formant ainsi des séries de petits arceaux, dentelés délicieusement, qui s’encadrent, avec leurs harmonieuses complications, sous le gigantesque arceau principal. L’ensemble de cela, qui est indescriptible d’enchevêtrement et de magnificence, dans des couleurs de pierreries, produit une impression d’unité et de calme, en même temps qu’on se sent enveloppé là de fraîche pénombre. Et, au fond de ce péristyle, s’ouvre la porte impénétrable pour les chrétiens, la porte du saint lieu, qui est large et haute, mais que l’on dirait petite, tant sont écrasantes les proportions de l’ogive d‘entrée ; elle plonge dans les parois épaisses, revêtues d’émail couleur lapis ; elle a l’air de s’enfoncer dans le royaume du bleu absolu et suprême.

Quand je reviens à la maison de Russie, le portique, seule entrée de l’enclos, que gardent les bons cosaques, est décoré de vieilles broderies d’or et de vieux tapis de prière, piqués au hasard sur le mur avec des épingles, comme pour un passage de procession. Et c’est pour me tenter, paraît-il ; des marchands arméniens et juifs, ayant eu vent de l’arrivée d’un étranger, se sont hâtés de venir. Je demande pour eux la permission d’entrer dans le jardin aux roses et cela devient un des amusements réguliers de chaque matin, sous la véranda de mon logis, le déballage des bibelots qui me sont offerts, et les marchandages en toute sorte de langues.

L’après-midi, mon escorte à bâtons me promène dans les bazars, où règnent perpétuellement le demi-jour et l’agréable fraîcheur des souterrains. Toutes leurs avenues menacent ruine, et il en est beaucoup d’abandonnées et de sinistres ; celles où les vendeurs continuent de se tenir sont bien déchues de l’opulence ancienne ; cependant on y trouve encore des foules bruyantes, et des milliers d’objets curieux ou éclatants ; les places où ces avenues se croisent sont toujours recouvertes d’une large et magnifique coupole, très haut suspendue, avec une ouverture au milieu, par où tombent les rayons clairs du soleil de Perse : chacun de ces carrefours est aussi orné d’une fontaine, d’un bassin de marbre où trempent les belles gerbes des marchands de roses, et où viennent boire les gens, les ânes, les chameaux et les chiens.

Le bazar des teinturiers, monumental, obscur et lugubre, donne l’idée d’une église gothique démesurément longue et tendue de deuil, avec toutes les pièces d’étoffe ruisselantes de teinture qui s’égouttent, accrochées partout jusqu’en haut des voûtes bleu sombre pour les robes des hommes, noir pour les voiles des dames fantômes.

Dans le bazar des marteleurs de cuivre, d’une demi-lieue de long et sans cesse vibrant au bruit infernal des marteaux, les plus gracieuses aiguières, les buires de cuivre des formes les plus sveltes et les plus rares, brillent toutes neuves aux devantures des échoppes, à travers la pénombre enfumée.

Comme à Chiraz, c’est le bazar des selliers qui est, dans toute son étendue, le plus miroitant de broderies, de dorures, de perles et de paillettes. Les fantaisies orientales pour voyageurs de caravane s’y étalent innombrables : sacs de cuir, chamarrés de broderies de soie ; poires à poudre très dorées, gourdes surchargées de pendeloques ; petites coupes de métal ciselé pour boire l’eau fraîche aux fontaines du chemin. Et puis viennent les houssines de velours et d’or, destinées aux ânesses blanches des dames; les harnais pailletés pour les chevaux ou les mules ; les guirlandes de sonnettes, dont le carillon épouvante les bêtes fauves. Et enfin tout ce qui est nécessaire à la vraie élégance des chameaux : rangs de perles pour passer dans les narines, bissacs frangés de vives couleurs ; têtières ornées de verroteries, de plumets et de petits miroirs où joueront pendant la marche les rayons du soleil ou les rayons de la lune.

Une des ogives immenses nous envoie tout à coup son flot de lumière, et la place Impériale réapparaît, toujours saisissante de proportions et de splendeur, avec ses enfilades d’arceaux réguliers, ses mosquées qui semblent se coiffer de monstrueux turbans d’émail, ses minarets fuselés, où du haut en bas, s’enroulent en spirales des torsades blanches et des arabesques prodigieusement bleues.

[…]     Le Chah Abbas voulut aussi dans sa capitale d’incomparables jardins et de majestueuses allées. L’avenue de Tscharbag, qui est l’une des voies conduisant à Djoulfa et qui fait suite à ce pont superbe par lequel nous sommes entrés le premier jour, fut en son temps une promenade unique sur la terre, quelque chose comme les Champs-Elysées d’Ispahan : une quadruple rangée de platanes, longue de plus d’une demi-lieue, formant trois allées droites ; l’allée du centre, pour les cavaliers et les caravanes, pavée de larges dalles régulières ; les allées latérales, bordées, dans toute leur étendue, de pièces d’eau, de plates bandes fleuries, de charmilles de roses ; et, des deux côtés, sur les bords des palais ouverts [Ces palais à balcons, destinés surtout aux dames du harem, étaient au nombre de huit et s’appelaient les Huit Paradis] aux murs de faïence, aux plafonds tout en arabesques et en stalactites dorées. A l’époque où resplendissaient chez nous la cour du Roi-Soleil, la cour des Chahs de Perse était sa seule rivale en magnificence ; Ispahan, près d’être investie par les barbares de l’Est, atteignait l’apogée de son luxe, de ses raffinements de parure, et le Tscharbag était un rendez-vous d’élégances telles que Versailles même n’en dut point connaître. Aux heures de parade, les belles voilées envahissaient les balcons des palais, pour regarder les seigneurs caracoler sur les dalles blanches, entre les deux haies de rosiers arborescents qui longeaient l’avenue. Les chevaux fiers, aux harnais dorés, devaient galoper avec ces attitudes précieuses, ces courbures excessives du col que les Persans de nos jours s’étudient encore à leur donner. Et les cavaliers à fine taille portaient très serrées, très collantes, leurs robes de cachemire ou de brocart d’or sur lesquelles descendaient leurs longues barbes teintes ; ils avaient des bagues, des bracelets, des aigrettes à leur haute coiffure, ils étincelaient de pierreries ; les fresques et les miniatures anciennes nous ont transmis le détail de leurs modes un peu décadentes, qui cadraient bien avec le décor du temps, avec l’ornementation exquise et frêle des palais, avec l’éternelle transparence de l’air et la profusion des fleurs.

Le Tscharbag, tel qu’il m’apparaît au soleil de ce matin de mai, est d’une indicible mélancolie, voie de communication presque abandonnée entre ces deux amas de ruines, Ispahan et Djoulfa. Les platanes, plus de trois fois centenaires, y sont devenus des géants qui se meurent, la tête découronnée ; les dalles sont disjointes et envahies par une herbe funèbre. Les pièces d’eau se dessèchent ou bien se changent en mares croupissantes ; les plates-bandes de fleurs ont disparu et les derniers rosiers tournent à la broussaille sauvage. Entre qui veut dans les quelques palais restés debout, dont les plafonds délicats tombent en poussière et où les Afghans, par fanatisme, ont brisé dès leur arrivée le visage de toutes les belles dames peintes sur les panneaux de faïence. Avec ses allées d’arbres qui vivent encore, ce Tscharbag, témoin du faste d’un siècle si peu distant du nôtre, est plus nostalgique cent fois que les débris des passés très lointains.

Rentrés dans Ispahan, au retour de notre visite à la grande avenue morne, nous repassons par les bazars, qui sont toujours le lieu de la fraîcheur attirante et de l’ombre. Là, mon escorte me conduit d’abord chez les gens qui tissent la soie, qui font les brocarts pour les robes de cérémonie, et les taffetas [le mot est persan] ; cela se passe dans une demi-nuit, les métiers tendus au fond de tristes logis en contrebas qui ne prennent de lumière que sur la rue voûtée et sombre. Et puis, chez ceux qui tissent le coton récolté dans l’oasis alentour, et chez ceux qui l’impriment, par des procédés séculaires, au moyen de grandes plaques de bois gravées ; c’est aussi dans une quasi-obscurité souterraine que se colorient ces milliers de panneaux d’étoffe (représentant toujours des portiques de mosquée), qui, de temps immémorial, vont ensuite se laver dans la rivière, et sécher au beau soleil, sur les galets blancs des bords.

Nous terminons par le quartier des émailleurs de faïence, qui travaillent encore avec une grande activité à peinturlurer, d’après les vieux modèles inchangeables, des fleurs et des arabesques sur les briques destinées aux maisons des Persans de nos jours. Mais ni les couleurs ni l’émail ne peuvent être comparés à ceux des carreaux anciens ; les bleus surtout ne se retrouvent plus, ces bleus lumineux et profonds, presque surnaturels, qui dans le lointain, font ressembler à des blocs de pierre précieuse les coupoles des vieilles mosquées. Le Chah Abbas, qui avait tant vulgarisé l’art des faïences, faisait venir du fond de l’Inde ou de la Chine des cobalts et des indigos rares, que l’on cuisait par des procédés aujourd’hui perdus. Il avait aussi mandé d’Europe et de Pékin des maîtres dessinateurs, qui, malgré le Coran, mêlèrent à la décoration persane des figures humaines [seul dans l’art des pays musulmans, l’art iranien admet la représentation de la figure humaine]. Et c’est pourquoi, dans les palais de ce prince, sur les panneaux émaillés, on voit des dames de la Renaissance occidentale, portant fraise à la Médicis, et d’autres qui ont de tout petits yeux tirés vers les tempes et minaudent avec une grâce chinoise.

Mes deux soldats à bâtons et mon beau cosaque galonné m’ennuyaient vraiment beaucoup. Cet après-midi, je me décide à les remercier pour circuler seul. Et, quoi qu’on m’en ait dit, je tente de m’asseoir, maintenant que je commence à être connu dans Ispahan, sur l’une des petites banquettes des marchands de thé, au bord d’un des frais ruisseaux de la place Impériale, du côté de l’ombre. J’en étais certain : on m’apporte de très bonne grâce ma tasse de thé miniature, mon kalyan et une rose ; avec mes amis les musulmans, si l’on s’y prend comme il faut, toujours on finit par s’entendre.

Le soleil de mai, depuis ces deux ou trois jours, devient cuisant comme du feu, rendant plus désirables la fraîcheur de cette eau courante devant les petits cafés, et le repos à l’abri des tendelets ou des jeunes arbres. Il est deux heures ; au milieu de l’immense place, dévorée de clarté blanche, restent seulement quelques ânes nonchalants étendus sur la poussière et quelques chameaux accroupis. Aux deux extrémités de ce lieu superbe et mort, se faisant face de très loin, les deux grandes mosquées d’Ispahan étincellent en pleine lumière, avec leurs dômes tout diaprés et leurs étonnants fuseaux enroulés d’arabesques : l’une, la très antique et la très sainte, la mosquée du Vendredi, habillée de jaune d’or que relève un peu de vert et un peu de noir ; l’autre, la reine de tous les bleus, des bleus intenses et des pâles bleus célestes, la mosquée Impériale.

Quand commence de baisser le soleil, je prends le chemin de 1’école de théologie musulmane, appelée l’École de la mère du Chah, le prince D… ayant eu la bonté de me donner un introducteur présenter au prêtre qui la dirige.

L’avenue large et droite qui y conduit, inutile de demander tracée : c’est le Chah Abbas, toujours le Chah Abbas ; à Ispahan, tout ce qui diffère des ruelles tortueuses coutumières aux villes de Perse fut l’œuvre de ce prince. La belle avenue est bordée par des platanes centenaires, dont on a émondé les branches inférieures, à la mode pour faire monter plus droit leurs troncs blancs comme de l’ivoire, leur donner l’aspect de colonnes, épanouies et feuillues seulement vers le sommet. Et des deux côtés de la voie s’ouvrent quantité de portiques délabrés, qui eurent jadis des cadres de faïence, et que surmontent les armes de l’Iran : devant le soleil, un lion tenant un glaive.

Cette université – qui date de trois siècles et où le programme des études n’a pas varié depuis la fondation – a été construite avec une magnificence digne de ce peuple de penseurs et de poètes, où la culture de l’esprit fut en honneur depuis les vieux âges. On est ébloui dès l’abord par le luxe de l’entrée ; dans une muraille lisse, en émail blanc et émail bleu, c’est une sorte de renfoncement gigantesque, une sorte de caverne à haute ouverture ogivale, en dedans toute frangée d’une pluie de stalactites bleues et jaunes. Quant à la porte elle-même, ses deux battants de cèdre, qui ont bien quinze ou dix-huit pieds de haut entièrement revêtus d’un blindage d’argent fin, d’argent repoussé représentant des entrelacs d’arabesques et de roses, où se mêlent des inscriptions religieuses en vermeil ; ces orfèvreries, bien entendu, ont subi l’injure du temps et de l’invasion afghane ; usées, bossuées, arrachées par place, elles évoquent très mélancoliquement la période sans retour des luxes fous et des raffinements exquis.

Lorsqu’on entre sous cette voûte, à franges multiples, dans cette espèce de vestibule monumental qui précède le jardin, on voit le ruissellement des stalactites se diviser en coulées régulières le long des parois intérieures dont les émaux représentent de chimériques feuillages bleus, traversés d’inscriptions, de sentences anciennes aux lettres d’un blanc bleuâtre ; le jardin apparaît aussi au fond, encadré dans l’énorme baie de faïence : un éden triste, où des buissons d’églantines et de roses fleurissent à l’ombre des platanes de trois cents ans. Le long de ce passage, qui a l’air de mener à quelque palais de féerie, les humbles petits marchands de bonbons et de fraises, ont installé leurs tables, leurs plateaux ornés de bouquets de roses. Et nous croisons un groupe d’étudiants qui sortent de leur école, jeunes hommes aux regards de fanatisme et d’entêtement aux figures sombres sous de larges turbans de prêtre.

Le jardin est carré, enclos de murs d’émail qui ont bien cinquante pieds, et maintenu dans la nuit verte par ces vénérables platanes comme des baobabs qui recouvrent tout de leurs ramures ; au milieu, un jet d’eau dans un bassin de marbre, et partout, bordant les petites allées aux dalles verdies, ces deux sortes de fleurs qui se mêlent toujours dans les jardins de la Perse : les roses roses, doubles, très parfumées, et les simples églantines blanches. Églantiers et rosiers, sous l’oppression de ces hautes murailles bleues et de ces vieux platanes, ont allongé sans mesure leurs branches trop frêles, qui s’accrochent aux troncs géants et puis retombent comme éplorées, mais qui toutes s’épuisent à fleurir. L’accès du lieu étant permis à chaque musulman qui passe, les bonnes gens du peuple, attirés par la fraîcheur et l’ombre, sont assis ou allongés sur des dalles et fument des kalyans, dont on entend de tous côtés les petits gargouillis familiers. Tandis qu’en haut, c’est un tapage de volière ; les branches sont pleines de nids ; mésanges, pinsons, moineaux ont élu demeure dans cet asile du calme, et les hirondelles aussi ont accroché leurs maisons partout le long des toits. Ces murs qui enferment le jardin ne sont du haut en bas qu’une immense mosaïque de tous les bleus, et trois rangs d’ouvertures ogivales s’y étagent, donnant jour aux cellules pour la méditation solitaire des jeunes prêtres. Au milieu de chacune des faces du quadrilatère, une ogive colossale, pareille à celle de l’entrée, laisse voir une voûte qui ruisselle de gouttelettes de faïence, de glaçons couleur lapis ou couleur safran.

Et l’ogive du fond, la plus magnifique des quatre, est flanquée de deux minarets, de deux fuseaux bleus qui s’en vont pointer dans le ciel ; elle mène à la mosquée de l’école, dont on aperçoit là-haut, au-dessus des antiques ramures, le dôme en forme de turban. Le long des minarets, de grandes inscriptions religieuses d’émail blanc s’enroulent en spirale, depuis la base jusqu’au sommet où elles se terminent éblouissantes, en pleine lumière ; quant au dôme, il est semé de fleurs d’émail jaune et de feuillages d’émail vert, qui brodent des complications de kaléidoscope par-dessus les arabesques bleues. Levant la tête, du fond de l’ombre où l’on est, à travers les hauts feuillages qui dissimulent la décrépitude et la ruine, on entrevoit sur le ciel limpide tout ce luxe de joaillerie, que le soleil de Perse éclaire fastueusement, à grands flots glorieux.

Décrépitude et ruine, quand on y regarde attentivement ; derniers mirages de magnificence qui ne dureront plus que quelques années ; le dôme est lézardé, les minarets se découronnent de leurs fines galeries à jours ; et le revêtement d’émail, dont la couleur demeure aussi fraîche qu’au grand siècle, est tombé en maints endroits, découvrant les grisailles de la brique, laissant voir des trous et des fissures où l’herbe, les plantes sauvages commencent de s’accrocher. On a du reste le sentiment que tout cela s’en va sans espoir, s’en va comme la Perse ancienne et charmante, est à jamais irréparable.

Par des petits escaliers roides et sombres, où manque plus d’une marche, nous montons aux cellules des étudiants. La plupart sont depuis longtemps abandonnées, pleines de cendre, de fiente d’oiseau, de plumes de hibou ; dans quelques-unes seulement, de vieux manuscrits religieux et un tapis de prière témoignent que l’on vient méditer encore. Il en est qui ont vue sur le jardin ombreux, sur ses dalles verdies et ses buissons de roses, sur tout le petit bocage triste où l’on entend la chanson des oiseaux et le gargouillis tranquille des kalyans. Il en est aussi qui regardent la vaste campagne, la blancheur des champs de pavots, avec un peu de désert à l’horizon, et ces autres blancheurs là-bas, plus argentées : les neiges des sommets. Quelles retraites choisies, pour y suivre des rêves de mysticisme oriental, ces cellules, dans le calme de cette ville en ruine, et entourée de solitudes !…

Un dédale d’escaliers et de couloirs nous conduit auprès du vieux prêtre qui dirige ce fantôme d’école. Il habite la pénombre d’une grotte d’émail bleu, sorte de loggia avec un balcon d’où l’on domine tout l’intérieur de la mosquée. Et c’est une impression saisissante que de voir apparaître ce sanctuaire et ce mihrab, ces choses que je croyais interdites à mes yeux d’infidèle. Le prêtre maigre et pâle, en robe noire et turban noir, est assis sur un tapis de prière, en compagnie de son fils, enfant d’une douzaine d’années, vêtu de noir pareil, figure de petit mystique étiolé dans l’ombre sainte ; deux ou trois graves vieillards sont accroupis alentour, et chacun tient sa rose à la main, avec la même grâce un peu maniérée que les personnages des anciennes miniatures. Ils étaient là à rêver ou à deviser de choses religieuses ; après de grands saluts et de longs échanges de politesse, ils nous font asseoir sur des coussins, on apporte pour nous des kalyans, des tasses de thé, et puis la conversation s’engage, lente, eux sentant leurs roses avec une affectation vieillotte, ou bien suivant d’un œil atone la descente d’un rayon de soleil le long des émaux admirables, dans le lointain du sanctuaire. Les nuances de cette mosquée et le chatoiement de ces murailles me détournent d’écouter ; il me semble que je regarde, à travers une glace bleue, quelque palais du Génie des cavernes, tout en cristallisations et en stalactites. Lapis et turquoise toujours, gloire et apothéose des bleus. Les coulées de petits glaçons bleus, de petits prismes bleus affluent de la coupole, s’épandent çà et là sur les multiples broderies bleues des parois… Une complication effrénée dans le détail, arrivant à produire de la simplicité et du calme dans l’ensemble : tel est, ici comme partout, le grand mystère de l’art persan.

Mais quel délabrement funèbre ! Le prêtre au turban noir se lamente de voir s’en aller en poussière sa mosquée merveilleuse. Depuis longtemps, dit-il, j’ai défendu à mon enfant de courir, pour ne rien ébranler. Chaque jour, j’entends tomber, tomber de l’émail… Au temps où nous vivons, les grands s’en désintéressent, le peuple de même… Alors, que faire ? Et il approche sa rose de ses narines émaciées, qui sont couleur de cire.

Avec eux, on était dans un songe d’autrefois et dans une immobile paix, tellement qu’au sortir des belles portes d’argent ciselé, on trouve presque moderne et animée l’avenue de platanes, où passent des êtres vivants, quelques cavaliers, quelques files de chameaux ou d’ânons…

Avant la tombée de la nuit, un peu de temps me reste pour faire station sur la grande place, où l’heure religieuse du Moghreb s’accompagne d’un cérémonial très antérieur à l’Islam et remontant à la primitive religion des mages. Aussitôt que la mosquée Impériale, de bleue qu’elle était tout le jour, commence à devenir, pour une minute magique, intensément violette sous les derniers rayons du couchant, un orchestre apparaît, à l’autre bout de la place, dans une loggia au-dessus de la grande porte qui est voisine de la mosquée d’émail jaune : de monstrueux tambours, et de longues trompes comme celles des temples de l’Inde. C’est pour un salut, de tradition plusieurs fois millénaire, que l’on officie au soleil de Perse, à l’instant précis où il meurt. Quand les rayons s’éteignent, la musique éclate, soudaine et sauvage ; grands coups caverneux, qui se précipitent, bruit d’orage prochain qui se répand sur tout ce lieu bientôt déserté où reste seulement quelque caravane accroupie, et sons de trompe qui semblent les beuglements d’une bête primitive aux abois devant la déroute de la lumière…

Demain matin les musiciens remonteront à la même place, pour sonner une terrible aubade au soleil levant. Et on fait ainsi au bord du Gange ; le pareil salut à la naissance et à la mort de l’astre souverain retentit deux fois chaque jour au-dessus de Bénarès …

Au crépuscule, lorsqu’on est rentré dans la maison de Russie, la porte refermée, plus rien ne rappelle Ispahan, c’est fini de la Perse jusqu’au lendemain. Et l’impression est singulière, de retrouver là tout à coup un coin d’Europe, aimable et raffiné : le prince et la princesse parlent notre langue comme la leur ; le soir, autour du piano, vraiment on ne sait plus qu’il y a tout près, nous séparant du monde contemporain, une ville étrange et des déserts.

Je ne reproche à cette maison, d’hospitalité si franche et gracieuse, que ses chiens de garde, une demi-douzaine de vilaines bêtes qui persistent à me traiter en chemineau, tellement qu’une fois la nuit tombée, franchir, avec cette meute à ses trousses, l’allée de jardin, les cent mètres de roses qui séparent mon logis de celui de mes hôtes, est une aventure plus périlleuse que de traverser tous les déserts du Sud par où je suis venu.

Mardi, 15 mai.

C’est ce matin que le prince D… me présente à Son Altesse Zelleh-Sultan, frère de Sa Majesté le Chah, vizir d’Ispahan et de l’Irak. Des jardins en séries mènent à sa résidence, et sont naturellement remplis d’églantines blanches et de roses roses ; ils communiquent ensemble par des portiques où stationnent des gardes et qui tous sont marqués aux armes de Perse : au-dessus du couronnement, un lion et un soleil.

J’attendais un luxe de Mille et Une Nuits, chez ce puissant satrape d’une richesse proverbiale ; mais la déception est complète, et son palais moderne paraîtrait quelconque, n’étaient les tapis merveilleux que l’on profane en marchant dessus. Dans le salon, où Son Altesse nous reçoit, des livres français encombrent la table à écrire, et des cartes géographiques françaises sont encadrées aux murs. Courtois spirituel, Zelleh-Sultan a le regard incisif, le sourire amer. Et voici une courte appréciation, qui est textuellement de lui, sur deux peuples du voisinage : De la part des Russes, nous n’avons jamais reçu que de bons offices. De la part des Anglais, dans le sud de notre pays, perpétuelle tentative d’envahissement, par ces moyens que l’univers entier leur connaît.

Dans la même zone de la ville, sont les grands jardins et le palais abandonné des anciens rois Sophis, successeurs du Chah Abbas, dont la dynastie se continua, de plus en plus élégante et raffinée, jusqu’à l’époque de l’invasion afghane, en 1722. Là encore, c’est le domaine des églantines, surtout des roses roses, et aussi de toutes ces vieilles fleurs de chez nous, que l’on appelle fleurs de curé : gueules-de-lion, pieds-d’alouette, soucis, jalousies et giroflées. Les rosiers y deviennent hauts comme des arbres ; les platanes géants – émondés par le bas toujours, taillés en colonne blanche – y forment des avenues régulières, pavées de grandes dalles un peu funèbres, le long des pièces d’eau, qui sont droites et alignées, à la mode ancienne. Le palais, qui trône au milieu de ces ombrages et de ces parterres de deux ou trois cents ans, s’appelle le Palais des miroirs. Quand on l’aperçoit, c’est toujours au-dessus de sa propre image réfléchie par une pièce d’eau immobile, c’est pourquoi on l’appelle aussi le Palais des quarante colonnes, bien qu’il n’en ait en réalité que vingt, mais les Persans font compter ces reflets renversés qui, depuis des siècles, n’ont cessé d’apparaître dans l’espèce de grande glace mélancolique étendue devant le seuil. Pour nos yeux, ce palais a l’étrangeté de lignes et la sveltesse outrée de l’architecture achéménide ; colonnades singulièrement hautes et frêles, soutenant une toiture plate ; et les longs platanes taillés qui l’entourent prolongent dans le parc la même note élancée. D’immenses draperies, qui ont disparu depuis l’invasion barbare, servaient, paraît-il, de clôture à ces salles, où la vue plonge aujourd’hui jusqu’au fond, comme dans des espèces de hangars, prodigieusement luxueux; au temps des réceptions magnifiques, lorsque tous les rideaux étaient ouverts, on pouvait contempler du dehors, dans un lointain miroitant et doré, le chah assis comme une idole sur son trône. La nuance générale est un mélange d’or atténué et de rouge pâli ; mais des colonnes, revêtues de mosaïques en parcelles de miroir, que le temps a oxydées, semblent être en vieil argent. Ce palais, tout ouvert et silencieux, n’a déjà pas l’air réel ; mais l’image tristement réfléchie dans la pièce d’eau est une invraisemblance plus exquise encore. Sur les bords de ce bassin carré, où se mire depuis si longtemps cette demeure de rois disparus, il y a de naïves petites statues, en silex gris comme à Persépolis, soutenant des pots de fleurs ; le pourtour est pavé de larges dalles verdies, que foulèrent jadis tant de babouches perlées et dorées. Et, partout, les roses, les églantines grimpent aux troncs lisses et blancs des platanes.

Intérieurement, on est dans les ors rouges, et dans les patientes mosaïques de miroirs, qui par places étincellent encore comme des diamants ; aux petits dômes des voûtes, s’enchevêtrent des complications déroutantes d’arabesques et d’alvéoles. Tout au fond et au centre, derrière les colonnades couleur d’argent, il y a l’immense encadrement ogival qui auréolait le trône et le souverain ; il est comme tapissé de glaçons et de givre, et des tableaux, d’un fini de miniature, se succèdent en série au-dessus des corniches, représentant des scènes de fête ou de guerre ; on y voit d’anciens chahs trop jolis, aux longs yeux frangés de cils, aux longues barbes de soie noire, le corps gainé dans des brocarts d’or et des entrelacs de pierreries.

Derrière ces salles de rêve, éternellement dédoublées à la surface du bassin, d’interminables dépendances s’en vont parmi les arbres, jusqu’au palais que Zelleh-Sultan habite aujourd’hui. C’étaient les harems pour les princesses, les harems pour les dames inférieures, et enfin tous les dépôts pour les réserves amoncelées et les fantastiques richesses : dépôt des coffres, dépôt des flambeaux, dépôt des costumes, etc., et ce dépôt des vins, que Chardin, au XVII° siècle, nous décrivit comme tout rempli de coupes et de carafons en cristal de Venise, en porphyre, en jade, en corail, en pierre précieuse. Il y a même des salles souterraines, de marbre blanc, qui étaient construites en prévision des grandes chaleurs de l’été où, le long des parois, ruisselaient des cascades d’eau véritable.

Après mes courses matinales, je suis toujours rentré pour l’instant où les muezzins appellent à la prière du milieu du jour (midi, ou peu s’en faut). A Ispahan, ce sont les muezzins qui donnent l’heure, comme chez nous la sonnerie des horloges, et ils chantent sur des notes graves, inusitées en tout autre pays d’Islam. Dans la plus voisine mosquée, ils sont plusieurs qui appellent ensemble, plusieurs qui répètent, en longues vocalises, le nom d’Allah, au milieu du silence, à ces midis de torpeur et de lumière, plus brûlants chaque jour. Et, en les écoutant, il semble que l’on suive la traînée de leur voix ; on la sent passer au-dessus de toutes les mystérieuses demeures d’alentour, au-dessus de tous les jardins pleins de roses, où ces femmes, que l’on ne verra jamais, sont assises à l’ombre, dévoilées et démasquées, confiantes dans la hauteur des murs. On m’emmène l’après-midi à la découverte des bibelots rares, qui ne s’étalent point dans les échoppes, mais s’enferment dans des coffres, au fond des maisons, et ne se montrent qu’à certains acheteurs privilégiés. Par de vieux escaliers étroits et noirs, dont les marches sont toujours si hautes qu’il faut lever les pieds comme pour une échelle, par de vieux couloirs contournés et resserrés en souricière, nous pénétrons dans je ne sais combien de demeures d’autrefois, aux aspects clandestins et méfiants. Les chambres toutes petites, où l’on nous fait asseoir sur des coussins, ont des plafonds en arabesques et en alvéoles ; elles s’éclairent à peine, sur des cours sombres, aux murs ornés de faïences ou bizarrement peinturlurés de personnages, d’animaux et de fleurs. D’abord nous acceptons la petite tasse de thé, qu’il est bon ton de boire en arrivant. Ensuite les coffres de cèdre, pleins de vieilleries imprévues, sont lentement ouverts devant nous, et on en tire un à un les objets à vendre, qu’il faut démailloter d’oripeaux et de guenilles. Tout cela remonte au grand siècle du Chah Abbas, ou au moins aux époques des rois Sophis qui lui succédèrent, et ces déballages, ces exhumations dans la poussière et la pénombre, vous révèlent combien fut subtil, distingué, gracieux, l’art patient de la Perse. Boîtes de toutes les formes, en vernis Martin, dont le coloris adorable a résisté au temps, et sur lesquelles des personnages de cour sont peints avec une grâce naïve et une minutieuse conscience, le moindre détail de leurs armes ou de leurs pierreries pouvant supporter qu’on le regarde à la loupe ; toute cette partie de la population iranienne qu’il m’est interdit de voir est figurée là avec une sorte de dévotion amoureuse : belles du temps passé, dont on a visiblement exagéré la beauté, sultanes aux joues bien rondes et bien carminées, aux trop longs yeux cerclés de noir, qui penchent la tête avec excès de grâce, en tenant une rose dans leur main trop petite… Et parfois, à côté de peintures purement persanes, on en rencontre une autre qui rappelle tout à coup la Renaissance hollandaise: œuvre de quelque artiste occidental, aventureusement venu ici jadis, à l’appel du grand empereur d’Ispahan.

Des émaux délicats sur de l’argent ou de l’or, des armes d’Aladin, des brocarts lamés ayant servi à emprisonner des gorges de sultane, des parures, des broderies. De ces tapis comme on n’en trouve qu’en Perse, que composaient jadis les nomades et qui demandaient dix ans d’une vie humaine ; tapis plus soyeux que la soie et plus veloutés que le velours, dont les dessins serrés, serrés, ont pour nous je ne sais quoi d’énigmatique comme les vieilles calligraphies des Corans. Et enfin de ces faïences, introuvables bientôt, dont l’émail a subi au cours des siècles cette lente décomposition qui donne des reflets d’or ou de cuivre rouge.

En sortant de ces maisons délabrées, où les restes de ce luxe mort finissent par donner je ne sais quel désir de silence et quelle nostalgie du passé, je retourne, seul aujourd’hui, à l’École de la mère du chah, me reposer à l’ombre séculaire des platanes, dans le vieux jardin cloîtré entre des murs de faïence. Et j’y trouve plus de calme encore que la veille, et plus de détachement. Devant l’entrée fabuleuse, un derviche mendie, vieillard en haillons, qui est là adossé, la tête appuyée aux orfèvreries d’argent et de vermeil, tout petit au pied de ces portes immenses, presque nu, à demi mort et tout terreux, plus effrayant sur ce fond d’une richesse ironique. Après le grand porche d’émail, voici la nuit verte du jardin, et la discrète symphonie habituelle à ce lieu : tout en haut vers le ciel et la lumière, chants d’hirondelles ou de mésanges ; en bas, gargouillis léger des fumeurs couchés et bruissement du jet d’eau dans le bassin. Les gens m’ont déjà vu et ne s’inquiètent plus ; sans conteste, je m’assieds où je veux sur les dalles verdies. Devant moi, j’ai des guirlandes, des gerbes, des écroulements d’églantines blanches le long des platanes, dont les énormes troncs, presque du même blanc que les fleurs, ressemblent aux piliers d’un temple. Et dans la région haute où se tiennent les oiseaux, à travers les trouées des feuillages, quelques étincellements d’émail çà et là maintiennent la notion des minarets et des dômes, de toute la magnificence éployée en l’air. Dans Ispahan, la ville de ruines bleues, je ne connais pas de retraite plus attirante que ce vieux jardin.

Quand je rentre à la maison du prince, il est l’heure par excellence du muezzin, l’heure indécise et mourante où on l’entend chanter pour la dernière fois de la journée. Chant du soir, qui traîne dans le long crépuscule de mai, en même temps que les martinets tourbillonnent en l’air ; on y distingue bien toujours le nom d’Allah, tant de fois répété ; mais, avec les belles sonorités de ces voix et leur diction monotone, on croirait presque entendre des cloches, l’éveil d’un carillon religieux sur les vieilles terrasses et dans les vieux minarets d’Ispahan.

Pierre Loti Vers Ispahan   Voyages 1872-1913                 Bouquins Robert Laffont 1991

7 02 1599                    Les parlementaires parisiens acquis à la Ligue exaspèrent le roi :

Ne parlons point tant de la religion catholique ni tous les grands criards catholiques et ecclésiastiques ! Que je leur donne à l’un deux mille livres de bénéfices, à l’autre une rente, ils ne diront plus mot ! Je juge de même contre les autres qui voudraient parler. Il y a des méchants, qui montrent haïr le péché, mais c’est pour crainte de peine ; au lieu que les bons le haïssant pour l’amour de la vertu. J’ai autrefois appris deux vers latins de Horace :

Oderunt peccare boni, virtutis amore ;
Oderunt peccare mali, formidine pœnae

Les bons s’abstiennent de faire le mal par amour de la vertu, les méchants par crainte du châtiment.

Il y a plus de vingt ans que je ne les ai dits à cette heure !

Les paroles que le roi a tenues à Messieurs de la cour de Parlement         Lettres missives de Henri IV.

Et c’est bien ainsi qu’Henri IV se rallia –  on peut dire  acheta – ces grands seigneurs de la Ligue : 3 477 800 livres pour Honorat de Savoie, marquis de Villars, 940 824 livres pour Charles de Lorraine, duc d’Elbeuf, plus 3 888 830 livres pour se désolidariser de Philippe III d’Espagne, et à peu près de même pour le duc de Mayenne, frère de François de Guise, le Balafré, et de même pour Henri Joyeuse, et encore pour le duc d’Aumale. Les derniers à résister, le duc de Savoie et le duc de Mercœur, au fond de sa Bretagne, furent mis à la raison par le glaive. Tout cet argent pour acheter la paix représenta plus que le budget annuel de l’État : 30 millions de livres. Mais le contenu des caisses ne correspondant pas à celui des promesses, ces dernières n’eurent bien souvent aucune concrétisation.

8 04 1599                    Édit de Fontainebleau, sur l’assèchement des marais.

La force et la richesse des rois consiste en l’opulence de ses sujets. Et le plus grand et légitime gain et revenu des peuples, même des nôtres, procède principalement du labour et de la culture de la terre qui leur rend, selon qu’il plaît à Dieu, à usure le fruit de leur travail, en produisant grande quantité de blés, vins, grains, légumes et pâturages ; de quoi non seulement ils vivent à leur aise, mais en peuvent entretenir le trafic et commerce avec nos voisins et pays lointains et tirer d’eux or, argent et tout ce qu’ils ont en plus d’abondance que nous…

Henri IV Ordonnance de Blois

Sur quoi Sully enchaînera :

Le peuple de la campagne, duquel vous aviez toujours un soin merveilleux, disant souvent au roi que le labourage et le pâturage étaient les deux mamelles dont la France était alimentée, et ses vraies mines du Pérou.

Économies royales

Mais Henri IV et Sully ne s’occupèrent pas que d’économie, ils voulaient aussi des têtes bien faites ; ayant rapidement réalisé que c’était quasiment mission impossible que de réformer l’Université, [déjà mammouth], ils donnèrent tout loisir aux Jésuites, dont ils reconnaissaient le génie pédagogique, pour ouvrir des collèges : c’était en quelque sorte la création de l’enseignement secondaire. L’enseignement religieux était bien sûr inclus, mais on ne peut s’en étonner : il n’y avait pas d’existence possible hors du religieux et la notion de laïcité ne correspondait alors à aucune réalité.

10 04 1599                 Gabrielle d’Estrée, maîtresse officielle du roi, marquise de Monceaux,  puis duchesse de Beaufort, meurt 3 jours après avoir accouché d’un 4° enfant mort-né. Elle eut les funérailles d’une reine. Le roi, qui lui avait promis le mariage pour les jours suivants, parut sincèrement affecté… le temps, plutôt court, d’en mettre une autre sur le devant de la scène : Henriette d’Entragues.

Elle ne fut pas administrée [elle ne reçut pas le sacrement de l’extrême onction. ndlr] et mourut comme une chienne, mot cruel qu’en pareil cas dit toujours le peuple dévot. Quelques uns, des plus charitables, hasardaient pourtant de dire que, comme elle avait communié récemment, son âme était en bon état. Libre à ses ennemis de croire, s’ils voulaient, que cette communion en péché mortel avait tourné à la condamnation et l’avait livrée à la fureur meurtrière du malin esprit. Elle avait été ouverte, on lui avait trouvé son enfant mort. Sa tante de Sourdis, arrivée trop tard, ne put que la rhabiller, la mettre sur un lit de parade en velours rouge cramoisi à passements d’or (ornement propre aux seules reines), avec un manteau de satin blanc. Cruel contraste d’une si éblouissante toilette avec cette face terrible qu’on eût crue morte d’un mois. Les portes étaient ouvertes ; vingt mille personnes y vinrent et défilèrent près du lit. Plusieurs furent touchés et dirent des prières. Beaucoup rêvaient sur cette énigme et faisaient maintes conjonctures. Les parents n’en firent pas une. Muets et n’accusant personne, ils craignirent de se faire trop forte partie et laissèrent cette affaire à Dieu.

Jules Michelet Histoire de France Tome XI

1 10 1599                  Henriette d’Entragues se révéla aussi redoutable manœuvrière pour détourner à son usage l’argent public que Gabrielle d’Estrée : elle se fit désirer jusqu’à arracher une promesse de mariage écrite de la main du roi, et elle l’obtint :

Nous, Henri quatrième, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, promettons et jurons devant Dieu, en foi et parole de roi, à messire François de Balsac, sieur d’Entragues, chevalier de nos ordres, que, nous donnant pour compagne demoiselle Henriette-Catherine de Balsac, sa fille, au cas que dans six mois, à commencer du premier jour du présent, elle devienne grosse et qu’elle accouche d’un fils, alors et à l’instant nous la prendrons à femme et légitime épouse, dont nous solenniserons le mariage publiquement et en face de notre sainte Église, selon les solennités en tel cas requises et accoutumées. Pour plus grandes approbations de laquelle présente promesse, nous promettons et jurons, comme dessus, de la ratifier et renouveler sous notre seing, aussitôt après que nous aurons obtenu de notre Saint Père le pape la dissolution du mariage entre nous et dame Marguerite de France, avec permissions de nous marier où bon nous semblera. En témoin de quoi, nous avons écrit et signé la présente. Au Bois -Malesherbes, ce jourd’hui premier octobre 1599

Henri

L’affaire ne fût pas du goût de Sully :

Et sut cette pimbêche et rusée femelle cajoler si bien le roi, le tourner de tant de cotés et gagner de telle sorte tous les porte-poulets, cajoleurs et persuadeurs de débauches qui étaient tous les jours à ses oreilles pour lui proposer un plaisir, et qui un autre, qu’il se laissa enfin persuader à faire cette promesse puisque, autrement, ne pouvait-il avoir l’effet de celle qui lui avait déjà tant coûté.

Sully Economies royales

Mais la foudre tomba un jour sur la chambre d’Henriette enceinte, à Fontainebleau, et elle accoucha prématurément d’un enfant mort-né. La promesse devenait caduque, et les négociations pour un mariage avec Marie de Médicis menées par le cardinal de Gondi, reprenaient l’avantage. Ce dernier avait au moins un atout : alléger, par la dot de Marie, – plus d’un million de ducats d’or – la dette de la France à l’égard de Ferdinand, son oncle, grand duc de Toscane, l’homme le plus riche d’Europe.

24 10 1599                 Avec force arguments tous plus spécieux les uns que les autres, le mariage de Henri de Navarre avec Marguerite de Valois est annulé à Rome : les discussions avaient commencées six ans plus tôt.

1599                                Henri IV se soucie de voierie, dont l’entretien incombe au Voyer, lequel prend soin de l’alignement (qui préfigure le Permis de Construire), veille à ce qu’aucun carrosse, coches, charrettes, chariots ou autres choses qui puissent encombrer ou empêcher les chemins et voyes, mais surtout, il pourvoira au pavement des rues.

*****

[…]       Le voyer devra se transporter sur tous les grands chemins de la prévôté de Paris, les voir et visiter, ensemble les ponts, chaussées, passages pavés et voies… et recherche de toutes les démolitions, ruines et ruptures d’iceux ponts et chaussées, bouchements d’iceux et à savoir, aux dits sieurs justiciers, leurs officiers, receveurs et péagers, leur enjoindrez de iceux chemins, chaussées, ponts et passages, dont ils sont tenus, les faire rétablir et mettre en état et dû, dedans tel temps et délai que jugerez être raisonnable.

Henri IV        Ordonnance à son voyer.

Nanda Bayin, roi de Birmanie, meurt… de rire : et tout cela, juste parce qu’un courtisan venait de lui apprendre que Venise était une République ! Mais comment peut-on être Vénitien ?

À Londres, on construit le théâtre du Globe, sur Bankside, rive droite de la Tamise, hors de la juridiction de la ville. Les matériaux utilisés proviennent en partie de la démolition du Théâtre, au nord de Londres, acculé à la faillite. Le financement est est assuré par la troupe des Chamberlain’s Men, dont fait partie William Shakespeare.

Les acteurs jouent sur une scène surélevée et tous ceux qui sont venus pour voir ne perdent absolument rien du spectacle. Et pourtant, il y a des galeries et des emplacements divers, où les sièges sont plus confortables, plus plaisants… c’est la raison pour laquelle ils coûtent plus cher. Le spectateur qui reste debout, en bas, ne débourse qu’un seul pfenning ou penny d’Angleterre. Mais celui qui veut une place assise, on le fait entrer par une autre porte où il paie encore un denier [1 penny] supplémentaire. Notre homme désirerait-il maintenant, assis sur des coussins, jouir de l’endroit le plus confortable, d’où l’on peut voir à la perfection ce qui se passe sur scène et aussi être regardé, être vu, ce qui n’est pas non plus à négliger ; en ce cas, il se doit de passer par une troisième porte, et il verse pour la circonstance un penny de plus. Pendant que se joue la comédie, on fait circuler dans l’auditoire boissons et nourriture : ceux qui le souhaitent peuvent aussi en avoir pour leur argent et refaire leurs forces.

Thomas Platter

Quatorze ans plus tard, en juin 1613, la pyrotechnique de la représentation de Henri III de Shakespeare mettra le feu à tout cela. Un nouvel amphithéâtre sera alors reconstruit au même endroit, légèrement différent, qui sera fermé en 1642 et détruit en 1644, – c’était au temps des guerres civiles –  à la demande des puritains. Le Shakespeare’Globe sera reconstruit à l’identique de 1599 en 1996, à quelques centaines de mètres de l’emplacement d’origine, avec un financement de la fondation de l’acteur américain Sam Wanamaker.

1 01 1600                  Première apparition de l’appellation Vin de Champagne. Jusqu’alors, on appelait les vins de la Champagne, vins de France, comme tous les produits ès environs de Paris et en toute l’île de France et lieux voisins. C’étaient alors des vins dits tranquilles [non pétillants] pas même encore blancs, mais rouges clairets, rosé gris, fauvelets, flives, œil de perdrix. En fait, on connaissait dès le Moyen Age le vin diable, ou encore saute-bouchon. Le problème était d’emprisonner la pression due à la seconde fermentation, celle du printemps : ce qui, progrès de la verrerie aidant et remplacement des chevilles de bois garnies d’étoupe par des bouchons de liège venus d’Espagne, fut possible dès la seconde moitié du XVII° siècle. Le procédé de la champagnisation n’est qu’une réplique de celui déjà existant depuis 1531 pour la Blanquette de Limoux, proche de Carcassonne, et celle de Die, dans les Apes du sud. À St Hilaire, abbaye bénédictine proche de Limoux, on dit que c’est à la suite d’une visite de Dom Pérignon que ce dernier enregistra et se mit à reproduire le procédé.

Concernant les vins effervescents, il en existe trois types : le Crémant de Limoux, la Blanquette de Limoux et la Blanquette de Limoux Méthode Ancestrale. Pour le Crémant et la Blanquette, après une première fermentation et l’obtention des vins de base de chaque cépage, on procède à l’assemblage et on ajoute une liqueur de tirage qui provoque une seconde fermentation, en bouteille. Le vin prend mousse après un vieillissement en cave ; les œnologues procèdent à l’élimination du dépôt qui subsiste et on ajoute la liqueur d’expédition qui donne le caractère brut ou demi-sec. La bouteille est ensuite bouchée d’un liège définitif. Pour la Blanquette, un minimum de 9 mois de repos en cave est nécessaire pour ce vin composé d’au moins 90% de Mauzac ; pour le Crémant issu principalement du Chardonnay, 12 mois minimum de repos sur lattes sont nécessaires et la commercialisation sera possible 15 mois après la mise en bouteille. Pour la Blanquette Méthode Ancestrale, une fermentation entièrement naturelle, le vin débute sa fermentation en cuve,  puis la mise en bouteille se fait à la vieille lune de mars, quand le vin n’a pas fini de fermenter ; le froid de l’hiver a ralenti le processus, la fermentation redémarre en bouteille, ce qui rendra le vin effervescent et surtout conservera du sucre naturel et laissera le vin présenter moins de 7° d’alcool acquis.

Dominique Laporte, meilleur sommelier de France

Mais en fait, ce sont les Anglais qui inventèrent la méthode que l’on nommera plus tard champenoise… avec du vin venu de France, des bouchons de liège du Portugal, du sucre de leurs colonies et du verre épais. Et ils furent donc les premiers à se prendre de passion pour le sparkling champagne.

17 02 1600                  Giordano Bruno meurt à Rome sur le bûcher de l’Inquisition. Né en 1548 près de Naples, ordonné prêtre en 1573, il était doté d’une exceptionnelle mémoire, à l’époque dimension essentielle de l’intelligence. Outre la rhétorique, la logique, la théologie, le français, l’allemand, le latin, le grec, ses maîtres dominicains l’avaient formé à l’astronomie. Il écrit Cena de la Ceneri et De l’infinito universo e mondi.

Le cardinal Del Monte m’avait invité à une fenêtre qui donnait sur le Campo dei Fiori. Il avait loué une chambre pour assister au supplice de Giordano Bruno. Le tribunal du Saint Office s’était prononcé : peine de mort pour le moine dominicain coupable d’avoir signalé les dangers qu’on court avec Eros, mais sans les condamner formellement. On perd d’autant plus son âme qu’on essaie de la sauver, et on la sauve plus sûrement par la franchise d’une saine débauche que par les grimaces d’une fausse dévotion.

[…]     Nous vîmes déboucher, du fond de la place Farnèse, le cortège funèbre. La Confraternité de Saint Jean le Décollé marchait sur deux rangs autour du condamné. Les frères portaient une cagoule noire percée de deux trous pour les yeux. Cheveux rasés, mains liées devant lui, pieds entravés, trébuchant sur les pavés disjoints, le moine ne gardait qu’à grand’peine l’équilibre. Je ne sais ce qu’il y avait de plus cruel dans les affronts qu’on lui faisait subir : les cris de la foule buveuse de sang, la gesticulation ridicule qu’il était obligé de faire pour ne pas s’étaler, l’impossibilité de se recueillir en ce moment solennel, le choix d’un Jésuite pour brandir sous les yeux d’un disciple de Saint Dominique le crucifix de la Rédemption.

Le cortège s’arrêta au milieu de la place, près du bûcher déjà préparé. Entre les branches disposées sous les bûches, les aides du bourreau introduisaient les premières torches. Les membres de la confraternité refoulèrent les curieux au-delà du grand cercle. […] Giordano Bruno refusa la main que le bourreau lui tendait. Celui qu’on allait brûler vif parce qu’il avait dans ses livres parlé avec indulgence de l’amour se préparait à monter de lui-même sur le bûcher lorsque le bourreau et ses aides le saisirent, lui arrachèrent sa robe blanche, le dépouillèrent de ses sous-vêtements, enfin l’exposèrent nu aux quolibets des badauds.

[…]     Le feu dévora le moine sans qu’il eût poussé un cri. On attendait le pape ; il ne se montra pas. Il avait assisté à chaque séance du procès ; et lu en personne, dans la salle capitulaire de Tor di Nona, la sentence de mort à l’accusé. Les cendres furent mises dans une urne, l’urne jetée dans le Tibre.

Dominique Fernandez                     La course à l’abîme   Grasset 2002

D’après un témoignage, on lui planta une broche dans la joue, qui traversa la langue pour ressortir de l’autre côté. Une autre broche lui fermait les lèvres, formant une croix. Lorsqu’on lui présenta un crucifix, il détourna la tête. On alluma le feu, qui remplit son office. Une fois brûlés, ses os furent brisés et ses cendres – les minuscules particules qui, croyait-il, allaient rejoindre la grande, joyeuse et éternelle circulation de la matière – furent dispersées.

Stephen Greenblatt              Quattrocento   Flammarion    2011

Une comète à travers l’Europe, dira de lui Hegel. Visionnaire, il pressentit nombre des domaines de la science d’aujourd’hui… parlant de la structure de l’atome,  il n’est pas nécessaire qu’il y ait beaucoup de sortes et de formes d’éléments infimes, comme du reste de lettres non plus, pour former d’innombrables espèces

Sa liberté d’esprit lui valut d’être rapidement chassé du couvent. Il se mit alors à parcourir toutes les cours et universités d’Europe, pour être finalement dénoncé à l’Inquisition par un noble de Venise : 8 ans de procès suivront, à Venise, puis à Rome, il sera finalement puni sans juin verser le sang, pour reprendre l’hypocrite expression de l’Inquisition, nommant ainsi le bûcher : Vous avez certainement plus peur en prononçant cette sentence que moi en l’écoutant, crie-t-il alors à ses juges.

En l’an 2000, le Vatican refusait toujours sa réhabilitation.

Philosophe, vagabond, courageux fragile, homme de foi et de vérité, Bruno n’était pas dupe du malheur qui le guettait. Il a toujours su qu’il aurait à payer cher pour avoir compris que l’Univers ne se résumait pas à une théologie prise au pied de la lettre, pour avoir eu – avec d’autres mais bien avant ceux à qui on en attribue aujourd’hui la paternité -, l’intuition de ce qui est devenu l’épistémologie, la cosmologie, la théorie générale de l’Univers, la relativité, la chimie, la génétique ; pour avoir perçu, avant même Pascal, l’importance de la beauté comme source d’accès à la vérité ; pour avoir reconnu à chaque homme tous les droits sur lui-même et aucun droit sur le reste de l’Univers.

Un jour de lassitude, au cours d’un de ces voyages sans but, pourchassé par l’ignorance et la bêtise, il écrivit ce qui reste comme l’indépassable lamento de tous les découvreurs, spectateurs de leur propre marginalité : voyons ce qui arrivera à ce citoyen serviteur du monde, fils de son père le Soleil et de sa mère, la Terre, voyons comment le monde qu’il aime trop doit le haïr, le condamner, le persécuter et le faire disparaître.

Jacques Attali. Le Monde 17 février 2000

Mais il existe d’autres avis :

L’arrogant et turbulent Giordano Bruno écrivit un certain nombre de livres, tous dirigés contre les opinions philosophiques établies ; certains étaient brillants et de style élégant, tous proposaient son interprétation très personnelle de l’enseignement hermétique. Si Bruno n’avait rien fait de plus, on l’aurait pratiquement oublié de nos jours, mais il associa ses idées à celles de Copernic, dont il louait la théorie héliocentrique, mais qu’il critiquait pour n’avoir pas su apprécier les implications hermétiques de sa nouvelle idée d’un univers héliocentrique. De surcroit, Bruno était un spéculateur intrépide. Il adopta le concept de Digges d’un univers infini d’étoiles, dont chacune était comme un Soleil, tel celui de l’omniprésence de la vie dans l’univers, émise par Nicolas de Cusa, et propagea ces deux idées sous le vaste couvert de l’hermétisme. Comme celui des Chinois, l’univers de Bruno était un organisme vivant, mais la vision de Bruno était inspirée par la magie hermétique et non par la volonté d’expliquer le monde physique dans une optique organiciste.

Colin Ronan              Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

23 08 1600                 Henri IV écrit à Marie de Médicis :

Ma belle maîtresse [il ne l’a jamais vue mais a pu voir son portrait à Saint Cloud dès le mois d’avril]

J’envoie mon grand écuyer [le duc de Bellegarde] vers vous avec toutes les procurations nécessaires pour achever notre mariage. Il a d’autant plus désiré ce voyage pour avoir connu n’en pouvoir jamais faire qui me pût être si agréable, ni plus utile pour le bien universel de mon royaume et de tous mes bons serviteurs, entre lesquels, outre ce qu’il tient des premiers rangs, il est particulièrement ma créature, et demeurant toujours auprès de moi, sans que rien ne lui soit caché, vous ne le pourrez enquérir de rien de mes nouvelles qu’il ne vous en rende bon et fidèle compte. Je remettrai donc sur lui à les vous faire entendre, vous priant d’ajouter foi à tout de qu’il vous dira de ma part, comme à moi-même.

Quant aux affaires de la guerre, jusqu’à cette heure, Dieu a béni mes serviteurs, et espère qu’il continuera, ma cause est juste, et je reconnais tout venir de lui.

Je vous tiens promesse. C’est de dedans Chambéry que je vous écris. Ce porteur est si bien instruit des affaires de la guerre que par lui vous en saurez toutes les particularités.

Je finirai donc en vous suppliant, ma belle maîtresse, de hâter votre heur [bonheur] et le mien par votre venue la plus prompte que vous pourrez. Je n’ai jamais eu un si violent désir que celui de vous voir. Que cela vous serve encore d’un coup d’éperon pour hâter votre voyage. Constance [l’un de ses messagers] a été arrêté par le duc de Savoie. Je ne sais si me le renverra. J’ai bien de quoi le lui faire rendre, mais non de quoi me revancher de m’avoir privé huit jours de vos nouvelles.

Mon amour me contraint de vous supplier encore un coup de hâter votre voyage le plus que vous pourrez, et sur cette requête je ferai fin, vous baisant cent mille fois les mains.

Ce 23° d’août, de Chambéry.

5 10 1600                   À Florence, célébration en grandes pompes du mariage d’Henri IV et de Marie de Médicis. Tout occupé à guerroyer en Savoie, Henri IV n’a pu s’y  rendre et s’est fait représenter par le grand duc Ferdinand.

Le mariage d’Henri IV et de Marie de Médicis fut célébré à Santa Maria del Fiore. Un seigneur de sa cour, accompagné d’une délégation nombreuse, représentait le roi de France. Le duc Vincenzo Gonzaga, beau-frère de la mariée, avait fait le déplacement de Mantoue, escorté d’une cinquantaine de gentilshommes lombards. J’étais assis, avec la suite du cardinal, dans le côté gauche de la nef, à hauteur de la quatrième travée. Pendant l’office, mon attention se fixa sur une fresque du mur où le sommo poeta, comme ils l’appellent ici, tient ouvert devant lui le livre de la Divina Commedia. De l’épais in-quarto enluminé de lettres d’or émane une lumière qui rayonne sur Florence dont le peintre a reproduit les principaux monuments. Comment vous étonner ensuite que lorsque vous interrogez les gens sur ce qu’ils sont, ils vous jettent à la figure ce qu’ils ont été au XIV siècle ?

Michel-Ange, le dernier grand homme de Florence, est mort trente-six ans avant l’année sainte. Rien de bon n’a été créé ni pensé à Florence dans ce laps de temps.

Sauf en musique – à ce qu’on disait partout. Aussitôt la cérémonie religieuse terminée, les invités du grand-duc assisteraient à un dramma in musica. Ils entendraient ce qu’ils entendraient ! Orfeo ed Euridice, nouveauté absolue ! Le premier dramma in musica de l’histoire ! Le premier spectacle profane des temps modernes ! Les commentaires allaient bon train, les suppositions, les rêves. La musique, pour la première fois, descendait sur la terre, elle s’occupait de ce qui se passe ici-bas, au lieu d’être une simple variété de la piété et de la dévotion. Volte-face spectaculaire de sainte Cécile : ramassant les instruments tombés sur le sol à ses pieds, la patronne du bel cantare réparait la flûte, remettait les cordes au violon, tendait d’une peau neuve le tambourin. Seul l’orgue, bon seulement pour l’église, restait par terre avec ses tuyaux crevés. Plus de mystère, plus de regards tournés vers le ciel, mais l’histoire d’un homme et d’une femme, la tragédie d’un mariage, la mort subite de l’épouse, le désespoir du veuf, la consolation qu’il s’invente. Des aventures, des rebondissements, des péripéties imprévues, un dénouement inouï! La vie d’êtres de chair et de sang, la plénitude et le désordre des passions humaines !

Il est vrai que ceux qui avaient préparé ce coup d’Etat, Vincenzo Galilei et ses amis de la Camerata Bardi, se référaient sans cesse aux Anciens. Ils justifiaient leurs travaux par l’espoir de retrouver les principes de la monodie grecque et de reconstituer ce qu’avait pu être le théâtre dans l’Antiquité. Étaient-ils donc, eux aussi, ligotés par Athènes et par Rome ? Je voyais pourtant une grande différence entre la musique et les arts plastiques. Les statues antiques qui servent de modèles pullulent en Italie ; les modèles musicaux ont tous disparu. Des Grecs, on ne possède aucune partition. Ils n’ont laissé ni témoignage de ce qu’a été leur musique, ni document permettant de la restituer. Par conséquent, nécessité de tout imaginer: la chance de ces érudits était là. Condamnés à l’infidélité, ils n’avaient pu écrire qu’une œuvre personnelle.

De la cathédrale où les cloches sonnaient à toute volée, le grand-duc et ses invités se dirigèrent vers le palais Pitti, par les rues pavoisées aux armes de Toscane et de France. Sur la place devant le palais, des bateleurs, des jongleurs, des musiciens ambulants offraient un spectacle gratuit à la foule ; et j’entendis, avant de franchir entre deux haies de hallebardiers les lourdes portes de la résidence princière, une jeune fille chanter, d’une voix fraîche et limpide, une de ces charmantes romances qui naissent comme spontanément dans le peuple. C’était l’air d’une lingère, qui lave dans le fleuve le linge de son amoureux. Pour chaque vêtement, elle évoque la partie du corps qu’il recouvre. Cet air, à la mélodie si simple, si vraie, si entraînante, chantait encore en moi lorsque je m’enfonçai sous la voûte solennelle du vestibule. Il me poursuivit jusque sur les marches de l’escalier qui nous mena au grand salon transformé en théâtre; et, pendant que l’orchestre accordait les instruments, je me surpris à fredonner le refrain :

Pour tout l’or du monde
L étoffe de cette culotte
Je ne la donnerais pas.

 […]                 Pour le dire franchement, le caractère hautain et prétentieux des Florentins m’a mis d’emblée mal à l’aise. Les rues tracées au cordeau, les palais austères que leurs propriétaires sont trop orgueilleux pour enjoliver, les façades sans ornements, les bossages réguliers, les tours massives, les donjons trapus, les collines trop bien découpées de chaque côté du fleuve, car la nature elle-même s’est pliée au goût des habitants, les cyprès qui ont l’air passés au peigne fin, l’air qui isole chaque forme dans une pureté adamantine, l’Arno endigué entre des quais de granit, au lieu des berges boueuses où j’aime à errer le long du Tibre, tout respire dans cette ville une distinction et une morgue qui ont bloqué aussi les artistes.

Les meilleurs d’entre eux gardent quelque chose de compassé, de distant – de froid, aurais-je envie d’ajouter, si l’art était affaire de température. Sur le nez des portraits impeccables de Laurent le Magnifique ou de Julien de Médicis, aucune mouche n’oserait se poser. David est le patron officiel de Florence, mais les statues qui le représentent sont trop lisses, trop propres, comme si le vainqueur de Goliath ne s’était pas éclaboussé de sang.

Place de la Signoria, nous allions nous planter devant le David de Michel-Ange, au milieu des enfants qui donnaient à manger aux pigeons.

Tu as l’impression que ce type vient de commettre un homicide ? demandai-je à Mario. On dirait plutôt un tribun, haranguant tranquillement la foule.

[…]     Je l’entraînai vers les autres statues. En mettant sur le socle la tête coupée de Goliath, Verrocchio comme Donatello se sont montrés plus fidèles que Michel-Ange au texte de la Bible. Mais le bon goût, le style aisé et désinvolte l’ont emporté encore. De la tension morale et de l’effort physique qui ont été nécessaires au héros pour venir à bout du géant, on ne voit aucune trace. Il aurait décapité une marionnette à la foire, qu’il n’apparaîtrait pas plus calme, plus reposé. À Florence, les cous tranchés restent de marbre, les carotides sectionnées ont l’air de tuyaux posés par le plombier, un martyre n’a rien de commun avec une boucherie, ce serait contraire à l’idéal esthétique des Toscans. Ils n’aiment que ce qui est net, gracieux, élégant. Rien ne surpasse à leurs yeux le cortège des Rois mages dans la chapelle du palais Médicis. De la poudre d’or répandue à profusion fait briller les costumes. Je préfère encore Rubens, avec sa franchise de ventre et son prosaïsme flamand, à ce Benozzo Gozzoli qui emploie les couleurs sans se salir les mains.

Le peuple florentin lui-même cherche constamment à s’élever à la hauteur de l’idée qu’il se fait d’une nation élue pour incarner ce que l’humanité a jamais présenté de plus noble et de plus distingué dans l’histoire. L’aménagement de trottoirs le long des rues, chose qui n’existe pas à Rome, révèle le caractère de la population. L’intelligence pratique et la prudence mesquine ont dicté cette mesure : jusque dans l’organisation matérielle de la ville, on n’oublie pas que les premiers Médicis, étant avant tout des banquiers, empilaient en tas symétriques sur leur comptoir les sequins et les doublons. Sur ces trottoirs, les gens marchent en files régulières, au lieu de se déverser en pleine rue et de mettre la pagaille entre les chevaux et les voitures. Gare à qui pose le pied sur la chaussée ! Il est rappelé à l’ordre par le sergent de ville préposé à la circulation – un emploi qui ferait rire les Romains. Aux carrefours, le piéton attend, pour traverser, le signal donné par ce sergent de ville dont le bâton est peinturluré en rouge vif. Personne ainsi ne peut dire qu’il n’a pas vu le signal ni chicaner sur l’amende qu’il doit payer séance tenante, emportant pour l’archiver dans ses papiers une quittance en bonne et due forme, avec l’heure et le lieu du délit.

Au marché, le vendeur ne crie ni ne gesticule, il pèse la marchandise sur une balance non truquée. Sage, appliqué, minutieux, le client entasse dans son sac les produits achetés. Il paie comptant, après avoir vérifié sur l’étiquette s’il n’a pas été grugé d’un demi-ducat – non qu’il pense qu’il y ait des filous dans cette ville (hélas, c’est vrai qu’il n’y en a pas!), mais pour obéir au devoir d’être économe. Chaque sujet du grand-duc se fait une obligation de regarder sur la dépense. Marie de Médicis fera une excellente reine de France. Elle sera adulée des compatriotes de M. de Béthune. Vérifier la monnaie passe dans les États de son père pour le signe d’une conscience civique élevée. Quant aux dettes, personne ne souffrirait d’en avoir. Ce qui gonfle d’orgueil un Romain, par le sentiment que sa valeur individuelle est sans commune mesure plus élevée que ses revenus, donne ici la réputation d’être une créature malhonnête.

Par politesse, j’ai demandé à mon logeur si l’on vivait bien à Florence. « Dame, me répondit le signor Racchiotto, comment pourrait-il en être autrement, quand on descend de Dante et de Pétrarque, et qu’on a sous les yeux (il me montrait, par les deux fenêtres opposées de son appartement, la coupole toute proche de Santo Spirito et le dôme plus lointain de Santa Maria del Fiore) deux chefs-d’œuvre de Brunelleschi !

[…]     Trait plus sympathique des Florentins, ils aspirent le c initial, disent una hosa pour una cosa, una basa pour una casa. Sonorités gutturales, importées, m’a-t-on dit, par les recrues tunisiennes de Charles Quint, et restées après le départ des troupes espagnoles. On croirait parfois qu’ils parlent musulman Quel dommage que l’influence de l’Afrique se soit bornée à ce détail de prononciation! Et qu’ils n’aient pas puisé, dans la vitalité plus grossière du Sud, un antidote à leur religion du joli !

Ri-nascimento, Renaissance, re-naître, quel étrange idéal, me disais-je une fois de plus. Mettre ses pas dans les pas d’autrui, chercher à s’égaler à ses ancêtres, être fier de se hisser à leur niveau, borner là son ambition, quelle piètre idée c’est se faire de la gloire ! La gaieté, le désordre, l’excitation de vivre dans l’instant présent, l’art de jouir de ce que chaque minute apporte, tout ce qui fait de Rome une ville de danger et de perdition manque à la cité du lis. Le lis ! Cet emblème, qu’elle porte si haut, cette fleur qui pousse inutilement dans le désert résume la stérile et ennuyeuse arrogance du peuple florentin.

Le gouvernement, bigot et guindé, du grand-duc Ferdinand n’aura fait qu’accentuer un trait inné des Toscans. Raideur d’État sur fond de rigidité naturelle. Combien j’appréciais mon bonheur de vivre sous Clément VIII, dont les principes sévères sont prêts à tous les accommodements !

Dominique Fernandez, qui prête ces propos à Caravage         La course à l’abîme Grasset 2002

3 11 1600                   Partie de Livourne le 16 octobre, Marie de Medicis débarque à Marseille en grand équipage :

La galère royale est somptueusement décorée de soies, de tapisseries, même la coque dorée du bateau a été ornée de pierres, diamants pour les armes de France, rubis pour celles de Médicis.

Suivent 17 autres navires …

Janine Lambotte                  À l’ombre des Médicis          Londreys 1988

La voici, la belle Marie
Belle merveille d’Étrurie
Qui fait confesser au soleil,
Quoique l’âge passé raconte,
Que du ciel, depuis qu’il y monte,
Ne vînt jamais rien de pareil

François Malherbe

9 12 1600                   Henri IV rencontre donc pour la première fois son épouse à Lyon habillé en soldat, et sentant mauvais comme à son habitude de la tête aux pieds. Qui plus est, il ne parle pas italien et elle ne parle pas français. Pour une première rencontre entre époux, on peut rêver mieux ! La reine arrivera à Paris le  9 février ; le roi l’y avait précédé depuis longtemps pour baiser sa maîtresse, Henriette d’Entragues. Ces amours parallèles donnèrent 9 mois plus tard naissance le 27 septembre au dauphin Louis, le futur Louis XIII, et le 27 octobre à Gaston Henri de Verneuil, avec le commentaire du roi : il me naît un maître et un valet… Plus tard, constamment au cœur de la rivalité entre les deux femmes, il lui arrivera de masquer la goujaterie de la situation derrière de fausses colères propres à calmer le jeu pour un temps :

Mademoiselle d’Entragues, quand elle parlait au roi de la princesse, ne l’appelait que sa grosse banquière florentine, trop effrontément en vérité, et trop impudemment. De quoi Sa Majesté n’étant pas contente, et déjà, par deux ou trois fois, l’ayant reprise de son impudence, il la châtia enfin d’une rencontre fort à propos. Car lui ayant demandé un jour quand  viendrait sa banquière : Aussitôt, lui répondit le roi, que j’aurai chassé de ma cour toutes les putains !

Pierre de l’Estoile Mémoires

La rage d’Henriette contre Marie la poussa jusqu’au complot contre la famille royale : l’affaire fut éventée, coûta tout de même la vie à un espion de Philippe III, mais les autres complices furent graciés, et Henriette ne fit qu’un séjour un peu prolongé dans un monastère. Tous les enfants, légitimes comme illégitimes, seront éduqués au château de Saint Germain : cela en faisait tout de même 11 : 3 de Gabrielle d’Estrées, 2 d’Henriette d’Entragues, 6 de Marie de Médicis. L’enfant de Jacqueline de Bueil ne fit qu’une courte apparition et les filles de Charlotte des Essarts n’y furent pas admises.

Le Vert Galant fut, en amour, un pauvre homme. Marié deux fois à des femmes qu’il n’avait pas choisies, Henri fut la victime des contraintes politiques de sa destinée. Il le fut aussi des libertés sans limites qu’elle autorisait au détriment d’une véritable maturité affective. L’espèce de chasse éperdue à laquelle le livrait son angoisse le laissa sans lien véritable. Si l’on excepte Diane-Corisande, il n’y eut là que grande pauvreté souvent ridicule, et échec durable. […] L’amoureux méprisé, l’amant à peine supporté, l’homme bafoué ne trouvèrent jamais le port. Le politique, si. Mais la légende ne le dit pas, qui, au contraire de la vie, a mieux servi l’homme privé que l’homme public.

François Bayrou Henri IV, le Roi libre.                  Flammarion 1994

Tout cela donnait une cour qui n’avait pas bonne presse :

A la cour, on parle que de duels, puteries et maquerellages ; le jeu et le blasphème y sont en crédit.

Pierre de l’Estoile Mémoires. Décembre 1608

On n’a jamais rien vu qui ressemble à un bordel plus que cette cour.

L’émissaire du duc de Toscane

Jusqu’au cœur des offices religieux il fallait mettre de l’ordre : le Jésuite Gonthier, ancien ligueur repenti, prêchait à Saint Gervais et face à Madame de Verneuil qui faisait des signes au roi pour le faire esclaffer, il interrompit son prêche pour interpeller le souverain :

Sire, vous lasserez-vous jamais de venir avec un sérail entendre la parole de Dieu et faire si grand scandale dans ce lieu saint ?

1600                           Le Vatican célèbre l’année sainte, et cela se prépare. On nettoie tout ce qu’on estime devoir être nettoyé, on met les petits plats dans les grands ; au milieu de toute cette fébrilité, les marchands du temple ne sont pas en reste :

Il ne s’écoulait guère de jour, à l’approche de l’année sainte, que quelque lieu de Rome n’eût à subir de la vigilance exercée par le Saint Office un outrage irréparable. L’église Santa Prassede, du IX° siècle, témoin des premiers temps du christianisme, renferme des mosaïques de la Précieuse école de Ravenne. Le baptême du Christ montrait le Seigneur plongé jusqu’à la taille dans les flots d’une eau bleu clair. Sur la recommandation des agents de Monsignor delle Palme, le pape ordonna de gratter le détail jugé offensant pour la piété des fidèles, quoique l’ondulation des vagues rendît presque invisible ce qui aurait dû l’être tout à fait. Clément VIII ne jugeait pas scandaleux qu’on saccageât un des rarissimes vestiges de la foi paléochrétienne. Il ne réprouvait que l’audace d’avoir attribué au Christ les parties que les ragazzi du Tibre n’avaient plus le droit d’exhiber.

À Santa Maria in Trastevere, un crucifix du Moyen Age, où certains reconnaissent la main de Giotto, fut ceint de l’infâme perizonium. On passa au crible les œuvres d’art de toutes les églises. Le bruit courut que la fresque entière du Jugement dernier de Michel-Ange allait disparaître sous une couche de plâtre. L’ambassadeur de France intervint auprès de Clément VIII. Sa Majesté le roi Henri IV tiendrait cette décision pour un acte de vandalisme et révélerait en conséquence à quel prix exorbitant avait dû être achetée au pape une absolution que tous louaient dans le peuple comme un geste de bienveillance paternelle dicté par le seul intérêt de la religion.

Le pape prescrivit encore de mettre un pagne de métal aux quatre statues de Taddeo Landini posées si gracieusement sur la fontaine à deux étages qui venait d’être inaugurée place Mattei. Au grand chagrin du cardinal Del Monte, qui aurait voulu lui commander un Ganymède, le sculpteur était mort sans avoir eu le temps de voir l’ensemble complètement monté. Un sens exquis du mouvement anime ces quatre jeunes gens qui semblent moins de bronze que de chair. Chacun retient du pied et de la main un dauphin qui nage dans le bassin inférieur. Son autre main tendue au-dessus de sa tête soutient une tortue pour l’aider à boire dans la vasque supérieure. Le jet d’eau qui couronne le tout provient de cette Acqua Felice que Sixte Quint avait fait amener des monts Albains par le fameux aqueduc.

[…]      Rien ne semblait devoir alléger le climat d’onction cafarde qui s’était abattu sur Rome. La coupole de St Pierre ressemblait de plus en plus au couvercle d’une marmite. L’imagination, prenant son essor en visions fantastiques, s’attendait à la voir grandir selon des proportions gigantesques et coiffer la ville d’une immense chape de plomb.

[…]      Le 31 décembre à minuit, le pape ouvrit les portes de la basilique Saint Pierre. Annoncée par les cloches des églises qui sonnèrent à la volée en même temps, confirmée par douze salves de canon tirées de la terrasse du château Saint Ange, l’année sainte avait commencé. On improvisa l’hébergement et le ravitaillement d’un demi-million de pèlerins, nombre beaucoup plus important que celui que l’Eglise avait prévu et les commerçants espéré. Mario trouva à réaliser des bénéfices sur les produits alimentaires qu’il importait de Sicile par le chébec de Syracuse. De mensuelle, la cadence devint hebdomadaire et sa mère, au lieu de lui envoyer les friandises habituelles, faisait entasser dans la cave des sacs de farine, des caisses d’orange et des bidons d’huile. Il revendait ces marchandises, à des prix sensiblement majorés, aux hospices et aux postes de secours installés à la hâte. Les boulangers appelés en renfort dans ces institutions charitables convertissaient le froment des plaines de Catane et d’Avola soit en pain, soit en tourte du pape (parce que marquées sur la croute de deux clefs entrecroisées), soit en fouaces dites galettes du Jubilé.

Dominique Fernandez             La Course à l’abîme     Grasset 2002

François de Sales est né en 1567 à Thorens, en Savoie. Évêque d’Annecy ; évangélisateur du Chablais calviniste, ses méthodes agaçaient la concurrence : Il gaste plus d’ouvrage en un jour que nous n’en pouvons édifier dans tout le mois, prêchant en ministre plus qu’en presbyte, s’oubliant jusques à nommer les hérétiques [1] ses frères, choses si scandaleuses que les Protestants en font trophée.

[…]           la charité émanait de sa personne. Infirmes, enfants, pauvres gens des hameaux, même les galeux et les puants : il ne se refusait à personne.

H. Ménabréa

Il laissa de nombreux écrits de spiritualité, les plus connus étant L’introduction à la vie dévote et le Traité de l’amour de Dieu. Fondateur de l’ordre de la Visitation avec Jeanne de Chantal [2]. † en 1622 à Lyon, canonisé en 1665. Il épousa toutefois quelques bonnes habitudes de son époque : en 1610, lors d’une tournée pastorale, il ordonna de détruire, conformément aux décrets du concile de Trente, toutes les statues difformes, c’est à dire gothiques.

ce qui entrave le plus le plus le ministère paroissial dans mon diocèse est la conduite des grands décimateurs (collecteurs de la dîme) qui absorbent tous les revenus ecclésiastiques sans laisser aux prêtres de quoi subsister.

François de Sales au Pape

Les Français qui ont de l’argent commencent à goûter aux charmes de la résidence secondaire qui s’appellera folie à Paris, bastide à Marseille, malouinière à Saint Malo.

vers 1600                  Les populations des principaux pays riverains de la Méditerranée sont estimés à 8 millions en Espagne, 1 au Portugal, 16 en France et 13 en Italie ; les autres riverains, musulmans sont estimés à 14 millions : 8 pour la Turquie, 3 pour l’Afrique du Nord et 3 pour l’Égypte. La surface labourable de la France est de 32 millions d’hectares, soit plus de 70 % du territoire ! La vitesse de déplacement est bien sur extrêmement variable, plus aléatoire en mer que sur terre. La Méditerranée se traverse d’est en ouest entre 2 et 3 mois, nord sud, de 1 à 2 semaines. On peut atteindre des trajets de 200 km par jour. Sur terre, les vitesses moyennes sont de 100 km par jour.

On commerce, on échange, on emprunte, on prête…

Lucien Febvre s’est amusé à imaginer les étonnements d’Hérodote refaisant son périple, devant la flore qui nous semble caractéristique des pays de Méditerranée : orangers, citronniers, mandariniers, importés d’Extrême-Orient par les Arabes ; cactus venus d’Amérique ; eucalyptus originaires d’Australie (ils ont conquis tout l’espace entre le Portugal et la Syrie et les aviateurs disent, aujourd’hui, reconnaître la Crète à ses bois d’eucalyptus) ; le cyprès, ce persan ; la tomate, peut-être une péruvienne ; le piment, ce guyanais ; le maïs, ce mexicain ; le riz, ce bienfait des Arabes ; le pêcher, ce montagnard chinois devenu iranien ou le haricot, ou la pomme de terre, ou le figuier de Barbarie, ou le tabac… La liste n’est ni complète, ni close. Tout un chapitre serait à ouvrir sur les migrations du cotonnier, autochtone en Égypte et qui finit par en sortir pour voyager sur les mers. Une étude serait la bienvenue aussi, qui montrerait, au XVI° siècle, l’arrivée du maïs, cet américain, dans lequel Ignacio de Asso, au XVIII° siècle, voulait voir à tort une plante à double origine, venue sans doute du Nouveau Monde, mais dès le XII° siècle aussi des Indes Orientales, et grâce aux Arabes. Le caféier est en Égypte dès 1550 ; le café, quant à lui, est arrivé en Orient vers le milieu du XV° siècle : certaines tribus africaines en mangeaient les grains grillés. Comme boisson, il est connu en Égypte et en Syrie dès cette époque. En Arabie, en 1556, on en interdit l’usage à la Mecque : boisson de derviches. Vers 1550, il atteint Constantinople. Les Vénitiens l’importeront en Italie en 1580 ; il sera en Angleterre entre 1640 et 1660 ; en France, il apparaît d’abord à Marseille en 1646, puis à la Cour vers 1670. Quant au tabac, il arriva de Saint-Domingue en Espagne et par le Portugal l’exquise herbe nicotiane gagna la France en 1559, peut-être même en 1556, avec Thevet. En 1561, Nicot envoyait de Lisbonne à Catherine de Médicis de la poudre de tabac pour combattre la migraine. La précieuse plante ne tarda pas à traverser l’espace méditerranéen ; vers 1605, elle atteignait l’lnde ; elle fut assez souvent interdite dans les pays musulmans, mais en 1664, Tavernier vit le Sophi lui-même fumant la pipe…

La liste de ces amusants petits faits peut s’allonger : le platane d’Asie Mineure fit son apparition en Italie au XVI° siècle ; la culture du riz s’implanta au XVI° siècle également dans la région de Nice et le long des marines provençales, la laitue dite chez nous romaine fut rapportée en France par un voyageur qui s’appelait Rabelais ; et c’est Busbec, dont nous avons si souvent cité les lettres qui ramena d’Andrinople les premiers lilas qui, à Vienne, avec la complicité du vent, peuplèrent toute la campagne. Mais qu’ajouterait cette nomenclature à ce qui, seul, importe ? Et ce qui importe, c’est l’ampleur, l’énormité du brassage méditerranéen. D’autant plus riche de conséquences que, dans cette zone de mélanges, sont plus nombreux dès le principe les groupes de civilisations. Ici, ils demeurent volontiers distincts, avec des échanges et des emprunts à des intervalles plus ou moins fréquents. Là, ils se mêlent dans d’extraordinaires cohues qui évoquent ces ports de l’Orient, tels que nous les décrivent nos romantiques : rendez-vous de toutes les races, de toutes les religions, de tous les types d’hommes, de tout ce que peut contenir de coiffures, de modes, de cuisines et de mœurs le monde méditerranéen.

Théophile Gautier, dans son Voyage à Constantinople, décrit minutieusement, à chaque escale, le spectacle de cet immense bal masqué. On partage son amusement, puis on se surprend à sauter l’inévitable description : c’est qu’elle est toujours la même. Partout les mêmes Grecs, les mêmes Arméniens, les mêmes Albanais, Levantins, Juifs, Turcs et Italiens… A considérer ce spectacle vivant encore, bien que moins pittoresque, dans les quartiers du port, à Gênes, à Alger, à Marseille, à Barcelone, ou à Alexandrie, on a l’impression d’une évidente instabilité des civilisations. Mais rien n’est plus facile que de se tromper, si l’on veut démêler cet enchevêtrement. L’historien pensait que la sarabande était une vieille réalité des danses espagnoles ; il s’aperçoit qu’elle vient d’apparaître à l’époque de Cervantès. Il imaginait la pêche du thon comme l’activité spécifique des marins génois, des Napolitains, des Marseillais ou des pêcheurs du cap Corse ; en fait les Arabes la pratiquaient et la transmirent vers le X° siècle. Bref il serait presque prêt à suivre Gabriel Audisio et à penser que la vraie race méditerranéenne est celle qui peuple ces ports bigarrés et cosmopolites : Venise, Alger, Livourne, Marseille, Salonique, Alexandrie, Barcelone, Constantinople, pour ne citer que les grands. Race qui les réunit toutes en une seule. Mais n’est-ce pas absurdité ? le mélange suppose la diversité des éléments. La bigarrure prouve que tout ne s’est pas fondu dans une seule masse ; qu’il reste des éléments distincts, qu’on retrouve isolés, reconnaissables, quand on s’éloigne des grands centres où ils s’enchevêtrent à plaisir.

Fernand Braudel     La Méditerranée et le monde méditerranéen, à l’époque de Philippe II.          Armand Colin. 5° édition 1982

Dans La Gitanilla, parue en 1613, Cervantès fait état d’une gitane qui interprète des villancicos, des coplas de seguilladas et de sarabandes et autres vers de romances qu’elle chantait avec une grâce spéciale…Il n’est pas impossible que cette grâce spéciale soit les premières ébauches de ce qui deviendra le flamenco.

17 01 1601                   Le traité de Lyon rend la Savoie  et le marquisat de Saluces à son duc : en échange Henri recevait tous les pays de Besse, Bugey et Valmorey, et généralement tout ce qui peut lui appartenir jusqu’à la rivière du Rhône, dès la sortie de Genève, sera du royaume de France. Une zone de franchises est établie pour le pays de Gex, aux abords de Genève, que Louis XVI renouvellera en 1775 à la demande de Voltaire.

Au duc de Savoie qui lui demandait ce qu’il retirait de la France, Henri IV aurait répondu :

Elle me vaut ce que je veux… Parce que ayant gagné le cœur de mon peuple, j’en aurai ce que je voudrai et, si Dieu me prête encore la vie, je ferai qu’il n’y aura point de laboureur en mon royaume qui n’ait le moyen d’avoir une poule dans son pot […] et je ne laisserai point d’avoir des gens de guerre pour mettre à la raison tous ceux qui choqueront mon autorité.

Et, une fois parti son interlocuteur : Mes prédécesseurs ont mis le duc de Savoye en pourpoinct : je le mettrai en chemise.Mais quand il n’y a rien à mettre dans son escarcelle, il peut être tenir des propos qui le rapprochent plus d’une civilité de bon aloi : de François de Sales, il dira : C’est un oiseau rare : il se trouve être à la fois dévot, docte et gentilhomme.

Il s’arrête à Aix les Bains :

Et ayant veu les bains les uns après les autres, descendit de cheval vers le grand bain auquel, avec plusieurs princes de sa cour, il se baigna et lava, par l’espace d’une heure avec autant de plaisir et de contentement comme s’il eût joui de la plus grande délectation du monde. Ce qu’il témoigna, disant que tous les bains et estuves des médecins de Paris et de France, voire même d’Europe, ne valoyent rien au regard de ceux-ci [3].

A  Aiguebelle, Sully reconnaît qu’il n’a vu en aucun endroit le sexe aussi beau.

C’est bien à Henri IV que l’on doit la primeur de l’exploitation du riz en Camargue, plus précisément à son ministre Sully : les premiers travaux commencèrent à la fin de son règne, Ravaillac l’assassina en 1610 et la première récolte fût faite 3 ans plus tard…. Le roi  recommandait que l’on accompagnât sa  poule au pot de riz. Il n’y en eût pas de seconde avant longtemps : peut-être jugea-t-on l’endroit infréquentable : c’était en tous cas l’avis de Thomas Platter en 1596 : le pays d’Aigues Mortes est tellement infesté de moustiques,  en été, que c’est pitié (ce qui signifiait la présence de malaria).

24 01 1601                 Matteo Ricci arrive à Pékin. Cela ne s’est pas fait en un jour : il avait quitté le Kuang-tung au printemps 1595, en s’embarquant sur la jonque d’un vice-roi en retraite, Si-Yé, appelé par l’empereur aux plus hautes responsabilités à Pékin. Ils naviguent sur le Kan-Kiang. Mais Si-Yé ne peut l’emmener jusqu’à Pékin et lui propose de le laisser à Nan Ch’ang, au Kian-si, où il a l’heureuse surprise de constater que sa réputation l’a précédée et lui ouvre bien des portes. Il y rencontre Wang Tchong Minh, président du tribunal des rites, qui lui propose de l’accompagner à Pékin pour l’anniversaire de l’empereur le 17 septembre 1598 : voyage en jonque sur le Yang Tse Kiang ou le Grand Canal pour arriver à Pékin. Mais le danger que représente pour un étranger le conflit d’une Corée très proche où s’affrontent Japonais et Chinois, le contraint rapidement au départ. Il a le temps d’en dresser un tableau :

Cette ville royale est située à l’extrémité du royaume vers le septentrion et n’est éloignée de ces grands murs fameux, élevés contre les Tartares, que de cent milles. En grandeur, disposition des rues, masses de bâtiments et munitions, elle est à la vérité inférieure à Nanquin ; mais elle la surpasse réciproquement en multitude d’habitants et nombre de magistrats et soldats.

Vers le midi, elle est ceinte de deux murailles hautes et fortes dont la largeur est telle que douze chevaux y peuvent aisément courir de front ensemble […] En hauteur, ils surpassent de beaucoup ceux de nos villes d’Europe […] Vers le septentrion elle n’est environnée que d’une muraille. Il y a des troupes de soldats qui de nuit font d’aussi bonne garde sur ces remparts que si tout était enflammé de guerre. De jour, il y a des eunuques qui font garde à la porte ou disent le faire ; car en effet ils exigent les impôts, ce qui n’a pas accoutumé se faire en autres villes.

Il y a en la ville de Pequin peu de rues pavées de briques ou de cailloux, d’où l’on peut douter en quel temps le marcher est plus fâcheux. Car en hiver la boue, en été la poussière, l’un et l’autre très importuns, lassent également ceux qui marchent par la ville. Et d’autant qu’il ne pleut pas souvent en cette province, toute la terre se résout en poussière, laquelle venant à être enlevée du moindre vent, il n’y a aucun lieu dans les maisons où elle ne passe et gâte tout. […] si bien qu’il n’y a personne, de quelle qualité que ce soit, qui marche à pied ou à cheval, sans voile, lequel va pendant du bonnet à la poitrine et couvrant la face fait de telle sorte qu’on peut aisément voir, sans que la poussière puisse passer à travers.

Ce voile apporte aussi une autre commodité en cette ville que vous n’êtes connu que quand il vous plaît. D’où provient qu’étant exempt d’une infinité de salutations, chacun marchant avec telle suite et parade qu’il veut, reçoit moins de fâcherie et de dépens ; car les Chinois, n’estimant pas être chose assez magnifique de marcher à cheval et les dépens étant grands en cette ville pour se faire porter en litière, on peut sans infamie retrancher la pompe.

Il repartira donc pour Nankin où le grand philosophe Li Zhi dira de lui :

J’ai bien reçu vos questions au sujet de Li Xitaï [c’était le premier nom de lettré Matteo Ricci, avant Li Mateou], écrit-il dans une lettre à un ami. Xitaï est un homme des régions du grand Occident qui a parcouru plus de 100 000 li pour venir en Chine. Il est arrivé d’abord en Inde du Sud où il a appris l’existence du bouddhisme, après un voyage de plus de 40 000 li. C’est seulement en arrivant dans les mers du Sud, à Canton, qu’il a appris que notre royaume des grands Ming avait eu d’abord Yao et Shun, puis le duc de Zhou et Confucius. Il a résidé ensuite environ vingt ans [en fait douze] à Zhao-Qing et il n’y a aucun de nos livres qu’il n’ait lu. Il demanda à un homme d’âge de fixer pour lui les sons et les sens des caractères d’écriture ; il demanda à quelqu’un qui était expert dans la philosophie des quatre Livres de lui en expliquer le sens général ; il demanda à quelqu’un qui était savant dans les commentaires des six Classiques de lui fournir les éclaircissements nécessaires. Maintenant, il est parfaitement capable de parler notre langue, d’écrire nos caractères d’écriture et de se conformer à nos usages de bienséance.

C’est un homme tout à fait remarquable. Extrêmement raffiné en lui-même, il est des plus simples dans son extérieur. Dans une assemblée bruyante et confuse de plusieurs dizaines de personnes, où les répliques partent de tous côtés, les disputes auxquelles il assiste ne peuvent le troubler en rien. Parmi toutes les personnes que j’ai vues, il n’a pas son pareil. [En effet], les gens pèchent ou par excès de rigidité ou par excès de complaisance, ou ils font étalage de leur intelligence ou ils ont l’esprit étroit. Tous lui sont inférieurs. Mais je ne sais trop ce qu’il est venu faire ici. Cela fait déjà trois fois que je l’ai rencontré et je ne sais toujours pas ce qu’il est venu faire ici. Je pense que s’il voulait substituer ses propres enseignements à ceux du duc de Zhou et de Confucius, cela serait par trop stupide. Ce ne doit donc pas être cela.

En mai 1600, il a l’heureuse surprise de voir un eunuque impérial venir mettre à sa disposition une jonque pour l’emmener à Pékin : il y embarque avec une grande horloge de bronze qui marque les heures en caractères chinois… Mais ce n’en est pas terminé avec les ennuis : T’ien-Tsin se trouve sur la route de Pékin et y sévit l’eunuque Ma-Tang péager de la capitale, en fait arnaqueur fiscal détesté de tous, qui voit en Li Mateou un rival auprès de l’empereur, et qui fait de lui son prisonnier pendant près de six mois… jusqu’à ce que l’empereur Wan-li se soucie de ces cloches qui sonnent toutes seules [il s’agit de l’horloge] et dont on m’avait donné avis que des étrangers allaient me les apporter. Ma-Tang est dès lors contraint de libérer ses prisonniers.

Mais quid de cet empereur Wan-li ? Arrivé sur le trône en 1573, à l’âge de 10 ans, il n’a cessé depuis de se déconsidérer aux yeux de tous : l’incorruptible juge Lao-jen lui a déjà reproché son ivrognerie, luxure, rapacité, colère sans être voué au pal. Il est parfaitement indifférent aux dangers extérieurs qui menacent son empire. Il est perdu dans son immense palais au milieu de centaines de femmes, de milliers d’eunuques, s’adonnant à une gloutonnerie impulsive… son obésité est si monstrueuse, qu’obstruée par les débordements de chair, sa voix n’était pas audible à deux pas… Collectionneur pathologique, en un an, il s’est fait livrer 27 000 tasses à thé, 6 500 coupes à vin, 6 000 cruches et 700 vases à poisson rouge… pas étonnant qu’au milieu de toute cette vaisselle, la simple mention d’une horloge ait retenu son attention. Matteo Ricci doit sa liberté des griffes de Ma-Tang à son horloge !

Elle est tout de même bien hasardeuse cette stratégie Jésuite de s’inscrire dans le très traditionnel cujus regio, ejus religio mis en œuvre par Constantin et donc, de chercher à convertir un souverain puisqu’ensuite, son peuple suivra… Si l’on a affaire à quelqu’un de censé, soit, après tout, dès lors que l’on considère qu’une stratégie s’impose, mais si, en lieu et place du pouvoir, il n’y a qu’un grand vide… que fait-on ? Au Japon, François Xavier n’a connu qu’un pouvoir en complète déliquescence, et en Chine, Matteo Ricci a fini par réaliser l’existence d’une vacuité mentale proche de la débilité, noyée dans la graisse  !

L’empereur ne recevra jamais Matteo Ricci, mais son premier ministre s’en chargera, le renseignant amplement sur son compte et faisant le nécessaire pour qu’il puisse rester à Pékin, en faisant profiter les savants chinois de ses très importantes et nombreuses connaissances scientifiques : Matteo sera à Pékin  le client de l’empereur.

Depuis l’époque des chrétiens nestoriens il est le premier occidental à fréquenter aussi régulièrement les mandarins : sa science en mathématiques, astronomie et horlogerie a fini par forcer le respect des grands. Il est vrai que son sens diplomatique y contribuera grandement : il  présentera à la cour une carte où l’Empire du Milieu figurait sur le bords de la carte, ce qui choquera profondément : il reconstituera  alors rapidement une carte où l’Empire du Milieu figurera bien au milieu : cela deviendra acceptable malgré la projection sphérique que rejetaient les Chinois [4]. Il apprendra à lire et écrire le chinois, fera un dictionnaire, composera des chants. Après 27 ans passés en Chine, Li Mateou  mourra à Pékin le 11 mai 1610 ; il avait 58 ans. Les ennuis n’étaient pas tout à fait terminés : malgré la supplique du Président du Tribunal des rites à l’empereur : Qui n’aurait compassion du corps mort d’un étranger venu  des régions les plus reculées ? […] Je supplie votre Majesté que soit recherché quelque temple désert et inhabité pour sa sépulture, malgré l’accord de l’empereur, il faudra un an et demi de navettes entre eunuques, reine-mère, mandarins, jésuites pour que son cercueil, enduit de luisant bitume, soit inhumé le 1 novembre 1611 au cimetière de Chala, près de la Cité interdite, avec la pompe ordinaire des Chinois, qui, par sa parade, ressemble plutôt à un triomphe qu’à un deuil.

Fondateur de l’Église de Chine il avait choisi, pour adapter le christianisme à la pensée chinoise, de le présenter dans la lignée d’un confucianisme primitif, lequel n’était alors plus vraiment reconnu par la majorité des lettrés.

Le christianisme s’introduisit vers ce temps dans la Chine. Cet immense empire étoit presque inconnu aux Européens, avant que l’Évangile n’y fut prêché ; nulle part les missionnaires n’eurent plus d’obstacles à vaincre pour s’insinuer dans des esprits hautains, dédaigneux, et qui regardent encore aujourd’hui les étrangers avec une espèce d’horreur : il falloit un esprit souple, disons plus, un génie supérieur, et joindre à ces qualités toute la perfection des mœurs apostoliques. Former, pour une si glorieuse entreprise, un savant et un saint, la religion seule pouvait offrir un phénomène si rare dans la personne du père Ricci, célèbre mathématicien, éclairé par toutes les lumières humaines, orné de tous les dons de la nature, sage, patient, infatigable, et digne émule de S. François Xavier, l’apôtre du Japon. Le nouveau missionnaire porta à la fin du XVI° siècle, le flambeau de la foi, planta la première croix, et bâtit la première église dans la Chine. La science mathématique, dont il donna publiquement des leçons, disposa les Chinois ombrageux à recevoir la science plus importante du salut : de nombreuses conversions furent le fruit de cet innocent et pieux stratagème ; des lettrés eux-mêmes, convaincus par la force du raisonnement du père Ricci, renoncèrent au culte des idoles. La vie du missionnaire ne fut qu’un long matyre, tant il essuya de fatigues, souffrit de peines, de persécutions, et courut de dangers.

Les semences du christianisme heureusement étoient répandues ; elles fructifièrent de jour en jour, et de jour en jour, les missionnaires arrivés d’Europe, se concilièrent davantage l’estime d’une nation éclairée, et l’affectueuse protection du souverain : on en vit quelques uns s’élever par leur mérite aux plus grandes dignités de l’empire, et présider même le tribunal des mathématiques. Ce qu’il y a de plus admirable, c’est que ces mêmes hommes, comblés des faveurs de la fortune, conservoient toujours des mœurs simples, et au milieu de tout le faste, de tout l’appareil de la grandeur qui les entouroient, se montroient toujours de véritables apôtres. Le feu de la persécution venoit-il à s’allumer ? ils donnaient l’exemple du dévouement et de toutes les vertus.

M.E. Jondot  Tableau historique des nations. 1808

Cinq siècles plus tard, idéologie marxiste, révolution culturelle et tutti quanti ne seront pas venues à bout du christianisme qui, [en 2014] à cette époque de transition à marche forcée vers le libéralisme, compte 24 millions de protestants et 6 millions de catholiques, en progression rapide et constante. Ces chiffres s’entendent de l’Église officielle, c’est-à-dire reconnue par le régime, c’est-à-dire que,  pour être plus précis,  les évêques sont nommés par le pouvoir politique et que les Vatican les reconnaît secrètement. À coté de ces officiels, il faut ajouter quelques dizaines de millions de  chrétiens clandestins.

L’idée que le ciel était affecté par la conduite des hommes, ou plutôt par celle de leurs dirigeants et de leur administration, faisait partie intégrante de la conception chinoise du cosmos comme un organisme ; la maladie ou la santé d’une de ses parties devait affecter le reste. Cette idée agissait comme un stimulant sur l’administration qu’elle poussa à créer des observatoires astronomiques et à nommer des astronomes officiels pour observer le ciel et enregistrer ce qu’ils y voyaient Mais l’administration avait besoin de l’astronomie pour une autre raison encore : il fallait que le calendrier fût correctement déterminé. Accepter le calendrier officiel faisait partie des obligations imposées à ceux qui faisaient serment d‘allégeance à l’empereur. Mais, bien entendu, ce calendrier devait être suffisamment exact et les dates devaient coïncider avec les saisons. Pour ces deux raisons, l’astronomie fut toujours une science officielle – une science confucéenne, comme on l’a parfois appelée -, contrairement à l’alchimie, par exemple, qui était une science non orthodoxe et non officielle, très liée au taoïsme.

D’après les relations de Matteo Ricci et de ses collègues vers 1600, l’astronomie chinoise était une bien pauvre discipline, très inférieure à l’astronomie occidentale, même à celle de la fin du XVI° siècle. Cette piètre opinion reposait sur un certain nombre de malentendus, en particulier sur le fait que, pour décrire les positions des corps célestes, les Chinois utilisaient une méthode différente de celle des astronomes occidentaux. Que la méthode chinoise fût également valable ne semble pas avoir modéré l’opinion des jésuites. Ironie de l’histoire, le système occidental, que Ricci tenait pour le seul correct, a depuis longtemps été abandonné ; en fait, on était tout près de l’écarter à l’époque où Ricci faisait part de ses critiques. Le système chinois a été universellement adopté, non que l’approche chinoise ait été importée en Occident – cela ne se fit jamais -, mais parce qu’elle y fut découverte indépendamment et s’avéra supérieure quant à la précision de l’observation.

La différence entre ces deux méthodes peut s’expliquer grâce à un simple diagramme. Si l’on imagine les étoiles fixée à l’intérieur d’une sphère – et c’est toujours la façon la plus commode d’aborder les choses quand on mesure une position, – car ces mesures sont toujours prises sous forme d’angles -, il y a deux façons de spécifier la position. L’une consiste à mesurer la position par rapport à la course apparente du Soleil dans le ciel, c’est-à-dire l’écliptique. L’autre consiste à spécifier les positions par rapport à l’équateur céleste (qui est en réalité l’extension de l’équateur de la Terre à la sphère céleste). Les deux cercles, équateur céleste et écliptique, se croisent en deux points. Ces points où le Soleil se trouve sur l’équateur céleste correspondent aux époques où le jour et la nuit sont d’égale durée – les équinoxes, le point où le Soleil se déplace vers les régions septentrionales de la sphère céleste étant l’équinoxe de printemps. Supposons maintenant que nous voulions déterminer la position d’une étoile située en X. Nous pouvons le faire en utilisant des coordonnées fondées sur l’écliptique, comme le firent Ptolémée et les Grecs. Nous dirons alors que X a une longitude céleste de tant de degrés, mesurée de A jusqu’à C sur l’écliptique. La latitude céleste est alors la distance de C jusqu’à X. L’autre moyen consiste à prendre les mesures le long de l’équateur céleste, de A à B, puis, vers le haut, de B jusqu’à X. C’est ce que font aujourd’hui les astronomes. Ils appellent la distance AB ascension droite et non longitude céleste (alors même que CA est l’équivalent céleste de la longitude terrestre), et la distance angulaire BX (l’équivalent de la latitude terrestre) est appelée déclinaison. Les Chinois utilisaient cette méthode moderne, encore que, au lieu de déterminer la déclinaison d’une étoile, ils utilisaient la distance au pôle Nord, c’est-à-dire la distance NX. En effet, ils faisaient grand cas du pôle céleste.

Pour les Chinois, le pôle nord céleste symbolisait l’empereur situé au centre de son gouvernement. Le pôle nord céleste était le pivot du ciel, tout comme l’empereur était le pivot de l’empire. Pour un pays comme la Chine, situé dans l’hémisphère Nord, le pôle nord céleste est évidemment toujours dans le ciel. Bien entendu, on ne peut le voir le jour ; néanmoins, il est toujours là. Il en est de même des étoiles circumpolaires. Elles ne se couchent jamais et demeurent toujours au-dessus de l’horizon. Pour ces raisons, le pôle Nord  du ciel et les étoiles circumpolaires revêtaient une importance suprême et cela influençait la façon dont les Chinois considéraient toutes les constellations et la façon dont ils mesuraient la position du Soleil dans le ciel.

Colin Ronan        Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

La cartographie réalisée par le jésuite italien Matteo Ricci (1552-1610) au cours de son séjour en Chine (1582-1610) constitue une étape fondamentale pour la connaissance géographique de l’Asie orientale à cette époque. Elle innove en effet dans la toponymie, aussi bien continentale que maritime. Le lexique géographique qu’elle propose et qu’elle idéographie, autrement dit les caractères chinois qu’elle utilise pour identifier les noms de lieux en Asie comme dans le monde entier, est celui-là même qui existe encore de nos jours dans le monde sinisé, c’est dire son importance.

La cartographie de Ricci constitue un corpus révolutionnairement novateur à maints égards. Non seulement elle propose une nouvelle toponymie, mais, combinant à la fois des techniques européennes et des connaissances tant chinoises qu’européennes, elle réalise aussi, et surtout, le premier planisphère au monde le plus proche des réalisations scientifiques actuelles, avec une acuité et une appréhension géographiques époustouflantes pour l’époque, le tout début du XVII°siècle.

Preuve de sa pertinence attractive, sa conception est intégrée sans problèmes majeurs par les géographes chinois eux-mêmes qui la reprennent à leur compte, et ce pour un long moment. Autrement dit, la cartographie de Ricci n’est ni jésuite, ni européenne, ni chinoise, elle est un mélange de tout cela et, par là même, quelque chose qui se situe au-delà. Il s’agit d’une réalisation véritablement transnationale, universelle, la première en ce qui concerne l’Asie orientale, où même la stratégie de colonisation intellectuelle de la Chine par les jésuites s’efface devant la richesse universelle des connaissances qu’elle apporte.

Le fait que Ricci meure à Pékin sans être retourné en Europe est plus qu’un symbole : à l’image de son nom sinisé, Li Ma-teou, processus logique et incontournable pour se faire admettre dans l’empire du Milieu, Ricci a fini en scientifique chinois là où il avait commencé en novice issu de la province d’Ancône. On comprend que les géographes et les historiens qui ont tendance à raisonner avec un prisme nationaliste, voire de façon anachronique, éprouvent quelques difficultés à évaluer l’héritage de la cartographie de Ricci qui n’est pas, de surcroît, favorable à leurs thèses comme c’est le cas des Coréens à propos de la dénomination de la mer du Japon. Le nom de mer du Japon, tracé en idéogrammes (lecture horizontale en trois caractères de droite à gauche), est en effet placé au centre de l’espace qui correspond à la mer actuelle sur la mappemonde de Ricci datée de 1602 (Kunyu wanguo quantu ou Carte complète des myriades de pays dans le monde).

Cette célèbre mappemonde est d’abord la première carte qui opère des choix toponymiques nouveaux et importants. Cela y compris par rapport à la cartographie japonaise qui, depuis le milieu du xvie siècle, connaît déjà les planisphères européens et qui commence à les reproduire à partir de 1592.

Ensuite, c’est l’une des premières à représenter l’Asie orientale de façon relativement correcte par rapport aux autres cartes de l’époque, qu’elles soient européennes ou sinisées. Ricci, à la fois fidèle à ses sources chinoises et astucieux dans sa démarche de conquérir l’intellect de l’élite chinoise pour envisager de l’évangéliser par la suite, a l’habileté de dessiner un planisphère qui place la Chine (et l’océan Pacifique) en son centre. Il respecte ainsi la méta-géographie sinisée de l’empire du Milieu, tout en livrant à la connaissance chinoise l’existence tracée du continent américain.

Dans son Journal (1583-1610), Matteo Ricci explique clairement sa démarche, et sa stratégie, qui mérite d’être amplement citée : Nous devons faire état ici d’une autre découverte, laquelle contribua à nous assurer les bonnes grâces des Chinois. Pour eux, le ciel est rond, mais la Terre est plate et carrée, et ils sont tout à fait persuadés que leur empire se trouve au beau milieu de celle-ci. Ils n’apprécient guère que nos géographes repoussent une Chine dans un coin de l’Orient. Ils ne pourraient comprendre les démonstrations prouvant que la Terre est un globe fait de terre et d’eau, et qu’un globe de cette nature n’a ni commencement ni fin. C’est pourquoi le géographe dut modifier son dessin ; en omettant le premier méridien des îles Fortunées, il créa une bordure de chaque côté de la carte, de sorte que le royaume de Chine parut se trouver en plein milieu. Cette représentation convenait mieux à leurs idées, et leur procura grande joie et satisfaction. Assurément, en ces temps-là et dans ces circonstances particulières, nul n’eût pu faire découverte de nature à mieux disposer le peuple pour recevoir la foi […].

Le jésuite flamand Nicolas Trigault (1577-1628), cadet contemporain de Ricci, insiste dès 1617 sur les effets de cette perspective : Rejetant le premier méridien des Isles Fortunées aux marges de la description géographique à droite et à gauche, il fit que le royaume de la Chine se voioit au milieu de la description, à leur grand plaisir et contentement. Autre avantage, cela permet de montrer aux Chinois que l’Europe est plus éloignée qu’ils ne le croient, et donc diminuer la crainte qu’ils ont des étrangers. Trigault ajoute que si tous les Chinois en avoient une égale connaissance, serait supprimé un grand empêchement à la diffusion de la foy chrétienne. Autrement dit : la science géographique est au service du prosélytisme religieux… Enfin, la mappemonde de Ricci est remarquable par son origine, puisque Matteo Ricci l’a réalisée en Chine même, et d’après les données les plus directes possibles : cartes locales, récits de voyageurs… (cf. infra). Ces approches de première main donnent un crédit essentiel à l’information qu’il livre. On peut en détailler les éléments pour en comprendre l’importance grâce à une impressionnante série d’études variées, érudites, et provenant de divers pays qui ont été consacrées à Ricci depuis longtemps déjà. Nous centrerons l’analyse sur la question de la dénomination de la mer du Japon qui fait l’objet de contestations de la part de la Corée.

Du côté des documents conçus en Europe, Ricci s’inspire des travaux d’Abraham Ortelius, de Gérard Mercator et de Peter Plancius. Mais il prend rapidement conscience de leurs lacunes et approximations à la fois astronomiques et cartographiques à propos de la Chine et de ses alentours, tout en regrettant le manque de graduation des cartes chinoises. Dès février 1583, il écrit à un correspondant d’Europe : Ne vous fiez pas aux mappemondes ; elles commettent des erreurs par trop considérables, soit par ignorance, soit à cause des discussions sur la démarcation entre le roi de Portugal et celui d’Espagne.

Rappelons que les premières cartes fiables du Japon sont postérieures à la mappemonde de Ricci, sauf deux – celles de Teixeira (1595) et de Moreira (avant 1601) -, mais dont le cadre régional est approximatif, et dont on ne sait pas si elles sont parvenues entre ses mains. Par conséquent, ce sont essentiellement les cartes européennes antérieures qui donnent le cadre régional auquel Ricci intégrera les données chinoises. Matteo Ricci travaille en étroite coopération avec un lettré chinois, Wang P’an, dont il tire probablement la majeure partie de ses sources. Wang P’an est préfet de la province du Guang-dong (1580-1584) lorsque Ricci y débarque (Macao août 1582, Canton août 1583), et celui-ci reçoit rapidement sa protection. Analyser la géographie de Wang P’an permet donc de saisir la logique cartographique de Ricci. Les cartes de l’un et de l’autre sont d’autant plus précieuses qu’il n’en reste que quelques rares témoignages.

C’est à Marcel Destombes que revient le mérite d’avoir découvert en 1973 dans le fonds de la Bibliothèque nationale de France une magnifique carte de la Chine, de la Corée et du Japon, jusque-là ignorée, qu’il attribue à Wang P’an et qu’il date de 1594. Pour le géographe japonais Unno Kazutaka, plusieurs indices montrent qu’il s’agit en fait d’une carte coréenne et qu’elle est postérieure à l’avènement du shôgunat Tokugawa en 1603. Pour Li Jin-Mieung, ce document, qui a été saisi par la marine française lors du sac de la bibliothèque royale coréenne de Oe-Kyujanggak en octobre 1866 puis rapporté à Paris, est indéniablement de facture coréenne.

Cette carte a probablement été dressée entre 1603 et 1650 à partir d’un original dessiné par Wang P’an, qui lui-même, dans sa préface à côté du colophon, dit s’être appuyé sur une carte dessinée par Pai Zunko. Cette incertitude sur la datation empêche de retracer correctement la généalogie des informations apportées. Les spécialistes s’accordent à dire que l’inspiration de la carte de Wang P’an se place dans la lignée du Guang Yutu (1557, réédité en 1579), tout en innovant considérablement. Elle rompt en effet nettement avec la cartographie chinoise qui minimisait singulièrement, comme on l’a vu, la géographie des espaces maritimes et insulaires au large de la Chine. Si Taïwan est décidément ignoré, l’angle nord-est de l’Asie est très bien conçu pour l’époque.

Péninsule et îles coréennes ainsi qu’archipel japonais y figurent assez précisément. Même Ezo (alias Hokkaidô) apparaît comme une île. Il est possible que le copiste coréen, qui se manifeste en complétant la préface de Wang P’an, ait ajouté des informations sur la Corée, le Japon et les Ryûkyû.

Wang P’an a gravé une carte en 1584 que Matteo Ricci a redessinée d’après une mappemonde européenne, probablement celle d’Abraham Ortelius (Theatrum orbis terrarum, 1570), en prenant pour centre non pas le méridien des îles du Cap-Vert mais celui de Pékin. Ces deux cartes sont perdues. Ricci traduit aussi le fameux Guang Yutu (1579) de Luo Hongxian. Dans une lettre de février 1583 envoyée au visiteur jésuite Alessandro Valignano (1539-1606), il estime que cet atlas est à la géographie chinoise ce que Ptolémée est à la géographie européenne.

Il prend ensuite connaissance d’une carte chinoise assez connue du milieu du xvi° siècle : le Gujin Xingsheng zhitu (Carte des formes avantageuses passées et présentes), daté de 1555 et attribué à Yu Zhi. Il l’a même expédiée avec sa propre première mouture en 1584 à Juan Battista Roman, deux documents que l’on n’a pas retrouvés. Un exemplaire du Gujin Xingsheng zhitu a cependant été détenu longtemps par le vice-roi des Philippines, qui l’envoie finalement en Espagne en 1874.

Cet exemplaire dessine la Chine de façon assez détaillée, de Samarcande jusqu’à la Mongolie. La périphérie péninsulaire et insulaire (Java, Sumatra, la Corée, le Japon) y est grossièrement figurée, conformément à la tradition chinoise pour ce type d’espace, c’est-à-dire en formes oblongues simplifiées. À cause de la bordure du document, qui s’arrête juste à l’est (et à droite) de la Corée et du positionnement du Japon, placé au sud/sud-est de la Corée, la mer du Japon n’est pas représentée. Le Gujin Xingsheng zhitu n’a donc pas pu fournir d’informations à Ricci sur cet espace, en tout cas s’il s’agit de cette version. Il est en revanche possible qu’il soit parvenu jusqu’à Ortelius, via Juan Battista Roman, représentant du roi d’Espagne à Manille et à Macao, qui s’en serait servi pour réaliser une carte de Chine en 1584 signée Luis George.

Conscient des disparités chinoises et de certaines lacunes, Ricci approfondit ses recherches. D’après Kenneth Ch’en, il fouille dans de multiples sources géographiques chinoises, notamment en ce qui concerne les régions voisines. On peut suivre Boleslaw Szczesniak en estimant que ce travail porte amplement ses fruits rien qu’à la façon dont s’améliore le traitement cartographique de la péninsule coréenne qui était d’un grossier filiforme dans la mouture de 1584 ou d’une masse disproportionnée dans la mouture de 1600, et qui trouve une forme plus réaliste dans la version de 1602.

Ricci est le premier à cartographier totalement Ezo, la future Hokkaidô, comme étant une île. Il accomplit cette innovation plus d’un siècle et demi avant les premières cartes japonaises attestées qui distinguent enfin Hokkaidô, puis Sakhaline et les Kouriles. Sur ce point, il devance d’une cinquantaine d’années Martino Martini (1614-1661), et sa carte du Novus Atlas Sinensis (1655) tirée de sources chinoises et d’un portulan japonais. Mais s’agit-il vraiment d’Ezo-Hokkaidô ? À première vue, cela ne fait aucun doute : bien que grossiers, les contours sont ressemblants, l’île est placée juste au nord de Honshû, son littoral septentrional se rapproche du rivage sibérien, même si Sakhaline n’est pas dessinée, Ricci n’indique aucune petite île dans le détroit de Tsugaru contrairement à la carte de Wang Pan et à ce que feront pendant longtemps un grand nombre de cartes européennes. Néanmoins, si on examine les indications et les toponymes inscrits en idéogrammes chinois par Ricci, on constate tout autre chose.

Sur l’île en question sont en effet mentionnés six toponymes (retraduits en japonais) : Kaga, Noto, Echigo, Etchû, Sado et Hokurikudô. Ce sont des noms de lieux qui se situent en réalité sur le littoral de Honshû donnant sur la mer du Japon, y compris l’île de Sado qui n’est pas représentée en tant que telle sur la carte. Comme l’indique l’un des toponymes lui-même, ils correspondent à ce que les Japonais appellent traditionnellement la Route du Hoku-riku (Hokurikudô), ou Route des terres du Nord. Nulle part ne se trouvent les idéogrammes désignant Ezo/Barbare, concernant un espace pourtant repéré à l’époque, même si ce n’était pas en détail. Le géographe japonais Akizuki Toshiyuki estime donc que l’ensemble des six toponymes ont été insularisés par Ricci, mis sur une île, et que l’un des idéogrammes chinois situés sur le littoral sibérien pourrait être lu Ezo, continentalisant ainsi la terre des Barbares (les Tartares européens).

La question de l’insularité d’Ezo et de son exactitude géographique qui va préoccuper moult géographes, notamment en France au cours des XVII° et XVIII°siècles, suscitant diverses polémiques, révèle l’état des connaissances géographiques sur la mer du Japon elle-même puisque l’île en constitue l’un des contours, l’une des extrémités, celle qui est située au nord. Elle ne sera réglée que très tardivement, par le voyage de Lapérouse (1787) qui devance les Japonais eux-mêmes jusque-là peu intéressés à connaître l’ampleur de cette île qu’ils qualifient de barbare à l’image de la métagéographie chinoise : Lapérouse, celui-là même qui en traversant et en cartographiant scientifiquement la mer du Japon devient le personnage clef qui consacre son nom dans la géographie mondiale.

À la fin du XVI° siècle, aucun cartographe européen ne mentionne de mer du Japon, ni aucun cartographe sinisé. Il semble donc que Matteo Ricci ait choisi de sa propre initiative cette dénomination sur sa mappemonde de 1602. Comment expliquer cette option ? Sauf information méconnue, nous en sommes réduits aux conjectures, qui s’articulent autour de deux points, le premier étant le tracé de la mer du Japon et le second la place que celle-ci occupe au sein des grands ensembles terrestres et maritimes.

De toutes les cartes européennes ou sinisées qui existent jusqu’alors, et à toutes échelles, la mappemonde de Matteo Ricci est incontestablement celle qui présente le tracé le moins incohérent sinon le plus réaliste de la mer du Japon, même avec l’incertitude qui règne sur l’identification d’Ezo.

Pour l’ensemble de la façade Pacifique de l’Asie, Ricci tire à l’évidence ses informations des sources sinisées. La représentation des péninsules, des îles et des archipels de l’Asie du Sud-Est s’apparente à celle du Kangnido voire des rouelles de type ch’onhado. Ricci n’utilise pas celle d’Ortelius, pourtant déjà plus précise pour cette partie de l’Asie. La représentation de l’Asie du Nord-Est s’apparente à celle de Wang P’an, mais elle est beaucoup plus complète. Nous avons vu que le Gujin Xingsheng zhitu (1555), consulté par Ricci, ne couvre pas cette zone. Manifestement, Ricci a bénéficié d’importantes informations pour celle-ci, car on peut difficilement croire qu’il ait tout imaginé, mais nous ignorons lesquelles : cartes chinoises, coréennes ou japonaises disparues depuis ? Récits de lettrés, de voyageurs, d’explorateurs ?

La mer du Japon se place au sein d’un ensemble terrestre et maritime plus vaste, un élément qu’il faut absolument prendre en compte dans le jeu des échelles pour comprendre les choix toponymiques opérés par le cartographe. Or Ricci adopte une démarche originale, novatrice et pour tout dire révolutionnaire aussi bien pour l’Europe que pour le monde sinisé de l’époque en ce qui concerne les espaces maritimes. Pour les mers qui entourent le centre chinois, il distingue en effet un petit océan et un grand océan : Petit océan oriental pour le large oriental du Japon, à l’est de Honshû, et Grand océan oriental pour le centre de l’actuel océan Pacifique ; Petit océan occidental pour l’océan Indien et Grand océan occidental  pour l’Atlantique.

Ricci reprend ainsi la tradition sinisée, mais sous un nouvel angle. Il décline les échelles. Il reste aussi dans le cadre des consignes données aux savants jésuites qui attachent beaucoup d’importance aux espaces maritimes. François de Dainville souligne combien, comme eux [les cartographes du XVI° siècle], dès l’origine, les Jésuites, en cultivant la géographie, n’ont pas seulement pensé aux Missions, mais aux durables et nécessaires traversées [maritimes]. Ainsi, l’une des méthodes géographiques rédigées pour les collèges jésuites, celle de Possevin (1593), commence par une bibliographie des choses de la mer.

Dans sa description des limites de la Chine, Ricci évoque explicitement la mer de l’Est où se finit la Chine du côté oriental. Sur son planisphère, il choisit de l’appeler mer des Ming, plaçant l’idéogramme au centre de l’actuelle mer de Chine orientale. Ming (en fait Grand Ming mais l’idéogramme honorifique de grand peut être considéré comme l’équivalent d’une majuscule) est le nom qu’il donne également au pays, conformément à l’usage chinois qualifiant celui-ci en fonction de sa dynastie régnante. Autrement dit, mer des Ming est pratiquement l’équivalent de mer de Chine.

Il est possible que Ricci ait choisi mer du Japon pour faire contrepoint à cette mer de Chine : le Japon plutôt que la Corée car, comme il l’indique dans ses annotations, la Corée est un fief de la Chine tandis qu’il signale l’existence d’un empereur pour le Japon, donc une autonomie politique et culturelle par rapport à la Chine. Matteo Ricci aurait donc assumé un choix géopolitique déjà sensible à cette époque puisque le Japon réunifié était même parti à la conquête de la Corée, voire de la Chine, avec les expéditions de Toyotomi Hideyoshi (1592 puis 1597), et que le nouveau shogun Tokugawa n’avait pas encore renoncé à ses conquêtes, vers les Philippines notamment.

Matteo Ricci innove en introduisant auprès du monde sinisé non seulement la connaissance des continents mais aussi leur dénomination véhiculée par les Européens : Europe, Amérique, Afrique et… Asie. C’est lui qui le premier, à nouveau, apporte la notion, le terme et l’écriture, en trois idéogrammes, d’Asie, un nom qui sera progressivement adopté par les peuples asiatiques eux-mêmes (Yaxiya en chinois, Ajia en japonais). Cette adoption est facilitée par le fait que Ricci et ses pairs se montrent scientifiquement crédibles par l’apport de nouvelles connaissances et de nouvelles techniques (astronomiques, mathématiques…), qu’un monde sinisé tolérant et ouvert n’a aucune peine ni crainte à intégrer, et aussi qu’il ne bouleverse pas fondamentalement, comme on l’a vu, les conceptions sinocentrées encore à l’œuvre.

Philippe Pelletier         L’Extrême Orient         Gallimard Folio Histoire 2011

25 02 1601                  Robert Devereux, 2° comte d’Essex, ex-amant de la reine Élisabeth, est décapité à Londres : envoyé en Irlande pour mater la rébellion de Tyrone qui soulève le sud depuis 1594, il ne fit pas preuve sur le champ de bataille des incontestables talents qu’il déployait dans la couche royale ; ayant obtenu une trêve qu’à la cour on jugea honteuse, la reine fit passer son patriotisme avant ses préférences.  La guerre, qui prendra fin en 1603, aura fait 100 000 morts coté irlandais, civils et militaires confondus, et 30 000 soldats anglais, morts plus souvent de maladie qu’à la bataille. Au prix d’une politique de la terre brûlée qui dévasta de sud de l’Irlande, l’Angleterre avait franchi ainsi un nouveau pas dans la conquête de cette province majoritairement catholique.

La révolte des Irlandais, de tout temps ennemis irréconciliables, quoique soumis en apparence, causa de vives inquiétudes à Élisabeth. Son amant, le comte d’Essex, chargé de faire rentrer l’Irlande dans le devoir, fut battu par O-Néale, chef de l’insurrection irlandaise : ce fut la cause des malheurs d’Essex, et par contre coup les chagrins d’Élisabeth, laquelle adorait ce seigneur que la nature avait formé pour plaire, mais dont les actions morales n’étaient pas aussi belles que les formes physiques. Ce général, disgracié un moment pour avoir désobéi à sa souveraine, ayant conspiré ouvertement contre elle, fut arrêté, jugé, condamné à mort et exécuté sans vouloir demander sa grâce, qu’Élisabeth se fut estimée trop heureuse de lui accorder. Depuis cet instant, elle ne fit plus que languir ; la vie lui devint insupportable ; elle s’éteignit en 1603, à l’âge de soixante-dix ans, dans la douleur, dans les larmes, ayant sans cesse présente à l’esprit l’image de son cher d’Essex.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

16 04 1601                Création de la manufacture des Gobelins.

18 05 1601                 Michel Frotet de la Bollardière, malouin, largue les amarres pour la première  expédition française en océan indien.

1601                       Charles de Lécluse, botaniste français qui finit sa vie comme professeur à Leyde, introduit en Europe la Papas ou encore patate péruvienne, qui deviendra vite la pomme de terre, dont la profusion vaincra les famines. A la même époque donc, et avec le même légume, Olivier de Serres connaissait l’échec à Aubenas, et Charles de l’Ecluse le succès, hors de France. Mais il se fera surtout connaître comme celui qui sût acclimater la tulipe, venue de Perse, via le Palais de Topkapi chez les Turcs : il meurt en 1609, et le prix de l’oignon de tulipe flambe, pouvant atteindre celui d’une maison.

15 11 1602                 Fils d’un tailleur d’habits de la maison de Navarre, lui-même fournisseur du roi en argenterie et en soierie, puis valet de chambre ordinaire du roi, Barthélemy de Laffemas est nommé contrôleur général du commerce du royaume ; partisan d’un strict protectionnisme, il fit en sorte de limiter au mieux les importations ; c’est ainsi qu’avec Olivier de Serres, il soutint la fabrication de la soie en France, et donc la plantation de mûrier blanc ; et il en fit de même pour les textiles fins, les cuirs, les tapis, le cristal ou les miroirs. Opposé à Sully partisan du tout agriculture – pastourage et labourage – il veut que l’État se dote d’une politique industrielle ambitieuse et Henri IV arbitrera en sa faveur. Dans son Mémoire pour dresser les manufactures et ouvrages du royaume,il propose le développement des chambres de métier. En 1598, à l’égal de Sully, il est promu au poste de conseiller. En 1599, il crée à Marseille la première chambre de commerce pour vaquer au rétablissement du commerce et manufactures. C’est l’ancêtre de nos chambres de commerce et du Conseil économique et social. Le succès de la soie sera mitigé : échec complet en Île de France où le mûrier ne parviendra pas à s’acclimater, demi-succès en région lyonnaise où son développement se heurtera aux commerçants lyonnais, qui défendent leur foire, la plus importante d’Europe : elle attire nombre de marchands étrangers.

2 12 1602              Charles Emmanuel tente de prendre Genève : c’est la nuit de l’Escalade qui fit peur bien sûr aux Genevois, mais tout de même pas au point de les paralyser : les 300 hommes furent maîtrisés, désarmés, pendus ou égorgés.

Les têtes des suppliciés furent exposées sur les remparts et leurs corps jetés au Rhône.

Saint Genis.

24 12 1602            Des rochers se décrochent d’une paroi au-dessus de Sixt – dans l’actuelle Haute Savoie – et écrasent 26 maisons.

1602                     L’Union des deux couronnes, à savoir l’annexion du Portugal par l’Espagne en 1580, avait entraîné la fermeture des ports portugais aux ennemis de Madrid, ce qui signifiait pour les Hollandais la rupture de leur approvisionnement en poivre : Qu’à cela ne tienne, si on ne peut plus se fournir dans les ports portugais, on va aller se fournir à la source : et c’est ainsi que les  marchands hollandais fusionnent huit petites compagnies maritimes par action qui deviennent la VOIC : Vereenigde Oost Indische Compagnie : La Compagnie des Indes Orientales, recevant du prince d’Orange le privilège exclusif de navigation dans les Indes orientales et celui d’importer sans payer de droits sur aucune marchandise ; mais elle payait 3 % sur ses exportations ; lui était en outre accordé le droit de saisir tout navire étranger naviguant dans les eaux qu’elle considérait comme siennes, et qui lui étaient reconnues comme telles. Elle usa un jour de ce droit en saisissant un bateau de Saint-Malo : Louis XIV le prit très mal et leur fit payer l’affaire 550 000 mille livres !

En 1606, elle donnait du 75 % à ses actionnaires ! Au départ, ce commerce sera fait des épices locales,- girofles, muscade -, puis les Hollandais introduiront leurs cultures, notamment le café, demandant toujours plus, via les princes locaux, aux paysans, spécialisant certaines îles dans des cultures déterminées. En 1619, pour organiser leurs activités commerciales ils firent du petit port de Jakarta leur capitale : Batavia, (l’actuelle Djakarta). Tout ce négoce ne pouvait se passer d’un bras armé, qui permit de créer en quelques années un espace économique fermé à la concurrence. Néanmoins les conflits avec les autochtones comme avec les Portugais, les Espagnols et les Anglais seront nombreux.

Dans le Pacifique, c’était les Chinois qui mettaient à mal les intérêts financiers de l’Espagne et du Portugal en Amérique du sud : Il sort chaque année de Canton pour les Indes de Portugal trois mille quintaux de soie, sans compter les quantités exportées au Japon et celles que chargent plus de quinze navires à destination des Philippines

[…]         Ce que je raconte, ce n’est pas quelque chose qu’on m’a relaté, mais que j’ai constaté de mes propres yeux, quand j’ai vu dans le port du Callao un navire chargé de marchandises de la Chine qui valaient plus que tout ce qui était entré dans ce port depuis cinquante ans et que la valeur entière de cette province où je me trouve.

Martin de Loyola, franciscain, petit neveu de saint Ignace

20 06 1603                 Henri IV inspecte le chantier du Pont Neuf :

Le roi passa du quai des Augustins au Louvre par-dessus le Pont Neuf, qui n’était encore trop assuré, et où il y avait peu de personnes qui s’y hasardaient. Quelques uns, pour en faire l’essai, s’étaient rompu le cou et tombé dans le rivière, ce que l’on remontra à Sa Majesté, laquelle fit réponse, à ce qu’on dit, qu’il n’y avait pas un de tous ceux-là qui fut roi comme lui.

Pierre de l’Estoile Mémoires

3 09 1603                   Par l’édit de Rouen, Henri IV autorise les Jésuites à rentrer en France, mettant ainsi fin à dix ans de proscription.

J’ai désiré renfermer et régler en mon royaume leur puissance et fonction pour les divertir des ambitieuses volontés du roi d’Espagne et éviter qu’ils ne servent le pape à mon préjudice.

Lettre de Henri IV à Jacques I° d’Angleterre

Le jésuite Pierre Coton [j’ai du coton dans les oreilles, disait Henri IV à Sully quand il n’était pas d’accord avec lui] était alors prédicateur du roi. Il va en devenir le confesseur 5 ans plus tard. Il n’était pas le premier Jésuite confesseur de roi. Edmond Auger l’avait été pour Henri III.

1603                           Au Japon, la dynastie shogun – c’est la troisième – des Tokugawa arrive au pouvoir : elle y restera jusqu’en 1867.

11 03 1604                 Hugues Cosnier reçoit les lettres patentes qui lui confient les travaux de construction du Canal de Briare, dit canal Henri IV, pour relier la Loire et la Seine. Plus régulier et fiable que le transport terrestre, le transport par voie d’eau était aussi plus rapide, en moyenne. L’enjeu était d’importance, car le coût du transport était élevé, jusqu’à 80 % de la valeur des marchandises échangées, dans le cas du blé. C’est sur l’impulsion de Barthélemy de Laffemas, qu’avaient été lancée l’adjudication au moins disant et par enchère selon la procédure de l’extinction à la chandelle. Il faudra près de quarante ans pour l’achever, l’assassinat d’Henri IV, mettra fin aux travaux… pour 28 ans !

14 05 1604              Par édit royal, Henri IV décrète qu’un trentième de la production des mines du royaume sera consacré à assurer des secours spirituels – sacrements et sépulture – et des secours matériels aux mineurs.

16 09 1604               Les Chinois observent une comète (ou supernova ?). Les protestants d’Allemagne la voient aussi et n’en pensent rien de bon :

La nouvelle comète qui brille au ciel depuis le 16 septembre 1604 nous annonce que le temps est proche où l’on ne trouvera plus une maison, pas un seul refuge où l’on entende des plaintes, des lamentations, des cris de détresse car de terribles calamités vont fondre sur nous ! La comète présage surtout la persécution et la proscription des prêtres et des religieux. Les jésuites sont particulièrement menacés de la verge du Seigneur. Dans peu de temps, la disette, la famine, la peste, de violents incendies et d’horribles assassinats jetteront l’épouvante dans toute l’Allemagne.

Prophétie de Paulus Magnus

Cette étoile prodigieuse nous présage de bien plus terribles calamités qu’une simple comète, car elle surpasse en grandeur toutes les planètes connues, et n’a pas été observée par des savants depuis le commencement du monde. Elle annonce de grands changements dans la religion, puis une catastrophe sans précédent qui doit atteindre les calvinistes, la guerre turque, de terribles conflits entre les princes. Des séditions, des assassinats, des incendies nous menacent et sont à notre porte.

Prophétie d’Albinus Mollerus.

1604                            Louis, qui n’a pas 4 ans, écrit à son père, le roi Henri IV :

Papa je say bien equivé non pas enco lisé. Moucheu de Oni a anvoié un home amé é beau caoche ou é ma maitresse linfante é une belle poupée a theu theu (sa sœur) i ma pomi un beau gan li pou couhé, je ne suis pu petit enfan, jay ben chau dans mon bechau, jay beu à vote santé Papa é Maman, ma pume é to pesante, je ne pui pu esquivé je vous baise te humbeman le main Papa é ma bonne Maman e sui Papa vote te humble é te obeissan fi é cheviteeu Dauphin.

Sur l’impulsion de Barthélemy de Laffemas, creusement du canal de Briare, dit canal Henri IV, pour relier la Loire et la Seine : il faudra près de 40 ans pour l’achever. Plus régulier et fiable que le transport terrestre, le transport par voie d’eau était aussi plus rapide, en moyenne. L’enjeu était d’importance, car le coût du transport était élevé, jusqu’à 80 % de la valeur des marchandises échangées, dans le cas du blé.

Le budget consacré aux routes bénéficia lui aussi d’une augmentation considérable, et Sully, grand voyer de France en tirait grande fierté ; on prit l’habitude de planter des ormes le long des routes afin que les paysans riverains ne grignotent l’emprise routière.

Quel coin, quelle place, quelle province y-a-t-il en ce royaume qui ne ressente le fruit de notre soin ? En quel lieu ne se retrouvent pas les marques de notre prévoyance […], tant de ports, tant de grands chemins réparés que la postérité croira mal aisément ou s’étonnera avec ceux de ce siècle qu’un homme seul ait entrepris et achevé un si grand nombre d’ouvrages […] Notre grand Henri vous a donné, à vous seul, la charge de tous les chemins de France, croyant que vous seul y pouvez suffire : en quoi il se trouve si bien servi, qu’il en reçoit tous les jours les bénédictions de son peuple, qui vont réfléchissant sur vous. Outre sa commodité que la facilité apporte au commerce, les ouvrages publics chassent deux grandes  pestes du royaume : l’oisiveté et la pauvreté ; vous les avez bannies avec tant d’autres maux funestes.

Sully                    Économies royales

Des Français tentent de coloniser l’île Sainte Croix, en Acadie, – qui deviendra plus tard la Nouvelle Écosse – : ils avaient repéré qu’elle était à peu près à la latitude de Bordeaux et s’attendaient donc à un climat semblable : c’était sans compter avec le courant du Labrador : – laboureur – ils se retrouvèrent pris dans les glaces en hiver, sans possibilité de ravitaillement par le continent : le scorbut les décima…    Le scorbut est alors le fléau de toutes les marines du monde : cette carence en vitamine C décime les équipages qui viennent à manquer de fruits ou de légumes :

En deçà de la dite ligne, se prennent de fort dangereuses maladies qu’on nomme ordinairement mal de bouche, et d’autres l’ont nommé scorbut. Ce mal est bien souvent accompagné d’un autre qu’on nomme mal de jarret, et sont si pestilentiels qu’ils font bien souvent mourir la moitié d’un équipage. Le mal de bouche est tel qu’il s’engendre de gros morceaux de chair pourrie et baveuse dans la bouche, qui y cause grande enflure et putréfaction, laquelle il faut couper avec un rasoir et surmonter tellement que l’on ne peut prendre que choses fort liquides. Outre cela, les dents branlent si fort, qu’on les peut arracher aisément avec les doigts, sans douleur.

Olivier Bonnenfant

Les rescapés, dont Samuel de Champlain, se dépêchèrent de rentrer en France, dès que les eaux redevinrent navigables. Champlain ne se découragea pas pour autant, et il consacrera 30 ans de sa vie à l’exploration du bassin du Saint Laurent, au Canada ; 350 ans avant Line Renaud, il chante Ma cabane au Canada, de Loulou Gasté.

Je fis un jardin de ma résidence coloniale pour éviter l’oisiveté, entouré de fossés pleins d’eau, auxquels il y avait de fort belle truites que j’y avais mises (…) Ce lieu était tout environné de prairies où j’accommodais un cabinet avec de beaux arbres pour aller y prendre de la fraîcheur. J’y fis aussi un petit réservoir pour y mettre du poisson d’eau salée, que nous prenions quand nous en avions besoin. J’y semais quelques graines qui profitèrent bien, et y prenais un singulier plaisir ; mais auparavant, il avait fallu bien y travailler. Nous allions souvent passer le temps ; et semblait que les petits oiseaux d’alentour en eussent du contentement.

Mais, globalement, ils ne sont pas si nombreux [5] que cela à quitter leur petit Liré :

Une pesée globale (…) On peut estimer à un peu moins de deux cent mille, en 1600, les Européens hors d’Europe, face à des populations indigènes de cinquante à cent fois plus nombreuses.

Pierre Chaunu Conquête et exploitation des Nouveaux Mondes, 1969

Et après tout, qu’est-ce qui pourrait bien leur donner envie de partir, quand, au sommet de l’État, on n’y croie pas non plus ?

Les choses qui demeurent séparées de notre corps par des terres ou des mers étrangères, ne nous seront jamais qu’à grande charge et à peu d’utilité […] Nous ne pouvons conserver de telles conquêtes, comme disproportionnées au naturel des Français que je reconnais, à mon regret, n’avoir ni la persévérance, ni la prévoyance requise.

Sully

5 11 1605                    Des officiers catholiques anglais ont préparé un attentat – on ne mégote pas sur la quantité : 36 barils de poudre ! – pour faire sauter l’abbaye de Westminster le jour où le Parlement doit s’y réunir avec le Roi. Une dénonciation permet d’écarter le danger mais the Gun Powder plot – la conspiration des Poudres – suscitera une violente vague d’antipapisme qui assimilera pendant longtemps catholique à traître. Guy Fawkes, catholique de 35 ans habitant les Midlands, est l’exécutant majeur de cette conspiration menée par Robert Catesby : ils vont être plus de dix à être écartelés, éviscérés, décapités. Le Parlement déclare le 5 novembre jour d’action de grâces à perpétuité.

1605                             En Russie est venu Le temps des Troubles : en l’absence de loi de succession au trône, et après la mort de Boris Godounov, la porte s’était ouverte aux faux Dimitri, le fils d’Ivan IV.

D’affreuses tragédies se jouoient dans l’empire russe; Boris-Godonouf, frère de la czarine, s’empara de la confiance du foible Fédor, et, pour s’élever sur le trône, accumula forfaits sur forfaits. Tous les hommes qui pouvoient s’opposer à sa cruelle ambition, devinrent ses victimes ; et ce scélérat, après avoir éloigné Dîmitri, fils de Fédor, âgé de sept ans, le fit assassiner en 1591. Les Tartares étendirent, cette même année, leurs ravages jusqu’aux portes de Moscou. Une fille unique, héritière du trône, mourut bientôt après, ainsi que Fédor lui-même, en 1598, et la voix publique ne manqua point d’accuser, de ce double crime, Boris-Godonouf qui parvint cependant à gagner les suffrages des nobles et de la multitude.

Avec Fédor s’éteint l’ancienne dynastie de Rurick, après huit siècles d’existence, sous cinquante souverains : en même temps se rouvrent toutes les plaies de l’empire. Dans ce siècle où le fanatisme et le crime planoient sur toutes les contrées de la terre, Boris l’emporta pour la profondeur de l’hypocrisie et de la scélératesse ; il avoit de grands talens d’administration et des lumières très-étendues. Sa politique artificieuse enchaîna les Russes, et condamna à l’esclavage les paysans ; la famine dévora une partie de la nation, et les maux de l’anarchie désolèrent l’autre : la sombre et cruelle tyrannie de Boris devint fatale à un grand nombre de Boyards. Un faux Démétrius, nommé Otrépief, soutenu par une armée polonaise et par des troupes cosaques, pénétra en Russie, et malgré la perte d’une bataille vit chaque jour son parti se grossir. Boris mourut sur ces entrefaites en 1605 ; la vengeance céleste n’atteignit que son malheureux fils Fédor II. Otrépief, sous le nom de Démétrius IV, usurpa le sceptre, et fit étrangler le czar, ainsi que la mère du jeune prince.

Démétrius IV ne parut nullement indigne du trône ni du sang de Rurick ; la postérité restera toujours dans l’incertitude au sujet de la naissance de cet homme qui fournit une énigme inexplicable : la mère du véritable Démétrius, reconnut Otrépief pour son fils, reconnoissance qui détruit, dans notre ame, les soupçons d’imposture. S’il eût pris soin de ne point blesser les préjugés d’une nation grossière, en introduisant à la cour des usages étrangers, Otrépief se fut infailliblement maintenu à la tête du gouvernement.

Il réguoit depuis onze mois, lorsqu’une conspiration se forma contre sa personne, et qu’il périt assassiné : son cadavre resta exposé à toute la brutalité de la populace. Les conspirateurs proclamèrent czar Choüiski leur cbef en 1606 : des imposteurs se succédèrent sans interruption, et après avoir obtenu les plus brillans succès, furent égorgés. On vit un simple paysan, Salkof, essayer de se saisir d’un sceptre que tant de mains s’arrachoient ; Choüiski, secouru par les Suédois, résistoit courageusement à tous ses ennemis : lui-même succomba quelque temps après, et précipité du trône, alla mourir dans une prison, en Pologne, en 1610.

M.E. Jondot                 Tableau historique des nations. 1808

Octobre à Décembre 1606     Et, pour ce qui est des bandits, J.M. Jondot ne les cite pas tous : Ivan Isaïevitch Bolotnikov, – mais quel gaillard ! – qui se permet d’assiéger Moscou pendant trois mois ; battu, il devra se replier à Kalouga ; il contrôlait alors plus de 70 villes dans le sud et sud-ouest de la Russie.

Né serf, il s’était enfui chez les Cosaques du Don [en turc Cosaque signifie évadé : Les Cosaques étaient des paysans qui avaient fui vers l’est pour échapper à l’esclavage]. Capturé par les Tatars de Crimée, vendu comme esclave aux Turcs, il se retrouve aux galères, s’évade et gagne Venise, puis la Russie. Il arrive à Poutivl, en Ukraine quand éclate une révolte paysanne, dont il prend la tête, avec pour but de renverser le tzar Vassili Chouiski et d’obtenir l’abolition de l’esclavage. Capturé en 1607 près de Toula, emprisonné à Kargopol, Bolotnikov sera aveuglé puis noyé en 1608.

1606                             L’Espagnol Quiros, lieutenant d’Alvarez de Mendoza, prend la tête d’une expédition dans le Pacifique en partant du Mexique : il observe les Tuamotu, traverse à nouveau les Santa Cruz et découvre la principale île des Nouvelles Hébrides : il ne pourra pas s’y attarder, s’étant rapidement mis à dos les indigènes, lassés des pillages de sa soldatesque. Son lieutenant Luis Vaez de Torres, part à nouveau et découvre Manille et la Nouvelle Guinée : la découverte de cette dernière sera tenue secrète jusqu’en 1762 !

Le service royal de la poste devient service public : chacun peut donc en bénéficier pour l’acheminement de son courrier.

24 07 1607                  Vincent de Paul, ordonné prêtre en 1600, a obtenu son diplôme de théologie à Toulouse en 1604, puis, pfft, a disparu pendant à peu près deux ans, jusqu’à cette lettre adressée à son protecteur de Dax, Monsieur de Comet, avocat à la cour, dans laquelle il conte ses aventures et mésaventures. Libéré par son maître qu’il a converti, il se trouve alors en Avignon, qu’il s’apprête à quitter pour Rome, en laissant quelques ardoises derrière lui :

Le vent nous fut aussi favorable qu’il fallait pour nous rendre, ce jour, à Narbonne, qu’était faire cinquante lieues, si Dieu n’eût permis que trois brigan­tins turcs, qui côtoyaient le golfe du Lion pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait foire que l’on estime être des plus belles de la chrétienté, ne nous eussent donné la charge et attaqués si vivement que, deux ou trois des nôtres étant tués et tout le reste blessé, et même moi, qui eus un coup de flèche, qui me servira d’horloge tout le reste de ma vie, n’eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que tigres, les premiers éclats de la rage desquels furent de hacher notre pilote en cent mille pièces, pour avoir perdu un des principaux des leurs, outre quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent.

Ce fait, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement pansés, poursuivirent leur pointe, faisant mille voleries, donnant néanmoins liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés. Et enfin, chargés de marchandise, au bout de sept ou huit jours, prirent la route de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs sans aveu du Grand Turc, où étant arrivés, ils nous exposèrent en vente, après procès-verbal de notre capture, qu’ils disaient avoir été faite dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été délivrés par le consul que le roi tient de delà pour rendre libre le commerce aux Français.

Leur procédure à notre vente fut qu’après qu’ils nous eurent dépouillés tout nus, ils nous baillèrent à chacun une paire de braies, un hoqueton de lin, avec une bonnette, nous promenèrent par la ville de Tunis, où ils étaient venus expressément pour nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tours par la ville, la chaîne au col, ils nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui pouvait bien manger et qui non, pour montrer comme nos plaies n’étaient point mortelles ; ce fait, nous ramenèrent à la place, où les marchands nous vinrent visiter, tout de même que l’on fait à l’achat d’un cheval ou d’un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis tenir des fardeaux et puis lutter pour voir la force d’un chacun, et mille autres sortes de brutalités.

Je fus vendu à un pêcheur, qui fut contraint de se défaire bientôt de moi, pour n’avoir rien de si contraire que la mer, et depuis par le pêcheur à un vieillard médecin spagirique, souverain tireur de quintessences, homme fort humain et traitable, lequel, à ce qu’il me disait, avait travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale, et en vain quant à la pierre, mais fort heureusement à autre sorte de transmutation des métaux. En foi de quoi, je lui ai vu souvent fondre autant d’or que d’argent ensemble, les mettre en petites lamines, et puis mettre un lit de quelques poudres, puis un autre de lamines, et puis un autre de poudres dans un creuset ou vase à fondre des orfèvres, le tenir au feu vingt-quatre heures, puis l’ouvrir et trouver l’argent être devenu or ; et plus souvent encore congeler ou fixer de l’argent vif en fin argent, qu’il vendait pour donner aux pauvres. Mon occupation était à tenir le feu à dix ou douze fourneaux ; en quoi, Dieu merci, je n’avais plus de peine que de plaisir. Il m’aimait fort et se plaisait fort de me discourir de l’alchimie et plus de sa loi, à laquelle il faisait tous ses efforts de m’attirer, me promettant force richesses et tout son savoir. […]

Un renégat d’Annecy, en Savoie, ennemi de nature, m’acheta et m’en emmena en son temat ; ainsi s’appelle le bien que l’on tient comme métayer du Grand Seigneur, car le peuple n’a rien, tout est au sultan. Le temat de celui-ci était dans la montagne, où le pays est extrêmement chaud et désert. L’une des trois femmes qu’il avait (comme grecque-chrétienne, mais schismatique) avait un bel esprit et m’affectionnait fort ; et plus à la fin, une naturellement turque, qui servit d’instrument à l’immense miséricorde de Dieu pour retirer son mari de l’apostasie et le remettre au giron de l’Église, fit me délivrer de mon esclavage. Curieuse qu’elle était de savoir notre façon de vivre, elle me venait voir tous les jours aux champs où je fossoyais, et après tout me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le ressouvenir du Quomodo cantabimus in terra aliena des enfants d’Israël captifs en Babylone me fit commencer, avec la larme à l’œil, le psaume Super flumina Babylonis et puis le Salve, Regina, et plusieurs autres choses ; en quoi elle prit autant de plaisir que la merveille en fut grande. Elle ne manqua point de dire à son mari, le soir, qu’il avait eu tort de quitter sa religion, qu’elle estimait extrêmement bonne, pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu et quelques louanges que je lui avais chantées en sa présence ; en quoi, disait-elle, elle avait un si divin plaisir qu’elle ne croyait point que le paradis de ses pères et celui qu’elle espérait fût si glorieux, ni accompagné de tant de joie que le plaisir qu’elle avait pendant que je louais mon Dieu, concluant qu’il y avait quelque merveille.

Cinquante ans plus tard, apprenant qu’on avait retrouvé cette lettre, il n’eut de cesse de la récupérer pour la détruire. Mais son secrétaire la mit en lieu sûr.

1607                            Publication d’un Discours joyeux en façon de sermon fait par Maître Jean Pinard, en l’église d’Auxerre sur les climats et les vignes duditlieu. Le bonhomme ne savait pas qu’il allait laisser son nom à la postérité.

Un édit d’urbanisme précise des règles d’alignement des immeubles et de rectitude des voies publiques, interdisant les constructions en pans de bois et les encorbellements.

Un groupe de marchands emmenés par John Smith munis d’une charte de la Virginia Company of London fondent en Amérique la ville de Jamestown, en l’honneur du roi Jacques I° dans l’estuaire de la James River : c’est le début de la colonie de Virginie. Smith usera de ses brillantes qualités diplomatiques pour vivre en paix avec les autochtones Powhatan, auxquels il achète leur tabac, mais dont il finit tout de même par être prisonnier : il devra sa libération à la fille préférée du roi, Pocahontas, treize ans [6]. Très vite, la Virginie joua un rôle économique important avec la mère patrie, car elle devint pratiquement le seul fournisseur de tabac de l’Angleterre.

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[1] en grec, hairesis veut dire choix.

[2] devenue religieuse après avoir été veuve d’un mari mort jeune, mais qui avait eu le temps de lui laisser 6 enfants ; elle était ainsi la grand’mère de Marie de Rabutin, la future Mme de Sévigné.

[3] Quelques siècles plus tard, fin 19°, début 20°, le succès avait apporté avec lui un règlement pour le moins contraignant : Nul ne peut entrer dans les piscines s’il est reconnu que la nature de ses infirmités est cause de répulsion.

[4] Il fallut attendre le début du XIX° siècle pour que les Chinois admettent à nouveau que la terre était ronde : ils l’avaient su, mais l’avaient oublié : en 85, l’astronome Foungan avait présenté à l’empereur une sphère armillaire ecliptique.

[5] Surtout quand le pouvoir interdit l’émigration à certains d’entre eux, comme le fit Richelieu pour les Protestants.

[6] se non e vero, e ben trovato.


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