1626 à 1649. Richelieu. Matteo Ricci. « Les lestes chansons du Pont Neuf ». Chine Mandchoue. Mazarin. Fouquet. 27317
Publié par (l.peltier) le 10 novembre 2008 En savoir plus

1626                            À Cambridge, banlieue de Boston, dans le Massachusetts, le pasteur puritain Harvard crée un collège qui va prendre son nom en 1641, puis devenir l’université la plus célèbre des États-Unis ; l’enseignement principal y est celui de la théologie destiné aux futurs ministres du Seigneur.

… des différents rameaux de la Réforme protestante, le calvinisme est celui qui forme le terrain le mieux disposé pour l’éclosion des idées démocratiques, et, dans les colonies d’Amérique, la plupart des sectes procèdent du calvinisme. Le développement de l’éducation sera particulièrement marqué : enseignement primaire, bibliothèques, écoles, goût de la lecture, nombreuses imprimeries…

René Rémond L’Amérique Anglo saxonne      1986

Peter Stuyvesant a fondé Nieuw Amsterdam l’année précédente, et ces hollandais vont donner une nouvelle jeunesse à Saint Nicolas, un des rares saints rescapés du protestantisme, dont le culte s’était maintenu dans le nord de l’Europe et notamment aux Pays Bas, où il avait pris le nom de Sinter Klaas, au cœur de la célébration de Noël, à coté du sapin devenu cher aux protestants. Sinter Klaas devient alors Santa Claus.

Pas bien loin de là, de l’autre coté des Appalaches, des Grands Lacs à la haute vallée du Mississippi, les cinq nations iroquoises transmettent depuis des siècles une autre appréhension du monde, une autre éducation :

Dans les villages iroquois, la terre était détenue et travaillée en commun. La chasse se faisait en groupe et les prises étaient partagées entre les membres du village. Les habitations étaient considérées comme des propriétés communes et abritaient plusieurs familles. La notion de propriété privée des terres et des habitations était parfaitement étrangère aux Iroquois. Un père jésuite français qui les rencontra en 1650 écrivait : Nul besoin d’hospices chez eux car ils ne connaissent pas plus la mendicité que la pauvreté. […] Leur gentillesse, leur humanité et leur courtoisie les rendent non seulement libéraux en ce qui concerne leurs possessions mais font qu’ils ne possèdent pratiquement rien qui n’appartienne également aux autres.

Les femmes jouaient un rôle important et avaient un statut respecté dans la société iroquoise. En effet, le lignage s’organisait autour de ses membres féminins dont les maris venaient rejoindre la famille. Chaque famille élargie vivait dans la grande maison et lorsqu’une femme désirait se séparer de son mari elle déposait simplement les affaires de ce dernier devant la porte.

Les familles formaient des clans et une douzaine ou plus de clans pouvaient former un village. Les femmes les plus âgées du village désignaient les hommes habilités à représenter le clan aux conseils de village et de tribu. Elles désignaient également les quarante-neuf chefs qui composaient le grand conseil de la Confédération des cinq nations iroquoises. Elles assistaient aux réunions de clans, se tenaient derrière le cercle formé par les hommes qui discutaient et votaient les décisions. Si ces derniers allaient dans un sens trop éloigné de celui qu’elles souhaitaient, elles pouvaient les démettre et le remplacer.

Les femmes surveillaient également les récoltes et s’occupaient de l’administration générale du village tant que les hommes étaient à la chasse ou à la pêche. En outre, comme elles fournissaient les mocassins et la nourriture pour les expéditions guerrières, elles avaient également un certain contrôle sur les affaires militaires. Comme le fait remarquer Gary B. Nash dans son fascinant ouvrage sur les premières années de l’Amérique, Red, Blacks and Whites, le pouvoir était donc bien l’affaire des deux sexes, et l’idée européenne d’une domination masculine et d’une sujétion féminine en toutes choses était remarquablement étrangère à la société iroquoise.

On enseignait aux enfants iroquois aussi bien l’héritage culturel de leur peuple et la nécessaire solidarité entre tribus que le devoir de ne pas plier devant un quelconque abus d’autorité. On leur enseignait aussi l’égalité des statuts et le partage des possessions. Les Iroquois ne punissaient jamais cruellement leurs enfants. Le sevrage et la toilette n’étaient pas imposés autoritairement et les enfants étaient autorisés à franchir graduellement et de façon autonome ces étapes de leur éducation.

Tout cela, bien sûr, jurait parfaitement avec les valeurs européennes que les premiers colons apportèrent avec eux : une société divisée en pauvres et riches, contrôlée par les prêtres, par les gouverneurs, et par les hommes en ce qui concernait la vie familiale.

[…] Gary Nash dépeint ainsi la culture iroquoise: Nulle loi ni ordonnance, ni shérifs ni gendarmes, ni juges ni jurys, ni cours de justice ni prisons – tout ce qui compose l’appareil autoritaire des sociétés européennes -, rien de tout cela n’existait dans les forêts du Nord-Est américain avant l’arrivée des Européens. Pourtant, les limites du comportement acceptable y étaient clairement déterminées. Bien que mettant en avant la notion d’individu autonome, les Iroquois n’en avaient pas moins un sens aigu du bien et du mal. […] Celui qui volait de la nourriture ou se conduisait lâchement au combat était couvert de honte par son peuple et mis à l’écart de la communauté jusqu’à ce qu’il eût expié sa faute par ses actes et apporté la preuve, à la plus grande satisfaction de ses congénères, qu’il s’était moralement purifié de lui-même.

Façon de voir partagée aussi bien par les Iroquois que par les autres tribus indiennes. En 1635, les Indiens du Maryland firent la réponse suivante au gouverneur qui avait exigé que, au cas où l’un d’entre eux assassinerait un Anglais, le coupable lui fût livré afin d’en répondre devant les lois anglaises : C’est la coutume chez nous, les Indiens, lorsqu’un accident pareil se produit, de nous efforcer de racheter la vie d’un homme aussi vil en offrant cent brassées de perles. Aussi, puisque vous êtes étrangers ici et que vous êtes venus dans notre pays, vous devriez vous conformer à nos coutumes plutôt que de nous imposer les vôtres.

Howard Zinn Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours.               Agone 2004

10 09 1627                  Richelieu, ancien proviseur du collège de la Sorbonne, est arrivé au pouvoir depuis plus de 3 ans, à la faveur d’un retour en grâce de Marie de Médicis auprès de son fils Louis XIII. Il était devenu la tête des partisans – d’aucuns parlent de clan – de Marie, et Louis XIII avait reconnu la qualité du personnage. Il craint que la place forte protestante de La Rochelle ne devienne une tête de pont pour un débarquement anglais en France. Son exceptionnelle situation remontait à beaucoup plus loin que son occupation par les Protestants : c’est depuis Louis XI qu’elle bénéficiait de privilèges exorbitants : droit de trafiquer librement, même en temps de guerre, avec tous pays même ennemis, et d’accueillir tous étrangers, même de nations en guerre avec la France ! Il y avait de quoi être plus qu’agacé ! La ville est régulièrement approvisionnée par les Anglais ; 3 mois plus tôt, ceux-ci avaient débarqué sur l’île de Ré. Il décide de son siège : coté terre, une ligne de retranchement de 12 kilomètres, coté mer, une digue de pierre de 1 500 m. de large en travers de la rade ; la digue est renforcée par des navires coulés et des estacades de bateaux amarrés les uns aux autres par des chaînes ; deux flottes anglaises, tentent d’empêcher les travaux : elles sont repoussées : la ville capitulera 400 jours plus tard, anéantie : 22 500 morts, 5 500 survivants ! L’armateur et maire Jean Guiton, avait été le principal animateur de la résistance : Pourvu qu’il reste un homme pour fermer les portes c’est assez. Louis XIII graciera les survivants : la route pour le pouvoir absolu de Louis XIV était bien balisée.

henri paul motte (13 december 1846 1 april 1922) cardinal ...

Henri Paul Motte 1881

Cependant la guerre civile se ralluma ; la cour, pour faire cesser ce fléau, recourut aux voies de la perfidie, et fit arrêter le prince de Condé, chef des rebelles. Louis XIII, né pour être maîtrisé, se laissa subjuguer par les manières insinuantes du jeune Albert de Luynes, simple gentilhomme, et fatigué de la tyrannie du florentin Concini, créé maréchal de France, sans avoir jamais paru dans les armées, il le fit tuer d’un coup de pistolet, par Vitry, capitaine des gardes, qui, sans l’avoir non plus trop méritée, obtint la place de la victime. Caligaï, plus infortunée que son époux, traitée comme une sorcière par ses juges, se défendit avec autant de fermeté que de noblesse, et périt sur l’échafaud.

Depuis cette révolution, Marie de Médicis n’éprouva que des revers, et l’ingratitude de son fils. Cette reine, originaire d’Italie , ne sachant ni dissimuler, ni être artificieuse comme les Italiennes, se méprit sur la connoissance des hommes, et protégea Richelieu qui devint son plus mortel ennemi. Exilée dans Blois, elle vit toute l’autorité passer entre les mains du duc de Luynes ; le duc d’Épernon, après l’avoir tirée de cette ville, leva des troupes : durant deux années, le roi et sa mère ne s’occupèrent que de nouvelles entreprises hostiles, et de nouvelles réconciliations peu durables. Toutes ces dissentions relevèrent les espérances des calvinistes dirigés alors par le duc de Rouan, général qui jouissoit d’une grande réputation militaire ; ils reprirent les armes, et leurs succès firent trembler la cour. De Luynes venoit de mourir en 1622 avec le titre de connétable, et le maréchal Lesdiguières de remplacer le favori dans cette dignité importante, quand un traité de paix suspendit les horreurs de la guerre civile.

La maison d’Autriche et celle des Bourbons semblèrent réciproquement abjurer leur haine. Louis XIII épousa Anne, fille de Philippe III, roi d’Espagne ; Richelieu, recommandé spécialement par la reine-mère, devenu tout – puissant, oubliant toute reconnoissance envers sa bienfaictrice, parvint à affaiblir ces liens de la nature ; et la force de son génie supérieur donna une nouvelle direction à la politique du gouvernement qui, jusqu’alors, avoit protégé, en Allemagne, la maison d’Autriche.

Nommé premier ministre, Richelieu suivit le plan tracé par Henri IV, suscita, de toutes parts , des ennemis à l’empereur, et fit enlever la Valteline aux Espagnols. Ne pouvant plus souffrir de voir, pour ainsi dire, deux peuples et deux gouvernemens en France, le cardinal après avoir conclu une paix honorable avec l’Espagne, tourna ses efforts contre les calvinistes les attaqua, et les battit sur tous les points, en même temps qu’il contenoit les grands seigneur du royaume, jaloux de son élévation et de son pouvoir despotique. Le ministre alla lui-même en 1627 mettre le siège devant la Rochelle, espèce de république qui étoit la principale place d’armes des religionnaires, et, malgré les flottes de l’Angleterre, malgré la bravoure et le désespoir des habitans, il vint à bout de s’emparer de cette ville, et ruina entièrement, par cette conquête, le parti des calvinistes qui opposèrent en vain en Languedoc quelque résistance. Il fallut enfin subir la loi, et redevenir des sujets soumis mais ils conservèrent tous les privilèges de L’édit de Nantes qui ne blessoient point la majesté royale, non plus que la tranquillité publique. Louis XIII lui-même, durant cette guerre civile, se montra avec toute la valeur de Henri IV, et lorsque la guerre civile n’étoit point encore terminée, ce roi vola en Italie au secours du duc de Mantoue, et se signala par de nombreux exploits contre les Espagnols.

Richelieu devoit une partie de son caractère, de son génie même, au fameux père capucin Joseph ; c’étoit l’ame du cardinal, celui qui soutenoit, qui affermissoit son courage dans les dangers. Plus d’une fois le ministre se crut sur le point de succomber : la reine – mère et les grands ne pouvoient supporter son despotisme ; toujours il se releva au moment qu’on le croyoit perdu ; mais il se vengea de ses ennemis avec une rigueur aussi injuste que barbare. Le maréchal de Marillac, décapité, Marie de Médicis, obligée de quitter le royaume, Gaston, frère du roi, également obligé de fuir, telles furent les principales victimes sacrifiées au ressentiment du ministre auquel il ne manquoit que le titre de roi pour l’être effectivement. Un cardinal se montrant, au dehors, le plus ferme appui des protestans qu’il venoit d’écraser dans l’intérieur de la France, soulevoit tout le nord de l’Europe luthérienne contre l’empereur Ferdinand II, augmentoit la rapidité d’un torrent qu’il auroit eu bien de la peine à arrêter, et qui l’eût peut – être entraîné lui – même, ainsi que la France, sans d’autres événemens qui survinrent.

Richelieu ne jouissoit pas tranquillement de son pouvoir ; sans cesse en butte à la haine des grands, il avoit sans cesse des précautions à prendre pour déconcerter leurs projets. Gaston, frère du roi, excitoit, du fond de la Lorraine, les seigneurs contre un rival odieux : c’était un ennemi foible, pusillanime, et dont l’amitié devint fatale à ceux qui embrassèrent le parti de ce prince. Le duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc, commit, par générosité, l’imprudence de se déclarer pour Monsieur. Une seule bataille, celle de Caslelnaudari, fit échouer les projets de Gaston, et perdit le brave Montmorency qui, prisonnier de l’armée royale, périt dans Toulouse, sur un échafaud ; supplice aussi déshonorant pour le roi qui servoit aveuglément toutes les passions de son ministre, que pour le ministre lui-même dont le cœur étoit fermé à toute pitié. On peut dire que Louis XIII, surnommé le Juste, parla dans cette circonstance, comme auroit pu le faire Néron : les courtisans en larmes, demandoient la grâce du criminel : Allez lui dire, leur répondit Louis , que toute la grâce que je puis lui faire, c’est que le bourreau ne le touchera point, qu’il ne lui mettra point la corde sur les épaules, et qu’il ne fera que lui couper le cou.

Toutes les têtes se courboient devant l’impitoyable Richelieu ; il usa, il est vrai, de son autorité, pour la gloire de la monarchie : la France paroissoit le centre de la politique de l’Europe, et le génie de ce ministre donnoit le branle à toutes les grandes révolutions qui frappoient, dans ses fondemens, la puissance de la maison d’Autriche. Le plus dangereux des adversaires du cardinal, Gaston, avoit reparu à la cour, et ne causoit plus d’inquiétude : alors Richelieu fit marcher une armée dans les Pays-Bas, sous le commandement du cardinal de la Valette, fils du fameux duc d’Epernon. Les Espagnols, dans cette campagne et dans la suivante, ne démentant point leur première valeur, repoussèrent le prince de Condé de la Franche-Comté, rendirent inutiles les efforts des Français, et même pénétrèrent dans l’intérieur du royaume.

Cette invasion augmenta le danger de la position de Richelieu , et réveilla la haine mal assoupie de Gaston qui, pouvant se défaire du cardinal, n’osa exécuter le dessein qu’il en avoit formé. Les Impériaux s’avancèrent dans la Bourgogne ; la ville de Saint-Jean-de-Lône devint l’écueil de leurs conquêtes, et le duc de Weimar ainsi que le cardinal de la Valette les chassèrent du territoire fiançais : d’un autre côté, les armées françaises recouvrèrent la supériorité sur les Espagnols. Délivré de toute crainte de la part des ennemis extérieurs, Richelieu se vit de nouveau exposé aux traits de l’envie : une de ses créatures mêmes, le père Caussin, Jésuite, faillit le supplanter, et le perdre dans l’esprit d’un monarque timide, irrésolu, et que le faste du ministre révoltoit en secret. Richelieu triompha encore dans cette occasion , et le père Caussin fut éloigné de la cour.

La guerre se continuoit avec chaleur sur les bords du Rhin : la victoire couronna le duc de Weimar à la journée de Rheinfel où quatre généraux allemands, entre autres, Jean-de-Wert, tombèrent au pouvoir des Français ; mais du côté de l’Espagne, la France n’obtint pas les mêmes succès : la levée du siège de Fontarabie par le prince de Condé, troubla la joie que faisoit naître les exploits de nos armées en Allemagne. La prise d’Arras et le soulèvement de la Catalogne firent bientôt oublier ce revers.

La France étoit plus redoutée au dehors pour sa politique, qu’heureuse au dedans pour la sagesse de son administration ; les finances se trouvaient dans une espèce de délabrement ; le clergé perdit tout le mérite d’une bonne action, en contribuant de mauvaise grâce aux besoins de l’État. Les Français murmuroient contre le luxe de la cour, et même la Normandie se révolta, mouvement qui fut bientôt apaisé. Le jeune comte de Soissons, les ducs de Bouillon et de Guise, nouveaux adversaires du cardinal, levèrent contre lui une armée qui battit celle du roi à la Marfée ; mais le comte de Soissons trouva la mort dans les bras de la victoire. Un favori de Louis XIII, Cinq-Mars, ne craignit point de tramer la perte de Richelieu son bienfaicteur, devenu plus puissant que jamais. En 1642, ce conspirateur et ses complices portèrent dans Lyon leur tête sur un échafaud ; exécution terrible qui acheva de décourager l’ambition, et d’affermir l’autorité du ministre lequel ne jouit pas longtemps de son triomphe. Cette même année mourut Richelieu, après s’être servi d’un bras de fer pour terrasser les grands, en même temps que pour relever l’autorité royale ; et laissant la réputation d’un homme plus politique que religieux, qui n’eut jamais d’entrailles pour ses ennemis, d’un génie vaste qui, dans tous les siècles, dans toutes les contrées, eût opéré de grands changemens dans l’État.

En 1643 l’indolent Louis XIII suivit de près le cardinal au tombeau : sa mère, Marie de Médicis, l’y précéda de quelques mois, et mourut de misère dans la ville de Cologne.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1627                             La puissante compagnie hollandaise des Indes occidentales, encore toute jeune – elle a été fondée en 1621 – souhaite se faire une place au soleil brésilien : ils y envoient 56 vaisseaux armés de 1 150 canons, transportant 3 500 soldats, qui attaquent et enlèvent Olinda, capitale du Pernambouc : ils veulent y produire sucre, tabac, bétail et bien entendu convertir les indiens au calvinisme. Mais les dirigeants de la compagnie firent quelques erreurs : croire qu’ils pouvaient se passer de Nassau et de sa force militaire et penser que les froides célébrations calvinistes pourraient enlever l’adhésion de catholiques déjà très adonnées à la musique, à la danse, à la fête. Les 2 batailles perdues de Guarapares en 1648 et 1649 contre les Portugais sonnèrent l’heure de la retraite. Le Brésil hollandais disparut définitivement avec la capitulation de Recife en 1654.

10 8 1628                   Lancement du Vasa, navire de guerre de prestige, géant des mers, construit par le Hollandais Henrik Hybertsson sur ordre de Gustave II Adolphe de Suède ; longueur à la flottaison : 47.5 m., la coque : 61 m., hors-tout : 69 m. 52 m. de la quille au grand mât. Tonnage 1 210 tonnes. 3 mâts, 10 voiles : 1 275 m² au total. 48 canons de 24 livres, 8 de 3 livres, 2 de 1 livre et 6 obusiers, le tout pesant à peu près 80 tonnes. Sitôt hissé les voiles et trouvé un bon petit vent, il se couche et coule : il n’aura pas fait un mille. Les sabords des canons de la batterie basse étaient ouverts, permettant à l’eau de s’engouffrer dès la première gite. On récupérera ses canons, puis on l’oubliera jusque dans les années 1950. Renfloué le 24 avril 1961, il deviendra la première attraction du musée Vasa de Stockholm. Mal conçu, avec un centre de gravité beaucoup trop haut, dû en partie à la présence de trop nombreux canons en hauteur, l’architecte avait émis des objections aux canons en surnombre, mais le souverain avait fait la sourde oreille et il était mort avant l’achèvement. Grèves et contre-ordres avaient compliqué la construction. Il n’y aura pas de sanctions. Incompétence et autorité royale pesèrent lourd dans l’affaire. Des architectes contemporains disent qu’avec 50 cm de plus en largeur, le bateau aurait été stable…

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le peintre, inconnu, a dû faire vite pour immortaliser l’image, car le voyage fût très court…

 

Il était un trop grand navire
Il était un trop grand navire
Qui n’aura ja, ja,  jamais navigué
Qui n’aura ja, ja jamais navigué
Ohé, ohé

8 09 1628                     Au large de Matanzas, près de la Havane, Piet Heyn, flibustier de son état, et hollandais de naissance, à la tête d’une véritable flotte de guerre de 20 navires, parvient à se rendre maître de l’armada y flotta – la flotte des galions espagnols – transportant 80 tonnes d’argent de Potosi : mais c’est la seule fois où cela arriva, dans toute l’histoire de la flibuste, qui, en temps ordinaire devait se contenter de proies beaucoup plus modestes et moins bien défendues. C’est à peu près l’époque où, en matière de navire de guerre, les avantages de la galère – évidents contre un voilier… quand il n’y a pas de vent – le cédèrent aux inconvénients : investissement humain trop lourd, encombrement du bateau l’empêchant de s’armer en canons suffisamment nombreux. Les navires de guerre seront des navires à voile jusqu’à l’invention de la vapeur.

La puissance maritime de l’Espagne n’a pas résisté aux déboires de la fin du XVI° siècle. Elle a, écrit Braudel, triomphé là où gagner était secondaireà Lépante en 1571 – et perdu, ou commencé à perdre, là où se jouait la partie essentielle, dans l’Atlantique. Harcelée par la flotte anglaise, puis disloquée par la tempête, l’Invincible Armada a échoué en 1588 dans sa tentative d’invasion des îles Britanniques. En 1628, c’est une autre armada du Roi Catholique, celle de la Carrera de Indias, qui sera surprise et capturée au large de La Havane par l’amiral hollandais Piet Heyn. Plus rien ne peut désormais freiner la conquête du bassin méditerranéen par les navires nordiques. Après une première percée, aux environs de 1500, suivie d’un reflux consécutif aux deux dépressions de 1529-1539 et 1560-1575, ils sont de retour et cette fois en position d’imposer durablement leur prééminence sur les flottes italiennes, principalement sur celle de Venise.

A quoi tient leur supériorité sur les navires de la Sérénissime ? Pas encore au fait qu’ils seraient épaulés par des économies dominatrices. Ni les Provinces-Unies ni l’Angleterre ne peuvent encore se prévaloir de ce titre. Mais à des atouts qui furent pendant longtemps ceux des cités maritimes de la Péninsule : des navires moins coûteux, mieux construits, plus résistants, plus rapides, des équipages à la fois plus performants, plus aventureux, moins exigeants que ceux de la République de Saint-Marc. Confrontée à cette concurrence, l’Italie ne peut que perdre une partie des bénéfices du fret au profit des armateurs et des marins étrangers. Ce sont ces derniers qui non seulement effectuent désormais la quasi-totalité des livraisons de produits nordiques (laine anglaise, harengs salés, plomb, étain, cuivre, etc.), mais qui, après les avoir écoulés à Gênes, Livourne ou Naples, se chargent de transporter en Syrie ou en Egypte des marchandises jusqu’alors exportées par les navires italiens. En échange de quoi ils reviennent les cales chargées de soie, tissus précieux, épices, parfums, etc. Le relais est pris, et il l’est pour longtemps.

La crise italienne doit donc être examinée dans une perspective comparative. L’Italie ne décline que parce que ses principales concurrentes progressent à un rythme plus rapide que le sien. Comparée à ce qu’elle était aux environs de 1350, son économie n’est pas tombée, trois siècles plus tard, à un niveau inférieur. Ce qui a fait la grandeur de l’Italie du Trecenlo, c’est à bien des égards l’effacement de Byzance et le recul de l’Islam en Méditerranée. Ce qui fait qu’on peut parler de déclin au XVIIe siècle, c’est qu’elle monte moins vite que la Hollande et l’Angleterre. C’est autrui, écrit encore Braudel, qui supporte, accepte ou brise notre grandeur.

Pierre Milza          Histoire de l’Italie   Arthème Fayard     2005

1628                             Le poète, qui a été soldat sous les ordres de Maurice de Nassau, sait de quoi il parle :

Enfin, je suis honteux de mon piteux état :
C’est un méchant métier d’être pauvre soldat.
Le service est pour nous ; Messieurs les capitaines
En ont la récompense aux dépens de nos peines,
Et pour paraître en mine, ils nous rendent tous gueux.

[…] De fatigues sans fin nous portons le fardeau,
A peine ayant le saoul de mauvais pain et d’eau.
Cependant ces messieurs veulent que, pour leur plaire,
Nous ayons l’œil gaillard, l’armure toujours claire,
Dérouillant notre fer et dehors et dedans,
Cependant que le jeûne enrouille toutes nos dents

Jean de Schélandre.                    Tyr et Sidon, 1628

Les portugais de Malacca repoussent non sans peine une attaque du sultan d’Aceh – le Banda Aceh qui sera le plus proche de l’épicentre du tsunami de 2004 -.

Dans son livre Exercitatio anatomica de modu cordis et sanguinis in animalibus, William Harvey, médecin anglais, est le premier à décrire la circulation sanguine, mettant en valeur le rôle primordial du cœur ; il devient ainsi l’un des fondateurs de la médecine moderne. Louis XIV ne s’y trompera pas, qui imposera l’enseignement de ses thèses.

La découverte de la circulation par Harvey fut l’aboutissement d’une longue série d’observations. En premier lieu, Harvey remarqua que le cœur durcissait lorsqu’il se contractait, ce qui le conduisit à le considérer comme un muscle. Ensuite, il établit que la dilatation des artères, lorsque le cœur se contracte, était due au fait que le cœur y poussait le sang (antérieurement, le phénomène était attribué à une action autonome des artères), et ses observations des battements de cœur plus lents des animaux l’aidèrent à réaliser que le cœur ne bat pas d’un seul tenant. Il observa l’action des valvules entre les cavités supérieures et inférieures du cœur, et prit alors conscience que le flux du sang se produit de façon continue dans une seule direction. Il s’attaqua ensuite à l’aspect quantitatif du problème et nota que, bien que le cœur ne contienne que 60 grammes de sang, étant donné qu’il bat en moyenne 72 fois par minute, le ventricule gauche devrait refouler 60 x 72 x 60 grammes de sang par heure dans l’artère principale, ou aorte. Le total s’élevait à 250 kg par heure, soit trois fois le poids d’un homme de taille moyenne. Pour Harvey, il était évident que les veines ne pouvaient fournir cette quantité de sang en une heure. C’est alors qu’il se demanda si, peut-être, le sang n’accomplissait pas un mouvement circulaire et, pour finir, il recommença une expérience de son vieux maître Fabricius, qui démontrait que les valvules des veines ne laissaient le sang circuler que dans un sens. C’était là, il le sentit, le point décisif qui bouclait sa théorie. La découverte de Harvey était le fruit d’un raisonnement brillant, fondé sur l’observation, mais, à l’époque où il publia ses résultats, Harvey ne savait toujours pas comment les extrémités des artères étaient reliées à celles des veines ; ce fut Malpighi qui, à l’aide de son microscope, découvrit le chainon important.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

10 03 1629                 Charles I°, roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, s’oppose au Parlement quant à la levée d’impôts pour financer des guerres que le Parlement juge inutiles. Il a déjà mis en place des levées d’impôts indirects hors contrôle du Parlement. C’est une véritable lutte de pouvoir, centrée sur le cœur de la politique, l’argent, nerf de la guerre. En toile de fond, des tensions très grandes  entre puritains presbytériens et anglicans, les premiers reprochant leur catholicisme aux seconds. [Charles I° avait épousé Henriette Marie de France, catholique, fille d’Henri IV]. Des députés se sont saisis du président de la Chambre des Communes pour qu’il retarde la dissolution demandée par le roi, le temps de faire voter des textes contre le catholicisme et les taxes douanières. C’en est trop : Charles I° dissout le Parlement, avec effet immédiat. Onze années de tyrannie – pouvoir personnel – vont s’ensuivre. Les nouvelles taxes et la question des libertés religieuses vont entraîner de nombreuses révoltes qui contraindront le roi à rétablir le parlement dans ses droits à partir de 1640.

27 05 1629                 Louis XIII ordonne que Privas, ville protestante en révolte soit rasée, sa population et sa garnison massacrées.

27 06 1629                 Paix de grâce d’Alais (aujourd’hui Alès) : les places de sûreté accordées jusqu’alors aux protestants sont supprimées : c’est la fin de leur puissance militaire.

1629                       L’engouement pour le tabac est tel que Richelieu le décrète privilège royal, en contrôle l’arrivée en provenance du Nouveau Monde et en taxe lourdement la vente. Cela provoque rapidement la mise en culture du tabac dans le sud-ouest, adopté par le peuple et les soldats. La bonne société continue de priser. Dans le même temps, par ordonnance, il met en garde les adeptes contre l’altération de la santé que provoque sa consommation. Le fait de taxer un produit dont on condamne par ailleurs l’usage n’est donc pas chose nouvelle.

Quand nous sommes remplis d’humeur mélancolique
La vapeur du tabac ravive nos esprits ;
Lors de nouvelle ardeur entièrement surpris
Nous vaincrions le dieu Mars en sa fureur bellique

Abraham Bosse Fumeurs

Mais le tabac n’était pas la seule corde à son arc fiscal :

Après l’avènement de Louis XIII, et surtout à partir de Richelieu, l’augmentation est brutale. L’impôt direct nominal, la taille, fait plus que tripler alors que les prix, jusqu’au milieu du siècle, n’augmentent que de 50 à 60 %. En 1580, le collecteur des impôts prélevait 6.2 % du revenu brut des terres, il en prélève 13 % en 1650. C’est une véritable révolution. Au XVI ° siècle, en effet, la taille, destinée au Trésor royal, était moins élevée que la dîme, impôt perçu pour l’entretien de l’Église. Au XVII° siècle, la taille devient plus lourde que la dîme.

Jean Delumeau Une Histoire du monde aux temps modernes.              Larousse 2005

Jacques Le Mercier commence la construction de l’Hôtel Richelieu, futur Palais Royal.

Ferdinand II, empereur du Saint Empire romain germanique et catholique farouche promulgue l’édit de Restitution, qui n’était rien d’autre qu’un retour à la situation près de soixante ans plus tôt : toutes les terres qui avaient été confisquées à l’Église depuis l’édit de Passau en 1552 devaient lui être restituées y compris plus d’une centaine de monastères et de fondations. Par ailleurs, seuls les protestants qui avaient adhéré à la Confession d’Augsbourg de 1530, pouvaient continuer à bénéficier de la liberté de culte. Toutes les autres obédiences devaient être considérées comme des sectes et leurs congrégations devaient être dissoutes. De quoi donner une ardeur nouvelle au camp protestant de la guerre de Trente ans, qui, au demeurant, n’était pas en reste en matière d’excès : le pape ? un jumeau bâtard de l’Antéchrist oriental, Mahomet.

28 01 1630              Le jeune – 27 ans – Mazarin, émissaire pontifical, rencontre Richelieu à Lyon ; ce dernier manifeste son intérêt pour ce brillant italien : ils se parlent 2 heures durant. Dès lors Mazarin se donne à Richelieu per genio. Il ne renoncera jamais à son choix, quoi qu’il pût lui en coûter… et il lui en coûtera… Mais le coût n’était pas financier, car en la matière, l’élève dépassera le maître, qui jugeait normal que les ministres veillent sur leur fortune en même temps que sur celle de l’État. On ne faisait alors pas la distinction entre servir et se servir. Elle viendra probablement à la Révolution : Talleyrand, à cheval sur les deux mondes, savait de quoi il parlait quand il demandait que les députés soient rémunérés : Si vous ne payez pas les députés, ils vous coûteront bien plus cher.

11 11 1630                 Marie de Médicis a réalisé que le chef de ses partisans, le cardinal de Richelieu a pris tant d’importance que c’est son propre rôle qui va disparaître. A tort, elle l’estime grillé auprès de son fils. Elle exige du roi une explication au cours de laquelle elle somme son fils de choisir entre sa mère et le premier de ses ministres : Louis XIII n’est pas homme à s’en laisser ainsi conter et règle l’affaire par un désormais fameux : Nous sommes plus obligés à notre État qu’à notre mère. La journée des dupes se traduira par son exil : Belgique, Hollande, Angleterre, Allemagne pour finir, à Cologne où elle mourra en 1642.

1630                            Richelieu ne supporte pas que son hôte, le chancelier Pierre Séguier se cure les dents à table avec un couteau et donne l’ordre que les couteaux de table soient désormais à bouts arrondis. Débuts de la guitare.

Des catholiques fondent la colonie du Maryland, mais ils vont être rapidement supplantés par les protestants. La tolérance prônée par ces derniers ne s’exerçait guère qu’en interne : le refus d’un appareil d’Église important, la place privilégiée accordée au lien direct avec Dieu avaient vite provoqué la multiplication des obédiences, qui entretenaient inévitablement des rapports de rivalité, chacune cherchant à supplanter l’autre.

20 05 1631                   Tilly, général wallon au service du Saint Empire, vainqueur de la bataille de la Montagne Blanche, ne peut retenir ses troupes mal payées, mal nourries aux portes de Magdebourg, ville luthérienne de près de 40 000 habitants, en Saxe : prise, pillée, elle est réduite en cendres par un incendie : le lendemain, elle ne comptera plus que 20 000 habitants.

30 05 1631                 Théophraste Renaudot obtient le privilège de faire imprimer et vendre, par qui et où bon leur semblera,  les nouvelles et récits de tout ce qui s’est passé et se passe tant dedans  que dehors le royaume, avec un brevet qui lui donnait le droit d’imprimer et de diffuser son journal – La Gazette [1] – à perpétuité et exclusivement de tous les autres. C’est le premier journal : un peu de politique, de préférence étrangère – pour limiter le risque de déplaire –  mais surtout des potins parisiens. Médecin natif de Loudun, ayant fait ses études à Montpellier, il était pays de Richelieu, ce qui peut assurer le succès d’une entreprise surtout si l’on y ajoute de l’obséquiosité à la pelle, célébrant ce merveilleux génie qui avait maintenu la paix, étendu nos limites, affermi notre État, restauré l’Église, honoré les armes, chéri les sciences, cultivé les rats et plus fait en un mot lui seul que tous ses devanciers ensemble.

Pensionné par le gouvernement, sa souplesse d’échine lui permettait d’être informé par les ministres qu’il disait seuls à savoir distinguer les choses qui doivent être tues de celles qu’il faut donner au public. Il percevait déjà les difficultés du métier, étant malaisé qu’entre 500 nouvelles écrites à la hâte, d’un climat à l’autre, il n’échappe quelqu’une à nos correspondants qui mérite d’être corrigée par son père le temps.[…] L’histoire est le récit des choses advenues. La Gazette dit seulement le bruit qui court. La première est tenue de dire toujours la vérité. La seconde fait assez si elle empêche de mentir. Il ne douta jamais que la presse était vouée à s’affirmer contre tous les rejets, toutes les critiques, toutes les censures, comme une marchandise dont le commerce ne s’est jamais pu défendre et qui tient cela de la nature des torrents qui se grossissent par la résistance. La III° République lui érigea deux statues, l’une à Paris, l’autre à Loudun que le gouvernement de Vichy fit déboulonner en décembre 1941 et août 1942, bel aveu de sa haine de la libre parole.

1631                           Richelieu décide de faire de Brest la principale base de la Marine Royale et fonde une ville portant son nom, entre Chinon et Poitiers, à l’est de Loudun. Pour la première, cela se fera, pour la seconde, ce sera un échec, qui aurait bien besoin aujourd’hui d’un sérieux entretien. Une ville de plus donc, mais aussi une de moins : celle de Royan nid d’opposants,  qu’il fait raser : maisons, remparts, jetées… tout.

Il avait confié la construction  à Jacques Lemercier, architecte de la Sorbonne  et du Palais Cardinal, aujourd’hui Palais Royal, d’un bourg clos de murailles et de fossés et de bâtir une halle, dans laquelle se tiendraient quatre foires annuelles et deux marchés par semaine.

La construction mobilisa plus de 2 000 ouvriers : rectangle de 700 m. sur 500 m., ceint de murs et de douves, elle est accessible par trois portes monumentales, une quatrième, factice, construite pour respecter la symétrie de l’ensemble. Deux places symétriques : la place Royale – actuelle place des Religieuses – et la place du Cardinal – actuelle place du Marché -, sur laquelle sont regroupés le presbytère, l’auditoire – actuellement la mairie -, la halle couverte et les commerces.

Afin d’en assurer le peuplement rapide, le cardinal exemptera la ville d’impôts. En contrepartie, les acquéreurs des parcelles constructibles cédées gratuitement s’engagent à y construire dans les deux ans un pavillon ou une maison selon les plans et devis déposés au greffe de la ville, tout en étant obligé de prendre pour entrepreneur l’un des deux choisis par le cardinal : MM. Thiriot ou Barbet. Un registre précis des transactions est tenu, ce qui permet aux historiens de connaître aujourd’hui la liste des propriétaires originels de la ville, des notables proches de Richelieu qui regrettent leur investissement à la mort du cardinal puisque leurs hôtels qui valaient initialement 10 000 livres ne se vendaient plus que 2 000 livres. À la mort du cardinal, la ville cessera de se développer, mais continuera d’avoir d’illustres visiteurs, tels Voltaire, Louis XIV, et La Fontaine qui persiflera :

Ce sont des bâtiments fort hauts ;
Leurs aspect vous plairait sans faute ;
Les dedans ont quelques défauts ;
Le plus grand, c’est qu’ils manquent d’hôtes.

Quant au XXI° siècle, il apparaît clairement que l’entretien général de la cité ne fait plus partie des priorités des collectivités locales pas plus que de l’Etat.

Seconde éruption du Vésuve.

Une douzaine de réductions guaranis établies dans le Guayra sont soumises aux razzias régulières des mamelus, ou bandeirantes ou encore Paulistes : des Portugais qui s’occupaient à approvisionner les marchés aux esclaves du Brésil. Ils parviendront à associer à leurs razzia les Indiens Tupis, tribu très voisine des Guaranis. Paulistes, parce qu’ils venaient de la ville de Saint Paul de Piratiningue – São Paulo – et plus précisément d’un collège crée en 1554 par les Pères Jésuites Emmanuel de Nobrega et José de Anquieta ! qui continuaient d’instruire, au temps des grandes razzias, pieusement et selon les règles les fils des nobles capitaines, chefs des expéditions esclavagistes contre les Guaranis chrétiens. Il va leur falloir tout abandonner, les troupeaux de bœufs comme les champs de coton.

Le Père Ruiz de Montoya organise alors la grande migration, qui, partie sur trois cents pirogues du Paranapané, gagneront le Paraná jusqu’à franchir par la terre les chutes, Grand Sault qui les mettront à l’abri des bandeirantes : 2 500 familles s’y trouvèrent réunies, qui durent franchir par voie de terre le dénivellé des chutes : cela dura huit jours. Les survivants, moins nombreux que les morts, se scinderont en deux colonnes, sous la direction des Pères Suarez et Contreras, se dirigeant vers les réductions de la Nativité et de Sainte-Marie Majeure sur l’Iguazu, affluent du Parana. D’autres restèrent pendant quatre mois au pied des chutes, affamés.

Sous la pression permanente des Mamelus, une seconde migration sera effectuée en 1638. Un an plus tard le père Ruiz de Montoya obtiendra à Madrid l’autorisation d’armer les Guaranis. La même année, les Mamelus subirent une première défaite à Caazapaguazu.

En mars 1641, alors qu’il y avait seulement 300 fusils pour armer les Guaranis et un seul canon, l’armée des Réductions vaincra les Mamelus à la bataille de Mbororé, sur l’Uruguay : 900 canots de mamelus et 6 000 Tupis contre 4 000 guaranis menés par le cacique Abiaru. Deux mille Tupis seront abattus, 90 canots coulés.

2 06 1632                     En Ethiopie, les révoltés contre la religion romaine imposée en 1621 sont écrasés à Ouaïna-Dega (Wayna-Dega) par les troupes du négus Sousneyos. Quinze jours plus tard, il abdiquera en faveur de son fils Fazilidas. Les Jésuites seront chassés.

Quid de ces volte-face qui font si peu de cas de la vie humaine ?

Onze ans plus tôt, en 1621, Sousneyos s’était converti au catholicisme sous l’influence du Jésuite Paez et avait donc proclamé que, de ce fait,  cette religion devenait celle du pays. Il y avait une sorte de contrat passé avec la papauté : je me rallie à toi si tu continues à me garantir la sécurité avec tes soldats – les 140 soldats des frères da Gama, débarqués en 1621 en Ethiopie -. Mais, l’année même de la mort du Père Paez – 1622 -, Sousneyos avait demandé au pape Grégoire XV de lui envoyer un patriarche pour remplacer l’Abouma, nommé par le patriarche de l’Église copte d’Égypte. Et Grégoire XV avait fait le choix funeste du  rigide Afonso Mendes (1579-1656) comme patriarche catholique de l’Ethiopie, qui voulut abolir tous les usages orthodoxes jusque là en vigueur, avec, au cœur de l’affaire, la fin de la circoncision à laquelle était très attachés les orthodoxes et que bien sûr ne pratiquaient pas les Burtuka, descendants des soldats des frères de Gama. Mais autour de cette question, il y avait tous les changements que demandait Afonso Menes : une nouvelle ordination pour tout le clergé, une nouvelle consécration de toutes les églises, un nouveau baptême pour tous les chrétiens… on comprend la révolte de tous les chrétiens face à ce totalitarisme catholique initié par un crétin intégriste et obtu.

Faziladas comprit vite la folie meurtrière de tout cela et expulsa les Jésuites : la méfiance vis-à-vis de toute influence culturelle venue de l’ouest pèsera lourd dans les orientations à venir du pays. Le père Luis Cardeira, qui s’était attardé dans le pays, y sera pendu en 1633.

1 08 1632                               Les Jésuites, soucieux de se montrer réactifs et de ne pas monter dans un train en marche, – ils étaient aux premières loges pour savoir que Galilée allait être condamné – interdisent et condamnent la doctrine de l’atome. Et pour que cela entre bien dans le crâne des novices et profès de l’ordre, à l’Université de Pise,  on leur fait dire tous les jours la prière :

Rien ne provient des atomes / Tous les corps du monde resplendissent de la beauté de leurs formes. / Sans elles le globe ne serait qu’un immense chaos. / Au début, Dieu fit toutes les choses, pour que celles-ci engendrent quelque chose. / Considère comme rien ce dont rien ne peut venir. / Toi, ô Démocrite, tu ne formes rien de différent à partir des atomes. / Rien n’est produit par les atomes : donc les atomes ne sont rien.

1632                            Nicolas Sanson a dessiné la carte géographique des postes et c’est Melchior Tavernier qui l’a gravée : on peut considérer qu’il s’agit de la première carte routière de France. Dès 1576, les messagers royaux ont été autorisés à acheminer aussi les correspondances privées.

22 06 1633                  À la demande de l’Église pour qu’il écrive sur l’ensemble de la question relative aux deux conceptions de l’Univers – celle de Ptolémée-Aristote et celle de Copernic – autorisation assortie de la recommandation de ne pas présenter de conclusions catégoriques, Galilée avait publié en 1632 Dialogue sur les deux systèmes du Monde, salué dans toute l’Europe comme un chef d’œuvre scientifique et littéraire… dans toute l’Europe, sauf en Italie, où l’Eglise estima que le livre penchait beaucoup trop en faveur des thèses coperniciennes :

Nous disons, jugeons et prononçons que toi, Galilée, par les éléments révélés par le procès et confessés par toi, tu t’es rendu pour ce Saint Office, très fortement suspect d’hérésie […] Tu as accordé soutien et créance à une doctrine fausse et contraire aux Écritures sacrées et divines, à savoir que le Soleil  soit le centre pour la Terre, et qu’il ne se déplace pas d’est en ouest, et que ce soit la Terre qui se déplace et qu’elle ne soit pas le centre du monde.

Condamné par l’Église, avec l’indulgence due à ses 69 ans et au cardinal Bellarmin, il fut néanmoins contraint de se rétracter et assigné à résidence, affirmant à haute et intelligible voix : Oui, la Terre est fixe, au centre du monde, et en marmonnant : eppur, si muove ! – et pourtant, elle tourne ! -. Il avait aussi déjà tenu des propos qui en menèrent d’autres au bûcher : La Bible n’est pas le seul moyen de connaître et encore La Bible n’a rien à voir en matière scientifique. Il mourra en 1642 après neuf ans de résidence surveillée : cette année-là naissait Isaac Newton.

En fait, le calcul politique n’était pas étranger à l’affaire : face aux coups de boutoir du protestantisme, le pape Urbain VIII, – Maffeo Barberini – élu en 1623, érudit passionné d’arts, de lettres et de sciences et à ce titre ami de Galilée antérieurement à son élection, voulut montrer la détermination de l’Église à faire respecter les dogmes, sans en laisser le monopole aux protestants. Il avait aussi peut-être été quelque peu vexé de se reconnaître dans les traits de Simplicio, un simple qui défend le système de Ptolémée dans le livre de Galilée. Galilée sera réhabilité par Jean Paul II le 31 octobre 1992, mais beaucoup plus tôt, dès 1741, Benoît XIV autorisera la publication de ses œuvres et en 1757 les livres développant sa théorie seront retirés de l’index. En France, le gallicanisme permit de ne pas enregistrer le décret du Saint Office et, par le biais des franchises parlementaires, les ouvrages de Galilée purent être normalement diffusés.

Tout change, par l’arrêt du hardi Galilée,
La terre loin du centre est enfin exilée
Dans un brillant repos, le Soleil à son tour
Centre de l’Univers, Roi tranquille du jour,
Va voir tourner le Ciel et la Terre elle-même.
En vain l’inquisiteur croit entendre un blasphème :
Et six ans de prison forcent au repentir
D’un système effrayant l’infortuné martyr.
La terre, nuit et jour, à sa marche fidèle,
Emporte Galilée  et son juge avec elle.

Louis Racine, [fils de Jean] La Religion, chant V, v.193-201, 1742

C’est le 22 juin 1633 que Galilée est contraint par l’Inquisition, à la demande expresse du pape Urbain VIII [1623-1644], de se présenter devant son tribunal.

Nous sommes au milieu de la révolution spirituelle qui s’amorce autour de Vincent de Paul. Les deux séries d’événements sont sans rapport apparent. Pourtant, l’une et l’autre traduisent la gêne de l’Église devant le monde qui surgit en dehors d’elle.

Pourquoi Rome s’engage-t-elle dans cette bataille qui, aujourd’hui, nous semble pitoyable et scandaleuse ? La question est importante. L’idée ordinaire, qu’il s’agit simplement d’une réaction de conservateurs obtus, est fausse. Même si elle est désormais bénie et acceptée par l’histoire polémique, la vérité est bien plus complexe.

Pour comprendre, il faut revenir en arrière. Rome n’a jamais été hostile aux savants. La plupart du temps, elle est demeurée indifférente. Mais depuis l’arrivée des jésuites le climat change. Grâce à deux jésuites importants, Robert Bellarmin, puis Claude Aquaviva, le centre de l’Église s’est doté d’une institution scientifique : le Collège romain. C’est, tout à la fois, une université, un centre de recherche et de débat, le cœur d’un réseau qui établit, pas à pas, des relations régulières avec les chercheurs répartis un peu partout en Europe. Le Collège romain est au centre d’une toile qui permet à Rome de suivre et de connaître l’évolution des principales sciences. C’est sans doute la première fois que l’Église, comme telle, s’intéresse aux travaux des savants. Il faut dire que cet intérêt est dans l’air du temps : Johannes Kepler, Tycho Brahé, Giordano Bruno, René Descartes, Biaise Pascal, Pierre Gassendi, sont les contemporains de Galilée.

Ce dernier fait partie des hommes que le Collège romain soutient publiquement. Il travaille. Ses multiples recherches ne débouchent pas sur des découvertes spectaculaires. En réalité, sa trouvaille principale est la cinématique. Il comprend que la force crée le mouvement. C’est l’histoire d’une bille lâchée d’une tour : sa vitesse s’accélère tout au long de sa chute. Mais comment mesurer cette accélération ? Galilée aura l’idée d’utiliser la mesure du temps ; ce qui ne va pas de soi, à l’époque. Il se servira d’un réservoir et d’un robinet qu’on ouvre au départ de la bille, et qu’on ferme lorsqu’elle touche terre ; sur le sol, s’il s’agit d’une chute perpendiculaire ; ou à l’extrémité d’un plan incliné, s’il s’agit d’une descente contrôlée. Au fond, ce qu’il invente (ou ce qu’il affirme), c’est l’une des règles fondamentales de la recherche scientifique : d’abord l’observation, puis l’expérience dont on tire la théorie. Et le cycle recommence à l’infini. Galilée ne philosophe pas, comme beaucoup de ses prédécesseurs ; il mesure, calcule et recommence ses expériences jusqu’au moment où il peut énoncer une loi. En somme, Galilée étend la méthode expérimentale, et se sert des mathématiques pour prouver des morceaux de vérités scientifiques.

Les jésuites du Collège romain apprécient cet esprit brillant. Le révérend père Clavius, l’une des autorités scientifiques de l’époque, le soutient sans hésitation. Or, Clavius est respecté : n’est-il pas l’un des hommes qui ont imaginé le système de mesure quantitative des phénomènes physiques ? Galilée lui semble être un de ses disciples.

Son autorité intellectuelle est parfaitement reconnue aux alentours de 1600. Pour les gens informés, il est clair qu’il partage l’opinion de Copernic (la Terre tourne sur elle-même, et autour du Soleil) ; mais il ne mentionne guère cette conviction. À cette époque, ce n’est pas son principal sujet d’étude. De plus, il souhaite demeurer prudent : sa réussite – il est professeur à Pise et à Padoue – suscite des jalousies. Mais on se garde de s’opposer à lui de front.

Ce n’est pas Galilée qui invente la lunette astronomique. Elle existait avant lui depuis près de vingt ans, tout particulièrement en Hollande. On vend d’ailleurs des lunettes très convenables à Paris, dès le début du siècle. Galilée apprend que les militaires s’intéressent à cet objet. Il estime qu’il est possible d’augmenter le grossissement de la visée ; il va y travailler, essentiellement pour gagner de l’argent. Les militaires sont de bons clients. En 1609, il réussit : sa lunette grossit sept fois. Grâce à elle, les marins pourront repérer les voiles ennemies avec plusieurs heures d’avance sur leurs adversaires.

Cette découverte passionne les Vénitiens ; ils demandent à Galilée s’il est possible de faire encore mieux. Il s’y emploie, et petit à petit réussit. Deux nuits de suite, il observe Jupiter, et découvre les quatre lunes qui brillent autour de cette grosse planète. Or, d’une nuit sur l’autre, les lunes changent de place : donc elles tournent autour de Jupiter.

Galilée est pris d’une frénésie d’observation. Il découvre d’abord que la surface de la Lune comprend des montagnes, des vallées, des déserts. Il veut tout voir : Vénus, puis Mars. En quelques années, ce chercheur qui n’est ni opticien ni astronome, obtient donc des résultats impressionnants. Il pourrait se borner à publier ses découvertes, mais cela ne lui suffit pas. Galilée est un provocateur, un homme qui veut être non seulement connu mais universellement respecté. Il souhaite que les gens de l’époque constatent, et admirent, ses découvertes. Il organise des soirées astronomiques. On s’y presse. A Bologne, à Florence, à Venise, au sommet du campanile de la basilique Saint-Marc, tout le petit monde universitaire se presse autour du maître. On ne sait trop s’il s’agit de cocktails mondains ou de réunions savantes. Les deux sans doute : l’ambiance est chaleureuse, personne ne songe à discuter les affirmations de Galilée. Le cardinal Bellarmin n’a-t-il pas participé lui-même à l’une de ces réunions ? Clavius n’a-t-il pas fait fabriquer une lunette copiée exactement sur celle de Galilée, pour l’usage du Collège romain ? Enfin, Kepler, qui, dans les premiers temps, avait écouté les sceptiques qui contestaient les précisions de la lunette, s’était publiquement rallié. Ces années-là, Galilée devient l’homme phare de l’Italie. Il est partout, il prend la parole lors de dîners organisés à son intention, il préside des conférences astronomiques. Faut-il préciser qu’il fait payer cher sa présence ? Il invente les comportements d’un universitaire de haut niveau américain. Il a besoin d’argent ; sa lunette est désormais en or massif.

Il ne lui reste qu’à conquérir Rome elle-même. Voilà Galilée devant les membres du Collège romain. Ceux-ci lui font un triomphe et lui décernent le titre de docteur honoris causa. S’il souhaite demeurer au sommet de la vague qui le porte, il lui faut se méfier de lui-même ; et aussi de ses ennemis, qui commencent à être nombreux.

Se méfier de lui-même, d’abord. Jusqu’à cette date, il s’est montré prudent. Il l’a d’ailleurs écrit à l’un de ses amis, quelques années auparavant. Mais le succès, semble-t-il, le grise. Lorsqu’on l’interroge publiquement sur les théories de Copernic, il n’hésite plus. Pour lui, Copernic a raison : les planètes tournent autour du Soleil, et la Terre en fait autant. En soi, ce n’est pas trop grave. Après tout, Copernic, en son temps, a expédié son ouvrage au pape, avec une dédicace élogieuse.

C’est une question de mesure. Or, pour beaucoup de cardinaux, Galilée en fait trop. Cette inquiétude n’est pas suffisante pour entraver son ascension intellectuelle. Mais, dans l’ombre, les dominicains s’en mêlent. On connaît les sentiments qu’ils portent aux jésuites : tout les oppose. Et surtout, la place que les uns et les autres occupent autour du Saint-Siège. D’un côté, le Collège romain, les écoles réparties dans toute l’Europe, et les missions du bout du monde ; de l’autre, une spiritualité ancienne, et l’Inquisition. Il faut que Galilée s’explique : pour les censeurs, ses propos sentent le soufre à cent pas.

Qu’importe : Galilée ne veut rien entendre. Il considère que Rome lui demeure favorable. D’ailleurs, le pape Paul V [1605-1621] ne lui accorde-t-il pas une audience pour le féliciter au nom de la chrétienté ? Et le grand-duc de Toscane ne vient-il pas de le nommer mathématicien à son service? Un poste convenablement rémunéré, et sans la moindre obligation.

C’est à peu près à ce moment que Galilée multiplie les maladresses et les petites bévues intellectuelles. C’est lui, crie-t-il sur les toits, qui a tout découvert. Délibérément, il ignore le nom de Kepler et des autres astronomes, qui pourtant le soutiennent. Il veut prouver lui-même que la Terre tourne sur son axe, et autour du Soleil. Il tire de son chapeau une preuve qu’il juge décisive : la théorie des marées. Il y a deux mouvements, déclare-t-il. L’un de jour, l’autre de nuit. D’où la certitude d’une marée positive et d’une marée négative. C’est absurde, et on ne tardera pas à le lui faire remarquer.

Il n’en a cure. Il se fait théologien – ce qu’il n’est pas – et prétend exposer une nouvelle interprétation de la Bible. Cette fois, les théologiens romains trouvent qu’il y va un peu fort. Un premier acte d’accusation est lancé contre lui, mais en secret. Les jésuites sentent le danger. Bellarmin intercède en sa faveur : les affirmations de Galilée, précise-t-il, ne sont que des hypothèses de travail. On veut bien l’écouter. En même temps, le célèbre jésuite conseille à Galilée de faire un peu moins de bruit.

Cette remarque déplaît à notre diva. La stratégie des jésuites – prudence et méthode – l’irrite. Il veut un procès retentissant qui lui permettra de pourfendre ses opposants. Il attendra. Avec habileté, les jésuites profitent de ce répit pour endiguer l’offensive : il y aura un petit procès en 1616. On condamne l’héliocentrisme de Copernic, on confisque certains de ses livres. Galilée n’est même pas mentionné. Les jésuites ont donc gagné ; ils ont dévié le torrent hostile. Mais Galilée ne l’entend pas de cette oreille. Il est vexé, honteux. On le fait recevoir, une fois encore, par le pape qui tente de le calmer. Sans succès. Galilée, désormais, veut régler ses comptes avec ses amis les jésuites qui l’ont, affirme-t-il, trahi. Il est en train de se brouiller avec ses seuls soutiens.

Galilée va demeurer à peu près silencieux pendant plusieurs années. Malheureusement, deux événements vont réveiller se bile.

D’abord, l’affaire des comètes. En 1618, trois comètes ont parcouru le ciel. Les jésuites ont suivi leur cheminement, et décrit avec précision et minutie leur comportement ; aujourd’hui encore, leurs observations sont exactes. Galilée n’a rien vu. Il tempête, déclare que les jésuites ont triché, qu’il s’agissait simplement de phénomènes atmosphériques. Cette fois, même ses défenseurs admettent qu’il est bien moins rigoureux qu’il ne l’affirme ; qu’en tout cas, il est souvent de mauvaise foi.

Deuxième secousse : le pape qui l’a soutenu meurt. Deux ans plus tard, après le bref pontificat de Grégoire XV [1621-1623], c’est Maffeo Barberini, grand admirateur de Galilée, qui est choisi. Il prend le nom d’Urbain VIII [1623-1644]. C’est un homme lucide ; il est convaincu qu’il faut réussir le rapprochement de l’Église et des scientifiques. Il compte sur Galilée pour mener à bien cette évolution dans les têtes. Il reçoit six fois de suite le grand homme, et le soutient ; il accepte la théorie des hypothèses. Selon lui, elle devrait permettre de calmer les esprits inquiets. Pour en finir, il commande à Galilée un ouvrage de récapitulation. Galilée accepte; il est très fier. En 1629, sous le titre Dialogue, l’ouvrage commandé par Urbain VIII paraît. C’est ce livre qui va précipiter la chute de ce personnage génial et étrange. Plus question d’hypothèses : l’auteur affirme, d’une manière péremptoire : il sait. Et il est le seul à avoir compris le ciel et ses mouvements. Délibérément – sans doute pour se faire plaisir -, il se moque du pape ; il en fait un benêt.

Voilà Urbain VIII écœuré. Il a voulu soutenir Galilée contre vents et marées, or ce dernier, manifestement, le méprise. Qui ne méprise-t-il pas, d’ailleurs ? Il met dans un même sac conservateurs, jésuites, savants qui n’appartiennent pas à son cénacle. Or, le pape, son ami, ne peut laisser passer l’insulte qui fait la joie des adversaires de Galilée. Celui-ci avait promis de faire une chose, et il a fait l’inverse. L’Inquisition, cette fois, est requise, Galilée interné dans sa maison de Florence – ce n’est pas un cachot – pendant qu’on instruit son procès.

Que dire sur le fond ? Galilée avait intuitivement raison, mais ses convictions n’étaient pas encore fondées scientifiquement. Son ouvrage était empli d’erreurs spectaculaires : par exemple, il avait ressorti sa théorie des marées dont tout le monde savait qu’elle ne valait rien (Kepler, à cette date, avait déjà donné l’explication exacte) ; une fois encore, il avait nié l’existence des comètes. Etc. Pourtant, son ouvrage faisait publiquement sauter un barrage intellectuel : dans les domaines scientifiques, l’Église, affirmait-il, ne détenait aucune autorité particulière.

Il faut citer intégralement le texte que l’Inquisition fit signer à Galilée, le 22 juin 1633.

Moi, Galileo Galilei, fils de Vincenzo Galilei de Florence, âgé de soixante-dix ans, comparaissant en personne devant ce tribunal, et agenouillé devant vous, Très Éminents et Révérends Cardinaux, Grands Inquisiteurs dans toute la Chrétienté contre la perversité hérétique, les yeux sur les Très Saints Évangiles que je touche de mes propres mains.

Je jure que j’ai toujours cru, que je crois à présent et que, avec la grâce de Dieu, je continuerai à l’avenir de croire tout ce que la Sainte Église catholique, apostolique et romaine tient pour vrai, prêche et enseigne.

Mais parce que après que le Saint-Office m’eut notifié l’ordre de ne plus croire à l’opinion fausse que le Soleil est le centre du monde et immobile et que la Terre n’est pas le centre du monde et qu’elle se meut, et de ne pas maintenir, défendre, ni enseigner, soit oralement, soit par écrit, cette fausse doctrine ; après qu’il m’eut été notifié que ladite doctrine était contraire à la Sainte Écriture ; parce que j’ai écrit et fait imprimer un livre dans lequel j’expose cette doctrine condamnée, en présentant en sa faveur une argumentation très convaincante, sans apporter aucune solution définitive ; j’ai été, de ce fait, soupçonné véhémentement d’hérésie, c’est-à-dire d’avoir maintenu et cru que le Soleil est au centre du monde et immobile, et que la Terre n’est pas au centre et se meut.

Pour ce, voulant effacer dans l’esprit de Vos Éminences et de tout chrétien fidèle ce soupçon véhément à juste titre conçu contre moi, j’abjure et je maudis d’un cœur sincère et avec une foi non simulée les erreurs et les hérésies susdites, et en général toute autre erreur, hérésie et entreprise contraire à la Sainte Église ; je jure à l’avenir de ne plus rien dire ni affirmer de voix, et par écrit, qui permette d’avoir de moi un semblable soupçon, et s’il devait m’arriver de rencontrer un hérétique ou présumé tel, je le dénoncerais à ce Saint-Office, à l’inquisiteur ou à l’ordinaire de mon lieu de résidence.

Je jure aussi et je promets d’accomplir et d’observer strictement les pénitences qui m’ont été ou me seront imposées par ce Saint-Office ; et si je contrevenais, ce qu’à Dieu ne veuille, à l’une de mes promesses et serments, je me soumets à toutes les peines et châtiments qui sont imposés et promulgués par les Sacrés Canons et les autres Constitutions générales et particulières contre de semblables délinquants. Avec l’aide de Dieu et de ses Saints Évangiles, que je touche de mes mains.

Moi, Galileo Galilei soussigné, j’ai abjuré, juré, promis et engagé comme ci-dessus ; et, en foi de quoi, pour attester la vérité de ma propre main, j’ai signé la présente cédule de mon abjuration, et je l’ai récitée mot à mot à Rome, dans le couvent de la Minerve, le 22 juin 1633.

Voilà le texte incroyable qui allait ridiculiser l’Église et faire de son signataire un héros et un martyr ; ce qui était un peu excessif. En tout cas, le rapprochement entre l’Église et la science est renvoyé dans la nuit des temps à venir. Il faudra attendre 1757 pour que le pape Benoît XIV reconnaisse comme licite l’interprétation symbolique de la Bible en ce qui concerne le soleil. C’est seulement en 1846 que l’Inquisition retire Copernic et Galilée de l’index. Enfin, c’est Jean-Paul II qui réhabilite publiquement Galilée au cours d’une séance de l’Académie pontificale des sciences. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette déclaration était tardive.

Georges Suffert               Tu es Pierre         Éditions de Fallois 2000

1633                            Missionnaire jésuite et supérieur de sa communauté au Japon depuis 24 ans, Cristóvão Ferreira est arrêté par les inquisiteurs du shogun Tokugawa. Torturé pendant 5 heures, il abjure et devient adepte du courant zen, partageant son temps entre l’écriture et la participation aux jugements gouvernementaux pour condamner les chrétiens, reconnus par le test du fumi-é : le piétinement d’une image chrétienne. Il mourra en 1650. C’est l’histoire d’un jeune jésuite lancé à sa recherche que reprendra Martin Scorsese dans Silence, sur les écrans en 2017 : l’inquisiteur et Ferreira lui-même se montrent très persuasifs dans leur attachement au bouddhisme…

vers 1633                    Une maladie a fait perdre ses cheveux à Louis XIII : c’est la naissance de la perruque. Les bourgeois de Paris ont obligation d’éclairer l’extrémité des rues : ils ont donc installé des chandelles… qui coûtent cher ; mais comme cela coûte cher aussi de se faire surprendre par les gens d’arme en train de les éteindre prématurément, ils inventent une astuce qui consiste à mettre de l’eau sur la mèche, provoquant ainsi l’extinction des feux pour faire des économies de bouts de chandelle.

1632 à 1638                 A Loudun, sud ouest de Chinon, la ville la plus calviniste de France après La Rochelle, de nombreux cas de possession démoniaque apparaissent au sein du couvent des Ursulines, où se trouvaient aussi bien des laïcs que des religieuses. Loudun est une ville qui relève de maladie : la peste vient d’y sévir a mis en terre le quart de la population : 3 000 sur les 14 000 du total. Peu auparavant Louis XIII avait dépêché Jean Martin de Lombardemont pour abattre les fortifications de la ville. La supérieure des Ursulines, mère Jeanne des Anges, née Jeanne de Belcier, se prît d’une passion dévastatrice pour Urbain Grandier, curé de l’église Saint Pierre du Marché ; il avait refusé d’être le confesseur du couvent, mais cumulait tout ce qu’il faut pour se mettre tout le monde à dos : bel homme, il plaisait et s’était marié, il éprouvait d’évidentes sympathies pour les protestants, il avait écrit un livre s’opposant au célibat des prêtres et un pamphlet contre Louis XIII : c’en était trop, l’homme était à abattre. Mère Jeanne des Anges va se mettre à accuser Urbain Grandier d’être le propagateur des œuvres du diable : convaincu de magie, sortilèges et maléfices, il sera brûlé le 18 août 1634, les jambes auparavant brisées par le supplice des brodequins [bris des os par écrasement dans un étau]. Les accusations de mère Jeanne des Anges venaient à point nommé : elle eut beau par la suite avouer qu’elle avait menti : on ne la crut point, en mettant cela sur le compte de la ruse du diable. Jean Jacques Surin, jésuite envoyé là pour exorciser Mère Jeanne des Anges et les Ursulines, à force d’écoute, sombrera dans la paralysie et l’aphasie, à mesure que la supérieure retrouve son équilibre. Richelieu était en fait derrière tout cela, trop heureux de faire ainsi payer au curé son pamphlet écrit bien des années auparavant. Les désordres dureront encore 4 ans. Mère Jeanne Marie des Anges aura une fin de vie glorieuse : tournées générales dans tout le pays pour y faire admirer ses stigmates, qui n’étaient en fait guère autre chose que des tatouages. Bien plus tard, Charcot s’intéressera beaucoup à l’affaire, qu’il mettra sur le compte de l’hystérie.

L’hystérie collective est à la psychosociologie ce que la foudre en boule est à la physique : un phénomène rare, mais attesté, dont les caractéristiques sont bien connues et qui pourtant reste largement inexpliqué !

Jean-Bruno Renard

La peste avait aussi ravagé Venise en 1630 : pour la conjurer les Vénitiens s’étaient mis à bâtir sur 1 156 627 pilotis de 4 mètres de long, en chêne, aulne et mélèze la basilique Santa Maria della Salute : elle sera terminée vers 1688. Baldassare Longhena, l’architecte, mourut avant la fin des travaux.

7 bonnes raisons de visiter Venise

27 01 1635                  Création de l’Académie française, avec pour mission de contrôler la langue, la littérature…et donc l’opinion. (cf la demande par Richelieu de la censure du Cid deux ans plus tard)

19 05 1635             La France s’engage dans la guerre de Trente ans en déclarant la guerre au roi d’Espagne : les armées françaises batailleront en Savoie et en Lorraine.

La guerre coûte cher, et son nerf  – l’impôt –  est malade :

Les disparitions de Richelieu et de Louis XIII avaient avivé la crise politico-financière. Le nouveau régime avait fait naître des espoirs, très vite déçus. L’amertume n’en était que plus profonde. Depuis 1635, date du début de la guerre contre la maison d’Autriche, la France avait connu l’une des mutations les plus importantes de son histoire financière. Pour lever des armées, les entretenir, acheter des mercenaires, passer des marchés avec les munitionnaires, subventionner les alliés suédois et les princes allemands, il fallait chaque année de l’argent, énormément d’argent, qui s’ajoutait aux besoins ordinaires : les dépenses somptuaires de la Cour, les gages des officiers, les frais des ambassades.

Si l’on veut avoir une idée de l’augmentation démesurée des dépenses et de l’effort demandé durant ces années terribles, il suffit de considérer quelques chiffres : le budget de l’État, qui était en temps ordinaire de l’ordre de 40 à 45 millions de livres tournois, bondit à 120 millions en 1634, l’année des premiers efforts militaires, puis à 208 millions en 1635, l’année de la guerre. Il descendit à 88 millions en 1637, s’établit à 89 millions en 1642. Avec le ministère Mazarin, la croissance reprit : 124 millions en 1643, 141 en 1644, 136 en 1645. Il était de 142 millions en 1651 et de 109 en 1653 (la paix de Westphalie signée avec l’Empire en 1648 n’avait pas mis fin à la guerre espagnole). Françoise Bayard observe que les recettes ont été multipliées par quinze de 1575 à 1635 et par près de huit de 1575 à 1653.

Le système des impôts sous l’Ancien Régime était archaïque, improductif, injuste, hérissé d’exemptions scandaleuses et de particularités choquantes qui avaient le plus souvent perdu leur raison d’être. Mais la monarchie aux abois n’était pas capable de le réformer. De quoi d’ailleurs était-elle capable en la matière ?

Elle ne savait ni adapter ses recettes à ses dépenses, ni prévoir les unes et les autres, ni avoir la moindre vue d’ensemble de son budget annuel. Et s’il n’y avait eu que l’embarras chronique de capitaux ! Mais elle était constamment en alarme, prise à la gorge par ses fins de mois difficiles. Menacée de banqueroute, contrainte de multiplier les expédients douteux, les subterfuges désespérés, les artifices frauduleux, elle avait fini par s’en remettre à une catégorie sociale en pleine prospérité, les gens de finance, ces traitants et partisans avec lesquels elle signait des traités ou partis à des taux usuraires extravagants.

Cela faisait longtemps que l’exploitation du domaine royal, ses biens-fonds, ses seigneuries et ses forêts, même augmentée de droits annexes comme le greffe et le contrôle des actes, ne représentait plus qu’une faible part des ressources publiques. Pour faire face au flot des dépenses que nul ne savait endiguer, la pression fiscale dut s’accroître dans des proportions gigantesques, insupportables pour les populations.

La taille, le plus ancien des impôts directs, était d’origine féodale et militaire. Elle n’était pas d’une forte rentabilité. Ceux qui auraient eu les moyens de la payer en étaient exemptés : les nobles parce qu’ils acquittaient en principe l’impôt du sang, le clergé parce qu’il consentait au souverain un « don gratuit », fort modeste par rapport à ses richesses. Au fil du temps, d’autres groupes sociaux y avaient échappé : les magistrats, les bourgeois de certaines grandes villes, comme Paris, Lyon, Bordeaux, Tours, Bourges, Poitiers… La taille et son supplément le taillon (institué en 1549) pesaient sur les autres, les ruraux, laboureurs, fermiers, petits et moyens propriétaires.

Dans les pays dits de taille réelle (pays d’États notamment), ils étaient assis sur les biens qualifiés de roturiers (des gentilshommes pouvaient les payer), tandis que dans les pays de taille personnelle ils étaient répartis entre les gens de roture. Leur perception était très ardue et, avant de remonter à Paris, donnait lieu à de multiples fraudes.

Dépourvu d’une administration financière rigoureuse et efficace – celle qui existait était décentralisée, morcelée, anarchique, avec des pouvoirs enchevêtrés tant dans la collecte des impôts que dans l’ordonnancement et la distribution des fonds publics -, l’État avait renoncé à percevoir lui-même les impôts indirects, comme les aides sur les boissons, les entrées ou octrois des villes et la fameuse gabelle ou impôt sur le sel, impopulaire entre tous. Ces impôts avaient été affermés. Puis on avait eu recours aux affaires extraordinaires, comme la création et la vente de nouveaux offices (au grand mécontentement des anciens titulaires qui voyaient diminuer la valeur de leur capital), la reprise et la revente de parties aliénées du domaine royal… Tout cela était également affermé ou plus exactement vendu sous forme de traités. Les traitants ou une compagnie de traitants versaient d’avance au roi une somme forfaitaire, fort en retrait de celle qu’il pouvait espérer, à charge pour eux de recouvrer l’impôt ou le produit des offices vendus et de se rémunérer sur la différence. Ces affaires extraordinaires représentaient souvent entre 25 et 40 % du budget de l’année. En 1635, elles s’élevèrent à plus de 75% et en 1647 à 71 %.

[…]        Les bases de l’organisation financière du royaume, mises en place dès le XVIe siècle, reposaient sur trois sortes de fonctions : les ordonnateurs, les comptables et les contrôleurs. Les premiers – le roi en son Conseil, le surintendant, les trésoriers de France, les élus – décidaient, chacun à leur niveau, de la collecte et de la répartition de l’impôt ; les seconds – les trésoriers de l’Epargne, les trésoriers des diverses caisses, les receveurs généraux et particuliers des généralités et des élections – avaient, sous les ordres des ordonnateurs, le maniement des espèces ; les derniers – le contrôleur général des finances, la Cour des aides, la Chambre des comptes – vérifiaient l’exactitude des opérations et les inscrivaient sur leurs livres de comptes ou s’occupaient des contentieux.

Au sommet de la pyramide se tenait le surintendant des Finances, dont la charge était une commission royale et non un office soumis à la vénalité. Ses pouvoirs étaient considérables. Disposant de l’ensemble des finances de l’Etat, il n’avait de comptes à rendre qu’au roi et n’était pas justiciable de la Chambre des comptes. Il était l’ordonnateur principal des fonds, ce qui lui laissait la liberté de décider comment seraient prélevées les ressources de la couronne, comment elles seraient distribuées. Toutes les dépenses du monarque – pensions, gratifications, dépenses civiles ou militaires, intérêts de la dette, arrérages… – passaient par lui. C’est à ses services qu’avaient affaire le lieutenant général des armées, l’officier de la maison du roi, le premier président, l’ingénieur ou le rentier.

Pour que le paiement devînt effectif, il lui suffisait de signer une ordonnance de paiement et de l’adresser au principal officier comptable, le trésorier de l’Epargne.

On a dit que le gouvernement royal, aux abois depuis l’entrée en guerre de la France (1635), avait affermé les impôts indirects et mis en partis les affaires extraordinaires (émissions de rentes, créations de nouveaux offices, augmentations de gages, aliénations de droits ou de biens domaniaux…). Pour les impôts directs – dont une grosse moitié seulement parvenait jusqu’à Paris, et encore très irrégulièrement -, un système peu éloigné du précédent avait fini par prévaloir. L’État, en effet, s’était mis à vivre sur les avances personnelles de ses principaux officiers comptables, en anticipation des recettes générales, moyennant, cela va de soi, remises généreuses et gros intérêts. Les expéditions de ces avances qui se faisaient à des taux de l’ordre de 15 % étaient rédigées au nom d’un domestique ou d’un homme de paille. La mise en partis de la taille en 1645 avait été le point d’orgue de cette politique de gribouille. Ainsi, comme l’a magistralement démontré Daniel Dessert, s’était opérée la fusion des affaires extraordinaires et ordinaires. L’appareil fiscal tout entier se trouvait monopolisé par des intermédiaires intéressés – traitants, partisans, officiers comptables – qui ponctionnaient directement la manne financière et s’enrichissaient par un processus de réinvestissement cumulatif. La machine tournait en vase clos. Quand ces publicains étaient eux-mêmes à court d’argent, ils empruntaient pour couvrir le déficit du Trésor. Les imbrications innombrables des flux monétaires, la masse des engagements et des quittances, les retards de tous ordres qui rendaient impossible l’apurement des comptes les amenèrent dans leur gestion quotidienne à confondre leurs propres deniers et ceux du souverain. Peut-être au début n’avaient-ils pas eu la volonté délibérée de commettre des indélicatesses, mais leur mode de vie fastueux, nécessaire pour créer la confiance, y conduisait selon une pente trop naturelle.

Le remboursement des créanciers du Trésor royal s’opérait par assignation des créances sur des fonds de recettes à venir. Ces fonds étaient autonomes et affectés : telle était la grande particularité du système. Il n’y avait pas, comme de nos jours, d’unité budgétaire. La péréquation entre les fonds était une pratique bannie, jugée dangereuse. L’assignation, autrement dit l’affectation, consistait en un ordre placé au bas d’un titre de paiement désignant le fonds à débiter et sa date de valeur. Si le fonds était consommé, il fallait renoncer à se faire payer, à moins d’obtenir une réassignation sur un fonds meilleur. La situation du créancier de l’État correspondait un peu à celle d’un créancier privilégié : s’il disposait d’une hypothèque de premier rang sur un bien d’excellente qualité facilement liquidable, il avait l’assurance d’être remboursé, mais la perdait si son hypothèque était de dernier rang, sur un bien surévalué et difficile à vendre ! La qualité d’un fonds était essentielle. Or tous n’étaient pas alimentés régulièrement. Certains languissaient du fait de la guerre, de l’agitation nobiliaire ou des jacqueries qui surgissaient dans les provinces.

Ce système fîsco-financier avait de fâcheuses conséquences. Aux grands déséquilibres budgétaires, dus à la conjoncture européenne, s’ajoutait une insuffisance chronique de trésorerie, génératrice d’une perpétuelle et épuisante course à l’argent. Une pièce maîtresse faisait défaut : une banque d’Etat chargée de gérer les à-coups de trésorerie. Si elle avait existé, nul doute que le visage de la monarchie eût changé : sa dépendance à l’égard des capitalistes privés n’aurait pas revêtu cet aspect pathétique.

Le droit de signer une assignation revenait au surintendant : cela lui conférait un immense pouvoir, d’autant plus que le pays connaissait une tragique pénurie des espèces, due aux faibles arrivages en Europe des cargaisons d’or et d’argent d’Amérique. Comme l’a montré Michel Morineau, les années 1640-1660 correspondent à la zone d etiage. Le stock de métal précieux ne s’accroissait que de 0,3 à 0,4 % par an.

Bref, pour toutes ces raisons, le surintendant était le maître absolu des finances du royaume. Quel moyen tentant de favoriser ses amis ! Une fois l’ordonnance assignée, le trésorier de l’Épargne remettait au créancier des billets, reconnaissances de dettes qui finirent par circuler comme des effets de commerce ou de la monnaie fiduciaire, assortis d’un taux de dépréciation conséquent qu’expliquent les effets de la guerre, le resserrement des espèces, l’inflation débridée et l’incurie administrative. Ce fut sur une large échelle la première expérience de papier-monnaie.

Pour mener à bien son action, le surintendant se servait d’un document appelé l’état des fonds disponibles du roi ou état des recettes, qui comportait deux formes : l’une, prévisionnelle, dressée en début d’année, l’autre, définitive, au début de l’année suivante. Sa gestion se compliquait du fait que le roi pouvait librement émettre des mandements non causés, appelés ordonnances ou acquits de comptant. Ces titres, sans justification d’emploi, avaient été d’un usage limité au temps de Louis XIII (en moyenne 5 millions de livres par an entre 1630 et 1642). En 1644 et en 1645, leur montant s’éleva à près de 60 millions. En 1648, ils furent plafonnés à 3 millions par le Parlement, désireux de restreindre la liberté financière du monarque. Mazarin fit supprimer cette règle – du reste inappliquée – par un édit du 17 décembre 1652 et, dès lors, le montant des ordonnances de comptant reprit sa course ascensionnelle, au point de représenter durant la surintendance de Nicolas Fouquet une moyenne annuelle de 64 millions, soit environ 50 % des recettes de l’État. Portant généralement la signature du roi et d’un secrétaire d’Etat, elles donnaient injonction au surintendant ou au trésorier de l’Epargne de payer sans discussion et sans délai telle somme qui s’y trouvait inscrite. Ces fonds secrets servaient aux gratifications des courtisans, aux subsides des princes étrangers, à certaines dépenses militaires voire à tout autre usage. N’étant pas toujours prévisibles, ils bouleversaient le système des fonds dédiés : il fallait trouver sur-le-champ de l’argent liquide.

Parmi les officiers comptables les plus importants se trouvaient les trésoriers de l’Epargne, au nombre de trois, exerçant leur charge à tour de rôle. Ils avaient une multitude de correspondants, les trésoriers des maisons royales, de l’Extraordinaire des guerres, de la marine, des gardes, des Suisses, de l’artillerie, des fortifications, des parties casuelles (ces derniers chargés de prélever les taxes fiscales sur les officiers).

Le contrôleur général avait mission de tenir le registre des flux financiers et d’examiner les pièces des recettes et dépenses. Il était assisté des intendants des Finances (importants personnages à ne pas confondre avec les intendants de justice, police et finance des généralités). En 1649, Mazarin porta leur nombre de quatre à huit, puis en 1654 à douze. Fiscalité oblige !

La Cour des aides jugeait en dernier ressort les contestations en matière d’impôt. Quant à la Chambre des comptes, elle enregistrait les ordonnances de comptant, examinait les états au vrai ainsi que les comptes des officiers royaux, notamment ceux des trésoriers de l’Epargne, qui prêtaient serment devant elle.

Le surintendant ne travaillait pas seul. Il était assisté de deux ou trois directeurs des Finances et de deux sections particulières du Conseil du roi. Le Conseil des finances, souvent appelé la Grande direction, était composé du chancelier, du ou des surintendants, des secrétaires d’Etat, des contrôleurs et intendants des Finances, des trésoriers de l’Epargne. C’était l’organe central qui prenait les décisions essentielles, tant pour la levée des impôts, la création de ressources nouvelles, que pour l’ordonnancement des dépenses. Son travail était préparé par un comité restreint ou Petite direction, réunissant autour du surintendant quelques spécialistes des finances. La seconde section, qui avait moins d’importance, était le Conseil d’Etat et des finances, chargé de certains contentieux fiscaux et de l’adjudication des baux. Il était subordonné à la Grande direction.

Cette présentation rapide ne rend compte qu’imparfaitement de la réalité foisonnante, fluide et complexe des institutions d’Ancien Régime, où des attributions mal définies donnaient lieu à des confusions et des empiétements. À la vérité, les ordonnateurs ordonnaient mal, les comptables ne comptaient pas et les contrôleurs ne contrôlaient rien. Le manque généralisé de rigueur, l’incohérence des dépenses, la cascade embrouillée des opérations permettaient toutes les fraudes. Les collusions entre trésoriers et contrôleurs étaient fréquentes. Le rôle des intendants des Finances était mal défini : ils étaient plutôt les assistants du surintendant que du contrôleur général. Les champs de compétences de ces deux derniers personnages se recoupaient largement, d’où une compétition entre eux, quoique le second fût subordonné au premier.

Le plus choquant était l’osmose à peu près complète entre les membres de l’administration financière et les milieux d’affaires (prêteurs, traitants, partisans, munitionnaires). Les collecteurs des deniers du souverain, cousus d’or, se flattaient de voir l’État devenir leur obligé. Les trésoriers de l’Épargne, ceux des différentes caisses se faisaient bailleurs de fonds. Les traitants achetaient des charges d’intendant des Finances ou de contrôleur général. Seuls ou à plusieurs, ils convoitaient les commissions de receveurs généraux des Finances, chargés de la levée des tailles dans les provinces, ou les postes de trésoriers généraux des états, tous gros manieurs d’argent. D’où l’opacité des comptes, la prolifération des opérations illicites voire de la pure rapine.

Étant donné l’ampleur de ses attributions, on conçoit que le surintendant des Finances ait été considéré avec quelque méfiance par le pouvoir royal. Ce n’était pas la première fois que la fonction était dédoublée. […] Deux hommes piqués de jalousie, avait dit Richelieu, ne s’entendront jamais pour piller les deniers de l’Épargne ! Mazarin appliqua cette sage sentence à Servien et Fouquet.

Jean Christian Petitfils                      Fouquet          Perrin 1999

Il n’est pas vraiment difficile d’instruire le procès de la fiscalité de l’Ancien Régime, mais on pourrait y espérer un peu plus de retenue, sans quoi c’est l’hôpital qui se moque de la charité… quand on sait que, dans notre V° République on dépense systématiquement depuis 1974 plus qu’on encaisse, et que l’on a recours pour ce faire à l’emprunt sur les marchés internationaux, ce qui nous représente le poste budgétaire le plus important du budget annuel : le remboursement des intérêts de la dette, plus que l’Éducation Nationale, plus que la Défense ! Les traitants du XVII° siècle prélevaient leur part, mais que font d’autres les banques du XXI° siècle qui renflouent chaque année nos gouvernements de flambeurs !

1635                             Quatre cents Dieppois débarquent à la Guadeloupe, conquise par la France 3 ans plus tôt : ce sont surtout la misère, la maladie et la faim qui les attendent. Deux ans plus tard, la Martinique devient le centre de la colonisation dans la région. Encore trois ans, et des aventuriers s’emparent de l’île de la Tortue.

Henri III avait entrepris en 1576 la construction du Pont Neuf, à cheval sur la pointe avale de l’île de la Cité. Les pierres de taille coûtaient cher, les caisses royales avaient du mal à suivre… C’est Henri IV qui le terminera en 1607. Très rapidement, il devint le centre d’attraction de la capitale et même de la région tout entière, des voyageurs et étrangers… Les ponts étaient aussi à l’écart des odeurs pestilentielles des rues :

Il circule dans toutes les rues de la ville un ruisseau d’eau fétide où se déversent les eaux sales de chaque maison et qui empeste l’air : aussi est-on obligé de porter à la main des fleurs de quelque parfum pour chasser cette odeur, rapporte un voyageur italien

Tout ce que la ville contenait de colporteurs, de petits merciers, de vendeurs de gris (bonimenteurs), de charlatans, vint proposer ses services dans cette foire permanente. Depuis longtemps les ponts attiraient la vie publique – Sur l’pont de Nantes, un bal y est donné… Sur le pont d’Avignon, on y danse, on y danse…- car l’espace manquait cruellement dans les villes et leur revêtement, beaucoup plus plat que celui des rues, tenait lieu de piste de danse. Pont-Neuf devint le nom générique d’un type de chansons, plutôt courte : la concurrence était rude et on ne pouvait espérer retenir l’attention du passant trop longtemps.

Les lestes chansons du Pont -Neuf
Epousent pamphlets et libelles,
On les ouït entre huit et neuf
Les lestes chansons du Pont-Neuf.
Leur papier est moins blanc qu’un œuf
Mais mon laquet les trouve belles :
Les lestes chansons du Pont-Neuf
Épousent pamphlets et libelles.

Saint-Amant

La grande vedette de la chanson populaire, Philippot le Savoyard, y prend place autour de cette année 1635. Il mourra sans doute vers 1670. Boileau s’y référait :

…ils (mes propres écrits) pourraient
Occuper les loisirs des laquais et des pages,
Et souvent, dans un coin renvoyés à l’écart,
Servir de second tome aux airs du Savoyard.

Phillipot était aveugle ; auteur-interprète, peut-être compositeur. Il existe un recueil des chansons du Savoyard, le fonds de commerce se cantonnant essentiellement dans la chanson paillarde et la chanson à boire. Son origine savoyarde n’est pas formellement prouvée ; il pourrait s’agir d’un nom de scène, les Savoyards s’étant déjà attiré une réputation de fameux chanteurs de rue.

Nostre Pont-Neuf, qui pourtant a de l’âge
De tes vertus s’entretient tous les jours ;
Là, son aveugle à gueule ouverte et torse,
A voix hautaine et de toute sa force
Se gorgiasse à dire des chansons ;
Là, sa moitié qui n’est pas mieux pourvue
D’habits, d’attraits, de grâces ni de vue,
Le secondant, plantée auprès de lui,
Verse au badaud la joie à plein mui.

Saint Amant au duc d’Orléans, frère de Louis XIII. 1644.

L’écriture du Savoyard conserva jusqu’au bout la franchise qui avait été celle des chansonniers hors salons et ruelles,… cette franchise de langage qui ne reculait jamais devant le mot cru et faisait si peur aux gens du XIX° siècle, engoncés dans les conventions bourgeoises du qu’en dira-t-on…. La revue que fait Philippot des appétits sexuels du citoyen de base est d’une drôlerie, et surtout d’une insolence si joyeuse qu’elle aurait fait chavirer d’horreur les chastes soupirants des romances en vogue sous l’impératrice Eugénie… Au reste, toute cette gaîté jaillissait au Pont-Neuf au moment même où le jeune janséniste Jean Racine faisait représenter son Andromaque.

Claude Duneton                   Histoire de la Chanson Française.     Seuil 1998

A présent je vous confesse

A présent je vous confesse
Que tout est plein de Cocus,
Que chacun bransle les fesses
Et qu’un chacun joue du cul.

Chacun fait cy, chacun fait ça,
Et tout le monde fait cela
Tout le monde joue et tout le monde baise,
Tout le monde met cul bas.

Les maris ont leurs Maistresses,
Les femmes ont leurs galands.
Les maris baisent sans cesse,
Les femmes incessamment.

La damoiselle suivante
Est pour le maistre d’Hostel,
Le laquais voit la servante,
Ou il s’en va au bordel.

Un clerc a bien l’impudence
Quand son maistre est au Palais
De baiser en son absence
Sa maistresse s’il luy plaist.

Tous les courteaux de boutique
En font tous leurs sobriquets,
Et en sont mélancoliques,
Pour n’estre dans les coquets.

Je suis l’illustre Savoyard.

Je suis l’illustre Savoyard,
Des Chantres le grand Capitaine,
Je ne mène pas mon soldat
C’est mon soldat qui me mène

Accourez filles et garçons
Écoutez bien notre musique,
L’esprit le plus mélancolique
Se réjouit à mes chansons.

Je suis l’Orphée du Pont-Neuf,
Voici les bêtes que j’attire,
Vous y voyez l’âne et le bœuf
Et la nymphe avec Satyre

J’ai chanté Bacchus et l’Amour
Car je vois que chacun les aime,
Maintenant je veux à mon tour
Devant vous me chanter moi-même.

J’ai signalé tous les lauriers
De nos vaillants foudres de guerre,
Comme de ceux qui les premiers
Et derniers combattent au verre.

Moi-même j’ai tant combattu
Dans le champ de la bonne chère
Que pour marque de ma vertu
Mes yeux ont perdu leur lumière

Mais ce vin dont je suis charmé
Malgré cette offense reçue,
Pour être toujours bien aimé
M’ôte le regret de la vue.

Homère, ce chantre divin,
Comme moi digne de mémoire,
Eut tant d’amour pour le bon vin
Qu’il perdit les yeux de trop boire.

Les courtisans du grand Henri,
Les enfants de la gibecière,
Me tiennent pour leur favori
Et m’en font tous le pied derrière.

Nos voisins les Opérateurs
Disent que dans leurs boîtelettes
Ils n’ont pour réjouir leur cœur
Rien si bon que mes chansonnettes.

Ces menteurs arracheurs de dents
En ma faveur sont véritables
Quand ils disent à tout venants
Que mes chansons sont délectables.

L’honnête homme en passant chemin
Ne croit pas en être moins sage
D’écouter le chant tout divin
D’un si ravissant personnage.

N’ayaez peur en chantant devant vous
Que votre bourse soit coupée,
Je ne vois point autour de vous
De noble à la courte épée.

Enfin, si vous êtes émus
De mes aimables gentillesses,
Je voudrais vous voir tous pendus
Au col de vos chères maîtresses !

Accourez filles et garçons
Venez ouïr notre musique,
Et que chacun de vous se pique
De bien accepter mes chansons.

Célèbres promenades parisiennes (1) : le Pont-Neuf – Destination Versailles

15 08 1636                Richelieu avait décidé du siège de Dole. On la nommera guerre de Dix ans, la part de guerre de Trente ans se déroulant sur le sol actuel de la France : la Franche-Comté était alors espagnole et s’en trouvait bien : Il faut prendre cette place ; de là dépendent la loi et les prophètes. Les ennemis même ne font pas de difficulté de dire que la prise de Dole est la prise de tout le pays.

Depuis 3 mois, le grand Condé en fait le siège, mais les habitants se défendent âprement, endurant peste et privations jusqu’au 15 août ; l’arrivée d’une armée comtoise et espagnole le contraint à lever le siège. Les Espagnols ne s’occupaient pas seulement de Dole : ce jour-là, ils étaient aussi à 3 jours de marche seulement de Paris, mais le cardinal-infant décida de se replier sur Arras.

Deux ans plus tard, les mercenaires français saccageront le vignoble, puis la montagne en 1639, et même les blés, coupés verts en 1640 pour affamer les villes. L’horreur s’installait aussi dans les campagnes :

Enfin on en vint à la chair humaine, premièrement dans l’armée où les soldats étant occis servaient de pâture aux autres qui coupaient les parties les plus charnues des corps morts pour bouillir ou rôtir et hors du camp faisaient picorée de chair humaine pour manger. On découvrit dans les villages des meurtres d’enfants faits par leur mère pour se garder de mourir et des frères par leurs frères et la face des villes était partout la face de la mort.

Quand les Français partiront en 1644, les deux tiers – 200 000 – des Francs Comtois seront morts ou se seront exilés. Plus tard, Voltaire dira l’attachement des Francs Comtois à l’Espagne : Cette province, assez pauvre en argent mais très fertile, avait le nom de Franche et l’était en effet. Les rois d’Espagne en étaient plutôt les protecteurs que les maîtres, le peuple jouissait de grands privilèges, toujours respectés par la Cour de Madrid qui ménageait une province jalouse de ses droits et voisine de la France. Jamais peuple ne vécut sous une administration plus douce et ne fut si attachée à ses souverains. Son amour pour la maison d’Autriche s’est conservé pendant deux générations, mais cet amour était, au fond, celui de la liberté.

1636                             En France, un effroyable harassement de chaleur fait 500 000 morts.

01 1637                       Le Théâtre du Marais donne la première du Cid de Pierre Corneille et, c’est un immense succès dès le début. Richelieu, qui fronce le sourcil dès que le succès touche un événement quel qu’il soit, créé sans son intervention, demandera à la toute nouvelle Académie française de formuler son opinion sur la pièce, ce dont elle se sortit avec un avis de normand, mais tout de même quelques critiques… il fallait bien ! Les représentations ne désemplirent pas pour autant et le succès se confirmera, ce que dira Boileau en des vers devenus célèbres :

En vain contre le Cid un ministre se ligue, /  Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue ; / L’Académie en corps a beau le censurer, / Le public révolté s’obstine à l’admirer.

3 02 1637              En Hollande, le marché des bulbes de tulipe, devenu purement spéculatif avec un développement des achats et ventes sans lien avec la réalité, s’effondre ; la tulipe devient commune, ruinant ceux qui avaient misé sur sa rareté. C’est la première bulle spéculative des temps modernes.

1637                             Dans la péninsule japonaise de Shimabara se joue le dernier acte de la christianisation du Japon, commencée par Saint François Xavier en 1549. On prêtait aux japonais convertis au christianisme une loyauté unique : comme elle est pour leur dieu, elle ne peut-être pour leur maître sur terre. Des chrétiens conduits par des paysans faméliques s’emparent d’un dépôt de riz puis d’une forteresse où ils soutiennent un siège de 2 mois contre une immense armée de métier : lorsque le château tombe, tous les survivants sont massacrés : on parle de  37 000 morts ! Ce sont les canons d’une corvette obligeamment prêtée par l’Ost Indische Companiie qui ont ouvert la première brèche. Dans l’ensemble, les grands perdants de la stabilité sociale du Japon étaient les paysans, exploités jusqu’à l’insupportable par leurs maîtres, et très souvent par leurs propriétaires : de 1603 à 1868, on ne recensa officiellement pas moins de 1 240 insurrections paysannes : une moyenne de pratiquement 5 jacqueries par an !

Désormais, le temps des chrétiens, et plus généralement de leurs amis étrangers, est compté. Une chasse méthodique est ouverte pour en finir avec les convertis, même ceux qui dissimulent leur foi. Partout dans l’empire, on envoie des médailles portant des images du Christ ou de la Vierge que l’on demande à tous les individus suspects de piétiner en public, pour prouver qu’ils ont bien abjuré. Ceux qui ne le font pas sont exécutés. Les Occidentaux, toujours suspectés de les aider, sont désormais rejetés. Et la tentation du repli se fait d’autant plus forte que les nouvelles qui viennent de l’étranger font de plus en plus peur. Dans les années 1630-1640, les Mandchous réussissent à conquérir la Corée, et s’apprêtent à ravir le trône impériale Pékin à la vieille dynastie Ming.

Par volonté de ne plus être tributaire en rein d’une Chine si incertaine, pour être sûr de maîtriser totalement son propre commerce, et pour en terminer à jamais avec tous les désordres, le shogun choisit une solution radicale. Il impose le sakoku, la fermeture totale de son pays au reste du monde. À partir de 1639, les missionnaires, puis tous les étrangers sont expulsés. Les ports sont interdits à leurs navires. Peu de temps après cette décision, un malheureux capitaine portugais, qui a imprudemment fait entrer son bateau dans une rade japonaise comme on le faisait depuis un siècle, comprend ce qu’il en coûte de rompre les ordres du maître du pays : tous les membres de l’équipage sont immédiatement saisis et exécutés. La même règle fonctionne dans l’autre sens. Il est interdit aux Japonais de passer leurs propres frontières sous peine de mort. Toutes les relations commerciales ou humaines de l’archipel avec le reste de la planète tiennent désormais à deux minces cordons. Remerciés pour les services qu’ils ont rendus lors de l’écrasement de la rébellion chrétienne, seuls, parmi les barbares, les Hollandais obtiennent le privilège de commercer avec le Japon, sans pourvoir toutefois y poser le pied. Leurs bateaux ne peuvent accoster que sur une petite île artificielle créée dans la baie de Nagasaki. Cet étonnant sas sera, jusqu’au milieu du XIX° siècle, le seul point de contact entre l’empire du Soleil-Levant et l’Occident. Les Chinois et les Coréens peuvent, eux, aborder dans le port de Nagasaki lui-même.

François Reynaert    La Grande Histoire du Monde             Fayard            2016

7 08 1638                     Agathange de Vendôme, capucin jusqu’alors en poste à Alep en Syrie où il a appris l’arabe, a rejoint son collègue, Cassien de Nantes, au Caire en Égypte en 1633, avec pour mission de réunir les chrétiens orientaux à ceux de Rome : il pensent qu’Arminius, patriarche copte d’Éthiopie, leur est favorable et entreprennent donc de remonter le Nil pour le rencontrer. Mais celui-ci a été retourné par un protestant et c’est un procès sommaire qui les attend, qui se termine par leur pendaison… avec la corde de leur habit, et leur lapidation… Les guerres de religion s’exportaient très bien.

5 09 1638                    Anne d’Autriche donne naissance à Louis, si attendu et depuis si longtemps. On fait venir le vieux moine dominicain Tommaso Campanella, l’auteur de la Cité du Soleil, qui lui fait son horoscope  : il consigne son diagnostic dans une longue Eglogue, dans laquelle il annonce que le futur roi de France deviendrait souverain de la Cité du soleil : il n’en faudra pas plus pour mettre au cœur de l’iconographie officielle le roi soleil.

En action de grâces pour cette heureuse naissance, le roi et la reine firent exécuter une statue revêtue de plaques d’argent et représentant un jeune ange, grandeur nature portant un nourrisson en or : le tout sera porté dans la Sainte Maison de Lorette, à coté d’Ancone. La Sainte Maison, c’est celle de la Sainte Vierge que des anges emportèrent de Nazareth à Lorette, pour qu’elle ne tombe pas aux mains du Turc. Le pèlerinage de Lorette était devenu à partir du XV° siècle un des plus importants de la chrétienté.

30 09 1638                 Lunéville brûle, et c’est la plus grande partie de l’œuvre du peintre Georges de la Tour qui part en fumée.

09 1638                        Deux riches fermiers, Guillaume Boutheroüe et Jacques Guyon, ont proposé de reprendre et terminer à leurs frais les travaux du canal de Briare, interrompus dès 1610 par l’assassinat d’Henri IV. Louis XIII le leur accorde selon contrat :

[…]      mettant et subrogeant pour ce regard lesdits Bouteroüe et Guyon en nostre lieu et place… entendons qu’ils puissent faire tracer le canal partant les lieux et endroits qu’ils trouveront à propos… Ils prendront telle quantité de terre qu’ils jugeront nécessaire… pour faire des maisons, cours fermées et magazins pour la décharge, conservation et sécurité des marchandises qui seront voiturées sur ledit canal. Nous leur accordons à perpétuité, un péage sur toutes les marchandises qui seront voiturées sur ledit canal, et cinq sols pour bateau, bascule ou train de bois pour les rembourser des notables sommes pour creuser et continuer ledit canal, réparer les ruines survenues ès ouvrages faits…, comme aussi pour entretenir ledit canal, estangs, ruisseaux, réservoirs d’eaues, aqueducs, levées, et autres choses par des réparations continuelles…

Le péage était différent selon les types de marchandises. Un véritable coche d’eau devait partir un des jours de chaque semaine de Briare pour conduire et voiturer des personnes jusques à Paris, et de Paris jusques à Briare [52 km], comme aussi ès villes qui sont entre Briare et Paris, dont ils percevront l’émolument provenant de la voiture desdites personnes. Nous mesurons à sa juste valeur l’importance du service que lesdits Bouteroüe et Guyon rendront au public faisant réussir un dessein si utile à notre bonne ville de Paris et plusieurs provinces de ce royaume, aussi les avons-nous anoblis.

L’approvisionnement en eau du bief le plus élevé se fera par la mise en commun des eaux de plusieurs étangs, existants ou creusés pour ces travaux, ce qui nécessitera la réalisation de dizaines de kilomètres de rigoles. À son achèvement, en 1641, le canal de Briare,  réalisé dans des délais très brefs pour l’époque, sera célébré par une grande fête à Paris où l’on tira des salves de canon en l’honneur de l’arrivée des premiers bateaux. Cette œuvre va inspirer des générations de concessionnaires, dont Riquet, fermier quant à lui des gabelles, pour la construction du canal du Languedoc.

Derrière les écluses, 400 ans d'histoire - Rogny-les-Sept-Écluses (89220)

Les 7 écluses à Rogny, qui franchissent un dénivelé de 24 mètres. Elle ne sont plus en service aujourd’hui.

1638                           Cinq ans après avoir fondé les Filles de la Charité – les petites Sœurs des Pauvres -, Saint Vincent de Paul fonde l’œuvre des Enfants trouvés. C’est la collaboration étroite  de Saint Vincent de Paul avec la compagnie du Saint Sacrement qui permit l’ouverture de nombreux lieux d’enfermement – les premiers hôpitaux – des pauvres et des mendiants, notamment à Orléans, Marseille, Angoulême :

La fin principale pour laquelle on a permis qu’on ait retiré ici des personnes hors des tracas de ce grand monde et fait entrer en cette solitude [l’hôpital général], en qualité de pensionnaire, n’était que pour les retenir  de l’esclavage du péché, d’être éternellement damnés et leur donner le moyen de jouir d’un parfait contentement en cette vie et en l’autre.

St. Vincent de Paul-Patron Saint of Adamson University |  adamsonalumnireunion2012

Sully, en profond désaccord avec Marie de Médicis, après l’assassinat d’Henri IV, avait démissionné de ses charges de surintendant des finances et de gouverneur de la Bastille, mais avait conservé celle  de gouverneur du Poitou, et au-delà, était resté homme d’influence dans de nombreux réseaux. Il arrive sur ses 80 ans – il mourra en 1641 – mais la tête est encore à même de nourrir de beaux rêves, avec quelques siècle d’avance : il les nomme le grand dessein : 

Dans ses Oeconomies royales, Sully visait à briser l’isolement de la France, notamment face aux Habsbourg de Madrid et de Vienne, en proposant un redécoupage politique de l’Europe. Le grand dessein prévoyait ainsi de regrouper toutes les puissances en une république très chrétienne, une sorte d’Europe des quinze, formée de six monarchies héréditaires (France, Espagne, Grande Bretagne, Danemark, Suède, Lombardie), de six puissances électives (Papauté, Venise, Saint Empire, Pologne, Hongrie, Bohême) et de trois républiques fédératives (Helvétie, Italie et Pays Bas espagnols).

Joël Cornette              L’Histoire n° 411 Mai 2015

1639                             Maarten Harperttozoon Tromp, l’un des plus grands amiraux hollandais, inflige une lourde défaite à la flotte espagnole à Dunes, au large de Douvres. On le retrouvera encore 13 ans plus tard, narguant les Anglais dans l’estuaire de la Tamise.

Les Hollandais sont comme les gens d’Église : on ne touche jamais à l’essentiel, pour l’accessoire, on s’adapte.

Nous, les gens d’Amsterdam, nous allons partout où il y a de l’argent à gagner, sur toutes les mers et sur tous les rivages. Par amour du gain, nous explorons les ports du vaste monde.

Joost Van den Vondel à Marie de Médicis.1639

Sur ce chapitre, ça, c’est vrai, ils n’ont pas changé d’un pouce.

Cette petite nation s’est créé un empire – ce n’est pas le pouvoir politique qui a créé un empire, ce sont les marchands hollandais – parce qu’ils ont été les premiers à comprendre la nature profonde du capitalisme naissant : on ne peut faire des affaires que si l’on peut emprunter ; quand on a emprunté une fois et qu’on souhaite le faire une seconde fois, il est essentiel que les conditions du contrat du premier emprunt aient été respectés scrupuleusement, à savoir, pour l’essentiel que les remboursements aient été effectués précisément pour le montant comme pour les dates fixées. Des désaccords sur cela, et c’en est fini de la confiance et les prêts à suivre ne seront pas accordés. Les rois d’Espagne, du Portugal, de France n’avaient pas vraiment compris cela. Les marchands hollandais l’avaient parfaitement compris. Il est vrai qu’en plus, ils s’adossaient à une justice qui n’était pas aux ordres, complètement indépendante et qui protégeait les droits des particuliers, et notamment les droits attachés à la propriété privée.

Les capitaux s’éloignent des dictatures qui ne défendent pas les particuliers et leurs biens pour affluer dans les pays qui défendent l’état de droit et la propriété privée.

Yuval Noah Harari       Sapiens    Une brève histoire de l’humanité    Albin Michel 2015

7 06 1640                   La Catalogne rechigne depuis des années à participer à l’effort pour la guerre de Trente ans. La troupe à loger commet de nombreux excès et se rend impopulaire. Des centaines de faucheurs attendent du travail à Barcelone ; ils s’en prennent au vice-roi, le comte de Santa Coloma et le tuent. L’un des leurs aussi est tué : c’est la début de la guerre des faucheurs, contre le pouvoir central de Madrid. Et c’est ainsi que la Catalogne va se mettre sous la protection de Louis XIII, et se retrouver française jusqu’en octobre 1652. On nomme encore cet épisode Corpus de Sangre, car c’était la fête du Corpus Christi.

Il n’est pas inutile de comparer, à l’approche du milieu de ce XVII° siècle, les populations des principaux pays d’Europe : on compte 11.5 millions d’habitants en Italie, 15 à 16 en France, et seulement 4.5 en Espagne !

1 12 1640                   Le duc de Bragance, descendant de l’ancienne dynastie royale du Portugal, se proclame roi sous le nom de Jean IV : il a derrière lui le clergé et la noblesse. Bon guerrier, on le surnommera le Victorieux. Il s’alliera rapidement aux ennemis de l’Espagne, la France et les Provinces Unies, puis l’Angleterre. L’Espagne mettra vingt-cinq ans pour reconnaître son indépendance, lorsqu’elle aura perdu la bataille de Villaviciosa, le 17 juin 1665.

vers 1640                     Alphonse Louis du Plessis, archevêque de Lyon, frère de Richelieu, introduit le chocolat en France : il vient du Mexique, via l’Espagne.

Le Clos Coypeau, sur l’emplacement de l’actuel Jardin des Plantes, a été acheté par le roi pour devenir Jardin du Roi, ou Jardin des Plantes médicinales : l’affaire a été mise en route en 1626. Guy de la Brosse, médecin ordinaire du roi, en est le premier intendant. Son neveu, Guy Crescent Fagon, prendra sa suite et inventera les serres qui permettront l’acclimatation des plantes tropicales.

1640                            Début d’exploitation d’une mine de galène, un sulfure de plomb argentifère – argent, plomb et litharge – à Peisey Nancroix à 1800 m d’altitude dans les montagnes de Savoie. Elle sera en activité jusque vers 1860, sortant 320 t de plomb et 780 kg d’argent en 1760.

1641                             Avec le concours du souverain d’Aceh, les Hollandais enlèvent Malacca aux Portugais. En France, il n’y a guère que les marins de Dieppe pour s’aventurer vers les mers du sud, et ce sont eux qui fondent Saint Louis, au Sénégal. Envoyé par Antonio van Diemen, le gouverneur général des Indes orientales néerlandaises, le hollandais  Abel Tasman découvre l’île qu’ il nommera d’abord Terre de Diémen, au sud-est de l’Australie, puis la côte ouest de la Nouvelle Zélande, les Tonga, Fiji, l’archipel Bismarck et la côte nord de la Nouvelle Guinée. La Terre de Diémen deviendra Tasmanie le 1° janvier 1856 ; son exploration ne commencera qu’au tout début du XIX° siècle, et 100 ans plus tard, les Tasmaniens qui avaient jusque là vécu dans un splendide isolement depuis 11 800 ans, lorsque la montée des eaux les avaient isolés de l’Australie,  auront tous été massacrés. Lobsang Gyatso, cinquième Dalaï Lama s’installe à Lhassa et fait construire le palais du Potala : plus de 1 000 salles sur 13 étages !

Potala Palace

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10 01 1642                 Des milliers de protestants ont été massacrés en octobre 1641 en Ulster. Le Parlement se dresse contre le roi, avec en tête Gordon Pym, que le roi déclare coupable de haute trahison avec trois autres députés. Mais ces derniers sont soutenus par le peuple et le roi doit s’enfuir de Westminster pour se réfugier dans le Nord avec ses partisans : la guerre civile venait de commencer en Angleterre.

26 02 1642                   En la cathédrale de Valence, Louis XIII remet à Mazarin, 39 ans, la barrette rouge et le bonnet de cardinal et le nomme parrain du dauphin, le futur Louis XIV. Un des camériers du pape était tout de même présent à la cérémonie. Le dit cardinal sut tout de suite obtenir toutes les dispenses nécessaires pour n’avoir aucune obligation d’ordre ecclésiastique, et en temps voulu, saura encore faire le nécessaire pour être grassement rémunéré par les revenus de très nombreuses abbayes. Deux ans plus tard, la régente Anne d’Autriche le confirme à la tête du gouvernement : il y restera jusqu’à sa mort, en 1661, avec une autorité et une marge de manœuvre que même Richelieu n’aurait jamais songé à obtenir.

1642                             Au Tibet, le régime du Tsang Desi est renversé par une coalition de forces tibétaines et mongoles, à l’instigation du courant gelug, qui confie le pouvoir au cinquième Dalaï Lama, qu’il nomme Chef de l’État. Débute alors une théocratie encore en place de nos jours. Le Ganden Potrang devient le siège officiel du gouvernement au monastère Drepung.

4 12 1643                    Mort de Richelieu. Il aura pratiquement passé les dix dernières années alité : maux de tête provoqués peut-être par du paludisme contracté à Rome, phlegmon de la prostate, maladies héréditaires – il avait une sœur à la santé psychologique plus que chancelante – ?

La politique consiste à rendre possible ce qui est nécessaire.

8 12 1643                    Je veux que les choses restent comme elles sont, sans les modifier. Je veux me servir des mêmes ministres, et comme le cardinal Mazarin est plus que tout autre au courant des projets et des maximes du susdit cardinal, j’ai voulu l’agréger à mon conseil.

Louis XIII à l’ambassadeur vénitien Giustiniani

10 12 1643                  André Le Nôtre reçoit la charge de dessinateur des plans et parterres de tous les jardins de sa Majesté. 15 ans plus tard, il sera nommé Contrôleur général des Bâtiments et Jardins du Roi. L’homme aimait les arbres et avait compris que pour avoir une belle allée destinée à être urbanisée et bordée d’arbres, ce sont les arbres qu’il faut planter en premier, avant tout autre travail : et c’est ainsi qu’il fait pour les Champs Élysées qui ne sont alors qu’une campagne.

fin avril 1644                Louis XIII constitue un Conseil de Régence de 4 ministres, Mazarin au-dessus des trois autres, pour contrebalancer l’influence de son épouse, de son frère et de son cousin Condé.

14 05 1644                     Mort de Louis XIII, quelques six mois après celle de Richelieu.

Sous ce marbre repose un monarque sans vice
Dont la seulle bonté depleut aux bons François,
Et qui pour tout péché ne fit qu’un mauvais choix
Dont il fut trop longtemps innocemment complice.

L’ambition, l’orgueil, l’audace, l’avarice,
Saisis de son pouvoir, nous donneront des lois,
Et bien qu’il fust en soy le plus juste des Rois
Son règne fut pourtant celuy de l’Injustice.

Vainqueur de toutes parts, esclave dans sa cour,
Son tiran et le nostre à peine perd le jour
Que jusque dans la tombe il le force à le suivre.

Jamais de tels malheurs furent-ils entendus ?
Apres trente trois ans sur le trosne perdus,
Commençant à régner, il a cessé de vivre

Pierre Corneille Sur la mort du Roy Louis XIII

Quatre jours plus tard, Anne d’Autriche demande au Parlement l’annulation de la Constitution du Conseil de Régence et déclare devant la Cour ébahie qu’elle nomme Mazarin, parrain du Roi, et Premier ministre. A Fontainebleau, elle fait brûler des centaines de toiles de Primatice et de l’école de Fontainebleau, attentatoires à la décence.

Moyennant la suppression des aumônes du lardon et de celles du dimanche gras, le prieur des jésuites s’engage à prêcher chaque année la station du Carême en l’église de Megève, et cède en toute propriété aux deux communautés le pré de foire (aujourd’hui patinoire centrale).

19 05 1644                      À Rocroi, proche de la frontière avec la Hollande, les Espagnols assiègent la ville défendu par une garnison de 500 français. Les Espagnols sont au nombre de 18 000 : Espagnols, Italiens, Allemands, Bourguignon, et gens des Pays-Bas, sous les ordres du vieux Francisco de Melo, avec ses 450 vieux soldats, les tercios viejos et, à leur tête un comte de Fuentes de plus de 80 ans. Les Français sont au nombre de 17 000, Français, Suisses et Ecossais, sous les ordres de Louis de Condé, 23 ans ! ou encore Louis de Bourbon, duc d’Enghien, qui va devenir le Grand Condé ; le duc d’Enghien, c’est un peu l’Emmanuel Macron de l’époque, le surdoué qui a bénéficié de la meilleure des formations possibles, point frêle et la tête bien faite. Il est fils de Henri II de Bourbon Condé, cousin de Louis XIV ; son grand père paternel, Henri I° est  cousin germain de Henri IV. Et les troupes de ce jeune homme vont défaire les invincibles Espagnols et leur vieux Francisco de Melo : pareil exploit fera de lui le Grand Condé qui n’a pas fini de se distinguer… sous d’autres oriflammes.

2 07 1644                   Les troupes royales d’Angleterre sont battues sévèrement à Marston Moor par celles du Parlement. Un an plus tard, Oliver Cromwell était nommé lieutenant général des troupes parlementaires, auxquelles il inculque ses inébranlables convictions puritaines avec des attitudes à proprement parler stupéfiantes comme celle de s’arrêter en plein combat pour prier… pendant des heures, voire des jours… Commentaires d’un officier royaliste, donc adverse : Dans notre armée, nous commettons des péchés d’homme : nous aimons le vin et les femmes. Dans la vôtre, vous commettez les péchés du Diable : l’orgueil de l’esprit et la rébellion. Mais Cromwell avait aussi du bon sens, et pour s’attirer les succès, il payait et nourrissait très bien ses hommes.

1644                          Le parlement de Paris autorise le prêt à intérêts dans le cas du dépôt en banque, pourvu qu’il reste raisonnable : les pays protestants le pratiquaient déjà depuis longtemps, d’où l’avance de leur système bancaire par rapport à celui des pays catholiques.

A 29 ans, Nicolas Fouquet est nommé intendant de justice, police et finances à Grenoble en Dauphiné ; il doit cela probablement à la protection d’Anne d’Autriche, mais il commet l’erreur de faire une escapade à Agde où son frère François est intronisé évêque. Mal l’en prend : les grenoblois en profitent pour fomenter une émeute anti-fiscale : le couperet tombe vite, à l’initiative du chancelier Séguier : il est révoqué. Mais, sur le chemin du retour, il tombe sur une autre émeute du même type à Valence, où son habileté, son sang-froid et son courage parviennent à calmer le jeu. Mazarin se dit : ce garçon devrait aller loin : il le réintégrera dans le corps des maîtres de requêtes dès 1646, en ayant probablement sous-estimé ses capacités. Toricelli invente le baromètre en mettant en évidence la pression atmosphérique.

Roger Williams, exilé de la colonie de la Baie du Massachusetts, fonde la colonie de Rhode Island et sa première ville, Providence, comme un centre pour la liberté religieuse. Le territoire avait été acheté aux Amérindiens locaux, ainsi qu’au roi d’Angleterre. La charte royale de la nouvelle colonie affirme que personne ne devra y être molesté, puni, inquiété ou mis en examen pour une quelconque différence d’opinion en matière de religion. En 1652, Rhode Island est la première région d’Amérique du Nord à adopter une loi pour supprimer l’esclavage, ce qui n’empêche pas les négociants de Providence et de Newport de continuer à gagner des fortunes avec le commerce des esclaves avec d’autres colonies.

Dans un autre texte titré La doctrine sanguinaire de la persécution pour le motif de conscience, Roger Williams évoque le mur de séparation entre l’Église et l’État, établissant une distinction entre les autorités politiques, que Roger Williams appelle les pouvoirs civils, et les institutions religieuses. Il estime que l’on ne pourra restaurer la paix – n’oublions pas qu’il est quasi contemporain des guerres de religion qui ravagèrent l’Europe au XVIe et au XVIIe siècle – que lorsque les autorités publiques reconnaîtront qu’elles ne sont ni juges, ni gouverneurs, ni défenseurs de la condition et des cultes spirituels ou chrétiens. Bien que profondément chrétien Roger Williams souhaite étendre cette liberté de conscience à tous, même ceux des plus païens, des juifs, des Turcs ou des antichrétiens. Elle vaut donc non seulement pour les juifs et les musulmans, mais aussi pour les Amérindiens, avec qui Roger Williams entretenait des relations d’amitié. Il est considéré comme le père de la liberté religieuse aux États-Unis et l’un des premiers à avoir pensé la neutralité de l’État en matière religieuse.

En Chine, une dynastie d’origine mandchoue – les Qing – s’installe au pouvoir, chassant la dynastie chinoise des Han ; elle restera en place jusqu’en 1911.

C’est parce qu’en Chine, la magistrature n’est plus confiée à des personnes amies de la justice qu’on voit cet empire, jadis si florissant et si bien gouverné, aller de jour en jour en décadence, et marcher rapidement à une ruine effroyable et peut-être prochaine.

En recherchant la cause de cette désorganisation générale, de cette corruption qui dissout à vue d’œil toutes les classes de la société chinoise, il nous a semblé la trouver dans une grave modification à l’ancien système gouvernemental, introduite par la dynastie mandchoue. Il fut établi qu’aucun mandarin ne pourrait exercer son emploi dans le même endroit pendant plus de trois ans, et que personne ne serait jamais fonctionnaire dans sa propre province. On devine aisément la pensée qui dicta une loi semblable. Aussitôt que les Tartares mantchous se virent maîtres de l’empire, ils furent effrayés de leur petit nombre ; perdus, en quelque sorte, au milieu de cette multitude innombrable de Chinois, ils durent se demander comment ils pourraient parvenir à gouverner cette immense nation naturellement hostile à une domination étrangère.

Remplir tous les postes de mandarins choisis parmi les Tartares, ils n’y eussent pas suffi ; d’ailleurs, ce n’eut pas été un excellent moyen pour pacifier les esprits et se faire accepter d’un peuple si jaloux et si convaincu de son mérite. Il fut donc décidé que les vaincus ne seraient pas exclus des fonctions publiques. Les emplois des cours suprêmes de Péking furent doublés et partagés entre les Tartares et les Chinois. Ces derniers eurent, en grande partie l’administration des provinces, à l’exception, toutefois, des premiers mandarinats militaires et des places fortes, qui furent réservés aux Tartares.

Malgré toutes ces précautions, il était encore bien difficile à la nation conquérante de consolider son pouvoir ; elle avait à craindre les conspirations. Il devait y avoir, parmi les hauts fonctionnaires, des partisans de la dynastie déchue ; l’autorité dont ils jouissaient dans les provinces était capable de leur donner une grande influence pour soulever le peuple. Il leur était aisé de tramer des conspirations, de s’entendre entre eux, de se rallier pour miner sourdement et à la longue le nouveau gouvernement. Il est donc probable que ce fut pour paralyser ces tentatives de contre révolution qu’il fut statué que nul ne serait mandarin dans son propre pays, et que les magistrats n’exerceraient pas leur charge au delà de trois ans dans le même lieu.

La dynastie mandchoue ne manqua certainement pas de colorer cette innovation de spécieux prétextes tirés de l’utilité publique et de sa sollicitude pour le bonheur du peuple ; on n’oublia pas de dire que les magistrats, éloignés de leurs parents et de leurs amis n’auraient à subir aucune influence dans l’administration de la justice, et seraient plus libres de se dévouer entièrement à leurs fonctions et aux intérêts du pays. Tels étaient les motifs avoués publiquement pour faire accepter cette modification aux institutions de l’empire ; mais, au fond, on avait pour but d’empêcher les hommes influents de prendre racine quelque part et de se créer des partisans.

Les conquérants de la Chine ont parfaitement réussi pendant plus de deux cents ans. Les grands mandarins chinois, errant toujours de province en province sans pouvoir jamais se fixer dans aucun poste, tout concert est devenu impossible ; les chefs de parti, les représentants de la nationalité chinoise, ne pouvant compter, dans les provinces, sur des agents dont l’autorité était passagère, les conjurations ont été facilement étouffées. Cette politique, bonne peut-être, pour asseoir et consolider un pouvoir naissant, ne pouvait manquer d’être, dans la suite, une source de désordre ; en faisant de cette mesure qui ne devait être que transitoire, une loi de l’empire les imprudents vainqueurs la Chine déposèrent, en quelque sorte, dans la racine même de leur pouvoir un germe empoisonné, qui devait se développer insensiblement et porter ses fruits de dissolution. Les magistrats et les fonctionnaires, n’ayant à passer que quelques années dans le même poste, y vivent comme des étrangers, sans s’inquiéter des besoins des populations qu’ils administrent ; aucun lien ne les attache à elles, tout leur souci consiste à ramasser le plus d’argent possible, à recommencer ensuite ailleurs la même opération jusqu’à ce qu’ils puissent aller enfin dans leur pays natal jouir d’une fortune extorquée en détail dans toutes les provinces. On a beau crier contre leurs injustices et leurs déprédations, maudire leur administration, peu leur importe ; ils ne font que passer ; demain ils s’en iront à l’autre extrémité de l’empire où ils n’entendront plus les cris des victimes qu’ils ont dépouillées.

Les mandarins sont ainsi devenus égoïstes et indifférents au bien public. Le principe fondamental de la monarchie chinoise a été détruit ; car le magistrat n’est plus un père de famille vivant au milieu de ses enfants, c’est un maraudeur qui arrive sans qu’on sache d’où il sort, et s’en allant ensuite on ne sait où. Aussi, depuis l’avènement de la dynastie tartare mandchoue, tout languit et tout meurt dans l’empire ; on ne voit plus comme autrefois, ces grandes entreprises, ces travaux gigantesques, indices d’une vie forte et puissante chez la nation qui les exécute. On rencontre dans toutes les provinces des monuments qui durent exiger d’incroyables efforts et une longue persévérance : de nombreux canaux, des tours d’une grande hauteur, des ponts superbes, de larges routes à travers les montagnes, de fortes digues le long des fleuves, etc. Aujourd’hui, non seulement on ne fait rien de semblable, mais on laisse encore tomber en ruine les ouvrages des dynasties antérieures.

M Huc, ancien missionnaire apostolique en Chine.        L’empire Chinois.       Librairie de Gaume Frères 1854

Après une féroce répression au monastère de Shaolin où les Mandchous tuèrent la plupart des moines, c’est là que va naître l’opposition aux Qing, sous forme d’une société secrète, avec pour but la restauration de la dynastie des Ming. Au XIXe siècle, les sociétés secrètes chinoises seront à la fois syndicats, sociétés d’entraide, organisations politiques, groupes économiques, etc, fonctionnant comme des syndicats souvent contrôlés par des patrons. Celui qui refusait de devenir membre ne pouvait guère espérer trouver un emploi dans les mines d’étain du sud de la Thaïlande ou les moulins à riz de Bangkok. Les ang-yi, tua-hia, Tian di hui – société de la terre et des cieux –  faisaient également office de société d’assurance et d’entraide pour leurs membres. Elles pouvaient honorer les frais d’un procès devant un tribunal, veillaient à ce que les membres emprisonnés reçoivent un traitement décent, s’occupaient de leur personne en cas de maladie et de leur dépouille en cas de décès.

Mais avec le temps, va, tout s’en va et les buts honorables des débuts seront oubliés pour ne plus garder que l’aspect secret des choses, donnant ainsi naissance aux très fameuses triades chinoises, gangs de voleurs et d’assassins.

14 06 1645                 Les troupes de Cromwell infligent une sévère défaite à Naseby à celles du prince Rupert, neveu du roi, qui doit se réfugier en Écosse où, refusant d’accepter la liberté religieuse réclamée par le Covenant écossais, le parlement d’Édimbourg le livre à Londres… contre la somme de 400 000 £. Mais l’emprisonnement du roi ne va pas régler le contentieux car continuaient à s’opposer les partisans presbytériens d’une nouvelle Église nationale, et les autres, protestants indépendants et puritains qui, derrière Cromwell, étaient opposés à une Église d’État et voulaient la liberté religieuse pour toutes les confessions.

29 06 1645                Révolte de Montpellier contre l’instauration de l’impôt dit du joyeux avènement. Les troupes du gouverneur Schomberg se font étriller par les insurgés dans les rues étroites, et les maisons des commis des finances sont incendiées.

La traite des Noirs a commencé depuis 1641, sur l’île de la Barbade, où l’introduction de la culture de la canne à sucre crée d’importants besoins de main-d’œuvre. D’abord limitée à quelques dizaines, elle va passer alors à plus de 1 000 par an : les esclaves, s’ils coûtent plus cher que les serviteurs blancs, offrent l’avantage d’être théoriquement liés pour toujours à son propriétaire, et de résister beaucoup mieux – mortalité 4 à 5 fois moindre – que les blancs aux maladies tropicales, essentiellement fièvre jaune et malaria. Ce système de production s’étendra dans les années 1660 à la Martinique, Guadeloupe et Jamaïque, puis à l’ensemble du bassin Caraïbe au XVIII° siècle. On estime à 1.5 million de personnes le flux d’esclaves de l’Afrique vers les Antilles et les Caraïbes. A la veille de la Révolution française, les Amériques recevront environ 100 000 esclaves par an, … vivants, c’est à dire sans tenir compte des quelque 5 à 30 % morts pendant la traversée.

1645                             On publie à Paris une Bible polyglotte en 10  volumes : elle est traduite en huit langues, chaque page contenant la longueur de texte permettant la vision simultanée des huit langues : français, hébreu, samaritain, chaldéen, grec, syriaque, latin, arabe ! On peut en voir un exemplaire au Musée Champollion de Figeac.

16 01 1647                 Loin des combats, les négociateurs se parlent depuis longtemps… il en faut du temps pour que chacun rende compte à son gouvernement de chaque proposition ; il faut attendre que la réponse revienne, et parfois tout reprendre à zéro. Pendant ce temps, la mort étend son emprise :

On dit que la terrible guerre est finie. Mais l’on ne voit pas de signes de paix ; seulement des signes de haine et de violence. C’est ce que nous avons retiré de la guerre […] Nous vivons comme des bêtes, arrachant l’herbe avec nos dents […] Nombreux sont ceux qui affirment que Dieu n’est pas là.

Annotations sur une Bible

25 03 1647                   Le Nieuw Haarlem, navire hollandais, sombre dans la Baie de la Table, au large du cap de Bonne Espérance. 67 rescapés survivent sur le site même de l’actuelle ville du Cap, jusqu’à ce qu’un an plus tard, cinq navires eux aussi hollandais se mettent à l’abri d’une tempête et découvrent leurs compatriotes qu’ils remmènent au pays. Il paraît que quelques-uns d’entre eux quittèrent ces rivages la larme à l’œil.

Face à leurs conquêtes lointaines, en Extrême-Orient, les Hollandais étaient confrontés à des problèmes de logistique, – aller-retour, le voyage durait environ six mois –  il leur fallait des relais pour assurer les réparations ou le simple entretien de leurs navires, refaire de l’eau, réapprovisionner en nourriture etc… ils avaient essayé plusieurs endroits : l’île Maurice, dans l’océan indien, l’île Sainte Hélène, dans l’Atlantique sud, mais aucune des deux ne faisait l’affaire.

Les rescapés du Cap seront convoqués devant le Conseil des Dix-sept, organe de direction de la VOC, leur vanteront les nombreux atouts du site et les 17 se laisseront convaincre sans difficulté : le commandement du comptoir à venir sera confié à Jan Anthnoniszoon Van Riebeeck : les 90 premiers colons seront installés dans la Baie de la Table en avril 1652 : dix ans plus tard, on comptera 200 colons, des maisons de dur, un fort, un potager, un verger et un vignoble. De 1688 à 1701, un contingent d’environ 200 anciens huguenots français viendra renforcer la première colonie.

17 07 1647                  En temps normal, les impôts ne sont évidemment jamais populaires. Il suffit dès lors que se superposent à lui de mauvaises récoltes, avec leur corollaire immédiat – la faim – pour que la révolte éclate : cela se passe à Naples alors aux mains de la monarchie espagnole :

À son corps défendant, la population mâle du royaume de Naples va ainsi constituer la principale source d’approvisionnement de l’armée espagnole en chair à canon. Le recrutement se fait sans beaucoup d’égards pour le droit des gens. De véritables rafles sont organisées dans les campagnes du Midi et des îles pour enlever et incorporer de force d’importants contingents de jeunes hommes valides. Ceux-ci sont acheminés vers les lieux d’embarquement, souvent enchaînés comme des forçats, puis dirigés vers les fronts d’Allemagne, de France ou d’Italie du Nord, où ils vont – après un dur apprentissage des armes – grossir les rangs de la redoutable infanterie espagnole.

Cette pratique du recrutement forcé ne pouvait que provoquer contre la domination espagnole une réaction de rejet, attisée par le poids écrasant de la fiscalité. On évalue à trois millions et demi de ducats la somme annuelle fournie au vice-roi au titre des subsides de guerre. Pour réunir une telle somme, le représentant des Habsbourg doit sans cesse augmenter les impôts, en créer de nouveaux (taxes diverses, contributions extraordinaires, etc.) et finalement emprunter à des banquiers privés qui, en échange des sommes avancées, reçoivent des titres de rentes constituées sur les différentes rentrées fiscales : titres qu’ils réussiront à se faire escompter à leur valeur nominale, alors même qu’ils ont subi une forte dévaluation. A l’instar du plus habile d’entre eux, Bartolomeo d’Aquino, ces financiers sans scrupule vont ainsi réaliser d’immenses profits spéculatifs, aussitôt réinvestis dans l’achat des impôts et des droits sur la consommation et sur le commerce. Ils se transforment donc en percepteurs, d’autant plus acharnés à faire rentrer la manne fiscale qu’ils exercent sur celle-ci de fortes ponctions.

L’hostilité des Napolitains au pillage du royaume a trouvé un écho dans le baronnage, traditionnellement hostile au pouvoir monarchique et prompt à rechercher l’appui d’un protecteur étranger. Lorsque l’insurrection éclatera, les barons n’hésiteront pas à se ranger en bloc aux côtés du vice-roi pour défendre leurs privilèges. Mais ce sera après avoir manifesté une opposition frondeuse à l’encontre d’un gouvernement auquel ils reprochent d’avoir favorisé l’essor d’une nouvelle noblesse, enrichie par la spéculation et avide de pouvoir et de titres. Les plus déterminés vont ainsi renouer avec les conjurations nobiliaires (celle de Pignatelli par exemple, en 1634) et rechercher un appui extérieur du côté de la France, ennemie déclarée de l’Espagne et des Habsbourg. La répression conduite par les représentants du gouvernement espagnol n’aura rien à envier à celle menée par les monarques aragonais ou angevins.

Les mouvements insurrectionnels qui se développèrent en Italie du Sud en 1647-1648 et en Sicile une trentaine d’années plus tard ne s’expliquent pas seulement par l’opposition à la domination étrangère. Ils s’inscrivent dans une conjoncture de récession, de mauvaises récoltes, de forte hausse des denrées alimentaires, donc de disette, dont le peuple attribuait la responsabilité au vice-roi et à ses conseillers. Ce fut en réplique à une décision d’ordre fiscal, la création d’une nouvelle taxe sur les fruits, que le peuple napolitain se souleva contre le représentant du roi catholique Arcos, le 17 juillet 1647. Pas de complot contre le pouvoir à l’origine de ce mouvement spontané et radical, mais une véritable révolte de la misère que vont prendre en charge plusieurs meneurs et tribuns populaires, dont le pêcheur Tomaso Aniello, dit Masaniello. Bientôt maître de la ville et nommé capitaine général, ce dernier obtint du vice-roi la promesse de concessions d’ordre fiscal et juridique, mais il fut assassiné peu après par certains de ses amis, moins disposés que lui à traiter avec le pouvoir.

Il en est de l’insurrection napolitaine comme de la plupart des mouvements de contestation violente qui ponctuent l’histoire de l’Europe de l’Ouest durant la première moitié du XVII° siècle : Catalogne et Portugal en 1640, Angleterre en 1642, Fronde parisienne en 1649. Lorsqu’ils mettent en scène des acteurs urbains, ces mouvements ont en général un caractère interclassiste, les protagonistes appartenant à des catégories sociales dont les intérêts et les objectifs divergent, mais qui peuvent avoir pour projet à court terme de se débarrasser d’un adversaire commun. À Naples, plèbe et bourgeoisie partagent le même désir de réduire la pression fiscale et les privilèges de l’aristocratie. À l’instar de son principal inspirateur politique, le vieux Giulio Genoino, la classe aisée aurait volontiers opté pour une réforme du royaume dans un sens antibaronnial, donc pour un compromis avec Madrid. C’est l’intransigeance du gouvernement de Philippe IV qui la pousse à la radicalisation. Le 22 octobre 1647, s’inspirant de l’exemple des Pays-Bas, les insurgés proclament l’indépendance du royaume et instaurent la république. L’épreuve de force avec le pouvoir madrilène est engagée. Elle va durer un peu moins d’un an et s’achever par l’étouffement de la révolte.

Dans l’intervalle, la France de Mazarin n’est pas restée complètement inactive. Pour elle, la question napolitaine ne constitue que l’un des fronts du conflit qui l’oppose à l’Espagne. En Italie même, Mazarin avait multiplié les initiatives visant à intercepter les communications entre les diverses possessions de la Péninsule et le Milanais. En 1646, il a même dépêché en Toscane un corps de 20 000 hommes qui ont mis le siège devant Orbetello – dégagée à la suite d’une intervention de la flotte espagnole – et se sont emparés de Piombino et de l’île d’Elbe. Au moment où la république est proclamée à Naples, les Français ne sont donc pas loin. Aussi est-ce de ce côté que se tournent les insurgés. Ils s’adressent à l’un des derniers représentants de la famille de Guise, le jeune duc Henri qui séjournait alors dans la capitale de la Chrétienté et qu’ils prirent pour chef avec le titre de duc de la République.

Ce choix, aussi bien que la proclamation de la république, n’étaient pas pour plaire à la régente Anne d’Autriche. Mazarin opposa donc à Henri de Guise un oncle du duc de Savoie, Thomas, auquel il promit de céder les droits de la France sur le royaume de Naples en échange de ses droits éventuels sur la Savoie. Comme de son côté de Guise entretenait des relations ambiguës avec le baronnage, et s’employait surtout à jouir des plaisirs de la dolce vita napolitaine, l’alliance de la France se révéla vite illusoire. L’intervention de la flotte espagnole et l’envoi par Philippe IV d’un corps expéditionnaire commande par Jean d’Autriche contraignirent les troupes françaises à se retirer. En août 1648, l’armée du roi catholique reprit le contrôle de Naples. Henri de Guise fut jeté en prison et la monarchie rétablie dans tous ses droits.

Pierre Milza          Histoire de l’Italie   Arthème Fayard 2005

11 11 1647                 Avec le soutien de 50 cavaliers, Charles I° s’échappe de sa résidence de Hampton Court à Londres pour se réfugier sur l’île de Wight, d’où il réussit à regagner l’appui des Écossais : c’est le début de la seconde guerre civile qui va durer un an :  l’armée écossaise sera battue en août et septembre 1648, et le roi à nouveau capturé en octobre. Cromwell, grand vainqueur de ces guerres, réduit le parlement à 60 membres, avec pour première tâche, celle de juger le roi pour haute trahison.

1647-1648                  Il est bien rare que, derrière les grandes joutes idéologiques, religieuses,  n’existe pas un terrain marqué par une épreuve ou une autre qui avive les antagonismes d’une douleur affective, et sur ces deux années, c’est un jésuite, le Père Noël (qui n’est pas une ordure puisqu’il n’a pas encore été inventé) qui avait prié ses confrères de Clairmont d’accuser Pascal de s’être approprié des découvertes sur le vide dues à Toricelli. Et Pascal était homme à ne pas plus tolérer une atteinte à sa compétence qu’à son honneur. Trois ans plus tard, un autre Jésuite, Jean de Brisacier produira un libelle Le Jansénisme confondu dans lequel les religieuses de Port Royal étaient traitées de vierges folles désespérées, impénitentes, asacramentaires, incommuniantes, phantastiques. Un an plus tard encore, c’est la propre sœur cadette de Pascal qui rejoindra cette communauté où elle sera sœur Jacqueline de Saint Euphémie. Rien de tout cela ne peut mettre de l’huile dans les rouages, aussi ne faudra-t-il pas s’étonner de l’antipathie viscérale dont fera preuve Blaise Pascal à l’endroit des Jésuites quand il relèvera la bannière des Jansénistes de Port Royal avec ses Provinciales en 1656.

30 01 1648                 Le traité de Münster met fin à la guerre de Quatre Vingts ans : l’Espagne reconnaît l’indépendance des Provinces Unies, les provinces du nord. Celles du sud, la Belgique restent sous l’autorité des Habsbourg.

20 6 1648                  Les Cosaques ont commencé la colonisation de la Sibérie : Semeon Ivanov Dezhnev, accompagnés d’hommes sûrs, est parti de l’embouchure de la Kolyma avec 6 kotches (petits bateaux légers pour la navigation côtière et en estuaire) : il débouche dans le Pacifique après avoir été le premier à franchir le détroit auquel Vitus Béring, navigateur danois au service du tzar, donnera son nom, presque 100 ans plus tard, en 1741. La même année, le Cosaque Bogdan Khmelnytsky fonde un état ukrainien autonome, qui tiendra jusqu’à … l’adolescence, en 1664.

16 07 1648                   Le Conseil étroit – 6 ministres et la Reine – décide d’annuler tous les prêts, traités, sous-traités et avances consentis par des particuliers pour la présente année et les suivantes, le roi considérant qu’il lui serait impossible de fournir aux dépenses de la guerre et autres nécessaires à la conservation de son État en [les] laissant subsister. Ce n’est ni plus ni moins qu’une banqueroute, assortie d’une promesse de régler au moins… mais plus tard, les intérêts des prêts annulés.

26 08 1648                  Louis XIII est mort depuis 5 ans. Les relations avec le Parlement sont mauvaises : au menu, la suppression des Intendants, détention sans jugement limitée à un jour, accord du parlement pour toute nouvelle levée d’impôt, etc. Ce n’est qu’à contre cœur que la régente Anne d’Autriche finit par donner son accord. Un Te Deum est donné à Notre Dame pour la victoire du prince de Condé sur les Espagnols à Lens : elle fait arrêter alors Pierre Broussel, conseiller du Parlement, un des opposants les plus ardents, démagogique et donc populaire : il avait commencé à engager des procédures contre des traitants. La population parisienne se soulève : barricades, occupation de la ville par les troupes royales. Le calme réapparût quelques jours plus tard mais la Fronde était lancée : 4 ans de bouillonnement incessant, de libelles enflammés, de mazarinades. Le futur Louis XIV a alors dix ans : il n’oubliera pas. On le dira distant, retenu, mélancolique, adepte de la dissimulation, mais ceci n’explique pas entièrement cela, car un an plus tôt, Madame de Mottevile, première femme de chambre d’Anne d’Autriche, notait déjà à son propos : J’ai souvent remarqué, avec étonnement que, dans ses jeux et ses divertissements, ce prince ne riait guère. Donc, on peut dire que si la Fronde n’a certes rien arrangé, elle n’en est pas pour autant la cause unique du tempérament royal. Il n’est pas interdit de rêver en se disant que seule une femme aimante, une femme aimée, dotée d’une densité à même de faire le poids, aurait pu changer le cours des choses, en le maintenant, au prix d’une bataille quotidienne, chez les humains et cette femme aurait pu être Marie Mancini, rencontrée dix ans plus tard. Mais la glaciale raison d’État l’emportera sur celle du cœur.

Un parlement à cette époque, ce n’était pas précisément la même chose qu’aujourd’hui :

Il faut savoir que les parlements – il y en avait un dans chacune des grandes capitales provinciales – n’étaient pas des assemblées législatives élues, comme pourrait nous le faire croire leur nom, mais des cours de justice, qu’on disait souveraines parce qu’elles jugeaient en dernier ressort. Composés de magistrats nommés par le roi, mais propriétaires de leurs charges parce que François I° avait trouvé fructueux de les leur vendre, ils avaient des attributions dépassant de beaucoup celles d’un tribunal actuel. Celui de Paris, doté d’un statut particulier, était chargé de vérifier les édits et ordonnances royaux, c’est-à-dire de s’assurer qu’ils n’entraient pas en contradiction avec la législation existante, et de les enregistrer, faute de quoi ils n’étaient pas exécutoires. Il était autorisé à donner son avis, sous la forme de très humbles remontrances, qui parfois n’avaient d’humble que la formulation. Certes le roi pouvait passer outre : il lui suffisait de paraître en personne à une séance dite lit de justice pour que l’enregistrement d’une loi contestée devînt automatique. Mais les magistrats, se sachant inamovibles, n’étaient pas en peine d’expédients pour bloquer les mesures qui leur déplaisaient. Le conflit avec l’autorité royale, latent quand celle-ci était forte, pouvait devenir aigu si elle s’affaiblissait.

Simone Bertière Les Reines de France au temps des Valois.      France Loisirs 1994

Il faut toujours se méfier des mots, on le sait bien, et plus encore de ceux du XVII° siècle : ils ne sont les mêmes que les nôtres qu’apparemment et désignent souvent tout autre chose.

Ainsi, un Parlement n’est absolument pas une assemblée où l’on fabrique des lois (bien qu’il ait parfois essayé). C’est principalement un tribunal qui se dit souverain, donc supérieur à tout autre, sauf au souverain, de qui émane en principe toute justice. On va bien voir que ce fut autre chose aussi, qui aurait ambitionné devenir plus encore : un parlement à l’anglaise, par exemple.

Un parlementaire n’est pas, en principe, un homme politique, et surtout, il n’a pas été élu par un quelconque mode de suffrage. Il a acheté (cher) au roi le droit d’être parlementaire ou en a hérité, dans les conditions qu’on verra. Bref, il est essentiellement un juge, un grand juge, magnifiquement vêtu, qui s’estime beaucoup et voudrait s’estimer et être estimé plus encore. Il est davantage : quelque chose comme un légiste (mais après le roi) et un administrateur, notamment dans sa ville. Mais, étant juge au XVII° siècle (au XVIII° aussi), il est forcément ce que l’on nomme un officier.

Un officier qui, en ce qui le concerne, n’est pas un officier militaire (ceux-là, on les désigne plutôt par leur grade, d’ailleurs souvent acheté, aussi), mais rappellerait plutôt, en plus considérable, ce qu’étaient hier nos officiers ministériels, notaires ou huissiers. Petits ou grands, ils exerçaient alors, sur un territoire donné, des fonctions principalement judiciaires ou financières, qui leur ont été vendues par le roi, qui manquait à la fois de personnel et d’argent et qui, en échange, promettait de leur verser des gages, sortes d’intérêt de la somme versée. Ces fonctions achetées s’appelaient des offices, de finance et de judicature, surtout (d’autres aussi) ; non seulement l’office avait été acheté, mais il pouvait être revendu (avec l’accord du roi, qui prélevait un pourcentage) et même légué. Mais, pour que fût assurée l’hérédité, absolue, il fallait, depuis 1604 payer chaque année au roi un droit spécial, dit justement annuel, égal au soixantième de la valeur à laquelle l’administration royale estimait ledit office ; suprême astuce, un bail de neuf ans, imaginé par le financier Paulet sous Henri IV (d’où le nom de paulette donné à l’annuel) renouvelait, périodiquement et non gratuitement, l’autorisation de payer cette taxe supplémentaire qui assurait l’hérédité de la charge… Telle était, (fort simplifiée) la situation des officiers français, ancêtres peu reconnaissables et doublement vénaux des fonctionnaires actuels. Au sommet du groupe appartenaient naturellement (outre d’éminentes Cours des Aides et Chambres des Comptes à caractère financier et fiscal) les parlementaires ; outre deux petits jeunes (Pau, 1620, Metz, 1633), on trouvait sept grands Parlements de province (on les retrouvera). Celui de Paris dominait par l’ancienneté, le prestige et le nombre, la richesse et les prétentions de ses membres, qui par surcroît se trouvaient bien intégrés dans ce qu’on appelle le tissu social de la société parisienne, nonobstant leur magnificence. Henri IV et Louis XIII avaient eu maille à partir avec eux (comme plus tard Louis XV).

La régence [d’Anne d’Autriche ] venue, il était certain que la reine et son ministre allaient les trouver devant eux.

Et pourtant, à Paris comme ailleurs, la fonction essentielle du Parlement était de juger généralement en appel, mais en première instance cependant pour les cas très graves ou qui concernaient de très grands personnages. Les magistrats – plus de deux cents, dont une vingtaine de présidents à mortier (mortier : coiffure spéciale) – se répartissaient en plusieurs chambres : les plus jeunes (et souvent les plus remuants) siégeaient aux Requêtes, deux chambres qui connaissaient des causes les moins importantes ; au-dessus, cinq chambres des Enquêtes, qui jugeaient, surtout par écrit, les procès civils de quelque consistance ; au sommet, la Grand’Chambre, réceptacle des grandes robes d’âge et d’expérience, avec le premier président, seul grand juge nommé directement par le roi, outre ses gens, procureur général et avocats généraux. La Tournelle (où se succédaient les divers magistrats) jugeait au criminel, et la Chambre des Vacations des urgences survenues durant les vacations (septembre et octobre pour les vendanges, plus une centaine d’autres jours ; selon Roland Mousnier, le Parlement ne siégeait pas deux cents jours par an).

Naturellement, tout ce beau monde, campé au Palais (dans la Cité), couvrait un ressort d’une superficie supérieure au tiers du royaume et comptait, outre les magistrats, des nuées de greffiers, huissiers, notaires, procureurs, avocats (non officiers ceux-là), receveurs, secrétaires, scelleurs, chauffe-cire, et pas mal de parasites, outre les boutiquiers et libraires de la galerie du Palais. La plupart gîtaient à l’entour, au milieu d’un peuple fort bigarré qui ne détestait pas vivre dehors, au voisinage du marché, de l’échoppe, de l’église, du cabaret. Dans leur quartier et leur paroisse, les Parisiens d’alors se connaissaient, se rencontraient, se parlaient volontiers – type de sociabilité urbaine qui ne serait pas sans importance dans un proche avenir  -.

Messieurs ou, plus respectueusement, Nos seigneurs du Parlement y tenaient une bonne place (après la grande noblesse tout de même) par la splendeur de leurs costumes de fonction, la magnificence de leurs hôtels, de leurs équipages, de leurs laquais et par l’opulence non ignorée des seigneuries, terres, vignes et parfois châteaux qu’ils détenaient dans le voisinage et d’où leur venaient, sans payer octroi (ou si peu) les produits de leurs fermes, pour consommer… et pour revendre. Tous étaient juridiquement nobles (rarement d’épée, presque toujours de robe, mais assez récemment) et pouvaient prendre le titre d’écuyer, même, de chevalier pour les présidents, et parfois plus encore. Leur fortune était proverbiale, bien qu’assez inégale, et fort éloignée de celle des princes et des ministres. Elle provenait assez peu de leurs fonctions, mais souvent de leur richesse foncière et seigneuriale, et souvent aussi d’une discrète pratique du prêt à intérêt, sinon de l’usure, et de leur intéressement aux affaires du roi.

[…] Tous les Parlements (et le plus souvent aussi, les Cours des Aides) avaient à la fois le droit et le devoir d’inscrire sur un registre (enregistrer) les décisions royales, en particulier les édits, afin qu’ils soient ensuite publiés, donc appliqués (si possible). Cet enregistrement pouvait s’accompagner d’humbles remontrances, à l’origine simples observations, principalement juridiques, sur la conformité du texte avec la législation antérieure, et sur la possibilité de l’améliorer. La plupart du temps, à Paris comme en province, l’opération s’accomplissait en quelque sorte à l’amiable, avec plus ou moins de diligence et d’enthousiasme. Mais lorsque le pouvoir royal paraissait faible ou au contraire lorsqu’il se montrait hardi, les remontrances changeaient de ton et se transformaient en remarques aigres, en critiques de fond plus que de forme, voire en refus d’enregistrer. Si d’éventuelles négociations échouaient, le Roi en son Conseil (telle était la formule) adressait alors au Parlement récalcitrant des lettres de jussion (ordres péremptoires) qui pouvaient être renouvelées. En cas de résistance prolongée, le roi, le chancelier, les princes du sang et tout leur arroi se transportaient au Palais, en séance royale ; dans la plus solennelle, le lit de justice, le monarque faisait connaître sa volonté, à laquelle il était alors impossible et impensable de s’opposer. Il n’empêche que, le roi parti, le Parlement pouvait se raviser, revenir à sa position première, et même se mettre en grève. C’était alors la révolte ouverte, contre laquelle le souverain n’était pas dépourvu d’armes, ne serait-ce que l’arrestation des meneurs supposés et l’exil de quelques autres, voire du Parlement tout entier.

[…] En temps de régence, surtout avec un roi si jeune, le Parlement (quelques grands nobles aussi) soutenait qu’il ne pouvait s’agir d’un règne plein et que l’ancienne Curia regis (la Cour du roi, au complet comme aux vieux temps capétiens), cette Curia, dont le Parlement était jadis issu, devait se reconstituer au complet ; bref, les principaux parlementaires au moins devaient participer aux travaux du Conseil, donc aux décisions législatives et administratives.

Mazarin ne pouvait rien imaginer de semblable ; quant à la Reine, elle méprisait franchement ces roturiers tout juste anoblis. Sans aller aussi loin, le Parlement réclamait au moins le contrôle des édits bursaux (de finance) et tendait à multiplier les remontrances. Par surcroît, il soutenait qu’un roi mineur ne pouvait valablement tenir lit de justice et que les décisions prises directement en Conseil royal (les arrêts du Conseil, de plus en plus utilisés) devaient aussi être contrôlés et ne sauraient aller contre les desiderata parlementaires. C’était vraiment beaucoup ; on arriva certes à négocier durant quelques années, mais de plus en plus difficilement, en attendant l’éclat.

Derrière le conflit entre le Conseil du roi (en fait, Mazarin) et le Parlement de Paris (que ceux de province suivent peu ou prou), se profile à nouveau et s’enfle. rapidement la furieuse et fondamentale opposition entre officiers et commissaires, ces derniers (intendants compris) étant des émanations pures de la volonté royale, désignés en Conseil, bien choisis et pourvus fort légalement d’une part de la toute puissance royale. L’affaire remontait d’ailleurs au début du siècle, quoique sous une forme moins aigüe. Sans la conter en détail, évoquons le problème, fort grave.

Il y avait bien plus d’un siècle que le roi avait commencé à vendre en détail sa propre autorité, surtout judiciaire et financière, aussi bien en province qu’à Paris. Depuis 1604, on l’a dit, tous les officiers du roi pouvaient librement (sauf faute très grave) transmettre, léguer, vendre leur office, c’est-à-dire le droit de juger et d’imposer, pourvu qu’ils eussent régulièrement payé l’annuel ou paulette. En somme, plusieurs dizaines de milliers d’officiers, du plus petit au plus grand, éprouvaient la très vive impression, voire la certitude, que c’étaient eux qui détenaient le pouvoir judiciaire, le pouvoir financier et quelques autres. Il était tentant d’en abuser, de ménager les amis, d’accabler les adversaires et de tirer du tout, outre les gages, remises et profits légaux, de substantiels suppléments. D’autant que le roi ne se gênait guère pour tirer également maints profits de cette quasi-classe de fonctionnaires-propriétaires, par des astuces comme les dédoublements d’offices et les augmentations de gages.

Diviser et re-diviser les offices, c’était évidemment les dévaloriser ; le premier titulaire se trouvait pratiquement contraint, qu’il fût petit juge de bailliage ou noble parlementaire, de racheter s’il le pouvait (il ne pouvait pas toujours) l’office dédoublé et parfois redédoublé, pour conserver le prestige, la valeur et les revenus du sien.

Les augmentations de gages (le gage était théoriquement l’intérêt annuel de la valeur estimée de l’office, versé par le roi plus ou moins – et de moins en moins – régulièrement) se ramenaient à faire verser par le titulaire une somme supplémentaire dont il pouvait espérer percevoir les revenus un jour ou l’autre. Si bien que les officiers, si puissants qu’ils aient pu se croire, s’estimaient grugés par les ministres détestés d’un grand roi forcément trompé. De fait, ils devenaient de plus en plus matière imposable, en même temps que le prestige et les pouvoirs auxquels ils tenaient tant se trouvaient amoindris.

Et cela d’autant que, pour remédier à leur paresse, leurs abus et leur inefficacité, le Conseil du roi leur dépêchait ce qu’on appelait des commissaires, et de plus en plus des intendants, pourvus directement, d’abord à temps et dans une province, de la partie des pouvoirs royaux définis par le texte même de leur commission. Images du roi ou presque, on leur devait en principe une obéissance totale. Ces missi dominici, pour reprendre un terme fort ancien mais expressif, pouvaient être de grands parlementaires fidèles, plus souvent des conseillers d’État et de plus en plus des maîtres des requêtes. Ces deux derniers types de personnages étaient extraits du Conseil du roi où (ministres et princes non considérés) les premiers accomplissaient l’essentiel du travail (préparation des décisions et des lois) tandis que les seconds rapportaient, c’est-à-dire rassemblaient et présentaient les pièces des dossiers.

Tous ont été choisis par le roi, et désormais par la reine-régente (et donc Mazarin) pour leur fidélité, leur sérieux, leur autorité ; ils dépendent étroitement d’eux et peuvent envisager un avenir brillant (et substantiel) s’ils ont bien accompli leur mission. Au début, celle-ci était habituellement limitée dans l’espace, le temps et même l’objet. Pourvus assez tôt d’attributions de justice et de police, ils entrent en tout tribunal, qu’ils ont pouvoir de présider, contrôlent l’ordre public, le ravitaillement, les étapes des soldats, à l’occasion la conduite des nobles et des puissants, rendent compte au Conseil (habituellement par le canal d’un secrétaire d’État ou du Chancelier) ; ils ont même le droit de châtier. On se doute bien que les officiers propriétaires de leurs charges, petits juges ou nobles conseillers, les appréciaient assez peu puisqu’ils les abaissaient et pire les dévaluaient.

Les officiers de finances, roturiers cantonaux, comme les Élus, ou possibles anoblis provinciaux, comme les Trésoriers de France, les aimaient encore bien moins. C’est que ces commissaires départis (c’est-à-dire envoyés), qui prenaient de plus en plus le nom vite abhorré d’intendants, surveillaient la répartition et surtout la perception des impôts, dont ils tendaient à se réserver l’exclusivité. Or, depuis l’entrée du royaume en guerre, les besoins d’argent étaient devenus tels que, devant la lenteur et l’inefficacité des officiers de finances, des instructions puis des décisions royales en forme de règlements (1641-1642) avaient confié la levée de presque tous les impôts, tailles comprises, à des intendants nommément désignés, escortés de financiers et de soldats efficaces. De telles nouvelletés, comme on disait, provoquaient mécontentement et même révoltes, fortement dénoncées par la correspondance reçue par le chancelier Séguier et exprimés avec une grandiloquence volontiers violente dans les discours, réclamations et déclamations des officiers ainsi visités, contrôlés, amoindris, châtiés parfois et quelque peu désargentés. Allant plus loin, les officiers de finances de base, les Élus (bien sûr, ils n’étaient pas élus au sens où l’entend le XX° siècle) ont constitué dès 1641 un syndicat (mot employé par eux) fort bien organisé, avec bureau central à Paris et bulletin assez régulier, pour lutter contre les exactions des intendants, assimilés à des financiers, donc à des voleurs, pour le moins à de harpyes qu’ils ne cesseront de dénoncer, plus violemment que le syndicat (sans le nom) des plus considérables Trésoriers de France, plus pondérés ou plus fins. Il était bien vrai que les officiers de finances avaient perdu une part assez profitable de leurs fonctions, et que, depuis 1635-1640, dédoublements d’offices et augmentations de gages fondaient régulièrement sur eux. Bien sûr, tous les parlements, jaloux de leurs pouvoirs, relayaient les officiers de plus modeste envergure dans leur violente dénonciation des méfaits des intendants de province et autres commissaires.

Il faut cependant souligner que cette hostilité entre compagnies d’officiers et commissaires a commencé bien avant la régence, s’est accentuée à partir des années 1636-1640, celles où le royaume, engagé dans une guerre difficile, a des besoins financiers si considérables que les impôts doublèrent ou triplèrent : ce qui explique ces mesures autoritaires et ces protestations violentes.

Décidément la guerre, la guerre à la fois glorieuse et honnie, la guerre qui requiert tant et tant d’argent constitue peut-être la clé de l’histoire d’une époque où l’on a trop pris l’habitude de voir surtout un vilain Sicilien, de graves magistrats, de magnifiques seigneurs et de belles dames aussi étourdies que comploteuses et dévergondées…

L’argent et la guerre, premiers personnages de cette régence sans doute ; et pourtant Mazarin, bien soutenu par la reine, parviendra à peu près à les régenter ou les dominer.

[…]    Le Parlement prétend désormais contrôler, sinon toute la justice du royaume, du moins tout le domaine financier, n’admettant que les mesures qu’il aura lui-même délibérées et acceptées. Il y aurait eu là l’amorce de la transformation de la nature même du royaume, la naissance d’une sorte de pouvoir législatif au moins partiel, si la reine avait songé un instant à acquiescer (sauf apparemment et contrainte) à cette prétention, aussi inapplicable qu’inacceptable pour la royauté française.

L’essentiel était peut-être ailleurs. Le Parlement entendait éliminer ce qui avait été l’arme de la monarchie depuis plusieurs décennies, depuis Richelieu surtout, les commissaires-départis issus de son Conseil et munis en quelques sorte de pleins pouvoirs du moins de pouvoirs considérables. Placés auprès des gouverneurs, auprès des armées, mais au-dessus de tous les officiers de justice, et surtout de finances, les intendants présidaient eux-mêmes au ramassage des impôts depuis 1641, épaulés par les financiers et les soldats. Le Parlement veut faire disparaître commissions et commissaires et y parvient presque. Mais Mazarin montre que des agents directs du roi sont indispensables auprès des armées et des provinces frontières, et sauve ceux qui instrumentaient de la Picardie à la Bourgogne, à la Provence et au Languedoc. Ceux de l’Intérieur du royaume – une poignée-  disparaissent théoriquement, mais on va les voir, avec des titulatures différentes, continuer à correspondre avec le chancelier (leurs lettres ont même été publiées…). On sait par ailleurs que le Conseil continuera d’expédier en province des sortes de chargés de mission munis de pouvoirs précis. En somme, la monarchie a paru capituler ; en fait, elle a biaisé.

[…] Il ne faut pas s’y tromper : l’essentiel était là. Les revendications hardies, les agitations insolentes – et en fin de compte irresponsables et inintelligentes des parlementaires – n’étaient rien auprès des fortes nécessités que Mazarin ressentait mieux que tout autre : effacer la dette de l’État, au besoin faire banqueroute et pourtant sauver les indispensables financiers, piliers de l’État, de manière à préserver le lendemain, le surlendemain et même l’avenir plus lointain du royaume et du roi. L’argent est derrière presque tout, barricades non exclues.

Pierre Goubert Mazarin           Fayard 1990

13 09 1648                 Sous la protection de Condé, la Reine, une partie de la Cour et du Conseil, se font héberger par la nièce de Richelieu en son château de Reuil, puis, à partir du 24 septembre à Saint Germain, plus grand.

24 10 1648                  La paix de Westphalie met fin à la guerre de Trente ans. Elle rassemble les traités de Münster, signé le 6 août et d’Osnabrück, signé le 8 septembre.

Je suis née dans la guerre, je n’ai ni foyer, ni pays, ni amis… Mon seul capital est la guerre. Et maintenant, où irais-je ?

Une femme anonyme

Sur le plan territorial, l’Alsace devient française, mais Mulhouse conserve son indépendance en restant alliée aux cantons suisses.

Les traités de Westphalie, modèle de toute paix sérieuse et durable avec les pays germaniques, comprenaient quatre éléments essentiels, harmonieusement combinés, à l’effet d’interdire à l’Allemagne de redevenir un grand État dangereux pour la France et pour l’Europe. C’étaient : le morcellement territorial et politique ; l’élection ; le régime parlementaire ; et la garantie des vainqueurs pour maintenir le système et le faire respecter.

Jacques Bainville Histoire de deux peuples, continuée jusqu’à Hitler. 1933

Le traité de Westphalie a reconnu, contrairement aux idées, qui, depuis un temps immémorial avaient cours dans le monde, non pas que le droit de la guerre jusqu’alors observé fût une chimère, un préjugé de la barbarie : personne n’y eût ajouté foi. Il a déclaré seulement ceci que l’hypothèse d’une monarchie universelle, conséquence extrême du droit de la guerre, admise par les anciens peuples… était chimérique ; qu’ainsi, quelles que fussent les guerres qui pourraient à l’avenir désoler les nations chrétiennes, ces guerres ne pourraient aller jusqu’à les absorber toutes en une seule et à renouveler de la sorte l’expérience d’un État unique ; que, sauf la délimitation à faire des territoires, la pluralité des puissances était, à l’avenir, reçue en principe, et, autant que possible, maintenue par leur égalité ou équilibre.

Depuis cette époque, le principe d’équilibre a été reçu dans le Droit des gens : en sorte qu’on peut dire, en toute logique et vérité, que, si le droit de la victoire ou la raison de la force est le premier article du droit des gens, la pluralité des puissances, et, par la suite, la raison d’équilibre en est le second.

[] Tant qu’il y aura pluralité de puissances plus ou moins équilibrées, le traité de Westphalie existera : il n’y aurait qu’un moyen de l’effacer du droit public de l’Europe, ce serait de faire que l’Europe redevînt… un empire unique… Charles-Quint et Napoléon y ont échoué : il est permis de dire, d’après ce double insuccès, que l’unité et la concentration politique, élevées à ce degré, sont contraires à la destinée des nations : le traité de Westphalie, expression supérieure de la justice identifiée avec la force des choses, existe à jamais.

Proudhon.

Après la guerre de Trente ans (1618-1648), chaque église de Vienne avait une messe avec orchestre au cours de laquelle on donnait un concert pendant l’offertoire – une aria, de la musique profane -. Tout aspect liturgique mis à part, une messe avec orchestre c’est aussi une confrontation à l’art. A l’époque, le pourcentage d’athées déclarés, qui ne mettaient jamais les pieds dans une église, était très faible, peut-être 4 ou 5 %. Du balayeur, de la femme de ménage au prince, tout le monde bénéficiait donc d’un concert, d’un accès à la grande musique, tous les dimanches. Ils savaient ce que c’était, c’était leur langage. On n’a plus jamais eu par la suite une telle fusion des hommes et de la musique, du moins dans les villes.

Nikolaus Harnoncourt. Süddeutsche Zeitung. Juillet 2002.

1648                            L’Angola, conquête portugaise, est tombé aux mains des Hollandais depuis 1641. Salador de Sa est gouverneur de la capitainerie de Rio de Janeiro. Il prend la tête d’une flotte pour reprendre l’Angola aux Hollandais : ce sera chose faite au bout de 3 mois et il gouvernera l’Angola jusqu’en 1652. Création de l’Académie des peintres et sculpteurs.

30 01 1649                    Charles I°, roi d’Angleterre, de la dynastie des Stuart a été  traduit devant une cour spéciale de 135 jurés, nommée par un parlement croupion, ainsi nommé après que 96 membres en aient été exclus et 47 autres arrêtés par les soins de Cromwell. Ne reconnaissant pas l’autorité du tribunal, ce dernier lui a retiré la parole, et Charles I° commente : Si on ne me laisse pas parler, imaginez un peu quelle justice d’autres que moi peuvent espérer. Juste avant d’être décapité devant Whitehall, il s’écrie : Remember !

30 03 1649                    Un accord est trouvé à Rueil entre la Fronde où l’on a vu le Parlement lever des troupes et la régente. Le prince de Condé avait assiégé Paris avec l’armée royale… Anne d’Autriche, Mazarin et le jeune roi Louis XIV avaient fui à Saint Germain en Laye le 6 janvier.

03 1649                      Huit Missionnaires jésuites sont mis à mort par les Iroquois, dans la Nouvelle France entre Québec et Trois Rivières. Pas simple de rester en bons termes avec tout le monde dans ce pays où l’arrivée des colons français, en provoquant une forte augmentation de la valeur de la peau de castor, n’avait fait qu’attiser les querelles permanentes entre Algonquins, Hurons et Iroquois. Les Jésuites avaient choisi, en accord avec les autorités françaises, d’évangéliser les deux premières, et la troisième les avait massacrés, ce qui n’empêcha pas quelques Iroquois de se convertir, sous l’influence de leurs prisonniers Hurons ! Le récit est d’un rescapé du massacre :

Lorsque je remontai cette rivière, il y a à peine treize ans, je trouvai tous ses bords peuplés d’Algonquins qui ne connaissaient pas même Dieu et se croyaient eux-mêmes des dieux sur terre. Ils avaient tout ce qu’ils désiraient : du poisson et du gibier en abondance, un commerce prospère avec les tribus alliées et, de plus, ils étaient la terreur de leurs ennemis. Mais depuis qu’ils ont embrassé la Foi et adoré la croix du Christ, il leur a donné une lourde croix à porter et les a livrés à la misère, à la mort et aux tortures les plus cruelles. En un mot, c’est un peuple qui a disparu de la surface de la terre.

[…]       Le Sauvage, se sentant mal extraordinairement, se couche tout au long du feu ; lors on luy dit : Ouëscouzi, ouëscouzi, il est malade […] On luy donne sa part de ce qu’on aura rosty, bouilly ou traisné par les cendres, tout ainsi qu’aux autres […] Si le malade mange ce qu’on lui aura baillé, bon prou luy fasse ; sinon l’on dira qu’il est bien malade. Et après quelques jours, si l’on peut, on mandera quérir l’Autmoin, que les Basques appellent Pilotois, c’est-à-dire Sorcier. Or, ce Pilotois, ayant considéré son malade, le souffle et le ressouffle auec ie ne sçay quels enchantemens ; vous diriez que ces vents pectoraux doivent dissiper la cacochymie du patient […] sur quoy les spectateurs estans desia intimidez, luy, d’vn effroyable et vrayment energumenique ton, redouble ses dénonciations et mugissemens : Qu’on se garde, il est en fougues le satan, il y a du grand danger !

Ayant bien dormy et songé, le Pilotois revoit son malade, et selon les prognostics qu’il recognoist, il le prononce debuoir ou viure ou mourir. Il n’est desia si-tost de dire qu’il viura, s’il n’en a des prorrhetiques asseurez ; il dira donc qu’il mourra, par exemple dans trois jours. Or oyez maintenant une belle façon de vérifier ses prophéties. Première­ment le malade, dés qu’il est ainsi iugé à mort, ne mange point, et l’on ne luy donne rien plus ; que si le troisiesme jour venu, il ne meurt point encore, ils disent qu’il y a ie ne sçay quoy du Diable, qui ne le permet pas expirer à son aise ; pour ainsi, on s’en court à l’aide : Où ? à l’eau ; quoy faire ? en apporter des pleins chaulderons. Pourquoy ? pour la luy verser toute froide sur le ventre, et ainsi luy esteindre toute chaleur vitale, si aucune luy reste. Il faut bien qu’il trépasse le troisiesme iour. Puis que s’il ne veut mourir de soy, on le tue.

R.P. Raguenau, S.J. Supérieur des Missions jésuites du Saint Laurent

16 05 1649                        Le parlement anglais institue le Commonwealth, la république et proclame l’abolition de la monarchie.

1649                            Sous Cromwell, les catholiques irlandais, dépouillés de leurs droits civils et de leurs propriétés, connaissent la persécution : 40 000 d’entre eux sont tués ou vendus comme esclaves à Drogheda et à Wexford.

Descartes, invité par la reine Christine de Suède [2] s’y rend presque à contre cœur :

Les incommodités des voyages sont infaillibles et les avantages fort incertains
[…] Les mauvais succès de tous les voyages que j’ai faits depuis vingt ans me font craindre qu’il ne me reste plus pour celui-ci que de trouver en chemin des voleurs qui me dépouillent ou un naufrage qui m’ôte la vie.

Descartes

Le cher homme avait bien raison de manquer d’enthousiasme pour ce voyage : ce ne sont ni les voleurs ni un naufrage qui auront raison de sa vie, mais une pneumonie attrapée dans une salle glacée du palais lors d’une trop matinale leçon de philosophie ; elle l’emportera le 11 février 1650. Il sera enterré dans le lieu où on enterre les enfants morts et les pestiférés, après que l’ambassadeur de France, Chanut, eut refusé l’offre de la reine Christine de le faire enterrer dans une Église avec solennité. Charles Huyghens, son ami, lui fera une épitaphe sans complaisance pour la Suède, en évoquant le climat glacé de ces terres chagrines où l’hiver est suivi de l’arrière saison. Peu avant sa mort, il confirmait ses craintes initiales au vicomte de Bregy chargé de missions secrètes en Suède :

[…] Je voudrais avoir quelques nouvelles qui méritassent de vous être mandées ; mais depuis les lettres que j’ai eu l’honneur de vous écrire le 8/18 décembre, je n’ai vu la Reine que quatre ou cinq fois, et ça toujours été le matin dans sa bibliothèque, en la compagnie de Monsieur Fransheimius, où il ne s’est présenté aucune occasion de parler de rien qui vous touche. Et il y a quinze jours qu’elle est allée à Upsale et où je ne l’ai point suivie ni ne l’ai pas encore vue qui n’est que de jeudi au soir. Je sais aussi que Monsieur notre Ambassadeur ne l’a vue qu’une seule fois, excepté en sa première audience, à laquelle j’étais présent. Pour d’autres visites, je n’en fais aucunes, et je n’entends parler de rien, de façon qu’il me semble que les pensées des hommes se gèlent ici pendant l‘hiver aussi bien que les eaux […]. Je vous jure que le désir que j’ai de retourner en mon désert s’augmente tous les jours de plus en plus, et que je ne sais pas même si je pourrai attendre ici le temps de votre retour. Ce n’est pas que je n’aie toujours un zèle très parfait pour le service de la Reine, et qu’elle ne me témoigne autant de bienveillance que j’en puis raisonnablement souhaiter. Mais je ne suis pas ici en mon élément, et je ne désire que la tranquillité et le repos, qui sont des biens que les plus grands Rois de la terre ne peuvent donner à ceux qui ne les savent pas prendre d’eux-mêmes.

En Russie, sous le règne d’Alexis I°, l’Assemblée du pays – zemsky sobor, qui ne représente que la seule aristocratie rédige un nouveau code de lois – les Établissements – qui définit juridiquement les groupes sociaux et attache de manière définitive les paysans aux terres des propriétaires fonciers, ces derniers assurant le service de l’État : c’est l’instauration du servage. Ce code vient remplacer celui d’Ivan le Terrible et restera en vigueur jusqu’en 1833.

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[1] De gazetta, la petite pièce de monnaie qui, à Venise, correspondait au prix des avizzi, petites feuilles volantes d’informations spectaculaires et/ou croustillantes

[2] Seule femme à être enterrée à Saint Pierre de Rome : il est vrai qu’elle avait pris le temps de préparer l’affaire en se convertissant au catholicisme, puis en s’installant à Rome, via un funeste détour par la France,  après son abdication, et en léguant beaucoup de biens au Vatican après sa mort : mourir en odeur de sainteté après avoir fait trucider son amant, cela se paie…


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