1773 à juillet 1786. Guerre d’indépendance de 13 colonies anglaises. Washington. La Fayette. Lapérouse. 33984
Publié par (l.peltier) le 3 novembre 2008 En savoir plus

21 07 1773                 Dernier acte de la mise à mort de la Compagnie de Jésus avec la bulle du pape Clément XIV Dominus ac Redemptor : … en quelque province, royaume ou État qu’ils soient situés.

Si furieusement décidé à anéantir la Société de Jésus que fût le roi d’Espagne – et avec moins de rage, mais le même souci de n’avoir plus jamais affaire aux jésuites, ses cousins de Paris et de Lisbonne -, l’entreprise comportait encore beaucoup d’aléas, du moins tant que Clément XIII occupait le trône papal : on a vu sur quel ton il avait pris la défense de la Société expulsée de France, puis d’Espagne… Les relations du pape avec les jésuites s’étaient d’autant mieux resserrées que son indignation était plus vive, et que son entourage se peuplait d’exilés de Castille ou du Paraguay, affichant leur innocence face à l’arbitraire des rois. A qui s’attache-t-on mieux qu’à ceux qu’on a pris sous sa protection ?

Nul problème de doctrine ou de discipline, ou de caractère, ne séparait plus pape noir et pape blanc – et d’autant moins qu’en 1758 la Compagnie avait élu pour préposé général le R.P. Lorenzo Ricci, noble Florentin dont la douceur, la culture, la longanimité, la modestie n’étaient pas pour faire un rude compétiteur. On peut s’étonner que ces vertus pour saisons calmes aient désigné Ricci à l’attention de ses confrères, alors que s’amoncelaient au Portugal, à propos de la guerre guaranitique, les nuages annonciateurs de l’orage qui allait tout emporter. La monarchie française eût-elle été élective, il est peu vraisemblable que les scrutateurs aient choisi, vers 1788, le doux Louis de Bourbon.

Lorenzo Ricci, qui manifesta, la catastrophe venue, la plus ferme dignité et mourut dans son cachot en stoïcien, assista sans presque réagir aux diverses étapes du démantèlement de la formidable Compagnie bâtie par Loyola – du supplice de Malagrida à Lisbonne, à la mise au ban des successeurs français de Coton et de Bourdaloue et, en Castille, à la persécution de prêtres rendus responsables, entre autres choses, d’une lettre infamante à lui attribuée. Les jésuites avaient pu, au cours de leur histoire, être accusés ou loués de tout, sauf de passivité… Le préposé général tablait-il, à jamais, sur la fidélité du pape ? Louis XV et Charles III s’étaient bien retournés contre la Société. Mais Clément XIII ?…

Il arriva pourtant ce qui devait arriver : que ce pape mourut. Et que le conclave qui allait s’ensuivre aurait, sous la pression des cours hostiles, à choisir un pontife qui, soit pour être élu, soit en raison de ses sentiments propres, adopterait un autre comportement au regard de la Compagnie. Il était notoire que les principales monarchies d’Europe, à l’exception apparente de celle de Vienne, voulaient couronner leur œuvre par l’anéantissement du jésuitisme à sa source même, et allaient tenter de faire un pape soumis à leur volonté et propre à accomplir leurs desseins.

Clément XIII étant mort au début de février 1769, le conclave fut convoqué pour le 14 février, et s’assembla peu à peu sous l’œil pesant des représentants de ces monarchies, dont la puissance jouerait dans le choix de la plupart des cardinaux un rôle plus décisif que leur conscience, ou leur jugement.

La tradition voulait qu’au sein du Sacré-Collège un goupe dit des couronnes, prêt à tout pour complaire aux monarques, s’opposât à celui des zelanti, de ceux qui, sans être pour autant des anges, jugeaient que le pape ne devait pas être fait à Versailles ou à l’Escurial, mais choisi – surtout… – en fonction de critères apostoliques.

Les rudes représentants des puissances – le général marquis d’Aubeterre qui prétendait conduire l’affaire comme la prise d’une place forte, Azpuru l’Espagnol, Almeida le Portugais -, ayant reçu de leur souverain l’unique mission de faire couronner le cardinal le plus hostile aux jésuites, mirent tous leurs soins à intimider, diviser, écarter les zelanti. Ils disposaient à cet effet, au sein du conclave, de deux alliés, animés comme eux de mobiles purement politiques : l’un était l’archevêque de Séville, le cardinal de Solis ; l’autre était l’archevêque d’Albi, le cardinal de Bernis. Mais tandis que le premier remplissait son office en se conformant strictement aux ordres de ses maîtres (temporels), le jeu de François de Bernis fut bien digne de ce personnage en qui semble s’accomplir le siècle de Louis XV.

Brillant jusqu’à s’aveugler lui-même de ses propres rayons, crépitant de cynisme bénin mais ayant déployé un zèle apostolique déconcertant dans son archevêché d’Albi où Choiseul avait voulu le faire oublier, voluptueux au point d’avoir inspiré à Voltaire le surnom de Babet la bouquetière (alors que Mme de Pompadour l’appelait mon pigeon pattu) et, la cinquantaine bien passée, de se faire livrer par son ami Casanova quelques nonnettes supposées consentantes, poupin, coquet, dodu, plus soucieux d’un bon mot que d’un bon vote et plus attentif à se faire nommer ambassadeur à Rome pour payer ses dettes qu’à envoyer sur le trône le plus éminent des cardinaux, François-Joachim de Pierre de Bernis n’était pas, au fond, ennemi des jésuites dont il avait été l’élève à Louis-le-Grand. Il était en tout cas dégoûté par la brutalité des procédés utilisés à leur encontre et fort agacé par l’activisme rustique de ses interlocuteurs.

Ancien ministre des Affaires étrangères, il avait tout pour préfigurer à Rome le Talleyrand de Vienne, et ne souhaitait pas jouer les bourreaux. Mais à force de louvoyer avec une grâce souveraine entre les rappels à l’ordre de Choiseul, les sommations de ses alliés et ses propres ruses, il se fit doubler par ses concurrents espagnols qui imposèrent le pape de leur choix, le personnage qu’ils tenaient par les promesses les plus sûres à leurs yeux.

Ces séances du conclave romain de 1769, d’où émergea l’exécuteur des hautes œuvres des Bourbon contre les jésuites, sont les moins secrètes de l’histoire de la papauté. Non seulement du fait des scintillants Mémoires de Bernis, du Journal d’un conclaviste, tenu par le cardinal napolitain Filippo Pirelli, mais aussi du fait de l’historien catholique Crétineau-Joly qui put mettre la main, au milieu du XIX° siècle, sur l’ensemble des rapports adressés par les prélats français à Aubeterre et à Choiseul – au mépris des règles rigoureuses du secret des délibérations – et les publia dans Clément XIV et les Jésuites.

Nous n’ignorons donc rien des tractations qui aboutirent à l’élimination préliminaire des quatre cardinaux tenus pour jésuitophiles, puis du retrait du soutien apporté jusque-là à la Compagnie par la cour de Vienne à la suite d’une visite du futur Joseph II au Vatican qui fut d’une importance capitale, puis de la mise à l’écart des cardinaux Albani et Fantuzzi, apparemment les plus capables, parce qu’ils avaient eu l’imprudence de murmurer qu’ils voteraient selon leur conscience – les malheureux… Ainsi lisons-nous sous la plume de Bernis :

Dans la liste de ceux qu’on peut choisir, il y a des Jésuites aussi Jésuites que j’en connaisse ; et que, pour trouver ici de vrais ennemis de cette Société, il faudrait être Dieu et lire dans les cœurs. Nous allons rentrer dans le silence, cultiver nos créatures, en augmenter s’il se peut le nombre. Elles sont toutes prévenues, avant d’engager leurs voix, de nous demander s’il n’y a point de difficultés sur les sujets proposés…

Et comme le cardinal français suggère à ses mandants que l’on fasse savoir que, si satisfaction n’est pas donnée aux cours de Paris et de Madrid, un schisme se produirait en Europe, l’ambassadeur Aubeterre se saisit de l’idée et met les points sur les i : Toute élection faite sans le concert des Cours ne sera pas reconnue… La menace est si brutale que Bernis s’en effarouche, préférant sortir du Conclave sans avoir déchargé (ses) armes.

Son rival sévillan, lui, n’a pas de ces pudeurs et va droit au but. Après son confrère français, mais avec plus de flair, il a repéré dans la foule écarlate, moins brillant que d’autres, moins jésuitophobe en paroles qu’un Malvezzi ou un Corsini, plus prudent, plus attentiste, le cardinal Ganganelli, le seul moine du Conclave : un cordelier. Comment, issu de cet ordre un peu prolétaire, un peu décadent, ne serait-il pas animé de quelque ressentiment contre les éclatants jésuites ?

Solis ose faire ce que Bernis, premier interlocuteur de Ganganelli, s’est retenu d’entreprendre. Il harponne le moine, et met cartes sur table : un candidat ne peut être élu que s’il s’engage auprès des puissances à supprimer la Société de Jésus. Si Ganganelli prend le premier cet engagement à l’adresse du roi d’Espagne, lui, cardinal de Solis, se fait fort d’assurer sa victoire. C’est dans ces conditions qu’est rédigé par le cordelier le billet que voici :

Je reconnais au Souverain Pontife le droit de pouvoir éteindre en conscience la Compagnie de Jésus, en observant les règles canoniques, et qu’il est à souhaiter que le futur Pape fasse tous ses efforts pour accomplir le vœu des Couronnes.

[…]                       Vicenzo Antonio Ganganelli, de Rimini, ci-devant général des cordeliers, fut donc élu sous le nom de Clément XIV. Ceux de cet ordre (branche de celui des franciscains) sont également appelés conventuels parce qu’ils restent groupés en communautés, notamment à Assise. On les disait alors en déclin, ce qui put inciter leur supérieur, tout cardinal qu’il fut, à montrer peu d’indulgence à l’endroit des jésuites – comme l’avait prévu Solis.

En fait, la plupart des observateurs, ecclésiastiques ou non, le tenaient jusqu’au conclave de 1769 pour assez favorable à la Compagnie. Clément XIII le présentait comme un jésuite revêtu de l’habit franciscain et le cardinal Orsini, affidé du complot contre la Société, comme un jésuite déguisé.

De tous ces observateurs, seul Bernis – qui ne l’aimait pas et ne peut être soupçonné d’avoir voulu lui décerner ainsi un certificat d’éligibilité – le décrivait à la veille du conclave comme point ami de la Société de Jésus.

Bref, Ganganelli est sous la tiare. Drôle de pistolet que ce moine. Les mémorialistes, qui soulignent la pureté de ses mœurs, nous le présentent comme un fougueux cavalier, aimant galoper en habit court blanc et chapeau rouge, si vite que ses écuyers ne pouvaient le suivre, joueur de boules, musicien, botaniste et entomologiste, avec ça grand admirateur de Bourdaloue et lecteur du Mercure de France, passant de longues heures à la villa Patrizi pour jouer au trucio et, à Castel Gandolfo, au billard… Ce trait encore, de Bernis : Sa Sainteté est maîtresse de ses paroles, non de son visage.

Le visage de ce hardi cavalier ne devait pas cesser, en effet, de refléter de cruelles alarmes. Car Clément XIV ne fut pas plus tôt sur le trône que, par le truchement de son ambassadeur José de Monino fait marquis de Florida Blanca, la cour de Madrid commença de le harceler, lui rappelant la parole donnée, la promesse écrite (?) faite au roi Charles par l’intermédiaire du cardinal de Solis. Écrit ou oral, l’engagement arraché au cardinal-moine par le souverain, bouillonnant de l’impatience d’accomplir jusqu’au bout sa vengeance contre la Compagnie, faisait du pape l’otage moral de la cour espagnole.

Il est vrai que sa promesse d’éteindre la Compagnie, si on retient le texte du billet cité par Saint-Priest et Crétineau-Joly, s’accompagnait d’une condition, le respect des règles canoniques impliquant des procédures compliquées dont Madrid ne souhaitait pas que l’on s’embarrassât. Et Ganganelli sans l’avoir d’ailleurs fait spécifier dans un texte, avait fait valoir à Solis que, s’il livrait les jésuites à la vindicte de Charles III, ce geste ne devait pas aller sans compensation – la remise à la papauté de la principauté de Bénévent, dont le roi d’Espagne pouvait disposer, mais aussi d’Avignon, qui ne lui appartenait point.

N’importe. Le cardinal avait fait une promesse, que le pape était tenu d’honorer. Il n’était plus un échange de vues entre Rome et Madrid qui ne comportât un rappel, une menace. Et le roi disposait contre le pape, sur les terres mêmes du Saint-Siège, d’une arme de poids : une imprimerie où s’éditaient des pamphlets de plus en plus venimeux, jusqu’à celui-ci, rédigé par l’ambassadeur Florida Blanca lui-même, a-t-on dit, et publié sous le titre de Réflexions des Cours de la Maison de Bourbon sur le Jésuitisme :

Si tout le monde croit naturellement à la probité et à la délicatesse d’un honnête homme, fût-il de la condition la plus ordinaire, à combien plus forte raison doit-il en être de même à l’égard du Vicaire de Jésus-Christ, source de toute vérité. Or, depuis plus de trois ans, le Pape a promis aux Souverains catholiques les plus illustres, de vive voix à plusieurs reprises, et même par écrit, l’abolition d’une Société infectée de maximes perverses dans son régime actuel, abolition généralement désirée par tous les bons chrétiens. Cependant le Saint-Père en diffère toujours l’exécution, sous des prétextes frivoles et artificieux…

Clément XIV ne se crut pas de taille à relever ce défi qui lui était lancé sur son propre domaine. Epouvanté par les sommations d’un souverain qui le tenait, et par l’idée (dont Bernis se fit l’écho) d’être empoisonné, soit par les jésuites, soit par leurs ennemis, isolé des cardinaux qui eussent pu lui faire un écran protecteur et, en tout cas, lui fournir une échappatoire à l’exigence de ceux auprès desquels il s’était engagé – un art où excelle la Curie romaine -, seulement entouré de quelques moines de son ordre comme fray Francesco Buentempi, sonconfident, il eut recours à des mesures dilatoires, non sans faire rédiger en secret un projet de bref de suppression qu’il communiqua pour avis aux cours de Madrid et de Paris : geste où s’exprimait ce qu’un rédacteur de la Nouvelle Histoire de l’Église appelle sa servilité.

Pour s’épargner cette abolition de la Compagnie qu’il avait déclarée jadis aussi périlleuse que la destruction du dôme de Saint-Pierre, et qu’il sentait fort impopulaire en ses États et dans l’opinion catholique où chacun n’était pas, tant s’en faut, favorable aux jésuites mais où la majorité appréhendait l’ébranlement irrémédiable des structures ecclésiales, le pape Clément crut habile de suivre l’exemple de Pilate, tentant de substituer quelques supplices à l’exécution capitale. Ainsi donna-t-il licence au cardinal Malvizzi, qui les haïssait, de faire la chasse aux jésuites dans le ressort de son archevêché de Bologne.

Piètre compensation pour l’impatient roi d’Espagne qui harcèle son ambassadeur à Rome : le dynamisme expéditif de Florida Blanca va tout balayer. Pour gagner du temps, peut-être même pour sauver la Société de Jésus, Clément XIV avait évoqué, avant son arrivée, la possibilité de convoquer un concile. Eu égard à l’importance prise par les jésuites dans l’histoire de la chrétienté, une telle procédure ne semblait pas démesurée. En vue d’anéantir l’ordre des Templiers, Clément V, d’accord avec Philippe le Bel, n’avait-il pas convoqué une assemblée de trois cents prélats devant lesquels avaient comparu les accusés ? L’Église catholique, en quatre siècles, avait-elle perdu ce sens de l’équité qui implique avant tout le droit reconnu à l’inculpé de présenter publiquement sa défense ?

Les cours, à commencer par l’espagnole, mirent leur veto absolu au déploiement de cette procédure. Qu’arriverait-il si l’on convoquait des évêques provisoirement émancipés des autorités souveraines, et si l’on donnait aux habiles casuistes jésuites le droit d’émouvoir l’opinion ou d’ébranler des juges ? L’ambassadeur de Madrid se fit impérieux, cassant. Il exigea l’exécution de la promesse, il parla d’honneur, il menaça, au nom de l’épiscopat espagnol et mexicain. D’ailleurs, il avait rédigé un projet, en dix-huit articles : le pape voulait-il le lire ? Clément XIV ne s’abaissa tout de même pas jusqu’à entériner ce texte, mais s’empressa d’en rédiger un autre.

Vint le 21 juillet 1773. Ce matin-là, Clément XIV n’entama pas sa journée par une franche galopade en habit blanc et chapeau rouge, ou par une partie de boules, ou par la relecture d’un sermon de Bourdaloue : à l’aube, il avait signé le texte du bref Dominus ac redemptor qui portait dissolution de la Compagnie de Jésus.

On tient de l’un de ses successeurs, Grégoire XVI, que Ganganelli signa le bref dans la pénombre, au crayon, sur l’appui d’une fenêtre du Quirinal, et que, l’ayant fait, il tomba évanoui sur les dalles de marbre. Le cardinal de Simone, alors auditeur du pape, a raconté ainsi la suite de la scène :

Le Pontife était presque nu sur son lit ; il se lamentait, et de temps à autre on l’entendait répéter : O Dieu, je suis damné ! L’enfer est ma demeure. Il n’y a plus de remède. Fra Francesco me pria de m’approcher du Pape et de lui adresser la parole. Je le fis ; mais le Pape ne me répondit point, et il disait toujours : L’enfer est ma demeure ! Ah ! j’ai signé le bref ; il n’y a plus de remède. Je lui répliquai qu’il en existait encore un et qu’il pouvait retirer le décret : Cela ne se peut plus, s’écria-t-il, je l’ai remis à Monino et, à l’heure qu’il est, le courrier qui le porte en Espagne est peut-être déjà parti. – Eh bien ! Saint-Père, lui dis-je, un bref se révoque par un autre bref. – O Dieu! reprit-il, cela ne se peut pas. Je suis damné.

Que contenait-il, en fait, ce décret où un pape voyait l’instrument de sa damnation ? Observons d’abord qu’en choisissant la forme du bref plutôt que de la bulle, beaucoup plus solennelle – et à laquelle avait eu recours son prédécesseur Clément XIII pour se porter, neuf ans plus tôt, à la défense des jésuites pourchassés -, Ganganelli avait paru vouloir minimiser la portée de son acte, et lui ôter toute signification doctrinale. Mais le texte n’en était pas moins éloquent, et virulent :

…La Société, presque encore au berceau, vit naître en son sein différents germes de discordes et de jalousies, qui non seulement déchirèrent ses membres, mais qui les portèrent à s’élever contre les autres Ordres religieux, contre le Clergé séculier, les Académies, les Universités, les Collèges, les Écoles publiques, et contre les Souverains eux-mêmes qui les avaient accueillis et admis dans leurs États. …Il n’y eut presque aucune des plus graves accusations qui ne fût intentée contre cette Société, et la paix et la tranquillité de la Chrétienté en furent longtemps troublées [… au point que] nos très chers fils en Jésus-Christ les Rois de France, d’Espagne, de Portugal et des Deux-Siciles, furent contraints de renvoyer et de bannir de leurs Royaumes, États et Provinces, tous les religieux de cet Ordre, persuadés que ce moyen extrême était le seul remède à tant de maux, et le seul qu’il fallût employer pour empêcher les Chrétiens de s’insulter, de se provoquer mutuellement, et de se déchirer dans le sein même de l’Église, leur mère. Mais ces mêmes Rois, nos très chers fils en Jésus-Christ, pensèrent que ce remède ne pouvait avoir un effet durable ni suffire pour établir la tranquillité dans l’univers chrétien, si la Société elle-même n’était pas entièrement supprimée et abolie. … Ayant reconnu que la Compagnie de Jésus ne pouvait plus produire ces fruits abondants et ces avantages considérables pour lesquels elle a été instituée […] après un mûr examen, de notre certaine science, et par la plénitude de notre puissance apostolique, nous supprimons et nous abolissons la Société de Jésus ; nous anéantissons et nous abrogeons tous et chacun de ses offices, fonctions et administrations, maisons, écoles, collèges, retraites, hospices et tous ces autres lieux qui lui appartiennent de quelque manière que ce soit, et en quelque province, royaume ou état qu’ils soient situés.

… C’est pourquoi nous déclarons cassée à perpétuité et entièrement éteinte toute espèce d’autorité, soit spirituelle, soit temporelle, du Général, des Provinciaux, des Visiteurs et autres supérieurs de cette Société.

… Nous mandons en outre, et nous défendons, en vertu de la sainte obéissance, et tous et chacun des ecclésiastiques réguliers et séculiers, quels que soient leurs grade, dignité, qualité et condition, et notamment à ceux qui ont été jusqu’à présent attachés à la Société et qui en faisaient partie, de s’opposer à cette suppression, de l’attaquer, d’écrire contre elle, et même d’en parler, ainsi que de ses causes et motifs…

Si surprenant que fût ce texte, portant l’aveu naïf des mobiles politiques qui l’inspiraient et du souci prépondérant dont il témoignait de se plier aux volontés des monarchies bourboniennes, son trait le moins recevable est celui qu’il décoche à son prédécesseur Clément XIII, en assurant que la bulle Apostolicum, publiée en défense des jésuites, lui avait été arrachée (ce qui est vraiment une illustration de la fable de la paille et de la poutre).

Mais le plus extravagant est évidemment le dernier paragraphe. A l’absence totale de consultation canonique au sein de l’Eglise, ce pape ajoutait l’interdiction non seulement de toute critique, mais même de tout commentaire, de toute question relative aux causes et aux fondements de son acte… L’arbitraire du totalitarisme intégral. Le cadaver jésuite avait-il été jamais si rigide qu’en ce texte qui vouait ses inventeurs au néant ?

Accueilli avec satisfaction à Madrid – parbleu ! – et avec enthousiasme par l’opinion philosophique, janséniste et parlementaire qui ne fut pas loin de réclamer la canonisation du pape Clément, le bref du 21 juillet 1773 fut, en dépit de la sommation qu’il comportait à l’adresse du monde catholique, non seulement critiqué, mais rejeté avec une incroyable hauteur par l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont. Rappelant que la bulle de Clément XIII, émanant de l’Église presque entière, avait dix ans plus tôt proclamé l’odeur de sainteté de la Compagnie de Jésus, le prélat français jetait à l’adresse de Ganganelli :

Ce bref qui détruit la Compagnie de Jésus n’est autre chose qu’un jugement isolé et particulier, pernicieux, peu honorable à la tiare et préjudiciable à la gloire de l’Église, à l’accroissement et à la conservation de la Foi orthodoxe […] Saint-Père, il n’est pas possible que je me charge d’engager le Clergé à accepter ledit bref. Je ne serais pas écouté sur cet article, fussé-je assez malheureux pour vouloir y prêter mon ministère, que je déshonorerais. »

Si le pape exécuteur ne s’était pas senti troublé par son acte, cette gifle était de nature à le faire vaciller. Certains des témoignages alors recueillis indiquent que Clément XIV était d’ores et déjà entré dans un état d’égarement profond. On raconte qu’il errait à travers ses appartements en sanglotant Compulsus feci ! (Je l’ai fait sous la contrainte).

Lorsqu’il mourut, moins de deux ans après avoir signé le bref d’abolition, la rumeur, comme il se doit, mit en cause les jésuites, ses victimes, qui l’auraient empoisonné à l’eau de Tofana… Cette fois, le mobile du crime n’était pas mystérieux : Bernis, devenu entre-temps ambassadeur de France à Rome, sous-entend dans deux lettres à son ministre que la mort du pape pourrait bien n’être pas naturelle et que le disparu avait laissé échapper de cruels soupçons qui donneraient à penser que [la suppression des jésuites] était juste et nécessaire. On a vu l’ami de Mme de Pompadour mieux inspiré : il n’est plus un historien qui tienne la question pour digne d’examen.

A D’Alembert, qui se faisait auprès de lui l’écho de ces rumeurs, Frédéric II rétorquait :

Rien de plus faux que le bruit de l’empoisonnement du pape […] Il a été ouvert et l’on n’a pas trouvé le moindre indice de poison. Mais il s’est souvent reproché la faiblesse qu’il a eue de sacrifier un ordre tel que celui des Jésuites […] Il a été d’humeur chagrine et brusque les derniers temps de sa vie, ce qui a contribué à raccourcir ses jours.

Ceux de la victime, Lorenzo Ricci, ci-devant général des ci-devant jésuites, que Clément XIV s’était toujours refusé à recevoir, furent abrégés par d’autres voies. Six semaines après la publication du bref Dominus ac Redemptor, le R.P. Ricci, alors âgé de soixante-dix ans, et cinq des pères les plus proches de lui, Comelli, Leforestier, Zaccaria, Gautier et Faure, avaient été conduits au château Saint-Ange pour y être incarcérés et jugés par une commission nommée par le pape, sous le contrôle de l’ambassadeur d’Espagne, tandis que s’opéraient un peu partout les confiscations, spoliations et dispersions des biens, collections et bibliothèques de la Compagnie.

La sentence ayant précédé le procès, celui-ci ne tendait qu’à la justifier a posteriori. Le nouveau pape, Pie VI, voulut-il s’épargner cette lugubre formalité, et libérer les pères jetés dans la prison fameuse ? La cour de Madrid ne le permit point. Elle exigea aussi bien le maintien au cachot de Lorenzo Ricci et de ses compagnons que la poursuite du procès.

La commission en forme de tribunal qui siégea au château Saint-Ange, composée de cinq cardinaux et de deux prélats, disposait de toutes les archives de la Compagnie, préalablement confisquées. Qui pouvait mieux instruire le procès global de l’institution ? En fait, les audiences se réduisirent à des escarmouches, à propos des tentatives faites par les jésuites au cours des dernières années pour se concilier la protection de tel ou tel souverain (notamment Marie-Thérèse d’Autriche) ou de tel ou tel cardinal. L’acte d’accusation parle aussi de tentative de soulever les évêques contre le Saint-Siège.

Vaines palabres, qui ne se soutenaient que sur les instances du pouvoir espagnol (l’acharnement de Charles III…). De quoi s’agissait-il, que d’ajouter ou de retrancher à l’autorité d’une chose non jugée, mais accomplie ? On imagine mal ce qu’aurait pu être la sentence ; la mort se chargea de la prévenir. Au début du mois de novembre 1775, Lorenzo Ricci, souffrant depuis longtemps d’une maladie aggravée par trois années d’enfermement dans un cachot sinistre, ne fut plus en mesure de se lever. Il demanda les derniers sacrements et rédigea une lettre qui dit l’essentiel, et qu’il lut avant d’expirer, le 23 novembre 1775, à ses compagnons et à ses geôliers :

…Je déclare et proteste que je n’ai donné aucun sujet, même le plus léger, à mon emprisonnement […] Je fais cette seconde protestation seulement parce qu’elle est nécessaire à la réputation de la Compagnie de Jésus éteinte, dont j’étais le Supérieur général.

Pie VI, qui n’avait pas eu le courage d’arracher le vieux jésuite au cachot, se crut peut-être quitte en organisant des funérailles solennelles et en le faisant inhumer au Gesù aux côtés des fondateurs de l’ordre – funérailles moins grandioses que celles que l’empereur de Chine avait réservées peu d’années plus tôt au R.P. Castiglione, son peintre favori, après avoir composé en son honneur une ode de sa main… Ainsi l’héritage de Matteo Ricci opposait-il, par-delà les mers, un démenti géant aux peines infligées par l’Europe catholique à l’ordre de Lorenzo Ricci.

Est-ce parce que les diverses phases de la mise à mort de la Compagnie de Jésus avaient été ordonnées et exécutées par les tyrans ? Vingt ans plus tard, la Révolution naissante tenta d’abord de rendre justice à la société éteinte.

Lors de la séance de l’Assemblée constituante du 19 février 1790, l‘abbé duc de Montesquiou incitait ses collègues à manifester leur générosité à l’égard de cette Congrégation célèbre dans laquelle plusieurs d’entre vous ont fait sans doute leurs premières études, à ces infortunés dont les torts furent peut-être un problème, mais dont les malheurs n’en sont pas un.

A son tour, le protestant Barnave éleva la voix pour déclarer que le premier acte de la liberté naissante doit être de réparer les injustices du despotisme : je propose donc la rédaction d’un texte en faveur des Jésuites.

Mais l’intervention la plus significative fut alors celle d’un homme dont on ne pouvait nier les compétences en la matière, et dont était connue l’antipathie qu’il avait portée aux jésuites, en tant que prêtre provincial favorable aux idées du curé Richer, populiste gallican et jansénisant, l’abbé Grégoire :

Parmi les cent mille vexations de l’ancien gouvernement qui a tant pesé sur la France, on doit compter celle qui a été exercée sur un ordre célèbre, sur les Jésuites : il faut les faire participer à votre justice.

Nous verrons qu’en ses suites la Révolution ne s’inspira pas de l’exhortation de cet honnête homme, futur évêque constitutionnel. Nous verrons aussi que la Compagnie ne prit guère pour modèle ce libre citoyen. Mais l’appel avait été lancé.

Jean Lacouture         Jésuites     Les Conquérants   Seuil 1991

On va les retrouver là où le souverain ne s’estime redevable d’aucune soumission à Rome, chez le  protestant Frédéric II, roi de Prusse, et chez la tsarine Catherine II de Russie, lesquels ne manqueront pas de faire tourner le pape en bourrique dans des courriers pleins de roborative insolence ; morceaux choisis :

Nous Frédéric, par la grâce de Dieu, Roi de Prusse, à tous et un chacun de nos fidèles sujets, salut […] nous avons résolu, pour raisons à ce nous mouvant, que cet anéantissement de la Société des Jésuites, expédié depuis peu, ne soit pas publié dans nos États. Nous vous ordonnons gracieusement de prendre dans votre juridiction les mesures nécessaires pour la suppression de ladite Bulle [en fait un Bref] du pape ; à quelle fin vous ferez en notre nom, dès la réception de la présente, défense expresse, sous peine d’un rigoureux châtiment, à tous ecclésiastiques de la Religion catholique romaine, domiciliés dans votre juridiction, de publier ladite Bulle du pape qui annule la Société de Jésus ; vous enjoignant de tenir soigneusement la main à l’exécution de cette défense, et de nous avertir sur-le-champ au cas où des ecclésiastiques s’avissassent de glisser dans ce pays des Bulles de cette nature.

Et au pape :

Touchant l’affaire des Jésuites, ma résolution est prise de les conserver dans mes États tels qu’ils ont été jusqu’ici. J’ai garanti au traité de Breslau le statu quo de la religion catholique, et je n’ai jamais trouvé de meilleurs prêtres à tous égards. Vous ajouterez que, puisque j’appartiens à la classe des hérétiques, le pape ne peut pas me dispenser de l’obligation de tenir ma parole ni du devoir d’un honnête homme  et d’un Roi.

Et à D’Alembert, en janvier 1774,  qui s’alarme du soutien apporté aux Jésuites par Frédéric II :

Je n’ai rien à craindre des Jésuites : le cordelier Ganganelli leur a rogné les griffes, il vient de leur arrache les dents et les a mis dans un état où ils ne peuvent ni égratigner ni mordre, mais bien instruire la jeunesse, de quoi ils sont plus capables que toute la masse. […] Et vous philosophes, vous ne me reprochez pas que je traites les hommes avec bonté, et que j’exerce l’humanité indifféremment envers tous ceux de mon espèce, de quelque religion et de quelque société qu’ils soient. Croyez-moi, pratiquez la philosophie et métaphysiquons moins. Les bonnes actions sont plus avantageuses au public que les systèmes les plus subtils.

[…] 4 mois plus tard, aux mêmes destinataires :

Tant de fiel entre-t-il dans l’âme d’un vrai sage ? diraient les pauvres jésuites, s’ils apprenaient comment, dans votre lettre, vous vous exprimez sur leur sujet. Je ne les ai point protégés tant qu’ils ont été puissants ; dans leur malheur, je ne vois en eux que des gens de lettres qu’on aurait bien de la peine à remplacer pour l’éducation de la jeunesse. […] Ainsi n’aura pas de moi un jésuite qui voudra, étant très intéressé à les conserver.

À Voltaire :

Mes frères les rois catholiques, très fidèles et très apostoliques, ont chassé les jésuites. Et moi, très hérétique, j’en recueille le plus que je peux. Ainsi je maintiens cette race. Bientôt ces rois catholiques viendront me demander si je n’ai pas un jésuite pour eux. Alor, je les vendrai cher : un père recteur, pas moins de trois cents couronnes ; et pour un père provincial, j’en demanderai au moins six cents.

Et au même Voltaire, le 18 novembre 1773 :

On ne trouve dans nos contrées aucun catholique lettré, si ce n’est parmi les Jésuites ; nous n’avions personne capable de tenir les classes […] ; le reste des moines est d’une ignorance crasse ; il fallait donc conserver les jésuites ou laisser périr les écoles. […] De plus, c’était à l’université des Jésuites que se formaient les théologiens destinés à remplir les cures. Si l’ordre avait été supprimé, l’université ne subsisterait plus ; et l’on aurait été nécessité d’envoyer les Silésiens étudier la théologie en Bohème. Ce qui aurait été contraire aux principes fondamentaux du gouvernement.

Toutes ces raisons valables m’ont fait le paladin de cet ordre.

16 12 1773                             En mal d’argent, le roi d’Angleterre, George III, avait décrété de nouvelles taxes sur les produits importés par les colonies. C’est le Townshend Revenue Act, voté en 1767. Le produit le plus fortement taxé était devenu le thé. Un négociant de Boston, John Hancock, décide alors de lancer – avec succès – le boycott du thé vendu par la Compagnie des Indes orientales qui en avait le monopole : les importations officielles passent de 145 tonnes à… 240 kg au profit du thé de contrebande.
En mai 1773, nouvel épisode de la guerre du thé avec la signature du Tea Act, qui permettait à la compagnie de vendre son thé dans les colonies sans payer de taxe. Cette loi avait provoqué la ruine de nombreux négociants.

Jacques-Marie Vaslin

C’est la Boston Tea Party, qui lance la lutte pour l’indépendance : la Party en question ne ressembla pas vraiment au très british Five o’clock : des marchands coloniaux, avec à leur tête John Hancock, s’allièrent aux Comités de Correspondance et aux Fils de la Liberté, et, déguisés en Peaux Rouges [1], jetèrent à la mer la cargaison de thé de trois navires, à peu près 350 caisses – l’histoire ne dit pas si les poissons en redemandèrent – ; la voie était désormais grande ouverte au conflit armé.

Ce sont les deux colonies les plus riches et les plus peuplées qui vont prendre l’initiative et le commandement du conflit : la Virginie et le Massachusetts, représentant les deux types de société les plus différentes des colonies. En face le gouvernement anglais ne veut pas négocier avec cette racaille d’Écossais, d’Irlandais, de vagabonds étrangers et de descendants de forçats.

On peut avoir tendance à mal évaluer les forces en présence au seul regard de ce début du XXI° siècle où les États-Unis ont une population de plus de 300 millions, quand la France en est à 65. Mais il faut bien se mettre en mémoire qu’à cette époque, c’est la France qui, avec ses 26 millions d’habitants, était pratiquement dix fois plus peuplée que les États-Unis avec leur 3 millions de blancs, hors les autochtones indiens bien sur. L’Angleterre en était à près de 9 millions.

1773                       La révolution industrielle anglaise commence par une révolution agricole :

Il se produit dès le XVI° siècle en Angleterre une première évolution liée à l’élevage du mouton. Grâce à des améliorations techniques dans certaines cultures, les grands propriétaires décident d’affecter une partie de leurs terres à l’élevage, plus avantageux pour eux que les cultures traditionnelles, et expulsent les petits fermiers ou contraignent certains petits propriétaires (les yeomen) à céder leurs terres. Le mouvement reste toutefois limité mais il tend à renforcer la concentration agraire.

On assiste, au début du XVIII° siècle, à un renchérissement des denrées alimentaires d’ori­gine agricole. […] L’expansion démographique et l’accroissement des besoins qui en découle conduisent à la mise en culture de terres de moins en moins fertiles. Le prix de marché s’accroît car il est déterminé par les conditions de production de la terre marginale.

La structure agraire de l’Angleterre se caractérise par la prédominance de grands pro­priétaires, les landlords, qui vivent sur leurs terres.

Le système traditionnel de culture est l’openfield qui est un système d’assolement trien­nal, chaque sole étant mise temporairement en jachère une année sur trois. Les terres arables de chaque paroisse sont réparties en ensembles de trois soles. La première est consacrée à une céréale riche comme le blé ou l’orge qui use le sol, la deuxième à une plante pauvre, la troisième reste en jachère pour régénérer le sol. Chaque année, les cultures sont les mêmes mais tournent d’une sole à la voisine. Le cycle se boucle en trois ans. Par ailleurs, le système de la vaine pâture est appliqué : c’est le droit pour tous les possesseurs de bétail, paysans sans terre, journaliers et même artisans, de laisser paître leurs bêtes sur les sols en jachère, pendant les périodes de culture, puis, après la récolte, sur l’ensemble du territoire. Ce sys­tème permet à une masse considérable de personnes de subsister dans les campagnes.

Au moment où les prix agricoles s’élèvent, les progrès de l’agronomie rendent possible une intensification des cultures et de l’élevage par la suppression de la jachère, l’alternance de cultures permanentes de céréales et de fourrages, à condition de pouvoir réaliser les apports en éléments fertilisants provenant précisément de l’accroissement des productions animales. Mais le système de l’openfield, et son corollaire l’assolement triennal, interdisent les cultures permanentes et n’encourage pas les initiatives individuelles en faveur de la fumure des terres qui sont destinées à l’usage collectif. Les landlords comprennent rapidement l’avan­tage qu’ils peuvent tirer d’une meilleure utilisation des terres et notamment une augmenta­tion substantielle des fermages.

Malgré de nombreuses résistances, les landlords obtiennent par une loi de 1773 la possibi­lité de faire édicter des enclosure acts qui permettent d’adopter de nouvelles rotations des cultures et de remembrer les terres par l’établissement du droit de clore, la suppression de la vaine pâture et le partage des communaux. La procédure est la suivante. Sous la présidence des juges de paix, des assemblées de villages votent des pétitions, le vote s’effectuant au prorata des surfaces possédées. Ces pétitions sont transmises à une commission du Parlement qui les examine et approuve les opérations sous la forme d’enclosure acts.

Dès 1780, la situation agraire de l’Angleterre est transformée. Avec la suppression de la jachère, la nouvelle rotation des cultures, l’élevage permanent et les fertilisants naturels, la production agricole augmente rapidement. Mais cette révolution agricole chasse les paysans sans terre et les petits propriétaires défavorisés par les remembrements lorsqu’ils n’ont pas les moyens financiers d’assurer les dépenses de clôtures… Ils sont contraints de céder leurs terres aux grands propriétaires ou aux grands fermiers.

La révolution agricole favorise ainsi la Révolution industrielle : la production agricole qui s’accroît permet d’alimenter la population urbaine en pleine croissance et surtout, après une phase de surcroît d’activité dans le monde rural du fait des enclosures, l’exode rural pro­voque l’apparition d’une masse de travailleurs qui permet au capitalisme industriel naissant de se procurer une main-d’œuvre à bon marché.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique.              Les éditions de l’École polytechnique. 2009

Cette appréciation de l’agriculture anglaise de la fin du XVIII° siècle, n’est pas partagée par tout le monde : la très grande dépendance alimentaire du Royaume Uni remonterait à ces années 1780 :  

Le Royaume-Uni dépend très gravement de ses importations alimentaires. La moitié de ses légumes et 90  % de ses fruits sont importés. Sur l’ensemble de la chaîne alimentaire, le pays produit un peu plus de la moitié de ce qu’il consomme, contre les trois quarts au début des années 1990.

La production agricole anglaise ne représente que 52% de la consommation alimentaire, soit environ 48 % d’importation. La grande majorité (29 %) de ces denrées provient de l’Union européenne. L’autre grand fournisseur du Royaume-Uni est l’Amérique (8 %), tandis que l’Afrique et l’Asie fournissent chacune 4 % de l’alimentation britannique. Les pays d’Europe géographique non-membres de l’Union pèse pour seulement 2 % – – soit le double de l’Océanie (1 %).

Un passage dans un Tesco dans le sud de Londres l’illustre. Dans les rayons, en plein mois de février, on trouve bananes de l’Equateur, fraises d’Espagne, myrtilles du Chili, nectarines d’Afrique du Sud, champignons des Pays-Bas, melons du Honduras, tomates du Maroc, choux fleurs espagnols et laitues… américaines, pour remplacer celles qui ne viennent plus d’Espagne. La production britannique se réduit aux pommes, aux carottes et aux pommes de terre.

Cette liste souligne aussi que la consommation au Royaume-Uni ne suit pas les saisons. Le pays de la révolution industrielle, où la population a été la première à avoir été coupée de la terre, ne connaît plus les périodes auxquelles mûrissent fruits et légumes. Personne, dans cette affaire de pénurie, ne s’est d’ailleurs ému de ce que les salades ne sont peut-être pas le produit le plus naturel à consommer au cœur de l’hiver…

Cette dépendance aux importations n’est pas nouvelle. La dernière fois que le Royaume-Uni était autosuffisant remonte aux années 1780, explique sur la BBC Tim Lang, professeur à la City University. La révolution industrielle a ensuite changé cet équilibre. Les élites de l’époque victorienne ne croyaient pas à la production locale, estimant que l’accès au commerce international était suffisant. A tel point que le pays ne produisait plus que 30 % de sa propre consommation au moment de la première guerre mondiale. Ce n’est qu’en devenant membre de l’Union européenne, avec sa politique agricole commune, que la tendance s’est inversée, jusqu’au nouveau déclin de ces vingt-cinq dernières années.

L’impact environnemental de ces importations est énorme, précise M. Lang. Il ajoute que la sécurité alimentaire, même au XXI° siècle, est essentielle. Mais 74  % de Britanniques se disent indifférents ou peu concernés par l’origine de leurs fruits et légumes.

Le débat serait de toute façon une erreur, confie à la BBC Allan Buckwell, chercheur à l’Institute for European Environmental Policy. Le point de vue officiel britannique depuis des décennies est que la meilleure sécurité alimentaire est le libre commerce. (…) Généralement, les désastres sur les récoltes se passent à différents moments dans différents endroits de la planète, sur des systèmes agricoles différents. Donc, plus vous achetez à des endroits différents, plus votre système alimentaire est résistant.

Tim Lang est pourtant inquiet, estimant qu’il est vraiment possible que le Royaume-Uni finisse par importer presque toute son alimentation. Le Brexit, selon lui, a fait resurgir chez une partie des élites britanniques l’idée que le commerce peut tout résoudre.

Éric Albert, Sandrine Morel           Le Monde du 9 02 2017

Mars 1774                  Le cosaque Emelian Ivanovitch Pougatchev, après avoir fréquenté les monastères des vieux croyants, s’est proclamé être le tzar Pierre III, (assassiné en 1762) ; il est parvenu à soulever toute la basse Volga, sud-est de la Russie. Dans un premier temps, le pouvoir ne prendra pas le mouvement au sérieux et se contentera de mettre sa tête à prix. Il s’empare des forteresses de l’Oural. Les Bachkirs musulmans menés par Salavat Ioulaïev se soulèvent à leur tour et le rejoignent. En mars 1774, la ville d’Orenburg est assiégée [Pouchkine le mettra au cœur de son roman La fille du capitaine]. À Nijni, les serfs brûlent les manoirs et égorgent leurs maîtres. Le gouvernement, prenant enfin la mesure du péril, se décide à réagir. L’armée du général Bibikov libère Orenbourg, et les Cosaques, lassés des excès du nouveau tzar, ne supportent plus de se voir assimilés aux serfs révoltés et décident d’en finir avec Pougatchev. En août 1774, le général Mikhelson  leur inflige une défaite décisive près de Tsaritsyne, et Pougatchev est livré le 14 septembre. Présenté dans une cage en fer, il est décapité à la hache, puis équarri sur la place Bolotnaïa à Moscou.

10 05 1774                 Louis XV meurt de la petite vérole, ou variole. Le mal s’était déclaré le 28 avril, et la maladie avait fait rapidement son œuvre : le corps couvert d’énormes pustules répand une odeur fétide insupportable : ses filles, Mme du Barry et le prince de Soubise seront pratiquement les seuls à avoir bravé cette puanteur qui a fait fuir la cour. Le transport du souverain décédé jusqu’à la basilique de Saint-Denis se fera de nuit 2 jours plus tard avec une promptitude indécente et un dénuement presque absolu de cérémonial. Son petit fils de vingt ans, jusqu’alors duc de Berry, devient Louis XVI.

La couronne lui était destinée depuis la mort de son père, en 1765 ; son aîné, le duc de Bourgogne était mort à l’âge de 10 ans, en 1761. Ce n’était donc pas vraiment une surprise ; néanmoins il ne pût s’empêcher de s’exclamer : Quel fardeau… et l’on ne m’a rien appris ! La réflexion, sans que l’on mette en doute son authenticité, lui échappa probablement, fruit de l’angoisse du moment, face au poids de la charge, car en fait, elle n’est pas fondée : Louis XVI avait reçu une instruction très complète et méticuleuse : il connaissait le latin, l’allemand et l’espagnol, parlait anglais à la perfection, au point de proposer des traductions de Shakespeare, s’exerçait à la grammaire, à la rhétorique et à la logique, pratiquait la géométrie et l’astronomie, lisait les auteurs classiques etc … C’est l’esprit scientifique le plus en vue de l’époque, l’abbé Nollet, président de l’Académie des sciences qui était son précepteur en physique. Il avait été initié à la politique internationale par un des hommes les mieux avertis du royaume. Parmi les invités à son couronnement, Maximilien Robespierre, jeune homme d’Arras ,étudiant en droit. Une de ses toutes premières lettres fût à l’égard des pauvres, dans un courrier adressé à l’abbé Terray, contrôleur général des Finances, et ça ne manque pas de tenue :

Monsieur le contrôleur général,

Je vous prie de faire distribuer deux cent mille livres aux pauvres des paroisses de Paris pour prier pour le Roi. Si vous trouvez que ce soit trop cher, vu les besoins de l’État, vous le retiendrez sur ma pension et sur celle de madame la Dauphine.

Au fait, quid des pauvres à cette époque, et à d’autres [quand ils ne sont pas secourus par Louis XVI] ?

A la fin du XIX° siècle, on commença aussi à considérer sous un jour nouveau l’attitude que l’État devrait avoir vis-à-vis des personnes sans emploi, capables de travailler et à la recherche d’un travail, autrement dit des chômeurs employables, comme on les définit aux États-Unis dans les années 1930.

Dans la Rome antique, à l’époque des premiers empereurs, entre un tiers et la moitié de la population de la capitale étaient réputés vivre de blé distribué gratuitement aux frais de l’empire. La chute de Rome marqua la fin de ce système. Le chômage et la pauvreté, la famine et la maladie furent le lot de toutes les villes d’Europe au début du Moyen Age. A l’époque des lumières, le chômage était évité grâce à une nombreuse domesticité. En 1760, Venise comptait 13 000 serviteurs, soit dix pour cent de la population. Posez le pied sur le pavé de Paris, et vous ferez apparaître une armée de commis, de coursiers, de secrétaires et d’écrivains publics. Cherchez-en un et cent surgiront, écrivait un voyageur au XVIII° siècle. Jeunes et sans emploi, les hommes s’engageaient souvent dans l’armée; les femmes, elles, en étaient réduites à la prostitution ; quant aux vieillards, ils devenaient mendiants, sorciers ou pèlerins. A la fin du XVIII° siècle, les couvents madrilènes distribuaient 30 000 bols de soupe par jour. A cette époque, avec le développement des capitales, la vaste classe de semi-mendiants qui infestait tant de villes paraissait devenue un problème aussi bien politique que social. A la fin du XVIII° siècle, Madrid connut de nombreuses émeutes de la part du bas peuple. A Londres, à la même époque, 115 000 personnes étaient considérées comme criminelles sur une population de près d’un million d’habitants, chiffre qui comprenait, il est vrai, 50 000 prostituées. En outre, à l’âge de l’agriculture, d’innombrables paysans étaient sous-employés pendant l’hiver, comme c’est encore le cas aujourd’hui dans les pays agricoles.

La plupart des peuples se préoccupaient de façon sommaire des pauvres et des personnes âgées. Dans les communautés établies, le seigneur jouait un rôle essentiel. Le code prussien de 1795 contenait une clause typiquement féodale, bien que tardive : le seigneur devait veiller à ce que les paysans pauvres reçoivent une éducation, procurer des moyens d’existence à ses vassaux dépourvus de terres, et leur venir en aide s’ils tombaient dans l’indigence. Les villes, bien sûr, entretenaient souvent des hôpitaux. Dans les Empires espagnol et portugais, la confrérie de la Misericordia se chargeait de nombreuses œuvres corporelles et spirituelles, donnant de la nourriture aux affamés, rendant visite aux malades, enterrant les morts, etc. En un sens, donc, les nations modernes ont tout simplement repris, dans ce domaine comme dans d‘autres, l’attitude des villes anciennes.

A la campagne, quand le pouvoir des seigneurs ou d’autres méthodes traditionnelles déclinèrent, la plupart des communautés européennes commencèrent à s’intéresser à des législations comme les lois sur l’assistance publique instaurées en Angleterre par les Tudor. Ces dernières nommaient des surveillants des pauvres, chargés de lever une taxe d’assistance et de pourvoir aux besoins des indigents dont ils avaient la charge. Ces mesures détruisirent l’ancien système de charité mutuelle. En effet, cette loi permettait aux autorités locales d’interdire aux pauvres de mendier de porte en porte. Les devoirs du chef de famille devenaient donc ambigus. Ces lois furent critiquées par les catholiques continentaux, qui les estimaient inférieures à la charité individuelle ou monastique. Les critiques continentaux ne furent pas plus impressionnés par la clause adjoignant ensuite des hospices aux paroisses, où les indigents assistés étaient tenus de travailler, ni par les tristes maisons de correction, comme celles de Bridevfell. De telles lois soulignent certaines des rancœurs qui défigurent encore la société anglaise. Cependant, les lois anglaises donnent une indication générale intéressante des préoccupations du monde. En 1782, un décret spécial habilita les paroisses à apporter une aide (sous forme d’argent donné à domicile) aux pauvres sains de corps mais méritants. Les hospices seraient réservés aux vieillards, aux infirmes et aux enfants. Les officiers paroissiaux furent autorisés à chercher du travail dans les fermes au nom des pauvres et à compléter leurs salaires si ceux-ci étaient insuffisants. En 1795, un autre décret anglais limitait les expulsions aux personnes sans ressources. La même année, les magistrats du Berkshire tinrent une réunion désormais célèbre à l’auberge du Pélican, à Speenhamland, pour discuter de l’accroissement de la pauvreté apparemment dû à la hausse des prix des denrées alimentaires, elle-même causée par l’accroissement démographique. Les magistrats redoutaient une révolution du type de la Révolution française. Ils décidèrent d’aider les pauvres proportionnellement au prix du pain : Lorsque le gallon de farine coûtera un shilling, chaque homme pauvre et industrieux recevra trois shillings supplémentaires par semaine et un shilling et six pence pour chaque membre de sa famille[2].

Une génération plus tard, en 1834, une nouvelle loi sur l’assistance publique instaurait la création d’hospices distincts pour les enfants, les hommes, les femmes et les vieillards dans toutes les régions prescrites. Le but était de faire de la charité publique une arme de dissuasion si désagréable que n’importe quelle personne ayant quelque amour-propre lui préférerait le travail indépendant le plus humble. Cependant, en 1850, l’Angleterre comptait environ un million d’habitants assistés d’une manière ou d’une autre. Tous les métiers souffraient d’un chômage ou d’un sous-emploi chronique, bien que le tissage à la main ait été le seul des métiers les plus importants à avoir une main-d’œuvre en surnombre pendant de nombreuses années. Se servait-on de cette armée de réserve de la main-d’œuvre, comme le pensait Marx, pour réduire la paie des troupes régulières ? Sir John Clapham répond avec modération : cette réserve ne fut jamais assez importante pour causer tous les maux qu’on lui attribue ; même dans le tissage, cette armée de réserve n’empêche pas l’augmentation régulière, bien que lente, du salaire des tisseurs.

Hugh Thomas                Histoire inachevée du monde        Robert Laffont             1986

Les rapports du couple royal, marié à 16 et 14 ans, étaient dans le genre inexistant : Louis XVI aura été impuissant pendant 7 ans, se refusant tout ce temps à une plutôt bénigne intervention chirurgicale ; 7 ans de frustration sexuelle, cela laisse des traces : lui à s’épuiser à la chasse ou sur le foyer de la forge et les outils du serrurier pour se donner l’air d’un homme, – et pourtant il mesurait pas loin de 1.95 m., gros mangeur, affecté d’une forte myopie – elle, très profondément superficielle, – au moins le temps qu’elle sera vraiment reine – à s’étourdir dans la frivolité de fêtes incessantes et du jeu. Il faudra la visite incognito, sous le nom de comte de Falkenstein, de l’empereur Joseph II en 1777 pour qu’un changement s’opère.  Il la quittera sur ces mots : Je tremble actuellement du bonheur de votre vie, car ainsi à la longue cela ne pourra aller et la révolution sera cruelle si vous ne la préparez. Peu importe que la révolution n’ait pas été pris dans le sens exact des événements à venir, il n’empêche que le grand frère avait du flair…

A la veille de l’épiphanie, en janvier 1775 circula cet épigramme :

A Louis seize, notre espoir
Chacun disait cette semaine :
Sire, vous devriez ce soir,
Au lieu des rois, tirer la Reine.

*****

Le tempérament impétueux de Marie-Antoinette répugne au minimum de réflexion ; toute pensée qui ne jaillit pas spontanément de son cerveau représente pour elle une tension et sa nature capricieuse et nonchalante hait toute espèce de labeur intellectuel. Elle n’aime que le jeu, l’amusement en tout et partout, elle déteste l’effort, le travail réel. Marie-Antoinette parle toujours sans réfléchir. Quand on lui adresse la parole, elle écoute distraitement et par intermittences ; dans la conversation où son amabilité enchanteresse et son étincelante volubilité séduisent, elle abandonne toute idée à peine ébauchée ; elle n’achève rien, ni entretien, ni pensée, ni lecture; elle ne s’accroche à rien en vue de mener à bien une expérience réelle. C’est pourquoi elle n’aime ni les livres, ni les affaires d’État, ni tout ce qui est sérieux et exige de la persévérance et de l’attention ; c’est aussi à contrecœur, avec une impatience qui se traduit dans ses griffonnages, qu’elle écrit les lettres les plus indispensables, et même dans celles à sa mère on remarque nettement son désir d’en être vite débarrassée. Elle entend surtout ne pas compliquer sa vie, ni s’occuper de choses qui pourraient l’ennuyer, l’attrister, la rendre mélancolique ! Celui qui flatte le plus cette paresse de la pensée passe à ses yeux pour le plus intelligent des hommes, celui qui exige d’elle un effort pour un pédant et un importun; d’un bond, elle quitte les conseillers raisonnables pour rejoindre ceux et celles qui pensent comme elle. Jouir, jouir seulement, ne pas se laisser troubler par toutes sortes de réflexions, de questions de calcul et d’économies, voilà son point de vue et celui de tout son milieu. Ne vivre que par les sens, sans réfléchir : morale de toute une époque, de ce dix-huitième dont le destin, symboliquement, l’a faite reine, visiblement afin qu’elle vive et meure avec lui.

Aucun poète ne saurait imaginer contraste plus saisissant que celui de ces époux ; jusque dans les nerfs les plus ténus, dans le rythme du sang, dans les vibrations les plus faibles du tempérament, Marie-Antoinette et Louis XVI sont vraiment à tous les points de vue un modèle d’antithèse. Il est lourd, elle est légère, il est maladroit, elle est souple, il est terne, elle est pétillante, il est apathique, elle est enthousiaste. Et dans le domaine moral : il est indécis, elle est spontanée, il pèse lentement ses réponses, elle lance un oui ou un non rapide, il est d’une piété rigide, elle est éperdument mondaine, il est humble et modeste, elle est coquette et orgueilleuse, il est méthodique, elle est inconstante, il est économe, elle est dissipatrice, il est trop sérieux, elle est infiniment enjouée, il est calme et profond comme un courant sous-marin elle est toute écume et surface miroitante. C’est dans la solitude qu’il se sent le mieux, elle ne vit qu’au milieu d’une société bruyante. Il aime manger abondamment et longtemps, avec une sorte de contentement animal, et boire des vins lourds; elle ne touche jamais au vin, mange peu et vite. Son élément à lui est le sommeil, son élément à elle la danse, son monde à lui, le jour, son monde à elle, la nuit ; ainsi les aiguilles au cadran de leur vie s’opposent constamment comme la lune et le soleil. A onze heures, quand Louis XVI se couche, c’est le moment où Marie-Antoinette commence vraiment à vivre et où on la voit briller aujourd’hui au jeu, demain au bal, dans des endroits toujours différents ; le matin, il galope à la chasse depuis des heures, quand elle vient à peine de se lever. Nulle part, sur aucun point, leurs habitudes, leurs penchants, leur emploi du temps ne se rejoignent ; en somme, de même qu’ils font habituellement lit à part (au grand mécontentement de Marie-Thérèse), Louis XVI et Marie-Antoinette, la plus grande partie du temps, font vie à part.

Est-ce donc une union malheureuse, où sévissent les désaccords et les querelles, une union qui tient difficilement ? Nullement ! C’est au contraire un mariage où les époux s’entendent très bien et même, n’était l’absence de virilité du début et ses conséquences pénibles, un mariage tout à fait heureux ! Car pour qu’il y ait des frictions, il faut des deux côtés un caractère énergique ; deux volontés doivent se heurter, deux forces s’opposer. Mais Louis XVI et Marie-Antoinette évitent toute animosité, lui par paresse physique, elle par paresse d’esprit.

Louis XVI ne trouve pas à son goût la vie de plaisirs bruyante et tourbillonnante que mène Marie-Antoinette, mais il est trop mou pour intervenir énergiquement ; il sourit avec bonhomie de ses excès et il est fier, au fond, d’avoir une femme aussi charmante et universellement admirée. Dans la mesure où ses ternes sentiments le lui permettent, ce brave homme est à sa façon lourde et sincère – tout à fait dévoué à sa jolie femme qui le fascine et lui est supérieure par l’esprit; conscient de son infériorité, il se tient dans l’ombre pour ne pas lui masquer la lumière. Elle, de son côté, sourit sans méchanceté de cet époux commode; car elle l’aime aussi, avec une certaine indulgence, comme un grand saint-bernard, que l’on flatte et caresse de temps en temps, parce que jamais il ne grogne, ni n’est mécontent, et parce qu’il obéit toujours avec docilité et gentillesse au moindre signe; à la longue même elle ne peut pas en vouloir à cette bonne bête, ne fût-ce que par reconnaissance. Car il la laisse agir à sa guise, se retire discrètement quand il sent qu’il est de trop et n’entre jamais chez elle sans être annoncé – époux modèle, qui, malgré son goût de l’épargne, ne cesse de payer ses dettes, lui permet tout, et même à la fin un amant. Plus Marie-Antoinette vit avec Louis XVI, plus elle estime le caractère hautement honorable de son mari – sa grande faiblesse mise à part. Le mariage politique donne peu à peu naissance à une camaraderie véritable, à une entente affectueuse et cordiale, plus affectueuse en tout cas que celle que l’on rencontrait dans la plupart des mariages princiers de l’époque.

Seulement on ferait bien de ne pas mêler l’amour – ce grand mot sacré – à cette affaire. Pour que le véritable amour fût possible il faudrait au peu viril Louis XVI l’énergie du cœur qui lui fait défaut ; quant au penchant de Marie-Antoinette pour lui, il est fait de trop de condescendance, de trop d’indulgence, de trop de pitié, pour que ce fade mélange puisse encore être appelé amour. Par devoir, par raison d’État, cette femme fine et délicate devait se donner à son mari, mais il serait absurde de supposer que cet homme obèse, empoté, paresseux, ait pu éveiller ou satisfaire des désirs érotiques chez la fringante Marie-Antoinette. Elle ne sent rien pour le roi, déclare nettement Joseph II, pendant son séjour à Paris. Et lorsque, de son côté, elle écrit à sa mère que des trois frères c’est encore celui que Dieu lui a donné comme époux qu’elle préfère, cet encore qui se glisse traîtreusement entre les mots en dit plus qu’elle ne le voulait, mais traduit très bien sa pensée. Ce seul mot fait saisir toute la tiédeur de leurs rapports sentimentaux. En fin de compte cependant, Marie-Thérèse – qui en apprend bien plus sur sa fille de Parme – se contenterait de cette conception plutôt lâche du mariage, si seulement Marie-Antoinette pratiquait un peu plus l’art de la dissimulation et montrait plus de tact dans sa conduite, si elle savait mieux cacher aux autres que son royal époux n’est pour elle, du point de vue viril, qu’un zéro, une quantité négligeable. Mais Marie-Antoinette – et c’est ce que Marie-Thérèse ne lui pardonne pas – oublie de sauver les apparences et en même temps l’honneur de son époux. Heureusement, c’est la mère qui saisit à temps un de ces mots que lance étourdiment sa fille ! Un des confidents de Marie-Thérèse, le comte de Rosenberg, s’étant rendu à Versailles, Marie-Antoinette s’est prise d’amitié pour le vieux et galant gentilhomme : elle a une telle confiance en lui qu’elle lui écrit à Vienne une lettre enjouée dans laquelle elle lui raconte en ces termes comment elle s’est moquée de son mari, lorsque le duc de Choiseul lui a demandé une audience.

Vous croirez aisément que je ne l’ai point vu sans en parler au Roi ; mais vous ne devinerez pas l’adresse que j’ai mise pour ne pas avoir l’air de demander permission. Je lui ai dit que j’avais envie de voir M. de Choiseul, et que je n’étais embarrassée que du jour. J’ai si bien fait que le pauvre homme m’a arrangé lui-même l’heure la plus commode où je pouvais le voir. Je crois que j’ai assez usé du droit de femme dans ce moment.

Ce pauvre homme est venu tout naturellement sous sa plume ; en cachetant sa lettre avec insouciance elle croit n’avoir raconté qu’une anecdote amusante, car cette épithète, dans le langage de son cœur, signifie tout bonnement et sincèrement : pauvre brave garçon. Mais à Vienne, on interprète d’une autre façon ce mélange de sympathie, de pitié et de mépris. Marie-Thérèse se rend aussitôt compte du danger de ce manque de tact pour une reine de France, qui appelle le roi un pauvre homme, et qui n’estime et ne respecte même pas le monarque en la personne de son époux. Sur quel ton cette écervelée doit-elle donc parler du roi de France, lorsqu’aux fêtes et redoutes il est question de lui entre elle, la Lamballe, la Polignac et les jeunes courtisans ! Immédiatement un conseil est tenu à Vienne et une lettre si énergique est écrite à Marie-Antoinette que pendant plus d’un siècle les archives impériales ne permettront pas sa publication :

Je ne puis dissimuler vis-à-vis de vous qu’une lettre écrite à Rosenberg m’a jetée dans la plus grande consternation. Quel style ! Quelle légèreté ! Où est le cœur si bon, si généreux de cette archiduchesse Antoinette ? Je n’y vois qu’intrigue, basse haine, esprit de persécution, persiflage : intrigue, comme une Pompadour, une Barry aurait pu avoir pour jouer un rôle, mais nullement comme une  reine, une grande princesse, et une princesse de la maison de Lorraine et d’Autriche, pleine de bonté et de décence. Vos trop prompts succès et les flatteurs m’ont toujours fait trembler pour vous depuis cet hiver, où vous vous êtes jeté dans les plaisirs et ridicules parures. Ces courses de plaisir, sans le Roi, et sachant qu’il n’en prend pas plaisir, et que par pure complaisance il vous accompagne et vous laisse faire, tout cela m’a fait coucher dans mes lettres mes justes inquiétudes. Mais je ne les vois que trop confirmées par cette lettre. Quel langage ! Le pauvre homme ! Où est le respect et la reconnaissance pour toutes les complaisances ? Je vous laisse à vos propres réflexions et ne vous en dis pas plus, quoiqu’il y aurait bien encore à dire… Mais si j’en prévois des inconvénients, je ne pourrai me taire, vous aimant trop, et je les prévois, (ces inconvénients) plus que jamais, vous voyant si légère si violente, sans réflexions. Votre bonheur ne pourrait que trop changer, et vous vous précipitez par votre propre faute dans les plus grands malheurs. C’est l’effet de cette terrible dissipation à ne vous appliquer à rien. Quelle lecture faites-vous ? Et vous osez après trancher partout, sur les plus grandes affaires, sur le choix des ministres ? Que fait l’Abbé ? Que fait Mercy ?  Il me paraît qu’ils vous sont devenus désagréables, ne faisant pas les bas flatteurs, vous aimant pour vous rendre heureuse et non pas pour vous divertir et profiter de vos faiblesses. Vous le reconnaîtrez un jour, mais trop tard. Je ne souhaite pas survivre à ce malheur, et je prie Dieu de trancher au plus tôt mes jours, ne pouvant plus vous être utile, et ne pouvant pas soutenir de perdre et de voir malheureux mon cher enfant que j’aimerai jusqu’à mon dernier soupir tendrement.

Stefan Zweig             Marie Antoinette         Insel  Verlag   Leipzig 1932

La Reine s’ennuie à Versailles et se fait accorder pour son seul usage personnel le petit Trianon, construit de 1762 à 1768, où elle laisse l’étiquette à la porte et construit un monde d’artifice où, entouré de ses favorites et favoris, elle joue à mener une vie naturelle – Rousseau n’était pas loin –  :

Dans l’âge des plaisirs et de la frivolité, dans l’ivresse du pouvoir suprême, la Reine n’aimait pas à se contraindre ; l’étiquette et les cérémonies lui causaient de l’impatience et de l’ennui. On lui prouva… que, dans un siècle aussi éclairé, où l’on faisait justice de tous les préjugés, les souverains devaient s’affranchir de ces entraves gênantes que la coutume leur imposait ; enfin , qu’il était ridicule de penser que l’obéissance des peuples tînt au plus ou moins d’heures que la famille royale passait dans un cercle de courtisans ennuyeux et ennuyés… Excepté quelques favoris que le caprice ou l’intrigue désigna, tout le monde fut exclu. Le rang, les services, la considération, la haute naissance, ne furent plus des titres pour être admis dans l’intimité de la famille royale. Seulement le dimanche, les personnes présentées pouvaient pendant quelques instants voir les princes. Mais elles se dégoûtèrent pour la plupart de cette inutile corvée, dont on ne leur savait aucun gré ; elles reconnurent à leur tour qu’il y avait de la duperie à venir de si loin pour n’être pas mieux accueillis et s’en dispensèrent… Versailles, ce théâtre de magnificence de Louis XIV, où l’on venait avec tant d’empressement de toute l’Europe prendre des leçons de bon goût et de politesse, n’était plus qu’un petite ville de province, où l’on n’allait qu’avec répugnance et dont on s’en allait le plus vite possible.

Duc de Lévis

Là où Marie-Antoinette ne veut pas comprendre, il ne sert à rien de faire appel à la raison. Que d’histoires parce que je demeure à quelques pas de Versailles ! Mais en réalité ces quelques pas l’éloignent à jamais du peuple et de la cour. Si Marie-Antoinette était restée à Versailles, au milieu de la noblesse française et des coutumes traditionnelles, elle aurait eu à ses cotés, à l’heure du danger, les princes, les gentilshommes, l’armée des aristocrates. Si, d’autre part, comme son frère Joseph, elle avait essayé de se rapprocher du peuple, des centaines de milliers de Parisiens, des millions de Français l’eussent adoré. Mais Marie-Antoinette, individualiste absolue, ne veut plaire ni aux aristocrates ni au peuple, elle ne pense qu’à elle-même, et le Trianon, ce caprice parmi ses caprices, la rend aussi impopulaire auprès du tiers état que du clergé et de la noblesse ; parce qu’elle voulut être trop seule dans son bonheur, elle sera solitaire dans son malheur et devra payer ce jouet frivole de sa couronne et de sa vie.

[…]          La faute de Marie Antoinette, cette idée, ou plutôt cette étourderie de croire qu’elle pouvait sacrifier pendant si longtemps l’essentiel au superficiel, le devoir au plaisir, le difficile au facile, la France à Versailles, le monde véritable à son monde de plaisirs, cette faute historique est presque inconcevable. Pour saisir cette absurdité il suffit de prendre une carte de France et de voir dans quel cercle minuscule Marie-Antoinette a passé les vingt années de son règne. La toupie dorée de son oisiveté turbulente tourne sans cesse dans le cadre ridiculement étroit des six châteaux de Versailles, Trianon, Marly, Fontainebleau, Saint-Cloud, Rambouillet, situés à quelques heures l’un de l’autre. Pas une seule fois Marie-Antoinette n’a éprouvé le besoin de franchir, en fait ou en esprit, ce polygone où la tenait enfermée le plus stupide des démons, celui du plaisir. Pas une seule fois, au cours de près d’un quart de siècle, la souveraine de France n’a ressenti le désir de connaître son propre royaume, de voir les provinces dont elle est reine, la mer qui baigne leurs rivages, les montagnes, les forteresses, les villes et les cathédrales de ce pays si vaste et si divers. Pas une seule fois elle ne ravit une heure à son oisiveté afin de rendre visite à l’un de ses sujets ou simplement afin de songer à eux ; pas une seule fois elle n’entre dans une maison bourgeoise : tout ce monde réel, en dehors de sa sphère aristocratique, est pour elle, en effet, inexistant. Qu’il y ait autour de l’Opéra une ville gigantesque, pleine de misères et de mécontentements, que derrière les étangs de Trianon avec leurs canards chinois, leurs paons, leurs cygnes bien nourris, derrière le hameau de parade propre et coquet, construit par l’architecte de la cour, les vraies maisons de paysans tombent en ruines et les granges restent vides, que de l’autre côté de la grille dorée de son parc tout un peuple travaille, souffre de la faim, espère quand même, cela, Marie-Antoinette ne l’a jamais su. Peut-être que seules cette inconscience, cette ignorance voulue de tout le malheur et de la tristesse du monde pouvaient donner au rococo sa grâce enchanteresse, son charme léger et insouciant; il n’appartient qu’à celui qui ne connaît point la gravité du monde de pouvoir se plonger ainsi dans les jeux et les passe-temps. Mais une reine qui oublie son peuple risque gros jeu. Une simple question aurait révélé ce monde à Marie-Antoinette, mais elle ne voulait pas la poser. Un regard sur l’époque, et elle aurait compris, mais elle ne désirait pas comprendre. Elle souhaitait rester dans sa sphère, jeune, joyeuse et loin de tout tracas. Guidée par un feu follet, elle tourne inlassablement en rond, et, au milieu de ses marionnettes de cour, elle laisse s’enfuir, perdues à jamais, les années décisives de sa vie.

Sa faute, sa faute indéniable, est d’avoir abordé avec une frivolité sans pareille la tâche la plus lourde de l’Histoire, avec un cœur léger le conflit le plus dur du siècle. Faute incontestable, disons-nous, et cependant pardonnable, car la tentation était telle que même un être mieux trempé lui aurait à peine résisté. Passée de sa chambre d’enfant dans le lit nuptial, appelée du jour au lendemain et comme en rêve du fond des appartements d’un palais au pouvoir suprême, cette âme candide, pas très forte, pas très lucide, et qui n‘est encore ni préparée ni prête, se voit soudain l’objet d’un culte sans bornes. Que cette société du XVIIIe siècle est dangereuse et habile à séduire une jeune femme ! Qu’elle est rouée dans l’art d’empoisonner par de fines flatteries ! Qu’elle est ingénieuse dans la science de plaire par des futilités ! Comme elle est passée maîtresse dans l’art souverain de la galanterie et dans celui des Phéaciens de prendre la vie à la légère ! Experts, plus qu’experts dans la séduction et la dépravation de l’âme, les courtisans attirent aussitôt dans leur cercle magique ce cœur de jeune fille inexpérimenté et encore curieux de lui-même. Dès le premier jour de son règne Marie-Antoinette est portée au pinacle et plane dans un nuage d’encens. Ce qu’elle dit est spirituel, ce qu’elle fait est la loi, ce qu’elle désire est exaucé. A-t-elle un caprice ? le lendemain ce caprice est devenu une mode. Fait-elle une sottise ? toute la cour l’imite avec enthousiasme. Sa présence est le soleil de cette foule vaniteuse et ambitieuse, son regard un cadeau, son sourire une faveur, son arrivée une fête ; lorsqu’elle reçoit, toutes les dames, les plus jeunes comme les plus âgées, les plus anciennes comme celles qui viennent d’être présentées à la cour, font les efforts les plus désespérés, les plus comiques, les plus ridicules, les plus fous, pour attirer sur elles, à tout prix, ne fût-ce qu’un instant, l’attention de la reine, pour obtenir une politesse, un mot, ou tout au moins être remarquées, ne pas passer inaperçues. Dans les rues le peuple confiant l’acclame, au théâtre l’auditoire entier, de la première à la dernière place, se lève dès qu’elle paraît, et quand elle traverse la Galerie des Glaces, elle peut voir, magnifiquement parée et emportée par son propre triomphe, une charmante jeune femme, insouciante et heureuse, plus belle que les plus belles de la cour, et -puisqu’elle confond cette cour avec le monde – la plus belle sur terre. Comment, avec un cœur puéril, une force bien ordinaire, se défendre contre le vin grisant et étourdissant du bonheur, contre le mélange capiteux de toutes les essences piquantes et suaves du sentiment, contre l’adulation des hommes, la jalousie admirative des femmes, l’amour du peuple, son propre orgueil ? Comment ne pas être insouciante quand tout est si facile, quand il suffit d‘un bout de papier pour faire affluer l’argent et que le mot payez tracé hâtivement sur une feuille, fait surgir comme par enchantement des milliers de ducats, des pierres précieuses, des jardins et des châteaux, quand la brise légère du bonheur permet aux nerfs de se détendre d’une façon si douce et si agréable? Comment ne pas être étourdie et futile quand des ailes, tombées du ciel, s’attachent à vos jeunes épaules éblouissantes ? Comment ne pas perdre pied quand on est la proie de pareilles tentations ?

Cette conception frivole de la vie, qui, du point de vue historique, est sans nul doute une faute, toute sa génération l’a partagée : c’est par son entière adhésion à l’esprit de son époque que Marie-Antoinette est devenue la femme du XVIII°. Le rococo, cette fleur délicate et raffinée d’une civilisation très ancienne, du siècle des mains fines et oisives, de l’esprit enjoué et précieux, voulait, avant de mourir, s’incarner. Aucun roi, aucun homme n’eût pu représenter ce siècle de la femme dans le livre d’images de l’Histoire – seule une femme, une reine en était capable et Marie-Antoinette fut cette reine, la reine du rococo. La plus insouciante parmi les insouciantes, la plus dépensière parmi les dissipatrices, la plus gracieuse parmi les élégantes, la plus délibérément coquette parmi les coquettes, elle a exprimé en sa personne, d’une façon inoubliable et avec une précision vraiment documentaire, les mœurs et l’art de vivre du XVIIIe. Il est difficile de mettre plus de grâce et de bonté dans la politesse ; elle a même un genre d’affabilité qui ne permet pas d’oublier qu’elle est reine et persuade toujours cependant qu’elle l’oublie. [Madame de Staël]

Marie-Antoinette joue avec sa vie comme avec un instrument très délicat et très fragile. Au lieu d’être grande, humainement, pour tous les temps, elle est l’expression de son époque ; mais tout en négligeant follement sa force intérieure, elle donne malgré tout une signification à sa vie : c’est en elle que se parfait le XVIIIe et avec elle qu’il finit.

Quel est le premier souci de la reine du rococo, quand elle se réveille le matin dans son château de Versailles ? Les nouvelles de l’État et de la ville ? les lettres des ambassadeurs ? veut-elle savoir si les armées ont triomphé ? si l’on a déclaré la guerre à l’Angleterre ? Nullement. Marie-Antoinette, comme à l’ordinaire, n’est rentrée qu’à quatre ou cinq heures du matin, elle n’a dormi que quelques heures ; une personne remuante comme elle n’a pas besoin d’un long repos. La journée commence par une importante cérémonie. La femme qui est préposée à la garde-robe entre pour la toilette matinale avec plusieurs chemises, mouchoirs et serviettes ; la première femme de chambre se tient à ses côtés, s’incline et tend à la reine un in-folio où sont épingles de petits échantillons des tissus de toutes ses toilettes. Marie-Antoinette doit indiquer les robes qu’elle désire porter dans la journée : c’est un choix difficile et qui n’est pas sans responsabilité, car pour chaque saison douze nouvelles toilettes de gala, douze robes de fantaisie, douze robes de cérémonie sont prescrites, sans compter les cent autres achetées tous les ans (quelle honte ce serait pour une reine de la mode si elle portait plusieurs fois les mêmes robes !). En plus de cela il y a les peignoirs, corsages, châles de dentelles, fichus, bonnets, manteaux, ceintures, gants, bas et dessous provenant de l’arsenal invisible où travaille toute une armée de couturières et d’habilleuses. Le choix ordinairement dure longtemps; finalement, on marque au moyen d’épingles les échantillons des toilettes que Marie-Antoinette a décidé de mettre : la toilette de gala pour la réception, le déshabillé pour l’après-midi, la grande toilette pour le soir. Le premier souci est écarté, on emporte l’in-folio et on apporte les robes choisies.

Rien d’étonnant si, grâce à l’importance que prend ainsi la toilette, la marchande de modes, la divine Mlle Bertin, acquiert sur Marie-Antoinette plus de pouvoir que tous les ministres, ceux-ci toujours remplaçables, celle-là incomparable et unique. Bien que sortie de la classe ouvrière et ancienne petite couturière, rude, rogue, jouant des coudes, plutôt ordinaire que raffinée dans ses manières, cette maîtresse de la haute couture tient la reine absolument sous son charme. Pour elle, dix-huit ans avant la vraie Révolution, on fait à Versailles une révolution de palais : Mlle Berlin triomphe des règlements de l’étiquette qui interdisent à une plébéienne l’entrée des petits cabinets de la reine ; cette artiste en son genre obtient ce qui jamais n’arriva à Voltaire, ni à aucun des poètes et des peintres de l’époque : elle est reçue dans l’intimité par la reine. Quand elle arrive deux fois par semaine avec ses nouveaux dessins, Marie-Antoinette abandonne ses nobles dames d’honneur et s’enferme dans un appartement privé où elle a une conférence secrète avec l’artiste adorée en vue de lancer une mode nouvelle, encore plus extravagante que la précédente. Bien en tendu, la marchande de modes, en femme d’affaires, exploite largement ce triomphe. Après avoir entraîné Marie-Antoinette dans les dépenses les plus coûteuses, elle met à contribution toute la cour et la noblesse ; elle fait peindre en lettres gigantesques sur l’enseigne de son magasin de la rue Saint-Honoré son titre do fournisseuse de la reine et on l’entend dire sur un ton négligent et hautain aux clients qu’elle a fait attendre : Je viens de travailler avec Sa Majesté. Elle a bientôt à son service tout un régiment do couturières et de brodeuses, car plus la reine est élégante, plus les dames de la cour s’agitent furieusement afin de ne pas rester en arrière. Plus d’une parmi elles glissent de beaux louis d’or à la fée infidèle pour qu’elle leur taille un modèle que la reine elle-même n’a pas encore porté : l’amour de la toilette se répand comme une maladie. Les troubles dans le pays, les discussions avec le Parlement, la guerre avec l’Angleterre émeuvent bien moins cette cour vaniteuse que le nouveau brun puce mis à la mode par Mlle Berlin, qu’un tour particulièrement hardi donné à la jupe à paniers, ou que la nuance d’une soierie nouvelle créée à Lyon. Toute dame qui se respecte se sent obligée de suivre pas à pas ces singeries et extravagances, et un mari dit en soupirant : Jamais les femmes de France n’avaient dépensé tant d’argent pour se faire ridicules.

Mais Marie-Antoinette considère comme son premier devoir d’être dans ce domaine la reine. Au bout de trois mois de règne, la petite princesse est déjà promue au grade de mannequin du monde élégant, de modèle pour les toilettes et les coiffures ; le bruit de son triomphe résonne dans tous les salons et toutes les cours, y compris celle de Vienne, où il éveille un écho lugubre. Marie-Thérèse, qui rêvait pour sa fille de tâches plus dignes, retourne, irritée, à l’ambassadeur un portrait montrant celle-ci coiffée à la mode, avec un luxe exagéré : Non, ce n’est pas le portrait d’une reine de France, s’écrie-t-elle, il y a erreur, c’est celui d’une actrice… Et elle mande à sa fille :

Vous savez que j’étais toujours d’opinion de suivre les modes modérément, mais de ne jamais les outrer. Une jolie reine, pleine d’agréments, n’a pas besoin de toutes ces folies; au contraire la simplicité de la parure fait mieux paraître et est plus adaptable au rang de reine : celle-ci doit donner le ton, et tout le monde s’empressera de cœur à suivre même vos petits travers ; mais moi, qui aime et suis ma petite reine à chaque pas, je ne puis m’empêcher de l’avertir sur cette petite frivolité.

Deuxième souci du matin : la coiffure. Heureusement, là aussi, possède un grand artiste, M. Léonard, l’inépuisable et insurpassable Figaro du rococo. En grand seigneur, dans un carrosse à six chevaux, il se rend tous les matins à Versailles, avec ses peignes, ses pommades et ses lotions pour exercer sur la reine son art aussi noble que quotidien. De même que Mansart, le grand architecte, construit sur les maisons des toitures savantes qui portent son nom, M. Léonard, lui, élève sur la tête de toute noble dame qui se respecte de véritables tours de cheveux, en donnant à ces édifices gigantesques une forme symbolique. Grâce à de longues épingles et à l’emploi énergique de cosmétiques, on fait tout d’abord tenir les cheveux au-dessus du front, depuis la racine, droits comme des cierges et deux fois plus haut qu’un bonnet de grenadier prussien ; puis dans cet espace aérien, à cinquante centimètres au-dessus des sourcils, commence la création plastique de l’artiste. Non seulement on modèle avec le peigne sur ces poufs ou ques-à-quo (comme les appelle Beaumarchais dans un pamphlet) des paysages et des panoramas avec jardins, fruits, maisons, navires et Ilots agités, bref, tout un univers multicolore, mais encore, pour permettre à la mode de changer plus souvent, ces édifices représentent en même temps l’événement du jour. Tout ce qui occupe ces têtes de linotte, ces cervelles généralement creuses, doit être affiché dans la coiffure. Quand l’opéra de Gluck fait sensation, Léonard invente aussitôt une coiffure à la  Iphigénie avec des rubans de crêpe noir et la demi-lune de Diane. Quand on vaccine le roi contre la petite vérole, cet événement bouleversant se traduit sans retard par les poufs de l’inoculation. Quand l’insurrection américaine est à la mode, la coiffure de la liberté devient la reine du jour; et, trouvaille plus stupide encore en même temps que vile quand, pendant la famine, les boulangeries de Paris sont pillées la cour frivole ne trouve rien de mieux à faire que d’afficher cet événement dans les bonnets de la révolte. Ces constructions artificielles s’élèvent toujours plus follement sur ces têtes vides. Peu à peu, grâce à l’emploi abondant de faux cheveux, ces tours capillaires montent si haut que les dames ne peuvent plus s’asseoir dans leurs carrosses et sont obligées de s’y tenir agenouillées en relevant leurs jupes, sans quoi les précieux édifices viendraient heurter le plafond de la voiture ; dans les châteaux on surélève les portes, afin que les dames en grande toilette n’aient pas toujours a se courber en entrant; au théâtre on surhausse les plafonds des loges. Et les satires contemporaines ne tarissent pas sur le chapitre amusant des difficultés particulières que ces toupets aériens ménagent aux amants de ces dames. Mais quand il s’agit de mode, les femmes, on le sait, sont prêtes à tous les sacrifices, et la reine, de son côté, s’imaginerait sans doute ne pas être vraiment reine, si elle ne lançait pas ou ne dépassait pas toutes ces folies. De nouveau, l’écho de Vienne gronde :

Je ne peux m’empêcher de toucher un point que bien des gazettes me répètent trop souvent : c’est la parure dont vous vous servez ; on la dit depuis la racine des cheveux trente-six pouces de haut, et avec autant de plumes et de rubans qui relèvent tout cela.

Mais la fille trouve une échappatoire et répond à sa chère maman qu’ici, à Versailles, les yeux y sont déjà si bien habitués que le monde entier – par monde entier Marie-Antoinette entend toujours les cent dames de la cour – n’y trouve rien d’extraordinaire. Et maître Léonard continue gaiement à bâtir, jusqu’à ce que, seigneur tout-puissant, il juge bon de mettre un terme à cette mode ; l’année suivante les tours sont sapées, pour faire place il est vrai à une mode plus coûteuse encore : celle des plumes d’autruche.

Troisième souci : peut-on toujours changer de toilettes sans porter des bijoux assortis? Non, une reine a besoin de diamants plus gros, de perles plus épaisses que toutes les autres. Elle a besoin de plus de bagues, d’anneaux, de bracelets, de diadèmes, de ferronnières, de joyaux, de boucles, d’incrustations de pierres précieuses sur des éventails peints par Fragonard, que les femmes des frères cadets du roi et que toutes les autres dames de la cour. Il est vrai qu’elle a déjà reçu en dot de Vienne passablement de diamants et que Louis XV, pour ses noces, lui a fait présent de toute une cassette remplie de bijoux de famille. Mais à quoi bon être reine, sinon pour acheter sans cesse de nouveaux joyaux, toujours plus beaux, toujours plus précieux ? Marie-Antoinette, tout le inonde le sait à Versailles – et bientôt on s’apercevra qu’il eût mieux valu ne pas trop en parler – adore les bijoux. Jamais elle ne peut résister, quand ces joailliers subtils et adroits, ces Juifs émigrés d’Allemagne, qui ont nom Boehmer et Bassenge, lui présentent dans des écrins de velours leurs dernières œuvres d’art, boucles d’oreilles, bagues et fermoirs ravissants. De plus, ces braves gens lui facilitent toujours ses achats. Ils savent honorer une reine de France en lui faisant crédit, tout en lui comptant les bijoux, il est vrai, le double de leur valeur, ou en lui rachetant à moitié prix ses vieux diamants. C’est ainsi que, sans remarquer ce qu’il y a d’avilissant dans ces affaires d’usurier, Marie-Antoinette s’endette de tous côtés; elle sait d’ailleurs qu’en cas de besoin l’époux économe viendra à son secours. Mais déjà, de Vienne, l’avertissement se fait plus dur :

Toutes les nouvelles de Paris, lui écrit sa mère, annoncent que vous avez fait un achat de bracelets de 250 000 livres, que pour cet effet vous avez dérangé vos finances et charge de dettes, et que vous avez pour y remédier donné de vos diamants à très bas prix… Ces sortes d’anecdotes percent mon cœur, surtout pour l’avenir.

Et elle lance ce cri désespéré :

Quand deviendrez-vous enfin vous-même?… Une souveraine s’avilit en se parant, et encore plus si elle pousse cela à des sommes si considérables et en quel temps ? Je ne vois que trop cet esprit de dissipation ; je ne puis me taire, vous aimant pour votre bien non pour vous flatter. Ne perdez pas par des frivolités le crédit que vous vous êtes acquis au commencement; on sait le roi très modéré, ainsi la faute resterait seule sur vous. Je ne souhaite survivre à un tel changement.

Les toilettes coûtent de l’argent, les diamants en coûtent encore plus, si bien que la cassette de Marie-Antoinette qui, si elle n’était point trouée quelque part, devrait être largement remplie -l’obligeant Louis XVI n’a-t-il pas doublé les revenus de sa femme au lendemain de son avènement – est toujours terriblement vide.

Comment donc se procurer de l’argent ? Heureusement que le diable est là pour venir au secours des gens frivoles ! N’y a-t-il point le jeu ? Avant Marie-Antoinette celui-ci était encore à la cour royale une distraction innocente comme la danse ou le billard : ou jouait le soir au lansquenet, jeu sans danger, avec des enjeux insignifiants. Marie-Antoinette découvre pour elle et pour les autres le fameux pharaon, que nous connaissons par Casanova comme le terrain de chasse idéal des escrocs et des filous. Qu’un ordre récemment renouvelé par le roi ait formellement interdit, sous peine d’amende, tout jeu de hasard, cela laisse indifférents les compagnons de sa femme : ils savent que la police n’a pas accès aux salons de la reine. Que le roi lui-même ne veuille pas supporter ces tables de jeu couvertes d’or, cette bande frivole n’en a cure : on joue à son insu, voilà tout ; et les huissiers ont ordre, quand il arrive, de donner aussitôt l’alarme. Alors les cartes disparaissent sous la table, comme par enchantement, on ne fait plus que bavarder ; tout le monde se gausse du brave homme, la partie reprendra tout à l’heure. Pour animer l’affaire et augmenter l’enjeu, la reine permet au premier venu de s’approcher de sa table verte pourvu qu’il apporte de l’argent. Profiteurs et parasites affluent; une nouvelle honteuse se répand bientôt en ville : on triche au jeu de la reine ! Une seule personne, Marie-Antoinette, n’en sait rien, parce que, aveuglée par son plaisir, elle ne veut rien savoir. Dès qu’elle est entraînée, rien ne peut plus la retenir : elle joue, jour après jour, jusqu’à trois, quatre, cinq heures du matin ; une fois, la veille de la Toussaint, au grand scandale de la cour, elle joue toute la nuit.

De nouveau on entend l’écho de Vienne. Marie-Thérèse écrit à sa fille :

Le jeu est sûrement un des plus mauvais plaisirs, cela attire mauvaise compagnie et propos… il attache trop par l’envie de gagner, et on est toujours la dupe, calcul fait, on ne peut gagner à la longue, si on joue honnêtement ; ainsi ma chère fille ! je vous en prie : point de capitulation, il faut s’arracher tout d’un coup de cette passion.

Cependant les toilettes, les parures, le jeu n’occupent que la moitié du jour et de la nuit. Un autre souci suit l’aiguille sur le cercle des heures: comment s’amuser ? On sort à cheval, on chasse, antique plaisir de prince ; certes, on y accompagne rarement l’époux mortellement ennuyeux ; on lui préfère d’Artois, le joyeux beau-frère, et d’autres courtisans. Parfois, pour rire, on se promène sur un âne; ce n’est guère distingué, mais, en revanche, quand la brave bête grise se cabre, on peut se laisser tomber à terre avec une grâce adorable et montrer à la cour les dessous de dentelles et les jolies jambes d’une reine. En hiver, chaudement emmaillotée, on fait du traîneau; en été on assiste le soir à des feux d’artifice, à des bals champêtres, ainsi qu’à de petits concerts nocturnes dans le parc. Une fois descendues les quelques marches de la terrasse, on se retrouve avec sa société de choix, où, tout à l’ait protégée par l’obscurité, on peut jaser et plaisanter joyeusement – en tout bien tout honneur, certes, mais enfin, on peut jouer avec le danger comme avec toutes les autres choses de la vie ! Que quelque courtisan perfide écrive ensuite une brochure en vers, le Lever de l’Aurore, sur les aventures nocturnes de la reine, qu’importe ! Ces coups d’épingle ne fâchent pas le roi, mari indulgent, et on s’est bien amusée. Surtout il ne faut pas rester seule, ne pas passer une soirée chez soi, avec un livre, avec son mari ; il n’y a que l’agitation et les plaisirs qui comptent, se dit Marie-Antoinette. Dès qu’une mode nouvelle est lancée, elle est la première à lui rendre hommage ; à peine le comte d’Artois a-t-il importé d’Angleterre les courses de chevaux – son seul apport à la France – que dans les tribunes on voit déjà la reine, entourée d’une douzaine de jeunes fats anglomanes, pariant, jouant, furieusement excitée par ce nouveau jeu. Il est vrai que ses emballements ne sont habituellement que feu de paille, ce qui la ravit un jour l’ennuyant dès le lendemain; seul le changement continuel dans le plaisir peut tromper son agitation nerveuse, dont la cause réside, sans aucun doute, dans ses rapports intimes avec le roi. Son plaisir préféré parmi cent autres divertissements toujours changeants, le seul dont elle reste éprise, est justement le plus dangereux pour sa réputation : les redoutes masquées. Elles deviennent la passion durable de Marie-Antoinette, car elle peut y jouir doublement de la volupté d’être reine et de celle de ne point se laisser reconnaître comme telle, de se risquer, sous le loup de velours noir, jusqu’à la frontière des aventures galantes, mettant ici comme enjeu non point de l’argent, mais elle-même en tant que femme. Travestie en Artémis ou cachée sous un coquet domino, elle peut descendre des hauteurs glaciales de l’étiquette dans la foule chaude et anonyme, sentir passer sur elle le souffle de la tendresse, frissonner à l’approche de la séduction, éprouver jusque dans les entrailles l’ivresse du danger côtoyé ; protégée par son masque elle peut prendre le bras, parfois même durant une demi-heure, d’un jeune et élégant gentleman anglais, ou faire comprendre par quelques mots hardis au ravissant gentilhomme suédois Axel de Fersen combien il plaît à la femme que son état de reine, hélas, mille fois hélas ! contraint à la vertu. Marie-Antoinette ne sait pas ou ne veut pas savoir que ces petites licences, grossièrement exagérées par les commérages de la cour, font le tour de tous les salons, et que, lorsqu’elle a pris un fiacre, la roue de son carrosse s’étant brisée en route, pour parcourir les vingt pas la séparant de l’Opéra, les journaux secrets ont fait de cet incident une aventure galante. […]

La vie n’est-elle point faite pour qu’on en jouisse ! Avec une franchise émouvante, elle répond aux remontrances maternelles par cette phrase à l’ambassadeur Mercy : Que me veut-elle ? J’ai peur de m’ennuyer.

J’ai peur de m’ennuyer : cette parole de Marie-Antoinette est le mot de son temps et de toute sa société. Le XVIIIe siècle touche à sa fin, il a accompli sa tâche. Le royaume est fondé, Versailles est construit, l’étiquette parfaite, la cour désœuvrée; sans guerres, les maréchaux ne sont plus que des marionnettes en uniforme, les évêques, en présence d’une génération incroyante, que de galants seigneurs en soutanes violettes ; la reine, n’ayant ni vrai roi à ses côtés, ni dauphin à élever, se contente d’être une joyeuse mondaine. Traqués par l’ennui, tous ces gens restent insensibles aux flots puissants d’une époque qui s’avance impétueuse; et si parfois ils y plongent leurs mains curieuses, c’est pour en retirer quelques cailloux scintillants ou pour jouer avec l’élément formidable, en riant comme des enfants de l’écume légère qui jaillit sur leurs doigts. Mais pas un ne voit la montée de plus en plus rapide des flots ; et lorsqu’ils s’aperçoivent enfin du danger, la fuite n’est plus possible, le jeu est fini, la vie menacée.

[…]                       Petit  à petit, le cercle des privilégiés trace autour de Marie-Antoinette, une barrière infranchissable. Le reste de la cour sait bientôt que derrière ce mur artificiel s’épanouit le paradis terrestre. Là fleurissent les postes élevés, se distribuent les pensions ; une plaisanterie, un compliment bien tourné, vous permettent de cueillir une faveur que d’autres se sont efforcés d’obtenir par des années d’efforts persévérants. Dans ce bienheureux au-delà de la gaieté, la joie et l’insouciance règnent éternellement, et toutes les grâces de la terre attendent celui qui a pu pénétrer dans ces champs élyséens de la faveur royale. Rien d’étonnant si tous ceux qui sont rejetés de l’autre coté du mur, si la vieille noblesse qu’on n’admet pas à Trianon, dont la pluie d’or n’arrose jamais les mains également avides, s’aigrit de plus en plus. Sommes-nous moins dignes que ces Polignac ruinés, murmurent les Orléans, les Rohan, les Noailles, les Marsan ? À quoi bon enfin  avoir un jeune roi modeste et honnête, un souverain qui n’est pas le jouet de maîtresses, si nous sommes encore obligés de mendier à une favorite, après la Pompadour et la du Barry, ce qui est notre droit ? Allons-nous vraiment supporter d’être traité aussi négligemment, d’être mis à l’écart aussi effrontément, par cette jeune Autrichienne, qui s’entoure de gaillards étrangers et de femmes douteuses au lieu de faire appel à l’aristocratie séculaire du pays ? Les exclus se groupent de plus en plus étroitement ; leurs rangs grossissent chaque année, chaque jour. Bientôt, par les fenêtres de Versailles abandonné, la haine aux cent yeux fixe ses regards sur le monde insouciant et frivole de la reine.

Stefan Zweig        Marie Antoinette     Insel  Verlag   Leipzig 1932

Lavoisier, assisté de son épouse Pierrette Paulze,  isole l’azote et découvre l’oxygène ; il marque les débuts de la chimie analytique. La mise en évidence des premiers alcaloïdes, la découverte de la quinine par Pelletier et Caventou donnèrent le signal aux grandes découvertes : la pharmacopée traditionnelle faite de remèdes extraits du règne végétal allait décliner lentement mais sûrement face au développement de la pharmacie issue des progrès de la chimie. Mais en France, contrairement à l’Allemagne, ce sont les mêmes personnes – les pharmaciens d’officine – qui assurèrent cette transition : les spécialités pharmaceutiques d’aujourd’hui sont issues de l’officine et trouvent leur origine dans les remèdes secrets d’autrefois. Xavier Bichat débroussaille les friches de la biologie : il identifie pas moins de 21 types de tissus : muqueux, fibreux etc…, dans les organes et relève leur répartition. Il faudra attendre l’arrivée des microscopes pour aller plus loin.

21 07 1774          La traité de Küchük Kaïnardji entre l’empire ottoman et la Russie donne à cette dernière un accès à la Mer Noire.

24 08 1774         De Compiègne,  Turgot qui vient d’être nommé Contrôleur général des finances, remercie Louis XVI de l’avoir reçu et lui redit ses recommandations.

Sire,
En sortant du cabinet de Votre Majesté, encore plein du trouble où me jette l’immensité du fardeau qu’elle m’impose, agité par tous les sentiments qu’excite en moi la bonté touchante avec laquelle elle a daigné me rassurer, je me hâte de mettre à ses pieds ma respectueuse reconnaissance et le dévouement absolu de ma vie entière.
Votre Majesté a bien voulu m’autoriser à remettre sous ses yeux l’engagement qu’elle a pris avec elle-même, de me soutenir dans l’exécution des plans d’économie qui sont en tout temps, et aujourd’hui plus que jamais, d’une nécessité indispensable. J’aurais désiré pouvoir lui développer les réflexions que me suggère la position où se trouvent les finances ; le temps ne me le permet pas, et je me réserve de m’expliquer plus au long quand j’aurai pu prendre des connaissances plus exactes.
Je me borne en ce moment, Sire, à vous rappeler ces trois paroles :
– Point de banqueroute ;
– Point d’augmentation d’impôts ;
– Point d’emprunts.
Point de banqueroute, ni avouée, ni masquée par des réductions forcées.
Point d’augmentation d’impôts, la raison en est dans la situation de vos peuples, et encore plus dans le cœur de Votre Majesté.
Point d’emprunts, parce que tout emprunt diminue toujours le revenu libre ; il nécessite au bout de quelque temps ou la banqueroute, ou l’augmentation des impositions. II ne faut en temps de paix se permettre d’emprunter que pour liquider les dettes anciennes, ou pour rembourser d’autres emprunts faits à un denier plus onéreux.
Pour remplir ces trois points, il n’y a qu’un moyen. C’est de réduire la dépense au-dessous de la recette, et assez au-dessous pour pouvoir économiser chaque année une vingtaine de millions, afin de rembourser les dettes anciennes. Sans cela, le premier coup de canon forcerait l’État à la banqueroute.
On demande sur quoi retrancher ; et chaque ordonnateur, dans sa partie, soutiendra que presque toutes les dépenses particulières sont indispensables. Ils peuvent dire de fort bonnes raisons ; mais comme il n’y en a pas pour faire ce qui est impossible, il faut que toutes ces raisons cèdent à la nécessité absolue de l’économie.
Il est donc de nécessité absolue que Votre Majesté exige des ordonnateurs de toutes les parties qu’ils se concertent avec le ministre de la finance. II est indispensable qu’il puisse discuter avec eux en présence de Votre Majesté le degré de nécessité des dépenses proposées. II est surtout nécessaire que, lorsque vous aurez, Sire, arrêté l’état des fonds de chaque département, vous défendiez à celui qui en est chargé, d’ordonner aucune dépense nouvelle sans avoir auparavant concerté avec la finance les moyens d’y pourvoir.
Sans cela, chaque département se chargerait de dettes qui seraient toujours des dettes de Votre Majesté, et l’ordonnateur de la finance ne pourrait répondre de la balance entre la dépense et la recette.
Votre Majesté sait qu’un des plus grands obstacles à l’économie, est la multitude des demandes dont elle est continuellement assaillie, et que la trop grande facilité de ses prédécesseurs à les accueillir, a malheureusement autorisées. Il faut, Sire, vous armer contre votre bonté de votre bonté même ; considérer d’où vous vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos courtisans, et comparer la misère de ceux auxquels on est quelquefois obligé de l’arracher par les exécutions les plus rigoureuses, à la situation des personnes qui ont le plus de titres pour obtenir vos libéralités.
Il est des grâces auxquelles on a cru pouvoir se prêter plus aisément, parce qu’elles ne portent pas immédiatement sur le Trésor royal. De ce genre sont les intérêts, les croupes, les privilèges ; elles sont de toutes les plus dangereuses et les plus abusives. Tout profit sur les impositions qui n’est pas absolument nécessaire pour leur perception, est une dette consacrée au soulagement des contribuables, ou aux besoins de l’État. D’ailleurs, ces participations aux profits des traitants sont une source de corruption pour la noblesse, et de vexation pour le peuple, en donnant à tous les abus des protecteurs puissants et cachés.
On peut espérer de parvenir, par l’amélioration de la culture, par la suppression des abus dans la perception, et par une répartition plus équitable des impositions, à soulager sensiblement le peuple, sans diminuer beaucoup les revenus publics ; mais si l’économie n’a précédé, aucune réforme n’est possible, parce qu’il n’en est aucune qui n’entraîne le risque de quelque interruption dans la marche des recouvrements, et parce qu’on doit s’attendre aux embarras multipliés que feront naître les manœuvres et les cris des hommes de toute espèce intéressés à soutenir les abus ; car il n’en est point dont quelqu’un ne vive.
Tant que la finance sera continuellement aux expédients pour assurer les services, Votre Majesté sera toujours dans la dépendance des financiers, et ceux-ci seront toujours les maîtres de faire manquer, par des manœuvres de place, les opérations les plus importantes. Il n’y aura aucune amélioration possible, ni dans les impositions, pour soulager les contribuables, ni dans aucuns arrangements relatifs au gouvernement intérieur et à la législation. L’autorité ne sera jamais tranquille, parce qu’elle ne sera jamais chérie ; et que les mécontentements et les inquiétudes des peuples sont toujours le moyen dont les intrigants et les malintentionnés se servent pour exciter des troubles.
C’est donc surtout de l’économie que dépend la prospérité de votre règne, le calme dans l’intérieur, la considération au dehors, le bonheur de la nation et le vôtre. Je dois observer à Votre Majesté que j’entre en place dans une conjoncture fâcheuse, par les inquiétudes répandues sur les subsistances : inquiétudes fortifiées par la fermentation des esprits depuis quelques années, par la variation des principes des administrateurs, par quelques opérations imprudentes, et surtout par une récolte qui paraît avoir été médiocre. Sur cette matière, comme sur beaucoup d’autres, je ne demande point à Votre Majesté d’adopter mes principes, sans les avoir examinés et discutés, soit par elle-même, soit par des personnes de confiance en sa présence ; mais quand elle en aura reconnu la justice et la nécessité, je la supplie d’en maintenir l’exécution avec fermeté, sans se laisser effrayer par des clameurs qu’il est absolument impossible d’éviter en cette matière, quelque système qu’on suive, quelque conduite qu’on tienne.
Voilà les points que Votre Majesté a bien voulu me permettre de lui rappeler. Elle n’oubliera pas qu’en recevant la place de contrôleur général, j’ai senti tout le prix de la confiance dont elle m’honore ; j’ai senti qu’elle me confiait le bonheur de ses peuples, et, s’il m’est permis de le dire, le soin de faire aimer sa personne et son autorité ; mais en même temps j’ai senti tout le danger auquel je m’exposais.
J’ai prévu que je serais seul à combattre contre les abus de tout genre, contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus ; contre la foule des préjugés qui s’opposent à toute réforme, et qui sont un moyen si puissant dans les mains des gens intéressés à éterniser le désordre.
J’aurai à lutter même contre la bonté naturelle, contre la générosité de Votre Majesté et des personnes qui lui sont les plus chères. Je serai craint, haï même de la plus grande partie de la cour, de tout ce qui sollicite des grâces. On m’imputera tous les refus ; on me peindra comme un homme dur, parce que j’aurai représenté à Votre Majesté qu’elle ne doit pas enrichir même ceux qu’elle aime, aux dépens de la subsistance de son peuple.
Ce peuple auquel je me serai sacrifié est si aisé à tromper, que peut-être j’encourrai sa haine par les mesures mêmes que je prendrai pour le défendre contre la vexation. Je serai calomnié, et peut-être avec assez de vraisemblance pour m’ôter la confiance de Votre Majesté. Je ne regretterai point de perdre une place à laquelle je ne m’étais jamais attendu. Je suis prêt à la remettre à Votre Majesté dès que je ne pourrai plus espérer de lui être utile ; mais son estime, la réputation d’intégrité, la bienveillance publique qui ont déterminé son choix en ma faveur, me sont plus chères que la vie, et je cours le risque de les perdre, même en ne méritant à mes yeux aucun reproche.
Votre Majesté se souviendra que c’est sur la foi de ses promesses que je me charge d’un fardeau peut-être au-dessus de mes forces, que c’est à elle personnellement, à l’homme honnête, à l’homme juste et bon, plutôt qu’au roi, que je m’abandonne. J’ose lui répéter ici ce qu’elle a bien voulu entendre et approuver.
La bonté attendrissante avec laquelle elle a daigné presser mes mains dans les siennes, comme pour accepter mon dévouement, ne s’effacera jamais de mon souvenir. Elle soutiendra mon courage. Elle a pour jamais lié mon bonheur personnel avec les intérêts, la gloire et le bonheur de Notre Majesté.
C’est avec ces sentiments que je suis avec le plus profond respect Sire De votre Majesté Le très humble et très obéissant Serviteur et Sujet.

Lettre de Turgot à Louis XVI

13 09 1774             Turgot établit la libre circulation des grains, abolit la corvée royale, remplacée par un impôt fondé sur les propriétés foncières, supprime les jurandes et maîtrises [ou corporations]. À la même période, la récolte de blé est catastrophique. Mais les tractations pour faire abolir la corvée seront longues et n’aboutiront qu’en février 1976.

Les exemptés de la corvée étaient trop nombreux pour que cet impôt en nature ne devienne vite impopulaire, et Turgot ne faisait qu’appliquer à l’ensemble du territoire ce qu’il avait déjà mis en pratique dans le Limousin dont il était auparavant l’intendant. Tous les assujettis à l’impôt du vingtième devront payer une taxe additionnelle. Les privilégiés touchés par cette mesure obtiendront le renvoi de Turgot. La corvée royale en travail sera rétablie en août 1776 ne portant que sur les non privilégiés qui peuvent la racheter par une taxe additionnelle à la taille. Malgré l’opposition farouche des parlements, partisans de la corvée en nature, une déclaration royale de juin 1787 généralisera, à titre provisoire, le paiement de la corvée en argent (moins du 1/6 de la taille ou des 3/5 de la capitation) pour les roturiers. Finalement, c’est l’ordonnance du 27 juin 1787 qui mettra fin définitivement à la corvée des grands chemins.

11 1774                       Nicolas Mayeur est arrivé Madagascar à l’âge de 15 ans ; il en a maintenant 27, et, à la demande du baron de Beniowsky, commandant général du roi de France à Madagascar, il s’en va reconnaître le nord de l’île pour faire connaître le nom français. Sur le territoire de Lamboeny, roi de l’Ankarana, il apprend l’existence d’une vallée dont la rivière s’échappe par des gorges étroites et dont l’accès peut de ce fait être facilement contrôlé par quelques hommes seulement, d’autant plus que la nature foisonne de corail blanc, d’une redoutable efficacité défensive ; le sol y serait fécond, la culture facile ; la vallée sert de refuge aux populations locales en cas d’attaques et aussi de tombeau des rois . Il ne sera malheureusement pas autorisé à y descendre et ne pourra la voir que du haut des crêtes qui la dominent, déplorant de n’en rapporter que des notions imparfaites et avec l’espoir d’un prompt retour, lequel ne restera malheureusement qu’un vœu. Son périple durera jusqu’en décembre 1775.

C’était là qu’était le tombeau de la famille de Lamboeny et le dépôt de toutes ses richesses. On m’assure que le sommet de ces mornes [une petite montagne en créole] était de corail blanc comme celui qu’on trouve au sommet de la mer et qu’on était de temps en temps obligé de casser parce qu’il repoussait sans cesse et embarrassait le sentier.

[…]     Aussi ce lieu est-il le refuge ordinaire des gens du pays lorsque la guerre s’allume entre eux et les Sakalava [puissante tribu dominant le littoral occidental de l’île]. […] Les réfugiés cultivent les choses nécessaires à leur subsistance. Ils y ont des troupeaux qui prospèrent. Les femmes et les enfants y trouvent la terre des plantations, tandis que les hommes tiennent la campagne et font tête à l’ennemi. Il est sans exemple que celui-ci y ait jamais pénétré. Le lieu est un poste inexpugnable. On voit même qu’il est impossible de le réduire par la famine.

[…] Comme la rivière qui arrose la plaine se décharge dans les campagnes voisines du coté du Nord et qu’en échappant à travers les rochers, elle forme une issue dont l’ennemi pourrait s’emparer, Lamboeny y avait pourvu, me dit-on. Il avait fait pratiquer en dedans une digue assez élevée pour fournir une abondance d’eau telle que nul ne peut se hasarder à la franchir. Aux premières apparences de guerre, on faisait refluer toutes les eaux de la rivière de ce coté, ce qui formait un immense réservoir d’où alors elles s’échappaient en torrents rapides auxquels rien ne pouvait résister.

1774                      L’Entente cordiale n’est pas pour demain : L’Angleterre, nation inquiète et avide, plus jalouse de la prospérité de ses voisins que de son propre bonheur, puissamment armée, et prête à frapper au moment où il lui conviendra de menacer.

Vergennes, Secrétaire d’État aux Affaires Étrangères.

Les Rouennais font un procès à John Holker, propriétaire d’une usine de coton. Catholique anglais, il a fréquenté les prisons anglaises d’où il est parvenu à s’échapper ; sa maîtrise des techniques de traitement du coton lui ont assuré la protection de Trudaine qui lui a facilité les choses pour implanter une usine à Rouen. Les procédés alors en vigueur consomment beaucoup d’acide chlorhydrique pour blanchir le coton… pas bon pour la santé tout ça… Mais ils seront déboutés car la production est déclarée d’intérêt national !

L’Ossétie, lasse des incursions ravageuses des voisins, demande sa protection à l’impératrice Catherine de Russie, qui la lui accorde bien volontiers. Les Ossètes peuvent ainsi descendre dans les vallées fertiles et les cultiver. Ils sont les descendants des Scythes, des Sarmates, des Alains : que du beau monde …

Buffon publie la Théorie de la Terre, dans laquelle il avance pour la Terre un âge de 74 382 ans : il est encore loin de la réalité, mais il s’est tout de même déjà largement éloigné du credo en la matière : 6 000 ans, l’âge donné par la Bible.

10 04 1775                   Publié en janvier, Common sense du colon d’Amérique Thomas Paine se vendra à 120 000 exemplaires en un an. Il y dit essentiellement que le moment était venu de se séparer. Plus, il attaque une monarchie qui tient en esclavage ses sujets, une aristocratie qui les exploite, il ridiculise  la brute royale Georges III, aiguise l’orgueil des colons en leur montrant qu’une petite île ne peut gouverner un si grand continent. Common sense va être un catalyseur.

19 04 1775                    Les troupes britanniques stationnées à Boston veulent s’emparer d’un dépôt d’armes constitué par des patriotes à Concord : ils sont reçus à coup de fusil : c’est la fusillade de Lexington : Paul Revere orfèvre franc-maçon avait cavalé toute la nuit – midnigt ride -, pour avertir de l’attaque imminente des Anglais ; les Comités de Correspondance se chargèrent d’assurer la diffusion de la nouvelle avec beaucoup d’efficacité. Le boycott des produits anglais cimente l’identité américaine : d’avril à juin, pas moins de 90 déclarations d’indépendance sont rédigées dans des assemblées municipales ou par de simples particuliers.

6 05 1775                    Turgot invite tous les intendants à suspendre les corvées en nature ; l’invitation sera ratifiée en janvier 1776 par un édit. La même année, il fait mettre en service pour les Messageries un nouveau modèle de diligence, montée sur ressorts, qui va tenir des moyennes de 8 km/h, quand les autres se contentaient de la moitié ; 4 à 8 places, tiré par 6 à 8 chevaux ; on les nommera Turgotines, à même de faire Paris-Marseille en huit jours, contre douze auparavant.

05 1775                   En France, la maigreur des stocks de blé provoque la guerre des farines. Elle va être réprimée, mais nombreux seront ceux qui voudront faire porter le chapeau à Turgot et sa réforme sur la libre circulation des grains.

15 06 1775                 Le colonel George Washington se voit confié le commandement en chef de l’armée continentale américaine, couramment nommée les insurgents.   United we stand, divided we fall, va devenir leur mot d’ordre, coulé dans le marbre un an plus tard avec le nom donné au pays : United States of America

09 1775                           Beaumarchais se démène comme un beau diable pour la cause des Insurgents… qui ne lui en seront pas particulièrement reconnaissants.

À la fin de septembre 1775, Beaumarchais rencontre à Londres un jeune Américain nommé Arthur Lee, futur député de Virginie, qui lui dresse un état des secours nécessaires à ses concitoyens pour tenir tête à l’Angleterre. Tout leur fait défaut : l’argent, les armes, les munitions. Il promet d’intercéder en leur faveur et s’exécute sans tarder. Après un appel solennel à Louis XVI, resté sans réponse, il supplie Vergennes, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, d’aider les insurgés dans leur lutte pour l’indépendance. Tour à tour séducteur et insinuant, enthousiaste et prophétique, il le harcèle de mémoires. Comme rien ne vaut un contact direct, il multiplie les navettes entre Londres et Versailles, où il s’entretient presque chaque jour avec le ministre. Le temps presse, l’aide aux insurgés devient urgente : il faudrait trois millions tout de suite, pour répondre à leurs premiers besoins.

En mai 1776, le gouvernement français cède finalement aux instances de l’écrivain et s’engage à lui verser un million de livres qui lui seront remis de la main à la main. L’Espagne apporte une contribution équivalente. Comme il importe que l’opération demeure secrète, elle devra passer, aux yeux de l’opinion, pour une simple transaction commerciale. Avant même de recevoir les fonds, Beaumarchais fonde une société d’import-export qu’il baptise Roderigue Hortalez & Co. Désormais, Figaro multiplie les rôles : d’agent secret, le voilà devenu chef d’entreprise, marchand de canons, armateur, amiral de la flotte, stratège naval, ministre de sa propre marine, et par-dessus tout défenseur du peuple américain.

Cette dernière activité, dans laquelle il s’investit tout entier, détermine et justifie toutes les autres. Si Beaumarchais sert la cause des insurgents avec une telle passion, c’est qu’elle porte en elle tout ce dont peut rêver un homme des Lumières : la naissance d’une jeune république et l’espérance de voir s’incarner en elle son idéal de démocratie et de liberté. Aussi se dépensera-t-il sans compter pour la faire triompher. Son emploi du temps donne le vertige. Il est partout, pense à tout, s’occupe de mille choses à la fois. Outre les rendez-vous d’affaires, les visites aux arsenaux, la rédaction de rapports, les achats, les ventes et les expéditions de matériel, outre les difficultés imprévues qui surgissent à chaque instant, il trouve encore le loisir d’entretenir des filles, de coucher avec Mme de Godeville, de subir les scènes de son épouse, de passer ses soirées à l’Opéra et de travailler au Mariage de Figaro.

Beaumarchais est sans doute le Français qui aura le plus fait pour l’indépendance des États-Unis, sans que ceux-ci lui aient jamais rendu justice. Mais il n’est pas homme à ressasser ses déboires ; déjà mille autres projets se pressent à son esprit, souvent sans rapport les uns avec les autres. Peu satisfait de son unique destin, il eût volontiers rempli vingt existences à la fois. Ne les ayant point reçues de la nature, il mit une partie de son génie à les inventer, et l’autre à les vivre.

Maurice Lever                        Quai d’Orsay    Edition l’Iconoclaste 2015

1775                               Début de la guerre d’indépendance américaine. Un parlement est érigé à Nancy. A Montpellier, Giral réalise la promenade du Peyrou et Dorbay et d’Aviler l’Arc de triomphe.

A 18 ans, le marquis de La Fayette prend le commandement du régiments de dragons de Noailles en garnison à Metz, où il s’initie à la franc-maçonnerie, s’enflammant alors pour la cause américaine : Du premier moment où j’ai entendu prononcer le nom de l’Amérique, je l’ai aimée ; dès l’instant où j’ai su qu’elle combattait pour la liberté, j’ai brûlé du désir de verser mon sang pour elle ; les jours où je pourrai la servir seront comptés par moi, dans tous les temps et dans tous les lieux, parmi les plus heureux de ma vie.

11 01 1776             Un incendie au Palais de justice de Paris entraine une rénovation de la Conciergerie qui, un peu moins de vingt ans plus tard, tournera à plein régime.

02 1776                  La corvée finit par être abolie. Formulé par Moreau de Séchelles, le principe qui a été suivi jusqu’à présent, et dont il ne convient pas de s’écarter, est que toutes les villes taillables doivent y être assujetties…, et dans ces villes , tous sont taillables, sauf à eux à se faire suppléer par un journalier qu’ils payent, lorsque leur état, leur profession et leurs facultés le leur permettent. Les villes franches ne sont exemptes de cette charge que parce qu’elles sont tenues d’entretenir les pavés de leurs rues et les chemins de leur banlieue.

Trois traditions fondaient la corvée pour les travaux locaux ou la création et l’entretien des grand chemins royaux : la corvée seigneuriale d’origine féodale, la prestation de travaux en nature prévue par les coutumes locales et les réquisitions pour ouvrages et transports militaires. Mais la qualité générale des travaux s’était détériorée quand les prix augmentaient, jusqu’à deux ou trois fois par rapport à une exécution à prix d’argent : aussi convenait-il de changer son fusil d’épaule ; c’est la fin du bail d’entretennement :

L’entrepreneur chargé d’entretenir une partie de route  veille continuellement sur les dégradations les plus légères  la mêm période; il les répare à peu de frais au moment qu’elles se forment et avant qu’elles aient pu s’augmenter, en sorte que la route est toujours roulante et n’exige jamais de réparations coûteuses. Nous ne voyons rien de tel avec l’autre manière de la corvée : les routes ne sont plus réparées que lorsque les dégradations sont assez sensibles pour que les personnes chargées de donner les ordres en soient averties.

Louis XVI

04 1776                 Le réseau de fontaines publiques de Paris fournit environ deux mille m³ par jour, soit une ration moyenne de quatre à cinq litres par habitant… on va chercher les compléments dans des puits insalubres… bref on ne peut pas rester dans cette situation. L’affaire est intéressante sur le plan économique car au carrefour de l’orientation des économies traditionnelles et moderne, et du service public ou privé.

Deux projets sont en présence, que tout oppose :

  • La construction d’un aqueduc pour amener les eaux de l’Yvette, qui se jette dans l’Orge, près de Juvisy. C’est la solution traditionnelle. Financièrement, elle demande un gros investissement de départ, pour la construction de l’aqueduc, mais ensuite, les frais de fonctionnement et d’entretien restent très raisonnables. Théoriquement, c’est la plus adaptée à un investissement du type service public.
  • L’installation de quatre pompes à vapeur, à même de pomper 51 000 m3 par jour pour alimenter des réservoirs en hauteur qui redistribuent sur les différents quartiers. Financièrement, le schéma est tout autre : les 4 pompes coûteront évidemment moins cher à l’investissement que l’aqueduc ; mais, ce que l’on nomme aujourd’hui la maintenance, elle, coûtera beaucoup plus cher et en plus il faudra leur donner leur ration quotidienne de charbon. Tout cela donnera un produit cher que l’on peut difficilement envisager de laisser gratuit : il faudrait donc envisager la création d’une société de type commercial.

Le deuxième projet récolte le maximum d’avis favorable mais on continue à tergiverser : et les autorités décident de s’en remettre aux conclusions d’un expert… qui penche pour l’aqueduc. Et c’est bien embêtant, car les 20 millions de livres que demande le chantier ne sont pas là ; donc, c’est l’autre projet que l’on va adopter, celui des machines à vapeur des Frères Périer, soutenu par le duc d’Orléans : il a l’avantage de ne pas demander d’argent public ; Beaumarchais se chargera de la souscription, et ce sera la naissance de la Compagnie des Eaux. Les choses n’iront pas toutes seules : on fera des bêtises : implanter la première pompe en aval de Paris, là où l’on est assuré que l’eau soit bien sale, à Chaillot : Beaumarchais s’en tirera par une pirouette en forme de constat cynique : peu importe, les Parisiens ont l’habitude de boire le soir ce qu’ils ont vidé à la rivière le matin. Les machines installées sont de Watt, 4 fois plus efficaces que les vieux modèles de Newcomen. Et même sans faire de sottises, reste la difficulté à faire passer de nouveaux comportements économiques : les bourgeois renâclent à payer les 50 livres d’abonnement que coûtent le service rendu : une distribution tous les 2 jours qui permet de remplir les réservoirs particuliers. Les frères Périer, au bout de 7 ans, n’ont que 900 abonnements en portefeuille au lieu des 60 000 escomptés : la Compagnie des Eaux sera dissoute en 1788. Les deux énormes machines de Chaillot elles, fonctionneront encore 70 ans, mais dans le cadre du service public.

Bernard Kapp.      Résumé de Pompes à vapeur et service public.           Le Monde 28 10 1997

12 05 1776                        Turgot est démissionné de son poste de contrôleur général des finances auquel Louis XVI l’avait nommé en juillet 1774, juste après son arrivée sur le trône. L’homme qui avait la rage du bien public, avait voulu appliquer une politique financière stricte : point de banqueroute, point d’augmentation d’impôts, point d’emprunts. […] Réduire la dépense assez au-dessous de la recette. Mais les conditions politiques de ses réformes économiques n’étaient pas réunies, et il lui avait fallu affronter l’opposition de la reine, des grands, des parlements, des corps de métier. Tout cela ne pouvait être une surprise pour lui-même, qui écrivait au roi un mois après sa nomination :

J’ai prévu que je serai seul à combattre contre les abus de tous genres, contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus, contre la foule des préjugés qui s’opposent à toute réforme et qui sont un moyen si puissant dans les mains des gens intéressés à éterniser le désordre.

On me peindra comme un homme dur parce que j’aurai représenté à votre majesté qu’elle ne doit pas enrichir même ceux qu’elle aime aux dépens de la subsistance de son peuple, […] ce peuple […] si aisé à tromper.

[…]           N’oubliez jamais, Sire, que c’est la faiblesse qui a mis la tête de Charles I° sur un billot.

4 07 1776                      La Déclaration d’indépendance des 13 colonies anglaises, qui deviennent les 13 États d’Amérique, est adoptée par le Congrès :

Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes ont été crées égaux, ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables, parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement…

[…] les anciennes colonies anglaises ont le droit d’être des États libres et indépendants, elles sont dégagées de toute obéissance envers la couronne de Grande Bretagne et toute union politique entre elles et l’État de la Grande Bretagne est rompue.

Le jeune – 23 ans – Thomas Jefferson, de Virginie – en est le rédacteur, avec Benjamin Franklin pour mentor, mariant dans une langue accessible à tous, les grands principes et les décisions très directement politiques qui en découlent ; mais il faut croire que l’œuvre est collective car on voit encore mentionné comme auteur John Hancock, le négociant meneur de la Boston Tea Party. La Déclaration d’Indépendance, signée à Philadelphie, rencontra très vite un immense succès, bien au-delà des côtes américaines. Benjamin Franklin sera envoyé comme ambassadeur en France deux mois plus tard, poste occupé par après par Thomas Jefferson de 1785 à 1789.

7 09 1776                     Une escadre britannique mouille dans la baie de New York : les Américains sortent alors ce qu’ils pensent être leur botte secrète : un sous-marin chargé de déposer une charge explosive sur la coque du HMS Eagle. L’inventeur en est David Bushnell : il l’a nommé The Turtle, – la Tortue -, en hommage à celui qu’aurait inventé Aristote pour son élève Alexandre. Il a la forme d’un œuf, 2,3 m. de haut pour 1,2 m. de large ; il se met en immersion par ballastage d’eau, laquelle se vide avec une pompe à main pour faire surface. C’est aussi à la main qu’est actionnée l’hélice. L’affaire ne réussira pas : le perçage de la coque de l’anglais ne pourra se faire… la mine ne sera pas fixée et explosera loin du bateau… ne faisant pas suffisamment de bruit pour que les journaux de bord anglais en fassent mention… de quoi émettre quelques doutes fort légitimes sur l’existence même de l’événement.

7 12 1776                La Fayette, son beau-frère Noailles et Ségur s’engagent par écrit devant Franklin à se mettre au service de la jeune république, en échange de quoi La Fayette se voit promis le rang de major général au sein de l’armée des insurgents.

26 12 1776        L’armée des Insurgents était stationnée rive droite du fleuve Delaware. Les troupes ennemies, trois régiments hessiens, mercenaires des Anglais, 1 400 hommes commandés par le colonel Johann Rall, étaient à Trenton en aval, mais rive gauche. Sous une tempête de neige, de nuit, les troupes de  Washington environ 2 400 hommes traversent la baie du Delaware et forment deux colonnes : celle du major général Nathanael Greene attaquant par le nord et celle du major général John Sullivan attaquant par l’ouest. Une troisième division aurait du attaquer par le sud, mais les intempéries l’empêchèrent de traverser la rivière. John Honeyman était parvenu à tromper l’ennemi sur l’état des troupes américaines. Engagée à 8 heures du matin, la bataille était gagnée par les Américains à 9 heures : 23 morts chez les Hessois et 913 prisonniers. Deux morts chez les Américains, quatre blessés dont James Monroe, futur président. À midi, tout le monde avait repassé la rivière pour être en Pennsylvanie. Washington prévoyait une contre attaque anglaise : il prendra les devants en traversant à nouveau la rivière quatre jours plus tard et en livrant une seconde bataille à Trenton le 2 janvier contre l’armée du général Cornwallis, qu’il parviendra à faire reculer ; l’affrontement se poursuivra à la bataille de Princeton.

1776                              Seize jours de fêtes chômés sont supprimés. Naissance de la troupe du Bolchoï – grand – à Moscou, qui s’installera 4 ans plus tard dans le théâtre Petrovsky, qui brûlera en 1805 pour être restauré en 1825. Restauré à nouveau en 2011, il doublera alors de surface, passant à près de 60 000 m², mais les places diminueront de 2 100 à 1720.

Constitution du premier réseau d’observations météorologiques par Louis Cotte et la Société royale de Médecine nouvellement créée. Il existera jusqu’en 1792, et comptera jusqu’à 206 stations d’observation dont 137 en France fonctionneront à peu près régulièrement. Le marquis Claude François de Jouffroy d’Abbans fait naviguer pendant 2 mois le premier bateau à vapeur, le Pyroscaphe, 45 m. de long, sur le Doubs, près de Baume les Dames.

La fièvre aphteuse apparaît pour la première fois en France dans la généralité de Moulins.

Le souverain n’a que trois devoirs à remplir.
Le premier, c’est le devoir de défendre la société de tout acte de violence ou d’invasion de la part d’autres sociétés indépendantes.
Le second, c’est le devoir de protéger, autant qu’il est possible chaque membre de la société contre l’injustice ou l’oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d’établir une administration exacte de la justice.
Et le troisième, c’est le devoir d’ériger ou d’entretenir certains ouvrages publics et certaines institutions que l’intérêt privé d’un particulier ou de quelques particuliers ne pourrait jamais les porter à ériger ou à entretenir, parce que jamais le profit n’en rembourserait la dépense à un particulier ou à quelques particuliers, quoiqu’à l’égard d’une grande société ce profit fasse beaucoup plus que rembourser les dépenses.

Adam Smith, économiste écossais.                        Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations.

Le comte polono-hongrois Maurice Auguste Beniowsky se proclame roi de Madagascar ; ce n’est pas un illuminé ni vraiment un aventurier. Sa capitale se nomme Valambahoaka, sur une rive de l’Antanambalana, dans le nord-est de l’île.

Né en 1746 à Vrbove, aujourd’hui en Slovaquie,  un précepteur français  lui avait apporté les Lumières – Rousseau, Voltaire, Diderot, Montesquieu etc… En 1768, à la tête de 1 400 hommes il avait défendu Cracovie, en Pologne, contre le Tzar. Vaincu et déporté en Sibérie, il s’en était échappé avec 95 compagnons et avait volé le Saint Pierre et Paul un bon vaisseau qui les avait emmené en Alaska, au Japon, à Macao, puis à Madagascar. Il va alors en France demander à Louis XV une mission de développement économique et commercial de l’île. Il tombe à point, la France a besoin de redorer son blason après les échecs successifs aux Indes et au Canada. Malheureusement, la volonté de revanche ne suffit pas pour faire une politique d’outre-mer : elle permet juste de cacher qu’on n’en a pas. Il repart à Madagascar avec 250 volontaires avec l’intention d’y fonder une ville idéale sur la côte est : Louisbourg – aujourd’hui Maroantsetra -, mais le site se révèle insalubre et il déménage à l’intérieur à Valambahoaka : il expérimente de nouveaux fruits et légumes ; on le dira marchand d’esclaves : les Lumières reçues de son précepteur français avaient eu le temps de pâlir et comment résister à de l’argent facile ?  Bien vu des caciques locaux, il n’en va pas de même avec les autorités politiques françaises de la Réunion et de l’île Maurice, qui ont déjà lâché Dupleix en Inde près de vingt plus tôt. Louis XVI lui envoie quelques inspecteurs, dont Jean-François de la Pérouse. Il repart à Versailles plaider sa cause pendant pas moins de 9 ans, en vain : Louis XVI joue à cache-cache avec lui et l’évitant à tout prix. Nombreux voyages dont le dernier à Baltimore où il trouve les fonds pour repartir : il arrive à nouveau en juin 1785 à Valambahoaka. Mais il est dès lors considéré comme un hors-la loi, donc combattu et tué en 1786 à Ambodirafia.

On ne lui aura pas laissé le temps de construire en dur et ce n’est qu’en 2017 que l’on retrouvera quelques balles, quelques clous des morceaux de céramique… pas de quoi bâtir une réplique : il faudra se contenter de ses Mémoires publiées en 1791. Jean Christophe Ruffin voudra en faire presqu’un humaniste, mais il avait déjà fait de Jacques Cœur une belle âme sur laquelle était tombée une des plus grosses fortunes de France, quasiment à son insu ! alors …

Madagascar ne deviendra protectorat français qu’en 1895.

1 01 1777                        Parution du premier quotidien français, Le Journal de Paris : il durera jusqu’au 17 mai 1840.

26 04 1777                  Contre le gré de sa famille, et pire, contre celui du roi qui lui avait mis une lettre de cachet aux trousses, le très jeune – 20 ans – marquis de La Fayette, appareille pour l’Amérique du port espagnol de Pasajes, tout proche de San Sebastian, à bord de la Victoria qui emmène 30 hommes, 2 canons et 6 000 fusilsIl abordera à Georgetown, près de Philadelphie, le 13 juin.

Il écrit à sa femme : Défenseur de cette liberté que j’idolâtre, libre moi-même plus que personne, en venant comme ami offrir mes services à cette république si intéressante, je n’y porte que ma franchise et ma bonne volonté…

3 07 1777                      En créant la Société des auteurs, Pierre Augustin Caron de Beaumarchais ébauche la législation sur la propriété littéraire. Le cher marquis avait plus d’une corde à son arc, se consacrant à ses heures perdues à l’espionnage en faveur de Louis XVI, sous le nom de Norac, anagramme de Caron.

31 07 1777               La Fayette devient Major Général des Insurgents, en Amérique ; il recevra son baptême du feu le 11 septembre. Je ne peux nier que les Américains sont parfois d’un commerce difficile, surtout pour un Français.

Talleyrand faisait dans la concision : Les villes américaines ? On y trouve 80 églises, mais un seul plat, et encore, il est mauvais.

La réciproque valait aussi : observation d’un officier américain à son supérieur : Les gens n’aiment pas les Français. Ils prennent toute personne qu’ils ne peuvent comprendre pour un Français.

30 08 1777                 La reine Marie-Antoinette s’en vient trouver son mari le roi Louis XVI, prenant l’air courroucé : Je viens, Sire, me plaindre d’un de vos sujets assez audacieux pour me donner des coups de pied dans le ventre. Marie-Thérèse Charlotte naîtra le 18 décembre.

Les souffrances de la femme sont passées, le bonheur de la mère commence. Si la joie n’est pas complète, si les canons ne retentissent que 21 fois en l’honneur d’une princesse, alors qu’ils tonnent 101 fois pour saluer la naissance d’un dauphin, on se réjouit quand même à Versailles et à Paris. On envoie des estafettes à travers l’Europe ; on distribue des aumônes dans toute la France ; on gracie de nombreux prisonniers : cent jeunes couples sont pourvus d’un trousseau, dotés et mariés aux frais du roi. Le jour des relevailles ces cent couples heureux – que le ministre de la police a choisi exprès parmi les plus beaux – attendent le reine à Notre Dame et acclament avec enthousiasme leur bienfaitrice. Le peuple de Paris est gratifié de feux d’artifice, d’illuminations, de fontaines d’où coule le vin, de distribution de pain et de charcuterie ; l’entrée est gratuite à la Comédie Française ; la loge du roi est réservée aux charbonniers, celle de la reine aux harengères ; pour une fois, les pauvres, eux aussi, ont bien le droit de se réjouir !

Stefan Zweig             Marie Antoinette                   Insel  Verlag   Leipzig 1932

16 10 1777                Après d’importants revers face aux Anglais, qui avaient repris New-York et Philadelphie, les Insurgents, inférieurs en nombre, remportent une éclatante victoire sur des Anglais mal commandés à Saratoga, qui leur apporta l’alliance de la France, trop contente de prendre une revanche sur les désastres coloniaux de la guerre de Sept ans. Jusque là, les aides extérieures n’avaient été le fait que d’hommes venus à titre individuel, le premier d’entre eux étant La Fayette. Cette alliance n’était pas d’une spontanéité à toute épreuve : la France, par souci de neutralité, avait commencé par vouloir s’opposer à l’achat par les insurgés de navires corsaires français ; la chose n’était pas aisée et les Américains virent cela d’un mauvais œil, faisant transmettre le message suivant par Lee, leur envoyé secret à Londres : vous nous aidez, vous accueillez nos corsaires et leurs prises, auquel cas nous protégeons vos colonies ; dans le cas contraire, si vous recevez mal nos corsaires, si vous rendez les prises aux Anglais, notre Congrès acceptera la paix, et nous marcherons avec les Anglais pour prendre vos colonies.

La suite des événements ne fût en rien conforme à ce schéma qui tient plus du chantage mondain que de l’analyse de la réalité, puisque l’Angleterre fût battue, et que les Américains n’eurent pas besoin d’eux pour acheter la Louisiane à Napoléon pour une bouchée de pain en 1803. Toujours est-il que le chantage mondain dût certainement peser bon poids dans l’attitude de la France.

Début de la fabrication industrielle des montres à Beaucourt, sous l’impulsion de Frédéric Japy, un des tout premiers grands capitaines d’industrie. Il crée son atelier à 24 ans, en rachetant les machines et les inventions de son ancien maître, Jean-Jacques Jeannneret-Gris auquel, de plus, il passe commande de machines qu’il a lui-même inventé. Dans le système industriel qu’il met en place, le rythme du travail n’est plus maîtrisé par l’artisan, mais imposé par les dirigeants : le capitalisme est déjà inscrit dans la fabrique de Japy : en 1795, 400 ouvriers fabriqueront 40 000 montres par an, quand un artisan ne peut en faire que 24 par an. La fabrique de Beaucourt n’est pas seulement une unité de fabrication : elle comprend 2 ailes où sont logés les ouvriers, qui prennent les repas en commun avec les patrons, les femmes d’un coté, les hommes de l’autre : on est chez des luthériens ; sont déjà en place les germes du paternalisme que développeront par la suite les patrons de Mulhouse ou les Schneider du Creusot.

9 12 1777                       Contournant le prêt à intérêt normalement interdit par l’Église, Louis XVI fonde à Paris un organisme de crédit inspiré de celui qui a déjà été mis en place à Marseille en 1696, nommé le mont de piété : à Paris on préférera le nommer chez ma tante. Moyennant l’apport d’un bien mis au clou, des prêts peuvent être accordés à des prêts avantageux.

1777                                Le tourisme à Chamonix a déjà un début de logistique et des adeptes :

Ce que les gens de Chamonix nomment proprement le Montanvert est un pâturage élevé de 834 mètres au-dessus de la vallée de Chamonix, et par conséquent de 1 859 mètres au-dessus de la mer. Il est au pied de l’aiguille des Charmos, et immédiatement au-dessus de cette vallée de glace dont la partie inférieure porte le nom de glacier des Bois. On y conduit ordinairement les étrangers, parce que c’est un site qui présente un magnifique aspect de cet immense glacier et des montagnes qui le bordent, et parce que l’on peut de là descendre sur la glace, et voir sans danger quelques-unes des singularités qu’elle offre. (…)

Lorsqu’on s’est bien reposé sur la jolie pelouse du Montanvert, et que l’on s’est rassasié, si l’on peut jamais l’être, du grand spectacle que présentent ce glacier et les montagnes qui le bordent, on descend par un sentier rapide, entre des rhododendrons, des mélèzes et des aroles, jusqu’au bord du glacier. (…) Au bas de cette pente, on trouve ce qu’on appelle la moraine du glacier, ou cet amas de sable et de cailloux qui sont déposés sur les bords du glacier, après avoir été broyés et arrondis par le roulis et le frottement des glaces. De là on passe sur le glacier même, et s’il n’est pas trop scabreux et trop entrecoupé de grandes crevasses, il faut s’avancer au moins à trois ou quatre cents pas pour se faire une idée de ces grandes vallées de glace.

Horace Benedict de Saussure Voyages dans les Alpes           1779

Le comte d’Artois, frère de Louis XVI et futur Charles X, achète le château de Maisons Laffite, et introduit en France les courses de chevaux. L’italien Lazarro Spallanzani, après de nombreuses avancées sur la fécondation externe chez les batraciens, réalise la première insémination artificielle sur une chienne.

6 02 1778               Louis XVI et Benjamin Franklin pour les Insurgés américains signent un traité de commerce et d’amitié. L’escadre de l’amiral d’Estaing appareille pour Philadelphie et Newport.

24 05 1778               Pour soutenir les Insurgés américains, la France déclare la guerre à l’Angleterre. L’échec d’un débarquement en Angleterre en 1779 entraînera un enlisement de la guerre.  Cette même année 1779, lors de la bataille navale de Savannah, Lapérouse, commandant l’Amazone prend l’Ariel, un navire anglais.

L’anglais Wilkinson achève le 1° pont en fonte, l’Ironbridge commencé 3 ans plus tôt : sa portée est de 30.5 m, constituée de pièces de fonte moulée.

Apprenti tisserand dans un village anglais du Leicestershire, le jeune Ned Ludd brise son métier à tisser avec une masse. Trente ans plus tard, quand les ouvriers anglais travaillant dans les fabriques textiles du royaume s’organisèrent pour détruire les machines accusées de provoquer le chômage, ils se réclameront du luddisme. Et encore 20 ans plus tard, les canuts lyonnais se réclameront d’une cause luddique.

La canicule fait 250 000 morts.

17 09 1778                     Les Américains signent à Fort Pitt [future Pittsburg]  le premier traité donnant lieu à un document écrit avec les Lénapes [Delaware]. Ils tiennent à en faire leurs alliés dans la guerre qu’ils livrent à l’Angleterre où ils ont aussi la France pour alliée. Le traité reconnaît les Lenapes comme une nation souveraine et garantit leurs droits territoriaux, encourageant même les autres tribus de la vallée de l’Ohio favorables aux États-Unis à former un État qui serait dirigé par les Lenapes avec représentation au Congrès  américain. C’était hélas bien mal connaître les Américains que de croire qu’ils pourraient accorder à des Indiens la sécurité conférée par le statut de Quatorzième Etat, avec tout ce que cela implique de reconnaissance officielle. Évidemment, il n’a jamais été mis en application par les Etats-Unis.

20 03 1780                   Georges Washington avait demandé à La Fayette de rentrer en France pour convaincre le roi de venir aux cotés des Insurgés. Le jeune marquis obtient gain de cause et appareille à nouveau pour l’Amérique, pour annoncer la nouvelle ; deux frégates sont entre les mains du chef d’expédition, Jean François de Galaup, comte de Lapérouse, commandant L’Astrée ; La Fayette est à bord de L’Hermione, commandée par Latouche-Tréville ; il s’était engagé à en financer la construction, mais,  n’ayant pas l’usufruit de son argent, c’est le secrétaire du comte de Broglie qui avait avancé la somme nécessaire. lle emmène 272 soldats, 130 marins, 50 moutons et des poules en quantité. À ses cotés, le comte Hans Axel de Fersen qui fuit un amour impossible : celui de la Reine. Quatre ans plus tard, de retour en France, leur amour n’avait pas pris une ride. Ayant donné quatre enfants à la France, la Reine estimera pouvoir désormais aimer un homme qui lui plaise. Après la prise de la Bastille, quand tous les rats – de l’Opéra et autres – quitteront un Versailles devenu par trop compromettant, Fersen sera un de ses seuls soutiens.

07 04 1780                  Victor Louis réalise pour la première fois une charpente en fer : c’est au Grand Théâtre de Bordeaux.

11 07 1780                   L’escadre de l’amiral Ternay à la tête d’un corps expéditionnaire de 100 navires débarque à Newport, en Rhode Island les 4 000 hommes de Jean Baptiste Donatien de Vimeur, marquis de Rochambeau : maréchal depuis près de 20 ans, – il en a 55 -, il a participé au siège de Maastricht en 1748 et à la prise de Minorque en 1756 ; il ne manque donc pas d’expérience.

Contre la promesse de 20 000 livres et le maintien dans son grade, le major général américain Benedict Arnold tente de vendre aux Anglais le fort qu’il commande : West Point ; mais l’affaire capotera et Benedict Arnold deviendra le porte drapeau des traîtres.

1780                                Une académie se met en place à Grenoble.

Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, préoccupé du délabrement intellectuel des enfants de ses soldats les plus pauvres crée à leur intention l’école de la Ferme de la Montagne, à Liancourt, 60 km au nord de Paris, avec le soutien de prestigieux sympathisants : Monge, Chaptal, Laplace… Il bâtit un établissement qui marie enseignement élémentaire de la lecture, de l’écriture et du calcul et formation professionnelle aux métiers de tailleur, charpentier, cordonnier ou serrurier. Le modèle s’inspire de celui des écoles usines, que le duc avait découvertes en Angleterre ; il s’y exilera en 1792, et à son retour devra constater qu’en supprimant les corporations, la Révolution aura détruit tout un système de formation pluriséculaire fondé sur l’apprentissage : la Révolution aura rasé son œuvre.

Ils sont quelques uns à dire tout le bien qu’ils pensent de leur époque :

L’heureux temps 

Temps heureux où chacun ne s’occupait en France
Que de  vers, de romans, de musique, de danse
Des prestiges des arts, des douceurs de l’amour !
Le seul soin qu’on connut était celui de plaire,
On dormait deux la nuit, on riait tout le jour
Varier ses plaisirs était l’unique affaire.

Chamfort   1740-1794

Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1780 n’a pas connu le plaisir de vivre.[3]

Talleyrand

Du plaisir, il en prenait aussi à ferrailler, n’ayant pas que des amis : Talleyrand boitait ; il croise Anna Tyskiewicz, future comtesse Potocka, qui louchait et qui, de plus, était fort imprudente :

Anna Tyskiewicz : Alors, M. De Talleyrand, comment ça marche, ce matin ?
Talleyrand :      Comme vous voyez, Madame.

Connaissant aussi bien les diplomates que les courtisanes, il s’amusait aux devinettes, demandant ce qui les différenciait :

  • Quand un diplomate dit : Peut-être, il faut entendre non
  • Quand un diplomate dit : Oui, il faut entendre : Peut-être
  • Quand un diplomate dit: Non, ce n’est pas un diplomate
  • Quand une courtisane dit: Peut-être, il faut entendre Oui
  • Quand une courtisane dit : Non, il faut entendre Peut-être
  • Quand une courtisane dit : Oui, ce n’est pas une courtisane.

Talleyrand poudré, perruqué, du rose sur les joues et une dentelle sous sa redingote ajustée, promenait un ennui souverain, un sourire de convenance et un regard aigu qui perçait à jour ses interlocuteurs, toujours inquiets des bons mots dont cet homme de l‘Ancien Régime complice des régicides pimentait la moindre de ses répliques. Talleyrand, l’un des hommes les plus intelligents de son temps, avait traversé les vicissitudes révolutionnaires avec un cynisme exemplaire, prélat qui avait trahi son Église, aristocrate qui avait vendu sa classe, révolutionnaire sans conviction, ministre nonchalant et brillant dominant toutes les cours d’Europe par son esprit et sa culture, serviteur de la monarchie puis de la République, grand organisateur des plaisirs et des fêtes pour le Premier consul qu’il servait par accommodement, veillant toujours à étendre, par l’intrigue et la prévarication, sa fortune déjà immense et à se ménager à chaque instant les jouissances qu’il savait éphémères par expérience de la tempête. L’ancien évêque dirigeait la politique étrangère de la jeune République [depuis novembre 1799.ndlr] ou, plus exactement, tentait de canaliser l’impétuosité diplomatique et guerrière du maître qu’il s’était choisi très tôt parce qu’il avait détecté chez lui cette énergie de décision, ce génie guerrier et ce sens politique qui font les grands hommes d’État ou les grands tyrans. Il lui servait aussi de mentor dans ce monde, que ce roué de l’Ancien Régime connaissait comme sa poche

Laurent Joffrin  Le Grand complot         La Loupe 2013

La Princesse de Lamballe, au cœur de la vie de la cour, sera de ce fait, 13 ans plus tard, au cœur des massacres de Septembre.

Sur la neige, dans un traîneau dont une rêne
Est d’or et dont l’autre est d’argent, montrant son clair
Sourire, et le sation duveté de sa chair,
Passe LAMBALLE, assise à coté de la Reine.

On dirait que le vent furieux les entraîne
En fourreaux de velours épais garnis de vair,
Elles volent, dans la blancheur de l’âpre hiver,
Au galop des petits chevaux noirs de l’Ukraine.

Tout est orgueil, amour, fête, éblouissement
Dans ce groupe de sœurs glorieux et charmant,
Et les beaux grenadiers du régiments de Flandre

Admirent cet éclair de jeunesse et de lys,
Et ces regards d’enfants et cet accord si tendre.
O têtes folles ! dit madame de Genlis.

Théodore de Banville 1823-1891               La princesse de Lamballe. Les Princesses

O têtes folles dit Théodore de Banville. Mais pour Heinrich Heine, il n’y a pas de tête.

Comme les fenêtres brillent gaiement au Palais des Tuileries, et pourtant, en plein jour, les spectres d’autrefois y reviennent.
Marie-Antoinette reparaît dans la Pavillon de Flore, où, chaque matin, elle tient son lever suivant une étiquette sévère.
Dames de cour en toilette. La plupart sont debout, d’autres assises sur des tabourets ; les robes sont de satin et de brocart, garnies de joyaux et de dentelles.
Leur taille est fine, les jupes à paniers bouffent, et, dessous, bruissent les mignons petits pieds à hauts talons ; – ah ! Si seulement elles avaient des têtes.
Aucune n’en a ; même à la reine la tête manque, et c’est pourquoi Sa Majesté n’est point frisée.
Oui, elle qui, haut coiffée, pouvait se comporter si orgueilleusement, la fille de Marie-Thérèse, la petite-fille des Césars allemands.
Il faut maintenant qu’elle revienne sans coiffure et sans tête, entourée de nobles dames non coiffées et sans têtes également.
Ce sont là les suites de la Révolution et de ses odieuses doctrines. Toute la faute en est à Jean-Jacques, à Voltaire et à la guillotine.
Mais, chose étrange ! Je crois presque que les pauvres créatures n’ont en rien remarqué combien elles sont mortes et qu’elles ont perdu la tête.
Comme autrefois, ce ne sont qu’allures gourmées, que plates courtisaneries ; – risibles et terrifiantes tout à la fois sont ces révérences sans tête.
La première dame d’atours s’incline et apporte une chemise de linon que la seconde présente à la reine, puis toutes deux se retirent avec une révérence.
La troisième et la quatrième dames s’inclinent et s’agenouillent devant Sa Majesté pour lui passer ses bas.
Une demoiselle d’honneur s’incline, apportant le déshabillé du matin ; une autre encore s’incline qui apporte le jupon de la reine.
La grande maîtresse de la cour se tient là, rafraîchissant avec un éventail sa gorge blanche, et, la tête lui faisant défaut, elle sourit avec le derrière.
A travers les tentures des fenêtres, le soleil glisse des regards curieux, mais à la vue de ces vieux fantômes, il recule épouvanté.

Heinrich Heine Romancero

Au XVIII° siècle, dire que l’on était français avait une portée qui dépassait de loin la condition de sujet d’un roi précis. Cela exprimait une réalité plus profonde que le fait d’être né en tel ou tel lieu. Le patriotisme avait un sens qui dépassait tout cela : il impliquait que l’on crût aux droits de l’homme et à l’idéal du bonheur des hommes. Impossible donc au vrai patriote de sacrifier au chauvinisme ou à la fidélité aveugle envers tel ou tel gouvernement : c’était un citoyen du monde, sa patrie était l’utopie. Cet idéalisme renforça la position de la France en Europe infiniment plus que n’aurait pu le faire aucun accroissement de ses moyens militaires. Elle symbolisait la libération de l’humanité, elle aspirait à créer un type nouveau de communauté humaine dans lequel les individus ne seraient gouvernés que par la raison, la moralité et l’amour de leurs semblables. Partout dans le monde, il y eut des gens qui se considérèrent comme français par la culture, de la même manière qu’ils se seraient réclamés d’une religion. Paris était la nouvelle Rome. Être instruit, être idéaliste et généreux, croire au progrès, apprécier le raffinement et la beauté : tout cela était synonyme d’être français. A St Pétersbourg, au Caire, à Buenos Aires, les esprits les plus cultivés se tournaient vers Paris comme vers une ville sainte et parlaient le français de préférence à leur langue maternelle.

Théodore Zeldin

Je suis, je m’en flatte, un bon citoyen du monde et le moins chauvin des hommes… Mais l’étroitesse d’âme a consisté précisément à refuser d’accorder ces sentiments avec d’autres élans, non moins respectables. Je n’ai jamais cru qu’aimer sa patrie empêchât d’aimer ses enfants ; je n’aperçois point davantage que l’internationalisme de l’esprit ou de la classe soit irréconciliable avec le culte de la patrie. Ou plutôt je sens bien, en interrogeant ma propre conscience, que cette antinomie n’existe pas. C’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse.

Marc Bloch. L’étrange défaite.

Marc Bloch sera fusillé par les Allemands en 1944, encourageant un jeune résistant qui était à ses cotés pour se rendre au peloton : n’aie pas peur, petit, ça ne fait pas mal.

*****

Nous allâmes aux Tuileries, elles étaient toutes plantées d’arbres fruitiers superbes. Dans le parterre, c’étaient des espaliers, des groseilliers, dans les bosquets des cerisiers, dans le bois des poiriers, des abricotiers, des pruniers, des châtaigniers. C’était la même chose dans la cour. Aux endroits ombragés étaient des framboisiers, les plates-bandes étaient de fraisiers. Je ne vis pas un seul brin d’herbe inutile et les fruits qu’on ne vendait que bien mûrs étaient presque pour rien. Nous ne trouvâmes pas dans les rues un seul carrosse, tout le monde allait à pied. Les voituriers qui s’apercevaient de loin se rangeaient et n’accrochaient jamais. Je fus enchanté.

[…]             Les enfants à Paris sont fort jolis jusqu’à l’âge de sept ou huit ans. Comme ils sont élevés au milieu d’une foule nombreuse d’individus, ils contractent de bonne heure un air d’aisance, ils n’ont pas l’air niais. Ils ne sont ni trop étonnées de l’usage de la vie, ni des tracas de la ville. Un petit air d’assurance dit qu’ils sont nés dans la capitale et déjà façonnés à son grand mouvement. Ils n’ont aucun effroi de ce qui se passe autour d’eux. Mis proprement en général, d’une manière simple et aisée, ils doivent la liberté de leur habillement aux écrits de Jean-Jacques Rousseau.

Louis Sébastien Mercier                Tableau de Paris  Entre 1781 et 1788

Ce que dit là Louis Sébastien Mercier vient conforter le bien-être à vivre à cette époque reconnu à voix bien haute par Talleyrand. Mais contrairement à ce dernier, Sébastien Mercier ne fréquente pas que les beaux quartiers, aussi n’est-il pas amené à ces affirmations un peu grandiloquentes et simplistes, tendance le monde est beau, tout le monde il est gentil. Le Tableau de Paris, n’est pas fait que de couleurs vives et gaies, le noir y est aussi bien présent :  

Une famille entière dans une chambre dont on voit les quatre murailles où les grabats sont sans rideau, où les ustensiles de cuisine roulent avec les vases de nuit. Les meubles en totalité ne valent pas vingt écus et tous les trois mois les habitants changent de trou parce qu’on les chasse, faute du paiement du loyer. Ils errent ainsi et promènent leurs misérables meubles d’asile en asile. On ne voit point de souliers dans ces demeures, on n’entend dans les escaliers que le bruit des sabots. Les enfants y sont nus et couchant pêle-mêle.

[…]             L’immeuble du marché des Quinze-Vingts, paroisse Saint Roch, ressemble à tous les autres immeubles parisiens, gonflé de boutiques, d’ateliers, traversé d’allées et de passages, empli de logements et de dortoirs sous les toits, il exhibe ses replis et béances, ne permet guère de refuge, mais délivre toutefois le repos et un sommeil pris sans confort, presque sans intimité. […]        Souvent humide, il héberge une population qui l’occupe de haut en bas sans laisser de vide et en tirant partie du moindre espace. Puisque les murs ruissellent d’eau au rez-de-chaussée, la veuve Cochard sert sa morue. Les étals de boucherie ne laissent que peu de place aux compagnons et aux garçons qui, une fois le travail terminé, dorment sur des tréteaux de bois. Fenêtres ouvertes, le maître menuisier incite au travail ses deux garçons d’atelier qui rabotent en hélant les clients autant que les garçons d’en face. Au-dessus, la Simone a un petit logement. Vendeuse de viande cuite, elle achète dans la journée le regras, plat délaissé des riches, et le maintient dans de vastes terrines avant de les disposer sur son étal de marché. Étal dont elle défend avec âpreté l’emplacement tant il est bien situé et jalousé. Elle doit même le réserver à coups de pied et de poing contre les petits revendeurs levés plus tôt qu’elle. Dans cet immeuble vivent beaucoup de blanchisseuses, l’odeur du linge sale se distingue mal de celle des eaux de la Seine montés chaque matin par des porteurs d’eau. Il faut bien remplir les cuves aux étages. Par deux portes entrebâillées sur le palier s’échappent des pans de linge cherchant à sécher malgré l’humidité. En bas, dans l’allée de la boutique de la vendeuse d’herbes, des ballots de hardes attendent d’être livrés dans la soirée aux clients. La buée humecte tout, rend les fenêtres opaques et les escaliers glissants. Sur le palier, les effluves de dinde rôtie croisent celles de l’eau croupie, à moins que ce ne soit celles plus âpres de la morue séchée. Partout du bruit et des regards, entre fenêtre et porte, palier et passage. Sur la dalle de la cour, la faiseuse de maillots du quatrième, décide de finir son ouvrage, profitant d’une meilleure lumière. Les compagnons menuisiers la badinent, comme à l’accoutumée. Ni jeune ni vieille, elle ne prête guère attention à ce bavardage.

[…]             Il y a régulièrement cinq ou six cents filles enfermées à l’hôpital [Bicêtre ou la Salpêtrière, où sont rassemblées les femmes atteintes de maladies vénériennes, les hystériques, les convulsionnaires, les folles, les prostituées et les mendiantes]. Elles se succèdent et se remplacent l’une l’autre, mais toujours plus effrontées à mesure qu’elles comptent plus d’années d’hôpital. Ce lieu semble leur ôter le dernier frein de la pudeur et même de l’amour-propre. La profondeur des vices surpasse la hauteur de la vertu et je ne puis attribuer qu’à la communication de ces malheureuses femmes enfermées, pressées dans un même endroit, ces derniers excès trop honteux pour que ma plume les indique et qui prouvent que l’homme a la malheureuse faculté de se ravaler au-dessous de la brute. Quand ces filles ont à se plaindre de la nourriture et de quelque mauvais traitement, alors elles forment entre elles une révolte, la conspiration vole de bouche en bouche. Or savez-vous en quoi consiste cette révolte ? À pousser toutes, en même temps et au même signal, des cris et des hurlements épouvantables. Ces explosions de poitrine qui se manifestent par des accents aigus et prolongés se répètent à différents intervalles dans le jour, dans la nuit et de manière inattendue. Quand on entend cette clameur pour la première fois on est véritablement saisi. Ces cris se propagent à plus d’une lieue, les menaces, les châtiments n’y font rien. Cette révolte de gosier se maintient jusqu’à ce que le tort réel ou apparent soit réparé.

[…]             De tous nos gens de lettres, je suis peut-être le seul qui connaisse le peuple en se mêlant avec lui. Je veux le peindre, je veux être la sentinelle du bon ordre. Je suis descendu dans les plus basses classes afin d’y voir tous les abus. Prenez garde, philosophes, l’amour de l’humanité peut vous égarer. Ce que vous appelez le mieux pourrait être le pire. Il ne faut pas que le peuple gagne trop, il ressemble aux estomacs que trop de nourriture engorge et rend paresseux. En croyant bien faire, croyez en mon expérience, vous pouvez tour perdre. Et vous, magistrats, prenez plus garde encore, une révolution funeste se prépare. L’esprit d’insubordination s’étend, se propage. C’est dans la classe la plus basse qu’il fermente sourdement. Je vous le dénonce publiquement. Et si vous daignez vous instruire, cent preuves pour une vous seront administrées.

La pompe à feu de Périer est la première machine à vapeur utilisée dans la construction mécanique.  Jean-Pierre Clause, cuisinier du Maréchal de Contades, gouverneur d’Alsace, invente le foie gras cuit : pâtissier de formation, il a eu l’idée de farcir une pâte de foie gras et de passer le tout au four : grand succès donc pour le pâté à la Contades. Comme cela est à peu près concomitant avec l’appertisation, son nom va passer à la postérité, mais c’est en fait seulement le début de la commercialisation de ce produit, et non l’invention du produit lui-même ; on trouve d’ailleurs une recette romaine parlant déjà de cuisson du foie gras, recommandant de le griller.

Mort de l’impératrice Marie Thérèse d’Autriche, qui ne se contenta pas de mettre seize enfants au monde, dont notre Marie Antoinette, mais fit encore de son pays un État moderne, disposant d’une puissante fonction publique – 5 000 fonctionnaires au début de son règne, 20 000 à la fin -. Elle a fusionné les administrations de l’Autriche et de la Bohème : elle était devenue la Landesmatter – la mère tutélaire de ses peuples -. Vienne était la première ville d’Europe centrale où, selon un visiteur allemand, la vie est gaie, libre, grisante, débauchée, en même temps réfléchie, sérieuse et naturelle… On voit ici des gens de tous les endroits du monde : Hongrois, Turcs, Maures, Espagnols, Italiens, Tyroliens, Suisses, bref, toutes les populations d’Europe. Son père Charles VI avait construit l’église saint Charles Borromée, la bibliothèque de la Cour, le Manège espagnol. Marie Thérèse acheva la palais de Schönbrunn. Son fils Joseph II ouvrira au public le parc du Prater.

La mort prématurée de son père Charles VI – ce plat de champignons changea la destinée de l’Europe, dira Voltaire -, la propulse en 1740 au pouvoir, et il lui faudra courage et constance pour faire admettre aux cours d’Europe la présence d’une femme à la tête de la première des monarchies. La belle-maman de l’Europe n’était pas que vertu et courage : elle avait sa face sombre, faisant sien par exemple l’antisémitisme de l’époque au point de ne recevoir des juifs qu’avec l’intermédiaire d’un paravent !    Sous son règne, 200 000 Juifs durent quitter Prague.

vers 1780                  William Lynch, juge en Virginie met en place une justice à une seule vitesse, la plus grande possible : il réunit la cour, recrute les jurés et préside dans la foulée à l’exécution. La loi de Lynch – qui n’aura jamais d’existence écrite -, connaîtra un grand succès dans les territoires de l’ouest. Il devint sénateur et mourra dans son lit, respecté de tous. Le lynchage sera pour d’autres.

Printemps 1781      George Washington et Rochambeau demandent de l’aide au comte de Grasse, lieutenant général des armées navales du roi : il attaque victorieusement les Antilles anglaises. Rochambeau suggère alors à Washington de cerner dans Yorktown sur la baie de Chesapeake, les troupes de l’Anglais Cornwallis pendant que l’amiral de Grasse les empêchera de partir par la mer : Washington accepte le plan de Rochambeau. Dans les navires français, l’Hermione commandée par Latouche Tréville, dont on dira qu’il aurait pu être le Nelson qui manquera à Napoléon ,,, s’il n’était pas mort un an avant la cuisante défaite de Trafalgar.

19 05 1781                    Dans un Compte rendu au roi, Necker fait apparaître noir sur blanc les dépenses de la Cour : Louis XVI le prend très mal et le congédie.

21 07 1781                  L’Astrée et l’Hermione croisent au nord du cap Breton, où ils rencontrent un convoi de navires anglais escorté de 6 navires de guerre : ils engagent le combat, à 1 contre 6 : 4 prennent la fuite, 2 amènent leur pavillon, dont l’un parviendra à fuir de nuit. Restera donc le sixième de bonne prise qui vaudra à Lapérouse les félicitations du roi. Un mois plus tôt, dans les parages de Saint Pierre et Miquelon, c’était trois anglais chargés de coton, de sucre et de café qui avaient été capturés. La pauvre Hermione, après une glorieuse campagne américaine, sera oubliée par la république et mourra lamentablement en s’échouant en novembre 1793 sur le plateau du Four, devant Le Croisic.

Mais ses mânes auront le bonheur de voir une sœur jumelle mise à l’eau à Rochefort 215 ans plus tard, en juin 2008 : au départ de cette splendide réalisation, au milieu des années 1990,  une bande de rêveurs, de passionnés de mer, de bateaux et d’histoire, menés par Erik Orsenna, qui émirent l’idée de reconstruire à l’identique la frégate Hermione, ce fabuleux trois-mâts (65 mètres de long, 47 de haut, 26  canons, 17 voiles). […]       Ce projet s’appuyait sur l’ambition à la fois culturelle et touristique de faire renaître l’ancien arsenal maritime de Rochefort, d’où étaient sortis les plus beaux navires de la marine royale et de renouer avec les métiers, les techniques et les savoirs d’antan.[…] Et c’est tout un territoire – ville, département, région Poitou-Charentes – qui se prit au jeu et se mobilisa, rassemblant fonds privés et fonds publics, historiens, artisans, ingénieurs, bénévoles, entretenant la flamme et le soutien populaire malgré toutes les vicissitudes d’un chantier complexe et à rallonge.

400 000 pièces de bois et de métal, 2 000 chênes sélectionnés dans les forêts françaises, 2 200  m2 de voilure en toile de lin, 25  km de cordage en manille et en chanvre… La construction de l’Hermione, en  1778, avait duré six mois, grâce à la main-d’œuvre quasi gratuite de centaines de forçats du bagne de Rochefort. Le chantier de sa réplique – d’un coût approchant les 26  millions d’euros – s’étala sur dix-sept ans. Mais quel suspense ! Quel spectacle ! Quelle fête à chaque étape : la pose de la charpente, la mise à flot de la coque, l’installation des mâts… Plus de 4 millions de visiteurs depuis 1997. Plus de 10 000 scolaires par an. Allez vous étonner après ça que le virus de l’Hermione ait germé dans l’esprit du public. Et que certains se soient juré d’être sur le navire le jour où, comme son magnifique ancêtre, il mettrait le cap sur l’Amérique. Une traversée-événement prévue pour avril  2015, avec seize escales, des célébrations dans tous les ports – Yorktown, Baltimore, Philadelphie, New York, Boston… – avant le retour par Brest au mois d’août.

Annick Cojean                      Le Monde du 15 11 2014

Les Français se passionnent quand ils peuvent aller de l’avant en regardant dans le rétroviseur ; un avion solaire qui, à peu près dans le même temps, effectue le tour du monde : Bof ! Laissons cela aux Suisses ! 

28 08 1781                  De Grasse débarque dans la baie de Chesapeake les régiments des Antilles qui bloquent les Anglais de Cornwallis sur la presqu’île de Yorktown.

5 09 1781                     L’amiral de Grasse sort vainqueur de la bataille contre les 19 vaisseaux anglais des amiraux Graves et Hood, les obligeant à faire demi-tour.

Cette flamboyante marine française devait une bonne part de ses succès à Jacques Noël Sané, un architecte naval breton, considéré comme le plus grand architecte naval français de la marine à voile : la majorité des vaisseaux de guerre, les 74 canons – de 1786 à 1845 – ont été construits sur ses plans. L’Etat de Bourgogne – 120 canons – conçu en 1786 sera désarmé seulement  en 1855 : c’est un record. Quand les Anglais étaient engagés contre un navire où ils reconnaissaient la patte de Sané, ils s’efforçaient de le casser le moins possible pour pourvoir le décortiquer en toute tranquillité une fois at home pour en percer les secrets. Il aura à son actif plus de 200 navires :

  • 9 vaisseaux de 118 canons (classe Commerce de Marseille) construits entre 1778 et 1813 ;
  • 5 vaisseaux de 110 canons (classe Commerce de Paris) entre 1804 et 1811 ;
  • 27 vaisseaux de 80 canons (classe Tonant) construits entre 1787 et 1813 ;
  • 107 vaisseaux de 74 canons (classes Annibal et Téméraire) construits entre 1783 et 1841 ;
  • 65 frégates de  18 (classes Hébé, Virginie, Hortense et Pallas) construites entre 1781 et 1814.

La Marine française se rappelle encore le sentiment d’admiration que fît naître le vaisseau l’Océan, navire à trois ponts, que le public admirait pour l’élégance et la majesté de ses formes apparentes, et que les marins admiraient parce qu’il était le vaisseau le plus facile à manœuvrer et le plus fin voilier, entre tous les navires du même rang qu’on eut construit en Europe.

Charles Dupin, ingénieur naval 1785

Les 4 000 hommes de Rochambeau, partis de White Plains (New-York) parcourent à marche forcée les 1 000 kilomètres qui les séparent de Yorktown, dont le siège commence le 28 septembre.

19 10 1781                   Victoire des Insurgés et des Français à Yorktown : c’est Rochambeau qui est à la manœuvre, avec comme premier aide de camp, le comte suédois Fersen, futur amant de la reine Marie Antoinette. Dans la baie, la flotte française de de Grasse, parvient à empêcher la flotte anglaise de porter secours à Cornwallis, qui se rend avec ses 6 000 soldats et 1 500 marins. De Grasse sera ensuite défait aux Saintes, dans les Antilles par l’amiral anglais Rodney, mais cette défaite ne pourra couvrir celle des anglais à Yorktown : des pourparlers vont s’engager avec l’Angleterre : c’est l’incontournable Franklin qui signera les préliminaires de paix. Au sein des troupes françaises, on trouve le marquis Henri de Saint Simon, que d’aucuns considèrent comme le père de la sociologie.

On retrouve selon les commentateurs nombre de ces personnages dans le tableau de Louis Couder, peint en 1836, sur commande de Louis Philippe : Le siège de Yorktown en octobre 1781 : mais l’on n’est sûr que de la position de Washington et de Rochambeau ; pour les autres, c’est plus indécis : certains voient Lafayette à gauche de Rochambeau, d’autres derrière l’épaule gauche de Washington, qui aurait le marquis de Saint Simon à droite… On aurait aimé en savoir plus… quid par exemple de Fersen, premier aide de camp de Rochambeau : pourquoi n’est-il pas là? Serait-ce un ordre de Louis-Philippe : hors de question de voir l’amant de Marie-Antoinette. On ne sait pas.

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29 11 1781          Luke Collingwood, commandant du négrier anglais Zong fait voile sur la Jamaïque : il doit jeter à la mer plusieurs morts – dysenterie, fièvres-variole -, chaque jour. Or chaque esclave vaut 35 livres à la Jamaïque ; il a chargé 440 esclaves, et veut toucher à destination sa participation aux bénéfices. Même son équipage est atteint : sept morts depuis son départ de Sao Tomé [au large de la Guinée équatoriale] le 6 septembre. Une seule solution pour que les malades ne contaminent pas les esclaves en bonne santé : les jeter à la mer, solution d’autant plus intéressante que le coût en est remboursé par les assurances pour laquelle se séparer d’une partie de la cargaison pour sauver l’autre donne droit à indemnisation : 30 livres par esclave, quand la mort d’un esclave ne donne droit à rien. Et c’est ainsi que le 29 novembre, 54 esclaves sont jetés à la mer, et encore 42 le lendemain et encore 26 le 1° décembre. Dix esclaves préfèrent se jeter à l’eau d’eux-mêmes. Le 28 décembre, après une traversée de 112 jours le Zong, arrive à la Jamaïque, avec 208 esclaves, soit une perte de 53 %. Le capitaine étant mort 3 jours après l’arrivée à la Jamaïque, au retour les copropriétaires du navire justifieront sa conduite par un manque d’eau à bord… ce qui était complètement faux : les assureurs flaireront l’escroquerie, mais le premier jugement donnera raison aux propriétaires. En appel, les antiesclavagistes donneront de la voix… en vain, celle du procureur général prévaudra : Quelle est cette revendication que des êtres humains ont été jetés par-dessus bord ? Ceci est un cas de biens et de marchandises. Les Noirs sont des marchandises et des biens appartenant à un propriétaire, c’est une folie d’accuser ces hommes honorables ayant agi correctement de meurtre. Ils ont agi selon la nécessité et de la manière la plus appropriée. Feu le capitaine Collingwood a agi dans l’intérêt de son navire et pour protéger son équipage. Remettre en question l’expérience d’un capitaine qui a longuement navigué et qui est fortement estimé est une folie, tout spécialement quand on parle d’esclaves. Le cas jugé est le même que si du bois avait été jeté par-dessus bord. En fin de compte, Lord Mansfield, qui préside la Cour de justice, refuse l’indemnisation, jugeant que le manque d’eau à bord découlait d’une mauvaise gestion du navire par le capitaine. Mais le procès du Zong n’est que celui d’une indemnisation de marchandises. À aucun moment il n’est question d’accuser de meurtre Collingwood et son équipage. Au moins fait-il connaître à l’opinion publique anglaise la cruauté de ce commerce. Cette prise de conscience conduira le Parlement britannique à voter la loi interdisant la traite atlantique – The Slave Trade Act – le 23 février 1807, ratifiée par le roi le 25 mars.

9 04 1782            La reine Marie Antoinette inaugure le théâtre de l’Odéon, ce temple nouveau à la gloire de l’art dramatique. L’une des premières créées sera Le mariage de Figaro, de Beaumarchais : Dazincourt, qui jouait Figaro, était le professeur de diction de la reine ; et ceci l’emportera sur les premières interdictions du roi, qui jugeait l’œuvre subversive.  Beaumarchais avait-il tâté de la prison pour friponnerie ? Jetons la rancune à l’eau, enchaînait Marie Antoinette.

18 12 1782                Constitution de la Société qui va construire les premiers hauts fourneaux au Creusot : ils vont devenir rapidement le complexe sidérurgique le plus moderne d’Europe continentale, employant plus de 1 000 ouvriers.

1782                        Louis XVI a appris la mort de Cook en 1779 et n’a eu de cesse depuis de monter une expédition à même de parachever son œuvre. Le commandement va en être confié à Jean François de Lapérouse, albigeois et Fleuriot de Langle, breton, membres de l’Académie de marine. C’est Louis XVI lui-même qui va rédiger trois des quatre ordres de mission : premier objectif : la baie d’Hudson en vue d’y faire des relevés de côte mais aussi d’y étudier les possibilités de développement du marché de peaux vers l’ouest du continent, en prenant Québec comme base. Ils détruisent plusieurs forts et des postes de traite. S’en suivra la création à Montréal d’une Société pour la traite des fourrures.

De 1780 à 1782, les populations d’Amérique andine se soulèvent contre les Espagnols, réclamant la suppression de la mita, l’esclavage minier, notamment à Potosi : à leur tête, des caciques : Gabriel Condorcanqui, qui va prendre le nom de Tupac Amaru II, en hommage au dernier Inca exécuté en 1571, le second, Julian Apasa, qui se fera appeler Tupac Catari. Le premier, métis de père espagnol, de mère indienne, d’une rare beauté et d’une force physique exceptionnelle,  aimait les titulatures ronflantes : Don José I°, par la grâce de Dieu, Inga roi du Pérou, de la Sainte Foi, Quito, Chili, Buenos Aires et des contingents des mers du Sud, duc du Superlatif, Seigneur des Césars et Amazones avec des domaines dans le grand Païtiti, Commissaire et distributeur de la Piété divine. Le 17 11 1780, il a défait les milices de Cuzco. Au son des tambours et des pututos, il annonce qu’il avait condamné à la potence le corregidor Antonio Juan de Arriaga et interdit la mita à Potosi. Quelques jours plus tard, il publie un édit par lequel il rend leur liberté aux esclaves. Il abolit tous les impôts et la répartition de la main d’œuvre indigène sous toutes ses formes. Par milliers, les autochtones venaient grossir les rangs du père de tous les pauvres, de tous les misérables et déshérités. Mais les 7000 hommes qui lui restent six mois plus tard sont battus le 6 avril 1781, près de Tinta. Capturé et enchaîné à Cuzco, un envoyé du vice-roi, Areche, viendra lui proposer de l’argent et l’exil au Mexique : il refusera : Ici, il n’y a que deux complices : toi et moi . Toi, comme oppresseur et moi, comme libérateur. Nous méritons la mort. Il sera exécuté avec un maximum de cruauté, le 18 mai 1781 : on lui avait coupé la langue dans son cachot pour qu’il ne puisse s’adresser à son peuple et il dût assister à l’égorgement de sa femme, de ses enfants et des amis capturés en même temps que lui ; seul Fernando, le cadet de ses fils sera épargné : il passera le reste de ses jours dans une prison madrilène. Ces choses-là ne s’oublient pas.  Tupac Catari mènera deux sièges de La Paz, en vain : livré par un de ses lieutenants, il sera écartelé sur la place de Penas le 14 novembre 1781. Les Espagnols vont se livrer à une politique d’éradication du nationalisme inca. Dans l’immédiat, les Incas avaient été défaits, mais, 40 ans plus tard, quand sonnera l’heure des Indépendances sud américaines, le souvenir en sera encore vivace.

Au Siam, – l’actuelle Thaïlande -, Rama I° fonde une nouvelle dynastie, choisit comme capitale Bangkok, faisant venir de l’ancienne capitale Ayutthaya des tonnes de matériaux, pour y construire palais et remparts ; et la nouvelle capitale est une réussite qui attire rapidement commerçants chinois et indiens. Il va régner sagement, en bonne intelligence avec le clergé bouddhiste jusqu’en 1809, faisant de son pays le seul à pouvoir rivaliser avec le puissant Vietnam.

4 06 1783                    Les frères Étienne et Joseph Montgolfier font s’envoler un ballon gonflé de gaz chauds à Annonay devant les membres des états du Vivarais. Quelques mois plus tôt, Joseph Montgolfier se trouvait parmi les spectateurs d’une expérience de Sébastien Lenormand : ce montpelliérain, ancien assistant de Lavoisier, avait découvert dans les récits de   Simon de La Loubère, envoyé par Louis XIV dans le royaume de Siam en 1687, l’histoire d’un danseur de bambou qui sautait du cerceau, soutenu seulement par deux parasols ; le vent l’emportait au hasard,  parfois au sol, parfois dans les arbres ou sur les maisons, parfois dans la rivière. Il divertissait tant le roi de Siam que ce prince en fit un grand seigneur. Il construit rapidement un prototype à base de ficelles, baleines, toile et colle pour le lancer depuis un balcon de la Tour de la Babotte, proche de l’actuelle gare, lesté de poids et d’animaux.

8 06 1783                     Dans la région de Sida, au sud de l’Islande, la terre s’ouvre sur 25 kilomètres : c’est le volcan de Laki, dont l’éruption est dite effusive.

Le 8 juin 1783, par une claire matinée de Pentecôte, un épais nuage de sable apparût au nord des montagnes. La nuée était si vaste qu’elle recouvrit rapidement toute la région, et si épaisse qu’elle obscurcit complètement le ciel. Cette nuit-là, de violentes secousses sismiques se firent ressentir.

Jon Steingrimsson, pasteur luthérien

Au cours des 8 mois suivants, en 10 éruptions, il va déverser près de 15 kilomètres cubes de lave, un record historique absolu. Ce type d’éruption libère beaucoup plus de gaz que l’explosive, mais ce gaz, très chargé en dioxyde de soufre, monte beaucoup moins haut et n’atteint que la troposphère, où circulent pluies, vents et nuages. Dissous dans la vapeur d’eau, il donne de l’acide sulfurique, et cette année-là, les vents dominants allaient vers le sud-est : les pluies acides qui ne tombèrent pas sur le sud de l’Islande, allèrent sur l’Europe du nord : le 10 juin, une pluie de cendres noires recouvre le pont et les voiles des navires arrivant au Danemark ; le 16 juin, un brouillard sec s’étend sur la rivière Vltava à Prague ; il est à Berlin quelques jours plus tard. On notera ce nuage à Paris, à Padoue, à Turin, Saint Petersbourg et même Bagdad.

A la fin du mois d’octobre, le nuage avait disparu, mais pas ses effets : le fluor retomba rapidement sous forme d’acide fluorhydrique : la chair des chevaux a complètement fondu. Les moutons sont encore plus gravement touchés. Pas une partie de leur corps n’est épargnée par les gonflements, notamment les mâchoires, où de larges protubérances apparaissent sous la peau. Quant aux os et aux cartilages, ils sont aussi mous que du papier mâché.

Jon Steingrimsson.

Les trois quarts des moutons, la moitié des chevaux et des bovins disparurent, 3 000 Islandais moururent de faim. L’Angleterre connut un été particulièrement chaud et les hivers qui suivirent furent particulièrement froids : les gaz continuaient à réfléchir une partie du rayonnement lumineux. Les coupes d’arbres de l’Oural, de Sibérie et d’Alaska, indiquèrent des froids inconnus depuis 500 ans. Le Nil et le Niger virent leur débit diminuer. Le Japon connut un froid exceptionnel de 1783 à 1786, entraînant une des pires famines de son histoire : on parla d’un million de morts. Si la France ne connut pas ces extrémités, elle eut tout de même suffisamment faim, pour décider que l’intégralité des récoltes de blé serait consacrée à la subsistance, d’où des interdictions de distillation, qui seront renouvelées plus tard, en 1793, et sous Napoléon III en 1854. Les fruits et la vigne n’étaient pas concernés par ces interdictions. C’est là l’origine de l’absence quasi-totale de la France sur le marché du whisky. Louis XVI envoya 3 millions de livres dans le nord pour secourir les sinistrés et cette catastrophe marque le début des mesures de prévention des catastrophes naturelles dans les différents pays d’Europe.  40 ans plus tard, un autre volcan, l’Eyjafjöll, fera aussi des siennes, avant de paralyser au XXI° siècle le trafic aérien de l’Europe du nord du 14  au 21 avril 2010.

27 08 1783                  Jacques Alexandre Charles, professeur de physique à la Sorbonne, et les frères Robert, font s’envoler du champ de mars un ballon de 33 m³, gonflé à l’hydrogène : il disparaît, se déchire sous l’effet de la dilatation des gaz et tombe sur Gonesse où, perçu comme une manifestation diabolique, le curé l’exorcise et la population le détruit.

3 09 1783                    Le Traité de Versailles entre la France, l’Angleterre et les États-Unis reconnaît la souveraineté des États-Unis d’Amérique, jusqu’au Mississippi, et rend à la France le Sénégal, Tobago et Sainte Lucie dans les Antilles. En contrepartie, les Américains s’engagent à ne rien revendiquer sur les possessions britanniques au nord : c’est sur ces bases que va naître le Canada. L’Espagne recouvre la Floride et Minorque. Pour la première fois dans l’époque moderne, des territoires coloniaux s’émancipaient de leur métropole. Les États-Unis comptent alors 2.8 millions d’habitants. Le poids de ce traité dans l’historiographie américaine aura longtemps tendance à être minoré au profit de la Déclaration d’Indépendance, le fait que tous ces Français aient été pour la plupart d’entre eux des papistes pesant lourd dans la balance.

21 11 1783                  François Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlande effectuent le premier vol libre en montgolfière : parc de la Muette – la Butte aux Cailles, en 25’. Le ballon est de 2 200 m3, où l’air est chauffé avec un feu … de paille ! Il a fallu négocier avec Louis XVI qui, au départ, ne se montrait pas chaud pour le projet, ne voulant pas mettre en danger des vies humaines. L’expérience sera répétée à Lyon le 19 janvier 1784 avec sept personnes dans une montgolfière de 23 270 m3. François Pilâtre de Rozier était intendant des cabinets de physique, de chimie et d’histoire naturelle de Monsieur, comte de Provence, frère du Roi. En 1781, il avait crée le premier musée technique, où il faisait des expériences de physique et donnait des cours de science. Il se tuera le 15 juin 1785 en tentant la traversée de la Manche : son ballon se dégonflera et la nacelle chutera comme tout corps libre,  s’écrasant au sol.

25 11 1783              Les Anglais évacuent New-York, emmenant plus de 3 000 anciens esclaves qu’ils refusent de rendre aux Américains : parmi eux, Harry Washington, l’esclave de George Washington, qui ira s’installer en Sierra Leone. On dit aussi le contraire, à savoir que ces esclaves ne furent pas contraints à suivre les Anglais, mais qu’ils le firent volontairement, acquis à la cause anglaise et refusant de retourner dans le camp de leurs anciens maîtres. George Washington prend alors la tête d’une marche triomphale de Broadway jusqu’à Battery Park, la pointe de Manhattan où venait d’être enlevé, non sans peine, le dernier Jack’s Flag, – qui deviendra plus tard l’Union Jack -, remplacé aussitôt par Stars and Stripes [4]. C’en est fini de la guerre d’indépendance.

1 12 1783                    Jacques Alexandre César Charles s’est fait prendre de vitesse par le marquis d’Arlandes et Pilâtre de Rozier pour s’élever dans les airs à l’aide d’un ballon ; il a conçu le sien, de 380 m³, depuis fort longtemps, gonflé à l’hydrogène, obtenu par la mise en contact d’acide sulfurique et de limaille de fer. Il s’est fait financer par une souscription publique à laquelle ont répondu des centaines de Parisiens enthousiastes. Dans tous nos cercles, dans tous nos soupers, aux toilettes de nos jolies femmes comme dans nos lycées académiques, il n’est plus question que d’expérience, d’air atmosphérique, de gaz inflammables, de chars volants, de voyages aériens, raconte Melchior de Grimm.

Le départ a lieu au jardin du palais des Tuileries ; l’enveloppe de neuf mètres de diamètre est rayée de blanc et de rouge. Marie-Noël Robert l’accompagne. Étienne Mongolfier est présent auquel Charles, pas vraiment rancunier, tend une girouette pour connaître la direction du vent : C’est à vous, Monsieur, qu’il appartient de nous ouvrir la route des airs. Après le largage des dix kilos de lest, le ballon commence son ascension. Il est 13 h 40, un coup de canon marque le début du voyage. Quand la Charlière atteint  soixante mètres d’altitude, les deux aventuriers brandissent de petits fanions blancs pour saluer les Terriens. Le voyage va durer deux heures, survolant à 500 m. d’altitude Asnières, Argenteuil, Sannois, Saint-Leu-Taverny, L’Isle-Adam. Après deux heures de vol, ils atterrissent dans un champ, près de Nesles.

Jacques Charles veut à nouveau s’envoler, mais seul. Soulagé du poids de Robert, le ballon bondit dans le ciel dès qu’il est libéré. Bientôt, il atteint 3 300 mètres d’altitude. Je passai en dix minutes de la température du printemps à celle de l’hiver. Alors que le soleil est déjà couché pour les Terriens, le savant le voit se relever au fur et à mesure qu’il grimpe dans le ciel : J’étais le seul corps éclairé dans l’horizon et je voyais tout le reste de la nature plongé dans l’ombre. Puis il assiste à un deuxième coucher de soleil dans le même jour. Son expédition céleste vaut la gloire à Charles.

1783                         Philip Astley, créateur du cirque moderne de Londres, installe au faubourg du Temple le premier cirque en France. Jouffroy d’Abbans remonte la Saône de Lyon à Sainte Barbe avec son Pyroscaphe, au moyen d’une pompe à feu. L’Académie des Sciences ne se montra pas intéressée. Les Américains, eux, le furent beaucoup.

Le roi de Géorgie Ereklé II, dont le peuple est victime d’incessantes incursions perses et ottomanes, signe un traité de rattachement à la Russie, lequel deviendra effectif en 1801. Grigori Alexandrovitch Potemkine, prince de Tauride, brillant favori de l’impératrice Catherine II, apporte la Crimée à la  Russie. Il laissera son nom au cuirassé rendu célèbre par le film d’Eisenstein, mais encore à de soi-disant villages Potemkine, façades en trompe l’œil de villages d’une Crimée opulente, afin d’en masquer la pauvreté lors de la visite de l’impératrice en 1787. Soit disant villages, car il ne s’agit que d’un des nombreux mensonges colportés par le diplomate de Saxe Georg von Helbig pour le journal Minerva. Et comme souvent, l’histoire avalisera le bobard … mentez, mentez, il en restera toujours quelques chose, disait Voltaire.

19 01 1784               À Annonay, Joseph et Étienne de Montgolfier quittent le plancher des vaches dans leur montgolfière : le ballon devait au départ embarquer 5 personnes ; mais, s’apercevant de quelques défaillances de leur machine – l’enveloppe a des trous, le point d’attache du brûleur est branlant – ils expliquent aux passagers que deux d’entre eux doivent rester au sol. Les nobles sautent alors à bord l’épée au clair : Nous assurerons notre place par le fer s’il le faut. Alors qu’on coupe les amarres, un jeune homme se détache de la foule et se jette dans la nacelle déjà trop pleine en clamant : Là haut, nous sommes tous égaux ! Le vol ne durera pas plus de 10 minutes, mais ce furent 10 minutes bien remplies !

Un accident entraîne la perte de 2 cloches de l’église de Megève ; on en commande 6 nouvelles à Livremont, Pontarlier : 5 en accord et la sixième en accord de tierce avec les 5 autres. On avait acheté une pièce de canon à Genève pour les mettre à la fonte. On fit une fête magnifique le jour des Saint Simon et Saint Jude (28 octobre) : Megève s’enorgueillit d’avoir le plus beau carillon de la Savoie… pendant 10 ans, puisqu’il redevint canon pour les armées de la Révolution. La Révolution en fait admit que l’on garda une cloche… qui fut rapidement baptisée la Révolutionnaire.

1784                              Benjamin Franklin propose d’économiser les moyens d’éclairage en changeant d’heure. Devenu responsables des Postes en Amérique, pour raccourcir la durée de navigation des navires postaux, il fait réaliser une série de prises de températures à travers l’océan atlantique qui détermine les limites du Gulf Stream, ainsi reconnu. Ces relevés lui permettent d’établir une carte hydrographique de ce courant, qui figurera en bonne place sur tous les navires.

Les premiers projectiles à charge explosive propulsés au canon avaient été expérimentés dès le Moyen Âge, en Europe et en Chine. Ils sont grandement perfectionnés par le lieutenant britannique Henry Shrapnel, puis par Pierre Choderlos de Laclos en 1795… celui-là même des Liaisons dangereuses, – ça ne manque pas de sel pour un artilleur – qui, en fait était un gentilhomme bien convenable, très amoureux de son épouse Marie-Soulange Duperré, de 18 ans sa cadette…

Thomas Jefferson, se rend à Paris : les jeunes États Unis ont besoin de savants ; en botanique, ce sera André Michaux qui partira dès l’année suivante, pour y faire en quelque sorte de l’import-export scientifique.

Le gouvernement des possessions françaises d’outre-mer ne fait pas l’unanimité :

Les colonies de la France contiennent, comme on vient de le voir, près de cinq cent mille esclaves ; et c’est seulement par le nombre des malheureux qu’on y mesure la fortune. Quel funeste coup d’œil ! Quel profond sujet de réflexion ! Ah! que nous sommes inconséquents, et dans notre morale et dans nos principes ! Nous prêchons l’humanité, et tous les ans, nous allons porter des fers à vingt mille habitants de l’Afrique ! Nous traitons de barbares et de brigands les Maures qui, au péril de leur liberté, viennent attaquer celle des Européens, et les Européens, sans danger et comme de simples spéculateurs, vont exciter à prix d’argent le trafic des esclaves et toutes les scènes sanglantes qui en sont les avant-coureurs ! Enfin nous nous enorgueillissons de la grandeur de l’homme, et nous la voyons avec raison, cette grandeur, dans le mystère étonnant de toutes les facultés intellectuelles : cependant une petite différence dans les cheveux, ou dans la couleur de l’épiderme, suffit pour changer notre respect en mépris, et pour nous engager à placer des êtres semblables à nous au rang de ces animaux sans intelligence, à qui l’on impose un joug sur la tête, pour se servir impérieusement de leur force et de leur instinct.

Necker. L’Administration des finances de la France.

C’est le mauvais choix des sujets qu’on a fait passer dans nos colonies qui les a remplies en tout temps de discorde. Comment peut-on espérer que des citoyens qui ont troublé une société ancienne puissent concourir à en faire prospérer une nouvelle ? Les Romains et les Grecs employaient la fleur de leur jeunesse et leurs meilleurs citoyens pour fonder leurs colonies : elles sont devenues des royaumes et des empires. Ce sont les célibataires, marins, de robe et de tout état ; ce sont les états-majors, qui emplissent les nôtres des passions de l’Europe, du goût des modes d’un vain luxe d’opinions corrompues, et de mauvaises mœurs. On n’eût rien craint de semblable de la part de nos simples cultivateurs.

Bernardin de Saint-Pierre. Études de la nature

En Inde, Tilka Majhi, meneur de la résistance adivasie – aborigène -, prononce un discours soulignant le droit fondamental de son peuple à vivre là où il avait toujours vécu  depuis l’aube de la création. L’East India Company le pend immédiatement.

La Pérouse n’a pas cru bon de retenir la candidature au poste d’assistant astronome, d’un jeune élève de l’Ecole militaire de Paris : Napoléon Bonaparte.

ET SI …

Et si La Pérouse avait engagé le lieutenant Napoléon Bonaparte…. Il serait mort très probablement comme les autres à Vanikoro, quatre ans plus tard. Pas de Napoléon, pas d’empereur, pas de guerre sans fin.
La Révolution française aurait suivi son cours, aurait fini par fatiguer tout le monde avec cette odeur de sang dont elle ne saura se défaire, mais qui aurait eu le talent, le courage, l’intelligence de mettre un terme à cette fascination pour le néant ? La République ne manquera pas de talents, sans doute plus chez les militaires avec des Carnot, Bernadotte, Kléber, Desaix… Peut-être même qu’avec tout son art Talleyrand aurait surnagé. Mais il est de fortes chances pour qu’en 1815, la France se serait retrouvée plus forte, avec plus de bras pour la cultiver, en ayant su éviter le rétablissement de la monarchie.

01 1785                 Valentin Haüy, professeur de calligraphie à Paris, fonde rue Coquillère l’Institution royale des jeunes aveugles : il leur présente un caractère italique simplifié, aux lettres en relief, pour pouvoir lire avec leurs doigts. Mais il s’agissait de la simple gravure en relief des caractères latins : trop compliqué pour obtenir un franc succès auprès des aveugles.

24 02 1785               Le père de Napoléon, Charles, meurt d’un cancer de l’estomac à Montpellier.

1 07 1785            Le Français Jean-Pierre Blanchard et l’Américain John Jeffries traversent la Manche, de Douvres à Boulogne, en ballon. Deux mois plus tôt, Pilâtre de Rozier et Pierre Ange de Romain s’étaient écrasés à Wimereux en s’essayant à la même chose.

1 08 1785             Lapérouse et de Langle quittent Brest avec La Boussole et L’Astrolabe, pour une mission d’exploration autour du monde, ordonnée par Louis XVI ; elle concerne le commerce, l’astronomie, la géographie, la physique et l’histoire naturelle, mais surtout et en premier lieu la reconnaissance de la côte entre l’Alaska et les territoires soumis à l’influence de l’Espagne, et l’établissement d’une route des échanges avec l’Extrême Orient, y compris la Sibérie et le Kamchatka. L’importation des fourrures en Chine y balancerait les comptes de la Compagnie des Indes. Pas plus que les Français, les Espagnols ne voulaient laisser la mer de Corail sous le contrôle des Anglais. Louis XVI terminait ainsi ses instructions : Sa majesté regarderait comme un des succès les plus heureux de l’expédition qu’elle pût être terminée sans qu’il en eût coûté la vie à un seul homme

Lapérouse n’a pas cru bon de retenir la candidature au poste d’assistant astronome, d’un jeune élève de l’École militaire de Paris : Napoléon Bonaparte [5]. Les escales seront : Madère, Ténériffe, Brésil, Patagonie, Cap Horn, Chili [6], île de Pâques, îles Sandwich, îles Mariannes, Hawaï, Alaska.

15 08 1785                  Au cours des répétitions pour le Barbier de Séville où elle tient le rôle de Rosine, Marie-Antoinette prend connaissance des premiers éléments de ce qui va devenir l’affaire du collier de la Reine. Outragée, elle presse le Roi de faire arrêter le cardinal de Rohan, ce qui se fait dans le château même de Versailles, juste au moment où il s’apprête à célébrer en grande pompe la messe de l’Assomption, qui est en même temps la fête de la reine !

1785                              Louis XVI encourage Antoine Augustin Parmentier à promouvoir la culture de la pomme de terre. Pharmacien des armées, Parmentier avait été prisonnier des Prussiens durant la guerre de 7 ans, et c’est en 1756 qu’il fît connaissance de la pomme de terre, – là-bas nommées les racines de Hanovre – au fond d’une prison prussienne. Sitôt libéré, il s’intéresse à ce qui l’a nourri et livre en 1772 un Examen chimique de la pomme de terre à l’Académie de Besançon, qui a lancé un concours sur l’étude des substances alimentaires qui pourraient atténuer les calamités d’une disette.

L’expérience se fait sur 54 arpents de la plaine des Sablons, à Neuilly, à l’intérieur d’une enceinte gardée par des gens d’arme qui avaient reçu pour mission de fermer les yeux sur les chapardages nocturnes. Il offre quelques branches fleuries de solanacée au Roi, qui en décore son chapeau et le corsage de Marie-Antoinette, et l’affaire est un succès : 35 000 ha plantés en 1793. Dix fois plus en 1815 ! Dans ces années là, les Irlandais étaient les plus grands consommateurs de pomme de terre : pas moins de 3,5 kg par personne par jour ! Aujourd’hui, ils ont encore le record avec 0,39 kg/personne/jour. Quant à la France, il lui faudra bien des efforts pour retrouver son statut d’antan, car aujourd’hui, toutes les études montrent que la pomme de terre n’a plus la frite.

Si le retard à l’adopter en France fût aussi manifeste, c’est que le refus de cette nouvelle production est lié aux superstitions du Moyen Age encore dominantes. Le Mal (l’Enfer) est sous terre. Ces tubercules qui veulent entrer en compétition avec le blé, plante sacrée productrice du pain [7] et de l’hostie, sont donc des objets sataniques. Parce qu’elle est une production souterraine, la pomme de terre est un végétal qui a une connotation diabolique. Elle est censée diffuser la lèpre, voire la peste. Du fait de son appartenance aux Solanacées productrices de toxines, elle est vite assimilée aux autres plantes de cette famille (mandragore, datura, belladone), toutes herbes de sorcière.

Didier Spire. Patrick Roussel. INRA 1999.

Une allergie certaine au progrès dominait encore l’ensemble de l’agriculture :

En France, où 85 % de la population est rurale, contre 65 % en Angleterre, la  situation est plus diversifiée. Il existe d’abord des zones de libre propriété paysanne, les alleux, en Languedoc, Provence ou Béarn. Une autre exception est constituée par les régions où survit le servage : Franche-Comté, Bourgogne, Nivernais. En dehors de ces zones exceptionnelles, le domaine seigneurial, laïque ou ecclésiastique, est composé d’une réserve, de terres concédées aux paysans, les tenures, et de terrains communaux.

Depuis le XII° siècle, on assiste à une extension des tenures qui finissent par représenter 45 % des terres à la veille de la Révolution. Ces 45 % correspondent à des terres arables tandis que les réserves comprennent des forêts et la plus grande partie des terres incultes. Avec les réserves, la noblesse possède 35 % des terres et le clergé 20 %. Ces pourcentages sont sujets à une forte disparité géographique. Les tenures représentent en moyenne 2/3 des terres dans le Midi ; la moitié dans l’Est, 1/3 dans le Nord et 1/5 dans l’Ouest.

Les techniques agricoles sont médiocres, les équipements et instruments rudimentaires. Les rendements sont donc faibles. Pour les céréales on les calcule en nombre de grains récolté pour un grain semé. Pour le blé ils sont en moyenne de 5 grains récoltés pour 1 semé, ce qui représente à peu près 6 quintaux à l’hectare, mais les disparités sont fortes autour de cette moyenne : 8 à 10 pour les meilleures terres et 2 à 4 dans les régions pauvres. Si l’on enlève le grain nécessaire aux futures semences, il reste donc un produit net extrêmement variable sur lequel pèse une fiscalité lourde. Influencés par les physiocrates, des seigneurs cherchent à s’inspirer du modèle anglais.

Depuis Colbert, des édits royaux permettent le partage des biens communaux. Par le triage le seigneur en récupère au moins le tiers. Ces partages, autorisés par les arrêts du Conseil du Roi, ne donnent aux paysans que peu de terres. Ils s’estiment lésés et les contestent.

Les prélèvements comportent d’abord la dîme au bénéfice du clergé (de 1/6 à 1/20 de la récolte) ainsi que les impôts royaux (taille, capitation créée en 1685…). Cela représente en moyenne une charge de 15 à 20 %.

Les prélèvements seigneuriaux s’y ajoutent. Il s’agit d’abord des droits seigneuriaux pesant sur tous les habitants :  tenanciers, fermiers et métayers de la réserve, travailleurs agricoles. Les tenanciers supportent, par ailleurs, des redevances perpétuelles ou droits féo­daux, soit le cens perçu en argent, soit le champart qui est une part de la récolte (en général 1/8). Cette charge est relativement faible pour les tenures à cens, continûment déva­luée par la hausse des prix, mais elle est beaucoup plus lourde sur les tenures à champart. Le prélèvement seigneurial est extrêmement variable (de 5 à 60 %) selon les régions et selon les seigneuries, et s’établit en moyenne à 10 à 15 % du produit. Les charges sont renforcées au XVIII° siècle par un mouvement de réaction seigneuriale. Afin d’accroître leurs ressources, de nombreux seigneurs s’adressent à des spécialistes du droit féodal, les feudistes en leur confiant le réexamen systématique et la rénovation des terriers ou des chartiers, documents qui rassemblent les titres sur les terres et les droits. Ils profitent de l’occasion pour relever, c’est-à-dire restaurer, des droits tombés en désuétude et surtout transformer les droits perçus en argent en prélèvements en nature qui leur sont beaucoup plus favorables. Les paysans se voient contester des droits d’usage sur les bois ou les vaines pâtures et sont contraints de traiter avec les seigneurs pour en conserver une partie.

Dans un contexte de suites récurrentes de mauvaises récoltes, la réaction seigneuriale comme le partage des biens communaux, jugés inéquitables par les paysans, créent un contexte explosif. Au cours du XVIII° siècle, près de la moitié de la population rurale française est confrontée à une paupérisation croissante. Il s’agit des petits paysans, qu’une exploitation de 2 à 5 hectares suffit difficilement à faire survivre et qui doivent trouver un maigre complément de revenu dans un artisanat rural préindustriel et surtout des journaliers ou manouvriers qui se retrouvent privés de la jouissance des pratiques communautaires.

Appauvris, tombant dans la misère quand surviennent des suites de mauvaises récoltes, les paysans développent une résistance à l’offensive des dominants, roi, seigneurs, autori­tés ecclésiastiques. Cette résistance est d’abord passive par le refus d’acquitter les droits et par la fraude. Au cours des années 1770-1780, les paysans multiplient les procès. Cette résistance prend également une forme plus active par un brigandage socio-économique et surtout par des révoltes violentes et sanglantes, les fureurs ou les émotions. En 1789, alors que la réunion des États généraux suscite de grands espoirs, les cahiers de doléances traduisent des revendications tendant à remettre en cause la société rurale traditionnelle. Au cours de l’été, la Grande Peur se répand dans les campagnes.

Comme en Angleterre, une mutation agricole, sous l’influence des physiocrates, s’amorce dans certaines provinces dans la deuxième partie du XVIII° siècle. La Révolution française la fait dévier vers une révolution plus sociale qu’économique par la vente des biens natio­naux au profit de bourgeois et de paysans aisés. L’openfield est supprimé. Mais le nouveau propriétaire n’a pas les moyens intellectuels et financiers de recourir à de nouvelles méthodes de culture. Contrairement à ce qui se passe en Angleterre, qui accomplit un progrès décisif avec la généralisation des méthodes nouvelles, la paysannerie française conserve ses méthodes traditionnelles et la grande propriété ne se maintient que partiellement dans les régions où elle existait avant 1789.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique.              Les éditions de l’École polytechnique. 2009

John Walter crée The Times, qui tirera à 5 000 exemplaires en 1815, 50 000 en 1854.

Victor Amédée III a décidé 5 ans plus tôt la modernisation de la route du col de Tende : elle est désormais carrossable, avec une largeur de 6 mètres, obtenue par le travail de 6 000 bagnards et militaires. Le tunnel de 3 182 m. attendra 1882 pour être opérationnel. Dans les gorges de la Saorge, rive gauche de la Roya, avant Fontan, on peut voir une plaque de 7 m sur 11 m sur laquelle on peut lire : Moi, je crée une route royale.

Le roi de Naples a pris comme premier ministre lord Acton, né à Besançon et d’origine anglaise, auteur d’une formule tous les jours vérifiée : Le pouvoir rend fou, et le pouvoir absolu rend absolument fou

À Bagnols sur Cèze, Jean Baptiste Madier, là-bas nommé Lou Globo, s’élève au-dessus du plancher des vaches à bord d’un ballon.

Buffon se fait vieux – il va mourir trois ans plus tard – : il plante un platane au Jardin des Plantes, qui va devenir après sa mort le platane de Buffon. Les temps deviennent incertains, la contestation ne craint plus de s’afficher et les mandarins commencent à raser les murs : envie de contrer les goûts du maître, mimétisme révolutionnaire ? on ne sait pas très bien, mais toujours est-il qu’ordre fût donné de ne jamais tailler cet arbre, ce qui, reconnaissons-le, pour un arbre planté par le chantre de la maitrise de la forêt par l’homme, est un sacré pied de nez. L’ordre sera respecté et la remarquable santé du platane un désaveu permanent de la radicalité des thèses du grand homme auquel il est dédié.

05 1786                  Mozart donne les Noces de Figaro à Salzbourg : c’est un triomphe. Le public bisse les airs, à tel point que l’empereur Joseph II s’estime obligé de publier un arrêté pour interdire ces rappels intempestifs, afin de maintenir la durée de la représentation dans les limites normales… – le même qui, quatre ans plus tôt, trouvait que L’enlèvement au sérail contenait trop de notes ! –

30 05 1786        Au cours de l’escale à Maui, une des îles Hawaï, alors nommée Mowée, Lapérouse donne son sentiment sur la nature de sa mission :

Quoique les Français fussent les premiers qui, dans ces derniers temps, eussent abordé l’île Mowée, je ne crus pas devoir en prendre possession au nom du Roi. Les usages des Européens sont, à cet égard, trop complètement ridicules. Les philosophes doivent gémir sans doute de voir que des hommes, pour cela seul qu’ils ont des canons et des baïonnettes, comptent pour rien soixante mille de leurs semblables ; que, sans respect pour leurs droits les plus sacrés, ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosé de leur sueur et qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres.

Ces peuples ont heureusement été connus à l’époque où la religion ne servait plus de prétexte aux violences et à la cupidité. Les navigateurs modernes n’ont pour objet, en décrivant les mœurs des peuples nouveaux, que de compléter l’histoire de l’homme ; leur navigation doit achever la reconnaissance du globe, et les lumières qu’ils cherchent à répandre ont pour but unique de rendre plus heureux les insulaires qu’ils visitent, et d’augmenter leurs moyens de subsistance.

*****

Un climat nouveau enveloppe le monde moderne. Physiciens et géographes ont conscience d’une marche progressive. N’a-t-on pas vu au Paraguay s’élever les murailles du royaume d’Utopie, de la cité du Soleil ? Une assemblée de philosophes, de technocrates, ne peut-elle, en Égypte ; faire mieux encore et régénérer l’Afrique inconnue ? Depuis le Grand Siècle, des princes ont libéré du secret les cartes nautiques et les relations des voyageurs. Les escadres en formation de combat laissent passer la corvette du capitaine Cook. Maldonado et Borda, prisonniers de guerre, sont honorés à Londres. Sir Joseph Banks, avec une autorité souveraine, fait délivrer des passeports aux voyageurs et restituer aux savants français les collections tombées aux mains des combattants britanniques.

Les études des voyageurs ont permis de requérir l’émancipation des Noirs. Missionnaires et savants ont proclamé l’éminente dignité des gens de couleur. L’humanisme de la Renaissance n’eut pas cette audace.

Cent cinquante ans de critique historique ont souvent confirmé, rarement mis en doute, les récits des explorateurs des temps modernes. L’honnête homme se retrouve sous le déguisement du prince oriental, l’accoutrement du Juif errant, la rude écorce du soldat et du navigateur. Heureuse époque où les sciences et les arts s’exprimaient avec clarté par la chaire et par le livre, où Messieurs de Port-Royal se faisaient fort d’enseigner la logique en quelques jours, où l’explication des énigmes du monde était développée avec la précision et l’élégance d’une démonstration mathématique.

Pierre Jacques Charliat Les explorateurs          NLF 1955

21 au 29 06 1786       Louis XVI est à Cherbourg – ce sera le seul déplacement en province de son règne – pour assister à l’immersion du 9° cône de bois, l’élément de base de la construction de la digue du large, destinée à faire de Cherbourg un grand port où puisse mouiller une flotte. Restait en mémoire le désastre de Saint Vaast la Hougue en 1692, où des vaisseaux français avaient été taillés en pièce, brûlés par les Anglais, faute d’avoir pu s’abriter en lieu sûr. Cherbourg avait été choisi pour être ce lieu sûr, ce qui nécessitait la construction d’une digue de 3 550 m. constituée de 90 cônes de bois, faisant 50 m. de  Ø à la base, 20 au sommet, et d’une hauteur de 20 à 24m. Une fois immergés, ces cônes étaient remplis de cailloux. Les travaux avaient débuté en 1784 ; ils prirent fin avec l’immersion du 20° cône en 1788 ; leur coût ne permettait pas leur poursuite. La Convention se souciera de leur reprise, Napoléon passera à l’acte en abandonnant les cônes, et la digue sera finalement terminée en 1853.

13 07 1786                Lapérouse relâche à Port des Français en Alaska, aujourd’hui Lituya Bay, à 80 milles au sud-est de Yakuta, par 58°N depuis le 4 juillet. Précipitées sur les rochers par un courant de marée, 2 chaloupes faisant la liaison entre les navires et la terre, s’y fracassent, tuant 21 marins. Lapérouse fit ériger une inscription sur l’île du Cénotaphe, au milieu de la baie :

À l’entrée du port ont péri vingt et un braves marins.
Qui que vous soyez, mêlez vos larmes aux nôtres.

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[1] Peaux Rouges ainsi nommés par des marins basques pêchant au large de Terre Neuve,  qui ne comprirent pas que le rouge n’était pas la couleur de leur peau mais seulement la couleur d’une décoction de roucou, une plante qui est un révulsif contre les moustiques… Encore une erreur avalisée par le vocabulaire courant.

[2] Il faut noter qu’en matière d’aide humanitaire au XXI° siècle, le principe a été conservé : le montant de l’aide fournie à titre individuel est fonction du prix moyen du panier de la ménagère dans le pays concerné.

[3] Mais, à peu près dans le même temps – en 1789, on pourra lire sur les cahiers de doléances : Le nombre de nos enfants nous désespère, nous n’avons pas de quoi les nourrir, les vêtir.

Villageois de La Caure, dans le baillage de Châlons.

[4] Représentant, pour les étoiles, le nombre d’États – aujourd’hui en 2016 : 50, le dernier venu étant Hawaï, en 1960 – et pour les bandes horizontales rouge et blanc en alternance, le nombre d’États, au moment de cette indépendance : 13.

[5] la chose n’est pas sans rappeler une certain nez de Cléopâtre qui, s’il avait été plus court,  dixit Blaise Pascal, aurait changé le sort du monde

[6] Chili, où il retrouve des marins français  prisonniers de l’amour dont un certain Guillaume Pinochet … en cherchant bien, on pourrait sans doute aussi trouver un Bachelet…

[7] le seul chiffre de 0.5 kg / jour de pain par personne en dit long sur la force de l’habitude alimentaire que cela représenta.

 


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