20 janvier 1793 à 1795. Exécution de Louis XVI. Guerre civile en Vendée. Fin de Robespierre. 32343
Publié par (l.peltier) le 30 octobre 2008 En savoir plus

20 01 1793               Louis XVI demande aux commissaires de la Convention : A-t-on des nouvelles de Monsieur de La Pérouse ? C’était le projet qu’il avait le plus à cœur.

21 01 1793                 Louis XVI est guillotiné.

En décembre 1792, lors de son procès, Louis Sébastien Mercier avait résumé la position des opposants à la peine de mort :

Nous avions la chance heureuse, si rare dans l’histoire des nations, d’avoir détruit la royauté sans avoir ensanglanté le trône. Ailleurs, on avait détruit le tyran sans détruire la royauté.

*****

Le meilleur régime politique est la monarchie absolue tempérée par l’assassinat.

Stendhal

Deux cents ans plus tard, on voit encore des témoignages silencieux de ce qui fût par beaucoup perçu comme la transgression d’un interdit, l’entrée dans un monde où l’on ne peut plus être que maudit : l’inscription sur la clef d’une porte intérieure d’une maison perdue dans la campagne à 20 kilomètres de Figeac, reprend l’année de cette mort : les trois premiers chiffres 1,7 et 9, sont inscrits normalement et le dernier, le 3, est basculé à l’horizontale, l’extrémité supérieure gauche du chiffre étant le centre de rotation. Ainsi placé, ce 3 représente les deux têtes de Louis XVI et de Marie Antoinette, et si ces paysans ont ainsi voulu marquer l’événement, c’est bien pour marquer leur indignation. Autre témoignage, peut-être plus répandu, chez les horlogers – Louis XVI était féru de serrurerie mais aussi d’horlogerie – qui mettent leurs pendules à la vente lorsqu’elles ne fonctionnent pas sur 10 h 10’… l’heure de la mort de Louis XVI.

Le Pelletier de St Fargeau, [un des ancêtres de Jean d’Ormesson ] partisan de l’exécution du roi, était logique avec lui-même en se démenant pour qu’on n’en appelle pas au peuple sur ce sujet : déjà le vote de la Convention par appel nominal, – arraché par Marat -, n’avait été obtenu qu’à une seule voix de majorité ; le peuple n’aurait certainement pas voulu franchir le Rubicon en devenant régicide. Petit avantage pour Le Pelletier de St Fargeau, cela a permis que l’on retienne facilement la date de sa mort : la veille de celle du roi. Parmi les votants pour, le duc d’Orléans [1], dit Philippe Egalité, député de Paris à la Convention, ce qui ne lui permettra pas d’échapper à la guillotine quelques mois plus tard : Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteraient à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote pour la mort. Le talent que Malesherbes mit à défendre le roi ne pourra éviter la condamnation à mort.

La Complainte de Louis XVI aux Français, d’auteur anonyme, ne pouvait dans un tel climat manquer de devenir très populaire. On la chantait sur l’air de Pauvre Jacques :

O mon [2] peuple, que vous ai-je donc fait ?
J’aimais la vertu, la justice,
Votre bonheur fût mon unique objet
Et vous me traînez au supplice. (bis)
 
Français, Français, n’est-ce pas parmi vous
Que Louis reçut la naissance ?
Le même ciel nous a vu naître tous,
J’étais enfant dans votre enfance.
 
O mon peuple, ai-je donc mérité
Tant de tourments et tant de peine ?
Quand je vous ai donné la liberté,
Pourquoi me chargez-vous de chaînes ? (bis)
 
Tout jeune encor, tous les Français en moi
Voyaient leur appui tutélaire,
Je n’étais pas encore votre Roi,
Et déjà j’étais votre père.
 
Quand je montais sur ce trône éclatant
Que me destina ma naissance,
Mon premier pas dans ce poste brillant
Fût un édit de bienfaisance. (bis)
 
Nommez-les donc, nommez-moi les sujets
Dont ma main signa la sentence,
Un seul jour vit périr plus de Français
Que les vingt ans de ma puissance.
 
Si ma mort peut faire votre bonheur,
Prenez mes jours, je vous les donne,
Votre bon Roi déplorant votre erreur
Meurt innocent et vous pardonne. (bis)
 
O mon peuple ! Recevez mes adieux,
Soyez heureux, je meurs sans peine.
Puisse mon sang, en coulant sous vos yeux,
Dans vos cœurs, éteindre la haine
O mon[2] peuple, que vous ai-je donc fait ?

Soulèvement de l’Ouest et insurrection fédéraliste dans le Sud Est.

08 02 1793                 La république proclame que les évêques et curés seront nommés par le corps électoral, et que tous les ecclésiastiques devront prêter serment à la république ; les réfractaires seront expulsés du territoire dans les huit jours.

20 02 1793                 La presse du moment a avalisé les témoignages de révolutionnaires fanatiques sur l’exécution de Louis XVI : Le Thermomètre du Jour, les Annales patriotiques disent qu’on dût conduire le roi à l’échafaud un pistolet pointé sur la tempe, qu’une fois sous la lunette, il poussa un cri affreux et se débattit ; Jacques René Hébert dira qu’il s’était conduit comme un poltron.

C’en est trop pour son bourreau, Charles-Henri Sanson, qui envoie une mise au point à Antoine Delaure, directeur des Annales patriotiques, disant l’exacte vérité de ce qui s’est passé. Dans ce texte, le bourreau fait part de son admiration pour la calme assurance de Louis XVI face à la mort :

Descendant de la voiture pour l’exécution, on lui a dit qu’il fallait ôter son habit. Il fit quelques difficultés en disant qu’on pouvait l’exécuter comme il était. Sur la représentation que la chose était impossible, il a lui-même aidé à ôter son habit (…)

Alors il s’informa si des tambours battraient toujours. Il lui fût répondu que l’on n’en savait rien et c’était la vérité. Il monta l’échafaud et voulut foncer sur le devant, comme voulant parler, mais on lui représenta que la chose était impossible encore. Il se laissa alors conduire à l’endroit où on l’attacha et où il s’est écrié très haut « Peuple, je meurs innocent ». Ensuite se retournant vers nous, il nous dit : Messieurs, je suis innocent de tout ce dont on m’inculpe. Je souhaite que mon sang puisse cimenter le bonheur des Français. Voilà ses dernières et ses véritables paroles (…)

Il a soutenu tout cela avec un sang-froid et une fermeté qui nous a tous étonné.

Je reste très convaincu qu’il avait puisé cette fermeté dans les principes de la religion dont personne plus que lui ne paraissait pénétré ni persuadé.

24 02 1793                 La Convention, manquant d’hommes pour mener la guerre, décrète une levée de 300 000 hommes. La conscription se fera par tirement [tirage au sort]. Elle ne concerne pas les fonctionnaires et les gardes nationaux qui en sont dispensés.

À partir de maintenant, et jusqu’à ce que nos ennemis aient été chassés du territoire de la République, tous les français sont réquisitionnés de façon permanente au service de l’armée. Les hommes jeunes combattront, les hommes mariés forgeront les armes et transporteront les vivres, les femmes fabriqueront des tentes et des vêtements, et serviront dans les hôpitaux ; les enfants transformeront la vieille toile en charpie et les vieillards se feront transporter dans les places publiques pour exciter l’ardeur des combattants.

2 03 1793                   Début des émeutes contre la conscription en Vendée.

7 03 1793                   Fin du droit d’aînesse, partage égalitaire des successions.

11 03 1793                 À Machecoul, prospère cité du Marais vendéen, à l’est de l’île de Noirmoutier et au nord des Sables d’Olonne, l’appel à la conscription provoque le rassemblement, qui crée l’émeute, comme à Saint Florent, comme à Mortagne ou Chevillé. Mais à Machecoul, Souchu, ci-devant procureur, revenu depuis peu de Paris où il a été témoin des massacres de septembre et de l’exécution du roi, s’emploie à ce que l’émeute ne reste pas gratuite et c’est le curé intrus le premier à être torturé jusqu’à ce que mort s’en suive, puis les fonctionnaires, les gardes nationaux et tous ceux qui peuvent ressembler de près ou de loin à un patriote : tout ce monde va remplir la prison du château, d’où Souchu les fait sortir, liés deux par deux, pour les massacrer : ils seront ainsi plusieurs centaines à trouver la mort.

La guerre de Vendée est peuplée de ces personnages douteux, prêtres défroqués, fonctionnaires en rupture de charge, épaves d’une révolution qui, les ayant libérés d’une condition dans laquelle ils ne se sentaient guère à l’aise, n’a pas su les intégrer dans la société nouvelle. Ils étaient peu. N’étant plus rien, ils sont prêts à toutes les besognes, dans l’un ou l’autre camp, et passent de l’un à l’autre sans vergogne, pleins de rancœur et de violence, venimeux, et pis encore, contagieux.

Jean Huguet Un Cœur d’étoffe rouge       Robert Laffont 1985

18 03 1793                 À la tête des troupes autrichiennes, le prince de Saxe-Cobourg défait les Français à Neerwinden, nord-ouest de Liège.

19 03 1793                 La conscription fait se lever les paysans partout en France, rapidement matés par la troupe, sauf en Vendée où toute une colonne est défaite au Pont-Charrault, marquant le début de la guerre de Vendée. Encore quelques jours, et l’ensemble de la Vendée sera aux mains des émeutiers, qui se sont donnés des chefs militaires à même de les organiser pour s’opposer victorieusement aux troupes de la Convention : Sapineau, Cathelineau, d’Elbée, Bonchamps, Stofflet, Charette, Royrand, puis, plus tard, pour remplacer d’Elbée, Henri La Rochejacquelein.

La Terreur est le produit, en 1792-1793, de la rencontre, en un certain nombre d’hommes de deux sentiments puissants : l’appétit du pouvoir et la peur […] Le second a fait irruption en Vendée, dès la première vraie bataille, celle du Pont Charrault, non loin de Saint Fulgent, au soir du 19 mars 1793. Là naquit la peur, sous sa forme la plus élémentaire, viscérale, hideuse, humiliante. Les gardes nationaux conduits par le général Marcé se virent, ce jour-là, entourés d’être qu’ils ignoraient, farouches, hirsutes, les chargeant à l’arme blanche et les décimant avec une hargne que les fusils, les canons mêmes, se révélèrent incapables de contenir. […] La peur de ces hommes fit la Vendée ; elle créa le premier mythe – il y en eut d’autres – de la Vendée, car comment justifier sa peur, c’est-à-dire : comment recouvrer quelque estime de soi quand on s’est laissé aller à une telle frousse sinon en grossissant les causes même de l’épouvante que l’on a montrée.

Et rien n’est plus redoutable qu’un homme qui a peur, car il n’aura de cesse, pour la conjurer, d’en inspirer une plus grande encore. Nous en avons un exemple, lorsqu’au lendemain du désastre de Pont Charrault, les survivants, à peine de retour à La Rochelle, y massacrèrent les prêtres et les quelques royalistes ayant eu la malchance de se trouver, ce jour-là, dans les prisons de la ville.

Jean Huguet Un Cœur d’étoffe rouge       Robert Laffont 1985

13 04 1793                 Les Girondins de la Convention mettent  Marat en accusation. Mais il va être acquitté triomphalement.

23 04 1793                 Les sans culottes se donnent une identité ; le mot existe depuis presque un an, qui désigne celui qui porte le pantalon de l’ouvrier ou de la petite bourgeoisie, et non la culotte de l’aristocrate.

Un sans-culotte, messieurs les coquins, c’est un être qui va toujours à pied, […] et qui loge tout simplement avec sa femme et ses enfants, s’il en a, au quatrième ou au cinquième étage. Il est utile, car il sait labourer un champ, forger, scier, limer, couvrir un toit, faire des souliers, et verser jusqu’à la dernière goutte de son sang pour le salut de la République. Le soir, il se présente à sa section, non pas poudré, musqué, botté, dans l’espoir d’être remarqué de toutes les citoyennes des tribunes, mais bien pour appuyer de toute sa force les bonnes motions, et pulvériser celles qui viennent de la faction abominable des hommes d’État.

Anonyme

Et il est bien vrai que l’activisme citoyen tournait à plein régime : 5 500 sociétés politiques sur l’ensemble du territoire ; 62 % des chefs lieu de cantons en sont pourvus ; 15 à 25 % de femmes en leur sein. On pétitionne à tout va, au point d’inquiéter les professionnels, bien embarrassés  par cette surprenante expression de la citoyenneté.

18 05 1793                 Réquisitions, impôts, arrestations de prêtres, saisies des biens et denrées font gronder les paysans savoyards : le Haut Faucigny, l’Albanais, Chambéry, Cluses, Faverges se soulèvent. Le plus spectaculaire fût à Thônes où la bataille fit rage… les troupes françaises finirent pas avoir le dessus : on pilla, brûla et égorgea pendant trois jours ; Marguerite Frichelet Avet, intrépide meneuse, fût exécutée sur le Pâquier, à Annecy.

Les produits alimentaires se vendent à des cours de plus en plus élevé, la hausse s’étend à toutes les denrées. Un ancien prêtre, Jacques Roux, va déclarer le 21 juin à la Commune de Paris :

Qu’est-ce que la liberté quand une classe d’hommes peut, par son monopole, exercer le droit de vie et de mort sur ses semblables ? Liberté, Égalité, République, tout cela n’est plus qu’un fantôme…Le prix exorbitant des denrées, qui de jour en jour s’accroît au point que les trois quart des citoyens peuvent à peine l’atteindre, n’est-il pas de tous les moyens propres à opérer la contre révolution, le plus certain et le plus funeste ?

26 05 1793                 Pascal Paoli entraîne la Corse dans la révolte contre le pouvoir révolutionnaire français, sur une toile de fond toujours d’actualité : les chefs de clan se brouillent et se réconcilient avec une mobilité et une inconstance incroyable. La liberté de la majorité des insulaires et l’argent du Trésor français paient toujours les frais de leurs querelles…

Comte de Volney. Enquête pour la Convention. 1793

2 06 1793                   Marat, se faisant le relais des sans culottes qui ont fait irruption au sein de la Convention, obtient de celle-ci l’arrêt de 29 députés girondins.

24 06 1793                    La nouvelle constitution de l’An I de la première République débute par une nouvelle Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui se distingue de celle de 1789 par son exigence d’égalitarisme : elle ne sera jamais appliquée. Et pour cause : les articles 27, 33, 34 et 35 étaient pour n’importe quel gouvernement l’équivalent d’une balle dans le pied en légitimant la plupart des révoltes et révolutions. Mais c’était une légitimation des événements du 10 août 1792 : la chute de la monarchie.

Le peuple français, convaincu que l’oubli et le mépris des droits naturels de l’homme, sont les seules causes des malheurs du monde, a résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, ces droits sacrés et inaliénables, afin que tous les citoyens pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais opprimer, avilir par la tyrannie ; afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur ; le magistrat la règle de ses devoirs ; le législateur l’objet de sa mission. – En conséquence, il proclame, en présence de l’Etre suprême, la déclaration suivante des droits de l’homme et du citoyen.

Article 1. – Le but de la société est le bonheur commun. – Le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles.

Article 2. – Ces droits sont l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété.

Article 3. – Tous les hommes sont égaux par la nature et devant la loi.

Article 4. – La loi est l’expression libre et solennelle de la volonté générale ; elle est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse ; elle ne peut ordonner que ce qui est juste et utile à la société ; elle ne peut défendre que ce qui lui est nuisible.

Article 5. – Tous les citoyens sont également admissibles aux emplois publics. Les peuples libres ne connaissent d’autres motifs de préférence, dans leurs élections, que les vertus et les talents.

Article 6. – La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui : elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait.

Article 7. – Le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s’assembler paisiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits. – La nécessité d’énoncer ces droits suppose ou la présence ou le souvenir récent du despotisme.

Article 8. – La sûreté consiste dans la protection accordée par la société à chacun de ses membres pour la conservation de sa personne, de ses droits et de ses propriétés.

Article 9. – La loi doit protéger la liberté publique et individuelle contre l’oppression de ceux qui gouvernent.

Article 10. – Nul ne doit être accusé, arrêté ni détenu, que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu’elle a prescrites. Tout citoyen, appelé ou saisi par l’autorité de la loi, doit obéir à l’instant ; il se rend coupable par la résistance.

Article 11. – Tout acte exercé contre un homme hors des cas et sans les formes que la loi détermine, est arbitraire et tyrannique ; celui contre lequel on voudrait l’exécuter par la violence a le droit de le repousser par la force.

Article 12. – Ceux qui solliciteraient, expédieraient, signeraient, exécuteraient ou feraient exécuter des actes arbitraires, seraient coupables, et doivent être punis.

Article 13. – Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.

Article 14. – Nul ne doit être jugé et puni qu’après avoir été entendu ou légalement appelé, et qu’en vertu d’une loi promulguée antérieurement au délit. La loi qui punirait les délits commis avant qu’elle existât serait une tyrannie ; l’effet rétroactif donné à la loi serait un crime.

Article 15. – La loi ne doit décerner que des peines strictement et évidemment nécessaires : les peines doivent être proportionnées au délit et utiles à la société.

Article 16. – Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie.

Article 17. – Nul genre de travail, de culture, de commerce, ne peut être interdit à l’industrie des citoyens.

Article 18. – Tout homme peut engager ses services, son temps ; mais il ne peut se vendre, ni être vendu ; sa personne n’est pas une propriété aliénable. La loi ne reconnaît point de domesticité ; il ne peut exister qu’un engagement de soins et de reconnaissance, entre l’homme qui travaille et celui qui l’emploie.

Article 19. – Nul ne peut être privé de la moindre portion de sa propriété sans son consentement, si ce n’est lorsque la nécessité publique légalement constatée l’exige, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

Article 20. – Nulle contribution ne peut être établie que pour l’utilité générale. Tous les citoyens ont le droit de concourir à l’établissement des contributions, d’en surveiller l’emploi, et de s’en faire rendre compte.

Article 21. – Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler.

Article 22. – L’instruction est le besoin de tous. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique, et mettre l’instruction à la portée de tous les citoyens.

Article 23. – La garantie sociale consiste dans l’action de tous, pour assurer à chacun la jouissance et la conservation de ses droits ; cette garantie repose sur la souveraineté nationale.

Article 24. – Elle ne peut exister, si les limites des fonctions publiques ne sont pas clairement déterminées par la loi, et si la responsabilité de tous les fonctionnaires n’est pas assurée.

Article 25. – La souveraineté réside dans le peuple ; elle est une et indivisible, imprescriptible et inaliénable.

Article 26. – Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier ; mais chaque section du souverain assemblée doit jouir du droit d’exprimer sa volonté avec une entière liberté.

Article 27. – Que tout individu qui usurperait la souveraineté soit à l’instant mis à mort par les hommes libres.

Article 28. – Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures.

Article 29. – Chaque citoyen a un droit égal de concourir à la formation de la loi et à la nomination de ses mandataires ou de ses agents.

Article 30. – Les fonctions publiques sont essentiellement temporaires ; elles ne peuvent être considérées comme des distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs.

Article 3 1. – Les délits des mandataires du peuple et de ses agents ne doivent jamais être impunis. Nul n’a le droit de se prétendre plus inviolable que les autres citoyens.

Article 32. – Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l’autorité publique ne peut, en aucun cas, être interdit, suspendu ni limité.

Article 33. – La résistance à l’oppression est la conséquence des autres Droits de l’homme.

Article 34. – Il y a oppression contre le corps social lorsqu’un seul de ses membres est opprimé. Il y a oppression contre chaque membre lorsque le corps social est opprimé.

Article 35. – Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.

30 06 1793                 Les révolutionnaires officient à l’abbaye de Talloires, sur les bords du lac d’Annecy :

On brûla pendant trois jours et trois nuits, chroniques du Moyen Age, chartes, manuscrits, incunables, éditions rares, peintures, tableaux, sculptures sur bois, meubles anciens, vases sacrés, orfèvrerie, brocarts d’argent et d’or, toutes les archives et trésors inestimables accumulés pendant 8 siècles. Seules quelques épaves furent sauvées par les notables du bourg qui surent corrompre par la bonne chère et l’or les officiers municipaux chargés de cette œuvre de vandalisme. Peu après les révolutionnaires décidèrent que pour empêcher les cloches de la vieille abbaye de sonner, il fallait les détruire. Le grand clocher tomba de si haut que le démolisseur disait qu’il n’avait pas pu le mesurer.

D. Barlone. Talloires à travers les siècles. 1991.

12 07 1793                 Première expérience du télégraphe optique de Claude Chappe : un message est transmis de Belle ville à Saint Martin du Tertre, à 35 kilomètres, avec un relais à Ecouen. Le succès entraîne le vote par la constitution d’un réseau, à commencer par celui de Paris à Lille qui permettra de connaître presque en temps réel la victoire des soldats de l’an II. Chappe sera alors proclamé bienfaiteur de la Patrie, ce qui ne l’empêchera pas de se suicider le 23 janvier 1805, face aux difficultés rencontrées pour commercialiser son invention. Il faudra à peu près une trentaine d’années pour le mettre en place : une dépêche de 25 mots pouvait parvenir de Paris à Strasbourg en 6 heures par l’intermédiaire des 52 relais établis sur des sites élevés réquisitionnées par l’État : en 1832, ce sera le seul système de transmission de ce type au monde ; le monopole d’État qui en est à l’origine deviendra un frein pour les autres innovations à venir, tel le système télégraphique de Morse, qui se développera beaucoup plus librement en Angleterre et aux États-Unis.

13 07 1793                 Charlotte Corday, fille de Pierre Corneille à quatre générations – bon sang ne saurait mentir -, assassine Marat. Elle est plus petite que lui, mais sait qu’elle le trouvera dans son bain, dont il fait un fréquent usage pour soulager un eczéma aigu. Admiratrice des Girondins, elle se vengea ainsi de la récente arrestation de 29 d’entre eux. Son geste lui vaudra la guillotine. Sur le tableau qu’en a fait David, Le divin Marat, la poitrine blessée par une main sacrilège, on le voit tenir encore à la main un feuillet du billet qu’elle lui a remis : du 13 juillet 1793, Marie Anne Charlotte Corday au citoyen Marat. Il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bienveillance.

ODE À MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY

Quoi ! tandis que partout, ou sincères ou feintes,
Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes
Consacrent leur Marat parmi les immortels ;
Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile,
Des fanges du Parnasse, un impudent reptile
Vomit un hymne infâme au pied de ses autels;

La Vérité se tait ! Dans sa bouche glacée,
Des liens de la peur sa langue embarrassée
Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux !
Vivre est-il donc si doux ? De quel prix est la vie,
Quand sous un joug honteux la pensée asservie,
Tremblante, au fond du cœur se cache à tous les yeux ?

Non, non, je ne veux point t’honorer en silence,
Toi qui crus par ta mort ressusciter la France,
Et dévouas tes jours à punir des forfaits.
Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime,
Pour faire honte aux Dieux, pour réparer leur crime,
Quand d’un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.

Le noir serpent sorti de sa caverne impure,
A donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sûre
Le venimeux tissu de ses jours abhorrés !
Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides,
Tu vins redemander et les membres livides,
Et le sang des humains qu’il avait dévorés !

Son œil mourant t’a vue, en ta superbe joie,
Féliciter ton bras, et contempler ta proie.
Ton regard lui disait : Va, tyran furieux,
Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices.
Te baigner dans le sang fut tes seules délices ;
Baigne-toi dans le tien et reconnais tes Dieux.

La Grèce, ô fille illustre, admirant ton courage,
Épuiserait Paros, pour placer ton image
Auprès d’Harmodios, auprès de son ami ;
Et des chœurs sur ta tombe, en une sainte ivresse,
Chanteraient Némésis, la tardive Déesse,
Qui frappe le méchant sur son trône endormi.

Mais la France à la hache abandonne ta tête,
C’est au monstre égorgé qu’on prépare une fête,
Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort.
Oh ! quel noble dédain fit sourire ta bouche,
Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche,
Crut te faire pâlir aux menaces de mort !

C’est lui qui dut pâlir ; et tes juges sinistres,
Et notre affreux sénat, et ses affreux ministres,
Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui,
Ta douceur, ton langage et simple et magnanime,
Leur apprit qu’en effet, tout puissant qu’est le crime,
Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.

Longtemps, sous les dehors d’une allégresse aimable,
Dans ses détours profonds ton âme impénétrable
Avait tenu cachés les destins du pervers.
Ainsi, dans le secret amassant la tempête,
Rit un beau ciel d’azur, qui cependant s’apprête
À foudroyer les monts, et soulever les mers.

Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée,
Tu semblais t’avancer sur le char d’hyménée,
Ton front resta paisible, et ton regard serein.
Calme sur l’échafaud, tu méprisas la rage
D’un peuple abject, servile, et fécond en outrage,
Et qui se croit alors et libre et souverain.

La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire,
Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire,
Seule tu fus un homme, et vengeas les humains.
Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme,
Nous savons répéter quelques plaintes de femme,
Mais le fer pèserait à nos débiles mains.

Non ; tu ne pensais pas qu’aux mânes de la France
Un seul traître immolé suffit à sa vengeance,
Ou tirât du chaos ses débris dispersés.
Tu voulais, enflammant les courages timides,
Réveiller les poignards sur tous ces parricides,
De rapine, de sang, d’infamie engraissés.

Un scélérat de moins rampe dans cette fange.
La vertu t’applaudit. De sa mâle louange
Entends, belle héroïne, entends l’auguste voix.
Ô vertu, le poignard, seul espoir de la terre,
Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre
Laisse régner le crime, et te vend à ses lois !

André Chénier, lui aussi, guillotiné, le 7 thermidor an II (25 juillet 1794).

Le corps de Marat, embaumé, dont les yeux demeuraient grands ouverts, était placé sur un lit, avec la bouche ouverte. Il paraît que l’on avait dû couper un morceau de la langue qui dépassait.

Il fut recouvert d’un drapeau tricolore. La rigidité cadavérique empêchant de prendre l’attitude imaginée par David, on emprunta le bras d’un autre cadavre et on lui mit en main une plume de fer, symbole de l’écrivain patriote. Bras, main et plume dépassaient du drapeau tricolore recouvrant le corps. Mme de Créqui affirme dans ses souvenirs que l’adulation de la foule fut telle que le troisième bras se détacha, à la stupeur, pour ne pas dire l’horreur, des assistants proches du catafalque. Il faisait heureusement nuit quand cet incident grand-guignolesque se produisit.

La sépulture était prévue au centre du jardin de l’ancien couvent des Cordeliers. C’était trop près du domicile de Marat où on avait ramené son corps. Un cortège se forma vers 5 heures de relevée sous un soleil encore de plomb : Le corps sur un lit de parade porté par des hommes. La baignoire suivait portée par des femmes, d’après l’article du journal Le Thermomètre du Jour du 19 juillet 1793. Corps et baignoire précèdent une foule qui, dans une cohue invraisemblable, crie, pleure ou même rit.

Ce que le journaliste désigne par une baignoire est en réalité un sarcophage de porphyre en provenance du Louvre. À pas très lents, la procession prend l’itinéraire suivant : la rue de Thionville (rue Dauphine actuelle), le Pont-Neuf, le quai de la Ferraille, le pont au Change, pour s’arrêter plus longuement à la place du Théâtre-Français (Odéon actuel). Très souvent le cortège fait halte, ce qui permet d’arroser discrètement mais copieusement de vinaigre aromatisé le corps putréfié du héros de la soirée. Il est minuit quand, à la lueur des flambeaux (on a dépensé mille neuf cent quatre livres de flambeaux et lampions), Thuriot, président de la Convention, prononce un discours. Le cortège arrive enfin dans le jardin des Cordeliers, et le corps de Marat est enterré dans son sarcophage sous une grotte formée de roches granitiques dont l’entrée, fermée par une grille, est surmontée d’une urne contenant son cœur. Ce monument avait été très rapidement construit par l’architecte J.-T. Martin.

Le citoyen Jullien, en guise d’absoute, prononça une prière blasphématoire, due à la plume d’un certain Brochet, ancien domestique, que nous retrouverons le lendemain parmi les jurés du Tribunal révolutionnaire, chargés de juger Charlotte Corday : O Cor Jesu ! O Cor Marat… Si Jésus fut un prophète, Marat est un Dieu !…

Jean Epois L’affaire Corday Marat

17 07 1793                 Charlotte Corday est guillotinée.

Soudain un orage éclata. De larges gouttes de pluie vinrent s’écraser dans la poussière. La foule devint houleuse ; on entendait chanter La Carmagnole.

Soudain, on cria : La voilà !  La voilà ! Elle était superbe dans sa longue chemise rouge que la pluie plaquait contre son corps. On eût dit une statue tant son beau visage était calme. Derrière la charrette, des jeunes filles se tenaient par la main et dansaient. Je fus pendant huit jours au moins amoureux de Charlotte Corday.

Pierre Notelet, qui prenait le frais à sa fenêtre, au 404 de la rue Saint Honoré.   Lettre à son frère

À Lyon, c’est Joseph Chalier qui est guillotiné – pour le début de l’exécution, mais comme la machine avait des ratés, on le finira au sabre -. Joseph Chalier était un révolutionnaire ardent dont un partisan était devenu maire de Lyon quatre mois plus tôt, le 8 mars. Une armée révolutionnaire avait été levée, donnant lieu à une nouvelle taxe, évidemment impopulaire. Une manifestation avait eu lieu le 29 mai, et la municipalité Chalier, suspendue le 30. Une autre, provisoire avait été mise en place, chassant les envoyés de la Convention et traduisant Chalier en justice, pour conclure sur une condamnation à mort. Dès lors, la Convention ne pouvait plus que faire la guerre à Lyon.

22 07 1793                 Alexander Mackenzie, en descendant quatre ans plus tôt le fleuve auquel il laissa son nom, restait quelque peu frustré, car son intention de départ était bien de trouver la rivière qui, prenant sa source dans les Rocheuses, mènerait au Pacifique, c’est à dire à un possible point d’embarquement des fourrures pour l’Asie, et essentiellement la Chine. Il était de nouveau reparti de Fort Chipeway le 10 juillet 1792, remontant la rivière de la Paix, sur le versant est des Rocheuses et passant l’hiver dans une cabane de rondins. Au mois de mai, des indiens lui indiquent comment regagner la Bella Coola River, qui se jette dans le Pacifique au nord-ouest de Vancouver par 52°21’N. Il écrit sur un rocher.

Alexander Mackenzie, venu du Canada, par terre,
Le vingt-deux juillet dix-sept cent quatre-vingt-treize
Mackenzie a traversé l’Amérique du Nord dans sa plus grande largeur, s’imposant aux Indiens par son courage et par son endurance, attirant les pacifiques et négociant habilement avec eux, tenant en respect les malintentionnés. Au moment de toucher au but, il fût pris à partie par des groupes hostiles qui avaient reçu des coups de fusil des gens de Vancouver. Il les réduisit au silence sans effusion de sang, par la seule force de sa personnalité. Mais la route qu’il découvrit était inexploitable pour un trafic commercial. Elle avait cependant plus que la valeur d’un symbole, grâce aux documents topographiques et ethnographiques qu’il rapportait et à ses observations sur les Rocheuses. Passé plus tard à la Compagnie du Nord-Ouest, il engagea celle-ci à s’assurer les services du topographe David Thompson qui découvrit au commencement du XIX° siècle la route cherchée par les chasseurs de fourrures.

Pierre Jacques Charliat Les Explorateurs        1955

26 07 1793                 L’avocat toulousain Bertrand Barère appelle du haut de la tribune de la Convention les troupes en charge de la guerre de Vendée à plus de vigueur et de rage :

Cette guerre devient extraordinaire et inexplicable… C’est un cancer politique qui creuse dans l’État une plaie profonde… Cette guerre se compose de petits succès et de grands revers… Votre armée ressemble à celle du roi de Perse : elle traîne 120 voitures de bagages, tandis que les brigands marchent avec leur arme et un morceau de pain noir dans leur sac… Jamais vous en parviendrez à les vaincre tant que vous ne vous rapprocherez pas de leur manière de combattre… Faites la récolte des brigands et portez le feu dans leurs repaires…

1 08 1793                   Instauration d’un système métrique unique, dans tout le pays. Lakanal tente de créer une ligne de diligences Paris – Lille, en seize relais.

Marie-Antoinette est transférée à la Conciergerie, l’antichambre de la mort, partie médiévale du Palais de Justice, devenue prison quand le Palais de la Cité cessa d’être résidence royale, en 1392. Le concierge était alors le dignitaire en charge de la garde de la résidence royale. C’est l’équivalent de nos actuels QHS : Quartier de Haute Sécurité.

Cette marche accélérée vers la mort laisse indifférent son neveu, l’empereur d’Autriche qui ne lèvera pas le petit doigt pour la secourir. Ne restait dès lors à ses amis, au premier rang desquels le comte Fersen, que la corruption pour monter des tentatives d’évasion : tout comme au Temple, elles échoueront, démasquées par ceux qui n’avaient pas été achetés.

La République en guerre contre le reste de l’Europe a besoin de plomb pour fabriquer des balles. Les cercueils de la basilique de Saint-Denis en contiennent beaucoup. Donc la profanation des tombes royales peut avoir une utilité : l’idée en revient à Barère, qui, au nom du Comité de salut public, propose à la Convention nationale de détruire les tombes royales pour fêter le premier anniversaire de la prise des Tuileries, 10 août 1792. D’où le décret du 1er août 1793 : Les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l’église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l’étendue de la République, seront détruits le 10 août prochain.

Le même Barère occupe encore la tribune de la Convention, et il s’agit toujours de la Vendée : cette fois-ci, le mot exterminer est prononcée :

Représentants, le Comité de Salut public a préparé des mesures qui tendent à exterminer cette race rebelle, à faire disparaître leurs repaires, à incendier leurs forêts, à couper leurs récoltes. C’est dans les plaies gangrenantes que la médecine porte le fer et le feu, c’est à Mortagne, à Cholet, à Chemillé que la médecine politique doit employer les mêmes moyens et les mêmes remèdes : c’est faire le bien que d’extirper le mal ; c’est être bienfaisant pour sa patrie que de punir les révoltés… Louvois fut accusé par l’Histoire d’avoir incendié le Palatinat, et Louvois devait être accusé : il travaillait pour les tyrans. Le Palatinat de la République, c’est la Vendée ; détruisez-la, et vous sauvez la patrie.

[Car] c’est avec la Vendée que correspondent les aristocrates, les fédéralistes, les départementaires et les sectionnaires, c’est à la Vendée que se reportent les vœux coupables de Marseille, la vénalité honteuse de Toulon, les mouvements de l’Ardèche, les troubles de la Lozère, les conspirations de l’Eure et du Calvados, les espérances de la Sarthe et de la Mayenne, le mauvais esprit d’Angers et les sourdes agitations de quelques départements de l’ancienne Bretagne…

Représentants, détruisez la Vendée, Valenciennes et Condé ne sont plus au pouvoir de l’Autrichien ! Détruisez la Vendée, l’Anglais ne s’occupera plus de Dunkerque ! Détruisez la Vendée, l’Espagne se verra harcelée, conquise par les méridionaux joints aux soldats victorieux de Mortagne et de Cholet ! Détruisez la Vendée, et Lyon ne résistera plus, Toulon s’insurgera contre les Espagnols et les Anglais et l’esprit de Marseille se relèvera à la hauteur de la révolution républicaine !  Enfin, chaque coup que vous porterez à la Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les départements fédéralistes et dans les frontières envahies…

En suite de quoi fut prononcé le décret du même jour :

[…]     Article VI        Il sera envoyé par le ministre de la Guerre des matières combustibles de toutes espèces pour incendier les taillis et les genêts.

Article VII      Les forêts seront abattues, les repaires des rebelles seront détruites, les récoltes coupées, les bestiaux saisis.

Article VIII     Les femmes, les enfants et les malades seront conduits à l’intérieur ; il sera pourvu à leur subsistance et à leur sureté avec tous les égards dus à l’humanité.

6, 7, 8 08 1793           Trois jours de saccage à l’abbaye de Saint Denis. En fait, ces trois jours n’y suffiront pas ; il y aura un arrêt puis les travaux reprendront du 12 octobre au 25 octobre. Tous les tombeaux en plomb sont fondus pour l’armée. On dénombre 54 corps dans le caveau des Bourbons. On s’occupera ensuite des Valois, des Carolingiens, des Mérovingiens. Tous les corps sont sortis de leur cercueil pour être déposés dans une fosse commune creusée à cet effet, et bien pourvue en chaux. Le 21 janvier 1817, ce qui reste des rois et reines de France sera à nouveau exhumé pour être entassé dans une dizaine de coffres placés dans un ossuaire. Louis XVIII en profite pour rapatrier également les restes de son frère Louis XVI et de Marie Antoinette du cimetière de la rue d’Anjou.

Le corps de Turenne, très bien conservé- il est mort en 1675 – est exposé dans la sacristie de Saint Denis, où le gardien vend les dents, puis en juin 1794, au Jardin des Plantes [ !] avant de rejoindre les Invalides en 1800. Henri IV sauve sa tête, car elle est volée. Elle va beaucoup voyager : on la sait chez un comte allemand au XIX° siècle ; vendue à Drouot en 1919 à un antiquaire de Dinard, celui-ci la propose au Louvre en 1947, qui la refusera ; elle sera vendue en 1955 à un couple de retraités de Montmartre, lesquels la légueront en 2008 à Louis de Bourbon, duc d’Anjou, qui la fera authentifier par le Dr Philippe Charlier, médecin légiste de Garches. Le duc d’Anjou souhaite lui faire réintégrer Saint Denis. La plupart des statues de marbre et de pierre seront conservées grâce à Alexandre Lenoir, conservateur du Musée des Monuments français, où l’on rassemblait les prises de guerre. Bien sûr, Napoléon nommera cela autrement :

Le musée Napoléon (autre nom du musée des Monuments français) ne contenait que des objets légitimement acquis, soit par de l’argent, soit par les conditions de traité de paix, en vertu desquels ces chefs d’œuvre furent donnés en échange de cession de territoires ou de contributions.

Napoléon Mémorial de Sainte Hélène.

On reconnut ce monarque [Louis XIV], sa haute taille, son âge au temps de sa mort et ces mêmes traits caractéristiques que les arts ont fait revivre. Le corps, bien conservé, était d’une couleur d’ébène. On développa une très longue bandelette qui entourait le cou pour mieux assujettir la tête. Il semblait que, jusque dans la mort, ce prince commandait le respect et que, par la sévérité de ses traits, il menaçait alors ses profanateurs. Incertains quelques instants, et bientôt indignés de cette majesté survivante à elle-même, ils s’empressèrent de précipiter le corps dans la fosse commune. Il tomba sur celui de Henri IV, le couvrit presque tout entier. Plusieurs descendirent dans la fosse avec une échelle […]. Il me fallut feindre l’indifférence du vulgaire en portant la main sur la bouche de Louis XIV pour détacher furtivement une de ses dents. Ce fut sans succès, à cause de l’adhérence des lèvres. Enfin, après un moment d’hésitation, je saisis à la main droite un ongle qui se détacha facilement […]. Je vis descendre une charretier du dépôt, dont le dessein n’était pas équivoque. C’était pour outrager de nouveau Louis XIV […]. Cet homme fit avec son couteau une large entaille au ventre du prince. Il en retira une grande quantité d’étoupe qui remplaçait les entrailles et servait à tenir les chairs. Avec le même instrument, il ouvrit la bouche, qui était aussi garnie d’étoupe. Ce spectacle donna lieu aux bruyantes et insultantes acclamations de la multitude […].Tous ceux qui restaient dans le caveau, plus ou moins conservés, vinrent ensuite combler cet abîme, qui parut engloutir, avec ces rois, toutes les générations qu’ils avaient gouvernées. La chaux vive fût employée pour consumer jusqu’aux éléments de ces corps que le temps avait épargnés.

Henri-Martin Manteau

Chez nous, en 1793, on viole le tombeau du roi Dagobert, après avoir brisé sa statue, et celle de la reine Berthilde, sa femme ; on disperse ces ossements qui y dormaient depuis 638. Puis c’est Clovis, dans la croisée du chœur, ensuite le frère de Charlemagne, ensuite Eudes ; après le grand Hugues Capet, c’est Henri I°, Louis VI le Gros, tous les tombeaux du temps de Saint Louis ; Philippe le Hardi est arraché à son coffre de plomb ; Louis X le Hutin, Jeanne de Laval, Philippe V le Long, Jeanne de Bourgogne, Charles le Bel, Philippe de Valois, Charles V, VI, VII, VIII, le roi Jean, Henri II, Catherine de Médicis, couchés en habits royaux, sont tirés de leur sommeil majestueux. Avec Du Guesclin et Turenne, Henri IV est dépouillé de son suaire. Louis XIII, reconnaissable à sa barbiche et à sa petite moustache, Louis XIV noir comme de l’encre, Louis XV en putréfaction, sont précipités au charnier. Les mains de justice, les quenouilles, se mêlent aux os, les couronnes et les croix aux lambeaux de chair, hors des suaires de cuir et de plomb, hors des draps dorés tout empouacrés de sanie : voilà ce que la France a fait de ses rois ! […] Sous le vent abstrait de l’Esprit, la France dessèche, détruit et recommence sans cesse ses expériences.

Paul Morand Londres          1933

Évidemment, depuis, comme le dit Julos Beaucarne, les choses ont bien changé, sais-tu ?

J’voudrais faire un slam pour une grande dame que j’connais depuis tout petit
J’voudrais faire un slam pour celle qui voit ma vieille canne du lundi au samedi
J’voudrais faire un slam pour une vieille femme dans laquelle j’ai grandi
J’voudrais faire un slam pour cette banlieue nord de Paname qu’on appelle Saint-Denis
Prends la ligne D du RER et erre dans les rues sévères d’une ville pleine de caractère
Prends la ligne 13 du métro et va bouffer au McDo ou dans les bistrots d’une ville pleine de bonnes gos et de gros clandos
Si t’aimes voyager, prends le tramway et va au marché. En une heure, tu traverseras Alger et Tanger.
Tu verras des Yougos et des Roms, et puis j’t’emmènerais à Lisbonne
Et à 2 pas de New-Deli et de Karashi (t’as vu j’ai révisé ma géographie), j’t’emmènerai bouffer du Mafé à Bamako et à Yamoussoukro
Et si tu préfères, on ira juste derrière manger une crêpe là où ça sent Quimper et où ça a un petit air de Finistère
Et puis en repassant par Tizi-Ouzou, on finira aux Antilles, là où il y a des grosses re-noi qui font « Pchit, toi aussi kaou ka fé la ma fille ! »
Au marché de Saint-Denis, faut que tu sois sique-phy. Si t’aimes pas être bousculé tu devras rester zen
Mais sûr que tu prendras des accents plein les tympans et des odeurs plein le zen
Après le marché on ira ché-mar rue de la République, le sanctuaire des magasins pas chers
La rue préférée des petites rebeus bien sapées aux petits talons et aux cheveux blonds peroxydés
Devant les magasins de zouk, je t’apprendrai la danse. Si on va à la Poste j’t’enseignerai la patience

La rue de la République mène à la Basilique où sont enterré tous les rois de France, tu dois le savoir ! Après Géographie, petite leçon d’histoire
Derrière ce bâtiment monumental, j’t’emmène au bout de la ruelle, dans un petit lieu plus convivial, bienvenu au Café Culturel
On y va pour discuter, pour boire, ou jouer aux dames. Certains vendredi soir, y’a même des soirées Slam
Si tu veux bouffer pour 3 fois rien, j’connais bien tous les petits coins un peu poisseux
On y retrouvera tous les vauriens, toute la jet-set des aristocrasseux
Le soir, y’a pas grand chose à faire, y’a pas grand chose d’ouvert
A part le cinéma du Stade, où les mecs viennent en bande : bienvenue à Caillera-Land
Ceux qui sont là rêvent de dire un jour « je pèse ! » et connaissent mieux Kool Shen sous le nom de Bruno Lopez
C’est pas une ville toute rose mais c’est une ville vivante. Il s’passe toujours quelqu’chose, pour moi elle est kiffante
J’connais bien ses rouages, j’connais bien ses virages, y’a tout le temps du passage, y’a plein d’enfants pas sages, j’veux écrire une belle page, ville aux cent mille visages, St-Denis-centre mon village
J’ai 93200 raisons de te faire connaître cette agglomération. Et t’as autant de façons de découvrir toutes ses attractions.
A cette putain de cité j’suis plus qu’attaché, même si j’ai envie de mettre des taquets aux arracheurs de portables de la Place du Caquet
St-Denis ville sans égal, St-Denis ma capitale, St-Denis ville peu banale.. où à Carrefour tu peux même acheter de la choucroute Hallal !
Ici on est fier d’être dyonisiens, j’espère que j’t’ai convaincu. Et si tu m’traites de parisien, j’t’enfonce ma béquille dans l’

J’voudrais faire un slam pour une grande dame que j’connais depuis tout petit
J’voudrais faire un slam pour celle qui voit ma vieille canne du lundi au samedi
J’voudrais faire un slam pour une vieille femme dans laquelle j’ai grandi
J’voudrais faire un slam pour cette banlieue nord de Paname qu’on appelle Saint-Denis.

Grand Corps Malade          2006

Donc, les choses ont bien changé, mais après Grand Corps Malade, elles changent encore, dans les années 2010, quand un maire communiste s’avise que ce Saint Denis de Grand Corps malade ne lui plaît guère, tout bien réfléchi, et s’avise que la basilique de Saint Denis serait mieux qu’aujourd’hui si demain on lui reconstruisait la deuxième tour dont elle était munie et qui avait été détruite au milieu du XIX° siècle. Ah la la, quel charivari !

La querelle autour de la restitution de la flèche, c’est le terme consacré, ne date pas d’hier. On peut même dire qu’elle remonte à sa déposition par l’architecte François Debret (1777-1850), alors chargé de la restauration de la basilique. Considéré comme une autorité en son temps, Debret avait repensé la façade occidentale, réaménagé l’intérieur très endommagé par la Révolution, et consolidé la flèche affaiblie par la foudre. Mais voilà qu’en  1845, une tempête secoue de nouveau la construction, haute de 81  mètres (le roi pouvait, dit-on, l’apercevoir depuis les terrasses de Saint-Cloud). L’architecte décide de la démonter, non sans avoir au préalable réalisé un véritable travail de maquettiste. Il numérote les pierres, dessine les moindres détails, répertorie le plus petit piton, la plus modeste ardoise.

Son objectif : reconstituer l’ensemble à l’identique en le consolidant, comme il était d’usage à l’époque. C’était compter sans la hargne d’un autre architecte, jeune loup du patrimoine aux ambitions agressives. Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) accuse à hauts cris son confrère d’avoir utilisé des pierres trop lourdes. Dénigré, lâché par les politiques, Debret finit par démissionner, laissant la flèche en miettes, et ses plans dans des cartons.

Le temps passe, la ville de Saint-Denis bascule à gauche, mais ses édiles ne se désintéressent pas de ce monument, tout clérical et teinté de monarchie soit-il. Dès le milieu des années 1980, le maire communiste Marcellin Berthelot s’empare du projet de restitution de la flèche, destiné à valoriser cette basilique située en plein cœur de la ville. Il le soumet à Jack Lang, qui ne dit pas non, mais pas vraiment oui non plus. L’affaire traîne, les plans restent en plan.

Son successeur, Patrick Braouezec, reprend le flambeau, mais la construction du Stade de France va vite mobiliser toutes les énergies. Il n’empêche, l’idée a la vie dure. Devenu président de la communauté d’agglomération Plaine Commune, M. Braouezec relance la machine en  2012, avec celui qui l’a remplacé à la tête de la ville, Didier Paillard. Les deux hommes constituent un comité de soutien plein de noms prestigieux, l’écrivain Erik Orsenna en tête, et sollicitent les services du patrimoine. Car non seulement la basilique est classée monument historique, mais elle appartient à l’Etat, seul habilité à donner une autorisation de travaux.

Le projet, estimé à 50  millions d’euros, consiste à rendre la flèche à la basilique, et aux Dyonisiens, sans qu’il en coûte un sou à l’Etat. Comment ? En lançant un chantier école ouvert au public, et en utilisant des techniques anciennes. Les partisans de la restitution s’inspirent des expériences menées au château médiéval de Guédelon, dans l’Yonne, ou sur la frégate l’Hermione, à Rochefort (Charente-Maritime) : un chantier peut devenir un spectacle en lui-même et s’autofinancer en partie, grâce aux curieux qu’il attire.

Pour le reste, le comité dit avoir trouvé des mécènes. D’une pierre deux coups, donc. Ce qui nous intéresse, au-delà de la restitution de la flèche, souligne Patrick Braouezec, ce sont les possibilités d’insertion que peut offrir une telle entreprise pour le travail du vitrail, du bois, de la pierre, de la ferronnerie. Au moment où l’on cherche des sujets d’unité nationale, ce projet serait fédérateur.

Oui, mais le propriétaire ne l’entend pas de cette oreille. Notre principal obstacle, soupire M.  Braouezec, c’est l’Etat. Aurélie Filippetti avait dit plutôt non, Fleur Pellerin plutôt rien du tout. A la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) d’Ile-de-France, qui gère la basilique, on fait savoir que la question n’est pas d’actualité.

Les mauvaises langues soupçonnent l’administration du patrimoine, milieu réputé fermé, de bouder un projet qui n’est pas le sien. Mais ce sont d’abord des écoles de pensée qui s’affrontent. Ou plutôt, des doctrines, enracinées dans la tradition française presque aussi profondément que les fondations de la basilique elle-même. D’un côté, ceux qui veulent retrouver l’état d’origine d’un bâtiment, sur une ligne défendue en son temps par Viollet-le-Duc. De l’autre, ceux qui voient dans un monument ce que l’historien de l’architecture Alexandre Gady appelle un palimpseste archéologique : la somme des traces que le temps a laissées sur lui.

Ce qui est en jeu, à Saint-Denis, c’est la question de l’authenticité. Les spécialistes qui voient dans la reconstitution de la flèche un geste hérétique sont les tenants d’une vision archéologique du patrimoine. Ils s’inscrivent dans une longue histoire française et, au-delà, européenne. Le document fondateur de cette doctrine est la charte de Venise, un traité international signé en  1964.

Après les délires interventionnistes du XIX°  siècle, et notamment ceux du très imaginatif Viollet-le-Duc, l’idée fit son chemin qu’il fallait regarder les monuments du passé comme des objets sur lesquels le temps a fait son œuvre. Donc, s’intéresser à toutes leurs strates et les conserver, plutôt que d’essayer de reconstituer un hypothétique état d’origine. Au fond, l’état d’origine, c’est quoi ? La forêt du quaternaire ? ironise Alexandre Gady, qui préside la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France. L’état le mieux documenté, c’est l’état actuel.

La timidité de l’Etat serait liée à cette vision des choses. Une position doctrinale sage, pour Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux qui exploite le parcours de la nécropole royale de Saint-Denis. Si l’on s’engage dans la reconstruction, où seront les limites ? interroge-t-il. Car les fantasmes ne manquent pas : dans les années récentes, d’autres projets ont été défendus, notamment celui du château de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), détruit en  1870, ou du palais des Tuileries, incendié en  1871. Tous deux refusés par le ministère de la culture. Un monument a une vie, et ses manques en font partie, estime Jean-Pascal Lanuit, directeur adjoint de la DRAC d’Ile-de-France, qui gère l’édifice et consacre beaucoup d’efforts à la rénovation de la façade. La disparition de la flèche est intéressante, elle doit être respectée.

Pour les opposants, le fait de reconstituer la flèche reviendrait à gommer l’histoire. Ou du moins, estime M. Gady, à la manipuler. Ce serait un mensonge, soutient-il. La règle souffre cependant des exceptions : un bâtiment démoli peut être reconstruit s’il l’est sur-le-champ. Ce fut le cas du Parlement de Bretagne, à Rennes, et du château de Lunéville, en Lorraine, respectivement ravagés par des incendies en  1994 et 2003. Tous deux ont fait l’objet de gros travaux.

Un monument peut aussi être restauré au jour le jour, une pierre changée par-ci par-là, une écaille rattrapée dans la peinture, mais c’est une autre histoire. Bien malin qui pourrait, par exemple, retrouver des pierres d’origine dans les châteaux de la Loire, construits en tufeau. Quand il s’agit de reconstruction, en revanche, le temps n’est pas un allié – au moins en France. Au bout d’un certain nombre d’années, les matériaux ont disparu, l’œil s’est habitué. Ne pas arbitrer entre différents états serait la meilleure manière de ne pas se tromper. Depuis plus d’un siècle et demi, la basilique de Saint-Denis est vue comme cela, décrite comme cela, peinte comme cela, observe Alexandre Gady.

Derrière ces considérations élevées, il y a aussi des questions d’argent. Le patrimoine français n’est pas en bonne condition, c’est un fait, et les moyens investis là ne le seraient pas ailleurs. Ce qui est mort est mort, martèle Dominique Cerclet, conservateur des monuments historiques à la DRAC Ile-de-France. S’il y a des fonds disponibles, il faut les mettre sur les parties vivantes ! Ne pas couvrir d’or certains endroits quand, dans tant de châteaux, les plafonds tombent.

Les mécènes ? Ils ne sont pas si nombreux et ce qu’ils dépensent d’un côté manquera fatalement à l’Etat solliciteur. Or les mécènes eux aussi veulent rêver. Pourtant la restauration minutieuse d’une façade ou d’un vitrail fait nettement moins vibrer que l’apparition d’une tour médiévale dans le ciel d’Ile-de-France – d’où l’intérêt de l’Etat à bloquer ce projet. Il y a bien sûr, dans la symbolique de cette flèche et dans son aspect conquérant, un élément très vendeur qui met en rogne les puristes.

Toute opération spectaculaire est soupçonnée à leurs yeux de tirer le patrimoine vers une forme de dysneylandisation rampante : les monuments seraient restaurés en fonction des goûts du public, et pour attirer des touristes. Lesquels, pour la plupart, souhaitent davantage vivre une expérience authentique que voir un lieu authentique, constate l’anthropologue Saskia Cousin, auteure de plusieurs enquêtes sur le tourisme. Ce qui les intéresse avant tout, c’est de pouvoir s’imaginer comment vivaient les gens autrefois. Pour cela, évidemment, des bâtiments entiers sont plus parlants que des ruines.

L’exemple le plus frappant, celui qui a fait couler le plus d’encre, c’est la reconstitution de la grille royale du château de Versailles, en  2008. De cet ouvrage conçu sous Louis XIV et déposé en  1771, on ne possédait que des illustrations de petite taille. Grâce à des fonds privés, il a été recréé dans une version richement tapissée de 10 000 feuilles d’or, qui a fait hurler bien des historiens de l’art. Faut-il montrer aux visiteurs ce qu’ils veulent voir ? Ou ce qu’ils admirent dans les films hollywoodiens ? Mais à Saint-Denis, l’affaire est bien différente, soutient Jacques Moulin, architecte en chef des monuments historiques, chargé de la basilique. Rien, dans la charte de Venise, ne contredit la restitution d’un monument pour lequel on a autant de documentation, affirme-t-il, avant d’ajouter : On a plus de plans et de dessins de cette tour que de tous les clochers médiévaux encore debout en France.

Nos voisins européens ne se sont pas posé tant de questions avant de reconstruire en Allemagne la Frauenkirche de Dresde, entre 1994 et 2005, ou en Pologne le château royal de Varsovie, durant les années 1970. Dans les deux cas, ces bâtiments avaient été détruits pendant la seconde guerre mondiale. Ces reconstitutions n’étaient pas simplement destinées à boucher un trou dans le paysage : elles avaient une portée symbolique, et un poids considérable en termes d’identité.

Exactement comme en aurait la restitution de la flèche de Saint-Denis, soutient fougueusement Erik Orsenna : Cette ville est dévastée sur le plan industriel et social. Ses élus prennent les choses à bras-le-corps. Ils veulent une image architecturale forte et ont eu l’idée d’organiser un grand chantier autour de ce bâtiment magnifique : je les admire et je les soutiens avec enthousiasme.

Le chantier de restitution ferait événement durant une bonne quinzaine d’années et contribuerait à transformer la perception de cette commune, la plus ancienne de France. Philippe Bélaval lui-même avoue son embarras. Tout donne tort à ce projet sur le plan patrimonial, dit le président du Centre des monuments nationaux, gardien de la doxa, mais il faut bien reconnaître, que si ce chantier voyait le jour, cela pourrait avoir un effet d’entraînement considérable sur une ville insuffisamment visitée par rapport à sa valeur historique et artistique. Une telle mobilisation sociale serait un signe de confiance dans l’avenir, ce serait formidable.

Pourquoi, dans ces conditions, ne pas imaginer un arrangement ? Aux yeux de M. Bélaval, l’entreprise aurait plus de chances si les mécènes sollicités prenaient aussi en charge d’autres parties, moins glamour mais très endommagées de la basilique.

Encore faudrait-il que le débat soit ouvert, ce qui n’est apparemment pas le cas. Les partisans du projet se plaignent du silence que leur oppose le ministère de la culture. Il n’y a pas de non, mais un vide, se plaint Jacques Moulin. Ce qui devrait relever du débat d’idées se résume à une série de postulats qu’on ne peut pas discuter. Une colère relayée par Jean-Michel Leniaud, historien de l’art et directeur de l’Ecole nationale des chartes, à Paris. Je ne me prononce pas sur la faisabilité du projet, mais je regrette qu’on n’en parle pas, comme on ne parle jamais des projets de restauration en général. L’opinion n’est pas mêlée à cela, et c’est dommage. En France, quand on parle de patrimoine, c’est uniquement pour dire que les cathédrales sont en ruine et pour lancer des souscriptions… La flèche de Saint-Denis est une question de société qui mérite d’être discutée à tous les échelons possibles.

Il est vrai que les choix patrimoniaux sont d’importance, et concernent les citoyens. Faut-il privilégier les pierres ou les gens ? Les morts ou les vivants ? A cette question, les générations précédentes ont répondu, en Europe du moins, avec tact et beaucoup de prudence. Le fait de garder le passé est un véritable choix de société, qui engage plus que de simples moyens techniques. Mais il faut garder en mémoire que la plupart des bâtiments ont beaucoup évolué avec les années.

La flèche de Saint-Denis elle-même est, à l’origine, un ajout sur une église déjà vieille d’un siècle. Enfin, les doctrines, aussi sages soient-elles, sont sujettes aux modes. Elles varient avec les époques. Conçues pour préserver les monuments des changements d’humeur de ceux qui les restaurent, elles finissent souvent par avaler toutes les transformations, pourvu que le temps les ait absoutes.

Viollet-le-Duc, encore lui, fit restaurer la cité fortifiée de Carcassonne en essayant de retrouver la forme idéale d’une forteresse du XIII°  siècle. Il fut très critiqué au XX°  siècle, notamment pour avoir couvert d’ardoises, matériau du Nord, les tours qui jalonnent le mur d’enceinte. Après lui, un architecte entreprit même de remplacer cette couverture par des tuiles, mais il s’arrêta en chemin, laissant un ensemble disparate. Cent cinquante ans plus tard, tout est classé au Patrimoine mondial de l’Unesco.

Raphaëlle Rérolle,     Le Monde du 14 03 2015

23 08 1793                 Carnot décide la levée en masse : réquisition de tous les hommes de 18 à 25 ans, célibataires ou veufs sans enfants : les effectifs de l’armée vont atteindre ainsi 800 000 hommes.

25 08 1793                 Marseille, reprise aux Fédéralistes, devient Ville sans nom. Lyon est assiégée : […] nous sommes bivouaqués dans les fossés et cette nuit, au lieu d’essayer mon lit, je suis allé sur les hauteurs pour voir l’effet du bombardement de l’armée de Kellermann sur les rebelles, et infidèle ville de Lyon … l’on voyait les bombes écraser les anarchistes et les flammes s’élever dans plusieurs endroits, je suis étonné qu’ils ne se rendent pas à ce feu incendiaire que l’on ne pouvait voir de sang froid surtout en réfléchissant que beaucoup de patriotes en seraient victimes

Borel,  caporal fourrier, depuis Limonest.

Philippe Pinel est nommé médecin des aliénés de l’hôpital Bicêtre, où il commence par suivre de près les pratiques de Jean-Baptiste Pussin qui tente d’établir une pratique morale des aliénés, en demandant que l’on prenne en compte la part de raison qui leur reste : il va commençer par supprimer l’usage des chaînes ; en 1795, Philippe Pinel sera nommé médecin-chef de La Pitié Salpêtrière où il commencera à réformer l’organisation de l’hôpital.

27 08 1793                 Les royalistes de Toulon ouvrent leur ville aux Anglais.

29 08 1793                 La France est entrée en guerre contre l’Angleterre et l’Espagne. Dom Ventura Caro et Antonio Ricardos, deux grands capitaines espagnols, donnèrent bien du fil à retordre aux troupes françaises de part et d’autre des Pyrénées. Dans les colonies, et notamment à Saint Domingue où a éclaté une insurrection deux ans plus tôt, les sentiments que nourrissent les esclaves pour les représentants du pouvoir risquent de mettre à mal la défense des îles, aussi Sonthonax et Polverel, commissaires civils à St Domingue, y abolirent l’esclavage, se ralliant ainsi Toussaint Louverture ; cette émancipation impromptue offrait le grand avantage pour la République de pouvoir lever des troupes pour la défense de l’île : on est en droit de mobiliser des citoyens, pas des esclaves. Toussaint Louverture allait être nommé en 1797 par le Directoire commandant en chef de l’armée coloniale, son premier souci étant alors d’éliminer son rival André Rigaud.

5 09 1793                   Les conventionnels suivent Barère qui, au nom du Comité de salut public, veut mettre la terreur à l’ordre du jour :

Nous voulons une armée révolutionnaire [qui] exécutera enfin ce grand mot qu’on doit à la Commune de Paris : Plaçons la Terreur à l’ordre du jour. C’est ainsi que disparaîtront au même instant les royalistes et les modérés, et la tourbe contre-révolutionnaire qui vous agite.

*****

La bêtise, au commencement, la paresse, la négligence ? Le jaune, le beige, le fadasse ? Allons-donc ! Le rouge, oui. Le sang. Au commencement était le sang. La haine. La violence, la guerre, le crime ; puis la revanche de la défaite, le châtiment de l’assassinat ; et la revanche de la revanche, le châtiment du châtiment…

Tuer était bon, les hommes s’aperçurent que c’était bon – agréable, facile : il n’y fallait que du sentiment… Tous les lieux, tous les outils faisaient l’affaire ; quant aux prétextes, on n’en manquait jamais : race, religion, parti, nation, pour être l’ennemi, il suffisait que l’autre fût autre. Les hommes savaient pourquoi ils tuaient ; ils comprenaient aussi, même quand ils le regrettaient, pourquoi ils mouraient ; chacun était l’autre d’un autre.

Françoise Chandernagor                La chambre    Gallimard 2002

15 09 1793                 Les Français, sous les ordres de Kellermann, contre-attaquent et battent les Sardes à Cluses, puis à Méribel (entre Magland et Sallanches) le 28 Septembre. Ces derniers se replient en piedmont en passant par le col du Bonhomme, abandonnant canons, munitions et bagages. La légende veut que les Sardes, parvenus au pont sur le Nant Borrant au sommet de la voie romaine, aient basculé dans les gorges plusieurs tubes d’artillerie, récupérés plus tard par les locaux pour être transformés en socs, pioches, fers de mulets, cloches et clochettes…

27 09 1793                 Mort de Mgr Michel Conseil, évêque de Chambéry né à Megève en 1716 au chalet de la Vieille ; ayant refusé de souscrire à la constitution civile du clergé, il fut retenu prisonnier en son palais où il mourut d’hydropisie de poitrine. Sa mère était la sœur du général Muffat de Saint Amour ; son père était notaire, devenu très aisé en peu de temps grâce aux réquisitions de grain et de fourrage qu’il payait selon son bon plaisir.

1 10 1793                   Décret de la Convention sur la Guerre de Vendée :

La Convention nationale compte sur le courage de l’armée de l’Ouest et des généraux qui la commandent pour terminer d’ici au 20 octobre l’exécrable guerre de la Vendée. La reconnaissance nationales attend l’époque du 1° novembre prochain pour décerner des honneurs et des récompenses aux armées et aux généraux qui, dans cette campagne, auront exterminé les brigands de l’intérieur et chassé sans retour les hordes étrangères des tyrans de l’Europe

[…]    Il y a assez longtemps que la Vendée fatigue la République. Marchez, frappez, finissez ! Précipitez-vous sur ces bandes insensées et féroces… Écrasez-les ! Que chacun se dise : Aujourd’hui s’anéantisse la Vendée ! et la Vendée sera vaincue.

Cinquante ans plus tard, donc même en ayant laissé du temps au temps, Jules Michelet fera preuve du même étonnement d’incompréhension face à ce soulèvement :

Phénomène incroyable d’ingratitude, d’injustice et d’absurdité… Au moment où le monde s’élance vers la France, se donne à elle, devient français de cœur, un pays fait exception ; il se rencontre un peuple si étrangement aveugle et si bizarrement égaré qu’il arme contre la Révolution, sa mère, contre le salut du peuple, contre lui-même. Et par un miracle du diable, cela se voit en France ; c’est une partie de la France qui donne ce spectacle : ce peuple étrange est la Vendée.

Jules Michelet Histoire de la Révolution française ; 1847-1853. Paris T II

9 10 1793                   Assiégée, bombardée, ravagée par les incendies et la famine, Lyon se rend : le siège avait commencé en août.

La muscadinerie est aux abois dans notre ville, constate avec satisfaction un officier municipal. Chaque jour, la fusillade va son train. Chaque jour des têtes tombent. Quel ciment pour la République !

Vers 10 10 1793         Si vous persistez dans votre cruauté, si vous immolez la reine, vos succès mêmes périront au milieu de vous. Ne vous y trompez pas ; c’est peut-être la destruction de la royauté, des ordres privilégiés qui irrite contre vous la plupart des gouvernements de l’Europe, mais ce qui soulève les nations, c’est la barbarie de vos décisions. (…) Là où il existait un trône, vous avez élevé un échafaud.

Madame de Staël.

16 10 1793                 Marie Antoinette est guillotinée sur l’immense place de la Révolution, aujourd’hui place de la Concorde. Le procès n’a été qu’une parodie, mené par Fouquier-Tinville et Hébert qui avait déclaré au Comité de Salut Public : J’ai promis la tête d’Antoinette, j’irai la couper moi-même si on tarde à me la donner. Je l’ai promise aux sans-culottes qui me la demandent et sans qui vous cessez d’être !

On sera allé jusqu’à l’accuser d’inceste, mettant ainsi de son coté l’ensemble des femmes de l’assistance : trop, c’est trop, et les hommes qui avaient monté l’affaire, n’avaient pas senti que cela les desservirait. Il y avait pourtant un fondement à cela : le dauphin, depuis qu’il avait été confié au cordonnier Simon, avait pris goût à la dangereuse mais fantastique liberté qu’est, pour un enfant de 8 ans, la suppression totale, du jour au lendemain, de toute éducation, c’est-à-dire de toute contrainte ; et de chanter à pleins poumons Dansons la carmagnole et quelques autres, etc… Ce relâchement  avait sans doute donné libre cours au ressentiment qu’il pouvait éprouver envers celle qui avait été jusque là en charge de son éducation, sa mère. Habilement manipulé par Hébert, ce dernier parvint à lui faire signer une déposition dans la quelle il attestait que sa mère et sa tante abusaient de lui sexuellement. L’aptitude d’un enfant au mensonge est une affaire bien ancienne. La manipulation mit en fureur Robespierre : Cet imbécile d’Hébert, il faut qu’il lui fournisse au dernier moment ce triomphe d’intérêt public.

Mais pour finir, les chefs d’accusation retenus ne concernèrent que l’intelligence avec l’ennemi.

Dans ses conclusions,  le président a écarté le coté politique du procès et a tout ramené, en somme, à une seule accusation. On ne demande pas aux jurés s’ils considèrent Marie-Antoinette comme une femme gaspilleuse, dénaturée, adultère, incestueuse, mais uniquement si l’ex-reine est coupable d’avoir été en relations avec l’étranger, d’avoir souhaité et favorisé la victoire des armées ennemies et l’insurrection à l’intérieur du pays.
Marie-Antoinette est-elle, au sens légal, coupable de trahison et convaincue de ce crime ? Question à deux tranchants, qui exige une double réponse. Sans aucun doute – et c’est là la force du procès – elle était du point de vue de la république réellement coupable. Elle a été indéniablement en relations constantes avec l’ennemi, nous le savons. Elle s’est rendue effectivement coupable de haute trahison en livrant à l’ambassadeur d’Autriche les plans d’attaque militaire de la France et elle a employé et favorisé n’importe quel moyen légal ou illégal susceptible de rendre le trône et la liberté à son époux.
L’accusation est donc fondée. Mais – point faible du procès – elle n’est pas prouvée le moins du monde. Aujourd’hui, les documents qui convainquent, sans équivoque possible, Marie-Antoinette du crime de haute trahison contre la république, sont connus et imprimés ; on les trouve aux archives nationales de Vienne, dans les papiers laissés par Fersen. Mais le procès eut lieu à Paris le 16 octobre 1793, et à ce moment-là, l’accusateur public ne pouvait disposer d’aucun de ces documents. Aucune preuve matérielle de la trahison commise ne pouvait être mise sous les yeux des jurés.
Un jury honnête, impartial, serait sans doute très embarrassé. Si ces douze républicains suivent leur instinct ils doivent certes condamner Marie-Antoinette, car chacun d’eux est convaincu que cette femme est l’ennemie mortelle de la république, qu’elle a fait tout ce qu’elle a pu, tantôt pour rendre le pouvoir royal à son mari, tantôt pour le conserver intact à son fils. Cependant, le droit, pris à la lettre, est du coté de l’accusée : la preuve effective, évidente, fait défaut. En tant que républicains, ils sont en droit d’estimer que Marie-Antoinette est coupable, mais comme jurés assermentés, ils doivent s’en tenir à la loi, qui ne connaît d’autre faute que celle qui est prouvée. Ce conflit intérieur leur est heureusement évité. Car ils savent que la Convention n’exige pas du tout d’eux une sentence juste. Elle les a délégués non pour juger, mais pour condamner une femme qui a mis la sécurité de l’État en danger. Ils doivent ou livrer la tête de Marie Antoinette, ou tendre la leur. Les douze jurés ne délibèrent donc que pour la forme, et s’ils paraissent réfléchir plus d’une minute, ce n’est que pour faire croire à une délibération là où en réalité la sentence est arrêtée depuis longtemps.

Stefan Zweig             Marie Antoinette                   Insel  Verlag   Leipzig 1932

Cela donna lieu aux plus grandes heures de la littérature de caniveau, la calomnie à chaque ligne, au premier rang desquelles Le père Duchêne du rustique Hébert. La grande communauté des haineux ne s’était pas trouvée à pareille fête depuis Mazarin. Parmi la foule qui se presse pour assister à l’exécution, un jeune peintre qui aura passé sa vie à être du coté du pouvoir, – je retourne ma veste, et puis mon pantalon – croque le dernier portrait de Marie Antoinette : David. Danton l’aperçoit et l’apostrophe : Valet !

D’un coup de crayon, il fixe, de manière impérissable, le visage de Marie-Antoinette allant à l’échafaud, esquisse d’un grandiose effroyable, d’une puissance sinistre, prise toute chaude sur le vif : une femme vieillie, sans beauté, fière encore seulement, la bouche orgueilleusement fermée, comme pour proférer un cri intérieur, les yeux indifférents et étrangers, elle est là, dans la charrette, avec les mains liées dans le dos, aussi droite et aussi fière que sur un trône. Dans chaque trait du visage pétrifié se lit un mépris indicible, une énergie inébranlable s’affirme dans le buste cambré ; une résignation qui s’est muée en fierté, une souffrance qui est devenue une force intérieure, donnent à cette figure tourmentée une nouvelle et terrible majesté. La haine même ne saurait nier sur cette feuille la noblesse avec laquelle Marie-Antoinette, par son attitude sublime, triomphe de l’opprobre de la charrette.

Stefan Zweig              Marie Antoinette                   Insel  Verlag   Leipzig 1932

Quelques heures avant d’être emmenée à l’échafaud, elle écrit à Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI, en charge alors de ses deux enfants. Il aura fallu cette course accélérée vers la mort pour que le personnage acquière une densité qu’on ne lui avait jamais connue :

C’est à vous, ma sœur, que j’écris pour la dernière fois. Je viens d’être condamnée, non pas à une mort honteuse, elle ne l’est que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère. Comme lui innocente, j’espère montrer la même fermeté que lui dans ses derniers moments. Je suis calme comme on l’est quand la conscience ne reproche rien. J’ai un profond regret d’abandonner mes pauvres enfants; vous savez que je n’existais que pour eux et vous, ma bonne et tendre sœur. Vous qui aviez par votre amitié tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle position je vous laisse ! J’ai appris, par le plaidoyer même du procès, que ma fille était séparée de vous. Hélas ! la pauvre enfant, je n’ose pas lui écrire, elle ne recevrait pas ma lettre; je ne sais pas même si celle-ci vous parviendra. Recevez pour eux deux ici ma bénédiction; j’espère qu’un jour, lorsqu’ils seront plus grands, ils pourront se réunir avec vous et jouir en entier de vos tendres soins. Qu’ils pensent tous deux à ce que je n’ai cessé de leur inspirer : que les principes et l’exécution exacte de ses devoirs sont la première base de la vie, que leur amitié et leur confiance mutuelle en fera le bonheur. Que ma fille sente qu’à l’âge qu’elle a, elle doit toujours aider son frère par les conseils que l’expérience qu’elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui inspirer ; que mon fils, à son tour, rende à sa sœur tous les soins, les services que l’amitié peut inspirer; qu’ils sentent enfin tous deux que, dans quelque position où ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment heureux que par leur union ; qu’ils prennent exemple en nous. Combien, dans nos malheurs, notre amitié nous a donné de consolations ! Et, dans le bonheur, on jouit doublement quand on peut le partager avec un ami; et où en trouver de plus tendre, de plus uni que dans sa propre famille? Que mon fils n’oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui répète expressément : qu’il ne cherche jamais à venger notre mort !
J’ai à vous parler d’une chose bien pénible à mon cœur. Je sais combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine. Pardonnez-lui, ma chère sœur; pensez à l’âge qu’il a, et combien il est facile de faire dire à un enfant ce qu’on veut, et même ce qu’il ne comprend pas. Un jour viendra, j’espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de vos bontés et de votre tendresse pour tous deux.
Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées. J’aurais voulu les écrire dès le commencement du procès ; mais outre qu’on ne me laissait pas écrire, la marche a été si rapide que je n’en aurais réellement pas eu le temps.
Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans celle de mes pères, dans celle où j’ai été élevée, et que j’ai toujours professée. N’ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant pas si il existe encore ici des prêtres de cette religion, et même le lieu où je suis les exposerait trop s’ils y entraient une fois, je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j’ai pu commettre depuis que j’existe; j’espère que, dans sa bonté, Il voudra bien recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais depuis longtemps pour qu’il veuille bien recevoir mon âme dans sa miséricorde et sa bonté.
Je demande pardon à tous ceux que je connais, et à vous, ma sœur, en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j’aurais pu leur causer. Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu’ils m’ont fait. Je dis ici adieu à mes tantes et à tous mes frères et sœurs. J’avais des amis; l’idée d’en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des plus grands regrets que j’emporte en mourant; qu’ils sachent du moins que jusqu’à mon dernier moment j’ai pensé à eux.
Adieu, ma bonne et tendre sœur; puisse cette lettre vous arriver! Pensez toujours à moi ; je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants. Mon Dieu, qu’il est déchirant de les quitter pour toujours! Adieu, adieu: je ne vais plus m’occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis pas libre dans mes actions, on m’amènera peut-être un prêtre ; mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un mot, et que je le traiterai comme un être absolument étranger.

La lettre s’arrête ainsi brutalement, peut-être interrompue par un garde, ou plus simplement par l’épuisement. Elle aura le cheminement tortueux de bien des écrits. Marie Antoinette la remit au geôlier Bault pour qu’il la remette à sa belle-sœur, ce qu’il ne fit pas ; mais il la transmet à Fouquier Tinville, qui ne transmet pas. Deux ans plus tard, quand lui-même montera sur l’échafaud, c’est un obscur député, Courtois, chargé de faire le tri dans les papiers de Robespierre, qui, prenant goût à sa tâche élargira sa mission en fouinant dans tout le tribunal révolutionnaire où il trouvera la lettre de Marie Antoinette. Il la gardera vingt ans et la remettra alors à Louis XVIII, croyant ainsi, mais en vain, échapper à l’exil.

À la fin de la vie des pensées jusqu’alors informes surgissent clairement dans l’esprit, elles sont comme d’heureux et brillants génies qui se posent sur les cimes du passé.

Goethe

Elle sera enterrée au cimetière de la rue d’Anjou, là où reposait déjà son époux depuis neuf mois. Incorrigiblement frivole du temps de sa jeune splendeur, d’une grâce qui s’adressait aussi bien aux petits, aux domestiques qu’aux puissants, qui aurait pu alors deviner qu’elle se révélerait aussi bravement courageuse, aussi digne, aussi forte, dans cette longue marche de quatre ans vers la mort, du départ de Versailles, le 6 octobre 1789 à l’échafaud de la place de la Concorde le 16 octobre 1793. Fidèle jusqu’au bout à son serment de rester aux cotés du roi ; préoccupée constamment de l’éducation de ses enfants, abandonné des siens, les Habsbourg, restant toujours debout face à son pire ennemi : la calomnie ?

17 10 1793                 Les Blancs sont mis en déroute à Cholet ; le généralissime d’Elbée et Bonchamps sont blessés. Le prince de Talmont prend la décision de franchir la Loire pour la virée de Galerne, [la Galerne est un vent froid du nord-ouest qui sévit en hiver] malheureuse expédition qui le mènera jusqu’à Granville dont ils ne pourront s’emparer. La retraite sera alors décidée pour aboutir au désastre de Savenay le 23 décembre.

23 10 1793                 Entre la rose de Notre Dame de Paris  et le triple portail se tient une file de 28 statues couronnées formant une frise continue : il s’agissait des 28 générations de rois de Juda, ancêtres de la Vierge, de David jusqu’à Jésus. Mais on ne sait cela que depuis peu de temps : au XVIII° siècle, toutes les autorités archéologiques croyaient fermement qu’il s’agissait des 28 rois de France prédécesseurs de Philippe Auguste, en commençant par Childebert. Les vandales passèrent la corde au cou de toutes ces statues pour les précipiter sur le parvis, sur lequel elles se brisèrent.

30 10 1793                 (9 brumaire an II, dans le calendrier révolutionnaire). 21 députés girondins sont guillotinés.

La convention décrète, après la chute de Lyon :

  • Article 1°     Il sera nommé par la Convention nationale, sur la présentation du Comité de Salut Public, une commission extraordinaire, composée de cinq membres, pour faire punir militairement, et sans délai, les contre-révolutionnaires de Lyon
  • Article II     Tous les habitants de Lyon seront désarmés. Leurs armes seront distribuées sur le cham, aux défenseurs de la République. Une partie sera remise aux patriotes de Lyon qui ont été opprimés par les riches et les contre-révolutionnaires.
  • Article 3.-    La ville de Lyon qui s’est donnée aux émigrés sera détruite. Tout ce qui fût habité par le riche sera démoli ; il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égarés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l’industrie et les monuments consacrés à l’humanité et à l’instruction publique.
  • Article 4.-    Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République. La réunion des maisons conservées portera désormais le nom de Ville-Affranchie.
  • Article 5.-    Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne qui attestera à la postérité les crimes et la punition des royalistes de cette ville, avec cette inscription :

Lyon fit la guerre à la Liberté ; Lyon n’est plus.

Le 18° jour du premier mois -Vendémiaire- de l’an II de la République française une et indivisible.

C’est Fouché, arrivé à Lyon le 10 novembre,  et Collot d’Herbois, arrivé le 7, qui se chargeront de la besogne, prenant la relève d’un Couthon jugé trop mou dans ses actes, en dépit d’un verbe qui ne recule jamais devant la surenchère.

Octobre 1793             Les premiers vols en montgolfière ont seulement dix ans. Le chimiste Louis-Bernard Guyton de Morveau, membre du Comité du salut public, convainc ses pairs de commander la construction d’un ballon neuf aisément utilisable en campagne et capable d’emporter deux observateurs. Le physicien Jean-Marie-Joseph Coutelle, secondé par Nicolas-Jacques Conté, l’inventeur du crayon, s’y attelle dans l’ancien domaine royal de Meudon. En quatre mois, le premier ballon est construit en taffetas recouvert d’un vernis. D’un diamètre de 9 mètres, il est gonflé avec de l’hydrogène fabriqué sur place à l’aide de fourneaux. Une nacelle permet d’emporter deux passagers. L’un pour assurer la manœuvre, l’autre pour effectuer les observations. À 300 mètres d’altitude, l’Entreprenant, tel est son nom, permet d’observer jusqu’à 29 kilomètres.

2 11 1793                   Loi sur les enfants naturels.

Les dix huit cloches de Megève et des chapelles alentour, Demi Quartier et Praz, sont descendues, et acheminées au quartier de Cluses ; elles pesaient au total 5 956 livres.

Olympe de Gouges est guillotinée : le 20 mars, la République avait été déclarée une et indivisible. Dire le contraire était passible de mort. Le 19 juillet, Olympe de Gouges publie Les Trois Urnes ou le salut de la patrie, par un voyageur aérien : elle y demande que chaque département puisse choisir le type de gouvernement qu’il souhaite, afin d’éviter la guerre civile. Elle est dénoncée et arrêtée avant même d’avoir pu afficher son texte.

8 11 1793                   Ouverture du Musée du Louvre.

10 11 1793                 À Lyon, Collot d’Herbois et Fouché ont estimé que la mise au pas de la ville rebelle devait commencer par une fête :

Le comédien sifflé et l’ancien prêtre [seulement séminariste.ndlr] devenu son assistant font précéder la tragédie véritable d’une courte pièce satyrique, qui est peut-être la plus provocante et la plus impudente de toute la Révolution française : une sorte de messe noire célébrée au grand jour. La fête funèbre en l’honneur du martyr de la liberté Chalier est le prétexte de ce débordement d’athéisme. Comme prélude, à huit heures du matin, toutes les églises sont dépouillées de leurs derniers emblèmes religieux ; les crucifix sont arrachés des autels, les nappes et les chasubles sont enlevées […] quatre jacobins venus de Paris portent sur une litière recouverte de tapis tricolores le buste de Chalier, complètement submergé de fleurs ; à côté repose une urne, qui contient ses cendres, et, dans une petite cage, une colombe […] solennels et graves, les trois proconsuls marchent derrière le brancard, dans ce service religieux d’une nouveau genre destiné à attester pompeusement au peuple de Lyon la divinité du martyr de la liberté, de Chalier, le dieu sauveur mort pour eux. Mais une aberration de goût stupide et particulièrement pénible avilit encore cette cérémonie : une bande bruyante traîne en triomphe, dansant une sorte de danse du scalp, les vases sacrés, les calices, ciboires et images saintes volées dans les églises; derrière trotte un âne, sur les oreilles duquel on a réussi à faire tenir une mitre d’évêque, également dérobée. À la queue d’un pauvre grison on a attaché un crucifix et la Bible ; ainsi, à la pleine lumière du jour, pour l’ébaudissement d’une populace hurlante, l’évangile se balance à la queue d’un âne et traîne dans la boue du ruisseau. […] un grand bûcher est finalement allumé. Joseph Fouché, qui, il y a peu de temps encore portait la tonsure, regarde gravement, avec ses deux collègues, l’évangile qu’on détache de la queue de l’âne et qu’on jette au feu, où il devient fumée au milieu des flammes qu’alimentent des habits ecclésiastiques, des livres de messe, des hosties et des statues de saints. Ensuite, l’on fait boire le quadrupède à robe grise dans un calice sacré, pour le récompenser de son concours blasphématoire, et, après ces manifestations de mauvais goût, les quatre jacobins reprennent sur leurs épaules le buste de Chalier et le portent à l’église, où il est posé solennellement sur l’autel, à la place du Christ, qui a été mis en pièce. […]

Si antipathique que soit cette première journée de Joseph Fouché à Lyon, ce n’est toutefois que du théâtre et une sotte mascarade : il n’y a pas encore de sang versé. Mais, dès le lendemain, les consuls deviennent inaccessibles; ils s’enferment dans une maison écartée, dont des factionnaires armés interdisent l’entrée à tous ceux qui n’ont pas d’autorisation : la porte est ainsi, symboliquement, barricadé à toute clémence, toute prière, toute indulgence. Un tribunal révolutionnaire est crée […]

Stefan Zweig             Fouché                        Insel Verlag    1929

16 11 1793                 À Nantes, Jean-Baptiste Carrier fait embarquer 90 prêtres réfractaires, liés deux à deux sur des gabarres [péniche à fond plat]. Seul le curé de Machecoul s’inquiète en voyant sur le fond du bateau des pierres plates et blanches cachant des trous. Voyant de l’eau s’infiltrer, il conseille à ses voisins de se donner mutuellement l’absolution. Ses hommes de main défoncent la coque des gabarres une fois bien prises dans le courant. L’abbé Julien Landeau, curé de Saint-Lyphard, a survécu au massacre. Mal ficelé, il avait réussi à détacher ses liens l’unissant à un vieux moine. Il parvient à attirer l’attention d’une barque. Les bateliers le hissent à bord, mais le laissent aussitôt sur la rive de peur d’être dénoncés. Défaillant de froid, de faim et de fatigue, Landeau trouve refuge dans une chaumière qu’il doit, là encore quitter avant l’aube, pour ne pas mettre en danger ses hôtes. Une femme de son pays lui offre l’asile le temps que son frère, paludier à Guérande, vienne le chercher. C’est le seul survivant du massacre des 90 curés.

Jean-François Carrier décide d’appliquer cette noyade par contrainte à grande échelle pour se débarrasser des milliers de Vendéens qui encombrent la prison de la ville. On aura vu des prêtres et des religieuses attachés face à face, nus dans des gabarres, pour être coulées dans la Loire. Les terroristes nommaient cette mise en scène un mariage républicain et la Loire la baignoire nationale. Il faudra probablement attendre la guerre civile espagnole pour renouer avec pareilles perversions. Entre les derniers jours de 1793 et février 1794, de 1 800 à 4 800 victimes disparaîtront dans la Douce Loire, au Bras de la Bourse, à la Sècherie, à l’île Cheviré en aval de Trentemoult, à Chantenay, dans la baie de Bourgneuf…

Un siècle plus tard, de 1926 à 1928, les autorités civiles enterreront de fait une partie de ces noyés en comblant le Bras de la Bourse aujourd’hui rive droite du Bras de la Madeleine, juste au sud de la Bourse du Commerce : c’est l’extrémité SO du centre de la ville.

17 11 1793                 A Lyon, les exterminateurs s’impatientent.

Les démolitions sont trop lentes, il faut des moyens plus rapides à l’impatience républicaine, l’explosion de la mine et l’activité dévorante de la flamme peuvent seules exprimer la toute puissance du peuple… elle doit avoir les effets du tonnerre.

Joseph Fouché, Jean-Marie Collot d’Herbois

22 11 1793                 Louis Marie Turreau, promu général de division le 4 du mois, se voir confié le commandement en chef de l’armée de l’Ouest : il va s’employer à faire de la Vendée un désert avec ses colonnes infernales.

À l’époque où le général Turreau prit le commandement effectif de l’armée de l’Ouest, à la fin de décembre 1793, la Vendée, à l’exception de la partie de Charrette, était soumise… Il était facile d’y maintenir la paix, mais Turreau avait conçu un plan de destruction générale en employant le fer et le feu. Il annonça son plan comme une promenade de dix jours dans la Vendée. En fait, il ne fallut que ces dix jours pour remettre sur pied tout ce qui restait de la population de Vendée et rallumer une guerre à mort dans toute l’étendue du pays. Turreau persista dans son plan et ne sut employer que la flamme.

Savary, futur ministre de la police de Napoléon.

26 11 1793                 L’administration de Cluses arrête que les chapelles de villages et autres existant sur les routes ou dans les bois ne servant qu’à entretenir le fanatisme et à loger les brigands ou à faciliter leur rendez-vous seraient vendues par les municipalités…à l’exception des articles proscrits… qu’elles devaient anéantir.

Melchior Gaiddon, en exécution de ce décret, décida de démolir les quinze oratoires le long du chemin menant au bois des Crétêts et de démolir la chapelle du même nom.

Immédiatement après les fêtes de Noël, on fit commander les femmes reconnues les plus dévotes pour raser les oratoires des quinze mystères tendant à Notre Dame des Crétêts. La terreur était si générale que plusieurs eurent la faiblesse de prêter leurs mains à ce sacrilège dessein, mais ce fut en versant des larmes

Abbé Jean Marie Clément Berthet.

Le maire de Demi-Quartier, François Allard, limita les dégâts en saoulant Melchior Gaiddon, ce qui permit aux démolisseurs de s’éclipser et à la chapelle d’échapper à la destruction. Mais celle de la Molettaz, construite en 1667 près du cimetière des pestiférés, comme celle du Calvaire, route de Glaize, furent détruites. Le 27 mars 1794, il s’acharna encore à raser les Chapelles de Darbon et d’Odier.

4 12 1793                   À Lyon, Fouché et Collot d’Herbois ont pris leur temps pour préparer leur besogne. Le temps est maintenant venu :

de bon matin soixante-neuf jeunes gens sont tirés des prisons et liés deux par deux. mais on ne les conduit pas à la guillotine, qui, suivant les paroles de Fouché, travaille trop lentement […] on les conduit dans la plaine des Brotteaux, au-delà du Rhône. Deux tranchées parallèles, creusées en hâte, permettent déjà aux victimes de deviner leur sort, et les canons placés à dix pieds d’eux, indiquent la méthode de massacre en masse qui va être employée. […] le même jour, c’est deux cent dix têtes de bétail humain qu’on envoie là-bas, et qui, en quelques minutes, sont abattues par la mitraille et par les salves de l’infanterie […]

Il salue la conquête de Toulon avec des larmes de joie et, en outre, pour célébrer ce jour, il envoie deux cents rebelles devant la bouche des fusils. Deux femmes qui avaient insisté avec trop de passion auprès de ce tribunal de sang pour la libération de leur mari, sont jetées sous la guillotine […] mille six cents exécutions en quelques semaines.

Stefan Zweig             Fouché                        Insel Verlag    1929

19 12 1793                 Bonaparte, sous les ordres de Dugommier, s’illustre au siège de Toulon, repris aux fédéraux, aux royalistes et aux Anglais. Cela lui laisse suffisamment de loisirs pour conter fleurette à Désirée Clary. Toulon, débaptisé, devient Port de la Montagne.

22 12 1793                     Lazare Hoche flanque une raclée aux troupes autrichiennes à Wœrth-Frœschwiller, dans le département du Bas-Rhin. Un boulet coupe l’arbre sous lequel il se tient, suivi d’un autre qui tue son cheval ; il en prend un autre et galope pour stimuler ses troupes : Allons camarades, les canons à six cents livres la pièce ! Les grenadiers redoublent d’ardeur : Adjugé ! Général… À nous les canons ! Les redoutes autrichiennes à 3 étages sont emportées à la baïonnette. Ceci va coûter cher au trésor de l’armée, car Hoche tient ses promesses : le 3° hussards reçoit 3 000 livres pour 6 pièces ; le 14° dragons, 2 400 pour 4 pièces ; le 2° bataillon du 55° de ligne également 2 400 pour 4 pièces ; et le 4° bataillon du Bas-Rhin également 2 400 pour 4 pièces ; soit 18 pièces prises à l’ennemi.

23 12 1793                 Ce qu’il reste de l’armée catholique et royale est anéanti à Savenay.

Il n’y a plus de Vendée : elle est morte sous notre sabre avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les marais et dans les bois de Savenay. J’ai écrasé les enfants sous les pieds de mes chevaux, massacré les femmes qui, au moins pour celles-là, n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé. Mes hussards ont tous attaché à la queue de leurs chevaux des lambeaux d’étendards et de brigands. Les routes sont semées de cadavres. Il y en a tant que, sur plusieurs points, ils font des pyramides. Kléber et Marceau sont là. Nous ne faisons pas de prisonniers, car il faudrait leur donner le pain de la liberté et la pitié n’est pas révolutionnaire.

Westermann, à la Convention

Les estimations les plus basses du nombre de morts de la guerre de Vendée sont de 450 000 morts, 300 000 coté vendéen, 150 000 coté républicain, sur un territoire de l’ordre du cinquantième de celui de la France et sur seulement 14 mois. Pour situer au mieux son importance au sein des guerres civiles, on peut retenir les 600 000 morts de la guerre de Sécession, sur un territoire égal à au moins deux fois la France et sur 4 ans, de 1861 à 1865, la guerre d’Espagne, sur un territoire presqu’égal à la France et sur 3 ans, de juillet 1936 à avril 1939 : 400 000 morts. Qu’importe que l’on estime adéquat ou non le terme de génocide, les disputes d’historiens sont en l’occurrence d’une ridicule insignifiance, toujours est-il que pendant quatorze mois, des Français se sont entretués jusqu’à ce que l’hécatombe atteigne ce chiffre terrifiant de 450 000.

Il faut être très prudent avec le concept de Terreur, dont la datation et la définition restent très flottantes. Surtout, il ne faut pas croire que cette période, en gros du printemps 1793 à l’été 1794, correspond à un système totalitaire tout puissant. Au contraire, ce qui se passe justement, c’est l’absence d’un État fort.

Le Comité de salut public, crée en avril 1793, qu’on considère généralement comme une sorte de pouvoir exécutif et qu’on associe au gouvernement de la Terreur avec, en son centre, la personnalité de Robespierre, ne contrôle en fait pas grand chose, du moins pas avant mars 1794. Il est en rivalité avec d’autres instances qui possèdent également des légitimités fortes : d’un coté, le Comité de sûreté générale, autre grand comité de gouvernement, qui a la haute main sur la police ; de l’autre coté, la Commune insurrectionnelle de Paris qui, depuis le 10 août 1792, possède le pouvoir militaire et se trouve liée aux sans-culottes – ceux-ci contrôlant de fait le ministère de la Guerre.- Les concurrences entre institutions révolutionnaires expliquent les surenchères et les jeux politiciens.

Sur la Vendée en particulier, Robespierre se tait. On peut le lui reprocher, mais il n’a pas les moyens d’intervenir avant mars 1794.

Jean Clément Martin. L’Histoire Juillet-Août 2006

1793                           Mise en service des malles-poste. Les États-Unis créent le dollar. Quelques années plus tard, quand il sera élu à la présidence, Thomas Jefferson se mettra dans les pas des physiognomonistes – une pseudo science de l’époque qui affirmait que l’aspect extérieur est la manifestation de la nature profonde – pour imposer comme emblème du pays le pyrargue [ou encore l’orfraie], dont la tête blanche et les yeux jaunes signifient noblesse et courage. Ce charognard ne plaisait pas à Benjamin Franklin qui parlait d’un couard lamentable, qui a pour habitude de fuir les oiseaux de la taille d’un moineau et il lui préférait le dindon. Mais le dindon faisait vraiment trop plouk, et le charisme du pyrargue fit que c’est ce dernier qui l’emporta.

Thomas Jefferson n’avait sans doute pas pris le temps de se documenter car on trouvait alors déjà des gens fort sérieux – Catesby : Histoire naturelle de la Caroline, de la Floride, des îles Bahamas 1754 – pour affirmer que les pyrargues, détachée de la branche des vautours d’Afrique il y a quelque millions d’années, ne sont même pas des chasseurs mais juste des charognards.

Et tout récemment, dans Life Histories of North American Birds, 1937, Arthur Cleveland Bent dit que le pyrargue ne mérite guère la distinction d’être l’emblème national. Ses mœurs de charognard, son attitude peureuse et lâche, sa façon d’agresser le balbuzard, plus petit et moins fort, n’inspirent guère le respect.

13 01 1794      [25 nivôse an II] La Convention, confrontée à l’insuffisance des réquisitions de blé et aux émeutes, adopte la loi relative à la culture de la pomme de terre qui demande la généralisation de cette culture dans le pays : et c’est ainsi que les soldats de l’an II auront la frite.

Article I°        Les autorités constituées sont tenues d’employer tous les moyens qui sont en leur pouvoir dans les communes où la culture de la pomme de terre ne serait pas encore établie, pour engager tous les cultivateurs qui les composent à planter, chacun selon ses facultés, une portion de leur terrain en pommes de terre.

15 01 1794                 Le général Turreau s’apprête à mettre à mort la Vendée : il n’en reste pas moins prudent et demande à être couvert ;  il écrit au ministre de la guerre :

Mon intention est bien de tout incendier, de ne réserver que les points nécessaires à établir des cantonnements propres à l’anéantissement des rebelles. Mais cette grande mesure doit être prescrite par vous… Vous devez également vous prononcer d’avance sur le sort des femmes et des enfants que je rencontrerai dans le pays révolté. S’il faut les passer tous au fil de l’épée, je ne puis exécuter une pareille mesure sans un arrêté qui mette à couvert ma responsabilité.

Il ne recevra en fait de réponse que le 6 février, de Bouchotte, quand ses colonnes infernales s’étaient mises en route dès le 21 janvier, premier anniversaire de la mort de Louis XVI.

27 01 1794                 La langue française est obligatoire dans les actes publiques.

28 01 1794         Philibert Simond, représentant de la convention pour les deux départements de l’Ain et du Mont Blanc, jugé trop modéré, est remplacé par Albitte… lui au moins, il manie avec brio la prose révolutionnaire :

Frères et amis,

Les patriotes sont à la hauteur des circonstances dans les départements où je suis envoyé. Le char révolutionnaire roule rapidement malgré les obstacles que les intrigans cherchent à semer sur la voie que la liberté a frayée. Le fanatisme fuit du département de l’Ain et du Mont Blanc. Les aristocrates sont en lieu de sûreté ; les sans-culottes chantent la carmagnole en détruisant tous les hochets de la persécution… La lumière enfin pénètre et dissipe les ténèbres de l’erreur et de l’ignorance…

Au demeurant quelles que soient les menées des intrigans qui vont larmoyer près de la convention, j’irai toujours au pas et je ne négligerai rien pour leur apprendre ce qu’ils ont à attendre d’un vrai sans-culotte pour qui l’intérêt du peuple est tout.

Salut et fraternité.

Albitte. Journal de la Montagne N° 129 du 24 mars 1794.

4 02 1794                   A l’initiative de l’abbé Grégoire, La Fayette, Sieyès, Condorcet et d’autres députés proches de Robespierre, la Convention déclare l’esclavage des Noirs aboli dans toutes les colonies : Toussaint Louverture, en prenant la tête du soulèvement des esclaves à Saint Domingue, y avait contribué pour beaucoup.

Condorcet avait joué les éclaireurs, puisque c’est treize ans plus tôt, en 1781, qu’il écrivait dans ses Réflexions sur l’esclavage des Nègres : Réduire un homme à l’esclavage, l’acheter, le vendre, le retenir dans la servitude, ce sont de véritables crimes […] Ou il n’y a point de morale, ou il faut convenir de ce principe […]. Que l’opinion ne flétrisse point ce genre de crime […] et cette opinion serait celle de tous les hommes […], que le crime resterait toujours un crime.

Jacques René Hebert  se fendra d’un texte haut en couleur avec un usage du mot  foutre en veux-tu, en voilà, [qui n’est qu’une exclamation de surprise dans ce contexte] dans le journal Le Père Duchesne, qu’il a créé quatre ans plus tôt. Il sera guillotiné quelques semaines plus tard :

Si je n’ai pas encore parlé du fameux décret qui abolit l’esclavage des nègres, qu’on ne s’imagine pas, foutre, que Le Père Duchesne ait été un des derniers à l’approuver et à bénir la Convention d’avoir tranché le nœud gordien, en rendant la liberté à tant de milliers d’hommes. Falloit il donc tourner si longtems autour du pot pour savoir s’il peut exister des esclaves dans un pays libre ? Quoi donc, foutre, la nation française a déclaré dans sa Constitution qu’elle donneroit assistance à tous les peuples opprimés, et elle souffriroit qu’au-delà des mers on pût exercer en son nom la plus odieuse tyrannie. Je sais que des raisonneurs à perte de vue prétendent que sans l’esclavage des nègres, les colonies ne pourroient exister.

Tonnerre de Dieu : quelle est la terre maudite qui ne peut rien produire si elle n’est pas arrosée de sang, et quels sont les fruits amers et empoisonnés qui sortent de son sein ? Quoi ! Nos isles seroient stériles, si elles étoient cultivées par des hommes libres ! Oui, foutre, elles le seroient, mais pour qui ? Pour les marchands, les accapareurs, les riches égoïstes, pour ces aventuriers, ces vagabonds, le rebut de l’Europe, pour ces tigres blancs qui s’engraissent du sang des Noirs ; mais, foutre, ces Noirs, devenus libres, en seront ils moins industrieux ? Deviendront ils impotans quand ils travailleront pour eux ? Croit on que la liberté soit moins puissante pour leur donner du cœur à l’ouvrage que les fouets  et les bâtons sous lesquels on les fait expirer ? Non, foutre, le nègre devenu libre et propriétaire deviendra plus industrieux, plus actif. Ce ne sera plus pour un maître barbare qu’il arrosera la terre de ses sueurs et de ses larmes. Ses enfants lui appartiendront, ils lui feront chérir la vie ; en échange du sucre et des autres denrées qu’il aura cultivées, nous troquerons avec lui nos étoffes et les productions de notre sol. Alors nous ferons avec lui des traités d’alliance et de commerce.

Heureux, foutre, si le Blanc républicain peut un jour, par sa bonne foi et sa justice, faire oublier à l’homme noir tous les maux que ses pères lui ont fait endurer. (…) Un événement aussi heureux, foutre, que celui qui anéantit jusqu’au dernier signe de l’esclavage en France devoit être célébré par les Sans Culottes. La commune de Paris qui, la première, a levé le drapeau de la liberté vient de rendre hommage à la raison de ce nouveau triomphe. J’aurois voulu, foutre, que la France entière eût assisté à la fête républicaine qui a eu lieu, décadi dernier, en réjouissance de l’abolition de l’esclavage des nègres.

Jamais, foutre, les voûtes de la ci devant cathédrale ne retentiront d’un pareil Te Deum. Tous les bons Sans Culottes, les Sociétés populaires, les autorités constituées environnoient l’autel de la raison. Une députation de la Convention vint aussi lui offrir l’encens des représentans du peuple. Tous les regards étoient fixés sur les trois  montagnards américains. Alors, foutre, je me suis rappelé l’histoire ou le roman du Sans Culotte Jésus en contemplant auprès de la statue de la liberté ces trois braves lurons qui viennent du bout du monde rendre hommage à la divinité des hommes libres ; j’ai cru voir les trois mages qui visitoient dans son berceau le prétendu fils du patron des cocus. Mais, foutre, ce n’est pas une étoile qui leur a servi de chandelle, mais c’est le flambeau de la vérité qui les a conduits ; ce n’est pas un dieu mangeant de la bouillie qu’ils viennent adorer, mais c’est la divinité éternelle, c’est la raison.

Les bergers et les pastoureaux, en célébrant la naissance du fils de Marie, se réjouissoient de ce qu’il venoit de leur naître un nouveau roi, mais, foutre, les Sans Culotte au contraire, dans leurs chants de victoire ont annoncé la chute de tous les rois. (…)

Tous les bons républicains s’empresseront sans doute d’imiter leurs frères de Paris ; comme nous, foutre, ils se réjouiront de l’abolition de l’esclavage des nègres. Les Sociétés populaires, d’un bout de la république à l’autre, établissent le culte de la raison. Pour prouver comme elles sont au pas, je copie le serment que les Sans Culottes de Moulins viennent de prêter. J’espère qu’il sera bientôt celui de tous les Français. Je jure de maintenir de tout mon pouvoir l’unité et l’indivisibilité de la république ; je jure en outre de reconnaître pour mon frère  tout homme juste et vraiment ami de l’humanité, quelle que soit sa couleur, sa taille et son pays, je jure enfin de n’avoir jamais d’autre religion que celle de la nature, d’autre temple que celui de la raison, d’autres autels que ceux de la patrie, d’autres prêtres que nos législateurs, ni d’autre culte que celui de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Puisque la raison seule peut nous apprendre nos devoirs et nos droits, n’écoutons qu’elle seule. Tout le reste n’est que mensonge et imposture. Ainsi donc, foutre, vive la raison ! Vivent la vérité et l’humanité : au foutre les prêtres, qui ne savent que mentir, tromper, voler et égorger, foutre.

5 02 1794                   Le Comité de Salut Public tient à avoir son catéchisme pour justifier la terreur :

Nous appelons de nos vœux la vertu sans laquelle l’erreur est funeste, la terreur sans laquelle la vertu est impuissante.[…] La terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible, elle est donc l’émanation de la vertu.

*****

Soyons terribles, pour dispenser le peuple de l’être.

Danton

Baudelaire, à la fin de sa vie, prépare une préface pour les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Il a cette formule  fulgurante : La Révolution a été faite par des voluptueux. Autrement dit, la Contre-Révolution et la Terreur ont été l’œuvre des vertueux. Voilà ce qu’on nous cache.

Philippe Sollers      Le Monde 26 06 2010

27 02 1794                 Les premiers massacres des colonnes infernales du général Turreau commencent à la Gaubretière et La Verrie : 800 victimes, début d’un carnage qui va durer jusqu’à fin mars.

  • Le Petit Luc, les Lucs sur Boulogne, le lendemain 28 février : 564 morts dont 109 enfants
  • La forêt de Vezins le 25 mars : 1 300 morts.

Et ce ne sont là que les principaux.

On vit des scènes à faire frémir. Les ordres les plus contradictoires, émanant tantôt du commandement militaire, tantôt des commissaires politiques, se croisaient, se télescopaient. Les mêmes soldats, qui avaient passé au fil de l’épée la population qui n’avait pu fuir à leur approche, revenaient au petit matin, apportaient aux survivants, tapis au plus secret de leur maison des fleurs, tandis que sur la place, devant l’église en ruine, la fanfare du régiment faisait retentir l’air encore alourdi d’odeurs d’incendies et de cadavres, de marches allègres. Entre temps, un commissaire, probablement de bonne foi, avait cru bon d’offrir à ces villageois terrorisés une image rassurante de la paix républicaine.

Jean Huchet             Un cœur d’étoffe rouge.        Robert Laffont1985

Aux Lucs sur Boulogne, Martincourt, un lieutenant du général Cordellier, ordonnera le massacre de 564 habitants, essentiellement  des enfants, des femmes et des vieillards, les hommes ayant rejoint les armées vendéennes.

Aujourd’hui journée fatigante, mais fructueuse. Pas de résistance. Nous avons pu décalotter à peu de frais toute une nichée de calotins. Nos colonnes ont progressé normalement.

Chapelain, soldat républicain.

Lesquels noms ci-dessus – au nombre de 564 – des personnes massacrées en divers lieux de la paroisse du Grand-Luc, m’ont été référés par les parents échappés au massacre, pour être inscrits sur le présent registre, autant qu’il a été possible de les recueillir dans un temps de la persécution la plus atroce, les corps morts ayant été plus d’un mois sans être inhumés dans les champs de chaque village du Luc : ce que j’atteste comme trop véritable, après avoir été témoin oculaire de ces horreurs et exposé plusieurs fois à en être aussi la victime.

Au Luc, ce 30 mars 1794. C. Barbedette, curé du Luc

Alexandre Soljenitsyne sera aux Lucs sur Boulogne, le samedi 25 septembre 1993, pour l’inauguration du Mémorial de Vendée :

Il  y a deux tiers de siècle, l’enfant que j’étais lisait déjà avec admiration dans les livres les récits évoquant le soulèvement de la Vendée, si courageux, si désespéré. Mais jamais je n’aurais pu imaginer, fût-ce en rêve, que, sur mes vieux jours, j’aurais l’honneur inaugurer le monument en l’honneur des héros des victimes de ce soulèvement.

Vingt décennies se sont écoulées depuis : des décennies diverses selon les divers pays. Et non seulement en France, mais aussi ailleurs, le soulèvement vendéen et sa répression sanglante ont reçu des éclairages constamment renouvelés. Car les événements historiques ne sont jamais compris pleinement dans l’incandescence des passions qui les accompagnent, mais à bonne distance, une fois refroidis par le temps.

Longtemps, on a refusé d’entendre et d’accepter ce qui avait été crié par la bouche de ceux qui périssaient, de ceux que l’on brûlait vifs, des paysans d’une contrée laborieuse pour lesquels la Révolution semblait avoir été faite et que cette même révolution opprima et humilia jusqu’à la dernière extrémité.

Eh bien oui, ces paysans se révoltèrent contre la Révolution. C’est que toute révolution déchaîne chez les hommes, les instincts de la plus élémentaire barbarie, les forces opaques de l’envie, de la rapacité et de la haine, cela, les contemporains l’avaient trop bien perçu. Ils payèrent un lourd tribut à la psychose générale lorsque le fait de se comporter en homme politiquement modéré – ou même seulement de le paraître – passait déjà pour un crime.

C’est le XX° siècle qui a considérablement terni, aux yeux de l’humanité, l’auréole romantique qui entourait la révolution au XVIII°. De demi-siècles en siècles, les hommes ont fini par se convaincre, à partir de leur propre malheur,  que les révolutions détruisent le caractère organique de la société, qu’elles ruinent le cours naturel de la vie, qu’elles annihilent les meilleurs éléments de la population, en donnant libre champ aux pires. Aucune révolution ne peut enrichir un pays, tout juste quelques débrouillards sans scrupules sont causes de mort innombrables, d’une paupérisation étendue et, dans les cas les plus graves, d’une dégradation durable de la population.

Le mot révolution lui-même, du latin revolvere, signifie rouler en arrière, revenir, éprouver à nouveau, rallumer. Dans le meilleur des cas, mettre sens dessus dessous. Bref, une kyrielle de significations peu enviables. De nos jours, si de par le monde on accole au mot révolution l’épithète de grande, on ne le fait plus qu’avec circonspection et, bien souvent, avec beaucoup d’amertume.

Désormais, nous comprenons toujours mieux que l’effet social que nous désirons si ardemment peut être obtenu par le biais d’un développement évolutif normal, avec infiniment moins de pertes, sans sauvagerie généralisée. II faut savoir améliorer avec patience ce que nous offre chaque aujourd’hui. II serait bien vain d’espérer que la révolution puisse régénérer la nature humaine. C’est ce que votre révolution, et plus particulièrement la nôtre, la révolution russe, avaient tellement espéré.

La Révolution française s’est déroulée au nom d’un slogan intrinsèquement contradictoire et irréalisable : liberté, égalité, fraternité. Mais dans la vie sociale, liberté et égalité tendent à s’exclure mutuellement, sont antagoniques l’une de l’autre ! La liberté détruit l’égalité sociale – c’est même là un des rôles de la liberté -, tandis que l’égalité restreint la liberté, car, autrement, on ne saurait y atteindre. Quant à la fraternité, elle n’est pas de leur famille. Ce n’est qu’un aventureux ajout au slogan et ce ne sont pas des dispositions sociales qui peuvent faire la véritable fraternité. Elle est d’ordre spirituel.

Au surplus, à ce slogan ternaire, on ajoutait sur le ton de la menace : ou la mort, ce qui en détruisait toute la signification. Jamais, à aucun pays, je ne pourrais souhaiter de grande révolution. Si la révolution du XVIII° siècle n’a pas entraîné la ruine de la France, c’est uniquement parce qu’eut lieu Thermidor.

La révolution russe, elle, n’a pas connu de Thermidor qui ait su l’arrêter. Elle a entraîné notre peuple jusqu’au bout, jusqu’au gouffre, jusqu’à l’abîme de la perdition. Je regrette qu’il n’y ait pas ici d’orateurs qui puissent ajouter ce que l’expérience leur a appris, au fin fond de la Chine, du Cambodge, du Vietnam, nous dire quel prix ils ont payé, eux, pour la révolution. L’expérience de la Révolution française aurait dû suffire pour que nos organisateurs rationalistes du bonheur du peuple en tirent les leçons. Mais non ! En Russie, tout s’est déroulé d’une façon pire encore et à une échelle incomparable.

De nombreux procédés cruels de la Révolution française ont été docilement appliqués sur le corps de la Russie par les communistes léniniens et par les socialistes internationalistes. Seul leur degré d’organisation et leur caractère systématique ont largement dépassé ceux des jacobins. Nous n’avons pas eu de Thermidor, mais – et nous pouvons en être fiers, en notre âme et conscience – nous avons eu notre Vendée. Et même plus d’une. Ce sont les grands soulèvements paysans, en 1920-21. J’évoquerai seulement un épisode bien connu : ces foules de paysans, armés de bâtons et de fourches, qui ont marché sur Tambow, au son des cloches des églises avoisinantes, pour être fauchés par des mitrailleuses. Le soulèvement de Tambow s’est maintenu pendant onze mois, bien que les communistes, en le réprimant, aient employé des chars d’assaut, des trains blindés, des avions, aient pris en otages les familles des révoltés et aient été à deux doigts d’utiliser des gaz toxiques. Nous avons connu aussi une résistance farouche au bolchévisme chez les Cosaques de l’Oural, du Don, étouffés dans les torrents de sang. Un véritable génocide.

En inaugurant aujourd’hui le mémorial de votre héroïque Vendée, ma vue se dédouble. Je vois en pensée les monuments qui vont être érigés un jour en Russie, témoins de notre résistance russe aux déferlements de la horde communiste. Nous avons traversé ensemble avec vous le XX° siècle. De part en part un siècle de terreur, effroyable couronnement de ce progrès auquel on avait tant rêvé au XVIII° siècle. Aujourd’hui, je le pense, les Français seront de plus en plus nombreux à mieux comprendre, à mieux estimer, à garder avec fierté dans leur mémoire la résistance et le sacrifice de la Vendée.

Alexandre Soljenitsyne

Réalisation de Christine de Vichet et Philippe Noir. Agence Itinérance. 1993. Au nord de La Roche sur Yon.

Vitrail de Fournier, à la chapelle du Petit-Luc, 1902.

24 03 1794                 A Montournais, aux Epesses et dans plusieurs autres lieux (…vendéens), le général Amey fait allumer les fours et, lorsqu’ils sont bien chauffés, il y jette les femmes et les enfants.

Morel et Carpenty, commissaires républicains à la Convention

De son exil londonien, Chateaubriand pourfend la sottise aveugle des milieux royalistes, exilés comme lui :

M. du Theil, chargé des affaires de M. le comte d’Artois, s’était hâté de chercher Fontanes : celui-ci me pria de le conduire chez l’agent des princes. Nous le trouvâmes environné de tous ces défenseurs du trône et de l’autel qui battaient les pavés de Piccadilly, d’une foule d’espions et de chevaliers d’industrie échappés de Paris sous divers noms et divers déguisements, et d’une nuée d’aventuriers belges, allemands, irlandais, vendeurs de contre-révolution. Dans un coin de cette foule était un homme de trente à trente-deux ans qu’on ne regardait point, et qui ne faisait lui-même attention qu’à une gravure de la mort du général Wolfe. Frappé de son air, je m’enquis de sa personne : un de mes voisins me répondit : Ce n’est rien ; c’est un paysan vendéen, porteur d’une lettre de ses chefs.

Cet homme, qui n’était rien, avait vu mourir Cathelineau, premier général de la Vendée et paysan comme lui ; Bonchamps, en qui revivait Bayard ; Lescure, armé d’un cilice non à l’épreuve de la balle ; d’Elbée, fusillé dans un fauteuil, ses blessures ne lui permettant pas d’embrasser la mort debout ; La Rochejaquelein, dont les patriotes ordonnèrent de vérifier le cadavre, afin de rassurer la Convention au milieu de ses victoires. Cet homme, qui n’était rien, avait assisté à deux cents prises et reprises de villes, villages et redoutes, à sept cents actions particulières et à dix-sept batailles rangées ; il avait combattu trois cent mille hommes de troupes rangées, six à sept cent mille réquisitionnaires et gardes nationaux ; il avait aidé à enlever cent pièces de canon et cinquante mille fusils ; il avait traversé les Colonnes infernales, compagnies d’incendiaires commandées par des conventionnels ; il s’était trouvé au milieu de l’océan de feu, qui, à trois reprises, roula ses vagues sur les bois de la Vendée ; enfin, il avait vu périr trois cent mille Hercules de charrue, compagnons de ses travaux, et se changer en un désert de cendres cent lieues carrées d’un pays fertile.

Chateaubriand Mémoires d’outre tombe

La Pologne est occupée par les Russes, depuis deux ans. Ko?ciuszko a participé aux cotés des Insurgés à la guerre d’indépendance américaine ; il a rencontré deux ans plus tôt à Paris girondins et jacobins. Il déclenche l’insurrection à Cracovie et bientôt parvient à prendre le contrôle de tout le pays : il sera battu par les forces russes, prussiennes et autrichiennes à Maciejowice le 10 octobre.

De 1740 à 1810, ce sont environ 60 000 Africains qui auront été déportés chaque année en esclavage d’Afrique vers les Etats Unis et le Brésil. Le nombre de personnes emmenées de force vers le Nouveau Monde, du XVI° au XIX° siècles, se situe autour de onze millions ; les victimes des négriers musulmans, qui ont ponctionné l’Afrique pendant plus de mille ans, se comptent aux environs de dix sept millions.

En France, hors Bretagne, les principales places de traite sont : Bordeaux, La Rochelle et Le Havre. Mais la Bretagne prend la part du lion, avec surtout Nantes, mais aussi Saint Malo, Lorient, Vannes, Brest, St Brieuc, Morlaix : de 1713 à 1792, les ports bretons vont totaliser 500 000 esclaves négociés, effectuer 57 % des 3 320 expéditions françaises entre 1650 et 1830. 1402 expéditions pour Nantes, 216 pour St Malo, 156 pour Lorient… Pour les compagnies négrières, les bénéfices peuvent atteindre 700 à 800 % ! Le commerce triangulaire part de France avec une cargaison de troc (armes, eau-de-vie, vin, biscuits, papier, ambre, couteaux, peignes, miroirs), échangée une fois en Afrique, contre des esclaves noirs, qui sont vendus aux Antilles et en Amérique. Le fret de retour est composé de produits tropicaux. Il est des sources qui parlent de 1700 expéditions pour Nantes quand elles n’auraient été que de 500 pour Bordeaux (soit 150 000 esclaves). Le total de la traite pour la France aurait été de 1.4 millions d’esclaves.

La bataille de chiffres quant à la rentabilité de la traite, surtout de la part des deux principaux acteurs, France et Angleterre sera longtemps vive, nombre d’historiens se refusant à accepter ces chiffres de 700 à 800 %. Sans entrer plus avant dans cette querelle, on pourra se contenter  de constater quelques faits indéniables ; si la rentabilité de ces opérations avait été si importante que certains le disent, le premier bénéficiaire aurait été celui qui l’a mise en œuvre le premier : le Portugal ; or on sait ce qu’il advint de cet empire colonial : il fut le premier à être défait. Les partisans de la considérable rentabilité avancent que c’est la traite qui a permis la révolution industrielle, en Angleterre comme en France : dans la première, les bénéfices de la traite représentaient moins de 1% des investissements dans la révolution industrielle, en France les régions qui connurent cette révolution –Nord, Lorraine – étaient à l’autre bout du pays par rapport aux grandes villes bénéficiaires de la traite : Nantes, Bordeaux.

Mais on ne peut tout de même passer sous silence les développements sur le sujet de Bernard Lugan, enseignant à l’université du Rwanda de 1972 à 1983, puis à Lyon III , expert auprès du TPIR, conférencier au Centre des Hautes Etudes militaires, à l’Institut des Hautes Etudes de Défense nationale, animateur d’un séminaire au Collège interarmées de Défense, à l’Ecole de Guerre, et surtout monarchiste d’extrême droite, ayant focalisé sur sa personne les attaques de très nombreux historiens de tendance marxiste, et Dieu sait s’ils sont légion. [Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours. Ellipses 2009], dans lesquels il parle pour la traite blanche d’entreprises parfois bénéficiaires, souvent blanches et même parfois déficitaires et dans le même ouvrage, parle des colossales fortunes amassées par les esclavagistes arabes, surtout dans l’est africain, au premier rang desquels le célèbre Tippo Tip. Bernard Lugan voudrait nous faire croire que les trafiquants d’esclaves, anglais comme français n’étaient que des nigauds qui se seraient entêtés pendant des années à se livrer à cet ignoble commerce à peine rentable, quand l’essentiel des bénéfices allaient aux très nombreux intermédiaires africains… bref, quasiment des philanthropes… Seuls les Arabes de l’est africain seraient parvenus à se constituer ainsi de colossales fortunes. Pourquoi prend-il donc ses lecteurs pour des guignols, des demeurés qu’il ne faut pas craindre d’enfumer, en manipulant tant et plus le déni de réalité… Être d’extrême droite n’a jamais impliqué d’être de mauvaise foi….

5 04 1794                   Cluses demande à Megève 41 volontaires pour l’armée : conduits par le notable Bapney, la plus grande partie désertera avant d’arriver à Annecy. Les réquisitions vont bon train jusqu’en 1795 : vaches, chevaux, avoine, foin, souliers, cloches, couvertures, beurre, fromage, gruyère…

Mongellaz, maire de Flumet diffuse ce mandat d’arrêt :

Citoyens,

Nous faisons conduire, citoyens, par la garde nationale, le nommé Jean François Curtet, réputé pour fameux scélérat jusqu’à Megève que vous fairés conduire de brigade en brigade attaché et sous bonne escorte jusqu’à Cluses et en la maison d’arrêt et nous vous prions de recommander à vos gardes nationales qu’il n’échappe pas parce qu’il est intéressant de purger la canaille.

25 04 1794                 La Sainte Chapelle est dépouillée : la relique de la Vraie Croix achetée par St Louis est délestée de toute son ornementation : cristal, dorures, pierres précieuses incrustées, et disparaît. Il en reste un morceau à Notre Dame.

8 05 1794                   Exécution de 27 fermiers généraux, dont Lavoisier. Ce dernier demandant que son exécution fut différée de quelques jours, le temps de pouvoir terminer une expérience, s’entendit répondre par Jean Baptiste Coffinhal, vice président du tribunal révolutionnaire : La république n’a pas besoin de savants.

Mais on peut affirmer que c’est là l’exception qui confirme la règle : c’est bien à la Convention que l’on doit la fondation de l’Ecole Polytechnique, de l’Ecole Normale Supérieure, du Museum d’Histoire Naturelle du Jardin des Plantes, du Conservatoire National des Arts et Métiers, de l’Ecole des Langues Orientales et de nombreuses fermes expérimentales. L’astronome Bailly, les mathématiciens Laplace, Carnot et Monge, les chimistes Berthollet, Chaptal, Forcroy ont mis leur science au service de la Révolution.

À l’entrée du tribunal, on pouvait lire ces vers de Racine, dont on ne sait s’il s’est retourné dans sa tombe en apprenant qu’on l’affichait dans l’antichambre de la veuve – un des nombreux sobriquets de la guillotine -:

Celui qui met un frein à la fureur des flots,
Sait aussi des méchans arrêter les complots.

13 05 1794                 La Convention suspend le général Turreau de ses fonctions de général en chef de l’armée de l’Ouest. Il est remplacé par Vimeux qui substitue aux colonnes infernales la stratégie des camps retranchés isolant la Vendée.

8 06 1794                   Robespierre a confié au peintre David le soin du déroulement de la Fête de l’Être suprême et de la nature :

Le premier rôle avait été dévolu, comme il se devait, à Robespierre, élu quelques jours plus tôt président de la Convention. Il prononça, devant le pavillon central des Tuileries, une homélie enflammée à la gloire de la Divinité, avant de bouter le feu, d’un même élan, à une odieuse statue en étoupe figurant l’Athéisme, qui, consumée, révéla, merveilleuse astuce, une Sagesse incombustible. Alors les chœurs de l’Opéra entonnèrent un hymne au Père de l’Univers, suprême intelligence, composé pour la circonstance, avant que les 48 sections de Paris et la Convention elle-même, Robespierre en tête, ne se rendent en un  majestueux cortège au Champ de Mars. On y avait dressé une symbolique montagne que les députés durent escalader tandis qu’éclatait à nouveau l’hymne de la fête. On regagna ensuite les Tuileries. Rude journée ; Robespierre y connut son apothéose qui allait mesurer la brutalité sanglante de sa chute, le 9 Thermidor [28 juillet].

Jean Huguet        Un cœur d’étoffe rouge         Robert Laffont 1985

Une fois la Révolution française en marche, à partir de 1789, on commença à mettre en œuvre les idées de Jean Jacques Rousseau. Le peintre David organisa des fêtes civiques. On entreprit un mouvement de déchristianisation. En France, le catholicisme fut remplacé non par l’humanisme, ni par le scepticisme, mais par le culte de la Raison. Toutes les églises de Paris lui furent consacrées. Cette cause eut bientôt ses martyrs. On dépeignait la Raison avec les attributs d’une choriste. Ce culte fut bientôt remplacé par un culte décadent fondé sur une simple croyance en la moralité et en la citoyenneté républicaine. Plus tard encore, Robespierre institua le culte de l’Être suprême, qui cherchait à donner un fondement métaphysique à la doctrine républicaine. Comme en témoignent ses décrets, Robespierre avait été élevé dans un collège catholique et croyait en l’immortalité de l’âme. Il institua quatre fêtes républicaines célébrant les principales journées révolutionnaires, chacune d’entre elles étant consacrée à une vertu civique. Cette religion fut inaugurée par Robespierre en personne, à la fête de l’Etre suprême, en 1794. Cette cérémonie impressionna vivement l’assistance, mais scandalisa les fervents de la déchristianisation, les partisans d’un État séculier et les chrétiens eux-mêmes. Après la chute de Robespierre, on introduisit la liberté de culte. Le christianisme réapparut d’abord en privé, puis, avec Napoléon, comme religion d’État. Napoléon considérait la religion comme le vaccin de l’imagination : elle la préserve de toutes les croyances dangereuses et absurdes, disait-il. Selon lui, le peuple devait avoir une religion, et celle-ci devait être entre les mains du gouvernement.

En fait, il pensait à juste titre que le catholicisme occidental lui-même pouvait être mis au service du type d’État qu’il souhaitait édifier.

En attendant, Tocqueville observait que la croyance de bien des gens, pendant la Révolution française, s’était transformée en une sorte de religion qui, comme l’islam, avait inondé le monde entier d’apôtres, de militants et de martyrs. Bien que d’origine politique, la Révolution française, remarquait-il, se déroula à la manière d’une révolution religieuse, dont elle revêtit bien des aspects; non seulement elle eut des répercussions au-delà du territoire français, mais, comme tout mouvement religieux, elle eut recours à la propagande et répandit un évangile. Jules Michelet, quant à lui, écrivait que si la Révolution n’avait pas adopté d’Église, c’est qu’elle constituait elle-même une Église. C’est avec une doctrine armée que nous sommes en guerre, écrivait plus tôt Burke, dont les mots furent repris par le dirigeant politique William Pitt.

La Révolution française passionnait tout le monde : Même les putains vous demandent ce que vous pensez de Robespierre, écrivait le Frère Pedro Estela de Paris en 1795. Mais le message révolutionnaire était tout aussi ambigu que celui de Rousseau. Des idées furent lancées à travers le monde, comme la thèse de l’abbé Siéyès selon laquelle le Tiers État était le seul représentant de la nation. Napoléon se rendait compte qu’il y avait là un certain vide; tandis que la Grande Armée, en route pour Moscou, défilait devant ses yeux, il remarqua : Tout cela ne vaut pas des institutions. En une autre occasion, il observa que l’avenir dirait s’il eût mieux valu pour le repos du monde que ni lui ni Rousseau n’aient jamais existé.

L’aspect positif de la Révolution française fut l’introduction d’une législation rationnelle réglementant toute chose, des poids et mesures au mariage. Elle renversa les propriétaires fonciers qui, contrairement à leurs homologues anglais, n’auraient pas transformé leurs domaines en exploitations novatrices et rentables à cause de leur dépendance à l’égard de la couronne.

La Révolution française eut aussi une grave conséquence en Europe occidentale : là où ses idées furent propagées, elle détruisit la vie organique des peuples. Francisco Cambô, le grand conservateur catalan, expliqua très bien ce phénomène : Toutes les divisions organiques de la vie politique qui séparaient un groupe d’un autre et s’étaient constituées au fil des siècles nous furent arrachées par l’ouragan de la Révolution… il ne resta plus qu’un État omniprésent et des individus solitaires et sans ressources. Albert Sorel écrivait qu’en détruisant les petites souverainetés, en diminuant le nombre des frontières et en supprimant le féodalisme, la Révolution française, après une période d’anarchie, avait finalement renforcé la puissance de l’État. Il ajoutait que chaque peuple, à l’imitation du peuple français qui avait lancé dans le monde ces grandes idées, les conçut avec les notions accumulées dans les esprits. C’est ainsi que la Révolution substitua à l’Europe relativement cosmopolite du XVIII° siècle l’Europe si ardemment nationale, mais si profondément divisée du XIX°. Au XVIe et au XVII° siècle, les nations européennes s’étaient constituées pendant les guerres de religion ; en effet, comme l’expliqua George Lichtheim dans son essai Imperialism : La croyance religieuse définissait l’identité nationale. Quand l’État-nation se fut finalement imposé, on put se passer d’uniformité religieuse ; mais celle-ci fut vite remplacée par un nouveau venu : le patriotisme, l’affirmation d’une foi aveugle en son pays. Hobbes exprimait le même point de vue dans son Léviathan, publié en 1651. La Révolution française semblait enseigner que la démocratie pure instaurée dans l’Europe moderne conduirait d’abord à la démagogie, puis à la tyrannie, comme cela avait été le cas dans la Grèce ancienne. Pendant plus de cent ans, on perçut régulièrement la répétition des événements de 1789-1801 dans d’autres pays et même sur d’autres continents: on découvrit des Girondins en Espagne, ou un 18 Brumaire en Russie – parallèles historiques mille fois établis à des fins fallacieuses.

Hugh Thomas                Histoire inachevée du monde        Robert Laffont 1986

26 06 1794                 L’armée du Nord s’ouvre le chemin de la Belgique par la victoire de Fleurus. L’Entreprenant, une montgolfière gonflée à l’hydrogène, a embarqué Jean-Marie Joseph Coutelle, son fabricant, physicien et le général Morlot, qui peut signaler, par des messages envoyés dans un petit sac de cuir au général Jourdan les mouvements de troupe, masqués au sol par la fumée des canons. Le sac glisse le long d’un des 2 câbles qui maintiennent la montgolfière. L’Entreprenant a déjà été essayé trois semaines plus tôt, au siège de Maubeuge où il a au moins fait très peur aux soldats autrichiens. Quand le général Jourdan le demande à Charleroi, la question du transport se pose, puisqu’il est exclu de le dégonfler, l’hydrogène étant un produit beaucoup trop difficile à obtenir pour se permettre cette opération ; à vol d’oiseau, il y a une cinquantaine de kilomètres : eh bien cela se fera à pied avec un homme dans la nacelle pour guider ceux qui le tirent au sol, de préférence de nuit pour ne pas être vu de l’ennemi ! D’autres ballons seront construits, le Vétéran, le Précurseur, le Svelte, le Télémaque, l’Hercule, l’Intrépide, qui  opèreront jusqu’en 1796.

25 07 1794                 Exécution d’André Chénier.

Michelet estimera à 16 000 le nombre de guillotinés par la Terreur. On compte parmi eux le vicomte Alexandre de Beauharnais, premier mari de Joséphine, qui se retrouve donc officiellement veuve, quand elle était de fait déjà séparée. Mais ce chiffre ne tient pas compte des exécutions sommaires ni des décès en prison, ce qui doit à peu près le doubler. 89 % des condamnations à mort ont été prononcées dans les régions insurgées : Ouest, vallée du Rhône et départements frontières.

Les guillotinés passés par la Conciergerie sont au nombre de 2 780.

Le siècle nouveau, le XIX°, n’aime pas ses jeunes rejetons. Une génération ardente a pris naissance : pleine de feu et de hardiesse, elle se précipite, de tous les côtés à la fois, de la rose des vents et du sein ameubli des glèbes de l’Europe au-devant de l’aurore d’une neuve liberté. La fanfare de la Révolution a éveillé ces jeunes gens ; un divin printemps de l’esprit, une foi nouvelle embrase leurs âmes. L’impossible paraît soudain devenu facile à réaliser ; la puissance et la magnificence de la terre semblent être promises à tout audacieux, depuis qu’un homme de vingt-trois ans, depuis que Camille Desmoulins, d’un seul geste de hardiesse, a renversé la Bastille, depuis qu’un avocat d’Arras, svelte comme un enfant, depuis que Robespierre fait trembler les rois et les empereurs devant l’ouragan de ses décrets, depuis que le petit lieutenant venu de la Corse, Bonaparte, avec son épée, trace à sa fantaisie les frontières de l’Europe et saisit de ses mains d’aventurier la couronne la plus superbe de l’univers. Maintenant leur heure, l’heure de la jeunesse, est arrivée ; comme les premières feuilles d’une tendre verdure après les premières pluies du printemps, elle lève soudain, cette héroïque semence d’adolescents clairs et enthousiastes. Dans tous les pays ils se dressent en même temps, le regard tourné vers les étoiles et ils s’élancent sur le seuil du nouveau siècle, comme dans un royaume à eux de tout temps destiné. Le XVIII° siècle, à ce qu’ils sentent, a appartenu aux vieillards et aux philosophes, à Voltaire et à Rousseau, à Leibnitz et à Kant, à Haydn et à Wieland, aux placides et aux tolérants, aux grands esprits et aux savants : mais maintenant, c’est le règne de la jeunesse et de l’intrépidité, de la passion et de l’impatience. Elle les soulève de toute sa force, la vague qui, toujours, se gonfle davantage : jamais l’Europe, depuis les jours de la Renaissance, n’a vu un plus pur essor de l’esprit, une plus belle génération.

Mais le siècle nouveau n’aime pas son intrépide jeunesse ; il a peur de son exubérance ; il éprouve une horreur ombrageuse devant la vigueur extatique de sa surabondance. Et le fer de sa faux tranche impitoyablement la semence de son propre printemps. Par centaines de mille, les guerres napoléoniennes broient les plus courageux ; pendant quinze ans, le moulin meurtrier des antagonismes nationaux écrase les plus nobles, les plus hardis, les plus allègres d’entre toutes les nations, et la terre de France, d’Allemagne et d’Italie, jusqu’aux champs neigeux de la Russie et jusqu’aux déserts de l’Egypte, s’est engraissée et abreuvée de leur sang palpitant encore. Mais, comme si elle ne voulait pas seulement détruire la jeunesse, celle qui est capable de porter des armes, comme si elle voulait détruire l’esprit même de la jeunesse, cette fureur de suicide ne se borne pas à atteindre les guerriers, les soldats : même contre les rêveurs et les chantres, qui, encore à demi enfants, ont franchi le seuil du siècle, même contre les éphèbes de l’esprit, contre les poètes divins, contre les figures les plus sacrées, la Destruction lève sa hache. Jamais, dans un temps aussi court, n’a été sacrifiée une floraison aussi magnifique de poètes et d’artistes qu’au début de cette ère nouvelle, saluée, dans un hymne sonore, par Schiller, ignorant du destin qui allait bientôt le frapper lui-même. Jamais la fatalité n’a fait une cueillette plus funeste d’esprits purs et prématurément voués à l’immortalité. Jamais autant de sang divin n’a arrosé l’autel des dieux.

Divers est leur trépas, mais pour tous il est précoce ; tous il les atteint au moment le plus émouvant de leur élévation. Le premier, André Chénier, ce jeune Apollon en qui naissait à la France un nouvel hellénisme, est traîné à la guillotine par la dernière charrette de la Terreur : un jour de plus, un seul jour, la nuit du 8 au 9 Thermidor, et il eût été sauvé de l’échafaud et rendu à la pureté antique de son chant. Mais le destin ne veut pas l’épargner, ni lui ni les autres : dans son coléreux vouloir, il abat toujours, comme une Hydre, toute une génération. L’Angleterre a vu reparaître chez elle, après des siècles, un génie lyrique, un adolescent à l’élégiaque rêverie, John Keats, ce sublime annonciateur de l’univers : voici qu’à vingt-sept ans la fatalité ravit le dernier souffle à sa poitrine sonore. Un frère en esprit s’incline sur sa tombe, Shelley, cet enthousiaste plein de feu, que la nature a choisi comme un messager de ses plus beaux secrets : dans son émotion, il entonne en l’honneur de son frère spirituel le plus sublime chant funèbre qu’un poète ait jamais composé pour un autre, l’élégie d’Adonaï – mais quelques années seulement s’écoulent et une tempête stupide jette son propre cadavre sur le littoral tyrrhénien. Lord Byron, son ami, l’héritier chéri de Goethe, accourt et allume, comme Achille pour Patrocle, le bûcher du trépassé au bord de la mer méridionale : la dépouille mortelle de Shelley monte dans les flammes vers le ciel italien – mais lui-même, lord Byron, est consumé, peu d’années après, par la fièvre de Missolonghi. Dix ans seulement, et la plus noble floraison lyrique qui jamais ait été donnée à la France et à l’Angleterre est anéantie.

Mais pour la jeune génération de l’Allemagne, elle aussi, cette dure main n’est pas plus clémente : Novalis, lui dont le pieux mysticisme a pénétré jusqu’au suprême mystère de la nature, s’éteint trop tôt, s’épuisant goutte à goutte, comme la lumière d’une bougie dans une obscure cellule. Kleist se fracasse le crâne dans un accès de désespoir et Raimund le suit bientôt dans la cruauté d’un même trépas ; Georg Büchner est emporté à vingt-quatre ans par une fièvre nerveuse. Wilhelm Hauff, le conteur à l’imagination si brillante, ce génie non encore éclos, s’en va au cimetière à vingt-cinq ans, et Schubert, dans les chants de qui s’incarnait l’âme de tous ces chantres, expire avant le temps dans une suprême mélodie. La maladie, avec toutes ses armes et tous ses poisons, le suicide et l’assassinat l’exterminent tout entière, cette jeune génération : Leopardi, si noblement triste, se flétrit dans une sombre langueur ; Bellini, le poète de La Norma, meurt dans la magie de ce début, et Gridojedof, le plus clair esprit de la Russie naissante, est poignardé à Tiflis par un Persan. Alexandre Pouchkine, ce nouveau génie de la Russie, son aurore intellectuelle, rencontre par hasard dans le Caucase le char funèbre de l’assassiné. Mais il n’a pas longtemps à pleurer celui que la mort a si tôt ravi ; un couple d’années seulement, et la balle du trépas l’atteint dans un duel. Nul d’entre eux ne parvient à quarante ans, et rares sont ceux qui vont jusqu’à trente : c’est ainsi que le printemps lyrique le plus sonore que l’Europe ait jamais connu est anéanti en une nuit, et la troupe sacrée des jeunes gens qui, dans toutes les langues, ont chanté en même temps l’hymne de la nature et du monde surnaturel, est ainsi massacrée et taillée en pièces. Solitaire comme Merlin dans la forêt enchantée, sans faire attention au temps qui passe, déjà à demi oublié et déjà à demi entré dans la légende, Goethe – toute sagesse et toute vieillesse – est toujours debout à Weimar : ses lèvres antiques exhalent encore, une fois par hasard, quelque chant orphique. À la fois ancêtre et héritier de la nouvelle génération, à laquelle il survit comme par miracle, il conserve dans une urne d’airain le feu de la poésie.

Un seul, un seul de la troupe sacrée, le plus pur de tous, ne veut point quitter cette terre dépouillée de ses dieux, Hölderlin, mais le destin l’a traité de la façon la plus singulière. Encore sa lèvre est épanouie, encore son corps vieillissant marche à tâtons sur la terre allemande; encore ses regards plongent par la fenêtre leur couleur d’azur dans le cher paysage du Neckar; encore il peut ouvrir les paupières de son pieux regard vers le Père Ether, vers le Ciel éternel; mais son esprit n’est plus lucide, il est noyé dans un rêve infini. Les dieux jaloux n’ont pas tué celui qui les épiait, comme Tirésias, ils se sont contentés d’aveugler son intelligence. Ils ne l’ont pas égorgé, comme Iphigénie, la victime sacrée, mais ils l’ont enveloppé d’un nuage et l’ont transporté dans le Pont-Euxin de l’esprit, dans l’obscurité cimmérienne du sentiment. Un voile s’est épaissi autour de ses paroles et de son âme : les sens troublés, assujetti à un céleste esclavage, il vit encore dans les ténèbres pendant des dizaines d’années, étranger au monde comme à lui-même, et seul le rythme, l’onde d’une sourde musique, fait sortir de sa bouche palpitante une poussière et un jaillissement de sons. Autour de lui fleurissent et se flétrissent ses chers printemps, il ne les compte plus. Autour de lui tombent et meurent les hommes, il ne le sait plus. Schiller et Goethe, Kant et Napoléon, les dieux de sa jeunesse, l’ont depuis longtemps précédé dans la tombe. De bruyants chemins de fer parcourent l’Allemagne de ses rêves; des cités grandissent, des pays aussi, et rien de tout cela ne parvient jusqu’à son cœur ennuagé. Peu à peu ses cheveux commencent à grisonner ; il n’est plus qu’une ombre timide, que le fantôme de l’être charmant qu’il fut jadis, et il va à tâtons à travers les rues de Tubingue, raillé par les enfants, tourné en dérision par les étudiants, qui derrière ce masque tragique ne reconnaissent pas l’esprit qui s’est éteint ; et depuis longtemps aucun vivant ne pense plus à lui. Une fois, au milieu du nouveau siècle, Bettina – elle qui jadis l’a salué comme un dieu – entend dire qu’il mène encore sa vie serpentine dans la maison du brave menuisier, et elle est effrayée comme devant un envoyé de l’Hadès, tellement il est étranger au présent, tellement son nom semble appartenir à un cadavre, tellement est oubliée sa magni­ficence. Et le jour où il se couche et meurt en silence, ce départ muet ne soulève pas plus de bruit sur la terre allemande que le fait une frêle feuille d’automne en s’affaissant sur le sol. Des ouvriers le portent au cimetière dans un habit râpé ; les milliers de pages écrites par lui sont dispersées ou conservées négligemment et dorment pendant des années sous la poussière des bibliothèques. Personne ne les lit ; pour toute une génération, l’héroïque message de ce dernier fils de la troupe sacrée, le plus pur de tous, ne trouve aucune oreille pour le recueillir.

Comme une statue grecque dans le sein de la terre, l’image intellectuelle d’Hölderlin reste cachée pendant des années, des dizaines d’années, dans les décombres de l’oubli. Mais de même qu’enfin des soins pieux font surgir le torse du fond des ténèbres, une génération nouvelle sent avec un frisson sacré la pureté indestructible de cette figure marmoréenne d’adolescent. Dans l’harmonie de ses proportions, lui le dernier éphèbe de l’hellénisme grec, sa figure se dresse de nouveau vers le Ciel et aujourd’hui comme autrefois ses lèvres chantantes sont fleuries par l’exaltation. Tous les printemps qu’il a annoncés semblent comme éternisés dans sa seule apparition : et, avec le front radieux de ceux que couronne la gloire, il sort de l’obscurité, comme d’une mystérieuse patrie, pour illuminer notre époque.

Stefan Zweig             Le combat avec le démon       Belfond

28 07 1794                 Exécution de Maximilien de Robespierre.

On raconte qu’une femme, ignorant tout de la timidité, mais restée tout de même anonyme, s’approcha de la charrette et l’invectiva furieusement :

Monstre abominable, je n’ai qu’un regret, c’est que tu n’ayes pas mille vies, pour jouir du plaisir de te les voir toutes arrachées les unes après les autres. Va, scélérat, descends au tombeau avec l’exécration de toutes les épouses et de toutes les mères de famille.

J.M. Jondot se fendit d’une épitaphe lapidaire :

Passant, ne pleure point mon sort ;
 Si je vivais, tu serais mort.

*****

Robespierre était petit de taille; ses membres étaient grêles et anguleux, sa marche saccadée […] sa voix un peu aigre cherchait des inflexions oratoires et ne trouvait que la fatigue et la monotonie; son front était asse beau, mais petit, bombé au-dessus des tempes, comme si la masse et le mouvement de ses pensées embarrassées l’avaient élargi à force d’efforts; ses yeux, très voilés par les paupières et très aigus aux extrémités, s’enfonçaient profondément dans les cavités de leurs orbites; ils lançaient un éclair bleuâtre assez doux […] son nez, droit et petit, était fortement tiré par des narines relevées et trop ouvertes; sa bouche était grande, ses lèvres minces et contractées désagréablement aux deux coins, son menton court et pointu, son teint d’un jaune livide […] L’expression habituelle de ce visage était une sérénité superficielle sur un fond grave et un sourire indécis, entre la sarcasme et la grâce. […]  Par une puissance d’abstraction qui n’appartient qu’aux convictions absolues, il s’était, pour ainsi dire, séparé de lui-même pour se confondre avec le peuple.

Alphonse de Lamartine         Histoire des Girondins 1847

Robespierre est un député d’un air commun, d’une figure grise et inanimée, régulièrement coiffé, proprement habillé comme le régisseur d’une bonne maison ou comme un notaire de village soigneux de sa personne. 

Chateaubriand                Mémoires d’outre-tombe.

Il croit tout ce qu’il dit. Mirabeau. Bien plus tard, des anglais diront la même chose de Margaret Thatcher, en prenant soin d’ajouter : c’est effrayant

*****

Robespierre était fait, non pour gouverner, mais pour se retirer sur l’Aventin, et, de là, morigéner éternellement la République de chair et d’os au nom de son insaisissable corps glorieux, dont il se constituait le seul interprète. Sa forteresse était, non à la Convention, mais aux Jacobins, d’où – toujours un orage dans le sourcil – il exerçait sans contrainte, à heure fixe, la magistrature du soupçon. Diriger de l’extérieur par la seule parole était son vœu intime et sa pente naturelle ; sa confiance dans le discours – ou plutôt dans la « monition » – restait au matin même du 9 thermidor (où il avait tous les leviers du pouvoir en mains et ne se servit d’aucun) presque fabuleuse. Quand il s’aperçut qu’il avait à la fin à peu près phagocyté et robespierrisé l’Etat, il semble avoir été pris de panique : plus personne à qui « faire la leçon ! » dans les derniers mois, sous ses auspices, la République-Sphinx dévorait l’un après l’autre, en série, ses aspirants solutionnistes aux abois : il ne se soutenait plus qu’en surfant, acrobatiquement, sur la série de déferlantes des « complots » à tout va. Et il est sûr qu’à la fin tout le monde en était venu à trembler devant quelqu’un qui avait, successivement et pontificalement, suspecté tous et chacun.

Julien Gracq

Robespierre a su joindre  mieux même : faire fusionner – la langue des principes et celle de l’émotion. Les attitudes de raideur composée de l’Incorruptible n’empêchaient nullement le feu du verbe, tantôt inquiet, tantôt électrisé, parfois -laconique parfois rhétorique, mais toujours rigoureusement placé à l’intersection de la raison et du sensible. Robespierre a eu cette ambition folle d’incarner un gouvernement des émotions des hommes et, tout à la fois, des hommes par les émotions. C’est ce sens que prend in fine son identification avec la Terreur : en l’instaurant par le verbe, Robespierre effraye, tranche entre les vertueux et les autres, galvanise, mobilise, joue sur la corde du sensible, s’appropriant la fonction émotionnelle du gouvernement des hommes. Sa loi est une émotion en politique, manière de reprendre et de canaliser la revendication de Terreur formulée par les délégations populaires du printemps à l’automne 1793. Voilà le rêve robespierriste par excellence : dire, quasi poétiquement, l’égalité des émotions propre à toutes les réconciliations. Voici sa lumière fossile éclairant notre contemporain.

Antoine de Baecque             Le Monde du 14 novembre 2014

La folie de la Révolution fut de vouloir instituer la vertu sur Terre. Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous.

Anatole France

Des désordres particuliers, des calamités affreuses et illégales ne constituent pas la Terreur. Elle n’existe que lorsque le crime est le système de gouvernement et non lorsqu’il en est l’ennemi.

Benjamin Constant

Mais si on a le souci d’une analyse plus proche des faits, le jugement devient moins dur :

Les conservateurs ont crée une image indélébile de la Terreur, dictature et déchaînement de folie sanguinaire bien que, au vrai, à l’échelle du XX° siècle ou comparées à certaines répressions de la révolution sociale par les conservateurs, telles que les massacres de Paris après la Commune de 1871 (20 000 fusillés en une semaine), les exécutions massives de la Terreur soient relativement modérées : 17 000 exécutions en 14 mois(…) Pour le Français moyen qui a vécu derrière le rideau de la Terreur, celle-ci n’était ni pathologique, ni apocalyptique, mais d’abord et avant tout la seule façon efficace de protéger son pays. C’est ce que fit la République des Jacobins et son œuvre fut surhumaine. En juin 1793, 60 des 80 départements français étaient révoltés contre Paris ; les armées des princes germaniques envahissaient la France par le Nord et par l’est, celles des Britanniques attaquaient par le sud et par l’ouest : le pays était sans appui et ruiné. Quatorze mois plus tard, la France entière était fermement contrôlée ; les envahisseurs avaient été expulsés ; les armées françaises à leur tour occupaient la Belgique ; bientôt allait commencer cette longue période de vingt années qui fut pour elles un triomphe militaire facile et presque ininterrompu. Dès mars 1794 une armée dont les effectifs s’étaient multipliés par trois était sur pied et elle coûtait moitié moins que celle de mars 1793. La valeur de la monnaie française était relativement stable, en contraste marqué avec la situation passée aussi bien que future(…) Pour la majorité de la Convention nationale, le choix était simple : ou bien la Terreur avec tous les inconvénients qu’elle avait pour la classe moyenne, ou bien l’anéantissement de la révolution, la désintégration de l’Etat national, et probablement – n’y avait-il point l’exemple de la Pologne ? – la disparition du pays.

Eric J. Hobsbawm. L’Ere des révolutions.

Il y a deux moyens sûrs de ne rien comprendre à la Révolution française, c’est de la maudire ou de la célébrer. Ceux qui la maudissent sont condamnés à rester insensibles à la naissance tumultueuse de la démocratie. Ils seraient pourtant bien en peine de proposer à nos sociétés d’autres principes fondateurs que la liberté et l’égalité. Ceux qui la célèbrent sont incapables d’expliquer ni même d’apercevoir ses tragédies, sauf à les couvrir de l’excuse débile des « circonstances ». Ils restent aveugles à l’ambiguïté constitutive de l’événement, qui comporte à la fois des droits de l’homme et la Terreur, la liberté et le despotisme.

François Furet La Révolution française. Gallimard « Quarto », 2007

Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais rien à l’Histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au sacre de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération.”

Marc Bloch

Une des choses que l’on doit remarquer en France, c’est l’extrême facilité avec laquelle elle s’est toujours remise de ses pertes, de ses maladies, de ses dépopulations, et avec quelle ressource elle a toujours soutenu ou même surmonté les vices intérieurs de ses divers gouvernements. Peut-être en doit-elle la cause à cette diversité même, qui a fait que nul mal n’a jamais pu prendre assez de racine pour lui ôter entièrement le fruit de ses avantages naturels.

Montesquieu

L’étoile de Bonaparte ne brille pas encore, quand la gloire a déjà souri à Moreau, Hoche, Jourdan, Marceau, Pichegru ; il doit en partie la reconnaissance de sa compétence à Augustin de Robespierre, venu inspecter les forces françaises à Toulon ; c’est le frère de Maximilien… et cela n’est pas loin de lui porter la poisse. Il va refuser un commandement en Vendée, ne voulant pas combattre des Français, ce qui lui vaut d’être rayé des cadres de l’artillerie et de se retrouver demi-solde. Mais c’est au puissant Barras qu’il devra l’éclat de son étoile, quand il le nommera à la tête des armées d’Italie… Barras, dont Talleyrand disait qu’il parfumerait même du fumier.

5 08 1794                    Bien taillé, mon fils, maintenant il faut coudre, disait Catherine de Médicis à son fils Henri III au lendemain de l’assassinat du duc de Guise à la veille de Noël 1588, et c’est à peu près ce que dit encore Jacques Reverchon missionné pour redonner figure humaine à Lyon.

On avait mis tout en usage pour avilir le peuple… nous allons nous occuper de faire arriver des denrées de première nécessité, d’ouvrir la barrière aux arts et au commerce et de faire succéder aux vexations de la tyrannie l’exécution des lois révolutionnaires, d’assurer le triomphe de l’Egalité et de la Liberté

31 08 1794                 Explosion de la poudrerie de Grenelle, dans le quartier Vaugirard. C’est la Convention qui avait décidé de faire du château de Grenelle une poudrerie ; dans le Paris d’aujourd’hui, elle se situerait dans le XV° arrondissement, entre la place Dupleix et la rue Desaix. Six mois plus tôt, c’est Jean-Antoine Chaptal qui en avait pris la direction, faisant passer la production de salpêtre de 8 000 à 35 000 livres. Les stocks étaient ce jour-là au minimum, mais on ne sait s’ils se montaient à 30.2 t ou à 150 t : – les sources sont en désaccord là-dessus-. À 7h15’, le tout explose : le quartier est ravagé, des arbres sectionnés on comptera plus de mille morts, sans pouvoir connaître l’origine de l’accident : erreur de manipulation ou crime délibéré ?

L’explosion s’est manifestée d’abord par un grand coup, puis par plusieurs autres très éclatants et l’on a ressenti comme un tremblement de terre qui a balancé les maisons. À l’instant les fenêtres s’ouvrirent : les hommes et les femmes, pâles d’effroi, se demandaient d’où venait le bruit. Une colonne immense de fumée qui s’élevait du côté du couchant avec une terrible majesté donna bientôt le signal d’un malheur extraordinaire.

Jean-Baptiste Treilhard

Dans le moment même où de grandes victoires assurent la liberté publique, un événement affreux vient de porter l’alarme et l’effroi au milieu des citoyens. La poudrerie de Grenelle a fait explosion ; heureusement il ne se trouvait que le produit de la fabrication journalière. La Convention nationale est déjà à son poste ; déjà les mesures nécessaires pour remédier à son malheur, sont prises. La force armée est sur pied ; les pompiers sont en activité ; les asiles sont ouverts aux blessés ; les mesures pour leur transport sont assurées ; les Officiers de santé sont requis ; la Convention nationale a décrété que toutes les pertes seront supportées par la République. […] Enfin, tous les établissements publics sont en sûreté, et de fortes patrouilles comprimeront les malveillants. Que chacun concoure de tout son pouvoir à établir l’ordre ; que les citoyennes restent dans leurs familles ; et vous, bons citoyens, ne courez point en foule dans un même lieu : cette affluence nuirait plutôt qu’elle ne serait utile. La Convention nationale vous invite à vous tenir tranquilles et prêts, autour de vos sections respectives, pour vous porter, au premier signal, partout où les Autorités constituées vous appelleront, au nom de la Patrie.

Proclamation de la Convention Nationale.

Deux postes militaires, de vingt-cinq hommes chacun, ont disparu en entier. Soixante chevaux employés aux manèges ont été brûlés. […] ce dont je n’ai jamais pu me rendre raison, c’est la disparition de tous les hommes et animaux qui ont péri sans laisser aucune trace. […] En parcourant toute l’enceinte, une heure après l’explosion, je n’ai aperçu que deux ou trois cuisses ou bras humains, et pas un vestige de cheval. Un autre phénomène qui m’a beaucoup frappé, c’est que, parmi les hommes qui en ont échappé, une centaine sont restés sourds et aveugles pendant trois ou quatre mois

A. de Chaptal            Mes souvenirs

On a recueilli sur l’événement de Grenelle divers propos, sur lesquels on établit des conjectures. Berthout, officier de paix, rapporte qu’un ouvrier lui avait dit que, depuis quelques jours, on craignait dans l’atelier de Grenelle pour quelque événement, qu’on voyait les chefs se rassembler et se parler bas, que le jour de l’événement les chefs ne s’y sont pas trouvés, que l’appel a été fait plus tard qu’à l’ordinaire par un ancien, que des ouvriers avaient fait passer leur carte à d’autres qui n’étaient point inscrits, que les cabarets du Gros-Caillou étaient pleins, que les canonniers de garde avaient reçu depuis quelque temps l’ordre de laisser entrer des étrangers qui ne paraissaient pas évidemment suspects.

Rapports de police des 15 et 16 Fructidor

08 1794                      Lazare Hoche prend le commandement de l’armée de Brest et de Cherbourg. Début 1795, il obtiendra le commandement des armées de l’Ouest, puis des armées de l’Océan. Il va réduire la chouannerie, qui est une guérilla menée par des bandes, hors de la Vendée dont le soulèvement est populaire. Les chouans, des contrebandiers du sel à l’origine, tiennent leur nom du cri qu’ils poussaient, imitant le bruit de la hulotte, pour prévenir de la présence des gabelous, en charge de l’application de la loi sur le sel.

24 09 1794            Création de l’Ecole Centrale des Travaux Publics, qui deviendra l’Ecole Polytechnique l’année suivante, par Claude Berthollet, de Talloires et Gaspard Monge, fils de colporteur de St Jeoire en Faucigny.

10 10 1794                     Création du Conservatoire National des Arts et Métiers.

23 10 1794                     Les Français tiennent presque toute la rive gauche du Rhin. Dolomieu : études sur la géologie des Alpes.

4 12 1794                        Création de trois Ecoles de Santé, à Paris, Montpellier et Strasbourg, qui deviendront rapidement Écoles de Médecine, puis Facultés.

1794                    Nicolas Conté met au point le crayon de poudre de graphite additionnée d’argile, le tout broyé au cylindre et aggloméré au four, qui vient remplacer le crayon en plombagine, importé d’Angleterre jusqu’à ce que le blocus mette la France dans l’obligation d’innover. La plombagine, un graphite naturel, a elle-même remplacé le schiste argileux à grain serré façonné en bâtonnet que l’on nommait pierre noire ou pierre d’Italie.

Les hivers 1793 et 1794 ont été rudes : on compte un million de morts, pour une population de vingt millions d’habitants.

Parlant de la politique étrangère de la France, le Comité de Salut Public déclare :

Depuis Henri IV jusqu’à 1756, les Bourbons n’ont pas commis une faute majeure.

1756, c’est le renversement des alliances, opéré par Louis XV, faisant une alliée de l’ennemi de toujours : l’Autriche, et de la Prusse le nouveau danger.

Le sentiment du Comité de Salut Public est bien partagé :

La rupture de l’alliance est aussi nécessaire que la prise de la Bastille.

Un membre du Comité diplomatique, 1792

Pour être libres, il faut détruire la maison d’Autriche.

Custine

L’Alliance de 1756 est incompatible avec la constitution française.

Brissot

J’ai rempli mon devoir en rompant le traité de Vienne, source de tous nos maux.

Dumouriez

L’avenir, qui nous réservait les guerres de 1870, 1914/1918, 1939/1945, toutes venues d’Allemagne, ne permet pas de faire de ces révolutionnaires de grands visionnaires.

20 01 1795                     Ouverture de l’Ecole Normale, où sont appelés de toutes les parties de la République des citoyens déjà instruits dans les sciences utiles pour apprendre, sous les professeurs les plus habiles dans tous les genres, l’art d’enseigner. On compte 1 250 élèves.

La source des lumières, si pure, si abondante puisqu’elle partira des premiers hommes de la République en tout genre, s’épanchera de réservoir en réservoir, d’espace en espace dans toute la France sans rien perdre de la pureté de son cours : on aboutira ainsi à la recréation de l’entendement humain chez un peuple qui va devenir l’exemple et le modèle du monde.

Mazette ! Mais il y aura des loupés dans le recrutement : certaines communes avaient demandé des candidats sachant bien lire et passablement écrire ! Et encore des loupés dans l’orientation pédagogiques des cours, trop spécialisés… Les anciens prêtres et religieux représentaient 30 % des effectifs ! Pour des adorateurs de l’Être suprême, ça fait désordre !  L’école fermera quatre mois plus tard et ne sera rétablie qu’en 1810 par Napoléon avec l’intitulé de Pensionnat Normal et, après à nouveau une fermeture de 1822 à 1826, ne deviendra Ecole Normale Supérieure qu’en 1845.

23 01 1795                   Le général Pichegru, en s’emparant d’Amsterdam l’avant-veille, a appris qu’une flotte de 15 vaisseaux de ligne est prisonnière des glaces au Helder, à 80 km au nord. Il envoie le général de brigade Jean Guillaume de Winter, un hollandais qui servait la France depuis 1787 et qui avait reçu une formation navale, à la tête d’un détachement du 8° régiment de hussards ; chaque cavalier emporte en croupe un fantassin du 15° régiment d’infanterie légère. Les sabots des chevaux ont été munis de silencieux et les canons des navires hollandais pris dans la glace avec une certaine gîte, tirent bien au-dessus des assaillants qui prennent à l’abordage 15 navires, dont 11 gréés et armés, soit 850 canons. Il parait que Surcouf en apprenant l’affaire, fêta très joyeusement l’exploit avec tout son équipage.

17 02 1795                 Hoche et Charette signent le traité de la Jaunaye qui met officiellement fin à la guerre de Vendée. La paix ne va pas durer bien longtemps : Charette reprendra les armes le 25 juin.

24 02 1795                 Lakanal instaure les Ecoles centrales – établissements d’enseignement secondaire -, dans tous les chefs lieu de département. Bonaparte les nommera lycée le 1°mai 1802.

8 06 1795             Un enfant de dix ans meurt d’une péritonite tuberculeuse, à la prison du Temple. Le mystère qui plane sur son identité donnera du grain à moudre à tous les Historia et autres revues spécialisées pendant des siècles…

Profitant d’un moment d’inattention de ses collègues, le docteur Philippe-Jean Pelletan, prélève le cœur pour le mettre dans un flacon d’alcool éthylique qu’il dissimule dans sa bibliothèque, où il le retrouve dix ans plus tard, alcool évaporé, cœur nécrosé ; après avoir tenté de le remettre à la famille royale qui le refuse, faute de preuves, il finit à l’archevêché de Paris. Le 29 juillet 1830, l’archevêché est pillé, et il est l’enjeu d’une bagarre entre un ouvrier imprimeur et un émeutier : le vase de cristal qui le contenait se brise… six jours plus tard, l’ouvrier revient sur les lieux et retrouve le cœur … dans un tas de sable….  Récupéré par Philippe Gabriel Pelletan, le fils du docteur, il passe aux mains de Prosper Deschamps , architecte, puis, en 1895, dans les mains d’un représentant du duc de Madrid. Un détour par Venise avant d’arriver à la chapelle du château de Frohsdorf, près de Vienne. Lors de la 2° guerre mondiale, la princesse Massimo l’emporte en Italie ; ses filles le remettront en 1975 au mémorial de France à St Denis, où il se trouve désormais, dans la chapelle des Bourbons…. Il en faudrait plus à l’ADN pour devenir muet et, en avril 2000, les analyses génétiques, prouveront qu’il s’agit bien de celui du Dauphin Louis-Charles, fils de Louis XVI et de Marie Antoinette, des cheveux de cette dernière ayant permis la comparaison.

18 06 1795                 Des patriotes emmenés par deux commissaires de la Sûreté générale de Dreux s’introduisent dans la chapelle sépulcrale du château d’Anet, fracturent le cercueil de Diane de Poitiers, s’emparent de son cadavre et de celui de deux petits à ses cotés – deux de ses petits enfants morts en bas âge – et les jettent sur une charrette pour basculer le tout dans la fosse commune, non sans s’être emparé de son scalp roux pour le brandir tel un trophée.

Pour expliquer sa mort, des chercheurs anglais de l’AP-HP (British Medical Journal) avanceront, fin 2009 la thèse d’un long empoisonnement aux sels d’or qu’elle aurait ingéré régulièrement comme cure de jouvence.

8 07 1795                   Des garde champêtres sont nommés dans toutes les communes rurales.

20 07 1795                 Hoche défait les émigrés venus sur des bateaux anglais et débarqués dans la presqu’île de Quiberon le 27 juin. Sur ordre de la Convention, 748 d’entre eux seront fusillés à Auray, à partir du 28 juillet.

9 08 1795              En représailles à ces fusillades, Charette fait exécuter 300 prisonniers républicains à Belleville, nord-ouest des Sables d’Olonne.

5 10 1795              Le comte d’Artois débarque sur l’île d’Yeu. Il en repartira le 18 novembre, renonçant à débarquer en Vendée où Charette l’aura vainement attendu.

Les royalistes font marcher sur la Convention les sections de la Garde nationale qui leurs sont favorables : ils sont écrasés près de l’église St Roch par les canons de Bonaparte et de Barras.

28 11 1795                 Les traitements des fonctionnaires sont multipliés par 30.

12 1795                      Bonaparte vient de passer sa première nuit d’amour avec Marie-Josèphe Rose Tascher de la Pagerie, veuve Beauharnais, comptant parmi ses nombreux amants Barras… trop compliqué ce nom, pour un amoureux de la simplicité : il la rebaptisera Joséphine. Depuis la mort de Robespierre, elle avait été de toutes les fêtes qui marquèrent le Directoire, collectionnant les aventures. Napoléon ne sera pas sa dernière. Elle ne l’aimait pas, mais l’estimait ; pour lui c’était tout le contraire… rarement couple aura été plus mal assorti.

Je me réveille plein de toi. Ton portrait et le souvenir de l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur !

1795                           Les loups arrivent dans la banlieue de Paris,

Nicolas Appert, confiseur et grossiste en épices à Paris, découvre le principe de la stérilisation et réalise ses premières conserves de viandes, de fruits et de légumes… Les paysans vont pouvoir commercialiser tout ce qu’ils ne peuvent pas écouler sur le marché des produits frais. Les consommateurs vont peu à peu s’affranchir des contraintes saisonnières. D’où la formation de grands marchés à l’échelle nationale ou même internationale.

Dans un premier temps, les gourmets apprécient… il va voir du coté de la marine, où les équipages souffrent de problèmes chroniques de malnutrition… les états majors se montrent enthousiastes, mais les décideurs font la fine bouche devant le prix trop élevé… et la fragilité de l’emballage… en verre au début – la boite en fer blanc n’arrivera qu’en 1815 -. Les organismes de tutelle de l’industrie lui fournissent une garantie et une subvention en 1809… mais il refuse délibérément de déposer un brevet. En 1810 est publié L’art de conserver pendant plusieurs années toutes les substances animales et végétales, où tout le procédé est minutieusement décrit : l’ouvrage rencontre un grand succès, est traduit en anglais, allemand, suédois… mais la conserve elle-même va rester une curiosité et Nicolas Appert mourra dans la plus grand dénuement en 1841.

Le succès ne viendra qu’à partir de la seconde moitié du XIX° siècle : en France, ce seront les sardines, en Allemagne, l’asperge et le petit pois, en Italie la tomate, en Suisse et en Angleterre, le lait, aux Etats Unis, le corned beef.

Pendant des siècles, la conservation des aliments s’était faite par séchage, salaison ou, dans les Andes et chez les Esquimaux, par congélation. En 1807, un scientifique anglais, Plowden, fit breveter une méthode pour conserver la viande en l’enveloppant d’une couche protectrice de sauce. Un peu plus tôt, on avait imaginé un moyen de déshydrater la soupe destinée aux bateaux. Puis vint l’élaboration de la mise en boite, dont le pionnier fut le savant français François Appert. Vers 1810, il mit au point une méthode de mise en bouteille des fruits et légumes, en soumettant la bouteille à la chaleur. Ce procédé fut d’abord utilisé par la marine de guerre française, sous Napoléon, pour tout un éventail de denrées. En 1812, en Angleterre, Brain Donkin, un ingénieur du Northumberland travaillant à l’usine sidérurgique de Dartford, pensa à appliquer la méthode d’Appert à des récipients métalliques. De cette date à 1820 environ, cette idée s’imposa dans les magasins destinés aux marins et aux explorateurs. Une boite de conserve fermée en 1818 ne fut pas ouverte avant 1938 [SIC, car il pourrait bien s’agir d’une faute de frappe et ce serait plutôt 1838] ; le rôti de veau et les légumes qu’elle contenait étaient encore bons, à part un morceau abîmé par la corrosion partielle de la boite [corrosion qui n’aurait sans doute pas été partielle, mais totale, 120 après la date de fabrication. Aujourd’hui, avec des variantes selon la denrée, une boite de conserve est donnée pour 3 ans]

Hugh Thomas         Histoire inachevée du monde Robert Laffont 1986

http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/celebrations/appert.htm

Meyer Werft commence à fabriquer des navires sur le site historique de Papenburg, une petite ville de Basse-Saxe, sur le fleuve Ems. En 2014, c’est toujours la même famille qui sera aux commandes d’une entreprise devenue l’un des quatre premiers constructeurs de paquebots au monde, avec un site historique qui n’a pas changé. Nième démembrement de la Pologne, au profit de la Prusse qui prend Varsovie, de l’Autriche qui prend Cracovie et de la Russie qui prend tout l’est du pays.  Les Anglais enlèvent Malacca aux Hollandais. Ils prendront Amboine l’année suivante. L’Anglais Mungo Park, envoyé par l’Association Africaine de Londres créée en 1788, part dans le sud Sahara : il doit chercher à savoir si le fleuve Niger est un affluent du Nil. Séjournant dans un premier temps longuement à Ségou, remontant à Bamako : il rapportera des tracés du cours de la Gambie, du Sénégal et de l’orientation du Niger. Fait prisonnier des Arabes, il parvient à s’échapper et peut rentrer en Angleterre.

La tradition arabe d’Afrique du Nord désigne ces arabes bandits de grand chemin du nom de Béni Kelboun, terme que reprendront les Algériens après l’indépendance en 1962 pour désigner les opportunistes sans scrupules qui institueront l’encanaillement en dogme :

Génétiquement néfastes, les Béni Kelboun disposent de leur propre trinité : ils mentent par nature, trichent par principe et nuisent par vocation.

Yasmina Khadra        Qu’attendent les singes Julliard 2014

Cette Afrique est, géologiquement, la plus vieille. Entouré d’une étroite plaine côtière récente se dresse un socle pré-cambrien, émergeant en larges plaques d’une couverture d’alluvions presque toujours très anciennes, en immenses plateaux monotones, frangés de reliefs usés. On ne rencontre de montagnes vives que les volcans, au bord des grandes cassures du fond du golfe de Guinée (Cameroun) et des lacs de l’Est-Africain (Kivou, Ruwenzori, Kenya, Kilimandjaro). Terre vieille, terre usée. Sols fragiles, presque toujours pauvres, dégénérés ou dégénérant en latérite stérile. Sous le voile éphémère des graminées de savane, sous la moisissure géante de la forêt équatoriale, l’Afrique noire est fauve d’oxyde de fer.

Franchie la chaîne côtière, peu d’obstacles tectoniques, hors les vieux reliefs médiocres et les quelques massifs volcaniques. Les régions naturelles, les frontières humaines et biologiques sont climatiques, déterminées par le régime et l’abondance des pluies, les lignes isohyètes découpant l’Afrique noire en tranches superposées à peu près symétriquement de part et d’autre de l’équateur : steppe sèche, brousse à épineux, savane arborée, forêt dense équatoriale. Régularité rompue cependant par la clairière du Bénin, qui troue la forêt côtière à l’ouest, par la savane boisée du plateau des Grands Lacs, contournant par l’est la forêt équatoriale, par les pâturages à brouillard des hautes montagnes, enfin, caractéristiques du massif abyssin. La carte des genres de vie recouvre presque exactement celle des climats : élevage nomade de la steppe, culture saisonnière et élevage de savane sèche, culture saisonnière seule de savane humide, culture permanente de la forêt, avec des îlots de chasse et de collecte dans la forêt et dans la steppe du Kalahari, de culture à la charrue sur le plateau abyssin.

Géographie simple et impérative, qui, presque partout, impose à l’homme des contraintes démesurées, le détermine brutalement. Dans la forêt équatoriale, où le sol pourrait le nourrir, le climat le tue, la végétation l’isole, l’immobilise. Dans les savanes ouvertes où le climat est supportable, les communications faciles, la pauvreté des sols le menace perpétuellement de famine, le contraint à un nomadisme lent, à la recherche de terre encore fertile. La poussée des forts tantôt rejette les faibles dans la forêt hostile, tantôt les force à s’accrocher aux montagnes, où il faut inventer une agriculture savante ou mourir de faim. Les États s’établissent aux débouchés des routes terrestres : pistes caravanières sahariennes menant au Maghreb musulman, pistes des colas venant de la forêt, pistes du sel, des esclaves, route des pèlerinages vers la Mecque. Presque toute l’histoire de l’Afrique noire est une histoire de migrations constantes, pas toujours achevées de nos jours.

Pierre Alexandre L’Afrique Noire et Madagascar des origines à nos jours.   1986

Allant plus loin dans l’analyse, John Iliffe, développe celle de Pierre Alexandre pour ce qui est de l’Afrique de l’Est d’avant la colonisation :

En Afrique de l’Est, les peuples d’agriculteurs isolés, surtout dans les hautes terres, résolvaient leurs querelles en se référant à des coutumes communes, ainsi ceux qui s’étaient installés là où croissait le figuier (mukuyu), et qui devinrent les Kikuyu de l’actuel Kenya. En règle générale, les pasteurs n’avaient pas, eux non plus, de dirigeants politiques, et ne reconnaissaient que l’autorité des chefs de guerre, des experts en rituel aux fonctions héréditaires, ou d’hommes d’âge vénérable faisant office de porte-parole. Dans la savane de l’Afrique orientale, l’autorité politique empruntait généralement deux voies. Dans les zones boisées, médiocrement peuplées, de la Tanzanie moderne, de nombreux petits chefs étaient les descendants des premiers colons ; leur titre, ntemi, venait d’un mot signifiant défricher en coupant. Comme les chefferies xhosa, leurs petites unités ne cessaient de se diviser chaque fois qu’un prince évincé partait coloniser de nouvelles terres dans la brousse. Sinon, la tradition pouvait dépeindre le chef comme le descendant d’un étranger, généralement un chasseur ou un pasteur : pour gouverner, il devait rester neutre dans les querelles locales, et posséder suffisamment de biens pour s’attirer une clientèle. De nombreuses traditions de ce type incarnent les interactions entre peuples de cultures différentes, sans coutumes communes et qui devaient donc s’en remettre à une autorité politique pour régler les conflits. Dans le Shambaa, ce bloc montagneux qui émerge des plaines du nord-est de la Tanzanie, des cultivateurs de langue bantoue, établis là depuis longtemps, furent menacés, au XVIIIe siècle, par des pasteurs migrants – peut-être des réfugiés kouchitiques fuyant l’expansion masai, et dont l’organisation sociale était bien plus importante que celle des petites chefferies de la région. Selon la tradition, un royaume incarnant les valeurs de la culture locale, et chargé de la défendre contre cette invasion, fut fondé par Mbegha, chasseur immigré dont les prouesses, et les alliances politiques avec les chefs locaux, convainquirent les Shambaa de faire de lui leur roi. L’histoire des Nilotes occidentaux reprend les mêmes structures, car si ceux qui, sous le nom de Padhola, s’installèrent dans une région inoccupée d’Ouganda, n’avaient pas d’autorités politiques, les Luo du Kenya, qui devaient affronter des populations bantoues et nilotiques plus anciennes, créèrent plusieurs petites chefferies. Dans une telle situation, la possession de bétail était particulièrement avantageuse, car il n’existait aucune autre forme de richesse suffisamment rare, stockable et reproductible qui permît de se gagner une clientèle politique ou d’acquérir des épouses en dehors des relations de parenté. Le bétail donnait à ses possesseurs un avantage démographique crucial.

Cette dynamique permet de comprendre l’histoire de l’autre grande région d’Afrique orientale, celle des Grands Lacs, où les pluies sont abondantes. Au cours des VII° et VIII° siècles au Rwanda, et un peu plus tard ailleurs, la poterie du premier âge du fer associée aux zones habitées par les Bantous céda brusquement la place à un style rouletté assez grossier, orné de motifs tracés dans l’argile encore molle avec des fibres végétales tordues. Des Nilotes du Soudan méridional, comme de l’est du lac Victoria, fabriquaient déjà une poterie de ce genre, et les découvertes archéologiques laissent penser qu’ils l’apportèrent au Rwanda, d’où elle se diffusa dans toute la région des Grands Lacs. Au même moment, comme dans le highveld d’Afrique australe, le pastoralisme prospéra dans les prairies, jusque-là inoccupées, qui s’étendent de l’ouest de l’Ouganda à l’est du Rwanda et du Burundi, coexistant peut-être avec de petites chefferies agricoles bantoues sur les collines bien arrosées et les rives des lacs. Toutefois, les analyses linguistiques ne trahissent aucune intrusion nilotique, tandis que les pasteurs de la région, bien qu’ils fussent différents génétiquement6, ne parlent aujourd’hui que des langues bantoues. Le processus historique qui a amené ces changements de styles de poterie reste donc obscur. Les indications qui attestent du développement dans les prairies de Bwera, à près de 100 kilomètres au nord-ouest du lac Victoria, d’une société de plus grande ampleur sont peu fiables. C’est là qu’à Ntusi, une concentration de centaines ou de milliers de gens pratiqua à la fois l’agriculture et l’élevage, du XIe au XIVe ou XVe siècle, soit à peu près à l’époque pendant laquelle les dépôts salins de Kibiro, 100 kilomètres plus loin, sur le lac Albert, furent, pour la première fois, l’objet d’une exploitation systématique. Les deux sites ont livré de la poterie  roulettée, et Ntusi des perles de verre et de coquillage qui sont peut-être – mais la question est discutée – les plus anciens témoignages de contacts entre la région des Grands Lacs et la côte de l’océan Indien. A quelques kilomètres de là, les énormes terrassements de Bigo, la plaine défendue, entouraient, entre le XIIIe et le XVIe siècle, plus de 300 hectares de pâturages.

Ntusi, Kibiro et Bigo suggèrent que l’apparition d’un pastoralisme extensif a rendu l’économie plus complexe. Ces trois villes prospérèrent au moment où des pasteurs et des cultivateurs nilotiques, apparentés aux Luo du Kenya et venus du nord, pénétrèrent dans la région des Grands Lacs. Et les trois sites furent abandonnés à une période, autour du XVIe siècle, où un clan de Nilotiques occidentaux, les Bito, prit la tête d’un royaume appelé le Bunyoro, dans les pâturages de l’ouest de l’Ouganda, qui cherchait à maintenir l’équilibre entre pasteurs et cultivateurs. On ne sait trop si ce fut vraiment l’immense royaume que décrit la tradition, mais des guerres de succession éclataient à chaque génération, et le pouvoir central demeura sans doute faible jusqu’au XVIIIe siècle, quand une classe dominante, composée des Bito, de pasteurs et de cultivateurs éminents, se mit à prélever un tribut sur le reste de la population. Voilà peut-être ce qui provoqua une fragmentation politique : à la fin de ce siècle en effet, plusieurs provinces firent sécession.

De tous les voisins du Bunyoro, le plus remuant était le Buganda, situé sur le rivage nord-est du lac Victoria : des pluies abondantes permettaient de cultiver la banane, et donc de faire vivre une population relativement dense, mais des maladies affectant le bétail empêchaient le développement du pastoralisme. Selon les traditions du Bunyoro le frère cadet de son premier roi avait fondé le Buganda ; toutefois, les coutumes propres de ce pays, et les témoignages linguistiques, font penser que l’essentiel fut l’œuvre des Bantous. C’est au cours des XVe et XVIe siècles qu’il apparaît confusément pour la première fois, sous la forme d’une simple confédération de clans à filiation patrilinéaire, établie sur les bords du lac, à moins de 50 kilomètres de l’actuelle Kampala ; un roi (kabaka) la dirigeait qui, en l’absence de clan royal, s’appuyait sur la parenté de sa mère, et sur la suzeraineté assez lâche qu’il exerçait sur tous les autres clans. L’histoire ultérieure du Buganda fut dominée par son expansion territoriale, aux dépens surtout du Bunyoro. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, cette expansion se traduisit par la création d’un royaume à la culture très homogène, qui s’étendait sur près de 250 kilomètres autour du lac, et jusqu’à 100 kilomètres à l’intérieur des terres. Les kabakas prélevaient butin et tribut sur les provinces conquises, et chargeaient leurs représentants de les gouverner ; ces fonctionnaires officiellement nommés rivalisaient ainsi avec les chefs de clans héréditaires. Au même moment, des hommes du clan ganda, installés sur des terres conquises, rompirent la solidarité territoriale clanique et fondèrent une société de plus en plus individualiste. Les anciennes fonctions politiques furent peu à peu soustraites au contrôle des clans, et la maisonnée royale devint une administration. Pour finir, la plupart des chefs de village furent des étrangers nommés par le pouvoir, bien que les provinces centrales, les plus anciennes, aient conservé une véritable jungle de juridictions privées sur lesquelles le kabaka n’avait qu’un pouvoir limité. L’organisation sociale était, en son principe, de type militaire : le chef était un guerrier, et tout homme libre pouvait choisir celui qu’il servirait, en échange de sa protection et de terres à cultiver, d’où la formation de chaînes de fidélité rivales, assez semblables à celles qui existaient en Ethiopie. Le système politique, lui aussi, était ouvert, compétitif, et s’organisait autour du trône, qui à la fin du XVIIIe siècle cessa d’être transmis de frère à frère, généralement à l’issue d’une guerre de succession, pour devenir l’héritage d’un jeune prince désigné par son père et par les principaux chefs, tandis que ses rivaux étaient exécutés. La cour redistribuait par ailleurs les produits reçus en tribut des provinces. Les conquêtes territoriales transformèrent ainsi une société clanique en État militarisé, aux fonctions patrimoniales.

C’est également au XVIIIe siècle que prit forme l’autre grand royaume de la région des Grands Lacs, le Rwanda. Des collines cultivées y côtoyaient des vallées peuplées de pasteurs : les interactions entre les deux modes de vie furent donc particulièrement intenses. Les traditions locales affirment que les chefs des cultivateurs hutu, de langue bantoue, furent d’abord les maîtres des collines tans lesquelles les pasteurs tutsi s’infiltrèrent. A la fin du XIV° siècle, existait peut-être également une petite chefferie pastorale dans les pâturages entourant le lac Mohazi. Au début du XVIIe, le Rwanda fut conquis par un de ses voisins, le Karagwe, sans doute dominé par des membres du clan hinda, qui créèrent de nombreuses dynasties dans la région située au sud du Bunyoro. Les souverains du Rwanda n’étaient donc pas tutsi. A dire vrai, à mesure qu’ils consolidaient leur mainmise sur les pâtures et les chefferies hutu avoisinantes, au XVIIe siècle, ils leur empruntèrent nombre de rituels, en particulier celui d’inhumer les rois en plaçant deux enclumes sous la tête du défunt. Une fusion plus étroite de la monarchie et des pasteurs provoqua la création d’une classe dominante, qui s’accompagna au XVIIIe siècle d’une militarisation et d’une expansion croissantes de l’Etat. Les traditions de cette période laissent penser que la société était violente, dominée par des armées tutsi, et agressive envers ses voisins ; mais c’était encore un petit royaume, la plus grosse part de son futur territoire étant occupée par des chefferies hutu et tutsi indépendantes, ou par des peuples sans État.

Le royaume voisin du Burundi apparut lui aussi aux XVIIe et XVIIIe siècles. Là encore, des pasteurs tutsi avaient infiltré les vallées, et créé de petites chefferies autour du domaine des souverains hutu, qui vers 1700 étaient parvenus à un certain degré de consolidation dans les hautes terres, cœur de la région. C’est à ce moment qu’ils furent soumis par des immigrants venus de l’est. Prétendant avoir des ancêtres hutu, ces derniers absorbèrent les nombreuses petites chefferies au sein d’un royaume qui incorporait les deux cultures, tout en assurant la prédominance aux Tutsi, seuls possesseurs de bétail. A la fin du XVIIIe siècle, toutefois, le Burundi ne contrôlait que la moitié de son futur territoire.

Les origines des Hinda qui conquirent le Rwanda demeurent obscures ; comme l’affirment les traditions Bunyoro, il se peut qu’ils aient fait partie d’un clan pasteurs ayant abandonné les pâturages du Bunyo quand les Bito en prirent le contrôle. Battant en retraite vers le sud, ils créèrent un royaume à Karagwe, dans les prairies du nord-ouest de la Tanzanie, puis établirent d’autres dynasties, au Buhaya, sur le rivage ouest du Victoria, et dans l’Ankolé, au nord. Leurs traditions simplifient les processus à l’issue desquels les souverains hinda établirent leur suprématie sur les pasteurs conme sur les agriculteurs, encouragèrent une réciprocité en eux, leur imposèrent un tribut, nommèrent des responsables administratifs, remplacèrent les vendettas par une justice royale, et étouffèrent la résistance des prêtres et des médiums de la religion autochtone, liée au vieux pouvoir bantou et au travail du fer – on le fondait déjà, deux millénaires plus tôt, à Katuruka, où au XVIIe siècle un roi hinda fit bâtir son palais. La royauté, dans la région d Grands  Lacs, connut son  expansion  maximale au XVIIIe siècle, quand une dynastie tutsi supplanta les souverains luba arrivés récemment d’Ufipa, à l’est du lac Tanganyika. Les deux grands courants de l’innovation politique d’Afrique orientale s’étaient enfin rencontrés.

La colonisation de la terre fut un processus historique encore plus important à l’est et au sud de l’Afrique qu’à l’ouest. Elle avait commencé plus tard, essentiellement grâce à l’expansion bantoue, et se déroula dans un environnement marqué par de fortes différences d’altitude, d’où la juxtaposition très contrastée de terrains arides et bien arrosés. Il en résulta une distribution de population exceptionnellement inégale, des îlots de culture intensive étaient isolés au sein d’immenses pâturages, ou de terres boisées faiblement peuplées.

La plus grande concentration de population se trouvait dans la région des Grands Lacs, où les systèmes agricoles reposant sur l’igname et le sorgho, antérieurs à l’ère chrétienne, se virent en partie supplantés par l’arrivée de la banane, peut-être à la fin du Ier millénaire après I C. Une bananeraie pouvait durer une cinquantaine d’années, et permettre à une femme de produire de quoi nourrir trois ou quatre hommes. Mais il fallait d’abord la créer : au Buhaya, un cinquième des terres était consacré à la culture de bananes, et on en accroissait délibérément la fertilité en y déposant de l’herbe et du fumier venus des terres consacrées à l’élevage. Les traditions rapportent également que des chefs faisaient transporter de la terre pour recouvrir le manteau de latérite stérile sur lequel ils bâtissaient leurs palais. Plus à l’est, la banane donna aussi son nom à des affleurements montagneux dominant les plaines, et densément peuplés : Shambaa (là où la banane prospère), ou Mndeny (dans les bananeraies) ; c’est ainsi que le peuple des Moshi, sur le Kilimandjaro, appelait sa terre natale. Plus au sud, les cultivateurs se regroupaient autour des lacs, dans les vallées fluviales, ou sur les côtes bien arrosées du sud-est de l’Afrique, cherchant des endroits où, comme à Grand Zimbabwe, ils pourraient exploiter plusieurs environnements différents sur une superficie réduite. L’outillage demeurait grossier – les Xhosa cultivaient la terre avec des instruments de bois, les houes de fer étaient souvent aussi petites que précieuses -, aussi la survie dépendait-elle de l’habileté manuelle. On a écrit à propos du Shambaa En occupant une zone écologique unique, en en comprenant la complexité de façon exhaustive, à la différence du paysan occidental, en usant d’un langage riche et subtil abondant en termes relatifs à l’écologie locale, en cultivant de nombreux produits auxquels l’environnement était tout particulièrement adapté, le cultivateur cherchait à vaincre la famine, à tromper la mort.

Les premiers Européens à explorer le Rwanda notèrent le prestige conféré aux compétences agricoles – une mère donnait à son bébé, quand il pleurait, une houe miniature avec laquelle jouer -, ainsi que l’existence de techniques souvent supérieures à celles des paysans d’Europe centrale, en particulier le recours au fumier, aux culture, en terrasses et à l’irrigation artificielle. C’est ainsi qu‘au Kilimandjaro et dans le Shambaa, les ruisseaux de montagne étaient détournés par des canaux empruntant des aqueducs de bois pour arroser les bananeraies. Les ruisseaux qui coulaient dans les escarpements en bordure de la vallée du Rift étaient dirigés vers les champs en contre bas, en particulier à Engaruka où, du XVe au XIXe siècle, un réseau de canaux très élaboré permit d’irriguer plus de vingt kilomètres carrés. Ne pouvant contrôler les puissantes inondations du Zambèze, les Lozi préférèrent s’y adapter : ils installèrent leurs villages sur des collines artificielles situées au-dessus du niveau inférieur des eaux, se repliant en bordure de la vallée quand celles-ci atteignaient leur niveau maximal, avant de revenir cultiver les terres couvertes de limon qu’elles laissaient derrière elles. Au XVIIIe siècle, leurs voisins du sud, les Bayei et les Hambushuku, guidés par un pêcheur et chasseur d’hippopotames légendaire nommé Haukuzi, créèrent un système semblable dans l’environnement exceptionnel de la rivière Okavango, qui drainait leurs marais. Le sorgho et le millet étaient les principales récoltes de l’agriculture des basses terres ; à la fin de cette période vinrent s’y ajouter le maïs, le manioc, les haricots et les patates douces, d’origine américaine, importés par l’intermédiaire des Portugais. Le maïs arriva au cours du XVIIe siècle, chez les peuples de langue nguni du sud-est de l’Afrique, et fut abondamment cultivé dans le royaume du Kazembe au XVIIIe, en même temps que le manioc apporté de chez eux par ses sujets lunda. Ces nouvelles récoltes transformèrent nombre de systèmes agricoles et cela, à l’instar de la banane, favorisa sans doute autant la croissance démographique que les bouleversements sociaux. C’est ainsi qu’au Burundi, à partir du XVIIIe siècle, le haricot nain, le maïs et la patate douce, cultivés sur les exploitations familiales, généralement par les femmes, reléguèrent peu à peu le sorgho et le millet à de simples activités communautaires rituelles ou à la fabrication de bière.

Ceux qui pratiquaient l’agriculture intensive ne colonisaient la terre que graduellement, la défrichant vers les hauteurs dans les forêts, ou vers le bas en direction des plaines. Inversement, dans les prairies et les terres sèches et boisées, cultivateurs et pasteurs, sans doute moins nombreux, étaient extrêmement mobiles. Ils défrichaient souvent la brousse en l’incendiant – les marins portugais surnommèrent le Natal actuel le pays des feux -, et plantaient du millet au milieu des cendres, ou faisaient paître leurs troupeaux dans l’herbe qui y repoussait ensuite. Ce sont eux qui réduisirent l’épaisse forêt de l’Afrique du centre et de l’Est d’abord à de simples terres boisées, puis, dans certaines régions, à une steppe cultivée dépourvue d’arbres, admirablement adaptée à l’élevage du bétail. Des zones très vastes demeuraient presque vides, souvent faute d’approvisionnement en eau. En 1616, un voyageur portugais parcourut à pied, en onze jours, la distance séparant Kilwa, sur la côte tanzanienne de Tête, sur le Zambèze : au cours de son trajet, il ne traversa qu’un seul village. Des espaces vides comparable séparaient le Maravi du royaume de Kazembe, et isolaient généralement chaque regroupement de population des voisins. Henry Morton Stanley écrivait en 1871 : Si l’on devait voyager en ballon… on verrait une grande forêt unique, interrompue de-ci de-là par les petites clairières entourant les villages. La brousse était le domaine des animaux sauvages, de la mouche tsé-tsé et du trypanosome fatal au bétail, des révoltés, des fugitifs et des bandits. A 45 kilomètres à l’est du centre du Buganda, la forêt de Mabira en abrita pendant des siècles, tandis que la région des Grands Lacs était parsemée de marais fréquentés par le gibier et les esprits.

La mobilité humaine était essentielle dans ce monde vide, le mode prédominant de communication sociale et culturelle, le moyen par lequel le savoir passait d’un côté à l’autre du continent, les idées d’une communauté à l’autre. Ce pouvait être le bref déplacement calculé du cultivateur en quête d’une terre pour la prochaine récolte : de telles décisions, répétées des milliers de fois formaient au fil du temps un mouvement de population que les traditions, plus tard, interpréteraient comme une migration. Ce pouvait être la transhumance saisonnière du pasteur, pénétrant peu à peu sur des terres nouvelles. Ce pouvaient être les hommes, nouvellement initiés, d’une chefferie xhosa, accompagnant un prince de leur génération pour défricher un territoire, obéissant à la loi qui voulait qu’aucun homme ne demeure sur le foyer de son père défunt. Mais les motifs pouvaient être plus pressants : échapper à une famine, ou à une accusation de sorcellerie. Et il y avait toujours la séduction exercée par la terre vide et riche en gibier :

Dans tous leurs examens ils ne virent pas de traces de pas – même pas celles d’un seul homme. De surcroît, ils ne découvrirent aucun autre signe – ne serait-ce qu’un seul arbre coupé par un homme. Ils comprirent donc que la région était inhabitée, et qu’elle n’appartenait qu’à Dieu. Oh, comme ils furent heureux : Maintenant, dirent-ils, nous nous sommes trouvé un pays, et nous le gouvernerons nous-mêmes.

Les traditions font rarement état d’une colonisation planifiée par un souverain, bien qu’elle ait peut-être été implicite quand les paysans ganda suivaient un chef victorieux sur des terres conquises, et que les traditions familiales des régions qui bordent le Rwanda évoquent des ancêtres envoyés comme colons par les rois. Certains pionniers se déplaçaient et s’installaient dans un cadre clanique, comme les Luo qui colonisèrent les rivages orientaux du lac Victoria, mais même là, toute l’opération fut diversifiée, irrégulière et non organisée… Nous voyons des héros locaux… qui se comportent en chefs ou en rois.

La tradition présente généralement le pionnier comme un individualiste, souvent un chasseur – car lui seul osait pénétrer sur une terre nouvelle -, doté de l’aura de violence, de sauvagerie et de sorcellerie qui entoure Chibinda Ilunga, Mbegha et Haukuzi, les vrais héros des légendes africaines. Chiti Muluba, le fondateur supposé des Bemba, vint du pays luba en portant dans ses cheveux des graines de millet et de sorgho. Il entreprit ensuite de maîtriser la nature :

Les nouveaux venus [à Busopa, sur le rivage nord du lac Victoria] devaient tailler des clairières dans la forêt afin de pouvoir commencer à planter. La brousse devait être coupée et brûlée afin de détruire l’habitat des mouches et des petits animaux. C’était une tâche difficile. Les premiers fruits de la culture ne procureraient pas la sécurité recherchée. Pas plus que les seconds ou les troisièmes. Les premières années de laborieuse pénurie ne permettaient pas de se trouver d’épouse, pour soi ou pour ses fils, ni d’attirer des partisans, d’engager des domestiques, car au début il y aurait peu de surplus réalisables… Bien que difficiles, ces années d’existence pouvaient donner réalité à l’idéal traditionnel : utiliser sa propre force de travail pour défricher des terres, et par là établir en quelques générations des droits, à la fois sur la terre et au statut élevé que sa possession accordait.

On pense que pour défricher l’hectare permettant de faire vivre une famille dans les hautes forêts qui devinrent le pays des Kikuyu, il fallait jusqu’à 150 journées de travail. Dans cette région, les pionniers étaient généralement des hommes jeunes, formant un mbari, groupe de colonisation, qui occupait une crête, défrichait la forêt, puis se partageait la terre, devenue propriété héréditaire légitimée par l’effort accompli. D’autres zones frontières étaient peuplées de pionniers d’origines diverses, aux institutions sociales fluides, unis seulement par leur tâche commune, l’amitié, le mariage, le pouvoir des big men, et un sentiment de propriété collective qui excluait lei migrants ultérieurs : chez les Kikuyu, les nouveaux venus demeuraient des ahoi, soumis aux décisions du conseil du mbari, tout en ne pouvant pas en être membres.

Comme en Afrique occidentale, les travaux du cultivateur et du pasteur visaient à écarter le risque de famine. La faim prenait bien des formes. Il y avait la disette saisonnière – les Kimbu des zones boisées de l’ouest de la Tanzanie nommaient les trois mois précédant les récoltes celui qui cherche de la farine, celui qui racle et celui qui est accablé de lourdeur. Il y avait les mauvaises récoltes, qui pouvaient se produire tous les cinq ou dix ans, provoquant des dégâts proportionnels à l’isolement de la région. Il y avait la grande famine qui tue, en fonction de laquelle les peuples des régions arides pourraient dater leur histoire. Et il y avait la catastrophe s’étendant sur plusieurs années, qui selon les traditions du nord de l’Ouganda, ou de l’Angola, se produisait en gros une fois dans une vie d’homme. Le désastre pouvait être provoqué par des nuages de criquets, qui entraînèrent une famine en 1589 sur la côte mozambicaine, ou celle que les colons hollandais affrontèrent, à peine débarqués à Table Bay, en 1652. Mais la sécheresse en serait la cause principale. Le climat de l’Afrique orientale se montra beaucoup moins humide après l’an mille, avec de longues périodes d’aridité qu’indiquent la faiblesse des crues du Nil. La zone qui, en Afrique du Sud et aux environs, est marquée par des pluies d’été, pourrait bien avoir été plus sèche pendant les quelques siècles qui ont suivi l’an 900 après J.-C, mais les études dendrochronologiques montrent que son climat est dominé, depuis le XIVe siècle au moins, par des cycles de sécheresse et d’humidité durant en gros dix-huit ans, et qu’on peut corréler, pour le XVIIIe siècle, à ce que rapportent les traditions orales sur la famine. La peur de la disette était naturellement plus forte dans la savane : les Tswana se saluaient en disant Que manges-tu ? Mais elle touchait même ceux qui vivaient dans des régions à fortes pluies. Le Buganda avait une déesse de la sécheresse, Nagawonyi, et le Rwanda, comme le Burundi, connaissaient bien des famines. On veillait à prendre certaines précautions pour en minimiser le risque : exploitation d’environnements multiples, récoltes diversifiées et résistant à la sécheresse, hybridation, entrepôts à grains, bétail servant de réserve en cas de disette, entretien de relations sociales qu’on mobilisait à l’occasion d’une crise. Si néanmoins les récoltes étaient mauvaises, les gens allaient cueillir des produits sauvages – les San, experts en ce domaine, souffraient rarement de la famine – et recouraient aux échanges, à l’aide mutuelle, vendaient leurs biens, migraient, ou se tournaient vers les chefs. La famine qui tue se produisait quand ceux-ci repoussaient leur clientèle – les prazeros n’affranchissaient leur, esclaves qu’en cas de famine – ; les liens familiaux se dissolvaient, et les humains devenaient des animaux. Pourtant, les talents de survie étaient très développés, et les produits sauvages suffisamment répandus pour des populations réduites. La mortalité devait donc être à son plus haut niveau quand la violence venait s’ajouter à la faim. Comme le dit un proverbe somali : Guerre et sécheresse, paix et lait.

John Iliffe     Les Africains                                               Flammarion 2016

_______________________________

[1] Il s’agit de la quatrième branche des Orléans, celle qui commence avec Philippe I°, frère de Louis XIV, † 1701, dont le fils fût régent à la mort de Louis XIV, dont le petit-fils fût ce Philippe Egalité, lui-même père de Louis Philippe, dernier roi des Français.

[2] Une chanson n’a pas pour fonction de décrire fidèlement la réalité… certes, mais dans le cas présent, il est intéressant de préciser que Louis XVI ne disait pas mon peuple, mais mes peuples, soulignant ainsi combien il avait conscience de la grande diversité de la France.


Poster un commentaire

Nom: 
Email: 
URL: 
Commentaires: