18 mai 1804 à novembre 1805. L’empire. Haïti. Trafalgar. 13916
Publié par (l.peltier) le 26 octobre 2008 En savoir plus

18 05 1804                 Proclamation de l’Empire.

Régler les titres que doivent avoir les sénateurs et les grands dignitaires de l’Empire. Appeler les grands dignitaires Grandeurs, les sénateurs Excellence. Le Sénat, en corps, s’appellera Sénat Conservateur. En particulier, on dira Monsieur, ainsi qu’aux ministres. Tout ce qui peut contribuer au bien de la patrie est essentiellement lié à mon bonheur. J’accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la nation. Je soumets à la sanction du Peuple la loi de l’hérédité. J’espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle environnera ma famille. Les membres du Sénat, du Conseil d’État et du Tribunat, les présidents et questeurs du corps législatif, et le premier président du Tribunal de cassation, prêteront serment entre les mains de l’Empereur.

20 05 1804                 J’entends exclure pour le moment de ma succession politique deux de mes frères : l’un parce qu’il a fait, malgré tout son esprit, un mariage de carnaval ; l’autre, parce qu’il s’est permis d’épouser, sans mon consentement, une Américaine. Je leurs rendrai leurs droits s’ils renoncent à leurs femmes.

Napoléon.                  Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

2 07 1804                   Malmaison

Tout ceci durera autant que moi ; mais, après moi, mon fils s’estimera heureux, peut-être, s’il a quarante mille francs de rente.

Au vice-amiral Latouche Tréville                Par le retour de mon courrier, faites-moi connaître le jour où il vous sera possible, abstraction faite du temps de lever l’ancre. Faites-moi aussi connaître ce que fait l’ennemi, où se tient Nelson. Méditez sur la grande entreprise que vous allez exécuter, et, avant que je signe vos ordres définitifs, faites-moi connaître la manière que vous pensez la plus avantageuse de les exécuter.

Entre Étaples, Boulogne, Wimereux et Ambleteuse, nous avons 1 800 chaloupes canonnières, bateaux canonniers, péniches, portant 120 000 hommes et 10 000 chevaux. Que nous soyons maîtres du détroit six heures, et nous serons maîtres du monde ! Si vous trompez Nelson, il ira en Sicile, ou en Égypte, ou au Ferrol [port du nord-ouest de l’Espagne, au nord-est de La Corogne.ndlr].

Il paraîtrait donc meilleur de passer très au large, d’arriver devant Rochefort, ce qui vous ferait une escadre de seize vaisseaux et de onze frégates, et alors, sans mouiller, sans perdre un seul instant, soit en doublant l’Irlande très au large, soit en exécutant le premier projet, arriver devant Boulogne. Notre escadre de Brest, forte de vingt-trois vaisseaux, aura à son bord une armée et sera tous les jours à la voile, de manière que Cornwallis sera obligé de serrer la côte de Bretagne pour tâcher de s’opposer à sa sortie. Du reste, pour fixer mes idées sur cette opération, qui a des chances, mais dont la réussite offre des résultats si immenses, j’attends le projet que vous m’avez annoncé.

Napoléon.    Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux.  Gallimard 1930

11 07 1804                 Aaron Burr, vice-président des États-Unis [4 ans plus tôt, il a eu aux primaires le même nombre de voix que Jefferson] tue en duel Alexander Hamilton, homme politique de premier plan, qui a été secrétaire du Trésor de 1789 à 1795. Il va quitter la vice présidence mais ne sera pas vraiment inquiété.

27 09 1804                 Au maréchal Berthier.           Mon cousin, l’expédition d’Irlande est résolue. Vous aurez à cet effet une conférence avec le maréchal Augereau. Il y a à Brest des moyens d’embarquement pour 180 000 hommes. Le général Marmont, de son coté, est prêt avec 25 000 hommes. Il tâchera de débarquer en Irlande, et sera sous les ordres du maréchal Augereau. La grande armée de Boulogne sera, pendant le même temps, embarquée et fera tout ce qui est possible pour pénétrer dans le comté de Kent. La marine fait espérer qu’elle sera prête au 22 octobre.

2 10 1804                   Mayence         À Berthier      Au moment d’une déclaration de guerre, il y a tant de choses à faire, qu’il est de sagesse de s’y prendre, à l’avance, quelques années.

Napoléon.   Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux.    Gallimard 1930

Pour envahir l’Angleterre, Napoléon a besoin que la Manche, sur l’axe Douvres-Boulogne, soit, l’espace de quelques jours, une eau vierge de toute menace anglaise : pour cela, il lui faut concentrer l’ensemble de la flotte française sur ce passage pour sécuriser les lieux le temps de faire passer son armée en Angleterre. L’ensemble de la flotte française, ce sont les escadres de Méditerranée, basée à Toulon, commandée par Villeneuve, mais soumise au blocus anglais, et l’escadre de l’Atlantique, basée à Brest et Rochefort, commandée par Ganteaume, elle aussi immobilisée par le blocus anglais. Elles doivent être grossies des forces espagnoles, alors alliées. Tout ce monde devait se regrouper en Martinique, puis y attirer les Anglais, puis revenir vers l’Europe où elles avaient pour triple tâche de fomenter une rébellion en Irlande, anéantir les patrouilles anglaises dans la Manche et assurer la sécurité du transport maritime des troupes françaises. Cette opération réussie, il sera le maître du monde.

Pierre Charles Silvestre de Villeneuve, s’est engagé dans la marine à 16 ans et a participé à la guerre d’indépendance des États-Unis. Ses origines nobles ne l’ont pas empêché de prendre fait et cause pour la Révolution. Rescapé de la défaite de Trafalgar, il succède à la tête de la flotte du Levant à l’amiral Latouche-Tréville, victime d’une crise cardiaque.

L’exécution du plan de Napoléon ne se fera pas au-delà de Gibraltar : Villeneuve quitte Toulon le 29 mars 1805, avec 11 vaisseaux de ligne, six frégates et deux bricks. Il réussit à déjouer la surveillance de la flotte anglaise de Nelson, et franchit Gibraltar le 8 avril. Ayant réussi à repousser l’escadre anglaise stationnée au large de Cadix, il est rejoint par six navires de guerre espagnols. Ces forces navales font voile vers les Caraïbes et mouillent dans les eaux martiniquaises le 12 mai suivant. Nelson, retardé par des vents contraires, ne pourra appareiller avant le 7 mai. La flotte britannique, forte de dix navires, atteindra Antigua le 4 juin.

Villeneuve attend en vain l’arrivée de l’amiral Ganteaume, commandant la flotte de Brest, qui n’a pas réussi pas à forcer le blocus anglais. Ses officiers lui suggèrent d’attaquer les colonies britanniques : il s’y refuse. Le 4 juin, il quitte La Martinique. Le 7,  il capture un navire de commerce britannique qui lui apprend l’arrivée de Nelson à Antigua. Le 11 juin, sans avoir inquiété Nelson, il fait voile vers l’Europe.

Villeneuve a reçu mission d’assurer la protection de l’armée française lors de son passage de la Manche, et il ne peut s’empêcher de jouer les corsaires ! qu’on en juge :

  • Il croise un convoi britannique qui représentait une prise de 5 millions de francs. Villeneuve donna le signal de la poursuite et s’empare de tous les navires du convoi à l’exception d’un navire escorte.
  • Le 30 juin, il capture et brûle un corsaire anglais de 14 canons.
  • Le 3 juillet, la flotte reprend le galion espagnol Matilda, chargé d’un trésor estimé à 15 millions de francs, au corsaire anglais Mars de Liverpool, qui remorquait la Matilda vers l’Angleterre. Le navire corsaire fut incendié et la Matilda prise en charge par la frégate française La Sirène.

La flotte faisait voile vers l’Europe lorsque, le 9 juillet, le navire français L’Indomptable démâta au cours d’une tempête, endommageant  quelque peu le reste de la flotte. L’amiral espagnol Gravina, qui en était à sa onzième traversée de l’Atlantique, trouva le retour particulièrement éprouvant. C’est avec des équipages épuisés par un rationnement sévère que la flotte arriva en vue du Cap Finisterre espagnol le 22 juillet.

La nouvelle du retour de la flotte française avait été communiquée au vice-amiral Calder le 19 juillet : il assurait le blocus de Rochefort et de Ferrol. Il reçoit ordre d’appareiller vers le cap Finisterre pour intercepter les navires de Villeneveuve. Les deux flottes sont en vue le 22 juillet.

Un épais brouillard rendit confuse la bataille dite des Quinze Vingt [quinze navires anglais contre vingt franco-espagnols] : les coups étaient tirés en aveugle : anglais comme français et espagnols eurent des dommages. Dans la flotte franco-espagnole seul l’amiral espagnol Gravina manœuvra habilement, sans être suivi. Le lendemain, les deux flottes, distantes de 15 nautiques, continuèrent à s’éloigner l’une de l’autre, Calder avec ses prises cap au nord-est pour reprendre le blocus de Rochefort, et  Villeneuve cap sur Vigo pour y panser ses plaies. La bataille se soldait par un échec du côté français : inférieurs en nombre, les Anglais étaient parvenus à capturer deux navires espagnols. Du côté britannique, les pertes s’élevaient à 39 morts et 159 blessés. Du côté des forces alliées, le nombre de morts et de blessés s’élevait à 476. Pire, Villeneuve avait failli à deux de ses missions : amener des troupes en Irlande et protéger dans la Manche les soldats qui patientaient inutilement au camp de Boulogne, de pouvoir traverser the Channel.

À Vigo, il reçoit ordre de Napoléon de se rendre séance tenante à Brest puis Boulogne et apprend qu’une escadre française, forte de 5 vaisseaux et 3 frégates, sous le commandement de Zacharie Allemand se dirige à l’entrée du golfe de Gascogne pour se joindre à lui.

Cette escadre, partie de Rochefort le 17 juillet, se dirige vers un premier point de rendez-vous situé au large du Ferrol et y croise effectivement du 29 juillet au 3 août. Ne voyant pas arriver l’escadre de Villeneuve qui, il l’ignore, vient d’affronter Calder et s’est repliée sur Vigo, Allemand finit par se diriger vers le sud de la Bretagne, Penmarch, second lieu prévu de rendez-vous, et y croise du 6 au 11 août. Pendant ce temps, Villeneuve tente aussi d’établir le contact. Il détache une frégate, la Didon, à la recherche d’Allemand. Mais elle est capturée par la frégate anglaise Phénix. Le 13 août, Villeneuve quitte enfin La Corogne cap sur Brest, où il doit faire une jonction avec l’escadre de Ganteaume, tandis qu’Allemand, lui, redescend vers l’Espagne, toujours à la recherche de Villeneuve. Le 14 août, les journaux de bord des deux flottes permettent de conclure qu’elles se sont aperçues ; mais pensant être tombé sur une flotte anglaise très supérieure en nombre, Allemand se dérobe habilement ! Villeneuve ne cherche pas à reconnaître cette flotte, car les anglais ont réussi à lui faire croire qu’une de leurs escadres, forte de plus de 20 vaisseaux, descendait vers Vigo ! Il est vraisemblable que Villeneuve ait cru ces rumeurs, car au lieu de suivre les ordres de l’Empereur, il s’échappe vers Cadix où il arrive le 21 août.

L’amirauté et l’opinion publique britanniques, malgré la domination anglaise,  en voulurent à Calder qui fut dégradé, passa en cour martiale et fut réprimandé pour ne pas avoir cherché à reprendre le combat les 23 et 24 juillet. Il n’obtint plus aucun commandement dans la Royal Navy.

De son coté, Napoléon est fou de rage : sur les injonctions du ministre de la Marine Decrès, Villeneuve va se décider enfin à sortir de Cadix. Napoléon, plus réaliste, lui a envoyé un successeur, l’amiral Rosily, qui va arriver à Cadix 3 jours après la bataille de Trafalgar.

Napoléon devra renoncer à son projet d’envahir l’Angleterre. L’armée d’Angleterre, rebaptisée la Grande armée, quittera Boulogne le 27 août pour se porter au-devant de la menace austro-russe. Villeneuve resta à Cadix pour plusieurs semaines, moral et santé des équipages en berne, jusqu’à la bataille de Trafalgar au cours de laquelle la flotte franco-espagnole fut anéantie le 21 octobre 1805. Gravina y laissa la vie, Horatio Nelson aussi, tandis que Villeneuve, fait prisonnier par les anglais puis relâché, finira par se suicider en 1806, plutôt que de rencontrer l’empereur.

5 10 1804                   Une flotte anglaise attaque une petite escadre espagnole partie de Lima à destination de Cadix au large de Gibraltar dans l’Atlantique, composée de quatre navires de commerce et quatre frégates de guerre : la Nuestra Señora de las Mercedes, la Medea, la Clara et la Fama. La première est envoyée par le fond,  avec 249 marins et leurs familles. Elle avait été chargée à Lima de 697 621 pesos, soit 17 tonnes d’or et d’argent. L’affaire va être à l’origine de la guerre que vont se faire l’Angleterre et l’Espagne deux mois plus tard.

Le drame va rejoindre dans la grande fosse de l’oubli tous les autres drames marins qui jalonnent l’histoire de l’humanité … jusqu’à ce que Gregg Stemm, patron d’Odyssey Marine Exploration trouve l’épave en 2004. Les chercheurs de trésor américains vont en sortir 500 000 pièces d’argent, 5 000 pièces d’or et nombre d’objets en métaux précieux qu’ils vont acheminer aux États-Unis via Gibraltar : le tout représente une valeur de 500 millions de $ – 341 millions € -. C’est le plus important trésor jamais sorti de la mer.

L’Espagne va avoir vent de l’affaire assez rapidement et traduira en justice les Américains.  L’usage veut que 80 à 90 % d’un trésor sous-marin revienne à celui qui le découvre ; l’Espagne avance que le navire battait pavillon espagnol et donc que sa cargaison lui appartient ; le Pérou, où ont été frappées les monnaies revendique sa part ; les ayants droit aussi : 130 familles, puisque seulement un quart de la cargaison appartenait à la couronne d’Espagne. Et l’affaire est d’importance car la jurisprudence servira pour les autres trouvailles qui pourraient être faites : il se dit  en effet que plus de 3 500 bateaux espagnols auraient coulé au temps de son empire américain entre le XVIe et le XIXe siècle, dont 400 galions engloutis dans le détroit de Gibraltar ; certains sont cartographiés. Pas tous. On comprend mieux ainsi pourquoi personne ne donne la position de l’épave de la Nuestra Señora de las Mercedes.

Une fois identifié, il faut démontrer à la justice américaine que la Mercedes était en mission pour la Couronne d’Espagne. Les Etats-Unis n’ont pas signé la Convention de l’Unesco sur la protection du patrimoine culturel subaquatique : s’il s’était agi d’un navire commercial, l’Espagne n’aurait rien pu faire. En 2012, le tribunal donnera raison à Madrid qui rapatriera le trésor depuis Tampa en Floride où Odyssey l’avait transporté. Aigre-douce, cette victoire, symbolisée par la montagne de pièces d’argent disposée dans une grande vitrine du MAN – Musée Archéologique National -, marque aussi un échec : pendant des années, l’Espagne n’a pu empêcher les chasseurs de trésors avides de butin de remonter à la surface 17 tonnes de métaux précieux estimés à 500 millions de dollars. M. Negueruela, archéologue a fait de la lutte contre les chasseurs de trésors son principal combat, depuis qu’en 1998 l’entreprise Sea Hunt a mis la main sur la Juno et la Galga, deux galions engloutis en 1802 et 1750, repêchés dans les eaux territoriales des Etats-Unis. En 2000, les tribunaux américains nous ont donné raison et remis le chargement. Pour la première fois, un pays européen s’opposait à une pratique répandue aux Etats-Unis, où la protection du patrimoine commun n’est pas aussi ancrée qu’en Europe. Auparavant, l’Espagne assistait au pillage, impuissante comme dans le cas du Nuestra Señora de Atocha, coulé lors d’une tempête en 1620, avec plusieurs tonnes d’or et d’argent. En 1987, un chasseur de trésors américain, Mel Fisher, s’en était emparé après seize ans de chasse, pour ensuite vendre aux enchères ce patrimoine historique qui lui a rapporté 400 millions d’euros. Le Mexique a ainsi mis fin aux visées d’Odyssey sur le mythique Juncal, coulé en 1631 avec un million de pièces d’argent et d’or, entre Veracruz et La Havane.

4 11 1804                   Joseph n’est pas destiné à régner ; il est plus vieux que moi. Je dois vivre plus que lui, je me porte bien ; et puis il n’est pas né dans un rang assez élevé pour faire illusion. Je suis né dans la misère ; il est né comme moi dans la dernière médiocrité ; je me suis élevé par mes actions ; il est resté au point où la naissance l’a placé. Pour régner en France, il faut être né dans la grandeur, avoir été vu dès l’enfance dans un palais, avec des gardes, ou bien être un homme capable de se distinguer lui-même de tous les autres.

Ma maîtresse, c’est le pouvoir. J’ai trop fait pour sa conquête, pour me la laisser ravir ou souffrir même qu’on la convoite. Quoique vous disiez que le pouvoir m’est venu comme de lui-même, je sais ce qu’il m’a coûté de peines, de veilles, de combinaisons.

Napoléon.     Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux.    Gallimard 1930

2 12 1804                   Sacre de Napoléon et de Joséphine, à Notre Dame de Paris : Pie VII tient la couronne en main…mais Napoléon s’en saisit, tel Charlemagne, pour se sacrer lui-même en présence du pape.

Belle capucinade ! Il n’y manquait que les cent mille hommes qui se sont fait tuer pour supprimer tout cela.

Général Augereau à Napoléon.

Je réfléchissais beaucoup sur cette alliance si évidente de tous les charlatans. La religion venant sacrer la tyrannie et tout cela au nom du bonheur des hommes. Je me rinçai la bouche.

Stendhal.

Ludwig van Beethoven lui non plus n’est pas du tout content : il avait dédié sa Symphonie Héroïque, achevée en mai 1804, à Bonaparte : il change sa dédicace quand il devient Napoléon : Symphonie héroïque pour célébrer le souvenir d’un grand homme.  Et de grommeler hors dédicace : N’est-il donc, lui aussi, rien de plus qu’un homme comme les autres ? Maintenant, il va lui aussi fouler aux pieds tous les droits de l’homme et devenir un tyran.

Simon Bolivar, quittant alors Paris, n’est pas en reste : J’adore Bonaparte comme le héros de la République, comme la brillante étoile de la gloire, le génie de la Liberté. Je ne connaissais personne qui l’égalât dans le passé et l’avenir ne promettait pas de produire un homme semblable. Il se fit empereur et, à partir de ce jour, je le regarde comme un tyran.

Jacques-Louis David, The Coronation of Napoleon edit.jpg

LE SACRE DE NAPOLEON. Musée du Louvre. Jacques Louis DAVID. 9.79m. x 6.21. Réalisé dans l’ancienne chapelle du collège de Cluny, de 1805 à 1807. Principale entorse à la réalité : Laetitia, représentée sur le tableau au centre de la tribune, n’était en fait pas là. David y a inséré son autoportrait, alors qu’il dessinait les grands traits de la cérémonie. Napoléon a pris la couronne des mains du pape pour se couronner lui-même alors que le tableau représente Napoléon couronnant Joséphine. Pie VII lève la main droite pour bénir quand en fait elle était posée sur le genou : il qualifiera le tout de mascarade.

Compositeur : Jean-François Lesueur.

Pendant toute la période de l’Empire, la conscription touchait en moyenne un homme sur vingt cinq.

1804                           Napoléon ne peut laisser la Bretagne dépérir sous le blocus anglais : il décide de la construction d’un canal de Nantes à Brest : mais l’affaire est de longue haleine et en fait, il faudra attendre 1823 pour que démarre le chantier le plus important. Les impôts indirects reprennent du service, sous le nom de droits réunis.

Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt ne s’est pas laissé abattre par la disparition de l’école de la Ferme de la Montagne, rasée par la Révolution, et les années passées en Angleterre l’ont conforté dans ses préoccupations : Comment former les ingénieurs, contremaîtres et ouvriers qualifiés qui sauront tirer profit des nouvelles technologies industrielles ?

La Rochefoucauld-Liancourt plaide auprès de Napoléon la cause de son école et, surtout, des programmes innovants et de la pédagogie originale qu’elle promeut. Napoléon se laisse convaincre et il permet au duc d’installer son école à Compiègne pour qu’on y enseigne, selon les mots de l’Empereur, le travail des métiers avec la théorie nécessaire pour leur progrès. Les Arts et Métiers sont nés.

Ils ne forment pas encore des ingénieurs mais ceux que le XIXe  siècle appelle des artistes, comprendre des techniciens. Ils y apprennent la géométrie, l’algèbre, la physique, la chimie, le dessin industriel, ainsi que les techniques de la fonderie, de la métallurgie et du bois. L’alternance théorie-pratique prévaut toujours et, à raison de 7  heures de classe suivies de 7  heures d’ateliers, elle forme les jeunes gars des Arts, qui se rebaptisent gadz’arts. En 1811 sera créée une seconde école, à Beaupréau, près d’Angers. Louis XVIII le trouvera trop républicain et le congédiera en 1823, l’année même où sera inaugurée la première ligne de chemin de fer française. Ses élèves feront graver sur sa tombe à Liancourt : Heureux celui qui a compris les besoins des pauvres.

Dès les premiers tirages, les images d’Épinal de Jean Charles Pellerin rencontrent un franc succès. Lishansky accoste sur l’île de Pâques, où il trouve encore plus de vingt statues debout.

Dans l’ouest africain, venu du Fouta Djalon,  [dans l’actuelle Guinée] sur le territoire actuel du Nord Nigéria, Shehu Ousman dan Fodio, prédicateur musulman,  fonde l’empire peul, 300 000 km² à cheval sur les actuels sud Niger et nord Nigéria : le Sokoto, et part en guerre contre les voisins païens.

Il parviendra très habilement à résoudre le problème des théocraties : comment passer d’une religion minoritaire tolérée, et adoptée seulement par des chefs, quand elle leur paraissait utile, à celle d’une idéologie religieuse et impériale d’Etat ? Comment faire d’un petit groupe musulman rigoriste et isolé géographiquement le moteur de la reconnaissance du Soudan occidental comme dar-al-islam ? Ousmane dan Fodio renoncera au pouvoir personnel pour se consacrer à la religion dès 1810 : il partagera son empire entre son frère et l’un de ses fils. Il fera aussi éduquer sa fille, Nana Asma, qui deviendra une poète reconnue en son temps.

Catherine Coquery-Vidrovitch  Petite Histoire de l’Afrique         La Découverte 2011

Dans la péninsule arabique, Sa’ud, chef des Wahhabites, s’empare de Médine.

A Ratisbonne comme à Paris, on avait  réalisé plus d’unité et de centralisation. Mais, desséchant en France, le mouvement centralisateur fut bienfaisant pour l’Allemagne, la rapprocha de la forme d’un État véritable. Trois ans plus tard, Austerlitz donnait à Napoléon l’occasion d’achever son œuvre… Le recès ou remaniement de 1806 donnait, ou peu s’en faut, à l’Allemagne la physionomie qu’elle devait conserver au XIX° siècle. Par la médiatisation d’innombrables petites souverainetés fondues dans d’autres agrandies, il n’y laissait que la trentaine d’États qui, à quelques changements près, devaient former de nos jours l’Allemagne unie sous la domination de la Prusse.

Jacques Bainville      Histoire de deux peuples, continuée jusqu’à Hitler. 1933

4 02 1805                   Numérotation des maisons des rues de Paris.

02 1805                      Frédéric Tudor, américain de Boston, décide d’exploiter les épaisses couches de glace qui se forment chaque hiver sur les lacs du Massachusetts, plus précisément le lac de Fresh Pond, pour revendre ce qu’il en reste aux classes riches des pays chauds : dans un premier temps, il confie cette cargaison aux navires qui amènent le coton du sud aux filatures de la Nouvelle Angleterre, qui ont donc besoin de fret pour le retour : mais ce n’est que le quart de la cargaison qui est exploitable : la moitié a fondu pendant les vingt jours de transport, et le quart passe au ruisseau lors des manutentions… Il affrète un voilier de cent trente tonneaux pour approvisionner la Martinique, puis Cuba et la Jamaïque. Il construit des entrepôts mieux isolées, il met en service des scies qui découpent des pains de 60 cm sur 20, il fabrique de la poudre de paille qui sert d’intercalaire entre les pains, les empêchant de se souder… Tout cela améliore considérablement les performances. En 1827, il livrera 1 500 tonnes à la Nouvelle Orléans, étendra par après son marché à l’Amérique du sud, puis aux colonies anglaises : Calcutta, Madras, Bombay, Hong Kong, Sydney, Manille. Il mourra en 1864, laissant à ses héritiers une grande entreprise dont la croissance ne semblait alors pas devoir s’arrêter… mais, en 1875, l’invention de la glace artificielle, basée sur la réfrigération à l’ammoniac, la fera rapidement péricliter.

Résumé de Bernard Kapp Frédéric Tudor, le roi de la glace.   Le Monde 26 04 2000

15 03 1805                 La Malmaison.           Au vice-amiral Ganteaume.

Nous voilà au 15 mars, il n’y a donc plus un moment à perdre. Ne perdez pas de vue les grandes destinées que vous tenez dans les mains. Si vous ne manquez pas d’audace, le succès est infaillible. Nelson, dans la Méditerranée, a été violemment tourmenté par la tempête ; il n’a que douze vaisseaux.

22 03 1805                  La Malmaison.           À Lauriston. – Nos amiraux ont besoin de hardiesse pour ne point prendre des frégates pour des vaisseaux de guerre, et des vaisseaux marchands pour des flottes. Il faut de la décision dans les délibérations, et, l’escadre une fois sortie, aller droit au but, et non relâcher dans les ports ou revenir.

3 04 1805                   Troyes. – Un courrier m’arrive de Toulon et m’annonce le départ de l’escadre.

7 04 1805                   Chalon-sur-Saône. – Je calcule que Nelson, par le temps qu’il a fait, a dû retourner à la Madeleine ou dans quelque port de Sardaigne, à raison des vents d’est qui ont régné quelques jours avant le départ de l’escadre.

À Murat – … Un officier de marine doit toujours être à la mer et point à Paris.

11 04 1805                  Lyon.        Au vice-amiral Ganteaume. – Un courrier que je reçois de Cadix, en date du 8 germinal, me porte la nouvelle que l’amiral Gravina est prêt à partir avec huit vaisseaux et deux frégates, ce qui portera l’escadre du vice-amiral Villeneuve à vingt vaisseaux. Vous trouverez au Ferrol huit vaisseaux espagnols et quatre français : j’espère donc que vous partirez du point de rendez-vous avec plus de cinquante vaisseaux. Vous tenez dans vos mains les destinées du monde.

Au vice-amiral Ver Hueli – Monsieur le vice-amiral Ver Huell, mon intention est de réunir toute la flottille batave à Ambleteuse. L’heure de la gloire n’est peut-être pas éloignée de sonner ; cela dépend, au reste, de quelques chances et de quelques événements.

20 04 1805                 Stupinigi. Au vice-amiral Decrès. – L’amiral Nelson a encore une fois pris le change sur notre escadre. Je commence donc à n’avoir presque plus d’inquiétude. Vous verrez aussi que je ne prescris point au général Villeneuve de revenir sur-le-champ, mais d’attendre trente-cinq jours, afin que mon escadre de Brest ait encore le temps de le joindre ; par Dieu ! pressez-la donc.

À madame Mère.       M. Jérôme Bonaparte est arrivé à Lisbonne avec la femme avec laquelle il vit. J’ai fait donner l’ordre à cet enfant prodigue de se rendre à Milan. Mlle Patterson, qui vit avec lui, a pris la précaution de se faire accompagner par son frère. J’ai donné l’ordre qu’elle fût renvoyée en Amérique. Je traiterai ce jeune homme sévèrement si, dans la seule entrevue que je lui accorderai, il se montre peu digne du nom qu’il porte, et s’il persiste à vouloir continuer sa liaison. S’il n’est point disposé à laver le déshonneur qu’il a imprimé à mon nom en abandonnant ses drapeaux et son pavillon pour une misérable femme, je l’abandonnerai à jamais, et peut-être ferai-je un exemple qui apprenne aux jeunes militaires à quel point leurs devoirs sont sacrés et l’énormité du crime qu’ils commettent, lorsqu’ils abandonnent leurs drapeaux pour une femme.

23 04 1805                          Villeneuve a joint Gravina devant Cadix le 10.

Au vice-amiral Decrès.  Tenez secret le passage à Cadix et le départ des escadres. Faites mettre dans les journaux hollandais qu’une escadre française a débarqué en Égypte 10 000 hommes ; que l’amiral a manœuvré avec beaucoup d’habileté pour tromper Nelson ; qu’il a feint de passer le détroit, mais que, pendant la nuit, il l’a repassé et est allé sur la côte d’Afrique.

À M. Fouché.               Faites imprimer quelques articles habilement faits, pour démentir la marche des Russes, l’entrevue de l’empereur de Russie avec l’empereur d’Autriche, et ces ridicules bruits-fantômes nés de la brume et du spleen anglais. Remuez-vous donc un peu pour soutenir l’opinion. Dites aux rédacteurs que, quoique éloigné, je lis les journaux ; que, s’ils continuent sur ce ton, je solderai leur compte.

Napoléon      Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux     Gallimard 1930

04 1805                     Il n’y a plus qu’un seul parti, et je ne souffrirai pas que mes journaux disent autre chose que ce qui sert mes intérêts.

Napoléon à Fouché.

20 05 1805                 La constitution impériale de Haïti stipule  qu’aucun Blanc, quelle que soit sa nation, ne mettra pied sur ce territoire à titre de maître ou de propriétaire et ne pourra à l’avenir y acquérir aucune propriété. Et l’empereur Dessaline de faire tout le contraire de ce qu’avaient fait les Blancs. Les plantations sont désertées, les anciens esclaves refusant de travailler sur le lieu de leur asservissement. L’agriculture haïtienne se tourne vers les cultures de subsistance moins productives et plus extensives que les anciennes cultures d’exportation, entraînant ainsi une déforestation désastreuse. Le fossé entre mulâtres qui possèdent tous les leviers du pouvoir et noirs descendants d’esclaves se creuse.

Pour toute personne qui veut comprendre les problèmes du monde contemporain, la frontière de quelque cent soixante kilomètres de long qui divise la grande île caraïbe d’Hispaniola, entre la République dominicaine et Haïti, constitue comme une énigme. Vue d’avion, elle ressemble à une ligne zigzagante, arbitrairement découpée au couteau et séparant brusquement un paysage plus sombre et plus vert à l’est (le côté dominicain) et un paysage plus clair et plus brun à l’ouest (le côté haïtien). Sur le terrain, on peut en maints endroits de la frontière apercevoir des forêts de pins à l’est, mais à l’ouest seulement des champs dénudés, qui marquent une différence entre les deux pays. À l’origine, les deux côtés de l’île étaient en grande partie recouverts de forêts : les premiers visiteurs européens ont remarqué que la caractéristique la plus frappante d’Hispaniola était l’exubérance de ses forêts, riches en essences de valeur. Les deux pays ont perdu leur couverture forestière, mais Haïti particulièrement, au point qu’il ne subsiste plus désormais que sept zones forestières importantes, dont deux seulement sont protégées par des parcs nationaux, où se pratiquaient néanmoins des coupes illégales. Aujourd’hui, 28 % de la superficie dominicaine sont recouverts de forêt, contre 1 % en Haïti. L’étendue demeure impressionnante, groupée dans la région des terres cultivées les plus riches de République dominicaine, entre Saint-Domingue et Santiago. En Haïti et en République dominicaine comme ailleurs dans le monde, les conséquences de cette déforestation sont identiques : le manque de bois d’œuvre et autres matériaux de construction forestiers ; l’érosion des sols ; la dégradation de leur fertilité ; quantité de sédiments dans les rivières ; le manque de protection par des digues et donc d’énergie hydroélectrique potentielle ; ainsi que des pluies moindres. Autant de problèmes aggravés en Haïti, où le manque de bois pour confectionner du charbon de bois, principal combustible pour cuisiner, est criant.

La différence de couverture forestière entre les deux pays recoupe les différences entre leurs économies. Tous deux sont des pays pauvres, qui souffrent des inconvénients habituels à la plupart des autres pays tropicaux, ex-colonies européennes : gouvernements corrompus ou faibles, graves problèmes de santé publique, productivité agricole moins élevée que dans les zones tempérées. À tous ces égards, toutefois, les difficultés d’Haïti sont pires que celles de la République dominicaine. C’est le pays le plus pauvre du Nouveau Monde et l’un des plus pauvres au monde hors l’Afrique. Son gouvernement, corrompu de tous temps, assure des services publics minimaux : une grande partie ou la plus grande partie de la population vit chroniquement ou périodiquement sans électricité, ni eau, ni égouts, ni soins médicaux, ni écoles publiques. Haïti figure parmi les pays les plus surpeuplés du Nouveau Monde, bien davantage que la République dominicaine : avec à peine un tiers des terres d’Hispaniola, elle concentre les deux tiers de la population (dix millions environ) et la densité de population moyenne y approche les mille pour 2,5 km². La plupart des habitants sont des agriculteurs travaillant à leur subsistance. L’économie de marché est modeste et constituée principalement d’une production de café et de sucre à l’exportation. Vingt mille personnes seulement sont employées dans les zones de libre-échange et pour de maigres salaires à fabriquer des vêtements et autres biens d’exportation, quelques enclaves touristiques, situées sur la côte, permettent aux touristes étrangers d’ignorer la réalité haïtienne, et une économie parallèle s’est développée grâce au commerce de narcotiques transbordés de Colombie et réexpédiés vers les États-Unis. La polarisation est extrême entre les masses de pauvres vivant dans les régions rurales ou les bidonvilles de Port-au-Prince et une minuscule élite de riches qui habitent la banlieue située sur les hauteurs plus fraîches de Pétion-ville et fréquentent de coûteux restaurants français pourvus de bonnes caves à vin. Le taux de croissance démographique d’Haïti et ses taux de contamination par le VIH, la tuberculose et la malaria figurent parmi les plus élevés du Nouveau Monde. Tout laisse croire qu’il n’y a aucun avenir.

La République dominicaine est un pays en voie de développement qui connaît les mêmes problèmes qu’Haïti, mais à un stade moins critique. Le revenu par habitant est cinq fois plus élevé qu’en Haïti ; la densité de la population et le taux de croissance démographique sont inférieurs. Ces trente-huit dernières années, la République dominicaine a été une démocratie au moins formelle et n’a pas connu de coup d’État, les élections présidentielles de 1978 ont vu la défaite du président en place et la victoire de son opposant, mais la fraude et l’intimidation persistent. Dans une économie en plein développement, les secteurs de haute profitabilité sont les mines de fer et de nickel, jusqu’à il n’y a guère, l’or et la bauxite ; des zones industrielles franches qui emploient deux cent mille travailleurs et exportent à l’étranger ; des exportations agricoles comprenant du café, du cacao, du tabac, des cigares, des fleurs coupées et des avocats (la République dominicaine est le troisième plus gros exportateur d’avocats au monde); des télécommunications ; et une importante activité touristique. Sans oublier l’exportation de grands joueurs de base-ball.

Les contrastes entre les deux pays se reflètent aussi dans leurs systèmes de parcs nationaux. Celui d’Haïti est minuscule et consiste seulement en quatre parcs menacés d’empiétement par les paysans qui abattent des arbres pour fabriquer du charbon de bois. Au contraire, le système de réserves naturelles de République dominicaine est comparativement le plus vaste et le plus grand des Amériques : il englobe 32 % des terres du pays, comprend soixante-quatorze parcs et incorpore tous les types d’habitats. Ce système, malgré des financements insuffisants, n’en est pas moins impressionnant pour un pays pauvre ayant d’autres problèmes plus prioritaires. Il existe, il est vrai, un mouvement autochtone de conservation très actif regroupant beaucoup d’organisations non gouvernementales.

Haïti et Saint-Domingue ont en partage le colonialisme européen et les occupations américaines, religion catholique dominante coexistant avec panthéon vaudou (surtout en Haïti) et une descendance métissée afro-européenne (avec une proportion plus élevée d’ancêtres africains en Haïti), au cours de leur histoire, les deux pays, à trois reprises n’en formèrent qu’un.

Les différences qui existent malgré ces similitudes deviennent encore plus frappantes si l’on veut bien se souvenir qu’Haïti était plus riche et plus puissant que son voisin. (Au XIX° siècle, il a annexé la République dominicaine pendant vingt-deux ans.) Certaines différences entre les deux moitiés de l’île sont liées à l’environnement, mais elles n’expliquent pas tout. L’écart s’explique le plus souvent par les différences entre les deux peuples, leur histoire, leur similitude, l’identité, les institutions et le personnel politique qu’ils se sont donnés. Au déterminisme environnemental, les histoires opposées de la République dominicaine et de Haïti fournissent un antidote utile.

Lorsque Christophe Colomb est arrivé à Hispaniolia au cours de son premier voyage transatlantique en l’an 1492, l’île avait déjà été peuplée par des Indigènes américains depuis cinq mille ans environ. À l’époque, Colomb rencontra un groupe d’Indiens Arawaks d’un demi-million environ (les estimations vont de cent mille à deux millions). Appelés Taïnos, ils vivaient de l’agriculture et étaient organisés en cinq chefferies.

Malheureusement pour eux, les Taïnos possédaient de l’or, que convoitaient les Espagnols et qu’ils ne voulaient pas aller chercher eux-mêmes. Les conquérants ont donc divisé l’île et sa population indienne entre eux, puis l’ont réduite en esclavage, lui ont transmis des maladies d’origine européenne et l’ont assassinée. En 1519, vingt-sept ans après l’arrivée de Colomb, les Taïnos n’étaient plus que onze mille environ, et la plus grande partie mourut cette année-là de la variole, réduisant la population à trois mille habitants; les survivants moururent petit à petit ou s’assimilèrent dans les décennies suivantes. Cela contraignit les Espagnols à chercher ailleurs la main-d’œuvre servile.

Vers 1520, ils découvrirent qu’Hispaniola était idéale pour la culture du sucre. Ils commencèrent donc à importer des esclaves d’Afrique. Les plantations de sucre firent de l’île une colonie riche pendant la plus grande partie du XVI° siècle. Cependant, l’intérêt des Espagnols se détourna d’Hispaniola à la suite de la découverte de sociétés indiennes plus peuplées et plus riches sur le continent américain, en particulier au Mexique, au Pérou et en Bolivie : main-d’œuvre indienne plus nombreuse à exploiter, sociétés politiquement plus avancées à contrôler et riches mines d’argent en Bolivie. L’Espagne consacra désormais peu de ressources à Hispaniola, en particulier parce que acheter et transporter des esclaves d’Afrique était coûteux, alors qu’elle pouvait disposer d’indigènes américains pour le seul coût de leur conquête. En outre, les pirates anglais, français et hollandais infestèrent les Caraïbes et attaquèrent les colonies espagnoles, à Hispaniola et ailleurs. Puis vint le déclin politique et économique de l’Espagne qui laissa le champ libre aux Anglais, Français et Hollandais.

Commerçants et aventuriers français s’établirent à la pointe ouest d’Hispaniola, loin de la partie orientale où les Espagnols étaient concentrés. Désormais bien plus riche et politiquement forte que l’Espagne, la France investit massivement dans l’importation d’esclaves et le développement de plantations, à un degré que les Espagnols ne pouvaient se permettre. L’histoire des deux parties de l’île commença alors à diverger. Pendant les années 1700, la colonie espagnole avait une maigre population, peu d’esclaves et une petite économie fondée sur l’élevage de bétail et la vente de peaux, alors que la colonie française avait une population plus nombreuse, davantage d’esclaves (sept cent mille en 1785, pour seulement trente mille dans la partie espagnole), une population de libres proportionnellement moins forte (seulement 10 % contre 85 %) et une économie fondée sur les plantations de sucre. La Saint-Domingue française, comme on l’appelait désormais, devint la colonie européenne la plus riche du Nouveau Monde et contribua pour un quart à la richesse française.

En 1795, l’Espagne céda finalement sa partie de l’île désormais sans valeur à la France, de sorte qu’Hispaniola fut brièvement unifiée sous la France. Après qu’une rébellion d’esclaves eut éclaté sous la direction de Toussaint Louverture, qui fut maître du pays jusqu’en 1802, Napoléon envoya une armée qui fut affaiblie par les maladies mais surtout défaite par les troupes d’anciens esclaves conduites par le général noir Dessalines. Ce dernier proclama l’indépendance en 1804. En 1804, ayant vendu ses possessions nord-américaines aux États-Unis aux termes du traité de Louisiane, la France abandonna Hispaniola. L’île prit le nom de Haïti (nom indien taïno d’origine de l’île), les plantations et l’infrastructure furent détruites, afin de rendre impossible la reconstruction du système esclavagiste des plantations, lesquelles furent divisées en petites fermes familiales. À long terme, ce fractionnement se révéla désastreux pour la productivité agricole. D’autant que la population blanche, riche, avait disparu suite aux guerres, assassinats et départs en exil. Lorsqu’elle accéda à l’indépendance, Haïti était encore la partie la plus riche, la plus forte et la plus peuplée de l’île. En 1843, la partie orientale fit sécession et proclama la République dominicaine. À cette date, Haïti contrôlait moins de terres que sa voisine, mais avait une population plus nombreuse, une économie agricole de subsistance faiblement tournée vers l’exportation et regroupait une population composée d’une majorité de Noirs d’origine africaine et d’une minorité de mulâtres. Bien que l’élite, mulâtre, parlât français – la majorité de la population ne comprenant que le créole – et se sentît proche de la France, la crainte de l’esclavage la conduisit à adopter une constitution interdisant aux étrangers de posséder de la terre ni de contrôler par l’investissement des moyens de production. Les Dominicains de l’Est avaient, eux, un plus grand territoire, mais une population plus réduite, une économie fondée sur l’élevage, ils accueillaient les immigrés et leur accordaient la nationalité, et parlaient espagnol. Au cours du XIX° siècle, des groupes d’immigrés, peu nombreux mais importants du point de vue économique, vinrent s’installer en République dominicaine : des juifs de Curaçao, des insulaires des Canaries, des Libanais, des Palestiniens, des Cubains, des Portoricains, des Allemands, des Italiens, lesquels furent rejoints par des juifs autrichiens, des Japonais, voire des Espagnols après la guerre civile.

Les puissances extérieures traitèrent Haïti et la République dominicaine de façon différente. Les Européens avaient une image simpliste de la République dominicaine : à leurs yeux, c’était une société hispanophone en partie européenne et favorable aux immigrés européens et au commerce, alors que Haïti était considérée comme une société africaine parlant le créole, composée d’ex-esclaves et hostile aux étrangers. Avec l’aide de capitaux européens, puis américains, la République dominicaine commença à développer une économie de marché liée à l’exportation, mais pas Haïti ou peu. Cette économie, fondée sur le cacao, le tabac, le café et (à partir des années 1870) les plantations de sucre, était, du temps de la colonisation française, celle d’Haïti. Les deux côtés de l’île continuèrent à être marqués par l’instabilité politique. Sur les vingt-deux présidents qu’eut Haïti entre 1843 et 1915, vingt et un furent assassinés ou destitués, tandis que la République dominicaine connut entre 1844 et 1930 cinquante changements de président, dont trente révolutions. Dans chaque partie de l’île, les présidents gouvernaient afin de s’enrichir, eux et leurs partisans. Vers la fin du XIX° siècle, un président dominicain emprunta tant qu’il ne parvint pas à rembourser à ses créanciers européens. La France, l’Italie, la Belgique et l’Allemagne envoyèrent des bateaux de guerre et menacèrent d’occuper l’île afin de recouvrer leurs dettes. Pour prévenir ce risque d’occupation européenne, les États-Unis prirent le contrôle des douanes dominicaines, seule source de revenus pour l’État, et consacrèrent la moitié des recettes à rembourser les dettes étrangères. Pendant la Première Guerre mondiale, préoccupés par les risques que les troubles politiques dans les Caraïbes pouvaient faire peser sur la navigation, essentielle, à travers le canal de Panama, les États-Unis imposèrent une occupation militaire aux deux côtés de l’île, laquelle dura de 1915 à 1934 en Haïti et de 1916 à 1924 en République dominicaine.

La dictature de Rafaël Trujillo (1930-1962), ancien chef de la police nationale dominicaine, s’efforça de moderniser la République dominicaine, développant infrastructures et industries, gérant modestement le pays comme s’il s’était agi de biens familiaux. Lui et ses proches finirent par posséder ou contrôler la plus grande partie de l’économie du pays. En particulier, directement ou par l’entremise de parents ou d’hommes de paille, il détenait le monopole des exportations de bœuf, du ciment, du chocolat, des cigarettes, du café, des assurances, du lait, du riz, du sel, des abattoirs, du tabac et du bois. Il possédait ou contrôlait la plus grande partie des entreprises forestières et de la production de sucre, des compagnies aériennes, des banques, des hôtels, beaucoup de terres et des compagnies maritimes. Il prenait une part des gains liés à la prostitution et 10 % de tous les salaires des fonctionnaires. Afin d’empêcher rébellion ou invasion, la moitié du budget servit à entretenir une armée, une marine et une aviation puissantes, les plus fortes des Caraïbes.

Dans les années 1950, toutefois, plusieurs évolutions ont conspiré pour que Trujillo commence à perdre le soutien qu’il avait conservé en combinant terreur, croissance économique et distributions de terres aux paysans. L’économie s’est dégradée par suite de la combinaison de dépenses publiques excessives pour la célébration des vingt-cinq ans du régime, de dépenses excessives pour acheter des moulins à sucre et des installations électriques privés, du déclin des cours mondiaux du café et des autres exportations dominicaines, ainsi que de la décision d’investir massivement dans la production publique de sucre, qui s’est révélée un échec économique. Le gouvernement réagit de manière sanglante en 1959 à une invasion manquée d’exilés dominicains soutenus par Cuba. Le 30 mai 1961, Trujillo tomba dans une embuscade et fut assassiné.

Durant la plus grande partie de l’ère Trujillo en République dominicaine, Haïti voyait se succéder les présidents, jusqu’à ce que triomphe le dictateur François Papa Doc Duvalier. Quoique médecin et plus instruit que Trujillo, il se révéla un politicien tout aussi retors et impitoyable, terrorisant son pays grâce à sa police secrète et liquidant bien plus de concitoyens que Trujillo ne le fit à Saint-Domingue. Papa Doc Duvalier différa de Trujillo par son manque d’intérêt pour la modernisation de son pays et pour le développement d’une économie industrielle. Il mourut de mort naturelle en 1971 et son fils, Jean-Claude Baby Doc Duvalier, lui succéda au pouvoir jusqu’à son exil forcé en 1986. Depuis la fin de la dictature des Duvalier, Haïti a retrouvé son ancienne instabilité politique et son économie, déjà faible, a continué à sombrer. Elle exporte toujours du café, mais la quantité exportée est restée constante alors que la population a continué à augmenter. Son indice de développement humain – fondé sur la combinaison de l’espérance de vie, de l’instruction et du niveau de vie – est le plus faible au monde hors l’Afrique. Après l’assassinat de Trujillo, la République dominicaine est elle aussi demeurée instable jusqu’en 1966, suite notamment à une guerre civile qui éclata en 1965, déclenchant à nouveau une occupation américaine et une émigration à grande échelle vers les États-Unis. En 1966, Joaquin Balaguer, ex-président sous Trujillo lorsque ce dernier, après 1952, se retira de la présidence, mais continua dans les faits de diriger le pays, accéda à nouveau à la présidence, après une campagne de terreur menée contre l’opposition. Balaguer domina la vie politique pendant trente-quatre années, au pouvoir comme président de 1966 à 1978, puis à nouveau de 1986 à 1996, mais exerçant beaucoup d’influence même lorsqu’il n’était pas aux affaires entre 1978 et 1986. Sa dernière intervention décisive dans la politique dominicaine fut le sauvetage du système de réserves naturelles du pays, en 2000.

Pendant l’après-Trujillo, de 1966 à nos jours, la République dominicaine a continué à s’industrialiser et à se moderniser. L’économie à l’exportation, après avoir fortement dépendu du sucre, reposa sur les mines, les exportations industrielles des zones franches et les exportations agricoles non sucrières. Plus d’un million d’Haïtiens et un million de Dominicains vivent désormais à l’étranger, en particulier aux États-Unis, source de devises pour l’économie des deux pays. Le revenu par habitant n’est que de deux mille dollars par an à Saint-Domingue, mais son économie est en croissance.

Pourquoi l’histoire politique, économique et environnementale de ces deux pays s’est-elle, dans la même île, déroulée de façon si différente ?

En partie seulement pour des raisons liées à l’environnement. Les pluies d’Hispaniola viennent surtout de l’est. Par conséquent, la partie dominicaine – orientale – de l’île en reçoit davantage ; les plantes y poussent mieux. Les plus hautes montagnes d’Hispaniola (qui culminent à plus de trois mille mètres) se trouvent du côté dominicain et les rivières qui proviennent de ces hautes montagnes s’écoulent surtout sur le versant oriental. Ce dernier a des vallées, des plaines et des plateaux plus larges, et des sols plus épais ; en particulier, la vallée de Cibao au nord est l’une des plus riches zones agricoles au monde. Au contraire, le côté haïtien est plus sec, tant la barrière montagneuse bloque les pluies venues de l’est. À l’encontre de la République dominicaine, Haïti est plus montagneux, la zone de terres plates propice à l’agriculture intensive y est bien plus petite, les terrains plus calcaires, les sols plus minces, moins fertiles et de moindre capacité à se reconstituer. D’où le paradoxe : le côté haïtien de l’île était moins bien doté du point de vue de l’environnement, mais il a développé une économie agricole riche bien avant le côté dominicain, du fait que l’explosion de la richesse agricole en Haïti s’est faite aux dépens de son capital en forêts et en sols. (Cette leçon – à savoir qu’un compte en banque impressionnant peut cacher un cash-flow négatif – est un thème sur lequel nous reviendrons, plus généralement, au dernier chapitre.)

Si ces différences liées à l’environnement ont bel et bien contribué aux trajectoires économiques différentes des deux pays, l’explication tient surtout aux différences sociales et politiques, dont beaucoup ont pénalisé l’économie haïtienne en comparaison de l’économie dominicaine. En ce sens, l’évolution différente des deux pays était surdéterminée : maints facteurs distincts ont coïncidé pour faire basculer le résultat dans la même direction.

L’une de ces différences sociales et politiques est d’origine accidentelle : Haïti fut une colonie de la France riche et devint la plus intéressante de l’empire français outre-mer, alors que la République dominicaine fut une colonie d’une Espagne en déclin qui, à la fin du XVI° siècle, négligea Hispaniola. Il en résulta que la France importa bien plus d’esclaves dans sa colonie que l’Espagne, que Haïti eut une population sept fois plus nombreuse que son voisin durant la période coloniale, et qu’aujourd’hui elle compte dix millions d’habitants contre huit millions huit cent mille Dominicains, avec une densité de population double de la dominicaine. La combinaison de cette densité de population plus élevée et de pluies moindres a été le principal facteur expliquant la déforestation plus rapide et la diminution de la fertilité des sols du côté haïtien. En outre, tous les navires français qui ont apporté des esclaves à Haïti sont retournés en Europe en transportant du bois d’œuvre haïtien, de sorte que les plaines et la moyenne montagne de Haïti ont perdu en grande partie leur bois d’œuvre dès le milieu du XIX° siècle.

Par ailleurs, nous l’avons vu, la République dominicaine a été plus ouverte aux immigrés et aux investisseurs européens que Haïti, ce qui a contribué au développement du pays. (Le peuple de République dominicaine a même choisi de revenir au statut de colonie espagnole entre 1812 et 1821 et son président a choisi de faire de son pays un protectorat de l’Espagne entre 1861 et 1865.)

Une autre différence sociale contribue aux différences économiques : par suite de l’héritage de l’esclavage et de la révolte des esclaves qui a marqué l’accession à l’indépendance, la plupart des Haïtiens possèdent leur terre, et la cultivent pour leurs seuls besoins, ne recevant aucune aide gouvernementale pour développer des cultures d’exportation. La République dominicaine a développé au contraire, en liaison avec l’immigration, une économie d’exportation et un commerce extérieur. L’élite haïtienne s’est fortement identifiée à la France et à son mode de vie plutôt qu’à la défense de son environnement, elle n’a pas acquis de terres ni développé d’agriculture commerciale et a surtout cherché à tirer sa richesse des paysans. En sorte que cette divergence s’est traduite dans les aspirations différentes des deux dictateurs : Trujillo a cherché à développer une économie industrielle et un État moderne – à son profit, assurément -, mais pas Duvalier. Différence idiosyncrasique entre les deux dictateurs, qui reflète les différences entre leurs sociétés. Parce que la République dominicaine a conservé une importante couverture forestière et a commencé à s’industrialiser, le régime de Trujillo a planifié des barrages pour produire de l’énergie hydroélectrique, et les régimes de Balaguer et des présidents ultérieurs les ont construits. Balanguer a lancé à grands frais un programme pour économiser le bois utilisé comme combustible en important du propane et du gaz naturel liquide. Au contraire, la misère en Haïti confina le peuple dans la dépendance du charbon de bois tiré de la forêt, accélérant ainsi l’ultime déforestation.

Reportées à notre grille d’analyse fondamentale, les différences entre Haïti et la République dominicaine mettent en jeu quatre des cinq facteurs : l’impact de l’homme sur l’environnement, la politique amicale ou inamicale des autres pays et les réponses données par ces sociétés et par leurs dirigeants. Le contraste entre Haïti et la République dominicaine […], illustrent on ne peut plus clairement que le destin d’une société est entre ses mains et dépend substantiellement des choix qu’elle fait.

Les mesures dominicaines pour protéger l’environnement ont commencé par le bas, le contrôle par le haut est venu après 1930 et elles combinent désormais les deux approches. L’exploitation des essences de valeur a augmenté dans les années 1860 et 1870, ce qui dès cette époque s’est traduit par la suppression ou l’extinction de certaines espèces. Les taux de déforestation ont augmenté à la fin du XIX° siècle par suite de l’élagage de la forêt pour les plantations de sucre et autres cultures d’exportation et au début du XX° siècle du fait du développement des voies ferrées et de l’urbanisation naissante. Le premier règlement municipal interdisant la taille de rondins et la contamination des cours d’eau date de 1901. La protection de l’environnement par le bas a été lancée de façon sérieuse entre 1919 et 1930 dans la région de Santiago, deuxième ville de République dominicaine et centre de sa zone agricole la plus riche et la plus exploitée. L’avocat Juan Bautista Pérez Rancier et le médecin et hydrographe Miguel Canela y Lâzaro, frappés par les conséquences des coupes de bois et du réseau routier forestier sur le peuplement agricole et les dégâts faits sur les lignes de partage des eaux, pressèrent la Chambre de commerce de Santiago d’acheter des terres afin de les transformer en réserve forestière, grâce notamment à une souscription publique. En 1927, le secrétaire à l’Agriculture de la République, grâce à des fonds gouvernementaux complémentaires, permit l’acquisition de la première réserve naturelle, le Vedado del Yaque. (Le Yaque est le plus grand fleuve du pays et un vedado est une zone dans laquelle l’entrée est contrôlée ou interdite.)

Passé 1930, Trujillo développe son approche par le haut. Son régime étend la zone du Vedado del Yaque, crée d’autres vedados, instaure en 1934 le premier parc national, institue un corps de gardes forestiers pour faire respecter la protection des forêts, interdit de brûler la forêt pour déboiser au profit de l’agriculture et proscrit l’abattage de pins sans son autorisation dans la région de Constanza, sur la cordillère centrale. Ces mesures sont prises au nom de la protection de l’environnement, mais Trujillo était sans doute motivé plus fortement par des considérations économiques, notamment son propre profit. En 1937, son régime charge un célèbre scientifique portoricain, spécialiste de l’environnement, le docteur Carlos Chardon, d’étudier les ressources naturelles de République dominicaine (son potentiel agricole, minier et forestier). En particulier, Chardon évalue le potentiel commercial des coupes de bois dans la forêt de pins dominicaine, de loin la plus importante des Caraïbes, à quarante millions de dollars environ, somme importante à l’époque. Se fondant sur ce rapport, Trujillo lui-même s’implique dans la coupe, acquiert de grandes forêts et investit dans les principales scieries du pays. Les forestiers de Trujillo adoptent la saine mesure écologique qui consiste à ne pas abattre certains arbres parvenus à maturité afin que leurs semences servent à la reforestation naturelle : on peut encore reconnaître ces grands arbres ancestraux dans la forêt régénérée. Dans les années 1950, par ailleurs, une étude sur le potentiel hydroélectrique de la République est commandée à des Suédois afin de planifier des barrages. Le premier congrès sur l’environnement se tient en 1958, d’autres parcs nationaux sont créés, en partie au moins pour protéger les bassins hydrographiques, importants pour la production de l’énergie hydroélectrique.

Sous sa dictature, Trujillo (agissant comme à l’ordinaire avec des membres de sa famille et des alliés servant d’hommes de paille) s’est livré lui-même à une importante activité de coupe de bois, mais son régime a empêché quiconque de la pratiquer ni de créer des exploitations forestières sans autorisation. Après la mort de Trujillo, en 1961, ce mur dressé contre le pillage généralisé de l’environnement dominicain s’est écroulé. Des occupants illégaux se sont emparés de terrains et ont recouru aux feux de forêt pour déboiser à des fins agricoles ; une vaste immigration désorganisée s’est déversée de la campagne dans les périphéries urbaines ; de riches familles de Santiago ont commencé à pratiquer la coupe de bois à un rythme plus élevé que sous Trujillo. Son successeur, le président Juan Bosch, élu démocratiquement, a tenté de persuader les forestiers d’épargner les forêts de pins afin qu’elles puissent faire digue en fixant les sols pour les barrages planifiés du Yaque et du Nizao. En conséquence de quoi, il fut bientôt renversé. Les taux de coupe de bois se sont accélérés jusqu’à l’élection de Joaquin Balaguer à la présidence en 1966.

Ce dernier a reconnu le besoin urgent qu’avait la République de préserver les forêts des bassins hydrographiques afin de satisfaire les besoins énergétiques grâce à l’électricité et de fournir la quantité d’eau nécessaire aux besoins industriels et domestiques. Bientôt, il proscrit toute coupe à caractère commercial dans le pays et ferma les scieries. Cette action provoqua le déploiement de ces activités désormais illégales dans des zones plus reculées des forêts et les scieries clandestines marchaient de nuit. Balaguer réagit en retirant au ministère de l’Agriculture la responsabilité de la protection des forêts pour la confier à l’armée et en déclarant les coupes de bois, crimes contre la sûreté de l’État. L’armée lança un programme de vols de reconnaissance et d’opérations militaires qui a culminé en 1967 à la faveur d’un des événements les plus marquants de l’histoire de l’environnement en République dominicaine : le premier d’une série de raids nocturnes des militaires contre un vaste camp de bûcherons clandestins. (Il causa la mort d’une dizaine de bûcherons.) L’abattage illégal déclina considérablement. La manière forte fut à nouveau appliquée dès le retour de Balaguer à la présidence en 1986. À nouveau l’armée fit la chasse aux bûcherons qui avaient repris leurs activités dans l’intervalle.

En 1992, la troupe intervint dans le parc national de Los Haitises, dont 90 % de la forêt avait été détruite ; puis ce fut au tour de demeures luxueuses bâties en toute illégalité dans le parc national Juan B. Pérez d’être détruites. Balaguer promulgua une loi (qui s’est révélée difficile à imposer) aux termes de laquelle toute clôture devait consister en arbres vivants plutôt qu’en madriers coupés. Pour réduire la demande de produits forestiers dominicains en amont, il ouvrit le marché aux importations de bois du Chili, du Honduras et des États-Unis et, pour réduire la production traditionnelle de charbon de bois, il passa contrat pour des importations de gaz naturel liquide du Venezuela (construction de plusieurs terminaux pour importer le gaz, prix du gaz subventionné pour concurrencer le charbon de bois et distribution gratuite de gazinières et de bouteilles afin de substituer le gaz au charbon de bois). Il développa considérablement le système de réserves naturelles, instaura les deux premiers parcs nationaux côtiers du pays, ajouta deux récifs dans l’océan pour servir de sanctuaire aux baleines, protégea la terre à vingt yards (18,18 mètres) des rivières et à soixante (54,84 mètres) des côtes, protégea les marais, signa la convention de Rio sur l’environnement et interdit la chasse pendant dix ans. Il fit pression sur l’industrie pour qu’elle traite ses déchets, lança avec des succès limités certaines mesures pour la maîtrise de la pollution de l’air et préleva de lourdes taxes sur les compagnies minières. Il s’opposa, enfin, à nombre de propositions dommageables pour l’environnement : projets de route partant du port de Sanchez et traversant un parc national, d’une route nord-sud traversant la cordillère centrale, d’un aéroport international à Santiago, d’un port géant et d’un barrage à Madrigal. À Santo Domingo, il fonda l’Aquarium, le Jardin botanique et le Muséum d’histoire naturelle, et il fit reconstruire le Zoo national, tous devenus d’importantes attractions. Et, en fin de carrière, il transforma le décret qui avait instauré le système de réserves naturelles en lui donnant force de loi.

Toutes ces actions incarnent la gestion par le haut. À la même époque se multiplient les initiatives venues d’en bas. De 1980 à 1990, les scientifiques ont répertorié les ressources naturelles côtières, marines et terrestres du pays, les organisations non gouvernementales, dont plusieurs dizaines d’organisations pour la protection de l’environnement, se sont multipliées et ont gagné en efficacité. Ce qui distingue Saint-Domingue des pays en voie de développement, où les efforts accomplis pour l’environnement sont surtout le fait d’organisations internationales.

Le bilan de Balaguer – qui fit ses premières armes à l’ombre de Trujillo – est tout aussi impressionnant dans d’autres domaines : liquidation des opposants, intimidations, violences et fraudes massives pour les présidentielles qu’il remporta en 1966, 1970, 1974, 1990 et 1994. Comment, dès lors, combiner les deux bilans ? Pour certains Dominicains, les expulsions de bûcherons et occupants illégaux des parcs nationaux visaient à faire sortir les paysans des forêts qui existaient encore, afin de dépeupler des terres publiques qui furent transformées en villégiatures pour riches Dominicains, investisseurs étrangers ou militaires, cimentant ainsi les liens du dictateur avec l’armée.

D’autres insistent sur le fait que la politique de protection de l’environnement de Balaguer était sélective, parfois inefficace et comportait des zones d’ombre. Il avait autorisé ses partisans à endommager le lit des rivières en extrayant des pierres, du gravier, du sable et autres matériaux de construction. Certaines de ses lois, comme celles sur la chasse, la pollution de l’air et les pieux de clôture, furent sans effet. De même négligea-t-il d’harmoniser les besoins des agriculteurs avec les préoccupations environnementales et de développer le soutien populaire à l’environnement.

Demeure que les engagements de Balaguer me paraissent motivés par une réelle sincérité. Et qu’on ne saurait tenir quiconque pour un bloc de vertus ou de vices. La protection de l’environnement n’est pas nécessairement un signe de la bonté d’un régime. J’ai moi-même travaillé en Indonésie, de 1979 à 1996, sous la dictature militaire. Nombre de mes amis de Nouvelle-Guinée furent les victimes du régime. C’est pourtant cette même dictature qui créa un vaste et efficace système de parcs nationaux en Nouvelle-Guinée indonésienne. Or, lorsque la démocratie fut instaurée en Papouasie-Nouvelle-Guinée, force me fut de constater au cours de mon séjour que la dictature militaire avait plus œuvré, comparativement, à la protection de l’environnement.

Quel bilan dresser aujourd’hui de la situation à Saint-Domingue ?

La déforestation des forêts de pins est devenue localement forte sous Trujillo, puis rampante pendant les cinq ans qui ont immédiatement suivi son assassinat. L’interdiction par Trujillo de la coupe de bois s’est relâchée sous certains des autres présidents récents. L’exode rural des Dominicains vers les villes et l’étranger a réduit la pression sur les forêts, mais la déforestation continue, en particulier près de la frontière haïtienne, que des Haïtiens désespérés traversent depuis leur pays presque complètement déboisé afin d’abattre des arbres pour fabriquer du charbon de bois et pour dégager des terres à cultiver illégalement. En 2000, la mise en œuvre de la protection de la forêt est repassée des mains de l’armée à celles du ministère de l’Environnement, qui manque des fonds nécessaires, de sorte que la protection des forêts est désormais moins efficace qu’elle ne le fut de 1967 à 2000.

Le long de la plus grande partie des côtes de la République, les habitats marins et les récifs de coraux ont été lourdement endommagés par une pêche trop intensive.

La perte de sols par érosion sur les terres déboisées a été massive, l’érosion conduisant à la formation de sédiments dans les réservoirs qui se trouvent derrière les barrages utilisés pour produire de l’énergie hydroélectrique. La qualité de l’eau dans les rivières du pays est désormais très mauvaise du fait de la formation de sédiments par suite de l’érosion, ainsi que de la pollution et de l’évacuation des déchets. Certaines zones irriguées sont devenues plus salines, comme la plantation de sucre de Barahona.

Des rivières qui, il y a quelques décennies encore, étaient propres sont maintenant noires de sédiments et impropres à la nage. Les usines déversent leurs déchets dans les cours d’eau, tout comme les habitants des barrios urbains, où la voirie publique est au mieux inadaptée, le plus sûrement inexistante. Le lit des rivières a été gravement endommagé par le dragage industriel visant à extraire des matériaux de construction.

Depuis les années 1970, l’usage de pesticides, d’insecticides et d’herbicides toxiques s’est développé à grande échelle dans les zones agricoles riches, comme la vallée de Cibao. Certaines des toxines proscrites depuis longtemps dans leur pays de fabrication ont continué à être utilisées, tant l’agriculture dominicaine est profitable. Les ouvriers agricoles, des enfants même, appliquent couramment des produits toxiques sans protection du visage ni des mains. Par suite, les toxines agricoles ont des effets nocifs sur la santé humaine. Dans l’immédiat, elles ont conduit à la disparition des oiseaux dans la vallée de Cibao. D’autres problèmes sont générés par l’importante mine de fer et de nickel de Falconbridge, et celle d’or de Rosario, temporairement fermée parce que le pays ne dispose pas de la technologie pour traiter les émanations cyanurées et acides de la mine. Saint-Domingue et Santiago ont du smog, par suite de la circulation massive de véhicules obsolètes, de la consommation d’énergie de plus en plus grande et des générateurs primaires en abondance que les gens conservent chez eux et sur leur lieu de travail pour pallier les fréquentes coupures de courant.

Afin de reboiser les terres déboisées ou endommagées par des ouragans ces dernières décennies, le pays a recouru à des espèces d’arbres étrangères qui poussent plus vite que le pin dominicain de souche : le pin du Honduras, plusieurs espèces d’acacias et le teck. Certaines de ces espèces ont prospéré, d’autres sont sujettes à des maladies contre lesquelles le pin dominicain résiste, en sorte que le couvert végétal pourrait régresser en cas de maladies.

S’ajoute, enfin, le problème démographique : le taux de croissance de la population, bien qu’il ait diminué, demeure à 1,6 % l’an.

Plus grave que l’augmentation de la population du pays, l’impact humain par habitant est de plus en plus important. Par ce terme, j’entends la consommation de ressources et la production de déchets moyennes par personne. Les voyages à l’étranger de Dominicains, la visite dans le pays de touristes et la télévision prouvent que le niveau de vie est plus élevé à Porto Rico ou aux États-Unis. On trouve partout des enseignes lumineuses vantant des produits de consommation et j’ai vu des vendeurs proposer des téléphones cellulaires et des CD à tous les carrefours importants des villes. Le pays s’est engagé dans un consumérisme que ne soutiennent ni l’économie ni les ressources de la République : il dépend en partie des revenus envoyés par les Dominicains émigrés. La multiplication des produits de consommation génère des déchets en quantité telle que les ordures s’accumulent dans les cours d’eau, le long des routes et des rues des villes, ainsi que dans la campagne. Les Dominicains aiment à dire que l’apocalypse ne prendra pas ici la forme d’un tremblement de terre ou d’un ouragan, mais d’un ensevelissement sous les ordures.

Le système de réserves naturelles est composé de soixante-quatorze réserves de divers types (parcs nationaux, réserves marines protégées, et ainsi de suite) et il couvre un tiers du territoire. C’est une réussite impressionnante pour un petit pays pauvre et densément peuplé dont le revenu par habitant équivaut seulement à un dixième de celui des États-Unis.

Mais il ne peut rien contre la croissance démographique ni l’impact de la consommation. Et il n’est plus tenu par la poigne de fer de Balaguer. Il manque de financements et de moyens de police, et il n’a été que faiblement soutenu par les présidents récents, certains ayant tenté de tailler dans son territoire ou même de le vendre. Les universités comprennent peu de scientifiques bien formés, qui pourraient à leur tour bien former les étudiants. Le soutien du gouvernement aux études scientifiques est négligeable.

Par ailleurs, le mouvement écologique est de plus en plus important, bien organisé, politiquement déterminé et efficace, et presque sans précédent dans les autres pays en voie de développement.

Mais il faut compter avec le développement de la corruption politique, l’effondrement du marché du sucre à l’exportation, naguère dominant, la dévaluation, la concurrence accrue d’autres pays aux coûts du travail meilleur marché pour la production de biens d’exportation dans les zones franches, le surendettement et les dépenses excessives de l’État.

La République dominicaine est un pays résilient qui a survécu au cours de son histoire à des épisodes bien plus graves que ceux d’aujourd’hui. Et l’on ne saurait sous-estimer le poids politique que prennent les communautés émigrées, intéressées au devenir de la République. (New York héberge désormais la deuxième plus grosse population dominicaine, derrière la capitale Saint-Domingue. On trouve aussi d’importantes communautés dominicaines au Canada, en Hollande, en Espagne et au Venezuela.)

Au regard de Saint-Domingue, Haïti a un avenir sans horizon. Le pays le plus pauvre et le plus surpeuplé du Nouveau Monde, Haïti, a un taux de croissance démographique proche de 3 % l’an. Ce pays est si pauvre et si démuni de ressources naturelles et humaines en gens instruits ou formés qu’il est en réalité difficile de voir ce qui pourrait apporter un progrès. Si l’on compte sur le monde extérieur pour des aides publiques, pour des initiatives venant d’ONG ou des efforts privés, Haïti manque de la capacité même d’utiliser efficacement l’assistance extérieure. Ainsi, le programme USAID a investi en Haïti sept fois ce qu’il a consacré à la République dominicaine, mais pour des résultats plus maigres, du fait de la déficience du pays en personnes et en organisations capables d’utiliser cette aide. Une expression revient dans toutes les conversations : sans espoir.

Plus important, la globalisation des problèmes haïtiens chez son voisin dominicain. Près de la frontière, entre les deux pays, nombre de Haïtiens vont chercher du côté dominicain des emplois agricoles et du bois. Plus d’un million de Haïtiens vivent et travaillent en République dominicaine, la plupart illégalement, attirés par des perspectives économiques meilleures et des terres plus accessibles, même si la République dominicaine est un pays pauvre. Par conséquent, l’exode de plus d’un million de Dominicains à l’étranger s’est trouvé contrebalancé par l’arrivée d’autant de Haïtiens, qui constituent désormais 12 % environ de la population et occupent des emplois non qualifiés dans le bâtiment, comme ouvriers agricoles pour les récoltes de la canne à sucre, dans le tourisme comme gardiens, domestiques et livreurs à bicyclette. L’économie dominicaine use de ces Haïtiens comme d’une main-d’œuvre à bas prix, mais les Dominicains répugnent à fournir en retour instruction, soins médicaux, logements alors qu’eux-mêmes en sont partiellement démunis.

Le parallèle est fort avec la situation des immigrés illégaux aux États-Unis venus du Mexique et d’autres pays latino-américains. Que Haïti résolve ses problèmes est donc de l’intérêt vital de la République dominicaine, de même qu’il est vital pour les États-Unis que l’Amérique latine résolve les siens. La République dominicaine est davantage affectée par Haïti que par tout autre pays au monde. C’est dire que, malgré une histoire commune faite de préjugés et d’antagonismes, la République dominicaine, en dépit de ses propres difficultés, est appelée, quoi qu’il en soit, à jouer un rôle dans l’avenir de Haïti. La logique le veut. Reste aux hommes à le vouloir aussi.

Jared Diamond      L’effondrement       Gallimard 2005

20 08 1805 Le temps est très inconstant. Il pleut ici beaucoup. Les escadres combinées ont appareillé du Ferrol au nombre de trente-quatre vaisseaux. Au moment même, une division de la flottille double le cap Grisnez et a un engagement avec les Anglais.

Le 2 août, Nelson était encore au cap Saint-Vincent ; il était, à ce qu’il paraît, encore très mal approvisionné.

22 08 1805              J’estime que Villeneuve n’a pas le caractère nécessaire pour commander une frégate. C’est un homme sans résolution et sans courage moral. Deux vaisseaux espagnols sont abordés ; quelques hommes sont tombés malades à bord de ses vaisseaux ; joignez à cela une contrariété de deux jours dans les vents, un bâtiment ennemi qui est venu l’observer, un bruit que Nelson est réuni à Calder : et ses projets sont changés, lorsque, isolément, ces objets les uns auprès des autres ne sont rien. C’est un homme qui n’a aucune habitude de la guerre et qui ne la sait pas faire.

Au vice-amiral Villeneuve. – Monsieur le Vice-Amiral Villeneuve, j’espère que vous êtes arrivé à Brest. Partez, ne perdez pas un moment, et, avec mes escadres réunies, entrez dans la Manche. L’Angleterre est à nous. Nous sommes tous prêts, tout est embarqué. Paraissez vingt-quatre heures, et tout est terminé.

23 08 1805                          Je vois qu’il est urgent de prendre un parti décisif. Je n’ai, en réalité, rien à attendre de l’explication de l’Autriche.

Mon parti est pris.

Mon escadre est sortie le 17 août du Ferrol avec trente-quatre vaisseaux ; elle n’avait pas d’ennemis en vue. Si elle suit ses instructions, se joint à l’escadre de Brest et entre dans la Manche, il est encore temps ; je suis maître de l’Angleterre. Si, au contraire, mes amiraux hésitent, manœuvrent mal et ne remplissent pas leur but, je n’ai d’autre ressource que d’attendre l’hiver pour passer avec la flottille. L’opération est hasardeuse. Dans cet état de choses, je cours au plus pressé. Je me trouve avec 200 000 hommes en Allemagne et 25 000 hommes dans le royaume de Naples. Je marche sur Vienne, et ne pose les armes que je n’aie Naples et Venise, et augmenté tellement les États de l’électeur de Bavière que je n’aie plus rien à craindre de l’Autriche. L’Autriche sera pacifiée certainement, de cette manière, pendant l’hiver. Je ne reviens point à Paris que je n’aie touché barre.

Mon intention est de gagner quinze jours. Je veux me trouver dans le cœur de l’Allemagne avec 300 000 hommes, sans qu’on s’en doute.

24 08 1805                 Je n’ai plus de nouvelles de mes flottes. Je continue à passer en revue les différentes divisions de mon armée.

À M. Talleyrand. Mon mouvement est commencé. Vous direz que, mes frontières étant dégarnies, je fais marcher 25 000 hommes pour les garnir. Il ne faut plus d’audace, il faut de la pusillanimité. Il s’agit de me gagner vingt jours, et d’empêcher les Autrichiens de passer l’Inn pendant que je me porterai sur le Rhin.

Je n’aurais pas cru les Autrichiens aussi décidés, mais je me suis tant trompé en ma vie que je n’en rougis pas.

29 08 1805                     L’Angleterre deviendra bien petite quand la France trouvera deux ou trois amiraux qui osent affronter la mort.

31 08 1805            Tout est parti ; je serai en mesure le 27 septembre. J’ai donné l’armée d’Italie à Masséna. L’Autriche est très insolente ; elle redouble ses préparatifs. Mon escadre est entrée à Cadix.

2 09 1805                       Je pars dans une heure pour Paris.

4 09 1805                       La Malmaison.             Au vice-amiral Decrès. – L’amiral Villeneuve vient de combler la mesure. Cela n’a plus de nom. Faites-moi un rapport sur toute l’expédition. Villeneuve est un misérable qu’il faut chasser ignominieusement. Sans combinaisons, sans courage, sans intérêt général, il sacrifierait tout, pourvu qu’il sauve sa peau !

13 09 1805                    Saint-Cloud.                Je voulais réunir quarante ou cinquante vaisseaux de guerre dans le port de la Martinique, par des opérations combinées de Toulon, de Cadix, du Ferrol et de Brest ; les faire revenir tout d’un coup sur Boulogne ; me trouver pendant quinze jours maître de la mer ; avoir 150 000 hommes et 10 000 chevaux, débarquer en Angleterre, m’emparer de Londres et de la Tamise. Ce projet a manqué de réussir. Si l’amiral Villeneuve, au lieu d’entrer au Ferrol, se fût contenté de rallier l’escadre espagnole, et eût fait voile sur Brest pour s’y réunir avec l’amiral Ganteaume, mon armée débarquait, et c’en était fait de l’Angleterre.

Pour faire, réussir ce projet, il fallait réunir 150 000 hommes à Boulogne, y avoir 4 000 bâtiments de flottille, un immense matériel ; embarquer tout cela, et pourtant empêcher l’ennemi de se douter de mon projet : cela paraissait impossible. Si j’y ai réussi, c’est en faisant l’inverse de ce qu’il fallait faire. Si cinquante vaisseaux de ligne devaient venir protéger le passage de l’armée en Angleterre, il n’y avait besoin d’avoir à Boulogne que des bâtiments de transport ; et ce luxe de prames, de chaloupes canonnières, de bateaux plats, de péniches, tous bâtiments armés, était parfaitement inutile. Si j’eusse ainsi réuni 4 000 bâtiments, c’étaient des canons opposés à des canons, des bâtiments de guerre opposés à des bâtiments de guerre, et l’ennemi a été dupe. Il a cru que je me proposais de passer de vive force, par la seule force militaire de la flottille. L’idée de mon véritable projet ne lui est point venue ; et lorsque, les mouvements de mes escadres ayant manqué, il s’est aperçu du danger qu’il avait couru, l’effroi a été dans les conseils de Londres, et tous les gens sensés ont avoué que jamais l’Angleterre n’avait été si près de sa perte.

30 09 1805                       Soldats ! la guerre de la troisième coalition est commencée. L’armée autrichienne a passé l’Inn, violé les traités, attaqué et chassé de sa capitale notre allié. Vous-mêmes vous avez dû accourir à marches forcées à la défense de nos frontières. Mais déjà vous avez passé le Rhin. Nous ne nous arrêterons plus que nous n’ayons assuré l’indépendance du Corps germanique, secouru nos alliés et confondu l’orgueil des injustes agresseurs.

Napoléon.                Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux              Gallimard 1930

21 10 1805                   Napoléon a donné ordre à l’amiral Pierre de Villeneuve de quitter Cadix pour rallier Naples avec ses 33 vaisseaux – dont 15 Espagnols -. Il se fait cueillir à Trafalgar, à mi-distance de Cadix et du détroit de Gibraltar par les 27 vaisseaux de Nelson : la flotte française s’est mise en ligne, et Nelson attaque en pointe, au milieu de la ligne, détruisant les navires français les uns après les autres : Nelson, la colonne vertébrale brisée par une balle, mourra à la fin de la bataille ; le corps d’un tel personnage ne pouvait être balancé à la mer comme celui d’un anonyme matelot : aussi le mit-on dans un tonneau de brandy[1], le temps de regagner l’Angleterre, via Gibraltar où le Victory va être remis en état de naviguer. Villeneuve, prisonnier des Anglais, libéré après les funérailles de Nelson, sait que Napoléon l’a traité de lâche : il préférera se suicider [mais il n’est pas certain qu’il s’agisse d’un suicide] dans une auberge près de Rennes plutôt que d’avoir à s’expliquer devant l’empereur, tout auréolé de la gloire d’Austerlitz. Les Anglais comptent moins de 2 000 morts et blessés, les Français 5 000, les Espagnols 1 500. L’affaire fût réglée en 5 heures. Supérieure en nombre, la flotte franco-espagnole ne l’était pas en qualité d’armement, de navire, ni surtout en qualité de marins.

23 10 1805                             François Marie Clicquot meurt, laissant sa femme, née Barbe Nicole Ponsardin, 28 ans avec une fillette de 3 ans. Son beau-père banquier s’était offert cette petite maison de champagne en 1772 : des vignes à Bouzy, dans la Marne. Elle mourra en 1866, sinon joyeuse, au moins comblée.

Le prêtre réfractaire qui avait béni leur union dans une cave en 1798, leur avait offert un livre de Dom Pérignon. De 8 000 bouteilles en 1796, les ventes annuelles étaient passées à 60 000 huit ans plus tard, en 1804 en grande partie par la vertu d’un fidèle commis voyageur, Louis Bohne, qui approvisionnait toutes les cours d’Europe.

Barbe Nicole réussit à convaincre son beau-père de la laisser gérer l’affaire. Elle va  apporter 80 000 francs et s’associer avec Alexandre Fourneaux, passé maître dans l’assemblage des crus. Mais les premières années sont catastrophiques. L’Europe est perpétuellement en guerre et le commerce est entravé par le Blocus. Les ventes passent à 10 000 bouteilles, la faillite est proche. Alexandre Fourneaux jette l’éponge en 1810. Bohne écrit cette même année : Stagnation affreuse des affaires. Aucun trafic par mer à cause de la flotte anglaise[2] . A Vienne, la noblesse ne peut payer les marchands car leurs blés sont invendus depuis trois ans. Les cours s’effondrent… Mais la veuve ne se laisse pas abattre et trouvera son salut dans l’innovation.

Avec l’aide de son chef de cave, Antoine-Aloys de Muller, la veuve Clicquot met au point la technique du remuage. Les bouteilles, inclinées sur des pupitres, sont tournées tous les jours d’un quart de tour pendant six à huit semaines. Les dépôts descendent alors progressivement dans le goulot. On peut à ce moment passer à l’étape du désengorgement, qui consiste à enlever la capsule et le dépôt. Une liqueur (mélange de vin et de sucre) est rajoutée, qui donnera un vin plus ou moins sec. Le champagne devient alors limpide.

L’entreprise tangue mais ne sombre pas. Le marché britannique est saturé de concurrents ? Qu’à cela ne tienne, on prospecte l’est de l’Europe. Mais à l’été 1812, le tsar de Russie décrète un embargo sur le vin français en bouteilles. Pour le contourner, Louis Bohne cache les bouteilles dans des tonneaux de café. Ce n’est pas suffisant, 60 000 bouteilles sont stockées dans les caves. Il faut un gros coup. Après l’exil de Napoléon sur l’île d’Elbe, un vaisseau néerlandais, le Sweers-Gebroeders, est affrété. Dans ses cales, 10 550 bouteilles sont acheminées à Königsberg, aujourd’hui Kaliningrad. Le bateau part le 6 juin 1814, à la fin des hostilités – Mme Clicquot demandant à ce qu’aucun autre vin ne soit transporté dans les cales du navire – pour arriver le 2 août à Königsberg. Toutes les bouteilles sont vendues en un temps record. Huit jours plus tard, la veuve, pressentant le succès, fait expédier en Russie 12 780 bouteilles au départ de Rouen sur la Bonne-Intention. Le marché russe est conquis.

À la chute de Napoléon, le Congrès de Vienne doit décider de la partition de l’Europe. Les discussions, commencées en septembre 1814, se transforment en une immense fête qui dure et se terminera en juin 1815. Le champagne coule à flots et devient indissociable des fêtes organisées dans les cours d’Europe.

Rapidement, la consommation dépasse le cercle des cours, le champagne est adopté par la bourgeoisie triomphante. À la Belle Epoque, il est dans tous les cabarets, les restaurants, et même dans les maisons closes. Il n’est pas une fête, un événement sportif ou une cérémonie sans champagne.

Mais la contrefaçon fait florès. Pour la combattre, Barbe-Nicole intente des procès et innove, une fois n’est pas coutume. Au début, les étiquettes n’existaient pas. Le bouchon marqué d’une ancre à partir de 1798 et un cachet de cire verte distinguent la bouteille des autres champagnes. En 1811, une comète traverse le ciel, signe paraît-il d’un cru exceptionnel. Barbe-Nicole baptise alors sa cuvée le vin de la comète et ajoute une étoile à l’emblème avec les initiales VCP pour Veuve Clicquot-Ponsardin. A partir de 1876, une étiquette jaune est collée sur les bouteilles de champagne sec destinées au marché britannique. Dès le 12 février 1877, la couleur est déposée, protégeant contre toute falsification. Elle sera généralisée à toutes les variétés de champagne de la marque.

Quand Louis Bohne meurt, en 1821, un autre Allemand, Eduard Werler, intègre l’entreprise en qualité de stagiaire. Il va faire prospérer la maison de façon spectaculaire, En 1830, Eduard Werler devient associé en versant 100 000 francs. La même année, il prend la nationalité française sous le nom de Mathieu-Edouard Werlé. Les ventes explosent. Alors que 17 000 bouteilles sont vendues en 1811, on atteint les 43 000 cinq ans plus tard, en 1816. Le cap des 200 000 est dépassé en 1836. En 1850, l’année où Werlé prend seul les commandes de la maison, 400 000 bouteilles sont vendues.

Quand Barbe-Nicole meurt, le 29 juillet 1866, la maison en vend 750 000. La presse internationale rend un hommage unanime à la grande dame.

Jacques-Marie Vaslin         Le Monde 27 septembre 2014

Le cas de cet Eduard Werler n’est pas l’exception qui confirme la règle, mais plutôt la règle, car enfin, se demande-t-on pourquoi tant de noms à consonnance allemande dans le monde du Champagne ? Bollinger, Deutz, Piper-Heidsieck, Krug, Mumm, Roederer, Taittinger. Qui étaient-ils donc, quand ils lancèrent leur maison ? Pour la plupart, des commerçants allemands attirés par la Champagne et ses bonnes affaires, et les Etats allemands étaient aussi grands consommateurs de Champagne. On l’a vu plus haut, les guerres ont parfois fait entrave au commerce, mais, toutes les médailles ont leur revers, et elles l’ont parfois favorisé. C’est à l’occasion des guerres napoléoniennes qu’a commencé cette arrivée d’Allemands en Champagne, qui prenaient des participations dans des maisons existantes, prenaient souvent épouse sur place, puis leur indépendance en créant leur propre maison, et combattaient l’ennemi en restant du côté français quand on était en guerre. Si la première guerre mondiale a porté un coup presque fatal au vignoble, la seconde a représenté une excellente affaire : 90 millions de bouteilles vendues à l’ennemi !

Les Allemands ont appris à aimer le Champagne par le biais des guerres. C’est une boisson qui reste associée à la fête, à la victoire, à l’encanaillement.

Frédéric Zeimett, directeur de Leclerc Briant.

16 11 1805                 Le Colonial Office est allé chercher Mungo Park, confortablement marié et installé comme médecin à Peebles, en Écosse, pour lui demander de terminer la reconnaissance du Niger. Il a déjà écrit Travels in the Interior Districts of Africa. Parti avec quarante hommes de Pisania sur la Gambie, les rangs s’éclaircirent beaucoup, et ce sont seulement huit hommes qui parvinrent à Sansanding, au nord-est de Ségou, sur le Niger :

Je m’embarque pour l’est ; je m’abandonne au courant du Niger avec la ferme résolution de découvrir son embouchure ou de périr dans cette entreprise. Tous ceux qui sont avec moi dussent-ils mourir, fussé-je moi-même à demi-mort, je poursuivrai ma course, et si je n’atteins pas le but de mon voyage, le Niger au moins me servira de tombeau.

On ne saura plus rien précisément. Son bateau se sera probablement fracassé dans les rapides de Bussa, aujourd’hui au Nigeria, à 600 km de l’embouchure, ou bien coulé à cet endroit avec la collaboration des indigènes : on retrouvera cinq ans plus tard un Noir, compagnon du disparu qui prétendit cela.

De Tombouctou, Park avait pu faire savoir que le Niger dessinait une boucle vers l’ouest, et coulait ensuite vers le sud, et qu’il n’était donc en rien tributaire du Nil.

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[1] Inventé par Arnaud de Villeneuve, 1240 – 1311, grand mandarin [les patrons de la médecine, jusque dans les années 1980] avant l’heure, ayant exercé un temps à Montpellier à partir d’un vieux vin qu’il distillait, produisant ainsi de l’aqua ardens, qui éloigne fortement la paralysie, diminue la pléthore et guérie rapidement les blessures récentes… (Antidotarium, fol. 245 va). Les Allemands le nommeront Vin brûlé : Brant Win, les Hollandais Brandwjin : les Anglais les renommeront Brandy.

[2] Aucun trafic… mais quand il y a règle, il y a exception : une lettre du souverain britannique George III du 16  mars  1808, autorise le passage de deux bateaux chargés de cognac, en dépit du blocus maritime instauré en  1806.


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