9 avril 1865 au 30 avril 1867. Abraham Lincoln assassiné. Ecologie. Drame au Cervin. Sauterelles en Algérie. Nietzsche. 13832
Publié par (l.peltier) le 9 octobre 2008 En savoir plus

9 04 1865                   Les États-Unis et la Prusse demandent à la France de quitter le Mexique. Ouverture du Printemps.

Le général Robert E. Lee rencontre le général Grant à Appomatox et signe la déclaration de reddition ; le général Ulysses S. Grant et ses adjoints William T. Sherman et Philip Sheridan avaient pris le commandement de l’armée de l’Union un an plus tôt. C’est la fin de la guerre de Sécession qui aura fait 498 000 morts, dont 364 179 chez les Nordistes, 133 821 chez les Sudistes, c’est à dire à peine plus de 1,5 % d’une population totale de 31.5 millions, plus que l’ensemble des guerres modernes des États-Unis (1° et 2° guerres mondiales, guerre de Corée et du Vietnam). Début de longues années de misère pour beaucoup, de colossales fortunes pour d’autres, beaucoup plus rares : Jay Gould, John Pierpont Morgan, Philip Armour, (qui avait obtenu la fourniture de porc salé aux armées de l’Union et bénéficié de l’effondrement des cours du porc), Andrew Carnegie, James J. Hill, John D. Rockefeller … autant de gens qui avaient à peine plus de vingt ans quand la guerre éclata et qui devinrent fournisseurs de l’armée plutôt que d’aller se battre. Les premiers navires cuirassés ont fait leur apparition ; grâce au fusil à canon rayé mis au point par le Français Cunié, il est devenu beaucoup plus facile de tuer.

En 1865, alors que la Triple Alliance annonçait l’imminente destruction du Paraguay, le général Ulysses Grant célébrait à Appomatox la reddition du général Robert Lee. La guerre de Sécession se terminait par la victoire des centres industriels du Nord, 100 % protectionnistes, sur les planteurs libre-échangistes de coton et de tabac du Sud. La guerre qui allait déterminer le destin colonial de l’Amérique latine commençait en même temps que prenait fin celle qui avait rendu possible la consolidation des États-Unis comme puissance mondiale. Devenu peu après président des États-Unis, Grant affirma : Pendant des siècles l’Angleterre a pratiqué le protectionnisme, elle l’a poussé à l’extrême et en a obtenu des résultats satisfaisants. Il ne fait pas de doute qu’elle doit sa force actuelle à ce système. Depuis deux siècles, elle a jugé profitable d’adopter le libre-échange, car elle pense que le protectionnisme ne peut plus rien lui rapporter. Alors, très bien, messieurs, la connaissance que j’ai de mon pays me porte à croire que dans deux cents ans, lorsque l’Amérique aura tiré du protectionnisme tout ce qu’il peut lui offrir, elle adoptera également le libre-échange.

Deux siècles et demi auparavant, le jeune capitalisme anglais avait exporté dans ses colonies du nord de l’Amérique ses hommes, ses capitaux, ses modes de vie, ses élans et ses projets. Les treize colonies, vannes d’évacuation pour la population européenne excédentaire, mirent rapidement à profit le handicap que leur imposait la pauvreté de leur sol et de leur sous-sol et constituèrent une conscience industrialisatrice que la métropole laissa s’épanouir sans problèmes majeurs. En 1631, les colons de Boston – nouveaux arrivants – lancèrent sur les eaux de l’Océan un voilier de trente tonnes, le Blessing of the Bay, qu’ils avaient construit eux-mêmes, et dès lors l’industrie navale connut un essor étonnant. Le chêne blanc, abondant dans les forêts, donnait un bois excellent pour les œuvres vives et les charpentes intérieures ; le pont, le beaupré et les mâts étaient en sapin. Le Massachusetts subventionnait les producteurs de chanvre pour les cordes et les cordages et encourageait la fabrication locale des voiles. Au nord et au sud de Boston, des chantiers prospères s’installèrent tout au long des côtes. Les gouvernements des colonies accordaient des subventions et décernaient des prix aux manufactures de toute espèce. On stimulait la culture du lin et la production de la laine, matières premières pour la fabrication de tissus qui, s’ils n’étaient pas très élégants, avaient au moins le mérite d’être solides et nationaux. Pour exploiter les gisements de fer de Lyn, on créa en 1643 la première fonderie ; en peu de temps, le Massachusetts approvisionna toute la région en fer. Comme les encouragements à la production textile paraissaient ne pas donner de résultats suffisants, cette colonie opta pour la contrainte : en 1655, elle vota une loi menaçant chaque famille de sanctions graves si elle ne comptait pas au moins un fileur en activité et assurant une production intense. Chaque comté de Virginie était obligé, à la même époque, de désigner des enfants aptes à l’apprentissage dans l’industrie textile. En même temps, l’exportation des cuirs était interdite : ils devaient être transformés localement en bottes, en courroies, en harnais.

Les inconvénients contre lesquels l’industrie coloniale doit lutter ont les origines les plus diverses mais ne proviennent pas de la politique coloniale anglaise, affirme Kirkland. Au contraire, les difficultés de communication faisaient que la législation prohibitive perdait presque toute sa force à tant de milles de distance et favorisaient la tendance à l’approvisionnement sur place. Les colonies du Nord n’envoyaient à l’Angleterre ni argent, ni or, ni sucre ; en revanche, leurs besoins provoquaient un excès d’importations qu’il fallait nécessairement trouver le moyen de contrecarrer. Les relations commerciales n’étaient pas très actives d’un côté à l’autre de l’Océan et il devenait indispensable de développer les manufactures locales pour survivre. Au XVIII° siècle, l’Angleterre prêtait encore si peu d’attention à ses colonies du Nord qu’elle n’empêchait pas le transfert vers leurs ateliers des techniques métropolitaines les plus avancées, réalité qui démentait les interdits de papier du pacte colonial. Ce n’était certes pas le cas des colonies latino-américaines qui fournissaient l’air, l’eau et le sel au capitalisme européen grandissant, et pouvaient entretenir avec largesse les goûts de luxe de leurs classes dominantes, en important d’outre-mer les objets les plus fins et les plus coûteux. Seules les activités tournées vers l’exportation étaient en expansion en Amérique latine, et le restèrent au cours des siècles qui suivirent : les intérêts économiques et politiques de la bourgeoisie minière ou terrienne ne coïncidèrent jamais avec la nécessité d’un développement économique intérieur, et les commerçants étaient moins liés au Nouveau Monde qu’aux marchés étrangers des métaux et des denrées alimentaires qu’ils vendaient et aux sources étrangères des articles manufacturés qu’ils achetaient.

Quand elle proclama son indépendance, la population nord-américaine était équivalente à celle du Brésil. La métropole portugaise, aussi sous-développée que l’espagnole, exportait son sous-développement dans sa colonie. L’économie brésilienne avait été orientée pour le profit de l’Angleterre, qu’elle approvisionna en or pendant tout le XVIII° siècle. La structure sociale de la colonie reflétait cette fonction de pourvoyeuse. La classe dirigeante brésilienne n’était pas formée, comme celle des États-Unis, de fermiers, de fabricants actifs et de commerçants de l’intérieur. Les principaux interprètes des idéaux des classes dominantes des deux pays, Alexander Hamilton et le vicomte de Cairû, expriment clairement la différence. Ils avaient été tous les deux disciples d’Adam Smith, en Angleterre. Mais alors qu’Hamilton était devenu le champion de l’industrialisation et proclamait que l’État devait encourager et protéger les manufactures nationales, Cairû croyait en l’opération magique de la main invisible du libéralisme : laisser faire, laisser passer, laisser vendre.

A la fin du XVIII° siècle, les États-Unis possédaient déjà la deuxième flotte marchande du monde, entièrement constituée de bateaux construits dans les chantiers nationaux, et les usines textiles et sidérurgiques étaient en plein essor. Peu après naquit l’industrie mécanique : les fabriques n’avaient plus besoin d’acheter à l’étranger leur matériel. Les puritains pleins de ferveur du Mayflower avaient jeté les bases d’une nation dans les campagnes de la Nouvelle-Angleterre ; sur le littoral aux baies profondes, le long des grands estuaires, une bourgeoisie industrielle avait prospéré sans discontinuer. Le trafic commercial avec les Antilles, qui incluait la vente d’esclaves africains, joua dans ce sens, comme nous l’avons vu, un rôle capital, mais l’exploit nord-américain ne pourrait s’expliquer s’il n’avait été animé, dès le début, par le plus ardent des nationalismes. George Washington l’avait préconisé dans son message d’adieu : les États-Unis devaient suivre une route solitaire. Emerson, en 1837, proclamait : Nous avons écouté les muses raffinées de l’Europe pendant trop longtemps. Nous marcherons avec nos propres pieds, nous travaillerons avec nos propres mains, nous parlerons selon nos propres convictions.

Les fonds publics facilitaient le développement du marché intérieur. L’État ouvrait des routes et des voies ferrées et construisait des ponts et des canaux. Au milieu du siècle, la Pennsylvanie participait à la gestion de plus de cent cinquante sociétés d’économie mixte, tout en administrant les cent millions de dollars investis dans les entreprises publiques. Les opérations militaires de conquête, qui enlevèrent au Mexique plus de la moitié de son territoire, contribuèrent également, dans une large mesure, au progrès du pays. L’État ne se contentait pas de participer au développement par des investissements et des dépenses militaires destinés à l’expansion ; dans le Nord, il avait commencé à appliquer un strict protectionnisme douanier. Les propriétaires terriens du Sud étaient, au contraire, libre-échangistes. La production du coton doublait tous les dix ans et, si elle fournissait d’importants revenus à la nation tout entière et alimentait les tissages modernes du Massachusetts, elle était surtout dépendante des marchés européens. L’aristocratie du Sud était liée avant tout au marché mondial, comme l’Amérique latine ; du travail de ses esclaves provenaient 80 % du coton utilisé dans les filatures européennes. Quand le Nord ajouta au protectionnisme industriel l’abolition de l’esclavage, la divergence totale d’intérêts déclencha la guerre. Le Nord et le Sud formaient deux mondes en vérité opposés, deux époques historiques différentes, deux conceptions antagoniques du destin national. Le XX° siècle gagna cette guerre du XIX° siècle :

Chante, chante, homme libre…
Le Roi Coton si vieux est mort et enterré

s’écriait Claude Fohlen, poète de l’armée victorieuse. Après la défaite du général Lee, les tarifs douaniers prirent une valeur sacrée ; on les avait renforcés pendant le conflit pour obtenir des ressources, on les garda pour protéger l’industrie victorieuse. En 1890, le Congrès vota le tarif McKinley, ultra­protectionniste, et la loi Dingley releva les droits de douane en 1897. Peu après, les pays développés d’Europe se virent obligés à leur tour de poser des barrières de protection devant l’irruption des produits nord-américains dangereusement compétitifs. Le mot trust avait été prononcé pour la première fois en 1882 ; le pétrole, l’acier, les denrées alimentaires, les chemins de fer et le tabac étaient entre les mains des monopoles, qui avançaient avec des bottes de sept lieues. Le Sud devint une colonie intérieure des capitalistes du Nord. Après la guerre, la propagande pour la construction de filatures dans les deux Carolines, la Géorgie et l’Alabama, prit le caractère d’une croisade. Ce n’était pas le triomphe d’une cause morale, les industries nouvelles ne naissaient pas par pur souci humanitaire : le Sud offrait une main-d’œuvre moins chère, de l’énergie à bon marché et des bénéfices substantiels, qui atteignaient parfois 75 %. Les capitaux venaient du Nord pour lier le Sud au centre de gravité du système. L’industrie du tabac, concentrée en Caroline du Nord, dépendait du trust Duke, réinstallé dans le New Jersey pour profiter d’une législation plus favorable ; la Tennessee Coal and Iron Co., qui exploitait le fer et le charbon de l’Alabama, passa en 1907 sous le contrôle de la U.S. Steel, qui décida dès lors des prix et élimina ainsi la concurrence gênante. Au début du siècle, le revenu per capita, dans le Sud, avait baissé de moitié, comparé au niveau d’avant la guerre.

Avant la guerre de Sécession, le général Grant avait participé à la spoliation du Mexique. Après la guerre, le même général fut un président aux idées protectionnistes. Tout relevait du même processus d’affirmation nationale. L’industrie du Nord orientait l’histoire et, déjà maîtresse du pouvoir politique, elle veillait, du gouvernement, à maintenir dans une forme florissante ses intérêts principaux. La frontière agricole se dilatait à l’ouest et au sud, aux dépens des Indiens et des Mexicains ; mais elle n’agrandissait pas les latifondi sur son passage, elle implantait de petits propriétaires dans les nouveaux espaces occupés. La terre promise n’attirait pas seulement les paysans européens ; les maîtres artisans les plus divers et les ouvriers spécialisés en mécanique, métallurgie et sidérurgie arrivèrent également d’Europe pour enrichir l’intense industrialisation nord-américaine. À la fin du siècle dernier, les États-Unis étaient déjà la première puissance industrielle du globe ; en trente ans, après la guerre civile, les usines avaient multiplié par sept leur rendement. La production de charbon américain égalait déjà celle de l’Angleterre, et celle de l’acier lui était deux fois supérieure ; les voies ferrées étaient neuf fois plus développées. Le centre de l’univers capitaliste commençait à se déplacer.

Comme l’Angleterre, les États-Unis allaient prôner, à partir de la Seconde Guerre mondiale, la doctrine du libre-échange, de la liberté commerciale et de la libre concurrence, mais pour la consommation extérieure. Le Fonds monétaire international et la Banque Mondiale virent le jour en même temps, afin de refuser aux pays sous-développés le droit de protéger leurs industries nationales et de décourager chez eux l’action de l’État. On attribua des propriétés curatives infaillibles à l’initiative privée. Néanmoins, les États-Unis n’abandonnèrent pas une politique économique qui reste rigoureusement protectionniste et qui écoute attentivement les voix de sa propre histoire : dans le Nord, on ne confondit jamais la maladie avec le remède.

Eduardo Galeano     Les veines ouvertes de l’Amérique Latine      Terre humaine Plon

Les Russes voulurent prendre la place des Américains sur le marché du coton, réduit à rien par la guerre. Les terres adéquates étaient à l’est de la mer d’Aral, à l’est de la Caspienne : mais le coton a besoin d’eau… que l’on prit dans les deux fleuves qui alimentent la mer d’Aral : l’Amou Daria – anciennement Oxus – et le Syr Daria – anciennement Axertès – ; c’est le début de l’assèchement de la mer d’Aral.

14 04 1865                 Abraham Lincoln, est assassiné au théâtre Ford de Washington par John Wilkes Booth, un sudiste fanatique d’une balle de revolver dans la nuque. L’assassin enjambe la balustrade qui le sépare de la scène et lance à l’assistance : Sic semper tyrannis : – Qu’il en soit toujours ainsi des tyrans – . Il s’enfuit à cheval mais sera tué quelques jours plus tard avec ses complices ; la petite bande qui avait ses habitudes à la taverne de Mary Surratt [elle sera pendue] n’avait pas de commanditaire.

Pendant quatre années la haute figure d’Abraham Lincoln a animé la lutte du Nord, – la guerre de Sécession – mais par son humanité, sa sagesse et la mesure de ses vues, la noblesse de sa pensée, son nom et sa mémoire appartiennent à toute l’Union sans distinction de camp. Il prend place, après Jefferson, après Jackson, dans la galerie des présidents dont le séjour à la Maison-Blanche a écrit un nouveau chapitre dans l’histoire des États-Unis. Il est lui aussi un self-made man et sa carrière illustre à merveille l’existence des pionniers de l’Ouest : mais il a surtout apporté une conception de la démocratie généreuse, optimiste, résolument confiante dans la bonne volonté et les possibilités de chaque homme. On rapporte de lui des traits d’humanité qui honorent l’homme. Cette guerre qu’il n’avait pas voulue, à laquelle il avait dû se résoudre pour sauver l’Union dont il avait reçu la charge en dépôt, il entendait en effacer au plus vite les blessures ; vivant il eût fait prévaloir des solutions de réconciliation et d’oubli. Mais le geste d’un fanatique fit coïncider son assassinat avec la fin de cette affreuse guerre civile : la sagesse de Lincoln, sa magnanimité et sa largeur de vues manquèrent soudain aux États-Unis sortant de la guerre, comme quatre-vingts ans plus tard presque jour pour jour et dans des circonstances assez semblables, au début d’un nouveau mandat, Franklin Roosevelt fit défaut aux États-Unis victorieux dans la difficile tâche d’organiser la paix.

René Rémond        Histoire Universelle La Pléiade 1986

Les cimetières sont peuplés de gens irremplaçables, dit-on pour faire systématiquement confiance à la vie, aux talents des remplaçants. C’est vrai bien souvent mais ce ne le fut pas pour Lincoln dont la mort prématurée fut une véritable catastrophe pour les États-Unis. Il fallait un talent et un poids hors du commun pour gérer au mieux cette sortie de guerre, et son successeur, Andrew Johnson, n’avait ni ce poids ni ce talent, et quand la loi de l’État renonce à son pouvoir, c’est la loi du clan qui prend la place : et ainsi l’on verra fleurir dans le sud ces poisons que sont les codes noirs, la ségrégation, et ce gangstérisme que sera le Ku Klux Klan, au racisme nauséeux, fondé au Tennessee en décembre 1865.

Assassinat d'Abraham Lincoln — Wikipédia

5 05 1865               Napoléon III accorde aux musulmans algériens la nationalité française, leur statut personnel continuant cependant à être régi par la loi coranique ou les coutumes berbères. Et à ceux qui acceptaient de renoncer à leur statut de civil musulman, était accordée la citoyenneté entière. Ceux-là eurent, dès lors, accès à la fonction publique française et se virent reconnaître des droits de représentation politique dans les institutions locales. Mais ils furent très peu nombreux à vouloir bénéficier de ces dispositions : on parle de 130 demandes !

Comme vous il y a vingt siècles, nos ancêtres aussi ont résisté avec courage à une invasion étrangère et, cependant, de leur défaite date leur régénération. Les Gaulois vaincus se sont assimilés aux Romains vainqueurs et de l’union forcée entre les vertus contraires de deux civilisations opposées est née avec le temps cette nationalité française qui, à son tour, a répandu ses idées dans le monde entier.

Napoléon III

11 05 1865                  Jules Jaluzot et Jean Alfred Duclos fondent Le Printemps sur un terrain en friche du quartier Saint Lazare.

14 06 1865                  La valeur légale du chèque est reconnue.

21 06 1865           Création d’un enseignement professionnel. Physicien, directeur de l’Observatoire de Paris, député des Pyrénées Orientales, François Arago y avait consacré quelques joutes oratoires à l’Assemblée : Il y a chez nous un grand nombre d’autorités universitaires qui ont peu de goût, peu de bienveillance, pour les études scientifiques (…). Il a été dit ici même qu’elles étaient un métier de manœuvre [] Ce n’est pas, en effet, avec de belles paroles qu’on fait du sucre de betterave ; ce n’est pas avec des alexandrins qu’on extrait la soude du sel marin…

14 07 1865                  Ascension franco-anglaise du Cervin – 4478 m. -, sur la frontière entre la Suisse – Zermatt – et l’Italie – Breuil Cervinia -. Ils sont déjà nombreux ceux dont ce magnifique sommet est devenu le but de toute une vie. Toutes ces tentatives se concentraient autour de la rivalité entre le guide valdôtain Jean-Antoine Carrel et l’Anglais Edward Whymper. Pour rassembler tous les atouts, ce dernier avait pris contact avec le valdôtain mais n’avait pas accepté ses conditions : emmener son frère Jean-Jacques. Donc ils allaient rester rivaux. En 1857, Jean Antoine Carrel, a fait une tentative en compagnie de son frère Jean Jacques et d’Aimé Gorret ; ils ont dû s’arrêter à l’arête du Lion. L’Irlandais John Tyndall s’y lance en 1862 en compagnie de deux guides suisses et de Jean Antoine Carrel, mais recruté en tant que porteur, ce qu’il ne goûte guère et il le fera savoir : ils atteignent le pic qui sera par après nommé Tyndall et s’arrêtent au passage de l’Enjambée. Au cours d’une tentative ultérieure, Carrel atteindra la crête du coq, à 4032 m.

Whymper et Lord Douglas ont engagé Taugwalder père et fils, respectivement guide et porteur à Zermatt. Ils forment une caravane de 7 personnes. Edward Whymper, artiste dessinateur de 25 ans, est déjà un alpiniste au palmarès prestigieux, Charles Hudson, vicaire dans le Lincolnshire, est considéré comme le meilleur montagnard amateur de son temps – il vient de faire, sans guide, le Mont Blanc par le Goûter, en redescendant par les Grands Mulets -; Hadow, son pupille, 19 ans, est bon marcheur mais alpiniste inexpérimenté, lord Francis Douglas, environ 20 ans est déjà un excellent alpiniste. Un autre guide, chamoniard, est venu renforcer la cordée : Michel Croz. Ils atteignent le sommet par l’arête suisse du Hörnli, ce que voit à la jumelle Jean Antoine Carrel qui renonce pour cette fois mais ce n’est que partie remise.

La première ascension du Cervin. Gustave Doré

dessin de Whymper

A la descente, c’est le drame : l’un d’eux dévisse, en entraîne trois autres, dont Michel Croz : le dernier à être emporté est Francis Douglas, puis viennent, dans l’ordre Taugwalder père, Edouard Whymper et Taugwalder fils. Ces trois derniers seront saufs… car la corde s’est rompue entre Francis Douglas et Taugwalder père. Que s’est-il passé ? la corde s’est-elle cassée seule, sous l’effet du choc, ou bien Taugwalder père l’a-t-il coupée d’un geste rapide et sur ?

Gegen 15 Uhr riss das Seil. Ein Brite und ein Franzose stürzten am Matterhorn in die Tiefe und rissen zwei weitere Briten mit sich. Bis heute wurden nicht alle Toten geborgen

Le désastre du Cervin. Gustave Doré

Das gerissene Seil im Matterhorn Museum von Zermatt

Das gerissene Seil im Matterhorn Museum von Zermatt. Ce musée dit que la corde est en chanvre de Manille – Manila Hanft –

Le récit que fît Whymper de ce drame l’innocente complètement : pour Whymper, la corde s’est rompue toute seule : Hadow vient de glisser : il entraîne dans sa chute Michel Croz, qui s’était séparé de son piolet pour l’aider à franchir un passage pourtant facile, Charles Hudson est entraîné à son tour, et enfin Lord Francis Douglas :

Tout ceci se passa avec la rapidité de l’éclair. A peine le vieux Pierre et moi eûmes-nous entendu l’exclamation de Croz que nous nous cramponnâmes de toutes nos forces au rocher ; la corde bien tendue entre nous, nous imprima à tous deux, au même moment, une violente secousse. Nous tînmes bon le plus possible ; mais par malheur, la corde se rompit entre Taugwalder et lord Francis Douglas, au milieu de la distance qui les séparait.

Pendant quelques secondes, nous pûmes voir nos infortunés compagnons glisser sur le dos, les mains étendues pour tâcher de s’arrêter dans leur chute effrayante. Ils disparurent l’un après l’autre à nos yeux, sans avoir reçu la moindre blessure, et roulèrent d’abîme en abîme, jusque sur le glacier du Cervin, à 1 200 mètres en dessous de nous. Dès l’instant où la corde s’était brisée, nous ne pouvions plus les secourir.

Ainsi périrent nos malheureux compagnons ! Pendant près d’une demi-heure, nous restâmes à l’endroit où nous nous trouvions, sans oser faire le moindre mouvement. Paralysés par la terreur, les deux guides pleuraient comme des enfants et tremblaient tellement que nous étions menacés à tout instant de partager le sort de nos amis. Le vieux Pierre ne cessait de s’écrier :

Chamonix ! Oh ! que va-t-on dire à Chamonix !
Ce qui signifiait dans sa pensée : comment croire que Croz eût jamais pu tomber ? Le jeune homme ne faisait que sangloter et répétait, en poussant des cris aigus :
Nous sommes perdus, nous sommes perdus !
Attaché à la corde, entre eux deux, je ne pouvais faire un pas, tant pour remonter que pour descendre. Je priai donc le jeune Pierre d’avancer un peu ; il n’osait pas. Impossible de faire un seul mouvement s’il ne s’y décidait pas. Comprenant le danger, le vieux Pierre se mit aussitôt à crier :
Nous sommes perdus, perdus !
Les craintes du vieux étaient bien naturelles ; il tremblait pour son fils ; celles du jeune homme n’étaient que lâcheté, car il ne pensait qu’à lui.

Edward Whymper. Escalade dans les Alpes de 1860 à 1869. Ed. Librairie A. Jullien Genève 1922.

Les interrogatoires de police qui suivirent le drame, s’ils ne parviennent pas à tout élucider, précisent tout de même quelques points :
– … Entre Lord Douglas et Taugwalder père la corde a été moins épaisse qu’entre Michel Croz et Lord Douglas d’un coté, et Taugwalder père et Taugwalder fils de l’autre coté… Whymper.
– … Je me suis attaché à Lord Douglas par une corde spécialeSi j’avais trouvé que la corde employée entre Lord Douglas et moi n’était pas assez solide, je me serais bien gardé de m’attacher avec elle à Lord Douglas, et je n’aurais pas voulu le mettre en danger, pas plus que moi-même. Si j’avais trouvé cette corde trop faible, je l’aurais reconnu comme telle avant l’ascension du Mont Cervin et je l’aurais refusée. Pierre Taugwalder.
Quelle est votre opinion sur la rupture de la corde ?
– … Je ne puis le dire, mais le poids des trois personnes avec la force de leur chute aurait pu briser une corde bien plus solide . Pierre Taugwalder.
– … Qui a fourni la corde qui vous attachait à Lord Douglas ?
– … La corde a été fournie par MM. les touristes.
J’ajoute que, pour me maintenir plus solidement, je me suis tourné contre la montagne, et comme la corde entre Whymper et moi n’était pas tendue, j’ai pu heureusement la rouler autour d’une saillie de rocher, ce qui m’a donné la force nécessaire pour me sauver. La corde qui m’attachait à Douglas et les autres personnes m’a donné par la chute de telles secousses que je suis bien souffrant à l’endroit où la corde a passé mon corps. Pierre Taugwalder.
Les interrogatoires finiront par un non lieu :
Considérant :
que des faits ci dessus il ne résulte aucun acte délictueux ;
que M. Hadow a occasionné l’accident ;
que de l’exposé des faits qui précède personne ne peut-être accusé d’une faute ou d’un délit, Il est décidé :
Il n’y a pas lieu de donner suite à la présente enquête, par contre il est porté une décision de non lieu avec frais à la charge du fisc.

Commission d’enquête pour le district de Viège. 1865.
Mais l’affaire n’en resta pas là et la tragédie du Cervin suscita d’innombrables rumeurs qui, loin de s’estomper, s’amplifièrent finalement en une terrible accusation : les trois survivants, et nommément le guide Zermattois Taugwalder père, avaient (ou auraient, le texte admet les deux traductions) coupé la corde à l’instant décisif, pour sauver leur propre vie d’une mort assurée.

Werner Kämpfen, Ein Bürgerechtsstreit im Wallis. Zürich, 1942. Traduction de Claude Macherel.

Il est vrai qu’il y a de quoi s’étonner des contradictions entre la version de Whymper de 1922 et celle de Taugwalder, à l’occasion de son témoignage auprès des enquêteurs ; il n’y a par contre aucune contradiction entre le témoignage de Taugwalder et celui – très court et concis – de Whymper, toujours devant la commission d’enquête. Pourquoi s’est-il plus tard éloigné du récit de Taugwalder ?

Whymper : la corde bien tendue entre nous, nous imprima à tous deux, au même moment, une violente secousse.

Taugwalder : J’ajoute que, pour me maintenir plus solidement, je me suis tourné contre la montagne, et comme la corde entre Whymper et moi n’était pas tendue, j’ai pu heureusement la rouler autour d’une saillie de rocher, ce qui m’a donné la force nécessaire pour me sauver.

Si Taugwalder dit vrai, Whymper n’aurait pas dû ressentir la secousse, car celle-ci aurait dû être encaissée intégralement par Taugwalder et le rocher autour duquel il était parvenu à enrouler la corde.

D’autre part, la photo de la seule extrémité de la corde rompue – représentée dans le récit de Whymper de 1922 – (l’autre extrémité a disparu avec Lord Douglas) permet de penser que cette corde a été coupée, tant la section apparaît nette et les torons tous bien sectionnés à la même longueur .

Il semble encore étonnant que les enquêteurs n’aient pas demandé à Taugwalder d’apporter ce qui restait de cette corde le reliant à Lord Douglas, – elle n’a pas été abandonnée pendant la descente puisqu’elle a été photographiée – : si elle avait été rompue, comme le rapporte Whymper, au milieu de la distance qui les séparait, cela enlevait toute possibilité de suspicion : il était matériellement impossible à Taugwalder d’aller couper cette corde à cette distance. Le fait que cette question n’ait pas été posée tend à faire penser que l’enquête a pris soin d’éviter tous les chemins qui pouvaient s’éloigner du non lieu… ce qui arrangeait tout le monde… Et aujourd’hui, avec les extraordinaires progrès des méthodes d’investigation policières, il est très étrange que tous les partisans d’un rétablissement de la vérité des faits par rapport au récit de Whymper se limitent  à la recherche de témoignages, quand la priorité absolue devrait être donnée à tout ce qui pourrait faire parler cette corde, car tout de même, il doit bien être possible de dire si une corde en tension s’est rompue ou bien a commencée par être coupée avant de se rompre, une fois entamés les premiers torons.

C’est le début du grand alpinisme : sur les deux années 1864/65, Whymper gravira dans le Massif du Mont Blanc, le Mont Dolent, l’Aiguille d’Argentières, de Bionassay, la Verte par l’arête sud-est, et les Grandes Jorasses par l’arête sud-ouest. Le peintre John Ruskin, lui, parcourt les Alpes de 1832 à 1881, et il voit d’un très mauvais œil les débuts de l’alpinisme (la version alpiniste écolo n’est pas encore admise) : il apostrophe Whymper :

Vous avez fait un champ de courses des cathédrales de la Terre… Les Alpes, que vos poètes ont aimé avec tant de respect, vous les considérez comme des mâts de cocagne dans des arènes d’ours, auxquels vous vous mettez en devoir de grimper, puis que vous redescendez avec des hurlements de joie.

A peu près dans le même temps, les Chamoniards exprimaient le respect qu’ils avaient de la hiérarchie catholique, en nommant Cardinal, Évêque, Moine et Nonne, quatre aiguilles d’altitude décroissante.

www.lumieresdaltitude.com/gallery.php?gallery

Les anniversaires, – en 2015, c’est le 150° -, sont le plus souvent le terrain privilégié des discours ronflants et redondants, habiles à masquer les arêtes parfois très coupantes de la réalité. À Zermatt, les montagnards suisses ont tenu à lui donner plus d’éclat et ce drame devient le sujet d’une pièce de théâtre  The Matterhorn Story, qui se jouera en plein air, devant le Cervin, à 2600 m du 9 juillet au 29 août 2015.

C’est un fin morceau de chanvre lové en huit et soigneusement ficelé en quatre endroits, à l’abri d’une épaisse vitrine du Musée alpin de Zermatt. Sa pâleur – qui tranche avec l’écrin rouge sur lequel il repose – et son extrémité – effilochée sur plusieurs centimètres – laisse présager qu’elle a été l’instrument d’un drame. Corde des premiers ascensionnistes du Cervin, celle qui a cassé entre Douglas et Taugwalder, 14.7.1865, confirme sobrement un écriteau.

Il y a cent cinquante ans, ce lien s’est rompu, provoquant la chute mortelle de 1 200 mètres des Britanniques Lord Francis Douglas, 18 ans, et Douglas Hadow, 19 ans, du mentor de celui-ci, le chapelain anglican Charles Hudson, 36 ans, et de leur très expérimenté guide chamoniard Michel Croz, âgé de 35 ans. Tous quatre venaient de réaliser la première du sommet du Cervin-Matterhorn (4 478 m) en compagnie d’un autre Anglais, Edward Whymper, 25 ans, et des guide et porteur zermattois Peter Taugwalder père et fils, 45 et 22 ans.

À la descente, Douglas Hadow, inexpérimenté et épuisé, a perdu l’équilibre, bousculant Michel Croz, qui se trouvait en tête, et entraînant Charles Hudson et Francis Douglas. Sous le choc, la corde maudite a cédé entre le quatrième grimpeur, Lord Francis Douglas, et le cinquième, Peter Taugwalder père.

Les dépouilles mortelles de Michel Croz, Douglas Hadow et Charles Hudson, déchiquetées, reposent toujours au cimetière de Zermatt. De Lord Francis Douglas, on n’a retrouvé qu’une chaussure, des gants et une ceinture… Le drame fit grand bruit, au point que la reine Victoria songea à interdire à ses sujets cet alpinisme trop meurtrier à son goût.

A Zermatt, une enquête et un procès ont abouti à la conclusion – essentiellement fondée sur la version de Whymper – que l’accident était imputable à la glissade de Douglas Hadow. Mais questions et rumeurs ont subsisté, mettant à mal l’honneur de Peter Taugwalder père, un guide jusque-là respecté et auteur de différentes premières.

Pourquoi était-il relié à Lord Francis Douglas par cette vieille corde peu solide alors que le groupe disposait d’une corde neuve et plus épaisse ? La corde s’est-elle rompue naturellement ou Taugwalder père l’a-t-il délibérément sectionnée pour échapper à une mort certaine ? L’homme souffrit tant de ces spéculations qu’il s’expatria plusieurs années au Canada, puis aux Etats-Unis.

On sait aujourd’hui qu’une fois suspendues au bout de la relique exposée au musée de Zermatt, les quatre premières victimes du Cervin-Matterhorn n’avaient aucune chance d’en réchapper. En 2005, un équipementier suisse l’a reproduite à l’identique, et un test de résistance a révélé qu’elle ne pouvait supporter plus de 150 kg. Mais les carnets de Whymper, Escalades dans les Alpes (Hoëbeke), publiés en  1871, font toujours référence. Et sans mettre directement en cause les Taugwalder, le graveur sur bois et illustrateur britannique y dresse d’eux le portrait peu flatteur de paysans cupides tout en se présentant implicitement comme le véritable héros de l’aventure. Une manière de s’afficher qui agace les Suisses, dont certains ont décidé de rééquilibrer l’histoire…

Parmi eux, Matthias Taugwalder, arrière-arrière-arrière-petit-fils de Peter Taugwalder père. Ce photographe et journaliste de 36 ans, originaire de Zermatt, a mené des recherches l’automne dernier. Je m’étonnais qu’on ne dispose encore aujourd’hui que de la version de Whymper, dit-il. Les journalistes n’ont pas fait leur travail, ni à l’époque ni plus tard. Il assure avoir retrouvé sans grande difficulté des documents historiques et avoir mené auprès de descendants des alpinistes anglais impliqués des entretiens prouvant que la vérité de Whymper est contestable.

Que recèlent ces trouvailles ? Mystère… Matthias Taugwalder en a vendu la primeur au quotidien allemand Stern qui les a publiées jeudi 9 juillet. Et le public pourra, promet-il, juger sur pièces grâce à une exposition desdits documents au Musée alpin de Zermatt. Dans un teaser vidéo sur son site Internet, Matthias Taugwalder diffuse aussi les extraits d’une interview de Reinhold Messner, rallié à sa cause. Il est évident que Whymper a enjolivé les événements en sa faveur, assène l’alpiniste italien, vainqueur sans oxygène des quatorze plus hauts sommets de la planète, ajoutant sans donner de détails que l’accident est comme un crime qu’on aurait imputé aux Taugwalder et qui leur a collé à la peau …

Livia Anne Richard n’est, elle, pas apparentée aux Taugwalder, mais c’est également une histoire de famille qui l’a conduite à s’intéresser à ceux qu’elle considère comme les véritables héros du Cervin-Matterhorn. En se rendant, il y a quatre ans, au festival musical Zermatt Unplugged, qu’organise un de ses cousins, cette auteure-metteuse en scène bernoise de 46 ans a découvert, dans le village perché à 1 600 mètres d’altitude, les monuments commémoratifs du drame dont elle ignorait tout. D’une plongée dans la documentation du Musée alpin, elle a tiré une pièce de théâtre. Interprétée par une quarantaine d’acteurs en costumes d’époque, la première de The Matterhorn Story a eu lieu jeudi 9 juillet. Elle sera jouée jusqu’au 29 août. Whymper savait exactement comment se dédouaner avec des réponses peu développées ou des omissions, estime Livia Anne Richard. Imaginez cet homme éduqué et éloquent et ces deux fermiers illettrés face aux enquêteurs…

Lors de son audition, Whymper a, par exemple, glissé que, pour des raisons inconnues de lui -, Taugwalder père avait utilisé la corde la moins solide pour la descente. Ce dernier s’en est expliqué en affirmant que le Britannique, dans sa hâte d’atteindre le sommet le premier, s’était débarrassé de la corde plus épaisse qui les reliait en la coupant, condamnant ainsi ses compagnons à en utiliser une peu fiable pour la descente. C’est la version la plus plausible, affirme Livia Anne Richard. C’est avant tout une histoire d’hommes, d’amitié, de trahison, d’ambition démesurée et de revanche, dit-elle, regrettant que Whymper – avec la crédibilité dont il jouissait – n’ait jamais tenté d’arrêter les rumeurs.

A l’époque, Whymper fréquente assidûment les Alpes depuis cinq ans pour les besoins de son métier lorsqu’il arrive à Zermatt, début juillet 1865. Devenu un alpiniste sérieux, il a cependant essuyé sept échecs, depuis août 1861, sur la pyramide asymétrique plantée sur la frontière italo-suisse qu’on appelle d’un côté Cervino (Cervin) et Matterhorn de l’autre. Tous les autres sommets de 4 000 mètres ont été vaincus. Par ailleurs, son compagnon de cordée régulier, Jean-Antoine Carrel, un guide italien de Valtournenche tout aussi obsédé que lui par cette montagne provocante, l’a laissé choir. Car Whymper a résolu de tenter l’aventure depuis le versant suisse, sans se soucier de priver ainsi l’Italie d’une gloire que Carrel considère due à sa patrie d’origine… Tandis que Carrel compose en hâte une cordée italienne, Whymper en improvise donc une autre, bien trop fournie et de niveaux trop disparates, avec Lord Francis Douglas, les Taugwalder, Charles Hudson, Douglas Hadow et Michel Croz.

Chris Keller, le comédien bernois de 28 ans qui incarne Edward Whymper dans la pièce de Livia Anne Richard, confesse cependant une certaine empathie pour le personnage. Je comprends sa fascination pour le Matterhorn, explique-t-il. Il est là comme un patron qui surveillerait Zermatt et il prend un nouveau visage chaque fois qu’on change d’angle pour le regarder. Pour endosser ce rôle, Chris Keller a lu les ouvrages de Whymper. Il passait pour être égoïste et arrogant, mais je crois comprendre ce qu’il a vécu, explique le comédien. Il était ambitieux, il aimait l’action et il craignait de ne pouvoir laisser son empreinte sur la montagne, de ne pouvoir s’extraire d’une vie sans éclat.

L’ambition était le plus gros problème de Whymper, et le village s’est divisé face à ce drame car c’était les débuts du tourisme pour Zermatt et c’était crucial, décrypte à son tour Joseph Taugwalder, 50 ans, employé dans une société de gestion de patrimoine zermattoise. Arrière-arrière-arrière-petit-fils de Peter Taugwalder père, lui aussi, il joue le rôle de ce dernier dans The Matterhorn Story tandis que son fils David, 22 ans, interprète celui de… Peter Taugwalder fils. Tous deux y voient une opportunité de réhabiliter leurs ancêtres. Pour la première de la pièce, Zermatt a fait porter une invitation à Buckingham Palace par un guide de haute montagne en tenue d’apparat, mais Sa Royale Majesté Elizabeth II n’a pas donné suite.

En tout cas, aucun drame ne devrait survenir sur le Cervin-Matterhorn en ce 150°  anniversaire de la première ascension. En hommage aux quatre infortunés compagnons de Whymper et des Taugwalder et aux quelque 500 autres alpinistes qui y ont, depuis lors, laissé la vie, un couvre-feu de vingt-quatre heures sur la montagne a été décrété par les autorités suisses pour le 14 juillet.

Patricia Jolly            Le Monde 13 07 2015

Die sieben Gipfelstürmer vor dem 4478 Meter hohen Matterhorn: Peter Taugwalder senior (v. l.), Michel Croz, Charles Hudson, Lord Francis Douglas, Douglas R. Hadow, Edward Whymper und Peter Taugwalder junior

Die sieben Gipfelstürmer vor dem 4478 Meter hohen Matterhorn: Peter Taugwalder senior (v. l.), Michel Croz, Charles Hudson, Lord Francis Douglas, Douglas R. Hadow, Edward Whymper und Peter Taugwalder junior

Edward Whymper - notreHistoire.ch

Edward Whymper

Michel Croz

Michel Croz. Gravure d’Edouard Whymper. Summitpost.org

16 07 1865          Jean Antoine Carrel emmène au sommet du Cervin, Jean-Baptiste Bich, l’Abbé Amé Goret et Jean-Augustin Meynet. Ils ont pris la voie sud-ouest, l’arête du Lion, italienne, plus difficile que celle empruntée par Whymper, deux jours plus tôt. Le différend entre Whymper et Carrel n’était que technique et ils vont se retrouver pour faire ensemble le Chimborazo 6130 m. en Equateur, et quelques autres 5 000. Surnommé le Bersaglier – le soldat – car il avait participé aux trois guerres de l’indépendance italienne, il gravira encore le Cervin pour sa 51° ascension  à 62 ans, le 26 août 1891 ; le mauvais temps rendra la descente périlleuse et il mourra d’épuisement juste avant d’avoir retrouvé le plancher des vaches, mais ses deux clients Léon Sinigaglia et Charles Gorret seront saufs.

7 12 1865                    Suède : un référendum constitutionnel fait du Riksdag un parlement bicaméral.

1865                           Syronite : 1° plastique par l’anglais Parkes. Le trafic fluvial décline, au profit du trafic ferroviaire. Pasteur trouve le remède à la pébrine, la maladie du ver à soie qui avait fait son apparition à Cavaillon en 1845 ; il dépose aussi un brevet pour la conservation du vin. Un professeur de médecine montpelliérain, Fuster, prétend que la consommation de viande crue combat la tuberculose : la hantise de cette maladie était si répandue qu’elle fit naître la mode du steak saignant.

Joseph Oller installe une roulotte sur l’hippodrome de La Marche, en Basse-Normandie, et propose aux turfistes son invention : le pari mutuel. Dans le pari mutuel, la cote des chevaux est calculée sur la masse des paris enregistrés : plus le cheval est joué, plus sa cote est basse. Le bookmaker, lui, fixe la cote selon son estimation personnelle. Le preneur de pari mutuel ne prend aucun risque face aux parieurs, se contentant de leur fournir un service : calcul et répartition des mises. Dans la foulée, il ouvre plusieurs agences de paris dans la capitale, qui vont rapidement devenir lieux de loisirs, lesquels seront convertis en cafés-concert sitôt interdits les paris : ils auront pour nom les Fantaisies Oller, la piscine Rochechouart, premier centre hydrothérapique de Paris, le Nouveau Cirque – future salle Pleyel – et le Moulin Rouge.

Mise en service par la Compagnie Générale Transatlantique de 2 bateaux à hélice sur l’Atlantique.

Un convoi de femmes détenues part à Cayenne pour y trouver mari… quand les liens sacrés du mariage se font chaînes…

L’américain Cyrus W Field réalise la 1° liaison télégraphique Europe-États-Unis.

En Prusse, l’ensemble des organisations de renseignement est regroupé au sein de la Geheimfeldpolizei, dirigé par un as : Wilhem Stieber : il va installer en France un redoutable réseau d’espions qui pèsera son poids dans la défaite de 1870.

La Grande Bretagne, crée le Palestine Exploration Fund, parrainé par la reine Victoria, avec mission de vérifier que l’histoire biblique est une histoire réelle, à la fois dans le temps, dans l’espace et à travers les événements afin d’offrir une réfutation à l’incroyance. Il s’agissait bien de ne pas laisser le climat révolutionnaire crée par Darwin dans le monde scientifique « contaminer » la lecture de la Bible. On pensait que l’histoire était inscrite dans la Bible et l’on refusait encore d’admettre que la Bible était inscrite dans l’histoire.

L’Écossais Thomas Sutherland fonde à Hong Kong la HSBC  – The Hongkong and Shanghai Banking Corporation – par laquelle passera la quasi-totalité des transactions financières concernant la guerre, puis la consommation d’opium. L’homme avait du flair et avait deviné que la Chine ne pourrait pas éternellement ignorer le système bancaire, car c’était bien de cela qu’il s’agissait : n’important que très peu, exportant énormément, la Chine ignorait tout de ce que peut être une dette publique, et donc, il n’y avait que des petites banques locales, mais aucune puissante, et les indemnités de guerre exigées par le traité de Nankin étaient le premier cas de figure qui montrait l’impuissance du gouvernement chinois à continuer à fonctionner comme il l’avait toujours fait ; la Chine avait besoin d’emprunter aux Banques pour payer ces amendes.

En 1993, avec le changement de statut de Hong Kong en perspective, le siège social sera transféré à Londres, avec un directeur général à Hong Kong à partir de 2010. Classé sixième entreprise mondiale en 2000. L’opium a  cédé la place aux placements discrets des très nombreuses fortunes qui veulent jouer à cache cache avec le fisc de leur pays d’origine dont notre inénarrable ministre du budget sous François Hollande : Jérôme Cahuzac. La HSBC pourra s’offrir le luxe de payer 1.7 milliard $ en 2010 aux Etats-Unis pour mettre fin à de très nombreuses enquêtes sur des activités mafieuses quand ce n’est complices des terroristes…

Bakounine, revenu des bagnes russes, devient un farouche adversaire de Marx :

De fait, tout les oppose. Marx est communiste : il souhaite la prise de contrôle de l’État par des partis communistes par le biais des urnes, là où c’est possible et grâce à la solidarité internationale des travailleurs. Bakounine est anarchiste : il aspire à abolir l’État et tous les pouvoirs ; il réfute l’existence même de l’Internationale : de surcroît, il veut imposer l’athéisme aux socialistes, ce qui exclurait de l’Internationale la plupart de ses adhérents britanniques, dont beaucoup soutiennent Karl. Enfin, Karl est juif – athée, mais juif -, Bakounine est antisémite.

Jacques Attali Karl Marx ou l’esprit du monde.      Fayard 2005

Marx redira à un journal américain, après la Commune de Paris qu’il n’est pas partisan systématique de l’usage de la violence pour une révolution… c’est selon ….

En Angleterre, par exemple, la voie qui mène au pouvoir politique est ouverte à la classe ouvrière. Une insurrection serait folie là où l’agitation pacifique peut tout accomplir avec promptitude et sureté. La France possède cent lois de répression ; un antagonisme mortel oppose les classes, et on ne voit pas comment échapper à cette solution violente qu’est la guerre sociale. La choix de cette solution regarde la classe ouvrière de ce pays.

Karl Marx, au New York World

Plus tard, bien peu des partisans de Marx retiendront qu’il a recommandé d’employer, là où c’est possible, la voie démocratique pour conquérir le pouvoir. Jamais, il est vrai, il ne dit que ce pouvoir devra être rendu s’il est perdu par les urnes…

Jacques Attali Karl Marx ou l’esprit du monde.      Fayard 2005

12 02 1866                Le secrétaire d’État William Seward ordonne à Napoléon III de retirer ses troupes du Mexique, et, pour s’assurer cette fois-çi que l’ultimatum a bien été entendu, met 60 000 hommes à la frontière. Maximilien sera livré tôt ou tard aux troupes de Benito Juarez.

04 1866                     Poussées par le simoun, un vent du sud, des nuées de sauterelles envahissent l’Algérie, jusqu’au littoral : elles dévorent tout et pondent des milliards de criquets ; quarante jours après leur éclosion, les criquets ont vu leurs ailes pousser : ils s’accouplent et deviennent sauterelles. En mai, la terre algérienne est transformée en fourmilière géante. La catastrophe survient après des années d’autres malheurs : deux années consécutives d’incendies géants dans les forêts domaniales, suite à de grandes sécheresses qui réduisent parfois les récoltes de moitié. On lutte contre le phénomène à grands renforts de bruit, d’outils etc… avec une efficacité mitigée. Un an plus tard, la disette devient famine : un tremblement de terre dans la Mitidja et c’est le typhus et le choléra qui s’installent.

Le 19 mars 1868, Jacquemaire, curé de Sainte Barbe du Tlélat, écrit à l’évêque d’Oran :

Depuis deux mois, les Arabes qui ne se sont point encore livrés à la mendicité viennent vendre les bracelets, boucles d’oreilles et épingles, le plus bel ornement que possède la femme arabe, tous en or ou en argent. On ne leur paye pas la moitié de leur valeur, mais comme leurs besoins sont grands, ils acceptent ce qu’on leur offre.

Des femmes qui, quelques semaines auparavant, n’osaient pas regarder un homme dans les yeux, en sont réduits à prostituer leur petite fille.

Chaque jour, on relevait sur les chemins, dans les champs, et jusque dans l’intérieur des villes et des villages, les cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants morts de faim. A Mascara, le 3 décembre, on relevait dix cadavres d’indigènes morts de faim. Le 3, 14, le 5, 23. Tous ces morts gisaient dans des trous, au fond des ravins, sur les chemins, dans les ruisseaux même, et aussi dans un lieu que l’on appelle le marabout de Sidi-Bouran, espèce de nécropole, tombe anticipée, où se traînaient et s’entassaient tous ceux qui sentaient leur fin approcher.

Abbé Burzet

L’administration coloniale ne voudra jamais reconnaître la réalité de la famine du choléra et du typhus. Le Journal Officiel prétend qu’il n’y a plus lieu d’accorder de secours, les causes ayant disparu. Rochefort répondra dans La Lanterne : L’Officiel se trompe, ce ne sont pas les causes, ce sont les Arabes qui ont disparu : en 1866, le recensement donnait, indigènes et européens confondus, 2 931 000 habitants… en 1872 : 2 125 000 habitants ! Sur ces 800 000 morts, on peut en attribuer 500 000 aux typhus et choléra. Des colons en sont morts, mais aucun d’eux n’est mort de faim. A part quelques initiatives individuelles et des efforts importants du clergé – la Société des Attafs de Mgr Lavigerie, archevêque d’Alger – l’administration comme les colons voulurent délibérément tout ignorer.

Plus au sud, surtout en Afrique de l’Est, des décennies funestes s’annoncent pour le bétail : la pneumonie bovine était arrivée en Afrique du Sud quinze ans plus tôt ; elle arrivera au Tchad en 1870. La peste bovine, venue des steppes russes, avait atteint d’abord l’Egypte, puis le Soudan occidental en 1865 : elle ravagera régulièrement de cheptel d’Afrique australe et orientale à partir de 1889 ; plus de la moitié des chevaux et des moutons périront en 1865, des dizaines de milliers de vaches entre 1864 et 1866. Puis la famine en 1877, et encore la peste bovine à partir de 1896. A la fin du siècle, les Sotho auront perdu la moitié de leur bétail.

14 06 1866                   L’armée italienne est battue par l’Autriche à Custozza.

06 1866                      Georges Leclanché invente la pile économique à acide insoluble.

3 07 1866                   Les Prussiens infligent une lourde défaite aux Autrichiens à Sadowa. L’Autriche de Metternich restait depuis le Congrès de Vienne le centre des nouveaux équilibres européens. Les révolutions de 1848 l’avaient déjà bien affaiblie et avec cette défaite, les centres se déplacent ; on assiste à la montée en puissance de la Prusse qui crée une confédération de l’Allemagne du nord.

20 07 1866                       La marine italienne est battue par les Autrichiens à Lissa, une île croate, à l’ouest de Korčula. C’est un moment charnière dans l’évolution tant des navires que de l’artillerie : les navires cuirassés tendent à supplanter les navires en bois, [la phase intermédiaire consistant à cuirasser des navires en bois] l’énergie vapeur tend à supplanter celle du vent transmise par les voiles, et les canons montés sur tourelle et chargés par l’affut supplantent les canons alignés devant leur sabords avec des angles de tir très fermés et que l’on chargeait encore par le gueule. L’Autriche est un vieux pays qui n’a pas de raison de renouveler sa flotte en permanence, donc ils ont encore beaucoup de navires en bois et de vieux canons, mais ses marins, de l’amiral au matelot ont de l’expérience ; l’Italie est un pays tout neuf, avec une marine idoine, donc à la pointe du progrès, tant pour les navires que pour l’artillerie, mais l’unité italienne n’est encore que de façade et les particularismes de chaque région sont encore prédominants : difficile de donner une cohésion à tout cela. Les commandements étaient certes de nationalités différentes, mais les matelots étaient majoritairement italiens des deux côtés. Les Autrichiens, se sachant inférieurs en artillerie, manœuvreront de façon à éviter son usage, et s’approchant des Italiens le plus vite possible, comme un boxeur qui, en cherchant à éviter les uppercuts, se colle à son adversaire. Le grand vainqueur technique sera l’éperonnage, que l’on dira promis à un grand avenir, ce qui s’avérera faux.  Finalement, les Autrichiens auront perdu le Kaiser, mais coulé deux cuirassés italiens et fortement endommagés trois autres navires italiens.

On entendra ricaner des officiers autrichiens : Les Italiens nous tiraient dessus, sans se rendre compte qu’ils avaient oublié de mettre les boulets dans les canons ! Dans l’éloge fait au contre-amiral autrichien Wilhelm von Tegetthoff, on parlera de têtes de fer aux commandes de bateaux en bois qui eurent raison de bateaux en fer gouvernés par des têtes de bois.

Gravure parue dans le Harper’s weekly le 1° septembre 1866

Bataille de Lissa (1866) — Wikipédia

Le Re d’Italia, devenu navire amiral en cours de bataille, éperonné et coulé par le SMS Ferdinand Max, navire-amiral de Tegetthoff. Mais pourquoi les drapeaux italiens semblent-ils être français ?

2 09 1866                   La bière apparaît au Café de la Rotonde.

15 11 1866                 Jean Macé, journaliste républicain et franc-maçon, crée la Ligue française de l’enseignement, mouvement d’éducation populaire qui va inspirer les lois sur l’école gratuite, obligatoire et laïque à la fin du XIX° siècle. Une pétition pour une instruction publique, gratuite, obligatoire et laïque est lancée avec l’aide de la presse libérale, et connaît un très grand succès. Le Mouvement national du sou contre l’ignorance lancé en septembre 1871 permet de recueillir en quinze mois plus de 1 300 000 de signatures remises à l’Assemblée nationale. En novembre 1872, une nouvelle campagne est lancée auprès des élus locaux sur la question de la laïcité, c’est-à-dire de la neutralité de l’école publique subventionnée par l’État ou la commune. En 1886, plus du tiers des députés et des sénateurs sont membres de la Ligue.

Aujourd’hui, la Ligue de l’enseignement est la première coordination associative française avec près de 2 000 000 d’adhérents indirects, structurée territorialement avec les Fédérations Départementales et les Unions Régionales et par activité, avec ses Unions sportives – USEP, UFOLEP – ou son réseau de centres de vacances, Vacances pour tous. La Ligue de l’enseignement organise le Salon Européen de l’Éducation, les opérations Pas d’éducation, pas d’avenir,  et Demain en France. Elle est par ailleurs partenaire de Lire et faire lire. Elle est membre fondatrice du Cidem (Civisme et démocratie), de l’Anacej – Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes -, du Réseau national des juniors et du Comité du service civique associatif. Elle a soutenu la création du réseau d’associations étudiantes Animafac dès sa création. La Ligue de l’Enseignement est membre fondateur de la CPCA – Coordination permanente des coordinations associatives – et du Forum Civique Européen. Sous la présidence de Léon Bourgeois, la Ligue appellera au développement des œuvres post et périscolaires afin d’implanter en tout homme les solides principes indispensables aux citoyens d’une démocratie. Soutenus par les pouvoirs publics, patronages, amicales d’anciens élèves, mutuelles, coopératives voient le jour sur tout le territoire et connaissent un grand succès qui inspirera au gouvernement la loi de 1901sur les associations.

Avec le souci de mettre l’art, les techniques, les disciplines sportives au service de tous, elle créera des sections spécialisées, les UFO. La première, en 1928, l’UFOLEP – Union française des œuvres laïques d’éducation physique – et sa filiale, l’USEP – Union sportive de l’enseignement du premier degré, créée en 1939, permettra à des centaines de milliers d’enfants la pratique du sport. En 1933, ce sont la chorale, la danse, le théâtre, la musique la photo, la peinture, la sculpture, le folklore qui grâce à l’UFOLEA – Union française des œuvres laïques d’éducation artistique – deviendront accessibles au grand nombre, ainsi que le cinéma, grâce à l’UFOCEL, devenue plus tard l’UFOLEIS – Union française des œuvres laïques pour l’éducation par l’image et le son -. En 1934, dans le cadre de l’UFOVAL, elle s’attachera à développer les colonies de vacances et les centres d’adolescents. Tous les ans à l’automne la Ligue parraine à Paris, Porte de Versailles, un Salon de l’Éducation.

On le voit, en moins d’un siècle, la Franc Maçonnerie sera parvenue à constituer, sous le drapeau de la laïcité, une armée para-scolaire à même de mordre copieusement sur les plates-bandes de l’Église à travers ses très nombreux mouvements d’Action catholique, patronages et autres.

1866                            John Osterhoudt fait breveter la boite de conserve à clef ; en 1924, G.A. Leighton améliorera l’affaire en dessinant deux obliques sur la surface du métal. Les frères Pallade et Simon Violet, drapiers à Thuir, dans les Pyrénées orientales, veulent profiter du succès du vin pour s’installer sur le marché en proposant un apéritif qu’ils nommeront Byrhh en reprenant des indicateurs du nuancier de couleurs de leurs draps : à une base de vin, ils ajoutent du quinquina et différentes épices  – café, cacao, fleur de sureau, camomille -. Ils commencent par proposer cela comme un médicament, mais les pharmaciens s’y refusent ; en diminuant un peu la dose de quinquina, ils le proposent dès lors comme apéritif ; le produit se positionnera désormais comme boisson hygiénique, connaissant un succès mondial, s’offrant un Gustave Eiffel pour faire leur cave, utilisant la publicité comme personne. Le succès durera jusqu’à l’entre deux guerres, puis la concurrence des vins doux naturels – Banyuls, Muscats de Frontignan, Rivesaltes – le feront passer de mode et le régime de Vichy lui portera un sérieux coup – on ne pouvait en attendre moins de Vichy, Maréchal ou pas -. La marque est aujourd’hui aux mains de Pernod Ricard.

La renaissance de l'apéritif Byrrh

Laurent Desrousseaux

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Léon Selves

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G. Leroux

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Victor Leydet

Affiches publicitaire authentique byrrh plastifiée début 19ieme

Pose du premier câble télégraphique sous-marin transatlantique de la France à Terre Neuve. L’armée adopte le fusil Chassepot, qui se charge par la culasse : il représente un énorme progrès technique par rapport aux systèmes antérieurs, qui se chargeaient par le canon, demandaient une bonne minute pour le chargement, ne portaient qu’à 80 mètres, et dont les tirs se soldaient par environ 60 % d’échecs. Encore quinze ans, et ce sera la mitrailleuse Maxim – 11 coups / sec – puis le fusil à répétition, tout cela donnant une écrasante supériorité aux troupes coloniales sur les troupes indigènes.

À l’époque de la guerre d’Indépendance [des Etats-Unis contre l’Angleterre], les minute men – tireurs d’élite à la vue perçante capables de faire mouche à 900 mètres – utilisaient des fusils ordinaires. Mais il s’agissait d’une exception. D’ordinaire, au XVIII° siècle, les fusils n’étaient utilisés que pour couvrir une centaine de mètres, et on continuait de s’en servir plus souvent pour la chasse que pour la guerre. En 1807, le révérend Alexander Forsyth, pasteur écossais de l’Aberdeenshire, inventait l’amorce à percussion, qui conduisit à l’amorce d’acier et de cuivre. Forsyth effectua ses recherches dans la Tour de Londres, et lord Moira, alors commandant en chef de l’artillerie, fournit un suppléant à l’inventeur militaire pour le libérer de ses devoirs pastoraux. Napoléon offrit 200 000 livres à Forsyth contre le secret de son invention. Celui-ci refusa patriotiquement, bien que le gouvernement britannique ne lui ait rien donné jusqu’à ce qu’il soit sur son lit de mort. Ce système entra en usage après sa mort, en 1839, et fut hautement bénéfique, cette cartouche résistant au vent et à la pluie. La balle fut repensée peu de temps après par le capitaine John Norton, qui lui donna une forme cylindrique et une base creuse, à l’image des flèches en moelle de lotus qu’il avait pu observer en Inde.

Une fois encore, le service du matériel britannique tarda à mettre cette idée en œuvre. Les Français l’appliquèrent au fusil Miné, qui avait une portée de 500 mètres, et distançait donc le tir de précision de l’artillerie. De pair avec l’amorce de précision, cette nouvelle balle transforma la tactique de l’infanterie.

Au milieu des années 1860, les soldats d’infanterie armés de fusils devinrent la règle et non plus l’exception. A la même époque, les Prussiens adoptèrent le fusil à aiguille à chargement par la culasse, inventé par J. M. Dreyse dans les années 1840, et qui tirait une cartouche de papier. Cette arme pouvait être fabriquée en série : à la bataille de Sadowa, les Prussiens engagèrent 400 000 soldats d’infanterie munis de fusils à aiguille. Us affaiblirent sérieusement l’Autriche, restée fidèle au fusil à chargement par le canon, mais leur victoire fut fatale à la future tranquillité de l’Europe, à laquelle l’Autriche avait jusqu’alors servi de rempart contre la Russie.

Le fusil à chargement par la culasse, contrairement au fusil à chargement par le canon, accrut la rapidité de tir des soldats, et leur permit de tirer à terre ou à couvert. Le feld-maréchal von Moltke était convaincu que ce type d’arme était plus favorable à la défense qu’à l’attaque, et que les batailles se remporteraient par conséquent par enveloppement. Les Américains, pendant ce temps, produisaient des pistolets en grand nombre. A partir de 1846, le revolver, essentiellement produit, au départ, par Samuel Colt, s’avéra particulièrement efficace dans les combats rapprochés, en particulier pendant la guerre du Mexique. Il s’ensuivit une demande massive de ce type d’arme en 1849, chez les chercheurs d’or de Californie. Toutes ces innovations américaines étaient caractérisées par des pièces entièrement interchangeables.

Le fusil, grâce aux méthodes de fabrication américaines, commença à être produit de la même façon. Il fut copié en Angleterre par Sir Joseph Whitford, l’armurier de Manchester; dans les années 1860, la manufacture royale d’Enfield produisait 1 000 fusils par semaine. Chaque fusil était composé de 700 pièces. En place, fusiliers, en place ! adjurait le poète lauréat Tennyson dans un poème écrit en 1859, Tenez-vous prêts contre la tempête ! Le nouveau fusil Enfield fonctionnait avec des cartouches enduites de graisse qu’il fallait ouvrir d’un coup de dents avant de charger. La rumeur selon laquelle il s’agissait de graisse de bœuf ou de porc se répandit en Inde. Pour un hindou de caste, mordre dans de la graisse, quelle qu’elle soit, était un péché grave. De nombreux cipayes au service de l’armée britannique appartenaient à la caste des brahmanes et ils croyaient que, s’il leur arrivait de mordre dans cette graisse, il leur faudrait bien des vies avant de retrouver, à travers le cycle de la réincarnation, les sommets qu’ils pensaient avoir atteints. D’où la révolte des cipayes, en 1857.

Les Français, quant à eux, ne restaient pas inactifs. Leur chassepot, introduit en 1866, et inventé par un officier de ce nom, était supérieur au fusil à aiguille et au vieux mousquet, puisqu’il avait une portée de près de 600 mètres. Plus robuste que le fusil à aiguille, il pouvait tirer six à sept coups par minute. Mais le chassepot supportait mal un feu nourri et nécessitait un bon entretien. Mis à l’épreuve durant la guerre franco-prussienne, il fut vaincu par le vieux fusil à aiguille (les généraux français avaient pourtant assuré à leurs hommes que ce dernier s’enrayerait au bout de quelques salves). Le Second Empire s’effondra.

Pendant le reste du siècle, les puissances européennes se disputèrent la suprématie de la puissance de feu, bien qu’elles eussent déjà atteint un haut degré d’efficacité en 1871. Quel était le meilleur, le fusil lebel français, le männlicher, ou le lee-meetford 303? Le martiny-henry utilisait des cartouches métalliques, mais la poudre B donnait un avantage au lebel. En 1900, tous les États européens avaient des fusils à répétition à chargement par la culasse d’efficacité comparable, dont le calibre allait de .315 à .256. Ils utilisaient tous de la poudre non fumigène et avaient une portée de 1 800 mètres. On avait aussi mis au point des mitrailleuses capables de massacrer l’infanterie, comme le fusil pivotant à dix canons mû à l’aide d’une manivelle et alimenté en charge, conçu par R. J. Gatling, de Caroline du Nord. A ses débuts, en 1856, la mitrailleuse française (composée de vingt-cinq canons et tirant vingt-cinq coups par minute) fut considérée comme une arme sécréta. La discrétion excessive qui entoura sa fabrication l’empêcha d’être exploitée pleinement pendant la guerre de 1870. La mitrailleuse ne fut vraiment utilisée qu’à partir de 1884, lorsque sir Hiram Maxim eut conçu un fusil-mitrailleur à recul qui allait devenir l’arme cruciale de la dernière étape de l’édification des empires européens en Afrique, et des tranchées qui allaient le détruire. On pouvait tirer 2 000 coups par minute – progrès radical qui mit fin aux anciennes monarchies tribales, comme aux armées impériales européennes. La victoire des Britanniques dans la guerre du Matabélé en 1893, par exemple, reposa en grande Partie sur un usage adroit des mitrailleuses.

La guerre de Sécession constitua un véritable laboratoire d’inventions militaires. Trains blindés, balles explosives, mines-pièges et obus à gaz furent tous utilisés pour la première fois dans ce conflit. C’était aussi la première fois depuis près d’un siècle qu’on utilisait la terreur contre des civils. Les activités des cuirassés Merrimac et Monitor transformèrent la guerre sur mer. On construisit même un sous-marin (s’inspirant des travaux de Fulton vers 1790), qui envoya un cuirassé par le fond au large de Charleston. Les mines sous-marines avaient été utilisées pour la première fois par les Russes en 1853 pour protéger leur base navale de Kronstadt, tandis que la torpille explosive autopropulsée était mise au point en 1864 par un inventeur du Lancashire, Robert Whitehead, à la demande des Autrichiens.

Hugh Thomas     Histoire inachevée du monde     Robert Laffont 1986

John Muir, né en Ecosse a émigré dans le Wisconsin quand il avait onze ans …

Les forêts d’Amérique, pourtant si négligées par l’homme, ont du être pour Dieu un grand plaisir, car c’étaient les plus belles qu’il ait jamais plantées. Le continent entier était un jardin, et semblait depuis l’origine disposer de plus d’avantages qu’aucun autre parc ou jardin du globe […] Partout, sur tout ce continent béni, c’étaient beauté et mélodie avec une bienheureuse abondance, salubre et nourricière.

Les forêts américaines.

Lors d’une matinée lumineuse, du haut du col de Pacheca, un paysage se révéla : il découvrait la vallée du Yosemite, qu’il va explorer quasiment jusqu’à sa mort en 1914. Il se présentera comme un clochard poétique, un peu géologue, un peu ornithologue. Les indiens de l’Alaska le nommaient chef des glaces, et pour l’Amérique, il devint the wilderness sage – le sage des terres sauvages -. Il va devenir en 1892 président du Sierra Club, fondé à San Francisco pour explorer, embellir et rendre accessibles les régions montagneuses de la côte du Pacifique.

Kenneth White

La vallée du Yosemite était classée State Park (parc de l’Etat de Californie) depuis 1864, mais cela tenait plus du parc d’attractions que de la réserve naturelle. Il parvint à la faire classer Parc National en 1890, à l’instar du Yellowstone, qui l’était depuis 1872. C’est sous l’influence des idées et de la parole de John Muir que Theodor Roosevelt, dont l’administration se terminera en 1909, créera quarante-cinq millions d’hectares de réserves forestières et seize monuments nationaux, parmi lesquels le grand canyon du Colorado.

Dans un panthéon de figures mythologiques, il serait le dieu des enfants curieux, le dieu des enfants heureux de gambader dans l’herbe et de grimper aux arbres, il serait le saint protecteur de la joie d’aller dans le monde en courant.

Alexis Jenni               Une vie de John Muir         Editions Paulsen 2020

Sous la plume de l’Allemand Ernst Haeckel, on voit apparaître le mot écologie : du grec oikos : maison, en l’occurrence celle qui nous est commune, la terre et logos : étude. Par écologie, on entend la partie de la science qui concerne l’économie de la nature, l’étude de l’ensemble des relations des organismes avec leur environnement physique et biologique. Le mot va en fait tomber dans l’oubli pendant une génération : c’est Warming, un botaniste danois, qui le sortira de l’oubli en 1895.

Le mot va tomber dans l’oubli, certes, mais pas vraiment la réalité qu’il nomme : en l’occurrence, c’est George Sand [1804-1876] qui se fait l’avocate de Gaïa, notre mère la Terre, s’inscrivant en droite ligne derrière Hildegarde von Bingen, Saint François d’Assise :

Il y a un grand péril en la demeure, c’est que les appétits de l’homme sont devenus des besoins […] et que, si ces besoins ne s’imposent pas une certaine limite, il n’y aura plus de proportion entre la demande de l’homme et la production de la planète. Qui sait si les sociétés disparues, envahies par le désert, qui sait si notre satellite, que l’on dit vide d’habitants et privé d’atmosphère, n’ont pas péri par l’imprévoyance des générations et l’épuisement des forces de la nature ambiante ? […]

Gardons nos forêts, respectons nos grands arbres. Quand la terre sera dévastée et mutilée, nos productions et nos idées seront, à l’avenant, des choses pauvres et laides qui frapperont nos yeux à toute heure. Je sais bien que beaucoup disent : Après nous la fin du monde ! C’est le plus hideux et le plus funeste blasphème que l’homme puisse proférer… C’est la formule de sa démission d’homme, car c’est la rupture du lien qui unit les générations et qui les rend solidaires les unes des autres.

*****

L’écologie, une science en herbe ?

Je ne sais qui inventa et employa le premier le mot bizarre d’écologie mais une chose est certaine : la quasi-totalité des Français n’ayant aucune notion, même superficielle de grec ancien, aucun d’eux ne pense, en entendant ou en voyant ce mot, au grec oïkos (demeure, maison, foyer, lieu et milieu de vie) mais au mot école dont la connotation, comme disent les linguistes, est loin d’être enthousiasmante et positive. École de la nature, peut-être, donc école buissonnière mais école tout de même où tous, enfants et parents, éducateurs et éduqués, promeneurs et promenés, pollueurs et pollués, se doivent ou se devraient de retourner. Et ici je ne plaisante qu’à peine car je crois les fausses étymologies plus intéressantes et plus révélatrices que les vraies. L’inventeur du mot écologie fut un homme très doué pour les jeux inconscients du langage. Car que veut-il dire en fin de compte, ce mot fatal, si ce n’est :

1) scientifiquement : étude (ou discours) sur le milieu naturel vivant qui nous entoure et dont nous dépendons, et

2) non scientifiquement : retour à la véritable école, celle de la nature.

Ainsi, il aura fallu attendre les désastres et les constantes déprédations dus au progrès pour qu’à un âge déjà canonique, notre génération pose enfin la véritable équation de notre temps. L’équivalence majeure qui nous gouverne et nous contraint : prédation = déprédation ou, si l’on préfère : P = md2 (md2 étant le produit de la masse prédatisée par le carré de la destruction effective).

Mais revenons aux mots. J’ai dit prédation, donc prédateur. Un prédateur est un être vivant se nourrissant de proies. Mais ce terme de proie (qui vient du latin praed) n’avait à l’origine et dans les siècles qui suivirent qu’un sens strictement militaire. Il était synonyme de preneur de butin, d’enleveur de dépouilles. Ce n’est que bien plus tard qu’il prit un sens qu’on nommerait aujourd’hui écologique et désigna, au lieu du fauve humain entassant le butin des razzias, le fauve animal se nourrissant de proies vivantes. Déplacement de sens et de champ qu’il faut à nouveau corriger aujourd’hui car ce terme de prédateur convient mieux, de nos jours, à l’homme qu’à l’animal.

Que sont les prédations naturelles d’un renard comparées à celles de n’importe quel groupe de chasseurs ? Que sont celles (sur la forêt) d’un éléphant sauvage comparées à celles de n’importe quelle société de promotion immobilière du genre Paradis 2 000 ? Il est bien clair que l’homme est devenu un prédateur généralisé et original. Car il n’étend pas seulement sa prédation aux autres prédateurs animaux (ce qu’il fait depuis les origines et qui demeure, somme toute, le moins catastrophique) ni à la vie animale, végétale et même inorganique (puisqu’il est devenu prédateur d’espace, prédateur d’oxygène et d’ozone dans la haute atmosphère, voir bientôt prédateur de planètes) mais il l’étend à des domaines jusqu’alors intouchés, il devient prédateur de l’invisible, de l’immatériel, de l’immensurable, autrement dit il devient prédateur du futur.

Cette forme de prédation est à la fois récente et propre à l’homme. Jusqu’alors, ses ponctions sur l’univers se limitaient au présent et au monde immédiatement environnant. Maintenant sa prédation est généralisée, planétaire et ses ponctions se répercutent tout au long de l’espace et du temps. Et ne commençons pas à dire que tout cela remonte aux grands singes carnivores qui durent vivre de chair et de sang dans les steppes après la disparition des forêts. Traiter le futur comme la proie du présent – proie facile, innocente, prête à toutes les vorations – est le propos du nouvel homo de l’ère économique. Au point qu’il faudrait sans doute redéfinir sa condition et sa nature, le cerner non plus par ce qu’il ajouta au monde en tant qu’homo faber, homo sapiens mais au contraire par tout ce qu’aujourd’hui il lui retire en tant qu’homo praedator.

Dans son Système de la Nature, Linné dit quelque part, au début du chapitre sur l’ homo sapiens, qu’il s’agit là d’une véritable réussite et qu’il lui semble que la Nature l’ait conçu dans un moment d’exaltation. Voici une phrase qui a pris une allure quelque peu exaltée. Car déjà, au temps de nos grands-pères, le doute s’insinuait dans les cervelles quant à l’utilité réelle de l’homme et donc, a contrario, quant à la nuisance réelle des nuisibles. Dans un ouvrage intitulé Notions d’histoire naturelle, destiné à l’enseignement primaire et datant de 1891, j’ai noté quelques phrases singulières. Passons sur la manie de l’époque de nommer les animaux domestiques familiers (chiens, chevaux, bœufs, rennes, chameaux) les commensaux de l’homme. Les non-commensaux, autrement dit les animaux sauvages, peuvent être utiles ou bien nuisibles. Mais à propos de ces derniers, l’auteur ajoute : Il est à remarquer que les animaux que nous nommons utiles ou nuisibles ne le sont que par rapport à nous. Car si nous les envisageons dans leur ensemble, nous verrons qu’il n’en est aucun de nuisible. Ce sont des concurrents qui nous disputent ce qu’il faut pour vivre et la Providence les met évidemment à même de se procurer les moyens de se nourrir et de perpétuer les espèces qui doivent, dans ses desseins et secrets impénétrables, échapper à toute destruction de la part de l’homme et dont sa justice se sert quelquefois pour nous châtier.

Texte désuet ou prémonitoire ? Telle était la timide écologie de nos grands-pères : une vision encore providentielle de la nature où Homme et Providence s’acharnent à faire et à défaire le monde. Mais la vision moderne, écologiste, bien que plus rationnelle et sans doute moins exaltée, est-elle véritablement scientifique ? Il suffit, dans les textes du XIXe siècle, de remplacer Providence par biotope et espèce par écotype, pour que le discours prenne une allure moderne sans rien modifier fondamentalement de son sens.

Il me semble que c’est là, non la faiblesse comme on pourrait le croire, mais la force de la vision écologique succédant à la vision providentielle de notre monde : elle s’inscrit dans l’évolution et non dans la révolution, elle continue sans le rompre vraiment le partage, le classement naïf que les anciens faisaient de la nature. Bref, quand elle sera plus assurée, quelle cessera d’être une science ou un discours en herbe, l’écologie deviendra certainement la seule force révolutionnaire de notre temps. Car, sans qu’on ait l’air d’y prendre garde, elle nous distille peu à peu le message redoutable : à savoir que plus on détruit le monde et moins on a d’emprise sur lui, moins on peut le changer.

Jacques Laccarière             1977

Description du syndrome de Down, premier nom de l’actuelle trisomie 21.

La Corée n’apprécie pas les missionnaires français et leurs convertis : 9 missionnaires et 8 000 catholiques sont massacrés. En représailles, la marine française fait une descente dans un monastère sur l’île de Ganghwa et s’empare de 287 manuscrits Oé-Gyujanggak, des rituels de cérémonie religieuse et royale concernant essentiellement la dynastie Choson. La Bibliothèque nationale les laissera dormir jusqu’à ce qu’une étudiante coréenne les redécouvre en 1991 ; elle signale sa découverte à son gouvernement et celui-ci se met à les réclamer à la France qui finira en novembre 2010 par accepter de les prêter pour une longue durée à la Corée, puisque, selon la législation française les objets et œuvres figurant dans les collections de l’État sont inaliénables. Ceci découlant de l’étonnant usage qui vient couvrir le vol et la piraterie : en fait de meuble, possession vaut titre.

14 02 1867                       La Justine, un brick français, fait route vers Cette – aujourd’hui Sète – chargée de soufre qu’elle est allée prendre en Sicile, riche de ce remède contre l’oïdium de la vigne. L’Olympia, un brick grec, venait de quitter Sète, chargé lui aussi d’un soufre qui y était raffiné, – trituration, broyage et compression – et allait à Marseille. Le temps est plus que mauvais, c’est la tempête et, dans le brouillard, les deux navires ne se voient que trop tard et ne peuvent éviter la collision : tous les deux coulent, à 300 m. de la plage des Aresquiers, sur la commune de Frontignan. Les poissons ne fréquenteront plus les lieux : ça sentait vraiment trop le soufre.

17 02 1867                       L’empire d’Autriche-Hongrie devient une double monarchie héréditaire avec deux gouvernements distincts, à l’exception des ministères des Finances et de la Guerre. François Joseph devient empereur d’Autriche et roi de Hongrie.

On déclinera alors les voyelles comme suit :

  • A           Austriae                           ou         Austria
  • E           est                                     ou         erit
  • I            imperare                          ou         in
  • O          orbi                                   ou         orbe
  • U          universo                           ou         ultima

Soit le retour sur scène du bon vieil empire sur lequel le soleil ne se couche jamais de Charles Quint et de Philippe II.

début mars 1867       Les dernières troupes françaises quittent le Mexique.

28 03 1867                Le British North America Act donne naissance au Dominion canadien, qui associe les provinces du Nouveau Brunswick, de la Nouvelle-Écosse, de l’Ontario et du Québec. Deux ans plus tard, la compagnie d’Hudson, renonçant à ses droits, apportait les territoires de l’ouest. Et deux ans plus tard encore, la Colombie britannique entrait à son tour dans la fédération. C’était la solution la plus satisfaisante trouvée pour que coexistent pacifiquement les deux communautés francophone et anglophone, sous l’aile protectrice de la monarchie anglaise. Le regroupement des Indiens à l’intérieur de réserves va être rapidement organisé. De toutes façons, il y a de la place pour tout le monde… on y est au large… les Canadiens français disent : nous on n’a pas d’histoire, mais on a de la géographie…

30 03 1867                 Le tzar de toutes les Russies vend pour 7,2 millions de $ l’Alaska aux États-Unis.

Les Américains avaient eu 2 propositions en mains, l’une du Danemark pour acheter les îles Vierges, à l’Ouest de Porto Rico, l’autre de la Russie pour l’Alaska : toutes deux au départ au même prix. Ils n’avaient en disponible qu’un quart de la somme… il était donc exclu d’acheter les deux. Malheureusement les îles Vierges connurent dans les mois précédents un cyclone qui détruisit tout : qu’ils commencent par reconstruire se dirent les Américains, qui portèrent leur dévolu sur l’Alaska et ne s’en repentirent finalement [3] pas : cette colonie, devenue le 49° État en 1959, fournit aujourd’hui la moitié du pétrole produit aux États-Unis… lequel pétrole avait déjà été découvert par les Russes.

Aujourd’hui, de nombreuses églises orthodoxes témoignent du passé russe du pays – les autochtones ayant trouvé dans la religion du colonisateur un ferment d’identité ; ce passé se vend par ailleurs très bien : dans les années 1970, quelques femmes se mirent en tête de créer une compagnie de danse russe… les maris rigolèrent un bon coup, mais redevinrent sérieux quand ils virent affluer les dollars rapportés par les 3 représentations par jours qu’elles donnent pour les croisiéristes à bord des paquebots de luxe en escale à Novoarchangelsk. Et quand la saison est finie, elles vont les rejoindre dans les Caraïbes pour continuer à propager la culture russe, à grand renfort de Kalinka !

1 04 1867                      Victor Duruy institue la gratuité de l’enseignement primaire et met en place l’enseignement secondaire pour jeunes filles. 3° Exposition universelle, à Paris : 52 000 exposants.

Henri Marès, qui a découvert l’action du soufre sur l’oïdium – ou mildiou – se voit décerné à ce titre le grand prix international de l’Agriculture, conjointement avec Pasteur.

On sait ce qu’est le point vélique d’un navire ; c’est le lieu de convergence, endroit d’intersection mystérieux pour le constructeur lui-même, où se fait la somme des forces éparses dans toutes les voiles déployées. Paris est le point vélique de la civilisation. (…) Cette ville a un inconvénient. A qui la possède, elle donne le monde [1].

Victor Hugo. Introduction au Paris Guide, édité pour l’exposition

Et, la même année, il poursuivait son rêve européen :

Au vingtième siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l’empêchera pas d’être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l’humanité. Elle aura la gravité douce d’une aînée. Elle s’étonnera de la gloire des projectiles coniques, et elle aura quelque peine à faire la différence entre un général d’armée et un boucher ; la pourpre de l’un ne lui semblera pas très distincte du rouge de l’autre. Une bataille entre italiens et allemands, entre anglais et russes, entre prussiens et français, lui apparaîtra comme nous apparaît une bataille entre picards et bourguignons. Elle considérera le gaspillage du sang humain comme inutile. Elle n’éprouvera que médiocrement l’admiration d’un gros chiffre d’hommes tués. Le haussement d’épaules que nous avons devant l’inquisition, elle l’aura devant la guerre. (….)

Cette nation aura pour capitale Paris et ne s’appellera point la France ; elle s’appellera l’Europe. Elle s’appellera l’Europe au vingtième siècle, et, aux siècles suivants, elle s’appellera l’Humanité. L’Humanité, nation définitive, est dès à présent entrevue par les penseurs, ces contemplateurs des pénombres ; mais ce à quoi assiste le dix-neuvième siècle, c’est à la formation de l’Europe.

30 04 1867                 Pierre Jean De Smet, encore une fois mandaté par les autorités de Washington pour présenter aux Indiens leurs propositions de paix, est à Sioux City. Il a rang de plénipotentiaire, avec un ordre de mission du colonel Bogy, alors en charge des Affaires Indiennes  à Washington :

Chacun connaît le merveilleux ascendant que vous exercez sur les tribus. Il n’est pas douteux que votre présence parmi elles est le meilleur moyen d’éviter la destruction des propriétés et le meurtre des Blancs […] Aucune instruction spéciale ne vous sera donnée. Je m’en rapporte complètement à vous pour la marche  à suivre et les moyens à prendre.

Les généraux Parker et Sully se sont engagés à n’entraver en rien sa mission, une lettre du très prestigieux général Sherman, le vainqueur d’Atlanta, les y incite :

Je demande qu’une assistance sans réserve soit apportée à ce prêtre catholique pour qu’il accomplisse sa mission pacifique et de bonne volonté, aussi réputé pour sa fidélité au gouvernement des États-Unis que pour son infatigable dévouement et son amour enthousiaste pour les Indiens.

De Smet obtiendra la soumission des Indiens, mais il y avait trop de Si pour que cela puisse s’inscrire dans la durée : si le gouvernement tient compte des justes réclamations des Indiens, si les annuités leurs sont régulièrement payées, si on leur fournit le matériel de construction promis, les tribus du Haut Missouri resteront en paix et les bandes hostiles cesseront leurs déprédations.

Plus que ses propres courriers, ceux des autres disent la dimension du personnage :

 Fort-Rice, territoire de Cacotah, le 3 juillet 1868

Au révérend père P.J. De Smet, s.j.

Révérend père.

Nous soussignés, membres de la commission chargée de conclure la paix avec les Indiens, avons été présents à l’assemblée récemment tenue à ce fort, et désirons vivement vous exprimer notre haute appréciation des services importants que vous avez rendus, ainsi qu’au pays, par votre dévouement incessant et vos efforts couronnés de succès, pour amener les Indiens à s’aboucher avec nous et entrer en négociation avec le gouvernement. Nous sommes persuadés que nous ne devons les résultats obtenus qu’à votre long et pénible voyage jusqu’au cœur du pays ennemi, et à l’influence que vos travaux apostoliques vous ont donnée sur les tribus les plus hostiles.

Général W. S. Harney, commissaire de paix, J.-B. Sanborn, commissaire de paix. Général Alfred H. Terry, commissaire de paix.

Et une autre, d’un autre chef militaire américain à l’archevêque Purcell :

Monseigneur,

…La Commission de paix avait réussi à convoquer au mois de mai dernier sur la rivière La Platte les chefs indiens des tribus sioux les plus redoutables et belliqueuses. Mais les Unckpapagas persistaient à ne vouloir entrer dans aucun arrangement avec les Blancs, et il va sans dire que tout traité avec les Sioux devenait impossible, si cette grande et hostile tribu refusait d’y concourir… Seul de tous les Blancs, le père De Smet pouvait pénétrer chez ces cruels sauvages et en revenir sain et sauf. Un des chefs, lui adressant la parole pendant qu’il se trouvait au camp ennemi, lui dit : Si c’eût été tout autre homme que vous, Robe Noire, ce jour eût été son dernier.

Le révérend père est connu, en effet, parmi les Indiens sous le nom de Robe Noire et de l’Homme de la Grande médecine [ce qui relève du surnaturel].  Il est le seul homme auquel j’ai vu les Indiens témoigner une affection véritable. Ils disent, dans leur langage simple et ouvert, qu’il est le seul Blanc qui n’a pas la langue fourchue, c’est-à-dire, qui ne raconte jamais de mensonges…

L’accueil qui lui fut fait au camp ennemi fut enthousiaste et magnifique, où s’assemblaient plus de 3000 Indiens […] Sitting Bull lui déclara qu’il renonçait à la guerre, et délégua plusieurs chefs pour accompagner le père à Fort-Rice où nous l’attendions… Depuis cinquante ans peut-être on n’avait vu, dans notre pays, une assemblée aussi nombreuse que celle qui se trouvait réunie à Fort-Rice. Les intérêts qu’on y devait discuter étaient bien au-delà de ce que nos amis peuvent se figurer […] Quiconque est au courant de la question indienne n’ignore pas que la paix avec les Indiens est nulle si elle ne comprend les Sioux qui, de toutes les tribus avec lesquelles nous avons eu à traiter jusqu’à ce jour, est la plus nombreuse, la plus belliqueuse et aussi celle qui a eu le plus à se plaindre des Blancs. Le traité qui a été signé par tous les principaux chefs n’attend plus que la sanction du Sénat pour passer à l’état de loi. Je suis persuadé qu’il est le plus complet et le plus sage de tous les traités conclus jusqu’ici avec les Indiens de ce pays […] Il est hors de doute que l’exécution des clauses de ce traité assurera la paix avec les Sioux. On comprendra l’importance de ce résultat si l’on considère qu’un général distingué [Sherman] estimait naguère que la guerre […] coûterait au pays 500 millions de dollars.

Quel que soit le résultat final du traité que la commission vient de conclure avec les Sioux, nous ne pourrons jamais oublier et nous ne cesserons jamais d’admirer le dévouement désintéressé du révérend père De Smet, qui, âgé de soixante-huit ans, n’a pas hésité, au milieu des chaleurs de l’été, à entreprendre un long et périlleux voyage, à travers des plaines brûlantes, dépourvues d’arbres et même de gazon, ne rencontrant que de l’eau corrompue et malsaine, sans cesse exposé à être scalpé par les Indiens

Major-général Stanley

Pierre Jean De Smet rendra son tablier à Saint Louis en 1870, vaincu par une néphrite qui le faisait souffrir depuis longtemps. Avec lui s’éteignait le dernier des grands VRP jésuites. Arrivé au paradis, sans escale au purgatoire, il ne formulera qu’une demande : s’il vous plait, dites- moi où sont les Indiens ?

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[1] lui-même, farouche opposant à Napoléon III le petit, était exilé depuis 1852, d’abord à Jersey, puis à Guernesey.


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