9 avril 1865 à janvier 1870. Sauterelles en Algérie. Ecologie. Ar Men. Drame au Cervin. Nietzsche. 34105
Publié par (l.peltier) le 9 octobre 2008 En savoir plus

9 04 1865                   Les États-Unis et la Prusse demandent à la France de quitter le Mexique. Ouverture du Printemps.

Le général Robert E. Lee rencontre le général Grant à Appomatox et signe la déclaration de reddition ; le général Ulysses S.Grant et ses adjoints William T. Sherman et Philip Sheridan avaient pris le commandement de l’armée de l’Union un an plus tôt. C’est la fin de la guerre de Sécession qui aura fait 498 000 morts, dont 364 179 chez les Nordistes, 133 821 chez les Sudistes, c’est à dire à peine plus de 1,5 % d’une population totale de 31.5 millions, plus que l’ensemble des guerres modernes des États-Unis (1° et 2° guerres mondiales, guerre de Corée et du Vietnam). Début de longues années de misère pour beaucoup, de colossales fortunes pour d’autres, beaucoup plus rares : Jay Gould, John Pierpont Morgan, Philip Armour, (qui avait obtenu la fourniture de porc salé aux armées de l’Union et bénéficié de l’effondrement des cours du porc), Andrew Carnegie, James J. Hill, John D. Rockefeller … autant de gens qui avaient à peine plus de vingt ans quand la guerre éclata et qui devinrent fournisseurs de l’armée plutôt que d’aller se battre. Les premiers navires cuirassés ont fait leur apparition ; l’utilisation du fusil à canon rayé mis au point par le Français Cunié a fait des ravages.

En 1865, alors que la Triple Alliance annonçait l’imminente destruction du Paraguay, le général Ulysses Grant célébrait à Appomatox la reddition du général Robert Lee. La guerre de Sécession se terminait par la victoire des centres industriels du Nord, 100 % protectionnistes, sur les planteurs libre-échangistes de coton et de tabac du Sud. La guerre qui allait déterminer le destin colonial de l’Amérique latine commençait en même temps que prenait fin celle qui avait rendu possible la consolidation des États-Unis comme puissance mondiale. Devenu peu après président des États-Unis, Grant affirma : Pendant des siècles l’Angleterre a pratiqué le protectionnisme, elle l’a poussé à l’extrême et en a obtenu des résultats satisfaisants. Il ne fait pas de doute qu’elle doit sa force actuelle à ce système. Depuis deux siècles, elle a jugé profitable d’adopter le libre-échange, car elle pense que le protectionnisme ne peut plus rien lui rapporter. Alors, très bien, messieurs, la connaissance que j’ai de mon pays me porte à croire que dans deux cents ans, lorsque l’Amérique aura tiré du protectionnisme tout ce qu’il peut lui offrir, elle adoptera également le libre-échange.

Deux siècles et demi auparavant, le jeune capitalisme anglais avait exporté dans ses colonies du nord de l’Amérique ses hommes, ses capitaux, ses modes de vie, ses élans et ses projets. Les treize colonies, vannes d’évacuation pour la population européenne excédentaire, mirent rapidement à profit le handicap que leur imposait la pauvreté de leur sol et de leur sous-sol et constituèrent une conscience industrialisatrice que la métropole laissa s’épanouir sans problèmes majeurs. En 1631, les colons de Boston – nouveaux arrivants – lancèrent sur les eaux de l’Océan un voilier de trente tonnes, le Blessing of the Bay, qu’ils avaient construit eux-mêmes, et dès lors l’industrie navale connut un essor étonnant. Le chêne blanc, abondant dans les forêts, donnait un bois excellent pour les œuvres vives et les charpentes intérieures ; le pont, le beaupré et les mâts étaient en sapin. Le Massachusetts subventionnait les producteurs de chanvre pour les cordes et les cordages et encourageait la fabrication locale des voiles. Au nord et au sud de Boston, des chantiers prospères s’installèrent tout au long des côtes. Les gouvernements des colonies accordaient des subventions et décernaient des prix aux manufactures de toute espèce. On stimulait la culture du lin et la production de la laine, matières premières pour la fabrication de tissus qui, s’ils n’étaient pas très élégants, avaient au moins le mérite d’être solides et nationaux. Pour exploiter les gisements de fer de Lyn, on créa en 1643 la première fonderie ; en peu de temps, le Massachusetts approvisionna toute la région en fer. Comme les encouragements à la production textile paraissaient ne pas donner de résultats suffisants, cette colonie opta pour la contrainte : en 1655, elle vota une loi menaçant chaque famille de sanctions graves si elle ne comptait pas au moins un fileur en activité et assurant une production intense. Chaque comté de Virginie était obligé, à la même époque, de désigner des enfants aptes à l’apprentissage dans l’industrie textile. En même temps, l’exportation des cuirs était interdite : ils devaient être transformés localement en bottes, en courroies, en harnais.

Les inconvénients contre lesquels l’industrie coloniale doit lutter ont les origines les plus diverses mais ne proviennent pas de la politique coloniale anglaise, affirme Kirkland. Au contraire, les difficultés de communication faisaient que la législation prohibitive perdait presque toute sa force à tant de milles de distance et favorisaient la tendance à l’approvisionnement sur place. Les colonies du Nord n’envoyaient à l’Angleterre ni argent, ni or, ni sucre ; en revanche, leurs besoins provoquaient un excès d’importations qu’il fallait nécessairement trouver le moyen de contrecarrer. Les relations commerciales n’étaient pas très actives d’un côté à l’autre de l’Océan et il devenait indispensable de développer les manufactures locales pour survivre. Au XVIII° siècle, l’Angleterre prêtait encore si peu d’attention à ses colonies du Nord qu’elle n’empêchait pas le transfert vers leurs ateliers des techniques métropolitaines les plus avancées, réalité qui démentait les interdits de papier du pacte colonial. Ce n’était certes pas le cas des colonies latino-américaines qui fournissaient l’air, l’eau et le sel au capitalisme européen grandissant, et pouvaient entretenir avec largesse les goûts de luxe de leurs classes dominantes, en important d’outre-mer les objets les plus fins et les plus coûteux. Seules les activités tournées vers l’exportation étaient en expansion en Amérique latine, et le restèrent au cours des siècles qui suivirent : les intérêts économiques et politiques de la bourgeoisie minière ou terrienne ne coïncidèrent jamais avec la nécessité d’un développement économique intérieur, et les commerçants étaient moins liés au Nouveau Monde qu’aux marchés étrangers des métaux et des denrées alimentaires qu’ils vendaient et aux sources étrangères des articles manufacturés qu’ils achetaient.

Quand elle proclama son indépendance, la population nord-américaine était équivalente à celle du Brésil. La métropole portugaise, aussi sous-développée que l’espagnole, exportait son sous-développement dans sa colonie. L’économie brésilienne avait été orientée pour le profit de l’Angleterre, qu’elle approvisionna en or pendant tout le XVIII° siècle. La structure sociale de la colonie reflétait cette fonction de pourvoyeuse. La classe dirigeante brésilienne n’était pas formée, comme celle des États-Unis, de fermiers, de fabricants actifs et de commerçants de l’intérieur. Les principaux interprètes des idéaux des classes dominantes des deux pays, Alexander Hamilton et le vicomte de Cairû, expriment clairement la différence. Ils avaient été tous les deux disciples d’Adam Smith, en Angleterre. Mais alors qu’Hamilton était devenu le champion de l’industrialisation et proclamait que l’État devait encourager et protéger les manufactures nationales, Cairû croyait en l’opération magique de la main invisible du libéralisme : laisser faire, laisser passer, laisser vendre.

A la fin du XVIII° siècle, les États-Unis possédaient déjà la deuxième flotte marchande du monde, entièrement constituée de bateaux construits dans les chantiers nationaux, et les usines textiles et sidérurgiques étaient en plein essor. Peu après naquit l’industrie mécanique : les fabriques n’avaient plus besoin d’acheter à l’étranger leur matériel. Les puritains pleins de ferveur du Mayflower avaient jeté les bases d’une nation dans les campagnes de la Nouvelle-Angleterre ; sur le littoral aux baies profondes, le long des grands estuaires, une bourgeoisie industrielle avait prospéré sans discontinuer. Le trafic commercial avec les Antilles, qui incluait la vente d’esclaves africains, joua dans ce sens, comme nous l’avons vu, un rôle capital, mais l’exploit nord-américain ne pourrait s’expliquer s’il n’avait été animé, dès le début, par le plus ardent des nationalismes. George Washington l’avait préconisé dans son message d’adieu : les États-Unis devaient suivre une route solitaire. Emerson, en 1837, proclamait : Nous avons écouté les muses raffinées de l’Europe pendant trop longtemps. Nous marcherons avec nos propres pieds, nous travaillerons avec nos propres mains, nous parlerons selon nos propres convictions.

Les fonds publics facilitaient le développement du marché intérieur. L’État ouvrait des routes et des voies ferrées et construisait des ponts et des canaux. Au milieu du siècle, la Pennsylvanie participait à la gestion de plus de cent cinquante sociétés d’économie mixte, tout en administrant les cent millions de dollars investis dans les entreprises publiques. Les opérations militaires de conquête, qui enlevèrent au Mexique plus de la moitié de son territoire, contribuèrent également, dans une large mesure, au progrès du pays. L’État ne se contentait pas de participer au développement par des investissements et des dépenses militaires destinés à l’expansion ; dans le Nord, il avait commencé à appliquer un strict protectionnisme douanier. Les propriétaires terriens du Sud étaient, au contraire, libre-échangistes. La production du coton doublait tous les dix ans et, si elle fournissait d’importants revenus à la nation tout entière et alimentait les tissages modernes du Massachusetts, elle était surtout dépendante des marchés européens. L’aristocratie du Sud était liée avant tout au marché mondial, comme l’Amérique latine ; du travail de ses esclaves provenaient 80 % du coton utilisé dans les filatures européennes. Quand le Nord ajouta au protectionnisme industriel l’abolition de l’esclavage, la divergence totale d’intérêts déclencha la guerre. Le Nord et le Sud formaient deux mondes en vérité opposés, deux époques historiques différentes, deux conceptions antagoniques du destin national. Le XX° siècle gagna cette guerre du XIX° siècle :

Chante, chante, homme libre…
Le Roi Coton si vieux est mort et enterré

s’écriait Claude Fohlen, poète de l’armée victorieuse. Après la défaite du général Lee, les tarifs douaniers prirent une valeur sacrée ; on les avait renforcés pendant le conflit pour obtenir des ressources, on les garda pour protéger l’industrie victorieuse. En 1890, le Congrès vota le tarif McKinley, ultra­protectionniste, et la loi Dingley releva les droits de douane en 1897. Peu après, les pays développés d’Europe se virent obligés à leur tour de poser des barrières de protection devant l’irruption des produits nord-américains dangereusement compétitifs. Le mot trust avait été prononcé pour la première fois en 1882 ; le pétrole, l’acier, les denrées alimentaires, les chemins de fer et le tabac étaient entre les mains des monopoles, qui avançaient avec des bottes de sept lieues. Le Sud devint une colonie intérieure des capitalistes du Nord. Après la guerre, la propagande pour la construction de filatures dans les deux Carolines, la Géorgie et l’Alabama, prit le caractère d’une croisade. Ce n’était pas le triomphe d’une cause morale, les industries nouvelles ne naissaient pas par pur souci humanitaire : le Sud offrait une main-d’œuvre moins chère, de l’énergie à bon marché et des bénéfices substantiels, qui atteignaient parfois 75 %. Les capitaux venaient du Nord pour lier le Sud au centre de gravité du système. L’industrie du tabac, concentrée en Caroline du Nord, dépendait du trust Duke, réinstallé dans le New Jersey pour profiter d’une législation plus favorable ; la Tennessee Coal and Iron Co., qui exploitait le fer et le charbon de l’Alabama, passa en 1907 sous le contrôle de la U.S. Steel, qui décida dès lors des prix et élimina ainsi la concurrence gênante. Au début du siècle, le revenu per capita, dans le Sud, avait baissé de moitié, comparé au niveau d’avant la guerre.

Avant la guerre de Sécession, le général Grant avait participé à la spoliation du Mexique. Après la guerre, le même général fut un président aux idées protectionnistes. Tout relevait du même processus d’affirmation nationale. L’industrie du Nord orientait l’histoire et, déjà maîtresse du pouvoir politique, elle veillait, du gouvernement, à maintenir dans une forme florissante ses intérêts principaux. La frontière agricole se dilatait à l’ouest et au sud, aux dépens des Indiens et des Mexicains ; mais elle n’agrandissait pas les latifondi sur son passage, elle implantait de petits propriétaires dans les nouveaux espaces occupés. La terre promise n’attirait pas seulement les paysans européens ; les maîtres artisans les plus divers et les ouvriers spécialisés en mécanique, métallurgie et sidérurgie arrivèrent également d’Europe pour enrichir l’intense industrialisation nord-américaine. À la fin du siècle dernier, les États-Unis étaient déjà la première puissance industrielle du globe ; en trente ans, après la guerre civile, les usines avaient multiplié par sept leur rendement. La production de charbon américain égalait déjà celle de l’Angleterre, et celle de l’acier lui était deux fois supérieure ; les voies ferrées étaient neuf fois plus développées. Le centre de l’univers capitaliste commençait à se déplacer.

Comme l’Angleterre, les États-Unis allaient prôner, à partir de la Seconde Guerre mondiale, la doctrine du libre-échange, de la liberté commerciale et de la libre concurrence, mais pour la consommation extérieure. Le Fonds monétaire international et la Banque Mondiale virent le jour en même temps, afin de refuser aux pays sous-développés le droit de protéger leurs industries nationales et de décourager chez eux l’action de l’État. On attribua des propriétés curatives infaillibles à l’initiative privée. Néanmoins, les États-Unis n’abandonnèrent pas une politique économique qui reste rigoureusement protectionniste et qui écoute attentivement les voix de sa propre histoire : dans le Nord, on ne confondit jamais la maladie avec le remède.

Eduardo Galeano     Les veines ouvertes de l’Amérique Latine      Terre humaine Plon

Les Russes voulurent prendre la place des Américains sur le marché du coton, réduit à rien par la guerre. Les terres adéquates étaient à l’est de la mer d’Aral, à l’est de la Caspienne : mais le coton a besoin d’eau… que l’on prit dans les deux fleuves qui alimentent la mer d’Aral : l’Amou Daria – anciennement Oxus – et le Syr Daria – anciennement Axertès – ; c’est le début de l’assèchement de la mer d’Aral.

14 04 1865                 Abraham Lincoln, est assassiné au théâtre Ford de Washington par John Wilkes Booth, un sudiste fanatique d’une balle de revolver dans la nuque. L’assassin enjambe la balustrade qui le sépare de la scène et lance à l’assistance : Sic semper tyrannis : – Qu’il en soit toujours ainsi des tyrans – . Il s’enfuit à cheval mais sera tué quelques jours plus tard avec ses complices ; la petite bande qui avait ses habitudes à la taverne de Mary Surratt [elle sera pendue] n’avait pas de commanditaire.

Pendant quatre années la haute figure d’Abraham Lincoln a animé la lutte du Nord, – la guerre de Sécession – mais par son humanité, sa sagesse et la mesure de ses vues, la noblesse de sa pensée, son nom et sa mémoire appartiennent à toute l’Union sans distinction de camp. Il prend place, après Jefferson, après Jackson, dans la galerie des présidents dont le séjour à la Maison-Blanche a écrit un nouveau chapitre dans l’histoire des États-Unis. Il est lui aussi un self-made man et sa carrière illustre à merveille l’existence des pionniers de l’Ouest : mais il a surtout apporté une conception de la démocratie généreuse, optimiste, résolument confiante dans la bonne volonté et les possibilités de chaque homme. On rapporte de lui des traits d’humanité qui honorent l’homme. Cette guerre qu’il n’avait pas voulue, à laquelle il avait dû se résoudre pour sauver l’Union dont il avait reçu la charge en dépôt, il entendait en effacer au plus vite les blessures ; vivant il eût fait prévaloir des solutions de réconciliation et d’oubli. Mais le geste d’un fanatique fit coïncider son assassinat avec la fin de cette affreuse guerre civile : la sagesse de Lincoln, sa magnanimité et sa largeur de vues manquèrent soudain aux États-Unis sortant de la guerre, comme quatre-vingts ans plus tard presque jour pour jour et dans des circonstances assez semblables, au début d’un nouveau mandat, Franklin Roosevelt fit défaut aux États-Unis victorieux dans la difficile tâche d’organiser la paix.

René Rémond        Histoire Universelle La Pléiade 1986

Les cimetières sont peuplés de gens irremplaçables, dit-on pour faire systématiquement confiance à la vie, aux talents des remplaçants. C’est vrai bien souvent mais ce ne le fut pas pour Lincoln dont la mort prématurée fut une véritable catastrophe pour les États-Unis. Il fallait un talent et un poids hors du commun pour gérer au mieux cette sortie de guerre, et son successeur, Andrew Johnson, n’avait ni ce poids ni ce talent, et quand la loi de l’État renonce à son pouvoir, c’est la loi du clan qui prend la place : et ainsi l’on verra fleurir dans le sud ces poisons que sont les codes noirs, la ségrégation, et ce gangstérisme que sera le Ku Klux Klan, au racisme nauséeux, fondé au Tennessee en décembre 1865.

5 05 1865               Napoléon III accorde aux musulmans algériens la nationalité française, leur statut personnel continuant cependant à être régi par la loi coranique ou les coutumes berbères. Et à ceux qui acceptaient de renoncer à leur statut de civil musulman, était accordée la citoyenneté entière. Ceux-là eurent, dès lors, accès à la fonction publique française et se virent reconnaître des droits de représentation politique dans les institutions locales. Mais ils furent très peu nombreux à vouloir bénéficier de ces dispositions : on parle de 130 demandes !

Comme vous il y a vingt siècles, nos ancêtres aussi ont résisté avec courage à une invasion étrangère et, cependant, de leur défaite date leur régénération. Les Gaulois vaincus se sont assimilés aux Romains vainqueurs et de l’union forcée entre les vertus contraires de deux civilisations opposées est née avec le temps cette nationalité française qui, à son tour, a répandu ses idées dans le monde entier.

Napoléon III

11 05 1865                  Jules Jaluzot et Jean Alfred Duclos fondent Le Printemps sur un terrain en friche du quartier Saint Lazare.

14 06 1865                  La valeur légale du chèque est reconnue.

21 06 1865           Création d’un enseignement professionnel. Physicien, directeur de l’Observatoire de Paris, député des Pyrénées Orientales, François Arago y avait consacré quelques joutes oratoires à l’Assemblée : Il y a chez nous un grand nombre d’autorités universitaires qui ont peu de goût, peu de bienveillance, pour les études scientifiques (…). Il a été dit ici même qu’elles étaient un métier de manœuvre [] Ce n’est pas, en effet, avec de belles paroles qu’on fait du sucre de betterave ; ce n’est pas avec des alexandrins qu’on extrait la soude du sel marin…

14 07 1865                  Ascension franco-anglaise du Cervin – 4478 m. -, sur la frontière entre la Suisse – Zermatt – et l’Italie – Breuil Cervinia -. Ils sont déjà nombreux ceux dont ce magnifique sommet est devenu le but de toute une vie. Toutes ces tentatives se concentraient autour de la rivalité entre le guide valdôtain Jean-Antoine Carrel et l’Anglais Edward Whymper. Pour rassembler tous les atouts, ce dernier avait pris contact avec le valdotain mais n’avait pas accepté ses conditions : emmener son frère Jean-Jacques. Donc ils allaient rester rivaux. En 1857, Jean Antoine Carrel, a fait une tentative en compagnie de son frère Jean Jacques et d’Aimé Gorret ; ils ont dû s’arrêter à l’arête du Lion. L’Irlandais John Tyndall s’y lance en 1862 en compagnie de deux guides suisses et de Jean Antoine Carrel, mais recruté en tant que porteur, ce qu’il ne goûte guère et il le fera savoir : ils atteignent le pic qui sera par après nommé Tyndall et s’arrêtent au passage de l’Enjambée. Au cours d’une tentative ultérieure, Carrel atteindra la crête du coq, à 4032 m.

Whymper et Lord Douglas ont engagé Taugwalder père et fils, respectivement guide et porteur à Zermatt. Ils forment une caravane de 7 personnes. Edward Whymper, artiste dessinateur de 25 ans, est déjà un alpiniste au palmarès prestigieux, Charles Hudson, vicaire dans le Lincolnshire, est considéré comme le meilleur montagnard amateur de son temps – il vient de faire, sans guide, le Mont Blanc par le Goûter, en redescendant par les Grands Mulets -; Hadow, son pupille, 19 ans, est bon marcheur mais alpiniste inexpérimenté, lord Francis Douglas, environ 20 ans est déjà un excellent alpiniste. Un autre guide, chamoniard, est venu renforcer la cordée : Michel Croz. Ils atteignent le sommet par l’arête suisse du Hörnli, ce que voit à la jumelle Jean Antoine Carrel qui renonce pour cette fois mais ce n’est que partie remise.

A la descente, c’est le drame : l’un d’eux dévisse, en entraîne trois autres, dont Michel Croz : le dernier à être emporté est Francis Douglas, puis viennent, dans l’ordre Taugwalder père, Edouard Whymper et Taugwalder fils. Ces trois derniers seront saufs… car la corde s’est rompue entre Francis Douglas et Taugwalder père. Que s’est-il passé ? la corde s’est-elle cassée seule, sous l’effet du choc, ou bien Taugwalder père l’a-t-il coupée d’un geste rapide et sur ?

Le récit que fît Whymper de ce drame l’innocente complètement : pour Whymper, la corde s’est rompue toute seule : Hadow vient de glisser : il entraîne dans sa chute Michel Croz, qui s’était séparé de son piolet pour l’aider à franchir un passage pourtant facile, Charles Hudson est entraîné à son tour, et enfin Lord Francis Douglas :

Tout ceci se passa avec la rapidité de l’éclair. A peine le vieux Pierre et moi eûmes-nous entendu l’exclamation de Croz que nous nous cramponnâmes de toutes nos forces au rocher ; la corde bien tendue entre nous, nous imprima à tous deux, au même moment, une violente secousse. Nous tînmes bon le plus possible ; mais par malheur, la corde se rompit entre Taugwalder et lord Francis Douglas, au milieu de la distance qui les séparait.

Pendant quelques secondes, nous pûmes voir nos infortunés compagnons glisser sur le dos, les mains étendues pour tâcher de s’arrêter dans leur chute effrayante. Ils disparurent l’un après l’autre à nos yeux, sans avoir reçu la moindre blessure, et roulèrent d’abîme en abîme, jusque sur le glacier du Cervin, à 1 200 mètres en dessous de nous. Dès l’instant où la corde s’était brisée, nous ne pouvions plus les secourir.

Ainsi périrent nos malheureux compagnons ! Pendant près d’une demi-heure, nous restâmes à l’endroit où nous nous trouvions, sans oser faire le moindre mouvement. Paralysés par la terreur, les deux guides pleuraient comme des enfants et tremblaient tellement que nous étions menacés à tout instant de partager le sort de nos amis. Le vieux Pierre ne cessait de s’écrier :

Chamonix ! Oh ! que va-t-on dire à Chamonix !
Ce qui signifiait dans sa pensée : comment croire que Croz eût jamais pu tomber ? Le jeune homme ne faisait que sangloter et répétait, en poussant des cris aigus :
Nous sommes perdus, nous sommes perdus !
Attaché à la corde, entre eux deux, je ne pouvais faire un pas, tant pour remonter que pour descendre. Je priai donc le jeune Pierre d’avancer un peu ; il n’osait pas. Impossible de faire un seul mouvement s’il ne s’y décidait pas. Comprenant le danger, le vieux Pierre se mit aussitôt à crier :
Nous sommes perdus, perdus !
Les craintes du vieux étaient bien naturelles ; il tremblait pour son fils ; celles du jeune homme n’étaient que lâcheté, car il ne pensait qu’à lui.

Edward Whymper. Escalade dans les Alpes de 1860 à 1869. Ed. Librairie A. Jullien Genève 1922.

Les interrogatoires de police qui suivirent le drame, s’ils ne parviennent pas à tout élucider, précisent tout de même quelques points :
– … Entre Lord Douglas et Taugwalder père la corde a été moins épaisse qu’entre Michel Croz et Lord Douglas d’un coté, et Taugwalder père et Taugwalder fils de l’autre coté… Whymper.
– … Je me suis attaché à Lord Douglas par une corde spécialeSi j’avais trouvé que la corde employée entre Lord Douglas et moi n’était pas assez solide, je me serais bien gardé de m’attacher avec elle à Lord Douglas, et je n’aurais pas voulu le mettre en danger, pas plus que moi-même. Si j’avais trouvé cette corde trop faible, je l’aurais reconnu comme telle avant l’ascension du Mont Cervin et je l’aurais refusée. Pierre Taugwalder.
Quelle est votre opinion sur la rupture de la corde ?
– … Je ne puis le dire, mais le poids des trois personnes avec la force de leur chute aurait pu briser une corde bien plus solide . Pierre Taugwalder.
– … Qui a fourni la corde qui vous attachait à Lord Douglas ?
– … La corde a été fournie par MM. les touristes.
J’ajoute que, pour me maintenir plus solidement, je me suis tourné contre la montagne, et comme la corde entre Whymper et moi n’était pas tendue, j’ai pu heureusement la rouler autour d’une saillie de rocher, ce qui m’a donné la force nécessaire pour me sauver. La corde qui m’attachait à Douglas et les autres personnes m’a donné par la chute de telles secousses que je suis bien souffrant à l’endroit où la corde a passé mon corps. Pierre Taugwalder.
Les interrogatoires finiront par un non lieu :
Considérant :
que des faits ci dessus il ne résulte aucun acte délictueux ;
que M. Hadow a occasionné l’accident ;
que de l’exposé des faits qui précède personne ne peut-être accusé d’une faute ou d’un délit, Il est décidé :
Il n’y a pas lieu de donner suite à la présente enquête, par contre il est porté une décision de non lieu avec frais à la charge du fisc.

Commission d’enquête pour le district de Viège. 1865.
Mais l’affaire n’en resta pas là et la tragédie du Cervin suscita d’innombrables rumeurs qui, loin de s’estomper, s’amplifièrent finalement en une terrible accusation : les trois survivants, et nommément le guide Zermattois Taugwalder père, avaient (ou auraient, le texte admet les deux traductions) coupé la corde à l’instant décisif, pour sauver leur propre vie d’une mort assurée.

Werner Kämpfen, Ein Bürgerechtsstreit im Wallis. Zürich, 1942. Traduction de Claude Macherel.

Il est vrai qu’il y a de quoi s’étonner des contradictions entre la version de Whymper de 1922 et celle de Taugwalder, à l’occasion de son témoignage auprès des enquêteurs ; il n’y a par contre aucune contradiction entre le témoignage de Taugwalder et celui – très court et concis – de Whymper, toujours devant la commission d’enquête. Pourquoi s’est-il plus tard éloigné du récit de Taugwalder ?

Whymper : la corde bien tendue entre nous, nous imprima à tous deux, au même moment, une violente secousse.

Taugwalder : J’ajoute que, pour me maintenir plus solidement, je me suis tourné contre la montagne, et comme la corde entre Whymper et moi n’était pas tendue, j’ai pu heureusement la rouler autour d’une saillie de rocher, ce qui m’a donné la force nécessaire pour me sauver.

Si Taugwalder dit vrai, Whymper n’aurait pas dû ressentir la secousse, car celle-ci aurait dû être encaissée intégralement par Taugwalder et le rocher autour duquel il était parvenu à enrouler la corde.

D’autre part, la photo de la seule extrémité de la corde rompue – représentée dans le récit de Whymper de 1922 – (l’autre extrémité a disparu avec Lord Douglas) permet de penser que cette corde a été coupée, tant la section apparaît nette et les torons tous bien sectionnés à la même longueur .

Il semble encore étonnant que les enquêteurs n’aient pas demandé à Taugwalder d’apporter ce qui restait de cette corde le reliant à Lord Douglas, – elle n’a pas été abandonnée pendant la descente puisqu’elle a été photographiée – : si elle avait été rompue, comme le rapporte Whymper, au milieu de la distance qui les séparait, cela enlevait toute possibilité de suspicion : il était matériellement impossible à Taugwalder d’aller couper cette corde à cette distance. Le fait que cette question n’ait pas été posée tend à faire penser que l’enquête a pris soin d’éviter tous les chemins qui pouvaient s’éloigner du non lieu… ce qui arrangeait tout le monde… Et aujourd’hui, avec les extraordinaires progrès des méthodes d’investigation policières, il est très étrange que tous les partisans d’un rétablissement de la vérité des faits par rapport au récit de Whymper se limitent  à la recherche de témoignages, quand la priorité absolue devrait être donnée à tout ce qui pourrait faire parler cette corde, car tout de même, il doit bien être possible de dire si une corde en tension s’est rompue ou bien a commencée par être coupée avant de se rompre, une fois entamés les premiers torons.

C’est le début du grand alpinisme : sur les deux années 1864/65, Whymper gravira dans le Massif du Mont Blanc, le Mont Dolent, l’Aiguille d’Argentières, de Bionassay, la Verte par l’arête sud-est, et les Grandes Jorasses par l’arête sud-ouest. Le peintre John Ruskin, lui, parcourt les Alpes de 1832 à 1881, et il voit d’un très mauvais œil les débuts de l’alpinisme (la version alpiniste écolo n’est pas encore admise) : il apostrophe Whymper :

Vous avez fait un champ de courses des cathédrales de la Terre… Les Alpes, que vos poètes ont aimé avec tant de respect, vous les considérez comme des mâts de cocagne dans des arènes d’ours, auxquels vous vous mettez en devoir de grimper, puis que vous redescendez avec des hurlements de joie.

A peu près dans le même temps, les Chamoniards exprimaient le respect qu’ils avaient de la hiérarchie catholique, en nommant Cardinal, Evêque, Moine et Nonne, quatre aiguilles d’altitude décroissante.

www.lumieresdaltitude.com/gallery.php?gallery

Les anniversaires, – en 2015, c’est le 150° -, sont le plus souvent le terrain privilégié des discours ronflants et redondants, habiles à masquer les arêtes parfois très coupantes de la réalité. À Zermatt, les montagnards suisses ont tenu à lui donner plus d’éclat et ce drame devient le sujet d’une pièce de théâtre  The Matterhorn Story, qui se jouera en plein air, devant le Cervin, à 2600 m du 9 juillet au 29 août 2015.

C’est un fin morceau de chanvre lové en huit et soigneusement ficelé en quatre endroits, à l’abri d’une épaisse vitrine du Musée alpin de Zermatt. Sa pâleur – qui tranche avec l’écrin rouge sur lequel il repose – et son extrémité – effilochée sur plusieurs centimètres – laisse présager qu’elle a été l’instrument d’un drame. Corde des premiers ascensionnistes du Cervin, celle qui a cassé entre Douglas et Taugwalder, 14.7.1865, confirme sobrement un écriteau.

Il y a cent cinquante ans, ce lien s’est rompu, provoquant la chute mortelle de 1 200 mètres des Britanniques Lord Francis Douglas, 18 ans, et Douglas Hadow, 19 ans, du mentor de celui-ci, le chapelain anglican Charles Hudson, 36 ans, et de leur très expérimenté guide chamoniard Michel Croz, âgé de 35 ans. Tous quatre venaient de réaliser la première du sommet du Cervin-Matterhorn (4 478 m) en compagnie d’un autre Anglais, Edward Whymper, 25 ans, et des guide et porteur zermattois Peter Taugwalder père et fils, 45 et 22 ans.

À la descente, Douglas Hadow, inexpérimenté et épuisé, a perdu l’équilibre, bousculant Michel Croz, qui se trouvait en tête, et entraînant Charles Hudson et Francis Douglas. Sous le choc, la corde maudite a cédé entre le quatrième grimpeur, Lord Francis Douglas, et le cinquième, Peter Taugwalder père.

Les dépouilles mortelles de Michel Croz, Douglas Hadow et Charles Hudson, déchiquetées, reposent toujours au cimetière de Zermatt. De Lord Francis Douglas, on n’a retrouvé qu’une chaussure, des gants et une ceinture… Le drame fit grand bruit, au point que la reine Victoria songea à interdire à ses sujets cet alpinisme trop meurtrier à son goût.

A Zermatt, une enquête et un procès ont abouti à la conclusion – essentiellement fondée sur la version de Whymper – que l’accident était imputable à la glissade de Douglas Hadow. Mais questions et rumeurs ont subsisté, mettant à mal l’honneur de Peter Taugwalder père, un guide jusque-là respecté et auteur de différentes premières.

Pourquoi était-il relié à Lord Francis Douglas par cette vieille corde peu solide alors que le groupe disposait d’une corde neuve et plus épaisse ? La corde s’est-elle rompue naturellement ou Taugwalder père l’a-t-il délibérément sectionnée pour échapper à une mort certaine ? L’homme souffrit tant de ces spéculations qu’il s’expatria plusieurs années au Canada, puis aux Etats-Unis.

On sait aujourd’hui qu’une fois suspendues au bout de la relique exposée au musée de Zermatt, les quatre premières victimes du Cervin-Matterhorn n’avaient aucune chance d’en réchapper. En 2005, un équipementier suisse l’a reproduite à l’identique, et un test de résistance a révélé qu’elle ne pouvait supporter plus de 150 kg. Mais les carnets de Whymper, Escalades dans les Alpes (Hoëbeke), publiés en  1871, font toujours référence. Et sans mettre directement en cause les Taugwalder, le graveur sur bois et illustrateur britannique y dresse d’eux le portrait peu flatteur de paysans cupides tout en se présentant implicitement comme le véritable héros de l’aventure. Une manière de s’afficher qui agace les Suisses, dont certains ont décidé de rééquilibrer l’histoire…

Parmi eux, Matthias Taugwalder, arrière-arrière-arrière-petit-fils de Peter Taugwalder père. Ce photographe et journaliste de 36 ans, originaire de Zermatt, a mené des recherches l’automne dernier. Je m’étonnais qu’on ne dispose encore aujourd’hui que de la version de Whymper, dit-il. Les journalistes n’ont pas fait leur travail, ni à l’époque ni plus tard. Il assure avoir retrouvé sans grande difficulté des documents historiques et avoir mené auprès de descendants des alpinistes anglais impliqués des entretiens prouvant que la vérité de Whymper est contestable.

Que recèlent ces trouvailles ? Mystère… Matthias Taugwalder en a vendu la primeur au quotidien allemand Stern qui les a publiées jeudi 9 juillet. Et le public pourra, promet-il, juger sur pièces grâce à une exposition desdits documents au Musée alpin de Zermatt. Dans un teaser vidéo sur son site Internet, Matthias Taugwalder diffuse aussi les extraits d’une interview de Reinhold Messner, rallié à sa cause. Il est évident que Whymper a enjolivé les événements en sa faveur, assène l’alpiniste italien, vainqueur sans oxygène des quatorze plus hauts sommets de la planète, ajoutant sans donner de détails que l’accident est comme un crime qu’on aurait imputé aux Taugwalder et qui leur a collé à la peau …

Livia Anne Richard n’est, elle, pas apparentée aux Taugwalder, mais c’est également une histoire de famille qui l’a conduite à s’intéresser à ceux qu’elle considère comme les véritables héros du Cervin-Matterhorn. En se rendant, il y a quatre ans, au festival musical Zermatt Unplugged, qu’organise un de ses cousins, cette auteure-metteuse en scène bernoise de 46 ans a découvert, dans le village perché à 1 600 mètres d’altitude, les monuments commémoratifs du drame dont elle ignorait tout. D’une plongée dans la documentation du Musée alpin, elle a tiré une pièce de théâtre. Interprétée par une quarantaine d’acteurs en costumes d’époque, la première de The Matterhorn Story a eu lieu jeudi 9 juillet. Elle sera jouée jusqu’au 29 août. Whymper savait exactement comment se dédouaner avec des réponses peu développées ou des omissions, estime Livia Anne Richard. Imaginez cet homme éduqué et éloquent et ces deux fermiers illettrés face aux enquêteurs…

Lors de son audition, Whymper a, par exemple, glissé que, pour des raisons inconnues de lui -, Taugwalder père avait utilisé la corde la moins solide pour la descente. Ce dernier s’en est expliqué en affirmant que le Britannique, dans sa hâte d’atteindre le sommet le premier, s’était débarrassé de la corde plus épaisse qui les reliait en la coupant, condamnant ainsi ses compagnons à en utiliser une peu fiable pour la descente. C’est la version la plus plausible, affirme Livia Anne Richard. C’est avant tout une histoire d’hommes, d’amitié, de trahison, d’ambition démesurée et de revanche, dit-elle, regrettant que Whymper – avec la crédibilité dont il jouissait – n’ait jamais tenté d’arrêter les rumeurs.

A l’époque, Whymper fréquente assidûment les Alpes depuis cinq ans pour les besoins de son métier lorsqu’il arrive à Zermatt, début juillet 1865. Devenu un alpiniste sérieux, il a cependant essuyé sept échecs, depuis août 1861, sur la pyramide asymétrique plantée sur la frontière italo-suisse qu’on appelle d’un côté Cervino (Cervin) et Matterhorn de l’autre. Tous les autres sommets de 4 000 mètres ont été vaincus. Par ailleurs, son compagnon de cordée régulier, Jean-Antoine Carrel, un guide italien de Valtournenche tout aussi obsédé que lui par cette montagne provocante, l’a laissé choir. Car Whymper a résolu de tenter l’aventure depuis le versant suisse, sans se soucier de priver ainsi l’Italie d’une gloire que Carrel considère due à sa patrie d’origine… Tandis que Carrel compose en hâte une cordée italienne, Whymper en improvise donc une autre, bien trop fournie et de niveaux trop disparates, avec Lord Francis Douglas, les Taugwalder, Charles Hudson, Douglas Hadow et Michel Croz.

Chris Keller, le comédien bernois de 28 ans qui incarne Edward Whymper dans la pièce de Livia Anne Richard, confesse cependant une certaine empathie pour le personnage. Je comprends sa fascination pour le Matterhorn, explique-t-il. Il est là comme un patron qui surveillerait Zermatt et il prend un nouveau visage chaque fois qu’on change d’angle pour le regarder. Pour endosser ce rôle, Chris Keller a lu les ouvrages de Whymper. Il passait pour être égoïste et arrogant, mais je crois comprendre ce qu’il a vécu, explique le comédien. Il était ambitieux, il aimait l’action et il craignait de ne pouvoir laisser son empreinte sur la montagne, de ne pouvoir s’extraire d’une vie sans éclat.

L’ambition était le plus gros problème de Whymper, et le village s’est divisé face à ce drame car c’était les débuts du tourisme pour Zermatt et c’était crucial, décrypte à son tour Joseph Taugwalder, 50 ans, employé dans une société de gestion de patrimoine zermattoise. Arrière-arrière-arrière-petit-fils de Peter Taugwalder père, lui aussi, il joue le rôle de ce dernier dans The Matterhorn Story tandis que son fils David, 22 ans, interprète celui de… Peter Taugwalder fils. Tous deux y voient une opportunité de réhabiliter leurs ancêtres. Pour la première de la pièce, Zermatt a fait porter une invitation à Buckingham Palace par un guide de haute montagne en tenue d’apparat, mais Sa Royale Majesté Elizabeth II n’a pas donné suite.

En tout cas, aucun drame ne devrait survenir sur le Cervin-Matterhorn en ce 150°  anniversaire de la première ascension. En hommage aux quatre infortunés compagnons de Whymper et des Taugwalder et aux quelque 500 autres alpinistes qui y ont, depuis lors, laissé la vie, un couvre-feu de vingt-quatre heures sur la montagne a été décrété par les autorités suisses pour le 14 juillet.

Patricia Jolly            Le Monde 13 07 2015

Au Cervin

Au Cervin. Gravure d’Edouard Whymper. Summitpost.org

Au Cervin

Au Cervin. Gravure d’Edouard Whymper. Summitpost.org

Accident au Cervin

Accident au Cervin. Gravure d’Edouard Whymper. Summitpost.org

Michel Croz

Michel Croz. Gravure d’Edouard Whymper. Summitpost.org

16 07 1865          Jean Antoine Carrel emmène au sommet du Cervin, Jean-Baptiste Bich, l’Abbé Amé Goret et Jean-Augustin Meynet. Ils ont pris la voie sud-ouest, l’arête du Lion, italienne, plus difficile que celle empruntée par Whymper, deux jours plus tôt. Le différend entre Whymper et Carrel n’était que technique et ils vont se retrouver pour faire ensemble le Chimborazo 6130 m. en Equateur, et quelques autres 5 000. Surnommé le Bersaglier – le soldat – car il avait participé aux trois guerres de l’indépendance italienne, il gravira encore le Cervin pour sa 51° ascension  à 62 ans, le 26 août 1891 ; le mauvais temps rendra la descente périlleuse et il mourra d’épuisement juste avant d’avoir retrouvé le plancher des vaches, mais ses deux clients Léon Sinigaglia et Charles Gorret seront saufs.

7 12 1865                    Suède : un référendum constitutionnel fait du Riksdag un parlement bicaméral.

1865                           Syronite : 1° plastique par l’anglais Parkes. Le trafic fluvial décline, au profit du trafic ferroviaire. Pasteur trouve le remède à la pébrine, la maladie du ver à soie qui avait fait son apparition à Cavaillon en 1845 ; il dépose aussi un brevet pour la conservation du vin. Un professeur de médecine montpelliérain, Fuster, prétend que la consommation de viande crue combat la tuberculose : la hantise de cette maladie était si répandue qu’elle fit naître la mode du steak saignant.

Joseph Oller installe une roulotte sur l’hippodrome de La Marche, en Basse-Normandie, et propose aux turfistes son invention : le pari mutuel. Dans le pari mutuel, la cote des chevaux est calculée sur la masse des paris enregistrés : plus le cheval est joué, plus sa cote est basse. Le bookmaker, lui, fixe la cote selon son estimation personnelle. Le preneur de pari mutuel ne prend aucun risque face aux parieurs, se contentant de leur fournir un service : calcul et répartition des mises. Dans la foulée, il ouvre plusieurs agences de paris dans la capitale, qui vont rapidement devenir lieux de loisirs, lesquels seront convertis en cafés-concert sitôt interdits les paris : ils auront pour nom les Fantaisies Oller, la piscine Rochechouart, premier centre hydrothérapique de Paris, le Nouveau Cirque – future salle Pleyel – et le Moulin Rouge.

Mise en service par la Compagnie Générale Transatlantique de 2 bateaux à hélice sur l’Atlantique.

Un convoi de femmes détenues part à Cayenne pour y trouver mari… quand les liens sacrés du mariage se font chaînes…

L’américain Cyrus W Field réalise la 1° liaison télégraphique Europe-États-Unis.

En Prusse, l’ensemble des organisations de renseignement est regroupé au sein de la Geheimfeldpolizei, dirigé par un as : Wilhem Stieber : il va installer en France un redoutable réseau d’espions qui pèsera son poids dans la défaite de 1870.

La Grande Bretagne, crée le Palestine Exploration Fund, parrainé par la reine Victoria, avec mission de vérifier que l’histoire biblique est une histoire réelle, à la fois dans le temps, dans l’espace et à travers les événements afin d’offrir une réfutation à l’incroyance. Il s’agissait bien de ne pas laisser le climat révolutionnaire crée par Darwin dans le monde scientifique « contaminer » la lecture de la Bible. On pensait que l’histoire était inscrite dans la Bible et l’on refusait encore d’admettre que la Bible était inscrite dans l’histoire.

L’Ecossais Thomas Sutherland fonde à Hong Kong la HSBC  – The Hongkong and Shanghai Banking Corporation – par laquelle passera la quasi-totalité des transactions financières concernant la guerre, puis la consommation d’opium. En 1993, avec le changement de statut de Hong Kong en perspective, le siège social sera transféré à Londres, avec un directeur général à Hong Kong à partir de 2010. Classé sixième entreprise mondiale en 2000. L’opium a  cédé la place aux placements discrets des très nombreuses fortunes qui veulent jouer à cache cache avec le fisc de leur pays d’origine dont notre inénarrable ministre du budget sous François Hollande : Jérôme Cahuzac. La HSBC pourra s’offrir le luxe de payer 1.7 milliard $ en 2010 aux Etats-Unis pour mettre fin à de très nombreuses enquêtes sur des activités mafieuses quand ce n’est complices des terroristes…

Bakounine, revenu des bagnes russes, devient un farouche adversaire de Marx :

De fait, tout les oppose. Marx est communiste : il souhaite la prise de contrôle de l’État par des partis communistes par le biais des urnes, là où c’est possible et grâce à la solidarité internationale des travailleurs. Bakounine est anarchiste : il aspire à abolir l’État et tous les pouvoirs ; il réfute l’existence même de l’Internationale : de surcroît, il veut imposer l’athéisme aux socialistes, ce qui exclurait de l’Internationale la plupart de ses adhérents britanniques, dont beaucoup soutiennent Karl. Enfin, Karl est juif – athée, mais juif -, Bakounine est antisémite.

Jacques Attali Karl Marx ou l’esprit du monde.      Fayard 2005

Marx redira à un journal américain, après la Commune de Paris qu’il n’est pas partisan systématique de l’usage de la violence pour une révolution… c’est selon ….

En Angleterre, par exemple, la voie qui mène au pouvoir politique est ouverte à la classe ouvrière. Une insurrection serait folie là où l’agitation pacifique peut tout accomplir avec promptitude et sureté. La France possède cent lois de répression ; un antagonisme mortel oppose les classes, et on ne voit pas comment échapper à cette solution violente qu’est la guerre sociale. La choix de cette solution regarde la classe ouvrière de ce pays.

Karl Marx, au New York World

Plus tard, bien peu des partisans de Marx retiendront qu’il a recommandé d’employer, là où c’est possible, la voie démocratique pour conquérir le pouvoir. Jamais, il est vrai, il ne dit que ce pouvoir devra être rendu s’il est perdu par les urnes…

Jacques Attali Karl Marx ou l’esprit du monde.      Fayard 2005

12 02 1866                Le secrétaire d’État William Seward ordonne à Napoléon III de retirer ses troupes du Mexique, et, pour s’assurer cette fois-çi que l’ultimatum a bien été entendu, met 60 000 hommes à la frontière. Maximilien sera livré tôt ou tard aux troupes de Benito Juarez.

04 1866                     Poussées par le simoun, un vent du sud, des nuées de sauterelles envahissent l’Algérie, jusqu’au littoral : elles dévorent tout et pondent des milliards de criquets ; quarante jours après leur éclosion, les criquets ont vu leurs ailes pousser : ils s’accouplent et deviennent sauterelles. En mai, la terre algérienne est transformée en fourmilière géante. La catastrophe survient après des années d’autres malheurs : deux années consécutives d’incendies géants dans les forêts domaniales, suite à de grandes sécheresses qui réduisent parfois les récoltes de moitié. On lutte contre le phénomène à grands renforts de bruit, d’outils etc… avec une efficacité mitigée. Un an plus tard, la disette devient famine : un tremblement de terre dans la Mitidja et c’est le typhus et le choléra qui s’installent.

Le 19 mars 1868, Jacquemaire, curé de Sainte Barbe du Tlélat, écrit à l’évêque d’Oran :

Depuis deux mois, les Arabes qui ne se sont point encore livrés à la mendicité viennent vendre les bracelets, boucles d’oreilles et épingles, le plus bel ornement que possède la femme arabe, tous en or ou en argent. On ne leur paye pas la moitié de leur valeur, mais comme leurs besoins sont grands, ils acceptent ce qu’on leur offre.

Des femmes qui, quelques semaines auparavant, n’osaient pas regarder un homme dans les yeux, en sont réduits à prostituer leur petite fille.

Chaque jour, on relevait sur les chemins, dans les champs, et jusque dans l’intérieur des villes et des villages, les cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants morts de faim. A Mascara, le 3 décembre, on relevait dix cadavres d’indigènes morts de faim. Le 3, 14, le 5, 23. Tous ces morts gisaient dans des trous, au fond des ravins, sur les chemins, dans les ruisseaux même, et aussi dans un lieu que l’on appelle le marabout de Sidi-Bouran, espèce de nécropole, tombe anticipée, où se traînaient et s’entassaient tous ceux qui sentaient leur fin approcher.

Abbé Burzet

L’administration coloniale ne voudra jamais reconnaître la réalité de la famine du choléra et du typhus. Le Journal Officiel prétend qu’il n’y a plus lieu d’accorder de secours, les causes ayant disparu. Rochefort répondra dans La Lanterne : L’Officiel se trompe, ce ne sont pas les causes, ce sont les Arabes qui ont disparu : en 1866, le recensement donnait, indigènes et européens confondus, 2 931 000 habitants… en 1872 : 2 125 000 habitants ! Sur ces 800 000 morts, on peut en attribuer 500 000 aux typhus et choléra. Des colons en sont morts, mais aucun d’eux n’est mort de faim. A part quelques initiatives individuelles et des efforts importants du clergé – la Société des Attafs de Mgr Lavigerie, archevêque d’Alger – l’administration comme les colons voulurent délibérément tout ignorer.

Plus au sud, surtout en Afrique de l’Est, des décennies funestes s’annoncent pour le bétail : la pneumonie bovine était arrivée en Afrique du Sud quinze ans plus tôt ; elle arrivera au Tchad en 1870. La peste bovine, venue des steppes russes, avait atteint d’abord l’Egypte, puis le Soudan occidental en 1865 : elle ravagera régulièrement de cheptel d’Afrique australe et orientale à partir de 1889 ; plus de la moitié des chevaux et des moutons périront en 1865, des dizaines de milliers de vaches entre 1864 et 1866. Puis la famine en 1877, et encore la peste bovine à partir de 1896. A la fin du siècle, les Sotho auront perdu la moitié de leur bétail.

14 06 1866                       L’armée italienne est battue par l’Autriche à Custozza.

06 1866                      Georges Leclanché invente la pile économique à acide insoluble.

3 07 1866                   Les Prussiens infligent une lourde défaite aux Autrichiens à Sadowa. L’Autriche de Metternich restait depuis le Congrès de Vienne le centre des nouveaux équilibres européens. Les révolutions de 1848 l’avaient déjà bien affaiblie et avec cette défaite, les centres se déplacent ; on assiste à la montée en puissance de la Prusse qui crée une confédération de l’Allemagne du nord.

20 07 1866                       La marine italienne est battue par les Autrichiens à Lissa, une île croate, à l’ouest de Korčula. C’est un moment charnière dans l’évolution tant des navires que de l’artillerie : les navires cuirassés tendent à supplanter les navires en bois, [la phase intermédiaire consistant à cuirasser des navires en bois] l’énergie vapeur tend à supplanter celle du vent transmise par les voiles, et les canons montés sur tourelle et chargés par l’affut supplantent les canons alignés devant leur sabords avec des angles de tir très fermés et que l’on chargeait encore par le gueule. L’Autriche est un vieux pays qui n’a pas de raison de renouveler sa flotte en permanence, donc ils ont encore beaucoup de navires en bois et de vieux canons, mais ses marins, de l’amiral au matelot ont de l’expérience ; l’Italie est un pays tout neuf, avec une marine idoine, donc à la pointe du progrès, tant pour les navires que pour l’artillerie, mais l’unité italienne n’est encore que de façade et les particularismes de chaque région sont encore prédominants : difficile de donner une cohésion à tout cela. Les commandements étaient certes de nationalités différentes, mais les matelots étaient majoritairement italiens des deux côtés. Les Autrichiens, se sachant inférieurs en artillerie, manœuvreront de façon à éviter son usage, et s’approchant des Italiens le plus vite possible, comme un boxeur qui, en cherchant à éviter les uppercuts, se colle à son adversaire. Le grand vainqueur technique sera l’éperonnage, que l’on dira promis à un grand avenir, ce qui s’avérera faux.  Finalement, les Autrichiens auront perdu le Kaiser, mais coulé deux cuirassés italiens et fortement endommagés trois autres navires italiens.

On entendra ricaner des officiers autrichiens : Les Italiens nous tiraient dessus, sans se rendre compte qu’ils avaient oublié de mettre les boulets dans les canons ! Dans l’éloge fait au contre-amiral autrichien Wilhelm von Tegetthoff, on parlera de têtes de fer aux commandes de bateaux en bois qui eurent raison de bateaux en fer gouvernés par des têtes de bois.

Gravure parue dans le Harper’s weekly le 1° septembre 1866

Le Re d’Italia, devenu navire amiral en cours de bataille, éperonné et coulé par le SMS Ferdinand Max, navire-amiral de Tegetthoff. Mais pourquoi les drapeaux italiens semblent-ils être français ?

2 09 1866                   La bière apparaît au Café de la Rotonde.

15 11 1866                 Jean Macé, journaliste républicain et franc-maçon, crée la Ligue française de l’enseignement, mouvement d’éducation populaire qui va inspirer les lois sur l’école gratuite, obligatoire et laïque à la fin du XIX° siècle. Une pétition pour une instruction publique, gratuite, obligatoire et laïque est lancée avec l’aide de la presse libérale, et connaît un très grand succès. Le Mouvement national du sou contre l’ignorance lancé en septembre 1871 permet de recueillir en quinze mois plus de 1 300 000 de signatures remises à l’Assemblée nationale. En novembre 1872, une nouvelle campagne est lancée auprès des élus locaux sur la question de la laïcité, c’est-à-dire de la neutralité de l’école publique subventionnée par l’État ou la commune. En 1886, plus du tiers des députés et des sénateurs sont membres de la Ligue.

Aujourd’hui, la Ligue de l’enseignement est la première coordination associative française avec près de 2 000 000 d’adhérents indirects, structurée territorialement avec les Fédérations Départementales et les Unions Régionales et par activité, avec ses Unions sportives – USEP, UFOLEP – ou son réseau de centres de vacances, Vacances pour tous. La Ligue de l’enseignement organise le Salon Européen de l’Éducation, les opérations Pas d’éducation, pas d’avenir,  et Demain en France. Elle est par ailleurs partenaire de Lire et faire lire. Elle est membre fondatrice du Cidem (Civisme et démocratie), de l’Anacej – Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes -, du Réseau national des juniors et du Comité du service civique associatif. Elle a soutenu la création du réseau d’associations étudiantes Animafac dès sa création. La Ligue de l’Enseignement est membre fondateur de la CPCA – Coordination permanente des coordinations associatives – et du Forum Civique Européen. Sous la présidence de Léon Bourgeois, la Ligue appellera au développement des œuvres post et péri-scolaires afin d’implanter en tout homme les solides principes indispensables aux citoyens d’une démocratie. Soutenus par les pouvoirs publics, patronages, amicales d’anciens élèves, mutuelles, coopératives voient le jour sur tout le territoire et connaissent un grand succès qui inspirera au gouvernement la loi de 1901sur les associations.

Avec le souci de mettre l’art, les techniques, les disciplines sportives au service de tous, elle créera des sections spécialisées, les UFO. La première, en 1928, l’UFOLEP – Union française des œuvres laïques d’éducation physique – et sa filiale, l’USEP – Union sportive de l’enseignement du premier degré, créée en 1939, permettra à des centaines de milliers d’enfants la pratique du sport. En 1933, ce sont la chorale, la danse, le théâtre, la musique la photo, la peinture, la sculpture, le folklore qui grâce à l’UFOLEA – Union française des œuvres laïques d’éducation artistique – deviendront accessibles au grand nombre, ainsi que le cinéma, grâce à l’UFOCEL, devenue plus tard l’UFOLEIS – Union française des œuvres laïques pour l’éducation par l’image et le son -. En 1934, dans le cadre de l’UFOVAL, elle s’attachera à développer les colonies de vacances et les centres d’adolescents. Tous les ans à l’automne la Ligue parraine à Paris, Porte de Versailles, un Salon de l’Éducation.

On le voit, en moins d’un siècle, la Franc Maçonnerie sera parvenue à constituer, sous le drapeau de la laïcité, une armée para-scolaire à même de mordre copieusement sur les plates-bandes de l’Église à travers ses très nombreux mouvements d’Action catholique, patronages et autres.

1866                            John Osterhoudt fait breveter la boite de conserve à clef ; en 1924, G.A. Leighton améliorera l’affaire en dessinant deux obliques sur la surface du métal. Pose du premier câble télégraphique sous-marin transatlantique de la France à Terre Neuve. L’armée adopte le fusil Chassepot, qui se charge par la culasse : il représente un énorme progrès technique par rapport aux systèmes antérieurs, qui se chargeaient par le canon, demandaient une bonne minute pour le chargement, ne portaient qu’à 80 mètres, et dont les tirs se soldaient par environ 60 % d’échecs. Encore quinze ans, et ce sera la mitrailleuse Maxim – 11 coups / sec – puis le fusil à répétition, tout cela donnant une écrasante supériorité aux troupes coloniales sur les troupes indigènes.

À l’époque de la guerre d’Indépen­dance [des Etats-Unis contre l’Angleterre], les minute men – tireurs d’élite à la vue perçante capables de faire mouche à 900 mètres – utilisaient des fusils ordinaires. Mais il s’agissait d’une exception. D’ordinaire, au XVIII° siècle, les fusils n’étaient utilisés que pour couvrir une centaine de mètres, et on continuait de s’en servir plus souvent pour la chasse que pour la guerre. En 1807, le révérend Alexander Forsyth, pasteur écossais de l’Aberdeenshire, inventait l’amorce à percussion, qui conduisit à l’amorce d’acier et de cuivre. Forsyth effectua ses recherches dans la Tour de Londres, et lord Moira, alors commandant en chef de l’artillerie, fournit un suppléant à l’inventeur militaire pour le libérer de ses devoirs pastoraux. Napoléon offrit 200 000 livres à Forsyth contre le secret de son invention. Celui-ci refusa patriotiquement, bien que le gouvernement britannique ne lui ait rien donné jusqu’à ce qu’il soit sur son lit de mort. Ce système entra en usage après sa mort, en 1839, et fut hautement bénéfique, cette cartouche résistant au vent et à la pluie. La balle fut repensée peu de temps après par le capitaine John Norton, qui lui donna une forme cylindrique et une base creuse, à l’image des flèches en moelle de lotus qu’il avait pu observer en Inde.

Une fois encore, le service du matériel britannique tarda à mettre cette idée en œuvre. Les Français l’appliquèrent au fusil Miné, qui avait une portée de 500 mètres, et distançait donc le tir de précision de l’artillerie. De pair avec l’amorce de précision, cette nouvelle balle transforma la tactique de l’infanterie.

Au milieu des années 1860, les soldats d’infanterie armés de fusils devinrent la règle et non plus l’exception. A la même époque, les Prussiens adoptèrent le fusil à aiguille à chargement par la culasse, inventé par J. M. Dreyse dans les années 1840, et qui tirait une cartouche de papier. Cette arme pouvait être fabriquée en série : à la bataille de Sadowa, les Prussiens engagèrent 400 000 soldats d’infanterie munis de fusils à aiguille. Us affaiblirent sérieusement l’Autriche, restée fidèle au fusil à chargement par le canon, mais leur victoire fut fatale à la future tranquillité de l’Europe, à laquelle l’Autriche avait jusqu’alors servi de rempart contre la Russie.

Le fusil à chargement par la culasse, contrairement au fusil à chargement par le canon, accrut la rapidité de tir des soldats, et leur permit de tirer à terre ou à couvert. Le feld-maréchal von Moltke était convaincu que ce type d’arme était plus favorable à la défense qu’à l’attaque, et que les batailles se remporteraient par conséquent par enveloppement. Les Américains, pendant ce temps, produisaient des pistolets en grand nombre. A partir de 1846, le revolver, essentiellement produit, au départ, par Samuel Colt, s’avéra particulièrement efficace dans les combats rapprochés, en particulier pendant la guerre du Mexique. Il s’ensuivit une demande massive de ce type d’arme en 1849, chez les chercheurs d’or de Californie. Toutes ces innovations américaines étaient caractérisées par des pièces entièrement interchangeables.

Le fusil, grâce aux méthodes de fabrication américaines, commença à être produit de la même façon. Il fut copié en Angleterre par Sir Joseph Whitford, l’armurier de Manchester; dans les années 1860, la manufacture royale d’Enfield produisait 1 000 fusils par semaine. Chaque fusil était composé de 700 pièces. En place, fusiliers, en place ! adjurait le poète lauréat Tennyson dans un poème écrit en 1859, Tenez-vous prêts contre la tempête ! Le nouveau fusil Enfield fonctionnait avec des cartouches enduites de graisse qu’il fallait ouvrir d’un coup de dents avant de charger. La rumeur selon laquelle il s’agissait de graisse de bœuf ou de porc se répandit en Inde. Pour un hindou de caste, mordre dans de la graisse, quelle qu’elle soit, était un péché grave. De nombreux cipayes au service de l’armée britannique appartenaient à la caste des brahmanes et ils croyaient que, s’il leur arrivait de mordre dans cette graisse, il leur faudrait bien des vies avant de retrouver, à travers le cycle de la réincarnation, les sommets qu’ils pensaient avoir atteints. D’où la révolte des cipayes, en 1857.

Les Français, quant à eux, ne restaient pas inactifs. Leur chassepot, introduit en 1866, et inventé par un officier de ce nom, était supérieur au fusil à aiguille et au vieux mousquet, puisqu’il avait une portée de près de 600 mètres. Plus robuste que le fusil à aiguille, il pouvait tirer six à sept coups par minute. Mais le chassepot supportait mal un feu nourri et nécessitait un bon entretien. Mis à l’épreuve durant la guerre franco-prussienne, il fut vaincu par le vieux fusil à aiguille (les généraux français avaient pourtant assuré à leurs hommes que ce dernier s’enrayerait au bout de quelques salves). Le Second Empire s’effondra.

Pendant le reste du siècle, les puissances européennes se disputèrent la suprématie de la puissance de feu, bien qu’elles eussent déjà atteint un haut degré d’efficacité en 1871. Quel était le meilleur, le fusil lebel français, le männlicher, ou le lee-meetford 303? Le martiny-henry utilisait des cartou­ches métalliques, mais la poudre B donnait un avantage au lebel. En 1900, tous les États européens avaient des fusils à répétition à chargement par la culasse d’efficacité comparable, dont le calibre allait de .315 à .256. Ils utilisaient tous de la poudre non fumigène et avaient une portée de 1 800 mètres. On avait aussi mis au point des mitrailleuses capables de massacrer l’infanterie, comme le fusil pivotant à dix canons mû à l’aide d’une manivelle et alimenté en charge, conçu par R. J. Gatling, de Caroline du Nord. A ses débuts, en 1856, la mitrailleuse française (composée de vingt-cinq canons et tirant vingt-cinq coups par minute) fut considérée comme une arme sécréta. La discrétion excessive qui entoura sa fabrication l’empêcha d’être exploitée pleinement pendant la guerre de 1870. La mitrailleuse ne fut vraiment utilisée qu’à partir de 1884, lorsque sir Hiram Maxim eut conçu un fusil-mitrailleur à recul qui allait devenir l’arme cruciale de la dernière étape de l’édification des empires européens en Afrique, et des tranchées qui allaient le détruire. On pouvait tirer 2 000 coups par minute – progrès radical qui mit fin aux anciennes monarchies tribales, comme aux armées impériales européennes. La victoire des Britanniques dans la guerre du Matabélé en 1893, par exemple, reposa en grande Partie sur un usage adroit des mitrailleuses.

La guerre de Sécession constitua un véritable laboratoire d’inventions militaires. Trains blindés, balles explosives, mines-pièges et obus à gaz furent tous utilisés pour la première fois dans ce conflit. C’était aussi la première fois depuis près d’un siècle qu’on utilisait la terreur contre des civils. Les activités des cuirassés Merrimac et Monitor transformèrent la guerre sur mer. On construisit même un sous-marin (s’inspirant des travaux de Fulton vers 1790), qui envoya un cuirassé par le fond au large de Charleston. Les mines sous-marines avaient été utilisées pour la première fois par les Russes en 1853 pour protéger leur base navale de Kronstadt, tandis que la torpille explosive autopropulsée était mise au point en 1864 par un inventeur du Lancashire, Robert Whitehead, à la demande des Autrichiens.

Hugh Thomas     Histoire inachevée du monde     Robert Laffont 1986

John Muir, né en Ecosse a émigré dans le Wisconsin quand il avait onze ans. …

Lors d’une matinée lumineuse, du haut du col de Pacheca, un paysage se révéla : il découvrait la vallée du Yosemite, qu’il va explorer quasiment jusqu’à sa mort en 1914. Il se présentera comme un clochard poétique, un peu géologue, un peu ornithologue. Les indiens de l’Alaska le nommaient chef des glaces, et pour l’Amérique, il devint the wilderness sage – le sage des terres sauvages -. Il va devenir en 1892 président du Sierra Club, fondé à San Francisco pour explorer, embellir et rendre accessibles les régions montagneuses de la côte du Pacifique.

La vallée du Yosemite était classée State Park (parc de l’Etat de Californie) depuis 1864, mais cela tenait plus du parc d’attractions que de la réserve naturelle. Il parvint à la faire classer Parc National en 1890, à l’instar du Yellowstone, qui l’était depuis 1872. C’est sous l’influence des idées et de la parole de John Muir que Theodor Roosevelt, dont l’administration se terminera en 1909, créera quarante-cinq millions d’hectares de réserves forestières et seize « monuments nationaux », parmi lesquels le grand canyon du Colorado.

Sous la plume de l’Allemand Ernst Haeckel, on voit apparaître le mot écologie : du grec oikos : maison, en l’occurrence celle qui nous est commune, la terre et logos : étude. Par écologie, on entend la partie de la science qui concerne l’économie de la nature, l’étude de l’ensemble des relations des organismes avec leur environnement physique et biologique. Le mot va en fait tomber dans l’oubli pendant une génération : c’est Warming, un botaniste danois, qui le sortira de l’oubli en 1895.

Le mot va tomber dans l’oubli, certes, mais pas vraiment la réalité qu’il nomme : en l’occurrence, c’est George Sand [1804-1876] qui se fait l’avocate de Gaïa, notre mère la Terre, s’inscrivant en droite ligne derrière Hildegarde von Bingen, Saint François d’Assise :

Il y a un grand péril en la demeure, c’est que les appétits de l’homme sont devenus des besoins […] et que, si ces besoins ne s’imposent pas une certaine limite, il n’y aura plus de proportion entre la demande de l’homme et la production de la planète. Qui sait si les sociétés disparues, envahies par le désert, qui sait si notre satellite, que l’on dit vide d’habitants et privé d’atmosphère, n’ont pas péri par l’imprévoyance des générations et l’épuisement des forces de la nature ambiante ? […]

Gardons nos forêts, respectons nos grands arbres. Quand la terre sera dévastée et mutilée, nos productions et nos idées seront, à l’avenant, des choses pauvres et laides qui frapperont nos yeux à toute heure. Je sais bien que beaucoup disent : Après nous la fin du monde ! C’est le plus hideux et le plus funeste blasphème que l’homme puisse proférer… C’est la formule de sa démission d’homme, car c’est la rupture du lien qui unit les générations et qui les rend solidaires les unes des autres.

*****

L’écologie, une science en herbe ?

Je ne sais qui inventa et employa le premier le mot bizarre d’écologie mais une chose est certaine : la quasi-totalité des Français n’ayant aucune notion, même superficielle de grec ancien, aucun d’eux ne pense, en entendant ou en voyant ce mot, au grec oïkos (demeure, maison, foyer, lieu et milieu de vie) mais au mot école dont la connotation, comme disent les linguistes, est loin d’être enthousiasmante et positive. École de la nature, peut-être, donc école buissonnière mais école tout de même où tous, enfants et parents, éducateurs et éduqués, promeneurs et promenés, pollueurs et pollués, se doivent ou se devraient de retourner. Et ici je ne plaisante qu’à peine car je crois les fausses étymologies plus intéressantes et plus révélatrices que les vraies. L’inventeur du mot écologie fut un homme très doué pour les jeux inconscients du langage. Car que veut-il dire en fin de compte, ce mot fatal, si ce n’est :

1) scientifiquement : étude (ou discours) sur le milieu naturel vivant qui nous entoure et dont nous dépendons, et

2) non scientifiquement : retour à la véritable école, celle de la nature.

Ainsi, il aura fallu attendre les désastres et les constantes déprédations dus au progrès pour qu’à un âge déjà canonique, notre génération pose enfin la véritable équation de notre temps. L’équivalence majeure qui nous gouverne et nous contraint : prédation = déprédation ou, si l’on préfère : P = md2 (md2 étant le produit de la masse prédatisée par le carré de la destruction effective).

Mais revenons aux mots. J’ai dit prédation, donc prédateur. Un prédateur est un être vivant se nourrissant de proies. Mais ce terme de proie (qui vient du latin praedd) n’avait à l’origine et dans les siècles qui suivirent qu’un sens strictement militaire. Il était synonyme de preneur de butin, d’enleveur de dépouilles. Ce n’est que bien plus tard qu’il prit un sens qu’on nommerait aujourd’hui écologique et désigna, au lieu du fauve humain entassant le butin des razzias, le fauve animal se nourrissant de proies vivantes. Déplacement de sens et de champ qu’il faut à nouveau corriger aujourd’hui car ce terme de prédateur convient mieux, de nos jours, à l’homme qu’à l’animal.

Que sont les prédations naturelles d’un renard comparées à celles de n’importe quel groupe de chasseurs ? Que sont celles (sur la forêt) d’un éléphant sauvage comparées à celles de n’importe quelle société de promotion immobilière du genre Paradis 2 000 ? Il est bien clair que l’homme est devenu un prédateur généralisé et original. Car il n’étend pas seulement sa prédation aux autres prédateurs animaux (ce qu’il fait depuis les origines et qui demeure, somme toute, le moins catastrophique) ni à la vie animale, végétale et même inorganique (puisqu’il est devenu prédateur d’espace, prédateur d’oxygène et d’ozone dans la haute atmosphère, voir bientôt prédateur de planètes) mais il l’étend à des domaines jusqu’alors intouchés, il devient prédateur de l’invisible, de l’immatériel, de l’immensurable, autrement dit il devient prédateur du futur.

Cette forme de prédation est à la fois récente et propre à l’homme. Jusqu’alors, ses ponctions sur l’univers se limitaient au présent et au monde immédiatement environnant. Maintenant sa prédation est généralisée, planétaire et ses ponctions se répercutent tout au long de l’espace et du temps. Et ne commençons pas à dire que tout cela remonte aux grands singes carnivores qui durent vivre de chair et de sang dans les steppes après la disparition des forêts. Traiter le futur comme la proie du présent – proie facile, innocente, prête à toutes les vorations – est le propos du nouvel homo de l’ère économique. Au point qu’il faudrait sans doute redéfinir sa condition et sa nature, le cerner non plus par ce qu’il ajouta au monde en tant qu’homo faber, homo sapiens mais au contraire par tout ce qu’aujourd’hui il lui retire en tant qu’homo praedator.

Dans son Système de la Nature, Linné dit quelque part, au début du chapitre sur l’ homo sapiens, qu’il s’agit là d’une véritable réussite et qu’il lui semble que la Nature l’ait conçu dans un moment d’exaltation. Voici une phrase qui a pris une allure quelque peu exaltée. Car déjà, au temps de nos grands-pères, le doute s’insinuait dans les cervelles quant à l’utilité réelle de l’homme et donc, a contrario, quant à la nuisance réelle des nuisibles. Dans un ouvrage intitulé Notions d’histoire naturelle, destiné à l’enseignement primaire et datant de 1891, j’ai noté quelques phrases singulières. Passons sur la manie de l’époque de nommer les animaux domestiques familiers (chiens, chevaux, bœufs, rennes, chameaux) les commensaux de l’homme. Les non-commensaux, autrement dit les animaux sauvages, peuvent être utiles ou bien nuisibles. Mais à propos de ces derniers, l’auteur ajoute : Il est à remarquer que les animaux que nous nommons utiles ou nuisibles ne le sont que par rapport à nous. Car si nous les envisageons dans leur ensemble, nous verrons qu’il n’en est aucun de nuisible. Ce sont des concurrents qui nous disputent ce qu’il faut pour vivre et la Providence les met évidemment à même de se procurer les moyens de se nourrir et de perpétuer les espèces qui doivent, dans ses desseins et secrets impénétrables, échapper à toute destruction de la part de l’homme et dont sa justice se sert quelquefois pour nous châtier.

Texte désuet ou prémonitoire ? Telle était la timide écologie de nos grands-pères : une vision encore providentielle de la nature où Homme et Providence s’acharnent à faire et à défaire le monde. Mais la vision moderne, écologiste, bien que plus rationnelle et sans doute moins exaltée, est-elle véritablement scientifique ? Il suffit, dans les textes du XIXe siècle, de remplacer Providence par biotope et espèce par écotype, pour que le discours prenne une allure moderne sans rien modifier fondamentalement de son sens.

Il me semble que c’est là, non la faiblesse comme on pourrait le croire, mais la force de la vision écologique succédant à la vision providentielle de notre monde : elle s’inscrit dans l’évolution et non dans la révolution, elle continue sans le rompre vraiment le partage, le classement naïf que les anciens faisaient de la nature. Bref, quand elle sera plus assurée, quelle cessera d’être une science ou un discours en herbe, l’écologie deviendra certainement la seule force révolutionnaire de notre temps. Car, sans qu’on ait l’air d’y prendre garde, elle nous distille peu à peu le message redoutable : à savoir que plus on détruit le monde et moins on a d’emprise sur lui, moins on peut le changer.

Jacques Laccarière             1977

Description du syndrome de Down, ancien nom de l’actuelle trisomie 21.

La Corée n’apprécie pas les missionnaires français et leurs convertis : 9 missionnaires et 8 000 catholiques sont massacrés. En représailles, la marine française « fait une descente » dans un monastère sur l’île de Ganghwa et s’empare de 287 manuscrits Oé-Gyujanggak, des rituels de cérémonie religieuse et royale concernant essentiellement la dynastie Choson. La Bibliothèque nationale les laissera dormir jusqu’à ce qu’une étudiante coréenne les redécouvre en 1991 ; elle signale sa découverte à son gouvernement et celui-ci se met à les réclamer à la France qui finira en novembre 2010 par accepter de les prêter pour une longue durée à la Corée, puisque, selon la législation française les objets et œuvres figurant dans les collections de l’État sont inaliénables. Ceci découlant de l’étonnant usage qui vient couvrir le vol et la piraterie : en fait de meuble, possession vaut titre.

14 02 1867                       La Justine, un brick français, fait route vers Cette – aujourd’hui Sète – chargée de soufre qu’elle est allée prendre en Sicile, riche de ce remède contre l’oïdium de la vigne. L’Olympia, un brick grec, venait de quitter Sète, chargé lui aussi d’un soufre qui y était raffiné, – trituration, broyage et compression – et allait à Marseille. Le temps est plus que mauvais, c’est la tempête et, dans le brouillard, les deux navires ne se voient que trop tard et ne peuvent éviter la collision : tous les deux coulent, à 300 m. de la plage des Aresquiers, sur la commune de Frontignan. Les poissons ne fréquenteront plus les lieux : ça sentait vraiment trop le soufre.

17 02 1867                       L’empire d’Autriche-Hongrie devient une double monarchie héréditaire avec deux gouvernements distincts, à l’exception des ministères des Finances et de la Guerre. François Joseph devient empereur d’Autriche et roi de Hongrie.

On déclinera alors les voyelles comme suit :

  • A           Austriae                           ou         Austria
  • E           est                                     ou         erit
  • I            imperare                          ou         in
  • O          orbi                                   ou         orbe
  • U          universo                           ou         ultima

Soit le retour sur scène du bon vieil empire sur lequel le soleil ne se couche jamais de Charles Quint et de Philippe II.

début mars 1867       Les dernières troupes françaises quittent le Mexique.

28 03 1867                Le British North America Act donne naissance au Dominion canadien, qui associe les provinces du Nouveau Brunswick, de la Nouvelle-Écosse, de l’Ontario et du Québec. Deux ans plus tard, la compagnie d’Hudson, renonçant à ses droits, apportait les territoires de l’ouest. Et deux ans plus tard encore, la Colombie britannique entrait à son tour dans la fédération. C’était la solution la plus satisfaisante trouvée pour que coexistent pacifiquement les deux communautés francophone et anglophone, sous l’aile protectrice de la monarchie anglaise. Le regroupement des Indiens à l’intérieur de réserves va être rapidement organisé. De toutes façons, il y a de la place pour tout le monde… on y est au large… les Canadiens français disent : nous on n’a pas d’histoire, mais on a de la géographie…

30 03 1867                 Le tzar de toutes les Russies vend pour 7,2 millions de $ l’Alaska aux États-Unis.

Les Américains avaient eu 2 propositions en mains, l’une du Danemark pour acheter les îles Vierges, à l’Ouest de Porto Rico, l’autre de la Russie pour l’Alaska : toutes deux au départ au même prix. Ils n’avaient en disponible qu’un quart de la somme… il était donc exclu d’acheter les deux. Malheureusement les îles Vierges connurent dans les mois précédents un cyclone qui détruisit tout : qu’ils commencent par reconstruire se dirent les Américains, qui portèrent leur dévolu sur l’Alaska et ne s’en repentirent finalement [3] pas : cette colonie, devenue le 49° État en 1959, fournit aujourd’hui la moitié du pétrole produit aux États-Unis… lequel pétrole avait déjà été découvert par les Russes.

Aujourd’hui, de nombreuses églises orthodoxes témoignent du passé russe du pays – les autochtones ayant trouvé dans la religion du colonisateur un ferment d’identité ; ce passé se vend par ailleurs très bien : dans les années 1970, quelques femmes se mirent en tête de créer une compagnie de danse russe… les maris rigolèrent un bon coup, mais redevinrent sérieux quand ils virent affluer les dollars rapportés par les 3 représentations par jours qu’elles donnent pour les croisiéristes à bord des paquebots de luxe en escale à Novoarchangelsk. Et quand la saison est finie, elles vont les rejoindre dans les Caraïbes pour continuer à propager la culture russe, à grand renfort de Kalinka !

1 04 1867                      Victor Duruy institue la gratuité de l’enseignement primaire et met en place l’enseignement secondaire pour jeunes filles. 3° Exposition universelle, à Paris : 52 000 exposants.

Henri Marès, qui a découvert l’action du soufre sur l’oïdium – ou mildiou – se voit décerné à ce titre le grand prix international de l’Agriculture, conjointement avec Pasteur.

On sait ce qu’est le point vélique d’un navire ; c’est le lieu de convergence, endroit d’intersection mystérieux pour le constructeur lui-même, où se fait la somme des forces éparses dans toutes les voiles déployées. Paris est le point vélique de la civilisation. (…) Cette ville a un inconvénient. A qui la possède, elle donne le monde [1].

Victor Hugo. Introduction au Paris Guide, édité pour l’exposition

Et, la même année, il poursuivait son rêve européen :

Au vingtième siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l’empêchera pas d’être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l’humanité. Elle aura la gravité douce d’une aînée. Elle s’étonnera de la gloire des projectiles coniques, et elle aura quelque peine à faire la différence entre un général d’armée et un boucher ; la pourpre de l’un ne lui semblera pas très distincte du rouge de l’autre. Une bataille entre italiens et allemands, entre anglais et russes, entre prussiens et français, lui apparaîtra comme nous apparaît une bataille entre picards et bourguignons. Elle considérera le gaspillage du sang humain comme inutile. Elle n’éprouvera que médiocrement l’admiration d’un gros chiffre d’hommes tués. Le haussement d’épaules que nous avons devant l’inquisition, elle l’aura devant la guerre. (….)

Cette nation aura pour capitale Paris et ne s’appellera point la France ; elle s’appellera l’Europe. Elle s’appellera l’Europe au vingtième siècle, et, aux siècles suivants, elle s’appellera l’Humanité. L’Humanité, nation définitive, est dès à présent entrevue par les penseurs, ces contemplateurs des pénombres ; mais ce à quoi assiste le dix-neuvième siècle, c’est à la formation de l’Europe.

30 04 1867                 Pierre Jean De Smet, encore une fois mandaté par les autorités de Washington pour présenter aux Indiens leurs propositions de paix, est à Sioux City. Il a rang de plénipotentaire, avec un ordre de mission du colonel Bogy, alors en charge des Affaires Indiennes  à Washington :

Chacun connaît le merveilleux ascendant que vous exercez sur les tribus. Il n’est pas douteux que votre présence parmi elles est le meilleur moyen d’éviter la destruction des propriétés et le meurtre des Blancs […] Aucune instruction spéciale ne vous sera donnée. Je m’en rapporte complètement à vous pour la marche  à suivre et les moyens à prendre.

Les généraux Parker et Sully se sont engagés à n’entraver en rien sa mission, une lettre du très prestigieux général Sherman, le vainqueur d’Atlanta, les y incite :

Je demande qu’une assistance sans réserve soit apportée à ce prêtre catholique pour qu’il accomplisse sa mission pacifique et de bonne volonté, aussi réputé pour sa fidélité au gouvernement des États-Unis que pour son infatigable dévouement et son amour enthousiaste pour les Indiens.

De Smet obtiendra la soumission des Indiens, mais il y avait trop de Si pour que cela puisse s’inscrire dans la durée : si le gouvernement tient compte des justes réclamations des Indiens, si les annuités leurs sont régulièrement payées, si on leur fournit le matériel de construction promis, les tribus du Haut Missouri resteront en paix et les bandes hostiles cesseront leurs déprédations.

Plus que ses propres courriers, ceux des autres disent la dimension du personnage :

 Fort-Rice, territoire de Cacotah, le 3 juillet 1868

Au révérend père P.J. De Smet, s.j.

Révérend père.

Nous soussignés, membres de la commission chargée de conclure la paix avec les Indiens, avons été présents à l’assemblée récemment tenue à ce fort, et désirons vivement vous exprimer notre haute appréciation des services importants que vous avez rendus, ainsi qu’au pays, par votre dévouement incessant et vos efforts couronnés de succès, pour amener les Indiens à s’aboucher avec nous et entrer en négociation avec le gouvernement. Nous sommes persuadés que nous ne devons les résultats obtenus qu’à votre long et pénible voyage jusqu’au cœur du pays ennemi, et à l’influence que vos travaux apostoliques vous ont donnée sur les tribus les plus hostiles.

Général W. S. Harney, commissaire de paix, J.-B. Sanborn, commissaire de paix. Général Alfred H. Terry, commissaire de paix.

Et une autre, d’un autre chef militaire américain à l’archevêque Purcell :

Monseigneur,

…La Commission de paix avait réussi à convoquer au mois de mai dernier sur la rivière La Platte les chefs indiens des tribus sioux les plus redoutables et belliqueuses. Mais les Unckpapagas persistaient à ne vouloir entrer dans aucun arrangement avec les Blancs, et il va sans dire que tout traité avec les Sioux devenait impossible, si cette grande et hostile tribu refusait d’y concourir… Seul de tous les Blancs, le père De Smet pouvait pénétrer chez ces cruels sauvages et en revenir sain et sauf. Un des chefs, lui adressant la parole pendant qu’il se trouvait au camp ennemi, lui dit : Si c’eût été tout autre homme que vous, Robe Noire, ce jour eût été son dernier.

Le révérend père est connu, en effet, parmi les Indiens sous le nom de Robe Noire et de l’Homme de la Grande médecine [ce qui relève du surnaturel].  Il est le seul homme auquel j’ai vu les Indiens témoigner une affection véritable. Ils disent, dans leur langage simple et ouvert, qu’il est le seul Blanc qui n’a pas la langue fourchue, c’est-à-dire, qui ne raconte jamais de mensonges…

L’accueil qui lui fut fait au camp ennemi fut enthousiaste et magnifique, où s’assemblaient plus de 3000 Indiens […] Sitting Bull lui déclara qu’il renonçait à la guerre, et délégua plusieurs chefs pour accompagner le père à Fort-Rice où nous l’attendions… Depuis cinquante ans peut-être on n’avait vu, dans notre pays, une assemblée aussi nombreuse que celle qui se trouvait réunie à Fort-Rice. Les intérêts qu’on y devait discuter étaient bien au-delà de ce que nos amis peuvent se figurer […] Quiconque est au courant de la question indienne n’ignore pas que la paix avec les Indiens est nulle si elle ne comprend les Sioux qui, de toutes les tribus avec lesquelles nous avons eu à traiter jusqu’à ce jour, est la plus nombreuse, la plus belliqueuse et aussi celle qui a eu le plus à se plaindre des Blancs. Le traité qui a été signé par tous les principaux chefs n’attend plus que la sanction du Sénat pour passer à l’état de loi. Je suis persuadé qu’il est le plus complet et le plus sage de tous les traités conclus jusqu’ici avec les Indiens de ce pays […] Il est hors de doute que l’exécution des clauses de ce traité assurera la paix avec les Sioux. On comprendra l’importance de ce résultat si l’on considère qu’un général distingué [Sherman] estimait naguère que la guerre […] coûterait au pays 500 millions de dollars.

Quel que soit le résultat final du traité que la commission vient de conclure avec les Sioux, nous ne pourrons jamais oublier et nous ne cesserons jamais d’admirer le dévouement désintéressé du révérend père De Smet, qui, âgé de soixante-huit ans, n’a pas hésité, au milieu des chaleurs de l’été, à entreprendre un long et périlleux voyage, à travers des plaines brûlantes, dépourvues d’arbres et même de gazon, ne rencontrant que de l’eau corrompue et malsaine, sans cesse exposé à être scalpé par les Indiens

Major-général Stanley

Pierre Jean De Smet rendra son tablier à Saint Louis en 1870, vaincu par une néphrite qui le faisait souffrir depuis longtemps. Avec lui s’éteignait le dernier des grands VRP jésuites. Arrivé au paradis, sans escale au purgatoire, il ne formulera qu’une demande : s’il vous plait, dites- moi où sont les Indiens ?

16 05 1867                   Début de la construction du phare d’Ar-Men – le Rocher -, premier phare de haute mer, par 43°03’01″N, 4°59’50″O.

L’île de Sein, située à l’ouest de la pointe du Raz à l’extrémité occidentale du département du Finistère, se prolonge dans l’océan Atlantique par une suite de récifs qui s’étendent à plus d’une quinzaine de milles de distance de l’île. Cette singulière formation géologique restait tristement célèbre dans les esprits des marins car l’on ne comptait plus les navires échoués ou coulés sur ce que l’on nomme alors la chaussée de Sein. On décida d’établir un feu sur la pointe du Raz et un autre sur l’île de Sein, allumés en 1831, pour jalonner la direction de la chaussée, mais pour les marins, rien ne leur permettait d’estimer l’écart nécessaire vers le large. Les deux phares insuffisants ne firent pas cesser les naufrages et les plaintes affluaient sur le bureau du ministre des travaux publics. En avril 1860, la commission des phares demanda d’établir un phare sur l’une des têtes émergeantes à l’extrémité de la chaussée et les premières études sur le terrain débutèrent en mai 1866 ; la première pierre de la tour fut posée en 1869, le phare allumé en 1881. La construction semblait irréalisable si bien que ce chantier à la mer devint rapidement dans l’esprit du temps la preuve du génie humain. Depuis, bien des événements ont contribué à entretenir sa légende, et aujourd’hui se pose la question de l’avenir de cet extraordinaire élément du patrimoine maritime.

L’île de Sein située à l’ouest de la pointe du Raz à l’extrémité occidentale du département du Finistère, se prolonge plus avant dans l’océan Atlantique par une suite de récifs qui s’étendent à près de treize milles de distance de l’île. On désigne sous le nom de chaussée de Sein cette ligne d’îlots pointus, ou cornoc en breton, de dangers et de hauts-fonds.

Carte de l'île et de la chaussée de Sein, incluant le phare d'Ar-Men.

Cette zone n’est franchissable que par très beau temps, des conditions favorables de courant et toujours avec l’aide de pratiques locaux chevronnés qui peuvent emprunter les quelques chenaux étroits qui la traversent, jalonnés par de rares amers remarquables comme les roches Yann-ar-Gall, An-Namouic ou le Neurlac’h. En 1817, au bout de six mois d’une campagne de travaux opiniâtres, l’ingénieur hydrographe Charles-François Beautemps-Beaupré leva une carte relativement exacte des lieux.

Le grand plateau de roche connu sous le nom de chaussée de Sein est tellement dangereux, dans toute son étendue, que nous pouvons affirmer que tout navigateur qui le traversera, sans le secours d’un bon pilote de l’île de Sein, ne devra son salut qu’à un heureux hasard.

Cette singulière formation restait tristement célèbre dans les esprits des marins car l’on ne comptait plus les navires échoués ou coulés sur la chaussée. La commission de 1825 chargée de préparer le rapport concernant l’éclairage général des côtes de France décida d’établir un feu sur la pointe du Raz et un autre sur l’île de Sein pour jalonner la direction de la chaussée. On constata également qu’il n’était pas réaliste d’envisager la construction d’un quelconque fanal sur cette dernière. Dans la mesure où l’on ne doit jamais s’en approcher, il faut se contenter, en plaçant des feux propres à faire éviter ce danger, d’indiquer par la position relative de ces feux, si ceux qui les aperçoivent se trouvent en dehors de ses limites du côté du Nord et dans l’Iroise, ou bien s’ils sont dans le sud du côté de la baie d’Audierne. Ces deux indications leur apprendront avec certitude de quel côté ils doivent se diriger pour s’éloigner.

Si les marins savaient qu’il fallait se tenir à grande distance de cet alignement lumineux pour éviter de tomber sur les écueils, rien ne leur permettait d’estimer cet écart nécessaire vers le large. De plus, par temps de brume, les portées insuffisantes anéantissaient toute appréciation de la position de la chaussée. Les naufrages, bien que réduits, ne cessèrent pas pour autant et les plaintes de plus en plus nombreuses affluaient sur le bureau du ministre des travaux publics. Dans la nuit du 22 au 23 septembre 1859, la frégate de la marine impériale, le Sané, coula sur la chaussée de Sein, décuplant les reproches des amiraux. Il convenait de trouver une solution à ce problème et de sécuriser les approches du goulet de Brest, grand port militaire du Ponant. En avril 1860, la commission des phares demanda que la question soit examinée avec le plus grand soin par l’ingénieur en chef des ponts et chaussées du Finistère. Il devait établir les projets pour l’établissement d’un phare du 3° ordre sur le groupe des Pierres-Noires à l’entrée de la rade de Brest et pour celui d’un phare de 1° ordre près de l’extrémité de la chaussée de Sein. Dans un premier temps, il fut prévu d’ériger le feu sur la roche Madiou et, s’il s’avérât impossible d’y débarquer, on prévoyait une autre position moins favorablement située, mais plus élevée, plus étendue et où la mer brise probablement avec moins de violence… la roche d’Armen. Pour abriter le feu et les gardiens, il fut envisagé de construire une tour de 45 mètres de hauteur, divisée en plusieurs étages de manière à offrir des magasins, une cuisine, trois chambres et une pièce de service. Il fut décidé de suivre le modèle du phare des Héaux-de-Bréhat, construit et allumé le 1°février 1840 sous les ordres du l’ingénieur Léonce Reynaud (1803-1880), nommé ensuite directeur du service des phares.

Cet avis fut approuvé le 3 juin 1860 et les premières études sur le terrain devaient commencer sous la direction parisienne de Léonce Reynaud pour la commission locale composée d’ingénieurs hydrographes, d’ingénieurs des ponts et chaussées et d’officiers de marine. Dirigée par l’ingénieur en chef du Finistère, Maitrot de Varennes, cette mission examina les meilleures dispositions à adopter pour l’éclairage des abords de Brest. En juillet 1860, les membres de la commission se rendirent sur la chaussée de Sein à bord de l’aviso Le Souffleur et ils étudièrent plus particulièrement les basses Madiou et Schomeur, puis les rochers de Neurlac’h et d’Ar-Men, une roche accore et de petites dimensions. De retour à Brest, l’ingénieur Maitrot rédigea ses conclusions : Il faut renoncer à l’espoir d’établir un grand phare sur ce point. La roche Neurlac’h présente les conditions les plus favorables. Il apparut en effet à tous les observateurs des lieux qu’une construction en un lieu aussi exposé et sur un écueil si étroit, si exigu, restait impossible, si bien que les ingénieurs proposèrent d’établir la tour sur une roche plus en retrait et plus étendue, le Neurlac’h, situé à cinq milles de l’extrémité de la chaussée. Cette solution fut repoussée par la commission, et surtout par Léonce Reynaud, car elle n’apportait aucune amélioration significative à l’éclairage des lieux. On demanda alors à la marine de procéder à une nouvelle reconnaissance hydrographique approfondie pour rechercher le meilleur site.

Les travaux n’avaient pas encore commencé qu’était annoncée la création d’une ligne transatlantique entre le Havre et New-York avec escale à Brest. Il devint encore plus urgent de résoudre le problème de la chaussée. Les trois tentatives de débarquement effectuées en 1861 se soldèrent cependant elles aussi par des échecs. Léonce Reynaud évalua les difficultés à leur juste valeur et décida d’abandonner le projet de tour en maçonnerie et de privilégier quelque chose d’analogue au phare de la pointe de Walde avec beaucoup plus de hauteur et moins de talus. Dans ce cas, il suffisait de forer sept trous pour encastrer les poteaux destinés à porter la plate-forme, quitte à renforcer les scellements par une maçonnerie de ciment au fur et à mesure de l’avancement du chantier. L’idée fut cependant rapidement abandonnée car, d’évidence, un phare à structure métallique n’aurait pas résisté aux assauts de la mer en ce lieu où seule une tour maçonnée était envisageable. Alors, l’administration décida d’ouvrir une enquête auprès des pêcheurs de l’île de Sein jusqu’alors dédaignés avec constance et pourtant trop pratiques de la localité pour ne pas avoir les renseignements les plus précis, du moins en ce qui concerne la roche Ar-Men. Accompagné du syndic de l’île, l’ingénieur ordinaire Paul Joly, tenta à son tour de débarquer en novembre 1865, mais son essai connut le même sort que les précédents. L’espoir renaquit quelque peu au cours de l’été après que le service des phares procéda au mouillage d’un gros bateau-feu de 185 tonnes aux Minquiers, au large de Saint-Malo, allumé le 25 septembre 1865 et à celui du Rochebonne, de 350 tonneaux, au large de La Rochelle, allumé le 15 septembre 1866. Ne pouvait-on pas tenter la même chose sur la chaussée 

En ce qui concerne l’éclairage de la chaussée en elle-même, on attend les expériences faites en ce moment sur les phares flottants pour savoir s’il sera possible d’en faire tenir un à l’extrémité de la chaussée ; cette solution serait sans contredit la meilleure, car le point de la chaussée sur lequel on pourrait établir un phare fixe est déjà assez éloigné de son extrémité.

Finalement, on renonça aussi à l’espoir de résoudre le problème au moyen d’un feu flottant mouillé par des fonds de 100 mètres et de la nature peu propice à un bon ancrage car un navire ne pourrait résister longtemps aux violentes secousses de la chaîne de retenue et serait même exposé à sombrer à la première tempête.

Malgré tout, le dépôt des cartes et plans reprit en août 1866 sa mission sous la direction de l’ingénieur hydrographe Alexandre-Edmond Ploix. La marine militaire participa à l’opération et fournit un aviso à vapeur pour faciliter les approches de la roche. Fait extrêmement rare, le directeur du service des phares se déplaça en personne à Brest et embarqua à bord du Souffleur pour se rendre compte par lui-même de la situation. Mais cette nouvelle tentative s’acheva de manière identique aux précédentes et ne fournit pas tous les renseignements désirables. Elle permit cependant de se forger une opinion. L’ingénieur Ploix conclut, du bout des lèvres, à la possibilité d’une construction sur Ar-Men tout en précisant que l’établissement d’un phare sur Ar-Men est une œuvre excessivement difficile, presque impossible ; mais peut-être faut-il la tenter eu égard à l’importance capitale de l’éclairage de la chaussée. Au cours de l’été, Joly s’embarqua de nouveau, mais il en fut pour ses frais. Enfin, en août le syndic des gens de mer de l’île de Sein, Tymeur, parvint à poser le pied sur la roche et à prélever un échantillon. On sait qu’Ar-Men présente une largeur de 7 à 8 mètres pour une longueur de 12 à 15 mètres ; que sa surface est fort inégale et que le sommet n’émerge que de 1,50 mètres au-dessus des plus basses mers de vive-eau. Pour les ingénieurs du service des phares, il fallait absolument renouveler l’expérience le plus souvent possible et la roche Ar-Men sortira enfin de l’état légendaire que lui on fait en quelques sorte les précédentes explorations. Décision fut prise d’essayer la construction d’un massif de maçonnerie sur la roche Ar-Men en lui donnant de telles dimensions qu’il puisse devenir la base soit d’une tour en pierre soit d’une tour en tôle. Le travail pouvait commencer sans que l’on sache quelles seraient les formes et les dimensions de l’édifice.

Le 16 mai 1867 le canot de l’administration, l’Armorique, quitta le port de Sein à sept heures ; temps passé sur la roche, 15 minutes note dans son carnet le conducteur Lacroix, responsable du chantier. Le 7 juillet : temps passé sur la roche, 45 minutes, retour au port à 11 heures 30. Après sept accostages, la campagne 1867 s’acheva : huit heures au total passées sur Ar-Men afin d’effectuer le percement de quinze trous de trente à quarante centimètres de profondeur destinés à recevoir, soit des organeaux pour faciliter les accostages ultérieurs, soit des goujons en fer nécessaires aux fondations de la tour pour fixer les premières assises de maçonnerie à la roche. Pour la réalisation de cette tâche, on s’adressa aux marins de l’île que l’on jugeait seuls capables de se maintenir sur l’écueil. Après bien des hésitations, ils consentirent à exécuter à forfait et à un prix très élevé les trous qu’on leur demandait, soit pour 29 000 francs, à plus de 500 francs par trou. Et, pour être sûr que la tâche fût accomplie, l’administration passa des contrats avec les marins sénans et leur représentant, le chef pilote Coquet. Les ouvriers, en espadrilles pour éviter les glissades, étaient attachés à la roche, un homme veillant à la lame les prévenait à chaque fois et, malgré ces précautions, plusieurs furent emportés. De temps en temps, une lame plus forte balayait le chantier et les hommes se retrouvaient à l’eau, maintenus à la surface par des brassières de sauvetage en liège, gracieusement fournies par l’administration. C’était un premier pas vers le succès. L’année suivante, l’Armorique mouillait le 8 avril dans le petit port ; toujours sous la conduite de l’ingénieur Joly et du conducteur Lacroix, les travaux reprirent sur le roc. Des primes plus élevées accroissaient l’ardeur au travail et comme la saison fut clémente, on compta seize accostages et 18 heures de temps passé sur la roche. On parvint dans ces conditions à exécuter des dérasements partiels et à percer trente-quatre trous supplémentaires. Leur profondeur est de 0 m 30, leur diamètre de 0 m 06 à 0 m 07. Ils reviennent en moyenne à 200 francs l’un. Ils constituent les opérations préliminaires parmi les tentatives que nous faisons pour édifier un nouveau phare sur la chaussée de Sein.

La construction proprement dite commença en mai 1869 sous la conduite d’un nouvel ingénieur, Alfred Cahen, nommé pour son premier poste à Brest en mai 1867. Des goujons en fer galvanisé de 1 mètre de longueur et de 6 centimètres de côté furent implantés dans les trous forés au cours des deux campagnes précédentes et l’on disposa alors les premiers moellons de petit appareil, en gneiss, provenant de l’île de Sein et scellés au ciment Portland employé pur, gâché sur place à l’eau de mer. À la fin de la campagne de 1869, après vingt-quatre accostages fructueux et 44 heures passées sur la roche on avait exécuté 25 m³ de maçonnerie.

Ill. 2 : Élévation et coupe de la structure du phare sur le rocher d’Armen en octobre 1869

Agrandir Original (jpeg, 1,1M)    Dessin J.‑C. Fichou

Il s’agissait d’un succès inespéré, mais tout le monde se demanda si les maçonneries résisteraient aux gros temps de l’hiver. On retrouva le massif intact l’année suivante et l’équipe de marins sénans creusa l’encastrement circulaire nécessaire à l’établissement de la première assise de parement en moellons piqués de Kersanton, à l’époque la meilleure pierre de construction. Mais l’on s’inquiétait de la lenteur des travaux et des chances réelles de succès ; la commission des phares s’inquiétait, les amiraux s’inquiétaient et notamment l’amiral Paris et l’amiral Jurien de la Gravière, directeurs successifs du dépôt des cartes et plans ; la direction générale des ponts s’inquiétait, car les sommes dépensées – alors plus de 52 000 francs – n’étaient pas en rapport avec le cube de maçonnerie. Jamais aucune construction de ce genre n’avait coûté aussi cher. Alors que les premières assises pointaient sur la roche, Léonce Reynaud se chargea de les convaincre, car il n’était plus question d’abandonner ; le directeur voulait voir édifier ce phare et il voudrait par là couronner sa carrière. Nouvelle déconvenue lorsque le pays entra en guerre contre la Prusse : la campagne tronquée de 1870, qui n’a pas été poussée avec la même ardeur, ne permit que huit accostages pour dix neuf heures sur la roche et 11,55 m³ de maçonnerie. Celle de 1871 ne fut guère plus brillante avec douze accostages et vingt deux heures sur la roche, mais il convient de noter qu’elle eut tout de même lieu, véritable exploit au vu de la situation chaotique du pays. Alors que le massif de maçonnerie était pratiquement achevé, se posa alors la question de la tour et plus particulièrement de sa hauteur. Comme la surface utile de la base était réduite, il fut décidé de renoncer à un édifice de 40 à 45 mètres comme il était prévu à l’origine du projet : les oscillations auxquelles elle serait exposée par les grands vents pourraient compromettre sa stabilité, eu égard au faible diamètre de sa base. Dans ces conditions, la commission fixa à environ 30 mètres la hauteur du foyer lumineux au-dessus des plus hautes mers.

Ill. 3 : Étapes de la construction du phare d’Armen, 1869-1877

Agrandir Original (jpeg, 3,2M)   Dessin J.-C. Fichou

Les ingénieurs des ponts, et plus particulièrement Léonce Reynaud, prirent en la circonstance un pari dangereux, car ils connaissaient pertinemment la dureté de la mer à l’extrémité de la chaussée et ils estimèrent cependant qu’une tour aux fondations moins larges que celles de tous les autres phares en mer déjà exécutés pouvait y résister. Pour les ouvrages de cette nature, les ingénieurs se contentaient à l’époque de les comparer aux bâtiments analogues et de les concevoir avec une stabilité égale ou supérieure. L’ingénieur Mengin, chargé des premières études, admettait simplement qu’en thèse générale, on peut dire que les calculs de résistance ne sont guère qu’un moyen de transporter à un ouvrage déterminé, les résultats d’expérience fournis par d’autres ouvrages analogues. Or, on ne peut rien conclure de la comparaison du phare d’Ar-Men avec les autres phares en mer existant puisque ces derniers sont tous dans des conditions de stabilité bien supérieure. La direction parisienne ne pouvait se contenter de telles références et lui demanda quelques arguments complémentaires que fournit notre ingénieur. Pour lui, l’étude du calcul de la stabilité de cette tour en mer n’offrait qu’un intérêt secondaire en raison de l’incertitude où il se trouvait sur les principales données du problème : nature et intensité de l’effort des lames, élasticité des maçonneries, influence des oscillations, etc., incertitude qui ôte toute précision aux résultats obtenus. La commission s’en contenta car la science de la résistance des matériaux demeurait balbutiante et pour la tour d’Ar-Men on admit qu’aucune d’étude ne serait effectuée car en l’absence de toute donnée précise sur l’action des lames, sur celles du vent, sur la résistance des maçonneries à la traction, etc., on ne pouvait obtenir aucun résultat mathématiquement établi. Cependant, en comparant les rares données d’Ar-Men avec les tours françaises ou étrangères du même ordre, on s’aperçoit que le phare est bien fluet, surtout pour affronter les houles de l’Atlantique. Le fruit est très réduit, à peine 0,036, et la base ne peut présenter l’empattement traditionnel.

Selon l’expression du directeur Léonce Reynaud, on essaie toujours de faire lourd et cette simple précaution vaut théorème d’ingénieur. On décida donc de s’arrêter au système suivi dans la construction des tourelles, en utilisant des maçonneries de blocage consolidées par des crampons de fer galvanisé afin d’obtenir grâce à l’énergie des ciments dont on dispose aujourd’hui, des massifs monolithes supérieurs comme résistance à ce que l’on obtenait autrefois au moyen de lourdes pierres de taille à crossette. Toutes ces pierres proviennent des carrières de Kersanton, dans la rade de Brest, qui fournissent un matériau de qualité remarquable, très prisé des ingénieurs des Ponts. Il s’agit d’une roche éruptive rare, extrêmement résistante, au grain gris bleuâtre, très fin et très homogène. Les couronnements, les marches et les encadrements des ouvertures sont seuls en pierre de taille dont la plus importante pèse 600 kilos. Chaque année une soumission était ouverte et les quatre propriétaires des carrières de Loperhet répondaient aux souhaits de l’administration. Les pierres étaient préparées par assises successives et présentées au parc de balisage de Brest où elles étaient disposées dans leur configuration réelle pour apprécier la taille et la valeur des matériaux livrés. Pour l’année 1876, c’est le sieur Poilleu, connu surtout pour ses qualités de sculpteur funéraire qui l’emporta. Il devait livrer 40 m³ environ de pierre de taille, 40 m³ de moellons pour le parement et 20 m³ de moellons de blocage. Les produits seront de la première qualité, parfaitement exempts des croûtes de carrière et de tout défaut préjudiciable à la durée et au bon aspect, d’un grain uniforme bleu ou gris. Le reste des maçonneries est formé de moellons qu’un homme seul peut manipuler sans problème. Le mortier est composé de ciments de Portland provenant des maisons anglaises Knight, Bevan and Sturge, puis boulonnaises, Demarle & Lonquety. Les ciments furent employés purs, moins pour augmenter l’adhérence que pour activer la prise ce qui demeurait essentiel, surtout lors des premières campagnes. Somme toute, et en tenant compte des précautions prises dans la construction, les ingénieurs ont pleinement confiance dans la solidité du phare ; il est clair toutefois qu’on est ici à la limite et c’est ce qui a empêché de donner au phare une plus grande hauteur comme on eût désiré.

En mai 1871, le conducteur Lacroix partit en retraite et fut remplacé par un jeune et fougueux agent de 25 ans, Probesteau, qui connut par la suite une brillante carrière. À la fin du mois de mai 1874, Alfred Cahen quitta le Finistère pour Épinal afin de se rapprocher de sa Lorraine natale aux mains des Allemands dorénavant ; il fut remplacé par l’ingénieur ordinaire Mengin-Lecreulx, alors en poste au service ordinaire de l’arrondissement de Morlaix, mais qui connaissait parfaitement les problèmes de travaux à la mer. L’effectif du chantier s’étoffait au fil de l’avancement des travaux et, en 1878, il comptait cinquante-cinq personnes dont le patron de l’Armorique, deux chauffeurs, quatre pilotes et treize marins. Huit maçons, cinq tailleurs de pierre, deux charpentiers, un forgeron ainsi qu’une vingtaine de manœuvres complétaient le personnel.

À la fin de la campagne 1875, les maçonneries dominaient de trois mètres la tête la plus saillante de la roche et le niveau des plus hautes mers de vive-eau fut dépassé, mais les éléments météorologiques ne permettaient jamais de prévoir à l’avance la qualité et la quantité des travaux effectués. La campagne de 1877, par exemple, commença sous de mauvais auspices : Depuis le début de la campagne, la mer presque constamment mauvaise a été longtemps défavorable aux travaux d’Ar-Men qui ont peu avancé. Jusqu’au 15 courant, date de mes derniers renseignements précis, on avait accosté seulement les 8, 25 et 26 mai, les 9, 10 et 14 juin, 6 en tout. Les trois premières marées ont été principalement consacrées à l’installation des appareils de bardage. Du 26 mai au 9 juin, la mer a été très grosse et il a fallu employer presque toute la marée du 9 juin à réparer les avaries causées par la mer […], les résultats sont médiocres mais il suffirait d’une d’un beau mois pour réparer largement le temps perdu.

Les dangers demeuraient nombreux. Le 9 juin 1878, la chaloupe amenant treize maçons et le conducteur à pied d’œuvre chavira sous l’effet d’une lame plus puissante et ce n’est que grâce au dévouement et à l’énergie de M. Probesteau, ainsi que du capitaine Fouquet, du bateau à vapeur l’Armorique qu’il n’y a pas de morts d’homme à déplorer. Dans ces circonstances, M. l’ingénieur en chef propose, d’une part d’allouer à chacun des treize ouvriers qui ont été précipités à la mer, une gratification de 30 francs… et, d’autre part, d’adresser un témoignage officiel de satisfaction à M. le conducteur Probesteau, qui a tout personnellement sauvé deux de ses hommes. Le travail se compliqua d’autant plus que le ciment Parker-Médina, gâché au cours des trois premières campagnes, présentait un délavement très important et tous les joints des assises inférieures se creusaient profondément, menaçant l’ensemble de l’édifice. Non seulement, les ouvriers continuaient de poser les pierres de taille des assises supérieures de la tour, mais ils durent simultanément consolider la partie basse avec des ciments plus résistants.

Il s’agit d’un réel exploit de construction dont les ingénieurs des ponts avaient parfaitement conscience ; l’affaire fut d’ailleurs très médiatisée pour l’époque et de nombreux articles relatèrent dans les journaux parisiens les progrès du chantier. Les difficultés étaient loin d’être toutes levées et, malgré le zèle et l’ardeur dont le personnel a fait preuve, la campagne de 1879 fut catastrophique en raison d’un temps exécrable. À la fin du mois de septembre, époque à laquelle on licenciait le chantier, on n’avait pu accéder au massif de maçonnerie que neuf fois et y travailler effectivement que sept fois. Profitant d’un temps exceptionnel, le chef d’équipe décida de prolonger le chantier et parvint à remonter au phare trois jours supplémentaires en octobre. La nouvelle fit rapidement le tour de la terre et marqua tout l’intérêt qu’on attachait à l’étranger à l’exécution du phare. À cette occasion, le directeur du service des Phares, Allard, fit part du message rédigé par le secrétaire du service américain équivalent : Le Lighthouse Board ayant eu connaissance des grandes difficultés surmontées avec succès dans la construction du phare sur la roche d’Ar-Men de l’île de Sein, serait très désireux d’examiner les dessins de cet ouvrage important… le monde civilisé doit ses remerciements à la France pour le succès aussi ardue et si importante pour la navigation.

En 1880 l’essentiel des travaux était achevé : le 17 juillet, les ouvriers posaient les dernières pierres de la murette de la lanterne. Après le 12 août, six maçons furent installés en permanence dans la tour pour réaliser les voûtes des étages supérieurs et poser les pierres d’encadrement des fenêtres : on peut dire aujourd’hui que cet impossible est réalisé, après douze années d’efforts et l’allumage du phare d’Ar-Men est désormais assuré à bref délai. En effet, pour la première fois le feu fut allumé pour essai le 18 février 1881, presque un an jour pour jour après la disparition de son concepteur Léonce Reynaud le 14 février 1880.

Ill. 4 : Élévation du phare d’Armen en 1881

Agrandir Original (jpeg, 1,2M)    Élévation du phare d’Armen en 1881   Dessin J.-C. Fichou

Les aménagements intérieurs demeuraient cependant encore très rudimentaires. En effet, la soumission pour les menuiseries, portes, fenêtres, lambris, parquets, ne fut adjugée que le 17 novembre 1880 et les travaux d’installation ne commencèrent qu’en mai 1881. Le 31 août, l’inauguration officielle était sensée clôturée l’opération de construction la plus périlleuse et la plus prestigieuse menée par le service des Phares, mais il fallut encore améliorer l’accueil des gardiens, si bien que la facture dépassa les montants accordés en 1875. Les 900 000 francs prévus à cette date ne suffisaient plus pour l’achèvement ; une décision ministérielle accorda 10 000 francs supplémentaires en août 1881, puis encore 20 000 francs en décembre de la même année. À la fin de la campagne de 1882, plus de 940 000 francs avaient été dépensés pour terminer l’ouvrage, du moins le pensait-on à l’époque.

L’aventure se terminait après plus de quinze ans d’effort sans accident notoire et le directeur pouvait se féliciter que les travaux n’eussent occasionné jusqu’à ce jour ni mort d’hommes, ni blessures graves. Cependant, le chantier qui avait connu tant de difficultés, de multiples chavirages ou naufrages des canots connut son événement le plus tragique après l’allumage : le 24 juin 1881, une équipe de maçons s’approchait de la tour afin de réaliser les derniers aménagements intérieurs quand une lame s’abattit sur le canot et projeta deux hommes à la mer dont Alain Riou qui devait trouver la mort. L’exiguïté des dimensions de la tour donna lieu à une autre difficulté de détail assez sérieuse, celle de loger tous les objets et matériaux nécessaires au service, mobilier, outillage, engins de débarquement et de sauvetage, vivres, huiles et combustibles pour le chauffage et l’alimentation du feu. À la vue de cette étroite colonne placée au milieu de l’océan à perte de vue de la terre, dans des parages terribles, de ces chambres contenant à peine sept mètres carrés, on ne peut s’empêcher de songer à l’existence que mèneront les gardiens, privés souvent pendant de longs jours, pendant des mois peut-être, de toute communication avec la terre. L’administration parvint cependant à recruter sans difficulté les quatre hommes nécessaires au fonctionnement du feu, Alain Menou, Jules Vénec, Germain Fouquet et Michel Le Noret, lesquels s’aperçurent au fil du temps, et non sans inquiétude, que les ciments des fondations de la tour semblaient se décoller.

Les vagues et l’eau salée minaient les assises inférieures et les ingénieurs du service des phares s’alarmèrent. Au cours de l’été 1887, une première enquête fut menée, mais pour l’ingénieur de Brest l’ensemble restait solide : selon ses dires, les mortiers à la base tiennent le coup. Pourtant, il fut décidé en 1896 de renforcer la base de l’édifice pour lutter contre l’effet des lames et cela, bien que la résistance à la décomposition par l’eau de mer des ciments purs ne soit pas connue. Alors pourquoi prendre une telle décision alors que rien d’inquiétant n’avait été révélé ? Sans doute parce que l’écroulement des tours balises du Men-Hir en en 1886, des Fourches en 1895 et du Petit-Charpentier en 1896, emportées sans signes annonciateurs, incitait à la prudence et à la nécessité de travaux confortatifs, car on ne saurait s’abstenir et se résigner à courir les chances d’une catastrophe qui coûterait la vie des gardiens et qui compromettrait gravement le renom du service des Phares en France et à l’étranger. On se résolut à la fois à la menace de décollage du ciment prompt et de l’insuffisance de masse de la tour en lui constituant une enveloppe protectrice en ciment de 50 cm d’épaisseur sur plus de 11 m de hauteur. Ainsi, pour diminuer des vibrations nettement ressenties par les gardiens, et dans le doute, les services maritimes de Brest entreprirent les travaux, car il importait de commencer la consolidation d’autant plus qu’aucun incident apparent ne peut révéler l’imminence d’un accident. Le 21 mai, une décision ministérielle approuvait les travaux et accordait une somme de 100 000 francs pour leur réalisation ; le 4 octobre 1900, la somme totale fut portée à 130 000 francs, puis à 150 000 francs le 27 août 1901, année de l’achèvement de la risberme protectrice.

C’est donc plus de 1,15 millions de francs qui furent dépensés pour voir la tour érigée sur la chaussée et la maintenir en place jusqu’à nos jours ; stat virtute Dei et sudore populi. [Cette inscription figure sur le portail de l’église de Sein : Elle se dresse à la force de Dieu et à la sueur du peuple. NDLR ] …Dès cette époque, l’exploit dépassa le cénacle des ingénieurs du génie civil pour tomber dans le domaine public. La tour édifiée en des lieux si inhospitaliers est le symbole du combat victorieux de l’humanité, de la volonté et de la coopération humaines contre les éléments en cette fin du XIX° siècle où la science doit encore prouver tous ces bienfaits. Le défi relevé par Léonce Reynaud et auquel s’accrochent les îliens, les marins, les pêcheurs et les constructeurs a été maîtrisé face aux forces indomptables de la nature et de la mer.

Le 10 avril 1990, les deux derniers gardiens ont définitivement quitté la tour, devenue aujourd’hui une sentinelle sans homme et sans grand intérêt pour la navigation. Elle n’est plus que le fruit de la volonté des hommes, alors que la légende se renforce à chaque instant. Se pose alors la question de la préservation de ce monument et les avis sont très partagés sur le sujet. Faut-il investir des sommes importantes, dont le ministère de la Culture ne dispose pas, pour maintenir cette tour sur la chaussée de Sein ou doit-on se résigner à la voir disparaître sous les coups d’une vague plus puissante que les autres ? Dans la mesure où Reynaud lui-même s’estimait satisfait si Armen tenait plus de cent ans sur la roche battue, on peut admettre que le délai est écoulé et que le sort inéluctable des phares en mer est bien de s’écrouler[2]

Jean Christophe Fichou, agrégé d’histoire, docteur en histoire et géographie.  http://journals.openedition.org/lha/188 ; DOI : 10.4000/lha.188

Couchés à plat ventre sur la roche glissante, les ouvriers se cramponnaient à la moindre aspérité, arrachant le goémon, nettoyant le récif à l’acide chlorhydrique qui leur brûlait les doigts et les yeux, creusant à la massette des trous de fleuret, faisant éclater les aspérités du gneiss avec des cartouches de cheddite, plantant et scellant des fers à béton pour l’ancrage de la tour. […] Ar-Men n’offrait pas assez de place pour que l’on puisse y construire une plate-forme de béton, tenue à la périphérie par une rigole d’encastrement. Le récif émergeant n’affleure que d’un ou deux mètres à marée basse. Les huit hommes de cette première équipe purent accoster sept fois, travaillant huit heures dans l’année, forant quinze trous de trente centimètres payés à la pièce entre cent et trois cents francs. Souvent, une vague vicieuse, submergeant tout, les emportait. Le canot de service les repêchait et les remettait au travail, trempés, glacés, consentants. Lentement, année après année, le soubassement s’élevait, puis la tour. Mille tonnes de moellons de grès qu’il a fallu amener des carrières de Sein et débarquer, assembler, sceller ! Après quatorze années de travaux harassants, le premier phare de la Chaussée de Sein s’est allumé, le 31 août 1881. Il était temps. La Basse-Froide venait d’engloutir son vingtième bateau, sans compter les barques de pêche.

Jean Jacques Antier      Tempête sur Ar-Men   V.D.B 2007

Plusieurs drames sont évités de justesse, grâce sans doute à la compétence des marins engagés dans les opérations. C’est ainsi par exemple que le 15 juin 1878, alors que la mer commence à grossir dangereusement, un canot évacuant quatorze ouvriers est renversé par une lame. Malgré le mauvais temps, tous les naufragés sont pourtant récupérés et se retrouvent dès le lendemain sur le chantier ! Un an après cet épisode, un autre groupe d’ouvriers est contraint de sauter à la mer pour rejoindre les canots qui ne peuvent plus accoster le rocher, à cause de hautes vagues qui ont fait soudainement leur apparition. En juillet 1880, un canot transportant cinq hommes est à nouveau renversé au pied du phare. Là encore, tous ses occupants sont récupérés. L’année suivante cependant, deux ouvriers sont à leur tour enlevés par une déferlante, alors qu’ils sont sur le canot qui les conduit au phare : l’un d’eux se noie, n’ayant pas capelé sa ceinture de sauvetage correctement.

[…]    Que fait un gardien de phare : pour l’essentiel, il procède à l’allumage et à l’extinction des feux. Pour le reste, comme le dira l’un d’eux : Hormis la mise en bouteille des grands mâts, c’est un peu comme dans la Royale, tu salues tout ce qui bouge et tu peins le reste

[…]    Le 15 janvier 1921, le gardien-chef Sébastien Plouzennec est emporté par une lame, alors qu’il observe à la jumelle, au pied de la tour, un navire croisant dans les parages de la chaussée de Sein. À la suite de ce drame, un garde-fou est installé tout autour de la plate-forme et du débarcadère. Néanmoins, d’autres gardiens connaissent la même fin tragique au cours du xx° siècle. Pour le gardien présent sur le phare au même moment, un tel accident constitue un véritable traumatisme, d’autant que des soupçons peuvent parfois finir par peser sur lui, si d’aventure ses relations avec le disparu étaient réputées mauvaises.

En décembre 1923, ce n’est pas de la mer que vient le danger, mais d’un incendie dans la cuisine. Après vingt-six jours de tempête, les trois gardiens non ravitaillés (François Le Pape, invalide de guerre, Henri Menou et Henri Lossouarn) n’ont plus de vivres frais et ont dû entamer le biscuit de réserve. Lorsque l’incendie se déclare dans la cuisine, la tour se transforme rapidement en vaste cheminée et il n’y a pas d’autre solution pour les gardiens, alors en train de procéder à l’allumage du feu dans la lanterne, que de fuir par l’extérieur en se servant du câble du paratonnerre et du catarhu[3] pour descendre sur la plate-forme. De là, ils parviennent à regagner la cuisine et, après 17 heures de lutte, à vaincre le feu à l’aide de seaux d’eau de mer, évitant qu’il n’atteigne la cuve à fuel et fasse exploser le phare.

[…]     Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les gardiens d’Ar-Men durent accueillir en permanence sur le phare trois soldats allemands. L’occupant avait imposé l’extinction pure et simple de la plus grande partie des phares français, manière radicale d’en prendre le contrôle. À Ar-Men, le feu ne devait être allumé que lors du passage de bâtiments de la marine allemande dans les environs de la chaussée de Sein, les soldats en poste étant informés par radio de ces mouvements. En dépit de l’ambiance exécrable qui régnait alors sur le phare, en octobre 1941, l’un des gardiens, François Violant, sauva de la noyade un soldat qui s’était jeté à l’eau pour récupérer le cormoran qu’il venait d’abattre avec son fusil.

Wikipedia

05 1867                       Garibaldi envoie aux ambassadeurs de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie une note circulaire dans laquelle il se présente comme le seul pouvoir légitime de Rome… depuis que la Constituante romaine de 1849 l’a nommé gouverneur de la Ville éternelle. Le cercle fermé des diplomates de Florence en fera des gorges chaudes.

Soldat de fortune, aventurier, condottiere redoutable à la tête de cinq ou six mille hommes, désorganisant les troupes régulières pour s’en pouvoir servir, soutenu par une destinée exceptionnelle, porté par l’admiration et les illusions d’un peuple entier, Garibaldi était en politique ce que l’on peut appeler crûment un nigaud. Son esprit court et naïf n’avait ni lueur ni projection. Il ne se sentait quelque vigueur que devant un obstacle, parce que, comme le sanglier, il se ruait dessus. Il accordait volontiers sa confiance, et l’on s’accommodait de façon à la lui faire donner à des gens qui parlaient dans l’oreille des chancelleries intéressées à ne pas ignorer ses desseins. 

Maxime Du Camp, Souvenirs d’un demi-siècle, Hachette, Paris, 1949

12 06 1867                  A l’évidence, Flaubert préfère les Gitans aux Bretons [voir à 1830 ]

Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la Haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine qu’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au solitaire, au poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton.

Gustave Flaubert à George Sand

19 06 1867                 Maximilien de Habsbourg, prisonnier des Mexicains depuis le départ des dernières troupes françaises, est exécuté : la gigantesque étourderie que fut l’aventure mexicaine, de Napoléon III s’achève en tragique fiasco.

Et pourtant, ses administrés d’avant ce fiasco, lui avaient concocté une gentille chansonnette, érudite et prémonitoire :

Ô Maximilien, méfie-toi,
Reste au château de Miramare.
Cette couronne de Montezuma
Est un vase à boire gaulois
Où il n’y a que l’écume
Du timeo Danaos[4] souviens-toi
Sous la pourpre il y a la corde

20 06 1867                   Victor Hugo se fait l’avocat de Maximilien auprès de Benito Juarez, président du Mexique pour lui sauver la tête…trop tard.

Juarez, vous avez égalé John Brown.

L’Amérique actuelle a deux héros, John Brown et vous. John Brown, par qui est mort l’esclavage ; vous, par qui a vécu la liberté.

Le Mexique s’est sauvé par un principe et par un homme. Le principe, c’est la république ; l’homme, c’est vous.

C’est, du reste, le sort de tous les attentats monarchiques d’aboutir à l’avortement. Toute usurpation commence par Puebla et finit par Queretaro.

L’Europe, en 1863, s’est ruée sur l’Amérique. Deux monarchies ont attaqué votre démocratie ; l’une avec un prince, l’autre avec une armée ; l’armée apportant le prince. Alors le monde a vu ce spectacle : d’un côté, une armée, la plus aguerrie des armées de l’Europe, ayant pour point d’appui une flotte aussi puissante sur mer qu’elle sur terre, ayant pour ravitaillement toutes les finances de la France, recrutée sans cesse, bien commandée, victorieuse en Afrique, en Crimée, en Italie, en Chine, vaillamment fanatique de son drapeau, possédant à profusion chevaux, artillerie, provisions, munitions formidables. De l’autre côté, Juarez.

D’un côté, deux empires ; de l’autre, un homme. Un homme avec une poignée d’autres. Un homme chassé de ville en ville, de bourgade en bourgade, de forêt en forêt, visé par l’infâme fusillade des conseils de guerre, traqué, errant, refoulé aux cavernes comme une bête fauve, acculé au désert, mis à prix. Pour généraux quelques désespérés, pour soldats quelques déguenillés. Pas d’argent, pas de pain, pas de poudre, pas de canons. Les buissons pour citadelles. Ici l’usurpation appelée légitimité, là le droit appelé bandit. L’usurpation, casque en tête et le glaive impérial à la main, saluée des évêques, poussant devant elle et traînant derrière elle toutes les légions de la force. Le droit, seul et nu. Vous, le droit, vous avez accepté le combat. 

La bataille d’Un contre Tous a duré cinq ans. Manquant d’hommes, vous avez pris pour projectiles les choses. Le climat, terrible, vous a secouru ; vous avez eu pour auxiliaire votre soleil. Vous avez eu pour défenseurs les lacs infranchissables, les torrents pleins de caïmans, les marais pleins de fièvres, les végétations morbides, le vomito prieto des terres chaudes, les solitudes de sel, les vastes sables sans eau et sans herbe où les chevaux meurent de soif et de faim, le grand plateau sévère d’Anahuac qui se garde par sa nudité comme la Castille, les plaines à gouffres, toujours émues du tremblement des volcans, depuis le Colima jusqu’au Nevado de Toluca ; vous avez appelé à votre aide vos barrières naturelles, l’âpreté des Cordillères, les hautes digues basaltiques, les colossales roches de porphyre.

Vous avez fait la guerre des géants en combattant à coups de montagnes.

Et un jour, après ces cinq années de fumée, de poussière et d’aveuglement, la nuée s’est dissipée, et l’on a vu les deux empires à terre, plus de monarchie, plus d’armée, rien que l’énormité de l’usurpation en ruine, et sur cet écroulement un homme debout, Juarez, et, à côté de cet homme, la Liberté.

Vous avez fait cela, Juarez, et c’est grand. Ce qui vous reste à faire est plus grand encore.

Écoutez, citoyen président de la république mexicaine.

Vous venez de terrasser les monarchies sous la démocratie. Vous leur en avez montré la puissance ; maintenant montrez-leur en la beauté. Après le coup de foudre, montrez l’aurore. Au césarisme qui massacre, montrez la république qui laisse vivre. Aux monarchies qui usurpent et exterminent, montrez le peuple qui règne et se modère. Aux barbares montrez la civilisation. Aux despotes montrez les principes.

Donnez aux rois, devant le peuple, l’humiliation de l’éblouissement.

Achevez-les par la pitié.

C’est surtout par la protection de notre ennemi que les principes s’affirment. La grandeur des principes, c’est d’ignorer. Les hommes n’ont pas de noms devant les principes ; les hommes sont l’Homme. Les principes ne connaissent qu’eux-mêmes. Dans leur stupidité auguste, ils ne savent que ceci : la vie humaine est inviolable.

Ô vénérable impartialité de la vérité ! le droit sans discernement, occupé seulement d’être le droit, que c’est beau !

C’est devant ceux qui auraient légalement mérité la mort qu’il importe d’abjurer cette voie de fait. Le plus beau renversement de l’échafaud se fait devant le coupable. Que le violateur des principes soit sauvegardé par un principe. Qu’il ait ce bonheur, et cette honte ! Que le persécuteur du droit soit abrité par le droit. En le dépouillant de sa fausse inviolabilité, l’inviolabilité royale, vous mettez à nu la vraie, l’inviolabilité humaine : Qu’il soit stupéfait de voir que le côté par lequel il est sacré, c’est le côté par lequel il n’est pas empereur. Que ce prince, qui ne se savait pas homme, apprenne qu’il y a en lui une misère, le prince, et une majesté, l’homme.

Jamais plus magnifique occasion ne s’est offerte. Osera-t-on frapper Berezowski en présence de Maximilien sain et sauf ? L’un a voulu tuer un roi, l’autre a voulu tuer une nation. Juarez, faites faire à la civilisation ce pas immense. Juarez, abolissez sur toute la terre la peine de mort. Que le monde voie cette chose prodigieuse : la République tient en son pouvoir son assassin, un empereur ; au moment de l’écraser, elle s’aperçoit que c’est un homme, elle le lâche et lui dit : Tu es du peuple comme les autres. Va ! Ce sera là, Juarez, votre deuxième victoire. La première, vaincre l’usurpation, est superbe ; la seconde, épargner l’usurpateur, sera sublime. Oui, à ces rois dont les prisons regorgent, dont les échafauds sont rouillés de meurtres, à ces rois des gibets, des exils, des présides et des Sibéries, à ceux-ci qui ont la Pologne, à ceux-ci qui ont l’Irlande, à ceux-ci qui ont la Havane, à ceux-ci qui ont la Crète, à ces princes obéis par les juges, à ces juges obéis par les bourreaux, à ces bourreaux obéis par la mort, à ces empereurs qui font si aisément couper une tête d’homme, montrez comment on épargne une tête d’empereur ! Au-dessus de tous les codes monarchiques d’où tombent des gouttes de sang, ouvrez la loi de lumière, et, au milieu de la plus sainte page du livre suprême, qu’on voie le doigt de la République posé sur cet ordre de Dieu : Tu ne tueras point. Ces quatre mots contiennent le devoir. Le devoir, vous le ferez.

L’usurpateur sera sauvé, et le libérateur n’a pu l’être, hélas ! Il y a huit ans, le 2 décembre 1859, j’ai pris la parole au nom de la démocratie, et j’ai demandé aux États-Unis la vie de John Brown. Je ne l’ai pas obtenue. Aujourd’hui je demande au Mexique la vie de Maximilien. L’obtiendrai-je ? Oui. Et peut-être à cette heure est-ce déjà fait. Maximilien devra la vie à Juarez. Et le châtiment ? dira-t-on. Le châtiment, le voilà. Maximilien vivra par la grâce de la République.

Victor Hugo    Hauteville House

06 1867                    L’empereur d’Autriche François Joseph et son épouse Élisabeth sont couronnées roi et reine de Hongrie. C’est une reconnaissance de la volonté d’autonomie des Hongrois.

1 07 1867                   Les colonies du Canada, sous domination anglaise et face aux visées expansionnistes des Etats-Unis voisins, veulent s’affranchir de l’une comme de l’autre, se dotent d’une Constitution par laquelle ils deviennent une confédération, et obtiennent le statut de Dominion, qui leur accorde un certain degré d’autonomie, le tout après négociation avec l’Angleterre.

15 10 1867                 Le système féodal du Japon, à la tête duquel se trouvait depuis 700 ans le shôgun, le plus puissant des 500 chefs de clan de la haute noblesse foncière des daïmios est mis à bas par les samouraïs à l’occasion de l’accession au trône du nouvel empereur Mitsu Hito : c’est le début de l’ère Meiji Ishin – le renouveau du bon gouvernement -.

21 10 1867                 À Medecine Lodge Creek, dans l’actuel Kansas, à 120 km au sud-ouest de Wichita, les chefs indiens des clans de l’ouest du Mississippi signent le traité éponyme… qu’ils ne peuvent pas comprendre puisque reposant essentiellement sur la notion de propriété privée… vide de sens pour eux. Il leur faudra désormais vivre en réserve. Ten Bears, le vieux chef yamparika, un des nombreux clans comanches dit ce qu’il a sur le cœur :

Mon cœur est empli de joie quand je vous vois ici comme les ruisseaux s’emplissent d’eau quand les neiges fondent au printemps ; et je suis aussi heureux que les mustangs quand l’herbe fraîche se met à pousser au début de l’année…

Mon peuple n’a jamais dirigé ses flèches ou tiré sur les Blancs le premier. Il y a eu des problèmes entre vous et nous… et mes jeunes hommes ont fait la danse de la Guerre. Mais ce n’est pas nous qui avons commencé. C’est vous qui avez envoyé le premier soldat…

Il y a deux ans, je me suis trouvé sur cette route en suivant les bisons parce que je voulais que les joues de mes femmes et de mes enfants soient pleines et leurs corps bien au chaud. Mais les soldats nous ont tiré dessus… voilà ce qui s’est passé au bord de la Canadian River. On ne nous a pas fait pleurer une seule fois. Les soldats vêtus de bleu et les Utes sont sortis de la nuit… et, en guise de feux de camp, ont enflammé nos tipis. Au lieu de chasser le gibier, ils ont tué mes braves, et nos guerriers ont coupé leurs cheveux pour nos morts.

Voilà ce qui s’est passé au Texas. Ils ont semé le chagrin dans nos villages, et nous avons chargé comme des bisons quand leurs femelles sont attaquées. Nous les avons trouvés, et nous les avons tués. Leurs scalps sont accrochés dans nos tipis. Les Comanches ne sont pas faibles et aveugles comme des chiots de sept nuits. Ils sont forts et ont la vue perçante comme les chevaux adultes. Nous avons suivi le chemin qu’ils avaient pris. Les femmes blanches ont pleuré et les nôtres ont ri.

Mais il y a des choses que vous m’avez dites et que je n’aime pas. Elles n’étaient pas douces comme le sucre mais amères comme les margoses. Vous avez dit que vous vouliez nous mettre sur une réserve, nous bâtir des maisons et des tipis-médecine. Je n’en veux pas. Je suis né dans la prairie, là où le vent soufflait librement et où rien n’arrêtait la lumière du soleil. Là où je suis né, il n’y avait pas de clôture et tout respirait librement. C’est là que je veux mourir, pas entre quatre murs. Je connais le moindre ruisseau, le moindre bosquet entre le rio Grande et l’Arkansas. J’ai toujours chassé et vécu dans ce pays. Je vis comme mes pères avant moi et comme eux, j’ai vécu heureux.

Quand je suis allé à Washington, le Grand Père m’a dit que tout le pays comanche nous appartenait et que personne ne devait nous empêcher d’y vivre. Alors, pourquoi voulez-vous que nous quittions les rivières, le soleil et le vent pour habiter des maisons ? Ne nous demandez pas de renoncer au bison pour le mouton. Nos jeunes hommes ont entendu parler de cela, et en ont conçu colère et tristesse. Ne nous en parlez plus. J’aime m’entretenir avec les envoyés du Grand Père. Quand je reçois des biens et des présents, mon peuple et moi sommes contents, car cela montre qu’il ne nous oublie pas.

Si les Texans n’avaient pas envahi mon pays, nous aurions pu vivre en paix. Mais l’endroit où vous nous demandez aujourd’hui de vivre est trop petit. Les Texans se sont emparés des terres où l’herbe est la plus dense et le bois le meilleur. Si nous les avions conservées, nous aurions peut-être fait ce que vous demandez. Mais il est trop tard. Les Blancs possèdent le pays que nous aimions, et tout ce que nous désirons, c’est parcourir la prairie jusqu’à notre mort.

Le statut d’assisté imposé aux Indiens en les privant des conditions de vie qui cadraient leur identité : la guerre, le vol et la chasse, fut officiellement imposé par le pouvoir politique. Mais les évolutions économiques avaient préparé le terrain ; d’une part le rapport de force guerrier avait rapidement évolué en faveur des Yankees : les Indiens, même virtuoses du tir à l’arc et du cheval, dépassèrent rarement ce stade ; ils purent tout juste acheter de vieux fusils à un coup, rechargeables par le canon… quand en face les armes étaient déjà beaucoup plus perfectionnées : du colt à 6 balles des années 1840, ils étaient passés à la carabine à chargement par la culasse, puis à la carabine Spencer, dont le magasin contenait 7 cartouches de calibre 52, se rechargeant dix fois plus vite qu’un Colt, tirant 20 coups/ minute, précises jusqu’à 500 mètres, et encore le petit canon Howitzer, à même de tirer soit des obus sphériques – boulet de fer remplis de 82 balles de mousquet – soit cylindriques – 148 balles de plomb de mousquet de calibre 69. Les ravages causés dans les rangs indiens par ces armes modernes blessa mortellement leur confiance.

L’évolution des techniques de tannage fit le reste, développant grandement le marché des peaux, en particulier le plus gros, celui des bisons, donnant naissance à toute une catégorie sociale, bien brute de décoffrage, abrutie et primaire : le chasseur de bisons, qui se livra à une extermination systématique des bisons, jusqu’à leur extinction, privant ainsi les Indiens de leur seule et unique ressource :

Les Indiens furent repoussés. Même si beaucoup d’entre eux étaient équipés de fusils à répétition et à levier de sous-garde, leur puissance de feu était toujours beaucoup plus faible que celle de leurs adversaires. À l’intérieur des bâtiments, protégés par les murs épais, ne se trouvaient pas seulement des hommes coriaces, déterminés et rompus au combat. Ils disposaient également d’un véritable arsenal, notamment des tous nouveaux Sharps calibre 50, le Big Fifty, une arme d’une puissance, d’une portée et d’une précision étonnantes, qui eut un rôle décisif dans le massacre des bisons. Les marchands avaient des caisses entières de Sharps, plus au moins 11 000 cartouches. Les Big Fifties étaient des armes à un coup équipées d’un canon octogonal de 34 pouces acceptant d’énormes cartouches : des balles de 600 grains (38.88 g) propulsées par une charge de 125 grains (5.18 g) de poudre noire. Ils étaient tellement puissants qu’ils pouvaient terrasser un bison d’une tonne à près de 1 000 mètres. […] Leur portée était très nettement supérieure à celle des carabines des Indiens.

[…]                 Au cours des longues années de leur domination, les Comanches avaient toujours été un peuple à part, farouchement indépendant et convaincu de la supériorité de son éthique pragmatique, spartiate et élémentaire. Contrairement aux Romains, qui avaient tout emprunté aux cultures qui les entouraient, des vêtements à l’art en passant par la nourriture et la religion, les Comanches rejetaient violemment l’extérieur. Ils étaient les meilleurs cavaliers du monde et régnaient en maîtres sur les Plaines. Ils n’avaient pas besoin de rituels religieux élaborés ni de hiérarchies sociales complexes. Ils menaient leur vie dans leur coin.

Mais, comme pour les malheureux Penatekas, tout s’était mis à changer. Les bandes mêmes furent les premières touchées. Elles qui avaient été les principales unités sociales de la tribu, et sa première source d’identité, elles se désintégrèrent, perdirent leurs frontières et fusionnèrent entre elles. Les Indiens que Mackenzie avait capturés dans un camp en théorie kotsoteka représentaient les cinq bandes principales – un mélange inimaginable dix ans plus tôt. Il s’agissait en partie d’une simple question de nombre. Alors que des milliers de Comanches réparties entre des bandes distinctes et unifiées vivaient jadis sur des campements qui serpentaient le long du Brazos, de la Canadian ou du Cimarron, des groupes aux affiliations floues composés seulement de quelques centaines de membres se rassemblaient désormais pour faire face au vide cruel des Plaines. Les particularités langagières et les us et coutumes se dissipaient. (En fait, la culture et la langue kwahadis commençaient à dominer.) La fin des bandes entraînait également la rareté des chefs de guerre et de paix, car il y avait de moins en moins d’hommes à mener.

Par ailleurs, les Comanches subissaient la poussée implacable de la culture des envahisseurs. Comme tous les Indiens avant eux, le Peuple était submergé par les biens matériels de l’homme blanc. C’était également vrai des Kwahadis, qui s’étaient pourtant méfiés et tenus à l’écart plus longtemps que toutes les autres bandes. S’il fut un temps où ils vivaient exclusivement du bison et de tout ce qu’il fournissait, ils utilisaient désormais les armes, les ustensiles de cuisine et les feuilles de tôle des taibos, leur sucre et leur café, leur alcool, leurs habits et leur calicot. Ils se servaient de leurs couvertures. Ils mangeaient de la nourriture bouillie dans leurs chaudrons en cuivre. À l’agence, ils attendaient patiemment de recevoir leur viande rance, leur tabac pourri et leur farine moisie.

Mais l’ancien Numunuh n’était pas seulement corrompu par la civilisation blanche. Il avait également commencé à adopter les coutumes d’autres tribus. Cette contagion culturelle, à laquelle il était de plus en plus vulnérable, se révélait par de nombreux exemples. Ainsi la coiffe traditionnelle comanche tant redoutée par des générations de colons – en laine de bison noire, dépourvue d’ornements et surmontée de cornes -, fut-elle peu à peu remplacée par celle des Cheyennes, plus délicate et garnie de plumes. Comme beaucoup d’autres éléments de leur culture, les enterrements comanches étaient simples et pratiques : le corps était placé dans une grotte naturelle, une fente ou un lit de rivière asséché profond, et recouvert de pierres ou de bouts de bois entassés pêle-mêle. Mais la tribu opta petit à petit pour les échafaudages plus élaborés des tribus du Nord. Très vite, elle volerait même aux Kiowas leur danse du Soleil. Les Comanches avaient assisté à la cérémonie pendant des décennies sans se préoccuper de son sens. Mais, à présent, ils étaient moins certains de pouvoir s’en passer.

La chasse et la guerre – dont les Blancs voulaient justement les priver – étaient au cœur même de leur identité. Même si le Grand Père et ses apôtres n’étaient pas encore parvenus à accomplir cette vertueuse mission, les mille Comanches ou presque qui venaient chercher leur nourriture et leurs annuités à Fort Sill n’étaient déjà plus des chasseurs. Les hommes y voyaient une forme d’esclavage. Quelles histoires pourraient-ils raconter à leurs enfants et à leurs petits-enfants s’ils passaient leur temps sur la réserve à attendre qu’on leur donne à manger ? Ou, pire, s’ils devenaient agriculteurs ?

Mais la menace la plus importante, celle qui pesait sur la notion même de peuple nomade en Amérique du Nord, apparut dans les Plaines à la fin des années 1860 : les chasseurs de peaux. Entre 1868 et 1881, ces Blancs en quête de peaux de bison abattraient trente et un millions de bêtes, dépouillant presque entièrement les Plaines de ces énormes créatures au pas lourd et détruisant le dernier espoir de voir un jour une tribu nomade renouer avec sa vie traditionnelle. Un Indien à cheval n’avait aucun sens sans troupeau de bisons. Il n’avait aucune identité.

Le premier massacre de bisons par des Blancs équipés d’armes puissantes eut lieu dans les années 1871 et 1872. Jusque-là, les produits du bison ne bénéficiaient que de débouchés limités. Dès 1825, plusieurs centaines de milliers de peaux tannées par les Indiens furent acheminées jusqu’aux marchés de La Nouvelle-Orléans. Dans les années 1860, la nécessité de nourrir les ouvriers du chemin de fer transcontinental stimula la demande de viande de bison et permit à des chasseurs comme Buffalo Bill Cody d’entrer dans la légende. Mais il n’y eut pas vraiment de marché pour les peaux jusqu’en 1870, date à laquelle de nouvelles techniques de tannage permirent d’obtenir un cuir de grande qualité. En outre, la mise en service d’un terminal ferroviaire à Dodge City, dans le Kansas, facilita considérablement leur expédition. Pour les chasseurs, ce nouveau commerce représenta une manne, d’autant que les bêtes étaient étonnamment faciles à tuer : un bison qui voyait l’un de ses congénères s’effondrer ne prenait pas la fuite à moins qu’il ne perçût l’origine du danger. Un tireur équipé d’un fusil à longue portée pouvait abattre des groupes entiers sans bouger. Un chasseur dénommé Tom Nixon abattit un jour cent vingt animaux en quarante minutes. En 1873, il en tua 3 200 en trente-cinq jours, rendant dérisoire le record pourtant déjà extraordinaire détenu par Cody de 4 280 bisons en dix-huit mois. Derrière les chasseurs guettaient les écorcheurs puant et transpirant, couverts de sang, de graisse et de parasites. Quinze d’entre eux suivaient le légendaire Brick Bond, qui abattait 250 bisons par jour. Des chariots bâchés attendaient à Adobe Walls pour emporter les piles de peaux à Dodge City. En dehors des langues – très appréciées par les connaisseurs -, qui étaient salées et expédiées, le reste des carcasses pourrissait dans les plaines. Les bénéfices étaient aussi indécents que les massacres. A l’hiver 1871-1872, une peau rapportait 3,50 dollars.

En deux ans, ces chasseurs, qui sévissaient principalement dans les plaines du Kansas proches de Dodge City, tuèrent cinq millions de bisons. Ils furent presque immédiatement victimes de leur succès. Au printemps 1874, les troupeaux des Plaines centrales étaient déjà décimés. La chasse devint beaucoup moins miraculeuse. Comme l’expliqua un éclaireur qui circulait entre Dodge City et le Territoire Indien : En 1872, le bison était visible partout. À l’automne suivant, dans la même région, le sol était couvert d’os blanchis ou presque. Les chasseurs furent donc contraints de s’éloigner davantage des terminaux ferroviaires pour trouver des proies.

Ils descendirent jusqu’aux plaines du Texas, où les troupeaux s’étiraient encore à l’horizon telle l’ombre noire d’un nuage, parcourant rapidement les courbes sans fin de la plaine lointaine, comme le fit observer l’historien Francis Parkman en 1846. Mais le Texas Panhandle se trouvait à deux cent cinquante kilomètres de Dodge City, la seule ville adaptée à l’expédition des peaux. Pour résoudre ce problème et permettre aux chasseurs d’écouler leur marchandise, en mars 1874 un comptoir de commerce fut construit près de la Canadian River, à moins de deux kilomètres des ruines d’Adobe Walls où Kit Carson avait affronté des Comanches dix ans plus tôt. Le comptoir d’Adobe Walls comptait deux magasins, un saloon et une forge. En dehors de cette dernière, constituée de pieux, les bâtiments présentaient une structure en bois, et des murs et un toit en torchis. La nature précise des matériaux de construction deviendrait vite cruciale. Dès juin, les affaires prospérèrent. Les chasseurs vendaient des dizaines de milliers de peaux et achetaient des armes, des munitions, de la farine, du bacon, du café, des tomates en boîtes, de la soupe, des pommes séchées, du sirop, ou encore du poison pour les loups ou de la graisse pour les essieux. Ils gagnèrent plus d’argent qu’ils n’en avaient jamais rêvé, les fortunes de Dodge se refirent une santé et le massacre, dont tout le monde savait qu’il entraînerait l’extermination du bison en quelques années, se poursuivit à un rythme soutenu.

Dans l’ensemble, les chasseurs de peaux étaient peu recommandables. C’étaient des hommes violents, alcooliques et analphabètes qui se négligeaient, portaient les cheveux longs et ne se lavaient jamais. Les odeurs corporelles des écorcheurs défiaient l’imagination. Ils détestaient les Indiens, et pas seulement parce qu’ils avaient la peau brune. Ils estimaient que les Comanches et les Kiowas menaient des raids et des guerres non par tradition mais pour extorquer de l’argent et des terres au gouvernement. Ils estimaient que ce que le gouvernement payait aux Indiens était du racket. C’est une race paresseuse, sale, pouilleuse et fourbe, déclara le chasseur Emmanuel Dubbs en 1871. Ils ignorent ce que signifie réellement être un homme et traitent leurs femmes en esclaves serviles. Lorsqu’ils ne s’attachaient pas à faire disparaître les malheureux bisons de la surface de la Terre, les chasseurs de peaux se rassemblaient dans des villes du diable qui avaient vu le jour dans l’Ouest pour assouvir leurs désirs primaires. Ainsi, près de Fort Griffin, l’avant-poste du 4° de cavalerie, apparut une ville-champignon baptisée The Fiat. Elle se composait de bâtiments bruts et peu solides dont le bois de charpente avait été traîné sur plusieurs centaines de kilomètres. On y trouvait des hôtels miteux, des salles de bal et des saloons, des prostituées, des joueurs et des tricheurs professionnels. Dans l’un des saloons, une reine du poker à la chevelure rousse dénommée Lottie Deno tenait cour. Ses hommes de main restaient à proximité, prêts à éliminer tous ceux qui osaient mettre en doute son éthique.

Étonnamment, seules quelques voix s’élevèrent contre le massacre des bisons, pourtant sans précédent dans l’histoire de l’humanité. La plupart des gens ne se préoccupèrent pas de ses conséquences. C’était simplement la marche du capitalisme, l’exploitation d’une ressource naturelle comme les autres. Mais l’absence de protestation s’explique surtout par un argument qui fut le mieux exprimé par le général Phil Sheridan, à l’époque commandant de la Division militaire du Missouri. Ces hommes [les chasseurs] ont fait davantage ces deux dernières années… pour régler l’épineuse question indienne que l’ensemble de l’armée régulière en trente ans, déclara-t-il. Ils détruisent l’intendance des Indiens… Si vous souhaitez une paix durable, laissez-les tuer, écorcher et vendre jusqu’au dernier bison. Vos prairies se couvriront alors de bétail tacheté et de joyeux cow-boys. La destruction de ressources alimentaires des Indiens n’était pas accidentelle, c’était un acte politique délibéré.

S. C. Gwynne L’empire de la lune d’été.     Terre indienne Albin Michel 2012

23 10 1867                       Un mois plus tôt, Garibaldi a annoncé au Congrès de la Paix à Genève qu’il allait faire en sorte de régler la question romaine. Rattazzi, président du conseil l’Italie, l’avait fait arrêter, puis relâcher sous la pression de la rue. Napoléon III lui avait fait savoir qu’il ne tolérerait aucune violence dirigée contre le pape. Garibaldi passe outre et, avec 8 000 volontaires franchit la frontière entre la Toscane et le Latium pontifical.  Aussitôt, Napoléon III envoie 22 000 hommes sous le commandement du général de Failly au secours de Pie IX.

3 11 1867                         Débarquées à Civitavecchia, les troupes françaises dispersent à Mentana la légion garibaldienne.

Nous le déclarons au nom du gouvernement français : l’Italie ne s’emparera pas de Rome ! Jamais ! Jamais la France ne supportera cette violence faite à son honneur et à la catholicité !

Napoléon III

Après Mentana, les catholiques et le clergé français virent en Garibaldi un révolutionnaire satanique et un condottiere endurci et cruel qui, déjà en 1849, s’était battu contre la France à Rome. Ils dénigrèrent alors son engagement en faveur de la République française en 1870-1871, et firent plutôt de lui un agent de la franc-maçonnerie cosmopolite à la solde de la Prusse impie et protestante, un traître qui avait refusé la nationalité française alors qu’il était niçois, un instrument du désordre, un mauvais chef de guerre aux résultats militaires médiocres, et, pour finir, un défenseur de la république universelle et non de la France.

Hubert Heyriès                 Garibaldi, le mythe de la révolution   Privat 2002

Toute une littérature cléricale et réactionnaire broda, dès 1871, sur les pillages des garibaldiens dans les bâtiments religieux de la ville conservatrice et catholique d’Autun (R. Middleton, Garibaldi. Ses opérations à l’armée des Vosges, Paris, 1871). En 1888, Garibaldi était présenté par Georges Theyras, ancien combattant, historien militaire, conservateur catholique autunois et notable respecté de la ville, comme l’aventurier italien [qui] traîne après lui dans ses expéditions tous ces déclassés cosmo­polites, à la fois soldats d’opérette et brigands patentés (Garibaldi en France, Autun, 1888).

Cette double image d’armée d’opérette et de brigands tranchait singulièrement avec celle de l’armée française dénuée de tout et à l’aspect misérable, mais dont la tenue digne, le dévouement, la bonne éducation de leurs chefs, contrastent en général avec l’ignominie garibaldienne. Pour Theyras, l’inversion des valeurs était totale : gloire et sollicitude aux imposteurs cosmopolites,

1867                             Publication du Capital de Karl Marx.

Il est au point de rencontre de tout ce qui constitue l’homme moderne occidental. Il hérite du judaïsme l’idée que la pauvreté est intolérable et que la vie ne vaut que si elle permet d’améliorer le sort de l’humanité. Il hérite du christianisme le rêve d’un avenir libérateur où les hommes s’aimeront les uns les autres. Il hérite de la Renaissance l’ambition de penser le monde rationnellement. Il hérite de la Prusse la certitude que la philosophie est la première des sciences et que l’État est le cœur, menaçant, de tout pouvoir. Il hérite de la France la conviction que la Révolution est la condition de l’émancipation des peuples. Il hérite de l’Angleterre la passion de la démocratie, de l’empirisme et de l’économie politique. Enfin, il hérite de l’Europe la passion de l’universel et de la liberté.

Par ces héritages qu’il assume et récuse tour à tour, il devient le penseur politique de l’universel et le défendeur des faibles. Même si maints philosophes avant lui ont pensé l’être humain dans sa totalité, il est le premier à appréhender le monde comme un ensemble à la fois politique, économique, scientifique et philosophique. À l’instar de Hégel, son premier maître à penser, il entend donner une lecture globale du réel : mais, à sa différence, il ne voit le réel que dans l’histoire des hommes, et non plus dans le règne de Dieu. Manifestant une incroyable boulimie de connaissances dans toutes les disciplines, dans toutes les langues, il s’évertue jusqu’à son dernier souffle à embrasser la totalité du monde et des ressorts de la liberté humaine. Il est l’esprit du monde.

[…]     Aujourd’hui, alors que les régimes se recommandant du marxisme ont presque tous disparu de la surface du globe, se profilent de nouvelles usurpations du même type. Aussi plus que jamais importe-t-il de comprendre comment Karl Marx, homme seul, pourchassé par toutes les polices du Vieux Continent, détesté jusque dans son propre camp, dont l’essentiel de l’œuvre traînait à sa mort à l’état de brouillons en désordre, est devenu, cinquante ans après ses obsèques, l’idole absolue et incontournable de la moitié de l’humanité, contrainte de vénérer ses travaux et de s’incliner devant son portrait exposé dans tous les lieux publics.

L’étude de cette glorification posthume permettra de constater que, pour qu’un livre, une doctrine, une religion, un homme en vienne à constituer le socle justificateur d’un système totalitaire, il faut que six conditions soient réunies ; comme elles le furent pour le Dr Martine et pour Marx : une œuvre offrant une vision globale de l’Histoire assortie d’une claire distinction entre un présent désastreux et un avenir radieux ; assez de complexité et de lacunes pour permettre plusieurs interprétations ; une pratique suffisamment ambiguë pour en rendre possible la récupération politique ; un ami (ou plusieurs) suffisamment légitime pour réduire l’œuvre à des principes simples; un leader charismatique pour porter ce message, au-delà des premiers disciples, en s’appuyant sur une organisation à sa dévotion ; enfin, une conjoncture politique permettant de prendre le pouvoir.

La vision globale du monde est celle du Manifeste et du Capital ; les lacunes ouvrant à plusieurs interprétations sont celles qui jalonnent toute l’œuvre de Marx. La pratique, à la fois libertaire et dictatoriale, est aussi la sienne. Les amis qui l’ensevelirent sous plusieurs couches successives de simplifications, puis de mensonges, furent Engels et Kautsky. Les leaders charismatiques furent Lénine et Staline s’appuyant sur le parti communiste soviétique et le Komintern. La conjoncture politique qui déclencha la prise de pouvoir par le marxisme fut celle de la Première Guerre mondiale, en Russie et en Prusse, l’un et l’autre pays héritiers dévoyés de Hegel et de Marx, d’un dirigisme nationaliste et d’un socialisme internationaliste. C’est là que naîtront les deux effroyables perversions du XX° siècle : le nazisme et le stalinisme.

Jacques Attali Karl Marx, ou l’esprit du monde      Fayard 2005

Étrange vie que celle de cet homme à l’intelligence d’exception, qui mit tout au seul service de celle-ci, dépourvu de tout amour-propre, de tout scrupule d’honnêteté, se comportant en de multiples occasions comme un fin de race désargenté, un vrai personnage de Labiche : ma femme est partie à Trèves à la mi-août 1850, dans sa famille, et toc… je fais un enfant à la bonne, – Hélène Demuth -. Mais que va donc devenir cet enfant ? Le qu’en dira-t-on ? pèse trop pour que je puisse le dire à ma femme Jenny, reconnaître l’enfant et ainsi former un ménage à trois. Voilà certes qui serait révolutionnaire et puis ce ne sont pas des convictions religieuses qui viendraient y mettre obstacle : Jenny tout comme moi sommes athées. Mais non, vraiment, à oublier…. Tiens ! il me vient une idée : voyons donc si mon très cher ami Friedrich Engels qui ne m’a jamais rien refusé accepterait de le reconnaître. Et c’est bien ainsi que se firent les choses : Frédéric Lewis, né le 23 juin 1851, sera reconnu par Engels et placé en nourrice. Je n’ai pas d’argent pour faire face aux besoins de ma nombreuse famille ? ce n’est pas pour autant que je vais chercher un travail qui me procure des revenues réguliers. Il obtiendra juste un contrat avec un journal américain, insuffisant pour lui procurer une réelle autonomie financière et, les revenus ne le sortiront du besoin pour quelques années, qu’après la Commune, lorsque les gouvernements d’Europe, voulant lui en attribuer la paternité, lui feront une publicité qui fera affluer les journalistes, et rééditer ses œuvres. Il fera bon accueil au Droit à la Paresse de son gendre Paul Lafargue :

Karl, au fond, a toujours haï le travail dont il a fait, depuis le début de son œuvre la cause principale de l’aliénation, bien au-delà des cadres du capitalisme. Il n’a jamais fait sien le droit au travail, le plein emploi, qui lui paraissent des moyens pour les travailleurs de réclamer leur aliénation. L’idée que l’on puisse réfléchir à la meilleure façon de se débarrasser du travail ne lui est donc pas indifférente.

Jacques Attali        Karl Marx ou l’esprit du monde       Fayard 2005

Trois de mes enfants meurent de pauvretéHenry le 19 novembre 1850, il a moins d’un an, Franziska, le 19 avril 1852 : elle a treize mois et, faute de cercueil, aura droit à la fosse commune, Edgar en avril 1855, de tuberculose à l’âge de huit ans ; c’est affreux, mais je continuerais à survivre avec l’argent que me verse régulièrement mon ami Friedrich Engels, qui, pour moi, a accepté de retourner travailler à l’usine de ses parents à Manchester, quittant Londres où il se trouvait bien. Ma mère finit-elle par mourir, mes beaux-parents de même et encore mon cher ami Keller, je cours pour recevoir ma part d’héritage qui va me permettre enfin une vie décente.

Une vraie vie  de mufle, de parasite, de pique-assiette au sein de laquelle on serait bien en peine de trouver la moindre trace de panache et d’élégance. Aucun de nos leaders de Mai 1968, fils de bourgeois dotés d’une rare capacité à cracher dans la soupe, n’arrive à la cheville de ce géant pour cet art plutôt répandu : il aura passé sa vie à élaborer une analyse du monde économique visant à la destruction de celui-ci en vivant constamment des revenus que procurait à sa famille à ses amis le dit système capitaliste…; si ce n’est pas cracher dans la soupe, qu’est-ce donc ? De phénoménales capacités intellectuelles, servies par une mémoire hors-pair, le tout exclusivement consacré à la rédaction de cet indigeste pavé qu’est le Capital et au développement de l’Internationale des ouvriers. La malédiction n’aura jamais cessé de marquer sa famille : deux enfants morts en bas âge, un autre à huit ans, une fille morte à 35 ans, et les deux dernières qui se suicideront !

Et que dire de la force de l’amour que devait lui porter son épouse Jenny, pour taire à jamais le secret de cet enfant d’Hélène Demuth, dont elle ne pouvait ignorer que son mari en était le père (on est au milieu du XIX° siècle, ce n’est pas la même chose que le XXI° siècle où un ménage à trois peut se rencontrer de temps à autres), pour faire bouillir la marmite quand l’argent manquait chaque jour, pour vivre dans ce quasi taudis de Soho, sur Dean Street, où ils échoueront après avoir été expulsés du précédent logement. Son demi-frère, avec lequel ses relations auront toujours été bonnes,  était un des personnages les plus puissants de Prusse – ministre de l’Intérieur – jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Bismarck. Elle avait donc la possibilité de s’affranchir de cette misère dans laquelle la maintenait Karl Marx. Elle ne l’a pas fait. Elle mourra le 2 décembre 1881. Une volonté farouche, un courage phénoménal… une maîtresse femme. Françoise Giroud lui consacrera une biographie.

Personne n’avait plus qu’elle le sentiment de l’égalité, bien qu’elle fût née et eut été élevée dans une famille d’aristocrates allemands. Pour elle, les différences et les classifications sociales n’existaient pas. Dans sa maison et à sa table, elle recevait les ouvriers en costume de travail avec la même politesse, la même prévenance que s’il se fût agi de princes […] Elle avait tout quitté pour suivre son Karl, et jamais, même aux jours de dénuement extrême, elle ne regretta ce qu’elle avait fait.

Paul Lafargue, son gendre, lors de ses obsèques au cimetière de Highgate.

L’approvisionnement de l’Angleterre en thé de Chine donne ses grandes heures aux courses océaniques : la valeur de la cargaison arrivée la première était bien supérieure aux suivantes, d’où ces grandes régates sur un demi-tour du monde, sur ces fameux clippers, capables de couvrir 300 milles en 24 heures, avec des vitesses de l’ordre de 17 nœuds. En cette année 1867, on vit 2 clippers anglais, l’Ariel et le Taeping, partis en même temps de Chine, arriver dans l’estuaire de la Tamise avec seulement un mille d’écart. Le plus rapide d’entre tous, le Cutty Sark, parcourut en 1893 2 180 milles en 6 jours : 670 km par jour !

Sur le plan commercial, le thé restera très longtemps une chasse-gardée anglaise. L’Europe en  consomme trois variétés : le thé vert, le thé noir et le thé oolong. L’Inde, tout comme les autres pays producteurs de thé, est dépendante de marchés – et surtout de prix – imposés de l’extérieur par les gros importateurs et distributeurs britanniques. La principale Bourse du thé se trouve à Londres. C’est ainsi que l’on trouve à la fin du XX° siècle un darjeeling de cru très moyen – le mim – près de dix fois moins cher sur place que dans un magasin de luxe du quartier de la Madeleine ? On peut voir un titre prestigieux comme Flowery Orange Pekoe donné à un mélange effectué à Calcutta ou à Londres et contenant une pincée seulement du produit d’origine ?

C’est un sérieux échec du business indien que son incapacité à commercialiser son propre thé et à se laisser dominer par les brokers de Londres Il faut fermer la Bourse de Londres et traiter directement avec les acheteurs. [ce sera chose faite 1998, année de la fermeture des enchères de Londres, après trois siècles d’existence]

Un ancien responsable du Tea Board

Jean-Baptiste André Godin, créateur des poêles éponymes en 1846, institue pour les ouvriers de son usine une fête du travail qui a lieu le premier dimanche de mai. Fils d’un artisan serrurier d’Esquéhéries, un village de la Thiérache picarde, il a commencé à travailler à 11 ans : Ouvrier moi-même, je n’oublierai jamais mon origine, jamais je ne voudrai que l’ouvrier courbe la tête devant moi, jamais je ne manquerai de respect à sa dignité que j’estime égale à la mienne

En 1854, il avait investi le tiers de sa fortune dans l’implantation d’une colonie phalanstérienne au Texas, menée par Victor Considérant, qui s’était soldée par un échec. De 1859 à 1864, il construit aux abords de la ville de Guise un Familistère, utopie réalisée du théoricien socialiste Charles Fourier, inventeur du phalanstère : vaste habitat unitaire, où les logements vont de 2 à 6 pièces, les chambres pouvant faire jusqu’à 20 m².

Le problème de l’architecture nouvelle consiste à trouver le moyen de donner aux familles ouvrières, non la fortune, non la richesse, ce qui est impossible, mais les agréments d’une habitation qui réunisse, au profit de la collectivité, ce que la richesse a donné aux particuliers.

Il met en œuvre un véritable système de transformation sociale, en s’inspirant à la fois des principes hygiénistes et des idées d’émancipation sociale des premiers socialistes : les familistériens, qu’ils soient auxiliaires, participants, sociétaires ou associés, les quatre niveaux de la hiérarchie sociale réinventée par Godin en fonction du mérite et de l’ancienneté, disposaient de ce qu’il avait appelé les équivalents de la richesse. Grâce à la redistribution des bénéfices générés par le Capital et le travail, les 1 700 habitants s’approvisionnaient à bas prix aux économats, bénéficiaient d’une école gratuite, mixte et obligatoire jusqu’à 14 ans, d’une protection sociale incluant la maladie (la Caisse d’assurance maladie, créée en 1846, devient obligatoire en 1861) l’invalidité, le décès. Création aussi d’une caisse de Secours aux Invalides du travail, veuves et orphelins… La gratuité des médicaments est instaurée en 1870, les visites médicales en 1872. Ils bénéficiaient d’un niveau de vie bien supérieur à la moyenne des ouvriers de la seconde moitié du XIX° siècle. L’Association Coopérative Ouvrière de Production qu’il créa en 1880, inclue une Association Capital-Travail : les salariés deviennent alors propriétaires de l’usine. Tout cela survivra pendant presque 90 ans aux guerres et aux crises économiques : en 1929, 2 500 personnes y vivaient. Classé monument historique en 1991, le Familistère sera réhabilité à partir de 2000 et un musée sera ouvert en 2010.

Ce n’était ni un philanthrope ni un patron paternaliste, il ne cherchait pas à soulager le malheur mais à organiser une société pour que le malheur ne survienne pas

Frédéric Panni, conservateur du patrimoine au Familistère Godin.

Patron, il ne cesse de tenir un discours ouvriériste ; déiste, il est viscéralement laïque ; résolument socialiste, il refuse de spolier le capitaliste ; épris de liberté, il prône la philosophie du devoir.

Guy Delabre

Emmanuel Isaac Lipmann, 23 ans, installe un comptoir d’horlogerie à Besançon, où il commence par travailler pour le compte d’autrui. Ses trois enfants décideront de fabriquer sous leur propre marque : LIP était né, qui va devenir rapidement le premier horloger de France. L’arrivée des montres à quartz sera la cause principale de sa chute fracassante en 1973.

Les frères américains J.W. et I. Hyatt, en cherchant un substitut à l’ivoire pour les boules de billard, inventent le celluloïd, le premier plastique.

Nobel invente la dynamite, mélange de nitroglycérine et de silice. Jusqu’en 1846, on ne connaissait que la poudre noire ; l’Italien Ascanio Sobrero inventa alors la nitroglycérine, particulièrement instable. Nobel chercha à perfectionner le produit en le rendant liquide ; mais ce ne fut pas sans mal, et les épaisses bonbonnes de verre, habillées de bois et de fer, contenant l’huile explosive de Nobel détruisirent intégralement le 3 septembre 1864 l’usine de Heleneborg en Suède, tuant Emil Nobel, son frère, et en 1876 l’usine de Hambourg. En visitant l’une de ses usines d’Allemagne, il fait tomber accidentellement de la nitroglycérine qui, à son grand étonnement, n’explose pas : elle est tombée sur du kieselguhr, une terre poreuse constituée de fossiles de diatomées, des algues microscopiques dont le squelette est formée de silice : il va mélanger le produit à 25 % de cette terre siliceuse à diatomées et ainsi parviendra à obtenir une stabilité. L’explosion ne pourra se déclencher qu’avec l’adjonction d’un détonateur. Il dépose les brevets nécessaires et les usines produisant de la dynamite se multiplient à l’étranger : de 11 tonnes par an en 1867, la production va atteindre  3000 tonnes en 1874, et Alfred Nobel va se retrouver rapidement à la tête d’une fortune colossale. En 1875, il ajoute 7 % de collodion – le pansement de l’époque – à la nitroglycérine : c’est le plastic, qui permettra le percement du tunnel du St Gothard, la construction du canal de Corinthe, le dégagement du Danube aux Portes de Fer etc …

N’ayant qu’une confiance très limitée dans ses héritiers, il en consacrera l’usage exclusif à la Fondation éponyme, désormais vieille reine douairière des multiples fondations de par le monde.

L’affaire était donc à risque, mais il fallait bien en prendre si on voulait donner des moyens à une armée : c’est ainsi que le gouvernement français, plus précisément Gambetta, qui avait mis fin au monopole d’État sur les explosifs missionna Paul Barbe, officier d’artillerie et ingénieur en 1870 pour créer une dynamiterie, – elle sera opérationnelle en 1875 – : il choisit pour ce faire l’anse des Paulilles, au sud de Port Vendres, qui présentait plusieurs avantages : éloignée du front – un conflit avec l’Espagne n’était pas envisageable – et des zones habitées, un ruisseau, le Cospron, qui amène assez d’eau pour nettoyer les acides, nitrique et sulfurique, issus de la chauffe du nitrate, une voie ferrée à proximité pour amener les matières premières – nitrate et charbon – et la mer pour charger les navires.

Sa production devient exclusivement axée vers les usages de la société civile, l’agriculture et la pêche (nivellement des terrains, remodelage du paysage viticole), pour les travaux publics (Panama où Ferdinand de Lesseps tentera de faire passer un canal ; plus tard, le percement du tunnel du Mont Blanc) et l’industrie extractive (mines de fer), le développement du réseau ferroviaire, le désenclavement portuaire.

Caroline Chaussin Guide du Conservatoire du Littoral du Languedoc Roussillon. Actes Sud / Dexia 2009

Elle connaîtra aussi son lot d’accidents : 3 morts le 25 juillet 1877 avec l’explosion d’une salle de conditionnement, 1 mort en novembre 1958 avec l’explosion d’un wagon transportant 3 tonnes de dynamite… en tout une trentaine d’accidents mortels et les maladies professionnelles dues au contact du produit, qui ne seront reconnues comme telles qu’en 1981 ! La demande va régulièrement baisser et l’usine fermera en 1984. En 1998, après être passé très près d’une réalisation de grand luxe, le site sera acquis par le Conservatoire du Littoral, géré et financé par le Conseil Général des P.O qui livreront au public en 2009 un site dépollué et magnifiquement remis en valeur.

Jean Louis Lambot et Joseph Monnier, chacun de leur coté, inventent le béton armé. Près de Creil, Paul Decauville se livre aux premiers essais de labourage avec une machine à vapeur. Aristide Boucicaut, propriétaire du Bon Marché depuis 1852 avec Paul Videau, puis seul à partir de 1863 inaugure la vente par correspondance avec un catalogue décrivant 1 500 articles. En 1869, il commencera la construction du premier grand magasin où l’on trouvera tout en libre service : le constructeur n’est autre que Gustave Eiffel : ce sera terminé 18 ans plus tard, en 1887, 10 ans après sa mort. Sa veuve, née Marguerite Guérin léguera sa fortune pour fonder un hôpital.

En Angleterre, Joseph Lister introduit l’antisepsie à l’hôpital : il avait découvert en 1865 la théorie des germes formulée par Pasteur sur la putréfaction. Il en avait conclu que l’apparition de pus dans une plaie n’était pas un facteur de cicatrisation, comme on le croyait alors, mais une preuve de la mortification des tissus – gangrène -. Dans son Mémoire sur le principe de l’antisepsie, il avait rendu hommage à Pasteur: Quand les recherches de Pasteur eurent montré que l’atmosphère était septique, non à cause de l’oxygène mais du fait d’organismes minuscules qui s’y trouvent en suspension, j’eus l’idée qu’on pouvait éviter la décomposition de régions blessées sans supprimer l’air, en leur appliquant comme pansement une substance capable de détruire la vie des particules flottantes. Croyant que les infections étaient dues à des particules présentes dans l’air ambiant, Lister vaporisa du phénol (l’usage chirurgical du phénol, ou acide phénique, avait déjà été prôné en 1863 et en 1865 par Jules Lemaire et par Gilbert). En traitant ses instruments, les blessures et les blouses au phénol, Lister parviendra en 1869 à réduire le taux de mortalité opératoire de quarante à quinze pour cent. Sa méthode, qu’il qualifie d’antiseptique, est d’abord accueillie avec scepticisme mais, dans les années 1880, elle sera acceptée par tous.

La Grandière s’empare de la Cochinchine occidentale et réunit ainsi en un tout le Sud Indochinois.

Deux ans plus tôt, Charles Dickens a eu un grave accident de chemin de fer qui n’est pas parvenu à le dégoûter des voyages ; depuis plusieurs années, il s’est piqué au jeu de donner lecture publique de ses romans et, malgré des relations qu’il s’était chargé de maintenir au froid avec les Etats-Unis à la suite d’un précédent voyage, il y retourne uniquement pour une tournée de lectures publiques ; les Américains n’étant pas rancuniers, il reçoit un accueil des plus chaleureux à Boston, New York, Philadelphie, Washington :

Par le froid le plus glacial de l’hiver, les gens dormaient devant les guichets, sur des matelas ; les restaurants voisins leur faisaient apporter leurs repas. Toutes les salles étaient trop petites ; à Brooklyn, on donna à l’écrivain une église comme salle de conférence. C’est du haut de la chaire qu’il lut les aventures d’Oliver Twist et la mort de la petite Nell.

Stefan Zweig

Le jeune Erasmus Jacobs vit en Afrique du Sud ; parti chercher au bord de la rivière Orange un bout de bois bien rond pour déboucher un tuyau, il trouve une pierre qui lui plait et la ramène à la maison. Après avoir joué un temps aux osselets, il la donne à un voisin collectionneur de minéraux qui, intrigué, la confie à un voyageur de commerce qui la remet à G. Atherstone, géologue, qui la détermine comme un diamant Brownish Yellow de 21.25 carats : c’est le premier diamant découvert par l’homme, qui va contracter une fièvre qui n’est pas prête de s’éteindre.

14 01 1868                 Niel réforme le service militaire : la première partie des conscrits fera 5 ans de service actif et 4 ans dans la réserve, la deuxième partie fera 5 ans dans la Garde Nationale.

04 1868                       Au Japon, le jeune empereur Meiji, fait part à ses sujets des nouveaux principes politiques : ce sont les cinq articles du gouvernement impérial :

  • On doit délibérer publiquement de toutes les affaires importantes dans les assemblées ouvertes.
  • Les citoyens de toutes les classes doivent participer aux affaires publiques.
  • On doit tâcher de satisfaire le désir légitime de chacun des citoyens sans distinction de rang pour ne pas le laisser mécontent
  • On doit suivre les principes rationnels universellement reçus, en abandonnant les anciennes coutumes déraisonnables
  • On doit chercher à posséder les connaissances répandues dans le monde en vue de renforcer le fondement de l’empire.

Pour le salut de l’empire, le Savoir sera recherché partout où il se trouve.

Le tout encadré par trois slogans :

  • Pays riche, armée forte
  • Esprit japonais, technique occidentale
  • Révérons l’empereur, chassons les Barbares. [sous le Shôgunat, les Barbares étaient les Occidentaux ; ce sont désormais les Chinois et leurs voisins, surtout Coréens]

Les dits sujets ne vont pas traîner pour mettre en œuvre tout cela :

  • 1869 : premier télégraphe entre Tôkyô et Yokohama. Réforme agraire. La capitale est déplacée de Kyôto à Tôkyô.
  • 1870 : premiers phares installés sur les côtes par l’anglais Brunton.
  • 1871 : premier tribunal de type occidental ; une armée de conscrits est instruite à la française.
  • 1872 : arsenal naval, chemin de fer Tokyo-Yokohama, service postal et instruction obligatoire.

Les principes sont une chose, leur application autre chose : le christianisme – Kirishitan –, en dépit de l’article 4, continua à être prohibé, et on publia partout le rappel suivant :

En ce qui concerne le Kirishitan, religion déraisonnable, elle continue à être strictement prohibée.

Mais, là encore, la capacité d’adaptation l’emportera : se rendant compte que cette proscription était un obstacle à la révision des traités humiliants, le gouvernement reconnaîtra officiellement le christianisme et les missionnaires en 1873.

Dans le même temps, de 1871 à 1873, 50 membres du gouvernement sous la houlette de l’ambassadeur Iwakura Tomomi, vont découvrir l’Occident, qui les marque surtout par son industrie et ses institutions parlementaires : ils reviendront plus nombreux qu’ils n’étaient partis, nombre d’experts occidentaux ayant accepté leurs propositions. Un des plus remarquables : le Hollandais Johannis de Rijke qui les fera bénéficier de son expérience d’ingénieur spécialisé dans les ouvrages de protection contre les eaux ; il passera trente ans au Japon ; il mettra à l’abri les plaines de Nagoya, au-dessous du niveau de la mer, concevra les nouveaux quais de Yokohama et d’Osaka. Les Japonais lui érigeront une statue dans un parc d’Asi, au centre du Japon. En 1891 l’empereur l’élèvera au rang de chokuninkan, en quelque sorte secrétaire d’Etat, du jamais vu au pays du Soleil Levant.

11 1868                       À Leipzig, Friedrich Nietzsche, 25 ans, rencontre Richard Wagner ; c’est le coup de foudre :

il est la plus vivante incarnation de ce que Schopenhauer appelle un génie… sa musique c’est cette mer shopenhauerienne de sons dont les plus secrètes vagues provoquent un choc que je sens résonner en moi, si bien que mon écoute de la musique wagnérienne est une jubilante intuition, que dis-je ? une bouleversante découverte de moi-même.

Lettre à Erwin Rhode, 9 décembre 1868

Onze ans plus tard, il dénoncera dans Humain, trop humain son caractère décadent, ce qui provoquera une rupture définitive. Plus tard encore, la syphilis fera des ravages dans son cerveau, laissant s’exprimer sa paranoïa : Parlons peu mais parlons bien, et même très bien : maintenant que le Dieu ancien est aboli, je suis prêt à gouverner l’Univers.

Lettre à Malvida von Meysenbug 20 octobre 1888. [il mourra le 25 août 1900]

Humain, trop humain : ce n’est pas là mouvement d’humeur passagère : on le retrouve dans ce qu’il disait du bonheur : L’Homme n’aspire pas au bonheur ; il n’y a que l’Anglais qui y aspire.

Lou Andreas-Salomé, jeune [21 ans], belle et brillante émigrée russe, rencontrée en 1882 à Rome, son premier et profond amour, avait brossé un beau portrait de cet homme qui avait alors moins de 40 ans :

Sans doute une première rencontre avec Nietzsche n’offrait-elle rien de révélateur à l’observateur superficiel. Cet homme de taille moyenne, aux traits calmes et aux cheveux bruns rejetés en arrière, vêtu d’une façon modeste bien qu’extrêmement soignée, pouvait aisément passer inaperçu. Les traits fins et merveilleusement expressifs de sa bouche étaient presqu’entièrement recouverts par les broussailles d’une épaisse moustache tombante. Il avait un rire doux, une manière de parler sans bruit, une démarche prudente et réfléchie qui lui faisait courber légèrement les épaules. On se représentait difficilement cette silhouette au milieu d’une foule : elle était marquée du signe qui distingue ceux qui vivent seuls et en marche. Le regard en revanche était irrésistiblement attiré par les mains de Nietzsche, incomparablement belles et fines, dont il croyait lui-même qu’elles trahissaient son génie. […] Ses yeux aussi le révélaient. Bien qu’à moitié aveugles, ils n’avaient nullement le regard vacillant et involontairement scrutateur qui caractérise beaucoup de myopes. Ils semblaient plutôt des gardiens protégeant leurs propres trésors, défendant des secrets muets sur lesquels aucun regard indésirable ne devait se porter. Sa vue défectueuse donnait à ses traits un charme magique et sans pareil ; car au lieu de refléter les sensations fugitives provoquées par le tourbillon des événements extérieurs, ils ne restituaient que ce qui venait de l’intérieur de lui-même. Son regard était tourné vers le dedans, mais en même temps – dépassant les objets familiers – il semblait explorer le lointain – ou, plus exactement, explorer ce qui était en lui comme si cela se trouvait loin.

Friedrich Nietzsche à travers ses œuvres

Frédéric Joignot pour le Monde interroge Philippe Sollers, sur l’actualité inactuelle de Friedrich Nietzsche :

Ouvrez les yeux, dit Nietzsche, regardez bien, la Terre a une maladie qui s’appelle l’Homme, cet être souffrant, malheureux, mais surtout, cette créature qui aime tant souffrir… Ça, c’est blasphématoire. Car Nietzsche dit aimer Stendhal, un autre Français. Or, quelle est la clef de Stendhal ? C’est, à la fin de La Chartreuse de Parme, cette formule magnifique : Nous les heureux, les peu nombreux, autrement dit nous les happy few perdus au milieu d’une foule de très nombreux malheureux. Et Nietzsche va plus loin. Pour lui, les hommes ne sont pas malheureux par la faute des autres, ou d’un gouvernement despotique, non, derrière la plainte, il voit le nihilisme, le masochisme. Il pense que les hommes sont malheureux par leur faute ! Ça, ce n’est pas du tout chrétien. Si vous dites ça aujourd’hui, dans un monde où l’on vous vend interminablement de la plainte, où prospèrent, comme disait Guy Debord, ceux qui sont toujours prêts à prolonger la plainte des opprimés, vous êtes très mal vus. Vous allez contre les prédicateurs de la mort, comme les appelle carrément Zarathoustra. Autrefois, le clergé se chargeait d’entretenir la plainte, il a fait ses preuves dans le déni de la vie et de la libre-pensée, avec constance, très longtemps. Mais vous en avez un autre aujourd’hui. Vous pouvez l’appeler comme vous voulez, les intellectuels, par exemple. C’est un clergé en France. Des employés qui prolongent le malheur, l’entretiennent, des fonctionnaires de l’information triste, ou, comme dit Debord encore, les salariés surmenés du vide. Aujourd’hui, nous assistons à une véritable industrialisation de la plainte et du vide. Je l’entends sans cesse dans les médias. Attendez-vous à ce que la presse aille de plus en plus dans ce sens… Plainte, perte de pensée, éloge du vide, mariages princiers, people, publicité… C’est la logique même du nihilisme annoncé par Nietzsche. Nous aimons le vide, nous aimons le malheur. Un autre esprit français, La Boétie, l’ami de Montaigne, parlait très justement de la servitude volontaire. Nietzsche aiguise cette pensée, il insiste sur la volonté de cette servitude. Plutôt vouloir le rien que ne rien vouloir, dit-il. Voilà la définition même du nihilisme d’aujourd’hui. Plutôt un lent suicide, ne rien vouloir de grand, de noble, d’exaltant, rester dans le ressentiment et la jérémiade, sans affirmation de valeurs fortes, sans vivre des choses fortes, c’est-à-dire la vie vécue comme une mort lente. Ou alors, le suicide immédiat, à répétition, comme à France Télécom, ou alors le kamikaze qui se fait exploser quelque part au Pakistan ou ailleurs. Choc des civilisations, choc des religions, dit-on aujourd’hui. Choc des incultures, faudrait-il dire… Il ne s’agit pas de faire de l’apocalypse bon marché, ou du déclinisme, le diagnostic comporte toujours, dans sa radicalité négative, une contre-proposition. D’où l’actualité de Nietzsche encore. Je vous fais mon diagnostic, je vous montre l’esprit de vengeance, le ressentiment, la volonté de vide, et puis je vous parle du surhomme et de l’éternel retour…

De supposer un éternel retour de nos actes, c’est aussi se demander : Que faites-vous de votre vie ?

C’est la grande question. Que faites-vous de votre vie, de votre corps ? Et c’est là où les dernières années de Nietzsche apparaissent vraiment extraordinaires. Tout se passe en cinq ans, 1883-1888, comme j’ai essayé de le montrer dans Une vie divine. Qu’est-ce qui se passe ? Il marche quatre, cinq heures par jour, se nourrit frugalement, habite dans une petite pension de famille, il est obligé d’écouter tous les jours les conneries de ses voisins, donc il se retire dans sa chambre. Il écrit tout le temps. Et puis il envoie les manuscrits à son éditeur, va à la poste, reçoit les épreuves, les corrige, les renvoie. Tout ça, dans une indifférence quasiment totale. Il publie. Personne ne répond. Il annonce des choses extraordinaires. Tout le monde s’en fout. Cela rappelle la fin de vie de Mozart. Une fécondité impressionnante, dans un dénuement terrible. C’est l’époque où il compose Le Mariage de Figaro, Cosifan tutte, Don Juan, La Flûte enchantée, Titus… Cosi est un opéra flamboyant et joyeux, j’allais dire nietzschéen. Pourtant, au même moment, Mozart est criblé de dettes, il emprunte à son épicier, il est très malade. Comme Nietzsche. Et pourtant, ils écrivent des chefs-d’œuvre admirables. Nietzsche loue la lumière du Sud, Venise. À la fin, il a des formules tout à fait étonnantes, il se demande s’il n’aimerait pas les petites femmes de Paris (où il n’est jamais allé), il conserve un esprit de fête, il loue la Vie et Dionysos, le dieu dansant, sans parler de son ironie mordante, sa défense du goût et cette gaieté. Il écrit : Reste avec nous, ne nous abandonne pas, frivolité.

Une vision très noire de Nietzsche a longtemps circulé, comme s’il n’avait pas été le philosophe du dionysiaque…

L’actualité de Nietzsche, ce sont aussi toutes les récupérations falsificatrices de son œuvre. Sa sœur, les nazis, Hitler, les fascistes italiens, ou encore les fatwas communistes dénonçant un idéologue de la force. C’est à se demander : Mais l’ont-ils lu? Où est passé le texte ? C’est la grande question. Qui sait encore lire ? N’importe quel psychanalyste vous dira qu’aujourd’hui la plainte la plus entendue sur le divan, c’est : Je n’arrive pas à lire plus de vingt ou trente lignes… Et même celles-là, je les oublie.  C’est pareil pour les récupérations de gauche, le fameux nietzschéisme de gauche, alors que ces deux mots se dissolvent dès qu’ils sont prononcés.

Nietzsche fait une critique acérée de certaines idées de gauche, comme l’égalitarisme et le socialisme d’État…

À son époque, celle de la Première Internationale, du Manifeste du parti communiste, de Marx et de Bakounine, le socialisme se développe, devient autoritaire, et, pour Nietzsche, il s’agit de la continuation du rousseauisme. Lui aime Voltaire, pas Rousseau. Il faut regarder de près… Voltaire est détesté par la droite puisqu’il n’est pas dévot, il n’est pas aimé par la gauche parce qu’il est mort riche. Bref, Voltaire est haï partout, comme Nietzsche. Ce n’est pas un hasard si Nietzsche écrit : Voltaire, l’homme le plus intelligent avant moi ! C’est dit avec humour, bien sûr, mais il le pense. Il voit en lui la noblesse d’esprit dont nous parlions, une noblesse ouverte à tous, pour qui veut, qui n’a rien à voir avec l’égalitarisme de Rousseau et du contrat social… D’ailleurs, Nietzsche ne propose pas un programme politique et social, il ne bâtit pas un système de pensée, une idéologie, il n’offre pas une vision pour des croyants divers. Il vous donne tout ce qu’il faut pour aller à contre-courant de ce qui est seriné à chaque instant. Est-ce qu’il est élitiste ? (gros soupir) Stendhal, qui parle des rares gens heureux, est-il élitiste? Songe, lecteur bénévole, à ne pas haïr et à ne pas avoir peur… écrit-il dans sa préface à Lucien Leuwen. Lecteur bénévole … Personne ne vous oblige à découvrir le bonheur de lire. Nietzsche est-il élitiste ? Pour commencer, il déteste ceux qui lui font la morale…

La moraline, dit-il…

Il critique sans arrêt la moraline. Je sais de quoi je parle. On me verse au moins trois verres de moraline par jour. Sans que les gens en soient forcément conscients. C’est instinctif, une seconde nature. Tout est jaugé, jugé, apprécié, en fonction de la morale, la faiblesse de la cervelle comme dit Rimbaud magnifiquement. C’est-à-dire, aussi, l’hypocrisie même. Car nous possédons un corps, il y a de la jouissance, c’est cela que rappelle Nietzsche constamment, la morale restreint le corps, la morale parle du corps, la morale se déguise… Son livre Par-delà bien et mal a toujours été mal interprété. Cela ne veut pas dire que le bien est négligeable, ou qu’il veut faire du mal un bien. Cela signifie qu’il existe une position philosophique évitant d’être sans cesse dans un type d’évaluation morale, moralisante, ou calculatrice … Vous connaissez l’expression qui revient sans cesse aujourd’hui : On va vous évaluer. La rentabilité a envahi la morale, elle devient la nouvelle morale. L’évaluation technique du profit, du résultat, se fait toujours au nom de la morale, maintenant. Je vais vous dire le chiffre juste, le bon résultat chiffré, c’est-à-dire le bien. Or, comme le montre Nietzsche, il existe d’autres critères pour réfléchir au bien et au mal, au-delà de cette morale étouffante.

Après le diagnostic, Nietzsche propose quelques remèdes malgré tout…

Dans L’Antéchrist, un texte extraordinaire, quand il proclame la fin du christianisme et notre entrée dans l’ère du Salut, il nous annonce la guérison. Nous avons enfin trouvé l’issue, dit-il, exalté, après deux milliers d’années. Nous sortons enfin de ce labyrinthe de l’ère chrétienne, du protestantisme et de sa haine de la vie. C’est, pour Nietzsche, une espèce d’illumination, il n’y a pas d’autre mot. Voici l’ère du Salut. Maintenant, là, tout de suite, dans le corps, dans ce très bizarre corps habité par le langage comme Mozart par la musique, d’une façon très difficile à imaginer. Ce corps pris de cette frénésie de marche et d’écriture. Ce corps saisi d’une créativité absolument invraisemblable, dans le vide, solitaire. Essayez de marcher cinq heures par jour et d’écrire en trois semaines Ainsi parlait Zarathoustra… Alors, il vous parle du surhomme, il n’entend pas une quelconque race supérieure bien sûr, il veut dire l’homme échappé du nihilisme, l’homme redevenu créateur, joyeux, qui a fait sien le vers de Hölderlin, peut-être son poète préféré : Là où croît le péril, croit aussi ce qui sauve. Et aussi : Qui pense le plus profond, aime le plus vivant. […]    C’est l’éternelle vitalité qui importe, et non pas la vie éternelle.

Philippe Sollers         Le Monde Hors série Friedrich Nietzsche 2011

Avec Nietzsche apparaît pour la première fois sur les mers de la philosophie allemande le pavillon noir du corsaire et du pirate : un homme d’une autre espèce, d’une autre race, une nouvelle sorte d’héroïsme, une philosophie qui ne se présente plus sous la robe des professeurs et des savants, mais cuirassée et armée pour la lutte. Les autres avant lui, également hardis et héroïques navigateurs de l’esprit, avaient découvert des continents et des empires ; mais c’était en quelque sorte dans une intention civilisatrice et utilitaire, afin de les conquérir pour l’humanité, afin de compléter la carte philosophique en pénétrant plus avant dans la terra incognita de la pensée. Ils plantent le drapeau de Dieu ou de l’esprit sur les terres nouvelles qu’ils ont conquises, ils construisent des villes, des temples et de nouvelles rues dans la nouveauté de l’inconnu et derrière eux viennent les gouverneurs et administrateurs, pour labourer le terrain acquis et pour en tirer une moisson – les commentateurs et les professeurs, les hommes de la culture. Mais le sens dernier de leurs fatigues est toujours le repos, la paix et la stabilité : ils veulent augmenter les possessions du monde, propager des normes et des lois, c’est-à-dire un ordre supérieur. Nietzsche, au contraire, fait irruption dans la philosophie allemande comme les flibustiers à la fin du XVI° siècle faisaient leur apparition dans l’empire espagnol – un essaim de Desperados sauvages, téméraires, sans frein, sans nation, sans souverain, sans roi, sans drapeau, sans domicile ni foyer. Comme eux, il ne conquiert rien pour lui ni pour personne après lui, ni pour un Dieu, ni pour un roi, ni pour une foi ; il lutte pour la joie de la lutte, car il ne veut rien posséder, rien gagner, rien acquérir. Il ne conclut pas de traité et ne bâtit pas de maison ; il dédaigne les lois de la guerre établies par les philosophes et il ne cherche pas de disciples ; lui, le passionné trouble-fête de tout repos brun, de tout établissement confortable, désire uniquement piller, détruire l’ordre de la propriété, la paix assurée et jouisseuse des hommes ; il ne veut que propager par le fer et le feu cette vivacité de l’esprit toujours en éveil qui lui est aussi précieuse que le sommeil morne et terne l’est aux amis de la paix. Il surgit audacieusement, renverse les forteresses de la morale, les barrières de la loi ; nulle part il ne fait quartier à personne ; aucune excommunication venue de l’Eglise ou de la Couronne ne l’arrête. Derrière lui, comme après l’incursion des flibustiers, on trouve des églises violées, des sanctuaires millénaires profanés, des autels écroulés, des sentiments insultés, des convictions assassinées, des bercails moraux mis à sac, un horizon d’incendie, un monstrueux fanal de hardiesse et de force. Mais il ne se retourne jamais pour jouir de ses triomphes : l’inconnu, ce qui n’a jamais été encore ni conquis, ni exploré, est sa zone infinie ; son unique plaisir, c’est d’exercer sa force, de troubler les endormis. N’appartenant à aucune croyance, n’ayant prêté serment à aucun pays, ayant à son mât renversé le drapeau noir de l’amoraliste et devant lui l’inconnu sacré, l’éternelle incertitude dont il se sent démoniaquement le frère, il appareille continuellement pour de nouvelles et périlleuses traversées. Le glaive au poing, le tonneau de poudre à ses pieds, il éloigne son navire du rivage et, solitaire dans tous les dangers, il se chante à lui-même, pour se glorifier, son magnifique chant de pirate, son chant de la flamme, son chant du destin : Oui, je sais d’où je viens ; Irrassasié comme la flamme. Je brûle et je me consume ; Tout ce que je touche devient lumière ;  Et tout ce que je laisse devient charbon. À coup sûr, je suis flamme…

Stefan Zweig                Le combat avec le démon                  Belfond 1983

10 12 1868                               Un feu de signalisation apparaît à Londres, à l’angle de Bridge Street et de Palace Yard : c’est une lanterne à gaz pivotante aux couleurs rouge et verte qui nécessite la présence d’un agent de police pour le manœuvrer. Mais ce dernier sera grièvement blessé le 2 janvier 1869 et il aura donc eu à peu près la durée d’un feu de paille.

1868                          Première course cycliste sur 1 200 mètres, dans le parc de St Cloud. Leclanché crée une pile zinc/carbone. La mer recouvre entièrement l’île de Sein, et les côtes péruviennes sont frappées par un séisme de magnitude 9, faisant des milliers de morts. On en ressentira les effets jusque sur les côtes d’Hawaï. Inondations ravageuses en Italie : on compte 40 000 morts. Carlos Manuel de Cespedes, chef de l’armée mambie, – ou indépendantiste -, libère les esclaves de Cuba et proclame son indépendance : c’est le début d’une guerre de 10 ans. Dissolution de la section française de l’Internationale Ouvrière. Première femme médecin. Création d’une Caisse pour les accidents du travail. Création de l’École Pratique des Hautes Études.

Henri Rochefort, dans le premier numéro de son journal La Lanterne, s’amuse : La France, dit l’Almanach Impérial, contient 36 millions de sujets »… sans compter les sujets de mécontentement.

Découverte de l’homme de Cro-Magnon – c’est le nom d’un écart de la commune des Eyzies, en Dordogne – : il a 35 000 ans.

Averse de météorites sur Pultusk, en Pologne : il devait y en avoir environ 100 000 morceaux ; on en récoltera 218 kg de pierres. Les pluies de météorites sont dues à l’explosion d’une météorite sous l’effet de l’onde de choc qui se forme à l’avant. Une météorite est appelée simplement étoile filante à cause de la traînée lumineuse provoquée par l’échauffement de la météorite et l’ionisation en conséquence de l’atmosphère environnante.

Doudart de Lagrée et Francis Garnier, parvenus au Yunnan, constatent que c’est par le fleuve Rouge que peut être drainé vers la Cochinchine le commerce de la Chine du sud. Doudart de Lagrée va mourir de maladie avant la fin de l’année et Francis Garnier prendra le commandement de l’expédition. On ne résiste pas à citer un compliment s’il vient d’un anglais :

Une aire considérable où jamais un Blanc n’avait mis le pied avait été soigneusement examinée, la Chine atteinte en venant du sud, une bonne partie du Yunnan explorée et relevée pour la première fois, et finalement, Ta-li-fou visitée dans les circonstances les plus difficiles. Outre cela, il avait été rassemblé sur les pays traversés une masse d’informations d’ordre non seulement géographique, mais encore social, commercial et politique. Des faits relatifs à l’histoire et aux difficiles problèmes ethnologiques de cette partie de l’Asie avaient été notés. Finalement le tout s’est trouvé incorporé par Francis Garnier dans sa très complète publication officielle.

Sir Hugh Clifford

1 01 1869                    Premier numéro du Journal Officiel.

6 03 1869              Mendeleïev présente devant la Société chimique russe la classification périodique des éléments : tableau de tous les corps simples en fonction de l’ordre croissant des poids atomiques.

03 1869                       Mort de Lamartine, né en 1790, et de Sainte Beuve, né en 1804.

On l’a échappé belle, car le lascar – Lamartine, pas Sainte Beuve – ne fût pas très loin de se croire immortel et, quelques 20 ans plus tôt, n’avait pas eu besoin de paillettes, de télévision, de César ni de Goncourt pour gonfler son Ego : Il est évident que Dieu a son idée sur moi, car je suis un vrai miracle à mes yeux. Je ne puis pas comprendre, autrement que par un souffle de Dieu, l’inconcevable popularité dont je jouis ici.

*****

Je ne sais si j’ai rencontré, dans ce monde d’ambitions égoïstes au milieu duquel j’ai vécu, un esprit plus vide de la pensée du bien public que celui de Lamartine. J’y ai vu une foule d’hommes troubler le pays pour se grandir : c’est la perversité courante ; mais il est le seul, je crois, qui m’ait semblé toujours prêt à bouleverser le monde pour se distraire.

[…]     Je n’ai jamais connu non plus d’esprit moins sincère, ni qui eût un mépris plus complet pour la vérité. Quand je dis qu’il la méprisait, je me trompe ; il ne l’honorait point assez pour s’occuper d’elle d’aucune manière. En parlant ou en écrivant, il sort du vrai et y rentre sans y prendre garde ; uniquement préoccupé d’un certain effet qu’il veut produire à ce moment-là…

Tocqueville                Souvenirs.

10 05 1869                   Jonction des deux tronçons de la ligne de chemin de fer est-ouest des Etats-Unis, à Promontory Point, sur la rive nord du lac Salé dans l’Utah. Le chantier avait commencé lentement en 1864, mais en 1867, une grosse prime avait été promise par le gouvernement à l’entreprise la plus efficace et à la lenteur avait succédé une course de vitesse que remporta, sur le fil, l’Union Pacific. La Central Pacific était parti de l’ouest, à Sacramento et l’Union Pacific de l’est, à Omaha, sur le Missouri dans le Nebraska, tous deux avec des millions $ d’aides gouvernementales, des millions d’hectares de terres attribuées à grands renforts de pots de vin habilement distribués à Washington, et pour ouvriers des vétérans de la guerre de Sécession, des immigrés irlandais, des coolies chinois, posant jusqu’à huit kilomètres de voies par jour, succombant souvent aux rigueurs climatiques quand ce n’était dans les combats contre les Indiens où, dit-on, le crime et la vertu marchaient la tête haute.

Ce n’est pas seulement l’ajout d’un épisode pittoresque à l’histoire américaine ou un chapitre curieux à l’histoire des transports au XIX° siècle : c’est une date de la croissance politique des États-Unis. Désormais l’obstacle des Rocheuses est surmonté, le désert traversé, la distance annulée, les deux océans reliés. L’achèvement du premier transcontinental, bientôt suivi de plusieurs autres [Northern Pacific, Great Northern Pacific, pour le nord, Texas and Pacific, Atchinson, Topeka and Santa Fe pour le sud], symbolise et garantit l’unité politique et matérielle du continent.

René Rémond           Histoire Universelle    La Pléiade       1986

24 05 1869               John Wesley Powell, partiellement aidé par quelques institutions scientifiques, s’embarque pour la découverte du Grand Canyon du Colorado, depuis la Green River. Ils découvrent des peintures rupestres, des poteries, preuves d’une présence indienne antérieure à l’arrivée des conquistadors, et des champs de melons et de maïs, preuves de la présence des indiens Paiutes et des Havasupai… ils rencontrent même des Mormons…

07 1869                      Premier câble sous-marin transatlantique entre Brest et Saint Pierre et Miquelon. Il continuera sur les États-Unis.

7 08 1869                  Le lyonnais Thévenon gagne une course de vélo à Carpentras, mais on le déclasse car il a des roues entourées de caoutchouc : c’est Pierre Michaux qui en a eu l’idée, ce qui ne l’empêchera pas de mourir dans la misère. Au salon de vélocipède de Paris est proposé un prototype de transmission par dérailleur, mais il va rester prototype de très longues années : le goût du progrès technique de ces débuts de l’industrialisation ne semble pas avoir pénétré alors le monde du vélocipède.

28 09 1869                 Le papetier Aristide Bergès [6] réalise la première conduite forcée, sur le flanc est du Grésivaudan, dans la combe de Lancey, pour produire de l’électricité, à l’aide d’une turbine. 13 ans plus tard, la technique s’améliorera grandement en reliant une chute de 500 m. non pas à une machine, mais à une dynamo : la houille blanche était née. Avec elle, l’énergie peut-être transmise à de grandes distances, et utilisée avec une souplesse jamais atteinte. Certes, cela ne se fera pas en un jour : il faudra régler le délicat problème des pertes en ligne, ce qui ne se fera qu’avec l’invention des transformateurs statiques dans les années 1880.

7 10 1869                    La troupe tire sur les grévistes à Aubin, près de Decazeville : 14 morts.

16 10 1869                  Bennet, patron du New-York Herald, envoie un télégramme à Stanley : Draw a thousand pounds now, and when you have gone through that, draw another thousand, and when that is spent, draw another thousand . . . and so on; but find Livingstone ! Livingstone, à la recherche des sources du Nil, était porté disparu depuis 1866. Stanley prit le temps de rédiger des papiers sur l’ouverture du canal de Suez, sur des fouilles à Jérusalem, Istanbul et ce n’est qu’en janvier 1871 qu’il quittera Zanzibar pour partir à la recherche de Livingstone, suivi de 190 porteurs africains et de deux Anglais.

17 11 1869                       L’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, apparentée à la famille de Ferdinand de Lesseps, inaugure le canal de Suez, à bord du navire voile-vapeur impérial L’Aigle. A ses côtés, pour l’Egypte, c’est le khédive Ismaïl – cousin et successeur de Saïd Pacha, mort en  1863. C’est la gloire de l’Industrie et des Affaires éclairant le monde.

Edouard Riou

 

photographie Lebas

C’est Henry Morton Stanley, journaliste au New York Herald Tribune, qui en fait le reportage. 150 ans plus tard, Florence Evin, dans le Monde du 26 avril 2018, donnera un compte-rendu de l’exposition que lui consacrera l’IMA – Institut du Monde Arabe – :

Les pavillons enguirlandés sont représentés face à la saignée bleue du canal dans le désert, où un dîner et un bal pour 5 000 personnes complètent les festivités. Le cortège naval en grand apparat des têtes couronnées qui défilent sur le canal est monté en diaporama des marines à l’aquarelle d’Edouard Riou. Les portraits de l’impératrice Eugénie de Montijo, cousine de Ferdinand de Lesseps, et de Napoléon III, son époux, ou encore de François-Joseph, l’empereur d’Autriche, nourrissent la scénographie de Clémence Farrell. La voix de Frédéric Mitterrand commente la cérémonie, sur un texte de Claude Mollard, co-commissaire de l’exposition avec Gilles Gauthier, ancien consul de France à Alexandrie.

Sur la dunette, Eugénie agite son mouchoir, les chapeaux volent, on s’embrasse. Des ingénieurs, des ministres pleurent comme des enfants. La moitié du canal a été franchie en huit heures et demie.  

Claude Solé

Mélange fantastique du superflu et des somptuosités avec le dénuement.

Eugène Fromentin, peintre

Cette débauche de luxe tranche avec l’enfer du quotidien des ouvriers sur le chantier du canal. D’Ali Badrakhan, l’extrait du film Chafika et Metwalli (1978) raconte, en boucle, la corvée des paysans enrôlés de force. L’Egypte s’est engagée à fournir la main-d’œuvre pour creuser le canal, au moyen de pioches, pelles et paniers en paille. Le chantier sera arrêté en  1862. Il reprendra avec l’arrivée des dragueuses à vapeur, dont un modèle à déversoir est exposé. Un remarquable plan-relief de 1878, en bois, plâtre, poudre de soie, métal, textile et pierre, de huit mètres de long, donne une idée de l’ampleur des travaux réalisés.

Sur quatre mille  ans se succèdent les heurs et malheurs d’un ouvrage destiné à unir les deux mers : depuis le premier canal du pharaon Sésostris III (XIXe  siècle av. J.-C.) relié au Nil jusqu’au doublement de l’ouvrage de Lesseps, en  2015, avec un premier tronçon de trente-cinq kilomètres qui permet aux porte-conteneurs de circuler dans les deux sens. La période moderne est enrichie de photos, cartes, plans, peintures, films d’époque colorés, modèles réduits et manuscrits.

En  1956, à Alexandrie, Gamal Abdel Nasser, le chef de l’Etat, annonce en riant la nationalisation du canal et toute l’Egypte a ri avec lui ! , résume Gilles Gauthier. Un discours devant une foule en liesse à suivre dans l’exposition. Les années de guerre de 1967 et 1973 sont brièvement évoquées. Le canal est un lien stratégique qui électrise les convoitises.

Aujourd’hui, à l’est du Nil, l’Egypte s’urbanise pour désengorger Le  Caire, où vivent 20  millions d’habitants. Des villes ont poussé dans le désert. La Nouvelle Capitale administrative – c’est son nom – se construit. Elle sera dominée par vingt tours de 400 mètres financées par la Chine. Faire décoller le pays avec la planification de grands travaux, telle est la politique de l’Egypte, constate M.  Gauthier. Le canal de Suez est une des principales ressources du pays. Restera-t-il la seule voie directe vers l’Asie, si le pôle Nord s’ouvre à la navigation ? Un défi à venir.

Invité par Ferdinand de Lesseps, Thomas Cook obtiendra en 1870 le monopole du transport des voyageurs sur le Nil ; ses croisières connaissant un retentissant succès vont devenir régulières, à bord de bateaux à vapeur luxueux, construits en Angleterre, assemblés en Égypte. Tous ces clients aisés se feront les successeurs des pilleurs de tombes du bas Empire : le fléau va sévir sur jusque dans les années 1930. Il construira un hôtel à Louxor en 1877. Il était devenu la référence mondiale en matière de voyage.

Lucy Duff Gordon a précédé de peu cet emballement pour l’Egypte, puisqu’elle est installée à Louxor depuis 1862 où elle trouve un climat propice à soigner sa tuberculose ; elle a eu le temps de faire le tour des monuments et s’intéresse maintenant aux belles égyptiennes :

Si je peux trouver une belle fellahah ici, je la ferai photographier pour vous montrer, en Europe, ce que peut-être une poitrine de femme, car je l’ignorais avant de venir ici – c’est la plus belle chose du monde. La danseuse que j’ai vue faisait bouger ses seins par un effort musculaire extraordinaire, d’abord l’un puis l’autre ; on aurait dit des pamplemousses, et glorieusement indépendants de tout corset ou soutien.

Lettre à son mari

1869                            Invention du celluloïd à Oyonnax. Ouverture du Café de Flore. Charles Cros invente la photographie en couleur par trichromie. Création des chorégies d’Orange : c’est le premier des festivals en France. Charles Soulier prend les premières photos depuis le sommet du Mont Blanc : quatre vues plongeantes sur les massifs en contrebas, en petit format. Auguste Rosalie Bisson, célèbre photographe parisien, avait voulu faire croire que cette première était à son actif,[7] mais les photos qu’il avait pris le 23 juillet 1861, l’avaient été d’un peu plus bas que le sommet, même si lui-même y était parvenu. Il avait déjà fait d’autres tentatives, en 1859 et 1860, sans succès : il s’agissait de véritables expéditions : 25 porteurs se chargeaient de 250 kg d’appareils de photo, plaques, produits chimiques… etc. Zenobe Gramme, belge, invente le courant continu et crée la première dynamo industrielle. Le chimiste suisse Friedrich Miescher découvre l’existence de l’ADN : acide désoxyribonucléique, en isolant du noyau de cellules une molécule faite d’acide phosphorique, d’un sucre unique (le désoxyribose) et de quatre éléments organiques appelés bases.

En Inde, la famille Tata crée à Bombay une filature de coton. Ils ne s’arrêteront pas là, et construiront au fil des ans un empire économique qui regroupera services informatiques, sidérurgie. Au début du XXI° siècle, ils rachèteront aux Britanniques le géant du thé Tetley en 2000, le sidérurgiste Corus en 2006, Jaguar et Land Rover en 2008. Ils seront alors présents dans 80 pays, réalisant un C.A. de 116 milliards de $ en 2016.

Importants travaux d’endiguement du Rhône et création de réseaux de drainage et d’irrigation : pour rentabiliser ces derniers on plantera du riz : 20 ans plus tard, en 1890, on comptait 1 000 ha de riz, utilisé en nourriture animale.

Depuis 1860, Armand David, missionnaire lazariste et basque, arpente l’Extrême Orient avec l’aval de Napoléon III : il découvre au Tibet le grand panda et le plus bel arbre d’ornement qui soit : le Davidia involucrata, ou encore arbre aux colonnes.

L’ordinaire de la marine s’améliore grâce à la margarine, inventée par Hyppolite Mège-Mouriès, dans le cadre d’un concours lancé par Napoléon III visant à inventer un produit qui permette de remplacer le beurre, dont le prix avait doublé sur les vingt ans passés. Au départ, la margarine est à base de graisse de bœuf, aujourd’hui remplacée par des graisses végétales.

Achèvement de la ligne de chemin de fer New-York – San Francisco : une semaine suffit pour traverser le pays quand il fallait 4 mois auparavant ! Et toujours aux États-Unis, un immigré allemand, Marcus Goldman fonde la banque qui deviendra Godman-Sachs. À Pittsburg, Henri John Heinz fonde la société éponyme qui commence par commercialiser du raifort, mais  dont le produit phare va être le ketchup, à l’origine une sauce piquante à base de saumure rapportée par des marins britanniques de Singapour au XVIIe, à laquelle Heinz rajoute de la tomate et du vinaigre. En 1919, à la mort du fondateur, l’entreprise comptera plus de vingt usines. Le ketchup arrivera en France en 1944. De nos jours, 650 millions de bouteilles sont vendues chaque année, dont 26 millions en France, véritable produit phare de l’American Way of life, générateur principal de la très répandue obésité américaine [le ketchup contient une bonne dose de sucre]. Heinz est le premier acheteur de tomate chinoise, produite dans l’ouest dans le Xingjiang autour d’Urumxi, mélangée avec du soja, moins cher. Au Canada, le métis Louis David Riel forme le gouvernement provisoire du Manitoba.

Avec une production de houille de 100 millions de tonnes par an, l’Angleterre produit les deux tiers du charbon mondial. Qui n’a pas suivi avec un sentiment jaloux pour sa patrie ces immenses bancs de houille, ces Indes noires de la Grande-Bretagne, véritable source de sa puissance manufacturière et commerciale ! s’extasiait déjà un haut fonctionnaire français en  1837.

Un comité annécien organise une campagne visant à l’extension de la zone à tout le département de la Haute Savoie ; la guerre de 1870 fera passer ce projet aux oubliettes.

De 1861 à 1869, l’académicien Michel Chasles achète pour 2.5 millions de francs 1990 pas moins de 30 000 fausses lettres autographes à Vrain Lucas, de 25 ans son cadet, qui, n’étant ni latiniste, ni bachelier, n’avait pu intégrer le personnel de la Bibliothèque Nationale : c’est là néanmoins qu’il prit son inspiration pour fabriquer des lettres de Cléopâtre à César, de Socrate, Platon, Cicéron, de Ponce-Pilate à Tibère, de Castor, médecin gaulois à Jésus-Christ, de Marie-Madeleine à Lazare, de Dagobert à Saint Eloi, de Jeanne d’Arc à ses parents, le tout écrit dans un style bien négligé, façon français du XVI° siècle. Varin Lucas passa 24 mois en prison, mais, le ridicule ne tuant pas, Michel Chasle vécut encore dix ans.

01 1870                      John David Rockefeller (le nom vient du français Roquefeuille, puissante famille du pays d’Oc, au Moyen Âge) fonde la Standard Oil of New Jersey, qui va prendre par tous les moyens une situation de monopole de l’extraction et du raffinage du pétrole aux États-Unis… tant et si bien qu’il sera condamné en 1911 au nom de la loi anti-trust… il sera alors obligé de scinder sa société en 34 autres qui s’appelleront, entre autres, Exxon, Chevron, Mobil.

_________________________

[1] lui-même, farouche opposant à Napoléon III le petit, était exilé depuis 1852, d’abord à Jersey, puis à Guernesey.

[2]   La dernière relève d’Ar-Men a eu lieu le 10 avril 1990. Daniel Tréanton et Michel Le Ru, les deux gardiens en service ce jour-là, ont été hélitreuillés. Depuis l’automatisation, les visites d’entretien du phare s’effectuent par hélicoptère. Une fois par an, des plongeurs inspectent la base du phare. Le phare d’Ar-Men a été classé monument historique le 20 avril 2017.

[3]    Le cartahu est un filin utilisé sur les navires pour manœuvrer des charges lourdes. Il fait partie du gréement des mâts de charge et supporte directement la charge, une de ses extrémités est fixée au tambour d’un treuil hydraulique ou électrique et s’enroule sur ce dernier. L’autre extrémité est reliée à un croc ou à un trèfle si deux cartahus travaillent ensemble. Les phares en mer d’Iroise (sauf celui des Pierres Noires) étaient équipés aussi d’un cartahu qui permettait d’effectuer les relèves et le ravitaillement. Ce cartahu était en câble d’acier, enroulé au tambour d’un treuil manuel à la base du phare, sur le plateau (la plateforme) de ravitaillement. Ce câble passait dans une poulie frappée sur une potence au sommet de la tour et était grée à son autre extrémité d’un croc sur lequel, lors les relèves, on crochait les charges devant être montées, ou descendues, du phare.(matériel ou gardiens). Lors des relèves, le cartahu se reliait au bateau par l’intermédiaire d’un hale-à-bord, solide cordage, trop lourd pour être lancé directement. Les gardiens lançaient donc d’abord une touline (cordage léger, lesté à son extrémité) à laquelle le hale à bord était relié par une épissure. C’est à l’aide de ce hale à bord, frappé sur le câble de cartahu, juste au-dessus du croc, que les marins halaient jusqu’au pont de la vedette les charges suspendues au cartahu (gardiens ou matériel)

Wikipedia

[4] Timeo Danaos et dona ferentes de Virgile, dit par Lacoon dans l’Énéide (II, 49) – Je crains les Grecs, même lorsqu’ils font des cadeaux, faisant référence au cheval de Troie. Miramare : son château à Trieste.

[5] Finalement… parce que, pour les premières années, de même que Voltaire nommait le Canada français…ces quelques arpents de neige, les Américains parleront de l’Alaska comme du bac à glaçons de Seward, Seward étant le secrétaire d’Etat qui avait représenté son pays lors de l’achat à la Russie.

[6] Cf le Musée de la Houille Blanche. Maison Bergès. Lancey. 38190 Villard-Bonnot Tel / Fax : 34 76 45 66 81

[7] On dit encore que ce pourrait être le fait de Joseph Tairraz, qui était au sommet du Mont-Blanc le lendemain, le 24 juillet 1861.


Poster un commentaire

Nom: 
Email: 
URL: 
Commentaires: