février 1902 à mai 1906. Montagne pelée. Premiers pogroms. Premiers Tour de France. 25996
Publié par (l.peltier) le 25 septembre 2008 En savoir plus

15 02 1902                La loi de protection de la santé publique rend obligatoire la vaccination antivariolique pour les bébés avant un an révolu.

4 03 1902                   Création du Parti Socialiste lors du Congrès de Tours

11 04 1902             Premier enregistrement sur gramophone : cela se passe dans la chambre d’un hôtel de Milan, et, à tout seigneur, tout honneur, c’est Enrico Caruso le grand ténor natif de Naples, qui en est enregistré.

7 05 1902               À Tit, 50 km au nord-ouest de Tamanrasset, le lieutenant Coutenest, à la tête de 90 méharistes formés de l’ensemble des tribus touaregs ralliées à la France, renforcé de quarante moghaznis, des arabes Chambâas d’Ouargla, est attaqué par les Kel Ahaggar, les Touaregs du Hoggar, qui vont connaître une sanglante défaite : 93 d’entre eux sont tués, leur chef compris. Le lieutenant Coutenest compte 3 morts et une dizaine de blessés. Sévèrement défaits, les Touaregs vont changer de stratégie, se dispersant dans d’autres massifs montagneux. Emergera de cette résistance la figure de Kaosen, de la tribu des Igerzawen, appartenant à la puissante confédération des Ikazkazen de l’Aïr. Il lui faudra 14 ans pour se trouver à la tête d’une armée équipés et organisée pour la guerre moderne.

8 05 1902                 Éruption du volcan de la Montagne Pelée, dans le nord de la Martinique : gaz et cendres sont propulsés à l’horizontale à près de 550° à une vitesse de 130 à 150 mètres par seconde, provoquant la mort de 28 000 personnes en quelques secondes. Les ponts des bateaux ancrés dans le port de St Pierre, s’embrasent, et le Belem ne doit de rester intact qu’au fait d’avoir été contraint à mouiller beaucoup plus loin, faute de place dans le port de St Pierre [1]. Il reste deux survivants, un prisonnier sauvé par sa geôle, et un cordonnier, réfugié sous une table de sa maison, elle-même à l’abri du souffle. Pourtant, la Montagne Pelée n’avait pas été avare de signes avant-coureurs : premières fumerolles en 1889 et 1901, séisme le 22 avril, explosion le 24, séismes à nouveau les 29 et 30, explosions le 2 mai, pluie de cendres le 7. Mais des élections étaient prévues pour le dimanche 11 mai, et les autorités avaient convaincu les habitants de rester chez eux. De plus, tout cela se passait à une époque où les connaissances en vulcanologie étaient très embryonnaires : on ne savait donc pas discerner la gravité des signes avant-coureurs. La grand-mère d’Alexis Saint Léger – alias Saint John Perse – créole de vieille souche, d’une île proche de la Guadeloupe, parlait un jour à son petit fils de cette catastrophe où il était mort sept mille personnes ; il corrigea le chiffre en disant qu’il y en avait eu quatre fois plus ; elle rétorqua : ah, mais bien sur, si tu comptes les gens de couleur !

20 05 1902                Indépendance formelle de Cuba : en fait les États-Unis, outre qu’ils conservent certaines bases militaires, dont Guantanamo, vont continuer à garder la main haute sur le pays, nommant des gouvernants qui seront à leur solde, pillant les richesses du pays à leur profit. Plantations, canne à sucre, minerais, chemins de fer, banques etc… seront sous contrôle américain. Moins de trente ans plus tard, Paul Morand en témoignera :

Molle Havane, créole indolente, où sont tes vieux planteurs du temps d’Isabelle, en pantalon de nankin, à barbe double, auréolés de médailles d’or sur fond de palmiers, comme à l’intérieur des boîtes de cigares ? Faut-il que les États-Unis soient un enfer pour que ceux qui en arrivent (par les nouveaux trains de cette année, qui mettent La Havane à quarante-sept heures de New York) voient en toi l’oasis de repos et de tiédeur que tu n’es plus ?

Dure et riche, polie dans tous ses matériaux, propre comme un transatlantique, asphaltée, sans une ombre, sans un arbre, La Havane ne connaît plus ces désordres politiques ou militaires, ces embarras de voitures ou d’argent, toute cette anarchie latine qu’on se prend à regretter dès qu’elle est à jamais perdue. Des autos américaines, aux nickels hurlants, la déchirent en tous sens. Quartiers nègres, rues chinoises, ne sont même plus les refuges du romantisme. Ici, la respiration, c’est le cours des sucres ; ses écarts – il a passé de deux sous à trente, depuis la fin de la guerre, pour redescendre à trois – ruinent ou enrichissent, rapides comme des cyclones. C’est le sucre qui suffit à toute cette dépense, à ce luxe épouvantable, où la vanité a la plus grande part. Bonbonnières de cocottes, hôtels particuliers en blanc d’œuf, mansions Tudor imitées des Américains, petits Trianons en beurre, croquignoles et friandises à l’italienne. Le goût vient rarement tempérer ces excès. Toute la ville est en marbre et tout ce marbre vient d’Italie. Les nouvelles routes sont en granit. Un burg rhénan a des plafonds en nacre. De ces demeures, les dernières ne sont pas les moins belles. J’ai traversé en auto, à toute allure, le cimetière de Colomb où chaque défunt a droit à une villa de marbre, à un chalet à perpétuité, avec vitraux et gargouilles de céramique, sorte de Viroflay funéraire. Le nouvel hôpital a soixante-cinq pavillons, grands comme un de nos hôpitaux ; dans chacun, l’on soigne un type différent de maladies ; si l’on arrivait avec une de ces belles lèpres inconnues d’Asie centrale, on aurait droit à un soixante-sixième pavillon que l’on vous construirait dans la nuit. Ici, l’on compte par millions de dollars. Que ne pourrait-on faire avec tant d’argent ! Il faut dire que les dernières constructions témoignent d’un meilleur goût. L’influence de notre exposition des Arts décoratifs se fait sentir ; Lalique décore de ses verres exquis plusieurs demeures ; la Renaissance espagnole et jésuite réveille l’art local ; enfin, après un détour par Montparnasse, les jeunes artistes cubains demandent à l’artisanat et au folklore nègres des Antilles une inspiration très heureuse.

Si l’on peut dire qu’à Cuba les États-Unis sont partout, – mainmise sur les terrains, sur les sucres, trust du tabac, industrie, tourisme, – il faut avouer que Cuba a, par ailleurs, sa revanche. En ce Monte-Carlo tropical, l’on trouve à jouer tous les jeux défendus, jusqu’au matin; plus de cinquante restaurants de nuit ; quatre mille bars et cafés, pour une ville qui ne dépasse guère le demi-million d’habitants. Quarante-cinq jours de carnaval et, chaque dimanche, toute la ville masquée. Le plus beau golf ; un yacht-club, d’ailleurs sans yachts. Enfin, il n’est pas besoin de le dire, tous les alcools du monde, tout ce que, depuis la Sibérie jusqu’à l’Australie, les hommes ont imaginé de faire fermenter et mis en bouteilles. Voici le patio de l’hôtel Sevilla, à l’heure du cocktail. Cette cour intérieure espagnole, aux piliers revêtus de faïences, d’azulejos, au carrelage grenadin, décorée de fougères tropicales et de cages où les oiseaux des îles font plus de bruit que des Américaines, on y boit, entre midi et une heure, plus que dans toute la France. C’est une telle inflation de beautés que les cours s’en effondrent. Les bouches remuent, les yeux glissent, les rires éclatent. Atmosphère de bonnes fortunes, d’amours de hasard, de rendez-vous furtifs, de ruptures de ban, de divorces en puissance, d’ivresse, de frivolité, de reportage scandaleux et de chantage, sur laquelle plane cette honte dont les Anglo-Saxons n’arrivent jamais à se défaire, surtout lorsqu’ils prennent leurs plaisirs en commun. Tout se calme à l’heure de la sieste et reprend vers le soir, après une journée passée dans ces grands clubs hispano-américains des environs. Dîner sur les toits, tandis que, la nuit, ce luxe des tropiques est annulé par tant de constellations commerciales. Le style des visiteurs, à vrai dire, laisse à désirer. Hollywood, les dactylographes trop blondes, aux bas roulés, en fuite avec leur patron, les vedettes de music-hall, les boucaniers et pirates du whisky dominent. La bonne société américaine est en Floride ou au Cap-d’Ail ; les Cubains de qualité sont invisibles et murés, sauf les jours de gala, de moda au Country-Club.

Paul Morand      Hiver Caraïbe 1929

31 05 1902              La paix généreuse de Vereeniging marque la fin de la guerre des Boers : les Anglais n’exercent pas de représailles et consentent à d’importants dédommagements pour que les Boers puissent reconstituer fermes et troupeaux.

27 06 1902              La durée du temps de travail par jour passe à 10 h 30, limitée à 9 heures pour les mineurs.

1 07 1902                Un décret ordonne la fermeture systématique des 125 écoles catholiques dites non autorisées, car créées après la promulgation de la loi du 1° juillet 1901, et même de celles qui, appartenant à des congrégations autorisées, croyaient ne pas avoir besoin d’autorisation. Waldeck Rousseau avait pris prétexte des vœux de pauvreté et d’obéissance demandés aux religieux pour les exclure du bénéfice des droits des citoyens, puisque ces éléments venaient contribuer à l’enrichissement des congrégations.

15 07 1902            Une circulaire demande la fermeture de 2 500 écoles tenues par des religieux et religieuses, en situation administrative irrégulière. Cela va entraîner des troubles dans toute la France, particulièrement en Bretagne.

2 08 1902                    Nouveau décret demandant la fermeture de 324 écoles religieuses.

15 08 1902                Le commandant Barthélémy Le Roy Ladurie, grand’père d’Emmanuel, l’historien, reçoit l’ordre de procéder à la fermeture des écoles catholiques de Douarnenez et Audierne : il ne peut s’y résoudre et donc refuse d’exécuter l’ordre. Traduit en conseil de guerre, la sanction tombe : destitution pour désobéissance à un ordre militaire, en vue du maintien de la discipline. Il sera réintégré en 1914, bien noté, décoré de la croix de guerre, mais ne sera jamais nommé colonel.

29 09 1902                  Emile Zola meurt asphyxié par les fumées de sa cheminée… qui était bouchée. Sa femme Alexandrine, gênée par ces émanations, s’était levée et avait du inspirer moins de gaz que lui – les gaz toxiques de fumée de charbon sont plus lourds que l’air – : elle devra être hospitalisé mais s’en sortira. Pour le cinquantenaire de sa mort, Libération publiera en 1953 des aveux faits en 1925 d’Henri Buronfosse, ramoneur à l’époque, qui aurait obstrué la cheminée de Zola en travaillant sur celle d’un voisin et l’aurait débouché le lendemain de sa mort ! Allez savoir ! Mais la chose a quelques chances d’être vraie quand on apprend qu’Henri Buronfosse avait été cadre de la Ligue des Patriotes fondée par Paul Déroulède, et ne pouvait donc nourrir qu’une forte antipathie pour le dreyfusard Zola. De l’antipathie à l’assassinat, à cette époque, le chemin était souvent assez court !

Devant rappeler la lutte entreprise par Zola pour la justice et la vérité, m’est-il possible de garder le silence sur ces hommes acharnés à la ruine d’un innocent et qui, se sentant perdus s’il était sauvé, l’accablaient avec l’audace désespérée de la peur ? 
Comment les écarter de votre vue, alors que je dois vous montrer Zola se dressant, faible et désarmé devant eux ? 
Puis-je taire leurs mensonges ? Ce serait taire sa droiture héroïque. 
Puis-je taire leurs crimes ? Ce serait taire sa vertu.
Puis-je taire les outrages et les calomnies dont ils l’ont poursuivi ? Ce serait taire sa récompense et ses honneurs.
Puis-je taire leur honte ? Ce serait taire sa gloire.
Non, je parlerai. 
Envions-le : il a honoré sa patrie et le monde par une œuvre immense et un grand acte. 
Envions-le, sa destinée et son cœur lui firent le sort le plus grand. 
Il fut un moment de la conscience humaine.

Anatole France, aux obsèques d’Emile Zola.

16 10 1902                   Alphonse Bertillon effectue la première empreinte digitale pour identifier un criminel.

29 12 1902                Avant de partir d’Ushuaia, d’où l’on peut communiquer avec la capitale, à la rencontre de ses compagnons, le capitaine Larsen commandant de l’Antarctic qui avait laissé Nordenskjöld et ses quatre compagnons sur Snow Hill Island, en Antarctique, avait laissé les instructions nécessaires pour une opération de survie, qui devrait être organisée s’il n’était pas de retour en avril 1903. Il connaît le coin et prend donc la précaution supplémentaire de débarquer trois hommes – Andersson, Duse et Grunden – avec mission de rejoindre Snow Hill Island par voie de terre. Ils n’y parviennent pas, et, pensant que leur navire, lui, y est parvenu, appliquent le plan conçu pour cette option : rejoindre la baie Hope ou l’Antarctic devrait se trouver entre le 25 février et le 10 mars 1903. Ne voyant rien venir, ils se décident à construire une petite cabane en pierre et à y passer un hiver, qui va être un interminable calvaire : viande de phoque et de manchots, poissons pêchés dans un trou de banquise, graisse de phoque pour s’éclairer et se chauffer. Chaque soir, chacun s’astreint à raconter une blague pour faire rire les 2 autres : c’est peut-être bien cela qui les a sauvé. En septembre, ils n’ont pas d’autre choix que de quitter les lieux : la base de Nordenskjöld est à plus de 300 kms !

1902                             L’Académie Goncourt est créée par Edmond Goncourt, sur une idée que son frère Jules avait mis sur testament : le chagrin de la perte de ce frère avec lequel il partageait tout : encrier, fureurs, passions, migraines et maîtresses, lui commandait de donner forme aux désirs de son frère. Observateurs attentifs de leur temps, ils écrivirent un Journal où le pire voisine avec le meilleur… le charnier de la vérité, selon leurs propres mots.

Fermeture des écoles appartenant aux congrégations qui ne sont pas autorisées. Fondation des établissements Carnaud et Forges de Basse-Indre, dans la Loire inférieure.

De 1902 à 1905, les Anglais W.M. Bayliss et E.H. Starling établissent le rôle des hormones : c’est le début de l’endocrinologie.

L’Espagne envoie des navires de guerre devant Tanger, et la régente Marie Christine cède le pouvoir à Alphonse XIII. Le roi du Rwanda, Youhi V Musinga fait appel aux forces allemandes pour mater une révolte armée entre ethnies.  Joseph Conrad publie Au cœur des ténèbres, virulente dénonciation des exactions belges commises au Congo, propriété personnelle du roi des Belges, Léopold II.

À Titel, ville de Voïvodine, dans l’empire austro-hongrois – l’actuelle Serbie – nait Lieserl, fille de Mileva Marić, 27 ans, étudiante en physique à Zürich. Le père n’est autre qu’Albert Einstein, 23 ans, qui suit le même cursus que Mileva, qu’il va épouser l’année suivante. La vie privée du génie sera pour le moins cahotique. On ne saura jamais rien de Lieserl, sinon qu’elle sera confiée à une tierce personne dès sa naissance et qu’elle mourra très rapidement :

Quand Einstein étudiait à Zurich, il est tombé amoureux d’une étudiante serbe très douée qui s’appelait Mileva. Ils n’avaient pas un sou : ils partageaient un minuscule appartement et résolvaient des problèmes de physique et très vite elle s’est retrouvée enceinte. Tu sais comment c’était à l’époque : Einstein, redoutant un scandale qui pouvait nuire à sa carrière, a renvoyé Mileva dans les Balkans. Après son départ, bien sûr, il a trouvé un emploi au Bureau suisse de la propriété intellectuelle et sa vie s’est transformée.

Mileva accoucha d’une petite fille, qu’elle appela Lieserl. Einstein était ravi d’être père, mais il ne pouvait en parler à personne. Lorsque Mileva revint à Zurich, elle dut laisser leur fille sur place.

Et depuis, personne n’a plus jamais eu de nouvelles de Lieserl. Ça te paraît possible, Ulrich ? Personne ne sait ce qui lui est arrivé, ni même si elle a survécu. Einstein entamait alors la phase la plus importante de ses recherches, et il était déterminé à garder l’existence de sa fille secrète. Il y est parvenu. La seule trace qu’elle a laissée, c’est la mélancolie qu’elle a engendrée chez Mileva, qui disait souvent à ses amis à quel point elle souffrait de ne pas avoir de fille.

[…]       Après leur mariage, Einstein et Mileva ont eu deux fils mais avec le temps leur amour a tourné au vinaigre, et lorsqu’il a quitté Zurich pour Berlin ils se sont séparés. [Berlin, où il va épouser Elsa Löwenthal, une lointaine cousine le 2 juin 1919] Quand toi et moi étions à Berlin, c’était le savant le plus célèbre du monde, mais la peur irrationnelle que Mileva ne détruise sa réputation le possédait. En règlement de leur divorce, il avait accepté de lui remettre l’argent de son prix Nobel, mais il ne le lui a jamais donné. Il a tout perdu dans le krach de Wall Street, et Mileva a terminé ses jours dans la misère.

Cette pauvre Mileva devait s’occuper de leur fils Eduard, le musicien, qui était schizophrène. Il a fallu l’hospitaliser et elle n’avait pas les moyens de payer. Einstein n’a rendu visite à son fils qu’une seule fois, et le spectacle l’a horrifié. Il ne voulait pas que cela entache son héritage scientifique. Il racontait à tout le monde que Mileva était issue d’une souche abâtardie, et qu’elle seule était responsable de cette maladie mentale. Einstein ne voulait rien avoir à faire avec Eduard, il refusait de répondre à ses lettres.

Eduard a été traité à l’insuline et par des électrochocs; il a fait plusieurs tentatives de suicide. Quand sa mère est morte, [en 1948] l’argent qui subvenait à ses besoins s’est tari et on l’a mis dans une cellule pour indigents. Lorsque des visiteurs venaient le voir, il disait qu’il aimerait jouer du piano, mais qu’on lui objectait que cela dérangerait les autres malades. Il disait qu’il avait envie de sombrer dans un sommeil absolu, mais les médecins lui répondaient que ça n’était pas raisonnable.

Rana Dasgupta       Solo      Gallimard 2009

Rana Dasgupta a pris ses informations sur Einstein essentiellement dans Das Verschmahte Genie : Albert Einstein und die Schweiz, d’Alexis Schwarzenbach (Deutsche Verlags-Anstalt, 2005)

A l’initiative du capitaine Clerc, introduction des skis au 15° régiment d’infanterie alpine de Briançon. Paul Payot, médecin à Chamonix, se fait envoyer des skis, et monte au col de Balme en compagnie du guide Joseph Ducroz. Six hommes, dont un anglais, Eckenstein, atteignent l’altitude de 6 600 m sur les pentes du K2, 8611 m.

Abd al-Aziz III, qui va devenir Ibn Seoud, a 21 ans : à la tête de 40 hommes, il prend Riyad  aux Turcs ; onze ans plus tard, en 1913, il les expulsera du Hasa, prendra en 1920 la moitié du territoire attribué à l’émir du Koweit.

Jourdain construit la Samaritaine, en fer et céramique.

Un siècle plus tard, la modernité dont avait fait preuve Jourdain sera retoquée par des juges frileux et imbéciles lorsqu’il s’agira de la rénover :

Le feu couve, en France, dans l’univers du patrimoine. Une combustion lente et sans grands éclats, nourrie de colères et de recours juridiques, de part et d’autre d’une frontière difficile à cerner. La ligne qui sépare le patrimoine de la modernité ou même de la création contemporaine est devenue floue, le maquis juridique de plus en plus dense. Et les batailles de plus en plus acharnées, notamment à Paris, capitale vitrine sur laquelle veillent des associations de défense du patrimoine particulièrement sourcilleuses qui, pour huit d’entre elles, se sont regroupées au sein d’un nouveau G8.

Affaire emblématique s’il en est de cette bataille : le chantier de la Samaritaine.  Le jugement du tribunal administratif de Paris, rendu le 13  mai, a fait l’effet d’une bombe. Ce jour-là, le projet de restructuration du célèbre grand magasin du bord de Seine qui jouxte le Pont-Neuf, soutenu par le groupe LVMH  et la Ville de Paris, a été retoqué. L’aménagement de ce vaste ensemble de 70 000  m², qui devait accueillir un hôtel de luxe, des commerces, des logements sociaux et même une crèche, n’a pas trouvé grâce aux yeux des juges.

La décision a provoqué la satisfaction des pourfendeurs du projet, la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France (SPPEF) et l’association SOS Paris. Pour eux, le projet des architectes japonais de l’agence Sanaa Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa est inconciliable avec la supposée régularité de la rue de Rivoli. Indépendamment des qualités spatiales de l’ensemble, la façade de l’édifice, habillée de verre sérigraphié ondulé, ne serait pas en harmonie avec la continuité haussmannienne qui caractériserait ce quartier de Paris. Autant d’arguments que les juges ont repris à leur compte.

Le magasin lui-même, construit en plusieurs phases, n’est pourtant pas homogène. Sont concernés par le permis trois ensembles : le magasin  2, élément central, construit par Frantz Jourdain en  1910 et prolongé côté Seine par l’extension d’Henri Sauvage, achevée en  1928 ; le magasin  4, qui longe la rue de Rivoli, élément composite qui avait tant bien que mal conservé ses façades mais non les espaces intérieurs ; enfin, un ensemble d’immeubles plus anciens, composé de logements à l’angle de la rue de l’Arbre-Sec et de la rue de Rivoli. Ce dernier bloc doit être rénové en l’état.

Le jugement a, en revanche, consterné unanimement les architectes, comme en témoigne la réaction de Christian de Portzamparc, publiée dans Le Monde, le lendemain (Le Monde du 14  mai). Nous ne pouvons respecter le passé qu’en le rendant vivant et pour cela en l’adaptant ici et là à notre vie. C’est ce qu’ont fait toutes les époques, conclut le lauréat français du prix Pritzker. L’interdire aujourd’hui ferait de Paris un triste et sombre musée et ne démontrerait rien d’autre qu’une volonté forcenée d’entrer en décadence.

Plus surprenant, l’Académie d’architecture, ordinairement silencieuse, est sortie de sa réserve par la voix de son président, Thierry Van de Wyngaert : Une telle conception des règles d’urbanisme, qui autorise à fonder un jugement sur des critères esthétiques et subjectifs pour justifier de la pertinence d’un recours, est incompatible avec une vision contemporaine de la ville, et n’aurait pas permis à certains bâtiments les plus emblématiques de notre histoire de voir le jour.

Longtemps, l’architecture Art nouveau de Frantz Jourdain, qui a conçu l’élément central de l’édifice, a d’ailleurs été regardée d’un mauvais œil. C’est ce qui, après 1922, conduisit l’architecte, qui dirigeait les travaux depuis 1903, à faire appel à Henri Sauvage pour la suite des opérations – une extension face à la Seine, dans un style Art déco. Si l’on considère les critères évoqués par la SPPEF, et repris par le tribunal, il est fort probable que l’ensemble aujourd’hui vénéré n’aurait pas pu voir le jour. Il n’a d’ailleurs été classé que récemment, en  1990.

Le tribunal administratif de Paris dit appliquer la loi. Pourtant, dans l’affaire Samaritaine, il livre un jugement subjectif, riche en partis pris esthétiques à peine mis en retrait par des précautions oratoires, et déconnecté de la réalité visuelle de cette portion de la rue de Rivoli, assez hétéroclite.

Prenant au pied de la lettre le descriptif du maître d’œuvre, le jugement note : Le choix d’une façade ondulante exclusivement réalisée en verre compromet l’insertion de la construction nouvelle dans une artère représentative de l’urbanisme du XIXe  siècle bordée d’immeubles de pierre où la notion classique de façade n’a pas été abolie, et ne contribue guère à mettre en valeur les édifices environnants (…)  ; la juxtaposition de cette ample façade (…), quasiment dépourvue d’ouvertures, sans autre élément décoratif que les ondulations verticales du verre sérigraphié, et d’immeubles parisiens en pierre, variés mais traditionnels, apparaît dissonante.  Que dire alors de l’Institut du monde arabe ou, plus près, des vastes baies du magasin C &  A, 126, rue de Rivoli, dont la façade n’est pas précisément opaque ?

Puisque les travaux ont commencé dans les intervalles laissés par la justice, il en résulte une énorme dent creuse, à l’emplacement du magasin 4, appelée à durer en l’état. Même si l’appel interjeté par LVMH infirmait le jugement du 13  mai, le temps de la justice est souvent plus long que celui des travaux. Surtout, un projet architectural remarquable se trouve, de fait, congelé.

Derrière la remise en cause du projet de Sanaa, est-ce la destruction d’éléments haussmanniens d’importance mineure qui agite les opposants, ou  le rejet viscéral de l’architecture contemporaine, si diaphane soit-elle ? Dans leur bouche, on voit souvent éclore, en guise d’argument esthétique, un vocabulaire qui utilise des termes comme furoncle, verrue, cloporte, abcèsscandale, trahison, etc.  Il est vrai qu’en face la langue est aussi convenue : résolument moderne (ou contemporain), geste audacieux, et autres éloges d’un futurisme pourtant bien de notre temps.

Comment en est-on arrivé à des positions aussi crispées ? Le XIXe  siècle avait été celui de l’invention des monuments historiques, partagés et révérés par une mémoire collective. Après 1887, année charnière par la loi de protection des monuments historiques, le XXe  siècle élabore un cadre de plus en plus sophistiqué et contraignant, empilant des textes complexes : loi de 1930 sur les sites, loi sur les abords de 1943, loi Malraux de 1962 sur les secteurs sauvegardés, enfin loi de 1983, complétée en  1993, instituant les zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager. Conséquence : cet arsenal de textes favorise une judiciarisation croissante.

De ce point de vue, le dernier épisode comparable à l’affaire Samaritaine est celui de la restauration, en  1997, du château de Falaise, dit château Guillaume-le-Conquérant, dans le Calvados, par l’architecte des monuments historiques Bruno Decaris. Celui-ci, certes, n’y était pas allé de main morte, avec ses adjonctions légères, presque immatérielles et aisément identifiables, selon lui, entrechoquant ruines médiévales et architecture contemporaine radicale. Attaqué par trois associations, Bruno Decaris fut condamné à une amende pour des raisons techniques (absence de certaines autorisations administratives).  Mais il était clair que le fond du jugement relevait de critères esthétiques… rien moins qu’évidents.

Au cœur du débat : la définition même du patrimoine et ses mutations contemporaines. Naguère, l’ennemi était celui qui portait atteinte à des éléments clairement reconnus comme historiques par le plus grand nombre. Le patrimoine, c’était ce qui est vieux, beau, émouvant et usé par les ans. Or ce temps de l’évidence est bel et bien terminé. Que doit-on désormais appeler patrimoine, alors qu’on classe des éléments de plus en plus récents, encore peu ou pas porteurs d’enseignement, défendus par une minorité de professionnels éclairés ou qui se voient comme tels ?

Certains édifices du monde de l’après-guerre sont ainsi sacralisés, sans que cette vénération fasse l’objet d’un véritable consensus ni d’explications minimales. On peut citer les ensembles de Jean Dubuisson (La Caravelle, 1967, à Villeneuve-la-Garenne, Hauts-de-Seine), le siège de Sanofi, construit en  1968 par Bernard Zehrfuss à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), avec le concours de Jean Prouvé ; ou encore, à Paris, le campus de Jussieu, d’Edouard Albert (1958-1968), et la tour Croulebarbe, du même Albert (1960).  Le campus de Jussieu a ainsi survécu aux menaces de démolition, quitte à engendrer des dépenses monstres. Mis en chantier pour désamiantage dès 1996, il est toujours en travaux, en  2014.

Autre cas de sacralisation discutable : l’ensemble de logements construits par Paul Chemetov à Courcouronnes (Essonne), promis à la démolition en  2013, est aujourd’hui défendu par son avocat au titre d’un droit d’auteur dont on a du mal à voir les limites dans le temps. La valeur patrimoniale autrefois attribuée aux édifices par les marques du temps cède désormais le pas à une valeur absolue, indépendante de l’Histoire, fondée sur une sorte d’estime esthétique et sur un droit moral, accordés à tel ou tel bâtiment. Telle est la grande rupture du XXIe  siècle dans ce domaine. Voici donc, dans un même moule patrimonial, l’ancien et le nouveau. Un vaste fourre-tout qui comprend des édifices construits en série au XIXe  siècle, comme les églises néogothiques, même si les passants innocents leur prêtent un âge canonique. On comprend que les associations de défense du patrimoine ne sachent plus où donner de la tête !

La Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France est présidée par Alexandre Gady, universitaire réputé, combatif, mais qui se défend des commentaires le classant parmi les pleureuses du patrimoine. Dans les cinq dernières années, il est monté au créneau pour défendre, dans la catégorie XXe siècle, la Halle Freyssinet (1929), dans le 13e  arrondissement de Paris – aujourd’hui classée -, mais aussi le siège de Sanofi à Rueil et la Halle Esquillan à Fontainebleau (1941), deux bâtiments qui ont finalement été détruits. Il s’attaque aux menaces que ferait peser sur les serres d’Auteuil l’extension de Roland-Garros, prévue pour 2018, dont il dit par ailleurs estimer l’architecte, Marc Mimram.

Il ne décolère pas contre la destruction des églises néogothiques du XIXe  siècle comme celle d’Abbeville, dans la Somme. C’est difficile  d’accepter la mutation d’une église, mais il faut réfléchir à leur transformation en lieux commerciaux, en  lieux de rencontres, en médiathèques, comme cela se fait à l’étranger, en Angleterre ou en Hollande par exemple. C’est la meilleure manière de les sauver… Revenant à La Samaritaine, il commente : L’Etat est fort avec les faibles et faible avec les forts. Regardez La Samaritaine et le comportement de la Ville ou de l’Etat face à Bernard Arnault, le PDG de LVMH. De fait, il est souvent reproché aux architectes des Bâtiments de France d’être difficiles à convaincre lorsqu’il s’agit d’accepter une petite entorse au patrimoine, alors qu’ils savent tolérer des dérogations majeures pour certains chantiers bien soutenus politiquement.

Alexandre Gady n’est pas du genre  à faire dans la demi-mesure. Parmi ses griefs, il y a la question de l’environnement, qui constitue un paramètre de plus en plus important dans le débat sur le patrimoine et ajoute à la confusion sur le sujet. La bataille sur les éoliennes, par exemple, qui oppose les défenseurs du patrimoine, en lutte contre leur dissémination dans le paysage, aux écologistes, favorables à cette nouvelle source d’énergie. Aujourd’hui, on est en plein brouillard, affirme Alexandre Gady. En matière d’écologie et d’énergie, la politique de l’Etat, droite et gauche réunies, a dressé les défenseurs de l’environnement et du patrimoine les uns contre les autres. Pour le seul patrimoine, elle conduit à affaiblir les systèmes juridiques de sa préservation.

Tour à tour convaincant et injuste, le cas échéant excessif, l’universitaire se trouve parfois en contradiction avec d’autres associations, comme Paris Historique, dont un des porte-parole, Jean-François Cabestan, est un défenseur convaincu du projet de La Samaritaine. La France et ses décideurs ne sont toujours pas entrés dans le XXe  siècle. Ils ne s’intéressent pas à l’architecture, affirme-t-il. Si Gady campe dans le rôle de l’expert ès réglementations, Cabestan, architecte lui-même, se pose plutôt en technicien, éventuellement iconoclaste. Sur Roland-Garros et les serres d’Auteuil, il juge absurdes les contre-projets, portés par la SPPEF et Vieilles Maisons françaises, proposant notamment de couvrir le périphérique. Mieux vaudrait démolir carrément les serres, qui ne sont pas d’une rareté exemplaire. Ou les démonter et les transporter ailleurs. Mais c’est une position impensable dans le monde du patrimoine, dont l’idée la plus partagée est de ne toucher à rien de l’architecture du passé. Il faut pourtant garder à l’esprit que les immeubles étaient construits pour durer cent ou deux cents ans au plus. 

En passionné des techniques architecturales, Cabestan prend pour cible un autre type d’enjeu patrimonial, où la logique de transformation est à l’œuvre : le projet de rénovation de la poste du Louvre, vaste bâtiment parisien construit de 1880 à 1888 par Julien Guadet en lisière du quartier des Halles, d’une architecture très homogène. Le programme, conduit par Dominique Perrault, auteur de la Bibliothèque nationale de France, prévoit, outre le maintien revisité de la poste – les syndicats y ont encore plus qu’un pied -, un hôtel, des commerces, des bureaux  et des logements. Les travaux consistent à retirer les ajouts et modifications intervenus depuis l’ouverture du centre, à ouvrir les façades en maintenant la double hauteur du premier niveau, à  modifier la toiture (qui avait brûlé en  1975), enfin à créer des patios, en maintenant les structures métalliques existantes.

Une opération réversible, dans l’hypothèse où l’avenir voudrait restituer les vastes planchers d’origine. Mais c’est essentiellement là le casus belli, tant pour Jean-François Cabestan – quitte à se trouver en contradiction avec ses positions sur La Samaritaine – que pour  SOS Paris, qui n’acceptent aucune transformation, quels que soient les inconvénients de l’état actuel. Ici, cependant, pas de procès, mais une demande, non acceptée par le ministère, de classement de l’édifice. De son côté, Dominique Perrault, aussi passionné par le bâtiment de La Poste, se trouve conforté par un cercle de compétence créé ad hoc, qui comprend l’historien Jacques Lucan, l’Américain Barry Bergdoll, directeur du département d’architecture du Museum of Modern Art de New York (MoMA), l’architecte des Bâtiments de France Jean-Marc Blanchecotte, l’architecte Philippe Prost, spécialiste des interventions sur le patrimoine. Dire que la poste du Louvre est en péril, cela a éberlué Barry Bergdoll, affirme Dominique Perrault. Il n’imaginait pas qu’il puisse y avoir une telle contestation.

Car il y a des situations où l’impératif patrimonial doit cohabiter avec une nécessaire modernisation. Mais quelle est la marge de manœuvre de l’architecte, restaurateur ou rénovateur, adaptateur ou inventeur ? Philippe Belaval, président du Centre des monuments nationaux, qui a sur les bras quelques travaux monumentaux, comme la restauration du Panthéon, insiste sur un autre aspect : Ce qui devrait primer, c’est l’entretien régulier du patrimoine, notamment des toitures. Attendre que les édifices soient en ruine est une politique désastreuse et terriblement coûteuse.

Alors, comment lire la période actuelle ? Parallèlement à la croissance démographique, le développement du domaine bâti est devenu de plus en plus considérable au cours du XXe  siècle. Et donc considérable aussi la part des constructions théoriquement susceptibles d’entrer sur une des listes définissant le patrimoine de valeur. L’Etat se trouve confronté à des besoins financiers sans cesse croissants. Simultanément, on assiste à une dilution des critères (que faut-il protéger et jusqu’à quel point ?), alors que les textes, les structures de l’Etat et les représentants de la société civile semblent figés dans une forme d’archaïsme. L’interprétation des textes de loi et des obligations au niveau local (communes, départements) favorise par ailleurs la perte de repères communs et la dilution de l’intérêt public au profit d’intérêts privés ou politiques qui n’ont pas forcément  pour les monuments les yeux que Rodrigue avait pour Chimène.

Faut-il se satisfaire des joutes esthétiques, dans une période inquiétée par de plus graves préoccupations environnementales ? A l’instar de Philippe Bélaval, tous nos interlocuteurs disent souhaiter, en France, une meilleure formation aux questions architecturales et patrimoniales – au moins pour les décideurs. Certains, y compris ceux qui sont engagés dans les procédures les plus agressives, regrettent la faiblesse numérique des associations et leur manque de fonds. Mais le fait d’être plus fortes les rendrait-il plus clairvoyantes ?

Peu d’entre eux, curieusement, s’interrogent sur l’hypothèse de nouvelles structures d’arbitrage ou de concertation. Mais ils sont aussi rares à avoir fait connaissance sur le terrain, comme Dominique Perrault, avec les mécanismes de discussion à l’œuvre hors de France. C’est le cas du Stadt Forum de Berlin (Forum de la ville), où se réunissent tous les acteurs de la cité. Ce sont des instances véritablement efficaces, dit Perrault, on peut vraiment y échanger les points de vue sur les projets, quitte à s’engueuler sévèrement. Mais on arrive toujours à un accord. S’il existe bien une Commission du vieux Paris, elle réunit des personnalités nommées par la Ville ou le maire. Sa compétence, généralement reconnue, comme son indépendance, n’en fait pourtant pas un lieu de discussion démocratique et ouvert, à l’instar des Stadt Forum allemands. Si bien qu’au lieu de s’imposer comme une assemblée de sages, ce qu’elle a pu être à ses heures, elle apparaît comme une instance de plus dans le capharnaüm des instances patrimoniales françaises.

Frédéric Edelmann              Le Monde du 31 mai 2014

Mais Bernard Arnault et la Mairie de Paris ne baisseront pas les bras facilement : ils auront recours au Conseil d’État, qui, le 19 juin 2015, cassera les décisions de la Cour d’Appel de Paris au motif qu’elle s’était fondée sur une interprétation inexacte du plan local d’urbanisme (PLU)… et ce faisant – avait – commis une erreur de droit.  En décortiquant les dispositions du PLU (article UG11), le Conseil d’Etat rappelle que cet article permet à l’autorité administrative de délivrer des autorisations pour la construction de projets d’architecture contemporaine pouvant déroger aux registres dominants de l’architecture parisienne et pouvant retenir des matériaux ou des teintes innovants.

Donc le rideau de douche dénoncé par ses détracteurs se fera. Ce coup-ci, la raison a fini par avoir raison de l’obscurantisme.

29 01 1903                Afin de soutenir l’industrie sucrière, contre la concurrence du sucre de canne, la taxe sur le sucre passe de 60 à 25 francs par quintal. Le privilège des bouilleurs de cru sera supprimé en mars : les viticulteurs ne pourront plus recycler leur alcool en excédent. En fait ce privilège n’était qu’une détaxation sur les 10 premiers litres d’alcool pur produits, soit 20 litres d’eau de vie à 50°, et n’importe quel propriétaire de vergers pourra toujours distiller : il suffit de payer à l’Etat 7 € dès le premier litre. Cela, c’est pour contenter les betteraviers. La consommation de sucre en France augmente de 50 % de 1903 à 1904, pour le principal du fait des négociants fraudeurs, installés quai de Bercy en bordure du réseau ferré PLM, qui mettent ainsi sur le marché un vin de fabrication industrielle : 3 millions d’hectolitres de vins de raisins secs de Grèce et de Turquie deviennent ainsi par la grâce de sucre, d’eau, d’acide tartrique, de tannin, etc…  12 à 15 millions de d’hectolitres de vin. Le sucrage est réglementé tant en première qu’en deuxième cuvée ; le sucre est autorisé à la vendange, à raison de 10 kilogrammes pour 3 hectolitres, et cela c’est pour contenter les viticulteurs. Les cours remontent, accordant un répit aux viticulteurs, mais aucune de ces mesures n’apaise les esprits.

12 02 1903                Les tentatives pour gagner Snow Hill Island n’ont pas réussi : l’Antarctic, pris et broyé lentement mais surement par les glaces dès janvier 1903, coule. L’équipage se réfugie sur l’île Paulet où ils vont passer l’hiver dans une hutte de pierre. Personne ne venant les chercher et constatant que l’eau libre gagnait tous les jours, les hommes mettront un canot à la mer pour tenter de rejoindre le rendez-vous de la baie Hope.

19 04 1903                  Le délai accordé aux congrégations non autorisées expire : les incidents sont sérieux à Nantes, à Saint Nicolas du Port, en Meurthe et Moselle, à la Roche sur Foron, en Haute Savoie et dans l’Isère. A Paris, on se battra en mai : le préfet Lépine sera frappé à coups de bouteille.

21 04 1903                 Pogrom contre les juifs, qui représentent 45 % de la population de Kichinev, capitale de la Moldavie, en Russie : 40 morts, 315 blessés. En 3 ans, 3 000 entreprises ont fermé… la crise est sévère et les Russes vont au plus facile : c’est le juif qui sera le bouc émissaire : le journaliste Kroutchevan se chargera de la besogne, distribuant sa prose aux cabaretiers qui seront contraints à le diffuser, sous peine de voir leur établissement saccagé :

Le Parti des ouvriers, des chrétiens authentiques évoque notre Sauveur torturé à mort par les Juifs, les buveurs de sang avides qu’il aurait fallu depuis longtemps chasser de Russie, ennemis de notre Petit Père le tzar […] Qui sait quel peuple vil, rusé, menteur et avide d’argent ils forment.

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Partout dans les rues sont éparpillés des débris de meubles, de glaces, des samovars et des lampes tordues, des pièces de linge et de vêtements, des matelas et des édredons éventrés. Les rues sont comme enneigées, car elles sont couvertes de duvet, de même que les arbres.

Procès verbal de constat des déprédations

28 04 1903                 Le cargo mixte Guadalquivir qui appareillait de Salonique pour Constantinople est victime d’un attentat à la dynamite :

De graves événements se sont produits à Salonique.
Ils sont l’œuvre du « Comité révolutionnaire macédonien » qui s’est donné pour mission de conquérir l’indépendance de la Macédoine.
Le principal chef de ce Comité, nommé Deltcheff maître d’école avait réuni le 13 avril dernier tous ses adhérents, et c’est à ce moment sans doute que l’insurrection fut décidée.
Le plan des insurgés est d’exaspérer par des attentats le gouvernement Turc et de l’amener à exercer des répressions sanglantes : et ils comptent que des répressions forceront l’Europe à intervenir et à prendre des mesures en faveur de la Macédoine.
Le premier acte des révolutionnaires a été l’attentat contre le steamer Guadalquivir de la Compagnie des Messageries maritimes à bord duquel une bombe de dynamite a éclaté.
Voici, d’après l’équipage du navire, le récit détaillé des faits :
L’explosion s’est produite exactement à onze heures vingt. Au moment où le navire quittait le port de Salonique. Les machines venaient de prendre la libre route. La bombe éclata au centre même du navire, dans la batterie des officiers, qui se trouvaient en ce moment à table, loin heureusement de leurs cabines
Par la force de l’explosion, un tuyau de vapeur fut rompu, blessant cinq des chauffeurs, grâce à la présence d’esprit et au courage du mécanicien Le Galit, les malheureux purent être dégagés avant l’asphyxie complète.
Le navire prit feu avec une telle rapidité que les hommes de l’équipage et même les officiers n’hésitent pas à dire que des substances inflammables avaient été répandues sur le navire et dans les cales ; on voyait les flammes courir sur le pont.
Au milieu des cris des passagers, le commandant Combes, tout en ordonnant des mesures pour combattre l’incendie, fit mettre à l’eau les canots de sauvetage de l’arrière, les autres étant déjà devenus la proie des flammes ; les passagers, au nombre d’une vingtaine, s’y entassèrent.
Pendant ce temps, tous les efforts pour conjurer l’incendie restaient vains ; le feu faisait des progrès effrayants .
Le Commandant Combes quitta la passerelle, qui s’effondra aussitôt, sapée par les flammes. Des embarcations de toute sorte vinrent pour porter secours.
Le feu, à ce moment, dévorait le navire tout entier : officiers et équipage n’eurent que le temps d’embarquer sur les navires sauveteurs.
Le Commandant Combes, dont la conduite au dire de tous, fut digne des plus grands éloges, quitta le dernier le Guadalquivir.
Le Guadalquivir fut pris en remorque par le vapeur Pénélope qui le conduisit à l’entrée du port de Salonique, mais toute tentative d’extinction était dès lors inutile. Le fléau avait accompli son œuvre, le navire était entièrement perdu.
Par les soins du consul de France à Salonique, les hommes de l’équipage furent dirigés sur l’hôpital de la ville, pendant que les officiers et les passagers recevaient, dans les hôtels, les soins que nécessitait leur état.
L’auteur présumé de l’attentat, nommé Yorghi Minof, qui était vêtu avec une certaine élégance était venu à bord avec un billet de quatrième classe. Il avait mis une grande insistance à échanger son billet de quatrième Classe contre un billet de première, ce qui devait lui permettre de pénétrer dans le centre du navire et de la batterie des officiers, où il parvint à déposer sa bombe.
Il paraît certain que les dynamiteurs voulaient, par cette explosion à bord du Guadalquivir, amener toutes les autorités et de nombreuses forces de police sur les quais. Pendant ce temps, ils auraient continué leur œuvre de destruction dans la ville. Ce qui est établi, c’est que d’autres bombes éclatèrent en plusieurs points. La Banque ottomane, voisine de l’hôpital, était incendiée. Pendant toute la nuit, des détonations se succédèrent, des cris d’épouvante retentissaient de toutes parts. L’affolement règne encore à Salonique, où l’on craint de nouveaux attentats

Le Petit Parisien.        Dimanche 3 mai 1903, n°747

[Dans l’entre deux guerres, le Petit Parisien, quotidien,  aura le plus gros tirage du monde ! jusqu’à 2 millions d’exemplaires ! ]

29 04 1903                 L’évacuation par les dragons et l’infanterie des bénédictins de la Grande Chartreuse, au bord du lac du Bourget, entraîne une émeute : le colonel de Coubertin démissionne. Ils partiront avec leurs alambics à Tarragone, reviendront en 1922… pour en repartir en 1992, déménageant à Ganagobie, au-dessus de la Durance, près de Manosque : l’affluence des touristes (environ 300 000 par an) n’était plus compatible avec la vie monastique… Mais le  remède Ganagobie s’avéra être aussi nocif sinon pire que le mal : les touristes se mirent à leur gâter la vie, tout comme à Hautecombe. Le problème n’avait été que déplacé. D’autres Chartreux expulsés, réfugiés à Pignerole en Italie, avaient proposé deux millions de francs à Émile Combes pour qu’il les autorise à rester : ce dernier sera lavé de tout soupçon de corruption le 12 07 1904, mais les Chartreux, en cela fidèles à leurs habitudes, ne diront rien. De mars à juin, plus de 400 congrégations sont interdites.

Genève garde toute sa force d’attraction pour les Savoyards :

La dangereuse promiscuité des populations de la zone (de la Haute Savoie) avec l’étranger est démontrée par de nombreux faits… Il y a à Genève 35 000 Français, 23 % de la population, dont le plus grand nombre appartiennent à la Haute Savoie : ils sont très attachés à la mère patrie ; mais il est fort à craindre qu’après avoir fêté l’Escalade (fête nationale genevoise) avec les Genevois pendant plusieurs années, ils ne s’imprègnent d’idées genevoises et que, joints aux zoniens naturalisés genevois, ils ne forment le trait d’union entre la Savoie du Nord et Genève, lorsque la Suisse jugera les circonstances propices à l’annexion qu’elle n’a pu réaliser en 1860.

Léon Duparc

1 05 1903                    Edouard VII, roi d’Angleterre est en visite à Paris : son intelligence, sa civilité et son humour viendront à bout, presse bienveillante aidant, de l’anglophobie manifestée tout au long des Champs Elysées : Vive Fachoda ! Vive les Boers ! Vive Jeanne d’Arc ! Un officier de sa suite lui dit : Les Français ne vous aiment pas. Et le roi de lui répondre : Et pourquoi donc voulez-vous qu’ils nous aiment ?

24 05 1903                224 voitures de course s’élancent de Versailles pour Madrid : 3 jours avaient été prévus. Mais la première étape Versailles – Bordeaux vira rapidement au jeu de massacre, les pilotes se tuant par accident, tuant des spectateurs,  ou des personnes passant par là sans identifier le risque, à tel point que le soir même le président de la République  annula purement et simplement la course : on avait décompté 11 morts pour cette seule journée ! Ces engins tapaient du 140 km /h !

Ils étaient des millions ceux accourus pour voir, agglutinés sur le bord des routes comme des mouches sur un sillage de sucre, goutte étirée qui s’écoule à travers les champs de France.

Le premier à s’arrêter fût Vanderbilt, un cylindre fendillé dans le cœur de sa Mors, au profil de torpille. On le vit se ranger le long d’un canal.

Le baron de Caters dépassa les trois hameaux de la Ronde, en saluant de la main, puis attaqua Jarault et Renault, sur les interminables lignes droites qui longeaient le fleuve. À un endroit où se trouvait une courbe cachée, il déporta trop largement sa Mercedes et termina dans un coup de frein contre un marronnier. Le bois avait des siècles d’âge, il déchira l’acier.

Une femme, à Ablis, depuis une demi-heure qu’elle entendait tout ce vacarme, sortit de chez elle pour aller voir. Elle ne posa même pas les œufs, deux œufs qu’elle avait à la main, pour faire sa cuisine. Au milieu de la route, elle attendit le prochain nuage de poussière, pour comprendre. Il arriva à une vitesse que la femme ne connaissait pas. La femme s’écarta avec une lenteur que le pilote avait oubliée. La main se referma sur les œufs. Le craquement des coquilles un dieu l’entendit, peut-être, au moment où la Panhard-Levassor de Maurice Farman balayait la vie de cette femme, l’envoyant rebondir à quelques mètres de là, où elle souffrit, puis mourut, d’une mort théoriquement hors de sa portée.

Les premières nouvelles parlaient de Marcel Renault, un accident, mais rien de plus. On pouvait penser à une avarie. Puis le sillage de la course fût remonté par l’image d’un Marcel Renault couché par terre, sur le bord de la route, et d’un curé penché sur lui, tandis qu’à toute vitesse les autres passaient, suivant l’ordre de la course, couvrant de poussière l’extrême-onction. Quelque chose l’avait projeté au loin, dirent-ils plus tard, et les quatre roues sans contrôle s’en étaient allées vers le ventre noir de la foule. Nul ne pouvait dire pour quoi ça n’avait pas été un massacre. Marcel Renault, lui, était resté avec quelque chose de cassé à l’intérieur. À dire vrai, il était mort.

Alessandro Baricco      Cette histoire-là         NRF Gallimard 2007

Ce film n’est pas celui de la course Versailles Bordeaux, mais à moins de 5 ans près, ce sont pratiquement les même voitures : This movie shows an image mix of the 1907 and 1908 Coupe des Voiturettes (CdV), both won by a Sizaire & Naudin. After the initial images of the La Joyeuse (CdV 1908) images of the CdV 1907 follow from 0’20 » until 4’37 ». Then images of the CdV 1908 (on a circuit near Compiègne) until 6’16 ». After a short CdV 1907 intermezzo (until 7’03 ») the winners of both races are shown, first of 1907, followed by 1908.

1 06 1903                    Le Sillon de Marc Sangnier tient son premier congrès à Belfort : il marque le début du catholicisme

11 06 1903                Le roi de Serbie Alexandre I°, sa seconde épouse, la reine Draga, haïe de son peuple et le premier ministre sont assassinés par un terroriste sur les marches de leur palais de Belgrade. Dans la poche du premier ministre, on retrouvera une lettre non décachetée l’avertissant de l’attentat. Le pouvoir revient à l’ancienne dynastie des Karadjorgevitch, avec Pierre I°, ancien élève de Saint Cyr. Toute la bande des assassins va se retrouver aux premières loges du nouveau pouvoir, et ils n’en seront pas délogés avant longtemps. L’alliance franco russe de 1893 l’incite à renverser les siennes : il abandonne la protection de l’Autriche pour se mettre sous celle de la Russie, et de la France.

16 06 1903                   Roald Amundsen, 30 ans,  n’est pas encore assez connu pour avoir l’argent dont il a besoin, et c’est pour fuir un créancier qu’il appareille précipitamment sur son Gjöa, un bateau de pêche de 47 tonneaux, 22 mètres de long, qu’il a équipé d’un moteur pour partir à la conquête du très convoité passage du Nord-Ouest. Il a un équipage de 6 hommes. Il passe 2 hivers sur la côte sud de l’île du roi Guillaume, sort de l’archipel des îles arctiques canadiennes le 17 août 1905 et passe le détroit de Behring le 31 août 1906, ayant dû hiverner une troisième fois avant la mer de Beaufort. Il aura passé ces trois hivers à se familiariser avec les us sinon coutumes des Inuit.  Le Gjöa avait un tirant d’eau très faible qui lui aura permis de naviguer fréquemment sur des hauts fonds : aussi son itinéraire ne peut-il être celui des bateaux de commerce.

26 06 1903                 Refus d’autorisation législative à 81 écoles, collèges, tenus par des Congrégations religieuses : elles doivent fermer.

1 07 1903                     Soixante cyclistes prennent le départ du premier Tour de France devant l’auberge Le Réveil matin, à Montgeron, au sud-est d’Orly : 19 jours plus tard, ils ne sont plus que 20 à l’arrivée et c’est Maurice Garin, né au Val d’Aoste et naturalisé français, qui l’emporte, après avoir fait 2 428 km, à plus de 25 km/h de moyenne. Sa bicyclette est de la marque Française Diamant : elle pèse 16 kg.  Le climat politique, avec son nationalisme exacerbé, a poussé à la constitution d’équipes nationales. Ce nom avait été choisi par le journaliste Léo Lefèvre, employé par le journal sportif d’Henri Desgranges dans la foulée du Tour de France par deux enfants, de G. Bruno. Henri Desgranges a crée L’Auto Vélo en 1900 à l’initiative d’anciens annonceurs d’un autre journal, plus ancien : Le Vélo, fondé et dirigé par Pierre Giffard, créateur de la course Paris-Brest-Paris. Ce dernier s’était affiché ouvertement dreyfusard dans les colonnes de son journal, au fur et à mesure des rebondissements de l’affaire, ce qui avait profondément déplu aux annonceurs, dont le principal était Albert de Dion. Ce dernier fonda donc un journal concurrent, qui devint L’Auto en 1903, et L’Equipe en 1946. Le Vélo ne put résister au succès de L’Auto – passé de 30 000 à 95 000 exemplaires au soir de la première étape – et disparu en 1904.

Au geste large et puissant que Zola, dans La Terre, donne à son laboureur, l’Auto, journal d’actions et d’idées, va lancer à travers la France, aujourd’hui, les inconscients et rudes semeurs d’énergie que sont nos grands routiers professionnels. De Paris aux flots bleus de la Méditerranée, de Marseille à Bordeaux, en passant par toutes les villes roses et rêveuses qu’endort le soleil, à travers le calme des campagnes vendéennes, tout le long de la Loire qui coule lente et silencieuse, ces hommes vont s’enfuir éperdument (…)

Le trait épique du journaliste ne doit pas faire oublier ce qu’auront été pour ces coureurs les premières années du Tour de France : une épreuve d’une incroyable ingratitude et dureté : des départs au petit matin blafard, sans personne pour vous encourager, des étapes à n’en plus finir – jusqu’à 400 kilomètres – pour arriver dans les vingt heures dans des villes où personne ne vous attendait. Un règlement d’une rigidité toute militaire : un cadre cassé ? le coureur devra effectuer lui-même la soudure pour réparer ; le dérailleur ? pas question de l’autoriser [il ne le sera qu’en 1937 !] : au nom de quoi rendre les côtes plus faciles à grimper ?

En 1910, sur un Tour qui comptait 4 735 km avalés à la moyenne de 29.2 km/h, à l’issue de l’étape Bagnères de Luchon – Bayonne, après 17 heures de lacets dans le Tourmalet, Octave Lapize, dit Le Frisé, double vainqueur du Paris Roubaix, lancera aux officiels : Assassins, vous êtes des assassins ! Ces officiels étaient du même tabac que les officiers qui enverront 15 ans plus tard les soldats à la mort, et c’est avec ces hommes durs à la peine que le pays pourra encaisser la guerre atroce qui se dessinait.

07 1903                        Paul Claudel, tombé fou amoureux de Rosalie Vetch rencontrée en 1901 sur le paquebot Ernest Simons qui l’emmenait de Marseille à Saïgon est consul de France à Fuzhou, capitale de la province de Fujian, une région côtière située en face de Taïwan. Francis Vetch, son mari consentant  essaie de faire des affaires loin de là. Sa conversion a déjà perdu un peu de sa fraîcheur, et le cher homme est encore puceau : il a donc un sacré retard à rattraper. Philippe Berthelot, secrétaire d’ambassade lui rend visite avec sa compagne Hélène… et en route pour les parties fines ; de l’illumination christique de Notre Dame de Paris quinze ans plus tôt aux bacchanales de la Rome antique : quel rétropédalage !

Ce pétulant quatuor ne s’ennuya guère : ne poussa-t-on point la plaisanterie, lors d’un repas très symboliste, jusqu’à présenter en guise d’entrée, sur un plateau d’argent porté par d’obligeants serviteurs la blonde Hélène, en sa gracieuse nudité parée de fleurs.

Gérald Antoine, biographe de Claudel

J’avais alors 32 ans, l’âge vraiment critique et les deux premiers actes du Partage de Midi, ne sont qu’une relation exacte de l’aventure horrible où je faillis laisser mon âme et ma vie, après dix ans de vie chrétienne et de chasteté absolue.

Paul Claudel              Lettre à Louis Massignon

10 08 1903                  Accident de métro à la station Couronne : 84 morts par asphyxie.

3 09 1903                    Victor Segalen, médecin de la marine a été affecté sur La Durance, qui pour l’heure a son port d’attache à Tahiti. Lors d’une mission à Atuona, sur l’île Hiva Oa,  aux îles Marquises qui devait ramener à Tahiti les bagages de Paul Gauguin décédé trois mois plus tôt et inhumé au cimetière du Calvaire, il achète aux enchères des bois sculptés, la palette du peintre et ses derniers croquis qui, sinon, auraient été jetés. C’est ainsi qu’il pourra rapporter en France le Village breton sous la neige. Je n’aurais pas pu comprendre cette terre sans être confronté aux croquis de Gauguin. Il le confie au peintre George Daniel de Monfreid, ami de Gauguin, pour terminer les angles laissés inachevés.

11 et 14 09 1903         Encore un pogrom en Biélorussie, à Gomel ; mais cette fois-ci, les juifs ont décidé de se défendre… jusqu’à faire assassiner 8 mois plus tard le ministre Plehvé qui avait commandité l’affaire.

08 10 1903                En Argentine, on avait commencé dès avril à se préoccuper du sort de l’expédition suédoise et de l’Antarctic et on avait décidé d’envoyer à leur recherche la corvette A.R.A Uruguay, commandant Julian Irizar, qu’il fallut entièrement transformer pour affronter les conditions exceptionnelles de l’Antarctique. L’équipage se composait de 8 officiers et 19 marins, tous choisis avec soin. L’Uruguay quittera Ushuaia dans les premiers jours de novembre, croisera au large de l’île Paulet sans savoir que quelques naufragés de l‘Antarctic y étaient encore.

12 10 1903                  Nordenskjöld et ses compagnons, partis cinq jours plus tôt rencontrent- Andersson, Duse et Grunden qui sont partis eux depuis le 29 septembre. Le bonheur des retrouvailles est de courte durée, car très vite, chacun se demande : qu’en est-il de l’Antarctic ?

1 11 1903                         A Nantes on inaugure un pont transbordeur sur le bras de la Madeleine, à hauteur de l’actuel pont Anne de Bretagne . On le doit à Ferdinand Arnodin, qui a déjà à son actif le Pont de Biscaye à Bilbao en 1893 et celui de Rouen en 1898. Il restera en activité jusqu’au 1° janvier 1955 et sera démonté en 1958.

 

4 11 1903                    Sous le parrainage des Etats-Unis, proclamation de l’indépendance du Panama. C’est la conséquence de la fin d’une guerre de trois ans en Colombie entre libéraux et conservateurs – guerra de los Mil Dias -, le Panama n’ayant été jusqu’alors qu’une province colombienne. Parrainage…, car les Etats-Unis se sont réservés la concession  à perpétuité d’une zone de 16 km de large de part et d’autre du futur canal, dont les travaux vont reprendre en 1905, moyennant le versement de 25 millions $ à la Colombie – ce qui sera fait en 1921 -.

8 11 1903                L’Uruguay touche Snow Hill, retrouvant Nordenskjöld, ses compagnons, – il y avait plus d’un an qu’ils attendaient l’Antarctic -, le trio Andersson, Duse et Grunden, et le même jour arrivent certains rescapés de l’Antarctic… rescapés, car d’autres sont restés sur l’île Paulet, qui embarqueront au retour ; mais l’épreuve a été trop dure pour quelques uns qui y ont laissé la vie. L’Argentine va faire un triomphe aux membres de l’Uruguay et aux rescapés de l’expédition, laquelle permit de rapporter de précieux spécimens géologiques et de la faune marine, aura exploré la côte est de la terre de Graham, dont le cap Longing, l’île James Ross, les archipels Joinville et Palmer. Nordenskjöld connaîtra la gloire mais aussi d’innombrables dettes.

11 1903                       Franklin Cowdery, alias Samuel Franklin Cody, américain de Davenport, dans l’Iowa, s’est entiché de cerfs volants qu’il met en scène dans des spectacles. Il en adapte un à un canot de sauvetage et traverse ainsi la Manche.  En 2012, Yves Parlier reprendra l’idée pour tenter de l’adapter aux gros navires et leur permettre ainsi d’économiser du carburant.

10 12 1903            Henri Becquerel, Pierre et Marie Curie obtiennent le Nobel de physique. De la notoriété, Pierre et Marie Curie passent à la gloire : c’est une femme qui a découvert ce produit miraculeux : le radium, à même de guérir le cancer, et dans un hangar qui tient plus de l’écurie que du laboratoire ! Tous deux auront bien du mal à s’en accommoder, Pierre plus que Marie.

Le bouleversement de notre isolement volontaire fût pour nous une cause de réelles souffrances et eût tous les effets d’un désastre.

Marie Curie

Si on veut être gentil, on en sourit, sinon, on ricane : dès 1908, on utilisera le radium pour soigner de nombreuses affections, notamment les affections cutanées. Tout au long des années vingt, les médecins rédigeront à la chaîne des ordonnances de radium pour l’arthrite, la goutte, l’hypertension, la sciatique, le lumbago et le diabète. Sa renommée était telle que les marques d’eaux minérales en faisaient un argument commercial : tapez donc sur votre moteur de recherche favori : eaux minérales radioactives et vous serez étonnés du nombre de marques qui se valorisaient en mentionnant la présence de radioactivité sur leur étiquette !

17 12 1903                   Sur la plage de Kitty Hawk, en Caroline du Nord, Wilbur et Orville Wright volent pendant douze secondes sur 36.5 m. avec Flyer 1, biplan à moteur à essence Wright-Taylor de 63 kg. Ils recommencent quatre fois et finissent par un vol de 284 mètres en 59 secondes. C’est le premier vol d’un engin plus lourd que l’air, motorisé et piloté.

1903                             Les premières lignes de tramway apparaissent à Tokyo : 2 ans plus tard, les tireurs de pousse-pousse mettront à profit les grandes manifestations nationalistes de septembre 1905, pour détruire plusieurs dizaines de voitures et incendier les bureaux de la Compagnie d’électricité.

Le deuxième congrès du P.O.S.D.R : Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie, fondé en 1898, voit s’affronter deux stratégies différentes : celle de Lénine, partisan d’une élite militante autour d’une ligne politique unique, qui va donner naissance aux bolcheviques – majoritaires – et celle de Martov et de Plekhanov, qui préfèrent la création d’un grand parti de masse, intégrant divers courants : ils seront les mencheviks – minoritaires -.  Nicolas II renvoie Sergueï Witte, son ministre des finances, principal artisan de l’essor extraordinaire du pays : il le rappellera en pleine crise en 1905 pour le renvoyer à nouveau en 1906.

Le russe Tsiolkovski énonce les lois du mouvement d’une fusée.

Le hollandais Einthoven enregistre l’activité électrique du cœur : c’est la naissance de l’électrocardiographie.

L’anglais Rutherford décrit la structure de l’atome : un noyau et un électron chargé négativement.

Chamberlain propose le territoire de l’Ouganda à Théodore Herzl, qui mourra l’année suivante, à 44 ans ; mais les assises d’une nation nouvelle avaient été jetées.

Le rêve et la faim poussaient vers le sionisme les hommes et les oboles par dizaines de milliers. Le mouvement devenait une force, mais cette force nouvelle s’appuyait sur la tradition, c’est à dire, sur le retour à la terre des Hébreux. Un État juif, certes, mais en Palestine seulement.

On le vit bien lorsque, dans les premières années du siècle, le gouvernement britannique offrit à Herzl et ses compagnons le territoire fertile et alors presque inhabité de l’Ouganda. Herzl, lui, juif occidentalisé, était d’avis d’accepter le don. Il le dit au congrès annuel. Alors il y eut un véritable délire de désespoir. Un membre de ce congrès m’a raconté qu’il a vu des délégués sanglotant, suppliant, saisis par la fièvre des prophètes et criant que, hors de Jérusalem, et de ses collines, il n’y avait point de terre juive. Ainsi fut refusée l’offre d’un pays immédiatement accessible au profit d’un sol aride et dont la possession semblait alors aussi nébuleuse que la venue du Messie.

Cela semblait, cela était de la folie.

Pourtant, les événements donnèrent raison aux fous.

Joseph Kessel       L’élan vers la Terre promise.1926

40 000 grévistes dans les textiles du Nord. Révolte en Kabylie. Première Ford de série. Charles Heudebert invente la biscotte industrielle ; le produit nous vient d’Italie, quand un boulanger commit l’erreur de cuire deux fois une pâte : bis cotte : cuite deux fois.

Louis Perrier, médecin et propriétaire de la Société des eaux minérales de Vergèze, dans le Gard, vend son entreprise à l’Anglais John Harmsworth, qui donne le nom du vendeur à la source, invente la petite bouteille verte, laquelle s’en va conquérir l’empire britannique, et même le monde. Cent ans plus tard, les baroudeurs du monde entier s’étonneront toujours du nombre incroyable de boutiques, toutes plus perdues les unes que les autres où on peut trouver du Perrier.

Frédéric Boudou est agriculteur à Durenque, au sud de Rodez, en Aveyron. Ses 50 ans ne l’empêchent pas de rester insatisfait de sa dure vie : il s’embarque avec son épouse Eugénie Vernhes et ses 7  enfants pour l’Argentine, où, ma foi, après avoir rejoint les premiers aveyronnais installés à Pigüe 20 ans plus tôt, les choses durent se passer plutôt bien, puisque, plus de 100 ans plus tard, un des ses arrière petit-fils, Amado Boudou deviendra vice-président de l’Argentine, assurant en 2012 la fonction de président le temps pour la présidente Cristina Kirchner de se faire opérer d’un cancer de la thyroïde.

Au Gabon, de 5 000 tonnes par an, l’exploitation de l’okoumé passera à 380 000 tonnes, 30 ans plus tard.

En Amazonie, dans le haut bassin de l’Amazone et du Putumayo, en territoire péruvien, la société caoutchoutière Casa Arana & Hernanos rafle les Indiens Witotos, Mirañas, Ocainas, Andokes, Nonuyas, Muinanes et Boras pour les emmener sur ses gigantesques exploitations de caoutchouc, La Chorera et El Encanto ; au bout de dix jours, les Indiens devaient revenir aux baraquements avec 14 kilos de latex : si les 14 kilos n’étaient pas atteints, c’était le fouet et les tendons coupés. Walter Hardenburg, un ingénieur américain parlera plus tard devant la justice anglaise (la société était devenue anglaise) de ce qu’il avait vu en matière de torture : mutilation des oreilles, des jambes, des doigts, des bras. Et cela dura plusieurs décennies et les responsables finirent paisiblement leurs jours. On comptera 6 000 Indiens ayant survécu à ce régime, emmenés par leurs anciens tortionnaires à la fin de l’époque du caoutchouc.

L’intolérance religieuse et politique bat son plein : Etiennette Loustau, institutrice ayant débuté dans les années 20 rapporte les difficultés de son beau-père, lui aussi instituteur : Anselme, le père de Gaston, a été déplacé cinq fois. Motif ? Idées trop républicaines. Sa femme Henriette, surprise un dimanche matin par une royaliste avec des boutons de manchette à l’effigie de Gambetta, a été dénoncée au maire, puis à l’administration, et expédiée ailleurs avec son mari.

Etiennette Loustau, institutrice en retraite Télérama N° 2482. 6 Août 1997.

Un député d’Annecy, un brin provocateur, dépose un projet de loi pour la suppression des zones franches : tout aussitôt, les 207 communes zoniennes protestèrent au nom des droits que leur avait conférés le plébiscite de 1860 et leurs représentants demandèrent que rien ne fût changé au régime établi. Premier raid Chamonix – Zermatt.  Exploitation hydraulique, par conduite forcée, du lac naturel [un verrou glaciaire] de la Girotte dans le Beaufortin, à 1 720 m. pour les papeteries Aubry d’Albertville.

L’hôtel du Panorama à Megève dispose d’une voiture, ce qui lui permet d’aller chercher ses clients à Sallanches, où le train arrive depuis juin 1898. On compte alors trois hôtels : Le Panorama – 40 chambres -, le Mont-Blanc de François Morand Périnet – 18 chambres, et le Soleil d’Or de Mlle Adélaïde Conseil, qui aura 35 chambres en 1910. Il faut ajouter à cette capacité d’accueil 7 villas louées en meublé. En 1902, 300 estivants feront un séjour à Megève.

Hilaire Feige parle ainsi de Megève dans un guide du tourisme : Rien ne repose la vue et ne charme l’imagination comme ce val formé, dans la plaine et sur les coteaux, de terres labourables ou de belles prairies aux flancs des montagnes, de vastes forêts de sapins, coupées de charmantes oasis de verdure et, sur les sommets les plus élevés, de rocs grisâtres au duvet de frêles herbes ou tapissées de genévriers ou de rhododendrons…

L’air pur et embaumé de parfums de la montagne y promet aux tempéraments délabrés une prompte convalescence et bientôt une parfaite santé. Aussi le val de Megève est-il conseillé par les sommités médicales qui l’ont étudié comme une excellente station d’air, où les malades n’auront pas à souffrir de variations brusques de température si préjudiciables, même aux santés les plus solides.

22 01 1904                  Premier raid à ski Briançon – Lautaret, 56 km A R , par les Chasseurs Alpins.

8 02 1904                     Le Japon a proposé à la Russie une zone de partages d’influence en Extrême Orient : le Japon garderait sa domination sur la Corée et la Russie sa position prépondérante en Mandchourie : les Russes ont refusé ; le Japon déclare alors la guerre à la Russie : une escadre japonaise torpille trois vaisseaux russes en rade de Port Arthur et attaque la forteresse, entre Pékin et Pyong-Yang, en Corée, aujourd’hui Anshan. La flotte russe finira par se saborder. Mais les Russes parviendront à effacer ce revers et à prendre le dessus sur le Japon qui ne parviendra à renverser la situation en sa faveur qu’avec les secours financiers d’un Juif :

L’histoire remonte à 1900, à la guerre russo-japonaise. L’empereur avait dépêché son messager Yakahashi à Londres pour emprunter de l’argent afin de financer la poursuite de la guerre que les Japonais étaient en train de perdre. Les banquiers ont refusé, certains que les Japonais ne s’en sortiraient pas. Par chance, Yakahashi a rencontré Jacob Shiff, un banquier américain de la Kuhn Loeb Cie, qui, connaissant l’existence des pogroms en Russie, effectuera un don de 200 millions $, expliquant à Yakahashi qu’il lui donnait cet argent parce qu’il était Juif et qu’il voulait lutter contre les pogroms en Russie. Et c’est ainsi que les Japonais finiront par gagner la guerre.

Éliette Abécassis        La dernière tribu.         2004

Quelque quarante ans plus tard, allié des Allemands nazis, les Japonais n’auront pas la mémoire courte et refuseront de céder aux demandes allemandes d’exterminer les Juifs – la communauté juive du Japon était assez importante, les premiers éléments remontant au début de l’ère Meiji.

18 02 1904       Depuis plus de dix jours, la tempête fait rage sur la Bretagne. Elle avance vers le sud, et pour Nantes, orages et ouragans provoquent des inondations, bateaux coulés, cheminées arrachées. Les services urbains construisent plus de 6 km d’appontements, un service de bateaux est créé pour desservir les 21 rues complètement inondées. Usines et commerces réduisent ou même cessent leurs activités.  La Société Nantaise d’Electricité est obligée de couper le courant sur plusieurs points de son réseau ; les lignes souterraines sont inondées.

Il faudra attendre le 23 février pour constater un commencement de décrue. On mettra en place des pompes centrifuges, actionnées par un moteur à air comprimé, capables de débiter 1000 m3 par heure, pour vider les eaux du bassin du Gué-Robert dans la Loire etc …

Si les inondations de février 1904 restent un événement marquant en ce début de siècle, elles ne sont pourtant ni les premières ni les dernières.

Ainsi, dès 1414, toutes les parties basses de Nantes, depuis l’église des Prêcheur jusqu’aux portes de Saint-Nicolas et de Sauvetout furent tellement inondées que les habitants de ces quartiers se retirèrent dans les lieux les plus élevés et aux faubourgs du Marchix et de Saint-Clément.

Dom Lobineau

On retrouvera les inondations en 1711, 1846, 1856 où elle est beaucoup plus grave et occasionne la destruction de toutes les digues. La crue de 1872 semble demeurer la plus traumatisante pour les Nantais : l’usine à gaz est noyée par les eaux, plongeant la ville dans l’obscurité pendant plusieurs nuits.

Et il en va de même au 20ème siècle. Ce sont d’abord les inondations de 1910 qui touchent une nouvelle fois le quartier de Doulon. La population est d’autant moins contente que les pompes installées en 1905 avaient parfaitement rempli leur rôle en 1906. Trois nouvelles pompes élévatoires sont alors envisagées au pont de la Moutonnerie.

Entre 1911 et 1931, les crues sont pratiquement annuelles. On justifie, en partie, les comblements de la Loire et de l’Erdre comme devant juguler ces catastrophes. Pourtant, l’année 1936 contredira les experts.

L’hiver 1960-1961 marque certainement les dernières grandes inondations de Nantes.

Dès 1904, on verra donc la montée en puissance des grands travaux de comblement des nombreux bras de la Loire : ils vont durer plus de quarante ans. Avec eux naît une discipline plutôt nouvelle l’urbanisme : on avait certes jusque là construit des villes de toutes pièces et ce, dès les Romains, mais mettre de la cohérence là où n’existait que la cohabitation d’intérêts contradictoires, c’est chose nouvelle, elle-même née souvent de l’exaspération des nuisances de la situation antérieure : odeur insupportable des bras de Loire sans eau en été [les cadavres des noyés de 1793 y prenaient peut-être bien leur part], difficultés de la circulation en plein centre : sur les 4,7 km entre la gare de Nantes et celle de Chantenay, on compte dans les débuts du chemin de fer 24 passages à niveau, provoquant chacun 80 à 120 interruptions par jour, les fortunes nées du commerce triangulaire cherchent à avoir de la place en plein centre pour y construire des immeubles de rapport, bien plus juteux que s’ils avaient été construits en périphérie, des quais fragiles que les crues emportent etc …

Opposés à ces comblements, les partisans du maintien en l’état de ce réseau hydrographique complexe, avec les travaux de consolidation nécessaires veulent que Nantes reste avant tout un port d’importance en dépit de la concurrence croissante de Saint Nazaire : Rouen a maintenu son activité portuaire, bien que plus éloignée du Havre que Nantes ne l’est de Saint Nazaire : pourquoi Nantes ne pourrait-elle pas y parvenir ? Mais les nostalgiques ne sont que rarement de bons gestionnaires et restent le plus souvent prisonniers de leur attachement à une vision littéraire. Ils ne manquent pas de magnifier les caractéristiques de la ville avant les travaux. Le slogan Nantes, Venise de l’Ouest est repris à satiété : la ville comptait en effet 28 ponts, principalement dans le centre-ville et dans les îles.

Ce qu’il y a de divertissant à Nantes, sont ces ponts de pierres qui traversent plusieurs îles

Albert Jouvin de Rochefort (1640-1710) cartographe

Le comblement des bras de la Loire entre les îles, le comblement de l’Erdre en plein centre de Nantes, changeaient pour jamais son équilibre et son assise

Julien Gracq   La Forme d’une ville   1985

Avant les comblements de l’Erdre et de la Loire, la Venise de l’ouest comme on l’appelait creusait dans Nantes des veines pleines de bateaux ; pêcheurs, lavoirs ou transporteurs. (…) il fut décidé de retrousser les manches : à coup de pelle, de sable et de cailloux on enterra Venise. Subitement le cours des 50 otages et bien d’autres boulevards jaillirent du sol, colmatant les ruisseaux comme on étouffe la voix d’une cantatrice.

Jean-Luc Courcoult, auteur et metteur en scène d’une pièce sur le thème donnée en 2014 au Royal de luxe

Et tout cela va donner, au début de XXI° siècle, une ville magnifique particulièrement aérée, farcie d’espaces verts, où nulle part on ne se sent oppressé, avec un immense quartier piétonnier où les seuls véhicules sont les bus, le tramway et les voitures de service. Revers de la médaille : la voierie accessible aux voitures est d’une énorme complexité, avec un marquage au sol qui tient du rébus : ronds-points à double centre, couloirs réservés aux vélos, aux bus, aux trams : on se croirait à l’étranger.

Cela aurait-il été mieux si les Nantais avaient choisi de garder libre la Loire et ses boires ? Sur le plan économique et financier, certainement pas, sur le plan touristique, peut-être. Mais la maîtrise des eaux de la Loire, semble-t-il, ne nuit pas aux folles journées

On est certes quelque peu surpris d’entendre et de voir les avions de ligne survoler le centre-ville à très basse altitude, mais un nouvel aéroport est-il pour autant indispensable ? Les avions sont tout de même de moins en moins bruyants, ils sont aussi de moins en moins nombreux car de mieux en mieux remplis, et puis, si l’on faisait un aéroport à Notre Dame des Landes,  il faudrait en faire de même dans bien d’autres villes, notamment à Toulouse où les avions survolent le quartier du Mirail ; mais il est vrai que ce n’est qu’un quartier populaire dont les habitants ignorent comment marquer les politiques à la culotte, tandis qu’à Nantes le centre est riche et sait comment peser. Nantes ? Nantais ou Nantis ? Ce projet de Notre Dame des Landes qui n’a que trop duré a été géré en dépit du bon sens, sans aucun courage et on a laissé se fixer un abcès où ne peut même plus pénétrer l’État de droit.

À une cinquantaine de kilomètres des côtes, Nantes a commencé par être un carrefour fluvial et terrestre, et s’est développée grâce à la prospérité du commerce maritime, devenu l’activité principale au XVIe siècle, les navires nantais empruntant l’estuaire de la Loire. Le négoce nantais a connu, au XVIIIe siècle, une période de forte expansion avec le développement du commerce colonial, notamment de celui des esclaves.

Au fil du temps, l’activité portuaire s’est déplacée vers l’aval – l’ouest – et le sud (les îles qui donneront plus tard naissance à l’île de Nantes). Le quai de la Fosse est allongé au XXVIIe siècle, atteignant le niveau de la place du Sanitat en 1680. L’accroissement et l’enrichissement de la ville au XVIIIe siècle ont amené l’aménagement de quais le long des bras de la Loire autour de l’île Feydeau (1750-1770), ainsi que la canalisation de l’Erdre (vers 1770), tandis que dans le prolongement du quai de la Fosse, les quais de Chézine et d’Aiguillon sont créés à partir de 1761. Au XIXe siècle, la ville utilise des avants-ports (Paimbœuf, Le Pellerin), fait creuser le canal de la Martinière. De 1902 à 1922, de nouveaux quais sont aménagés à l’aval de Chantenay-sur-Loire et sur la partie est de l’actuelle île de Nantes. La ville a réussi à éviter de perdre son activité portuaire face à l’essor de Saint-Nazaire depuis 1856, mais cette volonté conduit à l’abandon du centre-ville comme pôle principal, et même au sacrifice de celui-ci pour permettre la viabilité du nouveau port.

Au début du XVIIIe siècle la recherche de terrains pour la spéculation immobilière conduit à l’aménagement de l’île Feydeau, sur un remblai gagné sur la Loire, à partir d’un banc de sable prolongeant l’île de la Saulzaie. Les bords des cours d’eau sont dès lors, malgré les difficultés techniques, sujets à convoitise. L’embouchure de la Chézine, qui se jette au niveau de la rue Michel-Le-Lou-du-Breil, est canalisée, puis enterrée, afin de libérer des espaces pour l’industrie. Les quais le long de la Loire et de l’Erdre sont élargis et aménagés dans les années 1760, sous l’impulsion de l’architecte Jean-Baptiste Ceineray.

L’île de Versailles, née de dépôts d’alluvions et consolidée au VIe siècle par saint Félix, est viabilisée au début du XIXe siècle avec des gravats extraits lors de l’aménagement du canal de Nantes à Brest. Mais le principal site de gain d’espace sur les cours d’eau se trouve dans les îles de Loire. En un siècle, entre 1770 et 1870, de vastes zones sont remblayées, et l’ensemble commence à former une grande île, parcourue de boires (bras mineurs de la Loire).

Le comblement des boires des îles s’est poursuivi, donnant à l’ensemble un aspect se rapprochant de la future île de Nantes (les derniers comblements y ont eu lieu dans les années 1970).

Dans la région, la vallée de la Loire subit des inondations causées par les crues du fleuve, notamment en 1904 et 1910. Cette dernière est particulièrement importante, Nantes est fortement touchée, et subit un profond ralentissement économique. Cet épisode marque les esprits, et les aménagements destinés à atténuer les crues de la Loire sont attendus avec impatience.

Devant l’augmentation croissante du tirant d’eau des navires marchands, les responsables de la ville sont confrontés au problème de l’ensablement chronique de la Loire, phénomène inéluctable étant donné son faible débit, le faible effet des marées, et la quantité de sable charriée par les eaux. Des opérations de dragage sont menées ; si l’abaissement du fond du fleuve entraîne l’augmentation du courant, il fragilise en même temps les quais. En 1924, plusieurs incidents surviennent : en mai, le quai Magellan s’effondre, suivi par le pont de Pirmil et une cale de l’île Feydeau. Cela s’ajoute à la fragilité constatée des quais de la Bourse et Hoche. L’ingénieur Marcheix fait un constat alarmant, affirmant que les quais bougent progressivement vers la Loire, que leurs pieux en bois pourrissent, et que le sable sous les constructions est progressivement emporté par les eaux.

Autre facteur fragilisant, la ligne de chemin de fer conduisant vers Saint-Nazaire emprunte les quais depuis 1857. Lors de la Première Guerre mondiale, la voie est doublée, et les quais sont également utilisés pour le tramway.

Cette activité ferroviaire contrarie également la circulation automobile naissante : le tronçon de 4,7 km entre la gare de Nantes et celle de Chantenay compte 24 passages à niveau, provoquant chacun 80 à 120 interruptions par jour. L’éventualité d’un comblement des bras nord de la Loire est accueillie par la municipalité comme une solution de désengorgement.

Les images de Nantes de l’époque montrent souvent des cours d’eau remplis, mais la réalité est autre : l’abaissement du niveau de l’eau entraîne l’assèchement périodique de vastes zones : le bras de l’Hôpital est par exemple hors d’eau une bonne partie de l’année. Durant ces périodes, les émanations des dépôts en décomposition incommodent les citadins. L’Erdre est également réputée pour les odeurs qu’elle dégage et la pollution qu’elle subit. L’eau en centre-ville est donc perçue comme un facteur d’insalubrité.

Après la phase du négoce florissant, c’est l’industrie qui dynamise la ville depuis le milieu du XIXe siècle. Le fer de lance en est la construction navale. Mais le changement d’échelle de production a déplacé l’activité vers l’estuaire, du quai de la Fosse à Saint-Nazaire. Alors que l’activité portuaire est à son apogée, la fonction économique des cours d’eau autour de l’île Feydeau devient négligeable. Par contre, les acteurs économiques liés au port font en sorte que tout soit mis en œuvre pour maintenir la viabilité du site. Pour permettre aux gros tonnages de fréquenter les chantiers navals et le port, des travaux importants sont menés, notamment le creusement du lit du fleuve, la suppression pure et simple de l’île Mabon, et la création de l’éphémère canal de la Martinière. Les sommes engagées dans ces opérations sont importantes, les moyens techniques mis en œuvre colossaux, mais les améliorations ne sont que passagères. C’est dans ce cadre que les comblements, bien que coûteux, sont envisagés.

Le premier projet envisageant de faire disparaître des parties en eau date du 1° juillet 1859. Une commission mise en place par le conseil municipal se prononce sur un « Projet pour l’assainissement et l’agrandissement de la ville de Nantes et la rectification du chemin de fer d’Orléans au moyen de la dérivation du canal de l’Erdre et de la suppression du bras Brancas (le bras Brancas est un autre nom du bras de la Bourse). D’autres études sont menées en 1894 et 1914-18. Le projet le plus radical prévoit de ne conserver que le bras de Pirmil : s’il avait été retenu, Nantes n’aurait alors plus compté aucune île sur la Loire.

Dans le cadre de l’utilisation des fonds attribués au titre des réparations de guerre, conformément au traité de Versailles de 1919 et selon les termes du plan Dawes, les villes françaises peuvent bénéficier de grands travaux. En 1920, les services de l’État inscrivent dans ce cadre le comblement d’une partie des bras de la Loire à Nantes.

L’avant-projet déposé le 29 décembre 1925, jugé trop onéreux par l’État, modifié pour se concentrer sur le comblement des bras nord de la Loire, est finalement approuvé par le conseil municipal la même année. Cependant, les services de l’État décident, le 13 mars 1926, de ne prendre en charge que les actions liées à la fragilisation des ponts et quais présentant un caractère d’urgence. Le conseil municipal, conduit par Paul Bellamy choisit de prendre à sa charge l’extension des travaux au détournement et au comblement partiel de l’Erdre, projet validé le 23 décembre 1927.

Les travaux de comblement ont été réalisés, entre 1926 et 1946, en plusieurs phases, certaines se déroulant dans les mêmes temps.

Les travaux, qui concernent la partie est du bras, entre la Bourse et le pont de l’Erdre (au niveau de l’actuelle allée Cassard) se déroulent à partir de 1926, dans la période des basses-eaux, de mai à octobre. Pour permettre la continuité de la navigation, un chenal est aménagé dans le bras de l’Hôpital. Puis un barrage de planches métalliques est placé entre la pointe de l’île Feydeau et le quai de la Bourse, et un mur de pierre est installé au niveau du pont d’Erdre. Une machine de dragage, dite refouleuse, extrait du sable et de la vase au fond du lit de la Loire, là où il a été décidé d’augmenter la profondeur, pour déposer le remblai dans le bras de la Bourse. Le système d’égout est installé, puis le bras est comblé sur la portion concernée. Les terrains sont remis progressivement à la ville à partir de 1926, et l’opération est achevée le 5 mai 1928 ; l’ensemble couvre 2,5 hectares. La partie orientale du bras est comblée à partir de 1938, après le détournement de l’Erdre, opération officiellement achevée en janvier 1940.

Le rescindement de l’île Gloriette est l’une des deux seules opérations, avec l’aménagement du bassin à l’entrée nord du canal Saint-Félix, qui fait gagner du terrain à l’eau. Elle est rendue indispensable par la nécessité de faciliter l’écoulement de la Loire par le bras de la Madeleine après le comblement des deux bras nord. La pointe ouest de l’île Gloriette provoque un rétrécissement du cours. Pour obtenir un chenal de 150 mètres de large, il faut démolir une partie du quai de Tourville et du quai de l’île-Gloriette, ainsi qu’une cale (quai en pente douce). Les travaux sont complétés par un dragage pour creuser le lit de fleuve à cet endroit. Décrétée d’utilité publique le 5 mai 1927, l’opération est menée en 1928, et la réception des travaux est faite le 4 juillet 1929.

Le comblement du bras de l’Hôpital est une opération identique à celle menée pour le bras de la Bourse. Il faut tout d’abord creuser un chenal dans le bras de la Madeleine, opération ralentie par la nécessité de détruire un radier de l’ancien pont de la Madeleine, démoli en 1927. Le bras de l’Hôpital est ensuite fermé, le 15 août 1929. L’aménagement du réseau d’égout au niveau du quai de l’Hôpital est alors réalisé. En avril 1930, le comblement à l’aide de refouleuses commence au niveau du pont Maudit, tandis que les entreprises locales de travaux publics déversent leurs gravats entre la pointe ouest de l’île Feydeau et le quai de l’île Gloriette. Le pont Maudit est démoli en octobre 1930, et la municipalité prend officiellement possession, en juin 1931, du lit comblé qui longe le sud-ouest de l’île Feydeau jusqu’au niveau de la rue Olivier-de-Clisson.

Reste la vaste partie à l’ouest de l’île Feydeau, jusqu’au niveau de la pointe de l’île Gloriette. Le comblement, commencé en 1931, en est presque achevé en 1934. S’ensuivent des travaux de nivellement qui prennent fin en juin 1936. Pourtant, la partie la plus à l’ouest de cette zone n’est remise à la ville qu’en 1957.

Le percement du tunnel Saint-Félix ayant été validé le 23 décembre 1927, le chantier s’installe en octobre 1929. En février 1930, il est décidé une modification du projet initial, qui prévoyait la construction d’une écluse au niveau du square Sully (devenu depuis square du Maquis-de-Saffré), pour gérer les crues de l’Erdre. Cet élément est remplacé par un rehaussement de 1 mètre du canal. La réalisation du souterrain, sous les cours Saint-Pierre et Saint-André, est menée, à partir d’avril 1930, par l’entreprise allemande Karl Brandt, pour laquelle travaille l’ingénieur Karl Hotz, dont l’exécution, lors de la Seconde Guerre mondiale, aura de graves conséquences pour la ville.

Pour permettre l’accès au tunnel depuis l’Erdre, au nord, un bassin est aménagé dans l’alignement des cours Saint-Pierre et Saint-André ; c’est une des deux seules opérations, avec le rescindement de l’île Gloriette, qui entraîne un gain de l’eau sur les terres, prises sur le square Ceineray, devenu depuis square du Maquis-de-Saffré.

À partir de 1933, le quai Malakoff est élargi, diminuant la largeur du bras. La gare d’eau, longeant le sud de la gare ferroviaire, est comblée, et en 1934 le terrassement en entre le tunnel Saint-Félix et le pont de Trakir (qui permettait le franchissement de la gare d’eau au niveau du quai) est achevé. La partie sud du quai Malakoff n’est pas encore achevée en 1942, lorsque l’occupant allemand interrompt le chantier, qui sera rouvert et achevé après la guerre. Une fois l’Erdre détournée, le bras Saint-Félix et la partie est du bras de la Bourse sont comblés.

Entre mi-juillet à la mi-septembre 1932, l’Erdre est partiellement asséchée du pont Saint-Mihiel au pont de l’Écluse pour permettre les travaux de jonction du canal Saint-Félix avec la rivière. Les barrages temporaires sont ensuite enlevés. Alors que la rivière est toujours fréquentée par les bateaux de plaisance, la ville envisage un remblaiement avec deux destinations possibles : une gare routière, ou une voie de circulation souterraine dans le lit de l’Erdre.

En 1937, des barrages flottants sont installés par mesure d’hygiène, et le remblayage commence en mars 1938, nécessitant au total 200 000 m3 de matériau. Les ponts sont détruits en 1940. Interrompus par la guerre en 1943, les derniers travaux sont achevés en 1946.

L’état du pont de la Rotonde impose en priorité le comblement de la zone qui l’entoure. C’est chose faite au printemps 1938, et la municipalité prend possession d’un terrain couvrant 4,3 hectares. L’ensemble est achevé en janvier 1940.

Avant la décision de détourner le cours de l’Erdre, il était envisagé de réaliser un bassin à flot au niveau du débouché de la rivière dans la Loire, avec une écluse sur le bras Saint Félix. Après le choix du nouveau cours de l’Erdre, le bassin prévu est transféré dans l’actuel canal Saint-Félix ; seule l’écluse prévue est construite, entre 1931 et 1932.

En 1936, la municipalité prévoit d’aménager un miroir d’eau devant le château des ducs de Bretagne, mais ce projet est abandonné. L’idée sera reprise et réalisée en 2015.

Depuis 1850, le détournement de la voie ferrée qui emprunte les quais nord de la Loire est envisagé. Un projet de galerie souterraine installée dans le lit remblayé du bras Saint-Félix du bras de l’Hôpital est lancé.

En 1934, le conseil municipal choisit l’option de constituer de grands boulevards, présentant plusieurs chaussées parallèles et des places de stationnement. Sur le bras de la Bourse, le premier aménagé, naît donc le cours Franklin-Roosevelt, dont les premiers travaux débutent en 1937, tandis qu’au sud apparaît le cours Commandant-d’Estienne-d’Orves, et à l’est, rejoignant la gare, le cours John-Kennedy, tandis qu’à l’ouest est formée une vaste esplanade, souvent appelée terre-plein de l’île Gloriette.

La ligne de chemin de fer voit son tracé modifié : dès la fin des comblements de la rive nord de l’île Gloriette, une voie aérienne est construite, et achevée en 1941. L’établissement d’une galerie souterraine dite galerie de la Bourse dans la partie ouest de l’ancien bras de l’Hôpital est décidée en 1948, et achevé en 1955.

En 1938, la municipalité décide de créer un large boulevard, appelé boulevard de l’Erdre, destiné à la circulation automobile. Entre 1940 et 1943, des chômeurs sont employés au terrassement. Le 10 mars 1941, il est décidé de prolonger ce boulevard jusqu’au sud de l’île Feydeau. Les bombardements de 1943 accélèrent involontairement l’opération, qui conduit à l’aménagement du cours Olivier-de-Clisson. En 1945, le boulevard de l’Erdre est renommé cours des 50-Otages.

Dans la période des années 1950 aux années 1980 l’urbanisme est tourné vers une facilitation de la circulation automobile. Après les comblements, les zones dégagées sont aménagées en voies de circulation et de stationnement. Le pont transbordeur est démonté, le service fluvial roquios abandonné. En complément des trois ponts reliant l’île de Nantes aux rives nord et sud, sept sont construits dans cette période, visant à gommer le ralentissement que provoque la traversée de la Loire. Les ouvrages plus fréquentés bâtis dans cette période sont destinés à contourner la ville, le pont de Bellevue, en 1977, et le pont de Cheviré, en 1991.

Dans les années 1990, un revirement s’amorce. La municipalité conduite par Jean-Marc Ayrault axe sa politique de communication autour d’un retour à l’eau. L’océan Atlantique et la Loire sont mis en avant dans la communication promotionnelle de la cité. La rénovation de l’île Feydeau, qui permet de mettre en valeur les bâtiments témoins de la richesse accumulée grâce au commerce maritime, s’accompagne de la création de quais, aux emplacements des anciens, bordés de pelouses symbolisant le fleuve disparu. L’allée Turenne reprend alors son appellation de quai Turenne. La partie Est de l’Allée Duguay-Trouin bénéficie du même type d’aménagement en attendant que la partie Ouest soit également traitée. L’ensemble crée l’illusion d’une île.

Sans aller jusqu’à satisfaire les associations réclamant de recreuser le lit de l’Erdre dans le cours des 50-Otages, la municipalité choisit d’aménager celui-ci avec des éléments rappelant la présence de l’eau.

Le dernier en date de ces éléments est le miroir d’eau, une vieille idée défendue par Étienne Coutan dans les années 1930, et finalement réalisée square Élisa-Mercœur en 2015, en face du château des ducs de Bretagne, où la Loire bordait le sud de la forteresse jusqu’au XVIIIe siècle.

L’équipe municipale de Paul Bellamy n’est que partiellement favorable au projet, mais face à la somme de problèmes à résoudre, elle ne propose pas d’alternatives. D’autre part, attendant une aide financière de l’État, elle doit accepter des concessions, et laisse l’administration centrale prendre les décisions.

La seule réaction notable des élites vient de Louis Lefèvre-Utile, qui, en 1928, fait une contre-proposition visant à diminuer l’ampleur des comblements, en maintenant une Erdre partiellement couverte dans son lit d’origine qui se jetterait dans le bras de l’Hôpital, en traversant l’île Feydeau au niveau de l’actuel cours Olivier-de-Clisson ; seul le bras de la Bourse aurait subi un comblement. Mais cette réaction, qui est tardive (le bras de la Bourse est déjà comblé), ne rencontre que peu d’échos malgré la proximité d’élections municipales propices aux débats, et Lefèvre-Utile finit par se rallier aux projets en cours.

Si les oppositions sont quasi inexistantes au début du projet, en 1929 la presse se fait l’écho d’un rejet de l’avancement des comblements, thème présenté par exemple dans un article intitulé Une cité qu’on assassine. Mais des plaintes ont également pour motif la lenteur des travaux, la presse se faisant l’écho de riverains plus gênés par cet aspect que par les comblements eux-mêmes. Seuls les passeurs de mémoire, tels les rédacteurs du Bulletin de la société archéologique de Nantes et de Loire-Inférieure, font part de leur nostalgie de la ville dans son ancienne configuration.

Cette même année 1929, l’architecte Étienne Coutan présente un plan qui, prenant en compte l’achèvement du comblement du bras de la Bourse, reprend les grandes lignes de la proposition Lefèvre-Utile : il envisage la construction de deux ponts, l’un entre la pointe de l’île Gloriette et le quai de la Fosse, l’autre entre le quai Malakoff et le quai Magellan, afin de permettre le déplacement de la ligne de chemin de fer au sud, le long de la rive nord du bras de la Madeleine. Il préconise également de prolonger le cours de l’Erdre en canal souterrain au niveau de l’actuel cours Olivier-de-Clisson. Cette alternative aux plans officiels aurait permis de limiter les comblements au bras de la Bourse. Ce projet n’est pas retenu.

[…]            Le site de la mairie de Nantes, dans une page de présentation de l’histoire de la ville, évoque les comblements dans un paragraphe intitulé Traumatismes, qui retrace ensuite les bombardements et la désindustrialisation, notamment la fin des chantiers navals. Ce thème est évoqué par les élus. Dans un entretien accordé à L’Express en 2006, Jean-Marc Ayrault, alors maire depuis 17 ans, affirme : On n’aurait jamais dû faire ces travaux. Même si l’activité portuaire a décliné, il fallait laisser l’eau dans la ville. En 2014, Johanna Rolland, alors candidate à la mairie, donne dans ses thèmes de campagne sa vision de l’impact des comblements, 70 ans après leur achèvement : Nantes a connu, dans son histoire moderne, trois grands traumatismes : les comblements des bras de la Loire, qui ont éloigné le cœur historique de son fleuve tout autant que la descente vers l’aval des activités portuaires, en dénouant la ville de son lien intime avec le fleuve, les bombardements de la seconde guerre mondiale dont les reconstructions d’après-guerre sont les cicatrices (…) ; la fermeture des chantiers navals (…).

Wikipedia

30 03 1904                 Les crucifix sont retirés des tribunaux. Les prêtres ne peuvent se présenter au concours de l’agrégation. La Chambre vote la loi prévoyant la suppression des écoles religieuses dans les dix ans à venir.

31 03 1904                  Le vice-roi des Indes, lord Curzon, en fonction depuis janvier 1899, pathologiquement obsédé par l’expansionnisme russe, se persuade qu’il est déjà à l’œuvre au Tibet et qu’il est urgent  de le contrer : il confie à son ami Francis Younghusband la direction d’une mission, plus militaire que diplomatique  pour imposer au Tibet le respect de la convention de 1893 : il s’agit en fait d’une colonne de 1 000 soldats, 2 mitrailleuses Maxim, 4 pièces d’artillerie lourde avec pour logistique une colonne de 10 000 porteurs, 7 000 mulets, 4 000 yacks, 6 chameaux ! Tout ce monde franchit le col de Jelap, à 4 200 m.   Les rencontres avec les officiels tibétains vont être nombreuses, mais toutes infructueuses, chacun campant sur ses positions, et l’affrontement, près du village de Guru ne pourra être évité : 1 500 Tibétains, munis de vieux mousquets et de sabres ne purent rien contre la puissance de feu anglaise, et ce fut un massacre : 700 morts coté tibétain. Les Anglais, atterrés  de la tournure des choses, firent tout ce qu’ils pouvaient pour soigner les blessés tibétains, puis poursuivirent leur marche ; il y aura encore deux ou trois sérieux accrochages, mais le 1 août, ils entraient à Lhassa, où la crasse, l’extrême pauvreté les marquèrent autant que la beauté et grandeur du Potala. La ville interdite sur laquelle fantasmait tout l’occident depuis des décennies s’offrait à sa vue et le spectacle n’était pas réjouissant !

Nous trouvâmes une ville crasseuse, sordide, sans égout, sans pavement. Pas une maison qui parut propre ou soignée. Les rues, après une pluie, ne sont que marres d’eau stagnante où porcs et chiens pataugent en quête de déchets.

Candler

Après avoir bien tourné et retourné dans tous les sens, les Anglais durent se rendre à l’évidence : pas la moindre trace de présence russe, pas la moindre arme russe : le vice roi Curzon était de la revue et il ne leur restait plus qu’à se faire pardonner leurs massacres et leur invasion brutale, ce à quoi parvint le talentueux Younghusband. Ce ne fut pas sans mal qu’il parvint à un accord avec un régent, resté à Lhassa après que le Dalaï Lama  se soit refusé à toute négociation en partant à… Oulan Bator. Les Chinois n’étaient pas fâchés de la situation, pourvu que les Anglais continuent à reconnaître la suzeraineté de la Chine sur le Tibet. Une convention anglo-tibétaine sera finalement signée le 7 septembre 1904 : le Tibet reconnaît sa frontière avec le Sikkim, accepte l’ouverture de 2 marchés [sur la route de Lhassa vers l’Inde] : Gyantse et Gartok, tous deux supervisés par un agent britannique résidant sur place, accepte de raser les fortifications entre Gyantse et l’Inde et d’entretenir la route donnant accès à ces marchés, accepte de demander l’accord préalable de l’Angleterre pour tout accord avec une puissance étrangère, à l’exception de la Chine, accepte le versement d’une indemnité de guerre [ ?…!] de 562 000 livres, soit 75 annuités de 100 000 roupies indiennes, les Anglais occupant la vallée de Chumbi jusqu’au versement complet de la rançon. Les Anglais quitteront Lhassa le 23 septembre.

16 04 1904                             Le commandant Laperrine, qui vient de créer les compagnies sahariennes pour faire observer l’ordre dans les oasis, parti d’Alger depuis plusieurs semaines, arrive au puits de Timiaouin, à 500 km au sud-ouest de Tamanrasset, actuelle frontière entre l’Algérie et le Mali, plein nord de Kidal, au Mali, avec la volonté d’intégrer à l’Algérie l’Adrar des Iforas, région montagneuse peuplée de Touaregs, au sud de Timiaouin, donc aujourd’hui en territoire malien. Les chambres de commerce d’Algérie pensaient ainsi agrandir leur territoire pour avoir plus de maîtrise sur le futur chemin de fer Alger-Gao, à même d’exporter les richesses du Soudan. Mais l’administration française du Soudan, basée à Dakar ne l’entendait pas de cette oreille, privilégiant pour l’exportation le port de Dakar [[le Soudan de cette époque est l’actuel Mali, et n’a donc rien à voir sinon l’homonymie avec l’actuel Soudan, à l’est du Tchad : Soudan vient de l’arabe bilad al-Sudan, soit l’Afrique sub-saharienne, le pays des Noirs], et elle a dépêché le capitaine Théveniaut pour aller à la rencontre de Laperrine, rencontre qui se fait à Timiaouin. Les deux hommes ont ce que l’on nomme pudiquement de nos jours une franche explication : mais cela ne peut aller plus loin : le drame honteux de la colonne Voulet-Chanoine est encore dans toutes les mémoires, voilà tout juste cinq ans, et on ne peut s’autoriser un nouveau règlement de comptes fratricide. Le Soudan français l’emporta sur l’Algérie et donc l’Adrar des Iforas ainsi que celui de l’Aïr furent annexés au Soudan français… et leurs habitants, les Touaregs esclavagistes, passèrent sous le pouvoir des frères des esclaves sinon des esclaves eux-mêmes. On pourra réussir ce miracle en Afrique du Sud à la fin du XX° siècle, par la seule vertu d’un géant : Nelson Mandela ; mais cela ne pouvait pas marcher au Soudan au début du XX° siècle. L’humanité n’accouche pas tous les jours d’un homme à même de lui faire franchir des pas de géant. Aujourd’hui, l’Adrar des Iforas est au Mali, l’Aïr au Niger. Les graines de la discorde avaient été semées : elles germèrent rapidement, émaillant toute la vie politique du Niger et du Mali depuis leur indépendance, et formant aujourd’hui la toile de fond sur laquelle s’est déclenché le conflit du nord Mali.

18 04 1904                   Premier numéro de L’Humanité, encore socialiste avant de devenir communiste en 1921.

Les vrais croyants sont ceux qui veulent abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, et, par suite, les haines d’homme à homme ; les haines aussi de race à race, de nation à nation, toutes les haines, et créer vraiment l’humanité qui n’est pas encore. Mais créer l’humanité, c’est créer la raison, la douceur, l’amour, et qui sait si Dieu n’est pas au fond de ces choses ?

… Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire : c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe.

Jean Jaurès, directeur du journal

11 05 1904                 Naissance de Salvador Dali, un an après la mort de son  aîné, lui aussi, Salvador, à deux ans :

Avant ma naissance venait de mourir un frère à moi, de méningite, et ce frère, mes parents l’adoraient.  
Quand je suis venu au monde, ils ont fait des choses affreuses et sublimes à la fois, ils m’ont donné le même nom que lui, Salvador. 
À cause de cela, j’ai vécu toute mon enfance et toute mon adolescence en portant agrippé à mon corps et à mon âme l’image de mon frère mort. Donc, ce n’était pas moi. En naissant, j’ai mis mes pas dans les pas d’un mort adoré qu’on continuait d’aimer à travers moi. Davantage encore peut-être, j’ai appris à vivre en remplissant le vide de l’affection qu’on ne me portait pas vraiment. 

21 05 1904             Fondation au 229 de la Rue Saint Honoré à Paris de la FIFA – Fédération Internationale Football Association – à but non lucratif [ !  ndlr], dans les locaux et à l’initiative de l’Union des Sociétés françaises de Sports athlétiques. Les membres fondateurs sont les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark, la Suisse, l’Espagne et la France, rejoints un an plus tard par l’Allemagne, l’Italie, l’Autriche et la Hongrie. L’Angleterre s’y joindra un peu plus tard, apportant avec elle une grosse querelle sur le professionnalisme qu’elle veut favoriser, contrairement à l’USFSA, qui a porté la FIFA sur les fonds baptismaux. En 2013, la FIFA générera 1.3 milliard de $ de chiffre d’affaires – les affaires sont douteuses, mais les $ sont vrais – et possède des réserves d’environ 1.4 milliards $. Pendant les quarante dernières années, elle n’aura connu que deux présidents : Joao Havelange, brésilien et Sepp Blatter, suisse. Médaille d’or de la corruption en 2015.

13 06 1904                Joseph Vogt, industriel de Niederbruck, dans la forêt de Nonnenbruch, aux environs de Wittelsheim, cherche du charbon, et c’est un extraordinaire gisement de potasse qu’il trouve : l’Alsace va considérablement s’enrichir.

7 07 1904                 Même les congrégations religieuses qui sont autorisées ne peuvent plus enseigner : cela entraîne la fermeture de 2 400 écoles. Les biens des congrégations sont mis sous séquestre. Il reste malgré tout 662 écoles de garçons tenues par les Frères des Écoles Chrétiennes et 1 200 écoles de filles, tenues par des religieuses. Serait-ce de cette époque que date l’expression Heureux comme Dieu en France, qui nous est venue d’Allemagne : Wie Gott in Frankreich leben, traduite elle-même du yiddish, voulant signifier par là que la France est devenue un pays tellement déchristianisé que Dieu n’a plus à se préoccuper de ses ouailles, et peut donc profiter de la vie à temps plein ?

07 1904                                   Seconde édition du Tour de France … le Tour de la honte.

Le parcours est identique à celui emprunté en 1903 ; Maurice Garin semble renouer avec la victoire de l’année précédente, devant Lucien Pothier ; Hippolyte Aucouturier remporte quatre des six étapes. Mais, quatre mois plus tard, plusieurs cyclistes, dont les quatre premiers et tous les vainqueurs d’étape seront disqualifiés et la victoire reviendra finalement à Henri Cornet. Les règles sont les mêmes qu’en 1903, avec une exception : les cyclistes qui abandonnent ne peuvent concourir à nouveau. Parmi les concurrents, on retrouve Henri Paret, qui avec ses 50 ans détient toujours le record du plus ancien participant, tandis que le benjamin est le Lochois Camille Fily, 17 ans.

  • Dans la première étape reliant Montgeron à Lyon, Maurice Garin et Lucien Pothier seront agressés par quatre hommes masqués dans une voiture.
  • Dans la deuxième étape de Lyon à Marseille, sur les pentes du col de la République, 200 supporters stéphanois, en cheville avec Faure, leur champion local, trouveront moyen de le faire passer en tête au col, et c’est à une pluie de coups de gourdin qu’ont droit les suivants. Lynché, l’Italien Gerbi a un doigt sectionné sur le guidon et se retrouve assommé ! A Alès, une émeute obligera les organisateurs à tirer en l’air pour se dégager.
  • Quand le Tour atteint Nîmes lors de la troisième étape reliant Marseille à Toulouse, les supporters locaux se montrent en colère en raison de la disqualification de leur favori Ferdinand Payan qui s’est aidé d’un engin motorisé, et lancent des pierres sur les coureurs.
  • Lors de la cinquième étape de Bordeaux à Nantes, des clous sont placés sur les routes, causant des crevaisons. L’assistance mécanique n’étant pas autorisée, Henri Cornet est obligé de terminer les 40 derniers kilomètres avec deux pneus crevés.
  • L’arrivée de la sixième étape est jugée à Ville d’Avray, un violent orage ayant rendu impraticable le vélodrome du Parc des Princes où l’arrivée devait être initialement jugée.

Maurice Garin, vainqueur initial du Tour de France 1904.

Ce deuxième Tour de France faillira bien être le dernier. Henri Desgrange, assommé par cette avalanche de chauvinisme haineux,  l’annoncera dans un éditorial de L’Auto, mais ses collaborateurs, actionnaires et annonceurs ne voudront  pas renoncer à cette poule aux œufs d’or et prendre le risque de relancer ainsi le quotidien concurrent Le Vélo de Pierre Giffard.

Dans le Weltspiegel , un journal allemand, le général major Zobel rédige un article intitulé : Das lesende und rechnende Pferd (Le cheval lisant et calculant) dans lequel il raconte les exploits du cheval Hans – surnommé en France Hans le malin – et de son maître Wilhelm von Osten, ancien professeur de mathématiques qui avait entrepris d’éduquer trois animaux : un chat, un ours et un cheval. Il avait rapidement laissé tomber les deux premiers, trop cancres, pour se concentrer sur le troisième, Hans, qui se révélera capable d’additionner, de soustraire, de multiplier et de diviser , reconnaître des couleurs, répondre à des questions en frappant le sol du sabot. Avec cet article dans la presse, Hans devient une célébrité, jusqu’à l’international. Pour plus d’informations voir le très bon article qui lui est consacré dans Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hans_le_Malin

Photo en noir et blanc présentant une cour où des hommes et des femmes en chapeaux entourent un cheval.

Hans le Malin en représentation.

14 07 1904              A Fort-Crampel (Moyen Congo), le commissaire de première classe Léon Gaud, d’accord avec son collègue Georges Toqué, allume une cartouche de dynamite accrochée au cou d’un indigène nommé Papka, trop peu empressé à célébrer la fête nationale française. Mais il en faudrait plus à ce monstre pour être démonté, face à une foule horrifiée. Gaud n’en était pas à son coup d’essai. Auparavant, il avait fait cuire une femme vivante et ordonné à son boy de boire le bouillon ainsi obtenu. Il y a aussi l’enfermement dans une case de 6 m. x 4 m., sans ouverture, de 58 femmes et 10 enfants pendant 18 jours : 47 de ces otages étaient alors morts, leurs corps jetés par après dans le fleuve. C’est un médecin récemment arrivé qui découvrit alors les survivants au milieu des cadavres et des excréments.

Devant le scandale, le gouvernement confia une mission à Pierre Savorgnan de Brazza, sorti de sa retraite algérienne : il ne pût guère que constater l’étendue des dégâts chez ces populations qu’il avait cru mettre sous la protection de son pays : il mourut à Dakar, sur le chemin du retour, le 14 septembre 1905. Il avait pris le temps de faire un rapport, … que le gouvernement s’empressa d’enterrer. C’est l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch qui le déterrera dans les années 1960.

29 07 1904                 Rupture des relations diplomatiques avec le Saint Siège. Le nonce avait été expulsé et l’ambassadeur rappelé le 21 mai.

Joseph Simond escalade l’Aiguille de la République, au-dessus de Chamonix,  muni d’une corde solidaire d’une arbalète. Deux guides sont postés de chaque coté de l’aiguille. La corde lancée par-dessus l’aiguille est récupérée par l’autre qui s’en sert pour se hisser au sommet. Pour ce qui est de la beauté du geste, il vaut mieux aller voir ailleurs.

4 08 1904                  Dans son cabinet de la Butte Montmartre, Clemenceau a été médecin des pauvres, et il sait ce qu’il en est de leurs maladies, souvent professionnelles ; une de celles dont les ravages sont les plus profonds, le saturnisme [Saturne est le dieu du plomb pour les alchimistes], du à la céruse, un hydrocarbonate de plomb, appelé aussi blanc de plomb, couramment utilisé dans les peintures pour obtenir la couleur blanche. C’est une très vieille histoire qui remonte à l’antiquité : Hippocrate parlait déjà de sa nocivité au IV° siècle avant J.C.

La loi a passé l’épreuve de la Chambre. Elle est en ce moment soumise au Sénat, où je la vois menacée par les entreprises intéressées des uns, par la négligence des autres, par l’indifférence de tous. […] C’est pourquoi j’ai résolu de la sauver du désastre.

Et, devant le Sénat : Il s’agit d’empêcher des hommes de tuer des hommes, tout simplement. A ces mots, vous éclatez de rire. Dès qu’un homme s’avise d’en tuer un autre, un gendarme l’arrête, le juge, le fait condamner par douze braves gens, le curé le bénit, le bourreau lui coupe la tête et le fossoyeur le cache dans un trou. Vous n’y êtes pas : cela se passe dans un certain nombre des cas, mais il y en a bien d’autres…

[…]                 Ceux qui succombent pour avoir défendu par leur travail leur existence et celles des leurs n’intéressent personne en apparence.  Bien plus, on se détourne d’eux car ils sont autant de reproches vivants aux agents supérieurs de l’organisation industrielle qui les tue en connaissance de cause et à la société, si belle en formules philantropiques, si cruelle dans la sombre réalité, qui les regarde exterminer sans rien dire. Les maîtres de l’industrie les dérobent aux regards dans la mesure du possible, déguisent le mal sous d’autres noms, achètent le silence des victimes, font tout ce qu’il faut pour que la foule indifférente et les pharisiens qui représentent officiellement les vertus sociales, prêtres, ministres, préfets, inspecteurs, parlementaires, puissent passer et dire, en regardant ailleurs : Je n’ai rien vu.

Clemenceau

La bataille sera longue : la loi reconnaissant  comme maladie professionnelle le saturnisme ne sera votée que le 23 avril 1919 : 15 ans plus tard ! Quant à son interdiction pure et simple, il faudra encore attendre jusqu’à … 1949 !

2 10 1904                  De 1880 à 1914, les Allemands se sont constitué le troisième empire colonial. Le premier gouverneur civil de la Namibie, dans le sud-ouest africain, a été Heinrich Goering, père de Hermann. La manière douce n’a certes été l’apanage de personne, mais c’est particulièrement vrai pour eux. Le général Lothar von Trotha a écrasé une révolte du peuple Herero le 11 août à la bataille du plateau de Waterberg, qui fait environ 60 000 morts. Il proclame alors :

Moi, le grand général des soldats allemands, envoie cette lettre au peuple des Herero. Les Herero ne sont plus des sujets allemands… Le peuple des Herero doit quitter le pays. Si le peuple ne le fait pas, je l’y obligerai par le Groot Rohr (grand canon). A l’intérieur des frontières allemandes, tout Herero avec ou sans armes, avec ou sans bétail, sera abattu, je ne fais plus d’exception pour les femmes et les enfants, ramenez-les dans votre peuple ou laissez-les se faire abattre aussi. Telles sont mes paroles au peuple Herero. 

Le grand général du puissant empereur, Von Trotha

La plupart des survivants périront de soif et d’épuisement dans l’Omaheke (l’actuel Kalahari) ; il en restera 20 000, qui croupiront dans des camps de concentration. Mme Heidemarie Wieczorek-Zeul, ministre du Développement dans le gouvernement de Gehrardt Schroeder s’excusera pour ces atrocités en août 2004 à Okakarara.

30 10 1904                 La Mutualité régale à la salle des Machines, au Champ de Mars 26 000 de ses membres : cela représente 13 km de tables ! Ils remettront le couvert, et pour 50 000 personnes le 5 novembre 1905 !

4 11 1904                     Le général André est ministre de la guerre dans le gouvernement d’Émile Combes. Il se fait gifler par le député nationaliste Syveton en pleine séance du Palais Bourbon : c’est l’affaire des fiches : pour favoriser l’avancement des officiers républicains anticléricaux, le ministre a lancé une vaste enquête interne sur les opinions religieuses des gradés : Vont-ils à la messe ? Ont-il envoyé leurs enfants dans des écoles catholiques ? etc… 20 000 fiches sont réunies et confiées pour vérification aux francs-maçons de la loge du Grand Orient de France, fer de lance de la lutte contre l’Église. Mais encore aurait-il fallu que l’intendance suive, c’est à dire qu’existent les écoles à même de former ces officiers laïques et républicains, car, dans les faits, même au plus fort des campagnes anticléricales, l’armée et la haute fonction publique ont continué de puiser une bonne partie de leurs cadres parmi les jeunes gens issus des meilleures écoles catholiques : le collège Stanislas et l’école Sainte-Geneviève. Le système aura été tout de même suffisamment efficace pour qu’au tout début de la guerre, 10 ans plus tard, le général Joffre se voit contraint à se passer des services de 180 généraux, sur les 425 que comptait alors l’armée ! L’affaire va entraîner la chute du gouvernement Combes, et, très probablement, le meurtre de Syveton, retrouvé asphyxié par des émanations de gaz dans son cabinet de travail le 8 décembre suivant.

C’est la grande époque de la franc-maçonnerie française : en 1895, Antoine Gadaud, maçon et ministre de l’agriculture déclarait : La franc-maçonnerie est la République à couvert. La République est la franc-maçonnerie à découvert. Le parti radical était noyauté par la franc-maçonnerie, et siégeait souvent à Matignon. Ne parlons pas de l’Elysée, limité à l’époque à l’inauguration des chrysanthèmes.

Quelques célébrités… sur une plage de près de 300 ans :

Hommes de lettres, philosophes : Montesquieu, Voltaire, Casanova, Choderlos de Laclos, le marquis de Sade, le comte Joseph de Maistre, Rouget de Lisle, Gotthold Ephraïm Lessing, Goethe, Herder, Alexander Pope, Burns, Walter Scott, Sheridan, Vittorio Alfieri, Stendhal, Emile Littré, Stéphane Mallarmé, Jules Vallès, Proudhon, Oscar Wilde, Vicente Blasco Ibanez, Alexandre Pouchkine, Heinrich Heine, Mark Twain, Arthur Conan Doyle, Rudyard Kipling, Georges Dumézil, Frederick Tristan.

Musiciens, grands compositeurs, mais aussi des jazzmen de renom : Joseph Haydn, Ludwig van Beethoven, Wolfgang Amadeus Mozart, Cherubini, Franz Liszt, Jean Sibelius, Giacomo Meyerbeer, Count Basie, Duke Ellington, Lionel Hampton, Louis Armstrong.

Politiques, rois, militaires, libérateurs, ministres : Frédéric II de Prusse, Frédéric-Guillaume Ier, Léopold Ier de Belgique, George Washington, George IV, George VI, Edouard VII et Edouard VIII (d’Angleterre), le marquis de La Fayette, Joseph Bonaparte, Benjamin Franklin, David Crockett, Franklin D. Roosevelt, Giuseppe Garibaldi, Winston Churchill, Harry S. Truman, Théodore Roosevelt, Lyndon B. Johnson, Simon Bolivar, Gerald Ford, Salvador Allende, Abd-el-Kader, Omar Bongo, Eduard Benès, le maréchal Joffre, Wellington, le comte de Mirabeau, Jules Ferry, Henri Emmanuelli, Roland Dumas, Pierre Joxe, Charles Hernu.

Artistes : Le sculpteur Bartholdi, Cecil B. De Mille, Oliver Hardy, Clark Gable, John Wayne, Marc Chagall, Juan Gris.

Savants, inventeurs et industriels : Les médecins Alexander Fleming et Edward Jenner, Samuel Hahnemann, inventeur de l’homéopathie, les frères Montgolfier, John Macadam, George M. Pullman, l’astronaute Edwin Aldrin, W.P. Chrysler, Henry Ford, Olds et André Citroën, Samuel Colt, le psychologue Ovide Decroly, Henri Dunant, fondateur de la Croix Rouge, K.C. Gillette, l’aviateur Charles Lindbergh.

13 12 1904          Pierre de Coubertin emploie, et c’est une première,  le mot mondialisation : c’est dans le Figaro : L’essentiel est que la propagande nationale se mette au diapason des conditions nouvelles instaurées, si l’on peut user d’un pareil langage, par la mondialisation de toutes choses.

28 12 1904              La loi retire aux églises catholiques et aux consistoires protestants le monopole des inhumations : les municipalités créent leur services de pompes funèbres.

1904                       Première machine d’imprimerie offset. Premier match international de foot. La montre bracelet fait son apparition. L’anglais J.A. Fleming invente la diode : 2 électrodes utilisables comme redresseur de courant. L’archéologue grenoblois Georges Legrain découvre dans le temple d’Amon-rê à Karnak une salle d’environ 2 300 m² contenant près de 800 statues, 18 000 figurines de bronze, des stèles etc…

Dans Trois façons de faire de la politique Yusuf Akçura, turc, parle de la nécessité d’une unité organique, voire raciale, de la société. Les Jeunes Turcs qui deux ans plus tard vont refonder leur mouvement au sein du CUP – Comité Union et Progrès – ont souvent étudié à Paris, Berlin ou Genève où ils ont pu admirer les darwinistes sociaux Ernst Haeckle, Gobineau, Gustave le Bon.

Cézanne n’aime pas tout ce qui fabrique un notable : Les instituts, les pensions, les honneurs ne peuvent être faits que pour les crétins, les farceurs et les drôles.

2 01 1905                   Capitulation russe à Port Arthur : jusqu’alors cédé à bail à la Russie depuis 1898, Port Arthur devient japonais.

9 01 1905   [dans le calendrier grégorien]          Première révolution russe à St Petersbourg. Le pope Gapon organise sur la place du Palais d’Hiver à Petersbourg une manifestation qui rassemble deux cent mille ouvriers chantant Dieu sauve le tzar : une pétition doit être remise à Nicolas II. Dans le fond, ils ne demandaient que du pain, ils ne voulaient plus être des ventres creux.

Les soldats tirent… des barricades se dressent ; on compte une centaine de morts : c’est le dimanche rouge. Bolchevistes comme libéraux, désemparés par la spontanéité du mouvement, ne surent pas canaliser le mécontentement. Le nombre de manifestants était probablement inattendu, mais la manifestation n’était que l’aboutissement d’une longue préparation initiée par ce prêtre orthodoxe, sur fond de pacifisme bien affiché, dans un cadre tout à fait légal.

Chaque bonnet d’enfant, chaque gantelet, chaque châle de femme abandonné ce jour-là piteusement sur la neige de Saint-Petersbourg rappelait à chacun que le tsar devait mourir, que le tsar mourrait.

Ossip Mandelstam

Nombre de socialistes juifs, dont les actions avaient entraîné de nouveaux pogroms, émigrèrent en Palestine. Par contre, Trotski, à ce moment-là en tournée de conférences à travers la Suisse, pris d’une grande peur de se faire doubler par ce pope, revint en Russie, avec sa nouvelle femme Natalia, juste le temps de réaliser que les risques d’être rapidement arrêtés étaient trop importants, et de se réfugier alors en Finlande. Sa femme avait été rapidement arrêtée.

Witte, chef du gouvernement, sauve le pouvoir en faisant arrêter le président du soviet de Saint Petersbourg.

Écoute, écoute paysan… […] Voici comment le tzar a parlé à son peuple.[…] 200 000 ouvriers s’avançaient vers le palais. Ils avaient mis leur costume du dimanche, tous, les jeunes et les vieux. Les femmes marchaient à coté de leur maris ; les pères et les mères tenaient leurs petits enfants par la main… Des troupes occupaient toutes les rues, toutes les places où le défilé pacifique devait passer. Laissez-nous aller jusqu’au tzar, suppliaient les ouvriers. […] Et c’est alors que tout est arrivé ! […] Les coups de feu ont retenti dans un grondement de tonnerre. La neige a rougi du sang des ouvriers…

Léon Trotski Lettre ouverte aux paysans.

Trois hommes font connaissance dans une cellule de prison :
  • Moi, je suis ici parce que je suis un opposant à Popov, dit le premier.
  • Moi, je suis ici parce que je suis un partisan de Popov, dit le second.
  • Et moi, je suis Popov, enchaîne le troisième.

2 02 1905                              Joseph Pinchon et Cauméry ont écrit et illustré une des premières bandes dessinées : Les aventures de Bécassine que la maison Maurice Laudrand édite au sein de La semaine de Suzette.

En 1940, les Allemands s’empresseront de mettre au pilon tout ce qui pouvait rester de Bécassine aux Editons Laudrand : Otto Abetz, patron allemand de la France occupée, était professeur de dessin et donc bien placé pour mesurer son effet corrosif ; en l’occurrence lui étaient restés en travers de la gorge les très nombreuses phrases de Bécassine comportant le terme Boche, dans les années qui suivirent la grande guerre : ceci dit, le goût de la revanche lui avait quelque peu faussé le jugement – à moins que ce ne soit sa femme, française – en prêtant à cette pauvre et gentille nigaude bretonne une capacité de nuisance qu’elle n’avait pas. Il n’y aurait donc pas eu de livre plus dangereux pour l’Allemagne nazie en 1940 à Paris ! à désespérer de l’insolence et de la causticité françaises !

20 02 au 11 03 1905          Bataille de Moukden – aujourd’hui Shenyang – entre la Russie et le Japon : les trois armées russes se retirent à 100 kilomètres au nord de Moukden.

21 03 1905                  Le service militaire est réduit de 3 à 2 ans.

31 03 1905                   L’Allemagne revendique le droit à la concurrence dans la constitution des empires coloniaux : cela se passe à Tanger :

C’est au sultan, en sa qualité de souverain indépendant, que je fais aujourd’hui ma visite. J’espère que, sous la souveraineté du sultan, un Maroc libre restera ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations, sans monopole et sans annexion, sur le pied d’une égalité absolue. Ma visite à Tanger a eu pour but de faire savoir que je suis décidé à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour sauvegarder efficacement les intérêts de l’Allemagne au Maroc. Puisque je considère le sultan comme un souverain absolument libre, c’est avec lui que je veux m’entendre sur les moyens propres à sauvegarder ces intérêts. Quant aux réformes que le sultan a l’intention de faire, il me semble qu’il faut procéder avec beaucoup de précaution, en tenant compte des sentiments religieux de la population pour que l’ordre public ne soit pas troublé. 

Guillaume II, empereur d’Allemagne : entretien avec le représentant du sultan, Moulay Abd al-Malek, nommée lors de sa diffusion Discours de Tanger

25 04 1905                Fondation de la SFIO : Section Française de l’Internationale Ouvrière, qui réalise la fusion du Parti socialiste français de Jean Jaurès et du Parti socialiste de France de Jules Guesde. L’orientation repose sur trois principes : l’entente internationale des travailleurs, l’organisation du prolétariat en parti de classe pour la conquête du pouvoir, la socialisation des moyens de production et d’échange.

30 04 1905                 Jean Jaurès, dans les arènes de Béziers, s’adresse aux ouvriers agricoles en grève ; c’est son premier meeting :

Tant qu’une immense multitude opprimée ne pourra utiliser ses bras qu’avec la permission de la classe possédante, la République sera mutilée, boiteuse, chancelante, et nous voulons la République debout, la République aux yeux fiers et elle ne le sera que lorsque la propriété collectiviste et communiste sera substituée à la société oligarchique.

[…] Quelle honte pour le capitalisme d’avoir transformé en servitude cette noble fierté du travail. Demain, le travail sera honoré et rémunéré selon sa valeur. Les hommes choisiront eux-mêmes les chefs des travailleurs comme ils les choisissent aujourd’hui dans la société politique. Ils se dresseront, pour la première fois, vers la liberté, vers la fierté, vers l’indépendance, vers le soleil en acclamant la révolution libératrice.

Marcelin Albert et 30 vignerons d’Argeliers sont là, qui affichent leur programme sur le chapeau : grève des élus et refus de l’impôt, rejeté par le comité régional viticole de Béziers. Mais il n’était pas encore vraiment pris au sérieux.

Dans ces années-là, Georges Clemenceau affronte le même ennemi, et un siècle plus tard, ses mots n’auront pas pris une ride :

Il y a quelque chose de plus redoutable encore que le grand industriel, c’est la société anonyme qui est maintenant la règle de la haute industrie […] Là, pas même ce patron vers qui peut monter, de hasard, un cri de pitié. Les patrons, ce sont les actionnaires changeants, dispersés dans le monde, qui ne connaissent de l’usine que le dividende […] et sous le tour de vis impitoyable, le dividende péniblement exprimé du travailleur s’accumule au profit d’inconnus.

Georges Clemenceau La mêlée sociale        1895

1 05 1905                   Le lendemain Jean Jaurès visite la cave de Maraussan : Paysans, ne demeurez pas à l’écart. Mettez ensemble vos volontés et, dans la cuve de la République, préparez le vin de la révolution sociale

Il en rendra compte dans la presse une semaine plus tard :

Les militants se sont bien gardés de heurter ce qu’il y a de plus profond et, en un sens, de légitime dans les habitudes paysannes. Ils n’ont pas demandé à ces petits propriétaires vignerons de renoncer à leurs parcelles de propriété, assez inégales, et à l’autonomie de la production. Mais ils les ont habitués à pratiquer l’association dans un sens toujours plus communiste. Les associés de la société des Vignerons libres travaillent chacun son tout petit domaine, mais ils ont commencé par avoir un chai commun, une cave coopérative commune. Ils ont pu, ainsi, par le mélange de leurs vins, créer quatre ou cinq types et avoir leur marque. Par là, ils ont pu entrer en rapport avec les coopératives ouvrières de consommation, notamment avec les grandes coopératives parisiennes.

Mais il ne leur a pas suffi d’organiser la vente. Maintenant que, dans une première application de l’association, ils ont vaincu l’esprit de défiance, ils vont plus loin, et ayant organisé la vente, ils commencent à organiser la production. Ils construisent, en ce moment, une cave de vinification. Ce ne sont plus les vins tout faits que les vignerons apporteront à la cave commune, mais les raisins, et le travail de vinification se fera dans des conditions scientifiques.

J’ai eu une grande joie à visiter, avec les vignerons qui chômaient le 1° mai, le vaste terrain acquis par eux et où sont creusés les fondations du nouvel édifice. Il est tout voisin de la gare et des conduites mèneront le vin aux wagons-réservoirs qui portent aux ouvriers parisiens le bon et loyal produit des vignerons maraussanais.

3 05 1905                   Un fraudeur qui a fabriqué et vendu 12 000 hectolitres de vin artificiel, est condamné à Nîmes… à 16 francs d’amende : le prix d’un hectolitre de vin.

27 05 1905                   Victoire navale japonaise avec à sa tête l’amiral Tōgō sur la flotte russe de l’amiral Rojestvenski dans le détroit de Tsushima, qui sépare la Corée du Japon. Cette dernière venait à peine d’arriver dans les parages : à cette époque, on ne se risquait pas encore à passer par l’océan arctique : le suédois Nordenskjöld l’avait certes fait pour la première fois vingt-six ans plus tôt, mais entre une expédition scientifique méticuleusement préparée et l’appareillage en urgence de toute une marine de guerre, les appréciations ne peuvent être les mêmes : aussi la flotte russe était-elle passée par le cap de Bonne Espérance…huit mois[2] ! c’est là un train de sénateurs – une vitesse maximum de 8 nœuds quand les bateaux japonais allaient deux fois plus vite. Les Japonais, au mouillage à Masampo, en Corée, entourés d’eaux plutôt chaudes avaient l’habitude de caréner régulièrement leurs navires, les Russes, entourés d’eaux plutôt froides et donc moins touchées par les accroches d’algues et de bernacles, n’avaient pas eu le temps de caréner leur navires et de toutes façons ces nombreux mois dans des eaux chaudes suffisaient pour voir proliférer sur la partie immergée des coques algues et coquillages. Quel long voyage pour être tout bonnement coulée par le fond à l’arrivée ! Une bonne dose d’audace, puis une puissance de feu à faible distance bien supérieure, et c’est la quasi-totalité soit 36 navires de la flotte russe qui est touchée coulée. Deux destroyers et un croiseur parvinrent à se réfugier à Vladivostok, six autres petits navires s’abritèrent dans des ports neutres. Cinq mille marins et officiers russes tués, six mille prisonniers ! le désastre pèsera lourd dans la révolution russe en cours : les – macaques – c’était de ce nom que Nicolas II affublait les Japonais, avaient coulé la flotte de la Grande Russie !

31 05 1905                  Visite en France d’Alphonse XIII d’Espagne ; le 1° Juin, il échappe à un attentat.

7 06 1905                   Le Président du Conseil norvégien Michelsen fait voter la déchéance du roi Oscar II , jusqu’alors, roi de Norvège et de Suède, qui étaient deux royaumes indépendants sous un même roi. En novembre, la Norvège se donnera par referendum un nouveau roi Haakon VII, rien que pour elle.

27 06 1905             La durée du travail des mineurs est ramenée à 8 h/j, avec des paliers de 2 ans, on pourrait dire des paliers de décompression, à 9 heures, puis à 8h30′. Les marins du cuirassé Potemkine mouillé à Sébastopol se mutinent : ils en ont marre de mal manger. Quelques officiers sont tués et ils emmènent le navire à Odessa où l’escadre refuse de se rallier à eux. Ils se rendent aux autorités roumaines de Constanta.

14 07 1905                  La loi donne droit à une assistance à tout Français âgé de plus de 70 ans, privé de ressources, incapable de travailler, atteint d’une maladie ou d’une infirmité incurable : avec une telle quantité de conditions à remplir, la mesure n’a pas dû vider les caisses : les intéressés devaient se compter à peu près sur les doigts de la main.

1 08 1905                   Création au sein du ministère des finances, du service de la répression des fraudes et de la falsification des boissons alcoolisées, aromatisées à base de raisin ou de pomme. Elle définit le vin comme le produit exclusif de la vigne : cela sera jugé insuffisant, d’autant que l’État ne se dotait pas des moyens financiers aptes à faire appliquer la loi.

5 09 1905                   Dans la guerre sino-russe, la médiation des États-Unis aboutit au traité de Portsmouth : Leao-tong est rétrocédé au Japon, qui prend aussi Port Arthur et des droits  sur la Mandchourie, notamment les droits russes sur le chemin de fer sud-mandchourien, et le protectorat de la Corée. Le Japon va fournir en Mandchourie un effort économique considérable : chemins de fer, installations industrielles, développement des mines et de l’agriculture : le haricot soja nourrissait les hommes, améliorait les sols quand on le pressait en tourteaux, donnait du plastique quand on le traitait chimiquement.

Protectorat japonais en 1905, colonie en 1910, la Corée est partie pour être déchirée pour longtemps entre la Chine et le Japon. Néanmoins, si la division nord-sud était antérieure, le pays avait une longue histoire de civilisation développée, riche d’une culture qui avait rayonné bien au-delà de ses frontières :

Quand, à la fin du XIX° siècle le Japon fait main basse sur la péninsule de Corée, ultime embarcadère de l’Asie vers le Pacifique, le pays, qui sort d’un siècle d’incurie politique, de gaspillage économique et de troubles sociaux, est exsangue. Trois générations durant, elle va continuer à endurer les pires catastrophes : colonisation, guerre meurtrière, partition, une dictature qui, au nord, dure encore. À ne retenir que cette période de drames, on pourrait croire que les Coréens sont voués au martyre.[…] Mais la réussite actuelle du Sud n’est pas un miracle inexplicable. Elle est la suite logique d’une histoire ancienne et le signe que la Corée renaît une fois de plus de ses cendres. Un peu comme si les portables Samsung et les automobiles Hyundai faisaient écho aux couronnes de Silla, aux céladons de Koryô ou au han’gul [alphabet coréen composé de 24 lettres formées de traits géométriques simples établi en 1446, beaucoup mieux adapté au clavier d’ordinateur que les idéogrammes japonais et chinois] du roi Sejong.

Pascal Dayez-Burgeon        L’Histoire N° 385 mars 2013

Voisine de la Mandchourie, l’extrême est de la Sibérie est explorée par Ferdynand Ossendowski, polonais, géologue, qui effectue plusieurs missions scientifiques de prospection surtout pétrolière mais aussi minérale en Sibérie dans le piémont des Monts Altaï, source de l’Ob, – au nord de la frontière entre l’actuel Kazakhstan et la Mongolie  et encore dans l’extrême est, Vladivostok et l’Île Sakhaline. Dans cette dernière contrée, il marche sur les pas de son illustre prédécesseur, Nikolaï Prjevalski, – dont on donna le nom à une race de chevaux [4], qui l’explora de 1867 à 1869.

La première impression qui ressort de son Asie fantôme est la découverte d’un monde qui n’est pas à conquérir car tout ce territoire s’inscrit dans une histoire millénaire : on y découvre le dolmen d’Abu Khan, le chef des Ouïghours, tué par Gengis Khan, des tribus aux traditions séculaires, les Khirgiz, les Aïnous, les Orogons, les Yakoutes, les Ostiaks, les Gold, les Tartares de l’Abakar, des chamans qui pendent aux arbres les morts avec pour tout linceul des écorces de bouleau, des peuples dont le mode de vie est resté inchangé depuis des siècles : les Aïnous, dépositaires d’une connaissance approfondie de la nature, où tout est signe, lisant un paysage, une mer avec des yeux d’encyclopédiste là où un œil occidental ne dispose que d’un digest superficiel. Les drames de tous les peuples qui sont tombés sous le joug des Russes, aux comportements en tous points semblables aux conquérants de l’ouest américain : de l’alcool, de l’alcool et encore de l’alcool pour qu’abrutis, ils vendent leurs fourrures pour un prix dérisoire, quand ce n’est pas de prix du tout, seulement de l’alcool…, à en décimer des peuplades entières : il suffit qu’une tribu s’enivre un soir et qu’une vague de froid vienne là-dessus et tout le monde meurt de froid. Soixante ans plus tard, la situation n’aura pas changé : Sakharov le rapporte dans ses Mémoires : on saoule systématiquement les chasseurs sibériens indigènes : les agents de l’État arrivent en hélicoptères, chargés pour l’essentiel de vodka ; pendant plusieurs jours, les chasseurs, leurs femmes, leurs enfants et leurs vieux parents sont ivres morts, tandis que l’hélicoptère emporte un chargement de fourrures destinées à l’exportation.

Une richesse inouïe de la faune, l’accroissement naturel restent nettement plus important que le prélèvement opéré par les chasseurs, peu nombreux pour l’immensité du territoire. Dans ces immensités, une région de cocagne ou faune et flore tropicale voisinent avec faune et flore de la toundra : .

Entre le fleuve Amour, la frontière coréenne, l’océan Pacifique et la Mandchourie se trouve la région oussourienne. Elle est traversée par l’Oussouri et ses affluents, la Songacha et le Daobi Ho, et divisée en deux parties par les montagnes de Sikhota-Alin.

C’est une étrange contrée, où se rencontrent le Nord et le Sud. Des pins, des sapins, des cèdres et des bouleaux arctiques poussent à côté de noyers, de tilleuls et de chênes-lièges, de palmiers dimorphes et de vignes. Le renne, l’ours brun, la zibeline vivent dans la même forêt que le tigre, le boa constricteur et le loup [4]. Sur les eaux des lacs, sur les marécages ; autour du lac Khanka, l’oie, le cygne et le canard du Nord se mêlent au cygne noir d’Australie, au flamant des Indes, au héron de Chine et au canard mandarin. Est-on face à une énigme ou à une facétie de la nature

La légende, fleur de la pensée et de l’imagination des indigènes, dit ceci :

Quand Dieu eut achevé la création du monde, qu’il eut mis partout les arbres, les buissons, les herbes, les animaux, les oiseaux et les reptiles destinés à chaque région, il ne resta plus qu’une partie de la terre qui fût dénudée et sans vie : c’était la contrée qu’arrose l’Oussouri. L’Esprit du fleuve s’écria :

– Créateur, tu as donné à tous les pays des présents magnifiques et c’est cette région seulement que tu n’as pas favorisée. Sois généreux et accorde-lui tes bienfaits selon ta sagesse et ta miséricorde !

Dieu entendit la voix de l’Esprit du fleuve et, prenant partout des plantes, des animaux, des oiseaux, des reptiles et des pierres précieuses, il les répandit sur le pays de l’Oussouri. La terre se couvrit de fleurs, des tribus nombreuses arrivèrent, cherchant le bonheur et la richesse.

Les explorateurs russes, depuis les temps les plus reculés, ont appelé cette contrée la perle de l’Orient.

Avant la révolution bolchevique, le musée de la Société d’Études de la région de l’Amour possédait quelques spécimens de boas de l’Ossouri. Ce type zoologique fournit une des meilleures preuves que la région constitue un véritable champ de bataille entre le Nord et le Sud. Dans la même forêt, l’habitant des régions neigeuses subarctiques, la zibeline, rencontre la terreur des jungles tropicales, le boa. La nature, afin de créer pour le boa un habitat qui lui soit familier, a fait pousser dans la taïga le palmier (Dimorphantus Palmoideus) tout près de l’arbre originaire de la zone arctique, le cèdre ; à travers les vignes vierges qui l’entourent, le tigre de l’Amour, cousin de celui du Bengale, se fraye un passage. Tout ceci conduit le voyageur à penser que la nature, au moment où la flore et la faune du pays furent créées, a oublié ses principes ou les a délibérément ignorés, par caprice.

[…] Si le voyageur veut voir une région où se mêlent le Nord et le Sud, où les contrées arctiques rejoignent l’Egypte et l’Inde, où la Sibérie touche le Japon, il n’a qu’à venir sur les bords du lac Khanka, à la frontière de la Mandchourie, [sur le 45° parallèle, celui de Bordeaux. ndlr].

Ferdynand Ossendowski      Asie fantôme       Phébus Libretto 1996

On serait tenté de penser ces terres bénies des dieux, idylliques, si… si n’était quasiment partout le goût de cendre d’un monde marqué à jamais semble-t-il, par le bagne. Un monde, car, hors l’enceinte même des bagnes, dont le principal se trouvait sur l’île Sakhaline, où les nervis du tzar se chargeaient de faire de la vie des condamnés un enfer – quinze ans plus tôt, Tchekhov avait déjà longuement, minutieusement visité Sakhaline -, de très nombreuses régions étaient imprégnées de la présence de nombreux évadés, vivant parfois dans des conditions décentes en des cabanes perdues, mais le plus souvent comme des bêtes traquées, installées dans des grottes quasiment secrètes, menant une vie de paria, faite de chasse, de rapines, de meurtres quelquefois, hantés par la sinistre Tcheka, l’ancêtre du NKVD des soviets, lancée continuellement à leurs trousses.

C’est la marque indélébile des Russes, diffuse sur l’ensemble du territoire. Plus localement, ils ont construit le chancre qu’est Vladivostok, – à la latitude de Gênes – qui ne comptait pas plus de 500 habitants 35 ans plus tôt quand y passa Prjevalski. Et le temps n’y apportera aucun changement : Joseph Kessel y séjournera à la fin de la première guerre mondiale, vingt ans plus tard, à l’occasion des ultimes soutiens occidentaux aux Russes Blancs combattant les soviets, et la ville sentira toujours cette vilaine odeur mafieuse. Dans la décennie 2010, la folie y sévira toujours, avec un  pont somptueux à 731 millions d’€ reliant le continent à l’île Rousski, près de Vladivostok, inutilisé en raison de l’absence totale d’activité économique sur cette île à peine peuplée.

La population de Vladivostok était étrangement mélangée. Elle se composait de fonctionnaires russes qui buvaient, faisaient fortune grâce aux pots-de-vin ou finissaient en prison, d’officiers ivrognes et joueurs, de spéculateurs, de petits industriels usant et abusant d’une main-d’œuvre à vil prix que ne protégeait pas la loi, de bandits, de marchands d’esclaves, de faussaires, de maîtres chanteurs, d’individus sans profession ou dont la profession allait du banditisme à d’étranges pratiques d’enrichissement; de la lie de ces pays où l’on pouvait recruter des hommes pour toute espèce d’aventures, qu’il s’agît d’aller chercher de l’or sur les bords de la mer d’Okhotsk ou de partir à la chasse aux phoques dans les îles du Commandeur, ou bien encore de négocier avec les indigènes du Kamtchatka et d’Anadyr une peau de zibeline ou de castor contre seulement un verre d’eau-de-vie et une demi-livre de poudre.

Cette population à la moralité douteuse constituait la toile de fond du tableau sur lequel se déroulait l’histoire de la cité. Cette dernière n’avait été, à l’origine, qu’une simple forteresse russe près de laquelle se blottissait une petite ville avec ses cafés, ses restaurants suspects, ses tripots et tous les parasites sociaux qui sont la plaie des garnisons de frontière.

Au bout d’un certain temps, de nouvelles personnalités avaient fait leur entrée en scène : deux marins allemands déserteurs, un Hollandais poursuivi par la justice, un Suédois et un Finlandais, épaves de la destinée échouées sur les rivages du Pacifique. Un Russe, probablement évadé du bagne, les rejoignit bientôt et ils ouvrirent une petite boutique où la vodka, le tabac, le vin, les allumettes, les chandelles, les sardines et les cordages constituaient les articles principaux de leur négoce. La boutique n’avait pas beaucoup d’importance en elle-même, mais ses propriétaires s’enrichirent avec la rapidité de l’éclair, achetant des propriétés, élevant de magnifiques maisons sur des terrains où maintenant se trouvent les rues les plus importantes de la ville.

Si l’on veut remonter aux sources de cette fortune rapide, il faut chercher en dehors de la boutique, et même en dehors de la ville. Cette bande d’aventuriers entreprenants faisait des affaires bien plus fructueuses au large, où ils possédaient des voiliers de petit tonnage, rapides et bien armés, avec lesquels ils attaquaient les bateaux japonais, chinois et américains qui transportaient des fourrures, du ginseng, des cornes de cerfs, de l’or et d’autres marchandises achetées ou volées sur le territoire russe d’Extrême-Orient. Tout ce butin était caché en lieu sûr jusqu’au moment où il pouvait être vendu. Ce commerce lucratif continua pendant plusieurs années et procura à ses initiateurs des situations honorables dans la ville, si bien qu’au bout du compte ils purent abandonner leurs entreprises maritimes pour se consacrer à des occupations sans doute moins profitables mais rentrant dans les limites strictes de la loi.

Quand un courageux magistrat institua une enquête sur les origines de la fortune de ces potentats d’Extrême-Orient, il paya de sa vie son audace. On l’invita à une chasse au cerf, il reçut une balle dans la tête, accidentellement. Sa mort mit un terme aux efforts tentés pour jeter une lumière purificatrice sur le sombre passé de ces honorables citoyens. Quelques-uns d’entre eux vivaient encore quand j’arrivai à Vladivostok. Tout le monde leur faisait des politesses, mais, derrière leur dos, on chuchotait les détails sanglants de leur trafic le long des côtes.

Ferdynand Ossendowski       Asie fantôme        Phébus Libretto 1996

17 10 1905                   En Russie, deux pouvoirs se combattent : le gouvernement, dirigé par Witte, haï par le tzar, et le soviet de Saint Petersbourg, présidé jusqu’aux événements de janvier par Gueorgui Nossar-Khroustaliov, auquel avait succédé Léon Trotski, avec le soutien de Lénine, Martov et Tchernov revenus alors en Russie.

Dans sa manière de parler, Trotski était tout l’opposé de Lénine. Lénine arpentait la tribune. Trotski restait immobile. Rien dans le style de Lénine n’approchait l’éloquence fleurie dont Trotski inondait le public. Lénine ne s’écoutait pas. Trotski non seulement s’écoutait, mais en plus il s’admirait. Il était l’incarnation même de la vanité.

Roman Goul

Serge Witte fait signer au tzar Nicolas II le Manifeste sur le perfectionnement de l’ordre de l’Etat, qui garantit les libertés civiles et institue une assemblée législative élue – la Douma -: c’est, avant la lettre, la première Constitution russe.

Devant l’échec de Trepov, gouverneur de Saint Petersbourg, le tzar se tourna vers les solutions proposées par Serge Witte, qu’il haïssait pourtant, mais qui disposait d’une aura importante : il venait de signer aux États-Unis une paix honorable pour son pays avec le Japon. Le tsar créa pour lui le poste de président du Conseil des ministres. On crut que c’était la fin de l’autocratie et le premier pas de la Russie vers la monarchie constitutionnelle.

Le Manifeste accordait un certain nombre de libertés immédiates : conscience, parole, réunion, association. Un ministère homogène fut constitué sous la direction de Witte. Le gouvernement annonça qu’il ne s’immiscerait pas dans les futures élections pour la Douma législative élue au suffrage universel. Les Règlements provisoires furent abrogés.

Il restait cependant des ambiguïtés : la Douma aurait-elle un rôle constitutionnel et les ministres seraient-ils responsables, et devant qui ?

À l’annonce du Manifeste, la population laissa éclater sa joie, pavoisa les rues et chanta La Marseillaise des Travailleurs. La victoire n’était satisfaisante pour personne, mais, pour les libéraux, les socialistes et les ouvriers, le Manifeste n’était qu’un premier pas.

La pression des ouvriers s’accentua. Les soviets ouvriers se multiplièrent. Il y eut même des soviets de soldats parmi les troupes revenant du front. Il y eut des insurrections de marins : à Kronstadt et à Sébastopol en novembre. À l’initiative des socialistes révolutionnaires, des soviets de paysans se constituèrent. Des révoltes rurales avaient toujours lieu : 219 soulèvements en octobre, 796 en novembre et 575 en décembre. L’Union paysanne pan-russe réclamait la nationalisation du sol, donc la suppression de la propriété privée du sol.

Pourtant, la majorité des paysans était favorable au Manifeste et faisait confiance à la Douma ; d’autant plus que les premières mesures de Witte furent favorables aux paysans. Les libéraux créèrent le Parti constitutionnel démocratique ou KD, dirigé par Milioukov et Malakov. Les modérés parmi les socialistes révolutionnaires créèrent en janvier 1906 le Parti social du peuple qui joua le jeu de la démocratie et de la Douma.

Le gouvernement joua alors sur les divisions de l’opposition : en 1906, il diminua de moitié les sommes encore dues par les paysans pour le rachat des terres datant de l’abolition du servage en 1861 ; en 1907, cette dette fut totalement effacée ; le fermage fut diminué, et les salaires des ouvriers agricoles augmentés.

[…]      À la fin du mois de novembre 1905, il ne restait plus comme opposition que le mouvement ouvrier et l’Union paysanne pan-russe. Witte fit arrêter les dirigeants de l’Union paysanne le 27 novembre et les membres du soviet ouvrier de Saint-Pétersbourg, dont Léon Trotski le 16 décembre. Le soviet de Saint-Pétersbourg appela à la Révolution. Le soviet de Moscou prit le relais. Des troupes nombreuses furent acheminées par train à Moscou. Du 22 décembre 1905 au premier janvier 1906 des combats qui firent plus d’un millier de morts opposèrent les ouvriers de Moscou à la police et à l’armée. Il y eut encore quelques agitations sporadiques en 1906 : des grèves, des révoltes paysannes ou des mutineries dans l’armée ou la marine, mais le gouvernement réussit à maintenir l’ordre.

Nicolas II avait octroyé une constitution garantissant les libertés fondamentales et une Douma élue. Apparemment, la Russie prenait la voie de la démocratie et de la liberté. Mais, la première Douma, dominée par les KD fut impuissante. L’empereur refusait de nommer un gouvernement correspondant à la majorité à la chambre. Celle-ci refusait toutes les mesures gouvernementales et le gouvernement refusait toutes les mesures proposées par la Douma. Elle fut dissoute deux fois successivement, jusqu’à l’élection d’une majorité docile et favorable au tsar. Il avait fallu pour cela procéder à des modifications des modalités électorales. La Douma dite des Seigneurs fut alors docile et on revint à un fonctionnement de type autocratique.

Wikipedia

Ferdynand Ossendowski, qui écrira des livres splendides sur la Sibérie, prendra alors la tête d’un mouvement séparatiste qui aurait dû couper la Sibérie orientale du reste de la Russie. Il avait son siège à Kharbin et des sous-comités avaient été créés à Vladivostok, Blagovestchensk et Tchita. Il durera ce que dura la révolution russe de 1905.

24 10 1905                   Les frères Wright effectuent un vol de 38 km.

30 10 1905                 A Saint Petersbourg, la plus grande grève générale que le monde ait connu entérine la décision de convoquer une assemblée nationale législative.

7 11 1905                     En France, la loi refuse le droit de vote aux salariés de l’État.

13 11 1905               Georges Claude expose à l’Académie des Sciences la mise au point dans son usine de Boulogne Billancourt de la fabrication industrielle d’air liquide.

28 11 1905          En Irlande le journaliste Arthur Griffith crée le  pari Sinn-Féin, qui signifie nous –mêmes en gaélique : L’Acte d’Union entre la Grande Bretagne et l’Irlande est illégal [car ne donnant pas assez d’autonomie à l’Irlande]; par conséquent, la double-monarchie établie sous le Parlement Grattan et la Constitution de 1782 sont toujours en vigueur. Les débuts sont plus que laborieux. Plus tard, il se ralliera à l’idée de république irlandaise. En 1917, Eamon de Valera deviendra président du parti.

9 12 1905                   Le socialiste Aristide Briand fait adopter la loi de séparation des biens de l’Église et de l’État : les biens du clergé sont transférés à des associations cultuelles, les desservants des paroisses ne sont plus rétribués par l’État : c’est la rupture avec l’Église catholique et la suppression de tous ses droits.  La liberté de conscience et le libre exercice des cultes sont garantis. Les deniers de la République ne serviront qu’au seul entretien  des édifices religieux. La Sorbonne abandonne la règle fondamentale qui voulait que toute thèse soit soutenue en latin.

10 12 1905                  Frédéric Mistral partage avec l’Espagnol José Echegaray le Nobel de littérature.

15 12 1905                  Le Père Noël pour les Marseillais s’appelle Ferdinand Arnodin qui leur apporte le Pont Transbordeur – pont à contrepoids et articulation –  : il enjambe le Vieux Port à son entrée sur 240 m de long ; il est à 86 m de haut ; il a fallu 1 180 tonnes de câbles et d’acier pour construire tout cela. Il offre un restaurant d’où on a une vue imprenable sur le centre de Marseille, une nacelle suspendue au tablier de 10 m x 12 m, qui fait passer d’une rive à l’autre une automobile et 200 personnes en 1’30 » : le rendement est nettement plus élevé que celui du ferry-boat voisin. Il suscitera l’engouement des artistes, des architectes, on lui consacrera un film, un livre, des photos sur toutes les coutures, et quelques tableaux.

Le pont tranbordeur (Marseille, 13) - Page 2

Louis-Mathieu Verdilhan [1875-1928], André Verdilhan [1881-1963]. Le pont transbordeur

André Hambourg 1909-1999. Le port de Marseille et le pont transbordeur.1940

Charles Camoin [1879-1965] Marseille, le Pont transbordeur. 1928

Ferdinand Arnodin est brillant ingénieur mais piètre gestionnaire : on l’a déjà deviné avec ses premières réalisations, à Nantes puis Rouen, en s’en tenant aux réalisation nationales ; mais cette fois, il s’avance encore plus en proposant à la ville de Marseille de prendre à sa charge l’intégralité des frais de construction et d’installation du pont (! ndlr) à la seule condition de s’en voir réservé l’exploitation pendant 75 ans. Après une bonne quinzaine d’années d’exploitation bénéficiaire – 1.6 million de passagers en 1919 – les frais en augmentation finiront par dépasser inexorablement les entrées en régression surtout à cause du développement de l’automobile. L’incurie administrative, la mort de Ferdinand Arnodin en 1924, les deux guerres à venir – la 1° en enlevant à l’entreprise les hommes en charge de la maintenance, la 2° en bombardant l’ouvrage le 22 août 1944 – feront le reste pour lui donner une durée de vie moindre que celle d’un homme à cette époque : 40 ans. Le 1° septembre 1945, on fera place nette des derniers vestiges.

La galéjade marseillaise récupérera le Pont Transbordeur pour lui faire prendre la Sardine de Marseille qui bouchait l’entrée du  Vieux Port.

Il n’empêche qu’un jour, en octobre 2017, la réalité rejoindra la galéjade, quand une baleine de 15 m. ira au bout d’une anse du Vieux Port, en s’y piégeant car elle ne pourra faire demi-tour pour regagner le large que tirée, poussée par les pompiers.

 

Quant au ferryboite mis en scène par Marcel Pagnol, il attendra l’an 2015, quand les sidérantes carences de Jean-Claude Gaudin, maire de la ville, en matière de gestion de personnel, le mettront en arrêt prolongé avant une mort définitive, tandis que continueront à rouler tranquillement les 2 000 véhicules de fonction de la mairie de Marseille !

Reflets du ferry boat - HONNORÉ Peintre

Honnoré

16 12 1905                    Le tsar Nicolas II fait arrêter le comité exécutif du soviet de Saint Pétersbourg, parmi lesquels Trotski. Le procès s’ouvrira le 19 septembre 1906 : Trotski en fera une tribune :

D’un coté, il y a la lutte, le courage, la vérité, la liberté…
De l’autre, la fourberie, l’ignominie, la calomnie, l’esclavage…
À vous de choisir, citoyens.

Verdict le 2 novembre : les prévenus furent jugés non coupables d’insurrection, mais la cour retint la subversion, un chef d’accusation moins grave qui leur valu tout de même la déportation à vie, la perte de tous leurs droits civils. Mais ils évitaient les travaux forcés.

1905                               Louis Blériot, Gabriel Voisin, Ernest Archdeacon mettent en route la première usine de construction d’avions, à Boulogne. Les frères Perret, architectes construisent à Paris le premier immeuble en béton. Voisin crée le premier planeur. Albert Einstein a 26 ans : il est employé au bureau des brevets de Berne ; en quatre articles publiés dans Annalen der Physik et une thèse de 37 pages, il révolutionne la physique : e = mc², les photons, le coup d’envoi de la mécanique quantique, l’espace courbe qui vient mettre à bas la gravitation universelle de Newton : tout est là.

Le Père de Foucauld s’installe à Tamanrasset. Le désert, c’est Dieu sans les hommes. Balzac

L’américain John Stevens reprend la suite des travaux du canal de Panama, après l’échec de De Lesseps ; le sens de l’organisation et la puissance industrielle américaine en feront un succès. Mais il lui faudra tout de même 10 ans de travaux, 367 M. de $ : 45 000 travailleurs sortiront 259 millions de mètres cube, en plus de ceux par les ouvriers de de Lesseps : au total, c’est quatre fois le volume extrait pour le canal de Suez, qui lui fait près de 200 km, contre 81 km pour Panama.

Première scission au sein du PS. Première Foire de Paris. Grève des ouvriers agricoles dans le Languedoc. Premier camp naturiste.

De 1885 à 1921, le prince Albert I° de Monaco aura effectué 28 campagnes scientifiques : sondages en haute mer, dragages profonds, immersions profondes de nasse, pêche au trémail ; il gardera longtemps le record du poisson pêché à la plus grande profondeur : 6 065 m : Grimaldichtys profondissimus. Il établira la première carte du fond des océans et rapportera des collections si importantes qu’il sera nécessaire de construire un musée pour les y exposer.

Des lueurs phosphorescentes, petites ou grandes, fixes ou fulgurantes, évoluent portées sur des êtres qui paraissent avoir capté les derniers rayons des astres éteints, pour éclairer leur existence aux domaines de la nuit éternelle.

Albert I°, prince de Monaco 1902

Dans les Alpes françaises, la route franchit les cols des Montets, pour aller de Chamonix dans le Valais, et du Glandon, pour relier la vallée de la Maurienne à celle de la Romanche.

Insurrection à Moscou : les combats entre insurgés et troupes du tsar font 670 morts et environ 2 000 blessés.

11 02 1906                 L’encyclique Vehementer Nos condamne la loi de séparation qui a bouleversé l’ordre très sagement établi par Dieu dans le monde.

Pour aider un peu à comprendre la puissance de cet anticléricalisme, il peut être utile de citer la prière qu’Yves Robert mettra dans la bouche d’un gamin du film La guerre des boutons en 1960, prière qui n’avait pas du tout été créée pour les besoins du film, mais provenait bien d’une mémoire collective : elle existait dès le début du siècle et en dit long sur le degré de niaiserie dans lequel on maintenait les enfants de l’Église ; il faut espérer que le contenu de Vehementer Nos était autre :

Le petit Jésus s’en va-t- à l’école
En portant sa croix dessus son épaule.
Quand il savait sa leçon
On lui donnait du bonbon
Une pomme douce
Pour mettre à sa bouche
Un bouquet de fleurs
Pour mettre à son cœur
Un drap blanc, un drap noir
Pour les âmes du purgatoire.

26 02 1906                   175 transbordeuses, se mettent en grève en gare de Cerbère : elles demandent à être payées dignement, et ce n’est pas le cas : 75 centimes par wagon déchargé, 1 franc [soit 3.93 € 2018 ; un kg de sucre en 1900 : 1.2 F] pour la cheffe d’équipe. Que font donc ces transbordeuses ? Elles déchargent en gare de Cerbère des trains d’oranges espagnoles pour les recharger dans des trains français ! Elles ne sont que 15 à avoir refusé de faire grève, et donc, les wagons d’oranges s’accumulent en gare de Cerbère : rapidement, elles obtiendront 25 centimes d’augmentation. Elles ne reprendront le travail que le 5 décembre, sans avoir obtenu beaucoup plus, mais sortant du conflit la tête haute.

L’affaire remonte à 1878, quand avait été inaugurée une liaison ferroviaire entre l’Espagne et la France, coté Méditerranée. Dans les années 1840, un rapport de techniciens espagnols avait préconisé le choix d’un écartement des rails – 1.668 m. – plus grand que dans la plupart des pays d’Europe – 1.435 m. -pour mieux faire face aux exigences d’un pays au relief accidenté. Qui plus est, l’Angleterre avait changé d’écartement et donc proposé son ancien à l’Espagne, à un prix défiant toute concurrence. Le résultat de l’affaire étant que pendant de nombreuses années, il faudra décharger les wagons de marchandise pour recharger ce fret sur des wagons dont les essieux étaient faits pour l’autre écartement. On trouvera des solutions, toutes coûteuses : des voies ferrées aux voies multiples, acceptant les deux types d’essieux, des essieux eux-mêmes adaptables, qui équipent par exemple le Talgo.

10 03 1906                 Coup de grisou à Courrières : 1 099 morts : 45 000 mineurs se mettent en grève. 13 hommes survivront 20 jours, buvant leur urine [5], mangeant le bois des étais, et la viande du seul cheval rescapé. Un quatorzième sortira le 4 avril. C’est d’ailleurs lors de cette catastrophe que naîtra ce terme de rescapé qui avait commencé par être escapé. L’absence de réelles mesures de précaution orientera les Mines vers un service public, plus à même d’édicter les règles et de réaliser les équipements nécessaires… mais cela va prendre du temps… les Houillères ne seront nationalisées qu’en 1946, devenant alors Les Charbonnages de France. Les veuves se verront distribuer l’argent d’une collecte, dans des conditions discutées… Clemenceau enverra 20 000 hommes pour mater la grève, avec consigne d’éviter le recours à la force : le lieutenant Lautour sera cependant tué au cours d’échauffourées.

Une mesure qui concerne tous les salariés : le repos hebdomadaire obligatoire d’au moins 24 heures consécutives.

11 04 1906                   Grève des facteurs parisiens : le ministre en révoque 300, qui ne seront pas réintégrés.

17 04 1906             Première réunion de la Douma – assemblée russe – : le système électoral est complexe, prend en compte un système censitaire, mais aboutit à une représentation satisfaisante de la population de l’empire. La Douma a le pouvoir de proposer des lois, mais le tzar garde un droit de veto, convoque et dissout selon son bon vouloir et peut la contourner en gouvernant par oukases.

Le premier ministre Stolypine, qui vient de succéder à Witte,  entreprend une série de réformes agraires dont le but est de casser le carcan de la commune paysanne traditionnelle, de casser aussi les coutumes communautaires pour permettre l’éclosion d’une paysannerie pleinement propriétaire : de 1906 à 1914, près de 20 millions d’hectares passent de la noblesse foncière à la paysannerie, 3 millions de paysans se libèrent de la tutelle pesante de la commune. Deux autre millions de paysans migrent vers la Sibérie, avec une aide substantielle de l’Etat. La réforme manquera de temps, et en 1914, c’était encore 80 % des paysans – eux-mêmes représentant les 4/5° de la population du pays – qui avaient faim de terre, et perpétuaient le rêve du partage noir – l’expropriation de tous les grands propriétaires pour une redistribution au pro-rata des bouches à nourrir -.  Stolypine sera assassiné à Kiev en 1911.

18 04 1906                   La faille de San Andrea – 1 000 kilomètres de long – se réveille et secoue San Francisco : on compte 450 morts, 250 000 sans abri ; les canalisations de gaz ont sauté, 28 000 bâtiments sont détruits par le feu qui ravage 80 % de la ville.

10 05 1906                   Les lois fondamentales de l’Empire russe sont promulguées : Witte en avait été l’inspirateur. Il mourra à l’écart des affaires en mars 1915.

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[1] Celui qui, au XXI° siècle, est le dernier trois-mâts barque français, – 1 200 m² de voilure, un grand mât de 34 m, 51 m de long et 531 tonneaux – aura eu la baraka tout au long de sa vie. Terminé en 1896, il échappa donc à cette éruption, puis pendant la deuxième guerre mondiale, aux bombardements allemands sur l’île de Wight, et en 1980 à la décrépitude dans la lagune de Venise par le mécénat de la Caisse d’Epargne, qui  injectera 900 000 € de travaux pour lui insuffler une nouvelle jeunesse : il accueille aujourd’hui des stagiaires à raison de 130 / 140€ par jour.

[2] Les Anglais avaient alors la maîtrise du Canal de Suez et s’étaient alliés au Japon par un accord en 1902 : aussi avaient-ils interdit à la flotte russe le passage par le Canal de Suez.

[3] Race qu’on a longtemps cru être les premiers ancêtres de nos actuels chevaux, et dont on s’est récemment aperçus qu’ils avaient eux-mêmes des ancêtres : Ironiquement, nous voulions préserver cette population [les chevaux de Prjevalski] comme les derniers représentants de chevaux sauvages sur la planète. Nous savons maintenant qu’il faut les préserver comme les plus proches descendants des premiers chevaux domestiqués, [qui ne sont pas non plus les chevaux de Botaï, dans le Kazhakstan.]

Charleen Gaunitz

[4] 100 ans plus tard, on pourrait craindre que cette diversité ait été bien malmenée, mais c’est sans compter l’intérêt que Vladimir Poutine porte au Primorié, où il a initié le Parc national Terre des léopards de l’Amour [ou panthère], qui a permis à ces derniers d’échapper à l’extinction en se développant à nouveau ; et il ne faut pas leur mesurer l’espace : chaque individu a besoin de 12 km².

[5] Le fait de boire son urine est présenté dans nos pays occidentaux comme l’un des derniers expédients avant la mort, où l’homme est contraint aux plus horribles extrémités ; il n’est pas inutile de mentionner tout de même que dans certaines régions de l’Inde, c’est une des meilleures et des plus sures façons de se soigner, ou au moins de faire de la prévention ; et la pratique en est courante ! autre lieux, autres mœurs …


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