14 juin 1916 à mars 1917 Bataille de la Somme. Le Canard enchaîné. Einstein. Le Jazz. 14008
Publié par (l.peltier) le 20 septembre 2008 En savoir plus

14 06 1916                       Pour économiser l’éclairage, on instaure une heure d’été, en avançant toutes les pendules d’une heure. Le retour à l’heure normale se fera le 1° octobre. A l’arrière, on ne fait pas grand chose pour être en phase avec le front, et il est des courriers qui glacent les os :

Gaston Biron a 31 ans. Il est interprète. Seul frère de six sœurs, il ne cesse d’écrire à sa mère Joséphine, attendant une permission qui ne vint qu’au bout de deux ans :

Ma chère mère,

Je suis bien rentré de permission et j’ai retrouvé mon bataillon sans trop de difficulté. Je vais probablement t’étonner en te disant que c’est presque sans regret que j’ai quitté Paris, mais c’est la vérité. Que veux-tu, j’ai constaté, comme tous mes camarades du reste, que ces deux ans de guerre avaient amené, petit à petit, chez la population civile, l’égoïsme et l’indifférence et que nous autres combattants nous étions presque oubliés, aussi quoi de plus naturel que nous prenions aussi l’habitude de l’éloignement et que nous retournions au front tranquillement comme si nous ne l’avions jamais quitté ?

J’avais rêvé avant mon départ en permission que ces six jours seraient pour moi six jours trop courts de bonheur, et que partout je serais reçu les bras ouverts ; je pensais, avec juste raison je crois, que l’on serait heureux aussi de me revoir, que moi-même je l’étais à l’avance à l’idée de passer quelques journées au milieu de tous ceux auxquels je n’avais jamais cessé de penser. Je me suis trompé ; quelques uns se sont montrés franchement indifférents, d’autres sous le couvert d’un accueil que l’on essayait de faire croire chaleureux, m’ont presque laissé comprendre qu’ils étaient étonnés que je ne sois pas encore tué. Aussi tu comprendras, ma chère mère, que c’est avec beaucoup de rancœur que j’ai quitté Paris et vous tous que je ne reverrai peut-être jamais. Il est bien entendu que ce que je te dis sur cette lettre, je te le confie à toi seule, puisque, naturellement, tu n’es pas en cause, bien au contraire, j’ai été très heureux de te revoir et que j’ai emporté un excellent souvenir des quelques heures que nous avons passées ensemble.

Je vais donc essayer d’oublier comme on m’a oublié, ce sera certainement plus difficile, et pourtant j’avais fait un bien joli rêve depuis deux ans. Quelle déception ! Maintenant je vais me sentir bien seul. Puissent les hasards de la guerre ne pas me faire infirme pour toujours, plutôt la mort, c’est maintenant mon seul espoir.

Adieu, je t’embrasse un million de fois de tout cœur.

*****

Citadins et paysans voyaient l’arrière différemment. Pour l’homme des villes, l’arrière, c’était le plaisir, le confort, la lâcheté, en somme. Pour celui des campagnes, l’arrière, c’était la terre, le travail, un autre combat.

Jean-Christophe Rufin             Le collier rouge          Feryane et Gallimard 2014

Ma chère Francine

Tu n’as pas besoin de dire que tu penses que je suis content de toi à propos de la vente du taureau, certainement que j’en suis content. Je trouve que c’est un bon prix et crois-tu que je ne pense pas à toutes les difficultés que tu as à surmonter. Tu es bien la maîtresse chez toi et, quoi que tu fasses, je serai toujours content et heureux que tu arrives à te débrouiller seule. S’il reste du travail en souffrance, ce qui est forcé, que ce soit ton moindre souci. Comme tu le dis souvent, nous travaillerons mieux plus tard.

Jean-Claude Page à  sa femme. Ils ont une dizaine d’hectares en polyculture élevage sur la commune de Saint Symphorien des Bois, en Saône et Loire.

17 06 1916                   La poliomyélite sévit sur la côte est des États-Unis

Brooklyn annonce une épidémie de polio. Cette année 27 000 cas et 6 000 décès sont répertoriés aux États-Unis dont 2 000 morts pour la seule New York. Les noms et adresses des personnes chez lesquelles la polio est confirmée sont publiés chaque jour dans la presse, leurs logements sont signalés par des affiches placardées et leurs familles sont mises en quarantaine. Dans l’ensemble la nature de la maladie reste un mystère. L’épidémie provoque une panique générale et des milliers de personnes fuient la ville pour gagner des stations de montagne. Des théâtres sont fermés, des congrès annulés, presque toutes les réunions publiques disparaissent. On met en garde les enfants de ne pas boire l’eau des fontaines, on leur demande d’éviter les parcs d’attractions, les piscines et les plages.

Wikipedia

Il faudra attendre 1954 pour que l’américain Jonas Salk découvre un vaccin, et 1962 pour qu’un autre américain, Albert Bruce Sabin trouve un vaccin oral. On croira longtemps que c’est de cette maladie que souffrira Franklin Delano Roosevelt à partir d’août 1921, mais ce n’est qu’en 2003, qu’on s’apercevra qu’en fait il s’agissait du syndrome de Guillain Barré, une maladie auto-immune qui est une inflammation du système nerveux périphérique.

20 06 1916                   Le sous-lieutenant de l’air Anselme Marchal jette des tracts sur Berlin : une panne l’oblige à se poser en Pologne au retour : il a parcouru 1 410 km sans escale : c’est un record.

21 06 1916                 Un sous-marin allemand débarque à Carthagène, en Espagne, Hermann Wuppermann : il apporte des fioles au laboratoire de l’hôpital allemand de Madrid ;  ce sont les armes d’une guerre biologique.

Des bactéries, essentiellement de la maladie du charbon (anthrax) et de la morve – deux maladies infectieuses mortelles pour les animaux -, sont produites dans un laboratoire de maladie tropicale à Berlin, puis transportées ou envoyées à des agents chargés de contaminer les animaux chez l’ennemi ou chez les neutres qui le fournissent, dans les élevages et les ports d’embarquement. Par exemple, des morceaux de sucre renfermaient une ampoule en verre remplie de liquide de culture bactérienne, qui se brisait quand l’animal le croquait. On a fait cela en France, en Roumanie, mais aussi aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, en Espagne, au Portugal, en Scandinavie…

Le professeur Friedrich K. Kleine, ancien adjoint du professeur Robert Koch, le découvreur de la tuberculose, qui succédera à ce dernier, de 1933 à 1945, à la direction de l’Institut Koch à Berlin, les cultive sous la direction d’un médecin spécialiste de médecine tropicale. 

Comme il devenait de plus en plus difficile d’envoyer ces colis par la poste ou par les transports officiels – a fortiori dans les pays ennemis -, la production a été décentralisée. Un laboratoire avait été créé en  1915 dans la banlieue de Washington, dirigé par un américain d’origine allemande.

Le service vétérinaire de l’armée française a comptabilisé 60 000 cas de morve chez les chevaux durant la durée de la guerre, mais il est impossible de déterminer quelle est la part de l’origine naturelle (la maladie est endémique) et celle de l’origine volontaire. On sait, en revanche, que les épidémies qui se déclarent à bord de navires de transport voguant vers les ports alliés obligent ceux-ci à faire demi-tour avec 1 500 chevaux malades vers le Portugal, ou encore 4 500 mulets vers l’Argentine.

Il n’existe aucune preuve d’une contamination volontaire chez les humains Un télégramme de Madrid à Berlin, propose bien de répandre le choléra au Portugal, mais Berlin refuse. Après-guerre, Kleine sera accusé d’avoir inoculé le typhus et la peste à Marseille, Toulon, Salonique et au Maroc, mais ces maladies peuvent avoir une origine naturelle.

Des textes allemands prouvent l’existence d’un réseau français en Suisse, dirigé par un certain Mougeot, qui infectait les chevaux allemands en dissimulant du liquide de culture dans le dentifrice des colis de la Croix-Rouge envoyés à des prisonniers français ; ceux-ci devaient contaminer les chevaux qu’ils rencontraient… Les vétérinaires militaires allemands ont relevé 30 000 cas de morve ; mais, là encore, on ne sait pas quelle est la part des origines naturelle et volontaire. En revanche, cela explique que les Français n’aient à aucun moment, pendant comme après la guerre, dénoncé les agissements allemands… puisqu’ils faisaient la même chose !

Jean-Claude Delhez             La France espionne le monde, 1914-1919 Economica, 2014.

24 06 1916                  Devant l’Assemblée nationale, Pierre Brizon, député socialiste de l’Allier, professeur, libre-penseur, pacifiste et internationaliste, fait part de sa rupture avec l’Union sacrée en refusant, pour la première fois en France, le vote des crédits de guerre, suivi en cela par Jean-Pierre Raffins-Dugens et Alexandre Blanc. Fin avril précédent, il a rédigé la déclaration finale de à la Conférence de Kiental de l’Internationale socialiste. [voir plus haut. L’emploi de parenthèses pour la suite ne signifie pas une coupure de l’intervention, mais une coupure de la vie de l’assemblée : applaudissements, interventions d’autres députés, la plupart du temps sans intérêt, à distance].

Messieurs, après deux ans d’une guerre qui dévaste l’Europe, la ruine, la saigne, la menace d’épuisement, les gouvernements des pays belligérants demandent encore des milliards et encore des hommes, pour prolonger cette guerre d’extermination.

Au moment d’un vote si grave, notre pensée se tourne vers la paix dans la liberté, vers ceux qui y travaillent avec la conscience d’accomplir le plus beau devoir qui soit au monde, vers les courageux socialistes de la minorité allemande… […] qui sont l’espoir du monde dans le combat contre le fléau le plus terrible qui se soit jamais abattu sur les hommes.

Ils luttent contre la guerre.

Ils luttent contre l’Empire.

Ils luttent pour la paix immédiate et sans annexion.

Et voici ce qu’ils disent: Dans cette guerre monstrueuse entre deux coalitions formidables, dans cette guerre désormais immobilisée, malgré le flux et le reflux des batailles, il n’y a et il n’y aura ni vainqueurs ni vaincus. Ou plutôt tous seront saignés, ruinés, épuisés.

Avec la jeunesse dans la tombe, les meilleures générations sacrifiées, la civilisation en partie détruite, la fortune perdue, la désolation partout, une victoire serait-elle une victoire ?

Et s’il y avait, par malheur, des vainqueurs exaspérés et des vaincus irrités, la guerre recommencerait pour la vengeance, pour la revanche.

Car la guerre n’a jamais tué la guerre.

Il n’y a qu’un seul moyen d’empêcher les guerres futures : c’est la victoire du socialisme, en Allemagne et dans les autres pays sur les classes, les gouvernements et les hommes de proie.

Les socialistes allemands ajoutent :

Les gouvernements européens avec leur diplomatie secrète et leurs appétits de conquêtes, ont déchaîné la guerre. Ils la prolongent pour se sauver.

Les peuples veulent la paix. Ce sont eux, ce sont les paysans, ce sont les meilleurs ouvriers de la civilisation qui tombent en masses, victimes d’une guerre qui n’est pas la leur, puisqu’elle n’a pas pour but d’écraser la féodalité internationale qui les exploite.

Et ces héroïques socialistes de la minorité allemande concluent :

Les nations, leur territoire et leur liberté sont sauvés par l’héroïsme invincible de leurs soldats.

La prolongation de la guerre n’est plus, depuis longtemps déjà, qu’une barbarie militairement inutile.

Il faut arrêter la guerre. Assez de morts ! Assez de ruines ! Assez de souffrances !

Il faut obliger notre gouvernement à déclarer ses conditions précises de paix. Il faut lui imposer la paix immédiate sans annexion. Si nous faisons cela, nous savons qu’il y aura dans les autres pays des socialistes et des hommes de bonne volonté pour exercer la même pression contre la guerre, pour la paix, pour la liberté des peuples.

Pleurons les morts, crient-ils, et sauvons les vivants. Sauvons les travailleurs pour le socialisme. Sauvons les milliards pour relever les ruines, panser les blessures et faire des réformes sociales. Sauvons tout ce qui peut encore être sauvé : le monde en a besoin pour renaître à l’espérance.

À ces hommes-là, messieurs, mes amis Alexandre Blanc, Raffin-Duggens et moi, avec la certitude que notre geste ne tombera pas dans le vide, avec la conviction d’agir en bons Français comme en bons socialistes, nous tendons nos mains fraternelles du haut de la tribune française.

[…]     Eux et nous, nous sommes fidèles aux antiques décisions des congrès socialistes internationalistes, d’après lesquels, si la guerre éclate malgré tout, c’est le devoir des classes ouvrières de s’entremettre pour la faire cesser promptement.

Pour aider ces hommes dans leur rude combat contre la guerre, pour la paix sans annexion, pour un armistice immédiat […] Nous déclarons que leurs paroles citées sont aussi les nôtres. Nous protestons contre le discours de Nancy.[discours du président Raymond Poincaré sur les buts de guerre]

M. le Président. -Je vous rappelle formellement à l’ordre et je vous invite à ne pas continuer sur ce ton. (Très bien! très bien!)

M. le Ministre des Finances. -Vous n’en avez pas le droit…

M. Mayéras. -Le discours de Nancy est anticonstitutionnel! (Bruit.)

M. Alexandre Blanc. -Nous le prenons ce droit.

M. le Ministre des Finances. -Vous n’avez pas le droit… (Bruit sur les bancs du Parti socialiste.)

Au centre. -Retournez donc en Suisse ! [où s’est tenue la Conférence de Kiental]

M. Le Président. -Je ne laisserai pas mettre ici en cause la personne de M. le Président de la République. J’ai peut-être mal entendu une autre phrase, car M. Brizon parlait bas…

M. Raffin-Dugens. -Personne n’est nommé.

M. le Président. -Laissez-moi faire mon devoir. (Très bien! Très bien!)

Voulez-vous, monsieur Brizon, relire votre dernière phrase ?

M. Victor Dalbiez. -Ne parlez pas de Nancy, parlez de l’acte inconstitutionnel de Nancy. (Bruit.)

M. le Président. -Je ne peux pas vous permettre de parler ainsi.

M. Raffin Dugens. -Personne n’est nommé.

M. Mayéras. -Mais tout le monde a compris qu’il s’agissait du mauvais président.

M. le Président. -Si vous avez parlé, je crois, d’armistice immédiat, c’est l’opinion des socialistes allemands, je ne dis rien: si c’est la vôtre, je ne puis laisser passer cette parole sans protester.

M. Brizon. -C’est la nôtre aussi. (Exclamations et bruit.)

M. le Président. -Alors je proteste énergiquement. (Très bien! très bien!) Aucun Français ne pourrait accepter un armistice immédiat, ni une paix qui seraient devant les violations répétées du droit, une détestable abdication. (Vifs applaudissements.)

M. Alexandre Blanc. -Nous reconnaissons que notre déclaration aura plus de succès dans les tranchées qu’ici. (Bruits.)

M. Brizon. – Nous refusons de voir tomber nos soldats pour donner Constantinople à la Russie… (Vives protestations et bruit).

M. le Président. -Ce langage est intolérable, il blessera tous les cœurs français. (Vifs applaudissements.) Vous ne devriez pas parler ainsi pendant que le sang coule là-bas. (Vifs applaudissements.)

M. Brizon. – Nous regrettons le mauvais emploi des milliards perdus pour le peuple et nous votons contre les crédits de guerre, pour la paix, pour la France, pour le socialisme. (Exclamations prolongées. -Bruit.)

MM. Alexandre Blanc et Raffin-Dugens. -Très bien! très bien !

M. Duclaux-Monteil. – Je constate que, dans la Chambre française, il n’y a que trois socialistes pour approuver de pareilles paroles! (Applaudissements.)

M. Alexandre Blanc. -Il y a beaucoup de soldats qui pensent comme nous! (Bruit.)

1 07 1916                   L’offensive de la Somme commence : les lignes allemandes ont été bombardées pendant une semaine…sans grand résultat : les Allemands se sont enterrés à 15 voir 20 mètres sous terre et seules les tranchées de surface sont touchées. Ce seul jour verra l’armée britannique perdre près de 20 000 hommes, et 40 000 blessés ou disparus.

les cercueils sont à nu, les cadavres sont sortis de leurs suaires… les croix gisent déchiquetées, l’église est en ruines, le clocher abattu, les rues n’existent plus

un chasseur alpin

blocs de pierre, ferrailles tordues, poutres calcinées, briques, tuiles cassées, morceaux de meubles, vêtements, paillasses éventrées, instruments de labourage, matériel militaire, rondins, fils de fer, armes, pieux, munitions, roues, voitures démolies… tout était confondu, pêle-mêle, dans un infernal fouillis… les maisons avaient disparu ; quelques moignons noirs se dressaient, l’église, peut-être, avec le cimetière retourné comme le reste

anonyme

En dix jours, la 6° armée française du général Fayolle, avec, en renfort la 10° du général Micheler, feront 12 000 prisonniers allemands, en ne connaissant que peu de pertes. Le 15 septembre apparaîtront les premiers chars d’assaut. La bataille de la Somme prendra fin à la mi-novembre 1916 : elle aura été la plus meurtrière de la guerre, faisant près d’1.5 million de morts, de part et d’autre des deux camps, les Anglais ayant à peu près deux fois plus de morts que les Français. Le 24 février 1917, les Allemands se retireront.

Impossible de filmer l’action et pourtant, il faut informer : on fera donc du cinéma, mais avec des acteurs qui sont de vrais soldats :

Parmi les milliers d’archives de la première guerre mondiale, les scènes filmées sur les champs de batailles sont extrêmement rares. Ce sont souvent des reconstitutions, réalisées en marge des combats. Ainsi, dans le documentaire La Bataille de la Somme, tourné en 1916 par Geoffrey H. Malins et John B. McDowell, ce sont bien de vrais soldats qui apparaissent mais ils font semblant de mourir.

Si les combats sont invisibles, c’est d’abord à cause de la censure, explique l’historien du cinéma Laurent Véray, auteur d’Avènement d’une culture visuelle de guerre (Nouvelles Editions Jean-Michel Place, 2018). Dans un premier temps, l’armée française est réticente à filmer le front, car l’armée craint de donner ainsi des informations à l’ennemi.

Une fois que l’état-major facilite l’accès au front, en 1916, les opérateurs du cinématographe sont confrontés à une deuxième contrainte : leur matériel n’est pas adapté. Ralentis par leurs caméras posées sur pied et actionnées par une manivelle, sur le champ de bataille, avec des explosions autour d’eux, les opérateurs ont de grandes chances de se faire tuer.

La solution trouvée par l’armée pour filmer l’intensité des combats, c’est donc de demander à des soldats de les reconstituer, notamment lors d’entraînements. Ces images mises en scène sont ensuite intégrées aux films d’actualités, diffusées à l’arrière. Pour Laurent Véray, l’objectif n’est pas de manipuler les spectateurs, mais de rendre visible par les moyens du cinéma quelque chose qui est réel, mais qu’on ne peut que difficilement filmer.     

On trouve tout de même quelques scènes authentiques de combats dans les archives de la première guerre mondiale. Elles sont très rares et ont notamment été filmées par l’armée française lors de la bataille de la Somme, en 1916, ou sur le Chemin des Dames, en 1917.

Pierre Trouvé            Le Monde  9 novembre 2018

4 07 1916                 Alan Seeger, 28 ans,  est tué à Belloy en Santerre, dans la Somme. Alan Seeger est américain, amoureux de la France où il s’est installé en 1912. En 1914, il a voulu être mobilisé dans l’armée française… pas si simple, si l’on n’est pas français ; cela pourra finalement se faire à la Légion étrangère. Alan Seeger est poète ; en 1915 il a écrit Champagne, mais aussi J’ai rendez-vous avec la mort, dont on dit que John Kennedy le portait en permanence sur lui.

Rendez-vous

I have a rendezvous with Death
At some disputed barricade,
I have a rendezvous with Death
At some disputed barricade,
When Spring comes back with rustling shade
And apple-blossoms fill the air–

I have a rendezvous with Death
When Spring brings back blue days and fair.
It may be he shall take my hand
And lead me into his dark land
And close my eyes and quench my breath–
It may be I shall pass him still.

I have a rendezvous with Death
On some scarred slope of battered hill,
When Spring comes round again this year
And the first meadow-flowers appear.

God knows ’twere better to be deep
Pillowed in silk and scented down,
Where love throbs out in blissful sleep,
Pulse nigh to pulse, and breath to breath,
Where hushed awakenings are dear . . .

But I’ve a rendezvous with Death
At midnight in some flaming town,
When Spring trips north again this year,
And I to my pledged word am true,
I shall not fail that rendezvous.

Alan Seeger, 1916

J’ai un Rendez-Vous avec la Mort…

J’ai un rendez-vous avec la Mort ! 
Sur quelque barricade âprement disputée, 
Quand le printemps reviendra, avec son ombre bruissante 
Et que les fleurs de pommiers voltigeront ! 

J’ai un rendez-vous avec la Mort ! 
Quand le printemps ramènera les beaux jours azurés !
Il se peut qu’elle prenne ma main 
Et me conduise vers son ténébreux domaine 
Qu’elle close mes yeux et éteigne mon souffle… 
Il se peut que je passe encore auprès d’elle

J’ai un rendez-vous avec la Mort ! 
Sur le versant de quelque colline délabrée 
Quand le printemps reviendra faire son tour cette année 
Et qu’apparaîtront les premières fleurs des près !

Dieu sait qu’il serait meilleur d’être étendu au creux des coussins 
Dans la soie et le duvet parfumé 
Où l’Amour palpite en un bienheureux sommeil, 
Pouls contre pouls, souffle contre souffle, 
Où les réveils silencieux sont chers…

Mais j’ai un rendez-vous avec la Mort 
A minuit, dans quelque ville en flammes 
Quand le printemps repartira vers le Nord cette année 
Et je suis fidèle à la parole donnée, 
Je ne manquerai pas à ce rendez-vous. 

Alan Seeger, 1916

Champagne            1914-1915

In the glad revels, in the happy fetes,
When cheeks are flushed, and glasses gilt and pearled
With the sweet wine of France that concentrates
The sunshine and the beauty of the world,

Drink sometimes, you whose footsteps yet may tread
The undisturbed, delightful paths of Earth,
To those whose blood, in pious duty shed,
Hallows the soil where that same wine had birth.

Here, by devoted comrades laid away,
Along our lines they slumber where they fell,
Beside the crater at the Ferme d’Alger
And up the bloody slopes of La Pompelle,

And round the city whose cathedral towers
The enemies of Beauty dared profane,
And in the mat of multicolored flowers
That clothe the sunny chalk-fields of Champagne.

Under the little crosses where they rise
The soldier rests. Now round him undismayed
The cannon thunders, and at night he lies
At peace beneath the eternal fusillade. . . .

That other generations might possess — –
From shame and menace free in years to come — –
A richer heritage of happiness,
He marched to that heroic martyrdom.

Esteeming less the forfeit that he paid
Than undishonored that his flag might float
Over the towers of liberty, he made
His breast the bulwark and his blood the moat.

Obscurely sacrificed, his nameless tomb,
Bare of the sculptor’s art, the poet’s lines,
Summer shall flush with poppy-fields in bloom,
And Autumn yellow with maturing vines.

There the grape-pickers at their harvesting
Shall lightly tread and load their wicker trays,
Blessing his memory as they toil and sing
In the slant sunshine of October days. . . .

I love to think that if my blood should be
So privileged to sink where his has sunk,
I shall not pass from Earth entirely,
But when the banquet rings, when healths are drunk,

And faces that the joys of living fill
Glow radiant with laughter and good cheer,
In beaming cups some spark of me shall still
Brim toward the lips that once I held so dear.

So shall one coveting no higher plane
Than nature clothes in color and flesh and tone,
Even from the grave put upward to attain
The dreams youth cherished and missed and might have known;

And that strong need that strove unsatisfied
Toward earthly beauty in all forms it wore,
Not death itself shall utterly divide
From the belovèd shapes it thirsted for.

Alas, how many an adept for whose arms
Life held delicious offerings perished here,
How many in the prime of all that charms,
Crowned with all gifts that conquer and endear!

Honor them not so much with tears and flowers,
But you with whom the sweet fulfilment lies,
Where in the anguish of atrocious hours
Turned their last thoughts and closed their dying eyes,

Rather when music on bright gatherings lays
Its tender spell, and joy is uppermost,
Be mindful of the men they were, and raise
Your glasses to them in one silent toast.

Drink to them — – amorous of dear Earth as well,
They asked no tribute lovelier than this — –
And in the wine that ripened where they fell,
Oh, frame your lips as though it were a kiss. 

Alan Seeger

Vous qui rirez demain, dans les fêtes heureuses,
A ce vin pétillant qui fait le temps vermeil,
Et d’un flot si doré remplit les coupes creuses,
Qu’on a l’illusion de boire du soleil.

Buvez quelquefois, vous, les promeneurs paisibles,
Dont le pas lent s’attarde aux chemins sans danger,
A ceux qui, tombés là sous des coups invisibles,
Vous ont gardé la terre où l’on peut vendanger.

Partout aux champs crayeux cachés d’herbes fleuries
Ils dorment à l’entour de la vieille cité
Dressant sa cathédrale insultée et meurtrie
Par les profanateurs jaloux de la Beauté.

Sous les petites croix qui gardent ceux qui meurent
Ils dorment… Le canon gronde et tonne là-bas
Ils dorment… Et, la nuit, maintenant, ils demeurent
Indifférents au bruit incessant des combats

Tous, par milliers, d’un cœur volontaire et tenace
Sont tombés bravement, pour ceux qui viendront,
Libres de toute honte et de toute menace
Puissent vivre et porter haut leur front

Flotte au vent le drapeau !… le reste est périssable …
Pour que ses trois couleurs puissent se déployer
Ils ont fait de leur sang un fleuve infranchissable
De leur poitrine offerte un vivant bouclier ! …

Ils le savent ! chacun sa place où son corps tombe !…
C’est tout ! Pas même un nom sur le héros qui dort …
Mais les coquelicots rougiront sur sa tombe,
L’automne y suspendra ses lourdes grappes d’or

Et les gais vendangeurs, la cueillette venue
Légers sous le fardeau de leur hotte d’osier
Salueront, dans le soir, sa mémoire inconnue
D’un de ces vieux refrains qu’on chante à plein gosier !

Si je pouvais penser, ah ! si je pouvais croire
Qu’un jour j’aurai ma part de leur noble destin,
Que mon sang près du leur coulera… Quelle gloire !
Comme eux, après ma mort, j’aurai place au festin.

A l’heure où l’on sourit de boire à ce qu’on aime
Où les yeux sont si clairs qu’ils se sentent briller
Peut-être un peu de mousse éclose de moi-même
Viendra joyeusement aux lèvres pétiller.

Qui donc s’attristerait, même quand la mort brise
Le rêve le plus tendre et l’espoir le plus cher,
S’il songe qu’une rose, un parfum dans la brise
Naîtront de ce qui fut, en passant, notre chair ? …

Cette ardeur de Beauté qui reste inassouvie,
La tombe la respecte et la mort nous permet
Le recommencement d’une nouvelle vie
Qui nous métamorphose en tout ce qu’on aimait…

Qu’ils sont nombreux pourtant, qu’ils ont coûté de larmes,
Tous ces jeunes héros, si fièrement tombés…
Leur jeunesse, en sa fleur, les couronnait de charmes
Et c’est à notre amour qu’ils furent dérobés …

Mais qu’importe les pleurs, les palmes et les gerbes ! …
Vous les connaissiez mieux, vous leurs frères lointains
Compagnons de ces jours atroces et superbes,
Superbes confidents de tous ces yeux éteints.

Plutôt que les honneurs de la foule empressée,
Ce qu’ils réclament, c’est, aux soirs insoucieux
Dans le bruit des repas de fête, une pensée,
Et l’hommage attendri d’un toast silencieux. Buvez !

Buvez… Dans le vin d’or où passe un reflet rose,
Laissez plus longuement vos lèvres se poser,
Et pensant qu’ils sont morts où la grappe est éclose,
Et ce sera pour eux comme un pieux baiser.

Alan Seeger, Champagne    1914-1915     Traduction d’André Rivoire

Il y a bien une sensibilité américaine dans ce lien qu’il entretiennent avec la nature : cette espèce de douce amitié, tranquille. Ce poème n’est pas sans rappeler Try to remember  de Harry Belafonte, une génération plus tard.

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5 07 1916             Maurice Maréchal, après une tentative ratée le 10 septembre 1915, lance le Canard enchaîné. Contre l’armée, l’Etat et l’Eglise, expliquait la philosophie du journal : Quand je vois quelque chose de scandaleux, ma première réaction est de m’indigner, la seconde est d’en rire, mais c’est plus difficile.

Canard, c’est le nom d’un journal en argot, né au début du XVI° siècle, lorsque l’on imprimait juste une feuille pour relater un fait divers d’actualité. C’est aussi une fausse nouvelle lancée par la presse. Enchaîné, le mot est emprunté au journal de Georges Clemenceau, qui, après avoir sorti l’Homme libre, en changea le titre qui devint L’Homme enchaîné, pour souligner le poids de l’omniprésente censure.

Coin ! Coin ! Coin !

Le Canard enchaîné a décidé de rompre délibérément avec toutes les traditions journalistiques établies jusqu’à ce jour. (…) Il s’engage à ne publier sous aucun prétexte un article stratégique, diplomatique ou économique quel qu’il soit. Son petit format lui interdit d’ailleurs formellement ce genre de plaisanterie. Enfin le Canard enchaîné prendra la liberté grande de n’insérer, après minutieuse vérification, que des nouvelles rigoureusement inexactes. Chacun sait en effet que la presse française, sans exception, ne communique à ses lecteurs, depuis le début de la guerre, que des nouvelles implacablement vraies. Eh bien ! le public en a assez. Le public veut des nouvelles fausses… Il en aura.

Maurice Maréchal. Éditorial du premier numéro du Canard Enchaîné.

Un siècle plus tard, l’hebdomadaire affichera une insolente santé : 400 000 exemplaires, dont 70 000 abonnés, 24 M€ de CA annuel, 2 M€ de bénéfice après impôt, une cagnotte de 100 M€, et tout cela sans publicité et avec des salaires plus que décents… de quoi faire rougir d’envie toute la presse écrite dont la santé empire tous les jours.

2 07 1916                     Assaut lors de la bataille de la Somme :

08 1916                           Mille soldats français encadrés par 42 officiers sous le commandement du colonel Bremond, débarquent à Alexandrie : il s’agit d’être présents aux cotés des Anglais pour soutenir la révolte du chérif et émir Hussein de la Mecque contre la tutelle ottomane. Hussein avait accepté de se mettre ainsi à la tête de la révolte contre promesse des Anglais de pouvoir fonder un royaume arabe à la fin de la guerre. Lawrence fera appel aux sapeurs français pour enseigner aux Bédouins le maniement des explosifs. Mais il en aurait fallu plus pour abattre l’hostilité larvée entre Lawrence et les Français.

27 08 1916                      Mille sept cents Chinois arrivent à Paris pour travailler dans les usines de guerre, notamment chez Renault : parmi eux, Chou En-Laï, futur premier ministre de la Chine communiste. Le gouvernement chinois était officiellement neutre dans le conflit. Soucieuse moins de la santé de ses sujets que de ne pas froisser l’Allemagne, l’impératrice douairière Tseu-Hi accepta de fournir de la main-d’œuvre, à condition que cette dernière ne travaille pas à moins de 16  km  du front et ne soit pas occupée à des tâches militaires. Sur l’ensemble de la guerre, ce sont 140 000 chinois qui seront venus travailler en Europe à l’effort de guerre. Les 40 000 hommes embauchés par les Français travailleront dans des exploitations agricoles, dans des mines ou comme dockers dans les grands ports. Mais certains furent employés dans des usines d’armement (notamment à La Machine, dans la Nièvre), en contravention des règles édictées par le gouvernement chinois. Ces travailleurs étaient illettrés, pour la plupart des déplacés, des paysans sans terre, échoués en ville, de pauvres hères vulnérables à qui des recruteurs faisaient miroiter toutes les promesses contre une croix en bas d’un contrat léonin. Ils s’embauchaient pour cinq ans, contre un salaire de 1,50 franc à 4,50  francs (l’équivalent de 5  euros à  15  euros) par jour, amputé des frais. En cas de décès, la famille touchait 270  francs (900  euros) d’indemnisation.

Plus flagrants encore furent les abus des Britanniques, qui employèrent les 100 000 hommes du Chinese Labour Corps, très près des zones de combat et parfois même sur le front.

En 1919, on les renverra chez eux, via la gare d’Austerlitz pour le train qui les emmène à Marseille, et de là ,un bateau pour la Chine. Mais certains refuseront de prendre le train à la gare d’Austerlitz : après la saignée d’hommes, ils trouvèrent sans mal une femme et un travail, bref firent souche. Ils furent employés dans les usines Renault de Boulogne-Billancourt ou dans les ateliers Panhard et Levassor, dans le 13e arrondissement, qui reste, des années plus tard, un centre névralgique de la communauté. La plupart de ces pionniers se sont établis à Paris, autour de la gare de Lyon, dans ce qui était alors l’îlot Chalon : c’est la naissance de la communauté chinoise de Paris.

13 09 1916                      Mary est une éléphante de 5 tonnes qui vient d’arriver avec le Sparks World Famous Circus à St Paul, en Virginie. Le cirque a recruté sur place un jeune employé d’hôtel, Red Elridge, qui l’emmène se désaltérer dans une mare : sur le passage, elle s’intéresse à un melon d’eau, ce que ne peut accepter Red, qui la corrige en la piquant derrière l’oreille ; Mary ne goûte pas du tout la punition, prend Red par sa trompe, le balance en l’air et le piétine jusqu’à ce que mort s’en suive. La foule demande le lynchage… mais on ne met pas à mort un éléphant comme un taureau. Donc lynchage il y aura, pendue à la grue du quai de la gare, à même de soulever 100 tonnes ; la chaîne cassera et il faudra s’y reprendre à deux fois. Le bon peuple américain était satisfait : justice avait été rendue !

14 09 1916                  Pierre Mac Orlan, né Pierre Dumarchey, est gravement blessé par un éclat d’obus au bois des Berlingots, sur la commune de Cléry sur Somme, près de Péronne où il est né. Il ne reviendra plus au front et effectuera des missions de journaliste au sein des forces anglaises. Dans le courage militaire, le soldat se défend plus particulièrement contre des machines. Un match d’un homme de 70 kilos contre un obus du même poids est, sans discussion, une des inventions les plus sottes de notre temps.

19 09 1916            Les troupes du Congo belge s’emparent de Tabora, siège de l’administration allemande au Rwanda, après dix jours de combat. Depuis l’Afrique du Sud, les Britanniques avaient amené jusqu’au lac Tanganika, en pièces détachés deux chaloupes canonnières ! Ils firent même venir quatre petits hydravions, eux aussi en pièces détachées ! Pendant les quatre années de guerre, c’est à peu près 260 000 porteurs qui furent mis à contribution pour transporter tout cela, quand il n’y avait plus d’autre moyen. 10% d’entre eux y trouveront la mort.

09 1916                   Louis Malvy, ministre de l’Intérieur, interdit Naché Slovo, le journal de Trotski, qu’il fait expulser dans les jours suivants : il demande à aller en Suisse, mais les Suisses ne veulent pas de lui. Des policiers l’accompagnent  jusqu’en Espagne, mais les Espagnols ne veulent pas de lui, et l’embarquent à Barcelone sur un navire à destination des Etats-Unis. Il sera accueilli triomphalement à New-York par des émigrés russes. Le 13 janvier 1917, il sera reçu par le banquier juif Jacob Shiff : nul ne sait vraiment s’il en reçut de l’argent. Conférences, articles, conférences, articles et le 27 mars 1917, il s’embarque pour la Russie, via Halifax en Nouvelle Écosse où les Anglais lui chercheront noise.

Le fait économique de la plus haute importance, c’est que l’Europe se ruine aux sources mêmes de sa fortune tandis que l’Amérique s’enrichit. Et contemplant avec envie New-York, moi qui ne me suis pas encore défait de mes sentiments d’Européen, je me demande, angoissé, si l’Europe pourra tenir… Le centre de gravité de la vie économique et culturelle ne va-t-il pas passer de ce coté, en Amérique ? .

[…]      Même en cas de victoire des Alliés, la France, après la guerre, lorsque les fumées et les gaz se seront dissipés, se trouverait, sur l’arène internationale, dans la situation d’une grande Belgique.

26 10 1916                     Émile Romanet met en place aux chaudronneries Joya à Grenoble le premier système français d’allocations familiales.

5 11 1916                      Thomas Woodrow Wilson est réélu président des États-Unis, avec le slogan : he kept us out of war : il ne lui aurait pas été possible d’être élu en étant engagé contre l’Allemagne aux cotés de la France et de la Grande Bretagne. La doctrine de l’isolationnisme, et du non engagement dans les affaires européennes prévalait encore, malgré le torpillage du Lusitania un an et demi plus tôt. Il va désormais avoir les mains libres.

13 11 1916                       Romain Rolland reçoit le prix Nobel de littérature pour 1915.

22 11 1916                        Mort de François Joseph, empereur d’Autriche-Hongrie. Son petit neveu de 29 ans, Charles I° lui succède, qui pourtant était en 5° rang dans l’ordre de succession ; mais la mort du prince Rodolphe en 1889, puis celle de Charles Louis, frère cadet de l’empereur en 1896, celle de son père l’archiduc Othon neveu de François Joseph en 1906, et enfin celle de François Ferdinand à Sarajevo en 1914 , l’avaient amené au premier rang des successeurs de François Joseph. Ainsi va la vie des rois et des empereurs.

26 11 1916            Le Suffren, un cuirassé de 129 m. de long, portant 648 hommes, revient des Dardanelles où l’artillerie ottomane l’a endommagé le 18 mars 1915. Les avaries les plus graves ne peuvent être réparées qu’à Lorient, où il devrait arriver d’ici quelques jours : il est au large de Lisbonne. Il a fait escale à Malte pour les réparations les plus urgentes. Les avaries et le mauvais temps ne lui permettaient pas d’aller à plus de 9 nœuds et il est sans escorte. Le sous-marin Unterseeboot 52 commandé par Hans Walther le voit, prend tout son temps pour viser et la torpille atteint la salle des moteurs : … touché coulé en quelques secondes. Il n’y a aucun survivant.

11 1916                            Le Jönköping, un deux mats suédois, fait voile vers la Finlande pour y livrer une cargaison de vins et de spiritueux destinés à la cour de Nicolas II. Malheureusement un U Boot passe par là qui découvre sous les barriques et les caisses du matériel pour les chemins de fer de l’ennemi russe… le deux mâts est envoyé par le fond : les tonneaux ne supporteront pas le plongeon, mais la moitié des 5 000 bouteilles de champagne Heidsieck § C Monopole Cuvée 1907, resteront aptes au service actif : en juillet 1998, 2 chasseurs de trésor renfloueront le navire, et 2 500 bouteilles seront revendues par Christie’s près de 30 000 F pièce. Mais les chasseurs de trésor sont souvent brigands : une fois prélevés les objets de valeur, ils renverront par le fond la coque du beau bateau.

De septembre 1916 à septembre 1918, les U Boot allemands couleront 300 navires sur le seul littoral breton. Parmi eux, beaucoup de cargos important du Chili le nitrate entrant dans la composition de la poudre. On luttera contre eux avec des hydravions : personne ne s’est risqué à prétendre que c’était vraiment efficace.

Des vieilles bouteilles de Champagne, on en trouvera d’autres, ainsi ces 168 bouteilles, trouvées en 2010 par 50 mètres de fond, au sud de l’archipel finlandais des îles Aland, archipel situé entre la côte de Turku et la Suède. Le bateau, qui n’a pu être identifié, aurait coulé aux environs de 1840 ; la plupart des bouteilles sont des Juglar – une maison reprise par Jacquesson en 1832 –, les autres des Veuve Clicquot et des Heidsieck. Dans une température constante de 4° ces vins ont conservé les caractères propres aux vins de Champagne en termes d’alcool, de sucres, d’arômes, d’acides organiques, de glycérol. Mais il a une teneur en alcool de 9,5 degrés, loin des 12,5 degrés actuel. Ce n’est pas un effet du vieillissement, mais probablement d’un climat plus froid. Est-ce qu’au augmentait le sucre pour atteindre le niveau d’alcool voulu ? On ne sait pas. Ce qui est sûr en revanche c’est que le goût était bien plus sucré à l’époque. Le champagne se consommait avec 150 grammes de sucre par litre, c’est l’équivalent de 7 morceaux de sucre par verre. Les Russes en mettaient le double, ce qui laisse penser qu’ils n’étaient sans doute pas destinataires des bouteilles, en dépit de la trajectoire du navire. D’autres composés ont été trouvés, comme la castaline, qu’on ne trouve aujourd’hui que dans des champagnes fermentés en fûts de chêne comme chez Krug et Bollinger, alors que plupart des champagnes actuels, y compris Veuve Clicquot, font leur fermentation en cuve en inox. La teneur en fer est bien plus importante, notamment du fait de l’emploi à l’époque d’outils en fer dans différentes opérations. Enfin, la présence d’acide acétique, c’est-à-dire de vinaigre, témoigne d’un mauvais contrôle de la fermentation,  ce qui n’était pas étonnant pour l’époque.

Donc, en supposant que la plupart des bateaux aux cales pleines de Champagne arrivaient à destination, on se dit qu’il devait s’en boire une sacrée quantité à la cour des tzars ! On ne sait si l’habitude sera maintenue sous les soviets, – cela se serait su – ou bien si la beaucoup plus prolétaire vodka aura pris le dessus.

1 12 1916                     À Tamanrasset, Charles de Foucauld est assassiné par des Touaregs senoussis, dissidents de l’Amenokal, alliés aux Turcs, et donc ennemis de la France. C’est là qu’il vivait la plupart du temps, ne résidant que l’été dans son ermitage de l’Assekrem, dans le Hoggar. Son corps sera transféré à El Goléa. Il sera béatifié le 13 novembre 2005 par Benoît XVI. Les circonstances exactes de sa mort ne seront jamais élucidées, mais il est bien possible que ses assassins aient voulu tout simplement s’emparer du stock non négligeable d’armes qu’il s’était constitué dans le bordj construit à partir du 17 août 1915, pour permettre aux habitants de Tamanrasset de se défendre contre une attaque éventuelle en provenance du Maroc. D’où venaient ces armes ? Probablement de ses nombreux amis militaires, au premier rang desquels le général Laperrine. Il aura passé sa vie à vouloir créer une communauté religieuse plus rigoureuse que celles de la Trappe et des Clarisses qu’il avait bien connues ; il n’y sera pas parvenu mais son itinéraire, son rayonnement éclaireront nombre de destins d’après guerre et des communautés naîtront dans son chemin.

Depuis le début de la guerre, la Grèce, pressée tant par l’Allemagne que par les Alliés a défendu becs et ongles son statut de neutralité dans le conflit. Des marins français de l’Entente ont cependant débarqué à Athènes pour prendre possession de pièces d’artillerie promises deux mois plus tôt : ils se font tirer dessus et l’affaire fera 60 morts… on parlera de vêpres grecques.

13 12 1916                             Joffre gagne un bâton de maréchal mais doit céder le commandement des armées du nord et du nord est à Nivelle. Clemenceau commente : Il y a panne de moteur et on propose un changement de pneus.

Le touareg Kaosen encercle et occupe la ville d’Agadez [actuellement au Niger] : trois mois de siège du poste militaire français n’en viendront pas à bout, et ils devront se replier hors d’Agadez, puis hors de l’Aïr de juillet 1917 à mars 1918. Kaosen tombera dans un guet-apens de ses alliés turcs le 5 janvier 1919 et sera pendu. Repliés à Gatroun ils y seront décimés. Les survivants feront 700 km à pied pour rejoindre Bilma, et de là seront renvoyés sur Zinder : encore mille kilomètres de plus à pied ! L’épopée de Kaosen est terminée, le pays a été mis à sac, a perdu plus de la moitié de sa population. Tagama, le dernier chef arbitre de l’Aïr est capturé, emprisonné à Agadez et tué dans sa cellule. Peuvent alors commencer les années de soumission.

18 12 1916            Le prince Youssoupov assassine Grigori Raspoutine, considérant que le moine exerce une influence néfaste sur la tsarine qui venait de faire exiler son père en Sibérie et passait pour favorable à l’Allemagne. L’affaire fût très laborieuse : il avait invité le personnage à dîner dans son palais de la Moïka à Saint Petersbourg, pour lui présenter sa très belle épouse, nièce du tsar. Il avait mis du cyanure dans sa nourriture de quoi tuer dix hommes. Cela ne suffit pas. Un de ses complices tira trois balles à bout portant. Quand il s’effondra, le prince et ses complices jetèrent le corps dans la Neva gelée, en trouvant un trou d’eau. Quand les enquêteurs retrouvèrent le corps, l’autopsie fit apparaître qu’il respirait encore quand on l’avait jeté à l’eau ; il était donc mort de noyade ! Deux membres des services secrets britanniques étaient présents au palais de la Moïka, et Raspoutine fut retrouvé avec une balle tirée de face en pleine tête, d’un calibre différent de celles des conspirateurs qui lui avaient tiré trois balles dans le dos et la nuque !

Je mourrai dans des souffrances atroces. Après ma mort, mon corps n’aura point de repos. Puis tu perdras ta couronne. Toi et ton fils vous serez massacrés ainsi que toute la famille. Après le déluge terrible passera sur la Russie. Et elle tombera entre les mains du Diable.

Raspoutine, s’adressant au tsar

28 12 1916                                      Rosa Luxembourg, détenue à la forteresse de Wronke, en Pologne prussienne, répond à son amie socialiste allemande Mathilde Wurm : elle commence par la tancer pour son défaitisme : Je te le dis, dès que je pourrai mettre le nez dehors, je prendrai en chasse et harcèlerai votre bande de grenouilles, à son de trompe, à coup de fouet, et je lâcherai sur elle mes chiens – j’allais dire comme Penthésilée -, mais, pardieu, vous n’êtes pas des Achille. Ça te suffit, comme vœux de Nouvel an ? Mais l’ardeur révolutionnaire le cède vite à l’humanité : il faut rester un être humain, en se réjouissant de chaque belle journée et de chaque beau nuage […] Le monde est si beau malgré toutes les horreurs, et il serait encore plus beau s’il n’y avait pas des pleutres et des lâches. Allez, va ! Je te fais un baiser, car tu es, malgré tout, un brave petit gars. Bonne année

Apparition des premiers chars d’assaut : les Anglais auront le Mark I, les Français tout d’abord un Schneider, mais c’est le Renault FT qui va s’imposer. Pour lutter contre les sous-marins, Paul Langevin invente le sonar : 40 ans plus tard, il aura son application médicale sous le nom d’échographie. Les Allemands conquièrent la Roumanie. Coco Chanel lance le Jersey et les robes courtes, et Estelle Courtecuisse met au point la pile Wonder qui ne s’use que si l’on s’en sert. 

Dans l’actuelle Mauritanie, Gaston Ripert, capitaine méhariste, prétend avoir découvert à 45 km au sud-ouest de Chinguetti, une météorite aux dimensions exceptionnelles : pas loin de 100 mètres de long sur 14 de haut ! Il en a rapporté un échantillon d’un peu plus de 4 kg, aujourd’hui dispersé aux quatre coins du monde. Son rapport la décrit minutieusement, mais la localise avec le plus grand flou. Ils seront nombreux à la chercher, au premier rang desquels Théodore Monod, qui ne montera pas moins de quatre expéditions – 1934, 1987, 1988, 1989 – à sa recherche, en vain. Il en fera un livre : Le fer de Dieu, chez Actes Sud 1997, après avoir conclu dès 1989 : Je crois que ce site reprend de façon aussi exacte que possible la description donnée par Ripert, cette montagne n’est pas la météorite, mais le site Ripert. Il semblerait donc que ce dernier ait pris pour une météorite le relief sur lequel il en a trouvé une, bien réelle, pensant que cette dernière n’était qu’une partie de son support, qui en fait, était un bloc composé essentiellement d’un banal quartzite.

Les Arméniens qui n’ont pas été tués sont parvenus à fuir ; mais pour autant, ce n’en est pas fini du génocide : Mustafa Kemal se chargera d’en massacrer un bon nombre et ce jusqu’en 1922.

Environ 2 millions d’Arméniens vivaient dans l’Empire ottoman à la veille du génocide (le chiffre du patriarcat, 1,9 million, est un peu sous-estimé, celui du recensement ottoman, 1,12 million, est très minoré).

■         Environ 1,3 million d’Arméniens sont morts durant le génocide. La plupart de ces victimes ont succombé aux conditions de la déportation ou aux massacres dans les camps. Mais il faut y ajouter :

–           les 120000 soldats arméniens mobilisés dans la IIIe armée (couvrant les six vilayets orientaux). La grande majorité est tuée par petits groupes, entre janvier et février 1915. Le reste est versé dans des bataillons de travail et tué progressivement jusqu’en 1916.

–           quelques centaines de représentants de l’élite arménienne arrêtés le 24 avril 1915, d’abord mis à l’écart puis assassinés.

–           plusieurs dizaines de milliers d’hommes, massacrés dans les vilayets orientaux entre avril et août 1915, sans avoir été déportés.

■         1 040 782 Arméniens (principalement des femmes, des enfants et des personnes âgées) ont été déportés entre avril et septembre 1915 en 306 convois. Il y aura des déportations supplémentaires en 1916. Des dizaines de milliers d’entre eux sont morts au cours du voyage. Il faut y ajouter :

–           près de 400 000 ont succombé de mort naturelle dans les camps de concentration (manque d’eau, de nourriture, froid, épidémies) de septembre 1915 à novembre 1916.

–           près de 300 000 internés ont été massacrés. Sur cette modalité de massacre, on dispose de deux chiffres précis : les 192 750 personnes regroupées et massacrées autour de Deir ez-Zor entre juillet et décembre 1916 (chiffre officiel utilisé lors des procès des Jeunes-Turcs) et les 40 000 à 50 000 exécutées à Ras ul-Ayn (chiffre du directeur du camp).

■         On estime que 700 000 Arméniens ottomans environ ont survécu : certains ont échappé à la déportation et aux massacres (80 000 à Constantinople, 10 000 à Smyrne), certains ont fui (surtout dans le Caucase russe, mais aussi dans les Balkans), plusieurs milliers de jeunes femmes et d’enfants ont été enlevés sur les routes de la déportation par des Turcs, des Kurdes ou des Arabes. En font partie aussi les 100 000 rescapés des camps.

L’Histoire n° 408 Février 2015

Albert Einstein expose sa théorie de la relativité générale.

Paul Valéry et Albert Einstein, qui s’admiraient mutuellement, se rencontrèrent à plusieurs reprises au cours des années 1920. Un jour, le penseur-poète, persuadé que le père de la théorie de la relativité produisait des idées à une cadence d’essuie-glaces, osa lui poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis longtemps : Lorsqu’une idée vous vient, comment faites-vous pour la recueillir ? Un carnet de notes, un bout de papier… ? La réponse le déçut sans doute, le physicien se contentant de lancer : Oh ! Une idée, vous savez, c’est si rare !

Cette réponse témoigne de l’extrême modestie d’Einstein. Car en réalité, des idées, il en a bel et bien eu, et bien plus qu’une, et pas n’importe lesquelles ! C’est un beau jour de 1907, alors qu’il était encore à Berne, qu’il eut la plus heureuse de sa vie, l’idée qui sera la pierre angulaire de sa théorie de la relativité générale : J’étais assis sur ma chaise au Bureau fédéral de Berne. Je compris soudain que si une personne est en chute libre, elle ne sentira pas son propre poids. J’en ai été saisi. Cette pensée me fit une grande impression. Elle me poussa vers une nouvelle théorie de la gravitation.

Ce qu’Einstein venait là de comprendre, c’est que lorsque nous tombons en chute libre, tout ce qui est proche de nous (parapluie, chapeau) tombe comme nous puisque la vitesse de chute des objets est la même pour tous les objets. Nous avons donc l’impression que la pesanteur a disparu dans notre voisinage alors même que nous sommes en train de subir sa loi. N’est-ce pas bizarre ? Tout se passe comme si l’accélération produite par la chute effaçait le champ de gravitation local…

A la suite de cet émoi, Einstein postula qu’il y aurait une sorte d’identité formelle entre accélération et gravitation : si une accélération peut effacer un champ gravitationnel réel, alors elle doit pouvoir aussi créer l’apparence d’un champ gravitationnel là où il n’y en a pas. En conséquence de ce principe d’équivalence, une personne se trouvant dans un ascenseur sans fenêtre ne saurait dire si l’ascenseur est au repos dans un champ gravitationnel ou si, hors de tout champ de gravitation, il est tiré avec une accélération constante. Dans les deux cas, cette personne sentirait ses pieds plaqués au plancher et, si elle lâchait un objet, celui-ci tomberait exactement comme il le fait sur Terre. L’expression des lois physiques devrait donc être formellement identique dans les deux situations.

Quatre ans plus tard, alors à Prague, Einstein fit une seconde percée décisive en comprenant que le principe d’équivalence implique que la lumière, bien que de masse nulle, ne file pas tout droit dans un champ de gravitation. Imaginons que la cabine d’un ascenseur ait un mouvement accéléré et qu’un rayon de lumière parallèle au plancher passe par un minuscule orifice aménagé dans l’une de ses parois. La vitesse de la lumière n’étant pas infinie, il lui faut un certain temps pour atteindre la paroi opposée, temps pendant lequel la cabine se sera déplacée vers le haut, de sorte que le point d’impact du rayon lumineux sera un peu plus proche du plancher que l’orifice d’entrée.

Si l’on pouvait observer la trajectoire du rayon lumineux traversant la cabine, on constaterait qu’elle est courbée en raison de l’accélération vers le haut. Qu’impose maintenant le principe d’équivalence ? Que cet effet serait le même si la cabine d’ascenseur était immobile dans un champ de gravitation. En clair, contrairement à ce qui se passe selon la théorie classique, le trajet de la lumière doit être dévié par la gravitation !

Cette idée va agir comme un sésame cosmique. Apparue au bord de la Vltava dans le recoin d’un cerveau capable de pensées peu ordinaires, elle va s’étayer, se formaliser, et finira par bouleverser dans l’esprit des physiciens la structure même de l’Univers.

Dès la fin de l’année 1911, Einstein suggéra que la déviation de la lumière qu’il venait de calculer pouvait être mesurée avec la lumière nous arrivant des étoiles fixes. En temps ordinaire, du fait de l’éclat aveuglant du soleil, les étoiles fixes qui sont dans sa direction ne sont pas visibles, mais elles le deviennent lors d’une éclipse totale du soleil. Dans ces conditions, une éventuelle déflexion de la lumière par la gravité du soleil deviendrait mesurable. Or les astronomes avaient prévu pour le 21  août 1914 une éclipse totale qui devait rassembler toutes les conditions requises pour effectuer une mesure cruciale. Erwin Freundlich, un jeune astronome allemand, organisa une première expédition qui partit pour la Crimée, juste au moment… où se déclara la première guerre mondiale. Tous les membres de l’équipe furent faits prisonniers par les soldats du tsar et leurs instruments confisqués.

D’un certain point de vue, ce fut un coup de chance, car la prédiction d’Einstein n’était pas encore assez mûre pour obtenir la bénédiction céleste : si Freundlich avait pu faire ses mesures comme prévu, celles-ci auraient réfuté les calculs d’Einstein, qui étaient faux…

Mais revenons en  1913. De retour à Zurich, Einstein étudia avec l’aide de Marcel Grossmann la géométrie des espaces courbes qui avait été développée par Bernhard Riemann. Ce dernier n’avait envisagé que la courbure de l’espace, mais Einstein et son ami généralisèrent ses travaux à l’espace-temps tout entier. Dans un article rédigé à quatre mains, ils avancèrent l’idée que la gravitation n’est pas une véritable force, mais une manifestation locale de la courbure de l’espace-temps. Selon eux, la géométrie de l’Univers serait en réalité courbée par les masses qu’il contient et, en retour, la géométrie de l’espace-temps déterminerait directement (c’est-à-dire sans qu’une force soit mise en jeu) le mouvement des objets matériels en son sein. Cependant, à cause d’une erreur commise par Einstein, ils ne purent trouver les équations reliant la courbure de l’espace-temps à la masse et à l’énergie qui y sont contenues.

A partir de 1914, Einstein continua à travailler sur ce problème à Berlin, en grande partie épargnée par la guerre, et il finit par trouver les équations justes à la fin de l’année 1915. Au cours de la conférence qu’il donna le 25  novembre, il annonça que la déviation de la lumière lors de son passage au voisinage du soleil devait être le double de celle qu’il avait annoncée en  1911.

Après la fin du carnage mondial, Arthur Eddington, le directeur de l’observatoire de Cambridge, organisa deux expéditions en vue d’observer l’éclipse du 29  mai 1919. Lui-même partit avec une première équipe pour une petite île de l’Atlantique Sud, tandis qu’une seconde équipe posait ses instruments dans une ville du Brésil. Malgré une météo peu coopérative et des plaques photographiques de mauvaise qualité, les mesures confirmèrent les calculs d’Einstein. L’annonce de ce résultat déclencha un enthousiasme sans précédent et fit d’Einstein une star mondiale.

Lorsque Eduard, son second fils, lui demanda pourquoi il était devenu si célèbre, il obtint une jolie réponse qui résumait l’essentiel de l’affaire : Quand un scarabée aveugle marche à la surface d’une branche incurvée, il ne se rend pas compte que le chemin qu’il suit est lui aussi incurvé. J’ai eu la chance de remarquer ce que le scarabée ne peut pas voir.

En  1916, alors qu’il était malade, épuisé par des années de travail intense, Einstein avait commencé à se demander si une masse en mouvement accéléré pouvait rayonner des ondes gravitationnelles, de la même façon qu’une charge électrique qu’on accélère rayonne des ondes électromagnétiques. Il avait découvert rapidement des solutions de ses équations correspondant à des ondulations de l’espace-temps se propageant à la vitesse de la lumière. Au cours de leur trajet, elles devraient secouer l’espace-temps, ce qui aurait pour effet de modifier brièvement la distance séparant deux points dans l’espace.

La gravitation étant très faible en intensité, de telles ondes sont très difficiles à détecter. De fait, elles n’ont pu l’être qu’avec la complicité d’un événement considérable qui s’est produit il y a plus d’un milliard d’années : deux trous noirs voisins ont fusionné à une vitesse égale aux deux tiers de la vitesse de la lumière ; ce phénomène hyperviolent a libéré une énergie inimaginable en seulement 20  millisecondes, et engendré un train d’ondes gravitationnelles qui ont progressivement perdu de la puissance au cours de leur long voyage ; leur passage au travers de la Terre, le 14  septembre 2015 à 9  heures 50  minutes et 45  secondes (Temps universel), a pu être détecté grâce aux instruments extrêmement sensibles de l’expérience LIGO (qui, coup de chance incroyable, venaient tout juste d’être mis en service). Attardons-nous une seconde sur la prouesse réalisée : les variations de longueur que cet instrument est parvenu à mesurer sont largement inférieures à la taille d’un proton !

Mathématiquement articulée, la physique agit décidément comme un véritable treuil ontologique : à partir d’un examen de ses équations et de ce qu’elles impliquent, elle révèle de nouveaux éléments de réalité. Elle le fit déjà en prédisant puis démontrant l’existence des photons, des antiparticules, des quarks, et, plus récemment, en  2012, du boson de Higgs. Mais là, l’histoire se donne en plus avec une certaine ironie, car Einstein n’a jamais cru en l’existence des trous noirs. Or, ce sont bien deux tels objets qui, en s’accouplant jusqu’à n’en plus faire qu’un, ont permis que soient enfin détectées les ondes gravitationnelles qu’il avait prédites.

Il s’agit en fait d’une double découverte : la preuve de la réalité des ondes gravitationnelles confirme en retour, par une sorte de renvoi d’ascenseur cosmique, l’existence des trous noirs (qui était encore contestée par certains), ainsi que la possibilité de leur coalescence.

L’annonce du 11 février 2016 [découverte scientifiquement prouvée des ondes gravitationnelles] vient donc à point nommé pour célébrer majestueusement le centenaire d’une extraordinaire construction intellectuelle. Elle sonne comme l’aboutissement d’une idée simple et en effet heureuse qui, un beau jour, éclata comme une bulle dans le cerveau d’un génie.

Étienne Klein                 Le Monde du 17 février 2016

1916                        Madison Grant, avocat américain, publie Le Déclin de la grande race ou les bases raciales de l’histoire européenne (The passing of the Great Race, 1916), dans lequel il oppose les Nordiques (Anglais, Scandinaves, Allemands ou nobles Russes, censés descendre des Varègues), incarnant l’homme blanc par excellence, aux races alpine et méditerranéenne, comprenant globalement les Italiens, une partie des Autrichiens et des Allemands, les Espagnols, les Portugais, une partie des Français, les peuples balkaniques etc., qui souffriraient de métissages divers avec les peuples négroïdes, contrairement à la race nordique : Le Nordique est dominateur, individualiste, confiant en lui-même et jaloux de sa liberté politique et religieuse. Il s’ensuit qu’il est généralement protestant.

Les choix faits pour élaborer ce site excluent la plupart du temps les innombrables thèses concernant la question de races aboutissant à un évident racisme porteur de tout ce que l’on a pu voir jusqu’à aujourd’hui ; et ce n’est pas non plus parce que ce livre a connu alors un grand succès dans un pays où ce genre d’opinion était alors communément admis, mais c’est tout simplement parce qu’il a été grandement apprécié par Adolf Hitler et son mentor Alfred Rosenberg. Ce livre figurait en bonne place dans la bibliothèque personnelle d’Adolf Hitler qui a écrit personnellement à Grant pour le remercier d’avoir écrit ce livre qu’il appelait ma Bible.

16 01 1917            Arthur Zimmermann, ministre des affaires étrangères de l’Allemagne envoie un télégramme à l’ambassadeur d’Allemagne au Mexique pour proposer au gouvernement du Mexique d’entrer en guerre aux cotés de l’Allemagne et, en cas de guerre victorieuse contre les Etats-Unis, de récupérer les territoires perdus au profit des Etats-Unis : Nouveau Mexique, Texas, Arizona. Le cheminement du télégramme sera très tortueux, puisque tenu à respecter la loi des messages codés : c’est la Royal Navy qui le déchiffra, mais le rendre directement public signifiait que les Allemands apprenaient que leur code était reconnu. Il va donc rester secret un certain temps.

12 au 17 02 1917 [dans le calendrier Julien, soit avec 13 jours d’avance sur le calendrier grégorien]               Cinq jours d’insurrection des Russes de Saint Petersbourg voient dans un premier temps les soldats tirer sur la foule des manifestants, puis refuser de le faire le 17. Dès lors, les mutineries s’étendent ; soldats et ouvriers occupent la forteresse Pierre et Paul, libèrent les prisonniers politiques, saccagent l’Arsenal et s’emparant des stocks d’armes. Les députés de la Douma lâchent le tzar Nicolas II qui abdique, en faveur de son frère, le grand duc Michel… qui refuse le 3 mars. La monarchie étant dès lors suspendue, la Russie devenait de facto une république.

Le prince Georges Lvov, puis Kerenski, à la tête du gouvernement provisoire, doivent composer avec la Douma et le Soviet de Petrograd, où l’on comptera officiellement 1 433 morts. Les milliers de pétitions, motions, adresses venues du plus loin de l’empire disent toutes la misère du peuple et l’immense espérance soulevée par la révolution. Les ouvriers ont leurs revendications ponctuelles – journée de 8 heures (qu’ils obtiendront vite), sécurité de l’emploi, assurances sociales, des augmentations de salaire raisonnables -, les paysans demandent que la terre appartienne à ceux qui la travaillent, les soldats veulent la fin de la guerre. Les mots d’ordre sont au mieux très rares, le plus souvent parfaitement inexistants.

Mais pendant ces 8 mois de gouvernement de Kerenski, les réformes vont être considérables : libertés civiles reconnues, abolition de la peine de mort, liberté de conscience, abolition des discriminations etc… Mais Kerenski est partisan de la poursuite de la guerre.

9 02 1917                     Les autorités de Petrograd annoncent la mise en place de cartes de rationnement.

17 02 1917                 Le paquebot Athos revient de Chine : à 200 milles de Malte, il est atteint par une torpille tirée par le sous-marin U 65 – Kapitänleutnant Hermann von Fischel -, et coule en 14 minutes. On comptera 754 victimes dont 12 membres d’équipage sur 1950 personnes à bord parmi lesquelles un important contingent de troupes sénégalaises et 543 travailleurs chinois.  Les convois suivants, pour éviter la Méditerranée, feront, depuis la Chine le tour par l’est : Pacifique, traversée du Canada et Atlantique : six mois de voyage !

20 02 1917                    L’usine d’armement Poutilov, la plus grande de Petrograd, en rupture d’approvisionnement et de carburant, met à la rue des milliers d’ouvriers.

26 02 1917                     Le premier disque de jazz aurait été enregistré à Chicago : un 78 tour gravé dans la cire par la compagnie Victor, fondée en 1901, de l’Original Dixieland  » Jass  » Band (ODJB) – les guillemets figurent sur l’étiquette. L’ODJB, ce sont quatre garçons cornaqués par Nick La Rocca, tous nés à La Nouvelle-Orléans et tous blancs : Larry Shields à la clarinette, Eddie Edwards au trombone, Henry Ragas au piano et Tony Sbarbaro à la batterie. En un an, plus de 1 million de copies sont vendues dans le pays. Le succès est foudroyant.

Mais il faut compter avec le racisme américain qui a encore pignon sur rue pour de longues années, car en fait il existait des studios d’enregistrement dès 1897, quand Emile Berliner gravait un ragtime de Vess L. Ossman au banjo.

1897, c’est encore l’ouverture du Mahogany, le bordel le plus mirobolant de Storyville, le quartier réservé de La Nouvelle-Orléans. La meilleure absinthe, les plus jolies filles et les meilleurs musiciens afro-américains de la ville. En  1917, les ligues de vertu, les anti-alcooliques obtiennent la fermeture de Storyville. Commence l’exil des musiciens qui exerçaient dans les bouges. Scott Joplin, le plus brillant des compositeurs de ragtime, meurt à New York le 1° avril.

[…] Les deux faces de l’ODJB – Livery Stable Blues et Dixie Jass Band One-Step sont une sorte de fox-trot mâtiné de diable boiteux qui swinguerait comme une machine à coudre. On sent une certaine joie. C’est à des années-lumière de ce qui se joue à l’époque, mais qui ne s’enregistre pas : entendre Louis Armstrong avec les chanteuses Ma Rainey, Trixie Smith et surtout Bessie Smith sur fond d’harmonium règle toute discussion. Bi ou lesbiennes, les femmes du blues étaient belles, intrépides, artistes jusqu’au ciel.

 […]       En  1921, Kid Ory graver  Ory’s Creole Trombone. Deux ans plus tard, King Oliver &  Louis Armstrong enregistrent Dippermouth Blues. La primeur des primeurs revient à une femme du blues : la très populaire Mamie Smith Robinson (1883-1946). Le 14  février 1920, remplaçant au pied levé la grande Sophie Tucker, -Mamie Smith grave un formidable Crazy Blues. Succès fou.

Francis Marmande   Le Monde août 2017

Dans un village du nord de la France, nous jouions les refrains favoris de notre colonel, Army Blues. Nous étions les premières troupes américaines à venir là. Dans la foule qui nous écoutait se  trouvait une petite vieille d’environ soixante ans qui, à la surprise générale, se mit à esquisser sur notre musique un pas qui ressemblait tout à fait à notre danse walking the dog. J’eus alors la certitude que le jazz, notre musique américaine, deviendrait un jour la musique du monde entier.

Nobel Sissle, tambour major du 369°régiment d’infanterie de l’armée américaine.

02 1917       Il a fait très froid dans toute l’Europe, en France, le thermomètre est descendu à – 20°C.  Benito Mussolini est grièvement blessé lors d’un exercice de tir sur le front d’Isonzo. Il va être réformé et reprendra à Milan la direction du Populo d’Italia.

1 03 1917                        Le télégramme du ministre des affaires étrangères d’Allemagne, Arthur Zimmermann au Mexique, resté secret pendant 6 semaines, est rendu public aux États-Unis. Et c’est un tollé contre le Mexique et l’Allemagne. Trois semaines plus tard, le 19 mars, le paquebot Vigilentia est torpillé par les sous-marins allemands. Les États-Unis vont déclarer la guerre à l’Allemagne le 6 avril. Carranza, le président du Mexique décline l’offre allemande le 14 avril. A ce moment-là, les États-Unis avaient déjà prêté aux Alliés 2.5 milliards $, et moins de 300 millions aux puissances centrales, dont 27 pour l’Allemagne : la neutralité était morte depuis longtemps.

2 03 1917           Henri Bergson a été reçu fin février par Woodrow Wilson. Il fait une note à Jules Jusserand, ambassadeur de France à Washington pour être transmise à Aristide Briand, ministre des Affaires Etrangères :

DIPLOMATIE-PARIS

Monsieur Bergson me prie de transmettre à votre excellence le télégramme ci-après :

Lane, ministre de l’Intérieur, avec qui j’ai eu plusieurs conversations, m’a dit avant-hier : Vous avez réussi à convaincre M. Miller, dont l’influence est grande au Fédéral Reserve Board, et ceci va probablement se traduire par des actes importants pour votre pays. Hier M. Miller m’a dit en effet très confidentiellement que certaines mesures allaient sans doute être prises pour amener le public américain à prêter directement son argent aux Alliés, de sorte que nous n’aurons plus à fournir des gages quand nous emprunterons.

Je quitte Washington après avoir longuement causé avec le Président Wilson, ses ministres et divers membres de l’Administration et du Congrès. Voici mon impression : on marche à la guerre, mais tandis que certains ministres la voudraient  immédiate et complète, le Président Wilson ne s’y résoudra que lorsque les événements l’auront rendue inévitable, parce qu’il tient à avoir derrière lui l’opinion encore divisée ; dans l’ouest beaucoup sont encore pour la paix à tout prix. Le Président veut ménager toutes les transitions avant d’arriver aux hostilités et il les ménager probablement encore dans les hostilités elles-mêmes avant d’arriver à la guerre franche. […]

3 03 1917                   [Pour être synchrone avec les autres événements survenus à cette époque dans le monde, les dates concernant la révolution russe sont à partir de ce 3 mars 1917 celles du calendrier Grégorien, soit 13 jours après le calendrier Julien, conservé par la Russie jusqu’au 31 janvier 1918, dont le lendemain sera le 14 février 1918, en calendrier grégorien]

Les autorités de Petrograd annoncent la mise en place  de cartes de rationnement, et l’usine d’armement Poutilov, la plus grande de Petrograd, en rupture d’approvisionnement et de carburant, met à la rue des milliers d’ouvriers.

8 03 1917                   À la tête de l’armée anglo-indienne du Tigre, le général Stanley Maude occupe l’Irak ; il publie une Proclamation à la population de Bagdad :

Nos soldats ne viennent pas en ennemis ou en conquérants, mais en libérateurs. Peuple de Bagdad, souvenez-vous que depuis vingt-six générations vous souffrez sous la botte de tyrans étrangers qui ont tenté de dresser une nation arabe contre une autre afin de tirer profit de vos dissensions. Cette politique révulse la Grande Bretagne et ses alliés car il ne peut y avoir ni paix ni prospérité là où règne la haine ou la mauvaise gouvernance.

Ernst Jünger, écrivain allemand, a fait la guerre dès dix neuf ans comme lieutenant sur le front de la bataille de la Somme, à 30 km au sud d’Arras, puis Verdun – Les Eparges, puis à nouveau le front au sud d’Arras. Quatorze fois blessé, il fût le plus jeune et l’un des quatorze lieutenants de l’armée allemande à avoir reçu l’Ordre pour le Mérite :

…Jusqu’à la position Siegfried, chaque village n’était plus qu’un monceau de ruines, chaque arbre abattu, chaque route minée, chaque puits empoisonné, chaque cours d’eau arrêté par des digues, chaque cave crevée à coups d’explosifs ou rendue dangereuse par des bombes cachées, chaque rail déboulonné, chaque fil téléphonique roulé et emporté, tout ce qui pouvait brûler avait flambé : bref, nous changeâmes le pays en désert, en prévision de l’avance ennemie. Ces spectacles faisaient  penser à une maison de fous… Ce fût la première fois où je vis à l’œuvre la destruction préméditée, systématique, que j’allais rencontrer jusqu’à l’écœurement dans les années suivantes…Les villages auraient été de toute manière anéantis dans les combats qui suivirent, mais d’une manière plus digne du soldat.

Ernst Jünger. Orages d’acier. 1920.

A l’arrière, pour un enfant plus jeune d’une dizaine d’années, le point de vue ne peut être le même :

… Non, si j’étais devenu en l’espace de quelques jours un chauvin fanatique, un combattant de l’arrière, ce n’était pas la faute de mon père, ni celle d’aucun de mes proches.

La responsabilité en incombait à l’atmosphère ; à cette ambiance anonyme et omniprésente, perceptible à mille détails ; à l’entraînement de cette masse homogène qui comblait d’émotions inouïes quiconque se jetait dans son flot, fût-ce un enfant de sept ans, tandis que celui qui restait sur la berge, isolé, abandonné, suffoquait dans le vide. J’éprouvais pour la première fois, avec un plaisir naïf, sans la moindre trace de doute et en toute sérénité, l’effet de l’étrange talent de mon peuple à provoquer des psychoses de masse. (Talent qui est peut-être le pendant de son peu d’aptitude au bonheur individuel)…

Il faut dire que, pour un écolier berlinois, la guerre était une chose parfaitement irréelle : irréelle comme un jeu…

Sebastian Haffner. Histoire d’un Allemand. Souvenirs (1914-1933) Actes Sud 2004

Sebastian Haffner, de son vrai nom Raimund Pretzel, commencera la rédaction de ce livre dans les premiers mois de 1939, à Cambridge, où il s’était exilé un an plus tôt. Il interrompra son travail à la déclaration de la guerre : les temps lui paraissaient trop graves pour des souvenirs personnels, fussent-ils au cœur du drame. Il écrira alors Germany, Jekyll and Hyde, qui lui apportera une célébrité certaine : c’est alors qu’il changera de nom pour que sa famille restée en Allemagne, ne soit pas inquiétée. Il retournera dans son pays après la guerre et mourra en 1999, à 92 ans. Son fils découvrira alors le manuscrit de Histoire d’un Allemand.

8 au 13 03 1917                  Le 8 mars est la Journée internationale des droits de la femme.

Des ouvrières et des employées du faubourg de Vyborg traversent les ponts de la Neva, accompagnées de licenciés de chez Poutilov, une usine d’armement. Par précaution, les autorités ont fait baisser les rideaux de fer des magasins. Sur les banderoles, on demande du pain, des rations plus élevées pour les femmes des combattants. On lit aussi des à bas la guerre, etc. La Russie, engagée aux côtés des Français dans la guerre, depuis 1914, est exsangue. Pourtant l’humeur était assez joyeuse, on aurait dit un jour de fête, rapporte Marylie Markovitch une journaliste française. Les tramways sont arrêtés. Les cosaques patrouillent. On leur fait des signes d’amitié. Dans la nuit, les autorités font coller des placards assurant qu’il n’y a rien à craindre sur les disponibilités du pays en céréales.

Le lendemain, ce sont encore les femmes qui animent le mouvement. La police a barré les ponts pour empêcher les habitants des faubourgs de franchir la Neva. Passant outre, les manifestants traversent le fleuve sur la glace et se reconstituent en cortège de l’autre côté. Drapeau rouge en tête, on chante La Marseillaise, l’hymne révolutionnaire par excellence. La foule se retrouve place Znamenskaïa, un des lieux-clés de Petrograd, mais, cette fois, la police charge. Les cosaques apparaissent, on les acclame, puis c’est le tour de la police montée- les pharaons -. Les manifestants courent en tous sens. Les cosaques caracolent autour d’eux, comme pour les protéger. Petits frères, ayez pitié de nous… Ont-ils eu pitié ? Ils n’ont pas utilisé leurs fouets…

Ce soir-là, au conseil des ministres, Alexandre Protopopov, chargé de l’ordre, assure à ses collègues que les manifestants ne sont en rien organisés : En vingt-quatre heures, ils seront matés. Les responsables révolutionnaires, n’étant pas à l’origine des manifestations, ne croient pas en leur avenir. Ils se disputent même sur la suite à donner. Constituer des soviets d’ouvriers comme en 1905 ? Exiger la réunion d’une assemblée constituante comme les Français en 1789 ? Former un gouvernement révolutionnaire, ce que proposent certains bolcheviks ? Ou faut-il obliger la Douma à prendre le pouvoir ?

En tout cas, c’est ce que veut le président de cette Douma, Mikhaïl Rodzianko, qui souhaite au moins que l’on constitue un gouvernement responsable devant elle. Justement revenu d’une réunion du conseil de la Douma, Alexandre Kerenski, député trudovik (socialiste-populiste, modéré), apprend à un groupe de militants réunis chez l’avocat Nikolaï Sokolov, en présence de Maxime Gorki et de bolcheviks, que les membres de la Douma, paniqués, souhaitent un compromis avec le tsarisme. Mais le prince Nicolas Golitsyne, à la tête du gouvernement, ne veut rien entendre.

Résumé de Marc Ferro                   Le Monde juillet 2017

Au lendemain du massacre qui avait fait quelque 200 victimes, ce 11 mars, les ouvriers imaginaient la solution du problème de l’insurrection bien plus lointaine qu’elle ne l’était en réalité.

Léon Trotski                      Histoire de la Révolution russe 1932

Cinq jours d’insurrection des Russes de Saint Petersbourg voient dans un premier temps les soldats tirer sur la foule des manifestants, puis refuser de le faire le 13.

Une mutinerie de soldats a lieu dans la nuit du 11 mars contre les officiers qui leur ont ordonné de tirer sur le peuple. Quand le capitaine Lachkevitch, du régiment Pavlovski, passe dans le corridor de la caserne et qu’il lance son salut, bonjour frères, un hourra éclate comme il a été convenu. Soupçonneux, Lachkevitch demande : Qu’est-ce que cela signifie ? C’est un signal pour désobéir à vos ordres, répond le soldat Martov. Va-t’en pendant que tu es sauf, lui crient alors les soldats. Fixe ! crie Lachkevitch. En vain. D’une fenêtre part un coup de feu qui le tue.

Résumé de Marc Ferro                   Le Monde juillet 2017

Dès lors, les mutineries s’étendent ; soldats et ouvriers occupent la forteresse Pierre et Paul, libèrent les prisonniers politiques, saccagent l’Arsenal et s’emparant des stocks d’armes. Les députés de la Douma lâchent le tzar Nicolas II qui abdique le 15 mars, en faveur de son frère, le grand-duc Michel. Son fils Alexis est atteint d’hémophilie, soignée un temps par Raspoutine, avec une efficacité certaine : le traitement qui lui avait été prescrit comprenait de l’aspirine, dont on ignorait alors que ses vertus anticoagulantes ne faisaient qu’aggraver le mal : Raspoutine commença par mettre fin au traitement, et Alexis guérit parce qu’il ne prenait plus d’aspirine.

Il s’était démis de l’empire comme un commandant d’un escadron de cavalerie

Un délégué de la Douma

Je quitte Pskov l’âme oppressée de ce que je viens de vivre. Tout autour de moi, ce n’est que trahison, lâcheté, fourberie.

Nicolas II

… Le frère refuse la couronne le 16 mars. La monarchie étant dès lors suspendue, la Russie devenait de facto une république.

Le prince Georges Lvov, puis Kerenski, à la tête du gouvernement provisoire crée le 15 mars, avec 11 membres, doivent composer avec la Douma et le Soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd, où l’on comptera officiellement 1 433 morts. Ce soviet se donnera un Comité exécutif le 12 mars de 41 membres, qui élira un bureau de 15 membres le 30 avril.

Deux Russies s’installent côte à côte, celle des classes dirigeantes qui avaient déjà perdu la partie et qui n’en savaient rien, et la Russie du travail qui avançait vers le pouvoir et ne le savait pas encore

[…]       C’est alorsque, tel que j’étais, sans pardessus, sans chapeau, je m’élance au-devant de ces soldats que j’avais espérés si longtemps. Les gardiens effarés se tenaient sur le portail. Je souhaitais la bienvenue à tous les soldats au nom de la Douma et en mon nom propre, leur union pouvant seule sauver la situation  Que faut-il faire ? Que faut-il faire ? Arrêtez les ministres, prenez les postes, les téléphones et les gares.

Alexandre Kerenski, député trudovik – socialiste-populiste, modéré

Bon dieu, on se décide enfin ! entend-on. Arrive alors à la Douma le groupe ouvrier, avec notamment le leader menchevik Gvozdev et Khroustalev-Nosar, l’ancien président du soviet de 1905. Puisque le président de la Douma, Mikhaïl Rodzianko, a déclaré que la principale tâche est de remplacer l’ancien régime par un nouveau gouvernementils estiment que leur place est ici et qu’ils doivent se constituer en soviet. Ils demandent à Kerenski de s’entremettre pour qu’ils puissent s’installer quelque part. Réponse de Rodzianko : Vous pouvez resterEt ils sont restés… Ainsi, ce fut par notre collaboration qu’un petit groupe d’inconnus put s’installer dans la salle 13 et se proclamer soviet, commente le prince Mansyrev, monarchiste, membre de la Douma.

[…]         À l’extrême gauche, une minorité d’anarchistes, bolcheviks et mencheviks, tels Constantin Iourenev et Trotski, juge qu’il est absurde que les masses rétrocèdent le pouvoir, puisqu’elles le contrôlent déjà… Dès le 3 mars, – certains bolcheviks font acclamer le slogan Tout le pouvoir aux -soviets il s’agit d’un pluriel, ces soviets étant bientôt plusieurs centaines. Mais, à la réunion du soviet de Petrograd, le 27 février, la délégation bolchevik se rallie à la thèse de la non-participation avec soutien conditionnel à un gouvernement bourgeois.

A la Douma, au regard de sa composition, les loyalistes l’emportent, mais, faute de réponse du tsar aux appels de Rodzianko et à son refus d’accepter la démission du premier ministre Nicolas Golitsyne, les députés décident d’accomplir un geste révolutionnaire. Ils créent un comité pour le rétablissement de l’ordre et les rapports entre les institutions et les personnalités, dont le nom même constitue un programme. Car il n’y a plus de pouvoir. Le gouvernement a disparu, les ministres ont fui, les policiers se cachent. Le ministre de la guerre, Belaïev, dispose de seulement 1 500 à 2 000 soldats pour organiser la résistance autour de l’Amirauté, en attendant des renforts. Mais quels renforts ?

Les bruits les plus fous courent dans la ville : elle serait abandonnée pour être mieux reprise par la force, comme Budapest en 1848-1849 ; le grand-duc Nicolas, oncle du tsar et ancien chef de l’armée impériale, marcherait sur la capitale, etc. C’est dans ce climat que s’ouvre la séance du soviet, vers 21 heures, au milieu de chahuts désordonnés émanant de soldats, d’élus des usines, de participants aux soulèvements. Les mandatés se présentent, élus ou désignés, pour confirmer le bureau provisoire constitué à 15 heures, grossi du praesidium : Tchéidzé, menchevik, président ; Kerenski et Skobelev, vice-présidents ; Sokolov, Gvozdev, Grinevic, secrétaires.

Une fois ce bureau constitué, qu’il juge non représentatif, le bolchevik Chliapnikov propose d’y adjoindre deux membres de chacune des grandes organisations que le pays compte, soit une douzaine, proposition acceptée par l’assemblée. C’est ainsi que la direction du soviet de Petrograd voit son bureau colonisé par les représentants des partis, des syndicats, etc. Et que les indépendants, vrais animateurs de la création du soviet, tels Sokolov ou Kapelinski, sont écartés.

Le jour suivant, Pavel Milioukov annonce au Comité exécutif du soviet que la Douma a pris le pouvoir. Il propose que deux membres du soviet participent à ce gouvernement provisoire : mais par 13 voix contre 8, cette participation est rejetée. Le soviet reconnaît néanmoins la légitimité du gouvernement que préside le prince Gueorgui Lvov, mais il ne le soutiendra que dans la mesure où celui-ci appliquerait un programme qui aurait son accord. Or, les soldats font savoir qu’ils n’obéiront qu’aux ordres du soviet…

Les dirigeants de la Douma insistent pour que Tchéidzé et Kerenski entrent au gouvernement. Le premier refuse, le second accepte. Il a su s’interposer pendant que des manifestants commencent à lyncher deux ministres arrêtés : Nous faisons une révolution pour nous libérer, pas pour frapper à notre tour. Il le redit quelques mois plus tard, quand on lui reproche de ne pas arrêter Lénine.

Au soir du 27 février, deux inconnues pèsent sur le sort de la révolution : l’attitude de Nicolas II et celle de l’état-major. Le généralissime Mikhaïl Alexeïev avertit le tsar qu’il charge le général Nicolaï Ivanov de rétablir le calme dans la capitale. Mais ses troupes s’égaillent quand elles apprennent que la révolution l’a emporté à Petrograd.

Résumé de Marc Ferro                   Le Monde juillet 2017

Ce ne sont pas les distances qui créent les malentendus et les tensions : ils logent tous au même endroit : le palais de Tauride. Les milliers de pétitions, motions, adresses, rédigées parfois au poinçon sur de l’écorce de bouleau ! venues du plus loin de l’empire disent toutes la misère du peuple et l’immense espérance soulevée par la révolution. Les ouvriers ont leurs revendications ponctuelles – journée de huit heures (qu’ils obtiendront vite), sécurité de l’emploi, assurances sociales, des augmentations de salaire raisonnables -, les paysans demandent que la terre appartienne à ceux qui la travaillent [1]  les soldats veulent la fin de la guerre. Les mots d’ordre sont au mieux très rares, le plus souvent parfaitement inexistants.

Mais pendant ces 8 mois de gouvernement de Kerenski, les réformes vont être considérables : libertés civiles reconnues, abolition de la peine de mort, liberté de conscience, abolition des discriminations etc  Mais Kerenski est partisan de la poursuite de la guerre.

14 03 1917                 Le soviet de Petrograd lance un programme favorable à la démocratie parlementaire : liberté d’expression, de réunion et de grève, amnistie des prisonniers politiques, abolition des privilèges et incapacités (en particulier pour les Juifs), élection d’une assemblée constituante. Mais en même temps, il émet des exigences qui allaient conduire à l’anarchie – dissolution immédiate de tous les organes de police et de l’administration locale, droit pour des centaines de milliers de soldats de la garnison de la ville de conserver leurs armes tout en obtenant la garantie de ne pas être envoyés au front et enfin le droit de refuser d’obéir aux officiers.

Et en même temps, [allez comprendre !] il se prononce sur la poursuite de la guerre :

nous appelons les peuples à mener un combat décisif contre les ambitions annexionnistes des gouvernements de tous les pays en guerre. […] pour imposer une paix sans annexions no contributions…

[…]  La Russie continuera la guerre, préservant la combativité de l’armée pour des opérations actives.

19 03 1917                  Le Danton, un cuirassé français de 145 mètres de long, vitesse 19.2 nœuds, 44 canons de 305 mm à 47 mm, 946 hommes d’équipage, construit en 1906, opérationnel en 1911 se rend de Toulon à Corfoue, en Grèce. Le sous-marin allemand U-64 le repère au sud-ouest de la Sardaigne, lui envoie deux torpilles : il coule en une demi-heure : 296 morts sur les 946 membres d’équipage et 155 passagers marins. 806 hommes seront récupérés par le contre torpilleur Massue et le chalutier Louise Marguerite. Le réseau électrique mis hors service, les canots de sauvetage qui ne pouvaient être mis à l’eau que par électricité, seront restés à poste, inutilisables. Son épave sera retrouvée par 38°44’56” nord, 8°04’57” est par 1 000 mètres de fond, à 35 km au sud-ouest de la Sardaigne en 2007 par la Société hollandaise Fugro qui faisait le tracé du gazoduc Galsi  reliant l’Algérie à l’Italie.

20 au 25 03 1917        Lénine, de son exil zurichois, contre l’opinion majoritaire du parti bolchevique, prédit l’échec de la politique de conciliation suivie par le soviet de Petrograd.

03 1917                      Les Anglais prennent le contrôle de Bagdad.

Printemps 1917          La reine Victoria avait épousé un prince de Saxe Cobourg Gotha et depuis lors la famille régnante anglaise avait donc partie liée avec la noblesse allemande, ce qui peut devenir ennuyeux en cas de conflit entre les deux pays. Sa petite fille avait épousé un Louis de Battenberg qui était jusqu’alors premier lord naval de l’Amirauté.

Celui-ci avait été contraint à la démission dès le 28 octobre 1914. Mais ces noms allemands  continuent  à heurter la sensibilité anglaise : certains travaillistes ont demandé l’abdication du roi Georges V de Saxe Cobourg Gotha. C’est bien ennuyeux, tout cela…

Le secrétaire du roi, lord Stamfordham propose que plutôt que de changer de roi, on garde le même mais que celui-ci change simplement de nom, et…  ça va marcher : la dynastie portera désormais un nom irréprochablement anglais, Windsor. Pour les Battenberg, on traduira littéralement l’allemand et l’on aura ainsi Mountbatten. Windsor, Mounbatten ! wonderful ! Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ! Essayez donc de faire admettre pareil tour de passe passe en France ! Imaginons un instant un conventionnel en janvier 1793 venant dire à ses collègues : soyons raisonnables, gardons notre roi ; contentons nous de  changer son nom : Martin  Dupont remplacera Louis Capet. C’est lui qui aurait ainsi risqué au mieux l’internement dans un asile de fous,  au pire, sa tête !

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[1]    En 1913, la plupart des 20 millions de familles qui composaient la paysannerie russe vivaient dans des communes qui leurs allouaient, pour un nombre d’années définies, un certain nombre de parcelles. Parvenus à l’âge adulte, leurs enfants demandaient à leur tour une parcelle. Le paysan russe, avant 1914, était donc plus un travailleur au service de lui-même que de la collectivité. Il faut bien comprendre qu’un dixième seulement des terres cultivées de Russie, en 1914, appartenaient à de grands domaines.

Hugh Thomas         Histoire inachevée du monde       Robert Laffont 1986


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