1 novembre 1919 à 1921. Dépouilles mortifères de l’empire turc. Défaite des Russes blancs. 25881
Publié par (l.peltier) le 16 septembre 2008 En savoir plus

1 11 1919                Création de la CFTC : Confédération Française des Travailleurs Chrétiens.

En Allemagne, Walter Gropius fonde le Bauhaus, né de la fusion d’une Ecole des Beaux-Arts et d’une Ecole des Arts Décoratifs : défense y sera faite de se référer aux styles du passé : Créons une nouvelle corporation d’artisans, sans les distinctions de classe qui construisent une barrière arrogante entre l’artisan et l’artiste.

La 10 CV – le modèle A – de Citroën vaut 9000 F, soit 8 600 € en 2000. 55 % des couples ont un enfant, ou pas du tout. Premiers skis en hickory.

À cette époque, ne comptent en France comme stations de ski que Chamonix, le Revard et Thorens. La baronne Maurice de Rothschild, née Noémie Halphen, surnommée Mimi, est en séjour en Suisse à St Moritz : elle veut changer d’air après ces années de guerre, consacrées aux blessés dans les hôpitaux ; St Moritz est alors la grande station de ski de l’époque ; mais elle a été très rapidement incommodée par la présence de nombreux Allemands, et souhaiterait qu’une station française puisse rivaliser, voir supplanter St Moritz. Son beau-père, le baron Edmond, est prêt à financer ; sur le plan technique, elle a les conseils d’un professeur de ski norvégien : Trygve Smith. Elle demande à ce dernier de tester plusieurs sites : outre celui de Megève, il verra aussi Tignes, Val d’Isère et Les Gets. Dans l’entourage de la baronne se trouve aussi le commandant Helbronner, géographe, cartographe et peintre du massif du Mont-Blanc. L’avis favorable de ces deux proches en faveur de Megève emporta la décision, et la Société Française des Hôtels de Montagne, créée par son beau-père, acheta des terrains au Mont d’Arbois et fit construire par l’architecte Marcel Aubertin un hôtel de 40 chambres. La route n’était pas achevée et les matériaux de construction furent acheminés par le chemin du calvaire en traîneau, ou avec des mulets et même à dos d’homme. Près de 80 ans plus tard, sa petite fille, Nadine, ne se contentera pas de garder un œil sur la gestion de l’hôtel, et après avoir joué les seconds rôles au cinéma, publiera quelques ouvrages dont un de recettes naturelles, quelque part entre l’almanach Vermot et les ouvrages de Rika Zaraï : on y trouve la composition d’une décoction aphrodisiaque pour les hommes qu’elle a nommé, en toute simplicité, Vas-y Pépé. Elle avait une bonne longueur d’avance sur le Viagra.

Maurice Ravel [qui avait des racines espagnoles par sa mère,  native d’Aranjuez et savoyardes par son grand père, né à Collonges sous Salève et qui s’était installé boulanger à Versoix, sur les bords du lac de Genève] séjourne au Mont-Blanc ; déjà touché par la grippe espagnole l’année précédente, c’est la tuberculose qui l’avait amené là : il y passera quatre mois début 1919. Ce n’est pas l’amour fou :

Il faut dire qu’en plus de l’altitude, le froid n’est pas ordinaire : – 18° cette nuit. En me levant, je n’ai pas trouvé dans mes deux brocs une goutte d’eau liquide… Et l’on est si loin, si isolé, pas de médecin – il en passe un tous les vendredis – pas de pharmacien. Je vais être obligé d’aller en traîneau à Sallanches ou St Gervais – et y coucher – pour aller me faire couper les tifs.

Son physique plutôt malingre aurait pu le tenir éloigné de la guerre ; il n’en avait rien été :

En 14 il avait vraiment voulu s’engager, bien qu’on l’eût exempté de toute espèce d’obligation militaire, lui représentant sans tact qu’on le trouvait trop frêle. Rentré chez lui désappointé puis croyant saisir une idée convaincante – car désirant vivement être nommé, allez savoir pourquoi, bombardier en aéro -, il était retourné voir les recruteurs en faisant valoir que, justement, son peu de poids le désignait comme personne pour être enrôlé dans l’aviation. Bien que cela parût logique, ils n’avaient pas été sensibles à l’argument et n’avaient rien voulu savoir. Trop léger, disaient-ils, trop léger, il vous manque au moins deux kilos. Mais comme il insistait sans relâche, à force de huit mois de démarches [en 1915] ils avaient fini par le prendre, levant les yeux au ciel en haussant les épaules, et ne trouvant rien de mieux que de l’incorporer sans rire comme conducteur au service des convois automobiles, section poids lourds bien entendu. C’est ainsi qu’un jour on avait pu voir un énorme camion militaire descendre les Champs-Élysées, contenant une petite forme en capote bleue trop grande agrippée tant bien que mal à un volant trop gros, surmulot sur un éléphant.
On l’avait d’abord affecté au garage de la rue de Vaugirard, puis en 16 au mois de mars on l’avait expédié au front, pas loin de Verdun, toujours chargé de conduire des véhicules considérables. Devenu un poilu casqué, masqué, vêtu de peau de bique, il avait plusieurs fois conduit sa machine sous un torrent d’obus, à croire qu’une faction d’artilleurs ennemis détestant la musique l’avaient repéré personnellement, s’étant peut-être même en quelque sorte attachés à lui. Il semble qu’en aucun service automobile, même dans celui des ambulances, on ne pouvait être plus exposé qu’il l’avait été à la section du 75 – des canons de 75, n’est-ce pas, montés sur camions blindés.
Un jour, son engin en panne, il s’était retrouvé livré à lui-même en rase campagne où il avait vécu tout seul toute une semaine en Robinson. Il avait profité de l’occasion pour transcrire quelques chants d’oiseaux – ceux-ci, de guerre lasse, ayant fini par faire comme si de rien n’était, ne plus interrompre leurs trilles à la moindre explosion, ne plus se formaliser du roulement incessant des proches détonations.

Jean Echenoz                                    Ravel  Les Éditions de Minuit 2006

11 11 1919                  Pour le premier anniversaire de l’armistice, Raymond Poincaré, président de la République, ordonne que toutes les tombes de France soient désormais fleuries ce jour-là, chaque année. Que peuvent proposer les fleuristes à une époque aussi éloignée de l’été ? des chrysanthèmes… et bien, va pour les chrysanthèmes…

Georges Clemenceau refuse d’assister au Te Deum à Notre Dame de Paris : ce n’est pas ainsi que l’on se fabrique une majorité : il se met à dos la plupart des députés catholiques. Les élections à la présidence de la République sont pour janvier 1920 et il est candidat. Il sera battu par Paul Deschanel. Avec son Paris vaut bien une messe, Henri IV avait fait preuve de la souplesse nécessaire. Dommage, cela aurait permis à Paul Deschanel de rester à sa place, sans faire savoir à la France entière qu’il avait un pyjama bien propre.

16 11 1919                       Les élections législatives italiennes infligent une véritable déroute au parti fasciste que la présence sur la liste milanaise du grand chef Toscanini n’empêchera nullement : 4 657 voix sur 270 000 suffrages. La foule traîne dans les rues de Milan un cercueil à l’effigie de Mussolini avant de le jeter dans le Naviglio. Il songe à émigrer. Mais la mise sur la touche de d’Annunzio à Fiume va venir grossir ses rangs ainsi que l’offensive prolétarienne de l’été 1920, qui va lui donner l’occasion de jouer les casseurs devant des journaux comme l’Avanti. La peur du rouge – on sait ce qui se passe en Russie – va faire affluer vers son mouvement de nombreux soutiens financiers en provenance du patronat, lui procurant l’argent dont il avait cruellement manqué jusque-là.

12 1919                       Les Britanniques se retirent d’Archangelsk et les Français d’Odessa privant ainsi les Russes Blancs du soutien des Alliés, ce qui, de fait, met fin à la guerre des Russes Blancs contre les Soviets.

1919                             1,4 millions de morts à la guerre, c’est une chute brutale dans la démographie et il s’agit d’encourager la natalité : cela va être bien timide : les petits salaires féminins donnent droit à une prise en charge forfaitaire de l’accouchement pendant trois mois et à une indemnité égale à la moitié du salaire de base.

Création de la marque de moutarde Amora : la culture n’est pas d’un bon rapport et sera abandonnée en 1950, et dès lors, jusqu’en 1991, la totalité des graines seront importées du Canada. Aujourd’hui un programme de plantation a été mis en œuvre.

Raymond Loewy, français de 26 ans, va s’installer aux États-Unis. Il va d’abord travailler comme illustrateur de mode pour Vogue et Harper’s Bazaar. On lui devra dès les années 1930 le logo Shell, plusieurs objets Coca-Cola, et le réfrigérateur Coldspot. Avec cet appareil électroménager, c’est le début de la gloire : en 1938, le voilà naturalisé citoyen américain. Il va poursuivre avec les bus Greyhound, les cigarettes Lucky Strike pour lesquels le fond blanc permet des économies et le logo sur les deux face augmente la lisibilité. Son agence, Raymond Loewy Associates, s’agrandit et compte alors 150 employés : il dessine les locomotives du chemin de fer de Pennsylvanie, imagine l’Avanti pour Studebaker. Il reviendra en France en 1953,  créant la Compagnie de l’esthétique industrielle d’où sortent les logos des biscuits Lu, de New Man – qui se lit dans les deux sens -, Coop, l’Oréal, Monoprix. J. F. Kennedy lui commande l’aménagement et la décoration intérieure de l’Air Force One, avant qu’Air France ne lui en demande autant pour son Concorde en 1976. La Nasa lui demande le design de l’intérieur de la station spatiale Skylab. Le secret de son succès ? je n’ai jamais perdu de vue que la plus belle courbe, c’est celle des ventes ! Il mourra le jour de la fête nationale, le 14 juillet 1986, mais pas tout à fait en France, à Monaco… restons chic. Son successeur le plus en vue : probablement Paul Arzens, responsable du dessin des locomotives à la SNCF, et qui dessina aussi la somptueuse Baleine en 1938, sur un chassis Buick, puis l’Œuf électrique, en 1942, 80 km/h, 100 km d’autonomie.

À Barcelone, Isaac Carasso, juif de Salonique d’origine espagnole se lance dans la fabrication industrielle du yaourt, fabriqué depuis toujours dans les Balkans. Il s’appuie sur les travaux du savant russe Elie Metchnikoff sur les ferments lactiques. Il commence par distribuer ses produits en pharmacie, puis en crèmerie. Dix ans plus tard son fils Daniel – dont le surnom catalan est Danon – introduit la marque Danone en France en créant la Société Parisienne du Yoghourt Danone. Danone, aujourd’hui fusionné avec BSN après avoir acquis Gervais en 1967, pèse plus de 15 milliards d’Euros : numéro un mondial en produits laitiers frais et numéro deux en eau en bouteille.

Les industriels des Alpes entreprennent des travaux titanesques pour capter l’eau des lacs dans des conduites forcées qui accroîtront la force motrice de leurs usines. Le palmarès des chutes était affiché comme les ascensions des alpinistes. Sans l’aide d’aucune machine, les hommes élevaient en haute montagne des tronçons de conduite de plus de quatre tonnes ! combien de morts chez tous ces héros anonymes, tombés dans l’oubli après l’avoir été dans les gouffres ?

Je vous indiquerai comment on procède pour dompter l’eau de nos torrents, de nos rivières et des lacs pour l’embouteiller dans des canalisations et rendre utile les innombrables chevaux sauvages qui descendent des glaciers et des forêts de nos montagnes.

Régis Joya.

Assureurs anglais et américains refusent d’assurer les entreprises qui utilisent de l’amiante.

Famine, grippe espagnole et guerre civile auront coûté un million de morts au Mexique de 1914 à 1919 : 200 000 morts dans les combats entre factions, dont la moitié de civils, et 800 000 de la famine et de la grippe espagnole. 500 000 Mexicains se sont exilés aux États-Unis.

Le physicien Ernest Rutherford bombarde des atomes d’azote par des particules alpha et désintègre le noyau d’azote. Les produits de cette désintégration sont des particules à charge positive, bientôt baptisées protons qui sont manifestement des composants du noyau.

C’est l’apogée du rêve des alchimistes, car, en retirant un proton au noyau de l’azote, Rutherford avait transmuté de l’azote en un autre élément chimique (un isotope du carbone). Bien entendu, ce processus se produit spontanément au cours de la radioactivité naturelle, parce que le radium et les autres éléments radioactifs subissent des transmutations lorsqu’ils se désintègrent.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

À la veille de la seconde guerre mondiale, Maurice Genevoix recueillera les souvenirs d’un guide du Parc de Jaspers, sur le versant continental des Rocheuses canadiennes :

Il y a vingt ans… murmura Sullivan. Moins de vingt ans, c’est presque comme un rêve. Jasper, les Rocheuses de Jasper, c’était le wild, une terre de bout du monde. Et moi…

Il hocha pensivement la tête et se mit à rire sans bruit, les yeux vagues sous ses gros sourcils ; ou plutôt le regard absent, retiré, tourné vers le dedans de l’être.

Fonctionnaire ! Et d’ici deux ans la retraite, une maisonnette à Vancouver, un jardin, un poulailler. Le cinéma de temps en temps, où j’irai voir de rudes garçons, des têtes brûlées – est-ce ainsi que vous dites en France ? – pour me distraire de regarder pousser mon ventre.

Il eut de nouveau son rire muet, puis releva les yeux vers moi. Le regard y avait reparu, encore un peu embué de songe, mais vivant, à la fois dur et triste.

Qui sait ? Je me reconnaîtrai peut-être… Car j’ai été l’un de ceux-là, un enragé coureur de montagne, trappeur, chasseur, incapable de supporter une contrainte, de sentir un toit sur ma tête. En ce temps-là, je n’étais pas mister Sullivan, mais Jim, le grand Jim ; ou encore, à la manière indienne, l’Elan-Frisé. Regardez mes cheveux. (Il retira son feutre à bords plats.) C’est du crin dur : au moins je ne mourrai pas chauve.

Rude vie, monsieur, mais belle vie. Le piégeage pendant l’hiver, quelquefois par soixante degrés sous zéro. Des fourrures autant qu’il m’en fallait pour avoir des dollars dans mes poches, quand la fantaisie me prenait d’une bordée à Calgary, à Edmonton. Aujourd’hui, c’est des villes comme partout, avec leurs buildings, leurs bourgeois. Alors, elles commençaient déjà à pousser ; mais elles sentaient encore le poste, l’aventure. Il fallait avoir du cœur au ventre pour y choisir et y garder son coin… Enfin, je ne vais pas vous raconter ma vie, radoter tout haut devant vous… C’est à cause de ces goats [chèvre sauvage, blanche] que nous avons vus ce matin, des questions que vous m’avez posées à propos des grizzlys, des couguars. Ça m’a rappelé un souvenir, un vieux souvenir du grand Jim, trappeur, braconnier, homme libre.

Oui, la montagne m’avait mordu. Du Robson à ce mont Pyramid, des Trois-Sœurs au mont Athabaska, j’en connaissais toutes les bosses, tous les glaciers, les étangs à castors et les rivières à loutres, les trous de roche où dorment les grizzlys, les tables au bord des plateaux où les couguars se couchent au soleil, la tête posée sur leurs grosses pattes, les yeux mi-clos, mais sans rien perdre de ce qui se passe au-dessous d’eux, dans les vallées.

Au printemps, je devenais guide, engagé pour une campagne par des chasseurs de grosses bêtes, des Américains galettards. Mais attention, rien d’un larbin : un compagnon de chasse un peu plus qu’à égalité, malgré l’argent qu’ils me donnaient. Tout compte fait, je connaissais mieux qu’eux ce business, et le moment ne tardait jamais à venir où ils avaient compris qu’il était sage, sage et juste, de m’obéir. Il y avait d’ailleurs, parmi eux, de rudes hommes, avec qui c’était plaisir de pister le bighorn [mouflon de montagne] sur les hauteurs, ou de fumer la pipe, le soir, devant la tente, en regardant le soleil descendre et toucher la neige rose d’une cime.

N’empêche que j’étais plus heureux quand ils étaient redescendus, avec leur fourniment, leurs chevaux, quand la glace commençait à friser le bord des lacs. Alors je remontais, tout seul, avec une vraie faim au ventre. La tente, le plus longtemps possible. Ça n’est pas lourd, ça n’attache pas au sol ; un jour ici, le lendemain ailleurs, la forêt, la vallée, la montagne à moi seul, un seigneur dans le vaste monde. L’homme qui a vécu, dans sa vie, des heures comme j’en ai connu là ne les oubliera plus jamais. Je regardais les érables jaunir, puis flamber rouge. J’écoutais appeler dans les combes la femelle de l’orignal. Des vols d’oies traversaient le ciel. La première neige tombait : et c’était ce bruit extraordinaire, ce chuchotement pressé des flocons, immense et doux, plus silencieux que le silence. On ne peut pas expliquer ces choses. À force de vivre seul, j’en arrivais à oublier les mots des hommes, à sentir ces choses-là sans mots. La couleur des érables, la plainte de l’orignal, le vol des oiseaux dans le ciel, tout cela entrait en moi, devenait moi, et moi tout cela. Il y avait le craquement d’un ice-fall, quelque part dans les entrailles d’un glacier. Et ce tonnerre passait, se propageait sur les ondes de l’air. Et je sentais ces ondes traverser mon corps une à une, m’emporter l’une après l’autre ; et je m’en allais avec elles, immobile, aussi loin qu’elles, de chaîne en chaîne jusqu’au plus loin du monde.

Le monde vivait sa vie, de soleil et de nuages, de neige épaissie sur la pierre, de bêtes dormantes, de bêtes en amour, de crocs et de becs affamés. Je me bâtissais une hutte. Pas un camp fixe comme les trappeurs de l’Est, qu’on retrouve d’une saison à l’autre, mais quelque chose de tout petit, à demi enterré, bien clos. Jamais je n’ai campé deux hivers à la même place… L’eau gelait dans ses lits de pierre, les yeux des daims devenaient tristes. Je recommençais à piéger, à tuer. Toujours seul. Une vie d’enfer, un combat de chaque jour, un jeu terrible contre la mort… Oui, mais c’est seulement après qu’on s’étonne, qu’on sent cette cruauté, ce danger, et du même coup le courage qu’on a eu. Mais plus encore, je vous jure, le bonheur… La liberté, la vraie, ça se paie. Ah ! quel que soit le prix qu’on paie, ça vaut le prix.

L’eau se déliait sous sa croûte de glace. La neige grésillait au soleil. Un matin, j’entendais sur le roc le gouttis léger d’une cascade ; et le soir déjà, elle grondait. Je regardais, j’écoutais, je vivais. Vous me croirez si vous voulez : à la pensée de revoir d’autres hommes, je me sentais vraiment fou de joie ; et en même temps je regrettais, j’étais triste, comme diminué… Voilà le garçon que j’étais. Plus fou, plus sage que Mr Sullivan ? Je ne sais pas. Qui peut savoir ?

Maurice Genevoix Le couguar de Tonquin Valley  Flammarion 1959. Omnibus 2010

6 01 1920                   Clemenceau signe avec l’émir Fayçal un accord provisoire, par lequel la France reconnaît l’indépendance et la souveraineté de la Syrie, et l’émir reconnaît l’existence d’un Liban indépendant et souverain dont les frontières seront définies seulement lors de la signature de l’accord définitif. Il reconnaît encore le mandat [1] français et la présence à ses cotés de conseillers techniques français. Cet accord obtenu par l’anticolonialiste et laïc Clemenceau harmonise les promesses faites aux Arabes, à majorité sunnite, et celles faites aux maronites minoritaires : il est dans la ligne de la politique française depuis le XVI° siècle.

Mais… mais Clemenceau va bientôt quitter le pouvoir et non seulement les Anglais ne voudront pas entendre parler de cet accord provisoire, pourtant bel et bien signé, mais le négociateur français Robert de Caix, nommé par Clemenceau va orienter les négociations dans un sens beaucoup plus favorable aux Chrétiens du Liban : une Syrie divisée en trois États et un Liban avec un territoire plus grand que ce que n’avaient jamais osé demander les nationalistes libanais.

16 01 1920                  Aux États-Unis, entrée en vigueur de la prohibition des boissons alcoolisées – c’est le 18° amendement à la Constitution – : vente, fabrication et transport d’alcool sont désormais interdits. C’est l’aboutissement d’une campagne de lobbying menée depuis 90 ans part les sociétés de tempérance, et leur héritière la plus virulente, la Ligue anti-saloon. Pour refiler un marché en or à la mafia, on ne pouvait pas faire mieux : elle va s’engouffrer dans la brèche et se refera une sacrée santé, une santé telle qu’une fois centenaire, elle suscitera encore l’envie…

7 02 1920                    L’amiral Koltchak est exécuté par les Bolcheviks. Il avait démissionné de son poste de chef suprême de l’Armée blanche un mois plus tôt pour le laisser au général Denikine, puis avait été remis par des officiers tchèques le 16 janvier aux autorités locales d’Irkoutsk, mencheviks et socialistes. Abandonné de ses cosaques, Denikine cèdera à son tour son poste en avril à Wrangel. Ce dernier finit par admettre que la stratégie de Koltchak, Denikine et Ioudenitch avait eu un défaut majeur : échouer à éviter un grave conflit avec les paysans. Il promit de leur laisser les terres octroyées au moment de la Révolution d’octobre et suivit les conseils des libéraux ; il restaura la discipline au sein de son armée et rassembla toutes les armes et munitions à sa portée. Mais tout cela arrivera trop tard.

S’il y a un point commun aux Russes Blancs et aux Bolcheviques, c’est bien cette désastreuse perception qu’ils avaient du monde paysan qui n’acceptera jamais de plein gré les réquisitions, les interdictions de commercialiser soi-même sa production. Et le pouvoir des soviets  ne saura que les mater par la force, la brutalité.

8 03 1920                  Fayçal d’Arabie se fait couronner roi à Damas. Il va manifester de grandes réticences à accepter les termes de la Conférence de San Remo. Son frère Abdallah s’est fait couronner roi en Irak.

13 03 1920                   En Allemagne, un Corps franc, la brigade Ehrhardt avait été créée en 1919. Anti-républicain, il représentait une menace pour la république de Weimar. Les Alliés avaient exigé sa dissolution, acceptée par le gouvernement. Pour le contraindre à faire machine arrière, le capitaine Ehrhardt, met alors ses six mille hommes à la disposition du général von Lüttwitz, commandant monarchiste du Reichsgruppenkommando, qui les fait marcher sur Berlin. L’armée refuse de tirer sur les insurgés – La Reichswehr ne tire pas sur la Reichswehr -. Le gouvernement légal se replie alors à Stuttgart. La brigade occupe les quartiers gouvernementaux, décrétant la mise en place d’un gouvernement provisoire, dont Wolfgang Kapp sera le chancelier. Wolfgang Kapp, juriste de formation, s’était engagé en politique pendant la guerre : il avait fondé en 1917 le Deutsche Vaterlandspartei et était devenu l’un des leaders de l’union nationale avec le général Ludendorff, avec pour objectif d’installer un régime militaire conservateur. Un an plus tôt, il avait été élu au Reichstag sous l’étiquette monarchiste.

Mais une grève générale de quatre jours déclenchée par les partis communiste et socialiste va avoir raison de ce putsch. Kapp s’enfuira en Suède ; revenu en Allemagne, il mourra d’un cancer en 1922 avant même d’avoir pu être jugé.

17 03 1920                   L’ensemble de la gauche allemande, particulièrement puissante dans le grand bassin industriel de la Ruhr, s’insurge contre le putsch de Kapp :

Elle s’était dotée d’un bras armé la Rote Ruhrarmee – l’Armée rouge de la Ruhr -, qui attaque le Freikorps Lichtschlag du capitaine Hasenclever, partisan de Kapp, capturant armes et munitions et faisant 600 prisonniers paramilitaires. Le 20 mars, des conseils ouvriers sont mis en place et prennent le pouvoir dans certaines villes de la Ruhr. La citadelle de Wesel est attaquée par les partisans socialistes le 24 mars. Dès lors, les autorités allemandes dressent un ultimatum, demandant la fin des grèves ouvrières et du soulèvement communiste. La négociation échoue et le gouvernement allemand ordonne à l’armée – Reichswehr – de réprimer et de mettre un terme au soulèvement socialiste. Une nouvelle grève générale mobilise 30 000 mineurs (75 % de la population active de la région) et les troubles s’étendent à Düsseldorf et Elberfeld en Rhénanie-du-Nord-Westphalie.

Les insurgés de l’Armée rouge de la Ruhr étaient souvent des vétérans de la Première Guerre mondiale qui voyaient l’instauration de la République de Weimar comme la possibilité d’obtenir l’autonomie voire l’indépendance de la Ruhr et d’établir un gouvernement socialiste.

Le 2 avril, la Reichswehr envahit la Ruhr et le soulèvement communiste prend fin dans le Nord. 150 à 300 partisans socialistes sont tués ; perquisitions, arrestations de masse, condamnations à mort par les cours martiales s’ensuivent.

Le 12 avril, les combats prennent fin. Au total plus de 2 000 partisans socialistes/communistes furent tués et 273 soldats allemands – paramilitaires y compris -. L’Armée rouge de la Ruhr est dissoute, dissuadant toutes nouvelles actions armées contre le gouvernement. Toutefois, la répression du soulèvement ne marqua pas pour autant la fin des violences : entre 1919 et 1922, on dénombrera au total 35 600 assassinats politiques en Allemagne, dont le ministre des Affaires étrangères Walther Rathenau.

La France, opposée à l’intervention de l’armée allemande sans contrepartie, réagit à celle-ci en envoyant ses forces d’occupation en Allemagne occuper temporairement à partir du 6 avril Francfort et Darmstadt.

Wikipedia

4 04 1920                    Des Palestiniens se révoltent contre le projet de création d’un foyer national juif : 9 morts, 244 blessés à Jérusalem. Les Juifs se rassemblaient alors sous la bannière : Une terre sans peuple pour un peuple sans terre… En français châtié, cela s’appelle un déni de réalité, au café du commerce on dit plutôt avoir de la merde sur les yeux. Pour Amneh Badran, professeure de science politique à l’université Al-Qods de Jérusalem, le pire des mensongesQuand la foi religieuse, ou l’idéologie, ou simplement la crispation identitaire vous rendent autiste, vous serez rattrapé tôt ou tard par le principe de réalité ; il prendra alors le nom d’Intifada. Le moyen le plus sur de signifier à l’autre le mépris qu’il vous inspire, c’est de commencer par l’ignorer. Mais le mépris ne s’oublie pas.

Les Juifs s’armeront et créeront l’Agence juive pour racheter légalement des terres. Mais, Rassemblés, les Juifs ne vont plus l’être longtemps : le personnage le plus en vue de cette époque, au sein de la communauté juive, n’était pas Walter Rothschild, destinataire de la lettre de lord Balfour, mais Zeev Jabotinsky, qui avait combattu l’Empire ottoman pendant la guerre à la tête d’une Légion juive. En 1922 apparaîtra une scission entre deux courants, le premier, majoritaire, d’inspiration socialiste avec à sa tête David Ben Gourion, le courant des pères fondateurs de l’Etat d’Israël ; le second, révisionniste avec Zeev Jabotinsky : il veut que la Transjordanie – l’actuelle Jordanie – soit incluse dans le programme de la colonisation sioniste, allant jusqu’à préconiser la construction d’un mur de fer. Les Britanniques, le considérant comme un fauteur de troubles, le condamneront à l’exil et c’est à New York qu’il posera ses pénates, s’entourant d’un secrétaire nommé Bension Netanyahou, lequel prendra sa suite quand il mourra en 1940. Benjamin naîtra à Tel Aviv en 1949. Son père espérait trouver aux Etats-Unis plus de reconnaissance. En vain… il finira par amalgamer les liberals américains  aux travaillistes israéliens, qu’il qualifie de bolcheviks… on voit donc bien dans quelle ambiance a été élevé le jeune Benjamin Netanyahou.

Lorsque l’on descend de Nazareth, ville des cyprès et des sanctuaires, on voit, serrée entre les contreforts de la Haute Galilée et les premières terrasses de la Samarie, nourricières des oliviers, une vaste et douce plaine verte qui coule des portes de Caïffa jusqu’aux limons du Jourdain. C’est l’Émek, vallée de Jezréel.

Voici trois ou quatre ans, cette terre appartenait encore à un riche Syrien de Beyrouth. Elle n’était alors qu’un inculte marécage. Mais les sionistes savaient, d’après la Bible, que ce sol fut entre tous fécond, qu’il avait été le grenier et la jardin de la Palestine. Ils l’achetèrent. Et maintenant ceux qui passent dans cette région ne la reconnaissent plus. Ce ne sont que champs ensemencés, routes solides et plantées d’arbres, villages et colonies. Maintenant l’Emek est devenu la plus glorieuse réussite du sionisme, son espoir le plus vivace, sa fierté la plus légitime. On en parle avec une sorte d’admiration sacrée et on l’appelle l’enfant prodige d’Israël.

[…] Iablonowka, colonie de hassidim polonais, communauté religieuse vivent sous la direction spirituelle et temporelle d’un rabbin sage comme Salomon et que les plus incroyants viennent consulter de plusieurs lieues à la ronde ! Balfouria, fondée par des Américains et strictement bourgeoise ! Transylvania, établissement rustique de juifs roumains qui poussent leur charrue en chantant des doïnas moldaves ! Nahallal, où, par scrupule social, les colons individualistes n’usent jamais du travail salarié et où fonctionne  une admirable école d’agriculture pour jeunes filles, qui, faute de locaux, ont, pendant une année, habité les étables ! Afulé, ville naissante ! Aïn-Harod, Tel-Joseph et Beth-Alfa, colonies collectivistes, mais où le sens de la communauté comporte mille nuances différentes ! Et Kfar Ieladim enfin, extraordinaire république enfantine ! Cellules humaines si proches que quelques tours de roues suffisent à porter le voyageur de l’une à l’autre. Univers que sépare toute la force et toute la tyrannie de rêves invincibles. Chacun de ces groupes est sûr de vivre selon la vérité, chacun parle du voisin sans haine, certes, et même avec un tendre respect – ne font-ils pas tous refleurir l’antique vallée biblique ?- mais avec la sorte de pitié que l’on éprouve pour ceux qui errent.

Qui dira combien de songes contraires sont montés de ce coin de Palestine vers le ciel galiléen et avec quelle ardeur dévorante, quelle foi intrépide et assurée ? Bien des épis pousseront sans doute dans l’Émek, bien des vignes et des oliviers y mûriront leurs fruits, mais jamais ses moissons les plus riches ne vaudront celles d’espérance et d’amour qui parèrent ses champs encore nus. Les trois colonies qui font du rêve communautaire leur vie quotidienne s’appellent Aïn-Harod, Tel-Joseph, Beth-Alfa. On dirait que, pour pratiquer cette difficile et presque surhumaine expérience, elles ont voulu s’isoler, se poster à l’écart des autres colonies, car c’est aux confins de l’Émek qu’on les trouve, fixées sur l’éperon qui va s’enfonçant dans les terres arabes. Mais se fussent-elles constituées en plein milieu de la vallée juive, qu’elles paraîtraient tout de même aux limites extrêmes du monde. Les gens qui vivent là n’ont pas les yeux des autres hommes. Ce n’est pas qu’ils soient exaltés, extatiques. Au contraire, la plus sereine tranquillité les habite. Leurs gestes sont paisibles, leurs voix assurées et sans fièvre. Nul orgueil, nulle mystique extravagance. Mais tout en eux est comme dédoublé : les actions , les paroles, les regards.

Ils semblent vaquer à leurs tâches diverses avec une application rigoureuse. Tel forge, tel scie du bois, tel autre surveille le travail, un quatrième aiguise les faux. Du matin au soir leur labeur ne cesse point… Si l’on interroge l’un ou l’autre, il répond avec cette confiance ingénue, cette abondance, qui montrent que l’Orient a déjà mordu sur lui. Mais comme l’on sent que c’est une partie d’eux-mêmes seulement – et la plus superficielle – qui travaille ou discourt ! L’autre, la véritable, la profonde, l’essentielle, ne se montre pas. On la surprend parfois dans le sourire las de l’homme qui a terminé sa journée, à l’éclat qui vide soudain dans la prunelle de la femme qui surveille les enfants de la communauté.

De quoi se nourrissent le calme et surtout la force qui ont soutenu ces jeunes gens dans les épreuves qu’ils ont eux-mêmes cherchées ? Cette force qui leur a permis d’assécher les marais – alors que les neuf dixièmes d’entre eux grelottaient de malaria – d’ensemencer les champs sous l’accablant soleil ; de planter vignes, bananiers, oliviers ; de construire moulins, forges et réservoirs ; de vivre sous la tente pendant des années ; de dormir sans lit ; de ne pas manger à leur faim ? Et tout cela avec une joie sobre et puissante ?

Auprès de cette énigme leur réussite même perd son intérêt. On peut et l’on doit, dans d’autres colonies, s’émerveiller des progrès de la culture, des arbres qui poussent dans le désert, de tout le résultat matériel qu’apporte un travail obstiné. Mais ici, le résultat a beau dépasser tous les autres – ce n’est pas à lui que va l’admiration. Les colons d’Aïn-Harod ou ceux de Beth-Alfa auraient-ils échoué que rien ne serait changé à la beauté de leur tentative. Car – succès ou désastre – tout ce qu’ils produisent ne leur appartient pas. Rien n’est à eux, ni le fruit de leur travail, ni leurs outils, ni même leurs vêtements.

Le tailleur coud pour tous, le laboureur mène sa charrue pour tous. Celui-ci a sept enfants, celui-là n’en a pas un seul. Qu’importe ? Ils travaillent du même cœur pour la communauté. Celui-ci a ses parents, fortunés, à Vienne, celui-là a laissé ses siens mourant de faim à Kiev. Qu’importe ?  Sur le labeur commun, chaque année une somme est prélevée pour venir en aide aux familles dans la détresse. Leurs vêtements – culottes et chemises kaki pour les hommes, robes blanches pour les femmes – sont lavés chaque semaine, puis, au hasard, chacun choisit ce qui lui convient. Pour la cuisine, on prend son service à tour de rôle, et à tour de rôle on sert les camarades. Pour surveiller les enfants, il en va de même. Et des quels soins touchants on les entoure ! Leurs crèches sont des modèles. Alors que les colons manquent de pain, ils ont le lait le plus crémeux, les œufs les plus frais. Alors que les adultes couchent sur le sol, chaque nouveau-né a son lit, sa moustiquaire. Peu de choses sont aussi émouvantes que le spectacle de quelques jeunes femmes veillant avec le même amour sur le sommeil ou le jeu de dizaines d’enfants. Demain, elles iront au champs faire une besogne d’hommes. Pour l’instant, elles ne sont que maternité.

Je n’exagère pas, je ne me laisse pas emporter par un lyrisme facile. Ce que j’écris, je l’ai vu. Cette vie fraternelle – qui dure sans heurt depuis des années – j’en ai été témoin quelques heures.

J’étais venu par un chemin bordé d’eucalyptus et de cyprès encore grêles. Des teintes d’une délicatesse infinie liaient graduellement le ciel et la terre. Au flanc des montagnes, les saillies des rocs miroitaient comme des lacs violets. Des champs rouges et verts revenaient les travailleurs juifs. Les uns montaient des chevaux à haute selle arabe. D’autres marchaient lentement, leur outil sur l’épaule.

Un berger ramenait des chèvres au long poil noir, de celles dont il est parlé déjà au Cantique des Cantiques et les femmes blanches se tenaient devant les baraques, des femmes blanches se penchaient encore sur le sillons, partout des femmes blanches. On entendait une douce rumeur de basse-cour, d’étable.

C’était en Galilée, un soir évangélique.

Comme la nuit tombait, j’arrivai à Beth-Alfa, la plus éloignée des trois colonies communautaires, la sentinelle de l’Émek. À quoi bon rapporter ce que me dit le jeune homme que ses camarades avaient choisi pour diriger leurs travaux ? Ses paroles ne  peuvent donner  leur vrai son que dans cette cour obscure où il se tenait, parmi les baraquements misérables et parmi ses compagnons qui regardaient avec une curiosité d’enfants l’homme venu d’Europe. Lui-même était timide et parait gauchement. Quelques mots balbutiés rapidement revenaient sans cesse.

  • Nous essayons … On ne peut pas vivre autrement… Nous sommes heureux…

Mais, pour distribuer le travail le lendemain, sa voix se raffermit. Il redevenait un chef.

Avec quelle scrupuleuse attention on écoutait ses ordres ! Lui savait, car depuis quinze ans, il était pionnier en Palestine. Puis ce fut le dîner. Le plus frugal, le moins fait pour assouvir la faim de gens qui avaient peiné depuis l’aube. Une soupe et des fèves. Mais quelle féconde et surtout tranquille, tranquille joie, dans cette salle nue, autour de ces longues tables mal équarries, sur ces bancs branlants !

Je me souviens, en face de moi, d’une jeune fille. Ses mains encore blanches et tendres montraient qu’elle était une novice. Dans son visage disgracié tremblaient de grands yeux très claires. Elle me dit que, pour venir en Palestine, il lui avait fallu quitter en cachette des parents riches et qui l’aimaient. D’abord, elle avait regretté. Le travail était si pénible.

  • – Mais depuis (elle jeta un regard amoureux sur la pièce misérable), si vous saviez comme je me sens libre et forte… Et quelle paix!

Elle se leva pour desservir les plats énormes. De ses souliers brisés, sans forme, boueux, sortaient des doigts nus.

Le repas achevé, les uns allèrent à la bibliothèque. Je les suivis. C’était une sorte de hangar éclairé par une lampe fumeuse. Les livres – en hébreu, allemand, anglais, français ou russe – faisaient mal à voir, tellement on les avait lus et relus. Je regardai quelques titres. Pas de romans ou presque, mais des traités de philosophie, d’histoire, de mathématiques, de chimie.

  • – Laissons-les, me dit un tout jeune homme. Parlez-nous de Paris, de Londres, de grandes villes…

Je n’osai point.

À ce moment, d’une baraque plus éclairée que les autres s’éleva une mélodie. Dissimulé dans l’ombre, par une fenêtre, je regardai. Autour d’un homme, qui, visiblement, avait fourni une longue marche, se pressaient une vingtaine de jeunes hommes et de jeunes filles. Il leur apprenait à chanter. Les voix étaient justes, fortes et neuves et soutenues d’une passion si pleine et si douce, d’un si triomphant abandon que cette nuit galiléenne n’en pouvait être troublée. Et pourtant ce chant suave qui montait vers le ciel, je l’avais si souvent entendu résonner comme un chant de guerre. C’était l’Internationale. Il est vrai qu’après lui, sur les mêmes bouches, avec la même foi,  fleurit un des psaumes de David.

On se couche de bonne heure à Beth-Alfa. Je regagnai donc assez tôt la baraque où je devais passer la nuit. Elle n’avait pas de plancher et les lits étaient sans matelas. Trois colons, déjà, y dormaient lourdement. Près d’eux se trouvaient tous leurs biens : une culotte, une chemise. Ma chandelle éclairait vaguement leurs visages. On les eût dits desséchés par le soleil, mais les fronts étaient fins et nobles.

Jésus, lorsqu’il descendait de Nazareth, menait sans doute ses disciples par cette même vallée.

Joseph Kessel. Les frères de l’Émek. 1926

À Paris, sitôt connue à de l’exécution de l’amiral Koltchak, le général Janin est relevé de ses fonctions et reçoit l’ordre de rentrer. Il ne part pas sans bagages : trois valises et un coffre contenant 311 reliques impériales, des documents et les dernières photographies de la famille impériale, que lui ont confié le général Dieterichs et Pierre Gilliard, témoin des derniers mois de Nicolas II et de sa famille : Pierre Gilliard était le précepteur d’Alexis et à ce titre l’avait suivi dans leur première détention à Tobolsk, d’où ils avaient été transféré à Ekaterinbourg. Le général Dieterichs servait dans les rangs des Russes Blancs.

19 au 26 04 1920      La Conférence de San Remo réunit le Conseil supérieur allié pour définir le découpage des zones de protectorat anglais et français au Moyen Orient. La France va hériter du protectorat de la Syrie, provoquant un jeu de chaises musicales : Fayçal d’Arabie va partir occuper le trône d’Irak, et son frère Abdallah va devenir émir de Transjordanie. Les promesses franco-anglaises de 1916 jusqu’au départ de Clemenceau en 1920, d’un grand royaume arabe au Moyen Orient ne sont pas tenues, et l’arbitrage se fera donc par la force des armes.

23 04 1920                  Instauration de l’impôt sur le chiffre d’affaire. La Grande Assemblée Nationale de Turquie élit un gouvernement présidé par Moustafa Kemal.

1 05 1920                     En février-mars, les grèves dans le Nord ont été importantes et longues, dans les chemins de fer comme dans les mines. La CGT a appelé à une grève générale pour le 1° mai. Le gouvernement d’Alexandre Millerand les attend. La répression est rude : arrestation des dirigeants syndicaux, dissolution de la CGT, qui entraîne l’éclatement du mouvement ouvrier français, licenciement de vingt deux mille cheminots ; la grève générale échoue. De deux millions, les effectifs syndicaux passent à six cent mille. Certains secteurs des chemins de fer ont été mobilisés, les élèves des grandes écoles ont assuré le service des transports parisiens.

24 05 1920              Paul Deschanel, président de la République est retrouvé en pyjama sur la voie ferrée près de Montargis : sujet à de fréquentes crises d’angoisse ou d’excitation, il a pris un calmant ; mal réveillé, il ouvre la fenêtre pour un peu de fraîcheur, et… se retrouve sur la voie ferrée, vivant, car des travaux limitent la vitesse du train à 50 km/h. La femme du garde barrière qui le recueille, se contentera de dire, une fois qu’il  aura été identifié : Je savais bien que c’était un Monsieur, il avait les pieds bien propres ! Mais hors le périmètre de la maisonnette du garde-barrière, ce sera une franche et nationale rigolade. Léon Michel assure le rire dans les chaumières :

Il n’a pas abîmé son pyjama
C’est épatant, mais c’est comme ça ;
Il n’a pas abîmé son pyjama
Il est verni l’chef de l’État.

La présidence de la République était son bâton de maréchal, face à son vieil ennemi et fine lame, Gorges Clemenceau, contre lequel il avait été défait lors d’un duel à l’épée. Il démissionnera en septembre pour surmenage.

05 1920                Marie Curie, toute auréolée de son Nobel de Physique en 1903, de chimie en 1911, de son engagement dans la guerre pour la fourniture la plus grande possible d’ambulances à même de pratiquer des radiographies, fait une entorse au type de relations qu’elle tient à entretenir avec les journalistes : distance  et minimum syndical : elle reçoit, accompagnée d’un ami commun, Henri-Pierre Roché une américaine grisonnante, claudicante, Mrs Meloney Mattingley, Missy pour ses amis, rédactrice en chef de The Delineator, un magazine féminin honorablement connu. Elle voyage en Europe pour enquêter sur les secours apportés aux sinistrés que parraine son journal, et, en parallèle, en profite pour rencontrer quelques personnalités européennes éminentes. Et, contre toute attente, le courant passe entre les deux femmes, qui ne cessera de se renforcer :

Si vous pouviez formuler un vœu, que désireriez-vous le plus au monde ? demande Missy en s’apprêtant à prendre congé.
Un gramme de radium.

Et c’est le début de la préparation d’une tornade qui se déchaînera un an plus tard, en mai 1921 dont Marie Curie aura un certain mal à se remettre : Missy lui avait répondu finalement : OK pour un gramme de radium [100 000 $], mais vous venez le chercher : la tornade, ce sera l’accueil que les Américains réservent aux personnalités célèbres : assaut des journalistes, interviews, banquets, innombrables réceptions universitaires, politiques etc. Sitôt débarquée, elle s’engouffrera dans la voiture que Carnégie avait mise à sa disposition pour prendre la fuite et les Américains auront quelque difficulté à comprendre sa réaction. Mais il y avait tout de même un gramme de radium à la clef et cela méritait de s’acheter une contenance. La suite se passa mieux que le début et elle rapporta en Europe largement plus que nécessaire pour s’offrir son cadeau.

entourée de Missy et du président Harding

au bras du président Harding

4 06 1920               Le traité de Trianon prive la Hongrie des deux tiers de son territoire historique : c’est pour punir l’Autriche-Hongrie de son engagement aux côtés de l’Allemagne : un traumatisme national.

La Hongrie occupe une place unique en Europe dans sa relation confuse au libéralisme. Le nationalisme, qui y a émergé après 1920, ne pouvait être qu’anti-libéral, car le dépeçage du pays avait été dicté par la France, les Etats-Unis et la Grande Bretagne qui étaient tous des Etats libéraux.

Krisztian Ungvary, historien

Presque 100 ans plus tard, ce nationalisme se montrera plus vigoureux que jamais. Monsieur Clemenceau, c’est très bien de se battre comme un lion dans le temps du combat, mais l’intelligence sur l’avenir aurait demandé de vous faire, une fois la paix revenue, plutôt renard, plutôt que de continuer à laisser parler la vengeance. 

10 06 1920             Les Rouges reprennent Kiev aux Polonais. Pilsudski doit battre en retraite.

12 06 1920             Les Grecs attaquent les Turcs sur leur sol.

Serge Voronoff, brillant médecin français, élève d’Alexis Carrel, effectue aux Etats-Unis la première exogreffe : des testicules de singe sur un homme de 45 ans, castré à la suite d’une tuberculose. Il avait commencé par obtenir des testicules sur des humains condamnés à mort, mais, l’offre étant tout de même plutôt rare, et la demande croissante, il s’était rabattu sur des singes. Auparavant il avait séjourné longuement en Égypte où il était chirurgien du khédive, y étudiant le vieillissement précoce et la faible durée de vie des eunuques. Il avait aussi beaucoup pratiqué les greffes animales, de jeune bouc à vieux bouc etc…

L’apparent succès de l’opération lui attirera rapidement la célébrité et l’argent. La science médicale de l’époque était encore toute neuve : les deux découvertes récentes et majeures étaient l’existence des groupes sanguins et des hormones. Les analyses de l’époque lui avaient montré l’identité des groupes sanguins de l’homme et du singe. Et l’atmosphère générale était à la toute puissance de la science. Aux dires de son biographe, Voronof n’était pas du tout un charlatan, mais un homme honnête et brillant, soucieux des progrès que permettait la science. La greffe de testicules… c’était le Viagra de l’époque. En créant des réserves de singes, il assurait à l’humanité un stock de porte-greffes qui était la fontaine de jouvence…

La célébrité et l’argent… cela fait des jaloux … qui ne manquaient pas. Serge Voronof était juif et avait voulu le cacher, mais cela s’était su … Serge avait remplacé Samuel. À cette époque il ne faisait pas bon être juif dans le monde de la Médecine et c’est ainsi que lui furent interdits toutes les promotions qui auraient pu venir reconnaître son talent, d’autant plus qu’il avait fait le nécessaire pour que le processus opératoire soit largement diffusé, en le filmant dès 1919, et formant ainsi à distance des confrères qui répandront largement ce type d’opération.

Son renom lui attira nombre de célébrités … on parle de Yeat’s, Marcel Achard, Sacha Guitry, Poincaré, Clemenceau, Anatole France, le roi Fayçal, Mustafa Kemal et même Gandhi. Ce n’était certes pas fait pour les petits revenus : il fallait débourser l’équivalent aujourd’hui de 9 000 €. Charles Maurras passa, paraît-il, deux fois sur le billard, dans les années 1930 ! Mais avec lui, cela ne marcha pas, son antisémitisme viscéral était trop puissant pour céder à l’effet placebo… des viscères aux testicules, le chemin est court ! On l’entendit maugréer à la sortie de la clinique : mais qu’est-ce qui m’a pris de venir me fourrer dans les pattes de sale youpin qui se fait des couilles en or en me greffant celles d’un singe !

Voronof ne prétendait pas faire de miracle et reconnaissait même un taux de rejet de 18 %.

Un sujet aussi centré sur la sexualité ne pouvait bien sûr qu’être récupéré par les chansonniers qui s’en donneront à cœur joie :

Le poète E. E. Cummings parla, dans une chanson, d’un célèbre docteur qui insère des glandes de singe dans des millionnaires et le chirurgien de Chicago Max Thorek, (…), se rappela que dans les soirées élégantes et les apéritifs chics, ainsi que lors des tranquilles rassemblements de l’élite du milieu médical, les mots glandes de singe étaient sur toutes les lèvres. La chanson d’Irving Berlin Monkey-Doodle-Doo, qui apparaît dans la bande originale du film The Coconuts des Marx Brothers, contient le vers Si tu es trop vieux pour danser/Cherche-toi une glande de singe et dans l’histoire de Sherlock Holmes The Adventure of the Creeping Man par Sir Arthur Conan Doyle, toute l’intrigue a pour objet un professeur qui s’injecte des glandes de singe.

La mode féminine étant alors aux manteaux en peau de singe, on lit dans Le Figaro du 3 juillet 1924 qui rappelle l’affaire : Les fourreurs l’emploient pour les dames et le docteur Voronoff pour les messieurs, si bien que, dans toute cette affaire, les besoins de la science pure sont quelque peu oubliés. Et on trouve chez Bérangère Bienfait : Franges de singe… pour les dames. Voronoff s’occupe du reste pour les Messieurs. Abel Faivre fait dire à un anthropoïde observant un couple : jeune femme enchimpanzée dans ses fourrures et vieux beau allègre avec ce distique :

Le monde désormais vivra de mes dépouilles,
La femme avec ma peau, et l’homme… Ah ! les fripouilles !

On verra aussi des cendriers représentant un singe protégeant ses attributs d’une main, tenant un revolver, de l’autre et lançant : Viens-y Voronoff.

Wikipedia

On sait aujourd’hui que les exogreffes ne marchent pas et on attribue les évidentes améliorations d’alors au seul effet placebo, encore que des médecins se montrent plus prudents en concluant avec une réserve : les exogreffes me marchent pas, du moins dans le long terme.

24 07 1920             Haut Commissaire au Levant, le général Gouraud s’affronte avec le roi Fayçal à la bataille de Mayssaloun : le roi va être défait et éliminé.

30 07 1920              Le paquebot Aquitaine traverse l’Atlantique avec des moteurs diesels : le mazout va prendre rapidement le pas sur le charbon.

5 08 1920                   Sous l’égide de Louis Tardy, création de l’Office national du Crédit Agricole, organisme de compensation entre les caisses locales, fondées en 1894, qui deviendront la CNCA en 1926.

9 08 1920                    Juliette Marie Louise Lacaze épouse Paul Bernard Guillaume, marchand d’art qui s’occupe entre autres des œuvres de Derain, Matisse, Picasso, Van Dongen, Soutine, Modigliani. Parmi ses amis, Guillaume Apollinaire, Max Jacob. Il a le goût du pouvoir, du secret et une soif inextinguible d’ascension sociale. Employé dans un garage automobile, il a découvert des statuettes africaines dans un stock de caoutchouc, et les a tout simplement exposés en vitrine, où elles attirèrent bien sûr l’attention, dont celle de Guillaume Apollinaire : c’est ainsi que Paul Guillaume était entré dans le monde de l’art. Devenu le courtier de Guillaume Appolinaire, passionné d’art nègre, il se constitue parallèlement son propre fonds, et devient rapidement expert reconnu : en 1926, il publiera en collaboration avec Thomas Munro 1897-1974 Primitive Negro Sculptures, Editions Harcourt Bruce §Co , New-York, traduit en français en 1929 chez Crès. En épousant Juliette Lacaze, il ignore qu’il tombe sur encore plus ambitieuse que lui… il l’ignore car elle n’est qu’une petite provinciale, née le 19 mai 1898 à Millau, fille d’un clerc de notaire et de Hélène, née Saint Privat. La mort de son père en 1919  a été l’occasion de convaincre sa mère et son frère de monter à Paris où elle commencera par travailler au vestiaire du Viking, une boite de nuit, en même temps modèle au Bateau-lavoir,  avant de lâcher la bride à une ambition qui l’amène à rencontrer des peintres, des poètes qui lui font rencontrer Paul Guillaume. En moins de 3 ans, Julie Lacaze, devenue Domenica pour son mari – ils se sont rencontrés un dimanche – est devenue une femme riche, habitant 650 m² avenue du Bois – la future avenue Foch -, avec chauffeur, maître d’hôtel etc…

Guillaume est aussi fournisseur et conseiller du collectionneur américain Barnes  – le Barnes de la célèbre fondation, près de Philadelphie – qui leur ouvre ses portes, et ce sont d’étourdissantes tournées aux USA, de fêtes en expositions, d’expositions en fêtes. De retour, on s’achète une villa à Saint Tropez, et on prend nombre d’amants… Les 250 œuvres d’art de leur collection sont le ciment qui soude le couple. Elle rencontre alors Jean  Georges Henri Walter, architecte en vue dont l’immense fortune tient aux mines de plomb – galène – de  Bou Beker, proche de Zellidja, dans le nord du Maroc, près de la frontière algérienne. Jean Walter a le coup de foudre, divorce [il a trois enfants, dont l’ainée, Geneviève épousera Philippe Lamour] et fait emménager le couple chez lui, avenue Maunoury : c’est Jules et Jim. Guillaume a le bon goût de mourir à 43 ans d’une péritonite qui a commencé par une appendicite non soignée. Il avait manifesté l’intention de léguer sa collection au Louvre, au cas où Domenica ne lui aurait pas laissé d’enfant ; Domenica ne peut donc empêcher la cession de la collection qu’en ayant un enfant, ce qui vient faire barrage à la donation, faisant d’elle la gérante des biens de son enfant, jusqu’à la majorité de ce dernier : quelques petits trafics, un coussin sur le ventre et un enfant abandonné né le 30 novembre 1934 [n’ayant laissé trace sur aucun état-civil parisien]-, récupéré et vendu  par une trafiquante installée rue Pasquier à Paris, devient Jean-Pierre Guillaume, fils de Domenica et de feu Paul Guillaume. Le tour de passe-passe lui permet d’être propriétaire des tableaux. Elle mettra 12 ans avant de dire à Jean-Pierre, dans la colère de l’escroc dont le masque vient de tomber, qu’elle n’est pas sa mère. Elle brille dans les salles de ventes pour emporter à des prix-records Argenteuil de Monet, le Rocher rouge ou Biscuits et Pommes, de Cézanne. Ce dernier est décroché en 1952 pour 33 millions de francs au nez et à la barbe de l’armateur grec Niarchos.

Jean Walter a demandé à Henri Jacques Le Même, architecte à Megève de construire pour elle un chalet, sur la route du Mont d’Arbois, que les mégevans nommeront le chalet de l’Inconnue, dont la façade aux trois porches est peinte par Albert Decaris. Quand la première femme de Jean Walter meurt en 1941, il épouse Domenica le 25 septembre de la même année à Cannes, lui léguant sa part des actions minières. Souffrant de rhumatismes, elle fait du docteur Maurice Lacour son amant et médecin personnel, et l’installe à demeure quand Jean Walter connaît une petite alerte cardiaque : on est à nouveau dans Jules et Jim. Le 11 juin 1957, Jean Walter est heurté par une 2 CV en sortant d’un restaurant à Souppes sur Loing : Domenica refuse d’appeler une ambulance, et emmène Jean Walter dans sa voiture, accompagnée par le Docteur Lacour. Walter meurt en arrivant à l’hôpital de Montargis. Et de deux ! Aux obsèques, on verra le président de la République Vincent Auriol faire l’éloge du défunt, Georges Duhamel, Maurice Genevoix, Pierre Lazareff … Une lettre que d’aucuns affirment écrite par Domenica, institue son frère Jean administrateur délégué des mines de Zellidja, aux dépens du fils de Jean Walter, Jacques, qui fait très bien le travail. Et c’est le docteur Lacour qui en est l’administrateur général !

10 08 1920                  Le traité de Sèvres, contresigné par Mehmet VI, démembre l’Empire ottoman, validant la Conférence de San Remo pour ce qui concerne la Grande Bretagne et la France, crée une république indépendante d’Arménie et un territoire autonome des Kurdes. Le projet de Grande Arménie est abandonné. Constantinople et les détroits deviennent une zone démilitarisée internationale ; la Thrace et le pays de Smyrne sont attribués à la Grèce ; toute la moitié sud de la Turquie deviennent des zones italienne à l’ouest et française à l’est. Seul restait à l’Empire, autour d’Angora [la future Ankara, dont Mustafa Kemal fera sa capitale], un territoire de 120 000 km², couvert de terres incultes et de broussailles : avec pareils dépeçage et humiliation Mustafa Kemal n’aura pas trop de mal à trouver du monde pour tailler des croupières aux armées arméniennes, française, italienne, puis grecques.

19 08 1920                 Les bolcheviques ont porté la réquisition du grain de 18 à 27 millions de pouds [1 poud = 16.38 kg] : cela revient à affamer la paysannerie.  La révolte débute dans la petite ville de Khitrovo, où se forma une armée bleue, qui reposait  sur une organisation politique : l’Union des paysans travailleurs, d’inspiration socialiste-révolutionnaire. Un congrès élu à Tambov abolit l’autorité soviétique et vota la création d’une assemblée constituante indépendante ; il fut également décidé de donner toute la terre aux paysans.

Alexandre Antonov, membre du parti socialiste révolutionnaire, avait rejoint l’aile bolchévique durant la révolution de 1917, avant de se retourner contre eux lors des premières réformes agraires en 1918. Antonov débuta une série d’attaques contre les autorités bolchéviques dans la région de Tambov et devint une sorte de héros populaire parmi les masses paysannes. Certains de leurs partisans avaient réussi à infiltrer la Tcheka. En octobre 1920, l’armée paysanne comptera plus de 20 000 hommes, renforcée par de nombreux déserteurs de l’Armée rouge. En janvier 1921, la révolte s’étendit aux régions de Samar, Saratov Tsarintsyne, Astrakhan et la Sibérie. Antonov recourra à la conscription afin d’augmenter ses effectifs. Il réussira à former deux armées de campagne, organisées en 21 régiments, avec un effectif total estimé à entre 20 et 50 000 hommes. Bien structurées et organisées, elles  possédaient leurs propres insignes et uniformes.

Devant la menace, les bolchéviks créèrent une Commission plénipotentiaire du comité central exécutif panrusse du parti bolchevik pour la liquidation du banditisme dans le gouvernement de Tambov. La révolte fut écrasée par des unités de l’Armée rouge commandées par Mikhaïl Toukhatchevsky. Gueorgui Joukov – le futur maréchal -, y recevra l’ordre du drapeau rouge. Ils étaient à la tête de près de 30 000 soldats, avec  de l’artillerie lourde, des trains blindés, et des détachements spéciaux de la Tchéka.

22 08 1920                Autour du compositeur bavarois Richard Strauss, l’écrivain Hugo von Hofmannsthal, le metteur en scène Max Reinhardt, le scénographe Alfred Roller, le chef d’orchestre Franz Schalk se démènent depuis deux ans pour que ne meure pas la culture autrichienne, et c’est la première représentation du Festival de Salzbourg, avec la pièce de théâtre de Hofmannsthal : Jedermann, mis en scène par Mas Reinhardt sur le parvis de la cathédrale.

25 08 1920              113 000 soldats polonais font face à 114 000 soldats russes, sur les rives de la Vistule. Les premiers ont à leur tête un stratège hors pair, Jozef Pilsudski, héros de l’indépendance, l’aîné de presque trente ans du second, le tout jeune – 27 ans – général Toukhatchevski, co-détenu de Charles de Gaulle à Ingolstadt pendant la première guerre mondiale, lequel de Gaulle se trouvait aussi en Pologne, un des 400 officiers français sous les ordres du général Weygand, venus conseiller les Polonais. Jusqu’alors, tous les succès soviétiques sont à l’actif du jeune général russe. Au début de la bataille, il appelle en renfort la 1° armée de cavalerie du général Boudienny, qui tente de prendre Lvov, au sud-ouest. Mais ce dernier, bien qu’aux ordres de Toukhatchevski, refuse : à ses cotés  se trouve le président du Comité militaire révolutionnaire du front sud-ouest qui n’est autre que Joseph Dougachvili, alias Staline, à la réussite beaucoup moins flagrante et qui se refuse à offrir encore une victoire au brillant général, qu’il n’oubliera pas, au contraire. Toukhatchevski, vaincu, ne sera pas long à connaître les raisons du refus de son subordonné. Les Polonais nommèrent la bataille miracle de la Vistule. Par le traité de Riga, les Russes abandonnent à la Pologne la Galicie et une partie de la Biélorussie.

08 1920                      Lazare Kessel, tête d’archange, frère cadet de Joseph a épousé en 1918 Léonilla Jenny Louise Samuel : un garçon, Maurice, est né le 28 avril de la même année. Un mois après avoir eu le prix d’excellence du Conservatoire de théâtre, il se suicide. Leonilla se remariera avec René Druon, qui adoptera et donnera son nom à Maurice.

1 09 1920                   Le général Gouraud, du balcon de l’état-major du commissaire des territoires ottomans de Palestine et de Syrie [bâtiment alors promis à devenir un casino, ce qu’il ne sera jamais] à Beyrouth proclame l’indépendance du Grand Liban, sous le protectorat de la France, dont le mandat sera confirmé par la SDN en 1922. Grand – parce que ses frontières sont au-delà de ce que demandaient les nationalistes libanais – . La Syrie est divisée en trois États : l’État de Damas, l’État d’Alep, le territoire des Alaouites, au nord du Liban. En 1922 en sera crée un quatrième : le Djebel Druze. C’est en fait Robert de Caix qui est le maître d’œuvre, voulant ainsi assurer à la France la clientèle des chrétiens du Liban. Tous ces artifices provoqueront la grande révolte syrienne de 1925-1926. L’Angleterre, elle, hérite des provinces de l’empire ottoman, dont l’Irak, où elle s’appuie sur les minorités sunnites, élites du défunt empire ottoman : les chiites, majoritaires, sont marginalisés ; cela deviendra la grande constante de l’Irak, jusque sous Saddam Hussein, à la fin du XX° siècle.

Ce fut le triomphe du nationalisme, l’élément le plus facilement perceptible et applicable du modèle occidental, qui submergea non seulement l’empire, mais aussi les rêves de panislamisme et d’union arabe, par l’adoption au Moyen-Orient du même schéma d’États-nationaux à travers le purgatoire du système mandataire.

Stefane Yerasimos Questions d’Orient, frontières et minorités des Balkans au Caucase. La Découverte 1993

16 09 1920                 Une bombe explose devant le siège de la Banque Morgan, la première des États-Unis, à Wall Street : 38 morts, des centaines de blessés. Le FBI, où vient d’arriver le jeune juriste Edgar Hoover, – le futur patron – se lance à la poursuite des terroristes : malgré des années d’investigation, ils feront choux blanc.

23 09 1920                 60 000 soldats turcs envahissent l’Arménie, massacrant tout : il n’y a plus de république arménienne.

09 1920                      Début de la commercialisation des premiers appareils radio : TSF : Transmissions Sans Fil.

10 1920                       L’antisémitisme d’une partie des Polonais s’exprime à la faveur de la reprise de la ville de Jitomir :

Les Polonais sont entrés dans la ville et y sont restés trois jours, pogrom antijuif, ils ont coupé les barbes, – ça, c’est habituel -, raflé 45 Juifs au marché, les ont emmenés aux abattoirs, tortures, langues coupées, des hurlements qui remplissaient la place. Ils ont brûlé six immeubles.

Isaac Babel

Mort d’Eliézer Ben Yéhouda, érudit et pédagogue juif, émigré à Jérusalem depuis 1881. Il y a fondé un quotidien en langue hébreu dès 1884, Ha Tsevi, et surtout laisse inachevé le Thesaurus, où il a voulu rassembler les mots hébreux de tous les temps. Il a enrichi l’hébreu des mots usuels qui lui manquaient en recourant aux langues sémitiques, l’araméen et l’arabe, en évitant une trop grande contamination par le yiddish ou par les langues européennes particulières. Il est le principal artisan du retour de l’hébreu dans le giron des langues vivantes, phénomène tout à fait exceptionnel.

Le pianiste Ignacy Paderewski, exilé aux États-Unis pendant la guerre, revenu en Pologne en janvier 1919, était devenu président du gouvernement d’union nationale et ministre des Affaires Étrangères : il avait représenté la Pologne à Versailles. Partisan d’une paix avec les bolcheviques, il s’était opposé au général Pilsudski, à la tête de l’armée et avait démissionné en novembre 1919.

11 11 1920                        La mémoire ne peut se contenter de mots ; il faut les adosser à des monuments, des sites. Il en est ainsi depuis des siècles et des siècles. L’hécatombe qui a pris fin voilà deux ans avait inspiré dès 1916 François Simon, président de la section rennaise du Souvenir Français – une association fondée en 1887 pour entretenir le souvenir des morts de la guerre de 1870 – :  Pourquoi la France n’ouvrirait-elle pas les portes du Panthéon à l’un de nos combattants ignorés, mort bravement pour la patrie, avec, pour inscription sur la pierre, deux mots  : un soldat  ; deux dates  : 1914-1917 [sic] ? Cette inhumation d’un simple soldat sous ce dôme, où reposent tant de gloires et de génies, serait comme un symbole ; et plus, ce serait un hommage rendu à l’armée française tout entière. L’idée fera son chemin, on préférera finalement l’Arc de Triomphe au Panthéon, et c’est à Auguste Thin, soldat de deuxième classe du 132° Régiment d’Infanterie, âgé de vingt-et-un ans que revint l’honneur de choisir  parmi huit cercueils amenés dans la citadelle de Verdun, celui qui serait le soldat inconnu… huit corps de soldats qui n’avaient pu être identifiés et qui avaient été exhumés dans les huit régions où s’étaient déroulés les combats les plus meurtriers : Flandres, Artois, Somme, Île de France,  le Chemin des Dames, Champagne, Lorraine et Verdun. Pour ne pas avoir à tergiverser, Auguste Thin fit la somme des chiffres de son régiment et désigna donc le sixième cercueil.

14 au 18 11 1920        En Crimée, la défaite du général Piotr Wrangel, successeur de Denikine à la tête de l’armée blanche, marque l’échec de la contre révolution. Il ordonne l’évacuation de tous ceux qui avec l’armée ont partagé son chemin de croix. Ce sont environ 150 000 Russes blancs, dont 100 000 militaires, qui prennent place à bord de 126 navires, dont des bâtiments français stationnées en mer Noire sous le commandement de l’amiral Dumesnil. Au total, on compte environ deux millions d’hommes, femmes et enfants qui seront contraints à l’exil, dont un quart se fixeront en France. Ne reste plus pour s’opposer aux Bolcheviques, à l’est, que la Division Sauvage de Roman von Ungern-Sternberg.

Ainsi des gens chassés par la révolution tels que Nicolas Berdiaeff, Marc Chagall, Lev Chestov, Vassili Kandinsky, les sœurs Poliakoff, le premier prix Nobel de littérature russe Ivan Bounine ou la poétesse Marina Tsvetaïeva, le premier et jusqu’à présent seul chantre du Mouvement blanc ont trouvé en France une patrie et de là ont enrichi la culture du monde.

Maria Razumovsky

19 11 1920                  Un grand affaissement s’est produit le 14 novembre sur les flancs est du Grand Pilier d’Angle, sur le versant italien du Mont Blanc, submergeant le glacier suspendu qui s’étendait en dessous du col de Peuterey ; et ce 19 novembre, c’est toute la nervure supérieure du Pilier d’Angle, une paroi d’au moins 500 mètres, qui s’écroule, ravageant le bassin supérieur du glacier de la Brenva. De là, elle continuera sa course dévastatrice avec une puissance accrue pour s’arrêter enfin dans la forêt en fond de vallée.

21 11 1920                  Huit commandos du Sinn Féin exécutent à la même heure à Dublin 11 espions anglais chargés de traquer les chefs rebelles de l’IRA, l’armée républicaine irlandaise.

23 12 1920            Le parlement de Westminster vote le Government of Ireland Act, qui officialise la partition de l’Irlande en offrant un régime de Home Rule aux protestants unionistes du Nord comme aux catholiques nationalistes du Sud. Les premiers font grise mine mais acceptent, les seconds, avec l’IRA – Irish Republican Army – poursuivent la lutte armée. La carte religieuse est la suivante : 34% de catholiques et 66 % de protestants en Irlande du Nord – Belfast -; 90 % de catholiques et 10 % de protestants dans l’Etat libre d’Irlande – Dublin -.

25 12 1920                  Au congrès de Tours, le parti socialiste ne peut éviter la scission qui donne naissance au Parti communiste. Parmi les séparatistes, un certain Hô Chi Minh qui n’a pas fini de faire parler de lui. L’adhésion à la III° Internationale est votée très largement : 3 208 voix contre 1 022 pour la SFIO, de Léon Blum, qui continue à garder la vieille maison. Cette scission entraînera celle de la CGT l’année suivante.

Au lieu de la volonté populaire se formant à la base et remontant de degré en degré, votre régime de centralisation comporte la subordination.

Léon Blum, s’adressant aux communistes

Décembre 1920.               Lettre ouverte [de Pierre Loti] à M. le ministre des Affaires étrangères[Georges Leygues, qui avait été ministre de la Marine en Novembre 1917]

L’angoissante incertitude sur la future situation de notre France en Orient semble enfin toucher à son terme ; favorable ou désastreuse, la décision du haut conseil des Alliés n’est plus bien loin d’être prise. Puisse un sentiment de bon sens et d’équité inspirer aux arbitres de notre avenir là-bas une solution qui soit durable, parce que modérée et juste, une solution qui assure la paix en Islam, tout en y sauvegardant encore un peu nos intérêts séculaires, si menacés, hélas ! par d’implacables rivaux… Je crois bien que, dans le clan français vraiment patriote, il n’y a presque plus un diplomate, averti et sincère, dont les yeux n’aient fini par s’ouvrir sur la nécessité de maintenir une Turquie forte et amie, pour nous conserver en Orient au moins des vestiges de notre prépondérance de jadis, qui était presque vitale, et – considération toute nouvelle – pour constituer à l’Europe une vaillante et sans doute suffisante barrière d’avant-garde contre le débordement de la sauvagerie russe.

Je ne veux pas répéter éternellement les mêmes vérités, que tant de fois déjà je suis parvenu à proclamer, malgré le parti pris de dénégation de certains journaux ; mais ces vérités, auxquelles se sont ralliés à présent la plupart des hommes de bonne foi, je crois devoir encore les rappeler en peu de mots, puisque nous voici au moment suprême.

Sur les massacres d’Arménie je crois avoir dit, avec force témoignages et preuves à l’appui, à peu près tout ce qu’il y avait à dire : la réciprocité dans la tuerie, la folle exagération dans les plaintes de ces Arméniens qui, depuis des siècles, grugent si vilainement leurs voisins les Turcs, et qui, inlassables calomniateurs, ne cessent de jouer de leur titre de chrétiens pour ameuter contre la Turquie le fanatisme occidental. [Loti fait référence aux Massacres d’Arménie, qu’il a publié en janvier 1919, repris dans La mort de notre chère France en Orient, en septembre 1920, qui lui avait valu de violentes attaques.]

Quant aux Grecs, il me semble qu’il n’y a plus à en faire le procès ; Dieu merci, leur cause est jugée. C’est pour eux un châtiment du Ciel que la guerre nous les ait trop fait connaître. Les témoignages de nos milliers de soldats sur leur fourberie et leur haine de la France, les rapports de nos chefs sur l’horreur de leur invasion en Anatolie sont accablants et décisifs ; voici, du reste, les termes du rapport officiel de la commission d’enquête des Alliés sur les agissements des Grecs à Pergame et à Ménémen : L’énervement, la fatigue et la peur leur ont fait commettre, sans provocation, un véritable massacre de civils turcs sans défense ! Les officiers grecs présents ont complètement manqué à leur devoir. C’est à se demander comment des Français de bonne foi peuvent être encore aveuglés par le prestige de la Grèce antique au point de les soutenir.

Mes pauvres amis turcs, au contraire, combien ils ont gagné à être connus d’un peu plus près ! Chez tous ceux des nôtres qui les ont approchés, même en tant qu’ennemis, les préjugés sont tombés comme châteaux de cartes ; dans toutes nos armées d’Orient, c’est avec une ardente sympathie que l’on chante leurs louanges et leur affection toute particulière pour nous. J’ai déjà publié plusieurs des innombrables lettres à moi adressées par des officiers, des matelots, des soldats pour me soutenir dans ma campagne en leur faveur, et je ne puis assez dire du reste combien je m’honore d’encouragements si spontanés, si unanimes, qui me viennent d’une telle source, la plus noble en même temps que la plus autorisée. On devine si, auprès de ces attestations magnifiques, les impertinences démentes que je reçois de quelques petits énergumènes du parti adverse me font pitié !

Pour clore le chapitre de la douce générosité des Turcs et de l’affection qu’ils nous gardent encore, je citerai une anecdote de plus, oh ! toute petite, une entre mille, mais infiniment touchante par la simplicité avec laquelle un matelot la conta devant un public français. Cela se passait dernièrement à Toulon, au conseil de guerre appelé à juger de la perte de l’aviso Paris-II (conseil qui se termina, comme on sait, à la plus grande gloire de l’héroïque lieutenant de vaisseau Rollin, commandant de ce navire, et à la plus grande louange des Turcs sauveteurs des rescapés). C’était au tour d’un humble petit marin d’apporter son témoignage et il expliquait comment il avait pu, tout sanglant, tout trempé d’eau glacée, à demi mort de fatigue et de froid, atteindre à la nage un point de la côte ennemie. Le lieu lui semblait d’abord désert, mais soudain il vit un soldat turc accourir à toutes jambes vers lui.

–   Pour vous maltraiter? questionna le président du conseil.
–   Non, pour me donner sa capote.

Alors un frémissement d’émotion parcourut la salle entière.

À cette même audience, un autre petit matelot vint ensuite comparaître. Il rendit compte, celui-ci, que, pendant son séjour en une pauvre ambulance turque du front, où il était prisonnier, blessé et alité, ses gardiens, ayant compris qu’il aimait beaucoup les fleurs, ne manquaient jamais, le matin, de lui en apporter, sur son lit, de toutes fraîches. Je veux terminer ce plaidoyer par une adjuration solennelle à mes amis connus ou inconnus, car, si je suis maintenant très injurié, calomnié et détesté, par contre je sais que j’ai des amis, des amis par milliers, avec qui je marche accompagné dans la vie ; à tous les coins du monde, je sens leurs sympathies ardentes et pures, tous les courriers m’en apportent des preuves souvent exquises et toujours touchantes. En général, le temps me manque absolument pour répondre, mais qu’ils sachent bien, ces frères lointains, que leur pensée vient presque toujours jusqu’à mon cœur. Eh bien ! je veux ici les conjurer de me croire, je veux leur crier à tous : Oui, croyez-moi, fiez-vous à ma loyauté, j’ose même dire : fiez-vous à ma clairvoyance. Si, depuis des années, je me suis fait un devoir de défendre à mort le peuple turc, en soulevant sur ma route un tollé d’insultes et de menaces, salariées ou simplement imbéciles, c’est que je sais ce que je dis. J’ai du reste conscience de la responsabilité que j’accepte en ramenant ainsi l’opinion vers les pauvres calomniés de Stamboul ; car l’opinion, il est incontestable, n’est-ce pas, que j’ai contribué pour ma part à l’éclairer, et c’est peut-être le seul acte de ma vie dont je me fais honneur, à la veille du moment où mon petit rôle terrestre va prendre fin. Oui, je sais ce que je dis ; j’ai longtemps vécu en Orient, je m’y suis mêlé à toutes les classes sociales et j’ai acquis la plus intime certitude que les Turcs seuls, dans cet amalgame de races irréconciliables, ont l’honnêteté foncière, la délicatesse, la tolérance, la bravoure avec la douceur, et qu’eux seuls nous aiment, d’une affection héréditaire, restée solide malgré tous nos lâchages, malgré les révoltantes injures de certains d’entre nous.

Avant d’affirmer cela à mes amis avec cette énergie, j’ai tenu à m’interroger profondément : n’étais-je pas leurré par des mirages, par le charme, la couleur, les radieux souvenirs de ma jeunesse ? Eh bien ! non, mon attachement et mon estime pour les Turcs tiennent à des causes beaucoup moins personnelles ; j’ai la conviction qu’il serait non seulement inique, mais néfaste, d’anéantir ce peuple loyal, contemplatif et religieux, qui fait contrepoids à nos déséquilibrements, nos cynismes et nos fièvres. Et puis voilà cinq cents ans qu’il est là chez lui, ce qui constitue un titre de propriété, et, sous ses cyprès, devenus hauts comme des tours, le sol de ses adorables cimetières est tout infiltré de la décomposition de ses morts. Depuis longtemps déjà, tous nos compatriotes fixés en Orient pensaient comme moi, et, aujourd’hui, la guerre a amené aux Turcs ces milliers de défenseurs nouveaux : tous nos combattants, convaincus comme je le suis moi-même.

Certes, à un autre point de vue aussi, il faudrait conserver ce que les incendiaires grecs nous ont laissé de l’imposant et calme Stamboul. Certes, ce serait un irréparable attentat contre la beauté de la terre que de bannir les Turcs de leur Constantinople, qu’ils ont tant imprégné de leur génie oriental et dont ils emporteraient avec eux tout l’enchantement ; mais, pour nous Français, il y avait déjà des motifs plus graves de ne pas souscrire à leur expulsion, en admettant qu’elle fût possible, même en versant des flots de sang dont la Marmara serait rougie, c’est que les derniers lambeaux de notre influence, jadis souveraine, s’en iraient du même coup. Et, par surcroît, voici que, pour l’Europe entière, semblent surgir soudain des raisons par trop terribles, desquelles nos diplomates commencent à s’épouvanter ; dernièrement, lorsque, sans excuse, ils avaient lancé sur l’Anatolie des bandes de massacreurs et d’incendiaires, ils n’avaient pas prévu le danger de l’entreprise. Aujourd’hui, devant la menace d’un soulèvement général de l’Islam, qui se déclencherait en même temps que s’étend le bolchevisme vers l’Ouest comme une gangrène, que faire ?…

Le moyen de s’en tirer, oh ! je crois bien qu’il n’y en a plus qu’un seul : reconnaître les lourdes fautes commises, renoncer à une folle gloutonnerie de conquêtes, tendre la main à l’Islam qui nous a fourni sans marchander tant de milliers de braves combattants, cesser de l’insulter, de vouloir l’asservir, et respecter au bord du Bosphore le trône encore formidable de son Khalife.

1920                             Carpentier devient champion du monde de boxe, et Suzanne Lenglen remporte pour la deuxième fois le tournoi de Wimbledon ; elle sera occasionnellement la partenaire en double de Gustav V de Suède.

Tandis que Chen Duxiu fonde le parti communiste chinois qu’il dirigera jusqu’en 1927, à Paris, Chou En-lai crée une section communiste.

La révolution russe a permis à la Géorgie d’accéder à l’indépendance ; son gouvernement menchevique aspire à l’assimilation et au contrôle total de l’Ossétie du sud, acquise à la cause de la révolution. Les violences font 18 000 morts et 50 000 déplacés qui se réfugient en Ossétie du nord ; pour les Ossètes, c’est le premier génocide. On n’oublie pas un génocide.

En Italie, le parti fasciste compte maintenant 300 000 adhérents : chômeurs, paysans sans terre, anciens combattants.

Dans le Sud Cameroun des chimpanzés sont les hôtes de la souche du VIH : un homme, probablement à la suite d’un accident de chasse, ou peut-être après avoir simplement consommé de la viande de chasse, devient porteur du VIH, et part ensuite en voyage au Congo, où là, développement des échanges aidant – chemin de fer, navigation sur le fleuve -, le virus se met à se multiplier chez l’homme. En 1937, l’ancêtre du VIH-1 pandémique commence à être retrouvé à Brazzaville, la capitale de l’ancienne colonie française du Congo, située à 6 km de Kinshasa, de l’autre côté du fleuve Congo.

À la même époque, le virus se dissémine dans d’autres grandes villes de l’actuelle RDC situées au sud-est de Kinshasa. D’abord Lubumbashi, pourtant plus éloignée, puis, environ deux ans plus tard, à Mbuji-Mayi, le tout suivant la voie ferroviaire. Au cours de la décennie suivante, c’est par la voie fluviale que le virus gagne Bwamanda et Kisangani, dans le nord-est du territoire.

Les activités humaines, le travail migrant, le développement de la prostitution et la pratique d’injections de traitements contre les infections transmises sexuellement avec du matériel non stérile (seringues et aiguilles réutilisées pour plusieurs personnes) amplifieront l’épidémie naissante.

Durant la guerre, les instituteurs, souvent chefs de section, étaient de ce fait les premiers à sortir des tranchées, et donc les plus exposés au feu ennemi : la profession paya cela d’un très lourd tribut ; la création d’un syndicat, qui leur était jusqu’alors interdit, fut autorisée : il devint vite un des hauts lieux du pacifisme : avec leurs collègues allemands, ils créèrent rapidement la Fédération internationale des associations d’instituteurs, dont le but était de construire la paix.

Boom économique global :

Après la fin de la guerre, l’économie mondiale connaît un boom économique exceptionnel en raison d’une part des besoins de la reconstruction et d’autre part de la reprise de la consommation longtemps bridée pendant le conflit.

Cette expansion profite essentiellement aux États-Unis, tant en ce qui concerne la demande interne que les exportations. L’Europe doit importer massivement des produits américains car elle ne peut faire face à ses besoins en raison des destructions et des délais nécessaires à la reconversion de ses industries de guerre. Les exportations américaines reposent sur des crédits considérables consentis par les banques américaines. Par ailleurs, les exportations se traduisent par l’amélioration des recettes des fermiers et des salaires des ouvriers. Elles exercent donc un effet d’entraînement sur la demande interne par développement du marché intérieur du fait de l’augmentation du pouvoir d’achat. En 1919 et jusqu’au milieu de 1920, la production augmente aux États-Unis de 20 % par rapport à 1918. Tout le monde misant sur la pérennité d’une croissance soutenue, les bénéfices sont réinvestis dans un appareil industriel puissant aux capacités de production accrues. La production industrielle américaine entraîne les pays fournisseurs de matières premières : Canada, Amérique du Sud, Chine et Japon.

Dès l’été 1920, on voit apparaître des signes d’essoufflement. Une fois satisfaite la demande différée pendant la guerre, la divergence entre les prix élevés des biens de consommation et les revenus, qui ne suivent pas les tendances inflationnistes, entraîne une restriction du marché intérieur des pays industrialisés ; cela a un double effet sur la demande américaine, effet dû au marché domestique, effet découlant du ralentissement des exportations. Sur le plan agricole, les récoltes européennes deviennent disponibles. Le mouvement s’inverse : les marchandises ont du mal à s’écouler et les prix des produits industriels et agricoles, qui avaient connu une forte progression en 1919, chutent brutalement. Les entreprises américaines réduisent les salaires et débauchent, ce qui contribue à renforcer la mévente. La production industrielle américaine baisse de 30 % et le nombre de chômeurs passe à 5 millions.

Ce renversement de tendance se réfère a deux phénomènes distincts. D’abord, à partir du moment où l’Europe commence à être en mesure de couvrir elle-même ses besoins, l’économie américaine se trouve confrontée à un problème d’exportation. Il y a également, un lien avec la politique de crédit. Dans un premier temps, dès le début de 1920, la Réserve fédérale relève le taux d’escompte, ralentissant de ce fait la demande de crédit en rendant l’argent plus cher. Puis à la fin de l’année, l’élection d’un président républicain se traduit par la priorité accordée à la  lutte contre l’inflation. Des mesures compriment le crédit, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, ce qui accélère la crise au moment même où les capacités de production de l’économie américaine tendent à excéder les possibilités d’écoulement réduites par la baisse de la demande. Le président Harding en pratiquant un resserrement du crédit, qui frappe en particulier les prêts à l’étranger, contribue à la rupture du circuit financier du dollar. La crise gagne tous les pays : les producteurs de matières premières minières et agricoles, le Canada, l’Amérique du Sud, le Japon (soie brute) ; les pays d’industrialisation récente comme l’Italie, l’Allemagne et les pays de l’Europe danubienne dont l’économie repose entièrement sur les flux de dollars ; la Grande-Bretagne dont l’économie en déclin depuis la fin du XIX° siècle est fortement reliée à l’Amérique et connaît des prix de revient trop élevés. La France est, quant à elle, moins atteinte mais sa reconstruction s’en trouve freinée. Se trouvant première puissance économique mondiale, les États-Unis sont devenus le centre moteur de l’économie mondiale, à la hausse comme à la baisse, sans le vouloir ou sans l’avoir cherché. Leur repli monétaire, qui est le pendant du repli politique, va laisser une Europe livrée à elle-même, avec un ensemble de querelles, de rivalités et de confrontations dont l’âpreté n’en est que plus forte.

À l’exception du Japon et de la Grande-Bretagne, les pays industrialisés connaîtront une reprise. Apparue, dès 1922, aux États-Unis, elle est due pour l’essentiel à la résorption des stocks ainsi qu’à la stabilisation des taux d’intérêt, qui découle de la fixation à un niveau plus raisonnable du taux d’escompte de la Réserve fédérale. Le gouvernement y prend par ailleurs des mesures protectionnistes, par des contingents et des droits de douane élevés.

La crise de 1920-1921 va laisser des traces. Il s’agit tout d’abord d’une disparité durable entre les évolutions des prix des produits manufacturés et des prix des matières premières et des produits agricoles. La production agricole mondiale va être structurellement excédentaire ce qui va entraîner dans chaque pays des difficultés pour le secteur agricole. Enfin, les pays dont l’économie repose sur l’exportation de matières premières vont être handicapés. Par ailleurs, le fait que la crise ait été surmontée rapidement et sans véritables mesures de politique économique renforce, chez de nombreux économistes et hommes politiques américains, la conviction qu’une crise est toujours automatiquement suivie d’une reprise résultant d‘un rééquilibrage par un mécanisme d’autorégulation. Les milieux d’affaires comme le personnel politique républicain s’en inspireront lors de la crise de 1929.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique.   Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009

Durant la décennie qui commence, les industriels raffineurs vont introduire du plomb dans l’essence. Tout d’abord pourquoi ?

Dans les anciens moteurs, le plomb servait à améliorer l’indice d’octane de l’essence. L’indice d’octane mesure la résistance aux cliquetis, un phénomène susceptible d’endommager le moteur, et améliore la combustion. De plus, le plomb avait aussi un rôle de lubrifiant sur les sièges de soupapes, la pièce métallique qui ouvre et ferme le passage des gaz dans la chambre à combustion.
Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas des préoccupations d’abord écologiques qui ont conduit à la suppression du plomb dans l’essence.
Même si les particules de plomb constituaient un polluant très toxique pour l’environnement, le super s’est d’abord avéré incompatible avec les nouveaux moteurs et les pots catalytiques. Et là aussi, ce n’est même pas la faute au plomb !
En effet, les sels de plomb étaient additionnés de chlore et de brome pour faciliter leur évacuation. Or, ces substances se déposent dans le pot catalytique et l’empêchent de fonctionner.
Comme les nouvelles voitures sont toutes équipées de pots catalytiques, on a donc décidé de supprimer le plomb dans l’essence à partir du 1er janvier 2000 dans tous les pays européens
Le plomb n’a pas été remplacé par un autre produit. Cela a été possible notamment grâce aux progrès de raffinage, permettant d’augmenter l’indice d’octane. Quand aux sièges de soupapes, autrefois en fonte, ils sont aujourd’hui en acier, donc plus résistants.
Cependant, dans les anciennes voitures fonctionnant encore au super, on a ajouté des additifs spécifiques anti-récession des soupapes (ARS), à base de potassium.
Les autres véhicules ont pu circuler au sans plomb 95 ou 98, selon les performances du moteur. Plus l’indice d’octane est élevé, et mois on va consommer d’essence. Mais cela coûte aussi plus cher au raffinage. Du coup, l’indice d’octane optimum retenu pour les voitures circulant dans l’union européenne est le SP 95.
Grâce à cette interdiction, les émissions de plomb ont diminué de 60 % depuis 1980. Mais ce n’est pas pour autant la solution idéale : la combustion d’essence produit encore d’autres polluants, tels le monoxyde de carbone ou le soufre (naturellement présent dans le pétrole), responsable des pluies acides dévastatrices pour l’environnement

www.linternaute.com.

Les principaux acteurs, les américains Dupont de Nemours et Ethyl Gasoline Corporation se heurtent d’emblée à un problème d’image : voilà quelques décennies que l’on connaît la nocivité du plomb, à l’origine du saturnisme. Ils vont débloquer 150 000 $ pour créer un laboratoire, au sein de l’Université de Cincinatti, à la tête duquel ils mettent une de leurs créatures, Robert Kehoe. Ce laboratoire devient très vite la première source d’information sur le plomb, avec une stratégie : exiger toujours plus de preuves de la toxicité du plomb, et critiquer sans relâche les études les plus accablantes. Les ficelles sont grosses, mais la recette fonctionne, et elle fonctionne tellement bien que les autres industries, en premier lieu celle du tabac l’adoptent. C’est ainsi que se faisaient alors les affaires ; près d’un siècle plus tard, c’est toujours la même chose.

9 01 1921                          Inauguration du Centre radio-électrique sur le domaine du château de Sainte Assise, sur la commune de Seine-Port, près de Melun dans la Seine et Marne. C’est un centre d’émission de très longues ondes.  Les liaisons télégraphiques internationales – des câbles sous-marins –  appartiennent à des compagnies privées anglaises ou américaines. Donc, les informations politiques et économiques, la bourse entre autre, transitent par Londres avant d’arriver à Paris ! Seules des liaisons sans fil peuvent modifier cet état de fait qui met la France en situation de faiblesse. Il devenait donc stratégiquement indispensable d’établir un centre de Télégraphie sans fil. La première émission radiophonique y sera diffusée le 21 novembre.

L’antenne de la station transcontinentale était de type en nappe, qui comportait 20 fils parallèles portés par 16 pylônes métalliques haubanés de 250 m de hauteur et distants de 400 m. Elle couvrait une surface de 2,8 km de long sur 400 m de large.

Pendant la deuxième guerre mondiale, la Kriegsmarine l’utilisera pour communiquer avec ses sous-marins. A la fin de la guerre, le domaine sera partagé en trois : une réserve naturelle, un centre de communication de la marine nationale – elle a acheté le terrain en 1991 – qui a installé une antenne de plusieurs km de diamètre supportée par  10 pylônes pour les liaisons avec les sous-marins nucléaires : les basses fréquences ont pour caractéristique de bien pénétrer dans l’eau et les sous-marins restent en communication avec Sainte-Assise même en immersion ; et une filiale d’Orange (GlobeCast) qui a conservé un mat de 250 mètres et un téléport. Un Téléport permet l’émission des signaux montant vers les satellites de télécommunication, en particulier les signaux vidéo/audio pour la diffusion directe par satellite de services de télévision. C’est aussi là qu’arrivent les communication Internet des abonnés à internet par Satellite avec GlobeCast. Il est constitué d’un parc d’antennes paraboliques de grande dimension (de 4 à 16 mètres de diamètre).

Janvier 1921                           Pierre Loti sent la fin venir… cela vous enlève quelques pudeurs. Et, pour se faire encore une fois l’avocat de ses chers Turcs, il n’hésite pas à s’adresser à son meilleur ennemi : l’Angleterre, qu’il n’a cessé, en bon officier de marine qu’il est, de combattre, au moins verbalement, tout au long de sa vie d’écrivain. C’est le dernier texte qu’on ait de lui : deux mois plus tard, une attaque le laissera hémiplégique et donc privé à jamais d’écriture.

C’est vers l’Angleterre elle-même que j’ose jeter aujourd’hui mon cri d’appel et de supplication, et, si invraisemblable que cela puisse paraître, je le fais presque avec confiance.

Je sais que j’ai encore de nombreux amis dans ce pays si terriblement rival du nôtre, et, Dieu merci, je sais qu’il n’y a pas là-bas que des financiers sans âme.

Je sais aussi avec certitude qu’il y a par milliers des gens de dignité et de cœur accessibles à tous les sentiments humains et qui restent capables d’avoir pitié ; je sais qu’il y en a par milliers qui s’épouvantent d’être gouvernés par des spéculateurs implacables et qui, aux jours de détresse, s’assemblent en masse dans les temples pour se recueillir et prier avec sincérité. Cette fois-ci est la dernière où je prends la parole en public, car j’ai terminé mon petit rôle terrestre, et le suprême avertissement d’un homme qui va entrer demain dans la grande Nuit a toujours quelques chances d’être entendu.

C’est sans rancune et sans haine que j’adjure aujourd’hui les Anglais de se laisser enfin émouvoir par ce malheureux peuple turc qui se défend in extremis avec un si héroïque courage. Que les Anglais réfléchissent encore avant de soutenir à outrance, dans un but d’intérêt égoïste, ce vil petit peuple grec, si impudemment hypocrite et menteur, qui a commis et continuera de commettre toutes les lâchetés, toutes les perfidies, et qui ne s’aperçoit même pas que sa jactance imbécile est d’une bouffonnerie répugnante. Non, les Anglais, qui sont pour nous des rivaux toujours inapaisés, mais qui ont au moins la dignité et la noblesse, ne laisseront pas les quelques dirigeants néfastes, dont l’intransigeance a déjà exaspéré contre eux l’Irlande, l’Inde et l’Égypte, achever leur œuvre en infligeant à la nation anglaise tout entière cette tare d’avoir écrasé ainsi des agonisants ; qu’ils se défient de ces politiciens qui achèvent en ce moment d’écrire au-dessous de leur nom, en caractères indélébiles, ce qualificatif : inexorables profiteurs.

Dans ce suprême appel, je n’irai pas jusqu’à leur demander de soutenir les pauvres Turcs, mais je me fais l’illusion qu’ils consentiront à m’entendre quand je les supplierai de ne pas contribuer à exterminer cette race loyale, courageuse et douce, en fournissant à leurs odieux petits agresseurs, si comiquement infatués, tous les moyens modernes de destruction : l’argent d’abord, à raison d’un million et demi par jour, les mitrailleuses, les avions et la plus infâme des inventions boches, les gaz de mort, contre lesquels le courage individuel ne sert plus à rien et qui portent toujours la victoire du côté des plus lâches.

Voici du reste par quels mots les femmes turques terminent la supplique qu‘elles m’adressent aujourd’hui du fond de leur abîme d’angoisse: Ami ! maître ! un dernier effort ! Oh ! ne refusez pas, laissez-vous persuader. Vous savez bien que tout notre espoir est en vous.

Oh ! persuadé, ai-je besoin de dire que je le suis d’avance, que je l’ai crié de tout temps, et ma seule hésitation vient de mon extrême fatigue mentale, de ma crainte de ne plus savoir trouver comme dans ma jeunesse les mots qui persuadent. Si j’avais encore mon activité de jadis, avec quel élan je serais allé me faire tuer dans les rangs des défenseurs de l’Islam ! Mais si je n’en ai plus la force, comme autrefois, au moins je suis fier de me dire que j’ai consacré les dernières lueurs de mon intelligence à soutenir le parti de la vérité, pour lequel sont tombés en Orient avec une telle conviction tant de nos soldats, de nos officiers et de nos généraux, et que je vais mourir surtout de la souffrance et de l’indignation que m’auront causées les ignobles mercantis de l’Europe dite chrétienne.

01 1921                        Le général Mercier, principal accusateur d’Alfred Dreyfus a 88 ans. Il séjourne  à la campagne chez une parente. Il mourra trois mois plus tard. Didier Van Cauwelaert écrit des romans, mais se documente beaucoup pour que leur intrigue puisque se caler sans difficulté sur la réalité : dans Le Journal intime d’un arbre, JE est un poirier, qui, un jour de janvier 1921, est témoin d’une rencontre entre Alfred Dreyfus et le général Mercier.

Au temps où il constituait mon dossier pour les Arbres remarquables de France, Yannis [Georges Feterman en réalité] avait pris en note le récit d’une aubergiste du village. Ses grands-parents, disait-elle, avaient eu l’honneur de servir un sauté d’agneau à Alfred Dreyfus en 1921, après sa réhabilitation. Le vieux monsieur était venu déjeuner en famille, un dimanche. Hasard ou déplacement prémédité ? Il avait appris que l’ancien ministre de la Guerre se reposait non loin de là, chez une parente. Après le fromage, il avait abandonné les siens durant une heure. Aux dires des aubergistes, il était revenu bouleversé, silencieux. Il avait réglé l’addition et la famille était repartie.

Yannis a mis des semaines à reconstituer l’heure inconnue. Il a imaginé, extrapolé, tourné en rond, perdu pied dans sa documentation. Et puis un matin, au réveil, il m’a écouté. Il m’a rendu la parole.

Il fait beau, c’est le début du printemps, le général Mercier s’apprête à me charcuter – son obsession habituelle depuis qu’il séjourne ici.

Il se retourne en entendant le grincement du portail. Quelqu’un marche vers lui. Un vieil homme maigre à lunettes rondes, voûté, enroulé dans une écharpe en laine, serré dans un par-dessus hors saison.

  • Bonjour, mon général.
  • Bonjour, monsieur, s’étonne le jardinier du dimanche. Nous nous connaissons ?
  • Dreyfus

Auguste Mercier se crispe, relève son menton de médaille. Il a quatre-vingt-huit ans, et presque toute sa tête. Sa bonne conscience, en tout cas, est intacte.

  • Dreyfus… Alfred ? parvient-il à articuler, incrédule devant le délabrement de ce sexagénaire qui fait plus vieux que lui.
  • Je ne dirai pas : Pour vous servir, mon général. Mais c’est moi, oui. Ne craignez rien : je suis simplement de passage.
  • Et qu’aurais-je à craindre ? se cabre le général en salopette. Vous avez eu ce que vous vouliez, non ?

Le silence s’installe autour de moi. Mercier reprend sa besogne, achève de me scier une branche. Au bout d’un moment, face à l’immobilité impassible de son visiteur, il développe :

  • Regradé dans la cour des Invalides, là même où l’on vous avait dégradé cinq ans plus tôt. Réhabilité par la justice, promu chef d’escadron à la Direction de l’artillerie à Vincennes, officier de la Légion d’honneur, deux mille trois cent cinquante francs de retraite… Inespéré, tout cela, non ? Qui oserait dire après cela que la France est ingrate? Et pourtant… Mes condoléances pour votre fils.
  • Mon neveu, répond Dreyfus d’une voix raide. C’est mon neveu Emile qui a été tué sur le front, général.
  • J’ai pourtant une excellente mémoire. On m’aura induit en erreur. Et vous, commandant, cette guerre ?
  • Je suis lieutenant-colonel, à présent.
  • Mobilisé en tant que réserviste, nuance l’ancien ministre en incisant mon écorce sur cinq centimètres. Il paraît que votre unité vous traitait en héros, à Verdun. Le héros de l’Affaire. Même pas besoin de briller au combat. Voyez, au bout du compte, je dis cela sans amertume : malgré vos années d’indisponibilité, vous aurez fait une carrière plus rapide que la mienne.

Souffle coupé, Dreyfus le regarde abandonner le couteau dans la plaie pour sortir de sa poche ventrale un greffoir. Indisponibilité. Voilà comment il nomme cinq années de déportation à l’île du Diable, enchaîné au secret dans une case de trois mètres sur trois. Les humiliations, les fièvres, les araignées géantes, les cauchemars incessants, les lettres de Lucie qui n’arrivent pas, ou alors ouvertes, rayées, amputées…

—        Vous êtes familier des poiriers, Dreyfus ? L’interpellé met quelques secondes à revenir au présent. Il frissonne. Sa famille lui reproche ces absences fréquentes, son regard qui se perd au-delà des conversations, les prunelles dilatées dans la fumée de sa pipe.

  • Les poiriers, général ?
  • Oui, les poiriers, s’impatiente Mercier, en soulevant mon écorce avec une spatule. C’est un poirier que vous avez devant vous, là. Passez-moi le greffon.

Dreyfus suit le regard de son supérieur, ramasse le rameau étranger posé dans l’herbe, le lui tend. L’autre le remercie, lui explique que je suis censé donner des Vilgoutées, les poires préférées de Louis XIV, mises au point par La Quintinie au potager de Versailles – certainement les plus succulentes du monde. Mais celles que je produis sont absolument dénuées de saveur. Tout en taillant le greffon sur la face opposée de l’œil le plus bas, Auguste Mercier poursuit d’un air soucieux :

  • Le problème du poirier, Dreyfus, c’est qu’à la différence de l’être humain, il a besoin du métissage pour se maintenir à la hauteur de ses origines. Car il se multiplie par semis de pépins, mais le semis présente un grave inconvénient : il ne permet pas d’obtenir des fruits identiques à celui dont provient la graine. Ils sont dénaturés, abâtardis, présentent tous les défauts des espèces inférieures. Fâcheux, n’est-ce pas ?
  • Très, commente sobrement Dreyfus en contemplant avec une consternation résignée cet homme qui, après avoir menti à la France entière pour l’envoyer au bagne, lui donne vingt-sept ans plus tard un cours sur les poires. 
  • Il convient donc de forcer la nature. D’employer l’arbre obtenu par semis comme simple intermédiaire : on appelle cela un On l’utilise comme porte-greffe, afin de récolter les fruits qu’on souhaite.
  • C’est de moi que vous parlez ? Concentré, le général termine l’épaulement derrière l’œil du greffon, puis se tourne lentement, plisse les paupières pour dévisager sa victime à contre-jour.
  • C’est drôle, ce que vous dites. C’est exactement cela. Je n’avais jamais songé au parallèle, mais oui… Vous avez été un franc, Un excellent porte-greffe, et la France a pu récolter de grands fruits grâce à mon opération.

Le sang quitte le visage du visiteur, comme une sève descendante qui se répand dans le sol.

  • Comment pouvez-vous prononcer de telles paroles, général Mercier ? Un sourire allonge les lèvres minces de l’ancien ministre de la Guerre, tandis qu’il m’introduit le greffon jusqu’à l’épaulement. 
  • Allons, allons, colonel, détendez-vous. Il y a prescription. Et l’Histoire a tranché : c’est grâce à nous deux que la France a gagné la Grande Guerre. Grâce au greffeur et au porte-greffe. Si je ne vous avais pas transformé en traître, et si vous ne vous étiez pas montré à la hauteur de ma stratégie…

Il laisse sa phrase en suspens, absorbé dans l’aplatissage de l’écorce. Alfred Dreyfus, d’un geste nerveux, remonte ses lunettes rondes sans le quitter du regard.

  • Vous avouez, général. Vous avouez enfin vos mensonges.
  • Je n’avoue rien : j’explique. Et arrêtez de le prendre de haut. C’est grâce à moi qu’un juif comme vous a pu faire une telle carrière d’officier. Vous me devez tout : votre admission à l’Ecole de guerre, votre stage à l’état-major…
  • J’étais sorti neuvième sur quatre-vingts, s’insurge Dreyfus, les doigts crispés sur son écharpe, avec mention très bien !
  • Ça, on me l’a assez reproché ! Toute la presse importante m’accusait d’avoir pourri l’état-major en y installant des juifs qui, par essence apatrides, constituent des traîtres en puissance. Vous en êtes le démenti vivant, Dreyfus. Vous avez toujours été soldat avant d’être juif. C’est pourquoi vous avez accepté votre mission. Passez-moi le raphia.
  • Je vous demande pardon ?
  • Le raphia, là, par terre. Pour que je ligature le greffon.

Dreyfus ne bouge pas. Il fixe le jardinier d’un regard glacial.

  • Ma mission ? Quelle mission ?
  • Vous étiez au courant dès le début. Et vous avez accepté. Si on ne me l’avait pas garanti, j’aurais pris quelqu’un d’autre.
  • On ? Qui, on ? Et au courant de quoi ?

Dreyfus a crié, le regard révulsé.

  • Ecoutez, colonel… Vous êtes à la retraite, je ne suis plus sénateur depuis trois mois, inutile de nous raconter des histoires…
  • Quelles histoires ?

Mercier mord sa moustache, soupire, se baisse péniblement pour ramasser le rouleau de raphia.

  • C’est triste, de vieillir… J’ai presque trente ans de plus que vous, et c’est moi qui dois vous rafraîchir la mémoire ?

Il se redresse, prend une longue inspiration et, d’un ton d’artilleur, formule en rafales tout ce que Dreyfus se refuse à imaginer, à admettre depuis vingt-sept ans.

  • Le seul moyen de vaincre les Allemands, après la pâtée de 1870, c’était de leur faire croire que nous persistions à développer le canon de 120 à recul court, alors qu’en secret nous mettions au point le nouveau 75 à recul long. Une merveille, mais qui ne serait opérationnelle que dans cinq ou six ans. J’ai donc fait en sorte que ce débauché corrompu de commandant Esterhazy tombe par hasard  sur un faux rapport confidentiel des manœuvres d’artillerie. J’étais sûr qu’il irait le vendre, aussi sec, à l’attaché militaire de l’ambassade d’Allemagne…
  • Tout va bien, Auguste ? demande la propriétaire qui est sortie sur le seuil de la chaumière, alertée par l’éclat de voix du visiteur.
  • Je suis en rendez-vous ! lui lance sèchement son parent, avant d’enchaîner tout en engluant ma greffe : Malheureusement, ce patachon de Schwartzkoppen ne voulait pas être mêlé à une affaire d’espionnage, alors il a jeté le bordereau des documents dans sa corbeille à papier, en sachant très bien que sa femme de ménage travaillait pour nos services secrets. Lesquels se sont précipités pour me dire : Nous avons un traître à l’état-major. Evidemment que nous avions un traître : je l’avais fabriqué ! Et ces crétins allaient tout foutre par terre ! J’étais obligé de diligenter une enquête, et je ne pouvais pas les mettre dans la confidence : c’était trop tard, ils étaient trop nuls. Je n’avais qu’une seule solution : trouver un faux traître, pour protéger le vrai. Parmi les officiers d’état-major en stage d’artillerie, à l’époque, vous étiez le seul juif. Je vous ai choisi. C’était crédible, ça me dédouanait par rapport à la presse antisémite, et vous aviez donné votre accord.
  • Quel accord ?
  • Jouer le jeu.
  • Le jeu ? Mais qui a dit ça ?
  • Vos amis.
  • Quels amis ?
  • Je ne sais plus… L’entourage de Maurice Weil, le mari de la maîtresse du général Saussier… Deloye, aussi, votre directeur d’artillerie, qui répondait de vous… Et vous-même, à votre procès, quand vous avez déclaré : Dans cinq ou six ans, les choses s’arrangeront : on décou­vrira le mot de l’énigme que je ne peux expliquer. Toute votre défense s’est bornée à : Je suis innocent et Vive la France.
  • Et que vouliez-vous que je dise d’autre ?

Arrêtez ce numéro, Dreyfus ! Cinq ou six ans, c’était le délai de mise au point du canon qui nous rendrait invincibles ! Vingt coups par minute, au lieu de quatre chez les Allemands qui, grâce à moi, ont cru que nous nous obstinions à améliorer notre vieux 120 obsolète ! En 1898, à quel régiment les tout premiers 75 furent-ils affectés ? A un seul sur quarante : le vôtre ! Vous avez perçu l’hommage, tout de même !

  • L’hommage ? s’étrangle Dreyfus. Vous m’avez fait condamner par le Conseil de guerre en transmettant à mes juges, alors même qu’ils délibéraient, des pièces secrètes qui étaient des faux !
  • Bien obligé : votre dossier était vide. Et vous, de surcroît, vous aviez la preuve absolue de votre innocence. Si, dans un moment d’égarement, vous l’aviez divulguée…
  • La preuve ? Quelle preuve ?
  • Mon chef d’état-major… Comment s’appelait-il, déjà ?
  • Le général de Boisdeffre.
  • Voilà. Cet empaillé mystique qui s’est cloîtré en pénitence dans son château de la Sarthe, quand il a compris qu’on avait envoyé au bagne un innocent qui refusait de se défendre… Il n’était au courant de rien, lui, sauf d’une chose : vous ne pouviez pas techniquement disposer des informations vendues aux Allemands puisque, sur son ordre de dernière minute, les officiers stagiaires comme vous n’avaient pas assisté aux manœuvres d’artillerie. Je l’ignorais, naturellement, sinon je ne vous aurais pas sélectionné. Mais vous, si vous avez tu la preuve de votre innocence, c’est bien que vous étiez en service commandé. Ça commence à se savoir, même au Sénat.

Après quelques secondes, Dreyfus rétorque d’une voix blanche :

  • Et le fait de vouloir simplement protéger, par mon silence, l’armée française d’un scandale qui l’aurait entachée à jamais ?
  • En sacrifiant votre honneur, votre liberté et votre famille, sans en avoir reçu l’ordre ni négocié le prix ? Vous vous moquez, Dreyfus. Jamais un être humain n’accepterait pour rien de souffrir ce que vous avez souffert.

Dreyfus secoue la tête, abasourdi. Mercier se dit qu’il est gâteux, stupide ou sincère – quelle importance à présent. Il repasse une couche de colle pour m’empoisonner un peu plus la sève. Tous ces efforts, cette énergie que je vais devoir gaspiller à nouveau pour rejeter cette greffe incompatible…

  • J’ai juste une question, mon général. Si pour vous, dans ma cellule, j’étais un agent en mission, pourquoi, au Sénat, avez-vous voté contre ma réintégration dans l’armée ?

Voter pour, c’eût été admettre que l’armée avait commis une erreur en faisant de vous un traître, alors que c’était un plan. Mon plan ! Et il a marché ! Même si les incapables qui m’ont succédé n’ont rien compris à l’enjeu ! Même si les aveux et le suicide de cette buse de commandant Henry ont fait savoir à la Terre entière que les pièces à conviction de votre procès étaient fausses ! Et même si ce benêt de Zola m’a diffamé dans son J’accuse en prétendant que j’avais été abusé par faiblesse d’esprit. Moi ! Faiblesse d’esprit ! J’ai tout conçu, tout réussi, trompé les Allemands, les juges, la presse, fabriqué le traître idéal qui, sa mission terminée, a pu jouer les héros tandis que moi, hein, moi, qui m’a remercié pour la victoire de nos canons, qui se souvient que j’existe, qui vient me rendre visite, à part vous ?

  • Auguste, le soleil se couche, il faut rentrer, s’égosille la grosse dame depuis le seuil.
  • L’ingratitude de la France, ressasse Mercier en rebouchant son pot de colle. Trois voix. À l’élection présidentielle, j’ai eu trois voix. Ils m’ont préféré ce petit sauteur de Félix Faure ! On a vu comment ça a fini ! Et vous ! Tous vos amis, vous savez ce qu’ils pensent et racontent dans votre dos ? Que vous desservez votre cause. Pas une fois, pas une seule vous n’avez dit que si l’armée vous avait désigné comme coupable, c’est que vous étiez juif. Et pourtant, c’est la seule raison. Vous n’êtes pas allé au bout du martyre, Dreyfus, ni de sa dénonciation ! Même votre cher Clemenceau l’a déclaré : vous n’êtes pas à la hauteur de ce que vous avez subi.

Dreyfus serre les mâchoires. Il regarde sa montre à gousset. Il est tard, sa famille va s’inquiéter. Il recule d’un pas, et sort de sa poche ce qui, au départ, était le but de sa visite. Il dit froidement :

  • D’habitude, je vais les jeter dans la Seine. J’espère simplement que, cette fois, ce n’est pas un retour à l’expéditeur.

Le général regarde la médaille qu’il lui tend, la prend dans sa paume, l’approche de son visage.

  • .. c’est moi.
  • C’est vous, oui. Et c’est la plus grande blessure de ma vie. Le pire, voyez, ce n’est pas la haine, l’injustice, la prison… C’est de me dire que, juste au moment où la France, enfin, me rend mon honneur, la même année, elle frappe cette médaille.

L’autre contemple, autour de son profil taillé à la serpe, l’inscription gravée en demi-cercle : Au général Mercier, justicier du traître Dreyfus. Il écoute d’une oreille, les yeux mi-clos, la voix hachée de son visiteur qui poursuit : J’en reçois régulièrement, depuis quatorze ans, sous pli anonyme. Avec des petits mots du genre :  On ne t’oublie pas, salaud. A chaque fois, c’est le même calvaire, la même blessure qui se rouvre.

Bronze 50 mm, gravée par J. Baffier. Le texte du « pile » est celui dit par le général Mercier le 13 juillet 1906 devant le Sénat. 84 € chez Poinsignon Numismatique pour les collectionneurs de parfaits salauds.

  • Merci, dit le général en empochant la médaille. Je n’en avais plus. Je les ai toutes données à ma famille qui les a perdues – ou vendues… La nature humaine, vous savez, je ne me fais plus d’illusions.
  • Allez, sois raisonnable, Auguste.

Il jette un regard de reproche à sa parente qui est venue lui couvrir les épaules d’une pèlerine.

—       Ne faites pas attention, monsieur, glisse-t-elle discrètement à l’attention du visiteur. Il ne se rend plus compte de ce qu’il dit.

–          Ce n’est rien, murmure Dreyfus.

—       Bonne chance, lui lance le vieux général en ramassant ses instruments de torture. Souhaitez-moi bonne chance pour la greffe.

L’ancien bagnard regarde notre tortionnaire s’éloigner vers la chaumière. Puis il appuie son front contre mon tronc, enfonce les ongles dans l’écorce et éclate en sanglots silencieux. Toute sa détresse me traverse jusqu’au bois de cœur.

Le poids de cette douleur, de ce secret en lui qui a tout pétrifié, c’est peut-être mon souvenir le plus lourd. Plus lourd encore que les morts que j’ai vécues à travers une brûlée vive, douze pendus, le suicide d’un poète ou l’exécution d’un enfant. Parce que la mort est un point de départ, une ouverture que j’essaie d’accompagner de mon mieux – tandis que là, que répondre au silence qui a muré toute une vie ? Ce silence d’homme apparemment libre qui est pour lui la pire des prisons.

Il s’est résolu depuis le temps à endurer tout seul le devoir de réserve. Mais entendre ce vieux manipulateur à la conscience nette balancer sans vergogne ses turpitudes et ses complices, le voir étaler au grand jour le confidentiel défense et le déshonneur de l’armée, c’est une indignité plus horrible à ses yeux que celle dont on l’a frappé puis gracié. Que pèse une innocence en souffrance, face à la culpabilité agressive de ce justicier de la France ? Ce menteur qui croit de bonne foi que, si un juif se tait, c’est parce qu’on a acheté son silence. Pour Dreyfus, ce n’est pas la pire des infamies dont on l’ait accusé, mais c’est la plus pernicieuse. Parce que le général Mercier, ce chef que jadis il a vénéré, la trouve normale. Comme si elle expliquait tout.

Il s’arrache à mon écorce, rajuste son écharpe et s’en va dans le soleil déclinant. Je reste seul avec ma greffe, qui ne prendra pas davantage que les précédentes. Et ce sera la dernière : dans dix jours, Mercier sera mort. Mon écorce ne tardera guère à effacer les incisions du vieux guerrier de jardin. Mais la blessure laissée par Alfred Dreyfus ne se refermera pas.

Didier Van Cauvelaert       Le Journal intime d’un arbre   Michel Lafon 2011

3 02 1921                     Allié au colonel russe Kazagrandi, le baron Ungern von Sternberg, combattant tous deux du côté des Russes Blancs, s’emparent d’Ourga, la capitale de la Mongolie, en chassant les Chinois. Ungern von Sternberg, baron letton  d’origine allemande, était à la tête d’une troupe haute en couleurs, pour laquelle il n’était rien moins que Khan, dieu de la guerre ; elle était la dernière défense des Russes Blancs : 7 000 à 8 000 cavaliers dont la moitié de cosaques ; on y trouvait des Bouriates, des Mongols, des Kalmouks, des Japonais, des Tibétains.

Plusieurs accords entre la Chine, la Russie et la Mongolie, échelonnées de 1912 à 1915 avaient reconnu l’indépendance de la Mongolie extérieure. Mais l’évolution du front est de la grande guerre avait concentré sur lui le plus gros des troupes russes : les Chinois n’avaient alors pas manqué de réoccuper la place ainsi laissée vide par les Russes des soviets : ils ne s’attendaient pas à ce que ce soient des Russes Blancs qui viennent les renvoyer en Chine.

21 02 1921                   Reza Khan et Seyyed Ziya renversent la dynastie des Qadjar en Iran. Les Qadjar, c’était une monarchie à la limite de la caricature, empêtrée dans sa gourmandise pour la redondance et la magie du verbe, jusqu’à anoblir les fonctions les plus ordinaires :

Les rois qadjars avaient l’habitude, pour récompenser ceux qui travaillaient à leur service, de les gratifier de titres pompeux complètement absurdes – en tous cas sans le moindre rapport avec leurs véritables fonctions : le premier venu pouvait ainsi devenir Pilier de la Monarchie, Grandeur du Royaume ou Orgueil de la Royauté ; le responsable des cuisines et des rafraîchissements était Son Excellence, l’Honorable Maître des réfectoires de Sa Majesté, le garçon d’écurie était Grand Maître des Equidés. Quant aux femmes, elles se voyaient facilement promues Beauté de la Terre, Ornement des Princes, Couronne des Rois, et ainsi de suite.

Shusha Guppy      Un jardin à Téhéran                  Phébus 1995

A fuir ainsi le réel, ils se retrouvaient à la tête d’un des pays les plus misérables du monde.

2 03 1921               Soulèvement des marins de Cronstadt : ils arrêtent les commissaires politiques qui ont mis en place la réquisition des céréales, qui empêchent les petits producteurs agricoles de venir vendre leur production en ville. Ils ont faim, ils veulent des élections. Trotski va se charger de les mettre au pas, via Kamenev et Toukhatchevski : les meneurs seront arrêtés et envoyés dans les camps de travail, les marins redéployés dans d’autres unités. La répression aura été impitoyable.

15 03 1921                  Soghomon Tehlirian, arménien qui a perdu sa famille à Erzindjan en 1915, assassine à Berlin l’ancien ministre de l’intérieur turc et grand vizir Talat pacha. Il est membre du parti socialiste arménien Dachnak. Jugé en juin, il sera acquitté par un jury populaire et le procès tournera en réquisitoire contre les crimes des Jeunes-turcs.

24 03 1921                   Premières olympiades féminines à Monte Carlo.

1 04 1921                    Jeune aviatrice française de 26 ans, Adrienne Bolland, entreprend et réussit la traversée des Andes, de l’Argentine au Chili, sur un Caudron G.3. Mermoz s’y est déjà essayé trois fois et a connu autant d’échecs. Le récit qu’elle en fit à Émile Servan Schreiber, fondateur des Échos, père de JJSS, quelques années plus tard, ne manque pas de sel :

C’est parce que je la savais si risquée que cette traversée des Andes m’a tentée. J’ai toujours cru en mon étoile. Je sais que beaucoup d’autres qui ont payé de leur vie croyaient aussi à la leur, mais pour moi, puisque je suis là, je ne me suis pas trompée.

Pas trompée… mais il s’en est fallu de si peu, de ma rencontre avec une visionnaire argentine. Voici les faits. J’étais à Mendoza, avec mon modeste avion, attendant plusieurs jours (vous ne sauriez imaginer combien le temps est changeant dans la région) une éclaircie, une quasi-cer­titude de vrai beau temps, au moins pour une journée.

Je me morfondais, sans compagnie ni distractions, dans le petit hôtel de la ville, quand on vint me dire que de Buenos Aires quelqu’un me demandait au téléphone. J’étais intriguée, n’attendant aucun appel.

A l’appareil, une voix féminine me demanda de vouloir excuser son indiscrétion, mais me demanda avec insistance, et pour m’éviter les pires dangers, de ne pas risquer la traversée, avant qu’elle eût pu venir à Mendoza me faire une révélation qu’elle qualifiait de la plus haute importance, qu’elle serait là au plus tard le surlendemain.

Elle arriva, en effet, le matin prévu. C’était une femme de modeste condition, de type très méditerranéen, d’aspect sérieux et calme. Rien, je vous assure, d’une illuminée.

J’ai eu, souvent dans ma vie, me dit-elle des prémonitions. J’avais lu dans les journaux que vous vous prépariez à la traversée des Andes et j’en ai été très impressionnée, convaincue que vous alliez à une mort certaine. Or, l’autre nuit, j’ai rêvé que j’étais moi-même aviatrice, ce que je ne suis à aucun degré, étant une simple vendeuse dans un petit magasin de Buenos Aires.

Dans mon rêve, je luttais, au-dessus des sommets impressionnants, menaçants, contre une tempête de neige épouvantable. Elle se calma enfin et je repris espoir. J’aperçus alors, sur ma droite, qui était bien la route que je pensais suivre, parce que la plus courte, une trouée de ciel bleu et je me considérais déjà comme sauvée. À ma gauche, s’étendait une nouvelle chaîne de sommets très hauts qui semblaient former un infranchissable barrage. J’étais sur le point de m’engager dans le dégagement bleu, quand soudain une pensée me vînt. Tous les autres qui ont tenté de passer et qui n’y ont pas réussi ont dû avoir le même réflexe. Il faut donc faire le contraire. Je m’engageais résolument dans la direction des hautes montagnes. J’eus beaucoup de difficultés, puis soudain tout devint facile et je me voyais arriver sans encombre sur l’aérodrome de Santiago.

Peu de jours après, le temps s’étant amélioré, ce fut pour moi l’envol. Inutile de vous décrire la difficulté pour un avion de l’époque d’at­teindre, puis de survoler, l’Aconcagua, puis toute la chaîne de la cordillère.

Je me croyais déjà perdue, quand tout à coup j’aperçus sur ma droite, la trouée de ciel bleu telle qu’elle m’avait été annoncée. J’eus encore un moment d’hésitation, puis résolument, je m’engageai sur la gauche, sur les pentes des sommets enneigés.

Moins d’une heure après, je survolai les dernières montagnes et comme à pic, j’aperçus Santiago, l’aéro­drome, où m’attendait une foule considérable et angoissée qui avait appris mon envol de Mendoza. J’entendis les acclamations. Je pus descendre de mon appareil et au moment de poser pied à terre, mes nerfs ou mon cœur lâchèrent et l’on m’emporta évanouie.

Et votre visionnaire, demandais-je, qu’était-elle devenue ?

Elle était repartie de Mendoza bien avant ma tentative. Elle m’avait laissé son adresse à Buenos Aires. Je lui télégraphiais longuement le jour même de mon arrivée à Santiago. Le lendemain, le télégramme me revint, avec la mention : Destinataire inconnue à l’adresse.

Adrienne Bolland

Son avion ne pouvait pas dépasser, en principe, 4 200m. d’altitude. Elle atteignit 4 500 m. Elle avait oublié ses cartes, se disant inconsciemment :  avec les informations dont je dispose, je peux m’en passer. Pour son arrivée, 3 h 15′ après le départ, l’ambassadeur de France à Santiago, croyant à un canular, ne s’était même pas déplacé.

"Elle n’était pas que peste, elle était courageuse" : l'aviatrice et résistante Adrienne Bolland

6 04 1921                         Simon Kimbangu, congolais de 31 ans est baptiste et catéchiste. Après avoir quitté Nkamba, son village, pour chercher en vain du travail, il y revient et guéri Kitondo, une femme très gravement malade par une simple imposition des mains. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre et la vénération à son endroit ne cessera de croître. Le commissaire du district sonnera l’alarme, ce qui entraînera réunions entre missionnaires catholiques et protestants, dont la conclusion sera une descente le 6 juin de la Force publique dans son village, avec pillage, bagarres coups de feu et un mort. Mais Simon Kimbangu parviendra à s’échapper, se cachera pendant trois mois pour finalement se rendre en septembre 1921. Pour plus de sûreté, il sera traduit devant un conseil de guerre !!! qui le condamnera à mort pour atteinte à la sécurité de l’Etat et à l’ordre public. Il ne devra d’avoir la vie sauve qu’au roi Albert. La peine sera commuée en prison à vie, à Elisabethville, au Katanga, c’est-à-dire l’autre bout de cet immense pays. Il y mourra en 1951 : sa détention aura été plus longue que celle de Nelson Mandela.

  • Kimbangu, reconnaissez-vous avoir organisé un soulèvement contre le gouvernement colonial et avoir qualifié les Blancs, vos bienfaiteurs, d’ennemis abominables ?
  • Je n’ai créé aucun soulèvement, ni contre les Blancs, ni contre le gouvernement colonial belge. Je me suis borné à prêcher l’évangile de Jésus-Christ.
  • Pourquoi avez-vous incité la population à déserter le travail et à ne plus payer d’impôts ?
  • Cela est inexact. Les personnes qui se rendaient à Nkamba venaient de leur propre gré, soit pour écouter la parole de Dieu, soit pour chercher la guérison ou pour obtenir la bénédiction. A aucun moment je n’ai demandé à la population de ne plus payer les impôts.
  • Es-tu Mvuzuli – le sauveur – ?
  • Non, c’est Jésus-Christ qui est le sauveur. J’ai reçu de lui la mission de proclamer la nouvelle du salut éternel aux miens.
  • As-tu ressuscité les morts ?
  • Oui.
  • Comment as-tu fait ?
  • Par la puissance divine que Jésus m’a donnée.

Les minutes du procès.

Et depuis, le Congo a une église Kimbanguiste particulièrement dynamique qui peut revendiquer à peu près 10 % des croyants du pays, malgré les innombrables vexations et pièges tendus par le pouvoir colonial,  déplacement de population etc …

05 1921                   La commission en charge de fixer le montant des réparations allemandes passe celles-ci au montant astronomique de 132 milliards de marks-or.

Le traité de Versailles pose le principe des réparations et renvoie à une commission la fixation du montant. Sur une demande britannique, la commission ajoute aux réparations directement liées aux dommages causés aux régions envahies une contrepartie des frais  de guerre aboutissant, en mai 1921, à un montant astronomique de 132 milliards de mark, ventilés à raison de 52 % pour la France, 22 % pour l’Empire britannique, les autres alliés se partageant le reste.

Principale créancière, la France est décidée à faire payer l’Allemagne. Celle-ci au contraire cherche à démontrer que la mise en œuvre du diktât et les réparations ne peut qu’entraîner un pillage et la ruine du pays. Face à l’Allemagne qui tarde à payer, les gouvernements du Bloc national, présidés par Alexandre Millerand puis Aristide Briand, pratiquent une politique d’exécution. En mai 1921, les alliés occupent les ports de Düsseldorf et de Duisburg et menacent d’occuper la Ruhr. L’Allemagne reprend les paiements qui sont versés régulièrement jusqu’à la fin de 1921.

L’inflation se développant en Allemagne faisant chuter le mark, les milieux d’affaires britanniques s’inquiètent. On se souvient alors des avertissements de Keynes pour qui, des réparations trop lourdes risquent, en ruinant l’Allemagne, de priver l’Angleterre d’un client important et, à terme, d’appauvrir l’ensemble de l’Europe. À la Conférence de Cannes (janvier 1922), Lloyd George réussit à convaincre Aristide Briand d’accepter une réduction des réparations allemandes en échange d’une garantie britannique des frontières de la France. Désavoué par Alexandre Millerand, devenu président de la République, et attaqué par la droite nationaliste, Aristide Briand démissionne.

Son successeur, Raymond Poincaré, en accord avec les gouvernements belge et italien, malgré l’opposition de la Grande-Bretagne, décide de prendre des gages en occupant la Ruhr le 11 janvier 1923. Le chancelier allemand Wilhelm Cuno lance le mot d’ordre de résistance passive qui se traduit par une grève générale, des sabotages, des attentats. Paralysée par le manque de charbon, l’économie allemande s’effondre, cependant que l’inflation s’accélère provoquant la dévalorisation galopante du mark et une misère générale en Allemagne. Le dollar qui valait 4,2 marks en 1914 et 136 au début de 1922, en vaut 13 millions en septembre 1923 et 4 200 milliards en novembre. En septembre 1923, le chancelier Cuno doit démissionner : il est remplacé par Gustav Stresemann qui, disposé à négocier, ordonne la fin de la résistance passive.

Raymond Poincaré ne dispose en fait d’aucun projet précis de règlement. Il semble avoir gagné, mais l’isolement diplomatique de la France et une crise du franc, qui le contraint à demander une aide financière américaine, le conduisent à accepter que la recherche d’une solution soit confiée à une commission d’experts présidée par le banquier américain Dawes. C’est la rentrée officieuse des États-Unis dans la politique européenne.

La reprise économique aux États-Unis se traduit, à partir de 1924, par un flux de dollars vers l’Europe. Cela facilite la stabilisation des monnaies et le règlement des réparations.

Le plan Dawes prévoit des versements annuels raisonnables, progressifs sur cinq ans, garantis par des hypothèques sur l’industrie allemande et un contrôle allié sur les ressources des chemins de fer et des douanes. La France est désormais dans l’impossibilité de réaliser un coup de force en cas de défaillance allemande, car les garanties sont accordées à l’ensemble des alliés. Par ailleurs, un emprunt international, souscrit pour l’essentiel par des banques américaines, est émis au profit du gouvernement allemand qui s’acquitte ponctuellement de es obligations. Aussi cinq ans après, le plan Young réaménage les dettes, en réduisant le montant total et en échelonnant les paiements jusqu’en 1988, et supprime le contrôle finan­cier des alliés.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique.   Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009

[…]                             Le quatrième mythe est que le traité de Versailles fut la cause de l’extrémisme politique dans lequel l’Allemagne fut plongée après 1933. Cette idée, développée initialement par John Maynard Keynes, est restée très courante encore aujourd’hui. Harrison démontre que le fardeau des réparations demandées à Versailles fut bien plus léger que nous ne le pensons habituellement, en partie parce que l’Allemagne en a remboursé moins du cinquième et, qu’à partir de 1924, des prêts américains ont couvert la totalité des remboursements effectués. Ce qui plongea l’Allemagne dans l’extrémisme fut la Grande Dépression des années 1930.

 Paul Seabright Le Monde 20 06 2014, rapportant les propos de Mark Harrison, de l’université de Warwick (Royaume-Uni)

13 06 1921                 Des centaines de tableaux de Vlaminck, Derain, Picasso, Braque, Gris, Léger ou Van Dongen, sont mises aux enchères à des prix dérisoires à Drouot, au titre des réparations non payées par l’Allemagne : c’est le butin de la saisie opérée pendant la guerre à la galerie de Daniel-Henry Kahnweiler, bourgeois juif allemand venu s’installer à Paris en 1907 pour y ouvrir une galerie de peinture. L’atmosphère devient électrique à l’arrivée de Léonce Rosenberg, marchand d’art lui-même, frère de Paul Rosenberg, lui aussi marchand d’art, entre autres de Picasso, grand père d’Anne Sinclair. Léonce s’est démené comme un beau diable pour qu’ait lieu la vente de cette saisie de son confrère Kahnweiler, et, qui plus est, a eu le culot de se faire nommer expert de la vacation ; on voit dans l’assistance André Breton, Paul Eluard, Le Corbusier et presque tous les peintres de Kahnweiler : Braque, Matisse, sont là ; George Braque explose : c’est toi le responsable de cette braderie lance t-il à Léonce Rosenberg, puis lui botte rageusement le cul sans parvenir à s’arrêter : il faudra que ses amis le tirent de cette séance de défoulement parfaitement compréhensible … Matisse enchaine : Braque a raison, Léonce Rosenberg a volé la France. Comme il est difficile de comprendre pourquoi l’État aurait pu avoir intérêt à brader ces œuvres étant donné que son but était de faire rentrer des sous, il faut bien ne voir dans ce sordide épisode qu’une volonté délibérée de Léonce Rosenberg pour couler définitivement Daniel-Henry Kahnweiler, en ayant l’habileté de s’offrir le paravent et donc la caution, la légalité de l’État, qui s’est fait pitoyablement manipuler.

2 07 1921                   Le champion du monde de boxe Georges Carpentier bat l’Américain Jack Dempsey :

Si, selon un mot fameux, nous ne sommes pas en France assez fiers de notre Malebranche, il faut convenir que nous le sommes assez de notre Carpentier. Assez, d’ailleurs, ne signifie pas trop. De toutes les valeurs humaines, celle d’un champion peut seule être goûtée universellement : il n’existe pas cinquante Anglais ni dix Américains pour comprendre le plaisir que nous prenons à Phèdre ; mais l’éloquence du poing est accessible à tout homme venant en ce monde. Surtout le noble art, comme on dit, dispense à ses fidèles un précieux bien : la sécurité dans l’admiration ; car le knock-out porte avec lui son évidence et si Georges triomphe de Dempsey, nous serons sûrs de détenir le meilleur cogneur du monde habité.

[…] Vainqueur de Dempsey, Georges sera le flambeau du monde moderne : une foule immense, à son retour, l’étouffera d’embrassements et l’étourdira de ses cris d’amour. Ah ! ne soyons pas de ces esprits chagrins qui comparent à la pauvreté de nos poètes et de nos savants, à la misère de nos inventeurs, au dénuement de nos laboratoires, l’opulence que ce héros conquiert à coups de poing : son royaume est de ce monde et ce monde le comble, l’accable de ses dons. Au vrai, Georges a de quoi séduire les plus aigres intellectuels : il approche, s’il ne le réalise pas tout à fait, de ce type de l’honnête homme, cher à Pascal et au chevalier de Méré. […] Qui niera que le charme propre à Georges Carpentier est de n’avoir pas l’air d’un boxeur ou de n’en avoir l’air (me confiait une dame) que juste assez pour que nous nous enchantions, à son propos, de ce qu’exprime le vers de Baudelaire : Dans la brute assoupie, un ange se réveille.

[…] Mais il est une raison plus profonde qui assure au champion de boxe la prééminence. L’entraînement, comme l’a conçu notre héros, réalise un équilibre physique, une harmonie […]. Peut-être, à son insu, Georges Carpentier flatte-t-il en nous la nostalgie d’Athènes, telle que nous la recréons en lisant Phédon et le Banquet. Il nous plairait de ne point douter du goût de Georges pour la métaphysique ; nous souhaiterions qu’on l’ait vu au cours de M. Bergson.

[…] Pour jurer que Georges, nanti de tant de gloire, d’amour et de dollars, est le mortel le plus heureux, il importerait de connaître sa vie intérieure : s’il risque tout l’enjeu de son bonheur sur son merveilleux corps, un knock-out de Dempsey suffit à sa ruine. Qu’il faudrait, au soir de ce désastre, que son âme n’eut pas été méconnue ni délaissée et qu’elle pût consoler et soutenir ce corps vaincu ! Et c’est peut-être alors, pour tel esprit mal fait, que Georges commencerait de devenir intéressant !

François Mauriac La Revue hebdomadaire, repris dans Georges Carpentier. Mon match avec la vie. Flammarion 1954

12 07 1921                 Dans la répression contre les paysans révoltés de Tambov, les Soviets n’hésitent pas à employer les gaz : un ordre de Mikhaïl Toukhatchevsky et de Vladimir Antonov Ovseenko stipule que les forêts où les bandits se cachent doivent être nettoyées par l’utilisation de gaz toxique. Ceci doit être soigneusement calculé afin que la couche de gaz pénètre les forêts et tue quiconque s’y cache. Les armes chimiques seront utilisées pendant 6 mois. Les journaux communistes locaux glorifieront ouvertement la liquidation des bandits par utilisation de gaz chimique. Les bolchéviques ouvriront sept camps de concentration, regroupant au moins 50 000 personnes, principalement des femmes, des enfants, des vieillards. La mortalité dans les camps sera de 15 à 20 % par mois. Le soulèvement sera étouffé durant l’année 1921, Antonov tué en 1922. Les pertes totales de la région de Tambov sont estimées au bas mot à 240 000 personnes au moins[].

Plus de vingt ans plus tard, l’un de ces camps sera remis en service pour les Malgré nous prisonniers de l’Armée rouge, environ 18 000 hommes dont six à huit mille y laissèrent la vie, qui sera alors nommé camp des Français.

À Tambov, les conditions de détention sont effroyables. Les prisonniers y survivent dans une effarante promiscuité et dans une hygiène déplorable, à l’abri de baraques creusées à même le sol pour mieux résister au terrible hiver russe où la température descend en dessous de -30 °C. Un peu de soupe claire et environ 600 grammes de pain noir, presque immangeable, constituent la ration journalière estimée à 1340 calories (en comparaison, en 1944, les détenus d’Auschwitz recevaient 2000 calories par jour). On estime qu’environ un homme sur deux mourait à Tambov après une durée moyenne d’internement inférieure à quatre mois.

18 07 1921                 Mise au point du vaccin BCG : Bacille Calmette et Guérin, (les noms des inventeurs) contre la tuberculose. Le professeur Albert Calmette était à l’Institut Pasteur. Il faudra attendre 1953 pour le voir commercialisé.

20 07 1921                  La division espagnole du général Silvestre prend une raclée à Anoual, au Maroc, dans une embuscade tendue par Abd el-Krim, chef de la puissante tribu des Beni-Ouriaghel : 10 000 tués, 4 000 prisonniers, et un général qui se suicide. Ils remettront cela une semaine plus tard en perdant encore 7 000 hommes. Sous la pression populaire, le gouvernement doit nommer une commission d’enquête.

23 07 1921      Dans la maison d’un sympathisant, rue Huanpi, au sein de la concession française de Shanghaï, création du parti communiste chinois, fort de treize membres dont les premiers responsables sont Chen Duxiu et Li Dazhao, bibliothécaire en chef de l’université de Pékin, mentor de Mao, qui est là, en tant que chef de la province du Hunan ; il est aide bibliothécaire à l’université, où il manie autant le balai que les livres. La police française, sur le point d’intervenir pour disperser ce petit monde, les contraint à déménager en catastrophe : ils termineront leur réunion sur le lac Nan, dans la ville de Jiaxing, entre Shanghai et Hangzou.

31 07 1921                    Le Suisse François Durafour se pose en avion – Caudron Modèle G3 – sur le Dôme du Goûter, à 4 300 m., proche du Mont Blanc et en redécolle.

Caudron G III

07 1921                      Dans la région du lac Baïkal, l’armée Rouge gagne  la dernière bataille contre la Division Sauvage, commandée par Roman Ungern von Sternberg. Fait prisonnier par les bolcheviks, il sera exécuté le 18 septembre. Le dessinateur Hugo Pratt a immortalisé le baron dans ses albums.

Les témoignages sont rares de cette Asie, et plus précisément de la Mongolie, aux prises avec l’imbroglio d’une guerre civile entre Russes Blancs et bolcheviks sur le terrain rêvé pour le déploiement des luttes hégémoniques entre la Chine et la Russie – les Chinois n’ont pas oublié leurs 3 000 noyés dans le fleuve Amour en 1900 – , quand cette terre est avant tout religieuse : peu d’hommes en ont parlé. Ferdynand Ossendowski l’a fait dans Bêtes, Hommes et Dieux, paru chez Plon en 1924, puis réédité aux Éditions de la Loupe en 2006. Il a passé neuf jours avec le baron Ungern von Sternberg, qui n’était pas le chef sanguinaire assoiffé de sang qu’en a fait la légende – c’était par contre le cas d’un des ses adjoints, le général Sepaïloff -, mais bien plutôt un exalté  – son enfance s’était passée au milieu des portraits de ses ancêtres croisés – qui voulait croire qu’entre la Chine et la Russie pourrait prendre place un pays gouverné par des militaires bouddhistes qui reviendrait donner leur  place aux forces de l’esprit partout où le bolchevisme avait implanté la révolution, c’est-à-dire le mal.  Laissons la parole à l’éditeur qui ne se montre pas avare pour dire son admiration pour Bêtes, hommes et dieux :

Il était polonais, ce qui signifie qu’à sa naissance, sa patrie n’était nulle part (comme la Pologne du Père Ubu, justement). Sa Pologne à lui, démembrée depuis cent ans, était pour l’heure partagée entre la Russie, l’Allemagne et l’Autriche. Et d’ailleurs il était né à Vitebsk – qui n’est plus aujourd’hui polonaise mais biélorusse. On conçoit qu’à ce régime il ait eu du mal à se sentir chez lui quelque part. Il résolut le problème à sa façon : en ne tenant pas en place, et en cherchant à faire du vaste monde son village.

Sacré lascar assurément, comme pourra en juger le lecteur du livre dont il est ici question.

Rien ne préparait semble-t-il Ferdynand Ossendowski (1878-1945) à connaître la célébrité grâce à un livre d’aventures. Il se voulait homme de science, fut poussé par l’Histoire à s’occuper de politique – un théâtre où on lui confia des rôles difficiles – et demeure à nos yeux d’aujourd’hui l’auteur d’un texte qui lui vaut une place singulière mais non négligeable dans la littérature de ce siècle : Bêtes, hommes et dieux. Publié dans les années vingt, presque conjointement à Londres et à Paris, ce récit qui fit comparer Ossendowski à un nouveau Robinson Crusoé suscita à l’époque de rudes polémiques : l’image qu’il donne de la révolution bolchevik et de ses suites sanglantes cadrait mal avec la légende dorée qu’une certaine intelligentsia tentait alors d’accréditer, non sans succès, en Occident. Et puis l’oubli fit son œuvre et pendant plus d’un demi-siècle (à l’exception d’un bref passage en collection de poche il y a une trentaine d’années) seuls quelques chanceux capables de repérer le livre dans les boîtes des bouquinistes parisiens purent s’en régaler – et en faire profiter leurs amis. Mais le temps qui passe ne se contente pas de ruiner les édifices de la mémoire, il lui arrive aussi de remettre au jour des merveilles qu’on avait un peu vite enterrées. La chute de l’empire soviétique, suite à celle du mur de Berlin, a donné lieu comme on sait à bien des révélations, elles-mêmes prétextes à bien des réévaluations. Bref, on s’est aperçu qu’il était peut-être temps de réécrire une bonne partie de l’histoire récente de l’Asie, à la lumière d’événements survenus loin de chez nous au début de ce siècle – hors de la vue des témoins gênants – et dont les conséquences, on le constate tous les jours, n’ont pas fini de se faire sentir. Façon de dire que le livre de notre Polonais nous revient peut-être à la bonne heure.

Les éléments bio-bibliographiques dont on dispose sur Ossendowski, si l’on excepte la période de sa vie qui nous occupe ici, n’encombreront pas la présente notule. Retourné en Pologne entre les deux guerres (sa patrie étant provisoirement autorisée à réexister), il composa au total une quarantaine d’ouvrages, scientifiques surtout – mais aussi un Lénine qui ne doit pas être un exercice de révérence – et rendit l’âme assez tard pour voir son pays, martyrisé cinq années durant par la botte allemande, passer une nouvelle fois sous la botte russe.

Il est sans doute inhabituel d’avoir à se référer si constamment à la violence politique à l’instant de présenter un livre dont il vient d’être dit qu’il pouvait se lire comme un pur et simple récit d’aventures. Le lecteur qui s’en étonnerait comprendra de quoi il retourne quand on lui aura résumé à gros traits ce que furent les trente-huit premières années du héros de ces pages – le mot de héros, comme on verra, n’étant pas en l’occurrence un abus de langage… dût le regretté Michel Strogoff en grincer des dents de dépit dans sa tombe.

L.S. Païen, dans une brève note introductive à l’édition de 1924, nous apprend que Ferdynand Ossendowski, brillant sujet à l’université, avait suivi une formation poussée d’ingénieur à Paris et à Saint-Pétersbourg avant de devenir un spécialiste écouté de la prospection minière (charbon, or et argent) en Sibérie extrême-orientale. Homme de terrain, il semble avoir largement sillonné dans les premières années du siècle les immensités quasi vierges du continent en bordure du Pacifique, de la Corée jusqu’au détroit de Béring. Il y usa sans doute plusieurs paires de bottes mais acquit ce faisant des connaissances géographiques, ethnographiques et linguistiques qui, à l’heure de sa grande aventure, lui sauveront la vie.

Si l’on en juge par ses premiers états de service, il est a vingt-cinq ans considéré comme l’un des mieux prometteurs parmi la petite cohorte de savants étrangers qui travaillent sans rechigner pour le compte du tsar, et la police accepte de fermer les yeux sur ses idées, qu’il ne cache pas et qui sont jugées avancées. En 1905, il est du côté des révolutionnaires libéraux qui veulent changer la Russie en douceur, mais la répression

du mouvement par l’armée enflamme son indignation. Il est de ceux qui prônent alors la sécession pure et simple de la Sibérie, et dirige même un temps un gouvernement révolutionnaire qui installe – très provisoirement – sa capitale à Kharbin (Mandchourie). Lui et ses compagnons réussissent à tenir deux mois, puis doivent fuir. La police le rattrape début 1906, et la justice du tsar le condamne à mort; et il n’en réchappera que grâce à l’intervention du comte Witte, qui obtient que sa peine soit commuée en travaux forcés.

En 1917, il est encore par le cœur du côté des révolutionnaires, mais pas pour longtemps. Il comprend vite que les «rouges» ont pour premier objectif la mise à mort de toute opposition. Professeur à l’Institut polytechnique d’Omsk, en Sibérie, il rejoint les partisans du gouvernement Koltchak, qui mènent contre le nouveau pouvoir une guerre désespérée – et c’est ainsi que nous le retrouvons, au plus froid de l’hiver 1920, sur les bords de l’Ienisseï pris parles glaces…

On n’en dira pas plus, ce serait crime. On s’étonnera seulement, le souffle suspendu, de voir l’aventure transformer peu à peu l’homme traqué en homme tout court et l’ingénieur positiviste en escaladeur des chemins du ciel. Il se croyait aux prises avec la géographie, il s’attendait à rencontrer sur sa route des montagnes, des fleuves, des déserts; il découvre une Asie fantôme peuplée de pouilleux sublimes qui tiennent d’interminables conciliabules avec les esprits du vent, de moines ivres d’opium et de mauvais alcool mais secrètement revenus de toutes les illusions terrestres. C’est que, cheminant à travers les plus hautes solitudes d’un continent encore en proie aux mystères du sacré, il vient de pénétrer sans s’en douter dans un monde miraculeusement hors du temps : les balles de mitrailleuse ont beau y tuer pour de bon, d’autres lois que celles du pouvoir humain y régissent encore les destinées. Tel sera son privilège – cher payé – et le nôtre : être admis, quasi par effraction, à assister à la rencontre brutale non de deux mondes mais de deux âges, et mesurer au plus près ce que l’homme a dû perdre à ce passage. Sur les lamaseries abîmées dans la prière sans fin flottent les étendards frappés du swastika, ce symbole de paix et d’éternité; et nous savons, nous lecteurs, qu’à la même heure peut-être, dans une brasserie de Munich, un médiocre agitateur en chemise brune brandit le même emblème en promettant à l’holocauste la moitié de l’humanité. Le petit caporal autrichien cède avec ses amis, et bientôt avec des millions de suiveurs, à la tentation nihiliste de l’Histoire; tandis qu’à l’autre bout de l’Eurasie un homme seul découvre la vanité de tout et retrouve, par-delà le mirage du progrès, une nature qui vit encore à l’heure du temps immobile, une terre travaillée par l’immémorial levain du mythe.

Le livre refermé, on est comme assourdi par l’énorme rumeur de ce choc que nos sismographes n’avaient su entendre, et dont les gens de là-bas, entre deux tours de moulin à prières, avaient déjà saisi les échos annonciateurs, prévu les prolongements meurtriers (cf. la stupéfiante prophétie de ce moine, sur laquelle s’achève le récit, où se donnent à lire par une vertigineuse anticipation, avec un luxe de détails qui ne s’inventent pas, l’histoire bruyante de notre siècle, et ses guerres, et sa quête d’une horreur nouvelle, et son goût éperdu de la persécution, de l’esclavage, de l’anéantissement).

Car ce n’est pas tant la Tchéka et ses sbires que fuit Ossendowski au long des pistes blanches, que le temps broyeur d’hommes, massacreur de dieux, ce temps moderne gouverné parla superstition du progrès, laquelle n’a rien à envier, quoi qu’on dise, à celle qui aveuglait les chasseurs de sorcières du Moyen Age, les croisés pourfendeurs de l’infidèle et les juges de la Sainte Inquisition. Sans doute le discours de l’écrivain vagabond pris dans les affres de l’impitoyable course-poursuite à quoi on l’a contraint par violence n’a pas toujours la clairvoyance que nous prête à nous, à trop bon compte, le fameux recul des années. On peut trouver quelque chose de désuet, d’un peu Jules Verne, à ces aventures qui sont si terriblement de notre temps. Ne nous laissons pas détourner de l’essentiel par le charme anachronique de ces tribulations. Oublions même le romanesque de ces cent figures de rencontre qui ne semblent pouvoir respirer que dans l’excès – au premier rang desquelles l’inoubliable silhouette de ce général-baron Ungern von Sternberg, descendant des chevaliers Teutoniques qui rêva de fonder au fin fond de la Sibérie (la chose est avérée) un ordre militaire bouddhiste ! Prêtons plutôt l’oreille au message que nous délivre, presque à son corps défendant, le fuyard polonais. Il n ‘a rien perdu de son actualité ni de son urgence. Il nous rappelle – un quart de siècle avant qu’Ernst Jünger s’en avise – que le monde de l’esprit survit malgré tout aux attentats de l’humaine raison, et que contre la violence inventée par notre savoir si peu sage, il reste toujours, à celui qui refuse la dictature des pouvoirs assassins, cette solution encore offerte : le recours aux forêts.

J.P.S, directeur des Éditions de la Loupe

3 08 1921                    Ernst Röhm, officier de la grande guerre, gueule cassée qui s’est fait refaire un visage aussi présentable que possible, fonde les SA : Sturm Ableitung, – section d’assaut au départ simple service d’ordre du jeune parti ouvrier national socialiste allemand, avec, pour se tenir chaud, plus tard, le Horst Wessel Lied [1] sur l’air d’un ancien chant de marins. Jeune SA, Horst Ludwig Wessel composera ce chant à 20 ans, en 1927. Il mourra le 23 février 1930 abattu par un communiste lors d’un des innombrables bastons de cette Allemagne nazie.

L’étendard levé, en rangs serrés
SA, marchez d’un pas ferme et silencieux !
Camarades tués par le Front rouge et la Réaction
Marchez par l’esprit dans nos rangs !
La rue est libre pour les bataillons bruns.
La rue est libre pour les troupes d’assaut.
Ils sont des millions, pleins d’espoir,
À lever les yeux vers la croix gammée.
Car c’est l’aube qui se lève,
Pour la liberté et pour le pain.

7 08 1921                    Faisant suite au Traité de Versailles, une convention est adoptée entre la France et la Suisse pour supprimer le statut des zones franches : c’est le tollé en Savoie.

13 09 1921            La commission d’enquête nommée à la suite de la défaite d’Anoual, dans le Rif marocain ayant conclu à une part de responsabilité du roi, celui-ci suspend la Constitution et fait appel à une junte militaire menée par le nouveau capitaine général de Catalogne, Miguel Primo de Riveira.

7 11 1921                      Ouverture du procès Landru, ancien séminariste : chaud partisan de la femme au foyer : 10 femmes auxquelles il avait proposé le mariage avaient disparu après qu’il les eut invitées chez lui ; on avait retrouvé dans sa cheminée des restes d’ossements et de chair calcinés ; il est l’inventeur de Tartempion, un de ses noms d’emprunt. C’est son avarice qui le perdit : il n’achetait pas de billet de retour pour ses invitées !

6 12 1921                      Au Canada comme en Suède, les femmes votent pour la première fois ; mesures en faveur de l’immigration européenne.

Par le traité de Londres, l’Angleterre reconnaît l’État libre d’Irlande, – l’Eire – avec statut de dominion ; c’est-à-dire que l’Eire renonce à la République. D’autre part, ils doivent accepter que l’Angleterre conserve des bases navales sur leur territoire ; ils doivent encore prêter allégeance à la Constitution irlandaise et fidélité à la couronne. Les 6 comtés du nord-est qui forment l’Irlande du Nord, sont rattachés à l’Angleterre. La guerre civile va faire rage d’avril 1922 à avril 1923, entre les partisans de l’acceptation de ce statut et ceux qui demandent une indépendance totale : l’horreur… comme toute guerre civile. Les républicains finiront par être défaits : Eamon de Valera, leur leader, sera jugé et emprisonné jusqu’en 1924. Michael Collins sera tué lors d’une embuscade le 22 août 1922. Sur ce fond historique, Joseph Kessel écrira Mary de Cork.

1921                           Coco Chanel lance la robe sac et le 5 de Chanel. Paris compte 100 000 cocaïnomanes. La sécheresse a été telle à Paris qu’une paire de botte suffisait pour traverser la Seine. Les Chasseurs Alpins s’essaient au ski nautique sur le lac d’Annecy. Le recensement dénombre 120 femmes pour 100 hommes. La dette allemande passe à 132 milliards de marks or, soit 33 milliards de dollars de l’époque : c’était pure chimère que leur demander de rembourser pareille somme dont l’échelonnement courait jusqu’à 1988 !  et tout le monde le savait. L’Angleterre et la France développent des programmes d’armes chimiques.

Premier long métrage de Charlie Chaplin : The Kid . Acteur, réalisateur, scénariste, producteur et compositeur britannique, il deviendra une idole du cinéma muet grâce à son personnage de Charlot. Durant une carrière longue de 65 ans, il jouera dans plus de 80 films. Né en 1889, il était devenu dès 1918 une des personnalités les plus connues du monde. Il est vrai qu’il avait commencé tôt : dès l’âge de cinq ans, il avait remplacé sa mère dans un spectacle à Aldershot ! En 1904, à 15 ans, il avait  décroché le rôle du groom Billy dans la pièce Sherlock Holmes  de Charles Frohman, et cela avait duré deux ans et demi ! C’est au sein de la troupe comique de Fred Karno qu’il acquit la célébrité, venue en grande partie d’une tournée aux Etats-Unis. Le personnage de Charlot naîtra en 1914 au sein des studios Keystone à Los Angeles :

Je voulais que tout soit une contradiction : le pantalon ample, la veste étriquée, le chapeau étroit et les chaussures larges… J’ai ajouté une petite moustache qui, selon moi, me vieillirait sans affecter mon expression. Je n’avais aucune idée du personnage mais dès que je fus habillé, les vêtements et le maquillage me firent sentir qui il était. J’ai commencé à le connaître et quand je suis entré sur le plateau, il était entièrement né.

Son contrat ayant expiré en décembre 1915, il sera engagé en 1916 par le studio Mutual avec un salaire annuel de 670 000 $, ce qui faisait de lui, à 26 ans, l’acteur le mieux payé du monde. Critiqué par la presse britannique pour son absence sur le front de la Grande guerre, il répondit qu’il se battrait pour le Royaume-Uni s’il y était appelé et qu’il avait répondu à la conscription américaine ; aucun des deux pays ne lui avait demandé de s’enrôler ; plus, l’ambassade britannique aux États-Unis déclara : Chaplin est bien plus utile à la Grande-Bretagne en gagnant de l’argent et en achetant des obligations de guerre que dans les tranchées.

En 1919, il cofonde la société United Artists et obtient ainsi le contrôle total sur ses œuvres. Le personnage de Charlot avait été construit pour le cinéma muet, aussi ne pouvait-il voir d’un œil favorable l’apparition du parlant ; ce ne pouvait être qu’un succès technique à refuser. Les Lumières de la ville, pour nombre de cinéphiles son meilleur film, sort en décembre 1930 à un moment où les films muets étaient devenus anachroniques. Malgré une pré-projection sans succès, la presse fut séduite. Un journaliste écrivit : Personne d’autre que Charlie Chaplin n’aurait pu le faire. Il est le seul à avoir ce quelque chose d’étrange appelé attrait de l’audience en quantité suffisante pour défier le penchant populaire pour les films qui parlent, [apparus en 1929] Sorti officiellement en 1931 ce film fut un grand succès populaire qui rapporta 3 millions $. Après de nombreuses liaisons féminines, dont quelques mariages et quelques procès, [pareille mine d’or, cela s’exploite…] à 54 ans en 1943, il épousa Oona O’Neill, 18 ans, sa quatrième et dernière épouse, qui lui apporta l’équilibre, la tranquillité et… huit enfants, dont l’aînée, Géraldine.

Gertrude Bell [3] est secrétaire aux Affaires Orientales auprès du gouverneur britannique de Bagdad ; elle prend en charge le tracé des frontières. http://www.gerty.ncl.ac.uk/ Winston Churchill, ministre aux Colonies l’a mandatée pour représenter l’Angleterre à une conférence tenue au Caire sur l’avenir de la Mésopotamie. La révolte de 1920 du sud Chiite [8 000 tués] impose l’urgence, mais Gertrude Bell pense que l’autorité doit être entre les mains des sunnites malgré leur infériorité numérique, autrement on aura un État théocratique. Elle va imposer l’organisation d’un référendum, à l’issu duquel on se livrera à un jeu de chaises musicales : elle imposera le prince Fayçal, fils du chérif et émir Hussein de la Mecque, chassé de Syrie par les Français, comme futur roi d’Irak ; il y prendra la place de son frère Abdallah, qui montera sur le trône de Jordanie. Les Britanniques s’estiment ainsi quittes de la promesse faite en 1916 à Hussein.

Nous ne sommes au Levant ni pour annexer des territoires, ni pour y installer notre protectorat. Nous ne sommes que des auxiliaires et des conseillers de populations civilisées, appelées, dans la plus large mesure, à se gouverner elles-mêmes.

Raymond Poincaré. Janvier 1921

Le gouvernement français prit sous sa responsabilité le morcellement de la Syrie en créant quatre États : le Grand Liban avec Beyrouth comme capitale ; les Alaouites formèrent une province autonome ; le reste de la Syrie fut réparti entre l’État d’Alep et celui de Damas. Dans ces divers États, en 1922 et 1923, un régime représentatif fut créé : il y eut des parlements, des ministères, des administrations locales et fédérales.

La Grande-Bretagne prit en charge la Transjordanie, l’Irak et la Palestine, cette dernière région grevée de la servitude du Home national juif, conformément à la déclaration Balfour. Les textes relatifs aux mandats faisaient donc à la puissance mandataire l’obligation d’aider l’État sous mandat et de le conduire vers l’indépendance.

Dès 1930, la Grande-Bretagne mettait fin à son mandat sur l’Irak. Un premier pas fut fait avant la guerre de 1939 pour la Syrie et le Liban par un traité qui fut, en fin de compte, repoussé par le Parlement français, et la France a donné l’impression qu’elle ne savait pas si elle voulait partir ou rester. En tout cas, cette non ratification fut certainement à la base des difficultés qui surgirent en 1943.

Gaston Wiet Histoire Universelle      La Pléiade        1986

Canonisation de Jeanne d’Arc, († 30 05 1431), béatifiée en 1909.

Maurice de Waleffe, journaliste mondain organise le premier référendum sur la plus belle femme de France : c’est Agnès Souret, 17 ans, qui sera couronnée.

La Salle Morgex, dans le Val d’Aoste, cultive ses vignes jusqu’à 1 100 m : c’est le seul vignoble qui sera épargné par le phylloxera. Le damné puceron profita plutôt aux paysans vignerons de Savoie : ils rachetèrent à vil prix des vignes plus mortes que vives aux notables chez qui ils travaillaient comme ouvriers, prirent des leçons de greffage et se mirent à produire des plants greffés-soudés… qu’ils vendaient sur les marchés… en suivant le phylloxera : ils sauvèrent ainsi des variétés anciennes adaptées aux terroirs de montagne.

La baguette fait son apparition dans la grande famille du pain.

Le Home rule – l’autonomie- était depuis longtemps demandé par les Irlandais et l’Angleterre la leur avait accordé en 1914, amputée des 6 comtés du nord-est. Mais elle fût reportée après la fin de la guerre et les Irlandais demandèrent alors l’indépendance, allant jusqu’à la guerre ouverte avec l’Angleterre : la différence de confessions – les Irlandais catholiques, les Anglais en majorité anglicans, – n’avait fait qu’exacerber des fossés déjà vieux de plusieurs siècles entre les deux communautés. Les députés du Sinn Féin – Nous-mêmes, en gaélique -, refusant de siéger à Westminster, avaient formé un parlement irlandais, le Dail Eirann, et élu Eamon de Valera, toujours en prison, à la présidence. Pressé de rejoindre son poste, il était parvenu à s’évader.

De 1921 à 1922          La famine fera 5 millions de morts en Russie, essentiellement en Ukraine ; on pourrait écrire famine entre guillemets car ce drame fut orchestré, voulu par les soviets, et ce fût de fait un génocide par famine organisée : la haine que nourrissaient les bolcheviks pour les paysans leur fit mettre en œuvre des réquisitions violentes, bien au-delà en quantité de ce qu’ils pouvaient raisonnablement fournir.

Rarement peuple fut plus malheureux et déshérité que le peuple russe au cours des années qui suivirent immédiatement la guerre. L’industrie était ruinée, l’agriculture agonisante, le ravitaillement au plus bas. On se fût cru revenu à l’époque de la guerre de Trente Ans en Europe Centrale.

Alfred Fichelle Histoire Universelle      La Pléiade 1986

Sofonovo était une fondation soviétique, une ville de mineurs, était-il marqué sur la place du palais de la culture – et ce temple de la culture était l’édifice le plus imposant de Sofonovo, bien plus que le soviet de la ville. Il en était souvent ainsi. La révolution avait exercé une répression religieuse dans un pays qui ne pouvait vivre sans croire, et il avait fallu trouver autre chose, un ersatz. La révolution même, c’était impossible, c’eut été un manque de goût affligeant, trop protestant pour un peuple qui n’avait jamais cédé à la tentation d’attirer la foi sans la sphère de la vie, foi dont il avait préservé la présence bleutée, la lueur dorée, la lumière mystique. Ce n’était pas avec des prédications et des impôts religieux – les armes de l’école et de la politique – qu’on pouvait venir vers ceux qui étaient debout dans les églises et non assis sur les bancs de l’école, et qui ne s’étaient jamais laissés instruire, comme une classe stupide, par un homme devant un tableau noir. Un peuple qui restait debout pendant des heures, qui se signait, s’inclinait, priait et chantait, représentant la foule primitive qui, lorsque la porte s’ouvrait sur le Très-Saint, se joignait au cortège des prêtres barbus et des images saintes qu’ils brandissaient. Telle avait été la Russie et telle elle était redevenue. C’était ainsi que je n’avais cessé de la voir.

La révolution, par conséquent, avait eu besoin de quelque chose de presque aussi beau, qui ne fût pas tout à fait de ce monde et qui élevât. Une nouvelle iconographie, un chant nouveau. Elle eut l’idée de la culture. Elle lui bâtit des temples majestueux et se donna à elle avec une folle emphase. Et la culture la remercia, se précipita dans le vide sacré pour l’emplir de mille palais de la culture, élever des colonnes, au-devant, épaisses comme des chênes vieux de sept cents ans. Celles de Sofonovo étaient particulièrement épaisses, particulièrement hautes. Douze colonnes toutes puissantes soigneusement peintes en blanc veillaient devant la cathédrale des mineurs pour leur indiquer la splendeur du royaume qui se trouvait au-delà du travail et de ses peines, le dimanche du monde, et qui s’appelait, faute d’autres mots, la culture. Les signes essentiels et habituels de la transcendance étaient aussi présents. La flamme éternelle de la victoire sur la mort dans la Grande Guerre constituait l’autel. Le mémorial aux héros, l’image sainte. Et le musée de la guerre servait à l’instruction de la jeunesse.

Même la couleur rouge avait trouvé un sens nouveau, car c’était à présent la couleur de Marlboro et de Coca-Cola. Des sièges en plastique rouge, des fanions d’entreprises rouges, des tentes, des tables, des stores. Le rouge, c’était l’Occident. Une façade de briques rouges bien ordonnées émergeait d’une rue d’un blanc gris écaillé. L’archipel Coca-Cola de Sofonovo était enclos, ceux qui vivaient avec leur époque entraient et payaient le prix. Les nouveaux Russe étaient assis à des tables rouges, buvaient de la bière, boisson civilisée des temps nouveaux – frites et poulet grillé – que de jeunes et jolies serveuses leur apportaient dans l’uniforme rouge et blanc des temps nouveaux et parfois, dans un moment de désarroi, un client s’arrêtait et secouait la tête. Comment avait-il pu, la moitié de sa vie, supporter les cantines sombres des kolkhozes, aller à la stolovaïa, avec ses femmes négligées en blouse buvant bruyamment , supporter leur parfum des temps anciens ?

Wolfgang Büschner Berlin-Moscou, un voyage à pied.  L’esprit des péninsules.2003

1921 à 1936                  En France 1,8 million ruraux quittent la terre. Ralenti par la 2° guerre mondiale, cet exode reprit en 1950 ; la surface des terres labourables diminue de deux millions ha.

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[1] Ce terme de mandat était une concession faite à Woodrow Wilson lors du Traité de Versailles et des autres traités annexes : Wilson ne voulait plus voir utilisé le terme de colonie, ni que la responsabilité d’un pays sur un autre tienne lieu de droit de propriété ; c’était la SDN qui prenait la responsabilité de cette prise en charge, en la déléguant, en donnant mandat à l’un de ses membres de le faire en son nom. La diplomatie anglo-saxonne était passée par là.

[2] Contrairement à ce qui se dit, on ne peut pas tout voir, tout entendre sur Internet, où s’exerce parfois, Dieu merci, une censure : ainsi, courant 2017 il est devenu impossible d’entendre la version chantée de cet hymne adopté par les nazis, dont les paroles, plus simplistes que pousse-au-crime, n’exigeaient pas cette censure.

[3] Personnage haut en couleurs, exploratrice, conseillère politique, archéologue, alpiniste, elle avait gagné l’estime des chefs de tribus arabes, sans tomber dans la démagogie et la complaisance : au cours de ses nombreuses explorations, elle n’oubliait jamais d’emporter l’intégralité de sa garde-robe et … sa baignoire !


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