7 février 1922 à juillet 1925. Everest. Moustafa Kemal. Sun Yat Sen. Tombeau de Toutânkhamon. Mussolini. Rathenau. « Mein Kampf ». 32991
Publié par (l.peltier) le 15 septembre 2008 En savoir plus

7 02 1922                   Marie Curie, polonaise de naissance – elle était née Sklodowska -,  entre à l’Académie de médecine. Elle est la première enseignante titulaire d’une chaire à la Sorbonne, et elle sera la seule femme à avoir été couronnée de deux prix Nobel. Les chercheurs finançaient alors leur laboratoire auprès du privé. Elle sera la première à obtenir un financement d’Etat avec l’Institut du radium, qui deviendra l’Institut Curie, rue d’Ulm. Les chenillettes Citroën traversent le Sahara, de Touggourt à Tombouctou. Poincaré, face aux demandes d’assouplissement du paiement de la dette allemande, déclare : l’Allemagne paiera ; la France a besoin d’argent : pour financer la guerre, le gouvernement s’est endetté auprès des Français, mais aussi des étrangers, notamment les Américains.

Le montant des dépenses militaires est estimé à 186 milliards de dollars, dont 25 milliards pour la France, soit environ 125 milliards de francs-or. Cela représentait donc environ 30 milliards par an, soit six fois le budget annuel de l’Etat d’avant-guerre.

Pour faire face à ces dépenses, les États ne disposaient donc que de ressources limitées. En France, le principe d’un impôt général sur les revenus avait bien été voté le 15 juillet 1914, à l’initiative de Joseph Caillaux, mais il ne commencera à faire sentir ses effets qu’en 1916. Ainsi, les recettes fiscales ne couvriront qu’environ 16 % des dépenses totales occasionnées par la guerre (contre 25 % à 30 % en Angleterre et aux États-Unis), alors que le total des dépenses publiques, qui s’élevait en France à 12,1 % de revenu national en 1912, atteindra le double en 1920.

Au total, les déficits budgétaires cumulés engendrèrent une dette publique qui fut multipliée par 30 en Allemagne, par 25 aux États-Unis, par 12 en Grande-Bretagne et par 6 en France. Cette insuffisance de moyens sera palliée de deux façons : par la création monétaire et par l’emprunt, national et international.

L’usage de la planche à billets par la banque centrale constituait le moyen le plus simple de financement des dépenses de l’État. Bien qu’elle fût toujours une institution privée (elle ne sera nationalisée qu’en 1945), la Banque de France pouvait effectuer des avances à l’État, sous le contrôle du Parlement. Ainsi, en 1919, ces avances s’élevaient à 25,6 milliards de francs, tandis que le total des billets en circulation atteignait, fin 1918, 30,2 milliards, contre 5,7 fin 1913.

Il en fut de même en Grande-Bretagne et en Allemagne, où la circulation fiduciaire fut multipliée par dix durant le conflit. Cela eut pour conséquences que tous les pays européens suspendirent la convertibilité en or de leur monnaie, imposèrent le cours forcé (obligation d’accepter la monnaie papier en paiement) et virent fondre la garantie or ; en Allemagne, celle-ci passa de 90 % en 1914 à 10 % en 1918.

Cette création monétaire d’urgence contribua à alimenter une inflation de guerre, puisque les moyens de paiement émis augmentèrent la demande intérieure alors que l’appareil de production était tourné vers l’effort militaire. Cela réduisait l’offre de biens de consommation, alors que, de plus, une partie du pays était ravagée par les combats. Ainsi, les prix furent multipliés par 4 environ en France et par 2,5 dans les autres pays belligérants.

[…]     L’autre moyen de financer la guerre fut le recours à l’emprunt. L’Allemagne émit sept emprunts intérieurs pour près de 100 milliards de marks-or. Elle emprunta aussi 2 milliards de marks à des pays neutres. La France contracta quatre grands emprunts nationaux, d’un montant total de 67 milliards de francs : le premier, qui fut lancé le 25 novembre 1915, rapporta 15 milliards de francs, et les trois suivants, émis en octobre 1916, 1917 et 1918, firent rentrer dans les caisses de l’État 11, 14 et 27 milliards. Il s’agissait d’emprunts dits perpétuels, c’est-à-dire non remboursables, portant un taux d’intérêt compris entre 5 % et 5,5 %. Pour convaincre les Français d’y souscrire, ce qui servait aussi à les impliquer dans l’effort de guerre, l’État et les banques qui plaçaient ces titres dans le public créèrent de nombreuses affiches patriotiques rivalisant de thèmes allégoriques.

Parallèlement, il était demandé aux Français de céder leur or à l’État afin qu’il reconstitue ses réserves. L’or était acheté avec des billets de banque, avec délivrance d’un reçu attestant du civisme des déposants. Mais comme le franc verra sa valeur divisée par cinq en dix ans, les  » bons Français  » s’étant séparés de ce métal précieux seront pratiquement ruinés.

L’État émit également des bons à moyen terme et d’autres à trois mois d’échéance, acquis par la Banque de France, ce qui posait sans arrêt le problème du refinancement du pays. Les créances sur l’État détenues par la banque centrale passèrent de 6 % de ses actifs en 1913 à 62 % en 1918.

Par ailleurs, la France rapatria une partie de ses avoirs placés à l’étranger et eut recours à l’endettement extérieur. C’est ainsi que le total des crédits publics et privés provenant des États-Unis (57 % du total) et de la Grande-Bretagne atteignit la somme de 32 milliards de francs en 1918. Les crédits interalliés se seraient élevés à environ 16 milliards de dollars en 1918, dont 43 % accordés par la Grande-Bretagne, presque autant par les États-Unis, et à près de 14 % par la France. Mais les aides apportées par la France (près de 3 milliards de dollars) l’étaient surtout à la Russie, qui ne les honorera pas après la révolution bolchevique.

La France se retrouva donc en grande difficulté après la fin de la guerre, quand les Anglo-Américains lui réclamèrent le remboursement de ses dettes, alors que le franc se dépréciait par rapport au dollar (un dollar valait jusque-là 5 francs, et vaudra environ 25 francs au début des années 1920), provoquant ainsi une tension entre des anciens alliés.

La France fit alors sien le slogan l’Allemagne paiera, celle-ci étant contrainte par le traité de Versailles à verser 132 milliards de marks (l’équivalent de deux fois et demie le revenu national de l’époque) aux vainqueurs, au titre des réparations de guerre. Mais l’Allemagne ne pouvait et ne voulait le faire. Raymond Poincaré décidera alors, début 1923, l’occupation de la Ruhr, afin de contraindre (mais sans succès) l’Allemagne à payer. La France ne sortira monétairement de la guerre qu’au prix d’une dévaluation, engagée en 1928 également par Raymond Poincaré, la valeur or du franc étant divisée par cinq.

Pierre Bezbakh         Le Monde 12 avril 2014

Le traité de Versailles stipule que les indemnités allemandes doivent être payées en or, et l’Allemagne n’en a que très peu ; une autre clause du traité limite les exportations allemandes… seul moyen d’obtenir de l’or : le ver était dans le fruit. En Russie, la police politique change de nom : de Tchéka, elle devient Guépéou.

28 02 1922                  La probité et l’intransigeance de Saad pacha Zaghloul, à la tête d’une délégation – wafd – de responsables politiques égyptiens, obtiennent de l’Angleterre l’indépendance de l’Égypte. L’Angleterre y conserve des droits et monopoles qui finiront pas disparaître 14 ans plus tard : en 1936, le résident anglais deviendra ambassadeur.

En 1918, le nord de l’Afrique était, en matière d’éducation, la principale zone active. Les nationalistes égyptiens, contraints à la clandestinité après 1882, avaient refait surface avant la première guerre mondiale, et avaient demandé à faire partie d’une délégation qui réclamerait l’indépendance à la conférence sur la paix qui se tenait alors. Éconduits, des propriétaires terriens et des avocats menés par Saad pacha Zaghloul fondèrent un parti, le WAFD (Délégation) et mobilisèrent le soutien populaire par l’intermédiaire des scheiks de village. Quand les Britanniques exilèrent Zaghloul, il s’ensuivit de nombreuses violences dans les campagnes ; comme les colonisateurs ne voulaient pas se lancer dans une répression qui durerait longtemps, ils cherchèrent donc à transférer leur responsabilité aux Égyptiens conservateurs en proclamant en 1922 l’indépendance du pays, tout en se réservant des  droits d’intervention pour défendre le canal de Suez et l’Egypte, protéger les intérêts étrangers, et maintenir l’intégrité du Soudan. Comme cela devait se reproduire lors de la décolonisation, ils ne parvinrent pas, cependant, à choisir leurs successeurs, car le Wafd gagna les premières élections en 1924. Cependant, quand il tenta d’obtenir le retrait complet des Britanniques grâce à l’agitation populaire, ceux-ci contraignirent le roi à renvoyer le gouvernement – le Wafd gagna de nouveau les élections suivantes. Ce fait se reproduisit à trois reprises entre 1922 et 1952 – trente ans pendant lesquels le Wafd et la monarchie devinrent toujours plus conservateurs et corrompus. Des idées politiques plus radicales s’exprimèrent dans le parti communiste égyptien, et les Frères musulmans, premier mouvement fondamentaliste du nord de l’Afrique fondé en 1928 par Hassan-el-Banna. La croissance démographique, l’accaparement des terres par les plus riches réduisirent les paysans au chômage urbain. En dépit d’un certain développement industriel, le revenu national per capita de l’Egypte chuta de près de 20 % entre le début du siècle et 1945.

John Icliffe         Les Africains      Flammarion 2016

La rébellion de tout un peuple, jusqu’alors soumis en apparence à son sort, semble à l’analyse comme un événement insuffisamment expliqué, si l’on ne tient compte à la fois du progrès fait dans les esprits par les idées de la renaissance arabe et des immenses espoirs allumés dans les cœurs par la propagande de guerre. Il était devenu impossible à une élite instruite, dont la culture intellectuelle était pénétrée des principes du droit moderne, d’accepter une occupation britannique indéfinie et sans titre juridique. Les déclarations wilsoniennes, l’enthousiasme, provoqué par la libération arabe dans la péninsule voisine avaient décuplé la force des résistances intérieures dans les classes moyennes et les avaient fait naître dans les masses.

Anonyme, cité par Gaston Wiet Histoire Universelle La Pléiade 1986

Dans le même temps, Winston Churchill dans un Livre Blanc demande que l’immigration juive en Palestine soit soumise à la capacité d’absorption du pays. 7 ans plus tard, les violences susciteront un second Livre Blanc recommandant un contrôle strict de l’immigration et des achats fonciers.

1 03 1922                    Pose de la première pierre de la mosquée de Paris : Quand s’érigera le minaret que vous allez construire, il ne montera vers le beau ciel de l’Ile de France qu’une prière de plus dont les tours catholiques de Notre Dame ne seront point jalouses.

Maréchal Lyautey

23 03 1922                  Depuis juin 1920, le Mahatma Gandhi a renoncé à toute possibilité de coopération avec Londres. C’est désormais le swaraj, la non-coopération non violente, qui va prévaloir, assortie d’un boycott des produits anglais, des écoles, des tribunaux et des assemblées. Le but est de paralyser le fonctionnement du pays, radicalisme qui  suscite une division parmi les Indiens chez lesquels la non-violence est de moins en moins acceptée : Gandhi voit sa base lui échapper. Les autorités redoutant une explosion de violence hésitent à l’arrêter. Début février 1922, à Chauri-Chaura, la tension est montée entre des manifestants indiens et la police. Forcés de se replier dans un bâtiment, les policiers sont pris au piège lorsque le feu y est bouté. Vingt-deux d’entre eux ont péri dans l’incendie. Bouleversé, Gandhi décide de mettre fin à sa campagne de non-coopération. Le 10 mars, il est finalement arrêté sur base de trois articles parus dans le journal Young India. Dans la catégorie Discours figure sa déclaration  lors de son procès à Ahmedabad.

20 05 1922       Une véritable poisse réduit à zéro toute visibilité dans les parages d’Ouessant. Le SS Egypt est éperonné par tribord par le cargo français La Seine à pleine vitesse. Il coule 20 minutes plus tard au large d’Ar men  par 48°06’568 N, 05°29’595W [WGS84]. Quelques membres de l’équipage ont eu le réflexe de couper les élingues solidarisant les canots de secours au navire : ainsi elles restèrent en surface quand le navire coula. Il y aura tout de même 77 victimes.  La Seine emmène les rescapés à Brest. Mais la chambre forte du paquebot recelait une précieuse cargaison composée de 4 500 kilos d’or en lingots, quarante-trois tonnes d’argent et trente-sept caisses contenant 165 000 souverains anglais… de quoi susciter l’intérêt de beaucoup de monde.

De très nombreuses tentatives seront mises en œuvre, toutes vouées à l’échec jusqu’à ce qu’en juin 1929, la société italienne SORIMA, spécialisée dans les plongées profondes intervienne. L’expédition du Commandatore Giovanni Quaglia enregistrera rapidement un premier succès en retrouvant formellement l’épave qui gisait par 127 mètres de fond. Le navire reposait sur sa quille avec les mâts et les cheminées debout. Les navires spécialisés Artiglio et Rostro allaient permettre à un scaphandrier [1] de descendre jusqu’au navire, mais le mauvais temps se mêla de la partie et l’Artiglio quitta les lieux pour déraser (abaisser le niveau) du Florence H, épave d’un vapeur américain ayant coulé à Quiberon à la suite d’une explosion de sa cargaison de poudre blanche et poudre noire : à basse mer, sa cheminée et les superstructure supérieurs dépassaient d’un mètre cinquante le niveau de l’eau : accidentellement, il déclencha le 7 décembre 1930 une explosion sur l’épave dont toute la cargaison n’avait pas explosé dans l’accident initial, et mouillé à 160 m de là, fut touché et coula, rejoignant les fonds qu’il était censé écumer ; on comptera 12 morts. La SORIMA construisit très rapidement un Artiglio II qui sera opérationnel à l’été 1932, réussissant en quelques jours à récupérer la quasi-totalité de la cargaison. La chambre forte était à 9 mètres sous le pont supérieur, et il fallut commencer par déblayer le terrain à coups d’explosifs ! Toutes ces tentatives de sauvetage avaient coûté 260 millions de francs à la Lloyds, mais elle retrouva plus que largement sa mise. Mais il restait à bord suffisamment – environ 10 % – de métal précieux pour attirer les convoitises : le 17 juin 2017, le Lapérouse, un navire de la Marine française verbalisera l’Ice Maiden, un voilier anglais de 15 m. mouillé sur les lieux du naufrage pour arrondir les fins de mois.

On peut voir des images de la cloche de plongée sur http://histomar.net/Manche/htm/egypt.htm

22 05 1922                 Les pôles ont été vaincus… restent les sommets de la plus grande chaîne de montagne : l’Himalaya, qui sépare le Tibet du Népal. Jusqu’alors, les deux pays sont restés fermés aux étrangers, mais, depuis 1921, le Tibet a ouvert ses portes, le Népal restant fermé, et les Anglais, après leur coup de force sur Lhassa en 1904, avaient une longueur d’avance sur les autres pays : munis du précieux sésame signé du Dalaï Lama, ils purent les premiers tenter de monter sur le toit du monde :

Que les officiers et gouverneurs de Phari-jong, Khampa, Tin-ki et Shekar sachent qu’un groupe de sahib viendra jusqu’à la montagne sacrée… Nous voulons que vous leur accordiez toute l’aide en votre pouvoir et veilliez à leur sécurité… Nous leur avons demandé de respecter les lois du pays pendant leur visite de la montagne sacrée et de ne pas tuer oiseaux ou quadrupèdes, ce qui attristerait beaucoup les gens du pays… Sa Sainteté le dalaï lama, est maintenant en très bons termes avec le gouvernement de l’Inde. Daté du dix-septième jour du onzième mois de l’année de l’Oiseau de Fer.

Ce texte figurait sur un passeport spécial remis à Charles Bell, portant le Grand Sceau Rouge des Saints Gouvernants du Tibet.

Les premières tentatives ont eu lieu il y a déjà bien longtemps : en 1873, le général britannique C. G. Bruce s’y était essayé. Versant tibétain, on passe par le monastère de Rongbuk, à 4 800 m. et 25 km du pied de l’Everest [2], – 8 848 m -.

En 1921 a eu lieu une expédition britannique de repérage et cartographie des lieux, menée par Charles Granville Bruce. En 1922, au sein d’une expédition commandée par le même Charles Bruce, il a alors 56 ans, avec Tom George Longstaff pour adjoint, T. Howard Somervell atteignit 8 170 m. et G. I. Finch 8 325 m, munis de bouteilles d’oxygène. Une avalanche avait coûté la vie à 6 sherpas. Les grands noms du moment s’appellent Edward Felix Norton, lieutenant-colonel, George Mallory, Howard Somerwell, Henri Treise Morshead : les quatre hommes parviennent avec des bouteilles d’oxygène à 8 320 m.

13 06 1922                  Le flamenco a subi les outrages du temps, même s’il est encore des lieux où opère le duende, cet état de grâce, proche de la transe : ainsi à Cadix, Federico Garcia Lorca parle comme personne d’une soirée dans une taverne de Cadix :

La Niña de los Peines, ce sombre génie hispanique équivalent en capacité à Goya ou Rafaël el Gallo. Elle jouait avec sa voix d’ombre, avec sa voix d’étain fondu, avec sa voix couverte de mousse et elle la tressait dans sa chevelure ou l’humectait de manzanilla ou la perdait dans des labyrinthes obscurs et lointains. […] Pastora Pavôn acheva de chanter au milieu du silence. Un petit homme, un de ces petits danseurs qui semblent sortir d’une bouteille d’eau-de-vie, dit d’une voix très basse : Vive Paris ! comme il aurait dit Ici ne sont pas importantes les facultés, ou la technique, ou la maîtrise. C’est autre chose qui nous importe. Alors la Nina de los Peines se leva comme une folle, courbée comme une pleureuse médiévale et but un grand verre d’eau-de-vie comme du feu. Elle se prépara à chanter sans voix, sans haleine, sans nuances, avec la gorge brûlante mais avec duende. Elle était parvenue à tuer cet échafaudage de la chanson pour laisser le pas à un duende furieux et embrasé, ami des vents chargés de sable, qui faisait que les auditeurs se raclaient les vêtements presque avec le même rythme que les noirs antillais les décrivent pendant leurs rites, pelotonnés devant l’image de Santa Barbara. La Nina de los Peines se racla la gorge parce qu’elle savait qu’elle était écoutée par des gens exquis qui ne se formalisaient pas mais qui percevaient la densité de l’air. Elle se trouva appauvrie de facultés et de sûreté ; c’est-à-dire qu’il lui fallut éloigner sa muse et rester désemparée afin que son duende vint et soit digne de lutter à bras raccourcis.

Et comme elle chanta ! Sa voix ne jouait pas, sa voix était un jet de sang digne par sa douleur et sa sincérité. Elle s’ouvrait comme une main de dix doigts et les pieds cloués, mais pleins de bourrasque, d’un Christ de Juan de Juni.

*****

Longtemps, les artistes, issus d’un peuple de la marge et de la misère, voient dans le flamenco une opportunité de donner forme à leur tragédie. Ils sont les messagers d’une communauté qui souffre et survit dans des conditions politiques déplorables. Ils nourissent leur art de ce terreau social qui les a produits et le redonnent transformé par la magie de leur inspiration. Nul intermédiaire, nul artifice. En quittant le cercle intime de sa genèse, la plainte va devenir spectacle. Servie par des interprètes doués d’un talent incontestable, elle conserve son authenticité. Cependant, imperceptiblement, ces interprètes font subir des modifications au répertoire pour le rendre séduisant et accessible à un public qui n’est pas directement concerné par la douleur pathétique qui s’exprime. Le message enfoui dans les mémoires se polit au profit de versions plus douces. La gravité de la cérémonie se transforme en divertissement léger.

La cérémonie est faite d’amour. Le spectacle est fait de coquetterie. L’une est un besoin de bonheur, l’autre est une adaptation de la diversion.

Félix Grande

Dès lors, l’artiste se doit de choisir : conserver au cante sa rigueur et son âpreté sans le dénaturer au risque d’inquiéter un auditoire frileux qui déserte les scènes ou tenter de le divertir et de l’apprivoiser pour percevoir les bénéfices immédiats d’un succès assuré. L’alternative est en fait un dilemme. Le cante des gitans, dénué de toutes concessions, replié sur son drame existentiel, se serait sans doute éteint, sclérosé, faute de pouvoir partager, communiquer ses angoisses et ses inquiétudes. Exposé au soleil de la scène, servi par de médiocres intermédiaires, il prenait le risque de cultiver la démagogie et de transformer la sincérité première d’un art brut en exercice mécanique de séduction artificielle.

Tant que ce spectacle était assuré par des artistes intègres et talentueux comme Silverio ou Chacon, le risque de dégénérescence était réduit. Les structures d’accueil les incitaient à dramatiser leurs effets mais leur profonde connaissance du répertoire, leurs scrupules esthétiques les empêchaient de se fourvoyer dans l’univers répétitif des tâcherons. Ils entraînaient dans leur sillage une dynamique féconde qui décuplait les énergies.

Le danger était ailleurs. Une faune d’observateurs opportunistes comprit bien vite les bénéfices qu’elle pouvait tirer d’une exploitation méthodique des talents. Répondant aux appels d’un public de moins en moins exigeant, ils encouragèrent la mise en place d’exhibitions qui promettaient sans effort des récompenses alléchantes. Servies par des artistes vénaux qui se prétendaient les serviteurs loyaux d’un art qu’ils trahissaient, ces parodies se développèrent insidieusement comme une lèpre artistique. Les estrades furent peu à peu envahies par des décors grotesques où la vulgarité côtoyait l’ignorance dans un festival de mauvais goût applaudi par des noceurs de passage qui se trémoussaient sous les avalanches d’effets faciles. Ainsi s’amorça la décadence du flamenco. En se coupant de sa base sociologique, il oublia ses racines, perdit son histoire et propulsa sur le devant de la scène des pantins solitaires et déplaisants adulés par un public inculte qui ne comprenait rien à la tragédie profonde de cet art.

Ce fut l’époque de l’opéra flamenca, celle qui vit triompher une personnalité dont la popularité fut immense et qui faillit donner un coup fatal au flamenco. Son nom José Tejada Martin. Son sobriquet Nifio de Marchena ou Pepe Marchena. Il naît en 1903 à Séville dans une famille très humble qui ne connaît pas d’artistes, même si son père savait chanter par malaguenas et por soleares. À 7 ans, il reçoit des éloges pour son talent prometteur. À 12 ou 14 ans, je faisais mes petits cantes dans les tavernes de Marchena, jusqu’au moment où je me rendis dans d’autres villages, avec la main disposée à demander un peu moins et voilà ! Sa carrière débute ainsi dans l’anonymat mais gagnant peu à peu des adeptes grâce à un style original, il conquiert le triomphe à Jerez et à Séville. 1920 est une année charnière dans la biographie de Marchena. Il débute à Madrid au restaurant La Bombilla et c’est là qu’il va initier une révolution qui oriente l’art flamenco vers la coquetterie et l’apparence. Révolution minimaliste dans la mesure où il réduit le cante à son expression la plus superficielle. Il le rend trivial à force de l’adoucir, il lui ôte son sérieux et sa tragédie. Les grands maîtres de l’époque se retirent de la partie, laissant le territoire libre à cet envahisseur qui fait ce qui lui plaît. Empereur d’une imposture, doté d’un savoir sérieux et complet, il ne cherche pas à adapter ses connaissances et ses facultés à l’essence de l’art qu’il cultive. Il s’en sert pour développer sa propre personnalité. Il commence par les signes. Il porte des vêtements baroques, il chante debout quand la tradition exige la position assise. Il invite des orchestres pour l’accompagner. Il introduit un récitatif au cœur du cante, dévitalisant les formes les plus authentiques qu’il convertit en pure caricature. Doté de qualités vocales acrobatiques, il s’en sert pour développer un style de gazouillements et de roulades aux surcharges baroques excessives. Sachant qu’il ne convainc personne dans les grandes versions du flamenco, il se spécialise dans un répertoire de fandango et de fandanguillos, dans les chants de Ida y Vuelta importés d’Amérique du Sud et triomphe devant un parterre de célébrités naïves qui ne connaissent rien au véritable flamenco mais utilisent leur notoriété pour défendre un exotisme de mauvais goût.

J’enrage contre Nino de Marchena. Toutes les femmes pleurent d’émotion avec lui alors qu’elles rient de moi

Charlie Chaplin

Tout le feu de la race espagnole avec ses saints et ses guerriers crépite sur le bûcher du chant qui naît dans la gorge privilégiée de Nino de Marchena

Greta Garbo

L’époque est à la parade et à l’exhibition. Le public suit la mode et adule un art coupé de ses racines, un art qui cultive le signe sans comprendre le sens. Cante de l’artifice et de l’illusion. Pepe Marchena entretient sa popularité massive avec une habileté roublarde. Il se proclame lui-même unique roi du cante, maître des maîtres. La modestie n’est pas son fort. Il a pour lui le nombre, la foule.

Le cante jondo, personne ne le supporte plus. Le compas n’est pas nécessaire quand il y a de l’art.

Ces phrases malheureuses qu’il assène avec la nonchalance du faux prophète orientent le goût vers une esthétique de la décadence. Il devient une idole qui transforme ses caprices en coups de génie et sait cultiver la démagogie avec un art raffiné de la surenchère. Lorsqu’il arrive dans une ville, c’est l’émeute. La place centrale se remplit à grands flots. Un jour qu’il est de mauvaise humeur, il lance à son auditoire servile quelques cantes et se retire sans explication. Plébiscité par la foule qui gronde, il revient sur scène avec un faux médecin qui lui tâte le pouls :

Respectable public, je suis revenu chanter et je n’aurais pas dû revenir parce que je suis malade. Et pour que vous voyiez que c’est vrai, je reviens avec mon médecin. Vous allez le voir maintenant.

Surgit un vieillard avec lunettes et bâton qui fait semblant de l’ausculter, qui n’est autre qu’Antonio el Mellizo, fils du mythique Enrique, et qui se prête à cette grotesque mascarade à laquelle le public applaudit à tout rompre.

Le personnage est déplaisant mais l’artiste plaît. Paradoxe d’une époque malheureuse et crispée qui consacre la fausse gaieté quand le peuple se cache dans la nuit de la tristesse. Avec Marchena, nous sommes au cœur d’une mystification. Cet art exigeant et noble est devenu un spectacle frivole qui séduit les âmes faibles. La stylisation excessive, la prépondérance de l’émotion facile, le mot devenu support d’un lyrisme dégénéré conduisent inévitablement le flamenco dans le piège de la vacuité. Industrie du vide pour reprendre la formule de Castoriadis. Le cri interne, la plainte radicale sont détournés au profit de l’ornement facile, la peine devient légère et séduisante, la misère du monde se teinte d’une couleur agréable, la passion laisse la place à la diversion. Il a redimensionné le flamenco pour le réduire à son expression la plus mécanique et artificielle. 

Un délire décoratif qui se perd dans le labyrinthe des formes

Gonzalés Climent

L’homme cependant a du charme. Il en use et en abuse. Il sait entretenir auprès de sa cour d’admirateurs un climat de complicité admirative qui le sert dans sa promotion professionnelle. Il est fidèle, généreux envers ses proches. Il ignore les critiques avec une orgueilleuse indifférence et admire ses aînés sans chercher à leur emprunter. Fermé par nature à toute influence extérieure, il ne veut imiter personne et impose son style sans se soucier des autres. Il est unique et à ce titre déclenche chez les chasseurs de nouveautés une pluie d’éloges qui va longtemps cacher l’influence néfaste qu’il eut sur ses disciples. Car si Marchena fut l’inventeur d’un style, contestable en soi, il fut aussi hélas un fondateur d’école : le marchenisme. Une cohorte d’imitateurs, sans aucun talent créateur, s’empressa de s’engouffrer par pur mimétisme dans cette brèche commerciale que leur maître avait créée. Ils poussaient comme des champignons sur la pente de la décadence et le flamenco s’en allait apparemment vers une irréparable dégradation. D’autant plus que ces élèves au narcissisme surdimensionné ne se contentèrent pas d’imiter leur idole, ils voulurent le surpasser, être plus marchenistes que Marchena. On peut imaginer le résultat d’une pareille surenchère : un festival de gargarisme, un abus de maniérisme qui se consuma dans le ridicule. L’inertie de ces acolytes grégaires et serviles imposa durant trente ans un courant stérile de spectacles ineptes qui fut la vitrine officielle d’un art bafoué, insulté, méprisé par des camelots ignorants qui foulaient au pied les valeurs qui l’avaient nourri. Durant trente ans ce fut le règne sans partage de ce que l’on a appelé l’opéra flamenca.

Guy Brétéché                        Histoire du Flamenco            Atlantica Biarritz           2008

Manuel de Falla, le grand compositeur, se désole de cette situation – il a appris à apprécier le cante en l’entendant chanter par une domestique… et par son ami français Claude Debussy ; il a décidé d’organiser à Grenade un concours de cante jondo, avec les exigences que lui permettent sa notoriété et son art ; il a associé Andrès Segovia à l’entreprise.

La tradition populaire se perd en Andalousie. C’est une perte irréparable non seulement pour l’Andalousie mais aussi pour la musique universelle. Car les chants populaires ont fait parvenir jusqu’à nous des éléments musicaux précieux. Ces chants qui ne peuvent être annotés et qui sont conservés par ceux qui les aiment ne vont plus être chantés. La musique de café-concert, un flamenquisme dégénéré, une condescendance erronée avec le cosmopolite, les ont rendus dépréciés par certains et oubliés par d’autres. Ceux qui ont un goût perverti vont écouter de la musique de cqfé-concert et s’extasient devant les couplets qu’ils prennent pour des manifestations du génie populaire parce qu’ils les découvrent dans la rue.

Quant à ceux qui ont du goût, ils ne peuvent percevoir au-delà d’un désordre confus, la musique pure qui fut à son origine.

Pour cela, nous avons voulu, avant que ne meurent les derniers dépositaires de notre trésor, avant qu’ils ne l’emportent dans la tombe, sauver cette richesse, qui intéresse véritablement toute l’humanité. Pour cette raison nous avons organisé ce concours et ouvert cette école.

Manuel de Falla. Entretien avec Maurice Legendre, journaliste du Correspondant, de Paris.

Les professionnels de plus de 21 ans ne peuvent être candidats. Il pense ainsi laisser hors jeu les nombreux artistes au talent douteux. Mais c’était une erreur de jugement : on peut être compositeur génial et mauvais organisateur d’événement. Le fait d’être professionnel n’entraînait pas de facto que l’on soit mauvais : il éliminait ainsi nombre de talents, parfois de grands talents, qui ne lui firent pas de publicité, on s’en doute. De plus, organisant la manifestation à Grenade, il suscitait l’ire de Séville qui revendiquait la naissance du flamenco.

Un petit génie de 12 ans se présenta, Manuel Ortega [qui deviendra Manolo Caracol] et son talent enthousiasma le jury et les 4 000 spectateurs. Diego Bermúdez, – dit El Tenazas -, avait l’âge d’être le grand père du premier : 72 ans : ses accents pathétiques lui valurent un triomphe, mais le second jour, peu accoutumé à la célébrité, il se laissa embarquer dans un périple très alcoolisé et sa présence sur scène fut un désastre. Accompagnée de trois guitaristes dont Ramon Montoya, la Macarrona dansa comme le rêvait Rimbaud : J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoiles à étoiles, et je danse.

Mais l’indiscutable succès immédiat de ce concours restera sans lendemain et ne modifiera pas le cours des choses, affairisme, démagogie et facilité… jusqu’à ce que l’exigence, le respect, la quête des cantes d’origine, s’incarnent chez Fernán A. Casares, directeur du plus célèbre tablao : le Zambra, 7, rue Luiz de Alacón à Madrid : le lieu est réservé au spectacle de flamenco, mais dans celui-ci, créé en 1954 Casares va imposer un sérieux qui attirera vite les figures les plus prestigieuses du flamenco faisant ainsi sortir les meilleurs artistes d’une quasi clandestinité, et redonnant au répertoire authentique un lustre mis longtemps entre parenthèses. Quand le Zambra sera ouvert, Francisco Sánchez Gómez aura 7 ans : il va vite prendre son nom d’artiste : Paco de Lucia : le flamenco nouveau était arrivé, mais de par son génie c’était toujours le flamenco !

J’ai toujours eu cette rage. Elle me vient de l’enfance lorsque dans le monde flamenco et beaucoup plus encore en dehors de lui et surtout dans l’univers de la guitare classique, on a toujours traité les guitaristes flamenco avec un vrai mépris.

24 06 1922                  Walther Rathenau, juif, ministre des Affaires Étrangères de l’Allemagne depuis quatre mois, est assassiné par des extrémistes de droite, persuadés qu’il était l’un des Sages de Sion :

Il fait sans nul doute partie des cinq ou six plus grandes personnalités de ce siècle. C’était un aristocrate révolutionnaire, un économiste idéaliste ; juif, il fût un patriote allemand ; patriote allemand, il fut un citoyen du monde aux idées libérales ; bien que citoyen du monde aux idées libérales, il attendait le Messie, et se montrait un austère serviteur de la Loi (c’est à dire, dans le seul sens sérieux du terme, juif). Il était assez cultivé pour dédaigner la culture, assez riche pour dédaigner la richesse, assez homme du monde pour dédaigner le monde. On sentait que s’il n’avait pas été ministre allemand des Affaires étrangères en 1922 il aurait pu être un philosophe allemand en 1800, un roi de la finance internationales en 1850, un grand rabbin ou un anachorète. Il conciliait en lui l’inconciliable, d’une façon dangereuse et quelque peu angoissante, qui n’était possible que cette seule fois. La synthèse de tout un faisceau de culture et d’idées s’incarnait en lui, non sous les espèces d’une pensée, non sous les espèces d’une action, mais sous les espèces d’un homme.

Est-ce là l’aspect d’un chef ? demandera-t-on. Étrangement, la réponse est oui. La masse – je n’entends pas par là le prolétariat, mais cette collectivité anonyme dans laquelle tout autant que nous sommes, petits et grands, nous nous retrouvons toujours à certains moments -, la masse réagit plus vivement à ce qui lui est le plus dissemblable. Un homme ordinaire, s’il s’entend à son ouvrage, peut être populaire. Mais l’extrême amour et la haine extrême, l’adoration et la détestation ne peuvent s’adresser qu’à ce qui existe de plus extraordinaire, à un homme tout à fait hors de portée de la masse, qu’il se trouve loin en dessous ou loin au-dessus d’elle. Si mon expérience de l’Allemagne m’a appris quelque chose, c’est bien cela. Rathenau et Hitler sont les deux phénomènes qui ont le plus excité l’imagination des masses allemandes, le premier par son immense culture, le second par son immense vulgarité. Tous deux, c’est là le point décisif, sortaient de contrées inaccessibles, localisées dans quelque au-delà. Le premier venait de cette sphère de quintessence spirituelle où fusionnent les civilisations de trois millénaires et de deux continents, l’autre d’une jungle située bien en dessous du niveau de la littérature la plus obscène, d’un enfer d’où montent les démons engendrés par les remugles mêlés des arrières boutiques, des asiles de nuit, des latrines et des cours de prison. Tous deux étaient, grâce à l’au-delà dont ils émanaient et indépendamment de leur politique, de véritables thaumaturges.

Il est difficile de dire où la politique de Rathenau aurait conduit l’Allemagne et l’Europe s’il avait eu le temps de la mener à son terme. On sait que le temps, il ne l’a pas eu, ayant été assassiné après six mois d’exercice.

J’ai déjà dit que Rathenau suscitait dans la masse un véritable amour et une haine véritable. Cette haine était une haine viscérale, farouche, irrationnelle, fermée à toute discussion et telle qu’un seul politicien allemand l’a suscité depuis : Hitler. Il va de soi que les contempteurs de Rathenau et ceux de Hitler s’opposent comme s’opposent ces deux personnalités. Il faut saigner le cochon – c’est ainsi que s’exprimaient les adversaires de Rathenau. Pourtant on fut surpris de voir un jour les journaux de midi annoncer sans la moindre fioriture : Assassinat du ministre Rathenau. On avait l’impression de sentir le sol se dérober sous les pas, et ce sentiment s’accentuait quand on lisait les circonstances d’un attentat qui s’était déroulé avec une grande facilité, sans la moindre peine et comme allant de soi.

[…] Aucun peuple au monde n’a connu une expérience comparable à ce que fut celle des Allemands en 1923. Tous ont connu la guerre mondiale, la plupart d’entre eux ont connu des révolutions, des crises sociales, des grèves, des revers de fortune, des dévaluations. Mais aucun n’a connu l’exagération délirante et grotesque de tous ces phénomènes à la fois telle qu’elle eut lieu en Allemagne en 1923. Aucun n’a connu ces gigantesques et carnavalesques danses macabres, ces saturnales extravagantes et sans fin où se dévaluaient toutes les valeurs, et non seulement l’argent. De l’année 1923, l’Allemagne allait sortir mûre, non pas précisément pour le nazisme, mais pour n’importe quelle aventure abracadabrante. Les racines psychologiques et politiques du nazisme sont plus profondes, nous l’avons vu. Mais il doit à cette année folle ce qui fait sa démence actuelle : son délire glacé, sa détermination aveugle, outrecuidante et effrénée d’atteindre l’impossible, en proclamant  Ce qui est juste, c’est ce qui est utile et  le mot « impossible » n’existe pas.  Des expériences de ce genre passent manifestement les limites de ce qu’un peuple peut endurer sans traumatisme psychique.

Sebastian Haffner. Histoire d’un allemand. Souvenirs (1914-1933) Actes Sud 2004

Il y avait dans l’air, une certaine tension, car tout le pays attendait : les conférences de Gênes et de Rapallo, les premières auxquelles l’Allemagne était admise avec les mêmes droits que les puissances ennemies d’antan, allaient-elles apporter l’allègement espéré des charges de la guerre ou, du moins, un geste timide de véritable entente ? Celui qui menait ces négociations si mémorables dans l’histoire de l’Europe n’était personne d’autre que mon vieil ami Rathenau. Son génial instinct d’organisation s’était déjà magnifiquement affirmé pendant la guerre ; dès la première heure, il avait reconnu le point le plus faible de l’économie allemande, où elle devait d’ailleurs recevoir plus tard le coup mortel : l’approvisionnement en matières premières, et il avait au bon moment (ici encore en avance sur son temps) centralisé l’économie. Quand il s’agit, après la guerre, de trouver un homme qui – d’égal à égal avec les plus habiles les plus expérimentés parmi les adversaires – pût rencontrer dans ces échanges diplomatiques en qualité de ministre des Affaires étrangères d’Allemagne le choix tomba naturellement sur lui.

Je lui téléphonai à Berlin, après avoir hésité. Comment importuner un homme alors qu’il façonnait le destin de son temps ? Oui, c’est difficile, me dit-il téléphone, je dois maintenant sacrifier à ma charge l’amitié elle-même. Mais, avec la technique extraordinaire qu’il avait de mettre à profit chaque minute, il trouva aussitôt une possibilité de rencontre. Il devait, me dit-il, déposer quelques cartes de visite aux différentes ambassades, et comme cela supposait une demi-heure d’automobile depuis Grünewald, le plus, simple était que j’aille le trouver chez lui et que nous bavardions ensuite pendant le trajet. De fait, son pouvoir de concentration intellectuelle, sa facilité stupéfiante à passer d’un sujet à l’autre étaient si parfaits qu’à chaque heure il pouvait en auto ou dans le train parler avec autant de précision et de profondeur dans son bureau. Je ne voulus pas manquer l’occasion, et je crois que cela lui fit du bien, à lui aussi de pouvoir s’exprimer librement avec un homme politiquement indépendant et qui était lié d’amitié a lui depuis des années. Ce fut une longue conversation, et je puis témoigner que Rathenau, qui, personnellement, n’était certes pas exempt de vanité, n’a pas reçu le portefeuille de ministre des Affaires étrangères d’Allemagne d’un cœur léger, et moins encore avec avidité ou impatience. Il savait d’avance que la-tâche, pour le moment, restait insoluble et qu’en mettant les choses au mieux il remporterait un quart succès, quelques concessions sans importance, qu’on ne pouvait pas encore espérer une paix véritable, une généreuse volonté d’entente. « Dans dix ans, me dit-il, à supposer que les choses tournent mal pour tout le monde, et non pas seulement pour nous. Il faut d’abord que la vieille génération soit écartée de la diplomatie et que les généraux ne se dressent plus que statufiés et muets sur les places publiques. Il était pleinement conscient de la double responsabilité que lui imposait sa qualité de Juif. Rarement dans l’histoire, peut-être, un homme s’est mis avec autant de scepticisme et de réserves intérieures à une tâche dont il savait que ce n’était pas lui, mais le temps seul qui pourrait l’accomplir, et il connaissait le danger personnel qu’elle comportait pour lui. Depuis le meurtre d’Erzberger, qui s’était chargé de signer l’armistice, mission désagréable devant laquelle Ludendorff s’était prudemment dérobé en passant à l’étranger, il ne lui était pas permis de douter qu’un sort semblable l’attendait, lui aussi, comme pionnier d’une entente. Mais n’étant pas marié, sans enfants, et au fond terriblement solitaire, il croyait ne pas devoir craindre le danger; moi-même, je n’eus pas le courage de l’exhorter à la prudence. C’est un fait historique qu’à Rapallo Rathenau a mené son affaire aussi excellemment que le permettaient alors les circonstances. Son don éblouissant de saisir chaque moment favorable, ses qualités d’homme du monde et son prestige personnel ne se sont jamais affirmés plus brillamment. Mais déjà étaient forts dans le pays les groupes qui savaient qu’ils ne se rendraient populaires qu’en répétant sans cesse au peuple vaincu qu’il n’était pas vaincu du tout et que négocier et céder quoi que ce fût, c’était trahir la nation. Déjà les sociétés secrètes – fort mêlées d’homosexuels – étaient plus puissantes que ne le soupçonnaient les chefs de la République, qui, selon leur conception de la liberté, laissaient faire tous ceux qui voulaient supprimer pour toujours toute liberté en Allemagne.

En ville, je pris congé de lui devant le ministère, sans soupçonner que c’était un congé définitif. Et plus tard je reconnus sur les photographies que la rue par laquelle nous étions passés ensemble était la même que celle où, peu de temps après, les meurtriers devaient guetter la même auto […].

Ce jour-là, [celui de l’assassinat de Rathenau] j’étais déjà à Westerland et à la plage des centaines de curistes se baignaient sereinement. De nouveau, comme en ce jour où l’on avait annoncé l’assassinat de François-Ferdinand, un orchestre jouait devant des gens insouciants, en vêtements d’été, quand, pareils à des pétrels blancs, les crieurs de journaux s’abattirent sur la promenade : Rathenau assassiné ! Une panique s’ensuivit, et elle ébranla tout l’empire. Le mark tomba d’un coup et sa chute ne connut plus de trêve avant d’avoir atteint les chiffres fantastiques et fous qui s’exprimaient en milliards. C’est alors seulement que commença le vrai sabbat de l’inflation, au regard de laquelle la nôtre en Autriche, avec sa proportion déjà assez absurde pourtant de 1 à 15 000, n’était qu’un misérable jeu d’enfant. Il faudrait un livre pour la raconter avec ses particularités, ses circonstances incroyables, et ce livre semblerait un conte de fées aux hommes d’aujourd’hui. J’ai vécu des journées où il me fallait payer le matin cinquante mille marks pour un journal, et le soir cent mille ; celui qui devait changer l’argent étranger répartissait les opérations de change entre les diverses heures du jour, car à quatre heures il recevait plusieurs fois ce qu’il aurait obtenu à trois heures, et à cinq heures, de nouveau, plusieurs fois ce qu’il aurait obtenu soixante minutes auparavant. J’envoyai par exemple à mon éditeur un manuscrit auquel j’avais travaillé une année, et je croyais bien prendre mes assurances en exigeant qu’il me payât d’avance mes droits pour dix mille exemplaires vendus ; quand le chèque me parvint, il suffisait à couvrir ce que m’avait coûté l’affranchissement du paquet une semaine auparavant. On payait des millions dans les tramways. Des camions transportaient le papier-monnaie de la Reichsbank dans les diverses banques et quinze jours après, on trouvait des billets de cent mille marks dans le caniveau : un mendiant les avait jetés avec dédain. Un lacet de soulier coûtait plus cher que précédemment un soulier, non, plus cher qu’un magasin de luxe avec deux mille paires de chaussures, une vitre à remplacer plus que précédemment toute la maison, un livre plus que l’imprimerie avec ses centaines de machines. Pour cent dollars, on pouvait acheter des files d’immeubles de six étages sur le Kurfürstandamm ; des fabriques, évaluées en devises étrangères, ne coûtaient pas plus que naguère, une brouette. Des adolescents qui avaient trouvé une caisse de savon oubliée sur le port roulaient pendant des mois en auto et vivaient comme des princes en vendant chaque jour un morceau, tandis que leurs parents, qui avaient été des gens riches, mendiaient leur pain. Des porteurs de journaux fondaient des banques et spéculaient sur toutes les valeurs. Au-dessus d’eux tous se dressait, gigantesque, la figure de Stinnes, l’homme aux gains fabuleux. Élargissant son crédit en exploitant la chute du mark, il achetait tout ce qui pouvait s’acheter, des mines de charbon et des bateaux, des fabriques et des paquets d’actions, des châteaux et des domaines agricoles, et tout cela en réalité pour rien, parce que chaque montant, chaque dette, se réduisait finalement à rien. Bientôt, le quart de l’Allemagne était entre ses mains la foule, qui dans ce pays s’enivre toujours d’un succès visible, l’applaudissait avec perversité comme génie. Les chômeurs se traînaient par milliers dans les rues et montraient le poing aux mercantis et étrangers dans leurs automobiles de luxe, qui achetaient toute une rue comme une boîte d’allumettes. Quiconque savait seulement lire et écrire trafiquait et spéculait, gagnait de l’argent, avec la conviction secrète que tous se trompaient mutuellement et étaient à leur tour trompés par une main cachée qui mettait très sciemment en scène ce chaos afin de libérer l’Etat de ses dettes et de ses obligations. Je crois connaître assez bien l’histoire, que je saches mais elle n’a jamais produit une époque où la folie a pris des proportions aussi gigantesques, une époque évoquant à ce point un asile d’aliénés. Toutes les valeurs étaient altérées, et non pas seulement dans l’ordre matériel; on se riait des ordonnances d l’Etat, on ne respectait aucun principe, aucun morale. Berlin se transforma en Babylone du monde. Bars, parcs d’attractions, débits d’eau-de-vie poussaient comme des champignons. Il s’avéra que ce que nous avions vu en Autriche n’était qu’un modeste et timide prélude à ce sabbat, car les Allemands mettaient dans la perversion toute leur véhémence et tout leur esprit de système. Sur le Kurfürstendamm se promenaient des jeunes gens fardés, la taille artificiellement cintrée, et qui n’étaient pas tous des professionnels ; chaque lycéen voulait gagner de I’argent et dans les bars obscurcis on voyait des secrétaire d’Etat et de grands financiers caresser tendrement sans la moindre honte des matelots ivres. Même la Rome de Suétone n’a pas connu des orgies comparables aux bals de travestis de Berlin, où des centaines d’hommes en vêtements de femmes et de femmes en habits d’hommes dansaient sous les regards bienveillants de la police. Dans cette chute de toutes les valeurs, une sorte de délire saisit justement les milieux bourgeois, jusqu’alors inébranlables dans leur ordre. Les jeunes filles se vantaient d’être perverses ; être soupçonnée d’avoir encore à seize ans sa virginité aurait passé alors pour une injure dans toutes les écoles de Berlin ; chacun voulait pouvoir raconter ses aventures, et plus elles étaient exotiques plus elles étaient prisées. Mais ce qu’il y avait de plus important dans cet érotisme pathétique, c’est que tout y était abominablement faux. Au fond, toute cette orgie allemande qui éclata avec l’inflation n’était que fiévreuse singerie ; on voyait bien à leur mine que ces jeunes filles de bonnes familles bourgeoises auraient préféré porter de simples bandeaux plutôt que de se donner une tête d’homme aux cheveux bien plaqués, qu’elles auraient préféré manger à la petite cuiller une tarte aux pommes avec de la crème fouettée plutôt que de boire de violents alcools ; partout, on ne pouvait méconnaître que cette surexcitation était insupportable à tout le peuple, que cet étirage quotidien sur les extenseurs de l’inflation lui brisait les nerfs, et que toute la nation harassée par la guerre ne soupirait en fait qu’après l’ordre, le repos, qu’après un peu de sécurité et de confort bourgeois. En secret, elle haïssait la république, non pas parce que celle-ci aurait étouffé cette licence effrénée, mais au contraire parce qu’elle tenait la bride d’une main trop lâche.

Quiconque a vécu ces mois, ces années apocalyptiques, et en a été dégoûté et aigri, sentait qu’il devait se produire un choc en retour, une terrible réaction. Et ceux-là mêmes qui avaient précipité le peuple allemand dans ce chaos attendaient à l’arrière-plan en souriant, la montre à la main. Plus tout va mal dans le pays, mieux cela vaut pour nous. Ils savaient que leur heure allait venir. La contre-révolution se cristallisait ouvertement autour de Ludendorff, plus même qu’autour de Hitler, qui était encore sans pouvoir. Les officiers à qui on avait arraché leurs épaulettes s’organisaient en sociétés secrètes ; les petits-bourgeois, qui se voyaient frustrés de leurs économies, se rassemblaient tout doucement et se tenaient prêts d’avance à obéir à n’importe quel slogan, pourvu qu’il leur promît l’ordre. Rien ne fut plus fatal à la république allemande que sa tentative idéaliste de laisser la liberté au peuple et même à ses propres ennemis. Car le peuple allemand, peuple désireux d’ordre, ne savait que faire de sa liberté et tournait déjà ses regards, plein d’impatience, vers ceux qui devaient la lui ravir.

Le jour où prit fin l’inflation allemande (1923) aurait pu devenir un tournant de l’histoire. Quand, au coup de cloche, un milliard de marks frauduleusement enflés fut échangé contre un seul mark nouveau, une norme fut établie. Et, de fait, l’écume trouble, avec toute sa boue et sa fange, reflua bientôt, les bars, les débits d’alcool disparurent, la situation redevint normale, chacun pouvait maintenant compter exactement ce qu’il avait gagné, ce qu’il avait perdu. La plupart, l’énorme masse, avait perdu. Cependant, on en rendit responsables non pas ceux qui avaient provoqué la guerre, mais ceux qui, dans un esprit de sacrifice – et sans qu’on leur en sût gré – avaient assumé la charge d’établir l’ordre nouveau. Il faut le rappeler sans cesse, rien n’a aigri, rien n’a rempli de haine le peuple allemand, rien ne l’a rendu mûr pour le régime de Hitler comme l’inflation. Car la guerre, si meurtrière qu’elle eût été, avait quand même offert des heures de jubilation, avec les cloches sonnant à la volée et les fanfares de victoire. Et l’Allemagne, cette nation incurablement militaire d’esprit, se sentait grandie dans son orgueil par les victoires temporaires, tandis qu’elle ne se trouvait que salie, dupée et abaissée par l’inflation. Toute une génération n’a jamais oublié ces années, ne les a jamais pardonnées à la république allemande, et elle a préféré rappeler ses propres bouchers. Mais cela était encore bien loin. Extérieurement, en 1924, la vilaine fantasmagorie semblait passée comme une ronde de feux follets. On était de nouveau en plein jour, on voyait où on allait. Et déjà nous saluions, avec le retour de l’ordre, le début d’une durable tranquillité. Une fois de plus, une fois de plus, nous pensions que la guerre était surmontée, sots, incurables sots que nous étions et avions toujours été. Pourtant, cette illusion trompeuse nous a accordé au moins dix ans de travail, d’espérance et même de sécurité.

De notre point de vue d’aujourd’hui, ces dix petites années qui s’étendent de 1924 à 1933, de la fin de l’inflation allemande jusqu’à la prise du pouvoir par Hitler, représentent, malgré tout, une pause dans la succession de catastrophes dont notre génération a été le témoin et la victime depuis 1914. Non pas que cette époque eût manqué de tensions, d’agitations et de crises – la crise économique de 1929 surtout -, mais durant cette décennie la paix semblait assurée en Europe, et c’était déjà beaucoup. On avait accueilli l’Allemagne avec tous les honneurs dans la Société des Nations, on avait favorisé, en souscrivant des emprunts, son redressement économique – en réalité son réarmement secret -, l’Angleterre avait désarmé, en Italie Mussolini avait assumé la protection de l’Autriche. Le monde semblait vouloir se reconstruire. Paris, Vienne, Berlin, New York, Rome, les villes des vainqueurs comme des vaincus se faisaient plus belles que jamais, l’avion rendait les communications plus rapides, les prescriptions relatives aux passeports s’adoucissaient. Les fluctuations monétaires avaient cessé, on savait combien on gagnait, combien on pouvait dépenser, l’attention ne se portait pas aussi fiévreusement sur ces problèmes matériels. On pouvait se remettre au travail, se recueillir, penser aux choses de l’esprit. On pouvait même de nouveau rêver et espérer une Europe unie. Pendant ces dix années – un instant à l’échelle de l’histoire universelle – il sembla qu’une vie normale allait enfin être accordée à notre génération éprouvée.

Stefan Zweig     Le Monde d’hier             1944. Pour la traduction française, 1982 chez Belfond

9 07 1922                   L’Américain Johnny Weismuller devient le nageur le plus rapide du monde en descendant au dessous de la minute sur 100 mètres : 58 secondes et 6 centièmes : Le corps doit faire quille, il ne faut pas qu’il roule sur l’eau, la respiration d’un coté ou de l’autre ne doit en aucun cas provoquer un déséquilibre et créer une résistance à l’avancement. 52 fois champion des États-Unis, détenteur de 28 records du monde – celui du 100 yards nage libre tint 17 ans -, il fit ample moisson de médailles, le plus souvent en or, aux Jeux Olympiques de Paris en 1924, Amsterdam en 1928, avant que sa célébrité déborde celle du milieu sportif quand il accepta de jouer Tarzan en 1932 dans Tarzan, l’homme singe de Woody S.Van Dyke, où il forma avec Maureen O’Sullivan, Jane, un couple mythique.

31 07 1922            En réaction aux coups de forces permanents des squadristes du parti fasciste, les syndicats ont lancé un mot d’ordre de grève générale. Les fascistes somment le gouvernement d’interdire la grève, puis passent à l’acte en se déchaînant à un point tel que la grève est brisée partout en Italie : les deux armes favorites : le manganello – le gourdin – et l’ingestion forcée d’huile de ricin, particulièrement laxative.

18 09 1922                 Moustafa Kemal chasse définitivement les Grecs d’Anatolie. Le bonhomme, rusé comme un Hittite, se méfiait des espions : un jour qu’il voulait réunir son État Major pour lui donner les consignes de la bataille à livrer contre les Grecs le lendemain, il remplaça la réunion par une partie de … foot-ball, au cours de laquelle, il donna à chacun ses ordres ! Et ce sont 1.3 M de grecs complètement démunis qui vont rentrer dans leur patrie d’origine, en s’installant dans les nouveaux territoires attribués par le traité de Lausanne. 1.3 M, c’est le quart de la population grecque ! la grande catastrophe de l’histoire contemporaine grecque.

20 09 1922                 Benito Mussolini est à Udine, en Vénétie Julienne. Il y expose les grandes lignes d’un programme de gouvernement fasciste, et reçoit une ovation debout [de toutes façons, il n’y avait pas de places assises. Le texte se trouve dans la catégorie Discours]. À ses cotés depuis les débuts du fascisme, Margherita Sarfatti, journaliste et critique d’art : par sa fortune – un mari avocat -, ses écrits, ses réseaux, son sens politique, elle va se faire la propagandiste du fascisme. Justifiant les violences des milices, invectivant ses amis d’hier, proclamant sa haine des démocraties, elle va soutenir l’ascension du Duce jusqu’à la Marche sur Rome et l’instauration du nouveau régime. Rédactrice de Gerarchia, la revue théorique du fascisme, fondée par Mussolini, elle en trace les principes et les objectifs. Elle va devenir sa maîtresse. Après la mort de son mari Cesare, en 1924, elle reprendra à son compte l’antisémitisme de Mussolini, exhortant les Juifs d’Italie à choisir entre Rome et Jérusalem

24 10 1922                 40 000 Chemises noires du PNF – Parti National Fasciste – défilent à Naples.

25 10 1922                Ieronim Ouborevitch, à la tête de l’armée rouge d’Extrême Orient, prend Vladivostok… cinq ans après la révolution d’octobre.

28 10 1922                 Démonstration de force des Fasci Italiani di Combattimento, les Faisceaux italiens de combat, organisations paramilitaires du PNF : la Marche sur Rome.

Aidés parfois par l’armée, les squadristes prennent le contrôle des préfectures, gares, commissariats, centraux téléphoniques, dans l’Italie du Nord et du Centre. Généralement, les autorités civiles laissent le pouvoir aux militaires, qui négocient avec les fascistes. Parfois, les autorités militaires collaborent ouvertement avec les Chemises Noires, comme à Trieste, Padoue ou Venise. Il y a des résistances (Vérone, Ancône, Bologne), et partout une situation de flottement, d’hésitation. Armée et squadristes sont face à face, les militaires attendent de savoir ce qui va se passer. Le gouvernement pourrait alors réagir mais il n’en fait rien. On n’a donc pas vraiment de situation insurrectionnelle. Les fascistes se saisissent des leviers de commande que l’État ne maîtrise plus.

La Marche sur Rome n’est donc pas une réelle insurrection. Son succès est aussi mitigé. En effet, les squadristes avancent sous la pluie et se trouvent rapidement sans vivres et déjà désemparés. Sans l’appui de l’armée, les squadristes auraient tôt fait de se disperser et de rentrer chez eux. La Marche sur Rome, c’est en réalité 26 000 hommes, mal armés, sans vivres et trempés par la pluie battante, qui avancent péniblement. Au matin du 28, ils sont facilement stoppés : un arrêt des trains ordonné par le gouvernement et 400 carabiniers auront suffi. Les fascistes ne montrent pas de résistance. De l’autre côté, à Rome, le général Pugliese dispose d’une armée bien équipée de 28 000 hommes. Le gouvernement a donc les moyens de mettre fin à la marche sur Rome s’il le souhaite. Les Quadrumvirs, installés à Pérouse, sont inquiets. La faillite militaire de la Marche sur Rome est déjà évidente. Mais cet échec de la Marche sur Rome au sens strict ne va pas pourtant signifier l’échec de la prise du pouvoir.

Les fascistes prennent alors contact avec Salandra et transmettent l’ultimatum de Mussolini : Facta démissionne ou je marche sur Rome. Luigi Facta décide de résister et de s’opposer aux Chemises noires. Le 28 octobre, il propose au roi de proclamer l’état de siège. La nouvelle se répand dans le pays. Les préfets devront procéder à l’arrestation de tous les chefs fascistes. Mais le roi a peur de perdre sa couronne en contrant les fascistes, et il refuse donc de signer la proclamation. Il propose à 18 h un gouvernement Salandra à participation fasciste. Cette solution est préconisée par le roi mais aussi par la droite libérale, les milieux militaires et les nationalistes. Victor-Emmanuel III désavoue ainsi son gouvernement. Il ne semble pas avoir compris que maintenant Mussolini n’a plus rien à craindre et que le temps des discussions est terminé.

Jusqu’à 12 h 15, le 28 octobre (date à laquelle le communiqué est transmis aux journaux), Salandra et le roi auraient pu négocier avec les fascistes pour les faire entrer dans le cabinet en qualité de subalternes. À partir de 12 h 15, le 28 octobre, Mussolini devient le maître

Gaetano Salvemini

En effet, Mussolini refuse la proposition du roi de former un gouvernement avec Salandra. Par ailleurs, il enregistre le ralliement du grand capital (industriel, agricole et financier). La Confindustria – Confagricola – Association bancaire envoie un message à Salandra pour l’avertir que la crise n’admet qu’une solution : un gouvernement Mussolini. Un autre télégramme allant dans le même sens est envoyé par les sénateurs Luigi Albertini (du journal libéral Corriere della Sera) et Conti (magnat de l’industrie électrique). Salandra est au pied du mur. Il va proposer 4 portefeuilles au Duce, mais celui-ci refuse. Salandra doit céder. Le roi va inviter Mussolini à se rendre à Rome pour constituer un gouvernement, ce qu’il fait aussitôt. Mussolini en est informé par téléphone par Cesare Maria De Vecchi. Mais, méfiant ou orgueilleux, il exige un télégramme personnel du roi. Il le reçoit dans l’après-midi, et le soir même il prend son départ pour Rome en wagon-lit.

Finalement, la Marche sur Rome n’est donc pas très impressionnante : quelques milliers de fascistes qui sont rapidement stoppés… Cependant, elle sert de moyen de pression pour obtenir le pouvoir légalement. La constitution, qui prévoit que le roi est le seul maître de la composition du gouvernement, est respectée. On ne peut donc pas parler de coup d’État (pronunciamento). Mais Mussolini va maquiller cet évènement, le réécrire et le faire réécrire pour le rendre plus épique et le faire passer pour un vrai coup d’État. Le 30 au matin, il se présente devant le roi en chemise noire et lui déclare je viens tout droit de la bataille, qui s’est déroulée heureusement sans effusion de sang. Le soir, afin qu’on puisse réellement parler de marche sur Rome, il ordonne aux squadristes (qui étaient toujours bloqués) de défiler dans les rues de la capitale.

Wikipedia

L’arrivée au pouvoir des fascistes n’est donc pas, comme le prétendra la légende forgée par Mussolini, le résultat d’une lutte victorieuse contre le bolchevisme, mais bien davantage celui de la violence anarchique du squadrisme succédant à l’échec d’un mouvement socialiste moribond. Celui, d’autre part, d’une intrigue politique menée par Mussolini dans le cadre d’un État en pleine décomposition. Le fascisme n’a pas remporté une victoire sur des adversaires menaçants. Il s’est installé à la tête de l’Italie à la faveur du vide politique qui y régnait.

Bernstein, Milza, historiens

29 10 1922                  La Marche sur Rome devient la Marche dans Rome.

L’une de ses premières mesures sera d’italianiser le Sud-Tyrol – ou Haut Adige pour les Italiens, la région de Bolzano – devenu italien avec le traité de Saint Germain en Laye. L’affaire représentait plus qu’un simple changement de langue : ces gens du Sud Tyrol étaient à la frontière de deux cultures : germanique et latine. Et c’était bien deux mondes différents. Nos Alsaciens, ballottés pendant des siècles entre la France et l’Allemagne, ne connurent pas d’aussi importants changements : en devenant français, on ne leur demandait pas de devenir occitans ni de prendre l’accent du midi.

La brutalité administrative sévira : le choix sera offert aux tyroliens : Optante ou Dableiber. Vous voulez continuer à parler votre langue germanique – Daitsch -, vous partez en Autriche ou en Allemagne où vous sera trouvé une terre, une ferme, des conditions de vie identiques à celle que vous laissez, et ce sera votre nouvel  Heimat – mais vous renoncez à la nationalité italienne. Ou bien vous décidez de rester – Dableiber – mais dans ce cas vous ne parlez qu’italien, en public comme en privé, sous peine d’être déplacé dans le sud. Les Optanten seront remplacés par des Italiens des Pouilles, de Calabre, de Naples.

1 11 1922                    Après avoir mis à la raison les puissances occupantes de la Turquie, Mustafa Kemal chasse le sultan et fonde une république dont il devient le président.

4 11 1922                   Howard Carter découvre le tombeau de Toutankhamon, pharaon de la XVIII° dynastie, de 1 354 à 1 346 av JC, dans l’une des trois sépultures de la vallée des Rois, sur la rive gauche du Nil, en face de Louxor, l’ancienne Thèbes.

Il faut remonter à 1909 pour avoir l’historique de cette exceptionnelle découverte : lord Carnarvon, richissime mécène britannique tombé amoureux de l’Égypte que sa santé fragile amène à fréquenter, rencontre Howard Carter, archéologue en  recherche d’emploi. Ils s’entendent bien et Howard Carter fouille la nécropole thébaine de l’Assassif, mais son objectif est la Vallée des Rois, sur la rive gauche du Nil, face à l’ancienne Thèbes, capitale religieuse du royaume. La Vallée des Rois est alors aux mains de l’archéologue Théodore Davis, qui abandonne la concession en 1914, aussitôt reprise par Carnarvon. Vallée des Rois, car c’est là que furent ensevelis les souverains d’Égypte et quelques hauts dignitaires pendant près de quatre siècles, de -1450 environ à – 1000 av. J.C. Plus tard, la capitale religieuse suivit le déplacement vers le nord, dans le delta du Nil,  de la capitale politique. Les prêtres, se retrouvant sans moyens pour maintenir en sécurité ces trésors inestimables, les regroupèrent pour mieux les surveiller : c’est dans cet état que les archéologues du XIX° siècle redécouvrirent la Vallée des Rois.

Toutankhamon accède ainsi à la célébrité au bout de trois mille ans : tout aussi dégénéré que son père, son ascendance incestueuse n’avait pas arrangé ses affaires : crises d’épilepsie, déséquilibre hormonaux, pied bot consécutif à une fracture mal consolidée et donc mauvais conducteur de char et, pour couronner le tout, la malaria : autant d’atouts dans la manche de la Grande Faucheuse pour avoir rapidement raison de ses 19 ans, ne lui laissant pas le temps de devenir célèbre. la consanguinité, une fracture mal consolidée et la malaria avaient eu rapidement raison de ses 19 ans, ne lui laissant pas le temps de devenir célèbre. Carter, très british, plaisantait : En l’état actuel de nos connaissances, nous pouvons affirmer que le fait le plus marquant de sa vie  fut qu’il mourut et fut enterré. Fils d’Akhenaton, il n’avait pas eu à voyager bien loin pour trouver femme, celle-ci – la jeune dame – n’étant autre qu’une de ses demi-sœurs, filles de Néfertiti. Néfertiti n’ayant pas pu donner d’enfant mâle à Akhenaton, ce dernier se serait uni à l’une de ses sœurs – ou à une seconde épouse –  qui aurait enfanté Toutankhamon. La tombe de Toutankhamon était à l’origine destinée à un personnage civil, et à la mort prématurée du pharaon, les services du pharaon n’avaient pas  eu le temps de lui en préparer une digne de lui, donc on lui attribua celle qui était disponible, ce qui explique l’exigüité de l’espace pour accueillir le mobilier du roi.  Celui-ci étant revenu à une orthodoxie plus conforme aux goûts du puissant clergé, peut-être le choix de cette tombe sans doute exiguë, fut-il aussi jugé judicieux car mieux sécurisé, puisque on avait déjà réalisé que les voleurs passaient à l’acte peu après la sépulture. Théodore Davis avait trouvé un bol de faïence sur lequel était écrit le nom du jeune monarque, puis on avait trouvé dans une tombe pillée des vases de terre et des fragments de feuille d’or, eux aussi marqués du sceau de l’enfant-roi. Hâtivement, Davis en avait conclu que c’était tout ce qu’il y avait à découvrir de Toutankhamon. Or l’entrée des chambres souterraines avait été dissimulée sous plusieurs mètres de gravats, ce qui avait  permit au pharaon d’avoir un sommeil paisible jusqu’à ce qu’Howard Carter fit montre de plus de perspicacité que Davis et les voleurs.

À l’automne 1922, Lord Carnavon lassé de payer en vain menace d’abandonner les recherches. Carter lui arrache une ultime année de crédits. Intuition géniale. Au bout d’à peine cinq jours, un coup de pioche fait entendre un son étrange dans le sable : il raconte dans son journal : Le 4 novembre, lorsque j’arrivais sur le chantier, un silence inhabituel me fit comprendre que quelque chose venait de se passer. On m’annonça aussitôt que sous la première hutte que l’on avait attaquée, Hussein, un porteur d’eau, en creusant un trou pour y positionner une jarre, venait de mettre au jour une marche taillée dans le roc. C’était trop beau pour être vrai et pourtant nous étions bel et bien devant l’entrée d’un escalier creusé dans la pierre. Carter télégraphie à Cornavon : Merveilleuse découverte dans la Vallée. Tombe superbe avec sceaux intacts. Attends votre arrivée pour ouvrir. Félicitations H.C. Il arrivera le 26 novembre.

Les quelques marches mises au jour au début du mois se révèlent en effet être l’entrée d’une tombe portant le sceau de Toutankhamon. Lord Carnarvon étant enfin arrivé avec sa fille, l’heure de vérité approche. Pendant toute la matinée, le travail de déblayage se poursuit. Lentement, avec un soin infini, les ouvriers font la chaîne. Les paniers remplis de pierre vont et viennent. On parle peu. Au milieu de l’après-midi, à dix mètres de la première porte, une seconde apparaît, également murée. Les sceaux, un peu moins nets, sont toutefois reconnaissables.

Là encore, des marques de plâtre indiquent que la porte a été ouverte. Moment de flottement. Ultime doute. Il ne s’agit peut-être finalement que d’une autre cachette remplie de matériel funéraire ? La disposition de l’escalier et du couloir rappelle maintenant à Carter les lieux où son prédécesseur Davis avait trouvé des objets liés à l’embaumement d’Akhenaton, non loin de là. Certes, ce ne serait déjà pas mal. Et puis, si les prêtres ont pris la peine de refermer l’entrée, c’est qu’il reste des choses à protéger… Alors, on continue à avancer, centimètre par centimètre, en retenant son souffle.

Finalement, les ultimes pierres sont déblayées, un dernier panier de roches et de sable est hissé vers l’extérieur et Carter à genoux peut enfin se laisser glisser devant la dernière porte. Les mains, tremblantes, il pratique une petite ouverture dans le coin supérieur gauche à l’aide d’une tige de fer. Il allume une bougie pour s’assurer qu’aucun gaz dangereux ne sort de la tombe et, avec une infinie lenteur, élargit le trou minuscule.

Plus personne ne parle. Un air moite fait vaciller un instant la petite flamme. L’obscurité est totale. Puis, à mesure que les yeux du chercheur s’accoutument aux ténèbres, des formes se dessinent lentement. D’étranges animaux, des statues, un enchevêtrement de jarres et d’objets hétéroclites, des fresques qui semblent s’animer, le souffle des dieux qui s’éveillent… Et, partout, le scintillement de l’or, le reflet des pierres précieuses. Carter est fasciné. Bouillant d’impatience, lord Carnarvon, placé juste derrière l’archéologue, n’en peut plus et finit par briser le silence.

Alors, vous voyez quelque chose ?

Oui, des merveilles !

Fabrice Drouzy         Libération 19, 20 mai 2012

Et, merveille des merveilles, son masque funéraire : plus de 50 cm de long, fait à partir de deux plaques d’or de plus de 10 kg martelées puis incrustées de lapis-lazuli : il représente le pharaon coiffé du némès, l’étoffe rayée, dont les extrémités retombent dans le dos en une tresse épaisse. Le jeune roi arbore sur le front un cobra et un vautour, symboles des déesses protectrices des Basse et Haute Égypte. La barbe est tressée et les oreilles percées pour y mettre des boucles. Les yeux sont maquillés de lapis-lazulis et incrustés de quartz et d’obsidienne.

Mais encore… un  grand collier de turquoises, lapis-lazulis et cornalines, si lourd qu’il fallait un contrepoids dans le dos pour le porter ! un pectoral au nom du roi, aux hiéroglyphes accessibles seulement à quelques initiés, une centre de table, petit meuble sculpté en albâtre représentant une barque cérémoniale, un coffre en bois incrusté de bois doré avec embouts de pied en bronze, une plaque d’or ajourée sur laquelle on voit Toutankhamon tenant ne respect les forces du chaos, un éventail en plumes d’autruches, encore intactes sur l’un d’eux, découvert au fond d’un coffre… et tant d’autres encore … Administrativement, l’ensemble sera nommé KV62 : – King Valley et 62° tombeau découvert dans la Vallée des Rois -.

Howard Carter mourra au Caire le 5 avril 1923. En même temps que lui, mais en Angleterre mourrait lord Carnavon, … une douzaine d’autres archéologues mourront en relation avec cette découverte.

Il n’en fallait pas plus pour que naisse une rumeur, qui va devenir la fameuse malédiction des pharaons, qui aurait marqué tous les visiteurs : selon certains, ce ne fut qu’une invention de journalistes, jaloux de l’exclusivité accordée au Times lors de la découverte. On reprendra un délire de Carter, assurant avoir vu à l’entrée de la tombe, gravé sur une tablette :

Que la main qui se lève sur ma dépouille soit desséchée. Que soient détruits ceux qui s’en prennent à mon nom, à ma demeure, aux images faites à ma ressemblance.

En fait, sur le cercueil de pharaon, on pouvait (mais alors, personne ne le rapporta) lire :

Nuit, ô mère, étends sur moi tes ailes, comme les étoiles éternelles.

D’autres finiront par donner une explication qui tienne la route, après des décennies de délires journalistiques : selon les témoignages des premiers visiteurs, la tombe n’était pas du tout à l’abri de l’humidité : champignons et poussière s’y étaient développées, terrain idéal pour des particules allergéniques fongiques : ce sont elles qui ont provoqué la pneumonie à précipitines ou Alvéolite Allergique Extrinsèque (AEE), autrefois mortelle, qui aujourd’hui se guérit par antibiotiques.

En archéologie, on retrouvera des situations analogues en 1973, à l’ouverture de la tombe de Casimir III le Grand, dans la crypte du château de Vavel, près de Cracovie : dans les jours suivants douze des quatorze archéologues présents moururent d’une Alvéolite Allergique Extrinsèque, due au champignon Aspergillus Flavus.

Il existe d’autres pneumopathies à précipitines : les plus connues sont le poumon du fermier, la maladie des éleveurs d’oiseaux, la maladie des laveurs de fromage, la maladie des champignonnistes, la bagassosse (due au traitement de la canne à sucre), la séquoïse (ou maladie des poussières de bois), la subérose (maladies des poussières de liège).

Parmi les lecteurs, auditeurs de cette histoire à rebondissements très amplement diffusés, une petite fille de 9 ans,  Françoise Desroches qui se prend de passion pour l’Égypte, passion qui l’habitera jusqu’à sa mort, en 2011.

31 12 1922                  Publication du premier Code de la Route

1922                   M. Pigier invente la machine à sténotyper. Naissance de l’ONRSI : Office National des Recherches Scientifiques et des Inventions, beaucoup plus proche de la recherche appliquée que ne le sera son successeur, le CNRS en 1939. Naissance de La Redoute à Roubaix, imitée un an plus tard par La Blanche Porte, et, en 1932 par Les 3 Suisses. Naissance de la BBC : British Broadcasting Corporation. Victor Margueritte publie La Garçonne, roman d’une jeune femme libre, avec une fin pourtant très comme il faut. Cela va faire scandale à tel point que le gouvernement se croira tenu de le rayer de l’ordre de la Légion d’honneur.

Les Anglais pratiquent sur le terrain ce qu’ils ont condamné dans leur parlement :

Sans doute a-t-on officiellement aboli l’esclavage dans l’Empire britannique en 1834, mais, précisément, les Indiens ont eu à souffrir, en dehors des conditions de travail dans les fabriques, d’un autre système qui n’était pas moins atroce que celui de l’esclavage antique. L’abolition du servage des nègres avait crée un besoin pressant de main d’œuvre dans l’Afrique du Sud, en Guyane, dans les îles de la Malaisie et dans les autres régions soumises à la domination anglaise. Pour éviter de devoir engager des salariés libres, les Anglais inventèrent le Identured system,  c’est-à-dire, le système de contrat. Sous le prétexte qu’il s’agissait d’un libre contrat de travail, une foule d’Indiens, venant notamment de contrées où régnaient la misère et la famine, durent s’engager à cinq années de travail dans les colonies anglaises. Arrivés à destination, on les fit travailler comme des bêtes de somme, ne leur payant que des salaires de famine. Comme ils ne pouvaient jamais faire assez d’économies pour payer les frais du voyage de retour au pays, ils restaient enchaînés à leur vie d’esclave jusqu’à leur mort. Ce système ne fut formellement aboli qu’en 1922, sans que toutefois se modifiassent réellement les conditions d’un tel travail.

André Chaumet. L’Inde martyre

Création de l’URSS -l’Union des républiques socialistes soviétiques -, qui réunit alors quatre républiques fédérées : la République socialiste fédérative soviétique de Russie incluant territoires russes et non russes (Tatarstan, Caucase du Nord, futures républiques d’Asie centrale), la République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie qui englobe la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la République soviétique d’Ukraine et la République soviétique de Biélorussie.

Les bolcheviques prennent le pouvoir en Géorgie qui ainsi, perd son indépendance. L’Ossétie du sud relève administrativement de la république socialiste de Géorgie, l’Ossétie du nord, de la Russie. Lénine peut dresser un premier bilan de quatre ans de guerre contre les paysans qui refusent la réquisition forcée, de l’Armée rouge comme de l’Armée Blanche – et la conscription obligatoire dans l’Armée Rouge : la Russie est tout simplement détruite : production industrielle réduite à néant, paysannerie ruinée [avant 1914, l’Ukraine était devenue le grenier à blé de l’Europe, le beurre sibérien concurrençait le beurre scandinave] et affaiblie par une famine qui a fait 5 millions de morts, essentiellement en Ukraine et dans la plaine de la Volga où une sécheresse en 1921 avait précipité la catastrophe, intelligentsia enfuie, – plus d’un million de Russes en exil -, toute opposition interdite : si l’on n’est pas fusillé, on est envoyé dans les camps de concentration – kontzlager – des îles Solovki. On pourrait écrire  famine entre guillemets car ce drame fut orchestré, voulu par les soviets, et ce fût de fait un génocide par famine organisée : la haine que nourrissaient les bolcheviks pour les paysans leur fit mettre en œuvre des réquisitions violentes, bien au-delà en quantité de ce qu’ils pouvaient raisonnablement fournir.

La NEP – Nouvelle Politique Économique -, lancée en 1921, ne fut rien d’autre qu’un retour partiel au marché et à l’entreprise, et apporta une amélioration certaine aux paysans, qui purent manger à leur faim, consommant 85 % de leur production. Lénine fait de Staline le secrétaire général du Parti le nommant comme l’un de ses successeurs dans son Testament de décembre 1922. L’élu n’était pas de la pointure du maître qui craignait de ne pouvoir achever la révolution s’il continuait à écouter l’Appassionata de Beethoven, et qui citait Machiavel à Molotov : Un écrivain fin connaisseur des secrets d’État soutient que pour remplir un but politique donné il faut commettre une série de cruautés ; et il faut les commettre de la façon la plus énergique et dans les plus brefs délais possibles puisqu’un exercice prolongé de la cruauté n’est pas toléré des masses populaires.

L’Église avait procédé à une grande collecte en faveur des sinistrés : le pouvoir avait répondu par la confiscation de tous les biens ecclésiastiques : seconde vague de répression après la première de 1918, : des milliers de prêtres, moines et religieuses, des dizaines de milliers de laïcs, croyants sont passés par les armes, sans procès, pour délit d’opinion. À partir de 1923, la législation dite d’indésirabilité va autoriser les déportations en masse du clergé.

Rarement peuple fut plus malheureux et déshérité que le peuple russe au cours des années qui suivirent immédiatement la guerre. L’industrie était ruinée, l’agriculture agonisante, le ravitaillement au plus bas. On se fût cru revenu à l’époque de la guerre de Trente Ans en Europe Centrale.

Alfred Fichelle Histoire Universelle   La Pléiade 1986

Sofonovo était une fondation soviétique, une ville de mineurs, était-il marqué sur la place du palais de la culture – et ce temple de la culture était l’édifice le plus imposant de Sofonovo, bien plus que le soviet de la ville. Il en était souvent ainsi. La révolution avait exercé une répression religieuse dans un pays qui ne pouvait vivre sans croire, et il avait fallu trouver autre chose, un ersatz. La révolution même, c’était impossible, c’eut été un manque de goût affligeant, trop protestant pour un peuple qui n’avait jamais cédé à la tentation d’attirer la foi sans la sphère de la vie, foi dont il avait préservé la présence bleutée, la lueur dorée, la lumière mystique. Ce n’était pas avec des prédications et des impôts religieux – les armes de l’école et de la politique – qu’on pouvait venir vers ceux qui étaient debout dans les églises et non assis sur les bancs de l’école, et qui ne s’étaient jamais laissés instruire, comme une classe stupide, par un homme devant un tableau noir. Un peuple qui restait debout pendant des heures, qui se signait, s’inclinait, priait et chantait, représentant la foule primitive qui, lorsque la porte s’ouvrait sur le Très-Saint, se joignait au cortège des prêtres barbus et des images saintes qu’ils brandissaient. Telle avait été la Russie et telle elle était redevenue. C’était ainsi que je n’avais cessé de la voir.

La révolution, par conséquent, avait eu besoin de quelque chose de presque aussi beau, qui ne fût pas tout à fait de ce monde et qui élevât. Une nouvelle iconographie, un chant nouveau. Elle eut l’idée de la culture. Elle lui bâtit des temples majestueux et se donna à elle avec une folle emphase. Et la culture la remercia, se précipita dans le vide sacré pour l’emplir de mille palais de la culture, élever des colonnes, au-devant, épaisses comme des chênes vieux de sept cents ans. Celles de Sofonovo étaient particulièrement épaisses, particulièrement hautes. Douze colonnes toutes puissantes soigneusement peintes en blanc veillaient devant la cathédrale des mineurs pour leur indiquer la splendeur du royaume qui se trouvait au-delà du travail et de ses peines, le dimanche du monde, et qui s’appelait, faute d’autres mots, la culture. Les signes essentiels et habituels de la transcendance étaient aussi présents. La flamme éternelle de la victoire sur la mort dans la Grande Guerre constituait l’autel. Le mémorial aux héros, l’image sainte. Et le musée de la guerre servait à l’instruction de la jeunesse.

Même la couleur rouge avait trouvé un sens nouveau, car c’était à présent la couleur de Marlboro et de Coca-Cola. Des sièges en plastique rouge, des fanions d’entreprises rouges, des tentes, des tables, des stores. Le rouge, c’était l’Occident. Une façade de briques rouges bien ordonnées émergeait d’une rue d’un blanc gris écaillé. L’archipel Coca-Cola de Sofonovo était enclos, ceux qui vivaient avec leur époque entraient et payaient le prix. Les nouveaux Russes étaient assis à des tables rouges, buvaient de la bière, boisson civilisée des temps nouveaux – frites et poulet grillé – que de jeunes et jolies serveuses leur apportaient dans l’uniforme rouge et blanc des temps nouveaux et parfois, dans un moment de désarroi, un client s’arrêtait et secouait la tête. Comment avait-il pu, la moitié de sa vie, supporter les cantines sombres des kolkhozes, aller à la stolovaïa, avec ses femmes négligées en blouse buvant bruyamment , supporter leur parfum des temps anciens ?

Wolfgang Büschner Berlin-Moscou, un voyage à pied.  L’esprit des péninsules.2003

22 01 1923                       Germaine Berton est anarchiste, membre d’abord de l’Union anarchiste de Paris, puis des anarchistes individualistes. Elle se rend au siège de l’Action Française pour régler leur compte à Charles Maurras ou à Léon Daudet, mais elle ne parvient pas à croiser leurs chemins et s’en prend donc à Marius Plateau, secrétaire de la Ligue de l’Action Française, chef des Camelots du Roi, qu’elle tue d’un coup de pistolet. L’avocat Henry Torrès prendra sa défense, et, bien qu’elle ait plaidé coupable, parviendra à arracher son acquittement le 24 décembre 1923. Elle se suicidera en 1942.

Face à un groupe qui menace la liberté, un individu peut recourir aux moyens terroristes, en particulier au meurtre, pour sauvegarder, au risque de tout perdre, ce qui lui paraît – à tort ou à raison – précieux au-delà de tout au monde.

Louis Aragon     Revue Littératures mars 1923

Du geste individuel à l’action de masse. Puisse le geste de Germaine Berton éveiller parmi les exploités un peu de cet héroïsme qui leur manque pour oser – enfin – s’affirmer dans leur vie pratique

La laisserons-nous mourir ? Le destin t’avait fait femme. D’aucuns diront que tu étais normalement née pour ce qui donne le bonheur de vivre. Tu aurais effleuré de tes mains les boucles blondes des petits des hommes. Tu aurais puisé une joie douce, en plongeant longuement ton regard alangui de tendresse tout au fond de leurs yeux purs (…). Mais les mauvais hommes n’ont pas permis cela. Ils ont voulu que la terrible prison de la Haine s’infiltrât dans ton cœur. Alors tu t’es dressée, farouche, contre les lois iniques et contre les monstres qui les avaient faites (…). Soudain, poussée par une force invincible, tu as crié aux esclaves que l’heure de la révolte était enfin venue.

Le Libertaire du 2.03.1923

O femmes ! O mères ! qui chaque jour buvez vos larmes et que mord cruellement, chaque jour, le regret du petit tué par la boucherie, la famine ou la peste. N’oubliez pas Germaine Berton. Elle vous a donné ses vingt ans pour détruire un organisateur conscient, méthodique, implacable de la dernière guerre et de la prochaine. Les feuilles publiques dénaturent sa vie. Les clichés d’anthropométrie défigurent son visage. Ne retenez que sa jeunesse, son courage et sa foi. Si elle sort vivante de l’hôpital, défendez-la. Demander sa grâce, c’est vouloir la vôtre ; la sauver, c’est vous sauver !

Le Libertaire du 26.01.1923

01 1923                       Un représentant de l’URSS, Joffe, vient à Chang-hai pour rencontrer Sun Yat Sen, et le persuade qu’il pourrait lier les principes des Soviets à son programme. Puisque les Puissances refusaient de reconnaître le gouvernement du Sud et de lui avancer des fonds, Sun Yat Sen avait accueilli l’offre russe. Borodine était arrivé à Canton : il impose aux communistes l’alliance avec le Kouo min tang.

16 02 1923                Faisant suite à la Convention franco-suisse du 7 08 1921, une loi française repousse la douane à la frontière politique ; les Suisses s’y opposent dans les jours suivants par un référendum d’initiative populaire.

23 04 1923                  Là où les hommes s’enflamment dans des débats théoriques passionnés, avec force effets de manche, les femmes mettent bien souvent au-dessus le simple bon sens, ce qui permet très souvent d’aller à l’essentiel et de gagner du temps. Ce bon sens, dont la simple évocation a le pouvoir de déclencher des allergies violentes – éruption de boutons sur les neurones, démangeaisons insupportables au cerveau etc…-, auprès de nombre d’intellectuels de gauche de la gent masculine, venant perturber gravement le bon déroulement des analyses marxistes. Ce cher bon sens, que l’on nommait discernement à l’école et jugeote à la maison, et dont l’absence totale a permis des drames comme celui d’Outreau. Grand pape du désespoir, oxygène des pervers : le lugubre Cioran avec son credo proclamé urbi et orbi : Le réel me donne de l’asthme. Il en va de la colonisation comme du reste :

J’aimerais bien avoir un jour une école dans cette ferme ; au fond, je ne sais pas s’il ne serait pas préférable de pouvoir maintenir les natives au stade primitif qui est le leur, mais je considère que c’est out of the question. La civilisation les atteindra forcément, sous une forme ou sous une autre, et il me semble qu’il vaut mieux veiller à ce que ce soit sous la meilleure possible.

Karen Blixen Lettre à Ingebord Dinesen. Lettres d’Afrique 1914-1931 Gallimard 1985

Les lignes qui suivent de Karen Blixen disent le lien qui peut se créer entre deux personnes de race différente. On ne peut trouver d’intérêt, voire d’admiration à ces liens que si l’on met entre parenthèses nos valeurs du XX° et XXI ° siècle, avec les nombreuses doxas droitdel’hommistes qui ne cessent de nous dire comment il faut penser et brandissent la banderole non au paternalisme aussi vite que Lucky Luke dégaine son revolver.

La silhouette des kangani, sentinelle vigilante, se profilerait-elle encore au sommet de la colline? Les grandes antilopes garderaient-elles toujours leur pelage soyeux et leurs yeux au regard clair et compréhensif, les impalas, leur légèreté incroyable, pareille à celle d’êtres ailés. Y aurait-il encore en Afrique une créature vivante en relation directe avec Dieu ?

Mais si, mais si, rien ne changera, me disais-je pour me consoler, tant que Farah restera avec moi. Car Farah, bien qu’il posât pour être un majordome hautement respectable, Malvoglio en personne, était un animal sauvage et rien au monde ne s’interposerait entre lui et Dieu.

Inébranlablement loyal à mon égard, il était au fond du cœur un animal sauvage, un cheetah qui me suivait en silence à une distance de cinq pieds (1,50 m) ou bien un faucon dont les griffes retenaient solidement mes doigts tandis que sa tête se tournait de droite à gauche, de gauche à droite. Les qualités de son service étaient celles d’un cheetah ou celles d’un faucon. Farah s’engagea donc dans ma maison, ou plutôt il en prit possession (car dès l’abord il parla de notre maison, de nos chevaux, de nos hôtes) ; il ne fut question au début d’aucun contrat habituel entre nous… mais nous établîmes un pacte ad majorem domus gloriam. Mon bien-être n’était pas l’affaire de Farah et en réalité il ne s’en souciait pas beaucoup mais je crois qu’il s’estimait responsable devant Dieu de mon bon renom et de mon honneur. Et il acceptait cette responsabilité jalousement et sans aucune faiblesse.

Farah offrait une image des plus pittoresques lorsqu’il franchissait le seuil de ma demeure, pareil au grand-prêtre sous le portique du Temple. Il se montrait constamment juste et impartial dans ses rapports avec mes domestiques indigènes. Sa connaissance de leur manière de penser dépassait de beaucoup ce à quoi je m’attendais, ne le voyant presque jamais leur parler. La voix de Farah était la voix caractéristique des Somali, reconnaissable parmi toutes les autres voix du monde. Basse, gutturale, elle avait une double résonance : parfois douce, voire caressante, elle prenait à l’occasion un accent ironique et exprimait fort bien le mépris. Il m’arrivait parfois de regretter chez Farah comme chez la plupart des Somali l’absence de toute bonhomie facile. Je mettais cette carence sur le compte de l’abstinence millénaire de vin de la tribu et je m’imaginais que la vue d’un brave vieil Arabe totalement saoul serait la bienvenue par contraste avec la sécheresse désertique de la mentalité somali. Il s’exprimait correctement en anglais et en français car dans sa jeunesse il avait été cabin boy sur un vaisseau de guerre anglais, mais il employait certaines expressions de son cru que j’aurais dû corriger et dont je pris au contraire l’habitude de me servir moi-même dans nos entretiens. Il disait exactement pour excepté ; par exemple : toutes les vaches sont rentrées, exactement la vache grise. Maintenant encore je me surprends à employer ce terme, à la manière de Farah.

Par suite d’une déficience de l’ouïe particulière à sa tribu, Farah confondait les consonnes. Il disait par exemple : férus pour refus, animal pour émail.

Il avait une préférence marquée pour l’adjectif démonstratif.

Quand nous connûmes la plaie des sauterelles, les indigènes les firent griller et les mangèrent. J’avais envie d’y goûter moi-même, mais ne pouvant tout à fait m’y décider, je demandai à Farah si elles avaient une saveur agréable. Il répondit : Je n’en sais rien, Memsahib, je ne mange jamais ces petits oiseaux.

Il disait : ce marchand de chevaux arabes nous offre ce cheval à ce prix. Son compagnon de travail était pour lui ce Kamante. Le prince de Galles était ce Prince.

Thomas Mann dans son livre : Joseph en Egypte, raconte que le même usage existait chez les anciens Egyptiens et que Joseph avait appris à parler à leur manière.

Quand nous sommes arrivés à cette forteresse, ce bon vieillard dit à cet officier…

Sans doute faut-il voir là une tendance particulière à l’Afrique.

Farah me dit un jour qu’il n’aimait pas les Juifs, parce qu’ils mangeaient de l’antruss et pendant quelque temps je me demandais quel pouvait bien être cet aliment juif qui l’indignait à ce point, car la viande de porc est tout aussi formellement défendue aux enfants d’Israël qu’aux Musulmans. Je compris bien plus tard que Farah parlait de l’habitude juive et chrétienne du prêt à intérêt.

Les Musulmans interdisent et méprisent cet usage.

Farah disait d’un de mes amis anglais : He never get Sir, voulant affirmer par là qu’il ne mériterait jamais l’honneur d’être anobli à cause de son âpreté au gain.

Au lieu du prêt à intérêts, j’avais institué à la ferme un système tout à fait satisfaisant. Une somme de mille roupies était constamment à la disposition de ceux qui avaient besoin d’une aide temporaire. Notre petite caisse portait le nom a Sanduku a Ndege (la caisse de l’oiseau) parce que l’argent restait (ou était censé rester) dans une boîte sur laquelle on avait peint un perroquet. Le célèbre marchand indien, Suleiman Virjee à Nairobi m’en avait fait cadeau. Cette caisse avait la sympathie de mes gens, elle était pour eux une réalité plus que toutes les autres institutions de la ferme. C’est assez naturel, car elle partageait avec eux une sorte de caractère particulier. Créée à une époque de disette monétaire, elle ne devait jamais contenir, chose entendue dès le début, une somme dépassant mille roupies. Ce capital modeste, presque misérable, avait pour tout le monde le caractère d’un être vivant ! Il eût été fâcheux de l’offenser par des supplications ou des doléances.

De même qu’il ne pouvait augmenter, il ne pouvait pas non plus diminuer de valeur. C’eût été impensable du reste car, du premier jour jusqu’à mon départ de la ferme, la caisse resta vide sauf pendant une courte semaine. En secouant San-duku-a-Ndege, on entendait alors le tintement de trois roupies. Mais ce fut la seule exception d’un état de choses constant. Faute de numéraires, j’avais doté Sanduku-a-Ndege d’un compagnon sous la forme d’un gros livre de comptes dont les pages se couvraient de chiffres. Ceux-ci indiquaient les dates et le montant des dettes, relevés fort exactement par Farah ou par moi : Mauge, cent roupies pour un nouveau Borna à trois mois. Kathegu, trois cents roupies pour l’achat d’une épouse pour son fils de six mois. Jeroge, cinquante roupies pour l’achat d’un bouc, à trois mois.

De grands malheurs s’abattaient tout d’un coup sur la ferme : épreuves inattendues, pertes imprévi­sibles ravageaient notre vie comme des incendies de brousse. Mais Sanduku-a-Ndege, humble et fidèle, accomplissait en toute circonstance sa petite besogne. Persévérante et silencieuse, telle la navette entre les fils du tisserand, elle ne cessait d’étendre son action soit en facilitant quantité d’entreprises individuelles, soit en s’intéressant à des initiatives de plus grande envergure. Elle obtint ainsi des résultats tangibles fort appréciables. Elle contribua à la reconstruction d’une case brûlée, elle répara un enclos pour le bétail, elle éleva des greniers à provisions. Au bord du fleuve, elle consolida avec du ciment la digue construite par Esas et qui menaçait ruine. Grâce à elle, la perte d’une vache n’était plus un désastre et un bélier moitié européen provenant de l’élevage d’Algy Carthright sur les hauts plateaux, était venu enrichir le troupeau de la ferme.

De temps à autre, elle amenait à un de nos garçons une épouse née dans un Manyatha lointain, jeune fille à la peau lisse, couverte de colliers de perles et de cuivre. Ceux qui sollicitaient les faveurs de Sanduku-a-Ndege arrivaient pleins de confiance sur le terre-plein devant la maison.

— Non Kaman, ici il n’y a pas d’argent, mais je vais rentrer voir où il est possible d’en trouver pour que tu puisses aller le chercher toi-même. Eh bien, voilà justement Kathegu qui doit deux cents roupies à Sanduku-a-Ndege. Quand il les aura rendues, je te les prêterai pour trois mois. Peu importe au perroquet que ce soit l’un ou que ce soit l’autre qui s’en serve.

Le lendemain, ou parfois, en cas d’extrême urgence, quelques heures plus tard, Kathegu arrivait à la maison dans son imposant manteau de poil de chèvre. Sans doute me devait-il de l’argent et il était prêt à me le rendre.

A l’arrière-plan, une silhouette obscure, celle du nouveau solliciteur, se détachait sur la prairie comme un poste de garde. Il arrivait aussi qu’une vieille femme se dissimulât derrière un arbre. De la sorte, le perroquet allait et venait comme dans un véritable poulailler.

De retour au Danemark, à la triste époque du chômage des années trente, il m’arrivait de regretter de n’avoir pas emporté chez moi la boîte au perroquet. Mais je comprenais bien que seules les relations personnelles lui prêtaient son efficacité.

Farah veillait strictement à ce que nos domestiques indigènes pansent les chevaux, nettoient l’argenterie de la maison jusqu’à la faire briller comme le soleil. Il conduisait ma vieille Ford comme si elle eût été la Rolls Royce des Rothschild. Mais il attendait de moi en retour une observance également stricte des paragraphes de notre contrat. Par suite de cette attitude, Farah était un membre coûteux du personnel de ma maison, non seulement parce que son salaire était exagérément élevé en proportion de celui des autres domestiques, mais aussi parce qu’il exigeait impitoyablement que mon train de maison fût de grand style. Il était mon trésorier. Il avait la garde de tout l’argent que je rapportais de la banque, et celle de mes clés. Jamais il ne me présentait un compte, il lui aurait été impossible de le faire et je n’aurais jamais eu l’idée de le lui demander. Je n’ai pas douté un seul instant qu’il ne fît de son mieux pour ne rien dépenser qui ne lui parût dans l’intérêt de ma maison. Mais j’étais toujours dans un certain état d’agitation avant de connaître son point de vue concernant cet intérêt. Un jour je lui demandai :

  • Farah, peux-tu me donner cinq roupies ? Et en guise de réponse, il me posa cette question :
  • Pour quoi faire, Memsahib ?
  •  Je voudrais m’acheter un nouveau pantalon. Farah secoua la tête.
  • Nous n’en avons pas les moyens ce mois-ci, Memsahib.

Et il ajouta :

  • Je prie Dieu pour que tes vieilles bottes d’écuyère tiennent jusqu’à ce que les nouvelles arrivent de Londres.

Farah s’y entendait en fait de bottes d’écuyère et trouvait qu’il était indigne de moi de me promener avec des bottes fabriquées par les Indiens de Nairobi.

En revanche, il était prodigue en d’autres matières. Par exemple, il pouvait dire :

  • Il nous faut du Champagne pour le dîner de ce soir, Memsahib.

Mes amis anglais qui, dans l’intervalle de leurs longs safaris, séjournaient chez moi, veillaient à ce que l’approvisionnement en vins restât toujours à un niveau élevé mais il nous arrivait de manquer de vin lorsque leur absence se prolongeait.

  • Il nous reste si peu de Champagne, Farah, disais-je.
  • Il nous faut du Champagne, répétait Farah. Auriez-vous oublié qu’un Memsahib vient dîner?

D’ordinaire, mes hôtes étaient des hommes.

Quand le prince Guillaume de Suède, arrivé au Kenya par le même bateau que moi, vint prendre le thé à la ferme, je voulus lui faire un gâteau suédois qu’on appelle Klejner. La recette comportait une pincée de ce que dans les livres de cuisine on appelle cardamome. Comme Farah allait à Nairobi, je lui dis d’ajouter la cardamome à sa liste de commissions et je dis :

  • Je ne sais pas si les épiciers blancs tiennent cette marchandise, mais s’ils n’en ont pas, va chez les Indiens.

Les grands marchands indiens Suleiman Virjee et Alladina Visram, étaient des amis personnels de Farah. Ils possédaient plus que la moitié du quartier commerçant indigène qu’on appelait le Bazar.

Farah rentra très tard dans la soirée et me dit :

  • J’ai eu beaucoup de peine, Memsahib, à me procurer cette précieuse épice que les Européens ne connaissent pas mais qui nous est indispensable. J’ai été chez cinq épiciers blancs; ils n’en avaient pas. Puis, je suis allé chez Suleiman Virjee; il en avait et je lui en ai acheté pour cinquante roupies. (Une roupie valait deux shillings.) Je m’écriai :
  • Es-tu fou, Farah, je pensais en acheter pour dix cents.
  • Tu ne me l’avais pas dit, riposta Farah.
  • Non, je ne te l’avais pas dit. Je te croyais doué de bon sens ; mais de toute façon, je n’ai que faire de cardamome d’une valeur de cinquante roupies. Va la rendre à Suleiman Virjee qui te l’a vendue.

Je n’avais pas fini de parler que je compris l’impossibilité d’obliger Farah à m’obéir, non que je craignisse qu’il ne voulût pas se déranger car ce genre de choses ne signifiait rien pour un Somali, mais il se refuserait à faire croire à Suleiman Virjee qu’une maison comme la nôtre pût se contenter d’une quantité de cardamome d’une valeur inférieure à cinquante roupies.

              Non, non, Memsahib, ceci ne va pas ; mais je sais ce que nous allons faire. Je me charge de tout le paquet.

Et nous en restâmes là. Or, les Somali sont des commerçants enragés et Farah introduisit immé­diatement à la ferme cet article inconnu jusqu’alors, de sorte que tout Kikuyu qui se respectait mâcha bientôt de la cardamome et en cracha les capsules. J’en goûtai moi-même; ce n’était pas mauvais du tout. Et je crois bien que ce trafic a valu à Farah un profit peu négligeable. La connaissance que possédait Farah de la mentalité indigène s’avéra, du reste, fort utile à mes propres intérêts.

Un jour, vers la fin de mars, je payais ses gages à mon personnel de la ferme et en vérifiant mes comptes, je m’aperçus qu’il me manquait un billet de cent roupies. Sans doute l’avait-on volé. Je communiquai la triste nouvelle à Farah et aussitôt il me déclara tout tranquillement qu’il me ferait rendre cet argent.

  • Mais comment t’y prendras-tu, Farah ? Plus d’un millier de personnes sont venues à la ferme et nous n’avons pas la moindre idée de l’identité du voleur?
  •  Non, mais je te ferai rendre ton argent, répondit Farah.

Il s’en alla et revint vers le soir portant un crâne humain. Le fait paraît sinistre mais il n’avait rien d’anormal au Kenya. Pendant des siècles, les Kikuyu n’enterraient pas leurs morts; ils les emportaient dans la brousse où les chacals et les vautours se chargeaient d’eux. Au bout d’un jour ou deux, leurs squelettes prenaient l’aspect du plus bel ivoire. N’importe quand, en chevauchant à travers la plaine, on se heurtait dans les hautes herbes à des fémurs aux teintes ambrées ou à un crâne couleur de miel. Farah enfonça un piquet dans le sol devant la porte de la maison et fixa le crâne au sommet. Je le regardais faire sans enthousiasme.

À quoi bon tous ces préparatifs, Farah ? Le voleur est certainement bien loin. Faut-il que je voie sans cesse devant ma porte ce crâne que tu as déniché on ne sait où ?

Farah ne répondit pas. Il recula d’un pas pour mieux juger de l’effet de son œuvre et se mit à rire. Mais le lendemain matin, il y avait une pierre au pied du piquet et sous la pierre se trouvait un billet de cent roupies. On ne me dit pas par quel sentier obscur et tortueux ce billet était parvenu à destination. Jamais je ne le saurai. Farah, je l’ai dit précédemment, pratiquait la vraie foi avec une brûlante ardeur. Nos entretiens avaient souvent la religion pour sujet. Il est impossible de passer vingt ans parmi les Musulmans sans être influencé par eux au point de vue de la conception de la vie ; je m’en suis aperçue à plusieurs reprises. Mais en Afrique, je ne connaissais qu’un islamisme primitif et naïf. Je ne sais rien de la philosophie et de la théologie islamique. Je ne puis parler que de ce dont j’ai fait l’expérience moi-même, c’est-à-dire des manifestations de l’Islam dans la pensée et le comportement des orthodoxes ignorants ou illettrés. J’en parle à peu près comme un Chinois éclairé et anxieux de s’instruire parlerait du christianisme après avoir passé vingt ans parmi les paysans du Tyrol ou dans une vallée des montagnes de Norvège. J’ai appris que le mot Islam signifie soumission (obéissance) et on m’a défini l’islamisme comme la religion qui ordonne l’acceptation. Le Prophète n’accepte pas avec hésitation ou regret mais avec ravissement. Sa prédication contient, d’après ce que j’ai compris grâce à ses disciples ignorants, un élément puissamment sensuel. J’aime les odeurs suaves, l’encens et les parfums, dit le Prophète, j’aime encore davantage la beauté des femmes, mais ce qui est le plus cher à mon cœur, c’est la splendeur de la prière.

Par contraste avec le grand nombre de formes modernes du christianisme, l’Islam ne se préoccupe pas de justifier l’attitude de Dieu envers les hommes. Son oui est inconditionnel.

Car celui qui aime ne mesure pas la valeur de l’être aimé à l’échelle de la morale bourgeoise. En incorporant à sa propre nature les forces obscures et dangereuses de la vie, il les illumine et les transforme mystérieusement et les imprègne de suavité. On lit dans un vieux poème d’amour : Tes lèvres sont douées d’une puissance magique, ton regard est un abîme. Ce que désire l’amant, c’est le droit d’aimer; la béatitude à laquelle il aspire, c’est la certitude d’être aimé en retour.

Un auteur plus tardif voit dans le chef de la caravane de Khadidja qui ne quitte pas du regard la lune nouvelle : L’élu de Dieu qui meurt dans son fol amour pour un baiser.

Je me demande parfois si les tribus du désert sont ce qu’elles sont parce qu’elles ont été guidées par la main du Prophète depuis douze cents ans et qu’étant du même sang que lui, elles ont dès le début été enracinées dans la foi.

J’imagine que de même que le fondateur du christianisme, par son détachement personnel de toute sensualité, a laissé ses disciples dans une sorte de vide, en proie à des hésitations, à des remords, la puissance invincible du Prophète a pénétré profondément ses fidèles et a permis à des forces latentes de s’épanouir en eux. La vie sensuelle, telle un fleuve qui arrose et forme la vallée, pénètre toute l’existence des grands nomades. Les chevaux et les chameaux sont des biens précieux dans la vie d’un homme et ils méritent bien qu’on risque cette vie pour eux. Mais ils ne peuvent rivaliser avec les femmes, ni leur être comparés. Dans l’esprit de ces tribus ascétiques, dures et barbares, le succès, le bonheur d’un homme et sa propre valeur dépendent du nombre et de la qualité de ses épouses.

À la ferme, lorsqu’il me fallait prononcer un jugement entre des Musulmans, j’ouvrais le Livre de la Loi musulmane, Minhaj et Talibin. C’est un livre difficile à transporter par son volume et son poids. La quantité de ses commandements et de ses tabous est inépuisable, qu’il s’agisse de purifications, de prières, de jeûnes, de distribution d’aumônes et en particulier de la place des femmes dans la communauté orthodoxe. La Loi, dit Minhaj et Talibin, défend à l’homme de se vêtir de soie ; mais la femme a le droit de porter des robes de soie, elle l’oblige même à le faire chaque fois qu’elle le peut décemment. Les Somali que je connaissais portaient en réalité des vêtements en soie mais pour autant que je m’en souvienne, on m’expliquait qu’ils ne le faisaient qu’en dehors de leur propre pays et au service d’autres gens. Il est certain que mon vieil et cher ami Ah bin Salim de Mombasa, ou encore le grand-prêtre indien qui venaient me voir à la ferme étaient aussi vêtus de la laine la plus fine.

Le livre dit encore que la Loi exige du mari qu’il pourvoie sa femme, non seulement de la nourriture qui lui est nécessaire, d’un logement et de vêtements, mais aussi qu’il lui donne tout le luxe compatible avec sa fortune. Le luxe est digne d’elle et de nature à lui faire apprécier son mari à sa juste valeur. Cependant, ajoute Minhaj et Talibin, dans le cas d’une femme remarquablement belle, les commentateurs de la Loi peuvent n’être pas entièrement d’accord. Ils discuteront alors la question entre eux. Ce livre, sérieux parfois jusqu’à la pédanterie, tient donc la beauté féminine pour un avantage juridique irréfutable.

Ils se précipitent, ces guerriers des grandes fantasias, à la rencontre de la volonté adorable de Dieu, comme les Juifs se précipitent vers le Sabbat. Levez-vous, mes frères, pour aller à la rencontre de l’épouse.

Ou bien, comme le roi David qui, dans le psaume 119, se jette dans les bras de Yaweh : Oh, combien j’aime ta Loi ! C’est une communauté de fidèles qui disent oui à Dieu. Ce sont des adorateurs du danger, de la mort et du Seigneur.

Les plaintes de Job ne se taisent pas à l’évocation de la justice et de la miséricorde divines ; elles se taisent quand Dieu révèle sa grandeur; alors le plaignant se soumet et consent ; le Prophète de la même manière proclame : Dieu est grand !

Farah lui aussi se soumit, lorsque après trois semaines de chasses harassantes, un troupeau d’éléphants arrivant à portée de fusil, je tirai et manquai mon but. Les éléphants s’en allèrent. Nous ne les vîmes plus jamais.

Et Farah se soumit encore en apprenant que la moitié des chameaux qu’il possédait chez lui en pays somali avaient péri dans une tempête et, quand je lui annonçai la mort de Finch Hatton, il répéta : Dieu est grand !

Les chrétiens prétendent généralement que l’Islam est plus intolérant que le christianisme, mais cette opinion ne répond pas à mon expérience. Farah me dit qu’il y eut trois grands Prophètes (les Nebbes) : Mahomet, Jésus et Moïse. Lui-même ne voyait pas en Jésus le fils de Dieu, car Dieu ne peut avoir un fils selon la chair, mais il admettait que Jésus n’eût pas un homme pour père. Il l’appelait : Isa ben Mariammo. Il parlait beaucoup de Mariammo, vantait sa beauté et célébrait sa virginité. Il racontait que se promenant dans le jardin de sa mère, elle avait senti qu’un ange lui effleurait l’épaule de son aile. Elle en avait conçu son fils. Farah avait giflé son petit garçon parce qu’il avait prononcé quelques paroles injurieuses à l’égard de la Vierge, paroles que lui avaient apprises les totos, petits Kikuyu, mal élevés, de la mission écossaise.

Lorsque, dans les années trente, je séjournais dans le sud de l’Angleterre avec le frère de Denys, le comte de Winchilsea, le peintre John Philpot vint faire le portrait de mon hôtesse, qui était très jolie. Il avait voyagé dans l’Afrique du Nord et par un bel après-midi, au cours d’une promenade dans le parc, il me raconta une de ses expériences au Maroc.

Pendant la première guerre mondiale, il avait eu une violente commotion nerveuse dont les conséquences s’étaient avérées singulières. Jamais il n’était certain de faire ce qu’il aurait dû. Si je peignais un tableau, me dit-il, je pensais que j’aurais dû m’occuper de mes comptes en banque. Si je faisais mes comptes bancaires, je pensais que j’aurais mieux fait d’aller me promener. Et lorsque après une longue promenade je m’étais éloigné de chez moi à une distance de trois ou quatre kilomètres, j’avais l’impression d’être indispensable en ce même instant devant mon chevalet. Partout et toujours je me sentais sur la route de l’exil.

Or, à cette époque, les circonstances voulurent que mon domestique africain et moi, voyageant au Maroc, arrivâmes dans une petite ville ou un village. Je ne puis vous décrire cet endroit, il était pareil à tous les villages nord-africains. Situé sur une plaine plate, il ne consistait qu’en un groupe restreint de cases de boue séchée, entourées d’un grand et vieux mur de boue. Je n’ai gardé de ce village que le souvenir particulier d’une multitude de cigognes. Il y avait un nid de cigognes sur presque toutes les maisons. Mais au moment où je franchissais la porte de l’enclos, je sentis que ce lieu était un lieu de refuge. Et tout à coup un calme étrange et béni envahit tout mon être. On éprouve ce même sentiment lorsque la fièvre disparaît après un violent accès et je pensais : c’est ici que je puis demeurer.

Je séjournai dans ce village pendant quinze jours, dans cette même paix profonde de mon âme, sans accorder une seule pensée au passé ou à l’avenir. Je m’étais remise à peindre. Un vieillard, un prêtre, vint vers moi et me parla ainsi :

  • Votre domestique m’a appris que vous aviez terminé vos pérégrinations et vouliez vous fixer chez nous parce que vous y avez trouvé le repos.

Je lui répondis qu’en effet les choses étaient telles qu’il le disait mais que je ne m’expliquais pas pourquoi.

Maître, reprit le vieillard, je vais vous l’expliquer, moi. Ce village a un caractère spécial, des événements s’y sont passés qui n’ont eu lieu nulle part ailleurs. C’était à l’époque où je n’étais pas encore né et où mon père n’était qu’un gamin de douze ans. Il m’en a fait le récit. Regardez la porte percée dans le mur derrière nous. Vous verrez au-dessus une corniche sur laquelle deux hommes peuvent s’asseoir, car aux temps anciens des sentinelles surveillaient de là-haut la plaine d’où pouvaient venir des ennemis. Le Prophète lui-même s’est assis sur cette corniche, ainsi que Jésus-Christ, votre prophète à vous. C’est ici qu’ils se sont rencontrés pour parler du destin de l’homme sur cette terre et des moyens de venir en aide aux peuples du monde. Ceux qui se trouvaient en bas du mur ne pouvaient entendre ce qu’ils disaient. Mais ils voyaient le Prophète tandis qu’il exprimait ses pensées, en caressant son genou de la main et voyaient Jésus-Christ qui levait la sienne et lui répondait. Ils restèrent là tout absorbés dans leur conversation jusqu’à la tombée de la nuit; après quoi on ne les vit plus. C’est depuis ce jour-là, Maître, que notre village a trouvé la paix du cœur et le pouvoir de la communiquer aux autres.

  • Je me demande, ajouta M. Philpot, si un pasteur de l’Église d’Angleterre aurait pu faire ce récit.

Pareil à tous les Musulmans, Farah ne connaissait pas la peur. Les Européens qualifiaient de fanatisme la conception islamique de la vie. Pour ma part, je ne pense pas que les disciples du Prophète croient que les événements de l’existence sont prédestinés, donc inévitables. Ils n’ont peur de rien parce qu’ils ont confiance. Ce qui leur arrive est ce qui pouvait leur arriver de meilleur. Au cours des premières années de mon séjour en Afrique, Farah était à mon côté quand un lion blessé bondit sur nous, chargea home, comme disent les chasseurs, voulant affirmer par ces mots que seule la mort arrêtera l’élan du fauve. Farah n’avait pas d’armes et, à cette époque, il n’avait guère confiance en mes talents de chasseresse. Mais il ne fit pas un mouvement et je ne crois pas qu’il ait eu un battement de paupières. La chance voulut que mon deuxième coup de feu frappât le lion de telle sorte qu’il roula sur lui-même comme un lièvre. Après quoi Farah alla l’examiner tout tranquillement.

Une autre fois, à ma grande surprise, j’entendis Farah vanter mon adresse.

Au cours d’un de nos safaris dans la brousse, j’étais étendue un matin, après une chasse de nuit, sur mon lit de camp dans la tente, quand un jeune Anglais, campé à un mille plus au sud, vint à notre campement. Il venait s’enquérir de l’état du gibier, de la situation des points d’eau et chercher un peu de compagnie. Les indigènes lui avaient parlé de nous. Farah et le nouveau venu causaient devant la tente et j’entendais leur conversation à travers la toile.

  • Avec qui voyagez-vous ? demanda l’Anglais. Ton Bwana (Maître) est-il bon tireur?

Farah répondit :

  •     Je ne suis pas avec un Bwana, mais avec une Memsahib d’un pays lointain. Jamais elle ne manque son but.

Ce jour-là Farah paraissait tout content de par1er de moi. Mais en général, les Somali n’aiment pas les conversations dont les femmes font l’objet et on ne peut les faire parler de leurs femmes ou de leurs filles. Ils font une exception quand il s’agit de leur mère et Farah disait que le Coran ordonne chaque fois que l’on prononce avec respect le nom de son père de prononcer vingt fois avec respect le nom de sa mère. Sur ce point-là comme sur bien d’autres, les Somali ressemblent aux vieux Islandais.

Tormold Kolbrunnaskjold fut banni d’Islande parce qu’il avait chanté la jeune fille qu’il aimait en la baptisant du nom de Kolbrunna.

Chose étrange, je me sens encore aujourd’hui sous l’empire de ce tabou. Parfois quand on parle de moi de vive voix ou par écrit, j’ai l’impression de rompre mon pacte avec Farah.

En 1928, quand le prince de Galles, le duc de Windsor actuel, fit sa première visite au Kenya, mon amie Joanie Grigg, la femme du gouverneur, m’avait invitée à passer une semaine à la résidence. C’était pour moi une occasion d’exposer au prince la situation des indigènes au point de vue des charges fiscales et j’étais heureuse de profiter de cette chance de me faire entendre du futur roi d’Angleterre. Seulement, me disais-je, il faut que les choses soient présentées avec humour. Si elles n’amusent pas le prince, il ne fera pas un geste.

Au dîner, j’étais assise à côté de lui et j’essayais prudemment de l’intéresser au sujet qui me tenait à cœur. Il s’y intéressa en effet et le lendemain vint prendre le thé à la ferme. Il entra avec moi dans les cases des squatters et s’enquit de leur situation. Possédaient-ils des chèvres, du gros bétail ? Combien gagnaient-ils en travaillant à la ferme, quels impôts payaient-ils ? Tout en posant ces questions il prenait des notes.

Plus tard, quand je revins au Danemark le renoncement de mon prince de Galles à la couronne d’Angleterre qu’il ne porta que six mois durant me brisa littéralement le cœur.

Un autre soir je décrivis au prince les grandes Ngoma (danses) que l’on exécutait à la ferme. En me souhaitant bonne nuit, il ajouta :

  • J’aimerais bien venir dîner avec vous vendredi pour voir une de ces Ngoma.

Nous étions au mardi et le prince de Galles devait assister pendant les deux jours suivants aux courses de Nanyuky.

Quand je montai dans mon appartement de la résidence, j’y trouvai Farah attendant mes ordres pour le lendemain.

(La coutume voulait que l’on emmenât toujours son propre domestique quand on séjournait chez des amis.) Je dis à Farah :

  • Farah, il nous arrive quelque chose de terrible. Le prince vient à la ferme vendredi pour le dîner et pour voir danser les gens. Et tu sais que l’on ne danse pas à cette époque de l’année.

Les Ngoma étaient des danses rituelles rattachées à la fête de la moisson et tous les colons savaient bien qu’en cette matière les indigènes préfèrent mourir que d’enfreindre une loi sacrée en vigueur depuis mille ans.

La nouvelle bouleversa Farah autant qu’elle m’avait bouleversée moi-même. Pendant quelques instants il resta muet et comme pétrifié. Enfin il dit:

  • Tu as raison, Memsahib, et à mon avis il n’y a qu’une chose à faire. Je vais prendre l’auto et ferai la tournée des grands chefs. Je leur parlerai et leur dirai qu’il faut qu’ils viennent à ton secours, et je leur rappellerai que c’est toi qui es venue à leur secours il y a trois mois.

J’avais eu la chance d’aider la population indigène lors d’une contestation entre eux et le gouvernement concernant des blocs de sel que le bétail avait l’habitude de venir lécher.

  • Mais alors, ajouta Farah avec une certaine appréhension, je ne puis rien faire pour organiser le dîner, Memsahib. Il faudra que tu t’arranges avec Kamante.

Les Manyattas des grands chefs étaient assez éloignés les uns des autres et à peine reliés par des routes. Farah n’avait pas d’autre choix que de les visiter successivement. Je répondis :

  • Ne te préoccupe pas du dîner, Farah. Nous nous en chargerons, Kamante et moi. Je crois comme toi que ce que tu proposes est ce que nous pouvons faire de mieux.

Je revins à la ferme le cœur un peu lourd pour préparer la réception du vendredi et Farah partit en auto accomplir sa mission difficile. Il n’était pas revenu le vendredi matin. Toute la maisonnée était plongée dans une sorte de silence de mort tout en faisant cuire les canards de Mombasa, en rôtissant le gibier à plumes apporté par les Moran-Masai en préparant la sauce Cumberland de Kamante. Quelle honte pour la maison et pour chacun de nous si le prince venait pour voir une Ngoma et que nous n’ayons pas de Ngoma à lui montrer. Mais dès huit ou neuf heures, les jeunes garçons et les jeunes filles de la ferme apparurent aux alentours, mystérieusement, avertis à la manière des indigènes que de grandes choses allaient se passer. Au cours des heures suivantes la longue avenue se peupla de petits groupes venant d’autres fermes situées plus loin que la nôtre. Toute une jeunesse éprise de la danse affluait chez moi. Pour une fois, Kamante envisagea la situation avec optimisme. De la fenêtre de la cuisine, il m’annonça qu’on pourrait se croire au temps de l’invasion des sauterelles. Les danseurs arrivaient d’abord un par un puis par six ou sept à la fois et nous finissions par ne plus pouvoir les compter. À onze heures on entendit le roulement de la voiture, elle montait la côte comme une asthmatique, couverte de boue et de poussière. Farah en sortit ; son visage même paraissait flétri, comme il arrive aux Noirs lorsqu’ils sont à l’extrême limite de l’épuisement. Je devinai qu’il n’avait pas cessé pendant ces deux dernières nuits de palabrer avec les vieux chefs. Mais au premier regard, chacun de nous sut qu’il revenait en vainqueur.

  • Memsahib, dit-il d’une voix aussi enrouée que celle de l’auto ; ils arrivent, ils arrivent tous et ils amènent leurs jeunes hommes et leurs vierges.

Et, en effet, les hôtes impatiemment attendus suivirent l’auto de près. On aurait vraiment cru une nuée de sauterelles, comme l’avait annoncé Kamante. C’était un flot ininterrompu de jeunes créatures des deux sexes souples et fières et comme fascinées par ce qui les attendait.

Les vieux s’étaient opposés ou avaient fait mine de s’opposer à la danse, mais chez les jeunes l’envie de danser était si forte qu’ils semblaient prêts à sacrifier leur vie pour la satisfaire.

Les vieux chefs suivis de leurs vénérables conseillers vêtus de riches manteaux en peau de singe s’avançaient majestueusement laissant entre leur groupe et le groupe suivant un espace vide de cinq à six pieds.

Il y eut cette nuit-là deux à trois mille danseurs sur le terre-plein devant la ferme. C’était une nuit de pleine lune et comme il n’y avait pas un souffle de vent, la lueur rougeoyante des petits feux brillait jusqu’à la lisière du bois et de minces colonnes de fumée se dressaient vers le ciel.

Quelle magnifique Ngoma. Je n’en ai vu nulle part de plus belle. Le prince de Galles fit le tour de cette salle de bal sylvestre, s’arrêtant pour parler successivement à tous les vieux chefs. Il s’entretint avec eux en swaheli et eux, appuyés sur leurs bâtons riaient en lui répondant hardiment de leurs bouches édentées. Puis la conversation en resta là pour des raisons faciles à comprendre. Le prince fit une vive impression sur ces vieilles gens qui aimaient à parler de lui par la suite.

Les causes du rire ne sont pas les mêmes chez les Africains que chez les Européens. Parfois en Afrique on rit parce qu’on se réjouit du malheur d’un ennemi mais souvent aussi par simple contentement. Pendant longtemps on rit dans la région en parlant du prince comme s’il s’agissait d’un bébé tendrement chéri. Je crois d’ailleurs que le prince fut très satisfait de sa Ngoma.

Un mois plus tard, j’envoyai de nouveau chercher les vieux chefs kikuyu. Je leur dis que le jour de la Ngoma, je m’étais trouvée dans une situation difficile. Je leur avais demandé de m’aider et ils étaient venus à mon aide. Mais à présent, je désirais les remercier et leur remettre à chacun un cadeau. Aujourd’hui, je ne parviens pas à me rappeler si je leur offris des chèvres ou de belles couvertures. Pendant un certain temps, ils gardèrent un profond silence pour laisser mes paroles pénétrer en eux, puis un vieillard s’avança et s’exprima ainsi :

  • Tu nous as dit, M’sabu, que le jour de la Ngoma tu étais dans une situation difficile, tu nous as demandé de t’aider. Aujourd’hui, tu désires nous remercier et tu nous as fait un cadeau à chacun. Pouvons-nous à présent te dire quelque chose?

Chez les indigènes, cette dernière phrase sert en général d’introduction à un discours et on ne peut guère opposer un refus à cette requête, mais alors, il faut être prêt à tout. Je répondis au vieillard qu’il était libre de me dire ce qui lui plairait.

  • M’sabu, reprit-il d’un air à la fois digne et satisfait, je vais donc te parler de quelque chose qui nous rend très heureux. Nous trouvons que le jour où le Toto a Soldani est venu voir danser nos jeunes hommes et nos jeunes filles, tu portais une robe plus jolie que celle de toutes les autres M’sabu qui étaient venues à la fête et notre cœur se réjouit encore en y pensant car nous sommes d’avis que tu es horriblement mal habillée à la ferme tous les autres jours.

Je ne l’ai pas contredit. En général, je portais à la ferme un vieux pantalon kaki plein de taches d’huile, de boue et de crottes de poules et je compris que mes gens avaient craint qu’en un jour historique, après avoir exigé d’eux un effort maximum je les abandonne à leur courte honte. À l’attention de mes lectrices féminines, je dirai qu’à l’époque de la visite du prince, je n’avais pas été en Europe depuis quatre ans et ne pouvais me figurer la mode actuelle. J’écrivis donc à la maison de Paris qui avait mes mesures et devait faire ma robe de suivre sa propre inspiration. On m’écrivit en retour :

  • Nous sommes convaincue, Madame, que vous serez la plus belle.

Au temps où la robe chemise faisait fureur, robe qui se présentait sous la forme de deux lignes verticales partant de l’aisselle et coupée à la hauteur du genou, la maison parisienne avait eu le bon goût et le bon sens de me faire ce que l’on appelait une robe de style, avec une jupe bouffante de satin broché et qui ne risquait pas de ne plus être à la mode. Je pense que le cœur de mes gens se réjouissait de me voir prendre un volume inattendu au milieu de mes invitées exagérément sveltes.

Après avoir évoqué avec le vieux chef l’agréable sujet de ma robe, je voulus en savoir davantage concernant l’opinion de mes gens sur la question. Mais à ce moment-là, Farah entra en scène, Kamante le suivit chargé d’une écuelle de bois contenant du tabac pour mes hôtes. Il m’adressa un regard approbateur mais empreint d’un grand sérieux. Farah n’était pas ennemi de la popularité mais il était bien décidé à obliger les Kikuyu à rester à leur place et à m’obliger moi à rester à la mienne.

Je lui dis :

  • Attends un peu, Farah. Je parle à ces hommes âgés et ils me parlent à moi.
  • Non, Memsahib. Ces Kikuyu en ont dit assez au sujet de ta robe, il est temps qu’on leur distribue ce tabac.

Après cela, vinrent les temps difficiles et je dus reconnaître que je ne pouvais plus garder la ferme. Vinrent aussi mes incessants voyages à Nairobi dont le triste but consistait à apaiser mes créanciers et à obtenir un prix élevé pour le domaine. Pour finir, je perdis la ferme et je ne fus pour ainsi dire qu’un locataire dans ma maison, préoccupée seulement d’assurer à mes squatters le lopin de terre dans la réserve où selon leur désir ils pourraient rester ensemble. Il se passa beaucoup de temps avant que le gouvernement ne consentît à adopter mon plan. Farah m’accompagna dans toutes mes démarches. Et il arriva alors qu’il ouvrît des caisses dont je n’avais aucune connaissance jusqu’à ce moment-là et qu’il déployât une splendeur vraiment royale. Je vis apparaître des robes de soie, des gilets brodés d’or, des turbans rouge feu, bleu azur, ou d’une blancheur éclatante. On voit rarement ces derniers qui doivent être la coiffure de gala des Somali. Farah arbora également de lourds anneaux d’or, des couteaux à manche d’argent ou d’ivoire, une cravache en peau de girafe incrustée d’or. Ainsi paré, il avait l’air d’un des gardes du corps d’Haroun al-Rachid lui-même. Très droit, il me suivait à cinq pieds de distance, tandis que je parcourais les rues de Nairobi dans mon vieux pantalon et mes chaussures rapiécées.

C’est alors que Farah et moi, nous devînmes une véritable unité, dont l’aspect était aussi pittoresque que celui de Don Quichotte et de Sancho Pança. Farah m’élevait et s’élevait lui-même sur un plan classique comparable à celui dont parle Wergeland, le poète norvégien :

La mort suit l’homme heureux comme un maître tyrannique, le malheureux comme une servante. Toujours prête à recevoir la cape et le masque de son maître.

Quand tout ce que contenait ma demeure fut vendu, les pièces bouleversées devinrent des cages à résonances. Si je m’asseyais sur une des caisses pleines d’objets à expédier et qui constituaient à présent mon unique mobilier, des voix et des sons d’autrefois s’élevaient, de plus en plus nets, de plus en plus clairs dans les salles d’une majestueuse nudité. Et lorsque, au cours de ces mois-là, un visiteur venait à la ferme, Farah s’avançait pour ouvrir la porte des pièces vides comme s’il eût été le gardien d’un palais impérial.

Il n’est pas de frère, d’ami, d’amant, de nabab venant m’offrir la somme nécessaire pour garder la ferme qui aurait fait pour moi ce que fit alors mon domestique Farah. Même si je n’avais eu aucun autre motif de reconnaissance (et j’en ai tant que je ne puis les citer ici) j’aurais contracté envers lui une immense dette, à cause de ces mois d’épreuve et je me sens encore son obligée après trente ans, je serai son obligée ma vie entière.

Karen Blixen     au Kenya de 1918 à 1931,              Ombres sur la prairie            Gallimard 1962

L’auteur de ce site a connu en Afrique francophone des personnages de la trempe de Farah : ils se nommaient Oudanou Gani, en Guinée forestière : il était béninois, mais n’aurait été l’obstacle de la nationalité, les habitants de Nzérékoré disent qu’il aurait été élu maire sans problème s’il s’était présenté. Une autorité naturelle stupéfiante. L’autre se nommait Daniel Moussavou : il était gabonais, patron d’un remorqueur qui livrait les grumes aux navires mouillés au large. Scruter la mer à ses côtés dans le petit jour pour déterminer si la météo agitée permettait une livraison [3] ou non, en fonction des marées, reste un inoubliable souvenir. Le troisième se nommait Célestin, cuisinier de son état, envié de tous les expatriés du Gabon qui rêvaient de le débaucher… capable d’entrer dans une maison en feu pour sauver l’enfant de ses patrons. Tous des chevaliers du moyen âge égarés au XX° siècle.

5 05 1923                    Au croisement du boulevard Saint Denis et du boulevard Sébastopol, premier feu de signalisation pour la France. Il est rouge et accompagné d’une sonnerie. L’inventeur en est Léon Foenquinos, qui cédera toutes ses inventions à la France par amour de son pays. Il faudra attendre dix ans avant que n’apparaissent les feux vert et orange.

25 05 1923                  Pierre Quémeneur et Guillaume Seznec partent à Paris acheter aux surplus américains de belles voitures américaines pour les revendre aux Russes. Ils se séparent et l’on ne reverra jamais Pierre Quémeneur. Guillaume Seznec sera accusé, sans preuves formelles, du meurtre de Quémeneur et condamné au bagne de Cayenne, d’où il ne sortira qu’en mai 1947, gracié par de Gaulle. En traversant la rue, il sera alors tué par une camionnette qu’on ne retrouvera jamais. Son petit fils, Denis Le Her Seznec, remuera ciel et terre pour obtenir la réhabilitation (la grâce n’étant qu’une annulation de la peine, mais pas une révision judiciaire) de son grand père : en 2001, Marie Lise Lebranchu, gardienne des sceaux, demandera la révision du procès, laquelle sera accordée en 2005. Mais la justice en décidera autrement et refusera cette réouverture en 2007. Le trafic des surplus américains partait directement du secrétariat d’État en charge de l’affaire, avec à sa tête, un Le Troquer, dont un descendant fera parler de lui dans les dernières années de la IV° république pour avoir crée des ballets roses.

26 05 1923                   Premières 24 heures du Mans : les vainqueurs, Lagache et Léonard, ont parcouru 2 209 km à 92 km/h sur une Chenard et Walker.

29 06 1923                   Le service militaire est ramené à 18 mois.

23 08 1923                   La Grande Assemblée Nationale Turque ratifie le Traité de Lausanne : la Turquie voit sa frontière occidentale reportée à la Maritza, fleuve tributaire de la Mer Egée. Ce qu’avait tricoté le traité de Sèvres : une quasi indépendance pour l’Arménie et le Kurdistan est détricoté par le traité de Lausanne ; il n’y a plus d’Arménie indépendante et les Kurdes, qui n’ont jamais trouvé de puissance occidentale pour les soutenir franchement, voient leurs espoirs s’évanouir devant la volonté de fer de Mustafa Kemal qui fait taire les faibles voix occidentales. Les Kurdes sont partis pour des dizaines d’années d’intégration forcée et ratée entre Turquie, Syrie, Irak et Iran.

Les seuls amis des Kurdes sont les montagnes.

Proverbe kurde

1 09 1923 11h58’.       Un séisme, d’une magnitude estimée à 7.9 sur l’échelle de Richter détruit Tokyo et partiellement Yokohama. Les estimations du nombre de morts varient de 135 000 à 400 000.

17 09 1923                    Sur son Firecrest, un cotre de 11 m. de long, Alain Gerbault accoste à Long Island : il a quitté Gibraltar depuis 142 jours. Il est le premier à avoir traversé l’Atlantique en solitaire. Il va entreprendre l’année suivante un tour du monde qu’il terminera le 26 juillet 1929, en arrivant au Havre : il avait parcouru 60 000 km.

20 09 1923                    Les Allemands appellent à la désobéissance passive dans la Ruhr.

29 09 1923                    La SDN donne mandat à l’Angleterre pour gérer la Palestine, intégrée jusqu’alors à l’empire ottoman.

6 10 1923                    Les troupes turques entrent à Constantinople, évacuée quatre jours plus tôt par les Alliés. La répression contre les chrétiens a fait 23 000 victimes.

29 10 1923                     Moustafa Kemal est élu président de la République turque : il va le rester jusqu’à sa mort, en 1938, entreprenant un train de réformes comme aucun pays musulman n’en avait jamais vu, toutes dominées par une indestructible volonté de laïcisation, véritable coup de tonnerre dans tout le monde arabe :

  • Abolition du califat. Invité par des musulmans de l’Inde à prendre le titre de calife, il leur répondit : Selon la loi religieuse, chaque musulman doit obéissance au calife. Les Indiens sont-ils en état d’exécuter mes ordres ? Et les Égyptiens ? Et les Tatars ? Et les Arabes ?
  • Unité ethnique par échange de minorités avec la Grèce.
  • Séparation de l’Église et de l’État, suppression des congrégations religieuses, appel à la prière en turc.
  • Adoption du droit civil occidental : ce sera le code civil suisse.
  • Émancipation de la femme et occidentalisation complète du vêtement – port du chapeau par exemple -.
  • Adoption de l’alphabet latin, suppression de l’enseignement de l’arabe et du persan.
  • Obligation d’un patronyme pour chacun.

La volonté de laïcisation n’allait tout de même pas jusqu’à confier à des laïcs l’éducation de ses filles [… adoptives : il n’eut pas d’enfants] qui feront leur scolarité à l’institution des sœurs de Notre Dame de Sion à Istanbul !

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, alors que le territoire de l’actuelle Turquie était partagé entre les différentes armées alliées, et que les puissances réunies à Versailles ou à Sèvres disposaient sans état d’âme des peuples et des terres, cet officier de l’armée ottomane avait osé dire non aux vainqueurs. Quand tant d’autres se lamentaient des décisions iniques qui les frappaient, Kemal Pache avait pris les rames, chassé les troupes étrangères qui occupaient son pays et imposé aux puissances de réviser leurs projets.

Cette conduite rare – je veux dire à la fois l’audace de résister à ses adversaires réputés invincibles, et la capacité de sortir gagnant de ce bras de fer- valut à l’homme sa légitimité. Devenu, du jour au lendemain, « père de la nation », l’ancien officier avait désormais un mandat de longue durée pour remodeler à sa guise la Turquie et les Turcs. Ce qu’il entreprit avec vigueur. Il mit fin à la dynastie ottomane, abolit le califat, proclama la séparation de la religion et de l’Etat, instaura une laïcité rigoureuse, exigea de son peuple qu’il s’européanise, remplaça l’alphabet arabe par l’alphabet latin, obligea les hommes à se raser et les femmes à ôter leurs voiles, échangea lui-même son couvre-chef traditionnel contre un chapeau à l’occidentale.

Et son peuple le suivit. Il le laissa bousculer les habitudes et les croyances, sans trop rechigner. Pourquoi ? Parce qu’il lui avait rendu sa fierté. Celui qui restitue au peuple sa dignité peut lui faire accepter bien des choses. Il peut lui imposer des sacrifices, des restrictions, et il peut même se montrer tyrannique ; il sera quand même écouté, défendu, obéi ; non pas indéfiniment, mais longtemps. Même s’il s’en prend à la religion, ses concitoyens de l’abandonneront pas pour autant. En politique, la religion n’est pas un but en soi, c’est une considération parmi d’autres ; la légitimité n’est pas accordée au plus croyant, mais à celui dont le combat rejoint le combat du peuple.

Peu de gens en Orient ont vu une quelconque contradiction dans le fait qu’Atatürk se soit battu avec acharnement contre les Européens alors que son rêve était d’européaniser la Turquie. Il ne se battait pas contre ceux-ci ou ceux-là, il se battait pour être traité avec respect, comme un égal, comme un homme, non comme un indigène ; dès lors que leur dignité était rétablie, Kemal et son peuple étaient prêts à aller très loin sur le chemin de la modernité.

Amin Maalouf                       Le dérèglement du monde      Grasset 2009

8 et 9 11 1923             Échec du putsch d’Hitler à partir d’une brasserie de Munich. Röhm et Goering sont à ses cotés. Röhm va partir en Bolivie où il devient instructeur de l’armée, juste le temps que les choses se tassent. Mais son soutien le plus prestigieux est indéboulonnable : Eric Ludendorff, le vieux maréchal, héros de la guerre. Ils sont parvenus à s’emparer des principaux bâtiments publics. Des conseillers municipaux ont été pris en otage, et des Juifs connus arrêtés. Mais le gouvernement riposte : quatre policiers et seize membres des groupes paramilitaires sont tués.

Hitler est arrêté et transféré à la forteresse de Landsberg, où il va commencer à rédiger Mein Kampf, dont bien des chapitres lui seront soufflés par Alfred Rosenberg, architecte qui va devenir l’idéologue du parti. C’est lui qu’Hitler a nommé pour prendre sa succession à la tête du parti, le temps de son incarcération ; il reçoit ses visites à de nombreuses reprises. Il est l’auteur du Völkischer Beobachter (L’Observateur populaire), qui de 1920 à 1945 sera l’organe de presse officiel du Parti National Socialiste des travailleurs allemands. Il avait été membre de la société secrète L’ordre de Thulé, qui adhérait aux théories raciales de  Dietrich Eckart, lequel l’avait présenté à Hitler.

10 11 1923                  La France passe outre la décision du peuple suisse et installe ses douaniers à la frontière en application d’un décret du 10 10 1923. C’est la fin des zones franches : un concert de lamentations s’éleva devant la brusque hausse des prix causée par l’application des droits de douane à tous les produits qui, jusque-là, venaient en franchise de Suisse et de tous les pays du monde.

Le Messager du 24 Novembre 1923.

Ce à quoi Marius Ferrero, chaud partisan de la suppression de la zone franche, répondait :

De quoi vous plaignez-vous ? Vous avez joui de privilèges, contrairement aux principes essentiels de la Constitution qui prévoit l’égalité des citoyens devant l’impôt : estimez-vous heureux d’en avoir joui si longtemps ; nous n’avons que faire de vos plaintes… A la formule surannée de Oui et zone, la France meurtrie ne pourra que répondre : Français avant tout !

A Megève, il était recommandé jusqu’alors aux touristes de ne pas omettre de faire plomber les bicyclettes de préférence à la douane de son pays ou à défaut à la sortie de l’intérieur, soit à Flumet, à Bellegarde ou à Annecy.

21 12 1923                                  Le dirigeable Dixmude traverse un orage au-dessus de la Méditerranée, à l’ouest des côtes de la Sicile: à 2 h 28’, touché par le foudre, il explose [il est gonflé à l’hydrogène]  : 50 morts dont 43 d’équipage et 7 passagers. Il avait été ainsi rebaptisé en mémoire à l’héroïque défense de la ville belge de Dixmude par les fusiliers-marins pendant la guerre. De fabrication allemande, construit en 1917 – LZ 114, ex L 72 -, il avait été cédé à la France, avec deux autres exemplaires identiques en 1920, au titre des dommages de guerre. Le corps du commandant, le lieutenant de vaisseau du Plessis de Grénédan sera retrouvé par des pêcheurs de Siacca, au nord-ouest d’Agrigente. Un monument sera érigé à Pierrefeu du Var, sa base.

226 mètres de long, 24 mètres de diamètre, soit un volume de 68 500 m³, propulsé par 6 moteurs de 260 cv. La vitesse maximale était de 110 km/h.

1923                           L’américain Joseph P. Maxfield invente l’électrophone. La première machine à laver française – Calor – est présentée au Salon des Arts Ménagers : elle sera la plus efficace émancipatrice de la femme, plus que tous les mouvements féministes réunis : pas de longs discours, pas d’effets de manche d’avocats enflammées, mais, chaque jour, des heures de dure corvée en moins pour les femmes : l’inventeur aurait bien mérité un Nobel. On ne vit nulle lavandière venir casser ces machines qui leurs prenaient du boulot : c’est dire si elles étaient heureuses de voir celui-ci prendre fin.

En Espagne, la dictature de Primo de Riveira sera confirmée par référendum le 11 09 1926. La malaria fait des millions de morts en Russie. Le docteur Gaston Ramon met au point le vaccin contre la diphtérie.

Au Mexique, le chef de l’État, le général Obregon signe avec les États-Unis les accords de Bucareli selon lesquels les rebelles mexicains ne pourront plus s’approvisionner en armes aux États-Unis, en échange de quoi le Mexique accordera des facilités aux compagnies pétrolières américaines opérant sur son sol. Mais ces accords doivent être ratifiés par le Congrès, au sein duquel les partisans des généraux rebelles sont nombreux : Obregon n’hésite pas à faire exécuter certains d’entre eux en pleine séance afin de soumettre les autres !

Quelques années plus tard, Paul Morand dira la splendeur de Mexico :

Cet aigle dévorant un serpent [le fond tricolore du drapeau mexicain] parut aux Aztèques d’un assez favorable augure pour qu’ils s’arrêtassent ici, venant du nord, et qu’ils fondassent la future Mexico. Du haut de l’Acropole de Chapultepec qui domine la ville, on imagine difficilement ce lac au milieu duquel les Aztèques bâtirent en 1376 leur Tenochtitan. Elle devait ressembler à Venise ou à Bangkok, avec des îles flottantes, des jardins mobiles dont nous ne retrouvons plus, aujourd’hui, qu’un souvenir bien affaibli, aux environs, à Xochimilco. Sur ces canaux, dans ces rues inondées, circulaient les pirogues fleuries des Indiens. Sur cette hauteur-ci, avant le président Calles et avant l’empereur Maximilien, Montezuma II eut sa résidence d’été, son harem, ses bains, ses volières, ses terrains de chasse : décadence alanguie, décomposition d’une grande civilisation qui allait s’écrouler lorsque Cortez arriva, mais qui connut des temps héroïques et fut précédée par d’autres qu’on commence à peine à entrevoir aujourd’hui, plus étranges encore, sauvages, hermétiques, invisiblement, mais sûrement reliées à l’Asie.

Ce dimanche matin, entre midi et deux heures, Chapultepec n’est plus que le bois de Boulogne de Mexico, où, parmi les ahuhuetes, les eucalyptus, arbres tordus comme des guimauves, les Packard et les Buick des Mexicains élégants se suivent au grand ralenti, avant l’heure du déjeuner. Coutume hispanique du paseo, que toute l’Amérique latine a héritée, lent déroulement d’ennui et de vanité, après la messe ou après les toros. Promenades de l’allée des Récollets à Madrid, de La Havane, de ces Antilles sans routes où les riches indolents font venir à grands frais des Rolls, des Hispano, des Voisin, des huit et douze cylindres, munies d’un mégaphone à l’échappement libre, pour tourner autour du kiosque à musique. Devant l’orchestre d’instruments à cordes qui soutient mollement des airs mollement chantés, les cavaliers mexicains de la bonne société, les charros à cheval, sont rangés, botte à botte, sur le trottoir; les voitures défilent devant eux. Ils saluent lentement, comme dans Cyrano ; ils portent l’habit classique, le pantalon de daim collant, noir et argent, la veste courte à soutaches, le célèbre feutre brodé d’or ; au genou, le lasso. Ils sont assis dans leur selle, la montura en cuir tanné, comme dans un fauteuil de pullman, les pieds dans les étriers d’argent ; ils fument des cigares très noirs, très colorados ; ils s’entourent de crachats négligents, jetés comme des aumônes.

Sous l’embrasement de ce midi de février, sous ce ciel jamais rayé de pluie, au-dessus de l’alignement des rues quadrillées, se lit encore la grandeur monumentale de l’Espagne ecclésiastique et militaire : églises, palais de gouverneurs, casernes et quelques-unes de ces maisons-forteresses qu’on ne peut démolir qu’à la dynamite.

Mexico. La plus vieille ville américaine ; avec ses temples, ses palais, ses jeux de paume dès le XVI° siècle, alors que New York n’était encore, et pour longtemps, qu’un rocher, et Buenos Aires une savane. Je vois, de ce belvédère, les tours de la cathédrale, au style torturé par les Jésuites, comme ces rois qui refusaient de livrer leurs trésors ; cathédrale bâtie par-dessus le grand temple et la pyramide sacrée des Aztèques, dont les idoles servirent à combler les canaux. Brutales et absurdes constructions rocaille, succédant à une architecture savante et secrète, sœur de l’art égyptien. La place du Dieu-de-la-Guerre, du Serpent-à-Plumes, devant la cathédrale, devint celle de l’Assomption-de-la-Vierge ; demain, détrônant la Vierge, s’élèvera à son tour la statue d’un universitaire métis en redingote de bronze. Le monde vit d’attentats. Mais ce qu’aucun homme ne pourra altérer, c’est le paysage ; qui desserrerait l’étreinte de ce cirque rocheux de cent kilomètres de rayon, rendu si proche, cependant, par la pureté d’un air que raréfie l’altitude ? Lumière du vide, auprès de laquelle l’atmosphère grecque ne serait que brume. Couleur de raisins de Corinthe, les deux volcans, le Popocatepetl et l’Ixtachuatl, la montagne fumante et la femme endormie dressent, à plus de cinq mille mètres, deux cônes neigeux et suspendus.

Ce plateau, cette mesa central, ces crêtes ébréchées bordées d’un bleu verdâtre, cette plaine crue, dissimulent leurs richesses, comme des femmes qui fuient l’émeute, cachent leurs diamants dans leur corps et leur or dans leurs cheveux. Ce n’est pas pour rien que, sur la carte, le Mexique prend la forme d’une corne d’abondance. Fruits, primeurs, essences, fortune végétale des tropiques ; puis, sur les hauteurs, là où la surface n’avoue plus rien, le sous-sol se révèle pareil à un coffre d’avare : argent, or, rubis, cuivre, pétroles jaillissants, – auprès desquels les huiles minérales asiatiques sont des ruisseaux, – soufre, marbres, pierres dures crachées par les cratères ; tant de remue-ménage géologiques, de colères volcaniques pour produire quelques opales ou turquoises parfaites,- comme, ailleurs, des mouvements entiers de peuples, pour donner un seul artiste. Pays fouillé, taraudé, éventré par les races successives qui l’habitèrent, sans qu’aucune soit parvenue à l’appauvrir ou à soupçonner l’immensité de sa richesse.

Pays qui ne ressemble à aucun autre, Nouvelle-Espagne qui, il n’y a pas cent ans, allait des Antilles à San Francisco, lieu de rencontre de l’Orient et de l’Occident, asile des nègres et des Chinois, des Blancs et des Rouges. Sur cette terre sans saisons, en un même mois, des arbres fleurissent alors que d’autres connaissent l’automne. Pays des hauts cactus en tubulures d’orgue, des Ford sans moteur attelées de mules, des vachers – la bouche couverte à cause de l’air froid – qui entrent dans les bars sans descendre de leur cheval arabe au poitrail élargi par l’altitude. Gares calcinées, avec leurs écriteaux officiels : Il est défendu de tirer des coups de feu ; locomotives vides lancées au-dessus des abîmes par les révolutionnaires, Mont-de-Piété, mines plutoniennes avec leurs chapelles souterraines aux cierges toujours allumés; palais de basalte, de diorite, de serpentine; Mexique, où les métaux précieux et la vie humaine sont sans valeur et dont la richesse a toujours fait le malheur. N’est-ce pas tout l’Occident qui parlait déjà par la bouche de Cortez, quand celui-ci fit répondre au roi Montezuma, qui s’étonnait qu’on pût se montrer si avide de métal jaune : – Les Espagnols sont atteints d’une maladie mortelle, que l’or seul peut guérir.

Paul Morand                     Hiver Caraïbes 1929

En France, à la Chambre des députés, on discute d’une loi sur la protection des animaux domestiques… et on a soin de n’oublier personne : un député s’inquiétera des mauvais traitements que les puces de cirque (… dont on contemplait les bonds fantastiques – 200 fois la longueur de son corps – au moyen de verres grossissants), pouvaient recevoir de leurs dresseurs ! Quelques millions de soldats ont dû se retourner dans leurs tombes !

La SDN – Société des Nations – met en place Interpol : organisation internationale de Police criminelle.

Le pape Pie XI envoie trois missionnaires autrichiens, les Pères Schebesta, Schumacher et Vanoverberg, en Afrique Centrale auprès des Pygmées pour voir si on peut les considérer comme monothéistes : tout Autrichiens qu’ils fussent, ils revinrent avec une réponse de Normand : peut-être bien que oui, peut-être bien que non.

Quand un visionnaire se met à parler de vache folle :

Que se produirait-il donc si, au lieu de végétaux, le bœuf se mettait à manger de la viande ?… Au lieu de chair, ce sont des substances nuisibles qui sont fabriquées. Le bœuf se remplirait donc de toutes les matières possibles nuisibles s’il se mettait soudain à être carnivore. Il se remplirait, notamment, d’acide urique et d’urate. Or l’urate a quant à lui des habitudes particulières. Les habitudes particulières de l’urate sont d’avoir un faible pour le système nerveux et le cerveau. Si le bœuf mangeait directement de la viande, il en résulterait une sécrétion d’urate en énorme quantité, l’urate irait au cerveau et le bœuf deviendrait fou.

Extraits d’un recueil de conférences (Santé et maladie, 1923 Éditions anthroposophiques romandes) du penseur autrichien (né en Croatie de parents autrichiens) Rudolf Steiner, qui avait étendu à l’ensemble du vivant les principes élaborées par Hahnemann pour l’homéopathie. La pensée de Rudolf Steiner, disciple de Goethe, père de l’anthroposophie, fera de nombreux adeptes et inspirera l’agriculture biodynamique qui commencera par être mise en œuvre dans les pays d’influence germanique. Bien entendu, comme tout bon totalitarisme qui se respecte, le nazisme infiltrera le mouvement pour l’instrumentaliser et le récupérer à son profit : un vigoureux nettoyage sera indispensable à la fin de la seconde guerre mondiale.

En rupture avec la vision matérialiste, libérale de l’agriculture, qui fait de l’univers physique un bien au service de l’homme, et qui fait donc du paysan un exploitant, la  biodynamique considère la terre dans son ensemble comme un être vivant, un Tout, au sein duquel, non seulement les animaux et les plantes sont vivants, mais aussi toute la planète, laquelle planète n’est elle-même qu’une partie de l’Univers, l’espace qui sépare chaque galaxie, chaque constellation, chaque planète étant lui aussi parcouru d’influences réciproques. Le constat le plus élémentaire dans cet ordre est l’influence de la lune sur la terre, dans sa plus évidente manifestation : le phénomène des marées. En favorisant une plus grande biodiversité des sols et en renforçant la santé des plantes, la biodynamie génère une agriculture durable, dans laquelle sont proscrits les produits chimiques qui appauvrissent sols et plantes.

L’anglais Thorvald Madsen crée le vaccin contre la coqueluche.

L’impérialisme soft de la laïcité marié pour l’occasion avec celui des hommes nous fait percevoir l’écologie comme une vision relativement récente du monde, quand en fait la très grande dame, maîtresse femme s’il en fût,  qui a énoncé cela est Hildegarde von Bingen – 1098-1179 – [voir à 1100-1250], mystique et bénédictine allemande : on est donc en plein Moyen-Âge.

Des chercheurs allemands parviennent à liquéfier du charbon : le procédé prendra le nom de CTL : coal to liquid : c’est un mélange de monoxyde de carbone issu de la combustion incomplète de charbon et d’hydrogène, permettant d’obtenir des hydrocarbures liquides. Sur un plan purement financier, l’affaire ne présente pas d’intérêt : beaucoup trop cher par rapport au prix du baril de pétrole. Néanmoins, dans l’impossibilité en temps de guerre de se fournir en pétrole en quantité souhaitée, c’est un ersatz, coûteux mais efficace et les nazis utiliseront le procédé pendant la deuxième guerre mondiale. Mais on recommencera à en parler très sérieusement quand le prix du baril de pétrole se mettra à flirter dans les années 2000 avec les 60 $, celui du CTL restant à 45 $. Et les réserves de charbon ne manquent pas, et dans des endroits autrement plus sûrs que le Moyen Orient. Et les techniques actuelles permettent d’éviter le principal inconvénient des débuts : les émissions de CO². Et puis, comme le disait si bien Cheik Yamani, un ancien ministre du pétrole saoudien : l’âge de pierre n’a pas pris fin par manque de pierres !

Avec leurs empires coloniaux, l’Angleterre et la France pratiquaient sur le plan économique la règle de la facilité : une économie de cueillette : on collecte les matières premières et on les transforme. Privé de leurs rares colonies par la défaite de 1918, les Allemands feront fonctionner leurs méninges pour pallier à cette absence d’empire colonial en développant la chimie :

Les savants allemands avaient accompli un bond cognitif qui devait changer le cours de l’histoire. Ils avaient rejeté l’idée que la vie constituait une seule essence mystique, dotée de qualités qui la différencieraient du reste de l’univers. Au contraire, ils avaient postulé que les êtres vivants n’étaient que des machines chimiques et que les laboratoires de recherche, s’ils s’en donnaient les moyens, pourraient émuler jusqu’à la vie même.

Leurs premières expériences visaient à produire des médicaments à partir non plus d’arbres ou de plantes, mais de substances chimiques manufacturées. Le triomphe initial remontait à 1897 quand des chimistes constatèrent, dans les laboratoires de la firme Bayer, les effets curatifs du premier remède synthétique : l’aspirine. Peu après, le médecin Paul Ehrlich, à la recherche d’un traitement pour la maladie du sommeil qui décimait ses compatriotes au Congo allemand, injecta des centaines de produits chimiques à des souris inoculées et finit par identifier une teinture industrielle qui guérissait cette maladie : il avait découvert le premier antibiotique. Pour baptiser ce nouveau grand œuvre, Ehrlich inventa un terme, la chimiothérapie.

Les savants allemands voulaient aussi produire en laboratoire des substances qui remplaceraient certaines ressources naturelles. Ainsi, les gisements mondiaux d’azote naturel s’épuisaient, et les cultivateurs s’inquiétaient de savoir comment ils allaient pouvoir fertiliser leurs terres. La population connaissait une croissance explosive. Les Cassandres annonçaient une famine imminente et de très nombreux décès. Le chimiste berlinois Fritz Haber se mit à chercher une solution chimique à ce problème. Il découvrit le moyen de fixer les énormes réserves d’azote contenu dans l’air, et de le transformer en ammoniac pour les engrais. Cette découverte lui valut un prix Nobel et il vendit son brevet à BASF ; les journaux le proclamèrent sauveur du genre humain.

En perdant son empire à l’issue de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne s’était vue privée de matières premières essentielles. Elle se retrouva loin derrière la Grande-Bretagne, qui jouissait d’un accès illimité au caoutchouc de Malaisie et au pétrole du Proche-Orient. Les firmes chimiques allemandes – BASF, Bayer, Agfa, Hoechst, Casella et les autres – fusionnèrent pour former un groupe immense, I.G. Farben, dont l’objectif était de produire l’équivalent chimique des ressources naturelles qui faisaient défaut.

Très vite, le caoutchouc synthétique et les dérivés pétroliers que produisait Farben firent l’envie du monde entier. En quelques années Farben devint la plus grosse société européenne, avec des intérêts dans le pétrole, l’acier, les armements, la banque et la presse – en Allemagne et dans le monde entier. Elle possédait ses propres mines de charbon, de magnésite, de gypse et de sel, et des accords de cartel la liaient aux grands groupes américains DuPont, Alcoa et Dow Chemical.

C’est dans les laboratoires d’I.G. Farben qu’un chimiste nommé Hermann Staudinger, qui s’efforçait de synthétiser le caoutchouc, émit pour la première fois l’hypothèse de molécules beaucoup plus grandes et complexes que toutes celles qu’on avait imaginées jusqu’alors. Ces molécules géantes, suggéra-t-il, pouvaient être structurées en chaînes mobiles, ce qui expliquait l’étonnante souplesse du caoutchouc. Le travail de Staudinger sur les polymères fut récompensé par un prix Nobel, et il ouvrit à l’industrie chimique un nouveau débouché : le développement des matières plastiques.

Ce nouveau champ ouvert à l’innovation allait transformer l’environnement des hommes. Jusqu’alors, tous les êtres humains avaient vécu entourés des mêmes matériaux : le bois, la pierre, le fer, le papier, le verre. Voici qu’apparaissaient une foule de substances extraterrestres, capables de produire des sensations corporelles que personne n’avait encore connues.

[…] Berlin était la merveille de son temps, capitale scientifique du monde, mais aussi atelier des géants de la scène et de la musique. On y côtoyait Bertolt Brecht, Marlene Dietrich et Fritz Lang. C’était un carrousel de boxe, de jazz et de cabaret.

Plus tard, cette métropole cesserait d’exister. À l’issue de la guerre suivante le vieux Berlin, ravagé, mis au rebut, oublié, sombrerait dans les eaux de l’oubli ; n’en subsisteraient plus, en surface, que quelques crêtes déformées, convulsées par les mauvais rêves des bas-fonds ; mais elle finirait par connaître la renaissance quand elle redeviendrait capitale de l’Allemagne réunifiée, le 3 octobre 1990.

Rana Dasgupta                        Solo     Gallimard 2009

En Iran, Reza Khan devient premier ministre.

1 01 1924                   Devant le premier congrès national du Kouo-min tang à Canton, Sun Yat Sen livre son programme :

La plupart des traités faits par les étrangers avec la Chine sont injustes. En effet :
Les étrangers peuvent augmenter les tarifs comme cela leur plaît, tandis que les douanes chinoises n’ont pas le droit d’augmenter les tarifs ;
Les Chinois qui vont à l’étranger ne peuvent pas ne pas observer les lois des pays étrangers, tandis que les étrangers qui viennent en Chine n’observent pas les lois chinoises ;
Les pays étrangers peuvent avoir des garnisons en Chine tandis que la Chine ne peut pas en avoir à l’étranger ;
Les bateaux de guerre et de commerce des pays étrangers peuvent naviguer librement sur les fleuves à l’intérieur de la Chine, tandis que les bateaux de guerre et de commerce de la Chine ne peuvent pas naviguer sur les fleuves à l’intérieur des pays étrangers ;
Les étrangers dans les concessions élèvent des forts, tracent des chemins de fer et fondent des stations navales, tandis que la Chine ne peut pas faire de même à l’étranger. Les traités inégaux sont des traités accordant des privilèges ou des droits sans réciprocité. La Chine ligotée par ces traités est condamnée à la défaite sur tous les terrains. Donc à bas les traités inégaux.

3 01 1924                   Ouverture pour les préliminaires des VIII° Jeux Olympiques d’hiver de Chamonix du premier tronçon du premier téléphérique de l’Aiguille du midi : Les Pèlerins – La Para. Le second, La Para – Les Glaciers à 2 414 m. sera inauguré le 7 août 1927, devenant pour quelques mois le téléphérique touristique le plus haut du monde, avant d’être détrôné par le Brévent, juste en face, dans les Aiguilles Rouges à 2 525 m. Deux ingénieurs suisses, Feldmann et Strub commencèrent les premières études dès 1905 ; les premiers travaux, en 1911, interrompus par la guerre ne reprirent qu’en 1922. Les cabines étaient de 18 places, 9 en 2° classe, vers l’amont et à l’air, 9 en 1° classe, vers l’aval et vitrées, le tout lambrissé d’acajou et décoré de ferronneries modern style. Quatre câbles pour faire marcher tout ça : porteur, frein, guide, tracteur. Il fallût installer pas moins de 45 pylônes, espacés de 40 à 90 m. M. Eugster, le principal actionnaire connût de gros revers de fortune pendant la grande guerre et dût se retirer. Joseph Vallot reconstitua une société qui sauva ce qu’il y avait à sauver. Mais, avec une gare de départ trop excentrée malgré les navettes, le téléphérique ne pût résister à la concurrence du Brévent et fit faillite en mai 1933. Racheté une bouchée de pain en 1936, il redevint rentable en 1937 ; les travaux reprirent, et dès 1940 une ligne de service sommaire fonctionnait, reliant la gare du Glacier des Bossons au Col du Midi, 3 630 m. Elle fût essentiellement utilisée pendant la guerre pour le ravitaillement des chasseurs alpins qui gardaient le site, au col du midi. L’inauguration officielle de cette navette de service n’eût lieu qu’en septembre 1949. Mais la fragilité de l’ancrage de cette gare supérieure ne permit pas d’établir une liaison ouverte aux touristes. De plus, il aurait fallu moderniser les deux premiers tronçons… l’argent manquait et l’on arrêta tous les travaux en 1948. Le téléphérique cessa de fonctionner en 1951.

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… pour de plus amples informations, voir le très remarquable site :

https://www.remontees-mecaniques.net/bdd/reportage-tph-v-de-

l-aiguille-du-midi-les-glaciers-ceretti-tanfani-dyle-bacalan-3869.html

17 01 1924                  Une séance plénière du Comité Central du Parti communiste, dont Staline est le secrétaire général conteste vigoureusement les thèses de Trotski, lequel va partir dans les jours suivants à Soukhoum, en Abkhazie se soigner et se reposer.

21 01 1924                  Lénine meurt d’une artériosclérose. Il avait déjà eu 2 attaques. La 3°, en mars 1923 l’avait cloué au lit. Il laisse quelques recommandations que l’on nommera Testament, et dont l’essentiel sera tenu secret par la nomenklatura qui elle, en connaissait le contenu :

Le camarade Staline en devenant secrétaire général a concentré un pouvoir immense entre ses mains et je ne suis pas sûr qu’il sache toujours en user avec suffisamment de prudence. D’autre part, le camarade Trotsky, ainsi que l’a démontré sa lutte contre le Comité central dans la question du commissariat des Voies et Communications, se distingue non seulement par ses capacités exceptionnelles – personnellement il est incontestablement l’homme le plus capable du Comité central actuel – mais aussi par une trop grande confiance en soi et par une disposition à être trop enclin à ne considérer que le côté purement administratif des choses.

25 décembre 1922

Post-scriptum.

Staline est trop brutal, et ce défaut, pleinement supportable dans les relations entre nous, communistes, devient intolérable dans la fonction de secrétaire général. C’est pourquoi je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui, sous tous les rapports, se distingue de Staline par une supériorité – c’est-à-dire qu’il soit plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades, moins capricieux, etc. Cette circonstance peut paraître une bagatelle insignifiante, mais je pense que pour prévenir une scission, et du point de vue des rapports entre Staline et Trotsky que j’ai examinés plus haut, ce n’est pas une bagatelle, à moins que ce ne soit une bagatelle pouvant acquérir une signification décisive.

4 janvier 1923

Non daté, mais cité par Trotski dans son livre Mein Leben – Ma vie -, cette autre mise en garde, toujours de Lénine :

Ce Géorgien rusé, qui aime son chachlik d’agneau trop salé et trop poivré, salera et poivrera trop la révolution.

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On ne trouve chez Staline aucune trace de l’honnêteté la plus élémentaire.

Lénine à Nadeja Kroupskaïa, sa femme, qui rapportera le propos à Trotski en 1926

25 01 1924                 Premiers Jeux Olympiques d’hiver à Chamonix (couplés avec la VIII° Olympiade d’été, à Paris) : ils n’assurent que les disciplines nordiques. Seize nations sont engagées – l’Autriche n’est pas là -, représentées par 416 concurrents. Les Scandinaves feront une razzia de médailles en ski et patinage : Sonja Henie, 12 ans, se classe huitième ; 4 ans plus tard, à St Moritz, elle prendra la médaille d’or… qu’elle conservera pendant 10 ans. En hockey, les médailles seront canadiennes. Tout s’est bien passé ; le secrétaire du Comité des Sports d’Hiver est heureux : il s’appelle Roger Frison Roche.

27 01 1924                  Funérailles de Lénine, où le grand absent n’est autre que Trosky, qui matériellement, n’aurait pas eu le temps de revenir.

28 01 1924                       Alexandra David-Néel, 55 ans, arrive à Lhassa, accompagné d’un jeune moine du Sikkim, Yongden, qu’elle adoptera par la suite. L’authenticité de son récit – Voyage d’une Parisienne à Lhassa –  a été mise en doute, mais il n’y a pas de raisons bien sérieuses de donner beaucoup d’importance à ces petites querelles. Arrivée avec Yongden à Pékin dans l’hiver de 1917, elle se dirigea vers le Tibet à dos de mulet, vêtue des oripeaux d’un mendiant : 3 200 km dans une Chine déchirée par la guerre civile et le banditisme ; ils s’arrêtèrent trois ans au monastère de Kumbum [aujourd’hui Taer-si], de juillet 1918 à février 1921, étudiant le bouddhisme tantrique, les livres sacrés, et le tibétain, qu’elle finira par maîtriser parfaitement. Kumbum… où l’avaient précédés, 80 ans plus tôt les pères Huc et Gabet, 17 ans plus tôt, Paul Pelliot, où la suivra, 11 ans plus tard, Ella Maillart. Elle aura voyagé quatorze ans en Asie, de 1911 à 1925 : Inde, Sikkim, Japon, Corée, Chine, Tibet. De retour en France, elle sera couverte d’honneurs et quand elle s’éteindra en 1969, à Samten Dzong [4], sa maison de Digne, elle était centenaire !

Alexandra_David-Neel-Tibet-3 | Daily Geek Show

29 et 31 01 1924         Deux séances plénières du Parti communiste donnent à Staline tout le loisir de mettre définitivement Trotski sur la touche.

L’intellectuel juif idéaliste et le brigand géorgien taciturne et méthodique. Le champion flamboyant du communisme universel et celui d’une URSS laboratoire politique circonscrit dans un seul pays.

En 1913, tous deux sont indispensables à Lénine, l’un l’est pour ses idées et ses perspectives d’expansion de l’idéal marxiste, l’autre pour son efficacité à financer le mouvement, hold-up et racket révolutionnaires, moins valorisante sinon moins efficace. Dès lors, le complexe originel d’infériorité semble agir comme un moteur que rien ne peut arrêter avant que l’un ait triomphé de l’autre.

Unis en octobre  1917 dans l’ombre de Lénine, les deux hommes s’affrontent dès la guerre civile, Staline n’exécutant pas les ordres de Trotski, maître de l’Armée rouge, au prix d’un revers militaire qui vaut à la Russie bolchevique de concéder à la Pologne des territoires qu’elle aurait dû gagner.

Est-ce la raison qui rend Lénine si méfiant envers Staline dans son testament ? En tout cas, jouant de l’éloignement de Trotski lors de la mort du fondateur de l’URSS, en janvier  1924, Staline feint de se retirer pour être mieux plébiscité secrétaire général d’un parti qui porte davantage la légitimité du pouvoir que le nouvel Etat, né treize mois plus tôt.

Ce tour de prestidigitation en annonce d’autres, qui escamotent les rivaux un à un, symboliquement puis physiquement. Photos retouchées, procès scénarisés, Staline élimine ceux qui pourraient témoigner d’une genèse où il n’est pas au premier rang. A ce jeu, l’ennemi absolu est Trotski, exclu du parti dès 1927, exilé au Kazakhstan, expulsé d’URSS vers la Turquie, puis pourchassé dans ses retraites occidentales, où la pression de Moscou le rend indésirable. Jusqu’au Mexique, qui l’accueille en  1937 mais où un agent du Kremlin parvient à l’exécuter d’un coup de piolet, en  1940.

Philippe-Jean Catinchi                                Le Monde 26 03 2015

L’humour est la politesse du désespoir, disait Christian Bouche-Villeneuve, alias Chris Marker ; et c’est pourquoi les Russes n’en manquent pas :

Par un beau matin inondé de Soleil, Staline, en se levant, s’adresse au soleil : Soleil, dis-moi, qui est le plus beau, le plus intelligent, le plus fort ? Le soleil n’hésite pas une seconde : C’est toi, Ô Staline, lumière de l’univers ! À midi, Staline remet ça : Dis-moi Soleil, qui est le plus brillant, le plus génial, le plus remarquable homme de tous les temps ? Le soleil confirme : C’est toi, Ô immense Staline. Avant le dîner, Staline ne peut résister au plaisir de redemander au soleil : Qui est le meilleur communiste du monde. Le soleil lui répond : Tu n’es qu’un malade, Staline, un psychopathe, un fou furieux et si tu ne veux pas entendre la vérité, ne m’adresse plus la parole après midi, car alors je passe à l’Ouest ! À demain connard ! Pour ma part, je vais me coucher sans plaisir, car tes pathologies criminelles m’empêchent de dormir. Mais, puisque la Terre tourne, il faut bien que j’accepte qu’elle ait une moitié à l’ombre en permanence…

3 03 1924                    Mustafa Kemal interdit les écoles kurdes et les publications en kurde.

23 05 1924                   Création de la Compagnie Française des Pétroles. Les Français ne veulent plus connaître la fragilité de celui qui n’a pas de pétrole : c’est le carburant américain qui a permis aux taxis de la Marne de rouler. En 1894, la France comptait 200 automobiles, 17 107 en 1904, 175 535 en 1914, 676 383 en 1924. Poincaré met à profit le droit reconnu à la France d’explorer au Moyen Orient, ce sera à Mossoul, aux cotés des majors américaines et britanniques : la CFP reprend les parts – 23,75 % de la Deutsche Bank dans la Turkish Petroleum Company. Le pétrole sera raffiné à Berre par la CFR : Compagnie Française de Raffinage. Il faudra tout de même attendre le 17 janvier 1952 pour voir inaugurée la raffinerie, avec 250 000 tonnes de brut traité par mois. La CFP deviendra TOTAL en 1953.

4 06 1924                   Le colonel Norton, est de retour au pied de l’Everest, à la tête d’une importante expédition : les compagnons de la tentative précédente sont là. À pied d’œuvre depuis le mois d’avril, le mauvais temps les a obligés à annuler des tentatives bien avancées. Une fourchette de quelques jours s’annonce, belle et chaude : sans oxygène, Norton s’en va pour le sommet avec Sommerwell, puis laisse son compagnon, épuisé et poursuit seul : il atteint 8 575 m.

8 06 1924                    Mallory et Irvine, font une ultime tentative pour le sommet, avec oxygène : Irvine n’était sans doute pas le meilleur alpiniste du moment, mais c’était un bricoleur de génie, et c’était précieux pour l’oxygène. Vers 12 h 50, Noël Odell, les aperçoit fugitivement, dans une percée de brouillard, progressant sur l’arête nord-est. Ce sera la dernière fois qu’ils auront été vus vivants. Et on ne saura jamais s’ils sont morts en revenant du sommet ou en y allant. Le piolet d’Irvine sera retrouvé en 1933, et le corps de Mallory, 200 mètres plus bas, en 1999, par Conrad Anker [5], un américain, sur la foi des déclarations d’un alpiniste chinois qui, en 1975, avait découvert un cadavre anglais vers 8 100 m. Près du corps de Mallory, des lunettes, un couteau, un altimètre, mais pas l’appareil de photo dont le film aurait permis de savoir s’ils avaient été au sommet ou non. Un élément plaide en faveur d’un retour après la victoire : il avait emmené une photo de sa femme pour l’y laisser au sommet, et on ne l’a pas retrouvée dans ses vêtements …

Vidas Ferratas: MALLORY E IRVINE: ¿PRIMERA ASCENSION AL ...

À un journaliste américain qui, quelques mois plus tôt, lui demandait pourquoi donc il tenait tant à aller là-haut, il avait répondu, agacé : because it’s there.

En faisant un peu moins concis Lionel Terray donnera le sentiment probablement partagé par l’ensemble des alpinistes :

Ce que nous cherchons, c’est le goût de cette joie énorme qui bouillonne dans nos cœurs, nous pénètre jusqu’à la dernière fibre lorsque, après avoir longtemps louvoyé aux frontières de la mort, nous pouvons à nouveau étreindre la vie à plein bras.

Lionel Terray       Les conquérants de l’inutile.

Mais quand je fus sur le sommet inondé de soleil, avec les brumes au-dessous de moi, en vagues ondoyantes, une joie sans bornes chanta dans mon cœur et envahit mon corps. Et l’ivresse de cette heure passée là-haut à l’écart du monde, dans la gloire des hauteurs, pourrait suffire à la justification de n’importe quelle folie.

Giusto Gervasutti       Montagnes, ma vie

Nous, alpinistes, marcheurs de l’extrême, aux confins du possible, sommes soumis à un syndrome précis.

[…]          Sans ce dédoublement, je ne serais plus en vie. C’était une schizophrénie entre la raison et l’émotion… Aujourd’hui encore, le dédoublement peut sauver celui qui a le dos au mur. J’avais ainsi la possibilité de communiquer avec un Autre, de partager ma douleur, mon espoir ou mes désespoirs. Un désespoir partagé n’est plus que la moitié d’un désespoir.

[…]          La source du bonheur est là-haut, mais le bonheur vient après. Si nous montons finalement, c’est pour revenir, revenir vers les hommes. Après avoir été dans un monde hostile, perdu et exposé dans un froid extrême, avec peu d’oxygène, avec la peur de ne pouvoir redescendre, le retour est comme une résurrection.

Reinhold Messner

Et encore plus tard, Catherine Destivelle s’exprimera aussi là-dessus :

Qu’est-ce qui pouvait bien me pousser à escalader toutes ces grandes parois comme une folle ? La montagne, la beauté du cadre ? Mon admiration pour Pierre ? La gestuelle de l’escalade ? La joie de vaincre, les efforts récompensés ? Le bien-être du retour dans la vallée ? Les objectifs toujours différents, nouveaux, et toujours de plus en plus difficiles ? L’engagement ? Certainement un peu tout à la fois, et tout ce que je ne sais pas. En tous cas, j’aimais ça à l’époque et j’aime toujours ça.

[…] Grimper, pour moi, représente vraiment un formidable jeu tactique. J’aime le rocher, je le considère comme un matériau vivant que je dois essayer de maîtriser. Chaque passage a une âme, avec ses secrets et ses ruses, chaque roche possède son caractère propre. Le calcaire est ravagé, plein d’embrouillaminis, de reliefs désordonnés, le gneiss un peu moins, le grès est différent, plus compact, plus rond. Le granit lui, est simple, franc, sans détours. Sa matière pure, belle, agréable au toucher est aussi accueillante par ses couleurs généralement chaudes, dans les ocres et les rouges. Ses lignes sont souvent pures, élancées. C’est vraiment lui qui a ma préférence. À son contact, mon corps n’est plus vraiment maître de lui-même. Comme attiré par un aimant, il ne pense qu’à s’y confronter, qu’à le toucher, puis à chercher une faille ou une faiblesse pour pouvoir jouer avec lui, le deviner. Quoi que je fasse, quelle que soit la façon dont je grimperai les faces et les pics, le roc sera toujours égal à lui-même, aussi fort, aussi puissant. Je serai toujours obligé de me plier à ses exigences, à ses ruses. Et si je veux rester en vie, je dois m’en méfier et le respecter. Lorsque je pense au rocher en général, c’est une image de granit brillant au soleil qui me vient aussitôt à l’esprit. Je m’imagine alors le toucher, le caresser ! Tout mon corps se trouve réchauffé par la réverbération du soleil sur la roche. Mes mains se promènent doucement sur la surface granuleuse du rocher. Puis mon corps se met à grimper. Tout est facile, les mouvements s’enchainent aisément, je grimpe, je grimpe… Un vrai rêve ! C’est pour parvenir à ce degré de liberté physique, ce sentiment d’aisance, de légèreté, que j’ai décidé de regrimper en solo, car je savais que ce serait la seule façon de revivre cette osmose parfaite avec le rocher, de retrouver cette grimpe instinctive, presqu’animale.

Catherine Destivelle Ascensions      Arthaud 2012

Samivel, qui se plaisait dans la simplicité disait dans le fond la même chose : cela se chante sur l’air de Le trente et un du mois d’août. 1941

Par un beau matin de juillet
J’ai grimpé sur un haut sommet                   (bis)
 
Fallut partir de la cabane
Encore tout bête de sommeil
Avant le lever du soleil
 
Fallut suiv’ le dos d’la moraine
Et trébucher sur cent cailloux
Croulants et sens dessus dessous
 
Fallut s’attacher à la corde
Et remonter vers le couloir
Par un glacier comme un miroir
 
Fallut sur un pont mince et roide
Franchir le trou de la rimaye
Et travailler dur au piolet.
 
Fallut geler dans l’ombre froide
Se mouiller, et claquer des dents
Jusqu’au col où sifflait le vent
 
Fallut sur le fil de l’arête
S’accrocher des pieds et des mains
Et chercher longtemps son chemin
 
Fallut tailler près de cent mètres
Entre deux féroces à pic
Pour arriver tout près du pic
 
On y voyait toute la terre
Et ses trésors, monts et merveilles
De rocs, de neige et de soleil
 
…Où les glorieux nuages passent…
Le grand vent m’y couronnait roi
Et l’horizon était à moi.
 
La bise effacera nos traces,
Mais ne pourra, jamais, c’est sûr,
Chasser de mon cœur tant d’azur

27 06 1924                 Albert Londres suit le Tour de France pour le journal Le Petit Parisien. En termes de presse, le Petit Parisien, c’est le rival de l’Auto, journal de l’organisateur du Tour, Henri Desgranges qui n’apprécie pas du tout l’immense popularité de Henri Pélissier, vainqueur du Tour de France de l’année précédente et de nombreuses autres courses.  Cette année-là, sa suprématie est menacée par l’immense talent de son ancien équipier, Ottavio Bottechia, confirmé par sa victoire finale. Au cours de cette troisième étape, à Coutances, en compagnie de son frère Francis et de Maurice Ville, ils décident d’abandonner. Albert Londres est devant et lorsqu’il apprend la nouvelle, il fait demi-tour pour interviewer les trois coureurs au café de la Gare de Coutances… Ils mettent parfois le bouchon un peu loin, ils en rajoutent, il y a probablement de la tactique dans cette décision, mais on voit bien que le fond est vrai et que le terme de forçat n’est pas usurpé.

LE TOUR DE FRANCE
LES PÉLISSIER ET LEUR CAMARADE VILLE ABANDONNENT. BEECKMAN GAGNE LA TROISIÈME ÉTAPE

[C’est là le titre d’origine, qui deviendra, succès aidant, les Martyrs de la Route, puis les Forçats de la Route]

[…]     Tout le monde y était ! Il faut jouer des coudes pour entrer chez le bistro. Cette foule est silencieuse. Elle ne dit rien, mais regarde, bouche béante, vers le fond de la salle. Trois maillots sont installés devant trois bols de chocolat. C’est Henri, Francis, et le troisième n’est autre que le second, je veux dire Ville, arrivé second au Havre et à Cherbourg.
–          Un coup de tête ?
–          Non, dit Henri. Seulement, on n’est pas des chiens…
–          Que s’est-il passé ?
–          Question de bottes ou plutôt question de maillots ! Ce matin, à Cherbourg, un commissaire s’approche de moi et, sans rien me dire, relève mon maillot. Il s’assurait que je n’avais pas deux maillots. Que diriez-vous, si je soulevais votre veste pour voir si vous avez bien une chemise blanche ? Je n’aime pas ces manières, voilà tout.
–          Qu’est-ce que cela pouvait lui faire que vous ayez deux maillots ?
–          Je pourrais en avoir quinze, mais je n’ai pas le droit de partir avec deux et d’arriver avec un.
–          Pourquoi ?
–          C’est le règlement. Il ne faut pas seulement courir comme des brutes, mais geler ou étouffer. Ça fait également partie du sport, paraît-il. Alors je suis allé trouver Desgrariges :
–          Je n’ai pas le droit de jeter mon maillot sur la route alors ?…
–          Non, vous ne pouvez pas jeter le matériel de la maison…
–          Il n’est pas à la maison, il est à moi…
–          Je ne discute pas dans la rue…
–          Si vous ne discutez pas dans la rue, je vais me recoucher.
–          On arrangera cela à Brest…
–          A Brest, ce sera tout arrangé, parce que je passerai la main avant… Et j’ai passé la main !
–          Et votre frère ?
–          Mon frère est mon frère, pas, Francis ?
Et ils s’embrassent par-dessus leur chocolat.
–          Francis roulait déjà, j’ai rejoint le peloton et dit : Viens, Francis ! On plaque.
–          Et cela tombait comme du beurre frais sur une tartine, dit Francis, car, justement ce matin, j’avais mal au ventre, et je ne me sentais pas nerveux.
–          Et vous, Ville ?
–          Moi, répond Ville, qui rit comme un bon bébé, ils m’ont trouvé en détresse sur la route. J’ai les rotules en os de mort.
Les Pélissier n’ont pas que des jambes ils ont une tête et, dans cette tête, du jugement.
–          Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France, dit Henri, c’est un calvaire. Et encore le chemin de croix n’avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. Nous souffrons du départ à l’arrivée. Voulez-vous voir comment nous marchons ? Tenez.
De son sac, il sort une fiole :
–          Ça, c’est de la cocaïne pour les yeux, ça c’est du chloroforme pour les gencives.
–          Ça, dit Ville, vidant aussi sa musette, c’est de la pommade pour me chauffer les genoux.
–          Et des pilules ? Voulez-vous voir des pilules ? Tenez, voilà des pilules.
Ils en sortent trois boites chacun.
–          Bref ! dit Francis, nous marchons à la dynamite.
Henri reprend
–          Vous ne nous avez pas encore vus au bain à l’arrivée. Payez-vous cette séance. La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l’œil dans l’eau. Le soir, à notre chambre, on danse la gigue, comme saint Guy, au lieu de dormir. Regardez nos lacets, ils sont en cuir. Eh bien ! ils ne tiennent pas toujours, ils se rompent, et c’est du cuir tanné, du moins on le suppose. Pensez ce que devient notre peau ! Quand nous descendons de machine, on passe à travers nos chaussettes, à travers notre culotte, plus rien ne nous tient au corps.
–          Et la viande de notre corps, dit Francis, ne tient plus à notre squelette.
–          Et les ongles des pieds, dit Henri, j’en perds six sur dix, ils meurent petit à petit à chaque étape.
–          Mais ils renaissent pour l’année suivante, dit Francis.
Et, de nouveau, les deux frères s’embrassent, toujours par-dessus les chocolats.
–          Eh bien tout ça – et vous n’avez rien vu, attendez les Pyrénées, c’est le hard labour, – tout ça nous l’encaissons. Ce que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons. On n’est pas des fainéants, mais, au nom de Dieu, qu’on ne nous embête pas. Nous acceptons le tourment, nous ne voulons pas de vexations ! je m’appelle Pélissier et non Azor ! J’ai un journal sur le ventre, je suis parti avec, il faut que j’arrive avec. Si je le jette, pénalisation. Quand nous crevons de soif, avant de tendre notre bidon à l’eau qui coule, on doit s’assurer que ce n’est pas quelqu’un, à cinquante mètres qui la pompe. Autrement : pénalisation. Pour boire, il faut pomper soi-même. Un jour viendra où l’on nous mettra du plomb dans les poches, parce que l’on trouvera que Dieu a fait l’homme trop léger. Si l’on continue sur cette pente, il n’y aura bientôt que des clochards et plus d’artistes. Le sport devient fou furieux.
–          Oui, dit Ville, fou furieux
Un gosse s’approcha
–          Qu’est-ce que tu veux, mon petit ? fait Henri.
–          Alors, monsieur Pélissier, puisque vous n’en voulez plus, qui  va gagner maintenant ?

Albert Londres Le Petit Parisien

07 1924                    Rééchelonnement de la dette allemande. La France évacue la Ruhr.

28 10 1924                 Huit autochenilles Citroën quittent Colomb Bechar pour rallier le Cap de Bonne Espérance et Madagascar, – Tananarive le 26 juin 1925 -, 24 000 km plus loin sans aucun incident majeur : c’est la seconde mission Haardt, Audouin Dubreuil. Destinées à l’armée, elles continueront à être produites en petites quantités, mais les ventes des autres modèles feront un bond. André Citroën avait bien fait les choses : le cinéaste Léon Poirier faisait partie de l’expédition : il en ramena un film muet, sonorisé plus tard. Un atelier de taxidermie permit de rapporter des milliers d’animaux, mammifères, insectes etc… La croisière noire inspirera Tintin au Congo, nommé tout d’abord Tintin et Milou dans la brousse.

30 10 1924                La France et la Suisse demandent l’arbitrage de la Cour Internationale de la Haye sur la question des zones franches : l’affaire sera tranchée le 7 juin 1932, la France devant rétablir les anciennes petites zones franches définies par les traités de 1815 et 1816

10 1924                       Francisque Gay fonde la Vie Catholique et l’abbé belge Cardijn la JOC : Jeunesse Ouvrière Chrétienne.

1924                           Entre 1924 et mars 1928, les prix seront multipliés par 6,5. Le dollar américain vaut 6 fois plus qu’en 1914. Louis de Broglie découvre le caractère ondulatoire des particules. Vallée et Carée publient les premiers résultats positifs d’une vaccination contre la fièvre aphteuse. Le vaccin sera amélioré par Charles Mérieux en 1937. Inauguration du funiculaire des Petites Roches dans le Grésivaudan. Renault sort une 10 CV à une cadence de 40 unités/jour. Charles Benoît, Abel Bardin et Jules Benezech, trentenaires parisiens aux talents très complémentaires s’associent pour créer la Motobécane : le premier, ingénieur, a découvert la moto à l’armée et rêve d’une bicyclette munie d’un bon petit vent de dos permanent. Le second a le sens du commerce et le troisième sait trouver l’argent. Avec l’aide d’artisans de Pantin et de Courbevoie, ils concoctent la MB1, une moto de 175 cm³. Elle pèse 38 kg, roule à 40 km/h, et elle est moins chère que sa concurrente directe. C’est le succès : ils en feront 150 000 exemplaires. En 1926, ils créeront Motoconfort : le matériel est le même : on ne change que l’étiquette. Le sommet de l’entreprise sera atteint après la seconde guerre mondiale, en 1949, avec la Mobylette.

André Breton emmène les Surréalistes dans la transgression de tous les ordres, parvenant ainsi à fédérer des gens qui par la suite s’opposeront sur tout … on verra un Aragon parler de Moscou la gâteuse, s’offrir des amours contre nature avec Drieu la Rochelle, avant qu’une Elsa Triolet ne l’entraîne dans d’autres adhésions. Il cherchait une famille dira Picasso.

André Malraux, marchant dans les pas de nombreux voyageurs, se sert en œuvres d’art khmer à Angkor : deux linteaux de grès rose du temple de Banteaï Srey découpés à la scie ; il connaît ce marché et sait que le filon est bon : arrêté par la police, l’ EFEO – École Française d’Extrême-Orient -, se portera partie civile ; cela lui vaudra tout de même quelques jours à l’ombre : les 3 ans de prison seront ramenés à 8 mois avec sursis, grâce au soutien, via une pétition, de quelques grandes plumes… Gide, Paulhan, Mauriac, Breton, Aragon… la solidarité clanique sait encore réduire au silence les lois de la République.  70 ans plus tard, les pillards sont toujours là ; c’est dire l’immensité du gisement : plus de 1 500 temples, dont la construction commença dans la première moitié du IX° siècle.

Le geste de Malraux est difficilement pardonnable. Parce qu’il révèle qu’au fond de lui, il avait la prétention d’être le seul à pouvoir comprendre cette beauté. Et que de plus cet orgueil n’était pas un simple penchant personnel mais se fondait sur la supériorité que pense avoir l’Occident qui comprend sur l’Orient qui est compris. […] Malraux aurait dû renoncer à Paris [ciel ! ndlr] et venir s’installer ici. Mais c’était un occidental et il ne connaissait pas le renoncement. […] C’est le même genre de vanité qui a poussé Elgin à faire transporter au British Museum les marbres du Parthénon. [statues de la frise, des frontons et métopes en 1801-1802. ndlr]

Natsuki Ikesawa                       Le sœur qui portait des fleurs        Philippe Picquier    2004

Ibn Seoud poursuit la reconquête de la péninsule arabique : en deux ans, il va reprendre aux Turcs le désert du Rub al-Khali et les villes saintes du Hedjaz, en en chassant la dynastie Hachémite et en gagnant à leurs dépends la protection anglaise.

René Leduc entre chez Breguet où, en trois ans, il devient chef du bureau d’études. Il conçoit un avion qui volerait à 2000 km/h [5]. Les Allemands copieront l’un de ses brevets pour construire le V1. Le prototype d’un avion est prêt en juin 1940 : il est trop tard pour les essais : c’est le Leduc 010 dont le premier vol aura lieu le 29 04 1949, lancé depuis un avion porteur. Le modèle suivant, Leduc 022-1, volera une fois et prendra feu au 2° décollage, le 24 12 1957 : cet incident marquera la fin du programme.

Le parlement italien est dissous : Mussolini exerce une dictature.

Son rinati i fili tuoi con la fede e l’ideale
Il valor dei tuoi guerrieri, la virtù dei tuoi pionieri
Ils sont nés à nouveau tes fils avec la foi et l’idéal,
La valeur de tes guerriers, la vertu de tes pionniers

Parmi les premiers fascistes italiens, 57 % étaient d’anciens combattants. La première guerre mondiale fut une machine à abrutir le monde, et ces hommes-là se faisaient gloire de lâcher la bride à leur brutalité latente.

Eric J. Hobsbawm. L’Age des Extrêmes 1994

La guerre crée plus d’hommes mauvais qu’elle n’en élimine.

Emmanuel Kant

La dictature du Duce ne pourra s’accommoder de la concurrence de Cosa Nostra [7], et le préfet Cesare Mori, aux méthodes très musclées – le préfet de fer – la rendra inopérante de 1924 à 1930. Mussolini, pensant bien naïvement l’affaire réglée en 1928, démettra alors le préfet et Cosa Nostra renaîtra de ses cendres deux ans plus tard. Face à ce vent mauvais, certains s’étaient bien sur retrouvés à l’ombre, mais d’autres avaient eu le temps de mettre les voiles, direction les États-Unis : la Mafia américaine n’avait jamais connu un tel arrivage.

La planète foot se met en place avec les premières adoptions du professionnalisme, en Autriche en 1924, puis en Italie en 1926. Avec lui arrivent les mécènes, industriels de l’automobile, gros commerçants, affairistes de tout poil, porteurs de proposition mirobolantes pour attirer les meilleurs joueurs : au début des années 1930, le joueur le mieux payé est l’Argentin Raimundo Orsi, qui reçoit de la Juventus un salaire de 7 000 à 8 000 lires, soit plus de huit fois le traitement d’un professeur d’université. Mais il faudra attendre pratiquement 60 ans pour atteindre la démesure avec l’essor des droits de retransmission télévisée, et la concurrence acharnée des grands équipementiers : essentiellement Adidas et Nike.

La baronne de Rothschild commande à H. J. Le Même, architecte nantais de père breton, une ferme savoyarde. De santé fragile, il se repose souvent à St Gervais depuis 1924. Il vient de s’installer à Megève sur les conseils d’Adolphe Beder, ami de la famille et administrateur de la Société Française des Hôtels de Montagne. C’est son premier chantier à Megève. Il sera le père d’une architecture nouvelle d’autant plus remarquée qu’à cette époque, l’on ne pouvait guère s’attendre qu’à un pastiche de chalets suisses, ou à de fausses paysanneries, peu compatibles avec l’élégance de la clientèle qui arrivait à Megève.

Propos de H. J. Le Même.

14 02 1925                Jacques Rivière, directeur de la NRF depuis 1919, est emporté à 39 ans par la typhoïde ; Gaston Gallimard, directeur d’édition, le remplace et Jean Paulhan devient rédacteur en chef.

J’ai pour le profond scepticisme de Gaston, son cynisme vécu, sa ruse, sa cruauté féminine et son absence totale d’illusion sur la littérature en général et sur les hommes en particulier – les hommes, l’humanité, sont très largement une création littéraire – une admiration non dépourvue d’envie.

Romain Gary

Et Louise de Villemorin de décliner à l’oreille de Gaston : je méditerai, tu m’éditeras.

26 02 1925                 Les mots croisés font leur apparition dans le quotidien Excelsior.

12 03 1925                  Atteint d’un cancer, Sun Yat Sen meurt à 59 ans :

Je me consacrai tout entier à la révolution démocratique de la Chine, il y a quarante ans. Durant tout ce temps, mon objectif a été la liberté et l’égalité pour tous les Chinois. J’ai toujours été convaincu que, pour atteindre ce but, il me faudrait éveiller le peuple de Chine et m’appuyer sur les nations qui traitent ce peuple sur le pied d’égalité. La Révolution que j’ai rêvée n’est pas encore achevée. Que mes camarades de labeur veuillent bien continuer à la développer, en appliquant les principes sur lesquels je l’ai fondée. Je parle des san-min, – les trois principes du peuple – adoptés comme charte du premier congrès de parti national du parti révolutionnaire et que je me suis efforcé depuis lors de faire comprendre et accepter par tous. Récemment, j’ai conseillé de tenir une convention nationale qui abolira les traités inégaux et arrangera le reste. Il faudrait que ces choses fussent faites le plus tôt possible. Ceci est mon testament, dicté par moi à Wang Tsing-wei, devant neuf témoins, le 24 février, et signé de ma main, le 11 mars 1925.

Chiang Kai-Shek est alors directeur de la nouvelle école militaire de Whampoa, bien encadrée par les conseillers soviétiques Borodine et Galen. Très vite, il écartera le successeur officiel de Sun Yat Sen : Wang Tsing-wei, et commencera à combattre l’influence des communistes au sein du Kouomin. Fort d’une armée de 40 000 hommes, il va monter une expédition contre le nord dès juillet 1926. Il sera aux portes de Chang-hai à l’automne et patientera trois mois, faisant grassement payer cette patience par les banquiers, commerçants, courtiers et trafiquants de Chang-hai. Les premières épurations de communistes lui vaudront un exil provisoire… pendant lequel, faute d’avoir pu épouser la veuve de Sun Yat Sen il épousera sa sœur May-ling Soong, méthodiste bien introduite dans le milieu de la finance et du confucianisme.

16 04 1925                  Une machine infernale explose dans la cathédrale orthodoxe Sveta Nedelja, à Sofia : la toiture s’écroule : on compte plus de 150 morts. Le roi Boris qui, deux jours plus tôt, avait déjà échappé de justesse à un attentat, s’en sort encore. Le Komintern était derrière l’affaire, mais son principal exécutant, Georges Dimitrov, pût se réfugier à Moscou sans être inquiété.

L’attentat qui allait diviser la chronologie bulgare en un avant et un après dévastait la cathédrale Sainte Nedelja. Les poseurs de bombes avaient placé une charge de dynamite sous la coupole ; elle explosa au cours d’obsèques nationales, faisant disparaître d’un coup toute l’élite du pays. Jamais la ville n’avait vu autant de cadavres. Le roi en réchappa : il se remettait d’une précédente tentative d’assassinat, et était arrivé à Sainte Nedelja en retard.

Sofia se remplit de journalistes étrangers. Ils évoquaient la pire attaque terroriste de l’histoire, la misère de la défaite, l’effondrement de l’économie, ou encore les nouvelles convulsions qui secouent les Balkans.

[…]       Une foule de curieux et de photographes tendait le cou vers le dôme détruit et les coupoles rescapées mais tout de guingois. L’église grandiose était remplie de gravats ; un nuage de poussière flottait encore dans l’air.

Rana Dasgupta         Solo     Gallimard 2009

28 04 1925                 Exposition internationale des Arts Déco : Le Corbusier est là, mais Picasso, Braque et Matisse sont absents, et l’architecte Auguste Perret s’insurge : Là où il y a de l’art véritable, il n’est pas besoin de décoration..

1 05 1925                     Hitler crée la SS, Schutz Staffel – échelon de protection – initialement corps d’élite uniquement destiné à assurer sa sécurité.

21 05 1925                  Roald Amundsen s’envole vers le pôle nord : deux hydravions Dornier Wal à deux moteurs en tandem sont au départ ; après huit heures de vol, la moitié de l’essence est consommée. Il faut amerrir. Chaque appareil trouve son espace d’eau libre, à 87°44N, 10°30′ W. La seule solution pour repartir est de construire une piste de 500 m. Les seuls instruments à peu près adaptés sont trois couteaux norvégiens, une ancre à glace, deux pelles en bois. Le deuxième hydravion est retrouvé après 24 h, mais il est inutilisable : il faudra donc ramener six hommes au lieu de trois. Le 30 mai, essai d’envol sur la piste nivelée au poignard : l’hydravion est hissé à l’entrée de la piste et enfonce la jeune glace. Ils vont plus loin, halant l’appareil qui pèse 4,5 t sur 300 m. pour le présenter devant une longue nappe de glace : ils soulèvent l’appareil pour lui installer des skis. Le 10 juin, la ration journalière, prévue pour être de 975 gr/jour, est réduite à 250 gr. Ils changent de tactique, et plutôt que d’enlever la neige, décident de la tasser ; mais ils auront tout de même manipulé 500 t de neige et de glace.

Le 15 juin, l’avion est préparé, allégé au maximum ; la piste est déplorable (2 crevasses et un canal de 3m la coupent), mais, dixit Amundsen : il n’en existe pas de meilleure dans la région L’appareil décolle à 10 h 30, cap : le Spitzberg. À l’approche de ce dernier, une commande se coince ; de nouveau, il faut amerrir en catastrophe, à proximité de la banquise : d’énormes vagues attaquent l’appareil qui parvient à se réfugier en eaux calmes. Il ne reste que 90 l d’essence. À l’horizon, un voilier, qui ne les voit pas. L’hydravion, sur l’eau, se lance à sa poursuite. Presque un mois après son départ, l’équipe arrive au complet dans la baie du Roi, où ils retrouvent leur bateau, le Hobby.

9 06 1925                   Sur fond d’affrontement quasi permanent entre militants communistes et militants patriotes – quatre des ces derniers ont été tués par des communistes en avril – Charles Maurras lâche sa plume contre Abraham Schrameck, ministre de l’Intérieur qui a interdit le port d’armes ; et c’est un torrent de haine qui s’imprime sur les pages de l’Action Française, pathologique et nauséeux, noyé dans la logique du bouc émissaire, impuissant à en voir l’irresponsabilité, l’absence de lucidité :

J’ai vu, sur leurs civières, sur leur lit d’hôpital, le corps inanimé de Marius Plateau, de Philippe Daudet et d’Ernest Berger. Deux de ces bons Français ont été tués, en partie à cause de moi.

[…] J’ai vu les yeux rougis et les poings serrés d’une pieuse multitude française gonflée des révoltes de la justice, des sentiments de la plus sainte des vengeances. Cette foule énergique n’attendait qu’un signe de nous, j’oserais presque dire un signe de moi, pour se ruer sur les responsables et les châtier. J’ai cru de mon devoir de m’interdire ce signe et d’arrêter cette colère. (…) Mais vous êtes le Juif. Vous êtes l’Etranger. Vous êtes le produit du régime et de ses mystères. Vous venez des bas-fonds de police, des loges et, votre nom semble l’indiquer, des ghettos rhénans. (…) vous êtes ainsi devenu, monsieur Abraham Schrameck, l’image exacte et pure du Tyran qui a exercé de tout temps son droit contre les peuples opprimés. (…) Et, comme voici vos menaces, monsieur Abraham Schrameck, comme vous vous préparez à livrer un grand peuple au couteau et aux balles de vos complices, voici les réponses promises. Nous vous répondons que nous vous tuerons comme un chien.

Charles Maurras          Action Française 9 06 1925

L’affaire fit grand bruit, et vaudra finalement à son auteur, en appel, une amende de 1 000 francs et deux ans de prison avec sursis. La littérature de caniveau était certes presque aussi vieille que l’écriture sinon que le caniveau, mais Maurras fut bien de ses piliers.

26 06 1925                Le Canadien Edward S. – Ted – Rogers invente la première lampe de radio à courant alternatif qui permet d’alimenter les postes avec le courant domestique.

11 07 1925                   Antoine Durafour, ministre radical-socialiste et député de St Etienne, – il était aussi président du comité français pour la défense de Sacco et Vanzetti – dépose un projet de loi proposant d’instaurer des congés payés obligatoires pour tous les travailleurs : huit jours pour la première année de présence, quinze jours à partir de deux ans. On oublia tout simplement de mettre le texte à l’ordre du jour pendant 6 ans, et il ne fut discuté qu’en juillet 1931, voté par la Chambre à une large majorité, mais enterré par la suite par le Sénat. C’est le Front Populaire qui le ressortira des oubliettes en 1936.

18 07 1925                     Adolf Hitler publie Mein Kampf :

Si le Juif l’emporte, sa couronne sera la couronne mortuaire de toute l’humanité.

[…] Si l’on avait, au début et au cours de la guerre, tenu une seule fois 12 000 ou 15 000 de ces Hébreux corrupteurs du peuple sous les gaz empoisonnés que des centaines de milliers de nos meilleurs travailleurs allemands de toutes origines et de toutes professions ont dû endurer sur le front, le sacrifice de millions d’hommes n’eût pas été vain. Au contraire, si l’on s’était débarrassé à temps de ces quelques 12 000 coquins, on aurait peut-être sauvé l’existence de 1 million de bons et braves Allemands pleins d’avenir. Mais la science politique de la bourgeoisie consistait justement à envoyer, sans sourciller, des millions d’hommes se faire tuer sur le champ de bataille, tandis qu’elle proclamait hautement que 10 000 ou 12 000 traîtres à leur peuple – mercantis, usuriers et escrocs – étaient le trésor le plus précieux et le plus sacré de la nation et que l’on ne devait pas y toucher. [pp.677-678]

[…]    Une heureuse prédestination m’a fait naître à Braunau am Inn, bourgade située précisément à la frontière de ces deux États allemands dont la nouvelle fusion nous apparaît comme la tâche essentielle de notre vie […] L’Autriche allemande doit revenir à la grande patrie allemande […]. Le même sang appartient à un même empire. Le peuple allemand n’aura aucun droit à une activité politique coloniale tant qu’il n’aura pas pu réunir ses propres fils en un même État. Lorsque le territoire du Reich contiendra tous les Allemands, s’il s’avère inapte à les nourrir, de la nécessité de ce peuple naîtra son droit moral d’acquérir des terres étrangères. La charrue fera alors place à l’épée, et les larmes de guerre prépareront les moissons du monde futur. [p17]

[…]    Car il faut qu’on se rende enfin clairement compte de ce fait : l’ennemi mortel, l’ennemi impitoyable du peuple allemand est et reste la France. Peu importe qui a gouverné ou gouvernera la France ; que ce soient les Bourbons ou les Jacobins, les Napoléons ou les démocrates bourgeois, les républicains cléricaux ou les bolchevistes rouges : le but final de leur politique étrangère sera toujours de s’emparer de la frontière du Rhin et de consolider la position de la France sur ce fleuve, en faisant tous leurs efforts pour que l’Allemagne reste désunie et morcelée. [p.616]

[…]    Qui tente de combattre la logique d’airain de la nature combat ainsi les principes auxquels il doit sa vie d’être humain. Combattre la nature, c’est entraîner sa propre destruction.

Traduction J. Gaudefroy-Demombynes, A. Calmettes. Nouvelles Éditions latines

Tout y était de ce qui sera, tout : la volonté de revanche sur l’humiliation de Versailles, imposée par la France, restée l’ ennemi héréditaire; la volonté, afin d’édifier une grande Allemagne, de conquérir de vastes territoires à l’Est de l’Europe ; la volonté de porter aux juifs des coups mortels.

…C’est l’incuriosité qui est en partie responsable de la tardive, trop tardive prise de conscience de la nature du nazisme et de la nature du communisme.

                                            Henri Amouroux. Le Monde 25 Octobre 2000

Tout Français doit lire ce livre.

Maréchal Lyautey           1934, année de sa mort

Le maréchal Lyautey parlait de l’édition de Fernand Solor, fondateur des Nouvelle Éditions latines, sur laquelle figurait sa citation en bandeau de page de garde. Or Hitler voulait que ne paraisse en France qu’une édition expurgée de ses citations les plus belliqueuses : il intenta donc un procès à Fernand Solor.

___________________________________

[1] Henry Fleuss, ingénieur anglais avait inventé vers 1878 le recycleur à base de chaux sodée pour fixer le dioxyde de carbone. La Sorima utilisait un scaphandre allemand de type Neufelt-Kuhnhe : autonome en gaz respiratoire, le scaphandrier porte des bouteilles d’oxygène et une cartouche de chaux sodée, interne à l’habit qui assure l’absorption du gaz carbonique.

[2] Du nom de Sir et colonel George Everest, géodésien anglais, (1790 1866) qui établit la cartographie de l’Inde. Les Népalais l’appellent Sagar Matha, celui dont la tête touche le ciel, si haute qu’aucun oiseau ne peut la survoler et les Chinois Chomolungma. Sagar Matha est la Grande Mère, chacun la porte dans son cœur, dont elle est la partie la plus sacrée.

[3] Ces grumes – le plus souvent de l’okoumé – flottent et sont donc constituées en radeaux tirés par des remorqueurs. Stockées près de l’embouchure du fleuve par lequel ils sont venus des sites de coupe, ils ne peuvent pas être livrés aux cargos mouillés au large à marée montante, quand le courant marin vient contrer celui du fleuve. La livraison ne peut se faire qu’à partir de la fin de marée montante jusqu’à la fin de la marée descendante. La difficulté technique tient au passage de la barre, la ligne d’eaux perturbées, car lieu de rencontre entre le courant de la marée et celui du fleuve. A la livraison, si la barre est trop difficile, on risque de perdre du bois – qui va aller s’échouer sur la plage mais la récupération coûte cher – et au retour, à vide, le virage à négocier en amont de la barre pour reprendre le cours du fleuve, presque parallèle à la ligne côtière, est lui aussi délicat à réussir. Y aller ou pas… la décision de prend quelquefois sur la plage vers 6 heures du matin, en fonction de l’heure de la marée.

[4] Très bonne bande dessinée : Une vie avec Alexandra David-Néel, de Fred Campoy et Mathieu Blanchot, chez Grand Angle 2016, adapté du livre de Marie-Madeleine Peyronnet, sa secrétaire.

[5] Charlie Hebdo, jamais en mal d’une blague de mauvais goût, donnera une caricature avec Anker debout et Mallory étendu sur le sol : Mr Mallory, I Presume ? Mais il est vrai qu’aujourd’hui, sur les pentes de l’Everest, il vaut mieux s’enquérir de l’identité des morts, tant ils sont nombreux à baliser le parcours, enfermés à jamais dans leur linceul de doudoune/pantalon rouge vif, vert, bleu, victimes de leur folie d’avoir cru qu’avec du fric tout est possible : ils se multiplient depuis la commercialisation de cette ascension pour laquelle il suffit de faire un gros chèque à l’organisateur. Le spectacle est pathétique… on croirait un soir de champ de bataille au sommet.

[6] Le statoréacteur avait déjà vu sa théorie élaborée par l’ingénieur français Lorin en 1913.

[7] Cosa Nostra est la mafia sicilienne, la ‘Ndrangheta, celle de Calabre, la Camorra, celle de Campanie, et la Sacra Corona Unita, celle des Pouilles.


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