7 décembre 1941 à 1942. Pearl Harbour. Leningrad. Jean Moulin. Rafle du Vel d’Hiv. 27233
Publié par (l.peltier) le 6 septembre 2008 En savoir plus

7 12 1941                   L’aviation kamikaze japonaise, décollant de leur escadre à 200 milles de là, attaque la flotte américaine à Pearl Harbor, île d’Ohau, Hawaï : 188 avions et 5 cuirassés sont détruits, 3 cuirassés, 3 croiseurs et 4 destroyers sont touchés. On comptera 2 304 morts du coté américain. Trois-quarts d’heure avant l’attaque sur Pearl Harbour, ils se lançaient en Malaisie britannique, et débarquaient au sud de la Thaïlande. Hong Kong sera pris le 25 décembre, Guam, Wake, les Gilbert avant la fin du mois, Manille le 2 janvier 1942, Singapour le 15 février, Java le 9 mars, puis toute l’Indonésie en quelques semaines. Et tout cela n’a coûté au Japon que 15 000 hommes, 400 avions, 5 torpilleurs et une douzaine de sous-marins ; ils ont fait 300 000 prisonniers. D’abord accueillis en libérateurs dans les colonies anglaises, hollandaises, françaises et américaines, les illusions des pays occupés ne vont pas durer face à la brutalité de l’occupation.

La guerre s’étend pratiquement au monde entier.

Quatre ans plus tard, on trouvera dans les poches des Boys un opuscule de l’armée américaine :

Nous ne sommes pas venus en Europe pour sauver les Français. Nous sommes venus parce que nous, les Américains, nous étions menacés par une puissance hostile, agressive et très dangereuse. Avant juin 1944, nous n’envisagions même pas de venir sauver les Français. Mais il y a eu Pearl Harbour.

Le maréchal Joukov, à la tête de l’armée russe qui défend Moscou contre-attaque la Wehrmacht, depuis une semaine aux portes sud-ouest de la capitale : les Allemands découvrent que la réserve d’hommes de l’adversaire est inépuisable, que leurs armements ont beaucoup évolué depuis le début de l’offensive : les chars russes T34 surclassent leurs Panzers, les avions Yakovlev 3 et Illiouchine 2 Sturmovik valent largement ceux de la Luftwaffe.

8 12 1941                      Les États-Unis, l’Angleterre, les Pays Bas déclarent le guerre au Japon.

Franklin D. Roosevelt, président des Etats-Unis d’Amérique, s’adresse au Congrès :

Hier, 7 décembre 1941 – date qui restera marquée d’une honte éternelle – les Etats-Unis d’Amérique ont été l’objet d’une attaque soudaine et préméditée de la part des forces aériennes et navales de l’Empire du Japon.
Les Etats-Unis étaient en paix avec cette nation et, à la demande du Japon, menaient encore avec son gouvernement et son empereur, des pourparlers en vue du maintien de la paix dans le Pacifique. En fait, une heure après que les escadrilles japonaises eurent commencé à bombarder Oahu, l’ambassadeur du Japon près les Etats-Unis, et son collègue, transmettaient au Secrétaire d’Etat une réponse officielle à un récent message américain. Bien que cette réponse affirmât qu’il semblait inutile de poursuivre les négociations diplomatiques en cours, elle ne contenait ni menaces, ni allusions à la guerre ou à une attaque armée.
On se souviendra que la distance entre Hawaï et le Japon montre clairement que cette attaque a été préméditée il y a bien des jours ou même bien des semaines. Pendant ce temps, le gouvernement japonais a délibérément cherché à tromper les Etats-Unis en faisant de fausses déclarations et en exprimant l’espoir que la paix serait maintenue.
L’attaque d’hier sur les îles Hawaï a infligé de graves dommages aux forces militaires et navales américaines. Un grand nombre d’Américains ont perdu la vie. En outre, on annonce que des bateaux américains ont été torpillés en haute mer entre San Francisco et Honolulu.
Hier, le gouvernement japonais a également déclenché une attaque contre la Malaisie.
La nuit dernière, les forces japonaises ont attaqué Hong-Kong.
La nuit dernière, les forces japonaises ont attaqué Guam.
La nuit dernière, les forces japonaises ont attaqué les îles Philippines.
La nuit dernière, les forces japonaises ont attaqué l’île de Wake.
Ce matin les Japonais ont attaqué l’île de Midway.
Le Japon a donc déclenché par surprise une offensive qui s’étend à toute la région du Pacifique. Après ce qui s’est passé hier, tout commentaire serait superflu. Le peuple américain s’est déjà fait une opinion et comprend bien la portée du danger qui menace la vie même et la sécurité de notre nation.
En ma qualité de commandant en chef de l’armée et de la marine, j’ai donné l’ordre de prendre toutes les mesures nécessaires à notre défense. Nous nous souviendrons toujours de la nature de l’agression qui a été commise contre nous.
Peu importe le temps qu’il nous faudra pour refouler cette invasion préméditée; le peuple américain, fort de son droit, se fraiera un chemin jusqu’à la victoire totale.
Je crois être l’interprète de la volonté du Congrès et du peuple en déclarant que non seulement nous nous défendrons jusqu’à l’extrême limite de nos forces mais que nous agirons de façon à être bien sûrs que la menace d’une attaque brusquée de ce genre ne pèsera plus jamais sur nous.
Les hostilités ont commencé. Il n’y a pas à se dissimuler que notre peuple, notre territoire et nos intérêts, sont en péril.
Confiants en nos forces armées, nous remporterons l’inévitable triomphe grâce à la résolution inébranlable de notre peuple. Et que Dieu nous aide!
Je demande au Congrès de déclarer que depuis l’attentat commis par le Japon le 7 décembre, attentat que rien ne justifie, les Etats-Unis se trouvent en guerre avec l’Empire du Japon.

10 12 1941                  Quatre jours après avoir attaqué la flotte US à Pearl Harbour, l’aviation japonaise s’en prend à la Force Z anglaise, composée du cuirassé HMS Prince of Wales, du croiseur de bataille HMS Repulse et de quatre destroyers : ils avaient pour mission d’intercepter la flotte d’invasion japonaise au nord de la Malaisie. Faute de l’avoir trouvée, ils revenaient vers Singapour quand l’aviation japonaise coula les deux premiers navires  – le HMS Prince of Wales et le HMS Repulse, près de Kuantan, dans l’État de Pahang. 840 marins tués. Les Japonais perdirent 5 avions. Prenant conscience de la fragilité d’une flotte sans couverture aérienne, Anglais et Américains développèrent plus les porte- avions que les cuirassés, croiseurs et destroyers.

11 12 1941                     La Chine déclare la guerre au Japon, à l’Allemagne et à l’Italie.

17 12 1941                     Les Allemands sont arrêtés à 70 km de Moscou… il fait froid, très froid et, à -30°, l’essence gèle dans les réservoirs : ils décideront alors d’aller faire main basse sur les gisements du Caucase, puis du Moyen Orient. Le tzar avait mis de son coté le général Hiver pour faire plier Napoléon, Staline fera de même avec les Allemands patientant jusqu’à l’hiver qui les glacera devant Stalingrad et Moscou : L’ennemi ne doit pas trouver une seule locomotive, pas un seul wagon, pas une livre de pain ni un verre de pétrole. Staline, le 3 juillet 1941. Il enverra par milliers ses soldats sacrifiés porteurs de bombes sous les chars allemands, et finira par avoir raison et de la Bundeswehr et de la Luftwaffe, avec des chars et des avions plus performants que ceux des Allemands.

12 1941                        A Chelmno, les nazis expérimentent des camions à gaz pour exterminer les juifs. Il s’agira dans les premiers temps de monoxyde de carbone, qui sera remplacé par la suite par de l’acide cyanhydrique : le zyklon B. Mais les exterminations à grande échelle ont déjà commencé : de 1941 à 1944, on estime à près d’un million et demi de nombre de Juifs d’Ukraine abattus par balles pour la majorité d’entre eux.

Les Allemands s’arrêtent aux portes de Leningrad, encerclant la ville, coupée dès lors du reste du pays. Les mesures défensives prises par l’incompétent maréchal Vorochilov, ami de Staline, ne servent à rien. Son remplacement par le maréchal Joukov va changer la donne : un ravitaillement se mettra en place par le lac Ladoga gelé. La XX° armée d’Andreï Vlassov, constituée 6 mois plus tôt d’ouvriers, de cadets, de fantassins sibériens et de prisonniers de droit commun, parvient à percer le front et à faire reculer la Wehrmacht de 130 km. Les deux millions et demi d’habitants piégés tiendront jusqu’en janvier 1943, quand des forces soviétiques commenceront à percer l’encerclement allemand. On mangera du pain fait avec de la farine édulcorée de cellulose, on mangera aussi le mastic des fenêtres, le cuir des chaussures, des ceintures. Le cannibalisme va apparaître. Certains jours de janvier et février 1942 verront mourir plus de 20 000 personnes.

3 janvier 1942. Il ne nous reste rien d’autre à faire qu’à nous coucher et à mourir. Jour après jour, c’est de pire en pire. Ces derniers temps, le pain a été notre seul moyen de subsistance. […] Mais aujourd’hui, il est déjà onze heures du matin, et il n’y en a plus dans aucune boulangerie et on ne sait pas quand il y en aura. Les gens sont affamés, ils ont couru d’une boulangerie à l’autre dès sept heures du matin, en trébuchant et en vacillant, mais, hélas, partout ils n’ont trouvé que des rayons vides et rien d’autre. […] Les gens sont si épuisés que je me demande […] si beaucoup de monde va rester en vie à Leningrad. Beaucoup ne survivront pas dans ces conditions, Je ne sais pas si moi aussi, je vais survivre. Je ne sais pas pourquoi, mais aujourd’hui, je ressens au fond de moi comme une faiblesse. Vraiment, je tiens à peine sur mes jambes, mes genoux ploient, j’ai la tête qui tourne. […] Peut-être la mort d’Aka [la grand-mère de Léna] produit-elle son effet sur moi […] Elle repose dans la cuisine. Impossible de trouver ce Iakovlev, sans lequel on ne peut rien faire. Il doit rédiger l’acte de décès. Ensuite, maman devra se rendre encore quelques part et alors on transportera Aka sur un traîneau jusqu’à l’hippodrome.

Léna Moukhina, 18 ans. Journal de Léna (elle mourra en 1991)   Robert Laffont 2014.

Je vous parle de Leningrad, où nous vivions alors. Du blocus de Leningrad. On nous faisait mourir de faim. Une longue agonie… Neuf cents jours de blocus… Neuf cents… Alors qu’un seul sem­blait une éternité ! Vous n’imaginez pas comme c’est interminable, une journée, pour quelqu’un qui a faim. Une heure, une minute… Le déjeuner est long à venir… Puis le dîner… La ration de blocus était de cent vingt-cinq grammes de pain par jour. Du moins pour ceux qui ne travaillaient pas. La ration des parasites de la société… Ce pain, il dégoulinait d’eau… Il fallait le couper en trois : petit-déjeuner, déjeuner, dîner. A boire, on n’avait que de l’eau chaude… Sans rien.

Il fait nuit… Dès six heures du matin, je suis dans la queue à la boulangerie (je ne sais pas pourquoi, je me rappelle surtout l’hiver). Des heures debout !… Des heures qui n’en finissent pas… Quand arrive mon tour, la nuit est de nouveau tombée. A la lueur d’une bougie, le vendeur coupe des morceaux de pain. Les gens restent plantés, à le surveiller. À suivre le moindre de ses gestes… Les yeux brûlants… fous… Et tout ça, sans un mot…

Les tramways ne marchaient pas… On n’avait ni eau, ni chauffage, ni électricité. Mais le pire, c’était la faim. J’ai vu un homme manger ses boutons. Les petits, les gros… Les gens, la faim les rendait fous.

Il y a eu un moment où je suis devenue sourde. C’est là qu’on a mangé le chat… J’y reviendrai. Ensuite, je suis devenue aveugle… C’est là, justement, qu’on nous a amené le chien. Ça m’a sauvée.

Je ne me rappelle pas… Je ne sais plus à partir de quand l’idée de manger son chat ou son chien est devenue normale. Ordinaire. Quotidienne. Je n’y ai pas prêté attention… Après les pigeons et les hirondelles, les chats et les chiens ont commencé à disparaître. Nous, on n’avait pas d’animaux : maman trouvait que c’était une grosse responsabilité, surtout de prendre un gros chien. Une amie de maman n’avait pas pu manger elle-même son chat. Elle nous l’a apporté. On l’a mangé. Et je n’ai plus été sourde… Ça s’était fait brusquement : le matin, j’entendais encore, le soir, maman me dit quelque chose et je ne réponds pas…

Le temps a passé… On a recommencé à mourir de faim… L’amie de maman nous a amené son chien. On l’a mangé, lui aussi. Et, sans lui, on n’aurait pas survécu, c’est certain ! La faim nous faisait déjà enfler. Le matin, ma sœur refusait de se lever… C’était un gros chien affectueux. Pendant deux jours, maman n’a pas pu… Elle n’y arrivait pas. Le troisième jour, elle l’a attaché au radiateur de la cuisine et nous a envoyées nous promener dehors…

Je me rappelle ces boulettes… Je les revois parfaitement…

On avait très envie de vivre…

On restait souvent toutes les trois à regarder la photographie de papa. Il était au front. Ses lettres ne nous parvenaient que rarement. Mes petites filles, écrivait-il. On répondait en faisant en sorte de ne pas trop l’inquiéter.

Maman gardait quelques morceaux de sucre. Dans un petit sac en papier. C’était notre trésor de guerre. Une fois… je n’ai pas résisté. Je savais où était le sucre, et j’en ai pris un morceau. Quelques jours plus tard, un autre… Et… au bout de quelque temps, encore un… Bientôt, il n’y a plus rien eu dans le petit sac de maman. Un sachet vide…

Maman est tombée malade… Elle manquait de glucose. De sucre… Elle ne pouvait plus se lever… Le conseil de famille a décidé de puiser dans le précieux petit sac. Maman guérirait forcément. Ma grande sœur a commencé à le chercher. Il n’était nulle part. On a fouillé toute la maison. Je cherchais avec les autres.

Et, le soir, j’ai avoué…

Ma sœur m’a battue. Mordue. Griffée. Moi, je la suppliais : Tue-moi ! Tue-moi ! Comment je pourrais vivre, après ça ? ! Je voulais mourir…

Là, je ne vous parle que de quelques jours… Mais il y en a eu neuf cents…

Neuf cents jours comme ça…

J’ai vu de mes yeux une fillette voler à une femme un petit pain, au marché. Une petite fille… On l’a attrapée, on l’a jetée par terre et on s’est mis à la frapper… Atrocement… A mort. Elle, elle se dépêchait de manger, d’avaler le petit pain. De le dévorer, avant qu’on la tue…

Neuf cents jours comme ça…

Mon grand-père était si faible qu’une fois, il est tombé dans la rue… II se voyait déjà mort. Un ouvrier est passé à ce moment-là. Les ouvriers avaient des rations un peu meilleures, pas beaucoup, mais tout de même. Eh bien, cet homme s’est arrêté et il a versé de l’huile de tournesol dans la bouche de grand-père. Sa ration! Grand-père a pu rentrer à la maison. Il nous a tout raconté, en pleurant : Dire que je ne connais pas son nom ! Neuf cents jours…

Les gens étaient comme des ombres, ils se déplaçaient lentement dans la ville. Des somnambules… plongés dans un sommeil profond. On voyait tout mais on avait l’impression que c’était un rêve. Ces mouvements tellement lents… flottants… A croire que les gens se déplaçaient sur l’eau, pas sur la terre…

La faim transformait les voix… Ou bien rendait les gens aphones. On ne pouvait pas décider à la voix si c’était un homme ou une femme. Aux habits non plus, d’ailleurs, tout le monde s’entortillait dans des chiffons. Notre petit-déjeuner… c’était un morceau de papiers peints, de vieux papiers peints, mais il restait de la colle… Une colle de farine… Des papiers peints et de l’eau chaude…

Neuf cents jours…

Je rentre de la boulangerie… J’ai touché la ration du jour. Ces pauvres miettes, ces misérables grammes… Un chien court à ma rencontre. Il arrive à ma hauteur, renifle… et sent l’odeur du pain.

Je me suis dit que c’était notre chance. Notre salut ! J’allais le ramener à la maison…

Je lui ai donné un bout de pain et il m’a suivie. Près de chez nous, encore un petit bout et il m’a léché la main. On est entrés… Mais il rechignait à monter l’escalier, il s’arrêtait à chaque palier. Je lui ai donné tout notre pain… Bout par bout… Et, comme ça, on est arrivés au troisième. Nous, on habitait au quatrième. Là, le chien a renâclé, il refusait d’aller plus loin. Il me regardait… Il devait sentir quelque chose. Il comprenait. Je l’ai serré dans mes bras : Petit chien chéri, m’en veux pas !… Petit chien chéri... Je l’ai supplié, imploré… Et il est venu…

J’avais très envie de vivre…

Et la nouvelle s’est répandue… On l’a apprise par la radio : Le blocus est rompu ! Le blocus est rompu ! Plus heureux que nous, ça n’existait pas. Ça n’était pas possible. On avait tenu bon ! Le blocus avait été forcé…

Nos soldats étaient dans les rues. J’ai couru vers eux… Mais je n’avais pas la force de les serrer dans mes bras…

Il y a beaucoup de monuments à Leningrad. N’empêche qu’il en manque un qui devrait y être. On l’a oublié: le monument au chien du blocus.

Petit chien chéri, m’en veux pas…

Galina Firsova, alors âgée de 10 ans, rapporté par Svetlana Alexievitch Œuvres Derniers témoins. Actes Sud 2015

Le succès littéraire des Raisins de la Colère, et son revers de médaille : la haine et l’hystérie qu’il a ainsi déclenchées, lui valant des torrents d’insultes, ont incité John Steinbeck à prendre la mer à bord du Western Flyer en 1940 accompagné de son ami biologiste Ed Ricketts pour caboter le long des côtes de Basse Californie, encore nommée mer de Cortez. Son livre – Dans la mer de Cortez -, réécriture du journal de bord à visée scientifique, va connaître le succès, devenant une petite bible écologique avant l’heure ; parlant d’une flotte japonaise de chasseurs de crevettes :

Six bateaux faisaient le dragage et un grand bâtiment mère d’au moins dix mille tonnes était à l’ancre… Ils avançaient lentement en échelon, avec leurs dragues chevauchantes, faisant littéralement place nette sur le fond. Il parvient à visiter les navires avec Ed Ricketts…vision des tonnes de poisson que l’équipage rejette, morts et mutilés pour ne conserver que les crevettes. Les hommes qui étaient à bord de ce bateau nous étaient très sympathiques. Ces hommes étaient bons, mais ils étaient pris dans une grande machine destructrice, des hommes bons faisant des choses mauvaises.

La guerre a beaucoup modifié les conditions de vie jusque dans les contrées fort éloignées des zones de combat : au Congo belge, il y a pénurie d’étoffes, de médicaments, d’outils ; tout ce que l’on pouvait trouver avait dramatiquement augmenté et le pouvoir d’achat des ouvriers s’était effondré : les ouvriers blancs de l’Union minière, au Katanga, à Elisabethville, s’étaient révolté et leur mouvement avait gagné les camps ouvriers noirs. Ils se mettent en grève, en ne demandant qu’une augmentation de salaire : la Force publique intervient, tire : 60 morts, 100 blessés. C’est la première grève dans une colonie.

1941                             L’Allemagne nazie est alors au sommet de sa puissance, tenant, par occupation ou alliance – avec l’Espagne et l’Italie – les territoires qui s’étendent du cap Nord au golfe de Tarente, de la Bretagne aux rivages baltes et à l’Ukraine, auxquels il faut ajouter les États satellites ou dotés de régimes autoritaires ou fascisants : la Hongrie de l’amiral Horthy, la Bulgarie du roi Boris III, la Roumanie du conducator Antonescu, la Croatie du poglavnic Ante Pavelitch et la Slovaquie de Mgr Tiso. La marge de manœuvre était encore plus étroite pour le Danemark du pronazi Erik Scavenius et l’État Français du maréchal Pétain. Et il y avait encore les États tenus directement par des nazis, allemands ou nationaux : la Bohême-Moravie du Reichsprotektor  Heydrich, la Norvège du collaborateur pro-nazi Vidkun Quisling, aidé du Reichskommissär Terboven, les Pays-Bas, administrés par le nazi autrichien Arthur Seys Inquart, le gouvernement général de Pologne, tenu par le nazi Hans Frank, l’Ostland,  regroupant les pays Baltes, la Biélorussie et l’Ukraine.

Les statuts juridiques sont assez variables, mais la seule règle importante et qui leur soit appliquée à tous est celle du pillage : pillage des matières premières, pillage des produits alimentaires,  pillage des œuvres d’art, indemnités de guerre exorbitantes. La machine de guerre allemande dévorait tout ce qui avait une valeur.

Bernard Beaudoin était aspirant à Antibes en mai 1940, après en avoir bien bavé pendant les mois de la drôle de guerre dans les camps de jeunesse à Val les Bains. Il est envoyé à St Cyr pour y organiser le flot des réfugiés. Démobilisé il revient sur Paris pour y poursuivre ses études d’architecte. La vie y est difficile, l’ambiance morose et courant 1941, il décide de s’engager dans les troupes d’Afrique du Nord. Il traverse la France, et se retrouve en gare de Pau, muni d’un foulard qu’il porte sans aucune idée préconçue… manque de pot, les mêmes foulards sont le signe de ralliement d’un groupe recherché par les Allemands… Ces derniers l’arrêtent et il se retrouve en prison à Fresnes, où il passe un carême qui lui fera négliger tous ceux à venir : on s’y nourrissait d’épluchures de pomme de terre. Cependant les petits marchés internes permettaient de se constituer un pécule. Il parvient presque à mener à bien une tentative d’évasion en creusant un tunnel… mais il est dénoncé au dernier moment et c’est la déportation pour Dachau, en train. Il cherche à persuader ses collègues de tenter une évasion, sans succès ; il reconnaît la gare de Metz (que son style tout germanique ne permet pas de confondre avec une autre. ndlr) et saute du train, se foulant un genou.

Il lui faut rejoindre Belfort en évitant les villes ; s’arrêtant dans une ferme, il demande un bol de lait… que la fermière lui fait payer [6] . Puis il parvient à monter à bord d’un train aux cotés du conducteur de la locomotive. Et c’est Belfort où il se soigne dans sa famille. Reparti à Paris pour y poursuivre ses études, il les interrompt à nouveau pour s’engager à Albertville après le débarquement allié en août 44 en Provence : et c’est au sein de la 1° armée, avec les goumiers du 15° Tabor marocain, qu’il participera à la libération de la France, et à l’occupation de l’Allemagne, où il restera pendant un an, en Bavière. Mettant à profit ce séjour en Allemagne, il cherchera à identifier le corps de son frère François en se rendant à Marienberg, alors en zone russe : l’officier russe qui l’accompagnait ne parlait pas plus le français que Bernard le russe… mais il parvint tout de même à se rendre sur les lieux de l’exécution, sans pouvoir identifier le corps de François, parmi 54 autres.

La débâcle de 1940 a facilité l’évasion de nombreux truands… dont certains sont parvenus à se refaire une santé sur le dos des Français : Henri Chamberlin, dit Lafont, qui va devenir capitaine de la SS, l’ex-inspecteur de police Pierre Bondy, renvoyé pour corruption… qui prirent mèche avec la Gestapo allemande pour en faire une Française, – La Carlingue – dont le siège sera 93, Rue Lauriston ; on l’affublera lui-même d’un Gestapette, finalement plutôt gentil – ; ils y organisent la chasse aux juifs et aux résistants ; on y pratique la torture souvent, l’assassinat parfois, on remet nombre de détenus à la Gestapo allemande, seul et unique pouvoir auxquels ils aient à rendre des comptes… ces voyous devenus les assassins de l’État amassent des fortunes en un temps record… d’avril à décembre 1941, la bande saisit 142 millions de francs, 17 lingots d’or, 502 pièces en or etc… – ils ont pognon sur rue – et arrête 247 Israélites et 54 quatre terroristes.

En Syrie, les combats entre forces de la France Libre et armée de Vichy font 1 200 morts.

Roger de Rorthays a été démobilisé de l’armée de Syrie ; avant la guerre il a créé et dirigé pendant cinq ans le rayon sport-camping de La Samaritaine. Il crée le Vieux Campeur dans la rue des Écoles, face au Collège de France. Il occupera une situation de quasi monopole sur tout ce secteur de loisirs parmi les moins chers jusqu’à l’arrivée sur un créneau à peu près identique de Michel Leclercq, qui créera Décathlon en  1976

Vichy supprime le diplôme et le métier d’herboriste… si bien que dans les années 2010, le plus jeune diplômé herboriste aura 91 ans. Mais, la législation ayant tout de même évolué, sera autorisée la commercialisation en vente libre de 148 plantes.

Le généticien et biologiste russe mondialement connu, Nikolaï Vavilov, qui défendait la théorie du gêne, est arrêté pour ses idées opposées en tous points à celle de Lyssenko, et condamné à la prison où il mourra deux ans plus tard. Il faudra attendre 1952 pour qu’il soit possible aux biologistes soviétiques de répudier Lyssenko, quand le grand plan de transformation de la nature décidé par Staline sur la base du lyssenkisme ira dans le mur.

En Chine, Chang Kai-shek et Tcheou En-lai fêtent à Tch’ong-k’ing [1], la capitale du premier, dans le Sseu-tch’ouan, le réveillon de Noël, buvant la coupe de la paix et de l’amitié… et dans le même temps, une partie de leurs troupes se massacrent, chacune accusant l’autre d’être l’agresseur. Chang Kai-shek a pour chef d’état major le général américain Stilwell, surnommé Vinegar Joe. Les alliés nourriront encore quelques temps le rêve d’associer l’armée nationaliste chinoise à la guerre contre le Japon et la ravitailleront en conséquence depuis la Birmanie. Il y aura désormais une double guerre menée contre le Japon : l’une active, celle des Rouges, l’autre passive, celle des nationalistes. À ces deux guerres, s’en ajoutera une troisième, entre frères ennemis, Kouo-min contre communistes.

Churchill crée la LCS – London Controlling Station – dirigée par John Henry Bevan, dont la mission est d’élaborer des leurres pour tromper les Allemands : faux chars, faux avions, etc. Les succès à venir seront nombreux.

Le gouvernement de Vichy a fait venir en nombre des indochinois pour la culture du riz en Camargue. Ce n’était pas une nouveauté : outre l’épisode du riz de Sully, relativement court, sa culture avait repris au XIX° dès 1840 et après les travaux d’endiguement du Rhône sous le second empire : sa culture permettait d’absorber partiellement les débordements du Rhône et de dessaler les terres, autorisant alors la vigne. Mais ce riz ne nourrissait alors que les cochons. Les Indochinois sauront en faire un riz comestible par l’homme en ces temps de restrictions. Pour la plupart, ils rentreront chez eux mais le riz continuera à être cultivé, avec parfois le plus qu’apporte un agriculteur lorsque qu’il se refuse à avoir le nez continuellement sur le guidon :

Longtemps acteur de l’agriculture conventionnelle, Bernard Poujol a décidé de rejeter la chimie à 55 ans. Depuis une dizaine d’années, ce grand barbu au verbe agile s’active avec sa femme, Catherine, dans sa ferme en bois du Mas Neuf de la Motte et ses 40 hectares de rizières biologiques (certifiées Ecocert) au cœur des marais de Saint-Gilles, dans le Gard.

Le plus difficile est la gestion des mauvaises herbes qui ont le même cycle que le riz. On contourne le problème en faisant pousser l’herbe au préalable, pour la détruire avant d’assécher le champ et de semer le riz à sec, fin avril début mai, puis d’inonder à nouveau la rizière quand le plant est à sa troisième feuille.

Bernard Poujol a repris un savoir-faire japonais, qui reprenait une tradition chinoise : Une fois la parcelle inondée, je mets à l’intérieur un millier de canetons de race mulard qui, en batifolant toute la journée entre les rangées de riz, détruisent les mauvaises herbes et stimulent le système racinaire en fouissant le sol de leurs pattes et de leur bec.  Les canards accompagnent tout le cycle de croissance, jusqu’à la récolte, en septembre.

Stephane Davet                         Le Monde  28 10 2016

André Montagard est revenu de captivité avec une bien belle chanson toute à la gloire du Maréchal : Maréchal, Nous voilà. Il en est le parolier. Pour la musique, il a fait appel à Charles Courtioux. Quant aux interprètes, ils vont se bousculer, avec, au premier plan, André Dassary, né Deyherassary. La Marseillaise était restée l’hymne national, mais Maréchal nous voilà sera chantée en parallèle dans la plupart des manifestations officielles. Il semble que Charles Courtioux ne se soit pas cassé le bonnet pour la musique, pour laquelle on trouve de nombreux emprunts à d’autres morceaux, surtout à La Margoton du bataillon, une opérette de Casimir Oberfeld. Très rapidement circuleront des parodies, générées par l’enflure urticante, la flagornerie de l’original : Maréchal, nous voilà ! Sans chaussettes, sans chaussures, sans nourriture ! etc …

Une flamme sacrée
Monte du sol natal
Et la France enivrée
Te salue Maréchal !
Tous tes enfants qui t’aiment
Et vénèrent tes ans
A ton appel suprême
Ont répondu Présent

Refrain : Maréchal nous voilà !
Devant toi, le sauveur de la France
Nous jurons, nous, tes gars
De servir et de suivre tes pas
Maréchal nous voilà !
Tu nous as redonné l’espérance
La Patrie renaîtra !
Maréchal, Maréchal, nous voilà !

Tu as lutté sans cesse
Pour le salut commun
On parle avec tendresse
Du héros de Verdun
En nous donnant ta vie
Ton génie et ta foi
Tu sauves la Patrie
Une seconde fois  

Quand ta voix nous répète
Afin de nous unir :
Français levons la tête, Regardons l’avenir !
Nous, brandissant la toile
Du drapeau immortel,
Dans l’or de tes étoiles,
Nous voyons luire un ciel :
 
La guerre est inhumaine
Quel triste épouvantail !
N’écoutons plus la haine
Exaltons le travail
Et gardons confiance
Dans un nouveau destin
Car Pétain, c’est la France,
La France, c’est Pétain !

15 01 1942                  Les statues de bronze sont envoyées à la fonte.

20 01 1942                Les modalités de l’extermination des Juifs sont entérinées à la conférence de Wansee, dans la banlieue de Berlin : la mise à mort des juifs inaptes au travail, y est clairement décrite. Pour les autres, les tâches auxquelles ils seront affectés seront suffisamment épuisantes pour permettre une diminution naturelle substantielle de leur nombre, dixit Heydrich.

30 01 1942                 Le métro a transporté 3,56 M. de voyageurs/jour en 1941.

2 01 1942                   A Londres depuis le 20 octobre, Jean Moulin est parachuté en France. Il va commencer par avoir une chambre au 72 de la rue de la Charité à Lyon.

28 01 1942                  Dino Buzzati, envoyé du Corriere della sera, a eu en main un courrier de remontrances d’un supérieur à un subordonné quant à une mission effectuée par un Cant Z.506 lors de laquelle il s’est livré à un combat aérien contre un  Short Sunderland anglais :

A sept heures quarante du matin, en pleine Méditerranée, l’hydravion repéra, à quatre mille mètres environ, un collègue ennemi, beaucoup plus gros, qui volait à quatre cents mètres d’altitude. L’observateur regarda dans ses jumelles : c’était un Short Sunderland, un géant équipé de huit moteurs, quatre canons et deux mitrailleuses, de grenades anti-sous-marines, et cœtera, une petite forteresse volante. De notre côté, l’infériorité était donc très nette (exception faite du courage des hommes).

En accord avec le premier pilote, l’observateur décide de suivre le colossal ennemi pour calculer son cap. Il vire donc à droite pour se placer devant l’Anglais, à une altitude légèrement plus élevée. Il est sept heures quarante. À sept heures quarante-cinq, tandis que l’on rédige le message de repérage pour les commandements terrestres, le Sunderland vire à gauche et pique jusqu’au niveau de l’eau. Comme on ne pouvait le suivre, dit par la suite l’observateur, j’ai décidé de l’attaquer.

Le duel commence. Le géant anglais possède ses armes les plus dangereuses à l’arrière, tandis que sur ses flancs se répartissent les armes de moindre calibre, c’est-à-dire les deux mitrailleuses, une de chaque côté. Pour avoir une tout petite chance, le Cant Z.506 n’a qu’une solution : venir contre le flanc de l’ennemi, lequel n’aura de cesse qu’il ne se place devant lui, pour lui envoyer le plus de coups possible avec le petit canon arrière. Vu d’ici, le problème est simple. En haut, semble-t-il, il l’est un peu moins.

Les Italiens se préparent à faire feu. Le mitrailleur se tient dans la tourelle derrière son arme, le mécanicien à la mitrailleuse arrière. Le Cant Z vire à gauche, et vient se placer lui aussi à fleur d’eau. Il est sept heures cinquante. Les deux avions volent côte à côte à deux cents mètres. Les nôtres tirent les premiers avec la mitrailleuse de la tourelle, mais on est encore trop loin ; ils interrompent donc aussitôt le tir. L’ennemi répond avec la mitrailleuse latérale ; on voit crépiter les étincelles, mais aucun coup ne fait mouche. À une si courte distance, le Sunderland semble encore plus gros ; on dirait un vaisseau avec sa double ligne de hublots ; combien sont-ils là-dedans, et à quoi pensent-ils ? Mais au travers des hublots on ne distingue rien. On ne voit que ces étincelles, qui grésillent sur son flanc.

L’ennemi manœuvre. Il vire tout à coup à droite, réussit à se placer à l’avant du Cant Z, comme il le souhaitait, et à tirer avec son canon. Il ne s’agit plus d’étincelles à présent, mais de flammes menaçantes. On n’a pas intérêt à rester dessous.

À huit heures, l’hydravion italien vire à droite, augmente sa vitesse au maximum, tente de se replacer sur le flanc du Sunderland et de raccourcir les distances. Par une très belle manœuvre, il y parvient, mais le Sunderland vire aussitôt, et se repositionne devant son nez. Cinq minutes passent. Les Italiens pourraient s’en aller, et même ils devraient le faire. Il est évident que le pachyderme britannique n’a aucune envie de prendre des risques et que nos moyens sont nettement inférieurs. Pourtant les nôtres essaient à nouveau, répètent leur audacieuse manœuvre. Voilà qu’enfin le phalanstère volant expose son profil, monumental, à moins de cent mètres de distance. Le duel est devenu plus équitable. Le Cant Z tire depuis sa tourelle, le Sunderland ne peut riposter qu’avec sa mitrailleuse latérale. Et le Cant Z tire beaucoup mieux.

Huit heures et quart. L’ennemi rompt le contact, vire à droite, réussit encore à faire feu avec son canon arrière. On voit les balles traçantes et leurs foudroyantes trajectoires de fumée. Elles passent toutes au-dessus. De notre côté, nous engageons une contre-manœuvre. Un virage à droite, un autre à gauche et le géant est à nouveau contourné. Il est maintenant perpendiculaire au Cant Z, la distance n’est pas supérieure à huit cents mètres. Parallèles, à fleur d’eau, les deux avions se mitraillent réciproquement avec rage. A huit heures trente-cinq, une rafale tirée par les nôtres touche l’ennemi en plein cœur ; on voit un coup exploser sous la coque, juste à côté de la mitrailleuse. Une déchirure apparaît aussitôt, entourée d’une tache noirâtre.

Le Sunderland en a assez. C’est une honte pour lui, mais il semble vraiment décidé à s’en aller ; il vire à gauche, augmente sa vitesse au maximum, les nôtres ne réussissent plus à le talonner, la différence de vitesse est trop grande. Le géant devient de plus en plus petit, il est désormais hors de portée, toute autre tentative serait vaine.

Le combat a duré exactement soixante minutes, une heure continue de duel, les nôtres attaquant, les Anglais se défendant toujours. Toute une heure main dans la main avec la mort, c’est très long, mais pour l’équipage elle ne dura que le temps d’un souffle, tant la lutte fut tendue. À huit heures quarante-cinq, l’observateur, aux commandes de l’appareil, fait transmettre le télégramme suivant : Ennemi attaqué, touché, mis en fuite.

Dino Buzzati       28 janvier 1942. (Inédit) Chronique de la guerre sur mer. Les belles lettres 2014

01 1942          Colette Pons, 27 ans, ancienne élève de la Légion d’honneur d’Ecouen, ravissante fille de médecin militaire, récemment divorcée, fait la connaissance à Megève de Jean Moulin : celui-ci cherche une couverture pour couvrir son activité dans la Résistance, couverture qui lui permette de voyager sans être inquiété. Il est lui-même artiste peintre amateur, fin connaisseur d’art moderne, signant ses croquis et dessins du nom de Romanin, le nom d’un château en ruines dans les Alpilles, but de promenade quand il passait des vacances dans la maison familiale de Saint Andiol. Il va se faire marchand d’art et Colette Pons va devenir la cheville ouvrière de l’entreprise en inaugurant en grande pompe le 9 février 1943 au 22, rue de France, proche de la promenade des Anglais à Cannes la galerie Romanin, qui va devenir un haut lieu du commerce d’art sur la Côte d’Azur. On y achète des Matisse, des Dufy, des Utrillo, des Renoir ou des Marie Laurencin. En juillet 1943, la jeune femme reçoit un télégramme laconique de Laure Moulin, sœur de Jean : vendez comme convenu. Quelques jours plus tôt, Jean Moulin avait été arrêté à Caluire.

9 02 1942           Le Normandie brûle dans le port de New York : immobilisé depuis août 1939, il avait été réquisitionné par le Congrès, rebaptisé La Fayette, et transformé pour pouvoir transporter 10 000 hommes ; parmi les matériaux employés pour ces aménagements, le kapok, une espèce de faux coton particulièrement inflammable… Les pompiers américains ne faisaient pas dans la dentelle : ce sont les tonnes d’eau déversées sur le navire qui provoqueront son chavirage. Les luxueux décors, enlevés pour sa transformation seront dispersés dans différents musées, fondations. On peut en voir quelques restes à l’Escale à St Nazaire, dans l’ancienne base sous-marine allemande, très bonne reconstitution de l’épopée des grands paquebots de la CGT : Compagnie Générale Transatlantique.

20 photos historiques inédites qui vous feront réfléchir

15 02 1942                 Basés à Saigon, les bombardiers japonais ont coulé le 11 décembre le Prince of Wales  et le Repulse, les deux cuirassés de la Royal Navy à Singapour. L’assaut japonais – ils sont 20 000 –  contre les îles de Johore et de Singapour a commencé le 8 février. Le général britannique Perceval dépose les armes : les Japonais font 130 000 prisonniers, dont 16 000 mourront, ainsi que 100 000 travailleurs asiatiques à la construction de la voie ferrée du Siam à la Birmanie, avec le pont devenu fameux par le roman de Pierre Boule, en 1952, puis le film de David Lean en 1957 : Le Pont de la rivière Kwaï, où la fiction, dans le film comme dans le roman, tient beaucoup plus de place que les faits.  Singapour devient Syonan-To – Lumière du Sud -.

22 02 1942                  Stefan Zweig et sa femme Lotte se sont exilés au Brésil, à Petropólis, une agréable station de montagne au-dessus de Rio. Rien ne les menace, sinon le désespoir de cette tuerie sans fin ; pourtant eux-mêmes sont à l’abri du péril comme du besoin. Ils se suicident tous deux d’une grosse dose de Veronal. Stefan Zweig travaillait sur une biographie de Montaigne : Il est difficile de juger à quel moment nous sommes exactement au bout de notre espérance.

*****

 Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j’éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m’a procuré, ainsi qu’à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j’ai appris à l’aimer davantage et nulle part ailleurs, je n’aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est détruite elle-même.

Mais à soixante ans passés, il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d’errance. Aussi, je pense qu’il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde.

Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi, je suis  trop impatient, je pars avant eux.

02 1942                      Hitler réorganise son économie de guerre : le pillage systématique des pays conquis ne suffit plus à répondre aux besoins des multiples fronts de guerre. Fritz Todt, jusqu’alors à la tête d’un service du génie annexe de la Wehrmacht, se voit confier l’édification du mur de l’Atlantique, ligne de fortifications allant des Pays-Bas à l’Espagne. Albert Speer, l’architecte du régime est nommé ministre de l’Équipement et des Munitions : il va mettre en place une gestion rationnelle, aux résultats remarquables : en deux ans, le volume de la production de matériel militaire sera triplé, malgré les oppositions contre productives de Goering, Himmler et Sauckel.

Le gouvernement de Vichy passe commande d’un film à la gloire de l’archange Mermoz, dont les exploits font vibrer tous les écoliers de France : le tournage se fera au Col de Voza, entre les vallées de Chamonix et de St Gervais, au milieu de nombreuses difficultés et intrigues. Le film sortit en 1943, sans que personne ne sache que Robert Hugues Lambert, l’acteur principal, homosexuel, avait été interné  à Drancy, huit jours avant la fin du tournage, sans que ses proches en connaissent le motif ; il sera ensuite interné à Compiègne, puis déporté à Flossenburg où il mourra le 3 mars 1945. En 1999 sortira un film : Le plus beau pays du monde, qui reprend l’histoire de ce tournage pendant l’occupation, ne cherchant à être fidèle aux faits que sur le sort réservé à Robert Hugues Lambert.

Les premiers convois de Juifs de Pologne et Slovaquie arrivent à Birkenau où ils vont être gazés : ce sont 70 à 75 % des Juifs déportés qui sont immédiatement gazés à leur arrivée dans les camps d’extermination.. Les camps de concentrations des autres déportés deviennent aussi camps de travail, au service de l’industrie de guerre allemande

3 03 1942             La RAF bombarde les usines Renault de Billancourt, sous contrôle allemand depuis 1940. Les dégâts collatéraux sont importants : 371 morts, dont 66 enfants, plus de 1 500 blessés, sur la commune voisine du Vesinet. Début 1943, la même usine sera de nouveau prise pour cible : 300 morts, dont 80 autour de la station de métro Pont-de-Sèvres.

7 03 1942                  Pierre Semard, dirigeant syndicaliste CGT au sein de la SNCF, ancien premier secrétaire du Parti communiste français de 1924 à 1928, est livré par le régime de Vichy aux Allemands qui le fusillent. Il avait déjà été emprisonné à plusieurs reprises durant l’entre deux guerres au titre de ses activités politiques au sein du Parti communiste, puis à nouveau condamné à 3 ans de prison le 9 mai 1940. À la fin, il sera incarcéré au sein des droits communs et non des politiques.

28 03 1942               Les services secrets britanniques ont appris que le cuirassé allemand Tirpitz, frère jumeau du Bismarck, allait prochainement appareiller d’un fjord de Norvège du Nord pour s’attaquer aux convois alliés dans l’Atlantique. Mais auparavant, il devrait se faire faire une grande toilette et le seul bassin de radoub qui soit à sa taille est la Forme Joubert  à Saint-Nazaire. Dickie Mounbatten, cousin du roi d’Angleterre et responsable du DCO – Directorate of Combined Operations – monte alors une opération de sabotage de la  Forme Joubert : un vieux destroyer américain rebaptisé Campbelltown, camouflé en bâtiment allemand et bourré d’explosifs parvient à forcer la porte du bassin de radoub, dont il bloque l’accès pendant que des commandos débarqués à terre font sauter divers objectifs, puis se retirent avec l’équipage du Campbelltown lequel contient des bombes à retardement qui explosent le lendemain, tuant quelques 400 Allemands et obstruant définitivement l’accès à la Forme Joubert. Le Tirpitz n’ira pas  couler les convois de l’Atlantique ; la RAF l’enverra par le fond près de Tromsö le 12 novembre 1944

03 1942                     Le professeur Bernard Halpern fabrique le premier antihistaminique de synthèse, qui permet de traiter l’allergie.

Danielle Darrieux, Albert Préjean, Suzy Delair, René Dary, Junie Astor et Viviane Romance, tous acteurs connus sur la scène française s’en vont faire un tour à Berlin pour la première allemande de Premier Rendez-vous, film produit par Alfred Greven, patron pour la France de la Continental, une société de production de cinéma allemande dépendant du ministère de la propagande de Goebbels. C’est le voyage à Berlin qui ne passera pas inaperçu. Les trois premiers sont sous contrat avec la Continental, les autres non. L’évènement a pour but de montrer les bons rapports du cinéma français avec l’Allemagne nazie. L’entreprise a tout de la propagande, destinée à imposer l’idée d’une collaboration culturelle tout à fait banale qui renoue avec les échanges d’avant-guerre entre les deux puissances cinématographiques européennes. À sa décharge Danielle Darrieux n’a accepté cette invitation que pour revoir brièvement son nouvel époux, Porfirio Rubirosa, play-boy au demeurant ambassadeur de la République Dominicaine en France, pour l’heure interné en Allemagne. En cas de refus, Alfred Greven l’aurait menacé de représailles sur son mari. Toujours est-il qu’à la suite de ce voyage, pour avoir refusé de continuer à Vienne après trois jours à Berlin, Danielle Darrieux passe quinze mois en résidence surveillée à Megève, loin du cinéma et de toute publicité. Fort nombreux sont les lieux de résidence surveillée plus déplaisants que Megève où, pour celui ou celle qui avait de l’argent, on pouvait trouver en matière alimentaire, tout ce que l’on voulait : le marché noir y était particulièrement bien approvisionné.

Très lié à Hermann Göring, Alfred Greven haïssait Joseph Goebbels. Il rêvait de construire au Mesnil-le-Roi, une cité du cinéma à même de tenir la dragée haute à Hollywood : le sort des armes en décidera autrement et les studios de Mesnil-le-Roi resteront à l’état de projet.

9 04 1942                   Sur ordre de Roosevelt, le général Douglas Mac Arthur attaqué dans la presqu’île de Baatan où il s’était replié après avoir dû quitter Manille le 25 décembre 1941, a été contraint à se replier : 76 000 défenseurs sont prisonniers des Japonais ;

Je suis parti de Bataan mais je reviendrai

La marche de la mort de Bataan – 97 km, Bataan Death March,  Batān shi no kōshin -, de Cabcaben, dans la péninsule de Bataan vers le camp d’internement O’Donnell va faire près de 11 000 morts sur douze jours, du 9 avril au 1°mai. Marche quasi permanente, sans nourriture, très peu d’eau. Un prisonnier se plaignait-il ? Abattu ou gorge tranchée. Les camions roulaient sur toute personne à terre etc etc. Un sommet dans la barbarie.

Condamné à mort le 11 janvier 1946, le général Masaharu Homma sera fusillé le 3 avril à la prison de Los Banos avec son collègue Tomoyuki Yamashita. Le chef d’état-major de l’armée, Hajime Sugiyama et son envoyé spécial, le colonel Masanobu Tsuji seront aussi inquiétés. Sugiyama se suicidera en 1945. Tsuji ne sera jamais jugé, retournera au Japon en 1952, se présentera à la députation et sera élu !

15 04 1942                 Ouvert depuis le 19 février 1941, le procès de Riom, qui jugeait Blum, Daladier, Mandel et Gamelin, est suspendu à la demande des Allemands. A 70 ans, Blum avait plaidé tant et si bien sa cause qu’à la fin, policiers et gendarmes s’étaient mis au garde à vous sur son passage. Il n’est pas impossible que ce soit les mêmes qui se mettront aussi au garde à vous devant Pétain lors de son procès !  Logés jusqu’alors au château de Chazeron puis de Bourrassol, proches de Riom, Blum va être transféré au fort de Portalet, dans les Pyrénées avant d’être déporté à Buchenwald, où il connaîtra des conditions de détention plus confortables que celles du déporté de base. L’y rejoindra, tout à fait réglementairement, Jeanne Reichenbach, sa maîtresse, amoureuse depuis l’age de seize ans, à peu près 30 ans de moins que lui, que tout le monde pensait être sa femme, qui restera à ses cotés jusqu’à la libération des camps ; il erreront alors, comme la plupart des détenus pour finalement rencontrer vraiment la liberté en la personne d’un militaire français dans les Dolomites.

17 04 1942                Le général Giraud s’évade de la forteresse de Koenigstein, près de Dresde, après avoir méticuleusement préparé son affaire, bien aidé en cela par d’autres militaires français et sa femme. Son principal atout : il parle couramment allemand. Il se laisse descendre le long d’un câble accroché au mur d’enceinte de la forteresse, parvient à faire 800 km en train qui l’emmène à la frontière suisse pour se retrouver finalement en zone libre. Il va voir Pétain qui dans un premier temps le félicite, puis Laval qui ne le félicite pas du tout et lui demande même de se constituer prisonnier pour retourner en Allemagne ! Otto Abetz confirme. Giraud est furieux. Mis finalement en résidence surveillée, il partira en Afrique du Nord quand les Américains, soucieux d’avoir un interlocuteur autre que de Gaulle, viendront le chercher.

27 04 1942                Au Canada, le gouvernement organise un référendum sur la conscription. Comme lors de la première guerre mondiale, la province du Québec vote contre. Néanmoins un million d’hommes partiront en Europe, et l’aide du Canada à l’Angleterre sera de l’ordre d’un milliard de $.

04 1942                      Les soviétiques ont renoué avec la tradition des congrès slaves ; cela se passe à Moscou et on vote cet appel, qui va être diffusé comme il convient ; les batailles se gagnent aussi avec la propagande, qui peut s’habiller d’une ample rhétorique :

Frères slaves opprimés, en avant pour la guerre nationale, la guerre de libération. Cet appel résonnera comme le tocsin dans Belgrade détruite par les barbares allemands, dans Varsovie déchirée, dans Prague ruisselant du sang de ses meilleurs fils, dans les vallées des Carpates et des Balkans, dans les steppes de l’Ukraine, dans les forêts de Biélorussie et de Pologne, sur les rives du Dniepr et de l’Adriatique, sur les collines de la Vistule et sur le Danube bleu.

Tikhonov

02 à 05 1942             Les Japonais se sont emparés de Djakarta, Rangoon, des Philippines, et encore de la Nouvelle Irlande et de la Nouvelle Bretagne, à l’est de la Nouvelle Guinée, où ils mettront en place une énorme base à Rabaul, qui venait compléter celle de l’atoll de Truk. (latitude de Colombo, longitude de Brisbane), surnommé le porte avion incoulable.

6 au 8 05 1942          Le général Mac Arthur, commandant la défense du Pacifique sud-est, gagne contre les Japonais, la bataille aéronavale de la mer de Corail, au nord-est de l’Australie. Mais la forteresse de l’île de Corregidor, à l’entrée de la baie de Manille, réputée imprenable, tombe aux main des Japonais le 6 mai.

26 05 1942                Le gouvernement tchèque de Beneš, en exil à Londres souhaite donner des gages de sa volonté de résistance à Churchill : décision est prise d’un attentat contre le Reichsprotektor de Tchécoslovaquie, Reinhard Heydrich. C’est l’Opération Anthropoïde : 2 hommes, Gabcik et Kubis ont été parachutés et parviennent non sans mal, à remplir leur mission : la mitrailleuse Sten, de fabrication anglaise s’enraye au moment crucial et c’est une bombe jetée sous la Mercedes d’Heydrich qui lui vaudra des blessures qui finiront par le faire mourir, faute de pénicilline pour contrer une infection. Heydrich était le créateur des services secrets et de sécurité – les SD -, et le principal artisan de la solution finale. La répression sera terrible : les deux exécutants de l’attentat, avec d’autres opposants ; la petite ville de Lidice, près de Prague va subir le même sort qu’Oradour. En 2010, Laurent Binet rapportera l’affaire dans HHhH, – Himmler Hirn heisst Heydrich : le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich – chez Grasset.

05 1942                      La Wehrmacht a repris son offensive sur le front est : elle s’empare de la Crimée, du bassin du Donetz, progresse vers la boucle du Don, atteint le Caucase et prend le Mont Elbrouz en août, mais s’arrêtera devant Stalingrad en septembre.

Dans La Guerre n’a pas un visage de femme, – 1985 –  Svetlana Alexievitch rapporte des épisodes à vous glacer d’effroi, c’est le cas de la plupart, mais qui, parfois vous font rire, dans les pas de la narratrice :

Quelqu’un nous a trahis…. Les Allemands ont su où stationnait le groupe de partisans. Ils ont encerclé la forêt et ses abords. Nous nous somme cachés dans les marais. Nous avons été sauvées par les marais où les SS ne s’aventuraient pas. Le marécage, il engloutissait tout, et les machines et les hommes. Durant plusieurs semaines, nous avons passé des journées entières debout dans la vase, de l’eau jusqu’au cou. Il y avait avec nous une radiotélégraphiste. Elle relevait de couches. L’enfant était tout petit, il fallait le nourrir au sein. Mais la mère ne mangeait pas à sa faim, elle manquait de lait, et le gosse pleurait. Les SS étaient tout près… avec des chiens… Si jamais ils nous entendaient, nous étions tous perdus. Le groupe entier. Une trentaine de personnes… Vous comprenez ? 

Nous prenons une décision.

Personne n’ose transmettre l’ordre du commandant, mais la mère devine toute seule. Elle plonge l’enfant emmailloté dans l’eau et l’y maintient longtemps… Le gosse ne braille plus. Il est mort. Et nous nous ne pouvons plus lever les yeux. Ni sur la mère ni sur personne d’entre nous.

*****

Le colonel Borodkine, commandant la 62° division d’infanterie à Orcha, avait piqué une grosse colère en découvrant que ses dernières recrues étaient des filles. Le lendemain, il nous a forcées à montrer ce dont nous étions capables : tir, camouflage. Pour ce qui est de la première épreuve, nous nous en somme très bien tirées, mieux même que les hommes tireurs d’élite qui avaient été rappelés des avant-lignes pour un stage de deux jours. Puis est venu le camouflage sur le terrain…. Le colonel est arrivé, a déambulé un moment dans la clairière, l’a soigneusement inspecté, puis a grimpé sur un monticule de terre pour mieux voir. Toujours rien. Et là, le monticule sous ses pieds s’est mis à geindre : Oh camarade colonel, je n’en peux plus, vous êtes trop lourd ! Ce qu’on a ri !  

*****

Une fois, en plein hiver, on convoyait des soldats allemands prisonniers. Ils marchaient, transis de froid. Vêtus trop légèrement. Des couvertures en lambeaux sur la tête. Or, il gelait si fort que les oiseaux crevaient en plein vol. Ils tombaient. Dans cette colonne, il y avait un soldat, tout jeune… Il était bleu de froid… Des larmes avaient gelé sur son visage… Moi, j’étais en train de pousser une brouette remplie de pain en direction de la cantine. Le gars ne pouvait détacher les yeux de cette brouette, il ne me voyait pas, il ne voyait qu’elle. J’ai attrapé une miche, je l’ai cassée en deux et lui en ai donné une moitié. Il l’a prise. Avec précaution, lentement… Il n’y croyait pas…

J’étais heureuse… J’étais heureuse de voir que je ne pouvais pas haïr. J’étais étonnée de moi-même.

Natalia Ivanovna Sergueïevna, aide soignante.

Notre régiment, entièrement féminin… a pris son envol pour le front en mai 1942…

On nous a donné des avions Po-2. Un petit appareil, très peu rapide. Il ne volait qu’à basse altitude, souvent même en rase-mottes. A deux doigts du sol ! Avant la guerre, il servait à l’entraînement de la jeunesse dans les clubs d’aviation, mais personne n’aurait pu même imaginer qu’on l’utiliserait un jour à des fins militaires. L’avion était fait d’une structure en bois, entièrement en contreplaqué, sur laquelle était tendue de la percale. Une sorte de gaze, si vous voulez. Il suffisait d’un coup au but pour qu’il s’enflamme, et alors il brûlait en l’air avant d’avoir touché le sol. Comme une allumette. Le seul élément métallique un peu solide, c’était le moteur lui-même, un M-II. Ce n’est que bien plus tard, vers la fin de la guerre, qu’on nous a fourni des parachutes et qu’on a installé une mitrailleuse auprès du navigateur. Auparavant, il n’y avait aucune arme embarquée à bord. Quatre porte-bombes sous les ailes, un point, c’est tout. Aujourd’hui, on nous traiterait de kamikazes, et peut-être en effet étions-nous des kamikazes. Oui ! c’est bien ce qu’on était ! Mais la victoire était estimée valoir plus que nos vies. La victoire !

Vous vous demandez comment nous tenions le coup ? Je vais vous répondre…

Avant de prendre ma retraite, je suis tombée malade, rien qu’à l’idée de ne plus travailler. C’est pour cela d’ailleurs que, la cinquantaine passée, je suis retournée à la fac. Je suis devenue historienne. Alors que toute ma vie, j’avais été géologue. Seulement, un bon géologue est toujours sur le terrain, et moi je n’avais plus la force pour ça. Un médecin est arrivé, on m’a fait un électrocardiogramme, puis on m’a demandé :

  • Quand avez-vous eu un infarctus ?
  • Quel infarctus ?
  • Vous avez le cœur couvert de cicatrices.

Mais ces cicatrices sont probablement un souvenir de guerre. Quand tu survoles l’objectif, tu trembles de la tête aux pieds. Tout ton corps est secoué de frissons, parce que, en bas, c’est l’enfer : les avions de chasse te tirent dessus, la DCA te tire dessus… Plusieurs filles ont été obligées de quitter le régiment, elles n’ont pas supporté ça. Nous volions surtout de nuit. Pendant quelque temps, on a tenté de nous envoyer en mission en plein jour, mais l’idée a été presque aussitôt abandonnée. Nos Po-2 pouvaient être descendus d’un simple coup de fusil…

On faisait jusqu’à douze sorties par nuit. J’ai vu le célèbre as Pokrychkine, à son retour d’un vol de combat. C’était un homme solide, il n’avait pas vingt ou vingt-trois ans, comme nous. Le temps qu’on remplisse le réservoir de son avion, un technicien lui ôtait sa chemise et l’essorait. Ça dégoulinait, comme s’il avait pris la pluie. Alors vous pouvez imaginer ce qui se passait pour nous. Quand on atterrissait, on était incapables de descendre de la carlingue, il fallait nous en extraire. Nous n’avions même pas la force de tenir notre porte-cartes, nous le laissions traîner par terre.

Et le travail de nos filles armuriers ! Elles devaient accrocher, manuellement, quatre bombes sous l’engin – autant dire trimbaler chaque fois près de quatre cents kilos. Et ainsi toute la nuit : un avion décollait, un autre atterrissait. Notre organisme subissait de telles contraintes que pendant toute la guerre, nous n’avons plus été des femmes. Nous n’avions plus de choses… Plus de règles..; bon, vous comprenez… Et après la guerre, certaines se sont trouvées incapables d’avoir des enfants… 

Nous fumions toutes. Et moi aussi, je fumais, cela me donnait comme la sensation de m’apaiser un peu. On atterrit, on tremble de tous ses membres, et puis on allume une cigarette et l’on se calme. Nous portions blouson de cuir, pantalon, vareuse, et en hiver une veste de fourrure par-dessus le tout. Bon gré mal gré, quelque chose de masculin apparaissait dans notre démarche, dans nos mouvements. Lorsque la guerre a été terminée, on nous a confectionné des robes kaki. Et nous avons subitement redécouvert que nous étions des filles.

Alexandra Semionovna Popova, lieutenant de la garde, navigateur.

Polikarpov U-2 / Po-2 - avionslegendaires.net

Polikarpov U-2 / Po-2

On était en train de libérer la Lettonie… Nous étions canton­nés près de Daugavpils. C’était la nuit, et j’avais l’intention de faire juste un petit somme. Soudain, j’entends la sentinelle interpeller quelqu’un : Halte ! Qui vive ? Dix minutes plus tard, exactement, on m’appelle chez le commandant. J’entre dans son gourbi, j’y trouve nos camarades rassemblés et un homme en civil. Je me souviens très bien de cet homme. Car, pendant des années, je n’avais vu que des hommes en tenue militaire, en kaki, et celui-là portait un manteau noir avec un col de velours.

J’ai besoin de votre aide, me dit cet homme. Ma femme est en train d’accoucher à deux kilomètres d’ici. Elle est toute seule, il n’y a personne d’autre à la maison.

Le commandant me dit :

  •    C’est dans la zone neutre. Vous savez que ce n’est pas sans danger.
  •    Cette femme est en train d’accoucher. Je dois l’aider.

On m’a fourni une escorte de cinq soldats armés de mitraillettes. J’ai préparé un sac de matériel de soins, auquel j’ai ajouté des portiankis [bandes de tissus remplaçant les chaussettes, toujours en usage dans l’armée russe] toutes neuves en flanelle qu’on m’avait données peu de temps auparavant. Nous voilà partis. Sans cesse, nous essuyons des coups de feu ; heureusement, le tir est tantôt trop court, tantôt trop long. La forêt est si sombre qu’on ne voit même pas la lune. On finit par distinguer les contours d’une sorte de bâtiment. C’était une petite ferme isolée. Quand nous sommes entrés dans la maison, j’ai tout de suite vu la femme. Elle était étendue par terre, enveloppée dans de vieilles nippes. Son mari a aussitôt tiré les rideaux aux fenêtres. Deux soldats sont allés se poster dans la cour, deux autres devant la porte, tandis que le dernier restait auprès de moi pour m’éclairer avec la torche. La femme avait peine à retenir ses plaintes, elle souffrait beaucoup.

Je lui répétais tout le temps : Courage, ma jolie. Il ne faut pas crier. Allez, tenez bon. 

On était en zone neutre, vous comprenez. Si jamais l’adversaire remarquait quelque chose, nous étions bons pour une pluie d’obus. Mais quand mes soldats ont entendu que l’enfant était né… Hourra! Hourra !  Tout bas, comme ça, presque en chuchotant. Un bébé venait de naître en première ligne ! On m’a apporté de l’eau. Il n’y avait rien pour la faire bouillir, alors j’ai nettoyé le bébé à l’eau froide. Je l’ai enveloppé dans mes portiankis. Impossible de trouver autre chose dans la maison, il n’y avait que les vieux chiffons sur lesquels était couchée la mère.

Je suis retournée voir cette femme plusieurs nuits de suite. La dernière fois, c’était juste avant l’offensive. Je leur ai fait mes adieux : Je ne pourrai plus venir vous voir. Je pars. La femme a posé une question en letton à son mari. Il m’a traduit : Ma femme demande comment vous vous appelez. — Anna.

La femme a prononcé quelques mots encore, que son mari à nouveau a traduits : Elle dit que c’est un très joli nom. En votre honneur, nous appellerons notre fille Anna.

La femme s’est redressée – elle ne pouvait pas encore se lever – et m’a tendu un joli poudrier de nacre. C’était visiblement ce qu’elle possédait de plus précieux. J’ai ouvert le poudrier, et cette odeur de poudre dans la nuit, quand les tirs se succèdent sans relâche autour de vous, que des obus éclatent… Il y avait là quelque chose… Même aujourd’hui, ça me donne encore envie de pleurer… L’odeur de la poudre, ce couvercle de nacre… Un petit bébé… une petite fille… Il y avait là quelque chose de si familier, quelque chose de la vraie vie des femmes…

Anna Nikolaïevna Khrolovitch, lieutenant de la garde, feldscher.

3 au 6 06 1942            Navy américaine – c’est l’amiral Chester W. Nimitz qui est à la manœuvre – contre marine japonaise : les deux jours de bataille aéronavale au large de Midway tournent à la défaite des japonais, qui perdent quatre porte-avions, deux croiseurs, trois destroyers, 261 avions. C’est encore lui qui remportera les batailles de la mer de Corail et de la mer des Philippines.

11 06 1942                 A Bir Hakeim, les 3 723 hommes de la 1° brigade du général Koenig  ont contenu depuis le 27 mai les 32 000 Allemands et Italiens commandés par Rommel pour permettre aux forces de Montgomery de s’organiser. Le 27 mai, ils ont repoussé 70 chars italiens et en ont détruit 33. Quand ils parviennent à briser l’encerclement, – au prix de 1 123 morts – les troupes anglaises fraiches ont eu le temps de renforcer celles d’El Alamein, ce qui permettra la victoire.

Il fallut qu’un grain de sable enrayât l’avance italo-allemande, qui n’atteignit El-Alamein qu’après l’arrivée des divisions britanniques fraîches : le grain de sable s’appelait Bir Hakeim.

Général Saint Hillier

16 06 1942                  Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy, accepte le principe de la relève : les prisonniers de guerre seront libérés si une main d’œuvre est envoyée en Allemagne.

21 06 1942                  Rommel s’empare de Tobrouk, faisant 35 000 prisonniers, s’emparant de 70 chars, 2000 véhicules, 2 000 tonnes d’essence, 5 000 tonnes de vivres.

Soldats ! La grande bataille de Marmarique a eu pour couronnement votre conquête de la forteresse de Tobrouk. Nous avons fait plus de 45 000 prisonniers et détruit ou capturé 1 000 véhicules blindés et environ 400 canons depuis le début de notre offensive du 26 mai. Au cours de l’âpre lutte des dernières semaines, votre vaillance et votre endurance nous ont alors permis de porter de terribles coups aux forces alliées. Grâce à vous, l’adversaire a perdu le noyau de son armée, qui s’apprêtait à passer à l’offensive, et, surtout, ses forces blindées ont été détruites. Au cours des prochains jours, je vous demanderai le grand effort final.

Général Erwin Rommel

22 06 1942                 Laval s’engage résolument dans la collaboration : Je souhaite la victoire de l’Allemagne… parce que, sans elle, le bolchevisme s’installerait partout.

27 06 1942                 Roosevelt s’adresse au pays, lui signifiant les conséquences de son entrée en guerre : c’est la mobilisation de tous pour récupérer tout ce qui peut l’être en matière de caoutchouc, matière vitale pour mener une guerre : un navire de guerre contient 80 tonnes de caoutchouc, un avion 1 tonne, un char 0.5 T etc : tuyaux, durites, câbles électriques, courroies de transmission, joints, vêtements de pluie, masques à gaz, bateaux gonflables et surtout, surtout, pneumatiques. Or 95 % du caoutchouc mondial venait jusqu’alors des plantations d’Asie désormais contrôlées par les Japonais. Les 400 000 stations service d’Amérique vont collecter la récupération… le président montre l’exemple en donnant l’os de son chien Fala. Parallèlement on développera la fabrication de caoutchouc synthétique mais on ne fera jamais aucun article en 100 % synthétique, celui-ci n’ayant pas la qualité du naturel : il faudra donc trouver des forêts d’hévéa, c’est-à-dire recommencer à exploiter l’Amazonie.

1 07 1942                    Pendant un mois, à El Alamein Montgomery  contient l’avancée des troupes de l’Axe sur l’Egypte. C’est la première bataille d’El Alamein.

06 1942                       Le pape Pie XII fusionne plusieurs instituts du Vatican qui deviennent l’IOR – l’Institut des Œuvres de Religion – la banque du Vatican qui en aura la personnalité juridique, avec des statuts propres, entre autre une disposition qui destine les revenus dégagés au financement d’œuvres de religion. Ses dirigeants jouissent d’une immunité juridique totale.

6 07 1942               1 170 socialistes et communistes français, nommé  convoi des 45 000 (la série de leur numéro matricule) sont déporté à Auschwitz : 11 survivront.

mi-juillet 1942           Le général russe Andreï Vlassov est fait prisonnier à Leningrad. Les Allemands, bien conscients de la valeur de leur prise le ménagent, pour finalement le retourner en leur faveur : il accepte de lever une armée russe formée de prisonniers pour combattre Staline, avec un leitmotiv : commençons par abattre Staline, après… on verra. C’est l’armée de libération russe : Rouskaïa Osvoboditielnaïa Armiïa. Hitler s’en méfiera jusqu’au bout. Le 11 mai 1945, Vlassov se rendra aux Américains … qui le livreront aux Russes… qui le mettront à mort après l’avoir torturé. George Fisher, un historien américain, estime que plus d’un million de Russes auront combattu aux cotés des Allemands, beaucoup par contrainte, les autres par volonté de renverser Staline.

Deux mois plus tard, il ne restera à Leningrad que 800 000 personnes, trois fois moins qu’au début du blocus, un an plus tôt. Plus d’un million de personnes auront été évacuées de l’automne 1941 à la mi-1942, très peu par avion, beaucoup par bateau, une fois le lac Ladoga redevenu navigable.

16 07 1942                 Rafle du Vel d’hiv (Vélodrome d’hiver, aujourd’hui détruit, alors proche de l’actuel Pont de Grenelle) : l’opération, demandée par les Allemands qui l’ont baptisée Vent printanier, sera exécutée uniquement par les 4 500 policiers et gendarmes mobilisés par Vichy, qui arrêtent au petit matin 13 152 juifs, 3 331 hommes, 5 706 femmes et 4 115 enfants à partir de deux ans. 27 388 fiches de juifs qui n’ont pas la nationalité française et habitent Paris ou la banlieue avaient été extraites du fichier établi par la police française, au début de l’Occupation, mais des Juifs de nationalité française furent aussi raflés. 4 992 d’entre eux seront d’abord envoyés dans les camps de Pithiviers et Beaune la Rolande, dans le Loiret. Les 8 160 autres seront parqués pendant 5 jours avant d’être envoyés à Drancy puis Auchswitz. Moins d’une centaine d’entre eux survivront.

On prétend qu’il n’y a personne là-haut. Regardez les cieux, vous y verrez plein de petites jaunes.

Pierre Dac

18 07 1942        Premier vol du chasseur à réaction Messerschmitt Me 262 :  999 km/h, 4 canons de 30 mm et, à certains endroits, un blindage de 89 mm.

20 07 1942      Début de la déportation des Juifs du ghetto de Varsovie vers Treblinka où ils sont gazés sitôt arrivés. Le responsable juif du ghetto, à la tête de l’organisme voulu par les Allemands se suicide.

22 07 1942          Profondément émus par ce qu’on nous rapporte des arrestations massives d’israélites opérées la semaine dernière et des durs traitements qui leur ont été infligés, notamment au Vélodrome d’Hiver, nous ne pouvons étouffer le cri de notre conscience.

Cardinal Suhard, représentant l’assemblée des cardinaux et archevêques, message au Maréchal Pétain

26 07 1942                Daniel Cordier, jeune officier de la France Libre, venu de l’Action Française, est parachuté au-dessus de Montluçon pour être le secrétaire et le radio de Georges Bidault, qui dirige une agence de presse clandestine, le Bureau d’information et de presse. Le rendez-vous avec Schmidt est fixé sous la queue [du cheval de la statue de Louis XIV, place Bellecour]…:

Il fut présenté à Rex [Jean Moulin] qui, après l’avoir jaugé, le kidnappa pour son usage personnel. Je laisse parler Cordier :

C’est le 18 ou le 20 juillet [en fait le 30] que je fus présenté à Jean Moulin, à Lyon sur la colline de Fourvière, dans un appartement sombre et spacieux. J’étais accompagné de Schmidt (Kim), du Service des opérations aériennes. Nous eûmes quelques minutes d’entretien, au cours duquel Rex me posa des questions sur moi-même. J’étais très intimidé en présence du grand chef. Son regard était très attentif, à la fois scrutateur et compréhensif. Il vous pénétrait et vous comprenait. Comme je m’efforçais de répondre à ses questions, il coupa court: Êtes-vous libre, ce soir, à dîner?

Je fus sidéré car, jusque-là, j’avais mené la vie militaire où une invitation de ce genre n’est guère de mise entre supérieur et sous-ordre.

Nous avons donc dîné ensemble et sommes restés jusqu’au couvre-feu. Rex m’a parlé de mon passé, de mes études. À la fin de la soirée, il m’a dit : J’ai décidé de vous garder comme mon secrétaire. Comme je m’inquiétais pour Bidault, il m’a dit : J’en fais mon affaire. Je vais écrire à Londres pour qu’on vous affecte à mon service.

Très vite le jeune homme fut séduit par la personnalité de son chef. Pourtant à ma première rencontre à Paris avec Cordier, peu de temps après la Libération, il m’avait dit: Votre frère était si simple, il se mettait tellement à la portée de ses jeunes collaborateurs que ce n’est que peu à peu que l’on découvrait la richesse et la profondeur de sa nature. Sa puissance de travail était inouïe. Nous tombions de sommeil alors que lui ne paraissait éprouver aucune fatigue en nous dictant son courrier des nuits entières ou en arpentant avec nous les bords de la Saône ou du Rhône.

Lorsque j’ai revu Cordier, en mars 1966, à Montpellier, il me dit encore : Chez Jean Moulin, on sentait la puissance de la pensée et la rigueur du jugement. Il y avait en lui deux côtés qui sont généralement incompatibles : le sens de l’humour et le sens de l’humain. Il donnait autant d’attention aux gens très modestes qu’aux gens importants.

Laure Moulin Jean Moulin     Presses de la Cité        1982

28 07 1942                 L’État crée des services médicaux et sociaux du travail dans les entreprises de plus de 50 salariés. Leur principale occupation sera de signer les certificats d’aptitude au STO : Service du Travail Obligatoire, qui sera crée 6 mois plus tard.

Ordre N° 00227 de Staline, lu dans toutes les unités : Plus un pas en arrière. Les hommes qui paniquent et les couards seront exterminés sans pitié.

*****

Des unités spéciales sont formées pour barrer toute retraite et fusiller sans pitié ceux qui reculeraient. On estime à près de 14 000 le nombre de soldats fusillées pour panique, lâcheté ou abandon du champ de bataille au cours des trois premiers mois d’application de cette directive.

Nicolas Werth L’Histoire N° 384         Février 2013

7 08 1942                    Onze mille marines débarquent à Guadalcanal, l’une des plus féroces batailles que l’on ait jamais connu ; les Japonais évacueront 6 mois plus tard, île après île. Les Américains vont batailler encore 3 ans pour reconquérir le Pacifique. C’est leur puissance industrielle qui finira par leur assurer la victoire : ils produisent 15 fois plus d’acier et 20 fois plus d’énergie électrique que le Japon.  Ils avaient mis leurs soldats Navajos aux Transmissions, leur créant pour la circonstance un alphabet qui en faisait une langue écrite. On appela cela le code Navajo : ni les Japonais, ni les Allemands ne parvinrent à le décrypter. Pourquoi n’a-t-on pas pensé à faire de même avec nos troupes coloniales ? Nos coloniaux auraient pu transmettre en ouolof, malinké, peul, soussou… ; il est vrai que c’aurait été beaucoup plus exotique et moins chic que les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone.

9 08 1942                  Match de foot à Kiev, pas tout à fait ordinaire : il oppose le FC Start, qui fédère les joueurs du Dynamo de Kiev et du Lokomotiv, à la Flakelf, c’est-à-dire la Luftwaffe. La Wehrmacht est à Kiev depuis le 19 septembre 1941, et la bataille a entraîné la reddition de plus de 600 000 soldats de l’Armée rouge.. Les plus aptes au travail sont revenus dans la ville occupée. Le FC Start a déjà remporté une série de matchs sur des scores fleuves, et la Flakelf a demandé un match retour après avoir été défaite par 5 à 1. Mais ils sont à nouveau battus, 5 à 3. À partir de là, les versions, nombreuses, divergent : le cinéma va s’en emparer, on parlera d’exécution de toute l’équipe russe par la gestapo, voire même de l’exécution des tous les spectateurs – pas loin de 5 000 – ! On est seulement sur que le 18 août, 7 joueurs du Start seront interrogés par la gestapo, et transférés au camp de Syrets, voisin du ravin de Baby Yar. Nicolaï Troussevitch, Ivan Kouzmenko et Alexeï Klimenko seront exécutés les 23 février 1943, après la chute de Stalingrad.

Le même jour, à Leningrad, à la Philharmonie de la ville, on joue la symphonie n° 7, de Dmitri Chostakovitch : des gens capables de cela en dépit de la faim, de la dénutrition, des indicibles souffrances  ne peuvent pas être vaincus.

15 08 1942              Marcellin et Francine Dumoulin, 40 et 37 ans, parents de sept enfants de 13 ans à 18 mois, – lui est cordonnier, elle institutrice – partent de Chandolin, un village de Savièse, dans les alpages suisses des Diablerets pour s’occuper de leurs vaches. Il fait très chaud… près de 20° à 3 000 mètres d’altitude. Les alpages sont sur l’autre versant de la montagne côté bernois. Le chemin est long, et traverse deux glaciers. Ils tombent et meurent dans une crevasse du glacier de Transfleuron, à 2615 m d’altitude [à proximité de l’actuel téléski du Dôme, sur la station des Diablerets 3000]. A la faveur du réchauffement climatique et donc de la diminution du glacier, en épaisseur – maigri de 45 m. comme en étendue – raccourci de 200 m. -, on les retrouvera le 13 juillet 2017 aux coordonnées GPS 583800 / 1295589. Les deux corps, une fois sortis de leur gangue de glace où ils étaient momifiés, se décomposeront vite.

On a bien du mal à ne pas s’étonner d’une telle différence de comportement à 75 ans d’écart entre ces parents qui n’hésitent pas à laisser à la maison sept enfants pour une randonnée qu’ils connaissaient – au moins le père – mais savaient justement rude et fatigante et nos comportements actuels où le simple fait d’envisager cela serait jugé folie. On laisse ses recommandations à l’aîné, on demande à une voisine de jeter un œil de temps à autre, et ma foi, ça ira comme ça ! Habitués à une vie rude, les montagnards le sont aussi ; habitués à des prises de risque fréquentes, leur projet n’a probablement choqué personne. D’autre part, il devait y avoir tout de même une grande différence entre leur manière d’aborder cela et celle des alpinistes qui, eux, dès cette époque, emmènent corde et piolet sitôt qu’il y a un glacier à franchir. Il semble bien que pour les Dumoulin, tel n’ait pas été le cas.

17 08 1942                     Premier bombardement allié et c’est Rouen qui est visé, plus précisément, la gare de triage de  Sotteville : 12 bombardiers B 17 larguent 54 bombes, faisant 53 morts, 120 blessés. A la tête de cette escadrille, Paul Tibbets : on le reverra aux commandes d’Enola Gay, le bombardier qui larguera la bombe atomique sur Hiroshima en août 1945.

19 08 1942                Débarquement allié à Dieppe : 5 000 Canadiens qui rencontrent une résistance acharnée, 1 100 Anglais, 50 Américains et quelques français ; les tanks s’enlisent ou coulent en quittant les péniches et leurs équipages périssent noyés ou brûlés. La Luftwaffe, très présente réduit à l’inaction les destroyers et la RAF anglaise. L’échec est total : 1 000 tués, 500 blessés, 2000 prisonniers, 36 chalands de débarquement et 25 tanks détruits ou coulés, 106 avions abattus.

07 et 08 1942               Après avoir mené depuis le début de la guerre d’importants mouvements de désobéissance civile, Gandhi lance aux Anglais : Quit India. Il va être arrêté, ne sera libéré qu’en 1944 ; les Anglais mettent en prison le 9 août les dirigeants du Congrès et exercent une sévère répression sur les foules.

23 08 1942                  Mes très chers frères.

Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine, qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits tiennent à la nature de l’homme ; ils viennent de Dieu. On peut les violer… Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.

Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.

Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe plus ? Pourquoi sommes-nous des vaincus ? Seigneur, ayez pitié de nous. Notre Dame, priez pour la France. Dans notre diocèse, des scènes émouvantes ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et ces mères de famille. Ils font partie du genre humain ; ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier. France, Patrie bien aimée, France qui porte dans toutes les consciences de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine, France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces erreurs. Recevez, mes bien chers frères, l’assurance de mon affectueux dévouement.

Jules Geraud Saliège, archevêque de Toulouse, lettre Sur la Personne Humaine.

25 08 1942                      L’Alsace, depuis la défaite de juin 40, ne faisait pas partie de la zone occupée, mais avait été directement rattachée au Reich. Sur le conseil de Robert Heinrich Wagner, gauleiter d’Alsace, Hitler instaure le service militaire obligatoire pour l’Alsace-Moselle, ce qui envoie malgré eux 130 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans sur le front de l’Est, la plupart dans la Wehrmacht, sauf la moitié de la classe 26 qui ira dans la Waffen SS. 23 000 d’entre eux seront faits prisonniers, dont 13 000 disparaîtront sur le front de l’Est. Le dernier malgré-nous libéré, Jean-Jacques Remetter, retourna chez lui en 1955.

26 08 1942                  La rafle du Vel d’Hiv qui ne concernait que la zone occupée se répète en zone libre, sous la direction de René Bousquet : 6 584  juifs sont arrêtés. Le pasteur Boegner va provoquer au rassemblement du Désert en septembre un changement de convictions dans la communauté protestante de France, jusqu’alors plutôt maréchaliste et les protestants, des Cévennes notamment, seront nombreux à accueillir, aider les Juifs.

28 08 1942                 Je fais entendre la protestation indignée de la conscience chrétienne et je proclame que tous les hommes, aryens ou non aryens, sont frères, parce que crées par le même Dieu. Ces mesures antisémites actuelles sont un mépris de la dignité humaine, une violation des droits les plus sacrés de la personne et de la famille.

Mgr Théas, évêque de Montauban.

L’indéniable courage de ces prises de position n’est hélas que l’exception qui confirme la règle, celle-ci étant un alignement pur et simple des autorités ecclésiastiques sur la politique de Vichy, y compris de la part du primat des Gaules, le cardinal Gerlier, dont les déclarations dans les mois qui viennent seront pour le moins contradictoires.

Mgr Gabriel Piquet, évêque de Clermont Ferrand sera maréchaliste [2] jusqu’aux premières déportations de juifs, contre lesquelles il s’élèvera en encourageant les sœurs de St Joseph à les secourir ; il sera le seul évêque à avoir été déporté en Allemagne, à Dachau, dans des conditions qui n’étaient pas les pires, via le Struthof-Nazweiler.

08 1942                      L’aviation américaine – le raid Doolittle – a bombardé Tokyo en avril : une erreur de tir a fait 90 morts dans une école – n’ayant pas pris en compte dans leur plan de vol les jets streams dans lesquels ils se trouvaient, ceux-ci les ont envoyés 140 km plus loin -. Les Japonais veulent leur revanche, et c’est sur la Chine, au Chekiang qu’elle s’exercera, sous la forme d’une attaque bactériologique : choléra, dysenterie, typhoïde, peste, anthrax, diffusés aussi bien par voie aérienne que par les troupes japonaises occupant la région au sol, les Japonais devant alors immédiatement se replier. Les victimes chinoises furent nombreuses, mais à cause du secret entourant l’affaire, des troupes japonaises s’aventurèrent par erreur en zone contaminée : on parla alors de 1 700 cents morts au sein même de leurs troupes.

En gare de Berlin des délégués du CICR voient partir les derniers Juifs de la ville pour Auschwitz : ils alertent leur siège… qui ne bouge pas. Gehrhardt Riegner, directeur du bureau genevois du Congrès Juif mondial, apporte au CICR les preuves que la solution finale est en marche. Aucune réaction. Il n’est pas inutile de préciser que Max Huber, vice-président du CICR, était à la tête de 2 entreprises qui faisaient de fructueuses affaires avec l’Allemagne.

Albert Caquot a conçu le barrage de la Girotte, à 1 720 m. dans le Beaufortin, qui va permettre d’augmenter la production d’électricité jusque là produite à partir d’un premier barrage construit dans les années 1920 : il faut se passer de fer, que les Allemands gardent en totalité pour eux. Il faut aussi tenir compte de la pente très forte du terrain en aval du barrage. Les travaux n’avancent que bien lentement, le chantier étant devenu rapidement le cœur de la résistance dans le Beaufortin, – la Compagnie du Lac, emmenée par le commandant Bulle – ; ils ne  seront terminés qu’en 1949, dirigés par Léon Dubois ; cela donnera un barrage à voûtes multiples, face convexe tournée vers le lac, appuyées sur des contreforts autostables, l’ensemble formant une courbe concave, tournée vers la vallée, à même de retenir 50 millions de m3.

Le président du Brésil, Getulio Vargas, bien qu’entouré de militaires aux sympathies nazies très prononcées, mais conscient de l’essor économique induit  entre en guerre aux cotés des Alliés ; le Brésil aura à la fin de la guerre jusqu’à 25 000 soldats sur le front.

4 09 1942                   Entrée en vigueur de la loi mobilisant la main d’œuvre de 21 à 35 ans pour l’Allemagne : il est prévu que 3 ouvriers spécialisés permettront de libérer un prisonnier ; c’est un échec : sur les 150 000 départs exigés par les Allemands, on n’en comptera que 17 000.

6 09 1942                   Le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon et primat des Gaules, fait lire dans toutes les églises de son diocèse le mandement suivant : L’exécution des mesures de déportation qui se poursuivent actuellement contre les Juifs donne lieu, sur tout le territoire, à des scènes si douloureuses que nous avons l’impérieux et pénible devoir d’élever la protestation de notre conscience.

Automne 1942     Le fascisme de Franco avait donné naissance aux Brigades Internationales. Le nazisme d’Hitler donne naissance à une unité militaire composée de Juifs qui avaient fui le nazisme de leur pays d’origine : Allemands bien sûr, mais encore Autrichiens, Tchèques etc …

Ils formaient une troupe composée de réfugiés qui croyaient en la démocratie et la liberté dans leur pays. (…)  La situation a été clairement expliquée à ces Allemands qu’ils seraient torturés s’ils étaient capturés. Aucun homme n’a dit non et aucun ne nous a laissé tomber.

Lord Louis Mountbatten, chef des opérations combinées Daily Express, 1946

Ce seront des guerriers inconnus, en quantité inconnue. Alors, puisque le symbole algébrique de l’inconnu est X, appelons-les X-Troop.

Winston Churchill

King’s Own Loyal Enemy Aliens – Les ennemis étrangers  loyaux du roi -, ainsi se surnommaient-ils, n’étaient pas destinés à combattre, en raison des risques d’espionnage qu’ils représentaient. Ils étaient affectés dans un premier temps au Royal Pioneer Corps, les troupes du génie. Mais leurs connaissances linguistiques et leur motivation seront rapidement exploitées par les Alliés.

Notre commando juif était l’antithèse même des allégations d’agneaux qu’on emmène à l’abattoir.

George Lane

Placée sous le commandement de Bryan Hilton-Jones, la centaine d’hommes sélectionnés dans le secret s’entraîne à Aberdyfi, au pays de Galles, et à Achnacarry, en Ecosse.

Aucun d’entre eux n’avait la moindre idée de la raison pour laquelle ils y avaient été envoyés. La plupart avaient déjà participé à des exercices de parachute et à des entraînements spéciaux, mais ignoraient l’exercice élémentaire et l’entraînement aux armes

Bryan Hilton-Jones

Ces soldats pas comme les autres auront payé un lourd tribut. Au total, sur les 44 commandos de la X Troop qui auront participé au Débarquement, vingt-sept auront été tués, blessés ou fait prisonniers. En septembre 1945, le commando sera dissous, mais bon nombre de ses membres continueront à travailler au sein des forces d’occupation, traquant par exemple les criminels de guerre, traduisant les documents saisis.

2 10 1942                   Jean Moulin parvient à fédérer les réseaux de la France Libre : Combat, Libération, Francs Tireurs ; le général de Lattre a décliné sa demande – via Daniel Cordier et son ami Vautrin, résidant à Antibes – de prendre la tête de l’armée secrète : je suis un militaire ; tous ces mouvements sont trop politiques pour moi. C’est le général Delestraint qui prend le commandement de l’armée secrète unifiée de la ZNO [Zone non occupée]. Pour la partie civile, d’autres personnalités avaient été invitées à rejoindre la Résistance en France : Gide qui déclina, trop âgé pour m’engager et Paul Valéry, qui fit de même : J’aurai peur de faire de la peine au Maréchal, mon collègue à l’Académie Française.

La solidarité des 40 membres de ce must de l’intelligentsia littéraire et culturelle vaudra des ennuis à plus d’un : ainsi à Pierre Benoit, deux fois arrêté en 1944, à qui il sera reproché, lors d’un voyage Paris Province d’avoir fait un arrêt par Vichy pour y saluer son collègue, le Maréchal Pétain. Et nombre de choix s’opérèrent par refus de rompre ce lien. Parmi les membres les plus connus encore aujourd’hui : Pierre Benoit, Henri Bergson, Henry Bordeaux, François Mauriac, André Maurois, Georges Duhamel, Paul Valery, Maxime Weygand ; et encore Philippe Pétain et Charles Maurras, dont les fauteuils, déclarés vacants en 1945, ne seront pas remplacés de leur vivant ; Abel Bonnard et Abel Hernant seront exclus tous deux en 1944 : Abel Bonnard sera ministre de l’Education Nationale dans le second gouvernement Laval de 1942 à 1944, mais ils étaient aussi tous deux notoirement homosexuels : peut-être les Immortels ont-ils craint en 1944 que cela ne les rendit mortels ?  De toutes façons, il aurait été présomptueux de penser que ce haut lieu de la culture française pourrait un jour devenir un fief de la Résistance.

Le Queen Mary, réquisitionné pour des transports de troupe, est en convoi, avec le Curaçao et 6 destroyers HMS au large de l’Irlande : le déploiement par l’Allemagne de toutes ses forces aériennes et sous-marines impose la navigation la plus divagante possible. Les navires, trop proches les uns des autres prennent des risques et c’est l’accident : la proue du Queen Mary heurte la poupe du Curaçao, et le coupe en deux : 338 morts sur les 432 hommes d’équipage. Ordre absolu a été donné de poursuivre sa route, coûte que coûte : il n’y aura aucun secours.

3 10 1942                   Après deux essais sans succès de lancement de V2, – alors nommée A 4 – les 18 mars et 13 juin, après un demi-succès le 16 août – la fusée avait passé le mur du son mais s’était perdue par défaillance du radioguidage – les Allemands réussissent le quatrième lancement dans le ciel de la Baltique. L’exploit est immense, hors de portée des autres belligérants. Sa vitesse de mach 5 et son altitude de vol de 50 km le mettra à l’abri des chasseurs alliés. 13 m de long, 1,7 m de diamètre, 13 tonnes de poids total dont une d’explosifs. S’élevant verticalement du sol, leurs bases de lancement ne seront pas facilement détectables. Le rayon d’action est de 300 km. Le V2 sera une arme pratiquement imparable, mais qui demandera une fabrication longue et complexe pour moins d’une tonne d’explosif et une précision médiocre.

5 10 1942                    Le cardinal Gerlier, primat des Gaules, renouvelle l’allégeance du clergé catholique à l’Etat français : La Providence a donné à la France un chef autour duquel nous sommes fiers de nous grouper.

14 10 1942                 La neutralité suisse a un prix… on pourrait même dire qu’elle est hors de prix… il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Un sommet dans l’hypocrisie, tant au niveau du gouvernement fédéral que du CICR – Comité International de la Croix Rouge -. Et tout cela pour pouvoir tranquillement continuer à fournir des canons à Hitler et à lui blanchir son or.

Qu’est-ce que les autorités suisses savaient exactement du sort des Juifs ? Qu’est-ce qu’elles pouvaient en savoir ?

Jacques Picard décrit l’état des connaissances au printemps 1942 : Au printemps 1942 des membres de la Mission médicale suisse [auprès de l’armée allemande sur le front de l’Est] rapportèrent les premières photographies des atrocités commises par les nazis dans le ghetto de Varsovie. Mais du fait du devoir de secret absolu auquel étaient tenus les membres de la mission, ces photographies et témoignages ne sont pas tombés en de mauvaises mains. Seul Rudolf Bûcher, médecin-chef du service du don de sang de l’armée, ne voulut pas se taire et rapporta sans ménagements les horreurs commises par les nazis, subissant dès lors les pires pressions de la part des autorités fédérales. Le parquet fédéral de Berne avait des preuves sous forme de documents photographiques dès le printemps 1942. Un autre membre de la mission, Franz Blâtter, alias Max Mawick, avait fait des photographies clandestines au ghetto de Varsovie, mais il se vit interdire leur publication à son retour. Presque au même moment, Franz-Rudolph von Weiss, consul de Suisse à Cologne, envoya au chef du renseignement suisse, Roger Masson, une série de photographies du front de l’Est montrant le déchargement de Juifs gazés dans des wagons à bestiaux. Tous ces documents restèrent sous clé.

Le 14 octobre 1942 à 15 heures, ces messieurs du Comité international de la Croix-Rouge se réunissent dans la grande salle du rez-de-chaussée de l’hôtel Métropole, à Genève. Un doux soleil d’automne brille à travers les hautes fenêtres. Le lac proche scintille à la lumière. Gerhart Riegner et d’autres messagers de la mort ont pendant des mois fourni des photographies, des témoignages de témoins oculaires, des fac-similés de documents allemands, etc., au Comité : ils prouvent les horreurs commises par les commandos d’intervention, la répression dans les ghettos, l’atrocité des trains de déportés, le génocide dans les camps d’extermination. Les messieurs du Comité sont bouleversés. Ils décident, geste exceptionnel dans la longue tradition de l’organisation, de publier un appel international pour aider les victimes. Le conseiller fédéral et ministre de l’Intérieur Philippe Etter est spécialement venu de Berne.

Le protocole de séance dit : M. Etter déclare que cet appel partait d’un noble sentiment. Mais M. Etter émet quelques réserves. Avec la poursuite de la guerre, la susceptibilité des puissances belligérantes augmente. Elles risqueraient donc d’interpréter cet appel comme une condamnation, et si elles s’en montraient offusquées, l’effet recherché serait déjà manqué. Il fallait bien se rendre compte que selon le moment de sa publication l’appel pouvait être interprété de façon totalement différente et par conséquent taxé de manque d’impartialité. Autre risque : publié ou non, il risquait d’être exploité à des fins de propagande. On aurait pu y être favorable s’il y avait le moindre espoir d’effet positif, mais l’orateur en doutait. La manière de faire la guerre avait changé, au point qu’aujourd’hui un pays tout entier pouvait devenir un front. Autre risque encore : l’une des puissances pourrait par exemple déclarer qu’elle arrête les attaques aériennes à condition que l’adversaire arrête les déportations de personnes privées.

Auschwitz comme arme stratégique moderne… La sauvegarde des Juifs pourrait être utilisée abusivement comme moyen de chantage des Alliés contre le Reich…
 
Bref : au nom du gouvernement suisse, le ministre Etter se refuse obstinément à dénoncer la machine de mort nazie. Il ne veut pas fâcher ses partenaires économiques.
 
L’appel ne sera pas publié.

Et quand les juifs sont là, frappant à leur porte pour entrer, ils la leur claquent au nez :

Le refoulement massif, calculé, systématique et délibéré des Juifs à la frontière suisse fut le fruit d’une politique criminelle qui fut et demeure pour tous les temps  une monstruosité. Le gouvernement, le commandement de l’armée, les polices cantonales, des milliers de fonctionnaires, d’officiers et de gardes frontières apportèrent leur contribution au génocide nazi. […] Les photos d’archives montrent des officiers suisses joviaux, en bottes vernies, les poings sur les hanches. À côté, des soldats suisses, casqués, baïonnette au canon. Ils sont dans une clairière enneigée du Jura. Sur un tronc d’arbre est collée une affiche, en allemand et en français : Halte ! Territoire suisse. Défense de franchir la frontière. En cas de non-respect de l’interdiction, il sera fait usage des armes. Une clôture de fil de fer barbelé traverse la clairière. De l’autre côté, des silhouettes décharnées, en haillons, des hommes mal rasés, les yeux apeurés, des petits enfants pressant la main de leur mère, des femmes avec des manteaux râpés, des souliers usés, tremblant de froid. Combien de jours et de nuits ces familles persécutées ont-elles cheminé à travers l’Europe occupée, en fuite devant les patrouilles SS, les chiens, les projecteurs explorant les sentiers forestiers la nuit ? En fuite vers la Suisse… Maintenant elles sont là, à 3 mètres de la frontière. Et on les renvoie. Des hommes en uniforme qui rient. Les photos sont insoutenables.
 
Nombreux furent les Juifs qui se suicidèrent à la barrière.
 
La plupart des réfugiés refoulés à Moillesullaz (Saint-Gingolph, Porrentruy, Saint-Dizier, etc.) ont été déportés dans des camps d’extermination.
 
À Auschwitz, le traitement qui les attendait n’était pas modéré. Ils étaient gazés.
 
Heinrich Rothmund, ses supérieurs du gouvernement, de nombreux officiers, douaniers, soldats, fonctionnaires des polices fédérale ou cantonale se sont comportés pendant cette période noire de la domination nazie sur l’Europe comme les valets du tyran. Ils ont été la honte de la Confédération et le resteront jusqu’à la fin des temps.

Jean Ziegler La Suisse, l’or et les morts   Le Seuil 1997

Dans le même livre, Ziegler écrit : Les Suisses sont un peuple aimable et pacifique. Ils n’ont qu’une passion, celle de ne pas se trouver coupables.

Il est évidemment très sain qu’il se soit trouvé un Suisse pour tout simplement dire ce qui s’est passé, et la honte que cela provoque. Mais on est aussi en droit de s’interroger pourquoi cela n’a-t-il pas pu aller plus loin qu’une simple affirmation. Plus loin ? Et où donc ? Eh bien ! devant un tribunal. Mais encore faudrait-il savoir si la passion de ne pas se trouver coupable n’a pas poussé le vice jusqu’à rendre irrecevable tout dépôt de plainte contre des dirigeants pour crime contre l’humanité. Peut-être que la constitution suisse ne permet pas de traduire en justice ses dirigeants pour faute dans l’exercice de leur mandat. Peut-être la neutralité est-elle tellement sacrée que, même pervertie au point de ne plus être que le paravent d’intérêts strictement financiers, elle reste inattaquable. Car tout de même, ce comportement global des dirigeants de ce pays, tant dans leur participation soutenue à l’armement de la Wehrmacht, qu’au blanchiment de l’or volé par les nazis et enfin au refoulement des Juifs qui leurs demandaient asile, tout cela méritait bien un procès du style de celui de Nuremberg pour les nazis. La IV° république naissante de de Gaulle ne s’est pas privée d’une épuration et certains ont été condamnés pour bien moins que cela.

Ou bien, si un procès est envisageable par la Constitution suisse, comment se fait-il qu’il n’ait jamais eu lieu ? Les Américains et les Anglais ont exercé leur pression pour que la Suisse réduise le degré de son implication dans la guerre menée par Hitler. On peut s’étonner qu’ils n’aient emporté qu’un demi-succès mais de toute façon, leur démarche n’était que stratégique, politique ; ils ne sont pas allé jusqu’à mettre la Suisse en accusation devant la justice ; mais c’est bien la seule démarche qui ait existé ; en interne du coté de la Suisse, RIEN. Neutres, jusque devant le crime. Le mot qui vient le premier aux lèvres pour qualifier ce silence est omerta : un silence collectif. La Suisse serait-elle finalement à la Mafia ce que les cols blancs sont aux cols bleus : une mafia en costume trois pièces, les ongles propres et bien cravatée ?

10 1942                      Un officier anglais, porteur de vrais documents donnant la date du débarquement allié en Afrique du Nord, est obligé de sauter en parachute, car son avion est tombé en panne : on est au-dessus de Cadix. Les Espagnols vont le remettre aux Allemands, mais, Dieu merci, l’Abwehr ne voudra pas croire que les documents étaient vrais ! Au petit jeu du poker menteur, tout le monde commet des erreurs !

2 11 1942                   Un résistant ose dire son fait, hors la voie hiérarchique au général de Gaulle, qui le jugera désormais  incontrôlable :

[…] Je vous parlerai franchement. Je l’ai toujours fait avec les hommes, si grands fussent-ils, que je respecte et que j’aime bien. Je le ferai avec vous, que je respecte et aime infiniment. Car il y a des moments où il faut que quelqu’un ait le courage de vous dire tout haut ce que les autres murmurent dans votre dos avec des mines éplorées. Ce quelqu’un, si vous le voulez bien, ce sera moi. J’ai l’habitude de ces besognes ingrates, et généralement coûteuses. Ce qu’il faut vous dire, dans votre propre intérêt, dans celui de la France combattante, dans celui de la France, c’est que votre manière de traiter les hommes et de ne pas leur permettre de traiter les problèmes éveille en nous une douloureuse préoccupation, je dirais volontiers une véritable anxiété. Il y a des sujets sur lesquels vous ne tolérez aucune contradiction, aucun débat même. Ce sont d’ailleurs, d’une façon générale, ceux sur lesquels votre position est le plus exclusivement affective, c’est-à-dire ceux précisément à propos desquels elle aurait le plus grand intérêt à s’éprouver elle-même aux réactions d’autrui. Dans ce cas, votre ton fait comprendre à vos interlocuteurs qu’à vos yeux leur dissentiment ne peut provenir que d’une sorte d’infirmité de la pensée ou du patriotisme. Dans ce quelque chose d’impérieux qui distingue ainsi votre manière et qui amène trop de vos collaborateurs à n’entrer dans votre bureau qu’avec timidité, pour ne pas dire davantage, il y a probablement de la grandeur. Mais il s’y trouve, soyez-en sûr, plus de péril encore. Le premier effet en est que, dans votre entourage, les moins bons n’abondent que dans votre sens ; que les pires se font une politique de vous flagorner ; et que les meilleurs cessent de se prêter volontiers à votre entretien. Vous en arrivez ainsi à la situation, reposante au milieu de vos tracas quotidiens, où vous ne rencontrez plus qu’assentiment flatteur. Mais vous savez aussi bien que moi où cette voie a mené d’autres que vous dans l’Histoire, et où elle risque de vous mener vous-même…

Pierre Brossolette. Lettre au général de Gaulle

L’homme tenait à son indépendance et ne se révèlera pas du genre godillot, brave petit soldat : en rendant pour partie inapplicable le schéma mis au point à Londres, Brossolette sèmera la pagaille, alors que Moulin rencontrait de grandes difficultés avec les chefs des mouvements de résistance.

Jean-Pierre Azéma

4 11 1942                    Montgomery, grâce à une logistique dont ne dispose plus Rommel gagne la seconde bataille d’El Alamein : à court de carburant, Rommel ne peut plus effectuer les manœuvres qui lui permettraient de se sortir des griffes de Montgomery. Il va être contraint au repli vers la Tunisie. Les Allemands ne prendront pas l’Égypte.

6 11 1942                    Torpillé par un sous-marin allemand, le City of Cairo et les 236 personnes à bord coulent  au large de la Namibie par 5150 mètres de fond, avec 7422 tonnes de marchandises venant de l’Inde pour l’Angleterre. Parmi ces marchandises : 2182 coffres remplis de 100 tonnes de pièces d’argent, qui vont en faire rêver plus d’un pendant soixante ans, jusqu’à ce qu’en septembre 2013 l’entreprise américaine Ocean Infinity affrète le Seabed Constructor du Norvégien Swire Seabed et s’adjoigne la collaboration de DOS – Deep Ocean Search -, une entreprise américaine [mais sur cette opération l’équipe de DOS était française], basée sur l’île Maurice spécialisée dans la recherche de trésors et parviennent à remonter les 2182 coffres contenant au total 100 tonnes d’argent qui dormaient par 5150 mètres de fond. Un accord sera passé avec le Trésor Britannique.

 

8 11 1942                          107 000 Anglo-américains débarquent en Afrique du Nord – Maroc et Algérie – , sur 9 sites allongés sur 1 400 km : c’est l’opération Torch.

Sur la route, que sillonnaient des jeeps nerveuses, des troufions débraillés faisaient leur toilette dans les champs, le torse nu et le chant haut ; des camions étaient en panne sur le bas coté, le capot ouvert, entourés de mécaniciens indolents ; des convois attendaient aux portes de la ville. Oran avait changé. La fièvre soldatesque qui s’était emparé de ses quartiers lui donnait un air forain. André n’exagérait pas ; les Américains étaient partout, sur les boulevards comme sur les chantiers, promenant leur half-tracks au milieu des dromadaires et des tombereaux, déployant leurs unités à proximité des douars nomades, saturant l’atmosphère de poussière et de vacarme. Leurs officiers, décontractés à bord de leurs minuscules jeeps, se taillaient des passages dans les cohues à coup de klaxon. D’autres, sapés comme des dieux, se délassaient sur les terrasses en galante compagnie, tandis qu’un phonographe diffusait des morceaux de Dina Shore. Oran s’était mise à l’heure américaine. Uncle Sam n’avait pas débarqué que ses troupes, il s’était amené avec sa culture aussi : boites de rations garnies de lait concentré, de barres de chocolat, de corned-beef ; chewing gum, Coca-cola, bonbons Kindy, fromage rouge, cigarettes blondes, pain de mie. Les bars s’initiaient à la musique yankee, et les yaoulid, petits cireurs reconvertis en marchands de journaux, couraient d’une place publique à un arrêt de tramway en criant Stars ans Stripes, dans une langue indéchiffrable. Sur les trottoirs, ébouriffés par le vent, froufroutaient des revues et des hebdomadaires tels Esquire, le New Yorker et Life. Déjà, les amateurs de films hollywoodiens commençaient à s’identifier à leurs acteurs fétiches en empruntant leur dégaine et en tordant les lèvres sur le coté ; et les commerçants à mentir sans vergogne sur les prix anglais…

Yasmina Khadra                  Ce que le jour doit à la nuit   Julliard 2008

Les interlocuteurs français des Américains – essentiellement représentés par Robert Murphy – seront l’amiral Darlan, qui avait fait ce qu’il faut à Vichy pour que la France devienne la société protectrice des amiraux, et le général Giraud, beaucoup plus proches de Pétain que de de Gaulle. Darlan n’attendra pas trop longtemps pour se ranger aux cotés des Alliés , emmenant avec lui les forces françaises de Vichy stationnées en Afrique du nord,  : c’était chose faite dès le 13 novembre ; il se trouvait à nouveau à Alger au chevet d’un fils gravement malade ; il venait tout juste de la quitter, car c’était la dernière étape d’un voyage officiel en Afrique. Roosevelt se méfiait beaucoup de de Gaulle, et ne finit par l’admettre qu’à contre cœur : il ne l’informera pas de ce débarquement, dont l’intérêt stratégique sera discuté : beaucoup de forces mises en œuvre sans en-jeu essentiel, sinon celui de faciliter les choses pour le déparquement suivant en Sicile :

De Gaulle n’en sait pas plus sur l’économie qu’une femme sur un carburateur… I am fed up with de Gaulle – j’en ai assez de de Gaulle, lui prête-t-on.

De Gaulle avait été traité de fasciste par un Secrétaire d’Etat américain. Alexis Léger, alias Saint John Perse, résidant alors aux États-Unis, disait de lui tout le mal possible, à l’instar de l’ensemble des conseillers de Roosevelt. Lorsque de Gaulle avait pris St Pierre et Miquelon, les Américains avaient menacé de l’en déloger. Avec Churchill, les liens tenaient plus de l’estime que de l’amitié :

De Gaulle jugeait essentiel à sa position aux yeux du peuple français de conserver une attitude fière et hautaine envers la perfide Albion, bien qu’il fût en exil, qu’il vécut parmi nous et dépendit de notre protection. Pour prouver aux Français qu’il n’était pas une marionnette entre les mains des Britanniques, il lui fallait se montrer arrogant envers eux. Cette politique, il la pratiquait certes avec persévérance. […] J’ai toujours beaucoup admiré sa force inébranlable.

Winston Churchill Mémoires        La victoire du désert

Alger devient la capitale de la guerre contre Hitler, sur le front ouest.

Il y a quelque cents ans, Alger n’était qu’une cité barbaresque, enfermée dans un étroite enceinte, un repaire de pirates. Il y a moins longtemps, Alger devenue modeste capitale de l’Algérie, assurait calmement la paix et le confort à ses habitants, le luxe à certains, à tous le soleil et le ciel clair.
En novembre 42, c’est le débarquement. Dans la minute même, Alger doit prendre l’aspect guerrier. Ses rues s’emplissent d’uniformes, de tanks, de jeeps et de puissantes voitures qui, bien vite, empiètent sur les trottoirs. Le port si tranquille, si peu mouvementé, devient aussitôt d l’un des plus fiévreux du monde.
Alger case tant bien que mal tout ce monde. Elle répond à tout ce qu’on exige d’elle : des États-majors pour les Américains, d’autres pour les Anglais, des Ambassades, des Consulats, des Aérodromes, des Hôpitaux, des Casernes ; et pour les Français, en dehors du gouvernement général qu’il faut garder intact, un palais pour le général Giraud, un autre quand arrive le général de Gaulle, des Ministères pour tous les ministres, des locaux pour les œuvres sociales.
Il faut encore une salle de 4 000 places, même pour les meetings communistes ou autres, de moins spacieuses pour d’autres conférences, un amphithéâtre pour l’Assemblée, un tribunal pour juger les criminels d’État, des salles de rédaction, des popotes… Quelle autre ville, et quelle belle ville, aurait pu répondre plus aisément à tant d’exigences ?
Sa population se double, se triple, se quadruple et à Alger, la plupart trouvent des appartements, une chambre, un lit, des restaurants. Il fallait des cinémas, des théâtres, Alger les procure. Elle offre même son grand Opéra où j’assisterai à deux galas somptueux ordonnés par de Gaulle qui estime que même en guerre, le décorum ne doit pas être sacrifié.
Et pourtant les hôtes , nous l’espérons très provisoires, que nous sommes, ne cessent de médire de la ville qui les reçoit du mieux qu’elle peut.
Alger, ce n’est pas de sa faute, est une ville toute en montées. Le port par où on arrive est comme tous les ports à fleur de terre. De là Alger s’étend en collines successives par des artères perpendiculaires dont la principale s’appelle la rue Michelet. Elle a plusieurs kilomètres de longueur. Et tout l’essentiel de la vie, tout au moins de la vie officielle et sociale, se passe ainsi en montées ou en descentes.
Les militaires de haut grade et les civils de rang élevé les parcourent en auto, les soldats en jeep et en lourds camions, le vulgum pecus en tramways, et souvent, quand il y a encombrement ou quelque collision, tout simplement à pied.
Alger n’a pas de taxis, sauf une dizaine pour les cas graves. Prendre le tramway [ou le trolleybus], est pénible dans toutes les villes du monde. Le prendre à Alger [et comment faire autrement ? ], c’est battre de loin les records de pressuration, de mauvaise humeur dans un bizarre méli-mélo de gens qui, sans l’invention des moyens de locomotion en commun, n’auraient certes jamais eu l’occasion de se rencontrer nulle part.
Le peu de bienveillance qu’ils ressentent les uns pour les autres provient en partie de ces différences très marquées d’origines, de pensées, d’aspirations et aussi d’hygiène. Elle tient aussi au climat.
Un curieux climat ! Beaucoup de sautes de température. Tantôt le soleil splendide tape dur, tantôt le sirocco [sic] du large souffle fort, tantôt la pluie tombe subitement à flots. Cela dépend de la saison, des heures de la journée, d’on ne sait quoi. Il en résulte une sorte de nervosité, souvent de malaise qui finit par avoir sa répercussion sur le caractère.
Au bout de quelques temps, les Français de France, eux-mêmes, sont atteints de cette contagion. Leur accueil, leur travail même, s’en ressent. Ce n’est certes pas de sa faute si Alger est congestionné à l’extrême par cet afflux de militaires de toutes armes et de toutes les nations, de fonctionnaires et de réfugiés.
Tout y est difficile : les logements y sont pour beaucoup introuvables, le ravitaillement pénible et déficient, les restaurants archicombles. Il faut faire queue pour avoir une table [ici on dit : faire la chaîne, sans doute pour évoquer une image de travail forcé]. Il faut la faire au marché, chez les fournisseurs, il faut la faire aussi pour se distraire, pour aller au cinéma.
Le téléphone, tout au moins pour atteindre un service officiel, est lui-même encombré au point qu’il faut plus de trente minutes pour obtenir une communication.
La main d’œuvre est rare, le personnel de qualité presque introuvable. Les domestiques européennes ou indigènes demandent des appointements de fondés de pouvoir et ont des exigences que bien des patrons n’ont plus.
Il n’y a pas de « salons » à Alger. Les commissaires, les diplomates eux-mêmes ne reçoivent que de rares intimes en dehors des réceptions officielles d’ailleurs peu fréquentes. C’est surtout au hasard des rencontres dans la rue, au restaurant, au spectacle que l’on renoue parfois le fil interrompu des relations.
Vichy était restée, malgré la présence du Maréchal et de ses administrations, une petite ville d’eau de province. Il ne s’y passait rien en dehors, de temps à autre, d’une tempête dans une verre d’eau… de Vichy, quand les Allemands envoyaient quelque ambassadeur ou quelque général donner un tour de vis de plus au système établi. Mais il n’y avait à Vichy aucune vie politique ni diplomatique vraiment digne de ce nom.
Paris a complètement cessé, depuis l’armistice, d’être une vraie capitale. Il n’a vu défiler que des centaines de milliers d’Allemands militaires ou civils, qui apportent toujours avec eux le même élément de morne oppression.
D’intérêt point, ni à Vichy, ni à Paris.
À Alger, au contraire, c’est du monde entier qu’arrivent non seulement les militaires de toutes les armées et de toutes les marines alliées, mais des hommes politiques importants, des diplomates, des journalistes, des artistes aussi. Chacun apporte avec soi de l’air du dehors et l’attrait du renouveau.
Malgré tout, il est bien vrai que tout ici est dur et souvent hostile. L’huile manque dans les rouages de la vie algéroise qu’elle soit publique, privée ou professionnelle, et les points d’échauffement surgissent fréquemment.
Le grand quartier général allié pour les opérations méditerranéennes y siège. L’empire y a sa direction, la France ses espérances et les premiers éléments de sa future réorganisation.
Pour nous, évadés, pouvoir entendre, sans avoir des réactions de lièvre apeuré dans son gîte, sonner le téléphone ou le timbre de la porte d’entrée, ne pas s’inquiéter quand une voiture s’arrête dans la rue dès que son moteur ne tourne plus ou quand un bruit de pas retentit dans l’escalier, compensent de loin tous les inconvénients de cette ville, où l’hospitalité, pour précieuse qu’elle soit, n’est pas spontanée.
Voilà ce qu’Alger nous a donnée avant tout autre chose et pour cela, nous devrions tous, à l’heure où le musulman se prosterne vers la terre d’Afrique pour mieux s’élever vers Dieu, imiter son geste pour baiser cette terre à qui nous devons cette quiétude. Grâce à elle, au bout de quelques semaines de réaccoutumance, nous retrouvons ce qu’est le sommeil.

Emile Servan Schreiber, [fondateur du journal Les Echos, père de JJSS] Raconte encore ! Presse de la Cité 1968

Dans Comment j’ai tué le consul [L’aube 2012] Anne Châtel-Demenge, parle de l’éternelle blessure de mer et de soleil que vaut à tant de cœurs une jeunesse algéroise.

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Néanmoins, une singulière et fascinante société coloniale, très Belle Epoque, a pu fleurir dans les années 1890 pour à peu près un demi-siècle. La colonie européenne s’est hiérarchisée. Quel défilé ! Ruraux contre urbains, voici les opulents de la Mitidja dédaignant les prolos des grands ports, les colons infatués à la Borgeaud (grand propriétaire, notable politique) toisant les miséreux parents d’un Albert Camus, les ultras nationalistes transférant sur une France rêvée leur traumatisme d’avoir à vivre dans un pays sans nom et une patrie de hasard, les antisémites fin de siècle suivant un Max Régis (maire d’Alger en 1898, antisémite notoire) plutôt que d’écouter la vaillance d’une communauté juive, émancipée dès 1870, et qui apporta tant à la formulation lucide d’une situation coloniale toujours humainement prometteuse.

Voici les Petits Blancs agités et colorés de tous les Bab el-Oued urbains, cohabitant avec les fonctionnaires policés venus en poste à Constantine comme on rejoint Romorantin. Voilà les piocheurs de terre caressant du regard leurs oranges, leurs blés et leurs vignes sur leurs chevaux du soleil. En 1954, 82 % des Européens d’Algérie vivront en ville, nourris de tous ces vieux rêves et de toute cette sueur, porteurs d’une culture plus folklorique qu’authentique, courant à la plage, fous de stade et de meetings, attablés aux terrasses, pétris des codes d’honneur et des sociabilités de toute la méditerranée nourricière. Vivants, cocaces parfois, toujours soucieux du paraître, claniques mais prêts à tout partager avec l’indigène… sauf, toujours, il va de soi, la terre, l’argent, la famille et la foi.

Ce petit monde a surnagé en fait comme il pouvait, dans la coulée de haine ou de mépris qui bouillonne toujours, avec torture de bicots supposés coupables au fond des commissariats, humiliations multiples de tout bronzé qui ne cède pas le trottoir à temps. Un monde irrémédiablement brisé en deux a entretenu sans trêve la violence sociale, ethnique et religieuse des dépossédés indigènes contre les Européens spoliateurs. Même la pacification simili-républicaine des esprits n’a pas empêché les premières élites algériennes, instruites à la française, de rêver à une autre avenir, sous l’œil perplexe des rares Européens progressistes. Et pourtant, un autre sang partagé, au service de la France pendant les deux guerres mondiales, un autre partage de l’argent et du savoir à travers l’immigration d’Algériens en France, parachèveront dans les années 1930 et 1940 un fragile élan du cœur qui fit croire fugitivement que tout serait possible encore, ou pouvait commencer enfin.

Jean-Pierre Rioux Le monde 30 juin /1 juillet2002

11 11 1942                  Les Allemands, pour mieux s’opposer aux Alliés fraîchement débarqués en Afrique du Nord, envahissent la zone libre, laissant aux Italiens la Corse et une large bande le long de la frontière du Lac Léman à la Méditerranée, incluant Grenoble. Le général de Lattre de Tassigny, commandant de la 16° région militaire, résidant à Montpellier – aujourd’hui l’ E.A.I : Ecole d’Application de l’Infanterie -, va tenter, sans succès, de s’y opposer. Il ne sera pas suivi et rapidement cueilli par les gendarmes. La flotte française se saborde à Toulon : 3 cuirassés, 7 croiseurs, 1 porte avions, 14 torpilleurs, 15 contre torpilleurs, 4 avisos, 12 sous marins et 30 petites unités ; 4 sous marins parviennent à s’échapper, dont le Casabianca. Témoin direct de ce suicide collectif, un enfant de 12 ans : Jacques Chirac, qui ne parviendra jamais à oublier. Dans les années suivantes, il terminera sa scolarité à Paris, faisant preuve d’une remarquable régularité pour sécher les cours, en consacrant toutes ces heures au musée Guimet, grand frère de celui qu’il créera, une fois président de la République : le musée des Arts premiers du quai Branly. C’est la fréquentation du musée Guimet qui lui forgera une répulsion certaine pour toute forme de colonialisme.

La guerre sous-marine que mènent les Allemands incite les Américains à utiliser leurs navires océanographiques pour sonder les fonds afin de repérer les endroits ou des sous-marins ennemis pourraient se cacher. Munis de sonars, de sismomètres et de magnétomètres ils cartographient ainsi le champ magnétique local pour le comparer à celui que des sous-marins pouvaient générer. Plus tard, en 1960, le géologue et ancien marin Harry Hess exploitera cette masse d’informations pour élaborer un modèle scientifique de tapis roulant océanique, précurseur de la tectonique des plaques : il avançait l’idée que la convection du manteau terrestre produit des mouvements ascendants du magma au niveau des dorsales et des mouvements descendants de la croûte dans les fosses.

Le montant des indemnités d’occupation passe à 500 M. F/j.

20 11 1942                 Les forces allemandes de von Paulus sont encerclées à Stalingrad où elles sont arrivées deux mois plus tôt. Les Allemands ne sont pas seuls : à leurs cotés, l’armée roumaine, en effectifs la 3° force armée de l’Axe en Europe, dans la boucle du Don, dans le sud de Stalingrad et dans la steppe kalmouke. Le général Joukov, qui commande les forces russes, lance une contre-offensive : il dispose de 900 chars T34, 13 500 canons et 1 100 avions. Von Paulus capitulera le 2 février 1943 : Stalingrad aura été la plus meurtrière bataille de l’histoire de l’humanité : deux millions de morts, dont 150 000 pour les Roumains. Les Russes ne s’arrêteront plus, jusqu’en Ukraine : Rostov sera repris en février, Orel et Kharkov en août, le Dniepr atteint en septembre, Kiev libéré en novembre.

Staline pouvait désormais savourer son triomphe. Il n’avait pas seulement battu son ennemi présent, il avait vaincu aussi son passé. Dans les villages, l’herbe pousserait plus drue sur les tombes de 1930. Il savait mieux que n’importe qui d’autre au monde qu’on ne juge pas les vainqueurs.

Vassilii Grossman Vie et destin

Mais le plus atroce était encore devant nous, le plus atroce, ce fut Stalingrad… Quel champ de bataille était-ce là ? Une ville entière : des rues, des maisons, des caves. Vas-y pour dégager de là un blessé ! Tout mon corps n’était qu’un seul immense hématome. Et mon pantalon était entièrement trempé de sang. L’adjudant-chef nous enguirlandait : Les filles, je n’ai plus de pantalons en stock, alors ne venez pas m’en demander. Une fois secs, nos pantalons tenaient debout tout seuls, mieux que si on les avait trempés dans de l’amidon : on aurait pu se blesser avec. Nous n’avions plus sur nous un millimètre carré d’étoffe propre, au printemps, nous n’avions rien à remettre à l’intendance. Tout brûlait : sur la Volga, par exemple, même l’eau était en flammes. Même en hiver, le fleuve ne gelait pas, mais brûlait… A Stalingrad, il n’y avait pas un pouce de terre qui ne fut imbibé de sang humain. Russe et allemand.

Des renforts arrivent. De beaux jeunes gars. Et deux à trois jours plus tard, ils ont tous péri, il n’en reste plus un. J’ai commencé à avoir peur des nouveaux. Peur de garder leur souvenir, de retenir leurs visages, leurs conversations. Parce que, à peine arrivés, ils étaient déjà morts. Deux à trois jours… On était en 1942 – le moment le plus dur, le plus pénible de la guerre. Une fois, sur trois cents que nous étions, nous n’étions plus que dix à la fin du jour. Et quand les tirs ont cessé, et que nous nous sommes comptés, nous nous sommes embrassés en pleurant, tant nous étions bouleversés d’être encore en vie. Nous formions comme une famille.

Un homme meurt sous tes yeux… Et tu sais, tu vois que tu ne peux pas l’aider, qu’il ne lui reste que quelques instants à vivre. Tu l’embrasses, tu le caresses, tu lui dis des mots doux. Tu lui fais tes adieux. Mais c’est là tout le secours que tu peux lui apporter… Ces visages, je les ai encore tous en mémoire. Je les revois, tous ces gars, tous. Des années ont passé, mais si seulement je pouvais en oublier un seul, effacer un visage. Je n’en ai oublié aucun, je me les rappelle tous, je les revois tous… Nous aurions voulu leur creuser des tombes de nos propres mains, mais ce n’était pas toujours possible. Nous partions, et ils restaient. Quelquefois, tu étais occupée à bander entièrement la tête d’un blessé, et il mourait entre tes mains. On l’enterrait alors comme ça, le crâne bandé. Un autre, s’il était tombé sur le champ de bataille, pouvait au moins contempler le ciel. Ou bien, au moment de mourir, il te demandait : Ferme-moi les yeux, sœurette, mais tout doucement. La ville en ruine, les maisons détruites, c’est horrible bien sûr, mais quand des gens sont là, gisant, des hommes jeunes… Tu ne peux pas reprendre haleine, tu cours… Il te semble être à bout de forces, ne plus guère en avoir que pour cinq minutes, sentir déjà tes jambes se dérober… Mais tu cours… C’est le mois de mars, on commence à patauger dans la flotte… Impossible de porter des valenkis, et cependant j’en enfile une paire et j’y vais. J’ai passé une journée entière à ramper avec ces bottes aux pieds. A la tombée du soir, elles étaient tellement imprégnées d’eau que je ne pouvais plus les ôter. J’ai dû les découper. Et je ne suis pas tombée malade… Me croiras-tu, ma très précieuse ?

Lorsque la bataille de Stalingrad a été terminée, on nous a confié pour mission de transporter les blessés les plus graves, par bateau, par péniche, jusqu’à Kazan et Gorki. On était déjà au printemps, au mois de mars, avril. Mais on trouvait toujours autant de blessés : ils étaient enfouis dans les ruines, dans les tranchées, les abris enterrés, les caves – il y en avait tant que je ne peux pas le décrire. C’était l’horreur ! On pensait toujours, lorsqu’on ramenait des blessés du champ de bataille, que c’étaient les derniers, qu’on les avait tous évacués, qu’à Stalingrad même il n’en restait plus, mais quand tout était fini, on en découvrait encore un tel nombre, que c’était à n’y pas croire… À bord du vapeur sur lequel j’avais embarqué, on avait rassemblé les amputés des deux bras, des deux jambes, et des centaines de tuberculeux. Nous devions les soigner, les réconforter d’un mot amical, les apaiser d’un sourire. Quand on nous avait confié cette mission, on nous avait assuré que ce serait pour nous comme des vacances après les combats, qu’on nous faisait même cette faveur en manière de gratitude, d’encouragement. Or l’épreuve se révélait plus terrible encore que l’enfer de Stalingrad. Là-bas, quand j’avais tiré un homme du champ de bataille, je lui donnais les premiers soins, je le confiais à d’autres, et j’avais la certitude qu’à présent tout allait bien, puisqu’on l’avait évacué. Et je repartais chercher le suivant. Mais à bord du bateau, je les avais constamment sous les yeux… Là-bas, ils voulaient, ils n’aspiraient qu’à vivre : Plus vite, frangine ! Dépêche-toi, ma jolie ! Alors qu’ici ils refusaient de manger et désiraient la mort. Certains se jetaient à l’eau. Nous devions les surveiller. Les protéger. J’ai passé même des nuits entières auprès d’un capitaine : il avait perdu les deux bras, il voulait en finir. Et puis une fois, j’ai oublié de prévenir une autre infirmière, je me suis absentée pour quelques minutes, et il en a profité pour sauter par-dessus bord…

On les a conduits à Oussolié, près de Perm. Il y avait là des maisonnettes toutes neuves, toutes propres, aménagées spécialement pour eux. Comme un camp de pionniers… On les transporte sur des civières, et eux, ils grincent des dents. J’avais le sentiment que j’aurais pu épouser n’importe lequel d’entre eux. Le prendre entièrement en charge. Nous sommes revenues par le même bateau, complètement vidées. Nous aurions pu alors nous reposer, mais nous ne dormions pas. Les filles restaient prostrées pendant des heures, puis soudain se mettaient à hurler. Nous restions enfermées, et chaque jour nous leur écrivions des lettres. Nous nous étions réparti les destinataires. Trois à quatre lettres par jour…

Et tiens, un détail. Après cette expédition, j’ai commencé à protéger mes jambes et mon visage durant les combats. J’avais de belles jambes, j’avais très peur qu’on ne me les abîme. Ainsi que d’être défigurée. .. C’était juste un détail…

Après la guerre, j’ai mis plusieurs années à me débarrasser de l’odeur du sang. Elle me poursuivait partout. Je lavais le linge, je sentais cette odeur, je préparais le repas, elle était encore là… Quelqu’un m’avait offert un chemisier rouge, c’était une rareté à cette époque où le tissu manquait. Mais je n’ai jamais pu le porter à cause de sa couleur qui me flanquait la nausée. Je ne pouvais plus aller dans les magasins faire des courses. Au rayon boucherie. Surtout l’été… Et voir la viande de volaille… Tu comprends… Elle ressemble beaucoup. .. Elle est aussi blanche que la chair humaine… C’était mon mari qui s’en chargeait… L’été, j’étais totalement incapable de rester en ville, je faisais tout mon possible pour partir, n’importe où. Dès que l’été arrivait, j’avais l’impression que la guerre allait éclater. Quand tout chauffait au soleil : les arbres, les immeubles, l’asphalte, tout ça dégageait une odeur, tout ça pour moi sentait le sang. Je pouvais bien manger ou boire n’importe quoi, impossible de me défaire de cette odeur ! Même les draps propres, quand je refaisais le lit, même ces draps pour moi sentaient le sang…

[…]   À Stalingrad. Durant les combats les plus violents. Je traîne deux blessés. Je traîne l’un sur quelques mètres, je le laisse, je retourne chercher l’autre. Je les déplace ainsi à tour de rôle, parce qu’ils sont tous les deux très grièvement blessés, on ne peut pas les laisser, tous les deux… comment expliquer ça sans termes techniques ?… tous les deux ont été touchés aux jambes, très haut, et ils sont en train de se vider de leur sang. En pareil cas, chaque minute est précieuse, chaque minute. Et puis tout à coup, comme je me suis déjà un peu éloignée du lieu des combats, la fumée se fait moins dense, et je découvre que l’un est un tankiste russe, mais que l’autre est un Allemand. .. Je suis horrifiée : nos hommes meurent là-bas et je suis en train de sauver un Boche. La panique me prend… Là-bas, au milieu de la fumée, je n’avais pas fait de différence… J’avais vu un homme près de mourir, un homme qui hurlait de douleur… Tous les deux étaient brûlés, noircis… Leurs vêtements en loques… Pareils, tous les deux… Et là, en regardant mieux, je me rends compte qu’il porte un médaillon étranger, une montre étrangère, que tout sur lui est étranger. Que faire ? Je traîne notre blessé et je pense : Est-ce que je retourne chercher l’Allemand ou non ? Or il restait très peu de distance à franchir. Je savais que si je l’abandonnais, il mourrait au bout de quelques heures. D’hémorragie… Alors j’ai rampé pour aller le récupérer. J’ai continué à les traîner tous les deux. A tenter de sauver leurs vies.

On était pourtant à Stalingrad… Aux heures les plus effroyables de la guerre. Et malgré tout, je ne pouvais pas tuer… abandonner un mourant… Ma très précieuse… On ne peut pas avoir un cœur pour la haine et un autre pour l’amour. L’homme n’a qu’un seul cœur, et j’ai toujours pensé à préserver le mien.

Après la guerre, pendant longtemps j’ai eu peur du ciel, peur même de lever la tête en l’air. J’avais peur de n’y voir qu’un champ labouré… Or, déjà les freux le traversaient d’un vol paisible… Les oiseaux ont vite oublié la guerre…

Tamara Stepanovna Oumniaguina, sergent de la garde, brancardière, rapporté par Svetlana Alexievitch, Oeuvres Actes Sud 2015

28 11 1942                  À Boston, l’incendie d’un cabaret, le Cocoanut Grove fait 492 morts.

30 11 1942                       David Ben Gourion, président de l’organisation sioniste mondiale, s’adresse à la Séance Spéciale de l’assemblée des Élus, à Jérusalem. L’assemblée des Élus est une émanation des organisations politiques juives et non d’une assemblée créée par la puissance mandataire. Cette dernière avait pour interlocuteur privilégié l’Agence juive.

À la fin novembre 1942, des sources concordantes confirment le massacre en cours des Juifs d’Europe. Les gouvernements alliés préparent une déclaration commune sans prendre conscience cependant de la singularité de la guerre que mènent les nazis contre les Juifs. Ben Gourion dénonce le massacre en cours, mais n’épargne pas les Alliés, en leur reprochant de ne pas prendre la mesure de la singularité de ce massacre.

Les représentants du peuple juif sur sa patrie sont aujourd’hui venus pour crier leur indignation devant le monde entier, du haut du mont Sion, devant le sang juif versé gratuitement, le danger d’extermination qui guette le peuple juif tout entier en Pologne et dans les autres pays occupés par les nazis et pour l’honneur juif bafoué dans le monde entier.

Nous ne savons pas exactement ce qui se passe dans la vallée du Massacre nazie, combien de Juifs ont déjà été massacrés, assassinés, brûlés, enterrés vivants et sur combien d’autres plane encore un danger d’extermination. Le gibet nazi est entouré d’une muraille de mitrailleuses et de bourreaux avérés. Personne n’entre ni ne sort, et ce n’est qu’épisodiquement que nous parviennent des échos des actes d’horreur et de terreur. Ce n’est qu’épisodiquement que nous parvient le cri du sang des Juifs, des enfants et des femmes déchirés et écrasés. Mais nous savons quel est le programme d’Hitler envers notre peuple et ce qu’il a écrit dans son livre Mein Kampf, ce qu’il nous a déjà fait en Allemagne avant la guerre et ce qu’il nous a fait au cours de cette guerre dans tous les pays qu’il a conquis.

Le monde entier est à feu et à sang, une guerre mondiale comme il n’y en eut jamais sévit sur tout le globe, sur les mers, les continents, dans les airs et au fond des océans. Nous sommes certains que le régime d’esclavage, de crime et de sang d’Hitler et de ses alliés sera défait et s’effondrera entièrement. Mais nous ne savons si, au moment de la victoire de la démocratie, de la liberté et de la justice, il ne se trouvera pas en Europe un grand cimetière juif où seront dispersés les ossements des hommes, des femmes, des vieillards et des enfants de notre peuple. Notre Nation, qui baigne dans son sang, assigne la conscience de l’humanité au tribunal de l’Histoire.

Nous savions : la répression, l’affliction, le meurtre, le pillage et l’abus des nazis se sont déversés sur tous les peuples conquis – de la Pologne à la Norvège, des Pays-Bas à la Grèce et à la Yougoslavie et il n’y a pas d’amendement à ce désastre si ce n’est l’anéantissement total et absolu du régime nazi et l’éradication délibérée d’Hitler et de ses alliés. Mais ce qui se passe pour notre peuple est différent du malheur arrivé à tous les peuples asservis. L’Allemagne nazie a un rapport particulier avec le peuple juif.

Dès la montée au pouvoir d’Hitler, quand une prétendue paix régnait encore dans le monde, une guerre d’anéantissement du judaïsme allemand et du judaïsme mondial avait été déclarée. Et encore avant que des bombes ne s’abattent sur la terre de Pologne, de Norvège, de Hollande ou de Belgique, des brasiers ont été allumés sur la terre d’Allemagne et les synagogues ont été incendiées. Encore avant que ne soit mis à sac les peuples conquis, le peuple d’Israël en Allemagne était livré au pillage et à la déprédation. Les nazis nous ont différenciés et nous ont réservé une guerre d’anéantissement. Car la morale du peuple juif et son enseignement sont en absolue et incompatible contradiction avec la morale des nazis et avec leur doctrine. Car nous, le peuple juif, nous avons enseigné à tous les peuples chrétiens et musulmans du monde que l’homme a été créé à l’image de Dieu et qu’il n’y a donc qu’une seule et même loi, pour l’étranger et pour le citoyen. Nous avons enseigné que la vie est sacrée, le respect de l’homme et la conséquence : Tu ne tueras point. Et nous avons proclamé cette grande et suprême chose : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ceux qui ont développé, intégré et répandu la doctrine de l’impureté des nazis, sur des races supérieure et inférieure, qui ont fait de la guerre et de l’épanchement de sang un idéal national et qui se nourrissent de la haine d’autrui, de la haine de tout autre peuple, de la haine de toute autre idée et de toute autre conviction, ceux-là ont, à raison, vu dans le peuple juif leur premier et éternel opposant.

Mais les nazis ne combattent pas seulement les valeurs morales du peuple d’Israël. Ils luttent aussi contre les idéaux et les injonctions de la Révolution française de liberté, d’égalité et de fraternité. Ils luttent contre les droits de l’homme, la tradition du Bill of Rights [les dix premiers amendements de la Constitution américaine] des peuples anglo-saxons, contre les objectifs de Cromwell et de Lincoln. Ils luttent contre les idéaux de la Russie soviétique. Mais ce n’est qu’au peuple juif qu’ils font ce qu’ils font, en plus de ce qu’ils infligent à leurs autres ennemis et adversaires. Ils n’ont sonné le glas que pour nos enfants. C’est nous qu’ils discriminent tout particulièrement. Et cela, uniquement parce que le monde entier, y compris les peuples qui combattent maintenant pour la liberté, la justice et le droit, a discriminé le peuple juif en tant que peuple et l’a mis dans une situation dans laquelle aucun peuple ne s’est jamais trouvé. Le monde démocratique, civilisé et libre, qui prône – avec raison – les droits de l’homme et – avec raison – est fier des grands acquis spirituels de la civilisation moderne, nous a lui aussi privé de notre droit en tant que peuple, un peuple égal en droit à tous les peuples de la terre. Eux aussi nous ont privés de notre statut national. Eux aussi nous ont dépossédés de notre droit à une patrie et à l’indépendance – droit qui a été reconnu à tout autre peuple.

Nous sommes le seul peuple du monde à être banni en tant que peuple. En tant que sujets polonais, nous avons combattu dans les rangs de l’armée polonaise ; en tant que sujets français, nous avons combattu dans l’armée française ; en tant que sujets tchécoslovaques, nous avons combattu dans l’armée tchèque. Mais on ne se conduit pas envers nous, les Juifs, comme envers les Polonais, les Français ou les Tchèques. Toute la cruauté exercée par les nazis envers tous ces peuples sont des actes de bonté et d’altruisme par rapport à ce qu’ils font subir au peuple juif. Ce n’est que nos enfants, nos femmes, nos sœurs et nos vieillards qu’ils désignent pour un traitement spécial – être enterrés vivants dans des fosses creusées par les victimes elles-mêmes, être brûlés dans des crématoires, être étranglés sous les piétinements, assassinés sous les mitraillettes, sans jugement, sans motif, sans raison, pour aucun crime – même selon le livre des péchés des nazis – si ce n’est le crime d’être des enfants juifs. Car seuls les Juifs n’ont pas de défenseur pouvant combattre pour eux, car les Juifs n’ont pas de statut national. Il n’y a pas d’armée juive, il n’y a pas d’indépendance juive et il n’y a pas de patrie où ils seraient en sécurité et qui leur serait ouverte.

Les émissaires du peuple juif se sont réunis ici pour vous sommer – dirigeants des grandes nations qui combattent Hitler – et en premier lieu, le gouvernement britannique, le président des États-Unis, le Premier ministre de l’Union soviétique – de tenir bon autant que vous le pouvez afin d’empêcher l’extermination d’un peuple enchaîné et prisonnier, sans défense ni armes, tous ses fils et ses filles, ses hommes et ses femmes, ses vieillards et ses enfants confondus. Nous le savons, vous n’êtes pas tout-puissants. Mais il y a des sujets allemands aux États-Unis, en Angleterre, en Russie et dans les autres pays. Demandez de les échanger contre les Juifs de Pologne, de Lituanie et des autres pays livrés aux nazis ! Laissez sortir tous les Juifs que vous pouvez sortir de l’enfer nazi et ne leur fermez pas la porte ! Sortez avant tout les enfants juifs, les petits et les nourrissons qui ne savent peut-être pas encore qu’ils sont juifs et que, de par ce crime, ils sont condamnés à disparaître. Faites-les sortir de la vallée du Massacre, faites-les entrer dans les pays neutres ! Laissez-les entrer chez vous ! Faites-les venir ici, dans notre patrie ! Les cinq cent mille Juifs de Terre d’Israël étreindront avec joie et dévouement les enfants du ghetto. Laissez tous ceux qui peuvent se sauver du cachot et du gibet, fuir vers n’importe quel pays qui n’est pas sous domination nazie et laissez-les aussi venir dans leur patrie – s’ils veulent et peuvent revenir dans leur patrie ! Faites savoir aux dirigeants de l’armée allemande et au peuple allemand qu’ils seront tenus responsables du sang versé, et dites aux meurtriers : Stop ! Le sang versé ne sera pas seulement expié par les bourreaux nazis, mais aussi par tous ceux qui auraient pu sauver des Juifs et ne l’ont pas fait, qui auraient pu empêcher le massacre et ne l’ont pas fait, qui auraient pu aider et ne l’ont pas fait !

Nous savons, nous estimons et nous admirons le fait que vous mobilisiez toute la force de votre peuple pour combattre le plus terrible ennemi de l’humanité. Nous sommes certains que vous vaincrez. Il se peut même que le jour de la victoire ne soit pas loin. Nous vous assignons cependant en justice pour notre honneur juif profané. Cet honneur n’est pas profané par Hitler. Les nazis ne peuvent pas atteindre notre honneur. Ils peuvent éventrer nos femmes, piétiner nos enfants, enterrer vivants nos vieillards, mais ils ne peuvent profaner notre honneur juif et humain. Ils ont obligé nos frères à porter l’étoile jaune. Nous sommes fiers d’arborer cette étoile qui témoigne que nous sommes juifs. Des centaines, des milliers et des centaines de milliers de fils de notre peuple sont morts à chaque génération pour la sanctification du Nom du peuple juif, et chaque Juif peut fièrement porter l’étoile jaune. Si nous pouvions rencontrer nos frères des ghettos nazis, nous les choierions avec leur étoile jaune. Elle serait pour nous un drapeau d’honneur, une marque de splendeur de martyrs et de saints.

Des dizaines de milliers de Juifs, citoyens d’Angleterre, d’Amérique, de Russie, combattent dans les armées de ces pays, et nous sommes certains qu’ils rempliront leurs obligations civiles et militaires avec loyauté, dévotion et héroïsme pour l’honneur de leur pays et de leur peuple aux côtés de leurs compatriotes. Mais il y a des dizaines de milliers de Juifs dépourvus de nationalité. Il y a des Juifs dans les pays neutres, il y a des Juifs qui sont des réfugiés et il y a des Juifs exemptés du devoir militaire dans leur pays. Il y a aussi plus d’un demi-million de Juifs dans ce pays, qui ne sont ni polonais, ni anglais, ni américains, mais des Juifs hébreux et fiers de l’être – des Juifs qui sont dans leur patrie. Au nom de ces Juifs, nous vous réclamons, à vous, les dirigeants d’Angleterre, de Russie et d’Amérique, notre droit à une armée juive, notre droit de combattre en tant que Juifs, dans un cadre juif, une organisation juive et sous un commandement juif, avec une discipline juive et un drapeau juif – le droit de combattre notre ennemi le plus grand, qui est aussi votre ennemi le plus grand. Nous ne nous contenterons pas des miettes qui nous ont été jetées ici pour défendre notre patrie et les pays voisins ! Non pas seulement en tant que fils de la Terre d’Israël, mais en tant que Juifs tant que nous sommes, nous voulons combattre dans une armée juive.

Nous sommes persécutés, haïs, méprisés, massacrés et écrasés en tant que Juifs. Nous voulons, en tant que Juifs, combattre l’ennemi cruel et la menace qui s’est abattue sur notre peuple.

Nous réclamons pour les Juifs le droit qu’a tout Américain, tout Anglais, tout Russe. Nous sommes peu nombreux, nous sommes sans défense et vous êtes des peuples puissants et grands. Vous possédez des flottes et des armées et des forces aériennes importantes. Que vous en soyez bénis. Nous sommes un peuple petit et pauvre, dispersé et divisé. Mais nous sommes des gens comme vous. Notre cœur est semblable au vôtre, nos sentiments sont semblables aux vôtres, notre honneur est semblable au vôtre, notre chagrin est le même que le vôtre, notre blessure est semblable à la vôtre, et si on nous martyrise en tant que Juifs, nous voulons riposter en tant que Juifs. Or, vous seuls nous empêchez de jouir de ce droit. Nous exigeons de vous – et la chose dépend de vous et non des bourreaux d’Hitler – de cesser la discrimination pratiquée par les peuples de la démocratie contre le peuple juif. Donnez l’égalité au peuple juif, donnez-nous le droit de combattre et de mourir en tant que Juifs. Pas de ségrégation !

1 12 1942                  William Beveridge, haut fonctionnaire britannique, propose une réforme de l’ensemble du système anglais de protection sociale ; ses propositions et celles de la Convention Internationale du Travail de Philadelphie, le 10 mai 1944, serviront de base à la réforme du système français de protection sociale, à la fin de la guerre, mis en œuvre par Pierre Laroque sur le projet du ministre Ambroise Croizat ; deux grands principes y président :

  • la généralité : toute la population doit pouvoir bénéficier du système,
  • l’uniformité : la prestation servie lors de la réalisation d’un risque est la même pour tous.

2 12 1942                   Enrico Fermi et son collègue Leó Szilárd réussissent la fission de l’atome : c’est le premier réacteur nucléaire, dans un stade désaffecté de l’université de Chicago. Ils travailleront à  Los Alamos jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale au sein du projet Manhattan.
Greg est un personnage du roman de Ken Follett, sous les ordres du militaire en charge du projet de fabrication d’une bombe atomique. Il visite le centre d’Enrico Fermi à Chicago pour essayer de mesurer la fiabilité politique de ces chercheurs, tous de tendance au moins libérale, mais susceptibles d’aller jusqu’à des sympathies communistes, et tous américains de fraîche date, quand ce n’est pas encore étrangers.
Certains éléments existent sous des formes légèrement différentes. Les atomes de carbone, par exemple, sont toujours constitués de six protons, mais certains peuvent avoir six neutrons et d’autres sept ou huit. Ce sont les isotopes : les variantes d’un même élément qui diffèrent par leur masse atomique. On a ainsi le carbone 12, le carbone 13, le carbone 14. L’uranium possède deux isotopes, l’uranium 235 et l’uranium 238. À l’état naturel, ces deux isotopes sont mélangés dans l’uranium, mais seul l’uranium 235 a des propriétés fissiles. Il faut donc les séparer. Théoriquement on devrait pouvoir le faire par diffusion gazeuse. Quand un gaz diffuse à travers une membrane, les molécules les plus légères la traversent plus rapidement, de sorte que le gaz qui sort de la membrane est plus riche en isotope inférieur.
[…] Selon la théorie de Fermi et Szilárd, quand un neutron heurtait un atome d’uranium, la collision pouvait engendrer deux neutrons, lesquels pouvaient entrer à leur tour en collision avec d’autres atomes d’uranium et produire alors quatre neutrons, puis huit, et ainsi de suite. Szilárd avait donné à ce processus le nom de réaction en chaîne. (…] Ainsi, une tonne d’uranium pouvait produire autant d’énergie que trois millions de tonnes de charbon. Théoriquement. En pratique, cela n’avait encore jamais été démontré.
Fermi et son équipe travaillaient à la construction d’une pile à uranium à Stagg Field, un stade de football désaffecté appartenant à l’université de Chicago. Pour éviter tout risque d’explosion spontanée, ils avaient enfermé l’uranium dans du graphite, qui absorbait les neutrons et empêchait la réaction en chaine. Leur objectif était d’augmenter la radioactivité très progressivement jusqu’au niveau où la quantité de neutrons créés serait supérieure à la quantité absorbée – prouvant ainsi la réalité de la réaction en chaîne-, et de l’interrompre immédiatement, avant que ladite réaction n’ait fait sauter la pile, le stade, le campus et très probablement la ville de Chicago tout entière.
Jusqu’à présent, ils n’avaient pas réussi.
[…]            La pile, un cube de briques grises qui montait jusqu’au plafond, se dressait juste devant le mur du fond qui portait encore les traces de centaines de balles de squash. Cette pile avait couté un million de dollars et pouvait faire exploser toute la ville !
Le graphite était le matériau qu’on utilisait pour fabriquer les mines de crayons. L’horrible poussière qu’il dégageait recouvrait tout, sols et murs. Quiconque séjournait un moment dans cette salle en ressortait le visage aussi noir qu’un mineur. Toues les blouses des chercheurs étaient maculées de crasse. Le graphite n’était pas le matériau explosif, bien au contraire. Il servait à faire baisser le- taux de radioactivité. Certaines briques de la pile avaient quand même été percées de petits trous et bourrées d’oxyde d’uranium, le matériau qui émettait les neutrons. L’intérieur de la pile était traversé de dix canaux destinés à accueillir les barres de contrôle, des tiges de huit mètres de long, fabriquées en cadmium, un métal dont les propriétés d’absorption des neutrons étaient encore supérieures à celles du graphite. Pour le moment, ces barres de contrôle maintenaient le calme dans la pile. C’était quand on les retirerait qu’on commencerait à rigoler.
L’uranium émettait déjà ses radiations mortelles, mais le graphite et le cadmium les absorbaient encore. Les radiations étaient jaugées par une batterie de compteurs qui cliquetaient de façon menaçante et par un cylindre enregistreur à stylet qui, lui, par bonheur, était silencieux. Tous ces instruments de contrôle et de mesure disposés près de Greg étaient bien les seules choses à dégager un peu de chaleur.
[…]            Enrico Fermi avait environ quarante ans. De petite taille, chauve et doté d’un long nez, il supervisait cette expérience terrifiante en souriant d’un air débonnaire dans son élégant costume trois-pièces.
Il donna l’ordre de démarrer le processus en milieu de matinée, demandant à un technicien de retirer toutes les barres de contrôle de la pile sauf une. Comment! Toutes les barres à la fois ? s’exclama Greg. La décision lui semblait terriblement précipitée.
On l’a déjà fait la nuit dernière, répliqua le chercheur qui se trouvait à côté de lui, un certain Barney McHugh. Tout a très bien marché.
Je suis ravi de l’apprendre, dit Greg.
[…]            Greg avait supposé qu’un mécanisme sophistiqué permettait d’insérer ou de retirer les barres de contrôle. Apparemment, les scientifiques se contentaient d’un système beaucoup plus simple : un technicien juché sur une échelle appuyée contre le flanc de la pile était chargé de les retirer à la main.
[…]            Fermi comparait les relevés de ses moniteurs à la grille de radiation qu’il avait établie d’après ses propres calculs pour chaque étape de l’expérience. Apparemment, la première phase s’était déroulée conformément à ses prévisions car il ordonna de retirer la dernière barre jusqu’à la moitié.
Des mesures de sécurité avaient été prévues. Une barre lestée était suspendue en l’air, prête à être insérée automatiquement dans la pile si la radiation atteignait un niveau trop élevé. En cas de pépin, une autre barre, identique, était accrochée par une corde à la balustrade du balcon. Un jeune physicien, manifestement conscient du ridicule de sa position, se tenait à côté, une hache à la main, prêt à trancher la corde qui la retenait. Enfin, trois autres chercheurs – le commando suicide, comme ils se surnommaient – avaient pris place au ras du plafond sur la plate-forme du monte-charge utilisé pour la construction de la pile, munis de grands bidons remplis d’une solution de sulfate de cadmium à verser sur la pile, comme on éteint un feu de joie.
Greg savait que les générations de neutrons se multipliaient en un millième de seconde. Toutefois, Fermi avait fait valoir que pour certains neutrons, ça pouvait prendre plus longtemps, quelques secondes peut-être. S’il avait raison, tout irait bien. S’il se trompait, l’équipe aux bidons et le physicien à la hache seraient pulvérisés en un clin d’œil.
Greg nota que les cliquetis s’accéléraient. Il jeta un regard anxieux à Fermi, qui faisait des décomptes à l’aide une règle à calcul. Il avait l’air content. De toute façon, se dit Greg, s’il y a une catastrophe, elle se produira si rapidement qu’aucun d’entre nous ne s’en rendra compte.
La cadence des cliquetis se stabilisa. Fermi sourit et ordonna de dégager la barre de quinze centimètres de plus.
D’autres chercheurs arrivèrent, gravissant l’escalier menant au balcon, vêtus de gros manteaux d’hiver, de chapeaux, d’écharpes et de gants. Greg fut consterné par l’indigence des mesures de sécurité. Personne ne demanda leurs papiers à ces hommes, dont n’importe lequel aurait parfaitement pu être un espion à la solde des Japonais.
Parmi eux, il reconnut la haute et solide silhouette de Szilard, son visage rond et ses épais cheveux bouclés. Léo Szilard était un idéaliste qui avait rêvé de voir l’énergie nucléaire libérer la race humaine du fardeau du travail. C’était d’un cœur lourd qu’il avait rejoint une équipe chargée de concevoir une bombe atomique.
Encore quinze centimètres. La cadence des cliquetis augmenta.
Greg regarda sa montre. Onze heures et demie. Soudain, un grand fracas retentit. Tout le monde sursauta. McHugh s’écria : Et merde !
Que se passe-t-il ? s’inquiéta Greg.
Oh, je vois ! soupira McHugh. C’est simplement la barre de contrôle de secours ! Le taux de radiation a dû déclencher le système de sécurité.
Fermi annonça avec un fort accent italien : J’ai faim. Allons déjeuner.
Comment pouvait-on penser à manger en pareil instant ! s’étonna Greg en son for intérieur. Mais personne ne discuta. On ne sait jamais combien de temps peut prendre une expérience, lui expliqua McHugh. Une heure ou la journée entière. Il vaut mieux manger quand on peut. Greg en aurait hurlé d’exaspération.
Toutes les barres de contrôle furent réinsérées dans la pile et soigneusement assujetties, et tout le monde quitta les lieux.
[…]            Les chercheurs se rassemblèrent à deux heures. A présent, il y avait bien une quarantaine de personnes sur ce balcon où étaient installés les appareils de mesure. L’expérience reprit exactement là où ils l’avaient laissée, Fermi vérifiant constamment ses instruments. Cette fois, on retire la barre de trente centimètres, annonça-t-il.
Les cliquetis s’accélérèrent. Greg s’attendait à ce que la cadence se stabilise, comme auparavant, mais ce fut le contraire qui se produisit : ils se firent de plus en plus rapides jusqu’à devenir un grondement continu.
Le niveau de radiations avait dépassé le maximum indiqué par les compteurs. Greg s’en rendit compte en voyant que tout le monde avait les yeux braqués sur le cylindre enregistreur. La graduation étant réglable, on la modifiait à mesure que le niveau montait, encore et encore.
Fermi leva la main. Tout le monde se tut. La pile a dépassé le seuil critique, dit-il. Il sourit… et ne fit rien.
Greg faillit hurler : Éteignez donc cette saloperie de machine ! Mais Fermi, immobile et muet, observait le stylet avec une telle autorité que personne ne protesta. La réaction en chaîne se produisait, mais tout était sous contrôle. Il laissa l’expérience se poursuivre pendant une minute entière, puis une autre.
[…]                                Enfin Fermi ordonna de réinsérer les barres de contrôle.
Le bruit des compteurs redevint un cliquetis et ralentit peu à peu avant de s’arrêter enfin.
Greg recommença à respirer normalement.
McHugh ne se tenait plus de joie. Ça y est! On l’a prouvé ! La réaction en chaîne est une réalité !
—        Et on peut la contrôler, ce qui est encore mieux ! renchérit Greg.
—        Oui, c’est sans doute mieux. D’un point de vue pratique, s’entend.
Greg sourit. C’était bien une remarque de scientifique ! À Harvard, il avait eu le temps de les connaître ! Pour eux, la réalité, c’était la théorie et le monde, un modèle plutôt imprécis.
[…]                         Les techniciens éteignirent les moniteurs, et tout le monde commença à s’éparpiller. Greg resta sur place, à observer ce qui se passait. Au bout d’un moment, il se retrouva seul sur le balcon en compagnie de Fermi et de Szilárd. Il vit ces deux géants intellectuels – un grand costaud au visage rond et un petit homme à la stature d’elfe – se serrer la main, et l’image de Laurel et Hardy s’imposa à lui.
Puis il entendit Szilárd s’exclamer : Mon ami, je pense que ce jour est à marquer d’une pierre noire dans l’histoire de l’humanité.

Ken Follett         L’hiver du monde Le siècle 2       Robert Laffont 2012

Le mécanisme d’une réaction en chaîne est le suivant : lorsqu’un noyau capture un neutron, devenant ainsi un isotope (j’expliquerai plus loin le sens de ce terme), il fissionne en deux fragments de masses égales, en même temps qu’il dégage de l’énergie ainsi que deux ou trois nouveaux neutrons, lesquels à leur tour vont provoquer de nouveaux processus de fission. La particularité d’une réaction en chaîne est qu’elle est provoquée par des particules électriquement neutres – qui ne sont pas repoussés par les noyaux atomiques. C’est pourquoi la réaction de fission peut avoir lieu à une température aussi basse que l’on veut (par exemple, à la température ambiante), ce qui la distingue d’une réaction thermonucléaire.

Ces réactions en chaîne sont de la plus grande importance quand elles ont lieu dans un isotope rare de l’uranium (à savoir l’uranium-235) ou dans le plutonium-239. Je rappelle que les noyaux atomiques se composent de protons électriquement chargés et de neutrons électriquement neutres. Le nombre de protons dans un noyau est égal au nombre d’électrons dans le cortège atomique [qui entoure le noyau] et détermine entièrement les propriétés chimiques de l’atome (ainsi que ses dimensions, ses propriétés optiques, etc.). Les noyaux ayant le même nombre de protons, mais des nombres de neutrons différents appartiennent au même élément chimique – ce sont des isotopes différents de cet élément -, dont le nombre de neutrons détermine le poids atomique, ou plus précisément le nombre de masse, ainsi que les caractéristiques de leurs réactions nucléaires. Ainsi, l’uranium naturel se compose pour 99,3 % de noyaux de l’isotope U-238 de l’uranium (92 protons et 146 neutrons) et pour 0,7% de noyaux de l’isotope U-235 de l’uranium (92 protons et 143 neutrons). Le nombre de masse d’un isotope est la somme du nombre de protons et du nombre de neutrons (238 = 92 + 146,235 = 92 + 143).

Des neutrons de faible énergie, inférieure à 1 MeV (1 million d’électron-volts) n’induisent de réaction de fission que dans l’uranium-235 et le plutonium-239 ; aussi appelle-t-on ceux-ci des isotopes fissiles. Si les neutrons initiaux ont une grande énergie, ils induisent également une fission dans l’uranium-238. Mais de tels neutrons rapides ne sont pas produits par les réactions de fission, c’est pourquoi la réaction en chaîne n’est pas entretenue dans l’uranium-238 (cependant, il peut y avoir une réaction de fission forcée si les neutrons rapides sont produits par une source extérieure quelconque, par exemple, par une réaction thermonucléaire ; l’énergie des neutrons produits par la réaction [thermonucléaire] D + D est égale à 2,5 MeV ; par la réaction D + T, elle est de 14 MeV). Dans un mélange naturel d’isotopes [d’uranium], la réaction en chaîne est possible, dans des conditions particulières, que l’on retrouve dans les réacteurs nucléaires. Cette réaction peut être contrôlée facilement du fait qu’une partie des neutrons n’est pas produite instantanément lors de la fission, mais avec quelque retard.

Andreï Sakharov               Mémoires            Seuil 1990

4 12 1942                    Sortie des Visiteurs du soir, de Marcel Carné, avec Arletty, Alain Cuny. Assistant-réalisation : Michelangelo Antonioni, scénario et dialogues de Jacques Prévert et Pierre Laroche, musique de Maurice Thiriet et Joseph Kosma chansons interprétées par Jacques Jansen (voix chantée d’ Alain Cuny) : Complainte de Gilles, paroles de Jacques Prévert et musique de  Maurice Thiriet, Démons et Merveilles, paroles de Jacques Prévert, musique de Maurice Thiriet, Le Tendre et Dangereux Visage de l’amour, paroles de Jacques Prévert, musique de Maurice Thiriet.

22 12 1942                Assassinat de Darlan : l’exécuteur est un jeune illuminé d’extrême droite : Henri Bonnier de La Chapelle ; le commanditaire : Henri d’Astier de la Vigerie, frère d’Emmanuel, qui, en Afrique du Nord depuis janvier 1941, est secrétaire adjoint à l’Intérieur et chef des différentes polices d’Afrique du Nord ; il organise les corps francs et aurait voulu offrir le poste de Darlan au comte de Paris. L’interlocuteur des Américains va être désormais le général Giraud.

Jules Roy, né en 1907 en Algérie, a passé son enfance entre une grande exploitation agricole et le Séminaire d’Alger pour finalement devenir aviateur dans l’Armée de l’air. Il est en France avec l’escadrille qu’il commande lors de la débâcle de mai-juin 40. A Nîmes le jour de la signature de l’armistice, il a pris sur lui de partir en Algérie, où il sert au sein des troupes de Vichy. Il illustre bien la très longue hésitation dans laquelle se trouveront de très nombreux Français quant à l’attitude à adopter entre la collaboration de Vichy et la Résistance de de Gaulle. Le 28 octobre 1943, il fera partie d’un groupe de 900 officiers, sous-officiers, hommes de troupes qui embarqueront pour l’Angleterre, recrutés par la RAF – Royal Air Force -:

Là où j’étais, la réaction fut insignifiante. C’était un loup de moins dans la meute. On se moquait bien de Darlan, parvenu à force de fayotage, d’ambition et de flagornerie au plus haut échelon de la marine et presque de l’Etat. En juin 1940, il aurait pu faire sécession avec sa flotte, la première de l’époque, il avait préféré un plat de lentilles et un portefeuille de ministre. Il avait tout trahi pour arriver à devenir le dauphin du vieux maréchal. Entre-temps, il avait osé aller, en grand uniforme, saluer le Fùhrer dans son nid d’aigle à Berchtesgaden, et il était sur le point de s’allier aux Allemands, contre les Anglais, quand la chance l’avait envoyé à Alger, la veille du débarquement américain, au chevet de son fils malade. Il était dans la place et savait que le Vieux n’aurait jamais le courage de prendre l’avion. [Pétain ne supportait pas l’avion] Alors qui d’autre que lui, Darlan ? Sans vergogne, une fois de plus, il changea de camp, les Américains le reconnurent haut-commissaire, il n’avait plus qu’à s’asseoir sur le trône de France quand il fut abattu par un jeune homme exalté, un pur, un innocent. Chez nous personne ne versa une larme. Pas un regret. Pas un mot pour Darlan. Ce que j’écris là résume ce que je pense de lui actuellement. En ce temps-là, savions-nous qui il était ? On se méfiait de lui. On le craignait. Les amiraux étaient partout, ils prétendaient n’avoir pas été vaincus et en tiraient gloire. Si j’avais su qui était Darlan, aurais-je osé le dire à l’époque ? Ose-t-on, dans l’armée, dire ce qu’on pense sans risquer d’être écrasé ? Son corps fut inhumé en secret au cimetière de l’Amirauté et, des années plus tard, la marine le transporta en catimini à Mers el-Kébir, là où reposaient les restes des mille officiers et marins tués, à cause de lui, sous les obus britanniques. J’ai vu la dalle où son nom est gravé. On m’a juré que, dessous, il n’y avait rien. N’empêche. Au diable Darlan ! s’écria l’auteur de la France sauvée par Pétain. [un des livres de Jules Roy] En même temps, j’écrivis un long poème – une ode claudélienne – sur le Maréchal trahi par les siens, et l’envoyai à Fontaine qui depuis belle lurette voguait sur un cap plus franc.

[…]     A l’état-major, [de Maison Blanche, à Alger : l’armée de Vichy] on m’avait dit qu’on comptait sur moi, on avait l’impression que je savais où j’allais, que je m’accrochais à quelque chose. Moi ? A rien. Depuis Mers el-Kébir et ensuite depuis Dakar, un échec pour de Gaulle, j’étais coincé, toujours serré dans la gibecière de l’oncle Jules. Les vieilles gloires comptaient-elles encore ? Tout petit, tout gris, pareil avec son bec rongé à une ombre shakespearienne, Weygand en tournée nous avait exposé les trahisons anglaises, la capitulation du roi des Belges, l’impossibilité de contenir le flot adverse avec des forces indécises, la retraite. Il n’avait convaincut personne. Il brandissait une épée illusoire, on aurait dit qu’il sortait de la tombe. Et la Royale, coulée à Mers el-Kébir, mon général, au mouillage à Toulon et encore sous la menace des canons anglais en Egypte ? Pas un mot sur la Royale. Il s’était contenté de nous placer devant la vertu de l’obéissance et avait laissé entendre que l’avenir n’était pas si sombre. Appelé trop tard, Weygand, disions-nous avec nostalgie. Qui sait ? répondait Ventre. Weygand n’est peut-être plus Weygand. Avec l’âge, les varices, la bedaine, la mémoire qui foutait le camp, l’esprit qui n’était plus clair, le moment venait où on n’était plus ce quelqu’un-là, mais quelqu’un d’autre, un peu avachi, et les gens croyaient à celui d’avant. Pétain restait Pétain alors qu’il avait quatre-vingt-quatre ans, Weygand ne restait plus Weygand alors qu’il venait de subir comme commandant en chef un désastre semblable à celui de Bazaine en 1870. N’était-il pas aussi amoureux d’une belle Libanaise, comme mon ami Georges Buis me l’affirma plus tard ? Un général amoureux n’est plus un général, à moins d’avoir l’allure et les crocs de Bonaparte. Ventre, toujours méfiant, s’interrogeait. De Gaulle que je n’avais vu qu’en photo, un képi flambant neuf sur un échalas, ne me paraissait pas tellement admirable. Je feignais de l’ignorer, peut-être parce que je n’avais pas osé le rejoindre, comme on feint de ne plus prêter attention à qui ne s’est pas laissé séduire. Quand il fut condamné à mort par Vichy, aucune réaction chez nous : il l’avait cherché, il récoltait. On se taisait. On ne prononçait jamais son nom. Dans la famille popote et pot-au-feu de l’armée où l’on est si formaliste, on le considérait comme illégitime. S’il arrivait à quelqu’un d’évoquer son nom, les regards échappaient. De Gaulle, c’était le silence, l’inaccessible, le rebelle dont il valait mieux ne pas parler, l’inavouable péché des autres, la robe déchirée de l’unité. Des émissaires de Vichy nous glissèrent dans le creux de l’oreille : Le Vieux trompe Adolf. J’aurais été bien incapable de jouer le double jeu.

La garnison semblait fidèle à Pétain mais personne ne disait la vérité. Qui croire? Tout le monde mentait. Par prudence. Par méfiance. Sauf moi. Un journal, la Dépêche de Constantine, diffusait des nouvelles. De Sétif, on entendait mal les radios étrangères. Les événements, quand on les connaissait, parlaient d’eux-mêmes.

[…]     Le décret Crémieux qui, en 1871, avait octroyé la nationalité française en bloc aux indigènes israélites fut aboli. Cela aurait dû déjà m’alerter. En Algérie, qui n’était antijuif ? Toutes les séquelles de Drumont, député d’Alger en 1900, marinaient dans les milieux populaires, l’armée avait toujours détesté Léon Blum, embastillé par Pétain. Comment le désastre de Mers el-Kébir n’aurait-il pas contribué à l’idée qu’il y avait du juif là-dessous et qu’entre Pétain et Eden, le choix devait être facile ? Cependant, la suppression des privilèges pour les juifs d’Afrique du Nord ne souleva pas chez les musulmans une explosion de joie. Beaucoup d’entre eux se méfièrent. Ferhat Abbas, plus politique que Mokrani qui avait cru, en 1870, la France hors d’état de réagir, préparait un manifeste pour obtenir des concessions en faveur de son peuple. A Sétif, où se déclencheront en 1945 les premières réactions contre la colonisation, nous ne pensions à peu près à rien. Seuls ceux qui pouvaient écouter, la nuit, la BBC, savaient quelque chose. Je n’aimais pas les juifs et personne autour de moi ne les aimait, est-ce que Barrés s’était rangé du côté du capitaine Dreyfus ? Zola oui, mais Zola était considéré comme un néo-Français et un écrivain du déclin. La langue d’Eglise n’était pas tendre non plus pour ces perfides qui avaient crucifié le Christ. Nous fûmes chagrins cependant qu’on les persécutât en France et qu’on les obligeât à porter une étoile jaune. Quant aux Arabes, si j’étais un peu l’élève de Meftah, j’étais surtout disciple des lazaristes et encore sous l’influence du capitaine Boum-Boum. La même rengaine : Tous menteurs, pédérastes et voleurs…

Jules Roy       Mémoires barbares     Albin Michel 1989

25 12 1942               Des centaines de milliers de personnes, sans aucune faute propre, parfois uniquement en raison de leur  nationalité ou de leur race, sont destinées à la mort ou au dépérissement.

Pie XII

Il est vrai que l’Allemagne nazie fournissait alors jusque dans ses écrits de quoi provoquer ces alertes :

La bataille pour l’existence est rude et sans merci, mais elle est la seule façon de perpétuer la vie. Ce combat élimine tout ce qui est inapte à la vie, et sélectionne tout ce qui est apte à survivre. […] Ces lois naturelles sont irrécusables : les créatures vivantes en font la démonstration par leur survie même. Elles sont impitoyables. Ceux qui résistent seront éliminés. La biologie ne nous parle pas seulement des animaux et des plantes, elle nous montre aussi les lois que nous devons suivre dans nos vies, et trempe notre volonté de vivre et de combattre suivant ces lois. Le sens de la vie est le combat. Malheur à qui pèche contre ces lois.

Lois de la nature et humanité. Chapitre d’un manuel allemand de biologie parue en 1942

29 12 1942                    Giraud refuse de rencontrer de Gaulle en territoire français.

1942                              Goudard et Menesson mettent au point le Vélosolex, qui sera commercialisé en 1946. Deux scoutes de France, Jacqueline Debatte, pour les paroles et Francine Cockenpot, pour la musique nous offrent Colchiques dans les prés, Au bord de la Rivière. Les deux derniers loups français sont tués en Haute Marne.

Les grands naufrages collectifs ne sont jamais sans quelque contrepartie, qu’on oublie – par pudeur peut-être -, ou remords d’en avoir profité au milieu du malheur général. Sous l’occupation allemande, le piéton jouissait d’un luxe de privauté inouï avec la grand’route, quelle qu’elle fût : on se promenait sur l’asphalte des routes nationales comme dans une allée de jardin (moi, sac au dos, sur les routes normandes et finalement, en mai 1944, revenant de Caen à Saint Florent à bicyclette sans croiser pratiquement sur la route aucun véhicule).

Le clair de lune ressuscité sur les villes. Angers, par une nuit de pleine lune : la masse noire du château, les flèches noires de la cathédrale vue de la Doutre, les nuages au-dessus courant sur la lune enflammée comme dans La mort du loup, la Maine tapie, enténébrée, mais argentée et saliveuse à tous ses remous.

La vie, la circulation générale, raréfiées, engourdies, descendaient jusqu’à un étiage jamais atteint ; au-dessus de cet étiage, des pans de nature brute, ensevelis, recouverts jusque là par le mouvement et le vacarme, émergeaient plus nus que ces platures qui ne se découvrent qu’aux marées du siècle ; des silences opaques, stupéfiés, des nuits d’encre, des ruisseaux devenus jaseurs, des routes désaffectées qui semblaient se recoucher dans un bâillement, et rêver de n’aller nulle part.

Julien Gracq

__________________________________

[1] Nous demandons à Dieu, Monsieur le Maréchal, de bénir votre personne vénérée et respectueusement aimée, et de lui permettre de mener à bien son œuvre courageuse et magnifique de renouveau, pour le bonheur de la France, dotée, une fois de plus par la providence, au milieu de ses infortunes, de l’homme capable d’atténuer son malheur, de reconstruire ses ruines, de préparer l’avenir.

Mgr Gabriel Piquet, le 11 novembre 1940

[2] laquelle Tch’ong-k’ing, réécrite Chongking,  quelques 60 ans plus tard, au bord amont du lac du barrage des Trois Gorges, à la confluence du Yangzi et du Jialing, va devenir le cœur économique de la Chine intérieure, avec l’objectif de fixer des dizaines de millions de ruraux pour stopper le déséquilibre démographique entre la côte et l’intérieur. Bénéficiant, à l’instar de Pékin, Shangaï, Tianjin,  du statut de municipalité autonome, son territoire grand comme le Benelux, compte en 2009 32 millions d’habitants. On y enregistrait en 2007 un taux de croissance de 15.3%, un demi-million de population supplémentaire chaque année… Devenue rapidement le paradis de la mafia en même temps que la plus grande agglomération du monde.


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