26 mai 1944 au 6 mai 1945. Débarquement allié. V2. Les camps. La Libération. 32348
Publié par (l.peltier) le 4 septembre 2008 En savoir plus

26 05 1944                Bombardements de Lyon, Nice, St Étienne, Marseille, Rouen… : 25 villes auront été touchées, faisant 5 407 morts, dont 1 000 à Saint Etienne. Les bombardements de Rouen dureront jusqu’au 4 juin.

Mais la préparation du débarquement ne se limitera pas à des bombardements : l’intox y prendra une bonne part : depuis plus d’un an, la LCS avait lancé la fabrication d’une armée … en bois, avant qu’un américain, se souvenant des parades de Broadway, suggère de les faire en caoutchouc : on aura ainsi des chars que quatre hommes peuvent soulever sans difficulté, et le Fusag – fort de 25 divisions, sera disposé dans le Kent, pour faire croire à l’imminence d’un débarquement dans le Pas de Calais. Coté allemand, seul le général von Runstedt avait deviné tout cela, mais il ne fit pas le poids devant Hitler face à la concentration d’informations disant le contraire : et ainsi deux des meilleures divisions Panzer SS et la XV° armée allemande, la plus redoutable, restèrent cantonnées dans le Nord et le Pas de Calais. On fait de même en Écosse, de façon à faire croire aussi à un débarquement en Norvège, ce qui permettra d’y fixer 400 000 soldats allemands.

3 06 1944                    Les Alliés ont attendu le dernier moment pour avertir de Gaulle de l’imminence du débarquement : il le prend mal, et Churchill se fâche, une première fois : De Gaulle must go !, puis une autre en face à face : Sachez le, général ! chaque fois qu’il nous faudra choisir entre l’Europe et le Grand Large, nous serons toujours pour le Grand Large. Chaque fois qu’il me faudra choisir entre vous et Roosevelt,  je choisirai Roosevelt.

Proclamation du GRPF – Gouvernement Provisoire de la République Française -.

4 06 1944                  Les cheminots français provoquent 834 déraillements, mettent hors d’usage 6 000 locomotives, et perdent 2 000 des leurs. La 27° division allemande quitte Redon en train : elle n’arrivera à Saint Lô que le 11 juin. Après avoir forcé le front  à la bataille de Monte Cassino, le corps expéditionnaire français commandé par les généraux Juin et de Monsabert aboutit à la libération de Rome où entre le général Mark Clark :

[…] la colonne s’engageait dans la Via dell’Impero : et, tandis que tourné vers le général Cork, je tendais la main vers le Forum et le Capitole en criant : Voici le Capitole ! une clameur terrible me coupa la parole. Une immense foule de femmes se ruait, en hurlant, à notre rencontre par la Via del Impero : elles semblaient se jeter à l’assaut de notre colonne. Elles couraient, échevelées, délirantes, agitant les bras, riant, pleurant, criant : en un instant nous fûmes entourés, assaillis, débordés, et la colonne disparût sous un amas inextricable de jambes et de bras, sous une forêt de cheveux noirs, sous une tendre montagne de seins, de hanches charnues, d’épaules blanches. [Comme d’habitude, dit le lendemain, au cours de son sermon, le jeune curé de l’église de Sainte Catherine, sur le Corso d’Italie, comme d’habitude la propagande fasciste mentait, quand elle annonçait que l’armée américaine, si elle entrait dans Rome, attaquerait nos femmes : ce sont nos femmes qui ont attaqué, et défait, l’armée américaine] Et le bruit des moteurs et des chenilles s’éteignit dans les hurlements de cette foule en délire.

Curzio Malaparte     La Peau           Denoël 1949

Ensuite, le général Juin aura besoin d’un mois pour gagner Sienne : pour que ses hommes y arrivent sur leurs deux jambes et non unijambistes, voire cul-de-jatte, il lui faudra se mettre au pas des démineurs, en avant des premières troupes : l’itinéraire était truffé de mines, et un démineur, ça avance lentement, très lentement, la peur au ventre, la sueur au front, le geste méticuleux du chirurgien ; une mine désamorcée, et c’est le ouf de soulagement, vite étouffé par l’angoisse de la prochaine.

5 06 1944                    Dwight Eisenhower, le général américain commandant l’opération Overlord s’adresse à l’ensemble des forces, et sa déclaration donne encore lieu à une colère de de Gaulle, mais difficile d’y changer quoi que ce soit quand la dite proclamation a déjà été tirée à 40 millions d’exemplaires ! Ceci dit, il reste essentiel de dire qu’Eisenhower aura toujours soutenu de Gaulle et continuera à le faire jusqu’à la victoire – c’est lui qui inclura la 2° DB dans les troupes du débarquement, c’est encore lui laissera la même 2°DB libérer Paris -. Tous les autres décideurs américains – Roosevelt en tête – l’auraient avec plaisir mis dans un placard.

Soldats, Marins et Aviateurs des Forces expéditionnaires alliées !

Vous êtes sur le point de vous embarquer pour la Grande Croisade vers laquelle ont tendu tous nos efforts pendant de longs mois. Les yeux du monde sont fixés sur vous. Les espoirs, les prières de tous les peuples épris de liberté vous accompagnent. Avec nos valeureux Alliés et nos frères d’armes des autres fronts, vous détruirez la machine de guerre allemande, vous anéantirez le joug de la tyrannie que les Nazis exercent sur les peuples d’Europe et vous apporterez la sécurité dans le monde libre.

Votre tâche ne sera pas facile. Votre ennemi est bien entraîné, bien équipé et dur au combat. Il luttera sauvagement.

Mais nous sommes en 1944 ! Beaucoup de choses ont changé depuis le triomphe nazi des années 1940-41. Les Nations unies ont infligé de grandes défaites aux Allemands, dans des combats d’homme à homme. Notre offensive aérienne a sérieusement diminué leur capacité à faire la guerre sur terre et dans les airs. Notre effort de guerre nous a donné une supériorité écrasante en armes et munitions, et a mis à notre disposition d’importantes réserves d’hommes bien entraînés. La fortune de la bataille a tourné ! Les hommes libres du monde marchent ensemble vers la Victoire !

J’ai totalement confiance en votre courage, votre dévouement et votre compétence dans la bataille. Nous n’accepterons que la Victoire totale !

Bonne chance ! Implorons la bénédiction du Tout-Puissant sur cette grande et noble entreprise.

Le soir, la BBC diffuse les vers de Verlaine, qui annoncent l’imminence du Débarquement :

Les sanglots longs des violons de l’automne
Blessent mon cœur d’une langueur monotone

6 06 1944                    Jour J : Opération Overlord : débarquement allié sur les plages de Normandie.

00 : 05            Bombardement des positions allemandes entre Le Havre et Cherbourg
00 : 15            Largage des pathfinders, les parachutistes chargés des balisages des zones de saut et destruction de voie ferrée par la Résistance.
00 : 20             Atterrissage des planeurs britanniques sur le canal de Caen à la mer
01 : 00             Largage des parachutistes des divisions aéroportées
03 : 20             Atterrissage des planeurs avec le matériel lourd des divisions aéroportées
06 : 00             Début du bombardement naval de la côte normande
06 : 30             Heure H, débarquement sur les plages américaines
07 : 30             Heure H+1, débarquement sur les plages britanniques et canadiennes

1 213 bateaux de guerre, 736 navires de soutien, 864 cargos et 4 126 engins et péniches partis de Portsmouth débarquent 20 000 véhicules et 156 000 hommes sur les plages de Normandie,  regroupées en 5 zones entre Saint Martin de Varreville, dans le Cotentin à l’ouest et Ouisthreham sur l’embouchure de l’Orne à l’est. 17 000 parachutés, 56 000 débarqués sur Utah et Omaha et 83 000 débarqués sur le secteur anglo-canadien. Le gros des troupes est britannique et canadien – 72 000 hommes -, et américain – 57 000 hommes -. Quelques Français parmi eux, dès le premier jour : les 177 hommes [1]que commandait le capitaine de corvette Philippe Kieffer, de mère anglaise : entraînés dans les Highlands d’Ecosse au milieu des commandos britanniques, ils eurent pour objectif le Casino d’Ouistreham : 11 furent tués sur la plage. Contrairement à ceux de la 2° DB de Leclerc, tous ces hommes parlaient couramment anglais : il n’y avait donc pas de problème de communication lié à cela. Le succès de l’opération sera chèrement payé : 4 900 morts, noyés ou tombés sous les balles sur les plages elles-mêmes, et autant dans les combats au-delà des plages. 12 000 avions sont engagés afin d’assurer le soutien du débarquement, dont un millier transportant les parachutistes. 5 000 tonnes de bombes sont larguées sur les côtes normandes. Les opérations de débarquement se poursuivront pendant encore plusieurs semaines. 156 000 hommes, c’est l’effectif débarqué ce 6 juin, mais l’opération globale aura concerné 3 millions de soldats ! 3 millions d’hommes, et les Américains comme les Anglais étaient parvenus à cacher cela à de Gaulle ! Stupéfiant !

Huit heures après Eisenhower, de Gaulle intervient à la BBC :

La bataille suprême est engagée ! Après tant de combats, de fureur, de douleurs, voici venu le choc décisif, le choc tant espéré. Bien entendu, c’est la bataille de France, c’est la bataille de La France… Derrière le nuage si lourd de notre sang et de nos larmes voici que reparaît le soleil de notre grandeur.

7 06 1944                   Violette Szabó, 22 ans, déjà veuve d’un officier mort en Égypte à la bataille d’El-Alamein, en 1942, mère d’une petite fille de 2 ans, et ses trois compagnons d’armes, tous membres du SOE – Special Operation Executive –  sont parachutés dans les environs de Limoges pour retarder le plus possible la division Das Reich qui remonte vers le nord pour contrer les forces du débarquement. Bob, alias Paco, est spécialiste des explosifs pour faire sauter ponts et chemins de fer ; elle-même est courrier, chargée d’assurer la coordination des ces opérations avec la Résistance locale. Deux jours plus tard, en fuyant une patrouille allemande, elle se tord la cheville et se retrouve torturée pas la Gestapo. Elle ne parlera pas, sera déportée à Ravensbrück où elle sera exécutée le 27 janvier 1945. La Division Das Reich aura été retardée d’une quinzaine de jours. Ce retard n’est-il pas à l’origine des massacres de populations civiles des jours suivants ? La question ne peut pas être éludée.

Soixante-quinze femmes sont parties de Tempsford, l’aéroport secret d’où elles décollaient de nuit sans autre éclairage que celui de la lune, près de Cambridge. Vingt-deux n’ont pas survécu à leur mission.

9 06 1944                   La division SS Das Reich pend aux balcons  et aux réverbères de Tulle en Corrèze 99 otages, et en déporte 149 autres en représailles d’un assaut sanglant de la Résistance   Mise en service des premiers aérodromes alliés sur le continent.

10 06 1944                  Massacre d’Oradour sur Glâne, par la division SS Das Reich – 150 hommes -, au sein de laquelle on compte 14 Alsaciens, dont 12 malgré nous : il y aura 642 victimes, dont 244 femmes et 193 enfants brûlés à l’intérieur d’une église. 7 rescapés raconteront l’horreur.

Condamnés en 1953 par la Cour de Justice de Bordeaux, les 14 Alsaciens seront graciés par l’Assemblée Nationale : la Commune d’Oradour renverra alors sa légion d’honneur et interdira à tout représentant de l’État toute participation aux cérémonies de commémoration.

Les Alsaciens n’attendirent pas la seconde guerre mondiale pour connaître ces déchirements : devenus Allemands en 1870, ils étaient donc considérés comme tels dès le début de la première guerre mondiale : ceux qui se trouvaient alors sur le territoire français furent assignés à résidence : Albert Schweitzer fit partie du lot, et passa ainsi un an à la Maison de santé St Paul, à St Rémy de Provence, là même où Vincent Van Gogh fût interné à sa demande de mai 1899 à mai 1890.

Il faut que nous prenions nous-même des dispositions pour que cela ne se reproduise pas. Si nos amis nous aident, tant mieux. Mais il nous appartient, indépendamment de toute sécurité générale, de faire justice et d’empêcher le renouvellement de tels crimes.

Général de Gaulle, le 5 mars 1945

12 06 1944                 Les 10 premiers V1, – Vergeltungswaffe – armes de représailles, surnommées les chiens d’enfer – bombes volantes allemandes, 7,5 m de long, 5.2 m d’envergure, un poids de 3 tonnes, emportent 820 kg d’explosifs à 650 km/h, à 800 mètres d’altitude. Les Allemands en lancèrent 244 pendant ces trois jours, 24 000 au total, jusqu’à la fin de la guerre. Ils firent 4 700 morts ; mais les Mosquitos anglais étaient à même de les déstabiliser d’un coup d’aile en vol, et en détruisirent ainsi 4 600. D’autre part, leurs rampes de lancement étaient facilement repérables par un avion et furent copieusement bombardées.

14 06 1944                De Gaulle embarque sur le contre-torpilleur La Combattante et débarque sur une plage entre Gray sur mer et Courseulles.

Les généraux Marshall et Arnold, les maréchaux Brooke et Smuts, l’amiral King et le premier ministre Winston Churchill, envoient un télégramme à l’amiral Lord Louis Mountbatten en poste à la tête du SEAC, sur le point de gagner contre les Japonais la bataille d’Imphal :

Nous avons rendu visite ce jour aux armées britanniques et américaines établies en terre de France. Nous avons navigué entre de vastes armadas de navires et de péniches de débarquement de tous types qui mettaient à terre des hommes, des véhicules et des approvisionnements en nombre toujours croissant. […] Nous tenons à vous dire à ce stade de votre dure campagne que nous sommes pleinement conscients du fait qu’une bonne partie de ces remarquables réalisations et du succès qu’elles ont rendu possible trouvent leur origine dans les techniques mises au point par vous et votre état-major à la direction des Opérations combinées.

15 06 1944              Le sous-préfet de Bonneville, Jacques Lespes est le premier fonctionnaire civil à avoir donné l’ordre de désarmer devant la résistance : il est fusillé sans jugement. 300 bombardiers de la RAF, pilonnent le port de Boulogne sur Mer. Les Américains bombardent Nantes et la cathédrale est à nouveau endommagée. Le général de Gaulle se rend à Bayeux, puis Isigny, détruite à 60 %, faisant le nécessaire pour que lui soit rapidement reconnue une légitimité : nomination d’un sous-préfet etc…

19 06 1944                Une tempête détruit le port artificiel américain de Saint Laurent sur Mer : il était en service depuis 3 jours ; on débarquera plus de matériel directement sur les plages. L’autre port artificiel, à Arromanches, est endommagé mais pourra être remis en état et restera opérationnel pendant 8 mois : jusqu’à la fin août il verra débarquer 20 % des forces alliées.

20 06 1944                  Des miliciens font sortir Jean Zay, ancien ministre du Front Populaire, de la prison de Riom : c’est pour l’assassiner.

Du 6 au 22 06 1944   Saint Lô aura subi sept bombardements alliés : détruite à 90 %, elle héritera du nom de capitale des ruines. On comptera environ 400 morts.

En visant ces villes carrefour, l’enjeu était de couper les grands axes qui auraient servi aux renforts allemands pour rejoindre la tête de pont allié. En fait les Allemands n’ont éprouvé aucune difficulté à contourner ces champs de ruines.

Michel Boivin

Les Américains débarquent à Saïpan, dans les îles Mariannes, dans le Pacifique : 5 mois plus tard ils l’utilisaient comme base pour bombarder Tokyo.

23 06 1944           Maurice Rossel, ancien membre du CICR, visite le camp de Theresienstadt, vitrine des nazis destinée à l’opinion internationale : la mascarade était la règle et le brave homme s’était laissée berner : orchestre jouant dans un pavillon spécialement construit pour l’occasion, fausse école. Il repartira avec des photos d’enfants souriants et bien nourris, et rendra un rapport parlant de la situation enviable des Juifs ! Trois mois plus tard, le même brave homme visite Auschwitz sans s’inquiéter du pourquoi et du comment des chambres à gaz.

26 06 1944          Les Américains prennent Cherbourg, le port en eau profonde tant convoité pour permettre la suite du débarquement des forces alliées : mais d’importants travaux seront nécessaires pour réparer la casse allemande, et il faudra attendre la fin juillet pour qu’il redevienne opérationnel.

28 06 1944                  Depuis le 6 janvier, Philippe Henriot est secrétaire d’Etat à l’information et à la Propagande de Vichy, dans un gouvernement Laval, sous la pression des Allemands, contre l’avis de Pétain, qui avait refusé de signer le décret de sa nomination. La Résistance, inquiète, des ravages dans l’opinion  du redoutable tribun de Radio-Paris a ordonné son exécution. Et c’est Charles Gonnard, à la tête d’un commando du COMAC – un comité chargé de coiffer tous les FFI -, qui s’en charge : ils l’abattent à son domicile. Il aura droit à des obsèques nationales le 2 juillet 1944, en présence de tout le gouvernement, de nombreux allemands… et du cardinal Suhard.

30 06 1944                  Rezso Kasztner, journaliste juif de 38 ans, cofondateur du Comité d’aide et de secours, face à la déportation massive des Juifs hongrois, a négocié avec Adolf Eichmann le détournement d’un convoi de 1 684 déportés vers la Suisse, contre rançon à raison de 1 000 $ par personne. Ceux qui ne disposaient pas de la somme étaient les plus nombreux et donc, Kasztner avait dû procéder au choix – par mise aux enchères des inscriptions sur la liste du convoi – d’un bon nombre de riches qui payaient ainsi pour plusieurs personnes. Le train quitte Budapest, en fait non pour la Suisse mais pour le camp de Bergen Belsen, d’où 318 enfants  repartiront pour la Suisse en août ; les adultes, moins les morts et ceux qui seront maintenus à Bergen Belsen, partiront pour la Suisse en décembre. Après la guerre, Rezso Kasztner se retrouvera assez rapidement en Israël au cœur d’une aigre dispute : collaborateur ou héros ? Un premier jugement en 1956 le condamnera pour avoir vendu son âme au diable. Un extrémiste de droite l’assassinera en 1957 et la Cour suprême le réhabilitera en 1958. L’affaire sera portée à l’écran par Gaylen Ross en 2008 : Le juif qui négocia avec les nazis.

3 07 1944                         La machine nazie  poursuit son oeuvre de mort : 750 juifs et résistants de tous bords dont beaucoup de républicains espagnols partent en train de Toulouse pour Dachau, où ils arriveront 54 jours plus tard… le 28 août avec 536 déportés dont 63 femmes… Les difficultés pour faire rouler le train ont été innombrables et nombreux sont ceux qui ont pu se faire la belle. Le convoi passera près d’un mois à Bordeaux, où Maurice Papon aura sa part de responsabilité dans les conditions de vie inhumaines imposés à ces déportés à la synagogue de Bordeaux. Près de la moitié des 536 mourront à Dachau.

6 07 1944                    De Gaulle reçoit un accueil triomphal à New York. New York n’est pas Washington et encore moins la Maison Blanche, mais cela contribuera tout de même à le rendre plus fréquentable aux yeux de Roosevelt.

7 07 1944                  Georges Mandel, ex-ministre des Postes, des Colonies, puis de l’Intérieur quand Paul Reynaud était président du Conseil, est assassiné en forêt de Fontainebleau par la Milice sur ordre allemand, probablement en représailles à l’exécution de Philippe Henriot. Il venait de quitter Büchenwald pour être remis aux autorités françaises.

8 07 1944                     Anglais et Canadiens lâchent 2 500 tonnes de bombes sur Caen.

Caen en juillet 1944

10 07 1944                    Libération de Caen.

14 07 1944                    Les prisonniers de droit commun enfermés à la Santé se soulèvent : la répression donne lieu à un massacre.

20 07 1944               À 12h45, une bombe posée par le colonel Claus von Stauffenberg explose au QG d’Hitler, le Wolfsschanze – La Tanière du Loup – à Forst Görlitz – aujourd’hui Gierłoż – près de Rastenburg, en Prusse-Orientale, aujourd’hui Ketrzyn en Pologne. Il y a des blessés, 4 morts, Hitler, n’est que légèrement blessé : le colonel n’avait utilisé que la moitié des explosifs [grièvement blessé en Afrique du Nord, il n’avait plus qu’une main valide], et surtout Hitler avait décidé peu avant de changer le lieu de la réunion, remplaçant une pièce aux murs de béton, par un baraquement provisoire en bois : le souffle de l’explosion s’est exercé surtout sur les cloisons qui ont volé en éclat ; si la salle initiale avait été utilisée, la seule charge déposée aurait largement suffi à tuer tout le monde. Le général Fellgiebel avait promis de faire sauter le central téléphonique concerné, mais il ne le fit pas, catastrophe sans appel pour les conspirateurs, car il était indispensable, pour endiguer la révolte, de disposer d’un réseau de communications intact, dira J.W. Wheeler Bennet. Ayant quitté la pièce peu avant, le colonel von Stauffenberg avait regagné Berlin, persuadé de la réussite de l’attentat, et avec les autres conjurés, il ordonne l’arrestation des SS. Cela n’ira pas plus loin ; il sera exécuté la nuit même avec ses complices, en criant Vive la sainte Allemagne. La répression fera plus de cinq mille victimes, surtout parmi les officiers de la Wehrmacht et leurs familles, pendus à une corde de piano pour que l’agonie dure plus longtemps, puis accrochés par la gorge à un croc de boucher.

21 07 1944                  10 000 soldats allemands montent à l’assaut du maquis du Vercors : 700 morts sur les 4 000 résistants. Les armes parachutées depuis novembre 1943 avaient pu l’être grâce aux Special Operations Executive anglais, qui avaient effectué la liaison entre les quartiers généraux des Alliés, ceux de la France Libre à Londres et ceux du Vercors. Les Alliés avaient programmé un très important parachutage d’armes sur le Massif Central qui aurait dû avoir un rôle primordial dans l’équipement de la Résistance pour libérer le territoire. Finalement cette opération Caïman sera annulée le 1°août. Mais ce seul projet avait déjà fait abandonner le Vercors que de Gaulle avait d’ores et déjà sacrifié : la promesse du parachutage de 4 000 hommes n’avait engagé que ceux qui l’avaient crue.

22 07 1944                  Signature des accords de Bretton Woods, avec pour objectif la mise en place d’une organisation monétaire mondiale et l’aide à la reconstruction et le développement économique des pays touchés par la guerre : 730 délégués représentent 44 nations alliées. Est présent un observateur soviétique. La France est représentée Pierre Mendès France. Les deux maitres d’œuvre sont John Maynard Keynes, à la tête de la délégation britannique, et Harry Dexter White, assistant au secrétaire au Trésor des États-Unis, qui avaient chacun leur plan. Le plan Keynes fut ébauché dès 1941 et préparait un système monétaire mondial fondé sur une unité de réserve non nationale, le bancor. La partie américaine mettait en avant le rôle de pivot du dollar américain et proposait plutôt de créer un fonds de stabilisation construit sur les dépôts des États membres et une banque de reconstruction pour l’après-guerre. Finalement, c’est la proposition de White qui prévalut, organisant le système monétaire mondial autour du dollar américain, mais avec un rattachement nominal à l’or.

Deux organismes ont vu le jour lors de cette conférence, qui sont toujours en activité :

  • la Banque Mondiale, formée de la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement [BIRD] et de l’Association Internationale de Développement [IDA]. Les règles en vigueur, évidemment favorables aux pays fondateurs y seront immuables pendant plus de 50 ans : ainsi, les États-Unis ont toujours en 2010, 16 % des droits de vote, ce qui représente plus que la Chine, l’Inde, le Brésil et la Russie réunies !
  • Le Fonds Monétaire international  [FMI] est régi par des règles identiques, tout aussi rigides : ainsi, en 2010, la Belgique dispose de droits de vote plus importants que le Brésil…

Un troisième organisme aurait dû être créé, chargé du commerce international. Mais en l’absence d’accord, il ne verra le jour qu’en 1995 avec la création de l’Organisation Mondiale du Commerce [OMC]  après les cycles de négociations de l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce [Kennedy Round, puis GATT].

24 07 1944                  Le ligne de démarcation [2] passe entre Bourges au nord, en zone occupée et Saint Amand Montrond, au sud, en zone « libre » jusqu’en novembre 1942 ; assez nombreux étaient les Juifs à s’y être réfugiés. Pierre-Marie Paoli, 23 ans, avait été engagé comme interprète par la Gestapo de Bourges le 31 mars 1943 et en quelques mois pendant lesquels son zèle antisémite et anti communiste lui avaient fait grimper les échelons, il était devenu SS Scharführer. Trois jours plus tôt, il fait rafler 36 juifs – 28 hommes, 6 femmes – qu’il fait jeter dans des puits les 24, 26 juillet et 8 août sur la ferme abandonnée de Guerry, devenue terrain militaire. Il a bien d’autres crimes à son actif : peu nombreux étaient les survivants à ses interrogatoires : on estime ses victimes à 300. Dans son village natal d’Aubigny, quatre seulement revinrent des camps où il en avait envoyé 23. Il va suivre les Allemands lorsqu’ils évacueront Bourges le 6 août, sera rattrapé le 16 mai 1945 par les Anglais à Flensburg, près du Danemark, qui le livreront aux Français en janvier 1946 ; il sera fusillé sur le polygone de Bourges le 15 juin 1946.

26 07 1944                   Résistance allemande à Arnhem, Pays Bas ; ils prolongeront la guerre de 8 mois, en tenant des poches en Alsace, en Prusse orientale, en Hongrie, et en lançant l’offensive des Ardennes pendant l’hiver 44/45.

Paul Morand a fui la Roumanie, deux mois plus tôt, bombardée par les Anglo-américains comme par les Russes. La protection de Jean Jardin lui obtient le poste d’ambassadeur à Berne, où il va rester … 41 jours.

28 07 1944              Sur le front de Normandie, la première armée américaine atteint Coutances.

La haine de la démocratie aveugle encore quelques acharnés :  Hitler est un mortel de la grande espèce. […] J’admire Hitler, nous admirons Hitler. C’est lui qui portera devant l’histoire l’honneur d’avoir liquidé la démocratie. […] Quant aux reproches classiques d’opportunisme et de flagornerie, espérons qu’au mois de juillet 1944, ils n’ont plus d’objet.

Lucien Rebatet Je suis partout          Juillet 1944.

31 07 1944                 Depuis le 6 juin, les Allemands ont perdu en Normandie 114 000 hommes, et comptent 40 000 prisonniers. Les pertes alliées se montent à 122 000 hommes.

Antoine de Saint-Exupéry s’envole de Bastia pour une mission de photo sur la région Rhône Alpes à bord d’un Lightning P 38, avion de reconnaissance américain, très sophistiqué, capable de voler à haute altitude et donc d’échapper à l’ennemi. Il a 44 ans et normalement ne devrait plus voler. Il a déjà eu plusieurs accidents qui ont laissé des séquelles. Un avion allemand croise sa route, 3 000 mètres plus haut, piloté par Horst Rippert [3] : il descend et l’abat. L’avion de Saint-Exupéry pique dans l’eau à la verticale à 800 km/h, au sud-est de l’île de Riou, au large des calanques de Marseille. Le 20 octobre 1998, un pêcheur trouvera dans ses filets sa gourmette, sur des fonds entre – 90 m et – 300 m, ainsi que des panneaux de la carlingue de l’avion, criblés de balles. D’autres morceaux de la carlingue, trouvés en octobre 2003 par Luc Vanrell, et remontés par Henri-Germain Delauze, patron de la Comex avec son navire Minibex après la levée de l’interdiction d’intervention, seront formellement identifiés, grâce aux numéros de série relevés sur les turbines. Le père du Petit Prince s’en est allé, et c’est toute la poésie qui est en deuil.

1 08 1944                    L’armée rouge atteint Praga, aux portes de Varsovie, mais, sur ordre de Staline, n’intervient pas pour éviter l’anéantissement par les Allemands des insurgés polonais commandés par le général Komorowski ; ils refusent même à l’aviation américaine le droit d’utiliser les aéroports soviétiques pour leur porter secours. Pendant 63 jours, plus de 40 000 soldats allemands, soutenus par des chars, de l’artillerie, de l’aviation, des bombes Goliath, vont exterminer, chaque jour, 3 500 personnes : 220 000 morts. Les Polonais capituleront le 3 octobre : 50 000 personnes furent déportés dans les camps de concentration d’Auschwitz, Gross Rosen, Ravensbrück, Mauthausen et autres, le reste de la population, malades, vieillards, femmes et enfants fut dispersé dans la région de Kilce et de Cracovie.  Staline substitue l’autorité du Comité de Lublin à celle du gouvernement réfugié à Londres.

La 2° Division Blindée du général Leclerc débarque à Utah Beach, dans la base sud-est du Cotentin ; étoffée de bon nombre de soldats des forces de Giraud, aux ordres de l’Etat Français, elle compte 16 828 hommes : 3 000 Français libres, 3 000 évadés de France par l’Espagne, le Corps franc d’Afrique, des Corses, des ambulancières (les Rochambelles), deux unités de l’armée d’Afrique, 3 600 Libanais, Syriens, Algériens et Maroc, 500 étrangers représentants 22 nationalités dont 400 Espagnols. Leclerc déclarera : ma plus belle victoire est d’avoir fait une Division de toutes ces additions. La principale explication à ce débarquement tardif par rapport aux premières troupes américaines débarquées presque deux mois plus tôt tient pour l’essentiel à la difficulté qu’il y aurait eu à communiquer : les américains ne parlaient pas français, et réciproquement. Les Alliés, qui voulaient tout d’abord contourner Paris, le laisseront, bon gré mal gré foncer sur la capitale, via le Mans, Alençon Argentan,  pour lui laisser les honneurs de la libération, fermant à moitié les yeux sur les véhicules piqués à leurs propres forces puis maquillés : sous le major de l’École de guerre perçait le corsaire. Sous le monarchiste lecteur de l’Action Française – ses camarades d’étude le nommaient l’aristo –, perçait le dissident. En poste en 1933 au Maroc sous les ordres du général Giraud, ce dernier se souviendra un jour ne s’être jamais fait engueuler de la sorte par un simple lieutenant. Plus tard, de Gaulle s’amusera : Leclerc indiscipliné ? Certes non : il a toujours exécuté mes ordres, même ceux que je lui ai jamais donnés.

8 08 1944                   Marcel Bigeard, 28 ans, qui a suivi depuis près d’un an un entraînement commando sous la houlette des Anglais au sein du très secret club des Pins, près d’Alger, est parachuté dans les Pyrénées pour prendre la tête des FFI de l’Ariège en s’appuyant sur les maquis tenus par des Espagnols qu’il pense anarchistes quand ils sont communistes : 30 ans plus tard, quand il entrera en politique, il réalisera que ce n’est pas la même chose.

Les Américains reprennent l’île de Guam [latitude de Bangkok, longitude de Melbourne] : ces combats farouches leur auront coûté 1 800 hommes, 5 000 aux Japonais, qui, juste avant de partir, exécuteront 200 autochtones, favorables aux Américains. L’île va devenir une très importante base militaire, avec 7 000 hommes, toutes armes confondues. C’est de Guam que décolleront les bombardiers pour le Vietnam. Guam, à la différence d’Hawaï, n’est pas un Etat, mais bénéficie du statut assez bancal de territoire  non incorporé : c’est le Congrès qui préside à sa destinée, tandis que l’île ne dispose que d’un seul délégué à la Chambre des représentants et d’aucun au Sénat. Le délégué, lui non plus, n’a pas le droit de vote…

10 08 1944                 Heinrich Himmler a convoqué à l’hôtel de la Maison Rouge à Strasbourg une réunion de responsables économiques – Krupp, Röchling, Volkswagen, Rheinmetall, Messerschmitt, IG Farben, qui fournissait le gaz Zyklon-B aux camps d’extermination, etc – et de généraux SS pour organiser d’une part le transfert massif de capitaux allemands vers l’Amérique du sud afin qu’après la défaite, un IV° Reich allemand fort pût renaître, et d’autre part l’organisation et la fuite des responsables des SS, de la Gestapo et leurs auxiliaires. Serment de fidélité au Führer ou pas, il s’agissait de sauver sa peau et de ne pas partir sans biscuits ! Ils avaient déjà jeté leur dévolu sur la province de Missiones au nord de l’Argentine, les rives du rio Paraguay et les terres basses de la Bolivie, avec Santa Cruz pour ville principale. L’opération se nommera Odessa : Organisation der ehemaligen SS-Angehörigne – Organisation des anciens membres des SS – . Dès la fin 1944, des sous-marins allemands arrivaient de nuit à l’embouchure du Rio de la Plata, où leur cargaison était transbordée sur des barques qui remontaient le rio Paraguay jusqu’à Santa Cruz. Les Américains révélèrent en 1996 que dans le seul mois d’avril 1945, c’est environ 1 milliard de $ (valeur 1945) qui fut ainsi reçu par les compagnies d’assurances, les banques, les sociétés fiduciaires, les administrateurs de biens et les maisons de commerce de Bolivie, d’Argentine et du Paraguay. Dès la fin 1944, les Allemands achetaient dans l’Oriente bolivien de gigantesques domaines , des entreprises agro-industrielles, des élevages et des compagnies de transport. Odessa fera aussi bénéficier de ses services de très nombreux oustachis croates, et encore des Croix de fer roumains.

15 08 1944                 La VII° armée américaine et le 2° corps d’armée du général de Lattre de Tassigny débarquent sur les plages de Provence, entre Saint Raphaël et Saint Tropez : cela représente 300 000 soldats français, 100 000 soldats américains, et en matériel, 2 000 bateaux et 2 000 avions. La jonction avec les troupes de Normandie sera faite le 12 septembre près de Châtillon sur Seine.

Les alliés veulent empêcher les Allemands d’aller contrer ce débarquement : le verrou principal est Sisteron : on va donc essayer de détruire voies de chemin de fer et ponts, mais c’est la chapelle Notre Dame, bien haut perchée sur le pli principal de la cluse sur lequel est construite la Citadelle qui est la première à être pulvérisée. Elle avait été restaurée en 1935. Des bombardements en piqué auront raison deux jours plus tard des objectifs recherchés.

16 08 1944                  À la Une de Je suis partout, deux entretiens : Lucien Rebatet interroge Marcel Déat, et Pierre-Antoine Cousteau, Joseph Doriot. Le lendemain, Marcel Déat fuyait vers l’est, et tous les rédacteurs s’égaillaient. Galtier Boissière commentera : Je ne suis plus partout car je suis parti.

Jacques Lacarrière a 18 ans. À Orléans, important nœud ferroviaire, il répare ce qu’il peut à la suite des bombardements alliés, nombreux depuis plusieurs mois. Ce n’est pas une sinécure : caves et abris antiaériens effondrées, avec parfois des vivants, souvent des morts :

Oui, forts et denses, éclairants, lumineux furent finalement ces jours de l’été 1944. Ces jours qui contribuèrent si fortement à hâter – avec le goût doucereux du pineapple rice pudding[découvert dans les poches des GI] la fin de mon adolescence. Quand les parents furent de retour, une fois la ville libérée, ils pensaient nous retrouver intacts, je veux dire tels que nous étions auparavant. Mais nous avions grandi, mûri et tant changé que, s’ils avaient eu ne fut-ce qu’une once d’intuition, ils n’auraient même pas dû nous reconnaître. Quand on a suivi et subi une initiation radicale, on ne la porte pas toujours sur son visage, mais elle se manifeste ou se devine à d’autres signes. Nous venions d’achever notre initiation à la guerre. Et à la pire de toutes : celle que l’on subit et non celle que l’on fait.

Devenus autres. Pas seulement différents mais autres. Nous le savions, nous le sentions ainsi que ceux qui, avec nous, chaque jours à nos cotés, infirmiers, pompiers, médecins, secouristes, volontaires, avaient partagé l’aventure. Il avait fallu décider tant de choses par nous-mêmes qu’il n’était plus question d’accepter maintenant sans réagir ou discuter les avis des adultes. Ainsi s’achève l’adolescence : quand on devient maître non de ses jours et de ses nuits, car cela était possible avant, mais de tous ses désirs et surtout de ses choix d’avenir. C’est à ce moment-là, quand tout autour de nous n’était que ruines, que la ville presque entière était à reconstruire et l’avenir à repenser, que je décidai  seul, absolument seul (mais avec la complicité du tilleul) de ce que je ferais de ma vie : être cigale et jamais fourmi.

Jacques Lacarrière Un jardin pour mémoire        Nil 1999

À Chartres, Franck Cappa photographie Simone Touseau, tondue pour collaboration horizontale ; elle porte la petite Catherine qu’elle a eu avec Erich Göz, un soldat allemand de la Wehrmacht, muté au siège de Stalingrad. La photo sera reprise par Time. 

16 août 1944, rue Collin-d'Harleville, à Chartres.

18 08 1944                  Fin du gouvernement de Vichy.

Comprendre Vichy, restaurer tel qu’il fut le climat de l’été 1940, réclame un gigantesque effort d’imagination historique, nous dit aujourd’hui Robert Paxton qui a fait ce travail avec obstination. Il faut oublier tout ce qui s’est passé après. Il faut mettre en doute tout ce qui s’est dit  à la Libération. Il faut revenir dans l’ignorance de l’avenir, dans la trace du deuil de 1914, dans la pacifisme, dans l’humiliation de la défaite. Et dans la peur, l’envie de survivre, l’envie de confort, l’envie de paix.

Alice Ferney          Les Bourgeois     Actes Sud  2017

19 08 1944                   Soulèvement de Paris ; trop tôt, pour le commandement américain. L’absence de coordination avec les Alliés était évidente. Mais, plus qu’une erreur de stratégie, c’était un calcul : parvenir par ses propres forces à libérer Paris, et ainsi prendre le pouvoir… qui serait donc communiste. Mais la résistance allemande s’avérera telle que les FFI devront vite lancer des appels au secours auprès des Alliés, et c’est la 2°DB de Leclerc qui y répondra le plus vite, moyennant quelques entorses au suivi hiérarchique des ordres.

Jacques Chaban Delmas, délégué militaire de région conclue avec le général Von Choltitz, gouverneur allemand de Paris, une trêve qui permettra à la ville de ne pas être détruite, contrairement aux ordres d’Hitler, et conformément aux rapports de force du jour : Von Choltitz n’avait déjà plus les moyens de détruire Paris.

Vichy, le 19-8-44

Déclaration à Monsieur le Chef de l’État Grand Allemand

En concluant l’Armistice de 1940, j’ai manifesté ma décision irrévocable de lier mon sort à celui de ma Patrie et de n’en jamais quitter le territoire.
J’ai pu ainsi, dans le respect loyal des conventions, défendre les intérêts de la France.
Le 16 juillet dernier, devant les rumeurs persistantes concernant certaines intentions allemandes à l’égard du gouvernement Français et de moi-même, j’ai été amené à confirmer ma position au corps diplomatique en la personne de son doyen, S.E. le Nonce Apostolique, en lui disant que je m’opposerais par tous les moyens à mon départ vers l’est.
Vos représentants m’ont fourni des arguments contraires à la vérité pour m’amener à quitter Vichy.
Aujourd’hui, ils veulent me contraindre par la violence, et au mépris de tous les engagements, à partir pour une destination inconnue.
J’élève une protestation solennelle contre cet acte de force qui me place dans l’impossibilité d’exercer mes prérogatives de Chef de l’État Français

Philippe Pétain

20 08 1944                 Pétain, arrêté par les Allemands, part avec son gouvernement pour Sigmaringen, via Belfort. Très rapidement, très humainement, la communauté sera réduite aux caquets.

Message du Maréchal de France Chef de l’État aux Français

Vichy, le 20 Août 1944

Au moment où ce message vous parviendra, je ne serai plus libre.
Dans cette extrémité où je suis réduit, je n’ai rien à vous révéler qui ne soit la simple confirmation de tout ce qui jusqu’ici m’a dicté ma conduite.
Pendant plus de quatre ans, décidé à rester au milieu de vous, j’ai chaque jour cherché ce qui était le plus propre à servir les intérêts permanents de la France, loyalement mais sans compromis. Je n’ai eu qu’un seul but ; vous protéger du pire.
Et tout ce qui a été fait par moi, tout ce que j’ai accepté, consenti, subi, que ce fût de gré ou de force, ne l’a été que pour votre sauvegarde, car, si je ne pouvais plus être votre épée, j’ai voulu rester votre bouclier.
En certaines circonstances, mes paroles où mes actes ont pu vous surprendre. Sachez enfin qu’ils m’ont alors fait plus de mal que vous n’en avez vous-même ressenti. J’ai souffert pour vous, avec vous. Mais je n’ai jamais cessé de m’élever de toutes mes forces contre tout ce qui vous menaçait.
J’ai écarté de vous des périls certains ; il y en a eu, hélas, auxquels je n’ai pu vous soustraire. Ma conscience m’est témoin que nul, à quelque camp qu’il appartienne, ne pourra là-dessus me contredire.
Ce que nos adversaires veulent aujourd’hui, c’est m’arracher à vous. Je n’ai pas à me justifier à leurs yeux. Je n’ai souci que des Français. Pour vous comme pour moi, il n’y a qu’une France : celle de nos ancêtres : aussi, une fois encore, je vous adjure de vous unir. Il n’est pas difficile de faire son devoir s’il est parfois malaisé de le connaître.
Le vôtre est simple : vous grouper autour de ceux qui vous donneront la garantie de vous conduire sur le chemin de l’honneur et dans les voies de l’ordre.
L’ordre doit régner, et parce que je le représente légitimement, je suis et je reste votre Chef. Obéissez-moi, sans quoi nul ordre ne pourrait s’établir.
Ceux qui vous tiendront un langage propre à vous conduire vers la réconciliation et la rénovation de la France par le pardon réciproque des injures et l’amour de tous les nôtres, ceux-là sont des Chefs Français. Ils continuent mon œuvre et suivent mes disciplines. Soyez à leurs côtés.
Pour moi, je suis séparé de vous, mais je ne vous quitte pas et j’espère tout de vous et de votre dévouement à la France, dont vous allez, Dieu aidant, restaurer la grandeur ; c’est le moment où le destin m’éloigne. Je subis la plus grande contrainte qu’il puisse être donné à un homme de souffrir.
C’est avec joie que je l’accepte, si elle est la condition de notre salut, si devant l’étranger, fût-il allié vous savez être fidèles au vrai patriotisme, à celui qui ne pense qu’aux intérêts de la France, et si mon sacrifice vous fait retrouver la voie de l’union sacrée pour la Renaissance de la Patrie.

Philippe Pétain

21 08 1944                 À la tête de 20 000 hommes, Georges Gingouin entre à Limoges sans effusion de sang, en ayant obtenu la reddition de la garnison allemande. Instituteur communiste, il avait pris le maquis dans le Limousin le 11 février 1941 ; trois ans plus tard, il dirigeait plus de 3 000 hommes, solidement armés par les parachutages anglais. Très free-lance, une telle indépendance ne pouvait être supportée par le Parti, qui lui reproche d’organiser la lutte dans les campagnes, alors que la ligne officielle est la guérilla urbaine.

Le 13 mai 1945, à 29 ans, il sera élu maire de Limoges : le Parti va alors chercher à lui régler son compte : faux témoignages aidant, il sera inculpé d’assassinat en 1953, sera victime dans sa cellule d’une tentative de meurtre déguisée en suicide et devra attendre 1999 pour être réhabilité, ce dont il déclara ne pas être ému.

22 08 1944                Hitler envoie de son bunker berlinois une de ses dernières consignes : Paris devra être réduit en amas de ruines. Dieu merci, le général von Choltitz, commandant la place de Paris, se laissa convaincre par le consul de Suède Nordling, de n’en rien faire… ce qui l’arrangeait bien, car, de toutes façons, il ne pouvait rien faire.

23 08 1944                 De Gaulle, arrivé en avion à Saint Lô trois jours plus tôt, rejoint Leclerc à Rambouillet

24 08 1944                  Leclerc est partout et s’impatiente des assauts répétés contre les résistances allemandes. À la Croix de Berny, le secteur du colonel Billotte [Petit-Clamart- La croix de Berny – La Belle Épine], il tombe sur Dronne, fidèle d’entre les fidèles, depuis Douala et Yaoundé :

  • Dronne qu’est-ce que vous f…ez là ?
  • Mon général, j’exécute l’ordre que j’ai reçu, me rabattre sur l’axe, au point où nous sommes. Mais j’ai l’impression qu’il n’y a rien devant nous, au moins pas de résistance sérieuse, c’est sûr.
  • Il ne faut jamais exécuter les ordres idiots. Dronne, filez droit sur Paris, entrez dans Paris…
  • Tout de suite, mon général. Mais je n’ai que deux sections d’infanterie. Il me faudrait d’autres moyens.
  • Prenez ce que vous trouvez. Faites vite.
  • Si je comprends bien, mon général, j’évite les résistances, je ne m’occupe pas de ce que je laisse derrière moi
  • C’est cela, droit sur Paris. Passez par où vous voudrez, il faut entrer. Vous leur direz que la division tout entière sera demain dans Paris.

La Nueve, la compagnie du capitaine Dronne, arrive dans la soirée place de l’Hôtel de Ville : les half tracks Guadalajara, Teruel, Guernica sont les premiers, suivis d’une section de chars lourds : le Romilly, le Champaubert et le Montmirail, et une section du génie.

25 08 1944                  Entrée de la 2° DB du général Leclerc à Paris par la porte d’Orléans. L’insurrection et la libération de Paris auront coûté aux Parisiens et à la 2° DB 1 630 morts, 4 000 blessés. Les Allemands auront perdu 4 200 hommes, 14 800 prisonniers.

Dans la salle de billard de la préfecture de police, vers 16 h 30, le texte de la reddition est présenté à Von Choltitz, qui est d’accord. C’est le général Leclerc qui représente la France. Aucune mention n’est faite de la Résistance intérieure…qui ne peut l’admettre : Leclerc va ajouter, après signature, sur l’exemplaire lui revenant le nom de Henri Rol-Tanguy, qui dirige les FFI en région parisienne.

Le général de Gaulle fait son entrée dans la ville à 16 heures par la porte d’Orléans. […] À 17 h, il est assis à la table que Von Sholtitz vient de quitter, une demi-heure plus tôt, plaçant des secrétaires généraux dans les ministères : la vacance du pouvoir aura duré trente minutes, beaucoup trop peu pour permettre au pouvoir insurrectionnel de se mettre en place. Il s’installe au ministère de la Guerre, l’hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique, qu’il avait dû quitter en juin 1940 : Rien n’y manque, excepté l’État, il m’appartient de l’y remettre. Il y établit le siège de la Présidence du gouvernement. Après une visite à la Préfecture de police, il se rend à l’Hôtel de Ville où l’attendent la Municipalité provisoire (Comité parisien de la Libération), le Comité national de la Résistance, des détachements de combattants ainsi qu’une foule immense. Après les discours que lui adressent M. Marrane, au nom du Comité parisien de la Libération, et M. G. Bidault, président du Comité national de la Résistance, il prononce vers 20 heures un discours diffusé par la Radiodiffusion de la nation française, et qui sera retransmis le lendemain par la BBC.

Pourquoi voulez-vous que nous dissimulions l’émotion qui nous étreint tous, hommes et femmes, qui sommes ici, chez nous, dans Paris debout pour se libérer et qui a su le faire de ses mains.
Non ! nous ne dissimulerons pas cette émotion profonde et sacrée. Il y a là des minutes qui dépassent chacune de nos pauvres vies.
Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle.
Eh bien ! puisque l’ennemi qui tenait Paris a capitulé dans nos mains, la France rentre à Paris, chez elle. Elle y rentre sanglante, mais bien résolue. Elle y rentre, éclairée par l’immense leçon, mais plus certaine que jamais, de ses devoirs et de ses droits.
Je dis d’abord de ses devoirs, et je les résumerai tous en disant que, pour le moment, il s’agit de devoirs de guerre. L’ennemi chancelle mais il n’est pas encore battu. Il reste sur notre sol. Il ne suffira même pas que nous l’ayons, avec le concours de nos chers et admirables alliés, chassé de chez nous pour que nous nous tenions pour satisfaits après ce qui s’est passé. Nous voulons entrer sur son territoire comme il se doit, en vainqueurs. C’est pour cela que l’avant-garde française est entrée à Paris à coups de canon. C’est pour cela que la grande armée française d’Italie a débarqué dans le Midi ! et remonte rapidement la vallée du Rhône. C’est pour cela que nos braves et chères forces de l’intérieur vont s’armer d’armes modernes. C’est pour cette revanche, cette vengeance et cette justice, que nous continuerons de nous battre jusqu’au dernier jour, jusqu’au jour de la victoire totale et complète. Ce devoir de guerre, tous les hommes qui sont ici et tous ceux qui nous entendent en France savent qu’il exige l’unité nationale. Nous autres, qui aurons vécu les plus grandes heures de notre Histoire, nous n’avons pas à vouloir autre chose que de nous montrer, jusqu’à la fin, dignes de la France. Vive la France !

Une aussi flagrante occultation du rôle capital des forces alliées dans cette bataille de Paris, fera dire à Alfred Grosser que ce discours est un scandale.

Cette Radiodiffusion de la nation française n’était pas une coquille vide, sortie d’un tour de passe passe d’un prestidigitateur : de Gaulle y avait pensé dès 1942, en mettant sur le projet le journaliste Jean Guignebert, l’ingénieur Pierre Schaeffer qui avaient emmagasiné pendant des mois des programmes, constitués souvent par les auteurs publiés aux Editions de Minuit, par Camus, Aragon, par les musiciens de l’Orchestre national de la radio…

Volker Schlöndorff s’inspirera de la pièce Diplomatie écrite en 2011 par Cyril Gely, pour faire le film éponyme en 2014 avec Niels Arestrup jouant Dietrich von Choltitz, gouverneur du grand Paris et André Dussolier Nordling, consul de Suède. La pièce comme le film sont très denses, puissants, mais ont pris de grandes libertés avec la réalité car nombreux sont aujourd’hui les historiens pour dire que Von Choltitz n’avait déjà plus les moyens de faire sauter Paris.

Les alliés bombardent le camp de déportés de Büchenwald : 450 déportés sont tués, 2 005 blessés ; parmi ces derniers, Mafalda d’Assia, princesse de Savoie, seconde fille du roi d’Italie, Victor Emmanuel III, épouse de Philippe de Hesse, arrêtés tous deux sur ordre d’Hitler : elle mourra de ses blessures 4 jours plus tard.

Au Grand Bornand, une cour martiale improvisée juge 98 miliciens ayant pris part à la répression contre le maquis des Glières : promesse leur avait été faite qu’ils auraient la vie sauve s’ils libéraient les maquisards qu’ils détenaient prisonniers, ce qu’ils avaient fait : 76 d’entre eux furent cependant fusillés.

184 hommes, femmes et enfants, dont 49 de moins de 14 ans, sont abattus, parfois à l’arme blanche par des soldats allemands appartenant pour la plupart au 17 ° bataillon SS de Châtellerault, à Maillé, un village de 500 habitants, dans l’Indre et Loire. AÀ l’origine, des échanges de coups de feu entre trois soldats de la Wehrmacht et huit maquisards planqués dans une ferme du hameau de Nimbré.

26 08 1944                 Entouré des chefs de la Résistance encore vivants, de Gaulle descend les Champs Elysées, acclamé par un million de Parisiens. Il avait pris soin auparavant d’interdire au cardinal Suhard, archevêque de Paris, de participer à la cérémonie de la victoire, à Notre Dame. Fusillade d’origine inconnue que de Gaulle qualifiera de vulgaire tartarinade.

L’immense et joyeux soulagement qui déferla alors sur Paris laissa à plus d’un un certain goût d’amertume :

La chienlit de cette descente des Champs Elysées que j’avais imaginé tellement autre pour notre honneur et l’honneur de Paris m’inspira des sentiments d’entière réserve et me conduisit à resserrer mes troupes aussi déçues et écœurées que moi-même, dans les liens d’une ambiance de guerre et de discipline stricte.

Paul de Langlade, colonel 2° DB, auparavant à la tête des 12° Régiment de Chasseurs d’Afrique, des forces nord africaines de Vichy. Ancien combattant 14-18 avec 7 citations.

Au fond, je n’aime pas, je n’ai jamais aimé cette ville femelle qui prétend exiger si impérieusement qu’on l’aime et dont l’effervescence tient surtout de la mousse de champagne – symbole pour moi de ce qu’il y a de pire -, dans le faire-accroire racoleur du caractère français. C’est dommage pour elle, mais jamais – et pourtant l’occasion lui en a été donné à plus d’une reprise – notre capitale n’a su figurer cette emblème de la résolution nationale qu’ont été le Moscou de 1812, le Londres de 1940, le Leningrad de 1941, le Varsovie de 1943 ; elle n’a été que le symbole, sublimé plutôt mal que bien, de nos déchirements.

Julien Gracq. Carnets du grand chemin. José Corti 1992

L’histoire des mouvements de Résistance en Europe est largement mythologique, étant donné que (sauf, dans une certaine mesure, en Allemagne) la légitimité des régimes et des gouvernements de l’après-guerre devait reposer essentiellement sur leur activité dans la Résistance. La France est un cas extrême, parce que les gouvernements qui se succédèrent après la Libération étaient en rupture totale avec le gouvernement de 1940, qui avait fait la paix et collaboré avec les Allemands, et que la résistance organisée, sans parler de la résistance armée, avait été relativement faible, tout au moins jusqu’en 1944 (la population ne lui avait apporté qu’un soutien inégal). Le général de Gaulle s’appliqua à reconstruire la France en se fondant sur un mythe : au fond, la France éternelle n’avait jamais accepté la défaite. La Résistance était un coup de bluff qui avait marché  [3], devait-il dire (André Gillois : Histoire secrète des Français à Londres de 1940 à 1944. Paris, 1973 ; réed Hachette littératures, 1992). Par un acte politique, il fut alors décidé que les seuls combattants commémorés dans les monuments aux morts seraient les résistants et ceux qui avaient rejoint les forces gaullistes. Mais la France est loin d’être le seul exemple de pays reconstruit sur cette mystique de la Résistance.

Eric J. Hobsbawm L’Age des Extrêmes 1994

Nous sommes passés d’une grande injustice à une petite. La grande injustice de l’après-guerre, de 1945 à 1970, à été l’effacement de la Shoah dans la mémoire collective derrière les martyrs,  les exploits gaullistes et communistes. Le Vercors a gommé Auschwitz. Maintenant, c’est l’inverse. De Gaulle, Jean Moulin, les FTP, Estienne d’Orves se sont estompés derrière le portail d’Auschwitz. La guerre, dans un manuel scolaire pour enfants de CM1, c’est le débarquement des GI et le ghetto de Varsovie. Il n’y a plus de place pour la France libre parce qu’il faut faire simple et bref. Pas plus que pour l’armée Rouge. C’est une autre injustice, un autre scandale. On devrait pouvoir garder les deux en tête, et dans son cœur.

Les jeunes devraient apprendre dans l’histoire de la France libre qu’il y a quelque chose de plus grand que le bonheur et l’individu : l’honneur. Le 18 juin, qui a sauvé notre démocratie, ne fut pas un acte démocratique. C’est l’appel d’un esseulé contre l’immense majorité. Si les sondages avaient existé à l’époque, de Gaulle serait mort de ridicule dans la nuit du 18 au 19 juin 1940. Ce qui est salutaire pour la Nation ne va pas sans blâme dans l’opinion, disait-il. Or, nous vivons en démocratie d’opinion. Ce n’est pas parce qu’on est à un contre dix qu’on a tort, et tout ne se décide pas dans l’instant. De Gaulle est un paria jusqu’à la fin 1941 et un emmerdeur jusqu’en 1944, mais il finit par imposer l’unité d’une nation à la mosaïque de tribus gauloises qu’étaient, par certains cotés, les mouvements de résistance.

[…]  De Gaulle avait un sixième sens, celui de l’orientation, comme les oiseaux. Il sentait ce qui s’ébauche dans le présent et qui sera l’avenir. Ses pronostics ont toujours été bons, donc à contre-courant, donc impopulaires. C’est invraisemblable. Quand il dit, en juin 1940, que la guerre va être gagnée, mais que la seule question est la place qu’aura la France après la victoire ou que la Russie soviétique va se retourner contre les nazis ; et même quand il fait sa conférence de presse sur le Proche-Orient, en 1967. Il n’a commis qu’une seule grande erreur, sur l’Indochine, en 1946.

Régis Debray Journal du Dimanche 4 04 2010

Quand la guerre fut finie, je suis allée à la gare car j’avais le projet de suivre les cours de l’École libre des sciences politiques, rue Saint Guillaume, à Paris, en vue de devenir ambassadeur. La France était abîmée. Les trains n’allaient pas vite. Ils s’embrouillaient dans leurs routes parce que les avions ennemis et les avions amis avaient cassé beaucoup d’ouvrages d’art. La traversée des fleuves était une entreprise. Notre locomotive cherchait les ponts. Quand elle en trouvait un, elle sifflait. Parfois, elle se trompait. Elle sifflait une deuxième fois et elle faisait machine arrière. Je crois qu’elle confondait les rives gauche et droite, ça promettait pour Paris, avec la Seine au milieu. Elle avançait en tâtonnant, par détours, par zigzags et par remords, avec de brusques inspirations. Elle se faufilait énergiquement dans un fouillis de rivières, d’allées de peupliers, d’automnes, de villages, de fleurs et de viaducs, de brouillards. Paris se rapprochait et s’éloignait tour à tour. Cette lenteur et ces hésitations me plaisaient bien. Depuis ma naissance, je n’avais jamais vu ma capitale. À présent, j’étais sur la bonne voie, mais il me paraissait raisonnable d’observer des paliers de décompression, comme font les explorateurs sous-marins. Je m’habituais doucement à la géographie cachée de mon pays.

Nous tentions de faire le point. Nous consultions les cartes affichées dans les cabinets et les soufflets. Mais, comme les routes de cette fin de guerre étaient tout en déviation et en voie sans issue, nous n’en tirions pas beaucoup d’enseignements. La géographie était une science inachevée, une science humaine, trop humaine. La carte de France était déchirée par la guerre et mal recollée. Elle était pleine de trous et de griffures. Les montagnes n’occupaient pas leur place, on aurait dit des nuages et les rivières coulaient à l’envers. Un pays inconnu, un pays en train de se fabriquer, défilait dans les grandes vitres de notre wagon. Nous ne savions plus où étaient le nord et l’est. Le sud non plus.

Les paysages se recroquevillaient ou s’élargissaient. Des villes se dressaient où nous attendions des collines. La France était neuve, inachevée, scintillante. La peinture n’était pas sèche. Ça nous changeait des années en noir et blanc de l’Occupation. Elle était sauvée des inconvénients qui m’avaient toujours déplu dans les cours de géographie : la fixité, la permanence, le révolu, en somme la mort. C’est ce qui m’énervait au lycée : on m’avait persuadé que la géographie  était  achevée puisque Dieu a mis la dernière main à son ouvrage et qu’il veille à d’autres grains. J’ai appris depuis que la figure de la Terre, loin d’être un chapitre clos, est un mouvement perpétuel, une Genèse léthargique, avec dérives de paysages, érosions, laves et fleuves disparus, îles neuves et tous ces tatouages que les ingénieurs gravent sur la peau de la terre, viaducs et tunnels, ponts et barrages…

À chaque virage de notre train, ou plutôt chaque fois qu’il devait rebrousser chemin faute de pont, de viaduc ou de voie ferrée, la géographie se donnait le branle. Elle était comme un manège en bout de course. Le paysage tournait paresseusement autour de nous. Un panorama ou même un cours d’eau que les Atlas avaient loupé se déployait par surprise. Une ville inédite, avec ses maisons et ses fontaines, sortait de l’ombre. Bien sûr, on savait que cette géographie en transit était une illusion. Ça ne durerait pas. Raison de plus pour en tirer le meilleur. Une occasion à saisir. La paix allait remettre à leur place, dans les pages de l’atlas, les montagnes et les bassins fluviaux, les pitons, les cuvettes, et les rendre à leur éternité. Il n’empêche. Cette géographie en perdition n’a plus cessé de recouvrir mes mappemondes et je m’y attachais. Elle était si différente des géographies cataleptiques, durcies, réglementées dans lesquelles les hommes, désormais, sont tenus de résider. C’est pourquoi j’aime à me rappeler ce premier voyage dans la France du Nord. Il m’a enseigné qu’une fissure, une fêlure parcourt le tableau paralysé des mappemondes. Mes rêveries topographiques visent généralement à élargir cette fêlure et à la multiplier, à me persuader que tous les espaces et toutes les terres sont provisoires, inachevées et comme des fables.

Gilles Lapouge La légende de la géographie          Albin Michel 2009

Près d’un an plus tard, François Truffaut, 13 ans rendra un devoir d’histoire :

Si la France n’était pas le plus court chemin de l’Amérique vers l’Europe, les pavés parisiens résonneraient encore sous les bottes nazies car notre résistance était dérisoirement faible et ne pouvait rien faire sans l’aide des Alliés.

Cela lui vaudra un bien sec 4/20 assorti du commentaire : Cynisme outrageant notre histoire. Il gardera en tête son cynisme pour en faire Le dernier Métro en 1980 avec Gérard Depardieu et Catherine Deneuve.

28 08 1944                  Les renforts allemands demandés par von Choltitz – la 47 ° Division d’Infanterie -, sont arrêtés, puis repoussés par le GT – Groupement Tactique – du colonel Langlade au nord du Bourget. Si l’insurrection de Paris n’avait pas été déclenchée prématurément, la 2° DB n’aurait pas foncé à bride abattue sur Paris, et cette Division allemande y serait probablement arrivée à temps : il y aurait eu sans nul doute une vraie, longue et coûteuse bataille de  Paris.

29 08 1944                 Tout le littoral méditerranéen est libéré. Si la bataille était âpre à l’ouest, c’est bien à l’est que les engagements étaient les plus importants : la Wehrmacht y avait les deux tiers de ses forces, et, pendant cet été 1944 l’Armée Rouge anéantit 30 divisions allemandes,  en Finlande, aux pays Baltes, en Roumanie, Bulgarie, dans la Russie Blanche, la Galicie et la Pologne.

31 08 1944                   Les FFI libèrent la citadelle d’Amiens, où la Gestapo avait son tribunal et exécutait nombre de prisonniers dans les fossés de la citadelle : on retrouvera les corps de vingt-quatre d’entre eux, fusillés du 30 décembre 1941 au 8 juillet 1944. Au sein des FFI, Lucien Muchembled, 22 ans, qui dirigera des années plus tard le collège Saint Michel d’Annecy, puis le collège Stanislas de Montréal de 1970 à 1984. A la fin de la guerre, il s’engagera un temps dans la 2° DB du général Leclerc, et sera démobilisé le 29 novembre 1945. Il mourra à Montréal le 7 février 2014.

5 et 6 09 1944             348 avions britanniques lâchent 1820 tonnes de bombes sur Le Havre : 5 123 civils tués, 80 000 sans-abris, 12 500 bâtiments détruits.

Nous vous attendions dans la joie, nous vous accueillons dans le deuil.

Le Havre Matin du 13 09 1944, s’adressant aux libérateurs

La Bourse

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Auguste Perret, architecte de 71 ans sera chargé de réinstaller de la vie sur cette catastrophe. Aidé de 100 collègues choisis, il y parviendra, utilisant partout le béton armé. La fantaisie des vieux quartiers en est bien sur absente, mais les avenues sont larges… on respire. Il verra grand, parfois trop : la principale avenue, plus large que les Champs Elysées, n’est pas parvenue à agripper la vie sur son corps immense : elle est sinistre, lugubre, juste une machine à fabriquer de la neurasthénie. Il construira encore en 1948 le premier gratte-ciel français à Amiens : 90 m de haut, et un très beau bassin des carènes au ministère de la Marine que les nervis de Nicolas Sarkozy détruiront dans les années 2000 par un petit matin glauque au mépris le plus complet de tout débat démocratique. Il mourra en 1953, ses collègues poursuivront le travail au Havre.

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Mairie

8 09 1944                    Le premier V2 est tiré depuis Gouvy, en Belgique sur Paris. En 5 minutes, il atteint Maisons Alfort, où il fait 6 morts et 36 blessés. Jusqu’au 27 mars 1945, les Allemands en lancèrent 3 700, essentiellement sur Londres – environ 1 400 – et Anvers – environ 1 600 -.

Les 24 000 V1 et 3 700 V2 provoquèrent la mort de 8 938 personnes en Angleterre et de 6 500 en Belgique. En fait, ce gigantesque investissement, fut un mauvais calcul : Peenemünde engloutit 2 milliards de marks, le quart environ du projet Manhattan, c’est à dire, toute proportion gardée, le même effort que celui des Américains. En 6 mois d’opérations, les V2 n’emportèrent qu’une quantité d’explosifs légèrement supérieure à un seul grand raid de la Royal Air Force sur une ville allemande.

Hitler entendait que l’on en construise 900 par mois. Il était absurde de vouloir répondre aux flottes de bombardiers ennemies, qui en 1944 larguèrent en moyenne sur l’Allemagne 3000 tonnes de bombes par jour pendant plusieurs mois à l’aide de 4 100 quadrimoteurs, par des représailles qui auraient propulsé tous les jours 24 tonnes d’explosifs en Angleterre : la charge de bombes larguées par six forteresses volantes seulement.

Albert Speer, ministre allemand de l’Armement et de la Production de guerre de 1942 à 1945

9 09 1944                  L’Armée Rouge arrive à Sofia.

10 09 1944                 Le général de Gaulle remanie le gouvernement pour y intégrer des personnalités issues de la Résistance intérieure : Aimé Leperq, responsable FFI prend les finances, mais il va mourir d’un accident de voiture deux mois plus tard et sera remplacé par René Pleven ; Pierre Mendès France (1907-1982), ancien député et ministre radical, un homme de Londres, est à l’économie.

Bien que René Pleven ait la légitimité que lui confère le fait d’avoir été un des premiers à gagner Londres en 1940, il adopte plutôt un profil bas. Mendès en profite pour remettre au gouvernement un projet complet de réforme inspiré de ses propositions d’Alger, des enseignements qu’il a retirés de la conférence de Bretton-Woods qui a dessiné les grandes lignes du système financier international, en juillet, où il représentait la France, et de sa conviction que la priorité absolue doit être la lutte contre l’inflation.

Celle-ci est de fait très élevée : plus de 50 % en rythme annuel pour les trois derniers mois de 1944. Cette inflation est due en particulier à l’explosion du déficit budgétaire. Alors que le budget voté en 1938 pour l’année 1939 était de 81 milliards de francs, les dépenses publiques cumulées entre la déclaration de guerre en septembre 1939 et la fin 1944 se montent à 1 960 milliards de francs, dont 850 milliards de francs versés aux Allemands. Ces dépenses ont été financées à hauteur de 600 milliards de francs par les impôts, 960 milliards de francs par des emprunts à long terme placés auprès du public et 400 milliards de francs sous forme d’avances de la Banque de France, c’est-à-dire en pratique de mise en circulation de billets. Fin 1944, il y a environ pour 600 milliards de francs de billets en circulation, soit presque dix fois plus qu’en 1939.

Que propose Mendès France ? Un plan en sept points : blocage des prix et des salaires, après une augmentation moyenne de 20 % des salaires ; abandon de la loi fixant à 40 heures la durée hebdomadaire du travail ; fixation rapide et définitive de la liste des entreprises à nationaliser, sur la base de leur rôle économique et sans considération d’ordre politique ; mise en place de la Sécurité sociale ; suppression des réglementations protectrices de certaines professions héritées de Vichy (comme l’existence d’ordres professionnels) ; fixation rapide d’un taux de change fixe par rapport au dollar ; et, enfin, échange des billets de banque contre une nouvelle gamme. C’est la mesure phare du plan que Mendès France justifie en mettant en avant trois considérations.

La première est économique : en adoptant un barème dégressif pour l’échange, on réduira la masse monétaire, ce qui limitera l’inflation. La deuxième est que, alors que l’inflation ponctionne le pouvoir d’achat de tous, le barème de l’échange agira comme une forme d’impôt progressif en prélevant les gros détenteurs de billets. La troisième est que l’opération répond à une nécessité morale. En effet, parmi les détenteurs de billets, il y a les profiteurs du marché noir, qui devront expliquer pourquoi ils détiennent autant de liquide. Il y a aussi les Allemands et les collaborateurs qui se replient avec eux : les uns et les autres ont en effet vidé les caisses avant de fuir. Et si l’on ne procède pas à l’échange, ils pourront, une fois la paix et le calme revenus, utiliser les anciens billets.

Mettant ses pas dans ceux de Lepercq, Pleven plaide pour une action en douceur. Il propose un contrôle négocié des prix et des salaires, considérant qu’une hausse immédiate de 40 % de certains salaires n’est pas déraisonnable. Concernant les 40 heures, il propose d’en maintenir le principe en l’assouplissant pour permettre les heures supplémentaires. Quant à l’échange des billets, il considère que cela prendrait un tour déflationniste sur le plan économique et inquisitorial sur le plan politique.

A la place, il reprend l’idée de Lepercq de faire un emprunt dont une partie financerait le déficit budgétaire tandis que le reliquat servirait à rembourser la Banque de France et à détruire une partie des billets. Il concède que cela conduira à une poursuite de l’inflation, mais avance que celle-ci finira par s’épuiser d’elle-même avec le retour progressif à l’équilibre budgétaire.

Mendès a le soutien des socialistes (à l’époque la SFIO), qui pensent que les salariés auront du mal à se protéger de l’inflation, et des radicaux, qui défendent les classes moyennes et leur épargne déjà bien amputée ; il s’appuie sur l’exemple de la Belgique, dont le ministre des finances, Camille Gutt (1884-1971), a mené, dès octobre 1944, une opération d’échange des billets qui a si bien réussi qu’elle fera de lui le premier directeur du Fonds monétaire international. Pleven a aussi des soutiens : les communistes, qui veulent rester maîtres de l’épuration et pensent obtenir des hausses de salaires allant au-delà de l’inflation ; des responsables du monde des affaires, que le mélange contrôle des prix et abandon des réglementations vichystes rebute ; le général de Gaulle, enfin et surtout, qui se refuse à imposer à une population encore meurtrie un remède de cheval.

Ne parvenant pas à faire valoir son point de vue, Mendès démissionne. Pleven devient ainsi le locataire exclusif de la Rue de Rivoli le 6 avril 1945. Depuis, le débat continue pour savoir si de Gaulle a bien fait de ne pas suivre Mendès.

Mendès répétera que, ne comprenant rien à l’économie, de Gaulle avait réagi selon son intuition politique. Pleven, constatant le succès belge et le redressement allemand des années 1950 fondé sur le refus de l’inflation, jugera qu’en fin de compte, si Mendès avait probablement raison économiquement et moralement parlant, il avait politiquement tort. Quant à de Gaulle, après avoir quitté le pouvoir en 1946, il est de nouveau à la tête du pays entre 1958 et 1969. Or, pendant cette période, il milite pour une politique de stricte stabilité monétaire. A ceux qui y voient une contradiction, il oppose les circonstances.

Jean-Marc Daniel                Le Monde 13 09 2014

11 09 1944                  Georges Pompidou est jeune professeur au lycée Henri IV. En ces temps de sortie de tunnel, il commence à trépigner d’ennui ; camarade de Normale Sup de René Brouillet devenu conseiller au cabinet du chef du Gouvernement provisoire de la République Française, il lui écrit au cas où :

Je ne demande rien de brillant ni d’important, mais d’utile […] Je n’apporte aucun génie, mais de la bonne volonté et, je crois, du bon sens. Je m’adresse à toi parce que tu es le mieux placé de ceux que je connais pour pouvoir m’utiliser si tu le juges bon.

Justement, de Gaulle cherche un agrégé sachant écrire. Trois semaines plus tard, Georges Pompidou intégrera le cabinet du général.

15 09 1944                  Mise en place des cours spéciales de Justice, – ordonnance du GRPF du 26 juin 1944 –  dans chaque département pour juger les collaborateurs de Vichy, et essayer d’enrayer les parodies de procès et les exécutions arbitraires qui se développaient ; on comptera de 11 000 à 15 000 exécutions sommaires. Parallèlement fonctionneront d’autres juridictions : créée par une ordonnance du 10 janvier 1944, une Cour martiale, tribunal militaire qui siège en temps de guerre, composée d’officiers et de sous-officiers FFI et d’un magistrat : la Haute Cour de Justice pour juger les collaborateurs qui avaient participé à l’activité des gouvernements de l’Etat Français du 17 juin 1940 à août 1944. Des chambres civiques, rattachées aux cours de justice, jugent les crimes qui ne relèvent pas d’une peine de prison. Elles prononcent une dégradation nationale, une interdiction de séjour, une amende.

130 000 personnes seront jugées par un tribunal civil, dont 33 000 seront acquittées, 50 000 auront des peines non privatives de liberté, 48 000 peines de prison et travaux forcés. 6 800 peines de mort, au sein desquelles 4 700 par contumace, 1 530 commuées, 767 exécutées. Avec les condamnations des tribunaux militaires, on arrive au moins à 1 483 exécutions relevant du judiciaire.

La Terreur Rouge habitera la mémoire de bon nombre de Français, pendant bon nombre d’années. Tandis que Mauriac mettait en cause le bien fondé d’une justice qu’il jugeait expéditive, Camus ripostait :

Ces hommes qui ont tout rationné sauf la honte, ne peuvent attendre de la France ni l’oubli ni l’indulgence.

Combat du 22 août 1944

27 09 1944                  Il reste en Allemagne 14 574 Juifs.

09 1944                      De Gaulle ne veut se contenter de la presse existante : ni Le Figaro ni Combat et encore moins L’Humanité ne lui donnent satisfaction. En son for intérieur, il regrette les grands titres d’avant-guerre comme Les Débats ou Le Temps. Il convoque son ministre de l’information, Pierre-Henri Teitgen : Teitgen, refaites-moi Le Temps ! Choisissez un directeur dont le passé de résistant et la compétence de journaliste ne peuvent pas être mis en cause… Vous lui adjoindrez un protestant libéral et un gaulliste !

Teitgen cherche à temporiser. Une trentaine de quotidiens participent déjà à l’effervescence de la vie démocratique à Paris alors que la pénurie de papier est réelle : Mon général, dit-il, c’est bien sûr l’idéal. Mais nous avons des problèmes d’approvisionnement en papier considérables et la clientèle française pour un tel journal n’est pas assurée. Le général le coupe : La clientèle française, Teitgen, je m’en fiche ! Nous avons besoin d’un grand journal pour l’extérieur, et les ambassades considèrent à tort ou à raison, depuis des décennies, qu’un quotidien de ce modèle, plus ou moins officieux, mieux informé que les autres, renseigne davantage sur ce qui se passe en France. Allez, et faites vite.

Deux mois plus tard, c’est fait. Ou presque. Teitgen et son équipe ont trouvé l’oiseau rare. Il s’appelle Hubert Beuve-Méry. Agé de 42 ans, docteur en droit, il a vécu en Tchécoslovaquie et assuré la correspondance de différents journaux français avant guerre. Aux premières loges pour assister à la montée du nazisme, il a dénoncé les Accords de Munich en 1938, qui cédaient devant les demandes de Hitler, et démissionné du Temps. La guerre l’a ensuite précipité dans la Résistance intellectuelle puis, successivement, dans les maquis des Alpes et du Tarn.

De Gaulle l’adoube. On lui donne le titre de gérant et l’autorisation de paraître, et on lui adjoint deux associés, René Courtin, le protestant libéral, et Christian Funck-Brentano, le gaulliste. Début décembre, Beuve-Méry prend possession des anciens locaux et de l’imprimerie du Temps, rue des Italiens à Paris. Jusqu’au départ de de Gaulle, en janvier l946, les rapports entre les deux hommes resteront sans problème, puisque quasiment inexistants il n’en ira plus de même une fois de Gaulle revenu aux affaires en 1958. Deux orgueils aux origines sociales différentes s’affronteront, qui se ressemblaient trop pour ne pas se détester.

Fatigué de ses critiques systématiques, de Gaulle qualifiera Beuve Méry du sobriquet Monsieur Faut qu’ça rate. Le soldat n’avait pas raté sa cible : en plein dans le mille. Il n’est que de voir une photo de Beuve Mery lors de la conférence de rédaction – la grand-messe quotidienne – pendant laquelle chacun restait debout pour réaliser à quel point ils ressemblent aux pères fondateurs des Etats-Unis, avec cet air de puritain donneur de leçon, constipé, dur à jouir, ayant en horreur la rigolade, les parfaits pisse-froid, tout cela au nom de la rigueur et des obligations de l’exercice de la critique. Lors de leur dernière rencontre, le 21 juin 1960 de Gaulle lui avait lancé, pour faire plus élégant que le Faut qu’ça rate : Et puis, vous êtes comme Méphisto… Mais oui, rappelez-vous, quand Méphisto dit à Faust : Ich bin der Geist, der stets verneint – Je suis l’esprit qui toujours nie -.  Déstabilisé, Beuve Méry s’était repris : vous savez bien que ce n’est pas vrai, mon général… Je n’ai pas toujours dit non.

Quarante ans plus tard, Le Monde aura changé à plusieurs reprises d’actionnaires, mais sera toujours faut qu’ça rate, juste un peu moins pisse-froid, ne prenant pour s’exonérer que le crayon souvent féroce, parfois laborieux de Plantu.

Les Américains poussent les Allemands sur le chemin du retour à la case départ et font pas mal de prisonniers, dont Aloïs Stanke, muté à Dijon depuis le mois d’avril. Malentendu, méprise ou peut-être simple bêtise ? Ils ne savent pas qu’auparavant Aloïs Stanke, allemand devenu à Bourges Alfred Stanke est franciscain et qu’il a été surveillant et infirmier à la prison du Bordiot depuis 1942, où il a passé bien des jours mais surtout de très nombreuses nuits à soulager les détenus revenant des séances de torture subies dans le local de la Gestapo, rue Michel de Bourges, à passer du courrier dans les deux sens, à leur apporter quelques rabiot de nourriture. Il faudra l’insistance des nombreux soutiens qu’il avait à Bourges pour le sortir d’un camp de prisonniers dans l’Arizona en octobre 45.

Au Bordiot, il avait croisé Marc Toledano, qui écrira Le Franciscain de Bourges en 1966, et il sera porté à l’écran sous le même titre par Claude Autant Lara en 1968 avec Hardy Krüger dans le rôle de frère Alfred.

1 10 1944                   Les Russes libèrent l’Europe Centrale. Il est indispensable de mette en italique libérer, car très souvent, c’est précisément pour bien des populations le début de l’enfer des camps, sur place quelquefois, en Sibérie souvent ; ainsi de ces minorités allemandes du Banat, au nord de Belgrade, venues du Bade Wurtemberg, d’Alsace, de Lorraine, de Bade à la demande de l’empereur il y a presque 200 ans, ayant fait de ces marais le grenier à blé de l’empire austro-hongrois. À la fin de la première guerre mondiale, le traité de Trianon avait fait d’eux, qui des Yougoslaves, qui des Hongrois, qui des Roumains. Très souvent les hommes étaient au front sous les drapeaux allemands quelques uns se battant encore, d’autres prisonniers des Anglais ou des Américains ; restaient dans les villages les femmes, les enfants et les vieillards ; comment auraient-ils pu savoir que les attendaient cinq ans d’errance, de camp en camp, dans le froid et la faim ? Les minorités de langue allemande établies en ex-Yougoslavie eurent au bas mot 92 400 morts, dont 63 600 civils et 28 800 militaires. Les autres minorités allemandes connurent des sorts aussi tragiques, et elles sont nombreuses : la Batschka (entre le Danube et la Tisa, en Serbie et en Hongrie), la Syrmie (à l’extrême est de la Croatie, avec la ville de Vukovar),  la Slavonie (est de la Croatie, voisine à l’ouest de la Syrmie), ceux de Gottscheer (est de la Slovénie), les Karpatendeutschen (en Slovaquie, proche de Bratislava), les Bucoviens (au nord de la Roumanie, voisins de l’Ukraine), les Siebenburger Saxel (en Transylvanie, centre-ouest de la Roumanie), les Sudètes (en Tchéquie)…

Tout bascula le 1° octobre quand les Russes investirent Kudritz, mon village [alors en Yougoslavie, aujourd’hui en Serbie]. J’avais alors neuf ans. Ils pillèrent et violèrent comme partout ailleurs. Ils exécutèrent à tour de bras. Un oncle et deux tantes furent emmenés en Russie. Fin mars 1945, toute la population fut rassemblée sur la place du marché. Les maigres balluchons furent eux-mêmes triés pendant que les partisans serbes vidaient toutes les maisons d’une rue, la transformant en ghetto, où vécut toute la population, entassée et affamée jusqu’à l’été 1945.

Nous fûmes alors transférés au camp de Mollidorf, à 50 km au nord de Belgrade, dans l’actuelle Serbie, où végétaient entre 30 et 40 000 personnes. Nous prîmes le statut d’apatride. Chaque jour il y avait une quarantaine de décès. Je perdis ainsi un grand-père, un oncle et une tante.

Au cours de l’année 1946, les rescapés furent déplacés vers le camp de Gakova, en Serbie, près de Sombor. C’est là que je contractai la malaria. Ma grand’mère et des cousins y décédèrent.

En juin 1947, après une tentative d’évasion sans succès, ma mère réussit la seconde qui nous permit de gagner la Hongrie. Le jour, cachés dans la forêt, la nuit, marchant vers la frontière autrichienne que nous parvînmes à franchir à la seconde tentative : nous étions en zone russe où je fus soigné pour un nouvel accès de malaria. Ma mère entraîna ses deux enfants vers la zone anglaise dans le Burgenland, pratiquement poussés par les Russes, trop heureux de se débarrasser des pauvres réfugiés que nous étions. Pris en charge par les Anglais, ils nous emmenèrent au camp de Feffernitz, dans la province autrichienne de Carinthie : nous y restâmes une semaine, en septembre 1947, pour finalement aller travailler dans une ferme à Glanhofen, en Carinthie : le travail de ma mère nous assurait l’hébergement et la nourriture. Comme le fermier voulait m’obliger à garder les vaches au lieu d’aller à l’école, ma mère refit son baluchon et nous rentrâmes au camp de Feffernitz, début avril 1948, où mon père, de retour de captivité, nous rejoignit en janvier 1949.

En mars, la famille quitta Feffernitz pour Mulhouse, où l’on nous destinait aux travaux agricoles en Franche Comté. Par un heureux concours de circonstances, nous aboutîmes à Kaysersberg où notre père, qui avait appris le métier de ferblantier, trouva un travail et un petit logement, à partager avec un compatriote. C’était le 27 avril 1949. À 14 ans, j’avais passé le tiers de ma vie dans des camps.

Franz Stiegler

2 10 1944                   Les Allemands, pour couvrir les arrières du maréchal Kesselring qui se bat encore en Italie du Nord contre les Alliés, délogent du refuge Torino, sous la pointe Helbronner, versant italien du Mont Blanc les 13 FFI qui l’occupaient : six d’entre eux seront déportés. Parmi les assaillants, Anderl Heckmair et Ludwig Vörg, qui avaient fait la première de la face nord de l’Eiger en 1938, pour laquelle ils grimpaient avec deux Autrichiens, Fritz Kasparek, et Heinrich Harrer.

7 10 1944                    Les Sonderkommando – déportés chargés de la logistique des chambres à gaz et du four crématoire 4  – se révoltent à Birkenau : cela coûtera la vie à 450 d’entre eux.

10 10 1944                  Churchill rencontre discrètement Staline à Moscou, pour se partager les sphères d’influence dans les Balkans. Churchill dira qu’il s’agissait surtout de préserver la Grèce du communisme.

14 10 1944                  La brigade du général anglais Scobie arrive en Grèce, deux jours après qu’Athènes se soit libérée, les Allemands prenant la fuite devant l’avancée des Russes. Le général Scobie va exiger le désarmement des Andartes, l’armée des partisans, communistes fortement aidée par la résistance yougoslave communiste : c’est le début de 5 ans de guerre civile, opposant un mouvement dominé par les communistes et une droite, souvent extrême, regroupée autour du roi.

MESSAGE

Elle était assise au pied du platane
Dont l’ombre avait couvert mille générations.
Elle était assise, un fichu noir
Autour de ses cheveux sans âge,
Image de l’éternelle Mère,
Image de cette terre que l’on nomme la Grèce.
Elle était assise,
Plus vieille que le Temps,
Esprit des siècles et des lieux,
Pensive, immobile et tournant son fuseau
Entre ses mains noueuses,
Image de cette terre que l’on nomme la Grèce…
Et comme je passais devant elle
Sans même qu’elle me remarque,
Je m’approchai de son oreille
Pour lui dire : bonjour!
M’agenouiller, moi l’errant, le passant,
Devant cet immobile esprit des siècles et des lieux,
Comme un fils, comme un rameau né de son cœur,
M’agenouiller et recevoir son salut.
Mais elle ne me répondit pas. Elle ne me dit pas :
Bonne route ! comme je l’espérais.
D’une voix qui sortait du profond de la terre,
Larmes muettes sur ses paupières closes,
Le visage raviné de rides, elle dit en ouvrant les yeux  :
Comment… comment ont-ils pu faire cela ?
Des frères tuer leurs frères ?
Mes enfants égorger mes enfants ?
C’est tout ce que put proférer
Sa voix rude de paysanne
Et de sa main noueuse
Elle essuya ses larmes
Et de sa main noueuse
Elle se mit à tourner son fuseau…
Et depuis lors, heure après heure,
Intensément, au fond de moi,
Comme un orage, comme un message,
Sourd cette voix qui dit :
Comment… comment ont-ils pu faire cela ?
Des frères tuer leurs frères ?
Mes enfants égorger mes enfants ?
Depuis lors, je n’ai plus de paix.
Je vous dis ce simple message
Né aux lèvres de l’éternelle Mère
Que l’on nomme la Grèce…
Je vous écris ce simple message
Né du ventre de l’éternelle Mère
Que l’on nomme la Grèce…
Je vous crie ce simple message
Né des abîmes de sa douleur.
Assez de ce sang qui torture la Mère!
Assez de ce sang qui ensanglante notre Mère!

Sikélianos Anghélos (1884-1951)        1944

Le Maréchal Erwin Rommel se suicide : Hitler, convaincu de sa participation à l’attentat qui l’a visé deux mois plus tôt, (sans doute limitée à un simple accord), a accepté cette sortie, contre la promesse de la vie sauve pour sa famille. La popularité du maréchal était telle qu’il y avait un grand risque à lui réserver le sort réservé aux autres participants à ce complot. Le suicide sera déguisé en mort des suites d’un bombardement de sa voiture, et des funérailles nationales seront célébrées à Ulm le 17 octobre.

19 10 1944                  Des républicains espagnols réfugiés à Toulouse se sont mis en tête de renverser Franco. 4 000 d’entre eux entrent en Espagne par la vallée de la Garonne, le val d’Aran, avec pour objectif  la prise de la ville de Viela. Une fois ceci réalisé, il n’y aura plus qu’à attendre les alliés qui ne manqueront pas d’accourir pour nous prêter main forte. Mais ce sont les troupes de Franco qui accourront et le fiasco sera total. Les républicains laisseront sur le terrain, morts, 600 d’entre eux !

20 10 1944                Les Russes joignent à Belgrade les partisans de Tito : grand frère et petit frères s’embrassent, mais le petit frère ne se laissera pas étouffer. Les Allemands évacuent les Balkans.

À la même période, le service de renseignements extérieurs de la SS décrypte une note d’un agent américain basé à Zurich, parlant d’un effondrement du front allemand prévisible à la mi 1945, mais de la nécessité de prendre en compte la mise en œuvre d’un réduit alpin, aux confins de la Suisse, de l’Allemagne, de l’Autriche et de l’Italie, qui pourrait prolonger le conflit d’un à deux ans.

Qu’y avait-il de vrai dans ce réduit alpin ? Un peu plus que des broutilles, mais guère… quelques abris antiaériens, quelques cavernes où on fabrique des pièces de Messerschmitt et de Focke-Wulf, où l’on monte des V2, une imprimerie de fausse monnaie étrangère, le château autrichien de Goering où il a entassé les collections d’œuvre d’art volées, des résidences pour les familles des dignitaires nazis qui fuient les bombardements de Berlin… pas grand-chose à dire vrai.

Mais la rumeur se répand dans la presse et Goebbels et Himmler se disent : Et si on en remettait une bonne couche ? Et ainsi, dès le début 1945, ils distillèrent des informations faisant état  de fortifications imprenables, d’usines souterraines, de divisions d’élite etc etc … Et le drame, c’est qu’on les crut ! Le 28 mars 1945, Eisenhower décidera de briser toute possibilité de cette résistance de cette forteresse et informera Staline qu’il laisse du même coup Berlin à l’Armée Rouge, engageant ainsi les cinquante années à venir de l’Europe ! Et effectivement, le 25 avril, la 3° armée de Patton et la 7° armée de Patch recevront l’ordre de viser le sud-est et le sud-ouest pour conquérir le réduit alpin, dégarnissant suffisamment le front vers Berlin pour que l’Armée Rouge s’y installe durablement.

Dans ses mémoires, le général Bradley écrira : Je suis étonné que nous ayons pu faire preuve d’une telle naïveté !

*****

Ensuite, ce fut le bond tenace au-delà du Dniepr. Et le dévalement de l’avalanche jusqu’en Roumanie. Puis en Bulgarie. Puis l’opération de Russie blanche et la facile réduction de la poche de Bobrouïsk. Et, de nouveau, l’avalanche, en Pologne. Puis sur l’autre rive de la Vistule. Puis sur l’Oder.

À chaque opération, Joukov grandissait et prenait de l’assurance. Son seul nom emplissait les Allemands de terreur : il venait d’arriver sur leur front. À présent, il ne pouvait même pas imaginer un obstacle qu’il ne pût surmonter. Et c’est ainsi que, par ordre de Staline brûlant de prendre Berlin, ce que n’avait pu faire Hitler avec Moscou, et de le prendre au plus vite ! vite et tout seuls, sans les Alliés ! – Joukov couronna la guerre – et sa vie – par l’opération de Berlin.

Berlin se trouvait à peu près à égale distance de nous et des Alliés. Mais les Allemands avaient concentré toutes leurs forces contre nous et le danger était grand qu’ils se livrent purement et simplement aux Alliés et les laissent passer. Mais c’eût été intolérable ! La Patrie l’exigeait : à nous l’attaque ! et vite, toujours plus vite ! (Il avait emprunté l’idée à Staline et le voulait lui aussi à présent : obligatoirement pour une fête, pour le 1° mai ! Cela ne marcha pas.) Et il ne restait plus rien d’autre à Joukov que d’attaquer à nouveau frontalement, encore et toujours, sans tenir compte des pertes.

Nous payâmes l’opération de Berlin, disons, de trois cent mille hommes tombés (un demi-million ?) Mais n’en était-il pas tombé en grand nombre déjà auparavant ? qui en a tenu le compte ? Inutile aujourd’hui de s’arrêter spécialement sur cette question. Bien sûr, nos gens souffraient de perdre pères, maris, fils, mais ils supportaient stoïquement ces pertes inévitables, car ils comprenaient tous qu’ils traversaient les heures glorieuses de notre peuple. Les survivants les raconteraient à leurs petits-enfants, mais, pour l’instant, en avant ! ! (Les Alliés, plutôt par envie, se mirent à prétendre après la guerre que non seulement l’opération de Berlin était inutile, mais aussi toute la campagne du printemps 1945 : soi-disant, Hitler se serait rendu, même si elle n’avait pas eu lieu, sans nouveaux combats ; il était déjà condamné. Et eux, alors ? pourquoi réduire en flammes une ville non militaire comme Dresde ?… là aussi, dans les cent cinquante mille carbonisés – des civils, par-dessus le marché.)

Joukov était d’ailleurs prêt à continuer à faire la guerre comme une machine ; sa poigne désormais stratégique, sa volonté d’acier déchaînée réclamaient de la nourriture, du grain à moudre. Mais toute sa vie changea alors d’un coup : comme si son navire, lancé à toute allure, s’était échoué sur un banc moelleux et honorifique.

À présent, il était devenu Commandant en chef des troupes soviétiques d’occupation en Allemagne. Aux nuits sans sommeil passées à élaborer des opérations avaient succédé de longs banquets plantureux et arrosés avec les Alliés (lesquels s’agglutinaient autour du caviar et de la vodka). Une manière d’amitié s’instaura entre lui et Eisenhower. (Lors d’un banquet nocturne, il exécuta pour lui, à titre de démonstration, une danse populaire russe) Il s’ensuivit un flot d’échanges de décorations avec les Alliés. (Des ordres de grands formats qu’il fallut bien laisser pendouiller sur le ventre.) Les soucis économiques prirent la place des préoccupations guerrières : démonter les entreprises allemandes et les expédier en URSS. Et puis, bien sûr, remettre sur pied la vie de la population allemande : nous avons beaucoup fait pour eux, nos sentiments internationalistes ne nous permettaient pas de nous abandonner à l’esprit de vengeance, et Ulbricht et Pieck junior nous expliquèrent bien des choses. (Huit ans plus tard, Joukov fut stupéfié par l’inexplicable soulèvement des ouvriers berlinois : car, enfin, nous avions aboli toutes les lois nazies et donné pleine liberté à tous les partis antifascistes !)

Une fierté, seulement : aller en juin présider le défilé de la Victoire sur la place Rouge, monté sur un blanc coursier. (Staline, visiblement, aurait voulu le faire lui-même, seulement il n’était pas sûr de tenir en selle. Mais on voyait qu’il l’enviait : des plaques bistres apparaissaient sur sa figure. Une fois, à brûle-pourpoint, il fit cet aveu inouï à Joukov :  Je suis l’homme le plus malheureux du monde. J’ai même peur de mon ombre. Craignait-il un attentat ? Joukov ne pouvait croire à une pareille franchise.)

L’été vit se dérouler la cérémonie de la conférence de Potsdam (on n’avait pas trouvé d’endroit adéquat à Berlin, complètement détruit par notre artillerie et notre aviation). Ensuite il fallut s’occuper de forcer les Alliés à remettre aux organes de sécurité soviétiques nos propres citoyens soviétiques, qui, une fois de plus, de façon incompréhensible, ne désiraient pas regagner leur patrie. (Qu’est-ce que c’était que ça ? comment cela pouvait-il être ? Ou bien ils savaient avoir commis des crimes graves, ou bien ils s’étaient laissé séduire par la vie facile de l’Occident.) Il fallut exiger fermement des Alliés qu’ils acceptent qu’à leurs entrevues avec ces gens assistent de nos représentants professionnels de la Sûreté. (Lesquels se révélèrent gens très capables, il y en avait toujours eu dans notre armée, mais Joukov, des hauteurs où il siégeait, les avait en somme fort peu côtoyés.)

Entre bien d’autres choses du même genre… Joukov exécutait, mais avec une sorte de paresse, comme en s’assoupissant ; plus jamais ne revenaient les vols de l’aigle d’antan : discerner les plans de l’adversaire et élaborer ses propres desseins.

Alexandre Soljenitsyne        La confiture d’abricots et autres récits en deux parties.              Fayard 2012

23 10 1944          Quatre mois après les faits, les États-Unis, l’Angleterre et l’URSS reconnaissent le Gouvernement Provisoire de la République Française. De Gaulle, acerbe : Le Gouvernement est satisfait qu’on veuille bien l’appeler par son nom.

Sa ténacité aura été finalement payante : jusqu’au bout, les Américains se seront défiés de lui, laissant un ambassadeur auprès de Vichy jusqu’au dernier moment, s’apprêtant à imposer à la France leur administration (AMGOT : Allied military Government of Occupied Territories : Gouvernement militaire allié des territoires occupés.) et leur monnaie, comme aux pays vaincus de l’Axe. Des préfets américains avaient reçu une formation pour ce faire, même les timbres étaient prêts… Heureusement que les entourages respectifs remplirent très bien leur rôle d’amortisseurs, – Eisenhower côté américain – encaissant bravement tous les coups, car la confrontation directe de telles personnalités avec de tels enjeux aurait très rapidement conduit à la rupture… et il fallait l’envergure d’un de Gaulle pour s’imposer et parvenir à présenter un front commun avec les communistes… – je préfère une France rouge à une France rougissante, Joseph Kessel -. Sans lui, il est fort probable que la France aurait connu une guerre civile comme en a connu la Grèce.

24 10 1944                 Louis Renault, malade et maltraité par la police française, meurt à la prison de Fresnes, sans même un simulacre de procès, pour collaboration et traîtrise, jamais prouvées ; placé sous tutelle de Daimler Benz pendant la guerre, les véhicules assemblés partaient pour la plupart vers l’Allemagne. Des chars y furent réparés. Surnommé l’ogre de Billancourt avant la guerre, de Gaulle le laissa en gage aux communistes à la Libération. Ses usines seront mises rapidement sous séquestre et nationalisées le 16 janvier 1945, par une ordonnance qui l’accusait d’avoir mis ses usines à la disposition de la puissance occupante. Louis Renault était malade depuis dix ans : atteint de troubles rénaux, il était atteint d’aphasie et avait eu rapidement recours à un assistant pour traduire ses paroles. Il faudra attendre le 29 juillet 1967, pour qu’une loi vienne ouvrir les droits à l’indemnisation des héritiers. En 2010, la cour d’appel de Limoges donnera raison aux petits enfants de l’industriel contre le Centre de la mémoire d’Oradour-sur-Glane pour avoir ainsi légendé une photo de Louis Renault présentant la juvaquatre à Hitler au salon de l’automobile de Berlin en février 1939 : Louis Renault, une seule chose compte : moi et mon usine, fabriqua des chars pour la Wehrmacht. Renault sera nationalisé à la Libération. Le Centre voulait ainsi attribuer à Louis Renault une part de responsabilité dans le massacre du 10 juin 1944.

27 10 1944                  À la Comédie Française, De Gaulle préside une soirée consacrée aux poètes de la Résistance.

Le veilleur du Pont au change

Je vous salue, vous qui dormez
Après le dur travail clandestin
Imprimeurs, porteurs de bombes, déboulonneurs de rails, incendiaires
Distributeurs de tracts, contrebandiers, 
Je vous salue vous tous qui résistez, enfants de vingt ans au sourire de source
Vieillards plus chenus que les ponts, hommes robustes, images des saisons, 
Je vous salue au seuil du nouveau matin

Robert Desnos, écrit en février 1944, une semaine avant son arrestation.

Une très longue salve d’applaudissements salue le poète, alors déporté politique en Allemagne à Flöha, 10 km à l’est de Chemnitz  depuis cinq mois. Il mourra du typhus 8 mois plus tard à Theresienstadt.

28 10 1944                 De Gaulle ordonne la dissolution des milices patriotiques et François Mitterrand épouse Danielle Gouzes, dont le père, directeur de collège à Villefranche sur Saône, avait été suspendu sans traitement par le régime de Vichy pour avoir refusé de donner la liste des enfants juifs de son établissement.

10 1944                       Bataille aéronavale de Leyte, dans le Pacifique.

Lors d’une matinée au Théâtre Français, consacrée aux poètes de la Résistance, Paul Claudel fait lire ce poème au général de Gaulle ; il sera publié dans Le Figaro le 23 décembre 1944. Ses 76 ans lui avaient conservé la vitesse requise pour retourner chemise, veste et pantalon.

Tout de même, dit la France, je suis sortie !
Tout de même, vous autres! dit la France, vous voyez qu’on ne m’a pas eue et que j’en suis sortie!
Tout de même, ce que vous me dites depuis quatre ans, mon général, je ne suis pas sourde!
Vous voyez que je ne suis pas sourde et que j’ai compris!
Et tout de même, il y a quelqu’un, qui est moi-même, debout ! et que j’entends qui parle avec ma propre voix!
VIVE LA FRANCE ! II y a pour crier : VIVE LA FRANCE ! quelqu’un qui n’est pas un autre que moi !
Quelqu’un plein de sanglots, et plein de colère, et plein de larmes ! ces larmes que je ne finis pas de reboire
depuis quatre ans, et les voici maintenant au soleil, ces larmes ! ces énormes larmes sanglantes!
Quelqu’un plein de rugissements, et ce couteau dans la main, et ce glaive dans la main, mon général, que je me suis arraché du ventre !
Que les autres pensent de moi ce qu’ils veulent ! Ils disent qu’ils se sont battus, et c’est vrai !
Et moi, depuis quatre ans, au fond de la terre toute seule s’ils disent que je ne me suis pas battu, qu’est-ce que j’ai fait ?
Et vous, monsieur le Général, qui êtes mon fils, et vous qui êtes mon sang, et vous, monsieur le soldat ! et vous, monsieur mon fils, à la fin qui êtes arrivé !
Regardez-moi dans les yeux, monsieur mon fils, et dites-moi si vous me reconnaissez !
Ah! c’est vrai, qu’on a bien réussi à me tuer, il y a quatre ans ! et tout le soin possible, il est vrai qu’on a mis tout le soin possible à me piétiner sur le cœur !
Mais le monde n’a jamais été fait pour se passer de la France, et la France n’a jamais été faite pour se passer d’honneur !
Regardez-moi dans les yeux, qui n’ai pas peur, et cherchez bien, et dites si j’ai peur de vos yeux de fils et de soldat ! 

20 11 1944                  Les généraux De Lattre de Tassigny, commandant la 1° armée, Devens, commandant le 6° groupe d’armée, Béthouart, chef du 1° Corps d’armée et Montsabert, chef du 2° Corps d’armée, posent pour l’histoire au pied du Lion de Belfort.

23 11 1944                   La 2° DB libère Strasbourg. Maintenant, on peut crever. Leclerc.

Strasbourg deuxième guerre mondiale WW2 bombardements alliés Alsace

Strasbourg a été bombardé 3 fois par les Alliés : le 6 09 1943 – 174 morts -, le 11 08 1943 [photo, Rue Gutenberg] et le 25 09 1944 : ces deux derniers ont fait 1239 morts.

Strasbourg deuxième guerre mondiale WW2 France occupation

potager place de la République

Strasbourg deuxième guerre mondiale WW2 France occupation

enlèvement de la statue du général Kléber

Libération Strasbourg deuxième guerre mondiale 1944 WW2 Alsace

remise en place de la statue de Kléber

Libération Strasbourg deuxième guerre mondiale 1944 WW2 Alsace

la libération vaut bien un baiser aux libérateurs de la 2° DB.

24 11 1944                   De Gaulle s’en va à Moscou ; il est accompagné entre autres du général Juin et de Georges Bidault. Il y signe un pacte franco-soviétique le 10 décembre qui prévoit une assistance militaire mutuelle en cas d’agression allemande. En contrepartie, la France reconnaissait de facto le gouvernement communiste de la Pologne, appelé alors comité de Lublin.

27 11 1944                  René Pleven, ministre des finances chiffre à 860 milliards de francs les versements faits à l’Allemagne par le régime de Vichy.

29 11 1944                  Helen Taussig, cardiologue en pédiatrie, Alfred Blalock, chirurgien et son assistant Vivien Thomas, tous américains, tentent pour la première fois de sauver un bébé de 11 mois, crevette de moins de 5 kg vouée à une mort imminente car atteinte de la maladie bleue, malformation cardiaque jugée incurable jusque dans les années 1930. Et c’est gagné : le bébé vivra.

1 12 1944                    Les tirailleurs sénégalais étaient nombreux à avoir été faits prisonniers par les Allemands en mai/juin 1940, souvent restés en France comme travailleurs forcés dans des fermes ou des usines d’armement. Etant en France, ils avaient été les premiers libérés, sans que leurs pensions et indemnités leur aient été versées. En attendant ils étaient 1280 à avoir été regroupés en novembre dans un camp proche de Dakar à Thiaroye. Une manifestation est organisée et le général Dagnan est chahuté. En accord avec son supérieur le général Yves de Boisboissel, il décide de faire une démonstration de force et envoie des gendarmes, renforcés de détachements de soldats indigènes et quelques blindés. Après deux heures et demie de discussion, l’ordre d’ouvrir le feu est donné, faisant 70 tués et autant de blessés graves, plus des centaines de blessés légers. Immédiatement, 300 ex-tirailleurs sont extraits du camp pour être envoyés à Bamako. 34 survivants, considérés comme meneurs, sont condamnés à des peines de un an à dix ans de prison. Ils ont une amende de 100 francs de l’époque et perdent leurs droits à l’indemnité de démobilisation. Ils seront graciés en juin 1947, lors de la venue à Dakar de Vincent Auriol, président de la République, mais sans recouvrer leurs droits à leur retraite militaire.

On pense à la  mutinerie des soldats Suisses de la garnison de Nancy le 31 août 1790, qui ne demandaient que le versement de leur salaire… et qui avaient été écrasés par les troupes du marquis de Bouillé, qui en avait fait fusiller 33, et en avait envoyé 41 au bagne… rien n’a véritablement changé.

7 12 1944                    191 Etats se réunissent à Chicago pour y créer l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale – OAIC -, en charge d’établir les règles de la circulation aérienne internationale ; cette charte est dite Convention de Chicago. Au nom du nécessaire développement de l’aviation civile, les Etats-Unis imposent que le kérosène utilisé pour les liaisons internationales soit exempté de toute taxe : c’est le respect de cet article qui sera brandi par tous ceux qui veulent que les choses en restent ainsi quand les autres carburants sont lourdement taxés. Mais cette exemption à l’international n’empêche en rien une  taxation sur les vols intérieurs d’un pays, ce à quoi la France se refusera toujours, mais qu’adopteront de nombreux pays, à commencer par les Etats-Unis eux-mêmes, et le Japon, les Pays-Bas, le Brésil, l’Inde, la Suisse…

Cette question qui sera à l’origine du mouvement de protestation de Gilets Jaunes en France en novembre 2018, tient du débat de théoricien : si l’on tient à une justice fiscale, il parait tout à fait normal de taxer le kérosène, même si ce n’est que pour les vols intérieurs pour respecter cette convention de Chicago et même si les compagnies aériennes supportent en fait nombre de taxes annexes qui sont utilisées pour la réalisation d’infrastructures aériennes, le financement de la sécurité des aéroports, et encore la taxe de solidarité créée par Jacques Chirac, qui permet de financer l’organisme international Unitaid, la TNSA – taxe sur les nuisances sonores -. Débat de théoricien ? Car, pour l’aspect pratique, s’il s’agit de faire rentrer des sous dans les caisses de l’Etat, c’est peanuts : la consommation de kérosène en France est de 1 202 000 m³ par an [source : http://chartsbin.com/view/44542] quand la consommation de carburants routiers est de 50 millions de m³ par an soit 99.40 % pour le routier et 0.60 % pour l’aérien. On comprend bien qu’à Bercy on soit plus intéressé pour relever la TICPE – Taxe Intérieure de Consommation sur les Produits Énergétiques, ancienne TIPP – qu’à taxer un carburant aérien, qui ne représente que 0.60% du total des carburants de transport.

15 12 1944                  100 000 projectiles incendiaires et près de deux cents Cookies [bombe géante de 1800 kg] sont largués par une flotte de bombardiers 138 Lancaster de la RAF, au-dessus de la Manche, suite à l’attaque de Siegen, à l’est de Cologne, avortée pour cause de brouillard. Une part significative de ces munitions n’explosaient pas et reposent probablement encore sur le fond, à -35 m dans cette Southern Jettison Area – jettison désigne le largage en mer d’un objet ou d’un déchet, à partir d’un bateau, sous-marin, avion, ou hélicoptère ; il peut aussi s’agir pour un avion du délestage de carburant non consommé avant atterrissage sécurisé ou d’urgence, délestage qui se fait dans des zones prédéterminées, dites FJA Fuel Jettison Area. La Southern Jettison Area repose sous l’actuel rail montant du trafic maritime de la Manche. Son centre se situerait à 50°15 N et 0°15 E, avec un rayon est de 9 km. Evidemment, ce genre d’opération n’a rien d’exceptionnel, et donc donne une idée du nombre de bombes qui dorment dans des cimetières sous-marins, certaines ayant explosé, d’autres non, non seulement bien sur dans la Manche, mais dans toutes les zones maritimes de combat de la  2° guerre mondiale. Et même en terrain soit-disant neutre comme la Suisse, le fond de leurs lacs serait un véritable tapis de bombes !

Glenn Miller, talentueux jazzman américain, alors à la tête du Glenn Miller Army Air Force Band, formation qui donne des concerts pour remonter le moral des troupes, embarque à Londres pour la France à bord d’un avion canadien, un Noorduyn Norseman. Il disparaîtra au-dessus de la Manche, probablement victime du phénomène de givrage auquel étaient exposés les carburateurs de ces avions.

16 12 1944                   Un V2 frappe de plein fouet le cinéma Rex à Anvers : 561 tués.

Dans les Ardennes, là où personne ne les attendait, les Allemands livrent leur dernière grande bataille : dans le plus grand secret ils ont rassemblé 200 000 hommes, jeunes et vieux inexpérimentés : les autres sont soit ailleurs soit morts. Le secret n’a pas que des avantages : seuls trois généraux étaient au courant : une fois l’offensive déclenchée, bien des officiers seront dépourvus des informations nécessaires pour prendre les bonnes initiatives.

Les Allemands visent Anvers, port le plus important pour les alliés. Pendant deux semaines, ils vont bien malmener les Américains, qui alignent dans le secteur 75 000 hommes, allant jusqu’aux portes de Bastogne, demandant au commandant des deux compagnies légères qui y stationnaient de se rendre, lequel leur répondra : des clous !

Le 21 décembre, il neige et donc, l’aviation alliée est paralysée, les blindés également : le général Patton mande son aumônier qui compose l’oraison suivante, tirée à des milliers d’exemplaires :

Seigneur tout-puissant et miséricordieux, nous implorons Ta bonté divine pour que Tu daignes contenir ces pluies excessives contre lesquelles nous avons dû lutter. Accorde-nous, dans Ta grâce, un temps favorable pour la bataille.

*****

Nous sommes blessés, mais nous sommes debout !

Or, devant nous se tient l’ennemi ! L’ennemi qui, à l’ouest, à l’est et au sud, a reculé peu à peu, mais l’ennemi encore menaçant, actuellement redressé dans un sursaut de rage qui va, au cours de l’année 1945, jouer, sans ménager rien, les derniers atouts qui lui restent.

Toute la France mesure à l’avance les épreuves nouvelles que cet acharnement comportera, pour elle comme pour ses alliés. Mais toute la France comprend que le destin lui ouvre ainsi la chance d’accéder de nouveau, par un effort de guerre grandissant, à cette place éminente qui fut la sienne…

Charles de Gaulle, président du gouvernement provisoire de la République française depuis le 3 septembre 1944

18 12 1944                 Premier numéro du Monde, dirigé par Hubert Beuve Méry. Il reprend la ligne de l’ex Le temps qui avait été interdit. Il est daté du 19. Les grands titres :

  • La France et l’URSS ont conclu un traité d’alliance et d’assistance mutuelle, prévu pour une durée de vingt ans.
  • La Wehrmacht aux confins belgo-luxembourgeois
  • Le général de Gaulle et ses témoins, sous la plume d’Émile Henriot, critique littéraire, poète, auteur du très connu La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié, attribué le plus souvent, à tort, à Edouard Herriot.
  • Dans une tribune libre L’alliance franco-soviétique, on peut lire des commentaires qui nous paraissent aujourd’hui ahurissants. Cette tribune libre n’est pas signée, mais on ne voit pas comment elle pourrait venir d’un journaliste autre qu’Hubert Beuve Méry :
Ce qui frappe le plus dans le traité d’alliance franco-soviétique dont le texte a été publié hier, c’est sa lumineuse précision.
Alors que le pacte du 2 mai 1935 ne comportait que des clauses conditionnelles et vagues, se référant toutes à des articles du Covenant que personne n’avait présents à la mémoire, le traité du 10 décembre 1944 contient huit articles d’une concision lapidaire et dont les termes frappent comme des balles.
Le 2 mai 1935, les parties semblaient, en signant leur contrat de mariage, songer déjà à leur prochain divorce.
Le 10 décembre 1944, les négociateurs ont résolument banni les faux – fuyants et les arrière -pensées.
L’Allemagne est explicitement désignée comme l’ennemi à vaincre d’abord, à surveiller étroitement ensuite.
Au cours des deux guerres mondiales, la France et la Russie ont cruellement souffert dans leur chair. Nations continentales, elles seront toujours menacées plus directement que les, pays anglo-saxons par l’esprit d’oppression du militarisme allemand.
C’est exactement l’objet de l’alliance conclue à Moscou que de coordonner les efforts de l’U.R.S.S. et de la France dans la guerre comme dans la paix.
Gomme l’alliance anglo-russe, le traité franco-soviétique est conclu pour vingt ans. Mais il est spécifié à l’article 8 qu’il sera ensuite tacitement reconduit, s’il n’est pas officiellement dénoncé un an à l’avance par l’une des parties contractantes. C’est justement en effet dans vingt ans que le Reich, redevenu puissant, sera probablement de nouveau dangereux. C’est à ce moment que l’alliance franco-soviétique prendra sa vraie valeur.
Il dépend des Russes et de nous de profiter, de ce répit de vingt ans pour faire de ce traité une réalité vivante.
Au point de vue diplomatique, l’alliance a aujourd’hui cause gagnée dans l’opinion française. Chacun se rend clairement compte de la solidarité profonde des intérêts franco-russes, qu’il s’agisse d’éviter la guerre, de la gagner ou de bâtir une bonne paix après la victoire.
Mais pour que le traité du 10 décembre ne connaisse pas le sort des alliances franco-russes du passé, il importe que la collaboration des deux peuples s’étende des domaines militaire et diplomatique aux domaines intellectuel et économique.
Par une heureuse coïncidence, au moment même où le général de Gaulle se trouvait à Moscou, l’enseignement de la langue russe était, pour la première fois, régulièrement introduit dans les lycées de l’État, au même titre que les autres langues étrangères.
C’est un modeste début, mais c’est aussi un signe des temps et une promesse pour l’avenir.
Nous espérons qu’en contre-partie la connaissance du français se développera en Russie, où elle a occupé autrefois de fortes positions.
Le traité du 10 décembre renforce considérablement la position de la France en Europe et dans le monde. Quelques mois à peine après sa libération, notre pays voit son concours recherché par un des vainqueurs les plus authentiques de cette guerre.
C’est un signe éclatant de sa renaissance et de sa réapparition au rang des grandes puissances.
C’est aussi une nouvelle preuve de la clairvoyance et de l’habileté du chef du gouvernement provisoire.
C’est, enfin, une manifestation de celle profonde solidarité franco-russe qui réapparaît périodiquement et fatalement en dépit des préjugés et de la différence des régimes politiques et sociaux, parce qu’elle est un impératif géographique et une nécessité vitale pour les Russes comme pour nous.
L’Allemagne n’a pas fait l’unique objet des conversations de Moscou.
Il y a été probablement question des intérêts de la France en Europe centrale, dans les Balkans et dans le Proche-Orient, où notre pays a surtout des positions culturelles à défendre. Les intérêts français et soviétiques ne sauraient se heurter dans ces régions où la Russie, traditionnelle protectrice du inonde slave, va reprendre sa mission historique.
L’accueil fait à Londres et à Washington au traité franco-soviétique montre que nos alliés anglo-saxons en ont compris la nécessité et apprécie l’esprit.
L’alliance franco-soviétique du 10 décembre 1944 complète l’alliance anglo-soviétique du 26 mai 1942. Elle prépare la conclusion d’un pacte tripartite anglo-franco-russe, dont l’élaboration a été envisagée à Moscou.
L’alliance de l’U.R.S.S. et de la Grande-Bretagne, l’amitié des États-Unis sont également nécessaires à notre pays. La collaboration des quatre puissances est le meilleur gage de la victoire et sera la plus sûre garantie de la paix.

Ainsi donc, moins de six mois avant l’effondrement du Reich, une des têtes les mieux faites de France pensait que le Reich était encore assez fort pour durer encore vingt ans, et redevenir redoutable de puissance. Qu’il est difficile de ne pas projeter dans l’avenir les schémas du passé !

En page 2, un bon quart de page est consacré à la Bourse, et une petite manchette au quotidien des Français : Le Ravitaillement.

La ration de viande pour la semaine du 18 au 24 décembre, sera de 250 grammes (ticket 7 pour 90 gr et ticket BJ. pour 160). Régime spéciaux pour viande de cheval : ticket 2 de novembre (90 gr.) et BH. de décembre (90 gr.)

A l’occasion des fêtes de Noël les consommateurs recevront sans doute un supplément de viande ; un verre de lait sera distribué à tous les enfants.

Un litre de vin sera remis à partir d’aujourd’hui, et au fur et à mesure des mises en place, à chaque consommateur ayant droit au vin.

Les inscriptions. –     Rappelons que les consommateurs du département de la Seine doivent s’inscrire (ou se réinscrire) avant le 24 décembre cher un boucher (tickets DW. et DR.) une charcutier (ticket DQ.) et un boucher hippophagique (ticket DL.). Pour l’huile, avec le ticket DP de décembre ; et pour la margarine avec le ticket DK. Pour le chocolat, avec le ticket DT. Pour le savon américain avec le ticket H. (détaché par le commerçant)

*****

Pendant les six années que j’ai passées à Paris, j’ai, du lundi au samedi, religieusement lu Le Monde à trois heures de l’après-midi, dans un bistrot de mon quartier. J’avais une admiration sans bornes pour ce journal, qui me semblait incarner tout ce qui avait fait de moi, depuis ma première jeunesse, un adepte convaincu de la culture française  : sa vision planétaire de l’actualité, son esprit pluriel et ouvert à la controverse, le sérieux de ses analyses, son refus de la frivolité, l’importance qu’elle donnait aux idées et à la culture, et sa position favorable aux causes de gauche, sans pour autant cesser d’être critique face au communisme et à l’URSS. C’était par ailleurs un des rares journaux, le seul peut-être dans l’Europe des années 1960, à informer sur l’Amérique latine. Les articles de Claude Julien consacrés aux problèmes latino-américains étaient, en général, rigoureux et lumineux.

En déménageant de Paris à Londres, à la fin des années 1960, j’ai continué à lire Le Monde, mais j’étais moins enthousiaste qu’auparavant et plus critique. J’ai pris mes distances quand ce quotidien du soir a commencé à se montrer systématiquement favorable aux tendances révolutionnaires latino-américaines – guérilla ou non, même à l’encontre de gouvernements démocratiques, comme celui de Fernando Belaunde au Pérou. Les actions insurrectionnelles des groupes castristes, en faisant chuter ce dernier, avaient ouvert les portes du pouvoir non au socialisme, mais aux dictatures militaires qui, dans les années 1970, s’étendirent à presque tout le continent. Le journal conservait un haut niveau intellectuel, mais sa ligne idéologique me semblait représenter typiquement cette position hémiplégique de tant de progressistes européens, qui défendaient pour leur pays et l’Europe un socialisme démocratique alors qu’ils préconisaient pour l’Amérique latine et le tiers-monde l’exemple de Fidel Castro, autrement dit la révolution, selon Günter Grass. Dans les années 1970, je crois n’avoir lu Le Monde qu’exceptionnellement, lorsqu’il se passait quelque chose de grave en France. Cet éloignement me sembla particulièrement justifié au moment de la présidentielle péruvienne de 1990 –  où je fus candidat -, lorsque, dans les informations du prestigieux journal de mes amours juvéniles, je vis reproduites certaines des attaques (…) forgées contre moi au Pérou par les apristes – du parti de l’APRA, fondé par Haya de la Torre au Pérou et les communistes – .

Cependant, au milieu des années 1990, mon divorce secret et quelque peu traumatisant avec Le Monde devait s’achever par une réconciliation. Je découvris en effet que nos positions – sans vouloir -paraître présomptueux – s’étaient considérablement rapprochées, au point d’être identiques sur certains sujets. Le quotidien attaquait la dictature castriste et d’autres tyrannies de gauche avec autant, voire plus de sévérité que les dictatures militaires de droite, et, en économie, il acceptait le marché, la libre entreprise, la globalisation, les privatisations. En d’autres termes, l’odieux libéralisme d’antan. En politique, son engagement pour la démocratie ne concernait plus seulement le monde développé, mais aussi le tiers-monde, et son rejet des nationalismes – y compris le français – semblait assez ferme. A la bonne heure  ! Je redevins lecteur du Monde et découvris parfois, non sans satisfaction, que ses pages reproduisaient même certaines de mes chroniques.

Le Monde, malgré tous ses défauts et les erreurs ou bourdes qu’il a pu commettre, est un journal magnifique, un des rares qui ait su résister à l’horrible marée du sensationnalisme et de la banalisation qui a détruit tant de ses semblables en Europe et en Amérique, au point de faire du journalisme un pur spectacle, sans idées ni principes, et parfois sans grammaire. Ce genre de journalisme sérieux, d’analyse et de débat intellectuel, avec dans ses pages un effort quotidien pour faire passer l’actualité au crible de la raison et pour transcender ce qui est purement anecdotique, en essayant de distinguer le substantif de l’adjectif dans l’histoire qui se fait et se défait chaque jour, est devenu aujourd’hui un oiseau rare, et un des piliers les plus résistants est Le Monde. Sans lui, et pas seulement en France, l’information et la culture tout court se porteraient bien plus mal encore.

Mario Vargas Llosa, Nobel de littérature 2010  Dictionnaire amoureux de l’Amérique latine    Plon 2005

L’amiral américain William Halsey est à la tête de l’US Task Force 38 composée de 90 navires pour reprendre les Philippines au Japon. La violence des vents rencontrés lui apprend qu’il va croiser le chemin du typhon Cobra. On sait aujourd’hui que, dans ce secteur du Pacifique, les typhons se dirigent vers l’ouest-nord-ouest, l’effet Coriolis incurvant progressivement leur course vers le nord-ouest. Mais le météorologue présent à son bord ne le sait pas et, se trompant sur le cheminement du typhon, il passe précisément par l’œil du cyclone : 3 destroyers sont coulés, 790 hommes sont portés disparus. La malchance s’acharnera sur lui, car quelques mois plus tard, le même drame se répétera.

23 12 1944                  L’anticyclone sibérien est arrivé, et le froid avec lui : blindés et aviation peuvent se remettre en route : les Allemands vont encore batailler un mois, mais ce sera bien leur ultime bataille. Ils avaient compté se ravitailler en essence sur les stocks ennemis : cela avait bien marché en 1940, mais ces deux armées n’avaient plus rien de comparable.

fin 1944                        On compte 630 000 morts en France (dont 30 000 en déportation et plus de 20 000 sous les bombes alliées), plus civils que militaires. (Au procès de Nuremberg, le représentant français, Bernard de Menton avancera le chiffre de 715 000 mille). Le Havre, Brest, Caen, Amiens sont entièrement détruites ; la production de blé est passée de 80 M. qx. en 1938, à 60 ; les pommes de terre, de 15 à 10 ; la production d’acier a diminué de 60 %. La ration quotidienne du Parisien est de 900 calories. Tous les salaires, multipliés par 1,5 entre 1939 et 1944, augmentent de 25 %. Les prix de détail ont été multipliés par 4.

Le pays est surtout très divisé : l’Union sacrée de la 1° guerre mondiale ne s’est pas du tout reproduite, et ces divisions commencent à peine à disparaître lorsque sont écrites ces lignes.

Le nombre des victimes des camps de concentration est estimé à 7 120 000 et les alliés trouvèrent dans les camps en 1945 700 000 survivants.

Ces 7,12 M comprendraient 4,25 M de juifs. Les principaux camps :

Auschwitz      1 000 000          Treblinka         750 000      Belzec           550 000

Chelmno        150 000               Madjanelc         50 000      Sobibor        200 000        et, par pays :

Pologne : 2 400 000     Hongrie : 180 000         Grèce : 60 000

Italie  9 000                   Russie  700 000            Allemagne  160 000

Autriche  58 000           Bulgarie      5 000       Tchécoslovaquie   218 000

Pays Bas  104 000        Yougoslavie     55 000      Norvège            700

Roumanie 200 000       France        73 161             Belgique            26 000

Danemark        70

Ce sont seulement 5 % des juifs déportés qui sortirent vivants de cet enfer : 3 500 sur les 76 000 déportés de France ; les déportés politiques français, estimés à 65 000, ne connurent pas cette extermination systématique ; 35 000 survécurent à l’enfer.

Les juifs résidant en France étaient avant la guerre au nombre de 330 000, dont 190 000 français et 140 000 étrangers : il est bien difficile d’admettre que les 254 000 restants ont été sauvés de la déportation par la seule solidarité des français : il était bien nécessaire que l’administration de Vichy fut complice et fasse beaucoup plus que fermer simplement les yeux : si cette administration était toute puissante pour participer à la déportation de 76 000 juifs, comment pouvait-elle être en même temps aveugle pour ne pas en faire de même pour les autres ? Les Juifs de Belgique, Hollande, Pologne, pays directement administrés par les Nazis, connurent des exterminations beaucoup plus importantes – au prorata de leur population – que les Français. Là encore, les prismes sélectifs de la mémoire préfèrent nettement que la réalité soit blanche ou noire quand en fait, elle est la plupart du temps grise.

On a avancé au procès de Nuremberg  [5], en 1946, le chiffre de 6 millions de morts et depuis, ce chiffre est devenu un dogme ; et on ne discute pas un dogme ; comme si dans le désordre qui suit toute guerre, on avait eu le temps, en un an, de faire ce travail sérieusement ! Ce chiffre de 6 millions comprendrait donc, outre les 4,239 M morts dans les camps, environ 1,8 M juifs morts hors des camps, pour la plupart d’entre eux de fusillades des Einsatzgruppen.

Et là encore, comment s’y retrouver quand l’on sait que la moitié de ces 6 millions sont morts en Russie :

Sur 6 millions de juifs exterminés pendant la guerre, 3 millions l’ont été sur le territoire soviétique. Ils étaient fusillés et jetés dans des fosses aux yeux de tous, alors qu’en Europe occidentale on les déportait pour les massacrer loin des regards. L’antisémitisme était bien ancré [en Russie] il y avait un soutien des populations.

Alla Gerber, directrice du Centre de recherche et d’éducation sur l’Holocauste à Moscou. Le Monde Culture et Idées 19 05 2012

Par contre, il est bien difficile de trouver des chiffres sur le génocide des Tziganes : 21 000 seraient morts à Auschwitz en 1943, sur les 23 000 qui y entrèrent, et 4 000 entre les 1° et 3 août 1944… 5 000, en provenance de Lodz, auraient été gazés à Chelmno le 13 janvier 1942. Les chiffres manquent pour Buchenwald, Birkenau, Dora. Sur une population totale d’environ 2 M. on estime à 0,5 M. le nombre de victimes tziganes du régime nazi.

Savez vous ce que c’est
Que de rester debout
Quand les jambes
Sont comme deux feuilles mortes
Quand on est nu dans la boue ?
Savez-vous ce que c’est
Que de rester debout
Alors que la mort est là
Si près
À toucher la joue
Comme un lit bien chaud
Savez-vous ce que c’est
Qu’un homme qui reste debout
Son regard de clou
Et qui ne crie pas
De peur de lâcher
Il sent déjà vivre
La balle dans le fusil
Qui le tuera
L’oiseau a vu tout cela
Il n’y avait plus de ciel
II n’y avait plus de terre
Il n’y avait plus qu’un homme
Qui glissait le long d’un tronc

Jean Cayrol. Extrait du recueil Passetemps de l’homme et des oiseaux

Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent

Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe, il ne reste qu’une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été

La fuite monotone et sans hâte du temps
Survivre encore un jour, une heure, obstinément
Combien de tours de roues, d’arrêts et de départs
Qui n’en finissent pas de distiller l’espoir

Ils s’appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel
Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vishnou
D’autres ne priaient pas, mais qu’importe le ciel
Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux

Ils n’arrivaient pas tous à la fin du voyage
Ceux qui sont revenus peuvent-ils être heureux
Ils essaient d’oublier, étonnés qu’à leur âge
Les veines de leurs bras soient devenues si bleues

Les Allemands guettaient du haut des miradors
La lune se taisait comme vous vous taisiez
En regardant au loin, en regardant dehors
Votre chair était tendre à leurs chiens policiers

On me dit à présent que ces mots n’ont plus cours
Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire
Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare

Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter
L’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été
Je twisterais les mots s’il fallait les twister
Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez

Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants
Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent

Jean Ferrat               Nuit et Brouillard

Jean Ferrat était né Tenenbaum, fils de Mnacha Tenenbaum, juif russe naturalisé français en 1928, ouvrier joaillier à Vaucresson puis Versailles ; enlevé et séquestré au camp de Drancy, il sera déporté – convoi 39 du 30 septembre 1942 – à Auschwitz où il sera assassiné.

 

12 1944                       Arletty [6] ne met pas sa langue dans sa poche quand elle répond aux juges qui l’accusaient d’avoir joué devant l’occupant : Dites donc ! Vous n’aviez qu’à pas les laisser entrer ! Mais Sacha Guitry, dans la même situation, avait tiré plus vite : Paris est libéré : je suis le premier prévenu. Coco Chanel pour avoir fricoté avec un officier allemand, sera gratifiée des précautions oratoires à l’usage des VIP : on parlera de liaison avec un officier allemand, [il répondait au nom de Spatz] quand les femmes sans renom se voyaient gratifiées d’un : T’as couché avec un sale Boche, tu seras tondue. Donc on considéra qu’un crâne tondu était incompatible avec un joli tailleur. Il est vrai qu’elle ne chercha pas à esquiver l’accusation se contentant de dire la réalité : On ne peut pas attendre d’une femme de mon âge, lorsqu’elle trouve un amant [il avait 13 ans de moins qu’elle] qu’elle regarde son passeport. Mais il fallut tout de même l’intervention de Churchill pour arracher la décision ! [un autre amant de Coco Chanel… Hugh Grosvenor, duc de Westminster … c’est l’œcuménisme de l’oreiller]. Il fallait probablement bien cela, car entre une liaison et quelques petits ou gros secrets confiés à l’ennemi, il y a parfois moins que l’épaisseur d’un papier à cigarette, et tel était bien le cas ! Françoise Sagan ne sera pas tendre : épouvantable de méchanceté, de cruauté et d’antisémitisme.

1944                 Oswald Avery, Colin Mac Leod et Maclyn Mc Carthy, de l’Institut Rockefeller de New York démontrent que l’ADN – Acide Désoxyribo Nucléique – est le support de l’information génétique.

5 01 1945             5 000 soldats allemands se trouvent encore dans la poche de Royan. 354 bombardiers Lancaster de la Royal Air Force déversent 2 173 tonnes de bombes sur Royan : le cœur de la ville est détruit à 85 %, le port inutilisable, les plages déchiquetées, les casinos en ruines. Tout ce qui a fait le renom de la station balnéaire n’existe plus. 442 Royannais sur les 2 000 qui avaient choisi d’y rester et 35 Allemands trouvent la mort. On dénombre environ un millier de blessés. La plupart des habitants avaient fui dès octobre 1944.

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11 01 1945                     Avec Megève, le Midi Libre, tient un bon os et se décide donc à ne pas le lâcher : il lui consacre la première de sa nouvelle rubrique De ma lucarne.

On nous conte que soixante dix personnes des deux sexes ont été découvertes à Megève où elles étaient arrivées par wagons spéciaux afin de pratiquer les sports d’hiver, y compris, sans doute, la rumba et la biguine qui se dansent le soir en smoking et entre deux cocktails, dans le hall du Palace. Les autorités locales se sont fâchées. Ces messieurs dames ont été expulsés. N’a-t-on pas tort d’agir ainsi ? À la place de M. le commissaire régional de la République, j’aurai réuni ces clients de choix et je leur aurai tenu à peu près ce langage : Mesdames, Messieurs, vous aimez le ski et brûlez d’en faire. Cela se conçoit, c’est un sport admirable. Je vais vous faire conduire à Gap où vous contracterez illico un engagement de six mois dans l’armée des Alpes qui réclame des skieurs. Ce sera peut-être plus long et plus dur que la petite villégiature que vous vous proposiez, mais votre patriotisme vous donnera, j’en suis sûr, le courage et l’endurance nécessaires. Au revoir et bonne chance ! Et cela n’aurait pas empêché de savoir au moyen d’une enquête (comme on l’a décidé) par quelles complicités ces amateurs de glissades ont pu se rendre de Paris à Megève dans des wagons spéciaux, alors qu’il n’y en a pas pour transporter les nourritures essentielles aux populations sous-alimentées.

André Négis, sous le pseudonyme de Fred Gérard. Le Midi Libre.

27 01 1945                   Libération du camp d’Auschwitz :

C’étaient quatre jeunes soldats à cheval qui avançaient avec précaution, la mitraillette au coté, le long de la route qui bordait le camp. Lorsqu’ils arrivèrent près des barbelés, ils s’arrêtèrent pour regarder, en échangeant quelques mots brefs et timides, et en jetant des regards lourds d’un étrange embarras sur les cadavres en désordre, les baraquements disloqués et sur nous, rares survivants.

Primo Levi. La trêve.

Charles Maurras, chef de l’Action française est condamné à la détention à perpétuité : celui qui avait été un des piliers des antidreyfusards s’exclamera : C’est la revanche de Dreyfus.

30 01 1945                Le Wilhelm Gustloff [nom d’un dirigeant du parti nazi suisse, assassiné à Davos par David Frankfurter, un étudiant juif yougoslave le 4 février 1936. Il avait fait de Davos un repaire nazi, où les Suisses ne  se donnaient même pas la peine  de sauver les apparences de la neutralité], paquebot allemand de 208 m de long, a été lancé en 1937 : c’est le symbole du rêve d’une Grande Allemagne. Il va devenir le Titanic de Hitler. Amarré dans le port de Gotenhafen, sur la mer Baltique, il sert depuis le début de la guerre de caserne flottante à l’École des Sous-Mariniers.

L’Armée Rouge poursuit sa progression inexorable vers l’ouest, et c’est tout un peuple de Prusse orientale et de Silésie qui s’enfuit devant elle, par près de – 20°, cherchant à se prémunir contre les exactions des soldats soviétiques ivres de revanche après les exactions nazies. Il ne reste qu’un seul espoir : les bateaux mouillés à Gotenhafen, très vite envahie par ces réfugiés. Le 21 janvier, l’amiral Dönitz, commandant de la Kriegsmarine, donne l’ordre de sauver tous ceux qui peuvent l’être avant l’arrivée des Russes – ce sont environ 10 000 passagers qui embarqueront sur le Gustloff, qui appareille le 29 janvier en recevant une bonne nouvelle : trois sous- marins ennemis ont été repérés et sont sous surveillance ; donc, il n’y a pas de menace de sous-marin sur la route du Gustloff.

C’était sans compter sur l’imprévisible : pour faire une java dans le port finlandais de Turku,  Alexandre Marinesko, commandant le sous-marin russe S 13, avait ignoré l’ordre de départ des trois autres sous-marins ; repéré par la police, il était menacé de suspension et avait appareillé avec plusieurs jours de retard, se mettant ainsi à chasser en solitaire. Une erreur d’interprétation fait demander au commandant du Gustloff, d’allumer les feux de position : le S 13 est à proximité, en surface : le sort du Gustloff en est jeté : après deux heures de traque, à 21h16′, le Gustloff est atteint par trois torpilles. Environ 1 000 personnes seront sauvées par les navires d’accompagnement ou embarqués sur les canots : et c’est environ 9 000 passagers qui périrent.

01 1945                      Le président Roosevelt écrit à von Steiger, président de la Confédération Helvétique – le nom politique de la Suisse – :

Ce serait une chose terrible pour la conscience, pour tout Suisse aimant la liberté, de se rendre compte que son pays a freiné de quelque manière les efforts d’autres pays aimant la liberté pour débarrasser le monde d’un infâme tyran […] Je m’exprime en ces termes parce que chaque jour où la guerre se prolonge coûte la vie à un certain nombre de mes compatriotes.

À Londres, c’est  Anthony Eden, ministre des Affaires étrangères, qui convoque le représentant de la Suisse : Chaque franc de matériel de guerre envoyé à l’Allemagne par la Suisse prolonge la guerre.

6 02 1945                    Exécution de Robert Brasillach, 35 ans, écrivain d’extrême droite. Le procès a été expédié en 20 minutes ! Oui, 20 minutes pour décider de la vie ou de la mort d’un homme ! De Gaulle a refusé sa grâce.

Il envoyait à André Chénier, comme lui mort sur l’échafaud 150 ans plus tôt un ultime hommage :

Debout sur le lourd tombereau,
À travers Paris surchauffé,
Au front la pâleur des cachots,
Au cœur le dernier chant d’Orphée,
Tu t’en allais vers l’échafaud,
Ô mon frère au col dégrafé
 
Dans la prison où les eaux suintent
Près de toi, les héros légers
Qui furent Tircis ou Aminte,
Riaient de ceux qui les jugeaient,
Refusaient le cri et la plainte,
Et souriaient aux noirs dangers
 
La chandelle jetait aux murs
Leurs ombres comme à la dérive.
Les cartes et les jeux impurs
Animaient les jours qui se suivent,
Toi, tu rêvais d’un sort moins dur
Et chantais les jeunes captives.
 
Le soleil des îles de Grèce
Rayonnait au ciel pluvieux.
Perçait les fenêtres épaisses,
Et les filles aux beaux cheveux
Nageaient autour de toi sans cesse
Sur les vagues, avec les dieux.
 
Tu souhaitais dans les nuits noires
Une aube encore pour t’éclairer,
Pour pouvoir attendrir l’histoire
Sur tant de justes massacrés,
Pour embarquer sur ta mémoire
Tant de trésors prêts à sombrer.
 
Avec les flots de l’aventure,
À travers les jours variés,
Les heures vives ou obscures,
Un siècle et demi a passé.
La saison est encore moins sûre,
Voici le temps d’André Chénier.
 
Sur la prison fermée et pleine
Un monde encore a disparu.
O soleil noir de notre peine,
Une autre foule est dans la rue,
Comme dans la vieille semaine
Demandant toujours que l’on tue.
 
Dans la cellule où l’eau suinte
Un autre que toi reste assis,
Dédaigneux des cris et des plaintes,
Évoquant les bonheurs enfuis,
Et ranimant dans son enceinte,
Comme toi, les mers de jadis.
 
Au revers de quelque rempart,
Au fond des faubourgs de nos villes,
Près des murs dressés quelque part,
Les fusils des gardes mobiles
Abattent au jeu du hasard
Nos frères des guerres civiles.
 
J’entends dans les noirs corridors
Résonner des pas biens pareils
À ceux que tu entends encore
Jusque dans ton pâle sommeil,
Et comme toi le soir je dors
Avec en moi mon vrai soleil.
 
Près de nous tous, ressuscité,
Le cœur plein de justes colères,
Dans la nuit on t’entend monter,
Du fond de l’ombre froide et claire,
O frère des sanglants étés,
O sang trop pur des vieilles guerres
 
Et ceux que l’on mène au poteau,
Dans le petit matin glacé,
Au front la pâleur des cachots,
Au cœur le dernier chant d’Orphée,
Tu leur tends la main sans un mot,
O mon frère au col dégrafé…

Chant pour André Chénier    15 novembre 1944

Mais on avait aussi pu lire de lui dans Je suis partout par exemple :

C’est sans remords mais pleins d’une immense espérance que nous vouons ces derniers (les résistants) au camp de concentration sinon au poteau.

[…]      Le petit matin frais où l’on conduira Blum à Vincennes (pour le fusiller) sera un jour de fête dans les familles françaises.

[…]       Il faut se séparer des juifs en bloc et ne pas garder de petits.

Helléniste indiscutable, le même homme – oui, le même, comprenne qui pourra …, ces gens d’Action Française étaient tous schizophrènes  – avait écrit à peu près dans le même temps :

Ses plaintes (parlant d’Eschyle) sur les prisonniers, sur les vaincus, sur la jeunesse jetée au combat résonnent encore d’un accent éternellement fraternel et révolutionnaire

[…]   le poète le plus frais de toute l’Antiquité (parlant de Théocrite), écoutant chuchoter la verte jeunesse, amoureux des jeunes corps et des jeunes printemps et chargé de toute la sensualité de la vie.

Et, sept mois avant son exécution, en juillet 1944, il écrivait en présentation d’une Anthologie de la poésie grecque :

À l’heure où tant de biens sont menacés comme ils pouvaient l’être à la fin du monde antique, il n’est pas mauvais peut-être de dénombrer quelques-uns de ces biens, fût-ce pour en emporter le regret.

******

Ici, il s’agit plus que d’un simple divertissement d’helléniste. Il s’agit bien d’un testament, de l’ultime compagnonnage d’un poète d’aujourd’hui avec ses frères d’autrefois, trop longtemps oubliés, et retrouvés aux heures noires de l’Occupation. C’est une lumière qu’à travers eux il redécouvre, une lumière in extremis pour l’aider à franchir le Styx. Ils sont venus trop tard dans sa vie, ces poètes, pour avoir le temps de lui dire, de lui chanter, de lui crier de choisir, comme ils l’ont fait jadis, les rives de l’amour et de la liberté. Brasillach eut beau faire au lycée ses humanités, il n’a pas su, par elles, se garantir de l’inhumain.

Jacques Lacarrière Dictionnaire amoureux de la Grèce  Plon 2001

J’ai toujours eu horreur de la condamnation à mort et j’ai jugé qu’en tant qu’individu du moins, je ne pouvais y participer même par abstention. C’est tout et c’est un scrupule dont je suppose qu’il ferait bien rire les amis de Brasillach […]

Ce n’est pas pour lui que je joins ma signature aux vôtres [François Mauriac, Paul Valery, Paul Claudel…]. Ce n’est pas pour l’écrivain, que je tiens pour rien, ni pour l’individu que je méprise de toutes mes forces. Si j’avais même été tenté de m’y intéresser, le souvenir de deux ou trois amis mutilés et abattus par les amis de Brasillach pendant que son journal les encourageait, m’en empêcherait. Vous dites qu’il entre du hasard dans les opinions politiques et je n’en sais rien. Mais je sais qu’il n’y a pas de hasard à choisir ce qui vous déshonore. Et ce n’est pas par hasard que ma signature va se trouver parmi les vôtres, tandis que celle de Brasillach n’a jamais joué en faveur de Jacques Decour [écrivain résistant fusillé par les Allemands au Mont Valérien en 1942].

Je voudrais donc que vous disiez cela à Brasillach et aussi que je ne suis pas un homme de haine, me sentant plutôt porté vers la retraite que vers la politique. Peut-être comprendra-t-il alors quelques unes des nuances qui lui ont manqué et qui font que je ne pourrai jamais lui serrer la main.

Albert Camus Lettre du 27 janvier 1945 à Marcel Aymé

Il y avait au lycée Louis-le-Grand deux classes de lettres supérieures et deux de première supérieure, baptisées K1 et K2. La salle d’étude et de travail était commune aux internes des deux khâgnes et des deux hypokhâgnes. Le soir de mon arrivée, une réunion s’y organisa presque spontanément pour protester contre le procès de Robert Brasillach, qui devait s’ouvrir dans les tout prochains jours. À ma stupéfaction, la majorité des internes des deux khâgnes de Louis-le-Grand, suivie moutonnièrement par les hypokhâgneux, proposa de donner le nom de Brasillach à une de nos salles, la mienne en l’occurrence, celle de K1. Le fait que Brasillach, lui-même ancien khâgneux de Louis-le-Grand, ait étudié sur les bancs mêmes où nous étions assis l’emportait absolument sur les appels abominables au meurtre des Juifs proférés par l’écrivain collabo dans Je suis partout et d’autres feuilles à la solde des nazis. Cela ne pesait rien, ne comptait pas, et je compris alors d’emblée, avec un dégoût qui ne m’a peut-être jamais plus quitté, que le grand vaisseau France avait poursuivi impassiblement sa route, insensible à ce que d’autres éprouvaient comme un désastre, la destruction de millions de vies et de tout un monde. C’était mon premier jour, je ne connaissais personne, j’étais angoissé, intimidé, je ne comprenais rien aux lauriers dont on couvrait le talent de Brasillach, qui l’absolvait du pire, et je n’osai intervenir au milieu de ces jeunes bourgeois qui suintaient la légitimité par tous leurs orifices, regards, façons de respirer. Ils étaient passés à côté de la guerre, en avaient peu souffert, la France avait continué à fonctionner et eux avec. C’était là l’essentiel. Une voix tout à la fois sèche et lyrique, avec un accent du Midi dompté par un mode d’articuler et une gestuelle démonstrative acharnée à convaincre, gestes de prière en vérité, s’éleva soudain, imposa le silence, s’empara de la parole, libérant du même coup la mienne. C’était celle de Jean Cau : je le revois, maigre comme un loup dans sa blouse noire, joues creuses, pommettes hautes, nez et narines de loup, oreilles décollées. Nous commençâmes non pas à argumenter ou débattre, mais à les insulter, les défier et, très vite, à cogner, à leur jeter au visage tout ce qui nous tombait sous la main. Plusieurs furent blessés, un géant puant et ensanglanté dont je tairai le nom me frappa en pleine face. Alerté par le bruit, le surveillant général, un petit homme du nom de Louvet, à qui nous menâmes plus tard la vie très dure, ouvrit la porte à la volée. Nous lui annonçâmes que cette khâgne était un ramassis de traîtres, que si la salle était en effet baptisée du nom de Brasillach nous porterions plainte et traduirions en justice les meneurs.

Le procès de Brasillach eut lieu le 19 janvier, il fut, comme prévu, condamné à mort et, malgré une pétition d’intellectuels de renom, fusillé le 6 février au fort de Montrouge. Aucune salle de Louis-le-Grand ne porta jamais son nom. Mais, à propos de sa mort, de Gaulle a écrit quelque chose de superbe, que je ne connaissais pas quand je rédigeais le premier chapitre de ce livre, et qui, j’ose le dire sans scandaliser je l’espère, nous apparente en profondeur, le Général et moi. À un correspondant qui lui reprochait de ne pas avoir gracié Brasillach, le général de Gaulle se confia d’une bouleversante façon : Robert Brasillach fut effectivement le seul traître écrivain, parmi ceux qui n’avaient pas activement servi l’ennemi, pour lequel j’ai dérogé au principe que je m’étais fixé : je n’ai pas commué sa peine. S’il a été fusillé en ce matin glacial, triste et brumeux du 6 février 1945, malgré les appels de ses confrères les plus méritants, c’est que, lui, j’estimais le devoir à la France. Cela ne s’explique pas. Dans les Lettres aussi, le talent est un titre de responsabilité et il fallait que je rejette ce recours-là, peut-être, après tout, parce qu’il m’était apparu que Brasillach s’était irrémédiablement égaré […]. Si je me rappelle si bien ce matin-là, c’est qu’à chaque dernière nuit d’un homme que je pouvais gracier, je ne fermais pas l’œil. À ma manière, il fallait que je l’accompagne.

Claude Lanzmann Le lièvre de Patagonie           Gallimard 2009

4 au 12 02 1945     Conférence de Yalta, sur les rives de la Mer Noire, où Churchill, Roosevelt et Staline se partagent le monde ; Roosevelt, déjà malade, feint de ne pas réaliser que Staline met déjà en place tous les éléments de la guerre froide.

Si j’accorde à Staline tout ce qui est en mon pouvoir, et ne lui demande rien en retour,  je pense qu’il ne tentera pas de tout annexer, et travaillera avec nous pour un monde de démocratie et de paix.

Roosevelt sur Staline

On ne s’étendra pas sur ce concentré de naïveté, en le mettant sur le compte de la maladie.

Sur les hauteurs de Yalta, la cave de Massandra : avec ses 4 km de galeries creusées sur ordre du tsar Nicolas II, elle abrite plus d’un million de bouteilles de collection, les meilleurs crus de la planète depuis le XVIII° siècle. En leur sein, probablement les plus vieilles [de vin encore consommable] et les plus chères du mondes : cinq bouteilles de 1775, de Jerez de la Frontera, en Andalousie, le vin dont Jean Cocteau disait qu’il était le sang de la terre.

De Gaulle n’a pas été invité, et lâchera son fiel avant et après, sans marquer de reconnaissance particulière à Churchill et Eden, qui avaient bataillé pour que la France soit maintenue dans le concert des nations, lui obtenant ainsi d’être puissance occupante en Allemagne, etc… :

Figurez-vous que nous avons entendu dire qu’il y aurait une réunion de plusieurs chefs de gouvernement.[…] La France n’est pas invitée à participer à cette réunion.

le 21 01 1945 Quoi que MM. Roosevelt, Staline et Churchill pussent décider à propos de l’Allemagne et de l’Italie, ils seraient, pour l’appliquer, amenés à demander l’accord du général de Gaulle. Quant à la Vistule, au Danube, aux Balkans, l’Amérique et l’Angleterre les abandonneraient sans doute à la discrétion des Soviets. Mais alors le monde constaterait qu’il y avait corrélation entre l’absence de la France et le nouveau déchirement de l’Europe.

Mémoires de guerre. Le Salut, 3° tome. 1959.

2 02 1945                       Une ordonnance concernant le statut des mineurs délinquants affirme la prééminence de l’éducatif sur le répressif. À son origine, un couple : Hélène Campinchi, avocate, chargée de mission auprès de François de Menthon, garde des Sceaux dès septembre 1944, préside la commission qui aboutit à la rédaction du projet. Son mari, César Campinchi, garde des Sceaux en 1938, avait déposé une année plus tôt un projet de réforme de la loi de 1912.

  • Un corps de magistrats spécialisés, les juges des enfants, est établi à raison d’un par tribunal. Ceux-ci peuvent prescrire des mesures éducatives diversifiées et en assurer le suivi. Ces mesures peuvent être confiées par le juge soit à un service ou à un établissement public, soit à une structure relevant du secteur associatif : observation et éducation en milieu ouvert ; placement en foyer, en internat, semi-internat, ou chez une personne digne de confiance ; placement dans un service départemental d’aide à l’enfance.
  • Des postes de fonctionnaires avertis des problèmes de rééducation des mineurs tels que pédagogues, médecins, psychologues sont créés.
  • La notion de minorité est modifiée : la distinction entre les mineurs de 13 ans et ceux de 18 ans disparaît de même que la nécessité de discernement entre 13 et 18 ans. Désormais, quelque soit l’âge des mineurs prévenus, les affaires sont instruites et jugées suivant une procédure identique.

L’Ordonnance réforme le régime du casier judiciaire des mineurs : l’inscription au casier n’est plus faite, désormais, que sur les bulletins délivrés aux seuls magistrats, à l’exclusion de toute autre autorité ou administration publique. L’effacement pur et simple de la peine prononcée devient possible, après expiration d’un délai de 5 ans, dans le but de lever tout obstacle aux chances de relèvement durable du mineur.

9 02 1945                   Le capitaine Alexandre Soljenitsyne a participé à l’immense bataille de Koursk ; il y a gagné son galon de capitaine ; il est bien là où il se trouve, car il s’est mis à aimer la guerre : J’ai connu des compagnons plus éclairés, mais des cœurs aussi purs, Jamais. Avec eux, je me sens bien. [La confiture d’abricots et autres récits en deux parties. Fayard 2012]Il fait partie des troupes qui viennent de prendre la vieille et prestigieuse ville de Königsberg, en Prusse orientale. Son supérieur, le colonel Travkine, le convoque dans sa tente pour lui demander son arme, première manifestation d’une condamnation : le courrier qu’il adressait à son ami Koka a été lu ; il y critiquait Lénine et Staline, cités sous des noms caricaturaux qui n’ont trompé personne. Il est d’abord conduit dans la cellule 69 de la Loubianka, à Moscou, avec le matricule CH 282. Condamné à huit ans de détention, il sera transféré en 1949 au camp d’Ekibastouz dans le Kazakhstan, pour être libéré le 5 mars 1953, jour de la mort de Staline. Mais la libération n’en est pas une car il est installé en relégation perpétuelle à Kok Teuh. Il écrit Une journée d’Ivan Denissovitch, dont il envoie le manuscrit à Tvardovski, directeur de la revue Novy Mir depuis 1950, écrivain reconnu dont le père est mort en camp, et qui a encore suffisamment d’indépendance d’esprit pour reconnaître un grand talent. Il le lit à Khrouchtchev, qui en autorise la publication en 1960 dans Novy Mir. Le numéro – le 11 – est épuisé en quelques jours : on en fera un nouveau tirage à 100 000 exemplaires :

Avec le moment inoubliable de la parution du n° 11 de Novy Mir, l’existence de nos jeunes générations, réduites à l’ennui dès le départ, pour la première fois, reçut un coup de tonus : réveille-toi ! regarde donc ! L’histoire n’est pas achevée ! Je rentrais de la bibliothèque à la maison et à chaque kiosque à journaux je voyais mes compatriotes demander une fois de plus le numéro déjà épuisé de la revue. Et jamais je n’oublierai un de ces hommes à l’allure sauvage, dépenaillé, qui ne savait même pas le nom de la revue, mais qui demanda à la vendeuse : Tu sais bien, là où toute la vérité est écrite ! Ce n’était plus l’histoire de la littérature, c’était l’histoire du pays.

Sergueï Averintsev

Mais les ennuis reviendront, qui verra s’établir un très nouveau rapport de force entre le système communiste et un homme de plus en plus redouté de par la puissance de sa dénonciation. Prix Nobel de littérature en 1970, pour ses trois premières œuvres : Une journée d’Ivan Denissovitch, le Pavillon des Cancéreux, le Premier Cercle, il est chassé d’URSS ; proscrit, il commence par aller en Allemagne, à Francfort, puis en Suisse et finalement va s’installer aux États-Unis, dans le Vermont, ce qui ne fera pas de lui pour autant un chaud partisan de l’autre système. Lors d’un discours à Harvard en 1978, il renverra dos à dos le bazar mercantile et le bazar idéologique.., je viens d’un monde où il est interdit de parler, et j’arrive dans un monde où il est permis de tout dire, et ça ne sert à rien. Il y gagne le surnom de Khomeiny de l’orthodoxie : trente ans plus tard la très sévère crise de fin 2008 redorera le blason de celui qui n’aura jamais cessé d’être un grand visionnaire.

Il finira par retourner dans son pays le 20 mai 1994, en commençant par Vladivostok, au plus près  des camps qu’il a connu. A Magadan, ancienne plate-forme de répartition des prisonniers : Je viens embrasser la terre de la Kolyma qui a accueilli les corps des millions de prisonniers morts en captivité. Le voyage pour rejoindre Moscou durera deux mois. Il mourra le 3 août 2008.

Mais, dans sa dénonciation du régime soviétique, il ne sera jamais seul :

Je continue de penser à eux, à mon foyer là-bas, où tout va si mal, et à me demander pourquoi tant de personnes sont privées de ce que j’ai, en ce moment. […] Pourquoi, en fin de semaine, dans tous les bureaux, met-on sous sept sceaux toutes les machines à écrire et les appareils à photocopier, qu’ici on peut utiliser dans tous les magasins à grande surface et dans les postes, à un franc la feuille, alors que chez nous ces appareils sont considérés comme des presses clandestines, pour lesquelles on vous met en prison ? Pourquoi, ici, quand je traverse une frontière, ne m’en aperçois-je même pas, alors que là-bas, il arrive qu’on fouille jusque dans votre arrière train ! Pourquoi mentent-ils avec un tel acharnement ? Pourquoi trompent-ils du matin au soir ?

Victor Nekrassov Un regard plus autre chose.   Gallimard 1979

La presse occidentale se mit à nous accorder une certaine attention. […] Et parfois nos habituelles grèves de la faim n’étaient pas encore terminées que déjà, en secret, les surveillants nous informaient des commentaires que la BBC ou Radio Liberté leur avaient consacrés. Cette guerre des ondes les passionnait eux aussi. Les chefs du Kremlin commençaient à s’inquiéter. La façade du grand édifice se ternissait et cela les préoccupait fort. Ah ! tout vient toujours si mal à propos !

Vladimir Boukovsky Et le vent reprend ses tours. Ma vie de dissident     Robert Laffont 1978

13 et 14 02 1945           Bombardement de Dresde : 135 000 morts, 165 000 blessés, dans une ville de 700 000 habitants.

Entre la fin de 1943 et février 1945, les Alliés déversèrent sur l’Allemagne 1,27 million de tonnes de bombes : 161 villes allemandes de cent mille à plus d’un million d’habitants, parmi lesquelles Berlin, Hambourg, Dresde, Francfort, Dortmund, Cologne, furent presque totalement rasées ; quelque 850 villages furent détruits ; 600 000 victimes civiles, dont 75 000 enfants, furent tuées. L’organisateur de cette stratégie était Sir Arthur Harris, surnommé Bomber Harris.

Les bombes au phosphore avaient mis le feu à des quartiers entiers de Hambourg, faisant un grand nombre de victimes. Jusque-là rien d’extraordinaire : même les Allemands sont mortels. Mais des milliers et des milliers de malheureux, ruisselants de phosphore ardent, dans l’espoir d’éteindre le feu qui les dévorait, s’étaient jetés dans les canaux qui traversent Hambourg en tous sens, dans le port, le fleuve, les étangs, jusque dans les bassins des jardins publics ou s’étaient fait recouvrir de terre dans les tranchées creusées çà et là sur les places et dans les rues pour servir d’abri aux passants en cas de bombardement.

Agrippés à la rive et aux barques, plongés dans l’eau jusqu’à la bouche, ou ensevelis dans la terre jusqu’au cou, ils attendaient que les autorités trouvassent un remède quelconque contre ce feu perfide. Car le phosphore est tel qu’il se colle à la peau comme une lèpre gluante, et ne brûle qu’au contact de l’air. Dès que ces malheureux sortaient un bras de la terre ou de l’eau, le bras s’enflammait comme une torche. Pour échapper au fléau, ces malheureux étaient contraints de rester immergés dans l’eau ou ensevelis dans la terre comme les damnés de Dante. Des équipes d’infirmiers allaient d’un damné à l’autre, distribuant boisson et nourriture, attachant avec des cordes les plus faibles au rivage afin qu’ils ne s’abandonnent pas vaincus par la fatigue et se noient : ils essayaient tantôt un onguent, tantôt un autre, mais en vain, car tandis qu’ils enduisaient un bras, une jambe, ou une épaule, tirés un instant hors de l’eau ou de la terre, les flammes semblables à des serpents de feu, se réveillaient aussitôt et rien ne parvenait à arrêter la morsure de cette lèpre ardente.

Pendant quelques jours, Hambourg offrit l’aspect de Dite, la Cité infernale. Çà et là sur les places, dans les rues, dans les canaux, dans l’Elbe, des milliers et des milliers de têtes émergeaient de l’eau et de la terre, et ces têtes, qui semblaient coupées à la hache, livides d’épouvante et de douleur, remuaient les yeux, ouvraient la bouche, parlaient. Autour des horribles têtes, enfoncées dans la chaussée des rues ou flottant à la surface des eaux, les familiers des damnés allaient et venaient nuit et jour, foule décharnée et déchirée, qui parlait à voix basse comme pour ne pas troubler cette déchirante agonie. L’un apportait de la nourriture, des boissons, des onguents, un autre un coussin pour placer sous la nuque d’un de ces malheureux, un autre encore, assis près d’un enseveli, le soulageait de la chaleur du jour en lui faisant de l’air avec un éventail, un autre abritait du soleil une tête à l’aide d’une ombrelle, ou lui essuyait le front moite de sueur, ou lui humectait les lèvres avec un mouchoir mouillé, ou lui arrangeait les cheveux avec un peigne, ou, se penchant d’une barque, encourageait les damnés agrippés aux cordes et se balançant au fil de l’eau. Des bandes de chiens couraient çà et là aboyant, léchaient le visage de leurs maîtres enterrés, ou se jetaient à l’eau pour leur porter secours.

Parfois certains de ces damnés, gagnés par l’impatience ou par le désespoir, jetaient un grand cri, en essayant de sortir de l’eau ou de la terre pour mettre fin à la torture de cette attente inutile : mais aussitôt, au contact de l’air, leurs membres flambaient, et des combats atroces s’engageaient entre ces désespérés et leurs familiers, qui à coups de poing, de pierres et de bâtons, ou de tout le poids de leur corps, s’efforçaient de replonger dans l’eau ou dans la terre ces horribles têtes.

Les plus courageux et les plus patients étaient les enfants. Ils ne pleuraient pas, ne criaient pas, mais tournaient autour d’eux des yeux clairs pour regarder l’effroyable spectacle, et souriaient à leurs parents, avec cette merveilleuse résignation des enfants qui pardonnent à l’impuissance des grandes personnes et ont pitié d’elles qui ne peuvent pas les aider. Dès que la nuit tombait, un murmure s’élevait de partout, pareil au murmure du vent dans l’herbe : ces milliers de têtes guettaient le ciel avec des yeux flamboyant de terreur.

Le septième jour, ordre fut donné d’éloigner la population civile des lieux où les damnés étaient ensevelis dans la terre ou plongés dans l’eau. La foule des parents et des amis s’éloigna en silence, repoussée avec douceur par les soldats et par les infirmiers. Les damnés restèrent seuls. Des balbutiements apeurés, des claquements de dents, des plaintes étouffées sortaient de ces têtes affleurant à la surface de l’eau ou de la terre, le long des berges du fleuve et des canaux, dans les rues et sur les places désertes. Pendant toute la journée, ces têtes parlèrent entre elles, pleurèrent, crièrent, la bouche à fleur de terre, grimaçant, tirant la langue aux SS de garde aux carrefours, et elles semblaient manger la terre et cracher les cailloux. Puis la nuit descendit. Des ombres mystérieuses rôdèrent autour des damnés, se penchèrent sur eux, en silence. Des colonnes de camions arrivaient, les phares éteints, s’arrêtaient, repartaient. De toutes parts on entendait un bruit de pioches et de pelles, des coups sourds de rames dans des barques, des cris aussitôt étouffés, des plaintes et des claquements secs de revolver.

Curzio Malaparte                   La Peau                Denoël     1947

Je me souviens de l’indignation qui s’empara, deux ans plus tard, du haut commandement de l’armée de l’air et parfois même de mes meilleurs camarades, quand ils lurent dans le Monde, à Paris, mon livre la Vallée heureuse que le journal publiait en feuilleton comme un polar : on apprenait que nous avions été des massacreurs ! Et qu’étions-nous d’autre, à l’époque, par nécessité ? Les nazis avaient assez massacré, il fallait leur rendre la pareille, c’était bien ce à quoi s’était résolu l’état-major du Bomber Command après mûre réflexion. Dans mon livre, je ne me scandalisais pas de me ranger parmi les massacreurs, je constatais. Eh bien non. On acceptait que les nazis eussent été des salopiauds, mais pas nous. Il y allait de l’honneur de l’armée française, de la vieille chevalerie à sauver, et de cette fiction diplomatique et de cette fable que la France, mère des libertés, ne s’attaquait qu’aux armées ennemies. Peut-être, peut-être. Mais nous étions avec la RAF, sous les ordres du maréchal de l’air Harris que les Anglais appelaient le boucher, qui avait certainement obtenu l’accord de Sir Winston Churchill, chef du gouvernement. Tous ces messieurs avaient décidé de répliquer aux raids de terreur par des raids de terreur, et je ne vois pas comment nous, simples exécutants, aurions pu émettre des réserves sans être jugés pour trahison et exécutés. A chaque fois que la croix du viseur passait sur l’objectif, je criais Bombes parties sans dissimuler ma joie et, dans notre équipage comme chez les autres, ce mot provoquait l’allégresse. […] Quand nous partîmes pour Leipzig, je ne fis même pas l’effort de me souvenir de ce que les journaux de Grande-Bretagne avaient publié d’une récente adresse de Himmler à ses troupes : Emparez-vous de tous les tire-au-flanc, attachez-les, chargez-les sur un camion. Je vous ordonne d’arrêter tous ceux qui essaient de fuir. Haïssez tous ceux qui reculent. Quand vous aurez réuni tous les lâches, fusillez sans pitié quiconque osera protester… Cela aurait pu me rappeler la horde de forcenés du tout jeune officier Ernst Jünger, ces guerriers diaboliques que l’odeur de la bataille enivrait. Ils avaient refusé leur défaite en 1918 et me semblaient plus conformes à l’esprit germanique que l’élégance et la pitié des Jardins et Routes de 1940. Pour nous, le moment était venu de nous venger de la débâcle et de la honte, et, pour Jünger démobilisé à Hanovre à la fin de 1944, de subir la dévastation qui tombait du ciel, déluge de mort et d’épouvante.

Si je pensais à quelque chose en appuyant sur le bouton de largage, c’était à nous débarrasser de notre chargement. Peu importe s’il s’abattait sur les habitants de Leipzig terrés au fond de leurs caves. Quand ils sortiraient de leurs trous à rats en nous maudissant, s’ils en sortaient, ils ne verraient que ruines et fumées d’incendies car notre chargement était composé de tolite et de phosphore, et je ne me souviens pas si les lanceurs de phosphore nous précédaient ou nous suivaient. Toujours est-il que massacre et feu étaient admirablement agencés. Mais oui, nous étions massacreurs par nécessité. N’était-ce pas vrai ? Je me demanderai alors si, par hasard, je n’étais pas allé trop loin dans les mots. J’avais bien écrit autrefois des poèmes qui ressemblaient à cela, sans savoir ce qu’était un raid de terreur sur Dresde ou sur Leipzig. Mes poèmes étaient tout autres, j’implorais la pitié de Dieu sur nous et sur ceux que nous écrasions. Je me regarderai alors dans une glace, je découvrirai une face de revenant de l’enfer, encore ce mot ! un peu éberlué, assommé, étourdi, sonné, légèrement halluciné par les kilos de maxiton ingurgités. C’est vrai, à notre tour nous étions des barbares, des criminels de guerre, mais si Hitler avait mis au point la bombe atomique avant les Américains, la Grande-Bretagne eût été détruite et nous avec.

Confessons, avouons, l’heure n’est pas à la pitié. N’employons pas là un pluriel de modestie qui pourrait réveiller de vieilles fureurs chez les uns ou les autres. De Leipzig, que retenais-je ? Un fantastique feu d’artifice, le crépitement des canons, et, au-dessous, le lac d’or qui devenait presque une mer, pensez donc : une ville de six cent mille habitants, la patrie de Richard Wagner, la première des cités universitaires d’Allemagne, une Bourse de la librairie unique au monde, une académie des beaux-arts, tout cela en flammes, et un imbécile qui nous coupait la route et que Gronier sautait à la lumière du brasier, une explosion formidable qui illuminait le ciel quelques instants. Après quoi, nous cassions tranquillement la croûte, car la RAF, cette bonne mère, nous avait remis avant le départ un assortiment de sandwiches au jambon d’York et au fromage de Hollande, et ça, mon Dieu, même sans la délicatesse de cornichons coupés en tranches, avec un gobelet de thé de la bouteille thermos, eh bien, ça nous remontait. Après quoi encore, Ravotti le navigateur murmurait dans le micro pour que tout l’équipage entende : Dans une heure, nous franchirons le Rhin entre Cologne et Mayence... En moi-même, j’ajoutai : Si Dieu veut, si Dieu veut… L’Allemagne était comme une terre morte.

En février 1945, le temps ne passait pas vite. Il nous restait encore sept missions à tirer, sept matches à disputer. L’équipage fourbu commençait à battre de l’aile. La radio annonça la mort [le 4 février] de Marin La Meslée, l’as de la chasse qui avait apparu à un de nos feux de camp à Fès, du temps de Murtin. Le descendeur de Messerschmitt avait été descendu par des canons sur lesquels il s’acharnait pour la troisième fois. […]

La fin approchait quand les chasseurs allemands usèrent d’une nouvelle tactique. Tandis que nous franchissions la Manche, ils nous suivirent tranquillement, puis au moment où nous rallumions nos feux de position au-dessus de cette vieille Angleterre, au moment où le stream ressemblait à un tranquille fleuve d’étoiles, ils se collèrent derrière nous et nous expédièrent tranquillement au tapis, zoum, zoum. Ils étaient si bas qu’un JU 88 s’écrasa sur une route après avoir accroché un arbre. A notre cimetière de Holgate où, derrière l’aumônier à étole violette, nous allions régulièrement accompagner des camarades, et où il y avait toujours une dizaine de tombes creusées d’avance, on avait manqué de place, il avait fallu appeler des fossoyeurs en renfort.

Pour notre trente-septième mission annoncée comme la dernière, le maître de cérémonie, je n’invente rien, c’était l’humour noir de ces messieurs de la RAF, s’appelait Pluton. Lourde ambiance dans l’équipage : le colonel nous avait félicités et semblait sincère. Nous emportions des bombes de 250 livres que nous n’aimions pas, je ne me souviens plus pourquoi. Parce que parfois il en restait une ou deux obstinément accrochées dans la soute ? Nous décollâmes en fin de journée, nous n’allions pas loin, juste après le sixième méridien pour les deux points du match, juste de l’autre côté de la Moselle. Nous devions anéantir des concentrations ennemies. Nous y arrivâmes par nuit assez claire, où Jupiter et Vénus se partageaient le ciel. A l’heure pile, les marqueurs tombèrent et le protocole se déroula. Il y eut, ce soir-là, une merveilleuse fusée d’or en paillettes papillotant avec lenteur, suivie d’une grappe de marqueurs rouges, puis rouges et verts, puis verts, superbes, brillants, éclatants, et tout à coup Pluton, la voix terrible, l’archange invisible des enfers, nous appela à la curée avec des mots qui me parurent scandaleux, mais comment s’indigner quand on se trouve où on est, et qu’on est soi-même un vautour ? Pluton qui avait dû avaler un peu trop de maxiton ou souffrait peut-être d’une déception amoureuse, s’écriait : Hello boys, to get ready to slaughter... Oh ! pas d’une voix méchante. Un peu comme un instituteur à ses élèves : Allez les enfants, c’est le moment de s’amuser, il disait : Allez les gars, allez-y pour la boucherie… Longtemps après, ce mot-là m’a scandalisé. Il m’a paru vulgaire, trop vrai. Cette nuit-là, j’avais une âme de pharisien, j’aurais aimé qu’on n’emploie pas de terme aussi cru. Nous étions là pour quoi ? Pluton appelait sa bande de tueurs, sa bande de gangsters, sa bande de malfrats, sa bande de truands. J’aurais préféré qu’il nous dore un peu la pilule, qu’il dise Allez les enfants, courage... Mais là, comme ça, slaughter, tuerie, massacre… quel manque de délicatesse, quelle sauvagerie! Et quelle discourtoisie, n’est-ce pas ? Sur le moment, personne n’aurait songé à résister à cette irrésistible voix. J’ouvris les trappes, je fixai mon parachute au harnais par les mousquetons. Se détachant sur l’or fauve du phosphore qui cramait déjà, des avions plus bas que nous se détachaient comme des ombres un peu en avant, nos bombes ne risquaient pas de les atteindre, elles passeraient derrière eux. Je n’avais pas non plus à rectifier le cap, nous allions droit sur les verts. Pour rassurer Gronier, je dis : C’est bon, mon vieux, c’est bon… et, à l’instant voulu, quand les verts glissèrent au centre de la croix du viseur, une légère pression sur le bouton et tout s’en alla. L’avion frémit à peine comme pour marquer son soulagement. Allégé de cinq tonnes et demie de saloperie, il devenait souple, manœuvrable, capable de tous les corkscrews. D’une voix presque joyeuse, Ravotti, le navigateur, ordonna à Gronier d’afficher son nouveau cap. Derrière nous, la fête continuait, Pluton était content, nous nous enfonçâmes dans les ténèbres de toute la vitesse de nos quatre moteurs Hercule. Vénus était à son couchant, quelqu’un bientôt n’allait pas manquer de la confondre avec le feu d’un avion. Cassiopée et Orion chaviraient derrière nous. Après notre passage, beaucoup de télégrammes partis de ce coin-là feraient des veuves, des orphelins et des mères en larmes. Après le virage, j’emplis mes yeux pour jouir du spectacle. C’est vrai que ce n’était pas chaque fois si bien réussi. Un immense bonheur m’habitait. Je ne pouvais pas me douter qu’alors Ernst Jünger, déjà l’objet de mon admiration jalouse et de qui j’allais, à mon grand étonnement, marcher sur les traces à Paris, avait rejoint son presbytère de Kirchhorst, près de Hanovre en cendres, et qu’il nous voyait tout dévaster au point que les pierres de la ville brûlaient toutes seules, sans rien. En quelque sorte, bien qu’il gardât toujours une âme impavide devant l’adversité et qu’il pensât toujours aux insectes rares et aux serpents, j’étais devenu son ennemi mortel, moi l’aviateur, moi le bombardier.

Jules Roy        Mémoires barbares                Albin Michel 1989

L’homme est rarement simple : on pourrait penser qu’à lâcher des bombes pendant des mois – 38 missions – , et donc semer la mort, il aurait pour le moins acquis une certaine gravité et densité silencieuse : rien de tout cela… quelques pages plus loin on le voit écrire sans sourciller des propos de Don Quichotte un tantinet snobinard, mystique à ses heures, agité et sautillant : Je ne me souviens plus exactement où nous nous sommes rencontrés pour la première fois, si c’est au Flore ou aux Deux Magots …, avide à n’en jamais finir  de potins d’alcôve pour finalement aboutir à la question essentielle : qui couche avec qui ? Question auxquelles il donne toujours réponse. Tout ce beau monde littéraire se retrouve les uns chez la milliardaire américaine Florence Gould, les autres chez Louise De Vilmorin. Il arrive à certains veinards de pouvoir fréquenter les deuxAuteur à 33 ans d’un La France sauvée par Pétain publié chez P & G Soubiron à Alger en juillet 1940, il bénéficiera de la grande et partiale indulgence de ses confrères en littérature qui lui décerneront  en 1946 le Renaudot 1940 pour La Vallée heureuse [surnom donné par les Anglais à la Ruhr qu’ils bombardaient tant et plus].

Les derniers défenseurs de Budapest se rendent ; ils sont presque tous fusillés ; quelques uns partent en camp en Sibérie.

16 02 1945                 Des éclaireurs français, en reconnaissance au col de Toule, proche du refuge Torino, à la frontière France-Italie du massif du Mont Blanc, découvrent une colonne allemande qui remonte le glacier de Toul : le projet allemand est éventé : il s’agissait de s’assurer la maitrîse de tous les points stratégiques de la Vallée Blanche : col du Géant, destruction de la cabane Simond au col du midi, arrivée du monte charge venu de Chamonix, occupation du refuge du Requin. Les Français décident de tendre une embuscade aux Allemands au col du Gros Rognon, au cœur du glacier du Géant. L’accrochage débute tôt le lendemain matin : 24 hommes coté français face à 124 Gebirgsjäger, mais rien n’est fait pour la clarté du combat : ils sont tous en blanc ! La confusion s’installe rapidement et le lieutenant Rachel donne l’ordre de se replier au col du midi où le poursuivent les Allemands : le capitaine Siegle lance ses hommes à l’assaut des positions françaises : trois d’entre eux tombent puis lui-même, en tentant d’évacuer un blessé. Les Allemands se replient au col du Géant, laissant sur le terrain cinq morts, un blessé et un prisonnier. Au col du Géant, ravitaillés par le téléférique du mont Frety, ils tiendront jusqu’au 9 avril 1945, quand les Français auront détruit le téléférique italien avec pas moins de 300 obus !

23 02 1945                Joe Rosenthal photographie six soldats américains [7] hissant la bannière étoilée au sommet du Mont Suribachi, sur l’île japonaise d’Iwo Jima, au cœur du plus violent affrontement de la guerre du Pacifique. La photo va devenir icône, et Roosevelt voudra en tirer partie : il demande que les six hommes soient rapatriées pour effectuer une tournée dans le pays pour lever l’argent dont il manque tant pour la guerre. Trois sont morts dans les jours suivant la photo, les trois survivants font une tournée du pays, triomphale, et parviennent à lever 26 milliards $ en bons du Trésor.

4 au 10 03 1945         La France et l’Angleterre décident de l’évacuation du Liban et de la Syrie.

9 03 1945            Les bombardiers B 29 américains, en un seul raid, tuent 100 000 personnes à Tokyo. L’empereur Hirohito ordonne à ses troupes de prendre le contrôle de l’Indochine, où vivent alors environ 40 000 Français, dont 18 000 militaires.

En moins de quarante-huit heures, 2 650 soldats français perdront la vie, tués au combat ou massacrés – décapités au sabre, enterrés vivants, achevés à la baïonnette. Des femmes seront violées devant leur mari avant d’être assassinées. Les survivants deviennent des captifs. Dans la population civile, 22 000 personnes sont placées en résidence surveillée. Environ 10 000 militaires, fonctionnaires et policiers connaissent l’internement impitoyable des camps disciplinaires. Près de 6 000 autres, dont 900 civils, soupçonnés d’avoir résisté et comploté contre le Japon, sont envoyés en déportation, livrés à la merci de la Kempetai, l’élite de la police militaire, plus connue sous le nom de la  Gestapo jap. Leur martyre ne s’achèvera que le 2  septembre 1945, lors de la capitulation japonaise signée en rade de Tokyo à bord du croiseur américain USS-Missouri. 

[…]             Dans son livre, Condamné à mort par les Japonais. D’Aurillac à Saïgon, tribulations d’un résistant (1941-1946) Editions du Bailli de Suffren, 2014), Raymond Bonnet décrit l’enfer de l’emprisonnement et des interrogatoires dans les cellules de la sûreté à Phnom Penh : les bastonnades au bambou et au rotin, le supplice de l’eau qui noie les poumons, la vie en cage dont les parois étaient recouvertes d’excréments, les parasites, la faim, la perte de 25  kg en quelques semaines…

Pour entrer dans la cage, il fallait passer à quatre pattes par un petit portillon de 50  cm de haut. Nous avions l’interdiction de nous adosser aux parois. Nous avions ordre de rester assis en tailleur au milieu de notre prison de 6  heures du matin jusqu’à 8  heures le soir. C’était très éprouvant.

Le soir du 9  mars 1945, Serge Huet se trouvait avec sa famille à My Tho, au sud de Saïgon, dans le delta du Mékong. L’adolescent qu’il était alors a vu des marins français abattus à bout portant par les soldats japonais alors qu’ils se rendaient, mains en l’air. Il entend encore les cris de cette femme dont le mari venait d’être tué devant elle, et qui a avalé du détergent pour en finir.  Vous vous rendez compte, il a fallu attendre 2016 pour que deux de nos morts en déportation soient enfin reconnus… En réalité, nous avons été les oubliés du bout du monde, pendant la guerre et après.

Marie-Béatrice Baudet Le Monde du 12 mars 2016

11 03 1945                  L’empereur Bao Daï proclame l’indépendance du Viet Nam : Vu la situation mondiale et celle de l’Asie en particulier, le gouvernement du Vietnam proclame publiquement qu’à dater de ce jour le traité de protectorat avec la France est aboli et que le pays reprend ses droits à l’indépendance.

La France promet à l’Indochine l’octroi des libertés démocratiques et de l’autonomie économique.

16 03 1945                   En 17 minutes, 300 000 bombes incendiaires rayent de la carte la ville de Würzburg

03 1945                        Anne Frank meurt dans le camp de concentration de Bergen Belsen.

1 04 1945                Les Américains débarquent à Okinawa : 23 jours plus tard, la totalité de la marine japonaise était détruite. Mais l’île ne tombera que trois mois plus tard.

4 04 1945                     Libérée, la Hongrie est un champ de ruines : 500 000 morts et autant de blessés, 1 million de personnes déplacées – celles qui avaient fui devant les Russes -. Enlèvement, pillage, vols, viols, exécutions sommaires deviennent le quotidien de ceux qui restent. Et pour le pays, c’est le pillage économique au profit de l’URSS. L’enseignement du Russe dans les écoles devient obligatoire.

4 04 1945        Pierre Benoit est en prison à Fresnes. Une décision de classement, hypocritement minorée par cette clause : Sous réserve de poursuites ultérieures, notamment devant la chambre civique lui est notifiée. S’il ne s’était  jamais engagé dans la Résistance, il avait tout de même refusé en 1941 le poste de Directeur du Théâtre Français. Il avait été arrêté une première fois par des nervis free lance de la Résistance du 16 septembre au 15 novembre 1944, puis de Janvier au 4 avril 1945. Ne tenant point à faire l’honneur d’une parole à des folliculaires ennemis qu’il avait fini par dépister, il se plut en revanche à rendre un hommage qu’il voulut le plus éclatant possible, à ceux dont l’honneur d’être justes s’était, parfois inespérément, élevé au-dessus des opinions politiques  Il sera l’invité de Paul Guimard à la Radiodiffusion en 1957 :

P.G. – Et à qui va, de préférence, votre gratitude ?

P.B. — Eh bien, je ne suis pas mécontent du tout que vous me posiez cette question. Elle va à ceux qui ne me devaient rien, de qui j’étais au contraire en droit de ne rien attendre. Elle va à  ceux qui ne me connaissaient point, et mieux encore, à ceux qui, me connaissant, étaient fondés à me considérer comme un adversaire, comme un ennemi, tentés de dire : C’est bien fait ! Tant pis pour lui. Nous sommes ravis de ce qui lui arrive. Quelle joie j’ai aujourd’hui à citer leurs noms, le nom d’un Charles Vildrac, la probité, la bonté même, d’un Claude Morgan, le nom du grand, du très grand poète qu’est Louis Aragon [qui, tout de même attendait un accord de Pierre Benoit pour publier par chapitre l’Atlantide dans l’Humanité.] Eux de qui tout devait sembler me séparer, ils ont pris mon parti avec un de ces courages qui vous réconcilient tout de même avec l’humanité. Tandis que d’autres que j’aurais pu croire du même bord que moi… Autant j’ai de joie à crier bien haut le nom d’Aragon, autant leurs noms à ceux-là…

[…]      P.G. – Et la prison, elle, l’avez-vous oubliée ? L’oublierez-vous ?

PB. – Jamais !

P.G. – Jamais ?

P.B. – Jamais, hélas, je le crains. Ce n’est pas, voyez-vous, que, matériellement, j’y ai eu beaucoup à me plaindre. On y est à peu près protégé contre les raseurs. Mais pas autant qu’on peut le croire. Stendhal met à ce sujet dans la bouche de Julien Sorel un mot admirable : L’ennui, en prison, c’est qu’on ne peut pas fermer sa porte, comme on voudrait, à tel ou à tel. Pour les autres petits inconvénients, quand on a été pensionnaire, puis soldat, qu’on a fait la guerre, n’est-ce pas ? Mais la prison, ce n’est pas le manque de bien-être. C’est autre chose, quelque chose de vraiment horrible. Horrible, non, ce n’est pas encore le mot qui convient. D’avilissant, oui, c’est cela, d’avilissant !

P.G. – Je n’ose vous faire préciser davantage…

P.B. – Et pourquoi pas ? Dans une certaine mesure, ça fait du bien. Or donc, quand, à l’âge de cinquante-huit ans, alors qu’on a cru avoir mené jusque-là une existence à peu près correcte, qu’on a acquitté régulièrement ses impôts, qu’on a quelque part, dans Paris, un appartement dont les termes, comme disent les rapports de police, sont payés à date fixe, avec, au fond d’un placard, à l’abri des mites, un bel habit brodé de membre de l’Institut, eh bien, soudain, sans que vous ni personne sachiez pourquoi, le joli petit complet de droguet, le baquet de propreté, le judas qui s’éclaire la nuit pour vous déverser un flot de lumière électrique en pleine face, le sémillant fonctionnaire de la pénitentiaire qui dit à la malheureuse jeune femme venue pour vous faire la visite à laquelle vous avez droit : Vous êtes encore une de ces salopes qui désirez voir un de ces salauds, eh bien, entre nous soit dit, tout cela n’avait rien de réconfortant, l’admettez-vous ?…

De ce jour, il ne portera plus jamais sa cravate de commandeur de la Légion d’honneur puisqu’il n’était pas venu au personnel judiciaire la pensée que cette haute distinction pouvait lui épargner le déshonneur.

7 04 1945                   Hitler met en œuvre les solutions du désespoir : 120 avions suicides s’envolent pour attaquer les bombardiers alliés : la moitié d’entre eux meurent en touchant leurs cibles.

Lucien Neuwirth a 21 ans. Il a déjà goûté aux prisons espagnoles, il a été incorporé deux ans plus tôt dans les parachutistes de de Gaulle, effectué des missions en Bretagne, Belgique, été blessé, et ce jour-là, parachuté aux Pays-Bas, il y est fait prisonnier. Conduit aussitôt avec ses camarades dans une carrière, un peloton d’exécution les fusille. Il n’est que blessé. Un soldat allemand vient lui donner le coup de grâce, en plein cœur. Mais les pièces de monnaie anglaises de son portefeuille détournent la balle. Lucien Neuwirth miraculé enverra plus tard le télégramme : Suis vivant, j’arrive. Lucien à ses parents qui venaient de recevoir un courrier avec la mention Mort pour que vive la France.

7 04 1945                   Hitler met en œuvre les solutions du désespoir : 120 avions suicides s’envolent pour attaquer les bombardiers alliés : la moitié d’entre eux meurent en touchant leurs cibles.

9 04 1945                     Nationalisation d’Air France.

Dietrich Bonhoeffer, pasteur protestant, Wilhelm Canaris, amiral, chef de l’Abwehr, Karl Oster, général, Hans Sack, juriste militaire, Ludwig Gehre, capitaine, impliqués dans la tentative d’attentat contre Hitler le 20 juillet 1944, sont pendus à Flossenbürg.

11 04 1945                 Les soldats de la III° armée du général Patton libèrent Buchenwald. À l’occasion de la cérémonie commémorative de ce jour, Jorge Semprun se souvient :

La place d’appel de Buchenwald, dans le vent glacial de l’Ettersberg – vent d’une éternité mortifère, qui y souffle éternellement, même au printemps -, est un lieu rêvé pour parler de l’Europe, tout d’abord. Car Buchenwald a été un camp nazi jusqu’en avril 1945. Les derniers déportés, des partisans yougoslaves, l’ont quitté au mois de juin de  cette année. Mais, dès septembre, le camp a été rouvert sous l’appellation Speziallager n°2, camp spécial numéro deux de la police soviétique de la zone d’occupation russe.

C’est en 1950, après la création de la République démocratique d’Allemagne (RDA), que la camp a été fermé et le site transformé en lieu de mémoire. Mais ce n’est qu’après 1989, après la chute du mur de Berlin et de l’Empire soviétique, après la réunification démocratique de l’Allemagne, que Buchenwald a pu assumer ses deux mémoires, son double passé de camp nazi et de camp stalinien, successivement.

Lieu idéal, donc, unique en Europe, pour y méditer sur ses origines et sur ses valeurs. Pour y rappeler aux jeunes visiteurs – des milliers chaque année -, aux étudiants du monde entier qui y font des stages de formation historique, que les racines de l’Europe peuvent se trouver ici, dans les traces matérielles du nazisme et du stalinisme, contre lesquels a commencé, précisément, l’aventure de la construction européenne.

Traces visibles à l’œil nu : au sommet de la colline, la cheminée trapue du crématoire, à jamais éteint, rappelle les dizaines de milliers de morts du camp nazi, ceux qui ont trouvé une tombe au creux des nuages, comme l’a écrit Paul Célan. Au pied de l’Ettersberg, par contre, aux limites de l’ancien camp de quarantaine, une jeune forêt plantée par les autorités de la RDA cache les fosses communes où sont enfouis, en vrac, anonymes, les milliers de cadavres du camp stalinien.

Lieu idéal, en effet, que la place d’appel de Buchenwald, pour rappeler les origines de l’Europe, mais aussi pour évoquer son avenir, à ce moment de crise, d’involution, de manque de souffle et d’allant.

[…] Cette année, par ailleurs, des vétérans de la III° armée de Patton participeront aux commémorations. Occasion idéale pour évoquer le rôle décisif que jouèrent autrefois, dans la libération du camp, les combattants afro-américains des bataillons de choc ; les jeunes soldats hispaniques du sud des États-Unis au parler castillan fluide et mélodieux ; les fils des fermiers de l’Amérique profonde qui découvraient dans cette juste et terrible guerre, les valeurs universelle de leur démocratie. Le 11 avril 1945, pendant que les avant-gardes blindées de Patton, ayant battu et dispersé la garnison de Buchenwald et les hommes de la division SS Totenkopf, fonçaient victorieusement sur Weimar, contournant le camp proprement dit, où les Américains ne reviendraient que 24 heures plus tard, une Jeep de l’armée se présentait à l’entrée monumentale du camp.

Une jeep solitaire dans le fracas de la bataille. Deux hommes en uniforme. Mais l’un est un civil, journaliste peut-être. L’autre est un officier, un premier lieutenant. Mais l’important n’est pas là. Ce qui importe, c’est leurs noms. Le civil s’appelait Egon W. Fleck, l’officier Edward A. Tenenbaum. Dites ces noms à haute voix et retenez vos rires, retenez vos larmes. Deux juifs américains sont les premiers à franchir la porte du camp de Buchenwald, accueillis en triomphateurs par les hommes en armes de la Résistance antifasciste.

Dans les archives américaines, on peut trouver le rapport préliminaire sur Buchenwald que Fleck et Tenenbaum rédigèrent, le 24 avril 1945, pour les autorités de leur armée. Leur surprise bouleversée, leur émotion y sont encore sensibles, si longtemps après. Mais cette incroyable ironie de l’Histoire, ce pied de nez ontologique que signifie la présence de Fleck et Tenenbaum à l’entrée de Buchenwald, [juifs américains bien sur mais d’origine germanique assez récente. La preuve en est dans leur rapport préliminaire, rédigé en anglais, où ils emploient pourtant le mot allemand panzerfaust pour nommer le bazooka, arme individuelle antichar !], ce hasard merveilleux nous ramène à une vérité incontournable.

Quand tous les témoins, déportés résistants, auront disparu, bientôt, dans quelques années, il restera encore une mémoire vivante, personnelle, de l’expérience concentrationnaire, une mémoire qui nous survivra et c’est la mémoire juive.

Le dernier homme à se souvenir, bien après notre mort, sera un de ces enfants juifs, que nous avons vu arriver à Buchenwald, en février 1945, évacués d’Auschwitz, ayant miraculeusement survécu au froid, à la faim, à l’interminable voyage en wagons de marchandises, souvent découverts, pour témoigner au nom de tous les disparus, les naufragés et les rescapés, les juifs et les goys (les non-juifs), les femmes et les hommes. Longue vie à la mémoire juive de toute notre mort !

Jorge Semprun, né en 1923. Le Monde des 7 et 8 mars 2010.

12 04 1945                  Roosevelt meurt. C’est le vice président Harry S. Truman, qui prend la tête de la plus grande puissance du monde. Il avait commencé petit commerçant dans le Missouri.

Le général Eisenhower découvre les charniers d’Ohrdruf, annexe du camp de concentration de Buchenwald qui vient d’être libéré : il en gardera une implacable intransigeance  envers les militaires allemands quand, un mois plus tard, ceux-ci tenteront de signer des armistices séparés, alliés d’un côté, Russes de l’autre pour assurer les meilleures conditions possibles à leurs prisonniers.

13 04 1945                    Les Russes prennent Dresde et Vienne.

14 et 15 04 1945        Des bombardiers américains B 17 Flying Fortress et B 24 Libertador noient Royan sous les bombes et le napalm. Durant la seule journée du 15 avril, 725 000 litres de napalm sont projetées sur la ville. Les Américains avaient voulu tester la nocivité de cette toute nouvelle arme et Roosevelt avait donné son accord. Parmi les pilotes, Howard Zinn, qui va devenir historien [largement cité dans unjournaldumonde], qui va porter à la connaissance du public l’utilisation du napalm. Les Allemands se rendront le surlendemain.

15 04 1945                    À l’approche des armées américaines, le camp de Floha a été évacué la veille, pour l’une de ces innombrables errances que l’on baptisera marches de la mort. Les SS font monter les prisonniers trop fatigués dans une charrette tirée par un tracteur : 34 Russes y montent et 23 Français : François Beaudoin y a été poussé par un kapo dont il était devenu la tête de turc ; le tracteur se dirige en lisière de la forêt de Reitzenhain, proche de la petite ville de Marienberg : les SS abattent tout le monde ;  seul un jeune Russe parviendra à s’échapper.

16 04 1945          Les Russes cherchent à construire sur l’Oder des ponts flottants pour y faire passer ses chars : Hitler lance contre eux des avions suicides ; seuls 2 ou 3 sortiront vivants de leur mission, en se déroutant dès le décollage.

Soldat soviétique, venge-toi ! Comporte-toi de telle manière que non seulement les Allemands d’aujourd’hui mais leurs lointains descendants tremblent en se souvenant de toi. Tout ce qui appartient au sous-homme germanique est à toi. Soldat soviétique, ferme ton cœur à toute pitié !

Maréchal Youkov

18 04 1945              Les Allemands cessent le combat à Royan. Ils tiendront Dunkerque, Lorient, Saint-Nazaire et La Rochelle jusqu’à la capitulation du 8 mai.

24 04 1945                 À sa demande, Pétain traverse la Suisse pour se rendre aux autorités françaises ; interné à Paris, il a 89 ans.

25 04 1945                   Russes et Américains font leur jonction sur l’Elbe, à Torgau, en Saxe.

Certains Allemands n’avaient pas attendu que la jonction soit faite : Reinhard Gehlen était à la tête d’une organisation d’espionnage de l’URSS pour le compte des nazis ; il négocia un accord secret avec les Américains par lequel il continuerait à exercer cette activité mais pour leur compte et c’est ainsi que plusieurs centaines d’anciens nazis furent libérés des prisons allemandes pour rejoindre l’Organisation Gehlen.

28 04 1945          Mussolini est arrêté à Dongo, sur la rive ouest du lac de Côme par le capitaine Neri, en compagnie de sa dernière maîtresse Clara Petacci – c’était leur première nuit – et 15 hiérarques fascistes : ces derniers sont exécutés. Mussolini, lui, est exécuté par le colonel Valerio, une des figures du comité de libération nationale, devant la villa Belmonte. Ramenés en camion à Milan, les 17 cadavres seront ensuite exposés à la foule, pendus à des crocs de boucher, piazza Loreto, là même où les nazis avaient fusillé une quinzaine d’otages en août 1944 après les avoir livrés pendant des heures aux injures et sévices de la foule.

Mais l’exécution par le colonel Valerio n’est pas certaine : elle aurait pu être le fait d’un agent anglais ; et personne ne sait ce qu’il est advenu du capitaine Neri, rapidement disparu…

Qui pourrait déplorer cette exécution sommaire, qui constitue l’aboutissement logique d’une telle destinée, dont, depuis l’Antiquité, l’histoire de l’Italie, offre tant d’exemples ?

On eût voulu, cependant, que la libre justice des hommes se prononçât seule ici, et non la passion sans contrôle, la haine déchaînée d’une populace qui, après avoir sans doute adulé bassement le maître tout puissant qui flattait ses appétits, a piétiné et souillé de ses crachats, le corps du vaincu et s’est ainsi placée à sa mesure.

De toutes les catastrophes que la dictature amoncelle sur un pays, la moindre n’est, sans doute, pas celle qui résulte de l’anéantissement de tous les cadres sociaux et des règles fondamentales de la morale sociale. L’homme est alors ramené à sa sauvagerie primitive.

Il n’est pas sûr que la masse du peuple italien ait jamais été pleinement capable d’accéder à la démocratie. Le régime qui lui a été imposé pendant vingt deux ans a démesurément développé son instabilité et son impulsivité, sa passivité sous la contrainte, sa violence dès qu’elle n’a plus à craindre la force. L’Italie, pourra-t-elle, sans nouvelle crise douloureuse, se libérer du lourd héritage que lui lègue le fascisme ?

René Courtin Le Monde 3 Mai 1945

Les Américains arrivent au château de Neuschwanstein – la plus connue des folies de Louis II de Bavière -, meublé des sous-sols aux greniers d’œuvres de tous genres – peinture, sculpture, livres, archives, bijoux -, raflés, volés, parfois achetés au rabais et de force sur tous leurs terrains de conquêtes. L’équipe des Monument men mettre un an à sortir tout cela en le répertoriant, classant, réexpédiant à leur propriétaire initial, quand ils pourront être retrouvés, le plus connu d’entre eux étant les Rothschild. Il ne faudra pas moins de 56 wagons pour emporter le tout. Nobody is perfect, et, faute d’avoir à disposition des informations détaillées sur le marché de l’art en Allemagne, on remettra quelquefois des collections entières à celui qui se prétendait marchand d’art quand il était en même temps voleur, pour le compte des nazis : ce sera le cas de la collection Gurlitt qui sera découverte à Münich en 2012.

Quid de ces Monument Men, ainsi nommé pour simplifier l’acronyme d’origine : MFA§A – Monuments, Fine Arts, and Archives program, crée en 1943 par Roosevelt à la demande de George L Stout, conservateur et directeur du musée Fogg de Harvard. Ils étaient près de 350, majoritairement anglo-saxons d’origine, conservateurs, historiens, archivistes etc…, démunis de toute logistique sérieuse. George Clooney en fera un film – Monument men – en 2014, tiré du livre éponyme de Robert M. Edsel, en 2009.

Côté nazi, Hitler avait pris soin dès le début de la guerre d’organiser soigneusement le pillage, avec, en ligne de mire, l’édification d’un Führermuseum, complexe culturel géant à Linz, proche de son village de naissance, qui ne sera jamais réalisé. Les objets pillés avaient deux destinations initiales : les œuvres achetées étaient enregistrée et entreposées au Führerbau à Münich, les œuvres volées, confisquées étaient remises au Sonderauftrag à Dresde, et à l’Eisatzstab Reichsleiter Rosenberg (E.R.R.), créé en 1940 et dirigé par Alfred Rosenberg qui stocke les œuvres en Haute Autriche. Rapidement, ces immeubles se révélèrent sous-dimensionnées et inadaptés face à l’afflux massif des œuvres et on commença à les expédier  dans des châteaux et abbayes : ainsi Neuschwanstein, mais encore les châteaux de Thürntal, de Weesenstein, l’abbaye de Buxheim, le monastère de Hohenfurth, et quelques dépôts à Chiemsee, Berchtesgaden.

Puis vint ce à quoi l’on n’avait pas songé : le tournant de la guerre avec l’entrée des Américains dans la gigantesque bagarre, et il fallut bien envisager que le territoire allemand puisse un jour ou l’autre être bombardé, et dès lors on ne pouvait plus maintenir en place ce dispositif : il fallait trouver des lieus de stockage à l’abri des bombes. Seules les mines offraient ces avantages, qu’elles fussent désaffectées ou encore en service.

Les Allemands ont une très vieille tradition de mines de sel : il est une civilisation dite de Halstaat, vers ~900, la première période de l’âge du fer, lors de laquelle, ils avaient creusé des galeries atteignant près de 1 000 mètres de profondeur. Donc, ces affaires-là restent dans les mémoires et les nazis s’en souvinrent alors, d’autant qu’elles offrent la plupart du temps des conditions de grande stabilité en température comme en degré hygrométrique, c’est-à-dire de très bonne conditions pour la conservation des œuvres d’art : et c’est ainsi que furent réutilisées les mines de sel de Merkers, à 150 kms à l’ouest de Weimar, celles de Kochendorf où trouvèrent place 534 tableaux, 52 sculptures, 1 092 antiquités, 3 600 caisses de livres, venus des musées de Stuttgart, Cologne et Heidelberg. Dans celle de Laufen, près de Bad Ischl, les autorités viennoises logèrent les trésors de la ville impériale : de nombreuses tapisseries et 1 408 tableaux, comprenant des œuvres de Rembrandt, le Titien, Brueghel et Dürer.

Mais la reine incontestée sera celle d’Altaussee, au sud, sud-est de Salzbourg et au nord de Haltsaat : on y trouvera près de 6 500 œuvres. La localisation de ces emplacements était beaucoup plus souvent le fruit du hasard plutôt que celui d’une recherche approfondie ; dans le meilleur des cas, les alliés ne mettront la main sur les nazis au fait de ces emplacements que bien plus tard. Pour Altaussee, c’est une rage de dents chez un des Monument Men qui les mettra en contact avec un dentiste dont le gendre connaissait vaguement l’usage qui était fait de cette mine. Une autre mine sera localisée grâce aux informations donnée par une femme allemande qui voulait remercier deux soldats américains de l’avoir aidé à trouver une sage-femme etc… Et il s’agissait d’aller vite, car il fallait en laisser le moins possible aux Russes qui, de leur côté avaient leurs Brigades des Trophées dont on pouvait être assuré qu’elles ne restitueraient jamais rien aux pays et particuliers pillés.

29 04 1945                À Caserte, en Italie, [le Versailles de l’ancien Royaume de Naples] les Allemands signent une capitulation face aux Alliés et aux Italiens, dont les partisans avaient vu leurs rangs grossir avec les citadins, insurgés depuis quatre jours.

30 04 1945                  Dans son bunker de Berlin, Hitler se suicide, après avoir ordonné que son corps soit brûlé : on retrouvera une photo de son cadavre, dont l’analyse révélera qu’elle avait été truquée, mais en fait il n’y avait pas assez d’essence pour réduire le corps en cendres et les soviétiques trouveront le corps à moitié carbonisé dans la cour de la chancellerie. Ils l’enterreront à la sauvette dans le bois le plus proche, puis le transféreront en Russie, mais personne ne sait où. Plus de corps… et voilà le terreau idéal pour que fleurissent les hypothèses, vite devenues légende, sur son départ d’Allemagne à bord d’un sous-marin en direction de Mare Del Plata.

04 1945                     Treize nouvelles déclarations de guerre à l’Allemagne : Equateur, Paraguay, Pérou, Chili, Venezuela, Turquie, Uruguay, Egypte, Syrie, Liban, Arabie Saoudite, Finlande, Argentine.

Pendant la guerre de 1939-1945, les populations du Proche-orient montrèrent leurs antipathies envers les puissances qui les contrôlaient. Les gouvernements, plus sages, coopérèrent, avec plus ou moins de bonne volonté et finalement se rangèrent en dernière heure aux côtés des vainqueurs en faisant le geste symbolique de déclarer la guerre à l’Allemagne et même au Japon. Cette attitude sans danger n’était qu’une habile manœuvre pour pouvoir participer au Congrès international qui traiterait de la paix et faire valoir des revendications. Dès la fin des hostilités, les États du Proche-Orient posent le problème de la révision de leurs rapports avec les puissances occidentales : en Egypte ce sont des discours au Parlement, en Iran, c’est une note diplomatique ; en Syrie, de violentes manifestations.

Les États intéressés sentent dès lors la nécessité d’un front uni ; et c’est ainsi que le pacte de la Ligue des États arabes est signé au Caire le 22 mars 1945 : les adhérents, sont l’Égypte, la Transjordanie, la Syrie, le Liban, l’Irak, le Royaume Saoudite ; le Yémen est invité à s’y joindre.

[…]  Une des manifestations les plus spectaculaires de la Ligue arabe fut la lutte contre Israël. L’État actuel d’Israël est la conséquence de ce qu’on a appelé la Déclaration Balfour, qui prévoyait la création d’un foyer national juif en Palestine, ainsi ouverte à l’immigration sioniste.

Gaston Wiet Histoire Universelle  La Pléiade 1986.

Tous les adhérents de cette Ligue des États Arabes, une fois acquise leur indépendance, feront de l’islam une religion d’État.

1 05 1945                    Les indépendantistes algériens défilent derrière un drapeau algérien : c’est insupportable pour la France qui réprime : premiers morts.

2 05 1945                     Les Russes occupent Berlin.

Une fois, une aviatrice a refusé de me rencontrer. Elle m’a expliqué pourquoi au téléphone : Je ne peux pas, je ne veux pas me souvenir. Trois ans passés à la guerre…. Et durant trois ans, je n’ai plus été une femme. Mon organisme était comme en sommeil. Je n’avais plus de règles, plus de désir sexuel. J’étais une jolie femme, cependant… Quand mon futur mari m’a fait sa demande, c’était à Berlin. Devant le Reichstag. Il m’a dit : La guerre est finie. Nous sommes vivants Epouse-moi. J’aurais voulu pleurer. Crier. Le frapper ! Comment ça, l’épouser ? L’épouser, tout de suite ? Tu as bien regardé à quoi je ressemble ? Fais d’abord de moi une femme : offre-moi des fleurs, fais-moi la cour, dis-moi de belles paroles. J’en ai tellement envie ! J’ai failli lui flanquer une gifle… Je voulais le frapper… Mais il avait une joue brûlée, toute cramoisie, et j’ai vu qu’il avait compris : des larmes coulaient sur cette joue… Sur les cicatrices encore fraîches… Et je me suis entendu répondre, sans y croire moi-même : D’accord, je vais t’épouser.

Mais je ne veux pas raconter… Je n’ai pas la force de revenir en arrière. De devoir revivre encore une fois tout ça.

Svetlana Alexievitch     La guerre n’a pas un visage de femme   1985

Olivia Kroth: April und Mai 1945 – Die siegreiche Rote ...

La porte de Brandebourg

Reichstag 1945.jpg

Le Reichstag

Evgueni Khaldei, de l’agence Tass a pris cette photo le 2 mai 1945. L’art de la propagande était passé par là : c’est lui qui avait fait faire le drapeau avec des nappes, qui avait recruté les deux soldats pour monter sur le toit du Reichstag… et qui a retouché les poignets du soldat qui assure son camarade, car il portait une montre à chaque poignet !!! ça faisait désordre !

3 05  1945                                                                  La tragédie de Lübeck

Sur ordre de Himmler, 11 000 déportés arrivés à Lübeck en provenance des camps de Neuengamme, près de Hambourg et de Stutthof, près de Dantzig ont embarqué sur les navires Cap Arcona, Thielbek, Athen, Deutschland entre le 17 et le 26 avril, dans d’épouvantables conditions ; ils auraient dû gagner la Suède. Les commandants ne s’y étaient résolu qu’après avoir été menacés de mort. A 14 h 30, débute la première des quatre attaques anglaises de  la RAF – la Royal Air Force anglaise -, qui ignorait la présence de déportés à bord de ces navires : on comptera environ 8 000 morts [dont 600 SS], 360 rescapés. Ceux qui étaient parvenus à plonger dans les eaux glaciales de la Baltique se feront mitrailler par les Hawkers Typhoon Mk IB qui repassaient après avoir largué leur bombes, ou par les SS depuis la plage. Seul, l’Athen et ses 1998 passagers, ayant hissé le drapeau blanc sera épargné. Et pourquoi donc les autres navires n’en ont-ils pas fait autant ? Le comte Folke Bernadotte, vice-président de la Croix-Rouge suédoise avait obtenu que débarquent du Thielbek les prisonniers de langue française, dont le lieutenant colonel Michel Hollard. Roland Malraux, demi-frère d’André, sera du nombre des morts du Cap Arcona. André vivra plusieurs années avec Madeleine, pianiste renommée, veuve de Roland et l’épousera en 1948.

Tout de même, tout de même ! on est en droit de s’interroger sur la légèreté des Anglais… car il faut bien parler de légèreté. Trois jours après le suicide d’Hitler, cinq jours avant la capitulation de l’Allemagne, tout le monde savait que l’affaire était pliée ; quel intérêt y-avait-il alors à continuer à bombarder tous azimuts, comme des malades ? Et quand bien même il n’y aurait eu sur ces navires civils que des SS, ne pouvait-on envisager de les faire prisonniers plutôt que de les bombarder ? Ces gens n’avaient donc jamais le souci d’économiser des vies humaines ? Ce massacre est insupportable.

5 05 1945                    À la nouvelle de l’arrivée prochaine des Américains, alors à Plzen, la population de Prague s’insurge ; mais un accord entre hauts commandements russe et américain – la conférence de Yalta en avait décidé ainsi – bloque les Américains, laissant les Russes arriver à Prague à marche forcée : ils y seront le 9, annonçant dans les jours suivants un régime démocratique de type nouveau. En fait, les communistes mettront 3 ans pour faire de la Tchécoslovaquie une démocratie populaire.

6 05 1945                      Libération de Rangoon, en Birmanie.

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[1] … dont Gwenn Aaël Bolloré, oncle de Vincent Bolloré.

[2] Quand les Allemands avaient envahi la zone libre le 11 novembre 1942, la ligne de démarcation était restée en place : la structure permettait toujours un certain contrôle et très tôt, dès juillet 1940, les troupes allemandes qui en assuraient le fonctionnement avaient été remplacées par des Autrichiens ; donc elle ne mobilisait pas vraiment de troupes qui auraient manqué sur les nombreux fronts.

[3]  Ce n’est qu’en 2008 qu’il rendra cela publique. Saint Exupéry, l’ultime secret. Luc Vanrell. Jacques Pradel. Editions du Rocher 2008.

[4] La citation est encore reprise  par Eric Roussel, dans Charles de Gaulle, Gallimard 2002

[5] avec ses lapsus qui en disent bien long : ainsi, celui du procureur soviétique Smirnov qui parla un jour de  l’antisémitisme excessif des Russes

[6] Arletty, née Léonie Bathiat, à qui l’on prête, à tort, un : Mon cœur est français mais mon cul est international, qu’en fait elle n’a jamais prononcé. Par contre, elle a bien montré son sens de la répartie avec Otto Abetz : Otto Abetz m’a demandé de quitter Paris et de me rendre à Baden-Baden ; j’ai refusé en lui disant que j’aimais mieux Paris-Paris.

[7] En fait, c’est la photo d’un remake qui sera faite, lorsqu’un gros bonnet, en visite sur l’île peu après la fin des combats exigera pour lui le drapeau qui flottait, planté au cœur de la bataille, pendant laquelle on ne se promenait pas avec un photographe.


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