16 mars 1953 à octobre 1954. L’ADN. Fidel Castro. Dien Bien Phû. Hillary et Tensing sur le toit du monde. Le plaisir joue des coudes pour arriver au premier rang. 27853
Publié par (l.peltier) le 30 août 2008 En savoir plus

16 03 1953                        Le ministre de la reconstruction, Pierre Courant, présente un plan de construction annuel de 240 000 Habitations à Loyer Modéré : HLM.

25 03 1953                   Yves Farge, [longuement cité ici pour ses commentaires sur Giotto en 1943 – voir au 15 01 1208 -] est à Moscou pour y recevoir le Prix Staline de la Paix.

C’est le moment où Yves Farge, dirigeant français du Conseil Mondial de la paix, se rendit à Moscou pour recevoir le prix Staline. Il exprima le désir de rencontrer les médecins arrêtés [« complot » des blouses blanches], et lorsque la rencontre eut lieu, leur demanda si on les traitait bien. Naturellement, leur réponse fût positive, mais l’un d’eux releva discrètement la manche  et montra sans mot dire à Farge des traces de torture [les micros avaient de l’avance sur les caméras.ndlr]. Bouleversé Yves Farge se précipite chez Malenkov qui, apparemment donna l’ordre de ne pas laisser repartir cet étranger trop curieux.

Andreï Sakharov                  Mémoires Seuil 1990

31 03 1953                        Yves Farge, qui est en compagnie de sa femme prend un taxi pour aller de Gori à Tbilissi, en Géorgie. Il occupe la place du passager avant, sa femme est à l’arrière. La nuit est tombée ; le chauffeur ne voit pas un camion stationné au bord de la route tous feux éteints et c’est le choc. Yves Farge va heurter le pare-brise qui éclate et meurt ; sa femme s’en sort indemne.

4 04 1953                            En URSS, libération des médecins juifs du complot des blouses blanches.

25 04 1953                            Francis H.Crick, physicien anglais de 36 ans et James Watson, biologiste américain de 24 ans, travaillant tous deux au laboratoire Cavendish de Cambridge, publient dans Nature un discret article où ils font part de découverte de la structure moléculaire en double spirale, de l’A.D.N, acide désoxyribonucléique, vecteur de l’hérédité :

… Nous désirons proposer une structure pour le sel de l’acide désoxyribonucléique (ADN). Cette structure possède des caractères nouveaux d’un intérêt considérable.

[…] Il n’a pas échappé à notre attention que l’appariement spécifique que nous avons proposé suggère immédiatement un mécanisme possible pour la réplication du matériel génétique.

Ils ont utilisé, à son insu, les premières photos montrant la molécule d’ADN, prises par une jeune scientifique anglaise d’origine juive, la physicienne Rosalin Franklin, laquelle mourra quelques années plus tard, en étant restée dans l’anonymat. James Watson se verra décerné le Nobel de médecine en 1962 et il ne cessera de pourfendre le politiquement correct : ainsi, en 2007, il énoncera sans hésitation que les Noirs sont moins intelligents que les Blancs :

Il n’y a pas de raison de supposer que les capacités intellectuelles de peuples qui ont évolué de façon séparée au plan géographique ont suivi une évolution identique. Notre désir de considérer l’égalité des capacités de raisonnement comme un héritage universel ne suffira pas à faire qu’il en soit ainsi.

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Les étapes finales de la recherche furent franchies par le biochimiste américain James Watson et le biophysicien anglais Francis Crick. Ce dernier avait travaillé quelque temps au Cavendish Laboratory avec Max Perutz, utilisant la cristallographie aux rayons X pour déterminer la structure de l’hémoglobine, mais, grâce à sa formation de physicien, il posait un regard nouveau sur les problèmes de ce genre. Cette attitude d’esprit séduisit Watson, plus jeune que lui de douze ans, et, en 1951, ils entreprirent un travail commun : l’étude de l’ADN comme matériel héréditaire. Ils commencèrent leurs recherches plus d’un an avant la publication des résultats de Hershey et Chase. Dans leur recherche, Crick et Watson bénéficièrent de l’aide de Maurice Wilkins, un biophysicien néo-zélandais, qui avait pratiqué la cristallographie aux rayons X sur l’ADN, au King’s Collège de Londres, et dont les recherches montraient qu’apparemment l’ADN était composé de structures en spirale se répétant, et de l’aide involontaire de Rosalind Franklind, une collaboratrice de Maurice Wilkins, qui a permis à Watson et Crick d’avoir en main les données fondamentales pour construire un modèle stéréochimique de la molécule d’ADN. (N.d.T.) Il ressortait clairement aussi des travaux de Wilkins que les molécules d’ADN étaient de longues chaînes d’atomes et, curieusement, que la molécule avait la même largeur sur toute sa longueur. Crick et Watson entreprirent pour leur part de trouver comment les atomes composants étaient disposés pour pouvoir donner une structure régulière à la molécule, lui permettre d’être chimiquement stable et de se recopier fidèlement.

Autrement dit, il leur fallait découvrir quelles forces maintenaient ensemble les atomes et les molécules. Au printemps de 1952, Crick réalisa que certains groupes d’atomes étaient des quantas appariés dans la molécule, ce qui l’incita à se pencher sur la structure en spirale de la molécule d’ADN découverte à l’origine par Linus Pauling et modifiée ensuite par Wilkins. Crick et Watson savaient que Pauling travaillait lui aussi à l’élaboration d’un modèle de la molécule d’ADN. Mais il y avait beaucoup à faire; il leur fallait découvrir comment le squelette des atomes extérieurs était disposé dans la spirale. En avril 1953, ils avaient trouvé la réponse : la molécule d’ADN se composait de deux spirales qui s’enroulaient l’une autour de l’autre; de fait, la structure dans son ensemble ressemblait à un escalier en spirale dont chacune des marches était composée de deux groupements chimiques d’atomes.

Cette structure de l’ADN permettait d’imaginer comment elle pouvait opérer pour guider la construction d’autres molécules ; chaque brin d’ADN pouvait agir comme une matrice pour la synthèse d’autres acides nucléiques, tels que l’ARN (acide ribonucléique). Entre 1953 et 1963, les recherches élucidèrent complètement cette question, si bien qu’on eut en main l’explication biochimique complète de la manière dont les gènes commandent la synthèse des protéines, grâce à un code génétique donnant les instructions nécessaires à la formation de types corrects de molécules. On avait donc ainsi découvert le mécanisme fondamental grâce auquel les espèces peuvent se reproduire à l’identique. Cette découverte débouchait sur toutes sortes de conséquences, d’ordre social aussi bien que scientifique, car elle conduisait au développement du génie génétique, grâce auquel des caractères héréditaires peuvent être ajoutés ou retranchés chez les membres d’une espèce.

Colin Ronan        Histoire mondiale des sciences     Seuil 1988

L’ADN est le support de l’information génétique. Il contient les instructions permettant à quasiment tous les organismes vivants de se développer et d’accomplir diverses fonctions. Il est composé de deux brins appariés l’un à l’autre et formant une double hélice. L’ADN est pelotonné pour former les chromosomes. L’être humain possède 23 paires de chromosomes : 22 où les deux exemplaires sont identiques et une paire correspondant aux chromosomes sexuels formée de deux X chez la femme et d’un X et d’un Y chez l’homme.
Chaque brin d’ADN présente la succession, dans un ordre variable, de quatre unités chimiques, appelées nucléotides, et désignées par l’initiale de la base qu’elles contiennent : A pour l’adénine, C pour la cytosine, G pour la guanine et T pour la thymine. L’arrangement des bases suit une règle immuable, le A d’un brin est toujours couplé sur l’autre brin, et un C va avec un G.
Comme un mot, l’information génétique se présente donc sous la forme d’un assemblage de lettres, si ce n’est que cet alphabet n’en comporte que quatre. C’est néanmoins suffisant pour construire un organisme humain complet. Notre génome, c’est-à-dire l’ensemble de notre ADN, comporte 3 milliards de paires de base.
Mais seulement 3% de cet ADN sert à coder la synthèse de protéines. Ces protéines sont les constituants des organes et des tissus. Elles contrôlent des réactions chimiques dans l’organisme et servent aux échanges de signaux entre les cellules.
Les gènes, eux, sont des séquences d’ADN contenant l’information utilisée pour synthétiser non pas une seule protéine, comme on le croyait auparavant, mais en moyenne trois. Les gènes peuvent être activés, et donc,
s’exprimer, ou inactivés. Leur expression dépend de mécanismes de régulation dans lesquels est impliquée la partie non codante de l’ADN.
Le séquençage du génome humain établit l’ordre dans lequel se présentent les bases sur l’intégralité de notre ADN. En une dizaine d’années, les séquenceurs ont vu leurs performances spectaculaires multipliées à mesure que le coût du séquençage d’un million de paires de bases s’effondrait.
Étant donné la diversité de l’espèce humaine, il n’y a pas de séquence du génome humain normale. Nous sommes tous des mutants, écrivaient Francis Collins, directeur des Instituts nationaux de la santé [NIH] américains, et ses collègues dans un article publié le 27 mai 2010 dans le New England Journal of Medecine. Le terme normal désigne en fait les variants les plus fréquents pour une population donnée.
Lorsqu’un variant apparaît avec une fréquence supérieure à 1% dans la population, on parle de polymorphisme. Le terme mutation sert généralement à désigner les variations génétiques associées à une pathologie.
Une mutation unique, portant sur une seule
lettre, peut-être responsable d’une maladie génétique. Dans la mucoviscidose ou la chorée d’Huntington, une seule variation dans le gène se traduit par le développement de la pathologie. Mais c’est loin d’être les cas pour la plupart des maladies dans lesquelles une composante génétique intervient.
Le séquençage de cellules cancéreuses a permis de mettre en évidence une cinquantaine de mutations associées à un cancer chez un individu. De plus, ces mutations ne sont pas identiques d’un patient cancéreux à l’autre.
L’achèvement du séquençage du génome humain a également montré que le patrimoine génétique de deux personnes d’origine ethnique différente était identique à 99,6%.
De même, il a permis de constater que notre patrimoine de limitait à 21 0000 gènes, non loin des 13 000 gènes de la drosophile ou mouche du vinaigre.

Paul Benkimoun       Le Monde 10 juillet 2010

Il faudra quelques dizaines d’années encore pour passer à une application courante, mais l’identification d’un individu grâce à son ADN va bouleverser la criminologie, apportant une certitude là où autrefois persistait toujours un doute ; cela va bouleverser aussi les classifications botaniques car l’ADN d’une plante s’imposera vite comme référence fondamentale pour la classification, là où jusqu’alors les critères pouvaient presque toujours prêter à discussion [feuille, fleur, tige etc ]; et pour ajouter au chambardement, les champignons qui prennent leur indépendance en formant un genre à part…

16 05 1953                                 Premier numéro de l’Express, dirigé par Jean Jacques Servan Schreiber, fils de Robert, fondateur des Echos, et Françoise Giroud, née Léa Gourdji à Genève en 1916, fille d’un directeur juif de l’Agence Ottomane de presse à Constantinople. Pierre Viansson-Ponté en est le rédacteur en chef. Elle francisera son nom en faisant un anagramme à un « J » près, se faisant baptiser en 1942 avec la mention rejette la religion musulmane, procédé alors courant chez les juifs pour échapper aux rafles nazies. Cela ne l’empêchera pas d’être inquiétée et de faire un séjour à Fresnes, d’où la fera sortir en juin 44, Joseph Joanovici, grand ferrailleur de France qui devait sa fortune aux affaires qu’il faisait avec les Nazis. Munie du seul diplôme de sténodactylo, elle commença par écrire – elle avait 20 ans – des scripts pour le cinéma (Fanny, de Marc Allegret, La Grande Illusion de Jean Renoir en 1937 etc…), puis s’essaie au journalisme et deviendra rédactrice en chef de Elle ; elle créera un style journalistique, amoureuse de la concision, faisant sien l’aphorisme : entre deux mots, choisissez le moindre.

Mais le talent journalistique n’aura jamais étouffé le discernement : J’ai rencontré beaucoup d’hommes politiques, de haut fonctionnaires, brillants, très brillants. Mais des hommes politiques courageux, j’ai assez de mes dix doigts pour les compter.

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Son style concis, acéré appellera un festival de vacheries bien parisiennes : elle-même avait commencé par épingler Christine Ockrent lui reprochant d’avoir invité Le Pen à la télévision le 19 septembre 1996 et d’avoir pris une dérouillée qu’elle n’avait pas volée.

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Applaudie, célébrée, crainte, respectée, jalousée, rarement brocardée, jamais abattue, lue par des générations de fidèles qui ne boudent aucun de ses livres, elle aura été la première femme à revendiquer et à conserver aussi durablement sa place au frontispice de la profession.

                   Christine Ockrent. Françoise Giroud, une ambition française. Fayard 2003

Angelo Rinaldi dira de cette biographie qu’il était un parfait manuel de trahison s’il est une perfection dans cet ordre.

Sa séduction s’exerçait bien évidemment surtout envers les hommes. Les femmes ne s’y laissaient pas prendre aussi facilement :

Parmi les personnalités qui composaient le gouvernement [de Jacques Chirac en 1974, sous la présidence de Giscard d’Estaing, Simone Veil ayant la Santé], la seule que je connaissais auparavant était Françoise Giroud, croisée chez Marcel Bleustein Blanchet. Comme elle se retrouvait en charge du nouveau département de la Condition féminine, il me semblait normal de travailler avec elle. Dès les premiers jours de nos prises de fonction, je l’ai donc appelée pour lui proposer des opérations communes. Elle pourrait recueillir les demandes des femmes, nous en parlerions ensemble, et mon ministère lui apporterait son soutien financier, puisque le budget du sien était famélique. Françoise m’a écouté poliment, mais, quelques jours après, j’ai eu la surprise de découvrir un écho assez ironique et désagréable dans l’Express. J’en ai conclu qu’il ne servait à rien de soumettre une quelconque idée à une femme qui faisait profession d’en produire à longueur d’articles. La cause des femmes l’intéressait-elle vraiment, d’ailleurs ? Je n’en suis pas convaincue. Elle avait, avec une plume remarquable, une personnalité brillante, savait parfaitement jouer des formules assassines – on se rappelle sa phrase terrible à propos de la campagne présidentielle de Chaban : On ne tire pas sur une ambulance – , mais son militantisme et ses engagements réels au profit de la cause des femmes étaient sans doute moins forts que son sens médiatique hors pair ne le laissait croire.

Simone Veil         Une vie             Stock 2007

Ses détracteurs ne voudront voir en elle qu’un monstre d’artifice et de faux-semblants.

Hubert Beuve-Mery, le fondateur et directeur du Monde, n’avait pas aimé sa Comédie du pouvoir, écrite à sa sortie du gouvernement sous Giscard et avait alors parlé d’un journal de femme de chambre congédiée.

Nature peu portée aux complexes, elle raconta un jour sur France Inter sa gestion de certaines crises : Jean-Hedern Hallier s’accrochait alors comme un roquet à la vie privée de Mitterrand et il avait eu connaissance de l’existence de Mazarine avant qu’elle ne fut rendue publique ; pour on se sait plus quelle raison, Françoise Giroud lui vouait une indéfectible haine : n’ayant pas de moyen légal de régler l’affaire, elle paya tout simplement des voyous pour lui casser la gueule, qu’il avait déjà fort vilaine. Cela ne fit qu’aggraver les choses, et le bonhomme se le tint pour dit.

29 05 1953, à 11h30            Le sherpa Norgay Tensing et Edmund Hillary (Néo Zélandais) arrivent au sommet de l’Everest, à 8 848 m. Hillary avait un appareil de photo, et donc on a aujourd’hui une photo de Tensing au sommet de l’Everest le 29 mai 1953. Mais Hillary n’a pas demandé à Tensing de le prendre en photo, et donc, il n’existe pas de photo d’Edmund Hillary au sommet de l’Everest. De là à croire qu’aux antipodes, on marche la tête à l’envers… il n’y a pas loin… Hillary a du estimer que si l’empire du tout à l’Ego ne s’était pas encore installé dans la plaine, il y avait encore moins de raisons pour qu’il le fut sur le toit du monde…  La classe… la très grande classe.

En ce moment que j’ai attendu toute ma vie, ma montagne ne me paraît pas une masse inerte de roc et de glace, mais elle me semble avoir la chaleur amicale de la vie. C’est une grande mère oiseau, et les autres montagnes sont les petits qu’elle protège de ses ailes.

Norgay Tensing né au Tibet, vers 1914

1953 British Mount Everest expedition - Wikipedia

05 | February | 2008 | Himalman's Weblog

Mount Everest Icon Tenzing Norgay's Son Criticizes Sherpas ...

Le 6 juin 1953, au camp de Thyangboche. Photo de Peter Jackson, correspondant Reuter.

Everest: 60 Aniversario de la 1ª ascensión en EL PAÍS

2 06 1953                    Couronnement de la Reine d’Angleterre, Elisabeth II. C’est une grande première pour les médias, car c’est la première retransmission télévisée, en eurovision d’un grand événement. Léon Zitrone est aux anges : c’est lui qui officie pour la France, mais il n’y a pas plus de 50 000 appareils de télévision dans tout le pays pour l’écouter et voir the Queen. L’empire commence à connaître quelques ébranlements, mais les maquillages de la télévision en masqueront un temps les rides et les fissures : la jeune reine l’avait bien deviné : c’est elle qui imposa cette retransmission, contre l’avis de la Commission du couronnement. Et ainsi on put jouer les prolongations des splendeurs du règne de Victoria.

21 06 1953               Les époux Rosenberg, arrêtés trois ans plus tôt sont exécutés sur la chaise électrique : accusés d’espionnage au profit de l’URSS, leur adhésion au communisme put être établie. Ils nièrent jusqu’au bout ce dont on les accusait. Leur procès donna lieu à d’immenses manifestations de soutien, aux États-Unis bien sûr mais aussi à l’étranger. En 1995, la CIA rendra publics les documents qui établissaient avec certitude leur culpabilité : depuis 1942, ils tenaient l’URSS informée du projet atomique américain de Fort Alamos.

3 07 1953                  Hermann Buhl se hisse, seul, au sommet du  Nanga Parbat – 8 125 m -. 15 jours après l’installation du camp de base, Buhl et son compagnon Kempter avaient atteint l’arête du Chongra (6 150 m) et du Rakhiot (6 700 m) où le camp V avait été établi. Kempter hésite et Buhl part seul à 2 h 1/2 du matin, Kempter le suivra mais s’arrêtera à la Selle d’argent. Buhl atteint la brèche de Bazhin (7 812 m) puis épuisé se hisse sur les dernières tours rocheuses du Nanga sans oxygène et atteint à 4 pattes à 19 h, le sommet après 17 heures d’une débauche d’efforts. Il redescend mais s’arrête dans la nuit, bivouaque sur un rocher sans nourriture, sans sac de couchage. À 4 heures du matin il reprend la descente. Un passage délicat l’oblige à enlever ses gants qu’il perd dans la descente. Il n’a plus d’eau et connaît des hallucinations sur le plateau du Silbersattle. À 17 h, il atteint la petite tente du camp 5 où il retrouve ses amis qui le croyaient mort. Il s’en tirera avec juste un pied droit gelé.

Le fabuleux exploit fit de cet athlète une légende… jusqu’à ce que l’on s’aperçoive qu’en fait il avait été drogué sur ordonnance du chef d’expédition, Karl Maria Herrligkoffer, médecin qui lui avait fourni du Pertivin, cette metamphétamine produite à 200 millions d’unités pendant la guerre et qui avait très activement contribué aux succès des armées allemandes. Et les mots qui lui vinrent aux lèvres pour en parler, un an plus tard, plus que ceux d’un vainqueur, seront ceux d’un alpiniste hors du commun, épuisé mais drogué [voir au 9 11 1939] :

On a l’impression de planer au-dessus de tout, d’avoir perdu tout contact avec la terre. J’ai vécu les dernières heures de l’ascension en hypnose. […]     Je ne sens rien en moi du sentiment d’exaltation que procure la victoire. Je n’ai pas la moindre conscience de ce que représente cet instant. […]     Je suis le premier homme depuis que la Terre existe à fouler ce lieu

Le premier récit de cette ascension a été publié avant la fin de l’année 1953, par Karl Herrligkoffer qui, par contrat a interdit aux membres de son expédition de publier pour leur compte. C’est lui, le chef, qui a collecté leurs journaux et en fait un collage déroutant, plein d’ellipses. Buhl n’y est qu’une silhouette lointaine. Avec l’autorité du médecin, Herrligkoffer donne une image inquiétante de l’alpiniste qui lui apporte la victoire. Son cerveau a souffert du manque d’oxygène, son égotisme exaspéré l’a rendu invivable. Le lecteur du docteur Herrligkoffer découvre un Buhl dépassé par ce qu’il vit au sommet, puis saoûlant ses compagnons dès qu’il les retrouve au camp V, tandis que plus bas les vaillants combattants annoncent aux morts que leur volonté est faite.

Karl Maria Herrligkoffer, né en 1919 est médecin ; en 1940, il vient de terminer ses études mais une lésion cardiaque l’éloigne des fronts et pendant la guerre, il est médecin d’un hôpital de la police. Il est donc très bien placé pour savoir ce qu’est le Pervitin et ses effets secondaires : vertiges, sueurs, dépression et hallucinations. Certains soldats étaient morts d’insuffisance cardiaque, d’autres s’étaient tués pendant des phases psychotiques.

Il a 15 ans quand, en 1934, il perd son demi-frère Willy Merkl, à l’approche du sommet du Nanga Parbat, avec deux autres compagnons et un sherpa. En 1937, une avalanche ensevelit seize grimpeurs et sherpas. Le Nanga Parbat devenait la montagne maudite des Allemands. De 1953 à 1989, il va diriger pas moins de 25 expéditions, dont 9 au Nanga Parbat ! Même si l’on n’est pas soi-même un as de l’alpinisme, c’est un palmarès plutôt enviable, tout en étant inquiétant : combien de fois a-t-il prescrit ce Pervitin ?  Il mourra en 1991.

En fait, Karl Herrligkoffer n’a pas beaucoup vu Hermann Buhl au Nanga Parbat. Pendant que le chef distribuait ses ordres à la radio depuis le camp de base, Buhl avec ses 28 ans, allait toujours devant, faisant la trace, installant les camps, motivant les porteurs hunzas…

Le 17 juin, le camp de base annonce à ceux d’en haut que l’Everest vient d’être gravi [le 29 mai. ndlr] par une équipe britannique. Sur le film de l’expédition, on voit Buhl et deux compagnons fêter la nouvelle en ouvrant des boîtes de bière dont la mousse leur saute au visage. Le succès des Britanniques est pour Buhl un puissant stimulant. Mais, au camp de base, Herrligkoffer est de plus en plus frileux. En haut, on fonce refaire la trace à la première éclaircie. En bas, on tremble à l’idée que l’histoire dramatique se répète. En haut, Walter Frauenberger, le good sahib, motive les porteurs malades. En bas, on les menace de prison s’ils désertent.

Le mauvais temps s’installe, la neige effondre les tentes et le moral, l’angoisse de l’arrivée de la mousson fait monter la tension. Elle explose le 30 juin, quand le beau temps revient. Autour de Buhl, trois hommes très motivés veulent saisir cette dernière chance, mais l’ordre claque à la radio : Redescendez ! Buhl a raconté son incompréhension totale devant cet ordre répété trois fois, et l’alliance scellée entre les hommes de pointe pour refuser d’obéir. Hans Ertl, le cinéaste, tient la radio et se fait leur porte-parole, citant la fameuse réplique du Götz von Berlichingen, de Gœthe : Celui-là, va donc lui dire qu’il peut me lécher le cul !

On ne sait pas pourquoi Karl Herrligkoffer a sonné la retraite, ni comment il a réagi : dans son récit, l’ordre gênant n’existe pas.

Cette haine entre Herrligkoffer et Buhl, c’est sans précédent !, assure Reinhold Messner. Le king de l’alpinisme reçoit sous les remparts de son château-musée qui domine Bolzano. Quand Buhl est redescendu au camp de base, ils ne lui ont même pas donné à manger, raconte-t-il. Puis Herrligkoffer a commencé à raconter l’histoire à sa façon. Quand Buhl a essayé d’intervenir, il lui a répondu : “Toi, tu te tais ou je te fais mettre en prison…” Mais vous vous intéressez à Buhl, en France ?

Messner possède un exemplaire du Nanga Parbat d’Herrligkoffer annoté par Buhl : Dans les marges, il a écrit “Menteur ! menteur !” au moins cent fois. Messner tranche dans son italien rocailleux : Je pense qu’Herrligkoffer était schizophrène, qu’il s’est vu atteindre la cime comme son demi-frère. Il s’est pris pour Buhl… Quand Buhl est revenu vivant, il a réalisé que ce n’était pas lui qui était allé là-haut… Et il a tordu l’histoire pour que cette victoire devienne la sienne.

Reinhold Messner connaît d’autant mieux l’histoire de l’alpinisme qu’elle croise souvent la sienne. En 1978, il a réussi la première ascension de l’Everest sans oxygène, puis il est parti aussitôt pour le Nanga Parbat, qu’il a gravi en solitaire, comme Buhl, le héros de son enfance. Mais l’identification est encore plus troublante. Comme Hermann Buhl, Reinhold Messner avait été invité au Nanga Parbat pour sa première expédition himalayenne. C’était en 1970, il avait 25 ans. Et le chef d’expédition n’était autre que… Karl Herrligkoffer.

Entre le chef d’expédition à l’ancienne et le grimpeur surdoué, la haine s’est embrasée aussi vite que dix-sept ans auparavant. Elle couve toujours chez Messner : Herrligkoffer avait mauvaise réputation mais, pour l’Himalaya, je serais parti avec le diable ! Herrligkoffer, pourtant, n’était même pas le diable, c’était un usurpateur ! Il propageait les valeurs du fascisme allemand… la Kameradschaft, cette valeur de la guerre. Messner me conseille de regarder le film Nanga Parbat 1953 tourné par Hans Ertl en 1953 : Herrligkoffer fait prêter serment aux alpinistes, il parle comme Gœbbels ! Au pied de la montagne, les grimpeurs sont alignés face à Herrligkoffer, qui leur fait répéter : Nous nous engageons à demeurer des combattants pleins d’honneur… à nous montrer bons camarades… à travailler de toutes nos forces pour l’honneur de la patrie… C’est ridicule, démodé, mais plus naze que nazi. Messner : Je peux remercier Herrligkoffer de l’avoir connu : grâce à lui, j’ai compris ce qu’était le fascisme…

L’expédition de 1970 s’attaquait à l’immense versant Rupal du Nanga Parbat. Messner avait réussi à inviter son frère Günther. Le 27 juin, les deux frères sont arrivés au sommet et ont disparu. Quatre jours plus tard, Reinhold est réapparu seul, les pieds gelés. Il avait traversé la montagne, son frère n’était plus là. Reinhold Messner n’a jamais caché qu’il est hanté par sa responsabilité dans la mort de son cadet. Un autre de ses sept frères, Huber, qui l’a accompagné longtemps après dans l’Arctique, a témoigné dans un film : Dans les moments de stress, il m’appelait toujours Günther…

Jusqu’à sa mort, en 1991, Karl Herrligkoffer a accusé Reinhold Messner d’avoir abandonné son frère par ambition, pour réussir cette traversée historique : Il disait publiquement que mon frère était mort là-haut, à la brèche Merkl. Messner affirme qu’Herrligkoffer a voulu le réduire au silence comme Buhl : Toi, tu ne dis pas un mot sinon je te traîne en justice. Et il l’a fait.

Charlie Buffet                Le Monde du 18 août 2015

14 07 1953                  Plusieurs milliers d’Algériens ont répondu à l’appel du PPA – MTLD : Parti du Peuple Algérien, de Messali Hadj, et Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, le second étant la vitrine légale du premier : ils défilent de la place de la Bastille à celle de la Nation, où des coups de feu sont tirés par des policiers peu après leur arrivée, sans qu’aucun ordre ait été donné : on relèvera 6 morts et au moins 40 blessés par balle. Une ordonnance de non-lieu sera rendue en octobre 1957.

26 07 1953                 Fidel Castro, 27 ans, à la tête de quelques 140 étudiants et paysans, attaque la caserne de Moncada, à Santiago de Cuba, dans la région de l’Oriente. L’échec est total, – 62 morts dans ses rangs – ce qui ne l’empêchera nullement de devenir le mythe fondateur de la révolution cubaine. Il se constitue prisonnier : jugé, il est condamné à 15 ans de prison. Il assure lui-même sa défense, en appelant à la remise en vigueur de la Constitution de 1940, violée par la dictature, à des réformes sociales. Il se positionne comme héritier de José Marti, héros de l’indépendance mort au combat en 1895, pour lui auteur intellectuel du 26 juillet et conclut avec un péremptoire : l’histoire m’absoudra. Il va faire un an et demi de prison, puis s’exilera au Mexique.

Né en 1926 d’un père espagnol, Galicien carliste, propriétaire d’une grande plantation dans l’Oriente, il est élève chez les bons pères Jésuites à La Havane où il se distingue par ses performances d’athlète mais aussi par sa boulimie de lectures, de tous bords. Il fait des études de droit pour devenir avocat.

Même stature, profil et barbe d’Ulysse, remous de légende et murmures effarés sur son passage. Surprise : de près, le leader cubain n’avait rien du tonitruant escogriffe des bandes dessinées. Grand seigneur imbu des valeurs de don Quichotte, et des vingt synonymes du mot honneur dans la langue de Philippe II, Castro arpentait le sol comme une statue équestre qui aurait sauté de son socle. Mais au repos, Fidel ne faisait pas trop sonner les éperons. Réservé au premier contact, comme introverti, il distrayait son embarras en parlant à voix basse, dans un espagnol suave et suranné, avec des prévenances galiciennes, des civilités d’hidalgo. C’est alors un gaillard délicat, aux longues mains fines, un colosse cérémonieux, aux manières presque fin de siècle.

Régis Debray           Les masques Gallimard 1987

Dix ans vont passer, pendant lesquels beaucoup d’eau coulera sous les ponts…

Dans les manuels scolaires de 2190, les trois petits tours de l’île antillaise feront l’objet d’une note en bas de page, section Les bizarreries du XX° siècle. Mais dans le Guiness du pouvoir absolu, mon mentor restera tête de liste : il a battu Staline et Franco. La plus longue dictature de ce siècle pourra donner quelques migraines aux futurs docteurs ès dominations qui buteront sur cet exploit technique : un caudillo à l’ère des managers, devenant sur ses soixante-dix ans quasiment le doyen des chefs d’État de la planète, survivant à dix tentatives d’assassinat, cinq désastres intérieurs (dont chacun aurait coûté sa place à un tyranneau ordinaire), à l’écroulement de son protecteur et fournisseur étranger, au harcèlement (obsessionnel et contre-productif) de la plus grande puissance du monde à ses portes, et sur la fin, à l’exode de ses balseros prenant le large sur des chambres à air en bravant requins et cyclones.

Quant aux coulisses de l’exploit, aucune comptabilité jamais ne livrera l’essentiel : ces centaines de milliers de vies cassées, humiliées, enlaidies ; l’omniprésence rongeuse de la délation et des petits espionnages ; les exils, morts, détentions arbitraires ; le prodigieux gaspillage de sincérités et d’enthousiasmes ; les exaspérations qui s’usent, les désespoirs murés sur eux-mêmes, double langage et double jeu à chaque étape de la pyramide. Contrairement au russe et comme le brésilien, ce peuple afro-européen n’avait pas de dons réels pour la souffrance. Mais plutôt pour le danzôn et la rumba, les superstitions, l’amour physique, le jeu, la gouaille, et le rhum. Broyé par la guerre à outrance et le parti unique, il a revêtu l’uniforme à contre-emploi. Étonnants furent sa ténacité et son allant, majoritaires et authentiques pendant tant d’années. Le castrisme n’a pas lésiné sur la prison (35 000 suspects raflés en deux jours, au moment de Playa Giron, pour stopper net toute 5° colonne), mais presque jamais torturé (dans l’acception crue, latino-américaine du terme, remplacée par l’indirecte, la psychologique, façon Le zéro et l’infini). Jusqu’au procès Ochoa, les purges ne furent pas liquidations. Ce fortin sous blocus méritera à cet égard une certaine considération des historiens du Goulag. Mais le monopole de l’information, le maillage d’abord, l’arasement ensuite de la société civile, le quadrillage des corps et des esprits (avec ces Comités de défense de la Révolution instaurés en 1961 en plein état de siège, pour surveiller chaque quartier) – tous les secrets maison de l’État policier populaire, déjà bien éventés, n’auraient pu suffire à rendre aussi longtemps acceptables, par la plupart, incurie et pénurie. Il a fallu une mobilisation des rêves et des cœurs comme l’Europe de l’Est n’en a jamais connu ; il a fallu d’abord un grand dramaturge. Telle une femme libre de cinquante ans trop souvent répudiée ou méprisée par ses anciens maîtres, espagnol d’abord, américain ensuite, cette île s’est crue enfin aimée par un surhomme, et s’est donnée à lui, comme pour prendre sa revanche. Le classique Gouverner, c’est faire croire, cher à Hobbes et Churchill, a pris dans ce cas d’espèce la consistance d’une adhésion romanesque à un diseur d’aventures, entre oiseleur et prestidigitateur. Une bête de scène et d’État a fait pendant un quart de siècle, d’une population plutôt gouailleuse et distraite, une grande salle en sueur, retenant son souffle, bloquée sur son siège. En présentant la Révolution, grandiose figure de l’inertie, comme un suspense à rebondissements, la vedette américaine a tenu son peuple en haleine, captif d’un drame épique dont il assurait à lui seul la représentation, le scénario et la mise en scène. Dans la vie quotidienne plus que médiocre du Cubain de base, où il ne se passe pas grand-chose, du moins y avait-il ce cinéma en plein air place de la Révolution. Chacun attendait le prochain discours de Fidel comme le énième épisode d’un feuilleton politico-policier à gros budget. Que va-t-il encore nous sortir ? Qui a tué qui ? Et maintenant, où sont passés le bon et le méchant ? Le déroulement du mélodrame permet d’oublier les vaches maigres ; comme les vaches grasses annoncées n’arrivent jamais, l’animateur a de plus en plus de mal à passer la rampe, le public finit par somnoler, rouspéter et déguerpir (sans oser siffler). La magie se grippe. Assez de boniments. Que peut l’abattage du César sur des ventres vides – quel circenses télévisé peut remplacer le panent à la maison ?

La guerre a épuisé la trop petite et tardive monarchie castriste (comme elle avait saigné l’Espagne de Philippe II, la première puissance du temps). Les Antillais nous raconteront un jour comment le compagnonnage devient mafia, et les paladins, margoulins. Comment on passe insensiblement du caballero andante au jinitero (l’écuyer qui vit sur le dos du touriste, en lui vendant des filles et du rhum). Comment la mécanisation de l’héroïsme, la scie des Patria o Muerte, Socialismo o Muerte, Marxismo-leninismo o Muerte, les chromos sulpiciens du guérillero héroïque et les slogans nord-coréens ont peu à peu permis de juxtaposer un affairisme de néophytes, derrière les murs, et un idéalisme rhétorique, en façade. Perpétué par l’hagiographie et l’iconographie des devantures, le souvenir édifiant des Templiers de la faucille et du marteau ne sert plus alors qu’à dorer la pilule. Nos héros (Camilo, le Che, et les autres) ont versé leur sang pour vous, vous êtes en dette envers eux, et ce n’est pas cher payer que rationnement, coupures d’électricité, pharmacies vides, mises à pied, salaires de misère, exclusion des hôtels, plages réservées aux étrangers. Reste qu’en dépit d’une fin en queue de poisson, au grand écart entre discours et conduites, à ce grand mensonge caractéristique de notre siècle, plus flagrant là où le discours s’envole et se guinde, l’île caraïbe aura apporté une valeureuse et somme toute originale contribution.

Régis Debray Loués soient nos seigneurs Gallimard 1997

27 07 1953                  Armistice de Panmunjon en Corée : la ligne de démarcation est celle de la ligne de front au 23 mai 1951 : le 48° parrallèle de part et d’autre duquel est crée un no man’s land : c’est probablement un drame pour les humains des deux pays, mais une véritable aubaine pour la faune qui se mit à proliférer : 50 ans plus tard, c’était devenu un vrai paradis pour les lapins, les crapauds et les canards. Les pertes de l’ONU sont estimées à 420 000 hommes, dont les 2/3 sont sud-coréens ; les américains auront 54 000 morts, les communistes, 1 420 000. Au total ce sont près de 3 millions de Coréens des deux bords (10 % de la population) qui périrent ou disparurent. Coréens et Chinois accuseront les Américains d’avoir utilisé l’arme bactériologique, sous forme notamment de campagnols porteurs de la peste, parachutés dans des bombes par avion. 70 % des prisonniers américains s’accuseront de crimes contre la Corée, dont ils ne voudront pas se rétracter longtemps après leur libération : le lavage de cerveau était déjà bien au point.

07 1953                      Les blouses blanches sont définitivement lavées des accusations d’empoisonnement de Staline. Juifs pour la plupart d’entre eux, ces médecins se refusaient tout simplement à adhérer aux thèses biologiques de Lyssenko.

Louison Bobet gagne son premier Tour de France. Il s’y essayait depuis 1947, avec rage, larmes, gagnant des surnoms peu flatteurs : Bobette, La Pleureuse, Louisette Bonbon. Raymond Le Bert, kinésithérapeute, le prend alors sous sa coupe et lui fait suivre un entraînement et un régime rigoureux : il commence dès lors à enchaîner victoire sur victoire : il remportera encore la grande boucle en 1954 et 1955. Il mettra fin à sa carrière de cycliste en 1961.

La sensibilité exceptionnelle de Louison Bobet, alliée à cette volonté qu’on lui a vu exercer lorsqu’il a pris en charge tout le patrimoine de la tradition cycliste française, en fait, sans conteste, un être à part. C’est le mariage de la harpe et de la trompette.

Antoine Blondin

12 08 1953                 Explosion de la première bombe russe thermonucléaire à hydrogène, sur le site de Semipalatinsk, au Kazakhstan :

À cet instant, il y eut un éclair au-dessus de l’horizon, puis une boule blanche apparut et s’étendit très rapidement : sa lueur envahit l’horizon tout entier. J’arrachai mes lunettes et bien que je fusse aveuglé par le brusque changement entre l’obscurité et la lumière, j’eus le temps d’apercevoir un immense nuage grandissant, sous lequel se répandait une poussière pourpre. Puis le nuage devint gris, s’éleva rapidement du sol, se déploya avec des flamboiements orangés. Peu à peu il forma le chapeau du champignon. Le pied du champignon était d’une grosseur invraisemblable au regard de ce que nous avions l’habitude de voir sur les photographies d’explosions atomiques ordinaires. A la base du pied, la poussière continuait de monter et de s’étendre à la surface du sol. À cet instant nous fûmes atteints par l’onde de choc, un ébranlement assourdissant dans les oreilles et une secousse dans le corps tout entier, puis un grondement prolongé et sinistre, qui s’assourdit lentement en l’espace de quelques dizaines de secondes. Quelques minutes après, le nuage devint bleu sombre, maléfique, et finit par occuper la moitié de l’horizon. On pouvait voir qu’il était peu à peu emporté par le vent vers le sud, en direction des collines, des steppes et des villages du Kazakhstan, qui avaient été vidés de leurs habitants. Au bout d’une demi-heure, le nuage disparut. Auparavant on vit passer dans la même direction des avions du service de détection de la radioactivité.

Malychev sortit de l’abri, nous félicita (il était déjà clair que la puissance de l’explosion correspondait en gros à celle qui avait été prévue dans les calculs). Puis il nous dit solennellement :

–     Le président du Conseil des ministres de l’URSS, Gueorgui Maximi-lianovitch Malenkov, vient de nous appeler. Il félicite tous ceux qui ont participé à la création de la bombe à hydrogène, les savants, les ingénieurs, les ouvriers, pour cet immense succès. Gueorgui Maximilianovitch m’a demandé de féliciter tout particulièrement Sakharov, et de l’embrasser pour sa grande contribution à la cause de la paix.

Malychev m’étreignit et m’embrassa. Puis il me proposa d’accompagner les autres responsables qui iraient voir sur place ce qui s’était passé. Bien entendu, j’acceptai et bientôt nous arrivâmes dans plusieurs voitures au poste de contrôle et de laissez-passer, où on nous munit de combinaisons antiatomiques avec dosimètres dans les poches supérieures. Nous passâmes ensuite devant les bâtiments expérimentaux démolis par l’explosion. Soudain, les voitures freinèrent brutalement près d’un aigle dont les ailes avaient été brûlées. Il tentait de s’envoler, mais en vain. Ses yeux étaient troubles, peut-être était-il devenu aveugle. L’un des officiers descendit de voiture et le tua d’un fort coup de pied, mettant fin ainsi aux souffrances du malheureux oiseau. À ce qu’on m’a dit, chaque expérience cause la mort de milliers d’oiseaux qui s’envolent au premier éclair, mais retombent ensuite, brûlés et aveuglés. Les voitures poursuivirent leur route et s’arrêtèrent à quelques dizaines de mètres de ce qui restait de la tour de l’expérience. A cet endroit, le sol était recouvert d’une croûte noire et vitreuse qui craquait sous les pieds. Malychev descendit de voiture et s’approcha de la tour. J’étais assis à côté de lui et je le suivis. Les autres restèrent dans leurs voitures respectives. Il ne restait de la tour que les bases de béton des supports. Le moignon d’une poutre en acier sortait de l’une d’elles. Au bout d’un instant nous remontâmes dans les voitures, franchîmes de nouveau la ligne des fanions jaunes d’interdiction et rendîmes enfin nos combinaisons et nos dosimètres (qui furent mélangés dans l’opération).

La nuit même, il y eut une réunion chez Kourtchatov, et tous les responsables des différents services du polygone exposèrent les premiers résultats (préliminaires) des expériences. Avant que la réunion commence, Kourtchatov nous dit :

– Je félicite tous ceux qui sont ici. Je voudrais féliciter tout particulièrement et exprimer, au nom de toute la direction, ma reconnaissance à Sakharov pour son exploit patriotique.

Je me levai de ma chaise et m’inclinai. Je ne me rappelle pas mes pensées à ce moment-là. L’essai du 12 août suscita un immense intérêt et une grande émotion dans le monde entier. Aux États-Unis, il fut baptisé Joe-4, le chiffre étant celui de l’expérience (les trois premières étaient atomiques) et Joe signifiant Staline.

Andreï Sakharov                  Mémoires       Seuil 1990

19 08 1953                Le très populaire Mossadegh, premier ministre du Shah d’Iran, a toujours manifesté sa volonté d’affranchissement de la domination des majors pétroliers anglais et américains en créant une compagnie iranienne. Les pressions internationales ont déjà amené le shah à le démettre. Depuis un an, la pression populaire l’a ramené au pouvoir et le shah est parti : les majors font en sorte qu’il soit renversé par les Services secrets britanniques et la CIA. Le shah revient 3 jours après être parti : quelques centaines d’officiers, pour la plupart communistes, sont passé par les armes.

1 09 1953                   Le Constellation  Paris-Saigon, a quitté Orly à 21 h 50’ ; il aurait dû se poser à Nice à 23 h 55’. A 22 h 25’, il demande à passer de 13 500 à 11 500 pieds, – soit 4 500 mètres. Cinq minutes plus tard, il percute le rocher sommital du Mont Cimet, (3.023 m.), au nord du Mont Pelat, surplombant la vallée qui mène au col de la Cayolle : quarante-deux morts dont le violoniste Jacques Thibaud et son Stradivarius de 1709. On trouvera des débris sur une surface de 4 km². Emballé comme il devait l’être, le Stradivarius n’aura probablement pas été perdu pour tout le monde. On ne connaîtra jamais les causes de l’accident. Dix ans plus tôt, en pleine guerre, Jacques Thibaud avait créé avec Marguerite Long,  la meilleure pianiste de l’époque, le concours international Marguerite Long – Jacques Thibaud, richement doté par de nombreux mécènes à la fin de la guerre.

09 1953                       Au plénum du Comité Central, Kroutchchev dresse un tableau très sombre de la situation agricole : il parvient à faire adopter un très important relèvement des prix agricoles, gelés depuis près de 20 ans ! – payés par l’État aux kolkhoze : 550 %  pour la viande, 200 % pour le lait et le beurre, 50 % pour les céréales ; ces hausses s’accompagnent d’un abaissement des taxes sur les lopins individuels et sur le produit des ventes au marché libre. Le revenu des kokhoziens va beaucoup augmenter jusqu’à la fin des années 50.

1 11 1953                      On compte 150 000 étudiants dans l’enseignement supérieur.

17 11 1953                 La cour internationale de La Haye décide que les îlots d’Ecrehou et des Minquiers (entre la côte française et Jersey, Guernesey), sont à la Grande Bretagne et non à la France.

20 11 1953                   Au Viet Nam, 300 parachutistes français s’installent dans la cuvette de Dien Bien Phû, très large, très longue, apparemment l’idéal pour un grand terrain d’aviation à même d’amener des troupes fraîches et d’assurer le ravitaillement. C’est le choix du général Navarre, commandant les forces françaises d’Indochine. Les américains financent 80 % du corps expéditionnaire français.

C’est comment, là-bas ?

L’Indochine, c’est la planète Mars. Ou Neptune, je ne sais pas. Un autre monde qui ne ressemble à rien d’ici : imagine une terre où la terre ferme n’existerait pas. Un monde mou, tout mélangé, tout sale. La boue du delta est la matière la plus désagréable que je connaisse. C’est là où ils font pousser leur riz, et il pousse à une vitesse qui fait peur. Pas étonnant que l’on cuise la boue pour en faire des briques : c’est un exorcisme, un passage au feu, pour qu’enfin ça tienne. Il faut des rituels radicaux, mille degrés au four pour survivre au désespoir qui vous prend devant une terre qui se dérobe toujours, à la vue comme au toucher, sous le pied comme sous la main. Il est impossible de saisir cette boue, elle englue, elle est molle, elle colle et elle pue.

La boue de la rizière colle aux jambes, aspire les pieds, elle se répand sur les mains, les bras, on en trouve jusque sur le front, comme si on était tombé ; la boue vous rampe dessus quand on marche dedans. Et autour des insectes vrombissent, d’autres grésillent ; tous piquent. Le soleil pèse, on essaie de ne pas le regarder, mais il se réfléchit en paillettes blessantes qui bougent sur toutes les flaques d’eau, suivent le regard, éblouissent toujours même quand on baisse les yeux. Et ça pue, la sueur coule sous les bras, entre les jambes et dans les yeux ; mais il faut marcher. Il ne faut rien perdre de l’équipement qui pèse sur nos épaules, des armes que l’on doit garder propres pour qu’elles fonctionnent encore, continuer de marcher sans glisser, sans tomber, et la boue monte jusqu’aux genoux. Et en plus d’être naturellement toxique, cette boue est piégée par ceux que l’on chasse. Parfois elle explose. Parfois, elle se dérobe, on s’enfonce de vingt centimètres et des pointes de bambou empalent le pied. Parfois un coup de feu part d’un buisson au bord d’un village, ou de derrière une diguette et un homme tombe. On se précipite vers le lieu d’où est parti le coup, on se précipite avec cette grosse boue qui colle, on n’avance pas, et quand on arrive, il ne reste rien, pas une trace. On reste con devant cet homme couché, sous un ciel trop grand pour nous. Il nous faudra maintenant le porter. Il semblait être tombé tout seul, d’un coup, et le claquement sec que nous avions entendu avant qu’il ne tombe, devait être la rupture du fil que le tenait debout. Dans le delta, nous marchons comme des marionnettes, à contre-jour sur le ciel, chacun de nos mouvements parait empoté et prévisible. Nous n‘avons plus que des membres de bois ; la chaleur, la sueur, l’immense fatigue nous rendent insensibles et idiots. Les paysans nous regardent passer sans rien changer à leurs gestes. Ils s’accroupissent sur les talus qui surélèvent leurs villages, à faire je ne sais quoi, ou bien ils se penchent sur cette boue qu’ils cultivent avec des outils très simples. Ils ne bougent presque pas. Ils ne disent rien, ils ne s’enfuient pas, ils nous regardent juste passer ; et puis ils se plient à nouveau et continuent leurs pauvres tâches, comme si ce qu’ils faisaient valaient l’éternité et nous rien, comme s’ils étaient là pour toujours, et nous de passage, malgré notre lenteur.

Les enfants bougent davantage, ils nous suivent en courant sur les diguettes, ils poussent de petits cris bien plus aigus que ceux des enfants d’ici. Mais eux aussi s’immobilisent. Ils restent souvent couchés sur le dos de leur buffle noir, et celui-là avance, broute, boit dans les ruisseaux sans même remarquer qu’il porte un enfant endormi.

Nous savons que tous renseignent le Vietminh. Ils lui indiquent notre déplacement, notre matériel, et notre nombre et même certains sont des combattants, l’uniforme des milices locales vietminh est le pyjama noir des paysans. Ils enroulent leur fusil avec quelques balles dans une toile goudronnée et ils l’enfouissent dans la rizière. Ils savent où c’est ; nous, on ne le trouvera pas ; et quand nous sommes passés, ils le ressortent. D’autres, surtout les enfants, déclenchent les pièges à distance, des grenades reliées à un fil, attachées à un piquet planté dans la boue, à une touffe d’arbres sur la digue, à l’intérieur d’un buisson. Quand nous passons, ils tirent le fil, et ça explose. Alors nous avons appris à éloigner les enfants de nous, à tirer autour d’eux pour qu’ils ne nous approchent pas. Nous avons appris à nous méfier surtout de ceux qui semblent dormir sur le dos des buffles noirs. La ficelle qu’ils tiennent à la main et qu’ils plongent dans la boue, ce peut être la longe de l’animal ou bien le déclencheur du piège. Nous tirons devant eux pour qu’ils s’éloignent, et parfois nous abattons le buffle à la mitrailleuse. Quand un coup de feu part, nous attrapons tout le monde, tous ceux qui travaillent dans la rizière. Nous sentons les doigts, nous dénudons l’épaule, et ceux qui sentent la poudre, ceux qui montrent sur leur peau l’hématome du recul, nous les traitons très durement. Devant les villages, nous mitraillons les buissons avant d’aller plus avant. Quand plus rien ne bouge, nous entrons. Les gens sont partis. Ils ont peur de nous. Et puis le Vietminh aussi leur dit de partir.

Les villages sont comme des îles. Des îles presque au sec sur un petit talus, des villes fermées d’un rideau d’arbres ; du dehors on ne voit rien. Dans le village, la terre est ferme, on ne s’enfonce plus. Nous sommes presque au sec, devant des maisons. Nous voyons parfois des gens, et ils ne nous disent rien. Et ceci presque toujours déclenche notre fureur. Pas leur silence, mais d’être au sec. De voir enfin quelque chose. De pouvoir sentir enfin un peu de terre et qu’elle reste dans la main. Comme si dans le village, nous pouvions agir, et l’action est une réaction à la dissolution, à l’engluement, à l’impuissance. Nous agissons sévèrement dès que nous pouvons agir. Nous avons détruit des villages. Nous avons la puissance pour le faire : elle est la marque même de notre puissance.

Heureusement que nous avons des machines. Des radios qui nous relient les uns aux autres ; des avions qui bourdonnent au-dessus de nous, des avions fragiles et seuls mais qui voient d’en haut bien mieux que nous, collés au sol que nous sommes ; et des chars amphibies qui roulent sur l’eau, dans la boue, aussi bien que la route, et qui nous portent parfois, serrés sur leur blindage brûlant. Les machines nous sauvent. Sans elles, nous serions engloutis dans cette boue, et dévorés par les racines de leur riz.

L’Indochine, c’est la planète Mars, ou Neptune, qui ne ressemble à rien que nous connaissions et où il est si facile de mourir. Mais parfois, elle nous accorde l’éblouissement. On prend pied sur un village et pour une fois, on ne mitraille rien. Au milieu s’élève une pagode, le seul bâtiment en dur. Souvent les pagodes servent de bunker dans les batailles contre les Vietminh ; pour nous ou pour eux. Mais parfois, on entre en paix dans l’ombre presque fraîche, et dedans, quand les yeux s’habituent, on ne voit que rouge sombre, bois profond, dorures, et des dizaines de petites flammes Un bouddha doré brille dans l’ombre, la lueur tremblante des bougies coule autour de lui comme une eau claire, lui donne une peau lumineuse qui frissonne. Les yeux clos, il lève la main, et ce geste fait un bien fou.

On respire. Des moines accroupis sont entortillés dans de grands draps orange. Ils marmonnent, ils tapent sur des gongs, ils font brûler de l’encens. On voudrait se raser le crâne, s’entortiller dans un linge et rester là. Quand on retourne au soleil, quand on s’enfonce à nouveau dans la boue du delta, au premier pas qui s’enfonce on en pleurerait.

Les types là-bas ne nous disent rien. Ils sont plus petits que nous, ils sont souvent accroupis, et leur politesse déconseille de regarder en face. Alors nos regards ne se croisent pas. Quand ils parlent, c’est avec une langue qui crie que nous ne comprenons pas. J’ai l’impression de croiser des Martiens ; et de combattre certains d’entre eux que je ne distingue pas des autres. Mais parfois ils nous parlent : des paysans dans un village, ou des citadins qui sont allés tout autant à l’école que nous, ou des soldats engagés avec nous. Quand ils nous parlent en français, cela nous soulage de tout ce que nous vivons et commettons chaque jour ; en quelques mots nous pouvons croire oubliées les horreurs et qu’elles ne reviendront plus. Nous regardons leurs femmes qui sont belles comme des voilages, comme des palmes, comme quelque chose de souple qui flotte au vent. Nous rêvons qu’il soit possible de vivre là. Certains d’entre nous le font. Ils s’établissent dans la montagne, où l’air est plus frais, où la guerre est moins présente, et dans la lumière du matin ces montagnes flottent sur une mer de brume lumineuse. Nous pouvons rêver de l’éternité.

En Indochine, nous vivons la plus grande horreur et la plus grande beauté ; le froid le plus pénible dans la montagne et la chaleur deux mille mètres plus bas ; nous souffrons de la plus grande sécheresse sur les calcaires et pointe et la plus grande humidité dans les marécages du delta ; la peur la plus constante dans les attaques nuit et jour et une immense sérénité devant certaines beautés que nous ne savions pas exister sur Terre ; nous oscillons entre le recroquevillement et l’exaltation. C’est une très violente épreuve, nous sommes soumis à des extrêmes contradictoires, et j’ai peur que nous nous fendions comme le bois quand on le soumet à ces épreuves-là. Je ne sais pas dans quel état nous serons ensuite ; enfin, ceux qui ne mourront pas  car l’on meurt vite.

Il regardait le plafond, mains croisées derrière la nuque.

C’est fou ce que l’on meurt vite, là-bas, murmura-t-il. Les types qui arrivent, il en arrive toujours pas bateau de France, j’ai à peine le temps de les connaître ; ils meurent et moi je reste. C’est fou ce que l’on meurt, là-bas ; on nous tue comme des thons.

          Et eux ?

          Qui ? Les Viets ? Ce sont des Martiens. Nous les tuons aussi, mais comment ils meurent nous ne le savons pas. Toujours cachés, toujours partis, jamais là. Et quand bien même nous les verrions, nous ne les reconnaîtrions pas. Trop semblables, habillés pareil, nous ne savons pas ce que l’on tue. Mais quand nous sommes dans une embuscade, eux dans les herbes à éléphant, dans les arbres, ils nous tuent avec méthode, ils nous abattent comme des thons. Je n’ai jamais vu autant de sang. Il y en a plein les feuillages, plein les pierres, plein les arroyos verts, la boue devient rouge.

Tiens c’est comme dans le passage de l’Odyssée : […]    Mais, à travers la ville, il faut donner l’alarme. À l’appel, de partout, accourent par milliers ses Lestrygons robustes, moins hommes que géants, qui, du haut des falaises, nous accablent de blocs de roche à charge d’homme : équipages mourants et vaisseaux fracassés, un tumulte de mort monte de notre flotte. Puis, ayant harponnée mes gens comme des thons, la troupe les emporte à l’horrible festin.

[…]    En une nuit les petits postes de la Haute Région furent balayés, une brèche s’ouvrit sur la carte, les divisions du général Giap se déversaient sur le delta. Ils fuyaient. Quand ils parvinrent à la route coloniale, un char basculé fumait, écoutille ouverte. Des carcasses de camions noircis avaient été abandonnées, des objets divers jonchaient le sol, mais aucun corps. Ils se cachèrent dans de grandes herbes sur le bas-côté, méfiants, mais rester couchés et ne plus bouger leur faisait craindre de s’endormir.
On y va ? souffla Salagnon. Derrière, ils ne vont pas tarder.
Attends
Moreau hésitait. Un coup de sifflet à roulettes déchira l’air imprégné d’eau. Le silence se fit dans la forêt, les animaux se turent, il n’y eut plus de cris, plus de craquements de branches, plus de froissement de feuilles, plus de pépiement d’oiseaux et de crissement d’insectes, tout ce que l’on finit par ne plus entendre mais qui est toujours là : quand cela s’arrête, cela saisit, on s’attend au pire. Sur la piste apparut un homme qui poussait un vélo. Derrière lui, des hommes allaient au pas en poussant chacun un vélo. Les vélos ressemblaient à des petits chevaux asiatiques, ventrus et aux pattes courtes. D’énormes sacs pendaient du cadre, dissimulant les roues. Par-dessus en équilibre tenaient des caisses d’armes peintes en vert avec des caractères chinois au pochoir. Des chapelets d’obus de mortier reliés par des cordes de paille descendaient le long de leurs flancs. Chaque vélo penchait, guidé par un homme en pyjama noir qui contrôlait à l’aide d’une canne de bambou ligaturée au guidon. Ils avançaient lentement, en file et sans bruit, encadrés de soldats en uniforme brun, caqués de feuilles, leur fusil en travers de la poitrine, qui inspectaient le ciel. Des vélos murmura Moreau. On lui avait parlé du rapport du Renseignement qui calculait les capacités de transport du Vietminh. Il ne dispose pas de camions, ni de routes, les animaux de trait sont rares, les éléphants ne sont que dans les forêts du Cambodge ; tout est donc porté à dos d’homme. Un coolie porte dix-huit kilos dans la forêt, il doit emporter sa ration, il ne peut rien porter de plus. Le Renseignement calculait l’autonomie des troupes ennemies à partir de chiffres indiscutables. Pas de camions, pas de routes, dix-huit kilos, pas plus, et il doit porter sa ration. Dans la forêt on ne trouve rien, rien de plus que ce qu’on apporte. Les troupes du Vietminh ne peuvent donc se concentrer plus de quelques jours puisqu’elles n’ont rien à manger. Faute de camions, faute de routes, faute de disposer d’autre chose que de petits hommes qui ne portent pas très lourd. On pouvait donc tenir plus longtemps qu’eux, grâce à des camions acheminant par les routes une infinité de boites de sardines. Mais là, devant eux, pour le prix d’un vélo Manufrance acheté à Hanoï, peut-être volé dans un entrepôt d’Haiphong, chaque homme portait seul et sans peine trois cents kilos dans la forêt. Les soldats de l’escorte inspectaient le ciel, la piste, les bas-côtés. Ils vont nous voir. Moreau hésitait. La fatigue l’avait émoussé. Survivre, c’est prendre la bonne décision, un peu au hasard, et cela demande d’être tendu comme une corde. Sans cette tension, le hasard est moins favorable. Le bourdonnement des avions occupa le ciel, sans direction précise, pas plus fort qu’une mouche dans une pièce. Un soldat de l’escorte porta à ses lèvres le sifflet à roulette pendu à son coup. Le signal suraigu déchira l’air. Les vélos tournèrent ensemble et disparurent entre les arbres. Le bourdonnement des avions s’accentuait. Sur la piste ne restait rien. Le silence des animaux ne se percevait pas d’en haut. Les deux avions passèrent à basse altitude, les bidons spéciaux accrochés sous leurs ailes. Ils s’éloignèrent. On y va. Restant courbés, ils s’enfoncèrent dans la forêt. Ils coururent entre les arbres, loin de la route coloniale, vers la rivière ou peut-être on les attendait encore. Derrière eux le sifflet retentit à nouveau, étouffé par la distance et les feuillages. Ils coururent dans les bois, ils suivaient la pente, ils filaient vers la rivière. Quand le souffle commença de leur manquer, ils continuèrent d’un pas vif. En file, ils produisaient un martèlement sur le sol, un bruit continu de halètements, de semelles épaisses contre le sol, de frottement sur les feuilles molles, d’entrechoquement de mousquetons de fer. Ils ruisselaient de sueur. La chair de leur visage fondait dans la fatigue. On ne distinguait plus que les os, les rides d’effort comme un système de câbles, la bouche qu’ils ne pouvaient plus fermer, les yeux grands ouverts des Européens qui ahanaient, et ceux, réduits à des fentes, des Thaïs qui couraient à petits pas. Ils entendirent un grondement continu, rendu diffus par la distance, par la végétation, par les arbres emmêlés. Des bombes et des obus, explosaient quelque part, plus loin, du côté vers lequel ils se dirigeaient.

Ils tombèrent sur les Viêts par hasard, mais cela devait arriver. Ils étaient nombreux à parcourir en secret ces forêts désertes. Les soldats du Vietminh étaient assis par terre, adossés aux arbres. Ils avaient posé leurs fusils chinois en faisceau, ils parlaient en riant, certains fumaient, certains buvaient dans des jarres entourées de paille, certains torse nu s’étiraient ; ils étaient tous très jeunes, ils faisaient la pause, ils bavardaient ensemble. Au milieu du cercle, un gros vélo Manufrance couché sur ses sacs ressemblait à un mulet malade.

Le moment où ils les virent ne dura pas, mais la pensée va vite ; et en quelques secondes leur jeunesse frappa Salagnon, leur délicatesse et leur élégance, et cet air joyeux qu’ils avaient lorsqu’ils s’asseyaient ensemble sans cérémonie. Ces jeunes garçons venaient ici échapper à toutes les pesanteurs, villageoises, féodales, coloniales, qui accablaient les gens du Vietnam. Une fois dans la forêt, quand ils posaient leurs armes, ils pouvaient se sentir libres et sourire d’aise. Ces pensées venaient à Salagnon tandis qu’il dévalait la pente une arme à la main, elles venaient froisser en boule, sans se déployer, mais elles avaient force d’évidence : les jeunes vietnamiens en guerre avaient plus de jeunesse et d’aisance, plus de plaisir d’être ensemble que les soldats du corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient, usés de fatigue et d’inquiétude, qui s’épaulaient au bord de la rupture, qui se soutenaient dans le naufrage. Mais peut-être cela tenait-il à la différence des visages, et ceux des autres il les interprétait mal.

Un coolie s’occupait de la roue arrière du vélo couché. Il regonflait le pneu avec une pompe à main et les autres, sans rien faire pour l’aider, profitant de la pause, l’encourageaient en riant. Jusqu’au dernier moment ils ne se virent pas. La bande armée des Français dévalait la pente en regardant leurs pieds ; les Vietnamiens suivaient les gestes du coolie qui actionnait à petits gestes la pompe à main, Ils se virent au dernier moment et personne ne sut ce qu’ils faisaient, ils agirent tous par réflexe. Moreau portait un FM en bandoulière ; il avait sa main sur la poignée pour que l’arme ne ballotte pas, il tira en courant, et plusieurs Viêts assis s’effondrèrent. Les autres essayèrent de se lever et furent tués, ils essayèrent de fuir et furent tués, ils essayèrent de prendre leur fusil et furent tués, ils essayèrent de fuir et furent tués, le faisceau de fusils d’effondra, le coolie à genoux devant son vélo, se redressa, sa pompe à main encore reliée au pneu, et il s’effondra, le torse percé d’une seule balle. Un Viet qui s’était éloigné, qui avait défait sa ceinture derrière un buisson, prit une grenade qui y était attachée. Un Thaï l’abattit, il lâcha la grenade, qui roula dans la pente. Salagnon ressentit un coup énorme à la cuisse, un coup à la hanche, qui lui faucha les jambes, il tomba. Le silence se fit. Cela avait duré quelques secondes, le temps de descendre une pente en courant. Le dire est déjà le dilater. Salagnon essaya de se relever, sa jambe pesait comme une poutre accrochée à sa hanche. Son pantalon était mouillé, tout chaud. Il ne voyait rien que le feuillage au-dessus de lui, qui cachait le ciel. Mariani se pencha. 
Tu es amoché, murmura-t-il. Tu peux marcher ?
Non.
Il s’occupa de sa jambe, ouvrit le pantalon au poignard, pansa sa cuisse très serré, l’aida à s’asseoir. Moreau était étendu à plat ventre, les Thaïs en cercle autour de lui, immobiles.
Tué sur le coup, souffla Mariani.
Lui ?
Un éclat ; ça coupe comme une lame. Toi, tu l’as eu dans la cuisse, une chance. Lui, c’est la gorge. Couic !
Il fit le geste de se passer le pouce sous le menton, d’un côté à l’autre. Tout le sang de Moreau s’était répandu, formait une grande tâche de terre sombre autour de son cou. Ils coupèrent des gaules souples, les ébranchèrent au sabre, firent des civières avec des chemises prises sur les morts. 
Le vélo, dit Salagnon.         
Quoi, le vélo ?
On le prend
Tu es fou, on ne va pas s’encombrer d’un vélo.
On le prend, on ne nous croira jamais si on dit qu’on a vu des vélos dans la jungle. On le prend. On leur apporte. On leur montre.
D’accord, d’accord.
Salagnon fut brancardé par Mariani et Gascard. Les Thaïs portaient le corps de Moreau. Ils laissèrent les Vietnamiens là où ils étaient tombés. Les Thaïs saluèrent les corps en joignant leur main à leur front et ils s’en allèrent. Ils continuèrent de dévaler la pente, un peu moins vite. Deux hommes portaient le vélo démonté, débarrassé de ses sacs, l’un les deux roues, l’autre le cadre. Les Thaïs qui portaient Moreau allaient du pas souple des porteurs de palanche, et le cadavre à peine secoué ne protestait pas ; mais Gascar et Mariani portaient les brancards comme on tient une brouette, à bout de bras tendu, et cela tressautait. À cause des secousses, la jambe de Salagnon continuait de saigner, empoissant la civière, s’égouttant au sol. Chaque pas résonnait dans son os qui semblait grossir, vouloir déchirer la peau, sortir à l’air libre ; il s’empêchait de hurler, il serrait les lèvres et derrière ses dents tremblaient, chacune de ses expirations faisait la bruit plaintif d’un gémissement.

Leurs mains prises, les deux porteurs devenaient maladroits, ils dérapaient sur les débris qui jonchaient le sol, ils heurtaient les troncs de leurs épaules, ils avançaient par à-coups, et les chocs sur sa jambe devenaient insupportables. Il agonisait d’injures Mariani qui portait devant, le seul visible quand de douleur il redressait le cou. Il lui hurlait les pires grossièretés à chaque trébuchement, à chaque choc, et ses outrances répétées se terminaient en gargouillements, en plaintes étranglées, car il fermait la bouche pour ne pas crier trop fort, en soupirs sonores qui sortaient par son nez, par sa gorge, par la vibration directe de sa poitrine. Mariani soufflait, ahanait, il avançait quand même et le haïssait comme jamais on ne hait personne, sauf à désirer le tuer de suite, à vouloir l’étrangler lentement, les yeux dans les yeux, par vengeance longuement calculée. Salagnon gardait les yeux ouverts, il voyait la cime des arbres s’agiter comme prise de grand vent alors que rien ne remuait l’air épais et trop chaud qui les étouffait de sueur. Il sentait dans sa jambe chacun des pas de ses brancardiers, chacun des cailloux qu’ils heurtaient, chacune des racines sur lesquelles il trébuchait, chacune des feuilles molles qui tapissaient le sol et sur lesquelles ils glissaient ; tout cela résonnait dans son os blessé, dans sa colonne vertébrale, dans son crâne ; il enregistrait pour toujours un chemin de douleur dans la forêt du Tonkin, il se rappellerait chaque pas, il se souviendrait de chaque détail du relief de cette partie de la Haute-Région. Ils fuyaient, pour suivis par un régiment vietminh inexorable qui les aurait rattrapés comme la mer qui monte s’ils s’étaient arrêtés pour souffler. Ils continuaient. Salagnon s’évanouit enfin.

Alexis Jenni       L’art français de la guerre      Gallimard 2011

23 12 1953                   Au 13° tour de scrutin, René Coty est élu président de la République. En URSS, Lavrenti Béria, arrêté le 26 06 1953 est exécuté, avec lui disparaît un des derniers rivaux de Khrouchtchev, et surtout témoin de pas mal d’affaires ennuyeuses.

1953                               Du début de l’année au 15 août, il y a eu 4 M. de journées de grève.

Chez Hachette, Henri Filipacchi sort le premier Livre de poche : Koenigsmark de Pierre Benoît. La NRF voit levée son interdiction de publication et donc reparaît. Dans le sillage des Editions Gallimard jusqu’en 1940, elle n’avait due sa survie qu’à la nomination, sur ordre allemand, d’un écrivain  fasciste convenable comme directeur : Drieu La Rochelle, lequel s’était suicidé à la Libération. Mauriac parlera de la chère vieille dame tondue dont les cheveux ont mis huit ans à repousser.

M. Joffroy découvre à Vix, près de Châtillon sur Seine la tombe d’une jeune gauloise qui vivait à la fin de la période de Hallstatt,- première période de l’âge du fer – vers ~ 600. Le matériel funéraire y est riche, surtout d’un splendide cratère de bronze, d’un mètre quarante de haut, d’origine grecque : la décoration est celle de l’archaïsme avancé de l’Aurige de Delphes et du Trésor des Siphniens. Vix jalonnait donc une importante route de commerce, la route de la Seine.

Une institutrice du sud ouest raconte :

J’ai toujours voulu être maîtresse… Mais j’en ai bavé. L’entrée à l’École Normale couvent sans crucifix, blouse bleue obligatoire, col boutonné m’a refroidie : nous étions dénoncé et convoqué chez la directrice lorsque, à l’extérieur, nous adressions la parole à un garçon. Nous n’avions pas le droit de porter un pantalon, pas le droit de lire la presse. On nous enseignait la cuisine et le repassage. Nous devions savoir repasser la chemise d’un homme mais on nous interdisait d’en rencontrer. Même lors du concours de gymnastique, à la fin de l’année, on nous empêchait de nous approcher des fenêtres pour regarder nos futurs collègues.

J’ai obtenu mon premier poste en 1953. Une école de hameau, dans les communs d’un château. Le premier jour, j’étais déboussolée. Je me retrouvais seule face à des gamins de 5 à 14 ans. La mairie ne voulait pas me fournir le bois réglementaire pour chauffer la classe. Excédée, j’ai fini par brûler une chaise dans le poêle. Ensuite, on m’a mutée dans une ancienne auberge, sale, noire, dont les odeurs rances imprégnaient les murs, les tables, les habits. L’encre gelait dans les encriers. Chaque jour, je m’y rendais en vélomoteur. Combien de fois j’ai pleuré sur les routes enneigées… En 1956, on m’a nommé dans une école pleine de termites. J’avais dessiné des croix sur les marches de l’escalier pour que personne ne passe à travers. J’allais chercher l’eau à l’auberge avec un broc. Les villageois voulaient me garder, mais je ne pouvais pas rester. L’école était vraiment en trop mauvais état. Depuis, elle a été rasée.

Michelle Latour, épouse Loustau, institutrice. Télérama N° 2482 – 6 Août 1997.

5 01 1954                 Khrouchtchev prend connaissance d’un rapport ultra-secret de la police politique : il établit que de 1921 jusqu’à la mort de Staline, 4 060 000 personnes ont été condamnées par les juridictions d’exception de la police politique, dont 799 473 à la peine de mort.

21 01 1954                    Aux États-Unis, lancement du Nautilus, premier sous marin à propulsion nucléaire.

1 02 1954                    Henri Groues, né dans une famille soyeuse de Lyon, mais dont l’origine était Fouillouse, – le cimetière en est témoin – à 1 900 m au pied du Brec de Chambeyron, dans l’Ubaye – alias l’abbé Pierre – lance un appel à la radio :

Mes amis, au secours ! Une femme vient de mourir, gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l’avait expulsé.

Cet appel à la fraternité va bouleverser la France et faire connaître la communauté d’Emmaüs, créée en 1949. Cinquante ans plus tard, Emmaüs France comptera 110 centres employant 10 000 personnes, et Emmaüs International, 450 comités dans 37 pays. Jusqu’à sa mort, en janvier 2007, il sera resté la personnalité préférée des Français : capucin indépendant, ayant non seulement aimé des femmes, mais de plus ayant osé le dire et l’écrire, ayant encore osé soutenir son ami Roger Garaudy, à une heure où ce dernier était voué aux gémonies par toute la classe intellectuelle bien-pensante, tout cela ne pouvait que plaire à l’ensemble des Français, frondeurs et séduits par les anticonformistes de l’action.

Le Brec de Chambeyron – une montagne plus belle que ça, non, non, non, cela n’existe pas – , c’est Gaïa veillant sur les vallons de Maljasset où l’Ubaye prend sa source et Fouillouse, les deux préservés de toute remontée mécanique, canon à neige, réserve d’eau pour les dits canons, descentes de ski tracées à grands coup de bulldozer ; c’est un paradis pour randonneurs et botanistes. Tout cela ne s’est pas fait sans un courageux engagement des édiles locaux : pour accéder plus facilement à Fouillouse, on a construit dès 1882 le pont du Châtelet qui enjambe une faille à 106 m. au-dessus de l’Ubaye ! Et les marmottes le savent bien que la haute Ubaye est un paradis, qui prennent des risques au péril de leur vie – l’auteur de ces lignes en a vue une tuée par une voiture en juillet 2014 – sur les dernières pentes du col de Vars en avertissant les automobilistes qui s’apprêtent à redescendre sur le Queyras : n’allez pas plus loin, c’est complètement entouristé [1]et de fait, dix minutes après le col, on s’empègue dans la station de Vars : la société de consommation à 2 000 m. Ce qui n’empêche pas la descente du col de Vars versant Queyras d’être la plus belle qui soit, avec les Écrins en vue jusqu’à Guillestre. Dans cette haute Ubaye, tout le monde se rapproche de la nature : on peut entendre parler dans les refuges d’un chat habitant Saint Ours, très beau hameau sur le versant nord du col de Larche, qui vient régulièrement se nourrir à Fouillouse : cela signifie tout de même 1 300 mètres de dénivelé positif, en passant par le col du Vallonnet. Allez donc trouver ailleurs un chat randonneur !

3 02 1954                Soixante-treize prêtres-ouvriers font passer dans la presse ce Manifeste – nommé rapidement Manifeste des 73 – par lequel ils refusent de se soumettre aux décisions des autorités religieuses. Il sera publié par L’Humanité et La QuinzaineDu coté de Rome, la machine à remettre dans le droit chemin avait été mise en route dès le 23 septembre 1953, avec une prise d’effet pour la suppression de l’expérience des prêtres-ouvriers au 1 mars 1954.

Au moment où des millions de travailleurs en France, comme à l’étranger, sont en marche vers leur unité pour défendre leur pain, leurs libertés et la paix, alors que patronat et gouvernement accentuent exploitation et répression (sic) pour enrayer à tout prix les progrès (sic) de la classe ouvrière et sauvegarder leurs privilèges, les autorités religieuses imposent aux prêtres-ouvriers des conditions telles qu’elles constituent un abandon de leur vie de travailleur et un reniement de la lutte qu’ils mènent solidairement avec tous leurs camarades. Cette décision s’appuie sur des motifs religieux. Nous ne pensons pourtant pas que notre vie d’ouvriers nous ait jamais empêchés de rester fidèles à notre foi et à notre sacerdoce. Nous ne voyons pas, comment au nom de l’Evangile, on peut interdire à ces prêtres de partager la condition de millions d’hommes opprimés et d’être solidaires de leurs luttes. Mais il ne faut pas oublier que l’existence et l’activité des prêtres-ouvriers ont jeté le désarroi dans les milieux habitués à mettre la religion au service de leurs intérêts et de leurs préjugés de classe. Les pressions exercées par ces milieux et les dénonciations de tous ordres et de toutes provenances sont loin d’être étrangères aux mesures actuelles. Si ces mesures étaient maintenues, elles contribueraient à troubler la conscience des chrétiens engagés dans la lutte de la classe ouvrière, au moment où tant d’efforts sont faits pour les soustraire au combat commun et jeter le discrédit sur leur foi. Les prêtres-ouvriers revendiquent pour eux et pour tous les chrétiens le droit de se solidariser avec les travailleurs dans leur juste combat. Les (sic) militants ouvriers et la classe ouvrière font confiance aux prêtres-ouvriers et ils ont respecté leur sacerdoce. Ce respect et cette confiance qu’ils continuent à manifester à notre égard nous interdisent d’accepter tout compromis qui consisterait à prétendre rester dans la classe ouvrière sans travailler normalement et sans accepter les engagements et les responsabilités des travailleurs. La classe ouvrière n’a pas besoin de gens qui se penchent sur sa misère mais d’hommes qui partagent ses luttes et ses espoirs. En conséquence, nous affirmons que nos décisions seront prises dans un respect total de la condition ouvrière et de la lutte des travailleurs pour leur libération.

On croirait un tract de la CGT. Maurice Thorez s’en est frotté les mains. On voit partout le marxisme, jamais l’Évangile. C’est scier la branche sur laquelle on est assis. Comment quelques Dominicains ont-ils pu signer cela ? Comment l’ensemble des signataires ont-ils pu être imprudents au point de ne pas faire relire cela par une tête au fait de l’atmosphère générale de l’époque : une suspicion généralisée envers le communisme stalinien ! C’est très maladroit dans la forme, mais pour le fond, le Père Chenu fait oeuvre de raison :

La lutte des classes ? Comme la guerre, elle est scandale pour l’Évangile : hélas, il nous a fallu quand même faire la théologie de la guerre (quelle expression !). Et la théologie de la lutte des classes sera non moins difficile à faire, entre la tension tenace pour son élimination et les appels criants de la justice qui la suscitent, sans haine.

Père Chenu, O.P. Novembre 1953

5 02 1954                      Au Viet Nam, encerclement de Dien Bien Phû par le Viet Minh. Poussé par les Chinois, le général Giap, à la tête de 60 000 vietminh, aura jusqu’à 250 000 porteurs sous ses ordres, se déplaçant pour nombre d’entre eux sur des vélos, à même d’emmener jusqu’à 300 kg : le grand vainqueur de Dien Bien Phû sera le vélo ! Tous ces hommes creuseront autour de la cuvette jusqu’à 350 km de tranchées, développant une stratégie d’étouffement qui conduira au suicide le colonel Piroth, quand il réalisera que la piste d’atterrissage était sous le feu des canons viets, amenés jusque là en pièces détachées. 

 9 02 1954                    Le Monde publie le courrier d’un prêtre du sud-ouest :

Monsieur le directeur,

Le communiqué des prêtres-ouvriers, écrit un quotidien catholique, justifie les mesures prises par la hiérarchie pour maintenir le sacerdoce dans sa droite ligne.

Avec beaucoup de mes confrères prêtres nous nous interrogeons, depuis la décision de Rome : où se situe la droite ligne sacerdotale ?
On condamne les prêtres-ouvriers, mais les prêtres-officiers, les prêtres-journalistes, les prêtres-politiciens ?…
Pendant deux années, par ordre de mes supérieurs, je remplaçai un laïc dans une école libre primaire, assurant sept heures de classe et deux heures de leçons particulières chaque jour, ces dernières pour compléter mon salaire, qui en 1947 s’élevait à 3000 francs par mois sans être nourri. Ensuite, toujours par ordre supérieur, j’assurai encore le travail d’un laïc dans un collège enseignant les mathématiques et les sciences physiques dans les classes de philo, première, seconde et troisième, en même temps que j’étais curé de deux paroisses !
Il arrive souvent que l’on consacre un prêtre pour une moyenne de dix élèves (quelquefois moins) de la bourgeoisie ou de la future bourgeoisie et pour un enseignement qui n’a rien de spécifiquement sacerdotal.
Et que pensera-t-on du prêtre-précepteur consacré à une seule famille ?
Pourquoi un climat moral bourgeois, qui entraîne pour le prêtre une compromission sacerdotale bourgeoise, est-il jugé bon, alors qu’un climat moral ouvrier dans une compromission sacerdotale ouvrière, est jugé mauvais ?
Ne nous payons pas de mots : la lutte des classes est un fait, un fait déplorable, mais un fait. Nous sommes mobilisés malgré nous dans cette lutte comme nous sommes mobilisés malgré nous dans un conflit entre nations.
Affirmer la réalité de ce fait c’est simplement être réaliste. L’ériger en principe d’action sociale c’est déjà être marxiste. Souffrir de ce fait et se sentir solidaire de ceux qui sont les vaincus de cette lutte des classes, communier à leurs espoirs, les aider, travailler et souffrir avec eux, comme a travaillé et souffert le Christ ouvrier, ce n’est pas être l’homme d’une classe parce qu’elle est une classe, mais c’est se faire pauvre avec les pauvres c’est subir d’être classé par ceux de l’extérieur, par ceux qui, inconsciemment peut-être, sont solidaires d’une autre classe. Qu’y a-t-il dans cette attitude qui ne soit pas sacerdotal ?
Que penser alors des lettres et des discours épiscopaux prenant parti pour leur patrie contre une autre patrie pendant les deux dernières guerres ?
Discernons réaction d’Évangile et réaction de classe, raison d’Église (comme il y a une raison d’État) et foi chrétienne.
En définitive ce problème n’est-il pas dans ce fondamental discernement ?
Veuillez agréer, monsieur le directeur, etc.

|Henri Dubois, curé de Lege et Burgalays (Haute-Garonne).

11 02 1954      Claude Bourdet ne mâche pas ses mots dans l’Observateur d’aujourd’hui :

Les Dominicains frappés par la Nouvelle Inquisition

Les Dominicains sont les nouvelles victimes des ravages produits dans l’Église Catholique par l’intégrisme.[…]     Ceux qui sont atteints ne sont pas les tenants de théories audacieuses, d’une attitude politique très avancée, mais ils sont parfaitement  représentatifs de ce vaste effort de compréhension politique et sociale et de progrès intellectuel qui caractérise le clergé de France et le différencie de l’obscurantisme du clergé italien, du fascisme du clergé espagnol et de la brutalmité réactionnaire de Mgr Spellman, du père Walsh et autres protecteurs de Mac Carthy. Et il s’agit à l’égard de ces religieux d’un pur et simple coup de force.[…]   Les mesures inadmissibles qui frappent un Ordre et des hommes dont le prestige était grand parmi les intellectuels français, et parmi tous les esprits épris de liberté de ce pays, signifie que le Vatican rompt avec toute espèce de démocratie, de progrès intellectuel et social, et exige des fidèles l’obéissance totale perinde ac cadaver jusqu’à imbécillité inclusivement.

[…]            Si l’Église n’est pas solidaire dans la protestation, elle sera solidaire dans l’humiliation et la désagrégation

13 02 1954              Et le Monde ne se contente pas de publier une lettre. Et ce n’est pas un pigiste qui trempe sa plume, mais bien le patron : Hubert Beuve Mery, par ailleurs très proche des Dominicains.

Les chefs des provinces françaises de l’ordre des frères prêcheurs viennent d’être destitués. En même temps quelques-uns des théologiens dominicains les plus connus sont condamnés à la retraite, au silence, à une sorte d’exil. Ces mesures ont surpris par leur ampleur et leur soudaineté. Il semble qu’en les prenant le maître général des dominicains ait voulu parer au plus pressé et empêcher que des mesures plus graves encore ne fussent décidées par le Saint-Office contre la branche française de l’ordre de Saint-Dominique. Dans des circonstances un peu analogues on avait vu arriver à Lyon, voici environ deux ans, un émissaire du général des Jésuites, venu pour épurer plusieurs membres éminents de la Compagnie. Ceux-ci se voyaient privés de leur enseignement tant au séminaire de Fourvière qu’à l’Institut catholique de Lyon et astreints à changer de résidence. A l’époque le cardinal Gerlier avait ressenti douloureusement ces mesures, prises en dehors de lui alors que l’Institut catholique notamment dépend directement de sa juridiction.

Ce n’est pas le lieu d’ouvrir une controverse théologique ou canonique sur le caractère de ces nouvelles sanctions. Mais l’Église, quelles que soient ses prérogatives spirituelles, est une société composée d’hommes qui vivent et agissent parmi les hommes. Il est donc fatal que les conséquences de ses décisions ne se limitent pas au plan surnaturel.

De ce point de vue deux ordres de faits retiendront sans doute l’attention. Le premier est l’espèce de suspicion dans laquelle les autorités romaines ont tendance à tenir certaines initiatives de quelques Français les plus soucieux d’apostolat, suspicion que ne cessent d’alimenter les dénonciations de toutes sortes venues trop souvent des Français eux-mêmes. Un certain-nombre d’exclusives touchant plus particulièrement les séminaires avaient accompagné la publication de l’encyclique Humani generis. A l’automne dernier les évêques français n’avaient pas reçu sans un vif déplaisir les instructions qui leur étaient transmises par le nonce apostolique pour les prêtres-ouvriers sous le sceau du secret afin qu’ils en assument eux-mêmes la responsabilité.

C’est sur ces entrefaites que trois cardinaux français se rendirent à Rome pour plaider le dossier des prêtres-ouvriers. Des fautes parfois graves avaient été commises, de nombreuses imprudences aussi. De toute évidence des remèdes devaient être apportés, des redressements effectués. L’épiscopat français, qui s’exprimait par la voix de ses éminents représentants, ne semblait nullement considérer alors que la situation de prêtre-ouvrier fût incompatible avec l’essence du sacerdoce. Il cherchait, au contraire, à sauver une institution qui, après les tâtonnements ou les audaces du début, avait besoin d’être amendée et régularisée. Mais lorsque à la mi-novembre les trois cardinaux quittaient le Vatican ils savaient qu’ils avaient perdu la partie. Les délais qu’ils se ménagèrent pour mieux préparer les esprits à des décisions désormais irrévocables ne firent qu’entretenir en France de fallacieux espoirs et aggraver les inquiétudes romaines. Ces inquiétudes paraissent avoir été encore accrues du fait que les dominicains français n’avaient pas mis autant de hâte que les jésuites à exécuter les instructions reçues.

Un second fait digne de remarque est que, à l’inverse de l’agitation qui se manifestait parfois parmi les prêtres-ouvriers, les dignitaires si cruellement atteints n’ont esquissé aucun geste de révolte, n’ont émis aucune protestation. Bien au contraire leur soumission, ou plus exactement leur acceptation des peines portées contre eux, a été immédiate et sans réticence. Beaucoup, et notamment parmi les prêtres-ouvriers, pourront en être profondément édifiés, alors que d’autres seront tentés de voir là un nouveau sujet de scandale et d’évoquer à ce propos les procès de Moscou. L’apparence n’est pas sans quelque analogie. Mais des hommes qui ont voué leur vie à une tache surnaturelle ne doivent-ils pas admettre toutes les conséquences d’une logique surnaturelle et, suivant une formule redevenue actuelle, accepter de souffrir pour l’Église sans doute, mais aussi par l’Église ?

Toute protestation qui ne serait pas de leur compétence propre paraîtrait justifier a posteriori les sanctions prononcées contre eux. C’est donc en définitive aux évêques successeurs des apôtres qu’il appartient de déterminer au sein même de l’Église ce qui est police nécessaire ou abus de pouvoir bureaucratique, ce qu’exige la protection de la foi et ce qui pourrait n’être, par l’effet d’une peur panique du communisme, qu’un dangereux retour aux plus discutables méthodes de l’Inquisition. A défaut, les responsables de la politique française, catholiques ou non, ne sauraient ignorer indéfiniment les incidences qu’une telle situation, surtout si elle devait encore s’aggraver, pourrait avoir dans le pays tout entier. De nouvelles difficultés et de nouvelles souffrances se préparent qui auraient pu, semble-t-il, être assez facilement épargnées à la France comme à l’Église. Aspect particulier d’un drame universel ! Combien de temps encore ce siècle tolérera-t-il, en présence de réalités qu’il ne veut pas voir, des libertés qu’il parait ne plus pouvoir souffrir ?

Sirius

 15 02 1954                 Le Bathyscaphe, reconstruit par le Commandant Houot et l’ingénieur Willm, descend à 4 050 m.

17 02 1954                 Le Canard Enchaîné donne sa Une aux sanctions prises à l’endroit des Dominicains sur la question des prêtres ouvriers :

Sanctions dans l’Eglise : Ange épure, ange radié

Rappel à l’Ordre de saint Dominique

Il y a de l’eau bénite dans le gaz chez les révérends-pères au lendemain du raid sur Paris du maître général des Dominicains, l’Espagnol Suarez, qui a délicatement fendu l’oreille de quelques frangins de haute bure.
Et remis de l’ordre pontifical dans l’ordre dominicain.
Rapport – toujours – à l’histoire des prêtres ouvriers.
Inutile de préciser que les décisions suareziennes ont provoqué un certain chabanals dans la catholicité ambiante.
Où l’on constate que les constitutions des Frères prêcheurs ont été violées jusqu’aux derniers outrages.
Vu que les nouveaux Provinciaux de Paris, de Lyon et de Toulouse auraient dû être élus par la base et non cavalièrement mis en place d’en haut par le Maître Suarez.
Il y a mieux. D’habitude, quand l’Eglise balance des coups de tiare sur la tête de ses fidèles, elle explique pourquoi.
Cette fois, rien de tel. Les théologiens mis à l’ombre des couvents, comme le Père Congar, le Père Boisselot ou le Père Chenu, ont été estourbis comme au coin d’un bois.
Sans motif avoué.
Il parait qu’ils doivent s’estimer satisfaits de s’en être tirés à si bon compte. D’après ce que leur aurait dit Suarez, cela aurait pu être beaucoup plus grave. L’état d’esprit est tel à Rome qu’on envisageait rien de moins que l’interdiction totale de l’ordre des Dominicains en France.
Ledit ordre, qui a déjà eu l’affaire de Sept sur le dos avant la guerre, étant considéré comme un repaire de dangereux révolutionnaires [nommés plutôt progressistes ndlr] par les Intégristes – les non théologiens disent : les réactionnaires du Saint-Office.
Il y a longtemps que les Eglises d’Italie, d’Espagne et du Canada – celle des Etats-Unis, quoi qu’on prétende, a moins d’influence cherchaient à faire leur affaire aux libéraux de l’Eglise de France. Maintenant, l’instant est propice. Il règne à Rome une atmosphère de fin de pontificat. Tout à ses visions et à ses hoquets. Pie XII laisse les bureaux gouverner, plus particulièrement celui du Saint-Office qui est truffé d’intégristes. Il suffit que Rivarol ou Aspects de la France écrive un libelle contre tel ou tel catholique vaguement libéral pour que l’article soit pris pour argent comptant, versé au dossier et serve de pièce à conviction.
Tout accusé, pourvu qu’il soit libéral, est déjà un coupable.
Comme sous l’Inquisition.
Et on s’attend maintenant que les foudres apostoliques s’abattent sur des laïcs.
Contrairement à ce qu’on croit, l’épiscopat français ne serait pas tout à fait innocent non plus dans l’histoire des Dominicains.
Les mesures disciplinaires qui ont atteint lesdits auraient été décidées en partie à la suite d’une pétition dont aurait pris l’initiative Mgr Richaud, archevêque de Bordeaux.
Qui fait de la démagogie ouvriériste dans ses mandements. Mais n’en pense pas moins. En tout cas, il souffle un de ces petits vents d’ultramontane chez les enfants français du Bon Dieu.
François Mauriac vire au gallicanisme et réclame un nouveau Concordat.
Des tas de catholiques prient tous les soirs pour que Pie XII soit rapidement convoqué devant l’Éternel.
Tout ça annonce un joyeux conclave le jour où il s’agira de désigner le prochain pape.
Les nus de la Sixtine s’en frottent déjà les saints.

Le Canard Enchaîné du 17 février 1954         [300 000 exemplaires]

19 02 1954                Voulant marquer le tricentenaire du rattachement de l’Ukraine à la Russie par le Rada de Pereïaslav, en 1654, et soucieux de faire un cadeau à cette Ukraine dont il se sentait proche, Khrouchtchev lui offre la Crimée : quinze minutes de discussion, pas plus ! C’est en ce mois de février que Khrouchtchev est enfin parvenu à neutraliser sinon éliminer ses rivaux, le dernier d’entre eux étant Malenkov. Il doit en grande partie son succès à son orientation marquée en faveur d’un plan de développement agriculture-industrie lourde : nécessité d’accroître la production agricole afin d’assurer en priorité le ravitaillement d’une population urbaine en forte croissance. Pour cela, il faut relever massivement les prix d’achat, par l’État, des productions des kolkhoze, au bord de la faillite, et étendre considérablement les emblavures, seule façon d’assurer une croissance rapide de la production agricole : ce sera la mise en valeur des terres vierges du Kazakhstan ; ces terres vierges sont en fait les terres abandonnées après la collectivisation forcée des campagnes dans les années 30.

La tempête déclenchée par l’interdiction touchant les prêtres ouvriers fait des vagues jusqu’en Suisse Romande, dans le Valais précisément ; la Suisse accueille volontiers des révolutionnaires mais à la condition qu’ils choisissent comme terrain d’exercice un pays autre que le leur. Donc, on ne peut raisonnablement pas leur demander de pencher du coté des prêtres ouvriers… néanmoins ils exposent correctement le contexte général.

Bien des chrétiens sont actuellement préoccupés par ce qui est devenu la Question des prêtres-ouvriers. La répercussion des derniers événements à ce sujet a été grande et s’est produite dans bien des consciences individuelles, y créant un certain malaise. La discussion s’est ouverte à ce sujet et cela non seulement dans les cercles catholiques, mais également dans certains milieux protestants ou même non-chrétiens. La presse chaque jour en apporte des échos qui, venant des horizons les plus divers, témoignent d’une grande confusion. C’est cette confusion même qui est pénible, voire douloureuse. Il n’est point de notre ressort d’interpréter ou même de discuter les décisions de la Hiérarchie ecclésiastique. Par contre, nous avons pensé qu’il pouvait être bon d’essayer, pour nos lecteurs, de mettre un peu de clarté dans une affaire où, malheureusement, certaine presse et certaines agences ont voulu produire du sensationnel ou provoquer, dans un but bien défini, le trouble dans les consciences. Tenons-nous en aux faits. C’est le Cardinal Suhard qui est l’initiateur de la Mission des Prêtres-ouvriers. Effrayé par la déchristianisation presque complète d’une grande majorité du monde ouvrier français, il estima qu’une tentative devait être faite de le regagner au Christ par un apostolat agissant par l’intérieur. Des expériences avaient déjà été faites par des prêtres isolés et avaient été, par certains côtés, assez concluantes. Le cardinal Suhard en mettant sur pied la Mission de Paris donnait à ces prêtres une organisation, une hiérarchie, assurait un contrôle, une mise en commun des enseignements acquis, et parait au danger de l’isolement. Il ne s’agissait et il ne pouvait s’agir en l’occurrence que d’une expérience. La mission de ceux qu’on a appelé les commandos de l’Eglise dans les masses ouvrières était une action de reconnaissance qui comportait de sérieux dangers. C’est la raison pour laquelle le cardinal-archevêque voua à ses prêtres-ouvriers une constante sollicitude, tant pour les soutenir dans les difficultés écrasantes au sein desquelles ils devaient œuvrer pour le Christ, que pour suivre attentivement le développement de cette entreprise délicate. A sa mort, son successeur Mgr Feltin décida la continuation de la Mission de Paris. Cette action des prêtres-ouvriers devait, pour garder son efficacité et permettre qu’on en tire toutes les leçons, se dérouler dans le silence. Malheureusement certains événements vinrent lui donner une publicité malencontreuse. De plus, et fait assez grave, certains jeunes prêtres s’y engagèrent en francs tireurs. Sans contrôle, sans soutien communautaire comme cela existait dans la Mission de Paris sans préparation sérieuse et surtout sans présenter les qualités requises pour un apostolat aussi difficile, ils commirent certaines erreurs dont immédiatement s’emparèrent les ennemis du catholicisme. Le Vatican s’en émut à juste titre et les cardinaux Gerlier. Liénart et Feltin se rendirent à Rome pour examiner avec Sa Sainteté Pie XII toute la situation et les mesures à adopter. Une décision fut prise. Tels avaient été concluants certains résultats acquis qu’il ne pouvait être question d’abandonner le principe de l’apostolat de prêtres au sein des masses ouvrières, mais les expériences faites permettaient également d’en fixer les méthodes et les limites. La Hiérarchie donnait ainsi un statut et une organisation aux prêtres-ouvriers. Ceci procédait de la logique même. Etant donné les difficultés et les périls courus par ceux qui faisaient œuvre d’apôtres au sein des masses sans Dieu et agitées par certaines idéologies matérialistes, il était nécessaire que leur action, soit suivie et qu’on évite que leur entreprise puisse être menacée d’anarchie. Ce souci de la Hiérarchie de procéder dans ce domaine combien délicat avec calme et raison a été, bien évidemment, exploité par ceux dont l’intérêt était de semer le trouble dans les consciences. Ils se sont empressés de proclamer que l’Eglise mettait fin à l’expérience des prêtres-ouvriers, alors qu’elle se contentait simplement de la coordonner, de lui donner de nouvelles bases. L’action des prêtres-ouvriers n’est pas suspendue. Le texte de l’Épiscopat français, publié il y a quelque temps, déclarait d’ailleurs en toutes lettres qu’il faut consacrer des prêtres à un apostolat spécial en milieu ouvrier. Simplement les modalités de cet apostolat ne sont plus tout à fait les mêmes. L’Eglise, dans sa sagesse et disposant de tous les éléments d’information nécessaires, en a décidé ainsi. Ce n’est point à nous de juger et encore moins à ceux qui la combattent Il convient donc de se méfier de toutes les informations qu’on répand à propos des prêtres-ouvriers tant qu’elles ne proviennent pas de la Hiérarchie elle-même. Le caractère sensationnel qu’on cherche à leur donner est d’ailleurs bien le signe évident qu’on ne vise qu’à saper la confiance des croyants dans le Magistère de l’Église.

[…]             Dans un article paru dans le Figaro du 16 février, M. François Mauriac se demande s’il ne faudrait pas signer un nouveau Concordat entre la France et le Saint Siège pour délimiter les droits imprescriptibles de l’Eglise et ceux, non moins imprescriptibles, de la nation. L’éditorialiste du Figaro écrit : Mais c’est dans la mesure où des catholiques de France sont des catholiques de tout repos, dans la mesure où ils se trouvent liés de toute leur foi et de tout leur amour au Siège de Pierre, dans la mesure enfin où le risque de schisme, en ce qui les concerne, n’est même pas imaginable, qu’ils se sentent plus pressés de trouver un recours… Ce Concordat que la III° République a détruit, la IVe République, dans l’intérêt de l’Eglise et de la France, n’aurait-elle pas raison de le rétablir en l’adaptant aux exigences de notre époque ? Je pose la question. Une dépêche d’agence annonçait en outre qu’une question orale avec débat serait posée au Sénat : M. Edmond Michelet, sénateur de la Seine, a posé une question orale avec débat, demandant à M. le ministre des affaires étrangères si tout en respectant les lois fondamentales de la République,… il ne serait pas de son devoir d’attirer l’attention du Saint-Siège sur les conséquences regrettables qui risquent d’atteindre, à travers l’Eglise de France, le prestige et le rayonnement de notre pays dans le monde, à la suite des circonstances qui ont entouré les décisions frappant des prêtres et des religieux français.

Compte tenu de l’émotion que ces mesures ont suscitée dans notre opinion publique, il lui demande s’il ne lui apparaît pas nécessaire de se faire l’interprète de ces inquiétudes auprès de S. Exe. le nonce apostolique. De son côté, M. Deixonne, député socialiste a adressé par la voix du Journal Officiel, au ministre des affaires étrangères, une question écrite sur le même sujet. L’opinion publique s’emparera certainement de ces faits et elle les commentera, écrit le 17 février, dans La Croix, de Paris, le R. P. Gabei, et il donne les très judicieuses précisions suivantes :

1                 L’Eglise est une société parfaite supranationale ; tous ses fidèles sont en même temps citoyens d’un Etat. Chaque fois que l’Eglise intervient auprès de ses membres, elle touche en même temps des citoyens, cela est inéluctable.

2                 L’Eglise intervient en des domaines différents : un premier où les affaires sont spécifiquement et uniquement religieuses, un deuxième qui est mixte, c’est-à-dire où les matières elles-mêmes sont simultanément de l’Eglise et de l’Etat – le mariage par exemple : sacrement et cellule sociale ; un troisième qui est en lui-même temporel, mais qui par un biais, tombe sous le jugement de l’Eglise dans la mesure où la morale est engagée.

3                 Les rapports de l’Eglise et de l’Etat sont différents suivant que le problème soulevé appartient à l’un ou l’autre de ces trois domaines. Dans le premier l’Eglise est souveraine ; elle légifère et gouverne en toute indépendance jusque dans les cas les plus concrets. Son intervention ne touche alors le citoyen d’aucune manière, mais seulement le fidèle, laïc, religieux ou prêtre, et nul pouvoir temporel, en tant que tel, ne peut demander des comptes à l’Eglise à ce sujet.

4                 L’Etat, ou plutôt la nation, peuvent-ils s’estimer atteints dans leur honneur par certaines mesures prises par l’Eglise ? Remarquons d’abord que cette crainte est pour la France révélatrice d’une transformation profonde survenue dans l’opinion publique : celle-ci se sent plus ou moins solidaire de certaines tendances du catholicisme français. Mais remarquons aussi que cette crainte peut être inspirée par des préoccupations très diverses et il ne nous semble pas que M. Deixonne passe par la même crise de conscience que M. Michelet.

Certes, la distinction entre catholique et français est facile à établir dans l’abstrait ; dans le concret, c’est bien la même personne qui est les deux à la fois. C’est si vrai que l’on entend souvent dire dans certains milieux ecclésiastiques, à propos de nos problèmes religieux : Ah ces Français ! ! Et, si la nation française peut s’estimer honorée par le prestige de ses théologiens, de ses philosophes, de ses sociologues, de ses pionniers de l’apostolat populaire, etc., ce n’est pas elle pourtant qui est qualifiée pour déterminer si l’orthodoxie de ces hommes est encore entière, si leurs propos et leurs méthodes dans le domaine religieux sont opportuns. C’est l’affaire de l’Eglise. L’Eglise doit examiner essentiellement la question en fonction de sa Constitution et de sa mission surnaturelles, non pas en fonction du prestige ou de l’honneur de la nation à qui appartiennent les fidèles qu’elle touche. On peut en tenir évidemment compte. On peut surtout tenir compte des problèmes et du génie propre d’une nation et l’Eglise n’y manque pas dans la plupart des cas.

5                 Deux solutions sont proposées : une démarche du ministre des Affaires étrangères : un Concordat : Que pourra dire le ministre au nonce puisque les questions ne sont manifestement pas du domaine temporel ou politico-religieux, mais ressortent à la vie intérieure de l’Eglise : méthodes d’apostolat et gouvernement d’un ordre de droit pontifical ? Le Concordat !… L’Etat deviendrait, suivant ce que l’on souhaite, le défenseur de l’originalité de l’Eglise dans un pays en face des règles uniformes édictées pour toute la catholicité. Certes, il ne faudrait pas de standardisation, en ce domaine comme en tous les autres, des méthodes et des solutions, car les problèmes sont divers à travers l’Eglise. L’unité de l’Eglise est par elle-même, assez haute et assez souple pour s’adapter d’une manière vivante à de multiples situations. Mais est-ce le rôle de l’Etat de sauvegarder cette diversité dans l’Eglise ?

6                 Pour ce qui est du rôle du nonce, nous avons déjà eu l’occasion de dire ce que nous pensions. M. Jean Lacroix a, avec noblesse, signalé dans le numéro d’Esprit ceci : Il est certain qu’en s’occupant des prêtres-ouvriers le nonce n’est pas sorti d’un domaine purement religieux. Le droit canon prévoit que le nonce entretient les relations diplomatiques avec le pays où il est accrédité et que, dans le territoire qui lui est assigné, il veille à l’état des Eglises et informe le Pontife romain à ce sujet. S’il lui faut voyager pour s’informer de la situation ou informer la hiérarchie des directives pontificales, il fait son métier de nonce. Nous avons distingué, depuis des années, avec un soin jaloux, l’Eglise de l’Etat. Après avoir écarté de notre vie publique les intrusions des clercs dans le domaine temporel, gardons-nous de provoquer l’Etat à intervenir dans le domaine propre et exclusif de l’Eglise.

Nouvelliste Valaisan. 9 Février 1954. [articles signés d’une seule initiale]

02 1954                       Gamal Abdel Nasser est nommé premier ministre de l’Égypte. Il en deviendra le président deux ans plus tard. Très rapidement est prise la décision de construire un nouveau barrage à Assouan, qui noiera nombre de villages et aussi de nombreux sites archéologiques majeurs de Nubie, tels Abou Simbel, – temple de Ramsès II -, Philae, – sanctuaire d’Isis -, les temples d’Amada, Derr, Ouadi Es Sebouah, Dakka, Maharaqqah, Taïmis, le kiosque d’At Kartassi, le temple de Beit El Ouali, … 32 temples et chapelles … et les carrières de granit d’Assouan. Françoise Desroches Noblecourt est alors pensionnaire de la prestigieuse École du Caire ou Institut français d’archéologie orientale – IFAO -. Elle va voir Nasser pour qu’il lui laisse carte blanche pour sauver ces merveilles, à défaut de pouvoir en financer le sauvetage. Il tiendra parole et cette femme de quarante ans, passionnée d’Égypte, va remuer ciel et terre pour que l’UNESCO prenne en charge le déplacement de ces temples, un travail de titan, sur l’île d’Agilka, qui, elle, restera toujours hors d’eau. Et le fabuleux pari sera tenu. Le 16 novembre 1963, l’Égypte et l’Unesco attribueront les travaux au consortium Joint Venture Abu Simbel, qui rassemble le français GTM – Grands Travaux de Marseille -, l’Allemand Hochtief, l’Italien Impreglio, les Suédois Skanska et Santab, l’Égyptien Atlas, avec le français Jean Bourgain comme directeur des travaux, pour l’Unesco. Les merveilles auront été déplacées et rehaussées de 80 m sur une colline artificielle, en fait une voûte de béton, avant l’inauguration du barrage d’Assouan en 1970 : 1 036 blocs découpés, pesant chacun de 20 à 30 tonnes, qu’il s’agit de saisir et de poser en respectant le centre de gravité de chacun pour qu’il reste à la verticale ; les travaux commenceront en avril 1964 pour finir le 22 septembre 1968, avant la mise en eau du barrage d’Assouan en 1970.

Il n’est qu’un acte sur lequel ne prévale ni l’indifférence des constellations ni le murmure éternel des fleuves : c’est l’acte par lequel l’homme arrache quelque chose à la mort.

André Malraux

1 03 1954                                       L’Église catholique met (presque) fin à l’expérience des prêtres ouvriers. Grande affaire quant à la seconde des deux grandes fonctions de l’Eglise : la prière et l’apostolat : laisser venir à soi ou aller vers ?  Cette condamnation des prêtres ouvriers ne s’est pas faite en un jour : la date retenue ici est celle de la prise d’effet de la décision de mettre fin à l’expérience des prêtres ouvriers. Mais cela avait commencé le 23 septembre 1953 par l’envoi de la Sacrée Congrégation des Religieux, via la Curie généralice de Rome, d’un courrier communiquant aux trois provinciaux dominicains de France,  la décision  de mettre fin à l’expérience des prêtres ouvriers. Copie de ce courrier avait été envoyée à tous les supérieurs généraux des tous les ordres religieux.

À la fin du pontificat de Pie XII (1939-1958), la partie la plus vivante et la plus dynamique de l’Église de France a vécu dans un climat de suspicion et de délation qui s’apparente à une véritable terreur intellectuelle. Des prêtres et des religieux, suspectés de progressisme ou tout simplement d’imprudence dans l’expression de leur pensée, furent alors l’objet de mesures disciplinaires brutales, prises sans la moindre concertation et sans la moindre explication. Principales victimes de cette persécution intellectuelle : les dominicains, les éditions du Cerf qu’ils dirigent ainsi que les revues qu’ils animent, dont la Vie intellectuelle. Persécution d’autant plus injuste qu’elle frappe des hommes d’une grande rigueur intellectuelle et morale qui deviendront quelques années plus tard de véritables autorités théologiques au Concile Vatican II : on pense ici notamment aux PP. Chenu et Congar. Du reste, la parfaite dignité avec laquelle ils se soumirent à des décisions injustes permet de mesurer la profondeur de leur attachement à l’Église.

Autres victimes de marque d’une bureaucratie romaine bornée et réactionnaire : les prêtres-ouvriers, qui sont alors une centaine, et qui entendent relever le défi que représente pour l’Église une classe ouvrière à peu près totalement déchristianisée. Si la France, selon l’expression célèbre de Y. Daniel et H. Godin, est devenue pays de mission, que dire alors des milieux ouvriers. L’arrêt brutal de l’expérience au début de l’année 1954 marque dans l’Église de France un véritable retournement de conjoncture. Les raisons de la décision romaine tiennent sans doute d’abord à des divergences sur la conception même du sacerdoce. Qu’est-ce qu’un prêtre ? Un professionnel des sacrements, un homme à part, ou bien au contraire un témoin de Jésus-Christ dans un milieu qui l’ignore ? Mais on ne saurait séparer ce débat théologique de l’environnement politique et intellectuel de l’époque : nous sommes encore en pleine guerre froide ; Pie XII et ses conseillers vivent dans la hantise d’une contamination de ses prêtres par le marxisme : débat qu’on retrouvera un quart de siècle plus tard, en Amérique latine, à propos de la théologie de la libération. Tout n’est pas faux dans les appréhensions des membres de la Curie. Mais le point fondamental, celui autour duquel s’opère le clivage, ce sont les méthodes de la Curie romaine, et tout spécialement du Saint-Office. L’inspiration intellectuelle de l’Inquisition n’est pas loin : longues enquêtes secrètes, surveillance quasi policière des suspects, dénonciations, refus de tout dialogue, obligation du secret faite aux victimes elles-mêmes. L’Église fonctionne comme un appareil autoritaire, triomphaliste et sûr de son bon droit. Les remises en cause ne viendront qu’ensuite. La double affaire des prêtres ouvriers et des dominicains de la Province de France est un des moments les plus chauds de l’histoire religieuse contemporaine, le plus important sans doute depuis la condamnation du modernisme et de l’abbé Loisy par Pie X en 1907. Du reste, le rapprochement entre Pie X et Pie XII, que tant de choses séparent par ailleurs, s’impose. Sans doute, les prêtres-ouvriers ont-ils eu tendance à surestimer la spécificité de la classe ouvrière et le caractère quasi universel de la conscience de classe. Reste que l’absence de l’Évangile chez les pauvres et les exploités était le scandale majeur auquel ils se sont attaqués avec courage. Cette défaite n’est que provisoire : à bien des égards, Vatican II leur donnera raison.

Jacques Julliard, Directeur d’Études, Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, lors de la publication de Quand Rome condamne, de François Leprieur. Terre Humaine Plon/Cerf 1989

3 03 1954                   Christian PINEAU, député SFIO, ancien ministre, publie une tribune libre dans Paris Presse l’intransigeant. De septembre 1940 à février 1942, Christian Pineau a assuré à lui seul la parution de 190 numéros de Libération. Déporté à Buchenwald.

De la Charité à la Justice

De temps à autre, les hommes s’avisent que tout ne va pas pour le mieux dans un monde dont ils ont crée, sinon la nature, du moins les institutions. À l’occasion d’une catastrophe, ils découvrent soudain ce qu’ils connaissent parfaitement. C’est ainsi que les grands froids ont révélé, à des gens qui ne pouvaient l’ignorer, la grande misère des sans-logis.

L’initiative de l’abbé Pierre, la publicité donnée par la grande presse à ses randonnées nocturnes, ont satisfait le goût du public pour la pitié et suscité des gestes de solidarité dans des milieux généralement assez fermés à l’émotion.

Est-ce à dire que les événements de ces dernières semaines aient apporté, comme on l’a écrit, un souffle nouveau à notre pays et qu’il y ait quelque chose de profondément changé dans notre approche de l’injustice sociale ?

Quitte à choquer certains esprits, j’avouerai franchement que je ne le crois pas.

La charité comporte, à la fois, le meilleur et le pire ; le meilleur, quand elle donne à chaque être humain conscience de sa solidarité profonde avec son espèce ; le pire dans la mesure où elle constitue un alibi pour des consciences facilement satisfaites.

Comme il est aisé de se décharger de tout devoir social, de toute réprobation contre l’ordre établi, au prix d’un menu sacrifice volontairement consenti !

On imagine fort bien un contribuable moyen, fraudeur du fisc comme tant de Français, envoyant à l’abbé Pierre un petit mandat, représentant le centième de la somme dont il a frustré l’Etat et avec laquelle on aurait peut-être pu construire une maison. Le voilà fort satisfait de lui ! Il n’a aucun remords à l’égard de la collectivité ; sa vanité est agréablement chatouillée par l’élégance de son geste individuel. Il demeure pourtant socialement un coupable.

Quand règne la tartuferie…

Combien d’exemples pourrait-on citer de cette attitude d’esprit : le patron qui paie mal ses ouvriers, mais dont la femme va faire des visites dans les foyers pauvres ; la maîtresse de maison qui réduit sa servante à l’esclavage, mais lui donne ses vieilles robes ; l’égoïste qui n’a jamais pensé à la souffrance humaine, mais donne 10 francs par jour au joueur d’orgue de barbarie, parce qu’il aime les complaintes et l’agréable frisson des gestes peu coûteux.

Certes, je ne condamne pas en soi la Charité. Inspirée souvent par des motifs nobles, métaphysiques ou autres, elle peut apporter aux rapports entre les hommes un élément de douceur et de confiance. Mais je ne la crois valable que si elle est un complément de la justice et non sa caricature.

Un médecin peut administrer un calmant à un malade. Il ne fait qu’adoucir sa souffrance ; mais s’il veut le guérir, il lui faut aller à la racine même du mal.

Ainsi la charité atténue la douleur ; seule la Justice en supprime la cause.

Dans le cas douloureux des sans-logis, il est bien de soigner et de réconforter des malheureux. Mais cela ne doit pas conduire à accepter un ordre social qui comporte, par sa structure même, d’aussi criantes injustices.

Le drame de cet hiver, ce n’est pas celui d’un homme qui découvre la misère, c’est celui d’un État qui la tolère, d’une opinion qui s’en émeut superficiellement, mais n’est pas prête aux mesures qui pourraient la supprimer. C’est celui de l’égoïsme social, plus fort que jamais dans certains milieux, et qui est le responsable de la haine inexpiable et muette de la grande foule des opprimés.

13 03 1954                 Déclenchement de la bataille de Dien Bien Phû. Elle va durer 56 jours.

À 17 heures les canons du Vietminh pilonnent le piton Béatrice, formé de trois môles distincts, puissamment fortifiés et défendus. Les officiers sont tués et, peu à peu, les bunkers tombent aux mains de l’ennemi. A minuit, Béatrice ne répond plus. C’est la consternation chez les Français : ils n’imaginaient pas que les Viets disposeraient d’une telle force de frappe, cela grâce au soutien des Chinois et, dans une moindre mesure, des Soviétiques : vingt canons de 105 mm, 24 canons de montagne de 75 mm, des mortiers lourds, de la DCA… Giap pouvait en outre engager trente bataillons réguliers, soit une quarantaine de milliers de soldats, sans compter l’intendance et les volontaires. En face, les Français disposaient d’unités d’infanterie, appuyées par les paras du 1er bataillon de parachutistes coloniaux et les légionnaires du 1er bataillon étranger de parachutistes. En tout, 15 700 hommes, dont de nombreux tirailleurs africains et marocains.

Bruno Philip             Le Monde 7 mai 2014

Personne n’avait cru que les Viets pouvaient posséder de l’artillerie : par quel itinéraire auraient-ils amené leurs pièces et gagné les crêtes sans que notre aviation les ait vues ? Le colonel Piroth qui commandait l’artillerie de la citadelle était si sûr que ses batteries ne risquaient rien qu’il les avait établies à découvert. Quand, le 13 mars, les 105 ennemis ouvrirent le feu et, en quelques minutes, détruisirent ses canons et la piste aérienne, Piroth se fit sauter la cervelle. Dans la citadelle assiégée, l’héroïsme et la lâcheté devinrent le pain quotidien. A l’hôpital souterrain, les médecins opéraient dans l’ébranlement des coups de mortier, de rares avions sanitaires se posaient encore et repartaient sous les obus, puis toute liaison devint impossible. Je pus étudier les ordres et les contrordres, les télégrammes échangés avec Hanoi, le procès-verbal des incidents qu’on avait tus, la correspondance impitoyable des généraux. Napoléon a écrit : A la guerre, un grand désastre désigne toujours un grand coupable. Tous les arguments du général Navarre se trouvaient déjà, à quelques nuances près, dans un plaidoyer qu’il avait publié en 1956. Personne ne lui avait imposé quoi que ce soit, mais la responsabilité du gouvernement était immense : la guerre d’Indochine n’avait jamais été conduite.

Les responsabilités de cette bataille, j’ai conscience de les avoir justement traduites. Je crois avoir approché de près la vérité, et si, parfois, de ma plume s’échappe un jugement acéré pour certains politiques et certains militaires, je n’ai mesuré ni mon admiration ni ma pitié pour ceux qui combattirent dans ce lac de boue devenu un charnier. J’en disais de cruelles. Cette bataille aurait pu être évitée, elle aurait pu aussi être gagnée. Il me parut utile et nécessaire de savoir pourquoi et comment, alors que ses conséquences pesèrent si lourd par la suite, elle avait été perdue. Tout l’état-major se trompa et raisonna comme un état-major occidental et archaïque face à des gens qui ne possédaient ni avions ni camions, mais des canons et qui n’avaient pas peur de la mort. Honte, désespoir, stupeur, trahisons et mésentente. Les avions ne pouvaient plus se poser, et la moitié du ravitaillement parachuté tombait chez l’ennemi. Au plus profond de l’inquiétude, il fut envisagé, pour faire lâcher prise à l’ennemi, d’employer une bombe atomique. Le colonel Brohon, alors directeur de cabinet du général Ely, chef d’état-major de la défense nationale, fut chargé de solliciter cette extrémité du Pentagone. Finalement, les Américains et les Britanniques refusèrent, le gouvernement chuta, et Mendès arriva au pouvoir.

Jules Roy            Mémoires barbares           Albin Michel 1989

15 03 1954                       Pour la première fois un Noir : Ernest Wilkins, devient ministre (du travail) aux États-Unis.

20 03 1954                       De Pierre Peltier à M. Christian Pineau.

Monsieur,

Dans votre article de la charité à la Justice publié par Paris-Presse le 3 mars 54, vous vous indignez de ce qu’un contribuable n’éprouve aucun remords à frustrer l’État et éprouve une satisfaction d’envoyer à l’abbé Pierre le centième de ce qu’il n’a a pas versé à votre motte de beurre. Avez-vous songé qu’avec ce centième l’abbé Pierre fera un bout de maison, alors qu’avec les 100 centièmes votre État ne fera rien, au contraire il empêchera de faire quoi que ce soit. Vous l’avouez d’ailleurs ingénument en glissant ce délicieux peut-être dans votre affirmation de ce que l’État aurait pu utiliser ces miettes. Les seuls services du M.R.L. (Ministère de la Reconstruction et du Logement) coûtent 13 Milliards (200 millions € 2000) par an aux contribuables et ne font que mettre des bâtons dans les roues de la construction. Combien de Français seraient logés chaque année avec cette somme remise à l’abbé Pierre ? Combien d’autres vivraient à l’aise dans les nombreux locaux occupés par ce ministère et ses services dans toute la France ? Combien de manœuvres seraient rendus disponibles pour la construction avec la liquidation de ce parasite, avant l’existence duquel on a construit et après la disparition duquel on construira encore.

Mais c’est bien là que le bât vous blesse, Monsieur le membre de l’Internationale ouvrière. De quoi vivrez-vous alors, cher Pou du Lion ?

Faut-il que vous soyez inconscient ou sans vergogne pour écrire pareilles absurdités. Vous vivez de ce désordre, mais la France en crève ; alors, Monsieur de l’Internationale, ayez la pudeur de ne pas réclamer davantage et contentez-vous de la part déjà trop belle qui vous est faite sur la misère des Français.

Agréez, Monsieur, mes salutations bien réticentes.

Christian Pineau lira ce courrier et le retournera avec la mention : Lettre idiote, à retourner

10 04 1954                 L’inspecteur des finances Maurice Lauré 37 ans, que Raymond Aron, qualifiera de prince de l’esprit,  – excusez du peu – met en application son invention : la TVA : Taxe sur la Valeur Ajoutée perçue sur les affaires. Il s’inspire d’une idée d’un homme d’affaires allemand, Wilhelm von Siemens, qui, dans les années 1920, voulait taxer la valeur supplémentaire d’une production. La TVA qu’il invente propose un nouveau mécanisme selon lequel les entreprises paieront désormais la taxe sur leurs ventes, l’État leur remboursant la taxe payée sur leurs achats, afin que la valeur ajoutée soit prise en compte et favorise l’investissement. L’imposition globale d’une marchandise ne varie pas quel que soit le nombre d’entreprises qui l’ont manipulée, et c’est le consommateur final qui la paie tout entière. Simple et cohérent. Facile à collecter, difficile à frauder, la TVA a aussi l’avantage d’être neutre vis-à-vis des exportations puisque les acheteurs étrangers n’ont pas à l’acquitter.

Elle sera d’abord limitée au secteur de la production, puis au commerce de gros – 300 000 industriels et grossistes, soit 15 % des entreprises enregistrées auprès du fisc -, et finalement touchera à partir de janvier 1968 l’ensemble des biens et services vendus par les quelque trois millions de commerçants, artisans, agriculteurs, et entrepreneurs, suscitant la fronde  : taxe de la vorace administration ou encore tout va augmenter. Ces derniers collectent la TVA, la reversent à l’État, après avoir déduit la TVA qu’eux-mêmes ont du payer en amont pour leurs achats.

Maurice Lauré lui-même, à la veille de sa mort, en 2001, défendra son bébé : Je ne suis pas sûr que la véritable nature de la TVA ait bien été assimilée. Beaucoup de professionnels, d’hommes politiques, et même de fiscalistes, s’imaginent que la TVA est assise sur la valeur ajoutée de chaque entreprise. C’est faux. La TVA est assise sur la valeur ajoutée de sa nation et les entreprises servent seulement de percepteurs, avec la certitude qu’elles ne supportent pas l’impôt tant que le produit est chez elles, pourvu qu’elles le perçoivent dès qu’il les quitte.

Le principe connaîtra le succès, puisque adopté dans plus de 150 pays, où elle représente en moyenne jusqu’à un cinquième du total des recettes fiscales. Et l’Union européenne en a fait un des éléments du passeport que les pays candidats doivent accepter pour y entrer. Son grand avantage : être un impôt indolore, au quotidien, applicable à tous les consommateurs, c’est à dire tout le monde. Dans les années 2000, en France, ajoutée à la TIPP (taxe intérieure sur les produits pétroliers, qui dans le principe peut être assimilé à une TVA), la TVA représente 53 % des recettes de l’État, quand l’Impôt sur le Revenu n’en représente que 19 %…de quoi apporter quelques bémols à tous ceux qui bombent le torse d’un moi, Monsieur, je paye des impôts.

14 04 1954                Début de l’ultime assaut des Viet Minh contre Dien Bien Phû. Sortie de la 4 L de Renault. La gendarmerie l’adoptera car c’était la seule voiture française à l’intérieur de laquelle un gendarme pouvait garder son képi sur la tête.

29 04 1954            Geneviève de Galard, infirmière de 28 ans à Dien Bien Phû, se voit remettre par le colonel de Castries, commandant en chef, Légion d’honneur et Croix de guerre :

Vous êtes la plus pure incarnation des vertus héroïques de l’infirmière française.

Elle devient en quelques jours le modèle parfait de la sainte laïque, otage d’un siège implacable, légende qui atténuera le traumatisme de la défaite, l’horreur du sacrifice. Après sa libération le 24 mai, des agences de presses américaines et un journal anglais lui proposeront des ponts d’or pour avoir l’exclusivité de ses interviews. Elle refusera : J’étais là-bas pour soigner des blessés, non pour gagner de l’argent en racontant leurs souffrances.

Comme dit Julios Beaucarne : le monde a bien changé, sais-tu.

7 05 1954                    La chute de Dien Bien Phû, en Indochine, marque la fin d’un conflit de 9 ans. On compte 3 420 tués et autant de blessés parmi les assiégés. Le vainqueur, le général Giap, fait 11 721 prisonniers, parmi lesquels Marcel Bigeard, commandant les parachutistes, Pierre Schoendoerffer, cinéaste. Quatre mois plus tard, quand ils seront libérés, il n’en restera plus que 3 290 : 8 431 hommes étaient morts dans les geôles vietnamiennes par manque volontaire de soins, malnutrition ou sévices.

Au sein des troupes françaises, on comptait en fait seulement 13 % de combattants de nationalité française : la très grandes majorité était composée de troupes coloniales : comment donc auraient-ils pu éprouver une quelconque motivation là où elle devait déjà être problématique pour les français ?

La seule bataille rangée et perdue par une armée européenne durant toute l’histoire des décolonisations

Jean-Pierre Rioux

Le fond du stade est à nous, les gradins des montagnes tout autour sont aux Viets.

Capitaine Chevallier

Une vallée d’une vingtaine de kilomètres de long sur sept ou huit de large comme un grand corps allongé dans la rivière, une déesse aux multiples mamelons, Gabrielle ou Béatrice, Isabelle ou Claudine, tous les prénoms des collines hérissées des tourelles de canons entre lesquelles escadronnent les blindés. Les casemates reliées par des boyaux que protègent les sacs de sable. Chaque nuit les tranchées des deux camps se rapprochent, les bodoïs au casque de latanier neutralisent les clochetttes suspendues aux barbelés qu’ils cisaillent. Lueur aveuglante des grenades à effet de souffle. On creuse sous Eliane-2 qui résiste la dernière, entasse les centaines de kilos d’explosifs au fond de la galerie de mine. Le film revient au Technicolor pour la grande explosion orange sur le lieu toujours en l’état, où se voit le cratère, et au sommet le char repeint en vert olive, où scintille l’étoile rouge du vainqueur.

Loin dans la montagne, près d’une cascade d’eau fraîche, le PC du général Vô Nguyên Giâp où les cartes du camp sont étalées. L’ancien professeur d’histoire, admirateur de Bonaparte, répète à ses officiers la phrase de l’Empereur, pointe l’écheveau des pistes dans la forêt : Là où une chèvre passe un homme peut passer ; là où un homme passe un bataillon peut passer.

La Chine fournit les mortiers, les orgues de Staline, les canons de 105 transportés sur des vélos alignés, hissés en haut des forêts à dos d’hommes, camouflés au fond des grottes. Pendant des mois soixante-dix mille porteurs et trente-cinq mille combattants. Plus de cent mille hommes en encerclent dix mille qui ne s’échapperont plus, pris dans la nasse sous le déluge de flammes. L’artillerie vietminh vide le ciel. Plus d’avions, plus de relève. Français volontaires, Marocains et Algériens qui n’avaient pas choisi leur affectation, Allemands de la Wehrmacht qui dix ans plus tôt combattaient l’Armée rouge, partisans vietnamiens, Thaïs descendants de Deo Van Tri. Fin avril deux mille Hmongs se mettent en route dans les montagnes du Laos, armés de machettes et de vieux fusils, les pieds nus, les amulettes autour du cou. A leur arrivée le camp est silencieux, la morne plaine labourée par les combats et jonchée de cadavres.

Les Hmongs sauvent quelques soldats échappés des colonnes de prisonniers. Parmi eux le capitaine Pham Van Phu, qui rejoint Luang Prabang, devient général de l’armée du Sud-Vietnam, reprendra Hué aux Viêt-congs, se suicidera après la chute de Saigon. Les autres rejoignent des camps dans la forêt à des centaines de kilomètres, meurent pour beaucoup de maladie ou d’épuisement. Des Hmongs sont capturés par le Viêt-minh. Les Tchèques et les Polonais sont expédiés en Union soviétique et disparaissent au goulag.

Demeurent les épaves rouillées des deux camps, américaines et chinoises. La table et la chaise du colonel de Castries promu général pendant la bataille. Sa baignoire à quatre pieds en signe du confort décadent du chef des impérialistes. L’armée française est oublieuse de Valmy, des jeunes généraux de la République menant à la victoire le peuple ivre de liberté. Des hommes qui sortent des maquis de la Résistance se retrouvent du mauvais côté de l’Histoire. La dernière bataille du colonialisme, le baroud, est devenu au fil des semaines le premier affrontement brûlant de la Guerre froide et l’avenir de tous les pays de la zone en est bouleversé. C’est à Paris que les jeunes amis khmers rouges apprennent la victoire du Viêt-minh.

Seul Saloth Sâr est déjà de retour au Cambodge.

On lui a confié une mission clandestine. Il contacte les opposants à Sihanouk, les Khmers issaraks, puis les communistes vietnamiens qui s’installent à Hanoi, rédige un rapport, l’envoie en France. La victoire est au bout du fusil. La preuve est faite.

Il lui faudra plus de vingt ans pour s’emparer de Phnom Penh.

Patrick Deville          Kampuchéa    Le Seuil 2011

Il nous a fallu transporter les canons en les faisant tirer à dos d’homme sur les montagnes dominant la vallée après les avoir démontés et transportés sur des radeaux. Vous imaginez le labeur ! Tout cela dans la chaleur, la progression à travers les chutes d’eau, la jungle. Mais on l’a fait, car on voulait l’indépendance, on était avant tout une force de soldats-paysans qui savaient que la victoire changerait la vie. Une telle force morale, c’était inimaginable pour les Français… 

Nguyen Phuong Nam, qui cumulait les fonctions de commandant d’un régiment de 800 hommes et de commissaire politique.

Nguyen Dung Chi, un vieux monsieur espiègle et plein d’humour, se souvient des premières heures de la victoire. S’il n’a pas été le premier à entrer dans le PC du commandant en chef, il y a pénétré peu après la chute : Le silence est tombé sur Dien Bien Phu ; ça pue. L’odeur des morts, mais aussi celle des blessures en putréfaction de tous les soldats français qui gisent çà et là. Il croise Geneviève de Galard, surnommée l’ange de Dien Bien Phu, l’infirmière restée jusqu’à la fin pour s’occuper des blessés et des mourants. Je vais vers elle, elle lève les mains, elle dit : Ne tirez pas ! Je lui demande : Où est le PC ? Elle fait un geste de la main : Là-bas ! Je me dirige vers le poste de commandement. Il est vide. Sur la table du général, je vois un atlas ouvert à la page d’une carte de l’URSS ainsi qu’un stylo Parker et un couteau de parachutiste.  J’ai pris le stylo et le couteau en souvenir…

Bruno Philip             Le Monde 7 mai 2014

Un de mes amis qui avait tenté de s’échapper à plusieurs reprises et qui, chaque fois, s’était fait reprendre, a été complètement enterré, seulement sa tête sortait. Il a péri attaqué par les fourmis rouges. Comment oublier ?

Michel Carreau, Midi Libre du 7 mai 2008

Je ne pourrai jamais oublier ce spectacle : dès l’entrée, nous croisons une troupe de fantômes, de cadavres debout. Ces yeux immenses sur ces visages parcheminés, ces torses décharnés et ces jambes déformées par les ulcères purulents… Ils n’avaient pas le droit de parler. L’un a articulé à grand peine. Ils étaient les derniers rescapés de cet antichambre de la mort. Les rats seuls s’engraissaient : ils dégringolaient sur les bat-flancs de bambou crasseux où sommeillaient les prisonniers. Notre camp à nous, comparé à ce cloaque immonde, faisait figure d’hôtel de luxe… Et nos commissaires politiques, au moins, étaient viêtnamiens. Là, au 113, […] ils avaient un Français comme eux.

Capitaine Jean Pouget, parlant des camps viêtnamiens de prisonniers, 113 et 42. L’express 21 03 1991

Ce jour-là, – le hasard est seul en cause -, Mouloudji chante à Paris Le Déserteur de Boris Vian : Boris Vian la chantera aussi, mais c’est une première devant un public nombreux. Une forte odeur de soufre lui collera à la peau pour le restant de ses jours. On l’attendait probablement au tournant, car elle avait déjà valu nombre d’ennuis à son auteur, fils d’un aristocrate ruiné par la crise de 29, mystérieusement assassiné en 1944. Et poutant Mouloudji, pour mettre Boris Vian dans le camp des non-violents lui avait déjà demandé de changer les deux derniers vers, devenus : que je n’aurai pas d’armes, et qu’ils pourront tirer, quand ils étaient à l’origine : que je tiendrai une arme [ou bien : que j’ai aussi une arme, ou encore : que je tiendrai mon arme] et que je sais tirer.

La chanson fera scandale et, à la demande de  Paul Faber, conseiller municipal des Hauts-de-Seine sera censurée jusqu’en 1962. Boris Vian lui répondra le 1 février 1955 par une Lettre ouverte à Monsieur Paul Faber, qui sera publiée par France Dimanche.

Cher Monsieur,

Vous avez bien voulu attirer les rayons du flambeau de l’actualité sur une chanson fort simple et sans prétention. Le Déserteur, que vous avez entendue à la radio et dont je suis l’auteur. Vous avez cru devoir prétendre qu’il s’agissait là d’une insulte aux anciens combattants de toutes les guerres passées, présentes et à venir.

Vous avez demandé au préfet de la Seine que cette chanson ne passe plus sur les ondes. Ceci confirme à qui veut l’entendre l’existence d’une censure à la radio et c’est un détail utile à connaître.

Je regrette d’avoir à vous le dire, mais cette chanson a été applaudie par des milliers de spectateurs et notamment à l’Olympia (3 semaines) et à Bobino (15 jours) depuis que Mouloudji la chante ; certains, je le sais, l’ont trouvée choquante : ils étaient très peu nombreux et je crains qu’ils ne l’aient pas comprise. Voici quelques explications à leur usage.

De deux choses l’une : ancien combattant, vous battez-vous pour la paix ou pour le plaisir ? Si vous vous battiez pour la paix, ce que j’ose espérer, ne tombez pas sur quelqu’un qui est du même bord que vous et répondez à la question suivante : si l’on n’attaque pas la guerre pendant la paix, quand aura-t-on le droit de l’attaquer ? Ou alors vous aimiez la guerre – et vous vous battiez pour le plaisir ? C’est une supposition que je ne me permettrais pas même de faire, car pour ma part, je ne suis pas du type agressif. Ainsi cette chanson qui combat ce contre quoi vous avez combattu, ne tentez pas, en jouant sur les mots, de la faire passer pour ce qu’elle n’est pas : ce n’est pas de bonne guerre.

Car il y a de bonnes guerres et de mauvaises guerres – encore que le rapprochement de bonne et de guerre soit de nature à me choquer, moi et bien d’autres, de prime abord – comme la chanson a pu vous choquer de prime abord. Appellerez-vous une bonne guerre celle que l’on a tentée de faire mener aux soldats français en 1940 ? Mal armés, mal guidés, mal informés, n’ayant souvent pour toute défense qu’un fusil dans lequel n’entraient même pas les cartouches qu’on leur donnait (Entre autres, c’est arrivé à mon frère aîné en mai 1940.), les soldats de 1940 ont donné au monde une leçon d’intelligence en refusant le combat : ceux qui étaient en mesure de le faire se sont battus – et fort bien battus : mais le beau geste qui consiste à se faire tuer pour rien n’est plus de mise aujourd’hui que l’on tue mécaniquement ; il n’a même plus valeur de symbole, si l’on peut considérer qu’il l’ait eu en imposant au moins au vainqueur le respect du vaincu.

D’ailleurs mourir pour la patrie, c’est fort bien : encore faut-il ne pas mourir tous – car où sera la patrie ? Ce n’est pas la terre – ce sont les gens. La patrie (Le général de Gaulle ne me contredira pas sur ce point, je pense.). Ce ne sont pas les soldats : ce sont les civils que l’on est censé défendre – et les soldats n’ont rien de plus pressé que de redevenir civils, car cela signifie que la guerre est terminée.

Au reste si cette chanson peut paraître indirectement viser une certaine catégorie de gens, ce ne sont à coup sûr pas les civils : les anciens combattants seraient-ils des militaires ? Et voudriez-vous m’expliquer ce que vous entendez, vous, par ancien combattant ? Homme qui regrette d’avoir été obligé d’en venir aux armes pour se défendre ou homme qui regrette le temps ou l’on combattait – Si c’est homme qui a fait ses preuves de combattant, cela prend une nuance agressive. Si c’est homme qui a gagne une guerre, c’est un peu vaniteux.

Croyez-moi… ancien combattant, c’est un mot dangereux ; on ne devrait pas se vanter d’avoir fait la guerre, on devrait le regretter – un ancien combattant est mieux placé que quiconque pour haïr la guerre. Presque tous les vrais déserteurs sont des anciens combattants qui n’ont pas eu la force d’aller jusqu’à la fin du combat. Et qui leur jettera la pierre ? Non… si ma chanson peut déplaire, ce n’est pas à un ancien combattant, cher monsieur Faber. Cela ne peut être qu’à une certaine catégorie de militaires de carrière ; jusqu’à nouvel ordre, je considère l’ancien combattant comme un civil heureux de l’être. Il est des militaires de carrière qui considèrent la guerre comme un fléau inévitable et s’efforcent de l’abréger. Ils ont tort d’être militaires, car c’est se déclarer découragé d’avance et admettre que l’on ne peut prévenir ce fléau – mais ces militaires-là sont des hommes honnêtes. Bêtes mais honnêtes. Et ceux-là non plus n’ont pas pu se sentir visés. Sachez-le, certains m’ont félicité de cette chanson. Malheureusement, il en est d’autres. Et ceux-là, si je les ai choqués, j’en suis ravi. C’est bien leur tour. Oui, cher monsieur Faber, figurez-vous, certains militaires de carrière considèrent que la guerre n’a d’autre but que de tuer les gens. Le général Bradley par exemple, dont j’ai traduit les Mémoires de guerre, le dit en toutes lettres. Entre nous, les neuf dixièmes des gens ont des idées fausses sur ce type de militaire de carrière. L’histoire telle qu’on l’enseigne est remplie du récit de leurs inutiles exploits et de leurs démolitions barbares ; j’aimerais mieux – et nous sommes quelques-uns dans ce cas – que l’on enseignât dans les écoles la vie d’Eupalinos ou le récit de la construction de Notre-Dame plutôt que la vie de César ou que le récit des exploits astucieux de Gengis Khan. Le bravache a toujours su forcer le civilisé à s’intéresser à son inintéressante personne ; où l’attention ne naît pas d’elle-même, il faut bien qu’on l’exige, et quoi de plus facile lorsque l’on dispose des armes. On ne règle pas ces problèmes en dix lignes : mais l’un des pays les plus civilisés du monde, la Suisse, les a résolus, je vous le ferai remarquer, en créant une armée de civils ; pour chacun d’eux, la guerre n’a qu’une signification : celle de se défendre. Cette guerre-là, c’est la bonne guerre. Tout au moins la seule inévitable. Celle qui nous est imposée par les faits.

Non, monsieur Faber, ne cherchez pas l’insulte où elle n’est pas et si vous la trouvez, sachez que c’est vous qui l’y aurez mise. Je dis clairement ce que je veux dire : et jamais je n’ai eu le désir d’insulter les anciens combattants des deux guerres, les résistants, parmi lesquels je compte bien des amis, et les morts de la guerre – parmi lesquels j’en comptais bien d’autres. Lorsque j’insulte (et cela ne m’arrive guère) je le fais franchement, croyez-moi. Jamais je n’insulterai des hommes comme moi, des civils, que l’on a revêtus d’un uniforme pour pouvoir les tuer comme de simples objets, en leur bourrant le crâne de mots d’ordre vides et de prétextes fallacieux. Se battre sans savoir pourquoi l’on se bat est le fait d’un imbécile et non celui d’un héros ; le héros, c’est celui qui accepte la mort lorsqu’il sait qu’elle sera utile aux valeurs qu’il défend. Le déserteur de ma chanson n’est qu’un homme qui ne sait pas ; et qui le lui explique ? Je ne sais de quelle guerre vous êtes ancien combattant – mais si vous avez fait la première, reconnaissez que vous étiez plus doué pour la guerre que pour la paix ; ceux qui, comme moi, ont eu 20 ans en 1940 ont reçu un drôle de cadeau d’anniversaire. Je ne pose pas pour les braves : ajourné à la suite d’une maladie de cœur, je ne me suis pas battu, je n’ai pas été déporté, je n’ai pas collaboré- je suis resté, quatre ans durant, un imbécile sous-alimenté parmi tant d’autres – un qui ne comprenait pas parce que pour comprendre, il faut qu’on vous explique. J’ai trente-quatre ans aujourd’hui, et je vous le dis : s’il s’agit de tomber au hasard d’un combat ignoble sous la gelée de napalm, pion obscur dans une mêlée guidée par des intérêts politiques, je refuse et je prends le maquis. Je ferai ma guerre à moi. Le pays entier s’est élevé contre la guerre d’Indochine lorsqu’il a fini par savoir ce qu’il en était, et les jeunes qui se sont fait tuer là-bas parce qu’ils croyaient servir à quelque chose – on le leur avait dit- je ne les insulte pas, je les pleure ; parmi eux se trouvaient, qui sait, de grands peintres, de grands musiciens, et à coup sûr, d’honnêtes gens.

Lorsque l’on voit une guerre prendre fin en un mois par la volonté d’un homme qui ne se paie pas, sur ce chapitre, de mots fumeux et glorieux, on est forcé de croire, si l’on ne l’avait pas compris, que celle-là au moins n’était pas inévitable. Demandez aux anciens combattants d’Indochine – à Philippe de Pirey, par exemple (Opération Sachis, chez Julliard.) – ce qu’ils en pensent. Ce n’est pas moi qui vous le dis – c’est quelqu’un qui en revient – mais peut-être ne lisez-vous pas. Si vous vous contentez de la radio, évidemment, vous n’êtes pas gâté sur le chapitre des informations. Comme moyen de progression culturelle, c’est excellent en théorie la radio ; mais ce n’est pas très judicieusement employé.

D’ailleurs, Je pourrais vous chicaner. Qui êtes-vous, pour me prendre à partie comme cela, monsieur Faber ? Vous considérez-vous comme un modèle ? Un étalon de référence ? Je ne demande pas mieux que de le croire – encore faudrait-il que je vous connusse. Je ne demande pas mieux que de faire votre connaissance mais vous m’attaquez comme cela, sournoisement, sans même m’entendre (car j’aurais pu vous expliquer cette chanson, puisqu’il vous faut un dessin). Je serai ravi de prendre exemple sur vous si je reconnais en vous les qualités admirables que vous avez, je n’en doute pas, mais qui ne sont guère manifestes jusqu’ici puisque je ne connais de vous qu’un acte d’hostilité à l’égard d’un homme qui essaie de gagner sa vie en faisant des chansons pour d’autres hommes. Je veux bien suivre Faber, moi. Mais les hommes de ma génération en ont assez des leçons ; ils préfèrent les exemples. Jusqu’ici je me suis contenté de gens comme Einstein, pour ne citer que lui – tenez, voici ce qu’il écrit des militaires, Einstein…

 Ce sujet m’amène à parler de la pire des créations : celle des masses armées, du régime militaire, que je hais ; je méprise profondément celui qui peut, avec plaisir, marcher en rangs et formations, derrière une musique : ce ne peut être que par erreur qu’il a reçu un cerveau ; une moelle épinière lui suffirait amplement. On devrait, aussi rapidement que possible, faire disparaître cette honte de la civilisation. L’héroïsme sur commande, les voies de faits stupides, le fâcheux esprit de nationalisme, combien je hais tout cela : combien la guerre me paraît ignoble et méprisable ; j’aimerais mieux me laisser couper en morceaux que de participer à un acte aussi misérable. En dépit de tout. Je pense tant de bien de l’humanité que je suis persuadé que ce revenant aurait depuis longtemps disparu si le bon sens des peuples n’était pas systématiquement corrompu, au moyen de l’école et de la presse, par les intéressés du monde politique et du monde des affaires.

Attaquerez-vous Einstein, Monsieur Faber ? C’est plus dangereux que d’attaquer Vian, je vous préviens… Et ne me dites pas qu’Einstein est un idiot : les militaires eux-mêmes vont lui emprunter ses recettes, car ils reconnaissent sa supériorité, voir chapitre atomique. Ils n’ont pas l’approbation d’Einstein, vous le voyez- ce sont de mauvais élèves ; et ce n’est pas Einstein le responsable d’Hiroshima ni de l’empoisonnement lent du Pacifique. Ils vont chercher leurs recettes chez lui et s’empressent d’en oublier le mode d’emploi : les lignes ci-dessus montrent bien qu’elles ne leur étaient pas destinées. Vous avez oublié le mode d’emploi de ma chanson, monsieur Faber : mais je suis sans rancune : je suis prêt à vous échanger contre Einstein comme modèle à suivre si vous me prouvez que j’y gagne. C’est que je n’achète pas chat en poche.

Il y a encore un point sur lequel j’aurais voulu ne pas insister, car il ne vous fait pas honneur ; mais vous avez déclenché publiquement les hostilités ; vous êtes l’agresseur. Pour tout vous dire, je trouve assez peu glorieuse – s’il faut parler de gloire – la façon dont vous me cherchez noise.

Auteur à scandale (pour les gens qui ignorent les brimades raciales), ingénieur renégat, ex-musicien de Jazz, ex-tout ce que vous voudrez (voir la presse de l’époque), Je ne pèse pas lourd devant monsieur Paul Faber, conseiller municipal. Je suis une cible commode ; vous ne risquez pas grand-chose. Et vous voyez, pourtant, loin de déserter, j’essaie de me défendre. Si c’est comme cela que vous comprenez la guerre, évidemment, c’est pour vous une opération sans danger ? mais alors pourquoi tous vos grands mots ? N’importe qui peut déposer une plainte contre n’importe qui – même si le second a eu l’approbation de la majorité. C’est généralement la minorité grincheuse qui proteste -et les juges lui donnent généralement raison, vous le savez ; vous jouez à coup sûr. Vous voyez, Je ne suis même pas sûr que France-dimanche, à qui je l’adresse, publie cette lettre : que me restera-t-il pour lutter contre vos calomnies ? Ne vous battez pas comme ça, monsieur Faber, et croyez-moi : si je sais qu’il est un lâche, je ne me déroberai jamais devant un adversaire, même beaucoup plus puissant que moi ; puisque c’est moi qui clame la prééminence de l’esprit sur la matière et de l’intelligence sur la brutalité, il m’appartiendra d’en faire la preuve – et si j’échoue, j’échouerai sans gloire, comme tous les pauvres gars qui dorment sous un mètre de terre et dont la mort n’a vraiment pas servi à donner aux survivants le goût de la paix. Mais de grâce, ne faites pas semblant de croire que lorsque j’insulte cette ignominie qu’est la guerre, j’insulte les malheureux qui en sont les victimes : ce sont des procédés caractéristiques de ceux qui les emploient que ceux qui consistent à faire semblant de ne pas comprendre ; et plutôt que de vous prendre pour un hypocrite j’ose espérer qu’en vérité, vous n’aviez rien compris et que la présente lettre dissipera heureusement les ténèbres. Et un conseil : si la radio vous ennuie, tournez le bouton ou donnez votre poste ; c’est ce que j’ai fait depuis six ans ; choisissez ce qui vous plaît, mais laissez les gens chanter, et écouter ce qui leur plaît.

C’est bien la liberté en général que vous défendiez quand vous vous battiez, ou la liberté de penser comme monsieur Faber ?

Bien cordialement,

Boris Vian

13 05 1954                          Accord États-Unis – Canada pour la construction d’un canal des Grands Lacs à l’Atlantique.

18 05 1954                 Pierre Mendès France devient Président du Conseil. Il sera écolo avant la lettre : distribution des surplus de lait dans les écoles, extinction progressive du privilège des bouilleurs de crus. Il s’engage à conclure la paix en Indochine pour le 20 juillet au plus tard.

Du 19 mai au 26 juin 1954 Les prisonniers du goulag de Kenguir, au Kazakhstan se révoltent et tiendront tête au pouvoir soviétique pendant presqu’un mois : il faudra faire venir 5 chars pour en venir à bout : il y eut de 6 à 700 tués et blessés.

24 06 1954                  Décision est prise d’accepter le principe du partage du territoire du Vietnam. Le 26, Pham Van Dong, chef de la délégation du Viet-minh déclare : la ligne de démarcation sera placée entre le 13° et le 14° parallèle.

30 06 1954                   Éclipse totale du soleil en Amérique du Nord, Europe et Asie.

6 07 1954                     La chute de Dien-Bien-Phu a rendu disponible les gros des forces de campagne du Viet-minh en même temps qu’elle a surpris ce qui restait des nôtres dans un état de dispersion et d’usure extrême du fait de l’accomplissement des autres tâches du Plan Navarre…

L’heure n’est plus à la temporisation, quelles que soient les raisons morales et politiques que l’on puisse invoquer. Il faut savoir faire la part du feu…

Maréchal Juin

13 07 1954                 John Foster Dulles, secrétaire d’Etat américain s’entretient une heure et demi avec Pierre Mendès France. Il rapportera à ses collaborateurs : This guy is terrific [formidable].

19 07 1954                   Premier vol d’un Boeing 707 à Seattle

Les tubes font leur apparition, et le Rock’n roll avec : Chuck Berry, Rock Around The Clock, de Bill Haley, et Heartbreak Hôtel, Love me tender, That’s all right, mama, d’Elvis Presley.

******

Le déclic, ce fut un concert de Janis Joplin à Montréal, en 1968. Ce jour-là, j’ai réalisé ce qu’était le rock : une attitude frondeuse, une colère, une manière de se donner entièrement. Quitte à se briser la voix. Entre Gréco la française, et Janis l’américaine, j’avais trouvé mon chemin. Moi aussi, je me suis mise à crier. Cela me libérait.

Diane Dufresne         Télérama 3375             20 au 26 septembre 2014

La liberté des corps entre dans la danse, jusque là plutôt confinée dans un espace régi par des codes… oh, il y avait bien eu le charleston avant guerre, mais dans son extravagance, il avait un petit air de ghetto d’intellectuels où la gymnastique tenait une part aussi importante que la danse… avec le rock, c’est une nouvelle relation entre fille et garçons qui s’exprime : elle existait, enfouie, mais c’est bien Elvis Presley qui la fit remonter à toute allure en surface et exploser en plein air comme une grosse et belle bulle multicolore : filles et garçons se disent : tu me plais et je sais que je te plais, mais fais gaffe, arrange-toi pour ne pas dilapider ce magnifique capital de jeunesse. Nous sommes faits l’un pour l’autre, mais je garde malgré tout ma réserve. Le vernis que donne la bonne éducation saute, le plaisir et la pleine santé parlent en toute liberté. La fille tourbillonne, lancée et rattrapée sans cesse par le garçon… il y a du rituel joyeux dans l’air… où chacun prend son bonheur dans ce balancement permanent entre le viens donc près de moi et le va-t-en.

Le romantisme, et ses promesses d’amour éternel sont à terre. Le plaisir s’installe durablement au premier rang des préoccupations : de belles années sont en perspective… jusqu’à ce que se manifestent le revers de la médaille, une bonne vingtaine d’années plus tard, mai 68 aidant, quand il apparaîtra que la déroute en rase campagne de l’autorité entraînait des désastres, quand il apparaîtra que l’augmentation des divorces et donc des familles monoparentales est mère de la délinquance, qu’un enfant sans père est un enfant sans repère, quand les comportements de zappeurs deviendront la règle, du christianisme au bouddhisme, du marxisme au marketing, quand, au procès d’Outreau, ce ne sera pas en premier lieu la Justice qui sera mise en faillite, mais bien le jugement individuel de chacun, le simple bon sens tant méprisé par les intellos de tout poil, ce qu’autrefois, on appelait dans les livres le discernement et dans la rue la jugeotte… Toutes ces faillites familiales, ces renoncements quotidiens à s’assumer auront aussi leur traduction à l’échelle politique ; à un de Gaulle qui payait de sa poche le Noël de l’Elysée, on passera à des gouvernants qui trouveront de plus en plus normal de dépenser plus que le montant des entrées, pour finir par être de véritables flambeurs en fabriquant des dettes abyssales, dont les seuls intérêts forment le poste budgétaire le plus important. Mais qu’importe, notre civilisation mettait enfin en place le tout à l’Ego, et cela seul compte, n’est-ce pas ? 

Bientôt personne pour bâiller ne mettrait plus sa main devant la bouche. Bientôt la réussite serait aussi estimée que la rectitude, la fantaisie mieux aimée que l’esprit de sérieux, le lâcher-prise plus recherché que l’autorité, le matérialisme mieux partagé que la spiritualité, et la liberté au-dessus de tout. Déjà l’injonction à jouir habitait le présent, le plaisir prévalait sur le devoir.

Alice Ferney       Les Bourgeois      Actes sud 2017

Helmut Kohl résumera fort bien le tout, après son départ de la chancellerie : Une nation industrielle n’est pas un parc de loisirs où les retraités sont de plus en plus jeunes, les étudiants de plus en plus âgés, les horaires de travail de plus en plus réduits, et les congés de plus en plus longs.

Sociologiquement, c’est l’arrivée des jeunes sur le marché : les stars gagnent très vite plus d’argent que leurs parents, le parallèle est frappant entre l’arrivée de la couleur à la télévision et l’arrivée de la couleur dans la vie des jeunes, le plaisir – sexuel à l’avant-scène : à tout seigneur, tout honneur – les boums, les concerts très animés etc… Leur musique n’est plus celle de papa, maman.

La primauté [plus tard, on parlera même de tyrannie] de l’émotionnel sur le rationnel, de l’instant sur la durée,  va faire partout des ravages, mais en tout premier lieu dans la presse :

L’écrit fait-il travailler les mêmes neurones que l’image ? Je n’ai rien lu de convaincant sur le sujet, mais mon hypothèse est que ce n’est pas le cas. Quand nous sommes aux prises avec un texte écrit, la première démarche est de prendre du temps, la deuxième est de relire quand on ne comprend pas, de se lever pour aller chercher un atlas ou un dictionnaire, bref de tenter de maîtriser le texte. Mais, avec l’image, la réception va si vite qu’on n’a pas le temps de faire toutes ces démarches de maîtrise. Et puis l’image parle autrement, elle est plus agressive, elle occulte beaucoup. C’est un constat expérimental aisé à faire : l’image est tellement prégnante pour notre cerveau que, afin de continuer à lui rester fidèle, il faut qu’elle nous apporte de l’émotif ou de l’affectif de manière permanente. Il ne semble pas qu’elle soit compatible avec des analyses de concepts, de contextes, des statistiques, une histoire, une prospective, des essais… A-t-elle un effet narcotique ? Il faudrait que l’université fasse des recherches sur ce point et conclue. Je constate simplement qu’il existe une différence entre l’écrit et l’image, et que cette différence joue aux dépens du factuel, du contextuel, de l’historique, du sociologique, et au profit de l’affectif, du dramatique. Avec, comme conséquence, une disparition de la durée longue dans le message de l’image. En dehors de l’horizon d’une campagne électorale nationale, notre monde n’est plus gérable ; dans le cas de l’action internationale, l’horizon se réduit à une ou deux semaines. Le long terme a disparu de nos façons de penser, l’image ayant pris le pas sur l’école, sur l’éducation parentale et sur l’écrit. Ces trois choses ne sont pas sur le même plan, mais de toute façon toutes les trois sont débordées. Je l’écris avec beaucoup d’inquiétude parce que je suis quinze fois grand-père : mon interrogation permanente est de me demander quel monde je vais leur laisser, à ces petits.

Qu’il soit bien clair que je questionne un système, bien plus que des personnes. Et c’est précisément cet effet de système qui me paraît redoutable. Il y a un deuxième aspect de la vie médiatique. Le premier portait sur la différence entre l’image et l’imprimé, le son n’étant qu’un intermédiaire : la radio n’a pas eu le temps de créer une culture et de transformer les mentalités, elle n’a dominé que pendant trente ans ; elle est un relais, elle a un peu de pouvoir explicatif, mais elle ne fait pas une sensibilité collective. Le deuxième aspect, c’est la vitesse. On a désormais les moyens de transmettre les images et les informations à la vitesse de la lumière. Un événement politique majeur se produit : trente mille micros se tendent à trente mille museaux de personnalités, hommes ou femmes politiques, dans les cinq minutes.

[…]                      À l’origine, la presse avait un formidable respect des faits et s’adressait aux 5 % du public lettré et exigeant. Cela nécessitait une qualité de contenu. Par la suite, et après un combat difficile pour la liberté de la presse, les journaux ont pu élargir leur champ. La presse s’est alors construite contre le pouvoir, contre le gouvernement, et enfin sur un principe de suspicion automatique. La presse s’érige désormais à la fois en juge, voire en policier pour traquer les erreurs, se focaliser sur les personnes. Mais, surtout, elle traite le chef du gouvernement comme un trapéziste solitaire et pas du tout comme un chef d’orchestre.

Je crois que la presse écrite a fait fausse route, mais qu’elle n’a pas su trouver sa place ni dans le système médiatique, ni dans le jeu démocratique.

Les médias sont dans une course à l’information sans recul. Ils privilégient la petite phrase, le scoop, la réaction rapide. Leur temps n’est pas en adéquation avec celui de la société. Les décisions politiques essentielles peuvent mettre des années, parfois des dizaines d’années, avant de produire leurs effets, j’en ai fait régulièrement l’expérience, c’est un délai qui ne correspond pas à celui des médias, ni d’ailleurs à celui des échéances électorales. À trop vouloir du sensationnel, ils passent à côté de l’information proprement dite, se contenant de reproduire des réactions sans les restituer et sans les confronter à la réalité.

Pour confirmer cette accusation lourde, il faut des exemples ; en voici deux :

Un jour, à la descente d’une tribune après une conférence (qui devait porter sur l’Europe), je suis abordé par une jeune journaliste talentueuse de RTL qui me dit :

 –                           Monsieur Yitzhak Rabin vient d’être assassiné, qu’est-ce que vous en pensez ?

Elle disposait de la nouvelle depuis cinq minutes, et, moi, je la découvrais. Tout individu en politique éprouve un besoin vital de survie qui se traduit par la nécessité que son nom sorte et que l’on parle de lui. Il se trouve qu’il n’y a plus de moyens de communication propres au monde politique en interne (l’information interne au PS et à ses membres, ce sont les médias qui la donnent…). Donc tout homme politique qui a l’aubaine d’avoir un micro sous le nez aura la chance que son nom soit prononcé. Aussi il faut avoir derrière soi une autorité bien établie (c’était mon cas), pour mettre la main sur son micro, tancer la journaliste et lui dire :

–                            De qui vous moquez-vous ? Vous me donnez une nouvelle, mais vous n’êtes pas capable de me dire si c’est un juif ou un Arabe qui a assassiné Yitzhak Rabin. Ce n’est tout de même pas pareil ! Comme il s’agit en outre d’un de mes amis, j’ai besoin de réfléchir aux mots… On ne travaille pas comme ça.

J’ai écarté la journaliste d’un geste. Elle a eu du mal à s’en remettre… Les journalistes en ont vu d’autres… C’est leur travail. Mais, bien entendu, tout le monde politique s’empresse de répondre à ce genre de questions.

En voici un deuxième tout aussi révélateur.

Six mois après mon départ de Matignon, Jacques Chirac, alors chef de l’opposition, m’accuse, avec son culot habituel, d’avoir vidé les caisses de l’État. Dans la demi-journée, je reçois de cinquante à soixante demandes de réaction de la part de journalistes de l’écrit, de la TV ou de la radio. Je réponds que j’irai partout où le média, quel qu’il soit, aura pris la responsabilité de donner la vérité les chiffres. C’est d’autant plus simple qu’ils sont accessibles au Journal officiel. Or, aucun média n’a accepté de faire ce travail minimal consistant à aller voir l’évolution du déficit budgétaire sur les années correspondant à mes responsabilités. Chacun aurait pu constater que j’avais réduit le déficit de 45 milliards de francs par rapport au dernier budget préparé par Jacques Chirac lorsqu’il était Premier ministre. Le Monde m’a proposé un débat avec Jacques Chirac : ainsi était-ce à moi de défendre mon bilan et d’assumer les chiffres ! Ce qui, bien sûr, leur eût conféré un aspect partisan qu’il n’avait pas à avoir. Bref, aucun journal ou média n’a voulu faire l’effort de regarder, de comparer, de mettre en perspective. Il est clair que la publication des vrais chiffres éteignait le débat en mettant en évidence le procès d’intention mensonger de Jacques Chirac. Chacun préférait une longue suite d’engueulades entre lui et moi, chacun partial derrière ses chiffres sans qu’on pût savoir quels étaient les vrais… même Le Monde. Du coup, je n’ai répondu nulle part, et ce mensonge calomnieux est resté sans démenti !

Un débat de société sur le caractère nuisible des médias sur la politique doit être ouvert. Mais un gouvernement ne peut courir le risque de lancer une telle étude, il y aurait immédiatement les médias contre lui. C’est à l’université de prendre cette initiative. Il faudrait chercher les instruments permettant de mesurer les effets de l’image et de l’écrit, de comprendre la prééminence de l’émotion et du drame à laquelle l’image donne lieu par rapport à l’explication. Les blocages de société auxquels nous devons faire face durent depuis trop longtemps pour que nous ne voulions pas cette piste. Cette prédominance de l’émotion se traduit notamment en France par le fait que, depuis vingt-cinq ans, toutes les majorités sortantes ne sont pas reconduites.

 Michel Rocard            Si ça vous amuse                  Flammarion 2010

L’instant : il était là, et hop, le voilà parti ; un néant le précède, un néant lui succède. […]  Attaché court au piquet de l’instant…

Nietzsche

21 07 1954                 L’engagement de Pierre Mendès France courait jusqu’au 20 juillet. Le 20 juillet à 17h10, on annonce une signature en séance solennelle au Palais des Nations de Genève pour 21 h. A 21 h, rien… une heure plus tard, toujours rien. On apprend que Tet Phan, délégué du Cambodge vient de faire savoir qu’il refuse de signer l’accord. Les négociations reprennent, les délégués du Viêt-minh se méfient : pas de dissolution des trois armistices vietnamien, laotien et cambodgien. À minuit, Mendès France, fait unique dans les annales, fait arrêter les pendules, et un accord fini par être signé à 3 h 50, mais les pendules affichent la date du 20 juillet. Satisfaction un brin scolastique pour le président du Conseil, mais amère victoire. Le Viêt Nam est provisoirement divisé en 2 États, en attendant un référendum sur une réunification. Mais les États-Unis vont s’empresser d’empêcher cette réunification, en plaçant à la tête du gouvernement de Saïgon un vietnamien qui avait vécu dans le New-Jersey : Ngo Dinh Diem, catholique dans un pays en grande partie bouddhiste, proche des grands propriétaires terriens dans un pays essentiellement peuplé de petits paysans, il va de lui-même assurer le développement d’une opposition, très largement soutenue par le gouvernement de Hanoï.

C’est la première fois dans l’Histoire qu’on voit le vaincu poser un ultimatum au vainqueur et l’emporter.

André Siegfried

Alors s’abattit sur le nord Vietnam pour des décennies la chape de plomb du tout  puissant Parti Communiste, enrégimentant tout un peuple ; point n’était besoin de barbelés, la toute puissance du président de la section locale du Parti suffisait. Les héros de la guerre  furent fêtés, et c’est ainsi que l’on vit désignées d’office des jeunes femmes pour devenir les épouses d’invalides : c’est le Parti qui le demande. La jeune femme arrivait dans la maison de l’heureux bénéficiaire, et faisait sa connaissance quand il entrait dans la pièce sur un brancard manipulé par des proches… souvent plus de jambes, parfois plus de bras, et l’on consolait la jeune femme atterrée avec un mais rassurez-vous, son truc marche très bien, c’est le médecin qui l’a dit. On apprend cela dans Terre des oublis, un très beau livre de Duong Thu Huong. Sabine Wespieser, éditeur. 2006

Certes on a vu chez nous bien des infirmières épouser le malade qu’elles soignaient, mais c’était leur libre choix, cela n’était jamais imposé, et, beaucoup  plus que le degré du handicap, c’est cela qui fait la différence.

26 07 1954                  Des centaines de milliers de New-Yorkais acclament Geneviève de Gallard, dispersant du sommet des gratte-ciel des tonnes de confettis. Elle est reçue à la Maison Blanche par le président Dwight Eisenhower ; les membres du Congrès lui réservent une standing ovation.

30 07 1954                 Les Italiens Lino Lacedelli et Achille Compagnoni arrivent au sommet du K2 : ses 8 616 m. en font le deuxième sommet du monde.

Les nations vivaient encore sur les sentiments de l’après guerre qui, en Italie, étaient ceux d’un pays défait ; et le désir était grand de redonner des motifs de fierté à ce peuple : on en était resté à un retentissant Shut up Malaparte ! [né Kurt Suckert, de père allemand, Malaparte n’est qu’un pied de nez de potache contre Buonaparte] venu des Américains à la sortie de la guerre ; la conquête d’un sommet prestigieux était au nombre des entreprises susceptibles de redonner de la vigueur à un pays diminué ; et ce qui avait été vrai pour l’Annapurna en France le fût aussi en Italie pour l’expédition au K2, entreprise d’intérêt national, avec les exigences de l’époque, très rapide à bétonner l’information : chaque participant avait signé un engagement par lequel il se refusait au retour à toute interview, à l’exception du seul chef d’expédition.

Walter Bonatti, 24 ans, était de la partie ; il attendit plus de 40 ans avant de dire dans quelles conditions ce sommet avait été conquis ; encore jeune mais déjà connu dans le monde de l’alpinisme, – il avait déjà à son actif la face est du Grand Capucin, un exploit en rocher pur, à 21 ans, en 1951 – il se révéla être au cours de l’expédition l’un de ceux qui avaient la meilleure condition physique au moment de l’assaut final : mais ce dernier fût réservé à de plus anciens, lui-même se voyant confiée la tâche de monter deux bouteilles d’oxygène jusqu’au dernier camp, vers 7 950 m, avec le Hunza Mahdi.

Bonatti et Mahdi vont chercher Lacedelli et Compagnoni de la tombée du jour jusqu’à la nuit bien installée, hurlant leurs noms dans la paroi de neige et de glace… sans réponse. Ils ne sont pas à l’endroit estimé… ce n’est qu’une fois la nuit tombée, alors que Bonatti avait déjà creusé une banquette en se résignant à y bivouaquer aux cotés d’un Mahdi rendu fou par l’approche du drame, que Lacedelli finit par sortir de sa tente, pour répondre au dernier appel de Bonatti :

Bonatti : Lino ! Achille ! Nous sommes ici ! Pourquoi vous ne vous êtes pas montrés plus tôt ?
Lacedelli : Tu ne voudrais quand même pas qu’on reste dehors toute la nuit à se geler pour toi !
Vous avez l’oxygène ?
Oui
Bon, laisse-le là et redescendez tout de suite !
C’est impossible, Mahdi n’est pas en état de le faire.
Comment ça ?
J’ai dit que Mahdi n’était pas en état ; tout seul, je peux me débrouiller, mais lui, il a perdu la tête. En ce moment, il est en train de traverser la paroi !

Le dialogue se termina ainsi, Lacedelli rentrant sous sa tente, et Bonatti parvenant à faire faire demi-tour à Mahdi pour bivouaquer et attendre le jour pour redescendre. La nourriture sera faite de trois bonbons, vite recrachés, tant ils étaient incapables de fournir la moindre salive. Bonatti sortira meurtri de cette tentative d’homicide, mais sans dommage physique. Mahdi subira plusieurs amputations aux mains et aux pieds : Cela marque d’une façon indélébile l’âme d’un jeune homme et déstabilise son assiette spirituelle encore insuffisamment affermie. L’homme tirera sa révérence le 13 septembre 2011, à 81 ans, en étant parvenu à ce que la vérité sur l’affaire soir dite haut et fort : en 1993 le Club Alpin Italien acceptera que la vérité fasse surface et il gagnera en 2004 le procès pour que justice lui soit rendue.

07 1954                      Découverte de pétrole à Parentis en Born, dans les Landes. D’excellente qualité, le brut qu’il renferme est à proximité du chemin de fer et de l’océan. Déjà, certains imaginent que le Sud-Ouest va devenir un Texas français, et non des moindres puisque même la Bourse et le président du Conseil atrappent la fièvre :  

Les gisements du Sud-Ouest nous procureront d’ici quatre ou cinq ans de quoi couvrir le cinquième au moins de nos besoins et soulageront d’autant notre balance commerciale.

Pierre Mendès France           Le Monde du 27 10 1954

Le Time Magazine de New York de mai 1955 y consacrera même un article, titré Le boom. Mais, pour atteindre cet objectif, avec une consommation de l’ordre de 15 millions de tonnes de pétrole, nos puits auraient dû donner de 3 à 4 millions de tonnes. Or, en 1953, leur production a été de 388 000 tonnes. En 1956, du pétrole sera découvert dans le sous-sol algérien : les compagnies réorienteront leurs investissements vers le Sahara.

08 1954               Au cours de sa première tournée, Jacques Brel chante dans la salle d’un restaurant de Megève, où la clientèle l’énerve foutrement.

23 08 1954                 Getulio Vargas, à nouveau président du Brésil depuis 1950, mais abandonné par l’élite militaire, est certain d’être renversé dans les jours suivants : il se suicide d’un tir dans la poitrine dans le palais présidentiel de Catete, à Rio de Janeiro. Il laisse une lettre à son peuple :

Une fois de plus, les forces et les intérêts hostiles au peuple se sont associés et se sont à nouveau déchaînés contre moi. Ils ne m’accusent pas, ils m’insultent ; ils ne me combattent pas, ils me calomnient, en ne m’accordant pas le droit de me défendre. Ils ont besoin d’étouffer ma voix et d’empêcher mon action, pour que je cesse de défendre, comme je l’ai toujours fait, le peuple et surtout les humbles. […] Et à ceux qui pensent m’avoir vaincu, je réponds par ma victoire. J’étais esclave du peuple et aujourd’hui, je me libère pour la vie éternelle. Mais ce peuple dont j’ai été l’esclave ne sera plus l’esclave de personne. Mon sacrifice demeurera pour toujours dans son âme et mon sang sera le prix de son sauvetage. J’ai lutté contre la spoliation du Brésil. J’ai lutté contre la spoliation du peuple. J’ai lutté à cœur ouvert. La haine, les infamies, la calomnie n’ont pas éteint ma flamme. Et je vous ai donné ma vie. Maintenant, je vous offre ma mort. Je ne regrette rien. Je fais sereinement le premier pas sur le chemin de l’éternité et je sors de la vie pour entrer dans l’histoire.

******

Malgré ses accointances évidentes avec les autoritarismes du cœur du XX° siècle, l’ère Vargas demeure, dans la mémoire populaire, le symbole d’une confiance possible des masses dans leurs dirigeants et d’un État attentif aux plus modestes.

Maud Chirio        L’Histoire Juillet-Août 2011

30 08 1954                 Après une longue et très dure bataille, le parlement refuse la CED.

29 09 1954                  À Genève, création du CERN : Centre Européen pour la Recherche Nucléaire.

7 10 1954                    Présentation au Salon de l’Auto, au Grand Palais, de la Dyna 54 – 55.

23 10 1954             Les accords de Paris donnent naissance à l’UEO : Union de l’Europe de l’Ouest, qui comprend l’Allemagne de l’Ouest, Angleterre, Italie, Belgique, Pays Bas, Luxembourg et France.

Le commissaire Carcenac, chef de la PRG – Police des Renseignements Généraux – pour l’Algérois, envoie au ministère de l’Intérieur un rapport qui parle de groupe autonome d’action directe… Ces irrédentistes […] sont tous des hommes de la clandestinité, anciens dirigeants de l’OS – Organisation Spéciale [créée en 1947] qui ont demandé de pousser l’activité du groupe pour allumer la mèche en Algérie.

26 10 1954                Pierre Mendès-France crée la Commission Supérieure des Applications militaires de l’Energie Atomique – CSMEA -, puis 15 jours plus tard le 4 novembre, le Comité des Explosifs Nucléaires, qui ne se réunira… jamais :

Sans la bombe, on n’a pas voix au chapitre.

29 10 1954          Jean Vaujour, directeur de la Sureté en Algérie, réunit à Constantine toutes les autorités civiles et militaires pour leur faire part de ses appréhensions ; un colonel myope le moque. Il les convoque à Alger pour le 1° novembre : trop tard !

Il existe alors trois services s’occupant de renseignements, tous jaloux de leurs prérogatives et donc parfaitement cloisonnés, sans collaboration aucune d’un service à l’autre : la PRG, le SLNA – Service Liaisons Nord Afrique – et la DST : Direction de la Sureté du Territoire. Le  SLNA avait appris en mars 1954 l’existence d’une CRUA – Comité Révolutionnaire Unité Action -, ancêtre du FLN – Front de Libération Nationale -. Dès le début octobre, Abdelkader Belhadj Djillali, ancien instructeur militaire de l’OS – l’organisation spéciale dont sont issus la plupart des neuf chefs historiques du FLN [Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella, Mostapha Ben Boulaïd, Larbi Ben M’hidi, Rabah Bitat, Mohamed Boudiaf, Mourad Didouche, Krim Belkacem, Mohamed Khider] -, arrêté par la France puis retourné, avait averti de la préparation des attentats.  Toutes ces informations, envoyées place Beauvau, tombaient dans le vide : des coups de poing dans un oreiller ! réactivité nulle. Siégeait alors au ministère de l’Intérieur un certain François Mitterrand. Faute d’ordres reçus de Paris, Jean Vaujour avait fait ce qu’il pouvait, en faisant remplacer la poudre des bombes par du chlorate de potasse, parfaitement inoffensif : et de fait, nombre de bombes à Alger le 1° novembre ne seront que des pétards mouillés !

10 1954               Le patron du Salon des Arts Ménagers est dénué de flair… puisqu’il refuse à Frédéric Lescure, PDG de la SEB (Société d’Emboutissage de Bourgogne), d’exposer sa Cocotte Minute. Ce dernier ne se démonte pas et fait distribuer par ses enfants à l’entrée du Salon le poème suivant :

Je suis une pauvre Cocotte
Le Salon m’a fermé ses portes
Pourtant je suis sûre et fidèle
Et puis, de beaucoup, la plus belle.

7 ans plus tard, la First Lady Jacky Kennedy rendra à la SEB un service plus qu’appréciable en se faisant photographier dans un magazine, une poêle Tefal en main, ainsi légendée qui-n’attache-vraiment-pas. De 4 500/semaine, les commandes américaines passèrent immédiatement à 250 000 ! Et 44 ans plus tard, la SEB fêtait sa dix millionième Cocotte : les qualités du produit sont donc plus évidentes que celles de versificateur de Frédéric Lescure.

À peu près en même temps, la société lyonnaise Deom sortait le camping-gaz Bleuet.

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[1] Entouristé : caractéristique des lieux qui se fardent pour plaire aux touristes, avec comme manifestation première et incontournable les omniprésents géraniums dans leurs bac à fleurs,  sur les balcons, les trottoirs, partout. Et on ne farde pas que les façades, les rues, mais aussi le discours, les maîtres à penser étant en l’occurrence les Offices de Tourisme, pour lesquels le monde est beau, tout le monde il est gentil, gommant avec soin toutes les aspérités de l’histoire locale, arrondissant tous les angles pour servir une soupe tiède et sucrée, acceptable pour tous les goûts.


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