2 janvier 1959 à 1960. Fidel Castro à La Havane. Brasilia. Algérie, parole donnée, parole reprise. Catastrophe à Fréjus. 23930
Publié par (l.peltier) le 28 août 2008 En savoir plus

2 01 1959                   Fidel Castro entre dans Santiago de Cuba, tend la main aux officiers qui n’ont pas les mains tachées de sang, et déclare ensuite que le peuple a élu Urrutia [un juge] président.

Le satellite russe Lunik s’approche à 5 965 km de la lune et s’en va tourner autour du soleil.

4 01 1959                       Dans les mois précédents, deux événements de taille avaient agité les consciences africaines : un congrès à Accra, au Ghana, indépendant depuis plus d’un an et dont le président Kwane Nkrumah incarnait le panafricanisme, le rêve d’une Afrique libre, pacifique et solidaire : Patrice Lumumba s’y était rendu. Mais encore, second événement, l’exposition universelle de Bruxelles en 1958. Nombre de Congolais s’y étaient rendus, et avaient fait connaissance : dans un pays presqu’aussi grand que l’Europe, bien rares étaient les occasions de faire connaissance d’une province à l’autre. Les paysans connaissaient l’existence des villages voisins, les citadins connaissaient une toute petite partie des habitants de leur ville, mais on voyageait dans l’ensemble très peu et donc, bien des Congolais durent attendre une manifestation comme celle de Bruxelles pour se rencontrer, se parler, bref… se frotter à autrui.

L’Abako – Association des Bakongo pour l’unification, la conservation et l’expansion de la langue kikongo -, fondée en 1950 est devenu à partir de 1955 le principal mouvement politique congolais en faveur de l’indépendance ; il a remporté un franc succès lors des premières élections [communales] sur le territoire, limitées il est vrai aux plus grandes villes. Un meeting était prévu à Léopoldville dans l’après-midi, qui sera annulé au dernier moment par le bourgmestre qui craignait des échauffourées.

Le même jour, Patrice Lumumba, brillant orateur et charismatique intellectuel de 33 ans, présentement vendeur de bière en gros avait été invité par un nouvel ami : Joseph Désiré Mobutu, jeune journaliste de 28 ans. Ils veulent ignorer l’annulation du meeting et s’y rendent sur le scooter de Mobutu. Kasavubu, le président de l’Abako s’efforce de justifier auprès des militants venus nombreux l’annulation du meeting.

Pas loin de là se déroule au stade Roi-Baudouin un match de foot important du championnat congolais.

Un incident se produit alors entre un chauffeur blanc d’un gyrobus (à énergie électrique, se rechargeant à chaque arrêt par ses antennes sur le toit) et un militant de l’Abako et cela dégénère, surtout que la fin du match libère le stade, dont les spectateurs viennent soutenir les militants de l’Abako. Les voitures des Blancs sont attaqués à coup de pierres, fenêtres brisées, incendies un peu partout, pillages ; on entend partout Dipenda – Indépendance –, Attaquons les Blancs. Les églises catholiques et les écoles missionnaires sont saccagées, les boutiques des Grecs et des Portugais sont pillées. Il faudra quatre jours à l’armée pour reprendre le contrôle de la situation ; bilan du coté congolais : 47 morts et 241 blessés.

8 01 1959                    Fidel Castro entre à La Havane à la tête de milliers de guérilleros, – ils étaient une douzaine deux ans plus tôt – ; à la fin de son long discours, une colombe se pose sur son épaule : il n’est plus seulement l’homme fort de la Révolution : il en est l’incarnation. Dans un premier temps, il rassure les Américains qui possèdent 40 % des plantations de sucre du pays, et importent plus de la moitié de la production (5,8 millions t. en 1959). Mais les relations ne feront que se dégrader : Fidel Castro n’attendra que 5 mois pour exproprier toutes les entreprises étrangères de sucre.

Des tribunaux spéciaux sont mis sur pied, avec une instruction sommaire et l’exécution rapide de quelques 200 sbires de Batista. Le 7 février la gouvernement abolit la Constitution de 1940 et le 16 Fidel Castro devient premier ministre. Si une sentence du tribunal ne lui convient pas, il la corrige. Le 17 juin, le président Urrutia est poussé vers la sortie : Cuba est parti pour un demi-siècle de dictature.

Herbert Matthews, qui, quoi qu’il en dise, avait une bonne part de responsabilité dans le succès de Fidel Castro, aura, de ce fait même une fin de vie bien agitée : menaces de mort, alerte à la bombe, exclusion des Associations de journalistes. En 1965, Eisenhower l’accusera d’avoir, presque à lui tout seul, fait de Castro un héros national. Il restera dans le collimateur des conservateurs jusqu’à sa mort, en 1977.

13 01 1959                   Le gouvernement belge et le roi Baudouin publient une déclaration relative aux événements du Gongo dix jours plus tôt : Notre ferme résolution est aujourd’hui de conduire sans atermoiements funestes, mais sans précipitation inconsidérée, les populations congolaises à l’indépendance dans la prospérité et la paix.

Le roi Baudouin

Indépendance sera bientôt là.
Indépendance sera bien tôt parmi nous. 
Bwana Kitoko [Baudouin] l’a affirmé.
Et les chefs blancs l’ont affirmé aussi.
Indépendance sera bientôt là. 
Indépendance sera bientôt parmi nous.

25 01 1959                   Tout fraîchement élu, le pape Jean XXIII annonce trois décisions à 17 cardinaux :

  • Réunion d’un synode diocésain pour la ville de Rome
  • Refonte du code du droit Canon, qui date de 1917
  • Convocation d’un concile pour étudier les problèmes de l’Église.

27 01 1959                  L’Italien Cesare Maestri et l’Autrichien Toni Egger se lancent dans l’ascension du Cerro Torre dans la cordillère des Andes de Patagonie : la plus belle montagne qui soit, du granite, malgré sa relativement faible altitude – 3133 m -. La plus belle… disons aussi belle que les Drus. Dommage que le mot n’ait pas été féminin, avec une telle classe….talon, aiguille… magnifiques photos via Google.

Un troisième homme, Cesarino Fava les accompagne au pied des premières difficultés et rentre au camp de base. Le 2 février Cesare Maestri est de retour au camp de base, seul. Toni Egger, dit-il a été emporté par une avalanche, en descendant du sommet. On retrouvera son corps en 1974.

Des analyses minutieuses de son récit, des comptes-rendus d’autres Italiens ayant fait le Cerro Torre ultérieurement, concluront que Cesare Maestri n’est jamais allé au sommet du Cerro Torre. Vexé de ces remises en question,  il y retournera en 1970… muni d’un compresseur de 80 kg ! et malgré trous, il n’arrivera pas au sommet, mais laissera juste un nom qui fait plus penser à une Mercedes qu’à une montagne : la voie du compressor, que David Lama, un autrichien surdoué de père népalais et de mère autrichienne gravira en libre en 2013.

Mais l’homme, touchant dans sa sincérité, – Dino Buzzatti sera le premier à le dire -, restera très populaire. Après tout un pays qui a inventé le se non e vero e ben trovato, ne peut pas tenir vraiment rigueur d’un mensonge, aussi énorme fut-il.

 

André Le Troquer, ancien président du sénat, 2° personnage de l’État, est inculpé dans l’affaire des ballets roses : il sera condamné à un an de prison avec sursis le 10 juin 60. ( En 1920, c’était déjà un Le Troquer qui était ministre des Travaux Publics, supervisant les ventes de surplus de guerre américains, toile de fond de l’affaire Seznec.)

1 02 1959                     En Suisse, une proposition de loi visant au droit de vote des femmes est rejetée par référendum d’initiative populaire : 654 924 contre, 323 307 pour.

17 03 1959                   Le sous-marin nucléaire américain Skate fait surface au pôle Nord: il y disperse les cendres de Wilkins qui avait fait cette tentative en 1931 à bord du Nautilus.

26 03 1959                  Le Dalaï Lama, alors dans son Palais d’été, avait reçu des Chinois une invitation à se rendre, sans son garde du corps, sans ses ministres, à une représentation de théâtre au sein du quartier militaire chinois : pour les Tibétains, cela sentait par trop la tentative d’enlèvement et le Dalaï Lama préféra décliner l’invitation en faisant répondre que la foule entourant son palais l’empêchait de la quitter : en fait il avait déjà pris le chemin de l’exil en partant pour Dharamsala, en Inde. La foule stationnée devant le Palais d’été ne se dispersa pas et les Chinois se mirent à le bombarder : on parle de milliers de morts… La répression dans les vingt ans qui suivent, fera 1,5 million de morts, pour un pays de 6 millions d’habitants. Plus de 6 000 temples et monastères auront été détruits. En l’an 2000, les Tibétains, sur leur territoire, ne seront plus que 6 millions contre 7.5 millions de Chinois.

18 04 1959                     Le Monde publie de larges extraits d’un rapport sur les camps de regroupement en Algérie rédigé par un jeune inspecteur des finances de 28 ans : Michel Rocard. C’est la première fois que l’existence des camps de regroupement – 1.8 million de personnes – est portée sur la place publique.

04 1959                        La Peugeot 403 est la première voiture française de série à être équipée d’un moteur diesel. 40 ans plus tard, le diesel représentera 40 % des immatriculations.

15 05 1959                    Orfeu Negro de Marcel Camus, obtient la Palme d’or du Festival de Cannes.

20 05 1959                    Début des travaux du tunnel sous le Mont Blanc.

26 06 1959                    Inauguration du canal du St Paul, qui relie l’océan Atlantique aux Grands Lacs américains, financé à 80% par le Canada (750 M. $).

5 07 1959                      Rattachement de la Sarre à la République Fédérale d’Allemagne.

17 07 1959                    Billie Holiday s’en va.

La voix de Billie était sans technique, ne possédait qu’un faible registre et un timbre voilé. Pourtant rien de tout cela ne nuisait à la fluidité, à la pulsion, à la justesse qui la caractérisait. Son phrasé, tout en suspense et en surprise, sa façon de démembrer une mélodie et d’étirer les mots nimbaient de sensualité des chansons qui mettaient à nu son mal de vivre, sa désagrégation dans l’alcool et la drogue. Le génie de Billie repose sur le souffle de la passion, et il ne s’acquiert pas en travaillant mais en aimant et en morflant. Dans son autobiographie, bizarrement titrée Lady Sings The Blues alors qu’elle n’a quasiment jamais chanté de blues, publiée en 1956, elle écrit : Vous pouvez vous habiller jusqu’aux nichons dans du satin blanc, mettre des gardénias dans vos cheveux sans voir une canne à sucre à l’horizon, et cependant vous sentir comme une esclave dans une plantation…  C’est pour cette souffrance qu’elle restera à jamais la diva du jazz, la lady du jazz, la Callas du jazz, la Voix du jazz.

La vie de Billie Holiday démarre mal : misère, viol, prison, prostitution. Et s’achèvera de même. Le jazz, elle le découvre dans un bordel de Baltimore où la mère maquerelle lui laisse écouter sur le phonographe du salon Louis Armstrong et Bessie Smith. A 13 ans, elle rejoint sa mère à New York, où elle se retrouve call girl avant de se faire pincer par la police, qui l’envoie quatre mois en prison. A sa sortie, elle pousse la porte d’une boîte de jazz, le Pod’s & Jerry’s, pour passer une audition de danseuse. C’est une catastrophe. Heureusement, le pianiste lui propose de chanter, et c’est tout de suite le miracle. Quelque temps plus tard, le critique et producteur John H. Hammond, qui découvrira ensuite Bob Dylan, la remarque et lui fait enregistrer, à 18 ans, son premier disque avec Benny Goodman. Ensuite, c’est le big band de Count Basie où elle se lie avec le saxophoniste Lester Young, qu’elle surnomme Prez, abréviation de Président, parce qu’il est pour elle le plus grand bonhomme du pays. Lui la baptise Lady Day. Le jeu de miroir entre le son âpre et languide de Lester et la voix de Billie accouchera de la quintessence de la dramaturgie vocale. Et d’airs qui vont entrer dans l’inconscient collectif : Strange Fruit, Lover Man, God Bless The Child, Travelin’Light, I’ll Wind… Billie qui n’a jamais appris la musique, vit littéralement ses chansons. Comme à la fin de Strange Fruit, poignante mélodie sur le lynchage, où elle prononce les mots bitter crop (l’amère moisson des cadavres) et où sa voix se brise en un sanglot…

Les Golden Years, durant lesquelles sa voix n’a encore subi aucune altération, s’étendent de 1933 à 1941. Ce qui se passe ensuite transcende la problématique de la musique pure pour relever du domaine fragile de l’émotion. Je pense que tout ce que je chante fait partie de ma vie, expliquait-elle. Elle avait mal et ne l’acceptait pas. La clef de l’énigme est sans doute là. Avec en prime un sens tragique de la grâce. En mourant, le 17 juillet 1959, gardée par deux policiers dans un hôpital de Manhattan, elle entre dans la légende.

Elle avait 44 ans et la justice venait de lui interdire de chanter en public.

[…] Les plus belle phrases sur Billie Holiday ont sans doute été écrites par Françoise Sagan. Le titre de son premier livre, Bonjour Tristesse, était d’ailleurs un clin d’œil au morceau Good Morning Heartache, interprété en 1946 par la chanteuse.

Les deux femmes se rencontrèrent la première fois, en 1956, dans une boîte sordide d’une petite ville du Connecticut : Elle n’était pas encore pour nous la voix douloureuse de l’Amérique noire mais plutôt la voix voluptueuse, rauque et capricieuse du jazz à l’état pur. Nous avons pleuré à verse ou ri de plaisir en l’écoutant. Et deux ans plus tard, en novembre 1958 à Paris: C’était Billie et ce n’était pas elle, elle avait maigri, elle avait vieilli, sur ses bras se rapprochaient les traces de piqûres-.[…] Elle chantait les yeux baissés. Elle se tenait au piano comme à un bastingage par une mer démontée.

Dans son livre, Avec mon meilleur souvenir, (Gallimard, 1984), l’écrivain explique que toutes les étapes du destin tragique de Lady Day se révèlent à travers son chant : C’était une femme fatale, dans le sens où la fatalité s’en était prise à elle dès le départ et ne l’avait jamais quittée?; et ne lui avait laissé comme seule défense, après mille blessures et mille plaisirs également violents, que cette intonation humoristique dans la voix : cette note bizarrement rauque quand elle était partie très loin, ou très bas, et qu’elle revenait brusquement à nous par le biais de son petit rire gouailleur et de ses yeux orgueilleux et craintifs. Certes, l’alcool, la drogue, les déboires sentimentaux, la dépression, les incarcérations pour infraction à la loi sur les stupéfiants ont cassé sa voix, qui est devenue plus rauque presque rocailleuse. Peu importe. Pour Sagan, le sentiment, les pleurs, les détresses, les matins chagrins et les soirs noirs lui donnent une dimension tragique, simplement en fermant les yeux et en laissant jaillir de sa gorge cette sorte de gémissement amusé, cynique et si profondément vulnérable

Qu’ont en commun la chanteuse et la romancière ? Peut-être cette anxiété masquée par une nonchalance bizarre et ensorcelante, plus sûrement une même façon, murée et grelottante, d’exprimer la dignité et la liberté en dépit de tout. En d’autres termes, le swing.

Yann Plougastel                    Le Monde 24 avril 2009.

21 07 1959                      Ouverture du musée Guggenheim à New York, de Frank Lloyd Wright.

31 07 1959                Des étudiants nationalistes basques marxistes léninistes fondent l’ETA – Euskadi Ta Askatasuna – : Patrie Basque et Liberté. Ils resteront à peu près les limites acceptables d’une opposition politique pendant neuf ans, franchissant la ligne rouge en 1968 avec l’assassinat d’un garde civil, puis faisant la une de la presse nationale et internationale avec l’assassinat de l’amiral Carrero Blanco, chef du gouvernement de Franco en 1973. Cinquante ans plus tard, le bilan était de 826 morts et de milliers de blessés. Mais ces fous, atteints de pathologie identitaire, ont encore la sympathie d’à peu près 100 000 personnes.

07 1959           Les Dominicains s’installent dans le couvent de la Tourette, sur la commune d’Eveux, à 30 km au NO de Lyon : c’est Le Corbusier qui en a été l’architecte. Autant la Chapelle de Ronchamp jouait avec le béton traité pour appeler la caresse, autant l’austérité la plus froide préside à ce bâtiment, ce qui, au vu de la courtisanerie ambiante, ne l’empêchera nullement d’être couvert d’honneurs et de distinctions en tous genres : plus labellisé que ça, tu meurs : classé Monument historique, patrimoine du XX° siècle, patrimoine mondial de l’UNESCO etc… Mai 68 l’emmènera au bord de la fermeture mais quelques dominicains le maintiendront en activité en le transformant en centre de rencontres internationales. Spie Batignolles et Velux financeront des travaux concernant 3 des 4 ailes, puis l’église, la crypte, la sacristie. Le bâtiment sera rouvert au public en 2013 en devenant, entre autre, un lieu d’exposition d’art contemporain, qui, en 2017 accueillera un sculpteur coréen, Lee Ufan, lequel, faisant fi des nombreux conseils de prudence quant à son avis sur le lieu, dira tout net ce qu’il en pense, et cela ressemble à une rude volée de bois vert :

Une construction à l’allure sauvage en béton bien massif, se dressant sur le versant d’une colline.  De toutes les réalisations de Le Corbusier, celle-ci est particulièrement brute, impitoyable, violente.

[…]        C’est un lieu de religion, bien sûr, mais ce lieu refuse de traiter les frères comme des hommes. Il les traite comme des prisonniers. Comme le symbolisent les petites cellules d’aspect minéral, tous les espaces du couvent repoussent avec force ce qui serait de l’ordre de l’opulence, de l’hédonisme, de la liberté ou de la magnificence. Ils terrassent plutôt les êtres humains et leur font prendre conscience de leur petitesse et de leur insignifiance, ressemblant à celle de prisonniers face à l’absolu.

[…]        Sa conception est très autoritaire, sans chaleur. Hautaine et autoritaire. Il veut affirmer sa grandeur, une grandeur qui le sépare du reste des hommes. Moi, quand je pense aux hommes, je pense à des êtres normaux. Je ne cherche pas à les abattre, mais à les conduire à la réflexion et à la sensibilité.

Lee Ufan, peintre et sculpteur coréen, né en  1936

08 1959                       Moi vivant, jamais le drapeau FLN ne flottera sur l’Algérie.

Charles de Gaulle, président de la République

27 au 31 08 1959        De Gaulle fait la tournée des popotes en Algérie : Moi vivant, jamais le drapeau du FLN ne flottera sur l’Algérie. C’est la meilleure façon de prendre le pouls de l’armée avant que d’annoncer des décisions qui pourraient être très mal perçues., lesquelles décisions auront été longuement mûries, notamment grâce aux nombreuses notes sur l’avenir de l’Algérie, remises par Bernard Tricot, haut fonctionnaire de l’Élysée, soulignant l’isolement diplomatique de la France critiquée dans le monde entier pour cette guerre qui ressemble de plus en plus à un combat d’arrière garde.

16 09 1959                  De Gaulle propose l’autodétermination de l’Algérie après la pacification. Il propose trois solutions : sécession, francisation, association : Je considère comme nécessaire que le recours à l’autodétermination soit dès aujourd’hui proclamé.

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Dans la guerre d’Algérie, le 16 septembre 1959 marque une date historique. […] À Partir de l’offre d’autodétermination par le chef de l’État français, le problème algérien est virtuellement réglé. Dès lors que le général de Gaulle, au nom de la France, reconnaît aux Algériens le libre choix de leur destin, il admet par là-même leur droit à l’indépendance

Fehhat Abbas Autopsie d’une guerre.            Garnier 1980

C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races. Mais à la condition qu’ils restent une petite minorité. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne… Essayer d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français.

L’unité, le progrès, le prestige du peuple français sont en cause, et son avenir est bouché tant que le problème algérien ne sera pas résolu.

De Gaulle à Alain Peyrefitte le 5 mars 1959

Et le chef de l’État nourrit une grande ambition : faire de la France une puissance industrielle, diplomatique et stratégique, l’engager dans la construction européenne en scellant la réconciliation avec l’Allemagne, et prendre la tête des pays non alignés pour faire pièce aux États-Unis, comme à l’URSS.

Jean Sévillia.                 Historiquement correct                Perrin 2003

Jacques Vergès fonde un collectif d’avocats pour défendre les combattants emprisonnés du FLN. Roland Dumas devient le défenseur officiel du réseau Jeanson.

20 09 1959                   Khrouchtchev présente un plan de désarmement aux États Unis.

4 10 1959                  Le satellite russe Luna III photographie la face cachée de la lune. Quelques semaines plus tôt Luna II s’était posé sur la lune.

7 10 1959                  Le général Abdel-Karim Kassem, l’homme fort du nouveau régime irakien, ennemi juré de Nasser, est en voiture blindée dans Bagdad quand celle-ci est criblée de balles ; il s’en tire avec de simples égratignures ; son agresseur, blessé à la jambe parvient à s’échapper, et à se réfugier en territoire syrien : il a 22 ans et c’est Saddam Hussein. Il ne fera rien pour se faire oublier et on reparlera de lui.

16 10 1959                     Attentat truqué de l’Observatoire contre François Mitterrand.

20 10 1959                    Tant que nous ne nous serons pas délestés [de l’Algérie], nous ne pourrons rien faire dans le monde. C’est un terrible boulet, il faut le détacher. C’est ma mission . Elle n’est pas drôle. Mettez-vous à ma place ! Je ne fais pas ça de gaîté de cœur. Mais c’est peut-être le plus grand service que j’aurai rendu à la France.

De Gaulle à Alain Peyrefitte le 20 octobre 1959

10 1959                         Patrice Lumumba est arrêté à Stanleyville – aujourd’hui Lumumbashi -. Il va être libéré rapidement pour participer à la table ronde de Bruxelles qui va décider de l’indépendance du Congo le 30 juin 1960.

1 12 1959                        12 pays signent le traité de neutralité de l’Antarctique.

2 12 1959                        A 21 h 14’, après plusieurs heures d’une pluie et d’un vent violent, le barrage de Malpasset, cède. Il avait été terminé en 1954 sur le Reyran, en amont de Fréjus : 423 morts. On verra une micheline couchée à 50 mètres de la voie ferrée arrachée, 50 fermes détruites, 2.5 km de voie ferrée détruite, 2 500 ha de pêchers et de pâtures ravagés. Mis en service 5 ans plus tôt, il était alors, avec 50 millions de m³ d’eau, le plus grand barrage d’Europe ; haut de 60 m, long de 223 m, il avait aussi la voûte la plus fine au sommet : 1,5 m, pour 6.7 m à la base.  Le remplissage maximum du barrage n’aura jamais été effectué : une mine de fluorine – un cristal utilisé dans l’industrie chimique – avait bien été expropriée, mais la direction avait obtenu d’en terminer l’exploitation en aval du plan d’eau, et pour ce faire, il fallait que le niveau d’eau du barrage reste en-dessous de la cote 85. Par ailleurs, des pluies diluviennes tombèrent en novembre, faisant monter le niveau du lac à moins de 3 mètres du sommet, et apparaître des voies d’eau rive gauche entre le barrage et la roche qui le supporte. Pour ne pas prendre le risque d’endommager les piles d’un pont d’autoroute en construction en aval, on n’avait jamais fait fonctionner les vannes. L’implantation avait été faite finalement à 200 à l’aval de celle initialement prévue, sans pour cela qu’ait été entreprise une nouvelle étude géologique. 5 mois avant l’accident, un des pieds du barrage s’était déplacé de 15 mm vers l’aval, sans que l’on s’attarde sur ce fait. Huit ans plus tard, la cour de Cassation rendra son verdict : pas de responsable, aucune faute, à aucun stade, n’a été commise.

Mais André Coyne, maître d’œuvre de Malpasset, polytechnicien devenu spécialiste mondial des barrages voûtes et des barrages poids avec Tignes et Serre-Ponçon, ne s’en remettra pas et mourra quelques mois après la catastrophe.

28 12 1959                  Albert Camus écrit à Jean Grenier, son professeur de philosophie à Alger en 1930, écrivain lui aussi et devenu son ami :

[…] Quand j’aurai fini mon livre, et si je le finis, je me mettrai au travail pour réparer mes fautes. Il est vrai qu’à la saison prochaine, je serai mobilisé par Malraux pour alimenter en vertus tragiques les Français qui s’en foutent drôlement. Un gendarme qui a arrêté ma voiture il y a quelques jours m’a demandé ce que j’écrivais (ma profession est sur ma carte grise). J’ai dit, pour simplifier, des romansA l’eau de rose ou policiers m’a-t-il demandé avec l’accent. Entre les deux, il n’y a rien ! J’ai donc répondu moitié, moitié.   A bientôt, cher ami. Je pense souvent, très souvent, à vous, et toujours avec le même cœur.

Affectueusement à vous et à votre famille.

12 1959            Création du SAC – Service d’Action Civique – sous le parrainage du parti gaulliste, directement sous les ordres de Jacques Foccart, le Monsieur Afrique de de Gaulle puis de Charles Pasqua, en charge de l’exécution des basses œuvres du parti… qui seront relativement nombreuses. Il sera dissout en août 1982

1959                               Le jour où les pays d’Europe de l’Est demanderont à nous rejoindre, il faudra que nous soyons prêts à les accueillir.

Robert Schuman

43 ans plus tard, c’était chose faite. Inauguration du plus grand pont suspendu d’Europe, sur l’estuaire de la Seine, à Tancarville : 1410 m. Mise en service du 1° aéroglisseur Hovercraft SR N1. De 1959 à 1968, la France va mettre en service huit centrales nucléaires : Chinon 2 et 3, Brennilis, Saint Laurent des Eaux 1 et 2, Bugey 1, Phoenix. Au Rwanda, les luttes opposant les Tutsis et les Hutus provoquent la fuite de 150 000 Tutsis au Congo et au Burundi. Les professeurs Jérôme Lejeune et Raymond Turpin découvrent les causes de la trisomie 21, plus couramment appelée mongolisme : trois chromosomes 21 au lieu de 2. La Chine veut relier le Xinjiang au Tibet et pour ce faire, l’armée rouge occupe l’Aksai Chin, au Ladakh, territoire indien depuis 1947. L’Inde n’entérinera pas la situation qui va détériorer les relations entre les deux pays.

Au congrès international d’océanographie de New York, Jacques Yves Cousteau présente les photos des grandes falaises noires qui bordent le rift médio-atlantique, prises par une caméra traînée depuis la Calypso sur le fond de l’Atlantique : l’opinion bascule… les idées bougent et, 3 ans plus tard le géologue Harry Hess, s’appuyant sur les cartes établies par Mary Tharp, publie sa théorie de l’expansion du plancher océanique, dite du double tapis roulant ouvrant ainsi grandes les portes  à celle de la tectonique des plaques, formulée 8 ans plus tard par William Morgan, Dan McKenzie et Xavier Le Pichon, qui auront eux-mêmes travaillé à partir des découvertes de Fred Vine, Drummond Matthews et Larry Morley en 1963.

1 01 1960                     Sur les recommandations d’Antoine Pinay, 100 Francs deviennent 1 Franc.

35 ans plus tard, bien des Français comptent encore en anciens francs, dès que la somme devient importante. On connaît l’histoire d’une hôtesse de luxe qui demanda à son client, un ministre africain, une somme de 100 000 F ; ce dernier rédigea ainsi son chèque… que la dame alla encaisser très vite pour ensuite disparaître sans laisser d’adresse.

4 01 1960                    Dans sa Facel Vega, Michel Gallimard, neveu de Gaston, heurte un arbre à 145 km/h, puis un autre, 50 mètres plus loin, sur la Nationale 5, près de Montereau, dans l’Yonne. Albert Camus, avait son billet de train en poche, mais avait accédé aux amicales pressions de Janine et Michel Gallimard pour se joindre à eux dans leur Facel Vega. Il a pris la place du passager avant, et meurt sur le coup. Michel Gallimard mourra six jours plus tard. Son épouse Janine et sa fille Anne, à l’arrière, sont indemnes. Des témoins diront avoir été doublés par une Facel Vega qui roulait à une allure terrifiante.

Une belle lumière s’éteint.  Mal nommer les choses, volontairement ou pas, c’est ajouter au malheur du monde.

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Nous étions brouillés, lui et moi. Une brouille, ce n’est rien – dut-on ne jamais se revoir – tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit monde étroit qui nous est donné. Cela ne m’empêchait pas de penser à lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu’il lisait et de me dire : Qu’en dit-il ? Qu’en dit-il, en ce moment ? 

[…]            Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douteux contre les événements massifs et difformes de ce temps. Mais inversement, par l’opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque, contre les machiavéliens, contre le veau d’or du réalisme, l’existence du fait moral.

Jean-Paul Sartre

20 01 1960            À Bruxelles se tient une table ronde qui réunit représentants du gouvernement belge et d’un Front commun congolais qui transcende les différents entre les partis. Il n’y a pas d’ordre du jour, et le gouvernement n’a arrêté aucune position. Dans les premiers jours, le front commun va obtenir trois décisions importantes :

  • La libération de Patrice Lumumba pour qu’il puisse participer à cette table ronde.
  • Les délégations belges devaient s’engager à traduire les décisions de la Table ronde en propositions de lois qui seraient présentées à la Chambre et au Sénat. Donc ce qui avait commencé comme un simple colloque devenait une rencontre au sommet dotée d’une autorité exceptionnelle.
  • La date à retenir pour l’indépendance. Dans les mois précédents, dans tous les esprits, il ne pouvait s’agir que d’une échéance lointaine. Et voilà que maintenant, on faisait comme s’il y avait le feu à la maison et qu’il fallait faire au plus vite. On commença à avancer le 1° janvier 1961, puis un Congolais avança les 1° juin 1960. Dans quatre mois ! Impossible ! Les Belges répondent : 31 juillet 1960. Et comme on est au pays du compromis, on termina sur un 30 juin 1960. Cette année 1960, ce ne sont pas moins de 17 pays africains qui accéderont à l’indépendance.

Au Congo, loin devant toutes les autres, s’installa au hit-parade de la chanson, pour 5 mois, mais pas plus

L’indépendance cha-cha, nous l’avons obtenue / Oh ! Autonomie fraîchement acquise, cha-cha, nous l’avons enfin / Oh ! Table ronde, cha-cha, nous avons gagné

Et on vit des tracts de l’Abako d’une ahurissante démagogie : Lorsque l’indépendance sera là, les Blancs devront quitter le pays […] Les biens qu’ils abandonneront deviendront la propriété des Noirs. Cela veut dire que les maisons, les magasins, les camions, les marchandises, les usines, les terres seront rendues aux Bakongos […] Toutes les lois seront supprimées, on ne devra plus obéir au chef traditionnel, ni aux aînés, ni aux administrations, ni aux missionnaires, ni aux patrons.

*****

Certains partirent même du principe que désormais les Noirs auront des boys blancs et chacun pourra se choisir une femme blanche, car elles seront cédées et partagées au même titre que les voitures et autres biens matériels. Quelques fins renards profitèrent de cette naïveté et commencèrent déjà à vendre les maisons des Blancs au prix insignifiant de 40 $… Les personnes crédules qui ne comprenaient pas qu’on les dupait sonnaient aux villas des Blancs pour demander si elles pouvaient dès à présent visiter leur nouvelle propriété. Certains demandaient aussi s’ils pouvaient contempler la maîtresse de maison car ils venaient de l’acheter en sus pour 20 $.

David van Reybrouck   Congo Actes Sud 2012

Les Belges n’avaient pas d’idée précise sur le cadre institutionnel du futur Congo indépendant, les Congolais encore moins d’ailleurs : fédération, État centralisé, une chambre des députés représentant la diversité des partis politiques ? Autant de questions auxquelles les responsables congolais paraissaient démunis faute d’une formation adéquate ; la plupart d’entre eux étaient psychologues ou professeurs, faute d’avoir pu accéder à des formations plus diversifiées.

Les Belges prirent soin de sauver les meubles, et en faisant relever les grandes sociétés installées au Congo du droit belge et non du droit congolais, encore inexistant, ils faisaient passer tout le trésor de ces grandes sociétés sous la seule autorité belge. Les Congolais, probablement trop imbus de leur personne, ne réalisèrent point combien ils étaient incompétents en la matière et se firent rouler dans la farine, plutôt que de faire appel à des cabinets de consultants internationaux, comme le fera le président du Pérou, Evo Morales, un peu moins de 50 ans plus tard.

22 01 1960                  Dans une interview à Der Spiegel, le général Massu a critiqué les positions de De Gaulle sur l’Algérie : il est relevé de son commandement.

23 01 1960                  Jacques, fils d’Auguste Piccard, et le lieutenant de marine américaine Don Walsh atteignent avec le Trieste 10 916 m, l’abîme Challenger de la fosse des îles Mariannes. Le bathyscaphe Trieste avait été construit à partir de 1950 en Italie avec des financements suisses et italiens pour des plongées à 4 000 mètres. Racheté par la marine américaine en 1957, il avait été transformé pour atteindre les plus grands fonds sous-marins.

À 13 h 06 exactement, le Trieste vint se poser sur le fond de la fosse des Mariannes, par près de 11000 m de profondeur.

Au moment du touch down, un léger nuage de vase se souleva, nous permettant mieux d’apprécier la finesse de cet extraordinaire sédiment. Aucune taupinière si classique à petite et moyenne profondeurs n’était visible ici ; il y avait quand même quelques petites irrégularités dans le sol. Mais surtout, surtout, au moment où nous arrivâmes, nous eûmes la chance immense de voir, au milieu du cercle de lumière apportée par un de nos projecteurs, un poisson ; ainsi donc, en une seconde, mais après des années de préparation, nous pouvions répondre à la question que des milliers d’océanographes s’étaient posée depuis des dizaines d’années ! La vie, sous forme supérieurement organisée, était donc possible partout en mer, quelle que soit la profondeur. C’était apparemment un véritable poisson osseux, très semblable à une sole, de 30 cm environ de long et de 15 de large.

Il était 13 h 06 ; les manomètres indiquaient 1156 atmosphères. Ce qui, compte tenu de la salinité de l’eau, de sa compressibilité, de sa température moyenne et de la gravitation à cette latitude, correspondait non pas à 11 560 m comme cela fut annoncé alors dans la presse, mais à 10 916 m, étant bien entendu que les 16 derniers mètres sont terriblement théoriques.

[….] Ainsi donc, la plongée était un succès complet. Après des années de travail, d’expériences et de recherches, en butte à des difficultés souvent considérables dues à la méfiance de certains milieux, à l’indifférence, à l’incompréhension, à la jalousie aussi hélas, en proie à des préoccupations financières sans fin, nous avions eu la chance de trouver peu à peu des collaborateurs parfaits, d’un dévouement absolu et enfin d’avoir pu travailler avec la puissante Marine américaine qui avait également tout mis en œuvre pour la réalisation de cette plongée ; et finalement nous nous reposions sur le fond, heureux d’avoir atteint le but fixé, heureux d’avoir vu un poisson, qui à lui seul justifiait toutes ces années de travail. Car c’est là que la Nature s’était montrée véritablement généreuse, sportive. Avant la plongée, Rechnitzer nous avait dit :

Au nom du Ciel, voyez au moins un poisson.

Le poisson le plus profond jusqu’à ce jour, avait été ramené de 7 000 mètres par les filets du professeur Bruun. Et aujourd’hui, de 11 000 nous rapportions la preuve que la pression, l’obscurité et le froid, tout cela même conjugué, n’était en rien un obstacle à l’épanouissement de la vie.

Walsh appuya quatre fois sur le tone du téléphone. Puis par acquit de conscience, mais persuadé qu’il ne parlait qu’en vain, il dit pourtant à voix lente et forte :

Wandank, Wandank, ici le Trieste, nous sommes sur le fond de la Challenger Deep…

Stupéfaits, nous entendîmes après 14 secondes environ, le temps qu’il fallait au son pour faire un aller et retour à la surface, une voix claire, admirablement claire, nous répondre :

Trieste, Trieste, ici le Wandank, nous vous entendons bien, clairement, mais faiblement…

Le 26 mars 2012, le réalisateur américain James Cameron atteindra à bord du Deepsea Challenger 10 912 mètres dans la fosse des Mariannes, donc 4 mètres de moins que Jacques Piccard … dont le record tient toujours depuis 1960.

Près de 60 ans plus tard, Le Monde rendra hommage à Don Walsh, octogénaire encore actif :

Aux très grandes profondeurs, sous des pressions colossales, tout secours est impossible. Je connaissais les risques comme un pilote d’essai avec un nouvel avion, se souvient l’octogénaire. Un mental d’acier et une concentration extrême ne laissent pas la moindre place au doute et à l’appréhension. A – 9 400  m, une détonation perce le silence. Nous avons alors examiné l’ensemble des indicateurs de nos instruments. Tout paraissant normal, nous avons continué, espérant avoir pris la bonne décision.  A 13 h 06, leur engin touche le fond, – 10 916  m. L’habitacle n’était pas confortable mais il n’y a aucun autre endroit au monde où on aurait aimé être à ce moment-là. Aucun bouchon de champagne ne saute, ils se partagent juste une barre de chocolat Hershey apportée par le Californien.

Leur mission n’avait qu’un but scientifique, même s’ils ont établi un record jamais égalé depuis, concrétisant ainsi la formule d’Auguste Piccard pour qui l’exploration est le sport du savant. Il s’agissait de vérifier s’il existait des formes de vie dans cet univers, plus noir que le noir, que certains pensaient dépourvu d’oxygène, afin de pouvoir continuer à s’y débarrasser de déchets radioactifs dont déjà on ne savait que faire. La réponse leur fut apportée par un poisson plat passant dans le halo de leur projecteur. Les rejets en mer de fûts radioactifs américains n’ont cependant pris fin que dix ans plus tard, tandis que des immersions ont été pratiquées au large de côtes européennes jusqu’en  1982… Après vingt minutes d’observation, le Trieste remonte lentement vers la lumière. A 16 h 54, après un voyage de 8 heures 44, il perce la surface des eaux. A leur sortie, les deux savanturiers agitent les drapeaux de leurs pays. Modeste, Don Walsh confie que, si ce fut la journée la plus longue de notre vie au boulot, la sensation éprouvée n’était pas différente de celle des autres plongées effectuées au cours de nos sept mois de préparation. Cette expédition, pour laquelle la Navy avait dit ne vouloir communiquer qu’en cas de réussite est restée relativement confidentielle.

Après cet exploit, Don Walsh devient responsable du Trieste puis est nommé pacha (commandant d’un navire). A la retraite de l’armée en  1975, il crée et dirige l’Institut des études marines et côtières à l’université de Caroline du Sud. Il est aussi doyen des programmes marins, professeur de génie océanique et intègre de nombreuses institutions. Il collabore avec 112 pays côtiers et plonge à bord de 21 submersibles. Proche de James Cameron, il le conseille pour sa tentative en solo, dans la fosse des Mariannes, à bord de son propre engin, le Deepsea Challenger, en  2012. Il récuse le rôle de mentor que lui attribue le réalisateur de Titanic. J’étais juste une sorte de conseiller.

Un conseiller qui l’a accueilli à son retour d’une plongée de 10 908  m par un amical  bienvenue, maintenant nous sommes deux au club – des – 10 000  m – !  Jacques Piccard était décédé quatre ans plus tôt. On me demande souvent quelles sont les différences entre le Trieste et le Deepsea Challenger. C’est comme si vous demandiez à Orville Wright – pionnier américain de l’aviation – la différence entre son avion et un Bœing 747. Nos deux engins font le même boulot. Ils transportent des personnes au plus profond des océans, résistant à une pression extrême, sans flancher, mais là s’arrête la comparaison car un demi-siècle de technologies les sépare.

Il a effectué sa dernière plongée en  2010, à – 300  m, dans le Léman, avec Bertrand Piccard, le fils de Jacques. Encore fréquemment sollicité, il refuse : Je ne veux pas prendre la place de quelqu’un ou être la célébrité de service.

Salué par le magazine Life comme un des plus grands explorateurs de tous les temps, avec ses compagnons d’aventure, il assure qu’il y a encore beaucoup à découvrir. Nous n’avons étudié que 8  % des océans, estime-t-il. Et ces futures découvertes, c’est à l’homme de les faire, en restant au cœur de l’exploration sous-marine, et pas à des robots. Les engins inhabités effectueront le gros du travail mais il faudra toujours des hommes au fond des océans pour observer directement ce qui s’y passe.

Privilège de l’âge, il est aussi le grand témoin malheureux de la dégradation des océans rongés par le cancer de l’acidification – dans une dizaine d’années elle deviendra un problème majeur et les mollusques ne pourront plus fabriquer leurs coquilles – et par l’invasion du plastique. Dans les années 1960, bon marché et durable, il est devenu un super pratique. Et aujourd’hui, on estime à 77 trillions – 77  milliards de milliards – le nombre de ces particules dans les mers. On en retrouve dans les crustacés et les poissons que nous consommons. Et on continue. Chaque année, on en jette 8 millions de tonnes ! Jouant les cassandres, il accuse également l’indifférence et les doutes de certains décideurs devant le réchauffement climatique et la montée des eaux qui en résulte. A Miami l’hiver, la mer envahit des quartiers. Le maire ne veut pas en entendre parler. Pour lui, ça n’existe pas, ce sont des racontars d’écolos. Les compagnies d’assurances doivent s’inquiéter, analyser les risques, et estimer les dégâts et leurs coûts.

En l’absence d’océans de rechange, il place ses espoirs dans la communication et l’éducation, dès la maternelle. On peut exploiter les mers pour nos besoins en énergie et en métaux mais il faut le faire de façon durable (…). Chez moi, aux Etats-Unis, les députés sont élus pour deux ans, les sénateurs pour six et le président pour quatre. Ils ne se projettent pas au-delà, incapables de regarder plus loin que le bout de leur nez. Mère nature n’a plus que cent ans pour qu’on la sauve, prophétise-t-il. Le monde sous-marin a, de tout temps, suscité craintes et phantasmes. Est-ce pour ces raisons que son exploration reste si peu médiatisée ? Il est vrai que l’homme regarde davantage vers le ciel tant le monde abyssal, pourtant plus proche, semble inaccessible et menaçant. Explorateur de cette stratosphère à l’envers, c’est tout naturellement que Don Walsh a siégé, de 1983 à 1986, au conseil d’administration de la NASA. Il regrette encore de n’avoir pas saisi cette opportunité pour aller tutoyer les étoiles. Ce sera pour une nouvelle vie.

En attendant, il déplore qu’on oppose souvent la recherche spatiale à celle des fonds -marins. Il faut trouver un équilibre entre les deux. On veut coloniser la Lune, aller sur Mars, mais notre planète, c’est la Terre, la planète bleue, plaide-t-il.

Francis Gouge             Le Monde du 6 décembre 2017

24 01 1960                 Journée des barricades à Alger, menées par Joseph Ortiz, cafetier et Pierre Lagaillarde, député, qui se rendra au bout de six jours et sera emprisonné à la Santé : 22 morts, 150 blessés.

01 1960                          L’effectif des harkis est passé à 120 000 hommes.

5 02 1960                     Inauguration de l’accélérateur de particules du CERN à Genève.

7 02 1960                  John Kennedy rencontre Judith Campbell. Elle va rapidement devenir sa maîtresse. L’ayant déjà été de Frank Sinatra, elle a un certain nombre d’amis dans le milieu mafieu, dont Sam Giancana, parrain de la mafia de Chicago : elle va faire l’agent de liaison entre les deux hommes qui se rencontreront à plusieurs reprises : les dollars de la mafia vont permettre à John Kennedy de remporter plusieurs élections, d’abord celle de Virginie occidentale, puis l’État de l’Illinois.

10 02 1960                  L’armée arrête Djamila Boupacha, accusée d’avoir posé une bombe à la brasserie des facultés d’Alger le 27 septembre 1959. Elle va être torturée, violée pendant un mois. L’avocate Gisèle Halimi la prend en charge en mai 1960, cherche des soutiens et obtient de Simone de Beauvoir qu’elle fasse un article dans Le Monde : il sera publié le 2 juin 1960. Elle sera transférée à Fresnes le 21 juillet 1960, puis à Pau ; elle restera en prison jusqu’au 18 mars 1962 et ne sera libérée qu’une fois signée les accords d’Évian.

13 02 1960                   1° explosion atomique française – une bombe A -près de Reggane, en Algérie.

22 02 1960                                    Drame mégevan dans les Rocheuses

Descente des JO de Squaw Valley, dont la cérémonie d’ouverture a été organisée par Walt Disney : à 300 mètres de l’arrivée, Adrien Duvillard a trois secondes d’avance sur Jean Vuarnet. Mais la scoumoune était pour lui, il chute sur une série de bosses. Il avait gagné la quasi-totalité des autres descentes de la saison.

À la veille de la descente, Adrien Duvillard a les faveurs des pronostics. Au cours de l’hiver, il a notamment remporté la prestigieuse classique du Hahnenkamm, à Kitzbuehel, sur la terrifiante piste de la Streif. Le jour de l’épreuve, le 22 février, l’ancien champion Emile Allais se place en bordure du tracé pour renseigner les Français selon le code suivant : accroupi, ils seront en retard ; debout, ils seront en avance. Jean Vuarnet (dossart 10) est très déterminé mais nullement nerveux à l’instant du départ donné sur les hauteurs de Squaw Peak d’où la vue plonge sur le lac Tahoë. Las, Vuarnet dérape et négocie mal la première courbe. Quand il aperçoit le chandail rouge d’Allais, en position basse, il est sûr d’être en retard. Alors, il s’efforce d’accélérer, les skis bien à plat, recherchant sur les faux plats la meilleure pénétration dans l’air possible en adoptant la position dite de l’œuf qu’il a longuement mise au point avec son entraîneur au Grenoble Université Club, Georges Joubert. Le suivant à s’élancer est Adrien Duvillard. II va très, très vite. Son avance est telle qu’Allais, occupé à consulter son chronomètre, est surpris lorsque surgit son compatriote. II se relève tardivement en criant de joie. Le Mégevan a vu son aîné assis et il s’interroge car il est persuadé d’accomplir une trajectoire parfaite. Déconcentré, il manque le franchissement de la Bosse du Dromadaire, perd l’équilibre et capote. II rejoint l’arrivée en pleurs. Grâce au succès de Vuarnet, la technique dite de l’œuf va devenir célèbre. Elle s’accompagne d’une innovation technologique également française : Vuarnet chausse des skis métalliques de la firme Rossignol. C’est la première fois qu’il a été fait appel à un autre matériau que le bois pour fabriquer des skis de course. [mais il y aura toujours dans les skis dit métalliques une âme en bois]

Non signé

Que s’est-il passé ? Il ne faut sans doute pas aller chercher du coté de la faute technique : Adrien Duvillard était de loin le meilleur skieur du monde cette année-là et l’enjeu n’était pas pour lui faire perdre ses moyens à 300 mètres du triomphe. Quatre ans plus tôt, aux JO de Cortina d’Ampezzo, il avait déjà sérieusement inquiété le géant Toni Sailer, reparti avec 3 médailles d’or. C’est lui qui avait sorti l’équipe de France d’un long marasme en lui apportant ses premiers succès depuis Henri Oreiller. Il mourra skis aux pieds le 14 février 2017 au Mont d’Arbois, sur les pistes du Megève qui l’avait vu naître.

Pour faire gagner une équipe, il lui faut une tête et il lui faut des jambes. Les jambes, c’était lui : il avait le sens de la gagne, la gnaque, comme on dit dans le Midi et un immense talent. Des traits de montagnard, les yeux d’un bleu qui emmenait son regard plus loin que les limites du champ du paysan ; il n’est pas paysan, il est homme des bois, accoutumé à les parcourir au gré des coupes, il est magnifiquement libre. La terre ne colle pas à ses semelles. Il n’a pas la beauté d’un Alexis Pinturault, qui, cinquante ans plus tard, pourrait être aussi bien mannequin de mode que chef de cabinet d’un ministre, mais celle d’un homme de moyenne montagne, capable d’une audace extrême les skis au pied, mais en restant sur le plancher des vaches : il n’ a pas de goût pour la haute montagne : peut-être un reste d’héritage de cette prudente appréhension qu’ont longtemps eu les montagnards pour les a pic, les dalles verticales, le vide. La tête, c’était Honoré Bonnet, nommé entraîneur deux ans plus tôt : jamais sans doute le sport français ne parvint à dénicher entraîneur aussi respecté en même temps qu’aimé des coureurs. Il avait su mettre la bonne distance avec un je suis à votre disposition, je ne suis pas à votre service créant ainsi une relation où le respect avait la première part : jamais aucun coureur ne s’adressa à lui et ne parla de lui autrement qu’en disant : Monsieur Bonnet. Ces deux-là vont lancer cette équipe sur la voie de succès qui vont durer dix ans avec l’incroyable razzia des championnats du monde de Portillo du Chili en 1966 : 7 titres sur 8, 16 médailles sur 24 et 6 doublés. Marielle Goitschel : 3 titres – descente, géant et combiné – et une médaille d’argent en slalom -. Jean-Claude Killy, première victoire en descente et combiné. 2 ans plus tard il triomphera aux JO de Grenoble. Et encore Guy Périllat en géant, Annie Famose en slalom. Seul le slalom hommes échappe aux français, gagné par l’italien Carlo Senoner. Ils se nommaient encore Léo Lacroix, Michel Arpin, Georges Mauduit, Michel Bozon, François Bonlieu, Pierre Stamos,

C’est peut-être bien tout simplement un mauvais plan élaboré au cours d’un repas chaleureux dans les jours précédents qui consistait à choisir un moyen humain  pour tenir le rôle des oreillettes que porteront les coureurs cyclistes cinquante ans plus tard pour les renseigner sur la situation générale de la course : les descendeurs, Honoré Bonnet et Émile Allais s’étaient entendus pour que ce dernier soit présent sur le bord de la piste, aux 2/3 de son parcours : sa position, debout ou accroupie devait renseigner sur la situation du coureur par rapport aux autres : sauf que…. sauf qu’Émile Allais ne s’est pas montré pro en l’occurrence et que l’avance d’Adrien Duvillard l’a tellement surpris qu’il a eu le geste opposé à celui qui était convenu. D’où la déstabilisation du coureur qui pensait avoir fait la course parfaite et qui se voit signaler le contraire. Mais enfin, comment peut-on se laisser surprendre par l’arrivée d’un coureur quand on sait que les cinq premiers se trouvent rarement dans un mouchoir supérieur à 2 secondes, et même si ce jour-là, Adrien Duvillard, devançait Jean Vuarnet de 3 secondes ? Dans les années 2010, rares sont les écarts de plus d’une seconde entre 2 coureurs, et seul l’américain Ted Ligety est parvenu à creuser des écarts supérieurs en super G. Donc, dire qu’Émile Allais s’est fait surprendre n’est qu’une façon de ne pas dire qu’il a eu une désastreuse distraction.

Honoré Bonnet, le nouvel entraîneur ne pouvait pas discuter le bien-fondé d’une initiative d’Émile Allais ; Adrien Duvillard comme Émile Allais étaient mégevans : la solidarité des montagnards renforce plus qu’elle ne diminue le respect du jeune pour l’ancien. Comment un champion mégevan, encore jeune – il a 26 ans -, aurait-il pu dire à Émile Allais, skieur couvert de gloire : je ne tiens pas à jouer ce jeu-là, j’ai peur d’être ainsi distrait et préfèrerais que tu me laisses seul avec moi pendant le temps de la course. Cela aurait été certainement préférable.

Chuter à 300 mètres d’une médaille d’or de descente : comment une vie suffirait-elle pour oublier cela ! Les jeunes mégevans dont Adrien Duvillard était l’idole, au sommet de leur Panthéon personnel,  ne se consoleront jamais de ce revers du destin [1]. Il mourra d’une crise cardiaque en février 2017, sur ses skis, sur les pistes du Mont d’Arbois, à Megève qui l’avait vu naître : quelle plus belle mort pourrait rêver un skieur ? Samivel en aurait fait une belle aquarelle. Il s’en alla directement dans cet équipement au Paradis où Saint Pierre lui dira : Désolé, Adrien, mais il va falloir laisser tes skis à l’extérieur… ils ne peuvent pas rentrer ; on l’entendit bougonner : aïe, aïe, aïe, ça commence mal…  

De droite à gauche, Emile Allais, Adrien Duvillard, Charles Bozon, Léo Lacroix, Jean Vuarnet [ou Michel Arpin], Jules Melquiond, Guy Perillat, Georges Mauduit, François Bonlieu, Jean Béranger, Honoré Bonnet.

https://www.olympic.org/fr/news/les-skieurs-suisses-d-arosa-regnent-sur-le-slalom-geant

Emile Allais travaillait pour Squaw Valley à l’époque, il était placé en bord de piste et devait signaler aux coureurs s’ils étaient en retard, et s’ils n’étaient pas en retard, il ne bougeait pas. Quand Adrien est arrivé, il ne savait pas quoi faire car il était vraiment en avance, il a gesticulé, Adrien n’a pas compris a pensé être en retard et a attaqué. Il est tombé juste derrière. Ça avait beaucoup touché les deux hommes, cette incompréhension.

Gilles Chappaz

La boule au ventre, c’est ce qui permet de rester lucide. La peur, c’est autre chose. La peur, c’est horrible. Elle paralyse. Tout devient une punition. Le lieu, l’attente avant la course, l’enjeu, la vitesse à laquelle on devra aller pour atteindre un résultat. Il n’y a plus de plaisir. Lorsqu’on connaît la peur, le danger est maximum. L’irréparable en descente, ce n’est pas la chute. J’en ai fait plein, même de sérieuses. Non, l’irréparable, c’est vraiment la peur.

Une très méchante chute lors de la descente d’Åre (Suède) en février 2006, quinze jours après sa médaille d’or en descente aux JO de Turin, vit la peur s’installer dans ses tripes : La boule au ventre nécessaire en temps normal se transformait progressivement en boulet. J’ai essayé d’oublier cette chute, mais j’ai pas pu. J’arrivais même plus à fermer les yeux pour visualiser mes parcours.

Antoine Deneriaz, en or pour la descente des JO de Turin en 2006.

24 02 1960                La DST arrête dix membres du réseau Jeanson : les porteurs de valise assurant la logistique métropolitaine du FLN. Francis Jeanson était un universitaire qui appelait à l’insoumission par un manifeste devenu le Manifeste des 121 – signataires -.

28 02 1960         Magdeleine Hours, conservateur au Louvre en déplacement professionnel au Maroc, est à Agadir où elle fait preuve d’un sixième sens qu’on croyait jusqu’alors l’apanage du monde animal. Son récit est stupéfiant :

Ces voyages étaient fatigants. J’avais un livre à écrire et de nombreux articles à rédiger. Je renonçai aux conférences de l’Alliance française jus­qu’en 1960, année où j’acceptai de faire un tour au Maroc. J’ai bien failli ne jamais en revenir. Tout avait bien débuté, conférence à Casablanca, puis à Meknès et à Fez. Bien que les sujets traités, la peinture de Rembrandt, de Vinci ou de Poussin, parussent bien insolites dans ces régions où la peinture était absente. J’insistai plutôt sur la démarche scientifique et technique dans l’univers de l’histoire. A Port-Lyautey ou dans la région, je fis une conférence sous la tente, et je dus attendre l’arrivée du chef local, accompagné de deux ou trois de ses épouses. Enfin, le moment fut venu de partir en avion pour Agadir. Le voyage s’est bien mal passé. Dans l’Atlas, les commandes de l’avion furent perturbées; l’avion se heurtait à des barrières, invisibles, secousses sismiques. Nous dûmes revenir vers le nord et passer au-dessus de l’océan. Nous étions tous couchés par terre, dans l’avion. A l’arrivée, des ambulances nous attendaient. Je descendis, secouée mais intacte. Le consul de France m’offrit un déjeuner somptueux ; je me souviens encore d’un plat de langoustes grandes comme des monstres, mais, épuisée, je demandai l’autorisation d’aller me reposer avant ma conférence du 28 février. Celle-ci était annoncée par de nombreuses petites affiches, qui, le lendemain, allaient saupoudrer de mon nom les décombres de la ville d’Agadir. Après la conférence, le représentant de l’Alliance française, le médecin-chef de l’hôpital, donnait une réception. Nous étions nombreux. Tous étaient souriants et amicaux. Mais je fus prise d’une rapide, insolite et impérieuse envie de partir, tant et si bien que je fus trouver le président de l’Alliance française et lui demandai un moyen de transport. Je voulais partir! Il me fit souvenir que nous devions aller visiter les environs le lendemain. Non, lui dis-je, je veux partir.- Mais il n’y a ni train ni avion demain, seul un pharmacien quitte l’hôpital à 5 heures du matin, vous pouvez partir avec lui, me dit-il, excédé à l’évidence. Je partis. Bien m’en prit. L’hôtel, le lendemain, fut réduit en poussière car le lendemain, c’était le tremblement de terre. Les ruines de mon hôtel engloutirent presque tous les participants du déjeuner. Quelques semaines plus tard, je reçus une lettre du président, me félicitant de mon instinct qui m’avait permis de fuir devant le cataclysme et m’assurant que tous les animaux, chiens, chats, oiseaux et même les serpents, avaient fait comme moi et fui dans la nuit…

Magdeleine Hours    Une vie au Louvre   Robert Laffont 1983

29 02 1960                  Tremblement de terre à Agadir, 30 000 habitants, dans le sud du Maroc : la moitié de la ville est détruite. On compte 2 500 morts, les survivants sont sans abris.

5 03 1960                     La veille, un cargo français chargé de munitions achetées par Cuba en Belgique, accostait à La Havane. Peu après, un attentat à la bombe avait fait 80 morts et 200 blessés parmi les ouvriers du port. Leurs obsèques sont célébrées, Fidel Castro s’est lancé dans un discours fleuve…Ernesto Guevara arrive avec du retard. Le photographe Alberto Diaz Guttierez, – qui va devenir Alberto Korda -, couvre l’événement pour le compte du journal Revolucion : il prend deux photos d’Ernesto Guevara : aucune des deux ne sera publiée dans le journal, et c’est un éditeur italien, Giangiacomo Feltrinelli, qui la lui empruntera pour la publier à l’occasion de la mort du Che, en 1967. Elle fera le tour du monde, sera punaisée dans les chambres de millions d’étudiants… Cuba n’avait pas signé la convention de Berne sur la propriété intellectuelle et donc Korda ne fit pas fortune, parvenant non sans peine à obtenir en 2000 un dédommagement quand la vodka Smirnoff la publia pour mieux écouler ses stocks.

7 04 1960            Fidel Castro, en mal de reconnaissance par les intellectuels français, a missionné  Carlos Franqui, directeur de Revolucion, l’ex-journal de la guérilla devenu organe officiel pour les inviter à visiter Cuba : Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir s’étaient rendus à La  Havane en mars et avril  1960, où ils avaient bénéficié d’un accueil exceptionnel, dans le cadre d’un parcours bien encadré. A leur retour, Simone de Beauvoir ouvre le ban dans les colonnes de France Observateur : Fidel Castro a bouleversé les notions de possible et d’impossible. (…) C’est une espèce de miracle. Car il a fallu oser croire dans les chances de l’homme.

Jean-Paul Sartre publiera en juin, dans France-Soir, une série de seize articles sous le titre Ouragan sur le sucre, véritable hymne à Fidel Castro et à ses barbus, sans distance avec le discours officiel ni allusion à des errements révolutionnaires déjà bien réels. La révolution, estime-t-il, est une médecine de cheval qu’il faut souvent imposer par la violence. Nul doute qu’il ait au moins eu vent des exécutions sommaires de partisans de Batista, avérés ou non, que les frères Castro et Che Guevara avaient décrétées par centaines dès le 12  janvier  1959. De ces pelotons d’exécution, le journal Revolucion, entre autres, tirait gloire en images, comme le montrent les documents de l’ouvrage de Jacobo Machover, Cuba, l’aveuglement coupable (Armand Colin, 2010).

A l’issue d’un séjour de neuf jours sur l’île, Françoise Sagan émettra, elle, quelques réserves. En août  1960, elle relève dans L’Express que Fidel Castro ne se soumet pas aux urnes, contrairement à sa promesse, que les représentants des syndicats ont été remplacés par des hommes de Castro et qu’il n’y a plus de presse libre. Ce qui ne l’empêche pas de trouver le Lider Maximo  proprement admirable Il travaille comme dix hommes, dort deux nuits sur quinze, parcourt tout le pays, veille à tout. «  Autrement dit, il ne délègue rien.

Le plus émerveillé est sans doute le communiste Henri Alleg, […] qui dresse en  1963 le bilan de son voyage, quintessence de ce que sera durant des décennies le discours des amis de Cuba : L’exploitation de l’homme par l’homme liquidée, la terre distribuée, le chômage presque annihilé, les bidonvilles détruits et les nouvelles maisons construites, l’analphabétisme vaincu, tout cela en trois ans.  Sans compter la santé gratuite instaurée et la dignité nationale restaurée. Pour les amis de Cuba, l’embargo décrété par les Etats-Unis contre La  Havane sera à jamais qualifié de blocus.

10 04 1960                    Assassinat d’un autre fils du bachaga Boualem et d’un de ses gendres.

12 04 1960                     Livraison des 1° km de l’autoroute du sud.

19 04 1960                     Paul Delouvrier modifie l’infrastructure des camps de regroupement en commençant par les rebaptiser les mille villages.

21 04 1960                   Inauguration de Brasilia, la nouvelle capitale du Brésil, conçue par Lucio Costa, urbaniste, construite par Oscar Niemeyer, architecte, aménagée par Roberto Burle Marx, paysagiste. La mobilité des capitales est une constante du Brésil. Le président Juscelino Kubitschek n’a qu’un mandat de cinq ans qui expirera le 31 janvier 1961 ; par prudence, il a fixé le jour de l’inauguration par décret dès 1957 ; le 21 avril, c’est le jour de l’exécution de Tiradentes, célébré par les républicains comme le premier héros de l’indépendance brésilienne ; c’est aussi le jour présumé de la découverte du Brésil. Pour respecter les délais, un rythme de travail infernal sera imposé aux dizaines de milliers d’ouvriers : dix-huit à vingt heures de travail par jour : la théorie sociale qui prévalait à la conception de la capitale – la ville des égaux – avait été foulée aux pieds le temps des travaux : quatre ans !

Sur ce plateau des tropiques, à quelque 1 000 mètres d’altitude, d’une température égale et douce, tout était, il y a un peu plus de deux ans, silence, éloignement et solitude infinie. Aujourd’hui, sur l’étendue rase de 15 à 20 km, l’activité fourmillantes des constructeurs ne cesse pas, et l’on voit la nuit les carcasses de fer illuminées sous les étoiles du Sud. L’horizon est extraordinairement dilaté ; sur les collines brunes, vert sombre, courent les bandes rouges de cette étrange terre d’où se lèvent des tourbillons de poussière ocre, qui graisse la peau et fait des liserés orangés aux vêtements. Sol ingrat, arbrisseaux pauvres, nid de termites. Au milieu des polémiques qui sont la vie quotidienne du pays, le Brésil s’ébranle, comme un de ces géants de Victor Hugo qui cherche à connaître sa force. Il a l’encouragement de la prophétie : Dom Bosco, le saint patron des Salésiens, mort en 1888, canonisé en 1934, a annoncé dans ses visions qu’une Terre promise s’ouvrira pour la troisième génération dans le Nouveau Monde entre le 5° et le 20° parallèle. Le saint missionnaire sera le patron de Brasilia ; les bulldozers ont à peine tiré le premier tracé des pistes rouges qu’il a sa chapelle. Brasilia, centre fédéral, ville d’administrations, de fonctionnaires et de diplomates, est prévue pour 500 000 habitants. Son plan est constitué de deux axes qui se coupent, selon le geste primordial de celui qui prend possession d’un lieu, le signe de la croix, d’après son concepteur Lucio Costa.

L’axe vertical est celui des établissements officiels et publics, l’axe horizontal, incurvé en forme d’ailes – et d’une ampleur totale de 12 km -, est celui des habitations. Trois principes gouvernent la composition : l’expression des fonctions, l’articulation des voies, la définition précise des unités de résidence. Le bec de l’oiseau est la place du gouvernement, le lien des trois pouvoirs déployés sur un terre-plein colossal : l’exécutif à droite, la cour de justice à gauche, enfin le groupe législatif des deux Chambres flanqué des gratte-ciel jumeaux de l’administration en haut du triangle. Cette solution, qui enchante les Brésiliens, est d’une solennité assez naïve. Et comme l’avenue qui s’ouvre vers le centre se trouve bordée de deux séries de blocs ministériels, (dont les carcasses sont déjà en place), l’impression d’entrer dans une ville idéale, toute rationnelle, à la Ledoux (1736-1806), devient obsédante. Surtout à l’échelle où nous sommes. Il y a même une symbolique parlante des édifices des deux chambres : ce sont deux demi-sphères, l’une ouverte et tournée vers le haut (les députés), l’autre close et posée sur le diamètre (le Sénat). La quartier des banques et des divertissements est préparé autour de l’énorme pivot central, où se croisent les deux axes. La silhouette de fleur exotique prévue pour la cathédrale, la tour aiguë de l’édifice de la télévision viendront animer ce complexe gigantesque. D’extraordinaires terre-pleins et jeux de niveau doivent permettre de combiner sur deux et trois étages les croisements, passages et parkings nécessaires. Dans la mesure où l’on peut imaginer ces rampes et ces paliers combinés, c’est, si l’on veut, la ville «futuriste » qui se prépare ici. On a voulu éviter à tout prix les absurdités monstrueuses dont souffrent Rio et Sao Paulo, avec leurs engorgements de véhicules entre les gratte-ciel. Ici, la circulation sera régularisée au possible. Au nord du centre, les terrains de sport, le grand forum municipal, l’observatoire national, etc. Il faut imaginer Brasilia entourée de son (futur) lac bleu, le long duquel viendront se rabattre les zones d’habitation individuelles. L’actuel hôtel et le palais présidentiel (Alvorada), seuls édifices complètement achevés, indiquent les limites de l’agglomération ; au nord-ouest se porteront quelques établissements industriels et la (future) gare de chemins de fer.

Cette fois, on a l’impression d’être en présence de la cité idéale de Tony Garnier (1869-1948), mais amplifiée par les masses et l’étendue. Une organisation stricte tend à régler les forces vives de la ville, à éviter le chaos.

André Chastel Le Monde 5-6 novembre 1959

Un jour, Dieu, de bonne humeur, fit travailler ensemble JK – Juscelino Kubitschek – l’urbaniste Lucio Costa, le paysagiste Roberto Burle Marx et l’architecte Oscar Niemeyer, virtuose du béton armé, et ils firent Brasilia en quatre ans.

Darcy Ribeiro, anthropologue.

Ville du futur telle qu’on l’imaginait en un temps où l’écologie n’était pas à la mode, et dont on a chanté mille fois les courbes et les volumes, Brasilia n’a jamais été imitée. Dans cette cité hostile aux piétons, dépourvue de transports publics rapides, on est otage de l’automobile. Ses fondateurs voulaient révolutionner le mode de vie citadin. Leur rêve s’est fracassé sur la réalité sociale. Brasilia est devenue l’une des villes les plus inégalitaires du monde. D’un coté, les quartiers résidentiels où vivent les privilégiés, fonctionnaires et diplomates ; de l’autre, trente cités satellites qui abritent 80% de la population contrainte à de longs trajets quotidiens.

Jean-Pierre Langellier Le Monde Histoire « Un monde qui change »                Février 2013

Brasilia venait faire mentir Clémenceau : Le Brésil a été, est et restera un grand pays d’avenir.

1 05 1960        Un avion espion – Lockheed U2 – américain décolle de la base de Badaber, proche de Peshawar, au Pakistan, pour espionner le site nucléaire de Tcheliabinsk, en Sibérie à 20 000 mètres d’altitude. L’U2 est à l’époque un bijou technologique, capable de voler dans la stratosphère : le laboratoire qui en a la paternité créera 30 ans plus tard l’avion furtif. Gary Powers le pilote. C’est la dix-huitième mission d’espionnage d’un U2.

La dix-septième a eu lieu quelques trois semaines plus tôt, le 9 avril 1960 : l’U-2 avait franchi la frontière sud de l’Union soviétique dans la région du Pamir, survolant quatre sites soviétiques secrets, en République socialiste soviétique kazakhe :

  • le site de tests de missiles de Semeï, alors Semipalatinsk ;
  • l’aérodrome de Tchagan, à Semipalatinsk, où étaient stationnés les Tu-95 ;
  • le site d’essais de missiles SAM près de Sarychagan.
  • la base spatiale de Tiouratam, qui deviendra le cosmodrome de Baïkonour.

L’appareil avait été détecté par les Russes à plus de 250 km de la frontière soviétique. L’U-2 était parvenu à éviter plusieurs tentatives d’interception par des MiG-19 et Soukhoï Su-9 et avait quitté l’espace aérien soviétique, après avoir récolté une quantité importante de renseignements. Les protestations russes n’annulleront pas le programme prévu et la 18° mission du 1° mai sera maintenue.

Depuis la fin de la guerre, bien d’autres avions américains ont déjà violé l’espace aérien russe, et l’un d’eux a été abattu, les douze hommes d’équipage étant morts. Mais jamais aucun avion n’a été abattu, le pilote étant capturé vivant. Et c’est ce qui arrive à Gary Powers : repéré par la chasse russe, un missile endommage l’arrière de son avion et l’extrémité des ailes si bien qu’il perd le contrôle de son avion, s’éjecte… et se retrouve rapidement, une fois au sol, où, semble-t-il, il était attendu, aux bons soins du KGB. Partis d’une autre base, d’autres missiles ne parviennent qu’à abattre le MiG-19 du lieutenant Sergueï Safronov qui poursuivait l’U2. On est dans la région de Sverdlovsk où les Russes pensent qu’il s’agit d’une démonstration aérienne pour le 1°mai !

Khrouchtchev est dans le fond bien embêté, car cela vient mettre à bas toute la détente qu’il a élaborée avec Eisenhower. Il annonce qu’un avion américain a été abattu dans l’espace aérien soviétique, sans annoncer que le pilote est vivant. Les américains se prennent les pieds dans le tapis, et sont ridiculisés quand 8 jours plus tard, le même Khrouchtchev annonce que le pilote est vivant. Gary Powers écopera de dix ans de prison, mais sera libéré deux ans plus tard contre un espion soviétique. En fait, il  n’est pas impossible qu’il ait eu un sabotage au sein de la CIA, maître d’œuvre de l’U2, ayant pour objectif que le pilote soit capturé vivant, c’est à dire, que son siège éjectable fonctionne, contrairement à la version d’origine, et que le processus de destruction de l’appareil soit neutralisé, pour que l’épave puisse être récupérée par les Russes, ce que ces derniers feront croire : pour que son avion puisse être à la portée des missiles russes, il fallait que le pilote vole à beaucoup moins de 20 000 mètres. Gary Powers disposait d’une capsule de cyanure qui lui permettait de se suicider : il n’en a pas fait usage. Selon ses déclarations, il ne serait pas non plus parvenu à faire fonctionner le système de destruction de l’appareil,  avant de s’éjecter.

Cette affaire fera capoter le sommet prévu des Quatre Grands, dans les jours suivants.

Declassfied Footage From U2 Spy Plane Released

 

11 05 1960                    Lancement du France, construit par les Chantiers Navals de L’Atlantique. Il faudra encore 7 mois de travaux avant la première croisière ; 315 m de long, 34 de large, 56 en hauteur, 4 hélices, 36 nœuds, 55 000 tonnes, 1000 hommes d’équipage pour 2200 passagers.

Et maintenant, que France s’achève et s’en aille vers l’océan pour y voguer et pour y servir !

Charles De Gaulle

Le couple – bien sûr mythique – Jean-Jacques Servan Schreiber, Françoise Giroud, fait un flop : Françoise Giroud, enceinte, tente de se suicider. Elle a 44 ans. Couple mythique, car ils ne sont pas mariés, ils sont beaux, ils sont intelligents, plus vraiment jeunes, mais dans la force de l’âge, peut-être pas vraiment riches mais, à la tête de l’Express, ils ont du pouvoir : celui de donner une portée nationale à leur engagement contre la guerre d’Algérie ; cela leur vaut d’être saisi par l’État, d’être plastiqué ; pouvoir encore que celui d’être les fervents soutiens de Pierre Mendès France pour qu’il entre à Matignon. Et puis, ils sont modernes et incarnent tout ce que de Gaulle n’est pas. Il n’empêche que statistiquement, la normalité est respectée, c’est l’homme qui largue la femme, pour la nuit comme pour le jour : il la vire de l’Express, où elle reviendra un an plus tard. JJSS, grand consommateur de femmes, n’était pas DSK : il les voulait intelligentes, mais tout de même pas plus que lui. Pour se venger de la jeune Sabine elle quittera le lit pour la littérature, où elle occupait une position de force : Jean-Jacques ? Il écrit avec deux cents mots. Ça exclu les nuances, forcément.

22 05 1960                  Au Chili, tremblement de terre de 9,5° sur l’échelle de Richter, qui entraîne des éruptions volcaniques et un raz de marée sur Santiago et Concepcion : 5 000 morts… l’alerte a été donnée à Hawaï avec dix heures d’avance, et malgré tout, il y fera 61 morts.

05 1960                   Des élections nationales au Congo viennent confirmer la répartition ethnique du pays, à cela près que le parti ayant obtenu le plus de voix est celui de Patrice Lumumba, le moins fédéraliste des candidats. Trois hommes émergent de ces élections : Kasavubu qui contrôle l’ouest du pays, Lumumba, le nord-est et le centre, Tshombe l’extrême sud. Mobutu est encore dans l’ombre de Lumumba. La composition du gouvernement ne reflétera pas le résultat des élections puisque c’est Kasavubu qui devient président et Lumumba premier ministre, Tshombé n’obtenant qu’un simple ministère. Le gouvernement est composé aux ¾ d’hommes de moins de 35 ans. Le plus jeune a 26 ans, le plus vieux 59.

Le premier gouvernement du Congo héritait de la Belgique un pays doté d’une infrastructure bien développée : plus de 14 000 km de voies ferrées, plus de 140 000 km de routes et de rues, plus de 40 aéroports ou aérodromes et plus de cent centrales hydroélectriques et à vapeur, numéro un mondial du diamant industriel, numéro trois mondial du cuivre, 300 hôpitaux pour les autochtones, des centres médicaux et des maternités, un taux élevé d’alphabétisation. Une armée auréolée de ses succès durant les deux dernières guerres mondiales ;  mais, mais …  

Les Congolais ont souffert plus du manque de sincère sympathie, de considération et d’amour de la part des colonisateurs que de l’absence d’écoles, de routes et d’usines, dira Thomas Kanza, tout jeune ministre.

En outre, à quoi bon disposer d’un pays entièrement équipé si personne n’en maîtrisait le mode d’emploi ? Le jour de l’indépendance, le pays comptait seize dîplomés de l’université. Certes des centaines d’infirmières et d’employés de l’administration avaient bénéficié d’une bonne formation, mais la Force publique n’avait pas un seul  officier noir. Il n’y avait qu’un seul médecin indigène, pas un seul ingénieur, pas un seul juriste, agronome ou économiste.

La Belgique n’avait pas l’expérience de la colonisation, encore moins de la décolonisation.

Pourquoi fallait-il que tout se passe si vite ? Si seulement ils avaient attendu cinq ans, le premier lot d’officiers congolais aurait fini ses études. Il n’y aurait alors pas eu de mutinerie dans l’armée. De 1955 à 1960, le pouvoir colonial chercha fébrilement à mettre en œuvre des réformes qui lui permettent de faire face à la grande agitation sociale, mais ces mesures se révélèrent insuffisantes et tardives. La décolonisation fut par conséquent une véritable fuite en avant que personne ne maîtrisait. En ne cédant que tard aux exigences compréhensives d’une élite frustrée, Bruxelles déchaîna des forces qui dépassaient très largement ses capacités à gérer la situation. Cela valait aussi cependant pour la jeune élite qui avait non seulement pointé du doigt et canalisé le mécontentement social des classes inférieures, mais l’avait aussi dramatisé et amplifié jusqu’à ce qu’il atteigne des proportions face auxquelles elle ne savait elle-même plus quoi faire. La chronologie des événements fit ressortir un paradoxe que l’on pouvait tout au plus constater, mais pas résoudre : le décolonisation commençait bien trop tard, l’indépendance arrivait bien trop tôt. L’émancipation accélérée du Congo fut une tragédie déguisée en comédie dont la fin ne pouvait être que désastreuse.

David van Reybrouck Congo Actes Sud 2012

6 06 1960                                                                    Le conflit algérien

C’est avec gêne que j’ai abordé l’armée au cours d’un voyage d’information récemment entrepris pour mon compte personnel en Algérie. Les uniformes dans les villes et les campagnes, les automitrailleuses sur les routes, la présence d’une force qui se tient bien et assure avec flegme et autorité le contrôle absolu du pays, finissent par angoisser. La Méditerranée franchie, on plonge dans ce qu’on appelle là-bas, avec une pudeur mêlée de honte, les événements, et l’on essaie en vain de dominer la tristesse où baigne cette nouvelle guerre de Cent Ans.

La position que j’ai exposée en 1955 dans l’Express, et qui eut un amer retentissement, n’était pas pour faciliter mes rapports avec les officiers. Au vrai il n’en fut jamais question, mais le titre de mon article : Mes camarades, je ne vous envie pas… demeura toujours entre nous comme un champ de mines. [1] Autant dire que mes premiers contacts avec les états-majors furent plutôt frais. Mes interlocuteurs restaient sur la défensive, et la question qu’on me posa et se posa sur mes intentions se chargea parfois d’une hostilité à peine déguisée.

Qu’étais-je venu voir ? L’armée. Que voulais-je savoir ? Ce qu’elle faisait, comment elle vivait, ce qu’elle pensait. Soyons net. Sans l’intervention du cabinet de la présidence de la République, mes recherches eussent été interdites et mes impressions faussées. On répliquera peut-être que je n’en ai pas moins été trompé et téléguidé. Je suis convaincu du contraire.

D’abord parce que le choix des lieux et des interlocuteurs n’a tenu qu’à moi : je suis allé et j’ai vu qui j’ai voulu ; ensuite parce qu’au bout d’un temps plus ou moins long s’est établi entre les officiers et moi un commerce reposant sur une tradition d’honneur, dont tout mensonge était exclu. Peut-être s’agit-il là, pour l’ensemble de la nation, d’un concept dépassé. Pas pour l’armée. Enfin parce que j’aime soulever les problèmes les plus graves et que, loin de les écarter ou de les éluder, on les a étudiés longuement avec moi.

Au cours des dix premiers jours de mon voyage j’avais pu, clandestinement ou presque, enquêter chez les musulmans sur les méthodes de guerre et de pacification. Je crois pouvoir affirmer que les meurtres arbitraires et les corvées de bois ne peuvent plus être mis au compte de l’armée. L’armée semble à présent résolue à se tenir hors de toute équivoque. Mais, bien qu’elle éprouve de la répulsion à son égard, l’organisation D.O.P. lui échappe.[2] Le regret que j’éprouve pour ma part est que l’armée la tolère. Sans doute faut-il, pour voir disparaître cette pourriture, attendre que certains colonels qui ont vécu les événements de près soient promus au grade supérieur.

Dès mes premiers contacts avec elle il m’a semblé que l’armée souffrait d’un complexe d’accusé. Les campagnes de presse menées en France ces années dernières sur son comportement à l’égard des populations ont donné de la rancœur aux officiers dont les mains étaient pures, et un malaise à ceux qui se savaient coupables. Extrêmement attentive à tout ce qui vient de la métropole, l’armée demeure un grand corps qui souffre dès que le moindre de ses membres est atteint. Son inquiétude presque chronique à l’égard de tout ce qui peut s’apparenter au monde intellectuel de gauche la laisse repliée sur soi, car l’appui de la droite lui semble trop intéressé pour qu’elle ne reste pas sur ses gardes. Les questions qu’elle se pose sur l’opinion française dénotent une sensibilité très vive. Se demandant comment on peut encore la charger de méfaits qu’elle ne commet pas, elle ignore même pourquoi on la craint.

Désemparée un instant par la désaffection manifeste du pays à l’égard de la guerre d’Algérie, aspirée, il y a deux ans, par la tentation de suppléer au pouvoir et de prendre en main le destin de la nation, séduite par la générosité apparente de l’intégration qui lui parut concrétiser l’union idéale des deux communautés ennemies, puis déconcertée par le désaveu de cette formule à l’échelon le plus élevé de l’État, éprouvée par le souvenir de l’Indochine et craignant d’être trahie à l’intérieur dans son combat avec le F.L.N., elle a connu des déchirements qui l’ont conduite en pleine confusion. Déçue par la communauté européenne d’Algérie, blessée par les colons, elle s’est tournée vers la communauté musulmane dans le but évident et un peu pathétique de s’en faire, aimer. En janvier dernier le spectre de la sécession l’a épouvantée et un instinct de salut et de survie a tout à coup fait prendre, comme un bloc de béton, son unité.

Que les hommes qui fondent sur l’armée des rêves de divisions politiques ou de coups d’État perdent donc toute illusion. Jamais chef d’État n’a eu plus d’autorité et inspiré plus de respect et de confiance que le général de Gaulle. Les remous provoqués par la mesure disciplinaire qu’a constituée l’éloignement du général Massu sont aujourd’hui apaisés. L’armée obéira aveuglément au président de la République et lui obéirait même s’il lui imposait la solution du problème algérien la plus contraire à ses vœux ; mais l’armée pense qu’elle casserait alors comme une poutre maîtresse surchargée, et c’est pourquoi elle croit que cette solution ne lui sera pas ordonnée.

Quelle idée se fait l’armée du problème algérien ? Je ne crois pas commettre d’erreur en la résumant ainsi :

Sur le plan militaire, le F.L.N. est réduit à la condition de gibier. Les grandes opérations de l’an dernier ont dégagé de vastes régions où ses unités régulières pouvaient autrefois vivre et se déplacer à l’aise. Désormais regroupée dans quelques bastions montagneux, contrainte, sauf rares exceptions, à ne mener la guérilla que par petits groupes d’une dizaine d’hommes, l’A.L.N. a perdu presque toute liberté d’action en dehors de la pose des mines pendant la nuit (un succès par mois et par secteur). Une jeep et une automitrailleuse peuvent à présent sillonner des zones où il n’était pas possible de s’aventurer, il y a dix-huit mois, sans l’appui de feu d’une compagnie ou d’un bataillon.

Sur les frontières le F.L.N. est bloqué. Quelques isolés parviennent encore à franchir les barrages, à échapper aux tirs de concentration, à la course des escadrons motorisés ou au verrouillage des régiments de parachutistes. Aucune de ses unités constituées ne peut se lancer à l’assaut des réseaux électriques sans perdre, dans les pièges et les champs de mines ou du fait de la manœuvre de l’armée, une proportion considérable de son effectif. Pourchassé à l’intérieur du pays, forcé de se limiter à des embuscades ou à des actes de terrorisme et de changer chaque nuit de refuge, maîtrisé à l’extérieur où il ne peut se livrer qu’à des tirs de harcèlement, le F.L.N, qui ne reçoit aucun ravitaillement par mer, voit son action militaire diminuer chaque semaine. Dans toute l’Algérie, même en avant du premier barrage, j’ai vu les terres cultivées, la récolte en céréales en train de mûrir et, dans les plaines, les vignobles sulfatés comme en temps de paix. Pendant les trois nuits que j’ai passées dans un poste de Grande-Kabylie je n’ai pas entendu un coup de feu. Le F.L.N. non plus ne pouvait me donner de son combat une image préfabriquée. A l’opposé de la guerre d’Indochine, où le Vietminh tenait en échec ou surclassait le corps expéditionnaire pendant la nuit, la guerre d’Algérie consacre la prédominance incontestable-de l’armée sur le F.L.N. en tout ce qui concerne la bataille.

Sur le plan social l’armée envisage résolument l’avenir. Avec des fortunes diverses dues à la personne des chefs de corps et des officiers S.A.S. elle s’efforce de garder les agglomérations à l’abri des incursions des groupes rebelles, d’étendre l’esprit d’apaisement, d’entreprendre la construction ou d’assurer le bon fonctionnement des écoles et de répartir les secours aux populations. Elle étudie un projet de réforme agraire qui attribuerait à des collectivités musulmanes, dotées d’outillages puissants et de conseillers techniques, les terres dont beaucoup de colons seraient expropriés. Ainsi serait accru le niveau de vie des paysans et le rendement des exploitations.

L’armée souhaite la disparition totale de tout ce qui pourrait rappeler le régime colonial, les discriminations raciales et les inégalités de salaires. Attachée à une œuvre gigantesque et à un idéal dont les principes s’inspirent, chez beaucoup d’officiers, de l’éthique de Camus, elle souhaite transformer le pays, établir une justice sociale, favoriser la naissance d’une masse paysanne et prolétarienne consciente de ses droits. Les leviers de l’administration et du gouvernement seraient ensuite et progressivement remis à l’organisme qui serait alors constitué. En un mot l’armée voudrait que de ses sacrifices et de ses morts surgisse une véritable révolution (le mot a été employé plusieurs fois devant moi) dans les esprits et dans les cœurs, et dont la France serait l’initiatrice et le garant.

Sur le plan politique il ne m’a pas semblé que l’armée caressait beaucoup d’illusions sur l’avenir algérien. Elle sait que tôt ou tard l’Algérie obtiendra son indépendance. Loin de s’opposer à ce qu’elle considère comme une évolution fatale et logique, elle consent même à en sauvegarder la bonne marche pour la préserver des convulsions sanglantes et lui assurer l’ordre et la paix. Elle souhaite que la future république entre dans la Communauté et reste liée à la France par beaucoup d’intérêts temporels et spirituels. Le F.L.N. exige-t-il autre chose ? Je ne crois pas. Mais l’armée souhaite ardemment que le F.L.N. reste à l’extérieur du territoire et ne revienne pas exploiter en Algérie une victoire militaire qu’il n’obtiendra jamais, et elle risquerait de s’opposer à ce que ses leaders et ses terroristes puissent mener librement leur propagande électorale, dans la crainte qu’ils ne plongent le pays dans la folie des règlements de comptes. En revanche elle admet que les nationalistes qui demeurent à l’intérieur défendent leur doctrine et participent à la campagne de l’autodétermination.

Pour l’armée le F.L.N. est donc l’ennemi désigné, reconnu et en voie d’être vaincu. Elle est sûre de l’amener à l’impuissance militaire et il ne viendrait à personne l’idée de discuter la valeur de l’ensemble impressionnant de moyens, d’énergies et de valeurs que constituent sur les plans tactique et stratégique les barrages édifiés aux frontières. Cette réalité doit compter, avec son propre poids, dans les données du problème, afin de l’éclairer et de nous aider à le résoudre. (A suivre.)

Jules Roy    Le Monde du 6 juin 1960

 Les deux notes qui suivent sont du journal Le Monde :

(1)    Signalons que dans cet article, paru le 24 septembre 1955, M. Jules Roy rappelait que, parti pour l’Indochine comme volontaire, il s’était abstenu de participer à une guerre vite jugée imbécile dans ses causes. S’agissant du conflit algérien, il notait que l’armée avait abandonné sa mission première de défense du territoire pour se consacrer au maintien de l’ordre public. Au nombre des raisons qui avaient poussé les musulmans contre nous jusque dans l’abomination il citait la misère, le désespoir, l’injustice sociale, le fanatisme et la sottise, les consignes de la Ligue arabe, mais aussi le mépris où nous les avons tenus, notre ingratitude et notre prétention d’appartenir à une race supérieure à la leur.

Après avoir écrit : De nos Jours la force ne résout rien, et encore : L’Algérie française est un mythe parce qu’il y existe encore une trop grande disproportion entre le niveau de vie des Français et des musulmans, l’auteur concluait en ces termes : Aujourd’hui, pour combattre en faveur d’une cause, il faut savoir d’abord si elle est juste ou si elle vaut la peine de mourir pour elle. S’il m’est souvent arrivé de vous jalouser, mes camarades, cette fois encore Je ne vous envie pas.

(2) Plusieurs interprétations ont été données du sigle D.O.P. : Dispositif opérationnel de protection, Détachement opérationnel de police, Défense, Organisation, Population. En tout état de cause ces initiales désignent une organisation policière mi-civile, mi-militaire, dont la direction était encore assurée à Alger, à une époque récente, par le colonel Simonneau. Elle se spécialise dans l’exploitation approfondie, par des moyens qui lui sont propres et hors du contrôle du commandement, local, de certains renseignements.

Officiellement le D.O.P [2]  a été dissous depuis plusieurs mois. L’organisation n’en poursuit pas moins son activité sous le couvert de nouveaux noms.

9 06 1960                                                                 L’esprit de révolte

J’ai essayé de transcrire sans les commenter et aussi fidèlement qu’il est possible l’opinion et le sentiment de l’armée tels qu’ils ressortent des longues conversations que j’ai eues avec beaucoup d’officiers de fonctions et de rangs très divers entre Alger et la frontière tunisienne. Il reste à mesurer la force de cette position venant d’un corps où les hommes nouveaux ont fait leur apparition, gagné peu à peu les commandements, imposé leur foi et médité sur le destin de la Communauté, où l’Algérie doit avoir une place à part (1).

Le 13 mai est enterré, les colonels obéissent à l’État et sont obéis par les capitaines, les généraux douteux ont été éliminés. La collusion longtemps exploitée par les ultras a fait place à une franche hostilité de l’armée pour les ultras Le corps des parachutistes ne constitue pas une exception à cette règle. Nous sommes tous des parachutistes, m’a dit un officier de hussards, et les parachutistes pensent comme nous. Quant au droit de suite, les capitaines qui seraient tentés d’en abuser sont rappelés à l’ordre par leurs chefs de bataillon. L’impassibilité sous les coups de l’adversaire a toujours fait partie de la règle du jeu. Proches de celles où l’on reçoit les coups sans pouvoir les rendre, il est des zones où l’on prend sa revanche en en portant d’autres auxquels l’adversaire ne s’attend pas. J’ajouterai enfin que la somme de pureté et de désintéressement que représente l’armée que j’ai vue impose le respect et l’admiration. Dans cet esprit il sera peut-être permis d’entamer une discussion.

Ne craignez-vous pas, ai-je demandé à un commandant de secteur, que l’asphyxie du F.L.N. que vous cherchez à provoquer ne conduise à prolonger la guerre de deux ou trois ans, que la misère de la communauté musulmane ne s’en accroisse, que le F.L.N. ne s’ingénie à provoquer des complications internationales et qu’une partie du monde qui nous appuie pour le moment ne soit conduite à nous désapprouver ? Enfin ne croyez-vous pas que la France perdra beaucoup moins dans toute l’Afrique du Nord par la paix que par la guerre ?

Tous les cadres accepteront de revenir une fois de plus en Algérie si cela est nécessaire, m’a-t-il été répondu. En ce qui concerne les complications internationales et nos chances en Afrique du Nord, je sais que nous courons ce risque, et c’est pourquoi nous ne sommes pas opposés à une fin honorable des hostilités. Cela ne dépend pas de nous.

L’armée nourrit une illusion quand elle croit rallier à elle la majorité de la population musulmane. Peut-être faut-il un œil très exercé pour ne pas se laisser duper par les déclarations trop empressées, d’un certain loyalisme. Les villages qui réservent à l’armée l’accueil le plus chaleureux sont souvent les mêmes qui apportent l’aide la plus efficace au F.L.N. L’enquête que j’ai menée dans tous les milieux, hors de l’appui des autorités locales, loin des services d’information et grâce aux amitiés que j’ai pu garder ou susciter chez les Algériens des deux communautés, m’a laissé peu de doutes à ce sujet. Je suis persuadé, et le résultat des élections cantonales n’y changera rien, que 80 % de la population musulmane considèrent, soit ouvertement avec tous les risques que cela comporte pour eux, soit au fond d’eux-mêmes, que le F.L.N. représente le seul interlocuteur capable de conduire des négociations avec la France et de prendre des engagements à son égard, le seul pouvoir qui ait une autorité sur ses cadres et sur ses troupes, la seule autorité musulmane qui puisse conduire le peuple algérien vers un destin qui ne soit pas discuté. Le jugement qu’on m’a donné à la chambre d’agriculture d’Algérie sur l’opinion musulmane ne s’écarte pas de celui-ci si l’on sait interpréter les chiffres auxquels se sont ralliés les colons : 20 % pour la France, 20 % pour la France avec prudence, 40 % d’indécis. 20 % contre la France. J’ai rencontré quelques-uns des musulmans qui s’affichent pour nous : ils ne doutent pas que les 60 % de la masse prudente et indécise doivent être traduits par un attachement au F.L.N. avec une hostilité plus ou moins marquée à notre égard. Le refus de tenir compte de cette autre réalité pourrait conduire à des erreurs graves.

Pourquoi d’autre part quand il s’agit de la guerre d’Algérie l’esprit de révolte serait-il brisé par la force des armes, si imposante et respectable fût-elle ? Pourquoi le peuple algérien serait-il le seul peuple du monde à ne pas remporter la victoire morale qu’il mérite sur le cadavre du colonialisme ? Je veux bien prendre acte que le colonialisme est mort ou à l’agonie (car j’ai visité certaines campagnes où le colon, européen ou musulman, sévit encore) et qu’en tout cas l’armée le détruira. Mais qui oserait affirmer que c’est moins à la rébellion qu’aux réformes politiques françaises que cette victoire est due ? Qui ne regretterait que, méprisant tous les avertissements des intellectuels, la source de la rébellion n’ait pas été tarie d’emblée par la table ronde à laquelle pensait Albert Camus en 1955 ou par le plan révolutionnaire de l’armée cinq ans plus tard, disons un demi-siècle ? Pourquoi cette table ronde ne rassemblerait-elle pas maintenant les interlocuteurs possibles qui se trouvent de part et d’autre des frontières ? Parce que le F.L.N. est l’ennemi ? Avec qui traite-t-on dans les guerres, sinon avec l’ennemi ? Ou alors nous serions toujours en guerre avec l’Angleterre, et l’Allemagne de l’Ouest ne serait pas entrée à l’O.T.A.N. Un faux règlement avec des membres musulmans du Parlement français ne satisfera jamais les aspirations populaires et ne mettra jamais un terme au conflit.

On ne saurait non plus garder cette autre illusion d’écraser le terrorisme tant que le F.L.N. n’ordonnera pas aux meurtriers d’arrêter. J’entends bien qu’il s’agit là d’une arme abominable dirigée plus contre les innocents que contre les coupables, et que je réprouve plus que jamais. Mais il s’agit aussi d’une arme de pauvres et de vaincus, qui fournit, dans la haine et l’injustice, de bons arguments aux mauvais défenseurs de la justice. Redisons une fois de plus que c’est la cause du terrorisme qu’il faut détruire, c’est-à-dire le désespoir, et qu’il faudra exiger du F.L.N. la fin du terrorisme le jour où l’espoir renaîtra.

Au bout du long voyage dans la nuit que je viens d’accomplir, je me demande avec angoisse quel est le mécanisme qui empêche de faire une paix que tout le monde appelle. Je sais aussi que la guerre ne cessera pas tant que l’armée n’acceptera pas de considérer le F.L.N. comme un mouvement capable lui aussi de travailler à une reconstruction en commun. Pour l’instant il faut reconnaître que le F.L.N. a su mobiliser contre lui des moyens démesurés par rapport à ses propres moyens d’action militaire, et je pèse bien l’argument suprême de l’armée : elle se fait fort d’en finir avec lui par asphyxie. Mais les guerres civiles, comme les guerres révolutionnaires, ne se gagnent pas seulement par les canons, les mitrailleuses et les internements. Tant que les esprits ne sont pas désarmés il n’est pas de victoire plus incertaine que celle qui s’établit provisoirement sur l’écrasement du plus faible. Même si le F.L.N. ne pouvait plus passer un homme ou une arme par les frontières, je pense que rien ne l’empêchera jamais, avec l’aide des ennemis que nous nous sommes faits et peut-être même avec celle de quelques-uns de nos amis, de demeurer le chef d’un refus permanent, la seule autorité populaire véritable, et qu’on le veuille ou non une plaie ouverte dans la conscience de l’Algérie.

L’armée reconnaît volontiers que la rébellion, c’est-à-dire le F.L.N., fut provoquée par un réflexe honorable de dignité blessée. Pourquoi refuserait-elle, contrairement à toute logique, de conserver à cette blessure qui n’est pas guérie sa dignité ? Pourquoi écarterait-elle des négociations pour la paix les hommes qui ont eu le courage de prendre les armes contre ceux avec qui l’armée ne veut plus rien avoir de commun ? Et puisque le F.L.N. est l’ennemi juré de l’armée, je demande avec qui on finit les guerres sinon avec l’ennemi. La grande crainte de l’armée sera, de voir le F.L.N. replonger, à la paix, l’Algérie dans un bain de sang. Je souscrirais à cette crainte si je n’avais reçu à Tunis des assurances sur les raisons qu’a le F.L.N de s’engager à faire passer l’intérêt supérieur d’un accord vers la paix et vers une association étroite avec la France avant le risque d’un désordre qui pourrait tout remettre en question.

Si étrange que cela paraisse, l’armée française et le F.L.N. se battent désormais pour la même cause : rendre au peuple algérien une liberté et une dignité que le colonialisme lui refusa après lui en avoir donné conscience. Un colonel est même allé plus loin et m’a dit :

Faites-moi l’honneur de croire que nous ne nous battons pour aucun intérêt matériel, même pas pour le pétrole. Mais, tant qu’ils resteront des adversaires irréductibles, l’armée et le F.L.N. feront leur guerre et voudront aussi leur paix. Pourtant toutes les guerres ont une fin, et si l’on souhaite que le sang n’ait pas été répandu seulement pour le malheur des hommes et que la paix serve aux survivants, il faut travailler à la réconciliation et à un avenir commun. Quand il s’agit d’hommes nés sur la même terre et unis plus qu’ils ne le pensent dans l’amour qu’ils ont pour elle et pour le ciel qui les recouvre, avec qui d’autre que le frère ennemi pourrait-on travailler pour l’établissement d’une vraie patrie ? Il me semble que la plus grande victoire que remportera l’armée et celle qui aura les plus sûrs prolongements repose là. Mais il est certain que ce n’est pas dans l’atmosphère empoisonnée d’Alger qu’on peut découvre l’Algérie et le drame dont elle souffre, comme ce n’est pas d’Alger qu’un délégué général peut commander librement.

A chercher la vérité à travers l’inquiétude, la peur, la misère, le courage et la mort, je sais que le problème algérien est un de ceux qu’on résout en les tranchant. Je sais aussi que l’espoir n’a pas encore abandonné un pays suspendu aux paroles et aux décisions d’un homme qui peut tout sauver s’il se montre aussi grand et aussi généreux que nous croyons qu’il est.

Jules Roy                Le Monde du 9 juin 1960

10 06 1960                   Si Salah, commandant de la Wilaya IV, Si Mohamed, son adjoint militaire et Lakhdar Bouchema, son adjoint politique, sont reçus à la nuit tombante à l’Élysée. Le président se trouve avec Bernard Tricot et le colonel Mathon, du cabinet militaire du premier ministre. Selon le général Challe, le commandant Si Salah pèse trois quarts de l’armée intérieure. Il demande que l’on prenne les dispositions pour qu’il puisse librement circuler en Algérie : il souhaite rallier à ses vues la wilaya III de Kabylie. Il va disparaître sur le chemin du retour de Kabylie, à l’initiative de l’un de ses adjoints, lesquels seront à leur tour tués. Les chefs de la résistance intérieure ont peut-être uniquement servi d’appât pour le GPRA, c’est à dire le FLN de Tunis… peut-être la résistance extérieure a-t-elle parue à de Gaulle plus légitime que celle de l’intérieure… on ne se débarrasse pas facilement des schémas du passé : de Gaulle à Londres, très politique, fiable, face à une résistance intérieure, vaillante mais brouillonne.

21 06 1960                      De Gaulle voit Beuve Méry : ce sera leur dernière rencontre. Depuis son retour aux affaires, les rapports des deux hommes se sont détériorés : deux orgueils aux origines sociales différentes s’affrontaient, qui se ressemblaient trop pour ne pas se détester. Ils parlent bien sur de l’Algérie, et lorsque Beuve Méry s’apprête à prendre congé, de Gaulle lui lance sa dernière pique : Et puis, vous êtes comme Méphisto… Mais oui, rappelez-vous, quand Méphisto dit à Faust : Ich bin der Geist, der stets verneint – Je suis l’esprit qui toujours nie -.  Déstabilisé, Beuve Méry s’était repris : vous savez bien que ce n’est pas vrai, mon général… Je n’ai pas toujours dit non. Pour de Gaulle, c’était une façon de mettre de beaux habits à la flèche qu’il lui avait déjà adressée, mais qui sentait un peu son corps de garde, en nommant le patron du Monde : Monsieur Faut qu’ça rate. Plus rustique, la pique n’en était que plus efficace : en plein dans le mille, de Gaulle ne l’avait pas raté.

Il n’est que de voir une photo de Beuve Mery entouré de son aréopage lors de la conférence de rédaction – la grand messe quotidienne -, mais, contrairement aux grand messes, on reste debout tout le temps que dure la conférence, pour réaliser à quel point ils ressemblent aux pères fondateurs des États-Unis, avec cet air de puritain donneur de leçon, constipé, dur à jouir, ayant en horreur la rigolade et le simple bon sens,  les parfaits pisse-froid, tout cela au nom de la rigueur et des obligations de l’exercice de la critique. Plus sérieux que ça, tu meurs. Cinquante ans plus tard, Le Monde aura changé à plusieurs reprises d’actionnaires, mais sera toujours  faut qu’ça rate, juste pisse-un-peu-moins-froid, ne prenant pour s’exonérer que le crayon souvent féroce, parfois laborieux de Plantu. Le catastrophisme banalisé deviendra la marque première des titres quand se sera installé le divorce schizophrénique entre les auteurs des titres et les auteurs des articles, les premiers s’éloignant de plus en plus du contenu des articles, jusqu’à dire tout simplement le contraire du contenu de l’article… racolage, démagogie ? nul ne s’en expliquera jamais vraiment. À ne lire que les titres de politique intérieure de l’année 2014, on ne comprend vraiment pas comment François Hollande peut encore être à l’Élysée. On ne lit que des histoires d’impasse, au bord du gouffre, marge de manœuvre nulle, impopularité record etc etc ….

23 06 1960                     Henri Giraud pose son Piper Choucas au sommet du Mont-Blanc

25 au 29 06 1960                De Gaulle reçoit à la préfecture de Melun une délégation du GPRA, mais la négociation achoppe sur le contenu du cessez-le-feu. Faute d’accord sur la remise des armes et la destination des combattants, de Gaulle renvoie la délégation à Tunis.

27 06 1960                             Le Parlement belge, avec l’accord du gouvernement congolais, dissout le Comité Spécial du Katanga, ce qui fait perdre au nouvel Etat le contrôle de l’Union minière, moteur de l’économie nationale, en restant actionnaire certes, mais minoritaire.

30 06 1960                    Le Congo ex-belge fête son indépendance : le roi Baudouin est à Léopoldville, – aujourd’hui Kinshasa – ; il vient de faire un discours à la Chambre des représentants où il est allé jusqu’à faire l’éloge de son prédécesseur Léopold II, dont le Congo resta la propriété personnelle de 1884 à 1908. Les discours sont retransmis à l’extérieur, où il y a foule et à la radio. Le président Kasa Vubu prend sa suite avec un discours pour le moins consensuel pour ne pas dire vassal. Patrice Lumumba est premier ministre : il prend la parole quand cela n’était pas prévu par le protocole. [le texte se trouve dans la rubrique discours de ce site.]

Le discours de Lumumba contenait un regard tourné plutôt vers le passé que vers l’avenir, plus de colère que d’espoir, plus de rancune que de magnanimité, et donc reflétant plus l’esprit d’un rebelle que celui d’un homme d’État.

David van Reybrouck. Congo, une histoire. Actes Sud 2012

Le roi Baudouin pas plus que le président Kasavubu n’avaient eu le texte avant que Lumumba ne le lise. Il fallut tout le pouvoir de persuasion du premier ministre belge Eyskens pour que le roi renonce à son désir de quitter sur le champ le pays.

J’étais dans la salle et j’étais stupéfait. Lumumba se comportait comme un démagogue. J’étais membre du MNC [le parti de Lumumba], mais notre campagne n’avait pas porté sur ce qu’il disait. Quelques députés ont applaudi, pas moi. Je me suis dit : il commet un suicide politique.

Mario Cardosoil avait représenté Lumumba lors de la conférence de la Table ronde

L’accouchement se fait dans la douleur, c’est ainsi, mais une fois que l’enfant est né, on lui sourit.

Anonyme

Une des premières mesures de Lumumba, face à une mutinerie de soldats, sera de congédier le général belge Janssens, commandant en chef de l’armée [il y avait encore un millier d’officiers belges] pour le remplacer par le Congolais Victor Lundula, puis il entreprit une africanisation accélérée et radicale du corps des officiers : en une semaine, Lumumba aura fait ce qu’il fallait pour que le Congo n’ait plus d’armée efficace. Des viols de femmes blanches seront commis lors de cette première semaine, déclenchant un important mouvement d’exode : en quelques semaines, 30 000 Belges quitteront le pays.

Indépendances africaines par ordre chronologique :

  1. Ethiopie                                                  XI° siècle av J.C.
  2. Egypte                                                     28 02 1922
  3. Afrique du Sud                                      31 05 1910
  4. Liberia                                                    28 07 1847
  5. Lybie                                                       24 12 1951
  6. Soudan                                                   01 01 1956
  7. Maroc                                                     02 03 1956
  8. Tunisie                                                   20 03 1956
  9. Ghana (ex Gold Coast)                       06 03 1957
  10. Guinée (Conakry)                                02 10 1958
  11. Togo                                                       07 04 1960
  12. Madagascar                                          25 06 1960
  13. Congo RDC (ex-Zaïre)                        30 06 1960
  14. Somalie                                                  01 07 1960
  15. Mali [ex Soudan français)                  22 07 1960
  16. Benin (Ex Dahomey)                          01 08 1960
  17. Niger                                                      03 08 1960
  18. Burkina Faso (ex Haute Volta)        05 08 1960
  19. Côte d’ivoire                                        07 08 1960
  20. Tchad                                                    11 08 1960
  21. République Centre africaine           13 08 1960
  22. Congo Brazzaville                              15 08 1960
  23. Gabon                                                   17 08 1960
  24. Sénégal                                                 20 08 1960
  25. Nigeria                                                  01 10 1960
  26. Cameroun                                            01 10 1960
  27. Mauritanie                                           21 10 1960
  28. Sierra Leone                                        27 04 1961
  29. Tanzanie (ex Tanganyika)                09 12 1961
  30. Rwanda                                                01 07 1962
  31. Burundi                                                01 07 1962
  32. Algérie                                                  03 07 1962
  33. Ouganda                                              09 10 1962
  34. Kenya                                                   12 12 1963
  35. Malawi (ex Nyassaland)                   07 06 1964
  36. Mozambique                                       25 06 1964
  37. Zambie (ex Rhodésie du nord)       24 10 1964
  38. Gambie                                                12 02 1965
  39. Zimbabwe (ex Rhodésie du sud)    11 11 1965
  40. Botswana (ex Bechwanaland)          30 09 1966
  41. Lesotho                                                 04 10 1966
  42. Guinée équatoriale                             12 10 1968
  43. Swaziland                                             06 09 1969
  44. Guinée Bissau                                     10 09 1974
  45. Comores                                               06 07 1975
  46. Sao Tome – Principe                         12 07 1975
  47. Angola                                                  11 11 1975
  48. Djibouti                                                28 06 1977
  49. Érythrée                                                24 05 1993

Les nouvelles frontières tracées en Europe sur des cartes à petite échelle, parfois fausses, étaient le plus souvent des lignes droites ou des cercles, toute une abstraction géométrique ne tenant aucun compte des peuples, le plus souvent ignorés. De là, des découpages à la hache, une boucherie diplomatiques. Une Gambie anglaise taillée dans les peuples wolof et mandingue accordés à la France. Les Evhé coupés en deux tronçons, anglais et allemand. De même les Pahouins entre le Kamerun et le Gabon ; les Bakongo entre la France, la Belgique et le Portugal ; les Ovambo entre le Portugal et l’Allemagne ; les Luanda entre Belges, Portugais et Anglais etc…

Les réunions de nombreux peuples au sein de la même entité administrative arbitraire posèrent peu de problèmes tant qu’ils furent soumis à un même maître étranger. Les difficultés apparurent lors des indépendances. La création artificielle de grands ensembles comme le Nigeria, le Tchad, le Soudan nilotique groupait dans les mêmes frontières des peuples du Nord, anciens esclavagistes et les peuples du Sud qu’ils avaient rançonnés ; les premiers, musulmans, n’avaient eu aucun scrupule à lancer des raids chez les seconds, païens. De là, des souvenirs qui les portaient assez peu à vivre ensemble. La révolte du Biafra, celle des Sud-Soudanais, les malaises constants du Tchad etc… s’expliquent largement par l’absurdité des découpages européens. C’est le péché originel.

Deschamps Peuples et frontières Revue française d’études politiques africaines N°80 1972

La colonisation a donc tracé des frontières, réalité inconnue et même souvent incompréhensible en Afrique. Ce faisant, elle y a perturbé les grands équilibres humains car dans l’ancienne Afrique, les territoires des peuples n’étaient pas bornés et surtout, le plus généralement, l’on ne sortait pas de chez soi pour immédiatement entrer chez le voisin. Entre les cœurs nucléaires territoriaux existaient en effet de véritables zones tampon, parfois mouvantes, n’appartenant ni aux uns ni aux autres. Dans certains cas, ces espaces pouvaient être parcourus par les uns et par les autres, mais in fine, ils étaient le domaine des esprits dans lesquels nul ne s’aventurait.

[…]          Les frontières ont également détruit, et cela d’une manière irrémédiable, l’équilibre interne aux grandes zones d’élevage où la transhumance millénaire a été changée de nature par le cloisonnement des espaces

Bernard Lugan    Histoire de l’Afrique      ellipses 2009

En instaurant la frontière-linéaire comme principe exclusif d’encadrement de l’espace, la colonisation a entrepris de contester les usages de la frontière comme espace tampon. Des délimitations précises et rigides ont été substituées à une logique organisationnelle qui permettait de transcrire dans le temps et dans l’espace la fluidité des allégeances et rapports entre individus, groupes et structures politiques. Avec la remise en cause de l’épaisseur géographique inhérente à la frontière-tampon, ce sont ses fonctions de front pionnier qui ont aussi été brutalement contestées.

Bach L’Afrique, son intégration, ses frontières. Marchés tropicaux N° 3000 2003

Au palmarès allant de la meilleure gouvernance à la pire, on peut mettre en tête le Ghana, avec son premier chef d’État incorruptible, Jerry Rawlings et en queue, le Zimbabwe qui détient la palme dans l’art de précipiter aux enfers un pays  au départ très bien mis en valeur, avec cet abruti de Robert Mugabe qui ne cesse de répandre son pouvoir de nuisance depuis des décennies. Enclavé, pays de hauts plateaux, avec une altitude moyenne entre 1200 et 1600 mètres d’altitude, pourvu de charbon, chrome, amiante, or, nickel, cuivre, fer, vanadium, lithium, étain, et d’autres métaux du groupe du platine. Une température moyenne annuelle de 25°.

En 1985, le territoire, baptisé Rhodésie en l’honneur de Cecil Rhodes est administré complètement par sa compagnie la BSAC. – British South Africa Company- ce qui prend fin en 1923 : la Rhodésie devient colonie autonome de l’Angleterre. En 1964, la fédération qui regroupait la Rhodésie du Sud, la Rhodésie du nord et le Nyassaland éclate et chaque pays prend son indépendance. La Rhodésie du nord va devenir la Zambie et le  Nyassaland le Malawi. En 1965, la Rhodésie du sud proclame son indépendance avec à sa tête Ian Smith, un ancien pilote de la RAF. En 1980 les Anglais accordent son indépendance à la Rhodésie du Sud qui devient Zimbabwe avec à sa tête Robert Mugabe, jusque-là dirigeant de la guérilla d’opposition.

Entre 1980 et 1983 et, guerre civile  entre les deux mouvements nationalistes noirs ZANU (Shonas) et ZAPU (Matabélés et Ndébélés).

De 2000 à 2003 expropriations des fermiers blancs. En 2007 70% de la population est au chômage, inflation à 1000 % en 2006, à 100 000 % en 2007. L’exode concerne de plus en plus de monde.

En 1996, 4 500 fermiers blancs possédaient encore environ 30 % des terres cultivables du pays (contre 47 % en 1980) cultivant bleé, arachides et tabac : ce chiffre d’affaires représentait plus de 50 % du PIB. Ce grenier à blé de l’Afrique, participait en tant que fournisseur de denrées au Programme Alimentaire Mondial – PAM -.. Depuis, l’expropriation des fermiers blancs, a entraîné le morcellement ou la redistribution, faites en dépit du bon sens à des amis du régime ou à des fermiers noirs sans la connaissance technique pour gérer des exploitations. De nombreux blancs ont alors émigré vers l’ Australie, la Zambie, l’Afrique du Sud ou l’Angleterre.

Grand pays minier (or, platine, diamant, chrome), l’exploitation faite à l’aide de capitaux privés s’est effondrée, la plus grande partie se fait maintenant clandestinement. De nouvelles mines de diamants ont été découvertes en 2006, mais le minerai est revendu clandestinement en Afrique du Sud sous la maîtrise des officiels zimbabwéens.

Absence de vision à long terme, absence de courage, d’intelligence, de goût de l’honnête compromis, incompétence technique à tous les niveaux… et bien sûr, une corruption qui a pognon sur rue : il n’en faut pas plus pour faire d’un pays prospère, un enfer en quelques années… à pleurer de désespoir… De 1983 à 1987, la 5° milice, Gukurahundi formée par des nord-coréens – en shona, ce nom désigne les premières pluies qui emportent les vestiges de la moisson à la saison suivante, autrement dit : le grand nettoyage – aura à son actif la mort d’à peu près 20 000 personnes. Emmerson Mnangagwa, alors ministre de la Sécurité, sera candidat à la présidentielle le 30 juillet 2018.

Entre ces deux extrêmes, toute une gamme de gris plus ou moins clairs… parmi eux, parmi les moins clairs, la Côte d’Ivoire présidée par l’un des plus grands voleurs du monde : Alassane Ouattara, lequel est entouré d’un halo tabou : personne de parle de cela… le garçon a dû passer un deal avec les média et le politiques pour que le silence règne : mais qu’a-t-il donc de si précieux à proposer pour que personne n’ose dire qu’il n’est que le plus grand voyou d’Afrique ? Sa fortune est estimée à 25 milliards $, le tout intégralement détourné des fonds publics, en partie via la fortune personnelle d’Houphouët Boigny. Alassane Ouattara n’a jamais dirigé quelque entreprise privée que ce soit : toute sa fortune n’est qu’un vol du bien public.

9 07 1960             Cinq Européens, dont le consul d’Italie, sont tués à Elisabethville – aujourd’hui Lumumbashi – : Bruxelles décide une intervention armée sans en informer qui que ce soit : les avions décollent de la base de Kamina. Mais ce qui devait être une opération de sauvetage de personnes se transforma vite en occupation du territoire du Katanga, au sous-sol regorgeant de richesses, au sud du pays.

11 07 1960              Deux navires de guerre belges tirent sur Matadi, et Moïse Tshombé proclame l’indépendance du Katanga, en recevant aussitôt le soutien de la Belgique. Apprenant cela, le président et le premier ministre prennent l’avion pour se rendre à Elisabethville mais se voient refuser l’autorisation d’y atterrir  par le commandant belge Weber ! Le moins que l’on puisse dire, c’est que Weber ne manque pas d’air !

Sur place, dirigeants katangais, militaires belges et dirigeants de l’Union minière, appuyés par les banquiers de Bruxelles s’entendront comme larons en foire pour mettre sur pied une force armée katangaise. Mais aucun État ne reconnaîtra jamais le Katanga, Belgique compris.

Une association de quatre-vingts ans comme celle qui a uni nos deux peuples crée des liens affectifs trop étroits pour qu’ils puissent être dissous par la politique haineuse[3] d’un seul homme. [Cela visait évidemment Lumumba]

Le roi Baudouin à Moïse Tshombé

Le président et le Premier ministre sollicitent alors le soutien de l’ONU, présidée par le suédois Dag Hammarskjöld.

14 07 1960           Les dirigeants du Congo, deux semaines après l’indépendance, ont perdu le contrôle des événements : n’étant pas satisfaits de la réponse trop molle à leurs yeux de l’ONU, ils prennent contact avec l’URSS…qui répond très favorablement.  La pression monte et on se retrouve dans une configuration qui pourrait bien déclencher un conflit international, du type guerre de Corée.

Dag Hammarskjöld, conscient de la gravité de la situation, parvient à envoyer dans les 48 heures un contingent de casques bleus.

Fin juillet, Lumumba décidera d’aller lui-même aux Etats-Unis pour négocier leur appui : il le fera sans avoir rien préparé, sans avoir demandé le moindre rendez-vous : Eisenhower n’appréciera pas la désinvolture et refusera de le recevoir.

Aux Nations Unies, on n’appréciera pas non plus cet homme qui dictait ses exigences impossibles et voulait des résultats immédiats.Douglas Dillon, sous-secrétaire d’États américain, enfoncera le clou : Il ne vous regardait jamais dans les yeux, il regardait en l’air. Puis suivait un gigantesque flot de paroles […] Ses propos n’avaient jamais aucun rapport avec de dont nous voulions parler. Il paraissait, sur le plan humain, possédé par une ardeur que je ne peux qualifier que de messianique. Il n’était tout simplement pas rationnel. […] Il produisait une impression extrêmement négative, c’était une personne avec laquelle il était absolument impossible de travailler.

Il n’est pas inutile d’ajouter qu’il avait demandé au staff de Dillon de lui procurer une escort-girl blonde. Si au moins, il avait demandé une belle black, peut-être aurait-on satisfait à sa demande, après tout, n’est-ce pas ? Mais une blonde, non, le fantasme se montrait vraiment trop à découvert pour un homme qui se faisait le chantre de l’indépendance africaine. Et l’équipe de Dillon se contenta de lui adresser un discret bras d’honneur.

Au bout d’un mois, la situation au Congo était la suivante : l’armée était totalement remaniée, l’Administration était décapitée, l’économie était perturbée, le Katanga avait fait sécession, la Belgique avait envahi le pays et la paix mondiale était menacée. Et tout cela parce qu’à l’origine, quelques soldats dans la capitale avaient demandé une augmentation de leur solde et des grades plus élevés.

David van Reybrouck. Congo, une histoire. Actes Sud 2012

17 08 1960                 Joe Kittinger, colonel de l’US Air Force, saute d’un ballon à 31 333 m d’altitude. Le record tiendra jusqu’au 15 octobre 2012 quand l’Autrichien Felix Baumgartner sautera depuis une capsule soutenue par un ballon, de 39 045 m., passant le mur du son avec 1 343 km/h.

08 1960                      En Afrique francophone, 10 nouveaux États accèdent à l’indépendance.

1 09 1960                   Finale du 100 m. hommes aux Jeux Olympiques de Rome :

La correspondance entre la grâce et la volonté, le parfait accomplissement du rendez-vous qu’un athlète peut donner à son génie ont été illustrées par la victoire de l’Allemand Armin Hary dans la finale du 100 mètres.

Au fond du couloir, à gauche, un homme est accroupi  sur la ligne de départ. Devant lui la distance qui sépare trois réverbères. Un rien pour exprimer le discours de toute une vie. Car, derrière lui, c’est bien le fardeau d’une existence dévouée à un seul but qui lui voûte le buste, fait frémir le jarret, affole le regard. La course explose, frise ramassée dont les chevaux sont des chevaux légers, et, déjà, l’escadron atteint le fil, le disloque du poitrail. Comme le cep surgit de la grappe, le bras de Hary s’élève au-dessus des têtes pour répondre aux acclamations des deux Allemagnes solidement ressoudées pour la circonstance. Aucun hymne national ne salue pourtant ce succès mais l’Hymne à la joie de Beethoven qui en tient lieu.

La joie, ce soir, est d’ailleurs la vraie patrie germanique. Elle accorde le milieu extérieur où baigne un homme à son univers intérieur.

Antoine Blondin L’Équipe du 2 9 1960 repris dans L’ironie du sport Éditions François Bourin 1988

Armin Hary est le dernier Blanc vainqueur d’un 100 mètres international. À partir  de cette date, les athlètes Noirs, d’abord les Américains, puis les autres obtiendront des conditions d’entrainement analogues à celles des Blancs et imposeront leur suprématie.

5 09 1960                   De Gaulle : L’Algérie algérienne est en marche…et un peu plus tôt où un peu plus tard, à l’un de ses proches : l’humiliation… n’oubliez pas l’humiliation…

Ouverture du procès du réseau Jeanson. Lecture y est faite d’une lettre attribuée par erreur à Sartre, quand elle était de Marcel Péju, des

Temps Modernes. Il se trouva quelques intellectuels de gauche pour refuser de signer ce manifeste : Jean Daniel, Germaine Tillion : Sartre était du coté des assassins.  Sommé par un ministre d’envoyer Sartre derrière les barreaux, de Gaulle lui répondit : On n’emprisonne pas Voltaire.
La vision historique, voir le machiavélisme de de Gaulle, ne sont pas reconnus par tous :

Il ne savait qu’alterner les pressions et les concessions, la menace et l’abandon, sans se préoccuper de tous les temps moyens, de tous les intervalles entre ces deux extrêmes qui font la trame du marchandage diplomatique.

Pierre Mendes France

Le général n’a consenti à s’asseoir à la table des négociations qu’après s’être minutieusement dépouillé de toutes ses cartes. Rien dans les mains, rien dans les poches. Était-il nécessaire de rompre les premières négociations d’Évian sur la question du Sahara pour proclamer soudain, au cours d’une conférence de presse, qu’aucun gouvernement algérien ne renoncerait à la souveraineté sur les sables et le pétrole ? …pourquoi la tournée des popotes ? Pourquoi avoir laissé les officiers s’engager solennellement vis-à-vis des populations si l’on était décidé à ne pas leur permettre de tenir leur serment ?

Raymond Aron

De Gaulle, s’il respectait la liberté de parole, et donc de la presse, ne renonçait pas pour autant à s’exprimer et avait gardé pour  Raymond Aron quelques flèches bien acérées : Ce personnage qui est journaliste au Collège de France et professeur au Figaro.

À postériori, les paroles fluctuantes de de Gaulle seront avalisées par un de ses disciples : Jacques Chirac, quand il déclarera avec le plus parfait cynisme : les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Cette poignée de mots laisserait-elle la porte ouverte à un procès en bonne et due forme, car, venant d’un personnage aussi haut placé, elles ne pèsent tout de même par le même poids que venant d’un simple chansonnier.

6 09 1960                  Publication du manifeste des 121, affirmant le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie.

14 09 1960                  À Alger, Salan réaffirme l’inaliénabilité de l’Algérie.

15 09 1960                 Le Congo Brazzaville accède à l’indépendance. Un parachutiste français amène le drapeau tricolore, et se fait reprendre par le nouveau président, l’abbé Fulber Youlou, qui exige que le drapeau congolais soit monté avec celui de la France :  Il n’est pas question de séparer l’enfant de sa mère.

26 09 1960                 Le premier débat télévisé entre deux candidats à une présidence américaine oppose John Fitzgerald Kennedy à Richard Nixon : tous les sondages donnent Nixon gagnant : il a l’expérience et puis, un catholique ne peut pas devenir président des États-Unis. Le 9 novembre au petit matin, J.F. Kennedy , épuisé, s’en va dormir sans attendre le résultat des élections : quelques heures plus tard, son tout jeune fiston viendra le réveiller par un joyeux : Good morning, Mister President.

Je ne sais pas ce qu’il avait vraiment. Il savait toucher les gens, exciter leur imagination. C’était réel et magique.

Larry Newman

Souvenez-vous, lorsque Cicéron parlait, le peuple disait : Il a bien parlé. Mais lorsque Démosthène avait fini de s’exprimer, le peuple disait : En avant marche !

Adlai Stevenson, deux fois battu par Eisenhower, parlant de Kennedy.

Les élections se sont jouées sur un fil : 100 000 voix d’écart. Ces 100 000 voix pourraient bien ne rien à voir avec les religions catholique de l’un, protestante de l’autre, mais beaucoup plus simplement avec l’importance des comptes en banque familiaux : Joe, le père de John, homme d’affaires dont la richesse s’expliquait en partie par ses liens avec la Mafia avait acheté celle-ci pour qu’elle vote en bloc pour son fils. Et le contrat avait donc été respecté.  Et ce n’est pas la dernière fois qu’il mettra la main à la poche : il le fera encore – un million de dollars, excusez du peu – pour inciter sa cupide belle fille à rester à la Maison Blanche en dépit des innombrables infidélités de son époux, incorrigible coureur de jupons.

09 1960                      Naissance à Bagdad de l’Organisation des Pays Producteurs de Pétrole : l’OPEP.

14 09 1960               Le colonel Joseph Désiré Mobutu, 30 ans, annonce qu’il neutralise les politiciens du Congo Kinshasa jusqu’au 31 décembre. Il place Lumumba, son ancien mentor, en résidence surveillée, d’où il s’échappera le 27 novembre.

1 10 1960                    Condamnation de réseau Jeanson qui, en métropole, soutenait le FLN algérien.

8 10 1960                   De Gaulle prononce un discours à Annecy :

Mon premier mot à Annecy, c’est pour dire à toutes celles et à tous ceux qui sont ici, combien me touche, m’émeut, me réconforte le témoignage qu’ils m’apportent par cette magnifique assemblée. ÀA Annecy, je sens battre, en même temps que le mien, le cœur de la France. Je ne peux pas manquer d’évoquer ce qui s’est passé ici, il y a cent ans, où la Savoie, la province de Savoie, fut rattachée à la France d’une manière définitive. La Savoie avait toujours été française de cœur, d’esprit, de langue et en 1860, comme vous le savez aussi bien que moi, la victoire de nos armées en Italie, à Magenta et à Solferino, remportée en même temps que la remportait l’armée sarde et, d’autre part, la volonté lucide de l’Empereur Napoléon III et encore l’habileté politique du Roi Victor Emmanuel et de son ministre Cavour, enfin et par dessus tout le plébiscite pour ainsi dire unanime de la province pour le rattachement, ont réalisé cela. Par la suite, quelle province fût plus française, fût mieux française que la Savoie ? Aucune. Et la preuve, ce sont les innombrables sacrifices que vos concitoyens et vous-mêmes avez offert à la France dans tous les moments difficiles et en particulier dans les plus récents : je parle de ce qui se passait pendant la dernière guerre, car c’est d’ici, c’est de votre terre, c’est de vos cœurs, c’est de vos âmes que sont partis de très nombreux et de très exemplaires concours et celui qui vous parle peut vous dire que ce qui est venu de chez vous lui a été dans son œuvre de libération aussi précieux que possible. De cela aussi, je vous dis merci.

[…] je veux parler de l’Algérie ; notre devoir en Algérie, qui est la paix, ce devoir nous en apercevons l’aboutissement maintenant, la voie est tracée, l’issue est en vue, c’est l’autodétermination pleine et entière des Algériens. Nous la leur avons promise et garantie et d’avance nous adoptons, quelles que soient les décisions qu’ils voudront prendre, convaincus du reste qu’ils voudront une Algérie algérienne oui, mais unie à la France. Et d’autre part, et en même temps à chaque instant et à l’instant présent, nous proposons à ceux qui prolongent le meurtre, de faire la paix pour que l’on puisse passer à la libre décision de citoyens en Algérie et ce en présence des informateurs du monde entier qu’une fois pour toutes nous avons invité à assister à l’opération. Mais encore une fois, pour aboutir à cela, où nous sommes en train d’aller, pour aboutir à cette émancipation de l’Algérie, nous n’avons pas besoin du diktat des autres qui ne ferait que prolonger la crise et peut-être la rendre irréparable. Nous ferons ce que nous devons faire et nous le ferons sous notre propre responsabilité.

13 10 1960                A l’ONU, le délégué des Philippines déclare que les pays de l’Europe de l’Est ne sont rien d’autre que des colonies de l’URSS : Khrouchtchev fait alors son numéro en frappant le pupitre de sa chaussure.

15 10 1960                Paul Grosselin, alors chef des services de renseignements raconte sa conversation avec Michel Debré, premier ministre :

  • Il y a une révolte au sud du Cameroun. Il faut faire quelque chose. Avez-vous des renseignements ?
  •  Chez eux, à cause du système tribal, on zigouille le chef et c’est fini. Le chef, c’est Mounié, et il est en Suisse. On pourrait s’en débarrasser.

C’est William Bechtel, un franco suisse membre du SDECE, qui a reçu mission de se débarrasser de Felix Mounié, à la tête de l’UPC : Union des Populations du Cameroun, un mouvement d’opposition, chose encore fort mal vue aux lendemains d’une indépendance encore fragile : le président Amadou Ahidjo a fait jouer des accords de défense avec la France pour mater la rébellion du pays Bamiléké, frontalier avec le Biafra du Nigéria : les Bamiléké camerounais sont de la même ethnie que les Ibos nigérians. William Bechtel a gagné la confiance de Félix Mounié au Ghana, en se faisant passer pour journaliste, et est parvenu à l’inviter à dîner au Plat d’argent, un restaurant du vieux Genève. Le but de l’opération est de l’empoisonner avec du thallium, dont l’effet est lent mais radical : comme il part le lendemain pour le Cameroun, il devrait décéder là-bas et ainsi, pas d’ennuis possibles avec des analyses de laboratoires irréprochables. Mais les choses ne se passent pas comme il avait été prévu ; d’abord Felix Mounié vient accompagné d’un étudiant camerounais, ensuite il est curieusement appelé au téléphone [fixe… les portables ne sont pas encore là] alors qu’aucune de ses connaissances ne le savait dans ce restaurant, ensuite il ne touche pas au pastis dans lequel le Grand Bill, alias William Bechtel, a versé la dose de thallium, lequel Grand Bill, s’évertue à en verser dans son vin… pas facile quand il y a en face deux personnes ; Mounié boit son vin, et à la fin du repas, geste insensé pour un européen, mais que le Grand Bill aurait pu prévoir s’il avait vraiment connu l’Afrique, il boit son pastis : cela fait non pas une, mais deux doses de thallium, et donc l’effet va être accéléré. Et en effet, la nuit même, Mounié se sent mal, demande à être hospitalisé en urgence : il mourra rapidement dans d’atroces souffrances, en ayant eu le temps de parler d’empoisonnement. La police suisse trouvera dans les affaires du Grand Bill qui a pris très vite la poudre d’escampette face à cette bien fâcheuse tournure des événements, de quoi l’inculper mais ne parviendra à mettre la main dessus qu’en 1974 : il a alors 82 ans, fait deux ans de prison, puis est libéré, après qu’un non lieu ait été prononcé. Il mourra tranquillement au début des années 1990.

De 1955 à 1965, la répression menée contre les Bamiléké, encadrée par 5 bataillons français commandés par le général Max Briand fit entre quatre cent mille et un million de morts. Des centaines de villages furent incendiés, rasés au napalm répandu par hélicoptère. Une chape de plomb se mit à recouvrir l’information sur cette tragédie et on parvint à l’étouffer au niveau international. Ainsi allaient les choses dans cette république où de Gaulle fermait les yeux sur tout ce que décidait Jacques Foccart.

19 10 1960                 Fidel Castro a saisi en juin les entreprises pétrolières américaines à Cuba : les États-Unis décrètent l’embargo économique.

24 10 1960                 Sur le site de Baïkonour, – à mi-chemin entre la Caspienne et le lac Balkach, au Kazakhstan -, une fusée intercontinentale R 16 du constructeur Yanguel, explose à la mise à feu des moteurs, provoquant la mort de 190 personnes. Andreï Sakharov rapporte dans ses Mémoires le récit que lui en a fait un témoin :

Le maréchal Mitrofan Nedelin, commandant les armes nucléaires de l’URSS, dirigeait les essais. La fusée était sur le plateau de lancement. On avait déjà déclaré zone interdite une zone de l’océan Pacifique là où devait tomber la fusée, du moins sa tête ; une multitude de navires militaires patrouillaient sur le périmètre de cette zone, des vaisseaux spécialement équipés pour la télémesure avaient pris position. Lorsqu’on vérifia le dispositif automatique de la fusée, le pupitre de commande reçut un signal laissant craindre un dysfonctionnement du schéma. Les chefs des équipes concernées avertirent Nedeline que, dans ces conditions, il fallait interrompre toute l’expérience jusqu’à ce que l’avarie soit découverte et corrigée. Nedeline répondit :

–                  Nous ne pouvons modifier les délais gouvernementaux.

Et il donna l’ordre de poursuivre le travail.

Sur l’ordre du maréchal, sa chaise et sa petite table furent installées sur le plateau de lancement juste sous les tuyères. Les brigades de mise au point reprirent leur travail aux différents étages de la fusée dressée verticalement. Soudain les principaux moteurs se mirent en route. Des jets de gaz incandescents jaillirent des tuyères, s’abattirent sur le plateau de lancement puis rebondirent vers le haut, mettant le feu aux passerelles sur lesquelles s’affairaient les équipes. Nedeline trouva la mort probablement dès les premières secondes. En même temps que les moteurs, les caméras se déclenchèrent automatiquement et filmèrent cette effroyable tragédie. Sur les passerelles, les gens couraient dans le feu et la fumée, beaucoup sautèrent et disparurent dans les flammes. Un seul réussit à s’échapper du feu, il parvint à atteindre le fil de fer barbelé qui entourait la position de lancement et resta accroché sur lui. L’instant d’après, les flammes le dévoraient. Il y eut en tout 190 morts.

Si les Russes ont nommé cet accident la catastrophe de Nedelin, ce n’est pas parce qu’il en avait été la plus célèbre victime, mais parce qu’il en avait été la cause : en nommant ainsi ce jour funeste, ils pouvaient laisser planer l’ambiguïté sur ce qu’ils pensaient. Trois ans plus tard, jour pour jour, un incendie sur le pas de tir fera sept morts.

22 11 1960                 Louis Joxe est nommé ministre des Affaires Algériennes : il a rang de ministre d’État.

Je voudrais m’adresser aux Français de souche et aux Français musulmans qui entendent rester Français. Comment peut-on imaginer ici que la France pourrait les abandonner ? Elle qui a donné toute sa jeunesse au combat. Les abandonner dans leurs vies, dans leurs intérêts… Ceci est impensable !

1 12 1960                  Lumumba est repris par les hommes de Mobutu et transféré au camp militaire de Thysville , 150 km au sud de Kinshasa. De là il sera transféré au Katanga, la province du sud, où il sera remis aux mains de son pire ennemi : Moïse Tschombé. Dès son arrivé à Elisabethville – aujourd’hui Lubumbashi -, il est battu à coups de crosse.

12 12 1960                 De Gaulle est à Biskra : c’est son septième et dernier voyage en Algérie depuis son retour aux affaires ; le voyage a été rude, des manifestations partout, pieds-noirs, FLN, des morts ; pour la première fois, on a vu des drapeaux FLN brandis dans la casbah à Alger : il renonce à voir émerger une Algérie algérienne ; ce sera donc une Algérie FLN.

14 12 1960                L’OECE (Organisation Européenne pour le Commerce et l’Économie) fait place à l’OCDE (Organisation de Coopération pour le Développement Économique), qui s’élargit aux États-Unis et Canada.

19 12 1960                  L’Assemblée générale de l’ONU affirme le droit à l’indépendance de l’Algérie.

1960                          Sortie de la Panhard PL 17. 1° surgelés Vivagel.  L’Anglaise Mary Quant lance la mode de la mini jupe, qui sera récupérée en France par André Courrèges 5 ans plus tard. Théodore Maiman réalise le premier laser. Après 5 ans de travaux à plus de 1500 m., mise en eau du barrage de Roselend, dans le Beaufortin : il a fallu 1 million de m3 de béton pour construire cet ouvrage de 800 m de long qui retient 187 millions de m3 d’eau.

Les Kiffer ont acheté un terrain au bord du lac d’Annecy, à Angon, près de Talloires, où ils ont installé un mazot ; les enfants Peltier y passent fréquemment des vacances, certainement les meilleures de leur enfance : un bain par un petit matin de juillet dans les eaux lisses suivi d’un bon petit déjeuner avant de gréer les Vauriens que leur avaient offerts les parents : difficile de rêver mieux quand on a quinze ans. (Les Vauriens étaient les premiers dériveurs construits en série ; ils coûtaient à l’époque 100 000 F – un peu plus de mille € ).

Il faut aussi souligner que si l’on prenait tant de plaisir à ces jeux d’eau, c’est bien parce que celle ci, d’abord, était propre : et cela, on le devait au maire d’Annecy, Me Charles Bosson, (père de Bernard Bosson, maire d’Annecy dans les années 80), qui, avant que l’écologie ne devienne un mouvement d’opinion, l’avait tout simplement pratiquée en ceinturant le lac d’Annecy d’un réseau d’égouts dans ces années 60, ce qui lui évita les problèmes que connurent plus tard le lac du Bourget, et surtout, le lac Léman.

Au départ, tous les lacs alpins et périalpins sont oligotrophes : eaux peu chargées en substances nutritives, claires, oxygénées, riches en poissons nobles : par exemple, les salmonidés. Aujourd’hui, il y a un phénomène d’eutrophisation : accroissement importé du potentiel nutritif par déversement biotiques et chimiques (matières fécales, nitrates, phosphates), issus de trois sources : eaux usées domestiques, eaux usées industrielles et déversement, surtout par ruissellement, des produits utilisés par l’agriculture. D’où une augmentation de la biomasse bactérienne, phyto et zooplanctonique, macrophytique, qui entraîne une baisse de la teneur en oxygène des couches profondes, même s’il s’établit une sursaturation dans les couches superficielles et ainsi s’amorce en profondeur un passage à l’anaérobie conduisant en fin de compte à la libération de composés toxiques ( méthane, acétylène etc..). C’est l’empoisonnement.

Paul Guichonnet.                 Histoire et Civilisation des Alpes.                Privat / Payot 1980.

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Lac d’Annecy vu du col de la Forclaz. Le château de Duingt occupe la presqu’île au milieu.

Les technocrates du camarade Staline mettent en œuvre la première grande catastrophe environnementale du XX° : la dramatique diminution de la mer d’Aral par prélèvement des eaux douces des fleuves qui l’alimentent – Amou Daria et Syr Daria -, pour augmenter les rendements du coton. Les écologistes de la fin du siècle en feront l’un des pires exemples des déviances technocratiques, sans que rien ne vienne tempérer le propos : la condamnation est sans appel. Des techniciens plus précis et soucieux de vérité s’efforceront de démontrer que tout n’est pas irrémédiablement condamné, et que les responsables politiques locaux de la fin du XX° siècle s’efforcent de réparer les dégâts, non sans quelques succès, même s’ils restent mineurs :

Il y a 5000 ans, la mer d’Aral atteint sa plus grande extension, son niveau atteint l’altitude de 58-60 m et elle s’étend jusqu’au lac Sary Kamysh, [actuellement entre la Caspienne et la mer d’Aral] Ses eaux s’écoulent alors dans la mer Caspienne par l’intermédiaire de l’Ouzboï ce qui permet sa colonisation par les poissons venus de la Caspienne. Ce maximum est lié à un climat plus chaud et plus humide ; les fleuves ont alors un débit trois fois plus élevé qu’au début du XXe siècle et apportent alors 150 km3 d’eau par an.

Plus tard, le climat redevient plus sec et le niveau de la mer va varier en fonction des apports de l’Amou-Daria qui pouvait soit alimenter la mer d’Aral, soit s’orienter vers le lac Sary Kamysh et l’Ouzboï. Les reconstitutions paléogéographiques laissent penser que ce deuxième cheminement a été préféré entre -1800 et -1200 puis entre +100 et +500 et de 1200 à 1550 faisant pratiquement disparaître la mer d’Aral à ces périodes.

La mer d’Aral couvrait, au début des années 1960, une superficie de 66 458 km² [soit la 4° étendue lacustre au monde] dont 2 345 km² occupés par des îles. Longue de 428 km, large de 284 km. Située à 52 m au-dessus du niveau moyen de la mer, c’était un espace lacustre peu profond (sur plus du tiers de sa superficie, la profondeur ne dépassant pas 10 m). Toutefois, cette profondeur était dissymétrique, la partie occidentale de la mer d’Aral (en rebord du plateau d’Oust-Ourt) voyaient les fonds descendre jusqu’à 68 m alors que moins de 10 % de ces derniers dépassaient les 10 m dans la partie orientale.

Le niveau des eaux a beaucoup varié au cours de l’histoire. Jusqu’au XVIe siècle, la mer d’Aral était reliée à la mer Caspienne par l’intermédiaire de l’Ouzboï et son niveau baissait car son principal fleuve tributaire, l’Amou-Daria, empruntant le cours de cet ancien cours d’eau, aujourd’hui à sec, allait déverser la majeure partie de ses eaux dans la grande mer intérieure. Le cours de l’Amou-Daria fut détourné voilà 400 ans par les khans de Khiva car le fleuve charriait des sables aurifères et ses eaux rejoignirent la mer d’Aral dont le niveau s’éleva. Une nouvelle baisse fut enregistrée entre 1850 et 1880, mais les eaux remontèrent de 3 m entre cette dernière date et 1960.

L’assèchement de cette mer fut planifié dès 1918 par les autorités de la Russie bolchevique. Au début des années 1960, les économistes soviétiques décidèrent d’intensifier la culture du coton en Ouzbékistan et au Kazakhstan. Les fleuves Amou-Daria et Syr-Daria furent privés d’une partie de leurs eaux pour irriguer les cultures (Canal du Karakoum). Ainsi à partir de 1960, entre 20 et 60 km³ d’eau douce furent détournés chaque année. Le manque d’apport en eau assécha alors peu à peu la mer dont le niveau baissait de 20 à 60 cm par an. Depuis 1971, une bonne partie des eaux de l’Amou-Daria est orientée vers le Darjalyk, un ancien bras du fleuve menant vers le bassin du Sary Kamysh, un lac asséché qui a été ainsi reconstitué.

Depuis 1960, la mer d’Aral a perdu 75 % de sa surface, 14 mètres de profondeur et 90 % de son volume, ce qui a augmenté la salinité de l’eau et tué quasiment toute forme de vie. Le nombre d’espèces de poissons est passé de 32 à 614. On peut retrouver des épaves de bateaux sur l’ancien fond marin.

La séparation entre la Petite mer au nord et la Grande mer au sud date de 1989. L’évolution a d’abord laissé présager la disparition totale de la seconde à l’horizon 2025, avant que des travaux d’aménagement ne soient opérés.

En août 2005 les pays riverains achèvent de la digue de Kokaral, qui sépare la petite Aral au nord du reste de la dépression. L’ensemble est partagé entre 5 pays : Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizistan, Turkménistan. Alimenté par deux affluents principaux, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, le bassin-versant de ce lac d’eau salée compte 17 752 glaciers pour une superficie d’environ 1 549 000 km². En 2007, on constate que le niveau de la Petite Mer d’Aral Septentrionale remonte spectaculairement, plus vite que ne l’espéraient les experts.

Zavialov décèlerait un lien entre la hausse de la mer Caspienne et l’abaissement de la mer d’Aral ; pour Chilo, académicien russe, ce sont les fonds des mers (Caspienne et Aral) qui seraient très friables…. et un historien Bunyatov démontre que ce lac aurait déjà agonisé quatre fois au cours des siècles. Allant dans ce sens, des analyses contradictoires sur la mort programmée pour 2025 de la mer d’Aral ont été publiées récemment ; des signes d’espoir sont même apparus dernièrement depuis que la digue séparant les deux lacs est terminée (2005) ; l’eau remonte progressivement et la pêche a repris depuis 2006.

Aujourd’hui, les 28 espèces endémiques de la mer d’Aral ont disparu. Seule subsiste une espèce de raie importée et sélectionnée pour survivre à de tels taux de salinité. Sa survie à long terme n’est pas assurée, même dans la Petite mer. Les quantités gigantesques de pesticides qui, jadis, avaient été charriées par les deux fleuves tributaires de la mer et s’étaient déposées au fond du bassin de l’Aral ainsi que le sel laissé par les eaux se retirant, se sont retrouvées, au fur et à mesure que l’évaporation progressait, à l’air libre en raison des vents violents. Ils ont provoqué une forte hausse du taux de mortalité infantile (parmi les plus élevés du monde aujourd’hui), une augmentation du nombre des cancers et des cas d’anémies, ainsi que le développement d’autres maladies respiratoires directement reliés à l’exposition à des produits chimiques, phénomènes confirmés par des études de l’OMS.

Pour empêcher cet assèchement total, de multiples projets ont été évoqués, dont le creusement d’un canal depuis la mer Caspienne ou le détournement des fleuves de Sibérie, mais une seule tentative a été couronnée de succès à ce jour : la construction d’une digue au sud de l’embouchure du Syr-Daria, pour barrer un détroit entre la Petite mer (Maloïé), ancienne mer bordière au nord de l’ancienne mer d’Aral, et la Grande mer (Bolchoïé, ce qui reste du sud de la grande mer). Le maire de la ville d’Aralsk, Alachibaï Baïmirzaev a fait construire en 1995 une digue de vingt-deux kilomètres de long en sable et roseaux. Achevée en 1996, elle permit immédiatement d’éviter que les eaux du fleuve ne se perdent dans le delta entre Petite et Grande mer et de faire remonter le niveau de la Petite mer. Un semblant de vie renaquit autour de la mer, qui avança de plusieurs kilomètres : roseaux, oiseaux, rongeurs et renards, et même quelques poissons. Une tempête a détruit cette digue en 1999, et le niveau de la mer a reperdu partiellement ce qui avait été gagné.

La Banque mondiale a décidé de financer la construction du barrage en béton de Kok-Aral ainsi qu’une série de digues en vue d’éliminer l’excès de sel par des déversoirs et de faire remonter le niveau de l’eau. Ce projet controversé dont les travaux ont débuté en 2003 devrait permettre à terme à la Petite mer de regagner environ 500 km2, mais il risque également de condamner la Grande mer à un assèchement encore plus rapide, même si une vanne située au-dessus du barrage prévoit de reverser le trop-plein d’eau dans la Grande Aral, située pour une bonne part en Ouzbékistan.

Ainsi le barrage qui permet à la vie de revenir dans la Petite mer est une pomme de discorde entre le Kazakhstan qui en profite et l’Ouzbékistan dont la gestion désastreuse de l’Amou-Daria a détruit toute vie dans la Grande mer.

Au Kazakhstan, un espoir renaît avec les projets du président Noursoultan Nazarbaïev. Il est en effet question de rehausser le niveau de la petite mer de 6 m, ce qui permettrait à l’industrie de la pêche de renaître, et à la ville d’Aralsk de redevenir un port. Ce projet estimé à 120 millions de dollars (98 millions d’euros) serait financé principalement par les revenus du pétrole du Kazakhstan. Ce projet prévoit également le creusement d’un canal de jonction entre les deux bassins et la construction de nouvelles structures pour exploiter l’énergie hydroélectrique.

Depuis le début des travaux, la profondeur moyenne de la Petite Aral est passée de moins de 30 m à 38 m, le niveau de viabilité étant estimé à 42 m. Alors que les spécialistes de la Banque mondiale avaient prévu que l’eau ne remonterait pas avant trois ans – d’autres hydrologues ayant même décrété que la mer d’Aral était irrémédiablement perdue –, la petite mer a déjà regagné 30 % de sa superficie, ce qui représente plus de 10 milliards de mètres cubes d’eau. Cependant, pour certains responsables kazakhs, il ne faut pas se réjouir trop tôt car il faudra probablement des décennies pour résoudre les problèmes.

Depuis la fin de la construction du barrage en 2005, on a constaté en 2009 que le niveau de la partie nord de la mer d’Aral était remonté de six mètres.

Dans la décennie 2010, l’Ouzbékistan a planté 300 000 hectares de saxaoul (arbuste), qui produisent 167 000 tonnes d’oxygène en absorbant 230 000 tonnes de CO2. Commencé dans les années 1980, ce programme n’a pu reprendre qu’en 2008, faute de financement. Ces plantes ne sont pas seulement une aide contre l’érosion, elles jouent également un autre rôle essentiel : selon le professeur Zinovi Novitsk, elles permettent de réduire l’effet de serre. Mais parallèlement à ce type de projet, l’Ouzbékistan reste le 2e exportateur mondial de coton en 2011 – 2 millions d’hectares de cette plante y sont encore cultivés – ; or l’irrigation reste incontrôlée puisque le coton est une culture qui demande beaucoup d’eau, accentuant ainsi les phénomènes naturels d’assèchement.

Wikipedia 2015

La faute au dieu coton. Voilà, en raccourci, l’explication de la catastrophe aralienne. Les aménageurs soviétiques qui croyaient qu’on pouvait traiter la nature comme une vache à lait et qui – en bons fidèles du catéchisme matérialiste – lancèrent les grands programmes de production de coton en Ouzbékistan n’habitent pas bien sûr au bord de la mer et ne peuvent donc éprouver dans leur chair les ravages que leurs fantasmes productivistes ont commis. Il en va toujours ainsi des traîtres : ils quittent avant qu’elle soit brûlée la terre où ils ont mis le feu.

C’est en 1950 que le destin de l’Aral se joue. Lorsque les communistes décident d’augmenter les rendements du coton ouzbek, ils savent qu’ils scellent l’avenir de la mer et la condamnent à mort. L’Aral, qui à l’époque mesure plus de 400 kilomètres de long sur 230 kilomètres de large et représente un volume de 67 000 km3, reçoit en effet du Syr et de l’Amou-Daria à peu près autant qu’elle perd par évaporation – c’est-à-dire 60 km3 par an. Le lac aralien (dont les Kazakhs disent qu’il est une île d’eau, perdue dans les sables du Turkestan) vit sur un équilibre fragile entre apports fluviaux et ponctions atmosphériques. Que l’harmonie naturelle soit menacée et la catastrophe est inévitable ! Les Soviétiques le savent. Mais qu’importe ! Le Plan avant tout ! Le rayonnement de l’URSS vaut bien qu’on sacrifie une flaque inutile, alimentée du débit de deux fleuves qui gâchent leurs eaux en la déversant dans une cuvette fermée.

Les travaux commencent dans les années cinquante. On perce des collecteurs, on augmente l’irrigation des parcelles de coton, on détourne les cours du Syr-Daria et de l’Amou-Daria, on creuse surtout le gigantesque canal turkmène, censé amener les eaux de l’Amou jusqu’à Achqabad à travers le désert du Karakoum. Mais la déperdition est telle en raison de l’infiltration dans le fond non étanchéifié du canal qu’il faut ponctionner 40 litres du fleuve pour qu’un seul arrive à destination ! Le canal prend chaque année 14 km3 d’eau à la mer. Gâchis monstrueux. Si bien qu’en 1960, ce sont 55 km3 par an qui sont demandés aux deux fleuves et 90 km3 en 1980…

Bientôt, les eaux de l’Amou et du Syr – fleuves allochtones, qui sont les seuls tributaires de la mer -n’arrivent plus à l’Aral. La glace des sommets du Pamir où l’Amou prend sa source, les torrents cristallins des Tian Shan où naît le Syr-Daria ne verront plus jamais les écumes qu’ils sont censés nourrir. Au début des années quatre-vingt, l’Aral ne reçoit plus qu’un dixième de ce qu’elle percevait en 1950…

Dès 1970, le rivage commence à reculer. En 1987, la mer se divise en deux lacs. L’un au nord, l’autre à l’ouest. La partie orientale de la mer, la moins profonde naturellement (à peine un mètre à certains endroits), se découvre la première. Les habitants de Moynak et d’Arlask, les deux principaux ports de pêche, s’aperçoivent avec effroi de la réalité : le rivage recule ! La mer s’assèche !

Aujourd’hui, la mer a perdu 75 % de son volume, la moitié de sa surface, et le niveau a baissé d’une vingtaine de mètres. Les eaux disparues ont découvert une surface de terre de plus de 4 millions d’hectares et la grève a reculé selon les endroits de 20 à 100 kilomètres par rapport à son ancien emplacement ! Les usines de pêche sont en ruine. Les conserveries fonctionnent avec des poissons venus d’ailleurs. Les bateaux sont échoués dans le sable. Oubliées les 450 000 tonnes de poisson ramenées des eaux chaque année ! Les habitants ont déserté les villes portuaires et les pourtours de la cuvette aralienne.

Le constat pourrait s’arrêter là : un désastre économique qui a condamné quelques milliers de pêcheurs et asséché une mer prétendue inutile. Hélas ! Les conséquences de l’assèchement ont dépassé les prévisions des aménageurs. Car, pendant les glorieuses années de production effrénée de coton, les exploitants, pressés par les planificateurs, ont épandu dans leurs champs des produits chimiques. Pas moins de 118 000 tonnes d’agent orange, déversées entre 1960 et 1990. Cette pollution se manifeste aujourd’hui. Sous la triple influence de la sécheresse, des vents violents et de l’absence de pluies propres à laver les sols, les pesticides et les engrais remontent à la surface ou, arrachés par les tempêtes, enduisent la région entière d’une croûte mortifère, blanche comme une meringue, mortelle comme un poison, luisante comme la peau d’un cadavre !

Conséquence de l’empoisonnement général de l’atmosphère et du sol : du bétail malade, des hommes infectés, des plantes impropres à la consommation, des espèces animales disparues, une faune marine éradiquée, des eaux polluées, des enfants malformés, un air vicié, des vents corrosifs, des récoltes gâtées, des vies condamnées…

Enfin, autre impact que n’avaient pas prévu les assécheurs de Moscou : la transformation du climat qui – loin de n’intéresser que les alentours immédiats de l’ancienne mer – entraîne une modification des conditions atmosphériques du Turkestan en général ! Sécheresses, tempêtes de poussière, chaleurs caniculaires des étés : le ciel rappelle chaque année qu’il a eu, lui aussi, à souffrir de la fuite de la mer.

Priscilla Telmon, Sylvain Tesson                Carnets de Steppes            Glenat 2002

1853

L’Amou-Daria et le Syr-Daria détournés par des canaux d’irrigation.

 

Images satellites de la mer d'Aral en 1989 (à gauche) et en 2008 (à droite).

à gauche : 1989, à droite 2008

 

à gauche : vers 1998, à droite : août 2014

 

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[1] Presque soixante ans plus tard, en 2019, un scénario à peu près identique se répétera quand Alexis Pinturault, aux trois-quarts de la seconde manche du slalom spécial des championnats du monde à Äre en Suède, sera en voie de monter sur la deuxième voire même la première marche du podium quand il commettra une faute qui lui fera perdre une bonne demi-seconde, le reléguant à la plus mauvaise place : la quatrième, derrière trois Autrichiens, dont l’intouchable Marcel Hirscher. Il en perdra le sommeil pour de longs mois.

[2] Dans Mémoires barbares Jules Roy avancera, pour le village de Toujda, à 12 km au nord de la vallée Soummam, proche de Bougie, où il avait passé quelques jours, le chiffre de 1 200 morts, à attribuer au DOP.

[3] L’adjectif sera supprimé dans la  version officielle


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