30 mai 1975 à 1976. Amma. Mort de Mao. Le pull-over rouge. 20815
Publié par (adjourdumo) le 25 août 2008 En savoir plus

30 05 1975                          Vladimir Nabokov, écrivain russe – 1899-1977 -, dont le père était l’un des principaux membres du parti Cadet : Parti constitutionnel démocrate : K.D, et avait été ministre de la Justice sous Alexandre II et Alexandre III, a eu une enfance de petit prince. Jeune marié, réfugié à Berlin, il a mangé de la vache enragée pendant des années avant d’être finalement reconnu aux Etats-Unis et d’y vivre dans l’aisance grâce à un poste d’enseignant à l’université Cornell, à New-York.

Il enregistre l’émission Apostrophes pour la télévision, avec Bernard Pivot et Gilles Lapouge. Nabokov a exigé, comme toujours, que les questions lui soient posées à l’avance par écrit. Lui-même dit ses réponses également rédigées à l’avance par écrit. Les feuillets sont dissimulés derrière une barrière de livres. Le téléspectateur oublie ce jeu de rôle au bout de quelques instants et se laisse emporter par un langage pour le moins inhabituel à la télévision.

Editions Gallimard  Quarto 2010

L’espoir de convaincre Vladimir Nabokov de paraître et de parler à la télévision était mince. Il n’avait accepté d’être filmé que dans son passe-temps estival de chasseur de papillons (plus une petite interview accordée à Lectures pour tous, dont j’ai appris récemment l’existence et que je n’ai pas vue). Je me décidai cependant à lui rendre visite dans le vieux palace de Montreux où il vivait avec sa femme. Brouillé avec tous ses correcteurs, qu’il décourageait par sa parfaite connaissance du français et du Littré – Mais Emile l’emploie, disait-il comme si Littré habitait lui aussi Montreux et était de ses amis -, il avait la réputation d’avoir un fichu caractère. Mais j’étais prêt à essuyer toutes les tempêtes pour amener cet écrivain génial sur le plateau d’Apostrophes. Il était environ cinq heures, Nabokov avait fait une petite sieste, il était d’excellente humeur et j’eus la chance de plaire à sa femme. Du premier salon où nous commencions à bavarder, nous avons été chassés par l’accordeur de piano. Réfugiés dans un autre salon, encore plus vaste que le premier, nous n’avons pas remarqué qu’il contenait aussi un piano. L’accordeur est venu lui administrer ses soins, de sorte que nous avons dû encore nous lever et fuir dans un troisième salon, sans instrument de musique, celui-ci, nous avons d’emblée vérifié. Nabokov était ravi de l’incident. Peut-être le romancier songeait-il à s’en servir ? Charmé, subjugué par cet homme puissant, ironique, drôle, d’une culture prodigieuse, je me jurai, quoi qu’il m’en coûtât de patience et de câlineries, de le capturer dans mon filet à écrivains. J’ai horreur de l’improvisation, me dit-il. Je n’ai jamais lâché dix mots à mes élèves ou en public que je n’aie soigneusement pesés et écrits.

  • Eh bien ! je ferai avec vous ce que je n’ai jamais admis pour personne : je vous enverrai le texte de mes questions.
  • Et j’y répondrai par écrit. Je lirai mes réponses devant les caméras.
  • .. mais…
  • Arrangez-vous pour m’installer à un bureau dont le devant sera garni d’une muraille de livres qui masquera mon texte au public. Je suis très adroit dans l’art de faire accroire que je ne lis pas vraiment et que même à l’occasion mes yeux vont chercher l’inspiration au plafond.

Ainsi fut fait, en direct, le 30 mai 1975. Il avait demandé qu’on lui serve un whisky d’une certaine marque et, afin de ne pas donner un mauvais exemple à ceux qui regarderaient l’émission, il avait exigé que le whisky soit dans une théière. Je m’entends encore lui dire : Encore un peu de thé, monsieur Nabokov ? Ayant des problèmes de vessie, il avait réclamé un urinoir portatif, caché derrière le décor du studio. Il n’eut évidemment pas à l’utiliser.

Son numéro de faux interviewé terminé, il était heureux comme un magicien qui a sorti des foulards de ses doigts et des lapins de son chapeau et qui a charmé et dupé la salle. Avec des mots et des phrases, il avait réussi le même exploit.

Un an après, Vladimir Nabokov mourait. Il avait soixante-dix-huit ans. Je revois l’accordeur de piano, j’entends les notes frappées par son index qui insiste… Je revois surtout le beau sourire un peu moqueur de Nabokov et je l’entends dire à sa femme et à moi : Fuyons, le bruit terrassera le monde…

Bernard Pivot    Le Métier de lire. Réponses à Pierre Nora. D’Apostrophes à Bouillon de culture, 2001, Folio n°3552.

5 06 1975                    Réouverture du canal de Suez à la navigation internationale ; il lui était fermé depuis la guerre de 1967.

8 06 1975               Après neuf tentatives infructueuses – les sondes Venera de 1 à 8 -, la sonde soviétique Venera 9 se pose sans encombres sur Vénus, à 110 millions de km du soleil, contre 150 pour la terre, mais c’est pour y découvrir une pression atmosphérique 90 fois supérieure à celle de la terre, sans trace d’eau ni d’oxygène. L’atmosphère est composée à 96 % de dioxyde de carbone et moins de 4 % d’azote, et ce sont donc d’incessantes pluies d’acide sulfurique, d’où une extraordinaire corrosion. La brave sonde enregistrera des mesures pendant 53 minutes, dont une température de 460 °, puis rendra l’âme. Les Russes en lanceront d’autres, plus aguerries à de telles conditions : aucune ne survécut plus de deux heures à pareilles contraintes.

06 1975                       Loi Lecanuet sur le divorce par consentement mutuel.

3 07 1975                    Le juge François Renaud est assassiné à Lyon. On ne connaîtra jamais les noms du commanditaire pas plus que de l’assassin. Son surnom – Shérif – n’était pas usurpé : titulaire d’une autorisation de port d’arme, lors d’un simple différend avec un automobiliste, il avait surgi de son véhicule arme au poing : on a beau avoir le sang chaud, y’a des milites, et là, il les avait vraiment franchies. Son autorisation de port d’arme lui sera malheureusement retirée : elle aurait pu lui sauver la vie quand les truands l’ont descendu.

10 07 1975          Création du Conservatoire du Littoral. Il se fixe pour but, à l’horizon 2050, d’avoir la maîtrise de 30 % des côtes françaises.

11 07 1975               Le Tour de France voit s’affronter un Eddy Merckx vieillissant et Bernard Thevenet. Dans l’ascension du Puy de Dôme, Merckx tente de refaire son retard, quand à quelques dizaines de mètres de l’arrivée, un fada lui flanque un grand coup de poing dans le foie. Merckx voudra tout de même marquer le coup en portant l’affaire devant le juge : Nello Breton, 55 ans, de Cusset, sera confondu par une video, condamné à de la prison avec sursis et à un franc d’amende de Dommage et Intérêt pour Merckx.

12 07 1975                   Jacques Chirac est en Polynésie. Légèrement en retrait, entre lui et Simone Weil, Jacqueline Chabridon, sa maitresse.

L'amour secret de Jacques Chirac - L'Express

14 07 1975               Rétablissement des relations diplomatiques entre la France et la Guinée.

17 07 1975                   Arrimage pendant 48 h. d’Apollo et de Soyouz XIX.

6 08 1975                    Nouvelle dispositions en faveur des FMR – Français Musulmans Rapatriés – [les harkis] :

  • Reconnaissance de leur qualité d’ancien combattant et de leur situation de prisonnier après juillet 1962
  • Prise en compte des années de service comme supplétifs, pour la retraite
  • Indemnisation des biens laissés en Algérie
  • Destruction des cités d’accueil de Saint Maurice l’Ardoise et de Bias
  • Aide à l’emploi

7 08 1975                   À  Pont de Buis lès Quimerch, près de Châteaulin, en Bretagne, une fabrique de poudre explose, faisant trois morts et dévastant tout dans les environs. Et pas n’importe quelle poudre : l’un des composants était consommable :

Pour fabriquer de la poudre, deux substances sont indispensables : l’éther et l’alcool à 98°, c’est-à-dire presque pur. L’alcool sert à purifier le coton-poudre, et l’éther est utilisé pour le dessécher. En travaillant, les poudriers ont accès à ces produits, l’un liquide, et l’autre volatile, qui sont entreposés dans des cuves. C’est l’occasion de plaisanteries que l’on se narre entre Pont-de-Buisiens ; elles concernent les cuves dont on voit le fond tapissé de bouteilles tombées sans avoir ramené leur précieuse charge, soit à cause d’une ficelle trop courte, soit en raison des vapeurs qui auraient occasionné une mauvaise manœuvre de la part d’un ouvrier. Il est difficile d’évaluer la réalité au seul discours des poudriers et des Pont-de-Buisiens. L’alcool à 98°, qui était autrefois de l’alcool de noisette, est depuis 1975 (date de l’explosion accidentelle de la poudrerie) de l’alcool dénaturé, coloré en rose afin d’endiguer l’alcoolisme à l’usine ; la couleur rose vif étant supposée rebuter les éventuels consommateurs. En effet, cet alcool nommé chanig (petit Jean) faisait, dit-on, l’objet d’une consommation importante. Dans la poudrière, l’alcool a toujours circulé, c’est le fameux chanig local. Buveurs de chanig ou non, tous les ouvriers sont dans le secret et connaissent les cachettes des consommateurs. Les bouteilles étaient planquées partout, quand on entrait dans un atelier, comme il y avait de la poussière partout, on voyait quand les gens avaient dérangé quelque chose… ils mettaient ça derrière les planches, dans les canalisations, dans les pompes...

Isabelle Bouard                    1989

L’alcool avait-il joué un rôle ce jour là ? On ne le sait pas : les causes exactes de l’explosion demeureront inconnues.

21 08 1975                  L’ARC – Action pour la Reconnaissance de la Corse – d’Edmond Simeoni occupe une cave vinicole tenue par des rapatriés d’Algérie à Aléria : deux gendarmes seront tués lors de l’assaut donné le lendemain : c’est le début d’une irrémédiable dérive… Il est vrai que la République avait bien fait ce qu’il fallait pour préparer le terrain : par exemple, dans les années 50, elle avait crée la Somivac : Société de Mise en Valeur de la Corse : rachat de terrains disponibles, remembrement, mise en valeur. Les 400 premiers lots furent prêts à la vente début 1962 : de Paris arriva alors l’ordre d’en réserver 90 % pour les pieds-noirs, pourcentage qui est une véritable incitation à la guerre civile.

28 08 1975                  Cristel Bochatay a 8 ans et elle fait le Mont Blanc, avec Guy, son papa, gardien du refuge du Goûter. Elle gardera 16 ans son petit record que lui chipera Valérie Schwartz, Suissesse de 7 ans,  le 7 août 1991. A l’autre extrémité d’une vie d’homme, René Tournier, de 1947 à 1981, aura gravi 520 fois le Mont Blanc, son record sur un an étant de 36 fois. Le 3 août 1933, à 79 ans Henri Bruelle gravissait encore le Mont Blanc ; il s’y sera essayé encore trois ans plus tard, à 82 ans, mais une mauvaise météo l’avait contraint à faire demi-tour sur l’arête des Bosses.

Valérie Schwartz, 7 ans, et ses parents, le 7 08 1991

12 09 1975                    Bernard Pivot reçoit à Apostrophes Gabriel Matzneff : l’homme se dit philosophe, mais passe beaucoup plus de temps à guetter des proies à la sortie des lycées de fille qu’à écrire. Et avec une évidente complaisance, il décrit tout le plaisir qu’il prend à circonvenir des gamines adolescentes et à les fourvoyer dans sa toile. Et tout cela, grâce à l’approbation complaisante de Bernard Pivot, passe très bien. On pourra parler de mode : on était encore dans le sillage du libertaire mai 1968. Bernard Pivot remettra le couvert en invitant le 2 juillet 1990 encore Gabriel Matzneff, – il l’invitera cinq fois : Gabriel Matzneff est le Picasso de la pédophilie, maestro reconnu urbi et orbi  – mais aussi la canadienne Denise Bombardier dont il savait qu’elle ne garderait pas sa langue dans la poche, et effectivement elle prit à parti Gabriel Matzneff de front et se mit à dos l’assistance parisienne, au premier rang de laquelle Philippe Sollers qui la traitera avec la plus grande élégance de connasse ; Dieu merci elle a le cuir plutôt épais et observera plus tard qu’Il y avait ce silence et cette fascination. Et ça dit quelque chose du milieu littéraire français et parisien. Ces gens-là se renvoient l’ascenseur, se coéditent et justifient en ne se mettant jamais en cause dans leurs actions. Pivot taquinera gentiment Matzneff en lui lançant : Vous vous êtes spécialisé dans les minettes. Au-dessus de 18 ans, les femmes ne vous intéresseraient-elles plus ? ce dernier biasera en évitant de répondre sur le fond, car, en fait si les femmes majeures ne l’intéressent pas, c’est que ce monsieur ne peut supporter un rapport à égalité de maturité, c’est que les femme sentent très vite le bonhomme et s’en détournent : ce type-là est en fait un parfait immature, un prédateur obnubilé par ses proies, seuls l’intéressent des rapports de dominant à dominé, de mature à immature…  Quarante cinq ans plus tard, Alexandre Jardin, invité lui aussi à l’émission se dira épouvanté de son silence d’alors – qui ne dit mot consent -, illustrant très bien ainsi le consentement de l’intelligentsia parisienne. Bernard Pivot aurait-il invité une canadienne faute d’avoir trouvé dans l’intelligentsia française une femme à même de contrer Matzneff ? On verra des brochettes d’intellectuels parisiens signer des pétitions pour soutenir Gabriel Matzneff.

Dans les année 1970 Gabriel Matzneff milite pour que la pédophilie soit décriminalisée. En 1977, il rédige un teste que le Tout Paris cosigne, mais il n’est écrit nulle part dans la tribune qu’il en est l’auteur. Parmi les 69 signataires, on trouve Louis Aragon, le sémiologue Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, le cinéaste Patrice Chéreau, le philosophe Gilles Deleuze, André Glucksmann, l’écrivaine Catherine Millet, l’écrivain Julien Gracq. Quelques personnalités refusent de le signer à l’instar de Marguerite Duras et de Michel Foucault. Le Monde accepte de le publier le 26 janvier, la veille de l’ouverture d’un procès mettant en cause trois hommes accusés d’avoir eu des relations sexuelles avec des filles et des garçons de 13 et 14 ans. 

Ce n’est qu’en 2013 que Gabriel Matzneff dévoilera être l’auteur de cette lettre ouverte sur son blog, agacé de voir les signataires encore en vie s’excuser de l’avoir signée ou bien oublier qu’ils l’ont signée.

Apeurés, craignant pour leur carrière, écrit-il, trop de signataires de la pétition renient aujourd’hui leur signature, se cachent derrière une mémoire prétendue défaillante. C’est dommage, mais pour ma part, je demeure fidèle à mes engagements. Je suis heureux d’avoir, avec mon article du Monde, puis avec la pétition, contribué à la libération des prisonniers. Je revendique tout ce que j’ai écrit. Je persiste et je signe.

Si son réseau s’est largement étiolé au fil des ans, on peut voir que dans les années 1970, il était extrêmement dense. En effet, quatre mois plus tard, en mai 1977, une nouvelle tribune est publiée dans Le Monde encore, signée par 80 intellectuels et personnalités françaises comme la pédiatre et psychanalyste Françoise Dolto. Cette fois-ci, Michel Foucault est signataire. On retrouve à peu près les mêmes noms que dans la première tribune. Et bien sûr, Gabriel Matzneff. Ce texte-ci demande à ce que les lois régissant les relations sexuelles entre adultes et mineurs soient abrogées au même titre que celles qui réprimaient l’adultère, l’IVG, et les pratiques anticonceptionnelles.

On voit bien ici la logique de ces demandes qui s’inscrit dans une libération sexuelle totale, faisant des enfants des êtres qui devraient bénéficier des mêmes droits que les adultes, comme celui de faire l’amour. À l’époque, l’idée de leur non-consentement évident est écartée. Dans les années 1970, le droit définissait strictement la pédophilie, et les mœurs post-68 voulaient qu’interdire le sexe avec les enfants soit une énième interdiction à abattre.   

Deux ans plus tard, Libération publie une lettre de soutien à un homme accusé de pédophilie pour avoir vécu avec des jeunes filles de 6 à 12 ans chez lui. 63 personnes ont signé ce texte, dans lequel on peut lire, au sujet des petites filles concernées : leur air épanoui montre aux yeux de tous, y compris de leurs parents, le bonheur qu’elles trouvent avec lui.

Mais le vent tourne pour Matzneff qui, au tout début des années 1990, commence à faire tache. Sa confrontation télévisée avec la Canadienne Denise Bombardier dont la vidéo tourne sur les réseaux sociaux depuis plusieurs jours a lieu précisément en 1990. Elle marque le début de la fin pour Matzneff. Son prix Renaudot tout comme sa décoration d’officier des arts et des lettres remise en 1995 ne changeront rien à son destin, il vend de moins en moins, il est définitivement rangé dans le rayon des impunis.

Annabel Benhaiem       Huffpost 28 12 2019

La signature de Françoise Dolto sur une pétition de soutien à Gabriel Matzneff nous oblige à constater que l’affaire n’est pas aussi simple qu’on aurait pu le croire de prime abord. Françoise Dolto a une fâcheuse tendance en la matière à régler le débat d’un revers de la main en disant : dès lors que le plus jeune est consentant, c’est que l’acte répond à son désir, et il n’y a dès lors plus rien à en dire – attitude qui vaut aussi bien pour la pédophilie que pour l’inceste -. On est tenté de parler de simplisme, car, au nom de quoi considérer le discernement d’un jeune aussi élaboré que celui d’un adulte, c’est à dire, pour l’essentiel, la capacité à dire non. Cette position ne tient pas la route. Non, Madame Dolto, un adolescent, une adolescente ne sont pas des adultes, quoi que vous en pensiez.

et, un peu moins de dix ans plus tard, Serge Gainsbourg fera avancer le dossier avec Lemon Incest, qui, lui non plus, ne déclenchera pas la moindre réprobation : là encore qui ne dit mot consent :

09 1975                            Née en 1953 dans un village de la côte du Kérala au Sud de l’Inde, Soudhamani jeune indienne de 22 ans en rentrant à la maison, un ballot d’herbe sur la tête, entend les derniers versets du Srimad Baghavatam – le récit de la vie de Krishna –  lus dans une maison voisine. La lecture venait de prendre fin et les chants commençaient à peine. Sudhamani s’arrête brusquement, semblant écouter attentivement les litanies, et se précipite vers la maison où étaient rassemblés les occupants : elle était sublimée de béatitude divine, et son identification avec Krishna métamorphosait ses traits et ses gestes en ceux de Krishna lui-même.

Mata Amritanandamayi ou Amma – Mère – était née qui va désormais se donner corps et âme à sa mission de soulager souffrances et peines de ceux qui viennent à elle. Elle aura régulièrement  des visions de Krishna. Ses œuvres seront multiples et elle va attirer des foules très importantes au cours de ses déplacements dans le monde entier. Elle sera reçue par le pape en décembre 2014. Claude Lelouch la fera apparaître dans Un plus Une de 2015.

Des années plus tard, Le Monde titrera un article : La multinationale du câlin :

Le lieu est indiqué à l’aide d’une pancarte jaune fluo cartonnée, accrochée à un lampadaire. N’y figure qu’un nom : Amma. Dans le hall des expositions de Pontoise, en banlieue parisienne, c’est l’effervescence. Mardi, à 10 heures, des dizaines de personnes s’y pressent, ôtent leurs chaussures et les rangent sur des étagères de fortune. Certains tirent des valises, d’autres portent des coussins. C’est qu’il va falloir être patient et attendre son tour. Amma, la dame qu’on vient voir, ne reçoit que sur rendez-vous.

Amma (terme qui signifie mère en hindi est indienne, la cinquantaine souriante. Sur son front, un point rouge cerné de blanc, à ses poignets, une demi-douzaine de bracelets, à la narine, un piercing en forme d’étoile. Depuis vingt-cinq ans, des millions de personnes sur la planète, des Etats-Unis au Kenya en passant par le Japon, n’attendent de sa part qu’un geste : une étreinte, son darshan, sa marque de fabrique.

Un acte d’amour, disent ses représentants français, tous bénévoles. Amma, elle, a toujours la même réponse et file toujours la même métaphore : Il est dans la nature d’une rivière de couler. De même, il est dans la nature d’Amma d’exprimer un amour maternel pour ses enfants. Discours simpliste ? C’est peut-être simple mais ça n’est pas facile, rétorque Dipamrita, une Française aux longs cheveux blancs, traductrice officielle d’Amma depuis vingt-cinq ans.

Sa légende est fermement établie. Née dans la campagne indienne dans une famille de pêcheurs, Amma soigne sa mère souffrante, quand elle est encore une enfant. De fil en aiguille, elle vient en aide à tout son village, ce qui dans le système indien de castes est mal vu. Battue et méprisée par les siens, elle commence à étreindre des personnes complètement étrangères pour les réconforter. Aujourd’hui, elle en a fait son activité principale, neuf mois par an, au cours de tournées mondiales dignes de Britney Spears.

Des centaines de personnes patientent en attendant l’étreinte d’Amma, certains méditent, d’autres s’endorment. T.M.

A Pontoise, durant trois jours, 20 000 personnes – majoritairement des femmes, plutôt âgées – ont attendu assises sur des chaises, en rang deux par deux. Toutes les trois minutes, au signal lancé par des femmes vêtues d’un sari blanc comme Amma, elles se lèvent pour s’asseoir sur la rangée de devant. Toutes ont leur ticket en main, petit carré de papier distribué gratuitement mais indispensable pour s’approcher d’Amma. Durant ces dizaines de minutes d’attente pour une étreinte de quelques secondes, personne ne parle. On médite, on se concentre. Les têtes qui penchent dangereusement laissent penser qu’on s’endort aussi.

Pourtant tout a été organisé pour ne pas laisser poindre l’ennui. Sur scène défilent des musiciens indiens mais aussi caribéens, des danseuses. Aux murs des tentures à l’effigie des divinités indiennes, au sol des tapis recouvrent la moquette rose. Plus haut, deux écrans géants diffusent en direct les étreintes d’Amma mais personne ne les regarde.

Arrivés devant la reine du jour, les habitués – Amma vient chaque année en France – s’agenouillent et enfouissent leur tête sous son aisselle. Les néophytes, eux, sont guidés par les monitrices du darshan. Véritables gardes du corps malgré leur frêle physique, elles n’hésitent pas à accélérer le mouvement en appuyant sur les têtes pour les baisser, en relevant avec poigne ceux qui se perdent dans l’odeur de lessive du sari d’Amma.

A cinq mètres d’elle, je ressentais de la chaleur, j’avais envie de pleurer. Quand elle m’a serrée dans ses bras, je me suis sentie immédiatement apaisée, raconte Stéphanie, trentenaire aux yeux bleus perçants, juste après son passage. Mais ça ne marche pas avec tout le monde, j’ai amené des copines qui n’ont rien ressenti. A ses côtés, son compagnon, surpris par tant d’enthousiasme, confirme. Derrière son appareil photo, ses moues restent dubitatives, lui n’a pas été envahi par un sentiment de plénitude.

Les adeptes d’Amma ont du mal à mettre des mots sur ce qu’ils ressentent au moment de l’étreinte. T.M.

Il est difficile pour les fidèles (aucun terme ne les définit vraiment) de mettre des mots sur ce qu’ils ressentent au moment de l’étreinte. Ceux qui reviennent sont l’apaisement, parfois, l’amour, souvent, la quête de spiritualité, toujours. J’ai nourri un long parcours spirituel tout au long de ma vie, explique Nicole, 63 ans. Mais sa simple présence me révèle ce qu’il y a de plus profond en moi. Avec elle, la souffrance disparaît, elle me transmet sa paix intérieure. Preuve de son engagement, Nicole, pédicure-podologue de son état, est venue les trois jours, même sans étreinte. Mais je ne suis pas une illuminée, prévient-elle, pour se prémunir contre les esprits chagrins.

Le public, sensible au discours et à l’action d’Amma, est le même que celui qui était intéressé par l’Inde et sa spiritualité dans les années 1970résume Nadine Weibel, anthropologue du fait religieux à l’université de Strasbourg. Cet engouement occidental pour Amma s’inscrit dans le renouveau du religieux, où chacun se crée sa propre religion.

Amma, non plus, n’a rien d’une illuminée, malgré elle c’est une business woman. Assise au pied de la scène, sur son fauteuil en bois, elle enchaîne les étreintes. Une véritable machine à câlins, qui ne s’arrête plus. Elle ne prend jamais de pause, assure Dipamrita. Parce qu’elle n’en ressent pas le besoin mais aussi parce qu’il faut satisfaire la foule.

Ces millions d’étreintes – à raison d’un million par an – financent indirectement une ONG, véritable multinationale du caritatif. Embracing the World – étreindre le monde – intervient dans des domaines aussi variés que la protection de la planète, la promotion du droit des femmes ou encore l’éducation des plus jeunes, et ce sur tous les continents.

L’essentiel est financé par les dons des participants, le reste des recettes provient de la vente de produits dérivés. Saris (en solde, à Pontoise !), étoles, livres de prière traduits dans toutes les langues, CD et DVD. Mais aussi tee-shirts, sacs à main, porte-clés, statues, peluches, cartes postales, encens, pierres, bijoux et même des montres à l’effigie d’Amma sont vendus toute la journée dans un coin de la salle par des dames – toujours vêtues de blanc.

Impossible de connaître le montant des fonds que brasse Embracing the World. Seule indication, fournie par une bénévole, notre coût de fonctionnement représente 5 % des dons, le reste ne sert qu’aux actions. Quant à Amma, l’argent n’est pas son problème. L’amour ne se paie pas, une mère ne fait pas payer son lait maternel à ses enfants, dit-elle, tout en étreignant un jeune couple, venu lui présenter son nouveau-né.

Dans ses livres, ses conférences données à l’ONU ou dans de prestigieuses universités, Amma tient un discours qu’il est difficile de critiquer. Qui oserait dire qu’il ne souhaite pas plus d’amour et de bonheur sur terre ? Attention à l’ethnocentrisme, met en garde Nadine Weibel, Amma est dans la pure tradition hindoue et c’est une véritable figure en Inde. Ce qui peut nous paraître étrange ou simpliste est en fait le fruit d’une tradition millénaire.

Thomas Monnerais          Le Monde 26 10 2011

Dans la tradition, le dharma – ce qui est juste – s’appuie sur quatre yoga/piliers: yoga de dévotion, de la connaissance, des postures et de l’action. C’est ce dernier, le karma yoga, que privilégie Amma pour balayer, pragmatique, le sens du moi, du mien, de l’ego.

Résultat, le seva – service désintéressé – de milliers de bénévoles, aux compétences parfois très pointues, a abouti à ETW, une ONG immense [en France MAM, à Lou Paradou, dans le Var]. Qui possède des fleurons, comme cet hôpital de Cochin, l’un des plus sophistiqués d’Asie, notamment pour la chirurgie de la main; ou cette université parmi les dix premières d’Inde. Mais lance aussi des recherches sur les nouvelles médecines ou les nanotechnologies, et des formations, pour les femmes ou les basses castes notamment. Sans compter 50 000 maisons construites notamment après le tsunami, des orphelinats et écoles. Et encore plus de 50 millions de dollars investis depuis 1989 dans l’aide d’urgence.

Le MAM devrait servir de modèle de réactivité et d’efficacité pour l’ONU et d’autres ONG, a estimé un haut responsable onusien. Amma voit aussi la nature comme une preuve de non-séparation entre le Créateur et la Création. D’où d’innombrables actions écologiques. Et, tout récemment, ce chèque de 27 millions d’euros pour aider à la création de toilettes dans tout le pays et au nettoyage du Gange ! De très rares politiciens ont tenté de polémiquer sur les rentrées de fonds. En vain. Car les dépenses d’Amma sont visibles et concrètes. Et parce qu’elle n’hésite pas à aller dans les cuisines sauver des épluchures gaspillées.

Christine Saramito         Le Temps 14 12 2015

5 10 1975               Andreï Sakharov reçoit le prix Nobel de la Paix. Les autorités  soviétiques ne lui ont pas accordé de visa pour se rendre à Oslo. C’est sa femme, Helena Bonner qui le représente et lit son discours. Lui-même s’est rendu à Vilnius pour assister dans ses droits Leonid Pliouchtch, mathématicien et biologiste, accusé dont le procès se serait tenu à huis clos sans sa présence.

7 10 1975                    6 mois plus tôt, François Ponchaud était vicaire général du diocèse de Kompong Cham, au Cambodge où il était arrivé en 1965. Il avait étudié le khmer et avait traduit la Bible. À l’instar des autres français, le 17 avril, il avait été enfermé dans l’ambassade de France, puis emmené en camion vers la frontière thaïlandaise. Là, pendant plus d’un an, il passera son temps à écouter La Voix du Kampuchéa démocratique sur ondes courtes. Il fait remettre une note en main propre à Valéry Giscard d’Estaing, président de la République, la veille de sa rencontre avec Sihanouk.

Lors de la réunion préparatoire du Quai d’Orsay, un diplomate, spécialiste du Cambodge, confirme que les villes ont été vidées. Mais il ajoute que la vie dans la campagne est possible, que l’on y trouve asse de riz et de poisson pour nourrir tout le monde. On est entre soi, on plaisante. On vendrait sa sœur pour un bon mot, dans la diplomatie. Le président conclut avec un sourire qu’on pourrait alors envoyer le Quai d’Orsay à la rizière. On passe à autre chose.

Ni Amnesty International, ni la Ligue des Droits de l’Homme, n’écoutent Ponchaud. Au Cambodge, les seuls reportages sont ceux de l’Humanité rouge. On est peu enclin, quelques mois après la fin de la guerre du Vietnam, alors que toute cette histoire de l’Indochine a commencé, un siècle plus tôt, à l’instigation des missionnaires, à écouter les propos alarmistes d’un prêtre catholique, forcément anticommuniste, et ancien para en Algérie.

Il publie en 1977 Cambodge année zéro où il dit le peuple réduit en esclavage, le pays entier transformé en camp de travaux forcés ; personne n’y croit.

Il est à Washington en 1978 et on ne le croit pas non plus. Pourtant les réfugiés sont de plus en plus nombreux. Parmi eux Pin Yathay, qui publie L’Utopie meurtrière. Lui n’est pas un bouseux frontalier illettré. À quelques années près, il a suivi le brillant parcours mathématique de Douch. Élève au lycée Sisowath, reçu premier au concours général. Après quatre ans à l’École polytechnique de Montréal, il devient ingénieur des Travaux publics. C’est un Peuple nouveau. Il dit avoir placé son espoir lui aussi dans une révolution sociale. Pin Yathay écrit la déportation, la mort de sa femme et de ses enfants les uns après les autres, les exécutions, la famine jusqu’au cannibalisme, sa fuite solitaire dans la montagne, sa vie de Robinson, la chasse aux tortues et aux racines. En 83, Ponchaud est à nouveau à Washington.

On l’interroge sur l’éventualité d’un procès des Khmers rouges. Les Etats-Unis veulent se venger de l’humiliation, redevenir le Chevalier blanc. Ponchaud soutiendra l’idée d’un procès si le rôle et la responsabilité de Nixon et de Kissinger, prix Nobel de la paix, sont abordés comme les crimes de Pol Pot et de l’Angjar. Les Etats-Unis ont déversé des centaines de milliers de tonnes de bombes sur un petit pays avec lequel ils n’étaient pas en guerre. Il est tombé davantage de bombes sur le Cambodge et le Laos que sur le Japon pendant toute la guerre du Pacifique. Chacune de ces bombes accélérait la victoire des Khmers rouges ici et du Pathet Lao à Vientiane.

[…]     Ponchaud est l’un des seuls capables de distinguer, dans l’idéologie des Khmers rouges, la collusion d’une pensée occidentale que je connais, celle de Rousseau et de Marx, et d’une pensée bouddhiste que j’ignore.

Les frères numérotés, Pol Pot comme les autres, sont tous passés à la pagode. L’Angkar est à la fois le rêve d’une société monastique et du communisme ancestral des tribus, la morale stricte des chasseurs-cueilleurs et les préceptes du bouddhisme. Les êtres animés naissent et meurent en tournant dans la vaste roue du Samsara, dit Ponchaud, et les Khmers Rouges utilisent les images de Roue de la révolution, de l’Angkar, comme une divinité, l’Être suprême. Si son point de vue sur le procès,  depuis trente ans, est toujours à ce point critique, c’est que le droit international, qui juge les Cambodgiens, est aussi étranger à leur culture bouddhiste que ne l’était le marxisme. La société khmère est une société où la notion de personne est absente : l’être humain n’est qu’un agrégat d’énergies, contingent, temporaire, sans sujet, la vie n’est qu’une période de purification.

Le tribunal est une monstrueuse industrie corrompue qui gère des sommes considérables. Un magistrat cambodgien y touche un salaire mensuel de cinq mille dollars. Un instituteur en ville de cinquante. Un instituteur n’est pas cent fois moins utile à la justice. Il convient donc de se rappeler que la notion de Droits de l’Homme n’est pas universelle mais liée à la culture judéo-chrétienne. Pas plus que la démocratie, les Droits de l’Homme ne se décrètent, car ils sont le fruit d’une longue maturation, souvent chaotique. Vouloir juger les crimes khmers rouges à l’aune de nos critères occidentaux peut apparaître comme une nouvelle forme de colonialisme culturel inconscient. Les Khmers quant à eux en ont vu d’autres. Après la chute d’Angkor, en 1431, les Cambodgiens ont passé quatre siècles dans les forêts, pris entre les armées du Siam et de l’Annam, qui ne faisaient pas de quartier. Imaginez les Russes et les Allemands s’affrontant quatre siècles en Pologne. Les Khmers, de quinze millions, étaient huit cent mille à l’arrivée des Français.

Ponchaud lève les bras au ciel. L’urgence aujourd’hui n’est pas le procès. Les luttes sont sociales et environnementales. C’est le désastre naturel et l’impossibilité de toute contestation. Que restera-t-il du Cambodge dans dix ans ? Les autorités cambodgiennes ont vendu toutes les forêts, ont bradé des concessions énormes aux étrangers. Les Cambodgiens sont dépossédés de leurs propres terres, avec le cortège de spoliations, d’expulsions. Les affres du présent comptent bien plus pour les Khmers que les tragédies d’il y a trente ans. Toute dénonciation des injustices est impossible à cause du passé khmer rouge. Devant la moindre revendication d’équité, on brandit la menace du retour au communisme.

On peut dénoncer les massacres et exactions en tous genres des Khmers rouges, mais à part Ieng Sary, aucun d’entre eux ne s’est enrichi, ni n’a placé un magot à l’étranger. C’étaient des nationalistes intransigeants et utopiques. On ne peut en dire autant des dirigeants actuels, qui dépècent le pays à leur propre profit. Ces dirigeants sont en majeure partie d’anciens cadres khmers rouges ayant appliqué les préceptes de l’Angkar. Ponchaud soutient l’idée de Sihanouk : il faut en finir, incinérer les ossements des deux musées, organiser une cérémonie bouddhiste. La gestion du charnier de Choeung Ek est aujourd’hui sous-traitée à une société japonaise qui vend des billets pour la visite.

Ponchaud semble se dire qu’il faudrait ici une bonne révolution.

Quant aux responsabilités des accusés, il soutient que le véritable idéologue du régime est absent, le premier polytechnicien cambodgien, l’éminence grise de Pol Pot. Pol Pot n’était pas assez intelligent pour planifier un tel lavage de cerveaux et la dépersonnalisation des victimes. Qui est l’idéologue khmer rouge ? Chhum Mum ? Il affirme que le plan général des chantiers d’irrigation, qu’il connaît bien, nécessite l’intervention d’un véritable spécialiste, auquel il rend hommage, pour la conception d’ensemble et sa réalisation. Les paysans le savent. L’irrigation avait doublé la production des rizières. Depuis la sécheresse de 2004, Ponchaud reprend avec eux le creusement des canaux khmers rouges abandonnés ou détruits par les Vietnamiens. Il paie les paysans en sacs de riz au mètre cube de terre déplacée. C’est son côté khmer rouge, dit-il en souriant : tu travailles, tu manges. On utilise partout les canaux khmers rouges. Je suis allé la semaine dernière chercher des gamins de l’autre côté d’un canal, marqué fièrement d’une plaque : achevé le 17 septembre 77. En pleine période khmère rouge. Un très beau canal [1] . Ponchaud semble faire preuve d’un prosélytisme très modéré s’agissant de sa propre obédience. Le Cambodge selon lui ne compte pas plus de dix mille vrais catholiques. Il faut trois ans pour se convertir. On ne peut être un bon chrétien, explique-t-il aux impétrants, si on n’est pas d’abord un bon bouddhiste. Il sourit des sergents recruteurs évangélistes ou autres born again, pentecôtistes ou du même acabit, lesquels sont à ce point attentifs à leurs ouailles qu’ils ont confié à Douch des missions humanitaires, et revendiquent jusqu’à cinq cent mille fidèles. J’écoute ses propos tour à tour chaleureux et provocateurs, emplis de l’amour des autres, de fraternité, de tolérance et de juste colère. Parce que c’est ainsi, dit-il, que Dieu nous donne à voir la diversité des hommes.

Patrick Deville                     Kampuchéa    Le Seuil 2011

2 11 1975                    Pier Paolo Pasolini est retrouvé mort sur l’Idroscalo – la plage – d’Ostie. Il a été battu et une voiture a roulé sur lui. L’enquête retrouvera les traces de cinq ADN différents sur les lieux. L’amant de cette nuit, Pino Pelosi, appelé La Rana,- la grenouille – à cause de sa faible constitution se verra accusé du meurtre, chose impossible vu la différence des constitutions – Pasolini était un athlète -. Pelosi reviendra en 2005 sur ses premières déclarations, sans que cela puisse sortir l’enquête du bourbier. Pasolini avait un roman en cours, Petrolio, dans lequel il racontait ce qu’il avait découvert à propos de la mort d’Enrico Mattéi et de celle du journaliste Mauro de Mauro, assassiné peu après ses découvertes sur l’assassinat d’Aldo Moro, le 16 septembre 1970. On ne retrouvera que le quart de ce manuscrit qui connaîtra une édition posthume en 1992. Le personnage principal en est Eugenio Cefis, le successeur de Mattei à la tête de l’ENI, et membre de la loge maçonnique P2 : c’est lui qui aurait abondamment payé le paysan témoin de l’explosion de l’avion de Mattei pour qu’il se rétracte.

Enrico Mattei

Mattei, Pasolini et De Mauro: une trace de sang et d'huile

Pier Paolo Pasolini, Enrico Mattei, Mauro de Mauro

12 11 1975                   Les Comores deviennent le 143° état membre des Nations Unies.

18 11 1975                  Il se passe quelque chose entre la France et l’Irak quant au programme atomique du dernier, mais quoi exactement : à creuser, peut-être la décision de la mise en chantier de la Centrale atomique Osirak, avec l’aide substantielle de la France, que les Israéliens s’empresseront de bombarder une fois construite.

20 11 1975                  La mort fini par avoir raison de l’acharnement thérapeutique sur la personne de Franco, dans le coma depuis le 14 octobre. Le roi Juan Carlos, 37 ans est à la tête de l’état depuis le 30 octobre. Le 1° novembre, il ne s’est pas laissé intimider par une manifestation franquiste faisant suite à l’exécution d’anarchistes basques. Et il ne se sentira pas autrement lié par le serment de fidélité aux institutions franquistes, orientant son pays vers la démocratie avec fermeté et sang froid. Durant toutes les années passées, il avait été si présent dans le sillage de Franco que les Espagnols l’avaient surnommé le suppositoire ; exit donc le suppositoire. Un peu plus tard, lui-même dira à peu près la même chose : On me prenait pour un con, et j’avais l’air d’un con… Place au Roi, métier qu’il exercera fort bien pendant plusieurs décennies avant de se mettre à dérailler complètement sur le tard, entre démon de midi et corruption – impardonnable -, illustrant bien à quel point les puissants se laissent enfermer dans leur palais et y deviennent autistes. Mitterrand, son voisin, ne témoigne pas de plus de perspicacité avec lui, qu’avec, plus tard,  la réunification allemande ou l’avenir politique de François Bayrou : Je n’ai jamais cru à Juan Carlos, ce roi de troisième main ; je le plains presque à l’idée du flot qui le noiera.

26 11 1975                  À Santiago du Chili, le colonel Manuel Contreras, patron de la DINA – la police politique – invite ses homologues d’Argentine, Uruguay, Paraguay, Bolivie et Brésil : cette première réunion interaméricaine sur le renseignement national vise à établir une base de données centralisée, grâce aux ordinateurs et à l’infrastructure de communication fournie par la CIA. Le plan Condor se voulait une réponse à la Junte de coordination révolutionnaire (JCR) formée en août 1973 par des organisations d’extrême gauche de quatre pays : l’Armée révolutionnaire du peuple (EPR , Argentine), le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR, Chili), les Tupamaros (Uruguay) et l’Armée de libération nationale (ELN, Bolivie)

21 12 1975                  Illitch Ramirez Sanchez, alias Carlos, séquestre à Vienne 11 ministres de l’OPEP : mais, en 2000, le libanais Anis Naccache, revendiquera cette opération.

12 1975                       Les forces indonésiennes envahissent le Timor oriental. Le carnage qui suivra fera au moins 200 000 morts – un tiers de la population – : massacrées ou mortes de faim ou de maladie. Dans les années suivantes les escadrons de la mort du président Suharto sèmeront la terreur et la mort.

1975                            Lapeysonnie a 60 ans : il a été médecin général de la coloniale pendant et après la guerre ; il a contribué avec son patron  d’alors, Eugène Jamot, à l’éradication de la trypanosomiase – maladie du sommeil – en Afrique équatoriale et au Cameroun : cette maladie est due à un parasite qui se transmet par une mouche, la glossine, plus connue sous le nom de tsé-tsé. Il est le père d’un vaccin contre la méningite, il a inventé l’Imojet (un injecteur sans aiguille permettant des vaccinations de masse)… Le Brésil est menacé par une épidémie de méningite…. En compagnie du Dr Charles Mérieux, il reprend son bâton de French Doctor avant la lettre et y organise la vaccination de 120 millions de personnes en un mois et demi. En l’an 2000, du fond de sa retraite bretonne, il repartira en guerre contre la menace que fait à nouveau peser sur l’Afrique la maladie du sommeil : 55 millions de personnes seraient à nouveau exposées. L’OMS enregistre 300 000 nouveaux cas chaque année. L’hécatombe va rejoindre en importance celle du sida.

La campagne de vaccination menée, en 1975, au Brésil contre la méningite à méningoco­que a laissé peu de traces apparentes dans l’histoire sanitaire française. Nous vivons dans un pays assez centré sur lui­-même, explique Alain Mérieux, patron de l’Institut Mérieux de 1968 à 1994, aujourd’hui pré­sident de la fondation du même nom. Ce qui se passe à l’étranger tient rarement une place bien importante chez nous. Pourtant, l’aventure conduite voilà tren­te­-sept ans à quelque 9 000 kilomètres de Paris constitue bel et bien une prouesse du savoir­-faire national. Un de ces exploits, mélange d’ambition, d’audace et de passion, qui marquent ceux qui y participent et stupéfient ceux qui les découvrent. D’avril à juin 1975, le laboratoire pharmaceutique lyonnais et les autorités brésiliennes ont vacciné plus de 80 millions de personnes menacées par une terrible épidémie de méningite cérébro­spinale. Dans la méga­pole de Sao Paulo, 10 millions d’habitants ont été protégés en cinq jours, un record absolu dans l’histoire de l’immunisation. Des chiffres qui donnent le tournis et résonnent étrangement avec l’actualité sanitaire du moment. Ne cherchez pas à comparer, met en garde Alain Mérieux, c’était une autre époque. Les règles sanitaires n’étaient pas les mêmes, les relations inter­nationales étaient différentes, et l’industrie pharmaceutique avait d’autres priorités que la seule rentabilité. Tentons donc de nous extraire de la pandé­mie actuelle et de nous replonger dans la décennie 1970. À vrai dire, il faut même remonter dix ans en arrière pour comprendre cette histoire, précise Jacques Berger, qua­rante ans passés chez Mérieux, où il a fini directeur général délégué. Tout a commencé dans une réunion à l’OMS, en 1963. L’Organi­sation mondiale de la santé (OMS) a rassem­blé des industriels du médicament. Elle cher­che un laboratoire prêt à travailler sur une méningite endémique qui frappe l’Afrique. Ils ont tous piqué du nez, Charles Mérieux a levé le doigt, raconte-­t-­il. L’homme promène une réputation de fon­ceur, aussi hyperactif qu’idéaliste. Contraint, après la mort de son frère aîné, de reprendre le petit laboratoire familial, il en a fait une entreprise ambitieuse, produisant vaccins et traitements, humains comme vétérinaires. Que diable va­-t-­il faire dans cette galère ? Vu d’aujourd’hui, on peut se le demander, admet l’historien des sciences Baptiste Baylac­ Pa­ouly, qui a soutenu, en 2018, une thèse consacrée à l’épopée. L’Institut Mérieux n’avait pas d’expérience sur le sujet. On n’avait pas de modèle animal disponible. On avait un traitement, les sulfamides, qui rencontrait de plus en plus de résistances. Et le marché était inexistant, puisque la maladie ne sévissait que dans des pays pauvres. Mais peu importe, pour lui, il fallait le faire. Charles Mérieux (19 07 ­2001) est convaincu que de telles aventures apportent toujours quelque chose. Son entreprise y acquerra un savoir-faire, croit-il. Lui y scelle une amitié. Léon Lapeyssonnie (19 15­ 2001) est un méde­cin militaire à l’ancienne. Un amoureux de l’échange humain et de l’Afrique, qui a une devise : voir loin, raconte Frédéric Benoliel, son gendre, aujourd’hui conseiller du com­merce extérieur au Japon, qui participa à la fin de la campagne brésilienne de l’Institut Mérieux. Infatigable arpenteur de brousse, Lapeyssonnie, comme il demande qu’on l’appelle, en oubliant le médecin général, y a livré une bataille infatigable contre la maladie du sommeil, puis contre le choléra. Devenu expert régional de l’OMS, il s’est mis en tête de débarrasser la ceinture de la méningite, étalée du Sénégal à l’Ethiopie, de ces poussées épidémiques qui tuent des mil­liers d’enfants chaque année. Il ne lâchait jamais son objectif, se souvient Alain Mérieux, et il ne fallait pas l’embêter avec les détails. Je me souviens d’une réunion où un représentant de l’administration, agacé, lui a demandé de se rendre à l’évidence. Il s’est levé et a dit : Monsieur, un général français ne se rend jamais, même pas à l’évidence. En dix ans, Lapeyssonnie, Mérieux et leurs équipes mettent au point le premier vaccin contre le méningocoque A. Testé dans plu­sieurs pays d’Afrique, du Soudan au Nigeria, il brise net plusieurs poussées infectieuses locales. Un succès salué dans le Bulletin de l’OMS, en avril 1974. La publication passe ina­perçue en France. Pas au Brésil. Il faut dire que, depuis quelques années, le géant sud­américain fait face, lui aussi, à une épidémie de méningite cérébro­spinale. En ce début d’hiver austral, la situation tourne au car­nage. Des dizaines d’enfants meurent chaque jour dans plusieurs villes du pays, particu­lièrement à Sao Paulo. Au méningocoque de type C, qui sévissait jusqu’ici, s’est ajoutée la souche africaine, de type A. Devenue rapi­dement dominante, elle ne répond pas au vaccin américain alors utilisé. Pour Paulo de Almeida Machado, le minis­tre de la santé de la dictature militaire au pouvoir à Brasilia, l’information donnée par l’OMS ressemble à une bouée de sauvetage. Il contacte Charles Mérieux. En 1969, le patron charismatique a vendu 50,1 % de son entre­prise à Rhône-Poulenc et laissé les rênes à son fils Alain. Mais il conservait une place importante dans la maison, insiste M. Baylac­ Paouly. Et, pour lui, le projet brésilien devient essentiel, on le voit dans sa correspondance, notamment dans ses échanges avec Lapeys­sonnie. Auprès du médecin militaire, il teste l’hypothèse d’une vaccination massive et rapide, privilégiée à Brasilia. Enfin, le 24 août, le docteur Machado fait le voyage vers Marcy-L’étoile, près de Lyon, où l’Institut a rassemblé laboratoires et usine. Combien de doses vient­-il demander ce jour­-là ? Personne ne le sait tout à fait. Une légende dit que le ministre aurait lancé un chiffre dans un français approximatif et que, devant l’étonnement général, il l’aurait ins­crit sur son paquet de cigarettes : 50 millions. Si l’anecdote est réelle, c’est tout ce qu’il y aura eu comme engagement écrit. Nous y sommes allés à la confiance, sans aucun contrat, insiste Alain Mérieux. De même que nous avons lancé la construction d’un nou­veau bâtiment sans permis de construire, juste en prévenant le maire. Pour l’Institut Mérieux, la production de ces 50 millions de doses, bientôt 60, puis 80 et enfin 90 mil­lions, tient du défi. L’entreprise n’en a jamais produit plus de quelques centaines de mil­liers d’un coup. Là, il en faut 2 millions dès la fin septembre pour de premières mini­ cam­pagnes de tests. Mobilisation générale, donc. Les aoûtiens écourtent leurs vacances. Et ceux qui, comme moi, partaient en septembre n’en ont pas pris du tout, se souvient Jacques Berger, alors jeune responsable commercial pour la zone Amérique du Sud. Toute la production est réorganisée, les vac­cins animaux externalisés, les autres vaccins humains sous-traités. Des fermenteurs, où se cultivent les bactéries, aux centrifugeuses, qui séparent le produit actif du liquide de purification, on change de dimension. Aux cuves de 50 litres en est adjointe une autre, de1 100 litres cette fois. Et comme si cela ne suffi­sait pas, de l’autre côté de l’Atlantique, le géant Merck, qui fournissait les vaccins à méningo­coque C, accuse un retard important. On a dit banco et, en deux mois et demi, on a conçu, fabriqué et testé un vaccin bivalent, contenant les deux souches, raconte Alain Mérieux. Le 15 novembre, dès la livraison du nouveau bâtiment, réalisé en moins de trois mois, la production commence et, le 31 décembre, comme il s’y était engagé, le laboratoire envoie sa première livraison. Un vol Air Inter assure la liaison vers Orly, où un avion de la compagnie brésilienne Varig doit prendre le relais vers Rio. Le tout en respectant la chaîne du froid (– 20 °C). Mais l’avion était en panne, relate M. Berger, chargé du convoyage. J’ai appelé au Brésil, ils ont détourné le vol de Londres, qui s’est posé en bout de piste, et on a chargé nos doses. Notre seul accroc, si l’on peut dire, dans toute l’opération. Mérieux a réussi son premier pari. Mais les Brésiliens allaient-­ils remporter le leur, l’ad­ministration du vaccin ? Franchement, on n’y croyait pas, dit M. Berger. Ils ont tout fait à la brésilienne, comme si c’était une fête,résume Alain Mérieux. Première vaccinée, Rio de Janeiro, où 4 millions des 4,8 millions d’habitants reçoivent une injection en douze jours. Il fallait avoir tout bouclé avant le car­naval, insiste M. Berger, car il n’était pas ques­tion d’annuler les festivités, et les contamina­tions pouvaient être massives. Cette première montagne gravie, une deuxième approche. L’Everest : Sao Paulo et ses 10 millions d’habitants. La préparation est minutieuse. Des centaines de postes de vaccination sont installés dans toute la ville, dans les écoles, les églises, devant les gares, aux arrêts de bus, aux carrefours, marqués par d’immenses ballons flottant dans les airs. Des haut­parleurs déversent l’hymne com­posé pour l’occasion, une Samba de vacina­çao. Les équipes de cinq volontaires immuni­sent à la chaîne. Elles profitent, il est vrai, d’un nouveau système, un injecteur à air comprimé et sans aiguille, le Ped­O­Jet,qui disparaîtra avec le sida, car soupçonné d’alimenter les contaminations. Mais on est dix ans avant le sida. En cinq jours, Sao Paulo est protégée. Puis, au cours des trois mois suivant, tout le Brésil, 8,5 mil­lions de kilomètres carrés, du sud au nord, de la côte Atlantique à l’Amazonie, est cou­vert, en avion, en camion ou en pirogue à moteur. Fin juin, 90 millions de doses ont été utilisées dans ce pays de 110 millions d’habitants. L’objectif de vacciner plus de70 % de la population a été dépassé. L’épidémie disparaît. Elle ne reviendra plus. Le Brésil respire et, pour l’Institut Mérieux, s’ouvre une nouvelle ère : le labo­ratoire a acquis une dimension internatio­nale, une nouvelle dimension tout court. Son chiffre d’affaires passe de 20 millions de francs en 1974, avec moins de 5 % à l’expor­tation, à 411 millions en 1977, dont 25 % d’exportations.  Ils ont profité d’un éton­nant alignement des planètes, conclut M. Baylac­ Paouly. Mais ils ont aussi pris un risque industriel énorme, guidés par un souci de santé publique. Jamais ça ne pourrait se reproduire aujourd’hui. Pas plus que de voir 90 millions de doses d’un nouveau vaccin produites en quelques mois en France pour combattre une épidémie émer­gente. Mais on arrêtera là la comparaison. Disons juste une autre époque.

Nathaniel Herzberg Le Monde du 26 02 2021

Léon Lapeyssonnie - Babelio

Léon Lapeyssonnie

Dans le cadre du projet européen Unidata, Louis Pouzin a conçu le datagramme, une transmission de donnée électroniques par paquets. Claude Allègre est délégué général à l’informatique et fait tout ce qu’il peut pour que soit poursuivi le programme. Mais c’est sans compter sur la puissance de l’influence d’Ambroise Roux, l’un des grand patrons français, – CGE Compagnie Générale d’Electricité, Membre influent du CNPF : Conseil National du Patronat Français – catholique et même royaliste – qui n’est pas favorable à ce projet et parvient à obtenir de Valéry Giscard d’Estaing sa mise à l’arrêt. Allez donc savoir pourquoi Giscard a préféré la parole d’Ambroise Roux à celle de Claude Allègre, il ne nous le dira pas mais ce ne doit pas être très honorable. En 2013, la Reine d’Angleterre remettra à Louis Pouzin le Prize of Ingeneering, IEEE Internet Award. Aurait-il été l’inventeur d’Internet si on l’avait laissé pour suivre ses recherches ? Heureusement que VGE s’était fait le chantre pour la France d’une société avancée ! Si ce n’avait été le cas, Louis Pouzin se serait retrouvé… au moins en prison ! God save the Queen et honte à nos dirigeants ! 

Quoi qu’il en soit, si ce n’était pas Giscard qui avait mis un terme aux recherches de Louis Pouzin, c’aurait été un autre, une des institutions européennes  : personne en Europe ne comprenait ce genre d’enjeu : dans son interview du 17 01 2018 à Thinkerview, Bernard Stiegler, virulent contempteur de Michel Onfray, ex-directeur-général adjoint de l’INA n’est pas optimiste, – il répète à plusieurs reprises dans cette interview : trop tard, à telle enseigne qu’il tirera sa révérence le 5 août 2020 à 68 ans en se suicidant. La page que Wikipedia lui consacre est des plus surprenantes.

Eric Tabarly visite une usine Dassault à Seclin (Nord), spécialisée dans l’usinage de grosses pièces en aluminium. Alain de Berg, ingénieur en calcul de structures lui propose d’étudier les causes de rupture du mât de Pen Duick VI. De cette rencontre naîtra l’idée de l’Hydroptère, trimaran dont les flotteurs sont munis de foils, qui permettent au bateau de sortir de l’eau en n’ayant plus que l’extrémité des foils dans l’eau, les flotteurs servant de ballast pour augmenter la puissance. Paul Ricard sera le premier exemplaire. En 2002, l’Hydroptère parviendra à atteindre la vitesse de 40 nœuds avec un vent réel de 20 à 25 nœuds, la surface de contact entre le bateau et l’océan ne dépassant pas 1,5 m². Et 15 ans plus tard, même la très ancienne America Cup s’y mettra, avec des navires très raides qui dessaleront plutôt souvent, les membres de l’équipage sautant alors de plus de 10 mètres, en espérant que ce soit dans l’eau et non sur une autre coque, ou un hauban ou une bôme…

O combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres…

Pierre Corneille          Le Cid

La question vaut pour la montagne, comme pour la mer :

Comment exclure l’existence d’hypothétiques grimpeurs inconnus ayant réalisé des exploits prodigieux ? Existe-t-il des héros mythiques qui garderaient secrètes la réalisation d’ascensions hors-normes ? Citons les cas de Charlie Porter. L’homme a la réputation d’être un vrai sauvage. Le fait est qu’il ne parle pas volontiers aux journalistes. En 1975, il part gravir la muraille démesurée du Mont Asgard, sur l’île de Baffin, au-delà du cercle polaire. Après neuf jours d’escalade solitaire, il redescend à quatre pattes, sur l’autre versant, ses pieds gelés ne pouvant plus le porter. Pendant 40 kilomètres, il rampe dans la neige, trouve enfin des Inuits venus chasser par là qui lui sauvent la vie.

Quelques années plus tard, quand on lui demande de décrire la voie qu’il a tracée, il ne desserre pas les dents. Il se saisit simplement d’un papier et d’un crayon et trace un trait parfaitement rectiligne, figurant sa trajectoire ascendante. À coté de ce trait, il écrit ce seul commentaire : A 5, une cotation qui en dit bien assez long sur les terribles épreuves qu’il a du affronter tout au long de cette escalade artificielle.

[…] Celui qui a gravi en solitaire et pour la première fois cette muraille du Mont Asgard, sur l’île de Baffin, au-delà du cercle polaire, celui qui  s’est contenté de tracer son itinéraire sur une simple feuille de papier assorti de ces deux mots A 5 n’était pas un vantard. Comment imaginer alors le calvaire qu’il venait de vivre ? neuf jours à ramper dans la neige avec les pieds gelés. Si des Inuits ne l’avaient pas recueilli, il serait sans doute mort de froid et personne, aujourd’hui, ne pourrait évoquer ni son nom, ni son exploit.

Chacun peut s’interroger in petto sur le nombre d’escalades jamais racontées qui, peut-être, jalonnent l’histoire de l’alpinisme, comme un double invisible et plus beau encore, parce que plus pur et totalement désintéressé.

[…]     Mais, hormis de rares exceptions, la plupart des grimpeurs recherchent une reconnaissance publique et aiment raconter leurs aventures.

Frédéric Flamant          La plus belle escalade du monde      Guérin Chamonix 2008

Il est probable que de tels gens existent… tous ceux qui ont vécu en montagne ont entendu parler un jour ou l’autre de grimpeurs, de skieurs surdoués qui ne faisaient pas parler d’eux, qui fuyaient la publicité. Des jeunes de 16, 18 ans qui raflent toutes les courses de ski pour ensuite fuir la célébrité et passer le reste de leur vie sur un tracteur. On peut croiser en des montagnes vierges de toute installation de merveilleux skieurs qui grommellent difficilement deux trois mots quand vous les saluez joyeusement … vous n’êtes pour eux qu’un occupant parfaitement illégal… car la montagne est à eux. Si l’Être est nécessaire, le Paraître aussi, et si le paraître cultivé à l’excès devient cabotinage, il est cependant vital pour l’équilibre. On trouve des psy pour affirmer qu’une vie, pour être équilibrée, doit être insérée dans un réseau d’environ 500 connaissances, sachant, pour en finir, qu’il n’y a que les fous pour ne pas chercher à paraître. Alors, pureté, parfait désintéressement ? On  est tenté de répondre qu’il faut bien faire attention à ce que la folie ne soit pas tout à coté.

21 01 1976                  Premiers vols commerciaux de Concorde, pour Bahrein et Rio de Janeiro.

24 01 1976                 L’Olympic Bravery, 340 m. de long, un superpétrolier transportant 250 000 tonnes de brut, en panne de chaudière, s’échoue sur les récifs de la baie de Yuzin, sur la côte nord d’Ouessant, dans le Finistère. Il est sous pavillon libérien et appartient à l’armement d’Aristote Onassis, construit en 1975 par les chantiers de l’Atlantique, avec semble-t-il, nombre de défauts. Il ne transportait que 800 tonnes de fuel, pour sa navigation. Il faudra trois mois pour nettoyer les 400 tonnes qui souilleront la côte sur 4 km ; 400 tonnes seront pompées dans les réservoirs du navire.

Au jour le jour

sur les récifs de la baie de Yuzin, sur la côte nord de l’île d’Ouessant.

31 01 1976                  Vol de 119 toiles de Picasso en Avignon.

28 03 1976                  Rétablissement de l’heure d’été.

1 04 1976                    Steve Jobs, 21 ans, et Steve Wozniak, 26 ans, bidouillent depuis longtemps dans le garage de la famille Jobs, en Californie, un calculateur bon marché et facile à utiliser : ils vont un peu plus loin, une fois le produit au point et fondent Apple. On n’a pas fini d’entendre parler d’eux.

4 03 1976                    Manifestation de viticulteurs à Montredon, entre Narbonne et Lézignan : ils en ont assez de voir leurs vins coupés avec des italiens et des algériens. L’Etat français s’était engagé à trouver aux vins algériens des débouchés, après l’indépendance, jusqu’à leur arrachage annoncé, mais l’arrachage était bien lent. Les choses dégénèrent et des coups de feu partent : le commandant de CRS Joël Le Goff et le vigneron audois Émile Pouytès sont tués.

Ce 4  mars 1976, les vignerons du Languedoc, d’ailleurs aussi, sont exaspérés. Désespérés. Ils descendent dans la rue pour le dire, à Montredon-des-Corbières (Aude). Ils ont de plus en plus de mal à vendre leur vin des Corbières et d’autres régions, à cause de gros producteurs et négociants français qui, pour augmenter les quantités, font venir du vin d’Algérie ou d’Italie, qu’ils assemblent, ou plutôt qu’ils coupent, avec la production de l’Hexagone. Sans que le consommateur le sache – si tant est qu’il s’y intéresse –, tant ce vin de table a surtout pour qualité d’être bon marché. C’est illégal, mais les pouvoirs publics ferment les yeux. Il y a trop d’intérêts en jeu. Et il faut répondre à la demande.

Plusieurs milliers de manifestants commencent par bloquer le pont de Montredon, près de Narbonne, pour verrouiller la voie ferrée qui passe au-dessus de la route nationale 113. Des rails sont arrachés, des wagons de vin sont brûlés. Huit millions d’hectolitres de jus italien sont déversés dans la rue. Il est 14 h 30 quand des CRS arrivent sur les lieux. Face à eux, des vignerons sont armés de fusils de chasse. Le commandant Joël Le Goff, 42 ans, est tué de trois balles. Les CRS répliquent et tuent un vigneron, Emile Pouytès, 50 ans. Le déchaînement de violence est tel que les deux parties en sortent sonnées. Quarante ans plus tard, en  2016, des milliers de professionnels commémoraient encore sur place la bataille de Montredon.

Cette journée noire cristallise toutes les tensions accumulées depuis des années autour du vin coupé en quantité industrielle. Cette guerre du vin prend fin ce jour-là dans la douleur et le sang, mais, auparavant, combien d’incidents se sont produits, combien d’opérations coups de poing, que certains vont jusqu’à assimiler à des actes terroristes ? Combien de fois les cuves des négociants installés à Sète, qui faisaient venir, par bateaux-citernes, des millions d’hectolitres de vin algérien, ont été saccagées et vidées lors d’opérations commandos menées par des viticulteurs ?

L’importation de vin d’Algérie, au temps où c’était une province française, a fait l’âge d’or du port sétois pendant près de cent ans. Mais, quand le pays devient indépendant, en  1962, son vin devient étranger. Or, l’Etat français s’est engagé auprès de l’Algérie à poursuivre ses achats de vin, afin de trouver un débouché aux milliers d’hectares plantés par les colons, jusqu’à leur arrachage annoncé. Mais les importations perdurent. En  1970, ce sont encore 10  millions d’hectolitres algériens qui arrivent au port de Sète. En  1976, il y en a tout autant et, pour ne pas arranger les choses, des négociants importent massivement du vin italien pour le couper avec le leur. Autant dire que, pour les petits viticulteurs français, c’est l’overdose.

Si cette pratique du coupage du vin perdure, bien qu’elle soit illégale, c’est aussi parce qu’elle est généralisée largement au-delà du Languedoc. Tout le monde ferme les yeux, car on ne touche pas au puissant négoce à une époque où la plupart des viticulteurs, bien plus qu’aujourd’hui, ne produisent pas leur propre vin, mais apportent leur raisin à des coopératives qui font la pluie et le beau temps. Aussi, malgré la mise en place des appellations d’origine dès 1935, la réalité, dans les années 1960-1970, est plus aux arrangements qu’au respect des règles.

C’est vrai aussi dans le Bordelais ou en Bourgogne. À cette époque, il y avait beaucoup de faiseurs de vin. Et donc beaucoup de fraudes au moyen d’importations sauvages, au niveau du négoce, pas des viticulteurs, confirme un responsable de la répression des fraudes chargé alors des vins de table et des vins de pays. L’œnologue bordelais Michel Rolland, arrivé dans la profession en  1973, raconte : Quand j’ai commencé, Bordeaux vivait une embellie. Il n’y avait pas assez de vins par rapport à la demande. Ils arrivaient du sud de la France pour allonger la sauce. C’était vilain. C’était pour l’argent. La qualité n’était pas une préoccupation. Cette question est arrivée plus tard. 

L’ancien négociant bordelais, Jean-Paul Jauffret, 88 ans, l’œil toujours vif, confirme : À l’époque, on ne se souciait pas de la qualité, et la France avait besoin de quantités très élevées de bouteilles. En Bourgogne, Dominique Lafon, gérant du domaine Comtes Lafon à Meursault, reconnaît que la loi des AOC de 1935 a été un bouleversement. Et pourtant : Au début des années 1980 encore, ce n’est donc pas si ancien, la plupart des vignerons vendaient encore la totalité de leur récolte au négoce et se fichaient de la qualité. Alors, c’est sûr, qu’il y avait des fraudes. Des camions circulaient en même temps que les médisances.

Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que personne ne remette en question l’assemblage des productions française et algérienne dans les années 1970. C’est donc dans le Midi, là où la quantité prime sur la qualité, où les petits vignerons n’ont pas une réputation assez établie ni des vins assez bons que le feu a pris. D’autant qu’il n’est pas simple, dans cette région, de s’émanciper d’un vin algérien avec lequel vous avez été marié pendant des années.

Alors des rancœurs surgissent quant à la qualité des vins de chacun. A cette époque, le maire de Montblanc (Hérault), comte de Cassagne, à la tête d’un vignoble familial de 160 hectares, affirme dans Le Monde que, si le vin du Languedoc est médiocre, c’est justement parce qu’il fallait couper les gros rouges algériens. Sous-entendu avec de la vinasse épouvantable. Et que si son vin à lui, maintenant qu’il n’est plus coupé, est de meilleure qualité, il lui est pourtant difficile de lutter avec des vins d’Algérie qui sont vendus moins cher. Pierre Clarès, qui fut vigneron dans l’Oranais jusqu’en  1964, a un avis opposé quand il dit aujourd’hui : Nos vins étaient charpentés et de meilleure qualité que la médiocre production du Midi

Rappelons que ce vin d’Algérie a été créé pour répondre à la demande. Au milieu du XIX°  siècle, le phylloxéra fait des ravages dans l’Hexagone et provoque la disparition de ses 2,3  millions d’hectares de vignes. Le vin disparaît en France, alors que la moyenne de consommation des adultes dépasse les cent litres annuels. Pour pallier ce désastre viticole, le ministère de l’agriculture lorgne vers l’Algérie dès les années 1870. Des vignerons du Bordelais ou de Bourgogne franchissent la Méditerranée, la colonie se couvre de vignes, et remplit les cuves de France.

Dans son ouvrage Hommes, vignes et vins de l’Algérie française : 1830-1962 (Gandini, 2007), Paul Birebent écrit : Peu à peu, le vignoble algérien s’organise réglementairement comme le vignoble métropolitain. Une organisation efficace et bien huilée, comme l’explique Roger Birebent, cousin de Paul, vigneron à Oran jusqu’en  1963, date de sa dernière vinification : Tout un système était mis en place. Avec mon père, on commercialisait notre vin auprès de courtiers qui, eux, vendaient à des négociants sétois ou biterrois. Ces derniers envoyaient des camions-citernes pour soutirer nos vins des amphores qui remplissaient nos caves. C’était des installations très modernes.

Tout se passe bien jusqu’au moment où la France retrouve progressivement ses hectares de vignes. Avec ce résultat en  1960 : 15  millions d’hectolitres produits en Algérie et 61  millions dans l’Hexagone. L’Algérie passe du statut de sauveur à celui de menace. La menace de la surproduction. Tous les conflits qui ont suivi viennent de là. Jusqu’à ce terrible 4  mars 1976.

Après Montredon, les pouvoirs publics finissent par réagir. Les services de la répression des fraudes obtiennent un soutien politique et plus de moyens pour contrôler les pratiques. Et puis c’est l’époque où une prise de conscience voit le jour pour aller vers plus de qualité. La plupart des nouvelles appellations d’origine ont été créées en Languedoc après le drame : les Côtes du Roussillon sont reconnus en  1977, Faugères en  1982, Languedoc en  1985. Mais l’évolution vers plus de qualité a été lente. Il n’est pas simple de faire changer les mentalités et de trouver les investissements nécessaires.

Aujourd’hui, c’est toute la France du vin, du producteur au consommateur, qui a fait sa révolution qualitative. Ce qui n’empêche pas des fraudes de surgir. Il arrive qu’un vigneron, par manque de raisin à la suite d’une intempérie, fasse venir en douce du raisin d’une autre région. De grosses escroqueries sont détectées, de temps à autre, par la direction de la répression de fraudes. Comme celle de ce début juillet [2018]: dix millions de bouteilles de rosé espagnol ont été maquillées en rosé français. La rançon, cette fois, de l’énorme vogue du rosé en été…

Laure Gasparotto            Le Monde du 24 07 2018

10 03 1976                       La rupture d’un câble porteur entraine la chute d’une cabine de téléférique à Cavalese, dans les Dolomites : 42 morts.

22 04 1976                  Ingmar Bergman quitte la Suède et ses impôts pour s’installer en Allemagne.

Norodom Sihanouk, qui a encore droit à une veste et à un pantalon, retourne les deux : Ce rêve s’est magnifiquement réalisé grâce à nos combattants et combattantes, à nos paysans et paysannes, à nos ouvriers et ouvrières et autres travailleurs, sous la clairvoyante conduite de notre Angkar révolutionnaire.

24 05 1976                  Première liaison de Concorde depuis Paris et Londres vers Washington.

Pour fêter le bicentenaire de l’indépendance des États Unis, l’anglais Steven Purrier, bien connu sur la place, invite à l’Hôtel Intercontinental de Paris neuf œnologues français, pas des débutants, des gens occupants tous des postes importants dans le monde du vin, à déguster en aveugle des vins américains et des vins français ; le résultat donne les vins américains gagnants haut la main. Stupéfaction ! Mais il n’y a pratiquement aucun représentant des médias, tout le monde estimant à l’époque que les vins californiens ne pourraient jamais soutenir la comparaison.

Pour le vin américain, c’est une date de joie. Pour le vin français, une date sombre. Dans tous les cas, si la journée du 24  mai 1976 est controversée, elle est historique. Pour la première fois, lors d’une dégustation à l’aveugle, des breuvages californiens sont jugés meilleurs que la fine fleur des crus français – en rouge comme en blanc. Et le plus incroyable est que cette dégustation a eu lieu en France et que ce sont des juges français réputés qui ont attribué ces notes à leurs ennemis d’outre-Atlantique. Au point que cette journée, que l’on appelle désormais Le Jugement de Paris est inscrite, depuis 2016, comme An Important Day in American History pour les autorités américaines du vin. Au point encore que son instigateur, l’Anglais Steven Spurrier, s’est vu remettre un document reconnaissant cette date comme historique.

Pourtant, lors de ce jour ensoleillé de mai  1976, en début d’après-midi, aucun des protagonistes présents à l’Hôtel Intercontinental de Paris ne comprend sur le moment ce qui se passe. Pas même Steven Spurrier. Cet important caviste parisien, consultant pour la maison Christie’s (qui vend des flacons rares aux enchères), également journaliste pour la revue spécialisée Decanter et fondateur de l’Académie du Vin, souhaite juste organiser une dégustation avec des vins californiens pour fêter le bicentenaire de l’indépendance des Etats-Unis.

Avec sa compatriote Patricia Gallagher, journaliste au Herald Tribune, Steven Spurrier met quelques mois à organiser cette dégustation. Pas facile. Car dans les années 1970, les vins californiens sont inconnus en France. Si loin des grands crus français. Pendant leurs vacances, le tandem en profite pour visiter des wineries en Californie. Ils rapportent des bouteilles dans leurs valises. Surtout par curiosité. Et puis pourquoi ne pas faire tester ces flacons à quelques experts français ? Pour les surprendre, et surtout pour qu’ils ne jettent pas un œil dédaigneux sur les étiquettes, autant le faire à l’aveugle ! C’est une première.

Notre objectif était juste que la France découvre la qualité de vins californiens, explique Steven Spurrier, qui vient de publier Wine, a Way of Life (Adelphi, non traduit). En fait, il va plus loin et transforme une découverte en compétition amicale entre deux pays. Mais pour les médias, il ne peut y avoir match, tant il est déséquilibré. Aussi aucun journaliste ne vient, excepté George Taber, du magazine américain Time. Je me rappelle avoir été convié à une dégustation de vins californiens. J’ignorais qu’il y aurait des vins français, raconte Aubert de Villaine, cogérant du domaine de la Romanée-Conti, célébrissime cru de Bourgogne. Il se souvient de la raison de sa présence : Steven savait que j’avais passé six mois en Californie. Mais c’était en  1965, et, en dix ans, les choses avaient beaucoup changé. La Californie était passée d’une douzaine de wineries, dont deux qualitatives, à beaucoup plus

Les neuf jurés réunis à l’Hôtel Intercontinental apprennent que des vins français sont de la fête. Qui en est une au début, pas par la suite. Du beau monde entoure Aubert de Villaine : Pierre Bréjoux, qui représente l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO), donc l’Etat ; Michel Dovaz, enseignant à l’Académie du Vin ; Claude Dubois-Millot, du Guide Gault &  Millau ; Odette Kahn, rédactrice en chef de la Revue du vin de France et de Cuisine et Vins de France ; Raymond Oliver, chef du Grand Véfour ; Pierre Tari, propriétaire du domaine bordelais Château Giscours ; Christian Vannequé, chef sommelier de La Tour d’Argent ; Jean-Claude Vrinat, propriétaire du restaurant Taillevent.

La dégustation commence par les blancs. Des chardonnays. Cinq californiens, cinq bourguignons. L’ambiance est bon enfant, on discute beaucoup. Michel Dovaz se souvient qu’il échange avec ses voisins de table, Pierre Bréjoux à sa droite et Pierre Tari à sa gauche. Il raconte : Tout cela était très sympathique. C’était tout sauf un pensum ! J’ai proposé de trier les vins selon une question simple : distinguer les français des américains, sans se poser la question de la qualité. Tous les trois, on peut dire qu’on n’a pas été très bons. 

Aubert de Villaine se souvient du moment où tout a basculé : On était comme dans un cocktail mondain, on dégustait en parlant. Puis, soudain, Steven a ramassé nos notes. C’est là qu’on s’est rendu compte de ce qui se passait. Et ce qui se passe, c’est que le jury, persuadé de la suprématie des vins français, prend un sacré coup. Les notes sont sur 20, Steven Spurrier fait les calculs et annonce le palmarès : le Château Montelena 1973, un des plus anciens domaines californiens, est premier, devant un meursault premier cru, Les Charmes 1973, du Domaine Roulot. La salle est sidérée. D’autant que les 3° et 4° places sont occupées par deux vins californiens, Chalone Vineyard 1974 et Spring Mountain 1974. Le Beaune premier cru Clos des Mouches 1973 du Domaine Joseph Drouhin, en Bourgogne, n’est que cinquième.

Passé l’électrochoc, la dégustation se poursuit avec les rouges (des cabernet-sauvignon) entre vins californiens et bordelais. La tension monte, le jury est bien plus silencieux et concentré. Il en va de la réputation du vignoble français… L’émoi et les commentaires de chacun étirent le temps, et c’est seulement vers 18  heures que Steven Spurrier annonce les résultats. À nouveau, un vin californien surgit en tête, le Stag’s Leap 1973, devant Château Mouton-Rothschild 1970 et Château Haut-Brion 1970. Cette fois, se souvient Steven Spurrier, la réaction de la salle a été très vive. Qui pouvait le croire ? Un vin californien avait encore gagné !C’est alors qu’Odette Kahn (morte en  1982), prenant conscience de l’impact de ce qui vient de se produire, notamment en termes d’image et de commerce, réagit durement. Elle était furieuse, raconte Michel Dovaz. Elle voulait que Spurrier lui rende ses notes. Il a refusé. On a tous reçu une gifle ce jour-là.

Sans la présence du journaliste George Taber, l’événement n’aurait pas eu autant d’écho. Un tel camouflet, aucun des juges français n’avait intérêt à en parler. Deux jours après, il publie un article : Le Jugement de Paris, la dégustation historique qui a révolutionné le vin. Puis de nombreux journaux relaient l’événement. L’impact médiatique est énorme, surtout aux Etats-Unis, tant cette dégustation est providentielle pour son économie viticole. Du reste, on ne cesse d’évoquer le Jugement de Paris outre-Atlantique. Un film américain (Bottle Shock, 2008, de Randall Miller), raconte cette journée.

En France, on essaie de minimiser l’événement. Ce que fait Odette Kahn pour la Revue du vin de France de septembre-octobre  1976, dont l’article est intitulé Au sujet d’un petit scandale. Je n’ai jamais reçu une telle avalanche de lettres et de coups de téléphone, écrit-elle. Le monde viticole souffrait, criait, enrageait. J’ai même craint un moment être chassée des salons (pardon, des caves) pour avoir participé à une expérience aussi scandaleuse. Elle reproche essentiellement à l’organisateur d’avoir manipulé l’ordre de la dégustation afin de mieux mettre en valeur les vins californiens : La succession des vins était dans un désordre parfait. Et nous ne saurons jamais si cette perfection dans le désordre était le fruit du hasard ou d’une volonté délibérée.

Reste que les neuf dégustateurs sont vivement critiqués pour ne pas avoir su séparer le bon grain de l’ivraie. Pierre Bréjoux est même contraint de démissionner de son poste d’inspecteur général à l’INAO. Mais d’autres voient une bonne raison de se remettre en cause. En Bourgogne, on m’en a beaucoup voulu, raconte Aubert de Villaine. J’étais ennuyé. Puis je me suis rendu compte de l’effet bénéfique. On ne savait pas que nous avions des concurrents. Cette dégustation nous a donné un coup de pied au derrière.

Du côté de la famille Drouhin, Véronique se souvient de la réaction de son père : Si on ne peut pas battre les vins américains, allons les rejoindre. Quelques années plus tard, elle est partie vinifier ses premiers pinots noirs pour le domaine que Drouhin possède en Oregon. Du côté des Rothschild, ce n’est pas un hasard si un partenariat est conclu avec l’entreprise viticole américaine Mondavi, donnant lieu à la création du cru Opus One en  1979. Et puis, dès 1978, Robert Parker fait son apparition avec le lancement de la revue Wine Advocate, dont les notes sur 100 ont beaucoup influé sur le commerce mondial des vins pendant des décennies. Le monde du vin français doit désormais compter avec les Américains.

Après le 24  mai 1976, la dégustation a eu lieu à nouveau, notamment en  1996 pour son vingtième anniversaire, et en  2006 pour le trentième. A chaque fois, les vins américains l’ont emporté. Mais les Français ne se sentent pas vaincus. Jean-Marc Roulot rêve de recommencer l’épreuve avec les mêmes vins que la première fois. Il me reste quatre bouteilles de meursault-charmes 73. C’est un très beau millésime. Désormais, c’est l’épreuve du temps qui prolonge ce match.

Laure Gasparotto      Le Monde du 25 07 2018

24 06 1976                   Proclamation de la réunification du Viet Nam.

10 07 1976                  Un ouvrier déverse 20 tonnes d’acroléine dans le Rhône : 150 tonnes de poissons passent l’arme à gauche.

17 07 1976                  Albert Spaggiari et sa dizaine d’amis signent un des plus élégants – sans haine, sans violence – et fructueux hold-up du siècle à la  Société Générale de Nice : ils sont arrivés par les égouts et un tunnel creusé par leurs soins : au bout… 317 coffres cumulant 46 millions de francs. Spaggiari sera arrêté peu après mais s’évadera le 10 mars 1977, en sautant par la fenêtre du bureau du juge d’instruction. Il mourra d’un cancer en 1989. Vingt ans plus tard, l’un de ses complices mettra en question la prééminence de son rôle, le ramenant à celui d’un subalterne : mais pourquoi donc avoir attendu vingt ans pour parler ?

18 07 1976                  Nadia Comaneci, petite roumaine de 15 ans, devient la coqueluche des Jeux olympiques de Montréal : elle est la première gymnaste à obtenir la note parfaite : 10. Elle va s’offrir 3 médailles d’or, une d’argent et une de bronze.

24 07 1976                  Nuage de dioxine  (tétrachlorodibenzodioxine) à Sévéso, Italie ; l’usine est au groupe Montedison. Des fûts contenant des résidus dangereux vont alors se balader pendant des années en Europe, chacun pensant que c’est l’autre qui a accepté d’accueillir ces produits ; quelque peu agacés, les Allemands indiqueront aux Français le lieu exact de stockage de ces produits sur le territoire français : on retrouvera effectivement 41 fûts à Anguilcourt le Sart, dans l’Aisne, le 19 mai 1983.

28 07 1976                  La ville de T’angchan, proche du golfe de la Mer Jaune, à l’est de Pékin est rasée par un tremblement de terre d’une magnitude de 7,8 sur l’échelle de Richter : c’est la pire des catastrophes sismiques connues : 255 000 morts !

4 h 13′         Christian Ranucci, 22 ans,  est exécuté à la prison des Baumettes à Marseille : Giscard a refusé sa grâce quand une dépêche de l’AFP avait fait croire le contraire. La veille, un petit Vincent Gallardo avait été enlevé au Pradet, près de Toulon. L’accusation dira que Christian Ranucci avait enlevé puis tué le 3 juin 1974 Marie Dolorès Rambla, 8 ans. C’est l’avant-dernière exécution en France. Christian Ranucci, s’il convient de mettre un bémol sur sa très vive intelligence, aux dires de bien des psy, policiers, vu le nombre d’âneries qu’il a proféré au cours de toutes ses dépositions, n’avait pas du tout le profil d’un criminel… il n’était pas bien solide psychologiquement, avait souffert d’énurésie – pipi au lit – étant enfant, avait eu à plusieurs reprises des malaises, sans explication médicale. Son choix de dérober à l’armée une boite de produits chimiques laisse penseur et force est de constater qu’il conduisait plutôt mal : son accrochage au carrefour de la Pomme n’était pas le premier. Il adorait tous les enfants que gardait sa mère. De là à en faire un criminel… il y a place pour une énorme erreur judiciaire.

L’affaire aura un retentissement national, avec, notamment le livre contre-enquête de Gilles Perrault, le pull-over rouge en 1978 qui sera suivi du film éponyme de Michel Drach en 1979. On aura vu effectivement des choses étonnantes dans ce procès : un pull over rouge qu’on lui attribue quand il dit avoir horreur du rouge, – mais les sièges de sa voiture sont rouges -, un couteau que la police de Gréasque réceptionne un jour avant que la scène de reconstitution ne permette de le retrouver, un avocat général qui accepte des PV de police alors même que les avocats de la défense ont fini de plaider et n’en ont pas pris connaissance, et qui ose, contre toute la procédure habituelle, en faire état ! Maître Lombard, avocat principal de Christian Ranucci, mais qui se fait seconder pour le principal par Me Jean-François Le Forsenney, 25 ans, qui invite 6 journalistes à déjeuner et leur demande à la fin du repas ce qu’il faut plaider : l’innocence ou la culpabilité ! Dès le départ et jusqu’à la mort, l’accusé n’aura jamais eu droit à la présomption d’innocence… La police ne versera pas au dossier les témoignages qui innocentaient Ranucci, faisant état d’un homme au pull-over rouge sévissant à Marseille sans avoir été jusqu’à l’enlèvement, la juge Mlle Ilda Di Marino n’aura même pas entendu Jean Baptiste, le frère cadet de Marie Dolores, le seul à avoir vu de près l’agresseur de sa sœur et qui n’avait pas reconnu Ranucci comme étant cet homme, qui avait aussi affirmé que la voiture était une Simca 1100  et non un Coupé Peugeot 304. La juge n’interrogera pas non plus le deuxième témoin de l’enlèvement, Eugène Spinelli, garagiste dans la même rue et qui a vu la scène d’une quarantaine de mètres. Par contre, la police comme la juge accorderont la plus grande attention aux témoignages des époux Aubert, qui avaient retrouvé la voiture de Ranucci après l’accident et avaient alors donné plusieurs témoignages à géométrie très variable qui accablent de plus en plus Ranucci, quand ils auraient du inspirer la méfiance. L’honnêteté intellectuelle n’aura pas été dans cette affaire la marque de la justice, ni de la police, ni des témoins Aubert.

Dans son livre, Gilles Perrault avance une hypothèse qui manque bigrement de rigueur : peu après l’accident du carrefour de La Pomme, formé par la RN 8bis et la RN 96, entre 12 h 15′ et 16 h selon les récits, avec la R 16 de Vincent Martinez et de sa compagne, Christian Ranucci aurait été abordé par l’homme au pull-over rouge. Le commissaire  Alessandra lâchera : Personnellement, je pense que Ranucci savait qui était cet homme, qu’il le connaissait. Ranucci avait passé la veille à Marseille, – un constat de police l’atteste, relatif à un incident de trois fois rien au cours duquel il avait tapé un chien dans le quartier Saint Marcel -; là, il avait pris une bonne cuite et donc, le lendemain son état était probablement responsable de son accident au carrefour de la Pomme, après lequel il se serait arrêté pour redresser la tôle froissée et ainsi empêcher le pneu arrière gauche de toucher la tôle, puis se serait assoupi dans sa voiture et le porteur du pull-over rouge l’aurait abordé à ce moment-là, lui subtilisant son couteau, puis, au volant de la Peugeot, se faisant voir par les Aubert à peu près à un kilomètre du carrefour en train d’emmener la petite fille dans les fourrés pour la tuer avec le couteau de Christian Ranucci. Après le forfait, il aurait fait passer Ranucci sur la banquette arrière, aurait conduit la voiture jusqu’à l’intérieur de la champignonnière, y laissant le couteau ensanglanté et son pull-over rouge à proximité, puis rejoignant à pied sa Simca 1100 grise, stationnée à proximité du croisement de la Pomme, ainsi que le laisse penser le parcours du chien policier amené sur les lieux. Christian Ranucci, sortant de sa torpeur ne comprend rien à cette configuration, se débarrasse du couteau ensanglanté en l’enfouissant dans un tas de fumier, se fait un brin de toilette avec l’eau d’un jerrican de 30 litres et s’en va chercher du secours pour sortir sa voiture de là, quand ses tentatives pour y parvenir seul ont échoué et il prend tout son temps, comportement diamétralement opposé à celui d’un assassin qui chercherait avant tout à fuir le lieu de son crime. Si le jerrican avait contenu de l’essence, Mohammed Rahou et Henri Guazzone qui ont tracté la voiture l’auraient senti !

Les Aubert,  auxquels les Martinez, avaient demandé de poursuivre le Coupé 306 de Ranucci, leur R 16 ne pouvant plus rouler, quelles que soient les variations de leurs témoignages ont toujours dit avoir vu un Coupé Peugeot 304 gris, immatriculé 1369 RG 06 ; par contre l’homme qu’ils ont vu sortir la petite fille par la portière passager de la voiture, n’est pas forcément Christian Ranucci. Et si l’homme n’était pas Ranucci mais l’assassin au pull-over rouge, cela donne une signification au parcours du chien policier qui, parti de la champignonnière, s’était arrêté brutalement un peu au-delà du carrefour, là où était stationnée la Simca 1100 de l’assassin.

Inconvénient de cette version : la durée entre l’accident au carrefour de la Pomme, entre 12 h 15′ et 16 h, et le moment du témoignage des Auber n’autorise pas un arrêt de Christian Ranucci pour redresser la tôle de son côté gauche, cuver sa cuite et se faire instrumentaliser par l’assassin pour lui coller sur le dos le meurtre de Marie-Dolorès. La course poursuite – les Auber  parlent d’un kilomètre – n’a pas pu durer plus de 5 minutes : la Peugeot est repartie du carrefour à toute allure, disent -ils.

Il s’est passé ce 3 juin 1974 dans le quart d’heure qui a suivi l’accrochage du carrefour de la Pomme des choses que personne ne s’explique, encore cinquante ans après les faits.

LA PLANQUE

Christian RANUCCI, la double peine des victimes - Greffier Noir

Des choses mystérieuses, étonnantes… et une autre à pleurer de rage, car l’affaire n’est pas terminée et reviendra sur le devant de la scène avec le procès de Jean-Baptiste Rambla, 53 ans, qui s’ouvrira le 14 décembre 2020 devant la cour d’Assise de Toulouse  pour le meurtre – c’est le second – de Cintia Lunimbu, une jeune angolaise de vingt-un ans le 21 juillet 2017, et se conclura le 17 décembre par une condamnation à perpétuité. Le 13 juillet 2004, il avait tué Corinne Beidl, 42 ans, son employeur et sa maîtresse. Condamné en octobre 2008 à dix-huit ans de réclusion criminelle, – il avait alors quarante et un ans – il sera remis en liberté conditionnelle le 16 février 2015 et s’installera alors à Toulouse.

À l’époque de la disparition de sa sœur, Jean-Baptiste, 6 ans  avait été l’un des deux seuls témoins de la disparition de sa sœur et n’avait jamais reconnu Christian Ranucci sur les photos de suspects présentées par la police, mais disait que sa voiture  était une Simca 1100 gris métallisé.

Il racontait bien la scène au début, la façon dont il jouait avec sa sœur au pied de l’immeuble, le ravisseur qui lui avait dit : – Toi, tu passes de ce côté de la cité, et moi je passe de celui-là, avec ta sœur. Puis il racontait de moins en moins bien, à force qu’on la lui fasse répéter

Alex Panzani, reporter à La Marseillaise

Il m’a appelé avec ma sœur. Après, il m’a dit que… Il a dit que je cherche le chien. Alors, tu es parti chercher son chien ?
Oui
Et ta sœur est restée avec le monsieur ?
Oui
Et quand tu es revenu, le monsieur n’était plus là, et ta grande sœur non plus ?
Non.

Roger Arduin, reporter à Europe 1, dans un entretien ultérieur et enregistré avec Jean-Baptiste

Les années qui suivront l’exécution de Christian Ranucci seront pour Jean-Baptiste un enfer, tiraillé entre son témoignage, et l’attitude de son père, partisan acharné de l’exécution de Ranucci, son père qu’il suit et soutient dans toutes ses démarches, vouant une haine inexpiable à Gilles Perrault pour avoir écrit en 1978 le Pull-over rouge, dans lequel il recense tous les non-dits du procès, les contradictions, les libertés de la police prises avec leur propre déontologie, tous les cafouillages qui permettent d’entrevoir que Christian Ranucci était innocent. Cet homme est allé jusqu’à menacer Gaston Deferre, maire de Marseille s’il donnait l’autorisation de passer le film de Michel Drach ; il s’est fait instrumentaliser, manipuler, par le Front National etc, etc. Cet enfant aurait dû être suivi par des services sociaux au moins jusqu’à la parution du Pull-over rouge, en 1978, soit pendant quatre ans, puis, quand il sera avéré que son père était devenu prisonnier de sa souffrance et de sa haine, aurait dû être soustrait à sa famille, et placé en famille d’accueil jusqu’à sa majorité par décision de justice. Que font ses services sociaux ? Au lieu de quoi, constamment englué dans des influences contradictoires, il sera psychologiquement broyé, deviendra fou… et assassin. Au sein de l’institution judiciaire, il ne s’est alors trouvé personne pour réaliser que ce pitchoun était en grand danger après pareille affaire…. pas de suivi… rien… , rien d’humain. Non-assistance à personne en danger.

Sept ans plus tôt, Georges Pompidou, président de la République, avait dit en off à Jean-Michel Royer, de RMC, quelques jours avant sa conférence de presse du 26 septembre 1969, à propos du suicide de Gabrielle Russier : L’appareil judiciaire s’est comporté comme le plus froid des monstres froids. Sur ce plan, rien n’aura donc changé dans le système judiciaire et la cour d’assises de Toulouse marchera dans les pas de celle d’Aix-Marseille, en le  condamnant à la prison à vie en décembre 2020, sans reconnaître en aucune façon que c’est bien la défaillance, la carence de l’appareil judiciaire qui sont à l’origine de la dérive de cet homme. Une énorme tache noire dans l’histoire de la Justice en France.

L’aveu n’est pas une preuve, en droit français… L’aveu, c’est au contraire le fil d’Ariane de l’erreur judiciaire, c’est sa fusée porteuse ! 

Me Paul Lombard 1927-2017

Gilles Perrault cite une anecdote de La caméra invisible, une émission qui eut sa période de célébrité, et démontre parfaitement ce que peut être parfois la mécanique des aveux :

Un piéton, filmé à son insu, arrive devant un magasin spécialisé dans la vente de récepteurs de télévision ; la devanture est garnie de ces récepteurs. L’étonnement se lit sur le visage de notre piéton : tous les écrans sont blancs, aucune émission n’est retransmise. Mais les badauds – qui sont bien entendu des acteurs professionnels engagés pour l’émission – réagissent comme s’ils suivaient un passionnant match de football : exclamations approbatives, invectives, commentaires techniques. L’œil du piéton s’affole. Il scrute anxieusement le visage de ses voisins. Ce sont des hommes d’apparence babale, qui ne semblent pas se connaître, visiblement captivés par le spectacle. Ils ne sont pas fous. Le piéton en conclut raisonnablement, logiquement, que c’est lui-même qui est fou – il est à tout le moins victime d’une hallucination passagère et ne voit pas ce que tout le monde voit. Son voisin se tourne soudain vers lui et s’exclame : Il aurait du shooter, vous ne trouvez pas ? – Absolument, répond notre piéton, c’était le moment ou jamais. Et le voici qui entre dans le jeu et y va spontanément de son commentaire comme s’il voyait vraiment un match de football se dérouler sur l’écran du récepteur. Personne ne l’y oblige, rein ne l’y contraint, sinon l’impérieuse nécessité intime de se plier à la logique commune, de ne pas s’expulser soi-même de l’univers rationnel, de ne point s’éprouver a-normal.

Gilles Perrault                    Le pull-over rouge                  Arthème-Fayars 1994

L’opinion publique est une prostituée qui tire le juge par la manche. Il faut la chasser de nos prétoires. Lorsqu’elle entre par une porte, la justice sort par l’autre.

Me Moro Giafferi 1878-1956

A-t-on assassiné Christian Ranucci ? - certitudes

 Marseille (Bouches-du-Rhone), le 6 juin 1974. Au lendemain de la découverte du corps de sa sœur, Jean-Baptiste Rambla, 6 ans (au centre), est conduit au commissariat en qualité de témoin. Un drame qui le traumatisera à vie.

Marseille (Bouches-du-Rhone), le 6 juin 1974. Au lendemain de la découverte du corps de sa sœur, Jean-Baptiste Rambla, 6 ans (au centre), est conduit au commissariat en qualité de témoin.

Christian Ranucci avait écopé de la peine de mort. Il avait 22 ans quand il a été guillotiné en 1976.

Christian Ranucci

Le couple Auber avaient reconnu la voiture de Christian Ranucci sur les lieux du crime.

Aline et Alain Aubert avaient reconnu la voiture de Christian Ranucci sur les lieux du crime. • © GERARD FOUET / AFP

07 1976                          La sonde américaine Viking 1 atterrit sur Mars.

Jean Robic, vainqueur du Tour de France en 1947, s’amuse des jeunes coureurs : Avec les braquets de cyclotouristes asthmatiques que poussent les soi-disant grimpeurs d’aujourd’hui, je pourrais attacher une remorque à mon vélo, y mettre ma belle-mère, et monter le Tourmalet en fumant le cigare.

4 08 1976                        En Espagne, 90 % des prisonniers politiques sont amnistiés.

30 08 1976              Depuis pratiquement deux mois – le 8 juillet – le volcan de la Soufrière en Guadeloupe, fait des siennes : après une salve d’explosions, il crache un nuage de fumées que l’on voit à des centaines de kilomètres à la ronde. Haroun Tazieff, LE vulcanologue, est arrivé avec son équipe le 13 juillet ; il remet vite son diagnostic : il ne s’agit pas d’une éruption magmatique, mais phréatique, c’est-à-dire que les poches d’eau internes au volcan sont entrées en contact avec la roche en fusion. Donc cela n’ira guère plus loin et il n’y a pas lieu d’évacuer les populations de Basse-Terre, voisines du volcan, environ 64 000 personnes. Sur ce, il s’envole pour l’Equateur où il a d’autres chats à fouetter. Cette attitude, jugée pour le moins primesautière par son nouveau patron à L’Institut de Physique du Globe, Claude Allègre, lui vaut de se voir signifié qu’il est inutile de rentrer en Guadeloupe où il a été remplacé par quelqu’un de tout à fait capable.

Le 15 août, gendarmes et armée procèdent à l’évacuation des 64 000 personnes de Basse Terre.

Le 29 août Haroun Tazieff est de retour en Guadeloupe, pour y retrouver Claude Allègre  sur place depuis 48 heures. Ils évitent de justesse la castagne mano à mano et font ensemble l’ascension de la Soufrière par le chemin des Dames. A la descente, le volcan se fracture sur son flanc, proche du sentier, distribuant généreusement cailloux à tout le monde mais avec une préférence pour Haroun Tazieff, qui est blessé. Son adjoint Fanfan est touché à la colonne vertébrale. Un hélicoptère viendra les récupérer sitôt la Soufrière calmée.

Nature titrera : Tazieff, l’unique victime de la Soufrière. Mais il avait eu raison : ce n’était pas une éruption magmatique mais seulement phréatique. Il n’empêche que, de retour à Paris, Claude Allègre lui donnera le coup de l’âne en le démettant de ses fonctions, ce qui manquait pour le moins d’élégance ; non que le personnage de Tazieff fut bien sympathique, ivre de son ego boursouflé, mais il avait une gueule, et  une popularité, et, dans cette affaire c’est finalement lui qui avait eu raison. Le propre d’un diplomate, c’est d’éviter de fabriquer des martyrs, et là, Claude Allègre avait tout faux ; il confirmera son absence totale de diplomatie quand il sera porté par Lionel Jospin à la tête du mammouth – l’Education nationale -. Les medias français raffolent de ce genre d’empoignade indécente : ça fait vendre.

En mars 1977, les évacués de Basse-Terre retrouveront intactes leurs maisons.

9 09 1976                    Mort de Mao Zedong.

Par un curieux effet de mémoire, qui doit un peu à la méconnaissance générale de ce pays trop lointain, un peu à la propagande du régime et beaucoup aux séquelles de l’admiration délirante qu’ont éprouvée pour lui tant d’intellectuels européens dans les années 1960-1970, peu d’Occidentaux mettent ce tyran à la place historique qui est la sienne. À côté d’Hitler, de Staline, il est un des grands criminels de masse du XXe siècle.

Dès les années 1920, Mao a commencé à former sa propre doctrine en adaptant le communisme à la réalité chinoise : il donne un rôle important aux masses paysannes, plutôt qu’à la classe ouvrière, ou encore estime qu’il faut passer directement de la féodalité à la société nouvelle, sans transition bourgeoise, comme le voulait Karl Marx, qui raisonnait en se référant à l’histoire occidentale. Pour autant, le but ultime du nouveau patron de la Chine est d’amener le pays sur la voie du socialisme. Le moins qu’on puisse dire est qu’il a eu une façon de conduire le convoi qui n’est qu’à lui. Comme tous les régimes frères, la République populaire de Chine, à partir des années 1950, adopte la planification économique, censée organiser de façon rationnelle et normée la transformation de la société. Mao y ajoute sa touche personnelle en ponctuant le voyage d’initiatives, appelées des campagnes, conçues pour accélérer la marche des masses vers le bonheur. Toutes ont en commun d’aboutir à des catastrophes humaines de grande ampleur. Aucune n’empêche le Grand Timonier de préparer celle qui mènera au naufrage suivant. Rappelons les trois plus célèbres.

La campagne des Cent-Fleurs

Dès le milieu des années 1950, le régime est impopulaire. Une première collectivisation dans les campagnes, imposée par la terreur, a coupé les communistes de nombre de paysans. La nouvelle classe de techniciens et d’ingénieurs créée par l’industrialisation n’est pas beaucoup mieux disposée à l’égard d’un parti qui exerce sur toutes les activités un contrôle tatillon. Mao pense avoir trouvé un moyen génial de calmer le peuple. Il incite chacun à critiquer à voix haute ce qui ne va pas pour aider le pays à rectifier ses erreurs. En 1957, il lance la campagne des Cent-Fleurs, ainsi nommée à cause d’une formule qu’il utilise dans un discours, en référence à la grande époque d’éclosion de la philosophie chinoise1 : Que cent fleurs s’épanouissent ! Que cent écoles rivalisent ! Pour leur malheur, de très nombreux Chinois, des intellectuels, des universitaires, des écrivains, des journalistes, prennent leur dirigeant au mot. Ils font des déclarations publiques, écrivent des articles, des livres qui ne reculent devant aucune critique, pas même la plus radicale. Il suffit de peu de temps aux hiérarques communistes pour se rendre compte que l’opération a déchaîné des forces qui risquent rapidement de se retourner contre eux. Au bout de quelques semaines, le mouvement est arrêté, de façon aussi inattendue et soudaine qu’il a commencé. Le parti décrète une campagne de rectification, qui doit mettre fin aux dérives droitières dont certains se sont révélés coupables. Plusieurs centaines de milliers de personnes, le plus souvent des intellectuels, sont liquidées ou envoyées mourir à petit feu dans les laogai, des camps de rééducation dont la dureté n’a rien à envier aux goulags soviétiques.

Le Grand Bond en avant

Quelques mois seulement après cette expérience calamiteuse, une nouvelle idée jaillit du cerveau de l’homme qui tient alors le destin d’un demi-milliard d’individus sous sa coupe. En 1958, il décrète le Grand Bond en avant, un programme économique qui a pour but de transformer en quelques années la Chine en une puissance industrielle qui doit rattraper la Grande-Bretagne et talonner les États-Unis. Trois ans d’efforts et de privations et 1 000 ans de bonheur, promet un des slogans du projet. Le pari est fou. La réalité le sera plus encore.

La campagne commence par la collectivisation totale du monde rural. Toute propriété y est désormais interdite, plus personne n’a le droit de rien posséder en propre, ni une maison, ni une chaise, ni une assiette. Des millions de paysans sont rassemblés dans des communes, des villages dans lesquels plusieurs milliers de personnes n’ont plus de vie individuelle, dorment dans les dortoirs, mangent dans les cantines et obéissent aux ordres qu’on leur donne. Toutes les directives sont plus délirantes les unes que les autres.

Puisqu’il s’agit de bâtir une nation industrielle, il faut faire de l’acier. Partout dans le pays sont installés des petits hauts-fourneaux, où l’on brûle tout le bois qu’on trouve pour faire fondre n’importe quel objet métallique qui peut passer sous la main. Le système aboutit à produire un métal inutilisable. Établi à une grande échelle, il a aussi contribué à accélérer la déforestation et à faire disparaître tous les outils qui auraient dû servir aux champs.

Pourquoi s’en soucier encore ? La production agricole n’a plus besoin de toutes ces vieilles méthodes, puisque de nouvelles vont révolutionner les rendements. La plus tristement célèbre arrive en 1959. Mao pense qu’un bon moyen de récolter plus de grains est d’éradiquer les animaux qui les mangent. En lançant la campagne des Quatre Nuisibles, il décrète la chasse aux mouches, aux moustiques, aux rats et surtout aux moineaux, plus spécifiquement visés. Toute la Chine se met à taper sur des casseroles de façon continue pour empêcher les oiseaux de se poser et les faire mourir d’épuisement. Pour le coup, la technique fonctionne. Les volatiles meurent ou disparaissent. Il ne faut qu’une saison pour constater l’effet de cette catastrophe écologique : faute d’oiseaux pour la manger, la vermine a proliféré et dévoré les pousses.

Le Grand Bond en avant est devenu un grand saut dans le néant. La production industrielle est inutilisable. L’ensemble de la production agricole s’effondre. Il n’y a plus rien dans les champs, plus rien dans les greniers, plus rien dans le pays. Le pire est que le pouvoir continue pendant un temps à vivre dans l’illusion d’une éclatant réussite. Soit parce qu’ils espèrent se faire valoir, soit parce qu’ils sont tétanisés à l’idée de déplaire à leurs supérieurs, tous les responsables locaux du parti annoncent à Pékin de faux rendements pour faire croire que la région dont ils ont la charge a dépasse-les objectifs espérés. Cela accroît la pression sur les campagne-, si les villages ne donnent pas les sacs promis, c’est bien que le paysans les volent. En trois hivers, de 1959 à 1961, dans un climat d’apocalypse renforcé par un régime de terreur où l’on n’hésite pas à mettre à la torture un malheureux soupçonné d’avoir volé un épi, la Chine connaît une des pires famines de l’histoire du monde. Dans certaines régions, une personne sur trois disparaît. Le bilan total oscille, selon les estimations, entre 30 et 40 millions de morts.

La Révolution culturelle

Mis en minorité au sein des instances dirigeantes qui doutent enfin de lui, Mao garde son titre de président du Parti, mais il prend du champ et se retire loin des tumultes qu’il a lui-même créés. A partir de 1962, deux grands dignitaires du régime, Liu Shiaoqi (1898-1969), qui est devenu le président de la République, et Deng Xiaoping (1904-1997), secrétaire général du parti communiste, tentent de remonter le pays après le naufrage. Ils mettent fin aux délires collectivistes, renvoient les paysans aux champs, permettent le retour à un peu de marché privé. Il s’agit de suivre la ligne que Deng résume alors ainsi : Peu importe que le chat soit noir ou gris, pourvu qu’il attrape les souris. La formule, inspirée peut-être d’un vieux proverbe, est restée depuis attachée au personnage, et résume le pragmatisme qui deviendra sa marque de fabrique. Son heure n’est pas encore venue. L’idéologie n’a pas dit son dernier mot. Depuis sa retraite, Mao prépare déjà son retour.

 Alors même que le Timonier vient de conduire son pays dans le précipice, ses fidèles s’occupent de réactiver le culte autour de sa personne. En 1964, la publication d’un recueil de ses citations, distribué à des millions d’exemplaires par Lin Biao, le puissant chef de l’armée, le place quelque part, aux yeux de ses admirateurs, entre Jésus-Christ et le prophète Mahomet. L’ouvrage, que l’Occident, à cause de la couleur de son édition de poche, nomme Le Petit Livre rouge, est distribué dans les lycées et dans les facultés. Il y devient la bible de tous ceux dont Mao va faire le fer de lance de sa reconquête. Puisque les anciens ont eu la folie d’oser le mettre à l’écart, il va se débarrasser d’eux en s’appuyant sur les jeunes. Par millions, lycéens et étudiants sont enrôlés dans le nouveau mouvement des gardes rouges. À l’été 1966, le vieux guerrier les lance à l’assaut. Ils sont chargés de sortir la république de sa sclérose, de rectifier ses dérives, de faire feu sur le quartier général : c’est la Révolution culturelle. En clair, l’ordre donné à une génération de jeunes gens fanatisés de mettre à sac leur propre pays. Ils le font avec une cruauté et une inventivité sans pareilles. Les murs se couvrent de dazibaos, des affiches qui désignent les traîtres, des révisionnistes qu’il faut éliminer, c’est-à-dire les professeurs, les cadres, les aînés qu’on punit selon toute une gamme de châtiments qui va de l’humiliation publique au lynchage, à la torture et à la défenestration. Tous ceux qui représentent l’autorité sont visés, y compris les plus haut placés, surtout s’ils sont dans le collimateur du maître suprême. Son rival, le président de la République Liu Shaoqi, est destitué, molesté, jeté dans une prison où il meurt des traitements qu’on lui inflige. Le sort que subit Deng Xiaoping est presque doux, par comparaison : il est exilé dans une petite ville de province, où il doit retourner à l’usine pour gagner sa vie. Son fils est moins chanceux. Détenu à l’université de Pékin où il étudiait, il saute par la fenêtre pour échapper aux tortures qu’on lui fait subir. Il reste paralysé à vie.

Durant un temps, avec un aveuglement qui aujourd’hui encore laisse pantois, une partie de la jeunesse européenne s’est entichée de cette folie lointaine qui lui semblait un idéal à atteindre. À Paris, à Bruxelles ou à Rome, on en excusait par avance les excès en répétant avec gourmandise une des fameuses citations du président : La Révolution n’est pas un dîner de gala. Sur place, elle a tourné à la table rase. Un des buts proclamés du mouvement est de détruire les quatre vieilleries : vieilles idées, vieilles cultures, vieilles coutumes, vieilles habitudes. Aux exactions contre les humains s’ajoute une crise iconoclaste de grande ampleur. Tout ce qui, de près ou de loin, rappelle l’ancien, la civilisation, la culture doit disparaître. Temples, palais, objets précieux, trésors d’une Chine millénaire sont profanés, pillés, détruits à jamais.

Comme les fois précédentes, le mauvais génie qui a déchaîne la tempête finit par comprendre qu’elle pourrait tout emporter. L’anarchie est partout, plus personne n’étudie, plus personne ne travaille, plus rien ne fonctionne et les affrontements se multiplient entre les groupes les plus divers, dans un climat de guerre civile.

La Chine est au bord de l’effondrement. En 1967, Mao est obligé de s’appuyer sur l’armée pour rétablir l’ordre. Dans certaines provinces, les combats qui opposent les soldats aux gardes rouges sont si violents que la troupe a recours à l’artillerie. En 1968, le vieux leader trouve un autre moyen de calmer une génération devenue trop ingérable tout en restant fidèle à son idéologie : il ordonne l’envoi à la campagne de la jeunesse des villes, ce qui permettra de l’endurcir et de lui faire connaître la réalité de la vie paysanne. L’épisode, auquel on donne le nom de mouvement des jeunes instruits, se poursuit pendant des années et brise la vie de millions d’individus.

À partir de 1969, un calme relatif est rétabli. La Révolution culturelle continue officiellement, mais sa phase la plus violente est terminée. Mao, malade, fait ses dernières apparitions publiques. Lin Biao, son fidèle maréchal, a été désigné comme son dauphin, mais il meurt en 1971 dans un accident d’avion dont personne n’a jamais élucidé les circonstances. Le pouvoir est ballotté au gré de jeux opaques dont les régimes totalitaires ont le secret. Les courants se font la guerre. Les radicaux, toujours déchaînés, toujours avides de continuer un mouvement qu’ils soutiennent depuis le début, sont emmenés par Jiang Qinq, une ancienne actrice devenue la troisième femme de Mao, et ses proches. Elle forme avec eux un petit clan que les Chinois, qui les détestent, nomment la Bande des Quatre. Les modérés, qui tentent de ramener le pays dans ses rails, se rallient à Zhou Enlai, éternel Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de la République populaire de Chine, et à son vieil ami, Deng Xiaoping, qui a réussi un retour en grâce après son exil. Zhou meurt en janvier 1976. Il est suivi de quelques mois par Mao. La période maoïste est terminée.

François Reynaert       La Grande Histoire du Monde         Fayard 2016

19 09 1976              Les socialistes suédois perdent les élections législatives et donc, le poste de premier ministre, détenu par Olof Palme depuis 1969.

25 09 1976             Hubert Lambert, 42 ans très riche héritier des ciments Lambert meurt, laissant comme heureux bénéficiaire de son pactole Jean-Marie et Pierrette Le Pen.

09 1976                       La sonde américaine Viking 2 atterrit sur Mars : elle transmettra des images de rivières à sec indiquant que Mars avait connu dans le passé des jours plus humides.

Marta Ugarte était dirigeante communiste au Chili : son corps échoue sur la plage de la Ballena, près du port de Los Molles, dans la région de Valparaiso : il a été mal attaché au poids qui aurait du le maintenir au fond : des décennies plus tard, ce loupé va permettre de confondre les criminels des commandos de l’aviation légère du Chili, qui, de 1974 à 1978,  ont fait disparaître de 400 à 500 personnes, en les tuant, puis en jetant en haute mer les corps lestés.

Peter Piot, médecin belge de 27 ans, réceptionne au laboratoire de microbiologie de l’Institut de médecine tropicale d’Anvers,  un thermos contenant un tube de verre qui contient du sang d’une sœur missionnaire décédée dans un village du Congo Kinshasa. La note qui accompagne l’envoi parle d’une fièvre jaune, sans certitude. L’examen fait apparaître un virus géant, ressemblant au virus de Marburg, responsable d’une fièvre hémorragique, ce que dément le  Centre américain de contrôle des maladies à Atlanta ; dans le même temps, l’OMS les enjoint de mettre fin à toute recherche sur ce virus, jugé extrêmement dangereux [2].

Une dizaine de jours après, le ministère belge des affaires étrangères et de la coopération invite Peter Piot à participer à une mission au Zaïre composée de quatre autres médecins internationaux : on affrète un avion qui embarque tout pour leur permettre de se rendre dans le village d’origine de la maladie, du 4X4 aux équipements de protection. Le village, c’est Yambuku, à 120 km de Bumba, une ville de la province de l’Equateur, au Congo Kinshasa, où se trouve la mission catholique, dont quatre membres sont déjà morts et quatre autres ne vont pas tarder. Les prélèvements d’échantillons de sang confirment que le virus est le même que celui découvert à  Anvers. Les médecins remarquent que la mission est bien, en densité, au cœur de la maladie, que les malades sont essentiellement des femmes adultes. Pour dispenser leurs soins, les sœurs n’ont droit qu’à cinq seringues par jour, donc, elles les réutilisent en les nettoyant mais sans les  stériliser, que bon nombre des personnes infectées ont assisté à un enterrement la semaine précédant les symptômes. Elles ont participé aux rites funéraires, notamment au lavage du cadavre, souvent souillé par des vomissements, une diarrhée ou du sang provenant des hémorragies dues à la maladie. Des sécrétions hautement contaminantes, comme dans l’épidémie actuelle. La mise en quarantaine des malades et des personnes en contact direct avec eux, l’information de la population et l’usage unique des seringues viennent à bout de cette première poussée connue de fièvre inconnue, qui fera près de 300 morts. Près de Yambuku coule une rivière : on lui donnera son nom : Ebola.

14 10 1976                  Le pétrolier est allemand Boehlen coule au large de l’île de Sein, laissant échapper 9 800 tonnes de pétrole qui souillent les côtes du Finistère.

10 1976                       Jiang Qing, veuve de Mao Zedong, Zhang Chunqiao, Zao Wenyuan et Wang Hongwen, sont arrêtés : ils forment la Bande des Quatre, grands animateurs de la Révolution Culturelle.  Lin Biao en était aussi, mais il est mort dans un accident d’avion au-dessus de la Mongolie, en 1971. Ils vont être condamnés les uns à la peine de mort, les autres à la réclusion à perpétuité.

2 11 1976                    Jimmy Carter est élu président des États-Unis ; souvent brocardé comme marchand de cacahuètes – il était propriétaire d’une exploitation agricole – ses détracteurs voulaient oublier qu’il avait aussi commandé un sous marin atomique.

12 1976                       Un jeune anthropologue français, Emmanuel Todd, 25 ans, sort chez Robert Laffont La Chute finale :

Dans dix ans, vingt ou trente ans, un monde surpris assistera à l’effondrement du premier des systèmes communistes.

Comme il est encore à un âge où l’on est autorisé à dire des bêtises, on (pas tout le monde, mais presque) se contentera de le traiter de jeune fou. Son livre fait un tabac.

Il s’était contenté de regarder les grandes lignes de cette société :

  • Une augmentation de la mortalité infantile
  • Une dénatalité, laquelle correspond très souvent à des périodes de revendication sociale
  • Une augmentation du taux de suicide : 30 pour 100 000.

Deux ans plus tard, Hélène Carrère d’Encausse, elle aussi, prédira l’effondrement de l’URSS, avec L’empire éclaté, mais pour des agressions venues de la périphérie de l’empire : Elle a eu tout faux ! dira en riant l’insolent gamin.

Le 3 octobre, Jacques Chirac a prononcé le discours d’Egletons ; le 5 décembre, aux assises nationales de l’UDR, cette dernière est dissoute pour être remplacée par le RPR, dont Jacques Chirac est élu président avec 96.52% des voix ; autant dire qu’il se met sur une rampe de lancement. Il sera élu maire de Paris le 25 mars 1977. Il n’est pas assez honnête ni courageux pour  dire en face à face à Jacqueline Chabridon que son avenir lui impose de rompre. Marie France Garaud, 42 ans, entre alors sur le devant de la scène, les cheveux bien tirés sur l’arrière telle une impératrice de Chine, tout arcboutée sur une crispation identitaire qu’elle défend bec et ongles, disant parler vrai, car parler au nom de la réalpolitik quand elle ne distille que son venin, obsédée d’un nationalisme qui sent le grenier, manichéenne dans l’âme, ayant donc besoin d’avoir un ennemi haïssable en tous points, à savoir l’URSS, qu’elle dit surpuissante et dotée d’une volonté farouche de dominer le monde, incapable de deviner, ne serait-ce qu’un tout petit peu, que cet empire est vérolé à cœur, miné par l’incompétence, la dénatalité et la vodka, et qu’il ne tient la tête hors de l’eau que grâce au gaz et au pétrole qu’il a en abondance et qu’elle exporte ; elle est prête à tout pour mettre sur orbite son poulain Jacques Chirac, et c’est donc elle qui se charge des basses œuvres en convoquant Jacqueline Chabridon, sa maîtresse depuis deux ans dans un restaurant de la rive droite pour lui dire, entre poire et fromage, au nom de la France, renoncez, ce qu’elle fera. Moyennant finance, diront certains… mais quand on touche le jackpot, on ne tente pas de se suicider quelques semaines plus tard, ce qu’elle fera. À la sortie de la convocation de Marie-France Garaud, elle découvre son appartement vidé, courriers inclus  : cette fois-ci, c’est Charles Pasqua qui avait joué les déménageurs. Mais que d’élégance chez ces nervis !

Marie-France Garaud disappeared in the deux-Sèvres has just been found living in the Vendée - World Today News

la raison d’État, c’est moi

Jacqueline Chabridon, l'amour caché de Jacques Chirac - YouTube

Et Si 

Et si Jacqueline Chabridon, plutôt que d’obtempérer aux ordres de cette funeste personne, lui avait poussé dans le buffet la table du restaurant, ou bien lui avait balancé au visage une bonne petite giclée de gaz lacrymogène, en lui lançant : Allez au diable, sorcière, que se serait-il passé ? Eh bien, qui sait ? Après le scandale, peut-être serait-elle devenue l’égérie de l’émancipation féminine, à même de faire de l’ombre à Françoise Giroud… bigre ! Mais auparavant, il aurait fallu qu’elle joue à cache-cache avec les infirmiers d’unités psychiatriques pour évier la camisole chimique qui sera imposée, par exemple, des dizaines d’années plus tard, à Valérie Trierweiler, compagne officielle de François Hollande, et qui, sans cette chimie, aurait entièrement dévasté l’Élysée.

1976                            L’inflation est à 9,9 %. La chaleur de l’été a fait 4 000 morts.

Prendre de l’eau en altitude quand la demande d’électricité est au maximum pour la turbiner et ainsi satisfaire cette demande, conduire cette cette eau dans une retenue en aval et la remonter au lac supérieur quand le prix de l’électricité est au plus bas : la nuit. C’est le principe de la centrale hydroélectrique de La Coche, près de Moutiers, en Savoie, nommée STEP par l’EDF : Station de Transfert d’Energie par Pompage. Au siècle suivant, l’affaire deviendra de plus en plus séduisante à l’heure où ne cesseront de croître la méfiance envers le nucléaire, et la difficulté du pays à mettre en oeuvre les énergies nouvelle procurées par le soleil et le vent. Mais l’astuce du procédé tient à un élément des plus fragiles : les prix de l’électricité. Quid de tout cela si un jour ce prix bas de la nuit, venait à disparaître ?

La Centrale de la Coche – aussi connue, pour Géoportail, comme l’usine électrique souterraine de Saint-Hélène la Coche – est une centrale souterraine du type mixte – c’est-à-dire gravitaire et transfert d’énergie par pompage – contenant 4 groupes avec turbine Francis à 5 étages. Lorsque l’eau est turbinée, elle est prise à la Cuvette, puis rejetée dans le barrage d’Aigueblanche.

Les quatre turbines sont là pour permettre de pomper l’eau du barrage d’Aigueblanche – dit aussi barrage et retenue des Échelles d’Annibal [1954] – sur l’Isère, pour la renvoyer dans la cuvette à 1 400 m d’altitude.

La centrale de La Coche est à l’origine un prototype pour la centrale du barrage de Grand’Maison, qui utilise également le principe de turbine pompage-turbinage (aussi appelé fonctionnement en dos à dos).

La puissance installée est de 320 MW, avec une chute de 927 mètres, pour un débit de 40 m3/s et une productibilité moyenne de 480 GWh/an.

EDF a commencé en 2016 des travaux en vue d’améliorer le fonctionnement du système. Cela se concrétise par l’installation, en début 2019, dans un bâtiment voisin de la centrale souterraine d’une turbine Pelton de 240 MW. D’un diamètre de 3,6 mètres pour 15 tonnes, elle est la plus puissante de ce type en France et augmentera de 20 % la puissance totale de l’aménagement. Celle-ci doit avoir tout son intérêt au moment de la fonte des neiges puisqu’elle peut turbiner à plein débit les eaux de fonte chargées en particules abrasives qui causent des usures importantes aux groupes pompes de la STEP déjà en place. Ceux-ci sont par nature plus sensibles que la turbine Pelton à la qualité des eaux et leur usure est préjudiciable à une bonne maintenance.

Le barrage et la retenue de la Coche à 1 401 m d’altitude, alimentée par plusieurs cours d’eau, permet avec une conduite forcée de près de 3 km de turbiner à 500 m d’altitude.

Wikipedia

Quelle est la manière la plus efficace de stocker de grandes quantités d’électricité ? Cette vieille question est devenue de plus en plus pressante, avec le développement des énergies éolienne et solaire, qui ne produisent pas en continu. Au cœur des Alpes, la centrale hydroélectrique de La Coche (Savoie) apporte une partie de la réponse. Coincé à flanc de montagne à quelques kilomètres de Moûtiers, ce site exploité par EDF n’est pas un simple barrage, mais une station de transfert d’énergie par pompage, une STEP.

Ce sigle cache une technologie très simple, dont le monde pourrait avoir de plus en plus besoin : la centrale est positionnée entre deux bassins d’eau, l’un en amont, l’autre en aval. Lorsque les besoins en électricité sont importants, lors des pics de consommation, on fait descendre l’eau du bassin du haut pour produire de l’électricité. A l’inverse, la nuit, lorsque le prix de l’électricité est très peu cher, on pompe pour remonter l’eau du bassin du bas vers celui qui se trouve en amont. Résultat : la centrale peut produire à la demande une électricité totalement renouvelable, au moment où les consommateurs en ont le plus besoin.

Ce mode de fonctionnement en circuit fermé nous permet d’être maîtres de notre énergie. Les STEP sont les moyens par excellence pour stocker de l’électricité, explique Yves Giraud, directeur de l’hydraulique chez EDF. Malgré les progrès technologiques et les importantes baisses de coût, les batteries ne suffisent pas à satisfaire les besoins sur une longue période : l’ensemble des batteries dans le monde permet de stocker 1,6 gigawatt, contre 160 gigawatts pour toutes les STEP. C’est comme une batterie…, mais liquide, insiste M. Giraud, qui rappelle qu’à La Coche, l’électricité [est produite] avec de la neige.

EDF compte en  2019 six installations de ce type, pour une capacité installée de 5 gigawatts – une part très minoritaire de ses 433 centrales hydrauliques, qui produisent entre 10 % et 12 % de l’électricité française.

Dans un pays où le nucléaire compte encore pour 72 % de la production d’électricité, l’hydro a souvent été perçue comme un complément bien pratique, mais guère plus. Le vieillissement des réacteurs, la réduction à 50 % en 2035 de la production nucléaire et le développement massif des énergies renouvelables relancent les barrages. Et particulièrement les STEP, qui joueront un rôle crucial dans un système électrique où les renouvelables occupent une place importante.

En ce froid dimanche de janvier, EDF pose une pièce maîtresse des travaux de la STEP. L’arrivée d’une nouvelle roue de production, dite Pelton, qui va permettre d’augmenter la production du site d’environ 20 %. Un chantier d’environ 150 millions d’euros – dont 1 million pour la turbine – commencé en 2014, et qui devrait se terminer à l’été. Ici, on est dans les temps, pas comme certains petits camarades, ironise un agent EDF, dans une référence transparente au chantier de l’EPR de Flamanville (Manche), qui a plusieurs années de retard.

Neuf cents mètres plus haut, le lac d’Aigueblanche est une petite retenue d’eau. Mais pas moins de 30 kilomètres de galeries ont été creusés dans la montagne pour alimenter une conduite qui voit l’eau débouler à 500 km/h. Arrivée dans à La Coche, elle est distribuée dans cinq injecteurs qui viendront faire tourner la roue Pelton à 420 tours par minute et produire ainsi de l’électricité. A quelques mètres au-dessous, l’eau va s’écouler pour remplir une autre retenue.

La centrale de La Coche produit l’équivalent de l’électricité consommée par 200 000 habitants. En cinq minutes, on peut passer d’un mode à l’autre et turbiner dans un sens ou pomper dans un autre, explique Cédric Rogeaux, chef de projet du chantier. Ici, on stocke l’équivalent d’une journée de production. A une centaine de kilomètres plus au sud, l’immense STEP de Grand’Maison, dans l’Isère, qui dispose d’une puissance équivalente à celle de deux réacteurs nucléaires, peut emmagasiner une semaine de production pendant les périodes de pointe.

La nouvelle roue installée à La Coche permettra de moduler la production et de gagner 20 % de puissance dans les périodes de pointe. Mais l’eau chargée en particules qui descend des Alpes est assassine : même avec une technologie particulièrement résistante, la turbine devra être remplacée au bout de trois ou quatre ans. Dans certains sites hydroélectriques, comme la centrale de la mer de Glace, il faut changer le matériel de manière plus régulière encore, tant la pression de l’eau et le froid créent des conditions extrêmes, explique M. Rogeaux.

Mais, pour assurer le pompage, les STEP consomment aussi de l’électricité : celle-ci est utilisée pour pomper au moment où elle est très peu chère et abondante, et produite quand elle est nécessaire… et donc plus onéreuse.

Pourquoi, alors, ne pas développer massivement les STEP ? Le potentiel hydroélectrique de la France est déjà largement exploité, mais EDF estime qu’il est possible d’atteindre 2 gigawatts de plus. Cela nécessite des investissements, et renvoie à une épineuse question : l’ouverture à la concurrence des barrages hydroélectriques. Un dossier en suspens depuis 2011. En attendant, l’électricien n’entend pas mener de chantier important pour des sites… qui seront peut-être exploités par d’autres.

Nabil Wakim            La Coche, en Savoie              Le Monde du 7 mai 2019

Arnal François géog. on Twitter: "#lagéoçasedessine au menu ce matin le barrage de la Coche en Savoie. Une STEP (Station de transfert d'énergie par pompage). Le croquis à partir de la carte

À La Coche, l'hydroélectricité turbine à plein régime - La Vie Nouvelle

En Chine, la Révolution culturelle se termine. La vie politique de ce géant depuis à peu près trente ans ressemble à celle d’un malade dont le médecin, monstrueux psychopathe,  aurait jugé qu’il ne pouvait lui appliquer que des électrochocs en chaîne, quel qu’en fût le prix à payer :

Elle peut se diviser en trois phases :

  • Mai 1966 à avril 1969
  • Avril 1969 à août 1973 Jiang Qing, Zang Chunqiao, Yao Wenyuan, Wang Hongwen, réunis au Politburo, forment la Bande des Quatre, renforçant le groupe contre-révolutionnaire de Jiang Qing
  • Septembre 1973 à octobre 1976 : à cette dernière date, le politburo écrase la clique de Jian Qing. Hua Guofeng, Ye Jiannying et Li Xiannian mettent fin au désastre de la révolution culturelle

Général Phoebe : Après la Libération, ma mère est partie travailler dans une crèche tandis que mon père donnait des cours de psychologie à l’université normale de la Chine de l’Est. Puis, l’Institut de recherche en sciences de l’éducation de Pékin l’a transféré, lui et toute sa famille, à Pékin. Ma mère a dû abandonner son travail à la crèche et peu après, elle s’est éteinte. Elle avait soixante-quatre ans.

Xinran : Si jeune ! De quoi est-elle morte ?

Général Phoebe : D’une hémorragie cérébrale. Trop de pression : c’était la période de la Révolution culturelle… À cette époque, les professeurs d’université étaient traités comme des animaux, c’était surtout eux la cible des attaques. Les gardes rouges ont conduit tous les professeurs et les universitaires sur le terrain de sport et les ont obligés à s’agenouiller… Ma mère ne l’a pas supporté.

Yao est une vieille guérisseuse chinoise qui vit à Xingyi, au sud de Chongqing,

C’est la vérité : j’ai vraiment gagné beaucoup d’argent ! [pendant la révolution culturelle, de 1966 à 1976] Chacun étant occupé à se disputer, à se battre, à faire la révolution, tous les hôpitaux et les écoles de médecine avaient fermé leurs portes. Mais la révolution ne soignait pas leurs maux, elle les aggravait. Et de plus en plus de gens sont venus me voir. À ma façon aussi, j’étais révolutionnaire : j’en ai soigné beaucoup qui ne pouvaient pas payer, pour rien. L’argent, je me le suis fait sur le dos des rebelles, des gardes rouges : car s’ils ne m’avaient pas payé pour mes soins, ils n’auraient rien valu de plus que les capitalistes. Mais en fait, je ne voulais pas trop de leurs sous : je me disais que s’ils devenaient pauvres à leur tour, cela les encouragerait à faire durer la révolution. Oui, j’ai bien gagné ma vie pendant cette période, mais j’ai aussi vu beaucoup d’injustices : ceux qu’on obligeait à confesser des choses qu’ils n’avaient pas faites, punis pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis ; tout le monde était terrifié. L’argent ne m’a pas rendu heureuse.

[…]     Mme You : Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas été embrigadés dans tous ces mouvements politiques. Nous, au contraire, nous avons été témoins de tout le processus, nous avons traversé et vécu toutes ces campagnes. D’abord il y a eu la Campagne pour éliminer les contre-révolutionnaires  [lancée en octobre 1950] après la campagne des Trois Anti (1951), Les trois cibles de cette campagne sont : le détournement de fonds, le gaspillage et le bureaucratisme. (N.d.T.)

Puis celle des Cinq Anti (1952) : la corruption, l’évasion fiscale, le détournement des biens de l’Etat, la fraude et le vol d’informations économiques. (N.d. T.)

La campagne anti-droitistes  (1957), et enfin celle des Quatre Assainissements(1963), Mouvement d’éducation socialiste lancé par Mao en 1963, en vue d’un assainissement politique, idéologique, organisationnel et économique. Il perdura jusqu’en 1966. (N.d.T.)

Et la dernière en date, la révolution culturelle, de 1966 à 1976.

Un mouvement après l’autre. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas subi cette pression idéologique, ni vu l’expression pathétique de leurs parents soumis publiquement aux brimades durant ces campagnes.

Xinran     Mémoire de Chine            Éditions Philippe Picquier          2009

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[1]                      Il est permis de s’interroger : le témoignage de Haing Ngor, [Une odyssée cambodgienne. Filipacchi 1988] vient s’inscrire en faux : Tous les projets sur le front étaient d’ailleurs ambitieux…, mais sans véritable plan et sans suivi. Les canaux sur lesquels nous avions peiné de si longues heures n’avaient pas le succès escompté. Les pluies avaient érodé les parois et le fond s’était envasé. A plusieurs endroits, l’eau était passée par-dessus les digues et avait emporté des pans entiers de rizières. Ce qui restait – un peu plus de la moitié de la surface plantée – était encore trop vaste pour que nos équipes réduites puissent assurer l’entretien. Il fallait désherber, construire des remblais, abattre des digues, contrôler le niveau d’eau en permanence. Nous étions des nains perdus dans un océan de riz. [p.213]

[2] Pour expliquer cette consigne à première vue surprenante, il faut savoir que lorsque l’OMS s’adresse au laboratoire où travaille alors Peter Piot, plusieurs choses sont connues : il y a une épidémie d’une maladie infectieuse à fort taux de létalité et un possible agent infectieux, qui est un virus, a été retrouvé dans le sang d’une victime. Pas besoin d’en savoir plus pour penser qu’il faut que les manipulations de ce virus doivent se faire dans des conditions de sécurité maximales et le laboratoire anversois ne les présente pas (c’est d’ailleurs ce qui est fascinant dans ce récit), contrairement aux CDC américains (qui disposent d’un laboratoire du niveau maximum de sécurité (P4). Il ne s’agit donc pas de dire qu’il faut arrêter les recherches, mais dire qu’elles ne doivent pas se poursuivre hors d’un cadre de très haute sécurité. La mission à laquelle a participé Peter Piot sur le terrain à Yambuku comprenait Pierre Sureau, de l’Institut Pasteur, qui travaillait comme expert pour l’OMS. Le virus de Marburg porte le nom de la ville allemande où il a pour la première fois été isolé lors d’une épidémie. Il s’agissait d’un virus infectant des singes en Ouganda, envoyé dans un laboratoire allemand où une erreur de manipulation dans le laboratoire a entraîné des contaminations humaines. [Paul Benkimoun Le Monde.]


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