2 avril 1974 à 1976. Révolution culturelle en Chine. Folie Khmer au Cambodge. Amma. Mort de Mao. 27382
Publié par (adjourdumo) le 25 août 2008 En savoir plus

02 04 1974                  Mort de Georges Pompidou, 62 ans : il était atteint de la maladie de Waldenström, une macroglobulinémie.

La personnalité complexe de Georges Pompidou lui donne la faculté de comprendre et la tendance à douter, le talent d’exposer et le goût de se taire, le désir de résoudre et l’art de temporiser…

Charles de Gaulle    Mémoires

Valéry Giscard d’Estaing sera élu président, à 49 ans, le 19 mai 1974, avec le concours de Joseph Napolitan, conseiller électoral de Kennedy, auquel il aura demandé de concevoir sa campagne.

C’est le dernier premier ministre de Pompidou, Pierre Messmer qui aura mis en chantier les treize premières centrales nucléaires de production. Giscard y donnera suite, ce qui nous permet aujourd’hui d’avoir 80 %  de notre électricité, d’origine nucléaire : cela laisse tout de même une certaine liberté vis à vis de l’OPEP. Ce sera pendant 20 ans l’électricité la moins chère du monde ; à partir de 1995, le gaz, dont les réserves inventoriées ne cessent de croître, sera moins cher.

Le premier projet est la construction d’une usine d’enrichissement d’uranium à Pierrelatte : c’est le projet Eurodif, dont la présidence est confiée à Georges Besse. Il faut 12 milliards. La Bifen, une banque filiale de la GMF, – Garantie Mutuelle des Fonctionnaires – présidée par Michel Baroin, en trouve la moitié, et c’est l’Iran qui en prête l’autre moitié.

Mais le grand concept de ce fringant président sera de faire de la France une société avancée… il y réussira au-delà de toute espérance : à force d’être avancée, elle se mettra vite à sentir…

Anne Aymone, son épouse, modèle de discrétion et de transparence, se lâchera devant une journaliste qui l’interrogeait sur ce jeune fiancé qui, jadis, lui envoyait  des brassées d’anémones ; mais le propos attendra 35 ans pour être publié : Sensible, pensez-vous ! Tout ça, c’est pour la galerie, pour l’image qu’il veut donner de lui-même ! Il ne s’est jamais préoccupé de quelqu’un d’autre ! Pas un geste, pas un mot qui ne soit calculé ! C’est moi, moi, moi !

21 04 1974                  Françoise Claustre, archéologue, se trouve dans l’oasis de Bardaï, dans le nord du Tchad : elle est enlevée ainsi qu’un coopérant, Marc Combe et d’un allemand, le Dr Staewen, par un jeune Toubou qui veut se faire un nom : Hissen Habré.

Pierre Claustre, son mari, est chef de la Mission pour la Réforme Administrative à N’Jaména, laquelle a été imposé par de Gaulle au Tchad. Tombalbaye, le chef de l’Etat Tchadien, ne peut pas accepter cette prise d’otages : il envoie des soldats dans le Tibesti… dans des avions français. Les Allemands parviennent à négocier la libération du Dr Staewen, moyennant 4 millions de FF, mais comme, du coté français, l’affaire laisse le gouvernement complètement indifférent, Pierre Claustre s’expose en première ligne pour sauver sa femme, c’est à dire devient l’intermédiaire pour la livraison d’armes demandée par Hissen Habré… qui peut les payer grâce aux 4 M F versés par les allemands. Marc Combe parvient à s’échapper en prenant une voiture. Depardon, jeune photographe, parvient à séjourner avec Marie-Laure de Decker chez les preneurs d’otages et ramène une interview de Françoise Claustre. La livraison d’armes a été sabotée : il n’y avait pas de munitions. Le commandant Galopin, qui représente finalement la France dans cette affaire, est devenu lui-même otage, mais pas pour longtemps, car il est exécuté.  [Galopin est un patronyme relativement courant en Normandie ; qu’il soit patronyme ou nom commun, son origine vient des enfants travaillant en cuisine qui galopaient pour cueillir le persil que leur demandait le chef, car il était indispensable qu’il soit le plus frais possible avant d’être servi]. Le rival de Hissen Habré est Goukouni Weiddeye, qui va obtenir son éloignement, et ainsi se rapprocher de la Libye, où les époux Claustre seront finalement libérés début 1977. Françoise aura été détenue plus de 1 000 jours.

Hissen Habré règnera par la terreur : de juin 1982 à décembre 1990, on comptera près de 40 000 morts sous la torture. La justice pénale internationale le rattrapera en 2016 à Dakar.

25 04 1974                  Au Portugal, le général Antonio de Spinola renverse Marcelo Caetano : c’est la révolution des œillets. (Pour raisons de santé, Salazar s’est retiré en 1968; † 1970.)

Les possessions portugaises en Afrique, – Angola, Guinée Bissau, Mozambique – entrées en rébellion dans les années soixante, ont mobilisé un nombre de soldats de plus en plus important : de 80 000 hommes en 1964, les effectifs passent à 235 000 en 1974. Doute et lassitude s’installent au cœur de l’armée : c’est chez ces jeunes officiers que va naître la révolution. Ayant exprimé leurs préoccupations dans un livre – le Portugal et son avenir – publié en février 1974, le général Spinola avait été relevé de ses fonctions.

30 04 1974                  Le Viet Nam du Sud capitule : le pouvoir communiste s’y installe.

À la fin de la guerre sept millions de tonnes de bombes avaient été larguées sur le Vietnam, plus de deux fois la quantité de bombes tombées en Europe et en Asie pendant la Seconde Guerre mondiale. On estime à une vingtaine de millions de nombre de cratères formés par ces bombes dans le pays. En outre, des produits toxiques avaient été répandus pour détruire toute végétation… Les mères vietnamiennes purent constater de nombreux problèmes de naissance chez leurs enfants.

Howard Dinn     Une histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours. Agone

2 05 1974                         Diego de Enriquez meurt au sein de l’incendie de l’un des entrepôts où il avait mis tout le matériel militaire qu’il avait commencé à collectionner dès son enfance – il était né en 1909 à Trieste -. Sa collection avait été encouragée par ses supérieurs pendant la 2° guerre mondiale, à l’issue de laquelle il s’était trouvé en position de négociateur pour que les occupants allemands cèdent le passage de Trieste à l’autorité alliée. D’une insatiable curiosité, il avait aussi relevé les innombrables graffiti de la Risiera de San Sabba [une ancienne usine de décorticage du riz] devenue sous occupation allemande le seul camp de déportation d’Italie muni d’une chambre à gaz et d’un four crématoire. On estime entre 3 000 et 5 000 le nombre de morts, par balle, la tête éclatée par une masse, gazés… C’était aussi un camp de transit pour les camps allemands, principalement Auschwitz. Ces graffiti donnaient très souvent des noms… ceux des responsables de leur incarcération, de leur dénonciation, de leur torture etc… bref, des noms de personnes impliquées dans la tragédie de chacun. Diego de Enriquez avait noté tout cela, donc nombreux étaient ceux qui avaient intérêt à le voir disparaître.La ville de Trieste avait commencé à collaborer avec lui pour faire de sa collection un musée, qui ouvrira en 2014, devenant le Musée civique de la guerre pour la paix. La Risiera de San Sabba deviendra elle aussi musée. Son histoire formera l’ossature du roman de Claudio Magris : Classé sans suite [Non luogo a procedere] Gallimard/ L’arpenteur 2017.

28 05 1974                  L’Italie s’enfonce dans les années de plomb.

Piazza della Loggia, Brescia. Un attentat à la bombe dans un rassemblement antifasciste à Brescia tue huit personnes et en blesse cent deux. Une fois les corps ramassés et les blessés emmenés à l’hôpital, arrive l’ordre du préfet de police : il faut faire laver la place, immédiatement. À la fin de la journée, tous les indices, toutes les preuves ont disparu. Aucun enquêteur ne peut travailler dans ces conditions : sol et mur ont été astiqués, brossés, lessivés.

La première audience de la troisième phase du procès se tiendra en 2008. Six personnes sont inculpées : à nouveau, Delfo Zorzi et Carlo Maria Maggi, puis Maurizio Tramonte, Giovanni Maifredi, Pino Rauti et Francesco Delfino, à l’époque capitaine du noyau d’investigations des carabiniers de Brescia.

Aucun coupable avéré n’est actuellement incarcéré.

Ces deux procès, celui de piazza Fontana et celui de piazza della Loggia, avec leurs sillages de dits et de non-dits, de déclarations fracassantes redimensionnées, de chicanes juridiques, de procédures douteuses, d’ergotages et tracasseries divers, ont néanmoins révélé que les services secrets savaient. Ils connaissaient modalités et pratiques des poseurs de bombe,  jusqu’à la chronologie. Suggérées, inspirées… ordonnées ?

Tous les chefs des services secrets de l’époque – Gianadelio Maletti, Vito Miceli, Antonio Labruna, Federico Umberto D’Amato – étaient inscrits à la loge maçonnique P2.

Simonetta Greggio          Dolce Vita 1959 -1979 Roman.            Stock 2010

Professeur de philosophie jusqu’à la condamnation de son fils, immergé dans les années de plomb en Italie, Paolo a mis fin à toute activité d’enseignement. Le chagrin a tué sa femme Emilia peu après la condamnation. Il rend visite à son fils aussi souvent que possible.

L’existence de son fils et de ses camarades pouvait se résumer à une vie de choses qui n’existent pas vraiment, il n’y a que le mot.

Le premier était sûrement révolution. Qui n’est pas laid en soi, pensa Paolo, comme chose et encore moins comme mot. Bien au contraire. Il est laid si, justement, il n’y a que le mot et pas la chose. En France, en 1789, il y avait le mot et la chose aussi. En 1848, le mot se répandit dans toute l’Europe, mais surtout la chose. En Russie également, en 1917, il y avait les deux, comme à Cuba en 1959. Mais dans l’Italie de 1979, le mot révolution avait beau être scandé, polycopié, écrit sur les murs de façon presque obsessionnelle, la chose non, la chose n’existait pas. Les gens n’avaient pas empoigné leurs fourches, les électeurs n’avaient pas cessé de voter, les citoyens ne mettaient pas le feu au Parlement.

Ce n’est que l’année d’avant, lorsque l’homme d’État avait été enlevé et que son escorte avait été assassinée au cours d’une action militaire efficace et impitoyable, que beaucoup de gens pensèrent que la révolution allait éclater dans le pays. Il n’en fut pas ainsi. On donna un autre nom à ce qui se passait : violence. Et le pays en pleura les victimes.

C’est ainsi que Paolo expliquait les choses. C’était simple, au fond. Quand la chose correspond au mot, on fait de l’Histoire. Mais s’il n’y a que le mot, alors c’est de la folie. Ou bien tromperie, mystification.

Et puis, que leurs mots étaient donc laids ! Ils pullulaient dans leurs tracts, dans les dépositions au tribunal, dans ses entretiens avec son fils. Paolo apprit qu’attentionner voulait dire : recueillir des informations sur les victimes de futurs attentats. Se compartimenter : ne rien savoir l’un de l’autre dans la clandestinité. Autofinancement : hold-up. Prolétariat : eux et leurs sympathisants, indépendamment de la classe sociale. Superfétation idéologique : là, Paolo avait jeté l’éponge – il n’avait jamais compris ce que cela signifiait réellement.

Et les phrases toutes faites : de la force de la raison à la raison de la force ; élever le niveau de l’affrontement. Des concepts simples comme je veux te parler étaient réduits à une idéologie : je dois te socialiser une chose. Même le mot guerre, difficile à rendre plus laid qu’il n’était déjà en soi, se teintait à la fois de ridicule et de cruauté dans la bouche de son fils : Nous sommes en guerre, papa, et chacun doit choisir sur quel front se battre.

La misère de ce langage. La laideur. L’auto-illusion. L’apothéose de cette perversion avait eu lieu à l’audience d’un procès où les accusés, à la nouvelle d’un assassinat supplémentaire accompli par leurs camarades, avaient commencé à scander une phrase de Lénine : La mort d’un ennemi de classe est l’acte d’humanité le plus haut possible dans une société divisée en classes.

Un jour, son fils dit à Paolo, en parlant d’une de ses victimes : S’il s’était tenu tranquille, je lui aurais tiré seulement dans les jambes. Mais il a eu une réaction hystérique et j’ai dû le tuer. Son père s’était mis à crier :

S’il s’était tenu tranquille ? S’il s’était tenu tranquille !

Au parloir, le brouhaha des détenus et des parents s’était déchiré comme une étoffe et tout le monde avait tourné les yeux vers lui. Mais Paolo était fou de rage et il ne s’en aperçut même pas.

Ce fut la seule visite qu’il interrompit avant la fin. Il se leva et s’éloigna de la table à grands pas, sous le coup de la colère qui, dès qu’il fut sorti de la prison, se changea en une douleur glacée. Et il se sentit enveloppé de glace pendant des semaines.

Ou bien le jour où il apprit la mort d’un compagnon de cellule de son fils. Il se souvenait bien de ce garçon maigre au visage couvert d’acné. Il passait les audiences le regard à terre, il ne se ressaisissait que pour se joindre à ses camarades quand ils se mettaient à marteler des slogans. Un jour, deux d’entre eux s’étaient mis à faire l’amour là, dans le box des accusés, devant tout le monde. Ce qui avait déclenché une belle pagaille : les juges intimaient l’ordre de respecter la cour, les détenus criaient des phrases ironiques, les parents des victimes hurlaient leur indignation. Ce garçon avait été le seul à rester silencieux, immobile, le menton sur la poitrine, les yeux écarquillés.

Paolo demanda de quoi il était mort. Le visage de son fils devint gris comme de la cendre.

Il avait trahi, répondit-il. Il était sorti de l’organisation. Si quelqu’un veut décrocher, il peut le faire, mais il doit le dire. Mais lui ne nous avait rien dit. Deux autres camarades et moi avons dû intervenir.

Intervenir.

Un autre mot gangrené.

Paolo s’était senti heureux – oui, heureux – qu’Emilia soit déjà morte depuis des mois.

[…]      Voilà. La révolution de son fils était un mot ronflant mais une bien misérable chose.

Francesca Melandri              Plus haut que la mer   Gallimard        2015

Francesca Melandri fait bien vieillir ses personnages : ils ont traversé les tempêtes, ils ont vu leurs enfants basculer dans un autre monde, ils ont été groggy face à l’horreur, mais en finale ils ont trouvé l’apaisement, ils ont appris à accepter… devenus sages, ils sont attachants. Leurs yeux ne sont pas éteints. Ils prennent une large part dans la vie de la famille, voire de la société…. Leurs visages sont beaux : sur le soir de leur vie, la force des liens entre individus l’emporte sur celle des ruptures. Ils ont une densité rarement rencontrée chez des jeunes. Tout à l’opposé de la vision habituellement admise chez nous, résumée par de Gaulle : La vieillesse est un naufrage : l’intendance ne suit plus.

Le temps qu’il faut pour se connaître
Le temps qu’il faut pour accepter
Le temps qu’il faut pour naître
Et pour mourir aussi
Ne sont que le temps d’une vie

Jeanne Marie Sens    J’ai mis tant et tant de temps. 1977

9 06 1974                    Jean Jacques Servan Schreiber désapprouve les essais nucléaires français : il quitte son maroquin tout neuf de ministre de la Réforme. Son ex, Françoise Giroud sera nommée Secrétaire d’État à la Condition Féminine le 16 07 1974. Femme de gauche, elle en met plus d’un mal à l’aise en acceptant ce poste dans un gouvernement de droite. Gaston Defferre lui lancera : Je ne vous le pardonnerai jamais, jamais. Ce faisant, elle ne faisait qu’avoir quelques années d’avance sur son temps (et Gaston Defferre se révélait un combattant d’arrière garde), pressentant sans doute la mort des idéologies. Dans son sillage, on verra Franz Olivier Giesbert passer de la Rédaction en chef du Nouvel Observateur à celle du Figaro, on verra Christian Blanc, l’homme de Rocard devenir député sous l’étiquette UDF etc…

Dieu fasse que votre horizon s’élargisse chaque jour davantage ! Ceux qui s’attachent à des systèmes sont ceux qui, incapables d’embrasser la vérité tout entière, tentent de l’attraper par la queue. Un système, c’est un peu la queue de la vérité, mais la vérité est comme le lézard : elle vous laisse sa queue entre les doigts, et file, sachant parfaitement qu’il lui en poussera une nouvelle en un rien de temps.

Tourguerniev Lettre à Tolstoï 1856.

Elle a écrit de bien meilleurs livres que celui que cette expérience lui inspirera : La Comédie du Pouvoir, dont Pierre Viansson Ponté, rédacteur en chef du Monde dira que c’est  le Journal d’une femme de chambre congédiée.

26 06 1974                  Le code-barres fait son entrée dans la grande distribution ; c’est bien, sûr en Amérique, à Troy, dans l’Ohio.  Le brevet initial datait du 7 octobre 1952, déposé par deux étudiants américains, Norman Joseph Woodland et Bernard Silver, qui cherchaient une méthode pour automatiser l’enregistrement des produits des fabricants. Leur idée consistait à combiner le système de sonorisation de films et le code morse. Il s’agissait ensuite de balayer le code avec une lumière pour traduire les barres verticales en informations. Ils ont aussi l’idée d’utiliser plutôt des cercles concentriques au lieu des lignes verticales afin de permettre la lecture du code dans toutes les orientations. L’utilisation courante n’interviendra cependant qu’à partir de 1973, à la suite de l’invention, le 7 octobre 1970 par George Laurer du code UPC (Universal Product Code, CUP en français). C’est à lui qu’on doit l’ajout de chiffres sous les barres verticales pour identifier le produit. Cette codification va dès lors supplanter les lignes concentriques, trop facilement illisibles en cas de bavures d’impression. La première utilisation de codes-barres a été l’étiquetage des wagons de train, mais ce n’est pas ce genre de support qui peut entraîner un succès mondial. Pour cela, il faudra attendre qu’ils soient utilisés pour automatiser les activités des supermarchés.

5 07 1974                           L’âge de la majorité est abaissé à 18 ans.

31 07 1974                  L’Assemblée Nationale du Québec vote une loi qui institue la souveraineté de la province sur les questions linguistiques et consacre donc le français comme langue officielle du Québec : le pouvoir fédéral s’empresse de dénoncer son illégalité.

07 1974                            Robert Boulin achète pour 40 000 francs 2 hectares sur la commune de Ramatuelle pour y construire une maison de 180 m² pour laquelle il obtiendra le permis de construire le 28 novembre 1974. Le vendeur est Henri Tournet, en fait un parfait escroc, qui a déjà vendu auparavant une partie du terrain vendu à Robert Boulin. Il y a des irrégularités du côté de Tournet avec un autre acheteur qui porte plainte et l’affaire est instruite à Caen par le tout jeune – 26 ans – Renaud van Ruymbeke, fraîchement sorti de l’Ecole de la Magistrature.

4 08 1974                    Quelques mois après le massacre de piazza della Loggia, une explosion dans le train Italicus à San Benedetto Val di Sambro près de Bologne, tue douze personnes et en blesse quarante-huit. Les coupables n’ont jamais été découverts.

Le soir du 4 août 1974, mon père – qui à l’époque était ministre des Affaires étrangères – aurait dû prendre un train de nuit qui partait de Rome pour nous rejoindre à Bellamonte, dans les montagnes du Trentin, où habituellement notre famille allait en vacances. Il s’était déjà assis à sa place lorsque, à la dernière seconde, des fonctionnaires l’ont fait descendre pour signer des papiers importants. Papa nous a rejoints plus tard, en voiture. Le train qu’il a raté s’appelait Italicus.

Maria Fida Moro, fille d’Aldo Moro

8 08 1974                    À la suite de l’affaire du Watergate [qui, en France, aurait eu beaucoup de mal à tenir  plus de deux jours la une des journaux], Richard Nixon démissionne, et en plus, ce jour là , il se fait voler la vedette par un funambule français, Philippe Petit qui, la veille, a marché [selon son mot préféré], entre les deux tours jumelles du Word Trade Center, à la pointe de Manhattan. Gérald Ford lui succède, dont on dit qu’il lui est très difficile de descendre une passerelle d’avion et de mâcher en même temps un chewing-gum.

Le départ de Nixon annonce le retour de l’idéalisme américain, du wilsonisme botté, des tirades manichéennes sur le camp du bien (toujours l’Amérique) et le camp du mal  (l’Union soviétique et les communistes jusqu’en 1989, les islamistes terroristes depuis, les interventions militaires pour la propagation de la démocratie et les droits de l’Homme, aide à l’Afghanistan, contre l’URSS, puis les deux guerres du golfe et l’intervention contre les talibans, sans oublier les plus discrètes mais efficaces révolutions orange orchestrées par les services américains en Europe de l’Est).

Eric Zemmour                 Le suicide français          Albin Michel 2014

17 08 1974          100 000 manifestants se retrouvent au Rajal del Gorp, sur le Larzac  : slogan de cette année-là : Le blé fait vivre, les armes font mourir.

12 09 1974          L’agitation étudiante a gagné l’Ethiopie et des militaires en ont profité pour prendre graduellement le pouvoir, en éliminant les uns après les autres les principaux responsables politiques. Et c’est maintenant l’empereur lui-même, Haïlé Sélassié qui est emprisonné ; il sera assassiné un an plus tard, sur ordre du commandant Mengistu Haïlé Maryam. Après la chute de ce dernier, instigateur de la terreur rouge, en 1991, des fouilles permettront de retrouver le corps de l’empereur, et de lui offrir des obsèques solennelles en 2000.

14 10 1974             Tout licenciement économique entraînera le versement d’un an de salaire.

20 10 1974            Par référendum, 66 % des Suisses s’opposent à l’expulsion de 500 000 étrangers.

30 10 1974          Mobutu a soif de reconnaissance internationale et pense qu’en finançant une rencontre de boxe au sommet, – 5 millions de $ pour chaque boxeur – cela va lui apporter cette reconnaissance et c’est ainsi qu’a lieu à Kinshasa le combat du siècle – rumble in the jungle – entre Mohammed Ali, né Cassius Clay – Float like a butterfly and sting like a bee  – Vole comme un papillon et pique comme une abeille – et George Foreman. L’événement avait été l’objet de tous les soins : Mobutu était parvenu à faire venir les plus grands musiciens noirs du moment : Celia Cruz, Tony Pacheco venus d’Amérique du Sud, B.B. King, les Pointer Sisters, Sister Sledge et James Brown, des Etats-Unis, Manu Dibango et Myriam Makeba d’autres pays d’Afrique, et bien sûr toutes les stars zaïroises…

Mohammed Ali, arguant du fait que jamais aucun viet-cong ne m’a traité de sale nègre – avait refusé dès le 28 avril 1967 son incorporation dans un centre de recrutement pour partir au Viet Nam. S’en étaient suivies des condamnations à des peines de prison, qu’il n’avait pas effectué, et des amendes, pour finir devant la cour suprême qui, le 28 juin 1971, à l’unanimité des 8 juges, lui avait reconnu le droit de refuser le service militaire, annulant toutes les condamnations antérieures, et infligeant ainsi, vu la notoriété de l’inculpé, un véritable camouflet aux faucons, partisans de la guerre. En 1984, la médecine lui décèlera la maladie de Parkinson, qui ne l’empêchera pas d’avoir un rôle de médiateur en Irak, en 1990, juste avant la guerre du golfe, d’allumer la flamme olympique lors des Jeux Olympiques d’Atlanta en 199. Il mourra le 3 juin 2016.

Les premières trente secondes n’ont rien eu de décisif, puis le tir de barrage a commencé. Ali était ramassé dans sa position habituelle, aussi reculé dans les cordes qu’un pêcheur au gros se colle à son dossier quand il sent une touche sérieuse, prêt à ce qui allait suivre, en l’occurrence un bombardement qui faisait penser aux échanges d’artillerie de la Première Guerre mondiale. Au cours des quatre-vingt-dix secondes qui allaient s’écouler, ni l’un ni l’autre n’a bougé de plus d’un mètre et sur ce champ de bataille exigu Foreman a pilonné en salves de quatre et de six, de huit et de neuf, des coups furieusement assénés, sonores comme le claquement de portes en chêne, bombes dans le corps, missiles dans la tête, jusqu’à en perdre la respiration, puis se reculer, reprendre son souffle et revenir canarder encore, bombarder et enfoncer et aplatir le torse en face de lui, briser ces bras qui lui faisaient obstacle, percer à travers eux pour atteindre les côtes, plus loin, plus profond, enfouir la dynamite dans la terre, le soulever, le cogner, l’envoyer au ciel. […]

Gants à la tête, coudes au corps, Ali était balancé, secoué, malmené comme une sauterelle tout en haut d’un roseau fouetté par le vent, et les cordes vibraient et claquaient tels des draps dans une tempête, et Foreman précipitait son poing droit contre son menton mais Ali volait en arrière et l’évitait d’un centimètre, à moitié hors du ring, puis il revenait repousser le coude de Foreman en protégeant ses côtes et il se balançait, juste un peu plus en avant, repartait dans les cordes, en ressortait pour glisser un punch et à nouveau dans les cordes, tout cela avec le calme parfait d’un marin dans les haubans. Ses yeux, surtout : il s’en servait tout le temps, […] repartait en arrière quand Foreman se jetait en avant, le provoquait, l’enrageait, aussi à l’aise visiblement que s’il était en train de s’entraîner en peignoir de bain, repoussait la tête de Foreman avec le geste du torero qui s’écarte du taureau après avoir exécuté cinq belles passes sur lui, mais à un moment il a paru hésiter une fraction de seconde de trop, narguer Foreman un tout petit peu trop longtemps car George s’est tendu soudain, […] et comme quelqu’un de la cuadrilla un des proches d’Ali a hurlé : Attention, attention, attention ! Ali s’est rejeté dans les cordes et juste au moment où il revenait Foreman lui a envoyé six crochets du gauche d’affilée, les plus énergiques de son combat, puis une droite, c’était le point culminant de sa rencontre et l’épicentre de sa meilleure attaque, un gauche au ventre, un à la tête, un au ventre, un à la tête, un autre au ventre, un autre à la tête, mais Ali les a tous parés, tous, du coude pour protéger le ventre, du gant pour protéger la tête, et les cordes sifflaient comme des serpents. Il était prêt à ces gauches, Ali, mais non à la droite qui les a suivis, un punch terrible sous lequel les tendeurs des cordes ont gémi. J’ai rien senti ! a-t-il crié. Était-ce le coup le plus rude qu’il ait eu à encaisser de toute la nuit ? Il devait en prendre encore dix, après. Foreman a continué à bander ses muscles en puisant dans le désespoir qui bouillait en lui, à envoyer des punchs en approchant maintenant de la conclusion d’un pilonnage qui s’était déchaîné à la cadence de quarante ou cinquante coups à la minute, peut-être.

[…]      par-dessus le barrage Ali lui décochait maintenant des piques dans le cou, de-ci de-là, de même qu’une cuisinière plante une fourchette dans son gâteau pour voir s’il est assez cuit, les punchs de Foreman allaient s’affaiblissant, Ali est sorti des cordes et il s’est mis à frapper à son tour dans les trente dernières secondes du round, vingt coups au moins dont presque tous ont atteint leur cible, parmi les plus durs de toute la rencontre. Quatre droites, un crochet du gauche et une droite encore ont fait mouche en une stupéfiante combinaison, puis un punch qui a fait pivoter la tête de Foreman à quatre-vingt-dix degrés, un cross du droit dans lequel le poing et l’avant-bras sont venus percuter toute la longueur de sa mâchoire, un double impact qui a dû se faire sentir, d’abord le poing, ensuite le bras nu, de quoi craqueler les murs de volonté dans le cerveau de George qui a chancelé, s’est écarté en jetant un regard indigné à Muhammad et s’est fait cogner à nouveau, tchac ! bang ! deux encore. Et à la fin Ali l’a pris par le cou, tel un grand frère punissant son gigantesque et stupide cadet, et il a fixé quelqu’un dans l’assistance, quelque ennemi ou peut-être un ami perfide qui avait prédit la victoire de Foreman car sans lâcher sa prise il a tiré la langue, une longue langue couverte d’écume blanche.

Norman Mailer Le combat du siècle. Denoël et d’ailleurs 2000

14 11 1974                  En Italie, ce ne sont pas les réponses qui font peur. En Italie, ce qui fait peur, ce sont les questions.

Simonetta Greggio Dolce Vita 1959-1979                Roman Stock2010

Pier Paolo Pasolini accuse ; il accuse, mais il n’a pas de preuves, et donc il ne donne pas de noms ; mais la bonne question est posée : QUI ? Cela est déjà trop  pour être maintenu hors de la liste des hommes à abattre et il sera abattu.

Je sais. Je sais les noms des responsables de ce que l’on appelle putsch – et qui est en réalité une série de coups d’Etat que l’on a perpétrée pour protéger le pouvoir en place. Je sais les noms des responsables du massacre de Milan, le 12 décembre 1969. Je sais les noms des responsables des massacres de Brescia et de l’ltalicus au début de 1974. Je sais les noms de ceux qui sont au sommet, ceux qui ont manœuvré aussi bien les vieux fascistes du putsch que les néofascistes, auteurs matériels des premiers massacres. Je sais les noms de ceux qui ont organisé les deux phases différentes, et même opposées, de la tension : une première phase anticommuniste et une seconde phase antifasciste. Je sais les noms des membres du groupe de personnes importantes qui, avec l’aide de la CIA, des colonels grecs et de la mafia, ont, dans un premier temps, lancé (du reste en se trompant misérablement) une croisade anticommuniste, et ensuite, toujours avec l’aide et sous l’impulsion de la CIA, se sont reconstruit une virginité antifasciste. Je sais les noms de ceux qui, entre deux messes, ont donné des instructions et assuré de leur protection politique les vieux généraux, les jeunes néofascistes et enfin, les criminels ordinaires. Je sais les noms des personnes sérieuses et importantes qui manœuvrent aussi bien les personnages comiques que les personnages apparemment ternes. Je sais les noms des personnes sérieuses et importantes qui manœuvrent les tragiques jeunes gens devenus tueurs et sicaires. Je sais tous ces noms et je connais tous les faits (attentats contre les institutions et massacres), dont ils se sont rendus coupables.

Je sais. Mais je n’ai pas de preuves. Ni même d’indices. Je sais tout ça parce que je suis un intellectuel, un écrivain qui essaie de comprendre ce qui se passe, qui essaie d’être au courant de tout ce que l’on écrit à ce propos, et d’imaginer tout ce que l’on ne sait pas ou que l’on tait ; je suis quelqu’un qui met en relation les faits, même éloignés, qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires dans une politique cohérente et qui rétablit la logique là où semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère.

Pier Paolo Pasolini Corriere della Sera du 14 novembre 1974

Et ne dites pas que vous ne voulez plus rien savoir, que vous êtes découragés. Tout cela est arrivé parce que vous n’avez rien voulu savoir

Giacomo Olivi, fusillé à Parme la veille de la Libération

20 11 1974                  Les travaux de fondations du centre commercial de la Bourse, à une portée de flèche du Vieux Port de Marseille, mettent à jour la carène d’un navire qui sera nommé le bateau de Lacydon, représentatif des premiers siècles de Marseille, fondée vers 600 avant Jésus Christ par les Phocéens, grecs de Phocée, en Asie Mineure. Ce type de bateau fût utilisé du 2° av J-C au 4° ap J-C : 23 m de long, 8 m de large, une quille de 8 m, un volume de cale de 285 m3, tirant d’eau de 1,2 m. Ces navigateurs faisaient preuve d’un grand savoir dans la construction navale : le bois le plus utilisé, parce que le plus courant et le moins cher était le pin d’Alep, pour les œuvres vives, mais aussi le mélèze pour les parties qui demandaient plus de résistance, le pin parasol pour l’étrave, le pin sylvestre et l’épicéa pour quelques bordés, et le cyprès pour la quille : ce dernier est intéressant à plus d’un titre : à l’air libre ses résines acres éloignent les insectes, il durcit et se conserve indéfiniment dans l’eau de mer. Les réparations étaient faites quelquefois en frêne ou en peuplier, les chevilles et les clefs en olivier, chêne vert ou cyprès.

26 11 1974                  Simone Veil, ministre de la Santé défend devant le Parlement le projet de loi sur la légalisation de l’avortement. [Le texte est dans la rubrique discours de ce site].

10 12 1974                  Les Neuf décident l’élection du Parlement Européen au suffrage universel direct.

27 12 1974         Explosion dans une mine de charbon : la fosse n° 3, dans le quartier Saint-Amé à Liévin (Pas-de-Calais) : 42  mineurs y laissent la vie.

1974                 Naissance de l’Internet : la prolifération incontrôlée des réseaux soulevait la question des standards. Une conférence internationale à Washington en 1972 donna naissance à un groupe de travail avec mandat de créer un protocole susceptible de permettre à tous les ordinateurs et tous les réseaux existants déjà de se relier entre eux. Vint Cerf prit à 29 ans, la tête de ce groupe. Avec Robert Kahn, il publie le protocole TCP : Transmission Control Protocol, comprenant ce qui deviendra le protocole IP : Internet Protocol.

Roland Moreno, journaliste, découvre la carte à mémoire.

Dans la Rift Valley éthiopienne, découverte de Lucy : elle a 3.3 millions d’années et est la première représentante connue de l’australopithèque.

Houari Boumediene, chef d’Etat de l’Algérie,   prophétise : Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère sud pour aller dans l’hémisphère nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire.

10 01 1975                  1° Apostrophes de Bernard Pivot : ce sera un succès pendant 15 ans. Il arrêtera le 22 06 1990.

Ce que j’avais prédit dans La littérature à l’estomac (1950) s’est confirmé. C’est pourquoi j’ai toujours refusé les invitations de Bernard Pivot. La télévision ne donne que l’image de l’écrivain et elle ne peut rendre compte de la littérature.

Julien Gracq      1999

Elle joua un rôle essentiel dans la vie culturelle en France ; elle participa de plein droit au débat d’idées quand elle en l’initia pas ; des réputations s’y sont faites et d’autres s’y sont défaites ; des penseurs exigeants y ont gagné un public qu’ils n’auraient jamais espéré atteindre ; des romanciers populaires y ont parfois perdu tout crédit ; des poètes s’y sont fait entendre. Souvent le destin d’un livre s’y est joué en quinze minutes, pour le meilleur et pour le pire. Durant toutes ces années, Bernard Pivot y fût l’interprète de la curiosité publique, selon le mot de Pierre Nora.

La liste des apostrophés est impressionnante, non par leur nombre mais par leur trempe. Il faut d’abord souligner la qualité et la variété des auteurs, surtout chez les historiens, les philosophes, les sociologues, les essayistes auxquels on aurait du mal aujourd’hui à trouver des héritiers de la même envergure et pas seulement chez les Français (où sont les Dumézil, les Braudel ; les Levi-Strauss ?) ensuite l’exceptionnelle liberté de ton qui régnait sur ce plateau, la vivacité de la dispute, parfois la violence des échanges, dans un grand mélange des genres, toutes choses qui doivent aussi aux aléas du direct, et qui contrastent si fort avec l’autocensure et la frilosité de notre époque rongée par le principe de précaution.

Pierre Assouline             L’Histoire n° 417 Novembre 2015

24 01 1975                  Keith Jarret, pas encore 30 ans, – il s’est produit pour la première fois huit ans plus tôt – donne un concert à l’Opéra de Cologne. Il est fatigué, il manque de sommeil, le piano n’est pas celui qu’il a demandé. Jusqu’à la dernière minute il hésite à jouer et finalement démarre le concert… avec les quatre premières notes du thème musical de la sonnerie de rappel de la salle de Cologne. L’effet de surprise est assuré, le public est avec lui et va lui faire un triomphe. Manfred Eicher, son producteur a enregistré ; il vendra 3,5 millions de disques. Le Köln Concert sera au jazz ce que Diva, Amadeus ont été pour la musique classique au cinéma : pour beaucoup, une clef pour découvrir un monde jusqu’alors inconnu.

Ce pourrait être le cours supérieur de la Moldau, Smetana ayant déjà écrit son cours inférieur, quand le fleuve a atteint son profil d’équilibre. Pas loin de la source, des eaux très vives au cours parfois linéaire, souvent sinueux, on y découvre des fleurs, des animaux, des minéraux inscrits dans une merveilleuse innocence : le bonheur en musique et ça swingue tranquillement ; c’est le paradis, bien loin de la terre.

2 02 1975                    Julos Beaucarne, chanteur belge, a porte ouverte pour plus que ses proches : cela peut faire du monde, et on ne peut pas connaître tout le monde ; et cette nuit là, un hôte assassine sa femme.

Amis bien aimés,

Ma Loulou est partie pour le pays de l’envers du décor, un homme lui a donné 9 coups de poignard dans sa peau douce. C’est la société qui est malade, il nous faut la remettre d’aplomb et d’équerre par l’amour et l’amitié et la persuasion.

C’est l’histoire de mon petit amour à moi arrêté sur le seuil de ses 33 ans. Ne perdons pas courage ni vous ni moi. Je vais continuer ma vie et mes voyages avec ce poids à porter en plus et mes 2 chéris qui lui ressemblent.

Sans vous commander, je vous demande d’aimer plus que jamais ceux qui vous sont proches ; le monde est une triste boutique, les cœurs purs doivent se mettre ensemble pour l’embellir, il faut reboiser l’âme humaine. Je resterai sur le pont, je resterai un jardinier, je cultiverai mes plantes de langage. À travers mes dires, vous retrouverez ma bien-aimée ; il n’est de vrai que l’amitié et l’amour. Je suis maintenant très loin au fond du panier des tristesses. On doit manger chacun, dit-on, un sac de charbon pour aller en paradis. Ah comme j’aimerai qu’il y ait un paradis comme ce serait doux les retrouvailles.

En attendant, à vous autres, mes amis de l’ici-bas, face à ce qui m’arrive, je prends la liberté, moi qui ne suis qu’un histrion, qu’un batteur de planches, qu’un comédien qui fait du rêve avec du vent, je prends la liberté de vous écrire pour vous dire ce à quoi je pense aujourd’hui : je pense de toutes mes forces qu’il faut s’aimer à tort et à travers.

Julos Nuit du 2 au 3 février 75

13 04 1975                  Début de la guerre du Liban, qui oppose les milices des différentes confessions. Le 6 décembre, samedi noir verra le massacre de 200 personnes.

17 04 1975                  Les Khmers Rouges, sans aucune expérience politique, munis seulement de théories marxistes acquises souvent à Paris, entrent à Phnom Penh : Saloth Sar, alias Pol Pot va isoler son pays du reste du monde pour donner libre cours à sa folie et se livrer à l’un des plus importants génocides du XX° siècle, jusqu’à être contraint au départ par les Vietnamiens, en 1979 : culte du retour à la terre, déplacements massifs de populations, décervelage systématique ; bilan : environ 2 M. morts, 5 800 écoles, 2 000 pagodes, 108 mosquées détruites…etc… Et dès le début, tout est allé très vite : Phnom Penh, qui comptait en temps normal 600 000 habitants, en comptait alors 2 millions, venus des campagnes bombardées et dévastées par la guerre civile : elle fût vidée en 48 heures ! tout le monde à la campagne en semi-esclavage dans les champs ou sur d’immenses chantiers hydrauliques ou de terrassement !

Pas de révolution sans chants révolutionnaires :

Les forces de la révolution s’avancent / Comme un feu puissant et orageux, / Tuant la clique abjecte des traîtres, / Et libérant notre capitale… / Les cris de victoire de notre armée / Ont détruit l’ennemi, libéré la chère patrie, / Mettant fin à la guerre et à l’agression / Des impérialistes cruels, chassés du pays… / Le drapeau rouge de la révolution / Vole sur Phnom Penh, la terre d’Angkor ! / Le pays est aux mains des travailleurs et des paysans. / C’est la récompense de millions de gouttes de sang / Versés pour la victoire finale.

 Et, un peu plus tard, dans les rizières… quasiment en boucle, dans des hauts parleurs qui grésillent :

Sang rouge et brillant qui couvre ville et plaines / Du Kampuchéa, notre mère patrie, / Sang sublime des travailleurs et des paysans, Sang sublime des révolutionnaires et des combattants, / Hommes et femmes confondus. / Sang de notre lutte implacable et résolue / Qui, le 17 avril, sous le drapeau de la révolution, / Nous a libérés de l’esclavage ! / Vive, vive le glorieux 17 avril ! / Victoire glorieuse et plus grande encore / Que celle de l’époque du Temple d’Angkor. / Unissons-nous pour construire / Une Kampuchéa splendide et démocratique / Une nouvelle société d’égalité et de justice / En soutenant la ligne d’indépendance-souveraineté / Et de confiance en nous ! / Défendons résolument / Notre mère patrie, notre terre sacrée / Et notre glorieuse révolution ! / 

Vive, vive, vive, / La nouvelle Kampuchéa démocratique / Dressons résolument vers les cîmes / Le drapeau rouge de la  / révolution ! / Construisons notre mère patrie, / Faisons-la avancer d’un grand bond en avant / Pour qu’elle soit plus glorieuse que jamais !

*****

On avale des soupes de nouilles devant les gargotes, les enfants partent pour l’école. Au long des rues, sur des charrettes, on vend des mangues, des cigarettes, des sauterelles grillées au miel dans une feuille verte en cornet. Il fait chaud déjà, près de trente degrés, le ciel est bleu. C’est un calme de façade. La ville assiégée est ravitaillée par le pont aérien. Chaque jour se rapprochent le sifflement des roquettes et le fracas des obus. Lon Nol et les Américains sont partis, ont abandonné la défense impossible. L’aéroport de Pochen-tong est hors d’usage. On attend la paix. Des incendies rougeoient dans les faubourgs. Les troupes régulières se replient. Les dépôts de munitions explosent. Les camions révolutionnaires longent les files des blindés neufs. C’est la liesse, la réconciliation entre Cambodgiens, les drapeaux blancs agités aux balcons, plus de chapelets de bombes au-dessus des rizières. On entend les tirs sporadiques de soldats retranchés qui bientôt rendront les armes. Sur les ondes c’est Radio Phnom Penh qui devient La Voix du Kampuchea démocratique :

NOUS ORDONNONS À TOUS LES MINISTRES ET TOUS LES GÉNÉRAUX DE SE RENDRE IMMÉDIATEMENT AU MINISTÈRE DE L’INFORMATION POUR ORGANISER LE PAYS. VIVE LES FORCES ARMÉES POPULAIRES DE LIBÉRATION NATIONALE KHMÈRES TRÈS COURAGEUSES ET TRÈS EXTRAORDINAIRES ! VIVE L’EXTRAORDINAIRE RÉVOLUTION DU KAMPUCHEA !

Angkar

Les quelques hommes de bonne volonté ou nigauds qui répondent à l’appel sont emmenés au Stade olympique et exécutés. Des groupes silencieux et ordonnés de gamins tout en noir remontent les rues. Casquette Mao noire, sandales Hô Chi Minh en pneus, AK-47 et grenades sur la poitrine, visage fermé, des chauves-souris, pas un mot, pas un sourire, ils sont épuisés, affamés, une marée noire qui submerge la ville, étrangers à la liesse, la musique, tout le monde dans les rues après le couvre-feu et les bombardements, la peur, on danse, on allume des bâtonnets d’encens et dépose des fleurs sur les autels, et sans cesse des milliers de chauves-souris silencieuses continuent d’entrer en ville, occupent les ronds-points, les carrefours, déplient des plans, arrêtent et fouillent chaque véhicule, pas un mot, ils vident les hôpitaux, les malades sur les brancards ou boitillant sur leurs béquilles, les pansements saignants, tous chargés dans les camions, puis les gamins en noir frappent aux portes, une à une. Les Américains vont bombarder la ville. Partir tout de suite. Ne rien emporter, ne rien fermer, nous veillons. L’Angkar veille. Ceux du nord doivent quitter la ville vers le nord et ceux du sud vers le sud, et ceux de l’ouest vers l’ouest, la multitude en une immense cohorte, les baluchons, les valises, les vélos, charrettes, cyclo-pousse, les autos des riches au pas au milieu de la foule, tous pressés par les groupes de gamins méticuleux, méthodiques, froids, les bataillons féminins des Néaris. Deux millions de personnes piétinent sur les avenues. Aux barrages, on collecte les montres, les stylos, jette dans les fossés l’argent, brûle les riels et les dollars. On fusille quelques garçons aux cheveux longs et lunettes de soleil, dégénérés par la pop music cambodgienne ou américaine, les bars et les boîtes de nuit, ces civilaï du Peuple nouveau. Les premiers cadavres gonflent au bord des routes. Maintenant il fait quarante au soleil. Avril est le mois le plus chaud de l’année.

Les étrangers sont arrêtés puis consignés dans le parc de l’ambassade de France en haut du boulevard Monivong. Les Soviétiques essaient d’échapper à cette humiliation. C’est la Guerre froide. Ils accrochent un panneau à l’entrée de leur ambassade : Nous sommes communistes. Nous sommes vos frères. Présentez-vous avec un interprète parlant français. Les chauves-souris font exploser le portail au bazooka, pénètrent sans un mot jusque dans les appartements privés, ouvrent les frigos devant les Soviétiques réunis, leur montrent les œufs, avant de les écraser par terre : un vrai révolutionnaire ne mange pas un œuf qui, couvé, peut donner un poulet qui nourrit le groupe. On les emmène vers l’ambassade, d’où on extrait sous la menace d’une invasion tous les Cambodgiens qui sont venus y demander asile, et qu’on pousse dans la cohorte des rues, et puis un mot prononcé partout sur les routes par les gamins en noir, un mot que tout le monde connaît, mais qui ce matin devient un nom propre et prend une majuscule, une divinité nouvelle, l’Angkar, l’Organisation.

Le lendemain Phnom Penh est en partie vidée, les dernières poches de résistance emportées. Des automobiles abandonnées portières ouvertes ou renversées sur le toit. Des chauves-souris découpent les pneus pour en faire des semelles, déroulent des barbelés en travers des rues. En quelques jours c’est une ville morte. Des lits d’hôpital dont les roulettes ont lâché. Le soleil scintille sur les bocaux de transfusion d’où pendent des tuyaux. Les chauves-souris forcent les rideaux de fer des boutiques, jettent au-dehors tous les symboles de la corruption, que des camions viennent charger pour aller les brûler à la sortie de la ville vers la digue de Stung Kambot. On vide les appartements de leurs téléviseurs, on jette par les fenêtres tout ce que l’Angkar dorénavant proscrit, appareils ménagers, magnétophones, horloges, réfrigérateurs, boîtes de conserve, médicaments, vêtements d’importation, livres, bibliothèques entières en autodafé. Dans les faubourgs c’est le silence, les traces de l’exode des citadins qui partout sont les mêmes, des bagages trop lourds jetés dans les fossés, des matelas trop encombrants, des motos sans carburant, mais pour la plupart, les pauvres comme les riches, qu’ils aient ou non dissimulé leurs économies, dans un coffre en banque ou un tube de bambou enterré dans la cour, l’image la plus inattendue est la destruction de l’argent, toutes les coupures de cinq cents riels qui volettent sur les trottoirs. Plus rien à vendre et plus rien à acheter. En vingt-quatre heures un monde s’efface. Ces pluies de billets dans la ville fantôme qui saluent leur départ leur montrent qu’il est sans retour. Définitif.

Patrick Deville          Kampuchea    Seuil 2011

Et ce jour-là la Une de première page de Libération disait : Le drapeau de la résistance flotte sur Phnom Penh.

Le titre est sans ambiguïté et vaut un Paris libéré d’août 1944. la résistance, c’est la résistance au régime pro américain de Lon Nol, et le titre est donc un cri de victoire. Entre maos, la méfiance n’est pas de mise, n’est-ce pas ? Pas plus qu’une élémentaire prudence et un zeste de discernement. Après la catastrophe du Grand bon en avant, ces gens n’ont pas eu dans le ciboulot un semblant d’alerte qui leur dise : attention, danger. Si, avant Balladur, dixit Mitterrand, la droite française était la plus bête du monde, les maos français sont bien les communistes les plus bêtes du monde. Et pourtant, si l’honnêteté les avait un brin guidé, ils n’auraient pas eu à attendre bien longtemps – 48 heures, le temps qu’il a fallu pour vider Phnom Penh de ses 2 millions d’habitants – pour réaliser que les premiers pas allaient, non dans le mur, mais en enfer. Mais que voulez-vous, quand on est plein de l’insupportable morgue, arrogance et suffisance d’un commissaire politique qui brandit son petit livre rouge Mao comme les conquistadors brandissaient la Bible face aux Indiens, on préfère avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. Au café du commerce, où l’on aime bien appeler un chat un chat et où donc on ne dit pas que des bêtises, on appelle cela avoir de la m…. sur les yeux.

Le Monde du même jour titrait  :

AU CAMBODGE Le gouvernement de Phnom-Penh envisage de déposer les armes. L’écroulement des illusions

Phnom-Penh. – Alors que les Khmers rouges pénétraient dans les faubourgs sud de la ville et que l’on se battait, tôt ce mercredi matin 16 avril, près du pont Monivong, le processus de désagrégation politique s’accélérerait à Phnom-Penh. Les fumées montent au nord, au sud, à l’ouest, les réfugiés et les blessés affluent, tandis que les bureaux ont pratiquement cessé toute activité et que les politiciens délibèrent sans désemparer.
M. Long Boret [successeur de Lon Nol] ne s’attendait sans doute pas, dimanche dernier, lorsqu’il prononça des paroles jusqu’au-boutistes et déclara qu’il mourrait de faim avec son peuple, que la réaction des Khmers rouges fût aussi rapide et efficace. Trois jours après, la République s’effondrait.
Ses dirigeants pouvaient-ils espérer autre chose ?
Après deux jours où les défaites se sont succédé sans discontinuer, le bel optimisme a fait place au désespoir. Les politiciens, qui vivaient dans un rêve, qui ne connaissaient la situation militaire que par le général Untel et le sort de leurs compatriotes par tel fonctionnaire ou organisme administratif, se sont retrouvés brutalement en face des réalités. Depuis la nuit de dimanche à lundi, des gens fuient et meurent dans une lutte désormais inutile. C’est dans ces circonstances que les responsables républicains se sont réunis mardi soir et tard dans la nuit.
Ont-ils enfin compris que leur situation est sans issue ? Toujours est-il qu’une majorité se serait dégagée parmi les éléments civils pour cesser la lutte à tout prix, à condition seulement que les militaires se voient épargner l’humiliation supplémentaire et ultime d’une reddition.
Mais les autorités abandonneront-elles leurs anciennes habitudes de palabres sans fin d’où aucune décision ne sort ? Ne risquent-elles pas de se contenter d’un texte ambigu que les forces révolutionnaires victorieuses ne se donneront même pas la peine de lire ?
Les extrémistes civils et militaires ne risquent-ils pas de jouer la politique du pire, se lançant dans de sanglants combats de rue sans autre issue que la mort de milliers de civils ? Quel est le rôle joué dans cette affaire par le général-prince Sirik Matak, cousin et ennemi du prince Sihanouk, qui est rentré samedi dernier seulement dans l’arène politique et auquel l’actuel chef de l’armée et président du comité exécutif, le général Sak Sutsakhan, est très lié ? Alors que les rues sont engorgées de réfugiés, le gouvernement délibère encore. Les derniers rêveurs se raccrochent aux rumeurs d’une arrivée de dix mille Khmers kroms, mercenaires cambodgiens venus du Vietnam du Sud. Comment viendraient-ils si toutes les voies d’accès à la capitale sont coupées ? Les derniers Américains, eux, attendent toujours l’hypothétique hélicoptère qui viendra les sauver.
Les notes que nous avons pu prendre mardi rendent compte de la tactique des Khmers rouges et du désarroi qui s’est emparé de la capitale.
6 heures du matin : Avec le jour qui se lève, les canons en position derrière l’ambassade de France se mettent à tirer quelques salves, comme pour saluer l’arrivée du soleil. Quelques rafales d’armes automatiques troublent aussi le calme matinal dans le faubourg de Tuol-Kauk, au nord-ouest, sans doute un petit accrochage avec des éléments khmers rouges infiltrés. La ville est presque déserte et l’on ne voit que de rares passants et soldats qui se dirigent vers le centre de la ville. Aux P.T.T. l’émetteur de secours, installé sur le toit de l’immeuble, fonctionne par intermittence. L’émetteur de Kambol semble se trouver encore en zone gouvernementale mais les militaires lui ont interdit de fonctionner car son groupe électrogène gêne les communications.
9 heures : Les derniers réfugiés s’en vont le long de la route 4, quittant les camps situés auprès de la digue nord, quelques centaines de mètres avant le village de Pochentong.
La circulation a cessé. On ne voit même plus d’animaux. Parfois seulement, un ou deux soldats apparaissent derrière un arbre. L’un d’entre eux nous dit que les Khmers rouges occupent le marché de Pochentong, ou l’académie militaire proche. Au début de la digue, comme une dernière ligne de défense, une demi-douzaine de blindés M-113 braquent leurs armes sur les paillotes désertes, à quelques mètres en contrebas, comme si les Rouges allaient bondir devant eux comme des diables. Plus loin, sur la digue, après la voie ferrée, à un kilomètre environ, l’artillerie soulève des nuages de poussière et de sable.
Ce sont, sans doute, les canons de 105 américains capturés par les assaillants. Quelques baraques de réfugiés se consument. Un petit poste de garde aiguille les fuyards vers un autre chemin de terre, les empêchant de gagner directement Phnom-Penh
Plus près de la capitale, quelques centaines de paras se sont installés dans les parkings situés au rez-de-chaussée des immeubles de l’université. Le mot royale a été effacé depuis la proclamation de la République, mais on devine toujours l’emblème de la monarchie sur le fronton.
Des camions déchargent armes et munitions. Ces parachutistes arrivent directement de la dernière enclave sur la rive est du Mékong, à Arei-Khsat, en face du palais royal. Ils en ont abandonné la garde à quelques unités. Peut-être l’ont-ils quittée sans espoir de retour ? Les visages respirent la gravité, l’épuisement, après des jours et des nuits de combat sans interruption. Ces soldats n’ont pas mangé depuis deux jours, et ne peuvent plus se rendre dans leur camp de base, situé en face de l’aéroport, et qui est soit pris, soit sous le feu des Khmers rouges. Certains sont presque des gamins. Très vite ils se couchent et s’endorment. Plusieurs ont des sourires enfantins qui détonnent avec leur harnachement martial. La plupart des étudiants et des professeurs qui résident dans ces immeubles se sont enfuis. Seuls restent quelques irréductibles – servants qui ne veulent pas abandonner les biens de leurs maîtres absents. – et deux couples de professeurs français. Ils ont refusé de se faire évacuer pour voir ce qui va se passer. Curiosité dangereuse, car ces bâtiments sont très vulnérables.
Les réfugiés s’alignent en contrebas sur la voie ferrée désaffectée, avec leurs charrettes à bœufs aux montants longs et incurvés vers le haut. Ils y ont installé tout ce qui leur reste : sacs de riz et volailles, nattes, marmites, parfois un meuble en bois. Ils sont filtrés sans zèle par des policiers militaires. On ne croirait pas que la ville est sous le régime de couvre-feu pour vingt-quatre heures. Par contre, au centre, d’autres arrêtent tous les hommes qui se promènent sans autorisation, les cartes de couvre-feu ne sont pas encore imprimées, nous a-t-on dit chez le gouverneur militaire de la capitale. Les suspects sont parqués sur le trottoir, devant un restaurant, et on leur confisque leurs cartes d’identité. Ils sont effrayés. Peut-être rejoindront-ils ces milices formées à la hâte et que l’on fait manœuvrer pour la forme avant de les armer.
10 heures. – Dans le quartier de Tuol-Kauk, évacué par une partie de ses habitants, il y a quelques blindés en position en bas de la tour de télévision. Le matin, des obus de mortier sont tombés près de la digue qui ceinture le faubourg au nord, le long du lac. De l’autre côté de celui-ci les Khmers rouges sont bien implantés. Très peu de soldats tendus, nerveux, aussi silencieux et fermés qu’ils étaient diserts et souriants il y a encore deux jours, montent une garde décontractée. Bien peu semblent décidés à mourir l’arme à la main. Tous les véhicules ont déjà été tournés vers l’arrière, au cas où il faudrait encore reculer. Les soldats de Khieu Samphan et du prince Sihanouk ne sont qu’à 1 kilomètre et ne sont plus très loin de la chaussée qui permet de traverser l’étang. L’explosion d’une roquette ou d’un mortier à quelques centaines de mètres en retrait nous incite à rebrousser chemin. D’ailleurs ces militaires autrefois amicaux n’apprécient plus guère la présence d’étrangers parmi eux et notre voiture les gêne.
11 heures. – Un énorme panache de fumée s’élève soudainement vers le ciel à Tuol-Kauk. Les mortiers adverses ont touché une usine de peinture. À côté se trouvent des dépôts de carburant militaire dont une partie s’embrase bientôt. À quelques dizaines de mètres, des hommes déchargent des fûts de gas-oil. L’attaque va vider très rapidement le quartier de presque tous ses habitants qui se réfugient en ville.
Les Khmers rouges utilisent tout autour de la ville-République encerclée la même tactique : faire partir la population, soit en le lui demandant, soit en provoquant un sinistre spectaculaire mais peu meurtrier. Le signe est vite compris et l’agglomération se gonfle encore plus, tandis que les zones dangereuses se vident. Les pertes civiles sont faibles. L’impact psychologique est considérable. Quelques groupes d’hommes bien appuyés par des tirs de canons ou de mortiers suffisent.
Dans la fuite, on retrouve nombre de militaires. On ne rencontre plus d’unités organisées, même au niveau de la compagnie. Ce ne sont que soldats qui rentrent en ville seuls ou en petits groupes, ou groupes de militaires disparates ou unités aux effectifs réduits qui obéissent encore à leurs officiers. Les divisions et brigades ont fondu depuis janvier, et éclaté en garnisons, points d’appui, etc. Alors que le périmètre de défense se réduit sans cesse, les républicains ne forment aucune unité homogène contre laquelle viendraient buter les adversaires.
16 heures. – L’exode touche tout un nouveau secteur. Les habitants de la banlieue sud de Takh-Mau déferlent à leur tour dans les boulevards de la capitale par dizaines de milliers, à pied surtout, mais aussi en cyclo-pousse, parfois avec un ou deux bœufs blancs. Ils emportent, comme ceux de la route de Pochentong, leurs maigres baluchons. Ils s’installeront tant qu’il le faudra sur les trottoirs et dans les ruelles.
À un kilomètre avant Takh-Mau, tout redevient soudain calme. Seules quelques personnes courent. Un soldat nous met en garde, les Khmers rouges tirent. Ils ont encerclé le bourg, chef-lieu de la province de Kandal, où se trouve Phnom-Penh. Est-il pris ? Personne ne peut le dire.
De l’autre côté de la rivière Bassac, on ne sait ce qui se passe, mais le pont qui mène à la route N° 1 est coupé par l’armée ; plus loin, c’est le no man’s land. Le boulevard menant au centre ville est coupé par des blindés. Pas de bruit de bataille, mais on sent tout le monde inquiet, sur le qui-vive. Les contrôles de réfugiés se multiplient pour tenter de découvrir des adversaires infiltrés dans la marée qui remonte.
À plus de vingt kilomètres sur la route N° 1, en fin d’après-midi, nous avons vu débarquer d’une péniche et de trois vedettes les survivants des défenseurs de Koki, bourgade de villégiature très appréciée des Phnom-Penhois, qui se trouve à une quinzaine de kilomètres sur cette route. De nombreux morts pendaient, la tête et les bras en avant, sur le bastingage. Presque tous les passagers étaient blessés. Ces gens semblaient sortir d’un autre monde, l’air hagard, ivres de combat et de défaite, vêtus d’un short et le fusil à la main. Le sang dégoulinait de leurs blessures, certains étaient couchés à même le sol. La scène était insoutenable. Et pourtant il n’y avait pas d’ambulance ni de camions pour les rescapés.
Pour la première fois, nous voyions des soldats qui s’étaient battus jusqu’à la fin et qui avaient été canonnés à bout portant par des 75 avant de s’enfuir.
Nous dûmes aller chercher des ambulances. La première, rencontrée dans la rue, accepta mais tomba en panne. La seconde partit en direction des blessés mais disparut dans une autre direction quand elle pensa être hors de vue. Il fallut aller au ministère de la santé, vaincre l’apathie des infirmiers, qui voulaient d’abord finir leur repas. Il n’y avait plus d’essence dans les ambulances. Enfin, après environ une demi-heure, elles arrivèrent au point de débarquement. Valides, ces soldats étaient utiles : blessés, ils devenaient une charge, un poids inutile. Par groupes de deux ou trois, ceux qui le pouvaient, obstinément, se mirent en route à pied vers le quartier général.
18 h. – À dix minutes d’intervalle, les forces khmères rouges font sauter deux dépôts de carburant situés aux deux extrémités de la ville. Au nord, ce sont des obus de mortier qui font mouche. D’immenses volutes de fumée, des flammes rougeâtres obscurcissent le ciel. Au sud, les militaires nous intiment l’ordre de faire demi-tour. On entend des armes automatiques, des explosions, tandis que des fusées éclairantes se balancent sous leur parachute. Neuf camions bondés de troupes filent à toute allure vers le pont, où des infiltrations auraient été signalées.
Ainsi, après deux jours d’une offensive minutieusement coordonnée, les forces révolutionnaires sont aux portes des banlieues nord et ouest de Phnom-Penh, elles tiennent la rive est du Mékong et sont entrées dans la banlieue sud. La minutie des stratégies de l’autre côté leur a permis d’éviter de lourdes pertes dans leurs rangs, de ménager au maximum les civils, et de ne pas détruire trop d’habitations et d’objectifs économiques. Une telle volonté, qui cadre avec les déclarations politiques des responsables khmers rouges, montre qu’ils ont bien compris les sentiments d’une population conditionnée par la crainte d’un bain de sang, et qu’ils savent que leur prestige et leur crédibilité sur le plan international dépendent de la manière dont ils pourraient entrer dans Phnom-Penh et prendre le pouvoir. La réconciliation nationale qu’ils préconisent et la reconstruction d’un pays ravagé par une guerre suscitée par Washington en dépendent.

Patrice de Beer                     Le Monde du 17 04 1975

Il fallut alors plus que les doigts d’une main pour compter les intellectuels français qui saluèrent la prise du pouvoir par les Khmers rouges, avec pour noyau dur de l’argumentation une haine irrévocable de l’impérialisme américain… les salauds.  On y trouve Jacques Decornoy, Jacques Julliard, Jean Paul Sartre, Jean Lacouture… autant de pointures du gotha philosophico-médiatique, qui s’est refusé à tirer la moindre leçon de l’Affaire Kravchenko.

Jean Lacouture salue la venue imminente d’un meilleur Cambodge avec les Khmers rouges. Pour lui, les Khmers rouges sont un mouvement de résistance contre un gouvernement fabriqué par les Américains. En novembre 1978, dans un entretien à Valeurs actuelles, il  reconnaîtra ses erreurs sur ses présentations du Viêt Nam et des Khmers rouges : j’ai pratiqué une information sélective en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien. Je pensais que le conflit contre l’impérialisme américain était profondément juste, et qu’il serait toujours temps, après la guerre, de s’interroger sur la nature véritable du régime. Au Cambodge, j’ai péché par ignorance et par naïveté. Je n’avais aucun moyen de contrôler mes informations. J’avais un peu connu certains dirigeants actuels des Khmers rouges, mais rien ne permettait de jeter une ombre sur leur avenir et leur programme. Ils se réclamaient du marxisme, sans que j’aie pu déceler en eux les racines du totalitarisme. J’avoue que j’ai manqué de pénétration politique. 

[…]     Je ne pouvais pas imaginer que des hommes que j’avais fréquentés, avec qui j’avais dîné, soient autre chose que l’impression que j’en avais gardée.

Pour un qui a le courage et l’honnêteté de dire ce qui s’est réellement passé, combien resteront enfermés dans leurs doxa idéologique, comme des fous dans une camisole de force, avec pour noyau dur la haine viscérale des États-Unis. Le sommet dans l’horreur de la catastrophe à venir sera inversement proportionnel aux remous médiatiques ainsi engendrés en France, par rapport aux tempêtes déclenchée par l’Affaire Kravchenko pour un simple livre – I choose freedom – qui dénonçait des situations tout de même moins graves que le génocide de 2 millions de personnes.

On se prend parfois à se demander si le goût le plus profond d’une assez grande quantité d’intellectuels ne serait pas le goût de l’esclavage.

Jean-François Revel

Un des grands maîtres de ce journalisme refondé : Edwy Plenel, d’abord à Libération, puis rédacteur en chef du Monde, puis créateur de Médiapart. Edwy Plenel, c’est le père fondateur du journalisme nouveau : il n’est pas nécessaire d’avoir des preuves pour lancer une accusation … il n’est pas nécessaire que ce soit vrai, il suffit que cela soit vraisemblable… et allez,  au rencart l’archaïque Descartes avec son énoncé ce qui n’est que vraisemblable doit être tenu pour faux. C’est une ahurissante démission de la déontologie, mais cela permet, en bon commissaire politique, en nouveau Saint Just, d’instruire n’importe quel procès, et de se payer quelques indiscutables succès, tels cette dénonciation sans preuve sérieuse de la fraude fiscale de Jérôme Cahuzac en 2012, pour finir avérée et avouée par l’auteur. Avec Plenel, le bolchevique nouveau est arrivé, qui partage avec le père des bolcheviques anciens, Lénine, sinon le génie de la manipulation, du moins la haine inextinguible du riche… il n’est que de l’entendre manquer de s’étrangler dès qu’est prononcé le mot d’entreprise, mélangeant PME et multinationales dans un amalgame primaire qui n’offusque pas grand monde. Edwy Plenel vivra vieux : la haine, c’est comme l’avarice, ça fait durer et, en plus, ça ne coûte rien à la Sécurité sociale.

Comme on dit faire l’amour, il faudrait pouvoir dire faire la haine. C’est bon de faire la haine, ça repose, ça détend.

François Mauriac     Le sagouin    Plon 1951

Mais il faut noter que ce remplacement du vrai par le vraisemblable n’est pas une trouvaille à proprement parler d’Edwy Plenel : il n’a fait que reprendre du C dans l’air :

En France, la dernière loi antiterroriste [2016] a par exemple introduit un délit d’intention criminelle. Il est maintenant possible de trainer devant les tribunaux un individu dès que l’on a décelé chez lui la simple intention de commettre un attentat. La justice glisse dans le prédictif parce que l’on pense que l’outil big data le permet. On ne punit plus le délit, mais son intention. Dès lors, la tentation est forte de mobiliser toutes les informations numériques disponibles pour trouver un coupable. Pour défendre la loi sur le renseignement, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve n’a-t-il pas mis en avant l’existence de signatures de comportement terroriste automatiquement décelables par les machines ? Le Fondement du droit pénal qui repose sur la culpabilité établie à partir d’éléments de preuves vole en éclats.

Marc Dugain, Christophe Labbé             L’homme nu. La dictature invisible du Numérique.       Robert Laffon. Plon 2016

Au lieu de partir de la cible pour trouver les données, on part des données pour trouver la cible. La dangerosité relève d’un pronostic sur l’avenir.

Mireille Delmas-Marty, agrégée de droit privé et de sciences criminelles.

Vont se faire la guerre pendant quatre ans deux communismes, le chinois et le russe, le premier soutenant les Khmers Rouges, le second le Viet-Nam du Nord. Ce dernier finira par logiquement l’emporter : des troupes aguerries, une longue expérience de la guerre etc… Les divergences idéologiques ne pèseront rien dans l’affaire, mais seulement la délimitation des sphères d’influence… juste une affaire de pouvoir.

À l’arrivée des Khmers rouges, les gens semblent avoir été hypnotisés […] Je sais aujourd’hui que la vitesse est un facteur décisif – qui semble ne pas peser, rétrospectivement. Nous n’avons pas eu le temps d’être fascinés ou même convaincus. Nous avons été immédiatement déplacés. Affamés, séparés, terrorisés. Privés de parole et de tout droits. Nous avons été brisés. Nous avons été submergés par la faim et par la peur. Et toute ma famille a disparu en six mois. À treize ans, je me suis tenu debout dans un wagon à bestiaux. Parfois la porte était entr’ouverte, mais je n’ai pas sauté. [p.119]

[…]     On m’a donné le titre d’enfant-médecin. […] J’enterrais les cadavres. J’assistais aux opérations. Je vivais entre les enfants et les adultes. Entre les vivants et les morts. J’ai vu des choses qu’il est impossible d’oublier. J’en rends compte ici pour une raison simple : il faut comprendre et se souvenir. Ne pas renoncer au nom de la bienséance – pire : au nom de l’idéologie. […] L’idée d’avoir recours à un vrai médecin membre de la classe honnie était insupportable. Plutôt la mort que le renoncement à l’idéal.

R Panh C. Bataille L’Elimination. Grasset § Fasquelle, 2011. p. 250-251.

Pour gommer toute distinction entre les nouveaux et les anciens, nous devons montrer une apparence homogène et surtout porter des habits de couleur foncée […], porter des sandales Ho Chi Minh taillées dans de vieux pneus avec des lanières découpées dans les chambres à air […], porter des cheveux courts et apparaître avec la peau burinée d’un vieux paysan […]. Soudain, j’ai l’impression que l’Angkar révolutionnaire a tout enlevé de moi, ma famille, mes études, ma personnalité, mes habitudes ; mon nom même doit disparaître. Il ne reste plus rien de moi. [p.57.]

[…] Pour mieux encadrer la population et combattre l’individualisme, le régime du Kampuchéa démocratique organise périodiquement l’union de plusieurs couples, de dix à cinquante simultanément. […] Un cadre appelle l’un après l’autre l’homme et la femme qui seront unis. Les futurs mariés sont invités à se serrer la main, comme des camarades communistes, montrant ainsi que le mariage est un acte de construction de la société nouvelle. […] Tout le monde applaudit et l’union est terminée par un vibrant Vive l’Angkar révolutionnaire.

S. Kim Jeunesse brisée. Actes Sud, 2008. p.129

Nous qui l’avons tant rêvée, avons cru en lire les prémices un peu partout sur la planète, nous savons que ni la révolution française ni la mexicaine ni la russe ni la cubaine ni la chinoise n’avaient poussé la fraternité et l’égalité des hommes jusqu’à la disparition, en vingt-quatre heures, de la richesse et du règne de l’argent.

Parmi les rares endroits où elle fut victorieuse, La Havane, Managua, Hanoi, celle de Phnom Penh fut un sommet, la plus belle et la plus intransigeante, l’absolue table rase. Trois ans, huit mois et vingt jours. Une révolution aussi parfaite qu’une expérience de laboratoire. Longtemps l’Angkar est anonyme. On connaît les Khmers rouges historiques. On ne sait pas lesquels sont encore en vie après tant d’années de maquis. La radio égrène des numéros, Frère n° 1, Frère n° 2… Ceux-là veulent préserver la pureté des jeunes combattants du Peuple ancien qui n’ont connu que la forêt et la discipline. Leur faire détruire tous les produits de l’Occident avant qu’ils n’apprennent à s’en servir et que ce goût ne les corrompe comme il a corrompu le Peuple nouveau. L’idée même de ville doit disparaître. Le retour au village et à la pureté khmère. Tous porteront le pyjama noir des paysans khmers. C’est la rigueur morale du Peuple ancien contre la débauche des citadins. Phnom Penh retourne à la nature qui croît au milieu de ses allées en terre. Les chauves-souris y plantent des bananiers, et comme les Viêt-congs de l’igname, qui est le vrai légume du guérillero, se conserve des jours au fond du sac de campagne au milieu des munitions. Phnom Penh est une zone interdite.

Souvent les partis révolutionnaires, après l’effervescence, deviennent bureaucratiques et lents, administratifs, tatillons, aiment les tampons. Au Kampuchea, tous les imprimés sont détruits, brûlés les titres de propriété et les diplômes, les papiers d’identité et les permis de conduire. A l’époque des impérialistes et de leurs valets, tous ces papiers étaient comme des médailles au cou des chiens accrochées à leur collier. L’Angkar libère le peuple du règne de l’imprimé. Pas d’activité législative. Juste ces mots, l’Angkar dit que : plus de propriété privée ni de tribunaux, plus d’écoles, plus de cinémas, plus de librairies, plus de cafés ni de restaurants, plus d’hôpitaux, plus de commerces, plus d’automobiles ni d’ascenseurs, ni cosmétiques ni glaciers, ni magazines ni courrier ni téléphone. Ni vin blanc ni brosse à dents.

Plus de médecins, de bonzes, de putes, d’avocats, d’artistes, d’opticiens, de professeurs, d’étudiants.

De tout cela, le peuple est enfin libéré.

Les savants préparent leur expérience secrète, refusent toute assistance, interdisent l’atterrissage d’avions. Une noria de camions mène les étrangers en convois jusqu’à la frontière thaïlandaise. Le pays se ferme au monde. Le modèle est celui des tribus des montagnards, les bons sauvages parmi lesquels les Khmers rouges ont vécu pendant les longues années du maquis, les Stiengs de Damber, les Jaraïs du Ratanakiri.

Ieng Sary, Frère n° 3 : Il faut se plonger dans le peuple, se mélanger au peuple. J’ai vécu avec les montagnards, je me suis habitué à leurs coutumes. Au début j’étais choqué par leur vie primitive, mais j’ai pensé qu’il ne fallait pas les brusquer, ne pas les éduquer à notre manière. Il fallait d’abord s’intégrer à eux, peu à peu, leur faire connaître l’hygiène. Mais pour cela il faut faire comme eux : s’ils ne s’habillent pas, nous non plus nous ne pouvons pas nous habiller, s’ils se scient les dents, nous devons nous les scier aussi.

On vide les villes de province. On fait croire aux officiers de Battambang à l’arrivée de Sihanouk. En uniforme d’apparat tout constellé de médailles ils montent dans les camions, sont fusillés après le premier virage. On traque les anciens exploiteurs qu’on extermine avec leur femme et leurs enfants. Arracher la mauvaise herbe avec les racines. Les survivants vêtus de pyjamas noirs et d’une écharpe krama à petits carreaux sont envoyés dans la forêt ancestrale. Dans les camps de travail, chacun devra se livrer à l’exercice de l’autobiographie, raconter sa vie avec minutie depuis la destitution de Sihanouk, répondre aux interrogatoires. Le Peuple nouveau corrompu ne peut être amendé, il doit être retranché physiquement :

IL FAUT ANÉANTIR LEUR LIGNÉE JUSQU’AU DERNIER !

Angkar

On tire la charrue à l’épaule dans la boue. On défriche. Grouillement des insectes et fusées des reptiles. Travail de nuit sous la lune. Un peu de riz, des feuilles, des escargots, des crabes de rizières, des lézards, on boit l’eau des mares. L’âge des enfants est estimé à vue d’œil. Ceux-là en attendant de monter au front plantent les légumes, apprennent des chants révolutionnaires, collectent les bouses de buffle, tous les enfants sont les enfants de l’Angkar :

LE KAMPUCHEA DÉMOCRATIQUE EST UN VASTE CHANTIER, QUEL QUE SOIT LE LIEU, TOUT EST CHANTIER, LE PEUPLE, ENFANTS ET VIEILLARDS, HOMMES ET FEMMES, ET TOUTES LES COOPÉRATIVES LÈVENT DES DIGUETTES DE RIZIÈRES AVEC ENTHOUSIASME !

Angkar

La vie collective, les repas pris en commun, l’abolition de la vie privée, les enfants dont on fait des espions. Grâce à eux l’Angkar a les yeux comme un ananas et voit partout. Les séances d’autocritique. Sur les chantiers du nouveau Pharaon, les milliers d’insectes noirs portent au bout des palanches des paniers d’osier emplis de terre jaune, dressent des barrages, creusent des canaux sous la menace constante et les slogans hurlés dans les mégaphones :

NOUS SAVONS QUE PARMI VOUS SE CACHENT ENCORE DES OFFICIERS, DES MILITAIRES, DES FONCTIONNAIRES, DES ÉTUDIANTS, DES INGÉNIEURS ! MAIS NOUS ARRIVERONS À LES CONNAÎTRE ET LES TUERONS TOUS !

Angkar

Le suspect est attaché les coudes serrés derrière le dos comme on lie les ailes d’un perroquet par les jeunes gardes aksaè nylon, on lui fracasse la nuque à coups de manche de pioche pour ne pas gaspiller les munitions, on l’envoie faire de l’engrais dans la rizière, dernière mission, preuve du génie artisanal de la récupération :

IL VAUT MIEUX TUER UN INNOCENT QUE GARDER EN VIE UN ENNEMI !

Angkar

Les premiers réfugiés en Thaïlande sont des paysans frontaliers illettrés. On peine à croire à ce Kampuchea qu’ils décrivent, dans lequel n’existeraient ni prisons ni monnaie d’échange, un immense camp de concentration dans lequel briser une cuiller ou une pousse de riz est un crime passible de la mort. On met ces bouseux en taule. Ils semblent s’en accommoder. Et puis on les oublie.

Les forces progressistes en ont assez, de ces Jaunes. Elles ont milité contre le colonialisme et ces pays sont parvenus à l’indépendance. Elles ont manifesté contre l’impérialisme et les Américains sont partis. Maintenant ça suffit. Qu’ils se démerdent. On brandit le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les Jaunes sont devenus rouges, c’est leur affaire. Le stalinisme s’installe à Hanoi et le polpotisme à Phnom Penh. La révolution ne mentionne le communisme que sur le drapeau du Kampuchea. Un temple d’Angkor en silhouette dorée sur fond rouge. Le passé et l’avenir. Le retour à la grandeur des Khmers angkoriens et le grand bond en avant. Les travaux forcés, les maladies, la torture, la famine jusqu’au cannibalisme. Trois ans, huit mois, vingt jours. Un ou deux millions de Cambodgiens disparaissent, entre un quart et un tiers de la population. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs qui, couvés, donneraient pourtant des poulets.

Les survivants du Peuple nouveau ne se souviennent pas avoir jamais mangé du poulet.

Patrick Deville          Kampuchéa    Seuil 2011

30 04 1975                 Les Vietnamiens du Nord entrent dans Saïgon.

30 05 1975                          Vladimir Nabokov, écrivain russe – 1899 1977 -, dont le père était l’un des principaux membres du parti Cadet : Parti constitutionnel démocrate : K.D, et avait été ministre de la Justice sous Alexandre II et Alexandre III, a eu une enfance de petit prince. Jeune marié, réfugié à Berlin, il a mangé de la vache enragée pendant des années avant d’être finalement reconnu aux Etats-Unis et d’y vivre dans l’aisance grâce à un poste d’enseignant à l’université Cornell, à New-York.

Il enregistre l’émission Apostrophes pour la télévision, avec Bernard Pivot et Gilles Lapouge. Nabokov a exigé, comme toujours, que les questions lui soient posées à l’avance par écrit. Lui-même dit ses réponses également rédigées à l’avance par écrit. Les feuillets sont dissimulés derrière une barrière de livres. Le téléspectateur oublie ce jeu de rôle au bout de quelques instants et se laisse emporter par un langage pour le moins inhabituel à la télévision.

Editions Gallimard  Quarto 2010

L’espoir de convaincre Vladimir Nabokov de paraître et de parler à la télévision était mince. Il n’avait accepté d’être filmé que dans son passe-temps estival de chasseur de papillons (plus une petite interview accordée à Lectures pour tous, dont j’ai appris récemment l’existence et que je n’ai pas vue). Je me décidai cependant à lui rendre visite dans le vieux palace de Montreux où il vivait avec sa femme. Brouillé avec tous ses correcteurs, qu’il décourageait par sa parfaite connaissance du français et du Littré – Mais Emile l’emploie, disait-il comme si Littré habitait lui aussi Montreux et était de ses amis -, il avait la réputation d’avoir un fichu caractère. Mais j’étais prêt à essuyer toutes les tempêtes pour amener cet écrivain génial sur le plateau d’Apostrophes. Il était environ cinq heures, Nabokov avait fait une petite sieste, il était d’excellente humeur et j’eus la chance de plaire à sa femme. Du premier salon où nous commencions à bavarder, nous avons été chassés par l’accordeur de piano. Réfugiés dans un autre salon, encore plus vaste que le premier, nous n’avons pas remarqué qu’il contenait aussi un piano. L’accordeur est venu lui administrer ses soins, de sorte que nous avons dû encore nous lever et fuir dans un troisième salon, sans instrument de musique, celui-ci, nous avons d’emblée vérifié. Nabokov était ravi de l’incident. Peut-être le romancier songeait-il à s’en servir ? Charmé, subjugué par cet homme puissant, ironique, drôle, d’une culture prodigieuse, je me jurai, quoi qu’il m’en coûtât de patience et de câlineries, de le capturer dans mon filet à écrivains. J’ai horreur de l’improvisation, me dit-il. Je n’ai jamais lâché dix mots à mes élèves ou en public que je n’aie soigneusement pesés et écrits.

  • Eh bien ! je ferai avec vous ce que je n’ai jamais admis pour personne: je vous enverrai le texte de mes questions.
  • Et j’y répondrai par écrit. Je lirai mes réponses devant les caméras.
  • .. mais…
  • Arrangez-vous pour m’installer à un bureau dont le devant sera garni d’une muraille de livres qui masquera mon texte au public. Je suis très adroit dans l’art de faire accroire que je ne lis pas vraiment et que même à l’occasion mes yeux vont chercher l’inspiration au plafond.

Ainsi fut fait, en direct, le 30 mai 1975. Il avait demandé qu’on lui serve un whisky d’une certaine marque et, afin de ne pas donner un mauvais exemple à ceux qui regarderaient l’émission, il avait exigé que le whisky soit dans une théière. Je m’entends encore lui dire: Encore un peu de thé, monsieur Nabokov ? Ayant des problèmes de vessie, il avait réclamé un urinoir portatif, caché derrière le décor du studio. Il n’eut évidemment pas à l’utiliser.

Son numéro de faux interviewé terminé, il était heureux comme un magicien qui a sorti des foulards de ses doigts et des lapins de son chapeau et qui a charmé et dupé la salle. Avec des mots et des phrases, il avait réussi le même exploit.

Un an après, Vladimir Nabokov mourait. Il avait soixante-dix-huit ans. Je revois l’accordeur de piano, j’entends les notes frappées par son index qui insiste… Je revois surtout le beau sourire un peu moqueur de Nabokov et je l’entends dire à sa femme et à moi : Fuyons, le bruit terrassera le monde…

Bernard Pivot    Le Métier de lire. Réponses à Pierre Nora. D’Apostrophes à Bouillon de culture, 2001, Folio n°3552.

5 06 1975                    Réouverture du canal de Suez à la navigation internationale ; il lui était fermé depuis la guerre de 1967.

8 06 1975               Après neuf tentatives infructueuses – les sondes Venera de 1 à 8 -, la sonde soviétique Venera 9 se pose sans encombres sur Vénus, à 110 millions de km du soleil, contre 150 pour la terre, mais c’est pour y découvrir une pression atmosphérique 90 fois supérieure à celle de la terre, sans trace d’eau ni d’oxygène. L’atmosphère est composée à 96 % de dioxyde de carbone et moins de 4 % d’azote, et ce sont donc d’incessantes pluies d’acide sulfurique, d’où une extraordinaire corrosion. La brave sonde enregistrera des mesures pendant 53 minutes, dont une température de 460 °, puis rendra l’âme. Les Russes en lanceront d’autres, plus aguerries à de telles conditions : aucune ne survécut plus de deux heures à pareilles contraintes.

06 1975                       Loi Lecanuet sur le divorce par consentement mutuel.

3 07 1975                    Le juge François Renaud est assassiné à Lyon, Dans un écrit post-mortem, Louis Guillaud revendiquera l’assassinat.

10 07 1975          Création du Conservatoire du Littoral. Il se fixe pour but, à l’horizon 2050, d’avoir la maîtrise de 30 % des côtes françaises.

11 07 1975               Le Tour de France voit s’affronter un Eddy Merckx vieillissant et Bernard Thevenet. Dans l’ascension du Puy de Dôme, Merckx tente de refaire son retard, quand à quelques dizaines de mètres de l’arrivée, un fada lui flanque un grand coup de poing dans le foie. Merckx voudra tout de même marquer le coup en portant l’affaire devant le juge : Nello Breton, 55 ans, de Cusset, sera confondu par une video, condamné à de la prison avec sursis et à un franc d’amende de Dommage et Intérêt pour Merckx.

14 07 1975               Rétablissement des relations diplomatiques entre la France et la Guinée.

17 07 1975                   Arrimage pendant 48 h. d’Apollo et de Soyouz XIX.

6 08 1975                    Nouvelle dispositions en faveur des FMR – Français Musulmans Rapatriés – [les harkis] :

  • Reconnaissance de leur qualité d’ancien combattant et de leur situation de prisonnier après juillet 1962
  • Prise en compte des années de service comme supplétifs, pour la retraite
  • Indemnisation des biens laissés en Algérie
  • Destruction des cités d’accueil de Saint Maurice l’Ardoise et de Bias
  • Aide à l’emploi

7 08 1975                   À  Pont de Buis lès Quimerch, près de Châteaulin, en Bretagne, une fabrique de poudre explose, faisant trois morts et dévastant tout dans les environs. Et pas n’importe quelle poudre : l’un des composants était consommable :

Pour fabriquer de la poudre, deux substances sont indispensables : l’éther et l’alcool à 98°, c’est-à-dire presque pur. L’alcool sert à purifier le coton-poudre, et l’éther est utilisé pour le dessécher. En travaillant, les poudriers ont accès à ces produits, l’un liquide, et l’autre volatile, qui sont entreposés dans des cuves. C’est l’occasion de plaisanteries que l’on se narre entre Pont-de-Buisiens ; elles concernent les cuves dont on voit le fond tapissé de bouteilles tombées sans avoir ramené leur précieuse charge, soit à cause d’une ficelle trop courte, soit en raison des vapeurs qui auraient occasionné une mauvaise manœuvre de la part d’un ouvrier. Il est difficile d’évaluer la réalité au seul discours des poudriers et des Pont-de-Buisiens. L’alcool à 98°, qui était autrefois de l’alcool de noisette, est depuis 1975 (date de l’explosion accidentelle de la poudrerie) de l’alcool dénaturé, coloré en rose afin d’endiguer l’alcoolisme à l’usine ; la couleur rose vif étant supposée rebuter les éventuels consommateurs. En effet, cet alcool nommé chanig (petit Jean) faisait, dit-on, l’objet d’une consommation importante. Dans la poudrière, l’alcool a toujours circulé, c’est le fameux chanig local. Buveurs de chanig ou non, tous les ouvriers sont dans le secret et connaissent les cachettes des consommateurs. Les bouteilles étaient planquées partout, quand on entrait dans un atelier, comme il y avait de la poussière partout, on voyait quand les gens avaient dérangé quelque chose… ils mettaient ça derrière les planches, dans les canalisations, dans les pompes...

Isabelle Bouard                    1989

L’alcool avait-il joué un rôle ce jour là ? On ne le sait pas : les causes exactes de l’explosion demeureront inconnues.

21 08 1975                  L’ARC – Action pour la Reconnaissance de la Corse – d’Edmond Simeoni occupe une cave vinicole tenue par des rapatriés d’Algérie à Aléria : deux gendarmes seront tués lors de l’assaut donné le lendemain : c’est le début d’une irrémédiable dérive… Il est vrai que la République avait bien fait ce qu’il fallait pour préparer le terrain : par exemple, dans les années 50, elle avait crée la Somivac : Société de Mise en Valeur de la Corse : rachat de terrains disponibles, remembrement, mise en valeur. Les 400 premiers lots furent prêts à la vente début 1962 : de Paris arriva alors l’ordre d’en réserver 90 % pour les pieds-noirs, pourcentage qui est une véritable incitation à la guerre civile.

28 08 1975                  Cristel Bochatay a 8 ans et elle fait le Mont Blanc, avec Guy, son papa, gardien du refuge du Goûter. Elle gardera 16 ans son petit record que lui chipera Valérie Schwartz, Suissesse de 7 ans,  le 7 août 1991. A l’autre extrémité d’une vie d’homme, René Tournier, de 1947 à 1981, aura gravi 520 fois le Mont Blanc, son record sur un an étant de 36 fois. Le 3 août 1933, à 79 ans Henri Bruelle gravissait encore le Mont Blanc ; il s’y sera essayé encore trois ans plus tard, à 82 ans, mais une mauvaise météo l’avait contraint à faire demi-tour sur l’arête des Bosses.

Valérie Schwartz, 7 ans, son papa, sa maman le 7 08 1991

09 1975                            Née en 1953 dans un village de la côte du Kérala au Sud de l’Inde, Soudhamani jeune indienne de 22 ans en rentrant à la maison, un ballot d’herbe sur la tête, entend les derniers versets du Srimad Baghavatam – le récit de la vie de Krishna –  lus dans une maison voisine. La lecture venait de prendre fin et les chants commençaient à peine. Sudhamani s’arrête brusquement, semblant écouter attentivement les litanies, et se précipite vers la maison où étaient rassemblés les occupants : elle était sublimée de béatitude divine, et son identification avec Krishna métamorphosait ses traits et ses gestes en ceux de Krishna lui-même.

Mata Amritanandamayi ou Amma – Mère – était née qui va désormais se donner corps et âme à sa mission de soulager souffrances et peines de ceux qui viennent à elle. Elle aura régulièrement  des visions de Krishna. Ses œuvres seront multiples et lle va attirer des foules très importantes au cours de ses déplacements dans le monde entier. Elle sera reçue par le pape en décembre 2014. Claude Lelouch la fera apparaître dans Un plus Une de 2015.

Des années plus tard, Le Monde titrera un article : La multinationale du câlin :

Le lieu est indiqué à l’aide d’une pancarte jaune fluo cartonnée, accrochée à un lampadaire. N’y figure qu’un nom : Amma. Dans le hall des expositions de Pontoise, en banlieue parisienne, c’est l’effervescence. Mardi, à 10 heures, des dizaines de personnes s’y pressent, ôtent leurs chaussures et les rangent sur des étagères de fortune. Certains tirent des valises, d’autres portent des coussins. C’est qu’il va falloir être patient et attendre son tour. Amma, la dame qu’on vient voir, ne reçoit que sur rendez-vous.

Amma (terme qui signifie mère en hindi est indienne, la cinquantaine souriante. Sur son front, un point rouge cerné de blanc, à ses poignets, une demi-douzaine de bracelets, à la narine, un piercing en forme d’étoile. Depuis vingt-cinq ans, des millions de personnes sur la planète, des Etats-Unis au Kenya en passant par le Japon, n’attendent de sa part qu’un geste : une étreinte, son darshan, sa marque de fabrique.

Un acte d’amour, disent ses représentants français, tous bénévoles. Amma, elle, a toujours la même réponse et file toujours la même métaphore : Il est dans la nature d’une rivière de couler. De même, il est dans la nature d’Amma d’exprimer un amour maternel pour ses enfants. Discours simpliste ? C’est peut-être simple mais ça n’est pas facile, rétorque Dipamrita, une Française aux longs cheveux blancs, traductrice officielle d’Amma depuis vingt-cinq ans.

Sa légende est fermement établie. Née dans la campagne indienne dans une famille de pêcheurs, Amma soigne sa mère souffrante, quand elle est encore une enfant. De fil en aiguille, elle vient en aide à tout son village, ce qui dans le système indien de castes est mal vu. Battue et méprisée par les siens, elle commence à étreindre des personnes complètement étrangères pour les réconforter. Aujourd’hui, elle en a fait son activité principale, neuf mois par an, au cours de tournées mondiales dignes de Britney Spears.

Des centaines de personnes patientent en attendant l’étreinte d’Amma, certains méditent, d’autres s’endorment.T.M.

A Pontoise, durant trois jours, 20 000 personnes – majoritairement des femmes, plutôt âgées – ont attendu assises sur des chaises, en rang deux par deux. Toutes les trois minutes, au signal lancé par des femmes vêtues d’un sari blanc comme Amma, elles se lèvent pour s’asseoir sur la rangée de devant. Toutes ont leur ticket en main, petit carré de papier distribué gratuitement mais indispensable pour s’approcher d’Amma. Durant ces dizaines de minutes d’attente pour une étreinte de quelques secondes, personne ne parle. On médite, on se concentre. Les têtes qui penchent dangereusement laissent penser qu’on s’endort aussi.

Pourtant tout a été organisé pour ne pas laisser poindre l’ennui. Sur scène défilent des musiciens indiens mais aussi caribéens, des danseuses. Aux murs des tentures à l’effigie des divinités indiennes, au sol des tapis recouvrent la moquette rose. Plus haut, deux écrans géants diffusent en direct les étreintes d’Amma mais personne ne les regarde.

Arrivés devant la reine du jour, les habitués – Amma vient chaque année en France – s’agenouillent et enfouissent leur tête sous son aisselle. Les néophytes, eux, sont guidés par les monitrices du darshan. Véritables gardes du corps malgré leur frêle physique, elles n’hésitent pas à accélérer le mouvement en appuyant sur les têtes pour les baisser, en relevant avec poigne ceux qui se perdent dans l’odeur de lessive du sari d’Amma.

A cinq mètres d’elle, je ressentais de la chaleur, j’avais envie de pleurer. Quand elle m’a serrée dans ses bras, je me suis sentie immédiatement apaisée, raconte Stéphanie, trentenaire aux yeux bleus perçants, juste après son passage. Mais ça ne marche pas avec tout le monde, j’ai amené des copines qui n’ont rien ressenti. A ses côtés, son compagnon, surpris par tant d’enthousiasme, confirme. Derrière son appareil photo, ses moues restent dubitatives, lui n’a pas été envahi par un sentiment de plénitude.

Les adeptes d’Amma ont du mal à mettre des mots sur ce qu’ils ressentent au moment de l’étreinte. T.M.

Il est difficile pour les fidèles (aucun terme ne les définit vraiment) de mettre des mots sur ce qu’ils ressentent au moment de l’étreinte. Ceux qui reviennent sont l’apaisement, parfois, l’amour, souvent, la quête de spiritualité, toujours. J’ai nourri un long parcours spirituel tout au long de ma vie, explique Nicole, 63 ans. Mais sa simple présence me révèle ce qu’il y a de plus profond en moi. Avec elle, la souffrance disparaît, elle me transmet sa paix intérieure. Preuve de son engagement, Nicole, pédicure-podologue de son état, est venue les trois jours, même sans étreinte. Mais je ne suis pas une illuminée, prévient-elle, pour se prémunir contre les esprits chagrins.

Le public, sensible au discours et à l’action d’Amma, est le même que celui qui était intéressé par l’Inde et sa spiritualité dans les années 1970résume Nadine Weibel, anthropologue du fait religieux à l’université de Strasbourg. Cet engouement occidental pour Amma s’inscrit dans le renouveau du religieux, où chacun se crée sa propre religion.

Amma, non plus, n’a rien d’une illuminée, malgré elle c’est une business woman. Assise au pied de la scène, sur son fauteuil en bois, elle enchaîne les étreintes. Une véritable machine à câlins, qui ne s’arrête plus. Elle ne prend jamais de pause, assure Dipamrita. Parce qu’elle n’en ressent pas le besoin mais aussi parce qu’il faut satisfaire la foule.

Ces millions d’étreintes – à raison d’un million par an – financent indirectement une ONG, véritable multinationale du caritatif. Embracing the World – étreindre le monde – intervient dans des domaines aussi variés que la protection de la planète, la promotion du droit des femmes ou encore l’éducation des plus jeunes, et ce sur tous les continents.

L’essentiel est financé par les dons des participants, le reste des recettes provient de la vente de produits dérivés. Saris (en solde, à Pontoise !), étoles, livres de prière traduits dans toutes les langues, CD et DVD. Mais aussi tee-shirts, sacs à main, porte-clés, statues, peluches, cartes postales, encens, pierres, bijoux et même des montres à l’effigie d’Amma sont vendus toute la journée dans un coin de la salle par des dames – toujours vêtues de blanc.

Impossible de connaître le montant des fonds que brasse Embracing the World. Seule indication, fournie par une bénévole, notre coût de fonctionnement représente 5 % des dons, le reste ne sert qu’aux actions. Quant à Amma, l’argent n’est pas son problème. L’amour ne se paie pas, une mère ne fait pas payer son lait maternel à ses enfants, dit-elle, tout en étreignant un jeune couple, venu lui présenter son nouveau-né.

Dans ses livres, ses conférences données à l’ONU ou dans de prestigieuses universités, Amma tient un discours qu’il est difficile de critiquer. Qui oserait dire qu’il ne souhaite pas plus d’amour et de bonheur sur terre ? Attention à l’ethnocentrisme, met en garde Nadine Weibel, Amma est dans la pure tradition hindoue et c’est une véritable figure en Inde. Ce qui peut nous paraître étrange ou simpliste est en fait le fruit d’une tradition millénaire.

Thomas Monnerais Le Monde 26 10 2011

Dans la tradition, le dharma – ce qui est juste – s’appuie sur quatre yoga/piliers: yoga de dévotion, de la connaissance, des postures et de l’action. C’est ce dernier, le karma yoga, que privilégie Amma pour balayer, pragmatique, le sens du moi, du mien, de l’ego.

Résultat, le seva – service désintéressé – de milliers de bénévoles, aux compétences parfois très pointues, a abouti à ETW, une ONG immense [en France MAM, à Lou Paradou, dans le Var]. Qui possède des fleurons, comme cet hôpital de Cochin, l’un des plus sophistiqués d’Asie, notamment pour la chirurgie de la main; ou cette université parmi les dix premières d’Inde. Mais lance aussi des recherches sur les nouvelles médecines ou les nanotechnologies, et des formations, pour les femmes ou les basses castes notamment. Sans compter 50 000 maisons construites notamment après le tsunami, des orphelinats et écoles. Et encore plus de 50 millions de dollars investis depuis 1989 dans l’aide d’urgence.

Le MAM devrait servir de modèle de réactivité et d’efficacité pour l’ONU et d’autres ONG, a estimé un haut responsable onusien. Amma voit aussi la nature comme une preuve de non-séparation entre le Créateur et la Création. D’où d’innombrables actions écologiques. Et, tout récemment, ce chèque de 27 millions d’euros pour aider à la création de toilettes dans tout le pays et au nettoyage du Gange ! De très rares politiciens ont tenté de polémiquer sur les rentrées de fonds. En vain. Car les dépenses d’Amma sont visibles et concrètes. Et parce qu’elle n’hésite pas à aller dans les cuisines sauver des épluchures gaspillées.

Christine Saramito         Le Temps 14 12 2015

5 10 1975               Andreï Sakharov reçoit le prix Nobel de la Paix. Les autorités  soviétiques ne lui ont pas accordé de visa pour se rendre à Oslo. C’est sa femme, Helena Bonner qui le représente et lit son discours. Lui-même s’est rendu à Vilnius pour assister dans ses droits Leonid Pliouchtch, mathématicien et biologiste, accusé dont le procès se serait tenu à huis clos sans sa présence.

7 10 1975                    6 mois plus tôt, François Ponchaud était vicaire général du diocèse de Kompong Cham, au Cambodge où il était arrivé en 1965. Il avait étudié le khmer et avait traduit la Bible. À l’instar des autres français, le 17 avril, il avait été enfermé dans l’ambassade de France, puis emmené en camion vers la frontière thaïlandaise. Là, pendant plus d’un an, il passera son temps à écouter La Voix du Kamuchéa démocratique sur ondes courtes. Il fait remettre une note en main propre à Valéry Giscard d’Estaing, président de la République, la veille de sa rencontre avec Sihanouk.

Lors de la réunion préparatoire du Quai d’Orsay, un diplomate, spécialiste du Cambodge, confirme que les villes ont été vidées. Mais il ajoute que la vie dans la campagne est possible, que l’on y trouve asse de riz et de poisson pour nourrir tout le monde. On est entre soi, on plaisante. On vendrait sa sœur pour un bon mot, dans la diplomatie. Le président conclut ave un sourire qu’on pourrait alors envoyer le Qaui d’Orsay à la rizière. On passe à autre chose.

Ni Amnesty International, ni la Ligue des Droits de l’Homme, n’écoutent Ponchaud. Au Cambodge, les seuls reportages sont ceux de l’Humanité rouge. On est peu enclin, quelques mois après la fin de la guerre du Vietnam, alors que toute cette histoire de l’Indochine a commencé, un siècle plus tôt, à l’instigation des missionnaires, à écouter les propos alarmistes d’un prêtre catholique, forcément anticommuniste, et ancien para en Algérie.

Il publie en 1977 Cambodge année zéro où il dit le peuple réduit en esclavage, le pays entier transformé en camp de travaux forcés ; personne n’y croit.

Il est à Wasgington en 1978 et on ne le croit pas non plus. Pourtant les réfugiés sont de plus en plus nombreux. Parmi eux Pin Yathay, qui publie L’Utopie meurtrière. Lui n’est pas un bouseux frontalier illettré. À quelques années près, il a suivi le brillant parcours mathématique de Douch. Élève au lycée Sisowath, reçu premier au concours général. Après quatre ans à l’École polytechnique de Montréal, il devient ingénieur des Travaux publics. C’est un Peuple nouveau. Il dit avoir placé son espoir lui aussi dans une révolution sociale. Pin Yathay écrit la déportation, la mort de sa femme et de ses enfants les uns après les autres, les exécutions, la famine jusqu’au cannibalisme, sa fuite solitaire dans la montagne, sa vie de Robinson, la chasse aux tortues et aux racines. En 83, Ponchaud est à nouveau à Washington.

On l’interroge sur l’éventualité d’un procès des Khmers rouges. Les Etats-Unis veulent se venger de l’humiliation, redevenir le Chevalier blanc. Ponchaud soutiendra l’idée d’un procès si le rôle et la responsabilité de Nixon et de Kissinger, prix Nobel de la paix, sont abordés comme les crimes de Pol Pot et de l’Angjar. Les Etats-Unis ont déversé des centaines de milliers de tonnes de bombes sur un petit pays avec lequel ils n’étaient pas en guerre. Il est tombé davantage de bombes sur le Cambodge et le Laos que sur le Japon pendant toute la guerre du Pacifique. Chacune de ces bombes accélérait la victoire des Khmers rougesici et du Pathet Lao à Vientiane.

[…]     Ponchaud est l’un des seuls capables de distinguer, dans l’idéologie des Khmers rouges, la collusion d’une pensée occidentale que je connais, celle de Rousseau et de Marx, et d’une pensée bouddhiste que j’ignore.

Les frères numérotés, Pol Pot comme les autres, sont tous passés à la pagode. L’Angkar est à la fois le rêve d’une société monastique et du communisme ancestral des tribus, la morale stricte des chasseurs-cueilleurs et les préceptes du bouddhisme. Les êtres animés naissent et meurent en tournant dans la vaste roue du Samsara, dit Ponchaud, et les Khmers Rouges utilisent les images de Roue de la révolution, de l’Angkar, comme une divinité, l’Être suprême. Si son point de vue sur le procès,  depuis trente ans, est toujours à ce point critique, c’est que le droit international, qui juge les Cambodgiens, est aussi étranger à leur culture bouddhiste que ne l’était le marxisme. La société khmère est une société où la notion de personne est absente : l’être humain n’est qu’un agrégat d’énergies, contingent, temporaire, sans sujet, la vie n’est qu’une période de purification.

Le tribunal est une monstrueuse industrie corrompue qui gère des sommes considérables. Un magistrat cambodgien y touche un salaire mensuel de cinq mille dollars. Un instituteur en ville de cinquante. Un instituteur n’est pas cent fois moins utile à la justice. Il convient donc de se rappeler que la notion de Droits de l’Homme n’est pas universelle mais liée à la culture judéo-chrétienne. Pas plus que la démocratie, les Droits de l’Homme ne se décrètent, car ils sont le fruit d’une longue maturation, souvent chaotique. Vouloir juger les crimes khmers rouges à l’aune de nos critères occidentaux peut apparaître comme une nouvelle forme de colonialisme culturel inconscient. Les Khmers quant à eux en ont vu d’autres. Après la chute d’Angkor, en 1431, les Cambodgiens ont passé quatre siècles dans les forêts, pris entre les armées du Siam et de l’Annam, qui ne faisaient pas de quartier. Imaginez les Russes et les Allemands s’affrontant quatre siècles en Pologne. Les Khmers, de quinze millions, étaient huit cent mille à l’arrivée des Français.

Ponchaud lève les bras au ciel. L’urgence aujourd’hui n’est pas le procès. Les luttes sont sociales et environnementales. C’est le désastre naturel et l’impossibilité de toute contestation. Que restera-t-il du Cambodge dans dix ans ? Les autorités cambodgiennes ont vendu toutes les forêts, ont bradé des concessions énormes aux étrangers. Les Cambodgiens sont dépossédés de leurs propres terres, avec le cortège de spoliations, d’expulsions. Les affres du présent comptent bien plus pour les Khmers que les tragédies d’il y a trente ans. Toute dénonciation des injustices est impossible à cause du passé khmer rouge. Devant la moindre revendication d’équité, on brandit la menace du retour au communisme.

On peut dénoncer les massacres et exactions en tous genres des Khmers rouges, mais à part Ieng Sary, aucun d’entre eux ne s’est enrichi, ni n’a placé un magot à l’étranger. C’étaient des nationalistes intransigeants et utopiques. On ne peut en dire autant des dirigeants actuels, qui dépècent le pays à leur propre profit. Ces dirigeants sont en majeure partie d’anciens cadres khmers rouges ayant appliqué les préceptes de l’Angkar. Ponchaud soutient l’idée de Sihanouk : il faut en finir, incinérer les ossements des deux musées, organiser une cérémonie bouddhiste. La gestion du charnier de Choeung Ek est aujourd’hui sous-traitée à une société japonaise qui vend des billets pour la visite.

Ponchaud semble se dire qu’il faudrait ici une bonne révolution.

Quant aux responsabilités des accusés, il soutient que le véritable idéologue du régime est absent, le premier polytechnicien cambodgien, l’éminence grise de Pol Pot. Pol Pot n’était pas assez intelligent pour planifier un tel lavage de cerveaux et la dépersonnalisation des victimes. Qui est l’idéologue khmer rouge ? Chhum Mum ? Il affirme que le plan général des chantiers d’irrigation, qu’il connaît bien, nécessite l’intervention d’un véritable spécialiste, auquel il rend hommage, pour la conception d’ensemble et sa réalisation. Les paysans le savent. L’irrigation avait doublé la production des rizières. Depuis la sécheresse de 2004, Ponchaud reprend avec eux le creusement des canaux khmers rouges abandonnés ou détruits par les Vietnamiens. Il paie les paysans en sacs de riz au mètre cube de terre déplacée. C’est son côté khmer rouge, dit-il en souriant : tu travailles, tu manges. On utilise partout les canaux khmers rouges. Je suis allé la semaine dernière chercher des gamins de l’autre côté d’un canal, marqué fièrement d’une plaque : achevé le 17 septembre 77. En pleine période khmère rouge. Un très beau canal [1] . Ponchaud semble faire preuve d’un prosélytisme très modéré s’agissant de sa propre obédience. Le Cambodge selon lui ne compte pas plus de dix mille vrais catholiques. Il faut trois ans pour se convertir. On ne peut être un bon chrétien, explique-t-il aux impétrants, si on n’est pas d’abord un bon bouddhiste. Il sourit des sergents recruteurs évangélistes ou autres born again, pentecôtistes ou du même acabit, lesquels sont à ce point attentifs à leurs ouailles qu’ils ont confié à Douch des missions humanitaires, et revendiquent jusqu’à cinq cent mille fidèles. J’écoute ses propos tour à tour chaleureux et provocateurs, emplis de l’amour des autres, de fraternité, de tolérance et de juste colère. Parce que c’est ainsi, dit-il, que Dieu nous donne à voir la diversité des hommes.

Patrick Deville                     Kampuchéa    Le Seuil 2011

2 11 1975                    Pier Paolo Pasolini est retrouvé mort sur la plage d’Ostie. Il a été battu et une voiture a roulé sur lui. L’amant de cette nuit, Pino Pelosi, appelé La Rana,- la grenouille – à cause de sa faible constitution se verra accusé du meurtre, chose impossible vu la différence des constitutions – Pasolini était un athlète -. Pelosi reviendra en 2005 sur ses premières déclarations, sans que cela puisse sortir l’enquête du bourbier. Pasolini avait un roman en cours, Petrolio, dans lequel il racontait ce qu’il avait découvert à propos de la mort d’Enrico Mattéi et de celle du journaliste Mauro de Mauro, assassiné peu après ses découvertes sur l’assassinat d’Aldo Moro.

12 11 1975                  Les Comores deviennent le 143° état membre des Nations Unies.

18 11 1975                  Il se passe quelque chose entre la France et l’Irak quant au programme atomique du dernier, mais quoi exactement : à creuser, peut-être la décision de la mise en chantier de la Centrale atomique Osirak, avec l’aide substantielle de la France, que les Israéliens s’empresseront de bombarder une fois construite.

20 11 1975                  La mort fini par avoir raison de l’acharnement thérapeutique sur la personne de Franco, dans le coma depuis le 14 octobre. Le roi Juan Carlos, 37 ans est à la tête de l’état depuis le 30 octobre. Le 1° novembre, il ne s’est pas laissé intimider par une manifestation franquiste faisant suite à l’exécution d’anarchistes basques. Et il ne se sentira pas autrement lié par le serment de fidélité aux institutions franquistes, orientant son pays vers la démocratie avec fermeté et sang froid. Durant toutes les années passées, il avait été si présent dans le sillage de Franco que les Espagnols l’avaient surnommé le suppositoire ; exit donc le suppositoire. Un peu plus tard, lui-même dira à peu près la même chose : On me prenait pour un con, et j’avais l’air d’un con… Place au Roi, métier qu’il exercera fort bien pendant plusieurs décennies avant de faire quelques bêtises sur le tard, illustrant bien à quel point les puissants se laissent enfermer dans leur palais et y deviennent autistes. Mitterrand, son voisin, ne témoigne pas de plus de perspicacité avec lui, qu’avec, plus tard,  la réunification allemande ou l’avenir politique de François Bayrou : Je n’ai jamais cru à Juan Carlos, ce roi de troisième main ; je le plains presque à l’idée du flot qui le noiera.

26 11 1975                  À Santiago du Chili, le colonel Manuel Contreras, patron de la DINA – la police politique – invite ses homologues d’Argentine, Uruguay, Paraguay, Bolivie et Brésil : cette première réunion interaméricaine sur le renseignement national vise à établir une base de données centralisée, grâce aux ordinateurs et à l’infrastructure de communication fournie par la CIA. Le plan Condor se voulait une réponse à la Junte de coordination révolutionnaire (JCR) formée en août 1973 par des organisations d’extrême gauche de quatre pays : l’Armée révolutionnaire du peuple (EPR , Argentine), le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR, Chili), les Tupamaros (Uruguay) et l’Armée de libération nationale (ELN, Bolivie)

21 12 1975                  Illitch Ramirez Sanchez, alias Carlos, séquestre à Vienne 11 ministres de l’OPEP : mais, en 2000, le libanais Anis Naccache, revendiquera cette opération.

12 1975                       Les forces indonésiennes envahissent le Timor oriental. Le carnage qui suivra fera au moins 200 000 morts – un tiers de la population – : massacrées ou mortes de faim ou de maladie. Dans les années suivantes les escadrons de la mort du président Suharto sèmeront la terreur et la mort.

1975                            Lapeysonnie a 60 ans : il a été médecin général de la coloniale pendant et après la guerre ; il a contribué avec son patron  d’alors, Eugène Jamot, à l’éradication de la trypanosomiase – maladie du sommeil – en Afrique équatoriale et au Cameroun : cette maladie est due à un parasite qui se transmet par une mouche, la glossine, plus connue sous le nom de tsé-tsé. Il est le père d’un vaccin contre la méningite, il a inventé l’Imojet (un injecteur sans aiguille permettant des vaccinations de masse)… Le Brésil est menacé par une épidémie de méningite…. En compagnie du Dr Charles Mérieux, il reprend son bâton de French Doctor avant la lettre et y organise la vaccination de 120 millions de personnes en un mois et demi. En l’an 2000, du fond de sa retraite bretonne, il repartira en guerre contre la menace que fait à nouveau peser sur l’Afrique la maladie du sommeil : 55 millions de personnes seraient à nouveau exposées. L’OMS enregistre 300 000 nouveaux cas chaque année. L’hécatombe va rejoindre en importance celle du sida.

Eric Tabarly visite une usine Dassault à Seclin (Nord), spécialisée dans l’usinage de grosses pièces en aluminium. Alain de Berg, ingénieur en calcul de structures lui propose d’étudier les causes de rupture du mât de Pen Duick VI. De cette rencontre naîtra l’idée de l’Hydroptère, trimaran dont les flotteurs sont munis de foils, qui permettent au bateau de sortir de l’eau en n’ayant plus que l’extrémité des foils dans l’eau, les flotteurs servant de ballast pour augmenter la puissance. . Paul Ricard sera le premier exemplaire. En 2002, l’Hydroptère parviendra à atteindre la vitesse de 40 nœuds avec un vent réel de 20 à 25 nœuds, la surface de contact entre le bateau et l’océan ne dépassant pas 1,5 m². Et 15 ans plus tard, même la très ancienne America Cup s’y mettra, avec des navires très raides qui dessaleront plutôt souvent, les membres de l’équipage sautant alors de plus de 10 mètres, en espérant que ce soit dans l’eau et non sur une autre coque…

O combien d’actions, combien d’exploits célèbres
 Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres…

Pierre Corneille          Le Cid

La question vaut pour la montagne, comme pour la mer :

Comment exclure l’existence d’hypothétiques grimpeurs inconnus ayant réalisé des exploits prodigieux ? Existe-t-il des héros mythiques qui garderaient secrètes la réalisation d’ascensions hors-normes ? Citons les cas de Charlie Porter. L’homme a la réputation d’être un vrai sauvage. Le fait est qu’il ne parle pas volontiers aux journalistes. En 1975, il part gravir la muraille démesurée du Mont Asgard, sur l’île de Baffin, au-delà du cercle polaire. Après neuf jours d’escalade solitaire, il redescend à quatre pattes, sur l’autre versant, ses pieds gelés ne pouvant plus le porter. Pendant 40 kilomètres, il rampe dans la neige, trouve enfin des Inuits venus chasser par là qui lui sauvent la vie.

Quelques années plus tard, quand on lui demande de décrire la voie qu’il a tracée, il ne desserre pas les dents. Il se saisit simplement d’un papier et d’un crayon et trace un trait parfaitement rectiligne, figurant sa trajectoire ascendante. À coté de ce trait, il écrit ce seul commentaire : A 5, une cotation qui en dit bien assez long sur les terribles épreuves qu’il a du affronter tout au long de cette escalade artificielle.

[…] Celui qui a gravi en solitaire et pour la première fois cette muraille du Mont Asgard, sur l’île de Baffin, au-delà du cercle polaire, celui qui  s’est contenté de tracer son itinéraire sur une simple feuille de papier assorti de ces deux mots A 5 n’était pas un vantard. Comment imaginer alors le calvaire qu’il venait de vivre ? neuf jours à ramper dans la neige avec les pieds gelés. Si des Inuits ne l’avaient pas recueilli, il serait sans doute mort de froid et personne, aujourd’hui, ne pourrait évoquer ni son nom, ni son exploit.

Chacun peut s’interroger in petto sur le nombre d’escalades jamais racontées qui, peut-être, jalonnent l’histoire de l’alpinisme, comme un double invisible et plus beau encore, parce que plus pur et totalement désintéressé.

[…]     Mais, hormis de rares exceptions, la plupart des grimpeurs recherchent une reconnaissance publique et aiment raconter leurs aventures.

Frédéric Flamant          La plus belle escalade du monde      Guérin Chamonix 2008

Il est probable que de tels gens existent… tous ceux qui ont vécu en montagne ont entendu parler un jour ou l’autre de grimpeurs, de skieurs surdoués qui ne faisaient pas parler d’eux, qui fuyaient la publicité. Des jeunes de 16, 18 ans qui raflent toutes les courses de ski pour ensuite fuir la célébrité et passer le reste de leur vie sur un tracteur. On peut croiser en des montagnes vierges de toute installation de merveilleux skieurs qui grommellent difficilement deux trois mots quand vous les saluez joyeusement … vous n’êtes pour eux qu’un occupant parfaitement illégal… car la montagne est à eux. Si l’Être est nécessaire, le Paraître aussi, et si le paraître cultivé à l’excès devient cabotinage, il est cependant vital pour l’équilibre. On trouve des psy pour affirmer qu’une vie, pour être équilibrée, doit être insérée dans un réseau d’environ 500 connaissances, sachant, pour en finir, qu’il n’y a que les fous pour ne pas chercher à paraître. Alors, pureté, parfait désintéressement ? On  est tenté de répondre qu’il faut bien faire attention à ce que la folie ne soit pas tout à coté.

21 01 1976                  Premiers vols commerciaux de Concorde, pour Bahrein et Rio de Janeiro.

31 01 1976                  Vol de 119 toiles de Picasso en Avignon.

13 03 1976                 L’Olympic Bravery, 340 m. de long, jaugeant 240 000 t. dérive au large d’Ouessant, en panne moteur : il est pratiquement vide et ne va déverser que 1 200 tonnes de pétrole.

28 03 1976                  Rétablissement de l’heure d’été.

1 04 1976                    Steve Jobs, 21 ans, et Steve Wozniak, 26 ans, bidouillent depuis longtemps dans le garage de la famille Jobs, en Californie, un calculateur bon marché et facile à utiliser : ils vont un peu plus loin, une fois le produit au point et fondent Apple. On n’a pas fini d’entendre parler d’eux.

4 03 1976                    Manifestation de viticulteurs à Montredon, entre Narbonne et Lézignan : ils en ont assez de voir leurs vins coupés avec des italiens et des algériens. L’Etat français s’était engagé à trouver aux vins algériens des débouchés, après l’indépendance, jusqu’à leur arrachage annoncé, mais l’arrachage était bien lent. Les choses dégénèrent et des coups de feu partent : le commandant de CRS Joël Le Goff et le vigneron audois Émile Pouytès sont tués.

Ce 4  mars 1976, les vignerons du Languedoc, d’ailleurs aussi, sont exaspérés. Désespérés. Ils descendent dans la rue pour le dire, à Montredon-des-Corbières (Aude). Ils ont de plus en plus de mal à vendre leur vin des Corbières et d’autres régions, à cause de gros producteurs et négociants français qui, pour augmenter les quantités, font venir du vin d’Algérie ou d’Italie, qu’ils assemblent, ou plutôt qu’ils coupent, avec la production de l’Hexagone. Sans que le consommateur le sache – si tant est qu’il s’y intéresse –, tant ce vin de table a surtout pour qualité d’être bon marché. C’est illégal, mais les pouvoirs publics ferment les yeux. Il y a trop d’intérêts en jeu. Et il faut répondre à la demande.

Plusieurs milliers de manifestants commencent par bloquer le pont de Montredon, près de Narbonne, pour verrouiller la voie ferrée qui passe au-dessus de la route nationale 113. Des rails sont arrachés, des wagons de vin sont brûlés. Huit millions d’hectolitres de jus italien sont déversés dans la rue. Il est 14 h 30 quand des CRS arrivent sur les lieux. Face à eux, des vignerons sont armés de fusils de chasse. Le commandant Joël Le Goff, 42 ans, est tué de trois balles. Les CRS répliquent et tuent un vigneron, Emile Pouytès, 50 ans. Le déchaînement de violence est tel que les deux parties en sortent sonnées. Quarante ans plus tard, en  2016, des milliers de professionnels commémoraient encore sur place la bataille de Montredon.

Cette journée noire cristallise toutes les tensions accumulées depuis des années autour du vin coupé en quantité industrielle. Cette guerre du vin prend fin ce jour-là dans la douleur et le sang, mais, auparavant, combien d’incidents se sont produits, combien d’opérations coups de poing, que certains vont jusqu’à assimiler à des actes terroristes ? Combien de fois les cuves des négociants installés à Sète, qui faisaient venir, par bateaux-citernes, des millions d’hectolitres de vin algérien, ont été saccagées et vidées lors d’opérations commandos menées par des viticulteurs ?

L’importation de vin d’Algérie, au temps où c’était une province française, a fait l’âge d’or du port sétois pendant près de cent ans. Mais, quand le pays devient indépendant, en  1962, son vin devient étranger. Or, l’Etat français s’est engagé auprès de l’Algérie à poursuivre ses achats de vin, afin de trouver un débouché aux milliers d’hectares plantés par les colons, jusqu’à leur arrachage annoncé. Mais les importations perdurent. En  1970, ce sont encore 10  millions d’hectolitres algériens qui arrivent au port de Sète. En  1976, il y en a tout autant et, pour ne pas arranger les choses, des négociants importent massivement du vin italien pour le couper avec le leur. Autant dire que, pour les petits viticulteurs français, c’est l’overdose.

Si cette pratique du coupage du vin perdure, bien qu’elle soit illégale, c’est aussi parce qu’elle est généralisée largement au-delà du Languedoc. Tout le monde ferme les yeux, car on ne touche pas au puissant négoce à une époque où la plupart des viticulteurs, bien plus qu’aujourd’hui, ne produisent pas leur propre vin, mais apportent leur raisin à des coopératives qui font la pluie et le beau temps. Aussi, malgré la mise en place des appellations d’origine dès 1935, la réalité, dans les années 1960-1970, est plus aux arrangements qu’au respect des règles.

C’est vrai aussi dans le Bordelais ou en Bourgogne. À cette époque, il y avait beaucoup de faiseurs de vin. Et donc beaucoup de fraudes au moyen d’importations sauvages, au niveau du négoce, pas des viticulteurs, confirme un responsable de la répression des fraudes chargé alors des vins de table et des vins de pays. L’œnologue bordelais Michel Rolland, arrivé dans la profession en  1973, raconte : Quand j’ai commencé, Bordeaux vivait une embellie. Il n’y avait pas assez de vins par rapport à la demande. Ils arrivaient du sud de la France pour allonger la sauce. C’était vilain. C’était pour l’argent. La qualité n’était pas une préoccupation. Cette question est arrivée plus tard. 

L’ancien négociant bordelais, Jean-Paul Jauffret, 88 ans, l’œil toujours vif, confirme : À l’époque, on ne se souciait pas de la qualité, et la France avait besoin de quantités très élevées de bouteilles. En Bourgogne, Dominique Lafon, gérant du domaine Comtes Lafon à Meursault, reconnaît que la loi des AOC de 1935 a été un bouleversement. Et pourtant : Au début des années 1980 encore, ce n’est donc pas si ancien, la plupart des vignerons vendaient encore la totalité de leur récolte au négoce et se fichaient de la qualité. Alors, c’est sûr, qu’il y avait des fraudes. Des camions circulaient en même temps que les médisances.

Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que personne ne remette en question l’assemblage des productions française et algérienne dans les années 1970. C’est donc dans le Midi, là où la quantité prime sur la qualité, où les petits vignerons n’ont pas une réputation assez établie ni des vins assez bons que le feu a pris. D’autant qu’il n’est pas simple, dans cette région, de s’émanciper d’un vin algérien avec lequel vous avez été marié pendant des années.

Alors des rancœurs surgissent quant à la qualité des vins de chacun. A cette époque, le maire de Montblanc (Hérault), comte de Cassagne, à la tête d’un vignoble familial de 160 hectares, affirme dans Le Monde que, si le vin du Languedoc est médiocre, c’est justement parce qu’il fallait couper les gros rouges algériens. Sous-entendu avec de la vinasse épouvantable. Et que si son vin à lui, maintenant qu’il n’est plus coupé, est de meilleure qualité, il lui est pourtant difficile de lutter avec des vins d’Algérie qui sont vendus moins cher. Pierre Clarès, qui fut vigneron dans l’Oranais jusqu’en  1964, a un avis opposé quand il dit aujourd’hui : Nos vins étaient charpentés et de meilleure qualité que la médiocre production du Midi

Rappelons que ce vin d’Algérie a été créé pour répondre à la demande. Au milieu du XIX°  siècle, le phylloxéra fait des ravages dans l’Hexagone et provoque la disparition de ses 2,3  millions d’hectares de vignes. Le vin disparaît en France, alors que la moyenne de consommation des adultes dépasse les cent litres annuels. Pour pallier ce désastre viticole, le ministère de l’agriculture lorgne vers l’Algérie dès les années 1870. Des vignerons du Bordelais ou de Bourgogne franchissent la Méditerranée, la colonie se couvre de vignes, et remplit les cuves de France.

Dans son ouvrage Hommes, vignes et vins de l’Algérie française : 1830-1962 (Gandini, 2007), Paul Birebent écrit : Peu à peu, le vignoble algérien s’organise réglementairement comme le vignoble métropolitain. Une organisation efficace et bien huilée, comme l’explique Roger Birebent, cousin de Paul, vigneron à Oran jusqu’en  1963, date de sa dernière vinification : Tout un système était mis en place. Avec mon père, on commercialisait notre vin auprès de courtiers qui, eux, vendaient à des négociants sétois ou biterrois. Ces derniers envoyaient des camions-citernes pour soutirer nos vins des amphores qui remplissaient nos caves. C’était des installations très modernes.

Tout se passe bien jusqu’au moment où la France retrouve progressivement ses hectares de vignes. Avec ce résultat en  1960 : 15  millions d’hectolitres produits en Algérie et 61  millions dans l’Hexagone. L’Algérie passe du statut de sauveur à celui de menace. La menace de la surproduction. Tous les conflits qui ont suivi viennent de là. Jusqu’à ce terrible 4  mars 1976.

Après Montredon, les pouvoirs publics finissent par réagir. Les services de la répression des fraudes obtiennent un soutien politique et plus de moyens pour contrôler les pratiques. Et puis c’est l’époque où une prise de conscience voit le jour pour aller vers plus de qualité. La plupart des nouvelles appellations d’origine ont été créées en Languedoc après le drame : les Côtes du Roussillon sont reconnus en  1977, Faugères en  1982, Languedoc en  1985. Mais l’évolution vers plus de qualité a été lente. Il n’est pas simple de faire changer les mentalités et de trouver les investissements nécessaires.

Aujourd’hui, c’est toute la France du vin, du producteur au consommateur, qui a fait sa révolution qualitative. Ce qui n’empêche pas des fraudes de surgir. Il arrive qu’un vigneron, par manque de raisin à la suite d’une intempérie, fasse venir en douce du raisin d’une autre région. De grosses escroqueries sont détectées, de temps à autre, par la direction de la répression de fraudes. Comme celle de ce début juillet [2018]: dix millions de bouteilles de rosé espagnol ont été maquillées en rosé français. La rançon, cette fois, de l’énorme vogue du rosé en été…

Laure Gasparotto            Le Monde du 24 07 2018

22 04 1976                  Ingmar Bergman quitte la Suède et ses impôts pour s’installer en Allemagne.

Norodom Sihanouk, qui a encore droit à une veste et à un pantalon, en profite pour retourner les deux : Ce rêve s’est magnifiquement réalisé grâce à nos combattants et combattantes, à nos paysans et paysannes, à nos ouvriers et ouvrières et autres travailleurs, sous la clairvoyante conduite de notre Angkar révolutionnaire.

24 05 1976                  Première liaison de Concorde depuis Paris et Londres vers Washington.

Pour fêter le bicentenaire de l’indépendance des États Unis, l’anglais Steven Purrier, bien connu sur la place, invite à l’Hôtel Intercontinental de Paris neuf œnologues français, pas des débutants, des gens occupants tous des postes importants dans le monde du vin, à déguster en aveugle des vins américains et des vins français ; le résultat donne les vins américains gagnants haut la main. Stupéfaction ! Mais il n’y a pratiquement aucun représentant des médias, tout le monde estimant à l’époque que les vins californiens ne pourraient jamais soutenir la comparaison.

Pour le vin américain, c’est une date de joie. Pour le vin français, une date sombre. Dans tous les cas, si la journée du 24  mai 1976 est controversée, elle est historique. Pour la première fois, lors d’une dégustation à l’aveugle, des breuvages californiens sont jugés meilleurs que la fine fleur des crus français – en rouge comme en blanc. Et le plus incroyable est que cette dégustation a eu lieu en France et que ce sont des juges français réputés qui ont attribué ces notes à leurs ennemis d’outre-Atlantique. Au point que cette journée, que l’on appelle désormais Le Jugement de Paris est inscrite, depuis 2016, comme An Important Day in American History pour les autorités américaines du vin. Au point encore que son instigateur, l’Anglais Steven Spurrier, s’est vu remettre un document reconnaissant cette date comme historique.

Pourtant, lors de ce jour ensoleillé de mai  1976, en début d’après-midi, aucun des protagonistes présents à l’Hôtel Intercontinental de Paris ne comprend sur le moment ce qui se passe. Pas même Steven Spurrier. Cet important caviste parisien, consultant pour la maison Christie’s (qui vend des flacons rares aux enchères), également journaliste pour la revue spécialisée Decanter et fondateur de l’Académie du Vin, souhaite juste organiser une dégustation avec des vins californiens pour fêter le bicentenaire de l’indépendance des Etats-Unis.

Avec sa compatriote Patricia Gallagher, journaliste au Herald Tribune, Steven Spurrier met quelques mois à organiser cette dégustation. Pas facile. Car dans les années 1970, les vins californiens sont inconnus en France. Si loin des grands crus français. Pendant leurs vacances, le tandem en profite pour visiter des wineries en Californie. Ils rapportent des bouteilles dans leurs valises. Surtout par curiosité. Et puis pourquoi ne pas faire tester ces flacons à quelques experts français ? Pour les surprendre, et surtout pour qu’ils ne jettent pas un œil dédaigneux sur les étiquettes, autant le faire à l’aveugle ! C’est une première.

Notre objectif était juste que la France découvre la qualité de vins californiens, explique Steven Spurrier, qui vient de publier Wine, a Way of Life (Adelphi, non traduit). En fait, il va plus loin et transforme une découverte en compétition amicale entre deux pays. Mais pour les médias, il ne peut y avoir match, tant il est déséquilibré. Aussi aucun journaliste ne vient, excepté George Taber, du magazine américain Time. Je me rappelle avoir été convié à une dégustation de vins californiens. J’ignorais qu’il y aurait des vins français, raconte Aubert de Villaine, cogérant du domaine de la Romanée-Conti, célébrissime cru de Bourgogne. Il se souvient de la raison de sa présence : Steven savait que j’avais passé six mois en Californie. Mais c’était en  1965, et, en dix ans, les choses avaient beaucoup changé. La Californie était passée d’une douzaine de wineries, dont deux qualitatives, à beaucoup plus

Les neuf jurés réunis à l’Hôtel Intercontinental apprennent que des vins français sont de la fête. Qui en est une au début, pas par la suite. Du beau monde entoure Aubert de Villaine : Pierre Bréjoux, qui représente l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO), donc l’Etat ; Michel Dovaz, enseignant à l’Académie du Vin ; Claude Dubois-Millot, du Guide Gault &  Millau ; Odette Kahn, rédactrice en chef de la Revue du vin de France et de Cuisine et Vins de France ; Raymond Oliver, chef du Grand Véfour ; Pierre Tari, propriétaire du domaine bordelais Château Giscours ; Christian Vannequé, chef sommelier de La Tour d’Argent ; Jean-Claude Vrinat, propriétaire du restaurant Taillevent.

La dégustation commence par les blancs. Des chardonnays. Cinq californiens, cinq bourguignons. L’ambiance est bon enfant, on discute beaucoup. Michel Dovaz se souvient qu’il échange avec ses voisins de table, Pierre Bréjoux à sa droite et Pierre Tari à sa gauche. Il raconte : Tout cela était très sympathique. C’était tout sauf un pensum ! J’ai proposé de trier les vins selon une question simple : distinguer les français des américains, sans se poser la question de la qualité. Tous les trois, on peut dire qu’on n’a pas été très bons. 

Aubert de Villaine se souvient du moment où tout a basculé : On était comme dans un cocktail mondain, on dégustait en parlant. Puis, soudain, Steven a ramassé nos notes. C’est là qu’on s’est rendu compte de ce qui se passait. Et ce qui se passe, c’est que le jury, persuadé de la suprématie des vins français, prend un sacré coup. Les notes sont sur 20, Steven Spurrier fait les calculs et annonce le palmarès : le Château Montelena 1973, un des plus anciens domaines californiens, est premier, devant un meursault premier cru, Les Charmes 1973, du Domaine Roulot. La salle est sidérée. D’autant que les 3e et 4e places sont occupées par deux vins californiens, Chalone Vineyard 1974 et Spring Mountain 1974. Le Beaune premier cru Clos des Mouches 1973 du Domaine Joseph Drouhin, en Bourgogne, n’est que cinquième.

Passé l’électrochoc, la dégustation se poursuit avec les rouges (des cabernet-sauvignon) entre vins californiens et bordelais. La tension monte, le jury est bien plus silencieux et concentré. Il en va de la réputation du vignoble français… L’émoi et les commentaires de chacun étirent le temps, et c’est seulement vers 18  heures que Steven Spurrier annonce les résultats. À nouveau, un vin californien surgit en tête, le Stag’s Leap 1973, devant Château Mouton-Rothschild 1970 et Château Haut-Brion 1970. Cette fois, se souvient Steven Spurrier, la réaction de la salle a été très vive. Qui pouvait le croire ? Un vin californien avait encore gagné !C’est alors qu’Odette Kahn (morte en  1982), prenant conscience de l’impact de ce qui vient de se produire, notamment en termes d’image et de commerce, réagit durement. Elle était furieuse, raconte Michel Dovaz. Elle voulait que Spurrier lui rende ses notes. Il a refusé. On a tous reçu une gifle ce jour-là.

Sans la présence du journaliste George Taber, l’événement n’aurait pas eu autant d’écho. Un tel camouflet, aucun des juges français n’avait intérêt à en parler. Deux jours après, il publie un article : Le Jugement de Paris, la dégustation historique qui a révolutionné le vin. Puis de nombreux journaux relaient l’événement. L’impact médiatique est énorme, surtout aux Etats-Unis, tant cette dégustation est providentielle pour son économie viticole. Du reste, on ne cesse d’évoquer le Jugement de Paris outre-Atlantique. Un film américain (Bottle Shock, 2008, de Randall Miller), raconte cette journée.

En France, on essaie de minimiser l’événement. Ce que fait Odette Kahn pour la Revue du vin de France de septembre-octobre  1976, dont l’article est intitulé Au sujet d’un petit scandale. Je n’ai jamais reçu une telle avalanche de lettres et de coups de téléphone, écrit-elle. Le monde viticole souffrait, criait, enrageait. J’ai même craint un moment être chassée des salons (pardon, des caves) pour avoir participé à une expérience aussi scandaleuse. Elle reproche essentiellement à l’organisateur d’avoir manipulé l’ordre de la dégustation afin de mieux mettre en valeur les vins californiens : La succession des vins était dans un désordre parfait. Et nous ne saurons jamais si cette perfection dans le désordre était le fruit du hasard ou d’une volonté délibérée.

Reste que les neuf dégustateurs sont vivement critiqués pour ne pas avoir su séparer le bon grain de l’ivraie. Pierre Bréjoux est même contraint de démissionner de son poste d’inspecteur général à l’INAO. Mais d’autres voient une bonne raison de se remettre en cause. En Bourgogne, on m’en a beaucoup voulu, raconte Aubert de Villaine. J’étais ennuyé. Puis je me suis rendu compte de l’effet bénéfique. On ne savait pas que nous avions des concurrents. Cette dégustation nous a donné un coup de pied au derrière.

Du côté de la famille Drouhin, Véronique se souvient de la réaction de son père : Si on ne peut pas battre les vins américains, allons les rejoindre. Quelques années plus tard, elle est partie vinifier ses premiers pinots noirs pour le domaine que Drouhin possède en Oregon. Du côté des Rothschild, ce n’est pas un hasard si un partenariat est conclu avec l’entreprise viticole américaine Mondavi, donnant lieu à la création du cru Opus One en  1979. Et puis, dès 1978, Robert Parker fait son apparition avec le lancement de la revue Wine Advocate, dont les notes sur 100 ont beaucoup influé sur le commerce mondial des vins pendant des décennies. Le monde du vin français doit désormais compter avec les Américains.

Après le 24  mai 1976, la dégustation a eu lieu à nouveau, notamment en  1996 pour son vingtième anniversaire, et en  2006 pour le trentième. A chaque fois, les vins américains l’ont emporté. Mais les Français ne se sentent pas vaincus. Jean-Marc Roulot rêve de recommencer l’épreuve avec les mêmes vins que la première fois. Il me reste quatre bouteilles de meursault-charmes 73. C’est un très beau millésime. Désormais, c’est l’épreuve du temps qui prolonge ce match.

Laure Gasparotto      Le Monde du 25 07 2018

24 06 1976                   Proclamation de la réunification du Viet Nam.

L’ Olympic Bravery, un superpétrolier transportant 250 000 tonnes de brut, s’échoue sur un récif d’Ouesssant, dans le Finistère. Le 13 mars, 1977,  il se cassera en deux et déversera son chargement, qu’il faudra trois mois pour nettoyer.

10 07 1976                  Un ouvrier déverse 20 tonnes d’acroléine dans le Rhône : 150 tonnes de poissons passent l’arme à gauche.

17 07 1976                  Albert Spaggiari et sa dizaine d’amis signent un des plus élégants – sans haine, sans violence – et fructueux hold-up du siècle à la  Société Générale de Nice : ils sont arrivés par les égouts et un tunnel creusé par leurs soins : au bout… 317 coffres cumulant 46 millions de francs. Spaggiari sera arrêté peu après mais s’évadera le 10 mars 1977, en sautant par la fenêtre du bureau du juge d’instruction. Il mourra d’un cancer en 1989. Vingt ans plus tard, l’un de ses complices mettra en question la prééminence de son rôle, le ramenant à celui d’un subalterne : mais pourquoi donc avoir attendu vingt ans pour parler ?

18 07 1976                  Nadia Comaneci, petite roumaine de 15 ans, devient la coqueluche des Jeux olympiques de Montréal : elle est la première gymnaste à obtenir la note parfaite : 10. Elle va s’offrir 3 médailles d’or, une d’argent et une de bronze.

24 07 1976                  Nuage de dioxine  (tétrachlorodibenzodioxine) à Sévéso, Italie ; l’usine est au groupe Montedison. Des fûts contenant des résidus dangereux vont alors se balader pendant des années en Europe, chacun pensant que c’est l’autre qui a accepté d’accueillir ces produits ; quelque peu agacés, les Allemands indiqueront aux Français le lieu exact de stockage de ces produits sur le territoire français : on retrouvera effectivement 41 fûts à Anguilcourt le Sart, dans l’Aisne, le 19 mai 1983.

28 07 1976                  La ville de T’angchan, proche du golfe de la Mer Jaune, à l’est de Pékin est rasée par un tremblement de terre d’une magnitude de 7,8 sur l’échelle de Richter : c’est la pire des catastrophes sismiques connues : 255 000 morts !

07 1976                          La sonde américaine Viking 1 atterrit sur Mars.

Jean Robic, vainqueur du Tour de France en 1947, s’amuse des jeunes coureurs : Avec les braquets de cyclotouristes asthmatiques que poussent les soi-disant grimpeurs d’aujourd’hui, je pourrais attacher une remorque à mon vélo, y mettre ma belle-mère, et monter le Tourmalet en fumant le cigare.

4 08 1976                     En Espagne, 90 % des prisonniers politiques sont amnistiés.

30 08 1976              Depuis pratiquement deux mois – le 8 juillet – le volcan de la Soufrière en Guadeloupe, fait des siennes : après une salve d’explosions, il crache un nuage de fumées que l’on voit à des centaines de kilomètres à la ronde. Haroun Tazieff, LE vulcanologue, est arrivé avec son équipe le 13 juillet ; il remet vite son diagnostic : il ne s’agit pas d’une éruption magmatique, mais phréatique, c’est-à-dire que les poches d’eau internes au volcan sont entrées en contact avec la roche en fusion. Donc cela n’ira guère plus loin et il n’y a pas lieu d’évacuer les populations de Basse-Terre, voisines du volcan, environ 64 000 personnes. Sur ce, il s’envole pour l’Equateur où il a d’autres chats à fouetter. Cette attitude, jugée pour le moins primesautière par son nouveau patron à L’Institut de Physique du Globe, Claude Allègre, lui vaut de se voir signifié qu’il est inutile de rentrer en Guadeloupe où il a été remplacé par quelqu’un de tout à fait capable.

Le 15 août, gendarmes et armée procèdent à l’évacuation des 64 000 personnes de Basse Terre.

Le 29 août Haroun Tazieff est de retour en Guadeloupe, pour y retrouver Claude Allègre  sur place depuis 48 heures. Ils évitent de justesse la castagne mano à mano et font ensemble l’ascension de la Soufrière par le chemin des Dames. A la descente, le volcan se fracture sur son flanc, proche du sentier, distribuant généreusement cailloux à tout le monde mais avec une préférence pour Haroun Tazieff, qui est blessé. Son adjoint Fanfan est touché à la colonne vertébrale. Un hélicoptère viendra les récupérer sitôt la Soufrière calmée.

Nature titrera : Tazieff, l’unique victime de la Soufrière. Mais il avait eu raison : ce n’était pas une éruption magmatique mais seulement phréatique. Il n’empêche que, de retour à Paris, Claude Allègre lui donnera le coup de l’âne en le démettant de ses fonctions, ce qui manquait pour le moins d’élégance ; non que le personnage de Tazieff fut bien sympathique, ivre de son ego boursouflé, mais il avait une gueule, et  une popularité, et, dans cette affaire c’est finalement lui qui avait eu raison. Le propre d’un diplomate, c’est d’éviter de fabriquer des martyrs, et là, Claude Allègre avait tout faux ; il confirmera son absence totale de diplomatie quand il sera porté par Lionel Jospin à la tête du mammouth – l’Education nationale -. Les medias français raffolent de ce genre d’empoignade indécente : ça fait vendre.

En mars 1977, les évacués de Basse-Terre retrouveront intactes leurs maisons.

9 09 1976                    Mort de Mao Zedong.

Par un curieux effet de mémoire, qui doit un peu à la méconnaissance générale de ce pays trop lointain, un peu à la propagande du régime et beaucoup aux séquelles de l’admiration délirante qu’ont éprouvée pour lui tant d’intellectuels européens dans les années 1960-1970, peu d’Occidentaux mettent ce tyran à la place historique qui est la sienne. À côté d’Hitler, de Staline, il est un des grands criminels de masse du XXe siècle.

Dès les années 1920, Mao a commencé à former sa propre doctrine en adaptant le communisme à la réalité chinoise : il donne un rôle important aux masses paysannes, plutôt qu’à la classe ouvrière, ou encore estime qu’il faut passer directement de la féodalité à la société nouvelle, sans transition bourgeoise, comme le voulait Karl Marx, qui raisonnait en se référant à l’histoire occidentale. Pour autant, le but ultime du nouveau patron de la Chine est d’amener le pays sur la voie du socialisme. Le moins qu’on puisse dire est qu’il a eu une façon de conduire le convoi qui n’est qu’à lui. Comme tous les régimes frères, la République populaire de Chine, à partir des années 1950, adopte la planification économique, censée organiser de façon rationnelle et normée la transformation de la société. Mao y ajoute sa touche personnelle en ponctuant le voyage d’initiatives, appelées des campagnes, conçues pour accélérer la marche des masses vers le bonheur. Toutes ont en commun d’aboutir à des catastrophes humaines de grande ampleur. Aucune n’empêche le Grand Timonier de préparer celle qui mènera au naufrage suivant. Rappelons les trois plus célèbres.

La campagne des Cent-Fleurs

Dès le milieu des années 1950, le régime est impopulaire. Une première collectivisation dans les campagnes, imposée par la terreur, a coupé les communistes de nombre de paysans. La nouvelle classe de techniciens et d’ingénieurs créée par l’industrialisation n’est pas beaucoup mieux disposée à l’égard d’un parti qui exerce sur toutes les activités un contrôle tatillon. Mao pense avoir trouvé un moyen génial de calmer le peuple. Il incite chacun à critiquer à voix haute ce qui ne va pas pour aider le pays à rectifier ses erreurs. En 1957, il lance la campagne des Cent-Fleurs, ainsi nommée à cause d’une formule qu’il utilise dans un discours, en référence à la grande époque d’éclosion de la philosophie chinoise1 : Que cent fleurs s’épanouissent ! Que cent écoles rivalisent ! Pour leur malheur, de très nombreux Chinois, des intellectuels, des universitaires, des écrivains, des journalistes, prennent leur dirigeant au mot. Ils font des déclarations publiques, écrivent des articles, des livres qui ne reculent devant aucune critique, pas même la plus radicale. Il suffit de peu de temps aux hiérarques communistes pour se rendre compte que l’opération a déchaîné des forces qui risquent rapidement de se retourner contre eux. Au bout de quelques semaines, le mouvement est arrêté, de façon aussi inattendue et soudaine qu’il a commencé. Le parti décrète une campagne de rectification, qui doit mettre fin aux dérives droitières dont certains se sont révélés coupables. Plusieurs centaines de milliers de personnes, le plus souvent des intellectuels, sont liquidées ou envoyées mourir à petit feu dans les laogai, des camps de rééducation dont la dureté n’a rien à envier aux goulags soviétiques.

Le Grand Bond en avant

Quelques mois seulement après cette expérience calamiteuse, une nouvelle idée jaillit du cerveau de l’homme qui tient alors le destin d’un demi-milliard d’individus sous sa coupe. En 1958, il décrète le Grand Bond en avant, un programme économique qui a pour but de transformer en quelques années la Chine en une puissance industrielle qui doit rattraper la Grande-Bretagne et talonner les États-Unis. Trois ans d’efforts et de privations et 1 000 ans de bonheur, promet un des slogans du projet. Le pari est fou. La réalité le sera plus encore.

La campagne commence par la collectivisation totale du monde rural. Toute propriété y est désormais interdite, plus personne n’a le droit de rien posséder en propre, ni une maison, ni une chaise, ni une assiette. Des millions de paysans sont rassemblés dans des communes, des villages dans lesquels plusieurs milliers de personnes n’ont plus de vie individuelle, dorment dans les dortoirs, mangent dans les cantines et obéissent aux ordres qu’on leur donne. Toutes les directives sont plus délirantes les unes que les autres.

Puisqu’il s’agit de bâtir une nation industrielle, il faut faire de l’acier. Partout dans le pays sont installés des petits hauts-fourneaux, où l’on brûle tout le bois qu’on trouve pour faire fondre n’importe quel objet métallique qui peut passer sous la main. Le système aboutit à produire un métal inutilisable. Établi à une grande échelle, il a aussi contribué à accélérer la déforestation et à faire disparaître tous les outils qui auraient dû servir aux champs.

Pourquoi s’en soucier encore ? La production agricole n’a plus besoin de toutes ces vieilles méthodes, puisque de nouvelles vont révolutionner les rendements. La plus tristement célèbre arrive en 1959. Mao pense qu’un bon moyen de récolter plus de grains est d’éradiquer les animaux qui les mangent. En lançant la campagne des Quatre Nuisibles, il décrète la chasse aux mouches, aux moustiques, aux rats et surtout aux moineaux, plus spécifiquement visés. Toute la Chine se met à taper sur des casseroles de façon continue pour empêcher les oiseaux de se poser et les faire mourir d’épuisement. Pour le coup, la technique fonctionne. Les volatiles meurent ou disparaissent. Il ne faut qu’une saison pour constater l’effet de cette catastrophe écologique : faute d’oiseaux pour la manger, la vermine a proliféré et dévoré les pousses.

Le Grand Bond en avant est devenu un grand saut dans le néant. La production industrielle est inutilisable. L’ensemble de la production agricole s’effondre. Il n’y a plus rien dans les champs, plus rien dans les greniers, plus rien dans le pays. Le pire est que le pouvoir continue pendant un temps à vivre dans l’illusion d’une éclatant réussite. Soit parce qu’ils espèrent se faire valoir, soit parce qu’ils sont tétanisés à l’idée de déplaire à leurs supérieurs, tous les responsables locaux du parti annoncent à Pékin de faux rendements pour faire croire que la région dont ils ont la charge a dépasse-les objectifs espérés. Cela accroît la pression sur les campagne-, si les villages ne donnent pas les sacs promis, c’est bien que le paysans les volent. En trois hivers, de 1959 à 1961, dans un climat d’apocalypse renforcé par un régime de terreur où l’on n’hésite pas à mettre à la torture un malheureux soupçonné d’avoir volé un épi, la Chine connaît une des pires famines de l’histoire du monde. Dans certaines régions, une personne sur trois disparaît. Le bilan total oscille, selon les estimations, entre 30 et 40 millions de morts.

La Révolution culturelle

Mis en minorité au sein des instances dirigeantes qui doutent enfin de lui, Mao garde son titre de président du Parti, mais il prend du champ et se retire loin des tumultes qu’il a lui-même créés. A partir de 1962, deux grands dignitaires du régime, Liu Shiaoqi (1898-1969), qui est devenu le président de la République, et Deng Xiaoping (1904-1997), secrétaire général du parti communiste, tentent de remonter le pays après le naufrage. Ils mettent fin aux délires collectivistes, renvoient les paysans aux champs, permettent le retour à un peu de marché privé. Il s’agit de suivre la ligne que Deng résume alors ainsi : Peu importe que le chat soit noir ou gris, pourvu qu’il attrape les souris. La formule, inspirée peut-être d’un vieux proverbe, est restée depuis attachée au personnage, et résume le pragmatisme qui deviendra sa marque de fabrique. Son heure n’est pas encore venue. L’idéologie n’a pas dit son dernier mot. Depuis sa retraite, Mao prépare déjà son retour.

 Alors même que le Timonier vient de conduire son pays dans le précipice, ses fidèles s’occupent de réactiver le culte autour de sa personne. En 1964, la publication d’un recueil de ses citations, distribué à des millions d’exemplaires par Lin Biao, le puissant chef de l’armée, le place quelque part, aux yeux de ses admirateurs, entre Jésus-Christ et le prophète Mahomet. L’ouvrage, que l’Occident, à cause de la couleur de son édition de poche, nomme Le Petit Livre rouge, est distribué dans les lycées et dans les facultés. Il y devient la bible de tous ceux dont Mao va faire le fer de lance de sa reconquête. Puisque les anciens ont eu la folie d’oser le mettre à l’écart, il va se débarrasser d’eux en s’appuyant sur les jeunes. Par millions, lycéens et étudiants sont enrôlés dans le nouveau mouvement des gardes rouges. À l’été 1966, le vieux guerrier les lance à l’assaut. Ils sont chargés de sortir la république de sa sclérose, de rectifier ses dérives, de faire feu sur le quartier général : c’est la Révolution culturelle. En clair, l’ordre donné à une génération de jeunes gens fanatisés de mettre à sac leur propre pays. Ils le font avec une cruauté et une inventivité sans pareilles. Les murs se couvrent de dazibaos, des affiches qui désignent les traîtres, des révisionnistes qu’il faut éliminer, c’est-à-dire les professeurs, les cadres, les aînés qu’on punit selon toute une gamme de châtiments qui va de l’humiliation publique au lynchage, à la torture et à la défenestration. Tous ceux qui représentent l’autorité sont visés, y compris les plus haut placés, surtout s’ils sont dans le collimateur du maître suprême. Son rival, le président de la République Liu Shaoqi, est destitué, molesté, jeté dans une prison où il meurt des traitements qu’on lui inflige. Le sort que subit Deng Xiaoping est presque doux, par comparaison : il est exilé dans une petite ville de province, où il doit retourner à l’usine pour gagner sa vie. Son fils est moins chanceux. Détenu à l’université de Pékin où il étudiait, il saute par la fenêtre pour échapper aux tortures qu’on lui fait subir. Il reste paralysé à vie.

Durant un temps, avec un aveuglement qui aujourd’hui encore laisse pantois, une partie de la jeunesse européenne s’est entichée de cette folie lointaine qui lui semblait un idéal à atteindre. À Paris, à Bruxelles ou à Rome, on en excusait par avance les excès en répétant avec gourmandise une des fameuses citations du président : La Révolution n’est pas un dîner de gala. Sur place, elle a tourné à la table rase. Un des buts proclamés du mouvement est de détruire les quatre vieilleries : vieilles idées, vieilles cultures, vieilles coutumes, vieilles habitudes. Aux exactions contre les humains s’ajoute une crise iconoclaste de grande ampleur. Tout ce qui, de près ou de loin, rappelle l’ancien, la civilisation, la culture doit disparaître. Temples, palais, objets précieux, trésors d’une Chine millénaire sont profanés, pillés, détruits à jamais.

Comme les fois précédentes, le mauvais génie qui a déchaîne la tempête finit par comprendre qu’elle pourrait tout emporter. L’anarchie est partout, plus personne n’étudie, plus personne ne travaille, plus rien ne fonctionne et les affrontements se multiplient entre les groupes les plus divers, dans un climat de guerre civile.

La Chine est au bord de l’effondrement. En 1967, Mao est obligé de s’appuyer sur l’armée pour rétablir l’ordre. Dans certaines provinces, les combats qui opposent les soldats aux gardes rouges sont si violents que la troupe a recours à l’artillerie. En 1968, le vieux leader trouve un autre moyen de calmer une génération devenue trop ingérable tout en restant fidèle à son idéologie : il ordonne l’envoi à la campagne de la jeunesse des villes, ce qui permettra de l’endurcir et de lui faire connaître la réalité de la vie paysanne. L’épisode, auquel on donne le nom de mouvement des jeunes instruits, se poursuit pendant des années et brise la vie de millions d’individus.

À partir de 1969, un calme relatif est rétabli. La Révolution culturelle continue officiellement, mais sa phase la plus violente est terminée. Mao, malade, fait ses dernières apparitions publiques. Lin Biao, son fidèle maréchal, a été désigné comme son dauphin, mais il meurt en 1971 dans un accident d’avion dont personne n’a jamais élucidé les circonstances. Le pouvoir est ballotté au gré de jeux opaques dont les régimes totalitaires ont le secret. Les courants se font la guerre. Les radicaux, toujours déchaînés, toujours avides de continuer un mouvement qu’ils soutiennent depuis le début, sont emmenés par Jiang Qinq, une ancienne actrice devenue la troisième femme de Mao, et ses proches. Elle forme avec eux un petit clan que les Chinois, qui les détestent, nomment la Bande des Quatre. Les modérés, qui tentent de ramener le pays dans ses rails, se rallient à Zhou Enlai, éternel Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de la République populaire de Chine, et à son vieil ami, Deng Xiaoping, qui a réussi un retour en grâce après son exil. Zhou meurt en janvier 1976. Il est suivi de quelques mois par Mao. La période maoïste est terminée.

François Reynaert       La Grande Histoire du Monde         Fayard 2016

19 09 1976              Les socialistes suédois perdent les élections législatives et donc, le poste de premier ministre, détenu par Olof Palme depuis 1969.

25 09 1976              Hubert Lambert, 42 ans très riche héritier des ciments Lambert meurt, laissant comme heureux bénéficiaire de son pactole Jean-Marie et Pierrette Le Pen.

09 1976                       La sonde américaine Viking 2 atterrit sur Mars : elle transmettra des images de rivières à sec indiquant que Mars avait connu dans le passé des jours plus humides.

Marta Ugarte était dirigeante communiste au Chili : son corps échoue sur la plage de la Ballena, près du port de Los Molles, dans la région de Valparaiso : il a été mal attaché au poids qui aurait du le maintenir au fond : des décennies plus tard, ce loupé va permettre de confondre les criminels des commandos de l’aviation légère du Chili, qui, de 1974 à 1978,  ont fait disparaître de 400 à 500 personnes, en les tuant, puis en jetant en haute mer les corps lestés.

Peter Piot, médecin belge de 27 ans, réceptionne au laboratoire de microbiologie de l’Institut de médecine tropicale d’Anvers,  un thermos contenant un tube de verre qui contient du sang d’une sœur missionnaire décédée dans un village du Congo Kinshasa. La note qui accompagne l’envoi parle d’une fièvre jaune, sans certitude. L’examen fait apparaître un virus géant, ressemblant au virus de Marburg, responsable d’une fièvre hémorragique, ce que dément le  Centre américain de contrôle des maladies à Atlanta ; dans le même temps, l’OMS les enjoint de mettre fin à toute recherche sur ce virus, jugé extrêmement dangereux [2].

Une dizaine de jours après, le ministère belge des affaires étrangères et de la coopération invite Peter Piot à participer à une mission au Zaïre composée de quatre autres médecins internationaux : on affrète un avion qui embarque tout pour leur permettre de se rendre dans le village d’origine de la maladie, du 4X4 aux équipements de protection. Le village, c’est Yambuku, à 120 km de Bumba, une ville de la province de l’Equateur, au Congo Kinshasa, où se trouve la mission catholique, dont quatre membres sont déjà morts et quatre autres ne vont pas tarder. Les prélèvements d’échantillons de sang confirment que le virus est le même que celui découvert à  Anvers. Les médecins remarquent que la mission est bien, en densité, au cœur de la maladie, que les malades sont essentiellement des femmes adultes. Pour dispenser leurs soins, les sœurs n’ont droit qu’à cinq seringues par jour, donc, elles les réutilisent en les nettoyant mais sans les  stériliser, que bon nombre des personnes infectées ont assisté à un enterrement la semaine précédant les symptômes. Elles ont participé aux rites funéraires, notamment au lavage du cadavre, souvent souillé par des vomissements, une diarrhée ou du sang provenant des hémorragies dues à la maladie. Des sécrétions hautement contaminantes, comme dans l’épidémie actuelle. La mise en quarantaine des malades et des personnes en contact direct avec eux, l’information de la population et l’usage unique des seringues viennent à bout de cette première poussée connue de fièvre inconnue, qui fera près de 300 morts. Près de Yambuku coule une rivière : on lui donnera son nom : Ebola.

14 10 1976                  Le pétrolier est allemand Boehlen coule au large de l’île de Sein, laissant échapper 9 800 tonnes de pétrole qui souillent les côtes du Finistère.

10 1976                       Jiang Qing, veuve de Mao Zedong, Zhang Chunqiao, Zao Wenyuan et Wang Hongwen, sont arrêtés : ils forment la Bande des Quatre, grands animateurs de la Révolution Culturelle.  Lin Biao en était aussi, mais il est mort dans un accident d’avion au-dessus de la Mongolie, en 1971. Ils vont être condamnés les uns à la peine de mort, les autres à la réclusion à perpétuité.

2 11 1976                    Jimmy Carter est élu président des États-Unis ; souvent brocardé comme marchand de cacahuètes – il était propriétaire d’une exploitation agricole – ses détracteurs voulaient oublier qu’il avait aussi commandé un sous marin atomique.

12 1976                       Un jeune anthropologue français, Emmanuel Todd, 25 ans, sort chez Robert Laffont La Chute finale :

Dans dix ans, vingt ou trente ans, un monde surpris assistera à l’effondrement du premier des systèmes communistes.

Comme il est encore à un âge où l’on est autorisé à dire des bêtises, on (pas tout le monde, mais presque) se contentera de le traiter de jeune fou. Son livre fait un tabac.

Il s’était contenté de regarder les grandes lignes de cette société :

  • Une augmentation de la mortalité infantile
  • Une dénatalité, laquelle correspond très souvent à des périodes de revendication sociale
  • Une augmentation du taux de suicide : 30 pour 100 000.

Deux ans plus tard, Hélène Carrère d’Encausse, elle aussi, prédira l’effondrement de l’URSS, avec L’empire éclaté, mais pour des agressions venues de la périphérie de l’empire : Elle a eu tout faux ! dira en riant l’insolent gamin.

1976                            L’inflation est à 9,9 %. La chaleur de l’été a fait 4 000 morts.

Prendre de l’eau en altitude quand la demande d’électricité est au maximum pour la turbiner et ainsi satisfaire cette demande, conduire cette cette eau dans une retenue en aval et la remonter au lac supérieur quand le prix de l’électricité est au plus bas : la nuit. C’est le principe de la centrale hydroélectrique de La Coche, près de Moutiers, en Savoie, nommée STEP par l’EDF : Station de Transfert d’Energie par Pompage. Au siècle suivant, l’affaire deviendra de plus en plus séduisante à l’heure où ne cesseront de croître la méfiance envers le nucléaire, et la difficulté du pays à mettre en oeuvre les énergies nouvelle procurées par le soleil et le vent. Mais l’astuce du procédé tient à un élément des plus fragiles : les prix de l’électricité. Quid de tout cela si un jour ce prix bas de la nuit, venait à disparaître ?

La Centrale de la Coche – aussi connue, pour Géoportail, comme l’usine électrique souterraine de Saint-Hélène la Coche – est une centrale souterraine du type mixte – c’est-à-dire gravitaire et transfert d’énergie par pompage – contenant 4 groupes avec turbine Francis à 5 étages. Lorsque l’eau est turbinée, elle est prise à la Cuvette, puis rejetée dans le barrage d’Aigueblanche.

Les quatre turbines sont là pour permettre de pomper l’eau du barrage d’Aigueblanche – dit aussi barrage et retenue des Échelles d’Annibal [1954] – sur l’Isère, pour la renvoyer dans la cuvette à 1 400 m d’altitude.

La centrale de La Coche est à l’origine un prototype pour la centrale du barrage de Grand’Maison, qui utilise également le principe de turbine pompage-turbinage (aussi appelé fonctionnement en dos à dos).

La puissance installée est de 320 MW, avec une chute de 927 mètres, pour un débit de 40 m3/s et une productibilité moyenne de 480 GWh/an.

EDF a commencé en 2016 des travaux en vue d’améliorer le fonctionnement du système. Cela se concrétise par l’installation, en début 2019, dans un bâtiment voisin de la centrale souterraine d’une turbine Pelton de 240 MW. D’un diamètre de 3,6 mètres pour 15 tonnes, elle est la plus puissante de ce type en France et augmentera de 20 % la puissance totale de l’aménagement. Celle-ci doit avoir tout son intérêt au moment de la fonte des neiges puisqu’elle peut turbiner à plein débit les eaux de fonte chargées en particules abrasives qui causent des usures importantes aux groupes pompes de la STEP déjà en place. Ceux-ci sont par nature plus sensibles que la turbine Pelton à la qualité des eaux et leur usure est préjudiciable à une bonne maintenance.

Le barrage et la retenue de la Coche à 1 401 m d’altitude, alimentée par plusieurs cours d’eau, permet avec une conduite forcée de près de 3 km de turbiner à 500 m d’altitude.

Wikipedia

Quelle est la manière la plus efficace de stocker de grandes quantités d’électricité ? Cette vieille question est devenue de plus en plus pressante, avec le développement des énergies éolienne et solaire, qui ne produisent pas en continu. Au cœur des Alpes, la centrale hydroélectrique de La Coche (Savoie) apporte une partie de la réponse. Coincé à flanc de montagne à quelques kilomètres de Moûtiers, ce site exploité par EDF n’est pas un simple barrage, mais une station de transfert d’énergie par pompage, une STEP.

Ce sigle cache une technologie très simple, dont le monde pourrait avoir de plus en plus besoin : la centrale est positionnée entre deux bassins d’eau, l’un en amont, l’autre en aval. Lorsque les besoins en électricité sont importants, lors des pics de consommation, on fait descendre l’eau du bassin du haut pour produire de l’électricité. A l’inverse, la nuit, lorsque le prix de l’électricité est très peu cher, on pompe pour remonter l’eau du bassin du bas vers celui qui se trouve en amont. Résultat : la centrale peut produire à la demande une électricité totalement renouvelable, au moment où les consommateurs en ont le plus besoin.

Ce mode de fonctionnement en circuit fermé nous permet d’être maîtres de notre énergie. Les STEP sont les moyens par excellence pour stocker de l’électricité, explique Yves Giraud, directeur de l’hydraulique chez EDF. Malgré les progrès technologiques et les importantes baisses de coût, les batteries ne suffisent pas à satisfaire les besoins sur une longue période : l’ensemble des batteries dans le monde permet de stocker 1,6 gigawatt, contre 160 gigawatts pour toutes les STEP. C’est comme une batterie…, mais liquide, insiste M. Giraud, qui rappelle qu’à La Coche, l’électricité [est produite] avec de la neige.

EDF compte en  2019 six installations de ce type, pour une capacité installée de 5 gigawatts – une part très minoritaire de ses 433 centrales hydrauliques, qui produisent entre 10 % et 12 % de l’électricité française.

Dans un pays où le nucléaire compte encore pour 72 % de la production d’électricité, l’hydro a souvent été perçue comme un complément bien pratique, mais guère plus. Le vieillissement des réacteurs, la réduction à 50 % en 2035 de la production nucléaire et le développement massif des énergies renouvelables relancent les barrages. Et particulièrement les STEP, qui joueront un rôle crucial dans un système électrique où les renouvelables occupent une place importante.

En ce froid dimanche de janvier, EDF pose une pièce maîtresse des travaux de la STEP. L’arrivée d’une nouvelle roue de production, dite Pelton, qui va permettre d’augmenter la production du site d’environ 20 %. Un chantier d’environ 150 millions d’euros – dont 1 million pour la turbine – commencé en 2014, et qui devrait se terminer à l’été. Ici, on est dans les temps, pas comme certains petits camarades, ironise un agent EDF, dans une référence transparente au chantier de l’EPR de Flamanville (Manche), qui a plusieurs années de retard.

Neuf cents mètres plus haut, le lac d’Aigueblanche est une petite retenue d’eau. Mais pas moins de 30 kilomètres de galeries ont été creusés dans la montagne pour alimenter une conduite qui voit l’eau débouler à 500 km/h. Arrivée dans à La Coche, elle est distribuée dans cinq injecteurs qui viendront faire tourner la roue Pelton à 420 tours par minute et produire ainsi de l’électricité. A quelques mètres au-dessous, l’eau va s’écouler pour remplir une autre retenue.

La centrale de La Coche produit l’équivalent de l’électricité consommée par 200 000 habitants. En cinq minutes, on peut passer d’un mode à l’autre et turbiner dans un sens ou pomper dans un autre, explique Cédric Rogeaux, chef de projet du chantier. Ici, on stocke l’équivalent d’une journée de production. A une centaine de kilomètres plus au sud, l’immense STEP de Grand’Maison, dans l’Isère, qui dispose d’une puissance équivalente à celle de deux réacteurs nucléaires, peut emmagasiner une semaine de production pendant les périodes de pointe.

La nouvelle roue installée à La Coche permettra de moduler la production et de gagner 20 % de puissance dans les périodes de pointe. Mais l’eau chargée en particules qui descend des Alpes est assassine : même avec une technologie particulièrement résistante, la turbine devra être remplacée au bout de trois ou quatre ans. Dans certains sites hydroélectriques, comme la centrale de la mer de Glace, il faut changer le matériel de manière plus régulière encore, tant la pression de l’eau et le froid créent des conditions extrêmes, explique M. Rogeaux.

Mais, pour assurer le pompage, les STEP consomment aussi de l’électricité : celle-ci est utilisée pour pomper au moment où elle est très peu chère et abondante, et produite quand elle est nécessaire… et donc plus onéreuse.

Pourquoi, alors, ne pas développer massivement les STEP ? Le potentiel hydroélectrique de la France est déjà largement exploité, mais EDF estime qu’il est possible d’atteindre 2 gigawatts de plus. Cela nécessite des investissements, et renvoie à une épineuse question : l’ouverture à la concurrence des barrages hydroélectriques. Un dossier en suspens depuis 2011. En attendant, l’électricien n’entend pas mener de chantier important pour des sites… qui seront peut-être exploités par d’autres.

Nabil Wakim            La Coche, en Savoie              Le Monde du 7 mai 2019

En Chine, la Révolution culturelle se termine. La vie politique de ce géant depuis à peu près trente ans ressemble à celle d’un malade dont le médecin, monstrueux psychopathe,  aurait jugé qu’il ne pouvait lui appliquer que des électrochocs en chaîne, quel qu’en fût le prix à payer :

Elle peut se diviser en trois phases :

  • Mai 1966 à avril 1969
  • Avril 1969 à août 1973 Jiang Qing, Zang Chunqiao, Yao Wenyuan, Wang Hongwen, réunis au Politburo, forment la Bande des Quatre, renforçant le groupe contre-révolutionnaire de Jiang Qing
  • Septembre 1973 à octobre 1976 : à cette dernière date, le politburo écrase la clique de Jian Qing. Hua Guofeng, Ye Jiannying et Li Xiannian mettent fin au désastre de la révolution culturelle

Général Phoebe : Après la Libération, ma mère est partie travailler dans une crèche tandis que mon père donnait des cours de psychologie à l’université normale de la Chine de l’Est. Puis, l’Institut de recherche en sciences de l’éducation de Pékin l’a transféré, lui et toute sa famille, à Pékin. Ma mère a dû abandonner son travaiml à la crèche et peu après, elle s’est éteinte. Elle avait soixante-quatre ans.

Xinran : Si jeune ! De quoi est-elle morte ?

Général Phoebe : D’une hémorragie cérébrale. Trop de pression : c’était la période de la Révolution culturelle… À cette époque, les professeurs d’université étaient traités comme des animaux, c’était surtout eux la cible des attaques. Les gardes rouges ont conduit tous les professeurs et les universitaires sur le terrain de sport et les ont obligés à s’agenouiller… Ma mère ne l’a pas supporté.

Yao est une vieille guérisseuse chinoise qui vit à Xingyi, au sud de Chongqing,

C’est la vérité : j’ai vraiment gagné beaucoup d’argent ! [pendant la révolution culturelle, de 1966 à 1976] Chacun étant occupé à se disputer, à se battre, à faire la révolution, tous les hôpitaux et les écoles de médecine avaient fermé leurs portes. Mais la révolution ne soignait pas leurs maux, elle les aggravait. Et de plus en plus de gens sont venus me voir. À ma façon aussi, j’étais révolutionnaire : j’en ai soigné beaucoup qui ne pouvaient pas payer, pour rien. L’argent, je me le suis fait sur le dos des rebelles, des gardes rouges : car s’ils ne m’avaient pas payé pour mes soins, ils n’auraient rien valu de plus que les capitalistes. Mais en fait, je ne voulais pas trop de leurs sous : je me disais que s’ils devenaient pauvres à leur tour, cela les encouragerait à faire durer la révolution. Oui, j’ai bien gagné ma vie pendant cette période, mais j’ai aussi vu beaucoup d’injustices : ceux qu’on obligeait à confesser des choses qu’ils n’avaient pas faites, punis pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis ; tout le monde était terrifié. L’argent ne m’a pas rendu heureuse.

[…]     Mme You : Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas été embrigadés dans tous ces mouvements politiques. Nous, au contraire, nous avons été témoins de tout le processus, nous avons traversé et vécu toutes ces campagnes. D’abord il y a eu la Campagne pour éliminer les contre-révolutionnaires  [lancée en octobre 1950] après la campagne des Trois Anti (1951), Les trois cibles de cette campagne sont : le détournement de fonds, le gaspillage et le bureaucratisme. (N.d.T.)

Puis celle des Cinq Anti (1952) : la corruption, l’évasion fiscale, le détournement des biens de l’Etat, la fraude et le vol d’informations économiques. (N.d. T.)

La campagne anti-droitistes  (1957), et enfin celle des Quatre Assainissements(1963), Mouvement d’éducation socialiste lancé par Mao en 1963, en vue d’un assainissement politique, idéologique, organisationnel et économique. Il perdura jusqu’en 1966. (N.d.T.)

Et la dernière en date, la révolution culturelle, de 1966 à 1976.

Un mouvement après l’autre. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas subi cette pression idéologique, ni vu l’expression pathétique de leurs parents soumis publiquement aux brimades durant ces campagnes.

Xinran     Mémoire de Chine            Éditions Philippe Picquier          2009

____________________________

[1]                      Il est permis de s’interroger : le témoignage de Haing Ngor, [Une odyssée cambodgienne. Filipacchi 1988] vient s’inscrire en faux : Tous les projets sur le front étaient d’ailleurs ambitieux…, mais sans véritable plan et sans suivi. Les canaux sur lesquels nous avions peiné de si longues heures n’avaient pas le succès escompté. Les pluies avaient érodé les parois et le fond s’était envasé. A plusieurs endroits, l’eau était passée par-dessus les digues et avait emporté des pans entiers de rizières. Ce qui restait – un peu plus de la moitié de la surface plantée – était encore trop vaste pour que nos équipes réduites puissent assurer l’entretien. Il fallait désherber, construire des remblais, abattre des digues, contrôler le niveau d’eau en permanence. Nous étions des nains perdus dans un océan de riz. [p.213]

[2] Pour expliquer cette consigne à première vue surprenante, il faut savoir que lorsque l’OMS s’adresse au laboratoire où travaille alors Peter Piot, plusieurs choses sont connues : il y a une épidémie d’une maladie infectieuse à fort taux de létalité et un possible agent infectieux, qui est un virus, a été retrouvé dans le sang d’une victime. Pas besoin d’en savoir plus pour penser qu’il faut que les manipulations de ce virus doivent se faire dans des conditions de sécurité maximales et le laboratoire anversois ne les présente pas (c’est d’ailleurs ce qui est fascinant dans ce récit), contrairement aux CDC américains (qui disposent d’un laboratoire du niveau maximum de sécurité (P4). Il ne s’agit donc pas de dire qu’il faut arrêter les recherches, mais dire qu’elles ne doivent pas se poursuivre hors d’un cadre de très haute sécurité. La mission à laquelle a participé Peter Piot sur le terrain à Yambuku comprenait Pierre Sureau, de l’Institut Pasteur, qui travaillait comme expert pour l’OMS. Le virus de Marburg porte le nom de la ville allemande où il a pour la première fois été isolé lors d’une épidémie. Il s’agissait d’un virus infectant des singes en Ouganda, envoyé dans un laboratoire allemand où une erreur de manipulation dans le laboratoire a entraîné des contaminations humaines. [Paul Benkimoun Le Monde.]


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