mai 1985 au 16 octobre 1989. Les Restos du cœur. Tchernobyl. Place Tien an men. Les remorqueurs Abeille, saint bernard de la mer. Tunnel sous la Manche. Dalida. 29483
Publié par (l.peltier) le 24 août 2008 En savoir plus

05 1985                         Iakovlev, ancien ambassadeur russe au Canada, est devenu l’éminence grise de Gorbatchev ; il l’a persuadé de l’inadmissible retard de l’URSS sur les pays occidentaux, notamment en matière d’agriculture. Quinze ans, plus tôt, un rapport secret demandé par le KGB, sur une évaluation de l’économie russe selon des critères occidentaux, avait déjà tiré la sonnette d’alarme.

La première mesure prise par Gorbachev le 1° juin est la prohibition : les points de vente de vodka vont être diminués de moitié, et le prix de vente de la même vodka augmenté de 30 %. Si l’on veut être populaire, ce n’est pas comme ça qu’il faut commencer en Russie. Il y gagnera le surnom de Secrétaire minéral. Il faut tout de même savoir que la consommation moyenne d’alcool [calcul établi pour de l’alcool à 96°] avait dépassé douze litres par habitant et par an ! Un enfant sur six naissait débile. L’argent perdu par l’État en faisant détruire vignobles et distilleries passera dans l’économie parallèle.

L’idée de perestroïka, est née dans les académies du KGB… Depuis Brejnev, le parti était devenu une gigantesque association de truands. Le KGB  restait le seul organisme qui fonctionnait. Au fil des ans, il s’est tout bonnement substitué à l’État. Les projets étaient préparés au KGB, on y élaborait les stratégies, et le Politburo les entérinait avant qu’elle ne retournent au KGB pour application. Le vrai pouvoir, c’était le KGB.

Christophe Nick     Actuel N° 43-44-45 07-08-09 1994

8 06 1985                     Joe Simpson et Simon Yates redescendent du sommet du Siula Grande – 6 356 m – dans les Andes Péruviennes. Ils ont déjà essuyé une tempête lors de l’ascension de la face ouest, et les difficultés s’avèrent beaucoup plus grandes que prévu : un régime des vents et une consistance de la neige bien spécifiques créent des corniches et des congères dont on ne peut avoir idée dans les Alpes. Ils ont déjà passé dans cette voie beaucoup plus de temps que prévu et ont épuisé leurs recharges de gaz : il leur faut se dépêcher. La progression est lente… ils viennent de quitter leur quatrième bivouac et sont tous deux atteints de gelures aux mains ; arrivés à proximité du col Santa Rosa, c’est l’accident : la neige se dérobe sous les pas de Joe qui chute le long d’un mur de glace pour se recevoir sur un rocher : son genou gauche se brise sous le choc.

Il ne reste plus de choix sur l’itinéraire et Simon l’entraîne de force dans une folle descente en s’efforçant de traverser les pentes très raides qui séparent le col du glacier. La souffrance de Joe le met aux limites de la défaillance et il trouve encore l’énergie pour creuser des marches pour assurer chaque relais et accélérer les manœuvres : 1 000 mètres de dénivelé sont avalés sans arrêt et, à la nuit tombée, au bas de cette pente, nouvelle catastrophe : Joe chute à nouveau, et cette fois dans une immense crevasse : il se retrouve pendu à la corde, tête en bas, à 5 mètres de la surface.

Il parvient à se redresser à l’aide d’anneaux de corde qu’il noue en Prussik… mais, impossible de communiquer avec Simon : ses appels se perdent sur les parois de glace. L’attente s’installe, sans changement… des vibrations de la corde transmettent la volonté de Simon de tenter quelque chose… puis soudain, c’est à nouveau la chute : Joe se retrouve sur une vire de glace, 15 mètres plus bas : Simon s’est trouvé en surface immobilisé par une corde tendue, puis bientôt déstabilisé, impuissant à enrayer son propre glissement vers le bas, à bout de forces : après une heure d’attente et d’efforts vains, dans un réflexe de survie, il coupe la corde !!!

Joe ne comprend ce qui s’est passé que lorsqu’il avale la corde et voit l’extrémité coupée net. La douleur lancinante en permanence, insupportable à chaque choc se mêle à la surprise d’être encore en vie, puis au désespoir de voir rompue la corde. Joe ne peut se résigner… il calcule, détaille son environnement, … parvient à descendre encore dans la crevasse jusqu’à atteindre une zone ressemblant à une plate-forme, d’où il pourra atteindre une pente très raide pour remonter à la surface, 40 mètres plus haut.

Il trouve l’énergie pour tailler des marches dans cette pente, traînant sa jambe inerte… et parvient à retrouver la surface, le lendemain matin : il aura passé plus de 12 heures dans la crevasse. La tempête a cessé… aucune trace de présence humaine : ou bien Simon est mort, ou bien il a cherché à redescendre seul , après avoir coupé la corde.

Joe se trouve à 10 kilomètres du camp de base… une marche normale est exclue… il va falloir ramper en s’aidant des piolets-marteaux, trouver un chemin dans le chaos des séracs… il y a déjà longtemps qu’il n’a rien pu boire, ni manger… les lunettes de soleil ont été perdues lors de la première chute… et l’ophtalmie menace.

Mais l’obsession de la progression, l’espoir d’une fin après avoir surmonté déjà d’aussi grandes difficultés, continuent à prévaloir sur l’épuisement et la tentation de l’abandon. Il passera encore deux nuits seul, creusant chaque fois un trou dans la neige. Ce n’est que 12 heures avant la fin de son calvaire qu’il pourra trouver de l’eau accessible : auparavant il ne pouvait que l’entendre couler dans les anfractuosités du glacier. Joe sait qu’une troisième nuit lui sera fatale… d’autant que Simon ne peut plus que le croire mort : arrivé au camp de base depuis deux jours, il y a retrouvé Richard, un compagnon rencontré à Lima qui a partagé leur expédition jusqu’au camp de base où il est resté en attendant leur retour du sommet. Il a eu le temps de se restaurer, de se reposer et n’a plus de raison pour s’attarder.

Simon a eu les mains touchées par le gel mais le secours de Richard le remet sur pied assez vite et ce dernier le presse maintenant de redescendre : Simon lui a raconté le drame et tous deux sont persuadés de la mort de Joe … Ils se sont d’ailleurs déjà débarrassé de ses vêtements en les brûlant… Mais Simon oppose une résistance irrationnelle à la volonté de départ de Richard… il s’y résigne finalement pour le lendemain matin… quand, en pleine nuit, il entend une voix lointaine crier son nom ; il sort avec Richard et finit par trouver Joe ensanglanté, épuisé, aux portes de la mort après s’être sorti des pièges des séracs, crevasses et moraines : pendant trois jours et demi, Joe se sera refusé à baisser les bras, à mourir : son acharnement à vivre l’amènera là où on ne l’attendait déjà plus…

Il atteindra la ville la plus proche sur le dos d’un mulet, puis Lima en taxi : à l’hôpital il lui faudra encore attendre 2 jours avant d’être opéré, le temps que parvienne le télex de prise en charge par son assurance. Il a perdu 20 kilos, connaîtra six opérations, sauvant sa jambe et ses mains, mais gagnant des crises d’arthrite. Deux ans plus tard, il était dans l’Himalaya, et se mettait à écrire Touching the void où il écrivait bien clairement que, lors de cette tragédie, si les rôles avaient été inversés, il aurait fait la même chose que Simon : couper la corde.

Et revient bien sûr à l’esprit le fameux Ce que j’ai fait, aucune bête ne l’aurait fait de Guillaumet, 50 ans plus tôt, à quelques milliers de kilomètres au sud, quand il avait dû poser son avion en catastrophe dans la Cordillère entre Santiago du Chili et Buenos Aires et marcher cinq jours de avant de trouver âme qui vive.

Résumé de La mort suspendue. Joe Simpson. Editions Glénat.

Un film sortira en février 2004

14 06 1985                Signature de l’accord de Schengen qui prévoit la suppression des contrôles aux frontières entre la France, l’Allemagne, la Belgique, le Luxembourg et les Pays Bas, rejoints depuis par l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce.

17 06 1985                 Patrick Baudry vole à bord de la navette américaine Discovery jusqu’au 24 juin 85.

19 06 1985                 Laurent Fabius impose le test de dépistage du Sida pour tous les donneurs de sang.

22 06 1985                Simone Weber, solide lorraine, est inculpée des meurtres de son mari et de son amant ; un journaliste de la très respectable chaîne France Culture lâchera sur les ondes ce qu’il a sur le cœur : on n’est pas encore en mesure de savoir si cette femme a commis des meurtres, mais on sait déjà que c’est une belle emmerdeuse. Le verdict tombera seulement le 28 02 1991 : 20 ans pour le meurtre de son amant, mais non coupable du meurtre de son mari.

06 1985                    Pendant quelques jours, le Niger cesse de couler à Niamey. Un an plus tôt, le lac Tchad était quasiment à sec. D’une superficie de 20 000 à 23 500 km² vers 1910, il était passé à 9 000 km² dès 1973.

1 07 1985                  Mise sur le marché de l’essence sans plomb.

5 07 1985               Inculpation de Christine Villemin. Dans Libération Marguerite Duras revêtira sans vergogne le manteau de la justice pour l’accuser du meurtre de son enfant, et la trouver pour finir sublime, forcément sublime… Elle sera libérée onze jours plus tard sous contrôle judiciaire avant de bénéficier en 1993 d’un non-lieu pour absence total de charges. 24 ans plus tard, en octobre 2009, sera ordonné la réouverture de l’enquête justifiée par les progrès extraordinaires que permettent les relevés d’ADN – c’est précisément en 1985 qu’a été effectué le premier relevé d’empreinte génétique -. Et deux résultats vont tomber, l’un prélevé sur la face encolée du timbre d’une lettre adressée par le corbeau aux Villemin et une autre sur une partie de l’enveloppe : deux empreintes différentes, une masculine, l’autre féminine, qui disculpent les époux Villemin autant que Bernard Laroche. Mais ces échantillons d’ADN ne parleront pas. On en trouvera d’autres en juillet 2010.

13 07 1985               À l’initiative de Bob Geldorf, concert simultané à Wembley et Philadelphie, en faveur de l’Éthiopie, touchée par la famine : dès le début du concert, 8,5 M. $ auront été réunis.

23 07 1985               À Oakland, Nouvelle Zélande, les faux époux Turenge coulent le Rainbow Warrior, de Greenpeace ; un photographe portugais y laisse la vie ; c’était une opération particulièrement mal montée des services secrets français : Alain Mafart et Dominique Prieur (les faux époux Turenge) seront condamnés à 10 ans de prison le 22 11 1985, mais seront finalement libérés en mai 1988. Jusqu’alors, la marine française avait Greenpeace dans sa ligne de mire, et l’avait même infiltré en ayant un de ses agents sur le Rainbow Warrior, lequel mettait de temps à autre de la limaille de fer dans la dynamo, ce qui immobilisait le bateau pour la période souhaitée. C’était une époque où c’était l’amiral Langsade, chef d’état-major des armées, qui était à la tête de tout cela, lequel amiral, ne voulant plus gérer la pénurie avait donné sa démission au ministre de la Défense, Charles Hernu. Son remplaçant avait décidé de passer à la vitesse supérieure et c’est ce gros caca qui en résultera.

31 08 1985                   Plusieurs accidents de train entraînent la démission du président de la SNCF, André Chadeau.

  • St Pierre du Vouvray, le 8 juillet, 8 morts.
  • Flaujac, le 3 août , 35 morts
  • Argenton sur Creuse le 31 août, 42 morts.

1 09 1985               On retrouve au large de Terre Neuve l’épave du Titanic, par 3 870 m. de fond, selon les coordonnées suivantes :

  • proue :         41°43′ 47″ N, 49° 56′ 49″ O.
  • poupe :        41° 43′ 35″ N, 49° 56′ 54″ O.
  • chaudière : 41° 43′ 32″ N, 49° 56′ 49″ O .

Le sous marin Nautile se mettra au travail le 13 août 1987 pour remonter le plus d’objets possibles. Les causes du naufrage restent discutées : le fait que le bateau repose sur le fond en deux parties, séparées de 700 mètres signifie très probablement qu’il s’est cassé quand la proue, très alourdie par l’eau qui avait envahi 6 compartiments étanches s’est mise à peser un poids tel que la coque s’est rompue. La brèche de pratiquement 100 mètres de long aurait été amorcée par le frottement de l’iceberg le long des rivets de raccord d’une plaque à l’autre, qui créa une série de petites brèches en ligne le long de 6 compartiments, qui, pression et fragilité de la tôle défectueuse aidant, devint rapidement une énorme brèche. Reste encore l’hypothèse d’une explosion due à un incendie dans les machines, phénomène alors très fréquent. Les Américains, en violation de la loi internationale, s’adjugeront la propriété des biens restant à bord…mais au cours des années suivantes force leur sera de constater la disparition de pas mal de choses ; à ces profondeurs, les voleurs ne peuvent pas être bien nombreux : outre un sous-marin américain seuls un sous-marin russe et un français peuvent y aller… de quoi alimenter les conversations dans les carrés ; tout ce qui est remonté officiellement se vend à prix d’or par l’intermédiaire de Christie’s ou Sotheby’s.

Thalatoo, Mask of The Future Of Scuba Diving?

15 09 1985                   En Suède, 0,35 M. d’étrangers participent aux scrutins régionaux.

20 09 1985                Charles Hernu, ministre de la défense fait office de fusible dans l’affaire du Rainbow Warrior, et donc, démissionne. L’amiral Lacoste est limogé de son poste de directeur de la DGSE.

21 09 1985                 Tremblement de terre à Mexico, sur la faille San Andrea, qui va du Chili en Californie ; l’amplitude varie de 6,5 à 7,3 ; il y a environ 10 000 morts.

09 1985                  Dans les tombants des falaises du cap Morgiou – calanques de Marseille -, découverte de la grotte Henri Cosquer : c’est le nom du découvreur, plongeur à Cassis. Il gardera le secret entre amis plusieurs années ; mais l’exploration fit tout de même 3 morts et il devenait très risqué de continuer ainsi : il fit la déclaration officielle de sa découverte en octobre 1991. Son entrée se trouve à 37 m sous le niveau de la mer. Elle a été occupée et peinte – notamment 55 mains négatives, mais encore des chevaux, des bisons, des phoques, pingouins – au paléolithique supérieur, à peu près de 27 000 ans à 18 500 ans avant J.C. Il est très probable qu’elle n’ait pas été habitée : à cette époque, cette entrée se trouvait à 120 m au dessus du niveau de la mer, qui était à 6 km de là. À l’échelle géologique, la variation du niveau de la Méditerranée aurait été de 80 à 90 m.

New scanning in the cave of Cosquer

La grotte Cosquer - Ministère de la Culture

UNE GROTTE UNIQUE AU MONDE - ppt video online télécharger

Visite guidée à l’intérieur de la Grotte Cosquer | Made in ...

Grotte Sous Marine Préhistorique Cosquer, Calanques de ...

25 10 1985                  Nouveaux numéros de téléphone à 8 chiffres en province : en 1974 il y avait 10 M. d’abonnés en France, ils sont 23 M. en 1985. Coût de l’opération : 4,8 milliards de francs. Un nouveau changement est prévu pour le 18 octobre 1996 : passage à 10 chiffres.

13 11 1985                   Une éruption du volcan Nevada del Ruiz, près d’Armero, à 100 km de Bogota – Colombie -, déclenche une coulée de boue : 23 000 morts.

20 11 1985                  Première chaîne de télévision privée en France : c’est la 5° de Robert Hersant et Silvio Berlusconi.

3 12 1985                  Fuite de gaz toxique à Bhopal, Inde : c’est de l’oxyanate de méthyle qui s’échappe d’une usine du groupe Union Carbide : on comptera 2 500 morts.

7 12 1985                   Terrorisme à Paris : une bombe aux Galeries La Fayette, une autre au Printemps.

14 12 1985                 Présentation du Rafale.

Le Rafale pour le remplacement des F-16 de la Composante ...

21 12 1985                 1° restaurant du cœur dans le 19° arrondissement, à l’initiative de Michel Colucci, alias Coluche. Sur Europe I :

J’ai une petite idée comme ça. Si des fois, il y a des marques qui m’entendent… Je ferai un peu de pub tous les jours. S’il y a des gens qui sont intéressés pour sponsoriser une cantine gratuite, qu’on pourrait commencer par faire à Paris, puis qu’on étalerait dans les grandes villes de France […] Quand il y a des excédents de bouffe à droite, à gauche, et qu’on les détruit pour maintenir les prix sur les marchés, à ce moment-là, nous, on pourrait peut-être les récupérer. […] Et puis, on essaiera un jour, de faire une grande cantine, peut-être cet hiver. Gratos ! Voilà, je lance l’idée comme ça…

1985                     Le coût des grands projets de François Mitterrand est estimé à cette époque à 16 milliards de francs. En fait, ce sont 30 milliards (1,5 porte avions Charles De Gaulle) qui auront été investis de 1981 à fin 1997. Et le coût de fonctionnement de tout cela est estimé à 10, 15 % du montant de l’investissement. Retour de la Comète de Halley, tous les 76 ans. Félix Houphouët Boigny, président de la Côte d’Ivoire, termine la Basilique de Yamoussoukro, qui contient tous les paradoxes de l’Afrique : abdication de toute volonté d’exprimer le sentiment religieux africain en réalisant un édifice original, – ce n’est qu’une copie stricte du chœur de St Pierre de Rome effectuée par des artistes étrangers – et en même temps besoin de la chrétienté africaine de s’affirmer face à l’islam conquérant et omniprésent.

Le géographe et alpiniste Éric Julien entreprend une expédition dans les montagnes de Colombie. C’est là, dans des circonstances exceptionnelles, qu’il découvre les Indiens Kogis : victime d’un œdème pulmonaire, le jeune homme est sauvé par cette peuplade qui le soigne avec des plantes et des connaissances d’un autre temps. De retour à Paris, il découvre que ces Indiens sont les derniers héritiers des grandes cultures précolombiennes du continent sud-américain. Revenu dix ans plus tard sur les lieux de son expédition avec l’idée d’aider les Kogis à retrouver leurs terres ancestrales et à s’inventer un avenir qui leur soit propre, il doit faire face à de multiples difficultés (narcotrafiquants, guerillas… etc) pour rejoindre, confinées dans des montagnes lointaines, une société qui a su préserver une grande beauté dans ses rapports avec la nature. Peu à peu, la confiance s’installe. En 1997, Eric Julien crée l’association Tchendukua – Ici et Ailleurs – qui, depuis la France, rachète et restitue aux Indiens Kogis leurs terres. En échange, il est initié à la connaissance intimes des écosystèmes qu’ont les Kogis. www.tchengdukua.com

1 01 1986                     L’Espagne et le Portugal entrent dans la CEE, portant à 12 le nombre des pays membres. .

14 01 1986               Accident d’hélicoptère au cours du rallye Paris Dakar : Thierry Sabine et Daniel Balavoine y laissent la vie : les Africains, doués pour l’art de la récupération en feront une machine agricole : devant, ça bine, derrière, ça bat l’avoine.

20 01 1986                 Pour la première fois depuis 1979, le prix du baril de pétrole passe en dessous de 20 $. Inauguration de la Cité des Sciences à La Villette, réalisée par Adrien Fainsilber ; on est sur l’emplacement d’abattoirs très modernes qui n’avaient jamais servi, construits dans les années 60. Les jardins inaugurés en 1991 dont dus à Bernard Tschumi.

À Lille, Margaret Thatcher et François Mitterrand annoncent la construction du tunnel sous la Manche. L’annonce sera ratifiée par traité le 29 07 1987 ; le coût prévu à l’époque est de 66,2 milliards F.

La première idée d’un franchissement de la Manche remonte au milieu du XVIII° siècle (Nicolas Desmarets puis Albert Matthieu Favier). Bonaparte n’avait pas dit non : c’est la guerre qui s’en était chargé. Le premier essai sérieux sera fait en 1867 avec la création de la Channel Tunnel Company en 1872 ; les travaux commenceront dès 1874 à Sangatte, en 1881 à Douvres et  1 800 mètres seront creusés de part et d’autre, à 29 mètres sous le fonds de la mer, sous la direction des ingénieurs anglais William Low et français Aimé Thomé de Gamond, quand, en 1883 il leur faudra tout arrêter lorsque la Royal Navy et des milieux d’affaire anglais mettront fin au projet. Ce ne sont pas moins de 139 projets qui auront été présentés !

Il faudra attendre Winston Churchill pour que le veto des militaires soit levé en 1955. Les études vont alors reprendre avec la création de l’Association du Chemin de fer sous marin entre la France et la Grande Bretagne qui laisse la place en juillet 1957 à un GETM : Groupe d’Etudes du Tunnel sous la Manche. Les travaux seront engagés en 1973 : 300 m. seront creusés du coté français et 400 du coté anglais, puis arrêtés deux ans plus tard et 500 M. F. seront remboursés par l’État aux entreprises. Mais les échanges continuent à augmenter : de 1973 à 1983 les voyageurs passeront de 25,2 M à 45,4 M et les marchandises de 45,4 M. T. à 53,4 M.T. Un nouveau montage se met en place, à 100 % privé, avec une sous estimation constante des coûts réels de l’opération.

Des quatre projets proposés c’est celui d’Eurotunnel qui l’a emporté : le premier projet a été écarté par crainte de collision avec les navires ainsi que l’utilisation de techniques non maîtrisées. Le troisième projet avait reçu un avis défavorable car le système d’aération avait été considéré comme insuffisant et le coût semblait sous-évalué. Restaient donc en compétition les projets Euroroute et Eurotunnel. Ce dernier fut sélectionné du fait de son coût inférieur mais également pour son impact jugé plus faible sur l’environnement et l’utilisation de techniques éprouvées.

  • Europont : il s’agissait d’un pont-tube de 37 km soutenu par 8 pylônes de 340 m de hauteur, faisant appel à des techniques nouvelles, avec des travées longues de 5 km suspendues à des câbles en kevlar. Le pont aurait deux niveaux de 6 voies chacun. Une liaison ferroviaire serait faite par tunnel. Le coût était évalué à 68 milliards de francs.
  • Euroroute : c’était un ensemble routier pont-tunnel-pont. Les ponts à haubans avec des travées de 500 mètres de portée reliant des îles artificielles à la côte, et un tunnel ferroviaire de 21 km sous le fond de la mer. Des rampes hélicoïdales permettent le passage du pont au tunnel. Une liaison ferroviaire indépendante passe par deux tunnels. Le coût était évalué à 54 milliards de francs hors frais financiers.
  • Transmanche Express : ce projet a été présenté à la dernière minute par la société British Ferries. Il comprenait un ensemble de quatre tunnels (deux routiers et deux ferroviaires) unidirectionnels. Deux îles artificielles seraient créées pour assurer la ventilation des tunnels routiers via des puits. Le coût annoncé est de 30 milliards de francs.
  • Eurotunnel : dans ses grandes lignes, ce projet reprenait celui de 1972 – 1975, d’un double tunnel ferroviaire avec un troisième tunnel de service. Ce projet a un coût estimé à 30 milliards de francs, qui, au final sera de 14.3 milliards d’€ !

28 01 1986              La navette Challenger explose 74 secondes après son décollage, tuant ses 7 astronautes dont une femme, Christa Mc Auliffe ; c’est un joint d’étanchéité d’un booster qui n’a pas résisté aux – 3° qui régnait alors sur le pas de tir, la nuit précédente ! Un gaz à 3 200° s’est alors échappé par le joint défectueux et, faisant office de chalumeau, il a transpercé le réservoir et embrasé les 1 700 tonnes de carburant.

01 1986                   Une fusée Proton met en orbite les premiers éléments de la station russe Mir : un cylindre de 20 tonnes, 16 mètres de long pour 4,2 mètres de diamètre. À chacune des extrémités, deux pièces d’amarrage destinées à lui permettre d’accueillir six nouveaux éléments. Achevée, elle mesurera 45 mètres de long pour une masse de 140 tonnes. Elle a été mise en orbite  au ras des pâquerettes, vers 350 km d’altitude, et à cette hauteur là, on est loin du silence des espaces infinis : la densité de gaz avoisine encore 1 million d’atomes par centimètre cube. On compte 1 000 atomes par centimètre cube au cœur des nébuleuses interstellaires et 1 atome par mètre cube dans l’espace intergalactique. Par comparaison, 1 centimètre cube d’air, à la surface de la Terre, compte plus de 100 milliards de milliards d’atomes. De ce fait, elle était freinée par la friction de ce plasma relativement dense et glissait, lentement mais sûrement vers la Terre. Chaque jour, Mir perdra ainsi une centaine de mètres d’altitude. Pour rectifier cela, Mir se fera régulièrement remonter sur l’orbite initiale par des vaisseaux Progress.

4 02 1986                     General Motors arrête la fabrication des Jeep.

Willys MB Jeep 1942

5 02 1986                C’est l’anniversaire de la république d’Iran : une bombe explose devant la FNAC Sport du Forum des Halles : ce magasin appartient à la GMF, dirigée par Michel Baroin, principal financier d’Eurodif.

26 02 1986                  Assassinat d’Olof Palme, 59 ans, premier ministre suédois. Ingvar Carlsson lui succède.

Ses prises de position en faveur des droits de l’homme lui avaient valu de nombreux ennemis, en Suède au sein de l’extrême droite et un peu partout à l’étranger, notamment en Afrique du Sud. La police suivit un si grand nombre de pistes et en même temps se refusa à entendre tant de témoins de premier ordre que deux journalistes se décidèrent à mener eux-même leur enquête d’où il ressortit que la police était bien directement impliquée dans cet assassinat. Un club de base ball de la police existait, qui ne rassemblait que des policiers d’extrême droite. Peu avant l’assassinat, un témoin avait vu à proximité une voiture de police, occupée par un seul policier, – alors qu’ils sont d’habitude deux – ce dernier parlant dans un talkie walkie au lieu de la radio. Après l’assassinat, une autre voiture de police fût aperçue à proximité, gyrophare éteint. L’enquête déterminera que trente policiers étaient présents ce soir-là, dans les environs. Les enquêtes mettant en cause des policiers furent toutes systématiquement sabotées. Un congrès s’était tenu à Stockholm du 21 au 23 février, rassemblant des personnalités luttant contre l’apartheid en Afrique du Sud. Des membres des services secrets sud-africains avaient aussi fait le voyage, avec l’intention d’abattre le président de l’ANC, chose qui ne put se faire. Ils prirent alors mèche avec ces policiers d’extrême droite pour une autre cible et ce fût Olof Palme, lequel, supportant très difficilement la présence permanente de gardes du corps, représentait une cible très facile.

Résumé du récit de Patrick Penot, France Inter, le 18 novembre 2000, 13h30

28 02 1986                  Signature de l’Acte Unique Européen, qui prévoit la réalisation, au 1 01 1993, d’un véritable Marché Unique, sans frontières.

22 03 1986                À la suite de législatives gagnées par la droite, Jacques Chirac est nommé premier ministre : première cohabitation, parfois tendue.

26 04 1986     1 h 23′            Explosion d’un réacteur uranium-graphite de la centrale nucléaire russe de Tchernobyl, proche de la frontière Biélorusse (ce qui signifie Russie Blanche) mise en service en 1977, avec 4 réacteurs de 1 000 MW, à refroidissement par eau bouillante, à même de produire du plutonium militaire. Les 1 200 tonnes de béton qui recouvrent le réacteur n°4 sont projetées en l’air, une trentaine d’incendies se déclarent sur les toits, et près de 50 tonnes de combustible nucléaire s’évaporent dans l’atmosphère. Ce nuage, composé de plusieurs éléments radioactifs, s’abat sur une pinède voisine, puis traverse la Biélorussie et les pays Baltes en direction de l’Ouest. Par hélicoptère, les pompiers jettent sur le cœur du réacteur n°4 entré en fusion 5 000 tonnes de matériaux contenant du bore, – un élément qui absorbe les neutrons – et de produits lourds comme le plomb, le sable et l’argile. Mais les restes du réacteur, dont la chape a explosé, sont à ciel ouvert : la radioactivité risque de se disperser dans l’environnement. L’État fait alors appel à 600 000 personnes, les liquidateurs, civils et militaires, qui vont nettoyer tout ça et surtout construire un sarcophage. Malgré tout, des centaines de milliers de personnes vont être irradiés ; on comptera chez les liquidateurs des milliers de morts ou d’invalides. Un peu moins de 30 ans plus tard, la végétation commençait à recouvrir tout ce désastre.

Le 6 mai, le ministère français de l’agriculture tire le bilan officiel : Le territoire français a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l’accident de Tchernobyl. Non, non, l’intox n’est pas morte… Les scientifiques et citoyens Landa qui se refusent à croire à cette fable sont assez nombreux pour qu’un laboratoire d’analyses indépendant voit le jour : CRIIAD : Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité ; il prouvera la réalité de la contamination et les pouvoirs publics devront admettre leurs analyses. La Criiad [1] est installée en 1997 à Valence.

Ce qui  est à l’œuvre au cœur du réacteur, c’est l’illustration par l’exemple de la fameuse équation d’Einstein, E=mc², qui met face à face, dans un rapport constant, l’énergie et la masse, deux choses qu’il n’allait pas de soi de rapprocher, l’une établie comme proportionnelle à l’autre, tant il est vrai que rien ne disparaît, mais se transforme. Un neutron libre percute un atome. Plus précisément, un atome lourd, uranium ou plutonium, capte au sein de son noyau un neutron libre. Le noyau devient instable, se scinde en deux, et libère deux ou trois neutrons. Parce qu’il perd en masse, sa fission dégage de l’énergie. A l’échelle de l’atome, c’est une énergie considérable. A notre échelle à nous, elle ne le devient que par le principe même de la fission nucléaire qui veut qu’une fois amorcée, la réaction se propage à des milliards d’atomes en quelques fractions de secondes. La sensation de l’homme qui comprend ça, qui sait être le premier dans l’histoire des hommes à la comprendre ? La sensation de cet hommes, en l’occurrence une femme, Lise Meitner, réfugiée en Suède en 1938, à l’instant où l’idée jaillit qu’elle sait être la bonne, d’une portée inimaginable, sans commune mesure avec ce qui a été mis au jour jusqu’ici ? En salle de contrôle, un agent appuie sur le frein. Deux, puis quatre, puis huit neutrons libérés, et la réaction s’emballe. L’idée, n’en laisser libre qu’un seul et absorber les autres. Le nucléaire civil, c’est ça. Le ronronnement d’une chaudière. Un neutron, une fission. Une fission, un neutron. Au milieu, le modérateur, graphite, eau légère ou eau lourde – dans les années quatre-vingt, les Russes privilégient le graphite. Et les barres de contrôle – bore, cadmium. Tous absorbeurs de neutrons.

Les barres sont mobiles. En position basse, elles plongent au cœur des assemblages de combustible dont la réactivité diminue jusqu’à l’arrêt complet. En position haute, le réacteur tourne à plein régime. Entre les deux extrêmes, les agents de conduite ajustent la puissance aux besoins d’approvisionnement du réseau électrique. Deux mécanismes garde-fous existent. Le premier interdit la remontée de la totalité des barres de contrôle pour prévenir un emballement du système. Le second déclenche automatiquement leur chute en cas de situation anormale – de température ou de pression, par exemple -.

Le 25 avril 1986, à la centrale nucléaire Lénine sur les rives de la rivière Pripyat en Ukraine, quinze kilomètres au nord-ouest de Tchernobyl, deux cent onze barres de contrôle sont à la disposition des opérateurs, techniciens, contremaîtres et ingénieur en chef qui pilotent l’arrêt de la tranche numéro quatre. C’est un arrêt ordinaire pour travaux de maintenance. Le réacteur est de type RBMK, une filière à eau bouillante modérée au graphite, développée par l’URSS et exploitée uniquement à l’est du rideau de fer. Sur cette filière, le combustible peut être déchargé et rechargé tout au long de l’année. Tandis qu’en Occident, les mêmes opérations doivent être précédées d’une mise à l’arrêt complet du réacteur. Le déchargement du combustible usagé permet d’extraire certains produits de fission recyclables tel le plutonium 239. La supériorité de la technologie soviétique est donc de pouvoir satisfaire à la fois les besoins des civils en énergie électrique et ceux de son armée en plutonium de qualité militaire prélevé en quelques heures à la demande. Cet avantage a des inconvénients au plan de la sûreté. Les réacteurs RBKM sont réputés instables à faible puissance. Et en cas d’accident, l’absence de cuve autour du combustible et d’enceinte hermétique autour du réacteur prive la population d’un espoir de confinement des matières radioactives.

La procédure d’arrêt de tranche est enclenchée le vendredi 25 avril au matin. Cette réduction programmée, par paliers de la puissance du réacteur avant son arrêt complet, sera mise à profit pour faire un essai de pilotage. L’objectif est de simuler une perte d’alimentation électrique. On vérifiera que l’inertie de la turbine permet d’alimenter les systèmes de sauvegarde, jusqu’à ce que les diesels de secours prennent le relais. Le programme de l’essai a été rédigé à la va vite, sans la rigueur nécessaire, signé et contresigné de la même façon, et transmis par les voies hiérarchiques aux équipes chargées de le mettre en œuvre. Dans une conversation téléphonique enregistrée la veille de l’accident, un opérateur s’adresse à l’un de ses collègues et s’étonne : Ici, dans le programme, il est dit comment procéder, et ensuite je vois que d’importants passages ont été biffés, qu’est-ce que je dois faire ? Silence de son collègue : Procède selon ce qui est supprimé.

Après une matinée de baisse de charge progressive par insertion automatique des barres de contrôle, un premier palier est atteint à 13 heures. Au même moment, le répartiteur de Kiev doit faire face à un besoin accru de courant sur le réseau local et demande au directeur de la centrale d’interrompre la baisse de charge. Sa demande est contraire à la procédure, mais elle est acceptée. Le réacteur va devoir fonctionner pendant plus de dix heures à mi-puissance. Ce régime anormal de fonctionnement libère dans les réacteurs de type RBMK une grande quantité de xénon, un gaz rare qui a la particularité de capter les neutrons et de faire chuter la réactivité. A 23 h 10 ; lorsque les agents de conduite reprennent la procédure, l’empoisonnement au xénon provoque un effondrement brutal de la puissance. A ce stade, l’essai d’îlotage devrait être abandonné car le réacteur ne libère plus l’énergie nécessaire. Mais le responsable décide de mener le  test à son terme. Ordre est donné aux opérateurs de passer en commandes manuelles et de faire l’inverse de ce qui a été fait au cours des vingt dernières heures, à savoir relever les barres de contrôle afin de relancer la réaction en chaîne. Un dispositif de sécurité bloque la remontée des trente dernières barres. Ce dispositif est déconnecté, de même que les mécanismes automatiques d’alarme et d’arrêt d’urgence. De trente barres, on passe à vingt, puis douze, puis six. Le niveau de puissance remonte. Mais le réacteur est devenu très instable et les opérateurs doivent procéder à des réglages à intervalles répétés de quelques secondes. Un chef d’équipe réclame que soit stoppé le programme d’essai en cours, l’ingénieur en chef s’y refuse. À 12 h 32, la poursuite de l’essai entraine un nouvel effondrement de la puissance, les dernières barres de contrôle sont relevées. À 1 h 23, une première explosion suivie d’une seconde soulève les mille tonnes de la dalle de couverture. La dalle retombe à la verticale, mettant le réacteur à ciel ouvert. L’afflux d’oxygène enflamme le graphite. Du combustible, des composants du cœur et des éléments de structure sont projetés sur les bâtiments adjacents, et un nuage de fumée et de vapeur d’eau chargées de radionucléides s’élève jusqu’à huit kilomètres dans l’atmosphère. Rapidement, les composants les plus légers, y compris des produits de fission et pratiquement tout l’inventaire des gaz rares sont soufflés par les vents dominants en direction du nord-ouest. En cette fin d’avril 1986, l’anticyclone s’est installé sur l’Europe. Il fait beau et chaud ces derniers jours, et dans la ville nouvelle de Pripyat à trois kilomètres de la centrale, des hommes et des femmes dorment la fenêtre ouverte, réveillés par les explosions, certains s’apprêtent à se lever mais se ravisent ; très vite, le silence retombe, il est 1 h 25.

Elisabeth Filhol           La Centrale            POL 2010

Cela s’est passé dans la nuit du vendredi au samedi… Au matin, personne ne soupçonnait rien. J’ai envoyé mon fils à l’école et mon mari est allé chez le coiffeur. Je préparais le déjeuner lorsque mon mari est revenu : Il y a un incendie à la centrale. On a donné l’ordre de ne pas éteindre la radio. J’ai omis de dire que nous habitions Pripiat, tout près du réacteur. Je revois tout cela de mes yeux : une lueur framboise, flamboyante. Le réacteur semblait être éclairé de l’intérieur. Ce n’était pas un incendie ordinaire, mais une luminescence. C’était très beau. Je n’ai rien vu de tel, même au cinéma. Le soir, tout le monde était à son balcon. Ceux qui n’en avaient pas sont passés chez les voisins. On prenait les enfants dans ses bras pour leur dire : Regarde ! Cela te fera des souvenirs ! Et c’étaient des employés de la centrale… Des ingénieurs, des ouvriers, des professeurs de physique… Ils se tenaient là, dans la poussière noire… Ils parlaient… Ils respiraient… Ils admiraient… Certains faisaient des dizaines de kilomètres à bicyclette ou en voiture pour voir cela. Nous ignorions que la mort pouvait être aussi belle. Mais je ne dirais pas qu’elle n’avait pas d’odeur. Ce n’étaient pas les senteurs du printemps ou de l’automne, mais quelque chose de différent. Ce n’était pas, non plus, l’odeur de la terre… J’avais la gorge irritée et les yeux pleins de larmes. Je n’ai pas dormi de la nuit. J’entendais les voisins marcher dans l’appartement du dessus. Insomniaques, eux aussi. Ils tiraient des meubles et tapaient avec un marteau. Ils faisaient peut-être leurs bagages. Moi, j’étouffais une migraine avec des comprimés. Le matin, lorsque le soleil s’est levé, j’ai regardé autour de moi et – je ne l’invente pas maintenant, je l’ai ressenti à ce moment-là – j’ai vu que quelque chose avait définitivement changé. A huit heures, des soldats avec des masques à gaz déambulaient déjà dans les rues. Lorsque nous les avons vus, avec leurs véhicules militaires, nous n’avons pas eu peur. Au contraire, nous nous sommes calmés. Puisque l’armée venait nous aider, tout irait bien. L’idée que l’atome pacifique pouvait tuer n’entrait pas dans nos esprits… Que l’homme était impuissant devant les lois de la physique…

Nadejda Petrovna Vygovskaïa, évacuée de la ville de Pripiat. Rapporté par Svetlana Alexandrievitch : Œuvres  La Supplication. Actes sud Octobre 2015

Évidemment, à tout seigneur tout honneur, les rois de l’intox sont quand même à l’est, et Andréï Sakharov en est probablement la plus illustre victime ; toujours exilé à Gorki, il ne peut avoir accès à aucune source d’information fiable et doit se contenter des nouvelles de la presse locale, ceci jusqu’au 3 juin 1986, date du retour de sa femme à Gorki : elle était aux États-Unis pour soins médicaux. D’autre part, Gorki étant à l’est de Moscou, et  Tchernobyl, au nord de Kiev, au sud, sud-ouest de Moscou, les vents dominants, d’est en ouest, n’atteindront pas Gorki.

J’appris l’affreuse catastrophe de Tchernobyl avec beaucoup de retard, sur un coin de journal vieux de deux jours reproduisant une brève (et inexacte) dépêche de l’agence TASS (c’était sans doute le 6 mai). À ce moment-la, je m’efforçais d’assimiler les développements de la physique et, comme je l’ai mentionné, non seulement je n’écoutais pas les radios occidentales, mais je ne lisais même pas les journaux. Par malheur, je ne vis pas non plus la première conférence de presse consacrée à la catastrophe, au cours de laquelle on vit apparaître Velikhov et qui fit entendre un son de cloche différent, plus proche de la situation réelle.

À ma grande honte, je m’en tins fermement, au début, à la conviction qu’il ne s’était rien produit de terrible. Je pris pour donnée de base les chiffres qui avaient été cités début mai dans la presse soviétique concernant le taux de radiation : 10 à 15 millirôntgens à l’heure – mesure qu’on aurait prise près du réacteur les premiers jours qui suivirent l’accident [ ! ?]. Aucune autre donnée chiffrée n’était communiquée. Ces chiffres donnaient effectivement une image relativement rassurante. Il est vrai que la mort d’un certain nombre de pompiers, qu’on apprit vers le milieu du mois, restait inexpliquée. En me fondant sur les chiffres officiels, j’estimais totalement exclue la possibilité de retombées radioactives étendues sur un vaste territoire, de même que des conséquences écologiques graves et des effets sur la population (cancers et affections génétiques).

C’était une erreur honteuse ! Les chiffres publiés dans la presse soviétique étaient (sciemment ?) minimisés, divisés au moins par cent ! D’autre part, je ne disposais pas d’une information convenable. Malheureusement, il y avait aussi une troisième raison, subjective, à ma complaisance : mes opinions préconçues, une inertie mentale, le refus de regarder l’horrible réalité en face.

Le 21 mai, les physiciens V.Ya. Fainberg et A.A. Tseïtline vinrent me rendre visite pour mon anniversaire et me parlèrent de l’accident. Mais au cours des deux semaines qui précédèrent leur venue, le KGB sut utiliser à fond mon erreur. Du 7 au 19 mai, des gens m’accostèrent dans la rue comme s’ils étaient de simples passants et me posaient des questions sur Tchernobyl ; je leur répondais de façon apaisante, mais spécifiant que je manquais d’informations. Tout cela était filmé en secret et transmis en Occident (amputé de mes réserves). Le KGB enregistra et publia en Occident ma réplique stupide du 15 mai au cours d’une conversation téléphonique avec Lioussia : Ce n’est pas une catastrophe, c’est un accident !

Le 20 mai, à la veille de la venue des physiciens, je fus accosté par un homme qui se présenta comme le correspondant du journal local Gorkovski rabotchi. Cette conversation, qui au début ne se présentait pas comme une interview, eut lieu près de notre balcon : j’étais en train d’arroser les fleurs sur les plates-bandes. Il prit pour prétexte une carte postale non signée que j’avais adressée à ce journal quelques mois auparavant et dans laquelle j’entendais rectifier certaines inexactitudes. À nouveau, je fus trop lénifiant sur Tchernobyl et ce que je dis sur les problèmes du désarmement était juste pour une part, mais assez mal venu.

Quelques jours après, catastrophé par ce que j’avais fait, j’envoyai à la rédaction de Gorkovski rabotchi (c’est-à-dire au KGB) une lettre exigeant soit qu’on publie mon interview avec des rectifications, soit qu’on ne la publie pas ; dans le cas contraire, je menaçais de faire passer directement une déclaration en Occident. Bien sûr, c’était parler dans le désert. Une semaine après, Victor Louis fit passer, par l’intermédiaire du magazine allemand Bild, une cassette vidéo avec ma pseudo-interview dûment arrangée et coupée, et fit part à la presse de ses commentaires, dont le sens était en gros celui-ci : Sakharov est de notre côté de la barricade ( ! ?). Nous ne pouvons cependant le faire revenir à Moscou, car il a une femme insupportable (elle s’est mal conduite à l’étranger) qui, sitôt revenue à Moscou, donnera une conférence de presse aux journalistes occidentaux !

Au cours de la dernière semaine de son séjour, Lioussia se rendit en Angleterre et en France, rencontra Margaret Thatcher, le président Mitterrand et le Premier ministre, Jacques Chirac ; elle les pressa d’intervenir pour mon retour à Moscou (il s’agissait donc bien d’un retour à Moscou et non d’une émigration). Elle revint en Union soviétique le 2 juin et décida le lendemain de se rendre à Gorki afin de me revoir après ces six mois de séparation. Mais sitôt qu’elle mit les pieds à Gorki, le piège se referma et elle n’eut plus la possibilité d’aller à Moscou jusqu’à notre libération en décembre. À la gare, le KGB fit déjà la démonstration de ses pouvoir illimités en interdisant aux porteurs de sortir les bagages de Lioussia du wagon. Quelques jours après, on la convoqua à l’OVIR pour qu’elle rende son passeport extérieur (qui était resté à Moscou) et reprenne son statut d’exilée.

Lioussia me parla aussitôt des heures durant des enfants, des petits-enfants et de Ruth Grigorievna, de son opération au cœur et du reste, de son livre, de son intervention au Congrès des États-Unis, de tout ce qu’elle avait fait pour changer notre situation. Elle me parla aussi des cassettes vidéo guébistes qui circulaient en Occident (faites à partir de films tournés en secret depuis de longues années avant et pendant la grève de la faim, par exemple dans la rue et dans le cabinet du docteur Oboukhov ou de sa femme qui est cardiologue, à la gare de Gorki, à la poste, etc.). Au cours de nos conversations téléphoniques de décembre à mai, Lioussia avait plus d’une fois tenté de m’en parler, mais à chaque fois qu’elle abordait ce sujet, la communication était coupée.

Je fus bouleversé par les faits, pour moi nouveaux, que me rapporta Lioussia au sujet de Tchernobyl. Elle avait appris la catastrophe au sujet de Tchernobyl alors qu’elle assistait à l’assemblée annuelle de l’Académie nationale des États-Unis, c’est-à-dire bien avant que la presse soviétique eût publié les premières informations. La télévision américaine montra des images prises par satellite sur lesquelles on pouvait voir le réacteur en feu. Une hausse des taux de réactivité fut observée dans tous les pays européens. Dès les premiers jours qui suivirent l’accident, la Tchécoslovaquie, la Suède, la Pologne et la Hongrie exigèrent des explications auprès des autorités soviétiques, mais pendant longtemps elles ne purent obtenir aucune réponse. En Pologne, on distribua à la population des tablettes contenant de l’iode afin d’accélérer l’élimination de l’isotope radioactif de l’iode (dès lors on pouvait se demander ce qu’on faisait en URSS où, évidemment, la radioactivité était supérieure). En Ukraine et en Biélorussie, on conseillait aux femmes enceintes d’avorter ! Tout cela était horrible et bouleversait complètement l’image rassurante que je m’étais faite et que j’avais encore partiellement gardée en tête, même après la visite de Fainberg et Tseïtline.

J’aimerais croire que j’ai su tirer les leçons de mon erreur. En tout cas, au cours des mois suivants, je réfléchis beaucoup aux raisons de mon égarement. Mais il était plus important encore d’arrêter ma position vis-à-vis de l’énergie nucléaire en général.

Andreï Sakharov                  Mémoires       Seuil 1990

Le colonel Vodolajski … Un héros de la Fédération de Russie enterré en terre biélorusse. Lorsqu’il a dépassé la dose maximale, il n’a pas voulu être évacué. Il est resté pour apprendre la technique [largage de sable depuis un hélicoptère] à trente-trois équipages supplémentaires. Il a fait lui-même cent vingt vols et balancé sur la centrale entre deux cents et trois cents tonnes de sable. Quatre à cinq vols par jour. À trois cents mètres au-dessus du réacteur, la température dans la carlingue atteignait soixante degrés. Vous pouvez vous imaginer ce qu’il en était en bas, pendant la durée de l’opération. La radioactivité atteignait 1 800 röntgens par heure. Les pilotes avaient des malaises en plein vol. Pour balancer leurs sacs de sable dans l’orifice brûlant de la centrale, ils sortaient la tête de la carlingue et faisaient une estimation visuelle. Il n’y avait pas d’autre moyen… Aux réunions de la commission gouvernementale, on rapportait les choses d’une manière très simple : Pour cela, il faut mettre une vie. Et pour ceci, deux ou trois vies… Une manière très simple. La banalité du quotidien…

Le colonel Vodolajski est mort. Sur sa fiche médicale, les médecins ont noté six rems. En vérité ce sont six cents !

Et les quatre cents mineurs qui creusaient jour et nuit une galerie sous le réacteur ? Il fallait creuser ce tunnel pour y verser de l’azote liquide et congeler un coussin de terre, comme disent les ingénieurs. Autrement, le réacteur aurait risqué de s’enfoncer dans les eaux souterraines. Ces mineurs venaient de Moscou, de Kiev, de Dniepropetrovsk. Ils ne sont mentionnés nulle part. Nus, accroupis, ils poussaient devant eux des wagonnets. La température atteignait cinquante degrés et la radiation, des centaines de röntgens.

Maintenant, ils agonisent… Et s’ils n’avaient pas fait cela ? Ce sont des héros et non pas des victimes de cette guerre qui semble ne pas avoir eu lieu. On parle de catastrophe, mais c’était une guerre. Les monuments de Tchernobyl ressemblent à des monuments de guerre.

Sergueï Vassilievitch Sobolev, vice-président de l’Association biélorusse Le Bouclier de Tchernobyl.

 J’ai beaucoup réfléchi. Je cherchais le sens… Tchernobyl est une catastrophe de la mentalité russe. Vous n’y avez jamais pensé ? Bien sûr que je suis d’accord lorsque l’on dit que ce n’est pas le réacteur qui a explosé, mais tout l’ancien système de valeurs. Quelque chose, pourtant, me manque dans cette explication…

Je parlerais plutôt de ce que Tchaadaïev a été le premier à définir : notre hostilité envers le progrès. Notre aversion pour la technologie. Notre anti-instrumentalisme. Regardez l’Europe. À partir de la Renaissance, elle adopte une attitude instrumentaliste à l’égard du monde environnant. C’est rationnel, raisonnable. Comme le respect d’un professionnel, d’un maître, pour l’instrument qu’il tient dans les mains. Leskov a écrit une remarquable nouvelle : Caractère de fer. De quoi s’agit-il ? Le caractère russe, c’est de s’en remettre toujours au petit bonheur la chance. C’est le leitmotiv du thème russe. L’Allemand, lui, mise sur l’instrument, sur la machine. Les Allemands tentent de surmonter les événements, de dompter le chaos, alors que nous comptons sur le hasard. Allez où vous voudrez, à Kiji par exemple, et vous entendrez le guide vous expliquer avec orgueil que le temple a été bâti sans un seul clou. Au lieu de construire une bonne route, nous nous vantons d’avoir su ferrer un pou. Les roues des charrettes s’enlisent dans la boue, mais nous tenons l’oiseau de feu dans nos mains. Nous payons aussi le prix d’une industrialisation rapide. Du bond en avant. En Occident, cela a pris du temps : un siècle pour les filatures, un siècle pour les manufactures. La machine et l’homme ont changé de concert. La conscience et la pensée technologiques ont eu le temps de se former. Alors que chez nous… À part ses mains, de quoi dispose un villageois, encore de nos jours ? D’une hache, d’une faux et d’un couteau. Et d’une pelle. Comment un Russe s’adresse aux machines ? En les couvrant d’injures. Il ne les aime pas, les méprise, les hait. En fait, il ne comprend pas ce qu’il a entre les mains. J’ai lu quelque part que le personnel des centrales nucléaires traite les réacteurs de casseroles, de samovars, de cuisinières. Voilà de la superbe : nous allons cuire des œufs au plat sur le soleil !

Il y avait beaucoup de paysans parmi ceux qui travaillaient à Tchernobyl. Dans la journée, ils étaient à proximité du réacteur et, le soir, ils retournaient dans leurs potagers ou dans ceux de leurs parents d’autres villages : ils y plantaient des pommes de terre avec une pelle et distribuaient le fumier avec une fourche… Leur conscience se baladait entre deux époques : l’âge de pierre et l’âge de l’atome. Ils oscillaient sans cesse, comme un balancier. Imaginez un chemin de fer conçu par de brillants ingénieurs. Le train roule à toute vitesse, mais en guise de machinistes, il est conduit par des cochers de diligence. C’est le destin de la Russie de voyager entre deux cultures. Entre l’atome et la pelle. Et la discipline technologique ? Notre peuple la perçoit comme une violence, comme des fers, des entraves. Il est spontané. Il a toujours rêvé non de liberté, mais d’un manque total de contrôle. Pour nous, la discipline est un instrument de répression. Il a quelque chose de particulier dans notre ignorance qui la rapproche de l’ignorance orientale…

Je suis historien… Auparavant, j’ai beaucoup étudié la linguistique, la philosophie du langage. La langue ne nous permet pas seulement de penser, elle dirige aussi nos pensées. À dix-huit ans, ou peut-être un peu plus tôt, lorsque j’ai commencé à lire le samizdat, j’ai découvert Chalamov, Soljénitsyne, et j’ai soudain compris que, bien qu’élevé dans un milieu cultivé (l’un de mes grands-parents était prêtre et mon père professeur à l’université de Saint-Pétersbourg), toute mon enfance a été pénétrée de la conscience des camps. Mon vocabulaire, alors, était celui des zeks – Contraction russe du mot détenu. (N.d.T.)-.

Pour nous, c’était tout à fait naturel d’appeler son père, le patron, et sa mère, la matrone. Pour un cul malin, il se trouvera toujours une bitte en vis : voilà la sagesse que j’assimilais à neuf ans. Même nos jeux, nos dictons, nos devinettes venaient du monde des zeks. Parce que les détenus ne formaient pas un monde à part existant dans un ailleurs imprécis, les prisons. Ce monde était mitoyen avec le nôtre. Comme l’écrivait Akhmatova : La moitié du pays emprisonnait et l’autre moitié moisissait en prison. Il me semble que cette conscience de zek est entrée en opposition avec la culture. Avec la civilisation, avec le synchrotron…

De plus, nous avons été élevés dans un paganisme soviétique très particulier : l’homme était considéré comme le maître, la couronne de la création. Et il avait le droit de faire ce qu’il voulait de la planète. Comme dans la célèbre formule de Mitchourine : Nous ne pouvons pas attendre que la nature nous accorde ses faveurs, notre tâche est de les lui arracher. C’était une tentative d’inoculer au peuple des qualités qu’il n’avait pas. De lui donner la psychologie d’un violeur. Un défi à l’histoire et à la nature. Aujourd’hui, tout le monde s’est soudain mis à parler de Dieu. Que ne l’a-t-on cherché au Goulag, dans les cellules en 1937, dans les réunions du parti, en 1948, lorsqu’on dénonçait les cosmopolites ! Ou sous Khrouchtchev, lorsqu’on détruisait les églises ? Le contexte contemporain de cette recherche de Dieu par les Russes est faux. On bombarde des maisons civiles en Tchétchénie… On ramasse à la pelle les restes des tankistes russes brûlés vifs dans leurs chars… Et l’on va aussitôt à l’église… Pour la veillée de Noël…

Ce qu’il faut, c’est répondre à une question : le peuple russe est-il capable de faire une révision globale de toute son histoire, comme l’ont fait les Japonais et les Allemands après la Seconde Guerre mondiale ? Aurons-nous assez de courage intellectuel ? On ne parle presque pas de cela. On parle du marché, des bons de privatisation… Nous survivons pour la énième fois. Toute notre énergie est investie dans ce processus. Mais, pendant ce temps, l’âme est livrée à elle-même… Alors, à quoi tout cela sert-il ? Votre livre ? Mes nuits d’insomnie ? On peut trouver quelques explications, parler de fatalisme primitif. Mais il peut également y avoir des réponses grandioses. Le Russe veut toujours avoir foi en quelque chose : dans les chemins de fer, dans l’idée byzantine, dans l’atome… Et maintenant, dans le marché-Dans une nouvelle de Boulgakov, l’un des personnages disait : J’ai péché toute ma vie. J’ai été actrice. La conscience du caractère pécheur de l’art, de l’immoralité de sa nature même. Car c’est jeter un regard dans la vie d’autrui. Mais comme le sérum extrait d’une matière contaminée, ce regard peut devenir le vaccin d’une expérience qu’un autre a vécue. Tchernobyl est un sujet à la Dostoïevski. Une tentative pour donner une justification à l’homme. Et peut-être est-ce tout simple ? Peut-être suffit-il d’entrer dans le monde sur la pointe des pieds et de s’arrêter sur le seuil ?

Alexandre Revalski, historien

La blague est indissociable de l’âme russe. Le simple évocation de Radio Erevan signifie l’annonce d’une blague :

  • Est-ce qu’on peut manger des pommes de Tchernobyl ? 
  • Bien sûr que l’on peut, mais il faut enterrer profondément les trognons…

*****

Je ne suis pas un homme de plume, je suis physicien. Voilà pourquoi je me bornerai à parler de faits…

Pour Tchernobyl, il faudra bien répondre un jour… Le temps viendra où il faudra payer… Comme pour 1937. Même si ce n’est que dans cinquante ans ! Même s’ils sont vieux ! Même s’ils sont morts ! Ce sont des criminels ! (Un silence.) Il faut préserver les faits… On les réclamera !

Ce jour-là, le 26 avril, j’étais à Moscou. En mission. C’est là que j’ai appris pour la catastrophe.

J’ai aussitôt appelé Sliounkov, le premier secrétaire du Comité central de Biélorussie, à Minsk, mais on ne me l’a pas passé. J’ai renouvelé l’appel à plusieurs reprises, jusqu’à tomber sur l’un de ses assistants qui me connaissait très bien.

  • Je téléphone de Moscou. Passez-moi Sliounkov ! J’ai des informations urgentes. Au sujet de l’accident…

J’appelais sur une ligne gouvernementale, mais l’affaire était déjà strictement confidentielle. Dès que j’ai mentionné l’accident, la liaison a été coupée. Bien sûr, tout était écouté. Inutile de préciser par qui. Les organes concernés. L’État dans l’État. Et le fait que moi, le directeur de l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sciences de Biélorussie, membre correspondant de l’Académie des sciences, je voulais parler au premier secrétaire du Comité central n’y changeait rien. Le secret s’étendait à moi aussi. Il me fallut batailler pendant deux heures pour que Sliounkov daigne enfin se saisir du combiné.

  • C’est un grave accident. Selon mes calculs (j’avais déjà pu contacter un certain nombre de personnes à Moscou et obtenir des informations), le nuage radioactif avance vers vous. Vers la Biélorussie. Il faut immédiatement traiter préventivement à l’iode toute la population et évacuer ceux qui vivent à proximité de la centrale. Il faut évacuer les gens et le bétail dans un rayon de cent kilomètres. On m’a déjà fait un rapport, m’a répondu Sliounkov. Il y a bien eu un incendie, mais il a été maîtrisé.

Je n’ai pas pu me retenir :

  • On vous trompe ! C’est un mensonge. N’importe quel physicien vous dira que le graphite se consume à raison de cinq tonnes à l’heure. Vous pouvez déterminer vous-même combien de temps il va brûler !

J’ai pris le premier train pour Minsk. Après une nuit sans sommeil, au matin, j’étais chez moi. J’ai mesuré la thyroïde de mon fils : cent quatre-vingts micro röntgens à l’heure ! La thyroïde est un parfait dosimètre. Il fallait de l’iode. De l’iode ordinaire. Deux à trois gouttes pour les enfants dans un demi-verre d’eau. Trois à quatre gouttes pour les adultes. Le réacteur allait brûler pendant dix jours, il fallait faire ce traitement pendant dix jours. Mais personne ne nous écoutait, nous autres, les scientifiques, les médecins. La science a été entraînée dans la politique… La médecine, dans la politique. Et comment donc ! Il ne faut pas oublier dans quelle situation nous nous trouvions, il y a dix ans. Le KGB fonctionnait, on brouillait les radios occidentales. Il y avait des milliers de tabous, de secrets militaires, de secrets du parti… De plus, nous avions été élevés dans l’idée que l’atome pacifique soviétique n’était pas plus dangereux que le charbon ou la tourbe. Nous étions paralysés par la peur et les préjugés. Par la superstition de la foi… Mais restons-en aux faits ! Rien qu’aux faits…

Dès mon retour, le 27 avril, j’ai décidé d’aller constater par moi-même la situation dans la région de Gomel, à la frontière ukrainienne, dans les chefs-lieux de district de Braguine, Khoïniki et Narovlia qui se trouvent à quelques dizaines de kilomètres à peine de la centrale. J’avais besoin d’une information complète. J’ai emporté des instruments pour mesurer le fond. À Braguine : trente mille micro röntgens à l’heure ; à Narovlia : vingt-huit mille… Les gens travaillaient la terre, préparaient la fête de Pâques, peignaient des œufs, faisaient des gâteaux… Quelle radiation ? De quoi s’agit-il ? Il n’y a eu aucun ordre. La direction demande des rapports sur l’avancement et le rythme des semailles. On me prenait pour un fou. De quoi parlez-vous, professeur ? Röntgens, micro röntgens… Un langage d’extraterrestre…

Retour à Minsk. Sur l’avenue principale, on vendait des pirojki farcis à la viande hachée, des glaces, des petits pains. Sous le nuage radioactif…

Le 29 avril. Je m’en souviens avec exactitude… À huit heures du matin, j’attendais déjà dans l’antichambre de Sliounkov. Même si j’insistais, faisais du forcing, personne n’acceptait de me recevoir. A cinq heures et demie du soir, un célèbre poète biélorusse est sorti du bureau de Sliounkov. Nous nous connaissions bien :

  • Avec le camarade Sliounkov, me dit-il, nous avons abordé les problèmes de la culture biélorusse.

J’explosai :

  • Mais bientôt, il n’y aura plus personne pour développer cette culture. Il n’y aura plus de lecteurs pour vos livres, si nous n’évacuons pas d’urgence les environs de Tchernobyl. Si nous ne les sauvons pas !
  • Mais, de quoi parlez-vous ? On m’a dit que l’incendie a déjà été éteint.

Je suis finalement parvenu à me frayer un chemin jusqu’à Sliounkov et à lui décrire le tableau que j’avais vu la veille. Il fallait sauver tous ces gens ! En Ukraine, (j’avais téléphoné) l’évacuation avait déjà commencé…

  • Pourquoi est-ce que les dosimétristes de votre Institut courent partout dans la ville en semant la panique ? me demande-t-il. J’ai consulté l’académicien Iline, à Moscou. Selon ses services, tout est normal, ici… Une commission gouvernementale est au travail, là-bas. Et le parquet. L’armée, les moyens techniques militaires sont déjà sur place pour colmater la brèche.

Des milliers de tonnes de césium, d’iode, de plomb, de zirconium, de cadmium, de béryllium, de bore et une quantité inconnue de plutonium (dans les réacteurs de type RBMK à uranium-graphite du type de Tchernobyl on enrichissait du plutonium militaire qui servait à la production des bombes atomiques) étaient déjà retombées sur notre terre. Au total, quatre cent cinquante types de radionucléides différents. Leur quantité était égale à trois cent cinquante bombes de Hiroshima. Il fallait parler de physique, des lois de la physique. Et eux, ils parlaient d’ennemis. Ils cherchaient des ennemis !

Tôt ou tard, ils auront à répondre de cela.

Vous allez vous justifier, disais-je à Sliounkov, en prétendant que vous êtes un constructeur de tracteurs (il avait dirigé une usine de tracteurs avant de faire carrière dans le parti) et que vous ne comprenez rien à la radiation. Mais moi, je suis physicien et j’ai une bonne connaissance des conséquences de la catastrophe.

Mais comment ? Un physicien quelconque osait donner des leçons au Comité central ? Non, ce n’étaient pas des criminels, mais des ignorants. Un complot de l’ignorance et du corporatisme. Le principe de leur vie, à l’école des apparatchiks : ne pas sortir le nez dehors. On devait justement promouvoir Sliounkov à un poste important, à Moscou. C’était cela. Je pense qu’il a dû recevoir un coup de fil du Kremlin, de Gorbatchev : surtout pas de vagues, ne semez pas la panique, il y a déjà assez de bruit autour de cela en Occident. Les règles du jeu étaient simples : si vous ne répondez pas aux exigences de vos supérieurs, vous ne serez pas promu, on ne vous accordera pas le séjour souhaité dans une villégiature privilégiée ou la datcha que vous voulez… Si nous étions restés dans un système fermé, derrière le rideau de fer, les gens seraient demeurés à proximité immédiate de la centrale. On y aurait créé une région secrète, comme à Kychtym ou Semipalatinsk[1] Nous sommes dans un pays stalinien. Il est encore stalinien à ce jour…

Dans les instructions de sécurité nucléaire, on prescrit la distribution préventive de doses d’iode pour l’ensemble de la population en cas de menace d’accident ou d’attaque atomique. En cas de menace ! Et là, trois mille micro röntgens à l’heure… Mais les responsables ne se faisaient pas du souci pour les gens, ils s’en faisaient pour leur pouvoir. Nous vivons dans un pays de pouvoir et non un pays d’êtres humains. L’État bénéficie d’une priorité absolue. Et la valeur de la vie humaine est réduite à zéro. On aurait pourtant bien pu trouver des moyens d’agir ! Sans rien annoncer et sans semer la panique… Simplement en introduisant des préparations à l’iode dans les réservoirs d’eau potable, en les ajoutant dans le lait. Les gens auraient peut-être senti que l’eau et le lait avaient un goût légèrement différent, mais cela se serait arrêté là. La ville était en possession de sept cents kilogrammes de ces préparations qui sont restées dans les entrepôts… Nos responsables avaient plus peur de la colère de leurs supérieurs que de l’atome. Chacun attendait un coup de fil, un ordre, mais n’entreprenait rien de lui-même. Moi, j’avais toujours un dosimètre dans ma serviette. Lorsqu’on ne me laissait pas entrer quelque part (les grands chefs finissaient par en avoir marre de moi !), j’apposais le dosimètre sur la thyroïde des secrétaires ou des membres du personnel qui attendaient dans l’antichambre. Ils s’effrayaient et, parfois, ils me laissaient entrer.

— Mais à quoi bon ces crises d’hystérie, professeur ? me disait-on alors. Vous n’êtes pas le seul à prendre soin du peuple biélorusse. De toute manière, l’homme doit bien mourir de quelque chose : le tabac, les accidents de la route, le suicide…

Ils se moquaient des Ukrainiens qui se traînaient à genoux au Kremlin en quémandant de l’argent, des médicaments, des dosimètres (dont on ne disposait pas en quantité suffisante). Notre Sliounkov, lui, s’est borné à faire un bref rapport : Tout est normal. Nous surmonterons les problèmes par nos propres moyens. On le félicita : Bravo, les petits frères biélorusses !

Mais combien de vies ont-elles coûté, ces félicitations ?

Je sais bien que les chefs, eux, prenaient de l’iode. Lorsque les gars de notre Institut les examinaient, ils avaient tous la thyroïde en parfait état. Cela n’est pas possible sans iode. Et ils ont envoyé leurs enfants bien loin, en catimini. Lorsqu’ils se rendaient en inspection dans les régions contaminées, ils portaient des masques et des vêtements de protection. Tout ce dont les autres ne disposaient pas. Et aujourd’hui on sait même qu’un troupeau de vaches spécial paissait aux environs de Minsk. Chaque animal était numéroté et affecté à une famille donnée. À titre personnel. Il y avait aussi des terres spéciales, des serres spéciales… Un contrôle spécial… C’est le plus dégoûtant… (Après un silence.) Et personne n’a encore répondu de cela…

Lorsque l’on a cessé de me recevoir et de m’écouter, je les ai inondés de lettres et de rapports. J’envoyais des cartes, des chiffres à toutes les instances. J’ai constitué un dossier : quatre chemises de deux cent cinquante feuilles chacune. Des faits, rien que des faits. J’en ai pris une copie. Je gardais l’un des deux exemplaires au bureau et cachais l’autre à la maison. C’est ma femme qui s’en est chargée. Pourquoi cette copie ? Nous vivons dans un pays bien particulier… Je fermais toujours personnellement mon bureau. Au retour d’une mission, mes dossiers avaient disparu… Mais j’ai grandi en Ukraine. Mes ancêtres étaient des Cosaques. J’ai le caractère cosaque. J’ai continué d’écrire. De faire des conférences. Il fallait sauver les gens. Les évacuer d’urgence ! Nous avons multiplié nos missions d’enquête. Notre Institut a dressé la première carte des régions contaminées… Tout le sud de la république.

Mais tout cela, c’est déjà de l’histoire… L’histoire d’un crime !

L’Institut s’est vu confisquer – sans explication – tous les appareils destinés au contrôle des radiations. On me téléphonait à la maison, pour me menacer :

  • Arrêtez de faire peur aux gens, professeur. Nous allons vous exiler dans des contrées éloignées. Vous ne devinez pas où ? Eh bien, vous avez la mémoire courte.

On exerçait aussi des pressions sur les employés de l’Institut. On les intimidait de la même manière. J’ai écrit à Moscou…

Platonov, le président de notre Académie des sciences, m’a convoqué :

  • Le peuple biélorusse se souviendra un jour de toi, car tu as beaucoup fait pour lui. Mais tu n’aurais pas dû écrire à Moscou. Tu n’aurais pas dû ! Maintenant, on exige que je te limoge. Pourquoi as-tu écrit ? Ne comprends-tu pas à quoi tu t’attaques ?

J’avais des chiffres, des cartes. Et eux ? Ils pouvaient m’interner en asile psychiatrique. En tout cas, ils m’ont menacé de le faire. Ils pouvaient organiser un accident de voiture. Ils m’ont prévenu de cela, aussi. Ils pouvaient également ouvrir une information judiciaire pour activités antisoviétiques. Ou pour escroquerie, par exemple, à cause d’une caisse de clous qui n’avait pas été enregistrée par l’économe de l’Institut.

Une enquête a été ouverte… Et ils ont obtenu le résultat souhaité : j’ai été victime d’un infarctus… (Il se tait.)

J’ai tout marqué. Tout est dans le dossier. Rien que des faits…

Nous examinions les enfants dans les villages… Garçons et filles… Mille cinq cents, deux mille, trois mille micro röntgens… Plus de trois mille… Ces filles ne pourront jamais être mères. Elles ont des séquelles génétiques… Un tracteur labourait un champ. J’ai demandé au représentant du comité de district du parti, qui nous accompagnait :

  • Le tractoriste est-il au moins protégé par un masque ?
  • Non, ils travaillent sans.
  • Pourquoi ? vous n’en avez pas ? Pas du tout ! Nous en avons, en quantité suffisante au moins jusqu’à l’an deux mille. Mais nous ne les distribuons pas pour éviter la panique. Tout le monde s’enfuirait !
  • Vous rendez-vous compte de ce que vous faites ?
  • Bien sûr, pour vous c’est facile de discuter, professeur. Si on vous chasse de votre travail, vous en trouverez un autre. Mais moi, où j’irais ?

Vous vous rendez compte de l’étendue de ce pouvoir ! Un pouvoir illimité d’une personne sur quelqu’un d’autre. Ce n’est plus de la tromperie. C’est une guerre. Une guerre contre des innocents !

Nous avancions le long du Pripiat. Des familles entières y passaient leurs vacances, en camping. Ils se baignaient, bronzaient. Ils ignoraient que, depuis quelques semaines, ils se prélassaient sous un nuage radioactif. Il nous était strictement interdit d’entrer en contact avec la population, mais j’ai vu des enfants… Je me suis approché pour leur parler. Les gens étaient perplexes : Et pourquoi personne n’en parle, à la radio et à la télé ? Notre accompagnateur se taisait. Nous étions toujours escortés par un représentant des autorités locales. C’étaient les ordres… Je pouvais voir sur son visage le dilemme qui se posait à lui : cafarder ou ne pas cafarder ? Mais, en même temps, je voyais qu’il avait pitié de ces gens. C’était tout de même un homme normal… Mais j’ignorais quel sentiment l’emporterait, à notre retour. Rapporterait-il ou non ? Chacun faisait son choix… (Il demeure silencieux.)

Que devons-nous faire aujourd’hui de cette vérité? S’il y avait une autre explosion, tout recommencerait. Nous sommes toujours un pays stalinien… Et l’homme stalinien vit toujours…

Vassili Borissovitch Nesterenko, ancien directeur de l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sciences de Biélorussie

… Le 26 avril 1986, à 1 h 23, une série d’explosions détruisit le réacteur et le bâtiment de la quatrième tranche de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Cet accident est devenu la plus grande catastrophe technologique du XX° siècle… Pour la petite Biélorussie de dix millions d’habitants, il s’agissait d’un désastre à l’échelle nationale. Pendant la Seconde Guerre mondiale, sur la terre biélorusse, les nazis avaient détruit 619 villages et exterminé leur population. A la suite de Tchernobyl, le pays en perdit 485. Soixante-dix d’entre eux sont enterrés pour toujours. La guerre tua un Biélorusse sur quatre ; aujourd’hui, un sur cinq vit dans une région contaminée. Cela concerne 2,1 millions de personnes, dont sept cent mille enfants. Les radiations constituent la principale source de déficit démographique. Dans les régions de Gomel et de Moguilev (qui ont le plus souffert de la tragédie), la mortalité est supérieure de 20 % à la natalité.

… Au moment de la catastrophe, parmi les 50 millions de radio-nucléides propulsés dans l’atmosphère, 70 % retombèrent sur le sol de la Biélorussie : en ce qui concerne le césium 137, 23 % de son territoire sont contaminés par une quantité de nucléides radioactifs égale ou supérieure à 37 milliards de becquerels (Bq) par kilomètre carré. A titre de comparaison, 4,8 % du territoire ukrainien et 0,5 % de celui de Russie sont touchés. La superficie des terres agricoles où la contamination égale ou dépasse 37 x 109 Bq/km² est supérieure à 1,8 million d’hectares. Quant aux terres irradiées par une quantité de strontium 90 égale ou supérieure à 11 x 109 Bq/km², elles couvrent un demi-million d’hectares. La superficie totalement interdite à l’agriculture représente 264 000 hectares. La Biélorussie est un pays sylvestre, mais 26 % des forêts et plus de la moitié des prairies situées dans les bassins inondables des cours d’eau Pripiat, Dniepr et Soj se trouvent dans la zone de contamination radioactive…

… À la suite de l’influence permanente de petites doses d’irradiation, le nombre de personnes atteintes, en Biélorussie, de cancers, d’arriération mentale, de maladies nerveuses et psychiques ainsi que de mutations génétiques s’accroît chaque année…

Tchernobyl, Minsk, Belarouskaïa Entsiklopediïa, 1996, p. 7, 24, 49, 101, 149.

Selon les observations, un haut niveau de radiation fut enregistré le 29 avril 1986 en Pologne, en Allemagne, en Autriche et en Rou­manie ; le 30 avril, en Suisse et en Italie du Nord ; les 1° et 2 mai, en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne et dans le nord de la Grèce ; le 3 mai, en Israël, au Koweït, en Turquie…

Les substances gazeuses et volatiles projetées à grande altitude connurent une diffusion globale : le 2 mai, elles furent enregistrées au Japon ; le 4, en Chine ; le 5, en Inde ; les 5 et 6 mai, aux États-Unis et au Canada.

En moins d’une semaine, Tchernobyl devint un problème pour le monde entier…

Posledstviïa Tchernobylskoï avariï v Belaroussi, (Conséquences de l’accident de Tchernobyl en Biélorussie), Minsk, Haut collège International de radio écologie Sakharov, 1992, p. 82.

Le quatrième réacteur, nom de code Abri, conserve toujours dans son ventre gainé de plomb et de béton armé près de vingt tonnes de combustible nucléaire. Ce qu’il advient aujourd’hui de cette matière, nul ne le sait.

Le sarcophage fut bâti à la hâte et il s’agit d’une construction unique dont les ingénieurs de Piter [Saint Petersbourg] qui l’ont conçue peuvent probablement se montrer fiers. Mais l’on procéda à son montage à distance : les dalles furent raccordées à l’aide de robots et d’hélicoptères, d’où des fentes. Aujourd’hui, selon certaines données, la surface totale des interstices et des fissures dépasse deux cents mètres carrés et des aérosols radioactifs continuent à s’en échapper…

Le sarcophage peut-il tomber en ruine ? Personne ne peut, non plus, répondre à cette question car, à ce jour, il est impossible de s’approcher de certains assemblages et constructions pour déterminer combien ils peuvent durer encore. Mais il est clair que la destruction de l’Abri aurait des conséquences encore plus horribles que celles de 1986.

Ogoniok, n° 17, avril 1996.

Chez Nous, il n’y a que l’homme au fusil ou l’homme à la croix. A travers toute l’histoire, il n’y en a pas eu d’autre. Et il n’y en aura toujours pas, pour l’instant…

Natalia Arsenievna Roslova, présidente du comité de Moguilev Enfants de Tchernobyl

Ces quatre témoignages ont été publiés par Svetlana Alexievitch dans La supplication. Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse. J.C. Lattès 1997

Trente ans plus tard, on se trouvera devant une situation à même de surprendre plus d‘un écologiste : une nouvelle forêt de pins et de bouleaux, plus résistants aux radiations, aura poussé en lieu et place de l’ancienne : des espèces animales d’avant la catastrophe seront réapparu : loups, ours, lynx, pyrargues, chevaux de Przewalski et bien d’autres…

Quand les gens sont partis, la nature est revenue.

Denis Vichnevski, responsable de la zone d’exclusion.

Forêt rousse

 

Le dôme de confinement, commencé en 1986,  terminé en novembre 2016. Longueur   264 m, largeur : 165 m, hauteur 115 m.

 1 05 1986                 La duchesse de Windsor, veuve d’Edouard VIII d’Angleterre, lègue sa fortune à la France.

11 05 1986               Jean Louis Étienne arrive au pôle nord après 63 jours de randonnée à skis : 1 200 km.

26 05 1986         Michel Vaujour fait un séjour à la prison de la Santé : c’est insupportable pour sa femme Nadine qui va le chercher… en hélicoptère : opération réussie 5 / 5.

9 07 1986                Loi sur le statut de la Nouvelle Calédonie, divisée en 4 grandes régions.

21 08 1986             Un gaz naturel, hydrogène sulfureux – H²S – ou dioxyde de carbone, – CO² – on ne le saura jamais vraiment – s’échappe du lac Nyos, au Cameroun : 1 746 morts. Chez les animaux : 3 952 têtes de bétail, 82 chiens, 3 404 volailles, 8 chats, 552 chèvres, 337 moutons, 7 chevaux, 2 ânes. La végétation n’a pas été atteinte. Des scientifiques accourront du monde entier, dont bien sûr notre incontournable Haroun Tazieff, qui bien sûr échafauda une théorie contre laquelle s’élevèrent la plupart des autres [à l’exception d’un Italien] à la tête desquels se trouvaient l’Islandais Sigurdsonn.

Tazieff : la catastrophe de Nyos est la conséquence d’une éruption volcanique

Sigurdsonn : il s’agit d’un dégazage explosif des eaux du lac Nyos, sans lien avec une éruption volcanique.

En 1908, cette partie du Cameroun était colonie allemande. Si l’on accorde crédit au professionnalisme et au sérieux allemands, on ne peut que s’en tenir à ce que dit la carte qui a été alors établie, sur laquelle, le lac Nyos ne figure pas. Donc il serait récent, apparu après 1908. En 1984, sur les bords du lac Monoun, proche du lac Nyos, 37 paysans d’une plantation étaient morts en même temps pour une raison inconnue. Le 30 décembre suivant, Rose-Marie Chevrier, assistante de Tazieff, se trouve au bord du lac Nyos pour y faire des prélèvements à verser au dossier de la conférence internationale à venir sur le lac Nyos, à Yaounde, en mars 1987. Elle observe un réchauffement de la température de l’eau et de la teneur de l’air en CO². À 19 h 55, une forte explosion se produit, suivie de deux autres, puis d’un rayon de lumière blafarde ; les eaux du lac rougissent, s’agitent, signes d’une remontée volcanique d’hématite. Elle grimpe en vitesse an amont du lac où elle bivouaque.

Lors de cette conférence internationale, les affrontements se feront plus au niveau des différences de méthodologie, des réticences certaines à abonder dans le sens de Tazieff ; ils seront d’ordre plus subjectif que scientifique si bien qu’au final c’est la thèse de Sigurdsonn qui l’emportera. Nombre d’Africains céderont à leur indécrottable paranoïa, les uns y voyant un complot d’Israël ou de la France, les autres la vengeance des dieux qui se reposaient dans le fond du lac et qui ont été dérangés.

Donc, en dépit de la justesse des vues du français, la conférence de Yaounde aura droit aux claquements de porte de Tazieff et de son clan, ce qui ne surprit que peu de gens car les autres étaient déjà habitués.

25 08 1986              Sauvetage en mer au large d’Ouessant.

Un cargo polonais, le Sopot, est sur le point de couler à 15 milles dans le suroît du Créac’h. Erreur de ballastage, il gîte horriblement, pour comble il s’agit d’un cargo mixte, remontant du Maroc avec trente et une personnes à bord, équipage et passagers. Vent force 10, mer très grosse, les creux atteignent 7 à 8 mètres. Les hélicoptères auront du mal à travailler, l’Abeille Flandre à s’approcher. Le Jean Charcot II pourrait-il appareiller ? La sirène retentit sur l’île Molène. Milo Masson, patron du canot, Goulven Perhirin, le sous-patron, et leurs hommes mettent, en dix minutes, le bateau à l’eau et contournent les roches par le sud. Près de la bouée des Pierres vertes, une lame propulse carrément le Jean Charcot dans les airs. Il retombe de tout son poids, jetant au sol ses occupants. La nuit est si noire qu’on n’aperçoit même pas la crête des déferlantes.

A ce moment, Louis Lacaze ignore que Charles Claden, dit Carlos, alors second capitaine de l’Abeille Flandre, est source des épreuves qu’endurent les bénévoles de la SNSM. Le remorqueur, commandé par Job Chapel, aperçoit le Sopot vers 22 h 15. La gîte est effrayante, quelque 28 degrés, le bateau se vautre, les Polonais sont réfugiés à l’arrière. Ils ont réussi, avant que la situation empire, à descendre une baleinière, et cinq d’entre eux ont ainsi rallié un navire de commerce qui s’est dérouté. L’hélicoptère de Lanvéoc en a hélitreuillé trois autres, puis son plongeur s’est gravement blessé et il a dû regagner sa base. Dans l’attente d’un second appareil, à supposer que le vent fraîchissant le permette, aucun moyen de secours n’est maintenant disponible – il reste vingt-trois personnes sur le bateau. Si l’Abeille vient plus près, elle risque de couler le cargo. Carlos et Job Chapel s’entendent bien, et sur le fond, et sur la manière. Ils imaginent ensemble une manœuvre assez délirante pour offrir une chance à ces marins perdus. Le remorqueur va s’orienter vent arrière, à 7 ou 8 nœuds. Carlos et un volontaire se tiendront prêts dans le Zodiac, moteur démarré, suspendu à la grue. Et l’on tentera une mise à l’eau, entre deux vagues, à la volée. Un matelot accepte d’accompagner le second capitaine. Les voici tous deux, en combinaison de plongée, avec palmes et masque, parés à décoller. Job Chapel lance l’Abeille, le bosco, à la grue, compte les périodes, l’hélice du moteur hors-bord hurle dans le vide. Et ils sont partis, sur l’eau noire, sur les montagnes dont ils ne distinguent ni la cime ni la vallée. La mer est si forte que le Sopot, faiblement éclairé par son groupe de secours, est le plus souvent hors de leur vue, dévoré par les creux. C’est pire qu’ils ne l’imaginaient. Essayant d’attaquer la houle en biais, Carlos juge qu’il sera probablement impossible de revenir à bord, car le temps ne cesse d’empirer. Il crie dans la petite VHF étanche, et suggère à Job Chapel de requérir l’aide d’une vedette SNSM, capable de les récupérer et de les appuyer en cours de sauvetage. Un petit chalutier, courageusement, demeure sur zone au lieu de s’abriter. Mais un canot tous temps mené par des spécialistes sera plus sûr. Et le téléphone sonne chez Louis Lacaze.

Le Zodiac tient le coup. Carlos dégage le nable, à l’arrière – ordinairement, cette ouverture est destinée à vider l’eau et à maintenir les fonds secs. Le but recherché, cette fois, est inverse : lester l’embarcation en laissant la mer y pénétrer, la vitesse corrigeant l’envahissement. L’Abeille suit, éclaire tout ce qu’elle peut, allume les vagues, balaie le Sopot. Mais, auprès du cargo, l’expédition devient folie. La poupe du bateau fait des bonds d’une quinzaine de mètres, et lorsqu’on s’engage au plus près, on se retrouve fatalement dans le noir. Les Polonais sont cramponnés à la lisse, équipés de gilets de sauvetage. Aucun signe de panique apparente, l’équipage lutte en bon ordre. Mais la coque s’enfonce et bascule tout à la fois, affreusement brutalisée.

Il est inimaginable d’accoster. Carlos profite des vagues les plus hautes pour gueuler aux naufragés qu’ils doivent sauter à l’eau, par groupe de quatre. Un temps. Puis une silhouette se détache, s’élance et plonge dans l’obscurité qu’essaient de percer en vain les projecteurs de l’Abeille. Le Zodiac fonce à l’aveuglette et repère l’audacieux.

C’est un jeune homme. Un second marin suit. Et deux femmes, dont l’une a peut-être une quinzaine d’années, absolument terrorisées. Les sauveteurs empoignent les rescapés par le gilet, les attirent à l’intérieur de l’embarcation. Demi-tour. Là-bas, sur le pont du remorqueur, on prépare des bouts, des élingues. Carlos se rapproche. Par instants, il surplombe l’Abeille, puis il se retrouve au fond du gouffre. A 20 mètres de la poupe, il choisit sa vague, monte, dose les gaz pour se retrouver, quelques secondes, à hauteur de la lisse. Des mains, des cordages happent le premier Polonais. On recommence. Et de deux. On recommence. Et de trois. On recommence. Cette fois-là, tandis que le Zodiac prend son élan, le matelot dit au second capitaine :

  • Je crois que j’ai trop peur. Si je continue, tout va foirer, il faut me remplacer.
  • Saute ! répond Carlos. Saute, et envoie-moi quelqu’un.

A la prochaine occasion, le matelot imite ceux qu’il a ramenés à bord. Un autre marin, Eric, dit Rock-and-roll, qui était sur le pont en combinaison de plongée, le relaie d’une détente, atterrissant auprès de Carlos, tout étourdi, en vrac. Les deux hommes filent vers le Sopot, embarquent une paire de nouveaux transfuges. Les deux suivants posent plus de problèmes. Ils sont âgés, ils se sont laissés tomber à l’eau mais ils ne bougent plus, ils se sont préparés à mourir et ils attendent, passifs. Pour Eric et Carlos, ce sont les plus lourds passagers, qu’il faut hisser à toute force, contre eux-mêmes. Juste avant minuit, les survivants de la dernière heure embarquent pourtant sur l’Abeille. Et le Zodiac repart. Le prochain candidat à la vie est le père de la toute jeune fille recueillie au premier tour.

  • Est-ce que ma fille est vivante ? Est-ce que ma fille est vivante ? répète-t-il en polonais.

Carlos lui donne une bourrade sur l’épaule et lui renvoie le seul mot qu’il connaisse dans sa langue :

  • A ta santé !

Trois tours, quatre tours. Le Jean Charcot est en route, dans des conditions épouvantables. Et le superfrelon de Lanvéoc revient, lui aussi, à la limite de la sécurité. Le treuilliste et le plongeur adoptent la même méthode que les hommes de l’Abeille, invitant les derniers naufragés à se lancer à l’eau avant d’être pris en charge. Éric et Carlos se perdent dans leurs comptes. Tandis que l’hélicoptère s’éloigne, ils interrogent à la VHF Job Chapel : le Sopot est-il désert ou non ? Le commandant n’est pas sûr que tout le monde a été évacué. Dans le doute, le Zodiac accomplit un ultime voyage.

Le voyage de trop. Le vent a encore forci, la mer s’est encore creusée. Sous la poupe du cargo, les deux hommes hurlent. Pas de réponse, nulle trace de vie. Carlos :

  • Le travail était fini et nous ne le savions pas. Cet aller-retour, c’était pour rien. Nous avons senti la peur nous envahir, la vraie trouille, le sang qui glace, les jambes qui lâchent.

L’Abeille donne des ruades désordonnées, roule en tous sens. L’arrière se soulève très haut, s’immobilise, retombe durement, renvoyant alentour des giclées virulentes. Il n’est guère d’instant où la lisse, même fugitivement, se trouve à l’horizontale. Eric et Carlos, qui n’ont plus le souci de leurs passagers mais le souci d’eux-mêmes, ont à présent l’esprit libre pour mesurer ce qui les attend. Au fond, ils pensent que, pour eux, la partie est perdue – ce n’est pas une pensée claire, c’est une évaluation intuitive, c’est ce que dit la moelle de leurs os. Ils décident de s’accrocher à la crête d’une lame, et d’abandonner le Zodiac à son sort en se jetant vers le pont, advienne que pourra. Avant d’adopter toutefois cette solution du désespoir, Carlos veut épuiser les procédures plus classiques. Par radio, il demande au bosco d’allonger l’estrope, le câble pendant de la grue, estrope qui se termine par un crochet sur lequel, en temps normal, on rassemble les quatre élingues de l’annexe – une fois les anneaux pris dans le crochet, il ne reste plus qu’à gruter, virer, et déposer le Zodiac sur le pont.

Le premier essai est infructueux. L’embarcation gonflable, noyée par un tourbillon, ne peut se stabiliser le long du remorqueur, fût-ce dix secondes. Carlos remet les gaz, revient se positionner sur l’arrière. Les lames défilent. Trop haute, celle-ci. Trop courte, celle-là. Trop incohérente, la troisième. La peur gagne du terrain, non pas une peur dynamique, une bonne lampée d’adrénaline qui te donne un coup de fouet, mais la mauvaise peur, celle qui ankylose, qui te rend gourd et te murmure n’insiste pas, c’est trop tard, c’est fini. Enfin une ouverture, une vague en forme de vague, qui ne s’effondre pas sur elle-même, puissante mais bien cambrée. Carlos pousse le moteur, la rattrape, l’escalade, ils sont contre la lisse, Eric bloque dans le crochet les quatre anneaux qu’il a réunis. Et les deux hommes, oubliant le Zodiac, plongent vers le pont comme ils plongeraient dans la plus bleutée des piscines, tête la première, bras en avant. Ils s’écrasent sur l’acier, dans un bain d’écume, ils n’ont mal nulle part, leur corps juge que cette matière verte et solide est un matelas délicieux. Ils se regardent et ils rient, pendant que le Zodiac, viré par le bosco, s’envole au-dessus de leurs têtes.

Job Chapel avertit aussitôt le CROSS que l’aide du Jean Charcot n’est plus nécessaire, tous les naufragés et tous les sauveteurs ayant été récupérés. Milo Masson, le patron, entend le message alors qu’il se trouve à seulement 4 milles de sa destination.

  • Vous avez liberté de manœuvre.
  • Bien reçu. Bravo à l’Abeille et aux hélicos. Pas d’autre commentaire. Le canot rebrousse chemin vers Molène, le plus dur de la nuit est devant lui.

Le remorqueur est bondé. Des Polonais partout – ils sont seize, les autres ont été recueillis par le superfrelon. Carlos héberge dans sa cabine la deuxième femme qu’il a sauvée, une jeune et belle infirmière. Elle est saisie de tremblements, elle claque des dents, elle répète, quand elle réussit à parler, qu’elle allait mourir, qu’elle est morte, ou presque. Tout l’équipage est persuadé que le second capitaine l’a consolée en se consolant lui-même, abusant quelque peu de la situation.

–         Non. Je l’ai rassurée, je lui ai tenu la main. Elle disait qu’elle me devait la vie. Franchement, c’est aussi fort que si nous avions fait l’amour.

L’Abeille reste auprès de l’épave, qui donne un peu plus de la bande à chaque lame. Les naufragés se réchauffent, parlent. Le père a retrouvé sa fille. Le commandant du cargo explique comment il a choisi le plus jeune et le plus vigoureux des matelots, au moment où Carlos les conjurait de se jeter à l’eau. Il lui a dit qu’il fallait y aller, qu’il fallait qu’il survive, lui qui était fort, pour que les autres l’imitent et survivent aussi. Vers 5 heures, le Sopot disparaît, à 14 milles du phare de Créac’h, dans une fosse profonde. Il coule à pic, en quelques secondes. Le chef mécanicien polonais descend au salon de l’équipage, empoigne une bouteille de whisky et la vide cul sec. Le remorqueur se dirige sur Brest.

Pendant ce temps, Goulven Perhirin est à la barre du Jean Charcot. Les familles des bénévoles de la SNSM ont rejoint Louis Lacaze au sémaphore et suivent, sur la VHF, la progression du canot. A l’entrée du Fromveur, on respire mieux. Ce n’est pas encore chez nous, mais c’est déjà chez nous. En fait, le grand torrent, fût-il familier, n’a rien de rassurant. L’étrave, le pont, l’arrière du canot semblent le plus souvent sous l’eau. La vedette embarde, part au surf, se couche trois fois complètement sur tribord. Le gouvernail réagit lentement, le barreur peine. Quand le port de Molène est proche, quand la barrière de récifs brise la houle et permet aux sept marins d’inspecter la coque, ces derniers s’aperçoivent que la proue est quasiment immergée. Première surprise. Le jour venu, ils tirent le canot au sec : là, ils découvrent que le pic avant est complètement défoncé. Même la double paroi a cédé, et 10 tonnes d’eau ont pénétré à l’intérieur. Ils reviennent de loin, d’aussi loin que les naufragés du Sopot. Si les cloisons étanches n’avaient résisté quelques heures, ils seraient morts.

Voilà l’histoire, me dit M. Lacaze au pub d’Erwan. Cette nuit-là, nous n’avons remporté aucune médaille, gagné aucun championnat. L’ambassadeur de Pologne a eu la courtoisie de nous adresser une lettre de remerciements et le préfet maritime nous a complimentés

[…]    Pourquoi des hommes acceptent-ils de mettre leur vie en jeu afin que d’autres hommes échappent à la mort ?

Est-ce un métier ? Carlos, là-dessus, est catégorique. Non, cette partie-là du métier n’est plus un métier. Ce n’est pas un dû, cela n’a pas de prix, ni de salaire équivalent, ce n’est pas un fragment de culture d’entreprise. A un certain stade, celui où l’on engage sa peau, voire, plus simplement, celui où l’on craint de l’engager, une démarche volontaire et singulière est requise. On ne peut pas expliquer ce choix par la seule recherche de l’exploit, par le narcissisme héroïque, ni par l’émulation. Même si ces éléments jouent, ils pèsent infiniment moins qu’autre chose : l’articulation nécessaire entre le caractère très individuel de la résolution qui a été prise et le caractère éminemment collectif du travail effectué. Un bateau chargé d’assister les autres, c’est et cela doit être l’absolue liberté confondue avec l’absolue solidarité.

– Tu comprends, explique Carlos (sa cigarette pianote sur la table, il cherche ses mots attentivement), une opération, c’est une multiplication, ce n’est pas une addition, et c’est la multiplication d’éléments particuliers. Cette ambiance de fête que nous partageons, après un remorquage, c’est le plaisir de l’acte accompli, pas de l’acte réussi : de l’acte accompli. Il ne s’agit pas de gueuler que nous sommes les plus forts, il s’agit de parvenir à donner ensemble ce que nous sommes capables de donner ensemble. Un échec, quand on a tout essayé, et quand on a tout essayé en commun, c’est aussi un acte accompli dont nous continuons de supporter ensemble le poids. Ce qui serait le plus grave, ce serait que la solidarité n’ait pas joué, ou pas à plein, que les volontés singulières n’aient pas fonctionné de manière concourante.

Il me sort tout ce discours d’un jet, ça vient du fond. Nous sommes seuls à la passerelle, sous le babillage croisé des radios. Le printemps est arrivé d’un coup, sans transition, la rade brille.

Et commander un navire pareil, est-ce commander différemment ?

C’est reparti, la cigarette tremble. Carlos me raconte ses débuts, jeune officier, aux Abeilles. Le commandant sur lequel il était tombé exigeait que chacun, à bord, même s’il n’était pas de quart, même s’il restait disponible dans les délais convenus, montât toutes les quarante minutes à la passerelle pour signer un registre. Quarante minutes, pas quarante et une. Et Carlos, réputé forte tête, on se demande pourquoi, était surveillé de très près. Les soirs où il n’était pas de service, il s’installait ostensiblement à la terrasse du café voisin, se présentait à h + 39, ressortait à h + 40, retrouvait ses amis au café, revenait à h + 39, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’un des deux se lasse.

Voilà, tranche-t-il, ce qu’il ne faut pas faire. Il ne faut pas traiter comme un suspect, un enfant ou un larbin quelqu’un à qui on demandera, peut-être cette nuit, peut-être la nuit prochaine, de risquer sa vie librement. Le soldat s’est engagé, ou bien est appelé sur ordre d’en haut, et il obéit. Mais le marin de l’Abeille, lui, est embauché comme cuisinier ou mécano. Le reste, les promenades nocturnes en Zodiac dans des creux de 8 mètres, le reste suppose un acquiescement, et cet acquiescement, on le sollicite, on l’obtient, on ne l’ordonne pas. Il m’est arrivé, confesse mon interlocuteur, de céder moi-même à cette tentation, de viser la perfection au mépris des hommes, cassant et lointain. Le résultat n’a pas traîné : une atmosphère détestable, un équipage agressif, des rumeurs désobligeantes, un commandant irrité, fragilisé, sur la défensive, incapable de se ménager lui-même par obsession d’en remontrer aux autres, jusqu’à la crise et à l’épuisement, jusqu’au malaise vagal.

  • Qu’as-tu fait?
  • Dès l’embarquement suivant, j’ai réuni les gars et je leur ai dit que nous devions nous y prendre et que je devais m’y prendre autrement. C’a été une libération pour tout le monde, moi le premier…

Mais quelle est la fonction véritable d’un commandant, par-delà l’impératif technique, quel ciment parvient-il ou ne parvient-il pas à glisser entre les pierres de l’édifice ? A force d’en débattre avec les marins de l’Abeille, débat éminemment informel, au fil des quarts, des nuits, des repas, et des verres chez Martine, la gentille hôtesse de L’Abri des flots, je suis parvenu à une conviction : l’image paternelle ou paternaliste du Vieux est désuète. Le commandant n’est pas le père du régiment. Sur le remorqueur, c’est un marin parmi d’autres marins, assurément plus expérimenté, plus apte à déplacer en souplesse tant de tonnes assemblées, mais un marin auquel échoit toute la peur du bord, la peur dernière, et qui doit la porter, l’entendre, la partager, la canaliser. Cet homme-là est payé pour avoir peur, ou, plus exactement, pour tirer de la peur latente un profit dynamique. Non que la peur, en temps ordinaire, menace ou rôde. Il n’empêche : si elle pointe, on sait où, chez qui, sur qui la déverser. Semblable destin exige des qualités propres, apparemment contradictoires. Un commandant qui cède à la peur ne commande pas. Mais un commandant qui ignore la peur, ou, pire, qui feint de l’ignorer, ne commande pas non plus.

J’expose à Carlos mon hypothèse. Elle ne le séduit qu’à moitié, toute cette peur sur le dos, ma foi, ça lui paraît beaucoup (aurait-il peur de la regarder en face, cette peur dans le dos ?). Non, ce qui le tracasse plus, c’est la manière dont le commandant doit assumer l’ensemble de ce qu’il advient, sans exception aucune, sans rejeter sur autrui la responsabilité de l’erreur ou de la bavure. Et ce, d’autant plus que la marge d’initiative des uns et des autres est élevée. Ce serait trop facile de botter en touche, trop tentant, trop lâche. Si Denis, le matelot accidenté sur le Rosa M, s’est blessé en tombant, ce n’est pas par maladresse, dit Carlos, c’est parce que toutes les précautions n’étaient pas réunies, c’est parce que nous, les patrons du chantier, n’avions pas pensé assez loin, suffisamment anticipé.

Récemment, lors d’une prise de coffre, à Ouessant, un marin est tombé à l’eau, depuis la lisse, au-dessus des tuyères. Il a eu le réflexe de se cramponner au bout fixé à la tonne, mais, dans le tourbillon, ce geste l’a, quelques instants, dissimulé aux yeux de ses collègues qui le voyaient disparaître sous l’eau. On a eu très peur. Carlos a débrayé les moteurs, près des cailloux. En un rien de temps, tout était rentré dans l’ordre – petite glissade à l’occasion d’une manœuvre répétée mille fois. Le commandant ne l’a pas entendu ainsi. Assemblée générale, analyse de l’incident, décision, placardée à la passerelle et dans les coursives, que l’amarrage, désormais, se ferait à l’aide du Zodiac. Même si, durant des années, on a procédé autrement sans la moindre complication.

  • C’est moi qui avais manqué de vigilance. Je me suis dit souvent que la manœuvre était délicate, mais on savait faire, on l’avait prouvé…

Après cela, Carlos me jurera que non, sans façon, il n’est pas payé pour avoir peur. Sa philosophie du commandement, au fond, est exactement contraire à celle de beaucoup d’hommes politiques : inscrire la victoire au compte de l’effort mutuel, et l’échec ou la faille à son propre compte. Ne jamais se décharger sur un subordonné de l’erreur ou de l’accident. Il répète souvent qu’un remorquage bien mené, c’est à 98 % le fruit du savoir-faire de l’équipage. Nadine est agacée par ce qu’elle considère comme une modestie outrée, comme une incapacité à revendiquer sa juste part.

  • Absolument pas, répond Carlos. Le jour où les gars seront attaqués, je serai devant, je me mettrai en avant.

Il n’en démordra pas. Le printemps s’installe, le ciel s’adoucit, nous sortons par épisodes et revenons à quai, je profite des escales pour affiner mon enquête. Cette solidarité avec les gars est-elle affective ? A priori, non, dit Carlos, c’est un vrai lien professionnel, tissé par la mission elle-même. Une fois débarqués, les marins de l’Abeille se rencontrent peu. Les amitiés peuvent évidemment naître, mais elles s’ajoutent, se superposent à la relation de travail. Non que le commandant soit tenu à une quelconque obligation de réserve. Cependant il est bon, il est sain qu’il s’entraîne à se détacher d’un rapport électif à ses collègues. Je réclame de plus amples précisions. Ne serait-il pas souhaitable, et même rentable, qu’un équipage soit coopté, qu’un leader choisisse lui-même ceux dont il se sent le plus proche, en qui sa confiance est la plus vive ? Le clan ne serait que plus soudé. C’est une vieille lune, objecte Carlos. C’est une illusion : il n’existe pas d’équipage idéal, et la quête de ce dernier pèche par arrogance ou par naïveté. Le regard de celui qui choisit est incertain. Les qualités de celui qui est choisi sont sujettes à variations. Vouloir s’enfermer dans une caste aristocratique n’est pas gagner en performance mais perdre en richesse et en mobilité. Tout homme, à un moment ou un autre de sa vie, a le droit d’être perturbé par une maladie, un problème d’alcoolisme, un deuil, un désespoir d’amour. Si ton équipe est refermée sur elle-même, la défaillance provisoire d’un élément tourne au drame, et pour l’élément concerné, et pour la collectivité.

Il raconte, en forme d’autocritique : Au début, quand je suis devenu officier, j’ai rêvé de rassembler autour de moi une bande de premier choix, les meilleurs des meilleurs. Aujourd’hui, je pense qu’il n’y a pas de mauvais équipage et qu’un bon commandant est celui qui se démerde avec ce qu’il a. Je m’arrange des gens que la compagnie m’envoie. Eh bien, je l’ai, ma bande de premier choix. Et puis j’ai appris que le plus caractériel des marins, celui qui peut devenir mauvais, à l’escale, quand il a un coup dans le nez, est aussi, à bord, le plus calme dans l’action. Ce n’est pas de normes et de chasseurs de têtes que nous avons besoin. C’est de gens qualifiés, bien sûr, mais volontaires pour cette mission-là.

Un souvenir illustre l’option, presque une fable ou un conte philosophique. En 1978, à vingt-quatre ans, Carlos, muni de son diplôme d’officier de la marine marchande, se demande où et comment il accomplira ses obligations militaires. Familier du monde des voileux, il rencontre le père Jaouen, jésuite et bourlingueur basé à l’Aber Wrac’h, qui a eu l’idée d’embarquer sur deux vieux gréements des jeunes gens confrontés à diverses épreuves, notamment à la drogue. Fort en gueule, bon marin, Jaouen, devant l’adversité financière et technologique, pense que Dieu y pourvoira. Il recrute Carlos qui est illico propulsé commandant du Bel Espoir -le navire amiral -, fonction qu’il remplira, par dérogation, en guise de service national.

C’est un fameux trois-mâts, le Bel Espoir. Il prend l’eau, la pompe fonctionne en permanence, le calfatage ne tient guère. Dieu y pourvoira. On pourrait creuser la coque avec une petite cuillère. Dieu y pourvoira. Séduit par le bon père, le nouveau commandant n’en pense pas moins qu’il n’a jamais rencontré, dans sa courte existence, un homme d’aussi mauvaise foi. Ses prédécesseurs lui enseignent quelques tours propres à sauver le navire. Tu profites d’une sortie pour mettre le cap sur Cowes. Là-bas, dans le Soient, tu trouveras une vasière de toute beauté, la boue y est grasse à merveille : tu t’échoues là-dedans, tu laisses les Anglais perplexes, en fin de marée les interstices entre les bordés sont colmatés par la nature, et tu es tranquille jusqu’à la prochaine tempête. Dieu y a pourvu.

Le Bel Espoir flotte. Mieux : il sauve plus riche que lui. Lors de la première route du Rhum, Carlos – en liaison avec Éric Tabarly dans un Bréguet Atlantique – porte assistance à Marc Pajot, blessé et en difficulté au milieu du golfe de Gascogne, et dépanne deux autres concurrents (l’un d’entre eux appelle sa maman à la radio mais, une fois ramené sur terre, se croit Magellan et oublie instantanément ceux qui l’ont épaulé). Il flotte, le Bel Espoir, mais à la grâce de Dieu. Rentrant sur les Açores, il ramasse une queue de typhon, l’eau monte, et Carlos prend le pari d’amarrer la barre, de débrayer le moteur, et de laisser bouchonner le bateau. Lequel tient jusqu’au port, manquant couler à quai. Dieu y a pourvu.

L’art de naviguer, sur un bâtiment pareil, ne suffit pas. Il faut apprendre à négocier, à diriger, à consoler, à sanctionner. Le jeune commandant, outre les voies d’eau, doit se débrouiller, sans formation aucune, avec des toxicos qui ont le même âge que lui et qui continuent à se défoncer sous ses yeux tandis qu’il se défonce pour eux. Il improvise, il suit son instinct. De temps à autre, pour remplir les caisses, le trois-mâts est loué à un comité d’entreprise. Entre Saint-Barth et Porto Rico, changement de décor : on promène des hôtesses d’Air France, et la promenade est si jolie que le commandant célèbre des mariages d’une semaine dont certains, foudre divine, ont duré beaucoup plus.

Entre le père Jaouen et le Ciel, la partie de poker se poursuit, version poker menteur. Un beau jour, l’équipage du Bel Espoir (ils sont trois ou quatre permanents) accueille, à Saint-Malo, des passagers inattendus : dix-huit hommes – le plus âgé a cinquante-trois ans – internés dans un hôpital psychiatrique du nord de la France. Un psychiatre, son épouse et deux infirmiers encadrent le groupe. Les malades sont pour la plupart issus du milieu rural, la mer leur est inconnue. Ça commence mal. Un silence épais rompu par des hurlements d’allégresse lorsque, la marée ayant descendu, le sabord laisse entrevoir la culotte d’une dame à la courte jupette s’avançant au bord du quai. Les coursives blanches, blanches comme un couloir d’établissement spécialisé, provoquent, elles, un mouvement d’effroi (on les repeint en bleu sans traîner). Et, dès l’appareillage, il s’avère que les malades, gavés de neuroleptiques, résistent parfaitement au mal de mer tandis que leurs accompagnateurs, eux, sont prostrés.

Carlos met le cap sur l’Irlande, optant pour un pays catholique où le fou est jugé respectable. Lors d’une première halte aux Scilly, il décide que les touristes dont il a hérité seront bel et bien traités comme tels, et non point consignés à bord. Jamais, sans doute, le Mermaid, pub sublime de l’île Sainte-Marie, dont les poutres sont des fragments de mâts ou de beauprés issus de vaisseaux naufragés, n’a connu pareille clientèle. L’un, Gros Bébé, suce son pouce, l’autre garde constamment les mains en l’air. Reste qu’ils voient du pays, et qu’ils apprécient l’expérience, par signes, par le truchement des mots abondants ou rares, voire, tout simplement, en suivant le mouvement.

Sur la route de Kinsale, les marins du Bel Espoir instaurent des quarts, comme si leurs visiteurs étaient ordinaires. Un radariste, un veilleur de chaque bord, un timonier, un chef de quart, et vogue le trois-mâts. Dans la nuit, Carlos se cache à l’orée de la passerelle et observe l’attitude de ses pensionnaires. Le timonier part plein nord, puis plein ouest, annonçant chaque fois Je suis au cap, message que Gros Bébé, suçant toujours son pouce, reçoit avec flegme. L’homme aux avant-bras éternellement levés est planté devant le radar et discerne un écho. C’est le feu du Fastnet, mais les deux veilleurs, le voyant s’éteindre et s’allumer, jugent qu’il s’agit d’un navire à l’allure erratique. L’attelage est un brin désordonné, la trajectoire est sinusoïdale, mais la démonstration est faite : la nef des fous progresse.

D’ailleurs, on arrive à Kinsale. Et les Irlandais sont tant émus par l’audacieuse croisière qu’ils organisent une réception à l’église. L’émotion est vive, la presse locale lui donne de l’ampleur, et une collecte réunit assez d’argent pour conduire les dix-huit apprentis navigateurs jusqu’à un château où une pierre miraculeuse, la chose est avérée, guérit les fous. Enfin presque. Au retour, les miraculés demeurent, grosso modo, semblables à eux-mêmes, quoique heureux de l’excursion. Et reprennent le large.

La partie n’est pas toujours facile. Certains malades continuent à se taire obstinément. Un d’entre eux menace, en toute occasion, de se jeter par-dessus bord -, Carlos le devance, non sans avoir préparé l’affaire avec son second : il enjambe la lisse et plonge, banalisant l’événement, et c’en est fini du chantage. La pire complication ne surgit pas dans le camp des soignés. Tandis que le Bel Espoir rebrousse chemin vers Saint-Malo, c’est le psychiatre qui craque. Il pleure, il veut abrutir de médicaments sa bande de fous, il ne supporte plus que ces derniers changent d’attitude (plusieurs, qui n’avaient pas émis un son depuis des années, commencent à s’expri­mer), et il supporte moins encore de partager leur vie sans le secours et le filtre de l’institution psychiatrique. On soigne, donc, le psychiatre, on le remonte, on le drogue et on l’empêche de droguer autrui. Les fous le traitent de fou, les fous se traitent de fous entre eux. La situation est un peu confuse mais tout le monde rentre au pays, sauf et relativement sain.

Carlos et ses coéquipiers n’ont pas retiré de l’expérience un article pour Nature ou Lancet. Ils ne savent toujours pas, aujourd’hui, si l’entreprise était folle ou non, si la démarche thérapeutique était fondée. Ils s’en sont tirés grâce à l’humour, grâce, également, au respect qu’ils éprouvaient pour ces voyageurs encombrés d’un très lourd bagage. Ils les ont revus, par la suite, et les retrouvailles ont été joyeuses – huit patients avaient quitté l’hôpital pour une structure plus légère.

Médicalement, ils se sont gardés de conclure. Mais, concernant la navigation, ils ont formulé un axiome : aucun équipage n’est assez fou pour ne point former un équipage.

[…]    Au fil du printemps, des escortes, des escales, je  collectionne  les  récits comme d’autres chinent et fouinent. Ce n’est pas le seul morceau de bravoure qui est mon Graal. Mais une question plus élémentaire continue de m’obséder, toujours la même : quel est donc le moteur de cette bravoure, pourquoi des êtres qui ne cessent de proclamer leur banalité, et que la fausse modestie n’étouffe pas, oublient-ils, soudain, leurs petites médiocrités, celles de tous les hommes ? J’évolue, de par ma profession d’écrivain et d’éditeur, dans un univers courtois, érudit, instructif, agréable à fréquenter. Mais on y tuerait quelquefois pour une misère, pour un prix de saison. On oublie, en chemin, la promesse trop solennelle de ne jamais accepter la moindre médaille courtisane, et de juger vaine la compétition. On rêve d’une épée. A l’usure, on s’imagine créditeur. On s’abîme en futilités. On est bouleversé parce que le président vous a honoré d’un petit déjeuner tactique et machinal. On glose Balzac, sans voir qu’on est dedans. La culture et la vanité sont toujours allées de pair, pour de mauvaises raisons et pour une autre, qui est bonne : les sanctions symboliques sont, en bien ou en mal, les plus justes et les plus injustes, les plus gratifiantes et les plus douloureuses. Mes compagnons de l’Abeille, eux, ne boudent pas les médailles, ne courent pas après non plus : ce qui est fait est fait, ce qui était remarquable est distingué. Normal. Autant en apporte et en emporte la marée. Ça repose.

Carlos ne se rappelle pas avoir été submergé par la frayeur rétrospective quand il a regagné le navire, son travail accompli. La jubilation d’être vivant parmi les vivants était un excellent antidote. C’est la nuit suivante, me raconte-t-il, pas avant, que la sueur froide est venue. Un film humide sur la peau, un film en boucle dans la tête, chaque scène ranimant l’autre scène, tu essaies d’arrêter l’image mais le ralenti est pire : quand elle se fige, loin de te détacher, tu bascules dans l’analyse pointue, dans le scrupule, et la préciosité sourcilleuse des Cahiers du cinéma n’est rien à côté de cette névrose critique, ce n’est pas seulement la peau qui se hérisse, c’est le cortex aussi, il est trop simple de soutenir que la machine proteste, la machine a bon dos, tout proteste, la machine et le pilote, comme quoi il est possible de trembler et de penser en même temps.

J’essaie de le pousser dans ses derniers retranchements. Tu aimes jouir, tu aimes à la fois la rigueur et l’indiscipline, tu as horreur des trompe-la-mort affichés et des robots prêts à mourir après l’entraînement, tu n’attends pas de tes hauts faits une reconnaissance éternelle, et le paradis, hélas !, ne te semble accessible ni sur terre ni au ciel : pourquoi ce sens aigu de la mission, si tu n’es missionnaire ? C’est la faute de mon grand-père, dit Carlos, mon grand-père catalan et républicain dont j’ai appris la mort quand j’étais embarqué, loin de lui, dans une sacrée tempête. Cet homme-là, une fois finie – et mal finie – la guerre d’Espagne, était un médecin établi et un dignitaire politique. On lui a proposé une fictive présidence de la République en exil. Il a refusé. On lui a suggéré d’ouvrir, dans une grande ville européenne, un cabinet médical à succès. Il a refusé, il est parti soigner des mineurs dans le désert. J’ai hérité de cette forme singulière d’optimisme.

Est-ce donc l’élan charitable de cet aïeul qui t’emporte, et qui continue de t’entraîner ? Pas exactement, répond Carlos, cela m’est sympathique mais je ne pense pas être plus charitable qu’un autre. Ce qui est impressionnant, c’est d’avoir en soi l’image d’un homme capable de tout quitter, qui a tout quitté jeune, et – c’est plus rare – qui a recommencé plus âgé.

Je suis son raisonnement. Les marins sont gens du départ et de l’abandon. Le trait n’est pas chez eux une inclination esthétique ou métaphysique, mais le B. A.-BA du métier. Savoir qu’on va perdre cet horizon solide, et qu’il en est d’autres, non moins fragiles, qu’on perdra de nouveau, et que l’horizon du retour est lui-même fugitif. Sur le Rosa M, le plaisir que prenait Carlos, avant d’être un plaisir sportif, le plaisir de l’épreuve et de la victoire, était d’abord celui-là : s’installer dans un monde seulement défini par ce qu’on a résolu d’y entreprendre, et savourer, quelque temps, cette cohérence provisoire. Au moment du sauvetage (un combattant soutiendrait peut-être qu’une guerre procure la même sensation, et suscite le même choix, mais un sauvetage n’est pas une guerre, la vie et la liberté ne s’y achètent pas au prix du sang, sinon par accident, par malheur) , il est un instant où tout bascule, où rien ne t’entrave, où tu es conduit par ta volonté nue.

Souviens-toi, ajoute Carlos, de l’histoire du chien, ce chien que mon grand-père tenait au bout de son fusil et qu’il avait, en principe, consigne d’abattre. Peut-être était-ce un chien enragé. Mon grand-père a jugé que non. Ce n’était pas faiblesse, ni sentimentalisme, c’est un homme qui s’était battu, il n’était pas non violent, il ne professait pas que les animaux étaient sacrés. Il regardait le regard de cet animal précis et tenait à m’enseigner que la loi est respectable, mais que certaines lois ne sont pas écrites, que chaque homme porte en lui un certain droit à l’interprétation du bien et du juste, et même un certain devoir de s’y aventurer.

Je saisis où il veut en venir, Carlos. Me convaincre que sa morale est étrangère à la subordination. Sauver n’est pas obéir. Plus qu’un impératif catégorique, le sauvetage est une culture. La fameuse solidarité des gens de mer n’est pas légende. Elle est propre à ceux qui partagent le secret de l’horizon insaisissable, à ceux qui connaissent le mystère de l’estran, la zone indécise entre la terre et l’eau, la frange des écueils et des remous d’où jaillissent le monstre et l’étranger – le comble de l’étranger, n’est-ce pas l’homme dont le navire est perdu, tellement vulnérable, tellement dépouillé, privé de mots, de vêtements, d’argent, de carte, que tu ne saurais l’abandonner ? Lionel est fils d’un patron de canot SNSM. Dominique, qui n’était pas encore lieutenant, s’est jeté à l’eau, adolescent, et a ramené un enfant qui se noyait – les témoins ne manquaient guère, mais personne n’y allait. Carlos, bon nageur, un jour où il se promenait sur la grève avec Nadine, a cru percevoir la dernière syllabe d’un au secours confus. Un homme était en train de couler. Il l’a repêché. Coïncidence ?

– Non, dit-il, ce n’est pas complètement une coïncidence. Un autre n’aurait sans doute pas identifié le message, le SOS.

Le fin mot de ma quête, c’est un patron de la SNSM qui me le fournit. Nous bavardons auprès de l’eau un après-midi tiède, la mer siffle doucement, l’air est tendre, toute la sauvagerie de ce monde est entre parenthèses. Je sais que mon interlocuteur, dans le réseau vigilant des bénévoles du sauvetage, a la réputation d’un homme intrépide exerçant son art sur une zone folle et assassine. Il me raconte, très technicien, quelques opérations remarquables, toujours au ras des cailloux, la nuit, là où nul être raisonnable, sauf les membres de son équipage, ne hasarderait un aileron de quille. Et je lui sors ma batterie de questions. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Il commence par me donner les réponses que chacun m’a données dans les coursives de l’Abeille.

  • Pour le plaisir, parce que c’est excitant d’aller au bout de ce qu’on sait faire.

Sans doute. Je l’ai déjà entendu.

  • Parce que je suis un homme contestable, plein de vices et de défauts, et que je suis heureux d’avoir, quelquefois, réalisé quelque chose d’assez incontestable.

Oui. J’ai entendu cela aussi. Tous les mortels sont plus ou moins des naufragés, et les sauveteurs, par le geste qu’ils accomplissent, sauvent une part d’eux-mêmes, renaissent en rendant la vie.

J’insiste. L’autre, alors, plante ses yeux dans les miens, plisse le front où les rides sont très creuses, et me dit :

  • Je pose un postulat. Je postule que, ce que je fais, n’importe qui le ferait pour moi.
  • Es-tu sûr qu’il le ferait?
  • Je viens de te le dire. C’est ma décision, mon hypothèse. Je ne suis pas dupe de la méchanceté ni de la lâcheté de mes semblables. Je pose un postulat.

Je n’ai plus de questions. J’ai achevé mon voyage, et compris pourquoi j’en reviens consolé.

Hervé Hamon      L’Abeille d’Ouessant        Seuil 1999

14 09 1986              Attentat contre le Pub Renault. Le patron de Renault est alors Georges Besse, qui vient d’Eurodif.

22 09 1986             Accord sur le désarmement, dans la ligne des accords d’Helsinki de 1975 ; droit d’inspection sur un territoire par un tiers.

09 1986           Chimamanda Ngozi Adichie, née à Enugu en 1977, va à l’école de Nsukka, dans le sud-est du Nigeria : elle y fait un devoir dont l’enjeu est de devenir chef de classe pour celui qui obtiendra la meilleure note ; et cette meilleure note est pour elle. Toute heureuse de devenir chef de classe, elle déchante quand la maîtresse s’excuse : cela me semblait tellement évident que j’avais oublié de vous dire que le gagnant ne peut être qu’un garçon. L’affaire lui restera en travers de la gorge, même si le garçon gagnant était en or.

26 ans plus tard : elle se retrouvera poussée par la famille, par ses amis sur l’estrade de  TEDx-Euston, à Londres, sans savoir très précisément quoi dire, et elle fait un tabac. Vue sur You Tube par 2.5 millions de personnes. Beyonce introduit des extraits dans sa chanson Flawless.  Le discours paraît au Royaume-Uni et aux États-Unis sous le titre We Should All Be Feminists. En France, Marie-Pierre Gracedieu, éditrice de l’œuvre de Chimamanda Ngozi Adichie chez Gallimard, décide d’une parution dans la collection Folio  2 €, pour qu’il circule comme un pamphlet. Le petit livre rouge Nous sommes tous des féministes aura une très belle réception, notamment lors d’une soirée à la Maison de la poésie à Paris. Elle publiera chez Gallimard en 2008 L’Autre Moitié du soleil.

12 10 1986                   Lancement au Havre du paquebot à voile Wind Star : 130 m de long, 4 mats, 150 passagers. C’est le père des futurs Club-Med 1 et 2.

17 11 1986              Georges Besse est assassiné par Action Directe. Deux heures plus tard, un communiqué des Affaires Étrangères annonce qu’un accord partiel sur le règlement du contentieux Eurodif avec l’Iran a été signé. Encore deux heures plus tard, les islamistes promettent la libération d’un otage.

11 1986                     Étienne Léandri provoque le jumelage de Megève avec la station Japonaise Uranbandaï. Cette dernière appartient à Rékigi Kobari, principal soutien du Liberal Democratic Party. Étienne Léandri est un fameux lascar : né en 1916 à Gap, de famille corse, il se fait gigolo avant la guerre, craquant en compagnie de Renée Néal les millions que son mari, Virgile, a gagné dans le parfum. Les Allemands occupent la France et Léandri s’occupe de leurs loisirs : cela lui vaudra d’obtenir une carte d’officier de la Gestapo… fort utile pour quitter la France, direction Berlin, quand les vents tourneront. Mais Berlin n’est pas le bon choix, et il passe plusieurs années en Italie, vivant d’escroqueries diverses et de trafic d’armes. La justice française le recherche, mais il a déjà ses entrées qui lui permettent de faire annuler tout ça. Drogue, trafic d’armes, intermédiaire quasiment incontournable d’opérations véreuses, crapule de très, très haute volée, au cœur du système de corruption française, à la tête d’une colossale fortune, il finira par mourir en janvier 1995, à 79 ans.

C’est à cette période que surgit, dans le cercle de Carbone et Spirito, Etienne Léandri (1915-1995), Corse grandi à Marseille. Un personnage trouble à l’itinéraire incroyable que l’on retrouve tout au long de la série documentaire. Gigolo, trafiquant d’héroïne et gestapiste notoire qui n’hésitait pas à se promener dans Paris en uniforme nazi, il fut condamné à la fin de la guerre à vingt ans de travaux forcés pour intelligence économique avec l’ennemi. Léandri échappa à sa condamnation en se réfugiant en Italie, où il devint un des relais corses de la French Connection  auprès des mafieux italiens. Protégé par la CIA, qui appréciait son anticommunisme, Léandri participa à un tas de trafics avant de rentrer en France où il fut déclaré non coupable de l’accusation de haute trahison. Un vrai miracle…

Daniel Psenny                  Le Monde du 7 02 2017

1 12 1986                     Inauguration du musée d’Orsay, dans l’ancienne gare d’Orsay de Victor Laloux : les aménagements intérieurs ont été confiés à Gae Aulenti.

16 12 1986                  La veille, des techniciens sont venus installer le téléphone dans l’appartement d’Andreï Sakharov et Elena Bonner à Gorki. Gorbatchev appelle pour leur annoncer la fin de leur exil à Gorki ; ils rejoindront Moscou six jours plus tard, faisant face à une meute de journalistes russes comme étrangers. Ils mettront près d’une heure à rejoindre la sortie : la célébrité de Sakharov tenant pour une bonne part aux médias, il lui était difficile de fendre la foule avec un laconique no comment. Sakharov mourra à Moscou, trois ans plus tard, le 14 décembre 1989, à 68 ans. Elena Bonner, ayant des enfants aux États-Unis, s’installera alors à Boston, où elle mourra en 2011, à 88 ans.

25 12 1986                  Dirk Rutan et Jeana Yeager ont fait le tour du monde sans escale avec l’avion Voyager : 40 000 km à 150 km / h, 2 moteurs de 150 CV ; 9 jours.

30 12 1986                En représailles à l’entrée dans la communauté européenne de l’Espagne et du Portugal, Ronald Reagan augmente de 200 % les droits d’entrée aux États-Unis des produits européens.

1986                         Arianespace détient 50 % du marché du lancement spatial ; dès 1973, le premier lanceur européen est la fusée Ariane. De 1979 à 1986, on comptera 18 tirs dont 14 avec succès. 30 lancements sont programmés jusqu’en 1991, pour mettre en orbite 45 satellites. Gorbatchev met fin à l’exil de Sakharov.

28 01 1987             Le chocolat Côte d’Or, belge jusqu’alors, devient suisse, racheté par le groupe Jacobs Suchard, lui même faisant partie du groupe Interfood Phillip Morris.

5 02 1987                C’est l’anniversaire de l’attentat de la Fnac. Michel Baroin, le patron de la GMF, premier financier d’Eurodif, fermement opposé au remboursement de l’emprunt de 6 milliards à l’Iran, est à Brazzaville et décolle dans un Lear Jet de la Compagnie Aéro France pour Paris après avoir annulé au dernier moment une escale à Libreville : son avion s’écrase dans la jungle entre le Nigéria et le Cameroun : tous les passagers sont carbonisés.

22 02 1987              À la demande du Liban, les Syriens reviennent dans ce pays qu’ils avaient quitté en 82.

24 02 1987              Apparition d’une Supernova à 170 000 années lumière. La précédente était apparue en 1604.

30 03 1987              Un groupe d’assureurs japonais achète les Tournesols de Van Gogh pour 225 MF.

4 04 1987                 T F 1 est privatisé, et c’est M. Bouyghes qui emporte le morceau.

2 05 1987            Dalida, née Yolanda Cristina Gigliotti, italienne, au Caire en 1933 quitte définitivement la scène d’une overdose de barbituriques. Elle avait 54 ans.

De son vivant, Dalida aura vendu 120 millions de disques. Depuis sa disparition, 20 millions supplémentaires seront écoulés. Seul Claude François aura connu un tel engouement post-mortem, jusqu’aux pistes de danse des discothèques, comme Dalida. D’une ahurissante présence sur scène, elle n’avait pas son pareil pour faire naître cette transe avec le public, avec des chansons pour faire pleurer Margot, le mélo à fleur de peau avec le léger accent comme cerise sur le gâteau..

J’ai aimé mon métier comme un amant. Je me réveillais avec lui, dormais avec lui, faisais l’amour avec lui. Elle mourra de n’avoir pas voulu voir combien cet état fusionnel la menait au néant, combien le strass et les paillettes 24 h sur 24 finissent par aveugler et faire prendre le chemin opposé de celui de la vie ; enceinte d’un jeune admirateur amoureux fou d’elle – il venait d’avoir dix-huit ans – elle s’aveugle au point de réagir à chaud, en urgence en le congédiant grossièrement avec un gros chèque et en se faisant avorter dans de mauvaises conditions. Un enfant, maintenant, en pleine gloire ? me mettre en retrait de la scène pendant deux, trois ans !  impossible ! Il aurait fallu des changements autrement plus radicaux que les pilules roses d’un ashram aux Indes pour prendre de la distance avec ce showbiz qui n’est que l’antichambre de l’hôpital psychiatrique.

En 1958, à l’issue d’un concert de Dalida à l’Olympia, Piaf lui avait dit: Après moi, ce sera toi ! Mais Piaf ne réalisait pas combien elle-même avait la vie chevillée au corps et combien Dalida avait une fêlure remontant à l’enfance qui l’aura fragilisée jusqu’à la fin.

Mais je crois pourtant que les hommes
pourraient bientôt manquer
et surtout pour qui en consomme
autant dans une année. 

Anne Sylvestre

Autant être franc. Je fais partie de ces iconoclastes et de ces rieurs qui, pendant longtemps, n’ont vu en Dalida qu’une sculpture drapée de paillettes, qu’une fausse Cléopâtre très joliment momifiée, éternellement dressée sous une tignasse de vieille lionne amidonnée, hyper-coquette et hyper-laqué.

Certes, cette sirène préfabriquée par un habile imprésario dans les années 50 avait appris à travailler sérieusement. Elle connaissait l’art de durer. Ses chansonnettes ne faisaient pas tourner la tête qu’à des midinettes. 85 millions de disques, c’est un phénomène social qui commence à intriguer. Quelque suicide manqué et d’autres drames autour d’elle me faisaient bien penser que ce monument avait une âme. Mais tant et tant de gens simples, moins gâtés par la vie, auraient tant et tant de prétextes pour se supprimer que je refusais de prendre le malheur de Dalida au sérieux.

Puis, voilà qu’en 1986, j’ai eu l’occasion de me pencher sérieusement sur son cas, sur sa vie et ses contradictions. Elle venait de faire un retour en arrière pour tourner, en Egypte, un film de Youssef Chahine intitulé « Le Sixième Jour ». Un mélodrame dans lequel Dalida joue les « mère Courage » et les grand-mères sacrifiées. Elle s’acharne à lutter pour la survie de son petit-fils dans la ville du Caire frappée par une épidémie de choléra. Remarquable sujet pour elle qui a toujours souffert de n’avoir pas d’enfant. Dans ce film, quelqu’un lui dit : Personne n’a ton sourire. Elle répond : Ce n’est plus un sourire, c’est une cicatrice. Elle y est superbe d’émotion. Comme dévoilée dans sa nature profonde. Son sens de la tragédie populaire y est mis à nu avec un éclat inattendu.

A l’époque donc, j’ai écouté toutes ses confidences, en coulisse, et j’ai scruté son passé. Plus possible de la snober dans sa sincérité ringarde. Plus possible de négliger sa quête secrète. La mépriser ce serait faire injure aux multitudes qui l’adorent. Ce serait nier la valeur des roucoulades et des douleurs qu’elle catalysa ou qu’elle exorcisa pendant trente ans. Dalida avait une passion pour la psychanalyse. Elle avait lu Freud tout entier. Elle y avait puisé un certain réconfort pendant quelques années. Et à ses proches elle avouait : Je n’ai toujours trouvé qu’une petite fille qui pleurait en moi. Une petite fille que j’ai prise par la main et que j’ai essayé de faire grandir.

Elle se cherchait désespérément au fil des ans. Au cinéma, à plusieurs reprises, elle avait tenté de toucher à tout : à Yves Montand, par exemple, comme à Gainsbourg, avec lesquels elle avait tourné deux films qui sont loin d’être inoubliables. En politique aussi elle tâtonnait. Elle a soutenu, par deux fois, la campagne de Mitterrand. Mais on l’a vu tomber aussi dans les bras de Chirac un soir au Paradis Latin. Ne voyez aucune signification politique à cela. Je suis artiste et à ce titre j’appartiens à tout le monde. A M. Chirac comme aux autres, précisait-elle après avoir embrassé le maire de Paris.

Voilà bien les racines du drame qui ronge les stars de la chanson et d’ailleurs. Elle appartient à tout le monde et personne ne lui appartenait. Même pas un bambino à qui se raccrocher. Les hommes lui avaient échappé. Tout filait entre ses doigts hormis la gloire qui est une sale compagne en tête à tête. Avec son dernier film que nous évoquions plus haut, elle a pourtant terminé en beauté. En revenant au Caire, là où elle était née. En forçant le respect de chacun et même de ceux qui n’aimaient pas ses simagrées. Elle a retrouvé la grâce de ses débuts dans les quartiers pauvres de l’Egypte. Mais le plus grand malheur qui puisse arriver, c’est de n’être utile à personne, disait Eluard. Et ça ne pardonne jamais.

Gérard Fénéon                             Le Républicain Lorrain du 4 mai 1987

Dalida était une grande dame mais une petite femme. Tous ceux qui l’ont côtoyée ou simplement rencontrée l’attestent et sa carte d’identité, qui fut visible à l’exposition Dalida, une vie, à la mairie de Paris en 2007, le confirme : 1,68 m sur la pointe des pieds. D’où vient le sentiment physique inverse ? Sans doute de ses innombrables apparitions à la télé qui, comme le cinéma, cadre toujours bigger than life. Mais aussi de son allure, entre coiffure à la lionne et mâchoires carrées. Avec un visage aussi sculptural et une chevelure aussi prégnante, on ne peut imaginer qu’une stature d’importance. Le paradoxe, pourtant, n’est pas que physique, il est surtout moral : du début de sa carrière, au commencement des années 1950, jusqu’à sa disparition en mai 1987, Dalida n’a chanté qu’une seule et même chanson : celle de la vie à pleins poumons, de l’amour à fond, de la gaieté d’être heureuse. Laissez-moi rêver, répétait-elle au refrain d’un de ses plus grands succès. Une rengaine à double détente : rêver sa vie quand la vie ne donne vraiment pas de quoi rêver. Mais les mantras ne suffisent plus à conjurer un sort qui s’acharne avec une opiniâtreté vicieuse : amants suicidés, amitiés défuntes ou trahies, abus d’anxiolytiques. En 1986, Dalida a 54 ans et le sentiment, déjà, de ne plus rien avoir à perdre. Cette année-là, elle croit enfin saisir la chance de se refaire. Comme à la roulette. Le cinéaste égyptien Youssef Chahine lui offre un rôle dans son nouveau film Le Sixième Jour. Elle y est Saddika, une grand-mère Courage qui veut sauver son petit-fils dans l’Égypte de 1947 ravagée par une épidémie de choléra.

Pour Dalida, les retrouvailles sont intenses, mais à plusieurs tranchants : née Yolanda Gigliotti le 17 janvier 1933 au Caire, dans une famille d’émigrés italiens d’origine calabraise, elle retrouve ses racines de pied-noire égyptienne. Mais les racines ont été arrachées et, lors d’une visite dans le quartier de son enfance, le faubourg de Choubra, les larmes coulent de ne rien reconnaître de l’appartement où elle est née et qu’elle partagea avec ses deux frères et ses parents – surtout son père adoré, Pietro, violoniste à l’opéra du Caire, disparu quand elle était gamine. Mais plus que le chagrin, ce qui remonte, ce sont les souvenirs de l’adolescence quand la jeune Yolanda, brune au regard charbonneux à la façon d’une Jane Russell orientale, rêvait de devenir actrice de cinéma. Ce ne fut pas le cas malgré son trophée de Miss Égypte en 1954 et quelques utilités dans des séries B dont les titres sont tout un programme : Le Masque de Toutankhamon et autres facéties pharaoniques. Sur les plateaux de son Hollywood-sur-le-Nil, elle croise Chahine (déjà !) et un jeune Michel Demitri Chalhoub, bientôt célèbre sous le pseudonyme d’Omar Sharif. Mais pour Yolanda, la gloire cinématographique ne vient pas et en décembre 1954, elle s’envole pour Paris et la carrière que l’on sait.

C’est dire si pour Dalida, 32 ans plus tard, l’enjeu est de taille. À raison de quinze heures par jour pendant trois mois, le tournage du Sixième Jour, qui a lieu dans les studios du Caire et en extérieurs à Alexandrie, s’avère long et difficile. Bosseuse acharnée, Dalida s’y donne à corps perdu. Pour Chahine, non seulement elle apprend l’arabe égyptien afin de jouer en VO, mais elle accepte de se vieillir, de réduire son maquillage et surtout, de cacher sa fameuse crinière sous deux couches de voile noir.

Le Sixième Jour sort en salles en 1986 et le succès critique est fulgurant. Des Cahiers du cinéma à Libération, tout ce que la planète cinéphile compte d’aficionados sévères et parfois acariâtres s’incline devant l’excellence du film et surtout, devant la performance de son actrice principale. Sous la plume d’Isabelle Potel, critique à Libération, on peut lire : À chaque plan, elle change d’âge, visage d’infante, de madone, icône… De dos, silhouette drapée de noir contemplant l’abîme comme dans un tableau de Böcklin. De face, sphinge au regard perçant défiant le temps. Pour la promotion du Sixième Jour, Dalida, nouvelle amorosa du cinéma, court les plateaux de télévision et, de Poivre d’Arvor en Christophe Dechavanne, les dithyrambes pleuvent, le même avenir semble se dessiner : celui d’une actrice de qualité, promise aux grands rôles de la tragédie méditerranéenne, rejoignant ainsi quelques figures iconiques à fort tempérament, de l’italienne Anna Magnani aux grecques Irène Papas et Maria Callas. Mais là encore, la magie tourne au vinaigre. Dans les coulisses du succès, Dalida confie qu’elle a mal supporté de se voir prématurément vieille à l’écran et les directives de Chahine pendant le tournage n’en finissent plus de tinter à ses oreilles comme une prophétie lugubre : Tu vas me donner les blessures que la vie t’a faites. Le Sixième Jour, portrait d’une femme sacrifiée, réalisé, disait-elle, par un voleur d’âme, peut aussi se regarder comme un biopic de la star au destin cerné de morts et assiégé de solitudes. Comme tout un chacun, Dalida voyageait avec les spectres du passé et les fantômes du présent. Mais au fil du temps, cette armée des ombres l’a peu à peu envahie jusqu’à la coloniser tout entière.

Trois dates clefs, comme des croix dans un cimetière :

27 janvier 1967 : le festival de la chanson de San Remo bat son plein. Dalida y participe parce qu’elle est déjà une star dont chaque disque se solde par des millions d’exemplaires vendus. Mais elle a surtout entrepris le voyage en Italie parce qu’elle est folle amoureuse du chanteur Luigi Tenco, beau brun ténébreux de 28 ans qui, lui aussi, participe au festival. Avant le spectacle retransmis en direct par la RAI, Luigi le traqueur avale un cocktail d’alcool et d’anxiolytiques censé le galvaniser. Quand il monte sur scène, c’est la catastrophe : il titube, chante à contretemps, balbutie les paroles de sa chanson intitulée – comme une voyance tragique – Ciao amore, ciao. Zéro plus que pointé. En fin de soirée, Luigi Tenco rentre à l’hôtel Savoy et, dans la chambre qu’il partage avec Dalida, il se tire une balle dans la tête. C’est Dalida qui découvre le cadavre de son amant peu après. Revenue à Paris, une horde de paparazzis à ses trousses, elle décide à son tour de mettre fin à ses jours. Elle loue une chambre dans un palace parisien et ingurgite une dose extrême de barbituriques. Une femme de chambre la découvre agonisante. Elle restera plusieurs jours dans le coma avant de se rétablir.

11 septembre 1970 : dans son appartement du 7 rue d’Ankara, à Paris, Lucien Morisse se suicide par arme à feu à l’âge de 41 ans. Responsable de la programmation musicale d’Europe 1, il avait été à la fin des années 1950 le fiancé au long cours, puis le mari de Dalida qu’il avait épousée le 8 avril 1961, usant de sa position clef à Europe 1 pour exalter et jouer les pygmalions pour la carrière de la chanteuse. Dalida est de nouveau à terre et ne peut s’empêcher de voir le rapport entre la mort de Luigi et celle de son mentor, son beau Lucien. Si elle n’avait pas fait le lien, la presse à scandale s’en serait chargée à sa place, titrant, entre autres gracieuseté, Dalida, la maudite !

21 octobre 1972 : Richard Chanfray entre dans la vie de Dalida. Play-boy interlope, beau gosse à la mode de l’époque comme une vague réminiscence de Gunter Sachs, le mari de Brigitte Bardot, apparemment jamais en retard d’une mythomanie, il se vit comme la réincarnation du comte de Saint-Germain, aventurier de la fin du XVIIIe siècle qui prétendait environ 3 000 ans d’âge et avait, à ce titre, très bien connu Jésus Christ dont il aurait été le conseiller média sur maints miracles. Il savait aussi fabriquer des diamants comme on rigole et, bien évidemment, se rendre invisible. Avec le comte de Saint-Germain réincarné en Richard Chanfray, Dalida est convaincue d’avoir trouvé la pierre philosophale qui transformera en or son existence de plomb. Leurs nombreuses apparitions publiques font sensation, le comte de Saint-Germain ne mégotant pas sur la cape en satin noir et le jabot en dentelle. À l’école, pour ne pas dire aux crochets, de sa fiancée, le comte va même enregistrer des disques, notamment, en duo avec elle, Et de l’amour… de l’amour en 1975. Le couple fait sourire dans les chaumières de la télé et ricaner sur la scène des cabarets. Fallait-il qu’elle soit amoureuse, ou éperdue, pour s’attacher à un tel paumé ! Leur liaison durera neuf ans jusqu’à la rupture en 1981. Mais deux ans plus tard, en juillet 1983, l’immortel se suicide à son tour et Dalida en conçoit une infinie tristesse qui lui fait déclarer : Je commence à croire que je porte malheur aux hommes.

Qui pourrait survivre à cette roulette russe truquée dont le barillet est comme chargé de toutes ses balles ? Dalida, oui ! Dalida, si ! Elle avance le malheur à la boutonnière et ses chansons, qui multiplient les disques d’or, pulvérisent les sommets du hit-parade mondial. S’empilant au fil du temps comme autant de gris-gris homéopathiques dans sa pharmacie sentimentale, ils en font une femme riche. Variétoche et parfois variétoc, Dalida a traversé à peu près toutes les phases de la chanson française : mambo, cha-cha-cha, twist (qu’elle prononçait délicieusement le dviste, yéyé et antiyéyé (à l’été 1962, Dalida triomphe avec Petit Gonzales)… En août 1970, c’est de nouveau le succès populaire avec Darla dirladada, coécrit par Boris Bergman, le futur parolier de Bashung. À l’automne de la même année, elle rencontre Léo Ferré sur un plateau de télévision. Dans la foulée, elle enregistre Avec le temps, chanson dite à texte qu’elle entend populariser. De fait, sa version fait un tabac. En 1973, c’est Il venait d’avoir 18 ans, écrite par Pascal Sevran, Serge Lebrail et Pascal Auriat. Le titre est le mieux vendu l’année suivante dans neuf pays, dont l’Allemagne où il atteint 3,5 millions d’exemplaires.
Toujours en 1973, duo surprise avec Alain Delon, un de ses anciens amants : 
Paroles, paroles devient lui aussi en quelques semaines numéro un en Europe puis au Japon. Le 15 janvier 1974, nouveau coup d’éclat : elle est sur la scène de l’Olympia et présente à la fin du récital une nouvelle chanson, Gigi l’Amoroso. Elle dure sept minutes trente. À la fois chanté, parlé et interprété comme un impromptu théâtral, ce titre reste son plus grand succès mondial. À l’orée des années 1980, pour Dalida, tous les jeux semblent faits. Comme une flambeuse qui n’a plus rien à perdre, elle mise tout sur le double rouge : celui de la vague disco et celui, plus inattendu, de la politique. Dans le premier registre, c’est le coup de tonnerre de Laissez-moi danser -Monday, Tuesday-, chanson devenue l’un des hymnes obsessionnels de l’été 1979 et qui sera l’acmé de son show à l’américaine au Palais des sports à Paris du 5 au 20 janvier 1980, sorte de glam rock revu et très corrigé par Las Vegas, avec douze changements de costumes en plumes et strass, une palanquée de danseurs et trente musiciens. Les dix-huit représentations font salle comble et Dalida se couronne disco queen à la française, mettant le feu aux discothèques où les premières notes de Monday, Tuesday jettent sur la piste tout ce que le nightclubbing d’alors compte de folles dingues : même les chauves miment la chorégraphie capillaire de l’idole. Consécration suprême, Dalida devient for ever and ever une icône gay dans un panthéon à facettes où elle rejoint, à équidistance, la blonde Marlène Dietrich et la noire Gloria Gaynor. Ce n’est pas faire preuve d’on ne sait quelle homophobie que de constater que, visible ou invisible, proche ou lointaine, Dalida est alors de plus en plus cernée par toute une théorie d’hommes à hommes et de garçons sensibles qui, du fond d’une misogynie larvée et le plus souvent inavouée car inavouable, préfèrent les femmes malheureuses aux filles épanouies. Mais, bien entendu, ça n’est pas aussi simple, grossier et rabat-joie. Pas besoin d’avoir révisé son Freud pour détecter que, du point de vue de bien des gays, cette tendresse pour la star malheureuse, qui peut s’avérer étouffante voire mortelle, est une aussi une identification à l’impossible femme qui est en eux. Telle madame Bovary, mère porteuse de bien des drama queen, le gay romantique autant que romanesque l’avouera désormais sans détour : Dalida, c’est moi ! Aujourd’hui encore, bien des anniversaires entre garçons se concluent par l’apparition d’un jeune homme perruqué de blond et moulé dans un fourreau doré qui entonne Mourir sur scène, sous vos applaudissements et avec force roulements de r : Je voudrais mourir fusillée de lasers… 

Le rouge de la politique n’est pas moins brûlant et assassin. Au début des années 1970, on prête à Dalida plus qu’une aventure avec un certain François Mitterrand, à l’époque premier secrétaire du Parti socialiste, dont on dit qu’elle le surnomma, pour mémoire et par fidélité, Mimi l’amoroso. D’autres noms de la Mitterrandie vont se fédérer autour d’elle, participant régulièrement aux pasta parties de son hôtel particulier de la rue d’Orchampt sur la butte Montmartre : Pascal Sevran, son compagnon Dominique Lozach, avec qui Sevran créa à la télévision la célébrissime Chance aux chansons, le jeune provençal et très physique Max Guazzini, fan parmi les fans de Dalida, bientôt attaché de presse de la chanteuse et futur patron de NRJ, et bien entendu Orlando, le frère cadet de Dalida, à la fois secrétaire, producteur et chef de sa garde rapprochée. Mais aussi le journaliste Henri Chapier, alors grande plume du Quotidien de Paris, Jacques Attali, qu’elle sollicitera dans les années 1980 pour défendre les radios libres et, singulièrement, NRJ. Grimpée sur une camionnette, Dalida sera l’héroïne de la manifestation parisienne qui a rassemblé des dizaines de milliers de jeunes le 8 décembre 1984 pour défendre la plus belle des radios. À l’occasion, on croise aussi, rue Orchampt, l’historien Claude Manceron et surtout, au début des années 1980, un jeune élu du XVIIIe arrondissement (celui de Dalida), promis à un certain avenir politique : Bertrand Delanoë, qui deviendra un de ses plus sincères amis.

Ce méli-mélo, c’est la bande à Dali en compagnie de qui, entre champagne et interminable parties de gin-rummy, défile un Tout-Paris follement gay et pas forcément de gauche, souvent escorté de jeunes et beaux garçons plus ou moins gigolos. Sa maison de Montmartre devient un genre de clandé. Nous sommes dans les années 1970 et l’homosexualité est encore un délit, au mieux un dérangement mental, qui exprime sa clandestinité dans certains jardins publics (entre autres ceux des Tuileries), une poignée de bars confidentiels ou encore, pour les plus rencardés, le 7 (au 7 de la rue Sainte-Anne, derrière la Comédie-Française), le petit restaurant-boîte de nuit de Fabrice Emaer qui allait bientôt inventer le Palace. À pas d’heure et surtout le dimanche, on passe chez Dali, à la fois havre de liberté, voire de libertinage, cadre de fiestas mémorables, et asile pour les naufragés de la nuit. Elle est la mamma à qui on peut confier toutes ses peines, de cœur comme de cul, Dalida n’ayant apparemment ni froid aux yeux ni peur d’un langage cru. À un ami qui s’inquiétait qu’elle fréquente un type louche, elle répondit : Qu’est-ce que tu veux, il me fait jouir.

C’est dans cet intermonde que va naître la vocation socialiste de Dalida. Pas vraiment un engagement, plutôt une vieille tendresse pour Mimi l’amoroso et, par ricochet, pour le parti qu’il incarne. Jack Lang entre alors en scène. Engagé dès 1974 au côté de François Mitterrand, l’homme de théâtre devient le monsieur culture du PS et participe activement à la campagne pour la présidentielle de 1981. Il lui faut dénicher une personnalité culturelle qui symbolisera le renouveau. Moins confidentielle que Barbara (qui chantera plus tard L’Homme à la rose), Dalida fait amplement l’affaire, sa surface de popularité ratissant plus que large. Diva du disco, ­Dalida devient une sorte de Marianne rose et, début 1981, son salon devient un des PC de campagne des plus courus. Sa participation au triomphe de Mitterrand sera récompensée lors de l’investiture du nouveau président.

Le 21 mai 1981, lors de la fameuse cérémonie au Panthéon, Dalida est au premier rang de la foule des célébrités qui remontent la rue Soufflot, au bras de Gaston Defferre et en robe rose, cela va de soi. Mais comme une transpiration de la vie privée sur la vie publique, le mariage va très vite tourner au divorce. Même si, après son élection, François Mitterrand ne boude pas encore certains dîners mondains organisés par Pascal Sevran et dont Dalida est la reine, peu à peu, à l’exception notable de Bertrand Delanoë, les socialistes la boudent et les portes des palais de la République se referment ; l’ingratitude croît et le malaise s’installe, d’autant plus qu’une bonne partie de son public, du genre conservateur, n’a pas bien compris l’engagement gauchiste de son idole. La rupture sera consommée en avril 1983 quand, le temps d’une photo en couverture de Jours de France (le magazine hebdomadaire de Marcel Dassault), on voit Dalida sauter au cou de Jacques Chirac alors tout-puissant maire de Paris, ce qui fut interprété comme une trahison par bon nombre des sectateurs de Mitterrand, dont Roger Hanin, le beau-frère du président.

De remix en remix, les disques continuent à bien s’écouler, Dalida devient même la marraine enchantée de l’équipe de France de football pour la Coupe du monde de 1982 (Allez la France / Et bonne chance / Pour le Mundial / Emmène-nous jusqu’aux étoiles) et le fan-club est toujours sur la brèche à la moindre de ses apparitions, dont une sidérante publicité pour le désodorisant Wizard Sec, où Dalida, en fourreau lamé argent à la limite du sapin de Noël, spray dans une main et éventail dans l’autre, virevolte parmi les fastes néo-égyptiens d’une déco de Néfertiti sous acides, voire dans les invendus du mausolée de Mae West.

En 1985, nouvelle stupeur : suite à une intervention de chirurgie ophtalmique destinée à corriger un strabisme de plus en plus convergeant, Dalida ne supporte les feux de la rampe que coiffée d’une sorte de casque intergalactique créé par le lunetier Alain Mikli et strassé par Swarovski. Même les thuriféraires de Star Trek restent sans voix.

Encensé par la critique, Le Sixième Jour aurait dû marquer le retour en grâce de Dalida. Mais après la pluie d’éloges, les propositions d’autres films tournent court et la perspective de retourner à la case chanson ressemble à une impasse. La fêlure invisible creuse un peu plus son sillon, l’étau de la dépression resserre son étreinte. Dans la nuit du 2 mai 1987, Dalida organise son ultime adieu. Elle congédie ses domestiques, ment à ses proches sur son emploi du temps de la soirée, s’allonge sur le lit de sa chambre dans l’hôtel particulier de la rue d’Orchampt et avale une dose mortelle de somnifères. Sur la table de nuit, on retrouvera un dernier message de sa main, lapidaire et implacable : Pardonnez-moi. La vie m’est insupportable. Dalida n’est pas morte comme elle l’avait chanté ; elle n’est pas morte sur scène. Par la porte étroite du suicide, elle vient de rejoindre le paradisco des stars foudroyées, comme pour donner une nouvelle consistance à une formule macabre mais pertinente que l’on doit à madame de Staël : La gloire n’est que le deuil éclatant du bonheur.

Gérard Lefort    Vanity Fair France. Février 2016.

15 05 1987                 Les ministres de la CEE condamnent tout dépistage systématique du Sida.

28 05 1987              Mathias Rust pose son avion sur la Place Rouge, après avoir déjoué tous les systèmes de surveillance : il sera condamné à 4 ans de travail le 4 09 1987.

05 1987                    En URSS, entrée en vigueur de la loi sur la libre entreprise : cela va permettre le cadre légal par lequel les guébistes – membres du KGB – vont systématiquement dépouiller les entreprises d’État, rachetant pour un kopeck symbolique des biens valant des milliards, pillant les caisses du Parti en virant tout cela sur des comptes numérotés à l’étranger… On découvrira ainsi en septembre 1991 la disparition de  2 000 tonnes d’or, réserves de l’État soviétique !

15 06 1987                        Création d’un programme d’échange d’étudiants entre universités : Erasmus qui permettra, en trente ans, à plus de 9  millions de personnes de partir étudier à l’étranger. Le programme ne cessera de s’étendre, passant de  onze pays à trente-trois. C’est à l’espagnol Manuel Marin qu’on le doit. En 1977, après la mort de Franco, il avait été nommé secrétaire d’Etat aux relations avec les Communautés européennes, et avait alors participe à la phase finale des négociations d’adhésion de l’Espagne, qui s’étaient achevé le 12  juin 1985. Il avait alors intégré la Commission européenne de Bruxelles : il sera successivement commissaire aux affaires sociales, commissaire au développement et, enfin, commissaire aux relations extérieures sous les présidences de Jacques Delors et de Jacques Santer.

23 06 1987              Le pétrolier grec Vitiria explose sur la Seine, entre Rouen et Le Havre, après avoir heurté un pétrolier japonais. Il transportait 17 500 m³ d’essence.

06 1987                    Inauguration de l’Institut du Monde Arabe, dû à Jean Nouvel.

19 07 1987                3 000 bébés brésiliens ont été vendus à l’étranger au prix de 10 000 $ chacun.

1 10 1987                  Dans l’affaire Greenpeace, le Tribunal International de Genève condamne la France à payer 50 MF à Greenpeace.

9 10 1987                Jean- Pierre Bely, atteint d’une sclérose en plaques, est à Lourdes. Il en repart guéri. Le miracle sera reconnu comme tel douze ans plus tard. C’est la 66° guérison miraculeuse à Lourdes.

15 10 1987          Thomas Sankara président du Burkina Faso est assassiné avec douze de ses compagnons. On ne saura pas qui a donné l’ordre de les tuer. Blaise Compaoré, son successeur ? Peut-être, mais il n’y pas de preuves.  Charles Taylor, Prince Johnson présidents du Liberia et de la Sierre Leone ? Il tranche trop. A mon avis, il va plus loin qu’il ne faut avait déclaré François Mitterrand, moins d’un an plus tôt, en visite le 17 novembre 1986. Sankara lui-même avait déclaré quelques mois plus tôt : Je me sens comme un cycliste qui est sur une crête et ne peut s’arrêter de pédaler sinon il tombe. C’est lui qui avait rebaptisé son pays – ex Haute Volta – Burkina Faso : le pays des hommes intègres ; intègre, il l’était, qui lui faisait tenir en piètre estime la prudence.

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Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté.

Guy Béart

21 10 1987               Boris Eltsine fait partie de la direction du parti communiste de Moscou depuis presque deux ans. À sillonner la ville dans tous les sens, à prendre les transports en commun, à bien connaître, évidemment, les débits de boisson, il s’est forgé une popularité qui le fera revenir dans le jeu chaque fois qu’on voudra l’en écarter. Ce jour-là, il dénonce les lenteurs de l’appareil du comité central en pleine séance de ce comité et  forge son destin avec un éclat :

Les corrompus, les pourris sont ici même, parmi nous et vous le savez parfaitement !

Premier visé : Ligatchev, n° 2 du Parti.

Avec Boris Eltsine, il est bien difficile de savoir si une telle audace vient d’un bien beau courage, ou tout simplement d’une bonne cuite… une parmi tant d’autres. Mais retenons-nous d’être trop rapidement mauvaise langue : du courage, il en fera encore preuve pour venir à bout de la tentative de putsch d’août 1991, et là, c’est sur, il n’était pas ivre.

11 11 1987                      Boris Eltsine est démis de ses fonctions. La traversée du désert ne sera pas trop longue : une bonne année… Les Iris de Van Gogh sont vendus 325 MF au Musée Getty de Los Angeles. Ils seront une des plus belles pièces du Centre Getty qui sera inauguré 10 ans plus tard.

18 11 1987                    Mise en vente des actions Eurotunnel : les bonnes langues disent que les mauvaises affaires d’Eurotunnel tiennent pour beaucoup à une clause de leur statuts qui leur interdit de vendre des produits hors taxe, ce que les ferrys font à grande échelle.

2 12 1987                  Thierry Paulin avoue l’assassinat de 21 vieilles dames depuis 1984. Fiché à Toulouse en 1985 pour un petit délit, et à Alfortville pour l’agression d’un dealer en 1986, ses empreintes digitales avaient donc été déjà enregistrées en Haute Garonne et au Val de Marne ; mais comme il existait à ce niveau des compartiments étanches entre départements, la Brigade Criminelle de Paris n’en eut pas connaissance  ; cela aurait tout de même permis d’éviter les meurtres de dix vieilles femmes. Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur, lancera alors le FAED : Fichier Automatisé des Empreintes Digitales.

8 12 1987                     Les États-Unis et l’URSS s’accordent sur l’élimination des missiles intermédiaires (500 à 5 500 km).

21 12 1987                 Dans le détroit de Tablas, aux Philippines, le Doña Paz, un ferry de 2 324 tonnes et de 93 mètres de long construit en 1963,  se heurte de nuit au pétrolier Vector qui transporte 8 800 barils de pétrole raffiné.

Le pétrole s’enflamme et provoque un incendie qui s’étend rapidement au Doña Paz. Des 13 membres d’équipage du Vector, seuls 2 survécurent. 58 membres d’équipage du ferry périrent. Le Doña Paz coula deux heures après l’impact sans qu’aucune embarcation de sauvetage ait pu être mise à l’eau. 21 ou 24 personnes seulement survécurent dans le brasier, mais on dénombrera  4 375 victimes [dont 1 565 seulement, dument enregistrées].

Il fallut attendre huit heures avant que les autorités soient informées de l’accident et huit autres heures avant que les secours n’arrivent sur place. L’équipage du Vector n’était pas assez qualifié, la licence du navire était périmée.

Quand un pays ne peut pas, ou ne veut pas, se doter d’institutions suffisamment puissantes pour faire respecter les règlements, la porte est ouverte à ce type de drame.

22 12 1987                   Les Chantiers de l’Atlantique lancent le Sovereign of the Seas : 2 600 passagers qui iront en croisière à Miami ; la construction a duré 29 mois.

29 12 1987                    Youri Romanenko passe 326 j. 11 h. 40’ dans l’espace : il a grandi de 10 cm.

12 1987                          Début de l’Intifada – guerre des pierres -.

Les autorités sanitaires anglaises reconnaissent la forme épidémique de l’ESB : Encéphalite Spongiforme Bovine, dont le premier cas est apparu dans une ferme du Sussex en 1986 : une mutation aurait transformé dans les années 70 la protéine normale du prion présente dans le cerveau de l’animal, en protéine infectieuse. L’incubation est de 5 ans. On n’a jamais reconnu la présence d’un prion chez le poisson, qui, en élevage, est nourri de farines en provenance exclusive d’autres poissons de mer. La maladie a des ancêtres : la Scrapie, ou tremblante du mouton, apparue à la fin du XVII° siècle, – qui se répandra partout, à l’exception notoire de la Nouvelle Zélande ; dans le Colorado et le Wyoming, bon nombre de cerfs – 6 à 15% – et d’élans – 1%, sont atteints d’une affection analogue : la cachexie chronique.

La maladie de Creutzfeldt Jakob, chez l’homme, apparue au début du XIX° siècle et décrite par Gerstman Straüssler, elle aussi répandue dans le monde entier, sans lien avec les conditions de vie, et toujours mortelle, le Kuru en Papouasie Nouvelle Guinée, apparue dans la première moitié du XX° siècle : 80 % des femmes en seront atteintes en 1956 : les études montreront que la maladie était étroitement liée à l’anthropophagie, laquelle cessa en 1950, entraînant peu après la disparition de la maladie. La maladie de Creutzfeldt Jakob peut avoir trois origines :

Acquise : exemple du Kuru en Papouasie Nouvelle Guinée ; intervention chirurgicale utilisant des tissus humains contaminés (greffe de cornée, neurochirurgie) ; médicaments d’origine humaine (par exemple injection d’hormone de croissance chez des enfants de petite taille, préparée à partir d’hypophyse prélevée sur des cadavres, consommation de morceaux d’animaux contaminés par le prion infectieux.

4 03 1988              Inauguration de la Pyramide du Louvre, due à Ieoh Ming Peï, américain d’origine chinoise, assisté de Michel Macary et de Georges Duval. Les proportions sont à peu près celles de la pyramide de Gizeh. Le nombre de losanges de verre formant les quatre cotés de la pyramide est de 603 plus 70 triangles en verre, et non 666 comme le diront certains opposants qui se complaisent dans l’ésotérisme à 3 balles, 666 étant un chiffre démoniaque. Les deux pyramides ne sont en fait que la partie aérienne d’une très importante réorganisation des espaces en sous-sol. Le Grand Louvre sera terminé en 1993 : il a fallu laisser le temps aux employés du ministère des finances de vider les lieux pour s’installer à Bercy.

HistoARTs 3: Pyramide du Louvre

13 03 1988                 Inauguration du plus long tunnel sous-marin : le Honshu, au Japon : 53 km pour aller à Hokkaïdo.

18 03 1988                 Les Irakiens utilisent le gaz moutarde contre les Kurdes à Halabja : 5 000 morts.

28 03 1988                Air France reçoit son 1° Airbus A 320.

4 05 1988                  Libération de Marcel Carton et Marcel Fontaine, détenus au Liban depuis le 22 05 1985, et de Jean Paul Kaufmann, détenu aussi au Liban depuis le 22 06 1985. Michel Seurat est mort d’un cancer.

5 05 1988                   Les forces de l’ordre donnent l’assaut à la grotte d’Ouvéa : 19 morts parmi les Kanaks et 2 parmi les gendarmes.

8 05 1988                   Mitterrand succède à Mitterrand : Michel Rocard est nommé premier ministre. À peu près à cette période, la langue bretonne se mêle d’espionnage économique, et c’est justement Michel Rocard qui le raconte :

Quatre ou cinq ans avant ma nomination à Matignon, la Marine française avait reçu des nouveaux sonars, appareils d’écoute et d’identification ayant quelques rapports avec le radar mais destinés à travailler sous l’eau. On en équipe trois frégates pour aller faire des essais dans l’Atlantique et leurs commandants reviennent ivres de joie : Quel outil magnifique ! On n’a jamais vu ça. On détecte absolument tout, du moindre sous-marin à moins de deux cent cinquante mètres de profondeur ou des bancs de poisson, rien ne nous échappe. Ces services sont au service de la République, bien entendu, et la Marine décide que cette information doit être transmise aux pêcheurs français. L’État donne son accord. Durant quatre ou cinq mois, l’information remonte selon laquelle chaque fois que la Marine française fournit l’information qu’un banc de poissons est repérable à telle distance et tel lieu, les chalutiers poussent les feux pour arriver à temps. Puis, au bout de peu de semaines, ils ont la surprise, quand ils arrivent vers le banc de poissons annoncé, de trouver toujours systématiquement arrivés avant eux des bateaux japonais. La Marine française, régionalisée assez fortement, décide de répliquer en donnant la consigne que les messages contenant des informations de pêche destinés aux chalutiers seront désormais transmis en breton. Entre parenthèses, par conviction intrinsèque, je suis un vieux décentralisateur, et j’ai été créateur du Deug de Corse et du Deug de breton sur la demande du ministre Le Pensec en 1989. Bref, que croit-on qu’il arrivât ? À la rentrée scolaire suivante, trois étudiants japonais s’inscrivirent à l’université de Rennes…. en Deug de breton.

Michel Rocard                 Si ça vous amuse    Flammarion 2010

15 05 1988                                     Début du retrait d’Afghanistan des 115 000 soldats soviétiques. L’opération sera terminée un an plus tard. La guerre aura fait 1,5 million de victimes.

19 05 1988                                     Inauguration du Pont de l’Ile de Ré, qui n’aura jamais eu de permis de construire.

26 06 1988                                    Michel Rocard a conduit les négociations entre les métro et les kanaks : et c’est l’accord à Matignon entre Lafleur et Tjibaou. Les deux étaient hommes de bonne volonté : Jacques Lafleur : Il est temps d’apprendre à donner, il est temps d’apprendre à pardonner. Jean-Marie Tjibaou : La souveraineté, c’est la capacité de négocier les interdépendances. Ils arriveront à la conclusion de l’Évangile : Paix sur terre aux hommes de bonne volonté.

Un Airbus A 320 d’Air France s’écrase en forêt d’Habsheim, sur les pentes du Mont Sainte Odile, au cours d’un vol de démonstration : 3 morts et 120 blessés. En avril 98, la justice condamne le pilote Michel Asseline, à vingt mois de prison, dont dix fermes. En juin 98, le rapport d’un expert suisse mondialement reconnu assure qu’il y a eu substitution des boites noires : celles qui ont été remises à la justice ne sont pas les boites de l’avion accidenté. En 2004, l’affaire revient encore sur le devant de la scène, avec une expertise concluant à un dysfonctionnement d’un récepteur qui apprécie la distance…

Norbert Jacquet, pilote de ligne sur Boeing à Air France créera le Syndicat de pilotes de ligne d’Air France, mettant en cause la certification de l’A320 : un mois après la catastrophe, il sera suspendu de vol, puis encore un mois plus tard, déclaré inapte pour raisons psychiatriques par la Direction Nationale de l’Aviation Civile. Il fera de la prison préventive, écrira en 1994 : Airbus : l’assassin habite à l’Elysée. Les crashs à venir lui donneront raison :

  • Le crash d’Habsheim en 1988
  • Le crash du vol IC605 d’Indian Airlines le 14 02 1990, Bengalore, Inde
  • Le crash du Mont Sainte Odile en 1992
  • Le crash de l’Airbus, Rio Paris le 1° juin 2009
  • Le crash du Boeing 737 MAX 8 en octobre 2018 à Djakarta, en Indonésie
  • Le crash du Boeing 737 MAX 8 en mars 2019 en Ethiopie

Doté d’un tempérament passablement agité, il finira par s’en prendre par écrit à des juges qui n’apprécieront pas, proférera des propos négationnistes sur la Shoah : le tout lui vaudra en 2012 trois mois de prison après quoi il disparaître des radars. Il est regrettable que sa rage contre Airbus l’ait aveuglé au point de l’opposer avec Boeing, quand on réalise que ses mises en garde valaient finalement pour tout le monde !

27 06 1988                 Accident de chemin de fer à la gare de Lyon : 56 morts. Suite à un arrêt imprévu près de Maison Alfort dû au déclenchement du signal d’alarme, les freins se mirent aux abonnés absents et le train vint percuter à 80 km/h un autre convoi de banlieue qui n’était pas à son quai de départ habituel. Le conducteur, Daniel Saulin, fut condamné le 14 12 1992 à 4 ans de prison, dont 6 mois ferme, ce qui déclencha une grève des cheminots. La peine fut ramenée le 18 11 1993 à 2 ans avec sursis… pour 56 morts.

30 06 1988              Monseigneur Lebebvre qui a fondé la Fraternité Saint Pie X, sacre 4 évêques à Ecône, dans le Valais. C’est la rupture avec l’Église catholique. Il meurt le 25 mars 1991, mais, dix ans plus tard la Fraternité se porte plutôt bien, forte de 350 prêtres, six séminaires… .

25 08 1988                 Incendie d’une grande partie du Chiado dans le vieux Lisbonne.

08 1988                       Cessez le feu de la guerre Iran Irak. Khomeiny dira que l’épreuve avait été assez dure pour qu’il accepte de boire ce poison.

3 10 1988                   Nîmes est sous 2.5 m. d’eau : 9 morts ; en quelques heures, chaque m² aura reçu 228 l d’eau. 90 millions de m3 d’eau se déversent en moins de 6 heures. 2 000 logements sinistrés, 6 000 voitures endommagées, 41 écoles fermées, 90 km de réseau d’eau et 15 km de voirie détruits.

15 10 1988                  L’ex URSS livre ses secrets de famille : les prouesses de Stakhanov en 1935 étaient fausses.

6 11 1988                    La participation au référendum sur l’avenir du territoire de la Nouvelle Calédonie a été de 37 % : le Oui l’emporte avec 80 %.

15 11 1988                   1° Navette russe Bourrasse.

26 11 1988              Jean Loup Chrétien part à bord de Mir, jusqu’au 21 décembre 88, pour la mission Aragatz, au cours de laquelle il effectuera une sortie dans l’espace de 5 h 56’.

30 11 1988                   Loi sur le RMI : Revenu Minimum d’Insertion.

7 12 1988                    Tremblement de terre en Arménie : entre 25 000 et 35 000 morts.

21 12 1988                   Vladimir Titov et Moussa Manarov ont passé un an dans l’espace.

Les services secrets libyens font exploser au-dessus de Lockerbie, en Ecosse, un Boeing 747 de la Panam : 270 morts, pour la plupart américains et britanniques. 15 ans plus tard, la Libye reconnaîtra sa responsabilité et proposera de verser 10 millions de $ par victime. Ali Mohamed Al-Megrahi, reconnu seul coupable en 2001, sera condamné à 27 ans de prison. Atteint d’un cancer de la prostate, il sera libéré en août 2009 et accueilli en héros chez les siens.

1988                    Inauguration du ministère des finances dû à Paul Chemetov et Borja Huidrobo. Interdiction des CFC : Chlorofluorocarbones, qui ont servi, un peu rapidement, de boucs émissaires, pour expliquer les trous dans la couche d’ozone.

Création du GIEC – Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat – [IPCC en anglais] : c’est un organisme ONU, né d’une nervosité certaine des responsables onusiens à se voir de plus en plus court-circuités par les grands de ce monde lorsqu’ils se retrouvent aux G8,  G20, sommet de Davos, etc…

La climatologie est une science quasiment nouvelle par rapport à la météorologie, de par la masse d’informations qui lui viennent des satellites, et de par la puissance de calcul qu’offre l’ordinateur, qui permet de traiter des masses d’informations donnant lieu à des modèles, c’est-à-dire des projections dans l’avenir qui permettent de dire quelle va être l’évolution du climat dans le futur. Et parler de l’avenir, ne serait-ce qu’un peu plus loin que le court terme, c’est un sujet bigrement intéressant pour les politiques. Mais encore faut-il pour cela se montrer attirant et leur présenter un front commun, des analyses, des conclusions qui ne soient plus le reflet de la diversité des avis scientifiques, mais des affirmations catégoriques nées d’un consensus.

Les rapports du GIEC, ce sont trois documents, dont la longueur et le style sont profondément différents. Le premier est un rapport de près de 1 000 pages qui rassemble des articles de mise au point sur les divers sujets touchant au climat, et aux conséquences que pourrait avoir telle ou telle modification du climat sur la faune, la flore, l’océan et sur l’économie. Les articles sont bien documentés, écrits dans un style propre aux articles scientifiques et expriment, en général honnêtement, les incertitudes qui pèsent sur telle ou telle interprétation. Le deuxième document, d’une centaine de pages, est un résumé du premier. Le ton est nettement plus affirmatif. C’est déjà un document de consensus, c’est-à-dire qu’il gomme les opinions minoritaires. Il est rédigé par un comité très restreint d’une quarantaine de personnes, et déjà fortement biaisé. Enfin, le troisième document s’intitule Recommandations pour les décideurs. Ce document de trente pages est celui que tout le monde lit. Il est à chaque page affirmatif, tranchant, catégorique. Qui plus est, il n’est pas rédigé par un groupe de scientifiques, mais par un groupe de personnes choisies par les Etats. Certains sont des scientifiques mais la majorité ne le sont pas. Ce sont des administratifs désignés par les Etats : ce sera le cas pour la France pendant dix ans ! On dit que lorsqu’ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur tel ou tel aspect, ils votent ! Et c’est le groupe de décideurs qui accepte ou non la publication des articles dans le volume scientifique de 1 000 pages. C’est la science soumise à la politique !

[…]        Nous devons trouver entre nous un terrain d’entente, un point commun et, au final, parler d’une seule voix. C’est la condition nécessaire si nous voulons avoir un impact sur le monde politique, dit Bert Bolin, un des fondateurs. L’idée qui justifie cette attitude est la sui­vante : lorsque les scientifiques expriment des opinions variées et nuancées, les hommes politiques – tous rivaux permanents – en profitent pour se contredire et, au total, l’opinion des scientifiques ne pèse pas ou presque pas. Du coup, depuis vingt ans, pour éviter cet écueil, on entendra sans cesse cette petite phrase : Le consensus est que… Il y a consensus pour dire que... Et le GIEC va jouer cette carte à fond : le consensus pour tous, tous pour le consensus !…

 […]       Il s’agit – au sens scientifique – d’une distillation destinée à faire émerger une opinion, et une seule. Toujours le consensus !… Conformément aux recommandations premières de Houghton, le document doit être exagérément alarmant pour qu’on lui prête attention. Cette méthode est à l’opposé de la démarche scientifique véritable qui doit impérativement protéger les opinions minoritaires, car ce sont elles qui conduisent aux nouvelles découvertes. Ce sont les « hérétiques » qui font avancer la Science, dit Freeman Dyson. Ce véritable viol de la pratique scientifique habituelle est le résultat d’un mélange ambigu entre science et politique.

Claude Allègre     L’imposture climatique       ou la fausse écologie           Plon 2010

Un ami lui dira : Tu n’as pas été critiqué, tu as été excommunié.

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On ne peut pas prévoir le temps plus de trois ou quatre jours à l’avance. Davantage, c’est illusoire, car mathématiquement impossible.

Edward Lorenz, 1917-2008, professeur de météorologie au MIT, promoteur de l’effet papillon.

Le gène de la différence sexuelle est isolé sur les chromosomes X et Y. On découvre le prion dans les farines animales, fabriquées à partir d’animaux morts : les Anglais, pour réaliser des économies d’énergie, avaient baissé la température de chauffage de ces farines. Le gouvernement anglais interdit alors l’utilisation de farines animales pour l’alimentation des bovins… chez eux, mais continuent à exporter les dites farines dans l’Union Européenne jusqu’en 1996.

L’Américaine Florence Griffith-Joyner a décroché deux records du monde, qui vont rester inaccessibles : le 100 m en 10’’49 et le 200 en 21’’34. On la soupçonne alors de s’être préparée en prenant des stéroïdes anabolisants. Elle mourra dix ans plus tard, à 38 ans, d’une attaque cérébrale.

La Chine livre bataille au large des îles Spratleys pour les reprendre au Vietnam.

13 01 1989                  La société Pomagalsky procède aux ultimes essais d’un téléphérique à Vaujany, au pied des Grandes Rousses dans l’Isère : les prospectus le disent déjà le plus grand téléphérique du monde : avec 4 300 m. de long et une gare intermédiaire à 2 050 m d’altitude il permettra un accès direct à l’Alpe d’Huez. Des galets cassent et la cabine chute de 200 m : 8 techniciens y trouvent la mort : en septembre 1996, le procès intenté par les familles des victimes commence seulement car il a fallu attendre janvier 1995 pour qu’un dernier rapport d’expertise soit notifié aux parties civiles. En réponse à l’appel d’offres, un autre constructeur avait proposé de réaliser le téléphérique en deux ans. Pomagalski l’a livré en 10 mois.

14 01 1989                       Début de campagne électorale à Moscou pour des élections au congrès des députés du peuple du Soviet Suprême : Boris Eltsine, favorable au multipartisme est quasiment contraint par la foule d’un district à se porter candidat. Il est de plus en plus populaire. Sa traversée du désert n’aura pas été bien longue.

16 01 1989               En compagnie de quelques intellectuels dissidents, Vaclav Havel vient déposer des violettes devant la statue de Saint Venceslas, en hommage à Jan Palach, qui s’est immolé à cet endroit 20 ans plus tôt. La police arrive, embarque tout ce monde. Vaclav Havel sera condamné à neuf mois de prison ferme le 21 février 1989.

12 02 1989                L’Église Épiscopalienne américaine sacre évêque une femme noire : Barbara Harris, 55 ans.

14 02 1989           L’Iran condamne à mort, par contumace, Salman Rushdie, pour avoir écrit Les versets sataniques, une charge virulente contre les extrémistes musulmans. C’est son père, grand érudit musulman, qui avait choisie le nom de Rushdie en référence au philosophe musulman Averroes, Ibn Rushd, en arabe.

25 02 1989             Le Brésil a entrepris des travaux pharaoniques sur le Xingu, un affluent de la rive droite de l’Amazone pour y construire ce qui devra être dans les années 2010 le troisième barrage hydroélectrique du monde : Kararao, rebaptisé Belo Monte. Jose Antonio Muniz Lopes est le directeur d’Eletronorte, l’entreprise en charge de la construction. Les Indiens Kayapo sont concernés par ces travaux et une réunion d’information a été organisée à Altamira. L’atmosphère est chaude et tout à coup, une indienne vêtue d’un seul petit cache-sexe s’en vient à la tribune, et menace du tranchant de sa machette la joue de Jose Lopez, en lui intimant l’ordre de déménager avec toute son entreprise : Je me nomme Tuira et viens te dire que nous n’avons pas besoin de ton barrage. Nous n’avons pas besoin d’électricité, elle ne nous donnera pas notre nourriture. Tu es un menteur. Les photographes sont plus de cent à prendre la scène, et la photo va bien vite faire le tour du monde : probablement le premier grand succès politique d’Internet.

7 03 1989                  Le gouvernement polonais attribue à l’armée rouge le massacre de Katyn, en avril-mai 1940 : 15 000 tués.

12 03 1989                Robert Caillau et Tim Berners-Lee, chercheurs au CERN de Genève ont développé la conception de l’hypertexte (analogue à la structure des encyclopédies, faite de multiples renvois) en créant les premiers codes informatiques qui donnent naissance au navigateur World Wide Web, appelé aussi Web, WWW ou W3, utilisable grâce à un  feuilleteur (browser). Le Web prendra le dessus sur les autres logiciels avec la sortie du logiciel feuilleteur Mosaïc. Ce réseau de réseaux offre trois fonctions de base très simples : le courrier, le transfert de fichiers et la connexion à distances ; vers 1990, Peter Deutsch, de l’université Mc Gill à Montréal crée le premier catalogue de recherche dans Internet : Archie ; en 1991, sortie d’un autre logiciel de recherche : Gopher (petit rongeur des plaines de l’Amérique du Nord).

25 ans plus tard, en 2014, le Web sera utilisé quotidiennement par 2.7 milliards d’individus, soit 40 % de la population mondiale. Il existerait près d’un milliard de sites et 260 millions d’adresses internet. Les sites les plus visités en France : Google, Wikipédia, Orange et Leboncoin. Facebook se dit fort de 3 milliards d’amis dans le monde et Tweeter compte 300 millions d’utilisateurs actifs.

24 03 1989               L’Exxon Valdez s’échoue sur les récifs de Bligh Island, dans la baie du Prince Guillaume, au sud de l’Alaska : 180 000 tonnes de brut se répandent sur les côtes : Exxon paiera 2,2 milliards de dollars pour le nettoyage des côtes et 1,3 milliard de dollar en amendes civiles et pénales ou au titre d’accords à l’amiable. Mais les procès ne seront pas tous terminés dix ans plus tard.

26 03 1989                 1° vols Air France interdits aux fumeurs. Mikhaïl Gorbatchev crée une nouvelle assemblée : le congrès des députés du peuple de l’Union soviétique. Boris Eltsine est élu, ainsi qu’Andreï Sakharov, parmi les 269 autres, député du Soviet suprême.

5 05 1989                      Le plus grand tunnel du monde – 15 km – est inauguré sous le Mont Mc Donald, au Canada.

15 04 1989          Demi-finale de la coupe d’Angleterre de foot, Nottingham contre Liverpool. Six minutes après le coup d’envoi, un grand mouvement de foule se produit. Certains essaient d’escalader les grilles du stade, contre lesquelles ils sont bloqués, pour trouver un peu d’air. D’autres se hissent jusqu’à la tribune supérieure. La rencontre est arrêtée. Bilan : 96 morts et 766 blessés. Il faudra attendre 2012, 23 ans après les faits, pour que David Duckenfield,  commissaire de la police du Yorkshire du Sud admette avoir menti quand il niait jusqu’alors avoir donné l’ordre d’ouverture d’une grille, principale cause du drame.

15 05 1989                     Mikhaïl Gorbachev commence une visite en Chine ; un journaliste lui demande son avis sur la muraille de Chine : Très bel ouvrage, dit-il, mais il y a déjà trop de murs entre les hommes. Le journaliste enchaîne : Voudriez-vous qu’on élimine celui de Berlin ?  Gorbatchev répond, sérieusement : Pourquoi pas ?

17 05 1989              Les interventions internationales font sortir Vaclav Havel de prison. Il lance une pétition, quelques phrases, qui rassemble plusieurs dizaines de milliers de signatures.

La montagne à vache peut réserver quelques mauvaises surprises et d’autres très bonnes : l’auteur de ce site, Laurent Peltier, fait le Tour du Mont Blanc. Pour ceux qui ne connaissant pas bien la montagne, il faut préciser que le Tour du Mont Blanc, c’est de la randonnée et que l’équipement nécessaire se limite à de bonne chaussures ; des bâtons aident bien les choses aussi. C’est affaire de huit à dix jours. On fait le tour du Massif du Mont Blanc, on n’est jamais dans le Massif, et donc on n’est jamais en haute montagne. Le plus haut des cols est à 2 671 m. Sur son versant italien, le Mont Blanc est encadré par deux vals, de part et d’autre de Courmayeur ; au sud-ouest, le Val Veni, au nord-est, le Val Ferret, lui-même entre le versant du Mont Blanc, dominé par l’aiguille du Géant et les Grandes Jorasses, et sur son versant sud, la Montagne de la Saxe. Sur cette montagne, le refuge Bertone. À Courmayeur, Laurent demande si le refuge est ouvert. Oui, lui dit-on. Donc, il y va. Il est nécessaire de préciser quelle est alors la situation en matière de balisage. En France, la FFRP a adopté depuis longtemps le balisage des sentiers de Grande Randonnée en rouge et blanc. Mais l’adoption de ces règles à l’international n’est pas chose rapide et il se trouve qu’en Italie, le rouge et le blanc sont encore utilisés pour marquer des accès aux coupes de bois. Et donc, ce qui devait arriver arriva : Laurent suit les balisages rouge et blanc et finit par se perdre… Plus de balisage. Que faire ? Redescendre au départ du sentier pour retrouver le bon : plus d’une heure de marche… trop loin… trop d’efforts. Donc, il continue vista de naso. Et cela l’emmène dans de très grandes pentes bien raides où alternent les grandes herbes et des dalles de rocher lisse en pente forte vers Courmayeur. En s’aidant souvent des mains qui agrippent les touffes d’herbe, il finit par arriver en vue du refuge où il trouve une vieille qui garde quelques chèvres. En s’approchant, la vieille ne l’est pas tant que ça, avec les jambes d’une fille de vingt ans. On se salue. Évidemment, elle parle français. Ah, le refuge, il est fermé ! 

Laurent lui raconte ses mésaventures… et elle conclue : c’est curieux, il y a beaucoup de Français qui se perdent par ici ! Mais ne restez donc pas ici, vous allez prendre froid. Entrez. C’est mon fils qui tient le refuge et il n’est pas encore là. Moi, je fais la cuisine. Donc, vous ferez les comptes vous-même. Laurent s’adapte rapidement à la situation de ce refuge, ouvert dans le bas de la vallée, fermé officiellement en haut mais ouvert officieusement. Il prend un bon repas, passe une bonne nuit et le lendemain au petit-déjeuner : Vous payez en lires ou en argent français ?  – En argent français, si c’est possible. – Attendez, je vais chercher la boite. Et elle apporte une boite métallique d’1 kg de sucre, emplie d’argent français : Tenez, mettez dedans ce que vous me devez et prenez votre monnaie. Sur un grazie mille qui ne disait pas combien il voulait en dire plus, Laurent s’en alla doucement, comme à regret… hésita… puis revint sur ses pas pour embrasser la vieille, en pliant les genoux pour se mettre à sa taille ;  la vieille ne dit rien, songeuse : décidément, ces Français… attendit qu’il disparut derrière la première crête, haussa les épaules et s’en retourna à ses affaires et à ses chèvres.

À partir de 2003, le même parcours sera emprunté annuellement – on n’arrête pas le progrès, n’est-ce pas ? – par l’UTMB : l’Ultra Trail du Mont-Blanc. 171 km, plus de 10 000 m. de dénivelé positif. Les milliers de participants inscrits doivent boucler l’affaire en moins de 48 h. Le vainqueur, fait cela en 19 h. Le Tour du Mont Blanc en randonnée, c’est une rupture avec notre monde de vitesse, de stress, de compétition permanente, c’est l’adoption du pas du paysan, du berger ; l’UTMB, c’est l’esprit de compétition qui fait main basse sur un circuit d’où il aurait dû être banni… deux approches parfaitement antinomiques. Et l’UTMB, on ne peut pas vraiment dire que ça marche, puisqu’en fait, ça court plutôt.

4 06 1989                  Li Peng mate les contestataires à Pékin, principalement étudiants : la photo du garçon, seul contre les chars sur la place Tien An Men fera le tour du monde : la photo est du 5 juin, au lendemain d’une répression qui, selon la Croix-Rouge Chinoise, a dû faire entre 2 600 et 3 000 morts, lorsque, pour en finir, le pouvoir envoie les chars. Bien plus tard sortiront des chiffres faisant état de plus de 10 000 morts.

30 06 1989                À l’ouest de l’Oural, 2 transsibériens se croisent : l’onde de choc fait exploser le gazoduc voisin : 600 morts.

13 07 1989               Inauguration de l’Opéra Bastille, dû au Canadien Carlos Ott : le jury de sélection faisait son choix sur maquette, les auteurs restant inconnus. La majorité se porta sur un projet où elle croyait avoir reconnu la patte de Richard Meier : erreur, c’était celle de Carlos Ott, complètement inconnu alors, sur le plan international.

14 07 1989                  Fêtes du Bicentenaire de la Révolution Française. Deux jours plus tard, 22 des plus grands voiliers du monde descendront la Seine.

24 08 1989                 Tadeus Mazowiecki devient le 1° premier ministre non communiste de Pologne.

29 08 1989            La sonde américaine Voyager II se trouve à 4,4 milliards de km de la Terre, à 6,72 milliards de km au-delà de Neptune. Elle a parcouru 7,2 milliards de km depuis 1977, soit une vitesse de 68 500 km/h. Elle a croisé Jupiter en 1979, Saturne en 1981, Uranus en 1986, et Neptune en 1989, découvert 6 lunes autour de Neptune. Elle est en retard sur son programme de 1″4 /10°. Elle pèse 1 tonne et a coûté 6 milliards F, le centième du prix du programme Apollo. Avec Voyager I, elle a communiqué 80 000 clichés. Le contact sera perdu en 2014, mais le trajet a été calculé jusque vers le milieu du VIII° millénaire. Soyons francs : il n’y a qu’un bon chien pour être aussi brave que ça…

Août 1989               La France interdit l’usage de FVO importées du Royaume Uni, sauf dérogation précise. En décembre, l’interdiction est étendue aux FVO irlandaises avant d’être levées pour ce pays en mars 1993. Mais d’autres pays européens continuent à autoriser les importations britanniques jusqu’à la fin de 1990.

14 09 1989               Frédéric de Klerk arrive au pouvoir en Afrique du Sud.

19 09 1989              Un DC 10 d’UTA explose au-dessus du Sahara : 171 morts : l’affaire est à mettre au compte des services secrets lybiens : 6 responsables seront jugés en 1998, par contumace, la Lybie ayant refusé de les livrer. Acceptant tout de même sa responsabilité, la Lybie acceptera le principe de versement de 206 000 $ par victime : un passager d’un vol UTA vaudrait donc 50 fois moins qu’un passager de la PANAM. (10 millions de $ proposés aux parents des victimes de l’attentat de Lockerbie).

Mais 11 ans plus tard, l’attentat de Ben Laden sur les Twin Towers amèneront Khadafi à la révision de ses offres : Georges Bush, impuissant à capturer le N° 1 des terroristes, mettra fin à la dictature de Saddam Hussein en Irak et Khadafi se mettra à craindre d’être le suivant sur la liste… il va mettre à jour ses offres et proposera 1 million de $ à chacune des familles des victimes… les relations seront ainsi apaisées et Chirac, président de la République pourra se fendre d’une visite officielle en novembre 2004.

22 09 1989                 Inauguration de la plus grande écluse du monde : 500 m de long, 68 m de large, 17,75 m de profondeur : c’est à Zandviet, en Belgique.

25 09 1989                  À Cap Canaveral, 448° et dernière fusée Atlas Centaure ; après les Américains ne lanceront plus que des navettes.

28 09 1989                  6,4 M ha brûlent dans le Manitoba.

6 et 7 10 1989          À l’occasion des 40 ans de la RDA, la foule acclame l’homme fort de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev et conspue ses propres dirigeants, au premier rang desquels, Erich Honecker, qui quittera le pouvoir le 18 octobre.

16 10 1989                   La Hongrie est le 1° pays d’Europe de l’Est à demander son adhésion au Conseil de l’Europe.

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[1] Il existe bien une radioactivité naturelle, particulièrement élevée en zone granitique : l’équipe de Michel Pourchet, du laboratoire de géophysique environnementale et glaciologie de Grenoble, a mesuré sur des échantillons de neige prélevés au sommet du Mont Blanc une teneur en plomb 210 de 8400 becquerels par m², contre une moyenne de 110 dans les Alpes. Or ce plomb est un produit de dégradation du radon, gaz radioactif naturel qui s’échappe du granit. L’ancienne unité de mesure de la radioactivité était le curie : 1 curie = 3.7 x 1010 becquerels. L’estimation de la dose mortelle est de 50 röntgens.

[2]  En 1957, un accident nucléaire (une explosion chimique dans une cuve contenant des déchets radioactifs) s’était produit dans la ville secrète de TcheIiabinsk-40, près de la localité de Kychtym, dans l’Oural, contaminant une zone de plus de mille kilomètres carrés. C’est notamment à Semipalatinsk, au Kazakhstan, qu’étaient testées les bombes nucléaires et thermonucléaires soviétiques. (N.d.T )


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