15 juin 1992 au 13 avril 1993. Embellie mondiale à Barcelone. Au revoir, Samivel. 15965
Publié par (l.peltier) le 23 août 2008 En savoir plus

15 06 1992            Iégor Gaïdar est nommé premier ministre de la Russie, sans l’aval du Parlement dominé par les communistes conservateurs. Il y restera six mois. Auparavant il avait été ministre des finances depuis novembre 1991, et encore plus tôt, dès 1985-1986, chargé de la réforme économique auprès du premier ministre : avec Petr Aven, ils avaient alors décidé de se fonder sur un modèle économique existant, ayant fait ses preuves. Gaïdar avait proposé la Hongrie ou la Yougoslavie, Petr Aven, la Suède, ce à quoi Gaïdar avait répondu : Nous ne pouvons pas faire de l’URSS une Suède, mais on peut essayer d’en faire la Hongrie.

Il hérite de la pire des situations : effondrement complet de l’économie soviétique : pénurie généralisée, épuisement des devises, arrêt des échanges internationaux. L’hiver approche, la Russie n’a plus que deux mois de réserve de grains et les paysans refusent de vendre leur production aux prix fixés par l’État. Les magasins sont vides, l’État n’a plus que l’équivalent de 27 millions de dollars de devises – ce qui compromet le recours à l’importation de nourriture — tandis que ses dettes s’élèvent à 72 milliards de dollars. Et c’est dans ces circonstances que Iegor Gaidar abolit la régulation des prix et instaure le libre-échange.

Il mène une politique de libéralisation économique inspiré de l’enseignement de l’école de Chicago. Ainsi sont libéralisés la monnaie (le jour de l’an 1992), les prix, de nombreuses privatisations sont menées dans l’urgence. Les oligarques en bénéficient, dans le mécontentement quasi général. La libéralisation des prix fait apparaître l’évaporation des épargnes, en remettant une couche dans le mécontentement consécutif au désordre ainsi crée. L’homme n’était pas un profiteur et même porté sur la bonne chair, vivait simplement.

Les Moscovites s’essayaient encore à rire en disant que  le plus grand économiste marxiste de la Russie, c’est Iégor Gaïdar  car il a  réussi en deux ans ce que ni Lénine ni Staline n’avaient su faire : discréditer complètement le capitalisme dans ce pays.

Mais les blagues, c’est comme le reste, il y en a de tous les bords : À qui faut-il s’adresser pour entrer au Parti communiste ? À un psychiatre.

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Trois maîtres du pays se trouvent à bord d’un train qui tombe en panne :

  • Lénine : Fusillez le conducteur
  • Staline : Tous les passagers au goulag
  • Brejnev, très calmement : Baissez donc les rideaux, on ne verra plus que le train est arrêté.

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Et quand on montrait à Iégor KaÏdar qu’à la suite de son action, l’espérance de vie avait continué de plonger, les services publics continuaient à se désagréger et la production à diminuer, il répondait que les difficultés tenaient à la faiblesse du prix du pétrole pendant les années 1980, et aussi : Si tu fais des réformes et que tu attends des remerciements, cela signifie que tu ne comprends pas comment le monde est organisé.

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Les privatisations engagées en Russie au cours de la décennie 1990 représentent la plus grande réforme de la propriété jamais entreprise. Alors qu’au début de la décennie la quasi totalité de la production relevait du secteur étatique, dès 1998 environ 70 % du PIB est produit dans le secteur privé. Ce bouleversement des rapports de propriété est un élément clé de la transformation radicale. Il signe la fin et l’échec de l’expérience soviétique. Le changement systémique qui conduit à une pleine conversion au capitalisme a cependant été extrêmement coûteux. Le recul de l’activité économique est continu jusqu’en 1998. Cette grande dépression est aussi profonde que celle des Etats-Unis au début des années 1930. Outre l’explosion des inégalités, les indicateurs tels que l’espérance de vie, l’éducation des jeunes ou la croissance démographique se sont dégradés. Le choc structurel des privatisations est un élément décisif de cette crise nationale. La transition post-soviétique intervient dans un contexte idéologique marqué par l’affaiblissement des conceptions du développement qui, après 1945, ont guidé les politiques menées dans la plupart des pays. L’épuisement économique des différentes formes d’étatisme correspondant aux modèles soviétique, keynésien et tiers-mondiste est patent dès la décennie 70. Il a permis l’émergence d’une nouvelle synthèse politico-économique connue sous le nom de Consensus de Washington ou de néolibéralisme. Appliquée au cours de la décennie 1980 d’abord aux pays d’Amérique latine, ce cocktail de mesures économiques est ensuite relayé dans les pays d’Europe centrale et orientale avec la disparition des régimes de type soviétique. La question du changement des rapports de propriété est alors au centre de l’économie politique de la transition qui s’impose. La prochaine section est consacrée à l’émergence de la question des privatisations dans l’URSS finissante. Les conditions politiques de l’adoption d’une politique radicale en matière de changement des formes de propriété sont ensuite examinées. La section 4 et la section 5 présentent les deux étapes des privatisations en Russie. Les faiblesses des mobilisations sociales et la défaillance de l’Etat sont évoquées dans la sixième section. Avant de conclure, la section 7 présente succinctement le débat économique occulté sur la question de la propriété des moyens de production. Dès 1987, sous l’impulsion de Mikhaïl Gorbatchev, une série de mesures de libéralisation de l’économie soviétique sont mises en œuvre. Orientées au départ vers l’établissement d’un socialisme de marché, elles se radicalisent au fur et à mesure du mûrissement de la crise politique et de l’approfondissement des difficultés économiques, jusqu’à se stabiliser autour de positions néolibérales et monétaristes en 1992. En ce qui concerne les formes de propriété, différentes décisions interviennent dès 1987 qui autorisent le développement des coopératives puis une recombinaison de la propriété étatique. Au même moment, dans les milieux académiques, les premières propositions de désétatisation des entreprises à travers leur transformation en coopérative ou la vente de parts aux citoyens sont avancées. Les choses s’accélèrent à partir de 1989. Alors qu’en URSS la crise économique s’aggrave, la chute du mur de Berlin et le basculement des pays satellites dans le post-socialisme amplifient la demande politique de changement. Sur fond de tensions croissantes entre le secrétaire général du Parti Communiste de l’Union Soviétique, Michael Gorbatchev, et Boris Eltsine qui dirige la fédération de Russie, un programme de transformation radicale intitulé 500 jours est proposé à l’automne 1990. Elaboré par des économistes comme Stanislav Chataline, Gregori Iavlinski, Evgueni Iassin et Boris Fedorov, il avance diverses options pour engager les privatisations mais n’est finalement pas appliqué en raison des hésitations de Gorbatchev et des résistances d’une fraction importante des dirigeants du Parti. Parallèlement, de nombreuses directions d’entreprises préparent déjà leur conversion au capitalisme et profitent de la désorganisation économique pour amorcer des privatisations sauvages. En 1991, diverses dispositions concernant la création de joint-venture avec des firmes étrangères, la création de nouvelles entreprises privées et une privatisation graduelle des entreprises publiques sont adoptées tant au niveau de l’Union soviétique que des autorités russes. Mais cette année 1991 voit surtout le démantèlement de l’Union Soviétique et l’ascension de Boris Elstine à la tête d’une Russie indépendante. Ce n’est qu’avec la chute du gouvernement soviétique et la mis en place d’une nouvelle équipe d’économiste que les mesures décisives en matière de changement des rapports de propriété vont être prises. Boris Eltsine met en place au mois de novembre 1991 une nouvelle équipe économique constituée pour l’essentiel de jeunes économistes libéraux. Yegor Gaïdar prend la tête du gouvernement tandis qu’Anatoli Tchoubaïs est désigné pour mener à bien le processus de privatisation. Ce dernier restera au gouvernement jusqu’en 1998 avec seulement une interruption de six mois en 1996. Alors que la situation économique ne cesse de se dégrader et que les forces d’opposition au processus de privatisation sont perçues comme relativement puissantes, cette équipe considère qu’elle bénéficie d’une opportunité historique qu’elle ne doit pas laisser passer. Le processus de radicalisation des réformes procède ainsi d’un calcul politique. Il faut agir vite afin de créer une structure sociale qui rende tout retour au pouvoir des communistes sinon impossible du moins très difficile. Pour cela, les nouveaux dirigeants peuvent s’appuyer sur une relative bienveillance de la population. Les mobilisations des mineurs de 1989-1991 se rapprochent de l’opposition démocratique et nationale emmenée par Boris Eltsine.

Comme ces luttes sont orientées avant tout contre l’appropriation monopolistique du pouvoir politique et économique de la Nomenklatura, des convergences apparaissent. Plus largement, l’adhésion populaire au marché est associée à l’espérance d’une élévation du niveau de vie et d’une véritable justice sociale. Dans l’opposition au contrôle des bureaucrates sur les entreprises, il y a la volonté de voir le processus de changement institutionnel radical déboucher sur un contrôle de la part des salariés eux-mêmes de l’outil de production.

Au niveau international, l’esprit de la guerre froide est encore très présent et le devenir de l’ex-URSS est pour des raisons géopolitiques évidentes l’objet de toutes les attentions. Les pays occidentaux, Etats-Unis en tête, s’engagent ainsi dans un soutien inconditionnel à la nouvelle équipe et exercent une influence significative sur l’agenda des réformes. Concernant les privatisations, Hilary Appel indique quatre modalités par lesquels la communauté internationale a pu peser sur la transformation systémique en Europe de l’Est et en Russie : la conditionnalité des prêts, le financement des programmes de privatisation, la modification de l’équilibre politique et la réorientation idéologique et économique des universités et des instituts de recherche. Le moyen le plus coercitif est la conditionnalité des versements des prêts du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale (BM) à la réalisation d’objectifs de privatisations. Ainsi, en 1997 la BM procéda à la suspension et à l’annulation de certains versements en raison des retards pris. En raison de son importance géostratégique, la Russie bénéficiait néanmoins d’un pouvoir de négociation beaucoup plus important que la plupart des autres pays d’Europe centrale et orientale et a généralement été préservée de l’arrêt des versements. En revanche, les gouvernements occidentaux et les institutions internationales sont intervenus en soutenant financièrement les programmes de privatisation. Dès 1992 des centaines de millions de dollars ont été débloqués en faveur du Russian Privatization Center sous forme de dons mais aussi de prêts de la BM, de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD), de l’agence américaine USAID, de divers gouvernements européens et du gouvernement japonais. Cette institution clé pour l’élaboration et la mise en œuvre des programmes de privatisation témoigne de la manière dont les pays occidentaux ont pu altérer l’équilibre politique en faveur des fractions favorables à la propriété privée et au libre marché.

Le Russian Privatization Center se présente légalement comme une organisation non gouvernementale fondée en 1992 sous la direction d’Anatoli Tchoubaïs – alors à la tête du Comité de la Propriété d’Etat (G.K.I) en charge des privatisations – avec la participation de l’Harvard Institute for International Development (HIID) – l’institution qui coordonna l’ensemble de la coopération économique américaine dans la période post-soviétique – et le soutien de hauts responsables de la BM. Janine Wedel montre comment, il joua un rôle décisif dans la définition des politiques économiques allant jusqu’à participer à la rédaction des décrets présidentiels de privatisations

Richard Morningstar, un officiel du Département d’Etat indique sans détours comment des organisations comme le Russian Privatization Center ont été décisives : Si nous n’avions pas été là pour financer Tchoubaïs, aurions nous gagné la bataille des privatisations ? Probablement non. Avec quelques centaines de millions de dollars, il n’est pas possible de changer le pays, mais il est possible d’apporter une assistance ciblée pour aider Tchoubaïs. Pour les services fournis, Anatoli Tchoubaïs et ses alliés politiques ont bénéficié des largesses financières de cette institution avant de tirer profit de leur position au cours du processus de privatisation. [Il va devenir un des hommes d’affaires les plus riches de Russie]  Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls. Divers Harvard Boys appointés par le gouvernement américain et parfois détenteurs de la double nationalité pratiquèrent également un lucratif mélange des genres, tantôt consultants, tantôt représentant des gouvernements, tantôt hommes d’affaires jouant pour leur propre compte.

La communauté internationale n’a donc pas eu à faire appel à des méthodes coercitives pour imposer les privatisations. En revanche, elle a joué un rôle majeur dans la promotion et le soutien moral et financier à des leaders qui embrassaient déjà l’agenda néolibéral. Cette altération de l’équilibre politique a été décisive dans l’engagement du gouvernement russe dans un processus rapide de privatisations et n’a jamais été remise en cause par le caractère faiblement démocratique d’une transition marquée par les coups de force de l’exécutif.

L’équipe d’Anatoli Tchoubaïs aurait souhaité suivre des modalités de privatisations par vente d’actifs se rapprochant de celles adoptées dans les pays occidentaux au cours des années 1980, mais elle doit faire face à des contraintes spécifiques d’ordre politique et économique.

Sur le plan économique, la faiblesse de l’épargne disponible rend quasiment impossible la vente rapide de milliers d’entreprises. Sur le plan politique, une telle option se heurte à l’opposition du Soviet Suprême de la Fédération de Russie, des dirigeants d’entreprise et risque de miner le soutien populaire aux réformes. Pour ne pas prendre le risque de retarder la désétatisation de l’économie, l’équipe de Tchoubaïs décide donc de suivre l’exemple Tchèque de la privatisation de masse.

Des coupons, les vouchers, d’une valeur faciale de 10 000 roubles sont distribués à la population qui peut les utiliser pour acheter les actions des entreprises privatisées ou les revendre. Ce mécanisme est mixé par des procédures privilégiées pour les travailleurs et les dirigeants d’entreprises. La loi adoptée le 11 juin 1992 et mise en œuvre dès l’automne offre trois variantes. Dans la première, les travailleurs peuvent obtenir gratuitement 25 % des parts de leur entreprise, mais ces parts sont dénuées de droit de vote. La seconde donne aux salariés la possibilité d’acheter à un prix privilégié 51 % de leur entreprise. La troisième permet à un groupe de managers ou de salariés d’acheter prioritairement 20 % des parts avec droit de vote. La seconde variante qui permet aux salariés d’être majoritaire dans l’actionnariat, est plébiscitée puisqu’elle est choisie par plus de 70 % des entreprises concernées par cette première vague de privatisations. En dépit de l’opposition du parlement qui voulait notamment que les insiders soient davantage favorisés, une nouvelle vague de privatisations selon des modalités à peu près identiques est lancée par décret présidentiel au printemps 1993, suivie d’une troisième en 1994 qui accorde un rôle plus important aux régions.

A la mi-1994, la désétatisation de l’économie est impressionnante : plus de 15 000 firmes ont été privatisées et un peu plus de 60 % du PIB provient du secteur privé. En revanche, le processus de privatisation de masse ne bénéficie pratiquement plus d’aucun soutien dans la population. Le gouvernement par la bouche d’Anatoli Tchoubaïs avait pronostiqué que la valeur des parts acquises par chacun allait s’apprécier significativement jusqu’à représenter l’équivalent de deux ou trois voitures neuves. En fait, si la quasi totalité des russes ont participé à cette première phase de privatisation, la plupart n’en ont retiré aucun bénéfice. Leurs actions ont été bloquées par les managers des firmes, rachetées pour une bouchée de pain alors que les travailleurs étaient victimes d’arriérés de salaires, ou ne valent plus rien, car les entreprises ont été vidées de leurs actifs. Des millions d’autres personnes qui avaient investi leurs vouchers dans des fonds d’investissement mutuels pyramidaux, le plus célèbre étant MMM, ont tout perdu lorsque ceux-ci se sont effondrés en 1994.

Sur fond de crise économique et sociale croissante, la phase de la privatisation de masse s’achève par un profond désillusionnement de la population. Les méthodes de privatisation ont sciemment interdit la mise en place de droits collectifs puisque les procédures privilégiées accordées aux employés n’étaient pas destinées à leur permettre de prendre le contrôle effectif de leur entreprise mais à rendre les privatisations socialement acceptables. Les vouchers étant librement transférables, on a assisté à une rapide redistribution des titres au détriment de la très grande majorité de la population qui ne disposait ni du temps, ni de l’information pour les utiliser dans leur intérêt. Afin d’acquérir des parts et de se préserver des outsiders, les managers ont fait de nombreuses promesses aux salariés à propos de l’emploi et des avantages sociaux. Ils ont ainsi le plus souvent réussi à conserver le contrôle sur les entreprises. Ce contrôle s’est cependant avéré instable et largement soumis à la montée en puissance d’acteurs financiers et d’intermédiaires dont les pratiques prédatrices ont contribué à la destruction d’une grande partie de l’appareil productif.

En juillet 1994, Boris Eltsine ignore une nouvelle fois l’opposition du parlement et engage une phase de privatisation monétaire à travers la mise aux enchères de participations dans des entreprises de secteurs clés comme l’énergie, les métaux ou les télécommunications. Étant donné l’ampleur des changements de propriété déjà effectués, le processus de transformation systémique apparaît comme irréversible et les priorités de l’équipe de Tchoubaïs ne sont plus les mêmes qu’en 1992. La nouvelle étape de privatisation est donc destinée à un petit cercle de personnes susceptibles de stabiliser une couche de capitalistes. Dans un premier temps, la majeure partie des revenus de ces privatisations doit servir à recapitaliser les entreprises cédées ou à alimenter les budgets des autorités locales et régionales. Cependant, dès 1995, les recettes de ces ventes d’actifs sont principalement destinées à combler le déficit du budget fédéral.

A la veille des élections parlementaires de 1995 à la Douma et de la présidentielle de juin 1996, le gouvernement a en effet absolument besoin de ressources financières pour combler les arriérés de salaires des fonctionnaires et des militaires ainsi que les pensions des retraités sans relancer l’inflation. Il compte pour cela sur les revenus des privatisations. Des objectifs de recettes sont définis mais ne sont pas atteint pour plusieurs raisons. D’abord, la diminution des revenus et l’inflation élevée des années précédentes ont érodé l’épargne disponible. Ensuite, les personnes qui se sont enrichies depuis le début des réformes ne considèrent pas les entreprises russes comme un investissement attractif et préfèrent placer leurs avoirs à l’étranger ou spéculer sur les devises comme en témoigne l’ampleur de l’évasion des capitaux. Enfin, l’essentiel du capital financier qui reste en Russie est happé par les titres de la dette publique à court terme (GKO) dont les rendements sont très élevés jusqu’au krach d’août 1998. C’est dans ce contexte que l’opération prêts contre actions est décidée avec un but double: d’abord, apporter au budget fédéral les liquidités dont le gouvernement a un besoin urgent pour obtenir la réélection de Boris Eltsine ; ensuite, acheter l’appui financier d’un groupe de riches contributeurs potentiels à la campagne électorale de Eltsine.

En mai et août 1995 deux décrets présidentiels posent les bases légales de ce schéma de privatisation inédit. Le principe qui a été initialement avancé par Vladimir Potanin, directeur d’Oneximbank, est le suivant : les banques vont accorder à l’Etat des prêts gagés sur des paquets d’actions qui leur sont laissés en gérance. Des enchères sont organisées pour répartir ces actions à la banque offrant le prêt le plus élevé. Au bout d’un an, si l’État n’a pas remboursé son prêt, la banque peut mettre en vente ces actions et reverser à l’État seulement  30 % du produit de cette vente. Dans les faits, les officiels en charge des privatisations n’ont jamais vraiment envisagé que les prêts soient remboursés. C’est ainsi que des participations élevées ou majoritaires dans des joyaux de l’industrie soviétique comme Norilsk Nickel, le principal producteur mondial de Nickel, les entreprises pétrolières Yukos, Sidanko et Lukoi ou encore le combinat métallurgique de Novolipetsk sont cédés à un groupe exclusif de banques favorisées. Formellement, il était interdit à ces banques dépositaires des paquets d’actions d’en prendre possession. Cependant, elles-mêmes étant organisatrices des enchères, elles n’hésitèrent pas à écarter des offres plus élevées et à prendre le contrôle définitif des actions mises en vente par le biais des sociétés-écran. Le manque à gagner pour le budget public est considérable. L’exemple de Norilsk Nickel est édifiant : les quelques centaines de millions de dollars offerts pour le contrôle d’une participation de 38 % sont ridicules si l’on considère que le chiffre d’affaire annuel de la firme en 1995 est estimé entre 2,5 et 3 milliards de dollars. Il importe également de noter que les conseillers américains du Harvard Institute for International Development bénéficièrent du schéma prêts contre actions. La Harvard Management Compagny – qui place les fonds de l’université du même nom – et Georges Soros furent les seuls investisseurs étrangers à prendre part à cette opération qui leur permit d’obtenir une participation significative dans le combinat métallurgique de Novolipetsk et dans la compagnie pétrolière Sidanko.

Derrière les prétextes de promotion de la propriété domestique d’entreprises stratégiques nationales et de renforcement des actifs des banques se trouve l’enrichissement d’un petit groupes d’oligarques financiers. L’évidence de la collusion, de la corruption et du favoritisme dans ces enchères fut tel que les critiques véhémentes s’élevèrent dans l’ensemble du spectre idéologique, depuis le Parti Communiste russe jusqu’à la Banque Mondiale. En vain. Le processus prêts contre actions alla jusqu’à son terme. L’unique conséquence du scandale fut la mise à l’écart temporaire de la figure immensément impopulaire d’Anatoli Tchoubaïs avant l’élection présidentielle de juin 1996.

Une fois les élections présidentielles passées, Tchoubaïs revient au gouvernement et les privatisations par vente d’actifs reprennent. En 1997, 25 % de la compagnie monopolistique de télécommunications Svyazinvest sont ainsi cédés à un consortium alliant investisseurs russes (Onexim) et étrangers (Deutsche Morgan Grenfell and Morgan Stanley). Un processus graduel de vente est mené par les gouvernements successifs. Il concerne notamment le secteur énergétique et la métallurgie. Au printemps 2005, Vladimir Poutine s’est engagé à poursuivre et même à accélérer les privatisations, indiquant que plus de 11 000 entreprises allaient être concernées, notamment les monopoles naturels (chemins de fer et Électricité) et des firmes du secteur bancaires.

Le caractère profondément illégitime et chaotique du processus de privatisation soulève la question de la relative passivité de la population et du rôle de l’Etat.

Alors que le niveau de vie s’effondre et qu’une poignée d’individus s’approprient les biens de la collectivité nationale, la faiblesse des mobilisations sociales est un des traits les plus marquant de la décennie 1990. Dans son enquête sur les ouvriers russes dans la période de transformation, Karine Clement met en évidence les mécanismes de démobilisation : détérioration du travail du fait de l’accroissement de la précarité, de la flexibilité et de la paupérisation de la majorité de la population, opacité des rapports sociaux résultant de la confusion entourant le processus de privatisation, défaillance des organisations médiatrices de l’action collective et processus de destruction de l’identité ouvrière. Si les résistances sociales sont restées marginales, elles ont également été très éclatées et se sont cristallisées dans un certain nombre de conflits locaux autour de la question de la propriété. C’est par exemple le cas en 1992-1993 à Moscou dans l’usine automobile ZIL où la répartition des actions entre l’encadrement et les salariés est contestée par de nouveaux syndicats (Sotsprof et Zachita).

Une des mobilisations les plus avancée a lieu dans le combinat de cellulose de Vyborg à une centaine de kilomètres de St-Petersbourg: suite à sa mise en faillite, l’entreprise est gérée par les salariés de 1998 à 2000 avant de céder devant le blocus économique orchestré par les dirigeants économiques et politiques de la région. Les salariés sont restés des acteurs en marge du processus de privatisation. C’est l’Etat, affaibli par la crise des finances publiques et la réduction drastique de la dépense publique, qui est le maître d’œuvre de cette réforme chaotique. Rendu public en novembre 2004, un rapport rédigé par la Cour des Comptes de la Fédération de Russie sous l’égide de l’ancien Premier Ministre M. Stepashin, est riche d’enseignements sur ce rôle de l’Etat. Après avoir constaté que les privatisations ont abouti à une nouvelle répartition des droits formels de propriété accompagnée d’un nombre relativement peu élevé de conflits sociaux, ce texte montre les dysfonctionnements majeurs des politiques publiques dans la période allant de 1993 à 2003. Concernant les problèmes relatifs au processus lui-même il pointe en particulier des dispositions législatives incomplètes et contradictoires, l’absence de système de contrôle des transactions de privatisation, les abus de pouvoir des organes fédéraux et des dirigeants des entreprises privatisées et la sous-évaluation quasi systématique de la valeur des entreprises mises en vente. Pour ne prendre qu’un exemple, citons la mise aux enchères de 7,97% du capital de la compagnie de pétrole et de gaz Slavneft en 1996-1997. Ce paquet d’actions a été vendu à 48,8 millions de dollars alors que selon la capitalisation sur le marché de la compagnie sa valeur était de 358,1 millions de dollars ; la transaction s’est donc réalisée au septième du prix du marché ! Le comportement des représentants publics dans les conseils d’administration des entreprises où l’Etat conserve des participations est également dénoncé. En particulier le versement des dividendes au budget fédéral n’a pas été vérifié, laissant des montants colossaux passer dans des filiales des entreprises concernées au profit d’acteurs privés.

Le bilan que fait le rapport du processus de privatisation est sans appel. Il n’a pas abouti à la réalisation de l’objectif fixé dans le Programme de privatisation, c’est-à-dire à la création d’un entrepreneur efficace et d’une économie de marché socialement orientée. Il n’a pas non plus permis des recettes importantes pour le budget de l’Etat. Le principe du respect de l’égalité des citoyens lors de la privatisation de masse et la prise en compte des intérêts et des droits de toutes les couches sociales n’ont pas été respectés. Enfin, l’absence de politique de privatisation à long terme a eu pour résultat l’achat d’actions d’entreprises stratégiques par des firmes étrangères.

Cette dynamique du processus de privatisation repose sur un débat occulté. L’ambiguïté qui permet aux réformateurs de bénéficier dans un premier temps d’un soutien populaire est résumée par le slogan répété à maintes reprises par Boris Eltsine : Il nous faut des millions de propriétaires, pas un petit groupe de millionnaires. C’est aussi l’espoir de la population de voir son niveau de vie substantiellement amélioré grâce à fonctionnement plus efficace de l’économie. C’est ce que promettent les promoteurs du package néolibéral (libéralisation des prix, du commerce, recul de l’Etat, etc.) auquel sont associées les privatisations.

La mise en œuvre de droits de propriété individuels et échangeables est considéré comme une condition nécessaire à l’efficacité économique tandis que toute autre forme de désétatisation, par exemple par la prise de contrôle collective des salariés d’une même usine, est repoussée. Anders Aslund, un des experts les plus impliqués en Russie, recense les arguments avancés : les privatisations devaient faire reculer la corruption, durcir la contrainte budgétaire, accroître la compétition entre les producteurs, favoriser la destruction créatrice grâce au mécanisme de faillite, améliorer la rationalité de l’investissement. Faisant fis de précédents historiques comme la dictature de Pinochet au Chili, la propriété privée des moyens de production est également présentée comme indissociable de l’émergence de régimes politiques démocratiques. La plupart du temps, les privatisations sont justifiées à partir d’un double mouvement de critique du fonctionnement des économies planifiée et d’imitation des systèmes économiques occidentaux. Il s’agit de réparer l’anomalie que constitua l’expérience soviétique. Le raisonnement de base est alors le suivant. Dans les entreprises d’Etat les incitations des managers et des travailleurs à l’efficience productive sont considérées comme faibles pour plusieurs raisons : la primauté accordée aux objectifs quantitatifs du plan sur la diminution des coûts ; la sécurité de l’emploi qui est une obligation sociétale des entreprises ; les pertes qui sont assumées par le système bancaire ou le budget de l’Etat. A l’inverse, sous un régime de propriété privée dans un contexte libéralisé, les managers sont soumis à une discipline contractuelle par les actionnaires qui cherchent à maximiser leurs profits ; ils font face au risque de take-over par d’autres acteurs privés et au risque de faillite. La productivité doit ainsi être augmentée grâce à la réduction de l’emploi non nécessaire et à des coupes dans les usages excessifs d’intrants.

Ces justifications procèdent d’une vision extrêmement naïve des conditions d’émergence de comportements économiques responsables. Le fonctionnement des économies occidentales est le résultat d’un processus historique long de maturation de complexes chaînes d’agence. Le type d’efficacité qui en résulte nécessite une configuration institutionnelle aux multiples dimensions (marchés financiers, législation de la concurrence, mécanismes de contrôle des comptes, ethos professionnel de management, etc.). Un tel édifice ne pouvait être construit à brève échéance par un pouvoir politique centralisé, ce qui permet d’ailleurs d’affirmer que le risque de voir l’entrepreneur apparaître sous la forme d’un prédateur sans scrupule pouvait être anticipé. A un niveau plus théorique, les économistes sont incapables d’argumenter de manière décisive en faveur de droits de propriété individuels et cessibles. Sans se plonger véritablement dans le débat, on peut simplement avancer deux éléments. En premier lieu, la notion de droits de propriété exclusifs a un caractère largement mythique. Dans les sociétés complexes, toute propriété individuelle est enserrée dans une irréductible surdétermination collective. Le code légal formel, le contexte culturel mais aussi les conséquences inintentionnelles des actions individuelles implique que la propriété individuelle n’est acceptée que dans certaines limites et peut toujours être remise en cause. En second lieu, les approches théoriques de la propriété sont relativement peu nombreuses et récentes. La théorie néoclassique ne se préoccupe que de l’équilibre des marchés et ne dit rien sur le fonctionnement de la firme, elle n’a donc rien à nous dire sur la question de la propriété. Un certain nombre d’approches néoinstitutionnalistes s’efforcent depuis les années 1970 de traiter du sujet mais elles n’apportent pas d’arguments décisifs démontrant que l’organisation capitaliste de la grande firme industrielle est plus efficace que des formes autogestionnaires d’administration économique. Des travaux récents tendent même à établir une double relation positive entre démocratie d’entreprise et efficacité productive : d’une part, une répartition démocratique du surplus produit des incitations individuelles à l’effort productif ; d’autre part, un degré élevé de démocratie dans le contrôle de la firme contribue non seulement à augmenter la légitimité de l’organisation du travail et donc les incitations à l’effort productif, mais il améliore également l’efficacité productive du fait des connaissances révélées par le processus démocratique. Le large consensus des experts sur la question des formes de propriété à mettre en place lors de la désétatisation a donc occulté un débat légitime. Avant même les conséquences désastreuses des réformes sur le plan économique et social, le glissement politique qui s’est opéré depuis le positionnement en faveur de la désétatisation jusqu’à la mise en œuvre de programmes de privatisation par vouchers sous-tend la profonde désillusion de la population.

Au terme d’un processus de privatisations qui dure depuis près de quinze ans, le premier constat qui s’impose est un ancrage de la société russe dans le capitalisme. Ce résultat est donc d’abord un succès politique pour ceux qui ont mené les réformes ainsi que pour les institutions internationales et les pays occidentaux engagés à leurs côtés.

Depuis le coup d’État de Boris Elstine à l’automne 1993 jusqu’à l’instrumentalisation du terrorisme par Vladimir Poutine sur fond de cantonnement du pouvoir législatif à un rôle minimal, ce processus a été marqué par l’autoritarisme mais n’a pas provoqué de confrontation sociale généralisée. Il n’en est pas moins fortement illégitime aux yeux de la population. Dans leur grande majorité les Russes considèrent que les privatisations réalisées au cours de la décennie 1990 ont eu un impact négatif pour le pays et que les personnes coupables d’actions illégales dans ce cadre doivent être traduites en justice et éventuellement privées de leur propriété. Bien qu’une remise en cause des privatisations soit formellement exclue de manière répétée par Vladimir Poutine, la question reste très présente dans le débat public, y compris dans les documents officiels.

Cédric Durand          Les privatisations en Russie et la naissance d’un capitalisme oligarchique. CEMI EHESS 2005

On en a fini avec le pouvoir soviétique. Et on a quoi, maintenant ? Un ring, la jungle… Le pouvoir des gang­sters. Ils se sont tirés dessus en se partageant le gâteau. C’était à qui serait le plus rapide… Il faut dire que c’est un sacré morceau ! Seigneur ! Tchoubaïss, le maître d’œuvre de la perestroïka… Maintenant, il se pavane, il donne des conférences partout dans le monde : dans les autres pays, le capitalisme a mis des siècles à s’installer et chez nous, ça s’est fait en trois ans ! On a employé la méthode chirurgicale… Et si certains s’en sont mis plein les poches, eh bien tant mieux, peut-être que leurs petits-enfants seront des gens honnêtes. Brrr! Et ce sont des démocrates ! (Elle se tait.) Ils ont enfilé le costume américain, ils ont écouté l’oncle Sam… Seulement il ne leur va pas, ce costume. Il n’est pas fait pour eux… Ce n’est pas sur la liberté qu’on s’est précipités, mais sur les jeans. Sur les supermarchés. On s’est laissé avoir par des emballages bariolés… Maintenant, chez nous aussi, on trouve tout dans les magasins, c’est l’abondance. Mais les montagnes de saucissons, cela n’a rien à voir avec le bonheur ni avec la gloire. Nous étions un grand peuple ! On a fait de nous des trafiquants et des pillards… Des marchands de tapis et des managers…

[…]        – Je suis ouvrier dans le bâtiment…

Jusqu’au mois d’août 1991, on a vécu dans un pays, et depuis, on vit dans un autre pays. Jusqu’à ce mois d’août, mon pays s’appelait l’URSS.

Qui je suis ? Je suis l’un de ces imbéciles qui ont pris la défense d’Eltsine. Je me trouvais devant la Maison-Blanche, et j’étais prêt à me jeter sous un char. Les gens étaient descendus dans la rue comme portés par une vague, par un grand élan. Mais c’était pour la liberté qu’ils étaient prêts à mourir, pas pour le capitalisme. J’estime que j’ai été floué. Je n’ai pas besoin de ce capitalisme dans lequel on nous a entraînés, qu’on nous a refilé… Sous aucune forme ! Ni sous sa forme américaine, ni sous sa forme suédoise. Je n’ai pas fait la révolution pour le fric de qui que ce soit. On criait : La Russie ! au lieu de crier : L’URSS ! Je regrette qu’on ne nous ait pas dispersés avec des lances à incendie et qu’on n’ait pas amené sur la place deux ou trois mitrailleuses. Il aurait fallu arrêter deux ou trois cents personnes, et les autres seraient rentrées dans leurs trous. (Une pause). Où sont-ils aujourd’hui, ceux qui nous ont fait venir sur la place aux cris de À bas la maffia du Kremlin ! La liberté est pour demain ! Ils n’ont rien à nous dire. Ils se sont tirés en Occident et maintenant, là-bas, ils disent du mal du socialisme. Ils se la coulent douce dans des laboratoires de Chicago. Et nous, on est restés ici…

La Russie… On s’est essuyé les pieds dessus. N’importe qui peut lui taper sur la gueule. On en a fait un dépotoir dans lequel l’Occident se débarrasse de ses vieux vêtements et de ses médicaments périmés. De sa camelote! (Il jure.) Un réservoir de matières premières, un robinet à gaz… Le pouvoir soviétique ? Ce n’était pas idéal, mais c’était mieux que ce qu’on a maintenant. Plus digne. En gros, le socialisme, moi, ça m’allait très bien : il n’y avait pas de gens excessivement riches ni de pauvres, pas de sans-abri ni d’enfants des rues… Les vieux pouvaient vivre avec leur retraite, ils ne ramassaient pas des bouteilles vides et des restes de nourriture dans les poubelles. Ils ne restaient pas plantés là à tendre la main en vous regardant dans les yeux… Le nombre de gens qui sont morts de la perestroïka… On ne les a pas encore comptés. (Une pause). Notre vie d’avant a été complètement rasée, il n’en reste pas pierre sur pierre. Bientôt, je n’aurai plus aucun sujet de conversation avec mon fils. Il me dit en rentrant de l’école : Papa, Pavlik Morozov était un beau salaud, et Marat Kazeï un taré ! Et toi qui m’avais appris que… Je lui avais appris ce qu’on nous avait appris. Je l’avais élevé correctement. Cette horrible éducation soviétique... C’est cette horrible éducation soviétique qui m’a appris à ne pas penser seulement à moi-même, mais aussi aux autres. Aux plus faibles, à ceux qui ont une vie difficile. Pour moi, un héros, c’était Gastello [héros soviétique, pilote de bombardier pendant la 2° guerre mondiale], et pas ceux-là, avec leurs vestes rouges et leur philosophie du chacun pour soi, de la charité qui commence par soi-même… Arrête de nous gaver avec tes idéaux moralisateurs et ta bouillie humaniste, papa ! Où lui apprend-on cela ? Les gens sont différents maintenant… Ce sont des capitalistes. .. Et lui, vous comprenez, il est imprégné de tout ça, il a douze ans. Je ne suis plus un exemple, pour lui.

Pourquoi j’ai pris la défense d’Eltsine ? Rien qu’en disant qu’il fallait retirer ses privilèges à la nomenklatura, il s’était fait des millions de partisans. J’étais prêt à prendre un fusil pour tirer sur les communistes. Ça m’avait convaincu… On ne comprenait pas ce qu’on allait nous donner en échange. Ce qu’on allait nous refiler. On s’est fait avoir dans les grandes largeurs ! Eltsine s’est déclaré contre les Rouges et il s’est mis du côté des Blancs. C’est une catastrophe. .. Bon, qu’est-ce qu’on voulait ? Un socialisme plus doux, plus humain… Et qu’est-ce qu’on a? Le capitalisme sauvage. Avec des fusillades. Des règlements de comptes. Pour savoir qui aura un kiosque, qui aura une usine… Ce sont les bandits qui se sont hissés en haut de l’échelle. Des trafiquants et des changeurs au noir ont pris le pouvoir… Nous sommes entourés d’ennemis et de pillards. De chacals ! (Une pause.) Je n’arrive pas… Je n’arrive pas à oublier ce jour, devant la Maison-Blanche… [cf. 4 10 1993. Propos recueillis en 1997]

Svetlana Alexievitch                     La fin de l’Homme Rouge              Actes Sud 2010

19 07 1992                 Paolo Borsellino juge anti-mafia est tué dans l’explosion d’une voiture piégée Via D’Amelio, à Palerme. L’explosion tue également les cinq carabiniers de son escorte, Agostino Catalano, Walter Cosina, Emanuela Loi, première femme carabinier, Vincenzo Li Muli et Claudio Traina.

27 07 1992                      Michel Tognini séjourne sur Mir dans le cadre de la mission Antarès. Fin de mission le 10 août 92.

07 1992                      Sommet du G 7 à Munich. Boris Eltsine est là, venu demander l’octroi de l’argent – 10 milliard de $ par an – que n’a pas pu avoir Gorbatchev. Il obtient tout juste la promesse de la BERD de la création d’un fonds de sécurité nucléaire de 100 millions de $… à peine de quoi financer la restauration de trois des quatorze centrales de la région.

7 08 1992                     Aux Jeux Olympiques de Barcelone, deux femmes, l’une Éthiopienne, l’autre blanche, d’Afrique du Sud, font entrer dans la légende le 10 000 mètres. Elles ont décroché toutes les autres concurrentes depuis longtemps et ont même plus d’un tour d’avance sur nombre d’entre elles. Elana Meyer mène le train, toutes deux avec leur style, Elana un peu plus saccadé que Derartu, splendide de régularité et d’apparente facilité. Et, à l’entame du dernier tour, Derartu accélère implacablement : elle vole vers la victoire et Elana ne peut rien faire, contrainte à la regarder partir, seule, dans sa magnifique foulée, ample et puissante, les épaules recouvertes de courtes manches blanches, bouffantes, – coquetterie personnelle, ou imposée par les autorités éthiopiennes ? -.

C’est l’histoire d’une course, le 10 000 m. femmes des Jeux Olympiques de Barcelone, dont la légende est née juste après la course, dans ces quelques mètres qui ont suivi la ligne d’arrivée, un tour de piste de rien pour dire au monde tant de son absurdité. Deux petits bouts de femme, évidemment des femmes, bras dessus, bras dessous, ont, avec le sourire, offert comme un instant de grâce où le sport est ce que les hommes rêvent souvent qu’il soit. Elles s’appelaient Elana Meyer et Derartu Tulu.

La première était blanche, sud-africaine et favorite avec la britannique Mc Colgan. La seconde était noire, lointaine descendante de la reine de Saba, éthiopienne et inconnue de vingt ans. Cette dernière est finalement venue déborder à l’entame du dernier tour Elana Meyer pour donner à l’Afrique sa première victoire d’une femme noire et à l’Éthiopie son premier succès féminin aux Jeux Olympiques. Pourtant, le régime de Mengistu Haïlé Mariam, sombre et sanglante dictature où il était interdit aux femmes de porter un short, avait cédé depuis peu.

Elana Meyer, elle, venait d’Afrique du Sud, où l’apartheid avait livré ses dernières aigreurs il y avait un an à peine. Mandela était encore loin d’avoir réussi la transition qu’il appelait de ses vœux. Le pays était groggy de ces décennies de ségrégation raciale.

Aussi, au terme de ce flamboyant mano a mano de 10 000 m. quand les deux femmes sont tombées dans les bras l’une de l’autre et ont entamé, ensuite, dans la même foulée, un tour d’honneur, ce n’était déjà plus une course, mais une allégorie. Bien sûr, par le symbole qu’elles représentaient à cet instant, mais également par la spontanéité et la douceur de leur geste.

Jean Christophe Collin           L’Équipe 3.08.2002

Derartu Tulu se drapait dans les couleurs éthiopiennes. Pour Elana Meyer, c’était un peu plus compliqué, car l’ANC, le parti noir d’Afrique du Sud, avait refusé que l’Afrique du Sud soit représenté par le drapeau de l’apartheid : c’était donc un drapeau de l’ONU qu’elle avait pris en main.

La scène, presqu’irréelle était plus un aboutissement, avec quelques longueurs d’avance, de la situation politique dans les deux pays : en Éthiopie, le lugubre Mengistu avait été renversé trois mois plus tôt ; un gouvernement de transition avait été mis en place, essentiellement pour organiser des élections qui donneront naissance à un gouvernement démocratique : ce sera chose faite en mai 1994. En Afrique du Sud, Nelson Mandela, libéré le 11 février 1990, était encore à la tête de l’ANC et Frederik de Klerk, le dernier président blanc, abolissait les dernières lois d’apartheid. Nelson Mandela sera élu président de l’Afrique du Sud le 10 mai 1994, presqu’en même temps que s’installait un régime démocratique en Éthiopie. Derartu Tulu, Elana Meyer, bras dessus bras dessous, auront été les éclaireuses d’une embellie du monde.

Le lendemain, une autre femme offre à l’Algérie sa première médaille d’or : Hassiba Boulmerka, sur le 1 500 mètres. Comme elle avait plus de chances de gagner en étant en short et bras nus qu’en burka, elle s’était mise en short et bras nus. Elle avait dû s’entraîner à Berlin ; les islamistes l’ayant menacé elle et sa famille, elle était sous escorte policière à Barcelone. Elle s’exilera à Cuba, puis reviendra en Algérie quand les islamistes auront été mis au pas.

ET SI

Pour ce 10 000 mètres féminin, il y a du monde dans les tribunes officielles, dont Maria Rosa Conde Guttierez del Alamo, porte-parole du gouvernement de Felipe Gonzales qui, quelques secondes après le début du tour d’honneur de Derartu Tulu et d’Elana Meyer, a un éclair : un moment pareil, il ne faut pas qu’on l’oublie, il faut le magnifier… dans cinq minutes ce sera fini… NON, ce n’est pas possible. Elle téléphone à Felipe Gonzales : est-ce que tu m’autorise à demander à ces deux femmes de faire un tour de plus avec le public derrière elles ? OK, banco répond le chef du gouvernement. Elle s’en ouvre aussitôt au responsable du stade et va voir les deux médaillées : S’il vous plait, je sais que vous êtes fatigués, mais, je vous en supplie, accordez-nous encore un tour supplémentaire, à pied, avec le public derrière vous. Et le public descendit joyeusement sur le stade et entama derrière la noire, derrière la blanche, à vingt mètres devant, mêlé aux athlètes présents pour d’autres épreuves, un dernier tour de piste dans un indescriptible et très simple bonheur, avec les caméras du monde entier braquées sur cette géniale entorse au protocole. Puis les officiels, entourés du public, leur remirent leurs médailles. Les photos décoreront les chambres des jeunes du monde entier.

25 08 1992             Vijecnica, nom de la bibliothèque nationale de Bosnie Herzégovine à Sarajevo, est soumise au feu de l’artillerie serbe de Ratko Mladić, en dépit des nombreux drapeaux bleus indiquant qu’il s’agit d’un édifice culturel. Des volontaires en sauvèrent quelques centaines, mais, après trois jours de pilonnage, les colonnes morisques brûlèrent, les fenêtres éclatèrent, le toit s’écroula, les murs et les escaliers s’effondrèrent. Il y avait là 1 500 000 volumes, 155 000 ouvrages rares, 478 manuscrits et des millions de périodiques du monde entier.

Je pleure sur Vijecnica.                   1993

La Bibliothèque nationale a brûlé pendant les trois derniers jours d’août et une neige noire a étouffé la ville. Une fois les amoncellements dispersés, les personnages de roman ont erré dans les rues, se mêlant aux passants et aux âmes des soldats morts. J’ai vu Werther assis sur la palissade en ruine du cimetière ; j’ai vu Quasimodo se balancer d’une seule main à un minaret. Raskolnikov et Meursault ont chuchoté ensemble pendant des jours dans ma cave ; Gavroche a paradé dans une tenue de camouflage fatiguée. Yossarian vendait déjà la réserve à l’ennemi ; pour quelques dinars, le jeune Sawyer devait plonger du haut du pont du Prince. Chaque jour, plus de fantômes et moins de vivants ; et le terrible soupçon s’est confirmé quand les squelettes me sont tombés dessus. Je me suis enfermé chez moi. J’ai feuilleté les guides touristiques. Je ne suis sorti que lorsque la radio m’a dit qu’on avait sorti dix tonnes de charbon de la cave la plus profonde de la Bibliothèque nationale incendiée.

Goran Simić

12 09 1992                Manuel Rubén Abimael Guzmán Reynoso, 58 ans,  est arrêté avec 13 de ses comparses : à la tête du Sentier Lumineux [1], mouvement terroriste du Pérou, il est responsable de la mort ou disparition de milliers d’hommes, femmes et enfants : de 34 500 à 69 000, au cours de la guerre contre le gouvernement de 1980 à 1990.

22 09 1992                Pluies torrentielles sur Vaison la Romaine : un camping sera ravagé, des maisons détruites, des voitures emportées, mais le pont romain tiendra bien le coup.

9 10 1992                   Michelle Knapp, américaine voit sa belle Chevrolet bien esquintée par un météorite de 12 kg.

12 10 1992                Le gouvernement bolivien a prévu de fêter solennellement à La Paz le cinq centième anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb : défilé militaire, cérémonies diplomatiques, Te Deum en la cathédrale de la plaza Murillo, emplie pour l’occasion de tout ce que l’Amérique latine peut compter d’évêques, archevêques et autres personnel mitré. Et patatras, voilà que plusieurs centaines de milliers d’Aymaras,  de Quechuas, de Moxos, de Guaranis, habillés en costume traditionnels, queñas et bajons en tête, convergent vers le cañon de La Paz. Et tout ce beau monde de conspuer la statue de marbre blanc de Christophe Colomb pendant quatre jours, de renverser les tribunes d’honneur, de faire de grand feux sur toutes les places pour y cuire leur quinoa. Au matin du cinquième jour, ils repartirent tranquillement chez eux. Treize ans plus tard, l’indien Evo Morales sera élu président de la république de Bolivie.

3 11 1992                    Bill Clinton est élu président des États-Unis.

4 11 1992                    Un garde-moniteur du Parc National du Mercantour, en poste à la vacherie du Collet, dans le vallon  de Mollières, à une heure de marche du Boréon : il rapporte ce qu’il voit à la jumelle :

Il y a eu une distribution de postes de comptage de chamois. Moi, j’étais en poste fixe à la vacherie du Collet, dans le vallon de Mollières. Il est 7h30 du matin. Paysage automnal : les mélèzes ocre, la neige en altitude, beau temps, froid. J’observe trois ou quatre hardes de chamois et deux hardes de mouflons qui se promenaient sur le versant sud de Colombrons. Les animaux circulent sous de petites zones de régénération de mélèzes. Je regarde les chamois et surtout les mouflons aux jumelles et puis, à un moment donné, sur la crête, il y avait un chien assis, à côté de petits mélèzes. Je me suis dit : Mais il a une drôle de tête, ce chien. Hou malheur, qu’est-ce que c’est que ça ? Je me suis mis à paniquer. Il était assis. Des couleurs bizarres. Juste au même moment, la harde de mouflons qui était en-dessous s’éparpille totalement et arrive un deuxième animal. Je le vois très bien se déplacer. Il est arrivé vers le premier, en éparpillant des mouflons qui sont partis rapidement. Et là, j’ai commencé à me dire : Hou ça ne ressemble pas à des chiens, ces trucs-là. J’ai commencé à les détailler. Le deuxième trottait. Pour ce qui est du premier, il était assis, les oreilles type loup, bien sur le côté. Je l’avais de face. Couleur : gris, gris foncé, avec une décroissance de couleur, plus clair dessous. Et le deuxième, je l’ai vu de profil, la queue bien pendante, très gris. Les deux de même couleur, identiques. Il est venu rejoindre son copain sur la ligne de crête. C’était à huit cent mètres environ. Le deuxième animal est arrivé sur la crête, bien de profil. Très grand chien, enfin, haut sur pattes, le corps plutôt svelte, assez allongé, queue basse, la tête en dessous du niveau des épaules. C’est pourquoi ces détails m’ont fait penser que c’étaient des loups. Je me suis dit intérieurement : Des loups, malheur ! L’administration du parc va commencer à s’en occuper.

Disparu du territoire national depuis soixante ans, le loup est revenu. Les responsables du Parc sont embarrassés, car, pour ce qui les concerne, c’est le signe d’une réussite : le loup est la preuve de la richesse de la biodiversité, un des objectifs du parc, crée treize ans plus tôt. Ils décident de garder le secret quelques temps… qui vont être quelques mois… malheur ! Quand les opposants au loup – essentiellement les éleveurs, bergers –  apprendront l’affaire, ils se laisseront gagner très vite par le soupçon : si vous n’avez rien dit, c’est parce que c’est vous qui les avez introduits, ces loups. L’affaire démarrait au plus mal, par l’absence complet de flair politique des responsables du parc. Vingt ans plus tard, ce ne sera pas encore réglé.

20 11 1992                    Un projecteur de 1 000 watts placé trop près d’un rideau de la chapelle du château de Windsor, à l’ouest de Londres, enflamme le tissu : en l’absence de coupe-feu, plus d’une centaine de pièces de la résidence royale sont réduites en cendres ou inondées. Le château rouvrira au public en 1997 après cinq ans de travaux de restauration et un coût de 36.5 millions de livres sterling – environ 42 millions d’euros -.

The fire injured at least one person and caused extensive damage on the premises [locaux… bâti]. (Photo by EPA / AFP)

6 12 1992                   Par référendum, la Suisse refuse l’adhésion à la CEE.

De 1989 à 1992, 4 campagnes de glaciologie ont été effectuées au Groenland, en carottant jusqu’à  3 028 m où l’on atteint à cet endroit des témoins de -250 000 ans. Le total des carottes de 10 centimètres de diamètre pèse 65 T ; elles révèlent que la teneur en plomb était 4 fois supérieure à la moyenne sous les civilisations grecques et romaine : on exploitait beaucoup les mines de plomb à l’époque : c’était le métal courant qui demandait le moins de chaleur pour atteindre son point de fusion ; elle diminua ensuite, puis remonta au Moyen Age et atteint son maximum à la révolution industrielle.

17 au 21 12 1992          Boris Eltsine est en Chine, sans résultats spectaculaires, mais ainsi les États-Unis sont bien obligés que constater que la Russie peut aller voir ailleurs que dans leur pré si l’herbe est plus verte.

28 12 1992                 Régis Debray, membre du Conseil d’État depuis qu’il a quitté son poste de conseiller à l’Élysée, fait part à Marceau Long, vice-président du dit Conseil de sa démission

[…]                   il est finalement trop inconfortable de sacrifier ses convictions à son confort. J’ai donc le regret, Monsieur le Président, de vous présenter ma démission. Me voir radié des cadres, selon la formule officielle, me sera moins pénible que d’assister jour après jour et aux premières loges à la diminution de la République. Permettez-moi de m’expliquer.

Le Conseil d’État est un lieu d’excellence. Encore faudrait-il qu’il y ait un État à conseiller. À quoi sert de servir quelque chose qui ne sert plus ? Pourquoi soigner un corps dont l’âme s’éteint ? De l’État républicain, celui qui survit bon an mal an sous nos yeux, ayant déserté ses propres principes et finalités, n’a plus que les apparences. L’ampleur de la catastrophe interdit de l’imputer à tel faction, parti ou coalition provisoirement au pouvoir plutôt qu’à telle autre. La mise en sommeil paraît collectivement et collégialement assumée par les gouvernements d’aujourd’hui, d’hier et de demain.

Sous couvert de modernisation, l’abaissement des services publics en entreprises commerciales et l’intérêt général partout remplacé par la seule logique de rentabilité ; sous couvert de régionalisation, le retour en force des roitelets, des fiefs de famille et des notables, c’est-à-dire la régression féodale de ce qui était supposé un et indivisible ; sous le prétexte de tolérance et de droit à la différence, la laïcité défaite à l’école et l’instruction publique livrée aux communautés religieuses, aux intérêts changeants des chefs d’entreprise, aux humeurs de l’ordre local ; sous couvert de construction européenne, la défausse des responsabilités sur les voisins, l’abdication de tout vouloir propre, lequel ne se confond pas avec l’amour-propre ; sous le nom de solidarité occidentale, la nation alignée, aliénée aux hégémonies du dehors, jusqu’à la mise pure et simple des forces françaises, partout où elles sont engagées, théâtres d’opérations ou de comédies onusiennes, sous commandement américain ; avec l’anesthésie des images, les vertus privées se substituant aux obligations civiques, la charité-spectacle d’un jour à l’organisation plus laborieuse d’une justice, et l’idéal boy-scout à l’aide publique au développement ; sous les invocations à la société civile, une pléiade d’autorités administratives indépendantes, de comités de sages, d’organismes spécialisés, de lobbies de toutes sortes, en lieu et place du citoyen et de ses représentants élus, soit le dessaisissement de la loi délibérée en commun par le règlement incontrôlé ; enfin, la promotion à des postes proprement politiques, au terme d’une pernicieuse confusion des genres, de chevaliers d’industrie et d’hommes de communication, en somme, le grignotement de la République par ce qui la nie, au moral et au propre : l’affairisme individuel et la démagogie médiatique. Tel est le tableau qui nous est offert. Excusez-moi si je suis myope.

J’entends bien que la démocratie à la française qu’on appelait République n’est pas la forme achevée du devenir humain et que notre haute juridiction n’est pas comptable du cours des choses ni du monde tel qu’il va. Je n’ignore pas non plus que la ruée mimétique de nos élites vers le modèle américain de vie et de pensée remonte au moins au départ du général de Gaulle, en 1969 ; et que la période de Restauration planétaire que nous traversons à présent n’encourage guère la fidélité aux principes issus de la Révolution française.

Certains naïfs, dont je fus, avaient beaucoup espéré d’une alternance politique, en 1981, pour inverser ce mouvement ou redresser cette dérive. Les discours tenus donnaient à penser qu’on se faisait de ce côté-là une autre idée de l’homme et de la chose publique. Lorsque la nouvelle religion du profit à l’intérieur et de la normalité à l’extérieur eut clairement gagné ses adversaires d’antan, j’ai demandé très respectueusement au président de la République de bien vouloir me libérer des fonctions que j’exerçais auprès de lui. Le Conseil d’État m’apparaissait alors comme un des foyers de résistance possible à l’air du temps. N’est-il pas soustrait à la tyrannie de l’opinion, aux pressions des puissants et au besoin de soigner son image ? Je ne vous cacherai pas, Monsieur le Président, qu’il m’est arrivé, ces derniers temps, d’en douter. Et quand je lis en tête du bulletin d’information de notre Maison (décembre 1992) cette devise exultante Conseil d’État, toujours plus d’Europe !, je ressens quelque inquiétude pour les idées régulatrices de la République auxquelles j’ai la faiblesse de donner ma foi.

Les dernières décisions, dont l’arrêt Nicolo, prises par le Conseil depuis 1987, à l’encontre de toute sa jurisprudence antérieure, ont déjà soumis les lois françaises aux règlements communautaires, étrangement assimilés, pour la circonstance, à des traités internationaux. Primauté du droit européen sur le droit national qui ratifie, en clair, l’inanité de nos débats législatifs, l’inutilité de notre Parlement et la vieillesse du vieux principe selon lequel le peuple est source de tout pouvoir. Je me demande simplement si la souveraineté populaire s’en allant, celle qui prendra sa place sera supranationale ou plutôt infranationale, et si la vaste impuissance européenne pourra vraiment remplacer notre modeste puissance publique. Un arrêt de 1992 est venu depuis légaliser le port du voile et d’autres signes religieux dans les écoles de la République. La France se trouvant être le seul pays laïque d’Europe, par principe constitutionnel, il était sans doute temps d’atténuer cette anomalie. Un contre onze, ce n’était pas raisonnable…

Aux yeux d’un républicain, un arrêt qui légalise ne rend pas plus légitime ce qui ne peut l’être en soi. Ou alors, mutatis mutandis, il eût fallu tenir pour respectables les lois raciales promulguées par l’État français en 1940 parce qu’elles furent validées très régulièrement et après examen par le Conseil d’État de l’époque, et approuvées par l’opinion majoritaire. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste…

Vous savez mieux que moi, Monsieur le Président, parce que votre hauteur de vues et votre sens incomparable de l’État vous le permettent, que la peur de manquer le dernier train pousse le plus souvent à se tromper de quai. Je ne suis pas sûr, pour ma part, qu’on contribue à protéger les citoyens contre le retour des barbares en choisissant de les adapter, c’est-à-dire de les conformer, aux rapports de force du moment. Ce que je crois, ou crois savoir, de l’histoire de France m’instruirait plutôt du contraire.

Je vous prie donc d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments aussi déférents que désolés.

1992                            Procès du sang contaminé : de 1980 à 1985, ce sang aura fait des milliers de victimes. Par rapport aux autres pays développés, le nombre de victimes se situera dans le même ordre pour les hémophiles, dont 600 moururent, en France, de sang contaminé,  alors qu’il sera beaucoup plus élevé que dans tous les autres pays pour les transfusés : sur 2 500 transfusés, ce sont la moitié qui décédèrent :  on transfusait alors beaucoup plus en France qu’ailleurs. Le chauffage des dérivés sanguins et le dépistage pour les donneurs de sang ne devinrent obligatoires  qu’en août 85, soit  quatre ans après la découverte du virus du sida. Les collectes en milieu carcéral ne cessèrent qu’en octobre 1985, et ce n’est qu’en novembre 1985 qu’avait été interdite la commercialisation des poches de sang non chauffé. Mais l’exportation avait continué à être autorisée jusqu’en février 1986, vers les pays aux contrôles relâchés : Irak, Tunisie, Lybie : bénéficiaire de ce commerce très lucratif : l’Institut Mérieux, dont le pharmacien en chef osera déclarer : Les pays destinataires n’avaient pas d’exigence sur la qualité des produits fournis ! Aucune des 120 procédures lancée d’Irak et de Lybie n’aboutira. Abou Walid, irakien parlera de Sanofi, qui rachètera Mérieux : Ils nous ont proposé des sommes insignifiantes. Et ont menacé de bloquer les vaccins à destination de l’Irak si on faisait trop de bruit. Le test Abbot, américain ne reçut son homologation en France qu’après le test Pasteur, alors qu’il était opérationnel plusieurs mois avant.

L’Angleterre connaît son maximum de cas d’ESB : 37 280.De 1986 à 2000, 4 millions de bovins seront abattus. Mais la répartition géographique de la maladie est très inégale : les éleveurs de bovins qui continuent à s’approvisionner en farines en Écosse, où les révisions à la baisse des paramètres pour fabriquer les farines, n’ont pas été pris en compte, ne connaissent pratiquement aucun cas d’ESB, la maladie se concentrant sur le sud, sud-est de l’Angleterre, là où l’on a cherché à faire des économies dans l’élaboration des farines depuis 1980.

Intervention militaro humanitaire de grande envergure en Somalie, qui se soldera par un échec, face aux ruses et à la xénophobie des chefs de guerre locaux. Les batailles entre clans rivaux qui suivront le départ des américains prendront vite une tournure anti occidentale.

Les Américains évacuent leurs bases de Clark et de Subic, sur l’île philippine de Luçon. L’Assemblée nationale populaire chinoise en profite pour voter la souveraineté indiscutable de la Chine sur la mer de Chine du Sud et renforcer sa présence dans le secteur. Elle vote aussi la loi autorisant  les mises en faillite d’entreprises d’État :

Peu après son adoption, le statut de xiagang a été créé afin d’atténuer les conséquences des licenciements. Entre 1998 et 2003, ce sont sans doute 50 à 60 millions de personnes qui auront été licenciés. [Le terme de Xiagang désigne les salariés licenciés des usines d’État dans les années 1990 ; à la fin des indemnités et du petit pécule, variable selon la région et l’usine, ils doivent se contenter de petits boulots ou vivent aux crochets de leur famille].

[…]     Jadis, les ouvriers et employés des grandes usines jouissaient d’un emploi garanti à vie et de services publics en matière de santé, de logement et d’éducation. C’était le temps de l’incassable pot de fer opposé au fragile pot de terre et de la grande marmitte dans laquelle tous mangeaient ensemble. Mais soudain, au milieu des années 1990, une véritable tornade s’est abattue sur les anciens bastions industriels qui étaient la fierté du pays. Les faillites se sont succédées à un rythme si effréné que des dizaines de millions d’ouvriers se sont retrouvés sans travail avant même d’avoir eu le temps de comprendre ce qui leur arrivait.

[…]     Avec ces légions de chômeurs, la Chine communiste de Deng Xiaping et de Jiang Zemin a réinventé l’homme-Kleenex : bon à jeter après usage. D’un point de vue néolibéral, cette liquidation fut une réussite époustouflante : l’emploi socialiste a été éliminé en une grosse décennie.

[…]     L’investissement dans le capital humain n’est pas la priorité des communistes chinois. Deux enquêtes, menées en 1992 et 1997, montrent que le niveau moyen des compétences scientifiques de base de la population chinoise n’a pas progressé entre ces deux dates. Ce niveau serait même 33 fois moins élevé que le niveau moyen de la population américaine ! Le miracle chinois de ces vingt dernières années ne repose aucunement sur la hausse du niveau d’éducation du peuple. Seule l’élite urbaine a accès aux meilleures écoles, ce qui est néanmoins suffisant pour former l’encadrement politique et économique nécessaire à l’État et les techniciens employés par les multinationales qui investissent en Chine. En comparaison, l’effort financier et humain que doit fournir une famille paysanne pour envoyer l’un de ses enfants dans une université de qualité est presque inhumain.  Pour y parvenir, les jeunes adultes des campagnes sont obligés d’aller vendre leur force de travail dans les usines du Guangdong ou sur les chantiers de Pékin. La quasi-totalité du maigre salaire de ces travailleurs migrants servira à couvrir les frais de scolarité de leurs enfants, ou à entretenir leurs parents âgés.

Cette situation n’est nullement le fruit du hasard chinois, elle reflète un véritable choix des autorités. Le PCC a préféré faire de la Chine l’atelier du monde plutôt que de développer la productivité de sa main d‘œuvre. Il a choisi de maintenir à la campagne une inépuisable réserve de travailleurs bon marché, ces jeunes paysans prêts à se vendre à la ville, tandis que leurs vieux parents restent à la campagne cultiver les terres. Dans une économie mondialisée, la règle du libre-échange se résume à chercher les coûts les moins élevés. La Chine, parfaitement en phase avec la mondialisation, dispose ainsi d’une immense réserve de main d’œuvre rurale, disposée à accepter les salaires parmi les plus bas du monde. Et pour cause : la dernière chance qui reste à ces paysans d’arracher leurs enfants à la pauvreté rurale, c’est de se faire mingong [les travailleurs migrants venus des campagnes. En mandarin, mingong est la contraction de paysan et d’ouvrier. Une hybridation sémantique qui annonce le pire : le mingong n’est pas ouvrier et paysan ; il n’est ni l’un ni l’autre. Venu de la campagne à la ville, il est déclassé. Sa seule obsession d’ailleurs, une fois mingong, est de quitter au plus vite cet état maudit.]

L’illégalisme chinois est l’une des qualités qui font du pays le vrai paradis du néolibéralisme. Voici enfin une société qui satisfait toutes les exigences de tous les Medef du monde : une flexibilité du travail optimale, la suppression de fait du code du travail, la liberté contractuelle entre employeur et employés, la disparition de toute entrave à l’action de l’entrepreneur, une fiscalité minimale. En regard de ces performances, quel genre d’attrait peut donc encore représenter l’usine européenne, américaine ou même brésilienne, entrelacée de milliers de règles complexes, entravée par des syndicats encore présents, même si moins puissants ?

Philippe Cohen, Luc Richard         La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? Mille et une nuits. 2005

Président Mao, président Mao, si tu sors de ta tombe, tu verras partout des escrocs faire la bombe.
Président Mao, si tu regardes à droite, tu verras des putains et des camés.
Président Mao, si tu regardes à gauche, tu verras des produits contrefaits.
Président Mao, si tu regardes derrière toi, tu verras des chômeurs endettés.
Président Mao, si tu regardes par terre, tu verras des couples adultères.
Président Mao, président Mao, ferme yeux, ne regarde surtout pas.
Le peuple regrette son bol de riz en fer[2].

Supplique dans des toilettes publiques de Chengdu

Mort de Samivel, né en 1907, de son vrai nom Paul Gayet-Tancrède. C’est le nom francisé d’un personnage de Dickens, cher à Samivel : Samuel Welter valet de Mr Pickwick, qui lui fournit son pseudonyme. Poète de la montagne, – il a eu longtemps un chalet aux Contamines Montjoie, en Haute Savoie, sur la Grande Traversée des Alpes -, il laissa ces quelques vers en guise de ligne de conduite pour chacun chacune :

Voici l’espace, voici l’air pur, voici le silence,
Le royaume des aurores intactes et des bêtes naïves.
Tout ce qui vous manque dans les villes
Est ici préservé pour votre joie.
Pas de bruit, pas de cris, pas de moteurs, pas de klaxons ;
Écoutez les musiques de la montagne,
Ouvrez les yeux et vos oreilles,
Fermez vos transistors et vos portables,
Laissez vos soucis, enterrez vos boites de conserve.
Ni inscriptions, ni destructions, ni désordres, ni déchets.
Les papiers gras sont les cartes de visite des mufles.
Récoltez de beaux souvenirs mais ne cueillez pas les fleurs.
N’arrachez pas les plantes, il pousserait des pierres.
L’ennemi des bêtes est l’ennemi de la vie.
Déclarez la paix aux animaux timides, ne les troublez pas dans leurs affaires
Afin que les printemps futurs réjouissent encore vos enfants.

[À l’époque où il écrivit ces lignes, on estimait écologiquement correct d’enterrer les boites de conserve… il est évident qu’il ne dirait plus cela aujourd’hui]

L’homme ne se contentait pas d’écrire et surtout de peindre ses merveilleuses aquarelles de montagne, il savait aussi hausser le ton quand le besoin s’en faisait sentir : dans les années 1970, des bétonneurs s’étaient mis en tête de faire une route de Notre Dame de la Gorge à Bourg Saint Maurice… le col du Bonhomme et le col de la Croix du Bonhomme en voiture… Appuyés par le Touring Club de France et en collaboration avec Georges Sonnier, autre écrivain, une pétition parvint à faire rentrer les bétonneurs dans leur bunker :

Par une sorte de miracle, tout le val Montjoie demeure à peu près ce qu’il était il y a cent ans : perspectives romantiques, eaux cascadantes, forêts touffues, voie romaine du Nant Borrant. Plus haut : grands alpages, fenils et vacheries, torrents et lacs dominés par les arêtes vertigineuses. Cet ensemble unique de décors naturels intacts, cette région éminemment propice à la marche à pied, à la lente, fructueuse et paisible découverte de la montagne, loin des relents d’essence, du vacarme des moteurs et des semeurs de papiers gras, ce paradis se trouve brusquement menacé par un projet de route nationale – une de plus – largeur : huit mètres de tablier, sans parler d’un parking établi en plein alpage, qui le saccagerait de façon irrémédiable.

1 01 1993                    Entrée en vigueur du Marché Unique. Partition de la République tchèque, 10,4 M, capitale : Prague, et de la Slovaquie, 5,4 M, capitale : Bratislava.

8 01 1993                     En France, un Africain est condamné à un an ferme pour avoir fait exciser ses filles.

01 1993                    Ouverture du Marché Unique. À l’intérieur de l’Union, les marchandises ne sont plus contrôlées aux frontières, mais font l’objet d’une simple déclaration d’échanges de biens (DEB) par les parties contractantes.

17 02 1993                 Michel Rocard tente une rentrée politique et propose ni plus ni moins qu’un big bang pour le parti socialiste : A little big man for a little big bang.

21 02 1993                Le Russe Sergueï Bubka franchit au saut à la perche en salle, à Donetsk, 6.15 m : record du monde, qui tiendra 21 ans, jusqu’au 15 février 2014 quand Bruno Lavillenie franchira 6.16 m, toujours à Donetsk. Un an plus tard, le 31 juillet 1994, il franchira 6.14 m. en plein air à Sestrières.

24 02 1993                  La restructuration de la sidérurgie européenne va entraîner la suppression de 60 000 emplois.

16 03 1993             Le réveil des nationalités a tourné la tête aux Causasiens et c’est la guerre entre Géorgiens et Abkhazes. L’Abkhazie donne sur la Mer Noire, juste à l’est de Sotchi, avec pour capitale Soukhoumi. On parle de 13 000 à 20 000 Géorgiens massacrés, de 3 000 Abkhazes, et de 250 000 Géorgiens déplacés :

Au printemps 1992… Nous avions des voisins, Vakhtang et Gounala, lui était géorgien et elle abkhaze. Ils avaient vendu leur maison, leurs meubles, et ils s’apprêtaient à partir. Ils sont venus nous dire adieu. Il va y avoir la guerre. Partez en Russie, si vous avez de la famille là-bas ! Nous ne les avons pas crus. […] Géorgiens et Abkhazes se moquaient les uns des autres, mais ils vivaient ensemble. Ils cultivaient la vigne. Ils faisaient du vin. La fabrication du vin, pour les Abkhazes, c’est une véritable religion. Chaque vigneron a son secret… Le mois de mai est arrivé, le mois de juin. Les gens ont commencé à aller à la plage. Les premiers fruits… Maman et moi, nous ne pensions pas à la guerre, nous faisions des sirops, des confitures. Tous les samedis, nous allions au marché. Ah, les marchés abkhazes! Ces odeurs, ces bruits… Cela sent le vin dans des tonneaux et le pain de maïs, le fromage de brebis et les châtaignes grillées… Une odeur subtile de mirabelles et de tabac, de feuilles de tabac écrasées. Il y a des fromages accrochés partout… Mon préféré, c’est le matsoni. Les marchands hèlent les clients en abkhaze, en géorgien, en russe. Dans toutes les langues. Vaï, vaï, mon trésor! Le prends pas si t’en veux pas, mais goûte, au moins! Depuis le mois de juin, on ne vendait plus de pain à Soukhoumi. Et ma mère avait décidé de faire provision de farine. Nous étions dans l’autobus et, à côté de nous, il y avait une voisine avec son bébé. Le bébé jouait et, brusquement, il s’est mis à hurler comme si quelqu’un lui avait fait peur. Et la voisine a demandé : Mais on tire ! Vous n’entendez pas des coups de feu ? Quelle drôle de question ! Près du marché, nous avons vu une foule de gens affolés qui couraient dans tous les sens. Des plumes de poulet qui volaient… des lapins écrasés, des canards piétinés… On ne pense jamais aux animaux, à leurs souffrances… Moi, je revois encore un chat blessé. Et un coq qui criait, il avait un morceau de fer planté sous son aile… Je ne suis pas normale, hein ? Je pense beaucoup trop à la mort… Je ne fais que ça, maintenant. Et puis une clameur. Ce n’était pas une personne qui criait, mais toute une foule. Des hommes en civil avec des mitraillettes couraient après des femmes, ils leur arrachaient leurs sacs, leurs vêtements. Donne-moi ça! Enlève ça! – Ce sont des bandits ? a chuchoté ma mère. Nous sommes descendues de l’autobus et nous avons vu des soldats russes. Que se passe-t-il ? leur a demandé ma mère. Vous ne comprenez donc pas ? a répondu un lieutenant C’est la guerre ! Ma mère est très froussarde, elle s’est trouvée mal. Je l’ai traînée dans la cour d’un immeuble. Quelqu’un nous a apporté une carafe d’eau… Il y avait des coups de feu, des explosions. Hé, les filles! Vous n’avez pas besoin de farine ? On a vu un jeune garçon avec un sac de farine, il portait une blouse bleue, comme les débardeurs, mais il était tout blanc, couvert de farine. Cela m’a fait rire, et maman a dit : Si on en prenait ? C’est peut-être vraiment la guerre ? Nous lui avons acheté de la farine. Nous l’avons payé. C’est seulement après coup que nous avons compris que nous venions d’acheter de la farine volée. À un pillard.

Je vivais parmi ces gens… Je connais leurs habitudes, leur langue… Je les aime. Mais ceux-là, d’où sortaient-ils ? Du jour au lendemain ! C’était hallucinant. Où était tout cela avant ? Qui peut me répondre ? J’ai enlevé ma croix en or et je l’ai cachée dans la farine, et notre porte-monnaie aussi. Comme une vieille grand-mère… Je savais déjà ce qu’il fallait faire. D’où cela me venait-il ? J’ai porté les dix kilos de farine jusqu’à la maison, cinq kilomètres. Je marchais tranquillement… Si on m’avait tuée à ce moment-là, je n’aurais même pas eu peur. Mais les gens… Il y en avait beaucoup qui revenaient de la plage… Des vacanciers… Ils étaient paniques, ils pleuraient. Moi, j’étais calme… Je devais être en état de choc. Il aurait mieux valu que je crie, comme tout le monde. C’est ce que je me dis maintenant… Nous nous sommes arrêtées près de la voie ferrée pour souffler. Des jeunes garçons étaient assis sur les rails. Les uns avaient un ruban noir autour de la tête, les autres un ruban blanc. Et ils avaient tous des armes. Ils m’ont un peu taquinée, charriée. À côté, il y avait un camion qui fumait… Le chauffeur était assis au volant, mort. En chemise blanche. Quand nous avons vu ça, nous nous sommes mises à courir, nous avons traversé un jardin de mandariniers. J’étais couverte de farine. Laisse ça ! a crié maman. Non, je ne laisserai pas cette farine ! La guerre a commencé, et on n’a rien à la maison. Je revois encore la scène… Il y avait des Jigouli qui passaient. Nous avons fait du stop. Une voiture nous a croisées, elle roulait lentement, comme à un enterrement. Un garçon et une fille étaient assis à l’avant et, à l’arrière, il y avait le cadavre d’une femme. C’était horrible… Mais pas autant que je l’avais imaginé. (Elle se tait] j’ai tout le temps envie d’y repenser. Encore et encore. Au bord de la mer, il y avait une autre Jigouli, son pare-brise était cassé… Une mare de sang, des chaussures de femme qui traînaient… (Elle se tait.) Bien sûr que je suis malade… Pourquoi je n’oublie rien ? (Un silence.) J’avais envie de rentrer à la maison le plus vite possible, de me retrouver dans un endroit familier. De me réfugier quelque part… de fuir. Et tout à coup, des bruits de moteur… C’était la guerre là-haut ! Des hélicoptères verts… de l’armée… Et sur terre, j’ai vu des chars, ils n’avançaient pas en colonnes, mais séparément, et dessus, il y avait des soldats avec des mitraillettes. Des drapeaux géorgiens qui flottaient. La colonne avançait n’importe comment, certains chars fonçaient à toute allure, d’autres s’arrêtaient près des kiosques. Les soldats sautaient à terre, ils cassaient les cadenas avec la crosse de leurs fusils, ils prenaient du Champagne, des chocolats, du Coca, des cigarettes… Derrière les chars, il y avait un car Icarus bourré de matelas et de chaises. Pourquoi des chaises ?

À la maison, nous nous sommes précipitées sur la télévision… On passait de la musique symphonique. Où était la guerre ? On ne la montrait pas… Avant d’aller au marché, j’avais préparé des tomates et des concombres pour faire des conserves. J’avais stérilisé des bocaux. Je me suis mise à les remplir et à les fermer. Il fallait que je fasse quelque chose, que je m’occupe. Le soir, nous avons regardé un feuilleton mexicain, Les riches pleurent aussi. Ça parle d’amour.

Le lendemain matin, nous avons été réveillées très tôt par des bruits de moteur. Des véhicules militaires remontaient notre rue. Les gens sortaient pour regarder. Un camion a ralenti près de notre maison. L’équipage était russe. J’ai compris que c’étaient des mercenaires. Ils se sont adressés à ma mère. Hé, la mère ! Donne-nous à boire ! Maman leur a apporté de l’eau et des pommes. Ils ont bu l’eau, mais ils n’ont pas pris les pommes. Ils ont dit : Hier, l’un de nous a été empoisonné avec des pommes. Dans la rue, j’ai rencontré une amie. Comment vas-tu ? Où est ta famille ? Elle est passée sans s’arrêter, en faisant mine de ne pas me connaître. Je lui ai couru après et je l’ai prise par l’épaule. Mais qu’est-ce que tu as ? – Tu n’as pas encore compris ? C’est dangereux de me parler. .. Mon mari est géorgien. Moi, je ne m’étais jamais demandé si son mari était géorgien ou abkhaze. Qu’est-ce que cela pouvait bien faire ? C’était un très bon ami. Je l’ai serrée dans mes bras de toutes mes forces. Pendant la nuit, son frère était venu chez elle pour tuer son mari. Elle lui avait dit : Dans ce cas, tue-moi aussi ! Son frère et moi, nous avions fait nos études dans la même école. Nous étions amis. Je me suis demandé ce que nous allions nous dire quand nous nous reverrions…

Quelques jours plus tard, toute la rue a enterré Akhrik, un jeune Abkhaze que nous connaissions bien. Il avait dix-neuf ans. Il était allé retrouver sa petite amie un soir, et il avait reçu un coup de couteau dans le dos. Sa mère suivait le cercueil en pleurant et, de temps en temps, elle éclatait de rire. Elle avait perdu la raison. Un mois plus tôt, tout le monde était soviétique, et maintenant, on était abkhaze, ou géorgien, ou russe…

Il y avait encore un jeune garçon qui habitait dans une rue voisine. .. Je ne savais pas son nom, bien sûr, mais je le connaissais de vue. On se disait bonjour. Un garçon tout ce qu’il y avait de plus normal. Grand et beau. Il a tué son vieux professeur, un Géorgien. Il l’a tué parce qu’il leur enseignait le géorgien à l’école et qu’il lui mettait de mauvaises notes. Vous comprenez ça, vous ? Dans les écoles soviétiques, on nous apprenait à tous que les hommes sont des amis, des camarades, des frères… Ma mère, quand elle entendait ce genre d’histoires, ses yeux devenaient tout petits, et ensuite énormes… Seigneur, sauve les gens confiants et les aveugles ! Je passe des heures à genoux à l’église. Tout est calme là-bas… Même s’il y a toujours beaucoup de monde maintenant. Et on demande tous la même chose… (Un silence.) Vous pensez que vous y arriverez ? Vous espérez pouvoir écrire là-dessus ? Oui, je vois que oui… Moi, je n’y crois pas.

La nuit, quand je me réveillais, j’appelais ma mère… Elle aussi, elle avait les yeux grands ouverts. Jamais je n’avais été aussi heureuse que depuis que je suis vieille. Et voilà que c’est la guerre… Les hommes parlent tout le temps de la guerre, ils aiment bien les armes, les jeunes comme les vieux… Les femmes, elles, pensent à l’amour. Les vieilles se souviennent du temps où elles étaient jeunes et belles. Les femmes ne parlent jamais de la guerre. Elles se contentent de prier pour leurs hommes… Chaque fois que maman allait chez des voisins, elle revenait affolée. À Gagry, on a brûlé un stade entier rempli de Géorgiens ! – Maman ! – Il paraît que les Géorgiens castrent les Abkhazes. – Maman ! – Ils ont bombardé un zoo… Une nuit, des Géorgiens ont couru après quelqu’un, ils ont cru que c’était un Abkhaze. Ils l’ont blessé, il hurlait. Des Abkhazes sont arrivés, ils ont cru que c’était un Géorgien, et ils lui ont tiré dessus. Au matin, ils se sont rendu compte que c’était un singe blessé. Alors tous, les Géorgiens et les Abkhazes, ils ont décidé de faire une trêve et ils se sont précipités pour le sauver. Si cela avait été un homme, ils l’auraient tué… Je n’avais rien à répondre à ma mère. Je priais pour tout le monde : On dirait des zombies. Ils croient qu’ils font le bien. Mais est-ce qu’on peut faire le bien avec une mitraillette et un couteau ? Ils entrent dans les maisons et s’ils ne trouvent personne, ils tirent sur les animaux, sur les meubles. Quand on sort dehors, on voit des vaches aux pis déchiquetés par les balles… Des pots de confitures fusillés… Les uns tirent d’un côté, les autres tirent de l’autre. Ramène-les à la raison ! (Elle se tait.) Le téléviseur ne marchait plus, on avait juste le son, mais sans image… Moscou était loin, très loin…

J’allais à l’église, et je parlais, je parlais… Dès que je voyais quelqu’un dans la rue, je l’arrêtais pour lui parler. Ensuite, je me suis mise à parler toute seule. Maman s’asseyait à côté de moi pour m’écouter, puis je voyais qu’elle dormait, elle était si fatiguée qu’elle s’endormait en marchant. En lavant les abricots. Alors que moi, c’était comme si on m’avait remontée, je n’arrêtais pas de raconter, de raconter, ce que j’avais entendu dire et ce que j’avais vu moi-même… Un jeune Géorgien avait jeté son fusil en criant : Mais qu’est-ce qu’on est venus faire ici ? Je suis là pour sauver ma patrie, pas pour voler des réfrigérateurs ! Pourquoi entrez-vous dans des maisons qui ne sont pas les vôtres, pourquoi volez-vous des réfrigérateurs qui ne vous appartiennent pas ? Je suis venu mourir pour la Géorgie… Quelqu’un l’a pris par le bras et l’a emmené en lui caressant la tête. Un autre Géorgien, lui, s’est dressé de toute sa taille et il est allé à la rencontre de ceux qui lui tiraient dessus : Frères abkhazes ! Je n’ai aucune envie de vous tuer, ne me tirez pas dessus ! Ses amis l’ont abattu d’une balle dans le dos… Un autre, je ne sais pas si c’était un Russe ou un Géorgien, s’est jeté sous un blindé avec une grenade en hurlant quelque chose. Personne n’entendait ce qu’il disait. Il y avait des Abkhazes dans le blindé… Eux aussi, ils hurlaient. (Elle se tait.) À la maison, maman avait mis des pots de fleurs devant toutes les fenêtres. Elle faisait ça pour me sauver. Elle me disait : Regarde les fleurs, ma chérie ! Regarde la mer ! J’ai une maman spéciale, elle a un cœur d’or…

[…]        Je ne me souviens plus dans quel ordre cela s’est passé… Je ne sais plus… Les premiers jours, les pillards portaient des masques, ils se mettaient des bas noirs sur le visage. Et puis très vite, ils les ont enlevés. On les voyait passer, un vase en cristal dans une main et une mitraillette dans l’autre, avec un tapis sur le dos. Ils emportaient les téléviseurs, les machines à laver… Les manteaux fourrés, la vaisselle… Tout était bon pour eux. Ils ramassaient des jouets d’enfants dans les maisons saccagées… (Elle se met à chuchoter.) Maintenant, quand je vois un couteau dans un magasin, un simple couteau de cuisine, je me sens mal… Avant, je ne pensais jamais à la mort. Je faisais mes études, d’abord à l’école, ensuite dans un institut médical. Je travaillais, je tombais amoureuse. Quand je me réveillais la nuit, je rêvais à l’avenir… Quand était-ce ? Cela fait si longtemps… Je ne me souviens plus le cette vie-là. J’ai d’autres souvenirs… Un petit garçon à qui on avait coupé les oreilles pour qu’il n’écoute plus de chansons abkhazes. Un jeune homme à qui on avait coupé… vous voyez ce que je veux dire… pour que sa femme n’ait jamais d’enfant. Il y a des missiles nucléaires quelque part, des avions et des tanks, mais cela n’empêche pas les gens de s’égorger avec des couteaux, de s’embrocher sur des fourches, de se fendre le crâne à coups de hache… J’aurais mieux fait de perdre vraiment la raison… Je ne me souviendrais de rien. Une jeune fille du quartier s’est pendue parce qu’elle aimait un garçon et qu’il en avait épousé une autre. On l’a enterrée en robe blanche. Personne n’arrivait à y croire : comment peut-on mourir à cause d’un amour malheureux dans des moments pareils ? Si elle s’était fait violer, là, on aurait compris. .. Je me souviens de Sonia, une amie de maman… On avait égorgé ses voisins pendant la nuit. Un couple de Géorgiens qu’elle aimait beaucoup et leurs deux enfants en bas âge. Sonia passait des journées entières allongée sur son lit, les yeux fermés, elle ne voulait plus sortir. Elle me disait :A quoi bon vivre après ça, ma petite fille ? Je lui faisais manger sa soupe à la petite cuillère, elle ne pouvait plus rien avaler.

À l’école, on nous avait appris à aimer les hommes armés de fusils. Les défenseurs de la patrie ! Mais ceux-là… Ce n’était pas la même chose… Ni la même guerre… Ils étaient tous des gamins, des gamins avec des mitraillettes. Vivants, ils étaient terrifiants, mais morts, ils étaient sans défense, ils faisaient pitié…

[…]     Je suis restée toute seule avec maman. Avec ma maman qui a peur des souris, qui ne peut pas dormir quand elle est seule à la maison. Elle se mettait la tête sous l’oreiller pour échapper à la guerre… Nous avons vendu tous nos objets de valeur : le téléviseur, le porte-cigarettes en or de papa, il était sacré, on l’avait gardé longtemps… Ma croix en or. Nous avions décidé de partir et, pour quitter Soukhoumi, il fallait verser des pots-de-vin. Aux militaires, aux policiers. Cela faisait beaucoup d’argent. Il n’y avait plus de trains. Les derniers bateaux étaient partis depuis longtemps, les réfugiés s’entassaient dans les cales et sur les ponts, serrés comme des sardines. Nous avons eu juste de quoi acheter un seul billet d’avion… Un aller simple pour Moscou. Je ne voulais pas partir sans maman. Pendant un mois, elle m’a suppliée de m’en aller. Moi, je voulais travailler à l’hôpital, m’occuper des blessés… (Elle se tait.) Dans l’avion, on ne m’a rien laissé emporter, juste mon sac à main avec mes papiers. Rien d’autre, pas même les petits pâtés que maman m’avait donnés. On est en guerre, vous comprenez. Il y avait un homme qui passait la douane avec moi, il était en civil, mais les soldats l’appelaient camarade commandant. Lui, on a embarqué ses valises, et aussi de grands cartons… Je voyais passer des caisses de vin, de mandarines… Je pleurais… J’ai pleuré pendant tout le voyage. Une femme m’a consolée, elle voyageait avec deux petits garçons, le sien et celui d’une voisine. Ils étaient tout bouffis à cause de la faim. Moi, je ne voulais pas partir… Pour rien au monde… Maman s’est arrachée à mon étreinte et m’a mise dans l’avion de force. Mais où je vais, maman ? – Tu vas chez toi, en Russie.

Moscou ! A Moscou, j’ai vécu deux semaines dans la gare. Des gens comme moi, il y en a des milliers… Dans toutes les gares de la ville, celle de Biélorussie, de Saviolovo, de Kiev… Des familles entières, avec des enfants, des vieillards. Ils viennent d’Arménie, du Tadjikistan… de Bakou… Ils dorment sur des bancs, par terre… Ils se font à manger sur place. Ils lavent leur linge. Il y a des prises électriques dans les toilettes, et aussi à côté des escalators. .. On verse de l’eau dans une cuvette, on plonge une résistance dedans, on y jette des pâtes, de la viande… Et la soupe est prête ! Ou la bouillie. J’ai l’impression que toutes les gares, à Moscou, sentent les conserves et la soupe khartcho. Le plov [une spécialité d’Asie centrale à base de riz, de carottes et de viande]. Le pipi et les couches sales. On les faisait sécher sur les radiateurs, aux fenêtres. Tu vas chez toi, en Russie. Voilà, j’étais arrivée chez moi. Personne ne nous attendait. Personne ne nous a accueillis. Personne ne faisait attention à nous, personne ne nous posait de questions. Aujourd’hui, Moscou tout entière est une gare, une énorme gare. Un caravansérail. Je me suis vite retrouvée à court d’argent. J’ai failli me faire violer deux fois, la première fois par un soldat, la seconde par un milicien. Le milicien m’a fait lever au milieu de la nuit en me demandant mes papiers, et il m’a emmenée dans le bureau de la milice. Il avait les yeux qui lui sortaient de la tête… Qu’est-ce que j’ai pu hurler ! Il a eu peur, et il s’est sauvé en me traitant de pauvre idiote. Pendant la journée, je marchais dans la ville… Je restais des heures sur la place Rouge… Et le soir, j’errais dans les magasins d’alimentation. J’avais très faim. Une femme m’a acheté un petit friand à la viande. Je n’avais rien demandé… Elle mangeait, et je la regardais. Elle a eu pitié de moi. Cela m’est arrivé une seule fois. Mais je m’en souviendrai toute ma vie. C’était une très vieille femme. Une femme pauvre. Il fallait que j’aille quelque part, juste pour ne pas rester dans cette gare… Ne pas penser à la nourriture, ne pas penser à maman. Et cela a duré comme ça deux semaines. (Elle pleure) A la gare, on pouvait trouver des morceaux de pain dans les poubelles… Des os de poulet à moitié rongés… J’ai vécu comme ça jusqu’à ce que la sœur de papa arrive. Nous n’avions pas de nouvelles d’elle depuis longtemps, nous ne savions pas si elle était encore vivante. Elle a quatre-vingts ans. J’avais juste son numéro de téléphone. Je l’appelais tous les jours, mais personne ne répondait. Elle était à l’hôpital. Moi, je croyais déjà qu’elle était morte.

C’était un miracle! Je l’avais tellement attendu… Et il s’est produit. Ma tante est venue me chercher. Olga… ! Votre tante de Voronej vous attend au poste de la milice… Tout le monde a tressailli, s’est agité… Toute la gare. Qui ? Quoi ? Quel nom avaient-ils dit ? Nous avons été deux à nous présenter, il y avait encore une autre fille qui avait le même nom de famille, mais un autre prénom. Elle venait de Douchambé. Comme elle a pleuré que ce ne soit pas sa tante à elle… Que ce ne soit pas elle qu’on était venu chercher…

Maintenant, j’habite à Voronej… Je fais toutes sortes de petits boulots, tout ce que je trouve : laver la vaisselle dans des restaurants, monter la garde sur des chantiers… J’ai vendu des fruits pour un Azerbaïdjanais jusqu’à ce qu’il se mette à me harceler. En ce moment, je suis topographe. On m’a engagée juste pour quelque temps, bien sûr, et c’est dommage, c’est un travail intéressant. Je me suis fait voler mon diplôme d’infirmière dans la gare, à Moscou. Et aussi toutes les photos de maman. Je vais à l’église avec ma tante. Je me mets à genoux et je prie : Seigneur! Je suis prête! Je veux mourir maintenant ! Chaque fois, je Lui demande si maman est encore vivante.

Merci… Merci de ne pas avoir peur de moi. Merci de ne pas détourner les yeux comme les autres. De m’écouter. Je n’ai pas d’amie ici, et aucun garçon ne me fait la cour… Je parle, je n’arrête pas de parler… De raconter…

Six mois plus tard, j’ai reçu une lettre d’elle : J’entre au monastère. J’ai envie de vivre. Je prierai pour vous.

Svetlana Alexievitch                        La Fin de l’Homme rouge  Actes Sud 2010

19 03 1993                 Le général français Philippe Morillon, en poste en Bosnie comme commandant en chef des forces de l’ONU, reste à Srebrenica malgré les menaces serbes et obtient le passage d’un convoi humanitaire.

25 03 1993                Le chef des musulmans de Bosnie, Izetbegovic signe le Plan Vance Owen ; le cessez le feu sera signé par les Serbes le 28. Mais la purification ethnique est déjà lancée depuis longtemps… l’occident mettra longtemps avant d’ouvrir les yeux et de réaliser l’ampleur des massacres.

13 04 1993             Trois jours plus tôt, Chris Hani, secrétaire général du Parti communiste sud-africain, a été assassiné devant sa maison de Boksburg, près de Johannesburg, par un blanc d’extrême droite, immigré polonais, très vite arrêté. Frederik de Klerk, président du pays depuis 1989, a libéré les prisonniers politiques et aboli les principales lois ségrégationnistes. Jamais le pays n’aura été aussi près du précipice de la guerre civile. Nelson Mandela, libéré le 11 février 1990, à la tête de l’ANC – African National Congress -, parle à la télévision.   Et c’est le miracle : le pays s’éloigne du précipice, non sans heurts, non sans troubles, mais il s’éloigne et cela par la magie du verbe d’un homme en qui l’énorme majorité des Noirs a confiance :

Ce soir, je tends la main à chaque Sud-Africain, noir ou blanc, du plus profond de mon être. Un homme blanc, rempli de préjugés et de haine, est venu dans notre pays et a commis un acte si mauvais que notre nation tout entière vacille à présent au bord du précipice. Une femme blanche, d’origine afrikaner, a risqué sa vie pour que nous puissions connaître, et traduire en justice, cet assassin.

Le meurtre de sang-froid de Chris Hania envoyé des ondes de choc à travers tout le pays et dans le monde entier. Nous sommes déchirés de chagrin et de colère. Ce qui s’est passé est une tragédie nationale qui a touché des millions de personnes, quels que soient les clivages politiques et de couleur. Notre chagrin partagé et notre colère légitime trouveront leur expression dans les commémorations nationales qui coïncideront avec la cérémonie funèbre. Demain, dans de nombreux villes et villages, des cérémonies du souvenir rendront hommage à l’un des plus grands révolutionnaires que ce pays ait connu. Chaque service ouvrira un Livre du Souvenir pour la Liberté, où tous ceux qui désirent la paix et la démocratie puissent faire part de leur engagement.

Il est désormais temps pour tous les Sud-Africains de s’unir contre ceux qui, de quelque côté que ce soit, veulent détruire ce pour quoi Chris Hani a donné sa vie : la liberté de chacun d‘entre nous. Il est désormais temps pour nos compatriotes blancs, dont les messages de condoléances continuent d’affluer, de tendre la main avec compassion pour la perte douloureuse qu’a subie notre nation, et de participer aux cérémonies commémoratives et aux commémorations funèbres. Il est désormais temps pour la police d’agir avec tact et modération, d’être des policiers véritablement au service de la population dans son ensemble. Il ne doit se produire aucune autre perte humaine en ce moment tragique. Il s’agit d’un moment décisif pour nous tous. Nos décisions et nos actions décideront si nous employons notre douleur, notre chagrin et notre indignation pour aller de l’avant, vers ce qui est la seule solution durable pour notre pays : un gouvernement du peuple, élu par le peuple et pour le peuple. Nous ne devons pas laisser les hommes qui vouent un culte à la guerre et qui convoitent le sang précipiter des actions qui plongeraient notre pays dans un nouvel Angola. Chris Hani était un soldat. Il croyait à une discipline de fer. Il respectait les instructions à la lettre. Il faisait ce qu’il disait. Tout manque de discipline bafoue les valeurs que Chris Hani représentait. Ceux qui commettent de tels actes ne servent que les intérêts des assassins et profanent sa mémoire. Quand nous, en tant qu’un seul peuple, agissons ensemble de manière résolue, avec discipline et détermination, rien ne peut nous arrêter. Rendons hommage à ce soldat de la paix de façon appropriée. Renouvelons notre engagement à faire vivre la démocratie pour laquelle il combattit toute sa vie, la démocratie qui apportera des changements réels et concrets dans la vie des gens qui travaillent, des pauvres, des personnes sans travail ou sans terre. Chris Hani est irremplaçable dans le cœur de notre nation et de notre peuple. Quand il est rentré en Afrique du Sud après trois décennies d’exil, il dit : J’ai vécu avec la mort l’essentiel de ma vie. Je veux vivre dans une Afrique du Sud libre, même si je dois donner ma vie pour elle. Le corps de Chris Hani sera exposé solennellement au FNB Stadium, à Soweto, le dimanche 18 avril, de midi jusqu’au début de la veillée à 18 heures. La cérémonie funèbre débutera le lundi 19 avril à 9 heures. Le cortège se rendra au cimetière de Boksburg, où l’inhumation est prévue à 13 heures. Ces funérailles et ces rassemblements doivent être menés dans la dignité. Nous donnerons à nos émotions une forme rigoureuse lors de nos regroupements, de nos réunions de prière et de nos rassemblements, que ce soit dans nos maisons, dans nos églises ou dans nos écoles. Nous ne nous laisserons pas entraîner dans des actions téméraires. Nous sommes une nation en deuil.

Pour la jeunesse d’Afrique du Sud, nous avons un message spécial : vous avez perdu un grand héros. Vous avez montré à plusieurs reprises que votre amour de la liberté est plus grand que le plus précieux des dons, la vie elle-même. Mais vous êtes les leaders de demain. Votre pays, votre peuple, votre organisation ont besoin que vous agissiez avec sagesse. Une responsabilité particulière repose sur vos épaules.

Nous rendons hommage à chacun des nôtres pour le courage et la retenue manifestés en face d’une si extrême provocation. Nous sommes certains que c’est ce même esprit indomptable qui nous transportera à travers les jours difficiles qui viennent. Chris Hani a fait le sacrifice suprême. Le plus grand hommage que nous puissions rendre à l’œuvre de sa vie est de nous assurer de gagner cette liberté pour tout notre peuple.

Nelson Mandela, leader de l’ANC.

 


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