15 juin 1992 au 1° septembre 1994. Embellie mondiale à Barcelone. Génocide au Rwanda. Alassane Ouattara le plus grand de tous les voleurs. 37668
Publié par (l.peltier) le 23 août 2008 En savoir plus

15 06 1992            Iégor Gaïdar est nommé premier ministre de la Russie, sans l’aval du Parlement dominé par les communistes conservateurs. Il y restera six mois. Auparavant il avait été ministre des finances depuis novembre 1991, et encore plus tôt, dès 1985-1986, chargé de la réforme économique auprès du premier ministre : avec Petr Aven, ils avaient alors décidé de se fonder sur un modèle économique existant, ayant fait ses preuves. Gaïdar avait proposé la Hongrie ou la Yougoslavie, Petr Aven, la Suède, ce à quoi Gaïdar avait répondu : Nous ne pouvons pas faire de l’URSS une Suède, mais on peut essayer d’en faire la Hongrie.

Il hérite de la pire des situations : effondrement complet de l’économie soviétique : pénurie généralisée, épuisement des devises, arrêt des échanges internationaux. L’hiver approche, la Russie n’a plus que deux mois de réserve de grains et les paysans refusent de vendre leur production aux prix fixés par l’État. Les magasins sont vides, l’État n’a plus que l’équivalent de 27 millions de dollars de devises – ce qui compromet le recours à l’importation de nourriture — tandis que ses dettes s’élèvent à 72 milliards de dollars. Et c’est dans ces circonstances que Iegor Gaidar abolit la régulation des prix et instaure le libre-échange.

Il mène une politique de libéralisation économique inspiré de l’enseignement de l’école de Chicago. Ainsi sont libéralisés la monnaie (le jour de l’an 1992), les prix, de nombreuses privatisations sont menées dans l’urgence. Les oligarques en bénéficient, dans le mécontentement quasi général. La libéralisation des prix fait apparaitre l’évaporation des épargnes, en remettant une couche dans le mécontentement consécutif au désordre ainsi crée. L’homme n’était pas un profiteur et même porté sur la bonne chair, vivait simplement.

Les Moscovites s’essayaient encore à rire en disant que  le plus grand économiste marxiste de la Russie, c’est Iégor Gaïdar  car il a  réussi en deux ans ce que ni Lénine ni Staline n’avaient su faire : discréditer complètement le capitalisme dans ce pays.

Mais les blagues, c’est comme le reste, il y en a de tous les bords : À qui faut-il s’adresser pour entrer au Parti communiste ? À un psychiatre.

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Trois maîtres du pays se trouvent à bord d’un train qui tombe en panne :

  • Lénine : Fusillez le conducteur
  • Staline : Tous les passagers au goulag
  • Brejnev, très calmement : Baissez donc les rideaux, on ne verra plus que le train est arrêté.

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Et quand on montrait à Iégor KaÏdar qu’à la suite de son action, l’espérance de vie avait continué de plonger, les services publics continuaient à se désagréger et la production à diminuer, il répondait que les difficultés tenaient à la faiblesse du prix du pétrole pendant les années 1980, et aussi : Si tu fais des réformes et que tu attends des remerciements, cela signifie que tu ne comprends pas comment le monde est organisé.

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Les privatisations engagées en Russie au cours de la décennie 1990 représentent la plus grande réforme de la propriété jamais entreprise. Alors qu’au début de la décennie la quasi totalité de la production relevait du secteur étatique, dès 1998 environ 70 % du PIB est produit dans le secteur privé. Ce bouleversement des rapports de propriété est un élément clé de la transformation radicale. Il signe la fin et l’échec de l’expérience soviétique. Le changement systémique qui conduit à une pleine conversion au capitalisme a cependant été extrêmement coûteux. Le recul de l’activité économique est continu jusqu’en 1998. Cette grande dépression est aussi profonde que celle des Etats-Unis au début des années 1930. Outre l’explosion des inégalités, les indicateurs tels que l’espérance de vie, l’éducation des jeunes ou la croissance démographique se sont dégradés. Le choc structurel des privatisations est un élément décisif de cette crise nationale. La transition post-soviétique intervient dans un contexte idéologique marqué par l’affaiblissement des conceptions du développement qui, après 1945, ont guidé les politiques menées dans la plupart des pays. L’épuisement économique des différentes formes d’étatisme correspondant aux modèles soviétique, keynésien et tiers-mondiste est patent dès la décennie 70. Il a permis l’émergence d’une nouvelle synthèse politico-économique connue sous le nom de Consensus de Washington ou de néolibéralisme. Appliquée au cours de la décennie 1980 d’abord aux pays d’Amérique latine, ce cocktail de mesures économiques est ensuite relayé dans les pays d’Europe centrale et orientale avec la disparition des régimes de type soviétique. La question du changement des rapports de propriété est alors au centre de l’économie politique de la transition qui s’impose. La prochaine section est consacrée à l’émergence de la question des privatisations dans l’URSS finissante. Les conditions politiques de l’adoption d’une politique radicale en matière de changement des formes de propriété sont ensuite examinées. La section 4 et la section 5 présentent les deux étapes des privatisations en Russie. Les faiblesses des mobilisations sociales et la défaillance de l’Etat sont évoquées dans la sixième section. Avant de conclure, la section 7 présente succinctement le débat économique occulté sur la question de la propriété des moyens de production. Dès 1987, sous l’impulsion de Mikhaïl Gorbatchev, une série de mesures de libéralisation de l’économie soviétique sont mises en œuvre. Orientées au départ vers l’établissement d’un socialisme de marché, elles se radicalisent au fur et à mesure du mûrissement de la crise politique et de l’approfondissement des difficultés économiques, jusqu’à se stabiliser autour de positions néolibérales et monétaristes en 1992. En ce qui concerne les formes de propriété, différentes décisions interviennent dès 1987 qui autorisent le développement des coopératives puis une recombinaison de la propriété étatique. Au même moment, dans les milieux académiques, les premières propositions de désétatisation des entreprises à travers leur transformation en coopérative ou la vente de parts aux citoyens sont avancées. Les choses s’accélèrent à partir de 1989. Alors qu’en URSS la crise économique s’aggrave, la chute du mur de Berlin et le basculement des pays satellites dans le post-socialisme amplifient la demande politique de changement. Sur fond de tensions croissantes entre le secrétaire général du Parti Communiste de l’Union Soviétique, Michael Gorbatchev, et Boris Eltsine qui dirige la fédération de Russie, un programme de transformation radicale intitulé « 500 jours » est proposé à l’automne 1990. Elaboré par des économistes comme Stanislav Chataline, Gregori Iavlinski, Evgueni Iassin et Boris Fedorov, il avance diverses options pour engager les privatisations mais n’est finalement pas appliqué en raison des hésitations de Gorbatchev et des résistances d’une fraction importante des dirigeants du Parti. Parallèlement, de nombreuses directions d’entreprises préparent déjà leur conversion au capitalisme et profitent de la désorganisation économique pour amorcer des privatisations sauvages. En 1991, diverses dispositions concernant la création de joint-venture avec des firmes étrangères, la création de nouvelles entreprises privées et une privatisation graduelle des entreprises publiques sont adoptées tant au niveau de l’Union soviétique que des autorités russes. Mais cette année 1991 voit surtout le démantèlement de l’Union Soviétique et l’ascension de Boris Elstine à la tête d’une Russie indépendante. Ce n’est qu’avec la chute du gouvernement soviétique et la mis en place d’une nouvelle équipe d’économiste que les mesures décisives en matière de changement des rapports de propriété vont être prises. Boris Eltsine met en place au mois de novembre 1991 une nouvelle équipe économique constituée pour l’essentiel de jeunes économistes libéraux. Yegor Gaïdar prend la tête du gouvernement tandis qu’Anatoli Tchoubaïs est désigné pour mener à bien le processus de privatisation. Ce dernier restera au gouvernement jusqu’en 1998 avec seulement une interruption de six mois en 1996. Alors que la situation économique ne cesse de se dégrader et que les forces d’opposition au processus de privatisation sont perçues comme relativement puissantes, cette équipe considère qu’elle bénéficie d’une opportunité historique qu’elle ne doit pas laisser passer. Le processus de radicalisation des réformes procède ainsi d’un calcul politique. Il faut agir vite afin de créer une structure sociale qui rende tout retour au pouvoir des communistes sinon impossible du moins très difficile. Pour cela, les nouveaux dirigeants peuvent s’appuyer sur une relative bienveillance de la population. Les mobilisations des mineurs de 1989-1991 se rapprochent de l’opposition démocratique et nationale emmenée par Boris Eltsine.

Comme ces luttes sont orientées avant tout contre l’appropriation monopolistique du pouvoir politique et économique de la Nomenklatura, des convergences apparaissent. Plus largement, l’adhésion populaire au marché est associée à l’espérance d’une élévation du niveau de vie et d’une véritable justice sociale. Dans l’opposition au contrôle des bureaucrates sur les entreprises, il y a la volonté de voir le processus de changement institutionnel radical déboucher sur un contrôle de la part des salariés eux-mêmes de l’outil de production.

Au niveau international, l’esprit de la guerre froide est encore très présent et le devenir de l’ex-URSS est pour des raisons géopolitiques évidentes l’objet de toutes les attentions. Les pays occidentaux, Etats-Unis en tête, s’engagent ainsi dans un soutien inconditionnel à la nouvelle équipe et exercent une influence significative sur l’agenda des réformes. Concernant les privatisations, Hilary Appel indique quatre modalités par lesquels la communauté internationale a pu peser sur la transformation systémique en Europe de l’Est et en Russie : la conditionnalité des prêts, le financement des programmes de privatisation, la modification de l’équilibre politique et la réorientation idéologique et économique des universités et des instituts de recherche. Le moyen le plus coercitif est la conditionnalité des versements des prêts du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale (BM) à la réalisation d’objectifs de privatisations. Ainsi, en 1997 la BM procéda à la suspension et à l’annulation de certains versements en raison des retards pris. En raison de son importance géostratégique, la Russie bénéficiait néanmoins d’un pouvoir de négociation beaucoup plus important que la plupart des autres pays d’Europe centrale et orientale et a généralement été préservée de l’arrêt des versements. En revanche, les gouvernements occidentaux et les institutions internationales sont intervenus en soutenant financièrement les programmes de privatisation. Dès 1992 des centaines de millions de dollars ont été débloqués en faveur du Russian Privatization Center sous forme de dons mais aussi de prêts de la BM, de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD), de l’agence américaine USAID, de divers gouvernements européens et du gouvernement japonais. Cette institution clé pour l’élaboration et la mise en œuvre des programmes de privatisation témoigne de la manière dont les pays occidentaux ont pu altérer l’équilibre politique en faveur des fractions favorables à la propriété privée et au libre marché.

Le Russian Privatization Center se présente légalement comme une organisation non gouvernementale fondée en 1992 sous la direction d’Anatoli Tchoubaïs – alors à la tête du Comité de la Propriété d’Etat (G.K.I) en charge des privatisations – avec la participation de l’Harvard Institute for International Development (HIID) – l’institution qui coordonna l’ensemble de la coopération économique américaine dans la période post-soviétique – et le soutien de hauts responsables de la BM. Janine Wedel montre comment, il joua un rôle décisif dans la définition des politiques économiques allant jusqu’à participer à la rédaction des décrets présidentiels de privatisations

Richard Morningstar, un officiel du Département d’Etat indique sans détours comment des organisations comme le Russian Privatization Center ont été décisives : Si nous n’avions pas été là pour financer Tchoubaïs, aurions nous gagné la bataille des privatisations ? Probablement non. Avec quelques centaines de millions de dollars, il n’est pas possible de changer le pays, mais il est possible d’apporter une assistance ciblée pour aider Tchoubaïs. Pour les services fournis, Anatoli Tchoubaïs et ses alliés politiques ont bénéficié des largesses financières de cette institution avant de tirer profit de leur position au cours du processus de privatisation. [Il va devenir un des hommes d’affaires les plus riches de Russie]  Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls. Divers Harvard Boys appointés par le gouvernement américain et parfois détenteurs de la double nationalité pratiquèrent également un lucratif mélange des genres, tantôt consultants, tantôt représentant des gouvernements, tantôt hommes d’affaires jouant pour leur propre compte.

La communauté internationale n’a donc pas eu à faire appel à des méthodes coercitives pour imposer les privatisations. En revanche, elle a joué un rôle majeur dans la promotion et le soutien moral et financier à des leaders qui embrassaient déjà l’agenda néolibéral. Cette altération de l’équilibre politique a été décisive dans l’engagement du gouvernement russe dans un processus rapide de privatisations et n’a jamais été remise en cause par le caractère faiblement démocratique d’une transition marquée par les coups de force de l’exécutif.

L’équipe d’Anatoli Tchoubaïs aurait souhaité suivre des modalités de privatisations par vente d’actifs se rapprochant de celles adoptées dans les pays occidentaux au cours des années 1980, mais elle doit faire face à des contraintes spécifiques d’ordre politique et économique.

Sur le plan économique, la faiblesse de l’épargne disponible rend quasiment impossible la vente rapide de milliers d’entreprises. Sur le plan politique, une telle option se heurte à l’opposition du Soviet Suprême de la Fédération de Russie, des dirigeants d’entreprise et risque de miner le soutien populaire aux réformes. Pour ne pas prendre le risque de retarder la désétatisation de l’économie, l’équipe de Tchoubaïs décide donc de suivre l’exemple Tchèque de la privatisation de masse.

Des coupons, les vouchers, d’une valeur faciale de 10 000 roubles sont distribués à la population qui peut les utiliser pour acheter les actions des entreprises privatisées ou les revendre. Ce mécanisme est mixé par des procédures privilégiées pour les travailleurs et les dirigeants d’entreprises. La loi adoptée le 11 juin 1992 et mise en œuvre dès l’automne offre trois variantes. Dans la première, les travailleurs peuvent obtenir gratuitement 25 % des parts de leur entreprise, mais ces parts sont dénuées de droit de vote. La seconde donne aux salariés la possibilité d’acheter à un prix privilégié 51 % de leur entreprise. La troisième permet à un groupe de managers ou de salariés d’acheter prioritairement 20 % des parts avec droit de vote. La seconde variante qui permet aux salariés d’être majoritaire dans l’actionnariat, est plébiscitée puisqu’elle est choisie par plus de 70 % des entreprises concernées par cette première vague de privatisations. En dépit de l’opposition du parlement qui voulait notamment que les insiders soient davantage favorisés, une nouvelle vague de privatisations selon des modalités à peu près identiques est lancée par décret présidentiel au printemps 1993, suivie d’une troisième en 1994 qui accorde un rôle plus important aux régions.

A la mi-1994, la désétatisation de l’économie est impressionnante : plus de 15 000 firmes ont été privatisées et un peu plus de 60 % du PIB provient du secteur privé15. En revanche, le processus de privatisation de masse ne bénéficie pratiquement plus d’aucun soutien dans la population. Le gouvernement par la bouche d’Anatoli Tchoubaïs avait pronostiqué que la valeur des parts acquises par chacun allait s’apprécier significativement jusqu’à représenter l’équivalent de deux ou trois voitures neuves. En fait, si la quasi totalité des russes ont participé à cette première phase de privatisation, la plupart n’en ont retiré aucun bénéfice. Leurs actions ont été bloquées par les managers des firmes, rachetées pour une bouchée de pain alors que les travailleurs étaient victimes d’arriérés de salaires, ou ne valent plus rien, car les entreprises ont été vidées de leurs actifs. Des millions d’autres personnes qui avaient investi leurs vouchers dans des fonds d’investissement mutuels pyramidaux, le plus célèbre étant MMM, ont tout perdu lorsque ceux-ci se sont effondrés en 1994.

Sur fond de crise économique et sociale croissante, la phase de la privatisation de masse s’achève par un profond désillusionnement de la population. Les méthodes de privatisation ont sciemment interdit la mise en place de droits collectifs puisque les procédures privilégiées accordées aux employés n’étaient pas destinées à leur permettre de prendre le contrôle effectif de leur entreprise mais à rendre les privatisations socialement acceptables. Les vouchers étant librement transférables, on a assisté à une rapide redistribution des titres au détriment de la très grande majorité de la population qui ne disposait ni du temps, ni de l’information pour les utiliser dans leur intérêt. Afin d’acquérir des parts et de se préserver des outsiders, les managers ont fait de nombreuses promesses aux salariés à propos de l’emploi et des avantages sociaux. Ils ont ainsi le plus souvent réussi à conserver le contrôle sur les entreprises. Ce contrôle s’est cependant avéré instable et largement soumis à la montée en puissance d’acteurs financiers et d’intermédiaires dont les pratiques prédatrices ont contribué à la destruction d’une grande partie de l’appareil productif.

En juillet 1994, Boris Eltsine ignore une nouvelle fois l’opposition du parlement et engage une phase de privatisation monétaire à travers la mise aux enchères de participations dans des entreprises de secteurs clés comme l’énergie, les métaux ou les télécommunications. Étant donné l’ampleur des changements de propriété déjà effectués, le processus de transformation systémique apparaît comme irréversible et les priorités de l’équipe de Tchoubaïs ne sont plus les mêmes qu’en 1992. La nouvelle étape de privatisation est donc destinée à un petit cercle de personnes susceptibles de stabiliser une couche de capitalistes. Dans un premier temps, la majeure partie des revenus de ces privatisations doit servir à recapitaliser les entreprises cédées ou à alimenter les budgets des autorités locales et régionales. Cependant, dès 1995, les recettes de ces ventes d’actifs sont principalement destinées à combler le déficit du budget fédéral.

A la veille des élections parlementaires de 1995 à la Douma et de la présidentielle de juin 1996, le gouvernement a en effet absolument besoin de ressources financières pour combler les arriérés de salaires des fonctionnaires et des militaires ainsi que les pensions des retraités sans relancer l’inflation. Il compte pour cela sur les revenus des privatisations. Des objectifs de recettes sont définis mais ne sont pas atteint pour plusieurs raisons. D’abord, la diminution des revenus et l’inflation élevée des années précédentes ont érodé l’épargne disponible. Ensuite, les personnes qui se sont enrichies depuis le début des réformes ne considèrent pas les entreprises russes comme un investissement attractif et préfèrent placer leurs avoirs à l’étranger ou spéculer sur les devises comme en témoigne l’ampleur de l’évasion des capitaux. Enfin, l’essentiel du capital financier qui reste en Russie est happé par les titres de la dette publique à court terme (GKO) dont les rendements sont très élevés jusqu’au krach d’août 1998. C’est dans ce contexte que l’opération prêts contre actions est décidée avec un but double: d’abord, apporter au budget fédéral les liquidités dont le gouvernement a un besoin urgent pour obtenir la réélection de Boris Eltsine ; ensuite, acheter l’appui financier d’un groupe de riches contributeurs potentiels à la campagne électorale de Eltsine.

En mai et août 1995 deux décrets présidentiels posent les bases légales de ce schéma de privatisation inédit. Le principe qui a été initialement avancé par Vladimir Potanin, directeur d’Oneximbank, est le suivant : les banques vont accorder à l’Etat des prêts gagés sur des paquets d’actions qui leur sont laissés en gérance. Des enchères sont organisées pour répartir ces actions à la banque offrant le prêt le plus élevé. Au bout d’un an, si l’État n’a pas remboursé son prêt, la banque peut mettre en vente ces actions et reverser à l’État seulement  30 % du produit de cette vente. Dans les faits, les officiels en charge des privatisations n’ont jamais vraiment envisagé que les prêts soient remboursés. C’est ainsi que des participations élevées ou majoritaires dans des joyaux de l’industrie soviétique comme Norilsk Nickel, le principal producteur mondial de Nickel, les entreprises pétrolières Yukos, Sidanko et Lukoi ou encore le combinat métallurgique de Novolipetsk sont cédés à un groupe exclusif de banques favorisées. Formellement, il était interdit à ces banques dépositaires des paquets d’actions d’en prendre possession. Cependant, elles-mêmes étant organisatrices des enchères, elles n’hésitèrent pas à écarter des offres plus élevées et à prendre le contrôle définitif des actions mises en vente par le biais des sociétés-écran. Le manque à gagner pour le budget public est considérable. L’exemple de Norilsk Nickel est édifiant : les quelques centaines de millions de dollars offerts pour le contrôle d’une participation de 38 % sont ridicules si l’on considère que le chiffre d’affaire annuel de la firme en 1995 est estimé entre 2,5 et 3 milliards de dollars. Il importe également de noter que les conseillers américains du Harvard Institute for International Development bénéficièrent du schéma prêts contre actions. La Harvard Management Compagny – qui place les fonds de l’université du même nom – et Georges Soros furent les seuls investisseurs étrangers à prendre part à cette opération qui leur permit d’obtenir une participation significative dans le combinat métallurgique de Novolipetsk et dans la compagnie pétrolière Sidanko.

Derrière les prétextes de promotion de la propriété domestique d’entreprises stratégiques nationales et de renforcement des actifs des banques se trouve l’enrichissement d’un petit groupes d’oligarques financiers. L’évidence de la collusion, de la corruption et du favoritisme dans ces enchères fut tel que les critiques véhémentes s’élevèrent dans l’ensemble du spectre idéologique, depuis le Parti Communiste russe jusqu’à la Banque Mondiale. En vain. Le processus prêts contre actions alla jusqu’à son terme. L’unique conséquence du scandale fut la mise à l’écart temporaire de la figure immensément impopulaire d’Anatoli Tchoubaïs avant l’élection présidentielle de juin 1996.

Une fois les élections présidentielles passées, Tchoubaïs revient au gouvernement et les privatisations par vente d’actifs reprennent. En 1997, 25 % de la compagnie monopolistique de télécommunications Svyazinvest sont ainsi cédés à un consortium alliant investisseurs russes (Onexim) et étrangers (Deutsche Morgan Grenfell and Morgan Stanley). Un processus graduel de vente est mené par les gouvernements successifs. Il concerne notamment le secteur énergétique et la métallurgie. Au printemps 2005, Vladimir Poutine s’est engagé à poursuivre et même à accélérer les privatisations, indiquant que plus de 11 000 entreprises allaient être concernées, notamment les monopoles naturels (chemins de fer et Électricité) et des firmes du secteur bancaires.

Le caractère profondément illégitime et chaotique du processus de privatisation soulève la question de la relative passivité de la population et du rôle de l’Etat.

Alors que le niveau de vie s’effondre et qu’une poignée d’individus s’approprient les biens de la collectivité nationale, la faiblesse des mobilisations sociales est un des traits les plus marquant de la décennie 1990. Dans son enquête sur les ouvriers russes dans la période de transformation, Karine Clement met en évidence les mécanismes de démobilisation : détérioration du travail du fait de l’accroissement de la précarité, de la flexibilité et de la paupérisation de la majorité de la population, opacité des rapports sociaux résultant de la confusion entourant le processus de privatisation, défaillance des organisations médiatrices de l’action collective et processus de destruction de l’identité ouvrière. Si les résistances sociales sont restées marginales, elles ont également été très éclatées et se sont cristallisées dans un certain nombre de conflits locaux autour de la question de la propriété. C’est par exemple le cas en 1992-1993 à Moscou dans l’usine automobile ZIL où la répartition des actions entre l’encadrement et les salariés est contestée par de nouveaux syndicats (Sotsprof et Zachita).

Une des mobilisations les plus avancée a lieu dans le combinat de cellulose de Vyborg à une centaine de kilomètres de St-Petersbourg: suite à sa mise en faillite, l’entreprise est gérée par les salariés de 1998 à 2000 avant de céder devant le blocus économique orchestré par les dirigeants économiques et politiques de la région. Les salariés sont restés des acteurs en marge du processus de privatisation. C’est l’Etat, affaibli par la crise des finances publiques et la réduction drastique de la dépense publique, qui est le maître d’œuvre de cette réforme chaotique. Rendu public en novembre 2004, un rapport rédigé par la Cour des Comptes de la Fédération de Russie sous l’égide de l’ancien Premier Ministre M. Stepashin, est riche d’enseignements sur ce rôle de l’Etat. Après avoir constaté que les privatisations ont abouti à une nouvelle répartition des droits formels de propriété accompagnée d’un nombre relativement peu élevé de conflits sociaux, ce texte montre les dysfonctionnements majeurs des politiques publiques dans la période allant de 1993 à 2003. Concernant les problèmes relatifs au processus lui-même il pointe en particulier des dispositions législatives incomplètes et contradictoires, l’absence de système de contrôle des transactions de privatisation, les abus de pouvoir des organes fédéraux et des dirigeants des entreprises privatisées et la sous-évaluation quasi systématique de la valeur des entreprises mises en vente. Pour ne prendre qu’un exemple, citons la mise aux enchères de 7,97% du capital de la compagnie de pétrole et de gaz Slavneft en 1996-1997. Ce paquet d’actions a été vendu à 48,8 millions de dollars alors que selon la capitalisation sur le marché de la compagnie sa valeur était de 358,1 millions de dollars ; la transaction s’est donc réalisée au septième du prix du marché ! Le comportement des représentants publics dans les conseils d’administration des entreprises où l’Etat conserve des participations est également dénoncé. En particulier le versement des dividendes au budget fédéral n’a pas été vérifié, laissant des montants colossaux passer dans des filiales des entreprises concernées au profit d’acteurs privés.

Le bilan que fait le rapport du processus de privatisation est sans appel. Il n’a pas abouti à la réalisation de l’objectif fixé dans le Programme de privatisation, c’est-à-dire à la création d’un « entrepreneur efficace et d’une économie de marché socialement orientée. Il n’a pas non plus permis des recettes importantes pour le budget de l’Etat. Le principe du respect de l’égalité des citoyens lors de la privatisation de masse et la prise en compte des intérêts et des droits de toutes les couches sociales n’ont pas été respectés. Enfin, l’absence de politique de privatisation à long terme a eu pour résultat l’achat d’actions d’entreprises stratégiques par des firmes étrangères.

Cette dynamique du processus de privatisation repose sur un débat occulté. L’ambiguïté qui permet aux réformateurs de bénéficier dans un premier temps d’un soutien populaire est résumée par le slogan répété à maintes reprises par Boris Eltsine : Il nous faut des millions de propriétaires, pas un petit groupe de millionnaires. C’est aussi l’espoir de la population de voir son niveau de vie substantiellement amélioré grâce à fonctionnement plus efficace de l’économie. C’est ce que promettent les promoteurs du package néolibéral (libéralisation des prix, du commerce, recul de l’Etat, etc.) auquel sont associées les privatisations.

La mise en œuvre de droits de propriété individuels et échangeables est considéré comme une condition nécessaire à l’efficacité économique tandis que toute autre forme de désétatisation, par exemple par la prise de contrôle collective des salariés d’une même usine, est repoussée. Anders Aslund, un des experts les plus impliqués en Russie, recense les arguments avancés : les privatisations devaient faire reculer la corruption, durcir la contrainte budgétaire, accroître la compétition entre les producteurs, favoriser la destruction créatrice grâce au mécanisme de faillite, améliorer la rationalité de l’investissement. Faisant fis de précédents historiques comme la dictature de Pinochet au Chili, la propriété privée des moyens de production est également présentée comme indissociable de l’émergence de régimes politiques démocratiques. La plupart du temps, les privatisations sont justifiées à partir d’un double mouvement de critique du fonctionnement des économies planifiée et d’imitation des systèmes économiques occidentaux. Il s’agit de réparer l’anomalie que constitua l’expérience soviétique. Le raisonnement de base est alors le suivant. Dans les entreprises d’Etat les incitations des managers et des travailleurs à l’efficience productive sont considérées comme faibles pour plusieurs raisons : la primauté accordée aux objectifs quantitatifs du plan sur la diminution des coûts ; la sécurité de l’emploi qui est une obligation sociétale des entreprises ; les pertes qui sont assumées par le système bancaire ou le budget de l’Etat. A l’inverse, sous un régime de propriété privée dans un contexte libéralisé, les managers sont soumis à une discipline contractuelle par les actionnaires qui cherchent à maximiser leurs profits ; ils font face au risque de take-over par d’autres acteurs privés et au risque de faillite. La productivité doit ainsi être augmentée grâce à la réduction de l’emploi non nécessaire et à des coupes dans les usages excessifs d’intrants.

Ces justifications procèdent d’une vision extrêmement naïve des conditions d’émergence de comportements économiques responsables. Le fonctionnement des économies occidentales est le résultat d’un processus historique long de maturation de complexes chaînes d’agence. Le type d’efficacité qui en résulte nécessite une configuration institutionnelle aux multiples dimensions (marchés financiers, législation de la concurrence, mécanismes de contrôle des comptes, ethos professionnel de management, etc.). Un tel édifice ne pouvait être construit à brève échéance par un pouvoir politique centralisé, ce qui permet d’ailleurs d’affirmer que le risque de voir l’entrepreneur apparaître sous la forme d’un prédateur sans scrupule pouvait être anticipé. A un niveau plus théorique, les économistes sont incapables d’argumenter de manière décisive en faveur de droits de propriété individuels et cessibles. Sans se plonger véritablement dans le débat, on peut simplement avancer deux éléments. En premier lieu, la notion de droits de propriété exclusifs a un caractère largement mythique. Dans les sociétés complexes, toute propriété individuelle est enserrée dans une irréductible surdétermination collective. Le code légal formel, le contexte culturel mais aussi les conséquences inintentionnelles des actions individuelles implique que la propriété individuelle n’est acceptée que dans certaines limites et peut toujours être remise en cause. En second lieu, les approches théoriques de la propriété sont relativement peu nombreuses et récentes. La théorie néoclassique ne se préoccupe que de l’équilibre des marchés et ne dit rien sur le fonctionnement de la firme, elle n’a donc rien à nous dire sur la question de la propriété. Un certain nombre d’approches néoinstitutionnalistes s’efforcent depuis les années 1970 de traiter du sujet mais elles n’apportent pas d’arguments décisifs démontrant que l’organisation capitaliste de la grande firme industrielle est plus efficace que des formes autogestionnaires d’administration économique. Des travaux récents tendent même à établir une double relation positive entre démocratie d’entreprise et efficacité productive : d’une part, une répartition démocratique du surplus produit des incitations individuelles à l’effort productif ; d’autre part, un degré élevé de démocratie dans le contrôle de la firme contribue non seulement à augmenter la légitimité de l’organisation du travail et donc les incitations à l’effort productif, mais il améliore également l’efficacité productive du fait des connaissances révélées par le processus démocratique. Le large consensus des experts sur la question des formes de propriété à mettre en place lors de la désétatisation a donc occulté un débat légitime. Avant même les conséquences désastreuses des réformes sur le plan économique et social, le glissement politique qui s’est opéré depuis le positionnement en faveur de la désétatisation jusqu’à la mise en œuvre de programmes de privatisation par vouchers sous-tend la profonde désillusion de la population.

Au terme d’un processus de privatisations qui dure depuis près de quinze ans, le premier constat qui s’impose est un ancrage de la société russe dans le capitalisme. Ce résultat est donc d’abord un succès politique pour ceux qui ont mené les réformes ainsi que pour les institutions internationales et les pays occidentaux engagés à leurs côtés.

Depuis le coup d’État de Boris Elstine à l’automne 1993 jusqu’à l’instrumentalisation du terrorisme par Vladimir Poutine sur fond de cantonnement du pouvoir législatif à un rôle minimal, ce processus a été marqué par l’autoritarisme mais n’a pas provoqué de confrontation sociale généralisée. Il n’en est pas moins fortement illégitime aux yeux de la population. Dans leur grande majorité les Russes considèrent que les privatisations réalisées au cours de la décennie 1990 ont eu un impact négatif pour le pays et que les personnes coupables d’actions illégales dans ce cadre doivent être traduites en justice et éventuellement privées de leur propriété. Bien qu’une remise en cause des privatisations soit formellement exclue de manière répétée par Vladimir Poutine, la question reste très présente dans le débat public, y compris dans les documents officiels.

Cédric Durand          Les privatisations en Russie et la naissance d’un capitalisme oligarchique. CEMI EHESS 2005

On en a fini avec le pouvoir soviétique. Et on a quoi, maintenant ? Un ring, la jungle… Le pouvoir des gang­sters. Ils se sont tirés dessus en se partageant le gâteau. C’était à qui serait le plus rapide… Il faut dire que c’est un sacré morceau ! Seigneur ! Tchoubaïss, le maître d’œuvre de la perestroïka… Maintenant, il se pavane, il donne des conférences partout dans le monde : dans les autres pays, le capitalisme a mis des siècles à s’installer et chez nous, ça s’est fait en trois ans ! On a employé la méthode chirurgicale… Et si certains s’en sont mis plein les poches, eh bien tant mieux, peut-être que leurs petits-enfants seront des gens honnêtes. Brrr! Et ce sont des démocrates ! (Elle se tait.) Ils ont enfilé le costume américain, ils ont écouté l’oncle Sam… Seulement il ne leur va pas, ce costume. Il n’est pas fait pour eux… Ce n’est pas sur la liberté qu’on s’est précipités, mais sur les jeans. Sur les supermarchés. On s’est laissé avoir par des emballages bariolés… Maintenant, chez nous aussi, on trouve tout dans les magasins, c’est l’abondance. Mais les montagnes de saucissons, cela n’a rien à voir avec le bonheur ni avec la gloire. Nous étions un grand peuple ! On a fait de nous des trafiquants et des pillards… Des marchands de tapis et des managers…

[…]        – Je suis ouvrier dans le bâtiment…

Jusqu’au mois d’août 1991, on a vécu dans un pays, et depuis, on vit dans un autre pays. Jusqu’à ce mois d’août, mon pays s’appelait l’URSS.

Qui je suis ? Je suis l’un de ces imbéciles qui ont pris la défense d’Eltsine. Je me trouvais devant la Maison-Blanche, et j’étais prêt à me jeter sous un char. Les gens étaient descendus dans la rue comme portés par une vague, par un grand élan. Mais c’était pour la liberté qu’ils étaient prêts à mourir, pas pour le capitalisme. J’estime que j’ai été floué. Je n’ai pas besoin de ce capitalisme dans lequel on nous a entraînés, qu’on nous a refilé… Sous aucune forme ! Ni sous sa forme américaine, ni sous sa forme suédoise. Je n’ai pas fait la révolution pour le fric de qui que ce soit. On criait : La Russie ! au lieu de crier : L’URSS ! Je regrette qu’on ne nous ait pas dispersés avec des lances à incendie et qu’on n’ait pas amené sur la place deux ou trois mitrailleuses. Il aurait fallu arrêter deux ou trois cents personnes, et les autres seraient rentrées dans leurs trous. (Une pause). Où sont-ils aujourd’hui, ceux qui nous ont fait venir sur la place aux cris de À bas la maffia du Kremlin ! La liberté est pour demain ! Ils n’ont rien à nous dire. Ils se sont tirés en Occident et maintenant, là-bas, ils disent du mal du socialisme. Ils se la coulent douce dans des laboratoires de Chicago. Et nous, on est restés ici…

La Russie… On s’est essuyé les pieds dessus. N’importe qui peut lui taper sur la gueule. On en a fait un dépotoir dans lequel l’Occident se débarrasse de ses vieux vêtements et de ses médicaments périmés. De sa camelote! (Il jure.) Un réservoir de matières premières, un robinet à gaz… Le pouvoir soviétique ? Ce n’était pas idéal, mais c’était mieux que ce qu’on a maintenant. Plus digne. En gros, le socialisme, moi, ça m’allait très bien : il n’y avait pas de gens excessivement riches ni de pauvres, pas de sans-abri ni d’enfants des rues… Les vieux pouvaient vivre avec leur retraite, ils ne ramassaient pas des bouteilles vides et des restes de nourriture dans les poubelles. Ils ne restaient pas plantés là à tendre la main en vous regardant dans les yeux… Le nombre de gens qui sont morts de la perestroïka… On ne les a pas encore comptés. (Une pause). Notre vie d’avant a été complètement rasée, il n’en reste pas pierre sur pierre. Bientôt, je n’aurai plus aucun sujet de conversation avec mon fils. Il me dit en rentrant de l’école : Papa, Pavlik Morozov était un beau salaud, et Marat Kazeï un taré ! Et toi qui m’avais appris que… Je lui avais appris ce qu’on nous avait appris. Je l’avais élevé correctement. Cette horrible éducation soviétique... C’est cette horrible éducation soviétique qui m’a appris à ne pas penser seulement à moi-même, mais aussi aux autres. Aux plus faibles, à ceux qui ont une vie difficile. Pour moi, un héros, c’était Gastello [héros soviétique, pilote de bombardier pendant la 2° guerre mondiale], et pas ceux-là, avec leurs vestes rouges et leur philosophie du chacun pour soi, de la charité qui commence par soi-même… Arrête de nous gaver avec tes idéaux moralisateurs et ta bouillie humaniste, papa ! Où lui apprend-on cela ? Les gens sont différents maintenant… Ce sont des capitalistes. .. Et lui, vous comprenez, il est imprégné de tout ça, il a douze ans. Je ne suis plus un exemple, pour lui.

Pourquoi j’ai pris la défense d’Eltsine ? Rien qu’en disant qu’il fallait retirer ses privilèges à la nomenklatura, il s’était fait des millions de partisans. J’étais prêt à prendre un fusil pour tirer sur les communistes. Ça m’avait convaincu… On ne comprenait pas ce qu’on allait nous donner en échange. Ce qu’on allait nous refiler. On s’est fait avoir dans les grandes largeurs ! Eltsine s’est déclaré contre les Rouges et il s’est mis du côté des Blancs. C’est une catastrophe. .. Bon, qu’est-ce qu’on voulait ? Un socialisme plus doux, plus humain… Et qu’est-ce qu’on a? Le capitalisme sauvage. Avec des fusillades. Des règlements de comptes. Pour savoir qui aura un kiosque, qui aura une usine… Ce sont les bandits qui se sont hissés en haut de l’échelle. Des trafiquants et des changeurs au noir ont pris le pouvoir… Nous sommes entourés d’ennemis et de pillards. De chacals ! (Une pause.) Je n’arrive pas… Je n’arrive pas à oublier ce jour, devant la Maison-Blanche… [cf. 4 10 1993. Propos recueillis en 1997]

Svetlana Alexievitch                     La fin de l’Homme Rouge              Actes Sud 2010

19 07 1992                 Paolo Borsellino juge anti-mafia est tué dans l’explosion d’une voiture piégée Via D’Amelio, à Palerme. L’explosion tue également les cinq carabiniers de son escorte, Agostino Catalano, Walter Cosina, Emanuela Loi, première femme carabinier, Vincenzo Li Muli et Claudio Traina.

27 07 1992                      Michel Tognini séjourne sur Mir dans le cadre de la mission Antarès. Fin de mission le 10 août 92.

07 1992                      Sommet du G 7 à Munich. Boris Eltsine est là, venu demander l’octroi de l’argent – 10 milliard de $ par an – que n’a pas pu avoir Gorbatchev. Il obtient tout juste la promesse de la BERD de la création d’un fonds de sécurité nucléaire de 100 millions de $… à peine de quoi financer la restauration de trois des quatorze centrales de la région.

7 08 1992                     Aux Jeux Olympiques de Barcelone, deux femmes, l’une Éthiopienne, l’autre blanche, d’Afrique du Sud, font entrer dans la légende le 10 000 mètres. Elles ont décroché toutes les autres concurrentes depuis longtemps et ont même plus d’un tour d’avance sur nombre d’entre elles. Elana Meyer mène le train, toutes deux avec leur style, Elana un peu plus saccadé que Derartu, splendide de régularité et d’apparente facilité. Et, à l’entame du dernier tour, Derartu accélère implacablement : elle vole vers la victoire et Elana ne peut rien faire, contrainte à la regarder partir, seule, dans sa magnifique foulée, ample et puissante, les épaules recouvertes de courtes manches blanches, bouffantes, – coquetterie personnelle, ou imposée par les autorités éthiopiennes ? -.

C’est l’histoire d’une course, le 10 000 m. femmes des Jeux Olympiques de Barcelone, dont la légende est née juste après la course, dans ces quelques mètres qui ont suivi la ligne d’arrivée, un tour de piste de rien pour dire au monde tant de son absurdité. Deux petits bouts de femme, évidemment des femmes, bras dessus, bras dessous, ont, avec le sourire, offert comme un instant de grâce où le sport est ce que les hommes rêvent souvent qu’il soit. Elles s’appelaient Elana Meyer et Derartu Tulu.

La première était blanche, sud-africaine et favorite avec la britannique Mc Colgan. La seconde était noire, lointaine descendante de la reine de Saba, éthiopienne et inconnue de vingt ans. Cette dernière est finalement venue déborder à l’entame du dernier tour Elana Meyer pour donner à l’Afrique sa première victoire d’une femme noire et à l’Éthiopie son premier succès féminin aux Jeux Olympiques. Pourtant, le régime de Mengistu Haïlé Mariam, sombre et sanglante dictature où il était interdit aux femmes de porter un short, avait cédé depuis peu.

Elana Meyer, elle, venait d’Afrique du Sud, où l’apartheid avait livré ses dernières aigreurs il y avait un an à peine. Mandela était encore loin d’avoir réussi la transition qu’il appelait de ses vœux. Le pays était groggy de ces décennies de ségrégation raciale.

Aussi, au terme de ce flamboyant mano a mano de 10 000 m. quand les deux femmes sont tombées dans les bras l’une de l’autre et ont entamé, ensuite, dans la même foulée, un tour d’honneur, ce n’était déjà plus une course, mais une allégorie. Bien sûr, par le symbole qu’elles représentaient à cet instant, mais également par la spontanéité et la douceur de leur geste.

Jean Christophe Collin           L’Équipe 3.08.2002

Derartu Tulu se drapait dans les couleurs éthiopiennes. Pour Elana Meyer, c’était un peu plus compliqué, car l’ANC, le parti noir d’Afrique du Sud, avait refusé que l’Afrique du Sud soit représenté par le drapeau de l’apartheid : c’était donc un drapeau de l’ONU qu’elle avait pris en main.

La scène, presqu’irréelle était plus un aboutissement, avec quelques longueurs d’avance, de la situation politique dans les deux pays : en Éthiopie, le lugubre Mengistu avait été renversé trois mois plus tôt ; un gouvernement de transition avait été mis en place, essentiellement pour organiser des élections qui donneront naissance à un gouvernement démocratique : ce sera chose faite en mai 1994. En Afrique du Sud, Nelson Mandela, libéré le 11 février 1990, était encore à la tête de l’ANC et Frederik de Klerk, le dernier président blanc, abolissait les dernières lois d’apartheid. Nelson Mandela sera élu président de l’Afrique du Sud le 10 mai 1994, presqu’en même temps que s’installait un régime démocratique en Éthiopie. Derartu Tulu, Elana Meyer, bras dessus bras dessous, auront été les éclaireuses d’une embellie du monde.

Le lendemain, une autre femme offre à l’Algérie sa première médaille d’or : Hassiba Boulmerka, sur le 1 500 mètres. Comme elle avait plus de chances de gagner en étant en short et bras nus qu’en burka, elle s’était mise en short et bras nus. Elle avait dû s’entraîner à Berlin ; les islamistes l’ayant menacé elle et sa famille, elle était sous escorte policière à Barcelone. Elle s’exilera à Cuba, puis reviendra en Algérie quand les islamistes auront été mis au pas.

ET SI

Pour ce 10 000 mètres féminin, il y a du monde dans les tribunes officielles, dont Maria Rosa Conde Guttierez del Alamo, porte-parole du gouvernement de Felipe Gonzales qui, quelques secondes après le début du tour d’honneur de Derartu Tulu et d’Elana Meyer, a un éclair : un moment pareil, il ne faut pas qu’on l’oublie, il faut le magnifier… dans cinq minutes ce sera fini… NON, ce n’est pas possible. Elle téléphone à Felipe Gonzales : est-ce que tu m’autorise à demander à ces deux femmes de faire un tour de plus avec le public derrière elles ? OK, banco répond le chef du gouvernement. Elle s’en ouvre aussitôt au responsable du stade et va voir les deux médaillées : S’il vous plait, je sais que vous êtes fatigués, mais, je vous en supplie, accordez-nous encore un tour supplémentaire, à pied, avec le public derrière vous. Et le public descendit joyeusement sur le stade et entama derrière la noire, derrière la blanche, à vingt mètres devant, mêlé aux athlètes présents pour d’autres épreuves, un dernier tour de piste dans un indescriptible et très simple bonheur, avec les caméras du monde entier braquées sur cette géniale entorse au protocole. Puis les officiels, entourés du public, leur remirent leurs médailles. Les photos décoreront les chambres des jeunes du monde entier.

25 08 1992             Vijecnica, nom de la bibliothèque nationale de Bosnie Herzégovine à Sarajevo, est soumise au feu de l’artillerie serbe de Ratko Mladić, en dépit des nombreux drapeaux bleus indiquant qu’il s’agit d’un édifice culturel. Des volontaires en sauvèrent quelques centaines, mais, après trois jours de pilonnage, les colonnes morisques brûlèrent, les fenêtres éclatèrent, le toit s’écroula, les murs et les escaliers s’effondrèrent. Il y avait là 1 500 000 volumes, 155 000 ouvrages rares, 478 manuscrits et des millions de périodiques du monde entier.

Je pleure sur Vijecnica.                   1993

La Bibliothèque nationale a brûlé pendant les trois derniers jours d’août et une neige noire a étouffé la ville. Une fois les amoncellements dispersés, les personnages de roman ont erré dans les rues, se mêlant aux passants et aux âmes des soldats morts. J’ai vu Werther assis sur la palissade en ruine du cimetière ; j’ai vu Quasimodo se balancer d’une seule main à un minaret. Raskolnikov et Meursault ont chuchoté ensemble pendant des jours dans ma cave ; Gavroche a paradé dans une tenue de camouflage fatiguée. Yossarian vendait déjà la réserve à l’ennemi ; pour quelques dinars, le jeune Sawyer devait plonger du haut du pont du Prince. Chaque jour, plus de fantômes et moins de vivants ; et le terrible soupçon s’est confirmé quand les squelettes me sont tombés dessus. Je me suis enfermé chez moi. J’ai feuilleté les guides touristiques. Je ne suis sorti que lorsque la radio m’a dit qu’on avait sorti dix tonnes de charbon de la cave la plus profonde de la Bibliothèque nationale incendiée.

Goran Simić

12 09 1992                Manuel Rubén Abimael Guzmán Reynoso, 58 ans,  est arrêté avec 13 de ses comparses : à la tête du Sentier Lumineux [5], mouvement terroriste du Pérou, il est responsable de la mort ou disparition de milliers d’hommes, femmes et enfants : de 34 500 à 69 000, au cours de la guerre contre le gouvernement de 1980 à 1990.

22 09 1992                Pluies torrentielles sur Vaison la Romaine : un camping sera ravagé, des maisons détruites, des voitures emportées, mais le pont romain tiendra bien le coup.

9 10 1992                   Michelle Knapp, américaine voit sa belle Chevrolet bien esquintée par un météorite de 12 kg.

12 10 1992                Le gouvernement bolivien a prévu de fêter solennellement à La Paz le cinq centième anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb : défilé militaire, cérémonies diplomatiques, Te Deum en la cathédrale de la plaza Murillo, emplie pour l’occasion de tout ce que l’Amérique latine peut compter d’évêques, archevêques et autres personnel mitré. Et patatras, voilà que plusieurs centaines de milliers d’Aymaras,  de Quechuas, de Moxos, de Guaranis, habillés en costume traditionnels, queñas et bajons en tête, convergent vers le cañon de La Paz. Et tout ce beau monde de conspuer la statue de marbre blanc de Christophe Colomb pendant quatre jours, de renverser les tribunes d’honneur, de faire de grand feux sur toutes les places pour y cuire leur quinoa. Au matin du cinquième jour, ils repartirent tranquillement chez eux. Treize ans plus tard, l’indien Evo Morales sera élu président de la république de Bolivie.

3 11 1992                    Bill Clinton est élu président des États-Unis.

4 11 1992                    Un garde-moniteur du Parc National du Mercantour, en poste à la vacherie du Collet, dans le vallon  de Mollières, à une heure de marche du Boréon : il rapporte ce qu’il voit à la jumelle :

Il y a eu une distribution de postes de comptage de chamois. Moi, j’étais en poste fixe à la vacherie du Collet, dans le vallon de Mollières. Il est 7h30 du matin. Paysage automnal : les mélèzes ocre, la neige en altitude, beau temps, froid. J’observe trois ou quatre hardes de chamois et deux hardes de mouflons qui se promenaient sur le versant sud de Colombrons. Les animaux circulent sous de petites zones de régénération de mélèzes. Je regarde les chamois et surtout les mouflons aux jumelles et puis, à un moment donné, sur la crête, il y avait un chien assis, à côté de petits mélèzes. Je me suis dit : Mais il a une drôle de tête, ce chien. Hou malheur, qu’est-ce que c’est que ça ? Je me suis mis à paniquer. Il était assis. Des couleurs bizarres. Juste au même moment, la harde de mouflons qui était en-dessous s’éparpille totalement et arrive un deuxième animal. Je le vois très bien se déplacer. Il est arrivé vers le premier, en éparpillant des mouflons qui sont partis rapidement. Et là, j’ai commencé à me dire : Hou ça ne ressemble pas à des chiens, ces trucs-là. J’ai commencé à les détailler. Le deuxième trottait. Pour ce qui est du premier, il était assis, les oreilles type loup, bien sur le côté. Je l’avais de face. Couleur : gris, gris foncé, avec une décroissance de couleur, plus clair dessous. Et le deuxième, je l’ai vu de profil, la queue bien pendante, très gris. Les deux de même couleur, identiques. Il est venu rejoindre son copain sur la ligne de crête. C’était à huit cent mètres environ. Le deuxième animal est arrivé sur la crête, bien de profil. Très grand chien, enfin, haut sur pattes, le corps plutôt svelte, assez allongé, queue basse, la tête en dessous du niveau des épaules. C’est pourquoi ces détails m’ont fait penser que c’étaient des loups. Je me suis dit intérieurement : Des loups, malheur ! L’administration du parc va commencer à s’en occuper.

Disparu du territoire national depuis soixante ans, le loup est revenu. Les responsables du Parc sont embarrassés, car, pour ce qui les concerne, c’est le signe d’une réussite : le loup est la preuve de la richesse de la biodiversité, un des objectifs du parc, crée treize ans plus tôt. Ils décident de garder le secret quelques temps… qui vont être quelques mois… malheur ! Quand les opposants au loup – essentiellement les éleveurs, bergers –  apprendront l’affaire, ils se laisseront gagner très vite par le soupçon : si vous n’avez rien dit, c’est parce que c’est vous qui les avez introduits, ces loups. L’affaire démarrait au plus mal, par l’absence complet de flair politique des responsables du parc. Vingt ans plus tard, ce ne sera pas encore réglé.

20 11 1992                    Un projecteur de 1 000 watts placé trop près d’un rideau de la chapelle du château de Windsor, à l’ouest de Londres, enflamme le tissu : en l’absence de coupe-feu, plus d’une centaine de pièces de la résidence royale sont réduites en cendres ou inondées. Le château rouvrira au public en 1997 après cinq ans de travaux de restauration et un coût de 36.5 millions de livres sterling – environ 42 millions d’euros -.

The fire injured at least one person and caused extensive damage on the premises [locaux… bâti]. (Photo by EPA / AFP)

6 12 1992                   Par référendum, la Suisse refuse l’adhésion à la CEE.

De 1989 à 1992, 4 campagnes de glaciologie ont été effectuées au Groenland, en carottant jusqu’à  3 028 m où l’on atteint à cet endroit des témoins de -250 000 ans. Le total des carottes de 10 centimètres de diamètre pèse 65 T ; elles révèlent que la teneur en plomb était 4 fois supérieure à la moyenne sous les civilisations grecques et romaine : on exploitait beaucoup les mines de plomb à l’époque : c’était le métal courant qui demandait le moins de chaleur pour atteindre son point de fusion ; elle diminua ensuite, puis remonta au Moyen Age et atteint son maximum à la révolution industrielle.

17 au 21 12 1992          Boris Eltsine est en Chine, sans résultats spectaculaires, mais ainsi les États-Unis sont bien obligés que constater que la Russie peut aller voir ailleurs que dans leur pré si l’herbe est plus verte.

28 12 1992                 Régis Debray, membre du Conseil d’État depuis qu’il a quitté son poste de conseiller à l’Élysée, fait part à Marceau Long, vice-président du dit Conseil de sa démission

[…]                   il est finalement trop inconfortable de sacrifier ses convictions à son confort. J’ai donc le regret, Monsieur le Président, de vous présenter ma démission. Me voir radié des cadres, selon la formule officielle, me sera moins pénible que d’assister jour après jour et aux premières loges à la diminution de la République. Permettez-moi de m’expliquer.

Le Conseil d’État est un lieu d’excellence. Encore faudrait-il qu’il y ait un État à conseiller. À quoi sert de servir quelque chose qui ne sert plus ? Pourquoi soigner un corps dont l’âme s’éteint ? De l’État républicain, celui qui survit bon an mal an sous nos yeux, ayant déserté ses propres principes et finalités, n’a plus que les apparences. L’ampleur de la catastrophe interdit de l’imputer à tel faction, parti ou coalition provisoirement au pouvoir plutôt qu’à telle autre. La mise en sommeil paraît collectivement et collégialement assumée par les gouvernements d’aujourd’hui, d’hier et de demain.

Sous couvert de modernisation, l’abaissement des services publics en entreprises commerciales et l’intérêt général partout remplacé par la seule logique de rentabilité ; sous couvert de régionalisation, le retour en force des roitelets, des fiefs de famille et des notables, c’est-à-dire la régression féodale de ce qui était supposé un et indivisible ; sous le prétexte de tolérance et de droit à la différence, la laïcité défaite à l’école et l’instruction publique livrée aux communautés religieuses, aux intérêts changeants des chefs d’entreprise, aux humeurs de l’ordre local ; sous couvert de construction européenne, la défausse des responsabilités sur les voisins, l’abdication de tout vouloir propre, lequel ne se confond pas avec l’amour-propre ; sous le nom de solidarité occidentale, la nation alignée, aliénée aux hégémonies du dehors, jusqu’à la mise pure et simple des forces françaises, partout où elles sont engagées, théâtres d’opérations ou de comédies onusiennes, sous commandement américain ; avec l’anesthésie des images, les vertus privées se substituant aux obligations civiques, la charité-spectacle d’un jour à l’organisation plus laborieuse d’une justice, et l’idéal boy-scout à l’aide publique au développement ; sous les invocations à la société civile, une pléiade d’autorités administratives indépendantes, de comités de sages, d’organismes spécialisés, de lobbies de toutes sortes, en lieu et place du citoyen et de ses représentants élus, soit le dessaisissement de la loi délibérée en commun par le règlement incontrôlé ; enfin, la promotion à des postes proprement politiques, au terme d’une pernicieuse confusion des genres, de chevaliers d’industrie et d’hommes de communication, en somme, le grignotement de la République par ce qui la nie, au moral et au propre : l’affairisme individuel et la démagogie médiatique. Tel est le tableau qui nous est offert. Excusez-moi si je suis myope.

J’entends bien que la démocratie à la française qu’on appelait République n’est pas la forme achevée du devenir humain et que notre haute juridiction n’est pas comptable du cours des choses ni du monde tel qu’il va. Je n’ignore pas non plus que la ruée mimétique de nos élites vers le modèle américain de vie et de pensée remonte au moins au départ du général de Gaulle, en 1969 ; et que la période de Restauration planétaire que nous traversons à présent n’encourage guère la fidélité aux principes issus de la Révolution française.

Certains naïfs, dont je fus, avaient beaucoup espéré d’une alternance politique, en 1981, pour inverser ce mouvement ou redresser cette dérive. Les discours tenus donnaient à penser qu’on se faisait de ce côté-là une autre idée de l’homme et de la chose publique. Lorsque la nouvelle religion du profit à l’intérieur et de la normalité à l’extérieur eut clairement gagné ses adversaires d’antan, j’ai demandé très respectueusement au président de la République de bien vouloir me libérer des fonctions que j’exerçais auprès de lui. Le Conseil d’État m’apparaissait alors comme un des foyers de résistance possible à l’air du temps. N’est-il pas soustrait à la tyrannie de l’opinion, aux pressions des puissants et au besoin de soigner son image ? Je ne vous cacherai pas, Monsieur le Président, qu’il m’est arrivé, ces derniers temps, d’en douter. Et quand je lis en tête du bulletin d’information de notre Maison (décembre 1992) cette devise exultante Conseil d’État, toujours plus d’Europe !, je ressens quelque inquiétude pour les idées régulatrices de la République auxquelles j’ai la faiblesse de donner ma foi.

Les dernières décisions, dont l’arrêt Nicolo, prises par le Conseil depuis 1987, à l’encontre de toute sa jurisprudence antérieure, ont déjà soumis les lois françaises aux règlements communautaires, étrangement assimilés, pour la circonstance, à des traités internationaux. Primauté du droit européen sur le droit national qui ratifie, en clair, l’inanité de nos débats législatifs, l’inutilité de notre Parlement et la vieillesse du vieux principe selon lequel le peuple est source de tout pouvoir. Je me demande simplement si la souveraineté populaire s’en allant, celle qui prendra sa place sera supranationale ou plutôt infranationale, et si la vaste impuissance européenne pourra vraiment remplacer notre modeste puissance publique. Un arrêt de 1992 est venu depuis légaliser le port du voile et d’autres signes religieux dans les écoles de la République. La France se trouvant être le seul pays laïque d’Europe, par principe constitutionnel, il était sans doute temps d’atténuer cette anomalie. Un contre onze, ce n’était pas raisonnable…

Aux yeux d’un républicain, un arrêt qui légalise ne rend pas plus légitime ce qui ne peut l’être en soi. Ou alors, mutatis mutandis, il eût fallu tenir pour respectables les lois raciales promulguées par l’État français en 1940 parce qu’elles furent validées très régulièrement et après examen par le Conseil d’État de l’époque, et approuvées par l’opinion majoritaire. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste…

Vous savez mieux que moi, Monsieur le Président, parce que votre hauteur de vues et votre sens incomparable de l’État vous le permettent, que la peur de manquer le dernier train pousse le plus souvent à se tromper de quai. Je ne suis pas sûr, pour ma part, qu’on contribue à protéger les citoyens contre le retour des barbares en choisissant de les adapter, c’est-à-dire de les conformer, aux rapports de force du moment. Ce que je crois, ou crois savoir, de l’histoire de France m’instruirait plutôt du contraire.

Je vous prie donc d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments aussi déférents que désolés.

1992                            Procès du sang contaminé : de 1980 à 1985, ce sang aura fait des milliers de victimes. Par rapport aux autres pays développés, le nombre de victimes se situera dans le même ordre pour les hémophiles, dont 600 moururent, en France, de sang contaminé,  alors qu’il sera beaucoup plus élevé que dans tous les autres pays pour les transfusés : sur 2 500 transfusés, ce sont la moitié qui décédèrent :  on transfusait alors beaucoup plus en France qu’ailleurs. Le chauffage des dérivés sanguins et le dépistage pour les donneurs de sang ne devinrent obligatoires  qu’en août 85, soit  quatre ans après la découverte du virus du sida. Les collectes en milieu carcéral ne cessèrent qu’en octobre 1985, et ce n’est qu’en novembre 1985 qu’avait été interdite la commercialisation des poches de sang non chauffé. Mais l’exportation avait continué à être autorisée jusqu’en février 1986, vers les pays aux contrôles relâchés : Irak, Tunisie, Lybie : bénéficiaire de ce commerce très lucratif : l’Institut Mérieux, dont le pharmacien en chef osera déclarer : Les pays destinataires n’avaient pas d’exigence sur la qualité des produits fournis ! Aucune des 120 procédures lancée d’Irak et de Lybie n’aboutira. Abou Walid, irakien parlera de Sanofi, qui rachètera Mérieux : Ils nous ont proposé des sommes insignifiantes. Et ont menacé de bloquer les vaccins à destination de l’Irak si on faisait trop de bruit. Le test Abbot, américain ne reçut son homologation en France qu’après le test Pasteur, alors qu’il était opérationnel plusieurs mois avant.

L’Angleterre connaît son maximum de cas d’ESB : 37 280.De 1986 à 2000, 4 millions de bovins seront abattus. Mais la répartition géographique de la maladie est très inégale : les éleveurs de bovins qui continuent à s’approvisionner en farines en Écosse, où les révisions à la baisse des paramètres pour fabriquer les farines, n’ont pas été pris en compte, ne connaissent pratiquement aucun cas d’ESB, la maladie se concentrant sur le sud, sud-est de l’Angleterre, là où l’on a cherché à faire des économies dans l’élaboration des farines depuis 1980.

Intervention militaro humanitaire de grande envergure en Somalie, qui se soldera par un échec, face aux ruses et à la xénophobie des chefs de guerre locaux. Les batailles entre clans rivaux qui suivront le départ des américains prendront vite une tournure anti occidentale.

Les Américains évacuent leurs bases de Clark et de Subic, sur l’île philippine de Luçon. L’Assemblée nationale populaire chinoise en profite pour voter la souveraineté indiscutable de la Chine sur la mer de Chine du Sud et renforcer sa présence dans le secteur. Elle vote aussi la loi autorisant  les mises en faillite d’entreprises d’État :

Peu après son adoption, le statut de xiagang a été créé afin d’atténuer les conséquences des licenciements. Entre 1998 et 2003, ce sont sans doute 50 à 60 millions de personnes qui auront été licenciés. [Le terme de Xiagang désigne les salariés licenciés des usines d’État dans les années 1990 ; à la fin des indemnités et du petit pécule, variable selon la région et l’usine, ils doivent se contenter de petits boulots ou vivent aux crochets de leur famille].

[…]     Jadis, les ouvriers et employés des grandes usines jouissaient d’un emploi garanti à vie et de services publics en matière de santé, de logement et d’éducation. C’était le temps de l’incassable pot de fer opposé au fragile pot de terre et de la grande marmitte dans laquelle tous mangeaient ensemble. Mais soudain, au milieu des années 1990, une véritable tornade s’est abattue sur les anciens bastions industriels qui étaient la fierté du pays. Les faillites se sont succédées à un rythme si effréné que des dizaines de millions d’ouvriers se sont retrouvés sans travail avant même d’avoir eu le temps de comprendre ce qui leur arrivait.

[…]     Avec ces légions de chômeurs, la Chine communiste de Deng Xiaping et de Jiang Zemin a réinventé l’homme-Kleenex : bon à jeter après usage. D’un point de vue néolibéral, cette liquidation fut une réussite époustouflante : l’emploi socialiste a été éliminé en une grosse décennie.

[…]     L’investissement dans le capital humain n’est pas la priorité des communistes chinois. Deux enquêtes, menées en 1992 et 1997, montrent que le niveau moyen des compétences scientifiques de base de la population chinoise n’a pas progressé entre ces deux dates. Ce niveau serait même 33 fois moins élevé que le niveau moyen de la population américaine ! Le miracle chinois de ces vingt dernières années ne repose aucunement sur la hausse du niveau d’éducation du peuple. Seule l’élite urbaine a accès aux meilleures écoles, ce qui est néanmoins suffisant pour former l’encadrement politique et économique nécessaire à l’État et les techniciens employés par les multinationales qui investissent en Chine. En comparaison, l’effort financier et humain que doit fournir une famille paysanne pour envoyer l’un de ses enfants dans une université de qualité est presque inhumain.  Pour y parvenir, les jeunes adultes des campagnes sont obligés d’aller vendre leur force de travail dans les usines du Guangdong ou sur les chantiers de Pékin. La quasi-totalité du maigre salaire de ces travailleurs migrants servira à couvrir les frais de scolarité de leurs enfants, ou à entretenir leurs parents âgés.

Cette situation n’est nullement le fruit du hasard chinois, elle reflète un véritable choix des autorités. Le PCC a préféré faire de la Chine l’atelier du monde plutôt que de développer la productivité de sa main d‘œuvre. Il a choisi de maintenir à la campagne une inépuisable réserve de travailleurs bon marché, ces jeunes paysans prêts à se vendre à la ville, tandis que leurs vieux parents restent à la campagne cultiver les terres. Dans une économie mondialisée, la règle du libre-échange se résume à chercher les coûts les moins élevés. La Chine, parfaitement en phase avec la mondialisation, dispose ainsi d’une immense réserve de main d’œuvre rurale, disposée à accepter les salaires parmi les plus bas du monde. Et pour cause : la dernière chance qui reste à ces paysans d’arracher leurs enfants à la pauvreté rurale, c’est de se faire mingong [les travailleurs migrants venus des campagnes. En mandarin, mingong est la contraction de paysan et d’ouvrier. Une hybridation sémantique qui annonce le pire : le mingong n’est pas ouvrier et paysan ; il n’est ni l’un ni l’autre. Venu de la campagne à la ville, il est déclassé. Sa seule obsession d’ailleurs, une fois mingong, est de quitter au plus vite cet état maudit.]

L’illégalisme chinois est l’une des qualités qui font du pays le vrai paradis du néolibéralisme. Voici enfin une société qui satisfait toutes les exigences de tous les Medef du monde : une flexibilité du travail optimale, la suppression de fait du code du travail, la liberté contractuelle entre employeur et employés, la disparition de toute entrave à l’action de l’entrepreneur, une fiscalité minimale. En regard de ces performances, quel genre d’attrait peut donc encore représenter l’usine européenne, américaine ou même brésilienne, entrelacée de milliers de règles complexes, entravée par des syndicats encore présents, même si moins puissants ?

Philippe Cohen, Luc Richard         La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? Mille et une nuits. 2005

Mort de Samivel, né en 1907, de son vrai nom Paul Gayet-Tancrède. C’est le nom francisé d’un personnage de Dickens, cher à Samivel : Samuel Welter valet de Mr Pickwick, qui lui fournit son pseudonyme. Poète de la montagne, – il a eu longtemps un chalet aux Contamines Montjoie, en Haute Savoie, sur la Grande Traversée des Alpes -, il laissa ces quelques vers en guise de ligne de conduite pour chacun chacune :

Voici l’espace, voici l’air pur, voici le silence,
Le royaume des aurores intactes et des bêtes naïves.
Tout ce qui vous manque dans les villes
Est ici préservé pour votre joie.
Pas de bruit, pas de cris, pas de moteurs, pas de klaxons ;
Écoutez les musiques de la montagne,
Ouvrez les yeux et vos oreilles,
Fermez vos transistors et vos portables,
Laissez vos soucis, enterrez vos boites de conserve.
Ni inscriptions, ni destructions, ni désordres, ni déchets.
Les papiers gras sont les cartes de visite des mufles.
Récoltez de beaux souvenirs mais ne cueillez pas les fleurs.
N’arrachez pas les plantes, il pousserait des pierres.
L’ennemi des bêtes est l’ennemi de la vie.
Déclarez la paix aux animaux timides, ne les troublez pas dans leurs affaires
Afin que les printemps futurs réjouissent encore vos enfants.

[À l’époque où il écrivit ces lignes, on estimait écologiquement correct d’enterrer les boites de conserve… il est évident qu’il ne dirait plus cela aujourd’hui]

L’homme ne se contentait pas d’écrire et surtout de peindre ses merveilleuses aquarelles de montagne, il savait aussi hausser le ton quand le besoin s’en faisait sentir : dans les années 1970, des bétonneurs s’étaient mis en tête de faire une route de Notre Dame de la Gorge à Bourg Saint Maurice… le col du Bonhomme et le col de la Croix du Bonhomme en voiture… Appuyés par le Touring Club de France et en collaboration avec Georges Sonnier, autre écrivain, une pétition parvint à faire rentrer les bétonneurs dans leur bunker :

Par une sorte de miracle, tout le val Montjoie demeure à peu près ce qu’il était il y a cent ans : perspectives romantiques, eaux cascadantes, forêts touffues, voie romaine du Nant Borrant. Plus haut : grands alpages, fenils et vacheries, torrents et lacs dominés par les arêtes vertigineuses. Cet ensemble unique de décors naturels intacts, cette région éminemment propice à la marche à pied, à la lente, fructueuse et paisible découverte de la montagne, loin des relents d’essence, du vacarme des moteurs et des semeurs de papiers gras, ce paradis se trouve brusquement menacé par un projet de route nationale – une de plus – largeur : huit mètres de tablier, sans parler d’un parking établi en plein alpage, qui le saccagerait de façon irrémédiable.

1 01 1993                    Entrée en vigueur du Marché Unique. Partition de la République tchèque, 10,4 M, capitale : Prague, et de la Slovaquie, 5,4 M, capitale : Bratislava.

8 01 1993                     En France, un Africain est condamné à un an ferme pour avoir fait exciser ses filles.

01 1993                    Ouverture du Marché Unique. À l’intérieur de l’Union, les marchandises ne sont plus contrôlées aux frontières, mais font l’objet d’une simple déclaration d’échanges de biens (DEB) par les parties contractantes.

17 02 1993                 Michel Rocard tente une rentrée politique et propose ni plus ni moins qu’un big bang pour le parti socialiste : A little big man for a little big bang.

21 02 1993                Le Russe Sergueï Bubka franchit au saut à la perche en salle, à Donetsk, 6.15 m : record du monde, qui tiendra 21 ans, jusqu’au 15 février 2014 quand Bruno Lavillenie franchira 6.16 m, toujours à Donetsk. Un an plus tard, le 31 juillet 1994, il franchira 6.14 m. en plein air à Sestrières.

24 02 1993                  La restructuration de la sidérurgie européenne va entraîner la suppression de 60 000 emplois.

16 03 1993             Le réveil des nationalités a tourné la tête aux Causasiens et c’est la guerre entre Géorgiens et Abkhazes. L’Abkhazie donne sur la Mer Noire, juste à l’est de Sotchi, avec pour capitale Soukhoumi. On parle de 13 000 à 20 000 Géorgiens massacrés, de 3 000 Abkhazes, et de 250 000 Géorgiens déplacés :

Au printemps 1992… Nous avions des voisins, Vakhtang et Gounala, lui était géorgien et elle abkhaze. Ils avaient vendu leur maison, leurs meubles, et ils s’apprêtaient à partir. Ils sont venus nous dire adieu. Il va y avoir la guerre. Partez en Russie, si vous avez de la famille là-bas ! Nous ne les avons pas crus. […] Géorgiens et Abkhazes se moquaient les uns des autres, mais ils vivaient ensemble. Ils cultivaient la vigne. Ils faisaient du vin. La fabrication du vin, pour les Abkhazes, c’est une véritable religion. Chaque vigneron a son secret… Le mois de mai est arrivé, le mois de juin. Les gens ont commencé à aller à la plage. Les premiers fruits… Maman et moi, nous ne pensions pas à la guerre, nous faisions des sirops, des confitures. Tous les samedis, nous allions au marché. Ah, les marchés abkhazes! Ces odeurs, ces bruits… Cela sent le vin dans des tonneaux et le pain de maïs, le fromage de brebis et les châtaignes grillées… Une odeur subtile de mirabelles et de tabac, de feuilles de tabac écrasées. Il y a des fromages accrochés partout… Mon préféré, c’est le matsoni. Les marchands hèlent les clients en abkhaze, en géorgien, en russe. Dans toutes les langues. Vaï, vaï, mon trésor! Le prends pas si t’en veux pas, mais goûte, au moins! Depuis le mois de juin, on ne vendait plus de pain à Soukhoumi. Et ma mère avait décidé de faire provision de farine. Nous étions dans l’autobus et, à côté de nous, il y avait une voisine avec son bébé. Le bébé jouait et, brusquement, il s’est mis à hurler comme si quelqu’un lui avait fait peur. Et la voisine a demandé : Mais on tire ! Vous n’entendez pas des coups de feu ? Quelle drôle de question ! Près du marché, nous avons vu une foule de gens affolés qui couraient dans tous les sens. Des plumes de poulet qui volaient… des lapins écrasés, des canards piétinés… On ne pense jamais aux animaux, à leurs souffrances… Moi, je revois encore un chat blessé. Et un coq qui criait, il avait un morceau de fer planté sous son aile… Je ne suis pas normale, hein ? Je pense beaucoup trop à la mort… Je ne fais que ça, maintenant. Et puis une clameur. Ce n’était pas une personne qui criait, mais toute une foule. Des hommes en civil avec des mitraillettes couraient après des femmes, ils leur arrachaient leurs sacs, leurs vêtements. Donne-moi ça! Enlève ça! – Ce sont des bandits ? a chuchoté ma mère. Nous sommes descendues de l’autobus et nous avons vu des soldats russes. Que se passe-t-il ? leur a demandé ma mère. Vous ne comprenez donc pas ? a répondu un lieutenant C’est la guerre ! Ma mère est très froussarde, elle s’est trouvée mal. Je l’ai traînée dans la cour d’un immeuble. Quelqu’un nous a apporté une carafe d’eau… Il y avait des coups de feu, des explosions. Hé, les filles! Vous n’avez pas besoin de farine ? On a vu un jeune garçon avec un sac de farine, il portait une blouse bleue, comme les débardeurs, mais il était tout blanc, couvert de farine. Cela m’a fait rire, et maman a dit : Si on en prenait ? C’est peut-être vraiment la guerre ? Nous lui avons acheté de la farine. Nous l’avons payé. C’est seulement après coup que nous avons compris que nous venions d’acheter de la farine volée. À un pillard.

Je vivais parmi ces gens… Je connais leurs habitudes, leur langue… Je les aime. Mais ceux-là, d’où sortaient-ils ? Du jour au lendemain ! C’était hallucinant. Où était tout cela avant ? Qui peut me répondre ? J’ai enlevé ma croix en or et je l’ai cachée dans la farine, et notre porte-monnaie aussi. Comme une vieille grand-mère… Je savais déjà ce qu’il fallait faire. D’où cela me venait-il ? J’ai porté les dix kilos de farine jusqu’à la maison, cinq kilomètres. Je marchais tranquillement… Si on m’avait tuée à ce moment-là, je n’aurais même pas eu peur. Mais les gens… Il y en avait beaucoup qui revenaient de la plage… Des vacanciers… Ils étaient paniques, ils pleuraient. Moi, j’étais calme… Je devais être en état de choc. Il aurait mieux valu que je crie, comme tout le monde. C’est ce que je me dis maintenant… Nous nous sommes arrêtées près de la voie ferrée pour souffler. Des jeunes garçons étaient assis sur les rails. Les uns avaient un ruban noir autour de la tête, les autres un ruban blanc. Et ils avaient tous des armes. Ils m’ont un peu taquinée, charriée. À côté, il y avait un camion qui fumait… Le chauffeur était assis au volant, mort. En chemise blanche. Quand nous avons vu ça, nous nous sommes mises à courir, nous avons traversé un jardin de mandariniers. J’étais couverte de farine. Laisse ça ! a crié maman. Non, je ne laisserai pas cette farine ! La guerre a commencé, et on n’a rien à la maison. Je revois encore la scène… Il y avait des Jigouli qui passaient. Nous avons fait du stop. Une voiture nous a croisées, elle roulait lentement, comme à un enterrement. Un garçon et une fille étaient assis à l’avant et, à l’arrière, il y avait le cadavre d’une femme. C’était horrible… Mais pas autant que je l’avais imaginé. (Elle se tait] j’ai tout le temps envie d’y repenser. Encore et encore. Au bord de la mer, il y avait une autre Jigouli, son pare-brise était cassé… Une mare de sang, des chaussures de femme qui traînaient… (Elle se tait.) Bien sûr que je suis malade… Pourquoi je n’oublie rien ? (Un silence.) J’avais envie de rentrer à la maison le plus vite possible, de me retrouver dans un endroit familier. De me réfugier quelque part… de fuir. Et tout à coup, des bruits de moteur… C’était la guerre là-haut ! Des hélicoptères verts… de l’armée… Et sur terre, j’ai vu des chars, ils n’avançaient pas en colonnes, mais séparément, et dessus, il y avait des soldats avec des mitraillettes. Des drapeaux géorgiens qui flottaient. La colonne avançait n’importe comment, certains chars fonçaient à toute allure, d’autres s’arrêtaient près des kiosques. Les soldats sautaient à terre, ils cassaient les cadenas avec la crosse de leurs fusils, ils prenaient du Champagne, des chocolats, du Coca, des cigarettes… Derrière les chars, il y avait un car Icarus bourré de matelas et de chaises. Pourquoi des chaises ?

À la maison, nous nous sommes précipitées sur la télévision… On passait de la musique symphonique. Où était la guerre ? On ne la montrait pas… Avant d’aller au marché, j’avais préparé des tomates et des concombres pour faire des conserves. J’avais stérilisé des bocaux. Je me suis mise à les remplir et à les fermer. Il fallait que je fasse quelque chose, que je m’occupe. Le soir, nous avons regardé un feuilleton mexicain, Les riches pleurent aussi. Ça parle d’amour.

Le lendemain matin, nous avons été réveillées très tôt par des bruits de moteur. Des véhicules militaires remontaient notre rue. Les gens sortaient pour regarder. Un camion a ralenti près de notre maison. L’équipage était russe. J’ai compris que c’étaient des mercenaires. Ils se sont adressés à ma mère. Hé, la mère ! Donne-nous à boire ! Maman leur a apporté de l’eau et des pommes. Ils ont bu l’eau, mais ils n’ont pas pris les pommes. Ils ont dit : Hier, l’un de nous a été empoisonné avec des pommes. Dans la rue, j’ai rencontré une amie. Comment vas-tu ? Où est ta famille ? Elle est passée sans s’arrêter, en faisant mine de ne pas me connaître. Je lui ai couru après et je l’ai prise par l’épaule. Mais qu’est-ce que tu as ? – Tu n’as pas encore compris ? C’est dangereux de me parler. .. Mon mari est géorgien. Moi, je ne m’étais jamais demandé si son mari était géorgien ou abkhaze. Qu’est-ce que cela pouvait bien faire ? C’était un très bon ami. Je l’ai serrée dans mes bras de toutes mes forces. Pendant la nuit, son frère était venu chez elle pour tuer son mari. Elle lui avait dit : Dans ce cas, tue-moi aussi ! Son frère et moi, nous avions fait nos études dans la même école. Nous étions amis. Je me suis demandé ce que nous allions nous dire quand nous nous reverrions…

Quelques jours plus tard, toute la rue a enterré Akhrik, un jeune Abkhaze que nous connaissions bien. Il avait dix-neuf ans. Il était allé retrouver sa petite amie un soir, et il avait reçu un coup de couteau dans le dos. Sa mère suivait le cercueil en pleurant et, de temps en temps, elle éclatait de rire. Elle avait perdu la raison. Un mois plus tôt, tout le monde était soviétique, et maintenant, on était abkhaze, ou géorgien, ou russe…

Il y avait encore un jeune garçon qui habitait dans une rue voisine. .. Je ne savais pas son nom, bien sûr, mais je le connaissais de vue. On se disait bonjour. Un garçon tout ce qu’il y avait de plus normal. Grand et beau. Il a tué son vieux professeur, un Géorgien. Il l’a tué parce qu’il leur enseignait le géorgien à l’école et qu’il lui mettait de mauvaises notes. Vous comprenez ça, vous ? Dans les écoles soviétiques, on nous apprenait à tous que les hommes sont des amis, des camarades, des frères… Ma mère, quand elle entendait ce genre d’histoires, ses yeux devenaient tout petits, et ensuite énormes… Seigneur, sauve les gens confiants et les aveugles ! Je passe des heures à genoux à l’église. Tout est calme là-bas… Même s’il y a toujours beaucoup de monde maintenant. Et on demande tous la même chose… (Un silence.) Vous pensez que vous y arriverez ? Vous espérez pouvoir écrire là-dessus ? Oui, je vois que oui… Moi, je n’y crois pas.

La nuit, quand je me réveillais, j’appelais ma mère… Elle aussi, elle avait les yeux grands ouverts. Jamais je n’avais été aussi heureuse que depuis que je suis vieille. Et voilà que c’est la guerre… Les hommes parlent tout le temps de la guerre, ils aiment bien les armes, les jeunes comme les vieux… Les femmes, elles, pensent à l’amour. Les vieilles se souviennent du temps où elles étaient jeunes et belles. Les femmes ne parlent jamais de la guerre. Elles se contentent de prier pour leurs hommes… Chaque fois que maman allait chez des voisins, elle revenait affolée. À Gagry, on a brûlé un stade entier rempli de Géorgiens ! – Maman ! – Il paraît que les Géorgiens castrent les Abkhazes. – Maman ! – Ils ont bombardé un zoo… Une nuit, des Géorgiens ont couru après quelqu’un, ils ont cru que c’était un Abkhaze. Ils l’ont blessé, il hurlait. Des Abkhazes sont arrivés, ils ont cru que c’était un Géorgien, et ils lui ont tiré dessus. Au matin, ils se sont rendu compte que c’était un singe blessé. Alors tous, les Géorgiens et les Abkhazes, ils ont décidé de faire une trêve et ils se sont précipités pour le sauver. Si cela avait été un homme, ils l’auraient tué… Je n’avais rien à répondre à ma mère. Je priais pour tout le monde : On dirait des zombies. Ils croient qu’ils font le bien. Mais est-ce qu’on peut faire le bien avec une mitraillette et un couteau ? Ils entrent dans les maisons et s’ils ne trouvent personne, ils tirent sur les animaux, sur les meubles. Quand on sort dehors, on voit des vaches aux pis déchiquetés par les balles… Des pots de confitures fusillés… Les uns tirent d’un côté, les autres tirent de l’autre. Ramène-les à la raison ! (Elle se tait.) Le téléviseur ne marchait plus, on avait juste le son, mais sans image… Moscou était loin, très loin…

J’allais à l’église, et je parlais, je parlais… Dès que je voyais quelqu’un dans la rue, je l’arrêtais pour lui parler. Ensuite, je me suis mise à parler toute seule. Maman s’asseyait à côté de moi pour m’écouter, puis je voyais qu’elle dormait, elle était si fatiguée qu’elle s’endormait en marchant. En lavant les abricots. Alors que moi, c’était comme si on m’avait remontée, je n’arrêtais pas de raconter, de raconter, ce que j’avais entendu dire et ce que j’avais vu moi-même… Un jeune Géorgien avait jeté son fusil en criant : Mais qu’est-ce qu’on est venus faire ici ? Je suis là pour sauver ma patrie, pas pour voler des réfrigérateurs ! Pourquoi entrez-vous dans des maisons qui ne sont pas les vôtres, pourquoi volez-vous des réfrigérateurs qui ne vous appartiennent pas ? Je suis venu mourir pour la Géorgie… Quelqu’un l’a pris par le bras et l’a emmené en lui caressant la tête. Un autre Géorgien, lui, s’est dressé de toute sa taille et il est allé à la rencontre de ceux qui lui tiraient dessus : Frères abkhazes ! Je n’ai aucune envie de vous tuer, ne me tirez pas dessus ! Ses amis l’ont abattu d’une balle dans le dos… Un autre, je ne sais pas si c’était un Russe ou un Géorgien, s’est jeté sous un blindé avec une grenade en hurlant quelque chose. Personne n’entendait ce qu’il disait. Il y avait des Abkhazes dans le blindé… Eux aussi, ils hurlaient. (Elle se tait.) À la maison, maman avait mis des pots de fleurs devant toutes les fenêtres. Elle faisait ça pour me sauver. Elle me disait : Regarde les fleurs, ma chérie ! Regarde la mer ! J’ai une maman spéciale, elle a un cœur d’or…

[…]        Je ne me souviens plus dans quel ordre cela s’est passé… Je ne sais plus… Les premiers jours, les pillards portaient des masques, ils se mettaient des bas noirs sur le visage. Et puis très vite, ils les ont enlevés. On les voyait passer, un vase en cristal dans une main et une mitraillette dans l’autre, avec un tapis sur le dos. Ils emportaient les téléviseurs, les machines à laver… Les manteaux fourrés, la vaisselle… Tout était bon pour eux. Ils ramassaient des jouets d’enfants dans les maisons saccagées… (Elle se met à chuchoter.) Maintenant, quand je vois un couteau dans un magasin, un simple couteau de cuisine, je me sens mal… Avant, je ne pensais jamais à la mort. Je faisais mes études, d’abord à l’école, ensuite dans un institut médical. Je travaillais, je tombais amoureuse. Quand je me réveillais la nuit, je rêvais à l’avenir… Quand était-ce ? Cela fait si longtemps… Je ne me souviens plus le cette vie-là. J’ai d’autres souvenirs… Un petit garçon à qui on avait coupé les oreilles pour qu’il n’écoute plus de chansons abkhazes. Un jeune homme à qui on avait coupé… vous voyez ce que je veux dire… pour que sa femme n’ait jamais d’enfant. Il y a des missiles nucléaires quelque part, des avions et des tanks, mais cela n’empêche pas les gens de s’égorger avec des couteaux, de s’embrocher sur des fourches, de se fendre le crâne à coups de hache… J’aurais mieux fait de perdre vraiment la raison… Je ne me souviendrais de rien. Une jeune fille du quartier s’est pendue parce qu’elle aimait un garçon et qu’il en avait épousé une autre. On l’a enterrée en robe blanche. Personne n’arrivait à y croire : comment peut-on mourir à cause d’un amour malheureux dans des moments pareils ? Si elle s’était fait violer, là, on aurait compris. .. Je me souviens de Sonia, une amie de maman… On avait égorgé ses voisins pendant la nuit. Un couple de Géorgiens qu’elle aimait beaucoup et leurs deux enfants en bas âge. Sonia passait des journées entières allongée sur son lit, les yeux fermés, elle ne voulait plus sortir. Elle me disait :A quoi bon vivre après ça, ma petite fille ? Je lui faisais manger sa soupe à la petite cuillère, elle ne pouvait plus rien avaler.

À l’école, on nous avait appris à aimer les hommes armés de fusils. Les défenseurs de la patrie ! Mais ceux-là… Ce n’était pas la même chose… Ni la même guerre… Ils étaient tous des gamins, des gamins avec des mitraillettes. Vivants, ils étaient terrifiants, mais morts, ils étaient sans défense, ils faisaient pitié…

[…]     Je suis restée toute seule avec maman. Avec ma maman qui a peur des souris, qui ne peut pas dormir quand elle est seule à la maison. Elle se mettait la tête sous l’oreiller pour échapper à la guerre… Nous avons vendu tous nos objets de valeur : le téléviseur, le porte-cigarettes en or de papa, il était sacré, on l’avait gardé longtemps… Ma croix en or. Nous avions décidé de partir et, pour quitter Soukhoumi, il fallait verser des pots-de-vin. Aux militaires, aux policiers. Cela faisait beaucoup d’argent. Il n’y avait plus de trains. Les derniers bateaux étaient partis depuis longtemps, les réfugiés s’entassaient dans les cales et sur les ponts, serrés comme des sardines. Nous avons eu juste de quoi acheter un seul billet d’avion… Un aller simple pour Moscou. Je ne voulais pas partir sans maman. Pendant un mois, elle m’a suppliée de m’en aller. Moi, je voulais travailler à l’hôpital, m’occuper des blessés… (Elle se tait.) Dans l’avion, on ne m’a rien laissé emporter, juste mon sac à main avec mes papiers. Rien d’autre, pas même les petits pâtés que maman m’avait donnés. On est en guerre, vous comprenez. Il y avait un homme qui passait la douane avec moi, il était en civil, mais les soldats l’appelaient camarade commandant. Lui, on a embarqué ses valises, et aussi de grands cartons… Je voyais passer des caisses de vin, de mandarines… Je pleurais… J’ai pleuré pendant tout le voyage. Une femme m’a consolée, elle voyageait avec deux petits garçons, le sien et celui d’une voisine. Ils étaient tout bouffis à cause de la faim. Moi, je ne voulais pas partir… Pour rien au monde… Maman s’est arrachée à mon étreinte et m’a mise dans l’avion de force. Mais où je vais, maman ? – Tu vas chez toi, en Russie.

Moscou ! A Moscou, j’ai vécu deux semaines dans la gare. Des gens comme moi, il y en a des milliers… Dans toutes les gares de la ville, celle de Biélorussie, de Saviolovo, de Kiev… Des familles entières, avec des enfants, des vieillards. Ils viennent d’Arménie, du Tadjikistan… de Bakou… Ils dorment sur des bancs, par terre… Ils se font à manger sur place. Ils lavent leur linge. Il y a des prises électriques dans les toilettes, et aussi à côté des escalators. .. On verse de l’eau dans une cuvette, on plonge une résistance dedans, on y jette des pâtes, de la viande… Et la soupe est prête ! Ou la bouillie. J’ai l’impression que toutes les gares, à Moscou, sentent les conserves et la soupe khartcho. Le plov [une spécialité d’Asie centrale à base de riz, de carottes et de viande]. Le pipi et les couches sales. On les faisait sécher sur les radiateurs, aux fenêtres. Tu vas chez toi, en Russie. Voilà, j’étais arrivée chez moi. Personne ne nous attendait. Personne ne nous a accueillis. Personne ne faisait attention à nous, personne ne nous posait de questions. Aujourd’hui, Moscou tout entière est une gare, une énorme gare. Un caravansérail. Je me suis vite retrouvée à court d’argent. J’ai failli me faire violer deux fois, la première fois par un soldat, la seconde par un milicien. Le milicien m’a fait lever au milieu de la nuit en me demandant mes papiers, et il m’a emmenée dans le bureau de la milice. Il avait les yeux qui lui sortaient de la tête… Qu’est-ce que j’ai pu hurler ! Il a eu peur, et il s’est sauvé en me traitant de pauvre idiote. Pendant la journée, je marchais dans la ville… Je restais des heures sur la place Rouge… Et le soir, j’errais dans les magasins d’alimentation. J’avais très faim. Une femme m’a acheté un petit friand à la viande. Je n’avais rien demandé… Elle mangeait, et je la regardais. Elle a eu pitié de moi. Cela m’est arrivé une seule fois. Mais je m’en souviendrai toute ma vie. C’était une très vieille femme. Une femme pauvre. Il fallait que j’aille quelque part, juste pour ne pas rester dans cette gare… Ne pas penser à la nourriture, ne pas penser à maman. Et cela a duré comme ça deux semaines. (Elle pleure) A la gare, on pouvait trouver des morceaux de pain dans les poubelles… Des os de poulet à moitié rongés… J’ai vécu comme ça jusqu’à ce que la sœur de papa arrive. Nous n’avions pas de nouvelles d’elle depuis longtemps, nous ne savions pas si elle était encore vivante. Elle a quatre-vingts ans. J’avais juste son numéro de téléphone. Je l’appelais tous les jours, mais personne ne répondait. Elle était à l’hôpital. Moi, je croyais déjà qu’elle était morte.

C’était un miracle! Je l’avais tellement attendu… Et il s’est produit. Ma tante est venue me chercher. Olga… ! Votre tante de Voronej vous attend au poste de la milice… Tout le monde a tressailli, s’est agité… Toute la gare. Qui ? Quoi ? Quel nom avaient-ils dit ? Nous avons été deux à nous présenter, il y avait encore une autre fille qui avait le même nom de famille, mais un autre prénom. Elle venait de Douchambé. Comme elle a pleuré que ce ne soit pas sa tante à elle… Que ce ne soit pas elle qu’on était venu chercher…

Maintenant, j’habite à Voronej… Je fais toutes sortes de petits boulots, tout ce que je trouve : laver la vaisselle dans des restaurants, monter la garde sur des chantiers… J’ai vendu des fruits pour un Azerbaïdjanais jusqu’à ce qu’il se mette à me harceler. En ce moment, je suis topographe. On m’a engagée juste pour quelque temps, bien sûr, et c’est dommage, c’est un travail intéressant. Je me suis fait voler mon diplôme d’infirmière dans la gare, à Moscou. Et aussi toutes les photos de maman. Je vais à l’église avec ma tante. Je me mets à genoux et je prie : Seigneur! Je suis prête! Je veux mourir maintenant ! Chaque fois, je Lui demande si maman est encore vivante.

Merci… Merci de ne pas avoir peur de moi. Merci de ne pas détourner les yeux comme les autres. De m’écouter. Je n’ai pas d’amie ici, et aucun garçon ne me fait la cour… Je parle, je n’arrête pas de parler… De raconter…

Six mois plus tard, j’ai reçu une lettre d’elle : J’entre au monastère. J’ai envie de vivre. Je prierai pour vous.

Svetlana Alexievitch                        La Fin de l’Homme rouge  Actes Sud 2010

19 03 1993                 Le général français Philippe Morillon, en poste en Bosnie comme commandant en chef des forces de l’ONU, reste à Srebrenica malgré les menaces serbes et obtient le passage d’un convoi humanitaire.

25 03 1993                Le chef des musulmans de Bosnie, Izetbegovic signe le Plan Vance Owen ; le cessez le feu sera signé par les Serbes le 28. Mais la purification ethnique est déjà lancée depuis longtemps… l’occident mettra longtemps avant d’ouvrir les yeux et de réaliser l’ampleur des massacres.

13 04 1993             Trois jours plus tôt, Chris Hani, secrétaire général du Parti communiste sud-africain, a été assassiné devant sa maison de Boksburg, près de Johannesburg, par un blanc d’extrême droite, immigré polonais, très vite arrêté. Frederik de Klerk, président du pays depuis 1989, a libéré les prisonniers politiques et aboli les principales lois ségrégationnistes. Jamais le pays n’aura été aussi près du précipice de la guerre civile. Nelson Mandela, libéré le 11 février 1990, à la tête de l’ANC – African National Congress -, parle à la télévision.   Et c’est le miracle : le pays s’éloigne du précipice, non sans heurts, non sans troubles, mais il s’éloigne et cela par la magie du verbe d’un homme en qui l’énorme majorité des Noirs a confiance :

Ce soir, je tends la main à chaque Sud-Africain, noir ou blanc, du plus profond de mon être. Un homme blanc, rempli de préjugés et de haine, est venu dans notre pays et a commis un acte si mauvais que notre nation tout entière vacille à présent au bord du précipice. Une femme blanche, d’origine afrikaner, a risqué sa vie pour que nous puissions connaître, et traduire en justice, cet assassin.

Le meurtre de sang-froid de Chris Hania envoyé des ondes de choc à travers tout le pays et dans le monde entier. Nous sommes déchirés de chagrin et de colère. Ce qui s’est passé est une tragédie nationale qui a touché des millions de personnes, quels que soient les clivages politiques et de couleur. Notre chagrin partagé et notre colère légitime trouveront leur expression dans les commémorations nationales qui coïncideront avec la cérémonie funèbre. Demain, dans de nombreux villes et villages, des cérémonies du souvenir rendront hommage à l’un des plus grands révolutionnaires que ce pays ait connu. Chaque service ouvrira un Livre du Souvenir pour la Liberté, où tous ceux qui désirent la paix et la démocratie puissent faire part de leur engagement.

Il est désormais temps pour tous les Sud-Africains de s’unir contre ceux qui, de quelque côté que ce soit, veulent détruire ce pour quoi Chris Hani a donné sa vie : la liberté de chacun d‘entre nous. Il est désormais temps pour nos compatriotes blancs, dont les messages de condoléances continuent d’affluer, de tendre la main avec compassion pour la perte douloureuse qu’a subie notre nation, et de participer aux cérémonies commémoratives et aux commémorations funèbres. Il est désormais temps pour la police d’agir avec tact et modération, d’être des policiers véritablement au service de la population dans son ensemble. Il ne doit se produire aucune autre perte humaine en ce moment tragique. Il s’agit d’un moment décisif pour nous tous. Nos décisions et nos actions décideront si nous employons notre douleur, notre chagrin et notre indignation pour aller de l’avant, vers ce qui est la seule solution durable pour notre pays : un gouvernement du peuple, élu par le peuple et pour le peuple. Nous ne devons pas laisser les hommes qui vouent un culte à la guerre et qui convoitent le sang précipiter des actions qui plongeraient notre pays dans un nouvel Angola. Chris Hani était un soldat. Il croyait à une discipline de fer. Il respectait les instructions à la lettre. Il faisait ce qu’il disait. Tout manque de discipline bafoue les valeurs que Chris Hani représentait. Ceux qui commettent de tels actes ne servent que les intérêts des assassins et profanent sa mémoire. Quand nous, en tant qu’un seul peuple, agissons ensemble de manière résolue, avec discipline et détermination, rien ne peut nous arrêter. Rendons hommage à ce soldat de la paix de façon appropriée. Renouvelons notre engagement à faire vivre la démocratie pour laquelle il combattit toute sa vie, la démocratie qui apportera des changements réels et concrets dans la vie des gens qui travaillent, des pauvres, des personnes sans travail ou sans terre. Chris Hani est irremplaçable dans le cœur de notre nation et de notre peuple. Quand il est rentré en Afrique du Sud après trois décennies d’exil, il dit : J’ai vécu avec la mort l’essentiel de ma vie. Je veux vivre dans une Afrique du Sud libre, même si je dois donner ma vie pour elle. Le corps de Chris Hani sera exposé solennellement au FNB Stadium, à Soweto, le dimanche 18 avril, de midi jusqu’au début de la veillée à 18 heures. La cérémonie funèbre débutera le lundi 19 avril à 9 heures. Le cortège se rendra au cimetière de Boksburg, où l’inhumation est prévue à 13 heures. Ces funérailles et ces rassemblements doivent être menés dans la dignité. Nous donnerons à nos émotions une forme rigoureuse lors de nos regroupements, de nos réunions de prière et de nos rassemblements, que ce soit dans nos maisons, dans nos églises ou dans nos écoles. Nous ne nous laisserons pas entraîner dans des actions téméraires. Nous sommes une nation en deuil.

Pour la jeunesse d’Afrique du Sud, nous avons un message spécial : vous avez perdu un grand héros. Vous avez montré à plusieurs reprises que votre amour de la liberté est plus grand que le plus précieux des dons, la vie elle-même. Mais vous êtes les leaders de demain. Votre pays, votre peuple, votre organisation ont besoin que vous agissiez avec sagesse. Une responsabilité particulière repose sur vos épaules.

Nous rendons hommage à chacun des nôtres pour le courage et la retenue manifestés en face d’une si extrême provocation. Nous sommes certains que c’est ce même esprit indomptable qui nous transportera à travers les jours difficiles qui viennent. Chris Hani a fait le sacrifice suprême. Le plus grand hommage que nous puissions rendre à l’œuvre de sa vie est de nous assurer de gagner cette liberté pour tout notre peuple.

Nelson Mandela, leader de l’ANC.

1 05 1993                     Pierre Bérégovoy, qui a succédé à Édith Cresson au poste de 1°ministre depuis le 2 04 92, se suicide, alors que vient de commencer la 2° cohabitation, avec Balladur comme 1° ministre, en poste depuis quelques  semaines seulement, après la victoire de la droite aux dernières législatives, le 28 mars. L’affaire de son emprunt auprès de Roger Patrice Pelat de 1 million de francs sans intérêt en 1986,  au vu de la personnalité douteuse du prêteur avait déjà fait l’objet d’une instruction du juge Jean-Pierre qui avait découvert des malversations en veux-tu en voilà dans les comptes de Roger Patrice Pelat. Au Monde, c’est Edwy Plenel qui s’était chargé de l’affaire, mais surtout, le Canard enchaîné qui, en février 1993 avait ressorti cette affaire, marquant le début de la hantise d’un procès, s’ancrant dans l’affectif du ministre jusqu’à en devenir inguérissable, obsessionnel, jusqu’à son suicide.

On entendra tout en guise d’éloges funèbres, du dérapage non contrôlé ou pour le moins d’un parfait mauvais goût, chez Régis Debray, aux blablas de Mitterrand, faux-cul as usual :

Quand vous êtes Laurent Fabius ou Édouard Balladur, vous avez tout un tas d’étais, comme les études, le milieu social ou les amis, pour vous protéger et vous aider à avoir de la distance. Pierre Bérégovoy s’est construit par sa seule force. Sans diplôme et sans appui. Le seul élément de certitude, dans ce cas, c’est la réussite. L’échec se révèle dévastateur.

Denis Olivennes. Directeur de la FNAC

Contrairement à ce que laisse entendre Guy Olivennes, Pierre Beregovoy n’était pas vraiment issu d’un milieu populaire acculturé : son père avait été un officier russe, ukrainien pour être plus précis ; qu’il ait servi le tzar ou la révolution ou l’une après l’autre, peu importe car, de toutes façons, cela suppose un degré certain de niveau culturel à la maison, à défaut de standing social, certes beaucoup plus incertain… on a tous en tête les nombreux russes blancs, souvent aristocrates, devenus chauffeurs de taxi à Paris.

Comment deviner, sous ses faux airs de bourgeois gentilhomme, la guerre de Pierre et de Beregovoy ? Peut-être ce dernier n’avait-il plus la force de regarder dans les yeux le cheminot, lorsqu’ils se sont retrouvés entre chair et cuir. On porte tous en nous le cadavre d’un petit maquisard maigre dont la décomposition finit par nous asphyxier. FFI à 17 ans, cela doit faire chez un nouveau Pinay, une drôle de puanteur. Pire que d’être trahi : se trahir et rester seul, en tête à tête avec celui qui a réussi – et trop grossi. Celui qui festoie Chez Edgar avec les milliardaires, prend des mines graves pour débiter les dernières idées reçues et fait le beau devant les chiens du  Wall Street Journal. Seul à Nevers, entre les bistrots et les clubs de canoë-kayak, plus de faux-fuyants, fini le si commode quel agenda épouvantable, si vous saviez ! La minute de vérité ?

Régis Debray

Je serai juge ou journaliste, je ne dormirais pas bien ce soir. Il a été accablé par une injustice personnelle insupportable. Je pense que cet événement devrait permettre à certains, qui participent à la vie publique, de faire leur examen de conscience.

Michel Charasse, sénateur du Puy de Dôme

Mercredi, Charasse m’avait averti : S’il trouve une arme, il se tuera. Quand on est dans l’état où était Bérégovoy, il n’y a plus rien à faire. C’était obsessionnel. J’ai bien essayé de le joindre, de le voir. Il ne pouvait pas samedi. […] Je n’ai rien pu faire. On ne peut rien faire quand un homme est dans cet état. Il faut bien mourir un jour, mon cher Pasqua.

[…]      Pierre Bérégovoy était miné. Obsédé. Et quand j’entends dire qu’il a été seul cela me révolte. On ne lui remontait le moral qu’un quart d’heure. Je lui ai souvent parlé et je me suis aperçu que l’effet de ces mots rassurants était bref… Dites vous bien que c’est un assassinat politique ! Ce sont des mots qui l’ont tué, et pas autre chose ! Les mots ! Lorsqu’ils mettent en cause l’honneur, la dignité, l’intégrité d’un homme politique, ce sont comme des poignards qui s’enfoncent dans son cœur. Cela le touche profondément, moralement. D’une défaite électorale, on se relève. D’une mise en cause de son honneur, lorsqu’elle est publique et répétée, on peut en mourir !

[Place de la République de Nevers, où lui sont rendus les honneurs] Je parle au nom de la France lorsque j’exprime ici le chagrin que nous cause la mort d’un homme dont chacun savait ou percevait la qualité, qualité rare faite de courage, de désintéressement, de dévouement au bien public. […] Toutes les explications du monde ne justifient pas qu’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie au prix d’un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d’entre nous.

L’émotion, la tristesse, la douleur qui vont loin dans la conscience populaire depuis l’annonce de ce qui s’est passé samedi en fin de journée près de Nevers, sa ville, notre ville, au bord du canal où il était souvent venu goûter la paix et la beauté des choses, lanceront-elles le signal à partir duquel de nouvelles façons de s’affronter tout en se respectant donneront un autre sens à la vie politique ? Je le souhaite, je le demande et je rends juges les Français du grave avertissement que porte en elle la mort voulue de Pierre Bérégovoy.

François Mitterrand

Quelque semaines plus tard se tiendra le procès Péchiney, mettant en cause des collaborateurs de Pierre Bérégovoy :

L’ancien Premier ministre Pierre Bérégovoy n’aurait peut-être pas été appelé à témoigner, mais son nom eut été fréquemment cité puisque son ancien directeur de cabinet Alain Boublil est au banc des accusés. L’ami de guerre du président de la République eut été assis au même banc si la mort ne lui avait évité cette épreuve. Comment expliquer des liens entre des personnages aussi dissemblables que ceux qui se sont illustrés dans cette véritable affaire du Collier de la Reine de la décennie 90, avec Samir Traboulsi dans le rôle de Cagliostro, Roger Patrice Pelat en émule masculin de la comtesse de la Motte, Pierre Bérégovoy étant aussi innocent et dupe que le cardinal de Rohan ? Beaucoup de contemporains de la Révolution française eurent des soupçons sur l’attitude de la reine Marie-Antoinette. Pourra-t-on à l’issue de ce procès évacuer tous les mystères qui subsistent, à commencer par celui-ci : qui était le destinataire réel des opérations de Roger Patrice Pelat en Suisse ?

Gérard Carreyrou      Profession politique du 4 juin 1993

6 05 1993                   Georgina Dufoix, déjà impliquée dans l’affaire du sang contaminé, est menacée de Haute Cour dans l’affaire Trager (fourniture d’équipements hospitaliers selon des procédures plus que douteuses) : elle démissionne de ses dernières fonctions officielles, notamment la présidence de la Croix Rouge Française, laissant à la postérité une formule désormais célèbre, illustrant bien l’ambiance de l’époque : je me sens responsable mais  non coupable : la formule avait en fait été empruntée à Albert Camus qui , dans le mythe de Sisyphe, prête ces mots à l’esprit pénétré d’absurde :

Toutes les morales sont fondées sur l’idée qu’un acte a des conséquences qui le légitiment ou l’oblitèrent. Un  esprit pénétré d’absurde juge seulement que ces suites doivent être considérées avec sérénité. Il est prêt à payer. Autrement dit, si, pour lui, il peut  y avoir des responsables, il n’y a pas de coupables.

28 05 1993                 Le scrutin organisé au Cambodge par l’APRONUC, (opération de l’ONU au Cambodge) donne 45,3 % des voix au parti royaliste de Norodom Sihanouk.

4 06 1993                     La résolution 836 du Conseil de Sécurité de l’ONU prévoit qu’un million de musulmans de Bosnie seront protégés dans les six zones de sécurité.

16 06 1993                      Milosevic, président de la Serbie de Belgrade, et Tujman, président de la Croatie, s’entendent sur le découpage  sur une base ethnique de la Bosnie dans un cadre confédéral.

1 07 1993                       Le norvégien Erling Kagge termine sa traversée de l’Antarctique en solitaire à skis ; il est parti de Berkner Islands 52 jours plus tôt et a fait  1 340 kilomètres.

13 07 1993                   Dans le procès du sang contaminé, la 13° chambre de la cour d’appel de Paris confirme le jugement d’octobre 92 : Les docteurs Garetta et Allain sont condamnés à 4 ans de prison dont 2 fermes, le docteur Roux, à 3 ans avec sursis, et le Docteur Netter à un an avec sursis. L’indemnisation des familles des victimes passe de 9 à 15 M. F.

21 08 1993                         Arrivé en vue de Mars, la sonde Observer devient muette.

28 08 1993                     La durée des cotisations pour pouvoir bénéficier d’une retraite à taux plein passe de 150 à 160 trimestres. Le calcul de la pension portera désormais sur les 25 meilleures années de salaire annuel au lieu des 10, antérieurement.

30 08 1993                        Hassan II inaugure à Casablanca la 2° plus grande mosquée du monde, construite par Bouygues.

5 09 1993                   Face à la levée de boucliers de gauche, François Bayrou, ministre de l’Éducation Nationale, retire sine die son projet de révision de la loi Falloux, qui aurait permis de libérer des financements pour l’enseignement privé par des collectivités locales.

15 09 1993                  Padre Giuseppe Puglisi – Pino – curé de la paroisse de San Gaetano dans le quartier palermitain de Brancaccio, osait depuis longtemps exhorter ses paroissiens à  résister à la mafia ; peu nombreux étaient alors les prêtres qui osaient cela : il est assassiné sur le devant de sa porte par  Salvatore Grigoli, accompagné de trois autres mafieux. Ils ne sont pas entrés par effraction, mais ont tout simplement sonné à la porte ; quand padre Pino leur a ouvert et a réalisé la suite, il a leur dit : Je m’y attendais. Ce furent ses derniers mots : il avait 56 ans. Giuseppe et Filippo Graviano, du Brancaccio, les commanditaires du crime, seront condamnés à la prison à perpétuité, en 1999 et 2001. Les jours suivants virent les Palermitains dans la rue, nombreux, manifester aux cris de Palerme est aux Palermitains, pas à la mafia.

13 09 1993                      Rabin et Arafat scellent les accords de paix par une poignée de main  sur le parvis de la Maison Blanche, sous les yeux ravis de Bill Clinton.

21 09 1993                   Boris Eltsine rend public le décret qui suspend les activités du Soviet suprême et les déclare illégales. L’assemblée réplique en ordonnant la destitution du Président  et son remplacement par le général Routskoï. Il rappelle Iégor Gaïdar, qu’il nomme au poste de vice-premier ministre et ministre de l’économie jusqu’à sa démission en janvier 1994.

24 09 1993                  Norodom Sihanouk rétablit la monarchie au Cambodge, et l’APRONUC (opération de l’ONU au Cambodge) s’en va.

3 et 4 10 1993             L’armée russe tire au canon sur la Maison Blanche, le Parlement russe, pour contraindre les rebelles à en sortir. Les principaux leaders de la rébellion, Routskoï et Khasboulatov, sont emprisonnés. Ils seront libérés quatre mois plus tard. Les combats ont fait officiellement 187 morts, 327 blessés dans la capitale ; les communistes avancent le chiffre de 2000 morts.

14 10 1993                   Nobel de la paix à Nelson Mandela et Fredérik de Klerk.

19 10 1993                   Choix du site de St Denis pour la construction du Grand Stade pour la coupe du monde de 1998. Le 5 10 1994, l’opération sera confiée aux architectes Macary Zubléma associés aux groupes Bouygues – Dumez – SGE .  Jean Nouvel ne sera pas du tout content d’avoir été éliminé de ce concours et le fera savoir à la cour européenne de justice. Le chantier sera achevé en novembre 1997. Propriété de l’État à hauteur de 49 % , il fait l’objet d’une concession jusqu’en 2025 au consortium du stade ; il aura coûté 2,7 milliards de F, et offre 80 000 places pour le foot et le rugby ; on peut enlever pour 400 000 à 600 000 F les 20 000 places les plus proches pour des compétitions d’athlétisme, si elles durent au moins 3 semaines. 36 enceintes suspendues à la toiture permettront d’accueillir 105 000 spectateurs de concerts, la star se trouvant filmée sur deux écrans de 120 m². La toiture pèse  13 000 tonnes (1,5 celui de la Tour Eiffel) et devrait résister à 5 m de neige et à des vents de 180 km / h. Il vaudra mieux venir en RER car il n’y a que 6 000 places de parking.

25 10 1993             L’équipe de chercheurs américains du Dr Jerry Hall réussit à fabriquer un clone d’embryon humain (reproduction à l’identique).

1 11 1993                      Entrée en vigueur du Traité sur l’Union Européenne.

12 11 1993                    Luc Montagnier, de l’Institut Pasteur, s’oppose à Robert Gallo, américain , sur la paternité de la découverte du virus du Sida.

18 11 1993                    François Mitterrand inaugure l’aile Richelieu du Grand Louvre.

2 12 1993                     Pablo Escobar, un des patrons de la drogue du Cartel de Medellin, y  est abattu : sa tête était mise à prix pour 10 M. $.

7 12 1993                     Mort d’Houphouët Boigny, président de la Côte d’Ivoire. Son immense fortune, on parle de plus de 10 milliards de $, venue de ses plantations de cacao est gérée par Dominique Ouattara, née Nouvian, PDG de AICI international, un groupe de gestion immobilière qui emploie plus de 250 personnes. Son premier mari, Jean-Marie Folloroux est mort en 1984 et elle a épousé Alassane Ouattara, le futur président de la Côte d’Ivoire, en 1991. Haut-fonctionnaire international ayant occupé des postes de direction à la BCEAO puis au FMI, il a été premier ministre d’Houphouet Boigny de 1990 à 1993, période pendant laquelle il a mis en place un processus de siphonnage des droits d’importation et d’exportation de la Côte d’Ivoire, dont une part allait sur des comptes personnels. Quand la veuve d’Houphouet Boigny s’enquerra de la fortune de feu son mari, elle ne trouvera plus rien : tout avait été siphonné. Élu à la présidence de la République en 2011, Alassane Ouattara aura amassé une fortune de près de 27 milliards de $ en quatre ans de pouvoir. Si l’on cherche le rang qu’il occupe dans les grandes fortunes africaines, on ne le voit nulle part, et pourtant, il dépasse la plus grande fortune africaine, le nigérian Aliko Dangote, d’à peu près 10 milliard $ ! Ici comme ailleurs, les femmes sont toujours loin derrière : Isabel dos Santos, fille de l’ancien président de l’Angola serait en 2017 à 3.7 milliard $, là encore de l’argent détourné. On ne trouve pas non plus Alassane Ouattara dans le classement des fortunes mondiales où il devrait occuper entre la 20° et la 25° place. Si sa fortune avait été le fruit normal d’une entreprise successfull dont il aurait été le père, très bien, on n’aurait pu qu’applaudir, mais il ne s’agit en l’occurrence que de pillage régulier dans les deniers de son pays et ceux de l’ancien président ! Alassane Ouattara est le plus grand voleur d’aujourd’hui et personne ne dit rien !

Top 10 des célébrités ivoiriennes les plus belles en pagne

Dominique Ouattara, née Nouvian

12 12 1993                    Une nouvelle Douma russe est élue, à majorité conservatrice ; la Constitution est adoptée.

13 12 1993                    À 102 ans, Antoine Pinay tire sa révérence. Ministre des finances en 1952, il parvint à ramener l’inflation de 23 à 3 %. Ces mesures entraînèrent inévitablement un ralentissement de la croissance industrielle, et donc des rentrées fiscales ; le déficit du budget fut multiplié par 4, ce qui l’incita à lancer le fameux Emprunt Pinay – fameux  parce qu’indexé sur l’or, ce qui lui valut un rendement plus qu’intéressant. La légende Pinay  voulut oublier les revers de la médaille et ne se souvint que de l’endroit : Edouard Herriot, ancien maire de Lyon, disait de lui : il est imbattable : il a la tête d’un électeur.

15 12 1993                    La France fait prévaloir l’exception culturelle dans les négociations du GATT.

12 1993                        Au Rwanda, les combats entre les FPR des Tutsis et les forces régulières Hutus entraînent le départ du Nord Est du Pays de 600 000 Hutus, en violation des accords d’Arusha, signés au mois d’août, qui auraient dû mettre fin aux oppositions entre Tutsi et Hutu au Rwanda. Ils  prévoyaient que de nouveaux représentants Hutus et Tutsi seraient incorporés dans le régime, que le FPR aurait une représentation de 40 % dans l’armée – ce qui impliquait de licencier plus de 20 000 militaires Hutu et qui ne pouvait que mécontenter les partisans les plus extrémistes du régime. En visite en Ouganda, particulièrement touché par le fléau du sida, Jean-Paul II déclare : la chasteté est l’unique manière sûre et vertueuse pour mettre fin à cette plaie tragique qu’est le sida.

1993                            La création artistique, dernier refuge de l’homme, auquel ne pourra jamais accéder l’informatique et ses algorithmes ? Vraiment ? On peut en douter :

David Cope est professeur de musicologie à l’Université de Californie, à Santa Cruz. Il est aussi l’un des personnages les plus controversés du monde de la musique classique. Cope a écrit des programmes informatiques qui composent des concertos, des chorals, des symphonies et des opéras. Il baptisa sa première création EMI (Experiments in Musical Intelligence – Expérimentations en intelligence musicale), dédiée notamment à l’imitation du style de Jean-Sébastien Bach. Il lui fallut sept ans pour créer le programme, mais une fois que ce fut fait EMI composa cinq mille chorals à la Bach en une seule journée. À l’initiative de Cope, quelques-uns furent joués au festival de musique de Santa Cruz. Des auditeurs enthousiastes se dirent émus et expliquèrent tout excités que la musique les avait touchés au plus profond de leur être. Ils ne savaient pas que c’était une création d’EMI, et non de Bach ; quand la vérité leur fut révélée, d’aucuns réagirent par un silence morose, d’autres se mirent en colère.

EMI continua de se perfectionner et apprit à imiter Beethoven, Chopin, Rachmaninov et Stravinsky. Cope obtint un contrat pour EMI, dont le premier album – Classical Music Composée by Computer – se vendit étonnamment bien. Cette publicité lui valut l’hostilité croissante des amateurs de musique classique. Le professeur Steve Larson, de l’Université d’Oregon, mit Cope au défi d’accepter une confrontation musicale. Larson suggéra que des pianistes professionnels jouent trois pièces, l’une après l’autre : chacun une de Bach, une d’EMI et une de Larson. Le public serait ensuite invité à voter pour dire qui avait composé quelle pièce. Larson était persuadé que les gens distingueraient aisément les compositions humaines émouvantes de l’artefact sans vie d’une machine. Cope accepta. Le jour dit, des centaines d’enseignants, d’étudiants et d’amateurs de musique se réunirent dans la salle de concert de l’Université d’Oregon. Un vote eu lieu à la fin du concert. Résultat ? L’auditoire crut que le morceau d’EMI était du Bach authentique, que la pièce de Bach était de Larson, et que celle de Larson était l’œuvre d’un ordinateur.

Les critiques continuèrent de soutenir que la musique d’EMI était techniquement excellente, mais qu’il lui manquait quelque chose. Elle était trop précise, dénuée de profondeur, sans âme. Mais quand les gens entendaient les compositions d’EMI sans en connaître la provenance, ils les louaient souvent précisément pour leur expressivité et leur puissance émotionnelle.

Après le succès d’EMI, Cope créa de nouveaux programmes toujours plus sophistiqués. Le couronnement de son œuvre fut Annie. Tandis qu’EMI composait suivant des règles prédéterminées, Annie se fonde sur l’apprentissage de la machine. Son style musical ne cesse de changer et se développe en réponse aux nouveaux apports du monde extérieur. Cope n’a aucune idée de ce qu’Annie va composer ensuite. En fait, Annie ne se limite pas à la composition mais explore également formes d’art comme les haïku. En 2011, Cope publia Cornes the Fiery night : 2,000 Haiku by Man and Machine (Vient la nuit ardente : 2 000 haïku de l’homme et de la machine). Les uns étaient d’Annie, les autres de poètes de chair et de sang. Le livre ne révèle pas qui a écrit quoi. Si vous pensez pouvoir faire la différence entre le produit de la créativité humaine et celui de la machine, libre à vous de faire le test : http://www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/The_future_of_Employment.pdf.

Yuval Noah Harari                 Homo deus   Une brève histoire de l’avenir Albin Michel 2017

David Cope, s’il avait un tant soit peu douté que l’Amérique est le nombril du monde, aurait exporté ses tests de musique EMI par delà les frontières américaines, en commençant par l’Autriche, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, la Hongrie, Norvège, Suède, Finlande, Estonie, Lituanie, Lettonie, Russie… de Moscou à Vladivostok, Espagne, France, Angleterre, sans se cantonner à son pays qui, dans la plupart des manifestations artistiques à caractère officiel, montre qu’il raffole des imitations de classique, néo-classique, de l’ornementation et qui a fâcheusement tendance à préférer la copie à l’original. Il y a fort à parier que les résultats auraient été beaucoup moins complaisants pour la musique algorithmique…

Bof ! Un ersatz, rien de plus. Autrefois, on disait à la manière de… Pour évacuer le stress, c’est bon dans un ascenseur.

11 01 1994                  Dévaluation du Franc CFA (Communauté Financière Africaine) : 2 Francs valent désormais 200 CFA, contre 100 CFA auparavant.

3 02 1994                  Le Japon inaugure sa base spatiale de Tanegashima avec la fusée H2 qui peut mettre sur orbite des satellites de 12 390 kg : techniquement, elle concurrence directement la version la moins puissante d’Ariane IV mais à un coût beaucoup plus élevé. Mise en service du Pont de Normandie, le plus grand pont à haubans du monde : 2 pylônes de 215 m, 184 haubans, un tablier central de 815 m pour une longueur  totale de 2 141 m ; le coût est de 2,752 milliards F. Michel Virlogeux a conçu  l’ouvrage : par grand vent, le tablier, profilé comme une aile d’avion inversé est tiré vers le bas. Le développement  des ponts à haubans est à mettre à l’actif du développement simultané de l’informatique.

Et tout cela a l’élégance de la haute couture…  à couper le souffle. Et si l’on veut continuer à avoir le souffle coupé, on peut aller fouiner dans les procédures d’établissement des devis : les appels d’offre ont été pipés et le coût global a été de 80 % supérieur à ce qu’il aurait été dans des conditions légales.

L'installation du mois : Système d'affichage dynamique ...

4 02 1994             La visite d’Édouard Balladur à Rennes provoque une manifestation de pêcheurs bretons qui protestent contre la baisse des prix du poisson ; bloqués par les CRS devant la préfecture, la manifestation semble être terminée en fin d’après-midi, après quelques jets de pavés qui ont brisé des vitrines. Une fusée de détresse est tirée, qui profite d’une tuile cassée du Palais du Parlement de Bretagne pour atterrir au milieu de la charpente. L’alarme incendie fonctionne correctement, mais le gardien attribue son déclenchement au vent et l’arrête, et ce, à plusieurs reprises. Il faudra le téléphone de témoins de l’extérieur pour que les pompiers interviennent … trop tard pour empêcher le désastre.  Le chantier de restauration, d’un coût de 60 millions d’euros, mobilisera pendant dix ans une centaine de restaurateurs, autant de menuisiers et de maçons, tous engagés dans une restauration à l’identique, à l’exception notoire de la charpente qui sera métallique.

File:Vue sud de la place du parlement de Bretagne, Rennes ...

 

Rennes - visite du Parlement de Bretagne. - Photos Côte d ...

22 02 1994                 Redémarrage du surgénérateur Superphénix de Creys Malville, arrêté en Juillet 1990. Il avait été inauguré en janvier 1986.

24 02 1994                 Mise en place de CIP (Contrat Initiative Emploi), baptisé par de nombreux opposants  Smic au rabais : il sera retiré le 30 03 1994.

25 02 1994                 Massacre d’Hébron par le Juif intégriste Barusch Goldstein : 29 morts.

02 1994                      Les Serbes retirent leurs armes lourdes des environs de Sarajevo.

1 03 1994                    Accord pour l’entrée de la Suède, Finlande, Autriche, dans la CEE au 1 01 1995.

12 03 1994                 L’Église Anglicane ordonne prêtres 32 femmes.

30 03 1994                   En plongée au large de Toulon, le sous marin nucléaire lanceur d’attaque  Émeraude est accidenté : dans le compartiment turbo-alternateur où est fabriquée l’électricité, l’explosion d’une tape sur une conduite de vapeur, entraîne l’envahissement du local par de la vapeur brûlante qui tue dix hommes dont le pacha – le capitaine de corvette Jean-Luc Alvar, 35 ans – sur les onze présents. En temps normal, il n’y a que deux ou trois hommes dans ce compartiment, mais c’était jour d’inspection, et cela explique la présence de onze personnes. En moins d’un an, c’est le troisième sous-marin de classe Rubis basé à Toulon victime d’un sérieux incident. Le 2 mars 1994, l’Améthyste, en mission d’entraînement, avait été endommagé en heurtant un haut fond à vitesse lente. Le 17 août 1993, le Rubis était entré en collision avec le pétrolier Lyria lors de sa remontée, provoquant une marée noire de 2 000 tonnes de pétrole. Ces pépins avaient désorganisé le programme de révision des sous-marins ; mais l‘Emeraude aurait du être depuis plusieurs mois en IPER – Indisponibilité Périodique pour Entretien et Réparation -. Comme l’écrira le Canard Enchaîné : le sous-marin n’était plus vraiment d’attaque…

6 04 1994                     Le Falcon 50 des présidents Juvénal Habyarimana (Rwandais) et Cyprien Niaryamira (Burundais) atterrit à Kigali : deux missiles tirés du sol le détruisent : les deux présidents meurent. Selon l’instruction menée de 1998 à 2006 par le juge Bruguière, – qui ne s’est jamais rendu au Rwanda – l’attentat aurait été commandité par Paul Kagamé, un tutsi qui deviendra plus tard président : c’est l’un des exécutants, Abdul Ruzibiza,  qui le révélera dans Rwanda, L’histoire secrète, aux éditions Panama, Paris 2005. Les trois militaires français qui formaient l’équipage ont été tués dans l’accident, qui aura fait douze victimes au total.

Principal argument avancé : le lieu d’origine des tirs : pour le juge Bruguière, c’est une zone contrôlée par les Tutsis : le camp de Masaka, aux mains des FAR. Fin 2008, l’adjoint du juge Bruguière, Marc Trevidic, se plonge dans le dossier, reprend l’enquête, va au Rwanda accompagné de Nathalie Poux : le tir serait parti du cimetière militaire de Kanombé où il était impossible à des éléments tutsis de pénétrer.

En représailles, les miliciens de la garde présidentielle rwandaise s’en prendront aux FPR, forces armées Tutsis. Les parachutistes français et belges viennent évacuer leurs ressortissants, et nombre de hauts responsables hutus qui préféreront prendre de la distance. Les boites noires de l’appareil auront une drôle de vie : l’omniprésent capitaine Barril prétendra en avoir récupéré une ; quant à l’autre, une enquête du juge Bruguière amènera un article de presse en février 2004 assurant le transport d’une des 2 boites après l’accident au siège de l’ONU à New York : et, en 2004, on retrouvera effectivement la dite boite noire, oubliée dans un placard de l’ONU ! Les auteurs de l’attentat n’ont toujours pas été clairement identifiés, 10 ans plus tard.

En extrapolant les conclusions balistiques de Marc Trevidic, nombre de journalistes avanceront que l’attentat aurait été le fait d’extrémistes hutus, voulant se débarrasser de leur président, trop faible pour eux, car déterminé à appliquer les accords d’Arusha qui prévoient une transition politique.

Pour sa part, Marc  Trévidic espèrera obtenir les témoignages de deux figures du FPR passées à l’opposition et exilées en Afrique du Sud. Il ne les aura jamais. Le premier, Patrick Karegeya, un ex-chef des services secrets, est retrouvé assassiné le 1er  janvier 2014 à Johannesburg. Le second, le général Faustin Kayumba Nyamwasa, a échappé à deux tentatives de meurtre depuis qu’il a accusé son ancien patron d’être le commanditaire de l’attentat. Alors que Kigali pressait pour qu’un non-lieu soit prononcé, le successeur de M. Trévidic, Jean-Marc Herbaut, a finalement relancé l’enquête après la déclaration faite en juin 2016 par ce témoin devant un notaire de Pretoria.

Cet  attentat va marquer le début d’un génocide qui va faire environ un million de morts en 3 mois : 90 % des Tutsis – qui représentent 10 % de la population du Rwanda, vont être massacrés par une coalition d’extrémistes Hutus, au statut parfois officiel, parfois secret ; le génocide était programmé depuis longtemps, et c’est à peu près deux millions de Hutus qui y participeront  activement. On peut essayer de chercher des explications à toute cette folie… il est indéniable que la haine distillée par la Radio des Mille Collines a pesé lourd dans la balance, mais et il ne sert à rien de se voiler la face, la bière a pesé elle aussi son poids : elle a coulé à flots pendant toute le durée de ce génocide et les assassins étaient souvent saouls comme des barriques ; rien de nouveau en cela : la plupart des soldats de la 1° guerre mondiale partaient au front saoulés au vin ou à l’eau de vie.

Les responsables des Casques Bleus de L’ONU savaient ce qui se tramait, et l’ONU, – Koffi Annan, devenu par la suite Secrétaire Général de l’ONU, était alors précisément  en charge de cette opération – n’a rien fait, sinon donner l’ordre de départ des Casques Bleus après le début du génocide.  Les Rwandais qui cultivent leur mémoire beaucoup mieux que bien  d’autres peuples, ne le ménageront pas lors de sa visite en tant que Secrétaire Général, en mai 1998: On est également responsable de ce qu’on n’a pas fait, lui lancera le ministre de  l’Éducation et de la Jeunesse, Jacques Bihozagara.

Le 9 décembre 1998, Kofi Annan célébrera le 50° anniversaire de la Convention sur le  génocide, et le lendemain celui de la Déclaration universelle des droits de l’homme… et dans le même temps il s’oppose à une enquête au sein de l’ONU sur un des plus grands génocides de l’après-guerre… dans le genre tout et son contraire, il est difficile de faire mieux. Les militaires français, encadrant gendarmerie et armée du gouvernement rwandais savaient ce qui se tramait, et la France n’a rien fait : en quelques années, l’effectif de l’armée rwandaise était passé de 5 000 à 40 000 hommes.

Vingt ans plus tard, des accusations précises, tranchantes comme un scalpel, surgiront, à blêmir de honte : mais sur ce point, faisons confiance à la Grande Muette : jamais elle ne répondra à ces questions, tout au moins pour ce qui est des supérieurs ; les hommes de terrain, lorsqu’ils auront démissionné, se mettront parfois à parler.

Les déclarations récentes du président rwandais Paul Kagamé permettent aux dirigeants français qui ont eu à conduire ou à connaître la politique menée au Rwanda de 1990 à 1994 de reprendre la posture de l’indignation outragée : comment peut-on accuser la France de complicité dans le génocide des Tutsi ? Cette imposture a déjà été dénoncée par le journaliste Patrick de Saint-Exupéry : le noyau de responsables politiques et militaires qui, sous la houlette de François Mitterrand, a conduit une politique secrète à l’insu du Parlement tente, en s’abritant derrière la France, de rendre les citoyens français solidaires d’une politique menée en leur nom sans qu’ils en aient été informés.

Si l’on en croit les responsables français de l’époque, leur objectif aurait été d’obliger toutes les parties (le président Habyarimana, son opposition et le Front patriotique rwandais, FPR) à trouver un accord politique refusé, selon eux, aussi bien par les extrémistes hutu que par le FPR, désireux d’exercer un pouvoir sans partage. Puis, une fois le génocide enclenché, la France aurait été le seul pays à intervenir pour y mettre fin avec l’opération Turquoise. Ce récit édifiant n’est qu’une falsification des événements visant à dissimuler de lourdes responsabilités individuelles, dissimulation qui explique que, vingt ans après, aucune conséquence n’ait encore été tirée des choix politiques qui ont été faits, de 1990 à 1994, au plus haut niveau de l’Etat français. Et ce en dépit des travaux menés par de nombreux chercheurs et journalistes qui, depuis 1994, ont soulevé quantité de questions demeurées sans réponse. En voici quelques-unes.

Une politique de conciliation ou une guerre contre les Tutsi ? Pourquoi, en avril 1991, à Ruhengeri, dans le nord du Rwanda, des militaires français ont-ils participé avec leurs collègues rwandais à des contrôles d’identité lors desquels ils ont trié les Tutsi, qui étaient tués par les miliciens à quelques mètres d’eux ? Pourquoi, en septembre 1991, Paul Dijoud, directeur des affaires africaines et malgaches au Quai d’Orsay, a-t-il dit à Paul Kagamé que si les combattants du FPR s’emparaient du pays, ils retrouveraient leurs familles exterminées à leur arrivée à Kigali ?

Pourquoi l’armée française a-t-elle sauvé le régime Habyarimana en juin-juillet 1992 et en février-mars 1993, alors que des massacres de Tutsi avaient déjà lieu de manière récurrente depuis octobre 1990 ? Pourquoi, après l’assassinat, le 7 avril 1994, des responsables politiques rwandais partisans des accords de paix signés à Arusha, l’ambassadeur Marlaud a-t-il accueilli les responsables politiques extrémistes à l’ambassade de France et cautionné la formation du gouvernement intérimaire rwandais (GIR) qui encadra le génocide ? Pourquoi le colonel Poncet ne s’est-il pas opposé, à Kigali, à l’arrestation et l’élimination des opposants et des Tutsi, mentionnées en ces termes dans l’ordre d’opération Amaryllis du 8 avril 1994 ?

Pourquoi, dans la nuit du 8 au 9 avril 1994, l’un des avions d’Amaryllis a-t-il débarqué à Goma des caisses de munitions de mortier qui ont ensuite été chargées sur des véhicules des Forces armées rwandaises (FAR) ? Pourquoi, les 14 et 16 juin 1994, des fonds en provenance de la BNP sont-ils venus créditer un compte suisse permettant au colonel Bagosora, directeur de cabinet du ministère de la défense du GIR, de régler deux livraisons d’armes en provenance des Seychelles ? Pourquoi, le 18 juillet 1994, une cargaison d’armes destinées aux FAR a-t-elle été débarquée sur l’aéroport de Goma où se trouvait le PC du général Lafourcade, commandant de la force Turquoise ?

Pourquoi le premier ministre, Edouard Balladur, le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, et le conseiller Afrique de François Mitterrand, Bruno Delaye, ont-ils reçu, le 27 avril 1994, en plein génocide, le ministre des affaires étrangères du GIR et son directeur des affaires politiques ?

Pourquoi, lors de sa rencontre du 9 mai 1994 avec le lieutenant-colonel Rwabalinda, conseiller du chef d’état-major des FAR, le général Huchon, chef de la mission militaire de coopération, a-t-il estimé : Il faut sans tarder fournir toutes les preuves de la légitimité de la guerre que mène le Rwanda de façon à retourner l’opinion internationale en faveur du Rwanda et pouvoir reprendre la coopération bilatérale, à un moment où des centaines de milliers de Tutsi avaient déjà été massacrés ?

Comment se fait-il que Bruno Delaye détenait, début mai 1994, une autorité suffisante sur les tueurs pour arrêter, d’un coup de téléphone, une attaque sur l’Hôtel des Mille Collines où étaient réfugiées des centaines de Tutsi ? Le contrat d’assistance militaire et de livraison d’armes signé par Paul Barril, ex-gendarme de l’Elysée, avec le premier ministre du GIR, le 28 mai 1994, faisait-il partie de la stratégie indirecte qu’évoque, dans une note du 6 mai 1994, le général Quesnot, chef d’état-major particulier de Mitterrand ? Pourquoi, le 18 mai 1994, à l’Assemblée, Alain Juppé a-t-il employé le mot génocide et précisé que les troupes gouvernementales rwandaises – s’étaient – livrées à l’extermination systématique de la population tutsi, avant, le 16 juin 1994, d’incriminer les milices et non plus les FAR, et d’évoquer « les » génocides commis au Rwanda, inaugurant ainsi le thème mensonger du  » double génocide «  ?

Mettre fin au génocide ou secourir les assassins ? Pourquoi l’ordre d’opération Turquoise du 22 juin 1994 dédouane-t-il les autorités rwandaises de leurs responsabilités dans le génocide en attribuant les massacres à des bandes formées de civils ou de militaires hutu incontrôlés (…) exhortés à la défense populaire par les chefs de milice ? Pourquoi le ministre de la défense, François Léotard, et l’amiral Lanxade, chef d’état-major des armées, n’ont-ils pas donné l’ordre de porter assistance aux survivants tutsi de Bisesero alors que, le 27 juin 1994, une patrouille française avait découvert qu’ils étaient attaqués quotidiennement par les tueurs ? [date qui sera confirmée par un document obtenu en novembre 2015 par Benoît Collombat, de France-Inter] Pourquoi n’ont-ils été secourus que trois jours plus tard, grâce à l’initiative de militaires du GIGN et du 13° RDP qui ont dû outrepasser les ordres, [quand la hiérarchie affirmera n’avoir eu connaissance de ces attaques que le 30 juin] ? Pourquoi des militaires français ont-ils entraîné des civils rwandais durant l’opération Turquoise ?

L’ex-secrétaire général de l’Elysée Hubert Védrine a-t-il quelque chose à nous apprendre sur ce qui a été dit chez le premier ministre sur le sort des responsables politiques du génocide ? Pourquoi, alors que le Quai d’Orsay avait affirmé, le 15 juillet 1994, que les membres du GIR qui trouveraient refuge dans la zone Turquoise y seraient arrêtés, l’état-major tactique du lieutenant-colonel Hogard a-t-il organisé leur évacuation vers le Zaïre ?

Ce n’est qu’en répondant à ces questions que les dirigeants français de l’époque pourraient être lavés des soupçons de complicité de génocide qui pèsent sur eux. Les citoyens de notre pays ont le droit d’obtenir des réponses de la part de ceux qui, depuis 1994, dressent des écrans de fumée pour ne pas avoir à rendre compte de leurs actes. Il en va de l’avenir de notre démocratie.

Raphaël Doridant       Charlotte Lacoste        Le Monde du 9 avril 2014

Maman s’est mise à parler d’elle-même, avec une voix calme et lente, comme quand elle me racontait des légendes pour m’endormir, quand j’étais petit:

–  Je suis arrivée à Kigali le 5 juillet. La ville venait d’être libérée par le FPR. Le long de la route, une file interminable de cadavres jonchait le sol. On entendait des tirs sporadiques. Les militaires du FPR tuaient des hordes de chiens qui se nourrissaient de chair humaine depuis trois mois. Des survivants aux regards hébétés erraient dans les rues. Je suis arrivée devant le portail de tante Eusébie. Il était ouvert. Quand je suis entrée dans la parcelle, j’ai voulu rebrousser chemin, à cause de l’odeur. J’ai tout de même trouvé le courage de continuer. Dans le salon, il y avait trois enfants par terre. J’ai retrouvé le quatrième corps, celui de Christian, dans le couloir. Je l’ai reconnu car il portait un maillot de l’équipe de foot du Cameroun. J’ai cherché tante Eusébie partout. Aucune trace. Dans le quartier, personne ne pouvait m’aider. J’étais seule. J’ai dû enterrer moi-même les enfants dans le jardin. Je suis restée une semaine dans la maison. Je me disais que tante Eusébie finirait par rentrer. Ne la voyant toujours pas revenir, j’ai décidé de partir à la recherche de Pacifique. Je savais que son premier réflexe serait d’aller à Gitarama pour retrouver Jeanne. Quand je suis arrivée chez elle, la maison avait été pillée mais pas de trace de Jeanne et de sa famille. Le lendemain, un soldat du FPR m’a appris que Pacifique était à la prison. Je m’y suis rendue, mais on ne m’a pas laissée le voir. Je suis revenue trois jours durant. Au matin du quatrième, un des gardiens m’a emmenée derrière la prison, sur un terrain de football, à la lisière d’une bananeraie. Des soldats du FPR surveillaient le lieu. Pacifique était là, étalé dans l’herbe. Il venait d’être fusillé. Le gardien m’a raconté qu’en arrivant à Gitarama, Pacifique avait découvert toute sa belle-famille et sa femme assassinées dans la cour de leur maison. Des voisins tutsis qui avaient échappé au massacre accusaient un groupe de Hutu, toujours en ville, d’avoir commis ce crime. Pacifique les a retrouvés sur la place centrale. Le chapeau du père de Jeanne était sur la tête d’un des hommes. Une femme du groupe portait la robe à fleurs que Pacifique avait offerte à Jeanne pour leurs fiançailles. Mon frère s’est senti devenir fou. Il a vidé le chargeur de son arme sur les quatre personnes. Il est aussitôt passé en cour martiale et a été condamné à mort. Quand j’ai retrouvé Mamie et Rosalie à Butare, je leur ai menti. J’ai dit qu’il était tombé au combat, pour le pays, pour nous, pour notre retour. Elles n’auraient pas accepté l’idée qu’il ait été tué par les siens. Une connaissance qui revenait du Zaïre nous a dit qu’elle avait cru reconnaître tante Eusébie dans un camp, vers Bukavu. Alors j’ai repris la route et je l’ai cherchée pendant un mois. J’ai marché, toujours plus loin. J’ai erré dans les camps de réfugiés. J’ai bien failli me faire tuer des dizaines de fois quand on devinait que j’étais tutsie. Par je ne sais quel miracle, Jacques m’a reconnue sur le bord de la route, j’avais perdu tout espoir de retrouver tante Eusébie.

Gaël Faye          Petit Pays            Grasset 2016

Un Tribunal Pénal International pour le Rwanda – T.P.I.R, sera mis sur pied sous les auspices de l’ONU, à Arusha, Tanzanie le 8 novembre 1994. Trois ans et demi plus tard, pas un seul procès n’est achevé. En attendant, les prisonniers sont choyés : ils téléphonent, envoient des fax, des colis DHL, mangent les plats de l’ancien chef  cuisinier du Novotel d’Arusha. En Janvier 2000, le tribunal prononçait sa septième condamnation….

…Il n’y a pas de structures officielles pour aider les victimes qui se débrouillent comme elles peuvent. Seuls les bourreaux, aujourd’hui en prison, sont assistés par des psychiatres.

Madeleine Mukamabano, journaliste Radio France.

Jamais un crime n’avait été puni au Rwanda. Il y a eu génocide parce qu’auparavant il y avait eu impunité. Certains racontent sans malice combien de personnes ils ont tuées. Ici on a tué ses voisins, les gens avec lesquels on partageait la boisson… Ce n’était pas le système nazi. Le crime était presqu’intégré au quotidien depuis des décennies. Certains savaient qu’il allaient mourir et d’autres qu’ils allaient tuer. C’est le bilan de l’impunité.

… Quand la bureaucratie onusienne rencontre la pesanteur du droit… c’est un festival. L’Onu, c’est le chœur des pleureuses dans la tragédie grecque : incantation, incantation et encore incantation…

Alice Karekesi, militante des droits de l’homme.

L’avis de cette femme est partagé :

Le premier problème vient de chaque Rwandais qui, après des siècles d’impunité, est persuadé que la justice est impossible. On devrait crouler sous les plaintes, or les victimes n’entament souvent aucune procédure. Les Rwandais sont trop habitués à ce que les criminels ne soient jamais punis.

Frédéric Mutagwira, bâtonnier de Kigali.

Nous mentons. Nous vous répétons indéfiniment les mêmes petites choses, sans rien vous dire en réalité. Même entre Rwandais nous mentons. Nous avons l’habitude du secret et de la suspicion. Vous pouvez rester ici une année entière, et vous ne saurez toujours pas ce que pensent ou font les gens d’ici.

Propos d’un Rwandais rapportés par Philip Gourevitch dans Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles. Chroniques rwandaises. Denoël 1999.

… les dirigeants tenaient, certes, à réaliser leur objectif, la solution finale, mais la manière d’atteindre ce but était tout aussi importante. Il fallait que la voie de l’Idéal suprême, consistant en l’extermination d’un peuple, implique une communauté criminelle, que la participation massive au crime fasse émerger un sentiment de culpabilité fédérateur. Désormais, chaque individu ayant sur la conscience une mort sait qu’il est à la merci de l’implacable loi du talion à travers laquelle il voit le spectre de sa propre mort.

Ryszard Kapuscinski. Ebène Plon 2001. p.185

En 1994, un génocide a été commis au Rwanda, faisant près d’un million de victimes en 100 jours. Ce génocide a été organisé par le gouvernement rwandais de l’époque et exécuté notamment par ses forces armées, les FAR. Ce ne fut pas un déchaînement de violences spontanées de paysans misérables, mais une entreprise démente, structurée et systématique d’éliminations des Tutsi du Rwanda. Un million de victimes en 100 jours, c’est 10 000 personnes éliminées quotidiennement pendant plus de trois mois. Le 22 juin 1994, la France déclenche l’opération Turquoise, après avoir obtenu un mandat humanitaire de l’ONU.

J’ai participé à cette opération comme capitaine de la force d’action rapide. J’étais spécialiste du guidage au sol des frappes aériennes au sein d’une unité de combat de la Légion étrangère. J’avais 28 ans.

C’est le décalage entre la version officielle et la réalité des missions que j’ai effectuées sur place qui m’oblige à témoigner, car comment peut-on comprendre et réfléchir sur le rôle de la France dans le drame rwandais si on ne connaît même pas les pièces du puzzle ?

Certaine sont rondes et difficilement contestables. Les unités de l’armée française avec lesquelles je suis intervenu se sont comportées de manière très professionnelle et ont fait ce que les responsables politiques français attendaient d’elles. J’ai un profond respect pour mes anciens compagnons d’armes, et il ne m’appartient pas de les critiquer. Ces unités n’ont jamais participé au génocide, jamais. Ces unités militaires françaises, quand elles en ont reçu l’ordre, ont protégé avec efficacité les rescapés du génocide, je pense notamment au camp de réfugiés de Nyarushishi (8 000 personnes) sécurisé par la compagnie de combat de la Légion étrangère dans laquelle j’étais intégré.

D’autres pièces du puzzle ne trouvent pas leur place dans ce dessin. Elles posent question sur des décisions politiques qui ont pour conséquence de faire apparaître la France comme ayant soutenu, protégé et armé un gouvernement génocidaire…

En effet, le récit des missions que j’ai effectuées pendant l’opération Turquoise, et je ne crois pas que quiconque soit mieux placé que moi pour expliquer ce que j’ai fait, pose des questions difficiles. Nous sommes intervenus avec une armada militaire (près de 3 000 hommes, unités de combat de la Force d’action rapide, avions de chasse). Si la mission était humanitaire comme cela est encore affiché pour l’opération Turquoise, nous aurions dû logiquement intervenir contre les génocidaires, c’est-à-dire contre le gouvernement rwandais et ses forces armées.

Au lieu de cela, nos responsables politiques ont décidé que nous devions stopper leurs opposants militaires. J’ai reçu l’ordre le 22 juin de préparer un raid sur Kigali pour reprendre la capitale et le 30 juin de guider des frappes aériennes contre les colonnes du Front patriotique rwandais (FPR). Ces ordres ont été annulés, quel débat animait alors nos gouvernants ?

Lorsque nous avons enfin changé d’orientation le 1er juillet, nous n’avons pas cherché à neutraliser ce gouvernement génocidaire et ses forces armées. Au contraire, nous les avons laissés se réfugier au Zaïre et provoquer en plus l’exode de leur propre population, un nouveau drame humanitaire. En n’agissant pas, avons-nous été complices ?

Enfin et beaucoup plus grave, j’ai assisté au départ d’une livraison d’armes, dans la deuxième quinzaine de juillet, à destination des camps de réfugiés dans l’est du Zaïre, générant des décennies de conflits qui n’ont jamais cessé depuis. Pas des armes confisquées comme je l’ai d’abord cru, mais bien des stocks d’armes livrés sur place, en pleine mission humanitaire.

J’ai longtemps pensé que ces décisions avaient pu être prises par des gouvernants qui n’avaient pas connaissance du rôle génocidaire de ceux qu’ils soutenaient. Mais il apparaît que le service de renseignement de l’Etat français avait établi et informé nos décideurs politiques du rôle génocidaire du gouvernement rwandais et de ses forces armées, avant même l’opération Turquoise (en particulier dans une note du 4 mai 1994).

Pourquoi nos responsables politiques ont-ils décidé d’écarter ces informations cruciales ? Pourquoi n’ont-ils pas condamné et neutralisé ce gouvernement génocidaire comme le leur recommandait pourtant la Direction générale de la sécurité extérieure ?

Je ne doute pas que leur intention était autre, mais les conséquences de leurs décisions sont d’une extrême gravité. Aussi, comme citoyen français, je souhaiterais savoir quelles décisions politiques ont été prises, par qui et pour quelles raisons.

Et en tant qu’ancien officier ayant participé à l’intervention militaire de la France au Rwanda, je souhaiterais savoir si je risque un jour d’être mis en examen pour complicité d’un crime insoutenable et imprescriptible, le génocide.

Pour répondre à ces questions, il me semble utile qu’une commission d’enquête puisse faire la lumière sur le rôle de la France dans le drame rwandais et les responsabilités qui incombent aux décideurs de l’époque, en s’appuyant sur l’ouverture complète des archives. La mise en place d’une commission d’enquête serait prendre le risque de regarder en face nos responsabilités et s’assurer aussi que, si nous avions commis des erreurs, elles ne puissent pas se reproduire de la même manière.

Certains se drapent dans l’honneur de la France pour éviter cette enquête, je leur réponds que cette volonté de savoir serait faire honneur au courage de la nation. Enfin, quelles que soient les conclusions de cette commission d’enquête, il ne serait pas indécent que des lieux de mémoire soient élevés, en France, pour honorer le souvenir du massacre du million de victimes que nous n’avons pas su empêcher, dans le dernier génocide du XXe siècle.

Guillaume Ancel          Ancien officier de l’armée de terre. Le Monde 30 août 2014

Les taux de croissance démographique en Afrique de l’Est, sont les plus élevés au monde : il est ainsi de 4.1 % l’an au Kenya, soit une population qui double tous les 17 ans. Cette explosion démographique est récente. Plusieurs raisons l’expliquent : l’adoption de cultures issues du Nouveau Monde (en particulier le maïs, les pois, la patate douce et le manioc), qui ont permis d’augmenter la production agricole au-delà de ce qui était possible auparavant avec les seules cultures issues d’Afrique ; une meilleure hygiène, la prévention médicale, la vaccination des mères et des enfants, les antibiotiques et une certaine maîtrise de la malaria et des autres maladies  endémiques africaines ; l’unification nationale et la fixation de frontières, qui ont ouvert au peuplement certaines zones qui n’étaient auparavant que des no man’s land disputés par des pouvoirs limitrophes plus restreints.

De tels problèmes démographiques sont souvent qualifiés de malthusiens – en référence aux analyses de l’économiste et démographe anglais Malthus qui soutint en 1798 que la croissance de la population humaine serait exponentielle, alors que la production alimentaire n’augmenterait que de façon arithmétique.

[…] Le Rwanda et le Burundi sont devenus synonymes dans notre esprit de deux choses : surpopulation nombreuse et génocide. Ce sont les deux pays d’Afrique qui ont la population la plus dense et ils figurent parmi les plus peuplés au monde : la densité moyenne de population au Rwanda est le triple du Nigéria, troisième pays d’Afrique pour la densité, et elle est dix fois plus importante que celle de la Tanzanie voisine.

[…] La distinction entre Tutsis et Hutus n’a jamais rien eu de tranché. Les deux groupes parlaient la même langue, fréquentaient les mêmes églises, les mêmes écoles et les mêmes bars, vivaient ensemble dans le même village sous les mêmes chefs et travaillaient ensemble dans les mêmes bureaux. Hutus et Tutsis se marient ensemble et – avant que les Belges n’introduisent des carets d’identité – ils changeaient parfois d’identité ethnique. Si les Hutus et les Tutsis ont une allure différente en moyenne, maints individus sont impossibles à ranger dans l’un ou l’autre groupe d’après leur apparence. Un quart environ de tous les Rwandais ont des Hutus et de Tutsis pour grands-parents. En sorte qu’on peut se demander si les deux groupes ne sont pas différenciés économiquement et socialement au Rwanda et au Burundi à partir d’un fond commun. Ce mélange a donné lieu à des dizaines de milliers de tragédies personnelles pendant les assassinats de 1994, des Hutus ayant tenté de protéger leurs conjoints, leurs parents, leurs amis, leurs collègues et leurs patrons tutsis ou essayé d’acheter avec de l’argent les assassins potentiels de ces proches. Les deux groupes étaient si entremêlés dans la société rwandaise qu’en 1994, des médecins ont fini par assassiner leurs patients, des enseignants leurs élèves et vice versa, et des voisins ou collègues de bureau se sont entretués. Certains individus hutus ont tué des Tutsis tout en en protégeant d’autres.

Si l’on ne s’en tient qu’à la haine ethnique entre Hutus et Tutsis attisée par les hommes politiques, les événements survenus au nord-ouest du Rwanda deviennent peu compréhensibles. Là en effet, dans une communauté où pratiquement tout le monde était hutu et où il n’y avait qu’un seul Tutsi, des assassinats en masse ont tout de même eu lieu – à savoir de Hutus par des Hutus. Même si la proportion de morts – estimée à quelques 5 % de la population – semble y avoir été plus faible que dans tout le Rwanda (11%), il faut encore expliquer pourquoi une communauté hutu a assassiné ses membres en l’absence de mobile ethnique. Disons que justement ces mêmes mobiles sont insuffisants pour expliquer le génocide.

Le Rwanda (comme le Burundi) était déjà densément peuplé au XIX° siècle avant l’arrivée des Européens, par suite des avantages combinés que constituaient des pluies modérées et une altitude trop élevée pour la malaria et la mouche tsé-tsé. La population rwandaise a donc augmenté, malgré des fluctuations, à un taux moyen de plus de 3% l’an, pour les mêmes raisons que le firent la Tanzanie et le Kenya voisin (cultures venues du Nouveau Monde, santé publique, médecine et frontières politiques stables). En 1990, malgré les massacres et les départs massifs en exil, la densité de population moyenne était de 760 personnes au km², soit plus que celle du Royaume Uni (610) et un peu moins que celle de la Hollande (950). Mais le Royaume Uni et la Hollande disposent d’une agriculture extrêmement mécanisée, de sorte que seul un petit pourcentage d’agriculteurs assure la production globale. L’agriculture rwandaise, elle, est bien moins efficace et mécanisée, les cultivateurs dépendent de houes manuelles, de pioches et de machettes. En sorte que le nombre de cultivateurs est élevé pour une production d’autosuffisance et sans aucun surplus ou presque.

[…]     Lorsqu’après l’indépendance la population du Rwanda a augmenté, le pays a continué à pratiquer ses méthodes agricoles traditionnelles et n’est pas parvenu à se moderniser, à introduire des variétés de culture plus productives, à développer ses exportations agricoles ou à instituer un planning familial efficace. Au lieu de cela, on s’est contenté de couper des forêts, de drainer des marais afin de gagner de nouvelles terres cultivables, de raccourcir les périodes de jachère et de tenter de récolter deux ou trois fois l’an consécutivement sur les mêmes champs. Lorsque les Tutsis ont fui ou ont été assassinés dans les années 1960 et en 1973, leurs terres, devenues disponibles, ont conforté le rêve que chaque cultivateur hutu pourrait enfin disposer d’une superficie suffisante pour entretenir les siens. En 1985, toutes les terres arables hors des parcs nationaux étaient cultivées. Lorsque la population et la production agricole ont augmenté toutes deux, la production alimentaire par habitant, après s’être accrue de 1966 à 1981, a chuté au niveau du début des années 1960. C’est exactement le dilemme malthusien : plus de produits alimentaires, donc plus de bouches à nourrir, donc aucun progrès alimentaire pour personne.

En 1984, le Rwanda ressemblait à un jardin et à une plantation de bananes. Des collines escarpées étaient cultivées jusqu’au sommet. L’absence des mesures les plus élémentaires pouvant minimiser l’érosion des sols – comme les terrasses, le labour selon les courbes de terrain plutôt que haut en bas des collines, des jachères recouvertes de végétation plutôt que des champs entre les cultures – faisaient que des rivières charriaient des montagnes de boue. Un Rwandais m’écrivait : Les agriculteurs peuvent se lever le matin pour découvrir que tout leur champ – ou du moins sa couche arable et ses cultures – a été inondé dans la nuit ou que le champ de leur voisin ou des cailloux ont déferlé pour recouvrit son champ L’arrachage des forêts a asséché les cours d’eau et rendu les pluies plus irrégulières. À la fin des années 1980, des famines ont recommencé. En 1989, il y a eu des pénuries alimentaires plus graves par suite d’une sécheresse, du fait de la combinaison de changements climatiques locaux ou globaux et des effets de la déforestation.

Catherine André et Jean-Philippe Platteau, deux économistes belges, ont étudié, en 1988 et 1993, les effets de tous ces changements environnementaux et démographiques sur une commune de Kanama, située au nord-est du Rwanda.

Kanama possède des sols volcaniques très fertiles, de sorte que sa densité de population est élevée même selon les normes du Rwanda, pourtant densément peuplé : 1 740 personnes au mile² en 1988 et 2 040 en 1993 (rappelons qu’un mile ²  équivaut à 89 km² ). C’est encore plus que le Bangladesh, la nation agricole la plus densément peuplée au monde. Ces densités de population élevées se traduisent par des fermes très petites : la taille moyenne était seulement de 0,89 acre en 1988 (soit 0,36 hectare, un acre vaut 0,40 hectare) pour tomber à 0,72 (0,29) en 1993. Chaque ferme était divisée (en moyenne) en dix parcelles séparées, de sorte que les agriculteurs labouraient des parcelles absurdement petites d’en moyenne seulement 0,09 acre (364 m²) en 1988 et de 0,07 (283 m²) en 1993.

Toutes les terres de la commune étant occupées, les jeunes éprouvaient des difficultés à se marier, à quitter la maison, à acquérir une ferme et à fonder leur propre foyer. Chez les vingt – vingt-cinq ans, le pourcentage de jeunes femmes vivant chez leurs parents a augmenté entre 1988 et 1993 pour passer de 39 % à 67 %, et celui des jeunes hommes dans les mêmes conditions est passé de 71 à 100 % : pas un seul homme de moins de vingt-cinq ans ne vivait hors de chez ses parents en 1993. Le nombre moyen de personnes par ménage vivant à la ferme a augmenté (entre 1988 et 1993) de 4,9 à 5,3, de sorte que la pénurie de terres était plus durement ressentie que ne le laisse supposer la réduction concomitante de la superficie des fermes. Quand on divise un domaine en réduction par un nombre en augmentation de personnes appartenant au ménage, on découvre que chaque personne ne tirait sa subsistance que d’un cinquième d’acre en 1988 et d’un septième (soit 578 mètres2) en 1993.

Il se révéla vite impossible pour la plupart des habitants de Kanama de se nourrir. Même en comparaison du régime à faibles calories considéré comme acceptable au Rwanda, le ménage moyen ne tirait que 77 % de ses besoins caloriques de sa ferme. Le reste de son alimentation devait être acheté grâce aux revenus d’activités complémentaires – tels le débitage des charpentes, la fabrication de briques, le filage de la laine et le commerce. Seuls deux tiers des ménages occupaient de tels emplois. Le pourcentage de la population consommant moins de mille six cents calories par jour (niveau en dessous de celui de la famine) était de 9 % en 1982, mais de 40 % en 1990.

Encore ces chiffres sont-ils des moyennes; ils cachent des inégalités. Certaines fermes étaient plus vastes que d’autres, et cette inégalité s’est accrue de 1988 à 1993. Une très grosse ferme est supérieure à 2,5 acres (un hectare) et une ferme très petite est inférieure à 0,6 (24 ares). (Comparé au Montana du chapitre premier, on mesure l’absurdité tragique de ces chiffres : dans cet État des Amériques, une ferme de 40 acres, soit 16 hectares, est généralement considérée comme insuffisante pour faire vivre une famille.) Les pourcentages de très grosses et de très petites fermes ont augmenté entre 1988 et 1993 : ils sont passés respectivement de 5 à 8 % et de 36 à 45 %. Autrement dit, la société agraire de Kanama devenait de plus en plus polarisée entre riches possédants et pauvres démunis de tout. Les chefs de famille plus âgés tendaient à être plus riches et à posséder de plus grosses fermes : les cinquante – cinquante-neuf ans avaient des fermes de 2,05 acres (0,8 hectare) et les jeunes de vingt – vingt-neuf ans des fermes de 0,37 acres (0,14 hectare). La taille du ménage étant plus importante pour les chefs de famille plus âgés, ils avaient besoin de plus de terres, mais ils avaient trois fois plus de terres par membre du ménage que les jeunes chefs de famille.

Paradoxalement, les possesseurs de grosses fermes disposaient, eux, de revenus extérieurs. Cette concentration des meilleures superficies et des meilleurs revenus extérieurs a accentué la division de la société de Kanama, les riches devenant plus riches et les pauvres plus pauvres. La loi au Rwanda interdit aux petits propriétaires de vendre tout ou partie de leurs terres. Les recherches menées sur les ventes de terrains ont révélé que les propriétaires des plus petites fermes ont vendu des terres pour faire face à des urgences – alimentation, santé, frais de justice, pots-de-vin, baptême, mariage, enterrement, alcoolisme. Au contraire, les propriétaires de grosses fermes ont vendu pour augmenter l’efficacité de leur ferme, cédant une parcelle de terrain éloignée afin d’en acquérir une plus proche.

Presque aucune grosse ferme n’a vendu de la terre sans en acheter, mais 35 % des plus petites fermes en 1988 et 49 % en 1993 ont vendu sans rien acheter. (Si l’on détaille les ventes de terrains en fonction des revenus extérieurs, toutes les fermes à revenus extérieurs ont acheté de la terre et aucune n’en a vendu sans acheter ; mais 13 % seulement des fermes sans revenus extérieurs ont acheté de la terre et 65 % en ont vendu sans acheter.) En sorte que les fermes déjà petites, qui avaient absolument besoin de terres, sont devenues plus petites encore, en vendant en urgence des terrains à de grosses fermes qui finançaient leurs achats avec des revenus extérieurs.

Cette situation a donné lieu à beaucoup de conflits graves que les parties en présence ne pouvaient résoudre par elles-mêmes et pour lesquels elles se sont adressées aux médiateurs de village traditionnels ou – moins souvent – qu’elles ont portés devant les tribunaux. Chaque année, les ménages ont rapporté avoir eu en moyenne plus d’un conflit grave exigeant d’être résolu par un tiers. André et Platteau ont étudié les causes de deux cent vingt-six conflits de ce type, telles qu’elles étaient décrites par les médiateurs ou par les chefs de famille. Selon ces deux types d’informateurs, des disputes portant sur des terrains étaient à la racine de la plupart des conflits graves : parce que le conflit portait directement sur de la terre (43 % de tous les cas) ou bien parce qu’il s’agissait d’une dispute maritale, familiale ou personnelle dérivant souvent en fin de compte d’une dispute portant sur des terres. (Je donnerai des exemples aux deux prochains paragraphes.) Sans oublier les vols perpétrés par des nécessiteux absolus pressés par la famine (7 % de tous les litiges et 10 % de tous les chefs de famille). Si l’on compare les taux de criminalité chez les vingt et un – vingt-cinq ans entre différentes parties du Rwanda, les différences régionales s’avèrent corrélées statistiquement à la densité de population et au nombre de calories disponibles par habitant : une densité de population élevée et une famine signifiaient davantage de crimes.

Traditionnellement, les propriétaires plus riches étaient censés aider leurs parents plus pauvres. Ce système s’est écroulé lorsque même les propriétaires les plus riches se révélèrent trop pauvres pour venir en aide à leurs parents pauvres. Ce recul de la protection a touché tout particulièrement les groupes vulnérables de la société : femmes séparées ou divorcées, veuves, orphelins et enfants illégitimes. Quand les ex-maris cessaient de subvenir aux besoins de leurs épouses, les femmes se tournaient auparavant vers leur famille d’origine pour obtenir un soutien, mais, désormais, leurs propres frères se sont opposés à ce qu’elles reviennent, pour éviter d’appauvrir toute la famille. Comme traditionnellement au Rwanda seuls les fils héritent, les femmes ne pouvaient même plus espérer revenir dans leur famille d’origine avec seulement leurs filles qui, au regard du droit coutumier, ne pouvaient rivaliser pour hériter avec les fils des oncles. La femme laissait ses fils à leur père, mais les parents pouvaient alors refuser de donner de la terre à ses fils, en particulier si le père venait à mourir ou cesser de les soutenir. De même, une veuve se trouvait sans soutien de la part de ses beaux-frères ou de ses propres frères, qui tenaient les enfants de la veuve pour des rivaux de leurs propres enfants dans le partage de la terre. Les orphelins étaient traditionnellement pris en charge par les grands-parents paternels ; quand ceux-ci mouraient, les oncles des orphelins – les frères du père défunt – cherchaient désormais à déshériter ou à évincer les orphelins. Les enfants de mariages polygamiques ou de mariages cassés dans lesquels l’homme se remariait ensuite et avait des enfants avec une nouvelle épouse se retrouvaient déshérités ou évincés par leurs demi-frères.

Les litiges portant sur des terres les plus douloureux et les plus socialement perturbateurs étaient ceux qui faisaient se dresser des pères contre leurs fils. Traditionnellement, quand un père mourait, sa terre passait tout entière à son fils aîné, lequel était censé s’en occuper pour toute la famille et offrir à ses plus jeunes frères assez de terre pour assurer leur subsistance. La terre devenue rare, les pères ont petit à petit adopté la coutume consistant à diviser leur terrain entre tous leurs fils, afin de réduire le risque de conflit intrafamilial après leur mort. Mais les plus jeunes refusèrent que les aînés, qui étaient les premiers à se marier, reçoivent une part supérieure. Ils exigeaient désormais des divisions strictement égales. Le dernier-né, qui était traditionnellement censé s’occuper de ses parents quand ils seraient vieux, avait besoin ou exigeait une part supplémentaire afin de pouvoir exercer cette responsabilité coutumière. Tous déploraient que leur père garde trop de terres pour subvenir aux besoins de sa vieillesse et ils exigeaient désormais davantage de terrain pour eux. Les pères s’opposaient aux exigences des fils. Autant de conflits qui menèrent des familles devant des médiateurs ou les tribunaux et qui firent de proches parents des rivaux, voire des ennemis.

Telle fut la toile de fond sur laquelle les assassinats de 1994 furent perpétrés.

Après l’explosion de 1994, Catherine André a tenté de retracer le destin des habitants de Kanama. Elle a découvert que 5,4 % étaient déclarés morts par suite de la guerre. Ce nombre est sous-estimé, parce qu’elle n’a pu obtenir d’informations sur le sort de certains habitants. On ne sait donc pas si le taux de mortalité a, ou non, avoisiné la valeur moyenne de 11 % pour l’ensemble du Rwanda. Mais il n’en demeure pas moins que ce taux de mortalité dans une région où la population était presque exclusivement composée de Hutus a été la moitié de celui des régions où les Hutus ont massacré les Tutsis.

La seule Tutsi de Kanama, une veuve, a été assassinée. Était-ce pour des raisons ethniques ou autres (elle avait hérité de beaucoup de terres, été impliquée dans beaucoup de litiges portant sur des terrains, elle était enfin la veuve d’un Hutu polygame (donc, considérée comme une rivale par les autres épouses et leur famille) et son mari décédé avait déjà été dépossédé de ses terres par ses demi-frères) ?

Deux autres catégories de victimes étaient constituées de Hutus qui étaient de gros propriétaires. La majorité d’entre eux étaient des hommes de plus de cinquante ans, âge précoce pour les litiges père/fils portant sur la terre. La minorité était composée de jeunes qui avaient excité la jalousie par l’importance relative de leurs revenus extérieurs et leurs achats de terrains.

Il y avait aussi parmi les victimes les fauteurs de troubles connus pour avoir été impliqués dans toutes sortes de litiges portant sur des terres et autres conflits. Nombre de jeunes gens et d’enfants périrent, particulièrement ceux issus de milieux appauvris, que la désespérance a poussés à s’enrôler dans les milices et qui se sont ensuite entre-tués.

Enfin, le plus grand nombre de victimes ont été les gens particulièrement mal nourris ou particulièrement pauvres, disposant de peu ou pas de terres, et sans revenus extérieurs. Ils sont évidemment morts de famine, parce qu’ils étaient trop faibles ou n’avaient pas d’argent pour acheter de la nourriture ou payer les pots-de-vin exigés pour acheter leur survie aux barrages.

Ainsi, comme le notent André et Platteau, les événements de 1994 ont fourni une occasion unique de régler des comptes ou de remanier les propriétés même parmi les villageois hutus. […] Il n’est pas rare, aujourd’hui encore, d’entendre des Rwandais soutenir qu’une guerre était nécessaire pour diminuer une population en excès et pour la ramener au niveau des ressources en terre disponibles.

Pour sa part, Gérard Prunier précise : Les politiciens avaient bien sûr des raisons politiques de tuer. Mais si de simples paysans dans leur ingo [entourage familial] ont poursuivi le génocide avec un tel acharnement, c’est qu’une réduction de la population, pensaient-ils sans doute, ne pourrait que profiter aux survivants. (Je cite le fort ouvrage Rwanda, le génocide, Paris, Dagorno, 1997, p. 13.)

Le lien que Prunier comme André et Platteau établissent entre la pression démographique et le génocide rwandais n’a pas manqué d’être discuté, excipant alors d’un déterminisme environnemental.

Expliquer n’est pas excuser. Quand bien même on ne retiendrait qu’une seule explication pour le génocide, cela n’atténue en rien la responsabilité personnelle des auteurs du génocide rwandais. Il importe de comprendre les origines du génocide rwandais – non pour en exonérer les assassins, mais pour tirer des enseignements pour le Rwanda ou pour d’autres régions. Vouer sa vie ou ses recherches à la compréhension des origines du génocide des juifs par les nazis ou comprendre l’esprit des meurtriers en série et des violeurs n’implique ni ne signifie que l’on tente de minimiser la responsabilité d’Hitler, des meurtriers en série et des violeurs. C’est plutôt que savoir comment la chose est arrivée donne l’espoir d’aider à en prévenir le retour.

Dire que la pression démographique a été la seule et unique cause du génocide rwandais est proprement simpliste. D’autres facteurs ont bel et bien joué un rôle, quel que soit leur ordre d’importance : la domination historique des Tutsis sur les Hutus au Rwanda, les assassinats à grande échelle de Hutus par des Tutsis au Burundi et à petite échelle au Rwanda, les invasions tutsis du Rwanda, la crise économique au Rwanda et son exacerbation par la sécheresse et certains facteurs mondiaux (en particulier la chute du prix du café et les mesures d’austérité prônées par la Banque mondiale), le désespoir de centaines de milliers de jeunes Rwandais déplacés dans des camps de réfugiés et mûrs pour devenir des miliciens, enfin les conflits internes aux factions au pouvoir au Rwanda, sans oublier la pression démographique.

Mais on ne saurait commettre l’erreur de conclure, du rôle de la pression démographique dans la genèse du génocide rwandais, que toute pression démographique conduit automatiquement au génocide. Il n’existe assurément pas de lien nécessaire entre la pression démographique malthusienne et le génocide. Des pays peuvent être surpeuplés sans qu’un génocide soit perpétré, comme le montrent le Bangladesh (qui a connu peu d’assassinats sur une grande échelle jusqu’à la terrible guerre d’indépendance de 1971) ou encore les Pays-Bas et la Belgique multiethnique, même si ces trois pays sont plus densément peuplés que le Rwanda. À l’inverse, un génocide peut survenir pour des causes dernières autres que la surpopulation, comme l’ont montré les tentatives de Hitler pour exterminer les juifs et les Tziganes pendant la Seconde Guerre mondiale ou le génocide des années 1970 au Cambodge, dont la densité de population était le sixième de celle du Rwanda.

La pression démographique a été l’un des facteurs importants à l’œuvre dans le génocide rwandais. Le scénario catastrophe de Malthus peut parfois se réaliser et le Rwanda en fut un modèle. De graves problèmes de surpopulation, d’impact sur l’environnement et de changement climatique ne peuvent persister indéfiniment : tôt ou tard, ils se résolvent d’eux-mêmes, à la manière du Rwanda ou d’une autre que nous n’imaginons pas, si nous ne parvenons pas à les résoudre par nos propres actions. Des mobiles semblables pourraient œuvrer de nouveau à l’avenir, dans d’autres pays qui, comme le Rwanda, ne parviennent pas à résoudre leurs problèmes environnementaux. Ils pourraient jouer au Rwanda même, où la population augmente aujourd’hui encore de 3 % l’an, où les femmes donnent naissance à leur premier enfant à l’âge de quinze ans, où la famille moyenne compte entre cinq et huit enfants.

Le terme de crise malthusienne  est impersonnel et abstrait. Il ne dit rien des détails horribles, sauvages, glaçants de ce que des millions de Rwandais ont perpétré. Laissons les derniers mots à un observateur et à un survivant. Sans doute, précise Gérard Prunier, les villageois ont-ils aussi le vague espoir qu’une fois le calme revenu, après les massacres, ils pourront obtenir des terres ayant appartenu aux victimes. Ce qui ne manque pas d’exercer un fort attrait dans un pays aussi pauvre en terres que le Rwanda.

Le survivant, c’est un dirigeant tutsi que Prunier a interrogé et qui n’a survécu que parce qu’il ne se trouvait pas chez lui lorsque les assassins sont arrivés et ont tué sa femme et quatre de ses enfants : Les parents d’enfants qui allaient à l’école pieds nus tuaient les parents qui pouvaient acheter des chaussures aux leurs.

Jared Diamond              Effondrement            Gallimard 2005

Les XVII° et XVIII° siècles semblent avoir été pour toute la région inter lacustre une période de grandes mutations résultant d’un important essor démographique qui pourrait être le résultat de la généralisation des plantes des plantes d’origine américaine comme le haricot, le manioc, la patate douce ou le maïs, qui bouleversèrent le régime alimentaire des populations. Jusque-là, dans toute la région, l’alimentation reposait sur l’association de plantes à relative faible valeur alimentaire  telles le taro, l’éleusine et le sorgho.

Du lac Albert au lac Tanganyika, ces siècles furent également ceux d’importantes migrations poussant les groupes agriculteurs vers les régions vierges de la crête Congo-Nil, des monts Virunga et du massif du Ruwenzori. Les généalogies et les traditions indiquent que c’est d’ailleurs à cette époque que les agriculteurs commencèrent à tuer la forêt, c’est-à-dire à la défricher. Au Rwanda, c’est sous le règne du mwami Kigeri lII Ndabarasa (seconde partie du XVIIIe siècle) la plupart des traditions font apparaître les lignages défricheurs. Les enquêtes orales menées dans les années 1970 dans la partie centrale de la crête Congo-Nil font quant à elles remonter à onze générations, c’est-à-dire à environ trois siècles les premiers défrichements.

À la même époque, partout, dans la région inter lacustre, et notamment au Rwanda et au Burundi, les pasteurs Tutsi-Hima furent confrontés à l’expansion démographique des agriculteurs. En réaction, afin de garantir leur mode de vie, ils instaurèrent des droits exclusifs de pacage, réservant pour cela de vastes étendues aux seules activités pastorales. Au Rwanda, c’est à ce moment que le droit pastoral tutsi fut constitué afin de sauvegarder les biens de la vache contre la rapacité de la houe. Le droit foncier fut alors défini au seul avantage du bétail.

Dans les royaumes de la région inter lacustre dirigés par des pasteurs, les mêmes valeurs aristocratiques, pastorales et guerrières étaient à l’honneur. L’idéologie qui était à la base de la domination sociale, politique, économique et militaire de ces États pastoraux était d’essence raciale. Dans ces sociétés pastorales inter lacustres, tous les actes de la vie étaient placés sous le signe du bétail, quasiment sacralisé, et la terre était d’abord un pâturage. Politiquement, les rois ne régnaient pas sur des hommes, mais sur des troupeaux. Dans l’enclos royal brûlait un feu de bouse qui symbolisait la vie du monarque et quand le roi mourait, on laissait le feu s’éteindre avant de proclamer le lait est renversé.

Au Rwanda, les Tutsi avaient tissé entre eux et avec le roi de liens tout à la fois de soumission et de solidarité scellés par le don de vaches. Les troupeaux appartenant aux Tutsi constituaient des armées bovines auxquelles étaient rattachés des lignages humains. Ainsi, en zone pastorale, l’organisation sociale dépendait-elle des bovins. Les vaches qui formaient ces armées bovines étaient exaltées par des chants composant la  poésie pastorale. L’amour de la vache était associé à la beauté dont les canons étaient souvent inspirés par les bovins. Les femmes tutsi étaient ainsi comparées aux vaches royales, les nyambo qu’on ne laissait pas trop se reproduire afin de leur conserver l’élégance des formes. Physiquement, le morphotype tutsi : taille élancée, traits fins, dolichocéphalie était chanté et proposé comme modèle.

Dans cette monarchie raciale qu’était le Rwanda précolonial, la lance et le bétail dominaient la glèbe et les greniers car les hommes de la vache commandaient à ceux de la houe. Dans le Kenya voisin, un proverbe luo dit : Le pastoralisme est supérieur à l’agriculture comme l’homme est supérieur à la femme. Du moins là où appliquait le droit pastoral, ce qui n’était pas le cas dans l’ensemble du Rwanda et notamment pas chez les montagnards du nord ou Bakiga, là où le pouvoir tutsi ne s’était jamais réellement exercé avant l’époque coloniale.

La question de savoir si Hutu et Tutsi sont des ethnies, des races, des classes sociales ou des castes est essentielle car elle sous-entend que leurs différences sont soit innées – car génétiques – et par conséquent immuables, soit acquises car économiques ou sociales, et par définition mouvantes. L’approche de la question peut-être faite par plusieurs disciplines.

  • La tolérance au lactose ou déficience en lactase constitue un premier marqueur permettant d’en savoir plus sur l’origine de ces populations. Le lactose est un sucre contenu dans le lait. Une fois absorbé, il est hydrolisé par l’enzyme lacté et se constituent ensuite le glucose et la galactose. Les populations qui possèdent cet enzyme sont tolérantes au lactose et les autres non. Jusqu’à l’âge de quatre ans, tous les enfants sont tolérants, ensuite, cette tolérance disparaît chez certaines populations tandis qu’elle demeure chez d’autres. Une recherche menée en Afrique orientale a montré que seuls les Tutsi et les Hima possèdent l’enzyme et cela entre 83 et 91 %. Toutes les autres populations étudiées, qu’il s’agisse des Hutus du Rwanda oudu Burundi, des Ganda d’Ouganda, des Shona du Zimbabwe ou encore des Shi sont intolérantes au lactose. Ces populations étant originairement alactasiques, nous sommes donc en présence d’une donnée génétique et non du résultat d’une adaptation
  • Les travaux portant sur les distances séparant les populations africaines en fonction des marqueurs génétiques choisis dans les groupes sanguins, les protéines sériques (albumine et immoglobulines), ainsi que dans le système Human Leucocyte Antigène (HLA) constitué d’antigènes d’histocompatibilité spécifiques d’un individu et qui interviennent dans la reconnaissance cellulaire, permettent d’affirmer que Tutsi et Hutu constituaient à l’origine deux groupes différents. Les disparités génétiques entre ces deux populations indiquent en effet que leurs différences sont innées, puisque biologiques, et non le résultat d’un phénomène économique ou encore moins d’une manœuvre politique des colonisateurs comme certains l’ont jadis affirmé. […] Au Rwanda et au Burundi, les ancêtres des actuels Tutsi se bantuisèrent linguistiquement en adoptant une langue bantu et en perdant l’usage de la leur qui appartenait probablement au groupe Nil-Sahara. Mais en devenant des locuteurs bantuphones, ils ne se transformèrent pas pour autant morphotypiquement en Hutu. Quant aux nombreux métissages, ils ne firent disparaître ni les Tutsi, ni les Hutu. Il existe en effet un morphotype tutsi, même si tous les Tutsi ne le présentent pas. Quant à l’accession à la tutsité, elle n’était pas automatique dès lors qu’un Hutu possédait un troupeau car, hier comme aujourd’hui, on naît Tutsi ou Hutu, on ne le devient pas. Prétendre qu’il suffisait au Hutu de posséder des vaches pour devenir Tutsi est donc une grossière erreur. Nombre de lignages hutu possédaient ainsi des bovins parfois même en quantité supérieure à celle de bien des Tutsi, mais ils n’étaient pas pour autant tutsisés.

Bernard Lugan                      Histoire de l’Afrique     ellipses 2009

11 04 1994                  Le référendum organisé par Christian Blanc auprès du personnel d’Air France, en  passant par dessus la tête des syndicats, est approuvé par 81,26 % des  83,55 %  de votants sur les 40 000 employés : la recapitalisation de l’État se fera à hauteur de 20 milliards de francs.

Des Casques Bleus belges  reçoivent du siège New Yorkais de l’ONU l’ordre d’abandonner L’ETO – Ecole Technique Officielle – Don Bosco à Kigali, où 2 000 Tutsis s’étaient réfugiés. Ils faisaient partie de la MINUAR – Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda -, dont l’ONU veut diminuer les effectifs. Dès le lendemain, ces Tutsis seront emmenés à 4 km de là, à Nyanza où ils seront massacrés par les milices hutus Interahamwe.

17 04 1994                  L’église Saint Jean de Kibuye, 130 km à l’ouest de Kigali abrite quelques 2 000 Tutsis, qui se font tous massacrer par les Interahamwe, à l’exception de quelques enfants blessés, qui parviennent à ne pas mourir étouffés par les cadavres sous lesquels ils se trouvent.

18 04 1994                  La Corée du Sud adopte le projet d’un TGV Séoul Pusan, pour un coût de 2,1 milliards $. Les Interahamwe massacrent les quelques 8 000 Tutsis réfugiés au stade Gawaro, à Kibuye.

21 04 1994           Pour faire appliquer les accords d’Arusha, l’ONU avait mis en place au Rwanda la MINUAR, forte de 2 539 hommes. Le Conseil de Sécurité, à l’unanimité, c’est-à-dire avec le vote de la France, décide de quasiment supprimer cette force – il ne restera que 270 hommes -. À l’intérieur d’une nation on nomme cela désertion ; dans l’ahurissante irresponsabilité de l’ONU, ce terme n’existe pas : ainsi, c’est plus simple.

22 04 1994                 Le Norvégien Borge Ousland, 31 ans, arrive au pôle nord en solitaire, sans ravitaillement : parti le 2 mars du cap Arktichesky, dans les Terres du Nord, au nord de la Sibérie, il a mis 52 jours pour couvrir 980 km. Jean Louis Étienne, qui avait lui aussi atteint le pôle nord en 1986, en 63 jours, avait bénéficié de 5 dépôts de matériel et de nourriture.

6 05 1994                   En Afrique du sud, l’ANC a remporté les élections sans toutefois obtenir la majorité des 2/3 qui lui aurait permis d’élaborer seule la future constitution. Nelson Mandela est élu président : il n’a pas à se créer une image : il est déja une légende depuis fort longtemps. L’Afrique du Sud devient le grand espoir de l’Afrique… là où tout était réuni pour une explosion, deux hommes d’exception ont su faire prévaloir l’intelligence du cœur. [Son discours d’investiture se trouve dans la catégorie Discours]. Ce pays montre une aptitude certaine à accoucher de géants : outre Nelson Mandela et Frederik de Klerk, Nick Sloane qui parviendra à redresser le Costa Concordia, – plus de deux fois le Titanic Elon Musk qui osera fonder Space X, une société pour tailler des croupières à la NASA, à Arianespace, et qui sera en passe d’y parvenir en 2013.

Inauguration du tunnel sous la Manche : le coût initial de 66,2 milliards de F  est passé à 86,2 ; pour 1998 le besoin total de financement est estimé à  101,6  milliards  F. Le surcoût entraîné par toutes les mesures de sécurité avait été très nettement sous-estimé, ainsi que bien d’autres paramètres. Le TGV Eurostar met Londres à 3 h de Paris, et 3 h  et 1 / 2 de Bruxelles.

20 05 1994                    Alexandre Soljenitsyne retrouve son pays : il arrive à l’extrême est, Vladivostok pour entreprendre la traversée, s’arrêtant longuement à Magadan, grand centre de transit des déportés du Goulag, sur la côte de la mer d’Okhotsk ; comptait-il ainsi susciter la naissance d’un nouveau mouvement populaire acquis à ses idées ? on n’en saura rien puisque ce voyage ne suscita pas d’enthousiasme populaire particulier.

Ce qui était un crime hier, aujourd’hui, c’est du business. J’ai acheté des clous quelque part, des talons ailleurs, j’ai fourré le tout dans un sac en plastique, et j’ai vendu ça comme une nouvelle marchandise. J’ai rapporté l’argent à la maison et j’ai rempli le réfrigérateur. Mes parents s’attendaient à ce qu’on vienne m’arrêter. (Il éclate de rire.) Je revendais des batteries de cuisine…

Des poêles à frire, des cocottes-minute… Je suis revenu d’Allemagne avec une remorque remplie de ce genre de trucs. Les gens se jetaient dessus… J’avais dans mon bureau un vieux carton qui avait servi d’emballage pour un ordinateur, il était rempli d’argent, c’est uniquement comme ça que je comprenais ce que c’était. On puise dedans, on puise dedans, et il y en a toujours… J’avais déjà tout acheté : une bagnole, un appartement… Une montre Rolex… Je me souviens de cette ivresse… On peut réaliser tous ses désirs, tous ses rêves secrets. J’ai appris beaucoup de choses sur moi-même : d’abord, que je n’avais aucun goût, et ensuite, que j’étais complexé. Je ne savais pas m’y prendre avec l’argent. J’ignorais que, quand on en a beaucoup, il faut le faire fructifier, on ne doit pas le laisser dormir. L’argent, c’est une épreuve pour un homme, comme le pouvoir ou l’amour… Je rêvais… Et je suis allé à Monaco. J’ai perdu une grosse somme dans un casino de Monte-Carlo, une somme énorme. Je ne pouvais plus m’ar­rêter  J’étais l’esclave de mon carton d’emballage. Y avait-il de l’argent dedans ? Combien ? Il fallait qu’il y en ait toujours davan­tage. Tout ce qui m’intéressait avant avait cessé de m’intéresser. La politique… Les meetings… Quand Sakharov est mort, je suis allé lui faire mes adieux. Il y avait des centaines de milliers de gens… Tout le monde pleurait, et je pleurais, moi aussi. Et figurez-vous qu’il n’y a pas longtemps, j’ai lu quelque chose sur lui dans un journal : Un grand illuminé est mort... Et je me suis dit qu’il était parti à temps. Quand Soljénitsyne est revenu d’Amérique, tout le monde s’est précipité sur lui. Mais il ne nous compre­nait pas, et nous, on ne le comprenait pas. C’était un étranger. Il était venu vivre en Russie et sous ses fenêtres, c’était Chicago…

Svetlana Alexievitch                   La fin de l’homme rouge       Actes Sud 2013

1 06 1994                          Paul Amar présente depuis longtemps le 20 heures d’Antenne 2. Tout le monde sait que depuis qu’il fait du journalisme, il n’a pas été particulièrement exigeant, mais il y a une chose à laquelle il se refuse : serrer la main de Jean-Marie Le Pen. Et ce soir il y est contraint car on [son directeur, Jean-Pierre Elkabbach] lui a imposé un débat Jean-Marie Le Pen – Bernard Tapie. Avant même le début du débat, Paul Amar sort d’un sac Decathlon deux paires de gants de boxe d’un rouge pétant et les offre aux deux invités. Le clash n’empêchera pas le débat, qui sera plutôt bon. Il refusera de démissionner et donc sera viré, un mois plus tard. Mais avant de regagner l’anonymat, il aura eu le temps de former Élise Lucet : rien que cela suffit à dire bravo.

15 06 1994                        Réunion à l’Elysée du Conseil de Défense sous la présidence de François Mitterrand, président de la République, prince de l’ambigüité. Au premier point du sommaire, le Rwanda. Y participent :

  • François Mitterrand, président de la République.
  • Edouard Balladur, premier ministre
  • Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères
  • Jacques Lanxade, amiral, chef d’état-major des armées
  • François Léotard, ministre de la défense
  • Michel Roussin, ministre de la Coopération

[…]        Voilà près de dix semaines que le génocide a débuté, plus exactement depuis le crash de l’avion du président hutu Juvénal Habyarimana, abattu au-dessus de Kigali, la capitale, par un commando inconnu. Sa mort entraîne de violentes représailles de la part des Forces armées rwandaises (FAR), de la gendarmerie et des miliciens hutu Interahamwe. Leurs cibles : des hutu modérés et surtout la minorité tutsi, accusée d’avoir voulu renverser le pouvoir. A l’époque, une guerre oppose en effet le Front patriotique rwandais (FPR, la rébellion à majorité tutsi) aux forces hutu. La France a beau soutenir le régime hutu depuis des années, elle s’interroge sur l’attitude à adopter face à ces massacres, dont les victimes se comptent déjà par centaines de milliers. Le Conseil de défense restreint organisé à l’Elysée vise précisément à définir la stratégie à suivre.

Il est aujourd’hui possible de savoir ce qui s’est dit, ce mercredi de juin  1994, au palais présidentiel. Le compte rendu de la réunion, classé confidentiel défense, a été déclassifié le 14  janvier 2008 par Nicolas Sarkozy à la demande des juges d’instruction chargés de l’enquête pour complicité de génocide sur l’opération Turquoise menée par l’armée française au Rwanda.

Ce document aide à comprendre la façon dont les autorités ont géré ce dossier sensible en période de cohabitation entre François Mitterrand, président socialiste, et son premier ministre de droite, Edouard Balladur. Nous commencerons par le Rwanda car la situation exige que nous prenions d’urgence des mesures, débute Mitterrand. Le ministre de la coopération, Michel Roussin, dépeint alors un tableau très sombre : La situation ne s’améliore pas. Les massacres se poursuivent, côté hutu et côté tutsi. L’opinion publique internationale et l’opinion française sont horrifiées devant ce spectacle d’enfants massacrés, d’orphelinats envahis. François Léotard, le ministre de la défense, prône la retenue : Nous ne pourrions faire quelque chose qu’avec l’accord des deux parties et un soutien international. Or, je vois mal comment nous pourrions obtenir l’accord du FPR – la rébellion tutsi – et le soutien international. Nous ne pourrions intervenir qu’en zone hutu. Nous serions condamnés par le FPR et victimes de manœuvres médiatiques. Je suis donc très réticent. « 

Rester neutre, premier dilemme

Alain Juppé, le ministre des affaires étrangères, lui, est plus va-t-en-guerre : Il faut faire vite, 2 000 à 3 000 hommes pourraient mettre fin aux combats. Faut-il aller plus loin et envisager une intervention pour exfiltrer les populations ? Quant à Edouard Balladur, il est partant, mais prudent : Nous ne pouvons plus, quels que soient les risques, rester inactifs. Pour des raisons morales et non pas médiatiques. Je ne méconnais pas les difficultés. François Mitterrand reprend la balle au bond : J’approuve cette façon de voir. Mais nous pourrions limiter nos objectifs. (…) Notre effort pourrait être limité à la protection de certains sites, des hôpitaux ou des écoles, sans entrer dans une opération militaire d’ensemble qui serait difficile car il n’y a pas de front continu. Alors que la réunion se termine, François Léotard demande : Monsieur le Président, dois-je comprendre que cette opération est une décision ou qu’il s’agit seulement d’en étudier la possibilité ? François Mitterrand conclut, tranchant : C’est une décision dont je prends la responsabilité. (…) Ce que j’approuve, c’est une intervention rapide et ciblée, mais pas une action généralisée. Vous êtes maître des méthodes, Amiral. L’amiral, le maître des méthodes, c’est Jacques -Lanxade, le chef d’état-major des armées.

Le jour même, celui-ci présente à son ministre, M.  Léotard, un texte confidentiel défense intitulé Mémoire sur une opération militaire au Rwanda. Son but : le convaincre de la nécessité de cette intervention humanitaire. Selon ce document, versé au dossier judiciaire dont Le Monde a eu connaissance dans son intégralité, l’amiral a conscience de marcher sur des œufs. Il convient de souligner que cette opération est délicate, écrit-il, qu’elle demandera des moyens de soutien importants, et qu’il faudra accepter des risques non négligeables pour nos troupes. Aux risques du terrain s’ajoutent d’éventuelles secousses politiques. Edouard Balladur est conscient que le Rwanda est un guêpier. Depuis son arrivée à Matignon, au printemps 1993, il se montre plutôt réticent à tout engagement militaire en Afrique.  Ses ministres Léotard et Roussin sont tout aussi circonspects.

Du côté du Quai d’Orsay, Alain Juppé s’est pour sa part rallié aux interventionnistes de l’Elysée, horrifié qu’il est par l’ampleur des tueries dont il reçoit des comptes rendus chaque jour plus circonstanciés. Il faut dire qu’autour de François Mitterrand, une poignée d’hommes – le secrétaire général de l’Elysée, Hubert Védrine, le chef d’état-major particulier, Christian Quesnot, et le conseiller Afrique Bruno Delaye – souhaite poursuivre un effort de guerre mené depuis octobre  1990 en soutien des FAR contre les rebelles du FPR. Ces hommes de l’entourage présidentiel sont alors persuadés de lutter contre l’extension du tutsiland (la zone de domination de cette ethnie), perçue comme un complot anglo-saxon contre le pré carré de la France dans la région. Paul Kagame, l’homme fort du FPR, n’a-t-il pas été formé aux Etats-Unis ? N’est-il pas le protégé du président ougandais Yoweri Museveni, couvé par Washington ?

D’après le dossier de l’amiral Lanxade, l’opération doit faire cesser les massacres interethniques et afficher la neutralité de la France à l’égard de chaque partie en cause. Rester neutre dans un génocide, voilà un premier dilemme, ainsi présenté au chapitre Situation : La guerre civile, réveillée par l’assassinat du président rwandais le 6  avril 1994, a eu pour conséquence un véritable génocide perpétré par certaines unités militaires rwandaises (garde présidentielle) et par les milices hutu à l’encontre de la minorité tutsi de la population ou de certains cadres hutu modérés. D’évidence, les planificateurs de l’armée française connaissent donc bien la situation sur le terrain. Ils la détaillent d’ailleurs dans deux paragraphes aux titres éloquents : Qui sont les massacreurs ? et Qui sont les massacrables ? A l’état-major, on sait donc qui tue qui. Mais sait-on vraiment qui soutenir ?

Jacques Lanxade joue un rôle décisif dans ces heures où un choix s’impose. Premier marin nommé chef d’état-major des armées, il a dirigé de 1989 à 1991, l’état-major particulier du président Mitterrand. Tous deux se comprennent à la perfection. François Mitterrand ne donnait jamais une directive précise, se souvient l’amiral, rencontré le 2 mars à son domicile parisien. Fondamentalement, il considérait que vous deviez savoir ce que vous aviez à faire. Comme j’étais sur la même ligne que lui, j’ai eu une très grande -liberté d’action. Si le président se méfie des militaires (et plus encore des policiers), il a confiance en cet homme rompu aux circonvolutions diplomatiques. Après sa carrière militaire, M. Lanxade bénéficiera d’ailleurs d’une promotion rare : il deviendra ambassadeur de France en Tunisie (1995-1999).

Objectif militaire ultime : la capitale

En attendant, en ce printemps 1994, Mitterrand lui délègue toutes les opérations militaires, y compris les contacts politiques nécessaires à l’exercice de ses fonctions. D’une certaine manière, son rôle est plus important que celui du ministre de la défense dans la conduite de la guerre. M. Lanxade propose trois options pour intervenir. Celle retenue passe par l’aéroport de Goma, au Zaïre (l’actuelle République démocratique du Congo) voisin. Son objectif : investir et contrôler la zone tenue par les FAR (les forces génocidaires), soit environ la moitié du pays. En apparence, il s’agit bien d’une opération humanitaire. En réalité, ses buts, tels qu’évoqués dans le dossier, sont plus larges : L’arrêt des massacres, la sauvegarde des réfugiés et l’interruption de l’extension du conflit. Et Lanxade d’ajouter, sibyllin : Du point de vue français, il faut éviter que nous soient reprochées et l’action d’hier et l’inaction d’aujourd’hui. Sous cette formule se cache toute l’ambiguïté de la politique française au Rwanda.

L’inaction d’aujourd’hui, c’est l’immobilisme désespérant de la communauté internationale. De fait, personne n’est intervenu pour stopper le génocide depuis son déclenchement, début avril. Personne, sauf les rebelles du FPR qui, village après village, contemplent avec stupeur le désastre des fosses communes laissées par les bourreaux.

L’action d’hier, c’est un soutien français sans faille au régime en place. Un soutien qui est allé de la fourniture d’armes lourdes à l’instruction des troupes, en passant par la mise à disposition de conseillers militaires issus des forces spéciales françaises (Ier PIMa, 8e RPIMa). Dans la continuité de cette politique, il est logique, aux yeux des faucons parisiens, d’aider les alliés de la France, même s’ils se sont transformés en gouvernement du génocide.

Une action initiale sera conduite sur la zone de Cyangugu avant un engagement éventuel en direction de Kigali, est-il précisé dans le document de l’amiral Lanxade. L’objectif militaire ultime est donc la capitale, où les rebelles du FPR resserrent chaque jour leur étau sur les forces gouvernementales. En cherchant à se rendre à Kigali, l’état-major français et le cercle rapproché de François Mitterrand entendent avant tout figer les fronts, et du même coup éviter l’effondrement des FAR et des miliciens ; bref, empêcher la victoire des rebelles. Le but, au fond, n’est pas de stopper le génocide : Paris sait que l’essentiel des massacres a déjà été commis dans la capitale et qu’il n’y a presque plus de Tutsi à sauver. L’important semble plutôt être la sauvegarde du pouvoir ami.

Pour mener à bien cette mission, l’amiral dispose d’un atout : le Commandement des opérations spéciales (COS), placé sous sa responsabilité directe. Composé de l’élite des forces spéciales (GIGN, parachutistes des troupes de marine, commandos de l’air et de la marine…), ce nouveau corps de l’armée française a pour rôle d’ouvrir les portes avant une opération. En clair, faire du renseignement sur le terrain, mais aussi mener de discrètes actions commandos. Dès le départ, Turquoise est donc une opération schizophrène : stopper les massacres d’un côté et, dans le même temps, aider le régime des bourreaux. Les soldats réguliers protégeront les civils menacés, tandis que les forces spéciales, irrégulières, feront le sale travail, c’est-à-dire l’aide au gouvernement contre les rebelles.

Le premier officier à atterrir sur la piste de Goma le 19 juin – avant même que le Conseil de sécurité de l’ONU ne donne son feu vert à l’opération Turquoise – s’appelle Jacques Rosier, Romuald de son nom de code. C’est un parachutiste, patron du détachement du COS. Dix hommes sur les 222 prévus l’accompagnent. Ancien chef de corps du 1er RPIMa, l’un des officiers les plus titrés de l’armée de terre, Rosier a déjà à son actif deux missions au Rwanda, où il a combattu le FPR de Kagame en 1992 puis en 1993. Il connaît par cœur les officiers supérieurs rwandais ; certains sont même ses amis. Entre le 20 et le 22 juin, en attendant le reste de mes unités, j’ai pris différents contactsexplique-t-il aux -policiers qui l’interrogent, le 13 septembre 2007, dans le cadre d’une instruction pour complicité de génocide sur plainte de six rescapés des massacres, qui accusent la hiérarchie militaire française de complicité de génocide et complicité de crime contre l’humanité.

Parmi les contacts du colonel figurent divers ministres du gouvernement génocidaire, dont celui de la défense, et les principaux chefs militaires de l’armée nationale en déroute. S’il ne ment pas aux enquêteurs, M. Rosier ne dit pas non plus toute la vérité. Dans son rapport de fin de mission, il a livré un indice sur certains aspects de son travail : Etant encore seul sur zone, le détachement effectuait également quelques missions d’extractions dans la région de Gisenyi – ville rwandaise située en face de Goma, de l’autre côté de la frontière – . Sans davantage de précisions sur ces extractions.

Avant l’arrivée dans la région du reste des troupes et de la presse, Rosier a quelques jours pour extraire des sonnettes, des soldats français ayant passé la période du génocide auprès de leurs homologues rwandais. Combien sont-ils ? Une dizaine, selon le général Quesnot, interrogé en 2006 par Olivier Lanotte, un chercheur belge qui avance pour sa part le chiffre d’une bonne vingtaine de conseillers et techniciens, tous volontaires. L’information circule jusqu’à New York, si l’on en croit l’ambassadeur néo-zélandais auprès de l’ONU, Colin Keating. Le 21 juin, celui-ci écrit aux autorités de son pays : Une information intéressante que nous avons apprise du secrétariat cet après-midi est que le FPR affirme que des conseillers militaires français sont restés dans le pays et qu’ils ont formé certaines des milices hutu. Certains sont à la campagne, mais d’autres sont à Kigali.

Livraisons d’armes défensives

Quelle était la mission de ces fantômes ? Ont-ils conseillé des ministres, formé des militaires ? Ou bien participé aux opérations ? Ou encore fait du renseignement en temps réel ? Impossible d’avoir des certitudes, sinon qu’ils ont soutenu et accompagné les FAR depuis le début des massacres. De son côté, la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE, service de renseignement extérieur) a mis en place un dispositif distinct, composé de clandestins, infiltrés sous couverture jusqu’au centre de Kigali pour renseigner leur hiérarchie à Paris.

Le colonel Rosier a d’autres objectifs secrets, dans la continuité de la politique française dans ce pays. Parmi eux, les livraisons d’armes. Là encore, le sujet est si délicat que le général Quesnot, en poste à l’Elysée, adresse une note au président de la République le 25 juin 1994 : Le coût total des équipements et des munitions cédés aux armées et à la gendarmerie rwandaises au cours des trois dernières années s’élève à 54,8 millions de francs.(…). Les armes et munitions données par la France consistaient exclusivement en matériel de guerre lourd de nature défensive destiné à arrêter l’offensive du FPR. Nous n’avons livré aucune arme individuelle qui ait pu être utilisée ultérieurement dans les massacres (et a fortiori, aucune machette).

Ici, le général Quesnot joue sur les mots et sur la nature défensive du matériel, car outre l’artillerie (canons de 105  mm, radars et obus), la France a fourni des mitrailleuses (12,7  mm) et leurs cartouches. D’autres pays ont été sollicités pour fournir le reste : l’Egypte, Israël et l’Afrique du Sud ont livré à Kigali des obus de mortier et des lance-roquettes. Enfin, la liste du général n’est pas tout à fait exhaustive, comme le prouvent les archives de la Mission militaire de coopération, en annexe du rapport de la Mission d’information sur le Rwanda de 1998. Rien qu’en 1992, 20 000 mines anti-personnel et 700 000 cartouches de 5,56 mm ont été autorisées à l’exportation, sans compter les émetteurs-récepteurs, les appareils de vision nocturne, les parachutes. En 1993 : 250 pistolets de 9  mm, 530 fusils d’assaut, des milliers de munitions de mortier 120 mm.

Le 17 mai 1994, l’ONU finit par décréter un embargo sur les armes. Dès lors, toute fourniture de matériel militaire peut relever de la complicité de crime contre l’humanité. A plusieurs reprises, en mai et juin, des émissaires du régime de Kigali viennent néanmoins à Paris présenter leurs doléances. Ils ont besoin d’armes, y compris pour exterminer les Tutsi. C’est l’une des idées reçues sur ce génocide : il serait principalement l’œuvre de miliciens armés de machettes. Faux : les machettes sont à l’origine de la mort de 36 % des victimes recensées. La plupart des tueries de groupe, dans les églises, les écoles, sur les collines, ont été faites par des hommes en uniforme, à coups de grenades, de fusils, d’armes automatiques. Les miliciens se sont chargés de finir le travail.

Des soldats français capturés ?

Quand tombe la nouvelle de l’embargo, il devient donc crucial, pour les génocidaires, d’organiser des circuits parallèles d’approvisionnement en armes. D’après l’organisation humanitaire Human Rights Watch, au moins cinq chargements destinés aux FAR ont été débarqués sur l’aéroport de Goma entre mai et juillet  1994. Les circuits du mercenariat sont également mis à contribution. L’ex-gendarme du GIGN et de l’Elysée Paul Barril et le célèbre mercenaire Bob Denard sont sollicités. Barril signe un contrat d’assistance et de service pour plus d’un million de dollars : il fournira bien des mercenaires, mais pas les armes et munitions pourtant prévues en quantité. Des trafiquants d’armes s’activent eux aussi. Considéré comme le cerveau du génocide, le colonel Théoneste Bagosora orchestre le tout. Des avions-cargos déchargent à Goma leurs cargaisons d’armes, aussitôt transférées vers Gisenyi, côté rwandais, puis vers les camps de réfugiés hutu installés au Zaïre après la débâcle des FAR. Or, Gisenyi et l’aéroport de Goma sont entièrement sous le contrôle du dispositif Turquoise : à défaut de les initier, l’armée française ferme donc les yeux sur ces trafics.

Dans le même temps, l’un des objectifs demeure la capitale, Kigali. Le général Quesnot, à l’Elysée, et les plus hauts responsables de l’armée française sont convaincus que le FPR n’a pas les moyens militaires de contrôler l’ensemble du pays. Erreur majeure, cette analyse sous-estime la vitesse de progression des rebelles. Le 30 juin, au moment même où le dispositif français est prêt à passer à l’action, -Paris  se résout à abandonner l’option Kigali.  Interrogé par Le Monde, l’amiral Jacques Lanxade conteste aujourd’hui cette présentation des faits, malgré l’accumulation d’indices. Pour lui, il n’a jamais été question d’aller jusqu’à Kigali.  On ne pouvait pas y aller, assure-t-il, c’était se mettre au milieu des combats.

Le tableau de la stratégie française serait incomplet sans la liste des incidents entre le COS et les rebelles de Kagame : accrochages, embuscades… Parmi les zones d’ombre de l’opération Turquoise, figure un épisode jusqu’ici méconnu : la capture, en juillet 1994, de soldats français par les troupes du FPR. L’épisode est révélé par Paul Kagame lui-même, dans le documentaire Inkotanyi de Christophe Cotteret, programmé le 10 avril sur Arte. Dans ce film, celui qui est désormais président du Rwanda, raconte comment ses hommes ont piégé le COS, autour du 15 juillet, en lisière de la zone humanitaire sûre (ZHS). On a capturé 23 soldats français, on les a encerclés, indique M. Kagame. On les a pratiquement utilisés pour marchander en disant : C’est notre pays et nous allons entrer sur ce territoire, que vous le vouliez ou non. Donc, si vous acceptez de nous laisser entrer, parce que c’est notre pays, je n’ai aucun problème à laisser ces gens – les hommes du COS – partir. Cela nous a vraiment aidés à résoudre le problème. Très vite, l’Elysée aurait accepté l’échange de ces prisonniers contre l’engagement de restituer la ZHS le 18 août, laissant ainsi les mains libres au FPR pour prendre le contrôle de ce territoire.

La capture de soldats français n’a jamais été reconnue officiellement. L’amiral Lanxade la nie. En off, plusieurs officiers français -confirment sa réalité, tout en la qualifiant de non-événement. L’embarras des uns et des autres trahit une vérité inavouable : -depuis que la justice cherche à percer les secrets de Turquoise, la zizanie règne entre les anciens frères d’armes.

David Servenay           Le Monde 16 03 2018

C’est l’histoire d’un drame qui, à lui seul, cristallise les haines entre les vétérans de l’opération Turquoise . En 2004, le journaliste du Figaro -Patrick de Saint-Exupéry publie le livre L’Inavouable (Les Arènes), où il accuse plusieurs officiers du commandement des opérations spéciales (COS) d’avoir laissé mourir les derniers survivants de Bisesero, un massif de collines où des milliers de Tutsi avaient trouvé refuge dès les premiers jours du génocide, en avril 1994. Alors qu’ils étaient probablement 50 000 au départ, il n’en reste plus que 2 000, en juin, à l’arrivée des premiers soldats français. Des dizaines de milliers de personnes ont été massacrées par les gendarmes et les miliciens hutu.

Le 27 juin 1994, dans l’après-midi, l’équipe des commandos de l’air du lieutenant-colonel Jean-Rémi Duval découvre des rescapés, blessés, dénutris et très affaiblis, et comprend qu’ils sont la proie des miliciens hutu des villages alentour. Les soldats étant trop peu nombreux (16 hommes) pour assurer leur protection, ils repartent vers leur base en promettant de revenir au plus vite. Trois journalistes les accompagnent, dont Patrick de Saint-Exupéry.

Jean-Rémi Duval a raconté la suite à la police française, dans le cadre de l’enquête en cours pour complicité de génocide et complicité de crime contre l’humanité sur l’opération Turquoise : Arrivé au camp, j’ai téléphoné au colonel Rosier – patron du détachement du COS – pour lui rendre compte de ma journée et de ce que j’estimais qu’il fallait faire. Le colonel Rosier m’a répondu qu’il était hors de question que je retourne le lendemain à Bisesero, et ce pour deux raisons : la première étant qu’il ne s’agissait pas de mon secteur mais de celui de Gillier – des commandos de marine – , et la seconde étant que je devais préparer la visite du ministre Léotard, prévue le lendemain ou le surlendemain.

Le colonel Rosier conteste aujourd’hui cette présentation des faits. Interrogé à son tour par les policiers, il affirme n’avoir eu aucune conversation avec Duval ce jour-là et n’avoir reçu son compte rendu – un fax manuscrit – que le 29  juin. Face aux enquêteurs, Duval persiste : le compte rendu a bien été fait le 27 au soir, à l’oral par téléphone satellite, puis par écrit avec un fax. Plusieurs témoignages vont dans le même sens, notamment celui de l’un de ses adjoints.

Un document antidaté ?

Le fax a-t-il été envoyé dès le 27 – c’est-à-dire à temps pour aller dès le lendemain secourir la population – ou deux jours plus tard, ce qui expliquerait le retard pris dans les secours ? Un tel document a bien été retrouvé dans les archives de la défense, daté du 29 juin, mais sans être signé par son auteur, ce qui n’est pas normal. A-t-il été antidaté ? Serait-ce un faux ? L’enquête n’a pas encore tranché.

Une autre polémique porte sur le retour des soldats français à Bisesero, le 30 juin. Cette fois, il s’agit d’un groupe emmené par le capitaine Olivier Dunant (13e RDP) et l’adjudant-chef Thierry Prungnaud (groupe d’intervention de la gendarmerie nationale). En se rendant ce jour-là dans les collines à la découverte de survivants, ils désobéissent aux ordres de leur supérieur, le capitaine de frégate Marin Gillier. Il – Gillier – nous avait interdit d’aller voir dans la montagne, alors que l’on observait des gens qui se faisaient tirer dessus à la kalachnikov, détaille Thierry Prungnaud devant les enquêteurs, on voyait que c’étaient des civils. Ils tiraient sur des gens qui couraient. On en avait fait état au débriefing. On pensait que c’était des rebelles du FPR – Front patriotique rwandais – qui tiraient et qui lançaient des grenades. Et chaque fois Marin Gillier a dit : On ne bouge pas, pas de contact.

Entendu par la police, M.  Gillier explique ainsi sa décision : Nous nous attendions à tomber dans une embuscade – du FPR – à Bisesero. En fait, il applique à la lettre les ordres : ne pas aller au clash avec les rebelles tutsi, désignés comme les vrais ennemis. Finalement, dans la soirée du 30 juin, une évacuation sanitaire par hélicoptères est organisée pour les cas les plus critiques : 800  personnes sont ainsi sauvées de la haine des tueurs hutu.

Cette affaire irrite les anciens de Turquoise pour deux raisons. D’abord, elle met en évidence les divergences de points de vue entre ceux qui ont accompagné, instruit et formé les militaires rwandais avant le génocide et les autres, sans lien particulier avec ces mêmes génocidaires. Ensuite, elle plane comme une menace au-dessus de la tête d’officiers ayant depuis gagné leurs galons de généraux. Pour le moment, aucun d’entre eux n’a été mis en examen, mais l’idée d’avoir à assumer un jour d’éventuelles poursuites pour complicité de génocide leur est insupportable, alors qu’ils estiment n’avoir fait qu’obéir aux ordres.

David  Servenay          Le Monde 16 03 2018

Le livre s’intitule Rwanda, la fin du silence. Témoignage d’un officier français . L’officier en question, c’est Guillaume Ancel, 52 ans, dont vingt passés dans l’armée. Comme d’autres, il a participé, en juin 1994, à l’opération – Turquoise lancée par la France dans ce pays d’Afrique, théâtre du dernier génocide du XXe  siècle (800 000 morts en trois mois, en majorité tutsi), orchestré par le gouvernement en place, à dominante hutu. Le récit que l’ex-capitaine tire de cette expérience contredit la version officielle d’une opération avant tout humanitaire. Pour lui, les autorités politiques et militaires de l’époque, sous la présidence de François Mitterrand, ont surtout cherché, du moins dans un premier temps, à sauver un régime ami emporté par la folie meurtrière.

Un événement particulier a incité Guillaume Ancel à témoigner. Il remonte au 27 février 2014. Ce jour-là, la Fondation Jean-Jaurès, le think tank du Parti socialiste (PS), organise à Paris un colloque à huis clos sur la politique africaine de François Mitterrand. Une quarantaine de personnes – juristes, historiens, diplomates… – y participent, sous la présidence de Paul Quilès, ancien ministre de la défense. Les intervenants se succèdent, tous si proches du PS que les contributions sont unanimes dans la louange.

Vient alors le tour de M. Ancel de raconter sa guerre, lui qui était alors officier de guidage de tir aérien, chargé de diriger au sol les missiles largués par l’aviation. Ce qu’il raconte va à l’encontre des propos des autres intervenants. D’après lui, Turquoise fut bien une opération de guerre avant de se muer en intervention humanitaire. A ce moment-là, quarante mâchoires se décrochent, se souvient-il. La tension monte, l’atmosphère devient électrique. Paul Quilès intervient. Sorti de son contexte, jeune homme, votre récit pourrait faire gravement douter les Français, dit-il en pointant un doigt rageur. Je vous demande, par conséquent, de ne pas raconter de telles choses, pour ne pas troubler la vision qu’ont les Français du rôle que nous avons joué au Rwanda.

D’autres anciens ont brisé l’omerta

Le jeune homme de 49 ans est stupéfait. Sa réponse fuse :Le problème, il n’est pas dans mon témoignage, il est dans votre version officielle, qui est bien plus romancée que la mienne. Rouge de colère, Paul Quilès finit par quitter la salle. Deux jours plus tard, M. Ancel entend les mêmes reproches menaçants, relayés par une de ses relations professionnelles : son histoire pourrait faire gravement douter les Français. Ces menaces ont déclenché ma volonté de témoigner,  ffirme-t-il aujourd’hui.

Fils de bonne famille de la bourgeoisie lyonnaise, il n’avait pourtant rien pour sortir du rang. Il a fait son chemin dans l’artillerie, spécialité technique mais indispensable aux conflits modernes, et enchaîné les missions (Cambodge, Rwanda, ex-Yougoslavie). Diplômé de l’Ecole de guerre, il était programmé pour devenir général et transformer l’armée de terre, mais il a finalement décidé, en 2005, de changer de vie et de basculer dans le privé.

Avant lui, d’autres anciens de Turquoise ont brisé l’omerta. Parmi eux, Jean-Rémi Duval, alias Diego. Engagé volontaire à 20 ans comme deuxième classe, il a gravi tous les échelons des forces spéciales, jusqu’à prendre le commandement du CPA 10, les commandos parachutistes de l’air alors basés à Nîmes. Le 27 juin 1994, au Rwanda, c’est lui qui découvre avec ses hommes les rescapés tutsi des collines de Bisesero, 2 000 survivants sur environ 50 000. Il leur promet de revenir les protéger aussi vite que possible, mais ceux-ci devront finalement attendre trois jours le retour des Français ; trois jours où ils subiront plusieurs assauts meurtriers des milices hutu. Pourquoi les Français ont-ils tant tardé à intervenir ? L’épisode reste nébuleux et fait l’objet d’une vive polémique : Duval assure avoir informé aussitôt son supérieur direct, ce que ce dernier conteste.

Si Diego a toujours refusé de témoigner publiquement, il s’est expliqué devant la Mission d’information parlementaire en 1998, puis en 2007 face aux enquêteurs qui l’interrogeaient dans le cadre d’une information judiciaire pour complicité de génocide. Sans rentrer dans les détails, indique-t-il alors aux policiers, disons qu’à la fin de ma carrière, soit au moment de ma retraite – il a quitté l’armée en septembre 1995 – , j’étais en désaccord avec la politique française menée d’une manière générale en Afrique et notamment au Rwanda. Je n’ai pas de précision à donner à ce sujet, mais cela n’a fait que précipiter mon départ. Défendre son honneur sans rompre avec la solidarité de corps : l’exercice est délicat pour ceux qui ont quitté le service actif.

En  2005, un autre ancien de Turquoise se rebelle, publiquement cette fois, sur France Culture : l’adjudant-chef Thierry Prungnaud, une légende du GIGN, l’unité d’élite de la gendarmerie. Considéré comme un tireur d’élite d’exception, il a participé, pendant dix-huit ans, aux opérations les plus délicates. Engagé dans Turquoise en 1994, il affirme avoir été berné par ses chefs du commandement des opérations spéciales, qui lui auraient parlé, lors du briefing de situation, de massacres commis par des Tutsi sur les Hutu, et non l’inverse. Puis, il raconte comment son supérieur direct lui aurait interdit d’aller à la rescousse des survivants de Bisesero et comment, avec d’autres camarades, il a désobéi pour essayer de les sauver.

Les foudres du commandement

Prungnaud est bien placé pour mesurer l’ampleur du drame puisqu’il a lui-même formé, en 1992, un groupe de choc au sein de la garde présidentielle rwandaise, devenue entre temps un des fers de lance des tueries. Lorsqu’il en prend conscience, ses convictions de gendarme républicain sont ébranlées. En 2010, alors que son témoignage de 2005 n’a pas soulevé de réactions outrées, il s’attire les foudres du commandant de l’opération, le général Lafourcade. Ce dernier publie un livre (Opération Turquoise : Rwanda, 1994, Perrin, 2010), et conteste, dans un entretien au Point, le récit de Prungnaud : Pour ce brillant et très courageux soldat, la situation vécue au Rwanda a été très difficile, je regrette vivement qu’à partir de ce témoignage pour le moins suspect on conclue que les Français ont laissé tuer les Tutsi de Bisesero, donc qu’ils sont complices du génocide. C’est terrible !

A l’heure de publier à son tour son récit, Guillaume Ancel ne cache pas ses propres -faiblesses. Le 11 juillet 1994, il a commis un crime de guerre. En récupérant des armes dans une villa avec son équipe de légionnaires, il croise un groupe de génocidaires. L’un des miliciens se tourne vers moi et me provoque du regard, il porte un gilet pare-éclats ensanglanté, au camouflage de l’armée belge avec la bande patronymique du sergent P. Van Moyden, écrit-il. Comme neuf de ses compagnons d’armes, ce sous-officier belge a été lynché, le 7 avril 1994, parce qu’il protégeait la première ministre Agathe Uwilingiyimana, assassinée par la garde présidentielle rwandaise. Or, quelques années auparavant, M.  Ancel a connu le sergent Van Moyden lors d’un stage européen. Il ordonne à ses hommes de récupérer le gilet. Alors, les légionnaires ouvrent le feu presque simultanément, dans un bref échange de tirs, sans rafales, juste des tirs ajustés, écrit-il. Les miliciens sont trop lents pour riposter efficacement, ils s’effondrent en quelques secondes. Un crime de guerre, aujourd’hui prescrit, mais qui pèse sur sa conscience.

Qu’est-ce que je gagne dans cette polémique sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi ?, s’interroge-t-il. Rien d’autre que des ennuis et des tensions. Je redoute que mes compagnons d’armes craignent que je les mette en cause, alors que j’ai admiré leur professionnalisme et leur courage, sur le terrain. Je crains aussi que ce débat n’ait pas lieu. Ce que je dis devrait susciter l’effroi. Je ne prétends pas avoir raison, je dis simplement que mon témoignage est incompatible avec la fable humanitaire. Cette exigence de vérité est le point commun de tous les militaires français marqués par le génocide rwandais. L’ex-capitaine Ancel voudrait que ceux dont il a recueilli les confidences off – en changeant leurs noms – pour nourrir son témoignage s’expriment un jour comme lui, à visage découvert.

David Servenay           Le Monde 17 03 2018

Sur leurs pentes, on aperçoit des cultures de haricots, de manioc, de patates douces. Mais on ne trouve pas que des légumes dans les collines proches de Bisesero. En décembre 2018, on a encore déterré deux cadavres. En haut du village a été érigé un important mémorial dédié aux victimes, lors du génocide de 1994. Il se compose de neuf bâtiments comprenant des salles dans lesquelles sont empilés des ossements. Dans des coffres en verre sont soigneusement alignés les crânes. Certains ont des entailles laissant supposer que la mort a été donnée par machette. Au sommet de la colline, des fosses communes contiennent les restes de 40 000 victimes. Combien de morts auraient pu être évitées à Bisesero ? Répondre à cette question revient à s’interroger sur la part de responsabilité de la France pendant le génocide. Le sujet ne cesse d’alimenter les débats et, depuis une plainte contre X déposée par six rescapés de Bisesero en 2005, les tribunaux français. En 2012, le dossier a été transmis au pôle crimes contre l’humanité, crimes et délits de guerre. Retour en 1994. Alors que les massacres se poursuivent depuis le 6 avril, jour de la mort du président Juvénal Habyarimana, le Conseil de sécurité de l’ONU autorise le 22 juin, la France de François Mitterrand et Edouard Balladur à organiser une opération militaro-humanitaire. Baptisée Turquoise, elle a pour objectif de mettre fin aux massacres partout où cela sera possible et éventuellement en utilisant la force.

En réalité, nous sommes partis pour stopper les rebelles du Front patriotique rwandais [FPR] alors qu’ils étaient sur le point d’infliger une défaite militaire aux forces gouvernementales que soutenait l’Elysée, assure Guillaume Ancel, ancien lieutenant-colonel ayant participé à l’opération Turquoise et auteur de Rwanda, la fin du silence (éd. Les Belles Lettres, 2018) : L’opération soi-disant humanitaire a ensuite permis d’exfiltrer vers le Zaïre [actuelle République démocratique du Congo] les deux tiers du gouvernement génocidaire qui avait été formé dans les locaux de l’ambassade de France, le 8 avril. Lorsque l’opération Turquoise est lancée, les Tutsi des collines de Bisesero sont à bout de force. On se battait depuis des semaines, quasiment sans moyens, et nous étions épuisés, se souvient Antoine Sebiroro, aujourd’hui âgé de 44 ans. Nous vivions dans des trous, des cachettes aménagées dans les collines, et nous n’avions quasiment rien à manger. Le 27 juin en début d’après-midi, une dizaine de soldats français des forces spéciales arrivent, répartis dans deux Jeep. Je faisais partie du groupe qui est allé à leur rencontre, se souvient Antoine Sebiroro. J’étais très étonné car ils étaient en compagnie de Jean Baptiste Twagirayezu, un extrémiste hutu, qui leur racontait que les Tutsi massacraient alors que c’était l’inverse. Les Tutsi leur montrent leurs blessures. Les militaires français leur demandent de se cacher, le temps de revenir les chercher. On les a suppliés de rester, parce que les miliciens qui étaient autour allaient nous tuer, se désole Antoine Sebiroro. Mais ils nous ont répondu qu’ils ne pouvaient rien faire et qu’ils n’étaient pas là pour ça. Le lieutenant colonel Jean Rémy Duval, chef de la patrouille, a dit au juge Claude Choquet avoir immédiatement alerté sa hiérarchie. Ils seraient 2 000 [Tutsi] cachés dans les bois…  Ils espéraient notre protection immédiate, a écrit l’officier dans un fax déclassifié. Il a fallu un certain temps pour  comprendre la réalité du génocide, a admis le général Jean Claude Lafourcade, commandant de la force Turquoise, devant le même juge en janvier 2016. En juillet 2018, les juges parisiens ont indiqué leur intention de clore l’enquête sans prononcer de mise en examen à l’encontre des soldats mis en cause. Puis ils ont rejeté, le 22 novembre, les demandes d’investigations complémentaires formulées par les parties civiles, composées de rescapés de Bisesero mais aussi d’associations telles que la Ligue des droits de l’homme et Survie. Fin octobre 2018, une vidéo publiée par Mediapart a contredit une version jusque-là défendue par le commandement militaire. Enregistrée le 28 juin 1994, elle montre le chef des opérations spéciales au Rwanda, le colonel Jacques Rosier, en conversation avec l’un de ses subordonnés. Ce dernier le prévient que des crimes de masse ont été commis vers Bisesero : Des maisons flambaient de partout… Les mecs se trimbalaient avec des morceaux de chair arrachée. Dans une attitude passive voire indifférente, le colonel lui répond : Eh ouais.

Dès que les soldats français sont partis, les miliciens qui nous avaient encerclés nous ont attaqués en masse, se souvient Antoine Sebiroro. Pendant trois jours, les Interahamwe (ceux qui travaillent ensemble, en kinyarwanda) vont beaucoup travailler, selon leur expression, et tuer environ 2 000 personnes. Lorsque les Français reviennent à Bisesero le 30 juin, des arpents de collines sont couverts de cadavres. J’ai pensé que je venais d’arriver dans un camp de la mort, se souvient Jean Pascal Bublex, journaliste de la ZDF qui a  ouvert l’opération Turquoise : Il y avait des centaines de corps, à perte de vue. Je marchais à côté de femmes éventrées, décapitées… Dans un champ, les vieillards avaient été tués près de la piste. Les jeunes, plus rapides, gisaient un peu plus loin. La mort formait des cercles concentriques. Affamé et blessé, Antoine Sebiroro a été secouru par les soldats français  le 30 juin, avec près de 800 personnes, et transféré à Goma, au Zaïre. Cultivateur de haricots et de maïs à Bisesero, il s’est marié en 1999 et a aujourd’hui huit enfants : Comme j’ai perdu beaucoup de monde, j’ai voulu reconstituer une grande famille pour me rassurer. Dans le livre Rwanda, ils parlent (Seuil, 800 pages, 24,90 euros), le général Lafourcade confie  au journaliste Laurent Larcher ses regrets sur la tragédie de Bisesero : C’est ma responsabilité et je l’assume. Je ne pouvais pas envoyer des patrouilles de Jeep, n’importe où, n’importe comment, alors que le FPR pouvait être sur les axes, et que cela se traduise par un drame. On a fait ce qu’on a pu. Quand on lui demande s’il est en colère contre les militaires français qui l’ont abandonné avant de le secourir, Antoine Sebiroro marque un sourire gêné : Ce ne sont pas eux qui m’ont tiré dessus et qui ont massacré ma mère et mes sœurs. Mais c’est vrai qu’ils auraient pu sauver beaucoup de monde s’ils l’avaient voulu. Ils étaient au courant du danger mais ils n’ont rien fait….

Pierre Lepidi             Le Monde du 10 04 2019

21 06 1994                 Inauguration de la Grande Galerie de l’Evolution, au Jardin des Plantes, face à la Gare d’Austerlitz : les architectes Paul Chemetov et Borja Huidobro s’associèrent avec le metteur en scène René Allio pour les travaux, en gardant la structure d’origine.

23 06 1994                 Début au Rwanda de l’opération Turquoise, à l’initiative de la France : 2 500 militaires seront basés à la frontière du Zaïre, pour y installer une zone humanitaire sûre, pour une durée limitée : 500 000 réfugiés y seront rassemblés, où bien évidemment, les anciens génocideurs chercheront à reconstituer des troupes pour reprendre leur  besogne, et d’où les mieux placés et les plus exposés pourront trouver une porte de sortie pour la France.

Selon certaines estimations, 270 000 personnes se rendirent au Burundi, et 570 000 en Tanzanie, mais le gros des réfugiés se retrouva dans l’est du Zaïre : environ un million et demi de personnes. Mobutu avait mis ses aéroports à disposition pour l’offensive française et accordé l’autorisation de mettre les réfugiés à l’abri dans son pays. Ils étaient surtout regroupés dans le nord Kivu, à l’intérieur et autour de la ville de Goma (850 000 personnes), et, dans une moindre mesure, dans le sud-Kivu, près de Bukavu (650 000 personnes).

David van Reybrouck Congo, une histoire      Actes Sud         2012

Fin octobre 2018, une video de moins d’une minute tournée le 28 juin 1994 par un militaire français, dénichée par Mediapart, viendra conforter toutes ces accusations de non-assistance à personne en danger, où l’on voit le colonel Jacques Rosier rester de marbre quand on l’informe du massacre des Tutsis, à Bisesero, à quelques kilomètres de l’endroit où ils se trouvent.

Le Mitterrand selon Raphaël Glucksmann – mais il s’agit bien d’un documentaire, non d’une fiction -, y apparaît non plus comme le simple prince Florentin de l’ambiguïté, mais bien comme un prince noir, directement complice des génocidaires, véritable prince des ténèbres, satanique. Quand donc la France acceptera-t-elle de laver cette tache avant qu’elle ne devienne indélébile.

Juin 1994                6 ans après le Royaume Uni et 4 ans après la France, la Commission Européenne interdit l’usage des FVO dans la préparation des aliments pour bovins.

Il y a un certain temps que l’Afghanistan n’a plus de gouvernement digne de ce nom : les soldats se sont ralliés aux chefs de guerre selon leur appartenance ethnique, et ceux-ci vivent selon les modes de fonctionnement claniques : les villages doivent payer tribut au chef du territoire ; et si le village refuse, on viole ses femmes, on pille ses récoltes, on torture les hommes et on le brûle. Ainsi dans les environs de Kandahar, les soldats enlevèrent deux jeunes filles d’un village pour les emmener dans leur camp et les violer en toute impunité. Mais l’imam du village, qui était aussi maître d’école refusa de laisser passer l’affaire, monta avec trente de ses élèves une expédition punitive, munie de 16 fusils, roua les soldats de coups et pendit le commandant au canon d’un char : il se nommait Omar. Ainsi naquit la popularité du mollah Omar : sa troupe prit de l’importance : ils ne volaient pas d’argent, ne violaient pas les femmes, ne s’emparaient pas des récoltes, ne demandaient rien en échange : en décembre, ils étaient 12 000, enturbannés de noir : ils étaient les talibans –les étudiants -.

4 07 1994                  François Mitterrand emmène sa fille Mazarine [6] en voyage officiel en Afrique du Sud. La mère, Anne Pingeot, est conservatrice générale au Musée d’Orsay.

On ne peut pas coucher avec toutes les femmes du monde, mais on peut au moins essayer.

Proverbe russe

Au Rwanda, victoire du FPR aux élections : le pasteur hutu Bizimungu est élu président. Première question, fondamentale : sur quelles bases reconstruire un vivre ensemble après pareille abomination ?

[…]      A la fin du génocide, qui s’est terminé en juillet 1994 avec la victoire du Front patriotique rwandais (FPR), le pays n’avait plus d’infrastructure étatique : ni écoles, ni hôpitaux, ni tribunaux. De son côté, le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) sera créé par le Conseil de sécurité de l’ONU le 8 novembre 1994 et officiellement fermé le 31 décembre 2015. Son objectif : poursuivre en justice les idéologues du génocide, les ministres du gouvernement génocidaire et ceux qui ont encouragé les massacres, notamment à travers des médias comme la Radio-Mille Collines.

A Arusha, en Tanzanie, le TPIR a inculpé 93 personnes et en a condamné 61 à des peines de prison à vie pour leur rôle dans les massacres.  Quatorze accusés ont été acquittés et vingt-trois ont déjà purgé leur peine. Le TPIR a entendu « les récits puissants de plus de 3 000 témoins qui ont courageusement raconté certains des événements les plus traumatisants », a déclaré le juge Vagn Joensen, président du TPIR, au Conseil de sécurité en décembre 2015.

Sur le territoire, il a fallu du temps pour rebâtir un système judiciaire, former des juges et faire revenir des avocats partis en exil. En 1998, on a estimé qu’au rythme de la justice de l’époque, il faudrait deux cents ans pour juger les accusés qui s’entassaient par centaines de milliers dans les prisons rwandaises. Les autorités proposèrent alors de relancer les gacaca (gazon, en kinyarwanda), s’inspirant des anciennes assemblées dans lesquelles les sages des villages réglaient les conflits et les contentieux assis sur les pelouses. Ce qui sera effectif sur l’ensemble du territoire rwandais en 2005.

Nous avions trois choix, a rappelé Paul Kagame, ancien chef du FPR et président du pays, en 2012. Le premier, le plus dangereux, était le chemin de la revanche. Le deuxième était celui d’une amnistie générale. Nous avons choisi la troisième voie, la plus difficile, celle consistant à traiter la question une fois pour toutes et à rétablir l’unité et l’intégrité de la nation. 

Edouard Lutaya était agent de la fonction publique lorsqu’il a été sollicité pour devenir juge. Un samedi, après l’umuganda [les travaux communautaires, obligatoires une fois par mois], les autorités ont annoncé qu’elles allaient rouvrir les gacaca pour juger les auteurs de crimes pendant le génocide, se souvient-il. On nous a expliqué que les Rwandais ne pouvaient pas se réconcilier si les coupables n’étaient pas jugés et condamnés.

Des citoyens sont alors sélectionnés par des comités de secteur pour leur bonne réputation et leur intégrité. Chaque gacaca doit comprendre un juge suprême, un vice-président, un secrétaire et cinq juges, mais ni procureur ni avocat. Nous avons reçu une formation d’environ deux semaines sur l’histoire du Rwanda, les racines du génocide, l’influence des colonisateurs belges, ainsi que des notions juridiques, se souvient Edouard Lutaya. J’ai été désigné par la population et je l’ai pris comme une marque de confiance. Le but des gacaca était de réconcilier les gens, d’être le plus juste possible afin qu’ils réapprennent à vivre ensemble.

Les accusés qui ont comparu étaient classés en quatre catégories en fonction de la gravité de leurs actes présumés : la première était celle des architectes du génocide, la deuxième rassemblait les tueurs, la troisième ceux qui avaient commis des atteintes graves aux personnes et la dernière ceux qui avaient volé ou participé à des pillages. Selon les données du gouvernement rwandais, ces quelque 12 100 tribunaux populaires ont permis de juger près de 2 millions de personnes de 2005 à 2012, avec un taux de condamnations de 65 %.

Pour juger, il fallait utiliser son savoir, son intelligence et son expérience, estime Edouard Lutaya, qui a participé à environ 400 procès. Il fallait écouter les témoins, qui étaient parfois submergés par leurs traumatismes. Certains mentaient et ont tenté de profiter des tribunaux pour régler leurs comptes. Mais dans la mesure du possible, je me suis toujours appuyé sur des témoignages solides pour rendre mon jugement. J’ai cherché à être digne et juste.

Plusieurs ONG de défense des droits humains ont considéré que ces juridictions ne respectaient pas les normes judiciaires internationales. En 2011, si Human Rights Watch a reconnu que le système avait obtenu certaines réussites, comme l’organisation de procès rapides avec la participation populaire, une réduction de la population carcérale et une meilleure compréhension de ce qui s’est passé en 1994, l’organisation a aussi dénoncé un large éventail de violations des principes d’un procès équitable, comme des restrictions sur la capacité de l’accusé à établir une défense efficace, et de fausses accusations, dont certaines fondées sur la volonté du gouvernement rwandais de faire taire les critiques.

Il fut aussi reproché aux gacaca de ne pas avoir jugé les crimes commis par le FPR lors de la libération du Rwanda ou plus tard, comme à Kibeho, dans le sud-ouest du pays, où il y aurait eu 2 000 morts en avril 1995, selon l’ONU.

Il n’empêche que les Rwandais vivent ensemble aujourd’huiL’esprit des gacaca était de se réconcilier », affirme Vénuste Karasira, qui a témoigné en tant que rescapé du massacre de l’Ecole technique officielle (ETO) de Kigali, au cours duquel il a perdu une fille Le fait de parler aux tueurs et de les écouter m’a aidé dans mon processus d’apaisement. Ceux qui ont tué mon enfant et m’ont tiré dessus [il a été amputé d’un bras] étaient mes voisins. Ils m’ont demandé pardon et j’ai accepté. Ils ont purgé leur peine de prison et, aujourd’hui, nous vivons les uns à côté des autres.

Mais la restitution des biens (maisons, parcelles, liquidités…) pillés ou détruits est rarement appliquée et reste un obstacle à la réconciliation. Je ne suis pas satisfaite des gacaca, car ceux qui ont tué mon père et ma mère ont été libérés, déplore Yvonne Mukanubaha, également rescapée de l’ETOQuand on se croise à l’église ou dans la rue, on se dit bonjour mais c’est tout. Vaches, chèvres ou poules, ils n’ont rien payé de ce qu’ils ont volé à ma famille en 1994.  Cette question du remboursement va prendre du temps, car elle doit être réglée individu par individuanalyse Assumpta Mugiraneza, historienne et sociologueBien souvent, elle n’aboutit pas : comment condamner des gens qui ont brûlé des maisons à les rembourser, alors que la plupart n’ont pas de quoi manger ? 

En vingt-cinq ans, le Rwanda est devenu l’un des pays les plus sûrs d’Afrique, même si le génocide des Tutsi reste omniprésent dans chaque interstice de la société. Certains observateurs parlent de miracle rwandais tant les plaies sont encore vives, surtout en avril, qui marque le début des massacresDu côté des tueurs ou des victimes, chaque famille rwandaise a été touchéerappelle Jean Damascène Bizimana, directeur de la Commission nationale de lutte contre le génocide. La réconciliation est un processus très lent et je préfère parler de cohabitation pacifique à l’échelle du pays. Au milieu de nos morts, nous restons vivants. 

Pierre Lepidi                    Le Monde 13 04 2019

11 07 1994                 Fin de la polémique sur la découverte du virus du Sida : Luc Montagnier a gagné ; l’affaire ne se limitait pas à une rivalité entre deux illustres professeurs de médecine : c’est toute la distribution des bénéfices issus des tests de dépistage du Sida qui était en jeu : il est décidé que les 3 / 4 de ceux ci iront à l’Institut Pasteur, et le 1 / 4  à  l’Institut américain de la Santé.

16 07 1994                  Dur conflit entre la France et l’Espagne sur la pêche : la flotte espagnole à elle seule est plus importante que celle de tous les autres pays européens ; donc, quand ils n’ont plus de poisson chez eux, ils viennent d’abord chez nous.

14 08 1994                 À Karthoum, les autorités soudaniennes livrent à la DST – Direction de la Sureté du Territoire – Illitch Ramirez Sanchez – alias Carlos, le terroriste le plus recherché au monde : il faudra attendre fin 97 pour que débute son procès à Paris.

1 09 1994                    Pierre Péan a écrit un livre sur la jeunesse de Mitterrand : Une jeunesse française qui ne révèle de choses inconnues qu’à ceux qui ne voulaient pas les connaître.

Mitterrand est au crépuscule de sa vie : atteint d’un cancer dont il connaît l’issue, il ne peut plus avoir le même comportement politique qu’auparavant ; après avoir longuement écouté les uns et les autres… il se confie sans détour à Pierre Péan. La crainte, voir la répulsion que pouvait inspirer le génie de ce prince florentin s’en  trouva bien humanisée : Mitterrand lui même nous apprenait que sa vérité n’était ni blanche ni noire, mais bien comme celle de tout le monde : grise. Il fallait un solide talent de comédien jouant les vertus outragées pour s’en offusquer, mais les Français sont tellement attachés à leurs mythes qu’ils se montrèrent nombreux à déployer ce talent.

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[1] Le sentier lumineux tracé par José Carlos Mariátégui, fondateur du Parti Communiste péruvien en 1920.

[2] En politique, rien n’est plus difficile que de garder un secret. (…) Or le secret, c’est l’atout-clé en politique. Voilà pourquoi j’ai toujours pris mes aises avec la vérité. François Mitterrand dans un entretien avec Franz Olivier Giesbert. [la tactique du crocodile ensablé dont on ne sait s’il dort ou s’il chasse, dixit Marc Dugain]

 

 


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