9 novembre 1989 au 12 juin 1992. Chute du mur de Berlin. L’URSS se décompose. 27340
Publié par (l.peltier) le 23 août 2008 En savoir plus

9 11 1989                    Chute du mur de Berlin, en place depuis le 13 août 1961. Le 9 novembre, un officiel annonce de façon un peu ambiguë une autorisation de passer la frontière, les gardes frontières laissent passer quelques groupes et les Berlinois s’engouffrent dans la brèche pour la plus grande fête de rue de l’histoire du monde.

Quand, en 1989, j’ai vu à la télévision que le mur de Berlin était tombé, j’ai pris le premier avion pour aller y jouer. Quand le taxi nous a déposés devant l’ex-Mur, j’ai réalisé que j’avais besoin d’une chaise. Je suis allé frapper à la porte d’une maison, et quelqu’un m’a reconnu. Dix minutes après, il y avait un petit attroupement, puis une équipe de télévision qui passait par là. J’ai joué des Suites de Bach, les plus joyeuses pour célébrer l’événement. Mais je ne pouvais pas oublier tous ceux qui avaient laissé leur vie sur ce mur en essayant de le franchir. J’ai donc joué la sarabande de la deuxième suite à leur mémoire, et j’ai remarqué un jeune homme qui pleurait.

Mstislav Rostropovich. Libération 19/20 novembre 2005

Les Allemands conserveront deux grandes parties du mur : une au nord de Berlin, devenu lieu de mémoire avec un musée d’où l’on voit très bien la seule partie conservée intégralement, avec deux murs séparés d’un no man’s land de 40 mètres, sur une longueur d’environ 50 mètres. Une autre partie, de 1300 mètres de long, au sud-est de la ville entre le pont Oberbaumbrücke et la gare de l’Est. Le premier tableau a été effectué par Christine Mac Lean en décembre 1989. D’autres ont suivi, accomplis par Jürgen Grosse, Kasra Alavi, Jim Avignon, Thierry Noir, Kim Prisu, Hervé Morlay, Ingeborg Blumenthal, Ignasi Blanch Gisberti, etc…

10 11 1989                   Tidor Jivkov, qui dirigeait jusqu’alors la Bulgarie d’une main de fer, est limogé du comité central et quitte ses fonctions de chef de l’État.

20 11 1989                  La Tchécoslovaquie est en ébullition depuis trois jours : 15 000 manifestants le 17, 200 000 le 19, 500 000 le 20. Le 27, le mot d’ordre de grève générale de deux heures sera suivi par 75 % de la population. Toutes ces manifestations restent pacifiques et la répression sera sans violences physiques, ni exécutions sommaires ni tribunaux d’exception. Le président Husak démissionnera le 10 décembre.

14 12 1989                      Mort d’Andreï Sakharov.

Dans ses Mémoires, – publiées en France en 1990 – il n’aura jamais enfreint la promesse de ne pas révéler quelques secrets bien précis. Le plus fréquent d’entre eux, c’est le nom et la localisation du centre de recherches où s’est élaborée la bombe H, qu’il nomme donc l’Installation.

Or il se trouve qu’en cette même année 1989, la Russie se mit à publier des statistiques des volumes d’ordures produits par chaque ville, et que ces chiffres, qui n’avaient rien de secret, révélèrent quelques anomalies : ainsi, par exemple, là où ne figurait sur la carte que l’ancien monastère désaffecté de Sarov, le volume des ordures était celui d’une ville de 80 000 habitants ! Rapidement on s’aperçut que c’était l’emplacement de ce centre de recherche sur la bombe H : nommé à sa création en 1946 Arzamas 60 [puisqu’à 60 km de la ville d’Arzamas], puis, comme la ficelle  était un peu grosse, Arzamas 16, sciemment effacée sur toutes les cartes, elle fut rebaptisée en 1991 Kremliov pour finalement retrouver en 1995 son nom d’origine, Sarov : à vol d’oiseau, 61 km au sud-ouest d’Arzamas, 161 km au sud-sud-ouest de Nijni Novgorod [Gorki] et 373 km, à l’ouest de Moscou.

21 12 1989                           Nicolas Ceausescu, pour conforter son pouvoir au sein d’un monde communiste qui se fissure partout, a organisé une grande manifestation toute à sa gloire sur la grand place de Bucarest. Mais les affaires tournent mal ;

Nicolae Ceauçescu, le dictateur roumain, organisa une grande manifestation de soutien au centre de Bucarest. Au cours des mois précédents, l’Union soviétique avait retiré son soutien aux régimes communistes d’Europe de l’Est, le mur de Berlin était tombé, et des révolutions avaient balayé la Pologne, l’Allemagne de l’Est, la Hongrie, la Bulgarie et la Tchécoslovaquie. Ceausescu, qui dirigeait son pays depuis 1965, pensait pouvoir résister au tsunami, alors même que des émeutes contre son régime avaient éclaté dans la ville de Timisoara le 17 décembre. Voulant contre-attaquer, Ceausescu organisa un vaste rassemblement à Bucarest afin de prouver aux Roumains et au reste du monde que la majorité de la population continuait de l’aimer, ou tout au moins de le craindre. L’appareil du parti qui se fissurait mobilisa 80 000 personnes sur la place centrale de la ville ; les citoyens roumains reçurent pour consigne de cesser toute activité et d’allumer leur poste de radio ou de télévision.

Sous les vivats d’une foule apparemment enthousiaste, Ceauçescu se présenta au balcon dominant la place, comme il l’avait fait à maintes reprises au cours des précédentes décennies. Flanqué de son épouse Elena, de dirigeants du parti et d’une bande de gardes du corps, il se mit à prononcer un de ces discours monotones qui étaient sa marque de fabrique, regardant d’un air très satisfait la foule qui applaudissait mécaniquement. Puis quelque chose dérapa. Vous pouvez le voir sur YouTube. Il vous suffit de taper Ceausescu, dernier discours, et de regarder l’histoire en action.

La vidéo YouTube montre Ceausescu qui commence une énième phrase : Je tiens à remercier les initiateurs et organisateurs de ce grand événement à Bucarest, y voyant un… Puis il se tait, les yeux ouverts, et se fige, incrédule. Dans cette fraction de seconde, on assiste à l’effondrement de tout un monde. Dans le public, quelqu’un a hué. On débat encore aujourd’hui de l’identité de celui qui, le premier, a osé huer. Puis une autre personne a fait de même, puis une autre, et une autre ; quelques secondes plus tard, la masse se mit à siffler, des injures et scander Ti-mi-çoa-ra ! Ti-mi-çoa-ra ! Tout cela se produisit en direct à la télévision roumaine sous les yeux des trois quarts de la population, scotchée au petit écran, le cœur battant la chamade. La Securitate, la sinistre police secrète, ordonna aussitôt l’arrêt de la retransmission, mais les équipes de télévision refusèrent d’obtempérer et l’interruption fut très brève. Le cameraman pointa la caméra vers le ciel, en sorte que les téléspectateurs ne puissent pas voir la panique gagnant les dirigeants du parti sur le balcon, mais le preneur de son continua d’enregistrer, et les techniciens de retransmettre la scène après un arrêt d’à peine plus d’une minute. La foule continuait à huer et Ceausescu à crier Hello ! Hello ! Hello ! , comme si le problème venait du micro. Sa femme Elena se mit à réprimander le public : Taisez-vous ! Taisez-vous ! , jusqu’à ce que Ceausescu se tourne vers elle et lui crie au vu et au su de tous : Tais-toi !  Après quoi il en appela à la foule déchaînée de la place en l’implorant : Camarades ! Camarades ! Du calme, camarades !

Mais les camarades ne voulaient pas se calmer. La Roumanie communiste s’effondra quand 80 000 personnes, sur la place centrale de Bucarest, comprirent qu’elles étaient beaucoup plus fortes que le vieil homme à la toque de fourrure sur le balcon. Ce qui est vraiment stupéfiant, cependant, ce n’est pas cet instant où le système s’est effondré, mais qu’il ait réussi à survivre des décennies durant. Pourquoi les révolutions sont-elles si rares ? Pourquoi les masses passent-elles des siècles à applaudir et acclamer, à faire tout ce que leur ordonne l’homme au balcon, alors même qu’elles pourraient en théorie charger à tout moment et le tailler en pièces ?

Yuval Noah Harari          Homo deus    Une brève histoire de l’avenir       Albin Michel    2017

25 12 1989                  Exécution de Nicolas Ceauscescu, président de la Roumanie et de son épouse et début de la guerre civile au Libéria.

29 12 1989                  Vaclav Havel est élu président de la République de Tchécoslovaquie.

30 12 1989                  L’italien Reinhold Messner, le premier à avoir gravi tous les sommets de plus de 8 000 mètres sans oxygène et l’allemand Arved Fuchs entreprennent la traversée de  l’Antarctique en passant par le pôle sud : partis de Ronne, 82° Sud, 72° Ouest, ils arriveront 2 400 km plus loin, à Mac Murdo, 92 jours plus tard. Ils sont à ski et ont emporté un ancêtre du parapente, qui les soulage aux allures portantes, quand le relief le permet.

1989                    Inauguration, dans le Parc de la Villette, de la Cité de la Musique, de Christian de Porzamparc. On compte encore 12 Concorde en service, en France et Angleterre et  401 479 prêtres dans le monde.

1989                      La forêt brûle, et particulièrement cette année : 75 566 ha. De 1976 à 1986, ce sont en moyenne 46 350 ha qui ont brûlé :

1942 / 43               90 000
1982                      55 146
1983                      53 729
1984                      27 203
1985                      57 638
1986                      51 860
1987                      14 109
1988                      6 702
1989       75 566, dont plus de 30 000 pour les seuls départements méditerranéens
1990                      72 625
1991                      9 100
2003                      63 000

Depuis 91, les moyennes sont restées  inférieures à 25 000 ha / an. De 82 à 91, cela représente sur 10 ans  423 678 ha. En chiffres 2016, la surface de la France est de 54 400 000 ha dont 30 % en forêts, soit 17 000 000 ha boisés, dont 4.25 M ha de forêts domaniale et communales, gérée par l’ONF et par les communes. Le reste de la forêt (12.75 millions ha) est dispersé entre 3.5 millions de propriétaires. La forêt française se compose de 137 essences, composées pour 70 % de feuillus et 30 % de résineux. Les départements les plus boisés sont les Landes (65%), le Var (63%), les Vosges (53%). Par ordre décroissant les principales essences sont les chênes blanc à feuilles caduques – pédonculé, sessiles, pubescent – puis le hêtre, le pin maritime, le pin sylvestre, le châtaignier et le frêne. Sur 10 ans, les incendies font disparaître moins de 3 % (2,82 %) de cette surface  (4 % dans le Var), ce qui globalement, n’est tout de même pas la catastrophe irrémédiable. Toujours sur dix ans, c’est à peu près un département comme les Alpes Maritimes qui part en fumée. Évidemment, dans le détail ce sont presque toujours les mêmes sites qui sont atteints : les forêts de pins dans le midi, par temps de mistral. Ces incendies du midi représentent selon les années de 30 à 70 % de l’ensemble des forêts brûlées.

À la fin du premier millénaire, on estime le couvert boisé national à 30 millions d’hectares. À la fin du moyen age, vers 1500, la surface de la forêt, qui représentait 15 millions d’hectares, – 30 % – se mit à diminuer jusqu’à 11 millions – 25 % –  en 1660 : les plus belles futaies cèdent la place aux taillis : tous les 50 ans, ce sont 2 millions d’hectares de forêt en moins. La tendance s’inversera  en 1870, et à la fin du 2° millénaire, la forêt française aura retrouvé la surface  qu’elle occupait 500 ans plus tôt.

Tout ce que les écologistes dénoncent comme destructeur du biotope semble réussir, dans la forme sinon sans le fond, très bien à la forêt : effet de serre, polluants azotés émis par les voitures et les engrais : les rendements de la forêt n’ont jamais été aussi bons que sur ces dernières années, de 1950 à 1990 : la productivité française est passée de 80 à 90 millions de m³ de bois par an, performance que les programmes de reboisement ne suffisent pas à expliquer. Dans le même temps, les maladies du bois ont tendance à se développer : chancres du châtaigner, du hêtre et du chêne, et autres parasites… La forêt française capte déjà 10 % des émissions de CO2 : pour améliorer ce ratio, la filière bois recommande de doubler le rythme annuel de reboisement des terres agricoles, ce qui le porterait à 30 000 ha à l’horizon 2010 : mais on parlait déjà de cela en 1993 et 1997, et il n’y eût pas de suite.

12 au 19 01 1990                La fraternité, la paix, le bonheur né des différences, tout cela est affaire de longue haleine. Jeanne Marie Sens chantait

 
J’ai mis tant et tant de temps mon enfant
J’ai mis tant et tant de temps pour grandir
On met tant et tant de temps mon enfant
Tant et tant de temps pour devenir grand
 
J’ai mis tant et tant de jours mon enfant
J’ai mis tant et tant de jours pour bâtir
On met tant et tant de jours mon enfant
On met tant de jours pour faire sa maison
 
Le temps qu’il faut pour se connaître
Le temps qu’il faut pour accepter
Le temps qu’il faut pour naître
Et pour mourir aussi
Ne sont que le temps d’une vie
 
J’ai mis tant et tant de nuits mon enfant
J’ai mis tant et tant de nuits pour comprendre
On met tant et tant de nuits mon enfant
Tant de nuits pour vivre ses lendemains
 
Le temps qu’il faut pour se connaître
Le temps qu’il faut pour accepter
Le temps qu’il faut pour naître
Et pour mourir aussi
Ne sont que le temps d’une vie
 
J’ai mis tant et tant d’années mon enfant
J’ai mis tant et tant d’années pour aimer
On met tant et tant d’années mon enfant
Tant et tant d’années pour aimer le temps
 
J’ai mis tant et tant d’années mon enfant
J’ai mis tant et tant d’années pour aimer
On met tant et tant d’années mon enfant
Tant et tant d’années pour aimer le temps
 
J’ai mis tant et tant d’années mon enfant
J’ai mis tant et tant d’années pour aimer
On met tant et tant d’années mon enfant
Tant et tant d’années pour aimer le temps
 
J’ai mis tant et tant d’années mon enfant
J’ai mis tant et tant d’années pour aimer
On met tant et tant d’années mon enfant
Tant et tant d’années pour aimer le temps
 

https://youtu.be/LtBgiBK4mec

La haine, la violence, la folie, elles, n’ont nul besoin de patience. Elles sont comme des petites bulles qui, du fond de l’océan, s’échappent des entrailles de la terre ; elles commencent petites car soumises à une folle pression, et puis, au fur et à mesure qu’elles montent la pression diminue et donc les bulles grossissent, jusqu’à arriver, énormes, à la surface où elles éclatent, nauséeuses. Svetlana Alexievitch [qui passera sur le devant de la scène avec le Nobel de littérature 2015] a reproduit les propos des témoins du passage de l’URSS soviétique, communiste à la Russie capitaliste. La fraternité a cédé la place à la haine et à la violence. Cela se passe à Bakou, en Azerbaïdjan où les pogroms contre les Arméniens ont fait suite aux manifestations pacifiques qui demandaient le transfert du Haut Karabakh de l’Azerbaïdjan à l’Arménie.

Margarita K, réfugiée arménienne, 41 ans

Oh, je ne veux pas parler de ça… Non… Je veux parler d’autre chose…

Je dors toujours les bras en l’air, c’est une habitude du temps où j’étais heureuse. J’aimais tellement la vie ! Je suis arménienne, mais je suis née et j’ai grandi en Azerbaïdjan, à Bakou, au bord de la mer. La mer… Ma mer bien-aimée! Je suis partie, mais j’aime la mer. Les gens et tout le reste m’ont déçue, je n’aime plus que la mer. J’en rêve souvent – grise, noire, violette. Et des éclairs! Ils dansent avec les vagues. J’aimais regarder au loin le soleil se coucher le soir, il est si rouge qu’on a l’impression qu’il grésille en s’enfonçant dans l’eau. Les galets chauffés par le soleil sont tout chauds, on dirait qu’ils sont vivants. J’aimais regarder la mer le matin et pendant la journée, le soir et la nuit… La nuit, il y avait des chauves-souris, elles me faisaient très peur. Des cigales qui chantaient. Un ciel rempli d’étoiles… Nulle part il n’y a autant d’étoiles. Bakou, c’est la ville que j’aime. Ma ville adorée, malgré tout ce qui s’est passé. Je me promène souvent en rêve dans le jardin du Gouverneur et dans le parc Nagorny. Je monte sur les remparts… De partout, on voit la mer, les bateaux et les plateformes pétrolières. Maman et moi, on aimait bien aller dans un salon de thé boire du thé rouge. Maman est en Amérique. Elle pleure, elle a le mal du pays. Et moi, je suis à Moscou.

À Bakou, nous habitions dans un grand immeuble. Il y avait un mûrier dans la cour, un mûrier jaune. Ses fruits étaient un vrai délice ! Nous vivions tous ensemble, nous formions une grande famille, les Azerbaïdjanais, les Russes, les Arméniens, les Ukrainiens, les Tatars… Clara, Sarah, Abdullah, Ruben… La plus belle, c’était Sylva, elle travaillait comme hôtesse de l’air sur les lignes internationales, elle allait à Istanboul… Son mari Elmir était chauffeur de taxi. Elle, elle était arménienne, et lui azerbaïdjanais, mais personne ne s’en souciait, je ne me souviens pas qu’on parlait de ça. Le monde se divisait selon d’autres critères : il y avait les bons et les méchants, les radins et les généreux. Les voisins et les hôtes. On était du même village, de la même ville… Tout le monde avait la même nationalité : nous étions tous soviétiques, nous parlions tous russe.

La plus belle fête, celle que tout le monde préférait, c’était Navrouz Baïram, le début du printemps. On l’attendait toute l’année, et elle durait sept jours. Pendant sept jours, on ne fermait pas les portes ni les portails… Plus de clés ni de cadenas, la nuit comme le jour. On allumait de grands feux sur les toits et dans les jardins… La ville entière était remplie de feux ! On jetait dedans des plantes, de la rue odorante, en demandant le bonheur, et on répétait : Sarylyguine senie, guyrmyzylyguine menie. – Voici pour toi toutes mes infortunes, qu’il ne me reste que ma joie ! On pouvait entrer chez n’importe qui, on était accueilli partout comme un hôte, on vous servait du plov au lait et du thé rouge à la cannelle ou à la cardamome. Et le septième jour, le point culminant de la fête, tout le monde se réunissait autour d’une même table… Chacun sortait la sienne dehors et on les mettait bout à bout. Avec, dessus, des khinkali géorgiens, des boraki et du pastourma arméniens, des Mini russes, de Xetchpomtchak tatar, des vareniki ukrainiens, de la viande aux marrons à l’azerbaïdjanaise.  Klava apportait sa spécialité, du hareng en pelisse, et Sarah son poisson farci. On buvait du vin, du cognac arménien, azerbaïdjanais… On chantait des chansons arméniennes et azerbaïdjanaises, et la fameuse Katioucha russe. Puis venaient les desserts : de la bakhlava, des cheker-tchourek… Aujourd’hui encore, je ne connais rien au monde de plus délicieux ! Les meilleurs desserts, c’étaient ceux de ma mère. Les voisines lui faisaient toujours des compliments. Tu as des mains de fée, Knarik! Ta pâte est légère comme un nuage !

Maman était très amie avec Zeïnab. Zeïnab avait deux filles et un fils, Anar, il était dans ma classe. Si on mariait ta fille avec mon Anar ? disait-elle en riant. On ne formerait plus qu’une seule famille. Non, non, je ne pleurerai pas… Je ne dois pas pleurer… Quand les pogroms d’Arméniens ont commencé… Zeïnab, cette gentille Zeïnab, avec son Anar… Nous avions pris la fuite, nous nous étions cachées chez de bonnes âmes… Eh bien, une nuit, ils sont entrés chez nous et ils ont emporté notre réfrigérateur et notre téléviseur. Et aussi la cuisinière et une cloison yougoslave toute neuve… Un jour, Anar et ses amis ont croisé mon mari dans la rue, ils l’ont tabassé à coups de barre de fer. T’es pas un Azerbaïdjanais, espèce de traître ! Tu vis avec une Arménienne, une ennemie ! J’étais hébergée par une amie, je vivais dans leur grenier. Chaque nuit, ils m’ouvraient et me donnaient à manger, puis je remontais là-haut et ils clouaient la porte. Ils la condamnaient. Si on m’avait trouvée, on nous aurait tous tués ! Quand je suis sortie de là, ma frange était devenue toute blanche… Je dis aux autres de ne pas pleurer sur mon sort, mais moi-même, ça me fait pleurer… Quand on était à l’école, Anar me plaisait beaucoup, il était très beau garçon. Une fois, on s’est même embrassés… Il m’accueillait à la porte de l’école en disant : Salut, princesse !

Je me souviens de ce printemps… Bien sûr que j’y pense, mais moins souvent, c’est de plus en plus rare, maintenant. Ah, ce printemps-là ! Je venais de terminer mes études et j’avais trouvé du travail à la centrale du télégraphe. Les gens font la queue devant le guichet… Il y en a un qui pleure parce que sa mère est morte, une autre qui rit parce qu’elle va se marier. Bon anniversaire ! Tous nos vœux ! Ces télégrammes, tous ces télégrammes… Pour Vladivostok, Oust-Kout, Achkhabad… C’est amusant, comme travail. On ne s’ennuie pas une seconde. Et j’attendais l’amour… À dix-huit ans, on attend toujours l’amour. Je pensais que cela n’arrivait qu’une seule fois, et qu’on comprenait tout de suite que c’était ça. Mais cela s’est passé de façon cocasse. Je n’ai pas aimé notre rencontre. Un matin, je suis arrivée devant la sentinelle, tout le monde me connaissait et personne ne me demandait plus mon laissez-passer. Salut! – Salut ! C’était tout. Et là : Veuillez présenter votre laissez-passer ! J’ai été sidérée. Je me trouvais devant un grand et beau garçon qui ne me laissait pas entrer. Mais vous me voyez tous les jours… – Veuillez présenter votre laissez-passer ! Ce jour-là, justement, je l’avais oublié. J’ai fouillé dans mon sac, rien. On a dû faire venir mon chef, et j’ai reçu un blâme. J’étais furieuse contre ce garçon. Mais lui… Je travaillais de nuit, et voilà qu’il s’est invité avec un ami pour prendre le thé ! Il ne manquait pas de culot ! Ils avaient apporté des beignets à la confiture, on n’en fabrique plus des comme ça maintenant, ils sont délicieux, mais on n’ose pas mordre dedans, on ne sait jamais de quel côté la confiture va sortir… Nous avons ri comme des fous. Mais je ne lui ai pas adressé la parole, je lui en voulais. Quelques jours plus tard, il est venu me trouver après le travail et il m’a dit : J’ai acheté des billets de cinéma, tu veux venir ? C’était ma comédie musicale préférée, Mimino, avec Vakhtang Kikabidzé dans le rôle principal. Je l’avais vue des dizaines de fois, je la connaissais par cœur. Et j’ai découvert que lui aussi. Nous avons fait un véritable concours de répliques, c’était une sorte de test : Ne m’en veux pas, je vais dire quelque chose d’intelligent…, Comment je vais faire pour vendre cette vache ? Tout le monde la connaît, ici ! C’est ainsi que notre amour a commencé… Son cousin possédait de grandes serres, il vendait des fleurs, et Abulfaz venait toujours aux rendez-vous avec des roses, des blanches, des jaunes, des rouges… Des bleues et des noires… Il existe même des roses mauves, on dirait qu’elles sont fausses, mais ce sont des vraies… J’avais souvent rêvé à l’amour, mais je ne savais pas que mon cœur pouvait s’emballer à ce point, bondir dans ma poitrine… Nous laissions des mots d’amour sur la plage humide, sur le sable… De grandes lettres : je t’aime, et dix mètres plus loin, encore je t’aime. A l’époque, il y avait des distributeurs d’eau gazeuse un peu partout dans la ville, et le même verre servait pour tout le monde. On le lavait, et on buvait dedans. Un jour, nous n’avons pas trouvé de verre. Pas de verre non plus au distributeur suivant. Et j’avais très soif. Nous avions tellement chanté, crié et dansé au bord de la mer que je mourais de soif. Pendant longtemps, il nous est arrivé plein de petits miracles, ensuite, cela s’est arrêté. Si, si, je vous assure, c’est vrai ! Abulfaz, j’ai soif ! Fais quelque chose ! Il m’a regardée, il a levé les bras au ciel et il a prononcé des mots, il a parlé longtemps… Et tout à coup, un homme complètement saoûl a surgi de derrière une palissade couverte d’herbes folles, et il nous a tendu un verre : Tiens, ma jolie !

Et ces levers de soleil… Pas âme qui vive, juste nous, le brouillard et la mer. Je marche pieds nus, le brouillard monte de l’asphalte comme de la vapeur… Et soudain, le soleil surgit ! Encore un miracle ! Cette lumière… Cet éclairage… Comme en plein jour, en plein été. Ma robe humide de rosée sèche en un clin d’œil. Tu es si belle ! Et toi… Toi… Je dis aux autres de ne pas pleurer, et moi… Tout me revient… Tout… Mais chaque fois, j’entends de moins en moins les voix. Et j’en rêve de moins en moins souvent… À l’époque, je vivais dans un autre monde… Je planais… Seulement nous n’avons pas eu de happy end – la robe blanche, la marche de Mendelssohn, l’alliance… le voyage de noces. Parce que très vite…

Qu’est-ce que je voulais dire ? J’oublie les mots les plus simples… Je commence à perdre la mémoire… Ah, oui, je voulais dire que très peu de temps après ça… On me cachait dans des caves, je vivais dans des greniers, je m’étais transformée en chat… en chauve-souris. Si vous pouviez comprendre… si vous pouviez savoir à quel point c’est terrifiant d’entendre quelqu’un crier la nuit. Juste un seul cri. Quand un oiseau solitaire pousse un cri la nuit, cela fait toujours peur. Mais quand c’est un être humain ? Je ne pensais qu’à une seule chose : je l’aime, je l’aime, je l’aime… Sinon je n’aurais pas pu supporter tout ça. Toute cette horreur. Je sortais du grenier uniquement la nuit, derrière des rideaux aussi épais que des couvertures. Un matin, on a ouvert la porte et on m’a dit : Sors de là! Tu es sauvée ! Les troupes russes étaient entrées dans la ville…

J’y repense… J’y repense même en rêve… Quand tout a-t-il commencé ? 1988… Des gens se rassemblent sur la place, ils sont en noir, ils dansent et ils chantent. Ils dansent avec des couteaux et des poignards. Le bâtiment du télégraphe est sur la place, tout cela se déroulait sous nos yeux. On s’entassait sur le balcon pour regarder. Ils criaient : Mort aux infidèles ! Cela a duré longtemps, très longtemps… Plusieurs mois… On nous empêchait de nous mettre aux fenêtres. C’est dangereux, les filles. Restez à vos places et ne vous laissez pas distraire. Au travail ! D’habitude, à l’heure du déjeuner, nous prenions le thé tous ensemble, et voilà que brusquement, un beau jour, les Azerbaïdjanais se sont assis à une table, et les Arméniens à une autre. Du jour au lendemain, vous comprenez ? Moi, je n’arrivais pas à comprendre. Je n’étais pas encore consciente de ce qui se passait. J’étais amoureuse, je ne pensais qu’à ça… Mais qu’est-ce qu’il y a, les filles ? – Tu n’as pas entendu ? Le directeur a déclaré que bientôt, il n’y aurait plus ici que des sang-pur, des musulmanes. Ma grand-mère avait survécu au pogrom des Arméniens en 1915. Je me souvenais de ce qu’elle me racontait quand j’étais petite : Lorsque j’avais ton âge, on a égorgé mon papa. Et aussi ma maman, et ma tante. Et tous nos moutons… Grand-mère avait toujours les yeux tristes. Ce sont nos voisins qui ont fait ça. Jusque-là, c’étaient des gens normaux, on peut même dire des gens bien. Les jours de fête, on mangeait tous à la même table. Je me disais que c’était il y a très longtemps… Qu’une chose pareille ne pouvait pas arriver maintenant. Je disais à ma mère : Tu as vu, maman, dans la cour, les garçons ne jouent pas à la guerre, ils jouent au massacre des Arméniens. Qui leur a appris ça ? – Tais-toi, ma fille. Les voisins vont t’entendre. Maman n’arrêtait pas de pleurer. Des enfants traînaient une poupée de chiffon à travers la cour, ils plantaient des bâtons dedans, des petits poignards. J’ai demandé à Orkhan, le petit-fils de Zeïnab, l’amie de maman : Mais qu’est-ce que c’est ? – C’est une vieille Arménienne. On la tue. Tu es quoi, toi, Pvita ? Pourquoi tu as un nom russe ? C’est maman qui m’a appelée Margarita… Elle aimait les prénoms russes, toute sa vie, elle a rêvé d’aller à Moscou… Mon père nous avait abandonnées, il vivait avec une autre femme, mais c’était quand même mon père. Je suis allée le voir pour lui annoncer que j’allais me marier. C’est un gars bien ? – Très bien. Mais il s’appelle Abulfaz. ..

Papa n’a rien dit. Il voulait que je sois heureuse. Et j’étais amoureuse d’un musulman… de quelqu’un qui avait un autre dieu. Mais il n’a rien dit. Ensuite, Abulfaz est venu demander ma main. Pourquoi es-tu venu tout seul, sans tes parents ? – Ils sont contre. Mais moi, je n’ai besoin de personne d’autre que toi ! Et c’était la même chose pour moi… Qu’allions-nous faire tous les deux, avec notre amour?

Ce qui se passait autour n’avait rien à voir avec ce que nous vivions… Rien du tout. La nuit, tout était calme en ville, calme et effrayant… Oh, je n’y arrive pas… C’est trop horrible… Pendant la journée, les gens ne riaient plus, ils ne plaisantaient plus, ils n’achetaient plus de fleurs. Avant, on voyait toujours des gens avec des fleurs dans la rue. Des couples qui s’embrassaient. Maintenant… C’étaient les mêmes personnes, mais elles ne se regardaient plus… Il y avait comme une tension dans l’air, on attendait quelque chose.

Aujourd’hui, je n’arrive plus à me souvenir de tout avec précision. .. Cela évoluait de jour en jour. A présent, tout le monde connaît l’histoire de Soumgaït… Soumgaït est à trente kilomètres de Bakou… C’est là qu’a eu lieu le premier pogrom.[les 27, 28 et 29 février1988] Il y avait une jeune fille de Soumgaït qui travaillait chez nous et un jour, après le travail, alors que tout le monde rentrait chez soi, elle est restée dans le bâtiment du télégraphe. Elle dormait dans un cagibi. Elle pleurait tout le temps, elle ne sortait plus dans la rue, elle ne parlait plus à personne. Quand on l’interrogeait, elle ne disait rien. Mais lorsqu’elle s’est mise à parler… à raconter… J’aurais voulu ne pas l’entendre ! Ne plus rien entendre ! Mon Dieu, mon Dieu ! Mais ce n’était pas possible ! Que s’est-il passé chez toi ? – Notre maison a été saccagée. – Et tes parents ? – Ils ont emmené maman dans la cour, ils l’ont mise toute nue et ils l’ont brûlée vive. Ils ont obligé ma sœur enceinte à danser autour du feu… Et quand ils l’ont tuée elle, ils ont sorti le bébé de son ventre avec des barres de fer… – Tais-toi ! Tais-toi ! – Papa, lui, ils l’ont découpé à la hache… On l’a reconnu uniquement grâce à ses chaussures…

Tais-toi ! Je t’en supplie ! – Des hommes, des jeunes et des vieux, se réunissaient à vingt ou à trente, ils faisaient irruption dans les maisons où vivaient des Arméniens… Ils tuaient et ils violaient, la fille sous les yeux de son père, la femme sous les yeux de son mari… – Tais-toi ! Je préfère encore quand tu pleures… Mais elle ne pleurait pas. Elle était trop terrifiée. Ils mettaient le feu aux voitures. Dans le cimetière, ils arrachaient les pierres tombales avec des noms arméniens. Même les morts, ils les haïssaient…

Tais-toi ! Mais comment des gens peuvent-ils faire des choses pareilles ? Nous avions tous peur d’elle… A la télévision, à la radio, dans les journaux, personne ne parlait de Soumgaït. Il y avait juste des rumeurs… Plus tard, on m’a demandé : Comment avez-vous fait pour vivre après ça ? Le printemps est arrivé.

Les femmes ont mis des robes légères. Les fruits sont apparus… Il y avait toutes ces horreurs et, autour de nous, c’était une telle beauté… Vous comprenez ? Et il y avait la mer.

Nous allions nous marier. Ma mère m’avait dit : Réfléchis bien, ma chérie. Papa, lui, ne disait rien. Dans la rue, Abulfaz et moi, nous avons croisé ses sœurs. Je les ai entendues chuchoter : Pourquoi tu as dit qu’elle était laide ? Regarde comme elle est jolie ! J’ai dit à Abulfaz : Si on allait juste à la mairie, et qu’on ne faisait pas de cérémonie de mariage ? – Tu veux rire ! Chez nous, on dit qu’il y a trois grands jours dans la vie d’un homme : le jour de sa naissance, le jour de son mariage, et le jour de sa mort.Il était hors de question de ne pas fêter notre mariage, sans cela, on ne peut pas être heureux. Ses parents étaient contre… Catégoriquement contre. Ils ne lui ont pas donné un sou pour la cérémonie, ils ne lui ont même pas rendu l’argent qu’il avait gagné. Mais tout devait être fait selon les rites, selon les traditions.

[…]    J’aime les traditions azerbaïdjanaises, elles sont belles. Les marieurs viennent faire la demande une première fois aux parents de la jeune fille qui se contentent de les écouter. C’est le lendemain qu’ils accordent ou non leur consentement. Et on boit du vin. L’achat de la robe blanche et de l’alliance revient au fiancé, il doit les apporter à la fiancée un matin. Il faut obligatoirement que la journée soit ensoleillée, parce qu’on doit séduire le bonheur et conjurer les forces obscures. La fiancée accepte les présents, remercie le fiancé, et l’embrasse en présence de tous. Elle porte un châle blanc, symbole de pureté. Le mariage ! Le jour des noces! Les deux familles apportent beaucoup de cadeaux, une montagne de cadeaux avec des rubans rouges, que l’on pose sur de grands plateaux. Et on gonfle des centaines de ballons de toutes les couleurs qui flottent pendant plusieurs jours au-dessus de la maison de la mariée. Plus ils flottent longtemps, mieux c’est, cela veut dire que l’amour est fort et réciproque.

Mon mariage… Notre mariage… Les cadeaux des deux familles, c’est maman qui les a achetés… Et aussi la robe blanche, et les alliances en or… À table, les parents de la mariée doivent se lever pour porter le premier toast et faire l’éloge de la jeune fille, puis les parents du marié font l’éloge du jeune homme. C’est mon grand-père qui a parlé pour moi. Quand il a eu terminé, il a demandé à Abulfaz : Qui va parler pour toi ? – Je vais le faire moi-même. J’aime votre fille. Je l’aime plus que ma vie. La façon dont il a dit cela a beaucoup plu à tout le monde. Sur le seuil, on nous a lancé de la menue monnaie et du riz… pour le bonheur et la richesse. Et puis, à un certain moment, pendant le mariage, la famille de l’un des mariés doit se lever et saluer la famille de l’autre, qui fait ensuite la même chose. Abulfaz était tout seul à se lever… Comme un orphelin… Alors je me suis dit : Je vais te donner un enfant, et tu ne seras plus seul ! Je me le suis juré. Il savait déjà que j’avais été très malade dans mon adolescence, et que les médecins avaient décrété que je ne devais pas avoir d’enfant. Il l’avait accepté, du moment que nous étions ensemble. Mais moi… J’ai décidé que j’en aurais quand même un. Tant pis si j’en mourrais. Il lui resterait un enfant.

Mon cher Bakou… La mer, la mer… Le soleil… Ce n’est plus ma ville…

[…]     Il n’y avait plus de portes, on avait mis de grandes bâches en plastique à la place des portes…

[…]   Des hommes ou des adolescents, je ne me souviens pas tellement c’était horrible… Ils tapaient sur une femme, ils la tuaient à coups de pieu… Où avaient-ils trouvé des pieux dans une ville ? Elle était allongée par terre, elle ne disait rien. En voyant cela, les gens prenaient une autre rue. Où était la milice ? Elle avait disparu… Pendant des jours et des jours, je n’ai pas vu un seul milicien… Abulfaz restait à la maison, il en était malade. C’est quelqu’un de bon, de très bon. Mais ceux-là, dans la rue, d’où sortaient-ils?… Un homme courait droit vers nous, il était couvert de sang… Son manteau et ses mains étaient pleins de sang… Il brandissait un grand couteau de cuisine, comme ceux avec lesquels on coupe les légumes… Il avait un air triomphant, et même heureux. Je le connais ! m’a dit une jeune fille qui attendait l’autobus avec moi.

[…]     Quelque chose est mort en moi à ce moment-là… Quelque chose a disparu à l’intérieur de moi…

[…]    Maman a été licenciée. Il était devenu dangereux pour elle de sortir dans la rue, on voyait tout de suite qu’elle était arménienne. Moi non. Mais à une condition : je ne devais jamais avoir mes papiers sur moi. Aucun papier d’identité! Abulfaz venait me chercher à mon travail et on rentrait ensemble, personne ne se doutait que j’étais arménienne. Mais n’importe qui aurait pu exiger de voir mon passeport [1]. Des voisines, de vieilles Russes, m’avaient mise en garde : Cachez-vous. Allez-vous-en ! Les jeunes Russes, eux, étaient partis, ils avaient abandonné leurs appartements, leurs meubles… Il ne restait plus que des vieux. De bonnes vieilles grands-mères russes…

[…]    J’étais déjà enceinte. Je portais mon bébé contre mon cœur.

Le massacre a duré plusieurs semaines à Bakou… C’est ce que disent certains. Selon d’autres, cela a duré bien plus longtemps… On ne tuait pas seulement les Arméniens, on tuait aussi ceux qui les cachaient. Moi, j’ai été cachée par une amie azerbaïdjanaise, elle a un mari et deux enfants. Un jour… je le jure ! je retournerai à Bakou avec ma fille, j’entrerai dans cette maison et je dirai à mon enfant : Voilà ta seconde mère ! On avait mis des rideaux aussi épais que des manteaux, on les avait fabriqués spécialement à cause de moi. La nuit, je descendais du grenier pour une heure ou deux… Nous parlions à voix basse, parce qu’il fallait parler avec moi. Tout le monde comprenait qu’il fallait parler avec moi pour que je ne devienne pas muette ou complètement folle. Que je ne perde pas mon enfant, que je ne me mette pas à hurler la nuit. Comme une bête.

Je me souviens très bien de nos conversations. Je passais mes journées à y réfléchir dans mon grenier. Toute seule. Avec la mince bande de ciel que je voyais par une fente…

[…]    Ils ont arrêté le vieux Lazare dans la rue et ils se sont mis à lui taper dessus. Il les suppliait : Je suis juif ! Mais le temps de trouver son passeport, ils l’avaient déjà estropié.

[…]    Ils tuent pour l’argent, ou juste comme ça… Ils s’en prennent surtout aux habitations des riches Arméniens…

[…]    Dans une maison, ils ont tué tout le monde. Une petite fille avait grimpé sur un arbre… Ils lui ont tiré dessus, comme sur un oiseau. C’était la nuit, ils ne voyaient pas très bien et ils ont mis longtemps à l’atteindre… Ils s’énervaient, ils visaient… Elle est tombée à leurs pieds.

Le mari de mon amie était peintre. J’aimais bien ses tableaux, il faisait des portraits de femmes, des natures mortes. Je me souviens, il s’approchait de sa bibliothèque et disait en tapotant les reliures : Il faut brûler ça ! Il faut tout brûler ! Je ne crois plus dans les livres ! Nous pensions que le bien triomphe toujours, mais ce n’est pas vrai du tout. On parlait de Dostoïevski… Eh bien oui, ses héros sont toujours là, parmi nous ! A côté de nous ! Je ne comprenais pas de quoi il parlait. Je suis une jeune fille simple, ordinaire, je n’ai pas fait d’études supérieures. Tout ce que je savais faire, c’était pleurer et essuyer mes larmes… Pendant longtemps, j’ai cru que je vivais dans le plus beau pays du monde, parmi les gens les meilleurs qui soient. C’était ce qu’on nous enseignait à l’école. Lui, il était bouleversé, cela le rendait malade. Il a eu une attaque et il est resté paralysé… Il faut que je m’arrête un moment. J’en tremble de tout mon corps… Et puis les troupes russes sont arrivées, j’ai pu rentrer chez moi… Il était alité, seul un de ses bras bougeait un peu. Avec ce bras, il m’a serrée très fort. J’ai pensé à toi toute la nuit, Rita, et à ma vie. Pendant des années, toute ma vie, je me suis battu contre les communistes. Et maintenant, j’ai des doutes : tant pis si nos vieilles momies avaient continué à nous gouverner et à s’accrocher des étoiles de héros sur la poitrine, tant pis si on ne pouvait pas voyager à l’étranger ni lire des livres interdits ni manger des pizzas, cette nourriture des dieux. Au moins, cette petite fille serait restée en vie, personne ne lui aurait tiré dessus, comme sur un oiseau… Et toi, tu ne serais pas enfermée dans ce grenier comme une petite souris… Il est mort peu de temps après… Beaucoup de gens mouraient à cette époque, des gens bien. Ils ne pouvaient pas supporter tout ça.

Il y avait des soldats russes partout. Des véhicules blindés… Ces soldats étaient des gamins, ils s’évanouissaient en voyant ce qui se passait…

J’en étais au huitième mois de ma grossesse. J’allais bientôt accoucher. Une nuit, j’ai eu un malaise et nous avons appelé les urgences. Quand ils ont entendu mon nom arménien, ils nous ont raccroché au nez. Les maternités non plus n’ont pas voulu me prendre, même celle de mon quartier. Dès qu’ils voyaient mon passeport, il n’y avait plus de place. Nulle part. Maman a fini par retrouver la vieille sage-femme russe qui l’avait accouchée autrefois, il v a très longtemps… Dans les faubourgs de la ville. Elle s’appelait Anna je ne sais plus comment… Elle passait me voir une fois par semaine, elle me suivait, et elle avait dit que l’accouchement serait difficile. Les contractions ont commencé pendant la nuit… Abulfaz est sorti chercher un taxi, il n’arrivait pas à en avoir par téléphone. Quand le chauffeur est arrivé et qu’il m’a vue, il a dit : Mais elle est arménienne ! – C’est ma femme ! Il a refusé de me prendre, et mon mari a fondu en larmes. Il a sorti son porte-monnaie et lui a montré de l’argent, tout son salaire : Tiens… Je te donnerai tout… Sauve ma femme et mon enfant. Nous sommes partis. Tous ensemble, maman était venue avec nous. Nous sommes allés dans le faubourg où habitait Anna, à l’hôpital où elle travaillait à mi-temps pour arrondir sa retraite. Elle nous attendait, et on m’a tout de suite allongée sur la table d’accouchement. Cela a duré longtemps… Sept heures… Nous étions deux à accoucher, moi et une Azerbaïdjanaise. Il n’y avait qu’un seul oreiller et c’était elle qui l’avait. À cause de cela, j’ai eu des déchirures, j’avais la tête trop basse, j’étais mal installée, j’avais mal… Maman est restée derrière la porte. On l’avait fait sortir, mais elle n’avait pas voulu s’éloigner. Et si jamais on volait l’enfant ? Si jamais… Tout était possible à ce moment-là… J’ai eu une petite fille. On me l’a apportée une fois pour me la montrer et ensuite, on ne me l’a plus redonnée. Les autres mères, des Azerbaïdjanaises, on leur apportait leur enfant pour qu’elles le nourrissent, moi non. J’ai attendu deux jours. Et puis… En me tenant au mur, je me suis traînée jusqu’à la salle où se trouvaient les bébés. Elle était vide, il y avait juste ma fille, et les portes et les fenêtres étaient grandes ouvertes. Je l’ai touchée, elle était brûlante. Ma mère est arrivée à ce moment-là… Viens, maman, on prend la petite et on s’en va. Elle est déjà malade.

Ma fille a mis longtemps à guérir. Elle était soignée par un vieux médecin juif, il était à la retraite depuis longtemps. Mais il venait en aide aux familles arméniennes. Il disait : On tue les Arméniens parce qu’ils sont arméniens… Autrefois, on tuait les Juifs parce qu’ils étaient juifs… Il était très, très vieux. On a appelé ma fille Irina. Irinka… On a décidé qu’il valait mieux qu’elle ait un prénom russe, que cela la protégerait. Quand Abulfaz l’a prise dans ses bras pour la première fois, il a pleuré. Il a sangloté de bonheur… Nous avions quand même des moments de bonheur. Notre bonheur à nous. Entre-temps, sa mère était tombée malade, et il allait souvent rendre visite à sa famille. Quand il revenait… Je ne trouve pas les mots pour dire dans quel état il était. C’était un étranger, avec un visage inconnu. Moi, j’avais peur, bien sûr. Il y avait déjà beaucoup de réfugiés azerbaïdjanais en ville, des familles qui avaient fui l’Arménie. Ils étaient partis les mains vides, sans rien, exactement comme les Arméniens qui avaient fui Bakou. Et ils racontaient la même chose… Exactement la même chose ! Ils parlaient de Khodjala, où il y avait eu un pogrom. Ils racontaient comment, là-bas, les Arméniens tuaient les Azerbaïdjanais. .. Ils jetaient les femmes par les fenêtres… Ils coupaient les têtes… Ils urinaient sur les morts… Maintenant, plus aucun film d’horreur ne m’impressionne ! J’ai vu et entendu tellement de choses… Je ne dormais plus la nuit, je n’arrêtais pas de réfléchir. Il fallait partir. Il le fallait ! Je ne pouvais pas vivre comme ça, c’était impossible. Fuir, se sauver. Pour oublier… Si j’étais restée, j’en serais morte, je sais que j’en serais morte…

C’est maman qui est partie la première… Ensuite mon père, avec sa seconde femme. Et enfin, ma fille et moi. Nous sommes partis avec de faux papiers. Avec des passeports azerbaïdjanais. Nous avons attendu trois mois pour avoir des billets tellement les listes d’attente étaient longues. Et quand nous sommes montés dans l’avion, il y avait davantage de cageots de fruits et de cartons de fleurs que de passagers. Les affaires marchaient bien ! De jeunes Azerbaïdjanais étaient assis devant nous et, pendant tout le voyage, ils ont bu du vin en disant qu’ils partaient parce qu’ils ne voulaient pas tuer. Ils ne voulaient pas faire la guerre et mourir. On était en 1991… Il y avait la guerre dans le Haut-Karabakh… Ces garçons l’avouaient franchement : On n’a pas envie de se jeter sous un tank. On n’est pas prêts pour ça. À Moscou, mon cousin était venu nous chercher à l’aéroport… Mais où est Abulfaz ? – Il nous rejoindra dans un mois. Le soir, toute la famille s’est réunie. On me suppliait de parler : Allez, raconte, n’aie pas peur. Ceux qui ne disent rien tombent malades J’ai commencé à parler au bout d’un mois. Je croyais que je n’y arriverais jamais. Que j’allais rester muette.

Et j’ai attendu, attendu… Abulfaz ne nous a pas rejoints au bout d’un mois… Ni au bout de six mois, mais sept ans plus tard. Sept ans… S’il n’y avait pas eu ma fille, je n’aurais pas survécu… C’est elle qui m’a sauvée. C’est pour elle que je me suis battue de toutes mes forces. Pour survivre, il faut au moins trouver un petit fil auquel se raccrocher… Pour survivre, pour attendre… Un matin, et puis encore un autre… Quand il est arrivé, il nous a serrées dans ses bras, sa fille et moi. Il est resté là, debout dans l’entrée… Et puis je l’ai vu s’effondrer lentement, très lentement. Une seconde plus tard, il était allongé par terre, avec son manteau et sa chapka. Nous l’avons traîné jusqu’au divan. Nous étions mortes de peur. Il fallait appeler un médecin, mais comment faire ? Nous n’avions pas de permis de séjour à Moscou, pas d’assurance médicale… Nous étions des réfugiés ! Pendant qu’on réfléchissait, maman pleurait, et ma fille restait terrée dans un coin, avec des yeux grands comme des soucoupes… On attendait son papa, il était arrivé, et voilà qu’il était en train de mourir ! À ce moment-là, il a ouvert les yeux. Je n’ai pas besoin de médecin. C’est fini. Je suis à la maison ! Là, je crois que je vais pleurer… Comment ne pas pleurer ? Pendant un mois, il m’a suivie dans l’appartement à genoux, il n’arrêtait pas de me baiser les mains. Qu’est-ce que tu veux me dire ? – Je t’aime… – Où étais-tu passé pendant toutes ces années ?

[…]     Les gens de sa famille lui avaient volé son passeport une première fois, une deuxième fois…

[…]     Ses cousins étaient arrivés à Bakou… Ils avaient été chassés d’Erevan, leurs pères et leurs grands-pères étaient restés là-bas. Et tous les soirs, ils devaient raconter… Pour qu’il entende… Un petit garçon avait été écorché vif et suspendu à un arbre. Une voisine avait été marquée sur le front au fer rouge… Et toi, tu veux aller retrouver ta femme ? C’est une ennemie ! Tu n’es plus notre frère. Ni notre fils.

[…]    Quand je lui téléphonais, on me répondait qu’il n’était pas là. Et lui, on lui racontait que j’avais appelé pour dire que je m’étais remariée. Je téléphonais sans arrêt. C’était sa sœur qui décrochait. Oublie ce numéro de téléphone ! Il a une autre femme, une musulmane.

[…]    Mon père… Il a fait cela pour mon bien… Il a pris mon passeport et l’a donné à je ne sais trop qui pour qu’on y appose un cachet de divorce. Un faux cachet de divorce. Ils ont mis de l’encre, ils ont frotté, corrigé, et maintenant, il y a un trou. Mais pourquoi tu as fait ça, papa ? Tu sais bien que je l’aime ! – Tu aimes un ennemi. Mon passeport est fichu, il n’est plus valide, maintenant.

[…]     Je lisais Roméo et Juliette, de Shakespeare. Cela parle de deux familles ennemies, les Montaigu et les Capulet. C’est mon histoire à moi… Je comprenais chaque mot, chaque mot…

Je ne reconnaissais plus ma fille. Elle s’est mise à sourire dès qu’elle l’a vue, dès la première seconde. Papa ! Mon papa ! Quand elle était petite, elle sortait sa photo de la valise et la couvrait de baisers. Mais sans que je le voie… Pour que je ne pleure pas.

Je n’ai pas fini. Vous croyez que c’est tout ? Oh, non… Ce n’est pas encore fini…

[…]    Ici aussi, nous vivons comme à la guerre… Nous sommes partout des étrangers. Ce qui me guérirait, c’est la mer. Ma mer à moi ! Mais il n’y a pas de mer ici…

[…]     J’ai lavé par terre dans le métro, j’ai nettoyé des toilettes. J’ai trimbalé des briques et des sacs de ciment sur des chantiers. En ce moment, je suis femme de ménage dans un restaurant. Abulfaz fait des travaux de rénovation dans des appartements de riches. Les gens corrects le paient, les autres non. Dégage, espèce de métèque, sinon je vais appeler la milice ! Nous n’avons pas de permis de séjour… Nous n’avons aucun droit… Des gens comme nous, ici, il y en a autant que des grains de sable dans le désert. Des centaines de milliers de personnes ont fui leur foyer : des Tadjiks, des Arméniens, des Azerbaïdjanais, des Géorgiens, des Tchétchènes… Ils sont venus se réfugier à Moscou, dans la capitale de l’URSS, mais maintenant, c’est la capitale d’un autre pays. Notre pays à nous, on ne le trouve plus sur la carte…

[…]       Ma fille a terminé l’école secondaire il y a un an. Elle voudrait faire des études, mais elle n’a pas de papiers… Nous vivons en transit. Nous habitons chez une petite vieille, elle s’est installée chez son fils et nous loue son studio. Quand la milice frappe à la porte pour contrôler les papiers, nous nous cachons comme des petites souris. Nous redevenons des petites souris. Ils pourraient nous renvoyer. Mais nous renvoyer où ? Où pouvons-nous aller ? Nous serions expulsés dans les vingt-quatre heures. Nous n’avons pas d’argent pour les payer… Et jamais nous ne trouverons un autre appartement. Les annonces disent toutes : Appartement à louer pour famille slave, Appartement à louer pour Russes orthodoxes. Autres s’abstenir.

[…]       Nous ne sortons jamais le soir. Si mon mari ou ma fille sont retenus quelque part, je prends un calmant. Je dis à ma fille de ne pas se teindre les sourcils, de ne pas porter des robes de couleur vive. Ici, on a tué un jeune Arménien, là-bas, c’est une petite Tadjike qui s’est fait égorger… un Azerbaïdjanais qui a reçu un coup de couteau. Avant, nous étions tous des Soviétiques, mais maintenant, nous avons une nouvelle nationalité, nous sommes des individus de nationalité caucasienne. Le matin, je fonce à mon travail sans regarder les hommes en face, j’ai les yeux noirs et je suis très brune. Le dimanche, si nous nous promenons en famille, nous restons dans le quartier, près de chez nous. Maman, j’ai envie d’aller sur l’Arbat, de faire un tour sur la place Rouge… – On ne peut pas aller là-bas, ma chérie. Il y a des skinheads avec des croix gammées. Leur Russie est pour les Russes. C’est une Russie sans nous. Personne ne sait combien de fois j’ai eu envie de mourir.

[…]       Ma fille… Depuis qu’elle est toute petite, elle s’entend traiter de sale métèque et de cul-noir… Avant, elle ne comprenait pas… Dès qu’elle rentrait de l’école, je l’embrassais pour qu’elle oublie ces mots.

Tous les Arméniens de Bakou sont partis en Amérique. Ils ont été accueillis par un pays étranger… Ma mère est partie, mon père aussi, et beaucoup de gens de notre famille. Moi aussi, je suis allée à l’ambassade des États-Unis. Ils m’ont demandé de raconter mon histoire. Je leur ai parlé de mon amour… Ils sont restés longtemps sans rien dire. C’étaient de jeunes Américains, très jeunes. Ensuite, ils ont discuté entre eux : son passeport est abîmé, et puis c’est quand même bizarre, pourquoi son mari a-t-il mis sept ans à partir? D’ailleurs est-ce vraiment son mari ?

Cette histoire est trop belle et trop horrible pour qu’on y croie. C’est ce qu’ils ont dit… Je parle un peu anglais, et j ai compris qu’ils ne me croyaient pas. Mais je n’ai aucune preuve, à part mon amour… Vous me croyez, vous ?  Je vous crois… ai-je dit. J’ai grandi dans le même pays que vous. Je vous crois !

Svetlana Alexiévitch             La fin de l’homme rouge         Actes sud 2013

15 01 1990                   Il ne faudrait tout de même pas que le courage politique aille jusqu’à vous créer des ennemis. Une loi d’amnistie est votée à l’initiative de Michel Rocard, est à cet égard exemplaire: elle permettra à l’ancien ministre de la Coopération, Christian Nucci, d’être absous du crime pour lequel il était poursuivi, celui de complicité de détournement de fonds publics, dans l’affaire Carrefour du développement ; absous encore les protagonistes de l’affaire Urba-Gracco, une pompe à fric pour abonder la trésorerie du PS. En tout cela fait une bonne quarantaine d’amis, voire camarades, qui ne deviendront pas des ennemis.

C’est la première fois dans l’histoire de notre République que l’on amnistie des faits criminels.

Paul Berthiau, président de la commission d’instruction de la Haute Cour de justice, qui qualifiera la loi de scélérate.

C’est un auto blanchiment inavouable de la classe politique

Gilbert Thiel, juge.

Cet épisode laissera des traces indélébiles. Non seulement il a montré que PS et morale ne rimaient pas forcément, mais, surtout, il a marqué le début d’une césure profonde, toujours actuelle, entre pouvoir politique et autorité judiciaire.

11 02 1990                    Nelson Mandela est libre ; il a passé 27 ans en prison. La France va l’accueillir pendant trois semaines au château de La Celle Saint Cloud, où le plus jeune cuisinier de la brigade du Quai d’Orsay, Thierry Charrier se chargera de le requinquer à la cuisine française : il leur en sera reconnaissant en invitant tout le personnel à un petit déjeuner : On n’efface pas les souvenirs d’une si longue détention d’un coup de baguette, fut-elle magique, et les vôtres ne sont pas loin de la magie… mais vous avez été tellement aux petits soins pour moi – on m’a dit que vous utilisiez fréquemment aussi aux petits oignons, qui en l’occurrence, semble mieux convenir,  que vous avez gommé la douleur. Merci à vous tous. Merci.

14 02 1990                  Perrier décide de retirer du commercer des millions de bouteilles : les américains avaient décelé dans quelques bouteilles des traces de pentadifluorobenzène : leur entreprise de sabotage des entreprises étrangères aux importations honnies échouera cependant, non sans avoir coûté cher à Perrier, qui sera vendue à Nestlé deux ans plus tard.

6 03 1990                     1° vol de l’avion furtif américain Lockeed SR 76, Blackbird : 4 000 km en 68′ 32″ soit 3 502 km / h.

11 03 1990                    La taille d’admission des femmes dans la police passe de 1,63 m à 1,66 m : oyez, oyez, bonnes gens, car cela va changer la face du monde.

14 03 1990                   Mikhaïl Gorbachev a crée le poste de Président de l’URSS, auquel il est élu pour 5 ans.

16 03 1990                   Jean François Coste, à bord de Cacharel, double le Cap Horn : il est le dernier à le faire, dans le Vendée Globe Challenge, 1° course en solitaire autour du monde sans escales. Titouan Lamazou, lui, vient d’arriver en vainqueur. Jean François Coste envoie un papier à un quotidien français :

La victoire de Titouan, c’est surtout celle de cette façon de voir les choses de la vie, l’inutile et l’impossible sont des occupations aussi sérieuses que de labourer un champ ou faire des affaires avec l’argent de l’argent. Le terrain d’action ou la source d’inspiration ici, c’est l’errance, le voyage et la découverte, et en général, les ennuis à la place de l’ennui, car c’est pas toujours commercial. Nous, on est plutôt des privilégiés actuellement.

L’utilité de tout ça, si on doit absolument l’appliquer à la vie, ça serait le rêve. Demandez aux Américains de Kennedy comment ils ont bien rêvé quand Amstrong a mis les pieds sur la Lune inutile. Et le rêve, ça aide à passer le pont, comme le cinéma.

Et pas besoin d’aller aussi loin pour ça, un vélo peut faire l’affaire, à chacun son pôle nord comme dit Jean Louis Étienne. En plus, depuis quatre mois qu’on est partis, les Berlinois, Roumains, Tchèques, Hongrois, Bulgares, Allemands, Chiliens, Mandela, même les Lituaniens, peuvent à nouveau rêver tranquilles. Vous voyez que ça vaut le coup d’aller faire un petit tour en mer de temps en temps. Peut-être que ça fait accélérer les bons sentiments de la Terre…

Avec cette victoire, Titouan Lamazou a mangé son pain blanc. Le pain noir viendra trois ans plus tard, quand son Tag Heuer, une goélette de 43 m de long en matériaux composites conçue pour le Trophée Jules Verne, mise à l’eau deux mois plus tôt, en décembre 92 à Venise, coule dans l’Adriatique : Titouan avait réussi à  trouver 120 millions pour le construire. 5 ans plus tard, il traîne encore soixante-dix procès de copropriétaires, son sponsor lui réclame 2,5 millions de dommages et intérêts… et il vit à Paris dans la chambre de bonne qu’il avait avant de naviguer.

Ils étaient 13 marins – les marins ça fait des voyages – à s’être élancé le 26 novembre des Sables d’Olonne pour ce premier tour du monde en solitaire et sans escales, à bord  de monocoques 60 pieds IMOCA. La course a été organisée par l’un des participants : Philippe Jeantot. Sept d’entre eux boucleront la boucle : [dans l’ordre d’arrivée] Titouan Lamazou, Loïck Peyron, Jean-Luc Van Den Heede, Philippe Jeantot, Pierre Follefant, Alain Gautier, Jean-François Coste. Abandonneront, pour des raisons diverses allant du chavirage à la rage de dents en passant bien sûr par des avaries sur le bateau, Patrice Carpentier, Mike Plant, Bertie Reed, Jean-Yves Terlain, Philippe Poupon, Guy Bernardin.

Sur Écureuil d’Aquitaine II, Titouan Lamazou, avait la niaque – qu’il nomme même la haine – : J’étais complètement obnubilé, habité par une hargne, voire même une haine jamais rencontrée dans ma vie. Dès la ligne d’arrivée [le 16 mars 1990, après 109 jours, 8 heures et quarante minutes], elle m’a abandonné.

Dans les années précédentes, dans la première étape du Boc Challenge – la maman du Vendée Globe en plus débonnaire – son pilote automatique l’avait lâché dès le troisième jour et il avait dû rester à la barre pendant quarante jours, 22 heures / 24 : un cauchemar qu’il ne souhaitait revivre à aucun prix !  Aussi, sur ce Vendée Globe s’était-il fourni en pilotes automatiques en quantité : pas moins de 18 ! … dont bon nombre partiront à la mer pour alléger son bateau. Loïck Peyron s’était porté au secours de Philippe Poupon dont le Fleury-Michon X avait chaviré : il le prendra en remorque : Philippe Poupon, en se débarrassant de son mât d’artimon, parviendra à redresser son bateau. Loïck Peyron se verra gratifié d’une bonification de 14 h 30’. Jean-François Coste trouve vraiment dommage de ne pas faire un peu de tourisme : tant qu’à être loin de chez soi, autant regarder un peu à droite à gauche : Parfois, je me détournais un peu pour aller voir les îles de plus près. Il y a en a une dans l’océan indien qui s’appelle Heard. [53°05’34″ S, 73°31’ 19″ E, sur la latitude du Cap de Bonne espérance et du Cap Leeuwen. 308 km²] Une des plus belles au monde. Un cône de 3 000 m. noir et blanc. Un volcan glacé. J’ai perdu un petit jour peut-être. Ce n’est pas grave. 

Le record de l’épreuve appartiendra à Armel le Cléac’h sur le monocoque Banque Populaire VIII arrivé aux Sables d’Olonne le 19 janvier 2017 après 74 jours 3 heures et 35’ et 45  » de navigation. Il n’est pas inutile de préciser que hormis une très forte majorité de concurrents français, seuls quelques Anglais s’intéressent à cette course, tous les autres pays l’ignorant superbement.

12 04 1990             Dix jours avant le pape Jean-Paul II, Jean-Robert Ragache, grand Maître du Grand Orient de France, vient à Prague pour la reconstitution d’une loge maçonnique mise en veilleuse depuis le passage forcé au bloc de l’Est. Il reçoit 1 200 demandes d’adhésion ! il est reçu par le président Vaclav Havel, par le premier Ministre, par le vice-président de l’Assemblée nationale, par le maire de Prague. Il est longuement reçu à la télévision, en direct, à une heure de grande écoute… bref, un accueil habituellement réservé aux chefs d’État. Il ne s’y attendait pas… , mais c’était sans compter sur le poids historique de la franc-maçonnerie, qui, par le passé, rimait avec nationalisme : Édouard Bénès, ancien président de la République, démissionnaire en 1938, était franc-maçon et son prédécesseur Thomas Mazaryk aussi.

Quatre mois plus tôt, c’était la Grande Loge de France qui allait à Budapest pour remettre sur les rails la franc-maçonnerie hongroise : en 1950 le grand maître Geza Supka, s’était suicidé pour échapper aux persécutions communistes…

22 04 1990                À l’église St Roch de Nice, une paroissienne découvre un sac en plastique contenant 453 000 F : le plus extraordinaire, c’est que, si on l’a su, c’est bien  qu’elle ne les avait pas gardés. Et ils sont un peu plus nombreux qu’on ne pourrait le penser, ces témoins d’un autre âge, le plus souvent de milieu modeste quand ce n’est franchement pauvre : deux compagnons d’Emmaüs qui trouvent une fortune à peu près identique dans un taudis qu’ils nettoyaient et l’apportent aux gendarmes, un jeune couple qui  trouve dans leur maison nouvellement achetée en Bretagne un matelas bourré de billets qu’ils emmènent chez le notaire…

25 04 1990                 Lancé par la navette Discovery, le télescope Hubble est mis sur orbite à 611 km d’altitude ; il pèse 12,75 T, a un diamètre de 4,3 m, et fait 13,30 m de long. Il doit pouvoir faire des observations à 14 années lumière de la terre ; mais il fait preuve de myopie au début : on pense tout d’abord à un léger défaut de courbure du miroir, mais il s’agit uniquement du positionnement de celui-ci : les astronautes de la mission Endeavour lancée le 1 12 1993, procéderont au remplacement de toutes les pièces défectueuses : du très grand art … Il a coûté 2 milliards $.

7 05 1990                   Dans l’affaire du Rainbow Warrior, la France est condamnée à payer à Greenpeace 2 M  $.

29 05 1990                 Le premier Congrès – 1062 députés – se réunit pour élire le président du Soviet suprême de la Fédération de la République de Russie : c’est Boris Eltsine qui est élu.

Et dès lors, le vers est dans le fruit, avec deux pouvoirs à Moscou, Mikhaïl Gorbachev pour l’URSS et Boris Eltsine pour la Russie. Il fallait être aveuglé par des décennies de communisme pour croire que ces pouvoirs ne seraient pas rivaux. Ce n’était qu’une vue de l’esprit. Ils n’auront de cesse de se neutraliser, de se disputer les pouvoirs jusqu’à ce que l’un d’eux passe à la trappe.

31 05 1990                 L’Allemagne prend la même décision que la France. Mais les FVO continueront à être importées pour les autres filières animales, non seulement en France, mais en Europe et dans le reste du monde, avec une évidente fraude dans leur utilisation, nombre de bovins continuant à en prendre. Les preuves que la maladie franchit la barrière des espèces s’accumulent. Dans le même temps, à la Commission Européenne de Bruxelles, alors présidée par Jacques Delors, l’Irlandais Ray Mac Sharry, en charge de l’agriculture, reste fidèle à son credo : L’économie va bien quand le prix du bétail est bon. L’économie va mal quand le prix du bétail est mauvais. Les stocks communautaires débordent à l’époque, et il parvient à convaincre la France et l’Allemagne de revenir sur leur mesure d’embargo, en les menaçant de poursuite. Il ordonne à son directeur, le français Guy Legras, de cesser toute réunion sur l’ESB. Il demande aux Britanniques de ne plus publier les résultats de leurs enquêtes : le dernier rapport vétérinaire reçu de Grande Bretagne en avril 1990, est égaré ; les inspections vétérinaires sont suspendues : elles ne reprendront qu’en mai 1994. Il faudra attendre la reconnaissance par les Britanniques du lien entre l’ESB et la variante humaine de Creutzfeldt Jakob, en mars 1996, pour que les choses changent.

1 06 1990                   Record de France de la pêche en rivière : c’est une silure de 55 kg, qui était dans la  Saône.

7 06 1990                  Michèle Barzach, ministre de la Santé émet l’idée de réouvrir les maisons closes, ce qui pourrait permettre une meilleure prévention du Sida ; la fermeture en avait été décidée après la guerre par Marthe Richard, alors surnommée « La Veuve qui clôt « .

12 06 1990                 Le premier Congrès des députés du peuple de la RSFSR, proclame la souveraineté de la Russie.

21 06 1990                Tremblement de terre d’amplitude 7,5  dans le Ghilan et le Zandjan, en Iran : 40 000 morts.

5 07 1990                  Le CNRS détecte des molécules, signe de vie, à 4 années lumière de la terre.

13 07 1990                La loi dite Gayssot reconnaît le génocide arménien commis en 1915 par les Turques.

On ne comprend pas que la question ait pu se poser en termes législatifs. La loi a pour vocation d’exprimer une volonté, de traduire en normes, et non pas de dresser des constats ou de manifester des vœux, si légitimes ou bien intentionnés soient-ils.

C’est la loi dite Gayssot qui a ouvert la brèche. Au nom de l’objectif, incontestable, de lutte contre le révisionnisme, elle a recouru au moyen, plus que contestable, consistant à introduire dans notre droit une catégorie à vrai dire stupéfiante, celle de la vérité historique par détermination de la loi.

Si l’on n’y prend garde, la loi peut devenir l’exutoire de toutes les rancœurs légitimes, et on les sait innombrables. Le Parlement sera sommé, au lieu de définir le légal et l’illégal, de dire le vrai. Le genre législatif, que l’on persiste naïvement à croire essentiel, était déjà menacé par l’inflation, déjà redoutablement efficace à le rendre pervers ou dérisoire. Le voici menacé, en plus de dénaturation.

Guy Carcassonne Le Point N° 1389

L’affaire n’est pas qu’anecdotique et marque une tendance lourde de la confusion des genres : 15 ans plus tard, on reverra la même situation avec un amendement présenté à la demande des rapatriés d’Algérie par l’UMP de Nicolas Sarkozy sur le rôle positif de la colonisation.

19 07 1990             Le Parlement russe nationalise les banques et les Caisses d’Épargne.

23 07 1990             Mikhaïl Gorbachev expose son plan de 500 jours pour passer à l’économie de marché, qui se décline en 5 fois cent jours.  Il sera adopté par le gouvernement le 12 septembre et rejeté par le Soviet suprême le 16 octobre. À la même période, Boris Eltsine signe avec l’Ukraine et le Kazakhstan des traités par lesquels il reconnaît leur souveraineté.

24 07 1990                 Verdict du procès contre le propriétaire de l’Amoco Cadiz : 690 M F devront être versés aux communes victimes de la marée noire : c’est , entre autres, Corinne Lepage, qui a plaidé l’affaire, elle sera ministre de l’environnement dans le gouvernement d’Alain Juppé, en 1995, puis candidate aux présidentielles de 2002, la plus riche après Le Pen : ce dernier doit sa fortune aux ciments, Mme Lepage au pétrole… Pour autant que les chiffres puissent être comparés, ramenée à la tonne, l’indemnisation des dommages en Alaska du fait de l’échouage de l’Exxon Valdès, sera quarante fois supérieure à celle de l’Amoco Cadiz : 117 000 F la tonne contre 3000.

29 07 1990                       Environ 2 000 personnes se sont réfugiées dans une église de Monrovia, la capitale du Libéria, craignant des représailles de l’armée du chef de l’Etat, Samuel Doe, face à l’avancée des troupes de Prince Johnson entré en rébellion. Les troupes de Samuel Doe entrent dans l’église et tuent, à l’arme à feu, à l’arme blanche 600 d’entre elles. Le Libéria entre dans une guerre civile qui va faire près de 200 000 morts, d’une sauvagerie et d’un cynisme sans nom : Tu veux manches longues ou manches courtes, demandait-on parfois aux enfants avant de leur couper bras ou mains. Trente ans plus tard, les plaies seront encore ouvertes, les chefs de guerre dorment tranquilles – Charles Taylor a été condamné mais pour des faits de guerre concernant la Sierra Leone voisine -. On verra l’ancienne star de football Georges Weah, s’associer avec une ex-femme de Charles Taylor pour une élection présidentielle en décembre 2017 !

Juillet 1990.              La transmission de l’ESB à l’homme est envisagée dans un article du Lancet. Deux ans après le Royaume Uni, la France interdit les FVO dans la préparation d’aliments pour bovins, mais continue à les autoriser pour les autres espèces.

2 08 1990                  L’armée irakienne envahit le Koweït.

15 08 1990                Fin de la guerre Iran Irak : les conditions de l’Iran sont acceptées. Victoire syrienne au Liban : le désarmement des milices, condition sine qua non du retour de la paix, se fera sans état d’âme, et Beyrouth deviendra rapidement une ville sure ; les Syriens oublieront tout de même de désarmer le Hezbollah dans le sud.

10 09 1990               Au Libéria, chute de Samuel Doe, tué par des rebelles. Lui même, d’une ethnie locale, était arrivé au pouvoir en renversant William Tolbert, issu des rangs  américains, c’est à dire descendant des noirs américains qui s’étaient installés au Libéria, dès 1821. La guerre civile dure depuis un an, le principal opposant étant Charles Taylor, qui, après avoir mené une guerre atroce, fratricide pendant 7 ans… sera élu président  de la République en 1997… Et c’est tout de même bien un grand criminel de guerre que recevront Chirac et les ministres socialistes du gouvernement Jospin en septembre 98.

3 10 1990                    Réunification allemande qui devient un État de 357 041 km², 81,7 M hab. dont 36 M de population active. L’entreprise sera encore plus rude que ne le pensaient les plus rétifs : et les dégâts causés par des décennies de communisme, l’extension des régimes sociaux de la RFA aux habitants de l’ex RDA,  coûteront, pendant dix ans, pas loin de 600 milliards de francs [1] – 90 milliard d’€ – par an au gouvernement allemand, et huit ans plus tard, la sévérité de cette ponction, en partie responsable d’un chômage qui touche un actif sur cinq – plus de 4 millions de chômeurs, entraînera la chute d’Helmut Kohl, au profit de Gerhardt Schroeder. Mais l’argent injecté s’avère parfois bien utile : en 1989, l’Elbe était par exemple l’un des fleuves les plus pollués d’Europe : à Dresde, il y avait en permanence une couche de 20 cm d’une mousse chimique …on sentait l’Elbe à 500 mètres de distance… des stations d’épuration furent construites, les vieux complexes industriels très polluants furent fermés : quinze ans plus tard, on verra des saumons remonter en amont de Dresde !

10 10 1990                  Nariyah, femme Koweïtienne témoigne devant le Comité des Droits de l’Homme du Congrès américain : Je m’appelle Nayirah et je suis une jeune Koweïtienne. J’ai vu les soldats irakiens entrer avec leurs armes dans la maternité de l’hôpital de Koweit City. Ils ont arraché les bébés des couveuses, les ont emportés et les ont laissés mourir sur le sol froid. Ce terrible témoignage est écouté dans un silence religieux. Mais tout est faux. En fait Nayirah n’est que le pseudonyme qu’a emprunté la fille de l’ambassadeur du Koweït aux États-Unis : les deux pays avaient fait appel à Hill and Knowlton, une agence de relations publiques, pour préparer l’opinion public à l’indispensable guerre. Coût du contrat 10 millions de $ : cela fait tout de même beaucoup d’argent pour juste un gros bobard pour berner les gros naïfs du Congrès.

25 10 1990                  Record de profondeur en forage dans la presqu’île de Kola : 12 000 m.

18 11 1990                   Florence Arthaud gagne la Route du Rhum sur Pierre I° de Serbie. Elle mourra tragiquement dans un accident d’hélicoptère en Argentine le 9 mars 2015 lors du tournage d’une émission pour TF1.

1 12 1990                     Jonction des tunnels anglais et français dans le tunnel sous la Manche : 49,4 km.

6 12 1990               Le racisme peut s’étaler à la une d’un journal ; c’est au Rwanda :

Les dix commandements des Bahutu

  • Tout Muhutu doit savoir que Umututsikazi [une femme tutsi] où qu’elle soit, travaille à la solde de son ethnie tutsi. Par conséquent est traître tout Muhutu qui épouse une Umututsikazi, qui fait d’une Umututsikazi sa concubine, qui fait d’une humututsikazi sa secrétaire ou sa protégée.
  • Tout Muhutu doit savoir que nos filles bahutukazi sont plus dignes et plus conscientes dans leur rôle de femme, d’épouse et de mère de famille. […]
  • Bahutukazi, soyez vigilantes et ramenez vos maris, vos frères et vos sœurs à la raison.
  • Tout Muhutu doit savoir que tout Mututsi est malhonnête dans les affaires. Il ne vise que la suprématie de son ethnie. […]
  • Les postes stratégiques tant politiques, administratifs, économiques, militaires et de sécurité doivent être confiés aux Bahutus.
  • Le secteur de l’enseignement (élèves, étudiants, enseignants) doit être majoritairement Hutu.
  • Les Forces armées rwandaises doivent être exclusivement Hutus (…]
  • Les Bahutu doivent cesser d’avoir pitié des Batutsi.
  • Les Bahutu, où qu’ils soient, doivent être unis, solidaires et préoccupés du sort de leurs frères bahutu. […) Les Bahutu doivent être fermes et vigilants contre leur ennemi commun tutsi.
  • […]     Tout Muhutu doit diffuser largement la présente idéologie.
  • Est traître tout Muhutu qui persécutera son frère muhutu pour avoir lu, diffusé et enseigné cette idéologie.

Kangura N° 6, périodique proche du pouvoir hutu

21 12 1990                   La Croatie se dote d’une constitution qui lui confère le droit de faire sécession.

26 12 1990                  La Slovénie proclame son indépendance.

12 1990                      Edouard Chevardnadze démissionne avec éclat de son poste de ministre des affaires étrangères dénonçant la montée en puissance des forces conservatrices au sein de l’appareil du Parti, à Moscou. Nous aurions dû concevoir la perestroïka sur une période plus étendue, avec des étapes bien déterminées, confira-t-il au Monde en avril 1991.

1990                             Neuf ans après son arrestation et l’interdiction de Solidarnosc, Lech Walesa devient président de la république polonaise. Le Portrait du Docteur Gachet, de Van Gogh, a été vendu par Christie’s à  New York  458 M F. Au Moulin de la Galette, de Renoir, a été vendu par Sotheby’s à New York 450 M F. Quatre hommes de La Brise de Mer [2] réalisent le casse du siècle à l’ Union des Banques Suisses de Genève : à peu près 140 millions de Francs – en 1963, le cambriolage du train Glasgow-Londres avait rapporté 30 millions de Francs – . L’affaire sera jugée en 2004, les quatre hommes acquittés le 13 juin ; un des quatre hommes, Alexandre Chevrière n’y survivra pas,  tué de quatre balles le 15 juin. Les dernières houillères du Nord ferment : le charbon se vendait alors quatre fois moins cher que son prix de revient !

La Chine compte 1 143 000 000 d’habitants. Une tempête ravage le centre de l’Europe : la France n’en connaîtra que les marges, ce qui mettra tout de même 8 millions de mètres cube de bois par terre. Sur toute l’Europe, ce seront 115 millions de mètres cubes qui seront fauchés, dont 7 pour la seule Allemagne. La Grande Bretagne rend à son propriétaire l’île Gruinard, au nord de l’Écosse, qui avait servi de champ d’expérimentation à l’anthrax avant la 2° guerre mondiale : le processus de décontamination a duré plusieurs décennies. Philippe Meyer, journaliste à France Inter participant à Antenne 2 à l’émission L ‘heure de vérité, fait un portrait de Mitterrand en sa présence sur France Inter, en brodant autour de deux citations, la première de Montesquieu, la seconde du baron de la Brede : Il y a de mauvais exemples qui sont pires que des crimes et plus d’États ont péri parce qu’on a violé les mœurs que parce qu’on a violé les lois. Il réussit médiocrement dans le gouvernement de l’Intérieur, et, pendant qu’il traite avec supériorité avec les rois, il est la dupe éternelle de ses courtisans. Il a un souverain mépris pour tous les hommes et ne connaît point cette distance qu’il y a entre l’honnête homme et le méchant, ni tous les degrés qu’il y a entre ces deux extrémités. Le résultat ne se fait pas attendre : arrive de l’Élysée l’ordre de virer Philippe Meyer, non pas de France Inter mais de  L’Heure de Vérité. François Henri de Virieu, en charge de l’émission se charge de lui annoncer la nouvelle : les deux hommes se connaissent depuis longtemps et s’apprécient. On boit un verre, on cause, et De Virieu lâche : Parmi les nombreux commandements que j’ai reçu de l’Élysée, le plus formel et le plus inattendu est celui d’avoir à inviter Jean Marie Le Pen, en 1985.

Philippe Meyer Octobre 2002 Démolition avant travaux

Les ventres creux ont aussi besoin d’histoires :

Le ministère colombien de la culture met en place une organisation de bibliothèques itinérantes chargées d’apporter des livres dans les coins les plus reculés du pays. On a mis au point de grands sacs verts pourvus de vastes poches, dont on peut faire aisément, en les pliant, des colis commodes, afin de transporter des livres à dos d’âne dans la jungle et dans la sierra. Là, les livres sont confiés pendant plusieurs semaines à un instituteur ou à un ancien du village qui devient, de ce fait, le bibliothécaire responsable. On accroche à un poteau ou à un arbre les sacs dépliés, permettant à la population locale de feuilleter les livres pour faire son choix. Quelquefois le bibliothécaire fait lecture à ceux qui n’ont pas appris à lire ; à l’occasion, un membre d’une famille qui a été à l’école lit pour les autres. De cette façon, expliquait l’un des villageois, nous pouvons savoir ce que nous ne savons pas et le transmettre aux autres.

À la fin de la période prévue, on envoie un nouveau lot pour remplacer le précédent. Les livres sont en majorité des ouvrages techniques, manuels d’agriculture ou instructions pour la filtration de l’eau, collection de patrons pour la couture et guides vétérinaires, mais il y a aussi quelques romans et autres ouvrages littéraires. Selon l’une des bibliothécaires, le compte est toujours juste : je n’ai connu qu’une occasion où un livre n’a pas été retourné. Nous avions pris, en plus des habituels titres pratiques, une traduction en espagnol de l’Iliade. Quand le moment est venu de l’échanger, les villageois ont refusé de la rendre. Nous avons décidé de leur en faire cadeau, mais nous leur avons demandé pourquoi ils voulaient conserver ce titre-là en particulier. Ils nous ont expliqué que le récit d’Homère reflète exactement leur histoire : il y est question d’une contrée déchirée par la guerre, où des dieux fous et capricieux décident du sort d’être humains qui ne savent jamais très bien pour quoi on se bat ni quand ils seront tués.

Alberto Manguel La Bibliothèque, la nuit.    Actes Sud, 2006

7 01 1991                   Le Soviet suprême de Géorgie a supprimé le statut d’autonomie de l’Ossétie du sud : Mikhaïl Gorbatchev annule par décret cette décision, et donc rend son autonomie à l’Ossétie du sud.

12 01 1991                 Deux jours plus tôt, le parlement lituanien a refusé de rétablir les Constitutions d’URSS et de Lituanie. Les parachutistes soviétiques  prennent d’assaut les bâtiments publics de Vilnius : 14 morts et plus de 100 blessés.

17 01 1991               Tempête du désert : c’est le nom donné par les Américains au coup d’arrêt contre l’Irak de Saddam Hussein au Koweït. L’Irak se révélera être un très important fabriquant d’armes chimiques : anthrax, botulisme, peste  etc… Ils sont parvenus à entraîner à leurs cotés l’Angleterre, l’Arabie Saoudite, la Jordanie, la Syrie, Israël et la France (d’où la démission de Chevènement de son poste de ministre de la défense). Les forces en  présence :

Hommes                   Avions          Chars

Alliés            470 000                  1 311             2 767

Irak              350 000                  500              4 300

L’offensive terrestre sera lancée le 24 Février et la guerre prendra fin le 28. L’uranium appauvri sera très largement utilisé [3]. Le 13 mars, le Koweït demande aux Occidentaux de l’aider à éteindre les 732 puits de pétrole auxquels les Irakiens ont mis le feu en partant : ce n’est que le 6 Novembre que le dernier puits sera éteint. Le principal approvisionnement en pétrole de l’occident  (10 % du brut mondial) est sauvé ; il en coûte très cher à l’Irak, mis au ban des nations pour longtemps. L’embargo décrété par le Conseil de Sécurité ne déstabilisera pas du tout Saddam Hussein, mais coûtera très cher à toutes les victimes de la guerre ; les médicaments à même de soigner  les cancers provoqués par l’uranium appauvri seront refusés et la mortalité due au cancer s’envolera ! On verra démissionner des responsables de l’ONU ayant 30 ans de maison :

La politiques des sanctions économiques est totalement dévoyée. Nous sommes en train de détruire une société entière. C’est aussi simple que cela : 5 000 enfants meurent chaque mois. Je refuse de diriger un programme qui a ce genre de chiffres pour résultat.(…)

J’avais pour mission de mettre en œuvre une politique qui correspond à la définition de génocide : une politique délibérée qui a effectivement tué plus de 1 million de personnes, enfants et adultes. Nous savons tous que le régime de Saddam Hussein ne paie pas le prix des sanctions économiques. Au contraire, elles n’ont fait que le renforcer. Ce sont les petites gens qui perdent leurs enfants et leurs parents par manque d’eau décontaminée. Ce qui est clair, c’est que désormais le Conseil de Sécurité échappe à tout contrôle, car ses actions sapent sa propre charte, ainsi que la Déclaration universelle des droits de l’homme et les conventions de Genève. L’Histoire sera impitoyable envers les responsables.

Denis Halliday, démissionnaire en 1998 de son poste de coordinateur humanitaire de la Commission des sanctions du Conseil de Sécurité, après 34 ans de maison.

La guerre eut lieu, on n’en sut pas grand-chose. Il vaut mieux. Les détails que l’on en sut, pour peu qu’on les assemble, laissant entendre une réalité qu’il vaut mieux tenir cachée. Tempête du désert eut lieu, le léger Daguet gambadant derrière. On écrasa les Irakiens sous une quantité de bombes difficile à imaginer, plus qu’on en lâcha jamais, chacun des Irakiens pouvait avoir la sienne. Certaines de ces bombes perçaient les murs et exposaient derrière, d’autres écrasaient à la suite les étages d’un immeuble avant d’exploser à la cave parmi ceux qui s’y cachaient, d’autres projetaient des particules de graphite pour provoquer des courts circuits et détruisaient les installations électriques, d’autres consommaient tout l’oxygène d’un vaste cercle, et d’autres encore cherchaient elles-mêmes leur objectif, comme des chiens qui flairent, qui courent nez au sol, qui happent leur proie et explosent aussitôt qu’ils la touchent. Ensuite on mitrailla des masses d’Irakiens qui sortaient de leurs abris ; peut-être chargeaient-ils, peut-être se rendaient-ils, on ne le savait pas car ils mouraient, il n’en resta pas. Ils n’avaient de munitions que depuis la veille car le parti Baas, méfiant, qui liquidait tout officier compétent, ne donnait pas de munitions à ses troupes de peur qu’elles ne se révoltent. Ces soldats dépenaillés auraient pu être tout aussi bien équipés de fusils en bois. Ceux qui ne sortaient pas à temps étaient ensevelis dans leurs abris par des bulldozers qui chargeaient en ligne, qui repoussaient le sol devant aux et rebouchaient les tranchées avec ce qu’elles contenaient. Cela dura quelques jours, cette guerre étrange qui ressemble à un chantier de démolition. Les chars soviétiques des Irakiens tentèrent une grande bataille sur terrain plat comme  à Koursk, et ils furent déchiquetés par un passage simple d’avions à hélice. Les avions lents de frappe au sol criblèrent de boulettes d’uranium appauvri, un métal nouveau, qui a la couleur verte de la guerre et pèse plus lourd que le plomb, et pour cela, traverse l’acier avec encore plus d’indifférence. Les carcasses, on les laissa, et personne ne vint voir l’intérieur des chars fumants après le passage des oiseaux noirs qui les tuaient ; à quoi cela pouvait-il ressembler ? À des boites de raviolis éventrées jetées au feu ? Il n’en est pas d’images et les carcasses restèrent dans le désert, à des centaines de kilomètres de tout.

L’armée irakienne se décomposa, la quatrième armée du monde reflua en désordre par l’autoroute au nord de Koweit City, une colonne désordonnée de plusieurs milliers de véhicules, camions, voitures, autobus, tous surchargés de butin et roulant au pas, s’étirant pare-chocs contre pare-chocs. À cette colonne en fuite, on mit le feu, par des hélicoptères, je crois, ou par avions, qui vinrent du sud au ras du sol et lâchèrent des chapelets de bombes intelligentes qui exécutaient leurs tâches avec un manque très élaboré de discernement. Tout brûla. Les machines de guerre, les machines civiles, les hommes et le butin qu’ils avaient volé à la cité pétrolière. Tout coagula dans un fleuve de caoutchouc, métal, chair et plastique. Ensuite, la guerre s’arrêta. Les chars coalisés de couleur sable s’arrêtèrent en plein désert, arrêtèrent leur moteur, et le silence se fit. Le ciel était noir et ruisselait de la suie grasse des puits en feu, il flottait partout l’odeur ignoble du caoutchouc brûlé avec la chair humaine.

La guerre du Golfe n’a pas eu lieu, écrivait-on pour dire l’absence de cette guerre dans nos esprits. Il eût mieux valu qu’elle n’ait pas lieu, pour tous ceux qui moururent dont on ne connaîtra jamais le nombre ni le nom. Lors de cette guerre, on écrasa les Irakiens à coup de savate comme des fourmis qui gênent, celle qui vous piquent dans le dos pendant la sieste. Les morts du côté occidental furent peu nombreux, et on les connaît tout, et on sait les circonstances de leur mort, la plupart sont des accidents ou des erreurs de tir. On ne saura jamais le nombre des morts irakiens, ni comment chacun mourut. Comment le saurait-on ? C’est un pays pauvre, ils ne disposent pas d’une mort par personne, ils furent tués en masse. Ils sont morts brûlés ensemble, coulés dans un bloc comme pour un règlement de comptes mafieux, écrasés dans le sable de leurs tranchées, mêlés au béton pulvérisé de leurs bunkers, carbonisés dans le fer fondu de leur machine passées au feu. Ils sont morts en gros, on n’en retrouvera rien. Leur nom n’a pas été gardé. Dans cette guerre, il meurt comme il pleut, le  il désignant l’état des choses, un processus de la Nature auquel on ne peut rien ; et il tue aussi  car aucun des acteurs de cette tuerie de masse ne vit qui avait tué ni comment il le tuait. Les cadavres étaient loin, tout au bout de la trajectoire des missiles, tout en bas sous l’aile des avions qui étaient déjà partis. Ce fut une guerre propre qui ne laissa pas de tâches sur les mains des tueurs. Il n’y eut pas vraiment d’atrocités, juste le gros malheur de la guerre, perfectionné par la recherche et l’industrie.

On pourrait n’y rien voir et n’y rien comprendre ; on pourrait laisser dires les mots : il guerre comme il pleut, et c’est fatalité. La narration est impuissante, on ne sait rien raconter de cette guerre, les fictions qui d’habitude décrivent sont restées pour celle-ci allusives, maladroites, mal reconstituées. Ce qui s’est passé en 1991, qui occupa les télévisions pendant des mois, n’a pas de consistance. Mais il s’est passé quelque chose. On ne peut le raconter part les moyens classiques du récit mais on peut le dire par le chiffre et par le nom. Je l’ai compris au cinéma, plus tard.

[…]       Dans ce film que je vis et qui m’effraya, dans ce film d’un auteur connu qui passa en salle, qui fut édité en DVD, que tout le monde vit, l’action se passait en Somalie, c’est-à-dire nulle part. Des forces spéciales américaines devaient traverser Mogadiscio, s’emparer d’un type et revenir. Mais les Somaliens résistaient. Et les Américains se faisaient tirer dessus, et ils tiraient en retour. Cela faisait des morts, dont beaucoup d’Américains. Chaque mort américain était vu avant, pendant, après l’événement de sa fin, il mourait lentement. Ils mouraient un par un, avec un peu de temps pour eux au moment de mourir. Par contre, les Somaliens mouraient comme au ball-trap, en masse, on ne les comptait pas. Quand les Américains se furent retirés, il en manquait un, prisonnier, et un hélicoptère alla au-dessus de Mogadiscio pour dire son nom, sono à fond, lui dire qu’on ne l’oubliait pas. À la fin, le générique donna le nombre et le nom des dix-neuf morts américains, et annonça qu’au moins mille Somaliens furent tués. Ce film-là ne choque personne. Cette disproportion ne choque personne. Bien sûr, on a l’habitude. Dans les guerres dissymétriques, les seules auxquelles l’Occident prend part, la proportion est toujours la même : pas moins de un à dix. Le film est tiré d’une histoire vraie – évidemment, cela se passe toujours comme ça. Nous le savons. Dans les guerres coloniales, on ne compte pas les morts adverses, car ils ne sont pas morts, ni adverses : ils sont une difficulté du terrain  que l’on écarte, comme les cailloux pointus, les racines des palétuviers, ou encore les moustiques. On ne les compte pas parce qu’ils ne comptent pas.

Après la destruction de la quatrième armée du monde, imbécillité journalistique que l’on répétait en chaîne, soulagés de voir revenir presque tout le monde, nous oubliâmes tous ces morts comme si la guerre effectivement n’avait pas eu lieu. Les morts occidentaux étaient morts par accident, on sait qui c’était et on s’en souviendra ; les autres ne comptent pas. Il fallut le cinéma pour me l’apprendre ; la destruction des corps à la machine s’accompagne d’un effacement des âmes dont on ne s’aperçoit pas. Lorsque le meurtre est sans trace le meurtre lui-même disparaît ; et les fantômes s’accumulent, que l’on est incapable de reconnaître.

Alexis Jenni              L’art français de la guerre    Gallimard 2011

19 01 1991                 Signature à Kiev d’un accord sur les relations entre la RSFSR et l’Ukraine.

20 01 1991                 Un référendum sur le statut de la Crimée amène au rétablissement de la République autonome de Crimée.

24 01 1991                 Accord sur les relations entre la RSFSR et le Kazakhstan.

9 02 1991                   Référendum-sondage en Lituanie : 84 % de participation, 90.47% de oui.

19 02 1991                 À la télévision centrale, Boris Eltsine demande au président de l’URSS de démissionner.

24 02 1991                 Meeting très important de soutien à Boris Eltsine.

1 03 1991                   Début des grèves politiques des mineurs du Kouzbass, soutenus par Russie démocratique.

3 03 1991                   En URSS, signature d’un Traité de l’Union signé par 27 républiques, dont huit fédérées. Les républiques baltes – Lettonie, Estonie, Lituanie – la Moldavie, la Géorgie et l’Arménie, n’ont pas participé à sa rédaction.

Le projet amorce une confédéralisation de l’Union mais maintient des structures fédérales dominantes : le Soviet suprême de l’Union, qui exerce le pouvoir législatif ; la présidence de l’Union, qui assure le pouvoir administratif et exécutif suprême ; le Conseil des ministres, subordonné au Président et responsable devant le Soviet suprême

1° quinzaine de mars Boris Eltsine, président de la république de Russie, cherche à savonner la planche de Gorbatchev en tentant de trouver un accord entre les trois républiques baltes et le Kazakhstan pour concurrencer le traité

17 03 1991                  Le Soviet suprême avait annoncé le 16 janvier la tenue d’un référendum sur l’avenir de la Fédération : Estimez-vous nécessaire de maintenir une Union des républiques socialistes soviétiques qui serait une fédération rénovée de républiques égales et souveraines et dans lesquelles les droits et les libertés des individus de toute nationalité seront pleinement garantis ?

Les participants votent à 80% et le oui l’emporte par 76.4% des suffrages exprimés

Nous nous acheminons vers une fédération rénovée, une Union d’États souverains où les compétences du centre et des républiques seront rigoureusement délimitées. Le centre gardera ce que les républiques lui délégueront pour conduire les affaires dans la concertation et dans l’intérêt de tous […]   Aujourd’hui, nous avons la possibilité de signer le traité de l’Union avec les républiques qui y sont favorables et nous le ferons prochainement.  […] Les Russes se sont prononcés pour l’Union ; les dirigeants de la Russie doivent donc tirer les conséquences de cette réalité politique.

Gorbatchev

Le même jour, on élisait aussi le président de la Fédération de Russie.

Mars 1991                  Premier cas de vache folle en France.

15 04 1991                 Les députés ont conseillé à Boris Eltsine, pour sa première sortie hors du territoire de se rendre au parlement de Strasbourg, ce qui lui permettra de se rendre compte du mode de fonctionnement d’un parlement démocratiquement élu. Et il se fait recevoir comme un chien dans un jeu de quille par un Jean-Pierre Cot, président du groupe socialiste avec des noms d’oiseaux qui se mettent à pleuvoir : démagogue irresponsable, graine de dictateur, extrémiste de droite etc… et si mes propos ne vous conviennent pas, il ne fallait pas venir dans un parlement démocratiquement élu… la porte est ouverte. Bref, parfait dans son rôle de Saint Just donneur de leçons, indécrotablement goujat, définitivement irrécupérable pour toute attitude un peu diplomatique, c’est-à-dire avant tout,  polie.

23 04 1991                 Signature à Novo-Ogarevo entre Gorbatchev et neuf républiques dont la Russie sur les mesures indispensables pour stabiliser la situation. Ils reconnaissent taux 6 républiques indépendantistes le droit de ne pas signer le nouveau traité de l’Union

04 1991                     Anne Marie Casteret, révèle dans L’Express le scandale du sang contaminé, 6 ans après les faits : la loi du silence avait jusque là fort bien fonctionné. En 1999, elle publiera L’affaire du sang.

15 05 1991                Michel Rocard s’en va, Édith Cresson arrive, première femme premier ministre en France : elle va essuyer les plâtres de cette maison encore neuve qu’est l’émancipation féminine : la gauche aussi bien que la droite, réunis pour le coup dans le grand parti de la connerie, se livreront à une surenchère de bêtise et d’acharnement machiste pour la faire échouer, montrant bien que les idées avancées ne le sont qu’en surface et que la représentation nationale peut très bien ne pas refléter précisément cette nation qui est tout de même une de celles où les hommes et femmes s’entendent le mieux. On aura vu une poignée de députés, lorsqu’elle prenait la parole beugler À poil ! Et ces gens voudraient qu’on les respecte ! Elle avait certainement de quoi en énerver plus d’un, [la Bourse ? j’en ai rien à cirer – cela énerve certes les boursicoteurs mais la très grande majorité des Français pensent de même ; Un Anglais sur quatre est homosexuel, Les Japonais travaillent comme des fourmis, et si c’était vrai ?] mais on ne lui passa rien de ce que l’on passe aux mecs, les Pasqua, les Marchais, les de Villiers etc…, depuis des siècles. L’accompagnent dans cette galère Martine Aubry au ministère du Travail et Frédérique Bredin à la Jeunesse et aux Sports. Treize ans plus tard, Le Monde réunira les témoignages de sept des premiers ministres de la V° république :

Édith Cresson :

Dès les premiers jours, j’ai entendu le pire. On attaquait Mitterrand à travers moi, mais on attaquait aussi directement ma personne et non ma politique. Le député François d’Aubert m’a surnommé La Pompadour. Le Bébête Show me représentait de façon obscène. La presse a été incroyablement violente…Claude Sarraute, dans Le Monde a carrément écrit, en parlant de Mitterrand et de moi : J’imagine mal mon Mimi te repoussant du pied, agacé par tes câlineries de femelle en chaleur ! … Remarquez, j’avais l’habitude des propos phallocrates. Lorsque j’ai conquis seule ma circonscription, à Châtellerault, Jean-Pierre Abelin, mon adversaire, avait lancé : Le PS a eu la gentillesse de m’envoyer une femme. Je l’aurais bien rencontré dans d’autres circonstances … lorsque j’étais ministre de l’Agriculture, les paysans défilaient avec des pancartes : Édith, on t’espère meilleure au lit qu’au ministère[le 22 mars 1983, en quittant le ministère de l’Agriculture, la bergère avait répondu au berger : Finalement, j’étais bien à l’Agriculture puisque j’avais affaire à des porcs.] Cela a dépassé toutes les bornes… Cela m’a rappelé, d’une certaine façon, la guerre et l’occupation, avec ses calomnies et ses lâchetés. Cela fait plus de dix ans ; jamais personne ne s’est excusé.

Michel Rocard :

L’opinion publique est devenu consumériste, et, une certaine presse aidant, les responsables politiques, fussent-ils président ou premier ministre, peuvent être insultés à merci. Et cela, c’est insupportable pour les proches. Moi-même, si c’était à refaire, je ne referais pas ce métier. La rapidité des techniques, la mondialisation financière, font que l’espace de responsabilité du gouvernement de la République Française a considérablement diminué, alors même que les gens vous rendent responsable de tout. La profession politique ne bénéficie plus du respect qu’on avait pour elle du temps où elle passait pour efficace, c’est à dire, du temps du plein-emploi. Aujourd’hui, on nous insulte, on nous veut pauvre et on nous moque. Nos rois aussi avaient leurs bouffons. Mais le bouffon du Roi n’entrait pas dans la cathédrale. Aujourd’hui, les bouffons occupent la cathédrale et les hommes politiques doivent leur demander pardon. Ce qui fait que ne viendront plus à la politique que les ratés de leur profession.

Le Monde Supplément du dimanche. 8 mars 2004.

26 05 1991                  Israël monte une opération commando sur l’Éthiopie où ils récupèrent en 48 h pour les emmener en Israël, 14 000 Falachas, des juifs d’Éthiopie menacés par le régime.

31 05 1991                  1° cessez le feu dans la guerre d’Angola.

12 06 1991                 Boris Eltsine est élu 1° président de la Fédération de Russie par le Congrès des députés du peuple, pour un premier mandat couvrant du 25 12 1991 au 2 juillet 1996. La Fédération est composée de 18 républiques et des régions autonomes. Le pays compte 150 M d’habitants sur les 280 M de l’ex URSS.

La chute inexorable de la démographie va représenter le problème majeur, car le plus difficile à résoudre de la Russie pour les années à venir. En 1999, elle comptera 148.7 millions, 143.8 en 2006, 142 en 2007. Les projections aux années 2050 s’étaleront sur une fourchette de 122 millions à 77, les plus sérieuses, celles de l’ONU et de Murray Feshbach, le meilleur connaisseur de la démographie russe, tournant autour de 100 millions. Comment rendre le goût de vivre à un peuple dont une effroyable proportion se saoule du soir au matin et du matin au soir ? Et peut-être les racines du mal sont-elles encore plus profondes ?

Nous avons tous grandi là-dedans. L’art aime la mort, et notre art à nous tout particulièrement. Le culte du sacrifice et de la mort violente, nous avons cela dans le sang. Vivre à se rompre l’aorte [c’est l’expression du poète Ossip Mandelstam dans Derrière Paganini aux longs doigts, et reprise par le chanteur Vyssotski] Ah, les Russes ils n’aiment pas mourir de leur belle mort, a écrit Gogol. Et Vyssotski chantait : Rester encore un peu au bord du précipice… Au bord du précipice ! L’art aime la mort, mais il existe aussi les comédies à la française, non ? Pourquoi n’avons-nous presque pas de comédies ? En avant ! Pour la Patrie ! La Patrie ou la mort ! J’apprenais à mes élèves qu’il faut se consumer au service des autres. Je leur parlais de l’exploit de Danko [héros de légende mis en scène par Gorki dans la Vieille Izerguil] qui s’était arraché le cœur de la poitrine pour éclairer le chemin de son peuple. On ne parlait pas de la vie… Ou très peu… Les héros ! Les héros ! La vie était faite de héros… De victimes et de bourreaux… Il n’y avait personne d’autre.

Svetlana Alexievitch                        La fin de l’homme rouge       Actes Sud 2013

Et il y a encore ce fusionnel morbide entre bien des mères et leur fils qui fait dire à l’une d’elles : Je ne connais pas encore ma belle-fille, mais je la déteste déjà.

Il y a plus triste qu’un enfant qui part, c’est un enfant qui reste.  Denis Tillinac

L’ancien dissident polonais Adam Michnik était très lucide quand il disait que ce qu’il y a de pire dans le communisme, c’est ce qui arrive après. Après le communisme ne reste qu’un homme totalement égaré, qui ne sait pas comment vivre. Les leaders qui ont gouverné la Russie après la fin de l’URSS ont pillé le pays et ont rendu le peuple fou de rage. Du coup, les termes libéral et démocrate sont devenus des gros mots. Les gens ont alors décidé de recommencer l’expérience. L’histoire est tragique, ici : tous les trente ou quarante ans, il se passe quelque chose d’atroce. Mais les gens sont habitués à vivre ainsi. Ils n’ont jamais vécu autrement. Ils n’ont jamais été libres. Ils savent qu’à tout moment, on peut tout leur reprendre. Les sources de ce sentiment sont plus profondes que le communisme, d’ailleurs. Cela remonte au moins à Ivan le Terrible. Dans ce territoire asiatique, la culture chrétienne du sacrifice a été complétée par le culte communiste de la mort. Quant à la Biélorussie, ce qui s’y passe est vraiment incroyable. En décembre 2010, des gens sont sortis manifester pour protester contre la nième réélection de Loubachenko. La police a jeté six cent trente-neuf personnes en prison. Eh bien, la plus grande partie de la société a fait comme si rien ne s’était passé. Les gens sont davantage intéressés par les moyens de trouver un travail, de gagner de l’argent et sont prêtes à fermer les yeux sur tout le reste. Il existe en fait un contrat implicite avec le tyran : on a un travail, on peut voyager dans l’espace Schengen et, en échange, on se tient tranquille. Comme si, après le communisme, les gens n’étaient plus capables de répondre d’eux-mêmes. Les gens courageux sont très peu nombreux ici. On ne peut donc pas parler de terreur, mais d’une peur permanente.

Svetlana Alexiévitch             Philosophie Magazine novembre 2014

14 06 1991                     La Suède est candidate officiellement à l’admission dans la CEE.

15 06 1991                 Boris Eltsine  est élu président de la Russie au suffrage universel. Le pays compte 150 M d’habitants sur les 280 M de l’ex URSS.

17 06 1991                 En Afrique du Sud, Frederic De Klerck obtient l’abolition des lois sur l’apartheid : Population Registration Act, en vigueur depuis 40 ans. La CEE lève alors son embargo.

22 06 1991                 Le harcèlement sexuel est inscrit dans le code pénal.

06 1991                      Les forces russes stationnées en ex Allemagne de l’Est sous l’acronyme ZGV – Zapadnaya Grouppa Voïsk – commencent à regagner le territoire russe. Cela va donner lieu à un gigantesque hold-up  perpétré par l’État major à des fins toutes personnelles. L’État soviétique avait prêté, sous conditions de remboursement avant avril 1992 100 millions de marks à ZGV : ils disparurent purement et simplement. Cette force était de 546 200 hommes, dont 338 800 militaires d’active, répartis sur 276 localités, dans 777 camps militaires. 123 000 armes et véhicules, plus de 2.6 millions de tonnes de matériel et de réserves techniques. Début 1992, Valéri Makharadzé, vice-premier ministre, fera parvenir au président Eltsine un rapport d’inspection de la ZGV : il va être expédié au Canada comme attaché commercial à l’ambassade russe. À l’été 1992, des journalistes allemands vont s’introduire à la ZGV en se faisant passer pour des acheteurs d’armes : tout de suite, on leur propose qui un MIG 29, qui un lot de 5 000 Kalachnikov, qui des blindés, qui des munitions, le tout avec présentation d’une autorisation du ministère de la Défense quand Eltsine avait interdit toute vente le 4 avril 1992 !

1 07 1991                    Fin du Pacte de Varsovie.

17 07 1991                 À Londres, sommet du G 7 devenu G 8 avec l’auto-invitation de Mikhaïl Gorbatchev, venu demander l’octroi de 10 milliards de $ par an ! Il va repartir bredouille. Boris Eltsine demandera en direct à la télévision sa démission.

25 07 1991                 Arrêt de la construction des navettes spatiales.

31 07 1991           Suppression des 1° classes dans le métro. Signature du traité Start prévoyant des réductions de 25 à 30 % des armements stratégiques.

4 08 1991                   Mikhaïl Gorbatchev part en vacances à Foros, au bord de la mer Noire, en Crimée.

11 08 1991                 Libération d’Edward Tracy, otage américain détenu au Liban depuis le 18 11 1986.

16 08 1991                 Publication du nouveau Traité de l’Union des républiques souveraines soviétiques qui devrait être ouvert à la signature à partir du 20 août.

Alexandre Iakovlev, le plus proche collaborateur de Gorbatchev démissionne du parti et lance une mise ne garde :

Je voudrais prévenir la société que, dans le noyau dirigeant du parti, s’est constitué un groupe stalinien influent qui rejette la politique engagée en 1985 et freine ainsi le progrès social. En vérité, la direction du parti, en dépit de ses déclarations, cherche à éliminer l’aile démocratique et se prépare à une revanche sociale ainsi qu’à un coup de force dans le parti et dans l’État.

19 08 1991                 Tentative de coup d’État en Russie qui proclame sur tout le territoire la primauté de la Constitution et des lois de l’URSS. À Foros, Gorbachev  est mis en résidence surveillée. Il aurait dû signer le lendemain le Traité de la Nouvelle Union des républiques souveraines soviétiques, qui allait réduire considérablement le rôle du KGB et de l’État Central.

Je suis un mauvais tzar. Un bon tzar est celui qui tue.

Les protagonistes ne sont pas des seconds couteaux :

  • Guennadi Ianaïev                   vice-président de l’URSS
  • V. Pavlov                               président du cabinet des ministres
  • O. Baklanov                           premier vice-président du Conseil de Sécurité
  • des responsables de l’armée et de la milice, parmi lesquels B. Pougo et le Maréchal Akhromeev qui se suicideront.

L’enthousiasme et l’espérance des premiers jours de la perestroïka ont cédé la place à la méfiance, à l’apathie et au désespoir. Le pouvoir s’est aliéné la confiance à tous les niveaux… Toutes les institutions d’État commencent à être bafouées de manière pernicieuse. De fait, le pays est devenu ingouvernable.

À midi, Boris Eltsine déclare illégales les actions du comité et prend ainsi la tête de la résistance.

Dans les jours qui suivront, François Mitterrand, avec son habituel absence de flair en matière internationale, toujours une génération de retard, lira à la télévision la lettre du chef des putschistes, Guennadi Ianaïev, vice-président de l’URSS, l‘assurant qu’il fallait à tout prix éviter la désintégration du pays, que Gorbatchev était en sécurité,  etc .

Pour François Mitterrand, ce coup de force, qu’il prévoyait depuis des mois, des années même, ne pouvait que réussir. Il téléphona à John Major, Giulio Andreotti, Felipe Gonzales, Vaclav Havel, Lech Walesa, Brian Mulroney et George Bush et fit publier un communiqué prenant acte du coup d’État et affirmant le prix que la France attachait à ce que la vie et la liberté de MM. Gorbatchev et Eltsine soient garanties. 

L’ambassadeur d’URSS remit à Hubert Védrine, devenu depuis peu secrétaire général de la présidence une lettre du chef des conjurés, Guennadi Ianaïev, affirmant que les réformes seraient poursuivies et que Gorbatchev était sain et sauf. Ce soir-là, interrogé  à la télévision, François Mitterrand prit de nouveau acte du coup d’État, parlant des dirigeants soviétiques actuels et tournant la page :  Le coup a réussi dans sa première phase, nous le constatons, puisque Mikhaïl Gorbatchev est écarté du pouvoir et sans doute aujourd’hui sous surveillance de la police, donc pratiquement arrêté. Puis il lut la lettre qu’il venait de recevoir de Ianaïev.

Jacques Attali           Fayard 2012

21 08 1991                 A. Loukianov, président su Soviet suprême de l’URSS, part en Crimée rencontrer Mikhaïl Gorbatchev.

23 08 1991                 Gorbatchev est à la tribune du parlement de Russie, Boris Eltsine se lève, interrompt les débats et annonce que, pour détendre l’auditoire, il va signer un décret, qui n’est rien moins que la suspension des activités du Parti Communiste. Consternation dans l’assemblée, certains jubilent devant le fabuleux culot d’Eltsine, mettant à terre d’un trait de plume la force dirigeante du pays.

Gorbatchev blêmit, proteste, mais, le comble ! se voit contraint par Eltsine à lire au parlement un document prouvant qu’à une exception, tous ses ministres soutenaient le coup d’État. Contraint à tous – sauf un- les virer,  Gorbatchev doit accepter pour les remplacer des hommes de Boris Eltsine.

24 08 1991                 Le secrétaire général du Parti Communiste demande l’autodissolution du Comité Central : c’est l’élimination définitive du Parti Communiste.

Ma foi dans les millions de membres du parti me faisait espérer qu’il serait possible de réformer radicalement le PCUS, de la transformer en une organisation démocratique, mais le coup d’État a anéanti cet espoir.

25 08 1991                  Échec du coup d’état tenté par les conservateurs contre Mikhaïl Gorbatchev, encore à la tête de l’URSS, grâce au soutien très conditionnel de Boris Eltsine, qui suspend les activités du PCUS. À Moscou, la statue de Dzerjinski, fondateur de la Tcheka, la police politique, est déboulonnée.

26 au 29 08 1991        Le Soviet suprême est viré.

30 08 1991                 Le putsch a accéléré les tendances centrifuges. Si l’Union se désagrège, il est inutile de parler de réformes, c’est pourquoi je suis favorable à un amendement du Traité, mais son rejet serait une erreur. Je ferai tout pour éviter la désagrégation de l’Union, car je suis pour que s’accomplisse la volonté populaire exprimée par le référendum ; dans le cas contraire, je partirai.

Mikhaïl Gorbatchev

5 09 1991                   Le congrès des députés se saborde.

12 09 1991                 La France restitue à la Lituanie les 2,246 tonnes d’or que celle ci lui avait confiée en 1939.

20 09 1991               Les troupes fédérales de Belgrade attaquent la Croatie.

24 09 1991               Erika et Helmut Simon, alpinistes vivant à Nuremberg trouvent dans le Massif de l’Ötztal, à l’ouest des Dolomites, le corps d’un homme de 46 ans, né 5 320 ans plus tôt. Il mesurait 1,58m, souffrait de rhumatismes et d’une maladie proche de la malaria. Ses poumons étaient encrassés par la fumée de sa maison. On retrouvera une panoplie de plus de 400 objets autour de lui : vêtements, silex, hache de cuivre etc…on le nommera alors Ötzi, en référence au nom du massif. Il se trouve au musée de Bolzano, et visible sur www.icemanphotoscan.eu/ et www.iceman.it/ Début mars 2010, un hélicoptère découvre à moins de 50 mètres un autre corps remonté en surface par le glacier : sa femme ! La puissance des analyses d’aujourd’hui permettra-t-elle de savoir si le couple est mort en se battant, à plus de 3 000 m, contre un ennemi commun, ou bien s’il s’agit d’une tragique querelle de ménage ? Nouveau rebondissement en octobre 2010 : selon Alessandro Vanzetti, archéologue italien, Ötzi, aurait été tué au combat au printemps dans une vallée ; embaumé, son cadavre aurait été transporté en montagne à la fin de l’été. La multiplicité des objets retrouvés autour de lui signifierait que les funérailles auraient été celles d’un homme vénérable. La montagne aurait-elle été déjà sacrée ?

Affaire à suivre…

 

 

 

 

 

 

 

 

23 10 1991                 Signés à Paris, les accords de paix au Cambodge mettent fin à 21 ans de guerre et placent le pays sous tutelle des Nations Unies jusqu’à la tenue d’élections libres, prévues pour le

début 1993. Ce sera la plus grande, et la plus chère opération des Nations Unies, depuis 1945 : 22 milliards $, 22 000 hommes pendant 20 mois (plus 50 000 employés locaux). Les dollars ont vite été oubliés, mais les employés de l’ONU ont laissé aux Cambodgiennes environ 25 000 enfants, dont bon nombre sont porteurs du Sida.

6 11 1991                         Boris Eltsine dissout le PCUS.

14 11 1991                  Le prince Norodom Sihanouk, président du Conseil National Suprême du Cambodge, rentre à Phnom Penh après 13 ans d’exil en Chine.

18 11 1991                   L’Américain Thomas Sutherland enlevé le 9 06 1985, et l’Anglais Terry Waite, enlevé le 20 01 1987, sont libérés… c’est toujours au Liban.

1 12 1991                   Les Ukrainiens votent en faveur de l’indépendance.

8 12 1991                   Les présidents de Russie – RSFSR -, Boris Eltsine, Biélorussie, Stanislaw Chouchkievitch,  et Ukraine, Leonid Kravtchouk, réunis dans une résidence de chasse au fond de la forêt de Bialovej, près de la frontière polonaise, signent l’acte de décès de l’URSS fondée en 1922. L’URSS devient tout d’abord, mais seulement pour quelques jours, la communauté des États slaves qui va céder sa place à la CEI : Communauté des États Indépendants, ouverte à tous les États membres de l’URSS qui voudraient la rejoindre.  Dès le début, les États baltes et la Géorgie refusent de s’y joindre. Le remplacement d’États slaves par États indépendants a été voulue, voire imposée par Nursultan Nazarbaiev, prédisent du Kazakhstan, conscient de l’impossibilité de séparer brutalement des États aux intérêts et structures si imbriqués, depuis si longtemps. Le tout assorties d’une déclaration rédigée en faire part de décès :

… constatant que les négociations du nouveau traité de l’Union sont dans l’impasse ; que le processus de sécession et de formation d’États indépendants est un fait objectif, que l’URSS, en tant que sujet du droit international et réalité politique, n’existe plus.

 *****

Sept ans après son lancement, la perestroïka, que ses instigateurs avaient conçu comme une simple modernisation destinée à enrayer le déclin du pays, a abouti en définitive à un changement de régime. Plus, en mettant en mouvement des forces dont le contrôle leur a vite échappé (mouvement démocratique et mouvements nationaux), ils ont amené l’effondrement de l’URSS qu’ils voulaient plus que tout sauvegarder. En tout état de cause, la perestroïka  a provoqué une double rupture historique : elle a mis un terme non seulement à trois-quarts de siècle de communisme, mais aussi à l’empire pluriséculaire que le système était parvenu à maintenir.

Qui dit mort dit aussi héritage. Symbole et instrument de l’empire, l’Armée rouge était au premier chef, vouée au démembrement. Et de fait, à partir de 1990, la possession d’armées propres est devenue pour les républiques, avec la maîtrise du potentiel économique, le point central de l’exercice de la souveraineté. La parade des indépendances de l’après putsch devait tout naturellement aboutir à la constitution d’armées nationales. Certes, le 8 décembre 1991, les fondateurs de la Communauté des États Indépendants avaient bien reconnu la nécessité de maintenir un espace géostratégique et un commandement en chef communs, mais le poids spécifique de la Russie, tout comme la volonté des Occidentaux d’en faire le seul interlocuteur en matière de désarmement afin d’éviter la prolifération nucléaire, ne pouvait qu’alimenter la crainte des nouveaux États indépendants de voir un autre hégémonisme succéder à l’ancien. Les maigres résultats des sommets de la CEI, la querelle russo-ukrainienne sur le partage de la flotte de la Mer Noire, la recherche, enfin, par ces États  de nouveaux partenaires pour se soustraire à l’attraction exclusive de Moscou ne sont-ils pas autant d’indices des inquiétudes qu’ils nourrissent à l’égard du géant russe ?  En définissant clairement ses intérêts nationaux,, celui-ci parviendra-t-il à vaincre les appréhensions des ses voisins les plus proches.

Le passif économique constitue l’autre élément majeur de l’héritage. Dans sa longue résistance à l’introduction du marché, le pouvoir central a favorisé la segmentation de l’espace économique qui, ajoutée à la chute continue de la production et à l’hyperinflation, sont durement ressentis par la majeure partie de la population. Certes, la changement de régime a donné un élan à la libre entreprise, dessiné les linéaments d’une classe moyenne, mais le sentiment qui semble prévaloir pour le moment est celui de la dureté du quotidien et d’une accentuation des inégalités sociales génératrices de tension.

Roberte Berton Hogge

13 12 1991                 La tâche principale de ma vie est terminée. J’ai fait tout ce que j’ai pu. Je pense qu’à ma place, d’autres auraient renoncé bien avant.

Mikhaïl Gorbatchev

Nous sommes habitués à vivre ensemble. À communiquer. Nous sommes gens de communauté. Nous mettons tout en commun : et le bonheur et les larmes. Nous savons souffrir et parler de nos souffrances. Pour nous, la douleur est un art. Je dois avouer que les femmes s’engagent hardiment dans cette voie…

Svetlana Alexievitch.    Le guerre n’ a pas un visage de femme     1985

O, nous aimions ces Russes. Chez nous, l’opinion commune les méprisait. La presse les tenait, au mieux, pour des brutes à cheveux plats, incapables d’apprécier les mœurs aimables des peuplades du Caucase ou les subtilités de la social-démocratie et, au pire, pour un ramassis de Semi-Asiates aux yeux bleus méritant amplement la brutalité des satrapes sous le joug desquels ils s’alcoolisaient au cognac arménien pendant que leurs femmes rêvaient de tapiner à Nice.

Ils sortaient de soixante-dix ans de joug soviétique. Ils avaient subi dix années d’anarchie eltsinienne. Aujourd’hui, ils se revanchaient du siècle rouge, revenaient à grands pas sur l’échiquier mondial. Ils disaient des choses que nous jugions affreuses : ils étaient fiers de leur histoire, ils se sentaient pousser des idées patriotiques, ils plébiscitaient leur président, souhaitaient résister à l’hégémonie de l’OTAN et opposaient l’idée de l’eurasisme aux effets très sensibles de l’euro-atlantisme. En outre, ils ne pensaient pas que les Etats-Unis avaient vocation à s’impatroniser dans les marches de l’exURSS. Pouah ! Ils étaient devenus infréquentables.

Je côtoyais les Russes depuis le putsch avorté de Guennadi Ianaïev en août 1991. Ils ne m’avaient jamais semblé rongés par l’inquiétude, le calcul, la rancune, ni le doute : vertus de la modernité. Ils me paraissaient des cousins proches, peuplant un ventre géographique bordé à l’est par la Tartarie affreusement ventée et à l’ouest par notre péninsule en crise. Je nourrissais une tendresse pour ces Slaves des plaines et des forêts dont la poignée de main vous broyait à jamais l’envie de leur redire bonjour. Me plaisait leur fatalisme, cette manière de siffler le thé par une après-midi de soleil, leur goût du tragique, leur sens du sacré, leur inaptitude à l’organisation, cette capacité à jeter toutes leurs forces par la fenêtre de l’instant, leur impulsivité épuisante, leur mépris pour l’avenir et pour tout ce qui ressemblait à une programmatique personnelle. Les Russes furent les champions des plans quinquennaux parce qu’ils étaient incapables de prévoir ce qu’ils allaient faire eux-mêmes dans les cinq prochaines minutes. Quand bien même l’auraient-ils su, ils n’atteignaient jamais leur but parce qu’ils le dépassaient toujours, précisait Madame de Staël. Et puis il y avait leur rugosité de premier abord. Un Russe ne faisait jamais l’effort de vous séduire : On n’est pas des portiers de Sheraton tout de même, semblaient-ils penser en vous claquant la porte au visage. En préalable, ils faisaient la gueule, mais il m’était arrivé de les voir m’offrir leur aide comme si j’avais été leur fils et je préférais ces imprévisibilités-là à celles des êtres qui décampaient au moindre nuage après vous avoir caressé le dos avec des familiarités de chatte.

Est-ce parce que l’Histoire s’était déchaînée sur eux avec la hargne de la houle sur un récif tropical qu’ils avaient développé une vision tragique de la vie, un goût pour la formulation permanente du malheur, une capacité à proclamer sans cesse l’inconvénient d’être né ?

Nous autres, latins, nourris de stoïcisme, abreuvés par Montaigne, inspirés par Proust, nous tentions de jouir de ce qui nous advenait, de saisir le bonheur partout où il chatoyait, de le reconnaître quand il surgissait, de le nommer quand l’occasion s’en présentait. Dès que le vent se levait, en somme, nous tentions de vivre. Les Russes, eux, étaient convaincus qu’il fallait avoir préalablement souffert pour apprécier les choses. Le bonheur n’était qu’un interlude dans le jeu tragique de l’existence. Ce que me confiait un mineur du Donbass, dans l’ascenseur qui nous remontait d’un filon de charbon, constituait une parfaite formulation de la difficulté d’être chez les Slaves : Que sais-tu du soleil si tu n’as pas été à la mine ?

Milan Kundera avait souvent déploré l’absence de rationalité dans la pensée russe. Il répugnait à ce penchant des compatriotes de Dostoïevski à toujours sentimentaliser les choses, à éclabousser la vie de pathos alors même qu’ils se rendaient coupables d’exactions. Et si c’était là la clé du mystère russe ? Une capacité à laisser partout des ruines, puis à les arroser par des torrents de larmes.

Ce voyage était certes une façon de rendre les honneurs aux mânes du sergent Bourgogne et du prince Eugène, mais aussi une occasion de se jeter de nids-de-poule en bistrots avec deux de nos frères de l’Est pour sceller l’amour de la Russie, des routes défoncées et des matins glacés lavant les nuits d’ivresse.

Sylvain Tesson   Berezina     Editions Guérin Chamonix         2015

Cette rudesse russe n’est pas appréciée de tout le monde : Ils m’exténuent, ces Russes qui crachent leurs impressions comme on crache le sang, et c’est pourquoi, je n’use plus d’eux qu’à très petite dose, comme des liqueurs fortes.

Rainer Maria Rilke à Stefan Zweig, en 1904

16 12 1991              Au Canada, le gouvernement octroie aux Inuïts un territoire dans l’Arctique baptisé Nunavut : ils y  ont les droits de pêche, chasse et exploitation du sous sol.

Les 15 anciennes républiques d’URSS ont proclamé à tour de bras leur indépendance et seront, pour la plupart admises à l’ONU en mars 1992. Mais le même mot peut avoir des sens différents selon les pays : une indépendance dans l’ex URSS, c’est une affirmation de souveraineté, mais ce n’est pas une autonomie totale, comme en Occident : la chose y serait tout simplement impossible.

9 02 91 : Lituanie, 9 04 91 : Géorgie, 9 09 91 : Tadjikistan, 15 06 91 : Russie, Biélorussie, 21 08 91 : Lettonie, Estonie, 21 09 91 : Arménie, 27 08 91 : Moldavie, 27 10 91 : Turkménistan, 30 08 91 : Azerbaïdjan, 1 12 91 : Ukraine,  31 08 91 : Ouzbékistan, Kirghizie, 16 12 91 : Kazakhstan

19 12 1991                  Le service militaire passe à 10 mois.

21 12 1991                 À Alma Ata, les trois Slaves de la CEI – Russie, Ukraine, Biélorussie –  sont rejoints par l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Moldavie, le Kazakhstan et les quatre républiques d’Asie Centrale. La Géorgie n’a envoyé qu’un observateur. Il n’y a plus de pouvoir fédéral et Gorbatchev ne préside plus rien. Boris Eltsine a gagné.

L’accord fondant la CEI, signé à Alma Ata le 21 décembre 1991, ne couvrait pas tout l’espace ex-soviétique, Baltes et Géorgiens ayant refusé de s’y joindre. On voit ici l’utilité du concept étranger proche : il supplée à l’absence, dans la famille post-soviétique, de quelques-uns de ses membres, et précise que ce qui est tenu pour proche, c’est bien tout l’espace ex-soviétique dont, en dépit des indépendances reconnues, la Russie n’entend pas être exclue.

La communauté créée en 1991 est caractérisée dès le début par le nombre élevé d’instances mises sur pied et par le détail des procédures qui confèrent à l’ensemble au mieux l’allure d’une alliance parfaitement organisée, au pis – et plutôt – tous les traits d’une lourde bureaucratie condamnée à l’inefficacité. Au départ, l’organisation semble remarquable. Deux organes exécutifs – Conseil des chefs d’État, Conseil des chefs de gouvernement -, siégeant le premier deux fois l’an, le second tous les trimestres, sont complétés par un Conseil économique et un Conseil des ministres des Affaires étrangères. La CEI incarnant avant tout l’indépendance des Etats, tous les organes représentatifs de l’URSS dans les républiques sont dissous et remplacés par des organes de coordination et de coopération permettant d’harmoniser les intérêts nationaux et les objectifs de la CEI.

À partir de là naissent de multiples instances, destinées à transformer la CEI, forgée dans l’improvisation, en une véritable alliance. En mai 1992, c’est la signature du traité de sécurité collective de la CEI à Tachkent. L’année suivante, les membres de la Communauté adoptent une Charte et s’accordent sur le principe de la création d’une union économique. En 1994, Nursultan Nazarbaiev, le très actif président du Kazakhstan, propose la formation d’une Union eurasiatique dotée d’une monnaie unique, le rouble, et d’un commandement militaire intégré. Cette union a connu au fil des ans plusieurs variantes, toutes échouant à organiser une véritable coopération économique entre les Etats de la région. Mais la volonté conjuguée du président Nazarbaiev, attaché à faire vivre l’Union eurasiatique, et plus tard de Vladimir Poutine, inquiet de la politique du cavalier seul pratiquée par l’Ouzbékistan, a finalement abouti à une consolidation de cette communauté eurasienne. Appuyée sur L’Organisation de sécurité collective, elle pourrait, de l’avis du président russe, constituer à terme une CEI rénovée, ou prendre la forme d’une nouvelle union.

L’économie et la sécurité sont sans aucun doute, dans ces années initiales, les plus sûrs éléments de renforcement de la CEI. L’accord conclu à Moscou le 21 octobre 1994 sur l’Union de paiement montre l’importance du facteur économique. Mais les nouveaux Etats indépendants s’inquiètent aussi des problèmes de sécurité : frontières mal définies (Sud-Caucase, Transnistrie), ou dangereuses car menacées de l’extérieur (Tadjikistan de 1992 à 1997). La Russie croit trouver la réponse à leurs alarmes en proposant des projets d’intégration militaire, aussitôt repoussés par la plupart des États membres. Et lorsque, en 1999, se pose la question de la reconduction du pacte de sécurité collective signé en 1992, l’Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan et la Géorgie (cette dernière avait, malgré ses réticences, rejoint la CEI en octobre 1993 et adhéré au pacte en 1994) décident de s’en retirer, alors que six autres Etats membres (Russie, Biélorussie, Arménie, Kazakhstan, Kirghizstan et Tadjikistan) sont favorables à sa prolongation et à la création d’une organisation de sécurité à contenu militaire.

C’est sous la présidence de Vladimir Poutine que cette organisation va enfin prendre forme. Il aura fallu deux rencontres à Chisinau, en 2001 et 2002, pour que naisse l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), que le président russe espère voir accepter comme un partenaire de l’OTAN. Les organes exécutifs politiques et militaires de l’Organisation sont installés à Moscou. Des forces communes de déploiement rapide sont mises en place et doivent être complétées par des forces de maintien de la paix. L’OTSC a pour vocation affichée d’assurer la défense de ses Etats membres, ainsi que la sécurité et la paix dans la région, de lutter contre le terrorisme et la criminalité internationale. Mais ces objectifs ambitieux n’ont jamais reçu les moyens militaires propres à les mettre en œuvre. Pourtant, on a bel et bien rêvé d’en faire l’OTAN de l’étranger proche. Au fil des années, la modestie des moyens militaires mobilisés a reporté sur la Russie et sur son armée l’essentiel des responsabilités. Le secrétaire général de l’Organisation est d’ailleurs un général russe, Nikolaï Bordiouja, qui avait commandé auparavant les gardes-frontières russes et assumé, entre 1999 et 2002, la protection des frontières d’un Tadjikistan sortant péniblement d’une longue guerre civile.

Le général Bordiouja se montre très prudent lorsqu’il décrit les objectifs de l’OTSC : Elle n’est pas supposée intervenir dans les affaires internes des Etats membres. Elle ne peut jouer pour eux au gendarme. Si des conflits internes surgissent, nous n’intervenons que par des mesures politiques. L’élément militaire de l’Organisation a pour seule raison d’être la défense des Etats membres contre une agression extérieure conduite par des tiers. Rassurer les membres de l’OTSC sur les ambitions et les pouvoirs de l’Organisation, prouver qu’il ne s’agit en aucun cas d’un Pacte de Varsovie ressuscité sous de nouveaux habits, telle a été la préoccupation constante du président russe, qui s’est employé à montrer que la liberté des membres d’aller et venir au sein de l’Organisation, de s’en séparer, d’accepter certaines de ses missions mais non pas d’autres, relevait de leur souveraineté, et que l’adhésion au traité ne limitait en rien leur indépendance. Dans une interview récente, Andrei Denissov, premier vice-ministre des Affaires étrangères de Russie, a précisé que la CEI tout entière fonctionnait sur la base du consensus. Chaque État membre dispose d’un droit de veto sur chaque décision. En pratique, tout repose sur le principe de la géométrie variable, chaque Etat étant libre de décider à quel projet il souhaite participer et à quel projet il refuse de prendre part.

Au début des années 2000, alors qu’il arrive à la direction de la politique russe, Vladimir Poutine hérite donc d’une CEI au bilan très incertain. Malgré les ambitions affichées à l’aube de son existence, malgré la lente mise en place d’une instance de sécurité collective dont il hésitera toujours à préciser les tâches, le président russe semble alors peu enclin à accorder à l’étranger proche une place privilégiée dans sa stratégie. Peut-être juge-t-il la CEI peu efficace, trop instable dans sa composition ? Certains observateurs russes disent carrément qu’elle ne sert à rien ; qu’elle obère, au contraire, les relations bilatérales avec les pays de l’étranger proche, et qu’elle serait dans un état voisin de la mort.

L’une des grandes faiblesses de la CEI a toujours été la variabilité constante de sa composition : l’Ukraine, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, l’Ouzbékistan ont, par moments, bruyamment manifesté à son endroit une volonté de séparation et ignoré de manière ostentatoire les projets et structures de sécurité collective. Plus grave encore : le 13 octobre 1997, la Géorgie, l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et la Moldavie se sont unis pour former un groupement nouveau, le GUAM, qui devient GUUAM le 23 avril 1999 avec l’adhésion de l’Ouzbékistan. Le GUAM, avec un ou deux U, constitue pour la Russie un véritable défi. Entente entre Etats soucieux d’affirmer leur différence avec elle, ses membres le présentent volontiers comme une alliance anti-CEI, en quête d’appuis occidentaux. Au sein de cette instance, le rôle central de l’Ukraine, qui ne cherche pas à dissimuler son hostilité à la CEI et à la Russie, est particulièrement troublant pour Moscou. Au cours de cette même période, la Russie n’a pourtant pas ménagé les efforts de rapprochement avec Kiev, concluant le 28 mai 1997 un accord de partage sur la flotte de la mer Noire, puis, trois jours plus tard, lors d’une rencontre au sommet entre présidents russe et ukrainien, signant un traité d’amitié et de coopération que renforcera, le 28 février 1998, la signature d’un accord décennal de coopération économique. En apparence, les tensions entre les deux pays tendent alors à s’apaiser, mais la naissance du GUAM témoigne de la précarité de ce rapprochement. Ne serait-ce pas une version politique du meurtre du père ? suggèrent des observateurs russes, tels Andranik Migranian ou Alexandre Tsipko, inquiets de la perte continue du prestige de la Russie dans cet étranger proche.

[…]         C’est de ce décalage entre les ambitions affichées par la CEI et les relations réelles en son sein que Vladimir Poutine doit prendre la mesure au début des années 2000. Est-ce cela qui explique l’indifférence qu’il manifeste dans un premier temps à l’égard de l’étranger proche ? ou bien cette indifférence est-elle la conséquence d’une orientation qui privilégie alors les relations avec les Etats-Unis ? C’est l’époque d’un premier Poutine qui n’a pas encore déploré la catastrophe géopolitique que représente la fin de l’URSS. Et le 11 septembre 2001 n’est pas loin, qui va lui permettre de mobiliser tous les moyens pour tenter d’édifier le partenariat rêvé avec les Etats-Unis. Mais l’idylle sera assez brève et, en 2004, l’heure des comptes est venue. L’attention du président russe se reporte dès lors sur l’étranger proche qu’il a imprudemment ouvert aux Etats-Unis et qui est en train de devenir une zone privilégiée de l’activisme américain, symbole de l’union sacrée contre le terrorisme. Se pose désormais pour de bon la question du statut de la Russie dans cet étranger proche. Sans cloute, dès son premier mandat, Vladimir Poutine avait-il déclaré qu’il accordait la plus grande attention aux Etats de la CEI. À la veille de son élection, il s’était rendu au Tadjikistan et en Ouzbékistan ; puis il était revenu à Tachkent, en mai 2000, en poursuivant son périple au Turkménistan. Il avait alors proposé aux Etats de l’Asie centrale d’organiser des actions communes contre le terrorisme qui les menaçait directement, l’Afghanistan étant à leurs frontières. Mais il faut attendre la déception de 2003 pour que Poutine passe des déclarations d’intentions à de réels efforts dans la région. Deux raisons expliquent ce changement de comportement vis-à-vis de l’étranger proche. Vladimir Poutine a pu constater que les Etats-Unis avaient tiré un avantage considérable des facilités qu’il leur avait offertes en Asie centrale : utilisation des bases militaires de Manas, en Kirghizie, et de Kharchi-Khanabad, en Ouzbékistan. Jusqu’alors, les Etats-Unis n’avaient guère manifesté d’intérêt pour cette région. Mais soudain, en y prenant pied, ils en ont découvert l’importance stratégique et la richesse énergétique. D’autre part, et c’est peut-être le constat le plus amer pour lui, Poutine aura vraisemblablement considéré que les facilités concédées en Asie centrale à Washington faisaient partie d’un marché tacite impliquant la reconnaissance par les Etats-Unis du rôle propre à la Russie dans l’étranger proche. En d’autres termes, il a certainement pensé que Washington reconnaîtrait l’étranger proche comme zone d’influence de la Russie. Si ce marché ne fut jamais explicité, il n’est guère douteux qu’il ait été ainsi entendu à Moscou. Et que, à Washington – la suite des événements en témoigne -, il n’ait jamais été question de reconnaître à la Russie une quelconque zone d’influence. Malgré le coup tragique reçu le 11 septembre 2001, les États-Unis restaient convaincus d’être toujours la seule puissance mondiale.

Hélène Carrère d’Encausse    La Russie entre deux mondes    Fayard 2010

Hélène Carrère d’Encausse publiera en 2015 un Six années qui ont changé le monde 1985-1991 chez Fayard. Jean-Louis Thiériot, dans le Figaro Histoire de décembre 2015-Janvier 2016 N° 23 en fait le résumé :

Crise en Ukraine, héritage de la dissolution de l’Union soviétique ; annexion de la Crimée, héritage de la politique soviétique des nationalités ; débats sur la poussée de l’Otan vers l’est, héritage du démembrement du pacte de Varsovie ; base russe de Lattaquié et de Tartous en Syrie, héritage de la diplomatie soviétique. Le fantôme de feu, l’URSS, hante le présent. La disparition de l’empire édifié par Lénine a changé le visage du monde.

Le dernier livre d’Hélène Carrère d’Encausse, Six années qui ont changé le monde, 1985-1991, la chute de l’Empire soviétique, est un passionnant traité de décomposition. Avec l’esprit de synthèse qui est le sien, l’historienne brosse la chronique d’un éclatement que nul ne se serait risqué à pronostiquer sérieusement, à l’exception notoire d’un Soljénitsyne qui, dans une interview à Bernard Pivot en 1976, avait fait part de sa certitude prophétique qu’un jour il reverrait la Russie, libre. Lire Carrère d’Encausse, c’est comprendre comment finissent les empires en trois leçons.

Il faut d’abord qu’ils soient fatigués. L’URSS des années 1980, c’est le paradis des spectres blanchis. C’est un monde qu’on a oublié. Des vieillards cacochymes régnent sur le Kremlin, Brejnev jusqu’en 1982, puis Andropov, ancien chef du KGB jusqu’en 1984, Tchernenko enfin jusqu’à sa mort en mars 1985. La puissance militaire semble formidable. Face à la trouée de Thuringe et au corridor de Fulda, les forces de l’Otan craignent le déferlement de celles du pacte de Varsovie. Mais l’économie marque le pas, l’agriculture ne nourrit plus le pays, l’alcoolisme ronge la population et la démographie s’effondre. La guerre d’Afghanistan et la relance de la course aux armements engagée par Ronald Reagan, avec notamment l’initiative de défense stratégique, épuisent des maigres ressources encore réduites par la baisse des prix du pétrole. Le géant est un colosse aux pieds d’argile. C’est le temps de la stagnation, duzastoïen russe. Les privations auraient pu être surmontées si les masses avaient cru encore aux espérances radieuses du socialisme ou si la répression avait été aussi sévère qu’elle le fut sous Staline. Mais le mensonge ne trompe plus personne. Une anecdote fait alors fureur dans l’espace soviétique. Le maître de l’URSS se trouve à bord d’un train qui tombe en panne. Lénine aurait dit : Fusillez le conducteur ; Staline : Tous les passagers au goulag ! ; Brejnev, lui, se contente de dire calmement : Baissez donc les rideaux, on ne verra plus que le train est arrêté. Mikhaïl Gorbatchev trouve le pays dans cet état lorsqu’il est nommé secrétaire général du parti communiste le 11 mars 1985.

Pour éviter la dissolution de l’empire, il aurait fallu un dirigeant résolu, doté d’une vision claire. C’est la deuxième leçon. Le grand intérêt du livre d’Hélène Carrère d’Encausse est le portrait en creux qu’elle brosse de Gorbatchev. Pur produit de la nomenklatura soviétique, il apparaît hésitant, fin manœuvrier, mais dépourvu de stratégie à long terme. Intelligent, cultivé, amateur des génies frappés d’interdit par le régime comme Akhmatova, Pasternak, Boulgakov ou Berdiaev, époux de l’élégante Raïssa, le contraste est saisissant avec les gérantes auxquels il succède. Son règne sera celui du malentendu. Les Occidentaux croient que c’est un libéral. En fait, c’est d’abord un communiste qui s’efforce de sauver le système en le réformant. La perestroïka – la réforme – est une tentative désespérée de préserver ce qui peut l’être. Publié en 1987, Perestroïka, une nouvelle pensée pour notre pays et pour le monde, revendique encore Lénine comme source d’inspiration. Mais en même temps, répugnant à la violence, à la répression, à la censure, il subit les événements. La catastrophe de Tchernobyl en 1986 l’oblige à révéler les dysfonctionnements du système. La glasnost – la transparence – devient le nouveau mot d’ordre. La parole se libère. C’est le temps de la libération de Sakharov en décembre 1986. L’élite intellectuelle est aux avant-postes du combat. Quelques mois plus tard, lors de la XIXe conférence du parti en 1988, Gorbatchev est contraint d’ouvrir la voie au multipartisme. Il faut lire l’opus entier pour suivre les péripéties et les soubresauts de la fin de l’URSS.

Ce qui frappe, c’est le contraste entre l’impopularité de Gorbatchev à l’intérieur, combattu par les progressistes et les membres les plus conservateurs du parti et sa popularité à l’extérieur. Ce sont les affaires étrangères qui le préoccupent au premier chef. S’appuyant sur le Géorgien Edouard Chevardnadze, il met un terme à la guerre froide dont il mesure qu’elle ne peut plus être gagnée. En 1987, à Washington, il signe le premier accord de désarmement stratégique. En 1988, il proclame son intention de quitter l’Afghanistan dans les neuf mois. En 1989, s’ouvrent les premières négociations sur le désarmement conventionnel en Europe. Très vite, l’histoire s’accélère. Le bloc soviétique s’effondre. En un an, de Varsovie à Bucarest, en passant par Prague, Budapest, et surtout Berlin, une à une, les démocraties populaires cèdent la place. La doctrine Brejnev est abandonnée. Le temps des chars russes écrasant le printemps de Prague est terminé. Le 3 octobre 1990, l’Allemagne est réunifiée. Fêté dans le monde entier, Gorbatchev reçoit le 15 octobre 1990 le prix Nobel de la paix. C’est la fin de la séquence glorieuse. Car pendant ce temps, l’URSS se délite. La question nationale fait son grand retour.

La troisième leçon est le rôle crucial que peut jouer un adversaire résolu s’appuyant sur un profond ressort populaire. Boris Eltsine est cet homme-là. Depuis 1988, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et surtout les pays Baltes revendiquent la souveraineté que leur reconnaît théoriquement la Constitution fédérale de l’URSS. Mais l’irruption de la question russe sur la scène politique précipite la fin de l’empire. Le 29 mai 1990, Boris Eltsine est élu triomphalement à la tête du Parlement de Russie. Il est en tout point le contraire de Gorbatchev. Massif, brutal, porté sur la vodka, proche du peuple, mystique à ses heures, il sent d’instinct l’esprit du peuple russe. C’est à l’extérieur, où sévit la Gorbymania, que Gorbatchev se sent le plus à l’aise. C’est à l’intérieur que Boris Eltsine est chez lui. Le 12 juin 1990, il proclame la souveraineté de la Russie. L’Ukraine et la Biélorussie lui emboîtent le pas. Le 12 juillet 1990, il démissionne avec fracas du parti communiste, expliquant qu’ayant été élu président du Soviet suprême d’une Russie où le pluripartisme est instauré, il craint que sa fonction n’entre en conflit avec les décisions du PC d’Union soviétique. Le parti communiste ne s’en remettra pas. Le XXVIIIe congrès sera le dernier. L’URSS entre en agonie. Le 12 juin 1991, Boris Eltsine est élu président de la Russie avec près de 60 % des voix, lia l’onction du suffrage universel que n’a jamais détenu son rival du Kremlin. Alors que Mikhaïl Gorbatchev conserve ses habits de chef nommé par le parti d’une fédération qui se vide de sa substance, Eltsine fait le plein de symboles. Le 10 juillet, lors de son discours d’intronisation, il invoque l’histoire de la Sainte Russie, saint Vladimir qui la christianisa, saint Serge de Radonège qui anima la résistance contre les Tatars, Pierre le Grand et Catherine II qui forgèrent l’Etat. Le patriarche de toutes les Russies bénit cette renaissance, l’hymne Gloire à notre tsar russe clôt la cérémonie. Le putsch du 19 août 1991 achève de discréditer Mikhaïl Gorbatchev. Ce jour-là, le Premier ministre d’URSS Pavlov, le chef du KGB Krioutchkov et le ministre de la Défense lazov tentent de refaire le coup qui avait permis de démettre Khrouchtchev en 1964. Ils déclarent Gorbatchev malade et prennent la tête d’un comité d’Etat pour l’état d’urgence. Réfugié à la Maison-Blanche, le siège du Parlement de Russie, Eltsine tient bon. L’image du président russe haranguant la foule, juché sur un char fait le tour du monde. L’armée ne suit pas. Le coup d’Etat échoue. Boris Eltsine s’offre le luxe de faire libérer son rival assigné à résidence dans sa villa de Foros. Mais le 23 août, le parti communiste est interdit. Gorbatchev, qui raisonne toujours en termes d’organisation politique tente de rester dans le jeu en invoquant son statut de président de l’URSS. Sans succès. L’empire qui a fait trembler le monde finit sans gloire le 8 décembre 1991. Réunis dans la forêt de Beloveje près de Minsk, les trois présidents des républiques d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie proclament que l’URSS, comme sujet de droit international et réalité géopolitique, cesse d’exister. La Russie se déclare Etat continuateur de l’URSS. Mikhaïl Gorbatchev n’a même pas été convié pour donner l’absoute. Le 25 décembre, les codes de l’arme nucléaire soviétique sont transmis au président de la Russie. Le moujik a triomphé de l’apparatchik. Amputée de son empire, la Russie, comme nation, est de retour.

Jean-Louis Thiériot    Le Figaro Histoire N° 23 Décembre 2015-Janvier 2016

25 12 1991                 Boris Eltsine envoie ses gardes au Kremlin pour intimer l’ordre à Gorbatchev de quitter les lieux. Prenant acte de son impuissance à faire aboutir un Traité de l’Union, celui-ci démissionne de ses fonctions : la ligne du démembrement et de la dislocation de l’État a gagné, ce que je ne puis accepter.

26 12 1991                 Le 1° tour des législatives en Algérie apporte 48 % des voix au FIS, c’est à dire une victoire assurée au deuxième tour : celui-ci, prévu pour le 16 01 1992, va être annulé, et le 4 mars, le FIS sera dissous : 4 ans plus tard le pays s’enfoncera dans le cauchemar quotidien des assassinats aveugles. On est en droit de s’interroger sur l’origine de ce FIS, l’Algérie s’étant jusqu’alors beaucoup plus fait remarquer par une farouche volonté d’indépendance que par une lecture intégriste du Coran : c’est beaucoup plus simple que ce l’on pourrait croire : le gouvernement, s’étant soucié d’une arabisation des contenus d’enseignement avait remercié les coopérants techniques français et, pour les remplacer, n’avait trouvé mieux que les Frères Musulmans, venus qui d’Egypte, qui de Syrie, que Nasser avait déjà cherché, en vain, à mettre au pas !

31 12 1991                  Dépôt de bilan de La 5. (5° chaîne de télévision française)

Les Banques suisses ne s’attendaient pas à être concernées par la décomposition si rapide de l’URSS. La Russie  hébergeait alors environ 7 millions de Juifs du silence comme les nomme Elie Wiesel, 7 millions de juifs apparentés aux victimes de l’Holocauste, lesquels avaient des comptes en Suisse :

Avant l’effondrement de l’Union soviétique, la moindre tentative de prise de contact avec une banque suisse était une entreprise mortellement dangereuse. La fille ou le fils d’un juif victime de l’Holocauste qui téléphonait à Zurich et y prenait un avocat, ou se rendait lui-même en Occident, devenait automatiquement suspect au yeux du KGB.

Tout a changé depuis 1991. C’est la libre circulation des personnes, tout le monde a le droit de voyager. Et, depuis cette date, toutes les semaines, des dizaines de descendants de pères, de mères, de frères et sœurs ou de grands-parents assassinés à Maidanek, Buchenwald, Treblinka ou Babi-Yar se présentent à Zurich… où ils se font refouler pour des finasseries juridiques.

[…]   À la demande du gouvernement israélien, le Congrès juif mondial a pris depuis 1992 la défense de ces créanciers éconduits, faisant de ce sinistre passé, de l’hypocrisie et du mensonge des gnomes un sujet de débat international.

[…]   Nul n’a plus exactement ni plus intelligemment décrit que Durrenmatt le subconscient des puissants en Suisse, leur hybris, leur insondable hypocrisie.

Jean Ziegler           La Suisse, l’or et les morts           Seuil 1997

Création de la BERD : Banque Européenne pour la reconstruction et le développement… des pays de l’ex Europe de l’Est. En fait Jacques Attali, ex conseiller de François Mitterrand, nommé directeur, ne fera guère que donner libre cours à ses goûts fastueux, ce que n’apprécieront pas du tout les Anglais, choqués de voir ce parvenu se conduire ainsi au cœur de la City. Il sera remplacé le 18 08 1993  par un banquier beaucoup plus respectable : Jacques de Larosière, ancien gouverneur de la Banque de France.

On n’est pas encore sûr que l’Europe puisse reconstruire l’Est, mais on l’est déjà pour ce qui est de ses capacités à détruire l’ouest : Marx Tharaud est né à l’île d’Yeu. Il navigue sur La Gorgone. La France s’est engagée vis à vis de l’Europe à réduire le nombre de ses bateaux de pêche. Contre de l’argent, les patrons pouvaient les casser, les donner à la plaisance ou les couler sans autre forme de procès. Marc choisit la dernière solution, pour rembourser ses dettes. Il prit 40 millions de centimes et partît à la pointe du Châtelet  noyer La Gorgone. Un jour sans vent, mais un jour terrible :

Toute ma vie, on m’avait appris que couler un bateau était un délit. Et là, on nous donnait des sous pour le faire, c’était horrible. C’est comme si on vous payait pour brûler votre commerce, mais c’est pire. Un bateau, c’est plus qu’un stock, un engin ou un magasin. Il a une âme, c’est notre vie. J’ai eu mal, surtout qu’il ne voulait pas couler. Avec mon père, on a attendu 5 heures, toute la journée à le regarder flotter à demi-plein d’eau. Tu débarques de ton bateau qui t’a fait vivre depuis vingt ans, et t’attends sur un autre. T’as pas l’air fin, tu penses. C’est l’épreuve la plus douloureuse de ma vie.

Propos recueillis par Télérama du 16 juillet 1997. N° 2479.

Je vous accorde que les pays riches sont loin d’en faire assez, mais c’est quand même étonnant de constater que, trois mois à peine après la fin de la guerre froide, chez les Occidentaux, il n’était plus question que d’aide à la Russie. Il y a là une grande première dans l’histoire humaine.

René Girard               Quand ces choses commenceront        Arléa 1994

Normalisation au Liban, sous influence syrienne. 39 pays s’engagent à ne pas exploiter l’Antarctique pendant 50 ans.

Françoise et Laurent se baladent en Andalousie et rendent visite à un oncle maternel de Françoise. Vieux républicain, il se retrouve dans une maison de retraite tenue par des religieuses, et y est fort bien : le temps de la haine est passée, celui de la réconciliation est arrivé. Et il n’est pas besoin de passer des années dans le pays pour voir que c’est là une évolution générale : le partage d’un pouvoir quasiment symbolique, – mais un symbole peut peser très lourd, en la personne de Juan Carlos, le roi, – avec un gouvernement de gauche, démocratiquement élu, en la personne de Felipe Gonzales aura rarement eu plus d’effets bénéfiques : ils ont tiré un trait sur la guerre d’Espagne, sur le franquisme, et toute l’Espagne, joyeuse et libérée, a suivi.

Des amis des parents de Françoise, vivent à St Affrique depuis la fin de la 2°guerre mondiale ; M. Blanco est un ancien capitaine de l’armée républicaine : dans les années 83, le consulat d’Espagne de Montpellier l’a contacté lui demandant de remplir un dossier pour faire valoir ses droits à la retraite d’ancien combattant ; bien sûr, la mesure valait pour tous les anciens combattants républicains émigrés à droite à gauche ! Existe-t-il un gouvernement français qui aurait su faire cela ?

Prabhakaran, le chef des Tigres Tamoul, – LTTE – mouvement indépendantiste du Sri Lanka -, commandite l’assassinat de Rajiv Gandhi, pour être intervenu militairement au Sri Lanka en 1987 et 1989 pour une mission de maintien de la Paix. Il se prive ainsi de son plus précieux soutien : l’Inde, dans le sud-est de laquelle se trouve une forte minorité Tamoul.

En France, principalement dans le sud, nombreuses révoltes d’enfants de harkis.

15 01 1992                 La CEE reconnaît l’indépendance de la Croatie et de la Slovénie, et le 6 04, de la Bosnie. Ces républiques seront admises à l’ONU le 22 05.

Janvier 1992               L’inflation en Russie est de 200 %. Sur l’ensemble de l’année, elle va être de 2600 %, et sur l’ensemble de l’année 1993, de 1000 % ! Evidemment, les revenus légaux ne suivent pas, et les plus à la traîne sont les retraites. Ne peuvent suivre pareille inflation que les escrocs, les voyous et les corrompus.

6, 7 02 1992               Boris Eltsine est reçu en France : François Mitterrand a mis les petits plats dans les grands en le logeant au Grand Trianon, lui servant du chef d’un vieux et grand pays, et d’une jeune démocratie à l’aube d’une renaissance.

En privé, il tenait un autre langage : Vous verrez, cela finira très mal. Même la Russie s’en ira en morceaux. À moins qu’un général ne la ramasse. Là, il n’était pas trop loin de ce qui arrivera, sinon que ce ne sera pas un général, mais un KGbiste… choisi par Eltsine.

7 02 1992                    Signature du Traité sur l’Union Européenne : Traité de Maastricht : une date butoir est fixée pour l’institution de la monnaie unique : UEM, et de la création de la Banque Centrale : 1999.

8 02 1992                    16° JO d’hiver à Albertville. On aura coulé beaucoup de béton, construit pas mal d’autoroute mais l’accès aux stations de la Maurienne restera encore difficile en période d’affluence et de mauvais temps. Le roi de la journée, c’est Philippe Decouflé, petit zozo passionné de 30 ans, ainsi se qualifie-t-il lui-même : Je ne me retourne jamais sur mon passé, mais oui, sincèrement, ce 8 février 1992 reste l’un des plus beaux jours de ma vie. Jamais on ne fait confiance à un artiste de 30 ans en lui filant les clés de la réussite avec 100 millions de francs. J’avais quatre thèmes à respecter : la couleur, la jeunesse, le dynamisme de la France et la pureté du geste sportif. J’étais jeune, dynamique, j’adorais les couleurs. Je me suis dit : inutile de traiter ces sujets, ils seront induits. Je vais me concentrer sur la pureté du geste sportif et la beauté du mouvement. Et on a déliré. Pendant un an. Avec une équipe géniale.

Ce jour-là, il faisait beau ! Pas un nuage ! C’était un pari insensé, hein ? Sous la pluie, c’était cuit ! Quand j’ai vu le soleil le matin, j’ai su qu’on avait gagné. Quelle joie !

L’impression que tout mon univers graphique et musical, de Devo à Jean-Paul Goude, en passant par Alvarez et Cunningham, tous ces spectacles que j’avais vu avec ferveur, ces influences que je revendiquais, à la fois américaines, surréalistes, punk-rock, ces artistes formidables, dont je m’étais entouré, ces troupes jusque là obscures qui avaient adhéré au projet, soudain, j’en étais le catalyseur et je balançais tout ça à la face du monde. Et ça lui plaisait, au monde. Et c’était merveilleux.

Philippe Decouflé Le Monde magazine n° 71.           22 01 2011

12 04 1992                  La France se laisse coloniser sans résistance : Disneyland se pose à Marne La Vallée.

2 05 1992                   La CEE et l’Association Européenne de Libre Échange (Autriche, Finlande, Islande, Liechtenstein, Norvège, Suède, Suisse) signent le traité qui instaure l’EEE : Espace Économique Européen.

5 05 1992                     Philippe Séguin [1943-2010] dépose une exception d’irrecevabilité au projet de loi constitutionnelle préalable à la ratification du traité de Maastricht par référendum fixé pour le 20 septembre prochain. Celle-ci est rejetée, et le oui l’emportera de justesse avec 51.04 % des voix pour une participation de 69.07%. Il aura tout de même mouillé sa chemise pendant près de deux heures.

[…]      La logique du processus de l’engrenage économique et politique mis au point à Maastricht est celle d’un fédéralisme au rabais fondamentalement antidémocratique, faussement libéral et résolument technocratique. L’Europe qu’on nous propose n’est ni libre, ni juste, ni efficace. Elle enterre la conception de la souveraineté nationale et les grands principes issus de la Révolution : 1992 est littéralement l’anti-1789. Beau cadeau d’anniversaire que lui font pour ses 200 ans les pharisiens de cette république qu’ils encensent dans leurs discours et risquent de ruiner dans leurs actes         […]

Philippe Seguin

De plus amples extraits figurent dans la rubrique Discours

23 05 1992              La Mafia règle son compte au juge Falcone et à quelques autres, dont sa femme et les hommes de son escorte. Il  était parvenu à faire parler le mafieux Tomasso Buscetta, donnant ainsi naissance au statut des repentis.

Ce 23 mai 1992, il était 16h40 lorsque le jet des services secrets, un Falcon 50, atterrit à Palerme avec Falcone et son épouse à bord. Très peu de personnes connaissaient les allers et venues de ce magistrat devenu le pourfendeur de la Mafia depuis le maxi-procès de 1987 dans lequel comparurent près de cinq cents accusés, dont Toto Riina, le parrain des parrains.

À 17h50, Falcone prit le volant d’une Fiat Croma blindée. Un convoi de trois Croma banalisées s’engagea discrètement sur l’autoroute, en direction de Palerme. Tout paraissait tranquille. Dans tous les pays du monde, les soirées des samedis sont particulièrement douces et ensommeillées lorsque pointent les premières chaleurs. Trois policiers avaient pris place dans la Croma marron qui ouvrait le convoi et trois autres dans la Croma bleue qui le fermait. Le juge Falcone conduisait la Croma blanche, Francesca était à ses côtés tandis que son garde du corps, Giuseppe Costanza, se tenait à l’arrière, prêt à toute éventualité. Les Fiat étaient blindées, car on ne sait jamais quand et là où la pieuvre pouvait frapper dans un pays tel que la Sicile… Les trois voitures roulaient à faible distance les unes des autres, les compteurs marquaient cent-soixante kilomètres à l’heure. Les faubourgs n’étaient plus qu’à quelques minutes.

À 17h59 exactement, une explosion titanesque ébranla la campagne. Les Croma furent projetées dans un cratère de huit mètres de profondeur et de cent mètres de diamètre. Les quatre occupants de la Fiat marron périrent sur le coup ainsi que Francesca, l’épouse du juge. Giovanni Falcone, relevé dans un état désespéré, décéda lors de son transport vers l’hôpital, tandis que Giuseppe Costanza en réchappa miraculeusement.

Une charge d’une tonne de tolite avait été placée sous la chaussée, dissimulée à l’intérieur d’une canalisation, au lieu-dit Capaci. Des témoins avaient d’ailleurs remarqué quelques jours plus tôt, qu’une équipe d’ouvriers d’entretien des autoroutes italiennes, en tenue jaune, s’affairaient sous un passage piétonnier. D’autres avaient noté qu’un avion de tourisme survolait les lieux au moment de l’attentat et l’hypothèse d’une déflagration commandée à partir de ce mystérieux aéronef nourrissait la rumeur.

Selon la télévision italienne, le juge enquêtait sur une affaire de pots-de-vin versés pour l’attribution de marchés publics milanais et dont une partie avait été transférée sur des comptes en Suisse. La quotidien milanais Corriere della Serà titra même L’ombre des comptes bancaires suisses plane sur l’attentat de Palerme

Maurice Gouiran   Les sang des Siciliens       Editions Jigal 2009

31 05 1992                 18 des 21 républiques signent le traité de fédération de Russie [4]

      Peuples du Caucase 

1)     Adyguès
2)     Karatchaï-Tcherkesses
3)     Kabardino-Balkarie
4)     Ossétie du nord
5)     Tchétchénie
6)     Daghestan
7)     Ingouchie
8)     Kalmoukie

Peuples turcs

9)     Tchouvachie
10) Tatarstan
11)  Bachkirie
12) Altaï
13) Khakassie
14) Touva
15) Sakha

Peuples ouraliens

16) Carélie
17) Komis
18) Maris
19) Mordovie
20) Oudmoulie

            Peuples mongols

21) Bouriatie

1 06 1992                     Appel de Heidelberg : à l’approche du 3° sommet mondial sur l’environnement à Rio, nombre de scientifiques signent le texte suivant :

Nous soussignés, membres de la communauté scientifique et intellectuelle internationale, partageons les objectifs du Sommet de la Terre qui se tiendra à Rio de Janeiro sous les auspices des Nations Unies et adhérons aux principes de la présente déclaration. Nous exprimons la volonté de contribuer pleinement à la préservation de notre héritage commun, la Terre. Toutefois, nous nous inquiétons d’assister, à l’aube du XXI° siècle, à l’émergence d’une idéologie irrationnelle qui s’oppose au progrès scientifique et industriel et nuit au développement économique et social. Nous affirmons que l’état de nature, parfois idéalisé par des mouvements qui ont tendance à se référer au passé, n’existe pas et n’a probablement jamais existé depuis l’apparition de l’homme dans la biosphère, dans la mesure où l’humanité a toujours progressé en mettant la nature à son service, et non l’inverse. Nous adhérons totalement aux objectifs d’une écologie scientifique axée sur la prise en compte, le contrôle et la préservation des ressources naturelles. Toutefois, nous demandons formellement par le présent appel que cette prise en compte, ce contrôle et cette préservation soient fondés sur des critères scientifiques et non sur des préjugés irrationnels. Nous soulignons que nombre d’activités humaines essentielles nécessitent la manipulation de substances dangereuses ou s’exercent à proximité de ces substances, et que le progrès et le développement reposent depuis toujours sur une maîtrise grandissante de ces éléments hostiles, pour le bien de l’humanité. Nous considérons par conséquent que l’écologie scientifique n’est rien d’autre que le prolongement de ce progrès constant vers les conditions de vie meilleures pour les générations futures. Notre intention est d’affirmer la responsabilité et les devoirs de la science envers la société dans son ensemble. Cependant, nous mettons en garde les autorités responsables du destin de notre planète contre toute décision qui s’appuierait sur des arguments pseudo-scientifiques ou des données fausses ou inappropriées. Nous attirons l’attention de tous sur l’absolue nécessité d’aider les pays pauvres à atteindre un niveau de développement durable et en harmonie avec celui du reste de la planète, de les protéger contre les nuisances provenant des nations développées, et d’éviter de les enfermer dans un réseau d’obligations irréalistes qui compromettrait à la fois leur indépendance et leur dignité. Les plus grands maux qui menacent notre planète sont l’ignorance et l’oppression, et non pas la science, la technologie et l’industrie, dont les instruments, dans la mesure où ils sont gérés de façon adéquate, sont des outils indispensables qui permettront à l’humanité de venir à bout par elle-même et pour elle-même, de fléaux tels que la surpopulation, la faim et les pandémies.

Parmi les signataires et soutiens figurent environ 4 000 scientifiques et universitaires, dont 72 récipiendaires du prix Nobel.  98 pour la France :

Pierre AIGRAIN Académie des Sciences, Louis ALBOU biologiste, Jean-Michel ALEXANDRE pharmacologue, Michel ALLIOT Président d’Université, Manan APFELBAUM nutritionniste, Henri ATLAN professeur en médecine nucléaire, Maurice AUBERT océanographe, Marc AUGE anthropologue, Jean-François BACH immunologue, Jean-Pierre BADER professeur de médecine, Jack BAILLET psychiatre, Raymond BARRE ancien premier ministre, Jacques BARROT ancien ministre, Etienne BAULIEU endocrinologue, Per BECH psychiatre, Jean BIGNON pneumologue, Jean-Paul BINET, chirurgien, Jean-Noël BIRABE, démographe, Alain BOMBARD océanographe, Pierre BOURDIEU sociologue, André BOURGUIGNON psychiatre, Odile BOURGUIGNON psychologue, Jean-Claude BOUVIER linguiste, Constant BURG Institut Curie, P. BUSER Académie des Sciences, Henri CAILLAVET ancien ministre, V.CAPUT chercheur au CNRS, Jean-Claude CHERMANN virologue, Pierre CORNILLOT université Paris XIII, François DAGOGNET philosophe, André DANZIN président du Ceselec, Jean DAUSSET prix Nobel de médecine immunologue, Quentin DEBRAY Psychiatre, Pierre DEBRAY-RITZEN professeur, Claude DEBRU philosophe, Jean DORST ornithologue, Pierre DOUZOU biologiste, Jean-Pierre EBEL biochimiste, Mosche FLATO mathématicien, Etienne FOURNIER toxicologue, Marc FUMAROLI historien, G. GACHELIN Institut Pasteur, Pierre-Gilles de GENNES prix Nobel de physique, Paul GERMAIN secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, Herbert GESCHWIND cardiologue, James GOLDBERG cancérologue, François GROS biologiste, Marianne GRUNBERG-MANAGO biologiste, Marie Elisabeth HANDMANN anthropologue, Claude HURIET néphrologue, Eugène IONESCO écrivain, François ISAMBERT sociologue, Lucien ISRAEL cancérologue, Liliane ISRAEL psychologue, Claude JASMIN cancérologue, V.P. KAFTANDJIAN université de Provence, Sergueï Petrovich KAPITZA physicien, Philippe KOURILSKY Institut Pasteur, Henri LABORIT pharmacologue, Yves LAPORTE Collège de France, Raymond LATARJET radiobiologiste, Hervé LE BRAS démographe, Marcel LEGRAIN neurologue, Jean-Marie LEHN prix Nobel de chimie, Pierre LELONG mathématicien, Jean-Paul LEVY virologue, André LICHNEROWICZ mathématicien, Michel MAFFESOLI sociologue, Nicole-Claude MATHIEU maître de conférence, Yves MATILLON gérontologue, Antoine MERLE D’AUBIGNE université Paris I, Philippe MEYER biochimiste, L. MONNERIE, Gabriel NAHAS toxicologue, Guy OURISSON chimiste, Jean-Claude PECKER astrophysicien, Yves PELICIER psychiatre, Pierre PIGANIOL physicien, A.PROCHIANTZ Ecole Normale Supérieure, Claude RAFFAELLI CPA, François RAVEAU professeur de médecine, François REGNIER synthélabo laboratoires, J.RUFFIE Académie de médecine, Michel SALOMON directeur de “Projections, Evry SCHATZMAN astrophysicien, Jean SCHERRER hôpital La Pitié-Salpétrière, Gérard SIEST pharmacologue, Dominique STEHELIN Institut Pasteur, François STEUDLER université de Strasbourg, Lionel STOLERU économiste, Jean SUTTER psychiatre, Haroun TAZIEFF volcanologue, Maurice TUBIANA cancérologue, Alain-Jacques VALLERON biomathématicien, Bernard VANDENBUNDER directeur de recherches CNRS, Daniel WIDLOCHER psychiatre, Etienne WOLFF Académie Française, Edouard ZARIFIAN psychiatre.

Interrogés longtemps après, nombre de signataires, diront : Si c’était à refaire, je signerai à nouveau. Certains ajoutant, à quelques mots près. Le texte donnera lieu à de bien rudes empoignades, les scientifiques tenant à ce leur signature vienne cautionner toute prise de position qui pourrait entraîner des choix politiques essentiels.

Par son ampleur, par le nombre et le prestige des personnalités enrôlées à leur insu, par l’effet qu’elle a eu dans la structuration du débat public, c’est sans doute l’une des plus brillantes opérations de communication jamais menées. Qu’on en juge : des dizaines de Prix Nobel de toutes disciplines (Hans Bethe, Linus Pauling, Ilya Prigogine, Jean-Marie Lehn, Pierre-Gilles de Gennes, Elie Wiesel, etc.) aux côtés de centaines de scientifiques de premier plan, de médecins, d’intellectuels ou d’écrivains (Pierre Bourdieu, Hervé Le Bras, Marc Fumaroli, Eugène Ionesco, etc.) signant dans un même élan un appel solennel aux chefs d’Etat et de gouvernement.

Le 1° juin 1992, ce texte-massue est rendu public à la veille de l’ouverture du Sommet de la Terre à Rio (Brésil). C’est l’appel d’Heidelberg. Sitôt rendu public, il fait couler des tombereaux d’encre : il est présenté comme une grave mise en garde des savants, enjoignant les dirigeants réunis à Rio à la plus grande méfiance face aux défenseurs de l’environnement animés par une idéologie irrationnelle qui s’oppose au développement scientifique et industriel.

La présentation et la médiatisation du texte – bien plus que son contenu stricto sensu – ont à l’évidence pour objectif de ramener les préoccupations environnementales et les sciences de l’environnement, qui émergent à Rio, à des pseudo-sciences. Des scientifiques s’inquiètent du tout-écologie, titre Le Figaro. Rio contre Heidelberg, ajoute Le Monde. Rio : faut-il brûler les écologistes ?, s’interroge Libération à sa une.

Initiative spontanée de la communauté scientifique ? L’appel d’Heidelberg est en réalité le résultat d’une campagne habilement orchestrée par un cabinet de lobbying parisien lié de près aux industriels de l’amiante et du tabac…

Le premier indice est un mémo confidentiel de Philip Morris, daté du 23 mars 1993 et rendu public dans le cadre d’une action en justice contre le cigarettier. La note interne présente l’appel d’Heidelberg, se félicitant qu’il a maintenant été adopté par plus de 2 500 scientifiques, économistes et intellectuels, dont 70 Prix Nobel.

A quoi tient l’existence de cette coalition internationale de scientifiques basée à Paris ? Le mémo de Philip Morris l’explique sans ambages : elle « a son origine dans l’industrie de l’amiante, mais elle est devenue un large mouvement indépendant en un peu moins d’un an. Nous sommes engagés aux côtés de cette coalition à travers la National Manufacturers Association française [Groupement des fournisseurs communautaires de cigarettes], mais nous restons discrets parce que des membres de la coalition s’inquiètent qu’on puisse faire un lien avec le tabac, ajoute la note de Philip Morris. Notre stratégie est de continuer à la soutenir discrètement et de l’aider à grandir, en taille et en crédibilité.

Pourquoi soutenir l’appel d’Heidelberg ? Comment ? Un nouvel organisme, le Centre international pour une écologie scientifique [ICSE, pour International Center for a Scientific Ecology], a été fondé, à Paris, comme une continuité de l’appel d’Heidelberg, pour fournir aux gouvernements du monde entier des opinions sur ce qui constitue une science environnementale solide, à propos de certains problèmes, explique la note. Certains problèmes, mais surtout ceux qui concernent les industriels du tabac et de l’amiante…

L’ICSE est domicilié avenue de Messine, à Paris, dans les locaux d’un cabinet de conseil aux entreprises, Communications économiques et sociales (CES), et n’en est qu’une émanation. Or c’est précisément le CES qui organise et supervise, en France, le lobbying des industriels de l’amiante entre 1982 et 1996. Un lobbying qui permettra de retarder à 1997 l’interdiction de la fibre cancérigène, qui devrait causer, selon l’Inserm, environ 100 000 morts prématurées entre 1995 et 2025…

Pour promouvoir une écologie scientifique l’ICSE, cette continuité de l’appel d’Heidelberg, organise des conférences. La première se tient le 10 mai 1993, à Paris. Le thème est celui des risques réels associés à la présence de cancérogènes à faible dose dans l’environnement : pesticides, fibres d’amiante, fumée ambiante de tabac… Mais les intervenants sont soigneusement choisis pour minimiser le plus possible ces risques. L’examen de documents internes de l’industrie du tabac – déclassifiés par la justice américaine depuis le début des années 2000 – montre que plus de la moitié des douze scientifiques intervenant ont des liens financiers avec l’industrie cigarettière américaine, soit à titre de consultant, soit par le biais de crédits de recherche. Les autres sont liés à d’autres secteurs… Quant au seul Français présent, c’est le toxicologue Etienne Fournier, membre de l’Académie nationale de médecine et… du Comité permanent amiante – un groupe informel désormais célèbre, mis sur pied par CES pour appuyer le lobbying en faveur de la fibre minérale.

L’inféodation des conférences de l’ICSE à l’industrie va bien au-delà du choix des intervenants. Un courrier confidentiel du 10 juin 1993, adressé par un cadre de Rothmans International à sa représentante en France, montre que les responsables de l’industrie cigarettière américaine ont eu accès à la version provisoire de la déclaration de consensus prise à l’issue de la conférence de l’ICSE à Paris. La semaine dernière, Sophie Valtat, de l’ICSE, m’a envoyé la version provisoire du consensus, écrit ce cadre de Rothmans. Cela convient pour la plus grande part. Cependant, la deuxième phrase pourrait conduire à condamner l’ICSE pour dogmatisme... Rothmans suggère ensuite un changement de formulation de la phrase contestée.

Le lien avec l’appel d’Heidelberg apparaît en toutes lettres dans les plaquettes de présentation de l’ICSE : Notre but est de répondre à la requête de nombreux signataires de l’appel d’Heidelberg, dans l’objectif d’étendre son impact à l’examen de questions réelles, auxquelles est confrontée la communauté scientifique. Le programme de la conférence de Paris est, de plus, annoncé comme ayant été préparé par le docteur Michel Salomon, coordinateur de l’appel d’Heidelberg. Comme le rapporte à l’époque la presse française, c’est en effet Michel Salomon, médecin et journaliste, éditeur de la revue Projections, qui réunit, en avril 1992 à Heidelberg (Allemagne), le petit noyau des premiers signataires de l’appel… Comment, avec les nombreuses et prestigieuses cautions du célèbre appel, pouvait-on suspecter l’ICSE d’organiser des fausses conférences scientifiques sous la tutelle des industries du tabac et de l’amiante ?

Pourtant, dès avant la publication de l’appel, de premiers soupçons se font jour. Avant mon départ pour Rio, un certain Marcel Valtat est venu me voir au journal pour me proposer l’exclusivité de l’appel d’Heidelberg, raconte le journaliste Roger Cans, alors chargé de l’environnement au Monde. Patron et fondateur de CES, Marcel Valtat est alors connu pour ses liens avec les industriels de la pharmacie et de l’amiante. J’ai lu le texte et j’ai tout de suite soupçonné qu’il y avait des intérêts économiques derrière, poursuit Roger Cans. Par déontologie, je l’ai refusé. Je savais que, si Le Monde le publiait en exclusivité, on penserait qu’il en épousait le point de vue. C’est Le Figaro qui a finalement eu le scoop… Bien sûr, l’écrasante majorité des signataires ignore tout de l’origine du texte et des motivations de ses commanditaires.

Jean-Pierre Hulot, ancien collaborateur de Marcel Valtat (décédé en 1993) et actuel PDG de CES, confirme au Monde que l’appel d’Heidelberg est bien parti de CESMichel Salomon travaillait en free-lance pour nous, ajoute M. Hulot, qui a été mis en examen en janvier 2012 pour son rôle au sein du Comité permanent amiante. Cependant, M. Hulot assure que le texte n’a pas été commandé par une ou plusieurs entreprises, et qu’il était une initiative bénévole née après des discussions tenues avec des membres de l’Académie des sciences. Quant à l’ICSE, poursuit-il, cela partait d’une volonté de diversifier l’activité de CES et d’organiser des congrès scientifiques. Des congrès dont les documents sont relus et amendés par les cigarettiers ? Je ne suivais pas cela personnellement, je ne suis pas au courant, répond M. Hulot.

Stéphane Foucart                 Le Monde 16 06 2012

2 06 1992                    Le Danemark, par référendum dit non aux accords de Maastricht.

C’est jour de fête nationale en Italie. Sa célébration avait été supprimée en 1977, dans un climat de grande contestation antimilitariste. En 1982, Bettino Craxi avait rétabli la parade. Cette fois-ci, on a installé des tribunes sur la via dei Fori Imperiali, à Rome, mais… surprise, aucun officiel ne les honore de sa présence ! personne ! On va démonter le tout en vitesse et l’année prochaine, on commencera par y réfléchir. Les Italiens sont viscéralement régionalistes.

3 au 14 06 1992                       Fin de la Conférence de Rio de Janeiro sur l’environnement : on a causé de tout et pris quelques décisions, dont le mise en place d’un Agenda 21 [21 : soit le  XXI° siècle] qui comprend 2 500 recommandations concernant la mise en œuvre concrète des principes de la déclaration.

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[1] …on est là à peu près au quart du budget annuel de la France.

[2]  Nom d’un bar corse, QG d’une mafia bien connue

[3] En 1991, un document de l’autorité sur l’énergie nucléaire du Royaume Uni signalait que si 8 % de l’uranium appauvri utilisés dans le Golfe était inhalés, cela pourrait causer 500 000 décès. (Courrier International p 35, N° 644 du 6 au 12 mars 2003).

[4] Sur les passeports intérieurs soviétiques (c’est-à-dire les cartes d’identité), la nationalité, ou plutôt l’ethnie, était précisée : arménien, russe, juif, azerbaïdjanais, etc. Cette mention a disparu des passeports en 2000 en dépit de certaines protestations, entre autres de l’Église orthodoxe. Il est juste écrit désormais : citoyen de Russie.


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