9 septembre 1994 au 22 février 1996 Le sang contaminé. Grotte Chauvet. Juppé peut-être trop droit dans ses bottes. Jacques Chirac supprime le service militaire obligatoire. Mort de François Mitterrand. 15075
Publié par (l.peltier) le 22 août 2008 En savoir plus

9 09 1994                    Mise en examen dans l’affaire du sang contaminé d’Edmond Hervé, ancien ministre de la Santé, de Georgina Dufoix, ancien ministre des Affaires Sociales, et de Laurent Fabius, ancien Premier Ministre : véritable tonneau des Danaïdes procédural, l’affaire échouera finalement en février 99 devant la Cour de Justice de l’État.

Des fautes ont été commises certes, la lenteur de l’administration à appliquer les directives ministérielles ont causé des morts, la poursuite des collectes de sang en milieu carcéral sans dépistage, selon des directives internes opposées aux directives ministérielles,  l’écoulement des stocks de sang non chauffés, l’homologation tardive du test Abbot, pour ne pas nuire au test Pasteur, sont des faits qui méritaient d’être condamnés ; mais il faut tout de même se souvenir de ce qu’était alors le sida en France par rapport aux autres causes de décès par maladie : en 1985, pour 573 cas de sida, on a compté 180 morts, pendant que la grippe tuait 600 personnes, l’infarctus 50 000 et le cancer 140 000. Plusieurs mois après que Laurent Fabius eût rendu obligatoire le dépistage obligatoire, 80 % des médecins estimaient que c’était là un luxe inutile, le professeur Jean Bernard, le pape de l’hématologie déclarait : Le risque du sida est moins grave que celui de l’hépatite, l’ensemble de l’opinion estimait que c’était une histoire d’homosexuels et de drogués…

Santé publique. Demandez à n’importe qui : où est l’urgence ?, et il vous répondra : VIH. Le lobby homo a du génie, et il est scandaleux que neuf malades sur dix dans le monde n’aient pas accès aux soins. Mais dans nos contrées, c’est une illusion. Le sida tue autour de cinq cents personnes en France [en 2004] par an, Alzheimer, quatre-vingt mille. Cent fois plus. C’est la troisième cause de mortalité, après le cancer et les maladies cardio-vasculaires. On estime à cent-vingt mille les porteurs du VIH sida, mais huit cent cinquante mille le nombre d’Alzheimer de plus de soixante-dix ans (cent mille cas nouveaux chaque année) [En fait, neuf cent mille en 2016 ; chiffres France -Inter]. Un programme Alzheimer a été adopté en 2001. On attend toujours la circulaire d’application et les moyens. Il prévoyait la création de sept mille places d’accueil par jour. À peine la moitié a été obtenue, et il y aura, dans dix ans, deux millions de malades, dans notre pays. Les temps d’antenne et les budgets vont aux sidéens. Place aux jeunes.

Régis Debray          Le Plan Vermeil.      Gallimard 2004

Le procès devant la Cour de Justice de la République, beaucoup plus que la culpabilité des ministres vient mettre en évidence les fautes de l’administration et du corps médical. Dans un tel contexte, l’acharnement d’aujourd’hui comprend une bonne dose de malhonnêteté, dénoncée par des voix de plus en plus nombreuses :

Encenser le rôle du politique pour mieux l’abaisser, quelle éclatante revanche pour le corps judiciaire ! Après avoir oscillé, depuis deux siècles, de l’extrême arrogance à l’extrême soumission, voilà la magistrature en situation de se venger ! Grâce au jeu de miroir qui s’est instauré entre l’opinion et la justice, celle-ci tient dans sa main ces politiques qui l’ont si souvent humiliée. Procès d’intention, rétorquera la corporation judiciaire : seul notre devoir nous guide…. Qui a lu l’arrêt de renvoi des  trois ministres devant la Cour de Justice de la République ne peut que s’esclaffer devant tant d’hypocrisie ! Ce texte exsude la haine. Haine des politiques, du pouvoir, des puissants. Qu’il est doux, protégé par l’hermine et le respect dû aux magistrats de pouvoir, de la sorte, prendre une revanche historique ! Au service de cette mission, tous les moyens sont bons : méconnaissance du fonctionnement de l’État, analyses tronquées, sophismes et contre vérités. Si, au nom de la transparence démocratique, les actes de justice étaient soumis à la même critique que les décisions politiques ou les stratégies industrielles, l’arrêt serait mis en charpie, ses rédacteurs déconsidérés et le procès du 9 février (1999) tomberait en quenouille.

Alain Minc. Le Monde  du 22 janvier 1999

Le droit est une matière assez plastique qui peut permettre de régler des comptes politiques.

Gérard Davet, journaliste au Monde, Midi Libre du 23 novembre 2014

27 09 1994             L’Estonia, ferry boat reliant Tallinn, en Estonie, à Stockholm essuie un gros temps de force 8. Il transporte 803 passagers et 186 hommes d’équipage. À 1 heure du matin, le pont des voitures est envahi d’eau. 30 minutes plus tard, le bateau coule, faisant 852 victimes. La commission d’enquête mettra trois ans pour conclure à la responsabilité du chantier naval allemand qui a construit l’Estonia. Mais les lacunes, voir erreurs de cette enquête sont tels qu’ils susciteront une autre enquête, qui conclura avec une quasi certitude à un attentat terroriste, consécutif au transport clandestin – non déclaré sur les listes de fret – de deux camions remplis d’héroïne et d’isotopes de cobalt radioactifs. Onze ans après les faits, la Suède reconnaîtra que le navire transportait aussi du matériel militaire de l’armée suédoise.

Vingt-cinq ans plus tard, l’affaire aura un peu mais pas plus, avancé et la thèse terroriste éliminée :

S’il s’était tenu quelques années après la catastrophe, dans laquelle Elisabeth Nilsson a perdu son mari en 1994, alors peut-être que le procès qui s’ouvrira vendredi 12 avril 2019, devant le tribunal de grande instance de Nanterre, aurait permis aux familles des 852 victimes d’avancer dans leur travail de deuil. Mais un quart de siècle après le naufrage, il arrive trop tard, souffle la retraitée suédoise, qui rêve d’une conclusion. C’est ce qui fait l’intérêt de ce procès. Pour la première fois, un tribunal va enfin se prononcer sur le fond du dossier et juger de la responsabilité civile du bureau français de vérification Veritas et du constructeur allemand Jos L. Meyer Werft, note Me François Lombrez, l’avocat français de 1 116 ayants droit et survivants.

Pour en arriver là, il aura fallu vingt trois ans de procédure, émaillés de multiples renvois et référés, et deux arrêts de la Cour de cassation. L’avocat suédois, Me Henning Witte, qui avait lancé la procédure en 1996, reconnaît qu’il avait perdu espoir de la voir aboutir un jour. Il n’est guère optimiste sur l’issue du procès en l’absence d’une expertise technique de l’épave,  refusée par la justice française, une décision qu’il qualifie de sabotage. Le 27 septembre 1994, l’Estonia a quitté le port de Tallinn en fin d’après midi, direction Stockholm. Le navire est un symbole : premier bateau à relier l’Estonie à l’Europe de l’Ouest après l’implosion de l’Union soviétique (URSS). Ove Nilsson, entrepreneur de 46 ans, n’aurait pas dû se trouver là bord. Il a avancé son retour, raconte sa femme, Elisabeth. Juste avant d’embarquer, il a appelé son plus jeune fils. C’est lui qui a appris le naufrage à 5 heures du matin, en allant travailler. Un des survivants suédois, l’ingénieur Mikael Oun a raconté s’être réveillé au milieu de la nuit : J’ai entendu un bruit épouvantable, puis deux coups. J’ai compris que quelque chose n’allait pas. Le bateau n’avançait plus comme avant. Brusquement, il s’est incliné. Les meubles sont venus s’écraser contre la porte.

L’Estonia a lancé son premier SOS à 1 h 22. A 1 h 48, le navire de 155 mètres de long, disparaît des radars. Sur les 989 passagers, seulement 137 ont survécu. La plupart des victimes étaient des Suédois et des Estoniens. Une Française a également péri dans le naufrage. Sept cent cinquante sept corps n’ont jamais été retrouvés. Très vite à Stockholm, la machine s’emballe. Quelques heures après la catastrophe, le premier ministre conservateur, Carl Bildt avance la thèse d’un accident : en pleine tempête, les attaches de l’étrave mobile qui verrouille la proue du bateau auraient fini par céder, provoquant l’ouverture de la rampe d’accès et permettant à l’eau de s’engouffrer sur le pont à voitures.

Cette première version des faits sera confirmée trois ans plus tard par une commission d’enquête internationale tripartite, dont le rapport publié en 1997 constate que l’étrave mobile n’avait pas été construite conformément à des hypothèses de conception raisonnables. Selon Me François Lombrez, le Bureau Veritas aurait dû signaler le défaut, mais il a choisi de déclarer le navire apte à la navigation quand il ne l’était pas. Les conclusions de la commission d’enquête n’ont jamais été confirmées par des experts. Car après avoir décidé, en décembre 1994, de ne pas renflouer l’épave et de ne pas remonter les corps, les autorités suédoises ont convaincu Tallinn et Helsinki de faire du navire une sépulture, en interdisant l’accès par un traité signé par les trois pays. Des décisions qui ont semé le trouble parmi les familles des victimes et les survivants, rassemblés longtemps en onze associations. Il n’en reste plus que deux aujourd’hui. La plupart des proches ont perdu espoir de voir un jour l’affaire résolue. A aucun moment, on ne nous a écoutés ou on ne nous a demandé notre avis, confie Elisabeth Nilsson. Quand nous voulions des informations, c’était à nous de demander.

D’étranges révélations, comme le fait que l’Estonia ait transporté du matériel militaire soviétique, à deux reprises avant le naufrage – ce que les douanes et l’armée ont confirmé en 2004 -, ne font rien pour apaiser les esprits. C’est d’ailleurs pour mettre un terme aux spéculations que les deux associations encore actives exigent l’ouverture d’une nouvelle commission d’enquête, ainsi qu’une inspection de l’épave par des plongeurs. Mais sans succès. Plus de dix motions en ce sens ont été présentées au Parlement suédois, sans jamais qu’elles soient votées, raconte Bertil Calamnius, qui a perdu sa fille dans la catastrophe. Devant le tribunal de Nanterre, les ayants droit réclament 40 millions d’euros au titre du préjudice moral. Le procès se tiendra vendredi 12 et lundi 15 avril 2019.

Joint par Le Monde, le Bureau Veritas n’a pas souhaité s’exprimer.

Anne Françoise Hivert correspondante régionale. Le Monde du 13 04 2019

2 10 1994                Plusieurs lois pour lutter contre la corruption sont votées, mettant en place le contrôle du patrimoine de certains élus et la limitation du financement des partis et des élections. Philippe Seguin a proposé que les élus soient assistés pour la passation des marchés publics, et que les partis soient désormais financés par les citoyens et non plus par les entreprises.

4 10 1994                     L’ONU fixe au 31 mars 1995 le retrait des 15 000 Casques Bleus de Somalie.

5 10 1994                  La secte du Temple Solaire organise le suicide de 53 membres en Suisse et au Canada. Le travail d’enquête de la police suisse sera particulièrement bâclé.

14 11 1994                 Voyage inaugural d’Eurostar : Trains à grande vitesse également nommés TGV TMST (pour TGV TransManche SuperTrain) en France et British Rail Class 373 au Royaume-Uni. Il relie Paris et Bruxelles au Kent, dans le sud de l’Angleterre et à Londres, via Lille et Calais, en empruntant le tunnel sous la Manche. Des trains directs relient également Londres à Marne la Vallée (Disneyland Paris), Avignon en été, Bourg Saint Maurice, La Plagne et Moutiers, en hiver. Composée de dix-huit voitures et de deux motrices, chaque rame mesure 393,72 m de long et peut transporter jusqu’à 750 passagers à 300 km/h. Eurostar est aussi le nom de la compagnie ferroviaire de droit britannique qui exploite le train.

27 11 1994                  La Norvège refuse d’adhérer à l’Union Européenne par 52,1 % des voix ; le vote de septembre 1972 se répète.

11 1994                        Jean François Clervoy vole sur une navette américaine, dans le cadre de l’Agence Spatiale Européenne.

1 12 1994                     Intervention de l’armée russe en Tchétchénie.

6 12 1994                    En Italie, démission du juge Di Pietro, à la tête de l’opération  Mani Pulite.

11 12 1194                   Début de la première guerre en Tchétchénie. Le conflit durera 20 mois et fera entre 50 et 70 000 morts civils.

13 12 1994                  Lancement de la Cinquième (…chaîne de télévision), dirigée par Jean Marie Cavada.

14 12 1994                  La terre tremble au Grand Bornand : magnitude 5,1, et à Faverges : magnitude 4,6.

18 12 1994                  Les associations de Sans Abris investissent un immeuble de la Rue du Dragon.

Dans les Gorges de l’Ardèche, à la Combe d’Estre, Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire découvrent la grotte Chauvet [1] : manifestation d’une exceptionnelle qualité de l’art pariétal des Aurignaciens : émouvant à vous prendre à la gorge, disent les rares visiteurs. Les peintures ont  33 000 ans (paléolithique supérieur) : plus de 400 animaux ont été répertoriés : mammouths, rhinocéros, lions, chevaux, bisons, bœufs musqués, hiboux à tête tournée…  L’émanation de gaz carbonique qu’entraîneraient des visites régulières risquerait de les détruire : la grotte sera très rapidement fermée au public. L’administration du ministère de la Culture étalera sa morgue et sa bêtise tout au long de procès intentés par les découvreurs, puis les propriétaires, allant jusqu’à fabriquer des faux en antidatant des documents. Les découvreurs ne pourront obtenir aucun droit sur les premières photos. En 2010, Werner Herzog réalisera La grotte des rêves perdus, qui générera 4.9 M d’€ de recettes… et toujours rien pour les découvreurs. Le projet d’une grotte- réplique[2] dans les environs proches devrait voir le jour vers 2005 / 2006.

Les peintures pourraient être l’expression de chamanisme. Des traces de pas d’enfant seront datées de 25 000 à 26 000 ans avant notre ère, les traces les plus anciennes d’un homo sapiens sapiens…. un enfant… parce qu’il n’y a que les enfants pour roder  un peu partout, hors des sentiers battus…. les traces des adultes, toutes accumulées au même endroit, sont illisibles.

24 12 1994                   Prise d’otages par le FIS à l’aéroport d’Alger des passagers du vol 8969, un Airbus d’Air France ; non sans mal, le gouvernement français obtiendra son départ sur Marseille, avec 173 personnes à bord ; l’affaire y sera réglée par le GIGN, commandé par Denis Favier : les quatre terroristes seront tués. 9 membres du GIGN seront blessés. Denis Favier reçoit de Charles Pasqua, ministre de l’intérieur, l’ordre de donner l’assaut  et lui répond : Monsieur le ministre, avec tout le respect que je vous dois, c’est moi et moi seul qui déciderai du moment opportun. Le moment opportun sera 17 h 12’ le 26 décembre.  Il est très probable que les terroristes avaient projeté au moins de faire sauter l’appareil, sinon de l’écraser sur Paris : on retrouva plusieurs bâtons de dynamite à bord. Pasqua froncera le sourcil, qu’il avait de toutes façons ombrageux, mais pas plus… Le héros Denis Favier aura la carrière qu’il méritait pour finir grand chef de la gendarmerie avant de devenir en 2016 Monsieur Sécurité du groupe Total.

12 1994          Le Royaume Uni interdit l’usage des FVO pour tous les animaux.

1994                         Boris Eltsine chasse en compagnie de nombreux apparatchiks…Tout le monde se rue à table à l’heure du casse croûte… deux coups de feu claquent, tirés par un garde et Vladimir Vladimirovitch Poutine, et c’est ce dernier qui foudroie le sanglier. Boris Eltsine se dit alors que Moscou a besoin de ce genre d’homme.

En France, loi d’indemnisation envers les anciens harkis : une allocation forfaitaire de 110 000 francs complète celle mise en place en 1988. Le statut de victime de captivité des anciens harkis est reconnu, des aides diverses sont créées.

Jean René Fourtou est PDG de Rhône Poulenc, qui a une usine de raffinage de terres rares à La Rochelle, laquelle purifie annuellement 8 à 10 000 tonnes de terres rares, soit 50 % du marché mondial ! Les terres rares sont presque toujours voisines de minerais radioactifs, et la matière première traitée en raffinage comporte dans les premiers stades des opérations des matières radioactives, de l’uranium pour le principal. Depuis plusieurs années, Rhône Poulenc reçoit des plaintes à ce sujet, ignorées jusqu’à présent, y compris par le très écologique maire Michel Crépeau. Jean-René Fourtou décide de délocaliser ces opérations et de les confier aux pays qui les accepteront : La Norvège, l’Inde et la Chine sont sur les rangs. La Norvège va vite se révéler la plus chère et Rhône Poulenc, devenu Rhodia, va s’engager dans un partenariat à long terme avec la Chine, bien évidemment la moins chère, et qui se moque bien de la très grave pollution entraînée et encore plus des protestations de ceux qui la subissent. Ainsi donc, la France abandonne sa position dominante sur ce secteur capital des terres rares essentielles à tous les produits de pointe pour renforcer celle de la Chine qui va rapidement se retrouver en ce domaine en position de quasi-monopole, avec tous les risques de chantage que cela permet.

1 01 1995                     L’Autriche, la Finlande et la Suède entrent dans l’Union Européenne. Cette dernière a soumis cette entrée à référendum le 13 11 1994 : 52,2 % de Oui pour une participation  de 82,4 % des inscrits. Les pays membres sont au nombre de 15.

2 01 1995                 La mine de Tower Colliery, au Pays de Galles, est fermée depuis avril 1994. 239 actionnaires salariés en prennent possession en y investissant chacun 8000 livres d’indemnité. Et ça marche, les bénéfices viendront dès la première année ; les effectifs passeront rapidement à 400 personnes. C’est une coopérative au fonctionnement  très démocratique.

12 01 1995                   82 % des chômeurs indemnisés touchent moins de 5 000 F / mois.

17 01 1995                 François Mitterrand consacre son dernier grand discours à Strasbourg pour la présentation de la présidence française au Parlement Européen, à la construction européenne et aux dangers du nationalisme.

Il se trouve que les hasards de la vie, ont voulu que je naisse pendant la première guerre mondiale et que je fasse la seconde. J’ai donc vécu mon enfance dans l’ambiance de familles déchirées qui toutes pleuraient des morts et qui entretenaient une rancune et parfois une haine contre l’ennemi de la veille. L’ennemi traditionnel ! Mais, Mesdames et Messieurs, nous en avons changé de siècle en siècle ! Les traditions ont toujours changé. J’ai déjà eu l’occasion de vous dire que la France avait combattu tous les pays d’Europe, à l’exception du Danemark, on se demande pourquoi ! Mais, ma génération achève son cours, ce sont ses derniers actes, c’est l’un de mes derniers actes publics. Il faut donc absolument transmettre. Vous êtes vous-mêmes nombreux à garder l’enseignement de vos pères, à avoir éprouvé les blessures de vos pays, à avoir connu le chagrin, la douleur des séparations, la présence de la mort, tout simplement par l’inimitié des hommes d’Europe entre eux. Il faut transmettre, non pas cette haine, mais au contraire la chance des réconciliations que nous devons, il faut le dire, à ceux qui dès 1944-1945, eux-mêmes ensanglantés, déchirés dans leur vie personnelle le plus souvent, ont eu l’audace de concevoir ce que pourrait être un avenir plus radieux qui serait fondé sur la réconciliation et sur la paix. C’est ce que nous avons fait.

Je n’ai pas acquis ma propre conviction comme cela, par hasard. Je ne l’ai pas acquise dans les camps allemands où j’étais prisonnier, ou dans un pays qui était lui-même occupé comme beaucoup. Mais je me souviens que dans une famille où l’on pratiquait des vertus d’humanité et de bienveillance, tout de même, lorsque l’on pratiquait des Allemands, on en parlait avec animosité.

Je m’en suis rendu compte, lorsque j’étais prisonnier, en cours d’évasion. J’ai rencontré des Allemands et puis j’ai vécu quelques temps en Bad-Wurtemberg dans une prison, et les gens qui étaient là, les Allemands avec lesquels je parlais, je me suis aperçu qu’ils aimaient mieux la France que nous n’aimions l’Allemagne. Je dis cela sans vouloir accabler mon pays, qui n’est pas le plus nationaliste loin de là, mais pour faire comprendre que chacun a vu le monde de l’endroit où il se trouvait, et ce point de vue était généralement déformant. Il faut vaincre ses préjugés.

Ce que je vous demande là est presque impossible, car il faut vaincre notre histoire et pourtant si on ne la vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera, Mesdames et Messieurs : le nationalisme, c’est la guerre ! La guerre ce n’est pas seulement le passé, cela peut être notre avenir, et c’est vous, Mesdames et Messieurs les députés, qui êtes désormais les gardiens de notre paix, de notre sécurité et de cet avenir !

Ainsi donc, s’il faut en croire le chef de l’État, le nationalisme serait la guerre. Mais comment donc cet homme aura-t-il fait pour être aussi moderne, jusqu’à bien mouiller sa chemise dans la réalisation de la pyramide du Louvre par Peï, quand il n’aura été tout au long de sa très longue carrière qu’un homme du passé ? Car dire que le nationalisme c’est la guerre est aussi stupide que de dire le sexe, c’est la pornographie, c’est la prostitution, c’est le maquereautage, c’est sale et donc rejetons-le. Revient en mémoire le très moyenâgeux : Les mamelles de la femme sont les forteresses de Satan. C’est le chauvinisme qui est au nationalisme ce que la pornographie est à l’amour.

Le nationalisme n’est pas un choix politique, c’est simplement le constat qu’une bonne partie de notre identité vient de notre environnement familial, géographique, climatique, culturel, intellectuel etc… et qu’il est parfaitement stupide de nier cette réalité. C’est de l’ordre de l’incantation, rien de plus. Qu’il soit essentiel de faire coexister cette réalité avec des valeurs de tolérance, de respect et d’écoute des différences, des autres cultures, est un autre problème.

Il est parfaitement stupide de faire l’amalgame par exemple entre une foule de 30, 40 000 Estoniens  chantant leur hymne national – La patrie est mon amour –  jusqu’à faire taire la fanfare soviétique, – cela s’est vu dans les années 1980 – et des travées de supporters de foot hurlant pendant deux heures pour soutenir leur équipe. Dans les deux cas, il s’agit bien de nationalisme, qui inclut le chauvinisme dans sa plus mauvaise version. L’amour, ce peut être la pornographie, ce peut être la prostitution mais si l’on verse dans l’amalgame, on en vient à dire rapidement que ce n’est que cela, c’est-à-dire qu’on marche dans les pas de tous les Tartuffes, les durs à jouir, les grenouilles de bénitier qui ont pourri la vie de tous ceux qui ont eu la faiblesse de les suivre, pendant des siècles : c’est là une pensée régressive, et, on le voit, elle peut s’exercer aussi envers le nationalisme. Et donc, il peut être utile de réfléchir un peu avant d’asséner des contre vérités. S’il est évident que le nationalisme des revanchards de 1870 porte une énorme responsabilité dans la guerre de 14-18, où en serait le nazisme s’il n’avait pas trouvé en face de lui d’autres nationalismes que le sien pour le défaire ?

Comment peut-on souhaiter que disparaisse cette réalité fondamentale, si fondamentale qu’elle se manifeste dans ce qui est le propre de l’homme, le rire ? Si les voyages facilitent la tolérance, ils apprennent aussi les identités, qui se reconnaissent dans l’humour. Combien diffèrent les situations provoquant le rire selon les pays ? Allez donc diffuser un même spot publicitaire dans tous les pays de l’Europe : le flop est assuré, dans la plupart des pays sauf celui d’origine. On ne rit pas des mêmes choses, des mêmes situations.

Tant que les gens de gauche se refuseront à prendre en compte la complexité de cette question du nationalisme, ils amèneront au Front National tous ceux qui se refusent à le remplacer par l’insipidité des hôtels internationaux, de la musique d’ascenseur et de la littérature des gratuits qui ne collecte que des dépêches d’agence de presse, tous ceux qui préfèrent l’odeur d’un terroir à celle du quartier de la Défense, une fin d’après-midi dans la lumière du Languedoc en hiver à un concert de musique contemporaine dans une salle aseptisée etc etc… Le citoyen européen est aseptisé, incolore, inodore et sans saveur et tant qu’il le sera, les droites nationalistes fleuriront. Quelle est donc cette paresse intellectuelle qui a fait des valeurs d’un terroir le repoussoir de la gauche ?

Frondeur, fraudeur, rouspé­teur, resquilleur, individualiste, indiscipliné, égotiste, égoïste, tous pour moi et moi pour moi, tel est notre tempérament, telle est notre ascendance gauloise, tel est notre art de vivre. On est français, nom de Dieu!

Quand être français signifie penser par soi-même, se dégager du conformisme ambiant, n’accepter une règle qu’après en avoir vérifié le bien-fondé, laisser son voisin vivre à sa guise sans l’épier ni le dénigrer, n’écouter jamais que d’une oreille critique les grands sermons de nos chefs, jouir de la vie sans rien demander aux moralistes, se nourrir d’une histoire et d’une culture auxquelles on est attaché, cette identité, nationale ou pas, est assurément la mienne.

Mais il existe aussi cette face sombre du tempérament français. Ce n’est plus Figaro, Scapin, Cyrano, mais la triche, la goujaterie, le parasitisme. La tentation est grande de lier les deux comme l’avers et l’envers d’une médaille. Remettre en cause nos travers reviendrait à dénigrer notre identité même. On pourrait ainsi légitimer ou à tout le moins excuser, sous couvert de fierté nationale, cet incivisme que dénoncent nos économistes. Le Français, qu’on se le dise, ne serait pas à réinventer, il se prendrait tel quel.

Imposture que tout cela! Sommes-nous moins français depuis que nous n’enfumons plus nos voisins, depuis que nous ne conduisons plus n’importe comment, que nous commençons à trier nos ordures ? Notre art de vivre serait-il altéré si la fraude fiscale cessait d’être un sport national, si les espaces de loisirs n’étaient pas jonchés de détritus au petit matin? Si chaque salarié cotisait à son syndicat plutôt que d’en attendre les services sans rien donner en échange ?

La France a la tête au nord et les pieds au sud. Grand merci à la géographie! Nous mêlons la rigueur, la raison des pays nordiques, et la chaleur, la fantaisie des pays méditerranéens. Le cocktail idéal auquel tous les peuples ont envie de goûter. Mais, peu à peu, nous avons pris le pire d’un côté comme de l’autre.

François de Closets                    Le Divorce français     Fayard 2008

Il y a quelque chose qui m’a frappé dans l’autobiographie de Jung. A un moment donné, il rencontre un spécialiste de la Chine qui était resté quinze ou vingt ans en Chine et était devenu tout à fait chinois. Revenu ensuite à Francfort comme professeur de littérature chinoise, il était à ce moment tout à fait à son aise dans la civilisation européenne, car il avait nettement rompu avec la Chine. Mais il était heureux quand il restait chinois et qu’il donnait son cours en chinois. Deux ou trois ans après, Jung le rencontre, il a l’impression de se trouver devant un être désintégré ou en train de se désintégrer, et il lui dit : Pourquoi ne rentrez-vous pas tout de suite en Chine ? Six mois plus tard, on apprenait que ce sinologue n’était pas rentré en Chine mais à l’hôpital psychiatrique. C’est exactement ce genre d’expérience dont j’ai eu peur. Souvent, je me suis dit devant telle ou telle personne : il y a là une inadaptation qui ne peut finir que par un drame. Je me suis senti terriblement en prise directe avec ces gens.

Georges Simenon      Entretien avec Médecine et hygiène, 1968.

18 01 1995                   Séisme à Kobé (Japon) d’une magnitude de 7,2 : 2 000 morts.

20 01 1995              Jacques Delors quitte la présidence de la Commission des communautés  européennes de Bruxelles : il est remplacé par Jacques Santer, du Luxembourg. Il était de son temps et aura eu du mal à s’en affranchir : le patriotisme sera resté pour lui synonyme de guerre et il ne voudra pas en entendre parler pour l’Europe : ce faisant il ne se rendait pas compte qu’il mettait en place le revers de la médaille : une bureaucratie toute puissante et sans âme.

30 01 1995                   Attentat à Alger : 38 morts, 258 blessés.

3 02 1995                 Le nombre de spermatozoïdes dans un volume constant diminue régulièrement de 1 % par an depuis 50 ans, 2 % dans certaines régions, ce qui laisse penser que le déclin dépend de la zone géographique, estime le professeur Bernard Jegou, de l’Inserm.

10 03 1995                   La secte Aoun commet un attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo : 12 morts, 5 500 blessés. Il n’est pas vraiment étonnant qu’une telle ville génère de la folie à forte dose :

Existe-t-il pire séisme, que celui, constant de Tokyo, ville-prison d’espace et de bruit ? (à quoi condamne -t-on, entre quatre murs, un détenu ou un pensionnaire ? A la privation de paysage et aux écritures sur la prison de la geôle : comme nous, enchaînés devant les affiches). Géante, sans aucune lacune, la clameur des camions et des voitures, des métros, des trains à grande vitesse, des chantiers, grues, excavateurs, sifflets, marteaux-piqueurs… avions, hélicoptères, sirènes, musique et ventilateurs, l’entassement sans harmonie d’immeubles que l’arrogance des compagnies riches fait bâtir hauts, lourds et enracinés au plus profond du sol, comme si elle voulait enchaîner les frémissements de la terre, la puanteur des gaz, des résidus et des rejets, les atroces publicités au néon hideux, véhémentement hurlantes de coloris horrifiants dès la nuit venue, la rumeur d’autant plus silencieuse de la foule hébétée de travail et de déplacements interminables, aux visages volontairement inexpressifs de se trouver irrémédiablement plongés, emprisonnés dans un enfer pire que celui de tous les supplices, sans aucune ouverture qu’inacessiblement lointaine vers la terre brune et verte, ces rumeurs insensées dont la puissance interdit l’ouïe et l’advenue du verbe assourdissent de leur tintamarre et bouchent de leur clôture l’angoisse dont la permanence prégnance attend les prochaines quarante secondes d’un tellurique râle dont l’intensité brutale avalera jusqu’à Yokohama, cela… si contraire aux paradis sereins où les bouquets de pierre se lèvent de la Terre crevassée, comme si les anciens Japonais en voulaient apaiser les colères subites.

[…]    Comment se fait-il qu’un peuple aussi fin et cultivé, qui a su depuis aussi longtemps conquérir sur cette jungle, enfer vert aussi proche, partout dense, répandu et menaçant, des paradis aussi sereins que ces vallons d’éternité agraire suspendue, ait pu, un jour fatal d’égarement et de colère, tolérer l’inondation soudaine de la laideur industrielle, des hurlement aveuglants de la publicité, de la vulgarité des affiches et de la sottise des villes infernales à l’occidentale ? 

Michel Serres           Nouvelles du monde     Flammarion 1997

1 05 1995                    Brahim Bouarram, un Marocain de trente ans, père de deux enfants, est poussé dans la Seine à proximité du pont du Carrousel à Paris, par Mickaël Freminet, pas encore 19 ans, entouré de militants provenant des rangs de la manifestation annuelle du Front national en l’honneur de Jeanne d’Arc. Brahim Bouarram ne sait pas nager, le fleuve est en crue et le courant assez fort : il se noie. L’agression n’est pas seulement raciste, elle est aussi homophobe, à un endroit des quais de Seine connu pour être un lieu de rencontres homosexuelles. Jean-Marie Le Pen, qui qualifie l’événement d’accident, déclare peu de temps après : Je regrette qu’un malheureux se soit noyé, mais dans une agglomération de 10 millions d’habitants, ce genre de fait divers peut toujours se produire, ou même être créé à volonté. François Mitterrand, encore président de la République – on est entre les deux tours, Chirac-  Jospin – viendra se recueillir sur les lieux le 3 mai au cours d’une manifestation regroupant 12 000 personnes. Mickaël Freminet, sera condamné le 15 mai 1998 par la Cour d’assises de Paris à huit ans de prison ferme.

10 05 1995                  Jacques Chirac succède à Mitterrand à la présidence de la République.

Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent.

Jacques Chirac           22 février 1988, l’original étant du fait du petit père Queuille.

Ce dernier s’était hissé au premier rang en matière de cynisme : La politique, ce n’est pas résoudre les problèmes, c’est faire taire ceux qui les posent.

Très rapidement, il prendra le contre pied de ce dernier sur le conflit dans l’ex Yougoslavie  [Mitterrand : il ne faut pas ajouter la guerre à la guerre] en dépêchant la force d’action rapide, en poussant l’OTAN à des représailles sérieuses contre les Serbes ; de leur coté, les Américains ont armé la Croatie, et les offensives croates et bosniaques contre les Serbes sont un succès quasiment inespéré. Les Serbes de Belgrade et surtout ceux de Bosnie seront rapidement poussés vers la table de négociation à  Dayton, où ils finiront par signer des accords… qui finiront peut être un jour par  être respectés. Un an plus tard, les forces de l’ONU  s’opposeront toujours aux réticences locales à accepter des règles qui ne sont pas leurs et Hans Koschnik, envoyé spécial de l’Union Européenne à Mostar, fera part de son sentiment à Jean Ziegler, l’empêcheur suisse de tourner en rond :

Je ne vois aucun espoir pour une solution négociée : ce n’est pas chez Tudjman, au palais présidentiel de Zagreb, mais à Santa Cruz, en Bolivie que se prennent les décisions. […] Les Oustachis boliviens financent les milices croates de Mostar. Sur le marché mondial des armes, ils achètent les canons les plus modernes, les mitrailleuses et les mortiers les plus performants. […] Ils achèvent les blessés, tirent sur les quartiers où se terrent les femmes et les enfants – ce sont des sauvages -. […] Leur fanatisme est imperméable à tout raisonnement. Ils sont racistes, animés par la furie d’un autre âge. Ils n’acceptent aucun interlocuteur [] Ante Paveli est leur héros. Son image est partout.

[…]  Des centaines de jeunes oustachis boliviens traversent l’Atlantique durant leurs vacances […] Ils viennent sur les bords de la Neretva pour pratiquer la chasse au musulman […]. Si les Américains ne raisonnent pas les oustachis de Santa Cruz, aucune paix n’est possible à Mostar.

24 06 1995                  L’Afrique du Sud remporte la coupe du monde de rugby. À Johannesburg, Nelson Mandela félicite François Pienaar, le capitaine des Springboks. L’homme avait la trempe pour se planter bien droit au-delà de la haine.

Nelson Mandela, le vieux magicien, élu chef de l’État l’année précédente, triomphait. Contre l’avis des pontes de son parti, contre l’opinion de ses amis les plus proches et de ses propres enfants, tous révulsés à l’idée de soutenir une équipe alors perçue comme l’incarnation de l’oppression blanche, Nelson Mandela avait osé et il avait gagné.

Patrice Claude. Le Monde magazine 12 06 2010

été 1995                 Jacques Chirac décide d’effectuer  encore 8 à 10 essais nucléaires sous marins à Muruora et Fangatofa : là encore se déchaîne le tintamarre médiatique, tout autour du monde… qui montrera tout de même ses limites quand il n’est pas suivi  par le politique : tous les boycotts annoncés contre la France seront  sans grande conséquence.

12 07 1995                  Henri Jacques Le Même, architecte à Megève,  est quasiment centenaire : la soif de reconnaissance et d’honneurs est pour lui la meilleure médecine ; bien sûr, il ne construit plus, mais  la consécration suprême serait de voir sa propre maison reconnue nationalement : il fait le nécessaire, adresse sa demande … et obtient son inscription à l’inventaire des Monuments  Historiques !

La procédure d’inscription ou de classement à l’inventaire des Monuments Historiques commence par une demande de protection du propriétaire adressée au Conservatoire des Monuments Historiques, lequel présente un dossier à une commission régionale présidée par le préfet de région ou son représentant (le plus souvent,  le directeur de la DRAC) ; la commission rend un avis, suivi d’un arrêté si l’avis est favorable, le tout se faisant sous couvert du ministère de la Culture.

L’inscription est un label différent du classement, disons moins prestigieux : l’intervention financière de l’État en cas de travaux y est moindre, le propriétaire est libre de choisir son entreprise… etc

Cette distinction majeure – qui n’est autre qu’un certificat de complaisance – accordée à la maison de Le Même illustre bien les pratiques publiques aujourd’hui en vigueur et l’on n’est pas loin de la République des copains et des coquins. Car cette maison est au mieux  une incongruité, un péché de jeunesse et au pire une vilaine verrue, Dieu merci bien cachée par des épicéas – la grande verrue étant le Home de l’EDF, sur la route du Mont d’Arbois ;  les bâtisses de ce type sont légion dans toutes les banlieues bourgeoises  de nos grandes villes – .

Le Même en personne en convient : lorsque j’arrivai à Megève, j’étais évidemment sous l’influence de Le Corbusier dont je venais de lire le célèbre ouvrage Vers une architecture nouvelle récemment paru.. Pour ma propre maison, il me semblait donc logique de choisir la solution de la toiture terrasse en cuvette préconisée par Le Corbusier dans son Almanach d’Architecture Moderne ; l’auteur y précise que cette disposition avec évacuation des eaux pluviales par des descentes intérieures est bien supérieure aux toitures traditionnelles au bas desquelles la neige devient glace et provoque des infiltrations.

Françoise Véry et Pierre Saddy.      H.J. Le Même, architecte à Megève.

Le Même mit quelques années pour abandonner cette innovation, le temps de réaliser qu’il était préférable d’avoir un tas de neige même parfois gelé sur deux cotés d’une maison plutôt que d’avoir à changer régulièrement des gouttières éclatées par le gel. Mais, puisqu’il faut voir du génie dans de simples erreurs parfaitement humaines, le Ministère de la Culture, et plus précisément la Commission [3] Régionale de protection du patrimoine historique, archéologique et ethnologique  parlera du caractère exemplaire de son architecture très représentative du mouvement moderne qui s’implante partout en France au début du siècle, mais avec réticence en montagne. La maison de H.J. LE MEME est également le témoin rare et irremplaçable du démarrage de la station mégevanne.

On peut avoir une préférence marquée pour l’opinion d’Albert Laprade, architecte en chef des Bâtiments Civils et Palais Nationaux, qui préfère s’attarder sur l’œuvre de l’architecte qui s’est trouvé, quelques années après son arrivée à Megève, en créant un style qui a sa propre logique, sans être le plagiat du chalet suisse, lui-même contre façon fleurie, trop fleurie de la ferme traditionnelle, qui cherche à faire joli en faisant faux vieux. Et Laprade préfère passer sous silence les premiers témoins de la modernité de Le Même : sa propre maison en 1929, le collège Le Hameau devenu Home de l’EDF en 1931-33,  l’hôtel Albert I° en 1929-30, qui deviendra le Casino jusqu’en 1997.

MEGEVE, Ville d’Art

Megève (au joli nom) est une ville bénie. Une aimable fée a déposé sur ce berceau du ski avec d’autres bonnes surprises, un don surprenant : le Goût. Chance vraiment extraordinaire en un temps où n’importe qui peut faire n’importe quoi n’importe où, en un temps où de mauvaises fées accumulent partout des transformateurs et des urinoirs au chevet des vieilles églises, où l’on détruit tout ce qui faisait le charme de nos villages savoyards. De même qu’une vilaine cravate  suffit pour rendre inutile le luxe d’un beau costume, une vilaine construction peut gâcher le plus beau des paysages.

A Megève, par une chance singulière, nous avons vu construire, il y a vingt cinq ans, un chalet ravissant par un tout jeune architecte, puis trois autres tout aussi jolis l’année suivante, puis dix autres chaque année, pleins de séduction, reflétant les caprices de chacune des belles et heureuses propriétaires. Et finalement nous avons maintenant une ville étonnante, unique au monde, où se juxtaposent, comme fleurs dans un bouquet, des maisons pleines de diversité et de couleur. Elles créent une incontestable ambiance d’euphorie. Pour toute personne cultivée et sensible à la beauté, c’est même une joie de se promener dans Megève le nez  en l’air, à la découverte, comme on le fait à San Giminiano, à Santillana del Mare, à Riquewihr ou à Sarlat, découvrant des maisons toutes plus jolies les unes que les autres, et pleines de détails exquis. Ici, c’est une charpente, un volet, une porte, là une balustrade, une rampe, une clôture, le tout nouveau, curieux, spirituel, de haute qualité. On en demeure, comme disait La Bruyère, étonné et ravi. C’est chose si rare que cette beauté répandue à pleines mains pour le plaisir des passants. On peut faire le tour du monde, visiter tous les hauts lieux des sports d’hiver, il n’existe pas l’équivalent. C’est pourquoi tous les jeunes architectes de Suisse, de Norvège, d’Autriche, de Finlande, d’Allemagne ou d’Amérique, particulièrement intéressés par l’utilisation du bois, ont les yeux tournés vers Megève.

Goethe répétait souvent en phrases poétiques qu’il est des villes, aux nobles architectures, où les habitants, pendant le jour le plus ordinaire, se sentent dans un état idéal. Sans y réfléchir, sans s’informer de la cause, ils goûtent la plus haute jouissance. Alors que dans d’autres villes, bâties sans art, on vit dans un état de vide et de tristesse.

Il est incontestable que Megève, grâce à ses constructions, ses chalets, ses hôtels, ses bars si pleins de fantaisie, est un cadre gai. Or la gaîeté est le complément indispensable du ski, pour se maintenir en bonne santé. Et comme la bonne santé est un des éléments essentiels du Bonheur, disons que Megève, ville d’art, est une sorte de Paradis retrouvé.

Albert Laprade. Le Ski N° 137. 15 Décembre 1955.

Si Laprade ne mentionne pas le nom de Le Même, c’est tout simplement qu’à cette époque, on avait le souci de respecter la réglementation qui stipule que la publicité est interdite aux architectes, mais il est évident qu’il ne veut parler que de Le Même : tous les chalets dont la photo illustre cet article sont de Le Même.

18 10 1995               Bernard Borrel, 40 ans, est magistrat en coopération auprès du ministère de la Justice de Djibouti : il est retrouvé mort le lendemain matin. La thèse du suicide sera privilégiée constamment par les autorités djiboutiennes, suivies par le gouvernement français. Il faudra toute l’obstination de sa femme Élisabeth, elle-même magistrate, pour que l’affaire, sept ans plus tard, soit à nouveau examinée après l’apport de preuves d’un assassinat. Radiographies et objets personnels ont disparu. Fin 2006, on en était encore à lancer des mandats d’arrêt, contre le procureur général de la République de Djibouti, contre le chef des services secrets djiboutiens, et contre les deux présumés assassins.

10 1995                        Les Suisses Michel Mayor et Didier Queloz découvrent la première exoplanète en orbite autour d’une étoile similaire au Soleil : 51 Pegasi b.

Une exoplanète est une planète située en dehors du système solaire […]            Ce n’est que dans les années 1990 que les premières exoplanètes sont détectées, de manière indirecte, puis, depuis 2008, de manière directe. La plupart des exoplanètes découvertes à ce jour orbitent autour d’étoiles situées à moins de 400 années-lumière du Système solaire. Au 23 janvier, 1 935 exoplanètes ont été confirmées dans 1 109 systèmes planétaires, dont 1 212 dans 482 systèmes planétaires multiples. Plusieurs milliers d’exoplanètes supplémentaires découvertes au moyen de télescopes terrestres ou d’observatoires spatiaux, dont Kepler, sont en attente de confirmation. En extrapolant à partir des découvertes déjà effectuées, il existerait au moins 100 milliards de planètes rien que dans notre galaxie.

Wikipedia

www.exoplanet.eu

4 11 1995                       Assassinat d’Yitzhak Rabin, premier ministre d’Israël.

11 11 1995                 Alain Juppé, premier ministre,  annonce un train de réformes sur les retraites et la Sécurité Sociale :

  • allongement de la durée de cotisation de 37,5 à 40 annuités pour les salariés de la fonction publique. Cette mesure avait déjà été décidée pour les travailleurs du secteur privé lors de la réforme Balladur des retraites en 1993.
  • une loi annuelle de la Sécurité sociale fixera les objectifs de progression des dépenses maladies et envisagera la mise en place de sanctions pour les médecins qui dépassent cet objectif.
  • accroissement des frais d’hôpital et restrictions sur les médicaments remboursables.
  • blocage et imposition des allocations familiales, et augmentation des cotisations maladie pour les retraités et les chômeurs.

Tout de suite, Françoise Giroud saluera l’événement d’une belle salve : GOUVERNER, ENFIN !

Mais, presque dans le même temps, la totalité de la fonction publique et une bonne partie du secteur privé descendront dans la rue, le grand troupeau de tous les braillards se mettra en branle… qui finira par obtenir le retrait du projet, à l’exception du plan concernant directement la Sécurité Sociale. On comptera deux millions de manifestants le 12 décembre. Au total, 6 millions de jours de grève, 4 pour le publique, 2 pour le privé.

Quand, durant la campagne des présidentielles, Jacques Chirac parlait de réformes visant à réduire la fracture sociale, les Français comprenaient qu’ils allaient être noyés sous une pluie de subventions. Les réformes qui visent une réduction des déficits publics ou des déficits sociaux, ils ne les comprennent pas du tout.

Jean François Revel       L’Express       15 février 1996

La leçon est claire : le pouvoir peut jouer avec les 70 % de Français relevant du régime général, il doit craindre les 20 % qui relèvent de la fonction publique et doit s’abstenir face aux 5 % qui jouissent de situations privilégiées.

François De Closets    Maintenant ou jamais   Fayard 2013

11 1995                           Authentique dialogue (repris par Jean-Paul Dubois dans Une vie française, page 338)  sur les ondes maritimes, au large de Terre-Neuve :

  • Américains : Veuillez dévier votre route du 15° nord pour éviter une collision. À vous.
  • Canadiens : Veuillez plutôt dévier VOTRE route de 15° sud pour éviter une collision. À vous.
  • Américains : Ici le capitaine d’un navire des forces navales américaines. Je répète : veuillez modifier votre course. À vous.
  • Canadiens : Non, veuillez, VOUS, dévier votre course, je vous prie. À vous.
  • Américains : ICI C’EST LE PORTE-AVIONS USS LINCOLN, LE SECOND NAVIRE EN IMPORTANCE DE LA FLOTTE NAVALE DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE. NOUS SOMMES ACCOMPAGNES PAR TROIS DESTROYERS, TROIS CROISEURS ET UN NOMBRE IMPORTANT DE NAVIRES D’ESCORTE. JE VOUS DEMANDE DE DÉVIER VOTRE ROUTE DE 15°NORD OU DES MESURES CONTRAIGNANTES VONT ÊTRE PRISES POUR ASSURER LA SÉCURITÉ DE NOTRE NAVIRE. À VOUS.
  • Canadiens : Ici, c’est un phare. À vous.
  • Américains : Silence.

4 12 1995                     Accident dans le lit du Drac, à l’est de Grenoble, sur le site de la Rivoire : un lâcher d’eau d’un barrage EDF  surprend des élèves en ballade, munies des  autorisations nécessaires de la ville : 7 noyés. Procès interminable qui se conclura en 1998, par des condamnations avec sursis : 2 ans et 30 000 F d’amende pour Véronique Rostaing, l’institutrice qui accompagnait les enfants, 18 mois et 10 000 F d’amende pour la directrice de l’école, un an pour 3 responsables EDF avec dispense d’inscription au casier judiciaire, 500 000 F d’amende pour la ville de Grenoble. L’inspectrice d’académie de l’Isère et l’inspectrice de l’Éducation Nationale ayant autorisé la sortie ont été relaxées. Personne, même pas les familles des victimes, ne dira la vérité, à savoir que le jour de l’accident et les précédents, la direction de l’EDF était aux prises avec un gros conflit  syndical, et les grévistes de la centrale de St Georges de Commiers, pour ne pas être pris en défaut de refus de travailler par la direction, avaient procédé à un lâcher d’eau sauvage, donc, non annoncé. Ainsi, le niveau de la retenue d’eau baissait, et on ne pouvait faire tourner la centrale. EDF assure qu’un fax aurait été envoyé le 30 novembre aux communes riveraines, annonçant un lâcher.

21 12 1995                  Le Norvégien Borge Ousland, 32 ans, atteint le pôle sud en solitaire et sans ravitaillement en 43 jours pour parcourir 1 400 km depuis l’île Berkner, au sud-est de l’Argentine. Il a eu une progression moyenne deux fois plus rapide que dans l’Arctique : 44 km par jour contre 21 dans l’Arctique. Grâce à sa voile parachute, il a pu parcourir une fois 226 km en 16 heures, dans le Ross Shelf. Il épousera Hege  au pôle nord en avril 2012, avec champagne et cérémonie luthérienne par – 23°.

12 1995                        Le Temple Solaire procède à une nouvelle hécatombe collective dans le Vercors : 16 morts, tués par balle puis brûlés au lance-flamme : parmi eux, Edith, 61 ans, femme d’Alain Vuarnet, médaillé d’or de la descente de ski des Jeux de Squaw Valley en 1960, sœur de François Bonlieu, autre champion de ski, et leur fils Alain, 27 ans.

1995                             Inauguration de la TGB : Très Grande Bibliothèque, de Dominique Perrault, et de la Cathédrale d’Évry, du Suisse Mario Botta.  Dominique Perrault signera un must de ce que l’esprit français peut faire de mieux en matière d’insupportable : une insulte constante au sens pratique, la dictature d’une esthétique qu’il aurait été préférable de réserver aux monuments aux morts ; la TGB mettra des mois pour trouver son régime de croisière.

On a construit la Grande Bibliothèque au moment où l’on inventait Internet ! Ces grandes tours sur la Seine me font penser à l’observatoire qu’avaient fait construire les maharajahs à côté de Delhi, alors que Galilée, exactement à la même époque, mettait au point la lunette astronomique. Aujourd’hui, il n’y a que des singes dans l’observatoire indien. Un jour, il n’y aura plus que des singes à la Grande Bibliothèque.

Michel Serres à Libération le 30 septembre 2011

Hubert Astier est nommé à la tête du tout nouvel Établissement public du musée et du domaine national de Versailles. La gestion du château jusqu’alors dépendait de plusieurs autorités ; il  accueille 10 M de visiteurs par an. Le parlement occupe à son usage exclusif  20 000 m² de bâti… situation à laquelle il sera mis fin en 2005. Le château n’est pas gâté par l’État qui lui accorde beaucoup moins de subventions qu’au Louvre, mais peut être ce dernier était-il las de voir les responsables de sa gestion faire preuve d’aussi peu de dynamisme : s’il n’y avait pas de poussière sur les statues, il y en avait  beaucoup dans les têtes : cafétéria insuffisante, refus de tournage pour beaucoup de films, coût d’entretien prohibitif, dû en partie à une conception sclérosée du maintien du patrimoine : même les canalisations souterraines sont renouvelées dans leur métal d’origine : le plomb…etc…etc… La tempête de décembre 99 accélérera les réformes, et, finalement, à partir du 30 mars 2002, 80 ha du parc (sur les 900 de la totalité du domaine) deviendront payants, à 3 € l’entrée : les 3 millions d’ Euros que coûte annuellement l’entretien de ces jardins imposaient cette mesure.

Relevé du Phare d’Alexandrie : le fort mamelouk de Qaïtbay était menacé par l’érosion et la construction d’un brise lames avait été envisagée, ce qui signifiait des tonnes et des tonnes de béton immergées à un endroit où bien des gens savaient qu’il y  avait énormément de vestiges : une cinéaste égyptienne, Afma El Bakri,  parvint à faire annuler ces travaux et une mission de sauvetage fut confiée à Jean Yves Empereur : 2 000 pièces auraient été repérées à ce jour. Le Phare d’Alexandrie, 7° merveille du monde fut érigé sur l’île de Pharos en -285 av. J.C. Il mesurait au moins 100 m de haut ; l’architecte en était Sostrate de Cride. 66 ans après la construction, la statue sommitale s’écroula ; en l’an 365, ce fut au tour du dernier étage et  vers 1300 , un séisme l’acheva. En mai 1998, une statue de Ptolémée, datant probablement de la construction du phare, à laquelle manquent les jambes, (elle mesure malgré tout 10 m)  sera acheminée à Paris, à l’entré du Petit Palais, pour signaler l’exposition  La Gloire d’Alexandrie, l’Égypte d’Alexandre à Cléopâtre.

*****

Il y a des jours où l’on se sent si mal que l’on a envie d’aller à la gare de l’Est, voir si la guerre n’a pas été déclarée.

Yvan Audouard.

Yvan Audouard  est suffisamment bien assis dans la société française pour ne pas aller voir plus loin que la gare de l’Est quand il est mal… mais le désespoir conduit à la mort un nombre de personnes tous les ans plus élevé : en 1996, 11 280 personnes  se sont suicidées  (3 000 de plus qu’en 1975) et 150 000 ont tenté de le faire. En excluant la Chine et bon nombre de républiques de l’ex URSS, la France se place avec un chiffre de 20 suicides pour 100 000 habitants derrière la Lituanie (42/100 000), l’Estonie, la Russie, la Lettonie, Hongrie, Sri Lanka, Kazakhstan, Biélorussie, Slovénie, Finlande (24/100 000). C’est la tranche des 30 – 45 ans composée aux 2 / 3  de personnes inoccupées (dont évidemment une très forte proportion de chômeurs) qui voit la plus forte augmentation. Dans la tranche d’âge  25- 49 ans, on dénombre six fois plus de suicides parmi les ouvriers que parmi les intellectuels. En 1950, le suicide des 25 -29 ans représentait 4 %  des décès. Il en représente aujourd’hui 20 %. Mais même lié au chômage, ce drame social ne peut  s’y réduire : avec un taux de chômage deux fois plus élevé, l’Espagne connaît trois fois moins de suicides…

Internet poursuit sa croissance endiablée, quand le Minitel, tour d’ivoire tricolore, s’est laissé enfermer dans les conceptions politiques françaises : centralisation, péage etc… après avoir essuyé, il est vrai, aux États-Unis les mêmes tirs de barrage que le Concorde. Le nombre des sites Web double tous les trois mois ; Microsoft, et accessoirement Apple, font la guerre à Netscape pour attirer sur leurs logiciels un maximum  d’Internautes. On compte 70 millions d’utilisateurs, dont 60 % américains,  4 millions d’ordinateurs branchés (dont 200 000 pour la France).  L’objectif du vice-président américain Al Gore, devenu le véritable président de la Cité Numérique de son pays – est de raccorder à Internet, d’ici à l’an 2000, 90% des foyers de ses compatriotes… En France, moins de 1% des foyers sont aujourd’hui connectés, ce qui nous place au 14° ou 15° rang mondial. Notre État jacobin est dramatiquement aveugle à cette évolution ; par contre bon nombre de maires ont pris conscience de ces données nouvelles et font entrer leur ville dans l’âge numérique.

Si la tendance continue, si les projections tiennent, nous pourrions avoir de 180 à 200 millions d’ordinateurs sur le réseau à la fin de l’an 2000. Aujourd’hui, on compte 3,5 utilisateurs par ordinateur et dans les années qui viennent ce chiffre passera plutôt à 1,5. Cela signifie environ 300 millions d’utilisateurs en l’an 2000

Vinton Cerf, 1995

Au milieu de la vague de privatisations des biens de l’État russe par distribution de parts (vouchers) aux habitants puis ventes aux enchères, Khodorkovski rachète le groupe Ioukos pour 360 millions de dollars lors d’une vente critiquée : les deux seuls acheteurs ayant été autorisés par le pouvoir de Boris Eltsine à participer aux enchères étaient des compagnies détenues à 51 % par la Menatep, banque alors dirigée par Khodorkovski. Presque vingt ans plus tard, en juillet 2014, après 10 ans de prison pour Khodorkovski par les bons soins de Vladimir Poutine, la cour permanente d’arbitrage de la Haye, condamnera la Russie à verser 37 milliards d’€ aux principaux actionnaires de Ioukos ; mais la Russie n’a pas signé la convention instituant le tribunal de la Haye. Quelque dix jours plus tard, c’est la CEDH – Cour Européenne des Droits de l’Homme –  qui demande pour les petits actionnaires 1.9 milliards d’€ ; la CEDH relève du Conseil de l’Europe, dont fait partie la Russie. Décidément, Mikhaïl Khodorkovski est un as de la voltige !

C’est l’histoire d’un homme qui s’est à jamais refusé à avoir peur : il se nomme Luigi Ciotti, et, comme son nom l’indique, il est italien. De plus, il est prêtre. Trente ans plus tôt, il a fondé l’association Abele pour venir en aide aux drogués.

Mais le prélat sait que la racine du mal est ailleurs : dans le crime organisé, dans les gigantesques profits des trafics, dans la passivité de la classe politique qui ferme les yeux. La Mafia et la corruption sont les deux faces de la même médaille, assène-t-il.

C’est sur ce constat qu’il fonde Libera en  1995. Il y a quatre cents ans, dit-il, que nous parlons des mafias en Italie et rien ne bouge vraiment. Il y a une sorte de nœud qui empêche de tourner la page. Et ce nœud est avant tout culturel et politique. Son action se divise alors en deux : d’un côté un lobbying constant pour obliger les parlementaires à durcir la législation ; de l’autre, une aide aux parents des victimes de la Mafia (3 500  morts en vingt ans), aux associations qui la combattent, et à ceux qu’il appelle les morts-vivants de la Mafia, ceux qu’elle asservit, qu’elle menace et qui se taisent. La Mafia est une autre Eglise, une autre religion. Sauf qu’à la crainte de Dieu se substitue celle du parrain. […] Je n’ai que deux références, l’Evangile et la Constitution.

Don Ciotti est un cyclone, décrypte don Massimo Cozzi, vice-président de Libera depuis sa fondation. Toujours en mouvement. Capable de dire des choses toujours neuves. Mais il a tout simplement la force de qui anime les amoureux de Dieu. Il a aidé l’Italie à ouvrir les yeux sur la légalité. Il nous a convaincus que c’était la responsabilité de tous. Mais je vous assure, c’est un homme normal, pas un saint. 

Désormais Libera et don Ciotti sont devenus le symbole de l’Italie vertueuse. Le prêtre et son escorte parcourent la Botte en tous sens. Tout le monde doit se sentir partie prenante, car si les mafias sont au Sud, l’argent, lui est au Nord. C’est là que le fruit du racket et du trafic se réinvestit. Ses pas le portent également dans toute l’Europe, y compris à Bruxelles et Strasbourg, afin que la législation italienne sur les biens confisqués devienne une législation européenne.

[…]     Mais la petite personne a fini par donner des soucis aux grandes. À force de faire le siège du Parlement, de mobiliser les Italiens, don Ciotti est parvenu, en  1996, à faire entrer dans la législation italienne la loi sur les biens confisqués à la Mafia et leur utilisation sociale [4]. Ainsi la villa de Toto Riina est-elle devenue la caserne des carabiniers. Une coopérative agricole a été édifiée sur une oliveraie confisquée à Matteo Messina Denaro, soupçonné d’être le parrain le plus puissant de l’île. A Rome, via del 4-Novembre, Libera a installé ses locaux dans une ancienne maison de passe autrefois propriété du boss Michele Zaza…

Si le crime organisé qui, selon les estimations, affiche un  PIB de 40  milliards d’euros se remet sans trop de mal de la perte d’une villa avec robinets en or ou d’une plantation de tomates dans la plaine d’Alcamo, la blessure d’orgueil reste vive. Un boss n’aime pas voir son patrimoine confié à des associations, explique don Ciotti. Cela touche profondément à l’image de puissance qu’il renvoie aux autres et à son sentiment d’impunité.

Philippe Ridet           Le Monde du 25 octobre2014

8 01 1996                     Mort de François Mitterrand .

On verra à l’occasion de ses obsèques que l’existence d’un lien entre le citoyen anonyme et le président est une réalité plus forte que nous le laisse croire la perception habituelle du quotidien. Il se trouvera des femmes déjà âgées dont il réveillera la libido :

François Mitterrand est venu me voir la nuit dernière.
Pardon ? 
Il fallait que je te le raconte. C’était en rêve, bien sûr, mais cela avait une telle intensité que depuis, je suis mal à l’aise, comme quand on n’arrive pas à se sortir de l’influence d’un cauchemar. 
C’était un rêve ou un cauchemar ? 
Tu va voir. Donc je dormais dans ma chambre et j’entends sonner au petit portail, dans le parc. Je me lève jusqu’à la fenêtre et je vois entrer François Mitterrand avec son chapeau, son écharpe et son manteau. Il traverse l’allée et pénètre dans la maison. El là, tranquillement, comme si de rien n’était, je vais me recoucher. Il monte l’escalier, pousse la porte de la chambre et sans dire un mot, enlève son feutre, son loden et les dépose sur le fauteuil, il se tourne vers moi et tout tranquillement se déshabille.
Entièrement ? 
Entièrement Il avance vers le lit, s’assoit, détache sa montre de son poignet, la pose sur la table de nuit et s’allonge à mes côtés. Et tu sais ce que je lui dis à ce moment-là, tu sais ce que dit ta mère au Prédisent de la République ? N’y pensez même pas, vous avez les pieds trop froids.
Je fus pris d’un rire d’adolescent que ma mère partagea en mettant sa main devant sa bouche à la façon d’un petite fille qui dissimule son embarras. Et après ? 
Après, je ne me rappelle plus.

Jean-Paul Dubois                Une vie française              Éditions de l’Olivier 2004

Eric Orsenna, momentanément en séjour dans les sphères du pouvoir politique, se souvient d’une réflexion de Mitterrand : Ne vous y trompez pas : au bout du compte, tout n’est qu’un rapport de force, ce qui lui inspire le commentaire : Rien n’est plus faux... et de se souvenir de la réponse de son ancien professeur Raymond Aron quand il lui demandait pourquoi il ne s’était pas aventuré en politique : Je n’ai pas fait de politique, parce que je n’aime que les rapports réciproques.

Le bateau du Commandant Cousteau  La Calypso coule dans le port de Singapour. Renflouée, elle sera rapatriée sur Marseille, qui, s’en désintéressant, la laissera partir à La Rochelle, où, faute d’une entente des héritiers, elle vieillira très vite.

On a reçu un malade en phase terminale, nous avons maintenant un cadavre en décomposition.

Patrick Schnepp, directeur du Musée Maritime de la Ville :

Peter Blake, le très grand champion de la voile, en charge de l’organisation de la Coupe America à Auckland, aurait pu reprendre le flambeau. Il avait fait savoir avec humour que si l’opération se réalisait, il occuperait  la place nécessaire : Je ne prétends pas me glisser dans les chaussures du commandant Cousteau… elles sont bien trop grandes pour moi… lui-même chausse un bon 47…  Mais des pirates sud-américains l’abattront début 2002, avant qu’il ait pu réaliser ces projets.

La justice donnera la propriété de la Calypso à Francine Cousteau, sa deuxième femme ; le navire partira aux Chantiers Piriou à Concarneau pour être remis en état… mais l’argent manque et le chantier est arrêté… Difficile voire impossible de faire du business honnête avec Francine Cousteau : il était entendu que le navire deviendrait musée, et dans ce cas, on n’entreprend pas les mêmes travaux que s’il fallait le rendre apte à nouveau à la navigation. Dans les premiers mois de 2015, la justice demandera à Francine Cousteau de régler aux Chantiers Piriou ce qu’elle leur doit, – 300 000 € – faute de quoi le bateau sera mis aux enchères. Mais Francine Cousteau, qui a créée autour d’elle l’association l’équipe Cousteau parviendra à trouver les mécènes à même de lui procurer l’argent nécessaire : elle paiera les chantiers Piriou et trouvera un chantier naval à Istanbul pour restaurer le navire avec une motorisation moderne ; chargée sur un cargo, la Calypso quittera Concarneau le 14 mars 2016. L’ingénieur naval italien Marco Cobau suivra la rénovation de ce grand squelette de 111 t et 40 m de long. Il sera épaulé en Turquie par le commandant Patrice Quesnel, déjà chargé de la coordination du programme de sortie de la Calypso.

Erik Orsenna avait été élu à l’Académie Française, au siège libéré par le commandant Cousteau. La coutume est de faire un discours d’entrée qui soit un hommage rendu au prédécesseur :

De semaine en semaine, la planète se révèle à ses habitants. Le gros bocal si souvent imbécile – je parle de la télévision – s’est changé en hublot.

*****

Je préfère voir mon bateau couler avec les honneurs que transformé en musée. Je ne veux pas que ce bateau se prostitue et que les gens viennent pique-niquer à son bord.

Jacques Yves Cousteau, en 1984, mort le 25 06 1997

11 01 1996                La paternité des GAL (Groupe Antiterroriste de Libération) empoisonne la vie politique espagnole et contribuera sans doute à la victoire du parti de José Maria  Aznar, aux prochaines législatives : Felipe Gonzales devra lui céder le pouvoir.

12 01 1996                600 indépendantistes corses s’autorisent à Tralunca une manifestation dont le pouvoir ne supporterait pas le centième en métropole ;

Une bonne action ne doit jamais rester impunie.

Dicton irlandais

C’est la défaite des majorités silencieuses :

Le mal est assuré de son triomphe lorsque les hommes de bien ne font rien.

Albert Einstein.

16 01 1996                  Catherine Destivelle est au sommet du Pic sans nom – 4 160 mètres, dans la chaîne des monts Ellsworth, une face de 1 700 mètres dans l’Antarctique, entre la Terre de Feu et le Pôle Sud. Un sommet, physiologiquement c’est toujours un moment de détente, et l’attention n’est plus la même… Erik Decamp, son compagnon prend la photo souvenir, pour laquelle Catherine recule d’un pas… une seconde d’inattention, et c’est la catastrophe :

Le sommet que nous venions de gravir ne portait pas de nom. La carte ne mentionnait que son altitude – 4 160 mètres – et personne n’avait jamais posé le pied dessus : nous étions en Antarctique, cet immense continent gelé exempt de toute vie humaine.

La photo, prévue pour épaissir notre collection de souvenirs et destinée éventuellement aux médias qui auraient envie de parler de notre périple dans la chaîne des monts Ellsworth, devait donc être particulièrement réussie pour bien situer la première que nous venions de réaliser. Il eût été en effet dommage que ce cliché ait pu être pris n’importe où. La pose adoptée pour l’occasion ne semblait pas mauvaise, mais mon buste cachait les montagnes au loin. Pour parfaire cette prise de vue, il me fallait descendre légèrement.

Sans regarder derrière moi, persuadée que la pente était constituée de glace homogène, je reculai d’un pas. Au moment de reprendre appui, mon pied ne rencontra pas la surface dure escomptée. Pendant un court instant, déséquilibrée, mes bras battirent l’air à grands renforts de moulinets. Vains efforts, mon corps bascula inexorablement. Avant même que mon dos n’ait touché la glace, je criai à Erik Decamp, mon compagnon : La corde ! La corde ! Arrête la corde ! L’œil rivé sur le viseur, avait-il vu la scène ? Tous mes espoirs reposaient sur lui : stopper le plongeon m’était maintenant impossible, mon corps avait pris trop de vitesse. Je me souvins alors que la corde était juste passée dans mes piolets plantés sans grande précaution dans la neige dure. Je me souvins aussi qu’Erik, pour prendre la photo, s’était placé à trois mètres environ de ces ancrages précaires. Allait-il réussir à stopper la corde sans tout arracher ?

Mon corps repartit de plus belle dans une grande culbute. Retombant comme une masse sur la pente, je criai de nouveau : La corde ! Ma jambe droite me sembla étrangement molle. J’espérais que je me trompais. Puis je me retrouvai une nouvelle fois propulsée violemment dans les airs.

Lors du troisième choc, quelques mètres en contrebas, mon regard plongea un court instant dans l’abîme sombre et glacé. Je me dis alors : S’il ne peut me retenir, cette fois c’est fini. Cette bêtise allait me coûter la vie. Et pire, j’allais aussi entraîner Erik dans ce toboggan de la mort.

Alors que mes cabrioles me semblaient de plus en plus violentes et vertigineuses, la corde stoppa brutalement ma chute. Mon menton reprit contact en premier avec la paroi. Soulagée et heureuse que ce cauchemar s’arrête enfin, mais un peu sonnée, deux ou trois secondes me furent nécessaires pour distinguer le haut du bas. Puis, constatant que j’étais pendue tête en bas à la corde, je mis bras et jambes dans le bon sens en espérant qu’il n’y ait pas de casse, mais j’en doutais : du sang perlait sur la glace. D’où venait-il ? J’avais mal partout, mais pas à un endroit en particulier.

Les mains tremblantes d’émotion, je relevai le bas de pantalon de ma jambe droite et découvris avec horreur une fracture ouverte. Je n’en croyais pas mes yeux. Pour dédramatiser la situation, j’analysai – mon esprit toujours aussi terre à terre – concrètement et positivement les dégâts : l’os ne dépassait pas, le poids de la chaussure additionné à celui des crampons avait remis la jambe dans l’axe et la plaie saignait peu ; l’artère n’était donc pas touchée. C’était une chance. Juste à ce moment-là, Erik me demanda :

—      Ça va ?

—      Fracture ouverte ! lui répondis-je.

Un grand Merde ! retentit, suivi d’un long silence. Il n’y avait effectivement que cela à dire.

Je n’arrivais pas à croire que cette jambe était cassée. Il ne fallait pas, ce n’était pas possible, pas là, en Antarctique, aussi loin de tout secours ! Comment allais-je faire pour redescendre ? Une idée, celle de la dernière chance, me traversa l’esprit : si le trait de fracture était horizontal, je pourrais peut-être prendre appui dessus. Pour tester, je posai aussitôt mon pied chaussé de crampons sur la pente. En serrant les dents, j’essayai une fois, deux fois. Impossible, la douleur était insoutenable, trop intense. Cette fracture semblait bel et bien réelle.

Si le moment n’avait pas été aussi grave, j’en aurais pleuré de rage : avoir été si inconsciente ! Mais le temps des remords fut bref, car la question d’Erik me sortit de ma torpeur :

Ça saigne beaucoup ?

—      Non.

Tu peux remonter ?

Il avait raison, il fallait bouger. Le temps de me faire à cette idée, je lui répondis que oui. En fait, je n’avais pas vraiment le choix. Je ne pouvais rester là.

—      Peux-tu rejoindre l’arête à l’endroit où nous sommes sortis de la voie ?

Cela me parut plus compliqué. Nous avions grimpé la face dans le versant opposé à celui où j’étais tombée et le lieu qu’il m’indiquait se situait une trentaine de mètres à sa gauche. J’allais donc devoir remonter ces vingt-cinq mètres de paroi verglacée en oblique à gauche et Erik ne pourrait pas m’aider. Un moment de réflexion me permit de visualiser la façon dont j’allais m’y prendre. C’est en rampant sur la pente, main gauche armée d’un piolet qu’Erik m’avait envoyé en le faisant glisser le long de la corde et main droite agrippée au moyen d’une poignée autobloquante, que je me hissai péniblement. À la première traction, je m’aperçus que l’épaule droite me faisait souffrir. J’y découvris une bosse qui n’était pas molle comme celle due à un hématome mais dure : un os dépassait. Un court instant, bien qu’heureuse de constater que je pouvais toujours m’en servir – et c’était à l’heure actuelle l’essentiel -, cette découverte me fit fulminer intérieurement : encore une opération chirurgicale en perspective. Cependant, plus je m’élevais, moins cette épaule me gênait. Surtout préoccupée de ne pas dévisser, plantant vigoureusement dans la glace mon piolet et les pointes avant de mon crampon gauche, je tractais sur mes bras avec fureur. Il ne fallait pas riper, la corde partant à l’horizontale, un beau pendule de vingt mètres pourrait m’attendre… Et dans l’état où j’étais !

Parvenue enfin au niveau de l’arête sommitale, je me hissai sur la crête, m’y calai à califourchon et attendis Erik qui tenait toujours la corde trente mètres plus à droite.

En attendant qu’il me rejoigne, j’essayai d’évaluer la situation. J’avais beau retourner le problème dans tous les sens, je ne voyais pas comment me sortir de là. Si seulement cet accident avait pu arriver dans les Alpes ! J’aurais attendu tranquillement que l’hélicoptère arrive. Ici, les secours n’étaient pas envisageables. Il y avait bien des gens sur ce continent antarctique, mais pas à moins de cinq cents kilomètres. Nous n’avions de toute façon pas emporté notre radio. Pesant au moins cinq kilos, celle-ci était restée au camp de base. Et même si nous avions pu joindre les secours, ils ne possédaient pas d’hélicoptère. Le temps qu’ils montent jusqu’à nous, je serais déjà morte de froid. Un petit vent glacial soufflait, il était vingt et une heures et bien qu’au pôle Sud, en décembre, le soleil ne se couche pas, la température baissait. Attendre risquait de m’être fatal. En moi-même je me disais que ce serait trop idiot de mourir là. Je pensai alors à Doug Scott, le célèbre alpiniste anglais qui s’était fracturé les deux chevilles dans la paroi de l’Ogre en Himalaya. Il n’en était pas mort. Malgré d’atroces souffrances, il avait réussi à rejoindre le camp de base à quatre pattes. Ses fractures n’étaient pas ouvertes, mais il était handicapé des deux jambes. Moi, il m’en restait tout de même une !

Erik arriva. Je lui demandai aussitôt :

Qu’est-ce qu’on fait ?

—      On descend.

—      On descend ? Mais par où ? Comment ? lui répondis-je un peu affolée. Malgré l’exemple de Doug, je ne me voyais pas faire un seul mouvement.

Par la voie de montée. C’est la seule que nous connaissons.

Il avait raison, et traîner ici ne servait à rien. Personne ne nous viendrait en aide. La détermination d’Erik m’aida à redevenir plus combative. Aussitôt, je jetai un regard à la face. Nous l’avions gravie à l’ombre pour avoir moins chaud et de la voir maintenant ensoleillée dopa encore plus mon moral. L’ambiance serait moins austère et ce soleil allait me réchauffer.

Cependant, cette pointe d’optimisme était fragile car le moindre de mes mouvements déclenchait de terribles douleurs : l’extrémité inférieure de ma jambe blessée n’était plus qu’un poids mort obéissant aux seules lois de la pesanteur. En passant de l’autre côté de l’arête, je dus prendre mon pied à deux mains pour le remettre dans le bon sens.

Allais-je pouvoir résister à tant de souffrances après déjà onze heures d’ascension ? Ma plus grande crainte était que, si je perdais connaissance, Erik ne pourrait pas me descendre.

—      Tu crois que je vais y arriver ? lui demandai-je pour me rassurer.

Mais oui ! répondit-il, et il me sourit. Le pauvre n’avait sûrement pas envie de sourire à ce moment-là. Que je m’en voulais de l’avoir mis dans cette galère ! Je gâchais ce merveilleux voyage en Antarctique.

Avant toute chose, Erik m’ôta le crampon qui risquait de s’accrocher sur les reliefs, puis nous confectionnâmes une attelle de fortune – un piolet de chaque côté de la jambe maintenue par des sangles. Ensuite, il laissa doucement filer la corde pour me faire descendre le long de la paroi. La première secousse provoqua d’effroyables souffrances. Un mètre plus bas, les piolets furent supprimés. Cet assemblage était pire que tout. Les manches ronds et les cordelettes ne tenaient pas en place et leur pression contre ma jambe meurtrie me faisait subir une véritable torture. En remplacement, nous nouâmes un pull-over au niveau de la plaie et, pour protéger un peu le membre blessé, je le soutenais, par en dessous, de ma jambe valide. Puis, tournée face au vide, en appui sur le dos, guidant Erik à la voix pour régler la vitesse, la descente reprit. Le relief était très accidenté, et, bien que ma jambe ne fût plus en contact direct avec la paroi, le moindre choc provoquait toujours de terribles douleurs. À chaque fois, je me demandais si je n’allais pas tourner de l’œil. Pour tenir le coup, je m’imposai de grandes inspirations-expirations qui m’aidaient à me relaxer et ainsi à mieux supporter la douleur. Au bout d’une vingtaine de mètres, sur la suggestion d’Erik, je cherchai un emplacement pour m’arrêter. Nous ne possédions qu’une corde de cinquante mètres. Cela ne nous autorisait donc qu’une progression de vingt-cinq mètres maximum pour permettre à Erik de descendre en rappel.

En passant une sangle sur un becquet rocheux et en plantant un piton, je confectionnai un solide ancrage sur lequel je m’attachai. Erik put ainsi faire ses manœuvres de corde sans plus se soucier de ma sécurité.

Seule, pendue comme une malheureuse à ce premier relais, la même question me revenait sans cesse : allais-je être capable de tenir le coup ? Un long calvaire s’annonçait. La paroi faisait mille six cents mètres de dénivelé. Raides, composés de roche et de glace, les deux tiers supérieurs seraient vraiment pénibles à passer, d’autant que pour éviter un passage surplombant une descente en diagonale s’imposait. Cela voulait dire des pendules à la corde en perspective…

La suite : un grand couloir de glace. À ce niveau-là, je serai presque sauvée…

J’essayai de faire le vide dans ma tête. Pour gérer la douleur et surveiller les étourdissements qui m’arrivaient par vagues je ne devais plus penser à rien. Je devais juste attendre Erik en me concentrant sur moi, ma respiration, mon corps que j’essayais de détendre pour économiser l’énergie. Cet état de concentration était difficile à maintenir et je suppliai Erik en moi-même pour qu’il arrive vite. J’avais peur de flancher.

Parvenu à mon niveau, Erik me donna en guise de remontant deux bonbons qu’il enfourna dans ma bouche, puis il rappela la corde et nous reproduisîmes la même manœuvre.

Les trois ou quatre premiers rappels furent les pires à supporter. Par la suite, la douleur me sembla plus tolérable. Peut-être m’y habituais-je ? Je n’avais de toute manière pas d’autre choix. Résignée à la souffrance, je pus à ce moment-là me concentrer sur autre chose. Ainsi, je réalisai que je ne sentais plus très bien mes extrémités. Malgré le soleil, le fond de l’air était frais, la température devait se situer tout de même entre – 20 et – 30 °C. Au début, ma priorité étant de ne pas m’évanouir, je ne m’en étais pas rendu compte. Laisser, en plus, mes extrémités geler était stupide. Bien que l’effort à fournir pour les réchauffer me coûtât, je m’astreignis à chaque relais à bouger en permanence doigts de pieds et de mains.

Chacun à son affaire, notre descente s’effectuait à un rythme régulier. Nous nous connaissions assez pour nous comprendre en parlant peu. Un regard, un mot suffisaient. De temps en temps – toutes les deux heures environ -, quand je sentais que j’allais perdre connaissance, je le lui signalais. Il venait immédiatement me tapoter le visage, me remplissait la bouche de bonbons, puis chacun retournait à sa tâche : Erik se chargeait de la sécurité et des cordes ; moi, je me préoccupais de mes maux et de mon état physique. Erik avait fort à faire : manœuvrer les cordes n’était pas simple et, très souvent, pour économiser de la sangle, lorsque les passages le permettaient, il désescaladait la paroi.

Au bout de huit heures de descente, le soleil disparut pour laisser place à un froid terrible. Les huit heures suivantes me semblèrent alors interminables. Les attentes aux relais étaient les moments les plus éprouvants. En position statique, la fatigue, le froid, la douleur se faisaient alors plus pressants. Pendue à mes ancrages de fortune, couchée dans la pente, à même la neige et la glace, en appui sur la jambe valide afin que les sangles du baudrier ne me coupent pas trop la circulation sanguine, j’essayais de ne pas tenir compte du temps qui passait… Mon seul objectif étant de tenir le coup jusqu’en bas. Cela me demandait en permanence de terribles efforts de volonté et les exercices respiratoires se révélaient les plus efficaces pour maintenir cet état de vigilance.

Durant les dernières heures de descente, le pied gauche sur lequel je me tenais en permanence me préoccupa plus que tout. J’avais beau remuer les doigts de pieds, je ne les sentais plus. Je me disais : Une jambe cassée ça se répare, mais un pied gelé ça se coupe…

Non, je ne voulais pas… À partir de là, je n’eus plus qu’une idée en tête : arriver au plus vite en bas. Dans les six cents derniers mètres du couloir de glace et de neige, passant outre la douleur, je ne dis plus à Erik de freiner la corde, je le laissais régler la vitesse à sa guise. En bout de corde, un signe de sa part – le pouce en bas -, je plantais à deux mains mon piolet dans la neige, me couchais dessus, lui faisait un signe – le pouce en haut – et il me rejoignait, plantait ses piolets, me faisait descendre et ainsi de suite.

Les manœuvres s’enchaînèrent parfaitement et rapidement jusqu’au moment où, dans ma hâte à rejoindre enfin le plat et aussi prise par la routine, j’arrachai mon piolet à la neige afin de larguer mon corps dans la pente avant qu’Erik n’ait eu le temps de construire un bon amarrage.

Plus de peur que de mal. Erik, malgré la fatigue, avait encore de bons réflexes ; il plaqua son corps contre son piolet à moitié planté en criant : Attends ! Je ne suis pas prêt ! La chute enrayée, il se retourna alors vers moi en souriant et me dit gentiment : Attention. Devant mon pitoyable état, il n’avait pas osé en dire davantage. Il n’avait d’ailleurs pas besoin de le faire. Je me sentais suffisamment honteuse de cette erreur. Par ma faute, j’avais encore failli nous envoyer en bas. Je réalisai le travail qu’avait fourni Erik. Je l’admirais… Malgré l’urgence, il avait mené cette descente prudemment et efficacement sans jamais nous mettre en situation périlleuse.

La vigilance accrue par cet incident, nous reprîmes notre chemin de croix. Malgré tout, au fur et à mesure que nous descendions, je sentais mes forces m’abandonner. Pour les derniers relais, cet état de faiblesse me permettait à peine d’enfoncer le piolet de dix centimètres dans la neige : juste ce qu’il fallait pour m’empêcher de glisser. Dans ma crainte que ce fragile ancrage ne s’arrache, mon corps, mon esprit, mes yeux se tournaient alors entièrement vers cette pointe de métal dans la neige : à peine si j’osais respirer en attendant qu’Erik arrive et prépare de solides points d’assurance.

Les cent derniers mètres étant moins raides, Erik put enfin marcher face à la pente en me laissant glisser au bout de la corde devant lui. Il ne me restait qu’à diriger mes jambes pour qu’elles ne butent pas dans la neige, mais, inévitablement, elles se prenaient dans des protubérances. Pourtant maintenant la douleur n’importait plus : je voulais vite arriver sur du plat.

Parvenue sur cette surface de glace horizontale tant attendue, j’ôtai immédiatement la chaussure gauche pour me masser le pied. En le découvrant, je fus soulagée : le bout était blanc, pas noir comme je le craignais. Bien que le côté blessé ne souffrît pas de la température, je demandai à Erik de m’enlever l’autre chaussure. Il n’est pas bon de laisser par grand froid un pied humide dans un soulier. L’opération ne fut pas simple. Le plastique, rigidifié par le gel, était impossible à ouvrir. Pour retirer mon pied délicatement de cette gangue glacée, Erik dut la découper. Constatant que cette opération me fendait le cœur – de si bonnes chaussures ! – je notai que j’avais encore un peu de ressort. Je n’en soufflai mot à Erik, il aurait peut-être trouvé ma remarque déplacée… Pour ma part, j’estimais qu’avoir eu cette pensée était plutôt bon signe pour la suite, car je n’étais pas sortie d’affaire : la tente se situait encore à une bonne heure de marche.

Tout en regardant Erik disséquer ma chaussure, j’imaginais qu’il me tirerait sur la glace pour rejoindre notre campement. À ma grande déception, il m’annonça son intention d’aller chercher le traîneau à la tente. Je ne mouftai pas, mais cette idée ne me réjouissait pas. J’allais devoir attendre là, toute seule, qu’il revienne. Je grelottais, j’étais épuisée. Serais-je encore capable de tenir deux heures ? Et si je perdais connaissance, Erik serait-il de retour à temps avant que je m’endorme à tout jamais engourdie par le froid ? Résolue à lutter pour qu’une telle chose n’arrive pas, je regardai Erik partir au pas de course. Le pauvre devait être épuisé, je faillis lui crier : Mais non, ne cours pas, ça ira !, je n’en avais pourtant physiquement pas la force, et même si j’avais pu, je ne sais pas si j’en aurais eu le courage. En mon for intérieur, je lui disais : Si, cours, reviens vite !

Sitôt qu’il fut hors de portée de voix, me retrouvant assise au milieu de ce désert glacé, jambes étendues devant moi, un pied pointant vers le ciel, l’autre reposant étrangement sur son bord externe, je me fis l’effet d’une gamine qu’on aurait abandonnée au milieu de la route. Sans honte, j’émis alors un son continu en claquant des dents comme je le faisais, petite, après la baignade en mer du Nord. Ce son me rassura. J’étais bien vivante.

Bon sang, qu’il faisait froid ! Tout mon corps tremblait sans relâche. Il était une heure de l’après-midi. Je ne pouvais espérer le soleil avant quelques heures. Je pensai alors à ce que nous faisions la veille, à la même heure : nous gravissions, tout heureux d’être à l’ombre, ce pic sans nom. Que tout cela me semblait loin… Il y avait donc vingt-sept heures que nous étions partis. Il me fallait encore tenir deux longues heures. Ces tremblements m’épuisaient et je sentis que si je laissais ce froid me secouer de la sorte, je ne pourrais y survivre. Je me mis alors à faire de grands exercices respiratoires, mettant chaque ample expiration à profit pour relâcher mes muscles. L’effet fut immédiat : mon corps se détendit et je ressentis comme une chaleur m’envahir. Malheureusement, ce bien-être soudain ne dura pas, j’avais toujours froid. Je me balançai alors d’avant en arrière, comme certains malades mentaux, tout en continuant mes exercices. En même temps, je frottai mon pied gelé, mes cuisses, mes bras… Varier les mouvements en remuant de la sorte me faisait du bien, mais maintenir cette lutte permanente était vraiment difficile. Pour y parvenir, je devais penser exclusivement à ce que je faisais : me réchauffer. Durant cette interminable attente, les secondes, les minutes, les heures s’écoulèrent ainsi, tout mon être tendu vers le même objectif : tenir, tenir sans limite de temps. J’étais déterminée à résister au froid, à la fatigue et à la douleur. Erik pouvait mettre une demi-heure de plus, mon moral ne s’en trouverait pas affecté.

Il arriva enfin, s’excusant d’avoir pris quelques minutes pour boire du café chaud afin de recouvrer un peu d’énergie. Pour moi, l’essentiel était qu’il soit là, sain et sauf ; cela signait la fin du cauchemar : à la tente, nos préoccupations ne seraient plus que boire, manger, dormir, prévenir les gens de la base Patriot Hills qui nous avaient déposés en ces lieux et attendre tranquillement que l’avion, un Twin Otter, vienne nous chercher. Malheureusement, les choses ne se déroulèrent pas exactement de cette façon. Nous prîmes un bon repas, fîmes une bonne sieste, puis Erik partit chercher la radio laissée à deux heures de marche. Il revint quelques heures plus tard, me disant qu’il avait vainement essayé de joindre la base au moment convenu avec eux – vingt et une heures -. Sans paniquer, il ajouta : – Nous réessaierons demain.

Soigner mes blessures, et éviter l’infection, devint alors une priorité. Avant tout, la jambe. Ayant perdu pas mal de chair et de sang durant ce long périple, la plaie était devenue assez profonde et large. Erik l’aspergea à grands jets de produits désinfectants, fit un pansement bien propre, l’entoura d’un bout de matelas mousse pour tâcher de maintenir le pied dans l’axe, puis il renouvela la même opération au coude. La peau avait été arrachée sur une surface de dix centimètres de long sur cinq de large. Bien que cette blessure fût presque plus impressionnante que celle de la jambe, je n’en souffrais pas. Pour l’épaule et le pied, malheureusement rien à faire. Ensuite, il me donna des antibiotiques. Nous ne possédions pas de médicaments contre la douleur, mais, tenant à rester vigilante sur mon état, je n’en aurais de toute façon pas pris. En attendant la vacation radio suivante, le temps fut consacré à s’alimenter et à dormir.

Vers le milieu de l’après-midi, le vent se leva et Erik commença à s’inquiéter. Pourrait-il faire marcher la radio si la tempête se levait ? Ce poste fonctionnait grâce à une antenne de quinze mètres de long tendue entre deux skis et ce fil qui nous reliait à la vie risquait de se rompre sous les bourrasques. À notre grand soulagement, vers vingt et une heures, Erik parvint tout de même à entrer en contact avec Patriot Hills. Cette base n’est pas un laboratoire scientifique comme toutes celles installées en Antarctique, mais une sorte de petit aéroport créé par des passionnés d’aviation et destiné à déposer ou ravitailler aux quatre coins de ce continent les aventuriers ou explorateurs  en tous genres : randonneurs, touristes et alpinistes. Lorsque j’entendis Erik leur exposer le problème et surtout leur donner, grâce au GPS, notre position, je me dis : sauvés !

La ligne pouvait maintenant casser, cela n’empêcherait pas les secours de venir nous chercher. En fait, sauvés, nous ne l’étions vraiment pas encore.

Vers vingt-deux heures, le vent forcit, empêchant tout avion d’approcher. Nous réalisâmes alors que si les éléments se déchaînaient un peu plus, notre tente ne résisterait pas longtemps. Erik sortit pour essayer de construire un rempart de neige, afin de protéger notre fragile abri. Il parvint à monter un petit mur d’une trentaine de centimètres tout autour de nous, puis rentra, transi de froid, en m’annonçant que ce ne serait pas suffisant si les conditions empiraient…

Le vent s’abattant sur la toile dans un vacarme effrayant, il ne fut alors plus question de dormir. Allongés sur le dos, les yeux grands ouverts, nous guettions la moindre défaillance de la tente. Au bout de quelques heures, un point lumineux apparut soudain au niveau d’un arceau : le tissu, usé à force de frottements, devenait translucide. Erik sortit à nouveau. La violence du vent l’empêcha de se tenir debout et même à genoux. Bien qu’en d’autres circonstances le spectacle de ce grand gaillard assis à même la neige tentant de remonter notre mur de protection aurait été assez comique, je n’avais pas franchement envie de rire.

Découragé, il revint bien vite se mettre à l’abri, espérant que la tempête faiblisse. Notre tente tiendrait-elle ? Notre angoisse fut à son paroxysme lorsque, six heures plus tard, le vent sembla encore redoubler de violence, pliant deux arceaux à angles vifs. Inévitablement, ces pointes usèrent très vite le tissu. Pour éviter le trou, Erik plaqua ses mains au niveau des pliures et tint ainsi la tente durant des heures, les deux bras en l’air, secoué par les attaques du vent. Moi, l’œil rivé sur l’altimètre, je ne pouvais qu’espérer la fin de la tempête. Je me remémorai alors la terrible attente au pied de la face. Laisser s’écouler le temps était à nouveau la seule chose à faire, mais cela me pesait, ma patience commençait à s’émousser. Vingt-quatre heures plus tard, l’équipe de sauvetage put enfin atterrir et nous sortir de cet enfer. À voir l’air halluciné des gens qui nous accueillirent à Patriot Hills, je sentis que l’on me considérait comme une revenante. Enfin prise en charge par un médecin, je me laissai aller, aidée en cela par la morphine qu’il m’administra avant de tenter de réduire la fracture.

L’esprit embrumé par la drogue, le visage ruisselant de larmes pour la première fois depuis la chute, je compris ce que j’avais perçu dans les regards et à travers les propos que j’entendis vaguement: C’est un miracle qu’elle ait survécu, … She comes back from hell... (Elle revient de l’enfer ). L’histoire se termina bien. Aujourd’hui, grâce à l’intervention d’un habile chirurgien de Punta Arenas au Chili, je ne garde plus de séquelles de cet accident.

Miraculée ? Ce n’est pas exactement ainsi que je vois les choses. Bien sûr, on ne comprendra jamais vraiment ce qui permet à quelqu’un de trouver les ressources qui lui permettent de faire face à une telle situation. En revanche, ce dont je suis certaine, c’est que je n’aurais jamais pu aller au bout de ce retour sans l’expérience accumulée en montagne depuis mes premiers pas sur les rochers.

Catherine Destivelle           Ascensions     Arthaud 2012

10 02 1996                    Deep Blue, un programme d’IBM, gagne une partie d’échecs contre Garry Kasparov, champion du monde d’échecs : c’en est fait de la prééminence de l’homme sur la machine. Vingt ans plus tard, le logiciel Alpha Go de Google gagnera une partie de Go – un jeu chinois un peu plus complexe que les échecs – contre le champion du monde, le coréen Lee Sedol. Pour ceux qui resteraient de marbre devant ces jeux, il est utile de savoir que dans un tout autre domaine, celui de la technique médicale, les algorithmes informatiques diagnostiquent correctement 90 % des cancers du poumon là où les médecins n’en diagnostiquent correctement que 50 %.

22 02 1996                  Jacques Chirac, président de la République, décide de l’arrêt du service militaire obligatoire. Sur un plan financier, et de stratégie immédiate, les arguments pour l’emportent sans doute sur les contre.

Mais, avec le recul – un recul de près de vingt ans -, on s’apercevra que c’est probablement la plus grande connerie qu’ait faite un décideur politique français depuis cinquante ans – président du Conseil sous la IV° république, président de la République sous la V°, car il est bien possible, pour ne pas dire certain, que ce passage obligé pour tout citoyen français ait diffusé un lien social suffisant pour que ne puissent éclore les fous terroristes, semeurs de mort dans la décennie 2010 : dix, douze (peu importe) mois pendant lesquels vivent ensemble les enfants de paysans et d’ouvriers, d’employés et de cadres, de professions libérales, de fonctionnaires, d’artistes, de professeurs… à vivre comme ils ne le feront jamais plus au cours de leur vie au plus près de l’égalité et de la fraternité, ce temps-là est un temps de renforcement de l’unité du pays ; il n’était certainement pas nécessaire de maintenir le maniement d’armes sous la férule d’adjudants bornés, mais la forêt française manque cruellement de bras pour empêcher le taillis d’étouffer la futaie, et il n’était que de transférer des crédits militaires à l’ONF pour que ces bras trouvent un encadrement et de contraindre les propriétaires privés à accepter enfin que soient gérées leurs forêts – les 2/3 de la forêt française -.   Régis Debray, que jamais personne n’a pu prendre en flagrant délit de dire une bêtise, parlera le 28 novembre 2005 dans Le Monde de la fin criminogène du service militaire obligatoire… 2005 : 9 ans après la décision, 7 ans avant les équipées mortelles de Mohammed Merah, 10 ans avant celles de Coulibaly, Abaaoud, Abdeslam … Quel flair !

On pourra épiloguer des jours et des nuits entiers sur le sujet, typiquement Et si …il n’empêche qu’il est indéniable que cela révèle à quel point le dirigeant d’un pays peut être aveugle, sans discernement sur l’origine des liens qui unissent les citoyens. En cette occasion au moins, Jacques Chirac a quitté la stature d’homme d’État pour endosser un costume de technocrate jeunot, tout frais sorti de l’ENA, encore plein de morgue courte, sans humanité ni sagesse !

La victimisation des populations de l’immigration et la mise en accusation constante de la France et des Français depuis le début des années 1980, sont les principales causes de la violence dont ces derniers sont devenus la cible.

Malika Sorel-Sutter       Décomposition française. Comment en est-on arrivé là ?       Fayard 2015


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