9 septembre 1994 au 19 octobre 1995 Le sang contaminé. La Grotte Chauvet. Un juge français assassiné à Djibouti.12387

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Publié par (l.peltier) le 22 août 2008 En savoir plus

9 09 1994

Mise en examen dans l’affaire du sang contaminé d’Edmond Hervé, ancien ministre de la Santé, de Georgina Dufoix, ancienne ministre des Affaires Sociales, et de Laurent Fabius, ancien Premier Ministre : véritable tonneau des Danaïdes procédural, l’affaire échouera finalement en février 99 devant la Cour de Justice de l’État.

Des fautes ont été commises certes, la lenteur de l’administration à appliquer les directives ministérielles a causé des morts, la poursuite des collectes de sang en milieu carcéral sans dépistage, selon des directives internes opposées aux directives ministérielles,  l’écoulement des stocks de sang non chauffés, l’homologation tardive du test Abbot, pour ne pas nuire au test Pasteur, sont des faits qui méritaient d’être condamnés ; mais il faut tout de même se souvenir de ce qu’était alors le sida en France par rapport aux autres causes de décès par maladie : en 1985, pour 573 cas de sida, on a compté 180 morts, pendant que la grippe tuait 600 personnes, l’infarctus 50 000 et le cancer 140 000. Plusieurs mois après que Laurent Fabius eût rendu obligatoire le dépistage obligatoire, 80 % des médecins estimaient que c’était là un luxe inutile, le professeur Jean Bernard, le pape de l’hématologie déclarait : Le risque du sida est moins grave que celui de l’hépatite, l’ensemble de l’opinion estimait que c’était une histoire d’homosexuels et de drogués…

Santé publique. Demandez à n’importe qui : où est l’urgence ? et il vous répondra : VIH. Le lobby homo a du génie, et il est scandaleux que neuf malades sur dix dans le monde n’aient pas accès aux soins. Mais dans nos contrées, c’est une illusion. Le sida tue autour de cinq cents personnes en France [en 2004] par an, Alzheimer, quatre vingt mille. Cent fois plus. C’est la troisième cause de mortalité, après le cancer et les maladies cardio vasculaires. On estime à cent vingt mille les porteurs du VIH sida, mais huit cent cinquante mille le nombre d’Alzheimer de plus de soixante dix ans (cent mille cas nouveaux chaque année) [En fait, neuf cent mille en 2016 ; chiffres France Inter]. Un programme Alzheimer a été adopté en 2001. On attend toujours la circulaire d’application et les moyens. Il prévoyait la création de sept mille places d’accueil par jour. À peine la moitié a été obtenue, et il y aura, dans dix ans, deux millions de malades, dans notre pays. Les temps d’antenne et les budgets vont aux sidéens. Place aux jeunes.

Régis Debray. Le Plan Vermeil. Gallimard 2004

Le procès devant la Cour de Justice de la République, beaucoup plus que la culpabilité des ministres vient mettre en évidence les fautes de l’administration et du corps médical. Dans un tel contexte, l’acharnement d’aujourd’hui comprend une bonne dose de malhonnêteté, dénoncée par des voix de plus en plus nombreuses :

Encenser le rôle du politique pour mieux l’abaisser, quelle éclatante revanche pour le corps judiciaire ! Après avoir oscillé, depuis deux siècles, de l’extrême arrogance à l’extrême soumission, voilà la magistrature en situation de se venger ! Grâce au jeu de miroir qui s’est instauré entre l’opinion et la justice, celle-ci tient dans sa main ces politiques qui l’ont si souvent humiliée. Procès d’intention, rétorquera la corporation judiciaire : seul notre devoir nous guide…. Qui a lu l’arrêt de renvoi des  trois ministres devant la Cour de Justice de la République ne peut que s’esclaffer devant tant d’hypocrisie ! Ce texte exsude la haine. Haine des politiques, du pouvoir, des puissants. Qu’il est doux, protégé par l’hermine et le respect dû aux magistrats de pouvoir, de la sorte, prendre une revanche historique ! Au service de cette mission, tous les moyens sont bons : méconnaissance du fonctionnement de l’État, analyses tronquées, sophismes et contre vérités. Si, au nom de la transparence démocratique, les actes de justice étaient soumis à la même critique que les décisions politiques ou les stratégies industrielles, l’arrêt serait mis en charpie, ses rédacteurs déconsidérés et le procès du 9 février (1999) tomberait en quenouille.

Alain Minc. Le Monde  du 22 janvier 1999

Le droit est une matière assez plastique qui peut permettre de régler des comptes politiques.

Gérard Davet, journaliste au Monde, Midi Libre du 23 novembre 2014

27 09 1994

L’Estonia, ferry boat reliant Tallinn, en Estonie, à Stockholm essuie un gros temps de force 8. Il transporte 803 passagers et 186 hommes d’équipage. À 1 heure du matin, le pont des voitures est envahi d’eau. 30 minutes plus tard, le bateau coule, faisant 852 victimes. Il reste 137 survivants. L’eau est à 11 °. La commission d’enquête mettra trois ans pour conclure à la responsabilité du chantier naval allemand qui a construit l’Estonia. Mais les lacunes, voir erreurs de cette enquête sont tels qu’ils susciteront une autre enquête, qui conclura avec une quasi certitude à un attentat terroriste, consécutif au transport clandestin – non déclaré sur les listes de fret – de deux camions remplis d’héroïne et d’isotopes de cobalt radioactifs. Onze ans après les faits, la Suède reconnaîtra que le navire transportait aussi du matériel militaire de l’armée suédoise.

Vingt cinq ans plus tard, l’affaire aura, un peu mais pas plus, avancé et la thèse terroriste éliminée :

S’il s’était tenu quelques années après la catastrophe, dans laquelle Elisabeth Nilsson a perdu son mari en 1994, alors peut-être que le procès qui s’ouvrira vendredi 12 avril 2019, devant le tribunal de grande instance de Nanterre, aurait permis aux familles des 852 victimes d’avancer dans leur travail de deuil. Mais un quart de siècle après le naufrage, il arrive trop tard, souffle la retraitée suédoise, qui rêve d’une conclusion. C’est ce qui fait l’intérêt de ce procès. Pour la première fois, un tribunal va enfin se prononcer sur le fond du dossier et juger de la responsabilité civile du bureau français de vérification Veritas et du constructeur allemand Jos L. Meyer Werft, note Me François Lombrez, l’avocat français de 1 116 ayants droit et survivants.

Pour en arriver là, il aura fallu vingt trois ans de procédure, émaillés de multiples renvois et référés, et deux arrêts de la Cour de cassation. L’avocat suédois, Me Henning Witte, qui avait lancé la procédure en 1996, reconnaît qu’il avait perdu espoir de la voir aboutir un jour. Il n’est guère optimiste sur l’issue du procès en l’absence d’une expertise technique de l’épave,  refusée par la justice française, une décision qu’il qualifie de sabotage. Le 27 septembre 1994, l’Estonia a quitté le port de Tallinn en fin d’après midi, direction Stockholm. Le navire est un symbole : premier bateau à relier l’Estonie à l’Europe de l’Ouest après l’implosion de l’Union soviétique (URSS). Ove Nilsson, entrepreneur de 46 ans, n’aurait pas dû se trouver là bord. Il a avancé son retour, raconte sa femme, Elisabeth. Juste avant d’embarquer, il a appelé son plus jeune fils. C’est lui qui a appris le naufrage à 5 heures du matin, en allant travailler. Un des survivants suédois, l’ingénieur Mikael Oun a raconté s’être réveillé au milieu de la nuit : J’ai entendu un bruit épouvantable, puis deux coups. J’ai compris que quelque chose n’allait pas. Le bateau n’avançait plus comme avant. Brusquement, il s’est incliné. Les meubles sont venus s’écraser contre la porte.

L’Estonia a lancé son premier SOS à 1 h 22. A 1 h 48, le navire de 155 mètres de long, disparaît des radars. Sur les 989 passagers, seulement 137 ont survécu. La plupart des victimes étaient des Suédois et des Estoniens. Une Française a également péri dans le naufrage. Sept cent cinquante sept corps n’ont jamais été retrouvés. Très vite à Stockholm, la machine s’emballe. Quelques heures après la catastrophe, le premier ministre conservateur, Carl Bildt avance la thèse d’un accident : en pleine tempête, les attaches de l’étrave mobile qui verrouille la proue du bateau auraient fini par céder, provoquant l’ouverture de la rampe d’accès et permettant à l’eau de s’engouffrer sur le pont à voitures.

Cette première version des faits sera confirmée trois ans plus tard par une commission d’enquête internationale tripartite, dont le rapport publié en 1997 constate que l’étrave mobile n’avait pas été construite conformément à des hypothèses de conception raisonnables. Selon Me François Lombrez, le Bureau Veritas aurait dû signaler le défaut, mais il a choisi de déclarer le navire apte à la navigation quand il ne l’était pas. Les conclusions de la commission d’enquête n’ont jamais été confirmées par des experts. Car après avoir décidé, en décembre 1994, de ne pas renflouer l’épave et de ne pas remonter les corps, les autorités suédoises ont convaincu Tallinn et Helsinki de faire du navire une sépulture, en interdisant l’accès par un traité signé par les trois pays. Des décisions qui ont semé le trouble parmi les familles des victimes et les survivants, rassemblés longtemps en onze associations. Il n’en reste plus que deux aujourd’hui. La plupart des proches ont perdu espoir de voir un jour l’affaire résolue. À aucun moment, on ne nous a écoutés ou on ne nous a demandé notre avis, confie Elisabeth Nilsson. Quand nous voulions des informations, c’était à nous de demander.

D’étranges révélations, comme le fait que l’Estonia ait transporté du matériel militaire soviétique, à deux reprises avant le naufrage – ce que les douanes et l’armée ont confirmé en 2004 -, ne font rien pour apaiser les esprits. C’est d’ailleurs pour mettre un terme aux spéculations que les deux associations encore actives exigent l’ouverture d’une nouvelle commission d’enquête, ainsi qu’une inspection de l’épave par des plongeurs. Mais sans succès. Plus de dix motions en ce sens ont été présentées au Parlement suédois, sans jamais qu’elles soient votées, raconte Bertil Calamnius, qui a perdu sa fille dans la catastrophe. Devant le tribunal de Nanterre, les ayants droit réclament 40 millions € au titre du préjudice moral. Le procès se tiendra vendredi 12 et lundi 15 avril 2019.

Joint par Le Monde, le Bureau Veritas n’a pas souhaité s’exprimer.

Anne Françoise Hivert correspondante régionale. Le Monde du 13 04 2019

 

Estonia ferry disaster report finds no evidence of collision :: Lloyd's ...

2 10 1994 

Plusieurs lois pour lutter contre la corruption sont votées, mettant en place le contrôle du patrimoine de certains élus et la limitation du financement des partis et des élections. Philippe Seguin a proposé que les élus soient assistés pour la passation des marchés publics, et que les partis soient désormais financés par les citoyens et non plus par les entreprises.

4 10 1994   

L’ONU fixe au 31 mars 1995 le retrait des 15 000 Casques Bleus de Somalie.

5 10 1994  

À la ferme des Rochettes, à Cheiri, petit village de la Broye fribourgeoise en Suisse, la police est appelée pour un incendie. Elle découvre 23 corps à demi calcinés dans le sous sol d’une ferme. Il y a trois carabines. Vingt des vingt trois corps portent des traces de balle. Quelques heures plus tard, à 160 km de là, aux Roches de cristal, au hameau des Granges, au lieu dit le Fon du Ban, sur la commune de Salvan, en Valais, ils découvrent une scène d’horreur similaire. Vingt cinq cadavres sont retrouvés dans trois chalets. Les deux propriétés appartiennent à la secte du Temple Solaire qui a organisé le suicide de 53 membres. Le fondateur de la secte, Joseph di Mambro, se sachant condamné par un cancer n’avait pas voulu être le seul à mourir ; l’autre dirigeant le docteur Luc Jouret fait aussi partie de l’hécatombe. Deux jours plus tard, 5 autres membres du Temple solaire se suicident au Canada. Le travail d’enquête de la police suisse sera particulièrement bâclé.

21 10 1994 

Mise en service du tunnel de Puymaurens, qui permet d’aller en Espagne depuis Toulouse, et laisse aux touristes le passage par le col, à 1910 m. 4 820 km, 1 500 véhicules par jour, vitesse limitée à 70 km/h. Une mise à jour des normes de sécurité sera effectuée de 2013 à 2015 suite à l’accident du tunnel sous le Mont Blanc en 1999, dont, principalement, un abri anti incendie tous les 400 m.

7 et 8 11 1994

Dix-huitième sommet franco africain à Biarritz ; les plaies du tout récent génocide au Rwanda sont encore ouvertes et vives, donc on n’a pas invité le Rwanda, mais on a invité Mobutu, le président du Zaïre qui a donné des gages de fonctionnement démocratique…

En vérité, vous le savez, aucune police d’assurance internationale ne peut empêcher un peuple de s’autodétruire, et on ne peut pas non plus demander l’impossible à la communauté internationale, et encore moins à la France, tant elle est seule, lorsque des chefs locaux décident délibérément de conduire une aventure à la pointe des baïonnettes ou de régler des comptes à coups de machettes. Après tout, c’est de leur propre pays qu’il s’agit. Cela n’excuse rien, et même aggrave, mais comment serions-nous juge ou arbitre ? 

François Mitterrand, président de la République

14 11 1994

Voyage inaugural d’Eurostar : Trains à grande vitesse également nommés TGV TMST (pour TGV Trans Manche Super Train) en France et British Rail Class 373 au Royaume Uni. Il relie Paris et Bruxelles au Kent, dans le sud de l’Angleterre et à Londres, via Lille et Calais, en empruntant le tunnel sous la Manche. Des trains directs relient également Londres à Marne la Vallée (Disneyland Paris), Avignon en été, Bourg Saint Maurice, La Plagne et Moutiers, en hiver. Composée de dix huit voitures et de deux motrices, chaque rame mesure 393,72 m de long et peut transporter jusqu’à 750 passagers à 300 km/h. Eurostar est aussi le nom de la compagnie ferroviaire de droit britannique qui exploite le train.

27 11 1994

La Norvège refuse d’adhérer à l’Union Européenne par 52,1 % des voix ; le vote de septembre 1972 se répète.

11 1994

Jean François Clervoy vole sur une navette américaine, dans le cadre de l’Agence Spatiale Européenne.

1 12 1994  

Intervention de l’armée russe en Tchétchénie.

6 12 1994 

En Italie, démission du juge Di Pietro, à la tête de l’opération  Mani Pulite.

11 12 1194

Début de la première guerre en Tchétchénie. Le conflit durera 20 mois et fera entre 50 et 70 000 morts civils.

13 12 1994

Lancement de la Cinquième (…chaîne de télévision), dirigée par Jean Marie Cavada.

14 12 1994

La terre tremble au Grand Bornand : magnitude 5,1, et à Faverges : magnitude 4,6.

18 12 1994 

Les associations de Sans Abris investissent un immeuble de la Rue du Dragon.

Dans les Gorges de l’Ardèche, à la Combe d’Estre, Jean Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire découvrent la grotte Chauvet : manifestation d’une exceptionnelle qualité de l’art pariétal des Aurignaciens : émouvant à vous prendre à la gorge, disent les rares visiteurs. Les peintures ont  33 000 ans (paléolithique supérieur) [1] : plus de 400 animaux ont été répertoriés : mammouths, rhinocéros, lions, chevaux, bisons, bœufs musqués, hiboux à tête tournée… L’émanation de gaz carbonique qu’entraîneraient des visites régulières risquerait de les détruire : la grotte sera très rapidement fermée au public. L’administration du ministère de la Culture étalera sa morgue et sa bêtise tout au long de procès intentés par les découvreurs, puis les propriétaires, allant jusqu’à fabriquer des faux en antidatant des documents. Les découvreurs ne pourront obtenir aucun droit sur les premières photos. En 2010, Werner Herzog réalisera La grotte des rêves perdus, qui générera 4.9 millions € de recettes… et toujours rien pour les découvreurs. Le projet d’une grotte réplique[2] dans les environs proches devrait voir le jour vers 2005 / 2006.

Les peintures pourraient être l’expression de chamanisme. Des traces de pas d’enfant seront datées de 25 000 à 26 000 ans avant notre ère, les traces les plus anciennes d’un homo sapiens sapiens…. un enfant… parce qu’il n’y a que des enfants pour roder  un peu partout, hors des sentiers battus…. toutes accumulées au même endroit, les traces des adultes  sont illisibles.

24 12 1994

Prise d’otages par le FIS à l’aéroport d’Alger des passagers du vol 8 969, un Airbus d’Air France ; non sans mal, le gouvernement français obtiendra son départ sur Marseille, avec 173 personnes à bord ; l’affaire y sera réglée par le GIGN, commandé par Denis Favier : les quatre terroristes seront tués. 9 membres du GIGN seront blessés. Denis Favier reçoit de Charles Pasqua, ministre de l’intérieur, l’ordre de donner l’assaut  et lui répond : Monsieur le ministre, avec tout le respect que je vous dois, c’est moi et moi seul qui déciderai du moment opportun. Le moment opportun sera 17 h 12’ le 26 décembre.  Il est très probable que les terroristes avaient projeté au moins de faire sauter l’appareil, sinon de l’écraser sur Paris : on retrouva plusieurs bâtons de dynamite à bord. Pasqua froncera le sourcil, qu’il avait de toutes façons ombrageux, mais pas plus… Le héros Denis Favier aura la carrière qu’il méritait pour finir grand chef de la gendarmerie avant de devenir en 2016 Monsieur Sécurité du groupe Total.

12 1994

Le Royaume Uni interdit l’usage des FVO pour tous les animaux.

1994

Boris Eltsine chasse en compagnie de nombreux apparatchiks… Tout le monde se rue à table à l’heure du casse croûte… deux coups de feu claquent, tirés par un garde et Vladimir Vladimirovitch Poutine, et c’est ce dernier qui foudroie le sanglier. Boris Eltsine se dit alors que Moscou a besoin de ce genre d’homme, et ce, d’autant que son ami l’oligarque Boris Berezovsky, patron tout puissant de la chaîne de télévision ORT, le lui a chaudement recommandé.

En France, loi d’indemnisation envers les anciens harkis : une allocation forfaitaire de 110 000 francs complète celle mise en place en 1988. Le statut de victime de captivité des anciens harkis est reconnu, des aides diverses sont créées.

Jean René Fourtou est PDG de Rhône Poulenc, qui a une usine de raffinage de terres rares à La Rochelle, laquelle purifie annuellement 8 à 10 000 tonnes de terres rares, soit 50 % du marché mondial ! Les terres rares sont presque toujours voisines de minerais radioactifs, et la matière première traitée en raffinage comporte dans les premiers stades des opérations des matières radioactives, de l’uranium pour le principal. Depuis plusieurs années, Rhône Poulenc reçoit des plaintes à ce sujet, ignorées jusqu’à présent, y compris par le très écologique maire Michel Crépeau. Jean-René Fourtou décide de délocaliser ces opérations et de les confier aux pays qui les accepteront : la Norvège, l’Inde et la Chine sont sur les rangs. La Norvège va vite se révéler la plus chère et Rhône Poulenc, devenu Rhodia, va s’engager dans un partenariat à long terme avec la Chine, bien évidemment la moins chère, et qui se moque bien de la très grave pollution entraînée et encore plus des protestations de ceux qui la subissent. Ainsi donc, la France abandonne sa position dominante sur ce secteur capital des terres rares essentielles à tous les produits de pointe pour renforcer celle de la Chine qui va rapidement se retrouver en ce domaine en position de quasi monopole, avec tous les risques de chantage que cela permet.

Le Japonais Masahiro Hara invente le QR Code, – quick response code – :

Un QR Code est un type de code barres à deux dimensions constitué de modules carrés noirs disposés dans un carré à fond blanc. Ces points définissent l’information que contient le code. Ce dessin, lisible par machine, peut être visualisé sur l’écran d’un appareil mobile ou imprimé sur papier. Il existe d’autres formats de code barres deux dimensions au fonctionnement similaire, comme le Flashcode (en France, les exploitants de réseaux de téléphonie mobile ont créé le format Flashcode, mais ils sont les seuls à l’utiliser) ou encore le 2D Doc, confondus avec le code QR.

Le code QR a été inventé en 1994 par Masahiro Hara, ingénieur chez Denso Wave, pour améliorer la traçabilité des pièces dans les usines Toyota. Sa rapidité de lecture et sa robustesse face aux dommages, tels que les taches d’huile, en ont fait une solution pratique pour les chaînes de production. Mis sous licence libre dès 1999, le code QR a pu être adopté dans des domaines très variés, dépassant largement l’industrie automobile.

QR signifie que le contenu du code peut être décodé rapidement après avoir été lu par un lecteur de code QR installé sur un téléphone mobile, un smartphone, une tablette tactile ou encore une webcam. Son avantage est de pouvoir contenir plus d’informations qu’un code barres, et surtout des données directement reconnues par des applications, ce qui permet d’effectuer facilement différentes sortes d’actions, entre autres :

  • Aller sur un site Internet, mettre l’adresse d’un site en marque page ou montrer un point géographique sur une carte telle que Open Street Map.
  • Regarder une vidéo en ligne ou un contenu multimédia ;
  • Se connecter à une borne WI fi
  • Déclencher un appel vers un numéro de téléphone ou envoyer un SMS ;
  • Envoyer un courriel ;
  • Faire un paiement direct avec un téléphone mobile ;
  • Ajouter une carte de visite virtuelle (vCard) à une liste de contacts, ou un rendez-vous ou un événement (Calendar) à un agenda électronique ;
  • Afficher un texte ou rédiger un texte libre (sa version la plus grande permettant d’inclure un texte d’environ 500 mots) ;

Le code QR a été créé pour suivre l’itinéraire des pièces détachées dans les usines Toyota. Les codes barres classiques présentaient plusieurs limitations : faible capacité d’information, nécessité de scanner plusieurs codes pour une seule pièce, et sensibilité aux dommages, tels que les taches d’huile, causant des erreurs de lecture.

L’auteur indique que l’idée du design est née lors d’une pause déjeuner. Pendant une partie de Go, Hara a remarqué que les motifs noirs et blancs du jeu pourraient être utilisés pour encoder de grandes quantités d’informations. Inspiré par cette observation, il a conçu un système de code à deux dimensions capable de stocker 200 fois plus de données qu’un code barres traditionnel. Grâce à un mécanisme intégré de correction d’erreur, le code QR reste lisible même si 30 % de sa surface est endommagée. Hara a déclaré : mon but était de simplifier la vie des autres.

Initialement appelé ND code (pour Nippon Denso), il a été renommé code QR pour Quick Response, soulignant sa rapidité de lecture. Il est rendu public en 1999, lorsque Denso Wave publie le code QR sous licence libre. Cela contribue à la diffusion du code au Japon. Hara a expliqué : si nous avions déposé un brevet, le code ne se serait sans doute pas diffusé au-delà du milieu automobile. Par la suite, le code QR prend un réel essor avec l’avènement des smartphones. À la fin des années 2000, il devient l’un des codes bidimensionnels les plus populaires dans le monde, et les applications informatiques de lecture de codes QR sont souvent préinstallées par les fabricants dans leurs téléphones mobiles. Au Japon, cette pratique était déjà répandue en 2003. Il existe aussi de nombreux autres fournisseurs de générateurs et de lecteurs.

En 1999, tout en conservant les droits du brevet, Denso Wave accorde l’utilisation du code QR avec une licence libre, défini et publié comme norme ISO.

  • En octobre 1997, publication du standard AIM (Association for Automatic Identification and Mobility), renouvelé en 1999.
  • En 1999, publication du standard japonais JIS X 0510.
  • En juin 2000, publication de la norme ISO/CEI 18004.
  • En novembre 2004, approbation du Micro QR code par la norme JIS X 0510:2004.
  • Le 1°, la norme ISO/CEI 18004:2006 est renouvelée.
  • Le 1° la norme ISO/IEC 18004:2015 est publiée.
  • Le , la norme ISO/IEC 18004:2024 est publiée.

Du côté applicatif, il y a des variations entre les mises en œuvre. NTT Docomo instaure de facto la norme pour le codage des URL, des informations de contact et d’autres types de données. Le projet open source Zxing publie un guide des normes de codage de l’information dans les codes-barres

Wikipedia.

Masahiro Hara casse le code | Immorama - Immorama

1 01 1995

L’Autriche, la Finlande et la Suède entrent dans l’Union Européenne. Cette dernière a soumis cette entrée à référendum le 13 11 1994 : 52,2 % de Oui pour une participation  de 82,4 % des inscrits. Les pays membres sont au nombre de 15.

2 01 1995

La mine de Tower Colliery, au Pays de Galles, est fermée depuis avril 1994. 239 actionnaires salariés en prennent possession en y investissant chacun 8 000 livres d’indemnité. Et ça marche, les bénéfices viendront dès la première année ; les effectifs passeront rapidement à 400 personnes. C’est une coopérative au fonctionnement  très démocratique.

10 01 1995

La plate forme norvégienne Norne Fpso Platform ancrée à 15 km au sud ouest de la côte de la Norvège est consacrée à toutes les mesures météorologiques possibles, y compris la hauteur des vagues  et ce jour là, elle enregistre une vague scélérate de 26 mètres : c’en est dès lors fini de ce phénomène que beaucoup de monde qualifiait jusqu’alors de mythologie de marin. Et elles se révèlent être même plus nombreuses que ce qu’ils en disaient jusqu’alors, pouvant atteindre 35 mètres.

Il n’existe pratiquement pas de navire à même de résister à pareille montagne d’eau. Dans un navire les éléments les plus exposés sont les vitres, les premières à se briser. Les paquebots usine à touristes sont particulièrement servis de ce côté-là : aussi sont ils les plus exposés à ces vagues. Il commence à exister des cartes donnant la fréquence et le nombre de ces vagues : la prudence commande donc d’éviter les zones les plus dangereuses. Le 2 mars 2001, Karl Ulrich Lampe, commandant allemand du Calédonian Star, un paquebot de croisière de luxe en Antarctique se trouvera dans l’Atlantique Sud, entre Ushuaia et les îles Maldives, au cœur d’une tempête avec des vents à 100 km/h et aura à affronter successivement trois vagues scélérates dont la dernière faisait 30 mètres. L’homme à la barre saura rencontrer ces montagnes de la seule façon possible si l’on veut s’en sortir : de face. À la sortie, le seule chose qui fonctionnait encore était les moteurs, Dieu merci ! Plus d’électricité, plus d’instrument de navigation ; mais le capitaine se souvenait du temps où tout cela n’existait et savait encore se servir d’un compas et se guider dans les étoiles… et il arrivera à bon port.

Il faut savoir que sur les très grands paquebots, un changement de trajectoire peut demander jusqu’à 20 minutes.

C’est le vent qui est le principal responsable de la formation des vagues, mais aussi les courants sous marins. Si des éléments météorologiques viennent perturber la fréquence de ces vagues, il se produit un effet de pincement de la fréquence de ces vagues qui se traduit sur l’une d’elles par une augmentation de la hauteur.

Les vagues scélérates résultent de la combinaison de deux effets connus. Le premier, appelé focalisation linéaire, se produit lorsque des vagues de directions et vitesses différentes arrivent au même endroit et s’additionnent, donnant naissance à une crête anormalement haute. Le second correspond à des déformations naturelles de la forme des vagues : les crêtes s’accentuent et les creux s’aplatissent, ce qui augmente encore leur hauteur d’environ 15 à 20 %. Lorsqu’ils surviennent en même temps, ces processus fréquents pourraient, à eux seuls, expliquer l’apparition de vagues extrêmes.

Adélie Clouet d’Orval. GEO du 9 septembre 2025

Le 12 décembre 1978, le München, un cargo allemand  qui avait quitté Bremerhaven pour Savannah aux États Unis  avait disparu brutalement dans l’Atlantique nord, avec son équipage de 28 hommes, sans que l’on ait retrouvé quoi que ce soit de lui sinon un canot de sauvetage, en dépit d’un impressionnant dispositif de recherche. Il a probablement été victime d’une vague scélérate. L’origine du naufrage du Prestige en novembre 2002 pourrait bien aussi être une vague scélérate.

12 01 1995

82 % des chômeurs indemnisés touchent moins de 5 000 F/mois.

17 01 1995   

François Mitterrand consacre son dernier grand discours à Strasbourg pour la présentation de la présidence française au Parlement Européen, à la construction européenne et aux dangers du nationalisme : il se trouve que les hasards de la vie, ont voulu que je naisse pendant la première guerre mondiale et que je fasse la seconde. J’ai donc vécu mon enfance dans l’ambiance de familles déchirées qui toutes pleuraient des morts et qui entretenaient une rancune et parfois une haine contre l’ennemi de la veille. L’ennemi traditionnel ! Mais, Mesdames et Messieurs, nous avons changé de siècle en siècle ! Les traditions ont toujours changé. J’ai déjà eu l’occasion de vous dire que la France avait combattu tous les pays d’Europe, à l’exception du Danemark, on se demande pourquoi ! Mais, ma génération achève son cours, ce sont ses derniers actes, c’est l’un de mes derniers actes publics. Il faut donc absolument transmettre. Vous êtes vous mêmes nombreux à garder l’enseignement de vos pères, à avoir éprouvé les blessures de vos pays, à avoir connu le chagrin, la douleur des séparations, la présence de la mort, tout simplement par l’inimitié des hommes d’Europe entre eux. Il faut transmettre, non pas cette haine, mais au contraire la chance des réconciliations que nous devons, il faut le dire, à ceux qui dès 1944 – 1945, eux-mêmes ensanglantés, déchirés dans leur vie personnelle le plus souvent, ont eu l’audace de concevoir ce que pourrait être un avenir plus radieux qui serait fondé sur la réconciliation et sur la paix. C’est ce que nous avons fait.

Je n’ai pas acquis ma propre conviction comme cela, par hasard. Je ne l’ai pas acquise dans les camps allemands où j’étais prisonnier, ou dans un pays qui était lui-même occupé comme beaucoup. Mais je me souviens que dans une famille où l’on pratiquait des vertus d’humanité et de bienveillance, tout de même, lorsque l’on pratiquait des Allemands, on en parlait avec animosité.

Je m’en suis rendu compte, lorsque j’étais prisonnier, en cours d’évasion. J’ai rencontré des Allemands et puis j’ai vécu quelques temps en Bad Wurtemberg dans une prison, et les gens qui étaient là, les Allemands avec lesquels je parlais, je me suis aperçu qu’ils aimaient mieux la France que nous n’aimions l’Allemagne. Je dis cela sans vouloir accabler mon pays, qui n’est pas le plus nationaliste loin de là, mais pour faire comprendre que chacun a vu le monde de l’endroit où il se trouvait, et ce point de vue était généralement déformant. Il faut vaincre ses préjugés.

Ce que je vous demande là est presque impossible, car il faut vaincre notre histoire et pourtant si on ne la vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera, Mesdames et Messieurs : le nationalisme, c’est la guerre ! La guerre ce n’est pas seulement le passé, cela peut être notre avenir, et c’est vous, Mesdames et Messieurs les députés, qui êtes désormais les gardiens de notre paix, de notre sécurité et de cet avenir !

Ainsi donc, s’il faut en croire le chef de l’État, le nationalisme serait la guerre. Mais comment donc cet homme aura-t-il fait pour être aussi moderne, jusqu’à bien mouiller sa chemise dans la réalisation de la pyramide du Louvre par Peï, quand il n’aura été tout au long de sa très longue carrière qu’un homme du passé ? Car dire que le nationalisme c’est la guerre est aussi stupide que de dire le sexe, c’est la pornographie, c’est la prostitution, c’est le maquereautage, c’est sale et donc rejetons le. Revient en mémoire le très moyenâgeux : Les mamelles de la femme sont les forteresses de Satan. Car c’est le chauvinisme qui est au nationalisme ce que la pornographie est à l’amour.

Le nationalisme, c’est un  patriotisme qui a perdu sa noblesse.

Albert Schweitzer

Le nationalisme n’est pas un choix politique, c’est simplement le constat qu’une bonne partie de notre identité vient de notre environnement familial, géographique, climatique, culturel, intellectuel etc… et qu’il est parfaitement stupide de nier cette réalité. C’est de l’ordre de l’incantation, rien de plus. Qu’il soit essentiel de faire coexister cette réalité avec des valeurs de tolérance, de respect et d’écoute des différences, des autres cultures, est un autre problème.

Il est parfaitement stupide de faire l’amalgame par exemple entre une foule de 30, 40 000 Estoniens  chantant leur hymne national – La patrie est mon amour –  jusqu’à faire taire la fanfare soviétique, – cela s’est vu dans les années 1980 – et des travées de supporters de foot hurlant pendant deux heures pour soutenir leur équipe. Dans les deux cas, il s’agit bien de nationalisme, qui inclut le chauvinisme dans sa plus mauvaise version. L’amour, ce peut être la pornographie, ce peut être la prostitution mais si l’on verse dans l’amalgame, on en vient à dire rapidement que ce n’est que cela, c’est-à-dire qu’on marche dans les pas de tous les Tartufes, les durs à jouir, les grenouilles de bénitier qui ont pourri la vie de tous ceux qui ont eu la faiblesse de les suivre, pendant des siècles : c’est là une pensée régressive, et, on le voit, elle peut s’exercer aussi envers le nationalisme. Et donc, il peut être utile de réfléchir un peu avant d’asséner des contre vérités. S’il est évident que le nationalisme des revanchards de 1870 porte une énorme responsabilité dans la guerre de 14 – 18, où en serait le nazisme s’il n’avait pas trouvé en face de lui d’autres nationalismes que le sien pour le défaire ?

Comment peut on souhaiter que disparaisse cette réalité fondamentale, si fondamentale qu’elle se manifeste dans ce qui est le propre de l’homme, le rire ? Si les voyages facilitent la tolérance, ils apprennent aussi les identités, qui se reconnaissent dans l’humour. Combien diffèrent les situations provoquant le rire selon les pays ? Allez donc diffuser un même spot publicitaire dans tous les pays de l’Europe : le flop est assuré, dans la plupart des pays sauf celui d’origine. On ne rit pas des mêmes choses, des mêmes situations.

Tant que les gens de gauche se refuseront à prendre en compte la complexité de cette question du nationalisme, ils amèneront au Front National tous ceux qui se refusent à le remplacer par l’insipidité des hôtels internationaux, de la musique d’ascenseur et de la littérature des gratuits qui ne collecte que des dépêches d’agence de presse, tous ceux qui préfèrent l’odeur d’un terroir à celle du quartier de la Défense, une fin d’après-midi dans la lumière du Languedoc en hiver à un concert de musique contemporaine dans une salle aseptisée etc etc… Le citoyen européen est aseptisé, incolore, inodore et sans saveur et tant qu’il le sera, les droites nationalistes fleuriront. Quelle est donc cette paresse intellectuelle qui a fait des valeurs d’un terroir le repoussoir de la gauche ?

Frondeur, fraudeur, rouspé­teur, resquilleur, individualiste, indiscipliné, égotiste, égoïste, tous pour moi et moi pour moi, tel est notre tempérament, telle est notre ascendance gauloise, tel est notre art de vivre. On est français, nom de Dieu !

Quand être français signifie penser par soi même, se dégager du conformisme ambiant, n’accepter une règle qu’après en avoir vérifié le bien fondé, laisser son voisin vivre à sa guise sans l’épier ni le dénigrer, n’écouter jamais que d’une oreille critique les grands sermons de nos chefs, jouir de la vie sans rien demander aux moralistes, se nourrir d’une histoire et d’une culture auxquelles on est attaché, cette identité, nationale ou pas, est assurément la mienne.

Mais il existe aussi cette face sombre du tempérament français. Ce n’est plus Figaro, Scapin, Cyrano, mais la triche, la goujaterie, le parasitisme. La tentation est grande de lier les deux comme l’avers et l’envers d’une médaille. Remettre en cause nos travers reviendrait à dénigrer notre identité même. On pourrait ainsi légitimer ou à tout le moins excuser, sous couvert de fierté nationale, cet incivisme que dénoncent nos économistes. Le Français, qu’on se le dise, ne serait pas à réinventer, il se prendrait tel quel.

Imposture que tout cela ! Sommes nous moins français depuis que nous n’enfumons plus nos voisins, depuis que nous ne conduisons plus n’importe comment, que nous commençons à trier nos ordures ? Notre art de vivre serait-il altéré si la fraude fiscale cessait d’être un sport national, si les espaces de loisirs n’étaient pas jonchés de détritus au petit matin ? Si chaque salarié cotisait à son syndicat plutôt que d’en attendre les services sans rien donner en échange ?

La France a la tête au nord et les pieds au sud. Grand merci à la géographie ! Nous mêlons la rigueur, la raison des pays nordiques, et la chaleur, la fantaisie des pays méditerranéens. Le cocktail idéal auquel tous les peuples ont envie de goûter. Mais, peu à peu, nous avons pris le pire d’un côté comme de l’autre.

François de Closets. Le Divorce français. Fayard 2008

Il y a quelque chose qui m’a frappé dans l’autobiographie de Jung. À un moment donné, il rencontre un spécialiste de la Chine qui était resté quinze ou vingt ans en Chine et était devenu tout à fait chinois. Revenu ensuite à Francfort comme professeur de littérature chinoise, il était à ce moment tout à fait à son aise dans la civilisation européenne, car il avait nettement rompu avec la Chine. Mais il était heureux quand il restait chinois et qu’il donnait son cours en chinois. Deux ou trois ans après, Jung le rencontre, il a l’impression de se trouver devant un être désintégré ou en train de se désintégrer, et il lui dit : Pourquoi ne rentrez vous pas tout de suite en Chine ? Six mois plus tard, on apprenait que ce sinologue n’était pas rentré en Chine mais à l’hôpital psychiatrique. C’est exactement ce genre d’expérience dont j’ai eu peur. Souvent, je me suis dit devant telle ou telle personne : il y a là une inadaptation qui ne peut finir que par un drame. Je me suis senti terriblement en prise directe avec ces gens.

Georges Simenon. Entretien avec Médecine et hygiène, 1968.

18 01 1995

Séisme à Kobé (Japon) d’une magnitude de 7,2 : 2 000 morts.

20 01 1995

Jacques Delors quitte la présidence de la Commission des communautés  européennes de Bruxelles : il est remplacé par Jacques Santer, du Luxembourg. Il était de son temps et aura eu du mal à s’en affranchir : le patriotisme sera resté pour lui synonyme de guerre et il ne voudra pas en entendre parler pour l’Europe : ce faisant il ne se rendait pas compte qu’il mettait en place le revers de la médaille : une bureaucratie toute puissante et sans âme.

30 01 1995

Attentat à Alger : 38 morts, 258 blessés.

3 02 1995

Le nombre de spermatozoïdes dans un volume constant diminue régulièrement de 1 % par an depuis 50 ans, 2 % dans certaines régions, ce qui laisse penser que le déclin dépend de la zone géographique, estime le professeur Bernard Jegou, de l’Inserm.

10 03 1995

La secte Aoun Shinrikyo commet un attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo : 12 morts, 5 500 blessés. Il n’est pas vraiment étonnant qu’une telle ville génère de la folie à forte dose :

Existe-t-il pire séisme, que celui, constant de Tokyo, ville prison d’espace et de bruit ? (à quoi condamne-t-on, entre quatre murs, un détenu ou un pensionnaire ? À la privation de paysage et aux écritures sur la prison de la geôle : comme nous, enchaînés devant les affiches). Géante, sans aucune lacune, la clameur des camions et des voitures, des métros, des trains à grande vitesse, des chantiers, grues, excavateurs, sifflets, marteaux piqueurs… avions, hélicoptères, sirènes, musique et ventilateurs, l’entassement sans harmonie d’immeubles que l’arrogance des compagnies riches fait bâtir hauts, lourds et enracinés au plus profond du sol, comme si elle voulait enchaîner les frémissements de la terre, la puanteur des gaz, des résidus et des rejets, les atroces publicités au néon hideux, véhémentement hurlantes de coloris horrifiants dès la nuit venue, la rumeur d’autant plus silencieuse de la foule hébétée de travail et de déplacements interminables, aux visages volontairement inexpressifs de se trouver irrémédiablement plongés, emprisonnés dans un enfer pire que celui de tous les supplices, sans aucune ouverture qu’inacessiblement lointaine vers la terre brune et verte, ces rumeurs insensées dont la puissance interdit l’ouïe et l’advenue du verbe assourdissent de leur tintamarre et bouchent de leur clôture l’angoisse dont la permanence prégnance attend les prochaines quarante secondes d’un tellurique râle dont l’intensité brutale avalera jusqu’à Yokohama, cela… si contraire aux paradis sereins où les bouquets de pierre se lèvent de la Terre crevassée, comme si les anciens Japonais en voulaient apaiser les colères subites.

[…] Comment se fait-il qu’un peuple aussi fin et cultivé, qui a su depuis aussi longtemps conquérir sur cette jungle, enfer vert aussi proche, partout dense, répandu et menaçant, des paradis aussi sereins que ces vallons d’éternité agraire suspendue, ait pu, un jour fatal d’égarement et de colère, tolérer l’inondation soudaine de la laideur industrielle, des hurlements aveuglants de la publicité, de la vulgarité des affiches et de la sottise des villes infernales à l’occidentale ? 

Michel Serres. Nouvelles du monde. Flammarion 1997

1 05 1995

Brahim Bouarram, un Marocain de trente ans, père de deux enfants, est poussé dans la Seine à proximité du pont du Carrousel à Paris, par Mickaël Freminet, pas encore 19 ans, entouré de militants provenant des rangs de la manifestation annuelle du Front national en l’honneur de Jeanne d’Arc. Brahim Bouarram ne sait pas nager, le fleuve est en crue et le courant assez fort : il se noie. L’agression n’est pas seulement raciste, elle est aussi homophobe, à un endroit des quais de Seine connu pour être un lieu de rencontres homosexuelles. Jean Marie Le Pen, qui qualifie l’événement d’accident, déclare peu de temps après : Je regrette qu’un malheureux se soit noyé, mais dans une agglomération de 10 millions d’habitants, ce genre de fait divers peut toujours se produire, ou même être créé à volonté. François Mitterrand, encore président de la République – on est entre les deux tours, Chirac Jospin – viendra se recueillir sur les lieux le 3 mai au cours d’une manifestation regroupant 12 000 personnes. Mickaël Freminet, sera condamné le 15 mai 1998 par la Cour d’assises de Paris à huit ans de prison ferme.

10 05 1995

Jacques Chirac succède à Mitterrand à la présidence de la République.

Les promesses n’engagent que ceux qui les croient.

Jacques Chirac 22 février 1988, l’original étant du petit père Queuille.

Ce dernier s’était hissé au premier rang en matière de cynisme : La politique, ce n’est pas résoudre les problèmes, c’est faire taire ceux qui les posent.

Très rapidement, il prendra le contre pied de ce dernier sur le conflit dans l’ex Yougoslavie  [Mitterrand : il ne faut pas ajouter la guerre à la guerre] en dépêchant la force d’action rapide, en poussant l’OTAN à des représailles sérieuses contre les Serbes ; de leur coté, les Américains ont armé la Croatie, et les offensives croates et bosniaques contre les Serbes sont un succès quasiment inespéré. Les Serbes de Belgrade et surtout ceux de Bosnie seront rapidement poussés vers la table de négociation à Dayton, où ils finiront par signer des accords… qui finiront peut être un jour par être respectés. Un an plus tard, les forces de l’ONU  s’opposeront toujours aux réticences locales à accepter des règles qui ne sont pas leurs et Hans Koschnik, envoyé spécial de l’Union Européenne à Mostar, fera part de son sentiment à Jean Ziegler, l’empêcheur suisse de tourner en rond :

Je ne vois aucun espoir pour une solution négociée : ce n’est pas chez Tudjman, au palais présidentiel de Zagreb, mais à Santa Cruz, en Bolivie que se prennent les décisions. […] Les Oustachis boliviens financent les milices croates de Mostar. Sur le marché mondial des armes, ils achètent les canons les plus modernes, les mitrailleuses et les mortiers les plus performants. […] Ils achèvent les blessés, tirent sur les quartiers où se terrent les femmes et les enfants – ce sont des sauvages -. […] Leur fanatisme est imperméable à tout raisonnement. Ils sont racistes, animés par la furie d’un autre âge. Ils n’acceptent aucun interlocuteur [] Ante Paveli est leur héros. Son image est partout.

[…] Des centaines de jeunes oustachis boliviens traversent l’Atlantique durant leurs vacances […] Ils viennent sur les bords de la Neretva pour pratiquer la chasse au musulman […]. Si les Américains ne raisonnent pas les oustachis de Santa Cruz, aucune paix n’est possible à Mostar.

« Mostar : ceci n’est pas une ville », d’Aline Cateux : les ponts sont ...

Après la destruction de Stari Most, le vieux pont est remplacé par une passerelle avant sa reconstruction, terminée en 2204. Jopeh Koudelka / Magnum Photos.

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C’est Soliman le Magnifique qui chargea Mimar Hayruddin de construire une arche d’une envergure jamais vue auparavant ; il le menaça de mort si son vœu n’était pas exaucé. Mimar avait si peu confiance en ses talents qu’il prépara ses propres funérailles avant que les échafaudages ne soient enlevés. Mais le pont tint bon. Suspendu à près de 24 mètres au-dessus de la Neretva, il fut terminé en 1566, alors le plus grand pont construit par l’Homme. Également connu sous le nom de Stari Most ou vieux pont, il fut finalement démantelé en novembre 1993. Trésor de l’architecture islamique bosniaque, sa destruction par les forces croates fut fortement condamnée même à l’international. En raison de son importance dans la région de Mostar, on échafauda rapidement des plans pour qu’il soit reconstruit le plus rapidement et le plus fidèlement possible, après la fin de la guerre. Le pont reconstruit sera inauguré en 2004.

27 05 1995

Des Casques bleus français prennent le pont de Vrbanja, à Sarajevo. L’opération  est la première riposte militaire de casques bleus dans le conflit bosniaque.

Cela fait trois ans que les casques bleus français sont déployés à Sarajevo, et l’impuissance pèse. Car la capitale de l’ex république de Bosnie Herzégovine est prise au piège, sa population encerclée par les collines et menacé par les snipers bosno serbes. Les casques bleus, quant à eux, sont mandatés depuis par l’opération Forpronu, qui fait d’eux une force d’interposition. Non habilités à réagir militairement – sauf en cas d’attaque directe contre eux-mêmes – les soldats français veillent d’abord à la sécurité de l’aéroport, seule porte d’entrée pour l’aide humanitaire, et s’assurent de son acheminement.

Ils assistent, impuissants, au pilonnage quotidien de la ville. Ils sont en proie au désarroi de ne pas savoir protéger cette capitale assiégée, comme le décrit Guillaume Ancel, alors capitaine dans un bataillon de la Légion étrangère, dans son livre témoignage Vent glacial sur Sarajevo (Ed. Les Belles Lettres, 2017). Et l’humiliation de l’armée française culmine en mai 1995.

Après des mois de bombardement particulièrement intenses sur Sarajevo, le commandant de la Forpronu, le colonel Rupert Smith, lance plusieurs ultimatums aux forces bosno serbe. Sans résultat, l’Otan fait bombarder le 25 mai 1995 un dépôt de munitions à Pale, fief des Serbes de Bosnie, à l’est de Sarajevo. En représailles, les Serbes capturent 375 Casques bleus, dont 103 Français. D’humiliantes images des prisonniers, utilisés comme boucliers humains, circulent.

La nuit suivante, du 26 au 27 mai, une unité bosnoserbe, déguisée en casques bleus, s’empare du pont de Vrbanja. Ce poste d’observation stratégique, situé dans la vieille ville de Sarajevo, est un véritable bunker conçu et tenus par les casques bleus français.

Au petit matin, les appels du capitaine François Lecointre, restent sans réponse. Il se rend alors sur place pour comprendre la situation et reconnaît, sous le casque bleu, la barbe et la coupe de cheveux reconnaissable du soldat serbe. Le capitaine fait demi tour, couvert par le soldat qui l’accompagnait.

L’alerte est donnée, elle remonte au général Hervé Gobillard, qui commande la Forpronu sur le secteur de Sarajevo. J’ai essayé d’analyser les risques techniques, psychologiques, opérationnels, politiques, locaux, racontait dix-huit ans plus tard le général dans le magazine de l’armée de Terre. Je me suis mis dans la peau du capitaine qui allait conduire l’assaut ; ça pouvait très bien se terminer en carnage. Je me suis demandé si je n’étais pas en train de franchir la ligne qui sépare un Casque bleu d’un soldat en guerre, et puis je me suis dit que l’enjeu était trop important.

Les Français lancent alors la première riposte organisée par des casques bleus depuis le début de la guerre. Objectif : reprendre le poste d’observation sur la rive droite du pont, au moyen d’une trentaine d’hommes sous les ordres du lieutenant Bruno Heluin. Il est environ 8 h 45. À mon signal, nous dévalons, baïonnette au canon dans la tranchée à une cinquantaine de mètres de l’objectif, appuyés d’abord par les tirs Bosniaquesraconte le lieutenant dans le livre de Michel Goya, Sous le feu : la mort comme hypothèse de travail(Ed. Tallandier, 2014).

Alix Champion. La Croix 27 mai 2025

Les armées françaises sous casque bleu, se sont réapproprié le recours légitime à l’usage délibéré de la force. C’est aussi simple que ça ; une armée est faire pour combattre, un soldat est fait pour remporter une victoire, pas pour subir et se faire tirer dessus comme un lapin, ce qu’étaient les Casques bleus dans cette situation. Le sursaut de cet assaut a été tellement spectaculaire, même s’il n’avait pas d’importance stratégique essentielle, qu’il a effectivement restauré la dignité et la position de combattants des forces françaises qui étaient à Sarajevo. C’était un combat au corps à corps, un assaut d’infanterie, baïonnette au canon, qui a duré vingt minutes et dans lequel nous avons perdu la moitié de nos hommes.

Général Lecointre. La Tribune Dimanche du 24 mais 2026

A Batalha da Ponte Vrbanja | Visitar a Bósnia-Herzegovina

24 06 1995

L’Afrique du Sud remporte la coupe du monde de rugby. À Johannesburg, Nelson Mandela félicite François Pienaar, le capitaine des Springboks. L’homme avait la trempe pour se planter bien droit au delà de la haine.

Nelson Mandela, le vieux magicien, élu chef de l’État l’année précédente, triomphait. Contre l’avis des pontes de son parti, contre l’opinion de ses amis les plus proches et de ses propres enfants, tous révulsés à l’idée de soutenir une équipe alors perçue comme l’incarnation de l’oppression blanche, Nelson Mandela avait osé et il avait gagné.

Patrice Claude. Le Monde magazine 12 06 2010

été 1995

Jacques Chirac décide d’effectuer encore 8 à 10 essais nucléaires sous marins à Muruora et Fangatofa : là encore se déchaîne le tintamarre médiatique, tout autour du monde… qui montrera tout de même ses limites quand il n’est pas suivi  par le politique : tous les boycotts annoncés contre la France seront  sans grande conséquence.

12 07 1995    

Henri Jacques Le Même, architecte à Megève,  est quasiment centenaire : la soif de reconnaissance et d’honneurs est pour lui la meilleure médecine ; bien sûr, il ne construit plus, mais  la consécration suprême serait de voir sa propre maison reconnue nationalement : il fait le nécessaire, adresse sa demande … et obtient son inscription à l’inventaire des Monuments  Historiques !

La procédure d’inscription ou de classement à l’inventaire des Monuments Historiques commence par une demande de protection du propriétaire adressée au Conservatoire des Monuments Historiques, lequel présente un dossier à une commission régionale présidée par le préfet de région ou son représentant (le plus souvent,  le directeur de la DRAC) ; la commission rend un avis, suivi d’un arrêté si l’avis est favorable, le tout se faisant sous couvert du ministère de la Culture.

L’inscription est un label différent du classement, disons moins prestigieux : l’intervention financière de l’État en cas de travaux y est moindre, le propriétaire est libre de choisir son entreprise… etc

Cette distinction majeure – qui n’est autre qu’un certificat de complaisance – accordée à la maison de Le Même illustre bien les pratiques publiques aujourd’hui en vigueur et l’on n’est pas loin de la République des copains et des coquins. Car cette maison est au mieux  une incongruité, un péché de jeunesse et au pire une vilaine verrue, Dieu merci bien cachée par des épicéas – la grande verrue étant le Home de l’EDF, sur la route du Mont d’Arbois ;  les bâtisses de ce type sont légion dans toutes les banlieues bourgeoises  de nos grandes villes – .

Le Même en personne en convient : lorsque j’arrivai à Megève, j’étais évidemment sous l’influence de Le Corbusier dont je venais de lire le célèbre ouvrage Vers une architecture nouvelle récemment paru.. Pour ma propre maison, il me semblait donc logique de choisir la solution de la toiture terrasse en cuvette préconisée par Le Corbusier dans son Almanach d’Architecture Moderne ; l’auteur y précise que cette disposition avec évacuation des eaux pluviales par des descentes intérieures est bien supérieure aux toitures traditionnelles au bas desquelles la neige devient glace et provoque des infiltrations.

Françoise Véry et Pierre Saddy. H.J. Le Même, architecte à Megève.

Le Même mit quelques années pour abandonner cette innovation, le temps de réaliser qu’il était préférable d’avoir un tas de neige même parfois gelé sur deux cotés d’une maison plutôt que d’avoir à changer régulièrement des gouttières éclatées par le gel. Mais, puisqu’il faut voir du génie dans de simples erreurs parfaitement humaines, le Ministère de la Culture, et plus précisément la Commission [3] Régionale de protection du patrimoine historique, archéologique et ethnologique  parlera du caractère exemplaire de son architecture très représentative du mouvement moderne qui s’implante partout en France au début du siècle, mais avec réticence en montagne. La maison de HJ Le Même est également le témoin rare et irremplaçable du démarrage de la station mégevanne.

Photo du Monument Historique Maison de Monsieur Henri-Jacques Le Même situé à Megève

 

À Megève, l'intrigant Chalet de l'Inconnu (et ses mystères) mis en ...

Chalet de l’inconnu, au Mont D’Arbois. L’inconnu étant en fait Jean Walter, architecte résidant loin de Megève, qui fit appel à Le Même. La peinture de la galerie en façade est d’Albert Decaris. Jean Walter l’a fait construire pour son épouse Juliette Lacaze, alias Domenica, escroc de très haut vol spécialisée dans la peinture, déployant autant de talent pour faire disparaître ses maris que pour constituer des collections de peinture.

Henry Jacques Le Même

On peut avoir une préférence marquée pour l’opinion d’Albert Laprade, architecte en chef des Bâtiments Civils et Palais Nationaux, qui préfère s’attarder sur l’œuvre de l’architecte qui s’est trouvé, quelques années après son arrivée à Megève, en créant un style qui a sa propre logique, sans être le plagiat du chalet suisse, lui-même contre façon fleurie, trop fleurie de la ferme traditionnelle, qui cherche à faire joli en faisant faux vieux. Et Laprade préfère passer sous silence les premiers témoins de la modernité de Le Même : sa propre maison en 1929, le collège Le Hameau devenu Home de l’EDF en 1931 – 33,  l’hôtel Albert I° en 1929 – 30, qui deviendra le Casino jusqu’en 1997.

MEGEVE, Ville d’Art

Megève (au joli nom) est une ville bénie. Une aimable fée a déposé sur ce berceau du ski avec d’autres bonnes surprises, un don surprenant : le Goût. Chance vraiment extraordinaire en un temps où n’importe qui peut faire n’importe quoi n’importe où, en un temps où de mauvaises fées accumulent partout des transformateurs et des urinoirs au chevet des vieilles églises, où l’on détruit tout ce qui faisait le charme de nos villages savoyards. De même qu’une vilaine cravate  suffit pour rendre inutile le luxe d’un beau costume, une vilaine construction peut gâcher le plus beau des paysages.

A Megève, par une chance singulière, nous avons vu construire, il y a vingt cinq ans, un chalet ravissant par un tout jeune architecte, puis trois autres tout aussi jolis l’année suivante, puis dix autres chaque année, pleins de séduction, reflétant les caprices de chacune des belles et heureuses propriétaires. Et finalement nous avons maintenant une ville étonnante, unique au monde, où se juxtaposent, comme fleurs dans un bouquet, des maisons pleines de diversité et de couleur. Elles créent une incontestable ambiance d’euphorie. Pour toute personne cultivée et sensible à la beauté, c’est même une joie de se promener dans Megève le nez en l’air, à la découverte, comme on le fait à San Giminiano, à Santillana del Mare, à Riquewihr ou à Sarlat, découvrant des maisons toutes plus jolies les unes que les autres, et pleines de détails exquis. Ici, c’est une charpente, un volet, une porte, là une balustrade, une rampe, une clôture, le tout nouveau, curieux, spirituel, de haute qualité. On en demeure, comme disait La Bruyère, étonné et ravi. C’est chose si rare que cette beauté répandue à pleines mains pour le plaisir des passants. On peut faire le tour du monde, visiter tous les hauts lieux des sports d’hiver, il n’existe pas l’équivalent. C’est pourquoi tous les jeunes architectes de Suisse, de Norvège, d’Autriche, de Finlande, d’Allemagne ou d’Amérique, particulièrement intéressés par l’utilisation du bois, ont les yeux tournés vers Megève.

Goethe répétait souvent en phrases poétiques qu’il est des villes, aux nobles architectures, où les habitants, pendant le jour le plus ordinaire, se sentent dans un état idéal. Sans y réfléchir, sans s’informer de la cause, ils goûtent la plus haute jouissance. Alors que dans d’autres villes, bâties sans art, on vit dans un état de vide et de tristesse.

Il est incontestable que Megève, grâce à ses constructions, ses chalets, ses hôtels, ses bars si pleins de fantaisie, est un cadre gai. Or la gaieté est le complément indispensable du ski, pour se maintenir en bonne santé. Et comme la bonne santé est un des éléments essentiels du Bonheur, disons que Megève, ville d’art, est une sorte de Paradis retrouvé.

Albert Laprade. Le Ski N° 137. 15 Décembre 1955.

Si Laprade ne mentionne pas le nom de Le Même, c’est tout simplement qu’à cette époque, on avait le souci de respecter la réglementation qui stipule que la publicité est interdite aux architectes, mais il est évident qu’il ne veut parler que de Le Même : tous les chalets dont la photo illustre cet article sont de Le Même.

16 07 1995

Diane Barrière, 38 ans, est victime d’un accident d’avion sur le trajet Saint Tropez La Baule. Voilà 5 ans qu’elle a pris la succession de son père adoptif, Lucien Barrière : le groupe Barrière, c’est 32 casinos, 19 hôtels de luxe (dont le Fouquet’s cher à Nicolas Sarkozy), 150 restaurants, que font fonctionner 7 000 employés. La maison mère a été le casino de Deauville et l’Hôtel Normandy, créés en 1912 par Eugène Cornuché.

L’avion, un bimoteur Beechcraft Baron, modèle E55, immatriculé F-BMRB en provenance de Bourges avec un passager, atterrit à l’aérodrome du Luc Le Cannet (Var) où le ravitaillement en carburant est impossible pour ce type d’avion. Diane Barrière vient à cet aéroport depuis Saint Tropez en hélicoptère. L’avion redécolle avec trois occupants pour La Baule sans plan de vol. Le bimoteur à hélices tombe en panne sèche de carburant à environ cent trente kilomètres de son lieu de destination et l’atterrissage en urgence est raté : l’avion s’écrase dans un champ à 7 kilomètres de l’aérodrome de Luçon Chasnais , en Vendée, pourvu alors d’une unique piste en herbe, que le pilote a pris pour l’aérodrome de Fontenay le Comte, en Vendée, à 28 kilomètres du lieu de l’accident. L’autonomie de l’avion ne permettait pas de faire le trajet Bourges La Baule via Le Luc sans remettre du carburant en cours de route.

Trois personnes arrivées rapidement après l’accident, arrachent la porte de l’avion et extirpent des flammes Diane Barrière Desseigne. Elle est très gravement blessée et brûlée sur tout le corps. Elle est la seule rescapée de l’accident, le pilote est mort sur le coup et le passager avant est mort brûlé vif. Malgré de très nombreuses et longues opérations, Diane Barrière Desseigne reste tétraplégique et invalide à 100 %. En proie à de terribles souffrances et lucide, elle mourra, le , à l’âge de 44 ans, des suites d’une panne du matériel respiratoire qui la maintenait en vie. Son mari Dominique Desseigne continuera seul à diriger le groupe jusqu’en 2023, avec une compétence certaine puisque le CA sera multiplié par 6, et encaissant en totalité les dividendes. Mais ses deux enfants Alexandre et Joy (une fille) le remercieront, à l’issue d’un procès intenté par Alexandre, lui enlevant la présidence du groupe et faisant entrer au conseil d’administration Nicolas Sarkozy et Marc De Lacharrière. Alexandre poursuit son père de sa vindicte en lui réclamant 75 millions €, dont le montant sera ramené à 2 millions €/an, Dominique continuant à habiter la villa de Montmorency en viager. Rachida Dati et Dominique Desseigne auront une fille Zohra, née le 2 juillet 2009. 

L’enquête du BEA – Bureau d’enquêtes et d’analyses pour la sécurité de l’aviation civile – montrera que la passagère avait consulté plusieurs compagnies de transport public aérien à la demande et que leur prix avait été largement supérieur à celui proposé par l’association gérant le Baron, l’appareil n’étant pas exploité en régime de transport public de passagers mais en aviation générale. La réglementation qui s’applique aux entreprises de transport public leur impose des contraintes d’équipement, de maintenance et de formation du personnel que ne connaissent pas les aéroclubs. Les aéro clubs n’ont pas le droit d’effectuer un vol commercial.

Wikipedia

18 07 1995

Fabio Casartelli fait le Tour de France au sein de l’équipe Motorola. Une heure plus tôt, il partait de Saint Girons pour gagner Cauterets, – c’était la quinzième étape – via le Col du Portet d’Aspet ; dans la descente il chute comme plusieurs coureurs. Il fait chaud, il n’a pas mis son casque, et la tête tape un plot en béton du bord de la route. Les efforts des médecins resteront vains. Héliporté par la gendarmerie vers l’hôpital de Tarbes, le natif de Côme est  victime de trois arrêts cardiaques et décède avant son arrivée au centre hospitalier.

25 07 1995

Attentat dans le RER B à la station Saint Michel à Paris : 8 morts, 25 blessés graves et plus de 150 blessés légers. L’attentat est revendiqué par le GIA – Groupe Islamique Armé – algérien, qui veut ainsi punir la France pour le soutien qu’a apporté le gouvernement français au gouvernement algérien lors des dernières élections, avec injonction à Jacques Chirac de se convertir à l’islam ! ! ! Les collègues londoniens de ces gens avaient depuis longtemps déjà adressé la même injonction à la Reine. Oh my God !  Khaled Kelkal, l’un des terroristes, sera abattu par la police dans les jours suivants et les trois autres iront en prison :

  • Boualem Bensaïd : sa période de sûreté se termine en 2020 ; il a une première fois demandé en vain sa libération conditionnelle et son expulsion vers l’Algérie ;
  • Smaïn Aït Belkacem : sa période de sûreté s’est terminée en 2013 mais s’y ajoutent deux autres périodes de huit ans de sûreté pour tentatives d’évasion ;
  • Rachid Ramda : il est incarcéré depuis 2005 et condamné à perpétuité avec 22 ans de sûreté ; s’il venait à être libéré, une expulsion vers son pays d’origine lui ferait risquer la peine de mort, à laquelle il a été condamné par contumace pour sa participation à l’attentat de l’aéroport Houari Boumedienne d’Alger en 1992.

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07 1995

Le général serbe Ratko Mladic, à la tête de l’armée serbe de Bosnie, appuyée par les Scorpions, une unité paramilitaire serbe s’est livré un mois durant à un génocide sur la population musulmane de Bosnie, à Srebrenica, en Bosnie Herzégovine : plus de 8 000 hommes et enfants musulmans. La ville était pourtant déclarée zone de sécurité par l’Organisation des Nations Unies (ONU), qui y maintenait une force d’environ 400 Casques Bleus néerlandais, présents dans la région de Srebrenica au moment du massacre. En , les Pays Bas seront jugés partiellement responsables car leurs forces n’ont pas protégé les civils dans cette zone et ont autorisé la séparation des hommes et des femmes, les premiers étant exécutés, les secondes expulsées, plus de 300 000.

Ce crime est considéré comme le pire massacre commis en Europe depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Il est qualifié de génocide par le Tribunal international pour l’ex Yougoslavie – TPIY – et la Cour internationale de justice à plusieurs reprises. Elle condamnera Ratko Mladic à la prison à perpétuité le 6 juin 2021.

19 09 1995

Pour que notre message ait quelque chance d’avoir un effet durable, nous avons été obligés de tuer des gens.

Théodore Kaczinski

Theodore Kaczynki (1942 – 2023), mathématicien nord américain qui après avoir enseigné un temps à Berkeley était parti en 1971 vivre dans une cabane isolée dans le Montana. Entre 1978 et 1995, il avait déposé ou envoyé 16 bombes qui avaient fait trois morts et 23 blessés. Ses cibles étaient des individus et des lieux considérés représentatifs de la société industrielle et de la science que la sous tend. Ainsi, il s’attaque notamment à des universitaires, spécialement dans les domaines de l’informatique et de la génétique, et à des cadres de l’aviation civile, ce qui lui vaut d’être désigné par le FBI Unabomber en référence à university et aviation. En 1995, il exige, comme condition pour cesser ses attaques, que son Manifeste soit publié dans deux journaux à grand tirage. C’est ainsi que le New York Times et le Washington Post publient son texte le 19 septembre 1995, dont le contenu permettra son identification par son frère qui en fera part aux autorités. Il sera arrêté le 3 avril 1996 et condamné à une peine d’emprisonnement à vie.

Une lecture attentive de ce document contribue à la réflexion sur trois axes de recherche importants pour les études sur le terrorisme.

D’abord, ce Manifeste constitue une formulation cohérente des griefs qu’une partie de l’environnementalisme radical adresse à la modernité industrielle et aux conséquences liberticides de son développement. En montrant, par ailleurs, les impasses du réformisme, notamment gauchiste, Kaczynski ouvre la voie à des perspectives et à des pratiques révolutionnaires violentes, en évidente relation avec l’écoterrorisme qui a pris un essor remarquable durant la période de sa campagne d’attentats et qui se poursuit de nos jours.

Ensuite, et en rapport direct avec le point antérieur, ce texte permet d’approfondir la question de l’interaction entre une idéologie et le passage à l’acte terroriste. Et, ici, l’aspect communicationnel du terrorisme est clairement assumé, notamment dans la citation que nous avons reproduite en exergue de cet article. À cet égard on peut dire qu’en une phrase Unabomber nous livre la logique interne de l’acte terroriste : tuer (et/ou blesser ou détruire) pour transmettre un message le plus efficacement possible.

Enfin, la question du choix des cibles, c’est-à-dire la relation entre la motivation de l’acteur terroriste et ses victimes, trouve ici une illustration remarquable. On sait que le terrorisme se caractérise par la sélection de victimes à l’identité vectorielle la plus apte à servir à la transmission des messages, et le cas d’Unabomber en fournit une remarquable confirmation empirique.

Traduction française : Theodore Kaczynski, La société industrielle et son avenir, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 1998.

Conflits Revue de géopolitique. 6 octobre 2023

28 09 1995

Les accords d’Oslo résultent d’un ensemble de discussions secrètes tenues à Oslo, ayant abouti en septembre 1993 à une reconnaissance mutuelle de l’OLP et d’Israël et marquant le début de négociations bilatérales. Ils se décomposent en trois phases : la Déclaration de principes le 13 septembre 1993, précise le cadre général des négociations et pose les bases d’un régime d’autonomie palestinienne en Cisjordanie et à Gaza. Elle sera complétée le 4 mai 1994 par l’accord de Jéricho-Gaza – dit accord du Caire ou accord Oslo I  qui investit la nouvelle Autorité nationale palestinienne de pouvoirs limités. Puis, le 28 septembre 1995, par l’accord intérimaire sur la Cisjordanie et la bande de Gaza ou accord de Taba (Oslo II), qui implique un découpage négocié des territoires palestiniens en trois zones où les contrôles israélien et palestinien s’appliquent de façon différente.

L’esprit d’Oslo aurait supposé, durant les cinq ans d’autonomie, une évacuation militaire de l’immense majorité des territoires palestiniens occupés ; il n’en fut rien. En 2000, au moment des négociations sur le statut final, l’Autorité palestinienne administrait des confettis éparpillés sur 40% de la Cisjordanie seulement et sur les deux tiers de la bande de Gaza.

Le Monde diplomatique

09 1995

Michel Barnier, ministre délégué aux Affaires Européennes de Jacques Chirac, demande à voir François Mitterrand, président de la Républiques pour lui demander pourquoi il n’a pas pu empêcher avec l’Allemand Helmut Kohl, dont il est si proche, la guerre de Bosnie, et François Mitterrand de lui répondre : Mon jeune ami, voilà un siècle que nous sommes avec les Serbes et les Allemands avec les Croates.

Tout est dit : François Mitterrand a été, est et restera un homme du passé, c’est à dire incapable de vision.

19 10 1995

Bernard Borrel, 40 ans, magistrat en coopération auprès du ministère de la Justice de Djibouti, est retrouvé mort : la mort remontait à la veille. La thèse du suicide sera privilégiée constamment par les autorités djiboutiennes, suivies par le gouvernement français. Il faudra toute l’obstination de sa femme Élisabeth, elle-même magistrate, pour que l’affaire, sept ans plus tard, soit à nouveau examinée après l’apport de preuves d’un assassinat. Radiographies et objets personnels ont disparu. Fin 2006, on en était encore à lancer des mandats d’arrêt, contre le procureur général de la République de Djibouti, contre le chef des services secrets djiboutiens, et contre les deux présumés assassins. Fin 2015, l’affaire ne sera toujours pas réglée, le principal obstacle étant l’immunité diplomatique dont bénéficie l’un des principaux accusés, devenu depuis président de la République, Ismaïl Omar Guelleh. Dans l’un des trois procès intentés, la France sera sévèrement condamnée par la cour européenne des droits de l’homme pour subornation de témoins.

L’acte de décès a été enregistré à l’état civil de Djibouti, par quelqu’un qui est resté anonyme, le 18 octobre 1995 entre 22h et minuit. Je n’avais pas encore signalé sa disparition et son corps n’a été découvert que le lendemain matin. C’est le pilier fondateur de la manipulation.

[…] J’ai vu s’effondrer tout ce en quoi je croyais : l’État de droit.

[…] Voilà trente ans que la vérité a le visage puzzle, que l’horreur est intacte.

Élizabeth, sa femme, elle-même magistrate.

En travaillant avec maman, je me suis aperçu qu’il existe à tous les étages de nos institutions des gens capables de sacrifier leur âme pour répondre à des ordres venus de plus haut, pour que la vérité n’émerge pas, pour qu’elle soit confisquée.

Louis Alexandre Borrel, leur fils

Photo du juge français Bernard Borrel, assassiné en 1995 à Djibouti, avec ses enfants, diffusée par sa veuve, Elisabeth Borrel.

Apposée sur le mur du Palais de Justice de Lisieux en 2012

Élisabeth Borrel ne renoncera jamais à connaître la vérité. Le 26 mars [2026], elle a rencontré la 17° juge d’instruction chargée de faire la lumière sur la mort de son mari, le juge Bernard Borrel, dont le cadavre fut retrouvé le 19 octobre 1995 à Djibouti, dans des conditions jamais élucidées. Contrairement au précédent magistrat, cette juge a pris le temps de me rencontrer, se félicite sa veuve. J’ai été rassurée par cette femme que j’ai trouvée d’une profonde humanité. Plus de trente ans après les faits, de nombreuses zones d’ombre planent encore sur l’affaire Borrel.

La France, en tant qu’ancien pays colonisateur, est présente militairement depuis la fin du XIX° siècle à Djibouti, un pays stratégique donnant accès à la mer Rouge depuis le golfe d’Aden. La cité-Etat héberge aujourd’hui la dernière base de l’armée française en Afrique, avec 1 500 soldats. Dans ce pays d’un million d’habitants, Ismaïl Omar Guelleh est le grandissime favori de l’élection présidentielle qui se tient vendredi 10 avril [2026] . À 78 ans, il vise un sixième mandat consécutif.

En 1994, alors procureur de la République de Lisieux, Bernard Borrel est nommé à Djibouti comme coopérant – soit cinq ans avant l’arrivée au pouvoir d’ IOG, comme est surnommé le président. Le magistrat français est ainsi au cœur du système judiciaire djiboutien. En tant que conseiller technique auprès du ministère de la justice, il travaille sur une réforme du code civil et assiste le juge Roger Le Loire, qui mène depuis l’Hexagone l’instruction sur l’attentat contre le Café de Paris. En septembre 1990, une grenade lancée à l’intérieur de deux établissements djiboutiens fréquentés par des expatriés français a tué un enfant et fait une vingtaine de blessés.

Le 18 octobre 1995, après avoir déposé ses deux fils chez lui, Bernard Borrel repart au volant de son 4 x 4 Suzuki bleu pour assister à une réunion. Ne le voyant pas revenir, sa femme s’inquiète. Le lendemain, le consul de France lui annonce que des gendarmes français en patrouille à 80 kilomètres de la ville de Djibouti ont repéré, vers 7 h 20 du matin, le véhicule du coopérant en haut d’une falaise. Ils ont découvert en contrebas le corps de Bernard Borrel, en partie calciné. Votre mari s’est immolé par le feu, assure le consul.

D’après les autorités françaises et djiboutiennes de l’époque, le juge se serait suicidé pour des questions de mœurs et de pédocriminalité. Une rapide enquête indique que Bernard Borrel aurait garé son véhicule devant la falaise avant d’enjamber la barrière de sécurité. Il aurait enlevé son short et se serait immolé avec un jerrican d’essence et un briquet. Il aurait ensuite dévalé la pente sur une quinzaine de mètres avant de buter contre un arbre et de mourir en position de chien de fusil.

Dans les premiers jours, Elisabeth Borrel, elle-même magistrate, croit à cette thèse du suicide. Mais un premier doute survient. On m’avait dit que le corps de mon mari était entièrement calciné et que, pour cette raison, je ne pouvais pas le voir. Mais, lorsqu’on m’a remis son alliance, celle-ci était intacte, se souvient-elle.

Le4 novembre 1995, trois semaines après sa mort, Bernard Borrel est inhumé dans un cimetière proche de Toulouse avec un certificat médical indiquant : Mort accidentelle dont les circonstances restent à déterminer. Élisabeth Borrel découvre que l’autopsie, pourtant demandée par les autorités djiboutiennes, n’a jamais été réalisée. Elle se bat alors pour que le corps de son mari soit exhumé et, en février 1996, elle obtient gain de cause.

Après un an d’attente, cette première autopsie révèle qu’il n’y a pas de traces de suie dans les voies respiratoires de Bernard Borrel. En clair, le juge n’a pas respiré de fumée avant de décéder. Il était donc vraisemblablement déjà mort lorsqu’on a brûlé son corps.

Malgré ces éléments, Marie Paule Moracchini et Roger Le Loire, les deux juges d’instruction chargés du dossier Borrel à la fin des années 1990, continuent de privilégier la thèse du suicide. Mais l’affaire connaît un coup de théâtre. Le 11 janvier 2000, dans le Figaro, Mohamed Saleh Alhoumekani, ancien officier de la garde républicaine djiboutienne exilé en Belgique, raconte que le lendemain de la mort du juge Borrel, il a vu arriver deux 4 x 4 au sein de la présidence.

À bord, il y avait notamment Awalleh Guelleh, un terroriste condamné par contumace, en 1998, à la réclusion criminelle à perpétuité en France pour l’attentat du Café de Paris. Au cours d’une conversation dans un jardin, ces hommes auraient dit à Ismaïl Omar Guelleh, alors chef de cabinet du président de Djibouti : Ça y est, le juge fouineur est mort et il n’y a aucune trace.

L’instruction prend une nouvelle orientation avec l’arrivée de la juge Sophie Clément en 2002. Le corps de Bernard Borrel est exhumé une seconde fois et une nouvelle autopsie conclut à l’existence de lésions osseuses sur le crâne et l’avant-bras gauche, faites à l’aide d’un objet contondant. Cette analyse laisse supposer que le juge a cherché à se protéger avant de mourir. Les experts médico-légaux révèlent aussi la présence d’un autre liquide inflammable que celui contenu dans le jerrican retrouvé au bord de la falaise. La piste de l’assassinat se précise.

Selon Sophie Clément, Bernard Borrel aurait été tué car il enquêtait sur l’attentat contre le Café de Paris. Elle délivre alors des mandats d’arrêt internationaux contre deux repris de justice en fuite, Awalleh Guelleh et Hamouda Hassan Adouani. Elle souhaite aussi comparer leur ADN à des empreintes génétiques retrouvées sur le short du juge. En février 2007, elle demande à entendre comme témoin Ismaïl Omar Guelleh, qui doit se rendre à un sommet France Afrique à Cannes. Mais celui-ci, protégé par son immunité présidentielle, ne répond pas à la convocation.

En 2015, une instruction pour assassinat est ouverte en France. Le 6 juillet 2017, un collège scientifique rassemblant un anthropologue, un expert incendie et un médecin légiste spécialiste des corps calcinés rend de nouvelles conclusions devant le tribunal de Paris. Il confirme l’origine criminelle du décès et indique que la position du corps en chien de fusil ainsi que l’emplacement des brûlures correspondent au versement d’un produit inflammable après la chute.

Trois ans plus tard, l’État français est condamné pour fautes lourdes par le tribunal judiciaire de Paris. D’abord pour l’inhumation prématurée du corps de Bernard Borrel avant l’autopsie, en 1995, mais aussi pour la destruction de scellés. Car, au moment de l’ouverture de l’instruction pour assassinat, en 2015, les scellés de l’affaire avaient été détruits, quelques semaines auparavant, par les services de la justice.

Il s’agissait de 70 scellés, des éléments de preuve qui auraient pu confondre les assassins de mon mari, déplore Élisabeth Borrel. Il y avait parmi ces pièces à conviction le briquet retrouvé près du cadavre, le short du juge avec les empreintes génétiques différentes des siennes, mais aussi des colis piégés adressés à sa veuve.

Car, tout au long de ces années, celle-ci a fait l’objet de menaces. J’ai été poursuivie sur l’autoroute, j’ai reçu des paquets avec des briquets, vu plusieurs de mes véhicules dégradés, sans compter les appels anonymes, égrène-t-elle. On cherche depuis longtemps à me faire peur pour que j’arrête de chercher à savoir qui a tué mon mari ? Comment et pourquoi est-il mort ?

La question se perd dans un labyrinthe où se mêlent intérêts militaires, pressions diplomatiques entre la France et Djibouti et secrets d’États. Il y a une piste disant que le juge aurait découvert plusieurs trafics, d’armes ou d’uranium notamment, entre les deux pays, avance Olivier Morice, avocat d’Elisabeth Borrel, qui réclame la levée de documents classés secret-défense. Des militaires français et les autorités djiboutiennes de l’époque seraient impliqués… Le président Ismaïl Omar Guelleh a toujours été furieux de voir son nom apparaître dans ce dossier et il a toujours émis un doute sur l’origine criminelle de la mort du juge Borrel. 

Pierre Lepidi Le Monde du 10 avril 2026