20 janvier 2008 au 15 mars 2011. Graines congelées. Johnny. Ricardo Muti : Nabucco à Rome. Fukushima. 26582
Publié par (l.peltier) le 18 août 2008 En savoir plus

20 01 2008              À bord de son trimaran IDEC, Francis Joyon pulvérise de quatorze jours le record du Tour du monde en solitaire d’Helen Mac Arthur en 57 jours, 13 heures 34 minutes et 6 secondes. Une moyenne de 19 nœuds – 34 km/h – sur ce bateau de 29.7 m de long, 16.5 de large et 32 m de haut.

2 02 2008                Lara Gut, tessinoise [Suisse italophone] a 16 ans et demi. C’est sa première descente de Coupe du Monde de ski alpin, à Saint Moritz. Elle va arriver avec 2/10 de seconde d’avance sur ses suivantes immédiates : stupéfiant !  une totale décontraction, grand privilège de son âge, un culot, une insolence et un talent à couper le souffle ! À trente mètres de l’arrivée, petite faute de carre, et c’est le grand écart… elle perd un ski, peut-être par réglage trop lâche, continue quelques mètres sur un seul, puis tombe… et franchit sur les fesses, sur le dos,  la ligne d’arrivée à 1/100° de la deuxième, Maria Holaus, et à 35/100° de Tina Maze, la grande descendeuse slovène. Les officiels chercheront en vain dans les règlements l’obligation de franchir l’arrivée sur les skis : ils ne trouveront rien ! Elle est troisième ! De mémoire de skieur, jamais on ne vit dans une aire d’arrivée rire aussi éclatant après une gamelle à 100 km/h. Star en ses terres, elle va devenir une des cinq meilleures skieuses du monde, mais sans cesse médaille d’or au concours missski. Plus craquante qu’elle, tu meurs !

02 2008                  Au Spitzberg, à 130 mètres au-dessus du niveau de la mer, – on est en terre norvégienne – on inaugure une banque de semences agricoles : une porte d’entrée blindée, suivie d’un tunnel de 120 mètres de long, bétonné au point de ne pas craindre une roquette ; le tunnel donne sur deux portes d’acier, puis une grande salle, et encore trois portes blindées, qui protègent trois caves  réfrigérées à – 20°, abritant des milliers de semences : maïs, blé, riz, haricot, sorgho, légumes d’Europe et d’Amérique latine. Toutes ces graines, séchées pour éviter toute moisissure, sont enfermées dans des sacs hermétiques repliés trois fois. L’ambition est d’y préserver des échantillons de toutes les variétés de plantes vivrières : 3 millions ; il existe 4000 variétés de pommes, des dizaines de milliers de maïs, de froment, de blé etc.

C’est simplement une installation de sauvegarde, destinée à stocker des doubles des échantillons de semences détenus par les banques génétiques un peu partout dans le monde. Une banque qui aurait déposé des copies de sécurité dans la chambre forte et qui viendrait à perdre ses collections peut revenir ici les récupérer et les reconstituer.

Asmund Asdal, biologiste, agronome, coordinateur du projet et maître des lieux.

L’importance de l’entreprise tient en un chiffre. Selon la FAO – Food and Agriculture Organisation – près des trois quarts de la biodiversité cultivée a disparu des campagnes depuis un siècle. Des milliers de variétés de pommes, d’avocats, de blé, d’orge, de pois chiches ou de pommes de terre, qui peuplaient les champs et les vergers au début du XX  siècle, seulement quelques dizaines demeurent exploitées. Dans les années 1970, pour lutter contre la faim, des variétés très productives ont été sélectionnées, souvent sur une base génétique étroite, et diffusées à une vaste échelle. La contrepartie est le risque d’amnésie. La perte de milliers d’années de sélection de variétés agricoles, la disparition d’un patrimoine agronomique irremplaçable.

Lorsque j’étais enfant, chaque ferme de Norvège utilisait d’une année sur l’autre ses propres semences, raconte Asmund Asdal, qui n’a pas 60 ans. Chaque exploitation, chaque village avait ses propres variétés de blé, par exemple. Aujourd’hui, ce monde est révolu, mis à bas par la nécessité de produire toujours plus. L’agriculture moderne, avec ses rendements vertigineux, ne vient qu’au prix d’une uniformisation des variétés, développées par l’industrie semencière et vendues chaque année aux agriculteurs.

En 2011, on en sera à 100 000 variétés collectées, en 2016, plus de 800 000. La Corée du nord participe au programme – c’est d’ailleurs sa seule participation internationale – la France, elle, réfléchit encore, mais en 2016 en restait encore à l’écart.

La comptabilité est soigneusement tenue. Ici dorment plus de 541  millions de graines, représentant un total de 843 400 échantillons de variétés différentes appartenant à 5 128  espèces domestiques, ou leurs équivalents sauvages. La plupart ne sont plus cultivées. Cette chambre forte est aussi un musée, ou un caveau. Tout, ou presque, appartient à l’agriculture mais certains pays ont aussi déposé quelques variétés d’arbres forestiers, la Norvège y a mis des échantillons de la flore du Svalbard, et l’Australie a même stocké là deux variétés végétales qu’on ne trouve qu’en Antarctique.

Des semences de différentes variétés ont été stockées là au début des années 1980 et, raconte, Asmund Asdal, tous les cinq ans, nous allons en récupérer pour s’assurer que les semences sont toujours capables de germer. Jusqu’à présent, en près de quarante ans d’expérience, leur potentiel de germination s’est, à chaque fois, révélé intact. Sortez une graine de la chambre forte, semez-la, et elle poussera. La sauvegarde fonctionne.

Depuis l’inauguration de la chambre forte, début 2008, 171 dépôts ont été effectués. Un seul retrait a été enregistré. C’était dans la première semaine d’octobre  2015, avec le retrait de 38 000 échantillons par Mahmoud Solh, directeur général du Centre international de recherche agricole dans les zones arides (Icarda), l’institut chargé de collecter, de conserver et de distribuer les variétés de blé, d’orge, de pois chiches ou de lentilles caractéristiques du Moyen-Orient. L’institut avait placé des copies de ses échantillons dans la chambre forte norvégienne. Bien lui en avait pris.

Car, en  2012, l’Icarda perd brutalement l’accès à sa banque de semences. On comprend aisément pourquoi : le siège et les installations de recherche de l’institut se trouvent tout à côté d’Alep, au cœur du cauchemar syrien. En  2012, la situation s’est brutalement dégradée et tout le personnel international de l’Icarda a été évacué, raconte Ahmed Amri, responsable de la gestion des ressources génétiques de l’institution. Nous avons dû délocaliser nos activités, principalement au Liban et au Maroc. L’accès à la banque génétique et à ses quelque 150 000 échantillons est perdu. Quelques mois plus tard, le déplacement des combats met en péril les installations et, au printemps 2014, celles-ci tombent sous le contrôle de l’Armée syrienne libre.

Mais une forme de miracle se produit. Parmi les rebelles qui ont pris le bâtiment, il s’en trouvait un qui était agronome et qui a tout de suite compris qu’il fallait à tout prix préserver ces ressources, poursuit Ahmed Amri. Aujourd’hui, selon les dernières nouvelles qui parviennent aux responsables de l’institut, trois employés syriens continuent, dans le chaos de la guerre civile, de veiller sur la banque génétique. Aucune destruction n’a été jusqu’à présent rapportée, mais tout reste à la merci d’un obus ou d’une simple coupure prolongée d’électricité.

Il nous faut reconstruire nos collections et cela prendra plusieurs années, dit Ahmed Amri. Après un premier retrait de 38 000 échantillons, en octobre  2015, les responsables de l’Icarda prévoient de refaire régulièrement le voyage au Svalbard pour reconstituer entièrement leur banque et poursuivre leurs travaux.

Malgré cette preuve d’utilité, le projet norvégien a ses détracteurs. Ceux qui estiment que le projet est l’allié objectif de l’agriculture intensive, dont il permet de gérer l’une des conséquences les plus potentiellement désastreuses : l’érosion de la biodiversité agricole. Cependant, c’est oublier qu’il y a de par le monde plus de 1 500 banques génétiques qui remplissent cet office. Et que la réserve norvégienne ne fait qu’offrir un niveau de sécurité supplémentaire.

Stéphane Foucart      Le Monde du 19 mai 2016

Selon la FAO, seules 12 espèces végétales assurent aujourd’hui l’essentiel de l’alimentation de la planète ; la subsistance des pays du nord dépend de quatre grandes plantes commerciales – blé, riz, maïs, soja – ; mais, à l’autre extrémité des structures des pays développés, on rencontre des communautés paysannes, comme celles de la jungle de Sanephong, en Thaïlande, qui cultivent 387 espèces vivrières, dont la courge cireuse, le jacquier et le champignon « à oreilles de Judas ». Outre 17 gouvernements, les promoteurs de l’initiative sont le Fonds fiduciaire mondial pour la diversité des cultures, les fondations Rockefeller, Bill et Melinda Gates, des organismes et entreprises privées comme le géants des semences Syngenta, le tout à hauteur de 4 millions d’Euros.

Les opposants soulignent qu’à part la conservation des gènes, cela ne sert à rien, car une semence qui ne germe pas au bout de quelques années perd la plupart du temps son pouvoir de germination, propos qui viennent donc en contradiction avec ceux des promoteurs du projet, sauf à s’entendre sur le nombre d’années. D’autre part, une semence doit aller jusqu’à la germination, être plantée et rester ainsi dans son milieu de vie où elle s’adapte à des conditions de vie toujours nouvelles, puisque le monde change en permanence. À rester ainsi congelée pendant des années, voire des siècles, elle se retrouvera à la sortie dans des conditions de vie auxquelles elle n’est plus adaptée. Il en va ainsi de tout le vivant.

05 2008                   En Chine, tremblement de terre dans le Si Chuan : 87 000 morts.

19 06 2008                   La grande piraterie s’installe à demeure dans le delta du Niger, où l’on produit du pétrole offshore : le Nigeria a été jusqu’alors le premier producteur de pétrole en Afrique.

La guerre du pétrole menace dans le delta du Niger. Pour la quatrième fois en trois jours, des installations pétrolières ont été attaquées mercredi par des groupes armés dans cette région du sud du Nigeria. Ce double attentat, qui a détruit une station de pompage de brut non loin de Port Harcourt, la capitale du delta, confirme la recrudescence des activités rebelles dans cet immense marécage gorgé de brut qu’est le delta.

Le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (Mend) a revendiqué, dans un communiqué laconique, ces actions. Le scénario bien rodé du raid portait de toute façon sa marque : un commando d’une cinquantaine d’hommes sur huit barques surmotorisées a envahi à l’aube la station de pompage avant de la faire sauter avec des explosifs. Déjà dimanche et lundi, le mouvement avait saboté un important oléoduc et une autre station de pompage.

Depuis son apparition en 2006, le Mend a érigé en spécialité non seulement ces raids, mais aussi l’enlèvement des expatriés. Sans chef connu et sans mode d’ordre clair, le Mouvement, qui prétend lutter au nom des populations du delta pour un meilleur partage de la rente pétrolière, reste une curiosité même sur un continent riche en rébellion. Le Mend est un mélange d’activistes politiques et de bandits purs. Toutes ses actions ne sont pas sous contrôle de la hiérarchie, ce qui le rend très difficile à comprendre, explique Emmanuel Igah, un analyste politique nigérian.

Les violences déclenchées par le Mend, mais aussi par une myriade d’autres groupes armés qui prospèrent dans cette région rongée par la misère et la corruption, ont sévèrement affecté la production. Le Nigeria vend désormais entre 1,8 et 2 millions de barils par jour, contre 2,6 il y a deux ans, et a perdu en avril sa place de premier producteur d’Afrique au profit de l’Angola.

Les attaques de ces derniers jours et l’opération Barbarossa, la guerre totale déclarée par le Mend, risquent encore d’aggraver cette situation. Jusqu’à présent, la plupart des sabotages ont pris pour cible la filiale locale du groupe anglo-néerlandais Shell, qui produit plus de 40 % du brut. Mais, mercredi, le Mend a dit vouloir s’en prendre maintenant à d’autres majors étrangères, l’italienne Agip et l’américaine Chevron.

Le groupe clandestin a surtout menacé de s’attaquer à la production offshore, pointant directement les plates-formes de Agbami et de Bonga, ancrées à une centaine de kilomètres au large. Nous conseillons à tous les travailleurs d’évacuer, a-t-il insisté. En juin, une première offensive sur Agbami, un site que l’on croyait hors de portée des bateaux rebelles, avait semé la panique.

Il ne faut pas sombrer dans le pessimisme. Nous ne sommes pas en guerre. Ces déclarations du Mend s’inscrivent dans le cadre d’un vaste marchandage avec le gouvernement d’Abuja, particulièrement pour l’attribution d’un ministère nouvellement créé, le ministère du… Delta, insiste Emmanuel Igah.

Tanguy Berthemet   Le Figaro du 20 06 2008

2 07 2008                L’armée colombienne met fin à 6 ans, 4 mois et 10 jours – 2 405 jours – de captivité d’Ingrid Betancourt, aux mains des FARC de Colombie : l’opération a été un petit chef d’œuvre de manipulation, d’intox savamment distillée.

7 08 2008                   Depuis une semaine, la nervosité est palpable en Géorgie qui se traduit par des accrochages avec les forces russes aux frontières. Incidents en Ossétie. Les occidentaux s’agitent pour inciter au calme le président Saakachvili, en vain : celui-ci déclenche une opération militaire d’envergure, bombardant la capitale ossète Tskhinvali. Des soldats russes sont atteints. Vladimir Poutine, en voyage à Pékin, rentre dare dare et engage près de 40 000 hommes et deux divisions blindées. Les combats font rage autour de Tskhinvali, puis font mouvement vers Tbilissi. Saakachvili est acculé. Nicolas Sarkozy, alors président du Conseil européen, va se démener comme un beau diable pour arracher un accord, et ce ne sera pas en vain : il sera signé le 12 août. L’Abkhazie et l’Ossétie du sud deviendront indépendants.

Ce que la Russie voulait démontrer à ses véritables interlocuteurs, c’est d’abord qu’elle n’accepterait pas l’extension de l’OTAN au Caucase. Poutine et Medvedev l’avaient dit à maintes reprises ; n’étant pas écoutés, ils sont passés du discours aux travaux pratiques- à une guerre. Cette fois, ils ont été entendus.

Au-delà de cette déclaration d’hostilité à l’extension de l’OTAN, le geste russe signalait l’existence d’une limite à ne pas franchir : la Russie indiquait par là que les empiètements constants sur ce qu’elle tenait pour sa zone d’influence n’étaient plus acceptables par elle. L’avertissement valait aussi pour le projet d’extension de l’OTAN à l’Ukraine, et les Ukrainiens ne s’y sont pas trompés.

De manière générale, ce que les responsables russes ont cherché à faire entendre au monde occidental, entre le 7 et le 12 août 2008, c’est qu’ils n’acceptaient plus que les règles du jeu international soient fixées en dehors d’eux et contre eux. En ces journées dramatiques, la Russie a rappelé au monde extérieur qu’elle était encore une grande puissance. Fallait-il se lancer pour cela dans une guerre ? Les risques n’étaient-ils pas trop grands, au regard des résultats apparents : la naissance de deux peitts États plus ou moins dépendants de la Russie ? Si l’on tient compte des conditions dans lesquelles se joua ce drame – les Etats-Unis empêtrés en Orient et paralysés par leur campagne électorale ; une Europe mobilisée un moment par son président temporaire, mais divisée sur le fond -, on ne peut nier que le tandem du Kremlin avait soigneusement évalué les risques et inconvénients d’une telle opération, et qu’il a atteint, au bout du compte, le résultat escompté. Si la reconnaissance explicite d’une zone d’influence russe n’est plus guère concevable au XXI° siècle, la reconnaissance implicite d’une nécessaire modération là où les intérêts russes sont prioritaires est acquise depuis l’automne 2008. Et passé le temps d’une désapprobation décente, la communauté internationale et la Russie se sont retrouvées.

Hélène Carrère d’Encausse                        La Russie entre deux mondes           Fayard 2010

6 09 2008              Le tirage au sort des éliminatoires de la Coupe du monde de foot a désigné la Turquie et l’Arménie. Jusque là on savait les deux pays opposés sur tous les autres terrains ; les contentieux immédiats de la région ont amené le président turc à Erevan et les deux présidents assistent au match, lequel va réchauffer de façon non négligeable les relations entre les deux pays.

16 09 2008              Les instruments du Fermi Gamma-Ray Space Telescope de la NASA parviennent à enregistrer une fantastique explosion loin, très loin, très très loin : 12,2 milliards d’années lumière ! La puissance du sursaut dépassait celle de 8 000 supernovæ ; l’énergie libérée en moins d’une minute représentait 5 masses solaires, et la vitesse de la matière expulsée atteignait 99,9999 % de celle de la lumière. C’est la plus violente explosion jamais observée dans l’Univers.

28 09 2008                 Elon Musk, 37 ans, américain né en Afrique du Sud, président de Paypall – paiement sécurisé sur Internet par carte bancaire – et de Tesla, des voitures électriques de luxe,  a fondé Space X, une société privée de lanceurs de satellites en 2002 ; il a fabriqué le lanceur Falcon 1 dont le premier étage est récupérable. Les trois premiers lancements  – 24 mars 2006, 21 mars 2007 et 3 août 2008 – ont été des échecs, mais cette fois-ci, c’est la réussite : le lanceur Falcon 1 part du site d’essais militaires Ronald Reagan, sur l’atoll Kwajalein, à 4 000 kilomètres au sud-ouest de Hawaï. Neuf minutes plus tard, après un vol propulsé sans le moindre incident, la charge utile, une simple masse de 165 kg, s’inscrivait sur une orbite de 500 x 700 kilomètres inclinée à 9,2°.

À la suite du retrait planifié de la navette spatiale américaine la NASA avait lancé un appel d’offres pour le transport d’une partie du fret et des équipages jusqu’à l’ISS qui ne peut être pris en charge par les vaisseaux existants. L’offre de SpaceX, qui propose de développer le lanceur moyen Falcon 9 et le cargo spatial Space X Dragon, est retenue avec celle d’une autre société pour le transport de fret.

  • La NASA passera contrat avec la société SpaceX en décembre 2008 pour le lancement de douze vaisseaux ayant une capacité cargo totale de 20 tonnes au minimum pour un montant de 1,6 milliard de dollars. Les clauses du contrat prévoient qu’il peut être étendu jusqu’à concurrence d’un montant de 3,1 milliards de dollars.
  • Le premier lancement de la fusée Falcon 9 aura lieu le 4 juin 2010 depuis Cape Canaveral. 55 mètres de haut, Ø 3.6 m, 10 moteurs fusée Merlin 1 C de 56 T de poussée chacun, capable de placer un peu plus de 10 T en orbite basse et jusqu’à 4.5 T et orbite géostationnaire, emmenant la maquette du cargo spatial Dragon 6 un véhicule orbital destiné à desservir l’ISS. Space X est soutenu par la Nasa dans le cadre de son programme COTS, susceptible d’accueillir un équipage de sept astronautes.
  • Le premier des trois vols de qualification, prévu dans le contrat avec la NASA, aura lieu le 8 décembre 2010. Dans le cadre de vol baptisé Dragon C1 le lanceur Falcon 9 place le cargo spatial Dragon sur une orbite circulaire de 288 km avec une inclinaison de 34,53 degrés. Les communications sont testées et des manœuvres de changement d’orbite et de contrôle d’orientation seront effectuées par le vaisseau à l’aide de ses moteurs. Le vaisseau amerrira après avoir effectué une rentrée atmosphérique à faible distance du point prévu[].
  • Le second vol de qualification, baptisé Dragon C2, au cours duquel l’ensemble du processus de ravitaillement de l’ISS doit être testé et validé, sera lancé le 22 mai 2010

Le pari d’Elon Musk est de fiabiliser les lancements de satellites artificiels tout en réduisant le coût de l’opération d’un facteur dix : pour faire ce que je veux faire, j’ai besoin d’un camion, pas d’une Ferrari. ce qui est une façon élégante pour ne pas avoir à dire : mes ingénieurs ont un  salaire de chauffeur de camion, et pas un salaire de pilote de Ferrari. […] Avec une agence spatiale de 1 800 employés et techniciens en 2012, et un lanceur dont le coût est évalué à 8 millions de dollars, une misère en comparaison de la concurrence,  ce nouvel acteur pourrait bientôt quelque peu jouer les trouble-fête dans un milieu de plus en plus concurrentiel. Il proposera ce que fait Arianespace pour 14 millions d’€, soit plus de 50 % moins cher ! En juin 2014, Arianespace passera un accord avec le motoriste Safran pour tenter de réduire ses coûts.

D’autant qu’Elon Musk n’entend pas se limiter au créneau des petits satellites en orbite basse. Un successeur de la fusée Falcon 9 est déjà à l’étude, version plus puissante capable de lancer 32 T en LEO et plus de 19 T en GTO. Le délai relativement bref entre les deux modèles s’explique par l’emploi d’une technologie éprouvée, puisqu’il s’agit simplement d’accoler à une Falcon 9 de base deux corps de premier étage du même lanceur en guise d’accélérateurs.

Résumé du Monde du 27 11 2013 et de http://www.futura-sciences.com/magazines/espace/infos/dico/d/univers-orbite-transfert-3605

5 11 2008                Raz de marée de bonheur aux États-Unis : Barak Obama, métis, ex travailleur social, sénateur à Washington depuis quatre ans seulement, depuis huit dans l’Illinois, est élu très largement président des États-Unis d’Amérique. Probablement l’événement le plus important dans la vie politique intérieure américaine depuis l’élection d’Abraham Lincoln. La tâche honteuse de l’esclavage est lavée. On est déjà certain que l’homme ne vient de nulle part, en ce sens qu’il ne représente aucun lobby, aucune puissance d’intérêts, et c’est déjà beaucoup.

Si jamais quelqu’un doute encore que l’Amérique est un endroit où tout est possible, qui se demande si le rêve de nos pères fondateurs est encore vivant, qui doute encore du pouvoir de notre démocratie, la réponse lui est donnée ce soir.

C’est la réponse dictée par les files d’attente devant les écoles et les églises, d’une ampleur que le pays n’a jamais connue, par les personnes qui ont attendu trois à quatre heures, la plupart pour la première fois de leur vie, parce qu’elles croyaient que ce moment devait être différent, et que leur voix pouvait être cette différence.

C’est la réponse que donnent jeunes et vieux, riches et pauvres, démocrates et républicains, Noirs, Blancs, Latinos, Asiatiques, Indiens, gays, hétéros, handicapés et non handicapés– des Américains qui ont signifié au monde que nous n’avons jamais été un assemblage d’Etats rouges et bleus, mais que nous serons toujours les Etats-Unis d’Amérique.

Cette réponse conduit ceux qui ont été décrits comme des personnes pétries de cynisme, qui craignaient et qui doutaient de ce que nous pouvions faire, à diriger le cours de l’histoire vers l’espoir de jours meilleurs. 
Il a fallu longtemps. Mais ce soir, grâce à ce que nous avons accompli aujourd’hui et pendant cette élection, en ce moment historique, le changement est arrivé en Amérique.

Je viens juste de recevoir un appel courtois du Sénateur McCain. Il a mené une dure et longue bataille, d’autant plus dure et longue qu’il adore ce pays. Il a enduré des sacrifices pour l’Amérique que la plupart d’entre nous ne peut même pas imaginer. Nos vies ont été améliorées grâce aux services rendus par ce dirigeant courageux et désintéressé . Je le félicite lui et le Gouverneur Palin pour ce qu’ils ont accompli, et je suis impatient de travailler avec eux pour renouveler ce pays dans les mois à venir.

Je voudrais remercier mon partenaire dans ce voyage, un homme qui a fait campagne avec son cœur et qui a parlé pour les hommes et les femmes avec qui il a grandi dans les rues de Scranton, et avec qui il a pris le train pour rentrer dans le Delaware, le Vice-président des Etats-Unis, Joe Biden.

Je ne serais jamais là ce soir sans le soutien indéfectible de celle qui est ma meilleure amie depuis les seize dernières années, le pilier de notre famille et l’amour de ma vie, la prochaine Première dame de notre nation : Michelle Obama. Sasha et Malia, je vous aime et vous avez gagné un nouveau chiot qui viendra avec nous à la Maison Blanche. Et même si elle n’est plus avec nous, je sais que ma grand-mère est présente, tout comme la famille qui a fait de moi ce que je suis. Ils me manquent ce soir et je sais que ma dette envers eux est incommensurable.

A mon directeur de campagne David Plouffe, à mon conseiller en stratégie David Axelrod, et à la meilleure équipe jamais réunie dans l’histoire de la politique – vous avez fait en sorte que cela arrive et je vous suis redevable pour toujours des sacrifices que vous avez concédés pour y arriver.

Mais avant tout, je n’oublierai jamais que cette victoire vous appartient. Je n’étais pas le candidat le plus évident pour ce poste. Nous n’avons pas commencé avec beaucoup d’argent ni avec beaucoup d’appuis. Notre campagne n’a pas éclos dans les halls de Washington – elle a commencé dans les arrière-cours de DesMoines, dans les salons de Concorde et sur les porches de Charleston.

Cette campagne a été menée par des travailleurs et des travailleuses qui ont pioché dans le peu d’économies qu’ils avaient pour donner cinq, dix, vingt dollars pour cette cause. Elle a gagné en force grâce aux jeunes qui ont rejeté le mythe de l’apathie de leur génération, qui ont quitté leurs maisons et leurs familles pour des emplois qui leur offraient peu d’argent et peu de sommeil, grâce aux personnes pas si jeunes qui ont défié le froid et la chaleur pour frapper aux portes de parfaits inconnus, grâce aux millions d’Américains volontaires qui se sont organisés et qui ont prouvé que plus de deux siècles plus tard , le gouvernement pour le peuple et par le peuple n’a pas péri. C’est votre victoire.

Je sais que vous ne l’avez pas fait juste pour gagner une élection.

Vous l’avez fait car vous comprenez l’immensité de la tâche qui nous attend. Parce qu’à l’heure où nous célébrons la victoire ce soir, nous savons que les défis de demain sont les plus importants de notre existence – deux guerres, une planète en péril, la plus grave crise financière depuis un siècle. En ce moment même, nous savons qu’il y a de courageux Américains qui se réveillent dans les déserts d’ Irak et dans les montagnes d’Afghanistan pour risquer leurs vies pour nous. Il y a des pères et des mères qui passent des nuits blanches après avoir couché leurs enfants et qui se demandent comment ils pourront payer leur emprunt, les honoraires du médecin, ou comment ils pourront économiser assez pour les études. Il y a une nouvelle énergie à exploiter et de nouveaux emplois à créer, de nouvelles écoles à construire, de nouvelles menaces auxquelles il faudra faire face et des alliances à reconstruire.

La route sera longue. Le chemin sera escarpé. Nous n’atteindrons peut-être pas notre but en un an ou même en un mandat, mais il n’y a jamais eu autant d’espoir que ce soir, et le peuple américain y arrivera. 
Il y aura des revers et des faux départs. Nombreux sont ceux qui ne seront pas d’accord avec chaque décision que je prendrai en tant que président et nous savons que le gouvernement ne peut résoudre tous les problèmes. Mais je serai toujours honnête avec vous quant aux défis auxquels nous sommes confrontés. Je vous écouterai, particulièrement lorsque nous serons en désaccord. Et par-dessus tout, je vous demanderai de me rejoindre pour reconstruire cette nation de la seule manière possible en Amérique depuis 221 ans : bloc par bloc, brique par brique, avec nos mains calleuses.

Ce qui a commencé il y a 21 mois dans les profondeurs de l’hiver ne doit pas s’achever durant cette nuit d’automne. Cette seule victoire n’est pas ce que nous cherchons – c’est notre seule opportunité pour créer ce changement. Et cela ne peut pas arriver si nous retournons en arrière. Cela ne pourra pas arriver sans vous.

Alors faisons appel à un nouvel esprit de patriotisme, de service et de responsabilité où chacun d’entre nous s’attellera à travailler dur et à s’occuper non seulement de sa personne, mais aussi des autres. Rappelons nous que si cette crise financière nous a bien appris une chose, c’est que Wall Street ne peux pas s’enrichir pendant que d’autres souffrent – dans ce pays, nous nous élevons et nous tombons comme une seule nation, comme un seul peuple.

Résistons à la tentation de retomber dans le même esprit partisan, mesquin et immature qui a empoisonné notre vie politique pendant si longtemps. Rappelons-nous qu’il y avait un homme de cet Etat qui a d’abord porté les couleurs du Parti républicain à la Maison Blanche – un parti fondé sur les valeurs d’indépendance, de liberté individuelle, et d’unité nationale. Ce sont des valeurs que nous partageons et tandis que le Parti démocrate a remporté une grande victoire ce soir, nous y sommes parvenus grâce à une bonne dose d’humilité et de détermination pour mettre fin aux divisions qui ont retardé notre progrès. Comme Lincoln le disait à une nation bien plus divisée que la nôtre : « Nous ne sommes pas ennemis, mais amis… La colère a affaibli nos liens d’affection, mais elle ne doit pas les rompre ». A tous ces Américains dont je n’ai pas encore le soutien, je n’ai peut-être pas remporté votre vote, mais je vous entends, j’ai besoin de votre aide, et je serai également votre président.

Et à tous ceux qui nous regardent par delà nos côtes, depuis des parlements et des palaces, à ceux qui sont rassemblés autour de radios dans les coins perdus de notre monde – nos histoires sont particulières, mais notre destin est partagé et l’aube d’une nouvelle direction américaine est à portée de main. A ceux qui veulent démolir ce monde : nous vous vaincrons. Et à ceux qui se demandent si le phare de l’Amérique brille toujours, ce soir nous vous prouvons une fois encore que la force de notre nation ne vient pas de la puissance de nos armes ou de l’étendue de notre richesse, mais du pouvoirs de nos idées: la démocratie, la liberté, l’opportunité et l’ espoir inflexible. C’est là qu’est le vraie génie de l’Amérique et c’est pour cela que le pays peut changer. Notre Union peut être parfaite. Et ce que nous avons déjà accompli nous donne l’espoir nécessaire pour ce que nous avons à accomplir demain.

Cette élection est faite de plusieurs histoires qui seront racontées durant des générations. Ce soir, je pense à cette femme qui a voté à Atlanta. Elle ressemble beaucoup aux millions d’autres qui ont fait la queue pour faire entendre leur voix dans cette élection à un point près – Ann Nixon Cooper a 106 ans. Elle est d’une génération née juste après l’esclavage. A une époque où quelqu’un comme elle ne pouvait pas voter pour deux raisons : parce que c’était une femme et à cause de la couleur de sa peau. Et ce soir je pense à tout ce qu’elle a vu à travers le siècle aux Etats-Unis – la douleur et l’espoir, la lutte et le progrès, les moments où on nous disait que nous n’y pouvions rien, et les personnes qui ont persévéré avec ce credo : Oui nous le pouvons.

Un homme a touché la lune, un mur est tombé à Berlin, il y a eu un lien entre la science et l’imagination. Et cette année, lors de cette élection, elle a touché du doigt un écran et a voté, parce qu’après 106 ans en Amérique, après les meilleurs moments et les heures les plus noires, elle sait que l’Amérique peut changer. Oui nous pouvons.

Amérique, nous sommes allés si loin. Nous avons vu tant de choses. Mais il y a encore tant à faire. Alors ce soir demandons-nous – si nos enfants devaient vivre le siècle prochain, si mes filles étaient assez chanceuses pour vivre aussi longtemps qu’Ann Nixon Cooper, quels changements verraient-elles ? Quels progrès aurons nous accompli ?

Nous avons l’opportunité de répondre à cette question. C’est notre moment. Le temps est venu de remettre les personnes au travail et d’ouvrir les portes de l’opportunité pour nos enfants, de rétablir la prospérité et d’encourager la paix, de se réapproprier le rêve américain et de réaffirmer la vérité fondamentale : nous ne sommes qu’un, tandis que nous respirons, nous espérons et quand nous ferons face au cynisme, au doute et à ceux qui nous disent que nous ne pouvons pas, nous répondrons avec ce crédo intemporel qui résume l’esprit du peuple : Oui nous pouvons.

Merci, Dieu vous bénisse, Dieu bénisse les Etats-Unis d’Amérique.

Barak Obama, président des Etats-Unis d’Amérique, à Chicago.

26 12 2008                 Deux équipes de la DNEF – Direction Nationale d’Enquêtes Fiscales – ont rendez-vous à l’aéroport de Nice Côte d’Azur, à 10 heures du matin avec Hervé Falciani, ancien employé à Genève de la HSBC, une banque anglaise – Hong Kong and Shangaï Banking Corporation – : celui ci  leur remet 4 DVD contenant des dizaines de milliers de noms de fraudeurs. Le Père Noël ne pouvait leur faire de plus beau cadeau.

Un roman d’espionnage, une foire d’empoigne diplomatique, et surtout un bon moyen pour l’Etat français de se renflouer. L’affaire HSBC, c’est tout cela, et plus encore, avec son lot d’interventions, de pressions, d’immixtions du pouvoir politique. Car de grands noms, avocats, hommes d’affaires, vedettes du show-biz, sont cachés dans cette liste d’évadés fiscaux potentiels, titulaires d’un compte chez la filiale suisse de la banque britannique HSBC à Genève. Certains sont aujourd’hui révélés par Le Monde, d’autres en cours d’investigation.

Depuis que l’informaticien Hervé Falciani a fourni au fisc français, en plein cœur de l’hiver 2008, les données permettant d’identifier des fraudeurs français, mais aussi étrangers, tous détenteurs de comptes chez HSBC, la Suisse et la France se livrent une guerre souterraine sans merci. Près de 4,5 milliards d’euros dorment sur ces comptes, selon les calculs du député socialiste Christian Eckert, rapporteur de la commission des finances. L’enjeu est donc de taille, à la mesure d’une affaire extraordinaire dont Le Monde livre les détails.

Ruben Al-Chidiack, alias Hervé Falciani Tout commence en 2008. Le rendez-vous est fixé dans l’urgence. Les DVD, contenant des dizaines de milliers de noms de fraudeurs, changeront de mains à 10 heures, à l’aéroport de Nice-Côte d’Azur. Sacré cadeau de Noël pour le fisc français… Ce 25 décembre 2008, deux équipes de la Direction nationale d’enquêtes fiscales (DNEF) descendent en toute hâte à Nice. Huit mois qu’ils attendent ce moment. La DNEF, c’est le service de renseignement du fisc français, des enquêteurs au long cours, chargés de débusquer les fraudeurs. Ils tiennent là l’affaire du siècle.

C’est en avril 2008 que Roland Veillepeau, le patron de la DNEF, entend parler de l’informaticien Hervé Falciani. C’est son homologue anglais qui l’avertit. A l’époque, Falciani, qui travaille pour HSBC, agit caché sous une fausse identité. Il se fait appeler Ruben Al-Chidiack, et tente de monnayer ses talents au Liban, tout en contactant les services de renseignement européens. Il prétend disposer de la liste complète des clients de HSBC. Une aubaine pour qui mettra la main dessus.

Mais la DNEF ne veut pas payer, et souhaite surtout savoir avec qui elle travaille. La haute hiérarchie de Bercy est mise au courant. L’Elysée aussi, car Claude Guéant, devenu secrétaire général de Nicolas Sarkozy, a gardé des liens avec un responsable du contrôle fiscal, connu lors de son passage à Bercy.

La DGSE en renfort Falciani est d’abord testé par la DNEF. Veillepeau est un dur à cuire, un Breton avec 38 ans de contrôle fiscal au compteur, réputé incontrôlable. Il exige des garanties. Des équipes de la DNEF rencontrent l’informaticien à la frontière franco-suisse. Avec eux, un expert en évaluation comportementale de la DGSE, et quelques officiers du service action, au cas où. Les entretiens sont filmés, sonorisés. Deux rencontres sont organisées, l’homme semble fiable, même s’il refuse de lâcher son véritable nom.

S’il avait, au début, des motivations commerciales, son patriotisme, encouragé par ses officiers traitants, prend le dessus. Il était clair qu’il ne voulait pas d’argent, soutient sur procès-verbal Jean-Patrick Martini, son agent traitant à la DNEF. Il fournit sept noms d’éventuels fraudeurs. La DNEF vérifie. Ça colle. A chaque fois, Falciani est raccompagné sur le territoire suisse par la DGSE. Précautions maximales – il ne faut pas éveiller l’attention des Suisses. La DNEF s’équipe en prévision de la fourniture des données. Elle achète un logiciel à 300 000 euros, embauche des informaticiens, et ses meilleurs hommes, regroupés au sein de la cellule des affaires particulières, sont sur le pont.

L’affaire prend une sale tournure le 22 décembre 2008. Ce jour-là, les autorités suisses perquisitionnent le bureau de Falciani. Elles pensent tenir l’homme qui a essayé, lors d’une virée au Liban, de monnayer ses listings. Falciani est convoqué pour le lendemain. Il s’enfuit en voiture, direction la France, Menton. Avec ses ordinateurs. Et les données compilées des nuits entières. Falciani contacte Jean-Patrick Martini. Il a besoin d’aide. Il se dit prêt à coopérer.

A Bercy, on fonce. On lui déniche même un avocat. C’est ainsi que le 26 décembre 2008, quatre DVD sont remis par Falciani à la DNEF, à une table d’un café de l’aéroport, bien en vue des caméras scrutant l’espace public. Il y a là des dizaines de gigaoctets de données cryptées, brutes. Il faut s’atteler à leur retranscription. Là encore, la DGSE est mise à contribution, avec ses immenses moyens techniques. Et très vite, des noms apparaissent. Falciani n’a pas menti, il est bien l’homme qui savait tout.

Les premiers noms connus repérés

Des équipes de la DNEF descendent à Nice, s’installent à l’hôtel, les logiciels tournent à plein régime. Les noms de personnalités sortent très vite : le cuisinier Paul Bocuse, par exemple. Le préfet Jean-Charles Marchiani. Ou encore le gestionnaire de fonds Patrice de Maistre, qui deviendra célèbre quelques mois plus tard dans l’affaire Bettencourt. Patrice de Maistre, l’ami d’Eric Woerth, le trésorier de l’UMP placé à la tête de Bercy en 2007. Gros ennuis à venir.

Tous les éléments que nous avons trouvés et pu vérifier ont conforté l’authenticité des données en la possession de M. Falciani, confirme M. Martini. C’était un travail de fourmi, se souvient devant les enquêteurs Thibaut Lestrade, informaticien à la DNEF. Il fallait comprendre les codes. En termes informatiques et fiscaux, ces données ont été entièrement validées.

Mais le 20 janvier 2009, nouveau coup de théâtre. A la demande de la Suisse, une perquisition est menée au domicile d’Hervé Falciani en France, sous l’autorité du procureur de Nice Eric de Montgolfier. Les ordinateurs sont saisis. La Suisse exige leur restitution immédiate. Le procureur s’y oppose : il vient d’apprendre par un gendarme que Falciani travaille pour la DNEF. Branle-bas diplomatique. Faut-il remettre les données à la Suisse, au risque de les voir disparaître dans les limbes du secret fiscal helvétique ? Le procureur de Montgolfier s’oppose à sa hiérarchie.

La justice est embarrassée. En haut lieu, à la chancellerie notamment, l’affaire suscite l’embarras. Les gendarmes sont chargés de reconstituer le fichier. Deux listings sont donc en cours d’élaboration, à partir des mêmes données : le fichier A, réalisé par le fisc, contenant au final 2 846 noms de fraudeurs potentiels, et le fichier B, aux mains de la justice, qui compte pour sa part, après application de divers critères, 2 956 identités. Montant moyen des avoirs dissimulés : 166 802 euros par foyer fiscal. Les listings se recoupent, mais diffèrent sur certains points, tant les méthodes utilisées sont distinctes.

Mais il faut croire qu’en France, on ne travaille pas impunément sur de tels dossiers. En décembre 2010, Eric de Montgolfier est dessaisi au profit du parquet de Paris. Les fichiers sont transmis avec un luxe de précautions. Les enquêteurs notent très vite une différence : alors qu’ils s’apprêtent à mettre en cause des personnalités, on leur demande de différer leurs efforts. Les investigateurs de la douane judiciaire, notamment, demeurent amers. Ils se souviennent des freins rencontrés, des magistrats tétanisés. Ils ont dû remiser leurs formulaires, pourtant déjà rédigés, de perquisitions sans assentiment. Il se passe des choses bizarres. Le nom de Marchiani disparaît subitement du listing judiciaire.

Pour Christian Eckert, auteur d’un rapport qui fait autorité sur l’affaire HSBC, cela ne fait pas de doute : Côté judiciaire, il y a eu une vraie volonté d’enterrer l’affaire quand elle a été transmise à Paris, déclare-t-il au Monde. Le fisc, lui, a bien travaillé. Croyez-moi, si j’avais trouvé quelque chose sur Eric Woerth, je ne l’aurais pas loupé… « 

Bercy donne l’ordre de tout arrêter Le député Christian Eckert n’a pas auditionné, lors de ses travaux, Roland Veillepeau, l’ex-patron de la DNEF. Selon des protagonistes de l’affaire, rencontrés par Le Monde, celui-ci aurait pu lui expliquer comment, en janvier 2009, un directeur de Bercy lui a demandé de cesser son enquête. Sur ordre de qui ? Veillepeau ne l’a jamais su. Il a refusé, bien sûr, exigeant en tout état de cause des ordres écrits. Qui ne lui parviendront jamais. Ses proches racontent comment, en mars 2009, deux après son arrivée à la DNEF, il a appris, en vacances en Chine, qu’il était viré. La règle veut qu’un directeur de la DNEF demeure cinq ans en fonction. Au bout de deux ans, Roland Veillepeau est sommé de quitter son poste, on lui en propose un autre à Paris.

Il pose ses conditions : il ne fera pas de bruit, mais souhaite aller à Toulouse. Il obtient gain de cause dans la journée. Il est aujourd’hui, à quelques mois de la retraite, conservateur des hypothèques dans cette ville. Une sinécure très bien payée. S’est-il montré trop proactif ? Il m’a semblé qu’il s’agissait d’une sanction, relève en tout cas M. de Montgolfier, qui s’était félicité de sa collaboration avec la DNEF.

Avant son départ précipité, Roland Veillepeau a pris la précaution d’entrer, un par un, tous les noms des contribuables suspectés dans la base interne du contrôle fiscal. On ne peut plus y toucher. Les contrôles se poursuivent aujourd’hui, y compris sur les comptes à solde négatif. Les pénalités tombent : 231 millions d’euros à ce jour, plus de 700 contribuables redressés. Et côté judiciaire, avec la saisine du juge Van Ruymbeke, l’enquête est enfin repartie.

Gérard Davet et Fabrice Lhomme            Le Monde du 28 janvier 2014

L’affaire va avoir des suites : le point, six ans plus tard :

L’affaire des fichiers HSBC pourrait ébranler la place bancaire genevoise. L’enquête judiciaire sur les contribuables français ayant placé leur argent en Suisse prend une dimension européenne, et met désormais directement en cause HSBC Private Bank.

Dans des documents judiciaires auxquels Le Monde a eu accès, les magistrats annoncent clairement leur volonté de mettre en examen le célèbre établissement bancaire suisse, en qualité de personne morale. Une équipe franco-belge d’enquêteurs est également mise sur pied. HSBC Private Bank est suspectée d’avoir incité près de 3 000 contribuables français à frauder le fisc, pour un montant global de plus de 4 milliards d’euros selon le calcul fait en 2013 par Christian Eckert, alors rapporteur de la commission des finances de l’Assemblée. Elle aurait également mis en place un complexe système de sociétés écrans, destiné à brouiller les radars du fisc.

L’enquête française a franchi plusieurs étapes décisives ces dernières semaines. Après avoir authentifié les fichiers à l’origine de l’affaire, les enquêteurs ont accumulé documents et témoignages confirmant l’implication de la banque dans un système de fraude fiscale généralisée, et ce à l’échelle planétaire. Dans une ordonnance de saisie visant à bloquer les avoirs placés sur des comptes, les juges parisiens Renaud Van Ruymbeke et Charlotte Bilger ont synthétisé, le 27 février, leurs investigations, déclenchées par la découverte de listings clients dérobés par un ancien employé de HSBC, Hervé Falciani, et portant sur 2005-2006.

Les deux magistrats, saisis d’une instruction ouverte pour démarchage illicite et blanchiment en bande organisée de fraude fiscale, écrivent ceci : Il apparaît au vu des éléments recueillis par l’information que la banque HSBC Private Bank (Suisse), dans le cadre des faits de blanchiment dont nous sommes saisis, a bénéficié du produit des faits de fraude fiscale et a, en organisant l’opacification de flux financiers, blanchi les fonds d’origine illicite en permettant à des milliers de clients détenteurs d’avoirs très importants de les soustraire à l’administration fiscale française.

En effet, précisent les juges, l’établissement bancaire HSBC Private Bank a mis à disposition de ses clients des comptes au nom de sociétés offshore et les a conseillés afin qu’ils puissent dissimuler leurs avoirs. Conclusion : Dès lors, la banque HSBC Private Bank est susceptible d’être mise en examen pour des faits de blanchiment de fraude fiscale.  » Ils ajoutent, s’agissant des listings Falciani, que leur  » authenticité a été vérifiée par les auditions de nombreux titulaires de comptes qui ont du reste transigé avec l’administration fiscale sur la base de ce fichier.

Ces affirmations sont susceptibles de provoquer un nouveau tollé en Suisse. En effet, les autorités helvétiques, attachées au secret fiscal, jugent infondées les poursuites lancées à partir de listings volés. D’autre part, elles accusent le fisc et la justice française d’avoir falsifié les fichiers originaux – ce que l’enquête des juges français dément.

Autre élément à même d’inquiéter la Confédération helvétique, Renaud Van Ruymbeke et Charlotte Bilger ont signé, le 4 juin, avec leur homologue du tribunal de Bruxelles, le juge Michel Claise, un protocole d’accord pour la création d’une équipe commune d’enquête franco-belge. Le texte précise que les deux pays sont aux prises avec des faits similaires : ainsi, HSBC est accusée d’avoir permis à des clients fortunés belges de dissimuler leurs avoirs aux autorités fiscales belges (voire aux autorités judiciaires) causant ainsi un préjudice très important au Trésor public. Le protocole indique que depuis le début de l’affaire Falciani, en décembre 2008, HSBC Private Bank a exigé de certains de ses clients de quitter rapidement la banque tout en leur conseillant de transférer leurs avoirs chez HSBC à Tel-Aviv.

Ce n’est pas tout. L’analyse, par les gendarmes de la section de recherches de Paris, des rapports de visite effectués chez HSBC par les gestionnaires de comptes, lorsque ceux-ci rencontraient leurs clients, est aussi embarrassante. L’exploitation (…) révèle la mise en place par HSBC Private Bank de Genève d’un dispositif frauduleux destiné à éviter l’assujettissement de ses clients à la taxe ESD, indiquent les gendarmes. Cette taxe fut instituée en 2005 à la suite d’une directive européenne sur la fiscalité et l’épargne.

Les enquêteurs expliquent encore que les clients de HSBC Genève qui ne souhaitaient pas payer cette taxe se sont vu proposer par des employés d’HSBC la création d’une structure de type société offshore, fondation ou trust, ayant pour vocation de se substituer à la personne physique. Les clients ont majoritairement opté, sans autre motif que celui d’éluder les charges fiscales, pour la création d’une ou plusieurs structures du type précité, selon les gendarmes, qui ajoutent : Les constitutions des fondations et trusts ont généralement été retenues par les clients bénéficiant d’avoirs importants, principalement pour des raisons de succession. Certains clients fortunés ont combiné les structures en constituant un trust détenant une société offshore. Autant de paravents assurant l’impunité aux fraudeurs.

L’exploitation des rapports révèle également que certains gestionnaires de clientèles de la banque HSBC sont venus démarcher en France leurs propres clients afin de leur vendre la création de sociétés offshore et l’ouverture de compte pour celles-ci, solution proposée par HSBC Private Bank pour éviter la nouvelle taxe européenne, notent enfin les gendarmes.

Les rapports saisis en perquisition dénotent du concours proactif de la banque sur le territoire national français aux opérations de blanchiment de la fraude fiscale. D’après les gendarmes, certains rapports indiquent très clairement que la banque a manifestement connaissance que des comptes ne sont pas déclarés à l’administration fiscale. D’ailleurs la régularisation fiscale des clients apparaît contraire aux intérêts de la banque, comme en témoigne un rapport indiquant que la banque a tenté de dissuader un client qui veut se mettre en règle avec le fisc belge en liquidant sa société offshore. Ils soulignent que l’attrait de la banque repose essentiellement sur un ensemble de techniques proposées à une clientèle désireuse de pouvoir frauder le fisc en toute sécurité.

En conclusion, les gendarmes accusent HSBC d’avoir apporté un concours de façon habituelle à des opérations de dissimulation et de placement du produit de la fraude fiscale. (…) Certains conseillers de clientèles travaillant pour HSBC Private Bank ont réalisé des actes de démarchage bancaire ou financier de prospects français ou résidant sur le territoire national français, dont les fonds obtenus par ce démarchage illicite ont été blanchis par HSBC Private Bank. HSBC n’a pas répondu aux sollicitations du Monde mardi. En janvier, elle avait contesté son implication dans un système frauduleux : HSBC réprouve le recours éventuel à l’évasion fiscale, assurait la banque.

Entre sociétés écrans et placements offshore

Des dizaines de contribuables français détenteurs de comptes ouverts à la HSBC Genève ont été interrogés ces derniers mois par les gendarmes. Confrontés aux listings Falciani, ils n’ont pu que reconnaître les faits. Certains avaient déjà été questionnés, en début d’année, par Le Monde daté 28 janvier.

Ainsi de l’ex-président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), Richard Prasquier. Le 24 janvier, il a confirmé aux enquêteurs l’existence d’un compte, ouvert par ses parents après la seconde guerre mondiale, dont il est devenu cotitulaire au décès de son père. Puis, avec HSBC (rémunérée 3 000 euros pour ce service), il a créé Lotsun, une société offshore localisée au Panama, détenant des avoirs pour 5 millions d’euros.

Cette société était implantée au Panama parce que c’est un paradis fiscal, a admis M. Prasquier. Le compte suisse ouvert à mon nom n’était déjà pas déclaré, et cette société n’avait que pour seul but de nous dissimuler encore davantage. HSBC pouvait-elle ignorer ce processus de fraude ? Evidemment, la banque en avait connaissance, tranche M. Prasquier.

Il n’est que l’un des 2 543 Français identifiés par l’administration fiscale comme susceptibles d’avoir fraudé, en dissimulant plus de 4 milliards d’euros d’avoirs dans les coffres de HSBC Private Bank, à Genève. Beaucoup ont déjà été interrogés, livrant diverses explications pour justifier leur présence sur le listing – qui recouvre de fait des situations fort dissemblables.

Alain Afflelou, par exemple. A l’époque où il détenait un compte chez HSBC, l’opticien était résident suisse. Cela ne l’a pas empêché de payer 150 000 euros de redressement au fisc, lorsqu’il est revenu en France… Xavier Gouyou-Beauchamps, lui, était président d’une société de droit néerlandais, Skygate, titulaire d’un compte chez HSBC. Je ne peux expliquer la raison de l’existence de ce compte bancaire en Suisse, a lâché l’ancien patron de France Télévisions aux enquêteurs, le 24 octobre 2013. Même incompréhension chez le tennisman Henri Leconte, qui assure avoir placé des avoirs à la HSBC Monaco, mais pas à Genève…

L’avocat Olivier Morice, lui, a révélé comment une cliente voulut, en 2006, le rémunérer en Suisse grâce à un compte HSBC, dont il aurait été le bénéficiaire. On m’a fait remplir un document avec le nom d’une société domiciliée au Panama, s’est-il souvenu le 31 janvier. Après avoir signé à Genève, il s’est ravisé une fois de retour à Paris. Mais son nom est demeuré dans le listing clients de HSBC. L’avocat évoque une manipulation et envisage de porter plainte.

Le cas d’Antoine Francisci, ancien banquier du cercle de jeux Haussmann, à Paris, est très différent. Lui a bien été client de HSBC Genève, à partir de 1990, pour y recevoir des revenus qu’il ne souhaitait pas déclarer au fisc français. Le courrier reste à la banque, pas question d’éveiller l’attention.

J’ai aussi été lié à des comptes de société, s’est-il souvenu, le 25 novembre 2013. Ces sociétés écrans avaient pour but d’être officiellement titulaires des comptes, alors qu’en fait les avoirs m’appartenaient. Plus de 10 millions d’euros vont s’accumuler dans les coffres appartenant au casinotier.

Mon gestionnaire, assure-t-il, m’avait dit qu’avec ces sociétés écrans j’allais gagner plus d’argent encore. (…) Il savait que tous ses clients français venaient en Suisse pour cela. Devenu résident suisse en 2009, M. Francisci dit avoir régularisé sa situation fiscale, moyennant plus de 2 millions d’euros de pénalités.

Gérard Davet, Fabrice Lhomme               Le Monde 11 06 2014

2008                    Rémy Garnier est un brillant inspecteur des impôts dans le Lot et Garonne : il inspecte donc… et a l’intime conviction que Jérôme Cahuzac, propriétaire d’une clinique de chirurgie esthétique, possède un compte à l’étranger ; il est aussi présentement président de la commission des finances de l’Assemblée Nationale. Il en fait part à sa hiérarchie qui ne trouve rien de mieux à faire … que de le sanctionner – la page Wikipedia de Rémi Granier est éloquente -. Michel Gonelle, avocat de Rémi Garnier et adversaire politique de Jérôme Cahuzac dans le Lot et Garonne, par ailleurs détenteur depuis 2000 de la bande son qui accuse Jérôme Cahuzac et qu’il fera entendre à Médiapart,  affirme d’autre part que Thierry Picard, inspecteur des douanes a identifié ce compte ouvert en Suisse en 1992  par Philippe Péninque, avocat spécialiste de l’optimisation fiscale, conseiller très écouté et très discret de Marine Le Pen. Thierry Picard avait transmis le tout à sa hiérarchie.

15 01 2009                   Le vol 1549 de l’US Airways, un Airbus A320-214 décolle de l’aéroport La Guardia de New-York à 15 h 26’ à destination de la Caroline du Nord, puis l’Etat de Washington. Le commandant, Chesley Sullenberger et le copilote Jeffrey Skiles ont avec eux 5 membres d’équipage et 150 passagers. Deux minutes après le décollage, à une hauteur de 850 mètres, il heurte des bernaches – des oies sauvages du canada – dont certaines peuvent faire près de 5 kg, qui cassent les moteurs. À 15 h 31’, le pilote pose l’avion sur l’Hudson River sans avoir sorti son train d’atterrissage : un bon bain glacé que personne n’avait commandé, mais tout le monde est indemne : bravo l’artiste ! L’ordinateur commence à pouvoir battre les meilleurs joueurs d’échec du monde, mais il n’est pas près d’aller plus vite que l’instinct d’un professionnel aguerri par des milliers d’heures de vol et qui n’a que quelques secondes pour prendre la décision qui laissera la vie sauve à ses passagers ! Pour l’instinct hip hip hip Hourra ! Clint Eastwood en fera un film en 2016 : Sully.

24 01 2009              Tempête sur le sud-ouest de la France ; des rafales  à 180 km/h ; 9 morts, 300 000 ha de forêt landaise à terre, avec des arbres cassés net à 5 m. du sol en moyenne… 40 millions de mètres cubes à terre ! Rien à en faire… du bois de trituration, de chauffe, ce qui restera après le passage des ramasseurs, venus se procurer au meilleur compte possible du bois de chauffage.

3 ou 4 02 2009         Le Vanguard, sous- marin atomique anglais part en mission, le Triomphant, sous-marin atomique français rentre de mission ; tous deux sont équipés d’à peu près 96 têtes nucléaires d’une puissance équivalente à 1 000 fois celle d’Hiroshima. En plongée, à petite vitesse, ils se présentent tous deux face à face et se donnent un bien rugueux baiser. La qualité essentielle de ces deux navires est de tout entendre et de ne pas être entendu. On appelle ça la discrétion acoustique. Et ping, CQFD.

12 02 2009              Début du procès de Douch, né Kaing Guek Eav, directeur de la prison de Tuol Sleng ou S21 à Phnom Penh, et responsable de la mort d’environ 15 000 détenus, sous le régime Khmer Rouge, pendant trois ans, huit mois et vingt jours, du 17 avril 1975 au 7 janvier 1979. Il a été reconnu en 1999, travaillant au sein d’une ONG chrétienne. Le tribunal est sous l’autorité des Nations Unies. En première instance il sera condamné en juillet 2010 à trente ans de prison, qui deviendront en appel prison à vie le 3 février 2012.

Sa défense reposera  sur le vieux principe de droit romain : Nullum crimen, nulla pœna sine lege : il ne peut y avoir de crime, de condamnation là où il n’y a pas de loi. En France, l’article 8 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, reconnue dans le préambule à la Constitution de 1958 dispose : Nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée.

*****

L’Angkar n’ayant jamais promulgué aucune constitution, aucune loi, vous ne pouvez me condamner, car vous ne pouvez vous appuyer sur aucune loi. Pour résumer, il conteste la légitimité du tribunal.

*****

Douch fut un rouage, un engrenage parfaitement usiné. Torquemada le fut aussi. Le petit homme maigrelet aux cheveux gris, élégant dans sa chemise bleue, prépare dans sa cellule ses interventions avec la même précision, la même froide méticulosité qu’il mettait à préparer ses cours de mathématiques, et les interrogatoires des traîtres supposés de Tuol Sleng : J’aime la vérité. Je me sens attiré par ce qui est exact.

Il pourrait se taire, comme le loup. Il a récité dès le début du procès le poème de Vigny pour rappeler cette possibilité qu’il avait.

Gémir, pleurer, prier est également lâche
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler

Il ne risque pas qu’on le torture. Mais il sait qu’il parle devant le monde entier, de son plein gré, il devient un personnage historique. C’est pour lui, l’arène construite à la sortie de Phnom Penh et son grand mur de verre blindé, les détecteurs automatiques pour le protéger d’un attentat, les caméras, la ronde des autocars depuis les villages, les millions de dollars du procès, les milliers de pages traduites en français et en anglais. Son nom sera su dans l’Histoire et celui des procureurs oublié. Il collabore avec les psychiatres chargés de son expertise, dont le bilan est précis et lui convient : Absence de pathologie mentale. Il est responsable de l’ensemble de ses actes. Il bénéficie d’une grande intelligence et d’une très bonne mémoire.

L’un des experts mentionne la soif de justice inextinguible du jeune étudiant, une soif exacerbée par sa lecture des auteurs français, l’idéalisation de Paris, ville des tables rases et de la guillotine. Dans le Kampuchéa démocratique, où la littérature n’existe plus, Douch est à la tête d’une industrie de l’autobiographie. Des milliers de pages d’interrogatoires méticuleusement conservées par ses soins comme les milliers de photographies, que l’avancée fulgurante des troupes vietnamiennes a sauvées de la destruction. Les archives de S-21 aujourd’hui livrées au grand jour, quand le rôle de S-21 était de garder le secret. Tout est secret, à S-21. Et c’est pourquoi tout accusé, interrogé, torturé, quoi qu’il dise ou taise, devait mourir, pour cette simple raison qu’il connaissait à présent l’existence de S-21, et qu’il était dès lors impossible de le relâcher. Il n’y avait aucun innocent à S-21. Parce que la connaissance même de l’existence de S-21 était un crime passible de la peine de mort.

Au milieu de son usine de production de traîtres et de cadavres, au milieu des hurlements des électrocutés, des pleurs des enfants trop jeunes pour être interrogés, qu’un adolescent est chargé d’aller égorger derrière un mur dès leur arrivée, les journées de Douch sont celles d’un cadre moyen consciencieux qui déjeune vite, toujours à la même table, sur son lieu de travail, sans trop parler à ses subalternes. Il travaille douze heures par jour, déclare avoir épousé sa femme par état de nécessité humaine.

A l’heure des règlements de comptes, après que Pol Pot avait fait assassiner Son Sen et sa famille, la femme de Douch est morte dans une attaque dont il a réchappé de justesse, avant de s’enfuir et de changer à nouveau d’identité. L’absence de cette femme est peut-être le seul changement dans sa vie, pendant ces dix dernières années qu’il vient de passer en prison. Douch y mène une existence de détenu modèle comme il fut un bourreau modèle. Il compulse les dossiers, choisit ses menus, on ne lui permet cependant pas d’invite des filles. Il ne risque même pas sa vie puisque la peine de mort est abolie. Douch n’est pas un monstre. Rien d’un sérial killer.

Comme tous les bourreaux ordinaires, ceux de l’Arménie et de la Pologne, de la Sibérie ou du Rwanda, Douch est l’employé idéal tel que le décrivent toutes les offres d’emploi, consciencieux, ponctuel, rigoureux, honnête, un bon voisin. Il ne connaît pas la duplicité. Ses convictions sont inébranlables et sa foi en l’Angkar jusqu’à la défaite, puis sa foi chrétienne. Une quête de l’absolue pureté, un fanatique qui a trouvé la Cause. En somme chacun de nos voisins si par malheur ils avaient une cause. Il suffirait d’une situation un peu chaotique pour révéler leur vocation. Douch est au fond de nous, la partie noire et putride de notre âme.

VIVE LE 17 AVRIL, JOUR DE VICTOIRE TRÈS SPECTACULAIRE DONT LA PORTÉE DÉPASSE EN PRESTIGE L’ÉPOQUE D’ANGKOR !

Angkar

[…]      Le procès des Khmers rouges est l’aboutissement d’une histoire vieille d’un siècle et demi. La fascination monstrueuse de deux peuples égarés dans l’espace et le temps. Deux peuples qui cultivent au plus haut niveau ces deux vertus de l’élégance et de la duplicité. Le voyage à Angkor et le voyage à Paris. La littérature en pierre et celle en papier. Les poèmes gravés sur les murs des temples pour chanter la guerre, l’enfer de Yama après le jugement, les corps empalés, pincés, noyés, percés de clous, ébouillantés en un cauchemar de S-21. Le combat du peuple des singes, leur rouerie de tordre les couilles des ennemis, et puis leur défaite, et la victoire des hommes, la mort du roi des singes fastueuse comme celle de Sardanapale, les pleurs des singes en armes. Les chauves-souris plein les voûtes comme de minuscules Khmers rouges. Les peuples passent, comme la houle du vent dans le riz en herbe.

Patrick Deville                    Kampuchéa       Le Seuil 2011

3 03 2009                Dominique Reyl a crée en 1973 une société fiduciaire à Genève qui deviendra banque en novembre 2010. Son fils François a pris le relais en 2002. Ses fonds de gestion prospèrent, multiplié par 7 depuis 2006, d’un montant de 7.3 milliards de francs suisses en 2013. Il ouvre une filiale à Singapour – Reyl Singapour PTE Ltd -. Il lui reste dix jours pour opérer les transferts de tous les avoirs qui menacent de devenir à risques en Suisse : il va faire vite. Font partie de cette fuite devant l’ouragan qui menace, les millions de Jérôme Cahuzac, durement gagnés en plantant des cheveux sur des crânes beaucoup plus dégarnis que le porte feuille de leur propriétaire.

13 03 2009              La Suisse accepte de lever le secret bancaire en matière d’évasion fiscale, lorsqu’une autorité fiscale en fait la demande.

2 04 2009                   Réunion du G 20 à Londres. N’en retenons que le frou frou :

La reine a accueilli son douzième président américain avec ce qu’elle a de plus précieux : son sourire éclatant, sa main molle et ses fins de phrase inaudibles. Insigne faveur, Élisabeth II a invité Barack Obama et son épouse Michelle dans la salle d’audience privée située dans ses appartements du premier étage de Buckingham Palace, auquel même ses plus proches conseillers n’ont jamais accès. La conversation à bâtons  rompus, sans autres témoins que les conjoints, a eu lieu dans son salon personnel aux murs verts pâle et or, décoré de porcelaines Wedgwood et de portraits de parents éloignés. À la demande de son premier ministre, le monarque a déroulé son tapis rouge élimé pour célébrer pendant vingt minutes la relation particulière entre les États-Unis et son ancienne tutelle coloniale, l‘Angleterre. Il y avait urgence en la matière. En effet, après l’investiture, Barack Obama avait rendu à l’ambassade britannique à Washington le buste de Winston Churchill que Tony Blair avait prêté à Georges W. Bush, lequel l’avait mis dans le bureau Ovale. À la fin février, le porte-parole de la Maison Blanche avait ramené ces liens historiques au simple rang de special partnership (un partenaire spécial) Le 2 mars, lors de la visite préparatoire de Gordon Brown à Washington, seule une brève séance de questions-réponses dans le bureau Ovale avait été organisée pour l’occasion. Gordon Brown avait reçu de surcroît un coffret de vingt-cinq DVD classiques américains qui n’étaient pas configurés pour l’Europe. Dans l’imagination des gens en Amérique, je pense que ce que la reine défend, sa dignité et sa politesse, ce qu’elle représente, c’est très important : au cours de la conférence de presse au Foreign Office, Barack Obama a passé sous silence ces bisbilles. Peut-être parce que sa tâche s’annonçait rude : rivaliser avec les deux présidents favoris d’Elizabeth II : Eisenhower et Reagan. Pas de souci à se faire. Courtois, affable, élancé, le chef de l’exécutif est le genre d’homme que la souveraine apprécie (quoi que, en lieu et place de DVD, il ait apporté un iPod à la reine). Michelle Obama pouvait, en revanche, nourrir quelques inquiétudes. Aux yeux de la locataire de BP, qui déteste les féministes, les first ladies doivent se conformer aux modèles grand-mère façon Barbara Bush, glamour style Jackie Kennedy, dame de bonne volonté à la Rosalind Carter ou fantomatique à la Pat Nixon. Puis soudain, à la stupéfaction du protocole, Michelle a eu l’audace de lui poser la main sur le dos. Elle a eu droit à un regard assassin de la reine. Sa Majesté, qui a eu un petit geste de recul, a toutefois su se montrer indulgente, blâmant le décalage horaire. Pour ce crime de lèse-majesté, il y a quatre siècles, Michelle aurait pu perdre la tête sur le billot d’un échafaud Tudor façon sixième épouse d’Henry VIII. Les thèmes abordés ont été politiquement neutres, et aucun procès-verbal n’a été rédigé. Aucune boisson n’a été servie. Une réception au champagne devait suivre dans trois salles somptueuses du rez-de-chaussée comprenant des toiles de la collection royale – Rubens, Rembrandt et Canalette – à donner le vertige. Aux yeux des Obama, Ma’am sera restée un mystère jusqu’au bout. C’est la règle. Faute de quoi, le trône risque de devenir une chaise.

Corinne Lesne, Marc Roche, envoyés spéciaux du Monde à Londres.

Ce que ne nous disent pas ces envoyés spéciaux, c’est comment ils ont fait pour savoir tout cela, étant donné que dans un premier temps, on apprend que l’entretien s’est déroulé sans témoins, puis qu’ensuite, pour constater le shocking de la reine à la découverte d’une main noire dans son dos, il fallait la présence d’un membre du protocole, etc .  Bref, il faut croire que les salons les plus privés de la reine ressemblent autant à une passoire qu’un palais de justice français ! Comme tout journaliste, il commence son article par : Attention, ce que je vais vous dire est un secret ; c’est pour vous seul ; ne le répétez à personne.

6 04 2009        3h32’  Tremblement de terre de magnitude 6.3 sur l’échelle de Richter à l’Aquila, une ville des Abruzzes en Italie, plein est de Rome, 72 000 habitants, 720 m d’altitude, proche du Gran Sasso, ou avait été enfermé quelques semaines Mussolini. On dénombrera 309 victimes, 2 000 blessées, 65 000 sans abri. Les dégats matériels sont estimés à 10 milliards d’€. Les entrepreneurs locaux se frottent les mains : tout cet argent qui va nous tomber dessus et que l’on va pouvoir détourner…

Un sommet du G 8 avait été prévu  du 8 au 10 juillet sur l’île de la Maddalena, au nord de la Sardaigne, 400 millions d’€ avaient été dépensés en hôtellerie, installations portuaires, yacht-club… tout ça, abandonné en cours de route pour déplacer le sommet à l’Aquila que Berlusconi utilisera comme plate-forme pour étaler avec la vulgarité du show-biz sa pseudo compassion…

En 2012, le cœur de L’Aquila sera toujours un champ de gravats et une ville fantôme. Le 22 octobre 2012, sept membres de la Commission gouvernementale italienne Grands risques seront condamnés à six ans de prison ferme pour homicide par imprudence, et 9,1 millions d’euros de dommages-intérêts aux parties civiles.

Printemps 2009           Hervé Preuilh, capitaine de police, affecté depuis un an à la sous-direction K, chargée de la protection du patrimoine économique à la DCRI – Direction Centrale du Renseignement intérieur -, est alerté par une connaissance, Nicolas Forissier, cadre à UBS – Union des Banques Suisses – France, de l’existence d’un mécanisme de fraude fiscale transfrontalier élaboré par la banque. Le capitaine rédige immédiatement une note dans laquelle il écrit, déjà, que pour pouvoir gérer les opérations clients dissimulées par ce stratagème transfrontalier dit transborder, le dirigeant de l’UBS France SA tenait un listing informatique et manuel dit carnet du lait dans un fichier informatique Vache.

Le policier assure encore que la procédure d’évasion fiscale a été instaurée en  2002, avec une réelle montée en puissance en  2004. Depuis cette date, elle est potentiellement évaluée à 250  millions d’euros. Comme il le racontera plus tard au juge Guillaume Daïeff, qui l’a interrogé comme témoin, le capitaine Preuilh avise oralement son supérieur hiérarchique, Eric Bellemin-Comte, adjoint au sous-directeur de la division économique de la DCRI, de sa connaissance de pratiques de fraude fiscale que commettrait l’UBS au profit de ses clients, en décrivant les mécanismes de fraude.

Pour le fonctionnaire de police, les ennuis commencent. […] Ma hiérarchie connaissant le sujet, pour ne pas aller au-delà de mes attributions professionnelles et éventuellement ne pas empiéter sur le travail d’un autre service dans le domaine de la recherche financière, je n’insiste pas davantage.

Les mois suivants néanmoins, le policier continue d’entretenir le contact avec sa source à UBS. Durant cette période, la DCRI, effectivement très bien informée, produit plusieurs notes de renseignement, classées Confidentiel défense, d’une grande précision. Le 14  avril 2009, le contre-espionnage décrit par exemple sur dix pages un système d’évasion fiscale structuré, signalant même que certains de ses aspects ont fait l’objet d’une dénonciation à la Commission bancaire par l’ancien directeur de l’agence UBS de Strasbourg.

Le système d’évasion fiscale mis à disposition des clients français d’UBS était directement organisé depuis la Suisse, conclut la note, qui contient nombre d’indications techniques, relatives au mécanisme délictueux, parfaitement détaillées.

D’autres notes de renseignement tout aussi bien informées seront produites les mois suivants par la DCRI, qui écrit ainsi, le 24  septembre 2009 : Il semble se confirmer que de nombreux pays ont été la cible d’un système d’évasion fiscale organisé par UBS depuis la Suisse. Outre la France et les Etats-Unis, on peut ainsi citer la Grande-Bretagne, l’Italie, le Canada et la Turquie.

[…]      Marginalisé à la DCRI, le capitaine Preuilh, qui voit sa notation baisser, sera finalement mis sur la touche juste avant le second tour de l’élection présidentielle de 2012. Son éviction lui est notifiée par le chef du contre-espionnage, Bernard Squarcini. L’homme de confiance de Nicolas Sarkozy dans les services indique ainsi au directeur des ressources de la police nationale, le 4  mai 2012, qu’il ne peut, pour des raisons de sécurité, maintenir en fonctions à la DCRI le capitaine Preuilh.

Gérard Davet, Fabrice Lhomme     Le Monde du 19 02 2016

Il était certainement capital que le capitaine Preuilh n’aille pas suffisamment loin pour apprendre que dans la liste des fraudeurs figurait, entre autres, Valéria Bruni Tedeschi, demi-sœur de Carla Bruni ! Comme le dit un dicton qui circule autour des machines à café à la CIA : Grosse affaire : gros problèmes, petite affaire : petits problèmes. Pas d’affaire : pas de problème.

1 06 2009                     Crash du vol AF 447 Rio-Paris : un Airbus A 330, un peu au nord de l’équateur, entre Brésil et Sénégal, par 3°34’40″ N, 30°22’28″ O, à 2 h 14’ UTC, plein nord de Natal, entraînant la mort de 228 personnes, dont 58 français.

Dès le 6 juin, le sous-marin nucléaire d’attaque Emeraude participe à la recherche des boîtes noires. Leur balise de localisation sous-marine émettant un signal sonore durant 30 jours, elles restent susceptibles d’être localisées par un sous-marin, équipé de détecteurs sonores très sensibles. Mais un sous-marin de ce type ne peut descendre au-delà de 400 m grand maximum. L’épave sera localisée finalement le 3 avril 2011, 22 mois plus tard ! par les sous-marins de l’Institut océanographique de Woods Hole et les boîtes noires récupérées le 1 mai 2011, par 3 900 m de profondeur. 104 corps récupérés sont identifiables. Plusieurs pages Wikipedia ont été écrites, qui donnent des informations contradictoires quant à la récupération de ces boites : donc, l’affaire fait polémique et l’affrontement est rude, bien que ce soit finalement toujours le pot de terre contre le pot de fer.

Norbert Jacquet, ancien pilote, s’est fait depuis des années procureur sans nuances – les faits me donnent toujours raison sur toute la ligne -, des choix d’Airbus en matière d’informatisation des commandes de vol de ses avions. La lecture de son site laisse pour le moins songeur sur la sécurité des procédures de pilotage. Une blague court dans les pots d’Airbus : aujourd’hui on a besoin seulement de deux êtres vivants pour piloter un avion : un pilote et un chien : le pilote, pour donner à manger au chien, et le chien pour mordre le pilote s’il s’avise de toucher aux instruments.

http://jacno.com/prov/crashs-aeriens-deux-images-suffisent.htm

11 06 2009           Alexandra Lange, habitant Douai, 32 ans, 4 enfants, est battue depuis 11 ans par son mari. Elle a déjà voulu porter plainte, mais la police n’a voulu prendre qu’une main courante. Ce jour-là, elle lui annonce qu’elle le quitte ; il la bat une fois de plus en tentant de l’étrangler, mais cette fois-ci est la fois de trop : elle a pris un couteau et le lui plante dans le cou. Il meurt.  Elle sera acquittée le 24 mars 2012 : l’avocat général, Luc Fremiot, tiendra des propos qu’on n’a pas l’habitude d’entendre venant de là : le silence d’Alexandra Lange […] fait de souffrance, de douleur, de cris, d’horreur, de colère, d’innocence […] Cette fois-ci, c’est la victime de ces violences [conjugales] qui se retrouve dans le box à la place de l’accusée. Malheureusement, on a rendez-vous d’habitude avec ce type de victime à la morgue. Donc c’est un procès emblématique.[…] Cette femme n’a rien à faire dans une salle d’assises.

21 06 2009                   Le Groenland, par vote du parlement danois, est doté d’un statut d’autonomie renforcée ; il est désormais considéré comme territoire d’outre-mer de l’Europe, aboutissement d’un traité entre le Danemark et l’Europe. On y compte – au 1 janvier 2013 – 56 370 habitants.

18 10 2009                 Jessica Rose Watson, née le 18 mai 1993 à Gold Coast en Australie, appareille de Sydney à la barre du Ella’s Pink Lady un sloop de 10.23 m, S§S 34 de 1984. Elle a un peu plus de 16 ans. Cap à l’est, Fidji, Kiribati, cap Horn, cap de Bonne Espérance, cap Leeuwin, cap du sud-est, et retour à Sydney le 15 mai 2010, trois jours avant son anniversaire : 210 jours sans escale et sans assistance.

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 Jessica Watson à bord de son voilier rose de 10 mètres, baptisé Ella's Pink Lady

5 11 2009                Toni Musulin convoyeur de fonds, détourne son camion et les 11.6 millions d’€ qu’il contient. Il en rendra une partie quelques jours plus tard, mais il manquera tout de même 2.5 M€.

26 11 2009                 Johnny est opéré d’une hernie discale. Cinq jours après, il s’envole pour Los Angeles où, victime d’une infection postopératoire, il est hospitalisé en urgence et placé en coma artificiel jusqu’au 14 décembre. Pareille affaire change profondément les repères et on en sort le plus souvent en ayant pris de la distance. Il n’est pas du tout sur que, s’il n’avait pas eu ce très sérieux pépin, il aurait été en mesure de donner cinq ans plus tard cette interview lumineuse à Télérama, interrogé par Hugo Cassavetti en octobre 2014 :

Pourquoi lui ? Certains sont allergiques à sa voix, à son omniprésence, à sa domination sans partage du paysage musical français. À ses fans, aussi, parfois effrayants, et à son entourage parfois douteux… Réaction excessive, mais à la mesure de son succès écrasant depuis plus de cinquante ans. Car Johnny Hallyday est aussi un pionnier, un combattant, un survivant. Le rocker originel français, parti de rien. Après une enfance fracassée aux airs de Sans famille, il est tôt propulsé dans une vie nomade et un monde du spectacle qui l’ont sauvé. En lui donnant l’énergie d’en découdre sur scène, sur disque, comme ces rockers anglo-saxons qu’il admirait.

Johnny, fonceur sensible, casse-cou qui n’a peur de rien (même pas du ridicule), sauf des autres. Un garçon sauvage, éternellement craintif, étonnamment doux, au regard animal de fauve. De loup, dit-on souvent. Mais de loup blessé, longtemps abusé par la vie et le métier, lancé dans une continuelle chevauchée rock, véritable vivre vite à la James Dean, que rien ne semble pouvoir arrêter. Nul besoin d’aimer l’intégralité de sa discographie pléthorique – lui-même a des réserves sur la question – pour s’intéresser à l’homme et retenir quelques œuvres phares : un digne rock’n’roll à la française (de ses fameux rocks les plus terribles à sa succession d’albums solides, enregistrés à Londres, au tournant des années 1970) et ces ballades (dont Quelque chose de Tennessee reste le sommet) où son chant, loin du jappement primitif des débuts, s’est métamorphosé en voix d’une densité impressionnante. Johnny, interprète suprême quand il n’en fait pas trop. C’est ce chanteur-là que l’on retrouve sur Rester vivant, nouvel album produit par Don Was, expert en emballage rock et rhythm’n’blues classique pour voix majeures et singulières – il a œuvré pour les Stones, Dylan, Van Morrison, Bob Seger. Un disque d’un rock’n’soul soigné, au parfum seventies policé, écho mûr aux œuvres majeures déjà citées… Johnny y chante remarquablement, comme apaisé, se faisant du coup plus émouvant. C’est cet homme-là, énigmatique, que l’on a eu envie de rencontrer. Un Hallyday domestiqué et accueillant qui nous a reçu, avec simplicité, entre femme et enfants, chez lui, à Los Angeles, où il vit depuis quelques années. Dans une vaste demeure étonnamment sobre, aux murs gris ornés de tirages photo d’icônes du cinéma et de la musique (Bardot, Hendrix, Steve Tyler…). En tête à tête, deux jours durant, il s’est livré sans réticences, entre pudeur et silences, humour et passion. Acteur d’une existence dingue qui l’a vu croiser la terre entière. Johnny se raconte comme il peut. Difficile de ne pas être touché par sa candeur, sa franchise, sa sincérité.

Patrick Swirc                  Télérama 3381 du 1 au 7 novembre 2014

Vous incarnez le rocker, le patron, tout en ayant souvent laissé d’autres vous dicter ce qu’il fallait faire…

Ma vie a été un tunnel de souffrances où je ne me sentais pas toujours en accord avec moi-même, vivant au jour le jour, tenaillé par la peur du lendemain. Longtemps, surtout chez Universal, j’ai été poussé à faire des disques dont la seule finalité était le potentiel commercial. Ça m’a moralement anéanti. Je ne veux pas être catalogué chanteur de variétés. C’est tout ce que je ne suis pas. À mon âge, j’ai décidé de revenir à ce que j’aime depuis toujours : le rock. Fini les compromis. C’est le seul moyen d’être heureux. Rien de cela n’était clair dans ma tête jusqu’à mon accident, il y a cinq ans. J’ai passé trois semaines dans le coma. À mon réveil, quelque chose a basculé. Et j’ai fait le ménage dans mon entourage. J’ai toujours un doute sur tous ces gens qui gravitent autour de moi.

Mais pas sur Eddy Mitchell ou Jacques Dutronc, avec qui vous remontez sur scène?

Eux, au moins, je suis certain qu’ils ne sont pas là pour de mauvaises raisons. J’ai connu Eddy au Golf-Drouot, à 14 ans et demi. Il vivait à Belleville et bossait comme coursier pour une boîte d’assurances. Moi, je vendais France-Soir à la criée. Ça me payait mon entrée au Golf, mes consos… La journée, je traînais aux Galeries Lafayette pour voler des disques. Je n’allais pas à l’école, mais j’avais un gros cartable… vide. Qui était rempli en ressortant du magasin ! Jacques, je l’ai croisé à la Trinité, mon quartier. Lui, c’était un playboy, un dandy. On avait monté un petit groupe ensemble dans une cave. Le dimanche, au Moulin Rouge, je faisais de petits bals, je chantais pour me payer des cours de comédie à l’école de la rue Blanche. C’était ça que je voulais faire. Je n’imaginais pas que le succès allait me tomber dessus. Quand, en 1961, je suis entré chez Philips, j’étais encore mineur. Ma tante s’occupait de moi. Alors, à 18 ans, je suis allé à Grenoble voir ma mère, que je ne connaissais pas, pour lui faire signer mon émancipation. C’est ainsi que je l’ai rencontrée.

Vous ne l’avez pas beaucoup revue après…

Je n’ai jamais pu dire maman à ma mère avant l’âge de 55 ans, lorsqu’elle est venue habiter chez moi, à Paris.

Son mari me l’avait confiée, parce qu’il sentait qu’il allait lui-même crever. Elle était paralysée, ne pouvait plus bouger, alors on s’en est occupé, avec Laeticia. Cela m’a permis de rattraper le temps perdu. Mon père, Léon Smet, nous avait abandonnés quand j’avais 6 mois. Mannequin cabine, elle ne pouvait pas s’occuper seule d’un enfant. La sœur de mon père, Hélène Mar, m’a alors recueilli. Elle avait été cantatrice professionnelle en Belgique, avant de tout laisser tomber pour épouser un prince éthiopien, Jacob. Ils avaient deux grandes filles danseuses, Desta et Menen. Moi, j’étais le petit garçon qu’elle n’avait pas eu. Je ne l’appelais pas ma tante, presque ma mère. Je ne sais plus exactement… Dès l’âge de 3 ans, je n’ai plus eu de chez-moi stable. Il fallait toujours partir, laisser les choses derrière. C’est sans doute pour ça que je n’arrive pas vraiment à m’établir quelque part. Je n’ai jamais eu d’amis quand j’étais petit, ne suis jamais allé à l’école, j’ai suivi des cours par correspondance. Du coup, je ne suis pas attaché matériellement aux choses. Avec mes filles, c’est la première fois que je m’établis un peu plus.

Plus qu’un enfant de la rue, vous étiez surtout un enfant de la balle ?

J’ai même été petit rat de l’Opéra ! Vers l’âge de 4, 5 ans, je vivais à Londres dans une pension de famille, parce que Desta et Menen avaient été engagées à l’Opéra là-bas. C’est là que j’ai rencontré Lee Ketcham, un Américain aux allures de cow-boy, qui avait pris comme nom de scène Halliday [avec un i, NDLR]. Il me fascinait. Lui jouait dans la comédie musicale Oklahoma. Avec les filles, Lee a monté un numéro de danse acrobatique. Jusqu’à ce que Menen file avec un chorégraphe noir, Fleming, qu’elle aimait. Elle s’est suicidée, parce que c’était mal vu. Je n’ai jamais compris le racisme. Desta et Lee ont continué à deux, m’emmenant partout avec eux. C’est comme ça que j’ai vécu en Espagne, en Italie, au Danemark, en Allemagne. Deux ans à Genève, même.

C’était le rêve ?

Je me sentais passablement déraciné quand même. Mais j’étais aussi fasciné par ce monde du spectacle. A 8 ans, j’avais un peu appris la guitare, alors ils me faisaient monter sur scène pour interpréter une chanson… Finalement, on s’est réinstallés à Paris. Lee était copain avec un gradé de l’armée américaine, grâce à qui on a continué notre numéro dans les bases US en France. Moi, je chantais du Elvis. On me payait avec des jeans Levi’s, très rares à l’époque.

Qui vous a appris la guitare ?

Un joueur de flamenco espagnol, lorsqu’on tournait en Italie. Ensuite, à Genève, j’ai pu travailler avec Andrés Segovia, au conservatoire de musique classique. De retour à Paris, j’écoutais Presley et tous les premiers rockers, parce que les parents de Lee nous envoyaient des disques. Je suis tombé amoureux de cette musique. Le premier film de Presley que j’ai vu, à 12 ans je crois, était Loving you. Ça m’a interloqué. Le déclic. Pendant longtemps, je n’ai pas eu envie de me souvenir. Rien n’est jamais très limpide. Des flashs seulement. Comme si ma vie n’avait réellement commencé qu’à partir du moment où je suis devenu Johnny Hallyday.

Votre père avait du talent, paraît-il ?

C’est ce que m’ont dit ceux qui l’ont connu, comme Serge Reggiani, qui avait pris des cours de comédie avec lui. Il a aussi été réalisateur à la télé, en Belgique, puis en France. Mais il était surtout alcoolique, séducteur, incontrôlable… Chaque fois qu’il avait un boulot, il le perdait. De lui, je n’ai connu que les pires aspects. L’abandon petit, puis les factures ou les frais d’hôpitaux à régler, la déchéance. On le trouvait ivre mort, écroulé au milieu de la rue. C’était dur, douloureux de n’avoir que ça de lui. Le manque de père a hanté ma vie. Jusqu’à sa mort, en 1989, à Bruxelles. Je ne souhaite à personne de finir ainsi. À son enterrement, j’étais seul. Pas une femme qui l’aurait aimé, pas un ami. Juste moi, son fils, qui ne l’avais pas connu. J’étais confronté à la solitude absolue : celle non pas de vivre seul, mais de mourir seul. Et pourtant, la solitude ne m’a jamais effrayé. Elle est même ma meilleure amie depuis toujours. Ça ne m’empêche pas d’être heureux, aujourd’hui, avec ma famille.

Vous avez craint l’héritage de votre père ?

Pour ça, il faut comprendre ce qui vous arrive. Or il n’y avait rien d’évident à ce que je sois encore là aujourd’hui, à faire ce métier. Jeune, je n’avais aucune vision, mon avenir paraissait aussi flou que mon passé. C’était déjà incroyable que ça existe. Je ne pensais pas que ça pouvait durer. Un an tout au plus. Je ne pensais pas avoir le talent nécessaire, persuadé que je chantais mal. A mes débuts, ma voix n’avait pas encore mué. Quand j’entends mes premiers disques, ça me paraît abominable.

Quand êtes-vous devenu un bon chanteur ?

Lorsque je suis allé enregistrer à Londres, fin i960, début 1970. Quand j’ai commencé à travailler avec des musiciens comme Jimmy Page, Peter Frampton, et des choristes comme Madeline Bell, Doris Troy ou Nanette Workman. Ma voix a pris de l’étoffe, de l’ampleur. Travailler avec les Small Faces sur l’album Rivière… ouvre ton lit m’a stimulé. Je ne me suis jamais dit il faut changer de style, c’est venu naturellement, en baignant dans cet environnement musical anglo-saxon en constante évolution. Voyage au pays des vivants, Réclamations, Flagrant Délit, Oh ‘. ma jolie Sarah, ces titres restent parmi mes préférés. On entrait en studio, sans chansons préécrites, on se mettait à jouer, à chercher un riff de guitare et, petit à petit, une chanson prenait corps. Toute la musique que j’aime est né ainsi… Ça n’arrive plus aujourd’hui. Au mieux, on affine l’orchestration. Tout est préparé en amont.

Vous n’aviez pas cette culture du groupe qui a fait la différence en Angleterre, avec les Beatles et les Stones…

En France, la tradition veut que l’on soit chanteur, avec des musiciens derrière, des accompagnateurs. Moi, je ne me vois pas comme un artiste solo, mais comme le chanteur d’un groupe qui change tout le temps. Le problème des groupes, c’est que ça ne dure jamais. À part les Stones. Mais eux, ils n’ont pas le choix : quand Mick Jagger fait des disques solo, ça ne marche pas. Keith, c’est pareil. Guitariste magistral, il a tout, le style, le look, mais seul, il ne peut rien faire. Dans les années 1960, je traînais pas mal avec lui et Anita Pallenberg, dont j’étais proche. On sortait presque tous les soirs ensemble, chez Castel, jusqu’au bout de la nuit… On finissait en prenant le petit déjeuner dans ma Rolls.

Vous avez connu Bob Dylan aussi ?

Drôle de gars. Un artiste et un poète génial, mais bizarre. En 1966, je vivais à Neuilly. Dylan passait à l’Olympia et logeait au George-V. En coulisse, il me dit que trop de gens l’emmerdent à l’hôtel et me demande s’il peut habiter chez moi. Et le voilà qui débarque avec, sous le bras, sa discographie complète. Il n’a fait que ça : écouter ses propres disques. Toutes les nuits. Quand je me levais, il allait se coucher. Le soir, il partait chanter à l’Olympia. Puis il rentrait et se mettait à réécouter ses disques. Un matin, je me suis levé, il n’était plus là, disparu sans dire merci, et je ne l’ai plus revu. Moi, j’écoutais assez peu de musique, et surtout pas mes albums. La musique, j’en jouais presque tous les soirs, sinon j’allais dans les concerts. C’est de cinéma que j’étais boulimique, dès que j’avais un moment pour moi. C’est par les films que je décolle, que je m’évade. J’en ai toujours besoin, encore aujourd’hui. Un tramway nommé Désir, Qui a peur de Virginia Woolf ? et tant d’autres m’ont transporté. Et puis tout Elia Kazan. Je suis fasciné par le jeu des acteurs.

Il y a deux acteurs en vous. L’interprète, tout en force, qui cherche l’émotion dans le chant. Et l’acteur de cinéma, un corps dans la retenue, qui parle peu…

A l’écran, j’ai toujours préféré ceux qui n’en font pas trop. Comme Clint Eastwood ou Sean Penn, qui jouent sur les regards, la lenteur… Pas ceux qui gesticulent tout le temps. Humphrey Bogart n’était pas considéré comme un grand comédien à une époque. On le trouvait statique et inexpressif.

Vous êtes rocker dans l’âme, mais ne tenez-vous pas plus du soul man ?

Le rock, c’est surtout l’énergie, et je sais faire. La soul, c’est l’interprétation, exprimer et faire ressentir une émotion. Comme James Brown, Otis Redding ou Ray Charles. Je ne sais pas pourquoi je chante de telle ou telle façon, mais je chante ce que je ressens. Ça s’entend, c’est tout. Je ne peux l’expliquer. C’est ça, la soul.

Parmi vos amis, Brel a occupé une place à part.

 Surtout dans les années 1970, quand il faisait plus de cinéma que de chanson. Il avait ce petit avion avec lequel il venait me chercher quand j’étais en tournée. À 9 heures du matin, autant dire l’aube pour un couche-tard comme moi, il me réveillait pour m’emmener déjeuner puis me ramenait au spectacle, attendait la fin pour m’embarquer à nouveau, cette fois dans un bordel. Il ne touchait jamais aux filles, mais, dans tous les bordels de France, les filles connaissaient bien Jacques. Il leur offrait le Champagne, buvait avec elles. Ensuite, de retour à l’hôtel, on sifflait des bières. Jusqu’à ce que, écroulé de fatigue, j’aille me coucher. Mais, dès 9 heures du mat, le téléphone sonnait de nouveau et je l’entendais hurler : T’es levé? Allez, on décolle ! Et c’était reparti… Au bout d’une semaine, j’étais lessivé. Mais lui tenait le coup. Et je ne vous parlerai pas de Depardieu. Un cheval, un buffle… Personne ne peut suivre.

L’antibuffle, c’était Jean-Luc Godard qui vous a engagé sur Détective…

Encore une drôle, d’histoire. Curieusement, je me suis très bien entendu avec lui. Et pourtant, c’était mal engagé. Nathalie Baye tournait en Suisse, avec Delon. Un jour elle me dit de l’accompagner à un déjeuner avec Godard. Et il m’ignore complètement, pas un mot, ni bonjour ni au revoir. Quelque temps plus tard, le téléphone sonne. C’est Jean-Luc Godard. Je voudrais déjeuner avec vous. Il m’indique un restaurant de poisson, commande une sole, sans m’adresser la parole. Je commande la même chose. Il mange, en regardant son assiette, puis lâche: C’est bon, hein ? – Oui, c’est bon. Alors il se lève, et me dit On commence dans quinze jours, et il me plante là.

Ça s’est très bien passé ! Il était difficile avec les autres, surtout avec Claude Brasseur, qu’il humiliait. C’était très gênant, il me montrait toujours en exemple. Faites comme Johnny, il fait ce qu’il faut, lui. Il m’avait à la bonne, je ne sais pas pourquoi. Un personnage étrange, mais passionnant. Je n’étais pas un grand fan de ses films, ce n’était pas mon cinéma, la Nouvelle Vague. Trop loin de Kazan et des Américains. Mais j’ai beaucoup appris avec lui. Il n’y avait pas de texte. Il arrivait le matin, griffonnait les dialogues en dix minutes ; il fallait les apprendre dans la foulée. C’était terrifiant, mais c’est ainsi que j’ai dû et pu entrer complètement dans un rôle. Godard est le premier qui m’a filmé comme un acteur et non pas comme Johnny.

Question statut, le public ne vous situe-t-il pas entre Tintin et de Gaulle ?

Etre Johnny Hallyday, c’est un métier. Je le fais sérieusement, en essayant de mon mieux de faire plaisir aux gens. Mais quand je ne travaille pas, je suis Jean-Philippe Smet. J’ai appris à dissocier les deux, même si j’ai mis longtemps. Je suis discret de nature, pudique, je n’aime pas parler de moi. Tout ce que je sais, c’est que je ne pourrais pas chanter avec autant de conviction si je n’avais pas vécu cette vie-là. Un chanteur de rock ou de blues est comme un boxeur. Il fait ça parce qu’il vient de nulle part et qu’il a faim. Littéralement. C’est vrai à ses débuts et ça doit le rester. On ne peut pas tout donner, être vraiment bon le ventre plein. Je ne comprends pas les musiciens qui dînent avant d’entrer en scène. Comme Sardou. Mais lui, c’est facile, il ne transpire pas. Il sort de scène comme il est entré : pas une goutte de sueur ! Maintenant, c’est plus difficile, parce que les gens qui viennent me voir sont conquis d’avance. Les Stones, c’est pareil. Mais quand ils ont commencé, ils ont eu la peur de leur vie, c’était de l’inconscience. Le rock, c’est de l’inconscience, de la défiance. Et même arrivé, installé comme je le suis aujourd’hui, c’est toujours un combat.

Johnny Hallyday

En janvier 1998, Daniel Rondeau l’avait rencontré au bar de l’Hôtel Raphaël à Paris. Dans ce décor de boiseries, de velours rouge, de sièges sans vrai confort, le chanteur s’était livré lors d’un entretien au long cours qui sera publié dans Le Monde du 7 janvier 1998. Extraits.

Je sais que le bonheur n’existe pas. Il n’y a que la douleur. Et la solitude. J’en parle souvent parce que je ne peux parler que de ce que je connais. Quand je dis parler, c’est chanter. 

Jamais plein, jamais vide non plus, son verre de vin blanc est devant lui. L’artiste s’exprime avec une lucidité incisive. Il y a pourtant chez lui une timidité qui n’est ni une invention ni une pose, mais plutôt une forme de prudence dictée par l’instinct. Son caractère abrupt, son orgueil, la conscience de ce qu’il est une star lui soufflent de se cadenasser dans sa part d’ombre dès qu’il craint de ne pas être à la hauteur de ce qu’on attend de lui.

Quand je suis devenu vraiment Johnny Hallyday, c’est-à-dire riche et célèbre, plus célèbre que riche d’ailleurs, j’ai continué de penser à mon père. Il m’intriguait. Je l’ai fait venir à Paris. Je me suis retrouvé en face d’un clodo. Il m’a dit : Bonjour Jean-Philippe, avec un accent belge très prononcé. Je l’ai emmené chez Cerruti pour lui faire faire une garde-robe complète. Trois complets sur mesure, une douzaine de chemises, etc. Puis je lui ai loué un appartement à Paris.

Quelques jours plus tard, le directeur de Cerruti m’appelle. Mon père avait tenté de lui revendre ses vêtements au quart du prix. Puis j’ai reçu un appel de l’agence qui avait loué l’appartement. Mon père avait tout détruit, mis le feu aux rideaux et s’en était retourné à l’Armée du salut. Il n’y avait rien à faire. Je sais qu’il dormait dans les caniveaux. Même les flics refusaient d’aller le chercher. De temps en temps, j’avais des nouvelles de lui, sur papier bleu, par voie d’huissier. J’apprenais qu’il avait mené la grande vie avec une poule à Knokke-le-Zoute. Il avait joué au casino, s’était offert des repas de caviar et avait signé ses factures : Léon Smet, père de Johnny Hallyday. Je payais, bien sûr, et je lui faisais passer de temps en temps du liquide, mais je ne l’ai jamais revu. Sauf au cimetière. 

Je me suis un peu auto-analysé. Cette histoire m’a complètement déboussolé pendant toute une partie de ma vie. Cette envie féroce de créer une famille, et cette incapacité à le faire a été souvent démontrée, non ?, cela vient, je crois, de ce premier chapitre de ma vie. Nous avions pourtant réussi avec Sylvie Vartan à rester mariés dix-huit ans, ce qui est quand même un exploit dans notre milieu d’artistes, la preuve de quelque chose de vrai. Pour mes 50 ans, au Parc des Princes, elle a chanté Mes tendres années a cappella, et je l’ai vue au bord des larmes. Je me suis dit : il faut qu’elle tienne, il faut qu’elle tienne. Elle a tenu. C’était très émouvant pour nous, ce passé réévoqué, qui repassait devant nos yeux. Chacun sait comment ça s’était terminé. Il reste que mon fils est devenu mon meilleur ami, avec le respect que je lui dois en tant que fils, et celui qu’il doit à son père. (…) 

Les événements, les modes, les succès, les échecs, les passions glissent sur lui sans pouvoir arracher le manteau de sa renommée. Au début, tout le monde me disait, y compris dans ma maison de disques, que ça ne durerait qu’un été. J’ai toujours été ébahi par mes succès. Mon étonnement dure encore (…). Maintenant, je me bats pour me défendre, pour me sauver, je n’ai plus la foi, ou plutôt je l’ai d’une autre façon. Je sais que je ne peux pas vivre autrement que je vis, c’est-à-dire en chantant (…) C’est ma sincérité, jusqu’à en crever.

L’impression d’être un survivant ne me quitte plus guère. Il reste Mick Jagger et moi. Les autres ? Certains sont devenus relativement tôt des petits-bourgeois, ils se sont abonnés aux sucreries. Ceux qui ont mené notre vie, je les connais bien, ils sont devenus des légumes, ils sont finis ou ils ont disparu. Mon ami Jimi Hendrix ? Mort. Brian Jones, que j’avais rencontré dans une boîte de Soho, ne sachant plus qui il était ni qui étaient les autres ? Mort. Et moi, je suis comme ces grands malades qui ne se battent plus que pour ne pas mourir (…). On ne peut pas faire ce métier si on est normal. Il y a longtemps que je ne me sens pas comme les autres. Il faut que j’aille mal pour savoir que je pourrais aller bien.

Dès que la nuit tombe, je suis angoissé. C’est pour ça que je sors toutes les nuits. Je n’aime pas danser, on n’entend dans les boîtes que de la musique naze, bombardée par des haut-parleurs, mais c’est le seul moyen de ne pas être seul. J’ai peur de la mort (…) Mourir dans l’action ne me fait pas peur, mais la certitude de l’échéance inévitable est effrayante. Attendre quelque chose qui va arriver, je crois que c’est le pire. La nuit, je dors une heure et je me réveille en nage, comme si je sortais de ma douche. Et l’enfer de la nuit commence. La peur (…). Dans l’absolu, mon rêve, c’est d’y passer violemment, sans m’en rendre compte. Comme James Dean.

Ce que j’ai de plus que les autres ? Je ne suis qu’un interprète, n’ayant écrit les paroles que d’une seule chanson, La musique que j’aime, et encore j’avais eu besoin de beaucoup de cocaïne mais je me sens capable de faire passer dans le public les sentiments qui me traversent.

Au cinéma, heureusement, j’ai eu Godard. Et Détective. Godard est resté mon préféré parmi tous ceux avec qui j’ai tourné. Le plus étrange aussi. Il me disait toujours qu’il ne voulait pas m’éclairer parce que je dégageais trop de lumière.

Avant lui, j’avais tourné avec Hossein. Hossein, c’est toujours bien quand il raconte. Le tournage est une autre histoire. Après Godard, j’ai tourné Conseil de famille avec Costa-Gavras, et je dois dire que j’ai été plutôt déçu. Costa a voulu tourner une comédie, or il n’a personnellement aucun humour. Je n’ai rien tourné depuis cinq ans. 

La politique ? J’aime bien Jacques Chirac mais je suis comme tout le monde, déçu. Même si on oublie qu’il avait hérité d’une France chancelante. D’une façon plus générale, je n’ai pas voté depuis que de Gaulle est parti, même si j’ai appelé à voter oui pour Maastricht. Je n’aime pas beaucoup ce qui se passe en politique. Trop de corruption, de tous côtés. Et trop d’hommes politiques qui ne rêvent pas à la France, mais qui rêvent simplement d’être des stars. La politique n’est que le moyen de promotion de leur petite personne. Je voterai à nouveau le jour où je verrai apparaître quelqu’un qui pense à son pays avant de penser à lui. De Gaulle reste pour moi une figure incroyable, même si je lui reproche d’avoir signé avec Monaco un traité interdisant aux Français d’acquérir la citoyenneté monégasque, et je lui garde toute mon admiration. 

Quelques heures plus tard, chez lui. Johnny Hallyday a transformé le garage de son domicile parisien en bureau. C’est une petite maison de bois, fermée à clé, avec une salle au premier étage. Laeticia, sa nouvelle « petite femme », comme il dit, nous a trouvé un fond de calvados et un peu de whisky.  Læticia me protègeJ’ai mes vices, mais j’ai besoin d’elle. Elle m’apporte ce que d’autres n’ont jamais su me donner. Il referme la porte derrière elle. Nous sommes seuls.

*****

La France devra s’habituer à se passer de lui le 6 décembre 2017, quand un cancer du poumon l’emportera. Devenu monument de son vivant…. il le restera. Trois jours plus tard lui sera rendu un hommage réservé aux plus grands : une forme de reconnaissance officielle de tous ses fans… cela sent un peu la récupération, mais entre reconnaissance et récupération, la distance est-elle si grande ?

On racontera que Jean d’Ormesson, en avance de 24 heures sur lui, ralentira le pas en apprenant la nouvelle pour le laisser entrer le premier au paradis… après vous, je vous en prie. Et Johnny d’enchaîner : J’espère que je ne vous ai pas fait trop attendre.

Ce n’est pas le dénigrer que de dire que sa renommée dépassait de beaucoup son talent. Qu’avait-il donc de si particulier ce bonhomme pour électriser ainsi ses fans ? Peut-être  son réel magnétisme, sorti d’une blessure d’enfance, une de ces blessures qui ne cicatrisent vraiment jamais : qui donc pourrait se remettre d’avoir été, dès la naissance, abandonné par son père et par sa mère, repartie très vite travailler.

 

28 12 2009              Vladimir Poutine inaugure la première partie de l’oléoduc Taïchet-Skovorodino, dans la région de l’Amour, extrême est sibérien, longue de 2694 km. Le point de départ est Angarsk, au sud du lac Baïkal.

C’est l’aboutissement d’une longue hésitation entre les deux parcours proposés pour cet oléoduc, qui, en approvisionnant en pétrole la rive ouest du Pacifique, vient d’une part  répondre à une demande, d’autre part évite de concurrencer le pétrole extrait du Caucase, entre Mer Noire et Caspienne acheminé déjà par des oléoducs vers l’Europe assoiffée, par Ceyhan en Turquie, dans la pointe nord-est de la Méditerranée, et par Soupsa, extrême est de la Mer Noire.

Il y avait à choisir entre deux projets très différents  pour acheminer ce pétrole de l’Asie centrale vers l’est. Un projet traversant la Chine et qui aurait approvisioné depuis Angarsk via Daqing, Pékin et Vladivostok : sur 2 450 km, avec une capacité de transport de 300 millions de tonnes par an pour un coût de 2 milliards $, et l’autre, hors territoire chinois, de 4 000 km d’Argansk au port de Nakhodka, à même de transporter 80 millions de tonnes par an pour un coût de  4 milliards de $, partiellement financés par le Japon.

Vladimir Poutine ne voulait surtout pas se fâcher avec la Chine, pas plus qu’avec le Japon, et voulant ménager la chèvre et le chou, il avait finalement opté pour la solution la plus couteuse, en faisant un changement qui en augmentera encore le coût, à savoir un embranchement   de Skorovodino vers Daqing, en Chine dont l’inauguration avait été faite huit mois plus tôt. Mais ainsi, en cas de brouille avec la Chine, l’oléoduc peut continuer à être opérationnel, il suffit de fermer le robinet de l’embranchement qui va en Chine.

2009                       Irène Frachon, pneumologue à Brest, publie Mediator, combien de morts ? Les laboratoires Servier portent plainte et… gagnent ! Mais le Médiator sera finalement interdit. Emmanuelle Bercot en fera un film en 2016 : La Fille de Brest.

12 01  2010                  À 16h53’ – heure locale -, les tensions accumulées dans les plaques des Caraïbes et nord-américaines – qui se rapprochent à une vitesse de 2 cm/an, se libèrent avec un épicentre à 15 km au sud-ouest de Port au Prince – 3 millions d’habitants -, en Haïti, avec une magnitude 7, faisant 316 000 morts, 250 000 blessés, 1 million de sans abris. Le pays, déjà abonné aux urgences de tous ordres, n’est en rien à même d’assumer pareille catastrophe. La République dominicaine voisine, qui n’est rien d’autre qu’un paradis américain du jeu, un Las Vegas bis, reste totalement indifférente au cataclysme – la rivière qui fait frontière s’appelle Massacre -. Le chaos va prévaloir le temps que se mette en place l’aide internationale, surtout américaine pour que le malheur ne vienne pas envahir le voisin. Vingt neuf jours plus, tard, on retrouvera encore des vivants.

Il est 16h53’, je reviens de mon travail. Ma climatisation est à fond, ma radio branchée pour écouter les informations. Je suis dans un embouteillage. Mon mari vient de m’appeler, s’impatientant de ne pas me voir : nous avons rendez-vous pour préparer une salade niçoise dont j’ai pris la recette sur Internet. Il a tout pris au supermarché, enfin… ce qu’il a pu trouver… Mon fils, dont c’est le premier jour au travail, l’a accompagné. Mais il veut que je revienne, et vite ! Je sens la voiture bouger et j’ai l’impression que quelqu’un est en train d’essayer de me kidnapper. Calmement, je verrouille les portes et regarde à côté, derrière, m’attendant à tout moment à voir un kidnappeur surgir. Non, il n’en est rien. À la radio, les nouvelles sont interrompues et j’entends l’annonceur au loin qui prie: Jésus, Jésus…  Oui, je me suis toujours dit que ce monsieur était très pieux. Après chaque émission du vendredi après-midi, il recommande à ses auditeurs d’aller à la messe ou au temple. Je commence à regarder autour de moi. Bizarre, un mur est tombé. Une colonne de fumée noire part de la gauche, à quelques centaines de mètres. Que peut-il bien se passer ? J’essaie de sortir de mon véhicule. Le monsieur dans la voiture devant moi me regarde et me dit que c’est un tremblement de terre. OK. Bon, cela n’a pas l’air si grave, non ? Si, madame, cela semble grave. Brusquement, je commence à voir des gens échevelés, pleins de poussière blanchâtre, une femme avec l’oreille ensanglantée. La station d’essence a explosé. Mon Dieu, ma maison… Ma maison… Mon mari Jean-Claude… Je ne pense pas à mon fils : il est solide ! 1,85 m, 87 kilos, 24 ans. Il est beau. Il est jeune. Il est indestructible. Je dois m’en aller, ma maison est fragile et mon mari est à la maison. Naturellement, s’il y a un problème, mon fils est là, il peut prendre soin de lui, mais je dois aller trouver mon mari. Mais, madame, toutes les rues sont bloquées. Gravats, voitures. Impossible de s’y rendre… À moins d’y aller à pied. OK… J’enfile des ballerines : heureusement que j’ai toujours une paire de chaussures de rechange. Je n’aurais certainement pas pu marcher avec les stilettos que j’aime porter pour aller au travail. Je marche vers la maison. Combien de mètres ? De centaines de mètres ? Je ne marche jamais et je ne sais pas combien de temps cela va me prendre pour y arriver. En route, je rencontre quelques amis, certains en voiture, d’autres à pied. Ils se dirigent vers leur maison ou vers celles de proches. À l’approche de la maison, une dame m’aborde, paniquée. Elle hurle : il faut sauver Madame Georges ! il faut sauver Monsieur Georges ! ils sont tous sous la dalle de béton chez Monsieur Philippe ! Je suis étrangement calme. La première maison, celle de mon beau-frère et de ma belle-sœur, Georges et Mireille, s’est effondrée. Elle a l’air d’un dessin, d’une caricature. Écrabouillée. L’autre maison, celle de Philippe et Marilisse, je ne la vois pas. Ah ! Soulagement. Mon mari, mon Jean-Claude, est debout près de la maison, près de notre maison. Il va bien. Mon amour, mon amour je… Où est tonton ? Où est Jon ? Où est mon fils ? La maison s’est effondrée. Mon mari me dit qu’il était dans sa chambre. Sur son lit. Je commence par l’appeler. Je commence par appeler Dieu pour lui demander, négocier avec lui. J’appelle les voisins. Quels voisins ? Toutes les maisons se sont effondrées et personne ne viendra. J’appelle tous les numéros sur mon portable. J’en trouve certains. Quelques-uns. Tout le monde vit son drame personnel. Je me désespère et crie, et hurle, et crie encore. J’essaie de négocier avec Dieu. J’essaie de lui demander de me rendre mon bébé. Ce n’est plus un homme solide de 1,85 m, c’est mon bébé, mon tout petit bébé. Mon amour, ma vie. Anne-Claude, ma cadette, appelle de France… Aide-moi, ma chérie. Je t’en prie, aide-moi.  Jean-Olivier est sous la maison, enfoui sous le béton. Trouve de l’aide. Je ne trouve de l’aide nulle part. Je t’en prie, trouve de l’aide. Malou, Marilisse, la femme de Philippe arrive… Comment cela  Phil ? Non! Ce n’est pas possible. Elle court vers la maison. Frédéric arrive, leur fils arrive. Il hurle. Il essaie de soulever leur maison. Ensemble, nous sommes ensemble mais ne pouvons rien. Absolument rien. Nous sommes totalement impuissants. La nature a frappé. Et la maison protectrice s’est transformée en arme meurtrière. En arme de destruction massive. Je parle à Jaka, mon aînée. Elle attend un bébé. Pour tout de suite. Te ne peux rien lui dire. Je parle à son mari. Il comprend. Il lui parle. Plus de communication. Les portables ne passent plus. Je serais prête à vendre mon âme au diable pour qu’il me rende Jean-Olivier. Mais je ne le connais pas. Je ne sais même pas comment l’appeler. Rendez-moi mon enfant. Trouvez-moi mon enfant. Je vous en prie. 19 heures.       J’ai froid. J’ai très froid. Jean-Olivier a froid. Je vous en prie ; aidez-moi à le sortir. Je ne veux pas qu’il ait froid. Il a horreur du froid. Il a horreur de la chaleur aussi. C’est mon bébé. Je vous en prie, sauvez-le. Je vous en supplie. 22 heures. Frantz arrive à moto. Ce sont les seuls véhicules qui peuvent passer au travers des voitures abandonnées sur la route. Il est venu pour m’aider à soulever la dalle de béton. Il y va, il revient vers moi et me regarde les larmes aux yeux. Il est 23 heures. Non ! Il est bien. Il est bien. Il est solide. Il est jeune. Il a 24 ans. 23 h 45.  Une autre secousse. Peut être que la dalle a glissé et qu’il peut maintenant sortir. Je me précipite vers la maison. Non, rien n’a bougé. Tout est à la même place. Et mon bébé est toujours là ! Sous cette dalle de malheur. Enfoui. Je ne peux rien faire. Je ne peux rien dire. Je ne peux pas pleurer. Je ne peux pas crier. La solidarité commence à s’exprimer. Katia, notre voisine, arrive. Junior est là, il n’est pas allé retrouver ses enfants et sa femme. Gaël est là. Celui-ci nous apporte de l’eau. Celle-là des couvertures. Et puis qui, encore ? Jean-Manuel. Mamie m’appelle, elle est là, elle comprend, elle sait. Ils arrivent… Il fait noir. Ils ne peuvent rien faire, il faut attendre le jour. Nous attendons dans une voiture, les heures s’égrènent. Lentement. Mon ami médecin m’appelle. Il est français. L’ambassade s’est effondrée elle aussi. Je ne peux rien faire, je n’ai pu trouver personne. Je suis désolée. Des voisins que je n’ai jamais salués, que je n’ai jamais pris la peine de connaître, arrivent. Guyzou, l’amie de mes enfants  que je n’ai pas vue depuis plus de dix ans, me serre dans ses bras. Que fais-tu là ? Je viens de rentrer, j’emménage à peine, aujourd’hui en fait, et ma maison est fissurée… Mais je suis là, je suis venue t’aider. 5 h 45.             Le jour se lève. Nous sortons. Nous allons sur la grand-route, vers Turgeau. Je suis horrifiée. Égoïstement, je me rends compte que je ne trouverai d’aide nulle part. Les secours étrangers n’arriveront jamais à temps pour sauver mon bébé. Mon petit garçon. Mon Dieu, que le malheur rend égoïste ! Je ne pense pas aux autres sous les maisons. Un groupe d’inconnus dort dans la rue. Je vous en supplie, mon fils, mon bébé est sous une maison, aidez-moi. Ils arrivent. Ils commencent à creuser. Ils s’arrêtent. Ils n’y croient plus. Ils n’y croient pas. Ils s’en vont. Gaël arrive avec ses bottes, ses piques, des masses. Jean-Claude les guide vers un espace, un endroit où il s’est peut-être réfugié. Un groupe d’hommes. Ils travaillent. Ils creusent. Ils trouvent un chemin. Ils ont un espoir. Ils sortent. Ils passent de l’autre côté. Ils creusent. Ils fouillent. Ils perdent espoir. Dans l’autre maison, Patou, Malou et Fred fouillent avec une autre équipe. Ils cherchent. Mais ils ont peu d’espoir. Trois étages de béton sont aplatis, transformant la maison en ignoble tombeau. Je m’accroche. Les dames du quartier disent entendre un gémissement. Les sauveteurs improvisés sont encouragés. Ils redoublent d’efforts. Ils ne trouvent rien. Ils s’en vont. Je hurle. Je plaide. Je crie. Je demande. Un autre groupe arrive. Cyril, Bertrand, Peggy, Stanley. Ils y croient. Au bout de deux heures, ils trouvent. Jean-Olivier, tel un ange, la main gauche apparente, est sur le ventre, couché sur son lit. Mon fils est mort ! Des inconnus, des amis, des gens comme moi souvent sinistrés, m’ont aidée. Dans les villes touchées, des femmes et des hommes ont porté secours à des inconnus, à des amis, à des ennemis. Toutes les différences, tous les clivages sont tombés le 12 janvier 2010. La solidarité n’aura pas sauvé mon fils. Mais elle sauvera ce pays. Elle ne l’a pas sauvé, mais elle me permet de savoir. Merci à tous ceux qui ont pris le temps d’aider une mère, un père, des sœurs, toute une famille et toute une nation dans la douleur !

Dolores Dominique-Neptune Le Nouvelliste. Port au Prince.  Courrier International  4 au 10 2010   N° 35.

20 02 2010                 Tremblement de terre au Chili, tout près des côtes : 450 morts. La réticence bien explicable de la Présidente Mme Bachelet [dont le père, le général Alberto Bachelet est mort sous la torture pour être resté fidèle à Salvador Allende] à faire appel à l’armée entraînera pas mal de cafouillages et de retard dans les secours.

28 02 2010                 Courte et très violente tempête sur les côtes charentaises, avec un maximum d’intensité à 4 heures du matin ; la météo avait tout annoncé : des vents très violents conjugués avec une grande marée exceptionnelle : un coefficient très rare de 110. La mer pénètre sur 5 km à l’intérieur des terres, noyant 52 000 ha de terres agricoles. Tout cela aurait dû provoquer une peur salutaire : on prend l’essentiel de ses bagages et on fuit bien loin. Les gens n’ont même pas eu peur ; résultat : 53 morts, 3 disparus, dans des lotissements construits en zone inondable. A l’exception notoire d’un maire de l’île de Ré qui a donné l’ordre d’évacuer la commune, tous les pouvoirs publics sont restés pathologiquement silencieux.

Quatre ans plus tard, le 12 décembre 2014, la justice se montrera extrêmement sévère à l’encontre du maire de la Faute-sur-Mer : René Marratier  sera condamné à quatre ans de prison ferme et sa première adjointe, Françoise Babin, présidente de la commission d’urbanisme à deux ans ferme. Il est vrai que ce jour-là, René Marratier avait passé la journée dans son bureau, comme si de rien n’était… mais tout de même ! Tous deux se pourvoiront en appel.

Le temps aura passé, les projecteurs seront plus rares, voire éteints. L’avocat Antonin Lévy a résumé cela d’une formule : L’émotion en première instance, le droit en appel. Il sait de quoi il parle, en ayant défendu, avec Mes Didier Seban et Matthieu Hénon, l’ancien maire de La Faute-sur-Mer, René Marratier, condamné pour -homicides involontaires et mise en danger de la vie d’autrui après le lourd bilan (29 morts) provoqué par le passage de la tempête Xynthia sur sa commune de Vendée en février  2010.

A l’issue d’un premier procès qui avait illustré jusqu’à la caricature la dérive compassionnelle de la justice pénale, le tribunal des Sables-d’Olonne, en Vendée, avait condamné en décembre  2014 l’ancien maire à quatre ans d’emprisonnement ferme, soit la plus lourde peine jamais prononcée pour un délit involontaire reproché à un élu, assortie d’une condamnation civile à payer l’intégralité des dommages et intérêts – plus de 600 000  euros – sur ses deniers personnels. Les attendus du jugement aggravaient encore la sévérité de la sanction.

Dénonçant sa gestion communale pervertie, les juges dressaient du principal prévenu le portrait cinglant d’une caricature de petit maire, confit dans des certitudes d’un autre tempsqui n’a eu de cesse de faire obstruction à des démarches d’intérêt général absolument indispensablesa intentionnellement occulté le risque, pour ne pas détruire la manne de ce petit coin de paradis, dispensateur de pouvoir et d’argent, signant ainsi l’échec, à La Faute-sur-Mer, de la démocratie locale et du service public.

Un an plus tard, que disent les magistrats de la cour d’appel de Poitiers ? Ils condamnent eux aussi l’ancien maire, mais à deux ans d’emprisonnement entièrement assortis du sursis, considèrent que la faute commise n’est pas détachable de sa fonction d’élu et donc qu’il n’est pas responsable des dommages et intérêts. La divergence d’appréciation entre les premiers et les deuxièmes juges apparaît aussi dans la forme. Sous la plume des juges de Poitiers, le despote quasi criminel d’hier devient un imprudent auquel on peut seulement reprocher de ne pas voir ou pas su prendre l’exacte mesure de la situation ni tirer les conséquences des informations qu’il avait à sa disposition.

Ses erreurs, dit la cour, ont été d’appréciation et ses fautes d’imprévision, de négligence. Elle dit aussi que si les fautes com-mises ont contribué au bilan tragique de la tempête, elles n’en ont pas été la cause directe et exclusive, ni même majoritaireElle rappelle que René Marratier a été réélu pendant plus de vingt ans, ce qui témoigne d’une adhésion majoritaire des administrés à son action et souligne que l’ancien maire a toujours agi dans ce qu’il croyait être l’intérêt de sa commune et de ses administrés en encourageant l’urbanisation, source de développement économique, ce qui a d’ailleurs été le cas dans une large mesure pendant longtempsQuelle est, des deux, la décision la plus libre ? Celle qui accable ou celle qui apaise ?

Pascale Robert Diard             Le Monde du 5 avril 2016

23 03 2010                  La réforme tant voulue par Barack Obama sur la protection sociale est enfin adoptée : Patient Protection and Affordable Care Act – Loi sur la protection des patients et les soins abordables -. Mais qu’il lui en aura fallu de la ténacité pour passer les obstacles mis par la Chambre des Représentants, puis le Sénat, puis les procureurs généraux des États. Les Américains devront tous avoir une assurance maladie au plus tard en 2014. La loi améliore les précédentes Medicaid et Medicare.

20 04 2010                 Accident sur la plate forme de pétrole off-shore Deepwater Horizon, de la Compagnie BP,  dans le Golfe du Mexique : la vanne anti-explosion de la tête de puits, 1 500 m sous la surface, tombe en panne, permettant donc cette explosion et c’est tout le pétrole du forage qui s’échappe hors contrôle : 780 millions de litres de brut se déversent alors dans la mer jusqu’à la réussite du colmatage, le 5 août : la plus grande catastrophe écologique qu’aient jamais connu les États-Unis. Début août, on crut à un quasi miracle en ne retrouvant pas sur les côtes l’intégralité de ce pétrole ; mais il fallut déchanter, il avait simplement coulé et se trouvait entre deux eaux, à 1 100 m de profondeur.

17 06 2010                  Va te faire enculer, sale fils de pute : ces très élégants propos sont tenus par Nicolas Anelka, un joueur de l’équipe de France de foot à l’endroit de Raymond Domenech, entraîneur, à la mi-temps du match France-Mexique que la France va perdre 2-0. Elle est ainsi quasiment éliminée de la coupe du monde de foot qui se tient en Afrique du Sud. Anelka va refuser de s’excuser publiquement, déclenchant ainsi le pourrissement de la situation qui va aboutir trois jours plus tard à une grève surréaliste à l’hôtel Peluza de Knysna, lors d’une séance d’entraînement : un sommet dans le minable, le caprice d’enfants gâtés, insupportables et odieux. Tout le monde savait mais personne n’a rien empêché… glauque, nauséeux. L’intérêt commun foulé aux pieds par les intérêts particuliers. Une honte pour la France.

15 10 2010                 Sous les Alpes, Suisses et Italiens donnent le dernier coup de pioche du tunnel ferroviaire du Saint Gothard. Sa mise en service en 2017 en fera le plus long tunnel du monde avec 57 km. 18 ans de travaux ! 18 milliards d’€. Sur 2 500 employés, 8 sont morts d’accident de travail. 150 ans plus tôt, en 1872, Louis Fabre avait employé 2 000 hommes : 199 d’entre eux étaient morts accidentellement : il est vrai qu’il avait enlevé le marché en présentant une offre très basse pour la réalisation de ce tunnel de 15 km, et donc en  ayant pris des risques insensés. Louis Fabre lui-même, est mort d’apoplexie dans le tunnel en 1879. Cet ancien tunnel, de 15 km. seulement avait des accès beaucoup plus élevés en altitude, à peu près 1 100 m., plus à l’ouest que l’actuel tracé, entre Göschener et Airolo. Le tunnel actuel relie Erstfeld, à 460 m. à Bodio, à 312 m. Il passe à l’aplomb très près de la source du Rhin supérieur et la frontière à l’aplomb d’une petite route : col de Lucomagno, à 1 916 m. Le volume des roches sorties pour creuser les deux tubes est de cinq fois plus élevé que celui de la pyramide de Khéops : 13 millions de m3. Il passe sous des sommets qui sont à plus de 3 000 m. La température dans le tunnel est alors de 45 ° : elle est abaissée par climatisation à 28 °. Plus de 20 trains / jour pourront y passer, à une vitesse de 200 à 250 km/h !

17 11 2010               Pose de la première pierre d’Iter à Cadarache : un chantier international qui a été accepté le 21 11 2006 par l’Union Européenne, le Japon, les États-Unis, la Corée du Sud, l’Inde, la Chine et la Russie. Il s’agit de produire de l’énergie en créant des particules plus lourdes à partir de noyaux très légers apparentés à l’hydrogène : l’opération s’accompagne d’un très important dégagement d’énergie. Tout le problème est de porter les noyaux à une température de plus de 100 millions de degrés afin qu’ils puissent vaincre les forces de répulsion qui s’exercent entre eux et se rapprocher suffisamment pour fusionner. Souhaitons que la technique soit plus fiable que les estimations de coût : au vu des premières, – 10 milliards de $ en 1990 – les États-Unis avaient pris la fuite… pour les rattraper on était  descendu à 5 milliards d’€ en 2006, et en 2010, il a fallu remonter à 15 milliards d’€. Donc, pour l’instant on est seulement certain que c’est un gouffre financier. À titre de comparaison, un Airbus A 380 coûte 0.38 milliard d’€, le sous-marin nucléaire le Terrible, 2.4, le Rafale, 9. Les premières expériences à pleine puissance sont prévues pour 2027.

23 11 2010              Nicolas Sarkozy invite le prince héritier du Qatar, qui deviendra émir en 2013 : Tamim Ben Hamad Al-Thani, et Michel Platini à l’Elysée. Le calendrier mondial de la planète foot est alors focalisé sur le vote du 2 décembre suivant sur l’attribution des Mondiaux 2018 et 2022 à la Russie et au Qatar. Un large accord prévalait alors parmi les votants pour que le mondial de foot 2022 aille aux Etats-Unis. Mais à la surprise générale, c’est le petit émirat qui l’emportera par 14 voix, dont celle de Platini, contre 8.

26  11 2010                  Yara Gambirasio, une fille de 13 ans habitant Brembate, un village près de Bergame, en Italie du Nord, disparaît sur les 700 m. qui séparent la salle de gymnastique de son domicile. Trois mois plus tard, le corps sera retrouvé dans un terrain vague : Yara  a été violée et poignardée. Les enquêteurs ne disposent que d’une goutte de sang, qui n’est pas le sien, sur les sous-vêtements de la victime et de fines particules de ciment dans ses poumons. Les enquêteurs ignorent encore que cela va être un travail de bénédictin : 18 000 prélèvements d’ADN vont être ordonnés ! Toutes les personnes susceptibles de s’être rendues ou de s’être trouvées à proximité des lieux fréquentés par la jeune fille – collège, gymnase, domicile, itinéraire des uns aux autres – y sont soumises.

Concentrant d’abord leurs investigations sur les clients d’une boîte de nuit proche de la scène du crime, les carabiniers mettent la main sur un certain Damiano Guerinoni, dont l’ADN est proche de celui de l’assassin. Proche, mais pas identique. Les enquêteurs élargissent alors leurs recherches à tous les membres de cette famille, un frère, une sœur, des cousins : tous ont un lien génétique avec l’assassin mystérieux. Et le père ? Giuseppe Guerinoni, chauffeur de bus de son état, est mort en 1999, soit onze ans avant le meurtre de l’adolescente.

Commence alors une autre enquête où la certitude de l’objectif à trouver – un ADN identique  – ouvrent un boulevard à la patience…  et à la chance. La chance ? Celle, par exemple, qui fera découvrir dans les quelques objets ayant appartenu au défunt un vieux permis de conduire au dos duquel se trouve un timbre fiscal collé avec de la salive. De ce timbre est extrait un ADN. Pas de doute : Giuseppe Guerinoni était le père de l’assassin !

Problème : l’ADN des enfants de Giuseppe est très proche de celui de l’assassin, mais suffisamment différent pour les innocenter totalement. Reste une hypothèse : celle que Giuseppe ait eu une descendance illégitime.

Les enquêteurs fouillent alors le passé du chauffeur de car, remuent la poussière des ans, soulèvent les secrets de famille bien gardés dans le silence des vallées bergamasques. Une liste de 525 femmes susceptibles d’avoir eu des contacts avec Giuseppe Guerinoni est dressée : elles vivent dans la vallée de Brembana, où Giuseppe Guerinoni avait été chauffeur de car, jusqu’à sa mort. L’appel lancé pour qu’elles se fassent connaître reste sans réponse. L’omerta n’est pas une question de géographie dit un enquêteur, originaire du sud de la Botte.

Les années passent – 4 ans -, rythmées par d’incessants tests biologiques et de fastidieuses enquêtes de voisinage. Jusqu’à ce que, en juin 2014, une analyse génétique effectuée sur Ester Arzufi démontre qu’elle est la mère de l’assassin. Aujourd’hui âgée de 67 ans, mariée, elle a eu trois enfants tous reconnus par son mari, Giovanni Bossetti. Mais Ester a vécu dans le même village que Giuseppe Guerinoni dans les années 1970.

Les policiers connaissent maintenant la mère et le père de l’assassin présumé. Ne reste qu’à le piéger. Dimanche 15 juin, au prétexte d’un banal contrôle d’alcoolémie, Giuseppe Bossetti, le fils d’Ester Arzufi, 43 ans, maçon de son métier, est prié de souffler dans le ballon. L’alcootest est immédiatement analysé par la police scientifique et les deux ADN – le sien et celui de l’assassin – comparés sur ordinateur. Verdict du logiciel : la probabilité que Giuseppe Bossetti soit l’assassin de Yara est de 99,999987 %. Mercredi 18 juin, les analyses effectuées sur Giovanni Bossetti ont certifié qu’il n’était pas le père biologique de Giuseppe.

Tous les secrets cadenassés depuis plus de quarante ans ont volé en éclats. Priez et ne parlez pas, recommandait le curé du village des Bossetti à ses ouailles. C’est ce qu’elles ont fait, mais la vérité a fini par éclater au grand jour…

Le jour où les policiers italiens mettront autant d’acharnement à traquer les mafiosi puissants que les assassins sans pouvoir, les mafias pourront commencer à trembler.

30 11 2010                  Une épidémie de choléra – Vibrio cholerae –, s’était déclarée après le tremblement de terre de janvier, en Haïti, jusqu’alors épargnée par cette pandémie : le professeur Renaud Piarroux, 55 ans,  spécialiste des maladies infectieuses et tropicales à l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille, est missionné par l’ambassade de France à Haïti ; il pensait lutter contre le fléau, mais il avait découvert que le premier responsable n’était rien moins que l’Organisation des Nations unies (ONU) et ses agences -sanitaires, Organisation mondiale de la santé (OMS) comprise. Il remet aux autorités françaises et hawaïennes son rapport Comprendre l’épidémie de choléra en Haïti, et six mois plus tard, il sera publié dans la revue scientifique du Centre pour le contrôle et la prévention des -maladies (CDC) d’Atlanta. Il lui aura fallu guerroyer pendant six ans contre l’ONU pour que Farhan Haq, porte-parole adjoint de l’ONU admette enfin, le 18 août 2016,  après six ans de tentative d’étouffement du rapport, la responsabilité de son organisation dans le déclenchement de cette épidémie qui a touché 800 000 Haïtiens et fait 10 000 morts.

Renaud Piarroux avait rapidement prouvé que l’épidémie a été provoquée par la gestion déplorable de l’ONU des sanitaires d’un camp de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) qu’ont occupé 400  casques bleus népalais, sur un affluent du fleuve Artibonite. A la mi-octobre, une quantité énorme de matières fécales contenues dans une fosse avait été déversée, contaminant le fleuve jusqu’à son delta et les circuits d’irrigation des rizières. Gérer ainsi les sanitaires dans un pays aussi vulnérable, c’est une circonstance aggravante, déplore le médecin. C’est une vraie bombe qui explose alors. On n’a jamais vu une épidémie comme celle-là, avec plusieurs centaines de cas par jour. Mais une autre faute consiste à monter rapidement une entreprise de dissimulation et de mystification.

Sur toutes les cartes de l’OMS et du Bureau de la coordination des affaires humanitaires du secrétariat des Nations unies, retraçant la propagation de l’épidémie, à l’exception de la première diffusée le 22  octobre 2010, le foyer de départ a disparu, laissant supposer que l’épidémie s’est développée dans le delta. Sur les registres de l’infirmerie du camp népalais, on ne retrouve pas la moindre trace d’une diarrhée alors que des travailleurs haïtiens évoquent des soldats malades et témoignent de conditions sanitaires particulièrement mauvaises.

Six ans durant, Renaud Piarroux va affronter une controverse scientifique. Face à lui : un panel d’experts indépendants nommé en  2011 par Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations unies. L’examen par des scientifiques danois, américains et népalais du génome des souches Vibrio cholerae, la bactérie du choléra, isolées au Népal et en Haïti, démontre une totale similitude. C’est comme si le coupable était confondu par son ADN, assure le docteur Piarroux. Mais, emboîtant le pas aux théories de Rita Colwell (université du Maryland), la papesse du monde scientifique en matière de choléra, les experts de l’ONU expliquent l’épidémie par des facteurs environnementaux propres à Haïti : saison chaude, développement du plancton, ouragan, séisme…  Ma force, c’est la rigueur scientifique, oppose Renaud Piarroux. Si mon raisonnement avait eu la moindre faille, avec tout ce qui a été entrepris pour le démonter, ils y seraient parvenus.

Luc Leroux correspondant du Monde à Marseille. Le Monde du 31 08 2016

17 12 2010                 Mohamed Bouazizi, jeune vendeur de légumes de Sidi Bouzid, petite ville de Tunisie, s’immole par le feu après s’être vu confisqué ses légumes par la police. Le suicide d’un marchand de légumes à la sauvette, c’est un drame évidemment, mais à l’échelle de la politique planétaire, ce n’est tout de même guère plus que le fameux battement d’aile d’un papillon en Nouvelle Zélande qui finit par déclencher un cyclone en Louisiane. Ce suicide va se révéler être l’élément déclencheur du soulèvement de l’ensemble du monde arabe : après Ben Ali en janvier suivront Moubarak en Égypte en février, Khadafi en Lybie …

Entre le 25 et le 31 12 2010, Michelle Alliot Marie, ministre des Affaires étrangères et  son conjoint Patrick Ollier, ministre chargé des Relations avec le Parlement utilisent l’avion personnel de Aziz Miled, proche de Belhassen Trabelsi, beau-frère du président Zine el-Abidine Ben Ali, pour aller de Tunis à Tabarka, avec des membres de leur famille : leur hôtel est encore la propriété du même Aziz Miled. Et si le 11 septembre 2001 n’avait pas été un commencement mais le dernier hoquet d’un vieux monde qui meurt ? Celui de la conjuration des brutes. Conjuration de la bombe occidentale et de la ceinture d’explosifs, de l’invasion armée et du djihad, du tortionnaire et de l’islamiste. Si nous venions d’assister au commencement de leur défaite ? Le 17 décembre 2010, le feu dont Mohamed Bouazizi s’est immolé était celui du désespoir ; mais il était aussi celui de la seule liberté qui lui restait, mourir. Il est le feu de la liberté qui est au cœur de tout homme, quelle que soit son histoire, sa culture, sa croyance. Ce feu n’a pas seulement fait partir en fumée des systèmes politiques policiers et rapaces. Il a aussi consumé nombre de nos représentations : ainsi le musulman n’est pas que le barbu hurleur crachant sa haine de l’Occident ? Ainsi en terre de  Coran ce que veulent les peuples, c’est la loi qui garantit la foi, et non plus la foi qui commande à la loi ?

Guy Abeille. Le courrier des lecteurs. Le Monde du 6-7 mars 2011

26  11 2010                 Yara Gambirasio, une fille de 13 ans habitant Brembate, un village près de Bergame, en Italie du Nord, disparaît sur les 700 m. qui séparent la salle de gymnastique de son domicile. Trois mois plus tard, le corps sera retrouvé dans un terrain vague : Yara  a été violée et poignardée. Les enquêteurs ne disposent que d’une goutte de sang, qui n’est pas le sien, sur les sous-vêtements de la victime et de fines particules de ciment dans ses poumons. Les enquêteurs ignorent encore que cela va être un travail de bénédictin : 18 000 prélèvements d’ADN vont être ordonnés ! Toutes les personnes susceptibles de s’être rendues ou de s’être trouvées à proximité des lieux fréquentés par la jeune fille – collège, gymnase, domicile, itinéraire des uns aux autres – y sont soumises.

Concentrant d’abord leurs investigations sur les clients d’une boîte de nuit proche de la scène du crime, les carabiniers mettent la main sur un certain Damiano Guerinoni, dont l’ADN est proche de celui de l’assassin. Proche, mais pas identique. Les enquêteurs élargissent alors leurs recherches à tous les membres de cette famille, un frère, une sœur, des cousins : tous ont un lien génétique avec l’assassin mystérieux. Et le père ? Giuseppe Guerinoni, chauffeur de bus de son état, est mort en 1999, sont onze ans avant le meurtre de l’adolescente.

Commence alors une autre enquête où la certitude de l’objectif à trouver – un ADN identique  – ouvrent un boulevard à la patience…  et à la chance. La chance ? Celle, par exemple, qui fera découvrir dans les quelques objets ayant appartenu au défunt un vieux permis de conduire au dos duquel se trouve un timbre fiscal collé avec de la salive. De ce timbre est extrait un ADN. Pas de doute : Giuseppe Guerinoni était le père de l’assassin !

Problème : l’ADN des enfants de Giuseppe est très proche de celui de l’assassin, mais suffisamment différent pour les innocenter totalement. Reste une hypothèse : celle que Giuseppe ait eu une descendance illégitime.

 Les enquêteurs fouillent alors le passé du chauffeur de car, remuent la poussière des ans, soulèvent les secrets de famille bien gardés dans le silence des vallées bergamasques. Une liste de 525 femmes susceptibles d’avoir eu des contacts avec Giuseppe Guerinoni est dressée : elles vivent dans la vallée de Brembana, où Giuseppe Guerinoni avait été chauffeur de car, jusqu’à sa mort. L’appel lancé pour qu’elles se fassent connaître reste sans réponse. L’omerta n’est pas une question de géographie dit un enquêteur, originaire du sud de la Botte.

Les années passent – 4 ans -, rythmées par d’incessants tests biologiques et de fastidieuses enquêtes de voisinage. Jusqu’à ce que, en juin 2014, une analyse génétique effectuée sur Ester Arzufi démontre qu’elle est la mère de l’assassin. Aujourd’hui âgée de 67 ans, mariée, elle a eu trois enfants tous reconnus par son mari, Giovanni Bossetti. Mais Ester a vécu dans le même village que Giuseppe Guerinoni dans les années 1970.

Les policiers connaissent maintenant la mère et le père de l’assassin présumé. Ne reste qu’à le piéger. Dimanche 15 juin, au prétexte d’un banal contrôle d’alcoolémie, Giuseppe Bossetti, le fils d’Ester Arzufi, 43 ans, maçon de son métier, est prié de souffler dans le ballon. L’alcootest est immédiatement analysé par la police scientifique et les deux ADN – le sien et celui de l’assassin – comparés sur ordinateur. Verdict du logiciel : la probabilité que Giuseppe Bossetti soit l’assassin de Yara est de 99,999987 %. Mercredi 18 juin, les analyses effectuées sur Giovanni Bossetti ont certifié qu’il n’était pas le père biologique de Giuseppe.

Tous les secrets cadenassés depuis plus de quarante ans ont volé en éclats. Priez et ne parlez pas, recommandait le curé du village des Bossetti à ses ouailles. C’est ce qu’elles ont fait, mais la vérité a fini par éclater au grand jour…

Le jour où les policiers italiens mettront autant d’acharnement à traquer les mafiosi puissants que les assassins sans pouvoir, les mafias pourront commencer à trembler.

2010                           Une troïka composée du FMI, de la Commission Européenne et de la Banque Centrale Européenne impose à la Grèce, au Portugal, à l’Irlande et à Chypre des plans d’une austérité ravageuse pour réduire leurs déficits. Mais ces sinistres imbéciles ne se rendent pas compte que cela ne peut marcher que dans des dictatures, quand on ne demande pas leur avis aux gens. Mais là, en l’occurrence, il s’agit de démocraties, où l’on demande leur avis aux citoyens. Et ce grand tripatouilleur de Jean-Claude Juncker de commencer à avoir la trouille quand, cinq ans plus tard, arrivé à la présidence de la Commission européenne, il prendra peur de voir arriver en Grèce comme en Espagne des majorités d’extrême gauche.

Mais enfin, où a-t-on vu des prisonniers sortir de prison et répondre à une enquête de satisfaction – vie sociale, vie culturelle, vie sexuelle, confort des chambres, pratiques du sport, nourriture etc…- en cochant toutes les cases par très bien ! Et il s’agit bien de cela quand les citoyens sont appelés à voter. Plutôt que de s’en prendre aux armateurs milliardaires, on s’en est pris aux citoyens de base, et l’on voudrait qu’ils se montrent masochistes en en redemandant !

14 01 2011                 Le président-dictateur de la Tunisie Ben Ali jette l’éponge après un mois de manifestations. Probablement poussé très fort vers la sortie par le chef d’état major de l’armée, il prend cependant le temps de passer par la Banque centrale de Tunisie pour la délester d’1.5 tonne d’or. Il met fin à 24 ans de dictature. Il se réfugie avec sa famille à Djedda, en Arabie Saoudite, après que la France ait refusé de la recevoir.

20 01 2011                 Laura Dekker, néo-zélandaise née en 1995 à Whangarei appareille de Saint Martin pour un tour du monde avec escales à la barre de Guppy, un ketch Jeanneau Gin Fizz, voilier à deux mâts de 11,50 mètres. Elle a donc un peu plus de 15 ans. Panama, Galapagos, Marquises, Tahiti, Vanuatu, Darwin, Durban,  le Cap, et retour à Saint Martin le 21 janvier 2012. Soit 366 jours, escales comprises.

Initialement prévu en septembre 2009, son départ a été suspendu par les services de la protection de l’enfance qui considéraient que les garanties pour sa sécurité étaient insuffisantes. Le tribunal a rejeté, le 27 juillet, la demande de prolongation de cette mesure de protection.

Il est difficile de ne jamais parler record…. Si elle est bien la plus jeune navigatrice à avoir fait le tour du monde en solitaire, sa performance est difficilement comparable à celle de Jessica Watson, qui, en ayant un an de plus, l’a fait sans escale, sans assistance et en franchissant le cap Leeuwen et surtout le cap Horn, même si, dans le sens ouest-est, les 40° rugissent moins fort que dans le sens contraire.

25 01 2011      Début de manifestations au Caire. On verra des pillards ou des provocateurs tenter de s’introduire dans le musée égyptien du  Caire, sur la place Tahrir. Les manifestants constitueront aussitôt une chaîne humaine pour défendre ce trésor, qui ne subira que des dégâts très limités.

01 2011                             Une entreprise française livre à la Lybie de Khadafi un système d’espionnage des communications pour surveiller les opposants et les dissidents au régime : la France continue donc à soutenir Kadhafi, car un tel logiciel ne pouvait être fourni sans l’aval des autorités françaises [les bordereaux de douanes parleront de surveillance des pédophiles, cible plus acceptables que celui d’opposant].  Quelques semaines plus tard, Khadafi deviendra l’ennemi N° I de l’humanité : la bascule soudaine du président français qui, du jour au lendemain, fera passer Kadhafi d’ami à ennemi, à la suite d’allégations mensongères de massacres, est pour le moins surprenante.

2 02 2011           Sur Facebook, on peut voir des appels pour manifester contre Bachar al-Assad en Syrie.

11 02 2011         Hosni Moubarak démissionne et remet le pouvoir à l’armée. Il quitte l’Égypte.

14 02 2011         Début des manifestations au Bahreïn contre les discriminations envers les Chiites.

15 02 2011         Benghazi, à l’est de la Lybie, se soulève contre Khadafi.

Quand la révolution a commencé, mon entreprise venait de signer de nouveaux contrats. J’étais riche, j’avais une maison, une femme et des enfants. J’étais tranquille. Mais quand les manifestants sont morts à Benghazi, j’ai tout abandonné. J’ai laissé derrière moi argent et famille parce que, pour la première fois, j’avais de l’espoir. Quand je pense que nous avons mené nos premiers combats avec des harpons et des explosifs de pêcheurs !

Adel Al Tahrouni, 43 ans, entrepreneur

17 02 2011                   Barack Obama réunit à la Maison Blanche pour un dîner d’honneur les 14 géants du Net. La presse américaine parlera d’un dîner des rois : c’était pour les convier à être les artisans de sa victoire en 2012 pour son second mandat. Steve Jobs, Marc Zuckerberg, Erik Schmidt, PDG Google, Carol Bartz, DG Yahoo, John Chamber, Sysco Systems, Dick Costolo, Twitter etc… Pendant plusieurs mois, une cinquantaine d’informaticiens vont s’enfermer dans une salle secrète du QG de campagne, baptisée la Grotte pour traiter les milliards de métadonnées collectées sur la toile, à partir des commentaires des internautes, afin de repérer les Américains susceptibles de voter pour le candidat démocrate, ce qui va permettre un porte à porte optimisé et personnalisé qui fera la différence. Cinq ans plus tôt, Obama était déjà parvenu à envoyer 1.2 milliards de mails personnalisés.

8 03 2011                      Alpha Condé, président de la Guinée-Conakry signe un décret éjectant manu militari du port de Conakry l’entreprise Getma, filiale de Necotrans, groupe français de logistique portuaire, au profit de Bolloré, le milliardaire breton qui perpétue de système françafrique, prétendument décédé. Sur plainte de Necotrans, les juges français rattraperont Vincent Bolloré sept ans plus tard en le mettant en examen.

11 03 2011                 Tsunami  de magnitude 9 sur l’échelle de Richter au large de Sendai, un peu en retrait de la côte Pacifique du Japon. Un tsunami, cela signifie que c’est toute l’épaisseur d’eau qui se trouve au-dessus de la plaque du sol marin, – dans ce cas à 24 400 pieds sous la surface –  qui s’est soulevée, pour se diriger à une vitesse folle vers la côte : une onde géante se propage alors, qui se déforme au fur et à mesure de la remontée du sol marin,  en déferlante : une fois sur le rivage, c’est un mur d’eau de 30 m de haut qui va tout ravager, tuant 15 846 personnes, en blessant 6 011, laissant 3 317 disparus, et mettant hors service les systèmes de refroidissement de la centrale nucléaire de Fukushima, au sud-ouest de l’épicentre : le risque de l’accident nucléaire va devenir majeur : on sera au bord de la catastrophe pendant plusieurs jours ; toutes les tentatives pour refroidir les eaux des réacteurs échoueront ; un essai de rétablissement de l’électricité permettra finalement de remettre en route le circuit normal de refroidissement. Masao Yoshida, directeur de la centrale, fera tout ce qui était en son pouvoir pour éviter l’explosion de la centrale avec le risque alors que ce soit celle de tout l’est du pays. Les manuels de conduite n’avaient pas envisagé une telle puissance : première secousse à 14 h 46′. La première vague, de 8 m. arrive à 15 h 27′. Dix minutes plus tard, les vagues sont de 11 mètres, quand les installations avaient été conçues pour résister à des vagues de 6.10 mètres. Pour éviter la surchauffe des éléments combustibles, puis leur fusion, il envoie les 80 tonnes de réserve d’eau douce, puis après épuisement de l’eau douce, parviendra à envoyer de l’eau de mer, à l’insu de sa société Tepco, et contraint d’envoyer des hommes ouvrir une vanne au prix d’une importante irradiation.

Sendai reste debout, grâce à la qualité des constructions antisismiques, mais tous les réseaux sont fracassés ;  tout manque : l’eau, l’essence, la nourriture, le gaz de chauffage, les transports en commun. On voit des gens venir siphonner les réservoirs des voitures inutilisables mais il n’y a pas de pillage. Les villes côtières sont rasées, surtout Rikusen Takata, qui ne garde debout que quelques carcasses d’immeubles.

Les habitants de cette région de Tohoku sont durs au mal, stoïques face aux catastrophes, fatalistes quant à ce qui doit advenir. Dans les gymnases, les salles d’école, les locaux communautaires, où elles se partagent quelques mètres carrés de tapis de sol, aucune plainte ne s’élève des familles. Les rescapés se montrent  disponibles pour raconter le tsunami, pour décrire leurs conditions de vie. Ils le font sans larmes, sans débordement d’émotion. Non qu’ils soient dépourvus de sensibilité : ils prouvent le contraire par leur attention permanente aux autres, par leurs gestes de solidarité, même dans le dénuement la plus extrême. Cette force qui fait tenir, cette pudeur qui fait se tenir, elles se concentrent dans le regard du maire de Rikuzen Takata, Futoshi Toba. Celui-ci répond avec une infinie patience à chaque journaliste qui passe dans le centre de distribution des vivres, nouveau cœur de cette communauté sans ville. Ce n’est qu’au bout de plusieurs questions plus personnelles qu’il glisse que sa propre épouse compte parmi les disparus. Sans s’appesantir. C’est parce que le Japon est peuplé d’hommes et de femmes comme celui-là qu’il ne faut pas le quitter ni, surtout, s’en détourner.

Jérôme Fenoglio Le Monde Magazine 26 mars 2011

La Daïku – le chœur final, chanté ici en allemand, de la 9° symphonie de Beethoven, ainsi nommée par les Japonais – a été donné en  2011 à l’Osaka-jō Hall par le Sendai Philharmonic Orchestra. 10 000 choristes et musiciens, dirigés par Yutaka Sado, en hommage aux victimes du tremblement de terre/tsunami. On dit que Beethoven en frissonna de bonheur dans sa tombe…

10 000 quoi ? Il s’agit de choristes. Comme vous devez être beaucoup comme moi à ignorer de quoi il s’agit, je vais vous en raconter l’histoire.

Chaque année, au Japon, depuis 30 ans, on chante la Daïku. Vous ne connaissez sans doute pas plus que moi ce mot. Chaque Nouvel An, les japonais forment un chœur de 10 000 amateurs, pour chanter l’Hymne à La Joie de la Neuvième Symphonie de Beethoven, sur des paroles de Schiller. Et ils la chantent en allemand ! ! ! Imaginez vous chanter une oeuvre magistrale en japonais avec 10 000 autres personnes, qui ne lisent pas la musique pour la plupart et ne savent pas les paroles ! Et bien, eux, nos amis japonais, ils le font chaque année ! ! !

En 2011, c’est l’Orchestre de Sendaï, dont nous connaissons désormais tous le nom depuis le tsunami de Fukushima, la ville et ses environs, tout ayant été ravagé. A sa tête Yutaka Sado. Ce chef d’orchestre mondialement connu, n’était pas très enthousiaste pour se lancer dans l’aventure. Diriger des amateurs, sans connaissance musicale l’inquiétait un peu. Et pour lui, chanter l’Hymne à la Joie après le tsunami lui paraissait difficile. Tant de morts, de destruction, des villes ravagées, des familles en deuil, cela lui semblait impossible.

Juste après le tsunami, il est venu en Europe. Il a découvert que tous les pays s’étaient mobilisés pour récupérer des vêtements, des couvertures, tout ce qui pouvait être utile pour aider le Japon. Il l’explique avec les larmes aux yeux, et c’est bouleversant. Alors, il a décidé de se lancer dans l’aventure en remerciement. Pour une fois, les humains étaient tous frères conclut-il, et cela lui parut tout à coup plus important que ses craintes.

Il a fait répéter ensemble des grands-pères de plus de 70 ans, des enfants, des jeunes, des vieux… Il y a mis tout son enthousiasme, et j’oserais dire, toute sa force. On le voit faire la vague avec les choristes pour leur expliquer le rythme de la musique, il leur parle, il les motive. On est bien au delà d’un travail de chef d’orchestre, cette puissance de persuasion, on la ressent comme une force qui devient palpable au fur et à mesure que le chœur apprend à chanter ensemble. Pendant ces préparatifs, on interview une jeune fille. Elle a perdu certains membres de sa famille, mais ses parents sont toujours là. Ils ont tout perdu, mais elle viendra chanter quand même.

Arrive le concert, tous les hommes sont en costume noir, chemise blanche, nœud papillon, les femmes en chemisiers blancs. Ils sont 10 000 dans le JO-Hall d’Osaka. L’orchestre attaque. Solistes, instruments, chœurs, tout s’emboîte, tout fonctionne ensemble. Et c’est magnifique. Certains puristes (ceux que je vois parfois dans les concerts avec les partitions sur les genoux, suivant au lieu d’écouter et de se laisser porter par la musique par exemple) me diront peut-être que ce n’est pas la meilleure interprétation de l’Hymne à la Joie qu’ils ont entendue. Je ne suis pas musicologue, et je me fiche du tiers comme du quart de savoir si la prononciation est parfaite et les rythme sans défauts. Pour moi, cette version amateur restera la plus belle que j’ai jamais entendue. Parce que la plus vraie, la plus authentique, la plus émouvante. Au delà de l’interprétation, c’est le visage transpirant de Yutaka Sado, la force qui émane de ses gestes, ces visages jeunes, vieux, qui chantent la Joie dans leur pays en ruine.

Vous pouvez rire de moi, dire que je suis bêtement sentimentale, tout ce que vous voulez, je m’en moque complètement, j’assume ! Cela restera un souvenir unique. Les sourires des chanteurs à la fin, quand ils applaudissent, le visage de Yutaka Sado, ruisselant, à la limite entre les larmes et la satisfaction, tout ça est un moment à part qu’on ne peut expliquer. On ne peut que le ressentir.

Il y a des moments comme ça dans la vie, qui durent peu, mais qui changent parfois complètement votre façon d’être et de penser. Celui ci est un moment comme ça. Une heure exceptionnelle. Merci à Arte de m’en avoir fait profiter.

Alors, chers amis, si vous avez un toit au dessus de votre tête, de quoi manger dans votre assiette, des enfants en bonne santé, les gens que vous aimez autour de vous, estimez vous heureux en cette fin d’année. Certains ont perdu leur maison, leur famille, tous leurs biens, et ils ont trouvé le courage de chanter aujourd’hui. […]

Magda Rita

L’opposition, au Japon, ne ressemble en rien à ce qu’elle est chez nous : il lui faut prendre en compte la tradition japonaise de l’exigence de la cohésion nationale : aussi ne s’oppose -t-on pas aussi frontalement que chez nous aux orientations gouvernementales et ce gouvernement va décider d’un projet de construction d’un mur de 450 km de long, d’un hauteur variant de 8 à 14.7 mètres, de forme variable : vertical, en forme de cône, arrondis ou bombé : une monstruosité de démiurge devenu fou. On n’hésitera pas à imposer ainsi à des centaines de milliers de gens qui jusqu’alors avaient eu la mer pour horizon, un mur de béton : autant parler de camisole chimique, de virus de la neurasthénie. Ils ne verront plus que la moitié du paysage… ce sera un demi-camp de concentration. L’homme se voudra plus fort que la Nature quand la seule solution aurait été de développer, d’améliorer les seules attitudes à avoir : la fuite, le plus vite possible, le plus tôt possible, le plus haut possible. Le tout devrait être terminé avant 2020. Si les Italiens leur emboîtaient le pas, ils bétonneraient le cratère de l’Etna, du Stromboli, du Vésuve !

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12 03 2011                 L’Italie fête les 150 ans de l’unité italienne. Le clou de la fête : Nabucco de Verdi à l’Opéra de Rome. À la baguette : Riccardo Muti, qui va en faire des verges pour flageller Silvio Berlusconi qui a eu l’imprudence de venir. Giorgio Napolitano, le président de la République est là aussi. Ces moments sont rares, peut-être trois ou quatre par siècle…

C’est un de ces moments qui resteront dans la légende de l’opéra. Un instant de grâce, comme on dit parfois. Mais d’une ferveur et d’une intensité telles que son souvenir suffit à faire naître des larmes aux yeux de ceux qui vous le racontent, et des regrets chez ceux qui l’ont raté. Un instant de communion et de fraternité. Un instant patriotique, ce mot tellement étrange lorsqu’on parle de musique. Un instant… révolutionnaire. C’était imprévisible, encore moins planifiable. Certes, l’affiche de ce concert du 12 mars 2011 à l’Opéra de Rome était superbe, la distribution prestigieuse, la mise en scène de Jean-Paul Scarpitta talentueuse et la direction du maestro Riccardo Muti prometteuse. Quant au programme – l’opéra Nabucco, de Giuseppe Verdi -, il ne pouvait mieux convenir à un événement destiné à célébrer le 150° anniversaire de l’unité italienne.

Lors de sa création, le 9 mars 1842 à la Scala, la population milanaise, encore sous domination autrichienne, avait reconnu dans cette fresque, contant l’histoire des Hébreux réduits à l’esclavage et à l’exil, la quête d’un peuple oppressé et avide de liberté qui résonnait en eux. Et le Chœur des esclaves, en réalité Va, pensiero, de l’acte III, s’était vite imposé comme l’air de ralliement des républicains, fréquemment proposé pour servir d’hymne national à la jeune Italie. Mais, enfin, qui pouvait prédire que Verdi, par-delà les décennies, ferait se lever toute une salle contre les dirigeants du pays et au nom d’une certaine idée de la culture et d’une patrie perdue ?

C’est là que le geste de Riccardo Muti prend son importance. Muti l’ombrageux, Muti le magnifique. Muti qui pour rien au monde n’aurait manqué cette soirée, dût-il désobéir à ses médecins qui lui recommandaient le repos après un évanouissement au cours d’une répétition, et la pose récente d’un pacemaker. Muti le natif de Naples, couvert de prix, d’honneurs, et réclamé par tous les théâtres du monde, dirigeant l’Orchestre symphonique de Chicago mais habitant Ravenne (Emilie-Romagne), infatigable défenseur de la musique, militant pour son enseignement et sa diffusion auprès de toutes les couches sociales, y compris en prison.

Alors faufilons-nous, ce 12 mars 2011, dans les coulisses de l’Opéra de Rome pour observer la salle. Les 1 600 places ont été louées des mois à l’avance. Ministres, artistes, industriels, banquiers et personnalités en vue se congratulent et se pressent à l’orchestre et dans les premières loges. On salue la présence du président de la République, l’octogénaire Giorgio Napolitano, mais les sourires se teintent d’ironie à l’arrivée du président du conseil Silvio Berlusconi, englué dans de pitoyables affaires – fraude fiscale, corruption, prostitution – et plus réputé pour ses soirées bunga-bunga que pour sa passion de l’opéra. Qu’importe. L’événement se veut historique. C’est l’Italie tout entière que l’on célèbre ce soir.

Quelque chose de sacré. Solennel, visage fermé, le maire de Rome, Gianni Alemanno, monte sur scène et, en quelques mots sévères, dénonce les coupes dans le budget de l’Etat consacré à la culture. Des choix, dit-il, qui mettent en péril des joyaux du patrimoine italien, des ruines de Pompéi aux théâtres, orchestres et opéras. Le public réagit avec chaleur. Et, des loges situées tout en haut, tombent des tracts proclamant : Italie, tu renais dans la défense du patrimoine de la culture. La salle est chargée d’électricité.

Commence alors Nabucco. Le public est concentré et vibre, Muti le sent bien. Quand, au troisième acte, retentissent les premières mesures de Va, pensiero, le silence devient fervent. Comme si, se souvient Muti, quelque chose de sacré allait arriver. Inexplicable avec des mots. Cette page d’opéra ne parle pas à la conscience mais à l’ADN secret des Italiens. Je percevais la tension du public dans mon dos, et j’observais sur scène l’extraordinaire émotion du chœur qui chantait avec ses tripes et pleurait, comme les esclaves juifs de Verdi, leur patria si bella e perduta, cette patrie si belle et perdue. Leur théâtre, leurs emplois, leur art risquaient bel et bien d’être anéantis par l’obscurantisme de ce gouvernement.

Des cris et une salve d’applaudissements explosent à la fin du chant. Bis ! Bis ! Viva Italia ! Viva Verdi ! Encore ! Encore ! Des papiers tournoient, porteurs de messages patriotiques. Les applaudissements continuent. Les chanteurs, assis sur la scène, semblent médusés. Bis !  insiste le public. Muti est stupéfait. Le chœur avait divinement chanté, c’est vrai, nous raconte-t-il. Mais pourquoi accorder le bis à ces politiciens qui se bousculaient dans la loge royale et qui assassinaient notre culture ? Pourquoi leur accorder ce plaisir en faisant comme si tout allait bien, alors que l’ère Berlusconi sonnait le glas de nos valeurs et de nos racines ? J’étais en colère contre eux. En colère ! Et puis je suis de l’école Toscanini : on ne bisse pas un opéra ! On doit respecter le compositeur et la cohérence de la dramaturgie.

Le public insiste, Muti feuillette ses partitions, jette un regard vers le chœur qui est au bord des larmes. Que vive l’Italie !, crie une voix au-dessus des applaudissements. Alors le maestro redresse la tête et pivote lentement vers le public, les avant-bras appuyés sur la cloison de la fosse d’orchestre. Je suis d’accord avec ça : Que vive l’Italie. Mais… La salle explose de joie et de hourras. Muti baisse la tête, concentré. Et poursuit, d’une voix grave : Je n’ai plus 30 ans et j’ai vécu ma vie. Mais en tant qu’Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j’ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc, j’acquiesce à votre demande de bis pour le Va, pensiero. Ce n’est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le chœur qui chantait Ô ma patrie, si belle et perdue, j’ai pensé que si nous continuions ainsi, nous allions tuer la culture sur laquelle l’histoire de l’Italie est bâtie. Auquel cas, notre patrie elle-même serait en effet si belle et perdue.

Au tempo, s’il vous plaît. Les acclamations l’interrompent. Les chanteurs se redressent un à un, applaudissent à tout rompre. Public et scène sont au diapason. Muti observe, impassible. Puis saisit sa baguette, fait signe à l’orchestre de se tenir prêt. Les chanteurs reprennent leur position et le silence s’installe. Mais Muti se ravise. Bisser, d’accord. Encore faut-il que cela ait un sens. Encore faut-il que chacun fasse siennes les paroles des esclaves, ressente leur désespoir et pleure, avec eux, une patrie perdue. Il fallait envoyer un message à la classe politique responsable du désastre, nous raconte-t-il. Il fallait leur crier : vous assassinez la culture ! Vous ébranlez les fondations du pays de Michel-Ange, de Vinci, de Dante, de Verdi !

Alors, il se tourne à nouveau vers le public, rappelle que cela fait des années que lui, Muti (muets, en italien), parle devant des sourds. Et enjoint à l’auditoire de chanter, d’un même élan, avec l’orchestre et le chœur, dans ce théâtre de la capitale qui, dit-il, est bien notre maison, non ?. Les applaudissements crépitent. Muti sourit : Mais au tempo, s’il vous plaît !

La salle tout entière se lève, du parterre au poulailler, tandis que les violons entament l’introduction. Monte, enfle, le Va, pensiero, sull’ali dorate… (Va, pensée, sur tes ailes dorées…), écrit par le poète Solera, sous la conduite d’un maestro qui regarde le chœur et dirige en même temps le public. Je ne voulais quand même pas que cela tourne en désastre musical ! Nul désastre mais, au contraire, un moment magique, dit Muti. Bourré d’émotion. Seul le fond des loges était éclairé et je distinguais toutes ces silhouettes debout, ardentes, la main sur le cœur, qui semblaient dire : Voilà qui nous sommes ! 80 % connaissaient les paroles. N’est-ce magnifique ?  Des milliers de petits papiers tombent des dernières loges, les larmes glissent sur le visage du public et des chanteurs qui, debout, finissent par applaudir, eux aussi, puis par s’enlacer. Viva Italia ! Viva Verdi ! Muti, sénateur à vie !

Le chef éclate de rire à l’évocation de ce dernier slogan. Non non, cela ne m’a pas grisé ! J’étais simplement heureux d’avoir su saisir l’occasion et transformer le moment. Oh, je ne risquais pas ma vie ! Juste l’ire d’un mélomane qui aurait pu crier : La ferme maestro ! On est ici pour entendre de la musique et pas un discours politique ! Une seule intervention de ce genre et j’étais ridicule et le message ruiné ! Mais, sur le coup, il n’y a pas pensé. J’agissais avec mon cœur, conduit par une force mystérieuse. Et le public, qui est un animal, a perçu la justesse de la situation.

Deux jours après, le ministre des finances italien, Giulio Tremonti, est venu voir le maestro. Les deux hommes ont longuement parlé, Muti reprenant avec force son plaidoyer pour la musique, le maintien des orchestres, le soutien aux conservatoires et aux nombreux théâtres. C’est un homme cultivé, il comprenait ce que je disais quand j’évoquais la musique comme pilier du temple Italie. Alors, dit Muti, dans la foulée de cette soirée exceptionnelle, il a ouvert le portefeuille de son ministère et s’est engagé à renflouer théâtres et opéras meurtris.

Le concert du 12 mars 2011, filmé par Arte, a fait le tour de monde. Et Muti n’a cessé de relayer le message. De Sarajevo à Ground Zero, la musique unit les hommes comme aucun autre art. C’est une médecine de l’âme. Elle n’est pas politique. Mais mon geste, ce soir-là, l’était éminemment. Un artiste vit au milieu d’une société. Pas dans une tour d’ivoire !

Annick Cojean                      Le Monde 19 août 2014

 

L’Italie, après l’écroulement de l’empire romain, fut investie par des puissances étrangères durant deux millénaires, et pour les Italiens, l’État a donc longtemps été représenté par les envahisseurs, ce qui ne contribue pas au renforcement du sentiment d’unité nationale.

Silvio Berlusconi a débarqué sur la scène politique et sociale comme surviennent les grandes pestes, parce que les temps s’y prêtent, parce que les famines ont préparé le terrain, parce que l’habitat est prêt à accueillir le fléau et à le développer. Berlusconi a été le right man at the right time.

L’Italie n’avait pas assez d’anticorps pour se défendre. On n’a pas voulu entendre la voix des Cassandre qui prédisaient le pire. On n’écoute rien, ni les autres, ni soi-même, avec une télé allumée en permanence : 60 % des familles italiennes possèdent au moins deux téléviseurs.

Dans La Peau, Curzio Malaparte décrit la peste morale qui se propage à Naples en 1943 lors de l’arrivée des Américains. Ce type de poison, écrit-il, ne corrompt pas le corps, uniquement l’âme. L’écrivain ne voit aucun rempart à la contagion de cette maladie qui finit par pourrir l’être tout entier : Dès qu’ils étaient touchés par la peste, ils perdaient tout respect d’eux-mêmes : ils se livraient aux plus ignobles commerces, se traînaient à quatre pattes dans la boue, […] vendaient leurs femmes, leurs filles, leur mère. Et même ceux qui semblaient épargnés contractaient une non moins horrible maladie, qui les poussait à rougir d’être italiens.[…] Rares étaient ceux qui n’étaient pas contaminés, comme si la peste ne pouvait rien contre leur conscience : ils erraient timides, apeurés, méprisés de tous, comme d’importants témoins de la honte universelle.

Nous assistons ces jours-ci à l’énième répétition d’un opéra-bouffe qui a glissé vers la farce obscène. Plus de huit millions d’Italiens – une famille sur dix – vivent avec moins de mille euros par mois. Les factures de gaz, d’eau, électricité s’amoncellent, dans les frigos on garde même les croûtes du parmesan, on cuisine des pâtes discount assaisonnées de pelati – heureusement, on peut toujours survivre avec des spaghetti.

À l’automne 2013 Enrico Letta devient président du Conseil. Le jeune ministre qui a succédé en avril à Mario Monti affiche son appartenance an centre gauche dont les manières feutrées et ruse diplomatique ressemblent étrangement à celles de l’ancienne Démocratie chrétienne. Mais Letta et son gouvernement n’ont pas été élus par les Italiens. Ils ne sont que la succession d’une législature technique voulue par le président de la République Giorgio Napolitano en 2012 et approuvée en urgence par les parlementaires. Voici comment une démocratie qui n’est pas vraiment sortie des urnes et n’a rien de chrétien finit par avoir la peau du Caïman. La trajectoire de Berlusconi aura été l’une des plus époustouflantes aventures politiques du novecento. Elle démontre comment la puissance conjuguée d’un empire médiatique, du manque total d’inhibitions de son propriétaire et de son épatante désinvolture dans le maniement des flux d’argent peut bouleverser, métamorphoser puis métastaser une société tout entière.

Mais le vieux Caïman n’est pas mort. Les œufs du crocodile ne sont pas encore tous éclos.

Simonetta Greggio                 Les nouveaux monstres 1978-2014       Stock 2014

15 03 2011          Angela Merkel, chancelière allemande jusque là favorable au nucléaire, annonce l’arrêt immédiat de huit réacteurs nucléaires, la sortie complète du nucléaire pour 2022, et le développement accéléré des énergies renouvelables. Mais pour le présent, ce sont encore plus de 50% de la production allemande énergétique qui proviennent d’énergies fossiles – gaz importé et surtout charbon du sous-sol allemand -.


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