3 décembre 2013 au 12 juin 2014. Des géants s’en vont. La réduction numérique. Le vol Malaysia Airlines MH 370. La NSA. Michel Rocard : Brexit ? Yes, Yes, Yes. 25295
Publié par (l.peltier) le 17 août 2008 En savoir plus

3 12 2013                    La société américaine Space Exploration Technologies (SpaceX), réussit, après deux tentatives infructueuses le lancement de son premier satellite de télécommunications à bord de la version améliorée de sa fusée Falcon 9, depuis la base de l’US Air Force à Cap Canaveral. En réussissant ce lancement, SpaceX entend faire son entrée sur le marché de la mise sur orbite des satellites commerciaux, évalué à 190 milliards de dollars, où il pourrait jouer le trouble-fête avec ses prix très concurrentiels. SES, deuxième opérateur mondial de satellites, avait conclu ce premier contrat de lancement avec SpaceX en 2011, suivi en 2012 par un second contrat prévoyant la mise sur orbite de trois autres satellites. Le groupe luxembourgeois avait jusqu’à présent recouru exclusivement aux services des fusées européenne Ariane et russe Proton beaucoup plus chères que les 55 millions de dollars facturés par SpaceX, selon Martin Halliwell, directeur technologique du groupe SES. SpaceX dispose d’un carnet de commande de quatre milliards de dollars, dont 75% des lancements prévus pour le compte de clients commerciaux. Le satellite SES-8 de 2,9 tonnes doit être placé sur orbite géostationnaire à 36.000 kilomètres d’altitude. Il fournira des services de télévision, de câble et de bande passante notamment en Chine, au Vietnam et en Inde. En réussissant ce tir, SpaceX espère également se placer sur le marché du lancement des satellites militaires et pour le compte des services du renseignement aux Etats-Unis largement dominé par United Launch Alliance, un partenariat entre Boeing et Lockheed Martin. La version non modernisée du Falcon 9 a déjà lancé à trois reprises avec succès la capsule Dragon de SpaceX vers la Station spatiale internationale (ISS). Dragon a été le premier vaisseau privé à s’amarrer à l’avant-poste orbital dans le cadre d’un contrat de 1,6 milliard de dollars avec la NASA prévoyant douze missions d’acheminement de fret à l’ISS.

5 12 2013                     Nelson Rolihlahla Mandela – Nelson était un nom donné par son institutrice quand il avait 9 ans -, s’en va. Quarante chefs d’État viendront lui rendre un dernier hommage. Un géant du XX° siècle, né au sein du clan royal des Thembu, de l’ethnie xhosa, il  avait été prénommé  » Rolihlahla  » par son père : Celui par qui les problèmes arrivent. Tout au long de ses longues années de détention, il s’était très profondément persuadé que la poursuite de l’apartheid, inversé, était une impasse, que l’oppression de l’ancien oppresseur ferait des anciennes victimes de nouveaux otages.

Le pardon libère l’âme, il fait disparaître la peur. C’est pourquoi le pardon est une arme si puissante.

Au jury du prix Nobel qui lui remettait le prix Nobel de la Paix, en 1993

Nelson Mandela | A Profile and Quotes of the Greatest ...

As I walked out the door toward the gate that would lead to my freedom, I knew if I did’nt leave my bitterness and hatred behind, I’d stil be in prison.

9 12 2013                         Razan Zaitouneh, est enlevée à Douma, dans la Goutha orientale, tenue par l’opposition à Bachar el Assad ; on ne sait pas si l’enlèvement est le fait d’une faction de cette opposition ou des commandos de Bachar el Assad. A plusieurs reprises, on lui avait proposé de se réfugier à l’étranger : elle avait toujours refusé, s’en tenant à son serment initial : je ne quitterai jamais mon pays. Du haut de ses 36 ans, dans un pays où, le plus souvent la femme est la servante soumise de l’homme, elle est une des rares personnes à parler avec toutes les factions de l’opposition ; partout elle est estimée, respectée, parfois crainte. Elle a acquis cette stature par un travail titanesque de recueil d’informations sur les exactions commises depuis le début du conflit, par une aide au quotidien envers les innombrables victimes de cet enfer. Quand Eric Chevallier, ambassadeur de France – il ne sait pas lui dire non – lui apporte une tonne de médicaments, elle ne dit pas merci mais : C’est bien. Mais ce n’est pas assez. La première, elle a porté à la connaissance à l’international de l’utilisation par Bachar el Assad de gaz sarin, le 21 août de la même année dans la banlieue de Damas, qui ont fait près de 1 500 morts. Elle se désespère de l’impuissance des groupes de l’opposition à s’unir. Les cimetières sont peuplés de gens irremplaçables, dit-on. Si, Razan l’est…irremplaçable. Parlons d’elle au présent tant que l’on n’a pas de preuves de sa mort. Elle serait en terre chrétienne, italienne, que les foules seraient dans la rue à crier : Santo, subito… Mais en terre majoritairement musulmane, y-a-t-il des mots pour dire cela, et s’il y en a, y-a-t-il des hommes et des femmes pour leur donner chair en les prononçant ? En Afrique Noire, elle serait Géante. Ce n’est peut-être pas un hasard si sa disparition est quasiment simultanée de celle de Mandela : elle entre en détention quand lui entre dans l’éternité. Passage de relais ….

Entführung von Razan Zaitouneh: „Deutschland muss Druck ...

14 12 2013                   La Chine pose sur la lune Le Lapin de Jade, – 120 kg – porté par la sonde Chang’e-3 à bord d’un lanceur Longue Marche. Le lapin lunaire – ou lièvre de la Lune – vit sur la Lune, où il pile l’élixir d’immortalité dans son mortier. L’animal apothicaire a pour compagne Chang’e, la déesse chinoise de la Lune.

18 12 2013                 Un cœur artificiel est implanté sur un homme. Cela se passe à l’hôpital européen Georges Pompidou – APHP – à Paris sur Claude Dany, un homme de 75 ans. Cela n’est pas une mince affaire. Il y faut d’abord une idée, des compétences. Il y faut bien sûr de l’argent. Il y faut une technicité. Et, last but not least – surtout pour la France – il y faut des autorisations.

  • L’idée, elle est du professeur Alain Carpentier qui en a déposé le brevet il y a vingt cinq ans : une bioprothèse entièrement implantable mimant le cœur naturel, avec son adaptation à l’effort. Déjà célèbre pour avoir inventé des valves biologiques issues de tissus animaux, le professeur Carpentier reprend cette approche pour son cœur artificiel.
  • L’argent, c’est celui de la société Carmat, créée en 2008 [ de Carpentier, et de la société Matra-Défense]. Le docteur Philippe Pouletty, cofondateur, dirige le fonds d’investissement Truffle Capital. Marcello Conviti en est actuellement le directeur général. Le projet initial a été financé à hauteur de 10 à 15 millions d’euros par Matra-Défense, qui détient un tiers du capital. Après la création de Carmat, grâce au financement de Truffle Capital, 16 millions d’euros ont été levés en 2010 lors de l’introduction en Bourse et 30 millions en 2011, lors d’une augmentation de capital.
  • La compétence, c’est celle du professeur Christian Latrémouille, de l’hôpital Georges Pompidou et du professeur Daniel Duveau, du CHU de Nantes.

Carmat a aussi reçu le soutien d’Oseo (BPI France Financement), qui a accordé 33 millions d’aide à l’innovation. Carmat pourra faire appel, le moment venu, à de nouveaux investisseurs, mais son objectif est de rester si possible indépendant. Plusieurs générations de pompes cardiaques se sont heurtées à de nombreux obstacles : défaillances mécaniques, formation de caillots dans la prothèse à l’origine d’accidents thrombo-emboliques… Autant de complications potentiellement mortelles. Quelques dispositifs d’assistance ventriculaire ont été autorisés, et sont principalement utilisés dans l’attente d’une transplantation cardiaque. Mais leurs performances et leur encombrement sont loin d’être satisfaisants. En 1993, le professeur Carpentier s’était allié avec Jean-Luc Lagardère, PDG de Matra – aujourd’hui filiale d’EADS -, séduit par le défi. Un premier prototype avait été mis au point en 2000 : il pesait 1 900 grammes, soit 6 à 8 fois plus qu’un cœur adulte normal. Progressivement, le volume, le poids et la consommation d’énergie ont été  optimisés. Le cœur Carmat a été implanté chez des veaux. Le prototype actuel pèse environ 900 grammes, ce qui, selon ses concepteurs, le rend compatible avec 70 % des thorax d’homme, et un quart des thorax féminins. Le cœur artificiel de Carmat s’adresse aux patients atteints d’une d’insuffisance cardiaque biventriculaire terminale. Cela pourrait représenter environ 100 000 malades en Europe et aux Etats-Unis. Aujourd’hui, seulement 5 % à 7 % des patients qui ont besoin d’une transplantation cardiaque en bénéficient, faute de donneurs. Le cœur artificiel de Carmat pourrait coûter environ 150 000 euros – à peu près le coût d’une transplantation. Il permet cependant d’économiser le prix des traitements immunosuppresseurs (qui évitent le rejet de la greffe), soit environ 20 000 euros par an en moyenne, la vie durant. Le besoin médical est considérable, avec un marché potentiel de plusieurs milliards d’euros. La question de la prise en charge par les systèmes de santé est bien sur capitale. Des cœurs artificiels beaucoup moins sophistiqués et d’un coût comparable sont déjà autorisés et remboursés dans plusieurs pays.

  • L’autorisation                       Un feu vert d’un comité d’éthique pour une première implantation chez l’homme en France a été obtenu fin 2011, mais pas grand-chose par après… jusqu’en mai. Plutôt que de piétiner dans les antichambres ministérielles, Carmat avait fait comme la chèvre de Monsieur Seguin : aller voir dans le champ d’à coté si l’herbe y est plus verte : et effectivement l’herbe y était plus verte : c’est la sensation avec l’annonce des autorisations de tester sa bioprothèse en Arabie saoudite, en Slovénie, en Pologne et en Belgique. Ceux qui ne sont pas dans le sérail s’étonnent : pourquoi ne pas faire les premiers tests en France, où ce fleuron de la technologie et de la recherche a été développé ? La situation est d’autant plus surprenante que des contacts sont noués depuis 2004 avec l’Agence du médicament (Afssaps, devenue ANSM), qui délivre les autorisations d’essais cliniques, et que des équipes chirurgicales françaises sont impliquées dans le projet.

Mais l’ANSM n’a en fait à cette date pas encore donné son feu vert, estimant que les éléments du dossier n’étaient pas suffisants pour apprécier les conditions de sécurité des patients… L’Agence du médicament, probablement bousculée en douceur par quelques décideurs conscients de l’enjeu, finit par se bouger et accorde l’autorisation en septembre 2011.

Résumé de Sandrine Cabut et Chloé Hecketsweiler Le Monde du 22 décembre 2013

Finalement, Claude Dany mourra le 2 mars, 75 jours après l’opération. On ne saura pas tout de suite de quoi précisément. Le cœur artificiel lui-même lui-même est-il en cause ? Un second patient, de 68 ans, sera opéré le 5 août à Nantes. Il quittera l’hôpital le 2 janvier 2015, menant une vie normale, conduisant sans aucune assistance, jusqu’au 2 mai 2015, quand le cœur Carmat aura un dysfonctionnement fatal. Le 12 octobre 2016, l’ANSM – Agence Nationale de Sécurité des Médicaments et des produits de santé – suspendra ce premier essai clinique, dont elle autorisera la reprise pour une seconde phase le 2 mai 2017. D’autres essais auront lieu, un au Kazakhstan en octobre 2017, un en Tchéquie en novembre 2017, sans autre information. Le 5 avril 2018 Carmat annoncera avoir implanté 3 autres patients sans préciser le lieu. La durée de survie serait supérieure à 1 mois pour les 6 premiers patients de la seconde phase. Ces patients étaient plus jeunes et plus stables que ceux de la première phase.

Quand le business, la « com » envahissent la médecine, les couacs se multiplient : L’euphorie qui a suivi la première implantation du cœur artificiel Carmat, en décembre 2013, a laissé la place à l’émotion lors du décès du patient, Claude Dany, le 2 mars, et à des dissonances dans les discours des acteurs de cette aventure industrielle et médicale.Depuis sa création, en 2008, la société française Carmat a largement misé sur la communication, devenue un élément à part entière de sa stratégie. L’arme s’est révélée précieuse pour  séduire les investisseurs et décrocher l’autorisation d’effectuer les  premières implantations en France, en septembre 2013. Mais elle devient plus délicate à manier maintenant que des vies humaines sont en jeu et que la froide réalité scientifique doit prendre le dessus sur l’émotion.Ainsi, la conférence de presse organisée par la ministre de la santé Marisol Touraine, quelques jours seulement après l’opération qui a fuité dans les médias, prend quelque peu la société et l’équipe médicale au piège. Alors que tous s’étaient engagés à ne rien dire avant la fin de l’essai portant au total sur quatre patients, Mme Touraine convoque les caméras, tandis que le président François Hollande salue une prouesse médicale et  une action exceptionnelle au service du progrès humain. Embarrassés, les médecins de l’hôpital Georges-Pompidou, où a eu lieu cette première, rédigent alors des bulletins de santé, plutôt laconiques. Ils font systématiquement l’impasse sur toutes les complications post-opératoires et passent sous silence le fait que le patient a été réopéré à plusieurs reprises. Il s’alimente et ne nécessite plus d’assistance respiratoire continue. Il se soumet volontiers aux exercices de rééducation physique qui lui permettent d’augmenter progressivement son périmètre de marche, indique ainsi un communiqué daté du 18 février. Une version totalement contredite par la famille de Claude Dany dans un long entretien au JDD du 16 mars. Après le 10 janvier, ça a été la dégringolade, raconte sa femme. Il n’est jamais sorti de réanimation. En outre, il a été trachéotomisé le 24 février et placé sous respirateur artificiel.Lors d’un entretien accordé le 3 mars au Monde, le président de Carmat, Jean-Claude Cadudal, évoque  les étapes suivantes comme si de rien n’était, alors que le patient est décédé la veille. Sa mort ne sera annoncée que  cinq heures plus tard, par un communiqué de l’hôpital Georges-Pompidou envoyé dans la soirée aux rédactions. Une hésitation qui traduit un certain malaise, alors qu’il est à ce stade impossible de déterminer avec certitude si un dysfonctionnement de la prothèse est en cause. La communication un peu désordonnée n’arrange rien. Le 16 mars, le concepteur du cœur et cofondateur de Carmat, Alain Carpentier, émet l’hypothèse d’un court-circuit… ce que réfute l’autre cofondateur de Carmat, Philippe Pouletty.  Plusieurs proches du dossier confirment cependant la thèse d’une défaillance d’un composé électronique.Ausculté en temps réel et sous les feux des projecteurs, le cœur Carmat fait aussi des montagnes russes en Bourse, où la moindre inflexion de la communication se traduit en euros. Introduite à un peu moins de 20 euros à l’été 2010, l’action en vaut près de 90 ce 19 mars après avoir frôlé les 180 euros à l’été 2011.Cette envolée avait fait suite aux déclarations très optimistes du directeur général de Carmat, Marcello Conviti, qui prévoyait alors une première implantation avant la fin de l’année 2011. L’engouement et le cours retombent ensuite, jusqu’à mai 2013, lorsque Carmat annonce avoir obtenu l’autorisation de mener les premières implantations humaines dans quatre centres de chirurgie cardiaque à l’étranger. Depuis le 1er janvier, l’action a perdu un quart de sa valeur et après le flottement suscité par le décès du premier patient, sa cotation a même été suspendue toute la journée, le 4 mars.Ce parcours chaotique s’explique aussi par le profil des actionnaires, très sensibles aux promesses de la start-up. Environ 9 000 petits porteurs détiennent des actions Carmat.  » C’est une histoire qui parle à chacun « , commente Daniel Anizon, analyste pour Invest Securities.  » Peu après l’introduction en Bourse, l’engouement était tel qu’il était difficile de trouver des actions à acheter « , se souvient-il. Malgré les aléas, les investisseurs de la première heure ont fait une bonne affaire. Mais dans ce domaine, rien n’est jamais gagné, comme le montre l’exemple de la société de biotechnologies Nicox qui a perdu, en 2009, la quasi-totalité de sa valeur lorsque l’agence de santé américaine, la puissante FDA, a refusé le dossier d’enregistrement de son unique médicament. Carmat n’en est pas là, mais doit surveiller de près sa trésorerie.  » Il n’y a pas de raison de s’inquiéter à court terme, car la société n’est pas du tout à court de cash, avec un an d’autonomie devant elle « , estime Daniel Anizon. Carmat garde la confiance de ses principaux financeurs. La Banque publique d’investissement (Bpifrance), qui finance le projet à hauteur de 33 millions d’euros, relativise les événements récents.  » Il s’agit d’un essai clinique, pas d’une opération chirurgicale banale « , insiste Laure Reinhart de Bpifrance. L’institution publique doit encore débloquer 7 millions de subventions et d’avances remboursables.De son côté, Truffle Capital, cofondateur de Carmat et investisseur, souhaite mettre fin à la polémique en donnant le bon exemple. Le 5 mars, le fonds a renforcé sa participation dans la société en achetant un lot d’actions.

En cause, la panne d’un composant électronique ?

Deux semaines après le décès du premier patient greffé du cœur artificiel Carmat, le 2 mars, les causes de sa mort ne sont pas encore complètement élucidées, du moins officiellement. Le cas est d’autant plus particulier qu’à l’autopsie du corps s’ajoute celle, cruciale, de la prothèse cardiaque. Au-delà des conclusions du légiste, les regards sont surtout tournés vers les ingénieurs de Carmat, chargés de disséquer la prothèse et ses composants et d’analyser les millions de données enregistrées pendant les 74 jours où Claude Dany a vécu avec ce cœur artificiel bourré d’électronique. Celui-ci a-t-il défailli ? Dans Le Journal du dimanche du 16 mars, le professeur Alain Carpentier a évoqué un arrêt cardiaque brutal dû à un  court-circuit. Quelques heures plus tard, le docteur Philippe Pouletty, l’autre cofondateur de Carmat, a tenté de rectifier le tir en déclarant qu’il n’y avait pas d’explication unique mais seulement des hypothèses, une analyse approfondie étant en cours. L’hypothèse d’une panne paraît toutefois de plus en plus plausible, selon plusieurs médecins proches du dossier. Un composant électronique a dysfonctionné, entraînant une mort subite. Quand les ingénieurs l’ont remplacé, après explantation de la prothèse, le cœur est reparti, explique le professeur Bernard Cholley, anesthésiste-réanimateur qui a pris en charge Claude Dany à l’hôpital Georges-Pompidou. Mais le médecin insiste, comme d’autres, sur un élément très rassurant : Aucun caillot n’a été retrouvé sur les parois du cœur, ni sur les valves ni à l’autopsie, alors que le patient n’avait plus de traitement anticoagulant depuis longtemps. Cela signifie que  le concept de prothèse biocompatible est validé. Une telle panne électronique, si elle est confirmée, pourrait-elle remettre en cause la poursuite de l’essai, prévu au total chez quatre patients ? Ventilateurs, systèmes d’assistance ventriculaire… Tous les appareils suppléants à des fonctions vitales peuvent dysfonctionner, assurent, unanimes, plusieurs spécialistes. J’ai eu un patient avec un Jarvik – un des premiers cœurs artificiels – qui s’est arrêté au bout de six mois ; le problème du cœur Carmat nécessite d’être résolu mais il n’y a pas de raison d’arrêter l’essai ; le malade était en fin de vie, la machine a été mise en place dans les pires conditions, où l’on aurait même pas proposé un système d’assistance ventriculaire, et elle a tenu pendant deux mois et demi, raconte ainsi le professeur Yves Juillière, cardiologue à l’Institut lorrain du cœur et des vaisseaux de Nancy. Le professeur Philippe Dartevelle, du centre chirurgical Marie-Lannelongue, au Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine), l’un des trois centres retenus pour la première phase d’essais cliniques, est sur la même ligne.  Aucun des dispositifs d’assistance ventriculaire ne donne de résultats parfaits, on ne peut pas imaginer qu’une machine aussi complexe que Carmat fonctionne du premier coup. En attendant les résultats de l’ensemble des analyses, la société a suspendu toute nouvelle inclusion de patients. La reprise de l’essai sera décidée au vu du rapport final et nécessitera une autorisation à trois niveaux, indique Brigitte Heuls, chargée des dispositifs médicaux à l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Outre l’avis des experts de Carmat, il faudra le feu vert du comité d’essais cliniques et, enfin, celui de l’ANSM.  Dans l’intervalle, les formations de chirurgiens continuent ainsi que des implantations chez des veaux, précise M. Dartevelle. Reste la délicate question du choix des malades pour cette première phase d’études cliniques. L’enjeu est de recruter des malades en insuffisance cardiaque terminale, dans une situation irréversible et rapidement fatale, et qui ne sont pas éligibles à une greffe. Mais il faut aussi que leur cage thoracique ait un gabarit suffisant, et que leurs autres organes ne soient pas trop défaillants, explique Bernard Cholley. Notre premier patient avait une fonction rénale altérée, qui a été aggravée par l’intervention sous circulation extracorporelle, par les transfusions et par des médicaments néphrotoxiques. En clair, si les médecins sont trop restrictifs sur leurs critères, ils risquent de ne pas trouver de candidats. Inversement, si leur état est trop précaire, le danger est d’enchaîner les complications.

Sandrine Cabut et Chloé Hecketsweiler               Le Monde du 20 mars 2014

La médecine est un art. L’art de l’observation et de la description, l’art de la relation avec le patient. Il faut que cet art résiste à l’invasion de la technologie, et au danger qui consiste à traiter les patients comme de vulgaires paquets passés sous un scanner, et non comme des êtres vivants. C’est négatif aussi pour les médecins, réduits au statut de machines à diagnostic. Nous devons humaniser la technologie avant qu’elle nous déshumanise. La science ne doit pas se départir de l’art, de la poésie. J’allais vous parler de Mozart, mais en fait j’opte pour Bach, puisque c’est lui que je joue en ce moment, – à l’âge de 75 ans, j’ai décidé de reprendre des cours de piano… Je travaille sur les fugues avec un soin, une précision que je n’avais jamais connus avant, moi qui ne faisais que jouer à l’oreille. Il est évident que plus on analyse, plus on dissèque, plus on est capable d’apprécier la beauté de l’ensemble. Blake pensait que Newton, en divisant les couleurs du spectre, avait fait perdre sa magie à l’arc en ciel. Cela en accroît au contraire le charme. Je ne trouve pas le soleil moins fascinant quand j’apprends qu’il est un gigantesque réacteur thermonucléaire, changeant l’hydrogène en hélium. Connaître la physiologie de l’homme renforce pour moi sa beauté.

Oliver Sachs, neurologue.    Télérama 3340 du 18 au 24 janvier 2014

19 12 2013                  Lancement depuis Kourou à bord d’une fusée Soyouz de la sonde Gaïa de l’Agence Spatiale européenne, qui devrait localiser avec précision 1 milliard d’étoiles. Depuis le point dit de Lagrange L2 à 1,5 million de kilomètres de notre planète où il sera positionné, ce satellite de l’Agence spatiale européenne (ESA) s’apprête, en effet, à cartographier, pour la première fois en trois dimensions, 1 % des étoiles de la Voie lactée. Au total, 1 milliard d’objets, parmi les plus brillants du ciel, dont on connaîtra l’emplacement et le déplacement sur la voûte céleste, l’éloignement et même, pour 150 millions d’entre eux, la vitesse à laquelle ils s’écartent ou se rapprochent de nous […]     C’est que la lumière constitue la seule source d’information sur les étoiles, rappelle Frédéric Arénou, du laboratoire Galaxies, étoiles, physique et instrumentation (GEPI, CNRS – Observatoire de Paris – université Paris-Diderot) à Meudon. Or pour déduire de l’éclat apparent d’un astre sa luminosité vraie ou intrinsèque, et donc pour obtenir des renseignements sur certaines de ses propriétés physiques, la connaissance de l’éloignement est indispensable.  » Si l’on admet que la quantité d’énergie  » rayonnée  » par les objets stellaires dépend de leur masse et de leur âge, tout le savoir sur les populations et sur la nature des corps lumineux du cosmos est fondé sur ce laborieux ouvrage de géomètre ! […]     Le but de Gaia, une mission de 1 milliard d’euros, est de faire beaucoup mieux. [que ce qu’a pu faire jusqu’alors l’astrométrie] Là où le catalogue d’Hipparque recensait 1 000 étoiles au IIe siècle avant J.-C., celui d’Hipparcos, publié en 1997, 120 000 (auxquels se sont ajoutées, plus tard, 2,5 millions de positions), cet engin spatial de deux tonnes doit en référencer 1 milliard ! Pour atteindre cet objectif, l’ensemble du satellite a dû être pensé comme un système au service des instruments de mesure, explique Eric Béranger, le PDG d’Astrium, la filiale du géant européen de l’aéronautique EADS qui a été chargée de sa conception et de sa réalisation. Outre deux télescopes pointant dans des directions différentes du ciel, séparées par un angle constant de 106,5 o, le vaisseau a été équipé d’un banc de détecteurs CCD (charge-coupled devices, ou DTC, dispositifs à transfert de charge en français), unique en son genre. Réalisant à elles toutes un plan focal d’un gigapixel (1 milliard de pixels), ces 106  » caméras « , maintenues à 170 °K (– 106,5 °C), occupent une superficie de 0,39 m². Ce qui dote la vision de Gaia de la sensibilité nécessaire pour lui permettre de discerner des étoiles 400 000 fois moins brillantes que celles perceptibles à l’œil nu ! Durant cinq ans, Gaia va tourner en permanence sur lui-même en six heures afin de balayer l’ensemble du ciel, par un léger mouvement de précession et en suivant l’orbite de la Terre. Au cours de cette période, ses trois instruments astrométrique, photométrique et spectroscopique analyseront 70 fois la lumière de tous les objets les plus brillants (à l’exception de 6 000 étoiles) produisant une quantité d’informations gigantesques, équivalentes à 1 pétabit (1 million de gigabits), soit la capacité de stockage de 200 000 DVD ! […]     Selon une première approximation, la Voie lactée peut être définie comme un ensemble de 100 milliards d’étoiles en rotation autour de son centre. Mais à une nuance près : ces objets – qui, pour beaucoup, se déplacent dans des  » bras spiraux  » dont les caractéristiques seront précisées au cours de la mission (tout comme d’ailleurs celles de la  » barre  » du  » bulbe « ) – ne tournent pas tous de la même manière. Notamment, la présence de matière noire fait que les vitesses des astres dans le  » disque  » augmentent anormalement au fur et à mesure que l’on se dirige vers sa périphérie. En enregistrant avec plus de précision le phénomène, les scientifiques pourraient en apprendre un peu plus sur la répartition dans la galaxie de cette étrange substance, et peut-être en déduire certaines de ses propriétés physiques. Du moins lorsque le catalogue de Gaia sera publié. Il faudra patienter pour cela jusqu’en 2021 ! Un temps respectable à l’échelle humaine mais un simple clignement d’œil pour notre galaxie.

Vahé Ter Minassian             Le Monde 18 12 2013

2013                          Big Brother n’a jamais été aussi big : c’est dans l’Utah, aux États-Unis.

[…]          Là, au milieu de nulle part, non loin de la bourgade de Bluffdale, à 40 km au sud de Sait Lake City, doit être inauguré cet automne le plus grand centre d’interception des communications des États-Unis et probablement du monde. […] Au-delà d’un périmètre de sécurité puissamment gardé, plusieurs milliers d’ouvriers, de techniciens et d’ingénieurs font sortir de terre en toute discrétion depuis deux ans un gigantesque complexe, baptisé par euphémisme Centre de données de l’Utah. Photographies strictement interdites. Surface de plancher disponible : 100 000 mètres carrés. Coût : 2 milliards de dollars (1,5 milliard d’euros). Le centre doit abriter les calculateurs parmi les plus puissants et rapides du monde, capables de conserver un volume de données équivalant à… plusieurs siècles de l’actuel trafic mondial d’Internet. Bluffdale, ce sera non seulement le disque dur de la NSA, mais aussi son cloud et son entrepôt, résume James Bamford, journaliste au magazine Wired spécialisé dans les technologies de pointe et auteur d’un livre de référence qui qualifie la NSA d’usine fantôme. Pour protéger ce cœur stratégique de la NSA, rien n’a été laissé au hasard. Le centre est doté de dispositifs de protection antiterroriste à 10 millions de dollars comprenant une enceinte conçue pour stopper un véhicule de sept tonnes, un système d’identification biométrique et un circuit fermé de caméras. Pour refroidir ses ordinateurs titanesques, a été installé un réseau de pompage capable de traiter 6,5 millions de litres d’eau par jour. Le centre, qui consommera 65 mégawatts d’électricité, disposera d’une autonomie de trois jours grâce à ses réserves propres de carburant. L’ensemble, situé en pleines montagnes Rocheuses, sur le terrain d’aviation de Camp Williams, un site d’entraînement de la garde nationale, concrétise un rêve qui, récemment encore, relevait de la pure fiction : stocker l’ensemble des communications échangées sur la planète, depuis les courriers électroniques et les coups de fil privés jusqu’aux recherches sur Google, les achats de livres, les trajets en avion, les transactions commerciales, sans parler des secrets industriels ou diplomatiques. Vers le centre de données de l’Utah convergera l’ensemble des données collectées par les satellites de la NSA, ses postes d’écoute internationaux situés aux États-Unis (Géorgie, Hawaï, Texas, Colorado) et à l’étranger (Yorkshire, au Royaume-Uni, et Australie), sans compter les branchements posés sur tous les grands réseaux téléphoniques et les fournisseurs d’accès Internet américains. Stocké, ce monceau presque illimité d’informations sera mis à la disposition des collaborateurs de la NSA, du FBI, de la CIA et de toutes les agences traquant le terrorisme, les Cyberattaques, ou espionnant les activités politiques ou économiques partout dans le monde. L’endroit, isolé entre les massifs montagneux d’Oquirrh et de Wasatch, n’a pas été choisi au hasard. Si le pays mormon – une secte de 9 000 membres pratiquant la polygamie est implantée à proximité du centre – a été choisi parmi 38 implantations possibles, c’est non seulement que l’électricité y est bon marché et l’eau abondante, mais surtout que la population, marquée par cette religion conservatrice qui enseigne le patriotisme et le respect de l’autorité, était réputée y faire bon accueil. Aux yeux des services de renseignement, l’environnement mormon est doté d’une vertu décisive : l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours envoie systématiquement ses adeptes en mission aux quatre coins du monde, au point que l’Utah possède la plus haute densité de polyglottes des États-Unis. Un atout décisif lorsqu’il s’agit de décrypter les communications du monde entier. […]  Gardant profil bas sur ses activités, jamais la NSA n’a indiqué de façon explicite quels types de données seraient stockés, évoquant seulement la lutte contre la cybercriminalité. […] En juin, Edward Snowden a confirmé et précisé les déclarations d’autres whistle-blowers [lanceurs d’alerte] : la NSA stocke non seulement les métadonnées (numéro appelé, durée de l’appel…) des abonnés au téléphone américains, mais aussi le contenu des communications internationales sur le Web. Pour continuer de le faire alors qu’Internet connaît une expansion exponentielle, le data center de l’Utah sera doté de capacités de stockage inédites, mesurées en yottabits (10 puissance 24 bits), selon James Bamford, le journaliste de Wired. Un volume si énorme qu’aucun nom n’existe encore pour désigner une grandeur supérieure (un yottabit équivaut à 1 000 années du trafic mondial sur Internet prévu en 2015, ou à 500 milliards de milliards de pages de textes). Ultraperfectionnés, les algorithmes de formes de communication diverses et de révéler des relations inattendues entre des personnes. Il s’agit de trouver des connexions entre un achat à tel endroit, un appel téléphonique à un autre, une vidéo, des informations collectées par les services des douanes et de l’immigration, a expliqué le général David Petraeus, alors directeur de la CIA, dans un discours public en mars 2012. L’analyse des données téléphoniques et des informations postées sur les réseaux sociaux Twitter et Facebook est aussi censée permettre de prévoir les mouvements d’opinion, voire les révoltes; celle des vidéos de surveillance, elle, est supposée repérer les comportements suspects. La CIA et les partenaires de notre communauté du renseignement doivent être capables de nager dans l’océan du big data [1], a poursuivi le général Petraeus. Nous devons vraiment être des nageurs de classe internationale. Les meilleurs, en fait. Les grandes oreilles de Bluffdale n’enregistreront pas seulement la partie publique de la Toile. Elles se tourneront aussi vers le Web profond, autrement dit les données protégées par des mots de passe que contiennent les bases de données de sociétés ou de gouvernements. Notamment, les secrets d’un adversaire potentiel, selon les termes d’un rapport de 2010 du Défense Science Board, une commission consultative du Pentagone, cité par Wired. Pour casser les codes secrets qui protègent ces informations financières et industrielles, diplomatiques ou militaires cryptées, il est déterminant de disposer d’ordinateurs ultrarapides et d’un grand volume d’informations collectées sur chaque cible. Bluffdale devrait bénéficier évidemment des machines dernier cri nées de la compétition que Chinois, Japonais et Américains se livrent en matière de rapidité des ordinateurs. La capacité du XT5 américain, surnommé Jaguar a été récemment portée à 2,33 petaflops, soit 2.33 millions de milliards de calculs par seconde. Quant au Cray XC 30 développé au sein du programme Cascade du Pentagone, il vise l’exaflop (un milliard de milliards d’opérations par seconde). Encouragée par l’augmentation vertigineuse des capacités de stockage et l’abaissement consécutif des coûts, l’idée d’une conservation systématique des données est devenue un dogme pour la NSA. Dans l’une des rares explications publiques à ce sujet, Gus Hunt, patron de la division technique de la CIA, le justifiait ainsi en mars : La valeur de chaque information n’est connue qu’au moment où l’on est en mesure de la connecter avec une autre donnée qui peut surgir plus tard, à n’importe moment, a-t-il expliqué devant une assemblée d’informaticiens. Comme il n’est possible de relier des données que l’on ne possède pas, nous avons été conduits à un genre de « on  s’efforce de collecter tout, et de le conserver pour toujours ». Pareil appétit justifie les installations cyclopéennes de l’Utah, mais aussi les inquiétudes face à un système qui transforme en cible potentielle tout citoyen lisant un moyen de communication. […]  En attendant, le méga data center de  l’Utah s’apprête à engloutir son océan d’informations. Pour l’avenir, ses concepteurs se disent confiants : modulables, les gigantesques bâtiments ont été conçus pour permettre des agrandissements successifs. Et cette vallée de l’Utah offre, comme les superordinateurs, un espace proche de l’infini.

Philippe Bernard Le Monde 29 08 2013

Sans les révélations d’Edward Snowden, le monde entier continuerait probablement d’ignorer les activités et même l’existence de l’Agence nationale de sécurité (NSA) américaine, une institution à laquelle le culte du secret avait épargné jusqu’à présent la notoriété tapageuse du FBI ou de la CIA. Mais les révélations de son ancien collaborateur, tout en forçant le président Obama lui-même à annoncer une révision des politiques américaines de renseignement, ont révélé les desseins secrets d’une institution qui fait tout pour mériter son surnom de No Such Agency [une telle agence n’existe pas]. Au point que même les données concernant l’effectif de ses employés et son budget sont invérifiables. Avec 30 000 à 40 000 employés et 8 à 10 milliards de dollars de budget – 6 à 7,4 milliards d’euros -, la NSA se présente comme un maillon essentiel du système américain de renseignement. Interrogé en 2012 sur ses effectifs, son sous-directeur, John Inglis, a confirmé ce culte du secret en présentant l’agence comme le plus grand employeur d’introvertis. Plus sérieusement, la NSA serait aussi le plus gros employeur de mathématiciens du monde. Les racines de l’agence plongent dans l’humiliation de l’attaque surprise de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, qui mit en lumière l’incapacité américaine à percer les codes de communication de l’aviation japonaise. Face à la nécessité de centraliser les mécanismes de recueil des renseignements et de décryptage, le président Truman, par une décision secrète, créa la NSA en 1952. L’agence dépend du ministère de la défense. Elle détient l’exclusivité de la collecte et du traitement des renseignements provenant de l’interception des communications. Elle centralise aussi les activités de décryptage et a pour mission d’assurer la protection des systèmes d’information du gouvernement américain. Dès les années 1950, elle obtient d’accéder aux communications téléphoniques et télégraphiques internationales circulant par câbles (projet Shamrock). Longtemps resté dans l’ombre, son rôle est apparu a posteriori dans plusieurs situations dramatiques. L’agence a aussi été mise en cause, comme le FBI ou la CIA, dans le scandale des écoutes téléphoniques sous Richard Nixon. Mais c’est après le 11 septembre 2001 que l’agence a pris l’ampleur qu’on lui devine aujourd’hui. Son budget a doublé, ses effectifs ont grossi d’un tiers, et le nombre de firmes qui collaborent avec elle est passé de 150 à 500. Par sa puissance financière et humaine, elle entretient d’étroites relations avec les sociétés du secteur de l’informatique et de l’Internet dont elle emploie, en sous-traitance, des . dizaines de milliers de salariés. Ceux-ci, comme Edward Snowden, bénéficient d’une habilitation au secret-défense. Ce complexe militaro-industriel d’un nouveau type unissant l’agence aux grands des télécommunications et de l’Internet s’est constitué de facto depuis que les partenaires se sont découvert un intérêt commun pour le stockage massif de données, les big data. La NSA, dont le gigantesque siège est situé à Fort Meade (Maryland), à 30 km de Washington, déploie satellites et antennes depuis au moins six autres sites situés aux États-Unis, ainsi qu’en Grande-Bretagne et en Australie. Dans l’après 11 Septembre, la NSA s’est imposée comme le réseau capable de fournir des renseignements sur Al-Qaida et a bénéficié de la législation nouvelle facilitant l’interception des communications, aujourd’hui au cœur de la controverse. Dès 2005, le New York Times a révélé que l’agence, mandatée secrètement par George W. Bush, écoutait les communications internationales sans mandat judiciaire. Mais les recours contre ces écoutes n’ont pas abouti faute de preuves. En 2002, onze ans avant qu’Edward Snowden ne décrive le programme Prism de surveillance généralisée de l’Internet, un mathématicien ayant travaillé pour la NSA pendant près de quarante ans, William Binney, avait révélé l’existence du programme Stellar Wind. Selon lui, un milliard et demi d’appels par jour étaient surveillés grâce à des raccordements chez les grands opérateurs comme AT&T et Verizon. Nous sommes à deux doigts d’un État totalitaire, dénonça-t-il sans recueillir beaucoup d’écho. Avec Edward Snowden, la polémique a pris une autre dimension, parce que l’ex-analyste a pris à témoin la planète entière. Les documents diffusés pour étayer ses dires fournissent la matière de controverses politiques et de recours judiciaires. La machine à tout enregistrer de la NSA est-elle efficace ? La sécurité qu’elle procure vaut-elle les énormes budgets qu’elle engloutit ? Quel sens a un système de renseignement dont le fonctionnement suppose que des milliers de personnes aient accès à des documents secrets ? Comment la justice peut-elle contrôler des écoutes ? Le grand débat entre sécurité et respect de la vie privée ne fait que commencer.

Philippe Bernard Le Monde 29 08 2013

On écoute des millions de citoyens avec une préférence pour les VIP et, galanterie oblige, les femmes : Angela Merkel est aux premières loges. Elle fera savoir qu’elle s’en serait bien passée.

L’administration française affine tous les jours les mailles du filet qui asphyxie l’ensemble des acteurs économiques : c’est le diktat, l’impérialisme de la norme : La France est-elle vraiment malade de ses normes? Totalement et dans les deux sens du terme. Elle est la championne du monde des normes et réglementations. Il existe dans ce pays 400000 règles disséminées dans 137219 articles de décrets répartis dans 64 codes ! Et elle s’en rend malade car elle se fabrique un enfer. Certaines normes possèdent une justification, mais c’est leur empilement qui tourne au délire. Nos fonctionnaires qui les inventent répondent à trois préoccupations. La sécurisation des gens, (Il ne faut plus qu’on tombe dans un escalier, qu’on se prenne les pieds sur un trottoir, qu’on tombe malade avec les tatouages…), l’exigence environnementale absolue et le politiquement correct. La bien-pensance qui veut éradiquer tout ce qui s’assimile de près ou de loin à la discrimination. La quintessence dans le domaine, c’est la loi Handicap. Ensuite, on projette partout, dans le logement, la sécurité incendie, l’industrie… On réglemente tout. La largeur des allées de supermarché, la couleur des gommes à effacer, la pression des bas de contention et même la taille des draps de lit. N’est-ce pas l’Europe qui nous oblige à appliquer davantage de normes et de directives? L’Europe impose des directives en laissant le soin à chaque État membre de les traduire dans leur propre droit. Mais la France va plus loin. Outre les siennes, elle applique celles de Bruxelles en les durcissant. Résultat, ce sont nos fabricants d’aérosols, seuls en Europe, à être classés Seveso dès que leur stock contient plus de 50 tonnes de gaz… Du coup, on produit trois fois moins d’aérosols que les Allemands ou les Anglais. C’est l’industrie du bois (meubles, jouets…) condamnée à limiter l’atmosphère de ses ateliers à 0,1 milligramme de poussière par mètre cube, quand tous les autres pays tolèrent 0,5 mg. On ne nous fera pas croire que Suédois et Hollandais sont irresponsables ! Le cas des stations essence est aussi emblématique. On leur a imposé des nouvelles contraintes que l’Europe ne demandait pas par peur d’une explosion. Depuis 1958, on compte 11 morts… autant que sur la route durant le week-end de Pentecôte ! Du coup, les stations services ferment. Près de 1 600 sur 12 000 sont condamnées à brève échéance. Je crains qu’un jour, un Torquemada de la réglementation fasse raser les remparts de Carcassonne qui sont tout sauf aux normes. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne pourrait plus aujourd’hui construire la Tour Eiffel ou Notre-Dame ! Ce trop-plein de normes, dites-vous, met en péril l’économie française… Est-ce à ce point ? J’ai débusqué des centaines d’exemples dramatiques. Ce sont ces piscines publiques que des municipalités vont devoir raser sous prétexte que la surface de leur cafétéria est inférieure au minimum légal. C’est l’histoire de la dernière entreprise de cars français qui a failli fermer pour une fausse histoire d’amiante. Ce sont les trois restaurants de la plage de Royan (un Sahara de 2,2 km de long sur 70 m de large !) qui, à cause de la Loi Littorale appliquée partout uniformément quel que soit la taille de plage, vont disparaître, alors que ce sont des institutions de près d’un siècle. Ce sont toutes ces entreprises qui renoncent à s’agrandir en raison de contraintes absurdes. Au-delà de cette avalanche de normes, il y a un jusqu’au-boutisme de l’application. Cela donne des centaines de chômeurs, des dépenses astronomiques pour les contribuables quand il faut agrandir les trottoirs ; des secteurs entiers obligés de déménager à cause du surenchérissement des coûts des mises aux normes. Ainsi, il n’y a plus aucune usine de traitement des métaux en France. Elles sont toutes parties en Allemagne. Le pire, c’est que les normes sont tellement kafkaïennes que l’administration crée des usines à gaz pour ensuite gérer les dérogations. Vous citez dans le livre l’exemple de cet hôtel de Montpellier, le Colisée-Verdun, aux prises avec l’absurdité des normes… Oui, l’histoire de Fabio Gentileschi est emblématique et exemplaire du jusqu’au-boutisme qui touche des centaines de milliers de commerçants de ce pays. Afin de répondre à des nouvelles normes incendie, il a dû débourser l’an dernier, 80 000 €, l’équivalent de deux mois et demi de son chiffre d’affaires. Et le voilà sous le couperet de la loi Handicap qui doit s’appliquer dans tous les lieux recevant du public au 1° janvier 2015. Vu la taille de son hôtel, il doit réserver deux chambres à des clients handicapés. L’aménagement de chaque chambre va lui coûter 15 000 €. Mais elles sont au 1° étage. Son ascenseur est trop petit pour un fauteuil roulant et il ne peut pas l’élargir pour des questions techniques. Il a alors suggéré à la Commission d’accessibilité qui examine les dossiers, de faire passer les handicapés par la porte arrière de l’hôtel qui donne, ô miracle, directement sur le premier étage. Non, lui répond-on, c’est discriminatoire.  On lui demande donc de construire un nouvel ascenseur pour un coût de 80 000 €. Mais les éventuels handicapés qui viendront chez lui ne pourront de toute façon jamais circuler à l’étage, car les portes coupe-feu, exigées par les normes incendie, réduisent la taille du couloir et empêchent un fauteuil de passer !

Propos recueillis par Laure Joanin auprès de Philippe Eliakim, auteur de  Absurdité à la Française, Enquête sur ces normes qui nous tyrannisent, éd. Laffont. 2013. Le Midi Libre du 22 décembre 2013

Le principe de précaution est principe affairiste. Il faut le dire, la complexité juridique, avec sa masse réglementaire, produit de la dépendance technologique et de l’insécurité juridique, laquelle, à son tour, active le marché du principe de précaution.

Ce désastre existentiel est une nouvelle version du cartésianisme. On ne peut arbitrer ce débat à partir de grands principes de précaution indiscutables : le nucléaire, le sang contaminé, différents drames écologiques, il n’y a pas de débat. Néanmoins, le principe de précaution permet de fabriquer des marchés. Marketing et communication, il faut désigner les choses comme elles se présentent : un nouveau consumérisme avec, à la clé, un désastre environnemental. Les abus du principe de précaution provoquent l’augmentation du consumérisme technologique et, donc, de l’empreinte environnementale.

Lorsque l’on surclasse les besoins en acier, aluminium ou Inox, les conséquences en termes d’empreinte environnementale sont critiquables. Si le béton correspond à un niveau 1 d’empreinte environnementale, l’acier est à 80, l’aluminium à 220 et l’Inox équivaut à un horizon inconnu. Voilà des réalités scientifiques !

Architecte ingénieur, je n’ai pas de certitudes, mais des lucidités, du moins des anxiétés. L’anxiété et la paranoïa peuvent être des moteurs d’analyse des risques. Cependant, le principe de précaution vient augmenter la pression sur les enjeux environnementaux, où l’on navigue à vue sans aucune expertise tels les écoquartiers, qui seront très vite, d’ici dix ans, par leurs faiblesses structurelles, le déficit de masse, le bling-bling technologique, les engazonnements de terrasses facteurs de consommation d’eau, des quartiers à rénover à grands coûts.

Je me souviens avoir remis un rapport, en novembre 2009, au ministre de l’environnement de l’époque, Jean-Louis Borloo, où nous préconisions de baisser la température confort des constructions de deux degrés. En effet, les conséquences en termes d’investissement, de dimensionnement des équipements, d’économie d’énergie pour le pays, pour la nation, sont incalculables. Le rapport est passé directement à la trappe !

L’Occident, toujours plus arrogant, voulant donner exemple au monde entier, a décidé d’augmenter ses performances et ses précautions sans changer les conditions qui les sous-tendent. Le principe de précaution peut aussi porter atteinte au principe de beauté, c’est-à-dire participer à la dynamique de l’exil de la beauté. Celui-ci est le résultat d’une violence réglementaire plutôt associée à une démarche mercantile soutenue par les pouvoirs qu’à un respect envers les besoins des usagers et l’environnement.

A terme, tout s’enlaidit. Demain, l’on mettra des garde-corps le long de tous les quais et fleuves et rivières et lacs de France, au titre de la précaution. Et surtout en Inox, pour éviter l’oxydation ! L’on n’arrête plus la prospérité du désastre. Un colonel de la Légion étrangère me disait : On ne sait plus comment combattre, parce que nous avons un principe de précaution par rapport à nos forces armées mais également par rapport aux adversaires. Nous ne pouvons réagir qu’après le premier feu, à condition qu’il nous ait ratés et que nous en ayons la preuve.

Comme toutes les sociétés évoluées, nous sommes devenus suicidaires car la régression et la peur collective sont liées. La bureaucratie, structure idéalisée de précaution, aura donc compris que produire de la nuisance redéploie son territoire existentiel.

En urbanisme comme pour les théâtres d’opérations militaires, le suicide collectif, ultime preuve d’une société évoluée, est irréversiblement engagé. L’exil de la beauté est son accompagnant naturel dans une indifférence collective tout aussi suicidaire.

Rudy Ricciotti, Architecte du MUCEM de Marseille.       Le Monde octobre 2014

9 01 2014                   L’espace se privatise. La capsule non habitée Cygnus de la société américaine Orbital Sciences, lancée avec succès  jeudi pour sa première mission d’approvisionnement de la Station Spatiale Internationale s’est amarré dimanche à l’avant-poste orbital. Cygnus a été saisie par le bras télémanipulateur de la station, Canadarm 2, manœuvré de l’intérieur par deux des six membres d’équipage de l’ISS, et ce après une approche finale délicate qui a commencé quelques heures avant. Cygnus livre 1.260 kilos d’équipements scientifiques pour des expériences dont, entre autres, des fourmis pour observer leur comportement en microgravité, ainsi que du matériel pour étudier la résistance microbienne aux antibiotiques. Les occupants de l’ISS, trois Russes, deux Américains et un Japonais, commenceront au cours des prochains jours à transférer le chargement dans l’ISS et à charger Cygnus avec 1,8 tonne de déchets et d’équipements usagés. Cygnus, qui restera amarré à la station jusqu’au 18 février, se désamarrera alors et sera détruite en retombant dans l’atmosphère au-dessus de l’océan Pacifique. Contrairement à la capsule Dragon de la société SpaceX, Cygnus ne peut pas revenir sur Terre. Initialement prévu en décembre, le lancement de Cygnus depuis le centre des vols de Wallops, situé sur une île près de la côte de Virginie (est), avait été une première fois reporté au 8 janvier en raison du remplacement, jugé urgent fin décembre, d’une pompe à ammoniaque défectueuse sur un des deux circuits de refroidissement de la station spatiale. La réparation avait été effectuée par deux astronautes lors de deux sorties dans l’espace juste avant Noël. Le vol avait été ensuite repoussé de 24 heures à jeudi après que des éruptions solaires mardi eurent créé des radiations magnétiques susceptibles d’affecter les systèmes électroniques du lanceur Antares. Il s’agit du cinquième vol d’un vaisseau privé vers l’ISS. Orbital Sciences est une des deux firmes américaines, avec SpaceX, à avoir été choisie par l’agence spatiale américaine pour approvisionner l’avant-poste orbital. Orbital Sciences avait déjà effectué un vol de démonstration vers l’ISS en septembre 2013. La Nasa parie sur des partenariats dans le secteur privé pour réduire le coût d’accès à l’orbite basse. Aux termes d’un contrat de 1,9 milliard de dollars avec Orbital Sciences, cette firme doit livrer 20 tonnes de fret à l’ISS au cours de huit vols prévus jusqu’au début 2016, dont trois en 2014. SpaceX a de son côté déjà effectué trois missions vers la station avec sa capsule Dragon, dont deux de livraison de fret dans le cadre d’un contrat de 1,6 milliard de dollars avec la Nasa. Elle doit encore mener dix vols de fret vers l’ISS d’ici 2015. SpaceX lance Dragon avec sa fusée Falcon 9 depuis la base de Cap Canaveral en Floride (sud-est).

MY TF1News 12 01 2014

Orbital Sciences Corporation, est une société américaine de Dulles en Virginie crée en 1982,  spécialisée dans la réalisation de satellites légers de tous types placés en orbite basse, de satellites de télécommunications en orbite géostationnaire et de lanceurs légers. Elle développe le lanceur Antares (ex Taurus II) d’une capacité de 6 tonnes en orbite basse et le vaisseau cargo Cygnus pour assurer le ravitaillement de l’ISS. Elle employait environ 3 700 personnes en 2011. Fin 2011, elle avait construit 135 satellites ; elle assemble des satellites scientifiques comme NuSTAR, des satellites d’observation pour la défense ou le secteur privé. Orbital Sciences Corporation a également développé trois lanceurs adaptés à des charges utiles allant de 450 kg à 1 750 kg : Pegasus, Taurus, Minotaur. De 1990 à 2011,  la société a effectué 40 lancements. Orbital a participé au programme de navette spatiale automatique Orbital Science X-34 lancé en 1996 jusqu’à son arrêt en 2001. Elle est également impliquée dans le développement de la future capsule spatiale Orion dont elle conçoit la tour de sauvetage qui doit permettre de sauver l’équipage en cas de dysfonctionnement du lanceur.

10 01 2014                 Closer, un people parmi tant d’autres publie une photo de François Hollande se rendant chez sa maîtresse Julie Gayet. L’affaire n’est pas démentie, donc la liaison est reconnue… qui ne dit mot consent.  Selon Christine Clerc, dans le Midi Libre du 28 janvier, Valérie Trierweiler, – née Massonneau – de rage, s’en serait pris aux porcelaines de l’Élysée, c’est-à-dire de la marquise de Pompadour qui avait reçu la maisonnette en cadeau de Louis XV. Évacuée promptement sur la Pitié Salpêtrière, où il est infiniment plus difficile de faire des ravages, elle reçut en camisole chimique ce qu’il fallait pour un retour au calme. C’est qu’il paraîtrait qu’il y en aurait pour 3 millions d’€ ! Mazette ! Espérons que les salles concernées étaient munies de caméras : celui qui récupérera les images pourra les vendre à prix d’or. On la savait mauvaise, on la découvre furie, avec une belle envie de reprendre, derrière La Tulipe, le refrain qu’il adressait précisément à la locataire de l’Élysée, Madame de Pompadour au lendemain de la défaite de Rossbach :

Mais quand nous n’aurons plus de larmes,
Quand nous serons à bout de tout,
Nous saurons bien à qui, Madame,
Il nous faudra tordre le cou,
Comprenez-vous ?

Les vœux de la Tulipe ne seront pas exaucés, mais la mue parfaitement réussie, quittant la peau désormais hors service de Première Dame de France pour se vêtir de celle de Première Garce de France, avec des arrières assurées pour le reste de ses jours grâce aux 500 000 exemplaires de littérature de caniveau sortis 9 mois plus tard… le journal d’une femme de chambre congédiée, disait Pierre Viansson Ponté de ce genre de prose.

7 02 2014                  Inauguration des XXII° Jeux Olympiques d’hiver à Sotchi :

Les Jeux olympiques d’hiver qui vont se dérouler dans la ville russe de Sotchi marquent une nouvelle et déplorable étape dans la triste tradition olympique consistant à procurer aux dictatures une formidable tribune de propagande et une voie royale pour des opérations de corruption. La critique s’adresse à juste titre au Comité international olympique (CIO) depuis les Jeux de Berlin de 1936 jusqu’à ceux de Pékin en 2008, mais aux préoccupations liées aux droits de l’homme, les Jeux de Sotchi ajoutent celles de la sécurité, de l’environnement et des difficultés économiques qui auraient dû rendre ce site inéligible. J’espère naturellement que les Jeux seront un succès pour les athlètes et se dérouleront dans des conditions de sécurité satisfaisantes, mais le fait est qu’ils ont d’ores et déjà causé d’importants dégâts. Des montagnes de déchets et des bassins d’eau polluée souillent les environs de ce qui était jusqu’alors une pittoresque station balnéaire subtropicale abritant un fragile écosystème. Des milliers d’habitants ont été déplacés, des maisons et des quartiers entiers démolis. Les régions du Caucase voisines, notamment le Daghestan, sont des foyers d’activité terroriste où pas une semaine ne se passe sans une attaque ou un attentat-suicide. Caution à des voleurs Et tout cela se déroule sur fond de despotisme croissant de la part du président russe, Vladimir Poutine, qui continue à porter atteinte à la Constitution russe, tout en réprimant violemment les dissidents et en bafouant les droits de l’homme. Il est clair que le périmètre de sécurité baptisé stalnoye koltso, ou cercle de fer, censé protéger Sotchi, servira aussi à tenir à distance militants et protestataires, du moins ceux qui n’ont pas été emprisonnés à titre préventif. Le nouveau président du CIO, Thomas Bach, continue à se ridiculiser en répétant que les dirigeants mondiaux, dont certains ont voulu marquer leurs distances en annonçant qu’ils ne viendraient pas à Sotchi, ne devraient pas utiliser les Jeux comme une tribune politique. Cette opportunité est apparemment réservée à leur hôte, qui a consenti à d’énormes dépenses pour avoir ce privilège. Les 37,8 milliards d’euros, le budget des Jeux de Sotchi, ont été prélevés sur le Trésor russe et se sont sûrement évaporés vers des comptes privés en Europe et dans les Caraïbes, après avoir fait une courte escale pour financer la construction de quelques stades et hôtels de mauvaise qualité dont la plupart seront abandonnés sitôt les compétitions terminées. Que le peuple russe soit habitué à être ainsi dépouillé ne rend pas la chose plus acceptable ni ne justifie que le CIO apporte sa caution à des voleurs. Le rêve de M. Poutine était de transformer sa station balnéaire préférée en une vitrine capable d’inspirer la Russie et d’épater le monde. En réalité, même les Russes vivant loin de Sotchi sont furieux devant des dépenses et un gaspillage dont le montant excède le budget annuel de l’éducation. A l’étranger, les lois bigotes visant les homosexuels ont suscité une large condamnation et provoqué des manifestations qui utilisent Sotchi comme une caisse de résonance. Il n’y a rien de choquant à cela, mais depuis que Poutine est arrivé au pouvoir, il y a quatorze ans, il a fait passer des dizaines de lois restreignant les droits de l’ensemble des citoyens russes. Les couvertures de magazines internationaux, comme The Economist ou The Times, s’en prennent régulièrement à l’arrogance de Poutine. Les dirigeants mondiaux entendent faire savoir ce qu’ils pensent du cirque olympique de Poutine au travers d’une série d’initiatives, depuis le choix de tenues arc-en-ciel pour les athlètes jusqu’à l’envoi de délégations officielles bourrées de membres de la communauté homosexuelle. De telles actions ne peuvent cependant réparer les dégâts causés à l’environnement ni rapatrier les milliards détournés, mais ils sont autant de signes réconfortants montrant que, pendant les Jeux de Sotchi, le monde ne se contentera pas de regarder les épreuves de ski et de bobsleigh. Reste à savoir si cette attention se poursuivra au-delà des Jeux. Jusqu’à présent, la chaîne de télévision américaine NBC a pris grand soin de donner une image positive de Sotchi, afin de plaire aux autorités du pays hôte. Voyons si elle osera lever un tant soit peu le voile sur certains aspects moins reluisants de la Russie de Poutine, ou si elle ne montrera que la réalité virtuelle de stabilité et de prospérité que le président russe cherche à imposer. Au XVIIIe siècle, le prince Grigori Potemkine lui-même n’aurait pu édifier une façade aussi grandiose que Sotchi. Il est vrai qu’il ne pouvait compter sur des partenaires comme le CIO ou NBC.

(Traduit de l’anglais par Gilles Berton) Garry Kasparov, Ancien champion du monde d’échecs, président du conseil de la Fondation Human Rights à New York. Le Monde du 8 février 2014

Sur les derniers jours de la fête, en Ukraine, le président Janoukovitch réprimera dans le sang les manifestations de son peuple et les morts se compteront par dizaines. France TV s’honorera d’avoir interviewé Bogdana Matsotska, une skieuse ukrainienne qui décidera de quitter Sotchi, ne pouvant continuer à jouer quand on assassine ses frères, ses sœurs, ses parents. Sergueï Bubka, président du comité olympique d’Ukraine, ne fera rien pour s’y opposer. Et France TV diffusera en même temps des images de cette répression à Kiev. Mais de là à boycotter ce qui reste des jours de la fête, il y a un pas que ne franchiront ni les athlètes ni les médias. La répression et la violence ne peuvent étouffer les moments de bonheur, de fascination au spectacle des fées d’artifice en programme libre sur la glace : elles se nomment Adelina Sotnikova, Yulia Lipnitskaya : elles ont encore l’air poupin, comme étonnées de leur propre grâce, de leur propre génie… qui n’enlève pas une seule heure aux innombrables journées d’entrainement, de régîme, de discipline de fer. Elle se nomme encore Kim Yu-Na, qui n’a qu’un seul tort, celui de ne pas être russe. Et puis, une très significative seconde manche de slalom spécial chez les hommes, à la hiérarchie très respectueuse de l’équilibre entre progrès et tradition : en or, un géant – plutôt spécial -, Mario Matt – 1.90 m – dans le circuit depuis  quinze ans, bientôt 35 ans, en argent le meilleur slalomeur du monde aujourd’hui, Marcel Hirscher et en bronze un prodige norvégien de moins de vingt ans, Henrik Kristoffersen.

15 02 2014                 À Donets, au saut à la perche, Renaud Lavilénie franchit en salle, 6 m.16 et prend ainsi à  Sergueï Bubka son record du monde, vieux de vingt et un ans. Il lui reste à battre le record en plein air.

vers le 20 02 2014      À Louisville, aux États-Unis, un bébé de 14  mois est né avec quatre malformations congénitales du cœur, qui au quotidien se traduisent par un sommeil difficile, un manque d’appétit, des difficultés respiratoires, une faiblesse générale. Une opération avait été programmée pour le 10 février au Kosair Children’s Hospital. Mais les médecins n’étaient pas chauds :  avec les scanners disponibles, la visibilité était compliquée, les avis contradictoires, et l’opération s’annonçait difficile avec trop d’inconnus. Le chef radiologue de l’hôpital a alors sollicité l’université de Louisville qui possède un centre de prototypage utilisant les imprimantes 3D. Il l’avait visitée voilà peu et était revenu impressionné par les possibilités de cette technologie. Pour un prix de revient de 600 dollars, à partir d’un simple scanner, l’équipe de l’université de Louisville – pionnière en la matière – a fourni à l’hôpital en 20 heures seulement une réplique du cœur de l’enfant. Dans une texture proche de celle d’un cœur humain, le modèle a été grossi une fois et demie et découpé en trois parties, permettant de visualiser précisément l’intérieur du cœur de l’enfant. Grâce à ce modèle, le chirurgien cardiologue a pu élaborer un plan chirurgical et réparer le cœur avec succès et en une seule opération ! Ce modèle a transformé ma façon de préparer une telle intervention. Dès que j’ai eu le modèle, j’ai su exactement ce que je devais faire et comment. Les gens pensent que lorsqu’on opère un cœur, on peut tout voir parfaitement, ce qui est faux, car, pour cela, il faut couper à travers des structures vitales. Parfois, le chirurgien doit deviner quel est le meilleur geste à faire. Grâce à la reproduction de son cœur en 3D, une seule opération a suffi pour le petit garçon et la durée d’intervention a pu être réduite. Aujourd’hui, le bébé dort et mange à sa mesure, mais rit autant que sa maman.

22 02 2014                 Matteo Renzi, maire de Florence, 39 ans, est nommé président du Conseil. Quelque vingt ans plus tôt, son confesseur lui avait dit : Reste un peu tranquille Matteo, Dieu existe et ce n’est pas toi.

1 03 2014                   Alain Resnais nous quitte.

Il y a deux catégories de metteurs en scène : les violeurs et les voleurs. Les violeurs vous arrachent de gré ou de force ce qu’ils veulent obtenir de vous, par la perversité ou la ruse, puis quand ils ont obtenu ce qu’ils veulent, ils vous jettent comme un citron pressé. Les voleurs subtilisent à l’intérieur de vous des choses dont vous n’avez pas forcément conscience, qui vous montrent comment s’en servir, et vous les rendent ensuite. Vous pouvez alors continuer votre route, ainsi guidé par quelqu’un qui participe à votre enrichissement personnel. Resnais, c’était ça, je ne l’ai jamais vu manipulateur, malveillant, perturbateur. Il a toujours essayé d’obtenir des acteurs des choses qui pouvaient illuminer leurs jours et lui-même. Il appliquait, au fond, ce que Michel Bouquet disait à ses élèves : N’oubliez jamais qu’au théâtre, le public ne vient pas pour vous voir jouer, il vient pour jouer avec vous. Resnais faisait de même avec ses comédiens : il leur proposait simplement de jouer avec lui.

Pierre Arditi

8 03 2014                   Le vol Malaysia Airlines MH370 de Kuala Lumpur à Pékin, un Boeing 777, fait demi-tour une heure après son décollage, cap au sud, sud-ouest, en même temps que s’installe un silence radio. Il y a 239 passagers à bord ; il va disparaître en plein cœur de l’océan Indien. Il sera prouvé qu’après avoir éteint toute possibilité d’être entendu, il volera encore 7 heures avant de s’abîmer en mer, à court de carburant. Il transporte des piles au lithium, hautement inflammables, déjà à l’origine d’accidents aériens. Ainsi donc, dans nos cieux où sont en vol en  moyenne 20 000 avions, il n’y aurait aucun radar, aucun satellite qui aurait été à même de repérer sept heures durant cet énorme oiseau qu’est un avion de 63 mètres de long qui transporte 250 personnes ! Mais comment donc croire cela ? et dès lors pourquoi nous enfume-t-on ? On apprendra plus tard que deux avions AWACS – système de détection et de commandement aéroporté – étaient sur zone : donc on sait aujourd’hui, [quatre ans plus tard] que les Américains ont eu très vite entre les mains des informations inaccessibles aux autres : reste à savoir ce que peuvent raconter les Awacs, beaucoup de choses sans doute, mais probablement pas ce qu’ont en tête les pilote et copilote d’un avion, pas plus qu’un hypothétique terroriste.

  • À 1 h 19, quand l’avion quitte l’espace aérien malaisien, rien d’anormal ne transparaît de ce vol. Puis tout se gâte brutalement.
  • Trois minutes plus tard, à 1 h 22, le transpondeur, cet appareil qui permet à un avion d’être localisé depuis le sol autant que par les autres avions, est soudainement débranché. Ultime contact avec l’extérieur, il n’est désactivé par le pilote qu’en cas de problème électrique grave.
  • Encore trois minutes plus tard, l’avion dévie soudain de sa route et, apparemment, part en sens inverse.
  • À 1 h 30, le centre de contrôle aérien vietnamien de Hô Chi Minh-Ville échoue à ­entrer en contact avec le MH370 et demande à l’avion commercial présumé le plus proche de le faire pour lui. Le pilote de ce ­dernier ne reçoit en retour que des marmonnements sur fond de parasites.
  • À 1 h 37, le système Acars, censé transmettre de nouvelles données, n’émet pas.
  • À 1 h 38, le contrôle aérien d’Hô Chi Minh-Ville demande à celui de Kuala Lumpur de prendre des nouvelles du MH 370. L’avion n’a pas pris contact avec lui, comme le veut la coutume, et il a disparu de son radar après le point de cheminement Bitod. Le contrôle aérien de Kuala Lumpur ­répond que le MH370 n’est jamais revenu sur sa fréquence après avoir franchi le point de cheminement Igari, le dernier sous son contrôle.
  • À 2 h 03, Malaysia Airlines, prévenu de la disparition, envoie un message au cockpit lui demandant de joindre d’urgence le contrôle aérien vietnamien. Pas de réponse.
  • À 2 h 15, le contrôle aérien de Kuala Lumpur contacte le centre des opérations de Malaysia Airlines. Ce dernier lui fait savoir qu’il est capable d’échanger des signaux avec le vol 370 et que celui-ci est dans l’espace aérien cambodgien.
  • Trois minutes plus tard, à 2 h 18, le contrôle aérien de Kuala Lumpur demande à celui d’Hô Chi Minh-Ville si le MH 370 est supposé entrer dans l’espace aérien cambodgien. La réponse est immédiate. …
  • 2 h 37  Le centre des opérations de Malaysia Airlines transmet les coordonnées de la localisation supposée de l’avion à Hô Chi Minh-Ville, qui doute encore.
  • 2 h 39  Un appel par satellite n’aboutit pas.
  • 2 h 43  Une unité américaine basée à U-Tapao en Thaïlande aurait capté un signal de détresse (SOS) du vol MH370 ; le pilote aurait réclamé un atterrissage de toute urgence en disant que l’appareil était sur le point de se désintégrer. L’armée américaine aurait transmis cette information aux autorités de Malaisie.  Cette information est au conditionnel, car le journaliste du China Times (Taïwan) qui la rapporte refuse de donner ses sources.
  • A 8 h 19 et trente-sept secondes, un dernier signal satellite, apparemment de faible intensité, provient de l’avion.

Marc Dugain, écrivain français à succès, émet des doutes sur l’honnêteté des enquêtes menées.

Marc Dugain ne s’est mis à l’écriture que vers 35 ans : auparavant, il avait été cadre de direction chez Air France, puis avait dirigé en 2000 deux petites compagnies aériennes Proteus Airline et Flandres Air : il serait donc présomptueux de mettre en doute sa compétence en matière d’aviation. Il n’a pas d’avis original concernant l’explication de la trajectoire aberrante de l’avion, puis son silence sinon d’adopter l’explication partagée par la grande majorité des journalistes et responsables : un détournement par des pirates  ou, encore, plus sophistiqué, par des hackers informatiques, ou un incendie qui aurait asphyxié tout le monde, passagers comme équipage.

Mais je ne peux pas admettre la mise à l’écart de certains témoignages, – des pêcheurs des Maldives qui ont vu l’avion au petit matin du 8 mars, à basse altitude [les Maldives sont un archipel au sud des Indes et au nord de l’île de Diego Garcia, île britannique de l’archipel des Chagos, occupée par une base militaire américaine de grande importance stratégique : 300 hommes, 5 navires. Voyant cet avion pirate se diriger vers eux, les Américains l’auraient préventivement éliminé] :

J’ai vu un avion énorme nous survoler à basse altitude. Il faisait beaucoup de bruit. Il a fait un virage au sud-est et il a continué à la même altitude. J’ai vu des stries rouges et bleues sur une couleur blanche [les couleurs de la compagnie Malaysia Airlines], rapporte un pêcheur de l’île de Kudahuvadhoo, à l’extrême sud de l’archipel.  [Mais ce témoignage, corroboré par plusieurs autres, sur les îles, ne peut désigner cet avion, car à cette heure, estimée à peu de choses près à 9h15, l’avion de la Malaysian, avait déjà cessé de voler, ne disposant pas de suffisamment de carburant pour être encore en vol.]

En 2006 Boeing a déposé un brevet de contrôle à distance, depuis un ordinateur connecté à l’intérieur ou à l’extérieur. Or, avec une telle technologie, il est théoriquement possible que cet avion ait été détourné par une action sur l’informatique embarquée.

Autre piste : un feu survenu dans l’avion qui aurait poussé les membres de l’équipage à désactiver le dispositif et, partant, tous les systèmes de communication avec le sol. Un étrange objet trouvé deux semaines après la disparition de l’appareil au large des Maldives pourrait accréditer cette thèse.

Selon des experts aéronautiques, qui ont pu analyser des photographies de cette découverte avant que des militaires ne les saisissent, il pourrait s’agir d’un extincteur de Boeing 777. Qu’il ait pu flotter indique évidemment qu’il était vide, donc déclenché automatiquement lors d’un incendie. Les autorités en charge des investigations n’ont jamais fait état de cette trouvaille. Elle pourrait en tous cas étayer le scénario selon lequel l’appareil a continué sa trajectoire en raison de la mort par asphyxie de ses pilotes et de tous les passagers. Il existe deux exemples similaires où des avions ont continué leur route alors que personne n’avait survécu à bord

Les enquêteurs manquent manifestement d’empressement pour aller chercher des réponses du côté de l’océan Indien dans la zone de Diego Garcia, [en latitude sur une ligne du nord de Madagascar à la pointe ouest de Java et en longitude, plein sud de Bombay[2] ]. La quasi-totalité des investigations menées se sont toujours contentées de suivre les seules indications délivrées par Immarsat, une société de satellites britannique réputée très proche des services de renseignements.

La déconsidération, voire la confiscation, de certaines découvertes, ainsi que l’incapacité des services de renseignement pourtant dotés de technologies très avancées à détecter un appareil de 63 mètres de long, témoignent d’un manque certain de transparence.

Marc Dugain penche donc pour un avion dans lequel tout le monde pourrait être mort et qui termine abattu par les Américains de Diego Garcia. Un an après l’accident, le Monde penche plutôt pour un détournement par trois passagers jusqu’à la panne de carburant, sans mentionner le témoignage du pêcheur qui a vu l’avion d’assez près, juste avant sa disparition, ni l’extincteur trouvé près des Maldives :

Parmi les 227 passagers du Boeing, 152 étaient chinois. Le centre de soutien aux familles mis en place près de l’aéroport est inaccessible par transport public. Les familles chinoises ont interdiction de parler aux médias étrangers et sont ouvertement encouragées à porter plainte contre Malaysia Airlines. Des avocats internationaux ont même été mis gratuitement à leur disposition à cet effet.

Pour le moment, la plupart n’ont que faire d’une compensation, aussi importante soit-elle. Avec tous les Boeing que la Chine achète, le gouvernement aurait de quoi exiger une enquête digne de ce nom, pourquoi ne disent-ils rien et nous demandent-ils en plus de nous taire ? s’indigne l’un d’eux, sous couvert d’anonymat. Une vingtaine de parents des disparus a donc décidé de venir à Kuala Lumpur pour exprimer à la compagnie aérienne leur immense frustration. Chacun caresse, encore et toujours, l’espoir d’apprendre quelque chose… Le groupe campe finalement à même le sol devant les bureaux de Malaysia Airlines la nuit de leur arrivée. Une entrevue a lieu vendredi 13  février avec MAS qui n’a rien à ajouter.

Le ministre du transport malaisien, Liow Tiong Lai avait promis de faire parvenir à Kelly Wen Yan l’intégralité des données brutes de la société britannique de satellites, Inmarsat. Les familles aimeraient faire expertiser indépendamment ces informations sur lesquelles repose toute l’explication du crash au beau milieu des mers du Sud. Elle s’est fait signifier, mi février, que ces documents ne lui seraient jamais remis.

Quelles informations sensibles seraient enfouies dans ces données satellite et pourquoi celles livrées fin mai  2014 par la Malaisie sous la pression des médias n’étaient-elles pas complètes ? Alors que le tableau d’Inmarsat entraperçu à la télévision comportait 28 colonnes de chiffres, celui finalement rendu public par la Malaisie n’en compte que 9. S’il n’y avait rien d’intéressant dans les autres colonnes, pourquoi ne pas nous les montrer ? s’interroge Duncan Steel, astrophysicien britannique membre de The Independent Group. Ce groupe d’experts bénévoles et passionnés tente de faire parler ces données plus sibyllines que des hiéroglyphes. Il s’agit pour eux de soulager les familles mais aussi de résoudre le plus grand mystère de l’histoire de l’aviation.

Ils corrigent, voire reprennent à zéro les analyses d’Inmarsat. Personne n’arrive exactement aux mêmes résultats en fonction des hypothèses et des paramètres liés à la propagation de ces ondes électromagnétiques, entre l’avion qui se déplace à des vitesses et altitudes estimées, le satellite qui oscille sur son orbite à quelque 36 000 kilomètres de la Terre, et la base terrestre située à Perth, en Australie. D’autant que le satellite 3F1 par lequel est passé le signal est à la limite de son cycle de vie et à court de fioul. Son oscillation normale est amplifiée et mal contrôlée…

[…]                 Quand le vol Rio-Paris AF 447 et ses 228 passagers ont sombré dans l’océan Atlantique le 1er  juin  2009, il a fallu attendre cinq jours pour localiser les premiers débris malgré un positionnement Acars (système de communication et de transmission de l’avion) précis à cinq minutes près. Mais en quelques semaines, 640 morceaux de débris et 50 corps avaient été retrouvés en surface. Il fallut ensuite deux ans pour localiser la carlingue de l’Airbus d’Air France, par 3 950 mètres de fond, et remonter 104 autres corps.

Une grande partie des matériaux de fabrication d’un avion sont conçus pour flotter, à commencer par les sièges. Au mois d’octobre  2014, une vaste campagne de nettoyage de certaines plages de la côte ouest australienne n’a rien donné. Le scénario d’un kiss landing, où le Boeing aurait amerri en douceur et aurait coulé d’un bloc est jugé improbable. L’absence de preuves n’est pas la preuve d’absence, se répètent les chercheurs bénévoles.

Le 8  mars  2014, le vol Kuala Lumpur-Pékin décolle à 0 h 41, comme tous les jours. Après quarante minutes de vol, l’avion s’apprête à quitter l’espace aérien malaisien pour pénétrer dans le ciel vietnamien. All right, good night, Malaysia 370, sont les derniers mots émis du cockpit à 01 h 21. C’est le jeune copilote qui parle. La voix, détendue, n’a rien de suspect. La procédure voudrait alors que, dans les secondes qui suivent, l’avion se manifeste aux autorités vietnamiennes par un message du type Ici MH370, bonjour Ho Chi Minh. Mais cet appel du MH370 ne vient pas.

En revanche, le transpondeur (principal moyen de communication) est éteint 90 secondes après le dernier échange. C’est ensuite le système Acars d’envoi automatique d’informations techniques qui est éteint. Cette procédure n’est même pas enseignée aux pilotes tant elle défie l’entendement. Il suffit en fait de décliquer les trois modes d’émissions sur le trackpad. Mais personne ne comprend pourquoi il y a moyen de l’éteindre, cela semble injustifiable, nous affirme un pilote de Boeing 777, qui, comme beaucoup, a regardé comment faire depuis. Ces deux gestes à eux seuls (la mise hors de fonction du transpondeur puis du système Acars) éliminent les scénarios de la défaillance technique, du suicide du pilote ou d’une explosion en vol. Ils signent, au contraire, une prise de contrôle de l’appareil avec volonté délibérée de le faire  disparaître.

Qui est alors aux commandes ? C’est l’une des clés du mystère. Cet avion est resté sous contrôle jusqu’à la dernière minute, affirme Tim Clark, le patron d’Emirates Airlines, la compagnie aérienne avec la plus large flotte de Boeing 777 au monde. Il est la voix la plus autorisée à dénoncer le manque flagrant de transparence dans cette affaire. Contrairement à ce qui a été écrit, pendant les premières semaines, dans la presse malaisienne et anglo-saxonne au sujet du pilote, tentant de lui faire porter la responsabilité de l’événement, rien ne permet de l’accuser.

L’homme n’a rien d’un fanatique. Zaharie Ahmad Shah, 53 ans, 18 000  heures de vol, n’a aucun des problèmes conjugaux qu’on lui a prêtés. Il n’est pas passé, le jour même du vol, au procès d’Anwar Ibrahim, leader de l’opposition dont il est, certes, sympathisant et lointain parent. Rien n’indique qu’il aurait demandé à être affecté sur ce trajet. Quant à son simulateur de vol qui a beaucoup fait parler de lui, son beau-frère a affirmé dans une interview télévisée qu’il était en panne depuis un an. Selon des fuites de la police malaisienne, le FBI, qui en a pris possession, y aurait trouvé des données effacées récemment et des pistes d’atterrissage exotiques et suspectes, dont celle de la très stratégique base militaire américaine sur l’île de Diego Garcia, au cœur de l’océan Indien. Quant au jeune copilote, Fariq Abdul Hamid, 27 ans, 2 760  heures de vol, il ne présente, semble-t-il, rien de suspect, même s’il a clairement bafoué les règles de sécurité en  2011 en invitant deux jeunes Sud-Africaines dans le cockpit pendant un vol Phuket-Kuala Lumpur.

Un autre scénario croît en popularité dans les cercles sérieux qui travaillent sur cette énigme. Depuis les attentats du 11-Septembre, les cockpits sont sécurisés. Mais, aussi ahurissant que cela puisse sembler, le compartiment électrique et électronique (EE bay), cerveau de l’avion situé en dessous de la cabine de première classe, est en accès libre à qui en connaît l’emplacement. La vidéo d’un pilote de la compagnie aérienne Varig montrant l’accès au système central d’un 777 (soulever la moquette et lever la trappe) a semé l’effroi parmi les pilotes. Si un équipage pirate prend ainsi la main sur toutes les commandes de l’avion, le cockpit est de facto désactivé, et l’équipage légitime ne peut plus faire quoi que ce soit. Pas même donner l’alerte, puisque le transpondeur a été éteint, d’en bas.

Troisième option discutée : la prise de contrôle à distance. Boeing a en effet déposé en  2006 la technologie nécessaire pour y parvenir. Mais on ne sait ni quels avions en auraient été équipés ni surtout qui l’utiliserait : Boeing ? La compagnie aérienne ? Et, le cas échéant, à quelles fins ?

Alors que l’on ne sait plus rien de ce qui se passe à bord du MH370 à partir du Good night, à terre, en revanche, c’est le début de longues heures d’un cafouillage tragique. Le logbook (journal de bord) des échanges entre les tours de contrôle de Kuala Lumpur et d’Hô Chi Minh-Ville documente une imposante série de ratés. Hô Chi Minh-Ville attend dix-neuf minutes pour alerter Kuala Lumpur sur l’étrange silence du MH370. Les experts estiment qu’il aurait fallu réagir en trois ou quatre minutes, au plus.

Hô Chi Minh-Ville n’indique qu’à 1 h 46 à Kuala Lumpur que l’avion a disparu des écrans radar civils, juste après avoir passé la balise Bitod. Les routes aériennes sont couvertes de balises, nommées pour faciliter leur identification. A 2 h 03, après plusieurs échanges vains entre les contrôleurs des deux pays, la tour de Kuala Lumpur informe ses interlocuteurs vietnamiens que le centre des opérations de Malaysia Airlines a localisé l’avion… au Cambodge. Bonne nouvelle, bizarre tout de même. Hô Chi Minh-Ville demande des précisions. Une demi-heure plus tard, il est 2 h 37, le centre des opérations transmet les coordonnées de la localisation supposée de l’avion à Hô Chi Minh-Ville, qui doute encore.

Un appel par satellite tenté à 2 h 39 n’aboutit pas. Près d’une heure plus tard, le centre des opérations de Malaysia Airlines corrige son message : la position donnée au-dessus du Cambodge était fondée sur une projection, qui ne permettait pas de localiser l’avion. Autrement dit, ils n’ont, eux non plus, aucune idée de l’endroit où se trouve le MH370… Cela fait donc déjà deux heures et dix minutes que l’avion a bel et bien disparu entre deux tours de contrôle hésitantes et perplexes. Hô Chi Minh-Ville tente de contacter Haïnan et Hongkong au cas où ils aient vu passer l’avion perdu…

Il faudra attendre encore deux heures, 5 h 30, pour que l’alerte soit lancée. Et à 7 h 24, une heure après l’heure prévue de l’atterrissage à Pékin, MAS publie un communiqué annonçant la perte de contact avec MH370. On apprendra seize jours plus tard qu’à 2 h 22, l’avion est en fait au nord-est de Sumatra. Il a dévié de sa route de 160 degrés vers l’ouest. Des semaines plus tard, le ministre malaisien de la défense et des transports, Hishammuddin Hussein, admet enfin clairement que l’aviation civile a prévenu l’armée dans la nuit du 7 au 8  mars et que les radars militaires malaisiens ont vu l’avion faire un quasi demi-tour gauche, survoler la péninsule malaisienne d’est en ouest pendant quarante minutes, passer à la verticale de la base aérienne militaire de Butterworth, sur la côte ouest de la Malaisie, avant de prendre le large vers un nouveau cap. Les radars ont tout vu, mais personne ne regardait les radars…

Aucune image de ces radars malaisiens n’a à ce jour été rendue publique. Le ministre s’est justifié ainsi de son inaction : C’était un avion commercial, de chez nous, sur notre territoire, nous ne sommes en guerre avec personne… que voulez-vous faire ? Et d’ajouter : Le descendre ? Les Américains auraient sans doute fait cela… En fait, les procédures d’urgence exigent d’envoyer des avions de chasse à proximité de l’appareil et, dans certains cas, de le forcer à atterrir. Encore faut-il en avoir la volonté politique. En  2003, l’Indonésie avait envoyé des F-16 raccompagner cinq F-18 Hornets américains qui avaient violé son espace aérien. Mais la Malaisie a laissé passer un Boeing 777 qui ne communiquait plus avec le contrôle aérien et qui survolait le pays à contresens de sa route.

La Malaisie n’a pas non plus expliqué pourquoi, alors que l’avion a quitté son territoire par l’ouest, elle a lancé des recherches de grande envergure à l’est, en mer de Chine du Sud, sollicitant notamment l’aide de la Chine, du Vietnam et de la Thaïlande. S’ils avaient voulu faire diversion pour laisser le temps à cet avion de faire ce qu’il avait à faire, ils n’auraient pas pu s’y prendre autrement ! estime l’Australien Ethan Hunt, membre du comité des familles qui a lancé une campagne de collecte de fonds appelée Reward MH370 afin de financer une enquête privée.

Au cœur de la nuit du 8  mars, le MH370 n’est plus repérable par aucun radar civil. Duncan Steel a reconstitué la carte de treize radars militaires susceptibles d’avoir vu le Boeing dans une région stratégique : le détroit de Malacca est l’un des axes maritimes les plus denses de la planète. Les États-Unis ont une présence navale et aérienne quasi permanente à Singapour. Après être sorti de la couverture radar de la Malaisie, le MH370 est encore dans la zone d’au moins deux radars indonésiens et d’un radar thaïlandais. Une seule image, de Thaïlande, a été montrée aux familles chinoises le 24  mars  2014, à Pékin. Toutes les annotations ajoutées par la Malaisie sur l’image radar montrée ce jour-là étaient fausses et comme le projecteur était mal réglé, il manque aussi une partie de l’image, regrette Duncan Steel.

Peu après ce dernier point radar, à 2 h 22, au nord-est de l’Indonésie, l’avion met le cap sur son destin. Si un radar malaisien, indonésien, thaïlandais, voire singapourien, fonctionnait dans la région à cette heure-là, il a des informations sur la direction prise par le MH370. Au sud de Java, l’Australie a des radars sur les îles Cocos et Christmas. Le mutisme des radars de la région est d’autant plus étonnant que la zone venait d’être le théâtre du plus important exercice multinational de défense de la région. L’opération Cobra Gold a lieu chaque année. Elle inclut Thaïlande, Etats-Unis, Indonésie, Malaisie, Singapour, Corée du Sud, Japon.

En outre, le 8  mars  2014, la Thaïlande s’apprêtait à accueillir un autre exercice militaire, tripartite cette fois -Etats-Unis, Thaïlande, Singapour -, centré sur la défense aérienne : Tiger Cope. Pourtant, à l’exception de l’unique image thaïlandaise, aucune autre information sur le MH370 n’émane des radars. Soit ils n’ont rien vu, et c’est inquiétant ; soit ils ont vu quelque chose, qu’ils ne veulent pas ou ne peuvent pas partager, et c’est encore plus inquiétant, résume le Français Ghyslain Wattrelos, qui a perdu sa femme et deux de ses trois enfants dans le vol.

A la mi-septembre  2014 pourtant, le chef de la police indonésienne, le général Sutarman, déclare à l’hebdomadaire Tempo que son alter ego malaisien et lui-même savent ce qui est arrivé au MH370. L’avocat Matthias Chang, qui fut conseiller politique de l’ex-premier ministre malaisien Mahathir Mohamad, s’étonne que les médias s’acharnent contre son pays. Il refuse de croire que les Etats-Unis ne savent rien. Qui sur terre a les moyens de tout voir et de tout entendre ? Jusqu’aux conversations privées des chefs d’Etat ? Pas nous ! lance-t-il.

Son système Acars éteint, l’avion ne transmet plus non plus la moindre information technique qui, relayée par satellite, aurait pu le localiser. Dans le cas du crash de l’AF447 entre Rio et Paris en  2009, c’est la dernière émission Acars qui avait permis de localiser la chute de l’appareil à cinq minutes près. Est-ce donc un détournement parfait, sans traces, qui vient d’avoir lieu ? Il reste pourtant un lien extrêmement ténu entre l’avion et le reste du monde. Même s’il n’émet plus, le Boeing reçoit à son insu un toc toc silencieux (un ping, dans le jargon aéronautique), dont le seul écho permet de savoir qu’il est reçu. Ce signal n’a jamais eu pour vocation la localisation de l’avion, mais Inmarsat tente d’approfondir la question et se lance dans des extrapolations mathématiques analysant la durée de transmission et la qualité du signal.

Le 12  mars  2014, la société transmet ses premiers résultats. Ils comportent deux découvertes. D’abord, que l’avion a continué de voler jusqu’à 8 h 19. Cela correspondrait à l’épuisement de ses réserves en carburant. Ensuite, qu’il a circulé sur un arc, soit vers le nord jusqu’au Kazakhstan, soit vers le sud jusqu’au milieu des mers du Sud. Après quelques jours de démentis vigoureux, le 15  mars, le premier ministre, Najib Razak, entérine finalement les analyses d’Inmarsat. Puis, le 24  mars, grâce à une nouvelle série de calculs jamais tentés auparavant, c’est la piste sud qui est retenue.

L’attention du monde entier se déplace alors vers l’océan Indien. L’Australie prend la main sur ce qui devient la plus vaste opération de secours et de recherches de tous les temps, avec le soutien de Boeing, des bureaux britanniques et américains spécialisés AAIB et NTSB, d’Inmarsat et de Thales. A elle seule, la Chine met à contribution 21 satellites, 19 navires, 13 avions et 2 500 militaires et experts.

A plusieurs reprises, des déclarations hâtives suscitent de faux espoirs. Le 20  mars  2014, le premier ministre australien, Tony Abbott, parle d’informations nouvelles et crédibles. Raté. Le 11  avril, le même se déclare très confiant dans le fait que la boîte noire du MH370 a été repérée. Encore raté. Le 19  avril, le ministre de la défense et des transports malaisien affirme que les prochaines 48  heures seront cruciales. Et puis plus rien. Au fil des semaines, la formidable mission australienne menace de virer au fiasco. Les recherches changent de secteur. La zone recommandée par le Groupe indépendant finit par être examinée. Rien. Toujours pas la moindre trace au fond de l’océan du Boeing 777.

Le doute commence à se répandre même parmi les plus rationnels. Mais si l’avion n’est pas au fond de l’océan Indien, où est-il ? Pour certains, il ne s’agit plus d’affiner des calculs déjà suraffinés, mais bien de remettre en cause la démarche tout entière. Se peut-il qu’une partie des données Inmarsat aient été trafiquées ? C’est la thèse du journaliste américain Jeff Wise qui vient de publier un livre numérique The Plane That Was not There (L’avion qui n’était pas là). Il propose un scénario dans lequel les vraies fausses informations d’Inmarsat ne sont là que pour faire diversion, alors que les vrais coupables sont les deux Ukrainiens et le Russe qui étaient assis à l’avant de l’avion et dont les passeports sont les seuls à ne pas avoir été vérifiés par leurs autorités nationales respectives. Le  Groupe indépendant  a immédiatement exclu Jeff Wise.

Parmi les familles, l’échec des recherches sous-marines et l’absence de débris alourdissent le climat de défiance vis-à-vis de Malaysia Airlines et du gouvernement malaisien, né des incohérences et des mensonges des premières heures. Des dizaines de questions continuent de tarauder les familles. Pourquoi la Malaisie a-t-elle lancé des recherches au mauvais endroit en connaissance de cause ? Pourquoi a-t-il fallu attendre un mois pour que la liste officielle des passagers soit publiée ? Pourquoi l’aviation civile a-t-elle mentionné quatre faux passeports à bord, et Malaysia Airlines deux faux passeports ? Pourquoi a-t-il fallu attendre plusieurs mois pour qu’une liste incomplète du contenu des soutes soit publiée ? Pour le MH17 (298 morts, abattu par l’armée russe – on le saura en 2018 – en Ukraine le 17  juillet  2014), cette liste a été publiée le lendemain de l’accident. L’avion est-il vraiment monté à 45 000 pieds pendant vingt-trois minutes comme tant de sources ayant vu les données radars de la Malaisie l’ont affirmé ? Nos propres sources affirment le contraire…

Une phrase hante certains membres des familles chinoises : C’est très compliqué. Vous ne pouvez pas comprendre, leur aurait dit, sans doute à bout d’arguments, l’ambassadeur de Chine en Malaisie, Huang Huikang, au début de la crise. Un an plus tard, c’est toujours aussi compliqué. Et on ne peut toujours pas comprendre.

Florence de Changy             Le Monde du 6 mars 2015, qui publiera en mars 2016 Le vol MH 370 n’a pas disparu, dans lequel elle reconnaît ne pas savoir où il est, et en même temps affirme être sure que certaines personnes le savent.

Du nouveau le 10 janvier 2018 : les chasseurs de trésor se mêlent de la partie, et ils y mettent le paquet, c’est le moins qu’on puisse dire :

Jusqu’alors, en  1 046 jours, 710 000 km² (une fois et demie la France) du plancher océanique ont été cartographiés, dont 120 000 scannés en haute résolution. Trois années sans aucun résultat mais riches en fausses alertes, voire en aberrations, comme, par exemple, l’annonce par le premier ministre australien, Tony Abbott, de l’imminente récupération des boîtes noires de l’appareil. Le tout conclu, en octobre  2017, par un rapport confirmant l’échec cuisant de ce qui avait été présenté comme la plus grande opération de recherches sous-marines de tous les temps.

L’Australie affirme avoir acquis la quasi-certitude que l’avion n’est pas dans la zone en question, mais elle -affirme aussi, calculs et images satellites à l’appui, qu’il pourrait se trouver dans un autre secteur, de moins de 25 000  km². Aucun débris, aucun corps, aucune image radar, aucun témoignage visuel ne viennent corroborer l’hypothèse d’un crash dans cette région, située au croisement du 35° parallèle sud et du 93° méridien est, mais les familles des victimes veulent y voir un espoir. Et demandent donc sans relâche une relance des recherches…

Dans ces conditions, le fait qu’une société texane, Ocean Infinity, se dise prête à explorer le secteur à ses frais, en n’étant payée qu’en cas de localisation de l’épave, semble providentiel. D’après le contrat signé le 10 janvier 2018, le gouvernement malaisien lui versera entre 20 millions et 70 millions de dollars si et seulement si elle retrouve l’avion en moins de quatre-vingt-dix jours. Le montant de la rétribution sera proportionnel au temps passé à chercher et à l’étendue de la surface explorée. En théorie, cette campagne devrait donc être terminée d’ici à la mi-avril.

[…]        Force est de reconnaître qu’Ocean Infinity s’est donné les moyens de réussir son pari. Le seul fait d’affréter, pour une durée de six ans, le Seabed Constructor, le dernier-né des bateaux de l’entreprise norvégienne Swire Seabed, est un gage de sérieux. Avec sa grue capable de hisser 250 tonnes de 4 000 mètres de profondeur, ses deux robots d’intervention sous-marine et sa plate-forme d’hélicoptère, ce bâtiment de 115 mètres fait des envieux chez les spécialistes. Surtout qu’il a été équipé, pour l’occasion, de huit mini sous-marins autonomes, [d’un coût unitaire de 5 millions $, parait-il] capables de descendre pendant deux à trois jours jusqu’à 6 000 mètres, ainsi que de huit bateaux accompagnateurs automatisés, chargés de suivre les sous-marins depuis la surface et de relayer les données vers le bateau amiral. Ocean Infinity est ainsi en -mesure de scanner 1 000 km² (l’équivalent de 140 000 terrains de football) en vingt-quatre heures. Avec de tels moyens, et la nature de sa mission sur le MH 370, la société texane a fait connaître son nom dans le monde entier.

[…]        le principal investisseur de cette société est un riche homme d’affaires britannique, Anthony Clake, associé dans un fonds spéculatif de la City, Marshall Wace, qui gère environ 30  milliards de dollars d’actifs. Il se trouve qu’un article du Times du 8 octobre 2012, consacré aux personnalités ayant fait des millions de livres d’économie d’impôts en investissant dans les sociétés de recherches d’épaves, le mentionne ainsi : Anthony Clake a investi dans plusieurs sociétés de récupération d’épaves et a déjà trouvé onze épaves et un butin de pièces d’argent.

Un autre point intrigue le milieu de l’exploration sous-marine : le fait que soit associée à l’opération l’entreprise spécialisée en récupération de trésors Deep Ocean Search (DOS), basée à l’île Maurice et pour laquelle travaillent de nombreux Français.

[…]        Quel que soit le modèle économique de cette opération, le fait que le Seabed Constructor ait pris la mer avant même la signature du contrat avec la Malaisie est un signe de la détermination et de l’impatience d’Ocean Inifinity à passer à l’action. Début mars, les sonars de ses sous-marins avaient déjà scanné la quasi-totalité des 25 000 km², où l’Australie, à en croire le rapport publié en octobre, semblait si sûre de trouver trace du MH 370. Sans le moindre résultat à ce jour. [ni après le 9 mars 2018, tant et si bien qu’il sera mis fin aux recherches le 29 mai 2018 ; la rumeur dira qu’Ocean Infinity cherchait beaucoup plus des trésors que l’épave de l’avion].

Florence de Changy  Le Monde du 9 mars 2018

18 03 2014                   La Russie prend acte du résultat du référendum du 16 mars par lequel 96.6 % des votants demandaient que la Crimée soit rattachés à la Russie : la Crimée fait désormais partie de la Fédération de Russie.

30 03 2014                 Le Far West, en France, c’est le sud-ouest : les sheriffs, ceux qui devraient agir au nom du bien public, ont perdu le courage de faire leur métier et se sont vendus aux puissants, en l’occurrence les propriétaires des grands crus de Bordeaux. C’est Isabelle Saporta (un temps préparatrice de l’émission de Jean-Pierre Coff : ça se bouffe pas, ça se mange) qui le raconte dans Vino Business après avoir déjà écrit un autre brûlot : Le Livre noir de l’agriculture. Elle enfoncera le clou en 2016 avec Foutez-nous la paix, SOS lancé au secours des petits producteurs fournisseurs des grandes tables.

Votre enquête sur la viticulture vous a entraînée principalement dans le Bordelais. Pourquoi ? J’ai ciblé mon travail sur cette région, d’abord parce que c’est un fleuron de la viticulture française, mais aussi parce que là-bas, se côtoient plus qu’ailleurs deux viticultures : celle des petits vignerons (des Côtes de Castillon ou de l’Entre-deux-Mers) qui vendent leur tonneau de vin au même prix qu’une bouteille dans les grands crus. Et celle des grands crus classés qui ne jouent plus leur rôle de locomotive. On a deux mondes totalement opposés dans lequel le gendarme l’INAO (l’Institut national des appellations d’origine contrôlée, ndlr) n’assure plus sa mission. Au lieu de préserver les petits vignerons, ce quasi service public est aujourd’hui dans les mains des puissants. De grands châtelains du Bordelais font du vin le matin et siègent l’après-midi dans les comités de l’INAO qui font les classements dans lesquels eux-mêmes vont se promouvoir. On assiste, dites-vous, à la disparition de la viticulture classique… En dix ans, le Bordelais a perdu 30 % de vignerons. Et dans 20 ans, la viticulture moyenne à l’ancienne n’existera plus dans ces grands terroirs. Et rien n’est fait pour les protéger. L’INAO et la Safer (Société d’aménagement du foncier) qui sont censés veiller au maillage du territoire entre petits et grands ne jouent pas leur rôle. Dans les appellations prestigieuses, comme Saint-Émilion ou Pomerol, à terme il n’y aura plus de petits vignerons, car le prix du foncier est devenu dingue. Sur le plateau de Pomerol, il n’y a pas de terre à moins de 2,5 à 2 millions d’euros l’hectare. Qui peut acheter cela ou sortir une somme pareille au moment d’une succession? Les petits vignerons sont cernés par les grands investisseurs, les Chinois qui ont déjà racheté 50 châteaux en 4 ans, et les fonds de pension. On acte la mise à mort du petit vigneron qui fait bien son travail, mais qui n’est pas dans le bing-bling ou l’investissement parce qu’on a crée une bulle spéculative sur le foncier. On l’éjecte purement et simplement des appellations les plus prestigieuses. D’un autre côté, ceux qui travaillent des appellations dites moins prestigieuses n’intéressent personne et sont condamnés à vendre leur vin à des prix qui ne leur permettent pas de vivre. Jusqu’où va cette mainmise des grands investisseurs ? Dans le Bordelais, ils ne représentent que 5 à 6 % de la viticulture, mais ils font l’essentiel des profits. La part des Chinois reste encore mesurée – environ 1 000 hectares et cinquante châteaux – mais elle augmente. Ce qui prouve que l’argent est aujourd’hui en Chine, moins aux USA, et que les grands terroirs français échappent aux vignerons classiques. Ce qui est dément, c’est que tous ces investisseurs, ces fonds de pension qui nous ont entraînés dans des crises boursières ont décidé de mettre leur pognon dans du dur, dans le foncier. Avec, des prix qui flambent, au niveau du foncier ou de la bouteille. Tous les grands patrons français comme Bouygues, Bernard Amault, Pinaut, les héritiers Chanel, ont acheté des vignobles. Je ne conteste pas la grande qualité de leur vin. Mais la règle du jeu est faussée… A quel niveau ? Ces grands fauves à l’exemple de LVMH avec son Cheval Blanc ou Château Yquem, savent faire du marketing, ils font construire des chais par de grands architectes, embauchent les plus grands winemakers du monde, tout ça financé à coup de millions par la PAC. On est dans le bling-bling. Et l’INAO qui devrait dire Stop suit le mouvement et les aide même à acheter tous nos terroirs. Si on continue comme ça, on n’aura plus en France que des bouteilles à des milliers d’euros et du vin industriel. Ces bouteilles de luxe partent à l’exportation pour les riches apparatchiks chinois ou russes. Ou elles finissent entassées dans les tunnels de Hong Kong dans un but spéculatif. Sauf que cette bulle-là est en train d’exploser. Car les Chinois s’aperçoivent qu’ils les ont payées trop cher et ils les renvoient… Vous êtes très sévère envers l’INAO, chargé d’établir les classements des vignobles Oui, parce que ce gendarme que devrait être l’INAO joue le jeu des grands fauves. Ils demandent à l’INAO de changer le cahier des charges pour pouvoir se débarrasser au plus vite des petits vignerons qu’ils veulent racheter. Pour ceux qui sont déclassés, parfois de façon curieuse, c’est la chute assurée. Un grand fauve vous rachète et 4 ou 5 ans après, ni vu ni connu, on réintègre le vin… Vu la violence à la réception de mon livre, je crois que j’ai tapé juste. Même si je ne mets pas tout le monde dans le même panier et que je sais qu’il y a des gens formidables, il est dément de constater à quel point ce monde-là vit dans la courtisanerie.

Isabelle Saporta. Vino Business Éditions Albin Michel 2014. Propos recueillis par Laure Joanin               Le Midi libre du 30 mars 2014 mars 2014

Dans Foutez-nous la paix, elle mènera une charge frontale contre les institutions majeures du monde agricole français, beaucoup plus d’ailleurs que contre la Commission Européenne : FNSEA, INAO, SAFER, qui toutes, ont eu pour vocation à leur naissance de défendre l’ensemble des intérêts professionnels de toute une profession, et dérive au fil du temps, se sont fait pour finir les serviteurs des puissants au détriment des petits, par simple évaporation du sens du service public qui avait pourtant donné le la de leur naissance.

Qui est aujourd’hui à la tête de la FNSEA : Xavier Beulin, [† le 19 02 2017] qui est le patron du groupe Avril, leader des agrocarburants, de la nourriture animale, et qui s’occupe encore de santé, d’hygiène, de génétique, d’abattoirs, et tout ça, cela pèse 6.5 milliards d’€, pas beaucoup moins que celui d’Areva : 8 milliards. Comment peut-on envisager que ce monsieur soit à même, mentalement, d’être à l’écoute des petits et moyens paysans… Il ne peut être qu’obsédé de rentabilité… de ferme des Mille Vaches et autres projets pharaoniques, tueurs d’humanité autant que de diversité.

Et l’INAO qui se refuse à rendre obligatoire l’affichage de tous les additifs que l’on peut mettre dans le vin au cours de la vinification : jusqu’à 47 !

Et les SAFER qui se font intermédiaires pour des regroupements de terres  au bénéfice des grands propriétaires en prélevant leur pourcentage au passage.

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Et pour demain, coté communication, les dernières grandes manœuvres se mettent en place pour construire l’asile d’aliénés que sera demain le monde, drogué de télé, de portable, de tablette, chacun s’enivrant de sa propre image et de ses millions d’amis : le degré zéro de l’intelligence, la disparition pure et simple de l’esprit critique, nez collé sur l’émotionnel et le plaisir épidermique, avec l’illusion de la démocratie de l’humeur.

À mon époque, on apprenait les choses avant d’en avoir besoin, c’était cela la culture, maintenant on ne les apprend que si on en a un besoin immédiat et Internet nous les sert dans la seconde, à peine décongelées.

Marc Dugain             L’emprise       Gallimard 2014

Le problème dépasse l’identité de la candidate potentielle. Le fait que Mme Lagarde ait pu être sérieusement considérée comme une candidate possible et crédible à la présidence de la Commission européenne doit surtout être pris comme un signe troublant du relativisme de l’époque. Le style prime sur la substance, la forme sur le fond, les qualités médiatiques supposées des candidats aux fonctions internationales l’emportent de loin sur leurs idées, leur vision, leurs projets. Et les petits calculs et coups de billard à plusieurs bandes passent pour de la haute politique.

 Pierre Briançon                     Le Monde du 7  juin 2014

  • Amazon Le groupe de Seattle a commencé, à la fin des années 1990, en vendant en ligne des livres. Aujourd’hui, il est bien autre chose que le premier supermarché du monde sur la Toile : il conçoit liseuses et tablettes, et a investi un milliard de dollars dans l’achat de contenus (jeux, films…).
  • Google Le groupe avait commencé, à la fin des années 1990, par offrir un moteur de recherche en ligne d’une redoutable efficacité. Aujourd’hui, Google dispose d’un système d’exploitation dominant sur les smartphones (Android), d’un vrai groupe de médias avec YouTube, et il investit beaucoup dans l’intelligence artificielle, la réalité virtuelle (Google Car, Google Glass), et la robotique (il vient de racheter Boston Dynamics).
  • Facebook Après l’application de partage de photos Instagram rachetée en 2012, le réseau social s’est offert en 2014 la messagerie instantanée WhatsApp pour 19 milliards de dollars, et pour 2 milliards les casques Oculus Rift.

Amazon, numéro un mondial du commerce en ligne veut étendre son emprise aux salons et aux télévisions, l’un des rares domaines que les géants de la high-tech n’ont pas encore complètement révolutionné. Amazon devrait dévoiler début avril 2014 une box ou une clé HDMI se branchant sur les télévisions. Cet appareil donnerait accès à un service de streaming (lecture sans téléchargement) de vidéos et de chansons. Selon le Wall Street Journal, il sera gratuit, financé par la publicité, mais la société a cependant démenti cette information. S’attaquer à la télévision constituerait une nouvelle étape pour le groupe dans sa stratégie de développement sur les contenus digitaux. Il dispose déjà de sa boutique de films, chansons et applications, a lancé son service de streaming vidéo et il commence à produire ses propres séries télé. En tout, il aurait dépensé près d’1 milliard d’euros en achats de contenus en 2013… Amazon ne se considère d’ailleurs plus comme une entreprise de commerce en ligne, mais comme une société technologique, qui fait du commerce en ligne. Pour Jeff Bezos, son patron, la distribution sur le Web n’a toujours été qu’un point de départ. La société a ainsi été la première à proposer une offre de cloud, l’informatique dématérialisée. Les appareils connectés aux télévisions vont faire émerger une nouvelle plate-forme, créant de nombreuses opportunités, prédit Brian Blau, analyste au cabinet Gartner. Un potentiel qui attire aussi ses rivaux. Google a déjà lancé Chromecast, sa propre clé avec un port HDMI pour le téléviseur. Il pourrait passer à la vitesse supérieure avec une box complète. Apple est présent avec son Apple TV et discuterait avec Comcast, le premier câblo-opérateur américain. En réalité, les géants américains de la high-tech, qui dominent largement le Web occidental, sont lancés dans un processus de diversification tous azimuts, qui semble ces derniers mois s’accélérer. C’est le seul moyen dont ces groupes disposent pour continuer d’attirer davantage d’utilisateurs selon M. Blau. Et cette expansion se fait désormais dans des domaines de plus en plus éloignés de leurs activités historiques. Les géants ont le sentiment que la prochaine innovation est au coin de la rue, estime Greg Sterling, d’Opus Research. Elles ont vu comment Microsoft a raté le tournant du mobile. Elles ne veulent pas se retrouver dans la même situation dans quelques années. BlackBerry ou Nokia, dépassés par l’arrivée des smartphones tactiles, font aussi office de piqûres de rappel. Mark Zuckerberg, le jeune patron de Facebook, confirme. Le mobile est la plate-forme d’aujourd’hui. Nous devons maintenant penser aux plates-formes de demain, a-t-il indiqué mardi 25 mars pour justifier le rachat à 2 milliards de dollars d’Oculus Rift, une start-up fabricant des casques de réalité virtuelle. Après avoir tardé à réagir à l’émergence des smartphones, Facebook veut créer le futur, estime M. Sterling. Elle étudie ainsi le déploiement d’un réseau de drones solaires en haute altitude. Le réseau a recruté des experts de la NASA et les cinq salariés de l’entreprise britannique Ascenta. Selon le Financial Times, le fondateur de cette start-up, Andrew Cox, a travaillé sur des programmes de drones pour l’armée britannique. Facebook convoiterait aussi la société Titan Aerospace. Son projet est très intéressé : il s’agit de connecter à l’Internet les quelques milliards d’humains qui n’y ont pas encore accès. Facebook espère bien les convertir avant d’autres groupes. Selon M. Blau, il adopte une stratégie similaire à Google. De fait, dans la Silicon Valley, le moteur de recherche est le champion de la diversification. En quinze ans, il n’a pas seulement conquis le Web. Il a élargi ses frontières aux smartphones et aux tablettes, avec son système d’exploitation Android. Et s’essaye maintenant aux voitures sans chauffeur, aux lunettes et aux montres connectées, à de nouvelles plates-formes de communication ou interfaces entre l’homme et la machine. Ses dernières initiatives vont encore plus loin. Le groupe fondé à la fin des années 1990 par Larry Page et Sergueï Brin, aujourd’hui jeunes quarantenaires et toujours aussi fondus de science, parie sur les dernières avancées en matière de robotique et d’intelligence artificielle. En janvier, Google a ainsi racheté DeepMind, une start-up britannique spécialisée dans l’intelligence artificielle. En 2012, il a aussi recruté Ray Kurzweil, un gourou de l’intelligence artificielle, et adepte de la théorie transhumaniste, prônant un humanisme amélioré par la machine. Google investit aussi dans la robotique. Fin 2013, Google a acquis Boston Dynamics, dont les robots à usage militaire sont parmi les plus avancés au monde. Les démonstrations sur YouTube de son robot WildCat lancé à plein galop sont très impressionnantes… En début d’année, le moteur de recherche a aussi racheté Nest, une entreprise concevant des thermostats et des détecteurs de fumée intelligents. Un moyen rapide pour s’attaquer au segment de la maison connectée. Google fait des paris sur le futur, indique M. Sterling. Beaucoup ont déjà échoué et beaucoup échoueront encore. Personne ne sait ce que sera la prochaine grande innovation : la réalité virtuelle, l’Internet des objets, les drones, l’intelligence artificielle… , renchérit, sur son blog, Fred Wilson, cofondateur d’Union Square Ventures, l’un des principaux fonds américains de capital-risque. Les géants du Web ne veulent surtout pas rater le coche et dépensent à tout va leurs milliards de dollars de cash pour ce faire.

Jérôme Marin, Cécile Ducourtieux                       Le Monde du 30 mars 2014

Passés sous silence la bascule du siècle, l’avènement d’Internet, les tours qui s’effondrent, nous avons nivelé la planète, le monde s’est aplati : Aristote et Copernic avaient tort, la Terre est une assiette creuse. Incapables de percevoir autre chose que ce petit cosmos, nous tournons autour sans même avoir faim, nous grapillons quelques miettes de déjà vu. L’Histoire se répète, donc nous la recommençons. Je veux du boulot, pas du mariage homo, s’exclament quelques quidams, heureux de leur trouvaille. Slogans, devises, dictons, formules, sentences, préceptes et clichés en guise de conversation, nous attendons la suite des jeux du cirque, la crue des idées, le retour aux curés, la boucle est  bouclée, circulez, il n’y a plus rien à voir. Voici nos jours.

Thierry  Beinstingel             Faux Nègres          Fayard 2014

Le pire est désormais certain

La révolution numérique est en marche. Dans l’espace-temps de son redéploiement, elle n’en est qu’à ses débuts et il est déjà possible d’anticiper où elle nous mène, dans un monde où l’être humain sera dissocié de lui-même jusqu’à devenir parfaitement contrôlable, sans contrainte ni violence physique. La seule certitude dans cette vaste évolution, ce sont les termes de l’échange. Prévisibilité, sécurité, allongement de la durée de vie contre la transparence absolue, la disparition de la vie privée, la perte de la liberté et de l’esprit critique. L’esprit reptilien, et tous ses débordements que des siècles de civilisation ont essayé de combattre sans succès, va enfin dis­paraître, et avec lui l’insécurité et l’inquiétude qui l’accompagnaient jusqu’ici. Le monde des big data se veut non stressant, non violent, il refuse la peur du lendemain. Et il a développé les outils pour y parvenir. Pourtant, contradiction suprême, ces bouleversements sont dictés par un des aspects fondamentaux de notre logique reptilienne humanisée : l’avidité. L’appétit sans fin d’une minorité, celle d’individus animés par un impérialisme qu’aucun État nation n’avait jamais osé envisager à ce degré.

L’autre, notre frère, notre semblable, est désormais au mieux un encombrement, au pire une menace. Big Mother veut nous débarrasser d’une nouvelle forme de violence impossible à traiter par les modes de combat classiques : le terrorisme. Jamais le monde, dans son ensemble, n’a été plus sûr. Jamais le sentiment d’insécurité n’a été aussi fort. Grâce notamment à Internet, fantastique robinet d’informations continues, se crée une dramaturgie mondiale, une sorte de fiction-réalité qui justifie l’alliance des big data et du monde du renseignement pour une mise sous surveillance sans précédent de l’humanité. Le pire n’est jamais certain. Le processus de surveillance des individus est irréversible, aucun texte législatif ou réglementaire ne pourra l’endiguer. Ce qui sera concédé en apparence par les big data et leurs alliés sera aussitôt repris avec l’aide d’une technologie que les législateurs sont incapables de suivre, débordés par des évolutions vertigineuses et par une complexité hors d’atteinte d’élus mal formés pour comprendre les véritables enjeux et englués dans la lenteur du temps politique. Ce pouvoir supranational mille fois annoncé sous des formes violentes par les écrivains de science-fiction s’installe sans bruit dans la douceur d’une civilisation où la gratuité ne sera plus l’exception mais la norme, où le travail sera réservé à une élite abusivement rémunérée et où la majorité de la population éjectée du travail par la robotisation sera livrée à une douce vacuité entretenue par un revenu minimum garanti en contrepartie d’une connexion permanente. Cet individualisme sans liberté préfigure une civilisation de l’ennui et de l’impatience à y remédier, les deux œuvrant à une perte de perception du réel.

Les maîtres du big data, ces puritains insatiables, n’en ont pas fini avec Dieu, leur prochain objectif. L’allongement de la vie, une des priorités de Google, ne sera accessible qu’aux plus fortunés, les mêmes qui vivront dans des lieux écologiquement préservés, loin de la concentration urbaine où les gens ordinaires s’aggloméreront, seuls, mais en sécurité grâce aux technologies de prévention des délits. L’homme augmenté, rehaussé, tel qu’on l’évoque aujourd’hui, n’est probablement qu’une étape vers la grande mutation qui se profile. Si, pour reprendre l’expression du père de l’Internet Vinton Cerf, la vie privée est une anomalie, le jour viendra certainement où la vie organique sera aussi considérée comme une anomalie. Le rêve des big data de fusionner l’homme et la machine est bel et bien en marche. Jusqu’à nous proposer un jour, pourquoi pas, de muter, grâce aux progrès de l’intelligence artificielle, dans une enveloppe non organique, parfaite et durable. Avec l’espoir que les milliards de données collectées sur nous durant notre existence nous permettent de le faire sans perte d’identité. Nous serons alors immortels et maîtrisés, pour ne pas dire asservis. L’orgueil des maîtres du numérique est sans limites, à l’image de leur créativité et de leur puissance financière. Jamais dans l’histoire de l’humanité si peu d’individus auront dicté leur loi à un aussi grand nombre. Un avenir qui paraît inéluctable tant les contre-pouvoirs manquent. Dans la vieille Europe, qui a vu naître la démocratie, la question n’est pas d’aller contre les big data mais de savoir comment les rattraper. Sauf que Google ne sera jamais rejoint, pas plus qu’Apple ou Amazon. Les données qu’elles ont déjà accumulées les mettent hors de portée de la concurrence. Face à cette nouvelle entité, incarnation de la puissance mutante des États-Unis, née de l’accouplement de l’appareil de renseignements avec les conglomérats du numérique, l’Europe gesticule mais elle s’est déjà résignée à une allégeance sans condition. Demain, tout notre être sera captif de la Toile : la santé, les assurances, les impôts, les comptes bancaires… Comme l’écrivait le philosophe Walter Benjamin : Que les choses suivent leur cours, voilà la catastrophe. Certes, le pire n’est jamais certain, mais une chose est sûre : résister va devenir de plus en plus compliqué. Cela passera par l’acceptation d’une marginalisation. Une méfiance vis-à-vis du monde connecté. Une extraction du temps contracté.

Arc-boutés sur une défense conçue pour résister à des idéologies clairement identifiées, les intellectuels censés jouer leur rôle de sentinelles n’ont rien vu venir ou presque, probablement submergés autant que fascinés par cette révolution technologique. Le projet des big data est libertarien, sans frontières, sans État, il rend obsolètes toutes les idéologies souverainistes. L’acte de résistance sera de remettre l’humain au centre du jeu. De protéger la sensibilité, l’intuition, l’intelligence chaotique, gage de survie. C’est à cette seule condition que nous pourrons préserver notre part d’humanité dans le monde des 0 et des 1. Sinon, nous vivrons tous irrémédiablement nus, avec ce faux sentiment d’émancipation que provoque la nudité. Les avantages proposés par les nouveaux maîtres du monde sont trop attrayants et la perte de liberté trop diffuse pour que l’individu moderne souhaite s’y opposer, pour autant qu’il en ait les moyens. Il ne faut pas compter sur les big data pour nous rendre cette liberté. En revanche, nous pouvons leur faire confiance pour convaincre l’humanité qu’elle n’est pas essentielle.

Marc Dugain, Christophe Labbé       L’homme nu. La dictature invisible du Numérique.          Robert Laffon. Plon 2016

La vie privée est un concept qui a émergé lors d’un boom urbain de la révolution industrielle. Si bien que cela pourrait très bien n’être qu’une anomalie.

Vinton Cerf, Chief Internet Evangelist chez Google, novembre 2013

Si vous faites quelque chose dont vous souhaitez que personne ne le sache, peut-être devriez-vous commencer par ne pas le faire. (Ce qui peut aussi se dire : Si vous n’avez rien à cacher, pourquoi craindre qu’on sache tout sur vous ?)

[…]      Ce n’est qu’une fois que nous aurons obtenu leur attention que nous pourrons espérer conquérir leur cœur et leur esprit

Eric Schmidt, président exécutif du conseil d’Administration de Google depuis 2011

La vie privée, ce n’est pas ce que l’on dissimule, c’est de l’espace non public, quelque chose dont nous avons besoin pour ensuite jouer notre rôle sur l’agora. Elle est aussi vitale socialement que le sommeil l’est biologiquement.

La transparence totale s’apparente à une nouvelle forme d’Inquisition. Car, que veut dire être transparent ? Que l’on voit au travers de vous et donc que l’on ne vous voit plus. On nous fait confondre honnêteté et transparence. Il faut se poser la question : est-ce que le seul moyen que j’ai d’être honnête, c’est d’être mis sous surveillance 24 h sur 24 ? Si la réponse est oui, cela signifie que l’on a inventé l’honnêteté totalitaire.

Jean-Claude Ameisen, ancien président du Comité Consultatif National d’éthique

Dès lors qu’aucun trajet ne pourra être payé en cash, il sera aisé de fournir sur chaque individu une cartographie de ses déplacements quotidiens, qui pourra être aussi bien transmise à son employeur qu’à sa femme ou à sa maîtresse, bref, à celui qui paiera l’information. Est-ce un hasard si Carlyle et Blackstone, les deux principales sociétés de capital-investissement de la planète, entrelacées aux services de renseignements américains, ont mis sur la table 10 milliards de $ pour racheter NCR, le leader mondial des caisses enregistreuses et des distributeurs de billets ?

Marc Dugain, Christophe Labbé    L’homme nu. La dictature invisible du Numérique. Robert Laffon. Plon 2016

Les géants du Net qui prônent la fin de la vie privée font tout, eux, pour se soustraire aux regards. La transparence qu’ils nous proposent est en fait une glace sans tain. La capacité de surveiller les moindres faits et gestes des autres, tout en cachant les siens, est la forme la plus haute du pouvoir. C’est le ressort central d’entreprises comme Google ou Facebook, écrit Frank Pasquale, professeur de droit à l’université du Maryland aux États-Unis, et auteur de The Black Box Society, un livre dans lequel il dénonce l’existence d’une boîte noire de plus en plus impénétrable protégée par le secret militaire, industriel ou commercial. Guy Debord l’annonçait déjà dans La Société du spectacle : Plus on parle de transparence, moins on sait qui dirige quoi, qui manipule qui, et dans quel but. Pour reprendre l’analogie de Frank Pasquale, les big data sont, avec les agences de renseignements qu’elles alimentent, comme le roi de Lydie dans le deuxième livre de La République de Platon : elles ont récupéré l’anneau de Gygès qui permet de devenir invisible et ainsi de voir sans être vu soi-même. Apple ou Google entrouvrent leurs portes aux seuls journalistes qui ont montré patte blanche et savent qu’ils seront exclus du paradis au moindre article désobligeant. Les reporters du site américain CENT n’ont-ils pas été blacklistés pendant plus d’un an par Google pour avoir publié des informations sur Eric Schmidt, telles que son salaire, son adresse, ses hobbies ou certaines donations qu’il avait faites? Des renseignements obtenus, ironie du sort, grâce au moteur de recherche de la firme.

S’assurer qu’il n’y ait plus jamais un Snowden pour ouvrir la boîte noire et en libérer les secrets inavouables, telle est l’obsession de la Matrice. L’humain est désormais identifié comme le maillon faible qu’il faut retirer de la boucle. Mieux vaut déléguer la surveillance de masse aux machines qui, elles, n’ont pas d’état d’âme. Puisque même au cœur de l’appareil de renseignements, dans le saint des saints, le cas de conscience est toujours possible. Tels ces quarante-trois réservistes de l’Unité d’élite 8200, sorte de NSA israélienne, qui, en septembre 2014, signaient une lettre ouverte dans laquelle ils dénonçaient les méthodes employées pour contrôler des millions de Palestiniens. La surveillance automatisée, elle, est totalitaire à la perfection.

La dictature décrite par Orwell dans 1984 est un modèle de domination dépassé sur le plan technologique.

Marc Dugain, Christophe Labbé    L’homme nu. La dictature invisible du Numérique. Robert Laffon. Plon 2016

Ce passage incessant d’une connexion mentale à sa déconnexion, la superposition constante de registres multiples et hétérogènes, la dépendance perpétuelle aux écrans, messages, sollicitations de toutes natures risquent de modifier en profondeur les manières de penser, mais aussi de ressentir.

Monique Atlan, Roger-Pol Droit. Humain Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies. Flammarion 2012

Plus que Jamais, le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse, permet de maintenir une cohérence au milieu du chaos

Cédric Biagini          L’emprise numérique. Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies. L’Échappée 2012

On ne fouille plus la profondeur des mots, on reste en surface, on ricoche dessus. Le Web est devenu une machine à simplifier le réel, jusqu’au langage lui-même. Tweeter, qui signifie haut-parleur, en est le symptôme le plus spectaculaire avec une compression de la pensée en 140 caractères maximum. Aujourd’hui, au sortir du primaire, certains élèves, hyperconnectés pour la plupart, se débattent avec 500 mots de vocabulaire. En contribuant à l’appauvrissement du langage, les marionnettistes du big data réduisent la diversité sémantique, simplifient et standardisent notre vision du monde. Par un étouffement de l’esprit critique, ils s’immunisent, par la même occasion, contre une remise en cause du système.

L’école, qui aurait pu être un espace de réflexion déconnecté, un lieu de résistance où l’on ensemence l’esprit critique, accompagne le mouvement. Najat Vallaud-Belkacem a foncé tête baissée avec son plan Tablette pour une éducation digitale qui a prévu, pour commencer, d’équiper toutes les classes de cinquième. Un milliard d’euros sur trois ans va être consacré à ce grand bond en avant numérique, avec l’objectif que la France puisse être leader dans l’e-éducation. Le corps enseignant a peu protesté, espérant pouvoir capter de nouveau l’attention des élèves qui, shootés par des décharges d’excitation émotionnelles, ne supportent plus le temps long de l’école, pourtant indispensable à l’apprentissage. Comme le rappelle le philosophe Éric Sadin, il est vital que l’enseignement favorise une salutaire forme d’écart, justement ce qu’offre le livre imprimé, objet physiquement clos à lui-même mais ouvert à toutes les expériences de la connaissance et de l’imaginaire. Il s’expose au regard dans une altérité située à distance qui appelle la concentration, indispensable à la réflexion et à la maturation du savoir.

 […]       En effaçant la chronologie, en gommant les repères historiques, on induit un état de confusion, une incapacité à hiérarchiser les événements. Privé de la profondeur du temps, chacun vit dans un monde aplati où tout est au même niveau, où tout se vaut. Et ce n’est pas l’école qui va administrer l’antidote, puisque l’on y a progressivement troqué l’enseignement chronologique de l’Histoire contre une représentation thématique. Non seulement l’histoire ne compte plus, mais c’est l’idée même du récit qui se disloque. Les big data ont aussi tué Homère. Avec l’Iliade et l’Odyssée, le poète grec a forgé le récit fondateur de la civilisation occidentale. Un texte monde qui avait vocation d’apprentissage pour former des citoyens, construire l’individu et la communauté. Une école de vie Dans l’espace infini et flottant de la Toile, la flèche de Cronos n’a pas de sens. Le récit ne se déroule pas, il se picore avec une frénésie impatiente.

Marc Dugain, Christophe Labbé    L’homme nu. La dictature invisible du Numérique. Robert Laffon. Plon 2016

Nous sommes devenus esclaves d’outils tellement perfectionnés que nous n’en saisissons plus le mode de fonctionnement. Ce sont bien des boîtes noires. Le principe de justification de telles pratiques est toujours le même : Tant que vous ne faites rien de mal, vous n’avez pas à craindre que l’on sache tout de vous et tout sur vous. La question étant de définir ce qu’est le mal, définition laissée à la totale discrétion de ceux qui ordonnent, classent, traitent les informations selon des critères que rien ne les oblige à révéler. En tout état de cause, le classement de chacun se fait en fonction d’une logique propre à la machine. Comme le souligne le philosophe Eric Sadin, spécialiste des nouvelles technologies, c’est la question de l’autonomie de la décision humaine qui s’effrite alors qu’elle est au cœur de l’humanisme moderne avec son éthique de la responsabilité. Plus largement, c’est l’écart qui jusque-là séparait les êtres entre eux et les êtres et les choses qui peu à peu se réduit.

Dans cette compression qui fait du monde une métadonnée unique et universelle, il n’y a plus de place pour l’imperfection. Donc pour l’humain. Ce sont pourtant bel et bien les faiblesses, les défauts constitutifs de notre espèce qui fondent sa force. Contrairement à l’ordinateur, notre cerveau est incapable d’imaginer des combinaisons à l’infini, sa force de calcul est limitée et aléatoire. Et pour s’en sortir, l’humain a inventé un chemin de traverse : l’intuition. Un mode de décision guidé par l’émotion qui lui confère à la fois son génie et son imprévisibilité. Il en va de même pour sa mémoire, si imparfaite. N’en déplaise aux nouveaux forgerons du monde, oublier est une nécessité vitale qui nourrit l’intelligence humaine. Notre cerveau n’est pas fait pour la rétention. Sa véritable force est sa flexibilité, sa capacité à oublier pour ne garder que ce dont il a besoin, et à contredire l’expérience passée, rappelle Idriss Aberkane, chercheur en neurotechnologies à l’Ecole centrale de Paris. Quand les Google, Apple, Facebook, Amazon, Baidu, Alibaba, Samsung et Microsoft brassent plus de données en une journée que le monde académique en dix ans, ce n’est pas de données que nous manquons, mais bien de ces choses que les ordinateurs ne savent pas produire : des idées, des concepts, des imaginations. Toujours dans ce souci d’optimisation, l’utopie numérique nous promet, elle, la mémoire totale, autrement dit la possibilité de conserver, dans la Matrice, trace de tous nos faits et gestes. Un service qui sera évidemment monétisable en échange d’un gain d’efficacité. La machine se souviendra à notre place pour que notre cerveau ainsi déchargé puisse se consacrer à d’autres tâches. Mais, en externalisant notre mémoire, nous risquons d’altérer une qualité purement humaine, l’imagination, puisque cette dernière se nourrit du vécu émotionnel gravé dans notre cerveau. Les données et les automatismes n’ont jamais fait un être humain. Ce qui constitue notre humanité, c’est indubitablement la conscience, les idées, la créativité, les rêves. L’information certes, mais en extraire la connaissance et, mieux, la sagesse, ce qu’aucun algorithme ne peut extraire. Le super-calculateur Exascale qui consommera en électricité l’équivalent d’une ville de 30 000 habitants, quand notre cerveau se contente de 1 million de fois moins d’énergie, ne sera jamais capable d’inventer la théorie de la relativité, d’écrire Guerre et Paix ou de composer La Flûte enchantée. La botte secrète du cerveau humain face à l’ordinateur, c’est aussi le goût du risque. Ce risque que les big data veulent à tout prix quantifier, enfermer dans des statistiques censées faire disparaître l’imprévisible et l’aléatoire. L’imprévisible, voilà le mal absolu. Dans Le Prince, Machiavel met ainsi en garde son souverain : Aussi heureux qu’il puisse paraître au départ, tout événement qui n’aurait pas été anticipé, auquel on n’aurait pas fait une place dans le présent en s’y préparant, en le devançant pour ainsi dire et le vivant avant l’heure, restera source de danger. Grâce aux métadonnées, les entreprises du digital détiennent la boule de cristal dont rêvent les politiques. Le risque doit être aussi quantifié parce qu’il est monétisable auprès des banques, des assureurs et des marchés financiers. Une demande qui ne cesse de croître avec la judiciarisation de la société.

Quantifier, mesurer, étalonner, pour mieux standardiser le monde, telle est la logique des big data. C’est ainsi que plus de 90 % des smartphones sont équipés du même système d’exploitation, Android, mis au point par Google, qu’Apple a pu vendre 500 millions d’iPhone sur la planète, ou qu’en une seule journée 1 milliard de Terriens auront utilisé Facebook. Les services ou les produits n’ont plus à être adaptés, ou si peu, parce qu’ils sont destinés à un consommateur universel. Les big data constituent le stade ultime de la mondialisation. Elles l’ont accélérée avec d’autant plus d’enthousiasme que le phénomène, comme on l’a montré, est né sur le sol américain, où la plupart des géants du numérique ont leur siège. La mondialisation est une idéologie conçue à l’image des États-Unis. Une théorie faite pour une société marchande, transparente, mobile, sans racines, sans frontières, où l’argent est roi et l’État lointain, analyse l’historien Jean Sévillia. C’est au nom de ce profit mondialisé que Google, après avoir battu du tambour sur son refus du diktat des autorités chinoises, a fini par accepter leurs conditions, y compris le fait que les données des utilisateurs de sa boutique soient hébergées sur des serveurs locaux. La possibilité de faire fructifier son système d’exploitation Android sur le premier marché mondial des smartphones était sans doute trop tentante…

Comme tout ce qui l’entoure, l’homme peut être mis en données, réduit en quantités mesurables, métabolisables par les entités informatiques. A partir des informations collectées sur chaque individu, les big data ont carrément créé des êtres numériques. Des doubles dotés de leur propre identité.

Ce qui frappe avec le déploiement irréversible des réseaux sociaux, c’est à coup sûr l’apparition d’une forme d’identité nouvelle. Comme si, pour chacun de nous, l’identité civile, officielle, se doublait d’une identité numérique, paradoxalement déclinable au pluriel, qui permet de démultiplier sa présence, ses possibilités d’intervention, de contacts, dans un rêve de partage sans limites et sans entraves. Plus rien à voir avec l’identité fixée que l’on présente sur ses papiers officiels.

Roger-Pol Droit

Tendues vers cet objectif de connaître toujours plus les attentes du consommateur, de cerner son comportement, les big data ont entrepris de capturer dans les avatars notre personnalité. L’humain se réduit à une ligne de code. Son classement en profil se fait selon des critères propres au système lui-même. Il peut s’agir de la religion, de ses convictions politiques, de l’environnement affectif, de ses habitudes sexuelles, ou encore de ses opinions, du moins telles qu’il les exprime sur les différents réseaux. Des données qui conduisent à une image figée, forcément réductrice.

Si nous avons concédé aux 0 et aux 1 le pouvoir exorbitant d’encoder le monde, c’est notamment contre la promesse qu’ils le rendraient plus lisible, plus limpide. Or c’est une réduction numérique qui s’est opérée. En convertissant le réel en 0 et en 1, on nous a fabriqué un monde binaire amputé d’une dimension fondamentale, le sensible. Une simplification qui nous prive d’un élément essentiel à la compréhension des choses. En prétendant rendre le monde intelligible grâce aux seules corrélations cal­culées par les algorithmes, on ne répond plus à la question du pourquoi, seul compte le comment. On ignore les causes pour ne s’intéresser qu’aux conséquences. On est dans le solutionnisme que dénonce le chercheur américain Evgeny Morozov, une réponse purement technologique qui ne s’attaque pas à la racine du problème, mais qui rapporte de l’argent, et sur laquelle on peut facilement communiquer. Le pourquoi est éludé parce qu’il risque de déboucher sur une réalité complexe avec des causes coûteuses à traiter. Au final, peu importe le résultat craché par la machine, le chiffre élude le débat. Il écarte la question du sens. Il fait loi. Il nous impose sa norme.

Certes, le pire n’est jamais certain, mais une chose est sûre : résister va devenir de plus en plus compliqué, disent -ils. Voire ! Il est des initiatives individuelles qui sont certes une goutte d’eau dans un océan : mais à force de gouttes d’eau… Ainsi de Jean-Noël Fleury qui tient le restaurant Le Petit Jardin à Saint Guilhem le Désert, dans l’Hérault, qui, à partir de 2017,  mettra des cartons jaunes aux clients qui, en dépit de ses avertissements – les écrans ne sont pas les bienvenus dans cet établissement -, continuent à y être scotchés, puis pour finir en cas d’entêtement, un carton rouge, c’est-à-dire l’expulsion. Attitude empreinte de la profonde conviction qu’un restaurant est un lieu de convivialité, et qui très probablement, au moins dans un premier temps, contribue plus à faire baisser son chiffre qu’à l’augmenter. Initiative à saluer bien bas [3]

La vie moderne tend à nous épargner l’effort intellectuel comme elle fait de l’effort physique. Elle remplace, par exemple, l’imagination par les images, les raisonnements par les symboles et les écritures, ou par des mécaniques ; et souvent par rien. Elle nous offre toutes les facilités, et tous les moyens courts d’arriver au but sans avoir à faire le chemin. Et ceci est excellent : mais ceci est assez dangereux.

Paul Valery

Se carapater en des lieux retirés ( » les déserts  » de Port-Royal) offre deux évitements : son propre reflet et ses semblables. Toute échappée arrache à l’ennui du narcissisme et aux carnavals des masses. C’est ce que je cherche sur les parois, dans les grottes, au fond des bois : des arrière-postes où règne la possibilité du silence. Une carte d’un monde de 8 milliards d’êtres humains mobiles et connectés se dessine. La majorité des hommes vivra dans des villes-mondes où personne ne s’occupera de savoir d’où viennent les choses qu’il mange ni les êtres qu’il côtoie. Le monde se brouille.

Cette redistribution de l’homme à la surface du globe est peut-être appréciable, mais nous sommes quelques-uns à la goûter fort peu. Miroir de cette mise sous tension de la terre, surgit un archipel de sémaphores, de vires aériennes, de clairières, de refuges, de relais de chasse : ce sont des ZAD, – zones affectées à la dissimulation –, où l’on pourra accomplir de très vieux gestes : regarder le ciel, faire de la minéralogie, se tenir à une table et converser longuement, en fumant, sans faire de gestes, ni consulter un écran. Vivre quoi ! Il faut connaître cette nouvelle géographie. C’est la géographie de la ruine contre celle du hub. Le vallon non siliconé contre le glacis. Là, seront respectées deux hautes et indépassables vertus auxquelles l’homme de 2018 a déclaré la guerre : le silence et la distance.

La première manifestation sensible de cette immense souricière de coercition est la destruction du temps. Le trésor dont nous disposons est de traverser une journée avec une idée fixe pour reprendre la théorie d’Hector Berlioz sur la composition. Les sollicitations numériques pilonnent le temps. Le numérique est le Waterloo de la durée. Mais le plus immonde dans le dispositif, c’est que la machine commence à nous influencer, nous contrôler, nous requérir. Elle s’impatronise sous le manteau de nos vies.

N’appréciant pas le colonel Kadhafi, je ne vois pas pourquoi je mettrais dans ma poche un petit dictateur à puce de silicium qui m’intimerait de répondre, me sonnerait en valet, me dicterait où aller, que faire, quoi lire, comment me conformer, comment m’exprimer dans des limites appropriées et qui signalerait à une communauté virtuelle tout écart dont je serais coupable. Je pense que Guillaume Gates et Marc Zuckerberg sont des criminels contre l’humanisme. Un jour, parions-le, il y aura un tribunal pénal international où seront traduits ces dynamiteurs du charme de la vie. Ils ravagent, avec leurs breloques, le mystère organique, imprévu, violent, bizarre de la vie chatoyante.

Les démiurges de l’intelligence artificielle croient qu’il peut y avoir une aventure numérique. Ils croient nous entraîner vers une aventure enthousiasmante, un monde nouveau. Ils se voient en Christophe Colomb. Ils rêvent de nous augmenter. Mais qu’ils nous laissent nous déployer d’abord ! Les hackeurs aussi pensent vivre l’aventure. Ils veulent dynamiter la citadelle en menant leurs assauts contre les serveurs globaux. Mais les uns comme les autres, en ne vivant pas au soleil, en ne se contentant pas de la nature (sous leurs yeux déployée, sous leurs pieds saccagée), ne savent pas ce qu’ils perdent ! Car le soleil, notre dieu, est une réalité qui n’a pas besoin d’être augmentée. L’aventure, c’est ce qui se vit dans l’éclat du jour, le plein-vent, l’amitié du sol et de ses fruits. C’est l’expérience du sensible, la vénération du visible, le charme de l’organique, le tressaillement de l’imprévu, bref, l’inverse de la vie sur écran. Je préfère le monde comme charmille peuplée d’oiseaux plutôt que comme Toile surveillée par des voisins vigilants. Caresser une peau, boire trop de vin, s’approcher du vide, regarder un crotale, renifler les fourmilières, embrasser une statue, demander à un pauvre cloche s’il veut boire un verre : voilà des choses aventureuses. Un iPhone ne les propose pas.

Les démiurges de la Silicon Valley, qui préparent l’avenir de notre civilisation (Martine Aubry parlant de Steve Jobs), profitent du Pinocchio qui dort en nous. -Pinocchio est le pantin faible. La fête foraine l’entraîne, sa bonne conscience le freine, les flonflons sont plus forts ! Les GAFA l’ont compris : l’homme est un Pinocchio qui cède à ses penchants. Il faut le reconnaître, il est plus facile, plus sympa de surfer vaguement sur le Web que de lire la description de la visite d’Eulalie à la tante de Marcel Proust le dimanche.

Je suis connecté pendant mes voyages, et à fond ! Je pense aux morts que j’ai aimés, je me souviens d’un visage, je salue les bêtes que je croise, je palpe les roches, j’essaie de comprendre les tourments du paysage. Jadis, je buvais beaucoup de vin pour faire apparaître des spectres. Bref, connexion absolue ! L’ivresse, les souvenirs, l’imagination, la poésie, l’amour : c’est cela le Wi-Fi ! Eteignez tout et le monde s’allume.

Cette griserie recherchée est une récompense. Le bilan comptable des journées au dehors. Je prends comme une victoire de me coucher en me disant : aujourd’hui, je n’ai vu que de beaux paysages, j’ai regardé une couleuvre, j’ai croisé un vers de Hugo (L’éternel est écrit dans ce qui dure peu), je n’ai pas rencontré Françoise Nyssen qui veut changer – ma -mentalité sur le terrainVoilà la griserie : des heures volées à la soumission et au brouhaha. Pour cela, la recette existe : le moindre chemin qui s’enfonce dans un bois, la moindre galerie entre les parois d’une bibliothèque, suivez-les !

J’ai dit que l’aventure est un pas de côté quand je me suis installé dans une petite isba, dans la forêt, en Sibérie. Je me suis rangé sur le côté, sur la bande d’arrêt d’urgence. Et j’ai vécu comme je l’entendais. Loin de ma vie urbaine qui était un défilé du 14-Juillet permanent, en rang, au pas, sous l’œil de l’adjudant et au son du tambour.

Les territoires ne sont pas tous répertoriés, quadrillés, les itinéraires ne sont pas tous balisé. Tous les êtres humains ne sont pas géolocalisés, il y a encore dans les ruelles de Naples de pauvres édentées non connectées qui chantent des mélopées très vieilles. Dans les canyons de l’Atlas, quelques Berbères ne captent pas les ondes mais connaissent l’emplacement des sources et les entrées des défilés. A Paris, à Londres, des artistes vivent pour les 40 centimètres carrés de leurs toiles. Vingt pour cent des Français n’ont pas Internet. Beaucoup d’entre eux le vivent mieux que ne le pense le docteur – Laurent – Alexandre – chirurgien et entrepreneur, fondateur de Doctissimo, qui promeut l’intelligence artificielle – .

Le grand Pan n’est pas mort. Mais il s’est retiré, il faut le débusquer dans des interstices difficiles. Vivre des aventures est encore possible mais requiert l’amour du visible et une dose d’imagination. N’écoutons pas les défaitistes qui pensent l’aventure terminée. Ils justifient leur paresse en disant : Le monde a livré tous ses secrets, j’arrive trop tard. C’est faux ! J’ai rencontré Yvan Bourgnon, naviguant autour du monde sur un catamaran non ponté comme l’explorateur viking Erik le Rouge ! Il suffit de pousser les bonnes portes, de trouver des idées d’embarquement, d’accueillir les bons rêves. Alors, on pourra continuer l’aventure en récitant les vers  la nuit était fort noire et la forêt très sombre.

Il y a l’intensification par la diffraction telle que l’éprouve le voyageur frénétique. Il peut y avoir intensification par l’approfondissement. C’est à elle que j’aspire. Je m’agite, mais je suis un bateau avec pavillon d’attache. Je pars parce que j’ai un lieu où revenir. Je sais d’où je viens et vénère ce quelque part : un sol (le calcaire tendre du Bassin parisien), un paysage (la forêt d’Ile-de-France sous des ciels de pastel), une histoire (flèches gothiques, dômes d’or, portes défensives), un peuple des bords de Seine (noblesse d’Empire, bougnats et clochards, aristocrates parisiens, prolos gavrochiens). Je ne balancerai jamais mon port.

Voyager, c’est faire du théâtre. Un paysage pour décor. Une bonne virée un peu risquée comme intrigue. Des amis pour échapper aux amours. Et un peu de mise en scène pour le rêve éveillé. Enfin, une chute en guise de tombée de rideau.

Sylvain Tesson          Le Monde du 5 août 2018

14 04 2014                 273 lycéennes de Chibok, nord-est du Nigéria, sont enlevées par la secte Boko Haram : Haram, c’est ce qui est interdit, à l’opposé de ce qui est permis : Hallal. Boko Haram, c’est l’interdiction de l’enseignement de la culture occidentale. Ironie de l’histoire, le fondateur de la secte se prénomme Joseph ! Cinquante sept d’entre elles parviendront à s’enfuir dans les deux premiers jours, les autres seront détenues dans la forêt de Sambisa. Les soldats, ils sont aux barrages routiers à prendre de l’argent au lieu de chercher nos filles. Alors nous sommes allés nous-mêmes dans la forêt de Sambisa. On avait des renseignements, nous sommes arrivés tout près de leur camp. Nous avons vu la poussière des véhicules de Boko Haram. Nous avons trouvé les boîtes de sardines vides qu’elles avaient mangées. Un chef local nous a dit : N’allez pas plus loin, ils vous tueront. Nous sommes rentrés et avons imploré les militaires de nous escorter. Pas un n’a voulu se hasarder dans la forêt. […]                 A la sortie vers Kano, un vendeur de voitures a eu affaire, par deux fois déjà, à Boko Haram. Un beau jour, son père a été enlevé. Il s’est nommé négociateur en chef pour la libération de son père, et est allé trouver les Boko Haram, à quelques kilomètres, raconte Awwal Musa Bashir, un ami du garagiste. Ils lui ont demandé 90 millions de nairas. C’était trop. Ils se sont mis d’accord pour 20 millions – 90 000 euros -, payables en dix fois, un versement par semaine. A la fin de la dernière traite, ils ont libéré son père. Mais un mois plus tard, ils le reprenaient à la sortie du garage. Il est allé les trouver et leur a dit : Très bien, gardez-le, tant pis. Ils lui ont répondu : Ah, dans ce cas, on va incendier ton garage. Il a emprunté de l’argent et il a repayé une rançon. Maintenant il est ruiné

15 05 2014                  La Commission des limites du plateau continental des Nations unies (CLPC)  reconnaît la souveraineté de Moscou sur 52 000 kilomètres carrés de la mer d’Okhotsk, à l’ouest de la presqu’île du Kamtchatka.

20 05 2014                 Le Canard enchaîné s’offre un des plus beaux couacs de sa carrière : en voulant dénoncer un soi-disant scandale à la SNCF : des quais de gare à raboter pour permettre aux nouvelles motrices, trop larges pour quelques centaines de mètre de vieux quais de gare, de circuler. Ce devrait être l’arroseur arrosé, mais les têtes sont tellement vidées de tout esprit critique que le scandale ne retombera même pas sur le Canard enchaîné. Car enfin, voilà des siècles qu’on adapte les infrastructures routières aux véhicules qui les empruntent. Quand on est passé du cheval à la vapeur puis au moteur à explosion, quand on a commencé à dépasser les 30 km/h on a fait des routes avec un revêtement pour s’adapter à ces vitesses, puis les véhicules grossissant, le trafic s’intensifiant, on a fait des autoroutes et tout ça, ce sont des investissements énormes. Et voilà que l’on voudrait faire un scandale pour quelques centaines de mètres de vieux quais de gare à raboter. Mais où est le bon sens dans cette affaire ? certainement pas au Canard enchaîné ! Et les diaporamas de bonnes blagues tournant la SNCF en dérision de fleurir sur internet… du niveau de l’histoire bien grasse de fin de banquet contée par un beauf bourré ! De quoi nourrir l’insatiable esprit de dérision dans lequel se délectent les Français, rien d’autre !

La machine médiatique a démarré au quart de tour mercredi 21 mai, au lendemain des révélations du Canard Enchaîné. Alstom et Bombardier ont construit des trains régionaux trop larges pour certaines gares ? C’est consternant ! juge Ségolène Royal, ministre de l’écologie, demandant comment des décisions aussi décalées, aussi éloignées du terrain peuvent être prises. C’est proprement hallucinant, estime le premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis, pour qui la responsabilité des dirigeants est engagée. Le secrétaire d’État aux Transports Frédéric Cuvillier n’a pas traîné : il a demandé une enquête interne à Jacques Rapoport et Guillaume Pepy, présidents de Réseau ferré de France (RFF) et de la SNCF, qui seront aussi auditionnés, à la demande du député UMP Jean-Marie Sermier, par la commission du Développement durable de l’Assemblée nationale, présidée par le socialiste Paul Chanteguet. Un lynchage à grande vitesse qui suscite quelques interrogations.

Donald Hebert                      Le Nouvel Observateur du 21 mai 2014

Mon Dieu, que de bruit pour une simple absence de coordination, qui n’est qu’un cafouillage, mais en aucun cas un scandale, ni un gaspillage, ni un raté ! Le scandale est bien chez celui qui ose prétendre que c’en est un.

Un journaliste, c’est quelqu’un qui relate les événements au jour le jour. Payé pour astiquer l’information plutôt que pour interroger les faits.

Simonetta Greggio               Les nouveaux monstres         Stock 2014

On dénonce un faux scandale, mais quand il aurait fallu dénoncer le vrai scandale qu’était le Tout TGV, personne n’a bronché… jusqu’à l’accident de Brétigny – 7 morts le 12 juillet 2013 – qui a mis en évidence l’incroyable délabrement du réseau ferroviaire français, dénoncé plus tôt par un rapport de fin d’études d’une école d’ingénieurs allemands. Le Tout TGV, qu’est-ce que cela signifie dans la tête des décideurs ? La disparition pure et simple du sens de l’intérêt général pour céder toute la place au seul marketing. Ces affaires là se sont décidées il y a trente ans et il y a trente ans, le TGV était une vache sacrée… le marketing une autre, et l’intérêt général un vieux chien galeux et squelettique.

Par rapport à des techniques de type train pendulaire, qui permettent d’atteindre des vitesses d’exploitation presque équivalentes à celles du TGV, mais sur des ligne classiques, en jouant dans les courbes sur l’inclinaison du train plutôt que sur celle des rails, le coût du kilomètre de LGV restait prohibitif : autour de 20 millions d’€uros par kilomètre, soit près de trois fois le prix d’une autoroute – sans parler des lignes aériennes, par nature gratuites.

Le TGV coûtait bien trop cher. Il avait pourtant acquis, en trente ans une puissance symbolique inégalée : c’était la dernière incarnation du jacobinisme triomphant des Trente Glorieuses, le plus spectaculaire message d’amour de Paris à la Provinec. Les villes voulaient leur TGV. Nancy avait voulu son TGV, comme sa rivale Metz, et les deux villes avaient accepté l’absurde jugement de Salomon de l’État, qui mit la gare au milieu de nulle part, à équidistance parfaite des deux concurrentes. Toulouse, la ville de l’Airbus, reliée à Paris par plus de 400 vols par semaine, voulait son TGV. Le Havre et Rouen voulaient aussi se sentir aimés de la capitale, comme Bordeaux et Nice.

Mais ni l’État ni les collectivités territoriales avides de vitesse n’avaient plus les moyens de s’offrit les caprices rétro-futuristes de la grande vitesse. La crise de 2007 avait révélé le caractère insupportable de la dette publique – la France était progressivement devenue un placement à risque.

La solution envisagée alors pour satisfaire les intérêtes divergents des défenseurs de la grande vitesse et des partisans de l’austérité consista à imaginer un type de partenariat public-privé qui permettait de projeter la dette dans un avenir lointain, et relativement opaque d’un point de vue comptable.

La chose avait été déjà largement pratiquée quand il s’était agi de doter la France d’un réseau autoroutier moderne : des sociétés privées avaient pris la construction des autoroutes à leur charge, en échange [4] d’une concession de quelques dizaines d’années durant lesquelles elles se remboursaient en en faisant payer l’usage aux automobilistes.

Aurélien Bellanger               L’aménagement du Territoire.          Gallimard 2014

28 05 2014                 Deux adolescentes de 14 et 15 ans ont été violées la veille dans un petit village d’Uttar Pradesh, l’un des États les plus pauvres de l’Inde. Elles sont pendues ! Les femmes issues des basses castes sont les damnées des damnés de l’Inde. Avant de découvrir le drame, le père d’une des adolescentes a voulu signaler à la police la disparition de sa fille : il s’est fait jeter. La mère d’une jeune fille victime de viol est battue et promenée nue dans les rues après que sa fille soit allé porter plainte. Ainsi vont encore les choses dans certains endroits de l’Inde.

5 06 2014                   De temps à autre, rien de tel qu’une bonne volée de bois vert pour remettre les pendules à l’heure ! et quelle volée ! C’est Michel Rocard l’expéditeur et le gouvernement anglais le destinataire.

Il y a entre vous et nous les Européens continentaux un malentendu qui est en train de tourner mal. Votre immense histoire vous vaut de porter autour de vous une admiration parfois sans bornes. Inventeurs de la démocratie il y a près de trois cents ans, et des droits de l’homme dans le même mouvement, vous avez ensuite dominé le monde, par la mer et la marine d’abord, par la finance ensuite, quelque deux siècles. Dans ce dernier domaine, vos successeurs américains ont mis un tel désordre tournant en crise, qu’ils nous font souvenir que vous aviez, vous, été capables de rester sages. Enfin, quand vint la menace de l’apocalypse, votre courage sauva l’honneur, puis votre ténacité – vous avez su tenir longtemps -, recevant tard l’aide américaine et russe, sauva la liberté. Nous le savons, n’avons jamais rechigné à le répéter, notamment en cette semaine mémorielle, nous vous devons beaucoup, immensément. Cela ne saurait aller pourtant jusqu’à vous permettre à notre endroit le double jeu et le mépris. Vous n’aimez pas l’Europe, c’est votre droit et cela se comprend. Vous y êtes cependant entrés, voici quarante-deux ans, mais sur un malentendu. Vous n’avez jamais partagé le sens du vrai projet que pourtant le grand Winston Churchill parlant pour vous, à Zurich en 1946, avait su pressentir et décrire avec ces phrases inouïes : Pour prévenir le retour de tels malheurs, vous autres Européens devriez construire quelque chose comme les États-Unis d’Europe… Y réussiriez-vous que vous recevriez l’approbation immédiate et enthousiaste de la Communauté britannique des nations comme celle des États-Unis d’Amérique. Il y a de fortes raisons de penser que l’Union soviétique pourrait aussi y être favorable, auquel cas tout serait résolu… Que ne l’avez-vous écouté ? L’appui enthousiaste de la Communauté britannique des nations à l’Europe parce qu’unie, de l’extérieur. Il avait tout dit. Pensée de géant, que partageait un autre géant, Charles de Gaulle. Mais vous vouliez faire du commerce, et ne pensiez qu’à cela. Notre président de la République disparu, vous entrez. Jamais ensuite, jamais, vous n’avez permis le moindre pas en avant vers un peu plus d’intégration, un peu plus d’espace pour des décisions vraiment communes. La Communauté fait du commerce, ce qui vous convient, parce qu’elle se définit comme économique, mais pour le cœur de l’économie, la fiscalité, le droit des conflits, la représentation des forces sociales, vous exigez et imposez que l’unanimité demeure la méthode exclusive de prise de décision. Vous avez voulu la paralysie. Des voisins en quantité applaudissent à nos premiers succès et les jalousent. Ils veulent entrer. Vous soutenez tous les élargissements, nous aussi d’ailleurs, nous ne vous avions pas démasqués : cela diluait la Communauté. Mais jamais vous n’avez permis le moindre approfondissement. L’Europe demeura entravée et mal gérée, géant économique et nain politique. Vient le temps où la taille et le succès de notre Communauté rendent insensé qu’elle se borne aux seuls aspects économiques de la vie en commun. Diplomatie, défense, justice sont évoquées. Vous réussissez à imposer que l’on s’y limite à d’intermittentes actions communes étroitement définies à l’exclusion de toute véritable politique continue. Le traité de Maastricht (1992) vous doit d’être un échec et du coup ne sera ratifié que de justesse par des peuples qui n’y lisent rien. Vous n’eûtes pas besoin de vous faire beaucoup voir pour que les traités d’Amsterdam (1997), de Nice (2001), et même le Constitutionnel soient aussi des ratages puisqu’ils ne changeaient rien à l’essentiel, la paralysie garantie, car vous aviez déjà gagné. Ce fut au point dans ce dernier cas que deux peuples fondateurs, le français et le néerlandais, l’ont rejeté, se souvenant sans doute que c’est autre chose qu’ils voulaient. Pour leur honte, en Yougoslavie, en Afrique, à propos de la Palestine, l’Europe n’existait pas. Il vous fallut pire. Lorsque les règles vous déplurent, vous avez arraché leur violation par des accords de dérogation (I want my money back ou le chèque anglais, et puis le droit de quitter, à votre convenance : opting out). Mais vous avez fait plus indigne encore. Car il est arrivé que tant de paralysie provoque la colère, et que l’assentiment se fasse sur le continent vers la nomination de leaders puissants et à fort caractère. Ni le Belge Jean-Luc Dehaene ni le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker ne risquaient de vous encombrer par le poids excessif de leur pays d’origine supposé les soutenir dans le processus décisionnel européen. Il a suffi qu’ils soient fédéralistes, qu’ils aient le caractère fort, la parole ferme et ne se laissent pas impressionner. Deux veto personnels en dix ans. Il fallait oser. Vous avez osé. De cela l’Europe meurt. Les dernières élections viennent de le confirmer. Même l’euro, seule création que vous n’avez pu éviter mais dont les règles de gestion furent écrites avec vous, donc avec votre marque, demeure affaibli et menacé par l’absence de commandement que vous avez su faire prévaloir partout en Europe. Oh je sais : vous n’êtes pas tout à fait seuls. Le refus de reconnaissance d’un intérêt européen commun, la priorité absolue en toutes circonstances à l’intérêt national, c’est vous qui les avez réintroduits dans l’Europe, mais vous fûtes contagieux. Nul n’est parfait. Reconnaissez au moins que vous méritez la palme. Dans ce désastre, et préparant les élections générales de ce mois de mai, les tenaces qui restaient avaient réussi à réinscrire un peu de volonté démocratique dans nos règles communes. C’est enfin au Parlement européen qu’il reviendra de définir la majorité soutenant la Commission européenne. Cela ne touche guère à l’essentiel, mais c’est un début, une manière de chercher à retrouver l’intérêt et le soutien de l’opinion. J’ai pour ma part voté Martin Schulz. J’ai peur pour l’Europe ou ce qu’il en reste de voir à sa tête quelqu’un qui a approché de trop près la pensée monétariste. Mais les urnes ont parlé. Même relative, il y a une majorité. Son chef est Jean-Claude Juncker, un fédéraliste courageux et tenace. La démocratie exige qu’il devienne président de la Commission européenne. Voilà que vous voulez l’empêcher. Vous tentez de casser là l’émergence enfin d’un processus démocratique en Europe. Vous lui interdisez de chercher dans la clarté la légitimité et la force démocratique dont elle a besoin. Même courageux et tenace (Michel Barnier l’est), un dirigeant européen choisi dans ces conditions sera affaibli. Et vous rendez clair que c’est ce que vous voulez. Sans démocratie interne, l’Europe est indigne, elle est en train d’en mourir. Et vous nous y renvoyez. Vous nous méprisez à ce point. Mais de quel droit ? Et méfiez-vous. Telle la lumière, le mépris se réfléchit sur ceux qu’il frappe. Vous finirez par y avoir droit. Et puis surtout vous faites semblant de vouloir vous en aller, la majorité de votre peuple n’affiche pas de doute là-dessus. Mais vous avez encore quelque intérêt bancaire à profiter du désordre que vous créez… Partez donc avant d’avoir tout cassé. Il fut un temps où élégance était synonyme de britannique. Laissez-nous reconstruire l’Europe. Retrouvez l’élégance, et vous retrouverez notre estime.

Michel Rocard          Le Monde du 5 juin 2014

12 06 2014                  La veille, l’Etat islamique – Daech – a remporté la bataille de Mossoul sur l’armée irakienne. Dans la ville de Tikrit, ont été regroupées des jeunes recrues irakiennes chiites qui ne sont même pas armées. Le commandant de la place leur a fait croire que des accords avaient été passés avec les vainqueurs et qu’ils devaient troquer leur uniforme contre des vêtements civils. Faits prisonniers par des milices irakiennes sunnites d’opposants, ils sont regroupés dans l’ancien palais de Saddam Hussein, puis livrées aux troupes de l’Etat islamique, qui, après interrogatoire pour départager sunnites et chiites, fusille pendant plusieurs jours 1 660 d’entre eux, chiites.

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[1] Nommés par les medias français Gafa – Google, Apple, Facebook, Amazon – .

[2]  Renommée Mumbai en 1990.

[3]  Mais est-il vraiment besoin d’initiatives ? Ne faudrait-il pas commencer à se demander pourquoi, dans notre beau pays de France, globalement submergé par cette addiction aux écrans, il est une région qui résiste comme elle a résisté aux Romains : la Bretagne, où l’on ne voit nulle part se manifester cette addiction, autochtones et touristes confondus, d’un air de dire : à quoi bon ? Le fameux réduit breton un temps envisagé pour contrer les armées allemandes déferlant sur la France en 1940 ?

[4] Et en échange aussi d’une obligation à entreprendre  la construction de nouvelles autoroutes pour agrandir le réseau… et c’est ainsi que la France se retrouve en 2015 avec des centaines de kilomètres d’autoroutes sur lesquels le trafic est à l’évidence nettement en dessous du seuil de rentabilité.


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