3 novembre 2018 L’Eglise récupératrice. Le CICR, la « Rolls » de l’humanitaire. Les Gilets Jaunes. Notre Dame de Paris en feu. 22065
Publié par (l.peltier) le 16 août 2008 En savoir plus

3 11 2018                     Face au nombreux et parfois très anciennes accusations de son attitude vis à vis des comportements sexuels condamnables pouvant aller jusqu’au viol, la conférence des évêques de France invite les victimes à exposer leur traumatisme. Il est certes évident que l’Eglise a une pratique multiséculaire d’une présentation biaisée de ses torts, ce que n’ont pas a priori les victimes de curés touche à tout sans gêne ni génie. Mais, en 2018, cette inversion totale de l’ordre des choses est d’une tartuferie sans nom, car enfin, ce sont les ecclésiastiques qui sont les accusés ; depuis quand les accusés invitent-ils les victimes à venir s’exprimer devant eux ? Comment les évêques justifient-ils cette inversion des rôles ? Au procès de Nüremberg , ce ne sont pas les responsables nazis qui ont invité les Alliés vainqueurs à venir les écouter. Dans cette affaire, c’est aux victimes de créer une personne morale qui traduira devant la justice civile les accusés et il n’y a pas à sortir de là, et tout le reste n’est que mascarade et manipulation ; on ne peut que regretter que des victimes se soient prêtées à ce sinistre jeu. Pour finir, les évêques prendront la décision que prend tout gouvernement quand il ne veut pas régler un problème : botter en touche en créant une commission qui rendra un rapport dans moins de 2 ans … promis, juré ! Occuper le terrain, promettre, baratiner : tout faire pour éviter de se retrouver en position d’accusé devant la justice civile. Cette manipulation des victimes par une Eglise en l’occurrence coupable n’est rien de moins qu’une escroquerie.

Mais il faut aussi dire clairement que tous les clochers ne donnent pas le même son, et loin d’y avoir symphonie il y aurait plutôt grande discordance entre les cloches de Lyon et celles de Rome : ainsi de cette démission du cardinalat en juillet 2018, puis réduction sèche et sans appel à l’état laïque  le 14 février 2019 de Theodore McCarrick, 88 ans, ex-archevêque de Washington et surtout ex cardinal pour des attouchements vieux d’un demi-siècle : du jamais vu à Rome depuis 1927, lorsque le pape Pie XI avait accepté la démission du cardinal français Louis Billot, qui avait renoncé de lui-même à sa toque pourpre pour son désaccord avec la condamnation par le pape de l’Action Française de Charles Maurras. Et encore la condamnation du cardinal australien George Pell par la justice civile, pour les mêmes motifs, en février 2019.

Pour la France il faudra attendre le 7 mars 2019 pour voir le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon et donc primat des Gaules condamné à six mois de prison avec sursis  pour non dénonciation de pédophilie imputés au père Preynat, un prêtre de son diocèse. Dans la foulée, il remettra sa démission de l’archevêché de Lyon, sa pourpre – un cardinal ne rend pas son tablier, puisque, ne se salissant jamais, il n’en porte pas – au pape François, démission que le pape refusera le 18 mars. Quand l’affaire du père Preynat avait commencé à l’éclabousser, lors de la conférence des évêques à Lourdes en mars 2016, il s’était fendu d’un des plus beaux lapsus qui fut : La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits. En mars 2019, François Ozon en fera le titre de son film, dont la justice refusera de retarder la sortie. Ce lapsus vient rejoindre au hit-parade celui de Raymond Barre qui le 3 octobre 1982 avait parlé de l’attentat contre la synagogue de la rue des Rosiers en parlant des Français innocents qui en avaient été les victimes.

Reste maintenant à obtenir des réponses aux questions : pourquoi des plaintes sont-elles déposées contre des ecclésiastiques, et non contre d’autres prédateurs sexuels comme Daniel Cohn Bendit, Gabriel Matzneff , le philosophe qui avait fait de la sortie des lycées sa spécialité [cf, entre autres, Apostrophes du 12 septembre 1975]. On pourra parler de mode : les années post soixante huit étaient toute autres que les année 2010… il est plus plaisant et facile de s’en prendre à une vénérable institution millénaire qu’à un milieu littéraire, journalistique, puissant et complaisant. En s’écartant un peu du sujet, il n’est pas inutile de rappeler qu’en 2017, sur 978 lieux de culte et de sépulture profanés, 878 étaient des lieux de culte et de sépulture chrétiens quand dans les médias quand on dit profanation on dit presque toujours juif. Bonjour l’objectivité !  On peut être certain que jamais personne ne répondra clairement à ces questions, soit se réfugiant derrière un désuet autres temps, autres mœurs, soit en dénonçant un deux poids deux mesures… Mais il y a bien une sorte d’inconsistance intellectuelle profonde à voir reconnus d’un silence approbateur – qui ne dit mot consent – des actes à une époque donnée et les voir qualifiés de crime cinquante ans plus tard. Dans ces insaisissables années 70, peut-être que l’acquiescement coupable des médias ne venait-il qu’étouffer des voix, ce qui était d’autant plus facile qu’elles ne s’exprimaient pas, ou bien ne parvenaient pas à franchir la porte de la demeure familiale : arrête donc de nous embêter avec tes histoires qui ne visent qu’à salir nos prêtres… La lâcheté des parents a probablement pesé alors très lourd dans cette affaire.

5 11 2018                               Deux immeubles pourris s’effondrent rue d’Aubagne à Marseille causant la mort de huit personnes. Pour poursuivre les recherches les pompiers devront en abattre un troisième. Et Jean-Claude Gaudin, 79 ans, maire de la ville qui ne trouve rien de mieux que de tweeter : Je suis effondré… Le gâtisme n’est pas loin. Il n’y a pas d’argent pour rénover tout ça, [la ville devra recourir à l’emprunt sur le marché privé pour financer les travaux !] mais il y en a assez pour faire tourner les 2 000 véhicules de service / fonction de la ville ! Et encore assez d’argent pour s’offrir en mars 2013 une Ombrière sur le Vieux Port de plus de 1 000 m² par Norman Forster pour 45 millions d’€ Hors Taxes, ce qui fait l’ombre la plus chère du monde… près de 43 000 € le m² !  Passe à l’ombre, certes, mais pas à n’importe quel prix ! Il y a pourtant belle lurette que l’on sait qu’un miroir devrait toujours bien réfléchir avant de renvoyer une image. Marseille où, pendant plusieurs mois de 2011, des voyous ont faire fuir Vinci de la gestion d’un parking de surface à la Porte d’Aix pour se l’approprier et racketter les automobilistes  à 5 € le stationnement hors de tout accord avec la mairie ! Marseille qui trouve normal de polluer la calanque de Cortiou de ses déchets ultimes, Marseille qui a mis fin au légendaire ferryboite cher à Pagnol, faute de personnel pour le faire fonctionner !  Marseille qui du 2 mars 1939 à la fin de la guerre n’aura pas eu de maire, lequel Henri Tusso, avait été démis de ses fonctions par Edouard Daladier, président du Conseil pour incurie lors de l’incendie des Nouvelles Galeries qui avait fait 75 morts le 20 octobre 1938 … etc.  Dieu merci, il y a eu aussi la rénovation de la Vieille Charité, le MUCEM de Rudy Riciotti  – l’architecture est un sport de combat – et la belle rénovation de tout le quartier du Fort St Jean à la Major, et cela, c’est de l’argent bien dépensé.

6 11 2018                                Les incendies ravagent la Californie depuis le 27 juillet.

Carre Fire le 28 juillet 2018

Le plus grand démarre à proximité de Paradise, une petite ville au nord de Sacramento, peuplée d’Américains aux revenus beaucoup plus proches des plus faibles que des plus hauts. Les pompiers vont batailler dix jours pour le maîtriser, ne pouvant éviter la mort de 85 personnes, plus de 296 disparus : plus de 620 km² brûleront. [comme ordre de grandeur, la plus grande commune de France est Arles, – qui se partage la Camargue avec les Saintes Maries de la Mer -, avec 759 km²] Les vents emporteront les fumées jusque dans le ciel de New-York, plus de 4 000 kilomètres à l’est. Bien sûr, au premier plan des causes arrive le réchauffement climatique, mais il en est d’autres, plus précises : les zones autrefois vierges se peuplent depuis plusieurs années de gens qui fuient le coût inabordable de l’immobilier sur la côte. En même temps, la forêt est mal entretenue : fin 2017, on avait dénombré 129 millions d’arbres morts,

…Cette fois encore, la PG&E – Pacific Gas & Electric – affronte des familles en colère, à la suite des incendies meurtriers qui ont ravagé la Californie ces deux dernières années.

Un procès climatique. 750 actions en justice, représentant 5 600 plaignants, ont été ouvertes après les conclusions des enquêteurs de l’observatoire des incendies Cal Fire : 17 des 21 feux de 2017 provenaient de négligences dans le réseau de PG&E (poteaux défaillants, zones non débroussaillées, etc.). Une ligne à haute tension mal placée semble être à l’origine de l’effroyable incendie

qui a vu partir en fumée la ville de Paradise, en 2018, causant la mort de 86 personnes.

Le passif potentiel des plaintes monte à 30 milliards de dollars (26,3 milliards d’euros). A genoux, la compagnie a décidé de se mettre en faillite, le 14 janvier 2019. Mais il faut quand même éclairer la Californie ! C’est désormais à l’Etat d’assurer les fonctions de service public.

Un autre responsable est incriminé dans la tragédie californienne : le réchauffement climatique. Les sécheresses sévères constatées depuis 2000 au Texas et en Californie ont multiplié et aggravé les feux de forêt.

Un monde plus chaud est un monde plus combustible, explique le rapport gouvernemental de 2018, le National Climate Assessment, – celui que Donald Trump a dit ne pas croire qui chiffre les pertes économiques à venir en milliards de dollars.

Bien sûr, PG&E, qui développait un programme de transition énergétique, n’est pas responsable des vagues de chaleur qui ont décuplé le drame. Mais elle l’est sans doute d’avoir négligé l’impact du réchauffement et de ne pas avoir agi en conséquence. Des écologistes lui reprochent par exemple de ne pas avoir enterré ses lignes et d’avoir sacrifié la sécurité. C’est ce qui fait dire au Wall Street Journal :

La faillite de PG&E pourrait réveiller les entreprises, les obligeant à élargir leur vision du changement climatique.

Frédéric Joignot          Le Monde du 16 02 2019

11 11 2018                       Sur son bateau IDEC Sport qui a plus de dix ans, même s’il a eu des adaptations récentes, Francis Joyon, colosse de 62 ans, taiseux, bricoleur de génie, impérial et tranquille comme un poisson dans l’eau par très gros temps,  coiffe sur le poteau à l’arrivée à Pointe à Pitre François Gabart, le petit prince de la mer, souriant 24 h/24, celui qui a eu jusqu’à aujourd’hui une incroyable baraka, sur Macif, un trimaran avec lequel il avait déjà pourtant pris le record du monde du tour du monde en solitaire, mais qui a été blessé dès les premiers jours dans un mer méchante – foils et safran touchés -. Et le vieux en a aussitôt profité pour s’assurer une victoire après laquelle il courait depuis longtemps : 7 ‘ 8  » d’avance ! pour une course de 7 jours, 14 heures et 21 minutes. Quand le Rhum devient régate !

Route du Rhum: la magnifique victoire de Francis Joyon

16 11 2018                             Toutes les règles ont leur exception, mondialisation comprise : ainsi des Sentinelles qui habitent sur l’île Nord Sentinelle, plein ouest de Phnom Penh, 11°33’00″N, 92°14’00 » E. La seule ville de l’île principale est Port Blair, à quelques 50 km à l’est-nord-est. Ils – environ 250 – sont là depuis 60 000 ans. Ils ont tenu le choc au tsunami de décembre 2004. Le territoire fait partie de l’Inde. Le gouvernement s’est essayé en vain de les gagner à la civilisation ; ils ont tenu farouchement à rester chasseurs-cueilleurs. Le gouvernement indien s’est fait une raison. Mais pas John Chau, un américain de 27 ans, missionnaire  qui s’est fait amener là par des pêcheurs d’une île voisine : mal lui en a pris : percé de flèches, il en est mort.

ET SI

Et si tous les colonisateurs, missionnaires, militaires, administrateurs  avaient été ainsi accueillis par les Africains, qu’en serait-il aujourd’hui ? Certainement beaucoup plus de diversité, de différences gigantesques entre les uns et les autres, et dans le même temps, beaucoup moins d’horizons cauchemardesques quant à la démographie, beaucoup moins de malentendus culturels, de cultures économiques bouleversées destructrice des cultures antérieures ; l’esclavage serait resté une tache pour les Arabes, pas pour les Chrétiens d’Occident.

26 11 2018                          La sonde américaine InSight se pose sur Mars à 20 h 47′ GMT : ses deux principaux instruments sont européens : le sismomètre français SEIS écoutera l’intérieur de la Planète rouge, à l’affût de ses moindres vibrations, tandis que HP3, fourni par l’Allemagne, s’enfoncera jusqu’à 5 mètres de profondeur dans le sol pour y déposer des capteurs de température. SEIS aura notamment pour but, grâce à l’analyse des ondes sismiques, de déterminer la structure interne de Mars. Il tentera aussi de comprendre pourquoi Mars est dénuée de tectonique et pourquoi son activité volcanique, autrefois impressionnante, s’est aujourd’hui éteinte.

 

11 2018                                  Il y a déjà bien longtemps, Anne Sinclair, lors d’une émission radio du soir, demandait à Gilles Clément, paysagiste de grand talent, quel conseil aurait-il à donner aux hommes de ce XX° finissant ; on aurait pu s’attendre qu’il réponde dans sa spécialité quelques chose comme : que chacun, chaque fois qu’il en a l’occasion plante un arbre ou quelque chose comme ça… Rien de tout ça : ce qui est capital, ce qui est essentiel, c’est que chacun n’oublie jamais de développer et de faire fonctionner son esprit critique.

La confusion mentale se développe en effet à toute allure. Il en va ainsi dans le monde de l’humanitaire, très chevalier blanc de nos sociétés développées, au sein duquel le CICR – Comité International de la Croix Rouge -, véritable Rolls de l’humanitaire, dont les membres étaient jusqu’à un passé récent tout à fait conscients de faire partie des happy few de l’humanitaire et se chargeaient très bien de le faire savoir aux autres ONG avec lesquelles elles pouvaient avoir l’occasion de rentrer en contact. Bref, en termes populaires, ces gens avaient bien conscience qu’ils sortaient de la cuisse de Jupiter. Très longtemps, le CICR aura été une chasse gardée exclusivement suisse, et ce n’est que dans un passé proche que son recrutement s’est ouvert à l’international.

On savait déjà que leur grand manitou s’était fait rouler dans la farine pendant la guerre par Hitler lors d’une visite du camps de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie mais il avait fait alors preuve plus de naïveté que de perversité. Mais ce qui se passe actuellement dans cette maison est surtout la manifestation d’un perversion mentale à tous les niveaux : au niveau du président Peter Maurer qui mélange les genres avec une stupéfiante désinvolture, et au niveau de tous ceux qui, proches et moins proches, acceptent cela avec une absence totale de jugeote, de clairvoyance, qui fait d’eux de véritables complices : qui ne dit mot consent… Et ce qui dans le fond, est le plus ahurissant est que les procédures internes au CICR permettant l’accession au poste de président aient autorisé cette double casquette de président du CICR et de membre de l’instance dirigeante du Forum Economique Mondial de Davos. Et ceci illustre parfaitement combien le gène spécifique d’un Suisse – une indestructible bonne conscience – peut l’aveugler au point de répondre aux objections : Et alors ? Où est donc le problème ? Comment voulez -vous que l’on demande  à Peter Maurer de partir alors qu’il est parvenu à doubler le budget du CICR. Avant lui, nous étions riches ; il nous a rendu TRÈS riches.

Cette histoire n’est pas sans rappeler celle du français Jérôme Valcke qui , en 2012,  avait déclaré : Depuis 2007, j’ai augmenté de 60 % les revenus de la FIFA qui atteignent plus de 4 milliards de $. Seulement la différence, c’est que Jérôme Valcke a été mis à la porte de la FIFA, tandis que Peter Maurer est encore président du CICR

La plus vénérable institution humanitaire de la planète est dans la tourmente. En un siècle et demi, la question ne s’est jamais posée en ces termes : le président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est-il un visionnaire en train de faire entrer l’organisation dans une nouvelle ère, ou est-il en train de casser le joyau mondial de l’humanitaire ? Le CICR, gardien des Conventions de Genève, vit au rythme d’affrontements politiques et éthiques qui vont déterminer l’identité future de la doyenne des organisations de secours aux victimes de guerre.

Au départ de cette histoire, il y a un homme : Peter Maurer, président de la Croix-Rouge internationale depuis 2012. Lorsqu’il succède à son mentor, Jakob Kellenberger, diplomate comme lui, à la tête du CICR, Peter Maurer a consacré quinze années au service de la diplomatie suisse. Il a notamment été en poste auprès de l’ONU à New York et a fini secrétaire d’Etat aux affaires étrangères à Berne.

Ce qui a forgé Peter Maurer comme diplomate – la défense de la diplomatie suisse et l’observation des opérations onusiennes – a son importance… Car en six ans de présidence du CICR, il a révolutionné l’organisation et fait doubler son budget de 1 milliard à 2 milliards de francs suisses (d’environ 900 millions à 1,8 milliard d’euros), apparaissant parfois comme un défenseur de la Suisse et comme souhaitant bâtir une ONU bis .

Le Comité international de la Croix-Rouge n’est pas, dans le monde de l’humanitaire, une structure comme les autres. Ce n’est ni une organisation internationale telle que l’ONU et ses agences, ni une organisation non gouvernementale comme Médecins sans frontières et ses condisciples. C’est une entité internationale à part entière, souveraine bien que non étatique, avec un statut unique. Le CICR signe des traités avec des Etats. Il dispose d’un statut d’observateur à l’ONU.

Créée en 1863 à Genève, cette organisation est, selon ses statuts, impartiale, neutre et indépendante avec la mission strictement humanitaire de protéger la vie et la dignité des victimes de conflits armés et d’autres situations de violence, et de leur porter assistance. Elle a contribué à la rédaction des conventions de Genève de 1949 et de leurs protocoles additionnels de 1977, et la communauté internationale unanime lui a attribué, après la seconde guerre mondiale, un rôle de gardien du droit international humanitaire (DIH). Le CICR est ainsi reconnu officiellement par les Etats, il dialogue avec les Etats, et son financement est assuré par les Etats.

Le caractère universel de ses valeurs et de ses engagements – à l’origine en faveur des blessés sur le champ de bataille et des prisonniers de guerre, puis envers toutes les victimes des conflits armés – et ses devises  Inter arma caritas (La charité au milieu des combats) et Per humanitatem ad pacem (Par l’humanité, vers la paix) – font du CICR un bien commun de l’humanité.

Dans les pays en guerre, le CICR a souvent un rôle central qui force l’admiration des autres humanitaires. Premiers arrivés, derniers repartis, ses délégués ont un accès privilégié aux champs de bataille et aux prisons. Ils sont reçus par les chefs d’Etat et les chefs de guerre, sur la base d’une relation de confiance et de confidentialité.

Autant dire que lorsqu’un respectable ancien délégué, Thierry Germond, retraité après trente-cinq ans de bons et loyaux services – du Biafra aux relations avec l’Union européenne, en passant par les conflits d’Afrique australe et d’ex-Yougoslavie – écrit une lettre à Peter Maurer pour s’inquiéter de la sauvegarde de la crédibilité et du respect des principes fondamentaux du CICR, estimant que le positionnement que vous revendiquez par rapport aux milieux économiques paraît contraire à ce que l’on est en droit d’attendre du CICR, l’attaque prend autant la tranquille Genève par surprise que si un tsunami avait submergé les rives du lac.

Thierry Germond s’interroge, dans son premier courrier du 28 août 2015, sur le fait que le président du CICR soit membre du board [conseil de fondation, la plus haute instance] du World Economic Forum (WEF)(le Forum économique mondial, ou Forum de Davos ), ce qui lui semblestupéfiant, car cela cautionne la banalisation et l’affaiblissement des concepts de neutralité et d’impartialité qui sont les pierres angulaires de la spécificité du CICR.

Un mois plus tard, il écrit aux membres et membres honoraires de l’assemblée (ou comité) du CICR, la très discrète instance de gouvernance où siègent 15 à 25 citoyens suisses cooptés. Bon nombre des 1 000 membres du WEF représentent des forces économiques perçues, à tort ou à raison, comme responsables directement ou indirectement des souffrances des victimes des conflits que le CICR a pour mandat d’assister et de protéger, écrit-il. Je ne peux imaginer que ce soit en toute connaissance de cause que les membres de l’assemblée aient accepté que leur président soit dans le board d’une organisation qui inclut parmi ses membres les principales industries d’armement de la planète.

M. Germond pointe deux conséquences possibles à cette double casquette de Peter Maurer : On peut se demander si le président du CICR serait en mesure de prendre le leadership d’une campagne, voire d’y participer, visant à l’interdiction de certaines armes développées par un membre de son organisation ; et le fait qu’un tel engagement peut non seulement nuire gravement à la crédibilité de l’institution, mais également mettre en danger l’intégrité physique de ses délégués sur le terrain. M. Maurer lui répond que[sa] participation au Conseil de fondation du WEF s’inscrit dans le cadre d’une stratégie de diversification des contacts du CICR et d’élargissement du champ de sa diplomatie humanitaire.

Au CICR, on espère alors que la passe d’armes avec Thierry Germond en reste là. Mais l’ancien délégué est en colère, il a du temps libre et commence à enquêter. Dans son appartement bruxellois transformé en capharnaüm regroupant toute la documentation qu’il a pu trouver sur le CICR et le WEF, ainsi que sur les entreprises privées liées à l’un ou à l’autre, et parfois aux deux, M. Germond raconte comment cette histoire est devenue le centre de sa vie.

Ce fut au hasard d’un entretien que Peter Maurer a accordé à La Tribune de Genève en 2015. J’ai acheté le journal dans une gare. Le titre de l’interview était Le CICR, poisson pilote des firmes dans les zones en criseM. Maurer y raconte qu’il a rencontré à Davos les clients d’une banque suisse afin de leur livrer des explications utiles pour comprendre dans quel climat d’investissement et dans quel type de marché se situe tel ou tel autre payset que le CICR collabore par ailleurs avec une quinzaine d’entreprises.

C’est hallucinant ! Le président du CICR siège au WEF non seulement avec toutes les industries d’armement de la planète, mais aussi, par exemple, avec Textron Defense Systems, producteur de bombes à fragmentation CBU-105 et BLU-108, interdites par la Convention de Dublin sur les armes à sous-munitions et actuellement utilisées par l’Arabie saoudite au Yémen, s’indigne M. Germond.

Ce n’est pas uniquement la présence de Peter Maurer dans les instances dirigeantes du Forum économique mondial qui surprend. Pour Thierry Germond, M. Maurer a contaminé le CICR lui-même, soit en faisant entrer des dirigeants d’entreprises controversées à l’assemblée, soit en nouant des partenariats à risque.

Le CICR avait un partenariat avec Holcim au moment de sa fusion avec Lafarge, donc au moment où Lafarge finançait l’organisation Etat islamique [EI] en Syrie. Or, dans le cadre de leurs missions, des délégués du CICR dialoguaient avec l’EI, ce qui est normal. Mais là, on est en pleine confusion. Le partenariat est rompu après la révélation de l’affaire syrienne… Mais dans le même temps, Davos produit un rapport intitulé Trois façons de vaincre l’EI, loin de la neutralité revendiquée par le CICR. Selon M. Germond, il s’agit là de la première fois dans l’histoire du CICR, que l’idée de bombarder un belligérant, quelle que soit sa nature, soit cautionnée par l’autorité de son président.

Le mélange des genres est varié… Au Nigeria, à l’occasion d’une visite après la libération de lycéennes enlevées par Boko Haram, M. Maurer signe un partenariat avec Lafarge Africa afin de renforcer la position de Lafarge sur le marché du ciment dans le nord-est du Nigeria. Au Rwanda, où le président Paul Kagamé refuse de le recevoir comme président du CICR, il le rencontre avec sa casquette du Forum économique mondial lors d’une réunion du WEF Afrique, et tous deux parlent… du CICR. Aux Emirats arabes unis, principal membre de la coalition en guerre au Yémen avec l’Arabie saoudite et par ailleurs fidèle partenaire du Forum économique mondial, il salue, lors d’un discours au WEF Dubaï, le soutien des Emirats arabes unis aux activités du CICR dans le monde et surtout au Yémen. A Genève, certains s’étranglent, et redoutent d’éventuelles représailles contre les équipes présentes au Yémen.

Lors des commémorations de la victoire chinoise contre le Japon en 2015, Peter Maurer est à Pékin. D’un côté, il signe un partenariat avec l’agence de presse Xinhua (Chine nouvelle), louant la couverture objective et rapide concernant les crises humanitaires internationales de Xinhua, pourtant organe de communication officiel du Parti communiste chinois. De l’autre, il s’émerveille du projet de Nouvelle route de la soie, notant que le CICR est présent dans une quarantaine de pays impliqués, sans que nul ne comprenne en quoi la Croix-Rouge est concernée. A moins qu’à ce moment précis, il parle au nom du WEF et du commerce international.

Et dans ce pays où le CICR n’a pas accès aux détenus ouïgours, tibétains ou dissidents politiques, M. Maurer assiste au défilé militaire chinois célébrant la victoire de 1945. On ignore ce qu’ont pensé les Japonais de la neutralité du président du CICR mais, au sein de l’organisation, le fait qu’il célèbre une victoire militaire aux côtés de généraux d’une dictature a provoqué l’indignation.

A la suite des alertes de Thierry Germond, trois membres honoraires de l’Assemblée du CICR relaient ces interrogations. Cornelio Sommaruga, le très respecté ex-président du CICR, fait savoir lors d’une réunion qu’un président du CICR ne peut être que président du CICRet que lui avait en son temps toujours refusé de participer aux instances d’autres organisations et avait même démissionné de la présidence d’une fondation familiale. Les alliés de M. Maurer à l’assemblée fusillent M. Sommaruga du regard.

Puis, le 1° décembre 2016, vingt-cinq anciens camarades de Thierry Germond, dont un ex-directeur général, trois ex-directeurs des opérations et d’éminents délégués, envoient à leur tour une lettre à Peter Maurer. Les Vingt-Cinq, comme on les appelle désormais à Genève, font part de leur vive préoccupation et rappellent que l’un des sept principes fondamentaux du CICR stipule qu’il s’abstient de prendre part aux hostilités et, en tout temps, aux controverses d’ordre politique, racial, religieux et idéologiqueConformément à ce principeécrivent-ils,le président du CICR n’a pas sa place dans le Conseil de fondation du WEF

Les Vingt-Cinq sont conviés à une réunion avec la direction du CICR, sans Peter Maurer. On leur assure qu’ils seront consultés avant le renouvellement du mandat de M. Maurer au Forum économique mondial. Mandat finalement renouvelé entre-temps, en juin 2017, lors d’une séance à huis clos… Son premier mandat avait déjà été gardé secret un an, entre novembre 2014 et novembre 2015, puis entériné avec effet rétroactif par l’assemblée.

Maurer a tenté de dissimuler au CICR son rôle au WEF,constate l’ex-délégué Nicolas Borsinger.La manière de faire était trop peu orthodoxe pour être neutre. Les agendas cachés sont trop rarement innocents pour ne pas en être profondément alarmé.Le CICR est devenu une sorte d’agent opérationnel du WEF et des entreprises partenaires, dénonce André Pasquier, un ex-directeur des opérations qui coordonne l’action des Vingt-Cinq. Avec les interventions de Cornelio Sommaruga et des Vingt-Cinq, le CICR comprend que la contestation ne repose plus sur le seul Germond. Même de la manière feutrée qui sied aux débats en Suisse, le sujet se répand en coulisses à Genève.

Lorsque la direction du CICR consulte en 2017 ses chefs de délégation sur l’appartenance de M. Maurer au Forum économique mondial, les réactions sont, selon un document interne, très claires : 14 délégués sur 15 critiquent le choix de leur président. Son adhésion au WEF n’est pas compatible avec sa fonction de président du CICR ; la participation du président au WEF ne va amener aucun bénéfice aux victimes des conflits ; les risques, désavantages et critiques sont plus importants que les bénéfices ; cela compromet la crédibilité et la réputation du CICR. Les délégués reviennent sur les valeurs et les principes du CICR, ainsi que sur le risque pour la sécurité sur le terrain. Même si aucun incident dû aux liens avec le WEF ou avec une entreprise n’a été identifié, rien n’indique que ce ne sera pas un problème plus tardnote un délégué. D’où notre recommandation : mieux vaut prévenir que guérir. Peter Maurer ne tient pas compte de l’avis des délégués et poursuit l’aventure.

En Suisse, le public a longtemps été épargné par ces polémiques. Ce n’est qu’en 2018, lorsqu’un journaliste du Temps s’en empare, que le sujet arrive sur la place publique. Les liaisons dangereuses du CICR, titre le journal genevois en mai, relatant, sous la plume experte de Stéphane Bussard, dans la chronique Genève Internationale, les interrogations de Thierry Germond et des Vingt-Cinq.

Mais, même à ce moment-là, l’absence de réactions est étonnante. Aucun politique ne s’émeut. Aucun autre média n’enquête. Et les membres de l’assemblée du CICR restent muets, faisant bloc derrière Peter Maurer. Assister à un défilé militaire en Chine, contre le Japon, c’est problématique tout de même… , s’étonne le plus haut gradé des Vingt-Cinq, l’ex-directeur général Paul Grossrieder. Ces articles ont suscité un silence poli. Les gens n’ont pas pris la mesure de ce que cela signifie, pense l’ex-déléguée Marguerite Contat. Le CICR est un sujet tabou en Suisse, un mythe. D’où l’omerta, explique l’ex-délégué Serge Nessi.

L’autre raison, selon des délégués actuels du CICR s’exprimant sous le couvert de l’anonymat, est que le débat de fond se double d’une violente crise managériale. D’où, là aussi, une tendance à l’omerta. Peter Maurer a un ego démesuré et il est très autoritaire. Le management est si brutal qu’il n’est pas rare de voir des gens sortir de réunion en pleurant, ce qui est tout de même étonnant pour une organisation dite “humanitaire”, non ?, s’interroge S. au siège genevois.

Auparavant, la colonne vertébrale du CICR était sa direction des opérations. Maintenant, les gars de terrain sont devenus des exécutants, raconte K., chef de délégation dans un pays en guerre. Le CICR est désormais dirigé par une oligarchie bardée de diplômes et largement achetée à l’extérieur, avec des gars très forts pour concevoir un PowerPoint mais qui n’ont jamais serré la main d’un criminel de guerre ni négocié sous les bombes, et chez lesquels on ne sent plus la fibre CICRK. ajoute une anecdote révélatrice : Lors d’une réunion à Genève, de nombreux chefs de délégation ont exprimé un problème de confiance vis-à-vis du siège. Sauf qu’on s’est rendu compte que le problème était pire dans l’autre sens : c’est le siège qui n’avait plus confiance en nous ! 

Pour le directeur général du CICR, Yves Daccord, les périodes de grands doutes sont normales quand on explore de nouvelles voies. Tout ce qui est lié au secteur privé est perçu comme compliqué. Mais s’ils nous font confiance pour gérer des relations avec les talibans ou le gouvernement Trump, ils devraient aussi nous faire confiance pour gérer des relations avec le secteur privé. Nous nous sommes positionnés pour influencer l’agenda de Davos, et nous demandons à être jugés selon les résultats.

Le directeur des opérations, Dominik Stillhart, reprend l’argumentaire d’Yves Daccord, avec une pointe d’inquiétude. Nous évaluons les risques. Avec Lafarge Holcim, nous avons mis fin au partenariat le jour où nous avons appris ce qui s’était passé en Syrie. Nous sommes en contact avec 380 groupes armés non gouvernementaux sur la planète, dont certains sont labellisés terroristes. Ce ne sont pas toujours des relations confortables, mais nous avons confiance dans le fait de réussir à gérer des relations complexesCela dit, M. Stillhart admet que les équipes des opérations sont par nature très critiques des partenariats à risque » et comprend que « certains trouvent qu’on dépasse les limites.

Pour les contestataires, c’est l’impasse. La réaction de la gouvernance du CICR à nos interpellations est inadmissible, dénonce Marguerite Contat. Le CICR s’est rangé du côté des puissants, de ceux qui détiennent la puissance de feu et la puissance économique. Maurer est un apprenti sorcier. Un jour, ça va leur péter à la gueule. C’est inévitable. Il y a trop de dérives…Avec Maurer, c’est comme si l’Eglise avait abandonné les Dix Commandements. La rupture est fondamentale, constate Serge Nessi. Il ne s’agit nullement d’un combat entre anciens et modernes, mais d’un affrontement entre des illusionnistes, eux, et des réalistes, nous,pense Nicolas Borsinger. Là où cette histoire m’affole, c’est qu’on risque de passer d’un CICR sacralisé et intouchable à un CICR traîné dans la boue. Je suis trop conscient d’à quel point les Etats les plus malveillants ont intérêt à un CICR critiquable et insignifiant. 

Et le constat est identique en interne. La direction a cassé la fronde, viré des vieux et mis tout le monde au pas. Le CICR est une organisation tellement fantastique qu’on a peur de le casser : cela a largement contribué à tuer la contestation interne, témoigne T., chef de délégation. Il y a un faux débat, organisé par la direction, entre anciens et modernes, alors que du point de vue de la victime, de la souffrance et de la guerre, le monde n’a pas changé, conclut G., posté en Europe.

Tous se demandent ce qui fait courir Peter Maurer (qui n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien) et pourquoi il s’entête à prêter le flanc aux critiques. Berne a remplacé Genève aux commandes du CICRpense un délégué.Maurer joue un rôle politiqueL’argent privé représentant moins de 5 % du budget du CICR, la vraie raison des actions de Maurer est de promouvoir les intérêts de la Suisse et de l’économie suisse, et une idéologie ultralibérale qui souhaite l’influence du milieu économique sur la décision politique, dénonce Thierry Germond.C’est une dérive très grave. Une trahison

Ex-président de Médecins sans frontières et directeur de recherches à la Fondation MSF, Rony Brauman est depuis quatre décennies un fin observateur de l’humanitaire. Il pense que le CICR fait face à une dérive très singulière dans le monde de l’humanitaireLe plus problématique est l’opacité sur les engagements du président et l’absence de dialogue interne. On a l’impression que Maurer a affaibli les missions historiques du CICR au profit de projets dont on distingue mal la logique, analyse M. Brauman.Germond et les Vingt-Cinq sont dans une tentative désespérée de sauvetage du CICR

A Genève, le temps du silence est peut-être révolu. Dans son livre, paru en octobre, Une certaine idée de la justice (Favre), le juriste suisse Dick Marty vient à la rescousse des contestataires, disant regretter que le président du CICR ait accepté de faire partie du conseil d’administration du Forum de Davos et s’affirmant perplexe aussi au sujet de certains partenariats conclus avec des multinationales. Il appelle la Suisse à prendre une initiative politique. Une question au gouvernement sur la crise que traverse le CICR sera déposée au Parlement fédéral en décembre. Des députés veulent ouvrir le débat.

Pour Thierry Germond, le lanceur d’alerte pionnier de la contestation, même un improbable changement de président ne résoudrait pas entièrement le problème. Il faut un geste radical : toute l’assemblée doit démissionner. Il faut une structure intérimaire composée de délégués, d’anciens délégués et de personnalités réellement indépendantes, qui ouvrirait le débat et choisirait une nouvelle gouvernance pour le CICRLa Suisse a son mot à dire et doit se réveillerpense Marguerite Contat. Au CICR, vous savez, nous sommes un peu des missionnaires. Nous allons continuer à nous battre pour le sauver. Il est hors de question de laisser passer cette histoire.

Rémi Ourdan, envoyé spécial du Monde à Genève et Bruxelles. Le Monde du 2 décembre 2018

1 12 2018                    Flambée de violence à Paris et en province, surtout au Puy en Velay. L’intérieur de l’Arc de Triomphe est tagué, les portraits de Jeanne d’Arc, de Napoléon  et quelques autres sont lacérés. C’est  J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian, sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, aux éditions du Scorpion en 1946, dont Michel Gast avait fait un film en 1959. Nombreuses sont les voitures incendiées. Les gilets jaunes, mouvement remarquable par sa diversité, qui tient à ne pas se structurer, né de la facilité qu’il y a aujourd’hui à mobiliser du monde uniquement par le biais des réseaux sociaux, s’est laissé infiltrer par les casseurs et les voyous. Les images font le tour du monde et les réservations de tourisme font de la chute libre. Qui sont-ils ? Pourquoi ce succès, au moins en résonnance médiatique car sur le terrain, on comptera au plus fort de la mobilisation 282 000 personnes au total, chiffre qui ira décroissant au fur et à mesure des manifestations, ce qui n’est tout de même pas un raz de marée dans un pays de 70 millions d’habitants. [chiffre qu’il faut mettre en balance avec les 1.16 millions de signataires de la pétition lancée par la Martiniquaise à la langue bien pendue, Priscillia Ludosky, initiatrice de la pétition contre la hausse des taxes sur les carburants]. Et si l’on accepte de prendre comme indicateur valable les cagnottes récoltées de part et d’autre, les plus nombreux sont très loin d’être les gilets jaunes qui, pour Christophe Dettinger, le boxeur (… de gendarmes) se montent à 120 000 € en 24 heures, et, pour les policiers blessés à plus d’un million en 48 h ! y’a pas photo !

L’affaire est insaisissable : une très grande diversité tant dans sa composition que dans ses revendications, diversité professionnelle mais non ethnique : ce sont tous des français de souche, blancs de chez blanc … les quelques Noirs qu’on peut apercevoir sont des Antillais, qui ont eu quelques générations pour se sentir bien assimilés ; pour presque tous, un point commun : fans de Johnny.  sont là encore les inévitables opportunistes, sans pudeur aucune – on verra des gilets jaunes dans des Porsche Cayenne !  et dans des voitures pour lesquelles ce n’était qu’un badge pour circuler plus facilement ; il ne faudrait pas prendre les canards sauvages pour des enfants du Bon Dieu, avait dit de Gaulle, en son temps. Au départ, une opposition frontale à l’augmentation des taxes sur les carburants, de la part de tous ceux qui ont le sentiment d’une corde qui se serre inexorablement autour du cou, de tous ceux qui n’ont pas d’autre alternative que de prendre leur voiture pour aller au boulot puisque là où ils sont il n’y a pas de transports en commun. Indicateur intéressant : au fil des semaines, il s’avérera que la carte des plus fortes mobilisations sera aussi celle des déserts médicaux. Jamais l’étymologie du mot province n’aura été aussi éclatante : Pro vinci : pour les vaincus.

Mais le mouvement se diversifiera très vite, sans craindre les contradictions ni le flirt aigu avec l’utopie : le salaire minimum à 4000€ et la suppression de l’impôt[1]. C’est souvent le pourquoi pas n’importe quoi ? La revendication démocratique traditionnelle est quasi nulle ; on entend parler de référendum, mais quelles pourraient être les questions posées ?

Il est certain que Macron est parvenu, avec ses petites phrases qui sont autant de gaffes majeures révélatrices de sa morgue d’énarque, à cristalliser beaucoup de haine et que cela pèse dans la balance. Il est certain aussi que les gens qui se sont jusqu’à présent laissé presser le citron en ont assez et aujourd’hui le font savoir, et veulent être entendus, de la même manière que se font entendre les lobbys représentant des puissants. Quand on n’a point de ronds, il faut avoir des ronds-points. Mais il va falloir que d’une façon ou d’une autre, les politiques apprennent à appréhender ce genre de contestation, car si elle n’en est qu’à ses débuts, avec d’autres comme Occupy Wall Street, Nuit debout, ne pourra que se développer : enfants des réseaux sociaux, ces derniers ne vont que se développer et donc vont avoir de plus en plus d’enfants. Il y a quarante ans que les politiques s’éloignent du quotidien des français : on a eu Giscard qui ne connaissait pas le prix du ticket de métro, Sarkozy qui ignorait tout du Bon Coin, Hollande qui payait son coiffeur comme un cadre supérieur, pour lui arranger les trois tifs qu’il avait sur le crâne etc …  Le politique s’est construit sur le système de la représentation et là il faut discuter avec des gens que ne veulent pas du système représentatif. C’est la quadrature du cercle ! Une équation avec du jamais vu comme nombre d’inconnus ! Où est le magicien qui va savoir démêler le vrai du faux, l’ivraie du bon grain, la vraie colère née de ce sentiment de n’être plus qu’un esclave qui trime pour peanuts, du râleur professionnel toujours partant dès qu’il s’agit de gueuler, d’être contre tout ce qui est pour et pour tout ce qui est contre voire de casser et piller pour le seul plaisir de la destruction et du vol.

Les gens en ont marre d’être pris pour des cons, et ce ne sont pas les cadeaux de Noël annoncés le 10 décembre qui vont changer le fond de l’affaire. La grande concertation ? Peut-être si elle est bien menée et sans arrière-pensée ni petit calcul politichien.

De toutes façons, la très réelle inquiétude tient dans le constat des sondages sur la question qui révèlent que la majorité des Français soutient les Gilets Jaunes, que plus de la moitié des sondés estiment qu’il ne sert à rien d’aller voter, que les journalistes sont tous suspects [de quoi, on ne sait pas très bien…], que la violence est justifiée dans ce genre de situation etc… autant de révélateurs d’une explosion en plein vol de la citoyenneté, du droit qui ne peut être dissocié du devoir ; on est assez souvent très près du degré d’intelligence zéro, mais les torrents de démagogie dans lesquels nous baignons nous empêchent de le dire. Les agressions de pompiers grimpent en flèche, révélatrices d’une montée en puissance de la barbarie la plus primaire. Là est la gravité de la situation. Et il va bien se trouver un jour un politique ou un autre pour tenter de récupérer le mouvement et à ce petit jeu cynique des factieux, les gens d’extrême droite savent mieux faire que tout autre. La volonté de coup d’Etat n’est pas loin et la démocratie s’éloignera.

Les rédacteurs de la revue des anciens de l’ENA sortiront un numéro consacré à la gestion de crise le 16 décembre : ils parlent de mise en question radicale et instinctive du leadership, … implosion accélérée des repaires consensuels, … mise en cause pavlovienne et radicale de la rationalité comme de la notion même de vérité, … univers médiatique pulvérulent, … passage fulgurent du registre de l’accident à celui d’engloutissement.

Les remèdes ? Correction rapide des erreurs, … changement de carte mentale si nécessaire, … alliage de logiques nouvelles et de moyens plus conventionnels, … repérage immédiat des initiatives émergentes tant de la part des organisations en charge que des acteurs les plus divers comme des citoyens…

On pourrait encore ajouter comme remède qu’il suffirait d’être moins intelligent, puisque, selon le député Gilles Legendre, ce gouvernement a été trop subtil, trop intelligent.

Ou encore, comme remède, si on proposait tout simplement la suppression de l’ENA ? Comme ça, il n’y aurait plus personne pour être trop intelligent.

[…]    Depuis le début, pour qui l’a observé de près de rond­point en rond­point, le mouvement des gilets jaunes, en partie, mais en partie seulement, spontané, non pas apolitique (ce qui ne veut rien dire), mais expression des colères et aspirations ambivalentes du pays profond, amplifié par les extrêmes droites puis, rapidement, grossi par l’extrême gauche, portait à la fois le pire et le meilleur, le rouge et le noir, une générosité ouverte et des rancœurs fermées, un besoin de communion et la haine assassine du hors­ communion, le sublime et l’abject, comme l’a exprimé Christiane Taubira, ou plutôt le poignant et le poisseux, le vécu et le fantasmé. (Macron, rageusement exécré, étant trop fréquemment rhabillé, non seulement en agent des riches, mais aussi en homosexuel, en juif et en franc-maçon !) […]

Jean François Kahn     Le Monde du 4 01 2018

L’ intimidation, la menace et la violence sont les armes de toutes les dictatures, qu’elles soient étatiques, populaires ou, comme jadis, prolétariennes. Il est pour le moins troublant, pour ne pas dire révoltant, qu’il faille rappeler de telles évidences en 2019 dans un pays qui, jusqu’à nouvel ordre, est une démocratie. Que l’on sache, en effet, et quels que soient les arguments spécieux qui voudraient justifier le contraire, la France est bien une démocratie. Chacun y est libre d’élire ses représentants – à l’Elysée ou au Parlement, dans sa ville ou sa région -, de s’exprimer, de débattre, de défendre ses idées, de lire ou d’écouter les médias de son choix, de manifester ou de faire grève s’il le juge nécessaire. Or le mouvement social qui ébranle le pays depuis bientôt deux mois s’est laissé peu à peu gagner par une vindicte inacceptable, qu’il convient de dénoncer. Qu’elle soit le fait de gilets jaunes radicalisés ou de groupuscules d’ultradroite ou d’extrême gauche qui profitent de l’occasion pour exprimer leur haine de l’Etat, du pouvoir et de la loi républicaine, la démonstration de cette agressivité est désormais quotidienne. Cette virulence peut être aggravée, mais non justifiée, par des violences policières tout aussi intolérables. C’est un déferlement d’attaques et d’injures visant tout ce qui ressemble à une institution. Le président de la République, bien sûr, qui est l’objet de tous les ressentiments. Par extension, les ministres et les parlementaires de la majorité. Sans même parler des journalistes, aimablement traités de collabos, empêchés de faire leur travail, voire molestés, dès qu’ils s’avisent d’émettre la moindre réserve sur un mouvement dont ils ont pourtant rendu compte de façon aussi exhaustive que possible. Pour s’en tenir aux élus, une cinquantaine de députés ont ainsi été victimes, ces dernières semaines, d’agressions non seulement verbales, mais physiques ou matérielles contre eux-mêmes, leur famille, leur domicile, leur véhicule ou leur permanence. Toujours dans les mêmes termes, dont beaucoup devraient tomber sous le coup de la loi, puisque, en plus d’être orduriers, ils sont très souvent xénophobes, antisémites ou sexistes. Et fréquemment assortis de menaces de mort : On va te pendre, te décapiter, te mettre une balle dans la tête. Cette tentation du lynchage est d’autant plus odieuse qu’elle s’exprime dans le lâche confort de l’anonymat. A commencer par celui que garantissent les réseaux sociaux. Que ceux-ci soient un formidable espace de liberté d’expression et de communication, fort bien, et il n’y a pas de raison de le déplorer. Qu’ils soient devenus un outil de mobilisation sociale instantanée et directe, les gilets jaunes ne sont pas les premiers à en faire la démonstration, et l’on sait que Facebook a joué un rôle essentiel dans l’extension du mouvement. Mais qu’ils contribuent à faire circuler en toute impunité les haines de la pire espèce, qu’ils se transforment en pilori permanent est tout simplement inacceptable. D’autant que leurs responsables ne semblent guère s’en émouvoir et que leurs systèmes de modération censés servir de garde-fous sont à l’évidence inopérants, dépassés, voire complaisants. La liberté de pensée et d’expression est une condition élémentaire de la démocratie. Elle peut en devenir l’ennemie lorsque, loin de débattre, de critiquer, de contester ou de blâmer, elle agresse, violente et se laisse gangrener par la bêtise la plus hargneuse. Personne ne devrait l’oublier.

Editorial du Monde du 11 01 2019

C’est une révolte de notre temps. Ce n’est pas une simple protestation contre la pauvreté ou la dureté des conditions d’existence, c’est une protestation contre l’imposture d’une société où le discours moral est omniprésent mais qui ne révère que l’argent, la réussite, la compétition, organisés par des pouvoirs dont les grands mots ne dissimulent  plus leur incapacité d’agir sur les choses.

De là d’ailleurs le complotisme, y compris le plus abject, parce qu’il faut bien trouver une raison à ce qui n’en a pas. C’est un sentiment de dépossession qui atteint d’abord les plus vulnérables, mais qui au fond nous concerne tous. Ce qui compte à nos yeux, la gratuité, la générosité, est pratiquement dévalorisé par les puissances établies de ce temps.

On ne s’en tirera pas simplement en distribuant un argent que collectivement nous n’avons plus.

François Sureau,  avocat       Le Monde du 5 02 2019

Je reste sidéré par la phrase de Stanislas Nordey sur les Gilets Jaunes qui n’ont hélas manifesté aucune revendication culturelle ! Derrière les cris et la colère, n’y a-t-il pas l’expression d’une quête désespérée de sens ? Ce n’est pas ça, l’aspiration à la culture ? Ou la culture est-elle réductible aux produits, expressions, initiatives des acteurs dits culturels, répertoriés par les revues spécialisées et validés par les chroniqueurs du bon goût ? Il y a mille manières de faire culture, de faire sens, pourrions-nous arrêter d’en faire une chose artistique à part, productrice de frustration et d’exclusion ?

G Daveau Nantes Courrier des lecteurs Télérama 3604 du 6 02 2019

J’ai aimé le combat politique que j’ai mené avec passion, mais aujourd’hui l’envie me quitte tandis que le contexte change. L’esprit public est devenu délétère, le discrédit est jeté sur les hommes et les femmes politiques, réputés tous pourris, avec un rejet des élites dont le pays a pourtant besoin. Je suis affecté par les mensonges et les haines que véhiculent les réseaux sociaux. L’esprit public est devenu lourd à porter. Je souhaite continuer à servir la République dans un environnement plus serein.

Alain Juppé, lors de ses adieux à Bordeaux, le 14 février 2019

Les réseaux sociaux ont généré une invasion d’imbéciles qui donnent le droit de parler à des légions d’idiots qui auparavant ne parlaient qu’au bar après un verre de vin, sans nuire à la communauté et ont maintenant le même droit de parler qu’un Prix Nobel : c’est l’invasion des imbéciles. […]  Le drame d’Internet est qu’il a promu le fou du peuple au niveau de porteur de la vérité.

Umberto Eco

L’Etat ne discute jamais. Le corps social se tait ; et quand il ne va pas bien il s’agite. Le corps social dépourvu de langage est miné par le silence, il marmonne et gémit mais jamais il ne parle, il souffre, il se déchire, il va manifester sa douleur par la violence, il explose, il casse les vitres et de la vaisselle, puis retourne à un silence gêné.

Celui qui fut élu dit sa satisfaction d’avoir obtenu tous les pouvoirs. Il allait pouvoir gouverner, dit-il, enfin gouverner, sans perdre de temps à discuter. Aussitôt on répondit que ce serait grève générale, le pays paralysé, les gens dans la rue. Enfin. Le peuple, qui en a assez de l’ennui, des ennuis et du travail, se mobilise. Nous allons au théâtre.

Quand on voit les Anglo-Saxons protester, cela prête à sourire. Ils viennent un par un avec des pancartes en carton, des pancartes individuelles qu’ils tiennent par le manche, avec un texte qu’ils ont écrit et qu’il faut lire pour comprendre. Ils défilent, les Anglo-Saxons, et ils montrent aux cameras de la télé leur pancarte rédigées avec du soin et de l’humour. Ils sont encadrés de policiers débonnaires en tenue habituelle. On pourrait croire que leur police ne dispose pas de boucliers, de jambières, de longues matraques et de camions à lance à eau pour dégager la rue. Leurs manifestations dégagent de la bienséance et de l’ennui. Nous avons les plus belles manifestations du monde, elles sont un débordement, une joie.

Nous descendons dans la rue. Les gens à la rue, c’est la réalité de tous les jours ; les gens dans la rue, c’est le rêve qui nous unit, le rêve français des émotions populaires. Je descendis dans la rue avec des chaussures qui courent vite et un tee-shirt serré qui ne laisse pas prise à qui voulait m’attraper. Je ne connaissais personne, je rejoignais les rangs, je me plaçais derrière la banderole et repris en chœur les slogans. Car nous portons à plusieurs de grandes banderoles avec des phrases brèves en grosses lettres, avec de gros trous pour diminuer la prise au vent. Il faut être plusieurs à les porter ces paroles de plusieurs mètres, et elles ondulent, elles sont difficiles à lire ; mais il n’est pas besoin de les lire, il faut qu’elles soient grandes, et rouges, et ce qui est écrit dessus nous le crions ensemble. Quand on manifeste, on crie et on court. Oh ! joie de la guerre civile ! Les hoplites de la police barrent les rues, rangés derrière leur cnémide, leur casque, la visière rabattue qui les rend identiques ; ils battent leur bouclier de leur matraque et cela provoque un roulement continu, et bien sût cela tourna mal Nous étions venus pour ça.

La caillasse vola, un jet de grenades y répondit ? Un nuage s’éleva et se répandit dans la rue Tant mieux, nous combattons à l’ombre ! » rirent ceux d’entre nous qui étaient venus casqués, cagoulés, armés de barres et de frondes, et ils commencèrent à descendre les vitrines Notre  déjà gorge brûlait, de gaz et de cris sous le vol de boulons lancés à la fronde, des vitrines tombaient en chute cristalline, dans un miroitement d’éclats

Les policiers harnachés d’armes anciennes avancèrent dans la rue, manœuvrant avec un ordre de légion, la caillasse grêlant sur les boucliers de polycarbonate ; des salves de grenade explosaient avec un bruit cotonneux et chargeaient l’air de gaz urticants, , des brigades de voltigeurs en civil fonçaient dans le tas, coxaient quelques agités et les ramenaient derrière le mur des boucliers qui avançait dans le roulement implacable des matraques Quel bruit ! La banderole tomba, je la ramassai, la relevai, la tint au-dessus de moi avec un autre et nous fûmes en tête de cortège, puis nous la lançâmes et courûmes Oh ! joie de la guerre civile ! joie du théâtre Nous courûmes à côté des vitrines qui s’effondraient à mesure de notre passage, nous courûmes le long de magasins éventrés où des jeunes gens masqués d’une écharpe se servaient comme dans leur cave, avant de fuir eux aussi, devant d’autres jeunes gens à la mâchoire volontaire. Et ceux-ci couraient plus vite, ils portaient des brassards orange et quand ils avaient plaqué au sol un jeune homme masqué ils sortaient de leurs poches des menottes Moi, je courais, j’étais venu pour cela, une manif sans course éperdue est une manif ratée, je m’échappais par les rues de traverse.

Le ciel virait au rose, le soir tombait, un vent froid balaya les effluves de gaz. La sueur coulait le long de mon dos et ma gorge me faisait mal. Dans le quartier où avait eu lieu le cortège, des voitures roulaient au pas, occupées de quatre hommes à la mâchoire volontaire, chacun regardant par une fenêtre différente ; ils roulaient sur des débris de verre. Il flottait là une odeur de brûlé, traînaient à terre des vêtements, des chaussures, un casque de moto, des tâches de sang.

Moi, j’avais mal, affreusement mal.

Le gouvernement qui s’était trop avancé recula ; il neutralisa les mesures prises dans la précipitation par des contre mesures prises dans l’affolement. L’ensemble s’équilibra comme à l’habitude : le compromis que l’on ne discute pas fut inefficace, et encombrant. Le génie français construit ses lois comme il construit ses villes : les avenues du code Napoléon en constituent le centre, admirable, et autour s’étendent des bâtisses au hasard, mal faites et provisoires, reliées d’un labyrinthe de ronds-points et de contresens inextricables. On improvise, on suit plus le rapport de force que la règle, le désordre croît par accumulation des cas particuliers. On garde tout ; car ce serait provocant que d’appliquer, et perdre la face que de retirer. Alors on garde.

Oh comme j’ai mal !

[…]     Ô douce France ! Mon cher pays de fraîcheur et d’enfance ! Ma douce France si calme et si policée… passe encore une voiture au ralenti chargée de jeunes gens athlétiques… dans l’aquarium de la nuit elle nage sans aucun bruit jusqu’à moi, me regarde, puis repart. Les nuits d’été sont lourdes et dangereuses et les rues du centre sont quadrillées, toute la nuit, ils circulent : la présence policière affichée permet la pacification. Oui, la pacification ! Nous pratiquons la pacification au cœur même des villes de France, au cœur même de l’autorité, car l’ennemi est partout. Nous ne connaissons pas d’adversaire, juste l’ennemi, nous ne voulons pas d’adversité qui engendrerait des paroles sans fin, mais de l’inimitié, car celle-ci nous savons la traiter par la force. Avec l’ennemi on ne parle pas. On le combat ; on le tue, il nous tue. Nous ne voulons pas parler, nous voulons en découdre. Au pays de la douceur de vivre et de la conversation comme l’un des beaux-arts, nous ne voulons plus vivre ensemble.

[…]     Je pense à la France ; mais qui peut dire sans rire, qui peut dire sans faire rire, qu’il pense à la France ? Sinon les grands hommes et seulement dans leurs mémoires.. Qui, sinon de Gaulle, peut dire sans rire qu’il pense à la France ? Moi j’ai juste mal et je dois parler en marchant jusqu’à ce que j’atteigne la pharmacie de nuit qui me sauvera. Alors je parle de la France comme de Gaulle en parlait, en  mélangeant les personnes , en mélangeant les temps, confusant la grammaire pour brouiller les pistes. De Gaulle est le plus grand menteur de tous les temps, mais menteur il l’était comme mentent les romanciers. Il construisit, par la force de son verbe, pièce à pièce, tout ce dont nous avions besoin pour habiter le XX° siècle. Il nous donna, parce qu’il les inventa, les raisons de vivre ensemble et d’être fier de nous. Et nous vivns dans les ruines de ce qu’il construisit, dans les pages déchirées de ce roman qu’il écrivit, que nous prîmes pour une encyclopédie, que nous prîmes pour l’image claire de la réalité alors qu’il ne s’agissait que d’une invention ; une invention en laquelle il était doux de croire.

Chez soi est la pratique du langage. La France est le culte du livre. Nous vécûmes entre les pages des Mémoires du Général, dans un décor de papier qu’il écrivit de sa main. […]

Alexis Jenni               L’art français de la guerre     Gallimard 2011

Dans le midi, une formule très concise reprend tout cela : ils s’la jouent, ils s’la pètent.

ma parole, c’est le carnaval !

vandalisme sur la sculpture, vandalisme dans la peinture. Finie la création, place aux détournements…

Ces gilets jaunes étaleront leur absence de flair politique en s’en prenant à Alain Finkielkraut le 16 février, comme s’ils n’avaient pas réalisé que cela allait déclencher contre eux une bronca. On entendra des finalement, cette histoire, c’est le match de l’intelligence artificielle contre la connerie naturelle ! 

6 12 2018                                   SOS Méditerranée et Médecins sans Frontières, faute de pavillon pour héberger l’Aquarius  mettent fin aux missions de sauvetage des réfugiés en Méditerranée : combien de morts supplémentaires cette inévitable décision va-t-elle entraîner ? Très grand recul du droit maritime.

12 12 2018                                         Colin O’Brady, américain de 33 ans, traverse l’Antarctique sans aucune assistance humaine ou technique. En 1997, le norvégien Borge Ousland avait réalisé cet exploit mais en s’aidant d’un parafoil, une sorte de parapente. Parti du campement d’Union Glacier le 3 novembre en compagnie de Louis Rudd, un militaire britannique de 49 ans, ils chemineront par la suite séparément. Passé par le pôle Sud le 12 décembre, Colin O’Brady a fini son périple sur la barrière de Ross, au bord de l’océan Pacifique. Louis Rudd était à un jour ou deux derrière lui. Il a parcouru 1 500 km en 54 jours, dont les 125 derniers kilomètres, d’une traite. L’homme n’en est pas à son premier exploit : gravement brûlé aux deux jambes en 2008, les médecins lui  avaient déclaré qu’il ne pourrait plus marcher normalement. Par la suite, il a enchaîné les plus hauts sommets – dont l’Everest – des 7 continents en 132 jours.

Les Anglais n’ont pas la baraka avec l’Antarctique :  parfois ils arrivent second, mais vivants, ainsi de Louis Rudd. Parfois, ils en meurent : ainsi du lieutenant colonel Henry Worsley, mort le 24 janvier 2016, des suites d’une traversée de plus de 1 700 km, à la fin de laquelle – à 48 km de l’arrivée -, il s’était résigné à appeler les secours. Parfois, ils arrivent second… et meurent au retour, à quelques kilomètres de l’arrivée : ainsi du colonel Robert Falcon Scott en 1911.

26 décembre 2018.

13 12 2018                  Depuis longtemps, Richard Branson, le patron de Virgin, veut envoyer des touristes dans l’espace. Le deuxième test est le bon, après le drame du premier, le 31 10 2014, au cours duquel la navette s’est désintégrée, entraînant la mort d’un pilote, le second en ayant réchappé grâce à un siège éjectable en bon ordre de marche. Le Space Ship Two est emmené à 15 000 mètres par le White Knight Two – 42 mètres d’envergure – où il est lâché pour atteindre mach 2.9 – 3 560 km/h -. Une fois dans la stratosphère, à 82.7 km d’altitude, son moteur est éteint, et il entame la descente au bout de quelques secondes.

14 12 2018                           Je suis affecté par les mensonges et les haines que véhiculent les réseaux sociaux, nous dit Alain Juppé. Il a mille fois raison sinon qu’il faut prendre garde à ne pas pointer du doigt Internet qui n’est qu’un instrument qui véhicule ce qu’on y met. La bêtise et la haine existent de toujours ; les filtres autrefois en place limitaient leur nuisance ; c’est terminé aujourd’hui. Il nous reste encore à inventer les instruments de censure, – oui, il faut bien accepter de prononcer le mot si l’on tient à appeler un chat un chat – acceptables par une large majorité pour que la bêtise et la haine retournent à leur place. Car, pour ce qui est d’Internet, il faut bien dire aussi qu’un phénomène comme cette jeune  Greta Thunberg ne serait restée qu’une Viking aux pieds bien plantés dans son école, quand Internet lui permet aujourd’hui de tancer vertement les puissants de ce monde, et cela ne peut qu’être une très bonne chose.

16 12 2018          Musée du Qatar. Jean Nouvel

jean nouvel new national museum qatar

Tueries interethniques au Congo RDC [Kinshasa]  contre des populations Bayunu dans la province Maï-Ndombe, dans l’ouest du pays, à Yumbi, Bogende et Nkolo II : elles font au moins 535 morts et 111 blessés, toujours avec mutilations sexuelles. Les survivants traverseront le fleuve Congo pour se réfugier en République du Congo [Brazzaville].

19 12 2018                  Victor Vescovo est un américain polyvalent, au top du top aussi bien avec la tête qu’avec les jambes : diplômé de la Harvard Business School et du MIT, il a déjà à son tableau de chasse les sept plus hauts sommets du monde, pôle nord et pôle sud à ski… il parait que pour les JO d’hiver de Pékin en 2024, il s’est inscrit dans la catégorie senior pour l’épreuve des Nouvelles Routes de la Soie à ski de fond là où il y a de la neige et trottinette là où il n’y en a pas ! Et last but not least, il est milliardaire – un fond d’investissement – ce qui lui permet de participer au projet Shell Ocean Discovery XPrize, doté de 7 millions $ : explorer  et cartographier les cinq plus profondes fosses sous-marines de nos océans. Ce 19 décembre, il descend avec son Limiting Factor à – 8 376 m. dans la fosse de Porto Rico, sur la côte nord de l’île ; le 4 février 2019, il sera dans la fosse des Îles Sandwich du Sud à – 7434 m, au large de la pointe de l’Antarctique qui regarde l’Amérique du sud, le 5 avril 2019, dans la fosse de Java, à – 7 192 m et le 1°mai 2019, dans  la fosse des Mariannes, à l’est de Manille aux Philippines, à – 10 927 m. Il lui restera à accrocher à son tableau de chasse la fosse Molloy, au large de la côte est du Groënland à – 5 575 m. Pour ce faire, il a fait réaliser par la Société américaine Triton Submarines le Limiting Factor, un sous-marin à deux places de 11 tonnes,  en matériau acrylique. La coque sphérique en titane à 9 cm d’épaisseur a été réalisée d’une seule pièce, sans soudure, source de fragilité. Il a été soumis à une pression correspondant à 13 300 mètres de profondeur.

 

22 12 2018                           Tsunami en Indonésie entre l’ouest de Jawa et le sud de Sumatra, provoqué par une reprise d’activité du volcan Anak Krakatoa. Plus de 420 morts. Principale ville touchée : Pandeglang.

15 01 2019                               Theresa May, première ministre de l’Angleterre, qui se démène au sein de l’Union Européenne depuis plus deux ans pour limiter les effets ravageurs du Brexit voté en 2016, se voir infliger un camouflet par le parlement qui rejette son projet de Brexit négocié par 432 non contre 202 oui. L’incurie des parlementaires anglais plonge un peu plus le pays dans la confusion. John Major, lui-même premier ministre dans les années 1990 lâche : se lancer  du haut d’une falaise n’a jamais apporté aucun bénéfice à qui que ce soit …

Quand je me suis réveillé le 24 juin 2016, le lendemain du référendum sur le Brexit, j’ai d’abord cru que c’était un rêve, un sinistre cauchemar politique. Hélas, non. C’était la terrible réalité. Aujourd’hui, je contemple toute la gamme d’émotions par lesquelles je suis passé depuis ce jour, alors que le chaos qu’est le Brexit a progressé cahincaha.

Le choc, l’incrédulité et le désespoir ont fait place à la fatigue, à l’ahurissement et à la colère face aux négociations boiteuses, ineptes, menées par des négociateurs incompétents et effroyablement mal préparés. Aujourd’hui, deux ans et demi plus tard, alors que nous sommes arrivés au fiasco final, ce que je ressens est un sentiment plus proche de la honte. J’ai honte que ce pays, la Grande Bretagne, se retrouve dans ce bourbier aussi extrême qu’inutile. J’ai honte de la médiocrité de notre première ministre, Theresa May, de notre chef de l’opposition, Jeremy Corbyn, de notre gouvernement conservateur et de la majeure partie du personnel politique. J’ai honte des mensonges intéressés et de la propagande irresponsable des ayatollahs du Brexit. Cela dit, le problème du Brexit est un problème vieux de plusieurs  décennies. Il est en lien avec une manière de voir particulière, une vision fantasmagorique largement répandue de l’Angleterre et de l’Anglais (plutôt que de la Grande Bretagne et des Britanniques) que certaines personnes, des hommes et des femmes, défendent avec une certitude étrange, inébranlable. L’aspect intéressant de cette illusion

nationale, c’est qu’elle transcende les barrières économiques et sociales. Les électeurs travaillistes pauvres, de la classe laborieuse, et les électeurs conservateurs extrêmement riches sont au diapason. On pourrait collectivement les qualifier de Little Englanders – des petits Anglais nationalistes, intolérants, à l’esprit borné. Ils s’accordent – vaguement, émotionnellement – sur une image fantastique de l’Angleterre et de sa place dans le monde. En partie nostalgique de l’Empire britannique, quand le globe était à moitié coloré en rouge [les possessions britanniques étaient traditionnellement coloriées en rouge sur les mappemondes de l’époque victorienne] ; en partie bâti sur les légendes militaires de l’héroïsme solitaire des Anglais (la Contre Armada [1589], Trafalgar [1805], Waterloo [1815], Dunkerque [1940], la bataille d’Angleterre et le Blitz [1940 1941]) ; en partie alimenté par les personnifications de la nation – Boadicée, Britannia [équivalent de la Marianne française], Richard Cœur de Lion, la Good Queen Bess [Elizabeth I°], John Bull -, ce mythe amorphe possède tous les ingrédients d’un culte ou d’une doctrine bizarre comme la théosophie, la scientologie ou le zoroastrisme – sans parler des religions conventionnelles.

On ne peut s’engager dans une discussion sérieuse avec ceux qui nourrissent ces croyances : ils ne sont pas raisonnables, pas plus que leurs convictions. Ils défendent une vision des choses, pas des arguments. Tous vos raisonnements logiques, convaincants, se dissolvent face à leurs opinions chimériques pétries de patriotisme ardent et frénétique. Nous y arriverons tout seuls ; nous n’avons besoin de personne ; nous sommes des combattants. On constate le même effet de l’autre côté de l’Atlantique, dans le slogan bête et fervent de Trump – Make America great again. C’est un appel aux instincts les plus basiques, les plus ataviques, qui peut s’avérer très séduisant pour certaines personnes. Séduisant parce que, dans certains cas, il est alimenté par de réelles doléances. Les bourgeois conservateurs des shires, les comtés ruraux, ont toujours été de petits Anglais suffisants dont l’attitude condescendante envers les étrangers ne changera jamais. Ce qui est nouveau, c’est l’europhobie de la classe laborieuse autrefois socialiste. Il existe, au sein de la classe ouvrière britannique, un réel sentiment d’injustice. Le sentiment profond qu’elle est dédaignée, que personne ne se préoccupe d’elle et que ses valeurs sont méprisées. Les  défenseurs du Brexit ont habilement puisé dans ce ressentiment avec leurs discours xénophobes à outrance (Les Turcs arrivent ! ) et leurs mensonges (Le Brexit permettra de dégager 350 millions de livres par semaine qui pourront être injectés dans le système de santé publique du NHS), mais aussi dans le ressentiment envers le Sud du pays et Londres, envers les banquiers, envers les industriels – et ils ont offert aux opprimés et aux laissés pour compte le  parfait bouc émissaire qu’est l’Union européenne. L’UE est la cause de tout ce dont vous vous plaignez, leur ont-ils dit. Quittez l’UE et vous profiterez d’un avenir fait de lumineux lendemains britanniques. Ainsi, voter pour une sortie de l’UE est devenu une forme de protestation contre les injustices considérées comme imposées à ce segment de la population. De véritables injustices, comme je l’ai déjà dit – la vie est difficile, les personnes les moins à même de le faire continuent de payer pour la crise financière de 2008. Mais ces injustices ont été présentées sous un jour trompeur : tout ce qui n’allait pas dans leur vie indigente, leur ville miséreuse, leurs jobs horribles, leurs services déficients, était la faute de l’Europe – et des migrants. Il suffit de sortir de l’Europe et de contrôler l’immigration, leur ont dit les apôtres du Brexit dans leurs mensonges, et votre vie s’en améliorera incommensurablement.

L’histoire ne sera  pas tendre avec l’ancien premier ministre David Cameron, que l’on ne voit nulle part par les temps qui courent. En promettant un simple référendum pour ou contre la sortie de l’Union pour pacifier l’aile droite europhobe du Parti conservateur, il a commis la plus grosse et la plus grotesque erreur politique de sa carrière, et il restera dans les annales comme l’homme qui a irrévocablement changé le visage de la Grande Bretagne – pour le pire. Le Brexit a remporté une courte victoire – 52 % pour et 48 % contre -, mais 28 % de la population n’a pas pris la peine d’aller voter. Un mandat qui n’a rien de grand pour un changement si radical. Seul un tiers de la population britannique obtient  ce qu’il veut. Le peuple britannique ne s’est pas exprimé. Une semaine avant le référendum, mon boucher, à  Londres, me demande ce que je vais voter. Vous êtes pour ou contre ?, m’interroge-t-il avec un sérieux plein de candeur. Je suis contre le Brexit, dis-je avec emphase, ajoutant que je pense que ce serait une pure folie de quitter l’UE. Je vote pour, me répond-t-il. Je le regarde avec incrédulité – je pense qu’il a perçu ma silencieuse perplexité. C’est un homme sympathique et je ne veux pas que la discussion aille plus avant. Ne vous inquiétez pas, poursuit-il, sûr de  lui, en me décochant un sourire rassurant. On y arrivera. Sans problème. Tout se passera bien. La semaine dernière, je lui demande s’il est satisfait de la façon dont se déroule le Brexit. Il ne répond pas à ma question et change de sujet.

L’amère réalité du Brexit commence à s’imposer aux doux rêveurs. Seule l’Europe peut nous sauver.

William Boyd Traduit de l’anglais par Valentine Morizot Le Monde du 25 01 2019

Ivan Rogers, 59 ans, est un haut fonctionnaire britannique. Ancien conseiller (2003-2006) de Tony Blair, il était le conseiller Europe (2012-2013) de David Cameron lorsque ce dernier a décidé d’organiser le référendum sur le Brexit. A partir de 2013, il a été le représentant permanent du Royaume-Uni auprès de l’Union européenne, poste dont il a démissionné en janvier 2017. Il est interviewé par Philippe Bernard du Monde.

Comment David Cameron a-t-il pu prendre le risque d’un référendum en 2016 ?

David Cameron a une grande confiance en lui. Il aime prendre des risques. Il pense que les questions fondamentales ne peuvent être évitées éternellement. Comme lors du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, qu’il a autorisé en 2014 et gagné, il était convaincu qu’en posant une question existentielle à la population et en se jetant lui-même dans la bataille, il l’emporterait.

A l’ouverture de la campagne, il a pris conscience que les concessions obtenues de Bruxelles (baisse des allocations pour les migrants européens) étaient incompréhensibles pour l’opinion et qu’elles ne l’aideraient pas à gagner le référendum. Il a préféré insister sur les conséquences économiques néfastes du Brexit. Ses adversaires ont alors dénoncé un projet peur concocté par l’establishment politico-financier et affirmé à l’opinion que le Royaume-Uni pourrait tout obtenir de l’UE, continuer de bénéficier du marché unique une fois sorti, sans payer un centime ni obéir aux règles européennes.

Les Britanniques auraient-ils voté différemment s’ils avaient été mieux informés ?

C’est difficile à dire parce que l’euroscepticisme a toujours été fort depuis notre adhésion en 1973. Nos élites politiques ne se sont jamais investies comme l’ont fait les Allemands et les Français. L’Union européenne a toujours été présentée au public britannique comme un projet centré sur le commerce. Même les responsables politiques plutôt pro-européens tels que Tony Blair l’ont défendue comme un moyen d’élargir notre marché, jamais sur une base affective.

Le chaos actuel découle-t-il d’erreurs d’appréciation ou de la décision d’organiser un référendum ?

Je veux être juste à l’égard de la première ministre : elle a hérité de ses fonctions par accident après la défection de tous les autres candidatset au moment le plus difficile depuis Churchill en 1940. Theresa May avait soutenu sansgrand enthousiasme le maintien dans l’UE. Son expérience de ministre de l’intérieur lui avait donné une compréhension de son fonctionnement limitée à des domaines tels que la sécurité et l’immigration. Elle pensait que le marché unique et les questions économiques pouvaient être gérés sur les mêmes bases.A l’automne 2016,j’étais le seul à lui dire que nous ne pourrions pas picorer dans le marché unique après avoir quitté l’UE. Cela s’est mal passé parce que le reste de son entourage l’assurait qu’il serait possible de rester partiellement dans le marché unique, ce qui relève de la fiction.

Le 13 avril, cela fera cinq mois exactement que Londres et Bruxelles se sont entendus sur un accord de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE), après quarante-six ans de cohabitation. La date prévue pour cette sortie était le 29 mars, mais devant l’incapacité des parlementaires d’outre-Manche à se mettre d’accord avec leur gouvernement, un premier report avait été négocié jusqu’à la fin du mois de mai. Mercredi 10 avril, un nouveau report, cette fois jusqu’au 31 octobre au plus tard, a été accordé par l’UE.

Cinq mois de tergiversations, essentiellement côté britannique, et d’allers et retours entre la première ministre, Theresa May, sa majorité conservatrice, l’opinion publique et même l’opposition travailliste…

Dans quelles circonstances avez-vous démissionné de votre poste d’ambassadeur auprès de l’UE ?

Les ministres Boris Johnson, David Davis et Liam Fox répétaient que la négociation commerciale avec l’UE serait la plus simple du monde, et que tout serait bouclé en 2019. J’affirmais au contraire que les discussions commerciales ne commenceraient que lorsque nous aurions quitté l’UE[schéma qui a prévalu]. Cela revenait à blasphémer dans une église. J’ai été accusé d’entraver l’action du gouvernement.

Sans m’en informer, Nick Timothy, principal conseiller de Mme May, a inclus dans le discours qu’elle a prononcé au congrès des tories d’octobre 2016 l’annonce du prochain déclenchement de la procédure de divorce. J’ai fait remarquer que c’était imprudent, puisque nous n’avions pas la moindre idée de nos objectifs. Mais il a convaincu Mme May qu’elle devait montrer à son parti qu’elle n’allait pas trahir la révolution du Brexit. D’où ses lignes rouges très dures.

Ces erreurs de stratégie ne masquent-elles pas une incapacité à saisir le point de vue des continentaux ?

C’est le fond du problème. La première ministre ne comprend pas la manière de penser des Européens. Dans les années 1990, les ministres avaient une idée instinctive de ce que pensaient leurs homologues européens parce qu’ils se parlaient tout le temps. La classe politique est devenue de plus en plus provinciale et insulaire. Nous comprenons mieux ce qui se passe aux Etats-Unis qu’à Bruxelles ou à Paris.

Comment expliquer ce phénomène ? Par la géographie ? Par une obsession impériale d’empêcher toute alliance sur le continent ?

Tout cela joue un rôle, mais n’explique pas pourquoi cela empire. Après la chute du mur de Berlin [1989], je pensais que nous serions plus à l’aise avec le continent. L’inverse s’est produit : presque 75 ans après la fin de la seconde guerre mondiale, le poids des années 1940 et la vision postimpériale se sont renforcés dans le débat politique britannique. Depuis la crise financière et la politique d’austérité des années 2010-2017, l’idée s’est répandue que des élites irresponsables et mondialisées, notamment à Bruxelles, décident sans rien savoir du mode de vie des gens ordinaires. C’est aussi une réaction contre les années Blair où nous étions à l’aise avec l’image d’un Royaume-Uni cool, européen et ouvert sur l’extérieur. Tout s’est effondré avec la guerre en Irak. D’une période d’ouverture, nous en sommes venus à vouer les Européens aux gémonies.

Les références à la seconde guerre mondiale sont fréquentes dans les débats sur le Brexit. Pourquoi ?

La France n’a pas adhéré comme nous à la CEE en 1973 : elle l’avait bâtie avec l’Allemagne et d’autres Etats dès 1957. C’était une nécessité après trois guerres meurtrières et un génocide sur le continent. Nous n’avons jamais intériorisé cela et nous vous avons rejoints, seize années plus tard, après avoir été rejetés par de Gaulle. Notre adhésion traduisait notre échec économique depuis 1945, alors que la France et l’Allemagne traversaient les trente glorieuses. C’était un pari gagnant, mais à reculons.

L’adhésion à l’Europe a pourtant permis le décollage économique !

Bien sûr ! L’amélioration de notre situation économique est en partie une histoire européenne, mais nous ne le disons jamais. Au lieu de cela, nous nous gargarisons avec le slogan creux de Grande-Bretagne mondiale. Il s’agit de nous poser en aventuriers planétaires libérés de la petite Europe, alors que notre politique étrangère n’a jamais été aussi insignifiante.

Les négociations avec l’UE souffrent-elles d’un problème de leadership ?

Oui, car le leadership consiste à savoir entendre les vérités dérangeantes. J’ai travaillé avec Theresa May au ministère de l’intérieur. C’était une ministre compétente. Elle est rigoureuse et fiable, mais timide, au contact difficile. Si on lui indique la bonne direction, tout va bien. Mais cela ne fonctionne pas ainsi à Downing Street : là, il faut indiquer le cap, développer un récit et aller vers les gens.

Est-ce pour cela qu’elle est tombée dans les pièges ?

Les négociateurs européens ont ingénieusement conçu les séquences de discussion, de façon à piéger les Britanniques. Ils pensent que leur mécanisme technocratique a réussi, puisqu’il a permis de nous envoyer dans le décor. Le problème est qu’ils ont mis tant de pression que l’accord final risque de ne pas être approuvé politiquement et d’imploser. Cette négociation peut tourner au désastre, même du point de vue européen. Aujourd’hui, les Vingt-Sept arrivent à saturation sur la question britannique. Ils considèrent le Brexit comme une mascarade sans fin, sans avoir vraiment réfléchi à ce qu’ils allaient faire de ces fichus Britanniques. C’est une erreur.

Pourquoi la question irlandaise a-t-elle été si peu anticipée ?

L’ignorance des Anglais sur l’Irlande a toujours été vertigineuse, excepté au moment de l’accord de paix de 1998, qui a mobilisé des responsables politiques – John Major et Tony Blair – qui connaissaient de près la question irlandaise. Aujourd’hui, personne à Downing Street n’a de stratégie sur l’Irlande.

Depuis trois ans, les Britanniques comprennent-ils mieux les compromis que suppose le Brexit ?

Theresa May se devait d’affirmer sa détermination à mettre en œuvre le Brexit, mais elle devait aussi expliquer à l’opinion les choix difficiles à faire. Or, à chaque étape, elle s’est montrée incapable de les défendre, même lorsque cela aurait été possible. Le résultat est désastreux. Au lendemain de sa signature, le 25 novembre 2018, l’accord avec l’UE a été massacré par le Parti conservateur parce que, à chaque étape, elle s’est contentée de répéter que la seule alternative à sa décision était le chaos.

Ce manque de pédagogie risque-t-il d’alimenter le ressentiment ?

Je le crains. Faute d’un vrai débat national, la colère monte, et on cherche des coupables. Les gens pensent qu’ils se sont fait rouler par ces horribles Européens. Dans l’Angleterre profonde, ils vous disent : Cela ne peut plus durer : qu’on en finisse, qu’on sorte sans accord.

Un second référendum permettrait-il de sortir de l’impasse ?

Une nouvelle campagne référendaire serait très violente et ferait le jeu de Nigel Farage [leader d’extrême droite] sur le thème les élites nous obligent à revoter jusqu’à ce que nous donnions la réponse correcte. En outre, il est possible que cela aboutisse à l’exact même résultat, faute d’une pédagogie sur les véritables enjeux.

Vous comparez le Brexit à une révolution qui dévore ses enfants. Pourquoi ?

Nous assistons à une radicalisation généralisée, et cela m’inquiète. Des gens qui, avant le référendum, rêvaient d’un statut comparable à celui de la Suisse, le considèrent aujourd’hui comme une trahison du Brexit. Certains conservateurs ne veulent plus avoir le moindre lien avec l’UE ! C’est stupide. En 2016, les pro-Brexit ont gagné, car personne ne les a forcés à dévoiler leurs véritables objectifs après la sortie de l’UE. S’ils avaient dû le faire, leurs profondes divisions seraient apparues, et ils auraient perdu des voix. Ils ont réussi à coaliser deux segments opposés : le peuple anglais qui se sent menacé par le libre-échange, et les partisans de la mondialisation. Tous considèrent comme des traîtres les gens comme moi, qui expliquent que le Brexit ne s’opère pas dans un claquement de doigt.

Ivan Rogers           interviewé par Philippe Bernard. Le Monde du 12 avril 2019

25 01 2019                        Le Brésil peut changer de gouvernement, ce n’est pas pour autant que les géants économiques vont changer de gestion. Quatre ans après une rupture de barrage minier, à 150 km au sud-ouest de Belo Horizonte, mine appartenant pour partie au géant Vale, rebelotte au Brésil , à 90 kilomètres de là, avec 157 morts, 248 disparus, des sinistrés des familles broyées et son incompétence, son amateurisme, son irresponsabilité : cette fois, c’est encore dans le même Minas Gerais où la mine de fer Córrego do Feijão a été concédée au géant Vale à Brumadinho, à soixante km au sud-ouest de Belo Horizonte. Cette mine fait partie du complexe minier Paraopeba qui comprend 13 barrages : certains retiennent des déchets miniers, d’autres captent de l’eau et les derniers sont des structures de régulation de débit. Brumadinho est entourée par huit barrages aux proportions gigantesques. Ce barrage occupait 27 hectares, avec un mur de contention de 87 mètres de hauteur, et était inutilisé depuis deux ans.

Une véritable marée de boue s’est écoulée du barrage appartenant au géant minier Vale. Photo AFP

22 02 2019                            Le pouvoir algérien a annoncé qu’Abdelaziz Bouteflika, 82 ans, avec un AVC en 2013 qui a fait de lui un pantin, allait être candidat pour la cinquième fois à la présidence de la République ; les élections se tiendront le 15 avril. Mais il se trouve que les jeunes – 45 % de la population a moins de 25 ans – n’ont plus peur de la répression et font savoir leur désaccord et cela pourrait bien changer la donne. Et, en effet, à force de dire tous les vendredis pacifiquement dans la rue : dégage, il finira par dégager, cinq semaines plus tard, le 2 avril. On aura frôlé le poisson d’avril ! Imaginez qu’il ait fait cela un jour plus tôt, le 1° avril et qu’en se réveillant le 2 au matin il ait déclaré, tout sourire, à son bon peuple : Hier, il ne fallait pas me croire, c’était un poisson d’avril ! Quel bazar !

Au commencement était la mascarade. Le 18 mars 1962, étaient signés entre le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), les accords d’Evian qui mettaient fin à la guerre d’Algérie et qui allaient permettre de mettre un terme à 132 années de présence coloniale.

Le GPRA était composé des figures historiques du nationalisme algérien, des intellectuels, pharmaciens, avocats et médecins. Le jour du cessez-le-feu, l’armée française ouvre les frontières d’Algérie avec le Maroc et la Tunisie, fermées durant la guerre. Elle laisse passer l’armée algérienne des frontières, composée de maquisards qui, pour la plupart, n’ont jamais tiré une balle de leur vie. Elle est dirigée par le colonel Houari Boumediene, secondé, entre autres, par un jeune commandant, Abdelaziz Bouteflika. Ils forment ce qu’on appellera le clan de Oujda.

Une fois l’indépendance de l’Algérie proclamée en juillet 1962, cette armée des frontières déclare la guerre aux civils du GPRA. Elle déferle sur le pays, prend les villes les unes après les autres. Elle massacre les opposants. A Oran, elle tire sur les Européens qui avaient choisi de rester en Algérie. Lassés par sept années de guerres, des milliers d’Algériens sortent dans les rues, pour demander la fin de cette guerre fratricide. Mais le clan de Oudja massacre tout sur son passage. Le 9 septembre 1962, l’armée des frontières s’empare d’Alger. Après avoir mis au pas le principal syndicat du pays, elle annonce la primauté du militaire sur le civil et déclare qu’Ahmed Ben Bella sera l’unique candidat pour les élections présidentielles.

C’est durant cet été de la discorde que l’indépendance de l’Algérie est morte née, condamnée par une armée de maquisards qui n’a jamais connu la guerre, et qui considère, depuis, l’Algérie comme un butin de guerre, qu’elle a arraché à la fois des mains des militaires français et des civils algériens. Vérifiant ainsi l’adage populaire : tous les pays du monde ont une armée, sauf l’Algérie où l’armée a un pays. Et si le pays souffre d’un aussi cruel manque de liberté depuis 1962, c’est parce qu’il est toujours entre les mains des auteurs de ce casse historique : Ben Bella, renversé par Boumediene, en 1965.

A la mort de Boumediene dans des circonstances louches en 1978, Bouteflika est pressenti pour lui succéder, mais la cour des comptes l’accuse de détournement. Il prend le chemin de l’exil. Fidèle à sa tradition, le FLN lui préfère un candidat qui ne fait pas de bruit – c’est une tradition – Chadli Bendjedid, un colonel, réputé pour ne maîtriser ni l’arabe ni le français. Cependant, ce dernier, pour rompre avec la politique de rigueur de son prédécesseur, ouvre les portes de l’Algérie au marché international.

Le prix du pétrole est alors au plus bas. La misère gagne le pays qui se croyait à l’abri de la crise mondiale. En octobre 1988, des milliers de jeunes sortent manifester leur colère. L’armée leur tire dessus, faisant 500 morts. Un haut responsable du FLN qualifiera ce massacre de chahut de gamins.

Pour calmer la colère de la foule qui criait famine, l’Etat leur jette en pâture le multipartisme. Le FLN, parti totalitaire, hégémonique, se convertit en un soir aux vertus de la démocratie. En moins d’une semaine, 62 partis politiques voient le jour, parmi lesquels le célèbre Front islamique du salut (FIS), qui ne fut pas un parti d’opposition mais représentait en fait une mutation génétique et éthique programmée du FLN. Les partis d’opposition sont tous financés par l’Etat ainsi que la presse démocratique qui naît avec. La suite, on la connaît, le FLN organise, en 1991, des élections législatives avec un mode de scrutin majoritaire dont il était sûr qu’il allait lui donner la majorité. Mais le FIS arrive partout en tête. L’armée refuse le verdict des urnes et suspend le processus électoral.

Des milliers de sympathisants du parti islamiste prennent le maquis. Durant dix années, ils vont mettre le pays à feu et à sang, laissant sur le pavé plus de 200 000 morts. A court d’arguments, l’armée fait appel à Bouteflika pour sortir le pays de la guerre. Avec sa verve et sa fougue, il rentre d’exil en 1998. Il parcourt le pays et propose aux Algériens de passer l’éponge sur les crimes des islamistes lorsqu’il présente le texte de Concorde civile, adopté par le Parlement en 1999. Pour retrouver la paix, il demande au peuple de faire comme si tous ces milliers de morts n’avaient jamais existé [l’amnistie-amnésie.ndlr].

Pire qu’une réconciliation, ce sera une consécration des émirs auxquels l’Etat va verser de mirobolants dividendes pour qu’ils déposent les armes. Certes les islamistes n’ont pas pris par les armes le pouvoir, mais le pouvoir leur a donné toutes les armes, toutes les cartes pour prendre en main toute la société. L’Algérie compte aujourd’hui plus de 17 000 mosquées, l’enseignement public est devenu depuis des années un enseignement islamique, et la religion est présente partout. Désormais chaque individu, que ce soit dans l’espace public ou privé, jauge le bienfondé de ses propos, de ses actes et même de son allure en fonction des règles de la charia.

Depuis son arrivée au pouvoir en 1999, Bouteflika a fait dépenser des milliards à l’Etat pour la construction d’un réseau d’autoroutes, de logements, de barrages. Ces infrastructures et tous les projets qu’elles suscitent, transforment l’Etat en agent corrupteur de toute une société qu’il aide à acquérir sur le marché international 97 % de sa consommation. Le tout bien entendu payé par la rente pétrolière qui s’amenuise de jour en jour. Des milliards de dollars offerts à des entreprises chinoises qui ont fini par transformer la Mitidja en banlieue de Pékin, et on peut dire, sans commettre de parjure, que les quatre mandats de Bouteflika, ont défiguré davantage les paysages d’Algérie, sa beauté, sa nature plus que 132 années de colonisation française.

La présentation de la candidature de Bouteflika, pour un cinquième mandat, est certes une catastrophe pour la jeunesse algérienne qui dit aujourd’hui sa colère dans toutes les villes du pays, mais elle révèle en même temps l’épuisement, l’essoufflement de ce système, ou de cette Armée Etat qui a pris de manière illégitime le pouvoir à l’indépendance, et qui s’est maintenue durant des années en s’appuyant sur la mythologie de la guerre de libération, et qui a cherché à se redonner un deuxième souffle en assurant qu’elle a sauvé une deuxième fois le pays du chaos islamiste, et que, sans elle, l’Algérie retomberait sans les abysses du FIS ou de l’organisation Etat islamique.

Cependant, ce système est aujourd’hui à bout de souffle, à l’image du candidat qu’il présente : cacochyme, aphone, paralysé, invalide, absent. A part la rapine, il n’a plus rien à dire. A part le pillage, il ne sait rien faire d’autre. Les généraux algériens sont les dignes successeurs des Barbaresques de la régence d’Alger qui sillonnaient les mers pour détrousser les chrétiens, pour les convertir ou les revendre. Le régime actuel fait partie de la lignée des janissaires, il s’est juste, pour la piraterie, replié sur les terres pour détrousser un peuple exsangue, sombre et névrosé, en lui promettant le paradis dans l’au-delà.

Il est grand temps que ce régime crève, sinon il emportera l’Algérie dans sa tombe.

Mohamed Kacimi écrivain. Le Monde du 2 03 2019

Et qu’est donc ce système dont plus personne ne veut ? Kamel Doaud le décrit :

L’homme qui déteste son peuple.

C’est l’une des légendes muettes qui accompagnent Abdelaziz Bouteflika depuis le début de son règne, en 1999. Le roman politique algérien aime collectionner les anecdotes sur le caractère rancunier de cet homme, son ancienne ambition devenue colère après qu’il ait été écarté, chassé du pouvoir en 1981, ses blagues racontées aux visiteurs étrangers, dépeignant les Algériens sous le pire des portraits, ses grimaces et ses envolées  egocentriques.

C’était au temps où il parlait.

Aujourd’hui, son silence, qui dure depuis son accident vasculaire cérébral (AVC), depuis son dernier discours en 2012, où il promettait la transition et annonçait l’épuisement de sa génération, est tout aussi interprété comme du mépris. Il a menti la dernière fois qu’il s’est exprimé, depuis il n’a rien dit aux Algériens. De rares mots, lors des audiences accordées aux étrangers. Les images désastreuses d’une décomposition en live, que son frère surveille comme monteur d’images à la télévision publique. Pour lui, le peuple ne compte pas, ou seulement s’il dépasse les 90 % de oui pour le réélire.

Son règne est aussi celui d’une kadhafisation lente du pays depuis son élection après la guerre civile : destruction des institutions, encanaillement généralisé de l’Etat, de ses hommes, concentration abusive des pouvoirs, monarchisation. La grande tradition d’un pouvoir collégial, sous la forme d’un cabinet noir ou de décideurs à Alger, version occulte du  consensus, a fini en palais peuplé de courtisans, de clans, de clowns et de courtiers. Une galaxie autour d’un homme et surtout de son frère, devenu le régent de la République.

Son époque est aussi celle de l’inflation des titres : Son Excellence, Fakhamatouhou. La traduction ne rend pas compte du grossier du titre. Il faut traduire Sa Grandeur. Le mantra est obligatoire dans la bouche de chaque ministre, de chaque haut fonctionnaire, en prologue ou en conclusion de chaque déclaration publique, de chaque annonce de projet. Ceux qui ne sacrifient pas à l’usage finissent mal. En témoigne un  journaliste de la télévision nationale qui, oubliant le titre, se fit remercier.

C’est cet encanaillement, qui semble avoir atteint des sommets, qui a fini par soulever les foules aujourd’hui. Tout est passé au filtre de ce rapetissement de l’Etat. Le FLN, grand parti de la libération, auteur d’une épopée de décolonisation unique au monde ? Il l’a réduit à un carnaval avec des secrétaires généraux véreux, vénaux, amuseurs de foules, menteurs, mégalomanes et courtisans jusqu’à l’obséquiosité. Insultez moi, mais ne touchez pas à mon président, s’est écrié l’un d’eux un jour. Vous êtes élégant !a lancé un journaliste à l’un des secrétaires généraux de ce parti. Oui, a répondu l’apparatchik, célèbre pour sa mythomanie, mais vous n’avez pas encore vu l’élégance de mon président. A la mort de la mère de Bouteflika, l’un d’eux a quasiment élu domicile dans le cimetière pour se signaler à l’œil de la présidence par son deuil en parade. Bouteflika est déclaré président d’honneur du FLN ? Il y impose un déshonneur permanent. L’armée ? De même : les généraux, honnis, détestés par le Palais, finissent mal. A la fin, on les humilie jusqu’à la prison, on les arrête comme des malfrats en pleine autoroute, on les accuse, on leur fait passer une nuit ou deux en cellule puis on les relâche, brisés et étourdis  par la disgrâce inconcevable.

Le rêve de l’Algérie momifiée.

Le Parlement ? Le règne de Son Excellence a veillé à y placer des poupées à peine gonflables, des fantoches. Un député algérien de la majorité, ce n’est pas combien de voix ?, mais combien de sachets d’argent liquide glissés aux instances dirigeantes de son parti. En octobre 2018, le président de  l’Assemblée populaire nationale, pour une histoire de frais de mission et à cause d’une désobéissance au clan, a été dégommé de la pire des manières : on a cadenassé, sous son nez, l’entrée du Parlement. Les Algériens ont été choqués par l’image d’un Etat qui en est venu aux mœurs d’un videur de boîte de nuit. Le Sénat ? C’est un Club Med sans vue sur mer, une maison de repos pour la gérontocratie. C’est Bouteflika qui choisit, offre la pension, soutien un président au perchoir depuis… dix sept ans.

Les fameux services algériens ? Que ce fut beau et enthousiasmant de les voir se dissoudre il y a quelques années sous la perestroïka de son excellence. On chassa le Dieu d’Alger, le fameux général Toufik, faiseur de présidents, on l’insulta en public, on lâcha les chiens. Pour que vive la démocratie ? Non, juste pour que les services deviennent une intendance familiale. Le général est mort ? Vive le roi.

La chute des services algériens ne fut pas l’annonce de la démocratie, mais la confirmation d’une régence installée. Le frère remplaça le Dieu d’Alger. Un gouvernement ? Pas  question : on a très vite remplacé le chef du gouvernement, comptable devant le Parlement, par un premier ministre comptable devant le Palais. Tout a été contaminé et évidé par cette monarchisation, vampirisé par cet encanaillement généralisé : patronat, syndicats, universités, corps diplomatique, etc. Le pays a glissé, en deux décennies, d’une fausse  république à un royaume tentaculaire. On a transformé le patriotisme en dîme, en taxe clandestine, en distribution de prébendes, en allégeance obligatoire et publique. Tous se souviennent de ce patron des patrons qui filmait les mains levées, lors d’un vote de son organisation patronale en  faveur de Bouteflika pour un quatrième mandat. Les contre le paieront cher. Les milieux d’affaires en Algérie peuvent raconter mieux que quiconque ces deux décennies. Ils peuvent éditer le catalogue des noms, détailler les pourcentages, les surfacturations, le racket. Rien n’a résisté à cette tempête de l’avilissement programmé, ce souffle mauvais de la vengeance et de la rancune. Rien. A peine si on pouvait, çà et là, encore crier non. Le seul espace pour échapper à la monarchie était Internet. Mais là aussi, la dictature a été féroce : arrestations de jeunes, prison, procès, terrorisme médiatique et diffamations par des télévisions inféodées, etc. Le rêve de l’Algérie momifiée n’était plus, dès lors, l’indépendance ou le leadership africain, mais l’immobilité, le silence, l’ombre, la peur. Tôt ou tard, cela devait exploser, car l’infanticide a été terrible en Algérie.

Le rite de la photo

Dans l’album de ces humiliations permanentes, on a retenu, début 2018, les images des médecins algériens tabassés, violentés, arrêtés et jetés hors  l’Alger, aux bords de l’autoroute, pourchassés au faciès par la police. Le régime a gardé vive sa haine des élites qui veulent s’autonomiser. Ces médecins au visage ensanglanté vont rester dans la mémoire des manifestants d’aujourd’hui. En une année, près de 4 000 d’entre eux ont choisi l’exil après ces répressions. Bouteflika pouvait s’en passer, lui et ses hommes peuvent se faire soigner en France ou en Suisse. Au catalogue des reproches, on peut ajouter des objets qui définissent l’Algérie d’aujourd’hui, sous le règne de l’immobilité : au début de l’été dernier, 700 kg de cocaïne sont découverts sur le port d’Oran, dans un conteneur. L’affaire est un scandale d’Etat et éclabousse jusqu’au patron de la police, ses proches, son chauffeur et un importateur de viande. Le scandale se double d’un autre : le Boucher, comme l’appellent les Algériens, avait enregistré des centaines d’heures de vidéo de clients corrompus pour un passe-droit, une autorisation d’urbanisme, un verdict de procès. Il s’agit de très hauts fonctionnaires d’Etat, de magistrats, de préfets, de ministres, de fils d’apparatchiks, de directeurs centraux… On découvre la réalité de ce régime, ses tarifs, sa décadence accélérée. D’autres objets signent ce règne féroce : les communiqués contradictoires de la présidence à propos des listes des nouveaux gouvernements, les lettres de Bouteflika à la paternité douteuse, les nominations de ministres qui durent dix minutes, comme celle d’un ministre du tourisme nommé et remercié, deux fois, en moins d’une heure. Signes d’un éclatement de l’autorité, d’une usurpation du mandat, preuves d’un usage de faux au plus haut sommet du pays. On peut citer les images d’un président au si lent trépas diffusées cycliquement pour prouver qu’il y a une vie dans le palais et, dernièrement, surtout, le fameux cadre. C’est peut-être ce que l’histoire gardera de ce règne : le rite de la photo de Bouteflika, un cadre présenté aux Algériens pour qu’ils l’embrassent et l’élisent. Ce cadre, portrait muet et photoshopé jusqu’à l’outrance, est promené lors des défilés nationaux. On a vu le gouvernement et la hiérarchie du pays se lever pour le saluer aux fêtes de l’indépendance, on a vu le ministre de l’intérieur le décorer, on a vu des foules se pousser du coude autour pour se reprendre en photo avec… la photo, on a vu des tribus offrir un cheval au cadre. On a vu de jeunes blogueurs condamnés à de la prison pour avoir moqué ce portrait. Cette religion du cadre a été l’ultime mépris, l’insulte suprême, le crachat absolu. Les nouvelles générations le ressentent comme l’humiliation de trop. C’est donc le portrait le plus coûteux de l’histoire algérienne : il nous a coûté des décennies d’immobilité et de rapine, il va nous coûter une révolution lourde, dangereuse, belle et longue. Si on doit être gouverné par un cadre, autant que cela soit Mona Lisa, brandissaient des jeunes lors des marches flamboyantes du 1er mars. Humour, blessure, fierté, danger, révolte, colère et inquiétude. C’est tout cela mon pays aujourd’hui.

Le destin de Bouteflika sera celui des décolonisateurs en chef (et de leurs  courtiers), qui ne savent pas mourir, partir dignement, accepter le temps. Il aurait pu sortir par la grande porte et préserver la mémoire de sa personne et l’avenir des enfants de l’Algérie. Il ne l’a pas fait.

Kamel Daoud, écrivain.Le Monde du 11 03 2019

10 03 2019                             Moins de cinq mois après le crash d’un Boeing 737 MAX 8 en Indonésie, un autre appareil du même modèle, flambant neuf, connaît le même accident, sous le pavillon d’Ethiopian Airlines, six minutes après son décollage d’Addis Abeba : 157 morts, dont les  9 membres d’équipage, 32 Kenyans, 18 Canadiens, 9 Ethiopiens, 8 Italiens, 8 Chinois, 8 Américains, 9 Français, 7 Britanniques, 6 Egyptiens, 5 Allemands et 4 Indiens. Retrouvées, mais endommagées, les boites noires seront analysées en France.

En octobre 2018, après le 1° crash, Boeing s’était engagé à revoir le logiciel de bord… Ça n’a donc rien donné et de toutes façons le problème n’est pas là ; le problème c’est de savoir quelle est l’autorité qui, au bout de la chaîne décide d’accepter telle ou telle innovation ; en d’autres termes le pouvoir doit-il être intégralement entre les mains des ingénieurs, ou bien doit-il être entre les mains d’un collège de sages qui décide si oui ou non, l’innovation proposée doit être acceptée ou refusée, le principe de base étant qu’il y ait en permanence la possibilité pour le commandant de bord de passer en pilotage manuel dès qu’il le juge nécessaire : que ce soit l’humain qui, finalement, puisse prendre la main sur les automatismes, l’informatique, l’électronique. On a laissé les ingénieurs jouer les apprentis sorciers… et le bilan est dramatique.

Très vite, la Chine interdira de vol ces appareils, suivie de l’Indonésie, de l’Europe et finalement, le 13 mars des Etats-Unis. Depuis mai 2017, 367 Boeing 737 MAX 8 et MAX 9 ont été livrés. Boeing va devoir corriger as soon as possible les erreurs transmises par le capteur défectueux.

12 03 2019                                    Le porte-conteneur de 213 mètres de long Grande America, construit en 1994, de l’armateur italien Grimaldi Groupa transporte de Hambourg à Casablanca 365 conteneurs dont 45 de matières dangereuses – acides chlorhydrique, sulfurique -, et à peu près 2 000 belles voitures dans les autres. Il a dans ses soutes 2200 tonnes de fuel lourd. Le feu a pris deux jours plus tôt et il n’est pas parvenu à le maîtriser. Le bateau prend de la gîte, des conteneurs tombent à l’eau et il coule à 15 h 26′, par 4 500 mètres de fond,  à 333 km à l’ouest de La Rochelle, au sud-ouest de Pen Mach. La marine anglaise n’a pu que sauver l’équipage. Il est possible que le navire ait coulé par la déstabilisation de son assiette due aux quantités d’eau reçues par les navires qui cherchaient à éteindre l’incendie ! Et encore une marée noire pour les côtes charentaises, une pollution atmosphérique avec les acides qui ont brûlé, et une pollution pour les fonds marins qui vont accueillir le navire. Cette acidification des océans tue essentiellement les coraux. La moyenne annuelle des naufrages de navires marchands est de 115 à 120 par an.

Demi couronne des plus grosses marées noires , sur le pourtour ouest de la Bretagne :

  • 1967      Torrey Cañon                   121 000 tonnes.
  • 1976      Olympic Bravery                  1 200 tonnes
  • 1978      Amoco Cadiz                    223 000 tonnes
  • 1979      Gino et Team Costa           32 000 tonnes
  • 1980      Tanio                                     6 000 tonnes
  • 1988      Amazzone                             2 100 tonnes
  • 1999      Erika                                     20 000 tonnes
  • 1999      Boehlen                                   7 000 tonnes
  • 2019      America Grande                    2 200 tonnes

14 03 2019                            Double attentat à Christchurch, la ville de l’île du sud de la Nouvelle Zélande, sur deux mosquées :  50 morts, 50 blessés, causé par trois hommes et une femme. L’un des hommes, australien est un fou furieux d’extrême droite, abritant sa folie derrière l’idée  du Grand Remplacement, chère à ces extrémistes. Jacinda Ardernpremière ministre depuis octobre 2017, aura des accents et une empathie qui conforteront encore sa popularité, déjà grande.

Le 16 mars, au lendemain de l’attentat, la première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, coiffée d’un foulard noir, est allée à la rencontre des rescapés et des familles dans une université où a été installé un centre d’information.

Photo de Kirk Hargreaves, à travers une vitre, le 16 mars, au centre communautaire de Phillipstown.

New Zealand’s Prime Minister, Jacinda Ardern, Is Young ...

15 03 2019                        Le cyclone Idai, avec ses vents de 200 km/h ravage le Mozambique et particulièrement les 400 000 habitants de Beira. Les deux rivières Pungwe et Buzi débordent très largement. Il poursuit son oeuvre de mort sur le Zimbabwe puis le Malawi. On compte au total au moins 847 morts, 1 428 cas de choléra, 600 000 déplacés. 385 000 ha de terres agricoles sont dévastées. Au Zimbabwe, on compte 259 morts, 200 disparus, 400 000 personnes déplacées, et au Malawi, 56 morts, 577 blessés, 94 000 déplacés.

22 03 2019                          L’Italie signe avec la Chine un protocole d’accord avec la BRI  -Belt and Road Initiative – l’acronyme anglais des Routes de la Soie -, plutôt flou, où la Chine prendrait une part prédominante dans la gestion des ports de Gênes et de Trieste. En tant qu’Etat, elle est la première du G 7 à le faire. Ceci dit, les Italiens n’ont pas attendu  la venue en mars 2019 de Xi Jinping pour commencer à se vendre à la Chine : Pirelli, en 2015, les clubs de foot de l’AC Milan à la famille Moratti et de l’Inter de Milan à Berlusconi en 2016, les fameux in-board Riva, et quelques autre pépites moins brillantes mais tout aussi riches de promesses, la plateforme ferroviaire géante de Mortara, 12 000 vélos en libre-service à Milan dès l’automne 2017…

23 03 2019                           Ancestrales rivalités ethniques ? Terrorisme qui se masque derrière ces rivalités : la mort, le feu et la désolation passent sur le village peul d’Ogossagou, dans le centre-est du Mali. On ne saura probablement jamais si c’est le fait de Dogons, comme le prétendent les Peuls ou de terroristes.

15 04 2019                               La malédiction attente au cœur de la France : Notre Dame de Paris est la proie des flammes. Les dommages ne seront pas irrémédiables, mais la stupeur et la tristesse insondables. Perluigi Pericolo, l’architecte italien, restaurateur de la basilique Saint Donatien et Saint Rogatien qui a brûlé à Nantes en 1972, estimera entre deux et cinq ans la durée pour la seule sécurisation du chantier.

Cette accident qui n’aura laissé aucun Français – et tant d’autres, amis et étrangers – indifférent est une occasion unique de créer un environnement particulier pour définir qui fait quoi ? , et sortir pour une fois des pseudo contraintes de l’urgence pour déterminer un plan d’action ; on met autour d’une table les gens compétents pour dresser d’abord un état des lieux, réfléchir,  et ensuite construire un programme de travaux, sans que l’urgence soit déterminante ; on laisse le temps au temps, on prend le temps de réfléchir, on fait du bon boulot. Au lieu de quoi Emmanuel Macron, président de la République, Anne Hidalgo Maire de Paris, en fixant arbitrairement à cinq ans la durée des travaux de reconstruction, trois jours après l’incendie, seront restés le nez collé sur le guidon, scotchés aux pseudo urgences, et auront perdu une belle occasion de se taire, ce qui aurait été preuve de sagesse. Il faut que les travaux de Notre Dame de Paris soient terminés pour les Jeux Olympiques de 2024 ! Et pourquoi donc ? Aurait-elle eu l’intention de créer une épreuve de calvaire, avec chemin artificiel grimpant jusqu’aux tours, et treize stations  avec hamburgers et coca cola à chacune d’elle, puis descente en rappel entre les deux tours ?

La presse, quant à elle, tous medias confondus, ne pourra s’empêcher de ressortir les vieilles lunes des cultureux : la querelle des Anciens et des Modernes, réactivée quant aux choix à opérer en matière du matériau à utiliser pour refaire la charpente, béton, fer ou bois ? sans se soucier jamais du nombre et de l’identité de ceux qui représenteraient le camp des Anciens… on  a vu cité le nom de l’architecte Roland Castro, qui aujourd’hui, ne pèse pas plus lourd que le Parti communiste auquel il a appartenu et ensuite … rien … personne. Cette querelle est creuse, vide, morte depuis longtemps, peut-être depuis que la charpente de la cathédrale de Chartres, incendiée en 1838 a été refaite en fer, et tout le monde ou presque s’accorde à dire qu’il faut choisir un matériau plus facile à mettre en oeuvre que le bois.

Autre vieille lune des démagos de tous poils : la rapidité et la spontanéité avec laquelle ont été effectués les premiers dons, jusqu’à atteindre les 850 millions d’Euros en moins d’une semaine. Pour les 9 millions de citoyens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, on ne trouve que des miettes, et là l’argent tombe comme à Gravelotte ! C’est scandaleux ! Éternelle rengaine que le quotidien des choix budgétaires faits en France vient démentir tous les jours : car tout au long de l’année, pour ne prendre qu’un exemple, on fait fonctionner l’Opéra avec les sous du contribuable, la billetterie étant bien loin d’atteindre le niveau des dépenses, et pourtant les place ne sont pas données, et seuls peuvent se les offrir des gens vraiment riches. Le nivellement qui consiste à donner en prestations sociales l’argent de la culture est un machin qui sort de la tête d’un khmer rouge, c’est un déni de  civilisation. La vie ne peut pas être aussi simpliste que cela. Nulle part, cela n’a marché comme ça, et quand, par volontarisme borné, on s’y est essayé, cela a conduit aux catastrophes de la Chine de Mao, des Khmers Rouges au Cambodge, ou plus proche, au Venezuela de Nicolas Maduro.

Incendie à Notre-Dame : la cathédrale rongée par les ...

 

Tel un vaisseau de pierre majestueux enserré par les deux bras de la Seine, Notre Dame semblait, depuis toujours, entretenir un dialogue  singulier avec l’histoire des hommes et l’éternité des dieux. Les flammes terribles, voraces, longtemps insatiables qui ont ravagé la cathédrale
de Paris, lundi 15 avril, n’auront pas mis un terme à ce dialogue. Mais elles y auront ajouté la sidération de la catastrophe, le drame des Parisiens, le deuil de la France touchée au cœur et cette immense onde de tristesse qui a parcouru la planète à la vue du désastre en direct par ces millions de voyageurs qui la visitaient chaque année. Tout se mêlait dans l’émotion de tous et les sanglots étouffés de beaucoup. Pour les chrétiens, d’abord, en ce début de semaine sainte, en cette veille de Pâques, Notre Dame était depuis plus de huit siècles – depuis quinze siècles même dans sa forme mérovingienne antérieure  – un des hauts lieux d’une foi qui a façonné l’Europe à travers les âges. Contrairement à bien d’autres, si elle n’avait pas toujours résisté à l’usure du temps, la cathédrale avait échappé aux flammes qui en avaient détruit bien d’autres. Sa charpente  médiévale, cette forêt mystérieuse, est aujourd’hui en cendres. Pour les Parisiens, trônant au cœur de l’île de la Cité où Lutèce était née, sa longue et haute nef, ses deux tours massives et cette flèche (rajoutée au XIX° siècle par Viollet le Duc) qui s’est effondrée, hier, dans une gerbe de feu, dessinaient immanquablement la silhouette de la ville, comme son pôle magnétique. Pour tous les amoureux d’art et de civilisation, elle était ce joyau gothique somptueux, miracle d’architecture et musée inestimable qu’il faudra des années, des décennies sans doute pour réparer et restaurer. La géographie, l’histoire, la littérature en ont fait l’épicentre du pays. Sur son parvis se situe le point zéro à partir duquel est calculée la distance à la capitale du moindre bourg de France. Sa nef a accueilli quelques uns des plus riches chapitres du roman national. Les rois étaient sacrés à Reims et inhumés à Saint Denis, mais pendant des siècles la monarchie est venue s’agenouiller à Notre Dame, y célébrer mariages et Te Deum de victoires. Une décennie après la Révolution qui ne l’épargna pas complètement, Napoléon s’y fit couronner empereur en 1804.
La République, elle même, en a fait bien souvent le lieu de ses triomphes et de ses peines. C’est le bourdon de Notre Dame qui sonna le premier la victoire, le 11 novembre 1918. C’est dans cette cathédrale, prise sous les tirs des desperados de la Collaboration, que le général de Gaulle vint célébrer la libération de la capitale le 26 août 1944. Là encore que se rassemblèrent tous les grands de la planète en 1970, 1974 et 1996 pour saluer, lors de messes solennelles, la mort de trois présidents de la République, de Gaulle, Pompidou et Mitterrand. Sur la face de cette vieille reine de nos cathédrales, à côté d’une ride, on trouve toujours une cicatrice, avait écrit Victor Hugo, chantre de Notre Dame de Paris. La
cicatrice, cette fois ci, sera ineffaçable. Nous rebâtirons cette cathédrale, a assuré Emmanuel Macron au soir de la catastrophe. Mais aussi fort soit-il, cet engagement ne pourra effacer avant longtemps les images terribles de cet immense brasier qui n’aura épargné de Notre Dame que son squelette de pierre et la mémoire d’une poignante soirée de deuil, national et planétaire.

Éditorial                           Le Monde du 16 04 2019

Professeur au département d’histoire de l’art et d’architecture de l’université américaine Columbia, conservateur au département d’architecture et de design au Museum of Modern Art de New York, Barry Bergdoll a signé la lettre ouverte à Emmanuel Macron publiée, le 28 avril, sur le site du Figaro. Avec 1 180 historiens de l’art, architectes des monuments historiques, conservateurs, architectes, il y interpelle le président de la République française sur la question de la restauration de Notre Dame, lui enjoignant de faire preuve de la plus grande prudence dans ce dossier, de s’en remettre aux experts et de maintenir le projet dans le cadre législatif de la protection des monuments historiques.

Comment cette lettre ouverte à Emmanuel Macron vous est-elle parvenue ?

Des historiens de l’architecture, des acteurs du patrimoine français sont nombreux à l’avoir fait circuler. J’ai dû la recevoir trois fois en moins d’une demi-heure.

Qu’est-ce qui vous a incité à la signer ?

La précipitation avec laquelle les annonces sur la reconstruction ont été faites. Après un incendie aussi intense, il faut beaucoup de temps pour comprendre les enjeux de la restauration, en particulier pour un édifice aussi complexe.  aujourd’hui, on ne connaît pas l’état des voûtes, on ne sait pas quelle température a été atteinte à l’intérieur… Imaginer un concours dans ces conditions, c’est comme construire un bâtiment sans connaître l’état géologique du site.

Le gouvernement a décidé d’affranchir Notre-Dame de la loi sur la protection du patrimoine. Cette décision vous semble-t-elle justifiée ?

C’est très dangereux. Je me demande s’il y aurait eu ne serait-ce qu’un début de discussion sur le sujet s’il s’agissait des cathédrales de Laon, de Senlis ou de Bourges… Du point de vue de l’histoire de l’art, elles sont aussi importantes

que Notre-Dame de Paris. Si Notre-Dame fait exception, c’est par sa renommée. Je ne vois pas en quoi cela devrait lui conférer un statut spécial au regard de la loi sur les monuments historiques.

Avez-vous un point de vue tranché sur la forme que devrait prendre la nouvelle flèche ?

Je suis historien du XIXe et du XXe, progressiste, favorable a priori au contemporain… Ceux qui me connaissent pourront être surpris que je ne prenne pas d’emblée parti pour la contemporanéité. Mais c’est une question de conservation du patrimoine. Personne n’envisage de ne pas reconstruire à l’identique les voûtes qui se sont effondrées. Dans tout ce débat, on a l’impression que l’histoire de la cathédrale s’est arrêtée en 1400. Je ne comprends pas pourquoi on respecte religieusement le médiéval tout en étant prêt à se débarrasser de ce qui vient après Eugène Viollet-le-Duc, un des grands architectes du XIXe. J’ai l’impression d’être revenu aux années 1960, quand il était considéré comme un pasticheur ! On raisonne qui plus est comme si son intervention sur Notre-Dame se résumait à la flèche. C’est complètement faux ! Sans parler des statues qui faisaient partie de la flèche et qui ont été sauvées. Faut-il les réintégrer à la nouvelle flèche ? Qui écrit le programme du concours ? Je ne suis pas sûr que l’on puisse régler ces questions dans l’arène politique…

L’idée d’une flèche contemporaine vous paraît-elle indéfendable ?

Je défends l’idée de reconstituer celle de Viollet-le-Duc si c’est possible. Tout dépendra de la charpente qu’on va  reconstruire, de la structure qu’elle va former avec les voûtes. Ce bâti invisible n’a pas besoin selon moi d’être reconstruit à l’identique (même si on a toutes les données pour le faire, l’espace de la cathédrale ayant été intégralement scanné en 3D). Si jamais il n’était pas capable de soutenir la flèche de Viollet-le-Duc, alors oui, un concours d’idées, le plus ouvert possible, deviendrait légitime. Mais annoncer d’emblée que l’on va refaire la flèche dans un esprit XXIe siècle me semble aberrant. Une flèche ce n’est pas un chapeau ! On ne peut la concevoir indépendamment de la charpente. Je suis un peu sidéré que des architectes de très grande renommée aient pu avoir l’idée de publier des images aussi vite.

Y a-t-il des cas d’école qui auraient pu servir d’exemple ?

Chaque cas est particulier. Si un édifice a été démoli et qu’on l’a laissé à l’état de ruine pendant cinquante ans, comme ce fut le cas de la Frauenkirche de Dresde, par exemple, cela signifie qu’on n’estimait pas que la population en avait besoin pour panser sa blessure. Reconstruire à l’identique dans ce genre de cas, c’est du pastiche, une nostalgie ridicule. La reconstruction à l’identique de la cathédrale de Reims après la première guerre mondiale, ou du dôme et de la chapelle du Saint Suaire à Turin, après l’incendie qui les ont ravagés en 1997, se justifient de manière beaucoup plus évidente, parce que leur destruction a constitué un choc dans le corps social.

En tant qu’Américain, l’afflux massif de fonds privés pour reconstruire la cathédrale a dû vous sembler  familier…

Ce qui est un peu inédit, il me semble, c’est la rencontre, avec ce mécénat publicitaire, entre ce secteur du patrimoine qui est, en France, de la responsabilité de l’Etat depuis les années 1840, et les grandes fortunes. Dans le contexte de la crise des gilets jaunes, on peut se demander si c’était judicieux politiquement. Vu de loin, les débats sur le sujet paraissent aussi incendiaires que l’événement lui-même.

Comment avez-vous réagi à l’incendie, sur le moment ?

J’ai appris la nouvelle quasi instantanément, par les alertes du New York Times et du Monde, alors que j’étais en route pour l’aéroport. Au bout de quelques minutes, les chaînes de télévision américaines ont commencé à m’appeler,

me demandant de venir en studio. La flèche n’était même pas encore tombée ! J’ai envisagé de repousser mon voyage d’une journée et puis j’ai renoncé, je suis content d’avoir pris cette décision. Cela m’a évité de me retrouver dans un  studio à raconter des choses dont j’aurais ensuite pu me dire que c’étaient des bêtises.

Cette culture médiatique de l’immédiateté se heurte au temps long des monuments historiques…

Il n’est jamais bon de réagir sous le coup de l’émotion… J’aurais aimé que le président Macron puisse dire : nous allons prendre le temps de la réflexion… Une fois les annonces publiques faites, c’est difficile de faire marche arrière. L’annonce du concours d’architecture m’a rappelé l’époque des grands travaux de Mitterrand. Le soir où il a annoncé avoir choisi le projet de Dominique Perrault pour la Bibliothèque nationale de France, il en montrait les images à la télévision. Dès lors, tous les ajustements ont dû s’inscrire à l’intérieur de ce qui avait été montré à la télévision. Je vois un parallèle entre les deux situations : des annonces précipitées qui réduisent terriblement la marge de manœuvre. C’est le problème des concours d’architecture, qui ont une visibilité politique énorme. Une consultation n’aurait pas le même effet.

Pensez-vous que cette tribune puisse concrètement être suivie d’effets ?

Je suis tellement francophile que j’ai espoir que l’on revienne à quelque chose de rationnel – un espoir que je n’ai plus loisir de formuler dans mon pays. Mais je sais que je suis un peu romantique dans mon rapport à la France.

propos recueillis par isabelle regnie                 Le Monde du 4 mai 2019

Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. A mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bûcher comme une chauvesouris devant une chandelle. Sans doute ce phare étrange allait éveiller au loin le bûcheron des collines de Bicêtre, épouvanté de voir chanceler sur ses bruyères l’ombre gigantesque des tours de Notre Dame. Il se fit un silence de terreur parmi les truands, pendant lequel on n’entendit que les cris d’alarme des chanoines enfermés dans leur cloître et plus inquiets que des chevaux dans une écurie qui brûle, le bruit furtif des fenêtres vite ouvertes et plus vite fermées, le remue-ménage intérieur des maisons et de l’Hôtel Dieu, le vent dans la flamme, le dernier râle des mourants, et le pétillement continu de la pluie de plomb sur le pavé. […] Oeuvre colossale d’un homme et d’un peuple […] sorte de création humaine en un mot, puissante et féconde comme la création divine dont elle semble avoir dérobé le double caractère : variété, éternité. […] Chaque flot du temps superpose son alluvion, chaque race dépose sa couche sur le monument, chaque individu apporte sa pierre.

Victor Hugo    Notre Dame de Paris. 1482, livre X, chapitre 4.1831

Notre dame est bien vieille : on la verra peut être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ;
Mais, dans quelque mille ans, le Temps fera broncher
Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde
Rongera tristement ses vieux os de rocher !
Bien des hommes, de tous les pays de la terre
Viendront, pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor :
Alors ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort !

Gérard de Nerval       Œuvres complètes, VI, Poésies complètes. 1831

Je voulais du moins parler de Notre Dame de Paris. Mais quelqu’un a marqué ce monument d’une telle griffe de lion, que personne désormais ne se hasardera d’y toucher. C’est sa chose désormais, c’est son fief, c’est le majorat de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille cathédrale, une cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l’autre, aussi haute que ses tours. Si je regardais cette église, ce serait, comme livre d’histoire, comme le grand registre des destinées de la monarchie. On sait que son portail, autrefois chargé des images de tous les rois de France, est l’œuvre de Philippe Auguste ; le portail sud est de saint Louis, le septentrional de Philippe le Bel ; celui-ci fut fondé de la dépouille des Templiers, pour détourner sans doute la malédiction de Jacques Molay. Ce portail funèbre a dans sa porte rouge le monument de Jean sans Peur, l’assassin du duc d’Orléans. La grande et lourde église, toute fleurdelisée, appartient à l’histoire plus qu’à la religion. Elle a peu d’élan, peu de ce mouvement d’ascension si frappant dans les églises de Strasbourg et de Cologne. Les bandes longitudinales qui coupent Notre Dame de Paris arrêtent l’élan ; ce sont plutôt les lignes d’un livre. Cela raconte au lieu de prier. Notre Dame de Paris est l’église de la monarchie ; Notre Dame de Reims, celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l’ordinaire des cathédrales. Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie colossale, elle semble attendre une fête ; elle n’en est que plus triste, la fête ne revient plus.

Jules Michelet            Histoire de France, Éclaircissements, à la suite du livre IV. 1833

Monsieur le ministre,

En nous chargeant de la rédaction du projet de restauration de la cathédrale de Paris, nous ne nous sommes pas dissimulé ni l’importance de la tâche que vous vouliez bien nous confier, ni la gravité des questions et des difficultés que nous aurions à résoudre. Dans un semblable travail on ne saurait agir avec trop de prudence et de discrétion ; et nous le disons les premiers, une restauration peut être plus désastreuse pour un monument que les ravages des siècles et des fureurs populaires ! Car le temps et les révolutions détruisent mais n’ajoutent rien. Au contraire, une restauration peut, en ajoutant de nouvelles formes, faire disparaître une foule de vestiges dont la rareté et l’état de vétusté augmentent même l’intérêt. Dans ce cas, on ne sait vraiment ce qu’il y a de plus à craindre, ou de l’incurie qui laisse tomber à terre ce qui menace ruine, ou de ce zèle ignorant qui ajoute, retranche, complète, et finit par transformer un monument ancien en un monument neuf, dépouillé de tout intérêt historique. Aussi comprend on parfaitement qu’à la vue de semblables dangers l’archéologie se soit émue, et que des hommes entièrement dévoués à la conservation de nos monuments aient dit : En principe, il ne faut pas restaurer ; soutenez, consolidez, remplacez, comme à l’arc d’Orange, la pierre entièrement rongée par la pierre neuve, mais gardez-vous d’y tailler des moulures ou des sculptures.

Eugène Viollet le Duc          Projet de restauration de Notre Dame de Paris, rapport de MM. Lassus et Viollet le Duc adressé au ministre de la justice et des cultes. 1843

Que subsiste-t-il d’authentique dans cette église ? L’ossature dont d’incessantes réparations n’ont pas trop adultéré les contours et les deux roses du transept qui sont demeurées presque intactes ; le reste est neuf. Les verreries de la nef, du chœur, des chapelles, ont été brisées et des peintures cuites par d’absurdes vitriers les remplacent ; le jubé a été démoli, le vieil autel avec ses colonnes de cuivre et sa pyxide suspendue a été jadis bazardé, on ne sait où ; la statue colossale de saint Christophe qui se tenait debout, à l’entrée du vaisseau, a disparu de même que les stalles du XIV° siècle. Quant aux châsses, elles ont été fondues par les sans-culottes et les carreaux noirs et blancs d’un jeu de dames suppléent aux pierres tombales, gravées d’effigies et d’inscriptions, qui pavaient autrefois son sol. (…)

Telle qu’elle est, elle assume néanmoins encore une magnifique allure avec sa nef plantée de lourds piliers, son arc triomphal ouvrant sur la baie géante du chœur, ses colonnes filant d’un jet jusqu’aux voûtes ; sans doute, elle n’a pas la légèreté des basiliques d’Amiens et de Chartres qui s’effusent, ravies, en plein ciel ; elle, ne sort pas d’elle-même, elle tient à la terre et ne s’en arrache point ; mais ce qu’elle reste majestueuse et ce qu’elle apparaît, à cause même de sa pesanteur, grave ! Elle semblerait, en somme, plutôt dédiée au Dieu sévère de la Genèse qu’à l’indulgente Vierge, si la gracilité de son transept ne vous révélait qu’elle est bien, en effet, placée sous le vocable de Marie et qu’elle s’effile à son image, et qu’elle sourit divinement et qu’elle s’humanise. Ce transept est la partie vraiment supérieure de Notre Dame ; les murs s’émincent et, pour s’alléger encore, cèdent la place aux verres ; et ses deux roses sont des roues de feu, aux moyeux d’améthyste, des roues où le violet de cette gemme, symbole de l’innocence et de l’humilité, domine ; c’est une féerie quand le soleil pénètre dans le vide vitré des trous ; il longe les rais amenuisés de pierre, allume entre eux des grappes de flammes, fulgure comme un bouquet d’artifice, dans le cercle des jantes. Ce sont les roues en ignition du chariot d’Elie et l’on dirait également de ces touffes remuées de lueurs, des fleurs de braises écloses dans une serre ronde de verre. La gloire de Notre Dame de Paris est là (…).

Joris-Karl Huysmans            Almanach du bibliophile, Le quartier Notre Dame 1899

Enserrée par les bras d’un fleuve puissant qui s’entrouvre pour mieux enchâsser un chevet audacieux et fier et ainsi le mieux mettre en valeur, Notre Dame de Paris semble recevoir avec un noble dédain cet hommage rendu par l’eau à un monument aussi superbement embossé. Elle paraît ignorer tout ce qui s’agite à ses pieds tant la tension verticale qui l’anime est forte. Elle poursuit sans effort le long dialogue qu’elle entretient depuis le XIIe siècle avec l’éternité. C’est ainsi qu’elle apparaît à celui qui descend le cours de la Seine. Toute différente est l’impression de celui qui l’aborde par l’ouest. Le long chemin qu’il doit effectuer avant de parvenir au pied de sa façade se révèle écrasant tant lui paraît immense le splendide isolement. Comment tenter de renouer un ancien dialogue entre la ville et l’édifice, autrefois si intense lorsque la cathédrale se trouvait enveloppée par la vie grouillante que Victor Hugo a su ressusciter dans son Notre Dame de Paris ? L’évocation se révélait, à l’époque, plus aisée qu’aujourd’hui, la Cité n’ayant pas encore été éventrée. La réalité actuelle appartient entièrement au XIXe siècle qui a réussi à modeler petit à petit Notre Dame à son propre imaginaire. Notre Dame y a perdu sa signification première au profit d’une nouvelle que lui donnent les foules qui l’envahissent sans vouloir y chercher un lieu de recueillement. Notre Dame n’est plus l’émergence d’une réalité plus vaste, elle se suffit aujourd’hui à elle-même. Dans l’inconscient collectif, elle appartient à ces monstres sacrés qui sont symboles de Paris, rivalisant avec la tour Eiffel, le Centre Georges Pompidou, le Louvre, le tombeau de Napoléon Ier. Elle est mémoire d’une histoire, d’ailleurs mal perçue, elle témoigne d’un des grands moments de l’architecture. A la signification religieuse qui était la sienne à son origine succède une symbolique nouvelle qui est celle de notre temps. Ce lien étrange que le monde moderne a fait naître n’apparaît que renouvelé. A cet égard, le destin de la cathédrale de Paris est unique car chaque époque a créé son imaginaire, chargeant l’édifice d’une dimension particulière. Au XIXe siècle, elle est d’ordre politique. Les millions de visiteurs qui y circulent chaque année en sont-ils conscients ? Ils n’en retiennent finalement que l’aspect esthétique qui les frappe plus ou moins profondément. Comment comprendraient-ils aujourd’hui la dimension du Vœu de Louis XIII dans une présentation du XIXe siècle qui a supprimé tout symbolisme dans sa volonté banalisatrice ? C’est ce même découragement qui saisit l’historien lorsqu’il s’efforce de comprendre le lien qui s’est établi entre le monument et les hommes. (…) La cathédrale de Paris n’est plus au centre de la vie urbaine, elle se trouve isolée au milieu d’une activité administrative sans âme. Le clergé vit  douloureusement cet isolement. La république ignore ce grand corps qu’elle admire et redoute tout à la fois. Elle y trouve un recours dans chacun de ses moments de désespoir, tentant de fléchir un Dieu qu’elle feint par ailleurs d’ignorer mais qu’elle implore. En 1876, c’est la rentrée des Chambres ; le 16 janvier 1881, des prières publiques. Mais c’est la mort qui paraît appeler cet immense vaisseau. Les funérailles nationales de Sadi Carnot, assassiné le 24  juin 1894, présidées par Casimir Périer, donnent lieu le1° juillet 1894 à un immense cortège qui part de l’Elysée, passe par la Concorde, l’Hôtel de Ville, mais s’arrête à Notre Dame avant de se diriger vers le Panthéon. Le même char devait servir à Félix Faure le 23 février 1899 dont les funérailles sont également célébrées à Notre Dame. Le décor imaginé s’inspire de ceux de la Restauration : les murs sont tapissés de draperies noires rehaussées de bandes blanches, des trophées de drapeaux alternent avec les initiales du président. Un immense catafalque entouré de statues a été établi dans le sanctuaire. Notre Dame va vivre au cours du XXe siècle au rythme des joies et des désespoirs de la nation ; l’archevêque accueille ces fidèles du malheur ou du bonheur, qui découvrent brusquement que Dieu est le dernier recours et, surtout, Notre Dame : 13 septembre 1916, quatre mille personnes se pressent autour du cardinal Amette pour implorer la clémence divine. Mais c’est principalement le vibrant Te Deum de la victoire le 17 novembre 1918 qui rassemble le clergé, l’armée, la République et l’Alsace. C’est un prêtre alsacien qui célèbre la messe.  Les funérailles du maréchal Foch le 26 mars 1929 qui rassemblent la République, l’armée, les Alliés. En 1934, celles de Raymond Poincaré. En 1936, celles de Charcot et de ses compagnons. En 1937, le cardinal Pacelli, futur pape sous le nom de Pie XII, va dire à Notre Dame ce qu’est la Vocation de la France, qui s’incarne en Notre Dame, l’âme de la France. Le 21 mai 1944, des prières publiques sont dites pour la France. A cette occasion le cardinal Suhard prononce la consécration de la ville et du diocèse à la Vierge : Notre Dame de Paris, vous qui êtes à la fois Reine de la France et Reine de la paix, daignez nous écouter. Le 26 août 1944, c’est le Te Deum de la victoire en présence du général de Gaulle. 8 décembre 1947 : obsèques du général Leclerc. Enfin, le 12 novembre 1970 : les funérailles nationales du général de Gaulle. Certes, le peuple de France se trouve à Colombey les Deux Eglises, perdu au milieu d’une foule émue et bouleversée par cette grande disparition. Mais l’Univers est à Notre Dame, à Notre Dame de l’Univers.

Alain Erlande Brandeburg   Notre Dame de Paris Les Lieux de mémoire, tome 3 Gallimard.  1993

Cœur du cœur de Paris, elle ancre ses fondations sur l’île de la Cité, qui est le berceau de Lutèce et de notre histoire, et marque symboliquement le kilomètre zéro des routes de France. Même si aujourd’hui, elle trône, hiératique et solitaire, sur son parvis dégagé par les soins hygiénistes et radicaux du baron Haussmann, elle garde dans les dentelles de ses structures et la pénombre de sa nef les traces d’un Moyen Âge grouillant, mystique et populaire, mais drôlement savant aussi pour avoir su édifier, voilà plus de huit cent ans, une construction aussi audacieuse.

Isabelle Bakouche

21 04 2019                  Pour le dimanche de Pâques, folie islamiste meurtrière au Sri Lanka, dirigée principalement contre la minorité chrétienne : 253 morts, 500 blessés.

24 05 2019                Térésa May rend son tablier, avec une prise d’effet au 7 juin. Le 26 mai, les élections pour le parlement européen renforceront le camp du Brexit, no deal – sans contrat -.

26 05 2019                           En France les élections européennes donnent la première place au RN, le parti de Marine Le Pen, talonnée de près par celui de Macron ; avec Yannick Jadot, les écologistes se taillent un bon succès. Partis traditionnels de droite comme de gauche sont laminés.

Nous sommes traversés d’un long fleuve d’Histoire
qui nous donne l’épaisseur du temps.
Peut-être sommes-nous cela: des enfants vieux,
Alliance de la fatigue et de l’enthousiasme.
Qui peut désigner le jour exact de notre naissance ?

*****

C’est cela que nous voulons :
Que l’ardeur revienne.
Que l’Europe s’anime,
Change,
Et soit,
A nouveau,
Pour le monde entier,
Le visage lumineux
De l’audace,
De l’esprit,
Et de la liberté.

Laurent Gaudé, Nous l’Europe, Banquet des peuples. Actes Sud 2019

Laurent Gaudé célèbre avec lyrisme la construction européenne – rts.ch – Livres

 

___________________________

[1] L’article 14 de la Déclaration des Droits de l’Homme dit que les  [sic] citoyens ont le droit de consacrer par eux-même ou par leurs représentans la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée.

 


Poster un commentaire

Nom: 
Email: 
URL: 
Commentaires: