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Un journal du monde
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6 09 1815 Simon BOLIVAR, Lettre à un habitant de la Jamaïque.(extraits) Il est réfugié à Kingston, en Jamaïque. 13 11 1863 Abraham LINCOLN inaugure le cimetière de Gettysburg 1930 Plaidoirie de Howard Roark, personnage central du roman de Ayn Rand, Foutainhead - La Source vive - 1930. 10 12 1957 Albert CAMUS reçoit le prix Nobel de littérature 28 08 1963 Martin LUTHER KING, I made a dream Washington 19 12 1964 André MALRAUX, pour le transfert des cendres de Jean Moulin du cimetière du Père Lachaise au Panthéon 26 11 1974 Simone VEIL, ministre de la Santé, défend devant l’Assemblée nationale la légalisation de l’avortement 20 11 1977 Anouar el SADATE, président de l’Egypte à la Knesset, le parlement israélien 17 09 1981 Robert BADINTER, garde des Sceaux, défend devant l’Assemblée Nationale l’abolition de la peine de mort 14 02 2003 Dominique de VILLEPIN, ministre des Affaires Etrangères de la France, intervient à l’ONU sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Irak 7 12 2008 J.M.G. Le CLEZIO Dans la forêt des paradoxes 15 11 2008 Nicolas HULOT Conférence G20 : Solidarité ou Chaos ******************* […] On nie aujourd’hui les cruautés des Espagnols, tant elles sont fabuleuses et semblent dépasser la perversité humaine. Et jamais les historiens modernes n’y croiraient, si de nombreux documents ne témoignaient tous de la triste vérité. Le très humain évêque de Chiapas, l’apôtre de l’Amérique, Las Casas, a laissé à la postérité un bref exposé de cas tirés des dossiers sévillans sur les conquistadors. Ces documents contiennent le témoignage de toutes les personnes respectables qui résidaient alors dans le Nouveau Monde, ainsi que les procès entre tyrans, mentionnés d’ailleurs par les plus grands historiens de l’époque. Les hommes impartiaux ont tous rendu justice au zèle, à la véracité et aux vertus de cet ami de l’humanité qui sut, avec une telle ferveur et une telle fermeté, dénoncer devant son gouvernement et l’opinion contemporaine les cas les plus horribles de cette sanguinaire frénésie […]. ************************* 13 11 1863 Abraham Lincoln inaugure le cimetière de Gettysburg Il y a quelque quatre vingt sept ans nos pères ont mis au monde, sur ce continent, une nouvelle nation, conçue dans la Liberté et dédiée à cette proposition : tous les hommes ont été crées égaux. **************************** Plaidoirie de Howard Roark, personnage central du roman de Ayn Rand, « La Source vive » 1930. Publié en 1943, Foutainhead connut un succès considérable - près de 6 millions d’exemplaires -, et deviendra la “Bible” de nombre d’architectes. Il sera porté à l’écran en 1949 - Le Rebelle - par King Vidor avec Gary Cooper dans le rôle d’Howard Roark. En 2009, après l’élection de Barack Obama, son livre Atlas Shrugged - La Révolte d’Atlas -, sorti en 1958 réapparaîtra en librairie avec un succès renouvellé, nouvel emblême des Républicains. Ayn Rand avait fondé un cercle dont faisait partie Alan Greenspan, grand maître des finances américaines durant les dernières décennies du XX° siècle. *** Il y a des milliers d’années, un homme fit du feu pour la première fois. Il fût probablement brûlé vif sur le bûcher qu’il avait allumé de ses propres mains. Il fut considéré comme un malfaiteur qui avait dérobé à un démon un secret que l’humanité redoutait. Mais, grâce à lui, les hommes purent se chauffer, cuire leurs aliments, éclairer leurs cavernes. II leur laissa un don inestimable et chassa les ténèbres de la terre ; des siècles plus tard, un autre homme inventa la roue. Il fut probablement écartelé sur cette roue qu’il avait enseigné ses frères à construire. Il fut considéré comme un transgresseur qui s’aventurait dans un domaine interdit. Mais, grâce à lui les hommes purent voyager dans toutes les directions. Il leur laissait lui aussi, un don d’une valeur inestimable et avait ouvert pour eux les routes du monde. Et au cours des siècles il y eut ainsi des hommes qui s’élancèrent sur des voies nouvelles, guidés uniquement par leur vision intérieure. Leurs buts différaient, mais tous avaient ceci en commun : ils s’élançaient les premiers sur une route nouvelle, leur vision était originale et ils ne recevaient en retour que de la haine. Les grands créateurs, les penseurs, les artistes, les savants, les inventeurs, se sont toujours dressés, solitaires, contre les hommes de leur temps. Chaque grande pensée nouvelle ne rencontra qu’opposition ; chaque grande invention qu’incrédulité. Le premier moteur fut considéré comme une absurdité, l’avion comme une impossibilité, le métier mécanique comme une invention répréhensible, l’anesthésie comme un péché, mais les hommes qui avaient inventé tout cela continuèrent d’aller de l’avant. Ils luttèrent, ils souffrirent, mais ils remportèrent la victoire. Depuis le début de l’ère historique, les deux antagonistes, le créateur et le parasite, s’affrontèrent. Et à la première invention du créateur, le parasite répondit en inventant l’a1truisme Je n’ai pas reçu pour mon travail le paiement que j’avais demandé. Les propriétaires de Cortland, eux, avaient reçu de moi ce qu’ils demandaient. Ils voulaient un projet leur permettant de construire aussi bon marché que possible. Personne encore ne leur avait donné satisfaction. J’y parvins. Ils prirent ce que je leur donnais et ne voulurent rien me donner en retour. **************************** 10 12 1957 Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature : “Discours de Suède”. En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement. Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d’une œuvre encore en chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail ou dans les retraites de l’amitié, n’aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d’un coup, seul et réduit à lui-même, au centre d’une lumière crue ? De quel cœur aussi pouvait-il recevoir cet honneur à l’heure où, en Europe, d’autres écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence, et dans le temps même où sa terre natale connaît un malheur incessant ? Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire. ************************ 28 08 1963 I MADE A DREAM MARTIN LUTHER KING A Washington, on célèbre le centenaire de l’abolition de l’esclavage : 200 000 personnes ont envahi le Mall, et écoutent Martin Luther King, sur les marches du Lincoln Memorial : … Je fais le rêve qu’un jour cette nation va se lever et se conformer au véritable sens de sa croyance :
************************* 19 12 1964 Discours d’André MALRAUX, pour le transfert des cendres de Jean Moulin du cimetière du Père Lachaise au Panthéon. Monsieur le Président de la République, Voilà donc plus de vingt ans que Jean Moulin partit, par un temps de décembre sans doute semblable à celui-ci, pour être parachuté sur la terre de Provence, et devenir le chef d’un peuple de la nuit. Sans cette cérémonie, combien d’enfants de France sauraient son nom ? Il ne le retrouva lui-même que pour être tué; et, depuis, sont nés seize millions d’enfants… Le Conseil National de la Résistance, qui groupe les mouvements, les partis et les syndicats de toute la France, c’est l’unité précairement conquise, mais aussi la certitude qu’au jour du débarquement l’armée en haillons de la Résistance attendra les divisions blindées de la Libération. La trahison joue son rôle - et le destin, qui veut qu’aux trois quarts d’heure de retard de Jean Moulin, presque toujours ponctuel, corresponde un long retard de la police allemande. Assez vite, celle-ci apprend qu’elle tient le chef de la Résistance.
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26 Novembre 1974 Discours prononcé par Simone Veil, ministre de la Santé, qui défend le projet de loi sur la légalisation de l’avortement, à l’Assemblée nationale. Monsieur le Président, mesdames, messieurs, si j’interviens aujourd’hui à cette tribune, ministre de la Santé, femme et non-parlementaire, pour proposer aux élus de la nation une profonde modification de la législation sur l’avortement, croyez bien que c’est avec un profond sentiment d’humilité devant la difficulté du problème, comme devant l’ampleur des résonances qu’il suscite au plus intime de chacun des Français et des Françaises, et en pleine conscience de la gravité des responsabilités que nous allons assumer ensemble. Mais la sollicitude et l’aide, lorsqu’elles existent, ne suffisent pas toujours à dissuader. Certes, les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes sont parfois moins graves qu’elles ne les perçoivent. Mais nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les trois cent mille avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays, qui bafouent nos lois et qui humilient ou traumatisent celles qui y ont recours. Les jeunes générations nous surprennent parfois en ce qu’elles diffèrent de nous; nous les avons nous mêmes élevées de façon différente de celle dont nous l’avons été. Mais cette jeunesse est courageuse, capable d’enthousiasme et de sacrifices comme les autres.
************************ 20 novembre 1977 Discours d’Anouar el Sadate, président de l’Eypte à la Knesset, le parlement israélien. Pourquoi n’imitons-nous pas la sagesse de notre Créateur ? telle qu’elle est exprimée dans les sentences de Salomon : “La trahison est dans le cœur de ceux qui pensent au mal. Pour ceux qui recommandent la paix, la joie est leur partage. Un morceau de pain sec avec la paix est meilleur qu’une maison pleine de vivres, mais avec des querelles…”
*********************** 17 septembre 1981 Discours de Robert Badinter à l’Assemblée nationale pour l’abolition de la peine de mort. Monsieur le président, mesdames, messieurs les députés, j’ai l’honneur au nom du Gouvernement de la République, de demander à l’Assemblée nationale l’abolition de la peine de mort en France. ************************** 14 février 2003 Dominique de Villepin, ministre des Affaires Etrangères de la France, intervient à l’ONU sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Irak. Il y a dix jours, le secrétaire d’Etat américain, M. Powell, a évoqué des liens supposés entre Al Quaïda et le régime de Bagdad. En l’état actuel de nos informations et recherches menées en liaison avec nos alliés, rien ne nous permet d’établir de tels liens. En revanche, nous devons prendre la mesure de l’impact qu’aurait sur ce plan une action militaire contestée actuellement. Une telle intervention ne risquerait-elle pas d’aggraver les fractures entre les sociétés, entre les cultures, entre les peuples, fractures dont se nourrit le terrorisme.
************************* 7 décembre 2008 Jean Marie Le Clézio : Dans la forêt des paradoxes Mais cette liberté de bouger comme un privilège a pour conséquence le paradoxe. Voyez l’arbre aux épines hérissées au sein de la forêt qu’habite l’écrivain : cet homme, cette femme occupés à écrire, à inventer leurs songes, ne sont-ils pas les membres d’une très heureuse et réduite ? Imaginons une situation extrême, terrifiante - celle-là même que vit le plus grand nombre sur notre planète. Celle qu’ont vécue jadis, au temps d’Aristote ou au temps de Tolstoï, les inqualifiables - les serfs, serviteurs, vilains de l’Europe au Moyen-Âge, ou peuples razziés au temps des Lumières sur la côte d’Afrique, vendus à Gorée, à El Mina, à Zanzibar. Et aujourd’hui même, à l’heure que je vous parle, tous ceux qui n’ont pas droit à la parole, qui sont de l’autre côté du langage. C’est la pensée pessimiste de Dagerman qui m’envahit plutôt que le constat militant de Gramsci ou le pari désabusé de Sartre. Que la littérature soit le luxe d’une classe dominante, qu’elle se nourrisse d’idées et d’images étrangères au plus grand nombre, cela est à l’origine du malaise que chacun de nous éprouve - je m’adresse à ceux qui lisent et écrivent. L’on pourrait être tenté de porter cette parole à ceux qui en sont exclus, les inviter généreusement au banquet de la culture. Pourquoi est-ce si difficile ? Les peuples sans écriture, comme les anthropologues se sont plu à les nommer, sont parvenus à inventer une communication totale, au moyen des chants et des mythes. Pourquoi est-ce devenu aujourd’hui impossible dans notre société industrialisée ? Faut-il réinventer la culture ? Faut-il revenir à une communication immédiate, directe ? On serait tenté de croire que le cinéma joue ce rôle aujourd’hui, ou bien la chanson populaire, rythmée, rimée, dansée. Le jazz peut-être, ou sous d’autres cieux, le calypso, le maloya, le sega. C’est à elle, Elvira, que j’adresse cet éloge - à elle que je dédie ce Prix que l’Académie de Suède me remet. À elle, et à tous ces écrivains avec qui - ou parfois contre qui j’ai vécu. Aux Africains, Wole Soyinka, Chinua Achebe, Ahmadou Kourouma, Mongo Beti, à Cry the Beloved Country d’Alan Paton, à Chaka de Tomas Mofolo.. Au très grand Mauricien Malcolm de Chazal, auteur, entre autres de Judas. Au romancier mauricien hindi Abhimanyu Unnuth, pour Lal passina (Sueur de sang), la romancière urdu Hyder Qurratulain pour l’épopée de Ag ka Darya ). Au Réunionnais Danyèl Waro, le chanteur de, l’insoumis, à la poétesse kanak Dewé Gorodé qui a défié le pouvoir colonial jusqu’en prison, à Abdourahman Waberi le révolté. À Juan Rulfo, à Pedro Paramo et aux nouvelles du El llano en llamas, aux photos simples et tragiques qu’il a faites dans la campagne mexicaine. À John Reed pour Insurgent Mexico, à Jean Meyer pour avoir porté la parole d’Aurelio Acevedo et des insurgés Cristeros du Mexique central. À Luis González, auteur de Pueblo en vilo. À John Nichols, qui a écrit sur l’âpre pays dans The Milagro Beanfield War, à Henry Roth, mon voisin de la rue New York à Albuquerque (Nouveau Mexique) pour Call it Sleep. À J.P. Sartre, pour les larmes contenues dans sa pièce Morts sans sépulture. À Wilfrid Owen, au poète mort sur les bords de la Marne en 1914. À J.D. Salinger, parce qu’il a réussi à nous faire entrer dans la peau d’un jeune garçon de quatorze ans nommé Holden Caufield. Aux écrivains des premières nations de l’Amérique, le Sioux Sherman Alexie, le Navajo Scott Momaday, pour The Names. A Rita Mestokosho, poétesse innue de Mingan (Province de Québec) qui fait parler les arbres et les animaux. À José Maria Arguedas, à Octavio Paz, à Miguel Angel Asturias. Aux poètes des oasis de Oualata, de Chinguetti. Aux grands imaginatifs que furent Alphonse Allais et Raymond Queneau. À Georges Perec pour Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cou ? Aux Antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, au Haitien René Depestre, à Schwartz-Bart pour Le Dernier des justes. Au poète mexicain Homero Aridjis qui nous glisse dans la vie d’une tortue lyre, et qui parle des fleuves orangés des papillons monarques coulant dans les rues de son village, à Contepec. À Vénus Koury Ghata qui parle du Liban comme d’un amant tragique et invincible. À Khalil Jibran. À Rimbaud. À Emile Nelligan. À Réjean Ducharme, pour la vie.
********************** 15 novembre 2008 Nicolas Hulot, G20 : Solidarité ou Chaos ? Sans forcer le trait nous rentrons collectivement dans une phase décisive, un carrefour sublime où se joue l’avenir. Nous voici au Cap Horn de la civilisation : sombrer ou découvrir de nouveaux horizons chargés de promesses merveilleuses. La norme et la réglementation devront plus que jamais être les instruments de la cohérence, de la compatibilité et de la durabilité. Enfin, il sera nécessaire de basculer, en partie ou en totalité, la fiscalité essentiellement basée sur le travail ou le capital manufacturier, vers la régulation du capital financier, de l’économie rentière, mais aussi et surtout de l’exploitation du capital naturel, de l’énergie, de la pollution et des impacts environnementaux. Réduire les prélèvements du travail, c’est libérer l’emploi et limiter le dumping social. Réguler au niveau mondial la consommation de la nature, c’est redistribuer les ressources, de fait, vers les pays en voie de développement tout en permettant un rééquilibrage politique.
CLAUDE MOSSÉ, professeur à l’université de Paris VIII
Présenter une histoire du monde est a priori un pari hasardeux, tant nous sommes accoutumés aux découpages géographiques et aux périodisations de notre histoire, celle du monde occidental, dans laquelle nous comptons l’Antiquité méditerranéenne. Mais c’est un pari qui méritait d’être tenu, car il est bon, aujourd’hui où les distances s’amenuisent, où l’on peut faire le tour du monde en un seul jour ou presque, que l’on prenne conscience de l’unité du monde qui est le nôtre, de cette Terre où l’homme est né il y a des millénaires, mais dont l’histoire ne commence vraiment qu’avec l’apparition de l’écriture. C’est en Mésopotamie, dans cette région comprise entre le Tigre et l’Euphrate, que l’on commence, au IV° millénaire av. J.-C., à utiliser des signes, le plus souvent pour tenir à jour des comptes ou relater les hauts faits de tel ou tel souverain. Dans le même temps, ou presque, l’écriture fait aussi son apparition en Egypte, au moment où se constitue l’unité du pays sous les. pharaons des premières dynasties (l’Ancien Empire). Ailleurs, des monuments mystérieux, les mégalithes, témoignent de sociétés déjà organisées et de rites religieux dont l’essentiel nous échappe. Vers la fin du III° millénaire, c’est le bassin méditerranéen oriental qui devient le centre de brillantes civilisations. Alors qu’en Mésopotamie les pouvoirs rivaux se déchirent, le monde égéen voit naître les premiers palais crétois et cette civilisation minoenne raffinée qui imprégnera la civilisation grecque, Au début du III° millénaire, c’est Babylone qui domine en Mésopotamie, avec Hammourabi, dont les premiers codes de lois attestent les progrès de l’organisation sociale. Dans le même temps, la Chine émerge de l’obscurité, cependant que l’Egypte, après les crises du Moyen Empire, connaît un regain de puissance avec les pharaons du Nouvel Empire. En Grèce se développe alors la civilisation dite «mycénienne », du nom de la plus puissante des cités du Péloponnèse. Ces cités, Mycènes, Tirynthe, Pylos dans le Péloponnèse, Orchomène et Athènes en Grèce centrale, sont organisées autour de palais imposants, centres du pouvoir, de la vie religieuse, économique et culturelle. Des Mycéniens réussissent vers 1450 av. J.-C. à s’emparer de la Crète, dont ils adoptent l’écriture pour transcrire leur propre langue. Leurs navires fréquentent les côtes de l’Asie Mineure, celles de Sicile et d’Italie méridionale. Mais, sans qu’on en connaisse encore aujourd’hui les raisons, la plupart des palais mycéniens disparaissent brusquement à la fin du XIIIe siècle av. J.-C. Entre 1400 et 1200, l’Égypte traverse une grave crise religieuse sous le règne d’Akhenaton, le pharaon adorateur du Soleil. C’est aussi à ce moment qu’un petit peuple nomade, venu du centre de l’Asie, se retrouve asservi en Egypte ; il se libérera sous la conduite de Moïse, qui saura s’attirer les faveurs du pharaon. Belle histoire, qui fonde «l’élection» du peuple juif et donnera naissance, quelques siècles plus tard, à la première religion monothéiste. Tandis que la Grèce traverse ce que les archéologues appellent les «siècles obscurs» (XII°-IX° siècle), à l’autre extrémité du monde, la Chine commence à s’organiser politiquement autour de la cité de Xi’an. Sur le continent que l’on nommera plus tard l’Amérique apparaissent les premières sociétés constituées. À l’est de la Méditerranée, c’est le début du grand Empire assyrien : pendant plus d’un siècle, grâce à une force militaire qui recourt aux moyens les plus brutaux, celui-ci étend son autorité à l’ensemble de la Mésopotamie. Au même moment, le royaume établi en Palestine par les Hébreux connaît son apogée sous le règne de Salomon. Mais, au début du VIII° siècle, c’est surtout la renaissance de la Grèce qui mérite de retenir l’attention. En deux siècles et demi, les Grecs s’installent sur les rives septentrionales de la Méditerranée (Grande-Grèce, Gaule) et fondent des cités, organisations politiques d’abord apparues en Grèce puis sur les côtes d’Asie Mineure à la fin du IX° siècle. La cité grecque est caractérisée par le partage de l’autorité entre les membres de la communauté civique. Ceux-ci se réunissent à intervalles plus ou moins réguliers pour y débattre des décisions qui engagent la vie de tous. A l’origine, seuls ont la parole ceux qui se disent eux-mêmes « les meilleurs » (aristoi). Mais leurs rangs ne tarderont pas à s’élargir, à la faveur des transformations sociales et des nécessités militaires. Les Grecs ont ainsi inventé la politique (de polis, « cité »), fondée sur le libre débat et la prise de décision commune. Entre le VIII° et le VI° siècle, l’Orient traverse une série de bouleversements: l’Empire assyrien décline et Babylone redevient le centre d’un État puissant, la Babylonie, qui atteint son apogée sous le règne de Nabuchodonosor. L’Egypte, après une période de troubles, connaît au début du VI° siècle une renaissance provisoire sous la dynastie saïte. Mais c’est du plateau de l’Iran que provient l’ébranlement le plus important: à partir de son avènement, en 558 av. J.-C., Cyrus s’empare en quelques décennies de la Babylonie, du puissant royaume lydien de Crésus et de la côte syro-palestinienne. Après sa mort, son fils Cambyse conquiert l’Égypte. À cette même époque, dans la seconde moitié du VI° siècle, Confucius et le Bouddha dispensent leur enseignement en Extrême-Orient, tandis que dans les cités grecques d’Asie Mineure naissent la science et la philosophie avec les Milésiens Thalès, Anaximandre et Anaximène. À la fin du VIe siècle, la petite cité de Rome, en Italie, se libère de ses rois et crée la République (509 av. J.-C.); au Moyen-Orient, la menace perse se manifeste de façon de plus en plus pressante. Mais les Perses se heurtent à la résistance des Grecs. Les victoires de Marathon et de Salamine fondent les prétentions de l’Athènes démocratique - principal artisan de la victoire - à dominer le monde égéen. Ce sont aussi ces prétentions qui, après l’âge d’or que constitue le «règne» de Périclès, entraînent le monde grec dans la guerre du Péloponnèse, guerre qui marque le début d’une crise et l’affaiblissement des cités grecques face à la puissance macédonienne. Avec les conquêtes d’Alexandre de Macédoine (356-323) s’ouvre la période hellénistique. De vastes États monarchiques se constituent sur les ruines de l’Empire perse, centres d’une brillante civilisation à dominante grecque, mais où se fait sentir l’influence de l’Orient. En Occident, Rome entreprend la conquête de l’Italie, puis transforme bientôt la Méditerranée occidentale en une mer romaine, avant de se lancer à la conquête de l’Orient dè la fin du ne siècle av. J.-C. Dans le même temps apparaît le premier Empire chinois, tandis que l’Inde des Maurya réalise une synthèse entre l’héritage bouddhique et l’apport des Grecs venus avec les armées d’Alexandre. Alors que 1a Chine connaît son apogée sous la dynastie de Han, Rome, déchirée par les guerres civiles voit la République tomber entre les mains de généraux ambitieux. La conquête de la Gaule par César et celle de l’Egypte par Octave Auguste scellent les destinées du monde méditerranéen. A la fin du I° millénaire avant notre ère, Auguste fait régner la paix romaine sur tout le territoire de l’Empire. Pourtant, cette paix ne fait que dissimuler les mouvements qui couvent sous l’apparente unité. Dans la Palestine soumise à Rome, ces révoltes, influencées par des prophètes inspirés, prennent un caractère religieux. L’un d’entre eux, Jésus de Nazareth condamné au supplice de la croix par le procurateur romain Pilate, deviendra, grâce à la diffusion de son enseignement par ses disciples, le fondateur d’une foi nouvelle qui bientôt gagnera des fidèles dans tout le monde romain. Mais tandis que se répand le christianisme et que sont écrasées les dernières révoltes juives : l’Empire, qui n’a jamais trouvé un réel équilibre après la mort d’Auguste, traverse des périodes de désordres culminant sous le règne de Néron et de ses successeurs immédiats. Au II° siècle de notre ère, l’Empire romain connaît une période de paix relative sous le règne des Antonins. C’est aussi l’âge d’or en Inde, alors que dans le lointain Mexique se succèdent de brillants empires. Au III° siècle, la pression des peuples «barbares» commence à se faire sentir aux frontières de l’Empire romain, et le pouvoir devient le jeu de rivalités entre chefs militaires. La crise sociale, le dépeuplement des campagnes, l’infiltration lente des «barbares» dans l’armée romaine ne font qu’aggraver la situation. Au moment où le christianisme, jusque-là persécuté, devient, après la «conversion» de Constantin, la religion officielle, c’est tout le système qui se désagrège Lorsque les peuples germaniques auront déferlé sur les provinces occidentales de l’Empire, l’Eglise seule maintiendra pendant quelques siècles la tradition gréco-romaine en Orient, où l’Empire romain subsiste avec Constantinople redevenue Byzance - pour capitale.
Depuis la fin XVI° siècle, les Européens se sont peu à peu accoutumés à nommer Moyen Âge la très longue période de leur histoire comprise entre le début du V° et la fin du XV° siècle. Pourquoi ? « Moyen », dans cette expression, veut dire « médian », « intermédiaire ». Ce mot signifie aussi « médiocre », « négligeable ». Pour les hommes d’étude qui, les premiers, parlèrent de Moyen Âge, la haute culture, la culture classique, avait fait naufrage avec l’effondrement de l’Empire romain, et c’est la Renaissance, au XVI° siècle, qui l’avait revivifiée. Dans l’entre-deux, la barbarie, pensaient-ils, avait régné pendant onze siècles, qui, pour cette raison, ne méritaient à leurs yeux aucune attention. Aussi cette partie de l’histoire européenne fut-elle négligée, et elle l’est encore: les œuvres de penseurs aussi considérables qu’un Abélard ou un Thomas d’Aquin n’occupent pratiquement aucune place dans nos histoires de la philosophie. Le Moyen Age demeure dans notre esprit l’époque oubliée, mystérieuse, et c’est peut-être bien la raison principale de l’engouement dont il est aujourd’hui l’objet. Forgée en fonction de l’évolution de notre culture, la notion de Moyen Âge ne s’applique évidemment qu’à l’Europe. Il n’y a pas de Moyen Âge indien, persan, soudanais, il n’y a pas non plus de Moyen Âge chinois ou encore japonais ou, s’il y en a un, il n’a pas lieu au même moment que le nôtre. L’un des mérites essentiels de l’Histoire du monde est de mettre en évidence ces disparités et ces discordances, de montrer la nécessité, spécialement pour la période que nous continuons d’appeler Moyen Âge, de reconsidérer la place de la civilisation européenne par rapport aux autres civilisations du monde. Car, durant très longtemps, l’Europe occidentale fut l’une des régions les plus démunies de la planète. Elle fut certes emportée, au XI°, au XII°, au XIII° siècle, par un puissant élan de croissance qui lui permit de rattraper son retard. Pourtant, à la fin de cette phase de bouleversants progrès, Marco Polo était émerveillé par les raffinements qu’il découvrait alors en Chine. À l’échelle du monde, l’histoire, tout au long de ces onze siècles, reste dominée par l’opposition et le conflit permanents entre nomades et sédentaires, entre les peuples errant dans la steppe ou la forêt et ceux qui sont enracinés dans une campagne. Pour les premiers, aguerris par le danger constant et par la difficile recherche de la subsistance, les seconds sont des proies faciles. Les nomades convoitent les richesses produites par le travail agricole et qui s’accumulent dans les cités. De temps en temps, on les voit se jeter sur les villes, piller, parfois s’établir durablement en conquérants, dominer alors, exploiter des populations dont il arrive que la part la plus misérable accueille favorablement les envahisseurs, car ceux-ci sont porteurs d’une religion plus simple, sans clergé, moins exigeante et donc séduisante. De la forêt sont ainsi sorties les tribus « barbares » qui s’infiltrèrent dans les provinces occidentales de l’Empire romain et les soumirent au V° siècle au pouvoir de leurs rois; puis, aux VIII°-IX° siècle, les Scandinaves, qui fondèrent un peu plus tard, en Angleterre, en Normandie, en Russie, en Italie du Sud, des États vigoureux et agressifs; au XV° siècle, enfin, les Incas, qui subjuguèrent les peuplades des hauts plateaux andins. Des déserts et des steppes, on vit surgir successivement les Arabes au VII° siècle, les Hongrois au X°, les Turcs Seldjoukides au XI°, les Aztèques au XII°, les Mongols de Gengis Khan au XIII°. Certaines de ces migrations violentes et ravageuses aboutirent à la création d’empires démesurés. Mais toutes finirent par buter contre les môles que formaient les pays de forte paysannerie. Ainsi furent épargnées la Chine du Sud et l’Inde du Sud. Ce fut la chance de l’Europe occidentale de l’être aussi, à partir de l’an mille. Elle est la seule région du monde qui pendant tout le dernier millénaire n’ait jamais subi le joug d’envahisseurs étrangers. Ce privilège insigne explique le développement continu qui lui permit d’étendre son pouvoir. .Elle doit cette expansion principalement à un prodigieux essor de l’agriculture, assez puisant dès le XIII° siècle pour arrêter sur les lisières orientales de la Pologne et de la Hongrie le flot es Mongols. À l’étonnante aventure de Gengis Khan, fondateur d’empire, succéda au XIV° siècle celle de Tamerlan. Une centaine d’années auparavant, les Turcs, venus des steppes de l’Asie centrale, étaient apparus en Asie Mineure. Il y avait alors quelques générations que, par l’effet de leur réussite agricole, et grâce aux ferments de hardiesse vagabonde que les pirates vikings y avaient introduits, l’Europe était devenue à son tour conquérante. Les agents de son expansion furent de jeunes guerriers, des missionnaires ardents et des marchands qui, dans ce monde entièrement ruralisé, étaient les plus mobiles. Ce petit groupe, très marginal par rapport à ensemble de la population, grossit et se renforçât dans la poursuite du développement général. Le jeu de la fiscalité seigneuriale, les :donations pieuses, le courtage, le prêt à usure transféraient entre les mains de ces aventuriers la plus grande part des profits de la croissance rurale. Ils bénéficiaient en outre d’un progrès continu qui affectait principalement les techniques du combat, de la marine, du commerce et de la communication écrite et orale. Ces hommes de guerre, ces prêtres, ces trafiquants s’élancèrent par prédilection vers les pays extérieurs les plus riches, la péninsule Ibérique islamisée, l’Italie méridionale et la Sicile, enfin l’Orient méditerranéen. Ils repoussèrent vers la Méditerranée les frontières de la chrétienté latine, et leurs entreprises contribuèrent de manière décisive à l’essor de la civilisation européenne. Ceux qui revinrent de ces expéditions lointaines rapportèrent avec eux de beaux objets, certes, mais surtout une masse de connaissances nouvelles, un immense trésor que les hommes d’Église découvrirent et traduisirent de l’arabe dans les bibliothèques de Tolède ou de Palerme, les œuvres des philosophes et des savants de la Grèce antique et celles de leurs successeurs sarrasins. Le rêve des croisés de se fixer en Terre sainte s’effondra à la fin du XIII° siècle. Mais, à cette époque, le Levant constituait un vaste et fructueux marché pour les négociants italiens, dont certains commençaient de se risquer par les routes de la soie vers les provinces fortunées de l’Inde et de la Chine. Les Ottomans étaient alors en marche. Ils s’avançaient irrésistiblement. Cette dernière vague d’invasion fut arrêtée, difficilement, dans les Balkans et les Carpates. La menace cependant devait subsister de longs siècles et, dès lors, l’énorme et pesante domination établie sur le monde grec et musulman ferma l’accès du Proche- et de l’Extrême-Orient aux Européens. Les plus aventureux d’entre eux durent se tourner vers l’Ouest et regardèrent vers l’Océan. Les perfectionnements de la cosmologie, de la cartographie, de l’architecture navale et des techniques de navigation permettaient de tenter l’aventure. Les Portugais se lancèrent les premiers au XV° siècle. En 1487, les caravelles portugaises doublèrent le cap de Bonne Espérance et pénétrèrent dans l’océan Indien. Quelques mois plus tard, persuadé que la Terre était ronde, Colomb allait cingler droit vers le couchant. Il tomba par hasard sur un nouveau monde, ouvrant ainsi la voie à une invasion conquérante, plus brutale et beaucoup plus destructrice que celle dont l’Europe avait failli être l’objet de la part des Mongols et des Turcs.
LES TEMPS MODERNES
C’est une évidence que beaucoup de problèmes qui se posent actuellement à la communauté humaine se sont noués plusieurs siècles auparavant, et notamment durant la période qu’en France nous appelons « moderne» (par opposition à la période contemporaine). Et c’est à bon escient que nous lui appliquons le qualificatif de « moderne». Non, bien sûr, par mépris pour la longue séquence antérieure. Heureusement, le Moyen Age n’est plus l’objet aujourd’hui d’aucune dépréciation. Il a produit dans les domaines de la spiritualité, de l’art et de la pensée des œuvres admirables, voire inimitables. D’autre part, le Moyen Âge s’est assez largement prolongé dans la période suivante, malgré le sentiment d’avoir créé une coupure que nourrirent avec un peu trop d’ orgueil les créateurs du vocable « Renaissance», le premier d’entre eux étant Pétrarque. Il reste que la découverte de l’Amérique en 1492, la cassure religieuse créée par l’excommunication de Luther en 1521 et la publication en 1543 de l’ouvrage où Copernic exposait son système astronomique constituèrent des faits d’une importance immense dont nous continuons à vivre les conséquences. En un demi-siècle se trouvèrent ainsi réunies les conditions d’un énorme changement en profondeur - qualitatif et quantitatif - de l’histoire humaine, et pas seulement européenne. Généralisons cette méthode rétroactive qui consiste à regarder derrière nous et nous apercevrons rapidement combien nous restons tributaires de situations créées il y a trois ou quatre cents ans, c’est-à-dire durant la période « moderne». Soit le cas de l’Irlande que nos journaux écrits ou télévisés évoquent si souvent: à quand remonte le problème irlandais? Aux XVI° et XVII° siècles, quand successivement Elisabeth I° en 1594 et 1603, puis Cromwell en 1649 matèrent les révoltes des Irlandais qui voulaient rester catholiques et ne pas être anglais. Les vaincus durent souvent abandonner leurs terres aux nouveaux arrivants. Quant à la situation tragiquement complexe de l’ex-Yougoslavie, elle s’explique notamment par les progrès réalisés dans les Balkans aux XV° et XVI° siècles par la puissance ottomane: la Serbie indépendante détruite en 1459, la Bosnie en 1463, Belgrade (alors hongroise) occupée en 1521. Des populations turques s’installent désormais dans les régions auparavant exclusivement chrétiennes. A quoi s’ajoutent les effets toujours actuels du schisme qui sépara en 1054 l’Église romaine (celle des Croates) de l’Église byzantine (celle des Serbes). On n’efface pas facilement l’histoire dans la mémoire collective de ceux qui héritent de ses injustices. La preuve la plus évidente en est sans doute le problème noir, legs d’une période (XVI°-XIX° siècle) qui arracha au continent africain entre 10 et 15 millions d’esclaves (voire davantage), pour les transporter brutalement outre-Atlantique. Qui pourra jamais établir le bilan - culturel et économique - de cette transplantation forcée dont les conséquences marquent toujours notre temps? Mais, Dieu merci ! l’héritage du passé n’a pas que ces couleurs sombres. Et, en Europe notamment, ce legs est d’une richesse exceptionnelle. Nous ne pourrons aborder avec des chances de succès l’avenir - forcément mystérieux - qui s’ouvre devant nous sans nous appuyer sur ce que la foi, l’intelligence et le sens artistique de nos devanciers ont produit chez nous de meilleur. Il s’agit là d’un patrimoine dont il est impossible de faire le tour tellement il est vaste. On ne peut que suggérer quelques voies pour y pénétrer, libre ensuite à chacun d’aller avec prédilection dans tel ou tel coin de ce merveilleux jardin. Jamais auparavant dans le temps et dans l’espace on n’avait produit autant d’œuvres d’une indiscutable valeur artistique que dans l’Europe des XVI°-XVIII° siècles, qui vit se succéder la fin du gothique, la Renaissance, le baroque, le rococo et le néoclassicisme. Cette prodigieuse fécondité et cette accumulation de chefs-d’œuvre constituent un fait d’histoire dont nous prenons, heureusement, de plus en plus conscience. Ce n’est pas par hasard que, de nos jours, nous agrandissons et nous multiplions les musées, et que nous restaurons amoureusement les monuments du passé. Ils sont les témoins de notre histoire, notre capital pour affronter les tâches de l’avenir. Or, de Léonard de Vinci à Tiepolo, de Bramante à Soufflot, de Michel-Ange à Houdon, de Palestrina à Mozart, quel stupéfiant itinéraire artistique ! quelle variété de talents ! quelle richesse d’inspiration ! quelle maîtrise dans chacun des beaux-arts ! Mais la période «moderne», c’est aussi la foi chrétienne réaffirmée dans les deux versions catholique et protestante; la naissance de la science avec les travaux de Galilée, Descartes, Leibniz, Newton; les progrès décisifs de la technique (la lunette de Galilée est de 1609, la machine à vapeur de Watt, de 1769) ; l’émergence des notions sur lesquelles est fondée la démocratie moderne: la tolérance et les «droits de l’homme ». Longtemps le vocable «tolérance» avait été affecté d’une connotation péjorative : on tolère ce qu’on ne peut empêcher. Avec Locke,. qui écrivit, en 1689, ses Lettres sur la tolérance le mot commença à prendre la signification positive que nous lui donnons aujourd’hui : le respect de l’opinion d’autrui lorsqu’il ne cherche pas à l’imposer par la force. Quant à la célèbre Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789, elle avait été précédée par un long mouvement des idées qui avait progressivement, en particulier au cours du XVIII° siècle, dégagé - et d’abord sur des bases chrétiennes - la valeur irréductible de chaque être humain. Une des grandes qualités de la collection l’Histoire du monde est sa présentation en triptyque largement ouvert sur les continents autres que l’Europe: un parti méthodologique qui évite de rétrécir l’histoire du monde à celle de l’Occident. Car, longtemps encore après les deux premiers voyages autour du monde - celui de Magellan en 1519-1522 et celui de Drake en 1577-1581 -, l’Empire chinois continua sa carrière autonome et le remplacement, en 1644, des Ming par les Qing venus de Mandchourie fut indépendant de toute influence européenne. La même évidence vaut pour l’essor de l’Iran chiite dont l’apogée se situe sous Abbas 1er, qui accède au trône en 1587 et règne jusqu’en 1629. C’est l’âge d’or des miniatures persanes, des velours brodés, des marqueteries en bois et métaux précieux, des arabesques en céramique colorée. En 1598, Abbas fait d’Ispahan sa capitale dont la place Royale, la mosquée de l’Imam avec sa coupole de faïence bleue, les palais et les parcs continuent d’émerveiller les visiteurs. Abbas I° a été, pendant quelques années au moins, le contemporain d’Akbar, le «Grand Moghol», qui régna sur l’empire des Indes de 1556 à 1605, au moment où la France se déchirait dans les guerres de Religion et où l’Europe catholique s’efforçait de contenir difficilement. l’avance turque. Assurément, Akbar connaissait quelque chose de l’Occident. Tolérant sur le plan religieux, cherchant même à développer un culte syncrétique, il reçut amicalement des jésuites venus de Goa. Mais ses succès militaire - il étendit son empire du Bengale à l’Iran et de l’Afghanistan au Gujerat -, ses réformes administratives, sa politique souple d’association des élites hindoues au pouvoir musulman se développèrent en dehors des grands courants de la civilisation occidentale. C’est à l’influence persane qu’il ouvrit largement son empire et celle ci se manifesta aussi bien dans la littérature que dans la peinture et l’architecture. La percée européenne en direction de l’Orient et de l’Extrême-Orient, qui néanmoins se manifestait de plus en plus depuis le début du XVI° siècle, suscita parfois des réactions de rejet dont la plus connue est celle du Japon. Le: shoguns d’Edo - les Tokugawa -, qui gouvernent à partir de 1600, interdisent le christianisme, expulsent les étrangers, décrètent un isolement qui durera jusqu’au XIX° siècle. Cet isolement s’accompagna cependant de prospérité économique et de floraison artistique. Ainsi l’histoire s’est longtemps déroulée à l’échelle mondiale dans des compartiments séparés les uns des autres et selon des rythmes qui n’étaient pas synchrones . Toutefois - vérité évidente -, le monde se rétrécit de plus en plus Or ce mouvement de contraction de notre planète sur elle-même, peu sensible avant la Renaissance, s’est sans cesse accéléré depuis. La période dite «moderne », avec la réalisation pour la première fois d’une «économie monde », selon la formule de Fernand Braudel avec l’émigration européenne en Amérique du Sud et du Nord, avec la déportation de millions de Noirs outre-Atlantique, avec des transferts culturels de plus en plus intenses en latitude et en longitude, a créé les conditions de notre civilisation d’aujourd’hui. C’est pourquoi on est justifié à la séparer du Moyen Age. A partir du XVI° siècle, les aiguilles de l’horloge se sont mises à tourner plus vite sur un cadran dont le périmètre a été en se raccourcissant.
Le XIX° siècle Théodore ZELDIN, professeur à l’Université d’Oxford. Traduit de l’anglais par M.-F. Dréano
On ne peut plus considérer le XIX° siècle comme une époque héroïque. Certes, chaque génération est tentée de changer d’avis sur le passé, comme le font certains enfants qui, ayant grandi, ont de leurs parents une image différente de celle, idéalisée, de leur jeunesse, tandis que d’autres refusent cette lucidité et préfèrent vivre avec des souvenirs d’emprunt. Quoi qu’il en soit, il est aujourd’hui impossible de continuer à croire en l’idée que le XIX° siècle se faisait de lui-même. Tout d’abord, ce siècle croyait avoir raison. Il était convaincu de s’améliorer constamment, et cela l’encourageait à penser que, lorsqu’il faisait quelque chose de grandiose et de spectaculaire, c’était forcément un progrès. En réalité, il s’égarait souvent. Il a certes accompli plus de progrès dans les domaines de la technologie et de la science qu’aucun autre siècle précédent, mais, en 1820 déjà, le langage même de la science commençait à devenir incompréhensible pour la plupart des gens. La spécialisation tendait à créer, dans le monde de la connaissance, une ségrégation aussi dangereuse que la ségrégation sociale, source de tant de luttes. Au début du XIXe siècle vécut un homme qui fut probablement le dernier à avoir une vue générale de toutes les civilisations et toutes les sciences. Les sympathies d’Alexander von Humboldt (1769-1859) étaient aussi étendues que sa curiosité. Allemand, il choisit de vivre à Paris parce qu’il pouvait y mener les débats les plus intéressants avec les gens les plus divers. «Il n’y a pas de races inférieures» disait-il, au moment où ses contemporains se persuadaient de la supériorité de la «race» blanche sur toutes les autres, et il se consacra à l’exploration de la Sibérie et de l’Amérique latine alors même que la plupart de ses contemporains succombaient à la nouvelle idéologie nationaliste qui les décourageait de s’intéresser à autrui. On se fit à cette époque un devoir de penser que sa nation était meilleure que toutes les autres. Dorénavant, la première chose qu’apprirent les écoliers fut l’histoire de leur propre pays avant tout le reste, et cela continua ainsi. Le XIX° siècle est toujours vivant. Le XIX° siècle rêvait de paix, mais croyait aux vertus de la guerre. Il admirait la force, la violence, la victoire. Certes quelques femmes eurent le courage de protester, mais elles étaient pénétrées des valeurs mêmes qui les opprimaient, et croyaient qu’en s’unissant, en formant une armée, elles auraient la force de vaincre l’oppresseur mâle. C’était oublier que la législation ne peut pas changer les mentalités. Inconsciemment, elles empruntaient leurs méthodes à la classe ouvrière, qui elle-même empruntaient les siennes aux riches et aux puissants. Nous comprenons aujourd’hui que la victoire produit presqu’invariablement des effets pervers, et qu’on ne peut obtenir par la force ce que la civilisation a de plus désirable. Quant aux relations entre hommes et femmes, le XIX° siècle «romantique» offre un modèle chimérique; la plupart des gens de ce temps continuèrent à se marier comme il l’avaient toujours fait: pour assurer avant tout la transmission des patrimoines. La révolte romantique contre cet état de fait donna l’impression d’une libération, mais elle présentait de sérieux inconvénients; le mariage fondé sur l’amour-passion était bien, en effet, pour un individu qui ne suivait que ses élans les plus profonds, une révolte contre les parents et les traditions, mais c’était aussi en quelque sorte, une aliénation : les romantiques voulaient que le couple fusionnât, devînt une seule personne, au risque pour l’un et l’autre de perdre sa personnalité. D’autre part, l’amour romantique étant fondé sur l’idéalisation des femmes, les hommes ne se donnaient-ils pas le mal de découvrir la véritable femme derrière leur idole. Les frustrations, les échecs sentimentaux et l’incommunicabilité de notre siècle perpétuent ceux du XIXe siècle. À une époque où, comme tant de fois auparavant, la famille était en crise - ce qui signifie qu’elle était en train de changer - le XIX° siècle définit un idéal familial, et condamna comme immoral tout non-conformisme. Nous sommes injustes quand nous critiquons cette époque pour avoir refusé le changement, alors que nous sommes nous-mêmes si troublés par ceux de notre propre temps. En fait, les contemporains eurent le plus grand mal à comprendre le changement de statut des enfants, qui d’atout économique chargés d’augmenter le revenu familial, se transformaient en objets d’amour, dont les caprices font la joie et le cauchemar des parents. Ce siècle était convaincu de connaître toutes les réponses, ou d’être sur le point de les découvrir, mais il vivait dans la peur. Découvrant l’anesthésie, il eut plus que jamais peur de la douleur, découvrant l’antisepsie, il vit partout de dangereux microbes, et l’hypocondrie fut la contrepartie des progrès médicaux. Épousant l’idée de bonheur personnel, il ne trouva souvent que la solitude. Siècle de l’éducation, il fut autant celui de l’opium. Grande époque de migrations, il donna à certains une vie nouvelle, mais en déçut beaucoup. Le mépris et l’ignorance à l’égard des étrangers furent le contrepoids aux courageux voyages d’exploration et à la tolérance qui naissait à l’intérieur des frontières nationales. Si les Britanniques, par exemple, n’avaient pas utilisé les hindous contre les musulmans aux Indes, détruisant }ainsi le modus vivendi que les deux communautés avaient à peu près établi à leur satisfaction mutuelle, on aurait épargné à notre époque le million de vies perdues lorsque les luttes recommencèrent. Le colonialisme fait partie de notre héritage. De nos jours comme au XIX° siècle, nombreux sont ceux qui voient dans les conflits un stimulant nécessaire au progrès, et parmi eux, les tenants de la tradition républicaine en France. Persister dans de telles opinions équivaut à garder de l’univers une vision que récuse la science contemporaine. Il est en effet évident que ce n’est pas tant la force qui cause les changements les plus importants, que de subtiles combinaisons de molécules. À cette époque, les relations entre individus, entre nations restèrent tendues, celles qui s’établirent entre continents et civilisations étaient porteuses de terribles avertissements. La bureaucratie qui se développa au XIXe siècle fut d’abord authentiquement libératrice, elle essaya d’abolir le népotisme et le favoritisme : l’impersonnalité devait apporter la justice et le fit dans une certaine mesure. Mais c’est surtout par des moyens financiers que l’Etat Providence tenta d’abolir la pauvreté et l’insécurité, mais ni l’argent ni l’administration ne pouvaient suffire à compenser tant de vies gâchées et frustrées. Nous voyons maintenant les limites de la compassion institutionnelle, qui n’a pas le temps de communiquer avec ceux qu’elle aide. Le XIX° siècle perdure dans notre vie quotidienne, quand nous nous rendons à l’usine ou au bureau chaque jour à la même heure. On imaginait alors que la régularité était la clé de la prospérité et il est vrai qu’elle rendit possible la production sans cesse accrue de biens identiques. La plupart des hommes qui résistaient à l’idée d’être transformés en machines durent céder et devinrent un nouveau type d’esclaves volontaires. Aujourd’hui, nous avons perdu tout intérêt pour les routines monotones qui nous ont été léguées, nous souhaitons avant tout avoir des métiers intéressants - et pas seulement bien payés - et rêvons d’inventer des professions qui feront passer l’épanouissement de l’être humain avant les impératifs de production. Le XIX° siècle nous a légué sa manie de classifier, de faire des distinctions entre les personnes comme entre les groupes. Aujourd’hui, il nous faut au contraire découvrir ce que les hommes ont en commun. Beaucoup de gens courageux et extraordinaires vécurent en ce siècle. Son art, sa science, sa littérature témoignent d’une recherche constante de la beauté et de la vérité. Nous ne pouvons pas souhaiter que le XIX° siècle n’ait pas eu lieu : il y a énormément à apprendre de ses expériences, de ses déceptions comme de ses triomphes. Mais nous ne pouvons plus y penser comme à la Belle Époque à moins d’ignorer délibérément les grandes souffrances qu’il a causées. Chaque siècle commet des erreurs : c’est pourquoi l’histoire est intéressante, et son étude nécessaire. Mais, s’il est impossible de ne pas commettre d’erreurs, il est inexcusable de les répéter. Au travers des événements décrits dans ce volume de l’Histoire du monde, les lecteurs peuvent se découvrir eux-mêmes comprendre plus clairement ce qu’ils acceptent et ce qu’ils rejettent.
Ce XX° siècle, le nôtre, né dans le sang de la Grande Guerre de 1914-1918, est mort avant son terme, entre 1989 et 1991, avec l’effondrement spectaculaire, médiatisé, si peu violent et si peu pleuré, de sa dernière idéologie mortifère, le communisme. Depuis lors, nous sommes en quelque sorte orphelins, jetés sans soutiens ni repères dans une fin de siècle numérique qui n’en est plus une, transis dans l’attente d’un 2001 qui remettra peut être à l’heure la pendule de l’histoire. Or cette incertitude d’un présent envahissant et trop peu signifiant, cette latence du temps nous taraudent, entretiennent l’impuissance et brouillent l’espoir. C’est donc elles qu’il faudra bien apprendre à surmonter. Et l’histoire devrait être alors - elle l’est déjà - d’un vrai secours pour renouer le fil entre passé et avenir, pour faire taire la cacophonie d’un actuel si irrésolu. Cette conviction court tout au long de ce dernier volume de l’Histoire du monde dont les auteurs ont su fort bien déplier toute la trame et décrire les déchirures de notre temps. Il donne, je crois, à chacun d’entre nous tous les éléments utiles à une réflexion active. Car il ne s’agit plus d’exhumer des valeurs mortes ou de chercher des racines douteuses, de suivre avec nostalgie le jeu des références: c’est plutôt une prise en charge et une mise en compte lucides de ce siècle qui importent. En un mot : faisons une lecture à la hache, qui élague le bois mort mais laisse aussi perler la sève des rameaux vifs. De quelles constantes historiques du XX° siècle faudrait-il à la fois nous imprégner et nous départir pour relancer le cours du temps ? J’en vois quatre présentes à toutes les pages de ce livre : le tragique inouï, le progrès unificateur, l’inégalité chronique et la déraison affichée. Le tragique ? C’est l’évidence la plus affreuse. La violence collective a prospéré comme jamais depuis 1914, avec deux guerres déchaînées sur l’ensemble du globe, qui ont tué, mutilé, violenté et broyé d’une manière sans égale dans toute l’histoire de l’humanité. Notre siècle a inventé la planète en feu et l’Apocalypse en suspens, avec engrenage fatal des crises, industrialisation de la mort, centaines de millions d’hommes jetés dans la tourmente, massacre des civils innocents, cumul des vieilles haines nationales et des nouveaux racismes, jusqu’à la double angoisse inédite de 1945, celle d’Hiroshima. puis des « équilibres » de la terreur nucléaire puis celle qu’a laissée la solution finale, crime des crimes contre l’humanité. Cette singularité guerrière et bestiale n’a d’ailleurs pas suffi à l’économie séculaire de la tragédie: des drames permanents ont sous-tendu les paroxysmes de 1914-1918 et de 1939-1945. Voilà que les idéologies sont devenues folles sous le choc insurmontable de 14-18 et qu’elles ont nourri, de 1920 à 1990, ces destructions programmées de l’homme qu’il a fallu apprendre à nommer les totalitarismes. Voila aussi les économies déréglées, bousculées deux fois par des crises mondiales dans les années 1930 et depuis le début des années 1970, qui engendrent elles aussi la violence du chômage et du doute. Voici l’inépuisable vague des nationalismes, « révolutionnaires » ou simplement tueurs de l’Autre, habillés de tous les oripeaux du racisme, du progressisme, du populisme ou de l’intégrisme. Voici encore les famines périodiques, les carences chroniques, les nuisances dévoreuses d’ozone et d’environnements qui ajoutent à la longue liste des sources constantes de tensions promptes à dégénérer. Comment pourrions-nous demain désarmer cette vocation tragique, sinon d’abord en connaissant historiquement et intimement ses ravages ? Nonobstant, ce fut aussi un siècle de progrès en spirale tout aussi inouïs. Cette constante il est vrai, est de lecture moins évidente, car notre culture et nos enseignements ont mal intégré la rapidité et la complexité des avancées du savoir et du mieux-être, car les médias en parlent peu ou mal, alors qu’elle a tant marqué notre vie de tous les jours. Dès lors aussi que la science et les techniques ont été mises au service de tant de destructions, jusqu’à la bombe comprise, elle reste marquée au sceau de la tragédie du siècle et le doute s’est ainsi insinué dans nos esprits. Il faudra bien pourtant mesurer l’étonnante explosion et la croissance exponentielle des savoirs qui ont nourri l’âge contemporain et dont témoignent, en bel exemple, les domaines aussi divers que la physique théorique, la génétique ou les sciences humaines. Et comment ne pas penser fièrement à tout l’aval, quand les victoires des techniques ont transformé le travail, bouleversé le train-train quotidien et donné à la vie tant de capacités à triompher ? Quelles qu’aient pu être les désillusions de ces progrès, si légitimes que soient les questions qu’il faut poser depuis Orwell aux sociétés techniciennes, si forte qu’ait été la cascade des défis nouveaux engendrés par la science, on ne peut guère se lasser de découvrir le cheminement irrésistible de ces progrès-là, si proches, qui ont réchauffé et élevé l’homme moderne. Ce relatif optimisme scientifique et technique mérite qu’on s’y attache aussi parce qu’il fut le plus puissant facteur d’unification de la très belle orange bleue qu’ont contemplée les astronautes. Sans victoires scientifiques sur la mort, sans développement des techniques de santé, notre monde ne serait pas aussi « plein comme un œuf », après une explosion démographique sans précédent dont le rythme a décollé après 1940 et s’est fixé dans les années 1960 aux alentours de ces 2 p. 100 annuels qui conduisaient mathématiquement à un doublement de la population du globe tous les trente ans, soit à chaque génération. Sans focalisation des progrès et du mieux-être d’abord dans les villes, le monde urbain n’aurait jamais attiré tant de ruraux en quête d’une autre vie et son explosion nous eût sans doute été épargnée. Sans techniques enfin, l’unité du monde ne se serait pas faite sous le signe de la vitesse vibrionnante, qui a aboli les distances, facilité l’échange et bousculé tous les modes de la communication entre les hommes: plus que les transports physiques eux-mêmes, ce sont les messages écrits, parlés et imagés, fruits d’une sophistication technicienne et véhiculés par les médias, multipliés par la télématique, l’informatique ou, demain, les « autoroutes de l’info », qui ont hâté l’unification de la planète, l’ont inondée de produits et de sensations communes, et l’ont peut-être promise ainsi au rajeunissement. Et pourtant, ce monde a engendré en continu le privilège et la soumission, sans que son ardeur communicative ait pu réduire ses inégalités foncières. Des hommes, des collectivités, des nations en ont ressenti l’humiliation, et le sentiment d’une injustice permanente a joué un rôle majeur dans le déroulement des drames, des crises et des progrès. Qu’il s’agisse de produit national brut, d’espérance de vie, de patrimoine ou d’accès au savoir et à la culture, l’échange inégal perdure tout en étant de plus en plus mal supporté. On s’en convaincra en lisant tout ce qui est dit ici sur la question lancinante du sous-développement, fut-elle rhabillée. en contraste Nord-Sud; sur les dominations et l’impérialisme des Grands, plus ou moins défaits par la décolonisation, la chute du dollar et la déliquescence de Moscou; sur les situations d’injustice qui pullulent toujours dans un pays . développé comme la France. Aujourd’hui, sous l’apparente unification du monde par le libéralisme du marché et de l’argent depuis la chute du mur de Berlin et l’échec de Gorbatchev, se dissimulent encore ou se manifestent déjà les très vieilles frustrations nées du mauvais partage de tous les gâteaux, qui a sans cesse enrichi les riches et fait payer les pauvres. De ce vice de répartition aussi il faut prendre la mesure exacte et la claire conscience à travers un rappel historique. Enfin, faire un bilan du siècle nous oblige à quelque retour sur ses usages, si inégaux eux aussi, de la raison et de la déraison, au point de devoir conclure que la seconde l’a sans doute emporté sur la première. Ce panorama culturel, qui signale tout ce qui a armé ou désarmé les cœurs et les esprits, doit peser le rôle des avant-gardes et des masses, opposer les cultures des grandes interrogations sur l’avenir à la monotonie de la culture, grande consommation inlassablement médiatisée, dire le poids exact des valeurs revendiqué qui ont jeté l’homme dans des combats collectifs aux objectifs et au dénouement incertains ou fatals et le rôle de celles qui n’ont pas cessé, de retrouver l’individu et la personne broyés par les pouvoirs sans âme et les idéologies de fer. C’est le cheminement chronologique même de ce siècle qui doit être alors être questionné, dans sa kyrielle. De trahisons et de dénégations. Pourquoi la modernité multiforme qu’exprimèrent superbement les années 1920 a-t-elle été impuissante, occultée puis négligée ? Pourquoi restons-nous si entêtés des décennies suivantes, où l’ombre des totalitarismes a failli tuer la pensée? Et comment ne pas saluer cette culture de l’homme et de ses droits, fille de l’Europe, qui affronte à armes si inégales depuis les vingt dernières années les retours offensifs et intégristes du religieux, tandis que la culture de masse et les modes de consommation universels brisent tant de particularismes ? Décidément, le XX° siècle n’a pas cessé d’enterrer l’homme occidental. Ses techniques et des drames ont fait éclater les patrimoines, les communautés et les groupes sociaux. À nous de dire, dès à présent, si ses décombres bien explorés et soigneusement triés pourront servir à des reconstructions.
vers ~ 8, ~ 6 « av. J.C. » Naissance du Christ à Bethléem A une religion qui était encore essentiellement nationale, on substitua une religion capable de devenir universelle. A un Dieu qui tranchait sans doute sur tous les autres (dans le judaïsme) par sa justice en même temps que par sa puissance, mais dont la puissance s’exerçait en faveur de son peuple et dont la justice concernait avant tout ses sujets, succéda un Dieu d’amour et qui aimait l’humanité entière. Henri Bergson. Les deux sources de la morale et de la religion. La séquence chrétienne représente le moment où l’homme se libère de la nécessité de recourir à l’immolation de boucs émissaires pour clore les conflits et les crises communautaires, le moment où l’homme devient conscient de l’innocence de ces victimes. Pierpaolo Antonello. João Cezar de Castro Rocha. Introduction à Les Origines de la Culture. René Girard Desclée de Brouwer. Mars 2004 Jésus Christ a révélé au monde cette vérité que la patrie n’est pas tout, et que l’homme est antérieur et supérieur au citoyen. Ernest Renan L’opération essentielle qui définit le catholicisme est le changement de substance de deux produits élaborés par l’industrie de l’homme … Or pain et vin sont blé et vigne, et procédés de panification et de vinification. Tout ceci définit sur le globe une certaine région qui se dispose autour du bassin de la Méditerranée : région dont les limites sont celles de la vigne et du blé … Paul Valery Etude sur le vin La Nouvelle Alliance arrondit les angles ; après la nuque raide, le col de cygne. Au Dieu dur des Armées, qui se venge et punit (« Ta droite, ô Éternel, a écrasé l’ennemi »), succède un doux qui pardonne et désarme. Voici des fleurs sur les tombes, et non plus de petites pierres. Voici qu’arrive du convivial dans le désert. Des cruches de vin et du pain sur la table. De la Méditerranée en Arabie. Ou plutôt y a-t-il balancement entre le pelé et le verdoyant grâce à cette providence géographique qui a fait naître et prêcher Jésus sur le rebord du plateau désertique, à l’est du Jourdain. Dans l’effondrement de la mer Morte, se glisse une bande verte de cent cinquante kilomètres de long et de quinze de large, zone cultivée, accueillante au sédentaire et où la culture du blé est possible. Jésus s’est imposé l’épreuve du désert, mais sans se faire ermite. Il revient vite aux vergers, fruits et palmes. Il s’est glissé dans ce corridor mitoyen entre les peuples de la mer et les hallucinés du caillou, entre la consonne rauque et les vocalises qui roucoulent autour des lavoirs. Contrairement à ses prédécesseurs, Jésus n’a pas l’esprit notaire. Il jase, digresse, réfléchit à voix haute. La parabole est moins rigoriste que la Loi. Les protestants qui seront les premiers à adopter le principe du Sacerdoce Universel et le pastorat féminin (en France dès les années 1930) sont aussi les tenants de la Parole contre, tout contre l’Écriture. C’est Jésus qui parle entre les lignes, insistent-ils, suivant Luther (« Christ est le seigneur de l’Écriture, celle-ci en est le serviteur »). …/… Le phénomène chrétien vu dans le temps présente une base circulaire, archipel de sectes et mouvances contradictoires, qui s’est resserré en pointe au fil des siècles, sous la main de fer des empereurs et des Pères de l’Eglise, concile après concile. La pluralité des communautés a précédé l’unité de l’Eglise, comme les hérésies ont précédé et permis la fixation du dogme. Le bâton est devenu droit (ortho-doxe) par un aller-retour de torsions en sens contraire, au travers d’un incessant bras de fer entre fractions sécessionnistes (Alexandrie, Antioche, Carthage, etc) Régis Debray Dieu, un itinéraire Odile Jacob 2001 ~ 4 Hérode meurt. Avec l’agrément de Rome, ses fils se partagent le royaume : Hérode Antipas en Galilée, Philippe en Iturée, l’aîné Archelaos à Jérusalem. Lorsque ce dernier sera détrôné, la Judée deviendra la première province procuratorienne. Outre les charges financières, le procurateur avait les pouvoirs de gouverneur civil et militaire, sous le contrôle du légat de Syrie. L’an 0 Il a été déterminé par Denys le Petit, en 525. Il avait calculé que le début de la vie publique du Christ se passait en 782 après la fondation de Rome. Ayant pris à la lettre l’Evangile de St Luc : Et Jésus, lors de ses débuts (de vie publique…), avait environ trente ans…il déduisit 29 ans accomplis de 782 pour fixer ainsi le début de l’ère chrétienne, assimilé à celui de la naissance du Christ, soit 753 ans après la fondation de Rome. Il y a quelques repères historiques pour situer au mieux la vie du Christ : le début de la prédication de Jean Baptiste qui se passe l’an quinze du principat de Tibère César - Luc - et, selon la Bible de Jérusalem (p.1356 note c) Jésus est alors âgé d’au moins trente trois ans, peut-être même trente cinq ou trente six. (mais la Bible ne s’explique pas là dessus…elle affirme…) La Pâques[1] a coïncidé avec le sabbat deux fois dans ces années-là : le 8 avril 30 et le 4 janvier 33…mais cette dernière date est trop tardive. La date du recensement qui provoqua le voyage de Joseph et Marie de Nazareth à Bethléem fut elle aussi remise en question : Or, en ces jours-là, parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de toute la terre. Ce recensement, le premier, eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie… Luc. Selon la Bible de Jérusalem, le plus vraisemblable est que ce recensement eu lieu vers 8-6 av JC, en relation avec un recensement général de l’empire, et qu’il fut organisé en Palestine par Quirinius chargé pour cela d’une mission spéciale. Jésus est né certainement avant la mort d’Hérode le Grand (4 av JC), peut-être dès l’an 8-6. Denys le Petit, en 525, ne pouvait pas disposer de ces informations… et lorsque ces dernières sont apparues, il aurait été d’une incalculable difficulté que de les corriger, donc on garda l’erreur… ce qui n’empêche personne de dormir. Les premiers écrits sur la vie du Christ le seront au plus tôt vingt ans[2] après sa mort, rédigés en grec (Jésus, lui, parlait araméen). Ces dates sont celles estimées par les recherches récentes, la tendance générale actuelle étant d’estimer les évangiles plus anciens qu’on ne le disait au XIX° siècle, donc, plus proches de la vie du Christ, ce qui diminue considérablement la largeur de la palette des interprétations possibles. Epîtres de St Paul : de 50 (aux Thessaloniens) à 58. Evangile de St Matthieu, le premier à avoir été écrit, en araméen, vers 55-60, puis traduit en grec vers 70. Evangile de St Marc, composé à Rome vers 50, en grec. Evangile de St Luc, compagnon de Paul, écrit en Syrie entre 58-60 et 80, en grec. Evangile de St Jean, écrit entre 90 et 100 probablement en Asie Mineure. C’est l’évangile dont on a trouvé un manuscrit, le plus ancien qui soit, en Haute Egypte. Cette copie, le papyrus Bodmer date environ des années 170 de notre ère. C’est un codex de 75 feuillets, écrit en grec. La première attestation non chrétienne de l’existence de Jésus est de 93 - 94, de Flavius Josèphe historien juif, dans son Testimonium Flavianum. Du coté romain, Pline le Jeune, Tacite et Suétone en parlent aussi. La population de toute la terre serait d’environ deux cent cinquante millions. Formation de l’étang de Mauguio, au nord-ouest de la Grande Motte. 5 Les Romains s’aventurent dans le nord : la flotte d’Auguste, commandée par Tibère, partant des bouches du Rhin, navigua à travers l’Océan, en direction des pays du soleil couchant et jusqu’aux confins des Cimbres ; ni par terre, ni par mer, aucun Romain avant ce temps n’y était parvenu. Auguste Inscription d’Ancyre 9 Hermann, ou encore Arminius, son nom latinisé, chef des Chérusques, qui, pour avoir servi dans l’armée romaine plusieurs années, la connaissait bien, prend la tête de plusieurs tribus de Goths - Chérusques, Marses, Chattes, Bructères - pour piéger les trois légions romaines de Quinctilius Varus à Teutoburger Wald, (dans l’actuelle Allemagne du nord). Attirées dans le piège qu’était pour elle une forêt dense, les légions romaines ne purent déployer leur stratégie ; au bout de trois jours de bataille, elles étaient anéanties - cela représente à peu près 20 000 hommes - et Varus se suicida. Les fouilles les plus récentes situent le lieu de la bataille près de Kalkriese, dans le massif du Wiehengebirge. L’empereur Auguste en fit longtemps des cauchemars et les Romains ne chercheront plus jamais à conquérir la Germanie, qui ne sera pas romanisée. Hermann deviendra le Vercingétorix allemand, à la nuance près - mais elle est de taille -, qu’il est resté vainqueur, même s’il fut tué plus tard dans un combat contre les Romains. Rhin et Danube vont rester les frontières de l’empire. En deçà, les opérations de pacification ne manqueront pas de l’Espagne à l’Asie Mineure. Début ère chrétienne Le parchemin devient courant en occident. Jusqu’alors c’est le papyrus qui avait été le support principal de l’écriture ; sa texture ne permettait pas d’autre présentation qu’en rouleau, - volumen - dont la longueur moyenne avoisinait les douze mètres, (chaque rouleau ne pouvant guère contenir plus de sept cent cinquante lignes) certains pouvant atteindre en Egypte, jusqu’à quarante cinq mètres : pas facile d’entreprendre des recherches sur pareil support : pas de pages numérotées, pas d’index, pas de titres. Le nom de l’auteur était rarement mentionné, celui du copiste plus souvent. Apparût alors le codex : ensemble de pages reliées, proche de ce que nous appelons aujourd’hui un livre : plus maniable, plus durable, plus fourni et plus facile à ranger : il suffisait de plier - ce qui était possible avec le parchemin, non avec le papyrus - et de coudre un certain nombre de feuilles entre elles. Pour un manuscrit de quatre cents feuillets, quantité courante, il fallait environ une centaine de moutons. Dès lors le codex prît naturellement le pas sur le papyrus et les livres de valeur furent très rapidement transcrits sur vélin. 9 Près de deux mille ans avant Mao, les Chinois s’offrent, avec Wang Mang un galop d’essai en socialisme : Une vieille impératrice douairière, veuve de Yuan-ti, confia le pouvoir à son propre neveu, lettré remarquable mais politicien d’une ambition effrénée, le célèbre Wang Mang. Celui-ci maintint encore pendant quelques mois un empereur fantôme, un enfant de neuf ans, P’ing-ti (1 -5 de notre ère), auquel il fit ensuite boire une coupe de poison, après quoi il se proclama lui-même Fils du Ciel (10 janvier de l’an 9). Wang Mang qui usurpa ainsi le pouvoir est une des personnalités les plus intéressantes de l’histoire de la Chine. Sans doute l’histoire officielle écrite par la suite à la louange des Han restaurés l’a-t-elle condamné sans appel : il est l’usurpateur type, en même temps que l’utopiste par excellence. Ce que nous dissimulent mal les annalistes postérieurs, c’est que son règne (années 9 à 22) marque le triomphe de tout un parti de lettrés. Aussi bien était-il nourri de leur enseignement et partageait-il leurs théories - les vieilles théories de Mencius - sur le gouvernement patriarcal et le partage équitable des terres entre les cultivateurs. Wang Mang décréta, dans cet esprit, une série de réformes, fort remarquables du reste, car elles correspondaient à une indéniable crise sociale. Depuis l’avènement des Han, les grands domaines s’étaient dangereusement accrus ; la classe des petits propriétaires avait diminué d’autant pour augmenter le nombre des clients et des esclaves. Dès le milieu du ~II° siècle, le grand lettré Tong Tchong-chou, « accusait les usurpations de terres par les grandes familles d’être la principale cause de la misère des paysans et il préconisait comme remède la limitation de l’étendue des propriétés privées ». C’est à quoi on arriva sous l’influence de Wang Mang dès l’an 6 de notre ère. « Personne, note Henri Maspero, n’eut plus le droit de posséder plus de 30 k’ing de ming-t’ien (environ cent cinquante hectares), sous peine de confiscation de l’excédent. » Cette loi, promulguée à la veille même de l’avènement de Wang Mang, ne semble d’ailleurs pas avoir été sérieusement appliquée. Plus radicale fut la réglementation de Wang Mang devenu empereur en l’an 9. Il est vrai que la crise s’aggravait. Aux époques de famine, les pauvres gens vendaient en masse leur patrimoine et se vendaient eux-mêmes comme esclaves avec leurs femmes et leurs enfants. Wang Mang entendit lutter contre cet asservissement de la population rurale, « ramener le temps où chaque homme possédait cent acres de terre et payait comme impôt à l’Etat la dîme en nature de ses revenus. Depuis lors, ajoutait-il en mettant le fer sur la plaie, les puissants ont acquis d’immenses propriétés, on voit leurs champs s’aligner par cent et par mille, tandis que les pauvres n’ont même plus le terrain suffisant pour y planter une aiguille. De plus, on a institué des marchés d’esclaves où l’on vend ceux-ci comme des bœufs et des chevaux, ce qui est manifestement contraire à la volonté du Ciel et de la Terre, qui ont donné à l’homme une nature supérieure à celle des animaux. » En conséquence, Wang Mang, reprenant en l’an 9 de notre ère une vieille conception du philosophe Mencius, octroya à chaque famille de huit personnes une propriété de cent méou soit cinq hectares, mais en même temps obligea les propriétaires des domaines plus vastes à distribuer le surplus à leur parents et voisins. Du reste, pour empêcher de reconstituer les grands domaines, Wang Mang déclara l’Etat seul propriétaire et interdit toute modification à ce statut, donc tout achat ou vente de terres comme tout trafic d’esclaves, l’État ayant seul le droit d’en posséder. Du reste, la loi de l’an 9 fut effectivement appliquée, mais elle occasionna de tels troubles qu’il fallut au bout de trois ans la rapporter et rendre la liberté au commerce des terres. « Mais, même réduites, note Henri Maspero, à un maximum de cent cinquante hectares, les propriétés étaient encore trop grandes pour que le propriétaire pût les cultiver lui-même. Il les faisait travailler sous sa direction par des esclaves ou les louait à des fermiers, sorte de métayers qui partageaient de moitié avec lui le produit de la récolte. L’un et l’autre mode d’exploitation paraissent avoir été également fréquents, car si le second est un thème normal des déclamations des lettrés, le premier a amené des mesures législatives : en l’an ~ 6, l’administration avait essayé de le rendre impossible en réglementant le nombre des esclaves suivant le rang des maîtres. Les simples particuliers ne purent en conserver plus de trente, nombre qui était peut-être large pour le service familial, mais qui était évidemment insuffisant pour l’exploitation d’une grande propriété. La différence du mode d’exploitation devait tenir à la classe des propriétaires : les fonctionnaires, que leur charge forçait à être toujours absents, devaient faire exploiter par des fermiers ; les particuliers, au contraire, exploitaient au moins partiellement au moyen d’esclaves qu’ils dirigeaient eux-mêmes.» En somme, la tentative de Wang Mang pour supprimer l’esclavage privé, pour supprimer aussi les grands domaines paraît avoir rapidement échoué. Échoua également sa tentative (en l’an 10 de notre ère) pour réglementer toute l’économie. Il institua une série de fonctionnaires préposés à cet effet : surveillants des marchés, pour fixer chaque trimestre le prix maximum de chaque denrée ; égalisateurs des cours pour acheter au prix courant les marchandises (grains, soieries, tissus de toile) qui n’avaient pas trouvé acquéreur. Ces agents gardaient en magasin le stock invendu et le remettaient en vente quand le manque d’une denrée donnée menaçait de provoquer une hausse. Wang Mang alla jusqu’à créer des sortes de banquiers officiels qui prêtaient -au taux (d’ailleurs fort lourd) de 3 % par mois. D’autre part, l’impôt fut basé sur la dîme du bénéfice. Indépendamment des agriculteurs au sujet desquels le calcul, à chaque récolte, était relativement facile, l’État exigea une déclaration de profession des divers métiers, - chasseurs et pêcheurs, éleveurs de bestiaux ou de vers à soie, filateurs et tisserands, ouvriers en métaux, marchands, médecins, devins et sorciers -, tous devant également déclarer leurs recettes et en reverser un dixième à l’État. Wang Mang procéda aussi à plusieurs refontes successives de la monnaie (d’où la quantité surprenante de pièces que, pour un règne si bref, on retrouve à son nom), refontes au cours desquelles il ne cessa d’en diminuer le titre légal. A cet effet, il décréta le monopole de l’or et mit l’embargo sur le cuivre. Que faut-il penser de Wang Mang ? Ses réformes nous révèlent un lettré confucianiste, plus particulièrement, semble-t-il, un disciple de Mencius, théoricien hardi, peut-être quelque peu utopiste, connaissant assez mal les hommes. Son étatisme tracassier ne tarda pas à provoquer une résistance générale. Le monopole de l’or avait ruiné la noblesse. Le cours forcé des nouvelles émissions monétaires, de titre inférieur, joint à l’obligation de reverser pour le même prix à l’Etat les anciennes monnaies de meilleur aloi, finirent par entraver le commerce. Enfin, le monopole de l’Etat sur les coupes forestières et sur les pêcheries lésait gravement les paysans. L’économie étant ainsi désorganisée, dès que survinrent de mauvaises récoltes (et nous savons qu’il était des provinces où elles revenaient périodiquement) la famine ravagea des régions entières. Des jacqueries éclatèrent, notamment au Chan-tong, province surpeuplée dont la fertilité ne résiste pas à quelques mois de sécheresse ou d’inondations et qui, de ce fait, a toujours servi de foyer aux agitations sociales comme aux sectes d’agitateurs ou d’illuminés taoïstes. Or, en l’an ~ 3, le Chan-tong subit une telle sécheresse que les foules affamées se mirent à parcourir le pays en invoquant les divinités taoïstes. En l’an 2 de notre ère, autre danger : le fleuve Jaune rompit ses digues, inondant d’autres districts du Chan-tong et du Ho-pei. En 14, la famine était telle que les paysans devenaient anthropophages. La misère provoqua la révolution. Un chef de brigands réunit les jacques en bandes organisées, en leur enjoignant, comme signe de reconnaissance, de se teindre les sourcils en rouge. Les Sourcils Rouges, appuyés par la sympathie des populations, défirent les troupes régulières et se trouvèrent bientôt maîtres du bassin inférieur du fleuve Jaune (an 18 de notre ère). Partis du Chan-tong, ils s’emparèrent du pays entre le T’ai-chan et le Houai-ho d’où ils pénétrèrent au Ho~nan dans le dessein d’aller de là au Chen-si, piller la capitale impériale, Tch’ang-ngan. Surtout, Wang Mang avait contre lui d’être un régicide et un usurpateur. Visiblement, le mandat céleste lui avait été refusé. Du reste, le légitimisme n’était point mort. La dynastie des Han, au pouvoir depuis deux siècles, avait laissé d’éclatants souvenirs d’ordre et de gloire. Devant l’échec des réformes de Wang Mang, devant, aussi, le péril social constitué par la jacquerie des Sourcils Rouges, les légitimistes se soulevèrent. Divers princes han se mirent à leur tête, en deux groupes, d’ailleurs distincts. Deux de ces princes, Lieou Sieou, et Lieou Yin, prirent les armes à Nan-yang, dans le sud-ouest du Ho-nan; un autre, Lieou Houan, au Hou-pei. Les deux groupes eurent la sagesse de se réunir en acceptant Lieou Hiuan comme chef, en 22, puis ils marchèrent sur Tch’ang-ngan, la capitale impériale, qui fut emportée. Wang Mang, abandonné des siens, se réfugia dans le parc impérial, au sommet d’une tour construite au milieu d’un étang. Il y fut assassiné et sa tête fut apportée aux princes han. Ainsi finit l’homme qui avait songé à bouleverser selon l’utopisme de Mencius les bases de la société chinoise (septembre-octobre 22). René Grousset, Sylvie Renault-Gatier L’Extrême Orient 1956 10 Première bibliothèque publique à Rome. 14 L’empereur Auguste crée les bases administratives de la Gaule Romaine : les anciennes cités sont remodelées en nouvelles circonscriptions, quatre provinces sont crées : Narbonnaise, Gaule aquitaine, Gaule celtique, Gaule belge. Il crée le Cursus Publicus : la Poste impériale. Son gendre Agrippa prendra en charge la construction du réseau de voies romaines. Il fit aussi établir le cadastre, le recensement, les contributions. De fait, seule la Narbonnaise sera réellement sous l’emprise romaine : elle intégrera l’actuel territoire de la Savoie, alors peuplée de Ligures, puis de Celtes Allobroges : pour éviter les côtes infestées de pirates, il fallait remonter loin au nord. Strabon d’Apamée termine une Géographie en dix sept livres (huit pour l’Europe, six pour l’Asie, un pour l’Afrique…) ; il donne l’état des connaissances sur les pays où s’était joué et se joue encore l’histoire du monde. Malgré quelques solides erreurs de jugement, telles la condamnation de Pythéas, le soutien de la thèse d’une mer Caspienne, golfe d’un océan du nord, il donne une foule de renseignements aujourd’hui disparus. Quelques décennies plus tard, les marins de l’océan indien feront bon usage du Périple de la mer Erythrée, d’auteur inconnu, qui donne une description des rivages de l’océan indien : ports, mouillages, distances, « qualité de l’accueil » etc… 15 Mort d’Auguste. Il avait soixante dix huit ans Son successeur, Tibère, prendra lui aussi le nom d’Auguste. C’est vraiment alors que le Principat, qui pouvait ne paraître jusque là qu’une magistrature exceptionnelle et temporaire, devint une institution régulière : il est entendu désormais qu’à la disparition d’un empereur, un autre doit lui succéder. Le régime impérial est ainsi stabilisé et durera plusieurs siècles Octave-Auguste en est le fondateur et par là son rôle est considérable dans l’histoire. Son nom est donné à son siècle, comme celui de Périclès ou de Louis XIV au leur, sans qu’il ait la prestance ni le prestige personnel du stratège athénien ou du monarque français ; et il le mérite car son œuvre est grande, sinon sa personne. A le comparer à d’autres Romains, un Sylla ou un César, il a moins de hardiesse et peut-être moins de génie ; mais sa discrétion prudente et cauteleuse lui a précisément permis de réussir là où ils avaient échoué. La « monarchie » vers laquelle ils tendaient et qu’ils n’avaient pu fonder, c’est Auguste qui l’a instituée, sans le nom, sans l’hérédité ; mais ces précautions étaient sans doute nécessaires pour en assurer la réalité. Son coup de maître est d’avoir installé, en le faisant accepter et même acclamer par tous, ce pouvoir monarchique qui semblait impossible dans la cité romaine. Comme Périclès, comme Louis XIV encore, il a inspiré, protégé, dirigé les lettres et les arts ; le nom de son ministre Mécène est devenu symbolique à cet égard. Enfin, au monde déchiré par de longues luttes civiles ou étrangères il a donné l’unité et la paix : on comprend que les peuples reconnaissants lui aient voué de son vivant et après sa mort des honneurs divins, car, en reportant la guerre aux frontières lointaines des contrées barbares, il a procuré à l’immense empire le bienfait de la « paix romaine » Jean Remy Palanque L’empire universel de Rome.1956 31 La Chine utilise des soufflets mus par l’énergie fournie par des moulins hydrauliques pour activer leurs fours et ainsi atteindre les 1200° à 1300°, nécessaires à l’obtention de la fonte. 36 Le diacre Etienne est probablement la première victime des persécutions : il est lapidé pour les blasphèmes qu’exprimaient sa prédication. Recruté parmi les Juifs de la diaspora, il était le chef du clan des hellénistes. 37 - 41 Caligula fait construire deux aqueducs et un cirque à Rome, embelli d’un obélisque ramené d’Egypte ; à Boulogne, c’est un phare monumental de 40 mètres de haut, 12 étages, qui éclaire le Pas de Calais : la falaise qui le porte restera en place jusqu’en 1644 : tout s’abîmera alors dans les flots de la Manche. 41 Claude récuse les violences faites aux Juifs par les Grecs d’Alexandrie. 43 Claude fait passer la Manche aux légions, écrase le roi des Trinobantes à Camulodunum (Colchester), et fait construire à Douvres un phare octogonal, toujours bon pied bon œil au XXI° siècle. On le nommera Britannicus lors de son triomphe. 49 Expulsion des Juifs de Rome sous l’empereur Claude. L’empereur Claude expulsa de la Ville les Juifs qui y fomentaient des troubles à l’instigation de Chestus. Suétone Ce dernier s’intéressera partout aux travaux publics : essai de régularisation du débit du Tibre en vidant le lac Fucin ; cela n’aboutira pas mais permettra tout de même de mettre 16 000 ha en culture ; Ostie devient le port de Rome ; nombreuses nouvelles routes en Gaule ; canal entre le Rhin et la Meuse ; colonie militaire chez les Ubiens en l’honneur d’Agrippine : Colonia Agrippina, qui deviendra Köln : Cologne. vers 50 La Corse… déjà
Sénèque Sénèque garde donc un mauvais souvenir de la Corse, mais il n’aime pas non plus ce qu’il voit à Rome, et il n’est pas seul à le dire : Je vois des vêtements de soie, s’il faut appeler vêtements des tissus dans lesquels il n’y a rien qui puisse protéger le corps, ni seulement la pudeur. Une fois qu’elle les a mis, une femme jurera, sans qu’on puisse la croire, qu’elle n’est pas nue : voilà ce que, avec des frais immenses, on fait venir de pays obscurs afin que, même à leurs amants, nos dames ne montrent pas plus d’elles-mêmes dans leurs chambres qu’en public. Des bienfaits On se met à traverser toute la terre de bout en bout, et cela uniquement pour qu’une dame romaine puisse exhiber ses charmes sous une gaze transparente. Pline Dioscoride, médecin grec, écrit un traité Sur la matière médicale. On le redécouvrira au début du XVI° siècle, grâce à une version latine due à Jean Ruel et il sera alors considéré comme le père de la botanique : il affirme que si l’on veut comprendre quelque chose à la vie des plantes, il fallait les observer sur place, longuement, patiemment, et bien sûr, sans les cueillir : au XVI° siècle, c’était nouveau, car la botanique se résumait à des dissertations sur les fleurs séchées… Dioscoride a expédié en cinq livres toute la matière utile non seulement des herbes, mais aussi des arbres, des fruits, des fleurs, des sucs et des liqueurs. En tous les cas, il me semble achever mieux que personne le traité de la substance des remèdes. Claude Galien 131- 201. Les apôtres s’en vont enseigner à toutes les nations, jusqu’aux extrémités de la terre : L’Esprit nouveau, né d’un travail sur la Lettre, donnait de nouvelles lettres à poster, et des milliers de kilomètres à parcourir. L’Apôtre fut à la fois la lettre et le chemin. Au sens propre. En grec, la langue parlée par Paul et les communautés juives hellénophones du pourtour méditerranéen, Apostolès et Epistolè ont même racine. L’Apôtre est bon pour l’épître, il en est déjà une en chair et en os. C’est une lettre du Christ « écrite non avec de l’encre mais avec l’esprit du Dieu vivant ». La missive du Messie au futur adressée, en quelque sorte tatouée sur le corps de son escorte. En lavant les pieds de ses disciples avant de mourir, le Fils préparait son courrier avec humilité et prévoyance, avec un sens du détail digne de son Père dictant le montage de l’Arche sainte. En ce temps-là, rappelons-le, le message circulait au pas du messager (à cheval, en bateau, le plus souvent à pied) et qui veut aller loin ménage sa monture. Les communautés hébraïques ou judéo-chrétiennes étant dispersées, il fallait aller sur place, utiliser des envoyés de confiance, ou la poste impériale. Le plus sûr était de faire la liaison soi-même. Ainsi firent nos lettres volantes avant la mise par écrit de cette mémoire déjà collégiale, bientôt collective. Comme leur maître toujours en mouvement, nos voyageurs parlaient en marchant, en s’arrêtant sous un arbre, ou sous l’auvent d’une maison. Comme Jésus lui-même. La Parole et l’itinérance réunies d’un même pas, ils s’en vont fonder ou refonder des communautés. Paul revendique celles de Galatie, de Philippes, de Thessalonique et de Corinthe. Suivre les quatre voyages Paul dans l’espace méditerranéen (entre 43 et sa mort) donne encore fil à retordre à nos tour-opérateurs. Les routes de l’Empire auront bien servi. Un pour tous et tous pour Un, quand on a pour patrie non sa cité naissance ni un peuple particulier, mais l’ensemble du monde civilisé, cela fait beaucoup de cors au pied. Ils vont par deux, comme nos bonnes sœurs et nos gendarmes ; et quand ils se séparent, continuent la route, chacun avec son diacre. Aux quatre points cardinaux de l’œkoumène : vers Ninive, vers l’Inde, et l’Orient (Thomas et Barthélemy). Vers l’Anatolie (André et Philippe). Vers la Babylonie (Jude et Simon). Vers Antioche (Matthieu). Vers les cités ioniennes, à Éphèse (Jean, le frère de Jacques). La foi aide à faire la chaîne, et la chaîne fait foi (le destinataire de la lettre devenant spontanément ré-expéditeur). Les missionnaires se raccordent oralement à Jésus comme celui-ci l’avait fait à la Torah. « Ce n’est pas seulement à travers les villes, mais aussi à travers les villages et les campagnes que s’est répandue la contagion de cette superstition », constatera Pline en l’an 112. Mais jusqu’au II° siècle, en matière religieuse, l’Empire est tolérant, même s’il y a du mouvement dans les provinces, d’incontrôlables et inquiétants Zigzags. La première grande chasse aux subversifs aura lieu beaucoup plus tard, en 250, sous l’empereur Dèce. Les déplacements sont assez bien documentés, notamment par les Actes (Luc était lui-même un grand voyageur). Ils suivent les voies empruntées par les légions et les marchandises, et qui relient les très nombreux ancrages judéens les uns aux autres. L’entreprise apostolique peut se voir comme un bureau de centralisation et réexpédition de correspondance destiné à faire reconnaître, autant parmi les vieux croyants que les « craignant-Dieu », ces païens sympathisants de la cause juive, la messianité de Jésus. Régis Debray Dieu, un itinéraire Odile Jacob 2001 Saint Paul fait ce qu’il faut pour que la femme reste l’inférieure de l’homme, soumise et obéissante : cela va marcher pendant à peu près deux mille ans : Toute femme qui prie ou parle sous l’inspiration de Dieu sans voile sur la tête, commet une faute identique, comme si elle avait la tête rasée. Si donc une femme ne porte pas de voile, qu’elle se tonde ; ou plutôt, qu’elle mette un voile, puisque c’est une faute pour une femme d’avoir les cheveux tondus ou rasés… L’homme, lui ne doit pas se voiler la tête : il est l’image et la gloire de Dieu, mais la femme est la gloire de l’homme. Car ce n’est pas l’homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme, et l’homme n’a pas été crée pour la femme, mais la femme pour l’homme. Voilà pourquoi la femme doit porter sur la tête la marque de sa dépendance. Saint Paul. Epître aux Corinthiens Automne 60 En Angleterre, la colonisation romaine est aux mains d’un gouverneur brutal et dur ; l’administration ne fait montre d’aucune souplesse. Les Icéniens, installées dans le Norfolk, au nord de l’actuel Londres, ont perdu leur vieux roi Prasutagus qui laisse une veuve et deux fille pour héritières, ainsi que … Néron. Boudicca, sa veuve, maîtresse femme altière, grande rousse, est alors brutalisée, rouée de coups : c’est le début d’une révolte qui va coûter très cher aux deux camps. Camulodunum, capitale administrative, ville ouverte, sans murailles, est prise par une armée de rebelles, forte, dit-on, de 120 000 hommes, laquelle va poursuivre ses conquêtes au cours desquelles périront 70 000 romains et alliés, pour affronter finalement le gouverneur Paullinus près de Towcester, en plein centre de l’Angleterre : les Romains prennent le dessus, faisant 80 000 morts dans les rangs Bretons. Boudicca ne s’en relèvera pas. La reprise en main sera impitoyable mais un gouverneur plus souple sera nommé. Boudicca va devenir héroïne nationale : on lui érigera une statue très conquérante et guerrière proche de Big Ben. 18 07 64 Rome brûle. Le feu prend près du grand cirque : il durera neuf jours. Douze mille immeubles de rapport furent détruits, les morts se comptèrent par milliers, les sans-abri, dans une ville d’un million d’habitants, furent deux cent mille. Alors survint une catastrophe (fût-elle due au hasard ou à la malignité du prince, on ne sait) ; en tout cas, de toutes celles que fît subir à notre ville la violence des flammes, il n’y en eût pas de plus grave et de plus horrible. …/… pour faire taire la rumeur infamante que l’incendie avait été ordonné par l’empereur lui-même…Néron ordonna que les plus cruels supplices soient infligés à des hommes connus pour leurs vices, à ceux que le peuple appelait chrétiens. Tacite. Annales. C’est la première fois que le nom de « chrétien » apparaît chez un auteur romain. Longtemps, très longtemps, Néron passa pour cruel, vaniteux et violent ; il avait fait assassiner sa mère Agrippine et son demi-frère Britannicus. L’histoire la plus récente modère quelque peu ces superlatifs et sa responsabilité dans l’incendie de Rome ne reste qu’une rumeur. Les oppositions furent nombreuses, certaines déjouées et réprimées, mais l’amenèrent finalement à « se faire suicider » par un esclave affranchi le 9 juin 68 : quelques jours plus tôt, le sénat l’avait déclaré « ennemi public ». Reprenant les rêves, avant-projets, projets de bien des empereurs, il avait fait entreprendre le creusement du canal de Corinthe pour disposer d’une voie navigable entre le golfe de Salonique et celui de Corinthe. Les anciens s’en étaient déjà occupés…avec leurs moyens, tant était évident l’intérêt du projet : six ou sept siècles avant J.C., ils avaient réalisé une voie pavée sur cet isthme, dans laquelle avait été creusée deux rails parallèles, qu’on nommait le diolkos ou encore dromos : on hissait les navires sur des chariots bien solides qui restaient dans les rails pour relier les deux golfes. Muni, dit-on, d’une pelle en or, il avait inauguré les travaux que devaient poursuivre 6 000 prisonniers juifs : on ne sait pas ce qui fût réalisé, car les travaux du canal réalisé au 19° siècle empruntèrent exactement le tracé de ceux de Néron et donc en effacèrent les traces. Il avait envoyé une expédition pour « pacifier » l’Ethiopie et plus au sud, le territoire d’Axoum et encore pour reconnaître la vallée supérieure du Nil. Selon Sénèque, deux centurions, pourvus d’une escorte du roi d’Ethiopie remontèrent le fleuve jusqu’à d’immenses marécages ; les indigènes ignorent où ils finissent, et l’on ne peut espérer de le savoir jamais, tellement les eaux y sont embarrassées de grandes herbes et impraticables aux piétons et aux barques. Ces marais fangeux et obstrués ne sont navigables que pour une petite nacelle montée par un seul homme. Les deux centurions de Néron étaient probablement parvenus au Nil Blanc ou Bahr-el-Djebel, en amont du confluent du Sobat, vers 9° de latitude nord. 64 L’empereur chinois Tch’ou, de la dynastie des Han, favorise l’établissement de la première communauté bouddhiste. Trois cent ans plus tard, la Corée, puis le Japon y viendront aussi. 66 Les Juifs, emmenés par les Zélotes, au nationalisme exacerbé, se soulèvent contre Rome : le consulaire Vespasien « pacifiera » le pays, à l’exception de Jérusalem, qui résiste au siège : il s’agissait au départ d’une mesure de maintien de l’ordre. Le village de Qoumrân, au sud de Jéricho, près duquel on trouvera après la deuxième guerre mondiale, des manuscrits capitaux sur le plan religieux, fait partie des conquêtes romaines, en 68. Vespasien sera proclamé empereur en juillet 69 : un an plus tôt, l’annonce de la mort de Néron avait provoqué une suspension de toutes les opérations militaires en Galilée et en Judée. 29 08 70 Après sept mois de siège, Jérusalem tombe aux mains des Romains : Titus fait incendier le Temple, raser la ville au niveau du sol, décime les Esséniens, disperse les Juifs, vendus comme esclaves ou contraints à l’exil. Les dernières forteresses de Judée, l’Hérodion, Machéronte et Massada, seront soumises dans les années suivantes. Le judaïsme ne subsistera que dans les synagogues de la diaspora. Le christianisme va désormais, par force, tourner le dos à ses origines juives. Au retour de Jérusalem, Vespasien deviendra empereur. Mais plus tard, lorsque les habitants d’Antioche voudront profiter de la défaite juive pour expulser les Juifs de leur cité, Titus s’y opposera formellement. 70 Le Romain Septimus Flaccus, commandant les troupes de Numibie, partant de la côte libyenne, s’est aventuré bien au sud en Afrique, jusqu’à voir des rhinocéros : il ne devait pas être bien loin du lac Tchad. 72 A Rome, Vespasien entreprend la construction du Colisée, un amphithéâtre elliptique de 527 mètres de circonférence extérieure, sur 3 étages totalisant 48 m de hauteur ; on pourra tendre une toile pour protéger les spectateurs - qui peuvent être 100 000 - du soleil et de la pluie. Colisée…colossal : pour que le nom rende compte des dimensions du monument, ou bien de celles de la statue voisine de Néron, haute de quarante mètres. L’ensemble sera terminé 10 ans plus tard, sous Domitien. L’Histoire est tout de même bien ingrate, pour n’avoir fait passer à la postérité d’un tel personnage que les Vespasiennes : car, si on ne peut lui attribuer l’invention des Dame Pipi, il est néanmoins l’inventeur de la collecte des urines, alors le seul produit connu à même de fixer les peintures et de tanner les peaux ! 73 Pan Tch’ao, un brillant général chinois reprend le contrôle de la route de la soie, en repoussant les Huns vers le nord. Soie, rhubarbe et cannelle vont s’échanger à nouveau près des sources du Tarim contre le jade de Khotan, les tapis de Perse et du Cachemire, les ivoires et les diamants de l’Inde. Les officiers qui servent dans les marches lointaines ne sont pas nécessairement des fils pieux ni des petits fils obéissants. D’autre part, les barbares ont une versatilité d’oiseaux ou de bêtes sauvages. Sachez être coulants pour les petites fautes, contentez-vous de tenir la main à la discipline générale. Le bouddhisme arrivera en Chine avec les caravaniers, timidement, s’implantant d’abord sur ces marches occidentales de l’empire, avant que de pénétrer l’est. Le bouddhisme se présenta en Chine sous, deux formes assez différentes car, aux Indes mêmes, la doctrine s’était différenciée en deux courants, le Petit Véhicule et le Grand Véhicule. Le premier apporte surtout des méthodes de méditation, des thèmes de morale pratique, et les fidèles y cherchaient leur salut personnel. Le second offre plus de richesse au point de vue métaphysique, car chacun des disciples doit lui-même, passant par l’état de bodhisattva, devenir un sauveur pour les autres êtres vivants avant de parvenir lui-même à l’état de Bouddha. Ce Grand Véhicule, ou MahYâna, faisait donc passer avant l’espoir du nirvâna celui d’une renaissance bienheureuse dans les merveilleux paradis qu’habitaient les divers bodhisattvas, et la vision béatifique s’y substituait, en quelque sorte, au désir d’extinction. Conception moins pessimiste et correspondant mieux à celles des Chinois dont les penseurs, à l’encontre des philosophes hindous, ont généralement trouvé que la vie valait la peine d’être vécue. Le Mahâ Yâna, répandu surtout au nord de l’Inde, semble avoir été influencé par les « religions de lumière » iraniennes ; or, les premiers apôtres du bouddhisme étant presque tous d’origine iranienne, c’est cette version qu’ils allaient propager et qui gagnera la Chine, le Japon, le Népal, le Tibet et la Mongolie. Il faut d’abord noter que, depuis ses premières apparitions dans le bassin du Tarim, le bouddhisme subissait de singulières déformations, peut-être par le seul passage d’une langue dans l’autre. Le génie du sanscrit, langue indo-européenne, de structure similaire à celle du grec, du latin et de la plupart des langues européennes, ne présente guère de commune mesure avec le chinois. Celui-ci, dédaigneux des formes analytiques, se prête assez mal à l’expression abstraite des idées, des théories. Les mots n’y sont guère destinés à noter et à communiquer des concepts, ce sont plutôt des symboles lourds de suggestions pratiques. Le langage, là, est plutôt signalisation que description, magie que définition. A l’aube de la civilisation chinoise, l’empereur Houang-ti, le premier des souverains, n’avait-il pas pris soin de donner à toute chose une désignation correcte, « afin d’éclairer le peuple sur les ressources utilisables » ? Fidèle à cette vocation, la langue chinoise est restée riche en valeurs concrètes, soucieuse de ne pas laisser affaiblir le dynamisme affectif et pratique qui appartient à chaque mot, dans la mesure où celui -ci est ressenti comme un emblème. Les traducteurs des textes sacrés se trouvèrent donc aux prises avec un problème quasi insoluble et voués, malgré leur zèle pieux, aux pires trahisons. Entre tous les aspects de la mentalité chinoise, il s’en trouvait un pourtant qui pouvait à la rigueur exprimer la mentalité de l’Inde aryanisée : le Tao. Dans l’Inde le karman, comme en Chine le Tao, unit le microcosme au macrocosme ; il assure la liaison intime de l’être pensant avec la nature. C’est donc le vocabulaire taoïste, bien qu’il fût déjà chargé d’un lourd passé et qu’il dégageât une aura toute particulière, qu’empruntèrent propagandistes et traducteurs bouddhistes. De même, une douzaine de siècles plus tard, les missionnaires catholiques, pour répandre le dogme chrétien, utiliseront la phraséologie confucianiste. Grâce à ce quasi-travestissement, les premières communautés bouddhistes parvinrent assez facilement à se faire admettre en Chine, attirant surtout les adeptes du taoïsme. Et si leurs fidèles ne cherchèrent pas à se faire passer pour une secte taoïste nouvelle, du moins ne firent-ils rien non plus pour dissiper une équivoque dont ils n’étaient peut-être pas toujours conscients : Henri Maspero a pu parler, à leur sujet, de « taoïsme bouddhisant ». La confusion entre les deux religions alla même si loin que le premier traducteur de textes bouddhiques, le Parthe Ngan Che-kao, n’hésite pas à mettre dans la bouche du bouddha Câkyamouni des promesses d’immortalité. Le sage taoïste, en effet, aspire à devenir un immortel ; mais l’assertion est tout bonnement stupéfiante dans la bouche d’un bouddhiste qui aurait dû, lui, tendre vers le nirvâna. Dans ce genre d’erreur, entrait-il de la complaisance ? Probablement très peu. Nous avons des indications précieuses et révélatrices sur les méthodes de travail des traducteurs : un religieux, généralement étranger, expliquait tant bien que mal ses textes en chinois parlé, (quand il ne se trouvait pas dans l’obligation de recourir au truchement d’un interprète) à un ou plusieurs assistants chinois qui prenaient des notes. Le missionnaire ne pouvant guère contrôler l’œuvre de ses collaborateurs et ceux-ci étant presque tous de formation taoïste, comment s’étonner que la version chinoise des textes sacrés ait pu s’écarter singulièrement de l’orthodoxie ? . Cette circonstance influa aussi sur le choix des ouvrages traduits, du moins sous les Han. Maspero a pu remarquer en effet que tous les textes authentiques datant de cette époque se rapportent exclusivement aux sujets qui intéressaient les taoïstes et s’opposent à l’éthique sociale du confucianisme : livres de morale, de méditation, descriptions d’exercices respiratoires, traités sur les paradis bouddhiques, les « Terres Pures ». Mais pas un seul ouvrage sur les thèmes fondamentaux de la religion, ni même de catéchisme élémentaire à l’usage des convertis. On s’explique, dans ces conditions, que l’empereur Houang-ti ait pu, un beau jour, sacrifier simultanément au Bouddha et à Houang-Lao, indiquant probablement ainsi qu’il ne faisait pas de distinction entre les deux croyances. Ce propice malentendu ne pouvait se prolonger indéfiniment. En dépit de toutes les erreurs tendancieuses, les ouvrages traduits n’allaient pas tarder à le dissiper. Dès la fin du deuxième siècle, un taoïste venu au bouddhisme, Meou-tseu, rejetait complètement sa foi première et dénonçait enfin l’incompatibilité fondamentale entre les deux religions. Il tenta, en revanche, un rapprochement avec les confucianistes. Peine perdue, car bouddhisme et confucianisme, se développant sur des registres distincts, ne pouvaient répondre à ces efforts conciliateurs. Quant aux taoïstes qui s’adressaient à la même clientèle et satisfaisaient le même besoin de salut personnel, ils n’allaient pas tarder à nourrir, pour la religion nouvelle, une de ces hargnes de moines qui ne désarment jamais. N’importe, on se pose en s’opposant. Dans ces conflits d’idées, le bouddhisme chinois prenait enfin conscience de lui-même. S’il faut attendre plusieurs siècles encore le temps de l’essor, la période des origines est enfin révolue. Le monachisme bouddhique avait, dès la fin du II° siècle, formé ses cadres définitifs. La petite communauté laïque, groupée autour d’un missionnaire et de la chapelle ornée de quelques images importées d’Occident, était devenue un monastère. Moines et dépendants du temple y obéissaient à un abbé qu’assistaient un trésorier et divers dignitaires, mais cette autorité, toute morale, ne s’exerçait que sur les religieux, la division entre ceux-ci et les laïques restant toujours nettement tranchée. Organisation très judicieuse qu’imiteront sans tarder les taoïstes. Aussi l’une des premières conséquences historiques du bouddhisme en Chine paraît - ironiquement - avoir été de fournir à ses ennemis les cadres dont ceux-ci tireront toute leur force. René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier L’Extrême Orient 1956 24 08 79 L’éruption du Vésuve noie Pompéi et Herculanum sous les pierres ponces, la cendre, les lapilli, la lave, tuant à peu près deux mille personnes. Pompéi comptait alors à peu près 20 000 habitants., et venait d’être partiellement détruite par un tremblement de terre en 62. Les faits seront rapportés par Pline le Jeune : l’affaire lui tenait à cœur puisque son oncle, Pline l’ancien, alors amiral de la flotte de Misène, s’approchant de la zone dangereuse pour tenter de sauver les habitants et voir le phénomène de plus près, en mourut asphyxié. On crût longtemps que nul n’en réchappa… mais des traces de pieds furent découvertes en 2000, permettant de croire que des survivants seraient revenus sur les lieux du drame. 85 L’astronome chinois Foungan présente à l’empereur une sphère armillaire écliptique, représentation du système solaire où sont tracées les trajectoires des différents astres connus. Mais la terre est encore au centre de l’affaire. 86 Julius Maternus, commerçant romain, traverse l’Aïr depuis Tripoli jusqu’au Soudan. vers 90 Sous le principat de Domitien, début de la construction d’une ligne fortifiée reliant le Rhin au Danube : une route fut aménagée à travers la forêt noire, d’Argentorate (Strasbourg), au lac de Constance. A la fin du I° siècle, la Ville est aux limites de ce qu’elle peut tenter de façonner à son image. Les temps ne sont plus à la conquête, mais à la défense. Le mur qui s’élève, le « limes », est un symbole autant qu’une barrière. Jean Favier Les Grandes Découvertes Fayard 1991 90 Les docteurs de la Loi, réunis à Jamnia, en Palestine, mettent en ordre la Bible, qui se divise en trois ensembles : Loi, Prophètes et Ecrits. On reste au sein de la religion juive, et il ne s’agit donc que de l’Ancien Testament.
Se mentir pour ne pas mourir, cela vaut mieux que l’inverse. Pour autant « qu’un peuple sans légendes est condamné à mourir de froid », la construction rétroactive des origines fait partie des travaux calorifiques indispensables à l’entretien d’un groupe humain. Ce qui fait sa cohésion, c’est le partage mental d’une origine et d’une destination. La Bible a magnifiquement rempli son rôle de matrice communautaire en fabriquant de l’origine pour s’inventer une destination. Éviter la débandade exige que le présent « tienne » le passé, collage qui neutralise la dissémination. En ce sens, l’origine est une chose trop importante pour être laissée aux greffiers ou aux historiographes. C’est un bien de mémoire, à gérer en conseil de famille. Cohésion interne et capacité d’initiative : les enjeux de la matrice origine/destination touchent trop à l’intégrité vitale pour que la recherche documentaire vienne s’en mêler. Celle-ci a d’autant moins à faire qu’il serait contradictoire avec l’idée même d’origine qu’on puisse en tenir chronique, en temps réel, à un moment où personne ne saurait dire de quoi il y a origine. Le moment crucial est toujours « en blanc ». Il vient de là qu’une transmission est réussie quand la fabrication ne se voit plus. À cet égard, l’Ancien Testament a tout du chef-d’œuvre. L’invention de l’histoire, qu’on attache aux Grecs et à Hérodote, ne rend pas justice à l’Israël ancien, qui, en brouillant les frontières du vécu et du rêvé, a fini par forger un seul peuple à partir de tribus éparses. Il n’est pas anormal que l’examen scientifique du merveilleux soit vécu par ses adeptes comme attentatoire (« on nous dépouille de notre passé »). Si grand est notre besoin de fil à plomb que les mêmes qui vénèrent Moïse pour nous avoir libérés des tabous et du Veau d’or, en font une idole taboue sur qui il est interdit de porter la main. Le réflexe est humain. Lucrèce le matérialiste félicite Épicure de nous avoir émancipés de la crainte des dieux, et dans la foulée, dresse un autel au divin Épicure. Notre incohérence se porte presque aussi bien que notre paranoïa. …/… Les sots qui prétendent invalider une religion par ses anachronismes prennent un bien pour un mal. C’est la fonction même des mythes que de réparer en nous les dégâts du temps. Si une religion n’était pas anachronique, elle perdrait sa plus profonde raison d’être, qui est de penser notre finitude en donnant à l’hier la dimension d’un toujours. Régis Debray Dieu, un itinéraire Odile Jacob 2001 96 Les vins gaulois sont bons : on en demande jusqu’à Rome. Et cela n’arrange pas les affaires des viticulteurs Romains : Domitien ordonne l’arrachage de la moitié du vignoble gaulois. Il va être assassiné la même année. Les sénateurs confient alors le pouvoir à l’un d’eux : Nerva, 70 ans et sans descendance, qui va mourir deux ans plus tard, mais en ayant eu l’habileté d’inventer le principe de l’adoption, ce qui va assurer à l’empire pas loin d’un siècle de tranquillité. Lui-même aura adopté Trajan, un général de 45 ans. Le développement du christianisme se heurte bien sur à la religion traditionnelle, mais aussi au culte nouveau du dieu Mithra, rapporté d’orient par les légionnaires : coiffé du bonnet phrygien, il est le symbole de la lumière et du Bien s’opposant au Mal, représenté par le taureau. Le pain et le vin accompagnent les fêtes, dont la principale se tient le 25 décembre. On préférait alors le vin d’ici à l’au-delà. 5 09 100 Claudia Severa a suivi son homme jusqu’à Vindolanda, sur la frontière nord de la Bretagne : elle invite Sulpicia Lepinida, l’épouse du commandant de la garnison à son anniversaire : Claudia Severa à sa chère Lépidina, salut ! Je t’invite cordialement à te joindre à nous le 11 septembre pour fêter mon anniversaire et agrémenter ce beau jour de ta présence. Transmets mes salutations à ton Cerialis. Mon Aetius te salue ainsi que tes fils. Je t’attends, ma sœur. Adieu, ma très chère âme, porte- toi bien, et salutations. Ce n’est pas une lettre de Mme de Sévigné, certes, mais l’essentiel de la fraîcheur et de la chaleur humaine y est. 102 Les Romains conduisent une expédition en Chine. 103 La voie construite sur les rives du Danube jusqu’à la tête de pont vers la Dacie, en amont des Portes de Fer - lorsque le Danube se faufile en des gorges profondes qui s’insèrent entre les Carpates, rive gauche et les Balkans, rive droite -, est achevée sous le règne de Trajan. Commencée sous Tibère, elle avait été poursuivie sous Vespasien, puis Domitien . Encore aujourd’hui, on peut voir une plaque, sertie dans la roche, qui nous montre des dauphins, des génies ailés et des aigles impériaux entourant l’inscription suivante :
On commence à s’occuper d’enseignement à l’échelle du pays : La Chine des Han, se montrait assez réfractaire aux innovations de tout ordre. A la longue paix qui régna alors - la pax sinica - correspond une période étale de la pensée et même, dans une certaine mesure, de l’art chinois. Le texte des classiques une fois reconstitué dans un sens conservateur et même conformiste, l’ensemble se présentait comme un canon qui suffisait à toutes les curiosités. Ce ne sont que convenances, usages, rites, pointilleux respect de l’étiquette traduisant une loi morale qui ne tient compte que des groupes sociaux, non des individus, et selon laquelle chacun doit se tenir à la place qui lui est échue. Significative est alors l’importance que prend l’enseignement classique, attestée par celle de la Grande Ecole où les Savants Maîtres, sous l’autorité d’un ministre des Rites chargé de veiller à ce que l’enseignement ne s’écarte point de la tradition, exposaient la doctrine des anciens contenue dans les Cinq Livres Classiques. Les annalistes détaillent complaisamment cette Grande Ecole qui, rebâtie vers 130[5], n’aurait pas comporté moins de deux cent quarante corps de bâtiments, mille huit cent cinquante chambres d’étudiants, une bibliothèque, des salles de cours, des logements pour les maîtres. C’est à cette époque que les fonctionnaires commencent à être recrutés par voie d’examen et sur leur connaissance des livres classiques. Ce système, bientôt tombé en désuétude mais qui reprit sa force sous les T’ang, tendait à l’unification de la culture; il devait présenter en outre l’avantage d’empêcher la formation de cloisons étanches (comme il en existait déjà aux Indes) entre les différentes classes de la société, puisque le mérite devait suffire, en principe, à ouvrir toutes les portes. C’est à cette époque aussi que les lettrés voulurent donner à l’Empire et à la société une doctrine officielle et définitive, et qui le fut en effet. En 79, une commission de lettrés avait fixé le texte des œuvres attribuées à Confucius et à son école. Pour assurer la pérennité de cette rédaction, une série de stèles furent gravées cent ans plus tard, dont l’estampage - en blanc sur fond noir - présentait une première préfiguration de l’imprimerie. René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier L’Extrême Orient 1956 117 Hadrien renforce le limes, fortifications le long du Rhin. Les Germains le nommeront Teufelmauer - le mur du diable - preuve si besoin était, qu’ils le redoutaient. Les Romains eux, semblaient les connaître : Sitôt sortis du sommeil, qu’ils prolongent souvent dans le jour, ils se baignent, presque toujours à l’eau chaude, comme gens d’un pays où l’hiver dure longtemps. Après le bain, ils prennent de la nourriture ; chacun a son siège à part, chacun aussi sa table. Puis, en armes, ils vont aux affaires, non moins souvent au banquet. […] Les querelles, fréquentes, comme entre gens pris de vin, s’achèvent rarement sur des injures, plus souvent sur un meurtre et des blessures. […] Cette nation, qui n’a ni ruse, ni finesse, dévoile encore mieux les secrets de son cœur dans la liberté de propos sans retenue. Tacite La Germanie XXII Soulèvement juif dans tout l’Orient : ils se font massacrer à Alexandrie et en Cyrénaïque. 122 Construction du mur d’Hadrien, qui sépare l’Angleterre de l’Ecosse, de l’embouchure du Tyne à l’estuaire de Solway : murailles, fossés, casernes, fortins, routes…il y a tout ce qu’il faut, sur 112 km de long. Achèvement encore du limes germano-rhétique, constitué par un retranchement de terre bordé par un fossé et portant une palissade de bois, avec une série de tours et châteaux forts, depuis Andernach sur le Rhin en aval de Coblentz jusqu’à Kellheim sur le Danube en amont de Ratisbonne. Leur bon état constituait une nécessité vitale, surtout sur la zone nord-est. Et ces gens-là savaient ce que construire veut dire : près de vingt siècles plus tard, le pont de Vaison la Romaine fût le seul ouvrage à résister aux flots en furie de l’Ouvèze. Ils maîtrisaient aussi la technique du verre, parvenant à monter jusqu’à la température de fusion : 1100° : sur les fenêtres des thermes et des grands édifices, la vitre venait remplacer mica, toiles et peaux huilées ou encore volets de bois. L’Empire Romain couvre 5 millions de km², administre 90 000 km de grandes voies, 20 000 de voies secondaires, de l’Ecosse à la Palestine, de l’Espagne au Caucase, de la Lybie à l’Allemagne…la poste impériale, réservée au courrier officiel, et roulant sans arrêt en cabriolet léger à deux roues, pouvait parcourir plus de 200 km par jour. Mais ce chiffre est l’exception : la règle c’est environ 100 km par jour. Les voies les plus importantes sont jalonnées de bornes milliaires, sur lesquelles sont gravées le nom de l’empereur régnant, la distance de la ville la plus proche - un mille romain fait 1481 m. - ou le point de départ de la voie : une borne revêtue de bronze doré - millarium aureum - dressée sur le forum, parfois la date d’achèvement de la route : plus de 4 000 ont été répertoriées. Des milliers d’autres seront réemployées : croix chrétiennes, colonnes d’églises, sarcophages, bénitiers, rouleaux compresseurs ou pierres à battre le linge… Le début du III° siècle est la dernière grande période de construction urbaine en Gaule. Lorsque le bâtiment va, tout va : la maxime vaut donc depuis plus longtemps qu’on pouvait le croire. Les villae gallo romaines représentent la majorité des surfaces agricoles exploitées ; on trouve couramment des surfaces dépassant les mille hectares, véritables usines champêtres, propres à assujettir et broyer les concentrations humaines : la plupart d’entre eux étaient esclaves : ces derniers ont peut-être représenté le tiers de la population, selon Fernand Braudel. L’esclavage, sous les coup de boutoir des insurrections paysannes - la Bagaude - évoluera vers le servage - une moindre dépendance -, mais le terme de colon, petit paysan libre, ne correspondait le plus souvent qu’au statut de serf. 132 En Chine, Zhang Heng invente le sismoscope, premier sismographe. 135 Les Romains écrasent la révolte de Bar-Kokhba en Judée : les Juifs sont expulsés de Judée. Devenus minoritaires en Palestine, ils durent s’habituer à vivre au milieu des autres. C’est le début de la Diaspora. Dans chaque pays de cette Diaspora, le judaïsme se reconstitue sur des bases religieuses renforcées. Ce sont les communautés de l’exil qui vont élaborer ces monuments de la pensée juive que sont le Talmud palestinien (III° -IV° siècles) et celui de Babylone (V° siècle), interprétations de la Torah, ou Loi écrite, et réflexions sur sa signification. L’Histoire du Monde. L’Antiquité. Larousse 1996 vers 150 Claude Ptolémée, (90 - 168) égyptien de Grèce (ou Grec d’Egypte), devient l’indiscutable père de la géographie moderne, avec la Syntaxis mathematike auquel les Arabes donneront le surnom admiratif d’Almageste : - le Grand Livre - : environ huit mille villes et lieux recensés ! Il inventa et popularisa les termes de latitude et longitude, il fit accepter le principe d’orienter les cartes le nord vers le haut et l’est vers la droite ; à la suite d’Hipparque, il divisa le cercle de la sphère en 360°, eux-mêmes subdivisés en minutes, puis secondes de l’arc. Il réunit tous les faits disponibles pour prouver la sphéricité de la Terre. Mais il ne se fia guère qu’à ses informations, forcément très limitées, et commit ainsi quelques très grosses bourdes dont la principale concerne la circonférence terrestre : ayant tout d’abord rejeté l’estimation étonnamment précise d’Eratosthène, il calcula que chaque degré mesurait seulement 80 km (au lieu de 111,2), ce qui faisait une circonférence de 28 800 km. Après la mort de Ptolémée, le christianisme conquiert l’Empire romain et la majeure partie de l’Europe. Apparaît alors un phénomène d’amnésie scientifique, qui frappera l’Europe entière depuis l’an 300 de notre ère jusqu’à 1300 au moins. La foi et le dogme chrétien vont entièrement occulter la représentation utile du monde qui avait été si lentement, si péniblement, si scrupuleusement élaborée par les géographes de l’Antiquité. Disparue la soigneuse restitution ptoléméenne des côtes, cours d’eau et reliefs, avec sa grille commode établie d’après les meilleures données astronomiques. Au lieu de cela, quelques schémas rudimentaires - simples caricatures pieuses - proclament la « vraie » forme de la Terre. …/… Les géographes chrétiens du Moyen Age consacreront toute leur énergie à donner du monde connu[6], ou supposé tel, une vision bien léchée, théologiquement conforme. Daniel Boorstin Les Découvreurs Robert Laffont Mars 2000. 169 C’est à une valse bien rude et virile que s’invitent Iazyges et Romains de Marc Aurèle sur le Danube gelé. Les Yazyges comptaient venir à bout aisément des Romains lancés à leur poursuite dès qu’ils seraient sur la glace : ils firent alors volte face pour les affronter. En riposte, les Romains se groupèrent en masse compacte, posèrent leur bouclier à plat sur la glace et mirent un pied dessus afin d’éviter le risque de glisser ; ils reçurent ainsi la charge de l’ennemi. Attrapant, les uns, la bride des chevaux, les autres, le bouclier et le bois de la lance des assaillants, ils les attirèrent vers eux ; et en venant ainsi au corps à corps, ils firent tomber à la fois les hommes et les chevaux car, emportés par leur élan, les Barbares ne pouvaient plus éviter de glisser. Les Romains glissaient aussi, mais ceux qui tombaient sur le dos, entraînaient leur adversaire au-dessus d’eux tandis que ceux qui tombaient en avant se jetaient positivement à bras raccourci sur leurs antagonistes qui avaient chu les premiers. En effet les Barbares, qui n’étaient pas habitués à cette forme de combat et qui étaient équipés à la légère, étaient incapables de résister ; si bien que rares furent les membres de cette troupe importante qui réussirent à s’échapper. Dion Cassius Marc Aurèle sera récompensé pour cette victoire et quelques autres du titre de Sarmaticus (Sarmates et Yazyges étaient très proches cousins). vers 170 Né de parents grecs à Pergame en Asie Mineure sous le règne d’Hadrien, Galien, (131 - 201) devint médecin, obtenant le poste convoité de médecin des gladiateurs ; il est aussi l’un des écrivains les plus prolifiques de l’époque, - près de cinq cents ouvrages - exhortant ses confrères à apprendre par l’expérience et à concentrer leurs efforts sur l’acquisition des connaissances utiles à la guérison des malades. Et le corps médical finit par faire de Galien la référence unique, éditant un corpus canonique de seize ouvrages, dont l’autorité traversera tout le Moyen Age et grandira encore avec l’arrivée de l’impression, treize siècles plus tard : 10 000 pages, dans l’édition de référence. En 192, il vit partir en fumée une bonne part de ses œuvres lors d’un incendie de Rome…il n’y avait pas de copie : il se remit à l’ouvrage…et légua à la postérité la totalité de ses écrits avant de mourir. La première édition de ses œuvres complètes sortira des presses Alde à Venise en 1525. Il a décrit quatre cent soixante treize plantes et les a classées dans des familles thérapeutiques : astringentes, diurétiques, émollientes. Il va laisser son nom à l’art de la préparation médicinale des plantes : la galénique, laquelle est devenue aujourd’hui très confidentielle, beaucoup plus de toutes façons que le nom de son père. Et pourtant… le champ n’était pas vraiment libre en matière de dissection, car interdite par le droit romain, et en la matière, Galien dû se contenter d’observations sur les blessures des gladiateurs ; deux fois seulement, il pût observer un squelette, pour l’un dépouillé de sa chair par des oiseaux de proie, pour l’autre, nettoyé par les eaux d’une rivière. Pour tout le reste, toutes ses observations se faisaient sur des singes pour l’anatomie externe et sur des porcs[7] pour l’anatomie interne. vers 170 Les persécutions des chrétiens sont à leur apogée : Si l’on avait toujours observé les prescriptions de Trajan, interdisant toute initiative à ses fonctionnaires, ou d’Hadrien, exigeant une accusation en règle et ordonnant la punition des calomniateurs, les martyres auraient été fort peu nombreux. La plupart, dans les provinces, sont dus à des mouvements populaires : Polycarpe de Smyrne en 155, les martyrs de Lyon en 177, ceux de Scillium en Afrique en 180 furent victimes des fureurs de la foule qui pesa sur les autorités judiciaires. Il y avait donc une hostilité très vive à l’égard des chrétiens : ils passaient pour athées, parce qu’ils n’adoraient pas les dieux de tout le monde; pour ignorants et incultes, parce qu’ils se recrutaient surtout parmi les humbles ou les esclaves ; pour magiciens, débauchés, voire meurtriers et anthropophages, parce que leurs cérémonies clandestines étaient mal comprises ; pour mauvais patriotes, parce qu’ils mettaient leur salut personnel et le souci du « royaume de Dieu » au-dessus de toutes les préoccupations temporelles. Les apologistes tentent, depuis le milieu du II° siècle, de réfuter ces calomnies ; mais les préjugés sont tenaces et la haine du nom chrétien est précisément renforcée à cette époque par les malheurs publics qui marquent le règne de Marc Aurèle, tremblements de terre, épidémies, invasions. Les exécutions en masse des chrétiens lyonnais et scillitains semblent bien en liaison avec ces événements. Jean Rémy Palanque L’empire universel de Rome. 1956 184 Un vent de révolte souffle sur la Chine contre le pouvoir des derniers Han : celle des Cinq boisseaux de riz et surtout celle des Taiping - les Turbans jaunes - qui parviendront à rassembler jusqu’à 360 000 rebelles, lesquels tiendront tête pendant 8 ans à toutes les armées. vers 190 L’Athénien Clément fonde à Alexandrie la première école de théologie, dont l’Egyptien Origène prendra la suite, en restant toujours un peu border line pour l’Eglise qui condamnera certaines propositions de ses nombreux traités ; mais surtout il avait triché avec « la chair » en se faisant émasculer pour ne pas connaître la tentation, et ça, « c’est pas de jeu ». Il mourra des suites des persécutions du temps de Dèce. A Rome, on dresse de son vivant au prêtre Hippolyte une statue qui reprend les titres de ses premiers ouvrages. L’Africain Tertullien défend sa foi contre les païens, les juifs et les agnostiques. Plus importante est la longue évolution qui conduira à assimiler le péché originel au péché de chair. Dans la Genèse, le péché originel est un péché de l’esprit qui consiste à concevoir l’appétit de connaître et à désobéir à Dieu. Dans les Evangiles, il n’y a aucune déclaration du Christ sur le péché originel. Clément d’Alexandrie [v.150-215] est le premier à avoir rapproché le péché originel de l’acte sexuel. Certes, d’après la Genèse, les principales conséquences du péché originel étaient la perte de la familiarité divine, la concupiscence, la souffrance (dans le travail pour l’homme, dans l’enfantement pour la femme), la mort. Mais c’est Augustin qui lia définitivement péché originel et sexualité par l’intermédiaire de la concupiscence. A trois reprises, entre 395 et 450, il affirme que la concupiscence transmet le péché originel. Depuis les enfants d’Adam et Eve, le péché originel est légué à l’homme par l’acte sexuel. Cette conception deviendra générale au XII° siècle, sauf chez Abélard et ses disciples. Dans la vulgarisation opérée par la plupart des prédicateurs, des confesseurs et des auteurs de traités moraux, le glissement ira jusqu’à l’assimilation du péché originel au péché sexuel. L’humanité a été engendrée dans la faute qui accompagne tout accouplement à cause de la concupiscence qui s’y manifeste forcément. Jacques Le Goff Un autre Moyen Âge Le corps Quarto Gallimard 1997 A quelques dizaines de kilomètres au nord de l’actuel Mexico, à Teotihuacán s’épanouit une civilisation qui dresse d’immenses pyramides aux dieux qu’elle révère : le Soleil et la Lune : Celle qui est consacrée au Soleil fait 220 mètres sur 225, 63 mètres de haut. Dans son axe s’alignent d’autres pyramides, le long de l’allée des Morts, 1 700 mètres de long sur 40 de large, le tout sur un axe strictement nord-sud. Tout cela ne sera mis à jour qu’au XIX°, si bien que ni les Aztèques ni Cortès n’en auront connaissance. 203 à 211 Persécutions de chrétiens en Egypte et en Afrique. 208 Xian, empereur de Chine, de la dynastie des Han, subit l’ascendant de son ambitieux premier ministre Cao Cao, qui veut étendre le territoire de l’empereur vers le sud, et s’asseoir sur le trône. Le petits royaumes du sud, Shu et Wu s’unissent pour se dresser contre lui et l’affronter sur la rive du Yangsi. C’est la bataille de la Falaise Rouge, rendue célèbre dans toute la Chine du XIV° siècle par Luo Guanzhong dans L’épopée des trois royaumes. En 2009, le chinois John Woo vivant à Hong Kong, en fera un film à grand spectacle où la victoire des deux petits royaumes sur Cao Cao est rendue possible grâce à un mage à même de dire bien précisément comment va évoluer la météo ! 212 Tous les habitants libres de l’empire deviennent citoyens romains : ainsi le veut l’édit de Caracalla. Cela vaut donc aussi des Juifs, que leur richesse de grands commerçants, avait fait bénéficier de nombreux privilèges sous César, puis Auguste et Tibère. vers 250 Mani de Babylone (216-277) fonde le manichéisme (qui lui vaudra la mort), selon lequel coexistent et s’opposent éternellement un principe bon et lumineux et un principe mauvais et obscur ayant chacun son domaine et chacun sa création Pelliot 250 L’empereur Dèce, d’origine illyrienne, prend un édit qui contraint tous les habitants de l’empire à assister aux cérémonies sacrées de la religion traditionnelle et à conserver ensuite le certificat de présence. 258 L’empereur Valérien prend deux édits qui interdisent le culte, puis la profession même du christianisme, sous peine de mort pour le clergé et pour les fidèles des classes supérieures. St Cyprien, évêque de Carthage - Nul ne peut avoir Dieu pour Père s’il n’a l’Eglise pour Mère - est martyrisé, mais aussi les papes[8] Fabien et Sixte à Rome, les évêques Saturnin à Toulouse et Denys à Paris. Parti combattre les Perses, Valérien sera battu à Edesse et fait prisonnier : Gallien demeure seul empereur[9] . 260 Sept ans plus tôt, Francs et Alamans ont forcé la frontière gauloise, poussant leurs avancées jusqu’au bas Rhône et à l’Espagne. Le désordre et la peur s’installent en Gaule, à tel point qu’un officier gaulois, Postumus, est proclamé empereur par ses troupes, pour repousser l’envahisseur ; et cela marcha plutôt bien - Rome commença par fermer les yeux - , et ce dernier parvint à rétablir l’ordre en Gaule, en Espagne, en Bretagne ; quelques années plus tard, il poursuivait les envahisseurs outre Rhin : malheureusement, il provoqua le mécontentement de ses troupes en leur refusant le pillage de Mayence : il fût assassiné et Mayence pillée. Chahpuhr I°, Roi des rois, de la dynastie des Sassanides, inflige une lourde défaite à Antioche à l’empereur Valérien qui est fait prisonnier, emmené en Iran et tué : sa peau est suspendue dans un temple après avoir été teinte en pourpre. vers 260 Le Chinois Pei Xiu (224 - 271) réalise une représentation cartographique de la Chine en dix huit feuilles, une par territoire vassal de l’empereur : il a adopté le système du quadrillage. L’usage du thé se répand dans les cours chinoises : les lettrés de Luoyang, capitale de Cao Cao et de ses fils, en font une grande consommation. Il serait venu des pays barbares : c’est peut-être pour ne pas reconnaître cela que les Chinois inventèrent une légende le faisant remonter à Shen Nung, trois mille ans plus tôt. fin 270 L’empereur Aurélien, après une défaite à Plaisance devant la tribu alamane des Juthunges, organise le siège de Rome, puis reprend l’offensive et écrase les Vandales et les Iazyges en Pannonie, les Juthunges en Cisalpine, les Goths et les Carpes en Dacie - l’actuelle Roumanie -, province dont il décidera de se retirer. 272 Aurélien soumet la reine de Palmyre, Zénobie, et à nouveau la Gaule, où il bat à Chalons sur Marne Tetricus, empereur de la Gaule, successeur de Postumus et de Victorinux, résidant à Trèves : l’empire gaulois aura duré quinze ans. 276 - 282 L’empereur Probus autorise à nouveau pour la Gaule la plantation de vignobles, qu’avait interdite Domitien en 96. 289 Fondation de la cité maya d’Uaxaktun, dans l’actuel Guatemala. A l’autre bout du monde, des moines bouddhistes sculptent deux bouddhas géants de cinquante trois mètres de haut pour l’un, trente cinq pour l’autre dans les falaises de Bamiyan, à l’ouest de Kabul. Ils résisteront vaillamment aux injures du temps jusqu’à être victimes de la fureur des Talibans en février 2001. L’empereur Constance Chlore épouse Théodora, et répudie sa concubine Hélène, connue serveuse dans une taverne de Drepanum, en Bythinie - actuelle Turquie -où elle était née. Ils ont eu un fils, Constantin. Chrétienne, elle éduque son fils comme elle croit bon de le faire. Quand Constantin deviendra empereur à la mort de son père en 306, il rappellera sa mère à la cour, lui donnant le titre d’Augusta : Hélène deviendra alors impératrice. 292 Lyon perd son monopole de la vente du vin, puis son statut de capitale : elle va redevenir une ville moyenne. Les fouilles archéologiques les plus anciennes de la civilisation maya retenaient la stèle de Tikal, comme étant la première où l’on voit une inscription chronologique : elle porte l’inscription en « long compte » 8.12.14.8.15, ce qui correspondrait à l’an 292 après JC, et marque le début de la période classique de la civilisation maya : elle durera six cents ans, se développant de la presqu’île du Yucatan, au Mexique, vers le sud, jusqu’au Pacifique, soit à peu près 900 km sur 550 km. : cela inclut aujourd’hui le Guatemala, Honduras, et les Etats mexicains du Yucatan, Campeche, Tabasco, Quintina Roo et le Chiapas. Copán est l’un des principaux centres cérémoniels, dont l’apogée se situe au IX° siècle, avec l’un des plus beaux escaliers à hiéroglyphes - soixante trois marches - constituant le plus long texte de toute l’aire maya. Les sculptures sont en trachyte de couleur pistache, qui résiste beaucoup mieux à l’érosion que le stuc des sculptures voisines. La cité maya toltèque de Chichén Itzá, sera édifiée en 534, sur un site pourvu de deux puits naturels, à l’ouest de l’actuelle Valladolid. La principale pyramide est pourvue d’un escalier de 91 marches sur chacune des 4 faces, ce qui donne, en ajoutant la marche sommitale, 365, le nombre de jours de l’année. La bonne conservation des monuments en fait l’un des sites les plus visités du Mexique et, le 7 07 2007, cette cité sera élue par 7 millions d’internautes au rang de l’une des sept merveilles du monde, contre le gré bien sur des « officiels » de la culture que sont l’UNESCO, l’ONU, que la démocratie directe insupporte. Leur capitale était Tula, 80 km au nord de Mexico, regroupant pyramides, temples renfermant les atlantes, statues austères et renfermées sous la domination du Serpent à plumes, le dieu civilisateur, souverain et grand prêtre du peuple Toltèque. Les Mayas étaient passionnément attachés à la terre et se sentaient liés de façon très étroite avec le maïs, son principal produit. Le dieu du maïs était donc plus que la personnification poétique du pain quotidien et on avait pour lui une tendresse toute particulière. Le centre cérémoniel était aussi chef lieu religieux et administratif, mais n’était pas un lieu d’habitation : le peuple habitait des villages disséminés dans la campagne. Vivant sous l’influence toute puissante de l’astronomie dont ils tiraient une astrologie, (…selon leur perception ; ils redoutaient par exemple plus que tout l’éclipse du soleil) ils développèrent abondamment tables à éclipses, calendriers, autant de connaissances très abstraites qu’était loin d’avoir alors l’occident ; pour le clergé, toute cette cosmologie était un très bon fonds de commerce, dont il usait et très probablement abusait. Dans le même temps ils se révélèrent incapables de progrès techniques : ils construisaient des routes mais n’avaient pas sû utiliser la roue, ils ne savaient pas peser, ils construisaient des temples, mais ne connaissaient ni la voûte en plein cintre ni en arc brisé. fin ~ III° siècle L’empire romain poursuit une vie institutionnelle mouvementée : il y a beaucoup de révoltes, mais il n’y a pas de révolution : les révoltes ne peuvent être que paysannes et ces insurrections ont toujours été incapables de résister aux troupes organisées ; elles ont pour cause le poids des charges fiscales, l’inflation monétaire : on parlera de la Bagaude que justifiera 150 ans plus tard Salvien : Je parlerai à présent des Bagaudes, dépouillés par des gens mauvais et sanguinaires, frappés, tués, après avoir perdu jusqu’à l’honneur du nom romain. Et c’est à eux qu’on impute un tel malheur, à eux que nous donnons ce nom maudit, nous qui en portons la responsabilité. Nous les appelons des hommes perdus, eux dont nous avons fait des criminels. Car, qui a fait la Bagaude, si ce n’est notre iniquité, l’improbité des juges, nos sentences d’exil, nos spoliations ? La conversion de l’empereur au christianisme s’inscrira dans la continuité des édits de tolérance, les anciennes divinités continuant à être admises, et même aidées. Depuis un demi-siècle l’« anarchie militaire » avait produit ses effets catastrophiques : si les bons empereurs illyriens, en particulier Aurélien et Probus, ont pu mettre fin aux dissidences et aux invasions, qui avaient troublé le monde romain, l’instabilité du pouvoir demeurait la plaie de l’époque. En cinquante ans, vingt et un empereurs s’étaient succédé, à ne retenir les noms que des princes « légitimes » reconnus par le Sénat, et sans parler des innombrables usurpateurs, les « Trente Tyrans » qu’énumère l’historiographie du IV° siècle. La plupart avaient péri assassinés, victimes d’une conspiration ou de l’humeur changeante des soldats qui les avaient portés au pouvoir. En outre, les guerres avaient ruiné gravement toutes les provinces, dont aucune n’était demeurée indemne de quelque incursion ou agitation : la crise monétaire n’était qu’un aspect - à la fois cause et conséquence - de la crise économique générale ; campagnes ravagées, villes détruites, main d’œuvre insuffisante, production amoindrie, commerce interrompu, finances publiques taries, tel était le tableau qu’offrait l’empire dans la seconde moitié du III° siècle. Le relèvement obtenu en 285 était encore partiel ; il va être poursuivi et accentué, sous un règne qui aura la chance de durer vingt ans, par un homme qui tentera de résoudre les grands problèmes qui se posaient alors et le plus grave de tous, le problème successoral. Cet homme est Dioclétien, nom nouveau que prend, à son avènement l’officier illyrien[10] Dioclès. Comme il demeure en Orient et que la Gaule est troublée par la « bagaude », sorte de jacquerie rurale, il y envoie Maximilien, officier pannonien en qui il a toute confiance, avec le titre de César (mars 286) ; et bientôt, aussi bien pour le récompenser de ses succès sur les rebelles que pour répondre à l’usurpation de Carausius en Bretagne, il l’élève à l’Augustat (septembre 286). Rome est décidément abandonnée comme résidence impériale : Dioclétien se fixe à Nicomédie, d’où il négocie avec la Perse (traité de 287) ; Maximien à Trèves, d’où il surveille la frontière rhénane, sans pouvoir abattre Carausis qui installe en Gaule plusieurs têtes de pont. …/… L’omniprésence des membres du collège impérial, tous des hommes mûrs et expérimentés, renforçait la sécurité de l’empire, dont tous les adversaires purent être abattus. Il ne faudrait pas cependant voir là, comme on l’a dit trop souvent, un partage de l’empire : les Césars ne sont que des exécutants aux ordres de leurs Augustes, dont ils sont devenus les gendres ; ces derniers eux-mêmes ne sont pas sur un pied d’égalité, le second Auguste, qualifié d’Herculius, étant subordonné au premier, qui s’intitule Jovius, et qui est le seul et unique souverain : mandataire de Jupiter, le maître des dieux, il a autorité sur celui qui n’a pour patron qu’un demi-dieu. Ainsi la tétrarchie, comme on appelle ce collège de quatre empereurs, reste une monarchie, les liens familiaux et les titres religieux venant renforcer l’autorité du maître de l’empire. Il ne semble pas que cette organisation soit le résultat d’un système préconçu : Dioclétien l’a improvisé au gré des circonstances : les nominations des Césars, si elles sont de la même année, ont été faites à trois mois de distance. Néanmoins, elles ont inauguré un régime nouveau qui apporte une solution ingénieuse au problème successoral : un avancement automatique devait se faire lors de chaque vacance, à l’intérieur du collège impérial, le premier Auguste détenant la souveraineté pour toute décision. Par là était rendues superflues les initiatives de l’armée, qui avaient rempli tout le III° siècle ; et l’on écarta du même coup toute intervention du Sénat : non seulement sa déchéance était accrue par l’abandon de Rome où ne résidait aucun des empereurs, mais on ne lui demanda même pas de ratifier les choix faits en dehors de lui ; il perd alors l’investiture toute nominale de l’empereur, qui désormais ne tiendra plus son pouvoir que d’un Auguste antérieur. Il ne suffisait pas de rendre au pouvoir impérial la stabilité qui lui manquait, mais à l’empire lui-même une vitalité qu’il avait en partie perdue. Dioclétien y pourvu par une série de réformes, administratives, militaires, fiscales, économiques. …/… Les réformes de Dioclétien avaient été dans l’ensemble judicieuses et efficaces. Il faut cependant constater un échec dans le domaine économique, où l’équilibre. ne pourra être restauré que progressivement et incomplètement en raison des ruines accumulées. Il échouera aussi dans le domaine religieux quand il prétendra extirper le christianisme de tout l’empire. Au cours du III° siècle les églises chrétiennes avaient fait de grands progrès. Avant et après les deux persécutions de Dèce et de Valérien, la propagande des missionnaires et des docteurs avait porté ses fruits. En Orient, le prestige d’un Origène, d’un Denys d’Alexandrie, en Occident, celui de Cyprien de Carthage ont dû favoriser le rayonnement de la religion nouvelle dans les milieux cultivés ; mais on peut penser aussi que le déclin général de la culture, dont on a pour preuve l’éclipse presque totale de la littérature latine ou grecque, a favorisé sa diffusion, en affaiblissant des traditions intellectuelles imprégnées de paganisme. En tout cas, au cours de la longue période de paix qui suit 260, le nombre des évêchés nouveaux paraît considérable en toute région, en Gaule par exemple, ainsi que celui des fidèles dans chaque ville (il n’y en a guère encore dans les campagnes). Les communautés chrétiennes ne sont pas trop gravement troublées par les querelles dogmatiques ou disciplinaires nées de la persécution, comme le schisme novatien à Rome ; elles sont en relations régulières les unes avec les autres, les évêques d’une région prenant l’habitude de se réunir en conciles ; quant à l’unité d’ensemble, elle était assurée par un esprit commun plus que par une hiérarchie organique : la primauté de l’Église romaine s’exerce de façon intermittente, selon les circonstances et l’humeur de ses pontifes, et rencontre souvent des résistances, comme il advint au pape Victor en 190 dans la question de la date de Pâques, au pape Étienne en 256 sur la validité du baptême conféré par les hérétiques. Ces progrès n’auraient pas suffi à eux seuls pour provoquer une nouvelle persécution, car Dioclétien, malgré son attachement aux traditions païennes, n’était pas un fanatique sanguinaire. S’il lança en 296 un édit proscrivant le manichéisme, c’est parce que cette religion nouvelle, où se mêlaient des éléments iraniens et chrétiens, lui parut un danger pour l’unité morale du monde romain au moment de la lutte nationale contre la Perse ; et s’il se décida ensuite à sévir contre les chrétiens, c’est parce qu’à ses yeux les intérêts de l’Etat étaient menacés par leur présence dans l’armée et l’administration : en plusieurs endroits, surtout en Afrique, des soldats incorporés de force avaient refusé les gestes religieux habituellement pratiqués, et ces manquements à la discipline militaire avaient été sanctionnés par des condamnations à mort. Il dut y avoir aussi des incidents dans les milieux civils, puisque toute fonction publique imposait la participation aux cultes officiels, que les chrétiens rejetaient comme idolâtres. Le résultat fut que sous l’influence du César Galère, qui était farouchement hostile au christianisme, Dioclétien procéda en 302 à une épuration de l’armée et de la cour ; puis, à la suite de manifestations subversives, en particulier d’incendies à Nicomédie imputés aux chrétiens, il lança en 303 et 304 successivement quatre édits de persécutions : le premier ne frappait que le culte en ordonnant la destruction des églises et des livres liturgiques, et confirmait l’incompatibilité de la foi chrétienne avec toute fonction ou dignité publiques ; deux autres frappèrent le clergé, puni de prison, puis de mort ; le dernier imposait l’abjuration à tous les fidèles sous peine de mort ou de travaux forcés. La « grande persécution », ainsi qu’on l’appela, sévit cruellement dans tout l’orient : comme toujours, il y eut des apostats (lapsi) ou du moins des faibles qui livrèrent les objets sacrés (les « traditeurs »), mais aussi de nombreux qui versèrent leur sang ou souffrirent dans les mines (les « confesseurs »). En Occident, surtout dans les provinces dont Constance surveillait l’administration (Gaule, Bretagne), il y eut assez peu de martyrs, les autorités s’étant contentées d’appliquer le premier édit. Là où elle fut effective, la persécution dura jusqu’en 311 sans réussir à extirper la religion proscrite : on se lassa de condamner ceux qui refusaient de céder aux injonctions officielles ; les églises interdites subsistaient clandestinement et, comme l’avait écrit Tertullien, un siècle plus tôt, on pouvait constater que « le sang des martyrs était une semence de chrétiens ». Avant de mourir, Galère, qui avait été le principal responsable de la persécution, y mettra fin par un édit de tolérance (311) Dioclétien n’était plus au pouvoir pour reconnaître l’échec de sa politique religieuse ; après avoir célébré solennellement à Rome ses vicennalia, il avait résolu d’abdiquer en même temps que Maximien, au moment où celui-ci commençait sa vingtième année de règne (1° mai 305). Une seconde tétrarchie succéda alors à la première, qui ne dura pas longtemps, et l’anarchie s’installa…/…les circonstances vont ramener de sept à quatre le chiffre des empereurs, sans que l’anarchie soit atténuée. …/… Le système de Dioclétien a pratiquement cessé de fonctionner. Il va s’effondrer totalement le jour où Constantin, envahissant l’Italie et vainqueur de Maxence le 28 octobre 312 au passage du Mont Milvius, aux portes de Rome, se fait reconnaître par le Sénat maximus Augustus : usurpation de souveraineté, reconnue immédiatement par Licinius et Maximin Daïa lui-même qui s’inclinent devant la force ; coup d’Etat, qui restaurait pour un jour l’autorité sénatoriale mais au lendemain duquel le destructeur de la tétrarchie allait fonder un nouveau régime, pleinement monarchique cette fois. L’entrée de Constantin à Rome en octobre 312 portait le coup de grâce à la Tétrarchie. Le vainqueur s’adressa au Sénat pour légitimer son usurpation ; mais c’est la dernière fois que la haute assemblée, bien déchue de ses anciens pouvoirs, surtout depuis que la Ville Éternelle n’est plus résidence impériale, joue un rôle dans l’investiture d’un empereur. D’autre part, quoique Constantin ait dû à ses soldats son avènement de 306 et son accession en 312 à la souveraineté, il rompit avec les méthodes du III° siècle et rabaissa le rôle de l’armée : les princes du IV° siècle ne seront plus des empereurs militaires, mais des monarques absolus qui transmettent leur pouvoir par leur seule volonté à des hommes de leur choix, pris dans leur famille autant que possible. En outre, l’auteur de cette révolution politique accomplit une autre révolution, non moins importante, en se convertissant en 314, au christianisme[11] et en donnant à l’Église, naguère persécutée, toutes les faveurs de l’État. A tous égards, s’ouvre une ère nouvelle, où se manifeste encore l’influence de l’Orient. Jean Remy Palanque L’empire universel de Rome. 1956 [1] La fête de Pâques avait été instituée par les Hébreux, bergers nomades dès l’origine, pour attirer la protection divine sur les troupeaux partant estiver. [2] Le Chanoine Dangoisse, de l’Université de Namur, situe les ordres de grandeur en matière de datation : « Quand on pense que les plus anciens manuscrits de Virgile sont de quatre siècles postérieurs à cet écrivain, ceux de Platon, de treize siècles, et ceux d’Euripide, de seize siècles ! » [3] On est tout de même en droit de suspecter l’impartialité de Sénèque… puisqu’il y avait été exilé, avant de devenir le précepteur de Néron. [4] Les recherches les plus récentes feraient en fait remonter l’existence du papier en Chine au 3° siècle av JC. [5] Le siège de ces constructions est bien sûr la capitale, Tch’ang-ngan, sur le cours de la Wei, un peu en amont de sa confluence avec le Hoang-Ho. [6] On leur doit entre autres notre chère Méditerranée : au milieu des terres. [7] Mais, après tout, en notre XXI°siècle, le cochon représente un des espoirs de greffe d’organe compatible sur l’homme. Le Dr Sachs, grand manitou d’un laboratoire de Boston spécialisé dans la greffe d’organe de cochon sur l’homme, affirme que tous les organes fonctionnent à peu près de manière semblable chez un homme et un autre mammifère : seul diffère le cerveau. Il suffit de parvenir à modifier génétiquement le cochon pour lui enlever le gène qui gêne, à l’origine d’un sucre - l’alphagal - que ne supporte pas l’homme. [8] Le terme pape n’est pas nouveau : il est un titre de vénération que l’on le trouve déjà chez Homère ; c’est lorsque l’évêque de Rome se considérera au-dessus des autres évêques qu’il adoptera ce qualificatif. [9] Il y eut dans l’histoire de Rome quelques périodes où le Sénat reprit le principe collégial des deux consuls : il y eut donc parfois deux empereurs. [10] Illyrien, il restera puisqu’une fois retiré des affaires, c’est à Salone, l’actuelle Split, en Croatie, qu’il se fera construire un palais colossal, dont les vestiges occupent encore un bon quart de la vieille ville, réemployés à l’usage d’une ville contemporaine. Voilà, je pense, le seul site archéologique au monde qui ne soit pas un cimetière ; libre d’accès, à toute heure du jour ou de la nuit, bourdonnant d’une vie merveilleuse. L’œil admire le décor monumental, le protiron, sorte de perron géant, à fronton triangulaire, les portiques, les dalles, les chapiteaux. Le cœur se réjouit de cette foule jeune et allante, qui a adopté l’antique agora pour ses rencontres et ses discussions. Dominique Fernandez. Le voyage d’Italie. 1997 [11] Déjà acquis au christianisme, il avait fait mettre, à la suite d’une vision, le signe de la croix sur le bouclier de ses hommes.
311 - 313 Les édits de tolérance - dont l’édit de Milan en juin 313 - mettent fin aux persécutions contre les chrétiens : restitution aux églises des biens confisqués, exemptions de charges pour le clergé chrétien. Ce n’est que bien plus tard, à la fin du IV° siècle que la Gaule s’ouvrira franchement au christianisme qui, jusque là, n’aura été le fait que d’une minorité de Grecs ou d’Orientaux parlant le grec. En 313, Constantin partage encore le pouvoir avec Licinius, devenu son beau-frère, maître de toutes les provinces danubiennes jusqu’au Bosphore. Il se brouille avec lui un an plus tard et le combat en Pannonie et en Thrace, sans pouvoir l’abattre. Le compromis qui s’ensuit consacre le partage de l’empire. 318 Constantin se plait en Arles, la petite Rome des Gaules : Arles est si heureusement placée, le commerce y est si actif, les négociants y viennent en si grand nombre qu’on y draine tous les produits de l’univers : richesses de l’Orient, parfums de l’Arabie, délicatesses de l’Assyrie s’y trouvent en si grande abondance qu’on les croirait des produits du terroir. vers 320 La terre est plate, qu’on se le dise : Qui serait assez insensé pour croire qu’il puisse exister des hommes dont les pieds seraient au-dessus de la tête, où des lieux où les choses puissent être suspendues de bas en haut, les arbres pousser à l’envers, ou la pluie tomber en remontant ? Où serait la merveille des Jardins de Babylone s’il nous fallait admettre l’existence d’un monde suspendu aux antipodes [1] ? Lactance, précepteur du fils de l’empereur Constantin.(260-325) 8 11 324 Constantin est parvenu finalement à éliminer son collègue Licinius par deux victoires en Thrace et en Bythynie : il décide de faire de Byzance sa nouvelle capitale : c’est bien un acte de réunification de l’empire, sous le signe du christianisme, dont le monothéisme convient bien à la conception du pouvoir absolu qu’incarne l’empereur. Printemps 325 Le corps de la foi nouvelle est fermement décliné, face à l’arianisme : on l’appelle alors Symbole de Nicée[2], - ce autour de quoi l’on se réunit - qui deviendra le Credo Credo in unum Deum *** Je crois en Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre ; et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur ; qui a été conçu du Saint Esprit, est né de la Vierge Marie ; a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli ; est descendu aux enfers, est ressuscité des morts le troisième jour ; est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout Puissant, d’où il reviendra juger les vivants et les morts. Je crois au Saint Esprit, à la sainte Eglise catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle. Amen. Traduction Missel Feder 1956 Je crois en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible. Je crois en un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles : Il est Dieu, né de Dieu, lumière, né de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu Engendré non pas créé, de même nature que le Père ; et par lui tout a été fait. Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel ; Par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme. Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, Il souffrit sa passion et fut mis au tombeau. Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Ecritures, et il monta au ciel ; il est assis à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts et son règne n’aura pas de fin. Je crois en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie; il procède du Père et du Fils. Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire ; il a parlé par les prophètes. Je crois en l’Eglise, une, sainte, catholique et apostolique. Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés. J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir. Amen Traduction 2006 Mais Constantin attendra tout de même la veille de sa mort, en 337, pour se faire baptiser. Jusque là symbole des légions, l’Aigle romaine le cède à la Croix. La légende veut que sa mère Hélène ait découvert la croix du Christ en grattant le sol du Golgotha : ce sera l’étendard principal du fonds de commerce du christianisme pendant plusieurs siècles, les fantassins étant les innombrables reliques des non moins innombrables saints. Nul ne peut dire combien de tonnes aurait pesé la croix que le Christ porta sur le Golgotha si l’on se mettait à additionner le poids de toutes les morceaux de la « vraie croix » qui se trouvent en tous lieux de terre chrétienne. Les empereurs ne furent pratiquement jamais fanatiques ; l’esprit de tolérance marquait leurs décisions : Le paganisme n’est pas pour autant tracassé ni même séparé de l’État : l’empereur, qui demeure pontifex maximus, s’intitule, dans une formule souvent mal comprise, « l’évêque de ceux qui sont en dehors de l’Église »; il n’intervient dans les affaires du paganisme que pour le contrôler, l’épurer, condamnant par exemple la magie, l’haruspicine privée ou la philosophie néo-platonicienne ; et les temples, les sacerdoces, même ceux du culte impérial, conservent leur caractère officiel, leurs subventions. Mais à côté du paganisme, le christianisme devient une autre religion d’Etat : les principes évangéliques inspirent la législation, préoccupée désormais de moralité et de charité ; on proscrit le divorce, la prostitution, les mauvais traitements aux esclaves et aux prisonniers ; le dimanche est même reconnu comme jour férié ; et les évêques sont gratifiés de subventions et de dotations pour la construction et l’entretien des « basiliques » (à Rome, le Latran et le Vatican ; aux Lieux Saints de Palestine, le Saint-Sépulcre, la Nativité ; à Constantinople, les Saints-Apôtres, Sainte-Sophie). Enfin le prince intervient dans les querelles ecclésiastiques afin d’imposer l’ordre et la paix : ce fut le cas en Afrique, pour le schisme donatiste ; en Orient, pour l’hérésie arienne. Le donatisme était né d’une réaction des fanatiques contre les autorités ecclésiastiques jugées trop indulgentes pour les apostats repentants et par là complices de leur péché ; ce qui était particulièrement grave dans un milieu où l’on considérait comme invalides les sacrements conférés par des indignes. En face de l’évêque de Carthage, Cécilien, l’opposition se rallia autour de Donat : le « parti des martyrs » se dressait contre « l’Église des traditeurs », et en 312 toutes les provinces africaines étaient déchirées par le schisme. Dès 313, Constantin fut appelé à juger le litige, auquel il ne pouvait d’ailleurs rester indifférent : entre deux prétendants à un siège épiscopal, il fallait choisir lequel bénéficierait des subventions officielles. Il confia la cause d’abord à l’évêque de Rome Miltiade assisté de prélats gaulois, qui s’adjoignit des Italiens (concile de Latran, octobre 313), puis à un concile de tout l’Occident réuni à Arles (août 314) ; l’un et l’autre condamnèrent les donatistes en reconnaissant la légitimité de Cécilien. C’était déjà trop de deux décisions ; l’empereur accepta néanmoins de reprendre l’examen de la cause et après de nouvelles enquêtes trancha lui-même dans le même sens en 316. Les schismatiques, tenaces et procéduriers, avaient ainsi gagné du temps et pu s’étendre surtout en Numidie ; quand Constantin, excédé, leur refusa non seulement toute faveur, mais même la liberté du culte, ils résistèrent par la force : ce fut une véritable persécution, avec bagarres, pillages, massacres, jusqu’au jour où l’empereur, lassé de cette résistance, leur accorda enfin la tolérance en 321. L’arianisme était une hérésie portant sur le dogme trinitaire : à l’opposé des théologiens d’Asie Mineure, condamnés à Rome dès le début du III° siècle, qui, pour sauvegarder l’unité divine, ne faisaient du Christ qu’un « mode de la divinité », l’école d’Antioche, insistant sur la transcendance divine, subordonnait le Rédempteur à son Père. Un prêtre d’Alexandrie, Arius, [256-336] , formé à cette école, soutint que le Fils n’était qu’une créature, tirée du néant et adoptée par Dieu, ce qui le fit condamner par son évêque et un concile égyptien ; mais il trouva des adeptes parmi ses anciens condisciples d’Antioche, comme les deux Eusèbe, l’évêque de Césarée de Palestine et celui de Nicomédie, où résidait alors Licinius. L’Orient était divisé autour de cette doctrine au moment où Constantin y arriva vainqueur en 324 ; immédiatement est convoqué un grand concile, dont l’empereur assume l’organisation et les frais comme pour celui d’Arles en 314 ; mais, cette fois, la présence de quelques prélats occidentaux, en particulier de légats romains, donnera à la réunion un caractère universel : le concile de Nicée, en Bithynie, est le premier concile « œcuménique » (printemps 325). Sous l’influence des Occidentaux, surtout d’Osius de Cordoue, un symbole de foi y fut adopté, qui rejetait formellement l’arianisme en proclamant le Fils de Dieu « consubstantiel » au Père (homoousios), ainsi que de nombreux canons disciplinaires, posant des règles pour l’élection et le sacre des évêques, conférant aux évêques des chefs lieu de provinces (les « métropolitains ») une autorité sur leurs suffragants, reconnaissant à quelques sièges éminents, Antioche, Alexandrie, Rome, une autorité supérieure, d’ailleurs mal définie. L’Église, libérée de toute entrave, modelait son organisation sur celle de l’empire, en adoptant le cadre provincial pour sa hiérarchie ; fait plus grave, sa docilité tolérait les immixtions de l’Etat dans sa vie intérieure : en contrepartie des faveurs dont elle était comblée, elle devait subir une protection onéreuse, dont nul au début ne se plaignit, mais qui devint bientôt abusive et intolérable. Constantin lui-même, se laissant persuader par d’habiles intrigants, principalement Eusèbe de Nicomédie, accepta, sans avoir conscience de se déjuger, de gracier et réhabiliter Arius, et de condamner et déposer des nicéens, d’abord Eustache d’Antioche (330), puis le nouvel évêque d’Alexandrie, Athanase, qui fut envoyé en exil en Gaule (335). Loin de laisser aux conciles et à l’évêque de Rome la solution des problèmes religieux, le premier empereur chrétien, continuant les traditions de la cité antique et des monarchies païennes, trouva naturel de prendre en main la direction des affaires ecclésiastiques : sans le vouloir, Constantin compromit ainsi gravement les intérêts de l’Eglise et plongea l’État dans des complications infinies en ouvrant la voie à ce qu’on appellera le césaropapisme byzantin. Jean Remy Palanque L’empire universel de Rome. 1956 Le martyr chrétien n’avait pas d’armes. Et les clercs, interdiction d’en porter. Comment est-on passé des objecteurs de conscience des premiers siècles, qui refusent de porter l’épée, conformément aux préceptes d’Hyppolite, allant jusqu’à mourir pour échapper au service militaire de l’Empire, aux milites Christi, qui ne se refuseront aucune effusion de sang pour venir à bout des « ennemis de Notre-Seigneur » ? Certains répondent : un accident est arrivé, la conversion de Constantin. Malheureux aléa, qui transforma un credo pacifiste, voire anarchisant, en idéologie d’Etat. Le Christ a conquis l’Empire qui l’a conquis, après trois siècles d’opposition clandestine. La religion clandestine, devenue avec Théodose, obligatoire, elle dut mettre l’Evangile au rancart pour survivre aux barbares. D’où l’inversion des signes. Ce qui était un mal - le métier militaire - devient un bien… ce ne sont plus les centurions que l’on excommunie mais les déserteurs. Régis Debray Le feu sacré Fayard 2003 vers 325 Pacôme, - qui sera canonisé - construit à Tabenissi, sur le Nil, en Thébaïde, ce qui peut être considéré comme le premier monastère chrétien. Les Romains construisent un étonnant ensemble de 16 moulins à eau à Barbegal, près d’Arles : ils entraînent 16 roues à aube de 2.1 m Ø. On estime leur production entre 4 et 5 tonnes de farine par jour. Le site choisi utilisait une belle pente naturelle en amont de laquelle il construisirent un aqueduc. En fait cela va rester encore longtemps exceptionnel et l’utilisation généralisée de moulins à eau sera plus tardive. 11 05 330 L’empereur inaugure la nouvelle capitale Constantinopolis et son magnifique palais construit en bordure de la Propontide. A l’égale de Rome, - elle sera nommée La Jeune Rome - elle se verra dotée d’institutions (Sénat, fonctionnaires spéciaux etc…) et du plus important : Panem et Circenses. 336 Lo Tsun, moine bouddhiste, s’en va en pèlerinage sur la route de la soie. Une vision de son Seigneur au milieu d’une constellation de mille points lumineux le fait s’arrêter sur le lieu. Il entreprend d’y creuser une grotte, en couvre les murs d’enduit et y peint des scènes de la vie du Bouddha. L’œuvre fut poursuivie pendant mille ans : près de cinq cents grottes furent creusées, ornées de fines peintures murales et de statues en terre cuite, donnant ainsi naissance au sanctuaire de Mogao, à peu près 94°E, 40°N, proche de l’antique cité de Dunhuang, témoin privilégié de la métamorphose du bouddhisme tibétain et chinois à l’iconographie jusqu’alors abstraite en une religion représente les histoires fabuleuses de dieux aventureux, rois ambitieux, moines éclairés et chevaliers errants. Le sanctuaire changea souvent de nom : Mogaoku, Grottes d’une hauteur inégalée, Quianfodong, site des mille Bouddhas. Au XI° siècle, plus de cinquante mille manuscrits et peintures y furent cachés, dont le Sûtra du Diamant, que Sir Aurel Stein découvrira en 1907 et achètera une bouchée de pain pour le remettre au British Museum. Le site devint la seule bibliothèque bouddhiste de son temps. 320 - 342 Frumentius et Aedesius évangélisent Axum, - capitale de la Nubie - aujourd’hui au nord de l’Ethiopie. Son ouverture sur la Mer Rouge est à Adulis. Cent cinquante ans plus tard des moines syriens donneront à l’Eglise abyssine sa spécificité : elle aura son rite propre, le rite copte éthiopien, où l’on retrouve maintes pratiques hébraïques, nées d’une importante immigration juive du I° au VII° siècle ; seule, la minorité falasha resta juive, les autres se convertirent au christianisme. Ezana, le premier roi chrétien, laissera des dizaines d’obélisques de granit mesurant de trois à vingt sept mètres de haut, sur lesquels sont gravées des formes géométriques complexes. Rois et nobles étaient enterrées dans des caveaux et cryptes creusées à plusieurs mètres de profondeur. A la fin du V° siècle, son souverain Silko, lui rattachera le royaume voisin de Méroé. Le déclin d’Axum commencera à la naissance de l’Islam. A l’autre extrémité de l’Afrique s’est crée l’empire du Ghana, qui exercera son hégémonie sur plus d’un million de kilomètres carrés : Sahel, bassin du Sénégal et Haut-Niger. Il tiendra du III° au VIII° siècle, entretenant une armée qui aura jusqu’à deux cent mille hommes ; riche de l’or de ses provinces du sud, il entretenait un important commerce avec le Maghreb. Quatre cents ans plus tard, l’arrivée de l’islam, les conversions forcées auront raison de son unité, mais il ne disparaîtra vraiment qu’en XI° siècle. 353 -356 Constance II est arien et le fait savoir ; il fait promulguer une loi antinicéenne, fait condamner Athanase, le pilier de l’orthodoxie, qui dut quitter Alexandrie et s’enfuir au désert ; ceux qui refusèrent de s’associer à cette condamnation furent eux aussi exilés : Hilaire de Poitiers, le pape Libère… Dès le règne de Constance II, des persécutions cruelles ont été lancées contre les « hellènes » ou « tenants de l’ancienne foi », qui eurent beaucoup plus d’ampleur et de durée, et un caractère beaucoup plus acharné et méthodique que les persécutions des empereurs païens contre les chrétiens, comme se plaisent à la souligner les historiens actuels. Pierre Chuvin vers 350 Basile, après un long voyage en Orient, fonde un monastère à Césarée, en Cappadoce, avec une règle plus contraignante que celle de Pacôme. L’homme est un animal qui a reçu vocation d’être divinisé [3]. Chez les Goths, l’évêque Ulfila, qui éprouve une sympathie certaine pour l’arianisme, évangélise en ajoutant à l’alphabet latin de nouveaux caractères propres à rendre les sons spécifiques de l’écriture runique des Germains. 354 La fête de Noël est fixée au 25 décembre, jusqu’alors fête du dieu Mithra dans l’empire romain : Mithra, dieu indo perse de la lumière, était vénéré par les militaires et les marins, promettant l’immortalité à ses initiés. Le mithraïsme devint même religion d’Etat sous l’empereur Aurélien (214 - 275). On faisait ainsi « l’économie » d’un jour férié. Martin a trente sept ans : incorporé dans l’armée impériale, il est aux portes d’Amiens, où, pour mettre un pauvre à l’abri du froid, il coupe sa chlamyde - le manteau - en deux pour lui en donner une moitié. Il se fait baptiser trois ans plus tard, devient exorciste de l’évêque Hilaire de Poitiers, qui est déporté pour s’être opposé à l’empereur Constance sur l’arianisme. Il part alors en Italie, puis sur la petite île de Gallinaria, près de la Corse. Chassé de Milan en 358, il revient à Ligugé en 363, où il fonde la première communauté monastique de la Gaule. Evêque de Tours en 371, il préfère la vie monastique et fonde l’abbaye de Marmoutier, évangélisant les campagnes. Il meurt en novembre 397 en Touraine : Poitevins et Tourangeaux se disputeront sa dépouille…qui finira par revenir à Tours en barque sur les eaux de la Loire : à son passage tout refleurit : on prendra soin de s’en souvenir avec l’été de la Saint Martin. Cette carrière bien remplie sera très largement reconnue : quatre mille paroisses portent son nom, tout comme les cathédrales de Mayence, Utrecht, Groningue, Liège, Courtrai, Lucques, Linz, Bratislava, Mexico, La Nouvelle Orléans. Les abbayes de Ligugé et Marmoutier par contre, disparurent relativement vite. Du V° au X° siècle, Tours sera le grand pèlerinage. Toute cette énergie déployée pour l’évangélisation ne pouvait pas ignorer les inévitables « débroussaillages » à entreprendre avant de construire : on le dit grand destructeur de mégalithes…on le dira encore de Saint Eloi, 300 ans plus tard. 360 Paris n’a pas encore la chanson, mais a déjà l’air : J’étais en quartier d’hiver dans ma chère Lutèce. C’est ainsi que les Celtes appellent la petite ville des Parisiens, située sur le fleuve qui l’environne de toute part, en sorte qu’on n’y peut aborder que de deux cotés par deux ponts de bois. Il est rare que la rivière se ressente beaucoup des pluies de l’hiver et de la sécheresse de l’été. Ses eaux pures sont agréables à la vue et excellentes à boire. Les habitants auraient de la peine à en avoir d’autres, étant comme ils sont dans l’île. L’hiver y est très doux à cause de la chaleur, dit-on, de l’océan, dont on n’est pas à plus de 9 stades, et qui, peut-être, répand là quelque douce vapeur : or, il paraît que l’eau de mer est plus chaude que l’eau douce. Que ce soit cette cause, ou quelque autre, qui m’est inconnue, le fait n’en est pas moins réel. Les habitants de ce pays ont de plus tièdes hivers. On y voit de bonnes vignes et des figuiers même, depuis qu’on prend soin de les revêtir de paille et de ce qui peut garantir les arbres des injures de l’hiver… Julien l’Apostat. Misopogon. Il tenait garnison en Gaule et passait tous les hivers à Lutèce, où il sera d’ailleurs couronné empereur en novembre 361, seul après Constantin à ne pas être chrétien, d’où son surnom. Il publiera en 362 un édit interdisant l’enseignement aux professeurs chrétiens. Dévot de la Mère des dieux et du Soleil, il a l’ambition, durant son court règne de fusionner toutes les croyances pour réaliser l’impossible accord de tous ses sujets, quelle que soit leur confession. L’Histoire du Monde. L’Antiquité Larousse 1996. Le temps des dieux d’avant était bel et bien passé : il envoya un émissaire à Delphes qui se vit répondre par l’oracle :
Il quittera Paris, mais cela ne lui réussira pas : en 363, il resta quelques temps à Harran (où s’étaient établis il y a bien longtemps Abraham et Sarah, rive gauche de l’Euphrate, au nord-est d’Alep) avec son quartier général avant que de tenter de se tailler un empire en Perse, ce qui lui coûtera la vie, le 26 juin de la même année. Mais à Paris, il est d’autres années qui sont moins tendres puisqu’il voit un jour la Seine charrier d’énormes blocs de glace… on croirait, écrit-il, voir flotter des blocs de marbre blanc sortis des carrières de Phrygie (plus précisément celle de Dokimeion). On estime que la ville ne compte alors pas plus de huit mille habitants. La douceur de l’Île de France était donc déjà connue, elle se confirmera au fil du temps, et quoi que l’on pense du Paris, capitale de la France, et donc devenu rapidement centre du pouvoir, avec tous les aspects négatifs que cela peut avoir, il n’en reste pas moins que ceci n’a jamais porté atteinte à cette très réelle gentillesse parisienne, faite d’attention aux autres, de bonne humeur et de goût pour une vie sociale agréable ; et il est bien vrai encore aujourd’hui que l’on ne peut enfermer les Parisiens entre les deux extrêmes de la perception du provincial chantés par Julien Clerc et Georges Brassens : les gens d’ici ne sont pas plus grands, plus fiers ou plus beaux, seulement, ils sont d’ici, les gens d’ici, ce qui pour Julien Clerc, est une manière d’enfoncer des portes ouvertes comme le fait Rachida Dati quand elle a un verre dans le nez, ou bien, à l’autre bout, la perception vitriolée de Georges Brassens : les imbéciles heureux qui sont nés quelque part, appréciation qui présente l’avantage de se passer de tout commentaire. 365 Un tremblement de terre détruit partiellement nombre de villes de la côte africaine de la Méditerranée : Leptis Magna et Subratha, sur le littoral de l’actuelle Lybie, Alexandrie en Egypte. 376 Les Huns arrivent : ils commencent par envahir le pays des Alains - entre mer d’Azov et Caucase -, d’autres s’installent sur les rives du Danube. Ils mangent, boivent, dorment et tiennent conseil à cheval. […] Ils portent des vêtements de lin ou des peaux de campagnols cousues ensemble. …/… plebs truculenta - foule d’épouvantables gueux -. Ammien Marcellin 9 08 378 Les Goths, poussés par les Huns, écrasent les armées romaines. Gratien, empereur d’Occident, avait quitté la Gaule pour venir secourir l’empereur Valens, à Andrinople (actuelle Edirne, en Turquie), où Valens meurt. Il n’arrivait pas souvent aux empereurs romains d’être sifflés aux jeux du cirque. Il fallait vraiment que la foule fût exaspérée, ou le souverain fort impopulaire, pour qu’on manque de respect à sa très sacrée personne, dans cet empire aux allures tyranniques où il suffisait de calculer l’horoscope de l’empereur pour être condamné au bûcher. C’est pourtant ce qui arriva à l’empereur d’Orient Valens, au printemps de 378, lorsque les spectateurs le huèrent dans l’hippodrome de Constantinople : il sut immédiatement que c’était un bien mauvais signe : le prince était élu à vie mais il existait des moyens de se débarrasser de lui lorsqu’il déplaisait. Certes, Valens, proche de la cinquantaine (signalée par un embonpoint marqué), légèrement boiteux, aveugle d’un œil, bien intentionné mais un peu raide de caractère, n’avait jamais été aimé par son peuple - bien qu’il lui ait offert l’aqueduc qui aujourd’hui encore, dans Constantinople devenue Istanbul, porte son nom. Mais ce sont les événements dramatiques, survenus aux frontières de l’empire, qui ont déclenché la colère des Romains et leurs sifflements. Depuis près de deux ans, les Barbares rôdaient impunément dans la riche province de l’Empire romain d’Orient qui, des faubourgs de Constantinople, s’étendait jusqu’au Danube. Des remparts de la ville, on voyait la fumée des villages incendiés; les sénateurs n’osaient plus gagner leurs villas à la campagne d’où les esclaves s’étaient souvent échappés pour rejoindre des bandes de brigands, quitte à les conduire jusqu’aux cachettes où leurs maîtres gardaient l’or. Un flot de fuyards en provenance de l’arrière-pays s’entassait dans la capitale, propageant les mêmes récits d’horreur: des razzias sanglantes, des propriétaires torturés, des femmes violées et emportées. L’empereur n’avait rien fait pour enrayer ce fléau, disait-on; sinon des mesures insuffisantes et isolées comme l’envoi de quelques troupes qui avaient fini par se faire battre ou détruire des petites bandes sans oser s’attaquer aux plus redoutables. S’il tenait à son diadème, et à sa vie, il fallait que Valens agisse. Et pourtant, c’était l’empereur lui-même qui les avait accueillis, ces Barbares, cet ensemble de tribus installées au nord de la mer Noire (en Roumanie, Ukraine et Moldavie) qu’on appelait collectivement les Goths. En 376, ils s’étaient présentés sur la frontière, en suppliant d’être admis dans l’empire, car un ennemi redoutable surgi des steppes asiatiques, les Huns, les chassait de leurs champs et de leurs cabanes. Les conseillers de Valens lui avaient alors assuré que c’était sa bonne fortune qui lui amenait toute cette main-d’œuvre, tous ces «prolétaires », comme on disait alors, qui travailleraient la terre et serviraient dans l’armée. On s’était frotté les mains car l’empire se préparait à envahir l’Iran et on avait faim d’hommes. Valens aurait pu dire que ce n’était pas sa faute si cette opération humanitaire, le plus important accueil de réfugiés jamais tenté dans l’histoire de l’empire, avait tourné à mal, au contraire de tant d’opérations semblables qu’on avait menées à bien sous ses prédécesseurs. C’est le nombre imprévu des Barbares (peut-être 50 000) qui avait empêché de les dénombrer correctement, donc de prévoir des solutions efficaces pour leur réinstallation. C’est aussi à cause de l’empressement et de la désorganisation que le passage du Danube, l’une des frontières naturelles de l’empire, avait été une telle épreuve pour les réfugiés. Des familles entières s’étaient noyées, d’autres avaient été séparées, et les officiers romains, en quête d’esclaves, avaient vite fait de ramener chez eux la jeune fille ou le garçon égarés, comme l’opinion publique ahurie devait l’apprendre plus tard. Une fois les Barbares entassés dans des camps, dans les plaines de Thrace au bord du Danube, il avait fallu les nourrir comme on le leur avait promis. Mais, les militaires chargés de cette opération avaient vite découvert qu’on pouvait en tirer de beaux profits, en revendant aux réfugiés les rations que ceux-ci étaient censés recevoir gratuitement. La corruption était si répandue dans l’Empire romain que personne n’avait prévu que les Barbares, eux, ne s’arrangeraient pas de ce système… Les Goths étaient bien trop nombreux par rapport aux soldats. Certains parmi eux avaient même pu éviter de consigner leurs épées : il avait suffi, là encore, de glisser quelque cadeau dans les mains des sentinelles… Face à des bandes de réfugiés goths devenus brigands, Valens décida de s’occuper lui-même du problème; il ajourna la guerre contre les Perses et rappela l’armée à Constantinople. En quittant sa capitale, il n’eut pas le temps de juger un moine catholique qui avait osé le dénoncer publiquement : car lui, Valens, était bien chrétien, mais de la secte arienne (condamnée par le concile de Nicée en 325), qu’il favorisait systématiquement au détriment des catholiques. Il ordonna de garder l’impertinent en prison jusqu’à son retour, mais le moine lui prédit: « Si tu n’arrêtes pas de persécuter les croyants, il n’y aura pas de retour. » Quelques jours après, le 8 août 378, Valens tombait sur le champ d’Andrinople (l’actuelle Edirne, en Turquie d’Europe), au milieu de son armée écrasée. L’agenda politique de l’empire venait de changer pour toujours : il ne s’agissait plus, désormais, d’anéantir ou d’expulser les Goths, mais de trouver à tout prix un accord avec eux, en acceptant de les entretenir sur le sol de l’empire. Ce qui fut chose faite en 382, lorsque le successeur de Valens, Théodose, accorda aux Goths un fœdus : des terres sur la rive droite du bas Danube et des revenus du fisc. Avec cette installation officielle des Goths dans l’empire allaient débuter ce que les historiens appelleront, bien plus tard; les invasions barbares. Alessandro Barbero .Université de Vercelli. Piémont Mais ses successeurs parviendront finalement à juguler le danger : les barbares, soumis, acceptèrent les traités qui faisaient d’eux des fédérés. On trouve même aujourd’hui des historiens pour en faire plutôt des immigrés, pour lesquels les grandes invasions sont remplacées par les grandes migrations : Les Barbares, souvent des réfugiés, étaient une ressource plus qu’un danger. Il y avait bien une gestion étatique de l’immigration, avec des bureaux chargés de trouver du travail, des logements à cette main d’œuvre appréciée. Ce système s’est déréglé, justement à partir d’Andrinople. Alessandro Barbero 379 Après la mort de Valens, nommé par l’empereur d’Occident Gratien, Théodose devient empereur d’Orient. 04 379 Un certain réveil des traditions ancestrales amènent l’empereur Gratien, sous l’influence d’Ambroise, à renoncer à la dignité de pontifex maximus. Il fera enlever de la Curie l’autel de la Victoire, objet de culte officiel à chaque séance du Sénat, il laissera à l’initiative privée les cultes traditionnels… etc : c’était une véritable séparation du paganisme et de l’Etat qui était ainsi prononcée 08 379 et 04 380 Lois de Théodose interdisant aux hérétiques tout acte de propagande et confisquant leurs lieux de culte. Saint Ambroise, évêque de Milan, fougueux pourfendeur de l’arianisme, très écouté de Théodose, était derrière tout cela. Il avait déjà reçu mission d’aller en Illyrie déposer les évêques ariens et les remplacer par des nicéens. 02 380 L’édit de Théodose, après sa conversion au christianisme, proclame celle de tout l’empire romain : les persécutions contre tous les hérétiques devenaient dès lors couvertes par le pouvoir : c’était la fin de l’arianisme. Les Juifs virent réduits les privilèges accordés par les empereurs « païens ». La foi catholique devient obligatoire, mettant fin à la tolérance qui avait jusqu’alors marqué l’attitude du pouvoir envers les religions. …/… l’empire romain devenait un empire chrétien, ce qui signifiait que les sujets de l’empereur avaient pour ancêtres spirituels non les héros de la guerre de Troie mais Abraham et Moïse. Autrement dit les chrétiens, qui veulent être le « verus Israël »,- l’authentique Israël -, pensent que l’histoire commence, non à Mycènes ou à Cnossos mais à Ur en Chaldée, et se continue à Jérusalem. Cependant, pour que le monde gréco-romain devienne juif, il a fallu d’abord que les Juifs devinssent grecs. Selon le mot que je cite souvent d’Elias Bickerman : « Les juifs sont devenus le peuple du Livre quand ce Livre a été traduit en grec. » C’est là une longue histoire, qui commence à Alexandrie mais dont Jérusalem est également partie prenante. Pierre Vidal-Naquet L’Atlantide Points 2007 04 381 Le grand concile de Constantinople confirme la condamnation de l’arianisme sous toutes ses formes et de toutes les autres hérésies, et le pape Damase adopte pour l’Eglise romaine le latin comme langue liturgique en remplacement du grec. 09 381 Le concile d’Aquilée dépose les derniers évêques ariens d’Illyrie. 02 387 Les élites d’Antioche manifestent leur mécontentement dans les rues face à une nouvelle taxe ; ils sont d’abord soutenus par la jeunesse, qui se met à détruire les statues de l’empereur, puis à jouer avec les débris : ces chers petits ne savaient pas que c’était là crime de lèse-majesté, lequel suspend le droit : les principaux responsables vont être immédiatement exécutés, soit par décapitation, soit brûlés sur le bûcher, soit livrés aux bêtes dans l’arène. Dans un tel cas, les plus jeunes enfants n’étaient même pas sauvés par le fait d’être des enfants ; la tendresse même de leur âge ne leur servait d’aucune défense dans leur implication dans de tels crimes. Libanius Mais la délinquance ne franchissait habituellement pas ces limites et restait cantonnée dans des attitudes de hooligans assez rarement inquiétés, car appartenant le plus souvent à la jeunesse dorée, enfants de familles patriciennes. 387 Augustin est né en 353 à Thagaste, aujourd’hui Souk-Ahras en Algérie, puis est allé poursuivre ses études à Carthage où crépitait la chaudière des honteuses amours. Et il gardera son avis sur la question : Supprime les prostituées, les passions bouleverseront le monde ; donne-leur le rang de femmes honnêtes, l’infamie et le déshonneur flétriront l’univers. De Ordine En 383 il tente sa chance à Rome d’où il fut nommé à la chaire de rhétorique de Milan. Dans un jardin, il entend l’injonction d’une voix d’enfant :
Il prend l’Epître de St Paul aux Romains :
Saint Ambroise le baptise et il rentre au pays où il fonde une communauté à Hippone, près de l’actuelle Annaba, dont il devient l’évêque en 396. Jusqu’à sa mort en 430, dans sa ville assiégée par les Vandales, il consacrera tout son temps à la prédication, aux débats, à l’enseignement, et encore à l’écriture, - dont les Confessions -. Son attitude quant à l’esprit qui devait prévaloir en matière de conversion n’excluait pas catégoriquement la violence : Il vaut mieux, - qui en douterait ? - porter les hommes à honorer Dieu par l’instruction, que les y contraindre par la crainte et par la douleur des châtiments. Mais, si certains sont rendus meilleurs de cette façon, on ne doit pas pour autant abandonner à eux-mêmes ceux qui ne leur ressemblent pas. …/… Ce n’est pas en vain qu’ont été institué la puissance du roi, le droit au glaive du juge, les ongles de fer du bourreau, les armes du soldat, les règles de l’autorité, la sévérité même d’un bon père. Toutes ces choses ont leurs normes, leurs causes, leurs raisons, leurs utilités. Sans avoir fondé lui-même de communauté monastique durable - le contexte ne s’y prêtant guère - Saint Augustin va devenir le principal inspirateur, avec Saint Benoît de Nurcie, de la spiritualité des grands ordres religieux à venir. 388 Ambroise impose ses vues sur la suprématie de l’Eglise en faisant sortir du chœur l’empereur qui voulait qu’on adoptât en Occident la coutume de l’Orient. Affaire de protocole, certes, mais le protocole est la politesse de tous les puissants. Saint Ambroise eut gain de cause : imperator intra ecclesiam, non supra ecclesiam. Néanmoins, N’oublions pas que les sept premiers conciles qui ont fixé la doctrine de l’Eglise ont été convoqués à l’initiative de l’Empereur et tenus au Palais impérial. Nos dogmes (révélés) furent en leur temps des décrets (arbitraires). Régis Debray Dieu, un itinéraire. Odile Jacob 390 Guerroyant ferme contre les Barbares, Théodose, suite à une sédition au cours de laquelle avait été assassiné le gouverneur, avait fait exterminer dans le cirque de Thessalonique trois mille innocents : Ambroise, évêque de Milan, le somme alors de se repentir, lui interdisant l’entrée de sa cathédrale : Tu as imité David dans son crime, imite-le dans sa pénitence. Théodose va se soumettre. Cette pénitence publique est la première qu’ait subie un souverain chrétien ; elle manifestait la prétention de l’Eglise à juger des actes du gouvernement pour y faire régner la justice ; c’était une victoire, honorable, cette fois, de la discipline ecclésiastique sur un chef d’Etat qui se reconnaissait subordonné aux lois morales. La papauté médiévale n’oubliera pas les leçons de cet épisode. Jean Remy Palanque L’empire universel de Rome. 1956 Sur ordre de l’évêque, les chrétiens d’Egypte incendient ce qu’il reste du Sérapéion - la bibliothèque d’Alexandrie. 8 11 392 Interdiction générale du culte païen dans tout l’empire, sous ses diverses formes, sacrifices, libations, brûlerie d’encens devant les idoles. La réaction est encore vigoureuse et c’est une vague de mysticisme païen menée par des usurpateurs qui déferle sur toute l’Italie : une véritable guerre de religion s’engage en 394. 393 Sur les conseils toujours très écoutés d’Ambroise, évêque de Milan, Théodose II interdit les Jeux Olympiques dont la démarche païenne met en danger la chrétienté. Il fait fermer les sites et incendier le temple et la statue de Zeus à Olympie, une des sept merveilles du monde, sculptée par Phidias, l’architecte de l’Acropole vers ~ 440 ; statue dite « chryséléphantine », car utilisant simultanément l’or et l’ivoire. 5 et 6 09 394 La bataille du Fluvius Frigidus en Vénétie va voir la déroute et la mort des chefs païens, dirigés par Nicomaque Flavien, préfet de l’usurpateur Eugène. Théodose se trouve brièvement seul maître de tout l’empire romain. Alaric, roi des fédérés Wisigoths, gagné au christianisme monophysite, se trouve aux cotés de Théodose. Il est ambitieux : s’estimant mal récompensé par l’empereur, il ne se fera pas oublier. Théodose entre à Milan et à Rome et abroge les lois de l’usurpateur. Ce sera aussi l’arrêt de mort du paganisme dans la vallée du Nil, et donc de toute la culture égyptienne, totalement religieuse. Je ne crois pas avoir été victime de ce qu’on appelle quelquefois le syndrome d’Alexandrie… La Grande Bibliothèque, qui contenait, dit-on, plus de cinq cent mille manuscrits, le Mouseion où des dizaines de chercheurs, poètes et savants travaillaient et logeaient aux frais des souverains, la Bible des Septante, première traduction en grec des Ecritures, toutes les recherches, études, découvertes des savants de ce temps, d’Hipparque à Erastothène et de Théon à Hypatie, furent des réalités incontestables. Cette Alexandrie-là fut la ville des savants, des artistes et aussi de la tolérance, voire du syncrétisme religieux. Les différents dieux voisinaient sans dommage et parfois même s’apparentaient. Ce qui, hélas, ne sera plus le cas avec l’arrivée et la montée du christianisme où la haine, la terreur et le fanatisme remplaceront l’esprit d’ouverture, la communion des corps et des cœurs. Non, cette Alexandrie sensuelle, savante, tolérante et industrieuse ne survivra pas à la haine et l’acharnement des chrétiens qui finiront par détruire ses temples, incendier ses palais et même assassiner les derniers habitants païens. Jacques Lacarrière Dictionnaire amoureux de la Grèce. Plon 2001 395 Alaric, dès la mort de Théodose, a osé assiéger Constantinople, dont il ne s’éloigne qu’à prix d’or, donné par Rufin, préfet du prétoire d’Arcadius, fils de Théodose. En occident c’est l’autre fils de Théodose, Honorius, qui occupe le trône. Officiellement les deux frères sont encore à la tête de la pars occidentalis et de la pars orientalis d’un empire unique ; mais dans les faits, les deux parties étaient quasiment indépendantes, parfois rivales et leurs diplomaties faiblement coordonnées. 396 Alaric envahit la Grèce, enlève Athènes et dévaste le Péloponnèse. Stilicon, un Vandale devenu defensor de l’Empire, généralissime des armées orientale et occidentale, et régent, parvient à le défaire, mais, victime de querelles naissantes entre Rome et Constantinople, doit se résigner à voir le roi goth nommé maître des milices en Illyricum. 398 Jean Chrysostome - bouche d’or, il ne va pas tarder à devenir saint - devient patriarche de Constantinople . Sa condamnation du luxe des prêtres et de la débauche de l’impératrice lui vaudront d’être déposé, mais le peuple le remettra sur son siège. Il en sera à nouveau chassé. Les chrétiens sont les dépositaires de l’ordre public 401 Alaric franchit les Alpes Juliennes, et assiège en vain l’empereur à Milan. Pâques 402 Alaric, tentant de gagner la Gaule par le Mont Genèvre, est sévèrement battu par Stilicon à Pollentia. Ils vont se poser un temps en Savie, à l’est des Alpes Juliennes, l’actuelle Slovénie. 31 12 406 Vandales Asdings, Vandales Sillings, Sarmates, Alains, Suèves ou Alamans, tous poussés par les Huns des steppes, passent le Rhin gelé, près de Mayence, dans un secteur mal défendu. Il n’est pas inutile de parler un peu « chiffres » pour ne pas se laisser emporter par l’outrance - on entend souvent parler de hordes barbares etc - : dans une Gaule alors peuplée probablement d’à peu près 10 millions, l’ensemble de ces barbares ne représente guère plus qu’un million : noyés dans la masse de sa population, ils y perdirent leur langue au bénéfice du latin et des langues romanes et leur religion au bénéfice du christianisme. Le vrai grand événement dans l’histoire de Rome, celui qui change le cours des choses, c’est, à mes yeux, 406, quand le front du Rhin et du Danube a craqué et que l’Occident latin a été envahi par les corps expéditionnaires germains à moitié romanisés, venus se tailler des royaumes en négociant plus ou moins avec l’empire qui affecte de les considérer comme des alliés. Comme des gens avec qui l’on peut signer des traités, pour sauver la mise, mais qui ne sont pas vraiment animés de bonnes intentions à son égard. Cela étant, l’Empire romain n’a pas été envahi par un peuple, la Germanie ne s’est pas retrouvée vide, elle ne s’est pas déversée dans l’empire : il ne s’agissait que de quelques chefs de guerre et de leurs troupes, qui, ici ou là, prennent le pouvoir et reprennent à leur compte les institutions et les coutumes romaines, qui ont fait leurs preuves. Quand Clovis a été nommé consul, il en était très fier, même si cela n’avait aucun sens. Si l’on veut, c’est l’Union française de de Gaulle, un vaste leurre mis en place pour camoufler la perte des colonies, n’illusionnant personne et satisfaisant tout le monde. Paul Veyne, professeur au collège de France « L’Histoire » Mai 2001 24 08 410 Alaric, après avoir mis en place à Rome un usurpateur avec lequel il pensait pouvoir traiter, réalise qu’il va être joué et s’empare de Rome qu’il met à sac pendant trois jours. Même si les lieux saints furent respectés, tous ceux qui se sentaient romains furent atterrés ; il n’en alla pas de même pour les « romains » de l’empire d’Orient : l’antique solidarité impériale entre Orient/Constantinople et Occident/Rome, s’est alors rompue et va désormais le rester : l’Occident, moins riche, moins peuplé, moins cultivé, demeurera seul aux prises avec ses barbares. Ils se retirèrent au bout de trois jours, sans rien obtenir politiquement ; Alaric mourut peu après. Les Wisigoths prirent l’Italie du sud, voulurent gagner l’Afrique du Nord, mais, tempêtes aidant, restèrent en Narbonnaise et en 417, se virent confier par l’Empire la vallée de la Garonne où ils fondèrent le royaume wisigoth, moyennant la libération de Galla Placidia, fille de l’empereur Théodose, capturée lors de la prise de Rome et « mariée » à Athaulf, successeur d’Alaric, le temps d’en avoir en 415 un fils qu’elle nomme Théodose ; il mourra rapidement [4], tout comme son père. A minuit, la porte salarienne fût silencieusement ouverte et les habitants de la ville furent éveillés en sursaut par le bruit terrifiant de la trompette gothique. Onze cent soixante trois ans après la fondation de Rome, la ville impériale, qui avait soumis et civilisé une si considérable partie de l’humanité, fût livrée à la furie licencieuse des hordes d’Allemagne et de Scytie. Edward Gibbon Une rumeur terrifiante nous arrive d’Occident : Rome est assiégée. On achète à prix d’or la vie des citoyens. A peine dépouillés, ils sont de nouveau cernés, si bien qu’après leur fortune, ils perdent aussi la vie. Ma voix s’arrête, les sanglots interrompent mes paroles tandis que je dicte. La lumière la plus éclatante de la terre s’est éteinte, la terre entière a péri avec cette seule ville. La voilà prise, la ville qui a conquis l’univers. …/… Quid salvum sit, si Roma perit. Saint Jérôme. Lettre depuis Bethléem Saint Jérôme se trouve en effet à Bethléem où il s’affaire beaucoup à secourir les réfugiés : Qui eût pu croire que Rome, dont tant de victoires remportées sur tout l’univers constituent les assises, s’écroulerait ? […] que toutes les côtes d’Orient, d’Egypte et d’Afrique seraient encombrées de quantité d’esclaves, hommes et femmes appartenant à la ville qui autrefois était maîtresse du monde ? que Bethléem la sainte recevrait chaque jour, réduits à la mendicité, des hôtes des deux sexes, autrefois nobles et comblés de tous les biens ? Comme nous ne pouvons les secourir tous, nous gémissons avec eux, nous unissons nos larmes au leurs ; accaparé par la charge de cette œuvre sainte (car je ne puis voir sans gémir ceux qui affluent), j’ai laissé de coté mon commentaire sur Ezéchiel et presque toute étude ; je désire mettre en actes les paroles des Ecritures et agir saintement au lieu de dire des paroles saintes […]. Il n’est pas une heure, pas un instant où je n’aille accueillir des groupes immenses de frères. Le monastère désert se change en un hôtel comble. Aussi je gagne, ou plutôt je dérobe, des heures sur les nuits, qui, à l’approche de l’hiver, commencent à s’allonger ; je tâche, à la lueur d’une méchante lampe, de dicter ces explications, qui valent ce qu’elles valent, et de dissiper par l’exégèse la fatigue d’un esprit surmené. L’accueil fait aux frères n’est pas une vantardise, comme certains lecteurs le soupçonnent peut-être ; j’avoue simplement la cause réelle du retard. Car la fuite des Occidentaux et l’encombrement des lieux saints portent la marque de la rage des Barbares, tant les malheureux sont dans le dénuement et couverts de blessures. Je ne puis sans larmes et sans gémissements voir que cette puissance d’autrefois et cette sécurité dans la richesse ont abouti à une telle misère, qu’ils n’ont ni abri, ni nourriture, ni vêtements ; et pourtant, les âmes dures et cruelles de certains ne s’amollissent pas ; ils secouent les haillons et les besaces des réfugiés et cherchent de l’or au sein même de la captivité. Saint Jérôme fût en effet l’un des premiers à traduire en latin la Bible à partir du texte grec mais aussi depuis l’original hébraïque. Ses travaux furent jugés d’une qualité suffisante pour que l’Eglise les fasse siens au Concile de Trente en 1546 : elle prendra alors le nom de Vulgate (texte répandu). Il est le principal artisan de la séparation des niveaux de responsabilité de l’Eglise : Révolution ou Révélation, Spartacus ou Jésus, ce sont des incontrôlables, des électrons libres qui font jaillir l’étincelle. Seuls des professionnels du retour à l’ordre en feront une lueur persistante. Régis Debray Dieu, un itinéraire Odile Jabob 2001 Le sac de Rome incita Saint Augustin à entreprendre la rédaction de la Cité de Dieu : il s’agissait entre autre de réfuter les arguments de ceux qui imputaient la chute de Rome à la montée du christianisme : il se dit frappé par la modération des envahisseurs barbares : jamais auparavant on avait vu les sanctuaires d’un peuple conquis épargnés par le vainqueur : … Là-bas (à Troie), la liberté fût perdue, ici (à Rome) préservée ; là-bas, la servitude pénétra à l’intérieur du temple, ici elle fût refoulée à l’extérieur ; là-bas, les hommes y furent traînés par leurs fiers ennemis pour être soumis à l’esclavage ; ici, ils furent poussés par leurs pitoyables ennemis pour en être protégés. vers 410 Honorat et Caprais reviennent d’Orient et fondent un ermitage sur les îles de Lérins, qui va devenir une pépinière d’évêques. Les Chinois Fa-hien, humble mendiant et Hiun-tsang, éminent savant, ont parcouru l’Inde du nord pendant quinze ans : ils s’émerveillent tous deux de ce qu’ils y ont vu, sous l’âge Goupta, le plus brillant, le plus raffiné, le plus élégant de l’histoire indienne : Si quelqu’un se rend coupable, il est seulement frappé dans son argent et on suit en cela la légèreté ou la gravité de sa faute. Alors même que par récidive un malfaiteur commet un crime, on se borne à lui couper la main droite, sans rien lui faire de plus. Hiun-tsang Les principaux citoyens du royaume ont établi chacun un hôpital de charité. Les pauvres, les orphelins, les malades du pays y viennent ; les médecins y examinent leur maladie ; on leur donne tout ce dont ils ont besoin. Fa-hien L’ère Goupta avait été fondée en 320 par Tchandragoupta I°. Son fils Samoudragoupta
415 La grande mathématicienne grecque Hypatia, fille de Théon d’Alexandrie, avait fait ses études à Athènes et ouvert une école à Alexandrie. Elle était belle, elle était intelligente, et elle était honnête. Elle avait inventé l’astrolabe et le planisphère. Elle y est mise en pièces - littéralement, car déchiquetée avec des tessons de poterie -, et les lambeaux de sa chair sont brûlés en place publique par des chrétiens avec la bénédiction des moines d’Egypte. Cyrille, le patriarche d’Alexandrie n’avait pas contribué à apaiser les esprits, mais l’évêque Synésius, son ancien élève, la pleurera. 417 Libérée par les Wisigoths, on trouve à Galla Placidia un mari plus convenable en la personne du général Constance, qui va devenir l’empereur Constance III, dont elle aura deux enfants, Honoria et Valentinius. Mais Constance III mourut rapidement, en 421. Valentinius, empereur en 425 à l’âge de 7 ans, verra sa mère exercer le pouvoir réel vingt cinq ans durant. 418 Par traité, les Wisigoths sont installés en Aquitaine : il y est dit que, selon les lois de l’hospitalité, le propriétaire romain doit céder deux tiers de ses biens à l’« hôte » barbare. Par la suite, cela vaudra aussi pour les provinces espagnoles. 425 Flavius Aetius recrute 60 000 Huns pour le compte de l’usurpateur d’Occident, Jean. Né en Pannonie, fils de général, il avait été, enfant, otage chez les Wisigoths d’Alaric puis chez les Huns avec lesquels il avait noué des contacts précieux. Ils échouèrent dans leur mission, arrivant à Ravenne trois jours après l’exécution de Jean. Galla Placidia ne parvint à leur faire quitter les lieux qu’en les arrosant d’or. 430 Les différentes interprétations du cœur de la théologie ont déjà donné lieu à de très sérieuses empoignades… la mise au pas de l’arianisme a une centaine d’années… et sur le même sujet renaissent de nouvelle querelles, toujours animées par les théologiens de l’école d’Antioche : ils affirment la prééminence de la nature humaine du Christ, essentielle pour que puisse s’opérer le salut, et par là même ils se refusent à nommer la Vierge, Mère de Dieu. Le plus illustre de ses partisans, Nestorius, [381-451], patriarche de Constantinople donnera son nom à cette doctrine : ce sera le nestorianisme. L’école d’Alexandrie prendra la position opposée, mettant au premier plan la nature divine du Christ, et ce sera le monophysisme. Cette année là, Cyrille, le patriarche d’Alexandrie parvient à faire condamner Nestorius par le pape. Il rédige une formulaire « orthodoxe » comprenant les « douze anathématismes » que Nestorius refuse d’admettre. 431 Le concile d’Ephèse, grâce à l’habileté de Cyrille, dépose Nestorius ; à leur tour les évêques syriens déposent Cyrille. Le concile institue la messe de minuit à Noël. 432 Patrick, anglais de naissance, a été en relation avec la communauté des îles de Lérins. Il évangélise l’Irlande dont il devient l’évêque : il parcourt toute l’île, y créant des évêchés territoriaux. 435 Attila est à la tête des Huns avec son frère Bleda depuis 435, puis seul après son élimination en 445. En 435, à l’avènement de Bleda et d’Attila, la situation internationale peut donc se résumer comme suit. La partie orientale de l’Empire romain était nominalement gouvernée par Théodose II, qui se trouvait sous les influences rivales de sa sœur Pulchérie et de l’eunuque Chrysaphios. La partie occidentale était, de façon assez semblable, sous le sceptre de Valentinien III et la direction effective de Galla Placidia et d’Aetius, également rivaux. Plusieurs grands groupes « barbares » étaient installés sur le territoire de l’empire et s’en reconnaissaient sujets, tout en menant leur propre politique ; le royaumes des Vandales et Alains d’Afrique était indépendant de fait. L’empire des Huns était limitrophe des deux parties de l’Empire romain. La résidence des souverains hunniques, qui déterminait le noyau politique de leur territoire, se situait dans le bassin des Carpates, éventuellement dans l’ancienne province de Pannonie ou dans la grande plaine hongroise. L’emplacement était stratégique pour des relations avec les Romains orientaux et occidentaux et sans doute avec différents peuples « barbares » indépendants. Katalin Escher, Iaroslav Lebedynsky. Le dossier Attila. Actes sud / Errance 2007 19 10 439 Les Vandales de Genséric, en Afrique depuis onze ans, conquièrent Carthage. Genséric va dès lors se lancer dans une sorte de quatrième guerre punique, contre la nouvelle Rome. Il mourra en 477, peu après avoir obtenu de l’empereur Zénon une paix solide qui durera jusqu’en 533. Outre la Mauretanie, il tient encore la Corse, la Sardaigne, les Baléares et la Sicile méridionale. 22 01 447 Un tremblement de terre abat une partie des remparts de Constantinople. Attila n’est pas loin, tentant à nouveau une attaque de l’empire romain d’orient. Aussi Flavius Constantinus, préfet du prétoire de l’Orient mit-il de son coté toutes les forces disponibles, y compris les factions du Cirque pour hâter la reconstruction, et ainsi l’affaire fut bouclée en trois mois. 448 Attila accorde l’asile à l’un des chefs de la bagaude, le médecin Eudoxe, probablement à la suite d’une défaite. Ce dernier rêvait-il de faire « libérer » son pays par les Huns : ce n’est pas impossible. Des gens issus de famille connues, et éduqués comme des personnes libres, fuient chez les ennemis pour ne pas mourir sous les coups de la persécution publique. […] Les Huns sont exempts de ces crimes. Salvien 449 Concile œcuménique à Ephèse, qui consacre la prééminence du patriarche d’Alexandrie, qui sera surnommé le pharaon égyptien. Nombre d’évêques parleront du brigandage d’Ephèse. 450 Entre le temps que Galla Placidia passait à l’administration de l’empire et le temps consacré à la prière, il en restait fort peu pour l’amour maternel, et c’est ainsi que sa fille Honoria Justa Gratia, augusta, eut un jour l’impudence - ce n’était plus une enfant, elle était proche de la trentaine - d’envoyer une bague et une demande en mariage à Attila lui-même … Exit Galla Placidia, c’est Galla « Furiosa » qui entre en scène : Ma fille est devenue complètement folle. Mais qu’ai-je donc fait au Bon Dieu pour mériter cela ? N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?[5] Apporter ainsi dans la corbeille la moitié d’un empire à un barbare, sans même une bataille ! Que faire ? Le messager fut intercepté à son retour ; torturé, il conta toute l’affaire avant d’être exécuté. Mais cela ne changeait rien à l’essentiel. Comme disent les Anglais : what’s done is done. Galla laissa passer la colère, qu’elle savait mauvaise conseillère, pour regagner la confiance de sa fille, que ce coup de tonnerre avait failli anéantir à tout jamais. Honoria, ne viens pas croire que je prête aux barbares toutes les vilenies du monde. Je sais de quoi je parle. Avant que je ne te donnes le jour, ceux-là m’avaient fait captive quand ils avaient mis Rome à sac. Ils m’ont emmené jusqu’à me faire l’ épouse de leur roi, Athaulf. Aucun d’eux ne m’a jamais témoigné de mépris ; aucun d’eux ne m’a jamais humiliée. Cet homme était un barbare ; je l’ai aimé et il m’a donné un petit Théodose qui, pendant la brève année de sa vie, a illuminé la mienne. Plus de trente ans après sa mort, je ressens encore la chaleur de cette lumière ; c’est pour lui que j’ai fait dresser ce mausolée à Ravenne. Honoria, je connais les Barbares. Nul, hormis peut-être Aetius, ne peut m’en apprendre sur ces peuples ; ils ont gagné mon estime mais le Dieu que je prie, que j’adore, que je vénère, n’aurait jamais pu faire de moi l’une des leurs, même si je ne puis dire quelle aurait été ma vie si Athaulf avait vécu. Peut-être n’aurais-je eu de cesse que de mettre au monde un nouvel enfant, pour qu’un printemps nouveau chasse mon hébétude ? Et puis, les Goths ne sont pas les Huns. Comment pourrais-tu me demander d’oublier qu’ils sont venus ici, à Ravenne, recrutés par Aetius pour faire de l’usurpateur Jean l’empereur en lieu et place de ton frère Valentinius. Dieu merci, ils sont arrivés trois jours après son exécution, mais l’or que j’ai dû leur donner pour qu’ils disparaissent est autant de moins pour les sujets de l’empire. Et si jamais t’indiffère la croyance en un seul Dieu, ou en une multitude de divinités des ténèbres des plaines au nord du Danube, et si jamais t’enivrent les longues chevauchées sans fin, seras-tu à même de supporter l’inconfort d’une tente, la souffrance de la soif souvent, de la faim parfois ? Tu as du mal à m’entendre ? Interroge donc Aetius. Il doit prochainement venir à Ravenne. Il me sert aujourd’hui, mais il a auparavant servi Jean, le premier de mes adversaires. Il connaît les Goths, il connaît les Huns, pour avoir passé chez eux plusieurs années de son enfance. Il saura te dire si tu peux mener leur vie. Et c’est le chef de ceux-là que tu veux épouser ! il a déjà rançonné les Romains de Constantinople ; accepterais-tu donc que par toi, il vienne maintenant rançonner ceux de Rome ? Non, ma fille, je t’en conjure, reprends toi, cela ne se peut. Galla Placidia, peu avant de mourir, eut la consolation de voir convoler en de justes noces sa fille terrible Honoria. Et la mort d’Attila, trois ans plus tard, classera à jamais cette affaire. vers 450 Il ne fait pas forcément bon vivre en Gaule. Un moine anonyme s’apitoie sur le sort réservé bien souvent aux petits : Lorsque de petits propriétaires ont perdu leur maison et leur lopin de terre à la suite d’un brigandage, ou ont été chassés par les agents du fisc, ils se réfugient dans le domaine des riches et deviennent colons… Tous les gens installées sur les terres des riches se métamorphosent comme s’ils avaient bu à la coupe de Circé et deviennent esclaves. 451 Le concile de Chalcédoine consacre la primauté de l’évêque de Constantinople, et fixe à cinq le nombre des patriarcats : Alexandrie, Antioche, Jérusalem, Rome et Constantinople. Dioscore, patriarche d’Alexandrie, est déposé ; les membres du concile acceptent le « tome » du pape Léon le Grand : le Christ est une seule personne en deux natures. Bien que condamné, le monophysisme va encore troubler la vie de l’Eglise pendant un siècle, et donner lieu, de 484 à 518 au premier schisme entre l’Eglise byzantine et l’Eglise romaine. Les évêque arméniens monophysites, qui n’avaient pu prendre part au concile, l’Arménie étant alors en guerre contre la Perse, estimèrent les décisions du concile entachées de nestorianisme, et restèrent séparés de l’Eglise « orthodoxe » lorsque l’empereur Julien renoua avec Rome. La communauté chrétienne iranienne elle, resta nestorienne, soutenue par le roi de Perse. C’est le début des rites arménien, copte et syrien. 451 Attila s’en revient de Grèce où il est allé faire la paix avec l’empereur d’Orient, moyennant un tribut alourdi pour l’empire et l’évacuation de la rive droite du Danube sur une largeur de « cinq jours de marche », environ 150km. Il avait une stature petite, la poitrine large, la tête très grosse, de petits yeux, la barbe rare, des cheveux blancs par endroits, le nez aplati, le teint sombre - arborant ainsi les marques de son origine. Priscus Bien qu’il ressentit toujours, par nature, une grande assurance, celle-ci était encore accrue par la découverte du glaive de Mars, qui avait toujours été conservée par le roi des Scythes. A ce que dit l’historien Priscus, il fut trouvé en ces circonstances : un pasteur s’aperçut qu’une génisse de son troupeau boitait, et il ne voyait pas la cause d’une telle blessure. Il suit avec inquiétude les traces de sang. Finalement, il arrive au glaive que la génisse avait imprudemment foulé en broutant l’herbe, le déterre, et le porte d’un trait à Attila. Ravi du présent, ce dernier, dans sa présomption, s’estime désigné comme prince du monde entier et investi, par le glaive , de la maîtrise des guerres. Jordanès Getica XXXV, 183 Un tel signe du destin ne pouvant être que de bonne augure, il poursuit donc ses conquêtes, sans que l’on sache précisément s’il cherchait à défaire les Wisigoths ou les Romains. Il avait précieusement gardé la bague envoyé par Honoria avec demande en mariage : cela aurait fait de lui au pire le premier des fédérés, au mieux l’empereur romain d’Occident : il y avait de quoi gamberger ! Il passe le Rhin probablement dans la région de Mayence au printemps 451, incendie Metz début avril, ignore Paris et fait le siège d’Orléans début mai. Mais la ville, bien défendue - c’est l’entrée du royaume Wisigoth -, par le roi alain Sangiban et l’évêque Aignan résiste et, lorsqu’elle finit par céder aux Huns, ces derniers sont interrompus dans le pillage par une armée levée par Flavius Aetius, le dernier grand général romain ; elle compte peu de Romains et beaucoup d’auxiliaires fédérés : Goths, Francs, Saxons, Angles, Jutes, Lombards, Burgondes, Alamans. Attila se replie vers l’est, avec l’espoir de transformer sa retraite en victoire : la feinte de la déroute pour mieux attaquer par surprise le poursuivant est la stratégie préférée des nomades. Et c’est la fameuse bataille de Mauriacus où Aetius arrête Attila et ses Huns. La localisation[6] en est probablement entre la Rivière de Corps et Torvilliers, à l’ouest de Troyes en Champagne, (et non aux Champs Catalauniques, près de Chalons sur Marne comme le voudra la légende) : la bataille a mis aux prises cinquante mille hommes de chaque coté. Théodoric, roi des Wisigoths, tomba de cheval et fut piétiné, mais sa mort ne fit que donner plus de force à l’ardeur des siens au combat. Il est possible que le vainqueur romain se soit livré alors à une démarche où entrait plus de diplomatie que de force militaire auprès d’Attila. Aetius, très prudent dans ses plans, vint trouver Attila pendant la nuit et lui dit : « j’avais espéré que ton courage pourrait délivrer ce pays des perfides Goths , mais il n’en est rien. Jusqu’ici, tu as combattu contre des troupes médiocres, mais cette nuit Théodoric, frère de Thorismond [le futur Théodoric III], arrive avec de nombreux soldats d’élite ; ne cherche pas à résister et tâche de t’échapper. Frédégaire Chroniques Toujours selon Frédégaire, Attila, pour prix de ces renseignements, aurait remis 10 000 pièces d’or à Aetius, lequel aurait persuadé Thorismond d’aller défendre sa couronne en Aquitaine, moyennant aussi 10 000 solidi. Et il est vrai que les Wisigoths se retirèrent et que les Huns en firent autant, en regagnant la plaine des Hongrie. Attila avait commis plusieurs erreurs : surestimation de ses chances de trouver des alliés sur place, perte de temps devant Orléans, et incapacité à se renseigner sur l’arrivée à marche forcée d’Aetius à Orléans. Et il n’est pas impossible qu’Aetius ait préféré l’éloignement des Wisigoths à celui des Huns. 452 Attila ne pouvait rester sur l’échec de Gaule. Il s’en prit donc à l’Italie. Passant les Alpes Juliennes sans difficulté, il fit le siège d’Aquilée [ville fortifiée rive droite de l’Isonzo, toute proche de son embouchure, au nord-ouest de Trieste], qu’il prit vers la fin août ; le départ des cigognes retint son attention : Regardez ces oiseaux, avertis des choses futures, quitter cette cité vouée à périr et déserter, dans un péril imminent, ces murailles qui vont tomber. Qu’on ne croie pas cela vide de sens ou incertain : la peur de l’avenir change les habitudes des êtres qui le pressentent. Propos d’Attila à ses guerriers, rapportés par Jordanès Getica XLII, 221 Puis il ravagea pratiquement toute la plaine du Pô, prenant Milan, Pavie et d’autres villes encore. Mais la scoumoune ne démordait pas et ses envies de marcher sur Rome ne purent devenir réalité : La seconde année du règne de l’empereur Marcien, les Huns, qui ravageaient l’Italie et y avaient envahi plusieurs villes, sont, de par la volonté divine, frappés de plaies célestes, soit par la famine, soit par une certaine maladie. Car l’empereur Marcien ayant envoyé des auxiliaires, sous le commandement d’Aetius, [les Huns] sont massacrés, et ils sont en même temps écrasés sur leur propre territoire tant par des plaies célestes que par l’armée de Marcien. Hydace Donc, il semble bien que les troupes d’Attila aient été atteintes par une épidémie et qu’en même temps ait fonctionné une alliance entre l’empire d’Orient et l’empire d’Occident, de telle sorte que des troupes d’orient aient pu être envoyées en territoire hunnique, au nord du Danube, prenant ainsi Attila à revers. Il était temps de plier bagage, mais, comme les Romains n’étaient pas du tout sûrs de pouvoir le vaincre en bataille rangée, ils lui envoyèrent une délégation conduite par le pape Léon, l’ancien consul Avienus et l’ancien préfet Trygetius. La rencontre eu lieu au Champ Ambulée des Vénètes, à l’endroit où le fleuve Mincius est fréquemment traversé par les voyageurs. Jordanes Il quittait les lieux sans gloire mais avec un bon butin. On voudra plus tard réécrire l’histoire, et cela durera longtemps : Lorsque Attila eut détruit la ville d’Aquilée, Léon, évêque de Rome, vint mettre à ses pieds tout l’or qu’il avait pu recueillir des Romains pour racheter du pillage les environs de cette ville dans laquelle l’empereur Valentinien était caché. L’accord étant conclu, les moines ne manquèrent pas d’écrire que le pape Léon avait fait trembler Attila ; qu’il était venu à ce Hun avec un air et un ton de maître ; qu’il était accompagné de St Pierre et de Saint Paul, armés tous deux d’épées flamboyantes, qui étaient visiblement les deux glaives de l’Eglise de Rome. Cette manière d’écrire l’histoire a duré, chez les chrétiens, jusqu’au seizième siècle, sans interruption. Voltaire 453 Attila meurt pendant sa nuit de noces avec la belle Ildico : Lui [Attila], comme le rapporte l’historien Priscus, se préparait, au moment de sa mort, à s’unir par mariage à une fort belle jeune fille du nom d’Ildico - après avoir eu d’innombrables épouses, comme c’était la coutume de son peuple. Il s’était, durant les noces, abandonné à de grands transports de joie, il était alourdi par le vin et le sommeil, et il était couché sur le dos. Or le sang en excès, qui d’habitude, lui coulait par les narines, se trouva empêché d’emprunter les conduits habituels et, prenant un cours fatal, pénétra dans sa gorge et l’étouffa. C’est ainsi que l’ivresse infligea un trépas honteux à ce roi rendu glorieux par ses guerres. Mais le lendemain, une grande partie du jour s’étant déjà écoulée, les officiers royaux, soupçonnant quelque malheur, après avoir appelé à grand cris, brisent les portes. Ils découvrent qu’Attila est mort d’hémorragie, sans blessure, et voient la jeune femme en larmes, le visage caché sous un voile. […] Son cadavre ayant été placé à l’intérieur d’une tente de soie au milieu de la plaine, un spectacle admirable fut solennellement représenté : les meilleurs cavaliers de la nation des Huns, chevauchant à la façon des courses du Cirque autour du lieu où il reposait, célébrèrent ses hauts faits dans un chant funèbre qui disait en substance : « Le plus grand roi des Huns fut Attila, fils de Mundzuc, seigneur des plus vaillantes nations, qui, avec une puissance inouïe avant lui, posséda seul les royaumes scythiques et germaniques, épouvanta par la prise de cités les deux empires de la ville de Rome et, au lieu de livrer le reste au pillage, fléchi par les supplications, accepta un tribut annuel. Après avoir accompli tout cela dans l’abondance du succès, ce n’est pas sous les coups de l’ennemi, ni par la trahison des siens, mais heureux, parmi les réjouissances, au sein de son peuple intact, qu’il s’est éteint sans douleur. Qui dira que c’est là une mort, puisque nul n’estime devoir la venger ? » Après l’avoir pleuré par de telles lamentations, ils célébrèrent sur sa tombe la strava, comme eux-mêmes l’appellent, avec un immense banquet, et, unissant tour à tour des sentiments contraires, ils déployaient un deuil mêlé de joie. Et à la nuit, en secret, le cadavre fût rendu à la terre. Ils couvrirent son cercueil d’abord d’or, puis d’argent, enfin de fer, signifiant ainsi tout ce qui convenait à ce roi très puissant : le fer, parce qu’il avait dompté les nations ; l’or et l’argent, parce qu’il avait reçu les ornements de l’une et l’autre république. Ils ajoutèrent des armes prises aux ennemis tués, des phalères précieuses par l’éclat changeant des gemmes, et ces insignes de diverses sortes qui font l’ornement d’une Cour. Et pour soustraire à la curiosité humaine tant de si grandes richesses, ils trucidèrent - odieux salaire !- ceux qui avaient été commis à la tâche, et une mort subite saisit ceux qui ensevelissaient comme celui qu’ils avaient enseveli. Jordanès Getica, XLIX, 254, 256, 257, 258 2 06 455 Rome est saccagé par les Vandales de Genséric. Il accéda à la prière du pape Léon en interdisant à ses soldats meurtres, incendies et tortures, mais le pillage dura quinze jours, faisant main basse, entre autres, sur les restes du butin ramené autrefois de Jérusalem par Titus. Dans la foulée, il s’empara de la Sicile, Sardaigne, puis de la Tripolitaine et des Mauretanies. 460 L’empereur Majorien veut reprendre la Mauretanie aux Vandales de Genseric, franchit les Pyrénées et rejoint Alicante où il a rassemblé trois cents navires. Genséric pratique la politique de la terre brûlée et se gagne suffisamment de complicités en Bétique pour que les navires coulent ou passent à l’ennemi : c’est un désastre pour Majorien. 07 461 Entre Gênes et Pavie, l’empereur Majorien et son escorte sont cernées par les soldats du général en chef Ricimer : capturé, dépouillé de ses ornements impériaux, il va être décapité. Ainsi disparaît le dernier empereur d’occident : une cour subsistera encore quinze ans à Ravenne, mais avec les créatures de Ricimer, sans réel pouvoir. 468 Les Burgondes, tolérés jusque là par Ricimer à Vienne, descendent jusqu’à la Durance. 469 Euric, le nouveau roi des Wisigoths, bat les Romains à Déols, près de Chateauroux et s’empare de tout le Massif Central. 471 Mise en service du calendrier astronomique maya. 472 Rome est encore saccagée par le général Ricimer, pour se débarrasser de l’empereur Anthémius qui lui tenait tête, aidé de quelques goths. Ricimer avait nommé Auguste le sénateur Olybrius. Tous deux mourront dans les mois suivants, laissant l’occident sans maître. 473 Euric occupe la Tarraconaise, enlève Arles et Marseille, puis soumet non sans peine la rive gauche du Rhône. Un an plus tard, il recevait en toute souveraineté, l’Espagne des Suèves, la Tarraconaise et la Gaule entre l’Océan, la Loire et le Rhône. Ne « pesait » alors à peu près le même poids en Gaule que Gondebaud, le roi des Burgondes, installé par Ætius en Sapaudia et qui avait peu à peu conquis les pays de Jura, de la Saône et du Rhône moyen, Vienne, le Vivarais, Die et Vaison : son royaume allait donc de l’Aube à la Durance, du Rhône moyen au Rhin supérieur. Comme Euric, il avait su se faire accepter des provinciaux, en procédant au partage des terres, vers 456, en collaboration avec la noblesse sénatoriale. Comme Euric encore, il avait entretenu de bonnes relations avec Rome et participé à l’élection des derniers empereurs d’Occident. Comme Euric enfin, seule la barrière de l’arianisme le séparait de ses sujets gallo-romains catholiques. En dehors de ces deux grands Etats barbares, aux frontières instables, mais avides d’expansion, à la population nombreuse, ou les provinciaux résignés se mêlaient a un peuple moins frustre que les autres Germains, il n’y avait que confusion : au sud-est, les Ostrogoths avaient gardé la Narbonnaise II et les Alpes Maritimes comme une dépendance de l’Italie ; au nord-ouest, l’émigration des Bretons de l’Angleterre actuelle continuait à bouleverser le tractus armoricanus ; au centre enfin, entre la Loire et l’Oise, une vaste région mal délimitée, axée sur la Seine, formait un îlot romain, pressé par les Francs au nord et les Wisigoths au sud. Là, en effet, d’anciens soldats barbares s’étaient groupés autour du maître des milices Ægidius, que l’hostilité de Ricimer avait empêché de rentrer en Italie. A sa mort, en 464, Ægidius avait légué à Syagrius, sans doute son fils, à la fois son prestige et sa petite armée. Tous deux avaient dû lutter contre les pirates saxons de la Manche et les puissants rois wisigoths. Aussi s’étaient-ils alliés aux tribus franques, peut-être même avaient-ils exercé sur elles une sorte de suzeraineté, car le prologue de la Loi Salique évoque le temps du « joug des Romains ». Le roi salien Childéric, père de Clovis, aida, par exemple, ces « Romains », en 469, contre Euric et, en 470, contre des Saxons qui avaient pris Angers. Quant aux régions frontières gauloises, Belgiques et Germanies, elles relevaient théoriquement de l’Empire sous la garde des « fédérés » francs et alamans installés là depuis Julien l’Apostat et Valentinien I°. En fait, elles appartenaient aux rois des tribus les plus importantes. Les plus remuants de ces petits peuples païens et incultes, habitués à piller l’Empire en le respectant, étaient alors les Alamans. Ceux-ci, depuis la mort de Majorien, avaient occupé Bâle et le nord de la Suisse, l’Alsace avec Brisach et Strasbourg, et enfin peut-être la Lorraine jusqu’au Barrois. Vers le sud cependant, ils s’étaient heurtés aux Burgondes qui leur avaient enlevé Windisch, Besançon et Langres. Vers le nord, ils étaient contenus par les Francs. Le Rhin en aval de Mayence dépendait, en effet, des Francs Ripuaires : Sigebert commandait ceux de Cologne et Chararic ceux du Brabant. Les pays de la Meuse et de l’Escaut étaient contrôlés par les Francs Saliens venus de la Toxandrie (marais de Peel et Limbourg) où, jadis, Julien l’Apostat les avait cantonnés. Après la mort de Majorien, les Saliens avaient repris leur marche vers le Tournaisis-Cambrésis, au sud : le roitelet de Tournai, Childéric, entré au service d’Ægidius, avait étendu son territoire jusqu’à la Somme et osé attaquer le successeur de son ancien chef, le rex Romanorum Syagrius. Emilienne Demougeot. L’établissement des Royaumes barbares en occident après 476. 1956 22 08 476 Le roi barbare Odoacre dépose à Ravenne l’empereur Romulus, surnommé Augustule par l’empereur d’Orient Zénon, et envoie à Constantinople les insignes du pouvoir impérial, reconnaissant ainsi la Jeune Rome comme unique source de légitimité impériale. Maître de l’Italie, il va se comporter plus en Romain qu’en barbare. L’empire romain était mort, mais on ne le savait pas. Numa Denis Fustel de Coulanges La monarchie franque. 1926 L’absence d’un pouvoir impérial en Occident ne changea rien à la réalité de la vie sociale, économique, religieuse et morale. Si l’Empire disparut, ses anciennes provinces subsistèrent, plus ou moins ruinées, mais avec une population romaine qui l’emportait par le nombre et le degré de civilisation sur les peuples germaniques dont les chefs, cependant, représentaient l’autorité publique depuis 476. Si les provinciaux ne reçurent plus de Ravenne ni lois, ni fonctionnaires, les princes barbares tentèrent de s’adapter à l’appareil juridique et administratif impérial. La monnaie de l’Empire fut la seule valable : les pièces d’argent frappées en Occident furent même beaucoup moins estimées que les solidi ou sous d’or de l’Orient. Les techniques agricoles et industrielles ne subirent pas d’autre transformation que la régression entraînée par la rareté d’une main-d’œuvre spécialisée et d’une clientèle à la fois riche et exigeante. Les routes commerciales ne furent pas oubliées, mais seulement moins fréquentées, à cause de l’insécurité et de la diminution du volume des échanges. La langue de Rome fut adoptée par les barbares, au moins pour la rédaction des documents officiels et les grandes manifestations publiques ; certains de leurs rois allèrent jusqu’à s’engouer de poésie ou d’éloquence latines. Enfin, le catholicisme, religion d’État, dont le clergé s’ouvrit comme un refuge à l’ancienne aristocratie sénatoriale et municipale, s’imposa aussi bien à des idolâtres comme les Francs ou les Saxons qu’à des hérétiques comme les Wisigoths ou les Burgondes ariens. Il devint vite la pierre de touche de l’assimilation des barbares à la vie romaine et de l’acceptation des Germains par la population provinciale : la conversion de Clovis et celle de Récarède hâtèrent non seulement la fusion des Francs et des Gallo-Romains, ainsi que celle des Wisigoths et des Hispano-Romains, mais encore la légitimation de la royauté barbare, substituée au pouvoir impérial ; en revanche, les princes vandales et ostrogoths, qui persévérèrent dans l’hérésie, s’épuisèrent à persécuter leurs sujets romains, toujours prêts à se révolter et à faire appel aux rois barbares catholiques ou à l’empereur d’Orient. Aussi fut-ce la différence de leur attitude envers l’héritage de Rome qui entraîna vers des destins opposés les deux royaumes barbares les plus puissants en 476 : celui des Wisigoths et celui des Vandales. Genséric, champion du nationalisme germanique et de l’arianisme, ne put intégrer dans son Etat les provinciaux d’Afrique. Son œuvre s’effondra, dès 535, sous les coups, peu vigoureux, de la reconquête byzantine. Au contraire, la romanisation rapide des rois de Toulouse et de Barcelone, ainsi que la conversion au catholicisme, en 589, de leur successeur Récarède, contribuèrent puissamment à l’extraordinaire réussite de l’Espagne wisigothique, qui dura près de trois siècles. Pour les mêmes raisons, en Gaule, le petit royaume franc ne connut pas le sort malheureux de la brillante monarchie ostrogothique en Italie. L’État fondé par Clovis survécut au déclin de la dynastie mérovingienne, tandis que celui de Théodoric, le plus puissant des rois germains au début du VIe siècle, ne put résister à la restauration impériale entreprise par Justinien. Ainsi la période troublée qui s’écoula de 476 au milieu du VI° siècle vit-elle l’enracinement et l’inégale fortune des royaumes barbares de l’Occident latin. Vers 570-580, ce monde changeant parut se fixer en une figure durable. Si l’Afrique et l’Italie avaient réintégré l’Empire grâce aux victoires byzantines, l’Espagne, la Gaule et la Bretagne, individualisées par leurs rois barbares, commençaient l’expérience d’une vie autonome, presque nationale. Le VII° et le VIII° siècle devaient mettre à l’épreuve, consolider ou ébranler ces formes politiques neuves. Emilienne Demougeot. L’établissement des Royaumes barbares en occident après 476. 1956 9 05 480 Julius Nepos, mari d’une nièce de Zénon, l’empereur d’Orient, qui pour encore bien des Romains, était le légitime souverain, est assassiné : le régime impérial disparaît de la pars Occidentis. [1] La croyance à des antipodes deviendra l’une des accusations courantes portées contre les hérétiques quand viendra l’Inquisition. [2] Nicée est en Bithynie, aujourd’hui le nord-ouest de la Turquie d’Asie [3] Pour faire bonne mesure, on serait tout de même tenté de se mettre dans les pas d’ Aristote sous une banderole : Pour ce que rire est le propre de l’homme. Souvent attribués à Rabelais, ces mots seraient en fait d’Aristote, selon Jacques Le Goff. Ne parlons pas de plagiat : cette notion date du XIX° siècle : à l’époque de Rabelais, elle n’avait pas de sens. [4] C’est probablement à son intention que fut construit à Ravenne le Mausolée de Galla Placidia. [5] Le procédé a été nommé plagiat par anticipation par François Le Lionnais, fondateur avec Raymond Queneau de l’Oulipo [Ouvroir de littérature potentielle]. Donc les convenances veulent que Galla Placidia ait été redevable de ces mots à Pierre Corneille. [6] … passe-temps favori des historiens locaux et des colonels en retraite, selon O. Maenchen-Helfen
484 Le Vandale Hunéric, fils de Genséric convoque à Carthage, un grand colloque contradictoire entre évêques ariens et orthodoxes, qui n’est qu’un piège pour se livrer à une impitoyable persécution contre les catholiques : les évêques catholiques sont jetés hors de la ville… ils mourront de travail forcé… les fidèles de Tipasa auront la langue coupée… L’Eglise d’Afrique, avec plus de cinq mille martyrs, ne se relèvera pas de cette persécution. Les Huns envahissent et razzient l’Inde du Nord, mettant fin à la puissance des Goupta. Farouches ennemis du bouddhisme, ils détruisent les monastères et exterminent les moines : leur domination va durer un demi-siècle. 486 Clovis, fils de Childeric, craint le rapprochement de Syagrius, le rex Romanorum avec les Wisigoths, - ils sont tous deux ariens - et lui inflige une défaite près de Poitiers, ce qui, accroissant son prestige, accroît aussi la jalousie des autres roitelets francs : il va se débarrasser d’eux un par un, les Chararic, Rachagnaire et autres, et soumet sans se hâter les villes de l’Etat de Syagrius. 11 08 490 Théodoric d’Amale, roi des Ostrogoths, soutenu par l’empereur Zénon, envahit l’Italie du nord et défait Odoacre devant Pavie, puis le tranche en deux d’un coup d’épée depuis le cou jusqu’aux reins, lors d’un banquet à Ravenne. Théodoric comprit qu’il ne garderait l’Italie qu’avec l’assentiment des Italiens, beaucoup plus nombreux que ses Goths, et de l’empereur d’Orient, beaucoup plus puissant qu’un chef barbare : il devint le grand roi de l’Occident, même avec une fin de règne marquée par l’amertume de celui qui se sera refusé à épouser le prosélytisme des religieux : les extrémistes ont toujours en horreur les modérés et les tolérants. 25 12 499 Rémi, évêque de Reims, baptise Clovis, et trois mille de ses guerriers francs :
Baptême solennel du seigneur roi Clovis, souverain des deux Belgique et de la Gaule du Nord jusqu’aux rives du fleuve Loire, bien aimé de Dieu, protecteur des Chrétiens qui suivent la voie juste…La reine Clotilde rayonne. Elle parvient mal à vêtir de gravité, encore moins d’humilité, la satisfaction que lui apporte sa victoire. Ce baptême[1] est l’œuvre de sa vie, le couronnement d’années de patience, de ténacité, d’intrigues, de complaisances. Elle marche, altière, entourée de ses enfants que portent des nourrices au sein généreux. Cavanna. Le Dieu de Clotilde. L’accès à la romanité a signifié la christianisation. L’Evangile atteint les Goths en Crimée dès le III° siècle. Au milieu du IV°, la prédication de l’évêque Ulfila assure leur conversion massive, mais les met dans le camp de l’arianisme, c’est à dire, d’une théologie simplifiée par l’effacement de ce qui reste la plus grande difficulté du christianisme, le dogme de la Trinité. Chrétiens, mais d’une foi condamnée par le Concile de Nicée (325), leur conversion fait paradoxalement des Goths et des Burgondes ariens de véritables intrus en Occident. La chance de Clovis est, en revanche, de céder à la persuasion des évêques gallo-romains et à la sollicitation de Clotilde, l’une des rares princesses burgondes à n’avoir pas embrassé l’arianisme. Aux populations gallo-romaines, parmi lesquelles ils ne sont qu’une petite minorité, Clovis et des Francs apparaiss |