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Par l.peltier dans (Non classé) le 3 février 2009 (0) Commentaires  En savoir plus

Valentine SUEUR : valentine.988@hotmail.com

Les dimensions sont en centimètres, le premier chiffre : la largeur, le second, la hauteur.

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35 X 27               Sang et or

 

24 X 30        A la una

 

 

75 X 25      Sanguine

 

 

73 X 60    Diffraction

 

 

60 X 60         vin d’ici et eau de là

 

 

75 X 50        dans l’étang

 

 

 

40 X 80    clairière

 

 

100 X 70     Big Bang

 

 

 

27 X 35    Tourbillon dans l’eau

 

30 X 20    juste avant l’ADN

 

 

 

24 X 30     A la dos

 

 

27 X 35    A la tres

 

 

 


Par l.peltier dans (Préfaces) le 1 janvier 2009 (0) Commentaires  En savoir plus

L’ANTIQUITE

CLAUDE MOSSÉ, professeur à l’université de Paris VIII

Présenter une histoire du monde est a priori un pari hasardeux, tant nous sommes accoutumés aux découpages géographiques et aux périodisations de notre histoire, celle du monde occidental, dans laquelle nous comptons l’Antiquité méditerranéenne. Mais c’est un pari qui méritait d’être tenu, car il est bon, aujourd’hui où les distances s’amenuisent, où l’on peut faire le tour du monde en un seul jour ou presque, que l’on prenne conscience de l’unité du monde qui est le nôtre, de cette Terre où l’homme est né il y a des millénaires, mais dont l’histoire ne commence vraiment qu’avec l’apparition de l’écriture.

C’est en Mésopotamie, dans cette région comprise entre le Tigre et l’Euphrate, que l’on commence, au IV° millénaire av. J.-C., à utiliser des signes, le plus souvent pour tenir à jour des comptes ou relater les hauts faits de tel ou tel souverain. Dans le même temps, ou presque, l’écriture fait aussi son apparition en Egypte, au moment où se constitue l’unité du pays sous les pharaons des premières dynasties (l’Ancien Empire). Ailleurs, des monuments mystérieux, les mégalithes, témoignent de sociétés déjà organisées et de rites religieux dont l’essentiel nous échappe. Vers la fin du III° millénaire, c’est le bassin méditerranéen oriental qui devient le centre de brillantes civilisations. Alors qu’en Mésopotamie les pouvoirs rivaux se déchirent, le monde égéen voit naître les premiers palais crétois et cette civilisation minoenne raffinée qui imprégnera la civilisation grecque. Au début du III° millénaire, c’est Babylone qui domine en Mésopotamie, avec Hammourabi, dont les premiers codes de lois attestent les progrès de l’organisation sociale. Dans le même temps, la Chine émerge de l’obscurité, cependant que l’Egypte, après les crises du Moyen Empire, connaît un regain de puissance avec les pharaons du Nouvel Empire. En Grèce se développe alors la civilisation dite mycénienne, du nom de la plus puissante des cités du Péloponnèse. Ces cités, Mycènes, Tirynthe, Pylos dans le Péloponnèse, Orchomène et Athènes en Grèce centrale, sont organisées autour de palais imposants, centres du pouvoir, de la vie religieuse, économique et culturelle. Des Mycéniens réussissent vers 1450 av. J.-C. à s’emparer de la Crète, dont ils adoptent l’écriture pour transcrire leur propre langue. Leurs navires fréquentent les côtes de l’Asie Mineure, celles de Sicile et d’Italie méridionale. Mais, sans qu’on en connaisse encore aujourd’hui les raisons, la plupart des palais mycéniens disparaissent brusquement à la fin du XIII° siècle av. J.-C. Entre 1400 et 1200, l’Égypte traverse une grave crise religieuse sous le règne d’Akhenaton, le pharaon adorateur du Soleil. C’est aussi à ce moment qu’un petit peuple nomade, venu du centre de l’Asie, se retrouve asservi en Egypte ; il se libérera sous la conduite de Moïse, qui saura s’attirer les faveurs du pharaon. Belle histoire, qui fonde «l’élection» du peuple juif et donnera naissance, quelques siècles plus tard, à la première religion monothéiste.

Tandis que la Grèce traverse ce que les archéologues appellent les siècles obscurs (XII°-IX° siècle), à l’autre extrémité du monde, la Chine commence à s’organiser politiquement autour de la cité de Xi’an. Sur le continent que l’on nommera plus tard l’Amérique apparaissent les premières sociétés constituées. À l’est de la Méditerranée, c’est le début du grand Empire assyrien : pendant plus d’un siècle, grâce à une force militaire qui recourt aux moyens les plus brutaux, celui-ci étend son autorité à l’ensemble de la Mésopotamie. Au même moment, le royaume établi en Palestine par les Hébreux connaît son apogée sous le règne de Salomon.

Mais, au début du VIII° siècle, c’est surtout la renaissance de la Grèce qui mérite de retenir l’attention. En deux siècles et demi, les Grecs s’installent sur les rives septentrionales de la Méditerranée (Grande-Grèce, Gaule) et fondent des cités, organisations politiques d’abord apparues en Grèce puis sur les côtes d’Asie Mineure à la fin du IX° siècle. La cité grecque est caractérisée par le partage de l’autorité entre les membres de la communauté civique. Ceux-ci se réunissent à intervalles plus ou moins réguliers pour y débattre des décisions qui engagent la vie de tous. A l’origine, seuls ont la parole ceux qui se disent eux-mêmes les meilleurs (aristoi). Mais leurs rangs ne tarderont pas à s’élargir, à la faveur des transformations sociales et des nécessités militaires. Les Grecs ont ainsi inventé la politique (de polis, – cité –), fondée sur le libre débat et la prise de décision commune.

Entre le VIII° et le VI° siècle, l’Orient traverse une série de bouleversements: l’Empire assyrien décline et Babylone redevient le centre d’un État puissant, la Babylonie, qui atteint son apogée sous le règne de Nabuchodonosor. L’Egypte, après une période de troubles, connaît au début du VI° siècle une renaissance provisoire sous la dynastie saïte. Mais c’est du plateau de l’Iran que provient l’ébranlement le plus important: à partir de son avènement, en 558 av. J.-C., Cyrus s’empare en quelques décennies de la Babylonie, du puissant royaume lydien de Crésus et de la côte syro-palestinienne. Après sa mort, son fils Cambyse conquiert l’Égypte. À cette même époque, dans la seconde moitié du VI° siècle, Confucius et le Bouddha dispensent leur enseignement en Extrême-Orient, tandis que dans les cités grecques d’Asie Mineure naissent la science et la philosophie avec les Milésiens Thalès, Anaximandre et Anaximène. À la fin du VIe siècle, la petite cité de Rome, en Italie, se libère de ses rois et crée la République (509 av. J.-C.); au Moyen-Orient, la menace perse se manifeste de façon de plus en plus pressante. Mais les Perses se heurtent à la résistance des Grecs. Les victoires de Marathon et de Salamine fondent les prétentions de l’Athènes démocratique – principal artisan de la victoire – à dominer le monde égéen. Ce sont aussi ces prétentions qui, après l’âge d’or que constitue le règne de Périclès, entraînent le monde grec dans la guerre du Péloponnèse, guerre qui marque le début d’une crise et l’affaiblissement des cités grecques face à la puissance macédonienne.

Avec les conquêtes d’Alexandre de Macédoine (356-323) s’ouvre la période hellénistique. De vastes États monarchiques se constituent sur les ruines de l’Empire perse, centres d’une brillante civilisation à dominante grecque, mais où se fait sentir l’influence de l’Orient. En Occident, Rome entreprend la conquête de l’Italie, puis transforme bientôt la Méditerranée occidentale en une mer romaine, avant de se lancer à la conquête de l’Orient dès la fin du deuxième siècle av. J.-C. Dans le même temps apparaît le premier Empire chinois, tandis que l’Inde des Maurya réalise une synthèse entre l’héritage bouddhique et l’apport des Grecs venus avec les armées d’Alexandre. Alors que la Chine connaît son apogée sous la dynastie de Han, Rome, déchirée par les guerres civiles voit la République tomber entre les mains de généraux ambitieux. La conquête de la Gaule par César et celle de l’Egypte par Octave Auguste scellent les destinées du monde méditerranéen. A la fin du I° millénaire avant notre ère, Auguste fait régner la paix romaine sur tout le territoire de l’Empire. Pourtant, cette paix ne fait que dissimuler les mouvements qui couvent sous l’apparente unité. Dans la Palestine soumise à Rome, ces révoltes, influencées par des prophètes inspirés, prennent un caractère religieux. L’un d’entre eux, Jésus de Nazareth condamné au supplice de la croix par le procurateur romain Pilate, deviendra, grâce à la diffusion de son enseignement par ses disciples, le fondateur d’une foi nouvelle qui bientôt gagnera des fidèles dans tout le monde romain. Mais tandis que se répand le christianisme et que sont écrasées les dernières révoltes juives : l’Empire, qui n’a jamais trouvé un réel équilibre après la mort d’Auguste, traverse des périodes de désordres culminant sous le règne de Néron et de ses successeurs immédiats.

Au II° siècle de notre ère, l’Empire romain connaît une période de paix relative sous le règne des Antonins. C’est aussi l’âge d’or en Inde, alors que dans le lointain Mexique se succèdent de brillants empires. Au III° siècle, la pression des peuples barbares commence à se faire sentir aux frontières de l’Empire romain, et le pouvoir devient le jeu de rivalités entre chefs militaires. La crise sociale, le dépeuplement des campagnes, l’infiltration lente des barbares dans l’armée romaine ne font qu’aggraver la situation. Au moment où le christianisme, jusque-là persécuté, devient, après la conversion de Constantin, la religion officielle, c’est tout le système qui se désagrège Lorsque les peuples germaniques auront déferlé sur les provinces occidentales de l’Empire, l’Eglise seule maintiendra pendant quelques siècles la tradition gréco-romaine en Orient, où l’Empire romain subsiste avec Constantinople redevenue Byzance – pour capitale.


LE MOYEN AGE

Georges DUBY, de l’Institut

Depuis la fin XVI° siècle, les Européens se sont peu à peu accoutumés à nommer Moyen Âge la très longue période de leur histoire comprise entre le début du V° et la fin du XV° siècle. Pourquoi ? Moyen, dans cette expression, veut dire médian, intermédiaire. Ce mot signifie aussi médiocre, négligeable. Pour les hommes d’étude qui, les premiers, parlèrent de Moyen Âge, la haute culture, la culture classique, avait fait naufrage avec l’effondrement de l’Empire romain, et c’est la Renaissance, au XVI° siècle, qui l’avait revivifiée. Dans l’entre-deux, la barbarie, pensaient-ils, avait régné pendant onze siècles, qui, pour cette raison, ne méritaient à leurs yeux aucune attention. Aussi cette partie de l’histoire européenne fut-elle négligée, et elle l’est encore: les œuvres de penseurs aussi considérables qu’un Abélard ou un Thomas d’Aquin n’occupent pratiquement aucune place dans nos histoires de la philosophie. Le Moyen Age demeure dans notre esprit l’époque oubliée, mystérieuse, et c’est peut-être bien la raison principale de l’engouement dont il est aujourd’hui l’objet.

Forgée en fonction de l’évolution de notre culture, la notion de Moyen Âge ne s’applique évidemment qu’à l’Europe. Il n’y a pas de Moyen Âge indien, persan, soudanais, il n’y a pas non plus de Moyen Âge chinois ou encore japonais ou, s’il y en a un, il n’a pas lieu au même moment que le nôtre. L’un des mérites essentiels de l’Histoire du monde est de mettre en évidence ces disparités et ces discordances, de montrer la nécessité, spécialement pour la période que nous continuons d’appeler Moyen Âge, de reconsidérer la place de la civilisation européenne par rapport aux autres civilisations du monde. Car, durant très longtemps, l’Europe occidentale fut l’une des régions les plus démunies de la planète. Elle fut certes emportée, au XI°, au XII°, au XIII° siècle, par un puissant élan de croissance qui lui permit de rattraper son retard. Pourtant, à la fin de cette phase de bouleversants progrès, Marco Polo était émerveillé par les raffinements qu’il découvrait alors en Chine.

À l’échelle du monde, l’histoire, tout au long de ces onze siècles, reste dominée par l’opposition et le conflit permanents entre nomades et sédentaires, entre les peuples errant dans la steppe ou la forêt et ceux qui sont enracinés dans une campagne. Pour les premiers, aguerris par le danger constant et par la difficile recherche de la subsistance, les seconds sont des proies faciles. Les nomades convoitent les richesses produites par le travail agricole et qui s’accumulent dans les cités. De temps en temps, on les voit se jeter sur les villes, piller, parfois s’établir durablement en conquérants, dominer alors, exploiter des populations dont il arrive que la part la plus misérable accueille favorablement les envahisseurs, car ceux-ci sont porteurs d’une religion plus simple, sans clergé, moins exigeante et donc séduisante. De la forêt sont ainsi sorties les tribus « barbares » qui s’infiltrèrent dans les provinces occidentales de l’Empire romain et les soumirent au V° siècle au pouvoir de leurs rois; puis, aux VIII°-IX° siècle, les Scandinaves, qui fondèrent un peu plus tard, en Angleterre, en Normandie, en Russie, en Italie du Sud, des États vigoureux et agressifs; au XV° siècle, enfin, les Incas, qui subjuguèrent les peuplades des hauts plateaux andins. Des déserts et des steppes, on vit surgir successivement les Arabes au VII° siècle, les Hongrois au X°, les Turcs Seldjoukides au XI°, les Aztèques au XII°, les Mongols de Gengis Khan au XIII°. Certaines de ces migrations violentes et ravageuses aboutirent à la création d’empires démesurés. Mais toutes finirent par buter contre les môles que formaient les pays de forte paysannerie. Ainsi furent épargnées la Chine du Sud et l’Inde du Sud. Ce fut la chance de l’Europe occidentale de l’être aussi, à partir de l’an mille. Elle est la seule région du monde qui pendant tout le dernier millénaire n’ait jamais subi le joug d’envahisseurs étrangers. Ce privilège insigne explique le développement continu qui lui permit d’étendre son pouvoir. Elle doit cette expansion principalement à un prodigieux essor de l’agriculture, assez puissant dès le XIII° siècle pour arrêter sur les lisières orientales de la Pologne et de la Hongrie le flot des Mongols.

À l’étonnante aventure de Gengis Khan, fondateur d’empire, succéda au XIV° siècle celle de Tamerlan. Une centaine d’années auparavant, les Turcs, venus des steppes de l’Asie centrale, étaient apparus en Asie Mineure. Il y avait alors quelques générations que, par l’effet de leur réussite agricole, et grâce aux ferments de hardiesse vagabonde que les pirates vikings y avaient introduits, l’Europe était devenue à son tour conquérante. Les agents de son expansion furent de jeunes guerriers, des missionnaires ardents et des marchands qui, dans ce monde entièrement ruralisé, étaient les plus mobiles. Ce petit groupe, très marginal par rapport à ensemble de la population, grossit et se renforçât dans la poursuite du développement général. Le jeu de la fiscalité seigneuriale, les donations pieuses, le courtage, le prêt à usure transféraient entre les mains de ces aventuriers la plus grande part des profits de la croissance rurale. Ils bénéficiaient en outre d’un progrès continu qui affectait principalement les techniques du combat, de la marine, du commerce et de la communication écrite et orale. Ces hommes de guerre, ces prêtres, ces trafiquants s’élancèrent par prédilection vers les pays extérieurs les plus riches, la péninsule Ibérique islamisée, l’Italie méridionale et la Sicile, enfin l’Orient méditerranéen. Ils repoussèrent vers la Méditerranée les frontières de la chrétienté latine, et leurs entreprises contribuèrent de manière décisive à l’essor de la civilisation européenne. Ceux qui revinrent de ces expéditions lointaines rapportèrent avec eux de beaux objets, certes, mais surtout une masse de connaissances nouvelles, un immense trésor que les hommes d’Église découvrirent et traduisirent de l’arabe dans les bibliothèques de Tolède ou de Palerme, les œuvres des philosophes et des savants de la Grèce antique et celles de leurs successeurs sarrasins.

Le rêve des croisés de se fixer en Terre sainte s’effondra à la fin du XIII° siècle. Mais, à cette époque, le Levant constituait un vaste et fructueux marché pour les négociants italiens, dont certains commençaient de se risquer par les routes de la soie vers les provinces fortunées de l’Inde et de la Chine.

Les Ottomans étaient alors en marche. Ils s’avançaient irrésistiblement. Cette dernière vague d’invasion fut arrêtée, difficilement, dans les Balkans et les Carpates. La menace cependant devait subsister de longs siècles et, dès lors, l’énorme et pesante domination établie sur le monde grec et musulman ferma l’accès du Proche et de l’Extrême-Orient aux Européens. Les plus aventureux d’entre eux durent se tourner vers l’Ouest et regardèrent vers l’Océan. Les perfectionnements de la cosmologie, de la cartographie, de l’architecture navale et des techniques de navigation permettaient de tenter l’aventure. Les Portugais se lancèrent les premiers au XV° siècle. En 1487, les caravelles portugaises doublèrent le cap de Bonne Espérance et pénétrèrent dans l’océan Indien. Quelques mois plus tard, persuadé que la Terre était ronde, Colomb allait cingler droit vers le couchant. Il tomba par hasard sur un nouveau monde, ouvrant ainsi la voie à une invasion conquérante, plus brutale et beaucoup plus destructrice que celle dont l’Europe avait failli être l’objet de la part des Mongols et des Turcs.

LES TEMPS MODERNES

Jean DELUMEAU, professeur au collège de France

C’est une évidence que beaucoup de problèmes qui se posent actuellement à la communauté humaine se sont noués plusieurs siècles auparavant, et notamment durant la période qu’en France nous appelons moderne (par opposition à la période contemporaine). Et c’est à bon escient que nous lui appliquons le qualificatif de moderne. Non, bien sûr, par mépris pour la longue séquence antérieure. Heureusement, le Moyen Age n’est plus l’objet aujourd’hui d’aucune dépréciation. Il a produit dans les domaines de la spiritualité, de l’art et de la pensée des œuvres admirables, voire inimitables. D’autre part, le Moyen Âge s’est assez largement prolongé dans la période suivante, malgré le sentiment d’avoir créé une coupure que nourrirent avec un peu trop d’ orgueil les créateurs du vocable Renaissance, le premier d’entre eux étant Pétrarque. Il reste que la découverte de l’Amérique en 1492, la cassure religieuse créée par l’excommunication de Luther en 1521 et la publication en 1543 de l’ouvrage où Copernic exposait son système astronomique constituèrent des faits d’une importance immense dont nous continuons à vivre les conséquences. En un demi-siècle se trouvèrent ainsi réunies les conditions d’un énorme changement en profondeur – qualitatif et quantitatif – de l’histoire humaine, et pas seulement européenne.

Généralisons cette méthode rétroactive qui consiste à regarder derrière nous et nous apercevrons rapidement combien nous restons tributaires de situations créées il y a trois ou quatre cents ans, c’est-à-dire durant la période moderne. Soit le cas de l’Irlande que nos journaux écrits ou télévisés évoquent si souvent : à quand remonte le problème irlandais ? Aux XVI° et XVII° siècles, quand successivement Elisabeth I° en 1594 et 1603, puis Cromwell en 1649 matèrent les révoltes des Irlandais qui voulaient rester catholiques et ne pas être anglais. Les vaincus durent souvent abandonner leurs terres aux nouveaux arrivants. Quant à la situation tragiquement complexe de l’ex-Yougoslavie, elle s’explique notamment par les progrès réalisés dans les Balkans aux XV° et XVI° siècles par la puissance ottomane : la Serbie indépendante détruite en 1459, la Bosnie en 1463, Belgrade (alors hongroise) occupée en 1521. Des populations turques s’installent désormais dans les régions auparavant exclusivement chrétiennes. À quoi s’ajoutent les effets toujours actuels du schisme qui sépara en 1054 l’Église romaine (celle des Croates) de l’Église byzantine (celle des Serbes).

On n’efface pas facilement l’histoire dans la mémoire collective de ceux qui héritent de ses injustices. La preuve la plus évidente en est sans doute le problème noir, legs d’une période (XVI°-XIX° siècle) qui arracha au continent africain entre 10 et 15 millions d’esclaves (voire davantage), pour les transporter brutalement outre-Atlantique. Qui pourra jamais établir le bilan – culturel et économique – de cette transplantation forcée dont les conséquences marquent toujours notre temps ? Mais, Dieu  merci ! l’héritage du passé n’a pas que ces couleurs sombres. Et, en Europe notamment, ce legs est d’une richesse exceptionnelle. Nous ne pourrons aborder avec des chances de succès l’avenir – forcément mystérieux – qui s’ouvre devant nous sans nous appuyer sur ce que la foi, l’intelligence et le sens artistique de nos devanciers ont produit chez nous de meilleur. Il s’agit là d’un patrimoine dont il est impossible de faire le tour tellement il est vaste. On ne peut que suggérer quelques voies pour y pénétrer, libre ensuite à chacun d’aller avec prédilection dans tel ou tel coin de ce merveilleux jardin. Jamais auparavant dans le temps et dans l’espace on n’avait produit autant d’œuvres d’une indiscutable valeur artistique que dans l’Europe des XVI°-XVIII° siècles, qui vit se succéder la fin du gothique, la Renaissance, le baroque, le rococo et le néoclassicisme. Cette prodigieuse fécondité et cette accumulation de chefs-d’œuvre constituent un fait d’histoire dont nous prenons, heureusement, de plus en plus conscience. Ce n’est pas par hasard que, de nos jours, nous agrandissons et nous multiplions les musées, et que nous restaurons amoureusement les monuments du passé. Ils sont les témoins de notre histoire, notre capital pour affronter les tâches de l’avenir. Or, de Léonard de Vinci à Tiepolo, de Bramante à Soufflot, de Michel-Ange à Houdon, de Palestrina à Mozart, quel stupéfiant itinéraire artistique ! quelle variété de talents ! quelle richesse d’inspiration ! quelle maîtrise dans chacun des beaux-arts !

Mais la période moderne, c’est aussi la foi chrétienne réaffirmée dans les deux versions catholique et protestante; la naissance de la science avec les travaux de Galilée, Descartes, Leibniz, Newton; les progrès décisifs de la technique (la lunette de Galilée est de 1609, la machine à vapeur de Watt, de 1769) ; l’émergence des notions sur lesquelles est fondée la démocratie moderne: la tolérance et les droits de l’homme. Longtemps le vocable tolérance avait été affecté d’une connotation péjorative : on tolère ce qu’on ne peut empêcher.

Avec Locke, qui écrivit, en 1689, ses Lettres sur la tolérance le mot commença à prendre la signification positive que nous lui donnons aujourd’hui : le respect de l’opinion d’autrui lorsqu’il ne cherche pas à l’imposer par la force. Quant à la célèbre Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789, elle avait été précédée par un long mouvement des idées qui avait progressivement, en particulier au cours du XVIII° siècle, dégagé – et d’abord sur des bases chrétiennes – la valeur irréductible de chaque être humain.

Une des grandes qualités de la collection l’Histoire du monde est sa présentation en triptyque largement ouvert sur les continents autres que l’Europe: un parti méthodologique qui évite de rétrécir l’histoire du monde à celle de l’Occident. Car, longtemps encore après les deux premiers voyages autour du monde – celui de Magellan en 1519-1522 et celui de Drake en 1577-1581 -, l’Empire chinois continua sa carrière autonome et le remplacement, en 1644, des Ming par les Qing venus de Mandchourie fut indépendant de toute influence européenne. La même évidence vaut pour l’essor de l’Iran chiite dont l’apogée se situe sous Abbas I°, qui accède au trône en 1587 et règne jusqu’en 1629. C’est l’âge d’or des miniatures persanes, des velours brodés, des marqueteries en bois et métaux précieux, des arabesques en céramique colorée. En 1598, Abbas fait d’Ispahan sa capitale dont la place Royale, la mosquée de l’Imam avec sa coupole de faïence bleue, les palais et les parcs continuent d’émerveiller les visiteurs. Abbas I° a été, pendant quelques années au moins, le contemporain d’Akbar, le Grand Moghol, qui régna sur l’empire des Indes de 1556 à 1605, au moment où la France se déchirait dans les guerres de Religion et où l’Europe catholique s’efforçait de contenir difficilement l’avance turque. Assurément, Akbar connaissait quelque chose de l’Occident. Tolérant sur le plan religieux, cherchant même à développer un culte syncrétique, il reçut amicalement des jésuites venus de Goa. Mais ses succès militaire – il étendit son empire du Bengale à l’Iran et de l’Afghanistan au Gujerat -, ses réformes administratives, sa politique souple d’association des élites hindoues au pouvoir musulman se développèrent en dehors des grands courants de la civilisation occidentale. C’est à l’influence persane qu’il ouvrit largement son empire et celle ci se manifesta aussi bien dans la littérature que dans la peinture et l’architecture.

La percée européenne en direction de l’Orient et de l’Extrême-Orient, qui néanmoins se manifestait de plus en plus depuis le début du XVI° siècle, suscita parfois des réactions de rejet dont la plus connue est celle du Japon. Les shoguns d’Edo – les Tokugawa -, qui gouvernent à partir de 1600, interdisent le christianisme, expulsent les étrangers, décrètent un isolement qui durera jusqu’au XIX° siècle. Cet isolement s’accompagna cependant de prospérité économique et de floraison artistique.

Ainsi l’histoire s’est longtemps déroulée à l’échelle mondiale dans des compartiments séparés les uns des autres et selon des rythmes qui n’étaient pas synchrones. Toutefois – vérité évidente -, le monde se rétrécit de plus en plus. Or ce mouvement de contraction de notre planète sur elle-même, peu sensible avant la Renaissance, s’est sans cesse accéléré depuis. La période dite «moderne », avec la réalisation pour la première fois d’une économie monde, selon la formule de Fernand Braudel avec l’émigration européenne en Amérique du Sud et du Nord, avec la déportation de millions de Noirs outre-Atlantique, avec des transferts culturels de plus en plus intenses en latitude et en longitude, a créé les conditions de notre civilisation d’aujourd’hui. C’est pourquoi on est justifié à la séparer du Moyen Age. À partir du XVI° siècle, les aiguilles de l’horloge se sont mises à tourner plus vite sur un cadran dont le périmètre a été en se raccourcissant.

Le XIX° siècle

Théodore ZELDIN, professeur à l’Université d’Oxford. Traduit de l’anglais par M.-F. Dréano

On ne peut plus considérer le XIX° siècle comme une époque héroïque. Certes, chaque génération est tentée de changer d’avis sur le passé, comme le font certains enfants qui, ayant grandi, ont de leurs parents une image différente de celle, idéalisée, de leur jeunesse, tandis que d’autres refusent cette lucidité et préfèrent vivre avec des souvenirs d’emprunt. Quoi qu’il en soit, il est aujourd’hui impossible de continuer à croire en l’idée que le XIX° siècle se faisait de lui-même.

Tout d’abord, ce siècle croyait avoir raison. Il était convaincu de s’améliorer constamment, et cela l’encourageait à penser que, lorsqu’il faisait quelque chose de grandiose et de spectaculaire, c’était forcément un progrès. En réalité, il s’égarait souvent. Il a certes accompli plus de progrès dans les domaines de la technologie et de la science qu’aucun autre siècle précédent, mais, en 1820 déjà, le langage même de la science commençait à devenir incompréhensible pour la plupart des gens. La spécialisation tendait à créer, dans le monde de la connaissance, une ségrégation aussi dangereuse que la ségrégation sociale, source de tant de luttes.

Au début du XIX° siècle vécut un homme qui fut probablement le dernier à avoir une vue générale de toutes les civilisations et toutes les sciences. Les sympathies d’Alexander von Humboldt (1769-1859) étaient aussi étendues que sa curiosité. Allemand, il choisit de vivre à Paris parce qu’il pouvait y mener les débats les plus intéressants avec les gens les plus divers.

Il n’y a pas de races inférieures disait-il, au moment où ses contemporains se persuadaient de la supériorité de la race blanche sur toutes les autres, et il se consacra à l’exploration de la Sibérie et de l’Amérique latine alors même que la plupart de ses contemporains succombaient à la nouvelle idéologie nationaliste qui les décourageait de s’intéresser à autrui.

On se fit à cette époque un devoir de penser que sa nation était meilleure que toutes les autres. Dorénavant, la première chose qu’apprirent les écoliers fut l’histoire de leur propre pays avant tout le reste, et cela continua ainsi. Le XIX° siècle est toujours vivant.

Le XIX° siècle rêvait de paix, mais croyait aux vertus de la guerre. Il admirait la force, la violence, la victoire. Certes quelques femmes eurent le courage de protester, mais elles étaient pénétrées des valeurs mêmes qui les opprimaient, et croyaient qu’en s’unissant, en formant une armée, elles auraient la force de vaincre l’oppresseur mâle. C’était oublier que la législation ne peut pas changer les mentalités. Inconsciemment, elles empruntaient leurs méthodes à la classe ouvrière, qui elle-même empruntaient les siennes aux riches et aux puissants. Nous comprenons aujourd’hui que la victoire produit presqu’invariablement des effets pervers, et qu’on ne peut obtenir par la force ce que la civilisation a de plus désirable.

Quant aux relations entre hommes et femmes, le XIX° siècle «romantique» offre un modèle chimérique; la plupart des gens de ce temps continuèrent à se marier comme il l’avaient toujours fait : pour assurer avant tout la transmission des patrimoines. La révolte romantique contre cet état de fait donna l’impression d’une libération, mais elle présentait de sérieux inconvénients; le mariage fondé sur l’amour-passion était bien, en effet, pour un individu qui ne suivait que ses élans les plus profonds, une révolte contre les parents et les traditions, mais c’était aussi en quelque sorte, une aliénation : les romantiques voulaient que le couple fusionnât, devînt une seule personne, au risque pour l’un et l’autre de perdre sa personnalité. D’autre part, l’amour romantique étant fondé sur l’idéalisation des femmes, les hommes ne se donnaient-ils pas le mal de découvrir la véritable femme derrière leur idole ? Les frustrations, les échecs sentimentaux et l’incommunicabilité de notre siècle perpétuent ceux du XIX° siècle.

À une époque où, comme tant de fois auparavant, la famille était en crise – ce qui signifie qu’elle était en train de changer – le XIX° siècle définit un idéal familial, et condamna comme immoral tout non-conformisme.

Nous sommes injustes quand nous critiquons cette époque pour avoir refusé le changement, alors que nous sommes nous-mêmes si troublés par ceux de notre propre temps. En fait, les contemporains eurent le plus grand mal à comprendre le changement de statut des enfants, qui d’atout économique chargés d’augmenter le revenu familial, se transformaient en objets d’amour, dont les caprices font la joie et le cauchemar des parents.

Ce siècle était convaincu de connaître toutes les réponses, ou d’être sur le point de les découvrir, mais il vivait dans la peur. Découvrant l’anesthésie, il eut plus que jamais peur de la douleur, découvrant l’antisepsie, il vit partout de dangereux microbes, et l’hypocondrie fut la contrepartie des progrès médicaux. Épousant l’idée de bonheur personnel, il ne trouva souvent que la solitude. Siècle de l’éducation, il fut autant celui de l’opium. Grande époque de migrations, il donna à certains une vie nouvelle, mais en déçut beaucoup.

Le mépris et l’ignorance à l’égard des étrangers furent le contrepoids aux courageux voyages d’exploration et à la tolérance qui naissait à l’intérieur des frontières nationales. Si les Britanniques, par exemple, n’avaient pas utilisé les hindous contre les musulmans aux Indes, détruisant ainsi le modus vivendi que les deux communautés avaient à peu près établi à leur satisfaction mutuelle, on aurait épargné à notre époque le million de vies perdues lorsque les luttes recommencèrent. Le colonialisme fait partie de notre héritage. De nos jours comme au XIX° siècle, nombreux sont ceux qui voient dans les conflits un stimulant nécessaire au progrès, et parmi eux, les tenants de la tradition républicaine en France. Persister dans de telles opinions équivaut à garder de l’univers une vision que récuse la science contemporaine. Il est en effet évident que ce n’est pas tant la force qui cause les changements les plus importants, que de subtiles combinaisons de molécules. À cette époque, les relations entre individus, entre nations restèrent tendues, celles qui s’établirent entre continents et civilisations étaient porteuses de terribles avertissements.

La bureaucratie qui se développa au XIX° siècle fut d’abord authentiquement libératrice, elle essaya d’abolir le népotisme et le favoritisme : l’impersonnalité devait apporter la justice et le fit dans une certaine mesure. Mais c’est surtout par des moyens financiers que l’Etat Providence tenta d’abolir la pauvreté et l’insécurité, mais ni l’argent ni l’administration ne pouvaient suffire à compenser tant de vies gâchées et frustrées. Nous voyons maintenant les limites de la compassion institutionnelle, qui n’a pas le temps de communiquer avec ceux qu’elle aide. Le XIX° siècle perdure dans notre vie quotidienne, quand nous nous rendons à l’usine ou au bureau chaque jour à la même heure. On imaginait alors que la régularité était la clé de la prospérité et il est vrai qu’elle rendit possible la production sans cesse accrue de biens identiques. La plupart des hommes qui résistaient à l’idée d’être transformés en machines durent céder et devinrent un nouveau type d’esclaves volontaires. Aujourd’hui, nous avons perdu tout intérêt pour les routines monotones qui nous ont été léguées, nous souhaitons avant tout avoir des métiers intéressants – et pas seulement bien payés – et rêvons d’inventer des professions qui feront passer l’épanouissement de l’être humain avant les impératifs de production. Le XIX° siècle nous a légué sa manie de classifier, de faire des distinctions entre les personnes comme entre les groupes. Aujourd’hui, il nous faut au contraire découvrir ce que les hommes ont en commun.

Beaucoup de gens courageux et extraordinaires vécurent en ce siècle. Son art, sa science, sa littérature témoignent d’une recherche constante de la beauté et de la vérité. Nous ne pouvons pas souhaiter que le XIX° siècle n’ait pas eu lieu : il y a énormément à apprendre de ses expériences, de ses déceptions comme de ses triomphes. Mais nous ne pouvons plus y penser comme à la Belle Époque à moins d’ignorer délibérément les grandes souffrances qu’il a causées. Chaque siècle commet des erreurs : c’est pourquoi l’histoire est intéressante, et son étude nécessaire. Mais, s’il est impossible de ne pas commettre d’erreurs, il est inexcusable de les répéter. Au travers des événements décrits dans ce volume de l’Histoire du monde, les lecteurs peuvent se découvrir eux-mêmes, comprendre plus clairement ce qu’ils acceptent et ce qu’ils rejettent.

Le XX° siècle.

Jean Pierre RIOUX, inspecteur général de l’Education nationale

Ce XX° siècle, le nôtre, né dans le sang de la Grande Guerre de 1914-1918, est mort avant son terme, entre 1989 et 1991, avec l’effondrement spectaculaire, médiatisé, si peu violent et si peu pleuré, de sa dernière idéologie mortifère, le communisme. Depuis lors, nous sommes en quelque sorte orphelins, jetés sans soutiens ni repères dans une fin de siècle numérique qui n’en est plus une, transis dans l’attente d’un 2001 qui remettra peut être à l’heure la pendule de l’histoire. Or cette incertitude d’un présent envahissant et trop peu signifiant, cette latence du temps nous taraudent, entretiennent l’impuissance et brouillent l’espoir. C’est donc elles qu’il faudra bien apprendre à surmonter. Et l’histoire devrait être alors – elle l’est déjà – d’un vrai secours pour renouer le fil entre passé et avenir, pour faire taire la cacophonie d’un actuel si irrésolu.

Cette conviction court tout au long de ce dernier volume de l’Histoire du monde dont les auteurs ont su fort bien déplier toute la trame et décrire les déchirures de notre temps. Il donne, je crois, à chacun d’entre nous tous les éléments utiles à une réflexion active. Car il ne s’agit plus d’exhumer des valeurs mortes ou de chercher des racines douteuses, de suivre avec nostalgie le jeu des références: c’est plutôt une prise en charge et une mise en compte lucides de ce siècle qui importent. En un mot : faisons une lecture à la hache, qui élague le bois mort mais laisse aussi perler la sève des rameaux vifs.

De quelles constantes historiques du XX° siècle faudrait-il à la fois nous imprégner et nous départir pour relancer le cours du temps ? J’en vois quatre présentes à toutes les pages de ce livre : le tragique inouï, le progrès unificateur, l’inégalité chronique et la déraison affichée.

Le tragique ? C’est l’évidence la plus affreuse.

La violence collective a prospéré comme jamais depuis 1914, avec deux guerres déchaînées sur l’ensemble du globe, qui ont tué, mutilé, violenté et broyé d’une manière sans égale dans toute l’histoire de l’humanité. Notre siècle a inventé la planète en feu et l’Apocalypse en suspens, avec engrenage fatal des crises, industrialisation de la mort, centaines de millions d’hommes jetés dans la tourmente, massacre des civils innocents, cumul des vieilles haines nationales et des nouveaux racismes, jusqu’à la double angoisse inédite de 1945, celle d’Hiroshima, puis des équilibres  de la terreur nucléaire, puis celle qu’a laissée la solution finale, crime des crimes contre l’humanité. Cette singularité guerrière et bestiale n’a d’ailleurs pas suffi à l’économie séculaire de la tragédie : des drames permanents ont sous-tendu les paroxysmes de 1914-1918 et de 1939-1945. Voilà que les idéologies sont devenues folles sous le choc insurmontable de 14-18 et qu’elles ont nourri, de 1920 à 1990, ces destructions programmées de l’homme qu’il a fallu apprendre à nommer les totalitarismes. Voilà aussi les économies déréglées, bousculées deux fois par des crises mondiales dans les années 1930 et depuis le début des années 1970, qui engendrent elles aussi la violence du chômage et du doute. Voici l’inépuisable vague des nationalismes, révolutionnaires ou simplement tueurs de l’Autre, habillés de tous les oripeaux du racisme, du progressisme, du populisme ou de l’intégrisme. Voici encore les famines périodiques, les carences chroniques, les nuisances dévoreuses d’ozone et d’environnements qui ajoutent à la longue liste des sources constantes de tensions promptes à dégénérer. Comment pourrions-nous demain désarmer cette vocation tragique, sinon d’abord en connaissant historiquement et intimement ses ravages ?

Nonobstant, ce fut aussi un siècle de progrès en spirale tout aussi inouïs. Cette constante il est vrai, est de lecture moins évidente, car notre culture et nos enseignements ont mal intégré la rapidité et la complexité des avancées du savoir et du mieux-être, car les médias en parlent peu ou mal, alors qu’elle a tant marqué notre vie de tous les jours. Dès lors aussi que la science et les techniques ont été mises au service de tant de destructions, jusqu’à la bombe comprise, elle reste marquée au sceau de la tragédie du siècle et le doute s’est ainsi insinué dans nos esprits. Il faudra bien pourtant mesurer l’étonnante explosion et la croissance exponentielle des savoirs qui ont nourri l’âge contemporain et dont témoignent, en bel exemple, les domaines aussi divers que la physique théorique, la génétique ou les sciences humaines. Et comment ne pas penser fièrement à tout l’aval, quand les victoires des techniques ont transformé le travail, bouleversé le train-train quotidien et donné à la vie tant de capacités à triompher ? Quelles qu’aient pu être les désillusions de ces progrès, si légitimes que soient les questions qu’il faut poser depuis Orwell aux sociétés techniciennes, si forte qu’ait été la cascade des défis nouveaux engendrés par la science, on ne peut guère se lasser de découvrir le cheminement irrésistible de ces progrès-là, si proches, qui ont réchauffé et élevé l’homme moderne.

Ce relatif optimisme scientifique et technique mérite qu’on s’y attache aussi parce qu’il fut le plus puissant facteur d’unification de la très belle orange bleue qu’ont contemplée les astronautes. Sans victoires scientifiques sur la mort, sans développement des techniques de santé, notre monde ne serait pas aussi plein comme un œuf , après une explosion démographique sans précédent dont le rythme a décollé après 1940 et s’est fixé dans les années 1960 aux alentours de ces 2 p. 100 annuels qui conduisaient mathématiquement à un doublement de la population du globe tous les trente ans, soit à chaque génération. Sans focalisation des progrès et du mieux-être d’abord dans les villes, le monde urbain n’aurait jamais attiré tant de ruraux en quête d’une autre vie et son explosion nous eût sans doute été épargnée. Sans techniques enfin, l’unité du monde ne se serait pas faite sous le signe de la vitesse vibrionnante, qui a aboli les distances, facilité l’échange et bousculé tous les modes de la communication entre les hommes: plus que les transports physiques eux-mêmes, ce sont les messages écrits, parlés et imagés, fruits d’une sophistication technicienne et véhiculés par les médias, multipliés par la télématique, l’informatique ou, demain, les autoroutes de l’info, qui ont hâté l’unification de la planète, l’ont inondée de produits et de sensations communes, et l’ont peut-être promise ainsi au rajeunissement.

Et pourtant, ce monde a engendré en continu le privilège et la soumission, sans que son ardeur communicative ait pu réduire ses inégalités foncières. Des hommes, des collectivités, des nations en ont ressenti l’humiliation, et le sentiment d’une injustice permanente a joué un rôle majeur dans le déroulement des drames, des crises et des progrès. Qu’il s’agisse de produit national brut, d’espérance de vie, de patrimoine ou d’accès au savoir et à la culture, l’échange inégal perdure tout en étant de plus en plus mal supporté. On s’en convaincra en lisant tout ce qui est dit ici sur la question lancinante du sous-développement, fut-elle rhabillée en contraste Nord-Sud ; sur les dominations et l’impérialisme des Grands, plus ou moins défaits par la décolonisation, la chute du dollar et la déliquescence de Moscou ; sur les situations d’injustice qui pullulent toujours dans un pays développé comme la France. Aujourd’hui, sous l’apparente unification du monde par le libéralisme du marché et de l’argent depuis la chute du mur de Berlin et l’échec de Gorbatchev, se dissimulent encore ou se manifestent déjà les très vieilles frustrations nées du mauvais partage de tous les gâteaux, qui a sans cesse enrichi les riches et fait payer les pauvres. De ce vice de répartition aussi il faut prendre la mesure exacte et la claire conscience à travers un rappel historique.

Enfin, faire un bilan du siècle nous oblige à quelque retour sur ses usages, si inégaux eux aussi, de la raison et de la déraison, au point de devoir conclure que la seconde l’a sans doute emporté sur la première. Ce panorama culturel, qui signale tout ce qui a armé ou désarmé les cœurs et les esprits, doit peser le rôle des avant-gardes et des masses, opposer les cultures des grandes interrogations sur l’avenir à la monotonie de la culture, grande consommation inlassablement médiatisée, dire le poids exact des valeurs revendiqué qui ont jeté l’homme dans des combats collectifs aux objectifs et au dénouement incertains ou fatals et le rôle de celles qui n’ont pas cessé, de retrouver l’individu et la personne broyés par les pouvoirs sans âme et les idéologies de fer. C’est le cheminement chronologique même de ce siècle qui doit être alors être questionné, dans sa kyrielle de trahisons et de dénégations. Pourquoi la modernité multiforme qu’exprimèrent superbement les années 1920 a-t-elle été impuissante, occultée puis négligée ? Pourquoi restons-nous si entêtés des décennies suivantes, où l’ombre des totalitarismes a failli tuer la pensée? Et comment ne pas saluer cette culture de l’homme et de ses droits, fille de l’Europe, qui affronte à armes si inégales depuis les vingt dernières années les retours offensifs et intégristes du religieux, tandis que la culture de masse et les modes de consommation universels brisent tant de particularismes ?

Décidément, le XX° siècle n’a pas cessé d’enterrer l’homme occidental. Ses techniques et des drames ont fait éclater les patrimoines, les communautés et les groupes sociaux. À nous de dire, dès à présent, si ses décombres bien explorés et soigneusement triés pourront servir à des reconstructions.


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 31 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus
Avant la mer, avant la terre et le ciel qui couvre tout, la nature, dans l’univers entier, offrait un seul et même aspect ; on l’a appelé le chaos ; ce n’était qu’une masse informe et confuse, rien qu’un bloc inerte, un entassement d’éléments mal unis et discordants. Il n’y avait pas encore de Titan, pour donner sa lumière au monde ; Phébé ne réparait pas les cornes nouvelles de son croissant ; la Terre n’était pas suspendue dans l’air environnant ni équilibrée par son propre poids ; Amphitrite n’avait pas étendu ses bras tout le long des rivages. Partout où il y avait de la terre, il y avait aussi de la mer et de l’air ; ainsi la terre était, instable, la mer impropre à la navigation, l’air privé de lumière ; aucun élément ne conservait sa forme, chacun d’eux était un obstacle pour les autres, parce que dans un seul corps le froid faisait la guerre au chaud, l’humide au sec, le mou au dur, le pesant au léger.

Ovide – 43 av. J.C. 18 ap. J.C. – Métamorphoses          Livre premier

La matière, inerte pendant 15 milliards d’années, est devenue vivante vers 4 milliards d’années, se compliquant et s’organisant de plus en plus jusqu’à devenir pensante.
Notre histoire a 4 milliards d’années pendant lesquelles la vie, à l’origine unique, s’est étonnamment diversifiée, entraînant un nombre considérable d’êtres vivants, tous construits sur le même modèle moléculaire, aux formes très variées, de plus en plus complexes, de mieux en mieux organisées.
Après les êtres unicellulaires qui vivent dans l’eau, viennent les pluricellulaires qui sortent de l’élément liquide. Se fixent des plantes, s’égayent des insectes, apparaissent aussi les premiers vertébrés : des amphibiens comme les grenouilles, puis des reptiles, des sauriens comme les lézards, des dinosaures et toutes sortes de mammifères.
Les continents dérivent, s’éloignent ou se rapprochent ; plus tard, ils se soudent en d’immenses territoires entraînant de considérables changements de température et de climat. La position de la Terre sur son axe et son orbite comme les événements climatiques du Soleil suscitent des bouleversements de l’environnement terrestre qui provoquent la disparition de nombreuses espèces. 
Les « survivants » s’adaptent, évoluent, constituant un immense arbre généalogique aux innombrables rameaux : des bactéries aux virus, des végétaux aux animaux, tous les êtres vivants sont parents. […]
Tout être vivant n’est en équilibre que dans un milieu : si celui-ci change, il se déstabilise et doit conquérir un nouvel équilibre ; cette évolution va le transformer : il acquiert peu à peu une autre forme, mieux adaptée au changement subi. Cette transformation participe aux divisions, aux ramifications de l’arbre généalogique dont nous faisons tous partie.

Yves Coppens       Avant-propos de Nos ancêtres.     L’Histoire des singes      Odile Jacob 2009

vers 13.78 milliards[1] BIG BANG

L’Univers, jusqu’alors très chaud et très concentré, entre en expansion, ne cessant dès lors de se dilater et de se refroidir. L’univers primordial était un gaz formé de particules et d’antiparticules animées de mouvements désordonnés à des vitesses proches de celle de la lumière. Au gré d’incessantes collisions, certaines particules s’annihilèrent tandis que d’autres apparurent. Protons et neutrons commencèrent à se combiner une seconde après le Big Bang. Dans les minutes suivantes, une intense activité nucléaire permit la formation de noyaux atomiques légers, principalement d’hydrogène et d’hélium. Cette étape dura moins d’un quart d’heure.

A ces premières minutes exceptionnellement mouvementées succéda une longue période tranquille. Ce n’est que 300 000 à 400 000 ans plus tard, lorsque la température s’abaissa au-dessous de 3000 kelvin, que le rayonnement put enfin se propager librement. Les premières galaxies se seraient formées un milliard d’années environ après le Big Bang.

Le Petit Larousse 2005

La chose la plus incompréhensible concernant l’Univers est qu’il est compréhensible… et qu’il ruisselle d’intelligence.

Albert Einstein

L’histoire de l’Univers peut se lire comme le récit de la métamorphose de l’inimaginable chaos des temps anciens en l’état formidablement associé des structures contemporaines. […]

Avant la première seconde de l’histoire du cosmos, une succession de transition de phases, accompagnées de pertes de symétrie, ont octroyé aux particules et aux forces les propriétés que nous leur connaissons aujourd’hui.

Un épisode particulièrement important se situe à la température critique de 1028 degrés quand l’Univers a quelque 10-35 seconde d’âge. La force nucléaire se différencie alors des autres forces et prend progressivement sa puissante intensité. Cette différentiation dite de  grande unification, provoque une division des particules en deux classes : d’une part, les quarks, sensibles à la force nucléaire, d’autre part, les électrons et les neutrinos, qui lui sont insensibles.

Vers 1015, lors d’une nouvelle transition de phase, dite électrofaible, la force faible se distingue de la force électromagnétique. Les électrons, sensibles aux deux forces, se différencient alors des neutrinos, qui ne réagissent qu’à la force faible. Quant  à la force de gravité, sa différentiation remonte peut-être à l’époque de Planck. On ne sait pas bien.

Vers 1012 degrés, une troisième transition de phase associe les quarks, trois par trois, pour donner naissance aux nucléons (protons et neutrons). Au-dessus de cette température, les quarks nagent librement dans l’espace, comme les molécules dans l’eau liquide ; en dessous, ils sont assignés à demeure dans un nucléon comme les molécules dans la glace.

[…] Remontons une fois de plus jusqu’à la première seconde du cosmos. La température est de plusieurs dizaines de milliards de degrés. La matière cosmique se présente sous la forme d’une soupe de protons et de neutrons libres. Aucun noyau lourd n’existe encore. Quand la température atteint 10 milliards de degrés, une transformation majeure se produit appelée nucléosynthèse primordiale. Protons et neutrons se joignent [rencontres créatrices !] pour donner un début de variété nucléaire. Quatre noyaux se forment : de l’hydrogène lourd [deuterium], deux variétés d’hélium et une variété de lithium. Mais rien d’autre. La grande majorité des protons [75 %] n’est pas affectée. Ces particules demeurent comme dans un état de sursis  grâce auquel nous avons des étoiles d’hydrogène.

[…] Les protons survivants de la nucléosynthèse primordiale constituent le carburant des astres. Si tous les protons et neutrons primordiaux avaient  été transmutés en fer pendant cette première seconde du cosmos, la vie n’aurait jamais pu apparaître. […] L’hégémonie de la stabilité et son inséparable compagne, la monotonie, prévalent quand tout ce qui peut se passer a le temps de se passer. Dans un univers stationnaire, ces régimes s’imposeraient inévitablement. Même les réactions les plus extraordinairement lentes, les événements les plus fantastiquement improbables, se produiraient tôt ou tard. Les états d’équilibre auraient été depuis longtemps atteints et aucune variété n’existerait dans notre Univers. Les arabesques glacées de mes fenêtres illustrent le rôle des régimes de déséquilibre pendant l’évolution du cosmos. Comme l’eau déposée sur la fenêtre se refroidit trop vite pour s’étaler régulièrement sur la surface vitreuse, l’Univers se refroidit trop vite pour que l’hydrogène ait le temps de se transformer entièrement en fer.

Hubert Reeves       Oiseaux, merveilleux oiseaux     Seuil 1998

380 000 ans plus tard,                        […] Nulle étoile, nulle galaxie, pas le moindre caillou. La matière est chaude, à environ 3 000 ° et elle n’est faite que de particules microscopiques, des électrons et des protons qui, des millions d’années plus tard, s’assembleront en atomes lourds et en molécules.

Elle est même totalement opaque, car nul grain de lumière ou photon ne peut en sortir. Ceux-ci sautent d’électron en électron sans pouvoir s’extraire de la mélasse bouillonnante. Mais ces électrons jouent aussi avec les protons et finissent par se regrouper avec eux, privant les photons de leurs partenaires. La lumière jaillit. Les instruments du satellite Planck envoyé en 2009 à quelques 1.5 millions de kilomètres de la Terre, n’ont plus qu’à l’enregistrer.

C’est finalement comme s’approcher d’une boite de nuit bien insonorisée et d’ouvrir la porte : soudain un bruit assourdit les tympans. Reste à déduire de ce vacarme combien il y a de personnes, combien d’hommes et de femmes, ou l’heure qu’il est…

[…] L’Univers est composé de 4.8 % de la matière ordinaire que sont nos atomes, de 25.8 % de matière dite noire, invisible aux télescopes (et de nature encore inconnue), et de 69.4 % d’énergie noire, qui le pousse à grossir. Cet univers est également plat comme une gigantesque crêpe, alors que les estimations précédentes laissaient entrevoir la possibilité d’une légère courbure. Les chercheurs estiment aussi la vitesse avec laquelle les galaxies s’éloignent les unes des autres à quelque 66 kilomètres par seconde.

[…] Les analyses valident l’hypothèse qu’un phénomène incroyablement spectaculaire a bien eu lieu juste après le big bang et bien avant 380 000 ans : l’inflation.

Cette phase, encore floue, correspond à une fantastique dilatation de l’espace. Quelques milliardièmes de milliardièmes  de milliardièmes de seconde après le big bang (le chiffre précis n’est pas encore connu), l’Univers passe d’une tête d’épingle à sa taille presqu’actuelle. Les mots en fait ne suffisent pas à décrire l’événement, car l’expansion correspond en réalité à une multiplication des distances par 1025, un 1 suivi de 25 zéros.

David Larousserie Le Monde du 22 mars 2013, à l’occasion des photos communiquées par le satellite Planck, d’un rayonnement de l’Univers 380 000 ans après le Big Bang.

Dans la nature, une sorte d’art est à l’œuvre, une sorte de capacité technique orientée qui travaille la matière du dedans. La forme s’empare de la matière, elle refoule l’indétermination.

Aristote

Pendant à peu près 100 millions d’années, l’Univers traverse son Âge sombre :

C’est comme si nous étions sur une colline et que nous regardions une nappe de fumée étendue dans le fond d’une vallée. Il y a bien des photons dans cette nappe, mais ils diffusent dans des particules alentour et on ne peut voir que la surface de l’écran de fumée.

Benoît Semelin, astrophysicien à l’Observatoire de Paris.

vers 13.03 milliard d’années               Les premières sources de lumière – étoiles massives, mini-quasars – commencent à se former. Ici et là, de petits surcroits de densité attirent peu à peu la matière alentour. En grossissant, ces poches de densité finissent par s’effondrer sur elles-mêmes sous l’effet de leur propre masse. Le phénomène de fusion nucléaire s’enclenche en leur sein, donnant naissance aux étoiles de première génération : hypermassives (environ 100 fois le soleil), excessivement brillantes, elles dépensent leur énergie à si grande vitesse qu’elles s’éteignent en quelques millions d’années. Les régions où naissent ces étoiles ont sans doute amassé assez de matière pour allumer en même temps des grappes d’étoiles, qui composent ainsi les premières galaxies. C’est le début de la Renaissance cosmique : le ciel s’illumine peu à peu d’étoiles et de galaxies.

Sylvie Rouat       Science et Avenir Février 2011

Ces premières galaxies peuvent être d’un diamètre supérieur à 300 000 années-lumière.

vers 13.5 milliards d’années              Naissance de la galaxie de la Voie lactée – la nôtre -.

de 10 à 4 milliards d’années            Ce serait la durée pendant laquelle des générations d’étoiles se succédèrent, explosant à la fin en supernovae, diffusant ainsi de la matière différenciée : gaz, atomes et poussières qui « fertilisent » l’univers de la plupart des éléments chimiques connus : hydrogène, hélium, carbone , oxygène, néon, sodium, magnésium, silicium, phosphore.

4,567 milliards d’années                   Formation du système solaire, de la condensation d’un nuage de gaz et de poussières : une nébuleuse. Cela commence par la concentration gravitaire d’une supernova avec une augmentation de la température des bords vers le cœur, et cela donne le soleil.

4,560 milliards d’années

Quand Ciel eut été éloigné de Terre
Quand Terre eut été séparée de Ciel
Quand le nom d’Homme eut été fixé
Quand An eut emporté Ciel
Quand Enlil eut emporté Terre…

Épopée de Gilgamesh

Formation du soleil et de la Terre et des 8 autres planètes dans la foulée, de l’agglomération de poussières, de blocs gravitant à la périphérie du soleil naissant. Leur chute libère de l’énergie, qui se traduit par une température d’environ 2 000 °C à la surface de la terre. Au maximum de l’échauffement, le fer fondu s’enfonce par percolation vers le cœur pour former le noyau liquide, qui serait un assemblage de cristaux de fer, de nickel et d’un peu de soufre. Au cœur, la graine, solide, dont le frottement avec le noyau liquide, induirait – c’est le cas de figure de la dynamo – le champ magnétique terrestre.

Dans les années 2010, la recherche scientifique montrera que cette explication plutôt simple dans son principe ne correspondait pas à la réalité, et que celle-ci était beaucoup plus complexe :

Depuis plus de 3,5  milliards d’années, voire 4  milliards ou plus, la Terre est protégée par un champ magnétique qui repousse la plupart des particules venues de l’espace, rayons cosmiques ou autres nuées de poussières poussées par les tempêtes solaires. Mais l’origine de ce bouclier qui a rendu la vie possible reste un mystère. Dans la revue Nature du 21  janvier 2016, David Stevenson et Joseph G. O’Rourke, de l’université Caltech, en Californie, décrivent un mécanisme original qui résout cette énigme. Dave Stevenson présente cette idée depuis plusieurs années. La nouveauté est qu’elle est maintenant quantifiée, estime Stéphane Labrosse, professeur de géophysique à l’Ecole normale supérieure de Lyon. Nous espérons que notre étude serve de base à une solution complète, même s’il y a encore du travail à faire, répond modestement Joseph Rourke, actuellement en thèse. L’histoire de ce phénomène est en effet semée de fausses bonnes idées.

Dès le XIX°  siècle, les géophysiciens comprennent que les lignes de champ sur lesquelles s’aligne l’aiguille d’une boussole ne viennent pas de la surface de la Terre, mais de ses entrailles, à plus de 5 000 km de profondeur. Ils imaginent que, au centre, existe une sorte de barreau aimanté. Erreur : à la température régnant à ces profondeurs (au moins 5 000  °C), aucun métal ne peut maintenir une aimantation permanente.

Nouvelle tentative avec le modèle de la dynamo : à l’inverse de celle d’un vélo, dans laquelle la variation d’un champ magnétique crée un courant électrique, pour la Terre, la variation d’un champ électrique crée un champ magnétique. Le courant électrique est porté par le fer et le nickel en fusion dans le noyau terrestre. Quant au mouvement, ses causes restent à trouver…

L’un de ces mécanismes, très simple, est très efficace. Telle l’eau chauffée dans une casserole, le liquide du cœur de la Terre s’agite de mouvements de convection ; les éléments montent et descendent. Mais cela dépend de la capacité du métal à conduire la chaleur. S’il conduit trop, la chaleur s’évacue sans créer de convection. Lorsque l’on chauffe du mercure au lieu de l’eau, la convection disparaît, indique ainsi James Badro, de l’Institut de physique du globe de Paris. Or en  2012, deux équipes ont montré que la conductivité thermique du fer, l’élément dominant du noyau, était sous-évaluée de deux à trois fois. Exit l’agitation par ce biais…

Qu’à cela ne tienne, une autre idée a été proposée, analogue à celle qui explique les vastes courants marins dans les océans. Le sel des mers n’aime pas la glace. Lorsque, en hiver, celle-ci se forme, l’eau se charge en sel et s’alourdit, plongeant ainsi dans les profondeurs et entraînant le tapis roulant maritime. Dans le noyau de la Terre, point de sel, mais des éléments légers, mal connus, mais probablement du silicium, du carbone, du soufre… Lorsque le fer liquide se refroidit, une graine se solidifie au centre de la Terre. Comme ces éléments légers préfèrent le liquide, ils modifient la densité du fluide : une partie monte et enclenche une convection, initiatrice de la dynamo magnétique. Fin de l’histoire ?

Non, car cette graine solide n’a pu apparaître très tôt dans l’histoire de la Terre. Elle explique le champ magnétique d’aujourd’hui et jusqu’à 1  ou 2  milliards d’années en arrière, mais pas plus. D’où le moteur alternatif proposé par les Californiens.

C’est encore une histoire d’impureté. Cette fois, il s’agit d’oxyde de magnésium, l’un des ingrédients principaux du manteau terrestre. Lors de la formation de la Terre, il s’est dissous dans le métal liquide. Puis, la température baissant, cette solubilité a diminué et le magnésium n’a eu qu’une envie, sortir du liquide. Comme le gaz sort d’une bouteille lorsqu’on l’ouvre, décrit Stéphane Labrosse. Finalement, le magnésium est remonté, créant le flux de matière espéré. La dynamo a commencé à tourner !

Les simulations des physiciens montrent que l’énergie ainsi générée est suffisante pour créer et maintenir le champ depuis l’origine. J’étais fou de joie de voir que nos calculs précis confirment notre intuition, souligne Joseph O’Rourke. Sans doute que de prochains travaux modifieront des détails, mais je suis optimiste sur le fait que nous avons planté une graine qui grossira en un modèle réaliste.

C’est une idée géniale ! Je les avais pris pour des fous au début mais ils ont raison, s’enthousiasme, quant à lui, James Badro, qui a présenté en décembre, lors d’une conférence, des travaux corroborant ce modèle théorique. Ses mesures à hautes pression et température montrent que le magnésium se dissout effectivement dans le fer dans les conditions primordiales de formation de la Terre. La dynamo peut continuer de tourner.

David Larousserie                Le Monde du 27 janvier 2016

Les mensurations de la Terre :

Circonférence à l’équateur                40 076 594 m
Circonférence au tropique                 36 778 000 m
Circonférence au cercle polaire        15 996 000 m
Circonférence d’un méridien             40 009 152 m
Rayon moyen                                       6 370 000 m

La superficie – 4x 3.1416 x R2 –  totale de la Terre est de 510 101 000 kilomètres², partagés en 362 100 000 km² de mer et 174 001 000 km² de continental.

Son volume – 4/3 x 3.1416 x R³ – est de 1 098 320 000 000 de kilomètres cube  dont 1 350 100 000 km cube d’eau salée. Si l’on admet comme densité moyenne de la Terre la valeur de 5,52, la masse totale de la Terre est de 5.96 x 1021 tonnes.

Sa composition : 90 % de la masse terrestre est composée de 4 éléments : oxygène, silicium, aluminium et fer.

La croûte, d’une épaisseur allant de 5 à 60 km est composée pour l’essentiel de 8 éléments : 46.6 % d’Oxygène, 27.7 % de Silicium, 8.1 % d’Aluminium, 5 % de fer, 3.6 % de Calcium, 2.7 % de Magnésium, 2.3 % de Sodium, 1.7 % de Potassium, 0.9 % de titane et 1.4 % d’autres éléments.

Il s’ensuit que les oxydes, comme l’hématite (Fe2O3) et la goethite (FeOOH) qui, associés, constituent la rouille, et les silicates, dont le radical de base est SiO4, sont les minéraux les plus abondants à la surface de la Terre. Bien souvent les silicates sont des aluminosilicates, l’atome d’aluminium se substituant aisément à celui de la silice du fait de leur diamètre comparable. Dans le monde minéral, c’est la petitesse de l’ion Si et sa capacité à se lier fortement à 4 oxygènes qui rend compte de l’abondance des silicates. Dans le monde organique, c’est la capacité de l’ion C à se lier avec les ions hydrogène et oxygène qui explique l’importance des longues chaînes carbonées rencontrées par exemple dans les produits pétroliers.

Quant aux roches, elles sont des associations plus ou moins complexes de minéraux. Ainsi le calcaire est constitué principalement de calcite, le granite de quartz et d’aluminosilicates variés comme les feldspaths, les micas, etc.

En se promenant dans la campagne, on rencontre fréquemment, au détour d’un chemin, ce que le géologue dénomme un affleurement. Sur quelques mètres carrés sont exposées une roche, ou une association de roches : par exemple un granite et des roches métamorphiques ou une alternance de bancs redressés de calcaire et d’argile.

Le principe de classification des roches est génétique. Les roches sédimentaires sont déposées à la surface du globe, sur la terre ferme ou, plus fréquemment, dans les océans. Elles comprennent :

  • des roches constituées de fragments issus de la désagrégation de roches plus anciennes qui sont dites élastiques, le prototype en est le grès,
  • des roches précipitées ou chimiques dont les prototypes sont les évaporites (sel de table, gypse SO4Ca, 2H2O) et certains calcaires. On imagine aisément que l’eau de mer puisse être sursaturée en calcium, magnésium ou sodium entraînant la précipitation de calcite, de gypse, de dolomite ou de sel de cuisine. Pourtant, dans la nature, c’est rarement le cas. Le plus souvent la précipitation est induite par des organismes, par exemple des huîtres ou des oursins désireux de se construire une coquille et, pour ce faire, sont amenés à capter les atomes de calcium dissous dans l’eau de mer. Dans de nombreux cas, ce sont des bactéries qui favorisent la précipitation.

Les roches magmatiques sont issues de la cristallisation de magmas provenant de la fusion de matériaux de l’écorce terrestre ou du manteau sous-jacent. Elles comprennent les laves, ou roches volcaniques, mises en place à la surface du globe où un refroidissement rapide, qui ne permet pas aux atomes de se ranger rationnellement, engendre une structure vitreuse (verre) ou faite de tout petits cristaux comme dans les basaltes, et les roches plutoniques comme les granités intrusifs au sein de l’écorce. Chez ces dernières, un refroidissement lent et progressif donne le temps aux minéraux de cristalliser largement. Ces roches sont grenues.

La Terre est une planète vivante où les roches sédimentaires et magmatiques, aujourd’hui à la surface, seront tôt ou tard entraînées en profondeur. Là, l’augmentation de pression et de température, la circulation de fluides chauds induiront de profondes transformations qui donneront naissance aux roches métamorphiques. Dans un premier temps, à faible profondeur, les roches sédimentaires et magmatiques ayant subi un début de transformation restent reconnaissables. À forte profondeur, on assiste à un complet réarrangement de la structure originelle de la roche avec, notamment, la recristallisation de minéraux plus denses, stables aux conditions de la profondeur. Ces transformations drastiques peuvent déboucher sur la fusion des roches. Ainsi le granité a-t-il une double origine. Il peut être associé à la formation et différenciation de magmas ayant lieu profondément, à la partie supérieure du manteau terrestre. Il peut aussi provenir de la fusion de roches sédimentaires ou/et magmatiques de composition chimique adéquate. Dans ce cas, il apparaît comme participant des processus de métamorphisme intervenant dans la croûte, c’est-à-dire plus superficiellement.

Ainsi faut-il bien distinguer les minéraux et les roches. Les premiers, constitués d’atomes, ont une forme géométrique rigoureusement fixée, même si, en s’associant, ils peuvent édifier des structures irrégulières et complexes comme, par exemple, les roses des sables formées par l’agrégation de cristaux de gypse. Quant aux roches, associations plus ou moins complexes de minéraux, elles arment les reliefs terrestres : massifs granitiques du Limousin, calcaires du Vercors, coulées basaltiques de l’Aubrac, de la région du Puy dans le Massif central. Elles habillent aussi les devantures de nos boutiques, de nos hôtels et de nos stations de métro (marbres, granités, quartzites, etc.). Erodées, désagrégées en fines particules, elles forment les grains de sable de notre littoral et les galets de nos plages et rivières, morceaux de roche de taille variable transportés et usés par l’eau ou le vent, constitués des minéraux les plus résistants à l’érosion comme le quartz et certains silicates.

[…]     Trois grandes discontinuités, dénommées du nom de leurs découvreurs, séparant des milieux de nature ou/et de viscosité différentes, ont été mises en évidence au sein du globe. Ce sont, de la surface vers l’intérieur :

  • La discontinuité d’Andrija Mohovici, ou Moho, qui, entre 5 et 80 km de profondeur, sépare l’écorce du manteau.
  • La discontinuité de Beno Gutenberg qui, autour de 2 900 km, sépare le manteau du noyau.
  • La discontinuité de Inge Lehmann qui, à 5 000 km de profondeur, sépare le noyau externe liquide du noyau interne, ou graine, solide.

[…]     Localement, les racines de chaînes de montagnes anciennes sont visibles à la surface du globe et il est possible d’y relever une coupe complète de l’écorce terrestre comprenant le Moho. Certains volcans, et notamment les cheminées de kimberlites, roches mères des diamants, ramènent à la surface suite à une sorte de ramonage, des échantillons de manteau provenant de 50 à 300 km kilomètres de profondeur.

En laboratoire, des cellules dites à enclume de diamants montées sur des presses hydrauliques et insérées dans des fours électriques permettent de recréer des températures de 5 000 ° et des pressions de 106 bars correspondant approximativement aux conditions régnant dans le noyau terrestre. On peut ainsi soumettre des matériaux variés – silicates, métaux, alliages métalliques, mélange de silicates et métaux – aux diverses conditions de pression et température rencontrés à l’intérieur du globe. On enregistre à quelle vitesse et fréquence des vibrations, assimilées à des ondes sismiques, s’y propagent. Il est alors possible, en comparant ces données expérimentales avec les vitesses et les fréquences des ondes sismiques, de formuler des hypothèses quant à la nature des roches constituant les enveloppes terrestres.

Roland Trompette, Daniel Nahon     Science de la Terre, Science de l’Univers. Odile Jacob 2011

Le PRECAMBRIEN couvre les périodes allant de 4,6 à 0,54 milliard d’années. C’est la classification la plus globale de l’histoire de la Terre, avec la période qui le suit : le Phanérozoïque. Le Précambrien couvre la période où la vie se limite à des bactéries. Le Phanérozoïque couvre la période où sont apparues des organismes pluricellulaires (métazoaires) diversifiés, pouvant atteindre de grandes tailles.

HADEEN , de 4,6 à 4 milliards d’années

Ainsi nommé du nom du dieu grec de l’enfer, car des comètes monstrueuses et des météorites gigantesques – des chondrites : assemblage de billes de silicates et d’un alliage fer-nickel – qui apportent de l’eau bombardent en rafales la planète, ce qui ne signifie pas obligatoirement que la surface de la Terre soit en fusion perpétuelle : on a retrouvé des zircons, minuscules cristaux de silicate de zirconium, presque aussi durs que le diamant et plus stables, dans les Jack Hills en Australie, datant de 4,4 milliards d’années, soit 200 millions après la naissance de notre planète : donc, à cette époque, tout n’était pas en fusion. Notre planète aurait peut-être été à cette époque solide, froide et humide.

Parmi les premiers impacts d’astéroïdes, probablement le plus grand, – de la taille de Mars, et à incidence rasante – celui qui créa la Lune, aux environs de 4.533 milliards d’années : les parties centrales ou noyaux de l’astéroïde et de la jeune Terre auraient fusionné pour former le noyau terrestre métallique. On sait aujourd’hui que la composition chimique de la Lune est en gros identique à celle du manteau terrestre. En 2014, un nouveau mode de mesures viendra positionner cette formation de la lune à 95 millions d’années [+ ou – 32 millions d’années] après le début du système solaire, soit 4.472 milliards d’années [2].

Le plus grand champ de cratères d’impact se trouve  à Sikhote-Alin, en Sibérie : on en compte 159, mais le second, dans l’hémisphère sud, dans la zone volcanique de Bajada del Diablo, dans la province de Chubut, en Patagonie, a une centaine de cratères sur 400 km², mais ils sont de plus grande taille, entre 100 et 500 mètres de diamètre, et 30 et 50 mètres de profondeur.

Ainsi donc, printemps, été, automne, hiver, nos quatre saisons, sont le résultat tout d’abord de l’impact d’un énorme astéroïde créateur de la Lune, et d’une séance de putching ball à laquelle la terre fut livrée des millions d’années durant ; au cours de cette raclée cosmique, fatiguée, groggy, elle se pencha de 23°27’ sur le plan de l’écliptique et en resta là, pour le plus grand bonheur des habitants des régions tempérées.

vers 4,46 milliards

Sur la surface des eaux primordiales,
la Déesse première laisse apparaître son genou.
Le Canard, dieu de l’Air, y dépose six œufs d’or.
La Vierge plonge, les œufs se brisent et
le bas de la coque de l’œuf forma le firmament sublime,
le dessus de la partie jaune devint le soleil rayonnant,
le dessus de la partie blanche fut au ciel la lune luisante :
tout débris détaché de la coque fut une étoile au firmament,
tout morceau foncé de la coque devint un nuage de l’air
le temps avança désormais…

Kalevala, épopée finnoise

Hiemdal se tenait à une des extrémités de l’arc-en-ciel ;
il dormait plus légèrement qu’un oiseau ;
il apercevait les objets le jour et la nuit
à une distance de plus de deux cents lieues,
et avait l’oreille si fine,
qu’il entendait croître l’herbe des prés et la laine des brebis.

Edda [mythologie islandaise]

Chez les Egyptiens, c’est un peu plus compliqué :

A l’origine du monde était un chaos liquide. Aton , le soleil, en sortit de sa propre volonté et se posa sur une pierre verticale. De la semence d’Aton naquit un couple divin : Shout, l’Atmosphère, et Tefnout, l’Humidité, qui engendrèrent à leur tour deux autres couples. Le deuxième couple est formé de Geb, dieu de la Terre, dont la légende fait le premier pharaon, et Nout, déesse du ciel, dont le corps est parcouru durant la journée par le soleil, qu’elle avale chaque soir pour le mettre au monde chaque matin.

*****

Un dieu, ou la nature la meilleure, mit fin à cette lutte ; il sépara du ciel la terre, de la terre les eaux et il assigna un domaine au ciel limpide, un autre à l’air épais. Après avoir débrouillé ces éléments et les avoir tirés de la masse ténébreuse, en attribuant à chacun une place distincte, il les unit par les liens de la concorde et de la paix. La substance  ignée et impondérable de la voûte céleste s’élança et se fit une place dans les régions supérieures. L’air est ce qui en approche le plus par sa légèreté et par sa situation ; la terre, plus dense, entraîna avec elle les éléments massifs et se tassa sous son propre poids ; l’eau répandue alentour occupa la dernière place et emprisonna le monde solide.

Lorsque le dieu, quel qu’il fût, eut ainsi partagé et distribué l’amas de la matière, lorsque de ses différentes parts il eut façonné des membres, il commença par agglomérer la terre, pour en égaliser de tous cotés la surface, sous la forme d’un globe immense. Puis il ordonna aux mers de se répandre, de s’enfler au souffle furieux des vents et d’entourer de rivages la terre qu’ils encerclaient. Il ajouta les fontaines, les étangs immenses et les lacs, enferma entre des rives obliques la déclivité des fleuves, qui, selon les contrées, sont absorbés par le terre elle-même, ou parviennent jusqu’à la mer et, reçus dans la plaine des eaux plus libres, battent, au lieu de rives, des rivages. Il ordonna aux plaines de s’étendre, aux vallées de s’abaisser, aux forêts de se couvrir de feuillage, aux montagnes rocheuses de se soulever. Deux zones partagent le ciel à droite, deux autres à gauche, avec une cinquième plus chaude au milieu d’elles ; la masse qu’il enveloppe fut soumise à la même division par les soins du dieu et il y a sur la terre autant de régions que couvrent les zones d’en haut. L’ardeur du soleil rend celle du milieu inhabitable ; deux autres sont recouvertes de neiges épaisses ; entre elles, il plaça encore deux, à qui il donna un climat tempéré, en mélangeant le froid et le chaud.

Au-dessus s’étend l’air ; autant il est plus léger que la terre et l’eau, autant il est plus lourd que le feu. C’est le séjour que le dieu assigna aux brouillards et aux nuages, aux tonnerres, qui épouvantent les esprits des humains, et aux vents qui engendrent les éclairs et la foudre. Aux vents eux-mêmes l’architecte du monde ne livra pas indistinctement l’empire de l’air ; aujourd’hui encore, quoiqu’ils règnent chacun dans une contrée différente, on a beaucoup de peine à les empêcher de déchirer le monde, si grande est la discorde entre ces frères.[…]

Au-dessus des vents, le dieu plaça l’éther fluide et sans pesanteur, qui n’a rien des impuretés d’ici-bas. Dès qu’il eut enfermé tous ces domaines entre des limites immuables, les étoiles, longtemps cachées sous la masse qui les écrasait, commencèrent à resplendir dans toute l’étendue des cieux. Pour qu’aucune région ne fût privée de sa part d’être vivants,  les astres et les dieux de toutes  formes occupèrent le céleste parvis ; les eaux firent une place dans leur demeures aux poissons brillants ; la terre reçut les bêtes sauvages ; l’air mobile, les oiseaux.

Ovide – 43 av. J.C. 18 ap. J.C. –       Métamorphoses    Livre premier

de 4.2 milliards à 3 milliard d’années             Des millions d’années de pluie, condensation due au refroidissement d’une atmosphère riche en vapeur d’eau, donnent naissance aux océans. La forte proportion de CO² provoque un effet de serre amenant l’eau de mer à des températures entre 60 et 90°C.  La pression atmosphérique est proche de 200 bars [1 kg / cm²] et la température de surface aux environs de 350 °. Longtemps, il n’y eut qu’une enveloppe d’eau – l’hydrosphère – car la pluie, à peine tombée, se vaporisait sur des surfaces encore trop chaudes. L’apparition de l’eau sous forme de mares, d’étangs puis d’océans se fera vers 3 milliards d’années.

Eau, tu n’es pas nécessaire à la vie, tu es la vie.

Antoine de Saint Exupéry             Terre des Hommes

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

Charles Baudelaire

L’océan sonore
Palpite sous l’œil
De la lune en deuil
Et palpite encore
Tandis qu’un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D’un long zig zag clair
Et que chaque lame,
En bonds convulsifs,
Le long des récifs
Va, vient, luit et clame
Et qu’au firmament
Où l’ouragan  erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement

Paul Verlaine           Marine Poèmes saturniens

Depuis qu’il y a des hommes, aucun d’entre eux jamais n’a pu, me semble-t-il, sincèrement affirmer avoir vu à la mer cet air de jeunesse que prend la terre au printemps. Mais il en est, parmi nous, qui, regardant l’océan avec entendement et tendresse, lui ont vu l’air si vieux que les siècles immémoriaux semblaient avoir émergé du limon inviolé de ses profondeurs. Car c’est un coup de vent qui donne un air de vieillesse à la mer.

Dans le recul des jours, évoquant les aspects des tempêtes survécues, c’est là ce qui se dégage clairement de cet ensemble d’impressions que m’ont laissé tant d’années d’un commerce intime avec la mer.

Si vous voulez savoir l’âge de la terre, regardez la mer en furie. Son immensité grise, les lames où le vent creuse de longs sillons, les larges traînées d’écume, agitées, emportées, comme des boucles emmêlées, donnent à la mer l’apparence d’un âge innombrable, sans lustre et sans reflet, comme si elle avait été créée avant la lumière elle-même.

Joseph Conrad       Le miroir de la mer     1906

La première nécessité pour la vie est de disposer d’une source d’énergie. A la surface de la Terre, l’énergie la plus aisément disponible est l’énergie solaire. Fort logiquement, les premières formes de vie l’ont utilisée. L’eau est le deuxième besoin pour la vie, ce qui explique que celle-ci soit apparue dans une eau suffisamment peu profonde pour que les rayons du Soleil y pénètrent encore.

L’eau n’est pas un produit ordinaire. Il s’agit certainement de la seule molécule de cette taille, aussi simple en apparence que sa formule (H20) le laisse supposer, à combiner autant de propriétés aussi particulières. Tout d’abord, si cette molécule se comportait exactement selon les propriétés tableau périodique des éléments, l’eau gèlerait à – 100 °et s’évaporerait dès 70°. Elle doit ses propriétés à la liaison hydrogène qui intervient dans l’architecture moléculaire de tous les êtres vivants. Cette interaction de type faible relie les molécules d’eau liquide entre elles en un gigantesque réseau. Des attractions électrostatiques relient un atome d’hydrogène d’une molécule d’eau (à polarisation positive) à un atome d’oxygène (à polarisation négative) d’une autre molécule. La formule chimique n’est qu’une simplification et la réalité change ses propriétés d’ébullition 170 °C ! On imagine facilement l’importance de ce fait pour les cellules. Mais les températures de congélation et d’ébullition ne sont pas les seules particularités de cette molécule d’eau. En effet, quand l’eau refroidit sa densité augmente, comme celle de n’importe quel liquide. Cependant, quand la température de l’eau descend au-dessous de 4 °C, le volume de l’eau augmente de nouveau, et cette augmentation continue quand l’eau gèle. Les conséquences sont importantes pour la vie. Nous citerons deux exemples.

En hiver, quand la température tombe, l’eau d’un lac commence à se refroidir en surface. Comme elle devient plus dense, l’eau froide coule et assure une homogénéisation de la température sur toute la profondeur d’eau. Ce processus s’observe tant que la température de l’eau ne descend pas en dessous de 4 °C, car alors l’eau superficielle devient moins dense et reste en surface. Même si la température continue de descendre, la glace qui se forme reste elle aussi en surface. Ainsi, même lors d’hivers extrêmement rigoureux et longs, le fond du lac reste à 4 °C. Ce comportement de l’eau contribue à la conservation de la vie. Quand l’eau gèle, la glace augmente de volume. Dans les fissures des massifs rocheux où l’eau s’est infiltrée, cet accroissement de volume fait éclater la roche – c’est le processus de la gélifraction – et facilite l’érosion, accélérant d’autant la formation de sols meubles dans lequel des plantes peuvent se développer. Le renouvellement continu du relief est en effet une caractéristique unique de notre planète, qui ne présente donc pas l’aspect grêlé de la Lune ou de Mars, dû aux impacts de météorites dont certaines traces datent de plusieurs milliards d’années.

Les premiers organismes ont utilisé la puissance du Soleil pour convertir l’eau et le dioxyde de carbone en glucides. Ils ont alors transformé l’énergie lumineuse, fugace, en une énergie chimique susceptible d’être stockée. Mais ce processus de transformation libère un sous-produit – un déchet, en quelque sorte -, l’oxygène. Ce rejet très oxydant a bien entendu été nocif pour les organismes d’alors. Mais la vie s’adapte à tout et certains organismes ont même fini par adopter ce produit toxique pour leur métabolisme et leurs échanges énergétiques, à tel point que l’on pourrait croire que l’oxygène est un élément fondamental de toute vie. L’eau l’est, l’oxygène non. Cette production d’oxygène a modifié la composition et partant l’aspect de l’eau des océans entre 2,4 et 2 milliards d’années. En effet, avant l’activité photosynthétique des organismes, l’atmosphère terrestre était dominée par le C02 et les eaux réductrices contenant des substances qui consomment de l’oxygène, en l’occurrence, riches en fer dissous puisque, sous sa forme réduite, le fer ferreux de couleur verte, est soluble dans l’eau.

Avec l’arrivée de ce dioxygène (de formule chimique 02) dans l’eau, le fer ferreux s’oxyde, devient ferrique, rouge. Le fer, sous cette forme oxydée, est insoluble dans l’eau. Il précipite donc au fond de l’océan où il s’accumule en couches rouges très épaisses. Aujourd’hui, plus de 80 % de l’exploitation du minerai de fer exploité dans le monde proviennent de gisements formés de cette façon. Le fait que le fer disparaisse ainsi de l’eau la rend plus limpide et permet donc à la lumière solaire de pénétrer plus profondément. La photosynthèse peu donc s’opérer sur une plus grande profondeur, ce qui accélère la production d’oxygène. Quand le fer a précipité, l’eau se charge en oxygène, puis celui-ci pourra s’échapper dans l’atmosphère. Le dioxygène gagnera les hautes couches où, sous l’action des rayons solaires, il deviendra en partie du trioxygène : l’ozone. Le ciel terrestre passera de marron orangé à bleu. La captation d’une dose de rayons solaires par cet ozone permettra à la vie de s’exprimer et de se développer sur la terre ferme.

Les premiers organismes vivants captant du C02 et rejetant de l’oxygène (O) introduisent dans l’environnement un déséquilibre chimique dont la marque la plus visible est le dépôt de carbonates de calcium (matières calcaires) à proximité immédiate des zones où la synthèse chlorophyllienne est active. Ces calcaires portent donc la marque des organismes vivants, ne serait-ce que par leur forme : ils apparaissent finement laminés et mamelonnés. Cette allure leur a fourni leur nom : les stromatolithes (du grec stromato = tapis, et lithos = roche). Ce ne sont pas des êtres vivants mais des structures sédimentaires élaborées par un tapis de filaments bactériens. Ces constructions représentent parfois des couches très épaisses. On les retrouve dans des roches de plusieurs milliards d’années. Outre le déséquilibre introduit par le dégagement d’02, le piégeage du C02 dans le calcaire conduit à une nette diminution de la quantité de CO2 dans l’air. La réduction de ce gaz à effet de serre induit une diminution de la température terrestre. Cette baisse est parfois si importante que la température descend jusqu’à -50 °C pendant quelques dizaines de milliers d’années. L’eau gèle. La couleur globale de la Terre devient alors bien plus blanche qu’avant et elle renvoie davantage d’énergie solaire. Le processus s’emballe, jusqu’à avoir une Terre complètement gelée, pareille à une boule de neige de -10 °C pendant quelques millions d’années. L’action des volcans sous la glace semble permettre une accumulation de C02 qui, lorsqu’il s’échappera, permettra un retour à la normale. La vie s’est d’abord manifestée dans l’océan. Pendant plus de 3 000 millions d’années, elle ne s’est développée que dans le milieu liquide ; la surface continentale était alors exempte de toute forme de vie, seules affleuraient les roches. Les paysages terrestres devaient ressembler à nos grands déserts actuels : Takla-Makan, Hoggar ou Namib.

Il y a environ 500 millions d’années, des lichens se sont installés, un peu comme on en voit aujourd’hui dans certains déserts, qu’ils soient chauds ou très froids ; ce sont eux qui nourrissent les rennes des régions polaires. Des lichens, des mousses ont proliféré, accrochés aux rochers par le simple fait qu’ils en épousent les moindres détails de la forme, puis par des crampons. L’eau ne circule pas encore dans leurs tissus, elle les imprègne seulement, quand il y en a. En effet, ces organismes sont capables de reviviscence, c’est-à-dire qu’ils se dessèchent totalement quand l’eau manque et semblent ne plus vivre, mais ils se réhydratent et revivent à la première pluie. Ils ont parfois été comparés à de petits laboureurs mobilisant une très fine couche superficielle. Il y a environ 450 millions d’années, à l’Ordovicien, les végétaux se répandent un peu plus largement sur les continents. Ce sont d’abord des organismes très simples, sans vaisseaux conducteurs. Quelques arthropodes terrestres – acariens, araignées et scorpions primitifs – se sont aventurés à terre : leur carapace leur permettait de résister aux rayonnements solaires nocifs, la couche d’ozone n’étant pas encore formée. Il y a environ 400 millions d’années, la Terre se remet tout doucement d’une crise orogénique, c’est-à-dire d’une période où des reliefs importants se sont créés : on retrouve des restes de cette chaîne calédonienne en Écosse, en Bretagne, etc. La surface terrestre retrouve donc son état habituel : elle redevient plate, extrêmement plate. Le relief est si peu important qu’à la moindre tempête les eaux envahissent de grandes surfaces continentales. Quand la tempête se calme, les flots regagnent leur réceptacle marin habituel, abandonnant ici et là quelques flaques d’eau dans lesquelles des organismes sont restés prisonniers. Lors de leur assèchement ces êtres périront, sauf certains chanceux qui possèdent des embryons de poumons. On est loin de l’image volontariste qu’insidieusement suggère l’expression conquête du milieu terrestre, ou même celle de sortie des eaux ! Quoi qu’il en soit, ceux qui ont survécu vont finir par s’adapter à l’environnement aérien. Les tétrapodes, vertébrés à quatre membres, s’installent désormais sur les continents : ils le peuvent parce que des plantes les ont précédés, qui leur offrent la nourriture nécessaire. Vers la même période, au milieu du Dévonien, apparaissent les premières plantes dotées de vaisseaux conducteurs de sève, les rhyniophytes, qui ne dépassent guère 50 centimètres de haut. 15 millions d’années plus tard, des forêts de lycopodes de 10 mètres de haut s’étendent déjà sur les continents. Les plantes grandissent pour une large part en remplissant d’eau des sacs intracellulaires, les vacuoles. En retour, celles-ci exercent une pression sur les parois des cellules qui s’allongent alors selon un axe déterminé, donnant ainsi leur forme à chacune des plantes.

Les végétaux se suffisent à eux-mêmes pour la nourriture : on les dit autotrophes. Ce qui leur importe le plus est de disposer de lumière. Il ne faut donc pas qu’ils soient recouverts au moindre coup de vent par un autre végétal ou par du limon, mais au contraire qu’ils puissent s’élever vers la lumière. Ils développent une stratégie de surface. D’abord simples tiges, ils gagnent progressivement un grand nombre d’épines puis des feuilles : autant de panneaux solaires utiles à la photosynthèse. Les animaux qui se sont retrouvés hors de l’eau doivent partir en quête de nourriture et donc se déplacer. Par ailleurs, ils ne sont pas sûrs de trouver chaque jour leur nourriture : ceux qui réussissent à se constituer des réserves sont donc avantagés. Les végétaux ont développé une stratégie d’ancrage et de surface, les animaux ont développé une stratégie de mobilité et de volume. Les végétaux se sont affranchis de l’eau en développant un système vasculaire, en interne, et en adoptant des pores d’ouverture contrôlée avec l’externe. Leur reproduction peut se faire par des graines susceptibles d’attendre longtemps dans un environnement très sec. Les animaux ont aussi adopté un système circulatoire et ils se procurent de l’eau par une nourriture hydratée ou en buvant. Pour leur reproduction, cependant, ils restent tributaires d’un passage dans l’eau. Ce n’est qu’il y a environ 300 millions d’années qu’une nouveauté va autoriser certains organismes à s’affranchir de l’eau pour leur reproduction, comme l’attestent les fossiles d’Hylonomus de Joggins (Nouvelle-Écosse, Canada). Cette innovation s’appelle l’amnios. Elle est caractérisée par un œuf qui possède des membranes annexes lui permettant de se développer en dehors du milieu aquatique. L’embryon, protégé par un œuf à coquille dure ou par l’utérus maternel, se développe en milieu aqueux à l’intérieur de l’amnios. Il se retrouve chez certains groupes de vertébrés tels que les reptiles, les oiseaux et les mammifères. Désormais, les organismes vont pouvoir s’éloigner des points d’eau, ils ne seront plus tributaires du milieu liquide, comme les amphibiens, et pourront gagner des territoires qui leur étaient inaccessibles jusqu’alors. L’eau est, avec les composés à base de carbone, la molécule la plus importante pour la réalisation des processus vitaux. Les êtres vivants sont en effet composés d’eau à 70 voire 80 % – certaines plantes atteignent même 90 % et quelques organismes aquatiques, telles les méduses, jusqu’à 99 %. Le cycle géoécologique de l’eau est régi par les précipitations, l’infiltration, le ruissellement, l’évapotranspiration, la condensation… Les organismes, surtout les végétaux qui dominent par leur biomasse, contribuent au cycle de l’eau en la prélevant activement, en la stockant et en la restituant dans l’atmosphère.

Généralement, la vie tire son énergie du Soleil, par voie directe ou indirecte. Les êtres vivants sont capables de transformer l’énergie lumineuse du Soleil en énergie chimique, puis de la stocker. Ce sont les producteurs primaires de la chaîne alimentaire, les plantes vertes et certaines bactéries. D’autres organismes puisent à leur tour cette énergie stockée sous forme chimique en se nourrissant des plantes et en en digérant les sucres peuvent aussi consommer l’oxygène produit par les végétaux pour brûler leur nourriture dans des réactions qui dégagent de l’énergie. Plus loin dans la chaîne alimentaire, d’autres animaux mangent ces herbivores, et ainsi de suite. Même les bactéries qui dégradent le pétrole brut ne font rien d’autre qu’utiliser l’énergie chimique que les plantes ont stockée des millions d’années auparavant. De même, quand nous exploitons des énergies fossiles comme le charbon, le pétrole ou le gaz naturel, c’est la réaction inverse de la photosynthèse effectuée par les végétaux il y a très longtemps qui se produit : en brûlant le carbone dont les plantes se sont servies pour fabriquer des molécules organiques, nous formons du dioxyde de carbone à partir de l’oxygène produit par ces mêmes plantes. Quand nous brûlons un charbon du Carbonifère, c’est de l’énergie solaire d’il y a 300 millions d’années qui nous chauffe. L’évolution de la biodiversité est marquée par des crises où l’eau (niveau des océans, réchauffement, refroidissement) joue rôle majeur.

S’il paraît évident que la vie est influencée par les conditions qui existent à la surface de la Terre, il l’est moins d’admettre que la vie gère aussi en partie le fonctionnement de la partie externe la planète. On a vu comment le dégagement d’oxygène a modifié la composition de l’eau et de l’atmosphère. La vie participe une sorte d’autorégulation des conditions environnementales ! Dans les cycles de rétroactions complexes, l’eau joue un rôle de premier ordre. Outre les aspects d’évapotranspiration régis par les plantes, les nuages y prennent une part conséquente.

Une sorte de régulation de la température terrestre fonctionne en relation avec eux. Les régions sombres – les montagnes en été, les forêts ou même l’océan – tendent à absorber l’énergie calorifique du Soleil. Les régions claires – les déserts, les zones nuageuses ou les calottes polaires – tendent à réfléchir l’énergie solaire de la Terre. Cette réflexion, appelée albédo, n’est pas la même partout. La couverture nuageuse est l’un des facteurs qui la modifient. Si les nuages sont abondants, beaucoup de lumière est réfléchie et la Terre refroidit ; s’il y a peu de nuages, beaucoup de chaleur atteint la surface terrestre, qui se réchauffe. Les facteurs qui contrôlent l’abondance des nuages sont nombreux. L’interaction de l’atmosphère et de l’océan est l’un des principaux : il suffit de penser au brouillard qui se forme au début de l’été le long des côtes pour en avoir une idée. D’autre facteurs, comme l’ombrage créé par la pluie, les fronts météorologiques (séparation de masses d’air ayant des propriété différentes), contribuent à la couverture nuageuse de la planète. Étant donné que les océans en couvrent près des trois quarts il est raisonnable de penser que tout ce qui contribue à la formation de nuages sur l’océan a un impact majeur sur la température terrestre. Un tel mécanisme est par exemple l’émission de produits générateurs de noyaux de condensation nuageuse par certains groupes de phytoplancton, algues microscopiques comme les coccolithophoridés ou les Phaeocystis.[3]

Des nuages se forment quand la vapeur d’eau de l’atmosphère condense ou gèle. Cependant, pour que des nuages se forment, une particule, ou germe, doit être présente pour rassembler l’eau dans une gouttelette. Ces particules, appelées noyaux de condensation nuageuse, sont de petites particules de l’atmosphère qui conduisent à la formation de nuages. Une substance qui agit ainsi est le sulfure de diméthyl (en anglais dimethyle sulphide, d’où l’abréviation DMS fréquemment rencontrée). On sait en effet que des algues phytoplanctoniques produisent ce gaz en quantité. La libération dans l’atmosphère d’aérosols soufrés à partir de ce gaz est suffisante pour former des nuages. Ces minuscules organismes marins ont entre leurs mains le thermostat terrestre ! Quand le soleil brille généreusement, le phytoplancton croît rapidement et relâche du DMS en quantité, produisant des nuages. L’accroissement de la couverture nuageuse peut être tel que la température terrestre diminue, mais en même temps le développement nuageux correspond à une diminution de l’insolation, ce qui ralentit la croissance du phytoplancton. Il s’ensuit que la production biologique diminue et par conséquent la quantité de DMS. Il y a alors moins de nuages et la température augmente de nouveau. Le cycle se poursuit d’une manière autorégulée et équilibrée. Ainsi le phytoplancton contrôle-t-il, au moins en partie, la formation des nuages qui couvrent l’océan, et la température terrestre. Ces effets illustrent des interactions qui existent entre la Terre et la vie. D’autres processus abiotiques interviennent comme facteurs régulateurs sur une plus longue échelle de temps. Ainsi, par exemple, la Terre connaît des périodes pendant lesquelles de grandes provinces basaltiques, conséquence d’une expulsion colossale de flots de basalte, se mettent en place. L’une des plus célèbres, qui n’est cependant ni la plus importante, ni la plus grande, date de 65 millions d’années et se trouve en Inde, où elle forme des falaises qui ressemblent à de grands escaliers, d’où le nom de trapps (escalier en Scandinave) qui leur a été donné. Lors de cette gigantesque émission de lave, d’énormes quantités de gaz carbonique (7.1013 t de C02) et d’eau ont été émis pendant une période qui s’est étendue sur un million d’années. Le climat s’en est trouvé modifié, notamment par une augmentation de la température. Néanmoins, les laves émises en région intertropicale ont été soumises à l’action de l’eau et se sont donc altérées. Cela a résorbé le C02 injecté par l’éruption dans l’air, après un délai dû à la lenteur des réactions d’altération. Ce modèle fait ressortir qu’en l’espace de quelques millions d’années la nature a « réparé » la mise en place massive de ce C02 susceptible d’augmenter la température de la Terre. Le bilan global, après éruption et altération, est même un taux de C02 atmosphérique plus bas qu’avant l’éruption. Le climat de notre planète a été suffisamment stable pour entretenir la vie pendant des millions d’années mais il a changé à diverses reprises, comme l’attestent les données géologiques, sédimentologiques, paléontologiques, géochimiques, etc. Les données fournies par les fossiles ou la largeur des cernes des arbres, les taux de croissance des organismes marins et les types de végétation révélés par les pollens fossiles, par exemple, prouvent que le climat de la Terre est caractérisé, depuis des centaines de millions d’années, par une alternance de périodes de temps chaud et de temps froid. Il y a plus de 250 millions d’années, vers la fin du Paléozoïque, les glaciers recouvraient la plus grande partie des tropiques actuels. Cependant, par la suite, et jusqu’il y a environ 2 millions d’années, les températures étaient bien plus élevées qu’elles ne le sont aujourd’hui. Pendant toute l’ère secondaire, la précipitation globale moyenne était bien inférieure à ce qu’elle est actuellement, puis elle a connu un pic entre 60 et 30 millions d’années. À partir de là elle a varié autour des valeurs actuelles.

Au cours du dernier million d’années, le climat de la Terre a été caractérisé par des périodes de temps froid durant lesquelles les glaciers continentaux couvraient de vastes surfaces. L’eau ainsi piégée ne se trouvait plus dans l’océan, dont le niveau baissait d’autant. Chacune de ces périodes froides durait entre 80 000 et 100 000 ans et était entrecoupée de phases plus brèves de temps plus chaud, de 10 000 à 15 000 ans chacune. Au dernier maximum glaciaire, il y a environ 18 000 ans, le niveau des océans était inférieur de 130 mètres à ce qu’il est aujourd’hui. À cette époque, les Bahamas étaient une énorme masse de terres émergées et la région sahélienne de l’Afrique était un désert. Les glaciers continentaux ont commencé à se retirer il y a à peu près 10 000 ans. Il y a environ 6 000 ans, alors que les glaciers étaient encore en phase de retrait, la Terre est entrée dans une période durant laquelle les températures moyennes étaient à peu près égales à celles d’aujourd’hui, mais avec des étés légèrement plus chauds et des hivers plus froids. Les précipitations ont alors augmenté dans le Sahel africain et le niveau du lac Tchad est monté jusqu’à plus de 40 mètres au-dessus de celui d’aujourd’hui. Les plaques de glace ont continué à se retirer vers le nord, le Sahel est redevenu une région à faible pluviosité et ses zones septentrionales ont été envahies par le désert du Sahara. A cette échelle de temps, nous sommes dans une phase de retour à une période glaciaire.

À une échelle de temps qui nous est plus familière, celle de quelques siècles, le climat et la pluviosité ont aussi varié. En effet, d’après les données historiques, au cours des 1 100 dernières années la Terre a connu des variations climatiques, du moins à l’échelon régional, suffisamment stables et d’assez longue durée pour être considérées comme des changements climatiques. Durant le Moyen Age, un climat chaud, qui a duré à peu près de 900 à 1200, a dominé la plus grande partie de l’Europe ; il a été appelé Optimum médiéval. Cette période a permis à l’homme de s’installer dans des régions qui seraient aujourd’hui considérées comme trop rudes sur le plan climatique. Durant l’Optimum médiéval, on cultivait l’avoine et l’orge en Islande et des fraises sur le territoire de l’actuelle Alsace. Les forêts canadiennes s’étendaient beaucoup plus loin vers le nord qu’aujourd’hui, les colonies agricoles prospéraient dans les hautes terres du nord de l‘Ecosse et des colonies vikings étaient établies au Groenland – d’où son nom de Terre verte. L’Optimum médiéval s’est terminé au XIII° siècle et a été suivi par six siècles de refroidissement prononcé. Le froid s’intensifiant, cette période est connue sous le nom de Petit Age glaciaire.

La couverture de neige et de glaciers n’avait jamais été aussi étendue depuis le Pléistocène. Les colonies Vikings du Groenland de 985 à 1500 après J.C. ont disparu. Les forêts d’Amérique du Nord se sont rétractées vers le sud et, dans le nord de l’Europe, les canaux étaient souvent gelés pendant tout l’hiver, bloquant les transports par voie d’eau. La moitié des tableaux de Bruegel, comme le Trebuchet, avec ses patineurs sur une rivière, représentent la neige ou la glace. Lorsque le Petit Âge glaciaire relâche son emprise sur le climat de l’Europe, au milieu du XIX° siècle, on observe une tendance au réchauffement dans les deux hémisphères.

Patrick de Wever De l’eau et des hommes. Éditions de Monza 2011

Et au fait, quid de la salinité de l’eau de mer ?

Les fleuves venant se jeter dans les océans, on peut raisonnablement imaginer que la salinité de ces derniers provient de la concentration par évaporation des eaux douces continentales. Or les eaux continentales renferment essentiellement des ions bicarbonate HCO3, calcium Ca2+ et potassium K+ alors que la chimie des eaux salées est largement dominée par les ions chlorure Cl- et sodium Na+. Impossible donc de fabriquer de l’eau de mer par simple concentration d’eaux douces continentales !

L’origine de la salinité de l’eau de mer s’inscrit dans le cadre plus vaste de l’évolution des océans. Les plus anciennes roches sédimentaires déposées en milieu marin sont âgées d’environ 4 000 m.a. Les premiers océans, pas nécessairement ceux que nous connaissons aujourd’hui – se sont donc formés dans l’intervalle 4 600 (âge de la formation de la Terre) – 4 000 m.a. Ils sont très anciens. L’eau originelle provenait pour une petite part du dégazage de la jeune Terre chaude et visqueuse, via les premières éruptions volcaniques et pour l’essentiel des apports de pluies de météorites échappées de la ceinture des astéroïdes et nombreuses en ces temps anciens. Il s’y ajoutait certainement la contribution des comètes, grosses boules de neige sale. Ces affirmations s’appuient notamment sur la composition de l’eau exprimée au travers de celle de son rapport isotopique deutérium/hydrogène. Celui-ci est très voisin de celui des chondrites carbonées, une variété de météorites riche en eau.

L’eau primordiale, qui a alimenté les jeunes océans, provenait donc essentiellement des météorites et accessoirement du manteau terrestre et non, comme le bon sens le suggérerait, de l’écorce terrestre superficielle. En effet celle-ci semble incapable de fournir les stocks d’ions chlorure, bromure, et sulfure contenus dans l’eau de mer, ni même la totalité des sels.

Venons-en à la salinité proprement dite des océans jeunes et actuels. Les éruptions volcaniques, et rappelons que le volcanisme sous-marin représente 80 % du magmatisme terrestre actuel, ont apporté, à côté de la vapeur d’eau, du dioxyde de carbone CO2, des chlorures et des sulfates. Il s’y ajoutait la contribution des sources hydrothermales, encore appelées fumeurs noirs, éparpillées le long des dorsales océaniques, qui enrichissaient l’eau de mer en cuivre, nickel, chrome, manganèse, calcium, baryum, lithium… A cela il faut ajouter la contribution des eaux continentales, évoquée en introduction.

L’analyse chimique des roches sédimentaires marines suggère que, depuis 4 000 m.a. la composition des océans a peu varié. Or les rivières déversant annuellement dans les océans 2,5  X 109 tonnes de matières dissoutes, leur salinité devrait croître régulièrement. Cela ne se vérifie pas. Un équilibre s’établit entre les apports, principalement celui des fleuves et le soutirage représenté par les précipitations et la sédimentation marine. Examinons la nature des dépôts océaniques :

La silice, le calcium, et le phosphore sont utilisés par de nombreux animaux marins pour bâtir leurs coquilles et/ou leurs squelettes ; ainsi une partie des formations carbonatées marines du globe contient des restes de fossiles : elles sont d’origine biogénique.

Du potassium, sodium et magnésium se combinent avec des oxydes de silice et d’aluminium, SiO2 et Al2O3, pour former une grande variété de silicates, notamment les nombreux minéraux argileux.

La salinité de l’eau de mer résulte donc de la conjonction de plusieurs phénomènes :

  • l’apport de matières dissoutes variées provenant du lessivage des sols et des roches du continent ;
  • les apports du volcanisme sous-marin concentré le long des dorsales océaniques ;
  • les prélèvements des organismes marins construisant leurs coquilles et squelettes ;
  • les prélèvements nécessaires à la formation de minéraux, notamment les minéraux silicates argileux ;
  • les prélèvements opérés par des précipitations locales d’évaporites (roches constituées principalement de chlorures et sulfates de potassium, sodium et magnésium) lorsque l’eau de mer est sursaturée.

La résultante est une eau océanique contenant en moyenne 35 grammes de sels au litre. Mais attention ! Il faut bien distinguer le sel (NaCl ou chlorure de sodium), il y en a environ 30 grammes dans un litre d’eau de mer, et les sels responsables de la salinité de l’eau de mer voisine de 35 grammes au litre et composée, par ordre d’importance, par les anions Cl- (chlore), SO4 (sulfate) et HCO3 (bicarbonate) et les cations Na+ (sodium), Mg2+ (magnésium), Ca2+ (calcium) et K+ (potassium).

L’eau de mer n’est pas uniformément salée. La salinité varie généralement entre 30 g/1 (Atlantique Nord) et 40 g/1 (mer Morte). Elle confère à l’eau de mer une masse spécifique moyenne de 1,025 g/ml supérieure d’environ 2,5 % à celle de l’eau douce. Ainsi, autour du Groenland et de l’Antarctique les eaux superficielles tendront à être moins salées et plus légères, alors qu’en Méditerranée les fortes évaporations conduiront à des eaux plus salées et plus lourdes. Ces particularités influeront grandement sur la circulation océanique.

Enfin, sur les côtes françaises de l’Atlantique, en face des embouchures de la Loire et de la Gironde, d’énormes bulles d’eau douce ou saumâtre, aux contours irréguliers, pouvant atteindre une centaine de kilomètres de diamètre, pénètrent l’océan jusqu’à une centaine de kilomètres des côtes. La localisation de ces eaux douces d’origine fluviale, riches en matière organique et en sels minéraux, est vitale pour la pêche. Le plancton s’y développe rapidement attirant les poissons, et notamment les bancs d’anchois et de sardines.

Terminons par une curiosité chimique. Pour obtenir du sel de table, on évapore de l’eau de mer. Lors de cette évaporation le premier sel à précipiter n’est pas, comme on pourrait le croire le chlorure de sodium, NaCl, de loin le plus abondant, mais le carbonate de calcium CaCO3, puis le sulfate de calcium CaSO ou gypse déshydraté. Le chlorure de sodium ne précipitera que lorsque 90 % de l’eau de mer seront évaporés. L’ordre de précipitation des sels dépend de leur plus ou moins grande solubilité – les moins solubles vont précipiter les premiers – et non de leur relative abondance dans l’eau de mer.

Roland Trompette, Daniel Nahon Science de la Terre, Science de l’Univers.           Odile Jacob 2011

Vers 1660, le physicien et chimiste anglo-irlandais Robert Boyle (1627-1691) étudie des échantillons d’eau de mer prélevés par des capitaines à différentes profondeurs au travers de l’Atlantique. Il établit clairement que, contrairement à ce que l’on pensait jusqu’alors, les eaux marines ne sont pas constituées d’une couche superficielle salée recouvrant de l’eau douce profonde. Ce n’est que vers 1770 que le chimiste français Antoine Laurent de Lavoisier (1743-1794) parvient à analyser des prélèvements de l’eau de la Manche et à en isoler le chlorure de sodium et quatre autres composants. Aujourd’hui, les géologues et les chimistes s’accordent à penser que la salinité, ou salure, des mers est due principalement aux phénomènes de dégazage, de volcanisme, d’attaque acide des roches et de dissolution de gaz atmosphériques qui façonnaient la Terre à l’époque de sa formation. Cette hypothèse a néanmoins été récemment remise en cause : contrairement à ce que les géologues admettaient jusqu’à la fin des années 1990, la salinité a fortement varié au cours des temps géologiques. Elle n’a donc pas été héritée de l’époque de la formation de la Terre. On estime désormais que la salinité de l’eau de mer est déterminée par la vitesse à laquelle se forme le nouveau plancher des océans (selon l’axe des dorsales océaniques).

Yves Gautier        Histoire des sciences de l’Antiquité à nos jours      Tallandier 2005

En 2014, Rosetta nous apportera quelques précisions sur l’eau qu’on trouve sur l’astéroïde 67P/Tchourioumov-Guérassimenko  :

Dans l’H2O de l’eau, les hydrogènes, symbolisés par un H, ne sont pas tous exactement les mêmes. Ces atomes ont en effet des cousins, appelés isotopes, deux fois plus lourds, les deutérium, symbolisés par la lettre D. Ceux-ci peuvent remplacer un hydrogène léger pour former des molécules apparentées à l’eau, comme HDO. Dans nos mers, on pèche trois atomes lourds sur 10 000  molécules d’eau. Mais sur Tchouri, c’est trois fois plus, selon les chercheurs.

Cette mesure du ratio de deutérium par rapport à l’hydrogène – D/H – dans l’eau est l’un des résultats les plus fondamentaux de la mission, dont c’était l’un des objectifs majeurs, rappelle Olivier Mousi,. Ce résultat écarte probablement l’hypothèse que les comètes ont apporté l’eau sur Terre. Celle-ci a pu arriver à la suite d’un bombardement d’astéroïdes plutôt que par des comètes, a expliqué Kathrin Altwegg.

Il est vrai que jusqu’à présent, les mesures concernant des astéroïdes, ou tout du moins des météorites récupérées sur Terre, ne montrent pas de différence dans la composition de leur contenu en eau avec celle des océans.

Les astéroïdes sont des corps orbitant plus près de la Terre que les comètes ; les premiers étant au-delà de l’orbite martienne, les secondes, comme Tchouri, stationnant généralement bien au-delà de celle de Neptune. Ils sont également moins actifs, leur noyau, qui contient moins de glace, ne dégazant pas son eau comme le font les comètes. C’est lors de la période dite du grand bombardement, que, 800  millions d’années après le début de la formation du système solaire, des astéroïdes seraient tombés en grand nombre sur Terre.

Exit donc les comètes comme source principale d’eau pour la Terre. Mais pas comme source de mystère. Ce résultat n’est en effet pas compatible avec des mesures publiées en  2011 sur une autre comète de la même famille que Tchouri, Hartley-2. Cette dernière a aussi peu de deutérium que les océans terrestres – trois fois moins que trouvé aujourd’hui par Rosetta !

Certes, les techniques utilisées ne sont pas identiques. Hartley-2 a été étudiée à l’aide du télescope spatial Herschel qui repère la couleur du gaz émis à des millions de kilomètres de distance. Alors que la composition de l’eau de Tchouri a été déterminée par une balance électronique : les molécules sont comptées en fonction de leur masse, à moins de cent kilomètres de la cible. On ne peut que constater que pour l’instant, la composition en eau d’une même comète n’a pu être mesurée par deux instruments différents, rappelle Dominique Bockelée-Morvan, qui a travaillé avec Herschel et est impliquée dans Rosetta au sein du Laboratoire d’études spatiales et d’instrumentation en astrophysique à Paris.

Mais l’explication la plus plausible est que les astronomes doivent réviser leurs modèles. Bien que les deux comètes aient des orbites assez semblables et des voyages courts autour du Soleil, elles ne se seraient pas formées au même endroit autour du Soleil. La première sans doute plus près de l’étoile que la seconde.

Les théories prévoient en effet que les processus chimiques échangeant le deutérium en hydrogène dépendent de la distance au Soleil, l’enrichissement étant plus fort loin de l’étoile. Ensuite, une histoire gravitationnelle compliquée les aurait en quelque sorte rapprochées. Ces événements ou d’autres expliqueraient aussi qu’à l’inverse, des comètes d’orbites bien plus lointaines comme celle de Halley, ont des rapports deutérium sur hydrogène intermédiaires entre Hartley-2 et 67P/Tchourioumov-Guérassimenko !

David Larousserie      Le Monde 12 12 2014

Pour la tradition arabe, ces histoires-là sont trop compliquées et ils préfèrent croire qu’au début les eaux étaient douces, et, lorsque que les hommes se sont mis à naviguer, ce sont les larmes des veuves de marins qui ont salé la mer.

L’atmosphère terrestre est essentiellement composée d’eau : 80 % et des gaz évacués par les volcans : 12 % de gaz carbonique, 5 % d’azote, les 3 % restant en oxygène, méthane, ammoniaque, et autres gaz acide de type sulfure d’oxygène tout aussi peu favorables à la vie, – dans les conditions où elle s’exerce de nos jours -. Ce 1 % d’oxygène ne suffit pas à créer une couche d’ozone, et donc la terre reçoit en totalité les ultraviolets. Orages, éclairs, volcans, nombreuses météorites, ainsi passaient les jours, ainsi passaient les nuits.

ARCHEEN, de 4 à 2,5 milliards d’années [4]

La vie sur Terre est née dans les océans. Reste à savoir quand et où. La découverte de structures tubulaires et filamenteuses dans des roches canadiennes vieilles d’au moins 3,77  milliards d’années offre de nouveaux indices pour mieux cerner les conditions de son apparition. Décrites dans la revue Nature du 2  mars 2017, ces formes microscopiques sont présentées par l’équipe internationale qui les a étudiées comme les plus anciens microfossiles connus.

Notre découverte renforce l’idée que la vie a émergé de sources hydrothermales chaudes au fond des océans, peu de temps après la formation de la Terre – il y a environ 4,5  milliards d’années – . Cette apparition rapide concorde avec d’autres indices, comme la découverte récente de formations sédimentaires vieilles de 3,7  milliards d’années, qui auraient été créées par des micro-organismes, souligne le thésard Matthew Dodd (UCL, London Centre for Nanotechnology), premier signataire de l’article dans Nature. Cette même revue, en septembre  2016, avait annoncé la découverte au Groenland de ces stromatolites, des structures sédimentaires attribuées à l’activité de matelas de colonies bactériennes.

Les stromatolites ne sont pas à proprement parler des fossiles : ces formations résultent de l’activité de bactéries, dont la trace directe n’a pas subsisté. En revanche, la nouvelle découverte porte sur les restes de micro-organismes eux-mêmes, fossilisés dans la roche. En l’occurrence, celle de la ceinture de roches vertes de Nuvvuagittuq, située sur la côte est de la baie d’Hudson, au Québec. En  2008, les plus anciennes de ces roches ont été datées à 4,3  milliards d’années (et au minimum à 3,77  milliards d’années), ce qui en fait les plus vieilles connues.

Les microfossiles se présentent sous plusieurs formes, tubes et filaments, faits d’hématite, que l’on retrouve chez des microbes peuplant aujourd’hui encore le fond des océans, à proximité des fumeurs, ces cheminées hydrothermales, qui exhalent des eaux chargées en nutriments, assurent la subsistance d’oasis de vie sous-marine. Ces tubes et filaments seraient des assemblages de cellules individuelles.

La démonstration ne convainc cependant pas Kevin Lepot, de l’université Lille-1, pour qui les fossiles décrits pourraient tout aussi bien être des microlithes, des structures géologiques issues d’un refroidissement rapide du magma. Je favoriserais une interprétation non biologique des objets étudiés, avance le chercheur, pour qui l’étude de Nature ne permet pas d’exclure leur origine volcanique.

Pascal Philippot, de l’Institut de physique du globe de Paris, est, lui, plus convaincu par la nouvelle étude que par celle publiée en septembre décrivant les stromatolites. Le système de Nuvvuagittuq contient des roches sédimentaires dont l’ancienneté n’est pas contestée, rappelle-t-il. Il est toujours difficile de prouver une origine biologique avec des critères purement minéralogiques, mais les auteurs en présentent un certain nombre qui vont dans le bon sens.

Hervé Morin Le Monde du 3 03 2017

3.7 milliards               Une molécule acquiert le pouvoir de se dupliquer : l’ADN, et c’en est fini de la  bouillie des océans, (dixit Hubert Reeves) et de l’anarchie permanente caractérisée principalement par l’instabilité : les premières traces de vie apparaissent : des bactéries, à cellule procaryote (pas de noyau, division cellulaire par scissiparité, pas d’organites subcellulaires, paroi glycoprotéïque, pas de cytosquelette), au fond des mers, dans des stromatolites fossilisés en Australie : c’est probablement la combinaison des acides aminés des sources hydrothermales – qui libèrent une multitude de gaz – et de micrométéorites qui a crée ces bactéries. On a un début de photosynthèse, anaérobie, c’est à dire, sans production d’oxygène, produisant des sucres. L’ADN est nécessaire pour une reproduction à l’identique, mais aussi pour gérer toute l’existence de la cellule, dont la synthèse des protéines, sans laquelle la vie n’est pas possible. C’est le début de la phase sédimentaire de la Terre. Ces premiers organismes microscopiques peuvent se contenter de peu d’oxygène, lequel se diffuse directement à travers leur paroi. Les associations de procaryotes donnent des filaments.

Avant le début de l’ère primaire, la Terre n’était qu’un seul continent, aujourd’hui nommé Rodinia, entièrement recouvert de glace : on a retrouvé en Australie des roches de 700 m.a. érodées par la glace, dont l’empreinte magnétique prouve qu’elles étaient alors proches de l’équateur. En 2011, un chercheur américain avancera la date de 3 milliards d’années pour les premiers frémissements de la tectonique des plaques. Cela ne signifie nullement la mise en place des actuelles lignes de fracture, de conduction ou de subduction, puisque pendant des millions d’années, les continents n’ont cessé de se constituer, puis de se fragmenter pour à nouveau se reconstituer et ainsi de suite… Il s’agit de la mise en place d’un type précis de transformation de la croûte terrestre, qui donnera lieu à de multiples continents avant de parvenir aux pourtours que nous connaissons actuellement, et qui, eux-mêmes continuent à évoluer.

Les glaciations réduisent les surfaces des mers et intensifient de ce fait la lutte pour l’espace vital, faisant disparaître les espèces les plus faibles et laissant ainsi la place à d’autres, mieux adaptées.

Des géologues australiens découvriront en 2016 au Grœnland des traces d’une activité microbienne remontant à 3,7  milliards d’années, soit 200  millions d’années de plus que les records précédents trouvés dans des roches d’Australie ou d’Afrique du Sud. Et 800  millions d’années environ seulement après la formation de la planète.

Ces formes très particulières se trouvent dans la ceinture de roches vertes d’Isua, une île située au sud-ouest du Grœnland, des structures géologiques dont l’âge avancé a été déterminé par datation isotopique. Le trésor ne mesure que quelques douzaines de centimètres, gravé sur une surface de deux mètres de large. Il a la forme d’une succession de cônes pointus et de bosses écrasées marron, posés sur une sorte de mille-feuille bleuté ; l’ensemble étant recouvert à nouveau de couchesde roche irisée.

Les spécialistes parlent de stromatolites et imputent ces formes à des micro-organismes. Ces derniers, en modifiant leur environnement proche, favorisent la précipitation de fines pellicules de carbonates (de la famille du calcaire), qui au fil du temps se superposent et forment ces structures, que l’on retrouve aussi dans les récifs coralliens. Les stromatolites ne sont donc pas à proprement parler des fossiles, qui enregistrent, eux, directement la forme des organismes.

Ces microbes anciens sont loin d’être aussi complexes que les coraux. Il faut les voir plutôt comme formant une sorte de tapis gluant organique, déposé dans des étendues d’eau peu profondes. Leur métabolisme les rendait capables d’assimiler le CO2 de l’atmosphère, gaz plus abondant à l’époque, pour le transformer en carbonate.

Ces cellules primitives n’avaient sans doute même pas besoin de l’énergie solaire, c’est-à-dire de la photosynthèse, pour réaliser ces réactions chimiques. Ces stromatolites sont créés par des colonies de micro-organismes. Dans ces temps reculés, il y avait donc une sorte de collaboration. La vie avait déjà une longue histoire !  estime Allen Nutman, repoussant donc potentiellement plus loin dans le temps l’arrivée d’une première cellule vivante sur Terre.

La communauté scientifique a mis en fait des années à se mettre d’accord sur les critères à étudier pour savoir si des stromatolites sont d’origine biologique ou non.

De telles formes peuvent en effet apparaître naturellement, sous l’effet de plissements de terrain sédimentaires, par exemple. Un de ces critères consiste à regarder au microscope les bosses et à repérer de fins feuillets à l’intérieur. Ils sont bien présents dans ces roches du Grœnland, comme dans celles plus jeunes  d’Afrique du Sud ou d’Australie.

C’est un indicateur biologique puissant, même si ces feuillets sont moins visibles que ceux trouvés précédemment en Australie, reconnaît Kevin Lepot, enseignant-chercheur à  l’université de Lille, qui a expertisé d’autres stromatolites.

Dans l’article de Nature présentant la découverte, Abigail Allwood, de la NASA, qualifie les implications de cette découverte de stupéfiantes. Avec son regard affûté, elle relève aussi que les sédiments semblent s’être déposés entre les bosses, un autre indice en faveur d’une origine biologique.  Mais cela n’empêchera pas les controverses, prévoit celle qui, au milieu des années 2000, a fortement contribué à clarifier l’origine des stromatolites âgés de 3,4  milliards d’années.

Pascal Philippot, de l’Institut de physique du globe de Paris, note aussi que ces stromatolites grœnlandais sont seulement présents sur une très courte distance, alors que, en Australie, par exemple, ils courent sur plusieurs centaines de kilomètres.

Ironie de l’histoire, Allen Nutman avait déjà annoncé en  1996 avoir trouvé une trace de vie à  3,7  milliards d’années dans des roches d’une autre région du Grœnland et sans rapport avec les stromatolites. Dix ans plus tard, il était revenu sur son hypothèse. Avant donc, par une autre preuve, de renfoncer le clou.  » Nous pensons avoir de bonnes preuves. Chacun peut les regarder et les étudier « , estime le chercheur.

Pour gagner en certitude, il faudrait trouver d’autres stromatolites, ce qu’espère l’équipe si elle obtient les financements pour de nouvelles expéditions.

En revanche, il n’y a guère d’espoir de dénicher des indices prouvant plus directement l’origine biologique, comme l’équipe de Kevin Lepot et Pascal Philippot avait pu le faire en  2008 sur les stromatolites australiens âgés de 2,7 milliards d’années. Ils avaient découvert de petits globules de matière organique associés à des nanocristaux de carbonate de calcium, impossibles à fabriquer par des processus physico-chimiques. Malheureusement, l’histoire des roches du Grœnland s’oppose a priori à une telle trouvaille.

Les roches du Groenland sont métamorphiques – elles ont été enfouies sous des kilomètres d’autres roches et sous des chaînes de montagnes, faisant grimper leur température à plus de 500 degrés Celsius, avant d’être déformées par divers mouvements de terrain. Elles ont fini par revenir en surface, mais ces processus ont modifié irrémédiablement leur composition chimique.

Reste que ce saut dans le temps de 200 millions d’années est un horizon que bon nombre de chercheurs avaient déjà en tête. Il prouve que la vie a pu apparaître très tôt sur Terre, dans des conditions difficiles, avec une atmosphère dépourvue d’oxygène, un bombardement intense de météorites, un rayonnement solaire destructeur…

David Larousserie     Le Monde du 2 09 2016

3.5 milliards                La croûte et le manteau de la planète Mars basculent du nord vers le sud : elle est alors âgée d’un milliard d’années. Cette rotation est d’environ 20 à 25 degrés de latitude, soit un mouvement de plus de 1 400 kilomètres.

C’est comme si la chair d’un abricot tournait autour de son noyau.

Ce basculement est différent d’autres chamboulements comme l’inversion des pôles magnétiques d’une planète ou la modification de l’axe de rotation de la planète sur elle-même. Celle-ci a d’ailleurs déjà eu lieu pour Mars, sur une plus grande amplitude, il y a quelques millions d’années seulement, entraînant des changements climatiques majeurs.

Ici, il s’agit d’un effet de gravitation dû à un surpoids colossal qui a commencé il y a environ 3,7  milliards d’années  avec la naissance du dôme dit Tharsis.

Ce point chaud a accumulé pendant des centaines de millions d’années d’énormes quantités de lave, provoquant une excroissance atteignant 5 000 kilomètres de diamètre et 12  kilomètres d’épaisseur. Un bubon géant d’une masse équivalant à 1/70e de celle de la Lune. Cette région est traversée aujourd’hui par l’équateur martien.

A son voisinage se trouve la plus haute montagne du système solaire, Olympus Mons, qui mesure plus de 21  kilomètres d’altitude. En l’absence de tectonique des plaques comme sur Terre, cette énorme concentration de matière a déformé la croûte et modifié son équilibre gravitationnel, entraînant le basculement.

Les chercheurs ont calculé la position du pôle Nord de Mars en remettant la chair de l’abricot à sa place, c’est-à-dire en calculant sa nouvelle position d’équilibre en l’absence de Tharsis. Ils ont alors trouvé au nouveau pôle un point autour duquel des observations antérieures avaient indiqué la présence de glaces souterraines. Comme attendu pour un vrai pôle glaciaire.

D’autre part, ils ont analysé la répartition et l’orientation des restes de vallées fluviales martiennes. Aujourd’hui, celles-ci sont localisées sur une bande d’environ 2 000 kilomètres de large située dans l’hémisphère Sud. En décalant cette zone d’une vingtaine de degrés vers le nord, elle se trouve alors au niveau d’une zone tropicale sous-équatoriale. Or, justement, des simulations du climat martien prévoient une accumulation de précipitations (pluie, neige, glaces) au niveau d’une telle bande (un peu comme pour les tropiques terrestres). L’hypothèse du basculement remet donc en quelque sorte les choses à l’endroit.

Enfin, l’analyse des rivières change aussi la vision commune de l’histoire de la Planète rouge. Les chercheurs ont en effet montré que celles-ci  » coulent  » majoritairement du sud vers le nord, même en l’absence du renflement de Tharsis. Cela est dû aux différences d’altitude de quelque 6 kilomètres en moyenne entre les deux hémisphères. Beaucoup pensaient jusque-là que l’apparition de Tharsis avait précédé la création de cours d’eau. En fait, les deux phénomènes, volcanisme et précipitations, sont probablement contemporains. Ce qui augmente la durée de la période pendant laquelle l’eau se trouvait à l’état liquide et donc les chances d’apparition de la vie.

Il y a deux planètes Mars, souligne François Forget, directeur de recherches au CNRS. Aujourd’hui, elle est aride, froide, quasiment sans atmosphère. Hier, il y a plus de 3,5  milliards d’années, à l’époque de l’apparition de la vie sur Terre, elle était propice à la présence d’eau liquide. Ces travaux fournissent une nouvelle carte de cette époque-clé. Mais l’enquête n’est pas finie, ajoute-t-il, car il nous faut comprendre pourquoi de l’eau liquide a pu apparaître dans un climat froid. Il nous faut quelque chose pour le réchauffer.

David Larousserie     Le Monde du 5 mars 2016

Paléoprotérozoïque 2,5 à 1,6 milliard d’années.

2.1 milliards               En janvier 2008, dans une carrière de grès proche de Franceville, au Gabon, Abdelrazzak El-Albani, chercheur au CNRS, découvre quantité de fossiles, avec une densité de 80/m², dont certains peuvent attendre 12 cm. Leur origine biologique est certaine, ils sont constitués de multiples cellules et leur datation les ferait remonter à 2.1 milliards d’années quand, jusqu’à présent, les premières cellules eucaryotes étaient datées à 1.6 milliards d’années ! La différence est de taille et vient bousculer toute la chronologie jusqu’alors admise par la communauté scientifique. Tout cela est encore trop neuf et exige l’emploi d’un conditionnel prudent.

Il est envisageable que les formes de vie les plus complexes, donc les plus fragiles, aient disparu au profit des organismes les plus archaïques.

Abdelrazzak El-Albani Le Monde 3 juillet 2010

 […]    Six ans plus tard, il n’est plus permis de douter. L’équipe internationale de chercheurs conduite par le géologue Abderrazak El Albani (CNRS de Poitiers), composée d’une cinquantaine de scientifiques et de quelques pointures, vient de confirmer et de préciser, dans la revue spécialisée Plos One, la nature exacte de l’exceptionnelle découverte. Et non seulement il s’agit d’organismes pluricellulaires relativement complexes mais, en plus, ces fossiles gabonais, exhumés dans les argiles de la baie de Franceville – une zone tout à fait exceptionnelle pour la recherche de la vie primitive, car la tectonique des plaques ne l’a pas remodelée -, témoignent de l’existence d’une véritable biodiversité.

Vous avez là des organismes microscopiques de l’ordre de quelques dizaines de microns et des organismes macroscopiques dont la taille varie entre 1 et 17 centimètres. Circulaires, allongés, lobés, cloisonnés, leurs formes sont aussi très variées. Tant et si bien que l’on en a déjà repéré, au moins, huit types différents, explique Abderrazak El Albani, fraîchement débarqué du Gabon avec les plus de quatre cents précieux fossiles dans ses bagages. […] À Franceville ils disposent non seulement de l’empreinte des fossiles mais aussi de leur contre-empreinte : en clair, grâce à l’activité de bactéries, les organismes eux-mêmes ont ici été changés en pierre – pyritisation – et cela permet d’étudier non seulement leur aspect externe mais aussi leur structure interne, tout comme on scrute un cerveau au scanner. Nous pouvons, par exemple, dire que ces organismes étaient de type médusaire, indique le géologue. C’est-à-dire qu’il s’agissait non pas de méduses mais qu’ils étaient, comme elles, mous et gélatineux. On note clairement des plissements flexibles, précise-t-il. Et, grâce à l’étude des roches, les scientifiques sont  également capables de dire que ces organismes composaient il y a très, très longtemps un écosystème marin de faible profondeur, entre 30 et 40 mètres.

Mais alors, comment et pourquoi ce foisonnement de vie, puis plus rien de complexe pendant 1,5 milliard d’années ? Pour les chercheurs, la clé du mystère pourrait résider dans la concentration de l’atmosphère en oxygène. Car les organismes complexes du biotop gabonais sont apparus quelques centaines de millions d’années après une grande glaciation suivie d’une élévation du taux d’oxygène dans l’atmosphère. Selon un scénario très similaire à celui qui a précédé l’apparition des désormais seconds plus vieux fossiles d’organismes complexes, découverts en Australie dans les Monts Ediacara – et datés d’environ – 665 millions d’années.

La lessivation des continents sous atmosphère oxydante libère d’importantes quantités de nutriments, note Abderrazak El Albani. La coïncidence troublante devrait donc relancer le débat scientifique sur l’impact de l’oxygène sur le vivant. D’autant que si l’on ne trouve plus trace d’organisme complexe entre ces deux périodes, cela correspond également à une chute brutale de la concentration en oxygène vers – 2 milliards d’années. Voilà qui devrait donner du grain à moudre aux exobiologistes qui cherchent à mieux comprendre l’origine du vivant sur Terre.

Chloé Durant Parenti              Le Point 4 07 2014

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[1] Par commodité, le signe moins ~ par rapport à l’an 0, n’a été adopté qu’à partir de ~ 10 000 ans. Pour les temps plus anciens, il ne sert à rien, puisqu’il ne peut y avoir confusion avec le temps présent. Il est aussi utile de savoir que la nouvelle utilisation de AP – avant le présent – qui tend à remplacer le av J.C. ou ap. J.C. prend comme référence le temps présent, c’est à dire l’an 1950 [parce que c’est l’année de la découverte de la datation au carbone 14], et non l’an 0.

[2] En 2017 une autre théorie de la formation de la lune reprendra une théorie émise dans les années 1970, venant d’un laboratoire israélien, plus complexe : : celle de collisions multiples avec des planétoïdes plus petits.

[3] Quantité de mots fantastiques au sein de ce plancton : cocolithophores, diatomées, foraminifères, chaetognathes, radiolaires, appendiculaires, siphonofores, [minces filaments qui peuvent mesurer jusqu’à cinquante mètres de long) phronimes, pyrosomes, porpites. Symbiose, parasitisme, prédation ou photosynthèse, tous les comportements  et les stratégies du monde vivant se retrouvent dans ces flore et faune du monde vivant.

[4] Si l’on contracte l’histoire de la terre en une année, la formation du système solaire se plaçant au 1° janvier à 0 heure et l’an 2000 au 31 décembre à minuit, la vie surgit dès le 23 mars, les premiers êtres multicellulaires seulement le 15 novembre et Lucy, le 31 décembre, en début de soirée…

On a plus facilement une idée de la durée géologique en prenant la vitesse de sédimentation du calcaire des ères secondaires et tertiaires : 2 millimètres par siècle.

Les classifications de l’histoire de l’univers sont fonction de l’objet regardé : si l’on observe la nature de la terre, on a une classification géologique, faite d’ères – du primaire au quaternaire -, elles-mêmes subdivisées en époques – du cambrien à l’holocène-, elles-mêmes encore subdivisées en étages, du géorgien au flandrien. Si l’on considère l’homme, la classification – stade culturel -, part du début du tertiaire – 65 m.a., la principale étant le paléolithique, de 2 m.a à 0.15 m.a. Ces catégories ont elles aussi  des subdivisions en périodes culturelles, partant du début du quaternaire, vers 1.64 m.a. Les classifications relatives au monde animal, partent du Paléozoïque, à l’ère primaire, passent au Mézozoïque à l’ère secondaire et au Cénozoïque aux ères tertiaire et quaternaire.

 


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 31 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus
2 milliards                  Une grosse bactérie capte deux minuscules bactéries, peut-être tout simplement pour s’en nourrir. L’une est une algue bleue capable d’effectuer la photosynthèse ; l’autre, une bactérie [1] performante du point de vue énergétique. Le résultat de cette symbiose est la cellule végétale telle que nous la connaissons aujourd’hui, équipée de ces deux symbiotes [2] présumés : le chloroplaste [3] vert et la mitochondrie [4] énergétique. Il n’existe aujourd’hui aucun type intermédiaire entre les cellules bactériennes, les protocaryotes, et les cellules complètes pourvues d’un noyau, de chloroplastes et de mitochondries, dites eucaryotes.

Jean Marie Pelt La solidarité chez les plantes, les animaux, les humains           Fayard 2004

La cellule eucaryote se reproduit par mitose et ou méiose ; parmi les organites qui la composent, outre les mitochondries, on a encore le reticulum, le dictyosomer et plastes chez les végétaux ; elle est pourvue d’une paroi cellulaire pectocellulosique et elles ont un cytosquelette (actine, microtubule)

L’apparition d’un pigment particulier, la chlorophylle, entraîne une véritable révolution provoquant une inévitable mutation du monde végétal, mais aussi des changements climatiques et des modifications de la composition de la croûte terrestre. Le processus auquel ce pigment est associé s’appelle photosynthèse. Les premiers organismes capables de réaliser la photosynthèse – la plante absorbe du gaz carbonique, fabrique des sucres et libère de l’oxygène –  utilisaient donc l’énergie solaire, ils étaient en mesure de produire une quantité d’énergie dix fois supérieure à celle ui pouvait être obtenue par fermentation, mais cette énergie pouvait être stockée comme réserve énergétique sous la forme d’un composé carboné, le glucose. Ces organismes dépendaient seulement de la disponibilité d’eau et de gaz carbonique. Certains dépôts très anciens appelés stromatolites témoignent de l’activité très importante de ces organismes unicellulaires.

Le début de la photosynthèse signifie l’apparition, à dose conséquente  dans l’atmosphère, d’oxygène, véritable poison pour le monde vivant de l’époque.  Le taux dans la composition de l’atmosphère va atteindre progressivement le taux actuel de 18 %, obligeant les organismes vivants à évoluer pour survivre. Les oxydes de fer sont les témoins de cette augmentation du taux d’oxygène, et les principaux acteurs des changements de la composition de la croûte terrestre. Dans la haute atmosphère, le dioxygène O² se transforme en trioxygène O3 – l’ozone -. Une couche d’ozone, cela signifie que les ultra-violets sont filtrés et que les cellules végétales, jusqu’alors brulées, peuvent désormais continuer à vivre.

La Terre s’est formée il y a 4,6 milliards d’années. Son atmosphère était composée de vapeur d’eau et de gaz carbonique. Après refroidissement, la vapeur d’eau s’est condensée en eau liquide, inondant la croûte terrestre et engendrant les océans. Le gaz carbonique s’est dissout dans l’eau, et en présence d’ions calcium (Ca++) a formé du calcaire (CaC03).
La vie dans la mer est apparue il y a 3,8 milliards d’années sous forme de bactéries. Cette vie était sans oxygène : anaérobie.
Ces bactéries possédaient certes des systèmes biochimiques d’oxydo-réduction, mais leur potentiel n’était pas suffisant pour oxyder l’eau en oxygène et hydrogène grâce à l’énergie des photons du soleil.
C’est alors qu’apparut chez certaines bactéries il y a 2,8 milliards d’années, une nouvelle molécule biochimique : la chlorophylle. Ces bactéries étaient et sont toujours des cyanobactéries appelées aussi algues bleues.
La chlorophylle de ces organismes unicellulaires captant l’énergie solaire va permettre, par son potentiel d’oxydo-réduction élevé, d’oxyder l’eau (H20) en Oxygène (02) et Hydrogène (H2). Grâce toujours à la molécule de chlorophylle, les cyanobactéries vont réaliser une photosynthèse en utilisant l’énergie solaire pour transformer le gaz carbonique et l’hydrogène en molécules organiques. Ces cyanobactéries sont dites autotrophes, c’est-à-dire capables de transformer des substances minérales C02 et H2 en matière organique pour vivre. L’énergie lumineuse se trouve convertie en énergie chimique dans les maisons chimiques constituant les molécules organiques.
La vie était cantonnée dans l’eau. Mais l’oxygène produit au cours de l’oxydation de l’eau n’était pas utilisé, c’était un déchet.
C’est à cette époque, à cause de l’oxygène non utilisé, que la plus grande catastrophe écologique de tous les temps se produisit.
L’oxygène est transformé en ion superoxyde, radical libre possédant un électron célibataire, doué de propriétés destructives de molécules organiques en rompant des liaisons chimiques. Un poison d’une extrême toxicité a envahi la mer.
Mais des bactéries anaérobies, rescapées de cet holocauste, se mirent à développer un système de défense : la chaîne d’oxydo-réduction phosphorylante des cytochromes : la respiration naquit.
Les molécules organiques synthétisées à partir du gaz carbonique et de l’hydrogène sont métabolisées en C02 et libèrent des H2. Ces H2 vont être scindés en protons et électrons 2H+ et 2e-. Ces électrons vont s’écouler sur des systèmes d’oxydo-réduction de potentiel décroissant jusqu’à l’oxygène 1/2 02 qu’ils réduiront en O.
Les protons 2H+ libérés formeront avec Oune molécule d’eau H2O.
La majorité des molécules d’oxygène est neutralisée, la toxicité de l’oxygène par le biais de la production de radicaux libres disparaît : la vie aérobie peut avoir lieu.
De plus l’écoulement des électrons n’est pas comme une rivière tranquille, il y a des chutes d’eau qui sont ici des chutes de potentiel d’oxydo-réduction.
A chaque chute de potentiel d’oxydo-réduction une énergie sera libérée et emmagasinée dans une molécule d’ATP Adénosine Tri Phosphate.
L’homme est un être dont l’organisme est pluricellulaire. Il ne possède pas de chlorophylle et doit puiser son énergie à partir de l’oxygène qu’il respire et des aliments qu’il consomme. Ces aliments sont des glucides, des lipides et des protides. Au cours de la digestion ces constituants seront dégradés en glucose, acides gras, acides aminés et seront catabolisés dans le cytoplasme cellulaire en C02 et en dérivés d’hydrogène AH2. Le C02 sera expiré et passera dans l’atmosphère. AH2 se dissociera dans les mitochondries en A et H2 et ensuite H2 donnera 2H+ et 2 e-. Ces mitochondries dont les ancêtres étaient des bactéries possèdent la chaîne des cytochromes d’oxydo-réduction phosphorylante. Le bilan de cette chaîne respiratoire est la réduction de l’oxygène Vz 02 + 2e– = O et la production d’énergie sous forme d’ATP.
L’oxygène réduit O- avec les 2 H+ formera de l’eau H2O. L’ATP hydrolyse en ADP et P04—et fournira par rupture de la liaison (riche en énergie) l’énergie nécessaire pour la vie, énergie reconvertie en énergie chimique, cinétique, thermique, électrique,
En plus pour que la vie apparaisse sur la terre ferme il fallait que l’intensité du rayonnement solaire riche en ultra-violet diminue. Une barrière protectrice s’est mise en place grâce à l’oxygène. Dans la stratosphère, des molécules d’oxygène se dissocièrent et les atomes d’oxygène libérés (O) se combinèrent à des molécules d’oxygène (02) pour former de l’ozone 03.
Cette couche d’ozone va progressivement s’épaissir et permettre par absorption des rayonnements U.V. une vie sur la terre ferme.
Si la majorité des molécules d’oxygène sont, par la respiration transformées, en ions O—, il demeure que des molécules d’oxygène peuvent dans les mitochondries, au cours de certaines circonstances (mode de vie, environnement) évoluer en radicaux libres sous forme d’ions superoxyde, de radical hydroxyl.
Ces radicaux libres vont alors s’attaquer aux constituants vitaux de nos cellules.
Ils peuvent rompre des liaisons chimiques de l’ADN, perturbant sa réplication et entraînant mutations et cancers. Ils peuvent également oxyder les protéines et les lipides des membranes cellulaires.
Heureusement ces actions sont partiellement contrées par l’élaboration d’enzymes capables de neutraliser ces dérivés toxiques de l’oxygène. Citons comme enzymes : la superoxyde dismutase (SOD), la peroxydase, la catalase. Cependant ces enzymes peuvent elles-mêmes être dégradées par ces radicaux libres, et surtout elles diminuent d’activité au cours de notre vieillissement. Les actions délétères des radicaux libres de l’oxygène appelées « stress oxydant » vont alors entraîner de nombreuses pathologies souvent mortelles.
Des recherches en nutrition et en pharmacologie ont proposé d’enrichir notre alimentation par des anti-oxydants qui neutraliseraient les radicaux libres
Citons les acides gras essentiels Oméga 3 et Oméga 6, les vitamines A, C, E.
En conclusion l’oxygène nous fait vivre, mais par ses dérivés en radicaux libres nous conduit à la mort.
Un jour les progrès de la médecine permettront d’éliminer de notre organisme la production de radicaux libres de l’oxygène.
Mais l’homme doit absolument préserver les organismes marins et terrestres contenant de la chlorophylle qui sont les poumons de notre planète. Ces poumons sont les forêts anciennes type forêt amazonienne et surtout le picoplancton marin constitué de cyanobactéries.
Dans le cas de leur disparition par la pollution engendrée par l’homme, la vie de tous les êtres consommant l’oxygène disparaîtra et comme au commencement, seules les bactéries anaérobies subsisteront.

Robert Engler       Association Mycologique et botanique de l’Hérault et des Hauts Cantons. Bulletin N° 17. 2012

Les grands changements climatiques vont être dus pour le principal à l’excentricité de l’orbite terrestre : variation de l’axe des pôles par rapport au plan de l’écliptique – le plan sur lequel la terre tourne autour du soleil – . On parle aussi de variations de la circulation des courants océaniques : la convection thermohaline.

Sur le site actuel d’Oklo, proche de Franceville, au Gabon, se mettent en activité en 16 endroits différents des réactions de  fission nucléaire en chaîne auto-entretenue dans une veine d’uranium encadrée de grès et de granits. C’est un phénomène naturel, unique à notre connaissance,  tout à fait identique à ce qui se passe dans nos réacteurs nucléaires, en beaucoup moins puissant, qui sera découvert en 1972, et qui aura cessé quand commencera l’exploitation de l’uranium au XX° siècle.

1.75 milliard              Première fragmentation de la terre émergée, qui donne naissance à deux ensembles continentaux : la Laurasie (aujourd’hui Amérique du Nord, Europe du sud, Asie) et le Gondwana (aujourd’hui Amérique du Sud, Afrique, Inde/Madagascar, Arabie, Australie, Antarctique), qui vont être séparés par un océan, zone de fractures : le Paléo-Téthys. On voit circuler plusieurs noms sur ces premiers âges de fragmentation des terres ; ils correspondent en fait à des périodes différentes, les unités de temps utilisées étant plutrôt de l’ordre du milliard d’années que du siècle : il faut surtout garder à l’esprit que, dès cette première fragmentation, la croute terrestre n’a jamais cessé de se fractionner, tel un puzzle qui se déferait et se refairait indéfiniment ; ainsi, il y aurait eu en premier lieu un continent unique nommé Nuna – ou Hudsonie -, de 1,8 à 1,5 milliard d’années, suivi d’un autre, Rodinia, de 1,5 milliard d’années à 750 m.a., lequel engendrera la Pangée qui engendrera le Proto Laurasie, soit en gros, l’hémisphère nord et le Proto Gondwana, – l’hémisphère sud -, ce dernier devenant le Gondwana vers 510 m.a.qui se fracturera au début du Crétacé, vers 136 m.a.

http://www.syti.net/EvolutionStory.html

1.7 milliard                 Les roches sédimentaires qui se sont déposés à l’emplacement de l’actuel cañon du Colorado se métamorphisent sous l’action de la chaleur du magma et de la pression. Ce sont les schistes et les grès que l’on retrouve aujourd’hui tout au fond du cañon.

Mésoprotérozoïque : 1,6 à 1 milliard d’années.

1.6 milliard               Premières cellules eucaryotes (avec un noyau) : ancêtre commun aux animaux, aux plantes, aux champignons et aux protistes.

1.3 milliard                Des algues productrices de chlorophylle a et de chlorophylle b donnent naissance aux premières algues vertes.

1.2 milliard                Une mer peu profonde occupe l’actuel site du cañon du Colorado, dans le fond de laquelle s’accumulent 4 000 mètres de sédiments et de laves volcaniques.

Néoprotérozoïque 1 à 0,542 milliard d’années

1 milliard                   Les conditions thermodynamiques au niveau de l’interface lithosphère / manteau terrestre qui permettent les phénomènes de subduction, sont en place.

Les roches passent d’une forme à une autre selon un processus continu, ou cycle des roches. En surface, les roches subissent l’érosion ; devenues sédiments, elles sont transportées et cimentées en une roche sédimentaire. Celle-ci peut être transformée par la pression et la chaleur en une roche métamorphique, puis fondue en magma et rejetée enfin à la surface sous forme de lave volcanique. Dès que le magma se solidifie en une roche ignée et que celle-ci est exposée à l’air et à l’érosion, le cycle recommence.

[…] Les roches ignées résultent de la solidification du magma. Expulsé par un volcan, le magma peut prendre plusieurs formes, de l’obsidienne vitreuse à la pierre ponce. Stagnant sous la croûte, il forme un pluton qui refroidit lentement en roche intrusive ou plutonique fortement cristallisée, le plus souvent un granite, composé de quartz, feldspath alcalin et plagioclase [mica].

Nouvel Atlas Universel Reader’s Digest         1998

Avec le basalte, le granite est la roche la plus répandue à la surface du globe : 43 % en basalte, qui tapisse plutôt le fond des océans et 22  % en granite, plutôt sur les continents. Les granites constituent les produits les plus évolués et les plus tardifs de la cristallisation des magmas silicatés. Cette cristallisation peut se former à des températures de l’ordre de 700 °C facilement atteintes dans la croûte, à condition que les teneurs en eau du milieu soient suffisantes. Certains granites apparaissent en milieu de plaque ou en zone de divergence de plaques, c’est-à-dire dans une région non soumise aux effets orogéniques : ils sont anorogéniques. Les autres, majoritaires, s’installent dans les chaînes de montagne au moment de leur formation et sont orogéniques.

Les granites participent à la croissance et au recyclage des océans. A l’échelle du globe, la production de magmas provenant du manteau est estimée à 30 km3 par an en moyenne.

Aujourd’hui, on établit trois grandes catégories de roches :

  • Les roches magmatiques ou ignées ; venues d’un magma en profondeur, ce sont des roches plutoniques : granite, diorite, andésite ; venues d’une zone plus proche de la surface, ce sont des roches volcaniques : basaltes, laves.
  • Les roches sédimentaire, formées sur le fond des océans par décomposition des coquillages : grès, calcaires, argiles, marnes.
  • Les roches métamorphiques : préexistantes à grande profondeur et cuites à haute température : schistes, houille, serpentine.

800 m.a.                     La température des océans est d’environ 20°.

750-700 m.a.             Glaciation dite de Ghaub : on en trouve des traces en Namibie, alors dans l’hémisphère sud à des latitudes tropicales : les variations climatiques tenaient  déjà dans ces temps lointains essentiellement aux variations de l’intensité de l’effet de serre. Les algues partent à la conquête des océans.

725 m.a.                      Une chaîne de montagnes se forme à l’emplacement de l’actuel cañon du Colorado, suivie de phases d’érosion puis de submersions marines de 550 à 250 m.a.

600 m.a                       Premiers métazoaires, dont les fossiles seront découverts à Ediacara, en Australie : des disques dont les plus grands atteignent un mètre de diamètre, contre seulement 6 mm d’épaisseur : ainsi l’absorption de la lumière était maximale pour assurer la photosynthèse des algues qui leur étaient liées. D’autres pluricellulaires apparaissent : vers, coraux, éponges, méduses etc…

La terre connaît un épisode glaciaire global : on en retrouve des témoignages jusqu’en Afrique intertropicale.

580 m.a                      Les condition de l’explosion précambrienne se mettent en place, mais encore aujourd’hui, plusieurs hypothèses sont émises :

  • Un réchauffement important de l’atmosphère terrestre due à l’augmentation de teneur en dioxyde de carbone, CO² et donc de l’effet de serre, et ceci en une centaine d’années, faisant fondre une grande partie de la glace et libérant ainsi des formes de vie jusqu’alors emprisonnées. La prolifération des plantes aurait alors entraîné une augmentation de la teneur en oxygène, et donc du développement du vivant.

  • La chute d’un astéroïde, Acraman en Australie, par 32°1’ S et 135°27’E, qui se serait écrasé à une vitesse de 90 000 km/h (25 km /sec), creusant un cratère de 4 000 m de profondeur, engendrant tremblements de terre et tsunamis de plus de 100 m de haut. On a retrouvé des éjecta, grains de quartz choqués à plus de 450 km du lac salé d’Acraman, de 20 km de diamètre. Les débris arrivant à la suite auraient mis le  feu au méthane des marais, provoquant des incendies dont les fumées obscurcirent le ciel pour des années, faisant chuter la température et disparaître la plupart des organismes. Seuls les survivants : les plus résistants, purent recoloniser la terre, une fois revenu le retour à la normale, sans concurrence aucune de qui que ce soit.

PHANÉROZOIQUE. De 540 m.a. à aujourd’hui.

Le Phanérozoïque couvre la période où sont apparues des organismes pluricellulaires (métazoaires) diversifiés, pouvant atteindre de grandes tailles.

ERE PRIMAIRE, de 542 à 251 m.a. (millions d’années) Paléozoïque

540 m.a.                     Les mers sont peu profondes et l’activité volcanique est intense. Les algues vertes, sans racines, ni tiges, ni feuilles, quittent l’océan pour tenter – et réussir – la conquête des continents jusque là dénués de vie -. Ces organismes vont alors développer des racines et des tissus conducteurs de sève pour irriguer les parties aériennes. Occuper la terre ferme comportait plusieurs avantages, par exemple la possibilité de se disséminer plus facilement, puisqu’il n’existait aucune forme de concurrence. En dépit du danger de dessèchement, l’émersion permettait d’absorber plus facilement le gaz carbonique et de jouir d’un meilleur éclairage, car ces organismes avaient à leur disposition une lumière directe et non plus filtrée par l’eau. C’est ainsi que sont apparues les Bryophytes, c’est-à-dire les Mousses et les Hépatiques, toutes petites plantes primitives, encore liées au milieu aquatique, qui ne vivent actuellement que dans des milieux particulièrement humides. Des organes et des tissus se spécialisent. Les hépatiques tapissent le substrat humide pour maximiser l’absorption. Pour réduire les pertes d’eau, les épidermes sont recouverts de cutine. Les stomates – des petits trous –  apparaissent pour régulariser le passage des molécules gazeuses à travers l’épiderme que la cutine a rendu étanche. La pollinisation et fécondation se fait par le vent et plus tard pas les insectes.

Apparition d’animaux complexes, à coquille rigide. On estime le nombre d’espèces animales à 160 000. Auparavant, de 3,5 milliards à 540 m.a, elles n’étaient que quelques centaines.

Le mot vie tient plus du besoin de classification de l’esprit humain qu’à une réalité physique précise : en fait, il tient à notre faculté de compréhension de la complexité des choses : tant que tout cela est à peu près compréhensible par un cerveau doté d’un QI moyen, on le nomme par le nom des principaux composants : bactéries etc… et dès que la complexification d’un organisme passe le seuil de compréhension rapide, on parle de vie.

Ce qui caractérise le vivant, c’est peut-être la faculté de transmettre de l’information contenue dans l’ADN et colportée par l’ARN messager.

Didier Raoult, biologiste à Marseille.

On se retrouve donc aujourd’hui avec plusieurs scénarios, qui ne sont pas forcément incompatibles, concernant l’apparition de la vie : celui de la soupe primitive dans les océans ; celui des météorites ensemençant la Terre ; celui des sources hydrothermales dans les abysses où la pyrite de fer permet l’assemblage de molécules organiques complexes ; celui de mares de boues où l’argile, organisée en minces feuillets, facilite la production d’ARN et de petits peptides à l’abri de l’eau. Et donc celui des hydrogels d’argile, qui auraient rempli, dans les océans, cette même fonction.

Hervé Morin Le Monde 12 novembre 2013

Et où se trouvent les frontières de la vie ? Quand on constate que des arbres sont à même de se transmettre des informations sur les prédateurs qui se nourrissent  trop copieusement de leurs feuilles, ce qui leur permet d’émettre des toxines à même de détourner ces prédateurs, quand on voit la beauté ou la laideur des cristaux de glace selon l’ environnement musical dans lequel ils se trouvent – voir les nombreux sites sur les expériences du Japonais Masaru Emoto -, etc… on se dit que les paramètres qui déterminent avec précision le contour du domaine de la vie demandent à être revus…

Explosion cambrienne : tous les grands embranchements animaux connus aujourd’hui sont apparus à cette occasion, apparemment sans ascendants. Les arthropodes (êtres articulés) se sont mis à proliférer : ancêtres des crustacés actuels, des araignées et des scorpions. Et aussi nombres de vers et mollusques. Tous ces animaux avaient besoin d’un taux d’oxygène plus important que les premières bactéries, car passant par l’intermédiaire de branchies ou de poumons.

A l’échelle géologique, cette explosion semble s’être déroulée en très peu de temps : tout au plus 40 m.a.

Il a fallu un coup de chance extraordinaire pour trouver les fossiles de cette époque – dans les monts Ediacara, en Australie et dans les schistes de Burgess, au Canada – : chance extraordinaire, car la plupart des fossiles sont généralement, pour les périodes les plus lointaines, des mollusques dotés d’une carapace ; or, au début du cambrien, les carapaces n’existaient pas encore. Cette faune du Burgess représente quelque chose de très spécifique dans le monde de la recherche, car elle fut décrite au début du XX° siècle comme étant bien celle de son époque et il fallut attendre les années 1970 pour réaliser qu’elle avait des caractères très novateurs par rapport aux autres faunes contemporaines. Ainsi, pour le Précambrien où la vie se limite aux bactéries, il y a 2 exceptions :

  • La faune d’Ediacara constituée de métazoaires à corps mou, datée autour de 600 m.a. En 2013, des chercheurs ont trouvé dans ces schistes Spartobranchus tenuis, un ver à gland, connu sous le nom scientifique d’entéropneuste, une espèce qui prospère aujourd’hui dans le sable fin et la boue des eaux profondes et peu profondes. Selon Christofer Cameron, de l’Université de Montréal,  sa description ajoute 200 millions d’années aux registres fossiles des entéropneustes, les faisant remonter jusqu’à la période cambrienne. Cela change notre compréhension de la biodiversité de cette période. Ces vers ont un corps mou, et il est extrêmement rare d’en trouver des fossiles. Les vers à gland font partie des hémichordés, avec les ptérobranches. Les Spartobranchus tenuis fossilisés sont similaires aux vers à gland d’aujourd’hui, à l’exception du fait qu’ils formaient aussi des tubes fibreux. Ils passaient ainsi au moins une partie de leur vie dans ces tubes, une habitude qui a disparu chez les vers à gland actuels, mais qui persiste chez leurs cousins les ptérobranches. Ces tubes constituent, selon les chercheurs, le chaînon manquant qui relie les deux principales familles d’hémichordés.

et, peut-être

  • La faune découverte par des géologues français [ci-dessus, à 2.1 milliard] dans le Francevillien (2 000 m.a.) du Gabon s’il est confirmé qu’il s’agit bien d’organismes pluricellulaires.

Cambrien 542 à 488 m.a.

505 m.a.                     Premiers poissons et proto-amphibiens.

En 2014, on pêchera dans les schistes de Burgess, les fossiles d’un banc de  poissons Metaspriggina jusqu’alors seulement connu grâce à deux fossiles dégradés, quand c’est une centaine de spécimens qui ont été identifiés dans les rocheuses canadiennes. Cet ancêtre putatif des vertébrés actuels est long de six centimètres, doté de branchies et d’yeux-caméras ;  il devait filtrer sa nourriture sur le fond et utiliser ses muscles striés pour fuir les ancêtres des insectes et des crustacés.

Ordovicien 488 à 443 m.a.

480 m.a.                      Sous-ensembles de la Laurasie (aujourd’hui Amérique du Nord, Europe du sud, Asie) l’Avalonia s’avance en subduction sous l’Armorica vers le sud en direction du Gondwana (aujourd’hui Amérique du Sud, Afrique, Inde/Madagascar, Arabie, Australie, Antarctique), et ce dernier s’avance au contraire vers le nord ; ils sont séparés par un océan, zone de fractures : le Paléo-Téthys. Entre la couche Avalonia s’enfonçant sous Armorica et ce dernier, une zone de fusion partielle du manteau qui va créer des volcans explosifs.

472 m.a.                     Apparition des plantes terrestres : les premières spores fossiles sont retrouvées, en 2010,  dans le nord-est de l’Argentine, alors côte nord-est du Gondwana : ces hépatiques sont de petits végétaux sans feuilles, ni tiges, ni racines, mais équipées, à l’instar des algues, d’un appareil végétatif sans cellules différenciées, ou thalle, plaqué sur le sol : c’est le premier organe de la photosynthèse. Leur ADN les relie à des petites algues d’eau douce que l’on rencontre aujourd’hui encore dans les mares temporaires, les charophytes. Des algues se seraient adaptées à l’assèchement des mares et auraient progressivement appris à vivre hors de l’eau. L’époque où elles apparaissent, l’ordovicien, coïncide avec le moment où l’oxygène s’est accumulé dans l’atmosphère pour former la couche d’ozone de haute altitude, écran indispensable à l’émergence de la vie terrestre. D’autres avaient déjà été trouvés, un peu plus jeunes, en Arabie Saoudite – 461 m.a. – et en République Tchèque – 463 m.a. – . Cinq variétés sont recensées. Il a fallu tout ce temps pour que l’évolution permette aux végétaux d’atteindre le niveau de complexité nécessaire à la colonisation des terres émergées. Ensuite, pendant à peu près 40 m.a., les plantes vont prendre de la hauteur, avec l’apparition du sporange, l’organe reproducteur de spores ; ainsi, spores et oosphères n’ont plus besoin d’eau pour se disperser : le vent peut y pouvoir ; la conquêtes des zones sèches peut commencer.

470 m.a.             Un fragment de météorite de 8 cm de long, baptisé Osterplana 65 et découvert en 2016 par Birger Schmitz, de l’université de Lund, vient s’incruster dans du calcaire dans ce qui est aujourd’hui la Suède à Thorsberg. Il aurait voyagé pendant un million d’années et sa datation correspondrait avec les chondrites L supposées appartenir à un astéroïde qui aurait explosé après avoir été percuté par un autre corps inconnu. Le bombardement de météorites déclenché par cette collision pourrait être responsable de l’explosion de la vie marine qui a marqué l’ordovicien.

450 m.a.                     Premières plantes terrestres vasculaires, thalloïdes pour les plus simples, les autres, plus élaborées, de type Cooksonia.

Silurien 443 à 416 m.a.

445 m.a.                      Des tout premiers animaux marins, combien sont parvenus jusqu’à nous, en évoluant certes, mais traversant bravement les ans par millions. Ils ne sont pas des milliers d’espèces, mais quelques unes tout de même, pour lesquelles les scientifiques ont préféré abandonner le terme fossile pour adopter celui de reliques.   La plus illustre probablement : la limule.

Je pense que cela a commencé avec une pierre que j’ai trouvée dans ma maison en Pologne, où j’ai grandi. Un jour, alors que je traversais la rue en revenant de l’école, j’ai remarqué un beau coquillage parfaitement conservé, évoquant une coquille Saint Jacques, incrustée dans une grande pierre à demi-enterrée. Je n’avais qu’à la prendre et une nuit, je l’ai enterrée discrètement, une pierre énorme que je pouvais à peine soulever, et je l’ai trainée jusque chez moi. La première à remarquer ma nouvelle acquisition a été ma grand-mère. Quand je lui ai demandé ce qu’elle pensait du mystérieux coquillage, elle n’a hésité qu’une seconde avant de me répondre que c’était un vestige du Déluge, quand les animaux qui n’ont pas pu rejoindre l’arche de Noé sont morts noyés. En bon petit catholique, j’ai accepté son explication, mais en même temps, cela m’a paru paradoxal qu’un mollusque aquatique se noie dans une inondation. Je suis allé voir mon père pour clarifier la chose. En homme de science, il a sorti un livre et nous avons déterminé ensemble que la coquille appartenait vraisemblablement à un brachiopode éteint, un animal marin superficiellement semblable à un mollusque, et qu’elle devait être vieille de centaines de millions d’années. Un dessin d’une coquille remarquablement semblable à la mienne était décrite comme venant d’une période appelée Crétacé. Il y avait d’autres dessins, des libellules géantes apparemment grandes comme des oiseaux, une sorte d’immense salamandre avec la tête large et plate et des pattes courtes et trapues. J’ai trouvé cela fascinant, mais je n’arrivais pas à admettre que ces créatures merveilleuses avaient disparu et qu’on ne les reverrait jamais vivantes.

Peu après, j’ai commencé à lire des livres sur la paléontologie. La plupart étaient pleins d’informations qui passaient loin au-dessus de ma tête de huit ou neuf ans, mais les descriptions et les images de trilobites, d’ammonites, sans parler des dinosaures et des surréelles forêts de calamités, me gonflaient du désir irréalisable de remonter le temps. Puis je suis tombé sur une chose très intrigante. C’était la description d’un cœlacanthe vivant capturé au large de l’Afrique du sud – un fossile –vivant. Si ce contemporain des dinosaures avait survécu, peut-être n’était-il pas le seul. Peut-être existait-il d’autres lieux reculés – des poches de ce monde ancien – habités par des plantes et des animaux hâtivement déclarés éteints, mais toujours parmi nous.

Depuis, je suis fasciné par l’idée que certains organismes aient pu survivre plus longtemps que d’autres, et que leur apparence, et peut-être leur comportement – préserve des bribes anciennes de ce récit long et tortueux qu’est la vie sur Terre. Leur existence peut nous donner une idée des écosystèmes du passé et des interactions entre leurs habitants. Faute de machine à remonter le temps, ils sont peut-être notre meilleure chance d’appréhender les mondes fossiles disparus depuis longtemps. Beaucoup d’organismes ont reçu l’appellation excitante de fossiles vivants. Charles Darwin lui-même a été le premier à soutenir l’existence d’animaux et de plantes qui seraient restées pendant de longues périodes géologiques, conservant leur corps et faisant office d’archives du passé de la Terre.

Le concept de fossile vivant a séduit plus d’un scientifique et a nourri de nombreuses controverses dans lesquelles il est brandi comme preuve pour ou contre l’évolution de la vie.

Jeune étudiant en biologie, j’ai embrassé avec enthousiasme l’idée séduisante de créatures vivantes qui auraient résisté à la pression du changement provenant de leur environnement en perpétuelle transformation. C’étaient eux ma machine à remonter le temps, ces vestiges fossilisés rendus à la vie.

Mais en dépit de sa simplicité apparente et d’une longue liste d’animaux et de plantes qui semblent correspondre à cette définition, la validité du concept de fossile vivant n’a cessé de s’éroder et il a fini par tomber en disgrâce. D’une part, les biologistes ne s’entendent pas sur ce qu’est réellement un fossile vivant. Est-ce une même espèce qui n’a pas changé depuis sa première apparition dans les archives fossiles, ou est-ce le survivant d’une lignée autrefois florissante mais presque entièrement disparue depuis ? Un tel organisme doit-il être rare et peu répandu, ou peut-il être commun du moment que nous savons qu’il est issu d’une lignée ancienne ? Doit-il exister des vestiges fossiles ou suffit-il que son origine ancienne soit attestée par ses relations avec d’autres organismes ? Ou le fait de posséder des caractères primitifs (plésiomorphes) suffit-il à définir un fossile vivant ? Les séquences ADN présentes dans mes cellules, qui remontent au premier protiste unicellulaire respirant de l’oxygène, font-elles de moi un fossile vivant ?

Finalement, le concept s’est tellement dilué et a si souvent été appliqué de manière erronée qu’il a pratiquement perdu toute signification, tandis que les créationnistes, dans une manifestation typique de littéralisme infantile, se servent du terme comme preuve de l’absence d’évolution. La confusion est exacerbée par l’idée fausse que les organismes actuels ressemblant à des espèces éteintes sont les ancêtres encore vivants d’espèces modernes, ce qui n’est pas le cas. (Il existe bien des espèces résultant d’une hybridation et dont les deux espèces parentes vivent toujours amis c’est une autre histoire qui n’a rien à voir avec les fossiles vivants). On s’est également aperçu que certains fossiles vivants classiques (le tuatara de Nouvelle Zélande par exemple) évoluent au niveau moléculaire beaucoup plus vite que beaucoup d’organismes jeunes. Surtout, nous savons que tous les animaux et plantes considérées comme fossiles vivants sont des espèces modernes, récemment apparues en adaptation à l’environnement actuel, et non des survivants miraculeux génétiquement identiques aux vestiges pétrifiés, en dépit de ressemblances superficielles. Pour ces raisons, beaucoup de biologistes considèrent maintenant le terme de fossile vivant comme éteint.

Et pourtant, nous ne pouvons échapper au fait que certaines espèces actuelles ont une ascendance très ancienne, beaucoup plus vieille que les organismes modernes. Certaines sont les uniques survivants de lignées qui ont autrefois dominé les anciens écosystèmes, avant que ce fleuve d’espèces se réduise à un filet d’eau. Le cœlacanthe, représentant d’un groupe de poissons autrefois florissant, en est un. D’autres, comme les artémies, sont communs et appartiennent à des groupes encore riches d’espèces, – ici les crustacés – mais il en existe aussi des fossiles vieux d’un demi-milliard d’années. D’autres encore, comme les requins, au squelette cartilagineux, sont des organismes actuels présentant des caractères à la fois primitifs et modernes. Clairement, ces organismes doivent pouvoir nous apprendre des choses sur les mondes anciens.

Pour éviter l’ambigüité du terme fossile vivant, les biologistes préfèrent appeler ces organismes reliques. Dès 1944, le paléontologue américain George G. Simpson a proposé un système de classification des espèces reliques reposant sur les circonstances ayant conduit à leur statut actuel. Certaines espèces sont devenues reliques à cause de la disparition de leur habitat, les confinant à de rares refuges écologiques, minuscules vestiges d’écosystèmes autrefois vastes (reliques écologiques). Mais la plupart des reliques sont issues de processus évolutifs, par exemple la concurrence d’une lignée apparentée plus efficace (reliques phylogénétiques), ou la fragmentation progressive et l’extinction subséquente à l’intérieur d’une grande partie de leur ancienne aire de distribution (reliques biogéographiques). Près de soixante-dix ans après son introduction, le système de Simpson n’a été que marginalement amélioré par les biologistes, preuve de sa validité.

Si les espèces reliques ne peuvent plus être considérées comme les répliques d’organismes vivant à des époques géologiques antérieures – ce sont en fait des organismes parfaitement adaptés aux conditions modernes – leurs morphologies et leurs comportements peuvent nous donner une idée de la vie au temps de leur gloire passée. Le comportement de ponte des limules en dit long sur les dangers de l’ère Mésozoïque qui les ont poussé à quitter l’eau pour la terre ferme, hostile, mais néanmoins préférable. La morphologie des ailes des Prophalangopsidés, parents de certains des premiers insectes chanteurs, nous donne un aperçu de l’origine de la production de sons chez ces animaux. La toxicité des cycas indique une pression adaptive forte de la part d’anciens herbivores, tandis que leur mode de pollinisation élucide les premiers chapitres de la longue relation entre les plantes et les insectes. L’aspect d’une touffe de prêles nous donne une idée des forêts du Crétacé, tandis que le dévouement maternel des blattes nous aide à comprendre l’évolution des sociétés complexes chez les insectes. Chacun de ces organismes reliques jette un modeste rayon de lumière sur un fragment de l’histoire de la vie et nous aide à mieux comprendre l’origine de la merveilleuse diversité des formes de vie, notre espèce comprise.

Les reliques peuvent aussi nous aider à comprendre pourquoi une espèce réussit mieux que les autres dans la quête sans fin pour transmette ses gênes. Il n’existe pas de caractère commun à tous les organismes reliques, mais des lignes directrices apparaissent. Certaines lignées ont survécu en s’adaptant aux conditions rudes de la haute montagne qui ont éliminé la plupart de leurs concurrents. D’autres doivent probablement leur longévité à des mécanismes de défense ingénieux et efficaces, tels que toxines puissantes ou substances chimiques indigestes. Certains groupes reliques ont su tirer parti d’autres organismes pour vivre. Parfois en les incorporant dans leurs propres tissus (les cycas et leurs symbiontes cyanobactériens en sont un bon exemple), parfois en profitant de nouvelles niches écologiques créées par des organismes plus récents et plus évolués comme les fougères qui ont occupé les nouveaux habitats créés par les plantes à fleur).Mais la stratégie la plus courante des reliques est simplement d’être des généralistes écologiques – le moyen le plus rapide de disparaître est d’être trop spécialisé. La constante des écosystèmes terrestres est d’évoluer en permanence ; si vous êtes trop dépendant d’un système précis de conditions, vous ^tes en danger dès que l’inévitable changement survient.

[…] J’étais arrivé dans mon lieu de recueillement préféré, où s’ancre ma foi dans les forces physiques, indéniables et prouvées, qui ont donné naissance à notre univers. J’étais venu voir un spectacle, peut-être l’un des plus vieux de la planète, qui en est déjà à plus de cent millions de représentations.

Chaque année en mai et juin, pendant les quelques nuits qui coïncident avec la pleine et la nouvelle lune, les limules quittent les bancs de sable de l’océan Atlantique, et font irruption dans notre monde, sec et aussi étrange pour elles que leur domaine humide et sombre l’est pour nous. Luttant contre la traction des vagues refluantes, ces animaux extraordinaires marchaient lentement vers la plage. Les vagues s’écrasaient sur elles, les retournaient sur le dos et les ramenaient dans les eaux plus profondes, comme si l’océan ne voulait pas relâcher sa prise sur ses sujets. Et pourtant, elles persistaient. Lentement, mais sûrement, elles commençaient à émerger. Risquant leurs vies, elles abordaient un terrain étrange et inconnu où l’absence d’eau semblait démultiplier la force de la gravité. Dans l’eau, les limules sont étonnamment gracieuses, capables de courir sur le fond sableux et parfois même de nager maladroitement sur le dos. Mais ici, sur les plages de la baie du Delaware, elles se traînaient lentement. Les femelles étaient particulièrement désavantagées. Non seulement elles sont plus grandes et plus lourdes que les mâles, mais quand elles émergent sur le rivage, chacune a au moins un prétendant accroché à son dos. Parfois, elles traînent jusqu’à deux ou trois mâles soucieux de fertiliser les œufs qu’elles s’apprêtent à pondre.

Pendant que des centaines de mouches piqueuses faisaient tout leur possible pour nous vider de notre sang, mon ami et collègue Joe Warfel se tenait avec moi sur la plage en attendant que le spectacle commence. Le soleil s’obscurcissait et la marée haute d’approchait de son étale. Il y avait peu de gens sur la plage à notre arrivée, mais maintenant nous étions les seuls témoins de ce qui allait se passer.[…]

D’abord sont arrivées les grandes femelles. Presque toutes remorquaient des mâles. Dans la lumière déclinante, nous apercevions les queues épineuses de centaines de limules trébuchant dans les vagues pour gagner la terre ferme. Quand le soleil fut couché, la plage était recouverte de centaines d’énormes animaux luisants. Les femelles ont creusé le sable pour y déposer leurs œufs près de 4 000 par nid, tandis que les mâles se disputaient le privilège de les féconder. La fécondation étant externe, il arrive souvent que plusieurs mâles se partagent la paternité d’une même ponte. Dotés d’une paire de gros yeux composés (et huit autres plus petits) capables de voir la lumière ultraviolette, les mâles repèrent très bien les femelles dans le tourbillon des vagues de sable et de centaines d’autres mâles. Les scientifiques qui les étudient pensaient d’abord que les mâles étaient attirés par des phéromones femelles, mais il s’est avéré qu’ils se fient uniquement à leur excellente vue. Cela dit, ils font parfois des erreurs et il n’est pas rare de voir des chaînes de mâles qui se défont dès que les vraies femelles se montrent.

Assister au spectacle du frai massif des limules est pour moi ce qui se rapproche le plus d’une expérience religieuse. Mon cœur semble ralentir et un calme naturel m’aide momentanément à oublier les maux de ce monde. Aussi étranges et différentes de nous que les limules puissent paraître, ces créatures majestueuses me rappellent que nous partageons tous le même héritage évolutif. Bien que nos chemins aient divergé très tôt, les humains et les limules ont eu à un moment donné un ancêtre commun. C’était il y a très, très longtemps. Les limules sont sur Terre depuis plus longtemps que la plupart des lignées animales actuelles. Dans le dépôt fossile du Manitoba, Canada, la découverte récente d’un petit animal nommé Lunataspis aurora prouve que des limules très semblables aux espèces modernes vivaient déjà à l’Ordovicien, il y a 445 millions d’années. Quand les dinosaures ont commencé à terroriser la terre au Trias, il y a 245 millions d’années, les limules étaient déjà des reliques d’ères géologiques passées. Et pourtant, elles ont survécu. Les dinosaures ont tiré leur révérence, la polarité et le climat de la Terre ont changé plusieurs fois, mais les limules ont poursuivi leur lent cheminement. Les espèces du Jurassique étaient si semblables aux actuelles que je doute que je remarquerais quoi que ce soit d’insolite si l’une d’elle rampait devant moi sur la plage du Delaware. Les limules paraissent avoir trouvé une morphologie et un mode de vie si réussis qu’elles ont survécu aux changements qui ont balayé des milliers de lignées en apparence plus imposantes (on pense aux dinosaures et aux trilobites). Contrairement à ce qu’affirment les créationnistes et autres lunatiques, elles ont continué d’évoluer. Les limules actuelles, qui se limitent à trois espèces en Asie du Sud-Est et une dans l’est de l’Amérique du Nord, diffèrent par bien des détails de leurs parents fossiles. Par exemple, nous savons que beaucoup et peut-être la plupart des limules fossiles vivaient en eau douce, souvent dans des marécages peu profonds surplombés par une végétation dense et certaines pourraient avoir été entièrement terrestres. Actuellement, seule la limule des mangroves (Carcinoscorpius rotundicauda) dans la péninsule malaise, fréquente régulièrement les rivières et pond en eau douce ou saumâtre.

Mais la morphologie des limules a changé très lentement. Une telle évolution morphologique très lente, appelée bradytélie, caractérise les organismes polyvalents. Être très spécialisé, par exemple se nourrir seulement d’herbes quand l’herbe est abondante, vous donne un grand avantage sur les organismes qui ne raffolent pas d’herbe. Mais que le climat change, remplaçant l’herbe par les cactus, et tous les herbivores exclusifs disparaissent alors que les généralistes s’en sortent. Les limules sont très tolérantes aux variations de l’environnement. L’espèce atlantique, Limulus Polyphemus, est présente dans les eaux glacées de la Nouvelle Ecosse, Canada, jusqu’aux littoraux tropicaux du Golfe du Mexique. Elle tolère de fortes variations de salinité, mange à peu près tout ce qui est organique (avec une préférence pour les moules et les coques)et peut survivre plusieurs jours hors de l’eau. C’est la signature d’un champion de la survie. La solide cuirasse des limules les met à l’abri de presque tout ennemi naturel (seuls les requins et les grandes tortues marines attaquent parfois les limules adultes). Mais la limule est une amoureuse, pas une guerrière. La longue pointe effrayante qui prolonge son corps n’est rien d’autre qu’un levier qui lui permet de se redresser lorsqu’une vague la retourne. Curieusement, cette queue appelée telson porte une rangée de cellules photosensibles, sortes d’yeux rudimentaires. Leur fonction probable est de las aider à s’orienter vers la plage au moment du frai.

Outre leur épais exosquelette, les limules asiatiques se défendent pendant la saison de reproduction à l’aide de toxines puissantes présentes dans les œufs et dans les parties molles du corps. La saxitoxine qu’elles contiennent est l’un des poisons organiques les plus puissants que l’on connaissance. Les premiers symptômes de défaillance musculaire apparaissent quelques minutes après l’injection. La mort par paralysie des muscles respiratoires intervient dans les 16 heures. Il n’existe pas d’antidote, seulement un traitement symptomatique qui peut laisser la victime avec des lésions cérébrales. Il est donc étrange de constater que ces limules figurent toujours au menu en Thaïlande et dans d’autres pays d’Asie. Il est connu qu’il ne faut pas manger ces animaux pendant la saison de reproduction, quand ils contiennent la toxine, mais une série de 280 empoisonnements par les limules dans un seul hôpital thaïlandais montre que le message n’est pas parvenu aux habitants de la ville de Chon Buri.

L’espèce américaine n’est pas toxique, amis les habitants doivent avoir un plais plus raffiné (ou moins ?) que les gourmets asiatiques, car manger les limules n’a jamais pris en Amérique du Nord. En 1588, un rapport de la première expédition en Virginie informait les Européens de l’existence de ces animaux et précisait que les indigènes en mangeaient, mais semble-t-il uniquement quand ils ne trouvaient rien de mieux En Chine, la première mention écrite des limules date de 250 ap. J.C. Mais les auteurs ont dû seulement entendre parler du poisson hou et non le voir, car il était décrit comme une carpe à six pattes avec une grande nageoire dorsale. Il a fallu près de 1 400 ans pour avoir une description exacte. En 1666, l’auteur japonais Tekisai Nakamura a publié un dessin remarquablement précis de limule, le baptisant kabutogani (crabe cuirassé) – pas tout à fait au juste, mais pas loin.

De son côté, le nom anglais de crabe fer-à-cheval jette la même confusion. Classés dans un groupe à part, les Xiphosures, les limules sont en effet plus proches des arachnides que des crabes et autres crustacés. Contrairement aux crabes, leur exosquelette ne contient pas beaucoup de calcium, et il est essentiellement fait de chitine, un polysaccharide. Solide, souple, biodégradable et non allergénique, la chitine de ces animaux est un matériau idéal pour les sutures chirurgicales, les implants et les lentilles de contact. Qui sait si vous ne regardez pas le mode à travers un morceau de limule ?

Le lendemain matin, Joe et moi avons trouvé la plage couverte d’œufs. Bien reposées et prêtes à commencer une nouvelle journée de festin, les mouches piqueuses nous ont attaqués avec un enthousiasme renouvelé. Tout en les écrasant par dizaines d’un coup, nous retournions les limules immobilisées sur le dos en recherchant des pontes particulièrement grosses. Bien que les femelles enfouissent leurs œufs dans le sable, la marée en découvre beaucoup. Les œufs tout juste pondus ne sont pas plus gros qu’un grain de riz. Étonnamment, ils sont deux fois plus gros à la fin de leur développement. Ce qui est bien sûr impossible. Leur croissance est une illusion qui résulte de la production d’une mince membrane externe par l’embryon. Un œuf pleinement développé, après deux semaines dans le sable, ressemble à un petit bocal renfermant une petite limule, impatiente de briser les murs de sa prison. Une fois libres, les larves (du moins les chanceuses) profitent d’une vague pour retourner à l’océan, où elles flotteront librement pendant une semaine avant de rejoindre le fond dans les eaux littorales peu profondes, pour commencer une vie identique à celle de leurs parents.

Mais une question demeure : pourquoi des animaux aquatiques quittent-ils leur milieu naturel pour exposer leurs petits aux dangers de la terre ferme, quand leur développement nécessite de l’eau ? Il serait tentant de comparer ce comportement à celui des tortues marines, qui passent aussi leur vie dans l’océan et ne le quittent que pour pondre dans le sable. Mais les raisons de ces comportements similaires ne pourraient pas être plus différentes. Descendant de reptiles terrestres, les tortues marines sont des nouvelles venues dans l’océan et doivent respirer à la surface. Elles ne peuvent pas rester sous l’eau plus de deux heures (au repos, moins si elles sont actives), et leurs œufs doivent être exposés à l’oxygène atmosphérique pour éviter l’asphyxie des embryons. Inversement, les limules respirent sous l’eau et leurs œufs doivent être submergés ou au moins fréquemment recouverts par les vagues pour se développer. La force qui les a poussées à une mesure aussi désespérée, ce sont les millions d’estomacs affamés qui attendaient dans l’océan la provende des œufs de limules. Lorsque les limules sont apparues sous leur forme actuelle, il y a 445 millions d’années, presque toute la vie animale – et quasiment tous les prédateurs – vivaient dans les mers et les lacs du globe. En osant sortir de leur domaine aquatique, les limules ont donné à leur progéniture un avantage considérable sur les autres organismes marins. Elles ont été parmi les premiers animaux, sinon les tout premiers, à adopter une stratégie d’exportation pour leur reproduction. Aucun animal terrestre actuel ne descend des limules, mais il est vraisemblable que certains des premiers invertébrés terrestres aient suivi une voie similaire, poussés par la pression sélective des prédateurs d’œufs.

Mais il y a une chose que les limules ne pouvaient pas prévoir. Les dinosaures, ces tétrapodes gigantesques qui ont foulé la terre pendant presque 170 millions d’années avant de sembler s’éteindre à la fin du Crétacé, n’ont pas complètement disparu. Certains ont évolué pour donner une des lignées les plus prospères du règne animal. – les oiseaux. Les oiseaux sont malins et ont une excellente vision. Ils ont aussi un métabolisme intense qui leur permet de maintenir une température corporelle constante, mais qui nécessite un apport continu d’aliments énergétiques. Les œufs de limule sont exactement ce qu’il leur faut.

Bourrés de lipides et de protéines, les œufs de limules atlantiques sont un carburant idéal pour de nombreux oiseaux du littoral. Avec la régularité d’un coucou suisse, les limules répandent un déjeuner d’œufs frais sur les rivages de la baie du Delaware aux pleines et nouvelles lunes de la fin du printemps. Un oiseau, le terne bécasseau maubèche (Calidris canutus rufa) doit même sa survie aux limules. Sa migration inclut un arrêt dans la baie du Delaware répit indispensable après un voyage non-stop depuis l’Amérique du Sud. Les nuages de bécasseau s’abattant sur les plages de la baie au printemps ont toujours stupéfié les hommes. Mais, il y a quelques années, quand la population de limules a chuté à une fraction de sa splendeur passée, le bécasseau s’est mis à disparaître à son tour.

Les ornithologues américains se sont émus. Des pétitions ont circulé, des études ont été réalisées et des lois protégeant ces oiseaux ont été votées. Quelqu’un a fini par comprendre que si les limules disparaissaient, le précieux oiseau suivrait ; il faudrait peut-être aussi sauver ce méprisable invertébré. Au New Jersey, un an avant d’écrire ces lignes, on pouvait sans problème remplir son pick-up de centaines de limules pour servir d’appât ou autre. Maintenant, il est illégal d’en ramasser une seule. J’ai été menacé d’une amende de 10 000 $ pour avoir ramassé une limule (dans l’intention de la relâcher aussitôt après avoir pris quelques photos) par un garde particulièrement zélé. Il m’a donné un avertissement sévère mais il m’a fait grâce. En repartant, il a marché sur une des dizaines de limules quo gisaient sur le dos. Il ne s’est pas arrêté.

Il y a un siècle environ, nous n’aurions probablement pas pu arpenter la plage sans marcher sur les limules. Elles étaient si nombreuses que les hommes ont cherché des moyens d’utiliser cette abondante ressource. L’idée a été vite trouvée. De 1880 à 1920, on a ramassé plus d’un million de limules par an pour les tuer et les broyer afin d’en faire de l’engrais ou de l’aliment pour cochons. Cette pratique a continué jusque dans les années 1970, lorsque la dernière usine a fermé, en grande partie à cause des plaintes motivées par l’odeur, mais aussi parce que la récolte était tombée à 100 000 par an. Mais une autre industrie l’a remplacée, tuant les limules pour appâter les anguilles et les bulots. Tout ceci a entraîné un déclin de la population de limules dont elle pourrait ne jamais se remettre complètement. Et bien sûr, il y a la question du sang de limule.

Au début des années 1950, le chercheur Frederik Bang a découvert que le sang de ces animaux était extrêmement sensible aux endotoxines produites par les bactéries Gramnégatives. Toute exposition du système immunitaire de la limule à ces bactéries provoque une coagulation généralisée et immédiate, isolant efficacement les microbes et les empêchant de nuire. Bang et son collaborateur Jack Levin ont rapidement réalisé les possibilités offertes par cette découverte. Après avoir isolé les éléments actifs du sang de limule, les amébocytes, ils ont mis au point un extrait appelé lysat d’amébocyte de limule (LAL). Celui-ci facilite la détection des endotoxines bactériennes dans l’urine, le liquide céphalo-rachidien et autres fluides corporels. Mais sa principale application est la détection des contaminations dans les médicaments intraveineux et sur les instruments médicaux. Si on vous a fait une injection intraveineuse ou si on vous a remplacé une valve cardiaque, leur stérilité a très probablement été testée avec du LAL. La récolte des limules pour produire du LAL est maintenant une industrie importante qui génère des centaines de millions de $ par an. Chaque année, on capture ces centaines de milliers de limules pour prélever 20 % de leur sang bleu (il contient de l’hémocyanine à base de cuivre au lieu d’hémoglobine à base de fer). Les animaux sont ensuite relâchés en mer. Bien que la mortalité des limules relâchées soit faible (plus de 85 % des animaux survivent à ce prélèvement de sang), l’industrie perturbe la structure de leurs populations en déplaçant ces animaux à des centaines de kilomètres des lieux de capture.

Ce qui me choque le plus, c’est qu’il a fallu un oiseau pour que l’on commence à s’inquiéter du déclin des limules. Celles-ci ont été systématiquement exterminées pendant plus d’un siècle dans ce que je ne peux qu’appeler un phylogénocide. Cela peut sembler sévère mais réfléchissez-y : la perte d’un bécasseau maubèche, aussi impardonnable qu’elle soit, ne signifie que la perte d’un dix millième du patrimoine génétique des oiseaux. La perte d’une espèce de limule signifie la perte d’un quart de l’héritage génétique des Xiphosures, l’une des lignées les plus anciennes de la planète. Et pourtant, nous nous préoccupons plus d’une adorable petite boule de plumes, dont notre bien-être dépend peu, que d’une bestiole répugnante qui a déjà sauvé des millions de vies humaines. Comme nous sommes superficiels…

L’extinction des limules est presque complète au Japon, où l’espèce locale (Tachypleus tridentatus) était aussi abondante que sa cousine atlantique. J’y suis allé à l’été 2008 pour l’observer sur la dernière plage japonaise où elles se montrent encore en grand nombre. Avec mon ami Kenji Nishida, entomologiste et grand photographe, je me suis rendu sur la plage d’Imari, sur l’île de Kyushu. C’était un jour avant le festival Kabotugani, une célébration annuelle des limules. On nous a raconté que c’était une bonne année : quatre couples de limules avaient été aperçus près de la plage ! Quatre couples. Huit individus. C’était tout. Dans les années1980, il n’était pas rare de voir cinq cents limules au même endroit. Au Japon, où les limules sont presque révérées, l’Association Nippone pour la Protection des Limules se bat pour la survie de l’espèce. Pourtant, leur nombre continue à décroître. Il y a là une leçon à apprendre. Dans le destin d’une espèce, il existe un point de non-retour. Espérons que nous pourrons empêcher la limule atlantique de l’atteindre.
Chaque fois que je rentre de la baie du Delaware, je me demande ce que je trouverai l’année suivante. Est-ce mon imagination, ou y-a-t-il de moins en moins de limules chaque année ? Par chance, cela ne semble pas être le cas. Les efforts de protection ont des effets positifs qui, espérons-le, arrêteront le déclin de ces animaux magnifiques. Dans la baie, on a instauré une zone d’interdiction de ramassage, la réserve Carl N. Schuster, d’après l’un des plus éminents chercheurs et avocats des limules. La récolte des limules pour appâts est limitée et les gens s’intéressent de plus en plus au sort des limules. Les volontaires sont chaque année plus nombreux pour dénombrer les limules au moment du frai. Récemment, j’ai vu dans un magasin de jouets, à côté d’un panda et d’une orque, un limule en peluche. Cela signifie-t-il que maintenant les enfants trouvent les limules adorables ? Peut-être y-a-t-il de l’espoir finalement.

Piotr Naskrecki                      Reliques     Ulmer 2012

440 m.a.                     Des explosions astrophysiques, appelées sursauts gamma, sous-produit soit de supernovae, soit de collisions entre étoiles ultradense nommées neutroniques, pourraient avoir provoqué des extinctions d’espèces et un refroidissement du climat : destruction d’une bonne partie de la couche d’ozone, conversion de l’azote et de l’oxygène de l’air en dioxyde d’azote : il n’en faut pas plus pour perturber gravement la vie.

430 m.a.                 Jusqu’alors, l’alimentation en eau des plantes se faisaient par capillarité, chaque paroi cellulaire se gorgeant d’eau, mais le système n’est efficace que jusqu’à une hauteur de 2 cm, ce qui limite radicalement la croissance verticale ; vont apparaître des cellules lignifiées dont la mort programmée permet la transformation en canal de transport de l’eau : ces larges cellules mortes et vides étaient un million de fois plus efficaces que l’ancien mécanisme intercellulaire, permettant le transport sur de plus longues distances et un taux de diffusion du CO2 plus élevé. Cette tige unique est porteuse du sporange, l’organe reproducteur de spores : spores et oosphères n’ont dès lors plus besoin d’eau pour se disperser : le vent y pourvoie. En se verticalisant, la plante développe un système de vaisseaux pour diffuser, avec la sève, sucre et matière organique dans tout leur organisme.

Les plantes ayant acquis ce système de transport étaient devenues capables d’extraire de l’eau de leur environnement par des organes semblables à des racines, et cette dépendance moindre aux aléas climatiques leur permettait d’atteindre des tailles bien plus importantes. Mais, conséquence de cette relative indépendance vis-à-vis de l’environnement, elles perdirent leur capacité à survivre à la dessiccation, un trait trop coûteux à conserver.

416 m.a.                     La concentration atmosphérique en O2 dépasse 13% : dès lors les incendies deviennent possibles : on en a les premières traces fossiles, enchâssés dans du charbon.

Jusqu’alors, l’alimentation en eau des plantes se faisaient par capillarité, chaque paroi cellulaire se gorgeant d’eau, mais le système n’est efficace que jusqu’à une hauteur de 2 cm, ce qui limite radicalement la croissance verticale ; vont apparaître des cellules lignifiées dont la mort programmée permet la transformation en canal de transport de l’eau : ces larges cellules mortes et vides étaient un million de fois plus efficaces que l’ancien mécanisme intercellulaire, permettant le transport sur de plus longues distances et un taux de diffusion du CO2 plus élevé.

Les plantes ayant acquis ce système de transport étaient devenues capables d’extraire de l’eau de leur environnement par des organes semblables à des racines, et cette dépendance moindre aux aléas climatiques leur permettait d’atteindre des tailles bien plus importantes. Mais, conséquence de cette relative indépendance vis-à-vis de l’environnement, elles perdirent leur capacité à survivre à la dessiccation, un trait trop coûteux à conserver.

Dévonien 417 à 359 m.a.

410 m.a.                      Premières feuilles sur les plantes ; elles ont commencé par avoir une seule nervure centrale, puis des nervures ramifiées dont la forme se complexifie de plus en plus.

400 m.a.                     Les terres émergées gagnent sur la mer. Notre planète se présente avec un continent principal, le Gondwana avec pour cœur l’actuelle Afrique, bordée à l’ouest de la future Amérique du sud, à l’est, des actuelles Arabie, Inde/Madagascar, Antarctique, et Australie. An nord de ce Gondwana, une succession d’océans, dans un axe nord-est, sud-ouest, l’océan Rhéique, le Lapetus et le Paléo-Téthys. Au nord-ouest et au cœur  de ces océans, un  ensemble de plus petits continents, le Laurentia, future Amérique du Nord, le Baltica, future Europe de l’ouest, puis la Sibérie, le Kazakhstan, la Chine du Nord, la Chine du sud. Pendant ces 50 m.a. du Dévonien, le Laurentia et le Baltica vont fusionner pour former le continent des Vieux Grès Rouges, et à la fin du Dévonien les trois océans vont se refermer, laissant ainsi se former une pré-Pangée.

Il y a environ 500 m.a. au début du paléozoïque, le Gondwana constituait sur la sphère terrestre la masse continentale principale localisée dans l’hémisphère Sud.  Il réunissait cinq continents : l’Afrique, l’Amérique du Sud, l’Antarctique, l’Australie et l’Inde plus la péninsule Arabique et de grandes îles comme Madagascar, la Tasmanie et Ceylan. Dans l’hémisphère Nord, deux autres continents, l’Amérique du Nord et l’Eurasie ne se réuniront que plus tard, à la fin du Paléozoïque autour de 250 m.a, pour constituer un second  supercontinent, le ou la Laurasia. Lui-même s’unira rapidement au Gondwana pour former un unique supercontinent, la Pangéa (c’est-à-dire toutes les terres réunies) et, corrélativement, un unique océan, la Panthalassa (tous les océans réunis).

Le Gondwana s’est constitué dans l’intervalle 600 – 500 m.a. suite à la fermeture des océans panafricains, encore dénommés cadomiens en France, ouverts autour de 800 m.a. Les chaines de montagne panafricaines nées des multiples collisions, induites par la disparition de ces océans, souderont en un super – ou – mégacontinent les diverses masses continentales dérivantes. Après environ 300 m.a. de relative stabilité, le supercontinent du Gondwana se fragmentera au Jurassique autour de 200 m.a, engendrant quelques uns  de nos continents mais aussi nos océans actuels comme l’Atlantique Sud et les océans péri-antarctiques.

La chaleur interne produite par la désintégration des minéraux radioactifs s’accumule sous la croûte continentale de composition moyenne granitique, épaisse et peu conductrice. Elle provoque le soulèvement du supercontinent, refoulant les mers à ses marges et favorisant le dépôt de faciès continentaux et marins peu profonds. Des gonflements locaux engendrent des voussures, lieux de bris de la croûte continentale. De “ jeunes ” océans s’ouvrent, à l’instar de l’actuelle Mer Rouge témoin d’une cassure entre la plaque africaine et celle de la péninsule Arabique qui s’éloigne à la vitesse de quelques centimètres par an.

Le Gondwana n’est pas le premier supercontinent de l’histoire géologique. Plusieurs l’ont précédé, le dernier étant Rodinia, constitué autour de 1200 – 1000 m.a. Les continents participent d’un cycle ou grand balai où se succèdent les phases suivantes :

  • Formation d’un supercontinent.
  • Fragmentation de celui-ci et création de nouveaux continents.
  • Dérive de ceux-ci suite à l’ouverture puis la fermeture d’océans (les océans ne peuvent pas grandir indéfiniment : la croûte océanique mince s’enfonce, se fragilise et finit par casser localement et l’océan se résorbe).
  • Collison et création d’un nouveau supercontinent différent du précédent. La durée de ce cycle des supercontinents est de l’ordre de 600 – 700 m.a : 300 m.a. de stabilité auxquels s’ajoutent 350 m.a. de dérive aller-retour.

Roland Trompette, Daniel Nahon Science de la Terre, Science de l’Univers.             Odile Jacob 2011

Apparition des ammonites. Les poissons se multiplient. On connaît un rescapé de cette époque qui est parvenu à survivre, non sans s’adapter, à ces millions d’années : le cœlacanthe, poisson des eaux profondes de l’hémisphère sud : il se fera discret, au moins à la vue des humains, pendant des millions d’années, jusqu’en 1938, quand Majorie Latimer, conservatrice d’un musée de la mer en Afrique du Sud, remarque sur l’étal d’un marché un poisson qu’elle ne connaissait pas : elle s’en ouvre à un scientifique, James Leonard Brierley Smith, qui parvient à situer l’animal, dont tout le monde dit qu’il a disparu il y a plus de 60 millions d’années. On le prend pour un fada, mais celui-ci se met à offrir une prime à qui lui en apportera un vivant, … et quelques mois plus tard, on lui apprend que les habitants de l’île d’Anjouan, dans les Comores vénèrent un étrange poisson bleu : c’est lui. Il faudra attendre les années 1990 pour qu’un sous-marin scientifique rapporte des images du poisson vivant : on lui donnera le nom de la femme qui le découvrit : Latimeria.

Apparition des insectes et des graines ; les insectes sont issus des premiers animaux terrestres, les arthropodes – il y a entre 407 et 410  millions d’années ; c’est l’embranchement des invertébrés auquel appartiennent également les mille-pattes, les trilobites, les arachnides, les crustacés et les scorpions -. Aujourd’hui, ils représentent 70 % des animaux vivants et jouent, par l’intermédiaire des pollinisateurs, des ravageurs et des recycleurs, un rôle essentiel dans le fonctionnement des écosystèmes actuels.

390 m.a.                     Les arbres commencent à développer le cambium, la cellule reproductrice qui se trouve entre l’écorce et l’aubier : on a donc un bois de cœur, composé de cellulose et de lignine. Les archeoptéris qui pouvaient déjà atteindre 30 mètres de haut vont céder la place aux lycopodes, qui vont atteindre jusqu’à 50 mètres, avec un Ø de base de 2 m.

360 m.a.                      La plaque Avalonia pousuit sa subduction sous Armorica, et à l’opposé, Gondwana en fait de même, mais en sens inverse.

Premiers amphibiens : petit poisson en a marre de se faire croquer par les gros : il a bien envie d’aller voir sur terre si l’herbe y est plus verte – en fait le garde-manger  y est surtout constitué de nuées d’insectes – et pour cela il lui faut des pattes : il va laisser tomber ses nageoires arrières qui vont devenir pattes, il va se doter d’un système respiratoire passant par des poumons pour respirer de l’air ; il va encore supporter longtemps l’eau de mer dans son organisme. Apparition des premiers tétrapodes vertébrés avec pattes.

Les feuilles composées modernes deviennent majoritaires dans le monde végétal : une diminution de concentration du CO2 atmosphérique, associée à une augmentation de la densité des stomates à la surface des feuilles, assurait une meilleure évapotranspiration, et des échanges gazeux accrus. Un meilleur refroidissement des feuilles leur permettait ainsi d’acquérir une plus grande surface. Les systèmes de racine se développent très souvent en symbiose avec des champignons, qui se nourrissent d’elles mais qui leur apportent aussi des nutriments, notamment des phosphates, permettant une croissance accrue des plantes. Dans les sous-bois ombragés du dévonien supérieur apparaissent les premières plantes à graines.

Carbonifère 359 à 299 m.a.

vers 330 m.a.             L’ensemble Euramérique, Amérique du Nord et Europe, se rapproche du Gondwana, l’ensemble prenant le nom de Pangée, bordée à l’ouest par l’océan Panthalassique et à l’est par le Paléo-Tethys. Ce mouvement provoque la formation de la chaîne des Appalaches et de la chaîne Hercynienne [5], gigantesque chaîne de montagnes, à l’étendue comparable à l’actuelle Himalaya, de 1 000 à 1 500 km de large. Les sommets peuvent atteindre 5 à 6 000 m. Aujourd’hui, en France, les roches anciennes du Massif Central, de la Montagne Noire, mais aussi de la Bretagne – les granites de Pont l’Abbé – et du Mont Saint Michel, des Ardennes, des Vosges, appartenaient à cette chaîne, ainsi que des parties importantes de chaînes plus jeunes comme les Pyrénées et les Alpes. Mais on retrouve aussi des restes de cette chaîne hercynienne en Angleterre, en Belgique, en Bohème, Calabre, Sardaigne, Espagne, Afrique du Nord, Mauritanie, et encore dans l’Est des États-Unis (la création de l’Atlantique est postérieure). C’est dans ces couches que l’on trouvera plomb, zinc, argent, fer, uranium…

Les océans disparaissent peu à peu tandis que les montagnes continentales se rapprochent et entrent en collision, ce qui provoque la formation d’une chaîne d’importance mondiale : la chaîne hercynienne. Les sédiments marins sont alors plissés. Quand ils sont entraînés en profondeur, sous l’effet de l’augmentation de la pression et de la température, ils sont d’abord transformés en schistes, quartzites et marbres alors que, dans les parties les plus profondes de cette chaîne, la fusion de ces roches donne naissance à des granites. Puis toutes ces roches sont revenues en surface, car, à peine dressées, les montagnes de la chaîne hercynienne sont soumises à l’érosion, qui va durer au moins cinquante millions d’années, à la fin du carbonifère puis au Permien.

Histoire des dinosaures dans le Languedoc méditerranéen

Les arbres sont surtout des conifères à feuillage persistant, de 10 à 30 m. de haut, qui se reproduisent avec des spores, comme les fougères : les Archéoptéris – des gymnospermes -. Ils dispersent dans l’air, en grande quantité, des grains de pollen contenant le matériel génétique mâle. Transportés jusqu’aux ovules, protégés par des feuilles rigidifiées en écailles, organisées pour former des cônes – à l’image de nos actuelles pommes de pin – c’est là que se forme la matrice où sont fécondées les graines : succès immédiat : les arbres vont dépasser les 30 mètres. Un écosystème se forme avec des libellules de 70 cm d’envergure et des amphibiens de 3 mètres de long. La biomasse végétale pompe tellement de dioxyde de carbone que les périodes glaciaires se reproduisent à intervalles réguliers par manque de gaz à effet de serre.

L’hémisphère sud est en grande partie sous les glaces et de vastes zones marécageuses se développent à l’équateur.

vers 300 m.a.              Erosion de la chaîne Hercynienne : sables et argiles s’entassent, parfois colorés en rouge par des oxydes de fer. Les hauts reliefs vont disparaître en 50 m.a. Apparition des reptiles.

« Le troisième jour de la Genèse, Dieu sépara la terre des eaux et la nomma continent. Ce continent était d’une pièce, plat, et les quatre fleuves qui sortaient du jardin d’Eden devaient multiplier leurs méandres pour rejoindre la mer qui les entourait. »

Les crimes, trahisons et forfaitures de l’humanité contre son Créateur sont tous commis en pays plat. Caïn ne pousse pas Abel dans le vide, il l’assomme dans un champ où la vue se perdait. C’est au moment où Jéhovah, dépité de l’échec de sa première esquisse, décide de revoir sa copie et noie toute la planète, que les montagnes sont mentionnées pour la première fois : Noé échoue son arche-ménagerie sur le sommet encore boueux et glissant du Mont Ararat. Après la décrue, la planète met encore quarante jours pour sécher. On la découvre alors ridée comme une patate, couverte de sommets enneigés, de pics «sourcilleux », de vallées, de précipices. De ses cinq mille mètres retrouvés, l’Ararat qu’on peut bien appeler la «mère des montagnes» domine l’immense espace biblique – de l’Arménie à l’Egypte – où notre histoire va prendre forme.

Première victoire du roc sur l’eau, du solide sur le liquide, et début d’une guerre interminable dont nous ne connaîtrons pas l’issue avant des millions d’années. Combat où, comme dans celui des gladiateurs, chaque élément dispose d’armes différentes, de tactiques opposées, et affronte l’autre dans un temps dont l’aune n’est pas la même. L’eau peut attendre : elle attaque et ronge les côtes, les berges, les îles, déracine les arbres par milliers pour les jeter sur les rivages solitaires où ils deviennent ossuaires d’immenses troncs écorcés et blanchis par les vagues et les récifs. La montagne, moins ancienne, moins avisée et patiente est, à sa façon, auto-suicidaire : elle arrête les nuages qu’elle transforme en pluie, grêle, neige, glaciers, moraines, cascades, gorges de plus en plus profondes dans lesquelles elle finit par s’effondrer et se refermer sur elle-même, à moins que, minée par les pluies et la sape de l’humide elle ne s’éboule dans le lac qui la reflétait, créant un raz-de-marée qui emporte les villages riverains.

Ainsi en 1806, le Rossberg (canton de Schwytz) s’effondre dans le lac de Lauerz et la vague qu’il provoque détruit le bourg de Goldau et fait près de cinq cents morts : la plus grande catastrophe naturelle de notre petit pays, mais sans doute pas la dernière. Ici l’eau a vaincu la montagne et accroît la mauvaise humeur de cette dernière. Match nul. Mais, pendant qu’au fil des millénaires, certains reliefs s’érodent sous l’effet de la pluie qui vient à bout de molasse et calcaire, d’autres font face avec leurs défenses granitiques et se montrent intraitables. Je ne pense pas que le Cervin ait perdu beaucoup de sa hauteur et de sa morgue depuis les Magdaléniens. La terre reprend aussi parfois les territoires que l’eau lui vole par le surprenant et imprévisible biais des volcans. Soudain elle en a marre de sa couverture aquatique, elle se rebiffe, surgit d’une mer qui se met à siffler comme bouilloire et crée une île volcanique parfois d’une taille considérable que les hommes ne tardent pas à occuper et cultiver malgré les dangers d’une nouvelle éruption et que les géographes doivent placer sur leurs cartes. La légende veut que l’île de Cheju, entre la Corée du Sud et la côte chinoise, soit sortie de la mer dans un immense bruit de pet. Pet élevé à la dignité de dieu et figuré par d’innombrables effigies taillées dans la lave qui jalonnent le sentier – horriblement éprouvant – qui conduit au cratère. Cheju, c’est quatre-vingts kilomètres de tour et un cône de prés somptueux, de plateaux de rhododendrons où courent des chevaux sauvages, de névés qui bordent le cratère. Ces révoltes sporadiques, Krakatoa ou volcans des îles alaskiennes, ne se produisent qu’aux fissures des plaques sismiques et nous sont épargnées. Dans les Alpes, le combat est beaucoup plus serein et plus lent, et la conscience occidentale a, elle aussi, été très lente à mesurer ses enjeux.

Alors qu’en Chine, les montagnes médiatrices se couvrent de monastères taoïstes, de bonzeries bouddhiques et que leur ascension assure dix ans de longévité, l’Occident reste plus circonspect. Ou bien la montagne est sacrée – donc interdite – parce que séjour des Immortels (quel disciple de Platon aurait osé gravir l’Olympe ?) ou bien elle l’est parce que séjour des sorcières et des démons. Au XVII°, seul un géologue fou serait allé planter sa tente sur le Mont­ Chauve (Kahlenberg) en Bohème.

A son égard, les Saintes Ecritures restent d’ailleurs ambiguës : elles l’ont sanctifiée au Mont­ Sinaï, puis crucifiée au Golgotha. La Tour de Babel, montagne artificielle, est ridiculisée par le Créateur et réduite, par la confusion qu’elle suscite, à l’état d’un chantier en faillite. Beaucoup de théologiens la considéreront d’un mauvais œil : c’est une paille dans la Création, une incongruité commise au seul instant où Jéhovah avait le dos tourné et peut-être pendant son jour de repos. Même Buffon et ses collègues tiennent ces pics érectiles et inaccessibles pour une erreur de la nature, et leurs abords inhospitaliers comme le repaire de contrebandiers, déserteurs, proscrits louches et bandits de petits chemins.

Revenons à l’eau qui, dans son combat contre (ou avec) le roc, produit un phénomène stupéfiant qui de l’Extrême-Orient à l’Amérique fait l’unanimité : c’est, vous l’aviez deviné, la cascade. La cascade qui remplit à la fois de joie, de curiosité et de terreur respectueuse devant les Œuvres du Créateur – n’oublions jamais que la plupart de ces naturalistes sont des chrétiens convaincus qui voient dans la nature le « grand laboratoire du Ciel ».

Bien plus que les pâmoisons de Haller et de Rousseau, ce sont les cascades qui vont séduire l’imagination populaire et gagner la montagne à sa cause. Sans parois escarpées, sans à-pics et sans glaciers, pas de cascade. Mille ans de peinture extrême-orientale et toute notre iconographie alpestre témoignent de cet engouement. En outre, la cascade use la montagne, transforme les éclats coupants d’éboulis en galets, alimente les rivières et irrigue nos champs. Elle fait un trait d’union arqué, gracieux, éblouissant entre stérilité et fertilité, entre sérac et avoine. De l’eau ou du rocher, qui va gagner cette bataille ? Je suis prêt à risquer un pari à très long terme : un magnum de champagne Krug millésimé 1982. C’est l’eau qui gagnera donc. A moins d’être un nouveau Noé, ce qui est improbable, je ne boirai jamais de cette bouteille qui aura quelques millions d’années lorsque cette vieille affaire aura été tranchée, et que les canards feront « coin-coin » sur les cimetières sous-marins d’une humanité disparue.

Nicolas Bouvier Entre errance et éternité        Editions Zoé.1998

Permien 299 à 251 m.a.

290 m.a.                     Les premiers reptiles sophistiqués et les premières plantes modernes [conifères] se sont développés. Certains tétrapodes comme Sclerocephalus sont capables de régénérer leurs membres en entier ; aujourd’hui la salamandre, qui apparaîtra 80 m.a. plus tard, est le seul tétrapode qui ait gardé cette caractéristique. La capacité de régénération se serait donc perdue puis retrouvée sur le chemin de l’évolution.

270 m.a.                     Amorcée au carbonifère supérieur, la constitution de la Pangée, supercontinent rassemblant la quasi totalité des terres émergées, se termine au début du Permien. Une grande partie de l’hémisphère sud est sous la glace et une calotte glaciaire recouvre le pôle nord.  Puis le climat va se réchauffer, les forêts équatoriales faisant place à de grands déserts. Grands dépôts de potasse et de sel gemme.

Formation aussi du charbon, qui provient de la maturation en profondeur de matières organiques végétales continentales quand le pétrole et le gaz sont le plus souvent issus de la transformation de matières organiques marines (le plus souvent des algues) ou plus rarement lacustres (plancton, bactéries).

Le taux d’accumulation de carbone organique est, durant ce laps de temps, le plus important de l’histoire de la terre. Les végétaux colonisent les zones côtières marécageuses, mal drainées, périodiquement envahies par des entrées maritimes mais aussi des bassins intérieurs sans liaison avec la mer. Les charbons s’accumulent majoritairement à de hautes latitudes sous des climats froids à tempérés, humides. Dans l’hémisphère Nord, les charbons de la Laurasia se forment à basses latitudes entre l’équateur et le tropique du Cancer.

Pour accumuler du charbon, il faut non seulement disposer d’une forte productivité de carbone organique mais il faut aussi le soustraire à l’oxydation. C’est-à-dire qu’il faut après son dépôt l’enfouir rapidement. Cela est réalisé par des sédiments déposés par des transgressions marines (bassins côtiers) induites par les fontes glaciaires ou/et par des apports fluviatiles issus de la rapide érosion des reliefs avoisinants.

Roland Trompette, Daniel Nahon Science de la Terre, Science de l’Univers.             Odile Jacob 2011

252 m.a.                      Une grande injection de carbone dans l’eau produit une augmentation de la température de 3 à 5 degrés sur 10 000  ans. Le pH a baissé de 0,5, et on estime que 86  % des espèces marines ont disparu et presque autant sur la Terre.

ERE SECONDAIRE, de 251 à 65 m.a. Mézozoïque

Trias 251 à 199 m.a.

250 m.a                       Une comète géante s’écrase sur l’Antarctique, provoquant un cratère [6], de 250 km de Ø – la découverte a été établie par les données du satellite Grace (Gravity Recovery and Climate Experiment) : dissimulé sous des centaines de mètres de glace, il ne pouvait être décelé autrement ; autre cratère, cette fois-ci sous l’eau proche de l’Antarctique  – que l’on nommera Bedout, de 173 km de Ø diamètre : c’est 95 % des espèces, principalement océaniques, qui sont rayées de la carte : « la mère des catastrophes », la plus grande extinction biologique de l’histoire de la terre : 70 % des espèces marines comme les trilobites, les tétracoralliaires, les fusulines disparaissent ; les brachiopodes, les bryozoaires et les crinoïdes sont décimés : ce sont les groupes fixés sur les fonds marins, qui filtrent la matière organique contenue dans l’eau. Les escargots, les bivalves et les nautiloïdes s’en sortent mieux. Sur terre, les insectes et les vertébrés subirent de lourdes pertes, notamment les reptiles et les amphibiens. De nombreuses plantes ont aussi disparu. A une poignée de millions d’années, baisse importante du niveau marin – au moins 200 mètres –  et variations rapides des températures. Avant cette découverte par des chercheurs de l’Ohio en 2006, on émettait l’hypothèse suivante : le CO² libéré par les très importantes éruptions volcaniques, notamment au sud-ouest de la Chine et en Sibérie, aurait fait monter les températures au point de déstabiliser le méthane souterrain, transformant ainsi les océans en un gigantesque cimetière. Encore aujourd’hui, les sous-sols sous-marins contiennent d’énormes réserves de méthane, maintenu à l’état solide par les basses températures et la pression de l’eau et des sédiments… mais si cela venait à se réchauffer… bigre

On admet aujourd’hui que cette crise est un fusil à deux coups, chacun de 1 m.a., séparés de 8 m.a. C’est leur succession en peu de temps qui a conduit à l’importance de cette extinction.

Patrick de Wever, géologue au Museum d’Histoire naturelle de Paris

Dans les vallées montagneuses de Chine, le Ginko biloba, un arbre qui aujourd’hui peut atteindre 30 m de haut, s’enracine durablement en terre ; grâce aux moines bouddhistes du XII° siècle, il évite l’extinction. Sa robuste nature lui permettra de traverser des millions et des millions d’années d’accidents, d’explosions, de refroidissement, de réchauffements pour arriver jusqu’à nous ; introduit au XVIII° siècle en Europe, il ne se laisse pas intimider par nos pollutions urbaines auxquelles il résiste magnifiquement bien. L’arbre aux quarante écus – du nom de la couleur de ses feuilles à l’automne -, est un fossile vivant.

Dépôts de marnes, grès et calcaires : ce dernier est constitué de carbonates crée par les organismes à coquille qui ont fixé le carbone du CO². Le climat est subtropical, à longue saison sèche. Amphibiens et reptiles envahissent les terres.

230 m.a.                     Les dinosaures – du grec deinos : terrible, et saura : lézard – apparaissent sur la Pangée, à l’emplacement de l’actuelle Amérique du Sud ; ils vont se diviser en trois groupes : théropodes, saurischiens, avec un bassin de type lézard,  et ornithischiens – avec un bassin de type oiseau, c’est la branche qui finalement donnera les oiseaux -, qui se disperseront sur toute la Pangée avant sa dislocation en plusieurs continents. Ils se plairont beaucoup dans l’actuel désert de Gobi, alors pays luxuriant. C’est une très très grande famille qui regroupe des milliers d’espèces : aujourd’hui, les chercheurs du monde entier en découvrent une nouvelle espèce chaque mois !  Le Chirotherium, un reptile, laisse ses empreintes sur des dalles de grès, qui se forme à cette période, près de Lodève, à Fozières. Ces empreintes de reptiles y sont fréquemment voisines de celles de petits cynocéphales.  Tout près de là se forment aussi les Ruffs, ces terres le plus souvent rouges quand elles résultent d’une oxydation en climat sec et parfois grises, sous climat humide.

225 m.a.                      Plusieurs dorsales sous-marines entrent en activité, ouvrant l’Atlantique central, qui va mettre à peu près 150 m.a. pour trouver sa configuration actuelle. Le mouvement vers le nord-est de l’Afrique, et de l’Europe vers l’ouest, selon une dorsale nord-ouest, sud-est, crée l’océan ligure.

220 m.a.                    Une intense activité volcanique aurait réchauffé les fonds marins, créant ainsi les conditions pour un dégazage massif des clarathes de méthane dans les fonds marins : et ce sont plus de 12 000 milliards de tonnes de carbone qui auraient été libérés sous forme de CH4 – le méthane, a très grand effet de serre, provoquant la disparition de plus de 50 % des espèces marines.

201 m.a.                     Une grosse météorite [1.5 km de ∅, cratère de 21 km de ∅, chondrite ordinaire] – encore nommée astroblème – termine sa vie près de l’actuel Rochechouart, dans le Limousin : des roches fortement choquées et des brèches en seront les témoins, et encore une autre à Manicouagan, au Québec, et encore à Obolon, en Ukraine. On en compte ainsi cinq, qui pourraient provenir de la fracture préalable d’un astéroïde dont les débris auraient provoqué une hécatombe. À Rochechouart, c’est l’Allemand François Kraut qui déterminera l’origine de ces brèches, dont on avait pensé longtemps qu’elles étaient d’origine volcaniques. Les sédimentations à venir n’auront eu aucun mal à effacer toutes les témoins morphologiques de ce gigantesque coup de marteau. En 2017, commencera une campagne de carottage – l’impact de l’astroblème atteint 700 mètres de profondeur – pour aller jusqu’à 150 mètres : pourquoi si tard, serait-on tenté de penser ? Probablement parce ce n’est qu’aujourd’hui que l’on dispose des techniques d’analyse de ces brèches : nous avons les moyens de vous faire parler ! 

Carte de l’Europe au Norien – 220 m.a. –

200 m.a.                     Apparition des mammifères, tous ovipares. Les plantes à fleurs se développent et vont beaucoup se diversifier au crétacé et au tertiaire.

La mer recouvre la région de Digne ; y vivent des nautiles, de nombreux lamellibranches et surtout, en grand nombre des ammonites – Coroniceras multicostatum, une espèce du Sinémurien  – qui meurent, et abandonnent alors leur coquille qui va se déposer sur les argiles de sédimentation du fond marin. Les plus grosses atteignent 70 cm de diamètre ; elles sont accompagnées de pectènes, bivalves et pentacrines, nommées aussi étoiles de Saint Vincent et qui permettent de déterminer la hauteur d’eau : environ 250 mètres. On estime à peu près à 100 000 ans la durée pendant laquelle il n’y eut qu’une faible sédimentation, ce qui permit à ces coquilles d’ammonites  de se retrouver en grand nombre. Bien plus tard, la surrection des Alpes soulèvera tout cela, mais, dans cet endroit, avec, semble-t-il, une délicatesse certaine puisqu’au milieu du XX° siècle sera découverte une partie de cette dalle aux ammonites qui sera mise à nu en 1994 : 350 m² sur lesquelles on compte plus de 1 500 fossiles d’ammonites. C’est à la sortie de Digne, direction Barle.

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75 % des espèces de la faune et de la flore disparaissent, et on ne sait pas bien pourquoi : le phénomène est plus grave que l’extinction à venir, celle de 65 m.a, à la frontière du crétacé et du tertiaire. La rupture de la région centre-atlantique sous l’effet de la tectonique des plaques aurait-elle provoqué un volcanisme gigantesque ?

Jurassique 199 à 145 m.a.

Au jurassique inférieur, l’Asie du Sud est formée. Thétys sépare le nord du Gondwana, principalement l’actuelle Sibérie, du reste du continent. Tout au long de ces dorsales, les coulées de lave s’empilaient sous la forme de coussins ou d’oreillers, de 1 à 2 mètres de long et de 0,30 à 1 mètre d’épaisseur, les pillow-lavas (de l’anglais pillow : oreiller). Surgi à une température voisine de 1 100° et brutalement trempé au contact de l’eau de mer, le basalte refroidissait très rapidement. Cette trempe donnait naissance, en bordure des pillows-lavas, à de petites sphères de quelques millimètres de diamètre constituées essentiellement de minéraux silicatés blanchâtres, des plagioclases, ou vert pâle, des chlorites et des actinotes : Alexandre Brongniart (1770-1847), géologue, minéralogiste et directeur de la Manufacture de Sèvres, donnait à cette roche, dont le cortex avait une allure si particulière, le nom de variolite.

Pendant près de 90 millions d’années, les basaltes ont surgi tout le long de cette zone volcanique, les coulées s’étalant sur le fond de l’océan en s’éloignant peu à peu de la dorsale. A une vitesse de quelques centimètres par an, la Téthys s’élargissait, pour atteindre finalement une largeur de l’ordre de 1 000 km. A ces basaltes étaient associés des roches caractéristiques de la fusion, puis de la cristallisation du «manteau supérieur», des gabbros et des péridotites altérées et transformées en serpentinite : cette trilogie serpentinites, gabbros et basaltes est appelé le cortège ophiolitique. Accompagnant et recouvrant ces roches, des sédiments déposés en mer profonde s’accumulaient, en particulier des boues à radiolaires, les radiolarites, constituées d’argiles et de squelettes de minuscules organismes monocellulaires.

175 à 135 m.a.            Thétys accumule les sédiments qui vont former les grandes couches de calcaire et dolomie [au Ph neutre] des côtes méditerranéennes, l’omniprésent calcaire jurassique, dont sont formés par exemple, le Grésivaudan, les Causses du sud du Massif Central, les Monts de St Guilhem le Désert, etc… Tout cela prend du temps : il faut à peu près 500 ans pour avoir un dépôt de sédiments de un centimètre !

Au Jurassique moyen, la Pangée commence à se disloquer.

166 m.a.                     Première grande diversification des mammifères.

Au Jurassique supérieur, la partie nord de l’océan atlantique commence à s’ouvrir, et l’Amérique du sud commence à se détacher de l’Afrique : le Gondwana se coupe en deux.

150 m.a.                     Apparition des oiseaux : le premier sera nommé archaeopteryx. On sait depuis 1860 que c’est un enfant des dinosaures carnivores : les arthosaures. Le premier fossile sera trouvé en Bavière, à Solenhofen, en 1859. La dispute – les oiseaux sont-ils oui ou non des dinosaures ? – naîtra avec la découverte de ce premier oiseau : elle est en train de se clore, tant les arguments en faveur d’une filiation directe deviennent probants :

  • Longtemps l’argument des contre tint à l’existence chez l’oiseau d’une clavicule, laquelle n’existait pas croyait-on, chez les dinosaures… jusqu’à ce que Ostrom en découvre une chez le Deinocytus en 1969.
  • La très probable existence d’un système respiratoire commun – la pneumatisation –  existence de poches emmagasinant de l’air, hors des poumons, de sorte que ceux-ci ne sont jamais vidés d’air au cours de la phase d’expiration.
  • La ponte de deux œufs est commune aux oiseaux et aux dinosaures.
  • Certains dinosaures  avaient eux aussi des plumes : ainsi était le sinosauropteryx découvert en 1996 dans le nord-est de la Chine. Elles ne servaient probablement pas pour voler, et elles n’avaient sans doute qu’une fonction d’isolant thermique et surtout devenaient opérationnelles pour les parades nuptiales.

Dans l’actuel Arizona, sur le territoire des Navajos, à l’est de Page, le vent dépose du sable en provenance des montagnes environnantes, formant un désert qui va s’étendre jusqu’au Pacifique. Ce sable va se transformer en grès.

Crétacé 145 à 65 m.a.

140 m.a.                     Au pied de la falaise de Kaouar, à proximité de l’actuelle oasis de Bilma, en Algérie, s’étend un lac de plus de 100 km de long ; il va s’assécher, donnant un sel de grande qualité, qui donnera naissance aux caravanes de sel : la taghlamt, qui va d’Agadez à Bilma : 575 km avec deux points d’eau : aller-retour en quatre mois… à l’allure du dromadaire. L’autre légendaire caravane de sel, l’azalay, de Tombouctou à Taoudenni, 650 km, fera commerce de sel gemme.

136 m.a.                      Les premières plantes à fleur connues- les botanistes les appellent Angiospermes – apparaissent dans les archives fossiles au début du Crétacé, il y a 136 millions d’années. Elles diffèrent des autres plantes de la même période par des structures entièrement nouvelles : les leurs, organes reproducteurs associant souvent les éléments mâles et femelles dans un même emballage commode. Mais encore plus important, contrairement à leurs ancêtres les gymnospermes aux graines exposées à peu près à l’air libre (gymno = nu), les graines des angiospermes se développent à l’abri de l’ovaire (angio = récipient), l’embryon étant entouré d’un tissu nutritif appelé endosperme.  Souvent la paroi de l’ovaire devient épaisse et charnue, devenant ces objets savoureux que nous nommons fruits.

Ce qui s’est passé ensuite a profondément bouleversé le monde végétal. Dix millions d’années après l’apparition des fleurs, la plupart des lignées de plantes modernes étaient présentes et, au milieu du Crétacé, les angiospermes étaient devenues le groupe végétal dominant. De nos jours, près de 300 000 espèces d’angiospermes, dont la quasi-totalité sont des plantes dont dépend la survie de l’humanité, occupent tous les écosystèmes terrestres et aquatiques de la planète. En comparaison, il ne reste plus que 870 espèces de gymnospermes, les ancêtres des plantes à fleur, incluant tous les conifères – pins, épicéas etc. C’est cette rapide explosion des angiospermes qui intriguait Darwin, dont la conception de l’évolution supposait l’accumulation lente mais régulière des variations dans les organismes. Maintenant, nous savons que l’évolution peut avancer très rapidement (encore une fois, à l’échelle géologique), et qu’un bouleversement de la  composition de la flore de toute la planète en une seule période géologique n’est pas un événement si exceptionnel. Mais quelle est la raison de ce succès soudain ?

Darwin supposait que le processus devait être lié à la diversification pratiquement simultanée des insectes au Crétacé, mais à son époque on manquait de preuves solides. Maintenant, disposant d’abondantes archives fossiles et d’une corrélation entre la phylogénétique moléculaire et la biologie du développement (éco-dévo), les biologistes sont certains que c’est bien la relation mutuelles bénéfique complexe entre les insectes et les angiospermes qui a entrainé la spécialisation et la diversification rapides de ces deux lignées. On voit très bien aujourd’hui le résultat de ce processus – les insectes sont dominants dans le règne animal et les angiospermes dans le règne végétal. Grâce à leur relation symbiotique, chaque groupe a acquis un avantage qui a augmenté considérablement ses chances de survivre et de prendre le dessus sur ses concurrents. En utilisant les insectes pour transporter leurs cellules reproductrices, les plantes à fleur ont accru l’efficacité et la distance de dispersion de leurs gènes. Elles ne dépendent plus de vents imprévisibles pour propager leurs pollens, et la quantité d’énergie dépensée pour produite de très grandes quantités de gamètes peut être employée ailleurs. L’envoi du pollen loin de la plante-mère grâce aux insectes et la protection des ovules à l’intérieur des ovaires a aussi réduit les risques d’autofécondation, ce qui s’est traduit par une plus grande diversité génétique et l’émergence plus rapide de nouvelles formes. Quant aux insectes, butiner les fleurs leur a apporté toutes sortes d’avantages, notamment nourriture (nectar, pollen), sites de rencontre commodes et chauffage gratuit (certaines fleurs produisent de la chaleur que les insectes mettent à profit pour se réchauffer). Les angiospermes n’ont pas été les premières plantes à impliquer les insectes dans leur reproduction – certaines des premières gymnospermes étaient pollinisées par les insectes – mais elles ont perfectionné la relation. Au fil des millions d’années, ces interactions plantes-insectes sont devenues toujours plus spécialisées et efficaces, et maintenant, la majorité des plantes ne peut pas vivre sans les insectes et vice versa. Certaines fleurs ne peuvent être pollinisées que par quelques insectes précis, leur morphologie empêchant les autres d’accéder à leur nectar. De leur côté, les insectes ont mis au point des organes et des comportements dont le seul but est d’accéder aux fleurs. Les pièces buccales très longues et modifiées en trompe des papillons qui s’adaptent parfaitement aux corolles profondes des fleurs est un bon exemple de ces changements évolutifs réciproques, ou coévolution.

Piotr Naskrecki                  Reliques                   Ulmer 2012

135 m.a.                     Le sauropode, un grand dinosaure herbivore dont la taille dépasse vingt mètres prend sa retraite à Angeac, en Charente. Il n’est pas seul, il y a aussi des dinosaures carnivores, des crocodiles, des tortues. En France, seul le site d’Espéraza, dans l’Aude, présente une importance comparable.

Crétacé moyen :        130 à 90 m.a. C’est durant cette période que le climat a été le plus chaud que la terre ait connu : les eaux de surface des océans sont de 15 à 20° plus élevées que les températures actuelles : les coraux édifiaient des édifices au large de New-York ! et de l’est de l’actuel Mexique au nord du Canada s’étendait un vaste océan, peuplé de requins géants et de grands reptiles marins.

127 m.a.                  Dans nos cieux règne l’ornithocheirus, le plus grand, le plus lourd (100 kg), le plus beau de tous les ptérosaures – ils sont une centaine d’espèces, de l’envergure de 12 mètres de l’ornithocheirus à la taille d’un moineau -; avec cette majestueuse envergure, les gorges trop étroites ne sont pas fréquentables et le terrain d’atterrissage doit être plutôt spacieux, – surtout pour le décollage – !

Les chinois feront une découverte étonnante fin 2017 concernant l’un d’eux, l’Hamipterus tianshanensis, une espèce datant du crétacé inférieur (entre 140 et 100 millions d’années), de la taille d’un grand goéland. Peuplant ce qui est aujourd’hui la province du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine, l’animal avait été décrit en 2014 par l’équipe de Zhonghe Zhou (Académie des sciences de Chine, Pékin). Surprise : un ensemble de cinq œufs accompagnait ces fossiles. Un seul œuf de ptérosaure, découvert en 2004 en Argentine, était jusqu’alors connu.

L’équipe de Zhonghe Zhou a poursuivi ses investigations et est revenue avec une moisson pléthorique. Dans le Science du jeudi 30 novembre, elle révèle la découverte d’un gisement contenant des centaines de fossiles d’Hamipterus, mais aussi 215 œufs – mais il pourrait y en avoir 300, car plusieurs apparaissent enterrés sous ceux qui ont été exhumés, rapporte l’équipe. La découverte confirme que les ptérosaures pondaient des œufs souples, recouverts d’une fine pellicule parcheminée, comme les lézards actuels. Alors que les ptérosaures étaient plus proches des dinosaures et des crocodiles, aux œufs à coquille rigide, leur ponte ressemble plus à celle des lézards, plus éloignés sur le plan évolutif, nous dit Jean-Michel Mazin, responsable d’un site de fouilles à Crayssac (Lot) où de multiples traces de ptérosaures ont été mises au jour.

Cette structure implique que la ponte devait être enfouie, pour la protéger de la dessiccation, comme aujourd’hui chez les tortues marines. Cela écarte toute forme d’incubation par contact, comme celle observée chez les oiseaux modernes, commente Charles Deeming, de l’université de Lincoln au Royaume-Uni. Cependant, des adultes devaient s’occuper des nids ou les protéger, ce qui expliquerait la présence sur le site de nombreux ossements de ptérosaures adultes.

Il faut donc imaginer une colonie, un site de ponte collectif, qui aurait été touché par un glissement de terrain ayant facilité la fossilisation de l’ensemble. Une grande partie des œufs décrits sont racornis, chiffonnés, ce qui suggère un incident survenu au moment de la ponte , avance M. Mazin. A moins que la compétition pour trouver un lieu de ponte meuble n’ait entraîné la destruction accidentelle d’autres nids, comme on l’observe parfois chez les tortues marines qui déterrent par mégarde la descendance de leurs voisines.

L’équipe chinoise a une autre explication : l’étude des strates géologiques laisse penser que le lieu de ponte, situé dans un environnement lacustre, aurait pu être déterré par un puissant orage. Les œufs auraient été entraînés dans le lac, flottant à sa surface, se concentrant avant d’être enfouis avec les squelettes désarticulés des adultes, écrivent-ils.

Ce mode d’incubation enterrée fait naître d’autres hypothèses : elle devait durer longtemps, en raison d’une température moins élevée que chez les animaux couveurs. Cela signifie-t-il également que les petits sortaient de leur coquille tout armés pour la vie et le vol ?

C’est là que la découverte de seize embryons fossilisés dans ces œufs embrouillés prend tout son intérêt. A de rares exceptions près, leurs os ont tendance à être désarticulés et déplacés par rapport à leur position naturelle, explique l’équipe chinoise. Aucune dent n’a été observée, alors que les embryons de lézard et de crocodile en sont dotés. Il y a donc deux possibilités : soit les embryons de ptérosaures ont été pétrifiés alors que leur développement n’était pas achevé, soit l’éruption des dents intervient plus tard chez cette espèce.

Et les ailes ? Leurs articulations ne sont pas non plus formées, alors que les fémurs sont bien développés. Cela implique que les nouveau-nés devaient pouvoir se déplacer, mais qu’ils n’étaient pas capables de voler, écrivent Zhonghe Zhou et ses collègues. Ce qui conduit à l’hypothèse qu’Hamipterus aurait pu être moins précoce que ce qu’on pensait généralement des reptiles volants, et que les petits nécessitaient probablement une forme de soin parental.

Cette conclusion dépend du niveau de maturité des embryons étudiés, note cependant Jean-Michel Mazin. On ignore s’ils étaient arrivés à terme. De futures fouilles permettront peut-être de le savoir…

Hervé Morin                    Le Monde du 2 12 2017

Eussent-ils été mieux inspirés en ne mettant pas tous leurs œufs dans le même panier ? Rien n’est moins sûr.

125 m.a.                 Eomaia scansoria, un petit mammifère bien adapté à son environnement, vraisemblablement bon grimpeur, est découvert par des Chinois dans la province de Liaoning : c’est le plus ancien euthérien : il ressemble à une petite musaraigne aux longs doigts et aux mœurs arboricoles. C’est un ancêtre de la lignée humaine : les lémuriens et les hominoïdes [7] appartiennent tous deux à la classification des primates, qui partagent certains caractères tels que le pouce opposable, les grandes orbites profondes, les ongles plats.

Il y aura toujours en nous un Tarsier ou un Lémurien qui sommeille. Ne le répudions pas. Il est le plus discret, le plus fiable des compagnons, et son départ laisserait en nous ce vide inexplicable, ce sentiment d’abandon, d’exil au cœur d’un monde inhabité, le froid d’un désert intime et glacé. Il est l’indispensable intercesseur entre nous et l’antique Bête, le chainon qui manquait à notre généalogie secrète, il est la Belle dormant en notre bois sacré. Si leur figure ne nous est pas toujours familière, c’est que nous avons désappris le secret de notre naissance. Pourtant, Tarsier ou Lémurien, il est plus beau et bien plus vrai que toutes les fables inventées par les religions et les mythologies. Il est plus beau et bien plus vrai que tous les contes de notre enfance. Il n’y a jamais eu de paradis, d’ange à l’épée de flamme, de pommier, de serpent, d’arbre du Bien et du Mal. Mais il y a eu la longue chaîne de nos naissances successives, la longue chaîne de nageoires, de moignons, de pattes et de jambes, de mufles, de groins, de museaux et de faces, d’opercules, d’évents, de narines et de nez, enfin d’ocelles et d’yeux qui ont fait de chacun de nous cette parfaite mosaïque de gènes, cette anthologie de cellules, cette alchimie de sèves, de sang sélectionnés. Nous ne serons jamais seuls au monde tant que le monde entier sommeillera en nous.

Jacques Lacarrière       Un Jardin pour mémoire        Nil 1999

Montsechia vidalii est la plus ancienne plante à fleurs, ancêtre des actuelles Ceratophyllae, plantes aquatiques comme la cornifle nageante. Elle est en concurrence au titre de plus ancien angiosperme (plante à fleurs) avec sa cousine chinoise Archaefructus. Ces fossiles ont en fait été découverts il y a plus d’un siècle dans les Pyrénées espagnoles dans des couches calcaires, mais ils avaient jusqu’alors été mal interprétés.

120 m.a.                       Apparition des mammifères vivipares : l’embryon se développe, avec son aide, dans le ventre de la mère.

110 m.a.                      L’Ibérie, jusqu’alors jointive avec la France – Galice et Bretagne appartiennent toutes deux à la chaîne hercynienne -, se met à migrer vers l’est, ce qui va ouvrir le golfe de Gascogne et amorcer la fermeture de l’océan.

Des scientifiques français et espagnols découvrent dans des dépôts du crétacé inférieur au nord de l’Espagne des spécimens fossilisés de thysanopterans, communément appelé thrips ; le spécimen étudié appartient au genre Gymnospollisthrips : c’est le plus ancien insecte pollinisateur, long d’à peine 2 mm, couvert de centaines de grains de pollen attaché à son corps au moyen de poils en forme d’anneaux, comparables à ceux qui équipent les abeilles aujourd’hui. Ils sont des pollinisateurs aussi efficaces que les papillons, les bourdons et les très nombreuses espèces de mouches et de coléoptères. On en compte aujourd’hui pas moins de 5 000 espèces. Ils pourraient être les premiers pollinisateurs.

100 m.a.                     L’ouverture de l’océan atlantique commence à séparer l’Amérique du Sud de l’Afrique. L’Antarctique, l’Australie, l’Inde et Madagascar amorcent leur séparation de l’Afrique pour émigrer, qui vers le sud et l’est, qui vers le nord-est. L’Inde, va se séparer de Madagascar à l’étonnante vitesse de 170 km par m.a. La Nouvelle Calédonie va rester isolée pendant 80 m.a., sauvegardant ainsi l’exceptionnelle richesse de sa faune et de sa flore : plus de 3 000 espèces endogènes sur un peu moins de 20 000 km² ! Lorsque l’on veut reconstituer le puzzle de l’état antérieur, l’opération est beaucoup plus précise quand l’on rapproche le bord des plateaux continentaux actuels, plutôt que les côtes elles-mêmes.

Orogénèse Cordillère des Andes : https://www.youtube.com/watch?v=_uPpspG-c9I

86 m.a.                      Effectués sur des sites où la sédimentation était particulièrement lente – 1 millimètre par millénaire – des forages révèlent des traces d’oxygène dans des argiles rouges se trouvant à 30 mètres de profondeur sous le sol marin du Pacifique nord, permettant une activité microbienne réduite.

80 à 35 m.a.              L’orogénie laramienne met en place les Montagnes rocheuses.

Par un curieux hasard, le morceau de terre qui s’est détaché de la partie orientale du Gondwana à la fin du Crétacé, il y a 80 millions d’années, pour devenir l’actuelle Nouvelle Zélande, n’a pas convié de mammifères terrestres dans son odyssée océanique. Les seuls habitants à fourrure natifs du pays sont une poignée de chauve-souris et de phoques. Un grand nombre de niches écologiques potentielles se sont retrouvées vacantes – niches rapidement remplies par d’autres groupes animaux plutôt inattendus. Les oiseaux ont endossé le rôle de grands herbivores (les moas maintenant éteints), d’insectivores aptères mais alertes (les troglodytes pratiquement éteints) ou de prédateurs nocturnes d’invertébrés doués d’un odorat sensible (les kiwis gravement menacés). En l’absence de prédateurs mammaliens, plusieurs lignées d’oiseaux sont devenues inaptes au vol, car il n’existait plus de menace devant laquelle s’envoler à tire d’aile. Le rôle des souris et autres rongeurs était rempli par les wetas, des insectes granivores ressemblant à des grillons. Peu d’oiseaux s’intéressant à eux, les wetas sont devenus grands et lents. Quand l’invasion mamalienne a commencé avec l’arrivée des premiers navigateurs polynésiens il y a 2 000 ans, cette faune insulaire vulnérable n’a pas fait le poids. Les premiers à disparaître ont été les moas, énormes oiseaux deux fois plus gros que les autruches, victimes du pire des prédateurs, l’homme. Avec les premiers humains sont arrivés d’autres mammifères, principalement les cochons, le chien et le rat du Pacifique (Rattus exulans). Ce dernier a bien sur été introduit accidentellement, mais cela n’a diminué en rien le carnage qu’il a provoqué. Les rats sont probablement la cause principale de l’extinction de nombreux oiseaux, du déclin sévère des populations de wetas et de la disparition des tuataras des deux grandes îles. Pour ne pas être en reste, les colons anglais ont retroussé les manches et se sont mis en tête de transformer ce pays singulièrement exotique. Ils y ont introduit renards et cerfs pour les plaisirs de la chasse, puis hérissons, chats et de nombreuses autres espèces à poil. En l’absence de concurrents, les rats et les souris, apportés par les Maoris et les Européens, se sont mis à prospérer et à dévaster les cultures, s’attirant finalement l’attention des colons. Dans ce qui est resté l’une des décisions les plus désastreuses de l’histoire de la Nouvelle Zélande, des hermines ont été rapportées d’Europe pour juguler leur prolifération. Mais pourquoi les hermines se seraient-elles tuées à chasser ces rongeurs rapides et rusés qui, en quelques millions d’années de coévolution avec des mammifères prédateurs avaient développé une grande habileté à les fuir, alors que les îles regorgeaient d’oiseaux naïfs, lents ou inaptes au vol ? Sans surprise, un carnage d’oiseaux s’en est suivi.

Piotr Naskrecki         Reliques         Ulmer 2012

75 m.a.                       Mise en place de tous les grands ordres de mammifères.

L’évolution suit toujours les mêmes tendances : les organismes dérivent vers plus d’ordre, plus de complexité, plus d’efficacité, plus d’indépendance vis-à-vis de l’environnement. L’évolution est progressive, elle s’accompagne de l’augmentation de la taille et se traduit par une complexification des structures. Le processus évolutif traverse deux étapes : d’abord apparaissent des répétitions d’organes ou de molécules homologues, résultat de la duplication d’un gène majeur. Chaque copie est soumise à des mutations aléatoires et diversifiantes, et la fonction s’améliore petit à petit en devenant plus complexe. Dans un second temps, la spécialisation et la sélection opèrent sur des individus déjà diversifiés. Une formule différenciée est sélectionnée et devient invariable car mieux adaptée. Ainsi, tous les insectes ont trois paires de pièces buccales, tous se déplacent à l’aide de pattes insérées sur les trois segments thoraciques. De même, il est remarquable de constater que les mammifères ont tous sept vertèbres cervicales, du dauphin sans cou à la girafe qui en a un fort long.

La sélection naturelle « choisit » des caractères adaptés au milieu. Des isolements géographiques font apparaître plusieurs populations distinctes, soumises à des conditions de vie différentes, qui vont évoluer de façon divergente jusqu’à donner des espèces différentes ; on parle alors de phénomène de spéciation par isolement géographique.

Si l’on prend l’exemple du renard, il a largement débordé son aire géographique habituelle et cette extension lui a permis de coloniser des territoires nouveaux. On constate que la taille des renards de régions froides est plus grande, avec des extrémités réduites. Un renard polaire est trapu aux pattes courtes et petites oreilles alors que le fennec est menu, perché sur de longues pattes fines. Une des adaptations au froid des homéothermes est l’augmentation de taille, car ils perdent moins de chaleur à cause de la surface relativement petite par rapport au volume ; quand le rapport entre la surface et le volume se réduit, le pelage s’épaissit et la conductance diminue : l’isolement s’améliore. Dans un climat chaud, ils doivent évacuer la chaleur, et la tendance est à la petite taille qui crée une grande surface de déperdition de chaleur par rapport au volume.

Au fur et à mesure que l’évolution progresse, la différenciation s’accompagne du développement des systèmes de régulation (nerveux, endocrinien, immunitaire), conférant à l’organisme une unité de plus en plus parfaite et une indépendance de plus en plus grande vis-à-vis du monde extérieur.

L’évolution est le plus souvent progressive mais il lui arrive aussi d’être régressive en faisant disparaître des organes. Selon la loi de Dollo, l’évolution régressive est irréversible. Si l’organe perdu exerçait une fonction indispensable, un autre analogue le remplace pour perpétuer la fonction. Des organes peuvent en outre être reconvertis et détournés de leur rôle dans l’optique d’une amélioration qui apparaît dans la lignée évolutive. Prenons l’exemple de deux petits os : l’articulaire et le carré des reptiles reconvertis en osselets de l’oreille moyenne chez les mammifères. Autre exemple: l’hormone de l’osmorégulation des poissons se retrouve chez les mammifères, sécrétée par la thyroïde, après avoir obtenu une promotion puisqu’elle gère la thermorégulation. François Jacob a même dit à ce sujet que la nature se content[e] de bricoler au lieu de créer vraiment.

L’indépendance vis-à-vis de l’environnement est à coup sûr un atout majeur dans un milieu qui s’assèche en devenant de plus en plus défavorable à la vie.

Les vertébrés, après avoir réussi leur adaptation terrestre grâce à l’émergence des reptiles capables de ramper pour coloniser les continents, ont poursuivi leur évolution en se libérant des contraintes de leur environnement.

Au cours des temps géologiques, plusieurs formules évolutives sont apparues :

  • La rapidité de déplacement pour améliorer l’ordinaire alimentaire sur un plus grand territoire.
  • La thermorégulation chez les oiseaux et les mammifères pour résister aux fluctuations climatiques ; ils assurent alors une activité permanente sans période de vie ralentie sauf chez les hibernants.
  • La viviparité ou l’oviparité qui leur permet de s’affranchir du milieu originel aquatique en protégeant l’embryon dans des poches liquides riches en éléments nutritifs (poche amniotique ou œuf).

Si le milieu change dans le sens d’une plus grande désertification, les animaux vont devoir poursuivre leur effort d’adaptation s’ils ne veulent pas, disparaître.

L’accroissement de l’indépendance à l’égard du milieu constitue une des orientations de l’évolution animale. Cette dernière découle de remaniements génétiques entraînant des modifications organiques. On peut imaginer une augmentation de la mobilité chez les mollusques, les insectes et les vertébrés pour pouvoir échapper aux zones arides et exploiter des biotopes plus variés. Ils mettront à profit ces nouveaux perfectionnements pour découvrir des territoires plus favorables.

Quelles sont les espèces récentes qui font partie des plus évoluées ? Les insectes se trouvent en bonne position, ils ont acquis une prédominance dans ce domaine, à en juger par leur omniprésence dans tous les milieux et le nombre des espèces qui avoisine le million. Ils représentent plus d’un tiers de toutes les espèces. Cette réussite est incontestablement à attribuer aux facteurs d’indépendance qu’ils ont développés à l’égard du milieu. Par exemple, le squelette externe de chitine imperméable les préserve de la déshydratation, l’aptitude au vol les rend plus mobiles, la coque protectrice des œufs préserve la descendance. Elle tient aussi à la brièveté de leur cycle de maturité conditionnant leur énorme potentiel reproductif et favorisant la sélection des mutations avantageuses ou de nouvelles combinaisons géniques. Ces variations héréditaires conduisent à une diversification des espèces.

Parmi les espèces récemment apparues, certaines montrent une vitalité accrue et bénéficient d’adaptations leur permettant de conquérir des milieux nouveaux.

Le moteur de l’évolution agit-il de nos jours ? L’évolution actuelle se résume à la spéciation et, d’après Pierre-Paul Grassé, subirait un amortissement. La marge de manœuvre de l’évolution n’a cessé de s’amenuiser, dit-il : à l’Ordovicien, la genèse des embranchements s’arrête, au Jurassique celle des classes, au Paléocène celle des ordres. Une évolution directionnelle intervenant maintenant ferait sortir des individus du cadre de l’espèce avec beaucoup de difficulté. On peut aussi penser qu’un nouveau venu, l’homme, est capable par sa technique de diriger cette évolution […] Cette dangereuse liberté exige que l’homme agisse dans un total respect du vivant. L’ontogenèse évolutive repose sur une exploitation des potentialités de l’œuf mais l’homme par sa technique peut à chaque étape intervenir et modifier le génome et le déroulement du développement autonome, donc multiplier les possibles.

[…] Des paléontologues ont évalué approximativement la durée moyenne d’existence d’une espèce de mammifère à dix millions d’années, en théorie. L’homme existe depuis quatre millions d’années, il lui reste donc du temps devant lui.

Catherine Boudier         Le Livre des Déserts.       Bouquins Robert Laffont 2005

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[1] On peut en trouver dans des environnements tout à fait imprévus… jusqu’à 2000 mètres sous terre…

[2] Être vivant en symbiose étroite avec un autre être

[3] Corpuscules des cellules végétales porteuses de chlorophylle et sièges de la photosynthèse

[4] Organites composant les cellules et productrices d’énergie

[5] terme aujourd’hui abandonné par les scientifiques qui lui préfèrent celui de varisque, plus approprié. Ce texte étant destiné au grand public, on conservera le terme hercynien beaucoup plus répandu, encore pour quelques bonnes dizaines d’années, de même que l’on a avalisé des erreurs, en conservant les termes d’Indien pour parler des peuples autochtones d’Amériques du nord comme du sud, de même qu’on parle de remède de bonne femme, en lieu et place de remède de bonne réputation (fame).

[6] lequel cratère d’astéroïde peut porter le nom plus savant d’astroblème

[7] Les hominoïdes regroupent les gibbons, les orangs-outangs, les gorilles, les chimpanzés et les hommes ainsi que nombre d’espèces aujourd’hui disparues.


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 30 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

ERE TERTIAIRE, de 66 à 1,7 m.a. Cénozoïque

La dispersion des deux grands continents va s’expliquer par la théorie de la tectonique des plaques[1], défendue en 1967 par McKenzie, F.J. Vine et Hess, qui vient expliquer ce que la théorie de la dérive des continents élaborée par Alfred Wegener en 1915 ne faisait que constater : les fonds océaniques se forment par expansion de part et d’autre d’une crête dorsale continue atteignant 60 000 km de long, et depuis plus de 80 millions d’années. Cette expansion serait compensée par des phénomènes de subduction, c’est à dire, par l’enfoncement de la croûte océanique dans les profondeurs du manteau terrestre. De nos jours, mesuré par GPS, le mouvement est de 2 à 5 mm par an, dans les Alpes, l’Afrique se rapprochant de l’Europe, de 3 cm par an dans l’Atlantique, l’Amérique s’éloignant de l’Europe.

Paléocène 66 à 54.8 m.a.

66.043 m.a.                            La chute  en mer, d’un astéroïde géant – 10 km de Ø – , qui aurait crée le cratère de Chicxulub, par 21°20’ N et 89°30’ O, dans l’actuel Yucatan, au Mexique, 170 km de Ø, pour un tiers sur la terre ferme actuelle, et le reste dans la mer des Caraïbes, aurait mis brutalement fin à 75 % du vivant : on parle d’une énergie de l’ordre de 5 milliards de bombes d’Hiroshima, on parle encore d’une vague haute de 5 000 mètres ! Le dioxyde de soufre, un des composants des astéroïdes, se serait transformé au contact des nuages en acide sulfurique, provoquant des pluies acides ; les poussières et les incendies auraient alors filtré le rayonnement solaire, au point de refroidir l’atmosphère jusqu’à une température fatale à presque tous les groupes primitifs,  dinosaures en tête, à l’exception des plus petits d’entre eux, les ancêtres des oiseaux. Il est bien possible que cette collision ait elle-même provoqué une éjection d’astéroïdes, semailles de vie terrestre, dans tout le système solaire, principalement sur la lune.

C’est à peu près la seule explication possible à une exceptionnelle teneur en iridium, découverte en 1980, dans des couches de sédiments marins de cette époque, supérieures de 20 à 160 fois à la dose normale, dans des régions aussi éloignées que l’Italie, le Danemark ou la Nouvelle Zélande. Ces sédiments ne sont que la destination finale de cet iridium, au départ diffusé dans l’atmosphère au sein d’un nuage de particules de gaz qui enveloppa la terre. On trouve quelques exemples venant infirmer cette thèse : un squelette de dinosaure datant de 10 000 ans, des voyageurs du XX° siècle affirmant avoir vu des mammouths vivants dans la taïga sibérienne…

Certaines écoles penchent plutôt pour des éruptions volcaniques, qui auraient d’ailleurs pu être à peu près simultanées, car on connaît à la même période le phénomène gigantesque du volcanisme du Deccan, qui laissa un empilement de coulées basaltiques – les Trapps [du suédois, escalier] – sur 2 500 m. d’épaisseur, étalées dans l’espace sur 500 000 km², et dans le temps sur 500 000 ans. Les îles volcaniques que sont les Maldives, Maurice et la Réunion, témoignent encore de ce point chaud qui restera actif sous la plaque indienne en dérive. Le climat est à tendance tropical, tantôt sec, tantôt tiède et humide.

Au printemps 2016, une équipe internationale de 6 chercheurs passera deux mois à bord de la plate-forme Myrtle pour étudier les carottes sorties du fonds marin ; le centre du cratère est à 17 mètres sous la surface de l’eau ; ils extrairont plus de 300 carottes en forant jusqu’à 1335 mètres de profondeur. Les cratères de météorites sur la Terre sont habituellement tellement érodés que leurs anneaux centraux ont quasiment disparu. Le cratère de Chixculub est le seul connu dont l’anneau central a été préservé grâce aux 400 mètres de sédiments marins déposés à sa surface.

L’astéroïde de 10 km de Ø – qui a percuté la terre avec une puissance équivalente à 6 milliards de fois celle de la bombe d’Hiroshima – a traversé la croûte terrestre, soulevant 10 km au-dessus du sol des roches jusque-là situées à 15 km de profondeur, et ce en une dizaine de minutes. Sur les bords du cratère, une chaîne de montagnes plus haute que l’Himalaya est alors apparue avant de s’effondrer, formant une série de terrasses rocheuses à l’intérieur du bassin d’impact. Au centre, un pic de roches s’est soulevé – comme l’eau lorsqu’on jette un pavé dans une mare – avant de retomber pour former une structure circulaire d’environ 140 km de Ø, l’anneau central.. La croûte terrestre s’est disloquée au moment du choc, et s’est alors comportée comme un liquide, bien qu’elle ne soit pas entrée entièrement en fusion. Les échantillons de roche granitique prélevés dans la cratère sont en effet partiellement sous forme cristalline, prouvant que celles-ci n’ont pas totalement fondues sous l’effet de la collision.

L’impact de la météorite sur un sol principalement constitué de gypse (riche en soufre) et de calcaire aurait éjecté dans l’atmosphère de gigantesques quantités de particules, de vapeur d’eau, de dioxyde de carbone et de dioxyde de soufre. Les roches incandescentes expulsées du cratère auraient provoqué d’énormes incendies, accroissant encore la quantité de CO2 dans l’atmosphère. Au total, la collision aurait rejeté autant de dioxyde de carbone que la quantité produite en 5 000 ans d’activité humaine au rythme actuel ! Mais ce gaz a effet de serre n’a pas eu pour conséquence un réchauffement immédiat de la planète. Les dizaines de gigatonnes de soufre vaporisé auraient d’abord crée une sorte d’effet parasol : en diffusant la lumière du soleil, le dioxyde de soufre a rapidement obscurci la ciel, privant presqu’intégralement la surface terrestre des rayons solaires. Un phénomène qui a probablement duré plusieurs décennies, provoquant une chute des températures entre 10° et 20°C. Faute de soleil, donc de photosynthèse, les plantes ont commencé à dépérir, puis les herbivores à cause du manque de nourriture, jusqu’aux animaux de grande taille comme les dinosaures. Après cet hiver de Chixculub, le dioxyde de soufre s’est dispersé et la planète a connu un épisode de fort réchauffement (10°C de plus en moyenne qu’avant l’impact) pendant environ 10 000 ans à cause de la forte concentration de CO2 atmosphérique.

Audrey Boehly.            Ça m’intéresse n°433. Mars 2017

Les effets du volcanisme entrent pour une bonne part dans l’actuelle richesse des sols : ainsi s’explique, a contrario, la pauvreté des sols australiens :

La lente poussée de la croûte terrestre fait remonter des sols jeunes et a contribué à la fertilité de vastes parties de l’Amérique du Nord, de l’Inde et de l’Europe. Mais seules quelques petites régions d’Australie ont été rehaussées ces derniers 200 m.a, surtout dans la Great Dividing Range au sud-est et en Australie du Sud, autour d’Adélaïde. Mais ces petites portions du paysage australien qui ont vu récemment leurs sols renouvelés par le volcanisme, la glaciation ou la remontée de terrains sont l’exception au regard de l’improductivité des sols et ils contribuent aujourd’hui de façon disproportionnée à la productivité agricole de l’Australie.

Jared Diamond       Effondrement            Gallimard 2005

Les scientifiques voulant englober les deux phénomènes le nomment crise KT, définie par une crise biologique majeure de 85 à 40 m.a. Certains n’excluent pas que le bouleversement crée par l’astéroïde du Yucatan, ait eu une répercussion directe sur les Trapps du Deccan. Les grands animaux ayant quasiment disparu, les mammifères purent grandir : tous les mammifères sont nés il y a 55 m.a., dont le cheval, Hyracotherium (Wyoming) qui a alors la taille d’un gros chien. Rescapés tout de même de l’ordre des dinosaures, les oiseaux, les crocodiles à sang froid, la libellule, la chauve-souris, l’abeille et la fourmi, le requin et la raie. Chacune de ces grandes ruptures d’équilibre met à mal la diversité des espèces, et nombre d’entre elles disparaissent… laissant ainsi la place à celles qui, mieux adaptées aux conditions nouvelles, ne demandent qu’à se développer.

Un courant ascendant sous la croûte terrestre du continent Amérique Afrique Europe, donne naissance à une chaîne de volcans, qui sépare ainsi les deux continents, de part et d’autre du rift médio-atlantique. Le même phénomène donnera naissance aux fosses de l’est du Pacifique, dans le prolongement de la dorsale de Californie vers le sud, et à l’océan indien, en détachant l’Inde de l’Afrique – dorsale Arabie – Antarctique.

Dans l’actuel Arizona, le Colorado commence à creuser l’empilement de 40 couches de roches : ce n’est pas tout de suite un cañon, mais on s’en rapproche tous les jours. Il a aujourd’hui une profondeur moyenne de 1 300 mètres.

65 m.a.                        Premier primate : le Purgatorius, ancêtre de tous les singes, des lémuriens et de l’homme. Il a été trouvé aux Etats-Unis. De la taille d’un rat, il vivait dans les arbres, se nourrissait de feuilles et de fruits.

60 m.a.                   Premiers proboscidiens (du grec proboskis : la trompe) : n’en restent aujourd’hui que les éléphants.

55 m.a.                        Une remontée de méthane des fonds sous-marins réchauffe l’atmosphère, au point que l’Antarctique est alors le meilleur environnement possible pour les mammifères. L’Arctique connaissait un climat subtropical et les eaux étaient beaucoup plus chaudes qu’aujourd’hui [2] : on parle de 15°. Cela va durer pendant une quinzaine de m.a., après quoi, Arctique comme Antarctique se refroidiront. Mais à l’intérieur de cette période de réchauffement en existe une autre, de grand réchauffement qui dura 130 000 ans : la température moyenne cette époque, qui était déjà plus élevée que celle d’aujourd’hui, va encore augmenter de 5 à 10 ° Celsius. On a pu observer la réponse de l’ancêtre du cheval, le sifrhippus à ce réchauffement : le sifrhippus est un tout petit cheval dont on a retrouvé des fossiles à Clarks Forks au nord-ouest du Wyoming, aux États-Unis : au tout début de cette période de réchauffement, il pesait 5.5 kg. 130 000 ans plus tard, leurs descendants pèseront 4 kg. Puis, le programme génétique voulant sans doute rattraper son retard, quand la température sera redescendue, le sifrhippus reprendra du poids, jusqu’à atteindre 7 kg.

Eocène 54.8 à 33.7 m.a.

53 m.a.                         L’Australie se sépare de l’Antarctique, qui se trouve cerné par un courant froid, lequel va beaucoup contribuer à la constitution de la plus grosse calotte glaciaire aujourd’hui connue.

50 m.a.                         L’Inde se soude à l’Asie. L’Amérique du sud est encore séparée de l’Amérique du nord, l’Afrique est encore en contact avec l’Europe.

Francis Hallé, botaniste, biologiste, passionné d’arbres et vulgarisateur hors-pair a dressé une histoire de l’arbre et des primates, les plus lointains ancêtres de l’homme. Si les premiers arbres sont apparus vers ~ 380 m.a. les premiers primates eux, datent de ~ 65 m.a. et on peut estimer le début de leur histoire de plus vieil ancêtre de l’homme à ~ 50 m.a.

L’arbre et l’Homme coexistent de façon si étroite, ils agissent l’un sur l’autre depuis si longtemps, ils ont tant d’intérêts communs en matière de lumière et d’eau, de fertilité des sols, de calme et de chaleur, qu’on peut les considérer comme de véritables partenaires dans cette entreprise souvent hasardeuse qu’est la vie sur la Terre. Que se doivent-ils l’un à l’autre ? En quoi seraient-ils différents s’ils n’avaient pas vécu ensemble

Ce que l’Homme a apporté à l’arbre, sans être négligeable, n’accède à rien d’essentiel : les arbres n’ont pas eu besoin de notre aide pour être ce qu’ils sont ; leur identité n’a jamais dépendu de nous. C’est vrai qu’à force de les observer, nous connaissons un peu leurs besoins et nous savons donc les planter, contrôler leur croissance, soigner quelques maladies qui les affectent, tenir en respect certains de leurs prédateurs tout en maintenant à proximité les pollinisateurs qui leur sont nécessaires ; encore ces connaissances-là sont-elles bien imparfaites. Rendons-nous cette justice : nous avons élargi leur emprise territoriale en faisant voyager des essences exotiques. Nous les avons améliorés, par la taille ou la greffe, par des croisements avec des partenaires sexuels judicieusement choisis, ou en leur injectant des transgènes, mais, reconnaissons-le, ces améliorations visaient notre avantage, pas le leur, qui n’a jamais fait partie de nos préoccupations Nous leur avons donné une place – parfois centrale – dans nos mythes, nos croyances, nos religions, nos tentatives intellectuelles et artistiques mais, franchement, je ne pense pas que tout cela leur ait apporté grand-chose. Nous avons entrepris l’inventaire des arbres du monde et nous les avons baptisés en latin, mais il y a des raisons de penser qu’ils s’en moquent. Un peu de lucidité amène à cette évidence : ce que l’Homme a apporté à l’arbre, bien rarement positif, relève le plus souvent du cauchemar, dans le rugissement des tronçonneuses, l’enfer des brasiers et la désolation des cendres.

Ce que l’arbre a apporté à l’Homme ? Voilà une question d’une tout autre ampleur, car les bienfaits qu’il nous dispense sont, au sens strict, innombrables. De l’ombre sur la route aux olives de l’apéro, de la flambée dans l’âtre aux marrons de la dinde, du carton où s’abrite le SDF au tableau de bord en ronce d’Amboine, de l’aspirine aux pneus d’avion, il y a bien peu de domaines où l’arbre n’ait sa place dans notre vie ; il est partout, mais avec la discrétion qui le caractérise.

Au-delà de ces bienfaits et de ces usages techniques finalement assez prosaïques, je voudrais défendre l’idée que nous avons contracté vis-à-vis des arbres une dette fondamentale : notre identité, notre origine ont jadis dépendu de leur rassurante présence à nos côtés ; nous leur devons notre nature d’êtres humains. Avant d’argumenter, comparons d’abord les âges respectifs des deux partenaires.

DEPUIS QUAND Y A-T-IL DES ARBRES ?

Lorsqu’un Homme est devant un arbre – Micocoulier ou Iroko, Ebène, Fromager ou Cèdre du Liban -, peut-il vraiment réaliser, lui qui a moins de 3 millions d’années comme membre du genre Homo, et pas plus de 200 000 ans en tant qu’Homo sapiens, qu’il est en face d’une forme de vie d’une extraordinaire ancienneté, qui existe sur notre planète et en marque les paysages depuis l’ère primaire ?

Comprenons-nous bien : je ne parle pas de cet arbre en particulier – ce Manguier, ce Platane – mais du concept d’arbre, que les botanistes appellent le type biologique arbre. C’est au milieu du Dévonien en effet, il y a 380 millions d’années, que sont apparus les premiers arbres et les premières forêts.

3 millions d’années devant 380 ! Un Homme devant un arbre, n’est-ce pas comme un oisillon qui, juste sorti du nid, se pose sur une gargouille de Notre-Dame, comme un téléphone portable oublié sur un gradin du Colisée ?

Revenons à l’apparition des premiers arbres : certains, comme les Archaeopteris, dépassent déjà les 30 mètres de hauteur ; avec les premières forêts, l’effet sur le climat ne se fait pas attendre : les températures baissent, le taux de C02 dans l’atmosphère diminue, l’humidité atmosphérique et la pluviométrie augmentent. Les terres émergées s’ouvrent ainsi à la mise en place d’animaux de grande taille. A cette époque, il n’est pas question de l’être humain : il s’en faut de centaines de millions d’années d’évolution pour qu’il finisse par émerger. Des paléoanthropologues comme Coppens et Picq, dans un ouvrage auquel je vais faire de nombreux emprunts, Aux origines de l’humanité, apportent plusieurs arguments en faveur de l’idée que les arbres nous ont façonnés ! Attention, c’est un domaine délicat et très controversé que celui de nos origines. Pour de complexes raisons où la politique, la philosophie, le nationalisme, parfois même la religion, ont leur part, les spécialistes sont rarement du même avis et ils n’hésitent pas à se quereller publiquement ; en outre, la paléoanthropologie est une science qui avance vite et toute affirmation péremptoire risque de se trouver ruinée par de nouvelles découvertes. Le point de vue que je vais défendre est solide mais il n’est pas le seul. L’histoire évolutive qui mène à l’Homme peut se résumer ainsi : jusqu’alors exclusivement aquatiques, sous la forme de Poissons, les Vertébrés s’adaptent au milieu terrestre, devenu hospitalier grâce aux forêts. Des animaux ambigus connus sous le nom de Pré-Mammaliens, après avoir occupé la niche écologique majeure, la surface du sol, sont ensuite éliminés par les crises du début du Secondaire, où prend place ce qui semble être la plus importante extinction d’espèces qu’ait connue la planète ; l’espace libre permet l’avènement des grands Reptiles. Ces derniers s’approprient les plus importants environnements disponibles, la surface du sol avec les Dinosaures, la mer avec les Ichtyosaures et même le ciel avec les Ptérosaures ou Reptiles volants. Les Mammifères sont déjà là mais, à l’ombre des grands Reptiles, ils doivent se contenter des miettes, c’est-à-dire se satisfaire d’un milieu que les Reptiles ne leur disputent pas, celui des arbres. Purgatorius unio, une petite bête de moins de 20 grammes, vivait dans les arbres des collines du Purgatoire, dans une région qui est actuellement le Montana, et il se nourrissait de gommes et d’autres exsudats produits par les arbres. Beaucoup de paléontologues s’accordent à le considérer comme l’un des plus anciens Primates et, à ce titre, il portait tous nos espoirs ; pour que ceux-ci se concrétisent, il va d’abord falloir laisser passer cette ère des grands Reptiles qui va durer 185 millions d’années. Entretemps, des plantes nouvelles apparaissent, qui marquent une étape vers la réalisation du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui.

L’APPARITION DES PLANTES MODERNES

Les plantes à fleurs – Tulipier et Magnolia, Hêtre ou Laurier, Liquidambar ou Platane -apparaissent entre les tropiques il y a 150 millions d’années et se répandent dans toutes les régions du globe. Devenant des arbres, elles concourent à l’extinction ou à l’expulsion d’autres groupes de plantes arborescentes : les Lycophytes cessent d’être des arbres pour adopter la forme d’herbes ; quant aux Gymnospermes – Sapin et Mélèze, If et Pin, Cèdre et Araucaria -, incapables de perdre leur nature d’arbres, elles sont repoussées vers les hautes latitudes nord et sud ou vers les montagnes tropicales. Comme les Pré-Mammaliens au début de l’ère secondaire, les grands Reptiles disparaissent de manière dramatique : il y a 65 millions d’années, de gigantesques éruptions volcaniques en Inde viennent rendre très difficiles les conditions de la vie terrestre. D’énormes émissions de dioxyde de carbone et de soufre entraînent des pluies acides, tandis que l’obscurcissement du ciel, en limitant le rayonnement solaire, se traduit par un épisode glacial semblable à un hiver nucléaire. La chute d’une météorite de plusieurs kilomètres de diamètre est peut-être venue compliquer encore davantage une situation déjà critique ; quoi qu’il en soit, parmi les plantes et les animaux, c’est l’hécatombe.

Les plantes à fleurs se sortent plutôt bien de cette crise aux dimensions planétaires ; certaines parviennent à survivre, elles réparent peu à peu les dégâts subis et, à l’heure actuelle, les Angiospermes dominent toujours le monde végétal. Les Dinosaures, plus vulnérables, disparaissent en laissant la place aux Mammifères ; nous sommes alors au début du Tertiaire et les conditions sont redevenues favorables : les forêts s’étendent sur la planète, face à une faune appauvrie. Les Mammifères se diversifient en occupant, comme les Reptiles l’avaient fait avant eux, tous les environnements disponibles, la mer avec les Baleines, le ciel avec les Chauves-Souris et le milieu terrestre avec les Chats et les Renards, les Biches, les Sangliers, les Eléphants et les Buffles.

Les Primates, c’est-à-dire les Singes et les Lémurs, méritent une mention spéciale, parce que, quelque part dans cet ordre, se cachent les espèces qui furent nos ancêtres, et parce qu’ils occupent un milieu très original, celui des arbres. De fait, les Primates représentent un ordre de Mammifères adapté à la vie dans les arbres. Il ne s’agit pas d’un milieu marginal puisque au Paléocène et à l’Eocène – de 60 à 40 millions d’années -, la période la plus chaude et la plus humide du Tertiaire, de vastes forêts couvrent la quasi-totalité des terres émergées. Seuls nous intéressent ici les Primates dont les dimensions corporelles sont à peu près les nôtres, entre 1 et 2 mètres, entre 30 et 200 kilos. Ceux qui ont la taille d’une Souris, comme le Purgatorius évoqué ci-dessus, sont indifférents aux chutes et ne présentent pas d’adaptations permettant de les éviter ; quant à ceux dont le poids excède 200 kilos, ils ne se risquent pas à grimper aux arbres.

Les deux groupes de Primates vont se partager le monde des cimes : la journée est aux Singes et la nuit aux Lémurs. D’emblée ils rencontrent un grand succès évolutif : les Primates, dorénavant, vont régner dans l’univers de la canopée. Le Paresseux est le seul autre grand Mammifère arboricole capable de cohabiter avec les Singes ; certains doivent planer comme les Ecureuils volants ou pratiquer le vol actif comme les Chauves-Souris.

LES PRIMATES, SEIGNEURS DES ARBRES

Enfants naturels des luxuriantes forêts d’Angiospermes qui couvrent la Terre à l’Eocène, les Primates entament, avec les arbres, une histoire évolutive commune qui dure encore, après 50 millions d’années. S’agit-il d’une vraie coévolution entre les Primates et les arbres, comme le proposent Thomas et Picq ? Bien que la démonstration, sur le plan de la génétique, reste à faire, il faut admettre que la situation est propice à la coévolution puisque chacun des partenaires a besoin de l’autre.

Les Primates ont besoin des arbres parce que ces derniers offrent un site de vie auquel ils se sont adaptés. L’un des avantages de ce site est d’être presque inexpugnable : les dangers ne viennent plus d’en bas ; il est vrai qu’ils peuvent éventuellement venir du ciel, où veillent les Rapaces prédateurs, et les feuillages n’offrent qu’une protection relative. Les arbres assurent aussi aux Primates leur nourriture, faite de fruits, de feuilles, de miel et d’œufs, et même de petits animaux.

Mais les arbres ont aussi besoin des Primates, et ceci est encore plus vrai des arbres angiospermiens que des gymnospermiens. S’il semble assez rare que la pollinisation des fleurs soit assurée par des Primates – l’Arbre du voyageur est pollinisé par un Lémurien -, il est fréquent, en revanche, que ces derniers jouent un rôle majeur dans la dispersion des graines. Les fruits s’entourent de péricarpes comestibles, sucrés donc riches en énergie, charnus, aux couleurs attrayantes et dont les odeurs délicieuses ouvrent l’appétit des Primates qui arrivent en foule. La véritable fonction de ces fruits est d’attirer les animaux disperseurs de graines : bien entendu, d’autres animaux – Oiseaux, Chauves-Souris, Rongeurs – dispersent aussi les graines, mais on peut penser des Primates, du fait qu’ils vivent en permanence dans la canopée, qu’ils se sont servis les premiers. Ce qui évoque la coévolution, c’est aussi une sorte de jeu de ping-pong évolutif dans lequel chacun des partenaires, en alternance, est modifié sous l’influence de l’autre. Les arbres mettent en place des fruits attractifs ; les Primates cèdent à ces attraits et accourent, si nombreux qu’ils se mettent à consommer aussi les feuilles ; les arbres sont alors en danger, du fait de la limitation de leurs fonctions majeures – photosynthèse, respiration, transpiration – et ils se défendent en mettant en place des molécules dissuasives – essences, latex, tannins, alcaloïdes – qui rendent les feuilles impropres à la consommation ; à leur tour, les Primates inventent une parade : ils diversifient les espèces arborescentes dont ils mangent les feuilles ; ils peuvent aussi ingurgiter des argiles, ou même modifier leur système digestif : les Colobes développent un estomac complexe, un peu semblable à celui des Ruminants, avec des poches spéciales dans lesquelles des bactéries et des enzymes spécifiques atténuent les problèmes de digestion. Ce qui importe ici, c’est que les arbres et les Primates actuels sont, dans une certaine mesure, les produits d’une histoire évolutive commune, qui s’est prolongée pendant des dizaines de millions d’années.

Les Primates sont ainsi parfaitement adaptés à la vie dans les canopées forestières. En nous limitant aux espèces diurnes auxquelles appartiennent nos ancêtres, on constate que presque tous les aspects de leur structure corporelle sont des adaptations qui leur permettent de grimper aux arbres et d’y vivre : leur épine dorsale, fréquemment verticale, est longue et flexible, spécialement au niveau du cou et de la taille ; situées dans le dos, leurs omoplates permettent une ouverture des bras sur plus de 200 degrés ; les membres sont allongés, les articulations très mobiles et les pouces des mains opposables ; les doigts fins, longs et d’une extrême sensibilité sous les phalanges distales, permettent de saisir et de relâcher les branches avec rapidité et précision ; corrélativement, les doigts ne sont plus terminés par des griffes, mais par des ongles. Les canopées proposant des ressources alimentaires variées – insectes, bourgeons, jeunes feuilles, nectar, fruits -, les Primates se libèrent de l’entomophagie stricte des ordres de Mammifères voisins. D’où la mise en place d’une denture adaptée aux diverses fonctions qu’impose un régime alimentaire éclectique, avec incisives, canines et molaires.

LES ARBRES ET LE VOLUME DU CERVEAU

Un crâne haut, court et volumineux distingue les Primates de tous les autres Mammifères. Cela est lié d’abord au développement de la vision : des yeux rapprochés et situés en façade permettent une évaluation précise du relief et de l’éloignement des objets : la force sélective ayant conduit à la vision binoculaire aurait été la nécessité de juger correctement des distances, pour des animaux qui sautent d’une branche à l’autre.

Avoir des yeux capables de percevoir le relief dans un angle de vision de près de 180 degrés vers l’avant est aussi un avantage pour des animaux chassant des proies mobiles ; mais les yeux vers l’avant sont aussi un handicap par rapport aux yeux latéraux : ils ne permettent pas la vision sur 360 degrés qui procurait une certaine sécurité en cas d’arrivée des prédateurs.

Les Primates, prédateurs d’Insectes, de Mollusques et de petits Vertébrés, sont aussi des proies pour les Rapaces. Comment vont-ils compenser la perte de sécurité qu’entraîne la réduction de leur champ visuel ? Faut-il admettre, comme le fait Perry, que la vie en groupe soit la solution pour augmenter collectivement une sécurité devenue insuffisante au niveau individuel ? Elle est en tout cas un préliminaire à la vie en société, une perspective promise à un grand avenir dont il sera question plus loin. Le crâne haut, court et volumineux qui caractérise les Primates s’explique aussi par l’expansion de leur cerveau. Ils sont plus intelligents que les Mammifères qui les ont précédés au cours de l’évolution, et cela se comprend. Un quadrupède qui se déplace en deux dimensions – Tapir, Vache, Sanglier, Girafe ou Cabiai – n’a pas besoin pour cela d’une grande intelligence ; mais les Primates vivent dans un environnement en trois dimensions, plus complexe et plus dangereux, du fait des risques de chute, que celui qu’exploitent les Mammifères terrestres. Ces risques sont tout à fait réels si l’on en juge par la proportion élevée de Primates actuels présentant des cals d’anciennes fractures dues à des chutes. On a constaté aussi que les individus âgés et corpulents devenaient de plus en plus prudents, empruntant des chemins détournés pour éviter les gouffres canopéens qu’ils franchissaient d’un bond lorsqu’ils étaient jeunes. En tant que gros et vieux Primate, j’approuve tout à fait ce comportement. Mais la concentration mentale qu’imposent les risques de chute n’est pas le seul facteur du développement de l’intelligence : la longue dépendance des jeunes, les capacités d’apprentissage, l’adolescence retardée et une vie longue dépassant la période de reproduction, tout cela, qui distingue les Primates des autres Mammifères, s’explique aussi par le mode de vie arboricole, comme nous le verrons plus loin. Bien entendu, la vie en groupe a aussi contribué à faire des Primates les plus encéphalisés de tous les Mammifères. La vie dans la canopée, dit Donald Perry, a pour résultat de produire des êtres intelligents.

Même si l’on voit les caractères de l’être humain se mettre en place peu à peu, l’Homme appartient encore à un futur très lointain. Il y eut d’abord, au sein de l’ordre des Primates, l’apparition des Singes hominoïdes. C’est en Afrique de l’Est, à l’Oligocène supérieur (25-20 millions d’années) qu’habitait le Proconsul, Proconsul major, gros comme un Gorille, dépourvu de queue, vivant dans les arbres des forêts humides de montagne, où il se déplaçait en marchant sur les branches. Son volume cérébral était proportionnellement plus élevé que celui des autres Primates de son époque. Proconsul était un Singe hominoïde, situé à l’origine d’une lignée qui nous intéresse au premier chef puisqu’elle a conduit au genre Homo. Cette fois, c’est vraiment notre histoire qui commence, et elle commence dans les arbres ! Un autre Hominoïde, un peu plus récent, le Dendropithèque, mérite une mention particulière, car ses membres antérieurs très longs lui permettaient de se déplacer sous les branches – et non plus sur elles, comme le Proconsul – dans une position plus stable, propice à des déplacements plus rapides, avec le corps en position verticale. C’est ce que l’on appelle la brachiation, pratiquée actuellement par les Gibbons. Peut-être, comme le font les Gibbons actuels, le Dendropithèque mettait-il de temps à autre le pied à terre, son corps ayant alors une position verticale à laquelle la brachiation l’avait prédisposé .

Marcher au sol va d’ailleurs devenir une obligation pour les Primates hominoïdes car au Miocène moyen, il y a 17 millions d’années, l’Afrique cesse d’être exclusivement couverte de forêts humides ; l’alternance de saisons impose des paysages plus ouverts, forêts sèches ou savanes boisées. Alors que les arbres de la forêt équatoriale leur offraient en permanence des fruits, des bourgeons et des jeunes pousses, il va falloir que les Hominoïdes apprennent à descendre au sol, au moins en saison sèche, pour y rechercher des nourritures nouvelles, racines, bulbes et tubercules. Peut-être jetaient-ils déjà des regards concupiscents sur les Herbivores rencontrés à cette occasion ?

J’imagine qu’ils ont dû tenter de s’emparer de ces viandes, avant de comprendre qu’un bipède occasionnel est bien trop maladroit pour satisfaire sa faim de cette façon-là. Comment devient-on vertical et bipède lorsqu’on appartient à la classe des Mammifères où prédominent les animaux horizontaux et quadrupèdes ? Quels peuvent être les avantages d’un mode de locomotion si familier qu’il ne soulève guère de questions parmi ceux qui, comme vous et moi, se contentent de l’utiliser au quotidien ? Et d’abord, qu’est-ce exactement que la bipédie ?

L’ACQUISITION DE LA BIPÉDIE

La bipédie dont il est question ici implique évidemment la marche sur les membres postérieurs ; elle implique aussi que le corps soit vertical lors de la marche, que cette verticalité puisse être maintenue sans l’appui de la queue, et que l’association entre marche et verticalité ait un caractère permanent. Ceci ne s’applique ni aux Oiseaux, ni au Tyrannosaure, ni au Kangourou. Finalement, avec la définition adoptée, seuls les Primates sont de véritables bipèdes.

Linné considérait la bipédie comme une caractéristique de l’Homme, qui le différenciait de tous les autres Primates ; ce point de vue a été abandonné lorsqu’on s’est aperçu que tous les Primates actuels étaient capables de pratiquer la bipédie, au moins occasionnellement, lors des déplacements au sol. Voir des Lémurs malgaches danser en traversant une route ou un Gibbon de Malaisie se déplacer dans l’herbe, d’un arbre à l’autre, en marchant avec autant de précaution qu’un équilibriste sur son fil et en se servant, comme lui, de ses bras comme de balanciers, cela suffit pour se convaincre que la bipédie ne fait décidément pas partie du propre de l’Homme. La bipédie du Primate implique une position verticale du corps qui est elle-même liée au grimper vertical. Comment serait-il possible de grimper le long d’un tronc sans adopter sa verticalité ? Marcher sur deux pieds ou grimper le long d’un tronc d’arbre fait appel aux mêmes muscles, travaillant de la même façon. D’une certaine manière, la verticalité des Primates est celle des arbres eux-mêmes.

Beaucoup d’arbres ont aussi des branches maîtresses à port presque horizontal, le long desquelles les Gibbons ou les Atèles utilisent la brachiation. Cette façon de se déplacer non pas sur la branche, mais sous elle, en se suspendant par un bras, puis par l’autre, en gardant le corps à la verticale, aurait-elle aussi permis l’acquisition de la bipédie ? Les Primates actuels qui se déplacent par brachiation, comme les Gibbons ou les Siamangs, sont aussi ceux qui, au sol, adoptent aisément la bipédie. Avec un démarrage rapide et économique puisqu’il suffit d’amorcer une chute pour mettre le corps en mouvement, la bipédie permet d’atteindre des vitesses élevées. Lorsqu’il court, le bipède fonctionne comme un système simple de deux pendules inversés, les deux jambes, dont le mouvement est entretenu par un ensemble de ressorts, muscles et tendons. Peut-être une posture héritée d’un mode de vie arboricole n’est-elle pas sans mérite s’il s’agit de vivre au sol.

La bipédie humaine est-elle nécessairement héritée d’un mode de vie arboricole ? Le débat à ce sujet est animé car l’origine des caractères fondamentaux des humains passionne. Ce n’est pas ici le lieu de discuter des très nombreuses hypothèses en présence ; disons seulement qu’il est aisé de les ranger en deux groupes, celui de la bipédie originelle et celui de la bipédie d’acquisition récente L’hypothèse de la bipédie originelle ne saurait être mieux défendue que par Yvette Deloison, paléoanthropologue, dont la passionnante Préhistoire du piéton ; essai sur les nouvelles origines de l’homme réalise une remarquable synthèse entre des opinions anciennes – l’idée de bipédie originelle remonte à 1863 – et les découvertes récentes de l’auteur.

PRÉHISTOIRE DU PIÉTON

Pour comprendre l’hypothèse d’Yvette Deloison, il faut adopter une définition de la bipédie profondément différente de celle que j’utilise ici, surtout parce que la verticalité du corps n’est plus nécessaire. La bipédie est alors un mode de locomotion d’une extraordinaire ancienneté : il y a 290 millions d’années, un Reptile du Permien, Eudibamus cursoris, était déjà bipède. Chez les Dinosaures, la bipédie est devenue fréquente : l’Iguanodon herbivore était bipède, comme le Tyrannosaure Carnivore ou le Velociraptor mangeur d’œufs. Les Oiseaux ont pratiqué une bipédie continue du Jurassique à l’époque actuelle. A travers une longue série d’ancêtres bipèdes, on est arrivé à un Mammifère ancestral bipède, puis à un Primate non spécialisé, bipède bien entendu, ancêtre à la fois des Australopithèques, des grands Singes actuels et de l’Homme. Ce Primate bipède ancestral – qui reste à découvrir -, Yvette Deloison le baptise Protohominoides bipes et lui affecte un âge minimum de 30 millions d’années, ce qui nous ramène à l’Oligocène inférieur. Les Primates hominoïdes – Proconsul, Dendropithecus et les autres -, apparus plus tardivement, à l’Oligocène supérieur, seraient des formes secondairement adaptées à la vie arboricole, ce qui les empêche de jamais pouvoir être considérés comme nos ancêtres ; voilà une prétention qui leur est interdite. Nous autres humains, dit Yvette Deloison, sommes les descendants du Protohominoides bipes, dont nous avons conservé la structure non spécialisée, et aucun de nos ancêtres n’a jamais été arboricole. La bipédie originelle, dit-elle, s’impose comme une évidence. Une évidence qu’elle prend soin d’étayer de multiples façons : le pied humain, n’étant pas préhensile, ne saurait être d’origine arboricole ; les grands Singes n’ont pas de fesses alors que le muscle fessier est le plus volumineux et le plus puissant de notre organisme, tant il est vrai que la fesse fait l’Homme ; nos omoplates ne sont pas adaptées à la brachiation et, d’ailleurs, l’Homme, avec ses bras courts et ses longues jambes, rencontre beaucoup de difficultés à se déplacer dans les arbres ; même, notre pouce opposable n’ayant pas la structure de celui des grands Singes, notre main n’a jamais été utilisée pour nous suspendre aux branches.

Cette accumulation d’arguments éveille l’attention ; à la lecture de la Préhistoire du piéton, des objections viennent à l’esprit : un Primate arboricole peut avoir des pieds non préhensiles : s’il pratique la brachiation, cela ne le gêne nullement. Il s’ensuit que le pied humain non préhensile est compatible avec une origine arboricole.

Il est faux que l’Homme soit peu à son aise dans les arbres : beaucoup de jeunes humains et d’adultes entraînés s’y déplacent avec élégance. Yvette Deloison ne semble pas avoir perçu la profonde affinité qui unit l’Homme à l’arbre. En forêt, lorsqu’un gros animal s’approche – Sanglier, Potamochère, Loup ou Buffle -, l’idée de l’arbre comme refuge vient immédiatement à l’esprit. D’une façon plus générale, je sens chez Yvette Deloison le refus a priori d’une origine arboricole de l’être humain, un refus qui est d’ailleurs largement partagé : pour une bonne partie de la communauté scientifique, et de la société humaine en général, il est insupportable de penser que l’Homme puisse descendre du Singe, selon la formule consacrée depuis Darwin, et même sous la formulation actuelle, l’Homme et le Singe descendent d’un ancêtre commun. L’idée reste ignominieuse et incompatible avec la dignité humaine.

L’HOMME LE PLUS DANGEREUX D’ANGLETERRE

Lorsqu’elles commencèrent à se répandre, à partir de 1859, les idées de Darwin sur l’évolution biologique devinrent immédiatement un sujet de scandale dans l’Angleterre de l’époque victorienne : le grand public, les scientifiques, le clergé, tout le monde était furieux à l’idée de participer d’une quelconque nature animale. La Bible étant considérée comme l’expression de la vérité, il convenait d’en prendre le texte au pied de la lettre, notamment sur ce point essentiel : Dieu avait créé l’Homme à Son image et il n’y avait pas à revenir là-dessus.

Darwin fut considéré un temps comme l’homme le plus dangereux d’Angleterre et l’histoire a gardé la trace des commentaires peu élogieux qui ont salué l’idée de notre possible ascendance arboricole : Espérons que ce M. Darwin ait tort, avait dit une dame de la bonne société, mais si par malheur il avait raison, espérons que cela puisse rester entre nous. Un scientifique d’une certaine notoriété avait exprimé la même tendance à la rétention du savoir : C’est une découverte humiliante et moins on en parlera, mieux cela vaudra…

Fort heureusement, un siècle et demi plus tard, nous n’en sommes plus là : il est maintenant communément admis que l’être humain puisse être effectivement un Mammifère appartenant à l’ordre des Primates et à la famille des Hominidés. Pourtant, en ce début du XXIe siècle, toutes les réticences n’ont pas encore disparu, lorsqu’il s’agit de reconnaître que l’être humain est de nature pleinement animale, ou que son apparition résulte de processus conformes aux lois habituelles de l’évolution zoologique. De telles réticences, j’en ai personnellement constaté l’existence dans deux fractions distinctes de la société française, l’Eglise et les sciences humaines, et je ne serais pas surpris qu’elles subsistent, au moins dans une certaine mesure, chez les nombreux tenants de la bipédie originelle.

Je me sens plus à l’aise dans la deuxième des hypothèses en présence, celle de la bipédie d’acquisition récente ; parce qu’elle est conforme aux géniales intuitions de Darwin, parce qu’elle donne aux arbres un rôle prééminent dans notre histoire évolutive, mais surtout parce que je la crois vraie, je voudrais maintenant discuter cette deuxième approche de la bipédie humaine, en reprenant le fil d’une histoire interrompue.

L’HYPOTHÈSE DE LA BIPÉDIE D’ACQUISITION RÉCENTE

Revenons au Miocène moyen, il y a 17 millions d’années, lorsqu’un climat devenu plus sec impose aux Hominoïdes africains de se livrer à des incursions au sol, pour y rechercher rhizomes et tubercules. Des incursions brèves à la vérité : leur vie est encore presque exclusivement arboricole.

En dépit du refroidissement général, une grande forêt s’est maintenue autour de la Méditerranée, et les Hominoïdes venus d’Afrique s’installent dans le Sud de l’Europe. Ils n’étaient pas nos ancêtres mais ils n’en méritent pas moins un clin d’œil, en tant qu’Européens, en hommage à Calvino.

Qui étaient nos ancêtres et d’où venaient-ils ? Dès 1871, Charles Darwin avait prévu qu’ils devaient venir d’Afrique ; à l’époque, cette idée s’était heurtée à l’arrogance d’une Europe colonisatrice.

A partir des années 1970, grâce à d’importantes campagnes de fouilles, des paléontologues de renom, L. S. B. Leakey et R. E. E Leakey, Coppens, Senut, Pickford, d’autres encore, sont parvenus à la conclusion que Darwin avait raison : nos ancêtres étaient des Primates hominoïdes et ils venaient d’Afrique tropicale. Ces recherches confirment un point essentiel à mes yeux : nos ancêtres étaient arboricoles et c’est donc dans les arbres d’Afrique qu’il convient de rechercher le secret de nos origines. Secret est le mot qui convient, car, en dépit des découvertes récentes, de grandes lacunes subsistent et les âpres querelles entre spécialistes compliquent encore la situation : en fait d’agressivité, les Primates actuels ne le cèdent en rien à ceux du Miocène. Viennent ensuite les Australopithèques. Nous sommes toujours en Afrique : au Pliocène, entre 5 et 3 millions d’années, le climat est chaud et humide, et la forêt tropicale persiste. Mais ce n’est pas là qu’ont choisi de vivre les nouveaux venus qui préfèrent la savane arborée. Les Australopithèques font-ils partie de nos ancêtres, ou représentent-ils un rameau latéral de notre arbre généalogique ? La question est débattue, avec la vigueur qu’on imagine.

LES AUSTRALOPITHÈQUES DANS LES ARBRES D’AFRIQUE

Lucy, découverte en Ethiopie en 1974 lors des fouilles dirigées par Yves Coppens, est en très bon état de conservation et ses restes fossiles ont permis d’acquérir une idée assez complète de ce qu’était cette petite personne, haute de 1,06 mètre, comme une femme pygmée actuelle.

Comment vivaient-ils, les Australopithèques ? Cela ne surprendra pas : ils passaient au moins la moitié de leur temps dans les arbres ; ils y grimpaient sans difficulté, s’y déplaçaient par brachiation et y construisaient des nids arrimés aux plus hautes branches pour s’y réfugier en cas de danger. La grande faune vivant au sol – Hyènes, Léopards, Lions et Tigres à dents de sabre – constituait un danger redoutable pour de petites personnes qui ne parvenaient pas à courir vite parmi des herbes plus hautes qu’elles. On imagine Lucy poursuivie par une Hyène qui fait deux fois son poids, trouvant refuge in extremis dans l’arbre où l’attend sa famille ; mais ses congénères ont parfois moins de chance et on découvre leurs restes dans des tanières où ils ont été traînés par des carnivores.

Pourquoi descendre au sol où leur vie ne tient qu’à un fil ? La motivation est alimentaire. Nos Australopithèques sont friands de jeunes feuilles et de fruits, d’Insectes, d’œufs et de miel, mais les arbres des savanes n’en fournissent pas autant que ceux des forêts humides.

Lucy et les siens, qui disposent déjà de quelques outils et d’armes rudimentaires, cherchent à se procurer des ressources qu’ils sont les seuls à pouvoir exploiter, mais cela les oblige à descendre des arbres. Mary Leakey a retrouvé, à Laetoli, Tanzanie, les traces de leurs pas dans de la cendre volcanique, fossilisées, vieilles de 3,7 millions d’années. Les Australopithèques et leurs cousins un peu plus récents, les Paranthropes – 2,5 à 1 million d’années -, ne sont plus de simples Hominoïdes, ce sont de vrais Hominidés, des membres de notre famille. Les Paranthropes, ces presque hommes, ont d’ailleurs cohabité en Afrique orientale avec les premiers représentants du genre Homo. C’est dans ce genre que je voudrais maintenant tenter d’évaluer l’étendue de l’héritage arboricole.

L’APPARITION DE L’HOMME

Le genre Homo comporte six espèces, apparues successivement à partir de la fin de l’ère tertiaire, au Pliocène, il y a 2,5 millions d’années ; la plus récente et la seule qui subsiste actuellement, la nôtre, est âgée de 200 000 ans. Il serait hors de propos de les passer en revue et je rappellerai seulement que, de la plus ancienne, Homo habilis, jusqu’à la plus récente, Homo sapiens, on assiste à un affranchissement de plus en plus complet vis-à-vis de l’arbre.

Les espèces anciennes d‘Homo étaient aussi dépendantes des arbres que l’avaient été, en leur temps, les Australopithèques et elles pratiquaient peut-être encore la brachiation. A l’Acheuléen, il y a 1,5 million d’années, on ne vit plus dans les arbres, mais, vraisemblablement, on continue d’y grimper pour cueillir des fruits, récolter du miel et des œufs, ou trouver refuge en cas de danger. L’arbre reste très présent dans la vie quotidienne, pour la fabrication d’armes et d’outils : l’âge de pierre a sans doute été avant tout un âge du bois, celui dont on fait des gourdins et des bâtons à fouir, des épieux et des lances, des javelots et des sagaies. Il est vraisemblable que les Hommes se sont procuré le feu à partir d’un tronc se consumant après un incendie de savane.

Enfin, au Moustérien, il y a 200 000 ans, l’Homme moderne s’adapte à la vie loin des arbres et s’installe aux diverses latitudes, ouvrant la voie à l’événement le plus insolite de l’histoire de l’évolution, l’invasion de notre planète par l’Homme moderne, dont 80 milliards, au moins, y ont déjà vécu. Nous ne grimpons plus aux arbres, bien entendu, en tout cas pas très souvent. Nous sommes restés au sol et nous avons trouvé d’autres moyens de nous nourrir et de nous protéger de nos ennemis, tandis que les arbres qui nous ont façonnés s’estompaient dans notre inconscient collectif. Pire, nous sommes devenus de terribles prédateurs d’arbres. Cela ne doit pas nous faire oublier que nous appartenons, avec les Chimpanzés, les Bonobos et les Gorilles, à la famille des Hominidés dont les travaux de génétique moléculaire amènent à penser qu’elle est monophylétique. Nos plus proches parents étant restés tropicaux et largement arboricoles, cela doit nous inciter à dresser le bilan de ce que nous devons aux arbres. Cette démarche n’est pas fréquente : ceux qui se préoccupent des origines de l’Homme n’aiment pas rappeler que nos ancêtres vivaient dans les arbres ; par rapport aux Singes, on évoque des différences plutôt que des ressemblances. Selon une longue tradition fortement ancrée en paléontologie, la discussion porte essentiellement sur les caractères du crâne au détriment de ceux de la main et du pied qui trahissent des souvenirs marqués de la vie dans les arbres. La paléontologie humaine est fascinée par les crânes et les dents, pas seulement parce que ce sont les ossements qui se fossilisent le mieux, mais parce qu’ils donnent accès à des fonctions nobles, montrent notre supériorité sur les autres Primates, et viennent appuyer l’idée du fameux processus d’hominisation. Détail révélateur : cette prééminence du crâne sur le reste du corps fait que le squelette lui-même est qualifié de caractère postcrânien, comme on dit une postcombustion, un post-scriptum ou une œuvre posthume !

Dans Le Singe nu, un ouvrage célèbre qui a profondément marqué les années i960, le zoologiste anglais Desmond Morris décrit la suffisance de l’espèce humaine avec des mots qui n’ont rien perdu de leur actualité : Notre puissance et notre réussite extraordinaires, en comparaison des autres animaux, nous inclinent à considérer nos humbles origines avec un certain mépris […]. Notre ascension fut un enrichissement rapide et, comme tous les nouveaux riches, nous n’aimons guère qu’on évoque nos modestes débuts, si proches encore.

A l’époque de Darwin, la réticence quasi unanime à admettre les origines simiennes de l’Homme ne provenait-elle pas de la mauvaise image que donnaient les Singes enfermés dans des parcs zoologiques ? Cela existe encore trop souvent, hélas ; on le conçoit, cela ne tente personne de faire valoir une parenté quelconque avec des animaux goinfres, vicieux, grotesques et physiquement dégradés. Rien de tel dans le milieu naturel où ces bêtes sont admirables. Est-il un spectacle plus beau que celui d’une troupe de Singes dans une canopée forestière ? L’impression de force, d’harmonie et de liberté est inoubliable. Je n’ai aucune réticence à me sentir parent d’animaux aussi élégants, athlétiques, gentils et même – à quelques brèves disputes près – aussi amicaux et confiants les uns envers les autres ; mes origines arboricoles, je serais tenté, c’est le cas de le dire, de les arborer.

Voici donc ce que nous devons aux arbres, par le truchement de notre ascendance de Primates arboricoles ; l’héritage est beaucoup plus riche qu’on ne le pense.

COMMENT LES ARBRES NOUS ONT FAÇONNÉS

Nous avons emprunté aux arbres leur verticalité ; c’est grâce à eux que nous sommes debout ; comment grimper à un arbre sans, d’abord, adopter pour notre corps une position verticale ? Notre verticalité est celle des arbres.

La brachiation est, ou a été, pratiquée par tous les Hominidés. Outre qu’elle prédispose à la posture verticale et à la bipédie au sol, elle se traduit par une série d’adaptations anatomiques que nous avons conservées : membres antérieurs longs, articulation de l’épaule orientée vers le haut, omoplates dans le dos, cage thoracique large et peu profonde, pouce opposable, doigts effilés portant des ongles au lieu de griffes et dont la pulpe distale est d’une grande sensibilité.

La vie dans la canopée a laissé notre organisation physique porteuse de caractères que nous jugeons avantageux : des yeux rapprochés en façade, donnant la perception du relief, un cerveau volumineux permettant le traitement rapide et sûr des informations nécessaires au déplacement en trois dimensions tout en restant suffisamment concentrés mentalement pour pallier les risques de chute.

Le rapprochement anatomique de nos yeux s’est fait au détriment de notre région nasale, d’où notre odorat peu développé ; mais il a eu le mérite de nous donner un véritable visage. La vie en société, instaurée initialement pour des raisons de sécurité, a été favorisée à la fois par le développement de l’intelligence et par l’établissement de relations interpersonnelles rendues possibles par la reconnaissance des visages de ceux qui nous entourent. On sait l’importance du visage dans les mécanismes de la vie sociale.

La vision du relief a fait de nous, potentiellement, des chasseurs habiles à voir les mouvements. La prédation sur du gibier mobile, s’ajoutant à la consommation des ressources alimentaires fournies par les arbres, a fait de nous des omnivores, alignant des dents aux diverses fonctions, incisives, canines et molaires.

Notre goût pour les fruits charnus, odorants et colorés est évidemment un héritage de nos ancêtres arboricoles. L’agriculture a débuté avec l’établissement de vergers fruitiers ; elle s’est poursuivie avec l’amélioration des arbres afin que leurs fruits deviennent encore plus charnus et colorés. Cela va de pair avec l’arrivée, sur les marchés des pays riches, de fruits exotiques nouveaux que les consommateurs découvrent et dont leurs enfants raffolent. La coévolution arbre/Homme a de beaux jours devant elle. L’habitat canopéen a favorisé la vie diurne ; du coup, nous avons perdu le tapis réfléchissant (tapetum lucidum) que les autres Mammifères, majoritairement nocturnes, possèdent au fond de leur rétine : dans la nuit, le faisceau d’une torche dirigé vers un être humain ne lui fait pas briller les yeux. En revanche, la vie diurne a favorisé les déplacements rapides dans le domaine vital, la vie en groupe et les interactions sociales complexes qui rendent possible l’instauration de la culture. Revenons au passage de l’horizontalité à la verticalité. Il a nécessairement eu des conséquences sur la position des organes internes, du fait de la gravité, un facteur physique d’une telle permanence qu’il paraît banal et que l’on tend à en perdre de vue les effets sur les êtres vivants. Ces modifications gravitaires ont été recensées ; les deux plus importantes seraient la descente du larynx et le basculement du bassin. La descente du larynx, en entraînant l’expansion du pharynx, a permis l’émission de sons articulés : ainsi est né notre langage. Le basculement du bassin a eu des conséquences plus importantes encore : supportant dorénavant le poids de la tête et de toute la partie antérieure du corps, le bassin est devenu à la fois plus court et plus large. De ce fait, l’accouchement est beaucoup plus difficile chez les bipèdes verticaux que chez les quadrupèdes horizontaux car il a lieu au travers d’une symphyse pelvienne osseuse dont les dimensions sont inextensibles ; il s’agit donc d’une sorte de naissance avant terme, d’accouchement prématuré, d’où l’immaturité du cerveau à la naissance. Incapable de s’alimenter seul, le petit Homme aura besoin, pour survivre, du secours d’une mère et il va passer ses premières années à exercer une fonction dans laquelle il excelle : apprendre. L’immaturité du cerveau à la naissance n’est donc nullement un handicap, bien au contraire, puisque c’est là que se situe le propre de l’Homme, son exceptionnelle capacité à apprendre.

Au bilan, ne devons-nous pas reconnaître que les arbres ont joué un rôle essentiel dans la mise en place de nos caractéristiques humaines, la verticalité qui libère les mains, la possession d’un visage et la vie en société, l’adoption d’un langage et une capacité d’apprentissage bien supérieure à celle des autres animaux ?

N’est-ce pas par la conjonction de ces caractéristiques qu’en deux cent mille ans, nous sommes passés de la pierre taillée à l’Internet et des cavernes aux voyages interplanétaires ? Ne devrions-nous pas, plutôt que de renier les arbres, suivre l’exemple qu’ils nous offrent ? Silencieux et dignes, extraordinairement anciens et pourtant pleins d’avenir, beaux et utiles, autonomes et non violents, les arbres ne sont-ils pas les modèles dont nous avons besoin ?

Francis Hallé                   Plaidoyer pour l’arbre          Actes Sud            2005

49 m.a.                          L’océan arctique est recouvert d’eau douce.

47 m.a.                       Un primate de l’éocène moyen, Darwinus massillae, tombe dans un lac de cratère dans les sédiments duquel il se fossilise : le lieu va devenir une carrière de schistes bitumineux, à Messel, en Allemagne d’où le sortiront des mains délicates en 1983. Son état de préservation exceptionnel en fait le fossile de primate le plus complet de cette ère. Long de 58 cm, c’était probablement une femelle juvénile, frugivore et de mœurs probablement nocturnes. Mais très nombreux sont les fossiles trouvés à Messel : ils représentent les 18 ordres de mammifères actuels : carnivores, cétacés, éléphants, chevaux, chèvres, girafes, cerfs, hérissons, rongeurs, ruminants, etc… Parmi les fossiles les plus fréquents : les dents, constituées de phosphate de calcium, donc très minéralisées et résistantes à l’usure du temps : elle sont très parlantes quant au régime alimentaire : les dents d’un herbivore se distinguent de celles d’un carnivore etc …

45 m.a.                      Une mer tropicale peu profonde recouvre l’actuel bassin parisien, y déposant ses sédiments pendant 5 m.a., qui vont former le calcaire lutétien, la belle pierre de Paris des carrières de Saint Maximin et Saint Leu, dans l’Oise.

40 m.a à 35 m.a.        En lieu et place de la partie occidentale de Téthys, début de la surrection des Alpes, due à la rencontre de l’Afrique et de l’Eurasie, à la vitesse de 0.9 millimètre/an, soit 900 m. par million d’années. Création de la péninsule indochinoise. Surrection des Pyrénées par rotation de l’Espagne vers la France autour d’un axe dans le fond du golfe de Gascogne. Pacifique et Atlantique entrent en communication, provoquant ainsi un brusque changement des courants marins qui se traduira par un refroidissement du courant circumpolaire et, par voie de conséquence une glaciation de l’Antarctique, aux alentours de 34 m.a.

La partie orientale de la Téthys, elle aussi, commence à se retirer, en oubliant, par 29°16’15″N et 30°02’38″E, à 150 km du Caire, à l’ouest du Fayoun, des baleines archaeoceti dont on découvrira 379 fossiles  dans les années 1990.

Apparaissent les Simiens.

Développement important du groupe des graminées. La graine est l’organe de dissémination résultant de la transformation d’un ovule : après fécondation, ou même sans processus sexuel, un embryon est formé dans le prothalle femelle. Dans le tissu entourant l’embryon s’accumulent des réserves qu’il consommera lors de la germination. Les téguments ovulaires se transforment en une carapace mortifiée plus ou moins dure et imperméable. Les gymnospermes  – graines nues -, pour la plupart, enchâssent leurs graines dans un cône, mais aucun ne les enveloppe complètement. Dans ce groupe figurent les conifères. Les angiospermes – graines encloses – sont le seul groupe dans lequel les graines sont complètement enveloppées par un carpelle : on y trouve les arbres à fleurs et à fruits. La graine est ensuite libérée dans le milieu extérieur, à des distances qui peuvent être considérables, emportée par le vent, mais souvent par des animaux, du plus grand – éléphant – au plus petit – fourmi -. Elle peut ainsi subsister, en apparence inerte, jusqu’au moment où les conditions favorables de température et d’humidité permettent à l’embryon d’éclore : la plupart des graines mures contiennent moins de 10% d’eau quand la vie active exige une teneur de 90 à 95 %. Cette déshydratation a pour conséquence un ralentissement très important des fonctions physiologiques et, par suite, une remarquable insensibilité à toutes les intempéries. La longévité d’une graine  – durée de la période pendant laquelle elle peut rester en état de vie ralentie sans perdre son pouvoir germinatif – est d’autant plus grande que son tégument est plus imperméable. C’est la graine de lotus qui détient le record de longévité : aux environs de mille ans ; mais, en 2012, des chercheurs russes sont parvenus à faire germer une graine congelée extraite à 38 mètres de profondeur dans le pergélisol, vieille de 31 800 ans  : il s’agit d’une Silene stenophylla, trouvée dans une cavité qu’utilisait un écureuil comme magasin ! et ces fleurs ont été fécondées avec du pollen archaïque ! A l’autre extrême, la graine de cacaoyer qui doit trouver dans les jours qui suivent sa maturation, les conditions permettant la germination. Cette avancée de l’évolution ouvrit toute une série d’habitats auparavant inhospitaliers, comme les pentes arides des montagnes, lesquelles se couvrirent bientôt d’arbres.

Les graines offrent des avantages supplémentaires : elles accroissent le taux de réussite des gamétophytes fertilisés, et, comme elles peuvent également contenir un stock de nutriments, elles permettent à l’embryon de germer rapidement dans des environnements hostiles, et d’atteindre une taille lui permettant de se défendre par lui-même, par exemple de faire croître des racines assez profondes pour atteindre la nappe phréatique avant de mourir de dessiccation. La combinaison de ces avantages permit aux plantes à graines de supplanter le genre Archeopteris dominant jusque-là, accroissant la biodiversité des forêts primitives.

36 m.a.                    Un astéroïde s’écrase sur ce qui est aujourd’hui le nord-est du Canada, formant le cratère de Mistassini, 28 km de diamètre, sur une île du lac éponyme, à la longitude de Montréal et la latitude du doigt NE-SO du nord de Terre Neuve. On a trouvé sur les parois du cratère de la zircone, un oxyde de zirconium, qui a besoin pour se former d’une température de 2370 °. C’est probablement l’astéroïde qui était à cette température.

35 m.a.                   Les cétacés [2] font leur apparition dans les océans.

Le milieu des terriens devenus marins ont très souvent leurs chouchous parmi les animaux de la mer, et ces chouchous sont les mammifères : l’argument a du poids et ne laisse pas de convaincre :

Alors Lola me parla de la distinction qu’elle faisait entre les animaux qui ont une flopée de petits et ceux qui, à la manière des humains, n’en portent qu’un seul pendant une gestation longue. Ceux-là, les dauphins, les baleines par exemple, connaissant les émotions de la sympathie et de l’empathie, l’attachement, la transmission. Ils nous ressemblent, me dit-elle. Comment pourrait-on les traiter comme de la viande ?

La gestation serait fondatrice ?

Elle l’est. Elle sépare des manières d’exister, comme si la nature avait choisi entre deux catégories d’êtres vivants : sophistiqués, longs à fabriquer, capables de se réparer, nous, par exemple ! -, ou au contraire simples, rapidement reproduits, éphémères – comme les lapins ! plaisanta Lola.

Je vois !

N’en doute pas. La gestation longue fonde les comportements d’attachement. Lorsqu’on frappe le baleineau sans défense, sa mère vient à son secours et meurt sous les harpons. L’engendrement la rend vulnérable. Près de la moitié des baleines harponnées chaque année sont gravides. Et ça ne choque personne ! Imagines-tu que l’on mène une vache gestante à l’abattoir ? C’est impensable. Et pourtant cela arrive chaque jour en mer.

Alice Ferney                  Le règne du vivant   Actes Sud 2014

Alice Ferney prend le rôle d’un journaliste/caméraman qui embarque sur l’Arrowhead, navire du commandant Magnus Wallace. Pour garder quelque place à la fiction, elle a modifié les noms. En fait Magnus Wallace, c’est Paul Watson, commandant le Sea Shepherd, et président de Sea Shepherd Conservation Society. Elle donne sa lecture du film sur les baleines présenté par Sea Shepherd, cédant la place de temps à autres à la voix Off.

Le silence se fit dans la salle, les lumières s’étaient éteintes. La silhouette épaisse du capitaine avait disparu derrière un rideau. L’ombre enveloppait le public aux aguets et je sentais cette vibration particulière à l’attente d’une foule touchée. Bouleverser est un art, Magnus ne négligeait pas la mise en scène. En bon marin, il ne laissait rien au hasard. Un vaste écran descendit derrière l’estrade où il s’était tenu, et sur la toile apparut le bleu de l’océan sous un ciel sans nuage. D’abord une surface nue, délicatement plissée, frémissante comme une peau vivante : l’eau jusqu’à l’horizon. La jonction entre le ciel et la mer était une ligne d’estompé qui créait une continuité. C’était l’immensité et la platitude, le vide d’un espace qui n’avait pas de limite apparente. C’étaient les subtils, innombrables, perpétuels balancements de l’eau, ses moirures mouvantes, ses miroitements. Deux éléments se rassemblaient dans l’image : l’océan aérien au-dessus de l’océan maritime, le bleu liquide sous le bleu gazeux, le reflet de l’un écrasé dans l’autre. Le vertige de la liberté se matérialisait. Et je voyais, levés dans la même direction, les visages qu’éclairait la luminosité changeante de l’écran. Les espaces vierges de l’océan et du ciel hypnotisaient les regards. La mer avait l’air de vivre, elle possédait un cœur battant qui agitait ses flots, des courants la parcouraient comme un sang, et selon les lieux et les moments sa personnalité changeait, de douce à diabolique. L’ensemble était filmé d’hélicoptère, mais le spectateur oubliait l’engin et la caméra, il s’approchait de la matière même de l’eau, ses yeux embrassaient ce tapis froissé d’ondes sous lequel se déployait un monde abyssal.

Le monde abyssal renfermait des pulsions de vie qui animaient des structures, des galbes et des colorations inconnus, du pâle madrépore immobile aux mammifères fuselés qui avalaient des milliers de kilomètres. Tant d’inattendu est dans la mer. Des aberrations, des cruautés, des splendeurs, des leurres, des totems. Des monades et des bancs. Des dos de cobalt et des crêtes d’or, des flancs d’acier, des nageoires de neige. Des éventails de lumière, des éclairs d’argent, des panoplies de scintillements, des taches, des rayures et des stries. Des nuées silencieuses et rapides. Des boules translucides, des corolles frangées, des soucoupes volantes. Des ailerons comme des dents, des tentacules comme des harpons, des rostres comme des épées, des carapaces. Des êtres armés, des êtres déguisés, qui se cachent, se séduisent, se guettent, se surprennent et s’entredévorent, dans un monde englouti, sous la coque des navires, dans le fracas des déferlantes, au cœur des encorbellements du corail, sous le sable.

Les parachutes rubescents des méduses, ombrelles vivantes dont la transparence gélatineuse enferme quelques points de couleur, flottent dans l’eau, livrés aux courants, soulevés de pulsations régulières comme battant une mesure invisible. Des floraisons océaniques au chatoiement fluorescent tapissent un récif. Une raie souple le survole, escortée de ses poissons nettoyeurs, rapide papillon blanc en appui sur l’eau, hors de toute pesanteur. Une accélération de sa nage suffit et elle mange la mer, un banc de fretin disparaît dans sa bouche ouverte. Le grand animal plat figure un cerf-volant vivant, qui remonte vers la surface, dévoile son ventre immaculé avant de basculer sur le dos, cabriole dans l’eau bleue, laissant traîner comme un suivez-moi-jeune homme sa petite queue souple, finition parfaite. Les écailles des thons se froissent et brillent dans la volute tourbillonnante de leur banc. Leur rayonnement troue la pénombre marine. L’essaim qui tournoie dans cette illumination jette des feux argentés. Une femelle dauphin nage à l’envers, le ventre frôlant la surface de l’eau, légère, ondoyante sous le mâle à l’approche de leur accouplement. Elle file, vigoureuse et tranquille, et l’air sort de son évent en collier de perles. Rien ne trouble l’oscillation de son rostre dont le bec sourit. Le fond de l’image ne cesse pas d’être bleu. La caméra est venue sous l’eau. L’hippocampe circule entre les algues. Sa fine nageoire dorsale bat comme un cœur affolé. Il s’avance vertical et minuscule dans un entrelacs ondulant d’herbes longues comme des cheveux flottants, dentelles mouvantes qui le protègent. Un requin baleine, grand comme une île sous la mer, glisse dans l’eau. L’immense corps tacheté du titan des mers est presque camouflé. Des rémoras agiles entrent et sortent librement de ses fentes brachiales. Sa tête est carrée et ses yeux minuscules au bord de sa large bouche qui s’ouvre. Soudain il disparaît dans une purée de plancton. Une flottille de stenelles élégants chevauchent un tissu de vagues successives. Un banc de sardines éclate et se reforme sous les assauts de grands oiseaux blancs. La mer s’électrise, crépite de plongeons, de sauts, de virevoltes, qui soulèvent des gouttes comme dans le jaillissement d’une fontaine. La caméra a fait surface. La mer de l’air caresse la mer de l’eau. Les fous plongent en piqué. Leurs ailes déployées, bordées de noir comme des faire-part de deuil, se rangent le long du corps juste avant d’entrer dans l’eau. Ils émergent plus maladroits, comme étourdis par le bain, déséquilibrés par leurs ailes alourdies, emportant dans leur bec un éclair d’argent.

Pendant des millions d’années la mer fut la femelle féconde de notre planète et la vie s’est déployée dans l’eau et sur la terre, dit la voix off.

La mer était présente dans la salle. Peut-être chacun des spectateurs se faisait-il désormais une idée nouvelle de sa place sur la Terre. Et tandis que ce miracle advenait, la voix off avait commencé de retracer l’histoire des hommes et des baleines, une épopée pleine de courage, d’effroi et de violence, d’ignorances et de conquêtes. Ces créatures immenses avaient connu le monde avant nous. Voulions-nous les en faire disparaître ? Les cétacés sont apparus à l’ère tertiaire, ils peuplent les océans depuis vingt-cinq millions d’années. Ils sont l’aboutissement grandiose et parfait de la vie animale dans les mers. L’évolution, comme un sculpteur, a façonné ces créatures magnifiques qui allient puissance, grâce et bienveillance. Le silence de la salle sembla plein de respect. Je songeais que le temps de la Terre n’avait jamais été le nôtre. Si éphémères et infimes, nous ne pensions qu’à notre lutte. Mais ainsi fragiles, frustes et occupés de nous-mêmes, nous avions porté la guerre sur les mers au point, pour la première fois dans la course du monde, de les mettre en danger. À l’écran, j’admirai l’arabesque inouïe d’une grande caudale, dressée hors de l’eau et qui soulevait une gerbe d’écume. Avec souplesse, le triangle de chair plate s’incurva et disparut sous la surface. Les baleines nous ressemblent, elles sont physiologiquement proches de nous. Elles ont le sang chaud, des poumons, une intelligence, un langage. Leur peau est douce, tiède et sensible. Elles ont des mamelles et allaitent leurs petits. Elles ne sont pas solitaires, des liens les unissent, leur structure sociale peut être complexe. Ecoutez ! Elles se parlent, elles chantent, elles écoutent, elles gémissent. Elles souffrent ! La voix off se tut et nous entendions, mêlés à des clapotis ou des grondements de vagues, les cris de nos sœurs marines. Les baleines font partie des rares espèces, avec les dauphins, les phoques, certains oiseaux, qui se montrent capables de copier et d’inventer des sons. Les chants se répondaient, du cri le plus aigu, presque grinçant, qui pinçait l’ouïe, au râle le plus profond, sur des fréquences si différentes, reconnaissables comme un individu l’est d’un autre. Personne ne sait la raison de ces chants. Personne ne sait ce qu’ils disent. J’entendais le rire du public subjugué, puis son silence enchanté. Les chants semblaient un dialogue immense, la répétition d’un mantra sans mot, une méditation océanique, la prière chantée en canon du monde marin. J’écoutais ces modulations inattendues. Des petits cris aigus de bébé, des piaillements, des brames rauques, des grésillements qui s’entêtent, des grincements de portes, de grands souffles comme ceux des chevaux, des beuglements, des barrissements marins, de petits rots, des gloussements, des couinements de roues mal graissées, des trilles, des bruits de pets, de ballons dégonflés, des arpèges qui traînent dans l’eau, tout un habillement d’animaux non identifiables, des hennissements, des bloblottements de lèvres, des ronflements, des claquements, des chuintements. On s’y tromperait. On dirait des oiseaux, une volée de moineaux dans un arbre, des souris qui se chamaillent, un hippopotame qui souffle dans une mare. On dirait : l’archet mal dirigé d’un violoncelle. On dirait deux chevaux en rut.

Ce n’était que la fanfare accompagnant la parade amoureuse des mastodontes. Les mâles donnaient la sérénade pour conquérir les cœurs. Chaque animal chantait à toute force, cherchant l’écho du récif corallien, de sorte que ses concurrents fussent avertis de sa cour et de la compétition. Il postulait et se battrait pour celle qu’il convoitait. C’était le cantique de l’eau peuplée, le cri des baleines grises – celles que le moratoire avait sauvées. Celles qui se montraient joyeuses et confiantes, curieuses des hommes, et dont l’espèce avait manqué s’éteindre. Rien n’égalait la rotondité pleine de ces collines couleur de métal usé, émergeant de l’eau tels des sous-marins. Leur nage était souple, comme un acquiescement ; leur corps légèrement cambré se pliait pour dire oui à l’eau. La troupe des chanteuses remuait l’océan, s’immergeant par dizaines. C’était le rassemblement estival de leur espèce. Les femelles battaient l’eau avec leurs nageoires. Leurs dos ondulaient. Elles s’enroulaient sur elles-mêmes, pivotaient, faisaient la planche. Bientôt les mâles assouviraient l’instinct de possession qui les poussait vers elles. Le stupéfiant corps à corps faisait déjà bouillonner l’océan. L’eau et le désir entraient dans une effervescence conjointe. Brassée en masse, l’eau se faisait entendre en clapotements puissants. De grands transvasements avaient lieu à chaque mouvement des animaux. La lutte et la passion des sexes secouaient le territoire des cétacés. Ce vacarme ruisselait sur le public comme la vérité du monde. Je pensai que trop peu d’hommes l’entendaient. La sensation et le bienfait s’en étaient perdus. Nous vivions éloignés de cette nature, nous en oubliions l’émotion, et c’était ainsi qu’elle pouvait être détruite sans que s’élevât notre protestation. Il fallait restaurer l’alliance et crier au scandale. Il fallait réclamer la frugalité et le respect des équilibres. Magnus Wallace avait raison de montrer ces images qui soutiraient des cris d’amour aux enfants. Je com­prenais ce qu’il faisait : exposer au monde ce qui risquait d’être détruit au nom des considérations économiques.

Le film se poursuivait ailleurs, dans d’autres eaux, en une autre saison. Le temps d’une gestation était passé. Le grand corps gris d’une baleine s’enroulait et caressait son petit dans la tranquillité bleutée d’un lagon. L’énorme génitrice avait l’idée exacte de son volume dans l’espace, au centimètre près elle contrôlait son chemin, frôlant celui qu’elle protégeait. Sa puissance se convertissait en douceur. La peau du baleineau était plus pâle que celle de la mère, sans les cicatrices d’anciens combats avec d’autres baleines, neuve dans l’océan, grande surface à caresser. Leurs ventres blancs se frottaient l’un contre l’autre, tachetés et luminescents. Chaque mouvement était fluide. Parfois le petit s’immobilisait sur le dos de sa mère, collé à elle, telle une ventouse sur sa grosse tête souriante. Ils ne possédaient pas les bras pour s’étreindre, ni les mains pour devenir industrieux, ils étaient privés d’enlacement, et cependant la complicité, le soin et le souci de l’autre s’exprimaient. Comment nager ? Comment respirer ? L’enfant apprenait en suivant sa protectrice. Il ne la lâchait pas. Si les orques venaient, ou les hommes, elle sacrifierait sa vie pour lui. Elle lui avait donné le monde et elle allait le lui montrer.

Elle lui enseignait mille choses que nous ignorions. Bientôt elle l’entraînerait dans la grande migration vers les eaux nourricières glacées, à des milliers de kilomètres, qu’ils parcourraient ensemble, l’immense mère aux aguets des dangers, comme si l’avantage de la taille lui avait enseigné la noblesse, la mansuétude et le sacrifice. Elle était une forme accomplie, une solitude hautaine, une plénitude, qui trouvait sa route et son mouvement tranquille dans l’espace sans jalon des mers. Le corps se creusait, le museau se redressait, la queue propulsait la masse. La baleine faisait des acrobaties lentes. Elle ne caracolait pas. Elle demeurait sous-marine, s’approchant parfois si près du sable que son ombre apparaissait sur le fond. Elle dessinait le trait de son déplacement dans la résistance de l’eau. Le petit effleurait sa mère colossale. Le baleineau pèse cent kilos, il boit deux cents litres de lait par jour, disait à ce moment la voix off. À côté de moi, une femme eut un rire. La danse de la femelle avait repris, enveloppante, consacrée à l’enfant, expression de calme et de pure présence. Le lien de la peau à la peau, l’aimantation de deux êtres superposés dans le silence, s’exprimait dans l’eau. La mère, rien ne l’appelait ailleurs, et la douceur prévalait. Le couple avançait dans la transparence. Ce n’était pas la cavalcade des dauphins, c’était un glissement fondu, une valse alentie. Mais je connaissais l’illusion optique de cette harmonie : ces deux-là nageaient vite et pouvaient s’enfuir.

Longtemps nous avons diabolisé ces créatures splendides et discrètes. Terrifiés par leur énormité, nous avons écrit des histoires de monstres mangeurs d’hommes. Nous avons fait de la baleine une proie glorieuse et les plus courageux ont parcouru les mers pour chasser. La baleine a entraîné l’homme vers des côtes éloignées et ceux qui convoitaient son huile, rendus fous par les dangers de cette chasse, n’ont plus regardé sa beauté.

Transition. Un gâteau de verdure, cerclé d’un anneau de sable clair, occupa l’écran. Puis le scintillement métallique des eaux. Brusquement la mer s’ouvrit, crevée par un bond formidable. Une énorme langue noire s’éleva dans l’air à travers un jaillissement d’écume. Deux nageoires blanches dessinaient leur forme ailée sur la lumière. Une montagne perçait la vague, une créature de fable émergeait, passant d’un monde à un autre. Sa corpulence stupéfiait. L’impressionnante masse avait une couleur d’encre terne. Le museau était constellé de concrétions blanches, la tête couverte de callosités, la découpe des pectorales tachetée, éclaboussée de gouttes. Curieuse, joueuse ? Tout à coup la bête se laissa pendre dans l’eau la tête en bas. La nageoire caudale se dressait, telle une voile de chair à l’envergure splendide, semblable à la moitié d’un papillon géant : une grande aile bilobée blanche et noire. La salle silencieuse était en apnée. L’immémoriale fascination s’écrivait sur les visages. Et l’ancienne peur avait disparu. La majesté de la bête en voltige s’imposait. Le mastodonte, aussi grand qu’une maison, capable d’avaler et de loger un homme, ranimait sa grandeur biblique. Dans la transparence de l’air, le géant s’élevait en vrillant, dressé pour quelques secondes avant de retomber dans un fracas de bulles. L’animal célébrait ses noces éphémères et écumeuses avec le ciel. Que voyait son œil grand comme une assiette, brillant comme s’il pleurait ? Le corps sombre disparut dans la masse dense de l’eau qu’il agitait. Les enfants que leurs parents avaient amenés écouter le capitaine guettaient un nouveau saut. Suspens. Un sourire apparut sur le visage d’un jeune volontaire de Gaïa. Il connaissait le film par cœur. Il savait que la baleine sauterait encore une fois.

Et le grand animal ailé en effet jaillit, pivota sur lui -même, jouant vraiment à voler dans le monde supérieur avant de se laisser chuter dans l’écume. La forme colossale du plus grand être vivant et le battement de ses nageoires éparpillaient dans l’air des milliers de gouttelettes.

— Encore! demandait une fillette au cétacé géant.

Alice Ferney                  Le règne du vivant   Actes Sud 2014

mais il est vrai qu’on trouve aussi des video où ce sont des requins encore plus mal en point qui viennent demander de l’aide !

34 m.a.                   Le refroidissement du courant circumpolaire dû à l’ouverture créée 6 m.a. plus tôt du détroit de Drake à la pointe du Chili. Ce  puissant courant océanique autour de l’Antarctique contribue à la productivité de l’océan Austral et éloignerait l’eau plus chaude du continent antarctique, contribuant à isoler l’Antarctique des régions plus chaudes.

Oligocène 33.7 à 23.8 m.a.

32 m.a.         Pour ce qui est de la dentition, les Simiens s’arrêtent à un chiffre de 32, qui ne changera plus.

30 m.a. à 25 m.a.        Des failles provoquent l’effondrement des Pyrénées de Cerbère à Toulon, laissant quelques témoins : île Ste Lucie, dans l’étang de Sigean, colline de Sète, massif des Maures et de l’Estérel. Corse et Sardaigne s’éloignent du Languedoc.

L’Amérique du Sud se sépare de l’Antarctique, créant ainsi l’océan austral.

24 m.a.                        L’Inde s’est depuis longtemps séparée de l’Afrique et de l’Antarctique, a laissé en chemin Madagascar, et est arrivée sur le front sud de l’Asie depuis 30 m.a. : le manteau lithosphérique plonge tandis que la croûte s’en décolle et s’empile en écailles qui se chevauchent : c’est la surrection de l’Himalaya. Que s’est-il passé pendant ces 30 m.a. ? des écrasements, des compressions d’une puissance dont on a du mal à avoir idée, dont le résultat est que, depuis le choc initial, la déformation des deux continents a absorbé plus de 2 500 km. de convergence. La construction de nos paysages actuels pouvait commencer, résultante d’une continuelle confrontation entre les forces d’érosion et celles de surrection. Quelque 300 millions d’années plus tôt, l’érosion avait déjà fait pratiquement table rase de l’immense chaîne hercynienne.

c’est en léchant les monts que la vache céleste [la pluie des cieux] a formé les campagnes.

Prière hindou

Le plus grand – plus de 5 m. au garrot, 9 m. de long, 20 tonnes – des mammifères terrestres, le Baluchitherium, s’éteint : c’est Jean Loup Welcomme qui découvrira ses restes dans le Balouchistan pakistanais en 1993. Les mammifères modernes vont naître aussi en Asie.

Miocène 23.8 à 5.3 m.a.

Invasion de la mer miocène, – c’est la naissance de notre Méditerranée – qui remonte jusqu’au site de Lyon et à la Suisse, et d’est en ouest, d’Aix en Provence à Montpellier : les sites actuels de Narbonne, Béziers, Montpellier, Nîmes, Uzès, sont sous l’eau. A la latitude de l’actuel Avignon, sont hors d’eau, les îles du Ventoux, des sommets du Lubéron et des Monts du Vaucluse.

20 m.a.                       La Mer Rouge s’élargit, l’Arabie remonte vers le nord ; la rencontre de la plaque arabique et de la masse de l’Eurasie font aller la Turquie vers l’ouest et l’Iran vers l’est, et provoquent la fermeture de Thétys. C’est au miocène que les continents prennent la place qu’ils occupent aujourd’hui.

17 m.a.                          Dans l’actuel État de l’Arizona, le Colorado commence à creuser son lit, qui deviendra cañon.

16 m.a.                          Les grands singes quittent l’Afrique.

15 m.a.                        L’arctique est pris par les glaces. Les dauphins font leur apparition dans des eaux plus fréquentables. Cette glaciation va avoir un impact capital sur la flore très spécifique de l’actuelle Afrique du sud :

L’histoire géologique et climatique de la région du Cap est bien connue. La surface de la pointe sud de l’Afrique, autrefois reliée à l’Amérique du Sud, à l’Australie et à l’Antarctique, est couverte de sols dérivant de roches pré-Carbonifère. Vieilles de près d’un demi-milliard d’années, les couches de sédiments se sont déformées et plissées à plusieurs reprises sous la pression des mouvements tectoniques, repoussant souvent les couches anciennes au-dessus de couches plus récentes, tandis que chaque type de roche subissait différentes sortes d’érosion et d’altération. L’actuelle mosaïque de sols de la région du Cap résulte de cette histoire géologique  particulièrement mouvementée ; certains sont riches en nutriments et d’autres sont dépourvus des éléments essentiels à la vie végétale. Cela contribue à l’existence d’un assortiment correspondant de communautés végétales, mais cela n’explique pas vraiment le nombre exceptionnel d’espèces.

Le climat actuel de la région est de type méditerranéen, avec des saisons marquées et caractérisées par des hivers doux et pluvieux, suivis brutalement par des étés chauds et secs. Bien sûr, cela n’a pas toujours été le cas. Jusqu’au Miocène, il y a à peine six millions d’années, cette partie du monde avait un climat tropical humide, sans saison  sèche. La végétation était luxuriante, avec de vastes forêts où les palmiers abondaient. Des poches plus fraîches et plus sèches existaient seulement près des sommets montagneux, où des bruyères buissonnantes basses et des Restionacées semblables à des joncs menaient une vie discrète. Mais vers le milieu du Miocène, une glaciation majeure a entraîné l’accumulation d’énormes masses de  glace en Antarctique, entraînant le remontée des eaux abyssales glacées le long de la côte atlantique de l’Afrique australe, formant l’actuel courant de Benguela. Ce courant glacé, qui fait de la baignade près du Cap une expérience très déplaisante (ça et les requins – beaucoup, beaucoup  de requins) a bloqué l’air chaud et humide qui apportait  des pluies d’été à la région. Des saisons sèches sont apparues et la végétation luxuriante, inadaptée à de longues sécheresses, a disparu.

Soudain, ces régions autrefois densément boisées se sont ouvertes à de nouveaux colons. Mais peu de plantes des régions africaines voisines pouvaient affronter le nouveau climat du Cap. De larges surfaces étaient offertes à qui les voulait, mais les preneurs étaient peu nombreux et très éloignés. Pourtant, certaines plantes n’avaient pas quitté la région. C’étaient les plantes de haute montagne, où le climat avait toujours été  plus froid et plus sec, et qui étaient donc pré adaptées à faire face à de longues périodes sans eau, suivies de fortes averses de pluies froides. Débarrassées de la concurrence des plantes à grandes feuilles et à croissance rapide, ces végétaux plus petits mais plus rustiques ont quitté les sommets et se sont répandus sur les surfaces libérées. A mesure qu’ils colonisaient ces nouveaux terrains, tous légèrement différents par le climat et les caractéristiques du sol, ils ont commencé à se différencier en une multitude d’espèces étroitement apparentées mais distinctes.Les landes alpines du Cap étant constituées au Miocène par un groupe relativement petit de familles, ce sont ces lignées qui ont eu l’opportunité de peupler autant de niches écologiques que possible. Cette hypothèse de la disponibilité soudaine de niches vacantes, appelée modèle de la table rase, explique en partie la prédominance d’un petit nombre de familles dans la flore de la région du Cap.

Piotr Naskrecki                Reliques        Ulmer  2012

14 m.a.                            L’antarctique vit sous un climat tempéré : la température y avoisine les 14° et les forêts abondent.

13 m.a                          Des ossements d’un grand singe sont mis à jour près d’Els Hostalets de Pierola, près de Barcelone en 2004.  On le nomme Piérolapithecus Catalaunicus : c’est bien là l’ancêtre de l’homme : des phalanges courtes, les omoplates dans le dos quand les autres singes les ont sur le coté. On va continuer à trouver trace de ces grands singes en Eurasie pendant encore 5 m.a., après quoi ils disparaîtront d’Europe sans que l’on sache pourquoi.

À la même époque – à quelques dizaines de milliers d’années près -, proche du lac Turkana, découverte en 2014 d’un petit singe dont la lignée s’éteindra :

En 2014, sur le site de Napudet, au Kenya, non loin du lac Turkana,  John Ekusi et Isaiah Nengo, paléoanthropologue au De Anza College (Californie), trouvent un crâne de jeune primate, presque complet, gros comme un citron.

La région est alors une forêt de type équatorial dense, qui se prête mal à la fossilisation : le sol est souvent très acide et les os, s’ils ne sont pas enterrés rapidement, disparaissent en peu d’années.  Il est donc exceptionnel d’avoir un crâne complet de cette époque.

En fait, aucun n’a jamais été retrouvé pour la période en question, alors même qu’elle a été le théâtre d’une importante diversification des espèces de grands singes, dont les descendants actuels sont les gibbons, les orangs outans, les gorilles, les chimpanzés et… les humains. Tout l’enjeu de l’étude de ce crâne était donc de le placer dans le buissonnement d’hominoïdes qui se produit à cette époque charnière. Même s’il a été un peu écrasé, déformé et brisé par endroits – les dents de lait de ce juvénile ont ainsi été cassées –, le fossile est en bon état.

Mais peu de caractères intéressants sont visibles de l’extérieur. Ceux qui permettent de dire à quelle espèce appartenait ce spécimen sont cachés au sein de la pierre. D’où le recours au synchrotron de l’ESRF, dont le faisceau brillant de rayons X permet, comme un super-scanner, de voir au cœur de la matière et de réaliser des images en trois dimensions d’une exceptionnelle précision.

Ont ainsi été scrutés l’oreille interne et les germes des dents définitives, enfouis dans la mâchoire fossile. La taille et la forme du crâne faisaient beaucoup penser à un jeune gibbon et on se demandait si on n’avait pas trouvé l’ancêtre des gibbons, qui reste un grand mystère. J’étais d’ailleurs un des fervents partisans de cette hypothèse, reconnaît Paul Tafforeau.

Mais ce n’était qu’une ressemblance superficielle, comme l’a notamment montré l’étude de l’oreille interne. Celle-ci comporte en effet trois canaux semi-circulaires, trois tubes tordus dotés de cellules ciliées qui, en détectant les mouvements de la tête, sont le siège de l’équilibre.  » Chez les gibbons, qui font des mouvements rapides et complexes lorsqu’ils se balancent de branche en branche et des bonds de plusieurs mètres dans les arbres, comme des Tarzan sans lianes, ces canaux sont très développés, explique le chercheur français. Mais notre petit primate a l’oreille interne typique d’un grand singe classique  » et il n’était donc pas du tout capable de se mouvoir avec l’aisance et l’agilité des gibbons.

Pour disposer leur spécimen dans la famille des grands singes, les auteurs de l’étude ont répertorié de nombreux caractères et confié le tout à des algorithmes qui construisent des sortes d’arbres généalogiques. Ces systèmes privilégient les hypothèses les plus parcimonieuses, celles qui exigent de faire le moins de changements possibles, le moins de sauts évolutifs.

Au terme de cette démarche, l’individu découvert à Napudet s’est retrouvé rangé dans le genre Nyanzapithecus, une branche de grands singes complètement éteinte mais très proche de celle qui a donné naissance à l’homme. Il est donc probable qu’il était cousin de l’ancêtre commun des grands singes actuels, lequel devait vivre à l’époque en Afrique.

Paul Tafforeau préfère, par prudence, rester évasif et dire que, dans l’arbre des hominoïdes, cet animal est tout près du troncSelon l’étude, le spécimen appartient à une espèce inconnue jusqu’à présent, qui a été baptisée Nyanzapithecus alesile mot ales signifiant ancêtre en langue turkana.

Grâce à l’extrême précision des données fournies par le synchrotron, les scientifiques ont aussi pu déterminer l’âge exact de l’animal au moment de sa mort, en étudiant ses stries dentaires. En effet, à chaque jour qui passe, une nouvelle et infime couche d’émail et de dentine est observée.

Les chercheurs ont donc repéré la strie marquant le jour de la venue au monde de l’individu – une trace caractéristique due au stress de la naissance – et compté toutes celles qui ont suivi. Le singe n’avait que 16  mois lorsqu’il est passé de vie à trépas. […]

L’apport du synchrotron ne s’arrête pas là. Car si l’encéphale n’a évidemment pas été conservé, il a, sur les parois internes de la boîte crânienne, laissé… son empreinte. Elle permettra de déterminer l’organisation du cerveau et de donner par exemple des informations sur l’importance de la vision chez l’animal ou sur ses capacités locomotrices. D’autres études suivront donc celle de Nature. Treize millions d’années après sa mort, le petit grand singe de Napudet commence seulement à raconter son histoire.

Pierre Barthélémy                   Le Monde du 11 août 2017

10 m.a.                        Les grès formé en Arizona vers 150 m.a.  à l’est de Page, sont repris par l’érosion de l’eau et du vent pour créer  le fantastique Antelope canyon.

vers 7.5 m.a.              Le singe devient bipède, au moins celui qui vit sur le coté Est de la Rift valley africaine. Les montagnes de la rive ouest arrêtent les pluies et alimentent les forêts : le singe conserve l’utilité de ses quatre membres pour se déplacer. L’Est, privé de pluies, voit ses forêts s’amenuiser au profit d’une savane plus sèche, moins généreuse en nourriture, autant d’évolutions qui obligent le singe à se mettre debout pour voir si l’herbe n’est pas plus verte un peu plus loin. Le Gigantopithèque – plus de 2.5 m, autour de 300 kilos – va vivre de ~10 m.a. à ~2 m.a. Contemporain de l’Homo Erectus, il est sans danger pour lui, car végétarien.

7,04 m.a.                    Dans le désert de Djurab, sur le territoire de l’actuel Tchad, Ahounta Djimdoumalbaye, étudiant tchadien qui participe à la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne découvre en 2002 le plus ancien hominidé connu : Toumaï – espoir de vie – .

Le géographe Alain Beauvilain qui encadre cette fouille s’attribue la paternité de la découverte, au grand dam de Michel Brunet, directeur de la Mission, absent du terrain lors de la découverte. Va s’ensuivre une querelle aigue sur la validité des méthodes de datation utilisées, la spécificité de la découverte de ce crâne étant qu’il se trouvait à même le sol de sable meuble, constamment remanié par le vent et non extrait d’une couche géologique précise.

Cet hominidé ressemble en fait énormément à un grand singe, et il y a querelle entre les spécialistes pour le classer ainsi ; mais le lieu même de la découverte, à l’ouest donc de la Rift Valley vient mettre à mal la théorie d’Yves Coppens quant à la naissance des hominidés à l’est de cette Rift Valley, qu’il avait nommé East Side Story. A l’ouest, il y avait du nouveau et l’East Side Story redevenait West Side Story. De toutes façons, il n’est pas inutile de rappeler que ces grands singes et l’homme ont en commun 99 % de leur bagage héréditaire.

Si cet hominidé a beaucoup du singe, nombre de ses caractéristiques ne se retrouvent cependant que dans le rameau humain, notamment l’orientation des orbites, la forme des dents et l’épaisseur de l’émail. Il était bipède et mesurait environ 1 mètre pour un poids de 35 kg. Dans l’arbre généalogique très mouvant de l’espèce humaine, il semblerait se situer très près de l’embranchement à partir duquel auraient divergé les grands songes d’une part et la famille humaine d’autre part. Jusqu’à cette découverte, le foyer d’apparition des hominidés était situé dans une vaste région de l’Afrique orientale allant de l’Éthiopie au  Kenya. Désormais, le voilà élargi à une zone s’étendant 2500 km plus à l’ouest.

Bernard Lugan      Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours. Ellipses 2009

Mais c’est bien à cette époque que les grands singes évoluent dans deux directions différentes : d’un coté les Pongidés, qui donneront les bonobos, les chimpanzés et les gorilles, à la mobilité physique et intellectuelle limitée ; de l’autres, les Hominidés qui donneront les Australopithèques, puis, bien plus tard, les Homo habilis et ergaster, puis heidelbergensis : les hommes modernes.

Jacques Attali                L’homme nomade. Fayard 2003.

Il y a, bien sûr, beaucoup de différences entre les hommes et les grands singes, mais il est très difficile, aujourd’hui, de trouver une capacité humaine dont on puisse dire qu’elle est totalement absente du monde des grands  singes. Nous ressentons tous cette proximité avec eux : elle nait de notre allure physique commune, d’une empathie réelle ou imaginaire, d’une interprétation des comportements en termes de choix ou de désir, de la réelle attention des femelles pour leurs petits, de la souffrance qu’elles ressentent lorsqu’ils meurent, de l’impression qu’ils ont un regard.

[…]                 Le concept du propre de l’homme est un concept du passé. Il est toxique car il insiste sur l’idée de séparation : le but  est de rechercher des différences entre l’homme et l’animal afin de placer l’homme dans une catégorie ontologique à part. Il y a, bien sûr, des différences, mais cela ne nous met pas au-dessus des autres espèces. Il faudrait remplacer ce débat essentialiste par une approche plus relationnelle, plus constructiviste. La vraie question est celle des convergences et des proximités : qu’est-ce qui se tisse entre les animaux et nous ?

[…]                 Les recherches sur les grands singes ne cessent de repousser la frontière de leurs compétences. Il faut donc arrêter de chercher « un » critère en raisonnant sur un mode binaire : les grands singes ont, ou n’ont pas, telle capacité. Mieux vaudrait se demander ce qu’est une intelligence animale, une intelligence des odeurs, une intelligence des sons. Il faudrait, pour cela, renoncer au point de vue anthropocentré qui a longtemps été le nôtre, ce qui n’est pas aisé.

Dominique Lestel, philosophe.                      Le Monde « Culture et Idées » 15 12 2012

L’homme ne descend pas du singe, il a des ancêtres communs avec lui, c’est très différent ! Quand je suis arrivé dans la paléoanthropologie, il y a trente ans, la question de nos origines communes avec les chimpanzés ne se posait quasiment pas. On vivait sur la vieille idée d’Aristote, celle de la transformation graduelle : le grand singe se redresse peu à peu pour voir au-dessus des hautes herbes. C’est une belle histoire, mais elle ne fonctionne pas !

Quand on dit que l’homme descend du singe, on accepte notre relation de parenté avec lui, mais elle s’exprime sous forme de généalogie, c’est absurde : la personne la plus proche de moi, c’est ma sœur, mais je ne descends pas de ma sœur. Nous savons à présent deux choses : les espèces qui nous entourent sont aussi récentes que nous, et celles qui nous ressemblent le plus – comme les chimpanzés – ont des ancêtres communs avec nous.

[…]             Nos ontologies fondamentales, qui se sont forgées dans le bassin méditerranéen, à un endroit où il n’y avait pas de grands singes, ont placé l’homme au centre du cosmos en affirmant qu’il incarnait la vision finalisée du progrès. Elles se sont employées à distinguer l’homme des autres espèces, en opposant nature et culture, inné et acquis, corps et esprit. Mais ces murs ontologiques qui nous ont conduit à beaucoup d’ignorance ont été profondément malmenés par l’arrivée des grands singes en Europe, au XVIII° siècle, puis par les études sur leur comportement dès les années 1960. Nous savons maintenant qu’ils ont des systèmes sociaux très proches des nôtres. La marche debout, l’outil, le rire, les pleurs, la coopération, l’empathie, le bien et le mal, le tabou de l’inceste, la chasse, le partage de la viande, la culture, les traditions, la communication symbolique, la politique : ces caractéristiques que l’on croyait humaines sont présentes chez les grands singes.

Freud l’a dit avant moi : les sciences ont infligé des blessures d’amour-propre à l’humanité. Elles ont montré, avec Galilée et Copernic, que l’homme n’était pas au centre du cosmos ; puis, avec Darwin , qu’il n’avait pas fait l’objet d’une création particulière – il est simplement le produit de l’évolution des espèces ; avec Freud ensuite qu’il était le jouet de son inconscient.

L’éthologie a achevé de le faire tomber de son piédestal en montrant que les caractéristiques que l’on croyait propres à l’homme se retrouvent chez les grands singes. Finalement, il y a sans doute une seul vrai propre de l’homme, c’est le récit : cette nécessité ontologique de construire des cosmogonies, des récits sur les commencements du monde.

[…]     Les conditions climatiques ont changé, les arbres sont devenus plus rares : les hominidés abandonnent donc leur mode de vie arboricole pour peupler la savane, où ils vont finir par découvrir dans le sous-sol les tubercules et les rhizomes, qui leur procurent beaucoup plus d’énergie, à même d’abord d’assurer leur survie et ensuite de favoriser leur reproduction. Jusqu’alors la seule consommation de fruits, pousses, feuilles, graines et insectes, aliments peu caloriques, mobilisait l’essentiel de leur temps et de leur énergie. La difficulté de digestion avait crée un système digestif très important, des intestins très longs qui monopolisaient l’essentiel du système nerveux. La découverte d’aliments beaucoup plus énergétiques dans le sol entraîna une diminution du système digestif et donc une disponibilité du système nerveux pour d’autres tâches, dont le développement du cerveau. Puis viendra un autre saut alimentaire qualitatif, dès que l’hominidé commencera à chasser, avec la consommation de viande crue… et cuite quand il pouvait bénéficier d’un feu de forêt qui se chargeait de cuire les animaux piégés. L’homme a connu le feu bien longtemps avant de savoir l’allumer et le garder.

Pascal Picq, paléoanthropologue.                          Le Monde « Culture et Idées » 15 12 2012

On s’est longtemps focalisé, à tort, sur la bipédie. De nombreuses espèces, notamment arboricoles, sont bipèdes : elles adaptent une position verticale pour scruter les alentours ou pour attraper leur nourriture. Les suricates peuvent même se déplacer debout et faire quelques pas. En fait il y a 7 millions d’années, les australopithèques se tenaient tous debout. Certains de leurs descendants, comme les chimpanzés, ont perdu cette capacité, pendant que d’autres, comme les bonobos, l’ont conservée. La vraie nouveauté avec l’Homo erectus, qui apparaît il y a 1.5 million d’années, c’est son incroyable endurance. C’est elle qui va lui permettre de se déplacer sur de longues distances. […] L’hominisation – ce processus qui aboutit à l’Homo Sapiens, il y a 200 000 ans environ – s’est faite pas à pas, au gré des sélections et des contingences.

[…] Nos gênes n’ont pas changé, mais c’est la marche qui a permis d’exprimer les potentialités formidables de notre cerveau. Ainsi, c’est grâce à son intelligence que l’Homo erectus s’installe dans tous les lieux qu’il peut atteindre à pied. Bien plus tard, c’est parce qu’il marche que l’Homo sapiens va pouvoir aller partout, et c’est parce qu’il est curieux qu’il va vers l’inconnu.

Pascal Picq, paléoanthropologue.        Ça m’intéresse n°426 Août 2016

6.6 m.a.                      Le niveau de la mer Miocène (de 20 à 5 m.a.) baisse, laissant place aux vallées du Rhône, de la Durance, et à la mise en place de la Méditerranée. Un autre hominidé est découvert au Kenya, sur les bords du lac Turkana : Orrorin Tugenensis.

Entre 6.3 et 5.4 m.a   Séparation des deux rameaux de l’homme et du chimpanzé : c’est une étude du MIT qui le dit en 2006, basée sur l’étude du génome, et qui vient considérablement rajeunir la date de cette séparation, jusqu’alors estimée entre 7 et 6,5 m.a.

5.66 m.a.                     La remontée de la plaque tectonique africaine vers la plaque eurasienne provoque la fermeture des canaux naturels à l’emplacement de l’actuel Gibraltar et donc le quasi-assèchement de la Méditerranée dont les eaux baissent alors de 1,5 à 2,7 km par rapport au niveau actuel, en faisant un immense marais salant, d’où aujourd’hui, des épaisseurs énormes de sel, pouvant aller de 500 à 3 500 mètres : – c’est l’ère messénienne -. La mer Noire est asséchée.

5.46 m.a.                    On observe à 800 mètres sous le niveau actuel de la Méditerranée une ligne de rivage. Par ailleurs, la quantité d’évaporites – la roche saline restée en place après évaporation – retrouvée au fond de la Méditerranée montre qu’il a fallu 8 fois le volume d’eau actuel pour les créer : il y a donc eu plusieurs assèchements comme plusieurs remises en eau.

Pliocène 5.3 à 1.8 m.a.

5.33 m.a.                    Des mouvements tectoniques provoquent des fractures à Gibraltar, qui remettent en eau la Méditerranée, nommée encore par les géologue mer Pliocène : cette remise en eau a probablement été très brutale, très courte : de quelques mois à deux ans maximum : 200 millions de mètres cube par seconde, soit une remontée des eaux de 10 m/jour, en Méditerranée occidentale : un fleuve mille fois plus puissant que l’Amazone ! Quand le niveau atteignit la passe de la Sicile, l’eau se déversa dans la Méditerranée orientale, deux fois plus profonde. Le Rhône se jette dans l’actuel étang de Mauguio, à l’est de Montpellier, et la Durance dans la Méditerranée, via la plaine de la Crau qui est son ancien delta.

Se sont alors crées de vastes réserves d’eau douce ou peu saline – on parle de 500 000 km3 -. Ces réservoirs sous-marins, loin d’être marginaux, sont au contraire un phénomène global à l’échelle de la planète. Il s’agit d’eau saumâtre, mais beaucoup moins chargée en sel que celle des océans, présente en grande quantité dans les sédiments formant des aquifères sous-marins, sous les plateaux continentaux, c’est-à-dire les prolongements immergés des terres. La formation de ces aquifères résulte de la combinaison de plusieurs processus. D’abord, lors des périodes de glaciation, accompagnées d’une baisse du niveau des mers, les plateaux continentaux, alors à découvert, ont été exposés aux précipitations qui s’y sont infiltrées en profondeur. Pour une grande part, les eaux stagnantes sous-marines datent ainsi des glaciations du Pliocène et du Pléistocène, il y a de cela 5,3 à 2,6 millions d’années. Ensuite, il existe en permanence des phénomènes de décharge des aquifères terrestres vers les aquifères océaniques, les eaux souterraines s’écoulant des uns vers les autres. Ce transfert peut s’effectuer sur de très longues distances, jusqu’à plus de 100 kilomètres des côtes. Enfin, aux hautes latitudes, la fonte des calottes polaires contribue aussi probablement à l’apport d’eau douce. Le volume de ces réserves serait cent fois supérieur à la quantité d’eau prélevée depuis 1900 dans les aquifères terrestres. Autrement dit à l’ensemble de la consommation humaine (irrigation, usages industriels, eau potable) sur plus d’un siècle.

4.7 m.a.                  Apparition du pouce opposable chez l’Australopithèque.

vers 4.5 m.a.                    En Afrique de l’est, l’Australopithèque se met debout.

4,4 m.a.                        En Ethiopie, sur le rift des Afars, près de l’actuel village d’Aramis, vit Ardi : c’est ainsi que l’on nommera cet hominidé, Ardipithecus ramidus, dont on retrouvera le squelette presque complet à partir de 1992, ardi étant un mot afar qui signifie : racine, terre. C’est une femelle, elle devait mesurer 1,20m pour 50 kg, pouvait se balancer de branche en branche à l’aide de ses quatre membres, mais pouvait également marcher debout sur ses jambes. On est à 75 km. de l’endroit où a été trouvée Lucy, sa cadette d’1,2 m.a.

3.67 m.a.                     Little foot, ainsi nommée par son découvreur, Ronald J. Clarke le 6 septembre 1994, probablement poursuivi par un prédateur, fait une chute fatale de plus de vingt mètres dans la grotte de Silberberg, du réseau de grottes de Sterkfontein, au nord-ouest de Johannesburg dans la province du Gauteng. Son corps roule sur un talus d’éboulis, avant de s’immobiliser, un bras tendu au dessus de sa tête, l’autre roulé contre lui. Au fil du temps, sa dépouille sera recouverte par une accumulation de sédiments et de cailloutis, sur plus de dix mètres d’épaisseur. L’avantage qu’il y a à être recouvert de cailloux et de sédiments, c’est que les prédateurs n’y ont pas accès, et que le squelette reste à peu près complet.

Dans cette immense cavité, remplie des déblais de dynamitages miniers successifs, on trouve, contre toute probabilité, une connexion osseuse dans la roche. Treize années seront nécessaires à Ron Clarke et à son équipe pour dégager Little Foot de sa gangue rocheuse.

En 2007, à la demande de l’université sud-africaine, Laurent Bruxelles, géomorphologue à l’Inrap, a pris en charge le délicat problème de chronologie et démêle la succession des strates qui enserrent le squelette. Little Foot, un Australopithecus prometheus, serait donc un quasi contemporain d’un fossile bien moins complet, Lucy, le célèbre Australopithecus afarensis découvert en 1974 en Ethiopie.

En Afrique de l’Est, les datations sont relativement aisées, car il y a eu fréquemment des retombées volcaniques qui ponctuent la stratification, Mais, en Afrique du Sud, c’est plus difficile, car les fossiles se trouvent dans des grottes, où l’accumulation des sédiments est parfois complexe à interpréter.

La technique de datation utilisée est dite cosmogénique : elle s’appuie sur l’analyse de roches comme le quartz, chargées en isotopes radioactifs par les rayons cosmiques. En comparant les concentrations de ces isotopes, qui se déchargent une fois la roche enfouie, sur des cailloux tombés dans la grotte avec  Little Foot, on a pu dater sa mort, avec une précision de + ou – 160 000 ans.

À peu près de la même époque aussi, le Kenyan Australopithecus anamensis, décrit en  1995, dont la bipédie est plus proche de la nôtre que celle de Lucy. D’autres espèces, -contemporaines ou postérieures à Lucy, démontrent que la famille des australopithèques (une dizaine d’espèces dites graciles ou robustes) est bien plus diversifiée qu’on ne l’imaginait. Lucy n’y fait plus figure que de simple cousine.

Différents arguments anatomiques indiquent la coexistence d’au moins deux espèces d’australopithèques en Afrique australe vers 3 millions d’années, notamment sur le site de Sterkfontein. La présence d’Australopithecus africanus est bien connue mais, au fur et à mesure de ses recherches, Ron Clarke a rattaché Little Foot à la seconde espèce, moins illustre : Australopithecus prometheus. Avec Little Foot, les chercheurs disposent désormais d’un squelette presque complet de cette seconde espèce ! Pour les scientifiques, l’enjeu est considérable puisque l’une des deux lignées donnera naissance aux premiers hommes, la seconde restant probablement sans descendance. Pour le commun des mortels pour lesquels la connaissance de l’évolution n’exige pas de savoir dans quel tiroir on va classer tel ou tel trouvaille, les discussions des scientifiques n’offrent qu’un intérêt limité. Eux-même conviennent parfois de la difficulté à y voir clair :

On a des problèmes d’évolution en mosaïque autour du genre Homo (c’est-à-dire de caractères qui évoluent à des vitesses différentes). On balance tout ce qui n’est pas Homo dans le genre Australopithecus, mais on n’a toujours pas fait de vrai travail de phylogénie, car on reste prisonnier du postulat que tout caractère qui évoque les chimpanzés est archaïque et que tout caractère qui évoque la lignée humaine est dérivé. Ce n’est pas vrai !

Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France

[…]     La préservation et surtout la découverte de Little Foot, cet extraordinaire squelette fossilisé d’australopithèque, semblent une succession d’incroyables hasards. L’épisode a marqué à tout jamais le monde de l’archéologie, comme vingt ans plus tôt la mise au jour de sa cousine Lucy. Le 6 septembre 1994, Ron Clarke, paléontologue à l’université du Witwatersrand, à Johannesburg, trie une caisse de cailloux. Des fossiles venus du site de Sterkfontein, à 35 km de là. Piégés dans la roche, il y a là des restes de rongeurs, de félins, de bovidés… Soudain, il repère quatre petits ossements, qu’il attribue vite à un hominidé. Quatre portions d’un même pied gauche. La découverte n’est pas banale. Pas extraordinaire non plus : depuis la mise au jour de Mrs Ples, en 1947, de nombreux fragments d’australopithèques ont déjà été exhumés de la vallée du Bloubank. Ron Clarke et son mentor Phillip Tobias (1925-2012) prennent quand même la peine de lui donner un nom : Little Foot. Et ils l’oublient jusqu’à ce jour de mai 1997 où, vidant un autre sac de fossiles, Clarke repère de nouveaux fragments de pied gauche et une portion de tibia droit.

Convaincu qu’il s’agit là du même individu, il réalise un moulage de l’os et envoie ses deux assistants dans la grotte Silberberg. Il faut imaginer ce que c’était, insiste Dominic Stratford. Une cavité immense, qui n’avait pas été déblayée. Ils progressaient dans la poussière, sans trop savoir où aller. Pourtant, après trente-six heures seulement de recherche, Stephen Motsumi et Nkwane Molefe débusquent, encastré dans la roche, le morceau de connexion osseuse du tibia. Ils ont sorti le moulage et, comme dans un puzzle, ça collait parfaitement, -raconte Francis Thackeray, l’ancien directeur de l’Institut d’évolution humaine de l’université du Witwatersrand.

Little Foot est derrière, pris dans sa gangue rocheuse. Il faudra treize ans pour l’en extraire, avec la minutie d’un dentiste œuvrant à la fraise, cinq années supplémentaire pour assurer sa datation et faire de Petit Pied non seulement le squelette d’australopithèque le plus complet jamais découvert (90 %, contre 40 % pour Lucy) mais aussi un des plus anciens : 3,67 millions d’années, là où Lucy affiche 3,2 millions de printemps.

Encore n’a-t-on qu’entrevu l’ampleur du miracle. Pour bien le mesurer, il faut suivre Laurent Bruxelles, géomorphologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). De la main, il montre les traînées de matière blanche, plus ou moins épaisses, qui nappent la roche brune. De la calcite, un minéral accumulé au cours des millénaires par infiltration d’eau. L’industrie minière avait découvert qu’elle permettait d’abaisser le point de fusion de l’or, raconte-t-il. Son extraction est devenue essentielle. Ici, la nappe était immense, on l’appelait The Boss. Pendant quarante ans, ils ont fait sauter la roche à la dynamite. Quand ils trouvaient des fossiles, ils les mettaient de côté. Mais ils ne s’embarrassaient pas de précautions. Ils descendaient, toujours plus profond. Et puis un jour, en 1920, ils ont trouvé un substitut, moins cher. Le cours de la calcite s’est effondré. Ils ont tout arrêté. Il regarde la nappe, et poursuit : Une explosion de moins, on n’aurait jamais rien trouvé, une de plus et le squelette était pulvérisé.

[…]     Alors Laurent Bruxelles a tout analysé. La première formation minérale, il y a 2,6 milliards d’années, au fond d’une mer chaude. Puis le retrait marin, l’altération de certaines poches, sans doute sous l’effet de bactéries, et ce fantôme de roche qui ne tient que sous la pression des eaux souterraines. Et enfin, beaucoup plus tard, il y a quelques dizaines de millions d’années, le creusement des vallées, la nappe phréatique qui descend, laissant cette dolomie rongée par le temps et désormais asséchée s’effondrer sur elle-même. Des dents creuses que vont remplir sédiments et restes de tous ordres, formant un complexe millefeuille rocheux. Sur le bord du fameux talus, le géoarchéologue s’allonge, prend la pose de Little Foot, face contre terre, un bras au-dessus de la tête, l’autre sous le corps, et bascule le buste vers le bas. La calcite s’est glissée dessous, mais beaucoup plus tard, assure-t-il.

Ce sont donc bien les sédiments qu’il fallait mesurer. L’université Purdue (Etats-Unis) reprend sa datation cosmologique qui, entre-temps, a fait d’immenses progrès. La méthode consiste à analyser les minéraux – bombardés par les rayons cosmiques à la surface de la Terre, ils se sont chargés en isotopes radioactifs – comme l’aluminium 26 et le béryllium 10. Une fois enfouis dans la grotte, ils se sont déchargés, selon une vitesse connue. Sur les dix échantillons retenus, huit fourniront la même date : 3,67 millions d’années.

[…]     L’Unesco a baptisé, en 1999, la vallée du Bloubank berceau de l’humanité. Et il y a de quoi ! C’est une concentration presque vertigineuse : douze sites, répartis dans un rayon de 10 km. Près de mille fossiles d’hominidés déjà recueillis, soit le tiers de tout ce qui a été retrouvé dans le monde. Et dans chaque grotte, une histoire étonnante. A Kromdraai, c’est le premier crâne de Paranthropus robustus (2,2 millions d’années), découvert en 1938 par Robert Broom. L’archéologue avait été mis sur la piste par un écolier qui avait ramassé quelques dents. Dans la grotte de Cooper, au-delà des fossiles de paranthropes, ce sont des centaines d’outils en pierre, véritable musée de la première industrie lithique, dite oldowayenne – d’après les gorges d’Olduvai, en Tanzanie. Des paranthropes et des outils, toujours, à Drimolen, mais aussi une espèce plus récente du genre Homo. Et que dire des sites de Rising Star et Malapa, dans les vallées voisines ? Une douzaine d’individus trouvés dans le premier depuis deux ans, une nouvelle espèce d’australopithèque, sediba, d’un genre jusqu’ici inconnu, dénichée dans le second.

Enfin il y a Swartkrans, à un jet de pierre de la grotte Silberberg. A première vue, un trou beaucoup plus modeste, plus discret, équipé de marches glissantes. Pas question, ici, de faire venir les touristes, encore moins d’installer un restaurant et une boutique, comme à Sterkfontein. Seule une poignée d’étudiantes du Midwest accompagne cet après-midi Trevor Pickering, de l’université du Minnesota. Pourtant, c’est un site particulier, ici, avertit modestement l’archéologue américain, voix monocorde mais regard brillant sous sa casquette. Disons qu’il y a… à peu près tout. Tout, autrement dit pas moins de trois types d’hominidés : Paranthropus, Homo habilis et Homo ergaster, mais aussi deux types d’outils (pierre et os), des animaux en pagaille, répartis sur plusieurs niveaux rocheux. Et surtout, dans la couche supérieure, les paléontologues ont retrouvé les plus anciens feux maîtrisés jamais répertoriés : pas un foyer proprement dit, mais 23 couches successives de cendres vieilles de 900 000 ans. La température a été évaluée à 800° C, explique Pickering. Trop chaud pour un incendie naturel. Et l’état des os retrouvés ressemblait aux restes d’un feu de camp. Laurent Bruxelles prend le relais : Un site qui court comme ça de – 2,2 millions d’années jusqu’à – 100 000 ans, c’est unique. Et nous pensons trouver plus ancien, une histoire à 3 millions.

Appelé d’abord pour aider à dater Little Foot, le scientifique français s’est attelé à la réalisation d’une carte 3D de plusieurs autres sites. Et à la recherche de nouvelles cavités. Le plus fou, c’est que l’essentiel n’a encore pas été mis au jour, s’éblouit-il. Regardez les bosquets autour de vous. A l’horizon, des taches vertes constellent le paysage. Ce sont des entrées de grottes, poursuit-il. En bas, la température est constante, 17° C. Nous avons fait voler un drone de nuit, l’hiver, avec une caméra thermique. Nous avons repéré cinquante nouveaux trous.

De quoi exhumer encore quelques merveilles. Car dans le Bloubank, l’histoire ne s’arrête jamais. Il y a quelques années, des archéologues français annonçaient, sous le titre évocateur [racoleur conviendrait mieux, ndlr, mais les auteurs d’un article le sont rarement du titre] Sex at Sterkfontein, que la fine Mrs Ples, fossile iconique du pays, premier crâne d’Australopithecus africanus adulte jamais découvert (1947), était très probablement un homme. More sex at Sterkfontein, répliquaient Thackeray et ses collègues sud-africains. Nouvelles études au scanner à l’appui, ils rendaient à dame Ples ce qui lui appartenait. La bataille n’est pas tout à fait terminée. Quant à Little Foot, Dominic Stratford nous a révélé, lors de notre visite, que ses os massifs et son crâne large étaient ceux… d’une femme. Une mise en bouche avant la publication, attendue pour la fin de l’année, de la description générale de cette Australopithecus prometheus, aujourd’hui conservée dans un coffre.

Mais c’est autour de la cohabitation entre les deux espèces, la gracile et la trapue, avérée il y a quelque 2,6 millions d’années, que Stratford et Bruxelles rêvent de frapper un grand coup. Avec prometheus à 3,67 millions d’années, ils ont déjà secoué leur petit monde. Fin juin a commencé la datation d’un crâne africanus découvert par Ron Clarke dans la grotte Jacovec, l’appartement voisin, voudrait-on dire (mais plus humide, plus boueux et nettement moins bien équipé, nous avons testé…). Si, comme la stratigraphie permet de le penser, on sort autour de 4 millions, ça voudra dire que les deux ont vécu côte à côte pendant près d’un million d’années, rêve Dominic Stratford. Le berceau de l’humanité, décidément.

Nathaniel Herzberg Le Monde du 26 08 2015

Little Foot  ne peut prétendre être l’ancêtre du genre humain. Les premiers préhumains,  ce sont Toumaï, au Tchad, à 7  millions d’années, Orrorin, au Kenya, à 6  millions d’années. Parmi les divers australopithèques apparus ensuite, c’est l’assèchement du climat, vers 4  millions d’années, qui a décidé du destin de ces lignées. Avec un sort un peu similaire à l’est et au sud, où des formes plus robustes, aux grosses dents adaptées aux graminées, et toujours dotées de petits cerveaux, sont apparues.  Mais, en Afrique de l’Est, il y a aussi l’émergence du genre Homo, avec des dents plus petites de carnivore, et un plus grand cerveau.

A chaque fois qu’on évoque le berceau de l’humanité, on force un peu la mise. Tout le monde veut avoir découvert son ancêtre, c’est humain. Mais ces nouvelles datations absolues vont permettre des comparaisons attendues depuis longtemps. Même si l’Afrique de l’Est tient la corde, c’est toute la région africaine touchée par ce changement climatique qui est susceptible un jour de mériter cette dénomination. La notion de berceau de l’humanité ne doit pas être prise au pied de la lettre. C’est plutôt une large zone en Afrique où les fossiles ont pu être conservés par la géologie.

Yves Coppens

3.58 m.a.                    Kadanuumuu – grand homme, en afar -, découvert en  2005 par Yohannes Haile-Selassie, du Muséum d’histoire naturelle de Cleveland , aurait mesuré plus de 1,50  mètre : la bipédie affirmée de l’australopithèque de l’Afar est notoire. Mais les dents et les restes crâniens qui permettraient d’attribuer définitivement cet imposant spécimen bipède à Australopithecus afarensis font défaut. De la même période, un autre australopithèque, bahrelghazali, découvert au Tchad en 1995, sera nommé Abel.

3.3 m.a                     À Dikika, dans l’actuelle Ethiopie, à quelques kilomètres du lieu de résidence de Lucy meurt Selampaix en langue amharique – à l’âge de trois ans, une jeune Australopithèque Afarensis. Son squelette offre un crâne quasiment complet, le torse, une partie des jambes et les scapulas (omoplates), qui évoquent plutôt celles d’un gorille, ce qui atteste du mode de vie – encore en partie arboricole d’afarensis. Mais elle est aussi habile à se mouvoir dans les arbres en s’aidant des mains, qu’à parcourir la savane sur ses seules jambes. Elle sera découverte en 2006 par Zeresenay Alemseged (Académie des sciences de Californie, San Francisco)

Différents arguments anatomiques indiquent la coexistence d’au moins deux espèces d’australopithèques en Afrique australe vers 3 millions d’années, notamment sur le site de Sterkfontein. La présence d’Australopithecus africanus est bien connue mais, au fur et à mesure de ses recherches, Ron Clarke a rattaché Little Foot à la seconde espèce, moins illustre : Australopithecus prometheus. Avec Little Foot, les chercheurs disposent désormais d’un squelette presque complet de cette seconde espèce ! L’enjeu scientifique est considérable puisque l’une des deux lignées donnera naissance aux premiers hommes, la seconde restant probablement sans descendance.

3.3 m.a. : c’est 500 000 ans plus tôt que 2.8 m.a. date reconnue jusqu’alors comme début du genre Homo, caractérisé par son aptitude à fabriquer des outils. Et pourtant, une équipe a découvert en 2012 des outils dans la région du Lac Turkana, ce qui vient mettre à mal les classifications et dates acceptées jusqu’alors. Mais, en y réfléchissant bien, cela ne devrait pas être si grave que ça et la Terre devrait continuer à tourner.

En 2012, Sammy Lokorodi,  Kényan de 38 ans, originaire de la région du Turkana, dans le nord-ouest du pays trouve des pierres taillées. Il fait partie de l’équipe de Sonia Harmand, à la tête depuis 2011 de la mission préhistorique française au Kenya, financée depuis 1994 par le ministère français des affaires étrangères, qui fouille chaque année sur la rive occidentale du lac Turkana. Désormais évaluée à 3,3  millions d’années, l’invention de la technologie de la pierre taillée a été repoussée 700 000 ans en arrière.

A plus de 1 000  kilomètres et quatre jours de route de l’océan, la seule fraîcheur vient du lac Turkana, bijou du Grand Rift, mer de jade qui s’étale du nord au sud, sur 300 kilomètres de long et une trentaine de large, alimenté par les lagas, rivières éphémères et redoutables, gonflées par les orages d’altitude.

C’est en amont de ces cours d’eau que l’on trouve les sites archéologiques. Ne marchez pas n’importe où : vous risquez de détruire des preuves ! prévient Sonia Harmand.

A 41 ans, dont dix-sept à fouiller le Rift, Sonia Harmand, chercheuse au CNRS et enseignante à l’université américaine de Stony Brook (New York) avec le Turkana Basin Institute, mène chaque année, au mois de juillet, une équipe d’une trentaine de chercheurs et de fouilleurs franco-américano-kényans sur les routes du Turkana.

Au sol, les cailloux. La peau ne trompe pas : beige clair, gris pâle. On voyait bien que ces roches n’étaient pas restées très longtemps en surface, qu’elles n’avaient pas été polies par les vents et le sable, raconte Sonia Harmand. J’ai vu les cicatrices sur les pierres, les éclats retirés délibérément : il n’y avait aucun doute.

Débute alors un long travail. Il n’y a pas le droit à l’erreur : sept géologues se succèdent sur le site afin de dater les outils. Quand on travaille sur une période si ancienne, on ne peut pas faire usage du carbone  14, explique Xavier Bœs, l’un des géologues de l’équipe. Il a fallu se fonder sur l’analyse stratigraphique des tufs – des roches volcaniques projetées lors des éruptions – trouvés à proximité des sites et dont on connaît l’âge radiométrique. Mais tout ça prend du temps : il faut marcher depuis l’endroit où l’on trouve les tufs jusqu’au site, compter les couches sédimentaires successives. La publication de l’article dans Nature prendra quatre ans. Sur la couverture : deux mains, deux roches et un titre : L’aube de la technologie.

Retour en arrière : moins 3,3  millions d’années. Le site de Lomekwi est alors au cœur d’une forêt galerie, faite de buissons et d’arbres de faible hauteur. Un premier grand lac vient à peine de se retirer. Mais déjà, de petits groupes d’hominidés s’activent le long des cours d’eau. On sait très peu de chose sur eux, explique Jason Lewis, paléontologue et codirecteur du projet. On était dans une phase bipède, on ne marchait probablement pas trop mal. Les hominidés de cette époque devaient faire entre 1  mètre et 1,50 mètre. Le visage était très proche de celui des grands singes, mais la taille des canines et de la mâchoire déjà réduite. La capacité manuelle des hominidés était plus importante que pour le chimpanzé. Le pouce était plus long et détaché : ils pouvaient faire le salut du scout !

Cent vingt pierres taillées ont été retrouvées à Lomekwi 3. Pour fabriquer les objets, deux techniques ont été employées : celle du percuteur dormant, où le bloc à tailler (dit nucleus) est frappé sur une enclume de pierre, afin de le faire exploser et de créer des éclats tranchants ; et celle de la percussion bipolaire sur enclume, plus élaborée, où l’on frappe avec une première pierre sur une seconde, elle-même posée sur une troisième. Les pierres retrouvées à Lomekwi 3 sont grosses. On les appelle les “pavetons”, s’amuse Sonia Harmand. Les hominidés de l’époque n’avaient en effet probablement pas encore les capacités pour tailler des pierres de petite taille, comme on en trouve sur des sites plus récents, tels les galets oldowayens, vieux de 2,6  millions d’années.

Si les deux techniques sont simples, elles ne sont pas primitives ! insiste Sonia Harmand. La percussion bipolaire nécessite en effet une désynchronisation des deux bras et donc une capacité cognitive développée. Lomekwi n’est pas le fruit du hasard. Pour détacher les éclats, il fallait une connaissance des angles, une maîtrise de sa propre force. Les roches ont été sélectionnées. Il y a eu un apprentissage, une transmission de la fabrication. Enfin, nos ancêtres ont fabriqué des éclats tranchants en grande quantité. Il y avait un contrôle de la production.

La découverte pose des défis majeurs à la paléontologie. En effet, à – 3,3  millions d’années, on n’a découvert jusqu’à présent aucun représentant du genre Homo, dont nous, Homo sapiens, l’homme moderne, sommes issus. Les restes des premiers Homo datent en effet (au mieux) de 2,8  millions d’années : 500 000 ans trop court pour les outils de Lomekwi.

L’invention de l’outil, premier acte technologique et culturel de l’histoire, ne serait donc pas de notre fait. La découverte est vertigineuse et mettrait fin au sacro-saint Homo faber, cher à Bergson, où l’outil fait l’homme, par opposition à l’animal. Nous devons nous redéfinir, explique Jason Lewis. Soit nous acceptons que nous faisons partie d’un ensemble plus vaste et que nous partageons la technologie avec l’animal, car les outils ont probablement été inventés par des espèces plus proches de l’ancêtre commun avec le singe. Soit on est exclusif, et on se dit que la spécificité de l’homme ne repose pas sur les outils. Peut-être davantage sur la maîtrise du feu…

A Lomekwi, les paléontologues du Turkana ont trois suspects. Deux australopithèques : Australopithecus afarensis (mieux connu du grand public sous le nom de Lucy, découverte en Ethiopie) et Australopithecus deyiremeda (qui vivait dans la région entre 4,1 et 3  millions d’années). Le troisième candidat est plus sérieux, mais ne fait pas l’unanimité. Il s’agit de Kenyanthropus platyops, découvert en  1999 au Turkana, et dont des restes ont été retrouvés non loin du site, mais dont l’existence comme genre à part est contestée par de nombreux scientifiques.

Faut-il aussi débaptiser le pauvre Homo habilis, qui perd à Lomekwi son statut d’inventeur de l’outil, et donc d’habile ? En fait, on pourrait même retirer Homo, explique Jason Lewis. Les récentes recherches sur le squelette et le crâne d’Homo habilis montrent qu’il est un melting-pot de différentes espèces, on trouve dans son crâne des caractéristiques d’Homo, mais aussi d’australopithèque et de chimpanzé. On pourrait même l’appeler Australopithecus habilis…

L’homme vient du flou, sa généalogie est embrouillée, ses origines en suspens. Quel lien entre australopithèque et Homo ? Plusieurs espèces vivaient-elles à la même période au même endroit ? Se sont-elles influencées pour l’invention des premiers outils ? La mission préhistorique tente aujourd’hui d’approfondir sa découverte. Des études tracéologiques sont en cours, traquant la présence de résidus de sang ou de végétaux sur les pavetons lomekwiens afin d’en déterminer l’usage. Pour comprendre ces outils, il faut aussi les refaire, ajoute -Sonia Harmand. Elle et son équipe ont collecté pour 700  kg de roches près du site et tenté en  2013 et 2014, avec succès, de récréer les outils.

Le Turkana, il faudra y revenir. Rappelons-nous que toutes nos conclusions ne reposent que sur un seul site ! insiste Sonia Harmand. Seule une petite partie de Lomekwi a été excavée, d’autres sites sont à explorer. Sonia Harmand tourne aujourd’hui son regard vers les chaînes basaltiques du Turkana, plus à l’est :  Toute cette région est totalement inexplorée… , souffle l’archéologue. Sisyphe du Turkana, elle sait que les outils de Lomekwi sont déjà bien trop élaborés et sophistiqués. S’ils sont les plus anciens jamais découverts, ils ne sont certainement pas les premiers. Les tout premiers, ils seront sûrement trop proches d’un simple caillou. Ils seront très difficiles à reconnaître. On ne les retrouvera probablement jamais.

Bruno Meyerfeld       Le Monde 6 janvier 2016

3.2 m.a.                       Dans la Rift valley éthiopienne, Lucy [4] aurait été pendant quelques décennies la première représentante connue de l’Australopithèque, la première à s’être mise debout. On ne sait pas si Mrs Ples – 2.05 m.a. – se tenait debout. Elle a à peu près 15 ans, une capacité crânienne de 500 cm³, mesure un peu plus d’un mètre, pèse environ 30 kilos, est pourvue de 52 os : le squelette est complet à 40 %. Lucy devient une star, et le restera : Elle demeure l’emblème de la paléontologie humaine – comme Lascaux demeure la grotte emblématique – alors qu’elle est petite et pas si ancienne, note Yves Coppens. Pas très loin d’elle, on trouvera des pollens d’olivier… les Grecs le mettront au pinacle mais lui ne les avait pas attendus. En 2016 des Américains qui auront eu tout loisir d’examiner ses os en concluront qu’elle s’est tuée en tombant d’un arbre ; on veut bien. Encore quelques années et on nous dira qu’elle faisait la cueillette des olives, ou bien, plus grave qu’elle cueillait une pomme !

De la même période, un autre australopithèque, africanus, avait été découvert antérieurement, en 1947 en Afrique du Sud : Mrs Ples.

L’érosion commence à former les gorges des rivières qui se jettent dans la Méditerranée. Ce creusement va durer jusqu’à – 25 000 ans. Les garrigues méditerranéennes sont recouvertes de forêts luxuriantes, denses, variées : chênes, érables, charmes, hêtres, buis. Au bord des rivières : saules, aulnes, peupliers, platanes et bambous.

D’impressionnants silences règnent sur ces garrigues. Ils sont le reproche muet d’un monde éliminé. Évoquer le passé, c’est rêver d’un paradis terrestre, enchantement d’une nature bruissant du dialogue des sources et du chant des oiseaux ! Tels étaient les paysages grandioses que nos lointains ancêtres contemplaient aux soirs des journées de chasse. Ils avaient pour théâtre la scène non immuable de la nature en équilibre avec les climats […] C’est à cet Éden que l’homme allait s’attaquer avec un acharnement, une ardeur décuplée par ses besoins croissants aux dépens d’une nature sans cesse asservie.

R. Molinier                      Forêts de la Côte d’azur, leur rôle et leur importance.1966

Paléolithique de 3 000 000 à 10 000 ans – Le paléolithique doit son nom à l’industrie de la pierre taillée : les gisements les plus anciens ont été trouvés il y a 3 m.a. dans la vallée de l’Omo, en Ethiopie du sud.

3 m.a.                     Nombre de chameaux d’Asie Centrale partent vers le sud-ouest : Arabie et Afrique du Nord : leurs deux bosses sont des réserves de graisse, fort utiles en pays froid. En pays chaud, c’est moins nécessaire : ils perdront une bosse et deviendront dromadaires.

2.8 m.a.                       En 2013, Chalachew Seyoum, un paléontologue éthiopien de l’université d’Etat d’Arizona trouve sur le site de Lédi-Geraru dans le massif des Afars en Éthiopie une mandibule gauche équipée de 2 prémolaires et de 3 molaires : elle appartient à un individu du genre homo, ce qui fait de lui le plus vieil hominidé connu, laissant son suivant 0.4 m.a. plus récent.

Ce nouveau fossile, qui possède des caractères propres aux australopithèques et d’autres spécifiques aux premiers Homo, illustre bien la transition entre ces deux groupes, estime William Kimbel, de l’université d’Etat d’Arizona, coauteur de l’étude. Mais le fait que LD 350-1 présente des spécialisations typiques du genre Homo le classe avec certitude dans cette catégorie. A la question un morceau de mandibule est-il suffisant pour attribuer à un individu une place dans notre arbre généalogique ? le paléontologue botte en touche : Un squelette complet ne garantit de toute façon pas l’absence de débat.

Reste à savoir ce qui, autour de – 2,8  millions d’années, a déclenché la transition des australopithèques vers le genre Homo, maîtrisant mieux la bipédie et capable d’utiliser des outils de pierre. Une hypothèse couramment avancée est celle d’un changement du climat, qui aurait entraîné une aridification de l’environnement. Celle-ci aurait alors favorisé les espèces moins arboricoles et plus adaptées aux paysages ouverts de la savane. Une autre étude publiée dans Science montre que la faune de cette période – des antilopes, éléphants, crocodiles et autres hippopotames – correspondait justement à celle d’un milieu ouvert et parcouru de cours d’eau. Un paysage nettement moins arboré que celui reconstitué en lien avec les restes de Lucy.

La séquence précise de d’apparition des premiers Homo et les différents acteurs impliqués continuent aussi à faire débat. Nous savons qu’il y a 2  millions d’années, trois espèces d’Homo vivaient en Afrique : Homo habilis, Homo rudolfensis, et sans doute des représentants précoces de Homo erectus, indique Fred Spoor, du University College de Londres, qui vient de reconstruire virtuellement le fossile du premier Homo habilis décrit en  1964, et de le comparer aux restes d’autres représentants du genre Homo.

Ses résultats, publiés dans la revue Nature, confirment la grande diversité du genre Homo. Surprise : ils suggèrent aussi l’existence d’un ancêtre commun au genre Homo qui aurait vécu il y a plus de 2,3  millions d’années. Serait-ce l’hominidé de Ledi-Geraru ? Grâce à notre reconstitution digitale d’Homo habilis, nous pouvions nous faire une idée de la nature de son ancêtre, mais aucun fossile existant ne lui correspondait jusque-là, dit Fred Spoor. C’est alors que la mandibule de LD 350-1 est arrivée comme sur demande, offrant un lien possible entre Autralopithecus afarensis et Homo habilis. C’est vraiment une belle découverte !

Pascaline Minet                           Le Temps    Le Monde du 6 mars 2015

Notre histoire est celle de longues et complexes migrations, inhérentes à l’humanité, de mélanges de populations parfois entre espèces proches dont nous portons encore la trace dans nos gènes (Neandertal et Denisova), et d’un mode de vie à l’échelle continentale, inventé par des chasseurs-cueilleurs migrants à la peau certainement pas aussi blanche que d’aucuns la souhaiteraient.

Premier constat, la peur de l’autre est une constante dans la représentation de la préhistoire dans la littérature et, plus largement, dans la fiction depuis le XIXe  siècle. Celui qui n’est pas moi est forcément un danger et ce danger s’accroît évidemment au rythme de son rapprochement. Il est toujours dépeint très négativement, qu’il soit la conséquence d’une menace – si la tribu de Naoh, dans le roman La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné, doit fuir dans la nuit épouvantable, c’est parce qu’une tribu ennemie lui ayant volé le feu, sa survie est en jeu – ou cette menace elle-même. On peut ainsi lire dans un manuel scolaire des années 1970 : Les nomades faméliques des terres ingrates sont tentés de surprendre les sédentaires. Ceux-ci doivent prévoir leur défense. L’errance suscite la peur et l’angoisse. L’ailleurs est hostile. La stabilité géographique, au contraire, est synonyme de calme, de paix. Le nomade est un danger, le sédentaire un ami. Dans l’image que nous nous faisons des temps premiers, rien de plus commun donc que le caractère néfaste, pour ne pas dire nocif, des migrations. Rien de plus commun, mais, pourtant, rien de plus faux.

Deuxième constat, en effet : en l’état actuel des connaissances, après plus de cent cinquante années de recherche sur les terrains de fouilles et dans les génomes fossiles, la paléoanthropologie nous enseigne que le genre Homo est apparu en Afrique il y a 2,8  millions d’années (site de Ledi-Geraru, en Ethiopie). Partant de là, nous sommes tous des primates adaptés au climat tropical, ce qui se détecte encore dans notre anatomie et notre métabolisme : par exemple, le fait que nous suons par tous les pores de la peau, mécanisme de refroidissement efficace qui permet de supporter plus facilement les fortes chaleurs.

Quant à l’Europe, elle fut peuplée progressivement, sans doute au cours de plusieurs vagues migratoires. On retrouve ainsi des hommes en Géorgie voilà 1,9  million d’années sur le site de Dmanissi. En Europe de l’Ouest, les plus anciens fossiles humains connus se trouvent en Espagne, datés d’il y a environ 1,2  million d’années, dans la Sima del Elefante. En France, nous savons que l’homme était déjà présent il y a 1  million d’années dans la grotte du Vallonnet, près de Menton. Il y a laissé ses outils et les restes de ses repas. Quant au fossile humain le plus ancien sur le sol français, il a été découvert cet été à Tautavel, dans une couche datée d’il y a environ 550 000 ans. Hélas, il ne nous a laissé que deux dents…

La lente évolution de ces populations d’origine africaine va ensuite conduire à l’apparition de deux espèces humaines européennes : l’homme de Néandertal, présent il y a 250 000 ans, et l’homme de Denisova, ou dénisovien (sud de la Sibérie), dont on ne connaît encore pratiquement rien, sinon son ADN, identifié à partir d’une poignée d’os.

Environ 40 000 ans avant notre ère, un nouvel épisode migratoire entraîne l’arrivée en Europe de nouvelles populations humaines. Ce sont des hommes anatomiquement modernes, des Homo sapiens, comme nous le sommes encore aujourd’hui, espèce probablement née dans le berceau est-africain de l’humanité voilà 200 000 ans. Partis d’Afrique comme leurs lointains prédécesseurs, vraisemblablement poussés par la recherche de meilleures conditions de vie – ce qui n’est pas sans rappeler les motivations des migrants actuels – et de territoires de chasse plus abondante, suivant aussi la migration des troupeaux ou la dispersion de la faune, ces nouveaux venus s’installent en quelques millénaires sur tout le continent européen. Leur patrimoine génétique se mélange avec celui des néandertaliens et des dénisoviens, dans des proportions variables suivant les zones géographiques.

Depuis 30 000 ans environ, le remplacement de population est achevé : seul Homo sapiens est présent dans toute l’Eurasie. Cro-Magnon, comme nous avons pris l’habitude de le surnommer, nous a laissé une culture originale, l’aurignacien, ainsi que le grand art naturaliste, dont la plus ancienne et spectaculaire manifestation est la grotte Chauvet – Pont-d’Arc, lovée au bord de l’Ardèche et ornée voici 36 000 ans. Ces populations seront elles-mêmes à leur tour métissées à la suite de leur rencontre avec des agropasteurs venus du Proche-Orient, il y a 8 000 ans environ. On le voit, les flux migratoires n’ont jamais cessé, et nous sommes, dès les origines, le produit de mélanges complexes.

Estimons-nous, au passage, heureux que des barrières semblables à celles qui s’érigent aujourd’hui le long de nos frontières continentales n’aient pas été dressées, à l’époque, par les véritables autochtones européens qu’étaient les néandertaliens afin d’empêcher nos ancêtres Homo sapiens d’y pénétrer… Chauvet – Pont-d’Arc et Lascaux se trouveraient aujourd’hui quelque part en Turquie ou au sud de la Russie, pour le désespoir de nos offices de tourisme !

Mais alors, à quoi ressemblaient les aurignaciens et leurs descendants directs ? Étaient-ils de grands blonds musclés comme Rahan ou des guerriers taciturnes aux cheveux noirs comme Tounga, autre célèbre Cro-Magnon de bande dessinée ? Etaient-ils blancs de peau ? Si l’on ne peut pas répondre catégoriquement à ces questions, la paléoanthropologie nous donne des indices sérieux et convergents. D’origine tropicale, adaptés au climat chaud à fort ensoleillement de l’Afrique, nos ancêtres paléolithiques étaient de stature imposante (parfois plus de 1,80  m), comme nous le montrent les squelettes retrouvés, taillés pour la course d’endurance. De plus, ils avaient probablement la peau sombre, meilleure réponse adaptative à ces conditions climatiques et lumineuses.

Sur ce point sensible dans le débat actuel, plusieurs études paléogénomiques récentes, fondées sur la recherche dans des ossements fossiles de fragments d’ADN correspondant à des caractères morphologiques (couleur des yeux, des cheveux, de la peau…), ont démontré que l’éclaircissement de la peau consécutif à l’adaptation au moindre ensoleillement de l’Europe continentale par rapport à l’Afrique, et au mélange avec de nouvelles populations venues de l’est du continent, constituait un phénomène récent.

Ainsi, l’article en cours de publication par des biologistes de l’université Harvard, annoncé en mars, indique que ce phénomène date d’environ 8500 av. J.-C., les marqueurs de la peau dépigmentée étant absents de tous les hommes fossiles intégrés à l’étude, 83 au total, antérieurs cette date. Conclusion logique : les auteurs des somptueux dessins des grottes de Chauvet – Pont-d’Arc, Lascaux et Altamira, symboles du génie créatif d’Homo sapiens, avaient certainement la peau foncée.

Avaient-ils pour autant les cheveux crépus et les traits négroïdes ? C’est une autre question. Les premiers préhistoriens étaient impressionnés par les proportions corporelles des statuettes féminines préhistoriques d’époque gravettienne (ente 29 000  et 19 000 ans environ). Leurs fortes masses adipeuses leur rappelaient celles observées chez les femmes Khoisan d’Afrique du Sud, en particulier Saartjie Baartman, la tristement célèbre Vénus hottentote. C’est pourquoi, sur les bas-reliefs à l’extérieur de l’Institut de paléontologie humaine à Paris, inauguré en  1920, le sculpteur Constant Roux a représenté un homme aux traits négroïdes en train de sculpter la Vénus gravettienne de Laussel (Dordogne), tandis que, sur le mur d’en face, c’est un homme de type caucasoïde qui dessine un bison magdalénien (environ 15 000 ans avant notre ère) de Font-de-Gaume (Dordogne). On retrouve là l’idée d’une hiérarchie de races supposées, et l’illusion évolutionniste chez les historiens de l’art de l’époque, pour qui la sculpture apparaissait avant la peinture et le réalisme de la figuration se perfectionnait au fil du temps… Singulier retour des débats au fil des générations !

Pourtant, malgré ces évidences biologiques, Cro-Magnon est presque toujours représenté avec la peau claire et, pour ces dames, les cheveux souvent blonds. C’est le cas dans les ouvrages et les articles de vulgarisation, dans les romans et au cinéma : parmi les amateurs de films de préhistoire, lequel oserait nier être resté insensible aux charmes aussi nordiques que plantureux de la belle Raquel Welch dans Un million d’années avant J.-C., sorti en  1966 ?

De la même façon que les premières générations de chercheurs confrontés à la découverte de l’art pariétal paléolithique à la fin du XIXe  siècle – les bisons d’Altamira sont connus dès 1878-1879 – n’admettaient pas son ancienneté, car ils déniaient aux hommes préhistoriques la possession des compétences nécessaires, n’existe-t-il pas encore aujourd’hui une réticence, plus ou moins avouée, à représenter ces mêmes artistes sous des traits qui ne seraient pas parfaitement caucasoïdes ?

A la lumière des recherches en préhistoire, il est peut-être enfin temps d’en finir avec ces représentations obsolètes, non seulement synonymes de repli sur soi qui, comme tout repli, conduit à l’asphyxie, mais surtout génératrices au mieux d’une indifférence, au pire d’un rejet, l’un comme l’autre mortifères ? A l’encontre d’idées reçues tenaces enracinées dans les esprits par des discours d’intolérance, d’exclusion et de rejet plus ou moins assumés, le peuplement de ce que nous appelons aujourd’hui la France apparaît donc, irrémédiablement, comme le produit de migrations et de mélanges de populations qui remontent aux origines de l’humanité. Comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement si l’on considère notre condition de finistère, territoire situé au bout du continent et qui a de ce fait naturellement constitué une terre d’arrivées successives, et donc d’immigration.

Autant de faits incontournables, qui devraient modifier le regard que nous portons sur les autres, migrants d’aujourd’hui, et en cela descendants directs de ceux, à la peau foncée, qui occupèrent plus tôt notre territoire, posèrent les fondements de notre civilisation occidentale… et inventèrent au fond des cavités profondes des chefs-d’œuvre qui figurent parmi les plus belles réalisations humaines, admises à juste titre sur la liste du Patrimoine mondial.

Pedro Lima, Romain Pigeaud, Pascal Semonsut          Le Monde du 20 12 2015

2.6 m.a.              Homo commence à manger de la viande : il constate que les protéines et les calories qui s’y trouvent lui apportent une énergie qu’il n’avait pas en restant végétarien. Mais si ce régime végétarien l’avait pourvu de puissantes mâchoires, sa dentition était composée de petites dents, impropres au découpage de la viande : il est très probable que pendant à peu près deux millions d’années, jusqu’à la découverte du feu, il a utilisé des outils – pierre taillée – pour couper cette viande et ainsi pouvoir l’ingérer. Va s’ensuivre à long terme une réduction de la taille des mâchoires qui modifiera la forme de la face, permettant l’apparition de lèvres plus mobiles, essentielles pour former des mots.

2.4 m.a.                      Début des dernières ères glaciaires [5] dans les Alpes : – Donau, Günz, Mindel, Riss, Würm, qui sont les noms de rivières bavaroises aux abords desquelles ont été détectées par Albrecht Penck les preuves de très anciens et importants refroidissements –[6].  Riss sera la plus puissante des glaciations, lors de laquelle, l’Antarctique, l’Amérique du nord, l’Europe du nord, les Alpes, sont couvertes d’épaisses calottes glaciaires. Le travail des glaciers a un rôle important dans la richesse des sols actuels :

Les avancées et les retraits des glaciers raclent, arrachent, pulvérisent et redéposent la croûte terrestre, et les sols redéposés par des glaciers – ou apportés par le vent à partir de dépôts glaciaires – sont plutôt fertiles. Près de la moitié de l’Amérique du Nord, environ neuf millions de km², ont été recouverts de glace ce dernier million d’années, mais moins de 1 % des terres australiennes l’ont été : 52 km² seulement dans les Alpes du Sud-Est, plus 2 500 km² sur l’île de Tasmanie.

Jared Diamond                  Effondrement            Gallimard 2005

Ces glaciations sont dues à la variation séparée ou simultanée de plusieurs facteurs : excentricité de l’orbite terrestre, variation de l’axe d’inclinaison de la terre, précession des équinoxes : ces variations entraînent soit le réchauffement soit le refroidissement uniquement par le changement d’angle de réception du soleil.

Du plus ancien au plus récent, ces glaciations couvrent les périodes suivantes, avec chaque fois, un interglaciaire qui chevauche les franges de chaque glaciation :

  • Günz 0.6 m.a. à 0.54 m.a.
  • Mindel 0.48 m.a. à 0.43 m.a.
  • Riss 0.24 m.a. à 0.18 m.a.
  • Würm 0.12 m.a. à 0.01 m.a.

2.05 m.a.                     Une – un ? – australopithèque africanus, est découvert le 18 avril 1947 par Robert Broom et John T. Robinson en Afrique du Sud dans la région de Sterkfountain, à 40 km au nord-ouest de Johannesburg : Mrs Ples, avec une capacité cranienne de 485 cm³. Mrs ? En fait on n’est pas sur de son sexe et il est probable que ce n’était pas un adulte. La datation a été obtenue par paléomagnétisme et uranium-plomb.

2 m.a.                         A la fin du Plaisancien, le cours supérieur de la Durance, en amont de Sisteron, s’écoule vers le Bas-Dauphiné, par le cours du Drac actuel.

1.98 m.a.                   Le paléontologue Lee Berger trouve en 2008 dans une grotte d’Afrique du Sud deux squelettes d’hominidés baptisés Australopithecus sediba : une femme d’une vingtaine d’années et un garçon de 10 à 13 ans ; ils seraient les plus lointains ancêtres d’Homo habilis.

1.9 m.a.                       Apparition de l’Homo habilis – à même de se fabriquer des outils -. Sa capacité crânienne est de 775 cm³. Ce n’est donc pas la bipédie, commencée 5 m.a. plus tôt qui a permis de développer la fabrication d’outils, ce que l’on a cru pendant un certain temps.

Le seul critère d’humanité biologiquement irréfutable est la présence de l’outil.

André Leroi-Gourhan                           Le fil du temps, ethnologie et histoire. Seuil 1983

  Quaternaire, de 1.64 m.a. au premier amour.

 ÈRE QUATERNAIRE, de 1,8 m.a. à nos jours.

Pléistocène 1.8 m.a. à ~ 10 000 ans.

De 1.8 m.a. à 1.3 m.a.      Muni désormais d’une voûte plantaire, (spécifique à notre espèce) l’Homo erectus quitte l’Afrique et colonise l’Europe et l’Asie. C’est à Dmanissi, en Géorgie qu’ont été découverts les plus vieux Européens, à 1,8 m.a. Dans les années 2000, on découvrira à Ileret près du lac Turkana, au Kenya, des traces de pas d’hominidés vieilles de 1.51 m.a. à 1.53 m.a. d’une qualité telle qu’elle permettront d’affirmer que cette bipédie d’homo erectus était déjà celle d’un homo sapiens : pose du talon, puis du bord latéral du pied et prise d’impulsion sur l’origine du pouce, caractéristique d’une bipédie moderne.

1.7 m.a                        Un raz de marée ravage la Grande Canarie, dans l’Atlantique.

En France, près de Pézenas [Hérault] sur le plateau de l’Arnet, entre Nizas et Lézignan la Cèbe, une coulée volcanique recouvre nombre d’animaux, d’outils, et peut-être d’humains. Si cela se confirmait, il s’agirait du plus vieil européen découvert à ce jour : un Homo ergaster.

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[1] L’ennui de cette théorie, c’est qu’elle suppose réunies des conditions de thermodynamique, qui ne l’étaient pas pendant tout l’Antécambrien, période pendant laquelle se sont opérés des plissements de montagnes… donc elle ne peut expliquer les plissements de cette époque…

[2] ces données seront fournies par les carottages effectués par un navire de la mission ACEX en 2004 ,- professeur Hugh Jenkyns, au cœur de l’océan arctique, sur la ride Lomonosov, ou encore Dorsale Alpha, montagne sous-marine aussi élevée que les Alpes qui s’étend de la Sibérie au Groenland : la croûte terrestre a été forée sous 800 m. d’eau pour obtenir 430 m. de sédiments, atteignant la frontière crétacé-tertiaire de 65 m.a.

[3] … dans leur version moderne, car on trouve dans la famille des Protocétidés des Rhodocetus et des Protocetus à ~ 40 m.a. Les mammifères que sont les cétacés auraient pour ancêtres des animaux terrestres.

[4] …ainsi baptisée, car l’équipe qui la découvrit en 1974, – Maurice Taïeb, Yves Coppens, Donald Johannson… écoutait en boucle la chanson des Beatles : Lucy in the sky with diamonds, Picture yourself on a train in a station, With plasticine porters, with looking glass ties, Suddenly someone is there on the turnstile, The girl with the kaleidoscope eyes.– Lequel titre ne prend vraiment du sens qu’une fois ramené à son acronyme : LSD.

Australopithecus est une dénomination qui englobe plusieurs hominidés ayant vécu entre 4 et 2 millions d’années, au sein desquels existent de grandes différences morphologiques. Lucy  n’est pas notre grand-mère mais seulement une lointaine petite cousine.

[5] … dans leur version moderne, car on trouve dans la famille des Protocétidés des Rhodocetus et des Protocetus à ~ 40 m.a.]  Le classement chronologique de ces dernières glaciations ne doit pas laisser entendre qu’elles ont été les seules : il y en eut bien d’autres, dans des temps beaucoup plus anciens : la plus ancienne, la glaciation Varanger qui semble avoir recouvert presque toute la planète. Puis d’autres, de 2 400 à 2 100 m.a., de 950 à 570 m.a., de 450 à 420 m.a., de 360 à 260 m.a.

[6] Ces dénominations utilisées en Europe occidentale ont des correspondances : en Europe du Nord, les glaciations se nomment Elster, Saale et Vistule ; en Amérique du Nord : Nébraska, Kansas, Illinois et Wisconsin ; en Grande Bretagne : Beestonien, Anglien, Wolstonien, Dévensien.


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 29 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

ERE QUATERNAIRE, de 1,7 m.a. à nos jours.

Pléistocène 1.7 m.a. à ~ 10 000 ans.

A Chilhac, en Haute Loire, dans le Massif Central, des quartz taillés de main d’homme, associés à une faune du quaternaire ancien, témoignent de la présence d’Homo erectus. On en a trouvé aussi dans une carrière de basalte, à Lézignan la Cèbe, dans l’Hérault, datés de 1.57 m.a. : galets, basalte, silex, parmi des ossements de pachydermes, rhinocéros, hyènes, chevaux, félins.

1.5 m.a.                 Près d’Irelet, à Koobi Fora, dans le nord du Kenya, des hominidés laissent des empreintes de pied identiques à celle d’un homme moderne, dans des couches de sédiments d’un écart de 5 m. : orteils courts, en forme d’arche, typique d’une station debout. Il devrait s’agir d’Homo ergaster ou des tous premiers Homo erectus.

1,4 m.a                        Premiers bifaces ou galets taillés, en Afrique.

Dès l’origine de l’outillage de pierre, le problème d’approvisionnement en matière première s’est posé. La matière idéale est le silex, matière faisant défaut sur d’immenses territoires qui ont offert pourtant des possibilités d’existence favorables. Le chasseur préhistorique est par conséquent contraint de séjourner à portée des sources de silex ou de recourir à des substances de remplacement très inférieures en possibilités techniques. Dans les régions périphériques dénuées de silex, la nécessité a donné naissance à des industries aberrantes et difficiles à dater comme l’outillage de quartz des Sinanthropes ou l’outillage de bois minéralisé de Birmanie. Dans les régions centrales, on perçoit dès le début le lien entre les régions à silex et les hommes, et toute l’évolution technique retrace l’effort de libération qui s’est poursuivi à travers les millénaires. Cet affranchissement progressif s’est traduit par un rapport étroit entre la longueur du tranchant utile des outils et le volume des matières nécessaires pour les confectionner. Alors que les outils tranchants les plus anciens immobilisent un kilogramme de silex pour dix centimètres de tranchant à peine, on atteint à la fin de l’âge du Renne (-10 000) un rapport qui dépasse parfois vingt mètres de tranchant au kilo de silex. L’allégement et l’amenuisement progressif de l’outillage tranchant qui frappe l’esprit le moins préparé traduit ce phénomène le plus important et le plus clair de l’histoire des civilisations préhistoriques : à mesure que croît la valeur utile d’un même poids de silex, les témoins des industries classiques se rencontrent de plus en plus loin des centres de matière première.

André Leroi-Gourhan       La Préhistoire 1956

1.2 m.a.                  Des précurseurs lointains de l’Homo heidelbergensis et de l’homme de Néandertal, baptisé Homo antecessor [avec une capacité crânienne de 1100 cm³] se sont installés aux abords de la grotte de Sima del Elefante, sur le site espagnol d’Atapuerca, à 17 km de Burgos : c’est en 2008 qu’Eudald Carbonell découvrira un morceau de mandibule et une prémolaire. Homo antecessor est anthropophage chaque fois que l’occasion s’en présente, c’est-à-dire chaque fois que l’ennemi est vaincu.

Cette découverte vient bousculer la thèse la plus communément admise qui veut que tous les hominidés soient originaires d’Afrique : l’Afrique, berceau de l’humanité… Or cette nouvelle espèce d’hominidé qu’est l’Homo antecessor vient infirmer cette thèse et cette hypothèse nouvelle prend le nom de théorie de la continuité :

En dépit des certitudes de certains, la question des origines géographiques de l’hominisation demeure entière. Si elle s’est faite uniquement en Afrique comme le soutiennent les plus nombreux, le reste de la planète aurait donc été peuplé par un mouvement diffusionniste à partir du foyer africain. Cette hypothèse dominante n’est cependant pas unanimement admise car certains chercheurs soutiennent  que l’homme serait apparu simultanément en Afrique, en Asie et en Europe et que, dans ces conditions, les représentants asiatiques et européens de genre Homo ne descendraient pas de celui d’Afrique.

Bernard Lugan      Histoire de l’Afrique    Des origines à nos jours          ellipses 2011

1 m.a.                         Dans l’Hérault se mettent en place les gorges de la Vis, et le cirque dolomitique de Mourèze.

0.8 m.a.              Quelques 70 silex taillés découverts à Happisburg, dans le nord-est du Norfolk, en Angleterre, témoignent de la présence d’hominidés, probablement de la lignée d’homo antecessor, présence qui sera confirmée en février 2014, à la faveur des grandes marées qui permettront la découverte d’empreintes dans la boue d’un ancien estuaire : ces hominidés avaient une taille de 90 cm. à 1.70 m. Il existe seulement deux sites plus anciens, tous les deux en Afrique: à Laetoli en Tanzanie – 3,5 m.a. – et à Koobi Fora au Kenya -1,5 m.a.

Le sud du Groenland bénéficie d’une climat boréal : à peu près 10° en été, -17° en hiver, de quoi assurer une vie décente aux papillons, scarabées, araignées, et quelques autres.

0.78 m.a.                   Une météorite de près de 10 km. de Ø, après son entrée dans l’atmosphère, se brise en 5 morceaux, dont le principal arrive près du pôle sud, provoquant une fonte brutale d’environ 1 % de la calotte glaciaire. Dans le même temps, on sait qu’il y eut inversion du champs magnétique terrestre… sans que l’on puisse affirmer que ceci soit la cause de cela.

0.7 m.a                       Le site du cap d’Agde connaît la dernière manifestation de volcanisme dans l’Hérault. Premiers bifaces en France.

0.6 m.a                        Début de la première période glaciaire – Günz, jusqu’à 0.54 m.a.

vers 0.5 m.a.               Il y a aussi des ancêtres de l’homme – heidelbergensis ou antecessor – dans le sud-est de l’Angleterre, le long de la côte du Suffolk : ils laisseront des silex noirs de bonne qualité et de bonne coupe. Quand on dit le long de la côte du Suffolk, il faut l’entendre dans la géographie actuelle, car alors l’Angleterre était reliée au continent et bénéficiait d’un climat méditerranéen avec hippopotames, lions, rhinocéros, hyènes, daims géants et éléphants. Installés là entre deux périodes glaciaires, ils ont dû en être chassés par le retour du froid.

Dans l’abri sous roche de Tcheoukeou-tien, au nord du fleuve Jaune, en Chine un sinanthrope – homme de Chine – utilise l’os et le silex pour ses outils et connaît le feu. C’est le jésuite Pierre Teilhard de Chardin qui le découvrira en 1929.

0.48 m.a.                    Début de la seconde période glaciaire de Mindel, jusqu’à 0.43 m.a.

0.45 m.a.                    L’Homo Erectus découvre le feu : la cuisson des aliments va amener des repas pris en commun… et, entre deux bouchées, on peut commencer à essayer de communiquer… Le fait d’avoir jusqu’alors mangé de la viande crue lui apportait le sel dont il avait besoin. La viande perd beaucoup de son sel à la cuisson : il faut peut-être remonter jusque là pour voir naître la quête de sel. Si la viande crue lui apportait le sel, elle lui apportait aussi les parasites : avec la cuisson, les parasitoses vont quasiment disparaître et l’espérance de vie progresser.

Contemporain de la glaciation de Mindel, l’Homme de Tautavel fait partie de cette famille : il a une capacité cérébrale avoisinant les 1 100 cm³.

Homo erectus fut la première espèce humaine à faire usage du feu ; la première à accorder à la chasse une place importante dans ses moyens de subsistance ; la première à pouvoir courir comme les hommes modernes ; la première à fabriquer des outils en pierre à partir d’un projet réfléchi ; et la première à étendre son domaine en dehors de l’Afrique.

Richard Leakey                 L’origine de l’humanité   1994

Voyez-vous l’humanité, cette caravane traversant le désert des siècles ? Chemin faisant, l’un trouve un caillou et s’en sert pour assommer l’iguane qui somnole sous le soleil. Cet autre voit brûler une prairie trop sèche et y découvre les restes d’une antilope exhalant une odeur excitante, nouvelle : celle de la chair cuite ! Le feu est dompté.

Un troisième tresse des brins d’osier, en fait une corbeille sommaire pour y déposer des fruits sauvages. C’est le même qui veut rendre son bol étanche, l’enduit d’argile et l’oublie auprès du brasier familial !

Quand l’osier s’est consumé, la première coupe en terre cuite est née !

Jean Paul Barbier       Civilisations disparues.         Assouline 2000

0.4 m.a. à 0.2 m.a.   Le niveau de la Méditerranée se trouve à 26 m. plus haut que le niveau actuel : des fouilles sur les Terra Amata, l’emplacement de l’actuel Nice, ont mis à jour plusieurs traces de campement – huttes en branchages fixés sur un piétement de blocs de pierre -d’Homo Erectus qui ont permis de déterminer ce niveau. En Israël, un Homo Sapiens archaïque est déjà installé : on trouvera quelques unes de ses dents en 2010.

0.335 m.a. à 0.235 m.a.     Dans des grottes proches de Johannesburg, on trouve en 2015 des restes d’une quinzaine d’homo naledi, petits bonshommes de 1.5 de haut,  avec une cerveau de 600 cm³, bipède confirmé, mais aussi capable de se déplacer avec aisance dans les arbres, et adepte d’une alimentation variée et non exclusivement herbivore, comme le montraient ses petites dents. Ils sont bien proches de l’homo sapiens

0.31 m.a.                Jean-Jacques Hublin, de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste, à Leipzig, crée une petite révolution dans le landerneau des anthropologues en présentant un crâne daté de 315 000 ans, attribué à un homo sapiens du Jebel Ihroud, dans le sud marocain[1]. Dans le registre fossile actuel, les plus anciens Homo sapiens connus – Omo 1 et Omo 2 – étaient éthiopiens et vieux d’environ 200 000 ans. Des petits jeunes comparés aux nouveaux doyens de notre lignée, dont les fossiles sont au moins 100 000 ans plus vieux.

http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/actu-homo-sapiens-vieillit-au-moins-de-100-000-ans-38496.php#XmrH5dx78YEeGdrk.99

Dès 1961, les exploitants d’une mine de barytine au Jjebel Ihroud avaient découvert un crâne humain quasi complet. Plus tard, une boîte crânienne fragmentaire et une mâchoire inférieure d’enfant avaient été trouvées sur le même site. Ces fossiles étaient associés à des restes de faune et à des outils de pierre débités par la méthode Levallois, caractéristique du Paléolithique moyen. Toutefois, même s’ils rapportèrent les avoir découvert à la base du matériau remplissant la grotte, leurs découvreurs estimèrent que ces fossiles ne pouvaient dater de plus de 40 000 ans. Et, étant donné que les préhistoriens croyaient alors à l’existence d’une population néandertalienne en Afrique du Nord, ces restes humains furent attribués à cette espèce sœur de la nôtre.

Depuis, notre vision de l’évolution du genre Homo a beaucoup évolué : l’origine exclusivement européenne des néandertaliens et leur confinement à l’Eurasie ont été établis. Dès lors, il fallait réévaluer les fossiles de Jebel Ihroud, projet que Jean-Jacques Hublin a lancé en convainquant son collègue Abdelouahed Ben-Ncer, de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine à Rabat, au Maroc, de relancer l’étude du site. En 2004, de nouvelles fouilles sont entreprises dans la petite zone du site laissée de côté dans les années 1960. En analysant les strates de ce dépôt détritique solidifié, les chercheurs y ont mis au jour de nombreux restes de faune (gazelle, léopard, zèbres, bovidés, lions,…). Le fait qu’ils ne portent pas de traces de morsures de carnivores et leur association à des outils de pierre Levallois (pointes, éclats retouchés,…) suggère qu’ils ont été amenés là par l’homme. Cela semble d’autant plus plausible que les chercheurs ont aussi découvert une boîte crânienne humaine déformée par les mouvements de terrain et accompagnées de plusieurs restes de la face, une mandibule quasi complète d’adulte, plusieurs éléments post crâniens et toute une série de dents. Les fossiles trouvés dans les années 1960 provenaient sans doute de la même strate. L’ensemble de ces restes représente au moins cinq individus : trois adultes, un adolescent et un enfant. Or la datation de la strate par la méthode de la thermoluminescence indique un âge de 315 000 ans (à 30 000 ans près). Confirmée par une autre méthode (la datation par résonance de spin électronique ou ESR), cette date fait de ces restes les plus anciens fossiles d’Homo sapiens connus à ce jour.

Malgré leur caractère clairement sapiens, l’examen de ces fossiles révèle nombre de traits archaïques. Les plus évidents sont une forme de l’encéphale assez différente de celle des Homo sapiens récents et, pour l’un des crânes, des arcades sourcilières proéminentes. Toutefois, ce caractère éminemment archaïque pourrait avoir été déjà en voie de disparition, puisque, notent les chercheurs, ces arcades sont relativement petites par rapport à celles d’Homo neanderthalensis ou d’Homo heidelbergensis, l’ancêtre commun supposé des hommes modernes et des néandertaliens. Cette réduction des arcades s’accompagne d’une tendance au redressement du front qui, chez les humains du Jebel Ihroud comme chez tous les Homo sapiens, positionne la face à l’aplomb du front et non plus en avant. Plus gracile que celle d’un néandertalien, la face des hommes du Jebel Ihroud est aussi relativement courte. Ces caractéristiques et d’autres, notamment celles des dents et de la mandibule, suffisent à placer les individus du Jebel Ihroud parmi les Homo sapiens.

[…]     Pour autant, les chercheurs constatent qu’une certaine diversité règne parmi les formes anciennes d’Homo sapiens en Afrique. Les fossiles du Jebel Ihroud peuvent être rapprochés de ceux d’Omo 1 et 2 (195 000 ans, Éthiopie) et de celui de Florisbad (259 000 ans, Afrique du Sud), un crâne au statut incertain, mais qui passe pour appartenir à Homo sapiens pour certains paléoanthropologues. Omo 2 vient par exemple se placer entre deux fossiles du Jebel Ihroud. Ainsi, certains des traits des fossiles de Jebel Ihroud se retrouvent en plusieurs endroits d’Afrique à des époques différentes. Ceci suggère une évolution d’Homo sapiens en mosaïque à l’échelle du continent (les différents traits sapiens ont évolué à des vitesses différentes suivant les régions). Une impression que confirme la circulation d’un bout à l’autre de l’Afrique d’un trait culturel : peu après 300 000 ans, les outils de pierre fabriqués par les hommes du Jebel Ihroud  se rencontrent aussi en Afrique du sud et de l’est. Les chercheurs expliquent ce lien par un épisode climatique ayant entraîné une très forte réduction du Sahara il y a quelque 330 000 ans, rendant possible la circulation entre l’Afrique du nord et le reste du continent. Au final, les nouveaux fossiles marocains confirment que la différentiation de la forme humaine sapiens a bien eu lieu en Afrique et sur une vaste échelle de temps, puisqu’elle était déjà en marche il y a plus de 300 000 ans.

Hervé Morin         Le Monde du 9 06 2017

0.24 m.a.                    Début de la troisième période glaciaire, Riss.

0.236 m.a. à 0.183 m.a.         Sur les berges de la Seine, à une quinzaine de kilomètres en amont de Rouen, à Tourville-la-Rivière, les os d’un bras d’homme seront découverts en octobre 2014. Les chercheurs parlent d’un individu pré-Néandertalien, situant les Néandertaliens plutôt entre -118 000 et -30 000.

Dans les environs immédiats, un millier de restes d’espèces animales, des grands mammifères (équidés, cerfs, aurochs), des carnivores ((loup, panthère) ainsi que de plus petites espèces (chats sauvages, lièvres, castors). Sur des ossements d’aurochs, on trouve des traces de fractures volontaires, pour récupérer la moelle. Quelque 700 outils de pierre ont été identifiés, relevant de la technique Levallois, apparue avec le lignage néandertalien.

vers 0.2 m.a.              À une date encore incertaine, mais remontant à moins de 200 000 ans, s’impose au milieu de toutes les autres une nouvelle espèce d’Homo sapiens, avec un corps, des mains, des yeux, un cerveau plus développés encore – il a la capacité d’abstraction -, et qui semble être, elle, à l’origine directe de l’homme moderne. On la nomme Homo sapiens sapiens.

En l’état actuel des connaissances, elle apparaît une fois de plus en Afrique, contrée au climat encore idéal. Étonnante coïncidence : alors que l’homme de Heidelberg qui, déjà, enterre ses morts, et qui deviendra l’Homme de Neandertal en Europe est répandu sur la planète, c’est encore sur le continent des origines qu’il évolue vers des formes plus sophistiquées. Comme si ce continent était le sélecteur naturel des progrès de l’évolution.

De fait, en tout mieux adapté, Homo sapiens sapiens occupe très rapidement l’espace par un nomadisme foudroyant ; il remplace Homo erectus, heidelbergensis et sapiens et il élimine en particulier les Néanderthaliens d’Europe. L’homme de Cro-Magnon est un sapiens sapiens.

Le plus ancien de ces Homo sapiens sapiens, l’Homo sapiens idaltu, vit une fois de plus le jour en Éthiopie, il y a 160 000 ans. On l’a retrouvé enterré à côté d’outils et d’un crâne d’enfant portant de nombreuses incisions (comme s’il avait servi de récipient).

En quelques millénaires, les Homo sapiens sapiens occupent le reste du continent africain : certains migrent vers le sud, y devenant les ancêtres des actuels Xan, ou Bochimans, de l’Afrique australe ; d’autres occupent le Sahara, et les Bantous en seraient issus. Et comme on a trouvé en Syrie des outils ressemblant à ceux de cet Homo sapiens idaltu, laissés là à la même époque, il semble que certains d’entre eux aient gagné particulièrement vite le Moyen-Orient, où le climat est tout aussi clément. Il est également possible que ces Homo sapiens sapiens du Moyen-Orient soient issus, ou au moins métissés, d’un groupe de Néandertaliens venus d’Europe quelque 200 000 ans plus tôt avec leur propre culture, et qui y auraient évolué. Ce qui est sûr, c’est que sapiens sapiens colonise ensuite à marches forcées l’Europe, l’Asie centrale, l’Inde, l’Indonésie et des territoires jusque-là vierges de toute présence d’hominidés, comme la Sibérie.

Vers 150 000 ans, quelques millions de ses descendants vivent ainsi dans de vastes espaces, transportant avec eux vêtements, chausses, outils, armes et feu, célébrant des rituels religieux là où ils enterrent leurs morts.

Jacques Attali                 L’Homme nomade Fayard 2003

Pour la détermination de l’apparition et de la disparition de l’homme de Neandertal, il est préférable de ne pas se montrer plus royaliste que le roi en ayant le souci de ces dates, car les anthropologues eux-mêmes ne parviennent pas à se mettre d’accord là-dessus : tout le monde s’accorde sur une date limite la plus récente pour l’apparition : 150 000 ans, mais en fait on a trouvé un Néandertalien à Petralona, en Grèce, vieux de 700 000 ans ; l’homme de Tautavel, lui aussi néandertalien, a 400 000 ans. Pour la disparition, les dates se font plus précises, entre 35 000 et 24 000 ans.

L’homme commence par le face à face avec la mort, à la différence de l’animal. C’est pourquoi l’une des définitions du religieux est la non-acceptation de la contingence absolue qui caractérise l’homme vivant et éphémère. Ce serait là le seuil qui marque le passage du domaine animal à l’humain.

Claude Geffré, Dominicain.             Avec ou sans Dieu ?             Bayard 2006

0.18 m.a.                    L’Homo Sapiens Sapiens se met à parler… il s’agissait probablement de sons pas trop articulés et on ne peut pas parler de langage pour l’instant. Fin de la 3° période glaciaire de Riss.

Nous avons deux cerveaux. Le premier, archaïque, constitué par le système limbique, n’a pratiquement pas évolué depuis trois millions d’années. Celui de l’Homo sapiens ne se différencie guère de celui des mammifères inférieurs. C’est un cerveau petit mais qui possède une puissance extraordinaire. Il contrôle tout ce qui se passe en matière d’émotions. Il a sauvé l’australopithèque quand celui-ci est descendu des arbres, lui permettant de faire face à la férocité du milieu et de ses agresseurs. L’autre cerveau, beaucoup plus récent, est celui des fonctions cognitives. Il est né avec le langage, et au cours des 150 0000 dernières années, il s’est développé de manière extraordinaire, en particulier grâce à la culture. Il se trouve dans le néocortex. Malheureusement, une bonne part de notre comportement est encore gouvernée par notre cerveau archaïque. Toutes les grandes tragédies – la Shoah, les guerres, le nazisme, le racisme – sont dues à la primauté de la composante émotive sur la composante cognitive. Or le cerveau archaïque est tellement habile qu’il nous porte à croire que tout est contrôlé par notre pensée, alors que ça ne se passe pas du tout ainsi.

[…] Il faudrait l’expliquer aux jeunes d’aujourd’hui, cette affaire des deux cerveaux. Quand ils s’imaginent qu’ils pensent, ils se font des illusions. Le langage et la communication leur donnent l’illusion qu’ils sont en train de raisonner. Mais le cerveau archaïque est malin, et il sait aussi tricher. Il se camoufle derrière le langage, en imitant le cerveau cognitif. Il faudrait le leur expliquer.

Rita Levi Montalcini. Interview réalisée par Paolo Giordano, auteur de La solitude des nombres premiers. Courrier International 963 du 16 au 22 avril 2009. Rita Levi Montalcini avait alors cent ans.

0.1765 m.a.               Dans la grotte de Bruniquel (aujourd’hui dans le Tarn et Garonne), des hommes de Néandertal prennent des morceaux de stalagmites et de stalactites pour se livrer aux premiers jeux de meccano. La datation a été obtenue avec la méthode qui utilise d’uranium et le thorium.

0.131 m.a.                 Les paléoclimatologues font débuter à cette date l’eémien, pour une durée d’environ 15 000 ans, au cours desquels les températures de la terre ont été supérieures aux niveaux actuels – l’hippopotame prend ses aises dans la vallée du Rhin -. Le niveau moyen des mers excède de 5 mètres environ le niveau actuel. Ce sont des carottages effectués au Groenland en 2010 jusqu’à 2 500 m. sous le sol, qui apportent à la surface des témoins âgés de ~131 000 ans. C’est lors des deux dernières glaciations Riss : ~ 210 000 et Würm – ~ 70 000 que le Rhône et la Durance transportent leurs sédiments les plus lourds – de gros galets -. La fin de l’avant dernière glaciation est marquée par un réchauffement à l’équateur ; l’augmentation du rayonnement solaire amorce une fonte des glaces de l’antarctique, une augmentation du taux de CO² dans l’air et de l’effet de serre. Mais le principal composant de cet effet de serre est la vapeur d’eau, élément capital de régulation du climat :

Si Venus est devenu un enfer, si Mars est devenu un désert, c’est parce qu’elles ont perdu la plus grande partie de leur eau.

André Brahic, astrophysicien au CEA

0.130 m.a.                  L’anse de Plakias, sur la côte nord de la Crête, à l’ouest d’Héraklion, voit s’installer des hommes venus probablement de Grèce ou de Turquie ; ils étaient nécessairement venus en bateau, car, quelle qu’ait été la variation du niveau de la mer lors des grandes glaciations, la Crète a toujours été une île, contrairement à l’Angleterre qui a été reliée à une certaine période au continent par la terre ferme. Néandertaliens, Sapiens ? On ne sait. Mais ils ont laissé plus de 2 000 pierres taillées, d’une taille allant de 20 cm. à moins de 1 cm., façonnées dans du quartz blanc, du quartzite ou du chert, une roche siliceuse : bifaces, hachereaux, racloirs, grattoirs, perforateurs, burins etc… tout cela sera trouvé au cours de campagnes archéologiques menées en 2008 et 2009.

0.121 m.a.                  L’étude de coraux fossilisés prélevés dans le Yucatan prouve qu’on assiste à une élévation de plus de 3 m. du niveau des océans, sur une échelle de temps très courte, de l’ordre du siècle, ce qui signifie probablement plusieurs centimètres par an. Et le climat d’alors ressemblait beaucoup à celui d’aujourd’hui …

0.12 m.a                      Début de la quatrième et dernière glaciation : Würm.

0.1 m.a.                  Les langues font leur apparition et reflètent l’immense diversité de l’humanité : on en comptera environ 7 000, avec un milliard de nuances.

90 000                       Des hommes de Neandertal, probablement chassés d’Europe occidentale par le froid se mêlent au Proche Orient à des Homo sapiens sapiens déjà sortis de leur Afrique originelle. Mêlés… à telle enseigne que le patrimoine génétique des populations actuelles d’Europe et d’Asie – ce n’est pas le cas pour l’Afrique – est composé dans une fourchette de 1 % à 4 % des gênes de Neandertal. On estime à à peu près 150 000 ans la durée de leur coexistence.

Un petit rappel des faits est sans doute nécessaire : voilà 400 000 à 500 000 ans, certains des Homo ergaster peuplant l’Afrique commencent à trouver le temps long, ils choisissent alors de courir le monde. Les voyages forment la jeunesse, mais surtout les espèces. Nos touristes finissent par débarquer en Europe où ils évoluent doucement pour se transformer en hommes de Neandertal. La vie est pépère.

Pendant ce temps, les ergaster restés en Afrique continuent à évoluer pour donner naissance, il y a environ 200 000 ans, à l’Homo sapiens, appelé dorénavant homme moderne. Après 130 000 ans de félicité africaine, lui aussi a bientôt des fourmis dans les jambes. Vers – 70 000, les plus aventureux, profitant d’un réchauffement planétaire, prennent la route du Proche-Orient.

Et là, qui trouvent-ils, on vous le donne en mille !, mais les cousins Neandertal, qui, eux, venaient de refluer d’une Europe prise dans les glaces. Mazel Tov ! On échange les partenaires pour fêter ces retrouvailles. De gré ou de force, on ne le sait pas. En tout cas, c’est bien à cette époque que des gènes néandertaliens s’immiscent dans le génome de l’homme moderne.

Frédéric Lewino

75 000                         La technique de taille des silex, dite de retouche par pression, pression obtenue probablement par des instruments faits d’os ou de bois de cervidés, apparaît dans la grotte de Blombos, dans l’actuelle Afrique du Sud. Elle permet d’obtenir de petits éclats et d’obtenir ainsi des objets d’une grande finesse, pointes de flèche ou de lance très aiguës et tranchantes. Il faudra attendre 50 000 ans pour la trouver en Europe occidentale, caractéristique de la culture solutréenne.

Éruption du volcan Toba, dans le nord de Sumatra, probablement la plus puissante de l’histoire de la Terre.

65 000                       On estime la population globale de la terre à un demi million.

60 000                         La Camargue s’enfonce légèrement à l’est, modifiant ainsi les cours du Rhône et de la Durance : le lit du Rhône se rapproche de Beaucaire et Arles, celui de la Durance de l’étang de Berre.

L’ours des cavernes apparaît dans les Alpes : il y restera jusque vers – 17 000.

Les ancêtres des populations d’agriculteurs africains se séparent des pygmées, et quelques milliers d’entre eux quittent l’Afrique de l’Est, – Out of Africa – pour coloniser l’Europe, via le Proche Orient. Il est aujourd’hui des paléontologues pour dire que cette « sortie » s’est faite beaucoup plus tôt, vers ~125 000 ans, s’appuyant sur la découverte d’outils de pierre taillée, jusqu’à présent attribués à Sapiens, à Jebel Faya – près du cap de l’Arabie qui fait la rive sud du détroit d’Ormuz. Mais le lien entre un outillage technique et une population précise est contestable car, à ce compte-là, dans cinq mille ans, on pourra dire qu’en 2000, il n’existait qu’une seule civilisation puisqu’il y avait des télévisions partout ! On peut aussi émettre l’hypothèse que s’il y a eu vers ~125 000, tentative de sortie d’Afrique de l’Homo Sapiens, elle n’a pas eu de suite.

C’est à peu près à cette époque qu’on assiste à l’émergence d’un langage complexe, avec un registre de mots étendu, une syntaxe etc… Les premiers mots, dit-on, furent d’un homme à la vue d’une femme se baignant dans une rivière : que tu es  belle !

Bien que des hommes d’aspects modernes soient apparus en Ethiopie il y a presque 200.000 ans, ils n’ont pas acquis de comportement moderne pendant les 150.000 années suivantes. Puis, brusquement, vers 50.000 ans avant le présent, le comportement humain moderne apparaît en Afrique pour la première fois. Nous avons vu les changements fondamentaux qui ont eu lieu à cette époque :

  • des outils d’ivoire, de coquillage et d’os, et non plus seulement de pierre ;
  • les styles de ces outils évoluent rapidement à la fois dans le temps et dans l’espace ;
  • l’art fait sa première apparition, ainsi que
  • l’organisation spatiale des habitations […]

L’énigme à laquelle nous sommes confrontés est de savoir pourquoi tous ces bouleversements apparaissent en même temps. […] On a suggéré que leur cause sous-jacente était l’apparition de la pensée symbolique fondée sur une forme de langage pleinement moderne.

Les données génétiques indiquent que tous les hommes vivant aujourd’hui sont des descendants d’une petite population est-africaine d’environ un millier d’individus, qui a vécu il y a 50.000 ans. En dépit de son petit nombre, cette population a réussi à remplacer tous les autres êtres humains qui avaient vécus hors d’Afrique pendant plus d’un million d’années, ainsi que les autres populations qui existaient à l’époque en Afrique. La raison pour laquelle cette petite population africaine a réussi à remplacer toutes les autres est simplement qu’elle avait développé la première langue pleinement moderne, qui possédait une valeur adaptative si grande qu’elle lui a permis de conquérir le monde entier en un court laps de temps, éliminant toutes les autres populations au passage.

Merritt Ruhlen         L’origine des langues Paris, Gallimard, 1994

Les hommes, les jeunes gens courent les bois. Leur arme est d’abord la branche noueuse arrachée au chêne ou à l’orme, la pierre ramassée sur le sol. Les femmes restent cachées dans la demeure, étape improvisée ou grotte, avec les vieux, avec les petits. Dès ses premiers pas titubants, l’homme est aux prises avec un idéal, la bête qui fuit et qui représente l’avenir immédiat de la tribu, le repas du soir, dévoré pour faire des muscles aux chasseurs, du lait aux mères. La femme, au contraire, n’a devant elle  que la réalité présente et proche, le repas à préparer, l’enfant à nourrir, la peau à faire sécher, plus tard le feu à entretenir. C’est elle, sans doute, qui trouve le premier outil, le premier pot, c’est elle le premier ouvrier. C’est de son rôle réaliste et conservateur que sort l’industrie humaine. Peut-être aussi assemble-t-elle en colliers des dents et des cailloux, pour attirer sur elle l’attention et plaire. Mais sa destinée positive ferme son horizon, et le premier véritable artiste, c’est l’homme. C’est l’homme explorateur des plaines, des forêts, navigateur des rivières et qui sort des cavernes pour étudier les constellations et les nuages, c’est l’homme de par sa fonction idéaliste et révolutionnaire qui va s’emparer des objets que fabrique sa compagne pour en faire peu à peu l’instrument expressif du monde des abstractions qui lui apparaît confusément. Ainsi, dès le début, les deux grandes forces humaines réalisent cet équilibre qui ne sera jamais rompu : la femme, centre de la vie immédiate, élève l’enfant et maintient la famille dans la tradition nécessaire à la continuité sociale, l’homme, foyer de la vie imaginaire, s’enfonce dans le mystère inexploré pour préserver la société de la mort en la dirigeant dans les voies d’une évolution sans arrêt.

L’idéalisme masculin, qui sera plus tard un désir de conquête morale, est d’abord un désir de conquête matérielle. Il s’agit pour le primitif, de tuer des bêtes afin d’avoir de la viande, des ossements, des peaux, il s’agit de séduire une femme afin de perpétuer l’espèce dont la voix crie dans ses veines, il s’agit d’effrayer les hommes de la tribu voisine qui veulent lui ravir sa compagne ou empiéter sur ses territoires de chasse. Créer, épancher son être, envahir la vie d’alentour, l’instinct reproducteur est le point de départ de toutes ses plus hautes conquêtes, de son besoin futur de communion morale et de sa volonté d’imaginer un instrument d’adaptation intellectuelle à la loi de son univers. Il a déjà l’arme, le silex éclaté, il lui faut l’ornement qui séduit ou épouvante, plumes d’oiseaux au chignon, colliers de griffes ou de dents, manches d’outils ciselés, tatouages, couleurs fraîches bariolant la peau.

L’art est né. L’un des hommes de la tribu est habile à tailler une forme dans un os, ou à peindre sur le torse ou le bras un oiseau aux ailes ouvertes, un mammouth, un lion, une fleur. En rentrant de la chasse, il ramasse un bout de bois pour lui donner l’apparence d’un animal, un morceau d’argile pour le pétrir en figurine, un os plat pour y graver une silhouette. Il jouit de voir vingt faces rudes et naïves penchées sur son travail. Il jouit de ce travail lui-même qui crée une entente obscure entre les autres et lui, entre lui-même et le monde infini des êtres et des plantes qu’il aime, parce qu’il est sa vie. Il obéit à quelque chose de plus positif aussi, le besoin d’arrêter quelques acquisitions de la première science humaine pour en faire profiter l’ensemble de la tribu. Le mot décrie mal aux vieillards, aux femmes assemblées, aux enfants surtout, la forme d’une bête rencontrée dans les bois et qu’il faut craindre ou retrouver. Il en fixe l’allure et la forme en quelques traits sommaires. L’art est né.

Élie Faure                 Histoire de l’art          L’art antique. Première édition 1909

50 000             C’est l’extinction pour l’homme de Florès, un très petit bonhomme – à peu près 1 m,  Hobbit – dont on a trouvé des restes en 2003 sur l’île indonésienne de Florès. Il s’était installé là à peu près 640 000 ans plus tôt, quand l’Homo Sapiens n’existait pas encore. Lors des pics glaciaires, les bras de mer séparant les îles indonésiennes se réduisaient à quelques dizaines de kilomètres. La morphologie des dents suggère que cette lignée humaine représente une descendance naine d’Homo erectus qui, d’une façon ou d’une autre, s’est trouvée isolée sur l’île de Flores. Son cerveau est particulièrement petit : 400 cm³.

Le volume du cerveau de l’homme varie de 1 200 à 1 500 cm3, celui de l’Orang Outang ou du chimpanzé de 275 à 500 cm3, celui des gorilles de 340 à 750 cm3. La taille du cerveau a triplé en 3 millions d’années. Un cerveau humain contient 100 milliards de neurones, chacune d’elle étant munie de 1 000 à 10 000 connexions.

Les Homo erectus, présents en Asie à cette période faisaient un peu plus de 1,50  m de haut. La diminution de taille serait intervenue dans les premiers 300 000 ans de l’occupation de l’île. Ce nanisme insulaire est un cas unique au sein des primates. Homo floresiensis semble avoir ensuite relativement peu évolué du point de vue de la taille comme de celui de ses productions lithiques – objets en pierre.

L’homme de Flores est le premier exemple de nanisme insulaire affectant une espèce humaine, un phénomène de sélection naturelle bien connu pour de nombreux autres animaux. Ce mécanisme de variation de taille va dans les deux sens, explique le paléoanthropologue Antoine Balzeau (Muséum national d’histoire naturelle). Dans les îles, où il y a moins de nourriture disponible, les gros carnivores ont tendance à disparaître. Les proies des petits carnivores grandissent pour leur échapper, et les gros animaux rapetissent pour faire face à la restriction alimentaire. A Flores, qui abrite des rats géants, Homo floresiensis et ses ancêtres devaient chasser des stégodons nains, des cousins de l’éléphant.

Si le Hobbit a engendré tant de scepticisme de la part d’une frange de la communauté scientifique, qui a voulu à toute force voir en lui une anomalie médicale plutôt qu’une nouvelle espèce, c’est aussi pour des raisons culturelles, analyse Antoine Balzeau : Imaginer qu’un homme récent ait pu à ce point être influencé par son environnement était contraire à notre vision d’Homo sapiens comme maître du monde. L’idée que la taille du cerveau conditionne l’intelligence a aussi joué, certains jugeant impossible que – l’homme de Flores – ait pu fabriquer des outils.

L’origine de ces petits hommes garde pourtant encore une part de mystère. Reste à savoir par quels moyens Homo erectus est arrivé jusqu’à Flores en compagnie d’un petit nombre d’autres espèces de vertébrés, s’interroge Jean-Jacques Hublin. La fin de l’histoire semble moins énigmatique : on perd la trace du Hobbit au moment où Homo sapiens arrive dans la région, il y a environ 50 000 ans.

Hervé Morin               Le Monde du 10 06 2016

Une météorite d’environ deux millions de tonnes s’écrase en Amérique du Nord, donnant naissance au Cañon Diablo.

47 000                   Une météorite qui devait peser 300 000 tonnes, composées essentiellement de fer, s’écrase en Arizona à une vitesse de 43 000 km/h, créant le cratère Barringer, – ou encore Meteor Cratère – d’une profondeur de 170 m. avec un diamètre de 1 200 m : plusieurs centaines de millions de mètres cubes de roches ont été pulvérisées en quelques secondes. En fait, la météorite se serait fragmenté 5 km avant le sol et l’actuel cratère ne serait que celui crée par le plus gros élément restant, d’environ 10 000 tonnes.

45 000                    Sur les rives de la rivière Irtysh, dans la région d’Omsk, en Sibérie occidentale, l’homme d’Ust’-Ishim, un Homo Sapiens laisse un fragment de fémur qu’un chasseur d’ivoire trouvera en 2008. Ses ancêtres se sont croisés avec l’homme de Neandertal entre 60 000 et 50 000 ans, soit quelque 5000 et 15 000 ans plus tôt. La lignée d’Homo Sapiens à laquelle il appartient résulterait d’une première colonisation d’Homo sapiens depuis l’Afrique, la péninsule Arabique et l’actuelle Israël qui n’a pas complètement réussi, avant qu’une deuxième vague n’aboutisse à une percée définitive jusqu’en Europe occidentale, vers 43 500 ans, mais aussi vers l’Asie et l’Océanie. Il est probable que ces aurignaciens se soient croisés, eux aussi, avec Néandertal avant de l’évincer.

46 000 et 36 000        Des dents trouvées en des lieux très éloignés – la grotte de Shanidar en Irak, 46 000 ans, et la grotte de Spy en Belgique, province de Namur, 36 000 ans – recouvertes de tartre, excellent piège à particules alimentaires microscopiques, prouvent que l’homme de Neandertal avait déjà une alimentation équilibrée, dans laquelle entrait fruits et légumes, aussi bien que la viande.

La mégafaune du pléistocène s’éteint en Australie, laissant la place aux aborigènes qui vont conserver une économie de chasseurs-cueilleurs jusqu’à l’arrivée des Européens en 1788. Un jour, peut-être des milliers d’années plus tard, ils se mettront à peindre… leurs dieux, leurs créateurs, eux-mêmes, des animaux, les derniers occupants n’hésitant pas à peindre sur les peintures antérieures : on voir parfois trois figures se chevaucher, aisément distinctes car de couleurs différentes, de l’orange vif au brun presque noir. Deux expéditions de quelques semaines en dénombreront plus de 10 000 dans la seule région de Kimberley, au nord-nord-ouest de l’Australie, la plupart d’entre eux se trouvant dans des abris sous roche, parfois sur des simples escarpements, parfois dans de véritables grottes. La datation de ces peintures n’a pas encore été établie.

Contrairement à une opinion répandue, ce n’est ni à l’Europe ni aux temps glaciaires qu’appartiennent la plupart des sites d’art rupestre. Il est impossible d’avoir une évaluation précise de leur nombre dans le monde. En tout, on peut penser qu’il en existe autour de 400 000, très inégalement répartis.

En Europe, on n’en compte que quelques milliers. L’art des cavernes est faiblement représenté, avec environ 350 sites. Des traditions diverses d’art rupestre lui succéderont : art du Levant en Espagne orientale, puis art schématique plus généralement réparti dans la péninsule Ibérique ; art rupestre scandinave ; art alpin en France (mont Bego) et en Italie (Valcamonica), du Néolithique à l’âge du fer inclus ; sites gravés – plus d’un millier – de la forêt de Fontainebleau.

L’Afrique est le continent par excellence de l’art rupestre, avec plus de deux cent mille sites, dont beaucoup de très grande importance, la majeure partie dans les pays sahariens et dans le sud du continent. L’Asie est moins connue et son art rupestre est le plus souvent indaté. Ce continent si vaste doit comporter plusieurs dizaines de milliers de sites, avec plus de dix mille en Chine. Gravures et peintures sur roches sont présentes dans toute l’Océanie, y compris à Hawaï. Il doit bien y avoir en tout plus de cent mille sites ornés, pour la plupart en Australie, pays du monde le plus riche en art rupestre. L’Australie est en outre le lieu où l’on connaît la plus longue tradition artistique ininterrompue, puisqu’elle a duré jusqu’à nous. Enfin, l’art des Amériques, du Canada à la Patagonie est extrêmement important et varié.

L’art rupestre est un phénomène commun à tous les peuples de l’humanité, sur les cinq continents, depuis les dizaines de milliers d’années que l’homme moderne, notre ancêtre direct, existe. Ses chefs-d’œuvre témoignent partout de systèmes de pensée sophistiqués et, malgré sa diversité, de l’unité fondamentale de l’esprit humain.

Jean Clottes      Clio     2004

40 800                        Dans la grotte d’El Castillo dans le nord de l’Espagne, une peinture rupestre représente un disque rouge. Une main au pochoir trouvée sur ce même site a au moins 37 300 ans.

40 000                       L’arrivée en Europe de l’Homo Sapiens Sapiens il y a quarante mille ans marque un tournant dans l’histoire de l’humanité : c’est après Cro-Magnon qu’il y a eu de grands changements alimentaires, que sont apparues les premières caries, que la population a augmenté, que les maladies se sont développées, qu’on a commencé à accumuler les richesses.

Michel Raymond      Institut des Sciences de l’évolution. Montpellier.       Midi Libre 19 octobre 2008

Disparition plutôt rapide de l’homme de Neandertal : des spécialistes du champ magnétique terrestre émettent l’hypothèse que cela pourrait être lié à sa très forte diminution, concomitante : l’amoindrissement du bouclier protecteur qu’il met en place aurait alors permis aux particules solaires de pénétrer plus facilement l’atmosphère, par destruction partielle de la couche d’ozone, produisant ainsi du monoxyde d’azote, très toxique. Actuellement, le site le plus perturbé par le trou dans la couche d’ozone est la ville la plus au sud du monde, Punta Arenas, au Chili, pendant le printemps austral – octobre, novembre – quand la couche d’ozone est la plus faible : les cancers de la peau y sont particulièrement développés, on y prend un coup de soleil en quatre minutes, on y attrape des conjonctivites le temps d’aller chercher du pain si on a oublié ses lunettes, etc …

On ne sait si Giono avait eu connaissance de cela, mais il prend soin de rapporter des bruits qui courent sur la ville, plutôt amusants :

Donc, me voilà avec ces fameuses Instructions Nautiques. […]     Je vais au Pérou, à la Terre de Feu, à la ville la plus au sud du monde : à Punta Arenas dont le nom ne devrait même pas être écrit dans ces pages, repoussé avec mépris de notre propos puisque c’est la seule ville du monde dont les maisons ne sont pas construites en pierre, dit-on, mais en bouteilles de whisky. C’est également, paraît-il, la ville où il y a le plus de pom­piers et les plus beaux. Tous les mois, on fait une fête des pompiers. Cela vient de ce que Punta Arenas a brûlé dix fois en entier (je parle par ouï-dire).

Jean Giono             Le Déserteur – La Pierre – Gallimard 1973

Le trou dans la couche d’ozone donnerait-il soif ?

39 900                        Dans les grottes calcaires de Maros, sur l’île indonésienne de Sulawesi, peintures rupestres d’une main humaine en négatif avec un pochoir. Une autre œuvre, la représentation très réaliste d’un cochon babirusa, avec ses petites pattes et sa queue, peinte avec des pigments rouges dans la même caverne, est âgée d’au moins 35.400 ans. La datation a été effectuée à l’uranium-thorium.

37 464                        Peintures rupestres : lions, mammouths, bouquetins, cerfs, dans la baume Latrone [baume est un mot occitan, qui signifie grotte], à 240 mètres sous terre, sur la commune de Russan Sainte Anastasie, près de Nîmes. C’est la découverte d’un petit bout de charbon protégé par de la calcite qui a permis une datation exacte au carbone 14.

36 000                          On estime la population globale de la terre à un million.

Premières peintures de la grotte Chauvet, dans l’Ardèche, jusqu’en 24 500, en deux fréquentations principales : 24 500 à 27 000 pour les mouchages de torche et un petit foyer, et 30 000 à 32 500 pour les peintures. Cette datation, longtemps sujette à discussions, est aujourd’hui acquise depuis que l’on a daté l’effondrement d’une partie de la falaise qui se trouve au-dessus de l’entrée et qui donc l’obstruait jusqu’à sa découverte le 18 décembre 1994 par Jean-Marie Chauvet, Eliette Brunel et Christian Hillaire : 21 000 ans ; donc les peintures ne peuvent qu’être antérieures. La datation au carbone 14 ayant tendance à rajeunir les échantillons, et les dates obtenues les plus anciennes remontant à 32 500 ans, il convient de prendre ce chiffre de 36 000 ans pour la datation effective, après correction. Sans entrer dans le jeu réducteur du classement : la plus ceci, le plus cela, il est certain que ces peintures sont parmi les plus anciennes connues ; on sait que le rhinocéros aurait entre 35 300 et 38 800 ans. on en a trouvé d’à peu près contemporaines à Coliboaia, en Roumanie. A Castanet, en Périgord, des motifs gravés semblent légèrement antérieurs, et, en Espagne, la grotte du Castillo, datée à l’uranium-thorium, recèle une peinture – un disque rouge – d’environ 41 000 ans et une main au pochoir de plus de 37 000 ans.

On sait déjà que le feu peut servir à autre chose que la cuisson des aliments, puisqu’on l’utilise pour cuire les ocres ferrugineuses qui permettent d’obtenir les teintures pour ces arts rupestres. Dans la Grotte Chauvet, l’homme a utilisé surtout du noir, probablement des extrémités brulées de torche. Noir minéral à base d’oxyde de manganèse ; noir organique à base de charbon de bois, de suie, d’os ; rouge à base d’hématite (oxyde de fer de formule Fe²O³), pure ou mélangée ; jaune à partir d’un mélange d’argiles et d’oxyde de fer. Tous ces pigments étaient amalgamés par un liant organique, huile végétale, graisse animale ou lubrifiant minéral comme de la poudre de micas.

La grotte Chauvet a été rouverte en 1994 pour la première fois depuis la dernière période glaciaire. J’y verrai les peintures rupestres les plus anciennes que l’on connaisse au monde : de quinze mille ans plus anciennes que celles de Lascaux ou d’Altamira.

Pendant une phase relativement douce de la période glaciaire, il faisait ici entre trois et cinq degrés de moins que maintenant. Les seuls arbres étaient le bouleau, le pin et le genévrier. La faune comprenait beaucoup d’espèces aujourd’hui disparues : mammouths, mégacéros, lions sans crinière, aurochs, ours de trois mètres, mais aussi rennes, bouquetins, bisons, rhinocéros et chevaux sauvages. La population humaine se composait de chasseurs et de cueilleurs nomades. Elle était peu nombreuse et vivait en groupes de vingt à vingt-cinq individus. Les paléontologues appellent cette population Cro-Magnon, un terme qui met une distance entre elle et nous laquelle distance, à la réflexion, pourrait s’avérer superflue. Ni l’agriculture ni la métallurgie n’existaient alors. La musique et la joaillerie, oui.. L’espérance de vie moyenne était de vingt­ cinq ans.

Les êtres vivants éprouvaient alors le même besoin de compagnie. Mais à la question primordiale et persistante que se posent les humains – à savoir : où sommes-nous? -, les Cro-Magnon ne répondaient pas à notre manière. Les nomades étaient profondément conscients de former une minorité par rapport aux animaux. Ils étaient nés non pas sur une planète, mais parmi la vie animale. Ils n’étaient pas gardiens de troupeaux : les animaux étaient les gardiens du monde, c’est-à-dire d’un univers qui s’étendait à l’infini. Au-delà de chaque horizon, il y avait d’autres animaux.

En même temps, les Cro-Magnon se distinguaient des animaux. Ils savaient faire du feu et pouvaient ainsi s’éclairer dans le noir. Ils savaient tuer à distance. Ils fabriquaient de nombreux objets de leurs mains. Ils se confectionnaient des tentes, retenues par des os de mammouth. Ils savaient parler. Ils savaient compter. Ils savaient transporter l’eau. Ils avaient une autre façon de mourir. Leur affranchissement du statut animal était possible parce qu’ils formaient une minorité et, du fait de leur minorité, les animaux pouvaient tolérer cet affranchissement.

Dans les gorges de l’Ardèche se dresse le pont d’Arc, soutenu par une arche quasi symétrique de trente-quatre mètres de haut, façonnée par la rivière elle-même. Sur la rive gauche s’élève une grande saillie de calcaire, dont la silhouette érodée évoque celle d’un géant, vêtu d’une cape, qui s’avance vers le pont pour le traverser. Derrière lui, sur la roche, la pluie a peint des taches jaunes et rouges – de l’oxyde d’ocre et de fer -. Si le géant se hasardait vraiment à traverser le pont, vu sa taille, il se trouverait tout de suite de l’autre côté de la rivière, contre la falaise opposée, au sommet de laquelle il ne pourrait manquer l’entrée de la grotte Chauvet.

Le pont et le géant étaient déjà là au temps des Cro-Magnon. La seule différence, c’est qu’il y a trente mille ans, quand furent réalisées les peintures rupestres, l’Ardèche ser­pentait encore au pied des falaises, et les animaux, toutes espèces confondues, descendaient régulièrement le sentier naturel que je grimpe en ce moment pour s’abreuver à la rivière. La situation de la grotte était stratégique et provi­dentielle.

Les Cro-Magnon vivaient dans la peur et l’émerveillement, confrontés à de nombreux mystères. Leur culture – une culture de l’Arrivée – a duré quelque vingt mille ans. Nous vivons dans une culture de Départs et de Progrès incessants, qui dure depuis deux ou trois siècles. La culture actuelle, au lieu de se confronter aux mystères, essaie continuellement de les percer.

Silence. J’éteins la lampe frontale de mon casque. Il fait noir. Dans l’obscurité, le silence se fait encyclopédique, il condense tout ce qui s’est produit entre alors et maintenant.

Sur un rocher devant moi, j’aperçois un amas de petites taches rouges, de forme carrée. La fraîcheur du rouge est sai­sissante, aussi présente et immédiate qu’une odeur, ou que la couleur de certaines fleurs par un coucher de soleil en juin. Ces taches ont été réalisées en appliquant un pigment d’oxyde rouge sur une main puis en appuyant la paume de celle-ci contre le rocher. L’une des mains ayant imprimé les taches rouges a été identifiée, grâce à un auriculaire disjoint. D’autres empreintes de la même main ont été trouvées ailleurs dans la grotte.

Plus loin, sur un autre rocher, des points similaires dessinent une forme générale qui ressemble à un bison de profil. Les taches de la main remplissent le corps de l’animal.

Obscurité totale.

Avant l’arrivée des hommes, des femmes et des enfants (on a repéré la marque d’un pied d’enfant d’environ onze ans dans la grotte) et après leur départ définitif, la cachette était occupée par des ours. Par des loups et d’autres animaux aussi, certainement, mais les ours étaient les maîtres des lieux, et les nomades devaient partager la grotte avec eux. Pas un mur qui ne porte une trace de griffes d’ours. Des empreintes de pattes indiquent le chemin suivi à tâtons, dans l’obscurité, par une ourse et son ourson. Dans la chambre centrale de la grotte, qui, avec ses quinze mètres de haut, est également la plus importante, le sol glaiseux comporte de nombreuses alvéoles et cavités où les ours se calfeutraient pendant leur hibernation. Cent cinquante crânes d’ours y ont été dénombrés. L’un d’entre eux avait été solennellement placé par un Cro-Magnon sur un socle naturel tout au fond de la grotte.

Silence.

Dans le silence, les dimensions de la grotte prennent de l’ampleur. Elle mesure cinq cents mètres de long et, par endroits, cinquante mètres de large. Mais les évaluations métriques n’ont pas cours ici, car on a l’impression d’évoluer à l’intérieur d’un corps.

Les rochers qui s’élèvent en surplomb, les murs et leurs concrétions, les galeries et passages, les espaces creux qui se sont formés au gré du processus géologique appelé diagenèse évoquent clairement les organes et les recoins internes d’un corps humain ou animal. Corps et cavernes ont ceci en com­mun qu’on les croirait modelés par l’eau courante.

Les couleurs de la grotte aussi sont organiques. La roche calcaire a une teinte d’os ou de tripes ; les stalagmites sont écarlates ou d’un blanc vif, les draperies de calcite et les concrétions sont orange et pareilles à de la morve. Les surfaces brillent, comme lubrifiées par un mucus.

Une stalagmite énorme (elles grandissent d’un centimètre par siècle) s’est formée de sorte à reproduire un intestin ; une partie des tuyaux évoque les quatre pattes, la queue et la trompe d’un mammouth miniature. [ l’allusion pourrait passer inaperçue : un peintre a donc mis en relief le minuscule mammouth en lui apposant quatre traits rouges.]

Plusieurs murs qui auraient pu être peints ne l’ont pas été. Les quelque quatre cents animaux représentés ici se dispersent aussi discrètement que dans la nature. On ne tra­verse pas des salles d’exposition, comme à Lascaux ou Altamira. On sent davantage de vide, davantage d’intimité, peut-être davantage de complicité avec l’obscurité. Pourtant, quoique ces peintures soient de quinze mille ans plus anciennes que les autres, elles se révèlent pour la plupart aussi habiles, aussi précises et aussi gracieuses que toutes celles qui leur ont succédé. L’art, semble-t-il, est né comme un faon – tout de suite prêt à marcher. Ou, en des termes moins éclatants (tout paraît éclatant dans le noir), le savoir faire artistique accompagne l’urgence artistique : talent et besoin vont ensemble.

Je pénètre en rampant dans une annexe en forme de tasse ­quatre mètres de diamètre – et j’aperçois trois ours tracés en rouge sur les aspérités des parois courbes – un mâle, une femelle et un petit, comme dans le conte imaginé des millénaires plus tard. Je reste accroupi à regarder. Trois ours, et derrière eux, deux bouquetins. L’artiste a dialogué avec le rocher à la lueur de sa torche de charbon. Une protubérance a permis à la patte avant de l’ours de saillir et de balancer en relief, de tout son poids imposant. Une fissure suit exactement la ligne dorsale d’un bouquetin. L’artiste connaissait ces animaux absolument et intimement : ses mains les visualisaient dans le noir. Ce que le rocher a, pour sa part, chuchoté à l’artiste, c’est que les animaux – et tout le reste d’ailleurs étaient contenus dans la pierre, et qu’il pouvait, lui, avec du pigment rouge sur le doigt, les persuader de monter à la surface, jusqu’à sa membrane extérieure, puis de se frotter contre cette surface, et d’y imprégner leur odeur.

Aujourd’hui, à cause de l’humidité, beaucoup des surfaces peintes sont devenues aussi sensibles qu’une membrane, précisément : un coup de chiffon et elles seraient effacées. D’où ma déférence.

Je sors de la grotte et me fais happer par la tornade du temps qui passe. Je suis à nouveau parmi les noms. À l’inté­rieur de la grotte, tout est présent et innommé. À l’intérieur de la grotte, la peur existe, mais elle est parfaitement équilibrée par un sentiment de protection.

Les Cro-Magnon n’habitaient pas dans la grotte. Ils y allaient pour prendre part à certains rites – dont on sait peu de chose. L’hypothèse selon laquelle ces rites auraient quelque lien avec le chamanisme paraît convaincante. Le nombre de personnes massées à l’intérieur de la grotte n’a probablement jamais excédé la trentaine.

A quel rythme venaient-ils ? Plusieurs générations d’artistes ont-elles travaillé ici ? Pas de réponse. Peut-être n’y en aura-t-il jamais. Peut-être faut-il se satisfaire de l’intuition qu’on venait ici pour expérimenter, et garder en mémoire des moments de parfait équilibre entre le danger et la survie, entre la peur et le sentiment de protection ? Est-il possible d’en espérer davan­tage ?

La plupart des animaux peints à Chauvet étaient féroces dans la vraie vie. Or rien, dans leur représentation, ne laisse transparaître une ombre de frayeur. Du respect, oui ; un respect fraternel, familier. C’est pourquoi chaque image animale englobe une présence humaine. Une présence révélée par le plaisir. Chaque créature, ici, se sent chez elle en l’homme, formulation étrange, je l’admets, et néanmoins incontestable.

Dans la chambre la plus profonde, je vois deux lions dessinés en noir, au charbon. Grandeur nature ou presque. Ils se tiennent côte à côte, de profil, le mâle derrière la femelle qui est collée à son flanc, parallèle à lui, mais plus proche de moi.

Ils forment une seule figure, totale quoique incomplète (leurs pattes manquent et je soupçonne qu’elles n’ont jamais été dessinées). La paroi rocheuse, déjà couleur de lion au départ, s’est carrément faite lion.

J’essaie de les dessiner à mon tour. La lionne se tient en même temps debout à côté du lion, contre lequel elle s’appuie, et à l’intérieur de lui. Cette ambivalence résulte d’une brillante élision, par laquelle les deux animaux possèdent le même contour. La ligne qui parcourt l’aine, le ventre et la poitrine leur appartient à tous deux – et ils la partagent avec une grâce tout animale.

Pour le reste, leurs profils sont distincts. Les lignes des queues, dos, cous, fronts et museaux sont indépendantes ; elles se rapprochent puis se séparent, convergent puis s’arrêtent à des endroits différents, car le lion est beaucoup plus long que la lionne.

Deux animaux debout, un mâle et une femelle, joints par la ligne unique de leurs ventres, là où ils sont naturellement le plus vulnérables et où ils possèdent le moins de fourrure.

Devant la grotte, au petit matin, quand le ciel est sans nuages, le soleil rosit la falaise et la réchauffe peu à peu. Contrairement aux animaux. les hommes étaient conscients que, pour eux, le soleil ne se lèverait peut-être pas toujours.

Je dessine sur un papier japonais très absorbant. Je l’ai choisi en me disant que la difficulté d’y utiliser de l’encre noire me rapprocherait de la difficulté d’utiliser du charbon (brûlé et préparé ici dans la grotte) sur la surface brute d’un rocher. Dans les deux cas, la ligne n’obéit pas tout à fait. Il faut jouer du coude. Il faut négocier.

Deux rennes avancent dans des directions opposées – vers l’est et l’ouest. Ils ne partagent pas le même contour, mais sont dessinés en superposition, de sorte que les pattes avant du renne supérieur traversent comme deux grosses côtes le flanc du renne inférieur. Ils sont inséparables, leurs deux corps sont délimités par le même hexagone ; la queue du plus haut rime avec les bois du plus bas ; la longue tête de l’un, tel un burin de silex, siffle une mélodie au métatarse de la patte arrière de l’autre. Ils forment un seul signe et, pour former ce signe, ils font une ronde.

Quand le dessin a été presque achevé, l’artiste a abandonné son morceau de charbon et a tracé de ses doigts une ligne noire épaisse (couleur de cheveux après la baignade) le long du ventre et du fanon du renne inférieur. Puis il a répété son geste avec l’animal supérieur, mélangeant la peinture au sédiment blanchâtre de la roche, pour que la ligne soit moins violente.

Tandis que je dessine, je me demande si ma main, qui épouse le rythme visible de la danse des rennes, ne serait pas en train de danser avec la main qui les a initialement dessinés.

Il n’est pas rare, ici, de fouler une miette de charbon tom­bée naguère tandis qu’une main traçait une ligne.

Ce qui rend Chauvet unique est le fait que la grotte ait été hermétiquement close. Le toit de la chambre qui servait à l’origine d’entrée – vaste. et baignée de lumière -, s’est effondré il y a environ vingt mille ans. Depuis lors, et jusqu’en 1994, l’obscurité avec laquelle les artistes avaient dû négocier à dis­tance s’est engouffrée par-derrière pour ensevelir et protéger tout ce qu’ils avaient fait. Les stalagmites et les stalactites ont continué de grandir. Par endroits, une pellicule de calcite a recouvert certains détails comme une cataracte. L’essentiel, cependant, conserve son extraordinaire fraîcheur. Et cette immédiateté sabote toute perception linéaire du temps.

John Berger       D’ici là    Editions de l’Olivier 2006

35 000                      Maximum de la glaciation würmienne – la dernière – dans les Alpes. Le site de Grenoble est sous une épaisseur de 1 300 m. de glace : le sommet du glacier atteint St Nizier du Moucherotte, à 1 100m. De façon générale, dans les Alpes, tout ce qui était en dessous de 1 200/1 300 m était sous la glace. Le glacier du Rhône atteignait les portes de Lyon, l’Aubrac est recouvert par 200 m. de glace. Il n’y a pas de glace à Marseille, mais tout de même des pingouins.

Ces glaces stockent d’énormes volumes d’eau : autant de moins pour les mers, dont les niveaux sont donc bas, ce qui permet à des populations du sud-est asiatique de passer en Australie, Nouvelle-Guinée et Tasmanie. On a des traces d’aborigènes [du latin ab origine] en Australie vers ~ 40 000.

À Hohle Fels, une grotte du Jura souabe, au sud de l’Allemagne, près d’Ulm, une figurine de 6 cm, sculptée dans l’ivoire d’une défense de mammouth, est exhumée en 2008 : la tête est réduite à une boucle laissant passer le lien qui permettait de la porter, les membres sont atrophiés et les formes plus que généreuses : pour l’instant, rien qui soit vraiment à même d’éveiller la libido de l’homme. Il attendra. L’historien Jean Courtin a estimé pouvoir faire naître l’amour autour de 100 000 ans av J.C. fort du constat  que l’homo sapiens enterre ses morts, leur donne des soins, les décore, qu’il a le sens du beau. L’auteur de ces lignes, que ces premières représentations féminines laissent de marbre, s’est montré beaucoup plus prudent en préférant remettre cela à plus tard, vers 16 000 ans.

hohle fels venus

À peu près de la même époque, deux autres statuettes de femmes, à Galgenberg,

et Hohlenstein Stadl, moins massives.

Ce sont  les plus anciennes représentations humaines connues à ce jour (2010).

Dans les parages, le plus ancien instrument de musique identifié à ce jour : une flûte taillée dans un os de vautour : 28 cm de long et moins d’un centimètre de Ø, 5 trous sur l’une des faces et une embouchure ; sa facture indique qu’elle n’est probablement pas la première.

Ça parle, ce méchant bout de roseau ; ça dit ce qu’on pense ; ça montre comme avec les yeux ; ça raconte comme avec les mots ; ça aime comme avec le cœur ; ça vit ! ça existe !

George Sand              Les Maîtres sonneurs             Gallimard 1979

Les relations profondes entre les hommes et les femmes ne peuvent se tisser qu’en commençant par se saisir des fils verbaux et émotifs les plus spontanés qui précèdent la langue acquise, par remonter un à un les métiers à tisser des rituels plus anciens qui constituè­rent les sociétés animales : alors on peut commencer peut-être à passer à l’humain, à penser avec le langage, à faire de la musique, à peindre, à nouer des liens d’amitié, à vivre plus profondément, à aimer. Qui veut sauter toutes les étapes d’un coup tombe, ne dit rien, vocifère, est plus bête qu’une bête, tend la main devant son visage en hurlant dans la direction du tyran.

Les bons musiciens font sonner la plus vieille mai­son qui soit dans le corps (la maison précédente, le résonateur, le ventre, la grotte utérine).

La musique est sans doute l’art le plus ancien. L’art qui précède tous les arts. L’art qui joue des rythmes décalés du cœur qui bat et ensanglante la chair et des poumons qui inspirent et expirent l’air sur lequel la bouche peut prélever une petite part pour parler. Puis qui les associe à ceux des jambes qui martèlent, des mains qui frappent.

Comme les tortues nidifient dans le même sable où elles furent pondues par leur mère, et leur mère par leur mère,

comme les saumons fraient dans la même source où leurs pères sont venus mourir pour leur donner naissance,

ceux qui aiment vraiment n’ont pas honte de rechercher l’ancien amour qui a précédé leur exis­tence singulière, ou du moins autonome.

Cette honte qui s’absente chez ceux qui s’aiment prend le nom d’impudeur.

L’impudeur silencieuse est l’extrême décence de l’amour.

Pascal Quignard   Vie secrète                           Gallimard 1998

34 000                         À moins de 10 km à l’ouest de l’actuel Naples, dans les Campi Flegrei –les Champs Fhlégréens – une éruption volcanique, Campagnan Ignimbrite,  projette 300 km³ de cendres, qui vont se répandre sur plus de 3 millions de km², recouvrant ainsi une bonne partie de l’Europe centrale et de l’Est et provoquant un hiver volcanique qui va refroidir de 2° Celsius le climat de l’hémisphère nord pendant 3 ans.

33 000                       Au nord de Montpellier, dans la plaine de St Martin de Londres, vivaient des mammouths et des rhinocéros laineux, des ours, des aurochs et des hyènes : le climat était alors à peu près celui de l’actuelle Laponie : – 20° en hiver, + 10° en été. En novembre 2012, on trouvera un squelette entier de mammouth laineux à Changy sur Marne : c’est le second trouvé en France, le premier l’avait été en 1859. En Russie, de 1902 à 2012, on en a découvert huit.

28 000                       Les habitants de la grotte de Dzudzuana, en Géorgie, utilisent la fibre de lin sauvage probablement pour tisser des cordes et des paniers.

27 700                         Il y a quelques hommes de Cro-Magnon dans un abri sous roche des Eyzies-de-Tayac-Sireuil, en Dordogne. Ce que la nature a bien voulu conserver d’eux sera découvert en 1868 à l’occasion de la construction d’une route. Cro-Magnon est une francisation de l’occitan Cròs-Manhon, Cròs signifiant creux, grotte, Manhon pouvant signifier grand.

L’aiguille à chas – et donc la couture – ont été inventées quelques 2 000 plus tôt, aussi Cromignonne eut-elle les moyens d’inventer la pudeur pour son Cromagnon en commençant par lui coudre un slip, puis un manteau : Vêtu d’un slip en peau de bison, / il allait conquérir la terre, / C’était l’homme de Cro-Magnon.

27 000 à 19 000         Peintures de la Grotte Cosquer, alors à 70 m. au-dessus du niveau de la mer, sur le versant sud de la pointe de Morgiou, dans les calanques de Marseille, à la pointe nord-ouest de la calanque de la Triperie. La mer était à 6 km. On peut y voir des chevaux, des bisons, et aussi des phoques, des pingouins, et beaucoup de mains négatives – représentées avec la technique du pochoir -. Il est peu probable qu’elle ait été habitée de façon permanente. L’entrée de l’accès à la grotte est aujourd’hui à – 37 m. ; on emprunte un tunnel de 175 m. qui remonte, jusqu’à retrouver la mer à son niveau actuel, qui occupe la partie basse de la grotte.

25 000                        Sur l’actuelle commune du Buisson-de-Cadouin, en Dordogne, des hommes gravent dans la grotte de Cussac environ 150 représentations d’animaux – mammouths, chevaux, rhinocéros etc…- . Ils y trouvent aussi les ossements de six à huit individus. C’est à Marc Delluc et ses amis spéléologues que l’on doit cette découverte, faite en septembre 2000.

Sur l’actuelle commune de Lespugue, en Haute Garonne, 20 km au nord de Saint Gaudens, un premier hommage sculpté est rendu à la femme : c’est la Vénus de Lespugue, peut-être la plus ancienne œuvre d’art au monde : en ivoire de mammouth, elle mesure 14,7 cm et se trouve aujourd’hui au musée de l’Homme, datée de 23 000 ans. A peu près à la même époque, celles de Willendorf, en Autriche, et de Laussel, sur la commune de Marquay, dans la vallée de la Beune, en Dordogne :

http://images.google.fr/images?hl=fr&source=hp&q=Laussel&oq=&um=1&ie=UTF-8&ei=CtdzS-OlJYOQjAfnjtHGCg&sa=X&oi=image_result_group&ct=title&resnum= 4&ied=OCCUQsAQwAw

20 380                        Un mammouth de 47 ans se risque sur un pont de glace, qui casse : le mammouth est précipité dans la faille, debout, puis est recouvert rapidement de boue, qui gèle : l’histoire se passe en Sibérie, dans la presqu’île de Taymir, à 250 km au nord-ouest de Khatanga, la petite ville de la région. Vingt deux mille ans plus tard, au printemps 1997, un chasseur nomade dolgan, découvrira ses défenses dépassant du sol gelé… il ne cède pas à son réflexe premier : s’emparer des défenses et les vendre, et informe le responsable du parc naturel du Taymir, lequel en parle à Bernard Buigues, directeur de l’association française Cercle Polaire Expéditions, qui parvient à mettre en œuvre un sauvetage original de Jarkov, du nom du chasseur qui l’a découvert : découper le permafrost – terre gelée – qui entoure le corps et transporter le tout en atmosphère froide où les analyses seront possibles : un bloc de 3 m. x 2, pesant 23 tonnes va être dégagé et transporté par hélicoptère à Khatanga, où les premières analyses de mousses, graines, fleurs, pollens et champignons pris dans les poils et la terre vont montrer que, contrairement à ce que l’on croyait jusqu’alors, ce Mammuthus Primigenius vivait dans une steppe et non dans une toundra.

Jarkov est le premier mammouth de Bernard Buigues. Douze ans plus tard, le troupeau sera au nombre de 300, se nommant Fishhook, Yukagir Lyouba … tout ce joli monde réinstallé dans de grandes caves creusées dans la glace. Y défile aussi le gotha de la paléontologie et paléogénétique mondiale, avides de pouvoir prélever de l’ADN aussi lisible :

Un fossile, en général , c’est de la pierre : avec le temps, les cellules vivantes disparaissent et toute la matière organique qui composait l’os original est remplacée par le matériau qui l’entoure. Les os agissent comme des sortes d’éponge, c’est pour ça qu’on les retrouve, sinon ils seraient putréfiés par des bactéries, par des champignons. Les restes de dinosaures que vous connaissez sont ainsi en pierre. Ici ce n’est pas le cas. Quand je vais à Khatanga et que je perce l’os pour prélever de l’ADN, j’ai de la graisse plein les mains. C’est tellement bien conservé qu’on pourrait en faire de l’os à moelle !

[…] Les techniques de décryptage du génome sont encore balbutiantes, mais tout peut aller très vite. On sait déjà bidouiller le génome d’une bactérie pathogène, on saura forcément demain manipuler le génome d’un éléphant… Personnellement, je ne me prêterais pas au jeu : ce serait une hérésie biologique. Mais il y aura toujours des gens assez riches pour le financer et d’autres assez fous pour le faire.

Régis Debruyne, paléogénéticien français, de la McMaster University, Canada.               Le Monde 2 n° 268. 4 avril 2009

Faire revivre le mammouth, quelle absurdité ! Il y perdrait tout son mystère… S’il faut rêver, rêvons jusqu’au bout, clonons plutôt des animaux dont on ne connaît même pas l’apparence. Comme la hyène des cavernes, aux mâchoires tellement puissantes qu’elles pouvaient casser le tibia d’un gros ours ou d’un bœuf musqué ! Ou le lion des cavernes, dont on a tant discuté pour savoir s’il s’agissait d’un tigre ou d’un lion : sur toutes les représentations rupestres, il ne porte en effet pas de crinière et il est peu probable que Sapiens n’ait dessiné que des hommes.

[…] Tant qu’il s’agit de clonages d’animaux, cela ne me pose pas réellement de problème. Ma limite personnelle, c’est Neandertal [On attend en effet pour courant 2009 la publication du génome complet de l’homme des cavernes. Or le reconstituer à partir d’embryons humains serait sans doute plus simple encore que de fabriquer un mammouth à partir d’un éléphant] Là, je serais une farouche adversaire ! J’adore Neandertal, c’est très gentil Neandertal. Vouloir le faire revivre serait ouvrir la boite de Pandore. Le hiatus avec de nombreux chercheurs anglo-saxons, c’est qu’ils considèrent qu’avant sapiens, il ne s’agit pas d’êtres humains. Moi, je pense que Neandertal est de nos parents. Décrypter son ADN permettra sans doute de montrer que nous avons des gênes communs. Pas de le cloner.

Marylène Patou-Mathis, Institut de paléontologie humaine.           Le Monde 2 n° 268. 4 avril 2009

20 000                       Les glaciers du pôle nord s’étendent jusqu’à la moitié nord de l’Angleterre. Les Pygmées implantés près du lac Victoria, à l’est de l’Afrique, se séparent de leurs frères implantés dans le bassin du Congo, à l’ouest : le maximum glaciaire aurait pu contribuer à la rétractation de la bande de forêt équatoriale, allant jusqu’à créer des poches distinctes, et de ce fait isolant leurs habitants les uns des autres. Dans le Mercantour, ce qui va devenir la vallée des Merveilles est recouvert d’une épaisseur de 1 000 m. de glace.  Peintures de la grotte de Lascaux, en Dordogne : on peut y voir un chaman pratiquer une séance d’hypnose. En 1955, Georges Bataille parlera de ce décor pariétal comme de la naissance de l’art.

La Bête innommable ferme la marche du gracieux troupeau, comme un cyclope bouffe.
Huit quolibets font sa parure, divisent sa folie.
La Bête rote dévotement dans l’air rustique.
Ses flancs bourrés et tombants sont douloureux, vont se vider de leur grossesse.
De son sabot à ses vaines défenses, elle est enveloppée de fétidité.
Ainsi m’apparaît dans la frise de Lascaux, mère fantastiquement déguisée,
La Sagesse aux yeux pleins de larmes.

René Char

Un ou plusieurs artistes, des Michel-Ange, auraient travaillé il y a 17 000 ans, voire 20 000 ans, dans cette grotte spectaculaire. […] C’est plein de vie, les animaux, aurochs, chevaux, cerfs sautent, bondissent, tombent à la renverse, se croisent, traversent une rivière, la tête haute.

Jean Clottes

18 000                        Les habitants de Brassempouy, au N NE d’Orthez, sculptent dans l’ivoire une belle tête de femme, que l’on peut voir aujourd’hui au musée de Saint Germain en Laye. Elle a à peu près le même âge que la déesse de Capdenac, impressionnante statue trouvée dans un campement chasséen, dans le Lot. Au premier trimestre 2013, le British Museum exposera les plupart des sculptures connues de ce paléolithique supérieur sous le titre Ice age art : près de 250 pièces… la Vénus de Willendorf [~20 000 ans], celle de Laussel ou la tête de jeune femme à la coiffure quadrillée de Brassempouy. La géométrique Vénus de Lespugue, la matrone de terre cuite de Dolni Vestonice, la sidérante statue en calcaire d’une femme enceinte trouvée à Kostienki sont aussi venues. Et, pour le bestiaire, le mammouth aux pattes jointes de Montastruc, et, du même abri, les deux fabuleux rênes couchés, le cheval sautant de la grotte des Espélugues, le bison d’ivoire en ronde-bosse de Zaraysk, la tête de lion de Vogelherd, d’autres encore.

Philippe Dagen              Le Monde du 8 mars 2013

Jusqu’alors, le Golfe du Lion a été approvisionné en sédiments essentiellement par le Rhône. C’est maintenant les cascades d’eau en provenance de la partie continentale de l’ouest du golfe du Lion qui apportent le plus de sédiments.

vers 16 000                  Premières constructions de la civilisation Tiahuanaco, sur les rives du lac Titicaca, aujourd’hui à cheval sur la Bolivie et le Pérou.

Il y a dans les Andes, sur les hauts plateaux de Tiahuanaco, une porte du soleil qui ne sert évidemment à rien. Brusquement, toutefois, dans ce désert, sa vanité devient succulente. Ce sont d’énormes blocs de pierre soigneusement polis. D’où leur vient ce poli admirable ? D’un long amour de ces hommes des plateaux avec ces pierres. Autour, aucune végétation : une aire dénudée sur laquelle le soleil se foule lui-même. Sur deux blocs dressés, on a posé une lourde architrave sculptée. On se demande quels ont été les moyens employés. Encore de l’amour, mille bras lentement dressés, de la fatigue ajoutée pendant longtemps à de la fatigue. Sur ces plateaux déserts restent des traces d’une longue fidélité d’hommes simples à la pierre. Sans doute cette porte donnait-elle accès à un temple. Le temple a disparu en totalité (sauf la porte) comme escamoté ou dissous par quelques acide. Volatilisé en poussière ; peut-être est-il, pour les astronomes de Sirius, un peu de ces nuages opaques qui doivent obscurcir notre galaxie.

Jean Giono        Le Déserteur – La Pierre -.     Gallimard 1973

Dès que le langage permit à un homme de dire à une femme, et réciproquement : tu me plais, le phénomène de la simple reproduction se compliqua bigrement : la grande affaire de la femme et de l’homme était partie pour durer bien longtemps. Elle est d’abord la fondation de ce que nous pensons :

La différence anatomique et physiologique entre l’homme et la femme, apparue comme irréductible dès l’aube de l’humanité pensante, est à l’origine de notre système fondamental de pensée, qui fonctionne sur le principe de la dualité : chaud / froid, lourd / léger, actif / passif, haut / bas, fort / faible… Dans le monde entier, les systèmes conceptuels et langagiers sont fondés sur ces associations binaires, qui opposent des caractères concrets ou abstraits et sont toujours marqués du sceau du masculin ou du féminin. Nous penserions sans doute autrement si nous n’étions soumis à cette forme particulière de procréation qu’est la reproduction sexuée.

Françoise Héritier

Si l’on tient à savoir comment ça marche, de quoi donc est fait le  coup de foudre, on peut lire les ouvrages de Lucy Vincent [Comment devient-on amoureux ? chez Odile Jacob en 2004, La formule du désir, chez Albin Michel en 2009]. L’essentiel, étendu à l’émotionnel en général, est déterminé par 6 hormones :

  • Les Phéromones, – on les trouve dans les urines, la transpiration, les selles ou la peau -, sont libérées dans l’espace extracorporel pour faire communiquer entre eux les individus d’une société donnée. Elles sont programmées pour durer trois ans : c’est le temps qu’il faut pour qu’un enfant se tienne debout.

  • L’ocytocine est à l’origine du lien romantique ou maternel, envoyée par l’hypothalamus. Vous le trouvez parfait, vous ne voyez pas ses défauts et vous communiquez avec un langage infantilisé. Son influence peut durer au-delà de trois ans. 
  • La dopamine, ainsi nommée car certains symptômes de l’état amoureux rappellent l’action des amphétamines ou de la cocaïne, perte d’appétit, insomnie. La dopamine génère l’excitation devant la nouveauté, nous fournit l’énergie pour agir. Elle est produite par le cortex orbito-frontal, lequel transmet les informations fournies entre autres par l’hippocampe, qui mémorise les souvenirs de notre vie et des émotions associées.
  • L’endorphine, responsable de la dépendance amoureuse, « morphines endogènes » présentes dans le corps et le cerveau. La présence du partenaire ou sa seule voix, provoque des bouffées de bonheur. C’est elle aussi qui fait disparaître ou réduit la douleur provoquée par une blessure ou un traumatisme.

  • L’adrénaline qui siège dans l’hypothalamus : envoyée dans le sang, elle libère les réserves de sucre du foie, fait monter la pression artérielle, renforce les contractions du cœur, réduit le transit intestinal pour économiser de l’énergie. L’organisme est prêt à se battre, à fuir ou à prendre une décision.
  • Le cortisol calme les réactions inflammatoires induites par l’adrénaline, provoque une tension dans le corps (boule d’angoisse, douleurs abdominales) : c’est l’hormone du stress.

Si l’on préfère un langage moins scientifique, plus au ras des pâquerettes, cela existe, avec le mérite de dire clairement la grande difficulté de l’affaire : mais qui est donc le chef dans cette maison ? … mademoiselle, je veux rencontrer le responsable de l’établissement…

Le corps humain est un royaume ou chaque organe veut être le roi,
Il y a chez l’homme 3 leaders qui essayent d’imposer leur loi,
Cette lutte permanente est la plus grosse source d’embrouille,
Elle oppose depuis toujours la tête, le cœur et les couilles.
Que les demoiselles nous excusent si on fait des trucs chelous,
Si un jour on est des agneaux et qu’le lendemain on est des loups,
C’est à cause de c’combat qui s’agite dans notre corps,
La tête, le cœur, les couilles discutent mais ils sont jamais d’accords.
Mon cœur est une vraie éponge, toujours prêt à s’ouvrir,
Mais ma tête est un soldat qui s’laisse rarement attendrir,
Mes couilles sont motivées, elles aimeraient bien pé-cho cette brune,
Mais y’en a une qui veut pas, putain ma tête me casse les burnes.
Ma tête a dit a mon cœur qu’elle s’en battait les couilles,
Si mes couilles avaient mal au cœur et qu’ça créait des embrouilles,
Mais mes couilles ont entendu et disent à ma tête qu’elle a pas d’cœur,
Et comme mon cœur n’a pas d’couilles, ma tête n’est pas prête d’avoir peur.
Moi mes couilles sont têtes en l’air et ont un cœur d’artichot,
Et quand mon cœur perd la tête, mes couilles restent bien au chaud,
Et si ma tête part en couilles, pour mon cœur c’est la défaite,
J’connais cette histoire par cœur, elle n’a ni queue ni tête.
Moi les femmes j’les crains, autant qu’je suis fou d’elles,
Vous comprenez maintenant pourquoi chez moi c’est un sacré bordel,
J’ai pas trouvé la solution, ça fait un moment qu’je fouille,
Je resterais sous l’contrôle d’ma tête, mon cœur et mes couilles.

Grand Corps Malade 2006

Aucune entreprise, aucune dictature, aucune catastrophe, aucune folie, vilenie, méchanceté, perversion ne viendront à bout de l’amour, qui renaîtra sur toutes ruines, sur toutes cendres. On le déclinera en tout temps et en tout lieu, il emmènera l’homme dans la mélancolie tout comme dans l’exaltation, et parfois même… dans le bonheur.

L’amour est un sentiment admirable… mais aussi une ruse de la nature pour reproduire l’espèce.

Schopenhauer

Et Régis Debray enchaîne : Que l’amour soit un attrape-nigaud à fonction démographique n’empêche pas qu’on se suicide authentiquement par amour.

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Il ne s’agit pas seulement des exigences de la chair. Non, ce n’est pas si simple. La chair, elle, se satisfait à bon compte. Mais c’est le cœur qui est insatiable, le cœur qui a besoin d’aimer, de désespérer, de brûler de n’importe quel feu… C’était cela que nous voulions. Brûler, nous consumer, dévorer nos jours comme le feu dévore les forêts.

Irène Némirovsky      Chaleur du sang           Denoël 2007

*****

Voilà sept jours que je n’ai vu la bien-aimée.
La langueur s’est abattue sur moi.
Mon cœur devient lourd.
J’ai oublié jusqu’à ma vie.
Même si les premiers des docteurs viennent à moi,
Mon cœur n’est point apaisé par leurs remèdes…
Ce qui me ranimera, ce sera de me dire : La voici !
C’est son nom seul qui me remettra sur pied…
Ma sœur me fait plus d’effet que tous les remèdes ;
Elle est plus, pour moi, que toutes les prescriptions réunies.
Ma guérison, c’est de la voir entrer ici :
Quand je la regarde, alors je suis à l’aise….
Quand je la baise, elle chasse de moi tous les maux !
Hélas ! depuis sept jours elle m’a quitté.

Papyrus Harris 500       Egypte vers -1350

Pour certains, la plus belle des choses, c’est une troupe de cavaliers ;
Pour d’autres, un défilé de fantassins ;
Pour d’autres enfin, une escadre en mer.
Mais pour moi, c’est de voir quelqu’un se mettre à aimer quelqu’un.

Sappho, poétesse grecque. Lesbos, vers ~ 625-580

Personne, auparavant, ne m’avait été plus cher que toi,
Et nul, ensuite, ne le fut autant.
Mon amour pour toi, le bonheur que tu me donnes, sont le souffle même de ma vie.
Il devait en être ainsi jusqu’à la fin de mes jours.
Voilà ce que je pensais : avec ma bien-aimée je vivrai
Heureux jusqu’au terme de mon existence, sans tromperie ni faux-semblant.
Seul le dieu Karman connaissait le fond de ma pensée.
Et c’est pourquoi il a semé la discorde, déchirant un cœur qui t’appartenait.
Il t’a emmenée, me séparant de toi et me plongeant dans toutes sortes de chagrin.
Cette joie que tu me procurais, il me l’a enlevée.

Poème tokharien [bassin du Tarim, dans l’actuel Turkestan chinois]. Vers 100 ap.J.C.

 

Il faut aller sur le chemin où toutes les soifs s’en vont.
Alors la femme tire le rêve de l’homme dans la matière.
Et l’homme tire la force de la femme dans la lumière.
Et ils marchent ensemble.
S’il ne crée pas, il la perd,
Si elle ne monte pas, elle le détruit.

Bernard Erginger, alias Satprem. Paris, 1923-2007

Bernard Erginger a été nommé le 3 mars 1957 Satprem par Mira Alfassa, alias Mère, juive de mère égyptienne, de père turc, née à Paris en 1878, fondatrice d’Auroville en Inde de 1968. Il a été son confident pendant près de 20 ans de 1953 à 1973.

Par sa joie ma dame peut guérir,
par sa colère elle peut tuer,
par elle le plus sage peut sombrer dans la folie,
le plus beau perdre sa beauté,
le plus courtois devenir un rustre,
et le plus rustre devenir courtois.

*****

Toute la joie du monde est nôtre, dame, si tous les deux nous nous aimons.

Guillaume de Poitiers 1071-1126.

Je dois à Laure tout ce que je suis.
Je ne serais point arrivé à un certain degré de renommée,
si elle n’avait, par de nobles sentiments,
fait germer ces semences de vertus
que la nature avait jetées dans mon cœur.
Elle tira ma jeune pensée de toute bassesse,
et me donna des ailes pour prendre mon vol
et contempler en sa hauteur la Cause première,
puisque c’est un effet de l’amour de transformer
les amants et de les rendre semblables à l’objet aimé

Pétrarque               Dialogues avec Saint Augustin

Nous sommes les deux morceaux d’une étoile qui s’est brisée, en tombant un jour sur la terre.   

Agnès Sorel à Jacques Coeur, selon Jean Christophe Rufin

L’amour de moy s’y est enclose,
dedans un joli jardinet
où croist la rose et le muguet
et aussi fait la passerose

Manuscrit de Bayeux, antérieur à 1514

Mais, quand au lit nous serons,
Entrelacés nous ferons
Les lascifs, selon les guises
Des amants qui, librement,
Pratiquent folâtrement
Dans les draps cent mignardises.

Pierre de Ronsard 1524-1585

Je vous supplie d’avoir souvenance de celui qui n’a jamais aimé et n’aimera jamais que vous.

Henri II à Diane de Poitiers, 1557

Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais
Je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant
Parce que c’était lui, parce que c’était moi

Michel de Montaigne 1533 – 1592

Mon amant me délaisse o gué, vive la rose ! Anonyme

Plaisir d’amour ne dure qu’un moment,
Chagrin d’amour dure toute la vie

Jean-Pierre Claris de Florian 1755-1794

Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
Se plie, et de la neige effacerait l’éclat

André Chénier 1762-1794

Je t’aime un peu plus de tout le temps qui s’est écoulé depuis ce matin

Victor Hugo Cosette à Marius Les Misérables

Et dans la nuit sombre nos corps enlacés
Ne faisaient qu’une ombre lorsque je t’embrassais
Nous échangions ingénument joue contre joue bien des serments
Tous deux, Lily Marlène, tous deux, Lily Marlène.

Willy Schaffers 1928 Karl Heintz Reintger 1941, Chantée entre autres par Marlène Dietrich

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité…
J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie.

Robert Desnos 1900-1945

Elle était alors l’intruse dans mon voyage, elle en est à présent la boussole. L’amour est toujours une intrusion. Le hasard se fait chair, la passion se fait raison.

[…]   L’amante, un champ de fleurs, mes doigts et mes lèvres, un essaim d’abeilles.

Amin Maalouf.                  Le périple de Baldassare 

Only you                   Les Platters

Love me, love me tender, love me sweet                 Elvis Presley

Mon corps plein de toi ne vit que sous tes doigts fins de princesse.        Julos Beaucarne

Elle avait de jolis yeux, mon guide, Nathalie. Gilbert Bécaud

Elle était si jolie que je n’osais l’aimer Alain Barrière

Tu me fais tourner la tête,
mon manège à moi, c’est toi,
je suis toujours à la fête,
quand tu me tiens dans tes bras,
Je ferais le tour du monde,
ça ne tournerai pas plus que ça,
la Terre n’est pas assez ronde,
mon manège à moi, c’est toi .

Edith Piaf, sur un texte de Norbert Glanzberg

Pour la première fois je ressentais au contact d’une femme qu’il n’y aurait ni camaraderie ni amitié mais quelque chose de fiévreux de ténébreux d’irrésistible et de fatal. Je sus qu’il n’y avait pas de hasard. Ce qui venait de se rencontrer à travers nous nous dépassait. Tu étais cette autre part du monde qu’il me fallait rejoindre. Tu me souriais et me tendais les mains depuis l’autre rive.

Serge Rezvani      Variations sur les jours et les nuits. Seuil 1985

Como tu           Paco Ibañez

De ses deux bras tendus, elle fait l’horizon et le ciel
Et sa tête en se balançant fait toute la course du soleil.

Julien Clerc

Tour,
Un petit tour,
Au petit jour,
Entre tes bras

Michel Delpech

J’ai un problème, je crois bien que je t’aime       Johny Hallyday, Sylvie Vartan

Et la mer efface sur le sable les pas des amants désunis       Yves Montand

Bien sûr nous eûmes des orages
Vingt ans d’amour, c’est l’amour fol
… Mais mon amour
Mon doux mon tendre mon merveilleux amour
De l’aube claire jusqu’à la fin des jours
Je t’aime encore tu sais je t’aime
… Finalement finalement
Il nous fallut bien du talent
Pour être vieux sans être adultes

Jacques Brel

J’ai le cœur qui bat quand tu t’approches de moi                   Eva

J’avais des choses à te dire, mais je ne trouve pas les mots, il va falloir que tu lises, entre les lignes, entre les mots.                             

Mélina Mercouri

Elle me donne sa main et moi je sais que je ne la lui rendrai plus             Erri De Luca

Et tant d’autres encore, dans toutes les langues du monde, autant que d’étoiles dans le firmament…

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[1] Par souci de cohérence, la datation des premiers homo sapiens a été corrigée dans les citations antérieures à cette découverte qui en étaient restées à 200 000 ans. Le but de ce site n’étant pas d’établir une histoire de l’anthropologie, mais de présenter un état des lieux le plus actuel possible.


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 28 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

14 800                        La mégafaune nord américaine – mammouths, chevaux, paresseux géants…  – se met à disparaître, et cela va durer à peu près 1 300 ans. Le phénomène est probablement du à la sortie de l’ère glaciaire, entraînant une hausse des températures. Premières victimes, les animaux laissèrent proliférer la végétation, et réchauffement aidant, les incendies se multiplièrent, laissant des traces importantes de charbon que l’on retrouve aujourd’hui dans les carottes prélevées en Indiana – lac Appleman – et dans l’Etat de New York.

14 000 à 9 500           Peintures des grottes d’Altamira, au sud de Santander, en Espagne.

13 000                        Les Sibériens envahissent les Amériques : ils sont à l’origine des civilisations brillantes et cruelles qui vont se développer dans l’actuel Mexique, en Amérique centrale et du Sud : on fera nôtres les erreurs de Christophe Colomb en les appelant Indiens. Le site paléontologique de Monte Verde, découvert en 1975 sur la côte chilienne, date de 13 000 ans. Mais il existerait des preuves d’un peuplement des Amériques antérieur à celui-là : Pedra Furrada, site du nordeste brésilien, découvert en 1978, daterait de 50 000 ans, Puebla, au Mexique, découvert en 2005, daterait de 40 000 ans : ces peuplements se seraient faits soit par la mer, en l’occurrence la côte ouest du Pacifique, soit par voie de terre, non par l’Alaska, mais par l’Europe, à une époque où l’Atlantique nord était suffisamment gelé pour permettre un déplacement de groupes humains.

Selon les hypothèses les plus récentes, ces Amérindiens auraient commencé à quitter la Sibérie vers ~25 000 ans et ne seraient arrivés an Amérique que 10 000 ans plus tard, donc, vers ~15 000 ans [1] : ils seraient restés dans la région,  alors émergée, de l’actuel détroit de Behring durant dix mille ans, car c’était la seule à offrir un climat supportable, avec une végétation de petits arbustes, et donc une importante faune : de quoi se chauffer et se nourrir.

Si l’on en croit Jared Diamond, géographe et biologiste américain, ces Homo Sapiens étaient beaucoup moins sages qu’on ne le dit :

Quand les hommes franchissent le détroit de Behring, 12 000 ans avant J.C.et gagnent l’Amérique du Nord, ils se livrent à un carnage inouï. En quelques siècles, ils exterminent les tigres à dents de sabres, les lions, les elansstags, des ours géants, les bœufs musqués, les mammouths, les mastodontes, les paresseux géants, les glyptodontes [des tatous d’une tonne], les castors colossaux, les chameaux, les grands chevaux, d’immenses troupeaux de bisons… Ce fût la disparition animalière la plus massive depuis celle des dinosaures. Ces bêtes n’avaient aucune expérience de la férocité d’Homo sapiens. Ce fut leur malheur. Depuis, nous avons encore fait disparaître d’innombrables espèces.

En Amérique du sud, de nombreux sites attestent d’une présence humaine encore plus ancienne : ainsi la Serra da Capivara, dans l’Etat du Piaui au Brésil, à peu près à mi-chemin entre Belem et Salvador de Bahia, est riche en peintures rupestres : plus de 1 300 sites répertoriés !  Des pierres taillées datant d’environ 22 000 ans et des charbons estimés à 48 000 ans y ont été trouvés.

Étant encore pour de longues années en terres d’archéologues, il peut être utile d’entrer un peu dans leurs disputes où le nationalisme, voire le chauvinisme viennent assez souvent mettre leur grain de sel dans les discussions scientifiques :

Niède Guidon, une archéologue française née en 1934 a été la première à fouiller dans la Serra da Capivara, dès 1973. Elle s’y est installée définitivement en 1992, a bâti dans ce coin perdu le Musée de l’homme américain, dressé les plans d’un musée de l’écologie. La mer venait ici il y a des millions d’années. Le sol est très salé, peu épais, il y a beaucoup de galets, rien ne pousse. C’est à Niède Guidon que le parc national de la Serra da Capivara doit son existence. La scientifique s’est battue pour prouver la pertinence des découvertes effectuées ici par elle-même, puis par la mission française qu’elle a dirigée avant le paléontologue Fabio Parenti et Eric Boëda. On y compte aujourd’hui 1 300 sites comportant des peintures rupestres – dont 162 ouverts aux visites – éparpillés sur 130 000 hectares laissés à l’état sauvage. Le parc est classé Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1991.

La terre rouge, les pierres nues, les épineux servent d’écrins à des falaises érodées qui indiquent qu’auparavant l’endroit fut couvert d’eau, de fleurs et de forêts. Les peintures rupestres, dans un premier temps datées entre 8 000 et 12 000 ans, parfois superposées, évoquent, la lutte, la chasse, le sexe, le mouvement des animaux, dont la course de la biche, symbole et logo du parc. Depuis que les félins se sont raréfiés, les mocos, ou cavies – entre rat et cochon d’Inde -, ont proliféré. D’apparence inoffensive, ces rongeurs ont pourtant la mauvaise habitude de vivre en bandes et de concentrer les déjections au même endroit, au flanc des falaises ornées de fresques. Avec leurs amies les termites, les mocos font des ravages. Autre coup dur en ce début d’année 2015 : la débandade de la puissante compagnie pétrolière nationale Petrobras, mise à terre par un énorme scandale de corruption. Or, le long des sentiers très bien entretenus et protégés du parc national de la Capivara figurent les panneaux du sponsor, Petrobras Cultural.

L’importance du site tient à ce que, par son ancienneté, il chamboule la préhistoire. Depuis les années 1930 en effet, il était établi que les Amériques avaient été peuplées par le Nord, via le détroit de -Béring, franchi il y a environ 13 000 ans. La preuve ? Le site dit de Clovis (Nouveau-Mexique), découvert en 1939, avec mammouth et pierres taillées. La fascination exercée par Clovis s’explique par la nature des objets qui y ont été découverts, explique Eric Boëda. Ils sont très beaux, d’usage courant, ils réactivent la mémoire. En obsidienne ou encore en calcédoine, il y a des pointes de flèches fines comme des feuilles de laurier. Rien de tel à la Serra da Capivara, où les objets sont taillés dans le quartz.

Les clovistes considéraient donc que l’Amérique du Nord avait été la source naturelle du peuplement du Sud exotique. Un dogme impossible à écorner jusqu’à ce que vienne le contredire l’accumulation de découvertes, aux Etats-Unis mêmes, au Chili, au Mexique et au Brésil, notamment sur le site de Santa Elina (datation à 25 000 ans), dans le sud du Mato Grosso, ne viennent le battre en brèche. Michel Fontugne, océanographe au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, spécialiste des datations qui a longtemps travaillé sur le bassin du Parana, remarque que les Américains ont cédé du terrain et acceptent aujourd’hui le seuil de 25 000 ans, ce qui était inconcevable il y a trente ans. On a passé la barrière de Clovis.

Niède Guidon n’y est pas pour rien. Elle est une star au Brésil, parfois autoritaire et clivante, chercheuse atypique qui a eu raison trop tôt, souligne Eric Boëda. Née d’un père français, importateur de vins et exportateur de café dans le sud du pays, et d’une mère brésilienne d’origine kaingang – des Indiens du Parana qu’étudia Claude Lévi-Strauss dans les années 1930 -, elle se forma à l’archéologie à l’université de Sao Paulo (USP) avec un professeur passé par le Musée de l’homme. Nous sommes en 1963. Niède Guidon, qui travaille au Museu Paulista, y organise une exposition de photos. On ne connaissait alors que les peintures rupestres des Mines générales. A cette occasion, un homme est venu me dire que, chez lui, dans le sud du Piaui, il en existait des centaines. Niède Guidon y court, mais un pont sur le rio Sao Francisco, qu’elle doit traverser, s’est effondré : il lui faut faire demi-tour. En 1964, après le coup d’Etat militaire, elle est dénoncée comme communiste et s’exile en France. Aidée par le spécialiste de la préhistoire André Leroi-Gourhan, elle devient professeure à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris.

Revenue en 1973 au Brésil pour une mission auprès des Indiens de l’Etat de Goias, elle accède enfin à la Serra da Capivara et entreprend ses premières fouilles à la Toca do Boqueirao, au lieu-dit Pedra -Furada, une magnifique roche transpercée par les vents et l’érosion, au pied d’une falaise d’arénite haute de 70 mètres et couverte de dessins. J’ai commencé à fouiller Pedra Furada pour tenter de comprendre qui avait fait ces peintures. A 80 centimètres de profondeur, on a trouvé des charbons, des pierres taillées. Je les ai expédiés pour datation au laboratoire de Gif-sur-Yvette. La réponse fut : 18 000 ans (BP). Je n’y ai pas cru, je pensais qu’ils s’étaient trompés puisque, alors, on acceptait comme gravée dans le marbre la datation Clovis. On a creusé plus loin et découvert des foyers datés à 32 000 ans au carbone 14. Sur cette découverte, Niède Guidon et Georges Delibrias publient en 1987 un article dans Nature. Plus tard, poursuit Niède Guidon, dans des foyers très bas, presque sous la roche, on a identifié grâce à la thermoluminescence des traces de 120 000 ans. La Serra da Capivara aurait-elle été un refuge pour les tout premiers hommes américains ?

En 1978, Niède Guidon forme avec la mission française une équipe pluridisciplinaire : géologues, zoologues, spécialistes de l’environnement, archéologues, paléontologues. Elle ferraille avec ses collègues américains. Si les datations ne sont pas mises en cause, leur interprétation est contestée – les charbons analysés proviendraient d’un feu provoqué par l’orage, les pierres ne seraient en rien des outils, mais auraient été naturellement façonnées par une chute. Pour les peintures rupestres (hématite rouge, kaolinite blanche, charbon et os brûlés noirs), la datation est peu aisée. On a reproché à la Fondation Musée de l’homme américain (Fumdhan), qui gère le parc et les recherches, d’avoir rusé en proposant par exemple aux experts français de dater, non une peinture noire de la Toca das Mœndas, mais la couche de calcite formée par-dessus (datation à 31 860 ans). Dans cette atmosphère de défiance générale, l’équipe de la Serra da Capivara a longtemps tourné le dos aux prestigieuses revues scientifiques anglophones.

En retour, le site a été longtemps ignoré par une communauté scientifique dominée par les Américains, ceux du Nord, les Yankees, nous dit Manuela Gomes de Matos, une jeune archéologue formée à l’université de Recife. Les fouilles y ont été entravées et retardées. Les gringos peuvent-ils admettre que des métèques soient arrivés en premier ? ironise Michel Fontugne, tandis qu’Eric Boëda, qui a fouillé en Syrie avant le Brésil et la Chine, enfonce le clou : Il y a eu des batailles homériques autour de Clovis et de la Serra da Capivara. Or, c’est aux Etats-Unis qu’on a trouvé les preuves qui allaient à l’encontre du modèle Clovis, à Cactus Hill, en Virginie, et à Meadowcroft Rockshelter, en Pennsylvanie (19 000 ans). Même au Brésil ou dans le sud du Chili, sur le site de Monte Verde fouillé par l’Américain Tom Dillehay, où les contre-preuves s’accumulaient, les recherches de Niède Guidon étaient critiquées.

Quand il arrive sur le site de la Serra da Capivara, en 2008, Eric Boëda n’est lui-même pas complètement convaincu. Il y réalise une nouvelle expertise sur les pierres taillées – Imparable, c’était plus vieux de 10 000 ans que tout le reste – avant de publier ses conclusions en septembre 2014 dans la revue d’archéologie britannique Antiquity. Quand on fouille, on travaille par couches et l’on ne sait pas ce que l’on va trouver. En Europe, nous avons un fait, nous disons qu’il est vrai. Aux Etats-Unis, il y a un modèle, et les faits qui ne le corroborent pas sont considérés comme faux.

L’archéologie brésilienne a longtemps été de tradition européenne. Mais dans les années 1970, sous le régime militaire, les élites intellectuelles sont invitées à étudier aux Etats-Unis, et elles reviennent avec des modèles américains. La France, quant à elle, s’est désintéressée de ces chantiers considérés comme mineurs. Elle a, depuis les Lumières et Bonaparte, le plus souvent financé l’étude des grandes civilisations, en Egypte, au Mexique…, explique Eric Boëda. Mais les temps ont changé et, à partir des fouilles de Capivara, des écoles d’archéologie se sont montées à Recife, Aracaju, Teresina. La Fumdham s’est vu confier les fouilles – attenantes à la transposition du rio Sao Francisco, le déplacement du cours du fleuve à des fins d’irrigation, énorme chantier mené dans le Nordeste par le gouvernement de Lula puis celui de Dilma Roussef. Contesté par les écologistes, ce projet est important pour l’archéologie.

Le problème de la Serra da Capivara est qu’on n’y a pas trouvé de squelettes humains – ou peu, mis à part ceux d’un homme et d’une femme et un crâne provenant du site de Toca dos Coqueiros, daté à 11 000 ans et ayant des caractéristiques négroïdes ou aborigènes. Ce qui fait dire au professeur d’anthropologie Walter Neves (université de Sao Paulo), qui veille sur le site de Lapa Vermelha, à Lagoa Santa (Mines générales), où fut découvert en 1974 par l’archéologue Annete Laming-Emperaire le crâne négroïde d’une femme dénommée Luzia : Les affirmations de Niède Guidon sont exactes à 99,9 %. Le 0,1 % fâche beaucoup Niède Guidon. Eric Boëda interprète ainsi cette objection : Pour les anthropologues, les restes fossiles sans squelettes humains, c’est comme une voiture sans chauffeur.

 Par où sont-ils passés ?

Jusque dans les années 1990, la théorie dite de Clovis avait établi que la colonisation des Amériques s’était faite pendant la dernière période glaciaire, par le détroit de Béring, alors asséché. Il y a 13 000 ans environ, des chasseurs d’origine asiatique auraient suivi des troupeaux à travers la Sibérie et l’Alaska, avant de descendre vers le sud par la côte ouest.

Mais en 1996, un squelette datant de 9 300 ans, l’homme de Kennewick, est retrouvé sur les rives du fleuve Columbia, dans l’Etat de Washington. Le crâne présente des caractéristiques caucasoïdes, à l’instar des Européens. On évoque alors la possibilité d’une traversée de l’Atlantique nord, sans certitudes. Les sites les plus anciens des Etats-Unis, pré-Clovis, sont pourtant tous situés sur la côte est.

En 1999, le crâne de Luzia, la première Brésilienne, découvert à Lagoa Santa (Etat du Minas Gerais, datation à 11 500 ans), est soumis à une reconstitution par tomographie informatique ; il présente des caractéristiques négroïdes et australoïdes. Ceci apporte de l’eau au moulin des partisans du cabotage. Il y a 70 000  ans, les eaux atlantiques ont baissé de 120  mètres, modifiant les conditions migratoires et permettant, selon certains théoriciens, le cabotage d’un continent à l’autre. Des Mélanésiens ou des Aborigènes d’Australie auraient pu ainsi longer les côtes depuis l’Extrême-Orient et le Japon et franchir le détroit de Béring. Les scientifiques -misent sur les progrès de l’archéologie marine afin d’explorer ce qui est passé sous l’eau. Ainsi, en  2014, une équipe mexicaine a découvert dans une grotte sous-marine de la péninsule du Yucatan le squelette d’une femme datant de 12 000  à 13 000 ans, mais d’origine asiatique.

Le biologiste Robson Bonnichsen, de la Fondation Oswaldo Cruz, à Sao Paulo, a trouvé dans le parc de la Serra da Capivara des traces de selles -révélant la présence d’Ancyclostoma duodenale, un parasite qui se développe en milieu tropical, peu compatible avec un passage par le Nord glaciaire ou le Sud antarctique – une route de cabotage plausible mais délicate. Une autre théorie suggère qu’il y a 100 000 ans, ou plus, des humains, -profitant de vents portants, auraient abordé l’Amérique du Sud en naviguant directement depuis les côtes africaines, distantes de moins de 3 000  kilomètres. Ils auraient ensuite utilisé les fleuves pour s’enfoncer dans le continent. Niède Guidon explique ainsi le peuplement du site du Piaui, à quelque 1 000  kilomètres de la côte actuelle.

Si Homo erectus est arrivé à l’île de Florès, en Indonésie, il y a 850 000  ans par navigation, pourquoi Homo sapiens, plus évolué, n’aurait-il pas su naviguer ?, interroge Niède Guidon. Les échanges directs avec l’Afrique seraient très anciens. Ainsi des fossiles de singes amazoniens présentant des caractéristiques morphologiques africaines ont-ils été trouvés à Santa Rosa (dans l’est du Pérou) et analysés par Kenneth Campbell, conservateur au Musée d’histoire naturelle de Los Angeles. Ils ont 36 millions d’années, écrit-il dans la revue Nature du 4 février.

Véronique Mortaigne                      Le Monde du 29 04 2015

Pascale Binant, préhistorienne publiera dans L’Histoire  de septembre 2014 quatre pages sur les peintures rupestres de la Serra da Capivara : pas un mot sur Niède Guidon ! Le moins que l’on puisse dire c’est que ça fait drôle… pour le plus, no comment.

Une météorite de près de deux kilos percute la glace de l’Antarctique, dans les Allan Hills, proche de la base de l’explorateur Scott, et du Mont Erebus, sommet le plus élevé de l’Antarctique, sur la Terre Victoria. Elle sera découverte par des Américains le 27 décembre 1984, et on apprendra alors qu’elle nous vient de Mars, qu’elle a quitté 16 millions d’années plus tôt : on appelle cela prendre le chemin  des écoliers. Le lieu de son atterrissage déterminera son nom : ALH 84001. En 1996, on publiera des résultats d’analyse révélant la présence de microscopiques structures en formes de globules et de bâtonnets, constitué de carbonates, avec la présence de composés organiques ; les conclusions sont les suivantes :

Aucune des caractéristiques que nous avons décrites ne permet, à elle seule, de conclure à l’existence d’une vie passée sur Mars. Il y a une explication alternative – une origine non organique, purement minérale – pour chacune de ces caractéristiques, quand elles sont prises en compte individuellement. En revanche, quand on prend en compte ces caractéristiques dans leur ensemble, notre conclusion est qu’elles constituent des preuves en faveur de l’existence de forme de vie primitive sur la planète Mars, quand elle était plus jeune.

David S MacKay NASA      Science 1996

Une forme de vie a-t-elle pu exister sur Mars ? Une forme de vie dont la roche ALH  84001, aurait, il y a 16 millions d’années, emporté les vestiges, les fossiles, dans ses errances à travers l’espace et le temps, avant de s’écraser sur notre Terre ? Depuis plus de quinze ans, après de nombreuses recherches, aucune preuve n’a été apportée en faveur de l’hypothèse que les globules et bâtonnets de carbonate découverts sur la météorite ALH 84001 seraient des fossiles de micro-organismes martiens, ou des traces d’une activité ancienne de micro-organismes martiens. D’une manière générale, aucune preuve de vie extra-terrestre, et aucune preuve de l’existence de fossiles de vie extraterrestre, n’ont été à ce jour identifiés sur aucune météorite ni sur aucun astéroïde tombé sur notre planète. Ni sur aucune planète, astéroïde ou comète que les sondes spatiales ont pu examiner.

Jean-Claude Ameisen          Sur les épaules de Darwin. Les battements du temps.LLL 2012

~ 12 000                    Une oscillation de l’axe de rotation de la terre déplace légèrement vers le nord les moussons saisonnières de l’Afrique. Toute la zone du Sahara, jusqu’alors désert à peu près comme aujourd’hui, et ce depuis 70 000 ans, connaît d’abondantes précipitations qui créent un important réseau hydrographique, et couvre la zone de végétation, laquelle va commencer par attirer les animaux, puis l’homme.

Le peuplement de la vallée du Nil dépendit étroitement  des variations des niveaux du fleuve et des évolutions climatiques régionales puisque la vallée se peupla ou au contraire se vida de ses habitants au gré des épisodes successifs de sécheresse ou d’humidité qu’elle connut. Quand elle était sous les eaux, la vie l’abandonnait pour trouver refuge dans ses marges les plus élevées, auparavant désertiques mais redevenues, sous l’effet du changement climatique, favorable à la faune, donc aux hommes vivant à ses dépens. Au contraire, durant les épisodes de rétractation du Nil, la vallée du fleuve était de nouveau accueillante.

Bernard Lugan      Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours.          Ellipses 2009

En Europe, début de la transgression flandrienne : réchauffement de l’épisode interglaciaire de l’Holocène. Dans les régions arctiques, l’homme commence à domestiquer les plus gentils des loups… qui deviennent chiens.

Holocène ~ 10 000 ans à nos jours.

Mésolithique : ~ 10 000 à ~ 5 000.

~ 10 000                      L’hémisphère Nord connaît une nouvelle avancée des glaces, nommée le  Dryas récent : l’ampleur du phénomène tient plus de la mini-variation climatique que de la tendance générale : elle est courte mais abrupte.

~ 9 600                        Dans l’actuelle Turquie, proche de la frontière avec la Syrie, plein nord de Palmyre, à Göbekli Tepe, des hommes édifient une vingtaine de sites de mégalithes en forme de T, d’un diamètre d’environ 30 mètres, sculptés d’un impressionnant bestiaire : serpents, renards, sangliers, scorpions, grues. Ce sanctuaire sera actif jusqu’en ~ 8200.

~ 9 500                  Un groupe de chasseurs établit un campement sur les bords du Verdanson, là même où, 10 000 ans plus tard, se créera Montpellier. Premiers arcs, une révolution en matière d’armes.

~ 9 000                      Début de l’élevage de la chèvre et du mouton en Anatolie. Les Chinois prennent déjà de l’avance en découvrant l’alcool… de riz bien sûr : c’est à Jiahu, dans le Henan, où l’on trouvera en 2005 des jarres recelant des traces de résidus de fermentation.

Dans l’Oural, les premiers chamans ? C’est peut-être aller un peu vite, mais ce n’est pas impossible : dans un tronc de mélèze alors vieux de 157 ans, des hommes sculptent celle que l’on nomme aujourd’hui l’idole de Shigir, un totem haut de 5.30 mètre : des yeux réduits à deux simples fentes, une bouche en O, et un corps longiligne recouvert d’incisions.

Ce totem sera mis au jour en 1890, éclaté en plusieurs morceaux, à 4 mètres de profondeur dans une tourbière dont l’acidité naturelle avait permis de la conserver en ralentissant la décomposition des matières organiques. Vladimir Tolmachev, un archéologue sibérien en fera le relevé en 1914. Il sera depuis lors exposé au musée régional de Sverdlovsk, à Iekaterinenbourg, après avoir subi les aléas de l’histoire récente. Une partie de l’idole a en effet disparu durant l’époque soviétique, la statue d’origine, haute de 5,30 m. ayant ainsi été réduite à 2,80 m.

~ 8 000                         Les glaciers fondent en Amérique du Nord, libérant les eaux d’immenses lacs qui refroidissent les courants marins et produisent un refroidissement des zones bénéficiaires du Gulf stream. Mais la principale manifestation de la fin de la dernière glaciation – le Würm -,  est un réchauffement, qui éloigne les hommes de la proximité des grottes et cavernes – mettant ainsi fin à l’art pariétal en Europe occidentale  -. Les rennes migrent vers le nord ; les mammouths, impuissants à s’adapter, disparaissent, et, dans nos zones désormais tempérées, l’agriculture permanente apparaît : l’homme, qui vivait jusqu’alors essentiellement de cueillette, chasse et pêche, en petites cellules nomades va se  sédentariser, les premiers foyers se situant entre Méditerranée et Mer Noire : Grèce, Turquie et branches vers les actuels Irak, Syrie et Palestine Israël. Cette sédentarisation va donner naissance aux premiers villages où l’on inventera les premiers outils agricoles [2] : faucille, meule ; on a alors des rendements de l’ordre de 3 grains récoltés pour deux semés. La pierre taillée cède la place à la pierre polie, on invente aussi la poterie. Plus au sud, au Sahara, vert depuis une vingtaine de siècles au plus, disparaissent les Kiffiens, peuple de pêcheurs : on retrouvera des tessons de leurs poteries à Gobero, à peu près à 150 km au sud-est d’Agadez. Plus au sud encore, en 2012, on retrouvera à proximité du lac Turkana 27 squelettes portant tous des traces de blessures profondes : la première guerre connue ?

La sécheresse réapparut [dans la zone de latitude saharienne en Afrique] et la vallée du Nil qui redevint un milieu refuge commença à être repeuplée, essentiellement à partir du Sahara et du désert oriental.

Cette période de l’Aride intermédiaire ou Aride mi-holocène paraît avoir été considérable pour l’évolution de la vallée du Nil, car elle entraîna le repli vers le fleuve de populations sahariennes pratiquant l’élevage des bovins et des ovicapridés. Or ce mouvement de pasteurs venus depuis le Sahara oriental et central explique en partie l’éveil égyptien. La naissance de l’Egypte semble en effet due à la rencontre entre certains néolithiques sahariens et les descendants des hommes de l’Adaptation nilotique. Vers 5 500 avant J.C. débuta d’ailleurs le prédynastique qui fut la période formative de l’Egypte.

Bernard Lugan      Histoire de l’Afrique           ellipses 2009

La population de l’ensemble de la terre serait au maximum de dix millions. Le littoral méditerranéen de notre actuel Languedoc suit à peu près une ligne de Rosas à Marseille. La Durance, jusque là fleuve côtier indépendant du Rhône, ayant son delta dans l’actuelle plaine de la Crau, a rehaussé sa rive gauche par apport de galets  à tel point qu’elle ne peut plus franchir le pertuis de Lamanon – 7 km au nord de Salon de Provence, à l’extrémité orientale de la chaîne des Alpilles – et trouve le seuil d’Orgon, plus en aval en contournant les Alpilles par le nord, devenant ainsi un affluent du Rhône, dans lequel elle se jette en Avignon. A l’autre bout de la France, on va à pied sec du site de Calais à celui de Douvres : c’est alors un isthme et pas encore un détroit… et très loin de là à l’est, l’actuel détroit de Behring lui aussi est un isthme permettant le passage des humains comme des animaux. Les Apaches, qui vivent aujourd’hui dans des réserves du sud-ouest des Etats-Unis, se disent descendants des Mongols, car ils ont tous deux une marque bleue au bas du dos, à l’emplacement du rein droit : il s’agit d’un nævus pigmentaire, venant d’une hypermélanose, qui disparaît au cours de l’enfance. En Champagne, on l’appelle encore tâche d’Attila.

J’aimerais savoir comment était la vie, il y a dix mille ans, disait Pépé. J’y pense souvent. La nature devait ressembler à celle d’aujourd’hui, avec les mêmes arbres, la même terre, les mêmes nuages, la même neige qui tombait de la même façon sur l’herbe et qui fondait, le printemps venu. Les gens exagèrent les changements de la nature, comme si elle était si légère ! […] La nature résiste aux changements. Et si changement il y a , la nature attend de voir s’il peut durer. Dans le cas contraire, elle l’écrase de tout son poids ! Il y a dix mille ans, la truite, dans le torrent, devait être toute pareille à celle de maintenant.

[…] C’est pour ça que j’aimerais y aller ! Pour voir comment on a appris ce que nous savons aujourd’hui. Prends un chevreton par exemple. Il n’y a rien de plus simple. Traire la chèvre, chauffer le lait, le faire cailler et presser le tout, chacun l’a vu faire bien avant de savoir marcher. Mais comment a-t-on découvert que la meilleure façon de cailler le lait était d’utiliser un estomac de chevreau, le gonfler comme un ballon, le sécher, le tremper dans l’acide, le réduire en poudre et jeter quelques grains de cette poudre dans le lait chaud ? J’aimerais bien savoir comment les femmes ont découvert ça ?

[…] C’est ça que j’aimerais savoir si j’étais un corbeau sur un arbre ! Toutes les bêtises qu’on a dû faire ! Et petit à petit, lentement, le progrès.

[…] Le fil du savoir, que la nature n’écrase pas, ressemble au fil d’or qui court dans une roche.

John Berger      La Cocadrille    La Fontaine de Siloé  1992

Début de l’élevage de la vache en Anatolie. Début de la domestication du mil au sud du Sahara, au nord-nord-est du fleuve Sénégal. Les changements alimentaires de l’homme, par le passage du cru au cuit, lui font ressentir le besoin de sel.

~ 7 500                         Début de l’exploitation des mines de sel à Hallstatt, dans l’actuelle Autriche. En 2004, un archéologue trouvera dans une tombe humaine à Chypre, le squelette d’un chat : c’est la plus ancienne trace du matou.

~ 7 000                        Le mouton arrive dans ce qu’est aujourd’hui le midi de la France : ils vont commencer à tracer des drailles, sans avoir alors de berger, la survie leur commandant la transhumance pour fuir les chaleurs de l’été comme les rigueurs de l’hiver.

Dans l’actuel Pérou, l’homme cultive la papa – la pomme de terre – : le carbone 14 en trouvera des traces dans les grottes le long du Rio Chilca, au sud de Lima. Trois mille ans plus tard, on retrouve des traces de la même papa, près de Casma, dans le nord du Pérou. On va dénombrer dans les Andes et les vallées boliviennes plus de 1 400 variétés de pomme de terre. Les indiens mettront assez vite au point le chuño, un produit de déshydratation de la pomme de terre : exposée pendant trois nuits au gel, elle l’est ensuite au soleil, puis foulée pour rendre son eau. Après 45 jours de séchage, vous avez le chuño.

~ 6 500                        Après un intervalle aride, le Sahara entre dans sa dernière période humide et ce sont des nomades qui le peuplent : les Ténéréens, à peu près pour 2000 ans. On retrouvera leurs outils sur le même site que leur prédécesseurs – les Kiffiens- à Gobero, au sud-est d’Agadez. On retrouvera aussi une nécropole dans le Ténéré, au nord d’Agadez, remontant à 1 000 ans plus tôt, soit ~7 500, en un temps que l’on nomme aujourd’hui celui du Sahara vert. C’est à peu près de cette époque aussi que date le début d’une émigration vers l’Est, c’est-à-dire vers l’abondance de l’eau du Nil : ce sont les ancêtres des Égyptiens, dont on ne sait pas grand’chose ; on leur attribue plusieurs cultures : du Fayoum, de 6000 à 4000, méremdienne, de 4800 à 4200, omarienne, de 4600 à 4400, badarienne de 4400 à 4000, Nagada I de 4000 à 3500 et Nagada II de 3500 à 3200, les premières s’étant installées en Basse Égypte, près du delta du Nil, les plus récentes, remontant vers la Haute Égypte, jusqu’au nord d’Assouan.

vers ~ 6 200                 La déglaciation est déjà à l’œuvre en Amérique du Nord. La digue de glace qui, jusque là, retenait les eaux de l’immense lac Agassiz , se rompt brutalement : cette énorme masse d’eau douce se déverse brutalement dans l’Atlantique, dont le niveau augmente d’un mètre et demi, entraînant un brusque refroidissement pour quelques décennies de l’Europe, par arrêt du Gulf Stream. Cela va provoquer un premier relèvement du niveau de la Méditerranée.

~ 6 000                        Invention de la céramique.  On estime qu’en Europe de l’Ouest, il faut 5,5 hectares de terrains agricoles pour subvenir à un individu ; à la révolution industrielle, en 1850, 1,2 hectares seront suffisants. En Chine à la même époque, il faut 8,5 hectares, 0,5 hectare en 1850. Sur le territoire de la future région Occitanie, les premiers oliviers s’implantent : ils viennent du Maroc.

vers ~ 5 800              L’augmentation générale de la température a provoqué la fonte des glaciers d’Europe occidentale et d’Eurasie, et l’expansion thermique des océans : les deux phénomènes se traduisent par une montée du niveau de la Méditerranée d’à peu près 90 m [3]. Elle est alors au maximum de son extension : les cordons littoraux du Languedoc et du Roussillon n’existent pas encore. Un verrou sépare la mer Méditerranée – Marmara plus précisément – du lac d’eau douce aujourd’hui nommé Mer Noire, dont le niveau est inférieur de 150 m. Le niveau se met à dépasser celui du verrou, et la Méditerranée se déverse, doucement d’abord, puis, érosion aidant, de plus en plus vite, dans ce lac, jusqu’à équivalence des niveaux. Le phénomène est identique pour la mer d’Azov et la Mer Caspienne, par un autre passage. On ne sait pas en combien de temps cela se fit, mais Noé en eut tout de même assez pour construire une arche et y sauver tout ce qui pouvait l’être ; toutes ces populations se réfugièrent probablement le long des fleuves qui alimentent la Mer Noire : Dniepr et Danube.

Une autre hypothèse parle de la rupture d’une poche d’eau subglaciaire, dans les grandes plaines d’Ukraine, de très grande dimension, qui se serait brutalement déversé dans la Mer Noire en ~ 6700.

Yahvé fit disparaître tous les êtres qui étaient à la surface du sol, depuis l’homme jusqu’aux bêtes, aux bestioles et aux oiseaux du ciel : ils furent effacés de la terre et il ne resta que Noé et ce qui était avec lui dans l’arche. La crue des eaux sur la terre dura cent cinquante jours.

Genèse 7        17

C’est de ce millénaire que datent les premières traces de l’existence du vin, en Géorgie, en Arménie – à Haji Tiruz Tye et  Vaïots Dzor, proches de l’actuelle frontière entre l’Iran et la Turquie -, dans les Monts Zagros en Iran ; selon la Bible le vin apparaît quand baissent les eaux du déluge. Plus tard, entre ~5000 et ~3000, on en trouvera à Areni, à l’est du lac de Van, à Godin, Tyr, Uruk, Ur, Tell, en Mésopotamie.

~ 5 750                        On trouve en Anatolie des figurations devenues célèbres de la Déesse-Mère en Maîtresse des Animaux. Dame des créatures sauvages, elle fait visiblement corps avec la nature, fraternisant avec les bêtes les plus indomptées.

Françoise Gange       Les Dieux menteurs.     La Renaissance du Livre 2001

Toute l’Europe néolithique, à en juger par les mythes et les légendes qui ont survécu, possédait un ensemble de concepts religieux remarquablement homogène, fondé sur le culte de la Déesse Mère [4] aux si nombreuses appellations, que l’on connaissait aussi en Syrie et en Lybie. […] L’Europe ancienne n’avait pas de dieux… La Grande Déesse était considérée comme immortelle, immuable et toute puissante ; et le concept de la filiation par le père n’était pas encore apparu dans la pensée religieuse.

Robert Graves      Les mythes grecs

~ 5 500                         Au nord de l’actuel Kazakhstan, l’homme commence à domestiquer le cheval, non seulement pour être monté mais aussi pour fournir la viande et le lait. Il est bien possible que cette antériorité du cheval sur les bovins et les ovins tienne à ce que le premier se débrouille tout seul pour se nourrir toute l’année quand les seconds doivent être nourris pendant l’hiver.

~ 5 400 à ~ 2 700          A l’embouchure du Dniestr sur la mer Noire, dans l’actuelle Roumanie et Moldavie, se développe la civilisation de Cucuteni-Tripolye, et sur le Danube, celle de Lepenski Vir. Ils vont construire des villes qui pourront avoir jusqu’à 20 000 habitants, d’une durée de vie très courte, 40, 50 ans au bout desquels elles étaient brûlées, sans doute parce que la cueillette imposait le déménagement. Des changements climatiques y mirent fin, non sans qu’il aient cherché à survivre en se réfugiant dans des grottes.

www.culture.gouv.fr/culture/arcnat/harsova/fr/index.html

Plus près de chez nous, dans l’actuelle Allemagne, à Herxheim, près de Spire, des hommes se sont livrés au cannibalisme, on ne sait pas très bien pourquoi, probablement plus par obéissance à des pratiques culturelles que parce que le ventre criait famine : toujours est-il qu’une centaine d’hommes en ont croqué à peu près un millier d’autres !

Premières cités lacustres sur les lacs alpins : www.chalain.culture.gouv.fr/fr/

Néolithique : ~ 5 000 à ~ 2 100 ans. On va baptiser révolution néolithique, le passage du stade de la cueillette à celui de l’élevage et de l’agriculture, de la fonction de prédateur à la fonction de producteur. Cette révolution, née au Moyen Orient a gagné l’Europe par deux voies principales : l’une, maritime qui, par les Cyclades et la Sicile, gagne l’Afrique du Nord et le sud de l’Europe ; l’autre, terrestre, part du Caucase pour gagner l’Europe Centrale puis les îles britanniques. On circulait donc, et souvent les matières alors précieuses circulaient aussi, et ce, parfois dès le paléolithique : l’obsidienne, roche volcanique noire de l’île de Milo, circule dans toute la Grèce. Les bracelets en coquille de spondyle de la Méditerranée atteignent toute l’Europe Centrale, on retrouve des coquillages des bords de l’Atlantique dans des tombes d’Alsace. Et voyagent aussi le cuivre de la Bulgarie, l’or du Caucase, le sel de l’Atlantique. Le silex jaune du Grand Pressigny, en Touraine, se retrouve jusqu’aux Pays Bas et en Suisse.

vers ~ 5 000              Peintures et gravures pariétales du Sahara, au long de la voie de circulation qui va des bords du Nil à l’Atlantique : c’est le centre d’art préhistorique le plus riche du monde. Si le néolithique représente le stade le plus évolué de civilisation au Sahara, les peintures et gravures pariétales ont commencé beaucoup plus tôt. Alors humide et fertile, le Sahara est peuplé d’hommes venant aussi bien de l’Europe Blanche que de l’Afrique Noire ou d’Afrique de l’est. La densité est l’une des plus fortes du monde. La présence de meules et de broyeurs, si elle ne suppose pas obligatoirement une agriculture – dont nous n’avons pas de trace – signifie au moins la cueillette de graminées sauvages, pratiqué tant par les chasseurs que par les pêcheurs. L’artère principale de cette vie, c’est le fleuve Tafessasset qui prend sa source au nord du Tassili des Ajjers pour alimenter, 1 200 kilomètres au sud, le lac Tchad, lequel occupait alors à peu près 100 000 km². [Vers 1910, il occupera encore de 20 à 23 500 km² ; il passera à 9 000 km² dès 1973, et sera pratiquement à sec  en 1984]. C’est le lieutenant méhariste Charles Brenans, chef du poste de Djanet qui découvrit les croquis du Tassili des Ajjers à partir de 1934.

Toute cette eau ne va pas s’évaporer, mais très souvent partir dans les profondeurs : on parle aujourd’hui de véritables mers souterraines. Muhamar Khadafi sera le premier à avoir les moyens d’aller la chercher, à 800 mètres de profondeur, dans le sud lybien où les prospecteurs estimeront le volume d’eau à 120 000 milliards de m³. Ses installations une fois terminées, en 2010, bien qu’endommagées par les bombardements de l’OTAN en 2011, devraient débiter 6.5 millions de m³ par jour, et ce pendant plus de 50 000 ans avant d’arriver à épuisement de la ressource ! 6.5 millions de m³ par jour, cela signifie 75 m³/sec, c’est-à-dire moins que le débit du Cher. À Beaucaire, le Rhône est à 1 700 m³ sec.

Les pasteurs domestiquent alors le dromadaire, [réapparu après une éclipse de milliers d’années, car les premiers hommes du Sahara l’ont représenté : il était alors sauvage] mais encore le mouton et surtout la chèvre, puis enfin le bœuf. Outre les poissons et coquillages, on a trouvé des restes d’hippopotames, de crocodile, tortue, moules. Les pasteurs se font aussi chasseurs et il s’agit alors de rhinocéros, girafe, éléphants, antilope, âne sauvage, lynx et même le lion. De nos jours, on compte dans le monde 1 600 000 espèces animales décrites et répertoriées ; et le nombre de toutes celles qui n’ont pas encore été découvertes est beaucoup plus important.

L’outil était donc développé : haches polies, flèches etc, mais aussi bijoux faits avec des coquilles d’œufs d’autruche coupées en rondelles, voire avec du quartz ou encore de l’amazonite.

En 2006, on va découvrir les ossements d’un homme que l’on baptisera La Braña 1, du nom de la grotte où il a été exhumé, près de Valdelugueros, dans la province de León, en Espagne. Le séquençage complet de son génome, à partir de l’une de ses dents permet de dresser son portrait robot, d’où il ressort qu’il est un beau Noir aux yeux bleus.

Alors qu’on pensait jusqu’alors que nos ancêtres européens avaient acquis une peau claire dès le paléolithique supérieur, du fait d’un moindre rayonnement UV, il s’avère qu’il n’en est rien. L’évolution vers un teint plus pâle pourrait finalement être intervenue beaucoup plus tard, au néolithique, à la faveur d’une modification du régime alimentaire comportant un apport moindre en vitamine D. En revanche, La Braña 1 était déjà porteur de la mutation génétique qui confère des yeux bleus aux humains modernes. Selon les chercheurs, cette rare combinaison génétique est, aujourd’hui, absente des populations européennes. D’ailleurs, en comparant le génome de La Braña 1 avec celui des Européens d’aujourd’hui, les scientifiques ont estimé que ceux-ci étaient génétiquement éloignés. Toutefois, ils ont relevé certaines similitudes avec les populations scandinaves du nord de l’Europe, tel que Suédois et Finlandais. Par ailleurs, des comparaisons avec d’autres fossiles, notamment ceux découverts récemment sur le site de Mal’ta, près du lac Baikal, en Sibérie, montrent qu’il y a une continuité génétique – et donc un ancêtre commun – entre les populations de l’Eurasie occidentale et centrale, depuis le paléolithique supérieur jusqu’au mésolithique.

Mais l’autre grande surprise contenue dans le génome de l’individu La Braña 1 réside dans ses défenses immunitaires. En effet, ce chasseur-cueilleur ibérique possédait déjà plusieurs mutations génétiques associées à la résistance aux infections bactériennes chez les humains modernes. Des variations dont on pensait jusqu’ici qu’elles avaient émergé avec l’apparition de l’agriculture et de l’élevage, du fait des contacts rapprochés avec les animaux. Il faudra donc envisager d’autres hypothèses pour expliquer cette évolution. C’est finalement sur le plan digestif que La Braña 1 était le moins bien doté puisqu’il présentait une intolérance au lactose [5] et une faible capacité à digérer l’amidon. Toutefois, avant de pouvoir généraliser cet ensemble de caractéristiques, il faudra séquencer les génomes d’autres chasseurs-cueilleurs européens du mésolithique.

Sophie Bartczak                   Le Point du 15 02 2014

Sur le site des Almendres, proche d’Evora au Portugal, des hommes dressent un cromlech : deux cercles concentriques dont le plus grand fait 19 mètres de diamètre. Le site va rester actif pendant plusieurs millénaires, jusqu’au néolithique récent, et s’enrichir d’autre mégalithes, dont quelques uns gravés. C’est le point de départ du mégalithisme qui va se diffuser surtout par voie de mer, vers le nord, la Bretagne et l’Angleterre, mais encore l’Hérault et l’Aveyron, Arles, sur les rives méditerranéennes de la France. Cela nous vient d’Asie Mineure ; la parenté est claire avec ce que l’on peut voir alors dans les Cyclades, en Crète, à Mycènes, Malte et sur l’emplacement de Troie.

A Babylone, on se lamente déjà sur cette fichue jeunesse :

Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture.

Vu sur une poterie

Dans les zones basses et chaudes de l’actuel Mexique, ou au Guatemala, les Indiens obtiennent du maïs à partir d’une plante sauvage – teocentli : Euchloena mexicana -.

On ne saurait trop insister sur le bouleversement vraiment révolutionnaire que la découverte du maïs (… au Mexique) apporta dans la vie des hommes. Un des éléments les plus importants sans doute de cette révolution a été la possibilité désormais ouverte aux agriculteurs d’accumuler des réserves suffisantes pour se nourrir d’une récolte à l’autre (avec l’appoint de la chasse et de la cueillette) au moyen d’un travail relativement réduit. Morris Steggerda a calculé qu’un paysan maya du Yucatan, cultivant son champ selon les méthodes traditionnelles encore en usage, ne doit fournir que cent quatre-vingt-dix jours de travail par an pour nourrir sa famille et lui-même. La culture du maïs a donc permis aux Indiens d’échapper à l’épuisante nécessité de la quête quotidienne du gibier ou des plantes sauvages, et leur a donné du temps, base indispensable d’une vie sociale, religieuse, artistique complexe [6]. C’est sur cette base qu’ont été bâties toutes les civilisations de cette partie du monde.

Jacques Soustelle       Les origines de l’Amérique précolombienne 1986

De même pour le manioc dont le premier usage en Amérique centrale est révélatrice de l’ingéniosité de l’homme.

La plante est cultivée pour ses racines tubéreuses dont on fait de la farine, du pain, du tapioca, de l’amidon et une boisson alcoolisée, bien qu’à l’état naturel, ses racines soient vénéneuses. Le toxique, une sorte de cyanure, est supprimé par un procédé qui combine le grattage, la compression et la fermentation des racines tubéreuses. Mais comment les Indiens d’Amérique Centrale découvrirent-ils cela ?  S’apercevoir que des racines étaient vénéneuses n’était peut-être pas difficile mais le fait de supprimer le toxique et de découvrir que la partie restante était non seulement comestible mais qu’elle pouvait servir de nourriture de base témoigne qu’une logique investigatrice était à l’œuvre. Cette logique investigatrice fut d’abord bâtie dans des modèles de relations purement matérielles et, plus tard, dans des idées ou théories plus générales.

Colin Ronan       Histoire mondiale des sciences          Seuil     1988

En Chine, on cultive déjà du blé et du millet au nord, du riz au sud. Le riz chinois est de la variété Orysa Sativa. Celui qui sera introduit beaucoup plus tard en Afrique de l’Ouest est de la variété Orysa Glaberrima. Mais c’est le riz chinois qui se répandra dans le monde entier. Le porc et le chien sont domestiqués. La Chine du nord, celle du Hoang-Ho est la plus développée.

Le tissage du chanvre et la sériciculture sont connus :

Dès l’Antiquité, les éleveurs de vers à soie provoquèrent artificiellement l’incubation. La soie que les Chinois appellent volontiers du nom affectueux de Petit Trésor – est le produit d’une activité agricole délicate, la sériciculture, ou élevage du ver à soie, qui nécessite le respect de règles scrupuleuses que les Chinois mirent fort longtemps à accepter de divulguer hors des frontières de la Grande Muraille. À l’origine de ce tissu si doux au toucher et à l’éclat incomparable, il y a une grosse chenille blanchâtre, du nom de Bombyx mori, recouverte d’une sorte de duvet. Tout commence au début de l’été lorsque la femelle papillon, issue de cette chenille, pond environ cinq cents œufs jaunes qui virent au gris pierre. Au printemps suivant éclosent les vers, qui se nourrissent de la feuille de mûrier blanc (Morus alba). Dès l’Antiquité, les éleveurs de vers  à soie provoquèrent artificiellement l’incubation des œufs, y compris en les faisant couver par des femmes, nichés contre leur poitrine, dans de petits sacs. Le ver à soie ne vit que six semaines, au cours desquelles il ne cesse pratiquement pas de se nourrir. Au bout d’un mois, le ver devient une chenille dont la taille est huit mille fois supérieure à celle de l’œuf initial. Une fois la quatrième mue accomplie, le ver peut enfin développer les quelque mille six cents mètres de fil de son cocon ; celui-ci est sécrété au moyen des deux glandes séricigènes et la formation du cocon est due à la rotation de la tête du ver dont il a été calculé qu’il effectuait, pour la circonstance, plus de trois cent mille mouvements d’affilée. Une fois le cocon achevé, le ver s’endort pour former la chrysalide et, quinze jours plus tard, le papillon est prêt à s’envoler du cocon. L’éleveur doit alors empêcher la chrysalide de se transformer en papillon, car ce dernier, en sortant du cocon, en détruit partiellement le fil, le rendant inutilisable. Dans l’Antiquité, les éleveurs se hâtaient de vendre les cocons aux soyeux avant que le papillon le brise. Plus tard, la solution consistant à les ébouillanter, afin de tuer le papillon, fût découverte. Cette opération permet, au passage, de les ramollir.

Dans la Chine ancienne, on agitait une branche de bruyère dans le bain où les cocons étaient étuvés de manière que les fils s’y accrochent afin de faciliter leur dévidage. Il convient ensuite, grâce à un peigne, de retrouver l’extrémité des fils dont quatre, au moins, doivent être dévidés en même temps, pour permettre à l’opération de tissage de se dérouler sans encombre. Utilisant d’abord un fuseau à main, les Chinois inventèrent le rouet qui traitait des fils se dévidant sur plus d’un kilomètre. Comme celui de la laine et du coton, le tissage de la soie se fait sur un métier à tisser. Avant ou après tissage, la soie, sous forme de taffetas, de serge, de moire, de damas, de velours, se satin et de bien d’autres variétés encore, était colorée au moyen de teintures végétales ou minérales qui renforçaient davantage encore son éclat.

José Frèches                     La Route de la Soie. XO Éditions 2003

vers ~ 4 800                 Sur le territoire de ce qui sera la Gaule, les premières communautés agropastorales, cultivant le blé et l’orge, élevant porcs et moutons, prennent le pas sur les derniers chasseurs-cueilleurs du paléolithique.

Dans les forêts du climat tempéré froid de l’Europe moyenne, le repos végétatif et la chute des feuilles ont lieu en hiver, et un certain ralentissement de la végétation se produit en été. La forêt climacique, composée de feuillus, comporte elle aussi trois étages de végétation : l’étage arboré de chênes, de hêtres et de charmes peut s’élever à trente ou quarante mètres ; le sous-étage arbustif est composé de noisetiers, de saules, de houx, de cornouillers, etc. ; le sous-bois buissonnant est de composition variée. La biomasse totale d’une telle forêt, qui peut atteindre 400 tonnes de matière sèche par hectare, est l’une des plus élevées qui soient. Elle est donc plus dense, plus puissante, plus résistante à la hache et au feu que la forêt des régions tempérées chaudes. Pourtant l’augmentation de la population au néolithique final et au début de l’âge de bronze et, par conséquent, la répétition de plus en plus fréquente des cultures sur abattis-brûlis ont fini par aboutir, là aussi au déboisement. Dans ces régions comme sur le pourtour méditerranéen, une « silva », un « saltus » et un « ager » se sont formés, mais leurs proportions relatives étaient très variables d’une région à l’autre.

Marcel Mazoyer, Laurence Roudart, Histoire des agricultures du monde du néolithique à la crise contemporaine, Paris, Éditions du Seuil, 1997, 533 p.

Mais chasseurs-cueilleurs et agriculteurs n’étaient pas deux catégories bien distinctes et opposées : une analyse un peu poussée montre que ce sont les chasseurs-cueilleurs qui sont devenus agriculteurs :

[…]     Partout où l’on a des données suffisantes sur la néolithisation, on voit les chasseurs-cueilleurs procéder à des expérimentations agricoles, ou faire de la poterie, ou se lancer dans la cueillette plus intense, avec des instruments de préparations lourds, ou faire des stocks alimentaires. Cette diversité apparente relève d’une logique globale.

Pour la saisir, il nous faut maintenant prendre acte de deux thèses simples et peu contestables. La première est que les chasseurs-cueilleurs connaissent fort bien les principes de la reproduction tant des plantes que des animaux. C’est ce que montre le fait que certains laissent des tubercules sur place et ne les récoltent pas tous, comme ces Pygmées qui réenfouissent un morceau d’igname sauvage après la collecte ; c’est ce que montrent les donnée américaines, qu’elles soient ethnohistoriques ou archéologiques, où l’opposition entre chausseurs-cueilleurs et agriculteurs n’est pas nette. Comment d’ailleurs, des gens qui dépendent de la chasse et de la cueillette auraient-ils observé leur vie durant les animaux et les plantes sans avoir comment ils se reproduisent ?

La seconde thèse est que, si les chasseurs-cueilleurs ne se lancent pas dans la pratique agricole, ce n’est pas faute de connaissances, c’est qu’elle est incompatible avec leur mode de vie nomade.

Lorsqu’ils inventent et multiplient la poterie, lorsqu’ils intensifient la collecte et que ceci nécessite un outillage de plus en plus complexe (récipients, mortiers en pierre, paniers en fibre, nasses et barrages à poissons, claies de séchage etc…), lorsqu’ils commencent une petite agriculture, lorsqu’ils font un peu de stockage (fosses, greniers), tout cela, jusqu’à un certain point, reste compatible avec la vie nomade. Mais accumulation des inventions et la multiplication de leurs équipements entraînent leur alourdissement. Elles freinent ou limitent leur mobilité. Les chasseurs-cueilleurs tendent à rester plus longtemps dans un même lieu ; ils tendent à devenir plus sédentaires. Or rien n’est plus difficile que de s’occuper d’un jardin si l’on doit souvent en être éloigné. La sédentarité croissante, et presque obligée, des chasseurs-cueilleurs favorise leur implication dans l’agriculture.

L’enchaînement des causes et des effets est aisé à comprendre. Rien dans les connaissances n’empêchait les chasseurs-cueilleurs de s’adonner à une pratique agricole. Mais une pratique importante était incompatible avec leur mode de vie nomade. Le progrès technique, perceptible dans les dernières années du Pléistocène (~15 000 – ~10 000) conduit à une réduction de leur mobilité, voire à une véritable sédentarité. Ce qui favorise le développement de l’agriculture qui, jusqu’ici n’avait été pratiquée qu’à une toute petite échelle. Pour résumer, c’est la multiplication des inventions, incompatibles, à terme, surtout si elles doivent être développées, avec le nomadisme (poterie, mortier, stocks, petite agriculture) qui conduit insensiblement à l’adoption pleine et entière de l’agriculture.

On aura noté dans ce raisonnement que la petite agriculture n’est qu’une cause parmi d’autres du développement de l’agriculture, qui joue dans le contexte particulier de l’Amérique tropicale, et ne joue d’ailleurs qu’en combinaison avec d’autres causes. Ailleurs, ce sont les autres facteurs qui apparaissent comme majeurs (mortiers et autres outils de préparation des ressources alimentaires, stockage). Globalement, c’est le progrès technique qui doit être vu comme la cause fondamentale de l’adoption de l’agriculture.

Les chasseurs-cueilleurs, alourdis par un outillage toujours plus complexe et diversifié, sont devenus sédentaires. En retour, cette sédentarité a permis l’intensification des activités qui les alourdissaient déjà : et c’est en approfondissant ce qu’ils faisaient déjà que les chasseurs-cueilleurs sont devenus agriculteurs.

Geoffroy de Saulieu, Alain Testart.           L’Histoire n° 387 Mai 2013

Sur le site actuel de Buthiers-Boulancourt, en Seine et Marne, un homme a un grave accident au bras gauche. Il y a au moins un chirurgien sur place pour décider de l’amputation, qui se fait probablement avec une lame de silex, de la face antérieure vers la face postérieure. L’humérus a cicatrisé, preuve que l’amputé a survécu, sans infection, preuve encore que le chirurgien maîtrisait aussi l’hémorragie et l’asepsie. On ne connaît que deux autres cas avérés d’amputation à cette époque, un peu antérieurs, à Sondershausen, en Allemagne et à Vredovice, en Moravie, République tchèque, et deux autres, avec moins de certitude, en Irak et en Croatie.

vers ~ 4 500                 Dans les steppes de l’actuelle Ukraine, dans la région de Kuban se développe une civilisation dite de la céramique cordée – décoration obtenue par l’application directe d’une cordelette sur la terre fraîche – . Ces peuplades disposent de l’araire et domestiquent le cheval. Il semble bien que c’est là qu’il faille chercher le fonds commun de ce qui fait les langues indo-européennes, [Proto-Celtes, Proto-Latins et Proto-Germains] dont le développement vers l’ouest sera assuré par celui de l’araire. Ce mouvement migratoire atteignit la France actuelle de ~ 2 200 à ~ 2 000.

Plus au sud, à Mehrgarh, dans l’actuel Balouchistan pakistanais, on maitrise la technique de la cire perdue : on retrouvera dans les années 2010 des petites rouelles de 2 cm Ø fabriquées selon cette tecnhique : la cire, c’est de la cire d’abeille, le métal, c’est du cuivre :

Avant l’invention de la fonte à la cire perdue, on sculptait des moules, ou plutôt des demi-moules que l’on assemblait. Une fois le métal coulé, puis séché, on démoulait l’objet. Avec la nouvelle technique, ce n’est plus un négatif qui est préparé mais la forme définitive elle-même. L’objet est modelé en cire, puis recouvert d’argile, avec juste une ouverture pour permettre à la cire de s’écouler lorsque l’ensemble est chauffé. Le moule désormais vide est prêt à recevoir le métal en fusion. Une fois ce dernier -refroidi et solidifié, il ne reste qu’à casser l’argile.  Le modèle et le moule sont perdus, mais cela permet de réaliser des formes sinon impossibles, souligne Benoît Mille. Sur les amulettes de Mehrgarh, on voit ainsi parfaitement, au centre, l’écrasement des rayons de cire les uns sur les autres, et à la périphérie, leur soudure contre la structure circulaire. 

Nathaniel Herzberg  Le Monde du 16 11 2016

C’est à peu près de cette époque que datent les premiers cas recensés de trépanation. On en trouve en Ukraine, dans la vallée du Dniepr, mais encore au Maroc, dans la grotte de Taforalt. Sur l’actuel territoire français, le docteur Prunières, natif de Marvejols, découvrira à partir de 1873 dans des grottes des Grands Causses, principalement autour des gorges du Tarn jusqu’à 300 squelettes, sur lesquels il dénombrera 60 trépanations, effectuées pour les ¾ sur des personnes en vie sur une période allant de ~ 4 400 à ~2 200 !  Des trépanations sur des humains morts ne représentent qu’un intérêt classique  ; les raisons sont multiples : d’ordre tout à fait pratique : pour permettre une prise pour être pendu à une branche, à une poutre… d’ordre politique, pour marquer son pouvoir sur le vaincu : boire dans le crâne d’un ennemi est la volupté suprême du barbare, disait Broca, selon Tite Live Livre XXIII, Chap.XXIV. Mais c’est d’un tout autre intérêt quand elle est pratiquée  sur un vivant et que celui-ci survit, ce qui était le cas pour 80% des sujets. Pourquoi ? Quel était donc l’état des connaissances pour penser que l’on pouvait ainsi soigner certaines maladies ? Passons sur le cas probablement le plus fréquent : soigner des blessures de guerre à la tête, mais tous les autres cas ? Les plus fréquents, sans doute d’ordre religieux, intégré à un rituel d’éloignement du mauvais esprit, ou à une initiation du même ordre que la circoncision … Sur un plan directement médical, on avance, sans avoir l’embryon d’une preuve, l’ostéite, la nécrose des os du crâne, les hernies de l’encéphale, l’épilepsie, l’hystérie, l’avitaminose D, l’hyperthermie. : tout cela rendu possible probablement par le fait que le cerveau est, paradoxalement, le seul organe de notre corps qui soit insensible à la douleur, peut-être aussi parce qu’on avait alors déjà réalisé qu’à la surface de chaque hémisphère cérébral figurait une représentation du corps entier, et qu’en stimulant un point de cette représentation, on stimulait en même temps l’organe correspondant sur la moitié du corps opposé à l’hémisphère. Comment tous ces savoirs ont-ils été acquis et ensuite comment ont-ils pu disparaître ? Les civilisations ultérieures se seraient-elles ingéniées à faire passer tout cela à la trappe ?

vers ~ 4 235                 Fondation de la ville de Suse, dans le delta du Tigre et de l’Euphrate.

La vie du Nil règle celle des Egyptiens : ses crues ordonnent toute l’activité agricole, centrée sur les berges… au-delà c’est le désert. Si l’on peut prévoir tout cela, le travail sera plus facile… et cela va les amener à reconnaître les premiers la durée approximative de l’année et à adopter un calendrier de 365 jours, répartis en 12 mois sur trois saisons.

Les limons sont couramment utilisés pour bâtir en brique crue l’habitat local, mais ils possèdent en outre la faculté de devenir glissants comme de la neige lorsqu’ils sont arrosés d’eau : et c’est ainsi que les Egyptiens vont transporter leurs obélisques… sur des traîneaux au bout desquels se tient un « arroseur » qui mouille le limon… jusqu’aux plus proches rives, l’essentiel du transport se faisant par voie d’eau.

L’Egypte est un don du Nil

Hérodote      Histoire II, Paragraphe 5.

Le même Hérodote disait encore : Le Nil vient du Couchant et des contrées occidentales, mais au-delà, nul de possède de renseignements certains, car le pays, en raison de son climat brûlant, est un véritable désert. Il pensait cependant que son cours devait être symétrique par rapport à l’équateur de celui de l’Ister, aujourd’hui le Danube, et que sa source devait se trouver dans un pays où l’été était une saison pluvieuse, puisque c’est en été que l’on observait la crue du Nil en Egypte. C’est à lui que l’on doit le nom de Delta, qu’il a commencé par attribuer au Nil, au vu de la forme que faisaient les deux bras principaux et le rivage de la mer, ressemblant à la lettre grecque.

Elle fut un pays d‘exception, cette vallée du Nil ; elle fut merveilleuse et unique, fertile sans pluie, arrosée à souhait par son fleuve sans le secours d‘aucun nuage, ignorant les temps sombres, les humidités qui nous oppressent, gardant le ciel inaltérable de ces immenses déserts d‘alentour qui jamais n’exhalent une vapeur d‘eau pour embrumer l’horizon. C’est sans doute cette éternelle splendeur de la lumière, et cette facilité de la vie qui firent éclore ici les primeurs de la pensée humaine. Ce même Nil, après avoir si patiemment créé le sol d‘Egypte, fut aussi le père de la race qui partit en avant de toutes les autres, comme ces branches hâtives que l’on voit, au printemps, jaillir les premières d‘une souche, mais qui parfois meurent avant l’été. Il enfanta ce peuple dont nous recueillons aujourd’hui les moindres vestiges avec stupeur et admiration ; un peuple qui, dès l’aube, au milieu des originelles barbaries, conçut magnifiquement l’infini et le divin, posa avec tant de sûreté et de grandeur les premières lignes architecturales d‘où devaient dériver ensuite nos architectures, jeta les bases de l’art, ainsi que de toute science et de toute sagesse.

Pierre Loti             La mort de Philæ. 1909. Voyages 1872-1943       Bouquins Robert Laffont 1991

Hymne au Nil (entre 1550 et 1069 av.J.C.)

Lorsqu’il monte, alors la terre est en joie.
 Alors chaque ventre est joyeux.
 Chaque mâchoire ouvre son rire.
 Chaque dent se montre.
 Créateur de l’orge, nourricier des grains de blé,
 Créateur des célébrations dans les temples.
 Lorsqu’il tarde, les narines sont alors fermées.
 Chacun est orphelin,
 Et si les offrandes aux dieux sont distribuées,
 Alors un million d’hommes périt parmi les hommes.

Hymne du roi Amenemhat 1991-1962 av.J.C, premier pharaon du Moyen Empire

Je suis, moi, le faiseur de moissons bien-aimé de Nepri
La crue du Nil m’a honoré sur tout le territoire.
 Personne ne fut affamé pendant mes années,
 Ni assoiffé à cette époque.
 Les hommes vivaient de ce que j’avais fait,
 Et leurs récits parlaient de moi.
 Tout ce que j’avais promulgué se trouvait à sa juste place.

vers ~ 4 000                 Sur le Causse du Larzac, la Vis abandonne un méandre pour couper au plus court : cela va donner le cirque de Navacelles. Elle est aujourd’hui à 300 m au dessous du niveau du Larzac, et creuse son lit à la vitesse d’un dixième de millimètre par an.

Sir Charles Leonard Wooley s’est livré dans les années 1926- 1928 à des fouilles sur le site d’Ur, à l’époque port du golfe persique : après avoir trouvé de nombreux vestiges de l’époque, il avait rencontré une couche d’argile de 3 mètres d’épaisseur, qui ne pouvait qu’être le témoin du déluge, nous dirons d’« un » déluge puisqu’il n’y a aucune raison pour qu’il n’y en ait eu qu’un seul, dont la datation est déterminée par l’examen des vestiges des couches voisines.

On estime la population mondiale à environ 25 millions : en 4 000 ans, l’amélioration quantitative de la nourriture que permet le développement de l’agriculture va multiplier cette population à peu près par 10.

vers ~ 3 500                 Les mines de sel de Hallstatt, dans l’actuelle Autriche, atteignent un degré de développement que l’on qualifierait aujourd’hui d’industriel : des galeries à 150 m. de profondeur, sur des longueurs de 150 m., 20 m. de haut, 15 de large !

Dans le golfe du Morbihan, des hommes trouvent le moyen de faire traverser l’estuaire de la rivière d’Auray à une dalle de 20 tonnes pour recouvrir le dolmen de l’île Gavrinis.

vers ~ 3 250 -3 200      Première mention est faite de l’existence du vin en Egypte, à Abydos, à l’ouest de Karnak, rive gauche du Nil, sur une tombe, et c’est pour un usage thérapeutique. On y trouve aussi, dans la tombe d’un potentat local une centaine de petits carrés d’os ou d’ivoire, percés d’un trou et ornés de dessins. Ces inscriptions – héron, flèche, poisson – sont les premiers hiéroglyphes connus.

Graver un nom, pour un Égyptien, c’est en fixer l’essence et la réalité pour l’éternité.

Pascal Vernus

~ 3 329                         Aux pieds du Tisenjoch, dans le Massif de l’Ötztal, sur l’actuelle frontière entre l’ Autriche et l’Italie, à l’ouest des Dolomites, un homme de 46 ans, est aux abois ; il mesure 1,58 m, souffre de rhumatismes et d’une maladie proche de la malaria. Ses poumons sont encrassés par la fumée de sa maison.  Il a des tatouages en des points du corps reconnus par l’acupuncture. Pourquoi est- il donc monté si haut ? sans doute pour se procurer du minerai. Un adversaire le poursuit ; il prend arc -1,80 m, en if – , flèches et poignard et s’en va. Il va se battre : deux côtes cassées, une pointe de flèche dans l’épaule gauche, une blessure à la main droite. Affaibli, il s’arrête, perd du sang et meurt rapidement. Le glacier de Similaun, dans le haut Adige italien le gardera pendant 5 320 ans dans une glace immobile de par le relief sur lequel elle se trouvait, et qui, en fondant, l’amènera au jour à 3 210 mètres d’altitude, quand Erika et Helmut Simon, alpinistes de Nuremberg le découvriront le 24 septembre 1991 : on retrouvera une panoplie de plus de 400 objets autour de lui : vêtements, silex, hache de cuivre etc… on le nommera alors Ötzi, en référence au nom du massif. Il se trouve au musée de Bolzano, et visible sur www.icemanphotoscan.eu/ et www.iceman.it/

Et, fin mars 2010, un hélicoptère découvrira à moins de 50 mètres un autre corps remonté en surface par le glacier : sa femme ! La puissance des analyses d’aujourd’hui permettra-t-elle de savoir si le couple est mort en se battant, à plus de 3 000 m, contre un ennemi commun, ou bien s’il s’agit d’une simple et tragique querelle de ménage ?

Nouveau rebondissement en octobre 2010 : selon Alessandro Vanzetti, archéologue italien, Ötzi, aurait été tué au combat au printemps dans une vallée ; embaumé, son cadavre aurait été transporté en montagne à la fin de l’été. La multiplicité des objets retrouvés autour de lui signifierait que les funérailles auraient été celles d’un homme vénérable. La montagne aurait-elle été déjà sacrée ?

Et encore, début 2012, les analyses génétiques attestent de son appartenance à la famille méditerranéenne : il est porteur d’un marqueur génétique très rare en Europe [à peine 1%], sauf en Sardaigne du Nord [9%] et en Corse du sud [25 %].

Affaire à suivre…

vers ~ 3 000               Les techniques agricoles pratiquées sur l’île de Taïwan donnent des rendements de plus en plus élevés, et partant, des problèmes démographiques qui vont provoquer des vagues d’émigration étalées sur plusieurs siècles. Les premières atteindront les Philippines, puis l’Indonésie. Les dernières, pratiquement tout le Pacifique : Fidji, Vanuatu, Hawaï jusqu’à Rapa Nui, la fameuse île de Pâques ; dans l’océan indien, Madagascar. On ne peut soutenir que tous ces peuplements se firent sur des îles désertes, mais il est établi aujourd’hui que toutes les langues austronésiennes ont une origine taïwanaise.

Fondation de Rushhalimum, qui deviendra Jérusalem.

Première sculpture sur pierre : la Dame Blanche d’Uruk : Uruk est sur la rive droite du Tigre, proche de son embouchure.

Visage féminin trouvé en fouilles sur le site d’Uruk (Warka, Irak). Daté de – 3000 il appartenait à une statue composite dont l’âme était sans doute en bois (musée de Bagdad). Taillée dans un marbre blanc très fin, haute d’une vingtaine de centimètres, cette tête était destinée à recevoir une coiffure en métal précieux, des incrustations – coquille pour la cornée et lapis-lazuli pour l’iris – dans les yeux creux, taillés en amande, et du bitume dans le sillon des sourcils largement incisés qui se réunissent au-dessus du nez. Endommagé à la base, le nez est d’une grande finesse. Des lèvres assez serrées, ce qui confère un certain hermétisme au visage, mais parfaitement dessinées, un menton court mais bien marqué, un admirable modelé des pommettes mettent en évidence l’exceptionnelle maîtrise d’un sculpteur dont nous ne connaissons malheureusement pas les antécédents. Cette œuvre apparaît comme le premier exemple parfaitement réussi du traitement d’un visage féminin dans un mode proche du naturalisme.

Jean-Claude Margueron         Encyclopedia Universalis

Un peu partout dans le monde – Europe occidentale, Afrique du Nord, Palestine, Caucase, Inde centrale, et même Japon, au cap Ashiruzi, au sud de l’île Shikoku -, on se met à dresser des mégalithes en des lieux que d’aucuns disent choisis pour leur manifestations de forces telluriques : en Espagne, le site majeur, le plus ancien, – vers ~2 800 – se trouve à Los Millares, tout à coté d’Almeria ; ils jalonnent aussi l’actuel Chemin de Compostelle. Leur orientation, déterminée par les solstices ou les équinoxes, laisse à penser qu’ils étaient liés à un culte solaire.

Les dolmens [du breton : dol : table, et men : pierre]  sont des tombes, au départ très souvent recouvertes de terre, formant un tumulus ; les cromlechs – enceinte circulaire – et menhirs – pierre dressée – ont une fonction beaucoup moins bien élucidée. Parfois, les menhirs deviennent statues[7], avec une stylisation de l’homme et de ses vêtements : les régions les plus riches sont la basse vallée du Rhône, de Marseille à Rodez, le Valais suisse, l’Ukraine ; on en trouve aussi en Bretagne, Espagne et Portugal, Corse et Sardaigne.

Et on ne rechignait pas à la tâche : à Erdeven (Morbihan) on en compte 1 129 sur deux rangs parallèles et une longueur de 2 105 mètres, à Carnac : 2 934, étendus sur plus de 4 km., en trois groupes successifs : Ménec : 1 170, Kermario : 985, et Kerlescan : 779. On pense qu’il a dû y avoir à Carnac environ 10 000 menhirs, s’étendant sur 8 kilomètres jusqu’à la rivière de Crach. Le Mont Saint Michel de Carnac a des dimensions impressionnantes : 70 m de large, 125 m de long pour une hauteur de 10 m : il aurait peut-être été construit pour un seul personnage. Le grand menhir d’Er Grah à Locmariaquer, aujourd’hui brisé en 4 morceaux probablement par suite d’un tremblement de terre, devait avoir 18.5 m de haut, 3 m. de large pour une masse de 280 tonnes !

Le grand dolmen de Bagneux, près de Saumur, – 17 m de long sur 4 de large – a servi d’écurie pour une quinzaine de chevaux à la fin du XIX° siècle, puis de salle de bal au Café de la Grand-Pierre-Couverte !

http://www.culture.gouv.fr/culture/arcnat/fr/megalithes/fr/index.html

La période mésolithique (8 500 à 5 000 av. J.-C.) est marquée par une libération des contraintes climatiques du périglaciaire, qui induit une transformation de l’habitat des premiers humains. Les grottes profondes et bien abritées du froid sont abandonnées au profit de celles qui s’ouvrent plus volontiers à la lumière du jour. Des lieux de culte apparaissent et s’avèrent particulièrement denses dans certaines communes actuelles, comme celle de Salles-la-Source. Les différents causses aveyronnais font état de près d’un millier de dolmens, classant l’Aveyron au premier rang des départements français… la seule commune de Salles-la-Source compte 70 dolmens, un record !

Jean Guilaine Au temps des dolmens, Mégalithes et vie quotidienne en France méditerranéenne il y a 5 000 ans.     Toulouse, Éditions Privat, 1998.

En Aveyron se développent les statues-menhirs. Le corps symbolisé est façonné avec quatre bandes représentants les membres, collés au corps. La tête reste à peine ébauchée sur le contour supérieur arrondi du menhir. Une distinction sexuelle est  notamment soulignée par l’esquisse de la poitrine pour les femmes ; chez les hommes, il s’agit généralement d’un outil (allume feu) ou d’un fourreau qui officierait le symbole masculin. Certains menhirs sont exposés à Rodez au musée Fenaille. […] Cette collection de statues-menhirs rouergate est la plus ancienne et la plus importante en France. Elle compte plus de 120 monuments répartis dans les trois départements de l’Aveyron, du Tarn et de l’Hérault. Le musée Fenaille, qui offre la plus grande collection française des représentations de l’Humain grandeur nature, dispose de dix-neuf pièces dont dix-sept exposées. Elles mesurent un à deux mètres et pèsent chacune de cent à mille kilos. La datation en est délicate, toutes ayant été retrouvées isolées en pleine nature sans éléments permettant d’en préciser la chronologie. En comparant certains attributs des statuts avec les objets trouvés en fouille, on peut proposer avec vraisemblance une fourchette couvrant la période comprise entre 3 500 et 2 200 avant J.-C., soit le Chalcolithique ou le Néolithique final.

Bertrand Guibert     Constructions culturelles et représentation du territoire au nord de l’Aveyron. 2012

Les pages qui suivent, de Gustave Flaubert, ne présentent aujourd’hui aucun intérêt scientifique, mais donnent un panorama plutôt exhaustif des connaissances sur le sujet au milieu du XIX° siècle : tout est mentionné, du plus stupide au plus sérieux, avec la considération qu’un notable peut attacher à ce genre de question à la fin d’un repas bien arrosé en sous-préfecture : on en riait comme on rit aujourd’hui des illuminés autour de Rennes le Château. L’archéologie n’avait à l’évidence pas encore conquis ses lettres de noblesse.

Il serait trop absurde, étant à Carnac, de ne pas aller voir les fameuses pierres de Carnac ; aussi nous reprîmes nos bâtons et nous nous dirigeâmes vers le lieu où elles gisent. Nous allions dans l’herbe, tête baissée et devisant sur je ne sais quoi, quand un frôlement nous a fait lever les yeux et nous avons vu une femme s’avancer par le sentier qui descendait, nu-pieds, nu-jambes, sans fichu, son grand bonnet remuant, sa jupe claquant au vent, une main sur la hanche et de l’autre retenant une énorme gerbe de foin qu’elle portait sur la tête ; elle marchait avec des torsions de taille, hardie et belle dans son corsage rouge. Elle a passé près de nous. Son souffle était large et fort, et la sueur coulait en filets sur la peau brune de ses bras ronds.

Bientôt, enfin, nous aperçûmes dans la campagne des rangées de pierres noires, alignées à intervalles égaux, sur onze files parallèles qui vont diminuant de grandeur à mesure qu’elles s’éloignent de la mer ; les plus hautes ont vingt pieds environ et les plus petites ne sont que de simples blocs couchés sur le sol. Beaucoup d’entre elles ont la pointe en bas, de sorte que leur base est plus mince que leur sommet. Cambry dit qu’il y en avait quatre mille et Fréminville en a compté douze cents ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il y en a beaucoup.

Voilà donc ce fameux champ de Carnac qui a fait écrire plus de sottises qu’il n’a de cailloux ; il est vrai qu’on ne rencontre pas tous les jours des promenades aussi rocailleuses. Mais, malgré notre penchant naturel à tout admirer, nous ne vîmes qu’une facétie robuste, laissée là par un âge inconnu pour exerciter l’esprit des antiquaires et stupéfier les voyageurs. On ouvre, devant, des yeux naïfs et, tout en trouvant que c’est peu commun, on s’avoue cependant que ce n’est pas beau. Nous comprîmes donc parfaitement l’ironie de ces granits qui, depuis les druides, rient dans leurs barbes de lichens verts à voir tous les imbéciles qui viennent les visiter. Il y a des gens qui ont passé leur vie à chercher à quoi elles servaient et n’admirez-vous pas d’ailleurs cette éternelle préoccupation du bipède sans plumes de vouloir trouver à chaque chose une utilité quelconque ? Non content de distiller l’océan pour saler son pot-au-feu et de chasser les éléphants pour avoir des ronds de serviette, son égoïsme s’arrête encore lorsque s’exhume devant lui un débris quelconque dont il ne peut deviner l’usage.

À quoi donc cela était-il bon ? Sont-ce des tombeaux ? Etait-ce un temple ? Saint Corneille, un jour, poursuivi par des soldats qui le voulaient tuer, était à bout d’haleine et allait tomber dans la mer, quand il lui vint l’idée, pour les empêcher de l’attraper, de les changer tous en autant de pierres. Aussitôt les soldats furent pétrifiés, ce qui sauva le saint. Mais cette explication n’était bonne tout au plus que pour les niais, les petits enfants et pour les poètes, on en chercha d’autres.

Au XVI° siècle, le sieur Olaiis Magnus, archevêque d’Upsal (et qui, exilé à Rome, s’amusa à écrire, sur les antiquités de son pays, un livre estimé partout, si ce n’est dans ce même pays, la Suède, où personne ne le traduisit), avait découvert de lui-même que, lorsque les pierres sont plantées sur une seule et longue ligne droite, cela veut dire qu’il y a dessous des guerriers morts en se battant en duel ; que celles qui sont disposées en carré sont consacrées à ceux qui périrent dans une mêlée ; que celles qui sont rangées circulairement sont des sépultures de famille, et enfin que celles qui sont disposées en coin ou sur un ordre angulaire sont les tombeaux des cavaliers ou même des gens de pied, surtout ceux dont le parti avait triomphé. Voilà qui est clair, explicite, satisfaisant. Mais Olaiis Magnus aurait bien dû nous dire quelle était la sépulture que l’on donnait à deux cousins germains ayant fait coup double dans un duel à cheval. Le duel, de lui-même, voulait que les pierres fussent droites, la sépulture de famille exigeait qu’elles fussent circulaires, mais comme c’étaient des cavaliers, il fallait bien les disposer en coin. Il est vrai qu’on n’y eût pas été absolument contraint, car on n’enterrait ainsi que ceux surtout dont le parti avait triomphé. Ô brave Olaiis Magnus, vous aimiez donc bien fort le Monte Pulciano, et combien vous a-t-il fallu de rasades pour nous apprendre toutes ces belles choses ?

Un certain docteur Borlase, qui avait observé en Cornouailles des pierres pareilles, a dit aussi son petit mot là-dessus. Selon lui, on a enterré là des soldats à l’endroit même où ils avaient combattu. Où diable a-t-il vu qu’on les charriât ordinairement au cimetière ? Leurs tombeaux, ajoute-t-il, sont rangés en ligne droite comme le front d’une armée dans les plaines qui ont été le théâtre de quelques grandes actions. Cette comparaison est d’une poésie si grandiose qu’elle m’enlève, et je suis un peu de l’avis du docteur Borlase.

On a été ensuite chercher les Grecs, les Égyptiens et les Cochinchinois. Il y a un Karnak en Egypte, s’est-on dit, il y en a un en Basse-Bretagne, nous n’entendons ni le cophte ni le breton ; or, il est probable que le Carnac d’ici descend du Karnak de là-bas, cela est sûr, car là-bas, ce sont des sphinx alignés, ici ce sont des blocs, des deux côtés de la pierre. D’où il résulte que les Égyptiens (peuple qui ne voyageait pas) seront venus sur ces côtes (dont ils ignoraient l’existence), y auront fondé une colonie (car ils n’en fondaient nulle part) et qu’ils y auront laissé ces statues brutes (eux qui en faisaient de si belles), témoignage positif de leur passage (dont personne ne parle).

Ceux qui aiment la mythologie ont vu là les colonnes d’Hercule ; ceux qui aiment l’histoire naturelle y ont vu une représentation du serpent Python, parce qu’au rapport de Pausanias une réunion de pierres semblables placées sur la route de Thèbes à Elissonte s’appelait la tête du serpent, et d’autant plus que les alignements de Carnac offrent des sinuosités comme un serpent. Ceux qui aiment la cosmographie y ont vu un zodiaque, comme M. de Cambry entre autres, qui a reconnu, dans ces onze rangées de pierres, les douze signes du zodiaque car il faut dire, ajoute-t-il, que les anciens Gaulois n’avaient que onze signes au zodiaque.

Un monsieur qui était membre de l’Institut a estimé que c’était le cimetière des Vénètes, qui habitaient Vannes, à six lieues de là, et lesquels fondèrent Venise comme chacun sait. Un autre a pensé que ces bons Vénètes vaincus par César élevèrent ces pierres à la suite de leur défaite, uniquement par esprit d’humilité et pour honorer César. Mais on en avait assez des cimetières, du serpent Python et du zodiaque ; on se mit en quête d’autre chose et on trouva un temple druidique. Le peu de documents authentiques que l’on ait sur cette époque, épars dans Pline et dans Dion Cassius, s’accordent à dire que les druides choisissaient pour leurs cérémonies religieuses des lieux sombres, le fond des forêts et leur vaste silence. Aussi comme Carnac est au bord de la mer, dans une campagne stérile où il n’a jamais poussé autre chose que les conjectures de ces Messieurs, le premier grenadier de France, qui ne me paraît pas avoir été le premier homme d’esprit, suivi de Pelloutier et de M. Mahé, chanoine de la cathédrale de Vannes, a décidé que c’était un temple des druides dans lequel on devait aussi convoquer les assemblées politiques.

Tout cependant n’était pas encore dit et ce fait acquis à la science n’eût pas été complet si l’on n’eût démontré à quoi servaient, dans l’alignement, les espaces vides où il ne se trouve pas de pierre. « Cherchons-en la raison, ce que personne ne s’est encore avisé de faire », s’est dit M. Mahé, et s’appuyant sur cette phrase de Pomponius Mela : Les druides enseignent beaucoup de choses à la noblesse qu’ils instruisent secrètement en des cavernes et en des forêts écartées, il établit, en conséquence, que les druides non seulement desservaient les sanctuaires mais y faisaient leur demeure et y tenaient des collèges. Puis donc que le monument de Carnac est un sanctuaire comme l’étaient les forêts gauloises (ô puissance de l’induction ! où pousses-tu le père Mahé, chanoine de Vannes et correspondant de l’académie d’Agriculture de Poitiers ?) il y a lieu de croire que les intervalles vides qui coupent les lignes des pierres renfermaient des files de maisons où les druides habitaient avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et où les principaux de la nation qui se rendaient au sanctuaire, aux jours de grande solennité, trouvaient des logements préparés. Bons druides ! excellents ecclésiastiques ! comme on les a calomniés, eux qui habitaient là si honnêtement avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et qui même poussaient l’amabilité jusqu’à préparer des logements pour les principaux de la nation.

Mais un homme est venu, enfin, qui, pénétré du génie de l’antiquité et dédaignant les routes battues, a osé dire la vérité à la face de son siècle. Il a su reconnaître en ce lieu les restes d’un camp romain, et précisément d’un camp de César qui n’avait fait élever ces pierres que pour servir d’appui aux tentes de ses soldats et pour les empêcher d’être emportées par le vent. Quelles bourrasques il devait faire autrefois sur les côtes de l’Armorique !

L’homme qui a restitué à César la gloire de cette précaution sublime s’appelait M. de La Sauvagère et était, de son métier, officier du génie.

L’amas de toutes ces gentillesses constitue ce qui s’appelle l’archéologie celtique, science aux charmes de laquelle nous ne pouvons résister d’initier le lecteur. Une pierre posée sur d’autres s’appelle un dolmen, qu’elle soit horizontale ou verticale ; un rassemblement de pierres debout et recouvertes sur leur sommet par des dalles consécutives, formant ainsi une série de dolmens, est une grotte aux fées, roche aux fées, table des fées, table du diable ou palais des géants, car, ainsi que ces maîtres de maison qui vous servent un vin identique sous des étiquettes différentes, les celtomanes, qui n’avaient presque rien à nous offrir, ont décoré de noms divers des choses pareilles. Quand ces pierres sont rangées en ellipse, sans aucun chapeau sur les oreilles, il faut dire : voilà un cromlech ; lorsqu’on aperçoit une pierre étalée horizontalement sur deux autres verticales on a affaire à un lichaven ou trilithe, mais je préfère lichaven comme plus scientifique, plus local, plus essentiellement celtique. Quelquefois deux énormes blocs sont supportés l’un sur l’autre, ne semblant se toucher que par un seul point de contact, et on lit dans les livres « qu’elles sont équilibrées de telle façon que le vent même suffit quelquefois pour imprimer au bloc supérieur une oscillation marquée », assertion que je ne nie pas (tout en me méfiant quelque peu du vent celtique), quoique ces pierres prétendues branlantes n’aient jamais remué sous tous les coups de pied que nous avons eu la candeur de leur donner ; elles s’appellent alors pierres roulantes ou roulées, pierres retournées ou transportées, pierres qui dansent ou pierres dansantes, pierres qui virent ou pierres virantes. Il reste à vous faire connaître ce que c’est qu’une fichade, une pierre fiche, une pierre fixée ; ce qu’on entend par haute borne, pierre latte et pierre lait ; en quoi une pierre fonte diffère d’une pierre fiette et quels rapports existent entre une chaire au diable et une pierre droite ; après quoi vous en saurez à vous seul aussi long que jamais n’en surent ensemble Pelloutier, Deric, Latour d’Auvergne, Penhoët et autres, doublés de Mahé et renforcés de Fréminville. Apprenez donc que tout cela signifie un peulvan, autrement dit un menhir, et n’exprime autre chose qu’une borne, plus ou moins grande, placée toute seule au beau milieu des champs ; les colonnes creuses du boulevard, vues du côté du trottoir, sont donc autant de peulvans placés là par la sollicitude paternelle de la police pour le soulagement des Parisiens, qui ne se doutent guère, misérables, en lisant l’affiche des capsules Mothes, qu’ils soient momentanément contenus dans un petit menhir. J’allais oublier les tumulus ! Ceux qui sont composés à la fois de cailloux et de terre sont appelés borrows en haut style, et les simples monceaux de cailloux, galgals.

Les fouilles que l’on a faites sous ces diverses espèces de pierres ont amené à aucune conclusion sérieuse. On a prétendu que les dolmens et les trilithes étaient des autels, quand ils n’étaient pas des tombeaux ; que les roches aux fées étaient des lieux de réunion ou en des sépultures et que les conseils de fabrique d’alors s’assemblaient dans les cromlechs. M. de Cambry a entrevu dans les pierres branlantes les emblèmes du monde suspendu dans l’espace, mais on s’est assuré depuis que ce n’était que des pierres probatoires dont on faisait usage pour rechercher la culpabilité des accusés, et qu’ils étaient convaincus du crime imputé quand ils ne pouvaient remuer le rocher mobile.

Les galgals et les borrows ont été sans doute des tombeaux, et quant aux menhirs, on a poussé la bonne volonté jusqu’à trouver qu’ils ressemblaient à des phallus ! D’où l’on a induit le règne d’un culte ithyphallique dans toute la basse Bretagne. O chaste indécence de la science, tu ne respectes rien, pas même les peulvans !

Pour en revenir aux pierres de Carnac, ou plutôt pour les quitter, ne demanderais pas mieux comme un autre que de les avoir contemplées lorsqu’elles étaient moins noires et que les lichens n’y avaient pas encore poussé. La nuit, quand la lune roulait dans les nuages et que la mer mugissait sur le sable, les druidesses errantes parmi ces pierres (si elles y erraient toutefois) devaient être belles il est vrai avec leur faucille d’or, leur couronne de verveine et leur traînante robe blanche, rougie du sang des hommes. Longues comme des ombres, elles marchaient sans toucher terre, les cheveux épars, pâles sous la pâleur de la lune. D’autres que nous déjà se sont dit que ces grands blocs immobiles peut-être les avaient vues jadis, d’autres comme nous viendront aussi là sans comprendre, et les Mahé des siècles à naître s’y seront le nez et y perdront leur peine.

Une rêverie peut être grande et engendrer au moins des mélancolies fécondes quand, partant d’un point fixe, l’imagination, sans le quitter, voltige dans son cercle lumineux, mais lorsque, se cramponnant à un objet dénué de plastique et privé d’histoire, elle essaie d’en tirer une science et de rétablir toute une société perdue, elle demeure elle-même stérile et plus pauvre que cette matière inerte à laquelle la vanité des bavards prétend trouver une forme et donner des chroniques.

Après avoir exposé les opinions de tous les savants cités plus haut, que si l’on me demande à mon tour quelle est ma conjecture sur les pierres de Carnac, car tout le monde a la sienne, j’émettrai une opinion irréfutable, irréfragable, irrésistible, une opinion qui ferait reculer les lentes de M. de La Sauvagère et pâlir l’égyptien Penhoët ; une opinion qui casserait le zodiaque de Cambry et mettrait le serpent Python en tronçons, et cette opinion la voici : les pierres de Carnac sont de grosses pierres.

Gustave Flaubert        Par les champs et part les Grèves 1847    Voyages Arléa 2007

Mais cinquante ans plus tard, pour des gens qui prenaient cette affaire beaucoup plus au sérieux que Gustave Flaubert, et avec une passion autrement plus développée, le discours sera tout autre :

La fresque des cavernes est donc probablement la première trace visible de la religion qui va désormais poursuivre sa commune route avec l’art. Comme lui, elle est née du contact de la sensation et du monde. Au début, tout, pour le primitif, est naturel, et le surnaturel n’apparaît qu’avec le savoir. La religion, dès lors, c’est le miracle, c’est ce que l’homme ne sait pas, n’a pas encore atteint, et, plus tard, dans les formes épurées, ce qu’il veut savoir et atteindre, son idéal. Mais, avant le surnaturel, tout s’explique dans la nature, parce que l’homme prête à toutes les formes, à toutes les forces, sa propre volonté et ses propres désirs. C’est pour l’attirer que l’eau murmure, pour l’effrayer que le tonnerre gronde, pour éveiller son inquiétude que le vent fait frémir les arbres, et la bête est, comme lui-même, remplie d’intentions, de malices, d’envie. Il s’agit de se la rendre favorable et d’adorer son image afin qu’elle se laisse prendre et manger. La religion ne crée pas l’art, c’est au contraire l’art qui la développe et l’assied victorieusement dans la sensualité de l’homme en donnant une réalité concrète aux images heureuses ou terribles sous lesquelles lui apparaît l’univers. Au fond, ce qu’il adore dans l’image, c’est sa propre puissance à rendre l’abstraction concrète, et, par elle, à accroître ses moyens de compréhension.

Mais la religion n’est pas toujours aussi docile. Elle a parfois des révoltes, et, pour établir sa suprématie, intime à l’art l’ordre de disparaître. C’est sans doute ce qui arriva aux époques néolithiques, soixante siècles peut-être après l’engloutissement, sous les eaux du déluge, de la civilisation du renne. Pour une cause qui n’est pas encore bien connue, l’air devient plus chaud, les glaces fondent. Les courants marins, sans doute, modifient leur chemin primitif, l’Europe occidentale se réchauffe et l’eau tiède des Océans, puisée par le soleil et entraînée par les vents vers les montagnes, croule en torrents sur les glaciers. L’eau ruisselle dans les vallées, les fleuves grossis noient les cavernes, les tribus décimées fuient le désastre, suivent le renne vers les régions polaires ou errent pauvrement à l’aventure, chassées de gîte en gîte par le déluge et la faim. Avec la lutte quotidienne contre les éléments trop forts, la dispersion des familles, la perte des traditions et des outils, le découragement vient, puis l’indifférence et la chute vers les degrés inférieurs de l’animalité, si péniblement gravis. Quand le milieu se fait plus clément, quand la terre sèche au soleil, quand le ciel s’éclaircit et que les glaciers remontés laissent l’herbe verdoyer et fleurir entre leurs moraines, tout est à reconstituer, l’outillage, l’abri, le lien social, la lente, l’obscure montée vers la lumière de l’esprit. Où sont les chasseurs de rennes, la première société consciente ? Le Moyen Age préhistorique ne répond rien.

Il faut attendre une autre aurore, pour révéler l’humanité nouvelle qui s’est élaborée dans sa nuit. Aurore plus pâle d’ailleurs, glacée par une industrie plus positive, une vie moins puissante, une religion déjà détournée de la source naturelle. Les armes et les outils de pierre qu’on trouve par millions dans la vase des lacs de la Suisse et de la France orientale, au-dessus desquels les tribus humaines reconstituées élevaient leurs maisons pour les mettre à l’abri des incursions ennemies, sont maintenant polis comme le plus pur métal. Gris, noirs ou verts, de toutes couleurs, de toutes tailles, haches, racloirs, couteaux, lances et flèches, ils ont cette profonde élégance que donne toujours l’adaptation étroite de l’organe à la fonction qui l’a créé. La société lacustre, qui fabriquait des étoffes et cultivait le blé, et avait su trouver le système ingénieux de l’habitation sur pilotis, offre le premier exemple d’une civilisation à tendances scientifiques prédominantes. L’organisation de la vie est certainement mieux réglée, plus positive, que dans les anciennes tribus de la Vézère. Mais rien n’apparaît de cet enthousiasme ingénu qui poussait le chasseur périgourdin à recréer, pour la joie des sens et la recherche des communions humaines, les belles formes mouvantes au milieu desquelles il vivait. Il y a bien, dans la vase, parmi les pierres polies, des colliers, des bracelets, quelques poteries, de nombreux témoignages d’un art industriel très avancé et répondant bien au caractère économique de cette société, mais pas une figure sculptée, pas une figure gravée, pas un bibelot qui puisse faire croire que l’homme des lacs avait pressenti la communauté d’origine et la vaste solidarité de toutes les formes sensibles qui peuplent l’univers.

Sans doute le contact des hommes retirés dans la cité lacustre, le contact bienfaisant avec l’arbre, la bête des bois, se faisait-il bien moins fréquent qu’aux temps de la pierre éclatée, sans doute étaient-ils moins sollicités par le spectacle du jeu vivant des formes animales. Mais il y a, dans cette abstention absolue à les reproduire, plus qu’un signe d’indifférence. Il y a une marque de réprobation et probablement d’interdiction religieuse. A la même époque apparaissent déjà en Bretagne, en Angleterre, ces sombres bataillons de pierre, menhirs, dolmens, cromlechs, qui n’ont pas dit leur secret, mais ne pouvaient guère signifier autre chose qu’une explosion de mysticisme, parfaitement compatible, d’ailleurs, surtout à une époque de vie dure, avec l’enquête positive que nécessite la lutte quotidienne pour le pain et l’abri. Le double, la forme première de l’âme, a fait son apparition derrière le fantôme matériel des êtres et des objets. Dès lors l’esprit est tout, la forme sera dédaignée, puis maudite, d’abord parce qu’on y voit la demeure du mauvais esprit, ensuite, et beaucoup plus tard, à l’aurore des grandes religions éthiques, parce qu’on y verra l’obstacle permanent de la libération morale, ce qui est, à tout prendre, la même chose. Même avant les vrais commencements de l’histoire apparaît, dans les groupements humains, ce besoin de rompre l’équilibre entre notre science et nos désirs, besoin peut-être nécessaire pour briser tout à fait une société fatiguée et laisser le champ libre à des races et à des conceptions plus neuves.

Quoi qu’il en soit, rien de ce qu’on a ramassé sous les dolmens, qui abritent aussi des haches de silex, quelques bijoux, et, dix ou douze siècles avant notre ère, les premières armes métalliques, casques, boucliers, épées de bronze et de fer, rien ne rappelle la forme animale, rien ne rappelle la forme humaine. Il y a bien, dans l’Aveyron, un menhir sculpté qui représente, avec une puérilité terrible, une figure féminine, il y a bien, à Gavrinis, dans le Morbihan, sur d’autres menhirs, des arabesques remuantes comme des rides à la surface d’une eau basse, ondulations, tremblements d’algues, qui doivent être des signes de conjuration ou de magie. Mais, à part ces quelques exceptions, l’architecture celtique reste muette. Nous ne saurons pas quelle est la force spirituelle qui a dressé ces énormes tables de pierre, érigé vers le ciel ces emblèmes virils, toute cette dure armée du silence qui semble être poussée seule du sol, comme pour révéler la circulation des laves qui le font tressaillir.

Avec les dernières pierres levées finit la préhistoire dans le monde occidental. Ce sont elles, aussi, qui en marquent la fin dans l’Inde, comme la disparition des silex taillés annonce, en Egypte, l’aube des temps où l’homme entre réellement dans l’histoire, qu’il va façonner en partie au lieu de la subir. On dirait que la connaissance et même le développement de l’aventure humaine sont liés à l’existence des œuvres d’art qui ne consentent pas à perdre les formes animées de vue. Une silhouette de mammouth à demi effacée sur la paroi d’une caverne, nous renseigne plus sur l’esprit de l’homme qui l’y a gravée en quelques heures, qu’une plaine couverte de mégalithes sur des foules qui ont mis des siècles à les y dresser. Tout symbolisme porte à vide, qui néglige d’emprunter la forme organisée pour y intégrer ses édifices spirituels, et la mathématique même n’éveillerait aucun écho dans les intelligences si les corps solides, les astres, les machines, n’étaient là pour en animer les formules au profond des témoignages sensuels qui nous en prouvent la fécondité. L’ornement géométrique, qui est une des manifestations primitives de l’art – et qu’on retrouve sur tant de bijoux et de poteries préhistoriques – est aussi le dernier terme de l’évolution des formes figurées qui tendent à se styliser à mesure que leur connaissance se spiritualise. Mais la virilité des races ne coïncide jamais avec cette tendance-là, passage souffreteux d’une civilisation décomposée à une civilisation naissante, qui s’emparera de nouveau de la forme viable pour manifester son amour. L’une de ces images primitives de porcin, antérieures probablement à l’arrivée des Romains en Espagne, l’un de ces bas-reliefs ingénus sculptés par l’artisan gaulois, parlent plus à nos sens, à nos cœurs, à notre esprit même, malgré la forme compacte du premier et la silhouette empâtée du second, que les stylisations humaines de l’Espagne troglodyte ou les symboles métaphysiques pétrifiés des plus anciens habitants de la Gaule. Il est bien évident que, pour la Gaule, bien peu de ces œuvres candides sont antérieures aux importations grecques et à l’appel au marbrier romain. Malgré tout, le motif seul est emprunté au marchand ou au conquérant : une sève y circule, épaisse et lente, mais vigoureuse, et prête, à la chute de l’Empire, à s’épanouir en rameaux verdoyants. Art ingénu, art anonyme, préhistorique encore d’un point de vue, puisque le peuple gaulois, obéissant toujours à cette destinée singulière qui fait de son pays la terre de la préhistoire par excellence – la plus riche en formes variées, fresques et ciselures des cavernes, outils et poteries des lacs, tables et monolithes des plaines fleuries de genêt -, a dans ce moment-là pour histoire celle que lui révèlent les Grecs ou à quoi consentent les Romains.

Élie Faure                Histoire de l’art  Denoël 1985 Première édition 1909

Les animaux à même de porter ou de tirer vont à nouveau redonner toute leur puissance aux nomades, surtout lorsque l’invention de la roue pleine, en bois, et du mors, feront du cheval le meilleur allié de l’homme :

La domestication du cheval, puis du renne, du dromadaire et du chameau, rendant aux nomades d’Asie le pouvoir qu’ils avaient un temps laissé aux paysans de Mésopotamie, confère à ces cavaliers du vent les moyens de dicter leur destin aux immobiles. La maîtrise par des pasteurs d’animaux capables de transporter de lourdes charges, de tirer des chariots et de porter des gens en armes, révolutionne le monde. Pour la première fois, l’homme peut voyager plus vite que son pas, transporter plus qu’il ne peut porter.

Jacques Attali        L’Homme nomade.      Fayard 2003

Dans les montagnes de l’Atlas, les hommes du pays berbère en se repliant dans les hauteurs, forcés par les Arabes, avaient forgé une somptueuse expression pour distinguer les nomades des sédentaires. Les premiers étaient appelés hommes de la lumière. Peau cuite de soleil, cuir durci par le vent, ils dormaient sous le ciel. Les seconds étaient les hommes de l’ombre car ils demeuraient à l’abri de leurs toits et leurs mauvais rêves ne s’échappaient jamais de la maison.

Sylvain Tesson     Sur les chemins noirs        Gallimard 2016

Il est même bien possible que le nombre important d’animaux domestiqués soit à l’origine de la suprématie de l’homme blanc pendant des siècles et soit à même d’expliquer la déconcertante facilité avec laquelle il parvient à conquérir tant le Mexique que l’Amérique du sud, au début du XVI° siècle. La proximité séculaire avec des animaux l’avait, en grande partie, immunisé contre les maladies que ceux-ci portaient :

Les microbes introduits outre-Atlantique avaient été transmis aux premiers agriculteurs du Croissant fertile par les animaux domestiqués près de quinze millénaires auparavant. Les microbes humains de la variole, rougeole, tuberculose ont leurs pendants chez les bovins et proviennent de ceux-ci. Des germes apparentés à ceux de la grippe et de la coqueluche ont été retrouvés chez les cochons, la volaille, les chiens. Il en va de même de ceux du paludisme, présent chez les oiseaux et les volailles de basse-cour. Et rappelons-nous, pour mémoire, les craintes engendrées par la récente menace d’une épidémie de grippe aviaire !

Tout au long de l’histoire qui les a amenés à conquérir l’Eurasie, les agriculteurs du Croissant fertile ont appris à apprivoiser ces épidémies initialement dévastatrices. Certains individus ont fabriqué des anticorps, sont devenus naturellement résistants favorisant ainsi la survie de leurs descendances. Plus tard, dans l’Europe du Moyen Âge, dans les premières villes la promiscuité fera que les épidémies resurgiront momentanément avec la peste noire bubonique qui, autour de 1 350, tuera 25 % de la population européenne.

Mais pourquoi les microbes des envahisseurs déciment-ils les autochtones et non pas les microbes autochtones américains qui tuent les Européens ? Après tout, les Indiens étaient chez eux. Ils vivaient en équilibre avec la terre de leurs ancêtres, maîtrisaient leurs propres maladies endémiques. La réponse est évidente : pas ou très peu d’animaux sauvages avaient été domestiqués dans le Nouveau Monde. Comme gros mammifère seulement le lama ou l’alpaga dans les Andes associé au dindon, au chien, au canard et au cochon d’Inde. Ces animaux n’avaient transmis que de rares microbes aux Indiens qui, à leur tour, en transmettront peu aux Espagnols. Peut-être celui de la syphilis, encore que son aire d’origine reste discutée.

En Amérique du Sud, le principal tueur a été le microbe de la variole introduit en 1 520 au Mexique par un esclave cubain, et autour de 1 525 au Pérou. Il faudra aux indigènes, qui n’ont jamais été confrontés à des germes aussi virulents, des dizaines d’années et plusieurs générations pour apprendre à leur résister. Encore aujourd’hui, ces maladies infectieuses déciment les tribus amazoniennes qui, pour la première fois, entrent en contact avec l’homme blanc.

Entre Espagnols, accoutumés de longue date à vivre avec les maladies transmises par le bétail, et Indiens des Amériques sans immunité naturelle contre ces épidémies, les vainqueurs étaient connus à l’avance.

Roland Trompette, Daniel Nahon               Science de la Terre, Science de l’Univers. Odile Jacob 2011

vers ~ 2850                 Gilgamesh règne sur la civilisation sumérienne, alors à son apogée – c’est l’Irak actuel -.

Ces peuples ont, avec les Égyptiens, inventé l’écriture : on a trouvé sur les sites de Djemdet-Nasr et d’Our, en Mésopotamie ainsi que dans l’enceinte du grand temple d’Uruk (aujourd’hui Warka), des tablettes d’argile en écriture cunéiforme pour gérer les deux principales ressources économiques : l’élevage et la culture céréalière, et cela n’est pas contradictoire avec les usages religieux, les temples servant de banques et de régies de la vie économique.

On commence par avoir des pictogrammes – on en compte à peu près 1 500 – qui représentent les faits de la vie courante, gerbes d’orge, bestiaux, personnages humains. En combinant plusieurs pictogrammes, on parvient à exprimer une idée : c’est alors l’idéogramme. Vers 3 000, les Sumériens vont inventer l’écriture phonétique en prenant le rébus comme principe de leur écriture. Pour désigner le mot chapeau, on associe le pictogramme du chat et celui du pot, et ainsi de suite. L’écriture sera dite cunéiforme parce qu’effectuée avec la pointe d’un roseau qui laisse sur l’argile une forme de coin.

Ils ont aussi inventé la roue, qui va révolutionner d’abord la poterie avec l’invention du tour, puis le transport, et l’araire aussi, qui par le sillon qu’elle trace permet de semer sans retourner la terre avec la houe : les rendements augmenteront notablement : les rendements augmenteront notablement. On y utilise déjà les hydrocarbures, qui affleurent en plusieurs endroits : bitume pour l’imperméabilisation des toitures et des digues, pour le calfatage des bateaux, pour la fabrication du mortier d’assemblage des briques et des pierres de construction, pétrole brut pour l’éclairage. Et quand on ne pouvait disposer de bateaux, on assemblait en radeau des outres gonflées sur lesquelles on se laissait aller au fil de l’eau : arrivés à destination, en aval, il ne restait plus qu’à dégonfler les outres qui retournaient au point de départ à dos d’âne !

L’accroissement de la population demande celui des surfaces cultivées, qui ne peut se faire qu’avec une augmentation de l’irrigation, laquelle, sous un climat chaud et sec, entraîne une accumulation progressive de sel dans les sols : du blé [8], les Sumériens vont passer à l’orge qui supporte mieux le sel, mais 1 700 ans plus tard l’orge aussi ne supportera plus l’augmentation de la salinité : c’en sera fait de la civilisation sumérienne.

Paradoxalement, les archéologues auront plus d’informations sur les périodes guerrières de cette Babylone que sur celle d’après Jésus-Christ : les tablettes d’argiles étaient jetées au fur et à mesure par les scribes et utilisées en remploi dans les constructions : lorsque l’ennemi venait à incendier ces cités, ces tablettes cuisaient et devenaient ainsi résistantes à l’usure du temps, ce qui bien sur, ne sera pas le cas du papyrus utilisé quelques 23 siècles plus tard.

Si l’écriture est née, de manière indépendante, dans trois régions seulement – le Croissant fertile, la Chine [9] et le Mexique -, ce n’est pas une coïncidence. En effet, ces régions représentent les premiers exemples de domestication végétale et animale, signe des sociétés capables d’évoluer… ce qu’on présente comme une invention a été en fait élaboré pendant des centaines, voire des milliers d’années.

Jared Diamond, université de Californie.        L’Histoire. Janvier 2001

Gilgamesh laissera une légende, l’Epopée de Gilgamesh [10], histoire d’un roi tyrannique et tempétueux qui règne sur la cité d’Uruk.

Il y est question d’une rivalité avec la lointaine cité d’Aratta, qui pourrait être localisée aujourd’hui en Iran, dans la vallée du Halil Rud, près du village de Jiroft, au nord du détroit d’Ormuz

Il y est aussi question d’un déluge qui ressemble fort à celui de la Bible. Mais la direction des vents indiqués le localiserait à l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate, sur le Golfe persique, là où Wooley a trouvé une couche d’argile de 3 mètres d’épaisseur en effectuant les fouilles d’Ur. Celui qui échappe au courroux divin s’appelle Utanapishtim et non Noé et c’est Ea, le dieu de la sagesse, acquis à la cause des hommes qui le prévient :

Homme de Shurupak, fils d’Abaratutu, abats ta maison, construis un bateau ! Renonce à tes richesses pour te sauver la vie ! Détourne-toi de tes biens pour te garder sain et sauf ! Mais embarque avec toi des spécimens de tous les animaux. Que le bateau que tu dois construire le soit selon des normes bien établies.

Utanapishtim construisit donc son bateau et dit :

Le cinquième jour, j’ébauchai sa forme. Sa base était de 12 iku [environ 3 500 m²]. Ses flancs avaient 10 gar [6 mètres environ]. Je lui donnai 6 étages. Dans le sens de la largeur, je le partageai en sept compartiments. Je disposais neuf cabines à l’intérieur. Je versai 6 sar de bitume dans le fourneau. Tout ce que je possédai en semence de vie, je le chargeai sur le bateau. J’embarquai des animaux divers et des ouvriers. Je montai dans le bateau et fermai la porte. Dès le premier reflet de l’aurore, des nuages noirs s’amassèrent. Adad y grondait. La colère d’Adad parvint jusqu’au ciel : tout ce qui était clair devint sombre durant six jours et six nuits. Le vent et le déluge faisaient rage, la tempête du sud détruisit le pays. Quand vint le septième jour, la tempête du sud et le déluge furent vaincus dans la bataille qu’ils avaient conduite comme une armée. La mer se calma et se tut, l’ouragan et le déluge cessèrent. Et toute l’humanité s’était transformée en glaise. Les champs avaient pris la forme régulière d’un toit. J’ouvris le soupirail et ma figure fût illuminée. Le bateau se posa  sur la montagne Nisir. La montagne Nisir reçut le bateau et l’empêcha de rouler.

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Les premiers mythes de Sumer, tels qu’ils sont parvenus jusqu’à nous, portent sous leur vernis patriarcal de surface qui fait l’apologie du combat victorieux des héros et des Dieux contre le Monstre, symbole de chaos (alias la Déesse qu’on démonise), une strate originelle enfouie, qui émane ouvertement de la culture du divin féminin… puisqu’elle raconte ces mêmes terribles affrontements, mais vus et vécus du coté de l’agressé, c’est-à-dire du peuple de la Déesse, qui voit émerger la barbarie suprême avec ces héros, et ces Dieux venus supplanter par la force des armes sa très antique Mère divine, pilier du monde jusque là.
Car il en est des textes exactement comme des strates d’occupations successives dans les sols : les derniers occupants sont venus enfouir les traces des occupations antérieures.
Il apparaît ainsi que les vainqueurs sont venus recouvrir la trame originelle des écrits, qui racontait l’ébranlement des assises du monde et la fin tragique de l’antique culture attaquée. Ils sont venus plaquer, par-dessus ce récit pathétique, leurs chants de triomphe, qui transforme leur usurpation des pouvoirs… en une sainte croisade pour que triomphe le Bien, à savoir leur propre idéologie ainsi légitimée.
Sous ces chants de victoire apparaît en effet clairement la strate originelle qui est, au contraire, une lamentation sur la Déesse attaquée par ces mêmes héros guerriers dont la strate postérieure vient  exalter la victoire.
Strate postérieure qui n’est d’ailleurs, la plupart du temps, que grossièrement plaquée sur le récit originel, auquel elle vient se juxtaposer sans grand souci de logique.
On verra ainsi percer, au beau milieu de la strate  patriarcale consacrée à l’apologie du héros que l’idéologie conquérante veut promouvoir (Gilgamesh, Dumuzi, Baal, Ninurta, etc.), le thème situé aux exacts antipodes de la Vengeance de la Déesse, c’est-à-dire de la résistance de l’antique culture attaquée, qui se défend en châtiant ce même héros, perçu comme un usurpateur.
Les mythes de Sumer, et là est leur contribution considérable à la connaissance de notre histoire, nous permettent alors, […] d’assister au début de la gigantesque lutte armée qui a conduit, voici plus ou moins 5 000 ans au Proche Orient, à la plus formidable inversion des valeurs : l’humanité passant du règne de la Mère divine, matrice de l’univers, à celui du Père tout-puissant dominant la Création.
[…] Les diverses mythologies du monde font toutes mention de temps de chaos accompagnant les guerres de conquête patriarcale, « avant que le Ciel  ne soit séparé de la Terre », c’est-à-dire avant que le féminin, identifié à la Terre, ne soit rivé à l’En-bas et séparé de l’En-haut (du divin) investi par le viril, identifié au ciel. Ce qui témoigne du fait que les peuples de la Déesse ont partout lutté farouchement, comme ce fut le cas à Sumer, pour défendre leur culture attaquée. L’ordre patriarcal, asséné par la force et la ruse, ayant connu d’innombrables reculs avant son implantation définitive

Françoise Gange              Les Dieux menteurs.     La Renaissance du Livre 2001

La Bible, dont la rédaction ne pouvait échapper au cadre des grand mythes de l’époque, en est directement inspirée et son tout premier récit, – celui de la Genèse – donne lieu à une très curieuse situation : deux récits de la Création, comme si l’auteur avait biffé le premier pour en écrire un second, puis, finalement n’avait pu de résigner à mettre le premier à la corbeille, avec une espèce de prudence de Normand disant : dans cette grande affaire, je ne sais pas actuellement qui va finir par avoir le dessus, donc gardons deux fers au feu ; les générations futures choisiront ce qui leur convient. Ainsi l’on a dans le premier récit :

Dieu créa l’homme à son image,
A l’image de Dieu il le créa,
Homme et femme il les créa.

Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur le poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre ».

Et, dans le deuxième récit :

Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant.

Yahvé Dieu planta un jardin en Eden, à l’orient et il y mit l’homme qu’il avait modelé. Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèce d’arbres séduisants à voir et bons à manger, et l’Arbre de vie au milieu du jardin, et l’Arbre de la connaissance du Bien et du Mal.

Yahvé Dieu  prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder. Et Yahvé Dieu fit à l’homme ce commandement : « Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort.

Yahvé Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie. »

Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné. L’homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages, mais, pour un homme, il ne trouva pas d’aide qui lui fut assortie. Alors Yahvé Dieu fit tomber un profond sommeil sur l’homme, qui s’endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. Puis, de la côte qu’il avait tiré de l’homme, Yahvé Dieu façonna une femme, et l’amena à l’homme. Alors celui-ci s’écria :

A ce coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair !
Celle-ci sera appelée «  femme », car elle fut tirée de l’homme, celle-ci ! »
C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair. Or tous deux étaient nus, l’homme et sa femme, et  ils n’avaient pas honte l’un devant l’autre.

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Dans la première version, l’homme et la femme sont créés simultanément, ce qui entraîne l’idée de liberté et d’égalité de l’un par rapport à l’autre. Dans la deuxième, la femme apparaît subordonnée à l’homme. L’homme est premier de toute la création, la femme lui est adjointe comme une aide.
Il existe une tradition talmudique exposée et développée dans un passage du livre kabbalistique, « l’Alphabet de Ben Sirah », qui se penche sur cette difficulté née de la coexistence des deux récites de la Création.
D’après cette tradition, Eve n’est que la deuxième femme d’Adam. La première femme, correspondant au premier récit, égalitaire, de la Création, ayant pour nom Lilith. Première femme très différente d’Eve et même aux exacts antipodes.
[…] On remarquera que c’est Eve, femme de la deuxième version de la création, qui a été retenue pour figurer dans la tradition judéo-chrétienne de la femme primordiale.
Le premier scénario de la Création -« Homme et Femme il les créa »-, bien que figurant en premier lieu dans la Génèse, a été occulté. Juxtaposé au deuxième, il est resté inactivé et comme invisible. Tout s’est passé comme si, ayant pourtant sous les yeux cette contradiction apparemment inexplicable entre les deux récits antagonistes, les générations de lecteurs encouragés par les exégètes officiels n’avaient lu que la deuxième version. On peut sans trop d’audace émettre l’hypothèse que le premier récit de la création, avec le personnage égalitaire de Lilith, gênait la vision patriarcale (homme dominant, femme dominée) qu’on voulait imposer. On a donc gommé la difficulté en se rendant aveugle à cette première version (qui figure pourtant à la première place) et en promouvant comme  vérité la deuxième version, inégalitaire : Adam crée en premier et Eve issue de lui et relative à lui comme l’indique le terme « aide » qui la définit.

Françoise Gange        Les Dieux menteurs    La Renaissance du Livre      2001

En 2009, Régis Debray n’hésitait pas à déclarer, dans une conférence tenue le 9 juin à Montpellier : Abraham ? Moïse ? Il n’est plus personne d’un peu sérieux aujourd’hui pour convenir de la réalité de leur existence : ce ne sont que des mythes, et d’ailleurs c’est très bien comme ça.

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[…]      Il n’y a pas lieu de douter de l’existence historique de David et de Salomon. En revanche, il y a de fort bonnes raisons de remettre en question et la datation et l’étendue et la splendeur de leur royaume. En l’absence d’un vaste empire, en l’absence de grands monuments, en l’absence d’une magnifique capitale, quelle pouvait être la nature du royaume de David ?

[]    L’intégrité de la Bible et, en fait, son historicité, ne se fondent pas sur les preuves historiques d’événements ou de personnages donnés, comme le partage des eaux de la mer Rouge, les sonneries de trompettes qui abattirent les murs de Jéricho, ou David tuant Goliath d’un seul jet de fronde. Le pouvoir de la saga biblique repose sur le fait qu’elle est l’expression cohérente et irrésistible de thèmes éternels et fondamentaux : la libération d’un peuple, la résistance permanente  à l’oppression, la quête de l’égalité sociale, etc. Elle exprime avec éloquence la sensation profonde de posséder une origine, des expériences et une destinée communes, nécessaires à la survie de toute communauté humaine.

En termes purement historiques, nous savons maintenant que l’épopée de la Bible a émergé dans un premier temps en réponse aux pressions, aux difficultés, aux défis et aux espoirs vécus par le peuple du minuscule royaume de Juda, pendant les décennies qui ont précédé son démantèlement, ainsi que par la communauté encore plus réduite du Second Temple de Jérusalem, pendant la période postexilique. La plus grande contribution offerte par l’archéologie à une meilleure compréhension de la Bible est peut-être celle-ci : que des sociétés aussi réduites et isolées, relativement pauvres, comme l’étaient le royaume de Juda de la monarchie tardive et le Yahud postexilique, ont été capables de produire les grandes lignes de cette épopée éternelle en un laps de temps aussi court. Une telle compréhension est fondamentale. En  effet ce n’est qu’à partir du moment où nous percevons quand et pourquoi les idées, les images et les événements décrits dans la Bible en vinrent à être tissés ensemble avec une telle dextérité que nous pouvons enfin apprécier le véritable génie et le pouvoir constamment renouvelé de cette création littéraire et spirituelle unique, dont l’influence fut tellement considérable dans l’histoire de l’humanité.

Israel Finkelstein, Neil Asher Silberman             La Bible dévoilée              Gallimard 2001

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[1] Des recherches de 2017 dans les grottes du poisson bleu, dans le Yukon, au Canada, situent à 24 000 ans av J.C. des os de caribou et de cheval auxquels aurait été associé nécessairement l’homme.

[2] l’agriculture existait aussi en Amérique du Sud, dans le nord du Pérou : en 2007, on a retrouvé des graines de courges et de coton vieilles de 9 200 à 5 500 ans, des cacahuètes de 7 600 ans, dont on peut prouver qu’elles ont été cultivées (Université Vanderbilt)

[3] …90 m pour les uns… 120 pour les autres

[4] en janvier 2006, c’est sous les auspices de Viracocha, l’Être suprême des Incas, de Taïta Inti, le Père Soleil, et de Pachamamma, la Terre Mère  qu’Evo Morales Aïma fût intronisé premier président indien de la Bolivie, sur le site sacré de Tiwanaku aux nombreux mégalithes, sur les bords du lac Titicaca. Tiwanaku est la capitale sacrée de la Bolivie, du Pérou et de l’Equateur.

[5] Donc l’intolérance au lait animal est une vieille affaire. Passé l’âge de trois ans correspondant au sevrage du lait maternel, l’homme ne produit plus de lactase, l’enzyme qui nous permet de digérer le lactose du lait. Le lait de la vache, c’est pour le veau, point barre … La consommation de lait animal est donc venue avec l’élevage, au néolothique.

[6] du temps aussi pour… travailler à la construction des temples et sanctuaires.

[7] statues… lorsqu’elles sont sculptées sur les deux faces, stèles quand elles ne le sont que sur une face.

[8] qui était probablement  ce que l’on nomme aujourd’hui le kamut, qui donne sur des terres semi-arides comme le Montana ou le Dakota ou encore le Canada frontalier, mais qui ne vient pas en France. Les grains sont de 2 à 3 fois plus gros que celui du blé dur. Le Montana, cet État où les giboulées se manifestent douze mois sur douze et dont les habitants disent : Si tu n’aimes pas le temps qu’il fait dans le Montana, attends donc cinq minutes.

[9] Chine, où le support de l’écriture était les plus souvent du bambou, sous forme de tablettes d’environ 25 cm de long sur 1 cm de large, reliées par des lanières de cuir ou de soie, et parfois, cette soie  était elle-même le support.

[10] … dont il existe de nombreuses versions : Ninive, Babylone, Assur, Sippar, Nimrud, Sultan Tepe, Nippur, anatolienne,  akkadienne.


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 27 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

vers ~ 2 770                         Imhotep [1], grand prêtre d’Héliopolis, chancelier du roi de Basse Égypte, premier ministre et génial architecte du roi Djoser, construit la première pyramide à degrés (6) sur le plateau de Saqqarah, proche de la future Memphis, à la naissance du delta, en basse Égypte. Il emploie du calcaire blanc de Tourah ; c’était en fait un tombeau construit tel un escalier monumental vers le dieu Rê, au ciel. Il pratique aussi la médecine, l’astronomie et écrit un recueil d’enseignements moraux : les Instructions, qui marquent un progrès fondamental de la langue : les phrases sont construites, avec sujet, verbe et complément. Il sera plus tard adoré comme un dieu issu de Ptah, le dieu de la Terre émergée qu’il façonna sur un tour de potier.www.saqqara.culture.gouv.fr

Les pyramides à degré de Sakkara, si étrangement semblables à celles du Yucatan (mais que le sang des victimes ne souilla point), nous révèlent l’Égypte naissante, vieille de six mille ans. Au grand désespoir des Grecs, on y a mis au jour cet hiver des colonnes cannelées à chapiteau dorique, de vraies colonnes grecques, mille ans avant le Parthénon, ce qui bouleverse toute l’histoire de l’architecture… Qui croit encore aujourd’hui que la liste des trente pharaons connus épuises les annales de l’Égypte ? Au premier d’entre eux, l’Égypte était déjà douée d’un art, d’une écriture, d’une religion, d’une civilisation incomparables, et ce qui émerge permet de deviner un passé très lointain chargé de traditions disparues ; on rêve à l’Atlantide et plus loin encore à cette race de demi-dieux des temps héroïques.

Paul Morand                   D’Alexandrie au Caire 1931

Très tôt, les Égyptiens ont accordé plus d’importance à assurer la pérennité de leur vie outre-tombe qu’à l’acquisition de richesses matérielles. Toutefois, pour exprimer aussi abondamment leur vie, ils ne manquaient pas de ressources : granit rose dans les carrières d’Assouan[2], grès en Haute Égypte, schiste au Ouadi Hammamat (piste en Haute Égypte vers la Mer Rouge) albâtre à Hatnoub, calcaire surtout au nord, et encore : basalte, diorite, serpentine, porphyre, stéatite. Le limon du Nil permettait une fabrication facile de la brique. Et parmi les métaux, de l’or, bien sur (au Sinaï), mais aussi du cuivre et des pierres précieuses : malachite, turquoise, émeraude, améthyste, cornaline, jaspe de Nubie, lapis-lazuli, tribut de l’Asie. Pour construire les traîneaux à même de transporter les matériaux, ils allèrent jusqu’à l’actuel Liban se fournir en cèdre. Et tout cela avec un calendrier serré : la fonction même de tombeau impliquait un délai très court entre la décision de construire et la fin des travaux. On décidait de construire quand le souverain montait sur le trône et on ne pouvait s’accorder un délai de plus de vingt ans pour terminer le tout : c’était une véritable course contre la montre ! Et donc on construisait exactement comme on avait conçu le monument. Tout cela n’a pas grand-chose à voir avec nos chantiers de cathédrales, 36 siècles plus tard, pour lesquels il n’y avait pas cet aspect d’urgence, et donc qui permettait de laisser évoluer le projet initial en fonction des progrès techniques et de conceptions apparus pendant la durée de construction.

~ 2 737                                  Shen Nung, empereur de Chine, se repose à l’ombre d’un théier sauvage quand quelques feuilles tombent dans sa boisson préférée : de l’eau bouillie. Après l’avoir bue, il ressent immédiatement les bienfaits de cette infusion : Le thé éveille les humeurs et les pensées sages. Il rafraîchît le corps et apaise l’esprit. Si vous êtes abattu, le thé vous rendra force.

Le principe de l’infusion, et même de la décoction était né. Après avoir consommé pendant plusieurs années cette boisson, le même empereur inventa la charrue.

La civilisation chinoise, civilisation essentiellement agricole, civilisation des labours, est née du lœss du nord-ouest et des alluvions du nord-est, comme la civilisation égyptienne ou la civilisation babylonienne sont nées du limon du Nil ou du limon mésopotamien.

[…] Une autre divinité est le Comte du Fleuve, c’est à dire du fleuve Jaune. Par ses crues périodiques, par le dépôt de son limon, il faisait la richesse de la glèbe avoisinante comme la crue du Nil faisait la fortune de l’Égypte. Mais le fleuve Jaune restait un bienfaiteur redoutable dont les débordements et, sur son cours inférieur, les divagations, pouvaient à chaque instant causer d’effroyables désastres. Il devait être incessamment surveillé, précautionneusement endigué, assagi par des canaux de dérivation. Une des fonctions essentielles du roi chinois, comme du pharaon égyptien ou du souverain mésopotamien, consistait dans ce métier d’ingénieur hydraulicien, constructeur de canaux d’irrigation, de barrages et de digues. En dépit de ces précautions constantes, on ne pouvait se fier au fleuve. Ville et bourgades évitaient l’immédiate proximité de ses rives. Pour apaiser le Comte du Fleuve, on lui sacrifiait chaque année un certain nombre de jeunes gens et de jeunes filles précipitées dans le flot.

René Gousset, Sylvie Renaud-Gatier                 L’Extrême Orient 1956

Le labour est l’une des plus anciennes et des plus précieuses inventions de l’homme ; mais bien avant qu’il n’existât, la terre était en fait régulièrement labourée, et continue d’être ainsi labourée par les vers de terre.

Charles Darwin

~ 2 600                   Les Incas consomment déjà du chocolat. Les Aztèques y viendront aussi, plus tard : il faut croire que c’était alors monnaie courante puisqu’ils se servaient de fèves de cacao pour payer leurs impôts. Et chocolat vient de l’aztèque tchocolatl qui signifie boisson des dieux.

vers ~ 2 540              Les pyramides de Khéops, Khéphren, Mykérinos, sur le plateau de Gizeh, sont construites sous la IV° dynastie. Khéops est la plus grande : 147 m de haut [137, si l’on soustrait le pyramydion détruit] et 230 m de coté. Jusqu’en 1880, elle aura été le plus haut monument du monde, alors détrônée par la cathédrale de Köln [Cologne], puis d’Ulm en 1890.

Hérodote voudra prendre pour argent comptant ce que racontait alors le populaire : Khéops réduisit le peuple à la misère la plus profonde. D’abord il ferma tous les temples et interdit aux Égyptiens de célébrer leurs sacrifices ; ensuite il les fit tous travailler pour lui. Il aurait prostitué sa propre fille pour financer la construction de sa formidable tombe… Khéphren imita son prédécesseur en tout.

L’emplacement précis de la chambre du pharaon dans cette pyramide fera l’objet de nombreuses controverses, puisqu’en fait on a dénombré 3 chambres funéraires : dès le IX° siècle, les pilleurs de tombe s’en étaient occupés ! et en ce début de XXI° siècle, la controverse dure toujours.

La datation de ces trois pyramides est fréquemment contestée : d’aucuns les prétendent beaucoup plus anciennes, leur positions respectives reprenant avec précision celle du baudrier d’Orion il y a 10 450 ans. D’autre part, l’évidente érosion fluviale et pluviale qui a attaqué le corps du Sphinx de Gizeh, ne pourrait avoir été postérieure à ~10 000 ans, car les eaux n’ont alors plus jamais été aussi hautes. La tête du sphinx est très petite par rapport au corps et suggère qu’elle ait été retaillée une ou plusieurs fois après la réalisation initiale. Autre donnée pour laquelle on n’a pas d’explication plausible : l’exceptionnelle brièveté de la durée des travaux : 20 ans ! [les Mayas ont eu besoin de 150 ans pour édifier la pyramide de Teotihuacán, près de Mexico et elle est deux fois moins haute]

De façon générale les problèmes de datation en ce qui concerne l’Égypte ancienne demandent que soient connues leur façon de compter… qui n’était pas la nôtre, loin s’en faut :

Les Égyptiens n’écrivaient pas leur histoire selon nos canons ; la démarche que nous connaissons n’apparaît chez eux qu’à partir de l’ère ptolémaïque (après 332 av. J.-C), sous l’influence des historiens grecs. Le début de chaque règne est considéré comme la répétition de la création d’une Égypte unifiée et marque le commencement d’une nouvelle ère qui prend fin au décès du souverain. Le processus se répète avec l’avènement du pharaon suivant. Notre appréhension des différentes périodes de l’histoire égyptienne est inspirée des travaux de l’historien ptolémaïque Manéthon, que nous connaissons uniquement au travers de citations d’autres auteurs. Manéthon travaille à partir de documents anciens, qu’il ne maîtrise pas toujours. Il répartit les pharaons égyptiens en 31 dynasties, réunies en sous-groupes sur lesquels on fonde, au XIX° siècle, la division entre Ancien Empire, Moyen Empire et Nouvel Empire. Ces divisions sont associées à des périodes de prospérité et séparées par des phases de troubles politiques et de stagnation (connues comme les première, deuxième et troisième périodes intermédiaires). Le terme Basse Époque, qui véhicule, faussement, une idée de déclin, désigne les derniers temps de l’Égypte antique.

Pour donner des dates précises, les Égyptiens se réfèrent à l’année du règne du pharaon au pouvoir, suivie du nom de la saison (une année en compte trois – akhet (inondation), peret (hiver) et shemu (été) -de quatre mois chacune), du mois de la saison en question (premier, second, etc.), puis du jour du mois (un mois compte trente jours). L’an 1 correspondant à la première année du règne de chaque pharaon, il importe de savoir de quel souverain il s’agit. La reconstitution des chronologies s’avère donc difficile, sauf si l’on connaît la durée du règne de chaque pharaon. Les anciens Égyptiens eux-mêmes ont du mal à s’y retrouver. Ils se soucient peu de l’aspect historique de la chose, les listes des rois successifs répondant à des besoins administratifs et religieux. La nomenclature la plus importante qui nous soit parvenue est le papyrus de Turin. Établie sous le règne de Ramsès II (1279-1213 av. J.-C), elle comprend le nom de tous les pharaons qui ont précédé ce dernier et la durée de leur règne. Ce document est malheureusement fort endommagé, et de nombreux fragments ont été égarés.

D’autres détails chronologiques (par exemple, la relation entre les différents souverains appartenant à un même groupe) peuvent être déduits à partir de monuments ou de textes citant le nom de plus de deux rois ayant régné successivement (comme les récits d’un fonctionnaire retraçant sa carrière), ou en faisant le lien entre différentes constructions, ou encore par d’autres moyens similaires.

Il est donc extrêmement difficile d’établir une chronologie absolue, en particulier avant notre ère. Les dates obtenues par divers systèmes de calcul peuvent sembler justes, mais il faut compter, pour le début de l’histoire égyptienne, vers 3000 av. J.-C, une marge d’erreur pouvant aller jusqu’à une centaine d’années. Celle-ci diminue cependant au fur et à mesure que l’on approche de la Basse Époque, et les datations peuvent être considérées comme certaines à partir du VII°siècle av. J.-C. Fort heureusement, la mention de certains phénomènes astronomiques associés à une année du règne d’un pharaon, à une saison, à un mois ou à un jour particulier permet aussi de dater un événement avec précision. En revanche, les méthodes scientifiques modernes, et notamment la datation au carbone 14, ne permettent pas de déterminer la période de construction des monuments, mais seulement de confirmer leur âge supposé. Il faut dire que la technique du radiocarbone devient plus perfectionnée et plus précise au fil des ans. Les termes empires, périodes intermédiaires et dynastiques sont très répandus parmi les égyptologues, bien qu‘ils ne correspondent pas toujours à la réalité historique.

Le papyrus de Turin, qui mentionne les noms de plusieurs rois égyptiens et précise la durée de leur règne, est la copie d’un document initialement établi pour des besoins administratifs. D’autres listes de pharaons nous sont connues, mais elles sont sélectives et ne comprennent que des noms royaux ; elles étaient généralement dressées pour faire le lien avec des ancêtres célèbres. Les trois listes les plus connues ont été retrouvées dans le temple de Séthl I° (1290-1879 av. J.-C), dans celui de Ramsès II (1279-1213 av. J.-C.) à Abydos (ci-dessous) et dans la tombe d’un dignitaire du nom de Tenry, contemporain de Ramsès II, à Saqqarah.

Les phénomènes astronomiques fournissent des repères permettant d’établir une Chronologie absolue pour une partie de l’histoire égyptienne. Il existe ainsi des mentions du lever héliaque de Sirius, qui marque le début de l’année agraire et de la crue du Nil, en relation avec la septième année du règne de Sésostris III (1830 av. J.-C.) ou la neuvième année du règne d’Amenhotep I° (mais la datation est moins précise dans ce cas, se situant entre 1508 et 1503 av. J.-C.-). Ces repères permettent de dater précisément un événement, tout en sachant que la date retenue peut varier selon que l’étoile a été observée depuis un endroit ou un autre. Les premières estimations peuvent cependant être corroborées par la coïncidence de certains phénomènes lunaires.

Jaromir Malek        Les trésors de l’Égypte ancienne. National Geographic 2014

Les hiéroglyphes abondants des tombeaux des pharaons combinent idéogrammes (signes-idées) et phonogrammes (idées-sons) : ils se lisent dans quatre sens : horizontalement, de gauche à droite et inversement, verticalement. Mais ces caractères sont réservés aux monuments religieux : de maniement complexe, – on en compte de 700 à 800 ! – ils ne peuvent s’adapter à un usage quotidien, et donc, parallèlement se développent des écritures rapides et simplifiées appelées tachygraphies, parmi lesquelles le hiératique, puis, à partir du VII° siècle av. J.C. le démotique ; ils sont tracés au pinceau sur des éclats de calcaire ou des tessons de poterie, les ostracas, plus rarement sur du papyrus, d’un coût trop élevé.

Des inscriptions sur des tombeaux de Saqqarah, datant de la V° dynastie, font mention du foie gras (d’oie). Les Égyptiens avaient observé que les oies et les canards sauvages se gavaient naturellement avant leur migration et c’est ainsi qu’à l’aube du III° millénaire ils découvrirent le foie gras, en gavant les grues du Nil avec des figues, tâche qu’ils confièrent aux Juifs, leurs esclaves. Ces derniers intégreront cette expérience à leur tradition : cette matière grasse remplaçait avantageusement le saindoux, impropre à la consommation. La figue, nourriture d’origine, qui se dit ficus en latin, est à l’origine du mot foie, l’organe anatomique. Le produit cru, acquit une telle réputation qu’il traversera l’histoire sans jamais tomber dans l’oubli : Rome, le Moyen Age, la cour des rois etc…

~ 2 500                                Une civilisation dite dravidienne se met en place dans la vallée de l’Indus, autour d’un pouvoir central, relativement urbanisée, développant des réseaux hydrauliques permettant de faire face aux crus et décrus du fleuve. Elle va disparaître assez brutalement, sept cents ans plus tard, sans que l’on sache exactement pourquoi sinon que ce fût soudain : la dernière couche archéologique de Mohenjo-Daro, ville découverte en 1920, sur la rive droite de l’Indus, à l’ouest de Khairpur, montre que les derniers habitants de la ville ont tous connu une mort violente. Les rues y étaient à angle droit, les maisons possédaient souvent balcon, salle de bains. On y trouva des bijoux, des sceaux gravés. Certains caractères de l’écriture des Dravidiens ont une ressemblance avec ceux des Ibères, Pelasgiens, Étrusques, Libyens, Hittites et Sumériens.

Antérieurement à cette civilisation, on a trace de communautés dont la langue appartenait probablement au groupe des langues munda, directement apparentées aux plus anciennes couches de la population de la Birmanie, Malaisie, Indochine, Ceylan, Célèbes, Sumatra ainsi que des anciennes populations d’Australie. Le groupe des langues munda est le plus largement répandu sur la terre. On en trouve la trace de l’île de Pâques, au sud, jusqu’au Panjab au nord.

Les rapports entre l’Inde et le Proche Orient, entre le sixième et le premier millénaire avant notre ère, sont évidents. Des pierres précieuses, les amazonites, venant des Nilgiri [Inde du sud] ont été trouvées à Our dès la période Jemdet Nasr [antérieure à 3 000 av. J.C.]. Des sceaux indiens se retrouvent à Bahrein et en Mésopotamie, dans les couches présargoniques antérieures à 2 500 av. J.C. On trouve également des traces de coton indien, et il y a des indications archéologiques de commerce par mer avec l’Inde, dans la période de Larsa [2 170 à 1 950 avant notre ère]. Les poutres du temple de la Lune, à Our en Chaldée, et celles du palais de Nabuchodonosor [VI° siècle av. J.C.], étaient en bois de tek et de cèdre venant du Malabar. En Belouchistan, les couches de civilisation pré-Mohenjo Daro, où l’on trouve des poteries de type mésopotamien, remontent à 3 400 ou 3 200 avant Jésus-Christ.

Alain Daniélou Histoire de l’Inde Fayard 1985

Les nombreux motifs de l’art indien antérieurs à l’influence hellénistique ont un caractère nettement ouest-asiatique, suggérant des parallèles avec les cultures sumérienne, hittite, assyrienne, mycénienne, crétoise, troyenne, lykienne, phénicienne, achéménide et scythe.

A.K. Coomaraswamy History of Indian and Indonesian Art.

Les Anciennes chroniques – Puranas – , se réfèrent à l’histoire, la cosmologie et la religion préaryenne : généalogies remontant jusqu’au VI° millénaire av. J.C., des rois aussi bien que des sages, mais aussi des informations sur les guerres, les villes, les coutumes, le droit, les sciences et les arts. On compte 18 Puranas principaux et 18 secondaires. A lui seul, le Skanda Purana est en 20 volumes. Contrairement aux Védas, apanage d’une classe très limitée de prêtres, les Puranas étaient et sont restés le fond de la littérature religieuse populaire des tous les Indiens, à l’exception des Munda. Ils représentent l’ancienne tradition, commune à tout le peuple indien, et qui survécut à l’invasion aryenne et finalement l’assimila.

[…] La religion de la civilisation de l’Indus comprend le culte de la Mère et celui de Shiva, dont on retrouve des emblèmes phalliques, identiques à ceux qui sont en usage aujourd’hui, et des images dans une posture de yoga. On se rappellera que dans l’hindouisme, le yoga est une discipline créée par Shiva, et qu’il a conservé un caractère strictement shivaïte dans sa philosophie et dans sa technique, tendant à sublimer et utiliser à des fins spirituelles et magiques les énergies sexuelles. Il s’agit là de formes et de pratiques religieuses tout à fait inconnues des Védas et des Aryens. Le mot shiva veut seulement dire « favorable ». C’est un adjectif qu’on utilise pour éviter de prononcer le nom magique du dieu.

[…] Un familier des rites, symboles et fêtes shivaïtes, reconnaît aisément des survivances évidentes dans le rituel des grandes religions, ainsi que dans les coutumes de tous les peuples, qu’il s’agisse des pardons bretons, des rites druidiques, des récits légendaires, des carnavals ou des danses, rites et superstitions populaires. La plupart des rites dionysiaques décrits par les auteurs grecs existent encore aujourd’hui dans l’Inde.

Alain Daniélou               Histoire de l’Inde    Fayard 1985

Les connaissances sur la civilisation de l’Indus, dite aussi civilisation harappéenne, progressent très lentement, pourtant elle est exemplaire : pas de palais, pas de temple ni d’idole, très peu d’armes, pas de fortification. Une société non-violente, qui est pourtant en relation commerciale avec de puissants voisins, la Chine et la Mésopotamie. Des serpents sacrés, des déesses et des figurines de femmes se retrouvent sur des sceaux et font penser aux Divinités-Mères. Rien ne révèle la présence d’un pouvoir central, mais en revanche, la spiritualité semble avoir une place importante et pourrait avoir été à l’origine du yoga, bien avant les Lois de Manu, expression du nouveau pouvoir sans partage des mâles. Le cœur de cette civilisation très sophistiquée, Moenjodaro, la plus grande ville connue de la haute Antiquité, date du IV° millénaire av J-C. Les Harappéens savaient que la terre était ronde, et ils avaient calculé la bonne distance terre-soleil et  terre-lune. Une civilisation qui a disparu vers 1800 avant notre ère.

La civilisation de l’Indus était à forte tendance urbaine et ressemblait très peu à celle décrite dans les Vedas aryens, qui avait un caractère pastoral. Peu d’éléments d’une civilisation aussi manifestement urbaine (par exemple, les structures des temples, système de collecte des eaux usées) sont décrits dans les Vedas. Elle ignorait totalement le cheval, alors que cet animal est présent dans les Vedas. Une divinité de premier plan des Vedas est Indra, et c’est un dieu guerrier, or les hommes de l’Indus semblent avoir été plutôt pacifiques. On peut en déduire que les Indusiens et les gens qui ont rédigé les Vedas (les locuteurs du sanskrit) étaient deux peuples différents. 

[…]     Les Aryens vivaient en Bactriane (Afghanistan) avant de descendre vers l’Inde. Aux alentours du XX° siècle av. J.-C., il s’y trouvait une assez brillante civilisation de l’âge du bronze, or certaines caractéristiques la rattachent aux Vedas. Par exemple, on voit, sur des vases, des représentations de serpents installés sur des montagnes et contenant des soleils. C’est peut-être une illustration du mythe du serpent avaleur, Vritra, qui est rapporté dans les Vedas. En le tuant, Indra a libéré les eaux et a permis au soleil de monter au ciel.

L’Inde, de par les invasions aryennes dont elle fut victime, connaît deux types de civilisations : le premier, le plus ancien, nommé civilisation de l’Indus a laissé des traces dans des villes archaïques très surprenantes : Harappa et Mohenjo-Daro. Ses vestiges révèlent un monde étrange que les archéologues tentent d’élucider. Il semble qu’il s’agissait d’une société gentilice, sans mariage, sans état, plutôt pacifique, tournée vers le culte des ancêtres. Ignorant le mariage et la famille conjugale, cette société semble aussi avoir ignoré la prostitution; le type de prostitution [dite sacrée] a existé dans certaines civilisations anciennes, mais il ne semble pas que cela ait été le cas en ce qui concerne la civilisation de l’Indus. (…)

La civilisation de l’Indus (apogée sur 3500-1500 av J.-C) étendait son influence à l’est, jusqu’à la région de Delhi, à l’ouest par un réseau commercial qui la reliait à Sumer. La thèse la plus communément admise considère que la civilisation de l’Indus fut détruite vers 1500 av J. C. par les invasions aryennes. La civilisation de l’Indus est donc le plus ancien exemple d’urbanisme. Les habitants étaient surtout des agriculteurs qui cultivaient des céréales (blé, orge et sésame), des légumes (pois) et du coton, et pratiquaient l’élevage de bovidés, de moutons et de porcs.

Sa population s’est établie essentiellement autour du fleuve Indus (sites de Harappa et Mohenjo-Daro). Son territoire, 2 fois la France, comptait plus de 5 millions d’habitants. Ses réseaux commerciaux maritimes s’étendaient jusqu’en Perse et en Mésopotamie. Son vaste urbanisme (jusqu’à 40 000 habitants) était sophistiqué et égalitaire : plan réfléchi, standards de construction, et réseaux hydrauliques pour tous… Des villes comme Mohenjo Daro, Harappa et Dholavira. avaient été construites selon des plans très méthodiques.

[…]     La ville basse, quadrillée de rues disposées en damier, est en effet traversée du nord au sud par un boulevard de plus de cent mètres de large, que coupent à angle droit des ruelles orientées d’est en ouest, délimitant des blocs d’habitation eux-mêmes desservis par des voies plus étroites. Les rues disposaient, à intervalles réguliers, de sortes de guérites, où devaient s’abriter des vigiles.

On ne trouve rien de comparable ni en Mésopotamie, ni en Égypte. Les peuples de l’Indus furent les premiers à employer dans la construction la brique cuite à grande échelle, et avec une standardisation très poussée. Les maisons d’habitation étaient généralement de même modèle et de même taille, à l’exception de quelques constructions particulières, probablement des édifices publics.

Les maisons étaient conçues de manière à assurer un maximum de confort et de sécurité. Des cours intérieures assuraient l’éclairage et les fenêtres étaient fermées par des treillages de terre cuite ou d’albâtre. Bon nombre de maisons disposaient d’un puits individuel. Les plus petites demeures mises à jour comportaient deux pièces avec salle de bain. Les fouilles ont aussi révélé la présence de WC. Les eaux usées étaient collectées dans de petites fosses revêtues de briques situées au bas des murs des maisons, avant d’être acheminés par des conduits vers un réseau de canalisations creusées sous le pavement des rues et recouvertes de briques dures. Ces canalisations débouchaient sur un système plus vaste d’égouts, également couverts, qui évacuaient les eaux usées hors des secteurs habités de la ville. Sur un tertre artificiel de 7 à 14 mètres de haut, on a dégagé d’importants monuments, dont le Grand bain, profond de plus de deux mètres, une construction en briques d’une conception remarquable pour l’époque. L’étanchéité du bassin – 11,90 m de long sur 7 m de large – est encore efficace.

Le peuple agricole, pacifique et lettré n’a laissé aucune trace d’activités militaires. Les villes n’étaient pas fortifiées (seulement des digues contre les crues). Avant le patriarcat, il n’y avait ni armements, ni remparts. Cette société ignorait la division en classes sociales (aucune trace de palais ou de temples). La statuaire révèle le culte de la déesse mère, d’un roi-prêtre ainsi que d’une divinité cornue ithyphallique.

Aucune sculpture monumentale mais beaucoup de petites figurines humaines et des représentations de la déesse-mère en terre cuite. Autrement dit on n’a pas trouvé le moindre signe d’une royauté ou d’une théocratie puissante. On se demande même si cette civilisation possédait une armée : quelques armes ont bien été retrouvées – mais peut-être appartenaient-elles aux envahisseurs aryens -, mais aucune représentation de scènes guerrières. Une des caractéristiques de cette civilisation est son apparente non-violence. Contrairement aux autres civilisations de l’antiquité, les fouilles archéologiques n’ont pas trouvé la trace de dirigeants puissants, de vastes armées, d’esclaves, de conflits sociaux, de prisons et d’autres aspects classiquement associés aux premières civilisations patriarcales. Il ne reste que quelques traces fugitives d’une religion : statuettes assimilées souvent à des déesses-mères, amulettes, représentations de mise à mort d’un buffle d’eau. Mais aussi des arbres sacrés et un proto-shiva, un homme à plusieurs têtes en position yogique. D’aucuns y voient des prémices de la religion hindoue et du jaïnisme.

La civilisation aryenne s’est formée à partir de l’invasion, vers 1 500-1000 avant notre ère, des plaines de l’Indus et du Gange par des peuples de souche aryenne venus des plateaux iraniens. Le peuplement originel du sous-continent indien connaît alors une civilisation avancée. Vaincus et soumis par l’envahisseur, ils forment le quatrième rang social, à fonction domestique, tandis que les envahisseurs s’organisent de manière tripartite. Mais une fraction de cette population refuse de se soumettre : considérée comme dangereuse et répugnante. Elle forme peu à peu, bien malgré elle, le cinquième groupe dont descendent les intouchables.

Vers le XVII° siècle av. J.-C., les Aryens envahissent le Penjab, ils amènent avec eux leur religion codifiée dans les Veda, racine de l’Hindouisme auquel se rattache le yoga. Ils imposent leur langue, le sanskrit, mais s’imprègnent des traditions autochtones du Nord de l’Inde, notamment les pratiques yogiques existant originellement chez les Dravidiens. La mise à jour progressive à partir de 1920 de la cité antique de Mohenjo-daro, et l’exhumation de nombreux trésors archéologiques appartenant à la civilisation de la vallée de l’Indus, motive l’hypothèse d’une origine pré-aryenne du Yoga. Parmi les objets découverts figurent des cachets de stéatite dont l’un représente un homme cornu à trois visages, entouré d’animaux et assis tel un yogi, qui rappelle étrangement l’attitude de Śiva dit Pasaputi, le Seigneur des animaux.

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vers ~ 2400                 Néferkarê, pharaon, lance une expédition, vers les sources du Nil. On en rapportera un nain auquel, plus tard Hérodote donnera le nom de Pygmaios – Pygmée (le petit), haut d’une coudée, trouvé près des Montagnes de la Lune – actuel Riuwenzori -, c’est-à-dire un Mombuti ou un Mulese.

Viens et rapporte le nain vivant, indemne et en bonne santé, ce nain que tu es allé chercher dans le pays des esprits, afin qu’il danse les danses sacrées pour le divertissement et la joie du pharaon Néferkarê. Salut au danseur de Dieu, à celui qui réjouit le cœur, à celui vers lequel soupire le roi Meferkarê, qu’il vive éternellement. Prend garde qu’il ne tombe pas dans l’eau.

Hiéroglyphes gravées sur la tombe du chef de l’expédition, dans les rochers près d’Assouan

C’est la première mention qui est faite de l’actuel Congo.

~ 2 400 à ~ 1 700               Fondation de Tyr, (au Liban d’aujourd’hui), ville phénicienne. Sous le règne de l’empereur Yao, les Chinois créent le premier Gnomon – cadran solaire – à plan horizontal qui reçoit l’ombre d’un obélisque, déterminant ainsi les heures.

vers ~ 2 350                          On voit mentionnée l’existence du vin sur une tablette cunéiforme indiquant qu’on en importe à Lagash, en Babylonie : le roi Uruinumgina fait construire un cellier dans lequel, depuis la montagne [Arménie et Géorgie], on apportait du vin par grands vases.

~ 2 334 à ~ 2 279                    Sargon, ou Naram-Sîn est le premier unificateur de la Mésopotamie : akkadien du nord de l’actuel Irak, il a du vaincre pour ce faire Lugal Zagesi, sumérien du sud. Il existe une belle stèle en cunéiforme datée de ~ 2 240 qui lui est dédiée. La légende de sa naissance ressemble à s’y méprendre à celle de Moïse, quelque mille ans plus tard…

Je suis Sargon, le roi puissant, le roi d’Agadé. Ma mère était une grande prêtresse. Mon père, je ne le connais pas. […] Ma mère me conçut et me mit au monde en secret. Elle me déposa dans une corbeille de jonc, dont elle ferma l’ouverture avec du bitume.[…] Elle me jeta dans le fleuve sans que j’en puisse sortir. Le fleuve me porta ; il m’emporta jusque chez Aqqi, le puiseur d’eau. Aqqi, le puiseur d’eau, en plongeant son seau, me retira du fleuve. Aqqi, le puiseur d’eau m’adopta comme son fils et […] me mit à son métier de jardiner. Alors que j’étais ainsi jardinier, la déesse Ishtar se prit d’amour pour moi et c’est ainsi que pendant cinquante six ans, j’ai exercé la royauté.

Les deux légendes se ressemblent donc, à ceci près que la plus ancienne se rapproche plus du vraisemblable dans la mesure où l’on trouve aisément du bitume en Mésopotamie, ce qui est loin d’être le cas en Égypte.

Un homme de la tribu de Lévi épousa une fille de sa tribu. La femme fut enceinte et mit au monde un fils ; voyant combien il était beau, elle le dissimula pendant trois mois. Comme elle ne pouvait pas le cacher plus longtemps, elle prit une corbeille de papyrus, elle boucha les fentes avec du goudron et elle y mit son enfant, puis elle déposa la corbeille dans les roseaux sur les bords du Nil. La soeur de l’enfant se tenait à distance pour voir ce qui allait arriver.

Or la fille du Pharaon descendit vers le Nil pour se baigner, pendant que ses servantes faisaient les cent pas sur la rive du Nil. Quand elle aperçut la corbeille au milieu des roseaux, elle envoya sa servante pour la prendre. Ouvrant la corbeille, elle vit l’enfant : c’était un petit garçon qui pleurait. Elle eut pitié de lui : C’est un enfant des Hébreux, se dit-elle. La sœur de l’enfant dit à la fille du Pharaon : Veux-tu que je te cherche une nourrice parmi les femmes des Hébreux ? Elle t’allaitera l’enfant. Va vite, lui répondit la fille du Pharaon. La jeune fille partit et appela la mère de l’enfant. La fille du Pharaon lui dit : Emmène cet enfant, allaite-le moi et je te donnerai ton salaire. La femme prit donc le petit garçon et l’allaita ; quand il eut grandi, elle le mena à la fille du Pharaon. Il devint pour elle comme un fils et elle lui donna le nom de Moïse, car, dit-elle : Je l’ai tiré des eaux.

La Bible des Communautés Chrétiennes     Exode 2 1994

Un homme de la tribu de Lévi s’en était allé prendre pour femme une fille de même lignée. Celle-ci conçut et enfanta un fils. Voyant qu’il était beau, elle le dissimula durant trois mois. Lorsqu’il fut impossible de le tenir caché plus longtemps, elle se procura pour lui une corbeille de papyrus qu’elle enduisit d’asphalte et de poix. Elle y plaça le petit enfant et la déposa parmi les roseaux proches de la rive du Fleuve. La sœur de l’enfant se posta à distance pour voir ce qu’il lui adviendrait.

Or la fille de Pharaon descendit au fleuve pour s’y baigner, tandis que ses suivantes se promenaient sur la rive. Elle aperçut la corbeille parmi les roseaux et envoya sa servante la prendre. Elle l’ouvrit et vit : c’était un enfant qui pleurait. Touchée de compassion pour lui, elle dit : C ‘est un petit Hébreu. La sœur de l’enfant dit alors à la fille de Pharaon : Veux-tu que j’aille te quérir, parmi les femmes des Hébreux, une nourrice qui t’allaitera ce petit ? Va lui répondit la fille de Pharaon. La jeune fille s’en fut donc quérir la mère du petit. La fille de Pharaon lui dit : Emmène ce petit, et nourris le moi. Je te donnerai moi-même ton salaire.  Alors la femme emporta le petit et l’allaita. Lorsqu’il eut grandi, elle le ramena à la fille de Pharaon qui le traita comme un fils et lui donna le nom de Moïse, car, dit-elle : Je l’ai tiré des eaux.

La Bible de Jérusalem       Exode 2 1955

vers ~ 2250                            C’est sans doute un tremblement de terre qui détruit la ville de Troie, en Asie Mineure.

En Egypte, une révolution – celui qui ne pouvait se faire des sandales est maintenant possesseur de trésors – met fin aux dynasties memphites : la huitième sera la dernière, les suivantes seront d’Héracléopolis, puis de Thèbes. La septième dynastie avait connu septante rois en septante jours.

Le pourquoi de l’écriture sur les papyrus ne tient pas dans une volonté de diffuser des connaissances, mais exactement son contraire : il s’agit de conserver des secrets, évidemment à caractère religieux : ainsi, sous le règne de Pépi II – ~2278 à ~2184 -, le sage Ipuwer se désole-t-il du vol de nombreux écrits :

Si au moins j’avais élevé la voix à ce moment pour qu’elle me sauve de cette douloureuse situation où je me trouve ! Vois la Chambre privée, ses écrits ont été volés, et les secrets qui s’y trouvaient ont été révélés. Vois, les formules magiques ont été divulguées : les incantations shemu et se-khenu sont inefficaces parce que les gens les répètent. Vois, on a ouvert les archives et leurs inventaires ont été volés. Les esclaves sont devenus des maîtres d’esclaves. Vois, les scribes sont assassinés et leurs écrits volés. Que je sois maudit par la misère de ce temps ! Vois les scribes du cadastre, leurs écrits ont été détruits. La céréale d’Égypte est propriété communale. Vois, les lois de la Chambre privée ont été jetées dehors. Les gens marchent dessus dans les lieux publics et les pauvres les brisent dans les rues.

Ipuwer           Admonitions

vers ~ 2 250                         En Égypte, une révolution – celui qui ne pouvait se faire des sandales est maintenant possesseur de trésors – met fin aux dynasties memphites : la 8° sera la dernière, les suivantes seront d’Héracléopolis, puis de Thèbes. La 7° dynastie avait connu septante rois en septante jours.

C’est sans doute un tremblement de terre qui détruit la ville de Troie, en Asie Mineure.

vers ~2 200           Un événement capital pour les civilisations méditerranéennes se passe dans le ciel : le soleil cesse de se lever à l’équinoxe de mars, dans la constellation du Taureau ; l’ère astrologique commencée autour de 4 400 avant J.C. s’achève, faisant place à l’ère du Bélier. Et il est bien possible que les détenteurs du savoir de l’époque – les druides, qui, pour compter, utilisaient des chiffres grecs ! – aient eu conscience de cela : on a retrouvé en 1 891 sur la commune danoise de Gundestrup un chaudron cultuel d’argent daté entre le deuxième siècle avant J.C. et le tout début de notre ère. Les scènes représentées sur les cotés l’identifient comme gaulois. Sur le fond est figuré un grand taureau, entouré d’un lézard, d’un ours et d’un homme tenant une épée et talonné par un chien, et cela pourrait bien être une représentation du ciel, avec les constellations d’Orion et du Petit Chien (l’homme armé suivi par le chien), du Taureau, du Dragon (le lézard) etc… Cette conjonction astrale était visible depuis les latitudes moyennes de l’hémisphère nord autour de 2 200 avant J.C.

A mon sens , le chaudron de Gundestrup figure la date à partir de laquelle les Celtes comptent le temps. L’origine de leur calendrier, en somme.

Paul Verdier

Dans ces siècles très reculés, lorsque la poésie se mêlait chez les peuples aux habitudes d’une vie grossière, les forêts furent entourées d’un culte religieux qui demeura longtemps leur meilleur préservatif. Plus tard, les idées utilitaires prédominant et l’agriculture étendant chaque jour son empire, la main de l’homme civilisé commença l’œuvre de destruction devant laquelle avait reculé celle du barbare.

Charles de Ribbe La Provence, au point de vue des bois, des torrents et des inondations avant et après 1789. Paris, Guillaumin 1857

Entre 2200 et 2150     Grande sécheresse de par le monde :

Pour la première fois depuis la fondation et la construction des villes,
Les vastes plaines agricoles n’ont produit aucun grain,
Les vastes plaines inondées n’ont donné aucun poisson,
Les vergers irrigués n’ont produit ni vin ni sirop,
Les amas de nuages n’ont donné aucune pluie,
Le masgurun n’a pas poussé.

Malédiction d’Akkad            Épopée de Gilgamesh. 2150-2000 av.J.C.

~ 2 100 à ~ 990                  Âge du bronze : le point de fusion d’un alliage – dans ce cas, cuivre, étain (environ 20%) et arsenic, 900° – est inférieur au point de fusion de ses différents composants (1 000° pour le cuivre) : ceci va expliquer le succès des alliages. En outre le bronze est moins cassant et plus résistant que le cuivre pur. L’étain vient principalement des îles Cassitérides, au SO de l’Angleterre. (aujourd’hui îles Scilly). En France, les premières mines de cuivre ont été trouvées à Cabrières, dans l’Hérault. On en connaît aussi près de Salzbourg, dans des galeries souterraines où, pour briser les roches et fracturer les minerais, les hommes faisaient du feu. Découvert beaucoup plus tôt au Moyen Orient et en Europe Centrale – vers ~3 000 – , ce grand progrès ne sera transmis à l’occident qu’à partir de ~1 800. On trouve aussi des alliages à l’état naturel, ainsi l’électrum, alliage d’or et d’argent, en Asie Mineure.

vers ~ 2100                       Poids et instruments gradués trouvés sur site prouvent que le système décimal – les dix doigts des mains – est déjà en usage dans la civilisation de l’Indus.

La mort est aujourd’hui devant moi,
Comme un chemin après la pluie (…),
Comme une éclaircie dans un ciel de nuages,
Comme le désir d’une chose inconnue.

Dialogue d’un désespéré avec son âme. Egypte

Ne sois pas mauvais. La patience est une vertu.
Fais que ton souvenir dure à cause de l’amour qu’on a pour toi.
Inspire de l’amour à tous.
Une bonne réputation est le meilleur souvenir qu’on puisse laisser de soi.
Le comportement d’un homme intègre est bien plus agréable aux dieux
Que le bœuf du pécheur.

Fais le bien tant que tu es sur terre.
Soulage l’affligé, n’opprime pas la veuve,
N’expulse personne du domaine de son père (…)
Alors cette terre sera bien établie.
Laisse la vengeance à Dieu
Tu sais que le tribunal qui juge le pécheur ne sera pas clément,
A l’heure où il exécutera son devoir envers le misérable…
Ne te fie pas à la longueur de tes ans,
Car le tribunal divin considère toute une vie humaine
Comme seulement une heure.
L’homme persiste, après la mort,
Et ses actions sont placées en tas à coté de lui.
Et l’existence d’au-delà, c’est pour l’éternité…
Celui qui y parvient sans avoir péché se trouvera là comme un dieu,
Allant librement, comme les seigneurs de l’éternité.

Enseignements du roi Akhty à son fils Mérikaré

vers ~ 2400                 Le roi élamite Kindattu , de Simaski, détruit la ville d’Ur – rive droite de l’Euphrate, juste en amont de sa confluence avec le Tigre – : le roi Ibbi Sîn est déposé, déporté en Elam avec la statue de Nanna, le dieu lune, protecteur de la cité :

Ô père Nanna, cette ville s’est changée en ruines…
Ses habitants, au lieu de tessons, ont rempli ses flancs ;
Ses murs ont été rompus, le peuple gémit.
Sous ses portes majestueuses où l’on se promenait d’ordinaire, gisaient les cadavres ;
Dans ses avenues où avaient lieu les fêtes du pays, gisaient des monceaux de corps.
Ur – ses forts et ses faibles sont morts de faim :
Les pères et les mères restés dans leur demeures ont été vaincus par les flammes ;
Les enfants couchés sur les genoux de leur mère, comme des poissons, les eaux les ont emportés.
Dans la cité, l’épouse était abandonnée, l’enfant était abandonné, les biens étaient dispersés.
Ô Nanna, Ur a été détruite, ses habitants ont été éparpillés.

Lamentation sur la destruction d’Ur

vers ~ 2 000                On estime la population globale de la terre à 100 millions.

Sus aux jeunes est une très très vieille chanson : Notre monde a atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut pas être loin.

Un prêtre égyptien.

Les Grecs possèdent un système d’écriture qui disparaîtra avec les invasions doriennes, vers 1 100 av J.C. En la matière, à l’autre bout du monde, les Chinois avaient de l’avance.

Dans le Languedoc, le cordon littoral est en formation, de façon discontinue, sur une ligne qui est le littoral actuel, en s’ancrant sur les îlots rocheux : Agde, Sète, La Clape. À Cambous, dans l’Hérault, sur la commune de Viols le Fort, une communauté s’installe : on construit en dur… la pierre ne manque pas… seuls les toits sont en végétal.

Début d’assèchement du Sahara : les essences soudanaises remplacent progressivement les essences méditerranéennes : pin d’Alep, cyprès, micocoulier, aulne, frêne. Cela se fera assez rapidement, sans que l’on sache précisément pourquoi ; il est tout de même probable que les derniers à l’avoir occupé, les Garamantes, des paléoberbères, probablement ancêtres des Touaregs, qui avaient introduit le char à un, deux ou quatre chevaux, ont du laisser se développer l’élevage au-delà des limites supportables par l’environnement, et, au sein de cet élevage, la chèvre pourrait bien figurer au premier rang. Simultanément, les arbres ont du être abattus au-delà de leur capacité de renouvellement. Il n’est pas impossible que soient nés à ce moment là les trafics sahariens.

À dix autres journées du territoire d’Augila, on rencontre une autre colline de sel avec de l’eau, et une grande quantité de palmiers donnant du fruit, comme dans les autres endroits dont on vient de parler. Les Garamantes, nation fort nombreuse, habitent ce pays. Ils répandent de la terre sur le sel couvrant leur sol et sèment ensuite. Ils sont à trente jours de marche des Lotophages [distance de Tripoli à Mourzouk]. Les Garamantes font la chasse au  Troglodytes-Éthiopiens [la race au teint brûlé, peut-être les Toubous actuels]. Ils se servent pour cela de chars à quatre chevaux. Les Troglodytes-Éthiopiens sont en effet les plus légers et les plus vifs de tous les peuples dont nous ayons jamais ouïe parler. Ils vivent de serpents, de lézards et autres reptiles ; ils parlent une langue qui n’a rien de commun avec celle des autres nations ; on croit entendre le cri des chauves-souris.

Hérodote   Enquêtes

Le Sahara est devenu le pays du sel. Cela s’explique. Privées d’écoulement assurant leur évacuation vers la mer, les eaux, chargées des matières dissoutes au contact des terrains lessivés par le ruissellement, s’accumulent dans des bassins fermés, marais salants naturels soumis à une évaporation violente. D’où la sebkha, depuis le simple bas-fonds aux argiles efflorescentes, blanchies de poussière cristalline, jusqu’au véritables mines de sel gemme.

Le désert possède donc le sel dont la savane et la forêt sont sevrées. Les récits des vieux chroniqueurs nous décrivent le trafic à la muette, les Nègres du Sud venant déposer leur poudre d’or à coté des tas de sel apportés par les caravaniers du Nord.

Cette grande faim de sel qui tenaille le paysan de la savane comme celui de la forêt, et comme le bétail des prairies, a suscité et entretenu l’un des plus puissants et l’un des plus anciens courants commerciaux qui soient, vivace encore aujourd’hui.. C’est que le sel, aliment rare et nécessaire, imputrescible, transportable, était devenu bien davantage qu’un condiment : une monnaie riche, l’étalon-or dit Bonafos, dont un chapitre s’intitule Le sel, métal précieux. Un or soluble, comestible, mais un or. Et l’on comprend l’intérêt que portèrent aux salines sahariennes, dont les plus importantes sont celle d’Idjil et de Taoudenni pour le Sahara occidental – les empereurs mandingues, songhaïs ou marocains : qui donc ferait fi d’un Transvaal ?

Théodore Monod             Méharées

En Chine paraît le premier livre de matière médicale : le Shen Nung Ben Cao jing – Traité des plantes médicinales de l’empereur Shen Nung – . Shen Nung était l’empereur en ce temps, mais on ne connaît pas l’auteur. Le livre contient la liste de 365 remèdes – par analogie avec les jours de l’année -; il se divisait en trois parties :

  • Drogues inoffensives, toniques, conservant la santé, conférant résistance et longévité
  • Drogues thérapeutiques
  • Drogues vénéneuses, à n’utiliser qu’avec de grandes précautions

Tous ces médicaments étaient d’origine végétale et répartis dans chaque catégorie en herbes, arbres, fruits, graines et légumes. Mais il n’indiquait rien quant au mode d’administration. Plus tard, un supplément fut ajouté à l’ouvrage, avec une liste d’autres remèdes, minéraux et animaux.

vers ~ 1 970                         En Égypte, on commence à exprimer le bilan d’une vie avec des accents de ce qu’au XX° siècle on nommera droits de l’homme :

J’ai donné aux indigents et pris soin des orphelins ; j’ai fait arriver celui qui n’était rien, comme celui qui était quelqu’un….

J’ai accompli quatre bonnes actions au-dedans du porche de l’Horizon. J’ai crée les quatre vents pour que chaque homme puisse s’en emplir les poumons, aussi bien que chacun de ses contemporains. C’est là mon premier bienfait. J’ai fait la grande inondation pour que le pauvre ait droit à ses bénéfices aussi bien que le riche. C’est ma seconde action. J’ai fait chaque homme semblable à son compagnon. Jamais je ne leur ai ordonné de faire le mal, mais ce sont leurs cœurs qui ont enfreint mes préceptes. C’est ma troisième action. J’ai fait que leurs cœurs cessent d’oublier l’Occident (la région des dieux et des morts) afin que les offrandes divines soient données par eux aux dieux des nomes.

Amménémès.

vers ~1 930                            Suite à une intrigue politique, Sinuhe, égyptien de haut rang, a dû s’exiler en pays de Canaan. Il se fait vieux, il a laissé un bon souvenir de lui à la cour du pharaon Sésostris I° et ce dernier l’invite à revenir au pays :

Prends tes dispositions pour revenir en Égypte, de façon à revoir la cour où tu as grandi et à baiser la terre entre les deux grandes portes… Pense au jour où l’on t’enterrera et où tu passeras dans l’au-delà. On te munira d’huile et de bandelettes… On t’accompagnera au jour de tes funérailles. Le cercueil sera en or et sa tête en lapis-lazuli et l’on te couchera sur une civière. Des bœufs te tireront ; des chanteurs précéderont ta dépouille et l’on te dansera la danse des nains à l’entrée de ta tombe. On récitera les prières d’offrande et l’on immolera un sacrifice pour toi. Tes colonnes seront bâties en pierre calcaire, parmi celles des enfants royaux. Il ne faut pas que tu meures en pays étranger, que tu sois enterré par des Asiates, ni que l’on t’enveloppe dans une peau de mouton.

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La pratique égyptienne de l’embaumement est à l’origine de connaissances étendues concernant l’anatomie humaine. Conserver toutes les parties d’un mort était une affaire sérieuse pour un peuple qui croyait à une vie matérielle au-delà de la mort. L’idée générale était que, à l’instar d’Osiris qui avait été tué et dépecé par Seth et se releva lorsque son corps fut reconstitué, un individu ressusciterait lorsque les différentes composantes de sa personne vivante – l’âme, l’ombre, le nom, le cœur et le corps – seraient à nouveau réunies. Concernant sa partie physique, ces éléments devaient être non seulement soigneusement préservés, mais il fallait encore que ce travail fût exécuté avec goût pour que ces éléments physiques séduisent et ramènent à eux les composantes spirituelles. À l’origine, les méthodes les plus élaborées étaient réservées aux personnages de sang royal et elles impliquaient des interventions chirurgicales. Le cerveau, les intestins et d’autre organes vitaux étaient prélevés et, après les avoir lavés dans du vin, on les plaçait avec des herbes dans des canopes. Les cavités du corps étaient remplies de parfums et de résines odorantes, et le corps recousu. Ensuite, il était immergé pendant 70 jours dans du salpêtre, [natrum] avant d’être lavé et enveloppé dans des bandelettes trempées au préalable dans une sorte de gomme résineuse. Enfin, le corps était placé dans son sarcophage et scellé. Une méthode beaucoup moins élaborée  consistait à injecter dans le corps de l’huile de cèdre, à l’immerger dans du salpêtre pendant 70 jours puis, après l’avoir retiré de la solution, à en soustraire l’huile et les chairs pour ne laisser que la peau et les os. Pour les pauvres, les intestins étaient simplement purgés et le corps recouvert de salpêtre pendant une période de  70 jours… Mais, grâce aux deux premières méthodes de traitement, les embaumeurs acquirent une très bonne connaissance du corps humain et de ses parties et, grâce à leur expérience chirurgicale, ils engrangèrent un savoir considérable sur l’anatomie. Mais, il ne semble pas que ces connaissances aient stimulé la recherche sur la façon dont le corps fonctionne réellement.

Colin Ronan      Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

On sait que les Égyptiens étaient grands consommateurs d’orge, sous forme de pain mais encore transformé en bière, mais on ne sait pas s’ils utilisaient le sel pour conserver viande et poissons ; la chose est bien possible puisqu’ils utilisaient abondamment le sel pour l’embaumement.

vers ~ 1 900                Les pharaons Amménémès III et IV font creuser un lac dans l’oasis du Fayoum, sur la rive gauche du Nil, en amont du début du delta : cette réserve d’eau donnera une meilleure maîtrise pour l’irrigation. A peu près à la même époque, les pharaons entreprennent le creusement d’un canal qui réunit un bras oriental du Nil au grand lac Amer : 150 km de long, 25 à 30 mètres de large, 3 à 4 mètres de profondeur : il ne servira en fait qu’aux périodes fastes, lorsque les finances permettaient de draguer le sable qui envahissait le canal ; d’autre part, dès le début du premier millénaire, le lac Amer cessa de communiquer avec le golfe de Suez. On le nommera communément le canal des pharaons.

L’Égypte est au sommet de sa civilisation : l’équilibre social, un droit renouvelé, permettent l’établissement d’une société solide ; l’architecture s’est affinée, des ouvrages médicaux élaborés et spécialisés, vétérinaires aussi, sont rédigés… la littérature n’est pas en reste : discussions métaphysiques et morales, merveilleux… Chant du harpiste, Conte du roi Khéops et des magiciens.

Aucun ne revient de là-bas, qui nous dise quel est leur sort,
Qui nous conte ce dont ils ont besoin (…)
Que ton cœur donc s’apaise (…)
Suis ton désir et ta félicité,
Remplis ton destin sur la terre.

Chant d’Antef

Toute manifestation de partialité est en horreur aux dieux. Voici donc mes instructions. Tu devras agir en conséquence. Tu accorderas la même attention à celui que tu connais et à celui que tu ne connais pas, à ton voisin et à celui qui habite loin de toi. Le fonctionnaire qui agira comme cela prospérera dans sa charge… Inspire la crainte, de sorte que tout homme te redoute. Un vrai fonctionnaire est quelqu’un que l’on craint, car ce que l’on doit redouter en lui, c’est l’accomplissement de la justice. Si un homme au contraire n’inspire que la crainte de sa personne, il se met dans son tort aux yeux des gens et l’on ne dit jamais de lui : c’est un homme véritable.

Instructions de Pharaon à son vizir, le magistrat suprême, la colonne de la Terre entière.

Jamais on ne vit souverains rester aussi humains et attachants dans le grandiose et le monumental, jamais la douceur et la plénitude du couple ne furent traduits dans la pierre avec autant de vérité.

Flaubert             Correspondance         Lettre à Maxime du Camp 1850.

Quand nous affirmons que les Égyptiens étaient les plus civilisés des peuples d’Orient, nous ne prétendons, ce disant, ni qu’ils étaient supérieurs aux Babyloniens, aux Hébreux ou aux Perses, ni qu’ils surpassaient leurs voisins dans les arts et les techniques. Nous entendons simplement par là qu’ils émergèrent assez brusquement de l’état de pré civilisation et s’adaptèrent avec aisance à un mode de vie harmonieux qui les satisfit pleinement. Ils avaient ce raffinement qu’engendre la confiance en soi et la joie de vivre. Leur élégance nonchalante n’allait pas sans cette sorte de suffisance qui va souvent de pair avec ce que nous entendons par civilisé.

John A.Wilson                   L’Egypte, vie et mort d’une civilisation. Arthaud 1961.

~1872 à ~1854           Sésostris III installe, à chaque détour du fleuve, au sud de la deuxième cataracte, sur deux cents kilomètres – l’actuel Soudan -, un réseau de sept forteresses. C’est le premier exemple d’architecture militaire.  Il avait renoncé à sa pyramide de Dahchour, symbole du rayon solaire pétrifié, comme mausolée, pour se faire creuser une tombe sous terre, à Abydos où est honoré Osiris : on passe d’une religion solaire à un mode d’enterrement qui sera adopté par tous les pharaons dans la vallée des Rois, en Haute-Egypte. Selon le culte d’Osiris, le défunt entreprend un voyage dans l’au-delà pour ressusciter au lever du soleil.

Il soignait son image, dirait-on aujourd’hui, diffusant ses portraits dans tout l’empire, l’air bienveillant lorsqu’il s’adresse à son peuple, brillant d’une jeunesse éternelle, le regard impitoyable quand il veut impressionner l’ennemi.

Il est venu à nous après avoir rendu la vie à l’Egypte et repoussé ses souffrances… Après avoir rendu la vie à l’élite et fait respirer la gorge du peuple… Pour que nous puissions élever nos enfants et inhumer nos vieillards

Papyrus de l’enseignement loyaliste

~ 1 792                               Début du règne d’Hammourabi sur le royaume de Babylone, qui couvre presque toute la Mésopotamie[3]. Il va réaliser la synthèse entre les traditions culturelles et religieuses des capitales impériales de Sumer et d’Akkad, – les Akkadiens sont les lointains ancêtres des Juifs et des Arabes -, qui avaient dominé la Mésopotamie au III° millénaire, et entre celles des princes bédouins amorrites. Il laisse un code comprenant 3 500 lignes en cunéiforme et en akkadien.

  • Un prologue historique conte l’investiture du roi, la formation de l’empire et ses réalisations
  • Un épilogue lyrique : œuvre de justice : telles sont les sentences équitables que Hammourabi, roi avisé, a porté pour faire prendre à son pays la ferme discipline et la bonne conduite.
  • Texte de lois : pas moins de 282 articles concernant le travail agricole, le commerce, la famille, les coups et blessures, le vol, l’exercice des diverses professions.
Afin d’empêcher le puissant d’opprimer le faible, afin de rendre justice aux orphelins et aux veuves […] j’ai inscrit sur ma stèle mes précieux mots […]
Si un homme est suffisamment sage pour maintenir l’ordre dans le pays, qu’il prenne garde aux mots que j’ai inscrits sur cette stèle […]
Que le citoyen opprimé se fasse lire à haute voix les inscriptions […].
La stèle illuminera son affaire à ses yeux. Et quand il comprendra ce qu’il peut attendre [des mots de la loi], son cœur sera apaisé.

Epilogue du Code d’Hammourabi

vers ~1780                 Le papyrus d’El Lahoun donne des recettes contraceptives :

Des épines d’acacia finement broyées, mélangées à des dattes et du miel et étendues sur un tampon de fibre introduit profondément dans le vagin

On sait aujourd’hui que les épines d’acacia renferment une sorte de latex [gomme arabique]] qui s’enrichit en acide lactique au cours du processus de fermentation. Cet acide entre dans la composition de certains spermicides modernes.

Le papyrus d’Ebers dans l’ordonnance 783, prescrit :

Début des préparations qui doivent être préparées pour les femmes.
Faire qu’une femme cesse d’être enceinte pendant un, deux ou trois ans.
Extrait d’acacia (fruit non mûr d’acacia ou partie de l’acacia), caroube, dattes.
Ce sera finement broyé dans un vase de miel.
Un tampon vaginal en sera imbibé et appliqué dans son vagin.

Ce même papyrus décrit aussi très précisément les états inflammatoires que peut soigner une décoction de feuille de saule. L’acide acétylsalicylique – autrement dit l’aspirine – est extrait de l’écorce et de la feuille du saule blanc.

Aspirine vient de a pour acétyl, spir pour l’autre origine végétale de la saliciline : une spirée, la reine des prés.

Un des rares remèdes qui soulage l’insupportable douleur d’exister.

Franz Kafka

Sans aller nécessairement aussi loin, force est de constater l’efficacité de ce médicament, probablement le plus vieux du monde, en dépit de contre indications sérieuses : névralgies, anti-douleur, et aujourd’hui prévention de cancers digestifs.

vers ~ 1 760 [4] Abraham et son peuple quittent Ur, en Mésopotamie : le voyage se termine à Canaan, entre le Jourdain et le littoral méditerranéen. Dieu a passé alliance avec lui : J’établirai mon alliance entre toi et moi, et ta race après toi, de génération en génération. Pourquoi Dieu arrive-t-il donc si tard ? Régis Debray répond, en partie : L’homme descend du singe, mais Dieu du signe et les signes ont une histoire longue.

vers ~ 1 759                         Hammourabi étend le royaume de Babylone, dont il fait un État unifié. La principale conquête est celle de Mari, son ancien allié, sur la rive droite de l’Euphrate, aujourd’hui en Syrie, tout près de la frontière avec l’Irak. Mari, déjà vieille cité marchande dont le roi s’est construit un palais occupant 3 ha., composé de presque 600 pièces, qui s’est donné les moyens de se nourrir en construisant un important réseau de canaux en parallèle du cours de l’Euphrate. Hammourabi, souverain étonnamment prudent, calculateur au vu de l’impulsivité de la plupart des autres monarques. Il donna ses premières lettres de gloire à l’espionnage, le second plus vieux métier du monde, en envoyant des agents dans les rangs adverses pour mieux les connaître.

Hammourabi, roi de Babylone publie une liste de nourritures où figure le pain et la bière d’orge, élaborées à partir de la même bouillie, plus ou moins épaisse et à fermentation spontanée. De là viendront les premiers levains.
Mais ce sont les Égyptiens qui ont découvert que la meilleure farine panifiable est celle de froment mise à fermenter avec du levain d’orge.
Le pain de froment réunit les quatre éléments indispensables à la vie de l’être humain. La terre où s’enracine, se développe et se nourrit le grain de blé. L’eau, indispensable à la confection de la pâte, puisque sans elle la farine resterait une matière inerte et brute. L’air, pour assurer la fermentation de la pâte, sa transformation et sa vie. Pour finir, le feu, qui fixe et assure la cuisson de la pâte façonnée.

Joël Robuchon

Les quatre éléments auxquels se réfère Joël Robuchon sont bien ceux déterminés par Empédocle d’Acragas [aujourd’hui Agrigente,  ~ 492 – ~ 432] :

Il semble qu’il ait modifié les conceptions excessives de Parménide pour parvenir à l’idée de quatre substances immuables – ou éléments, ou encore, comme il les appelait, « racines de toutes choses » – et de deux forces fondamentales. Les éléments étaient désignés comme la terre, l’air, le feu et l’eau, et les deux forces, plus poétiquement comme l’amour et la haine, c’est-à-dire, l’attraction et la répulsion. Les éléments ne doivent pas être considérés comme identiques aux substances ordinaires généralement désignées par ces mots, mais plutôt comme identiques à leurs caractéristiques essentielles et permanentes. Cependant, toute substance matérielle en est faite : ainsi, un morceau de bois contient de l’élément terrestre (c’est pourquoi il est lourd et solide), de l’élément aquatique (c’est pourquoi, s’il est chauffé, il commence par exsuder de l’eau), tout comme il contient de l’air (il dégage de la fumée) et du feu (il émet des flammes lorsqu’il brûle). La proportion relative de ces éléments détermine l’espèce particulière de ce bois. La théorie des quatre éléments se révélera d’une importance capitale.

Colin Ronan               Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

Et que peut-il y avoir d’aussi actuel qu’une recette de cuisine ? à l’exception d’un ou deux mots, on pourrait parfaitement trouver la suivante dans un livre d’aujourd’hui ; rédigée en écriture cunéiforme, elle était servie lors des banquets rituels.

Tourte aux petits oiseaux

Supprimer cou et pattes ; retirer la fressure et notamment les gésiers ; laver le tout ; après avoir découpé la fressure, le passer rapidement au feu dans un chaudron ; mettre de l’eau et du lait dans une marmite et y ajouter oiseaux et fressure, sel, graisse, bois aromatiques et un peu de rue effeuillée ; à ébullition, ajouter oignons, poireau et ail et un peu d’eau froide ; laisser cuire, préparer une pâte de farine, de lait, de saumure parfumée [5] et d’un peu de gras de cuisson ; diviser la pâte gonflée en deux abaisses et les faire cuire ; disposer une des abaisses sur le plat de service et y disposer les viandes aspergées de jus de poireaux et d’ail et accompagnée de petits morceaux de pâte cuite ; recouvrir le tout de l’autre abaisse, qui sert donc de couvercle et envoyer à table.

vers ~1 660                  Construction en trois phases du cromlech de 150 monolithes à Stonehenge, au nord-ouest de Salisbury, en Angleterre. C’est sans doute le dernier temple mégalithique construit en Angleterre. Le fer à cheval est ouvert sur le nord-est, juste dans l’axe du soleil au solstice d’été. Ces gens-là avaient les moyens de leur politique, et, aujourd’hui encore, on ne sait pas très bien comment ils ont opéré, car tout de même, transporter ces incroyables tonnages – jusqu’à 50 tonnes pièce sur 220 km – les linteaux de pierre bleue de Stonehenge viennent des monts Prescelly, au sud-ouest du pays de Galles – ce n’est pas donné au premier venu. Les énormes blocs monolithes venaient des environs de Malborough, à 32 km. Ils devaient bien maîtriser le travail du bois, car les assemblages des blocs sont à tenons et mortaises.

Des restes humains exhumés dans les années 50, conservés au musée de Salisbury, tout proche, ont fait l’objet d’une datation au radiocarbone – le carbone 14 – en 2008, qui les fait remonter à une période allant de ~ 3 030 à ~ 2 880, soit bien antérieure à l’édification des mégalithes. Andrew Chamberlain, spécialiste de démographie ancienne suggère que Stonehenge aurait pu être le lieu de sépulture des membres d’une seule famille, peut-être une dynastie, car le nombre des tombes augmente au cours des siècles, avec les multiplication des descendants. De toutes façons, tout le monde s’accorde pour dire aujourd’hui que c’était un cimetière. Mais Colin Ronan, auteur d’une Histoire Mondiale des sciences [1988], assure que l’examen attentif de Stonehenge et d’autres cercles ou anneaux de pierre et l’analyse statistique approfondie des résultats laissent peu de doute sur le fait qu’ils furent en fait des observatoires astronomiques, conçus et bâtis sur la base de l’expérience, pour répondre à la nécessité d’observer les levers et les couchers du Soleil et de la Lune afin de déterminer un calendrier saisonnier.

En 2013, le professeur Parker Pearson, de l’University College de Londres affirme que la fonction dernière de Stonehenge était festive : l’étude des dents attachées aux quelques 80 000 ossements d’animaux trouvés sur place conclue à une très grande diversité d’animaux qui n’ont pu venir là que menés par des communautés venus des quatre coins d’Angleterre.

~ 1 650                                Jusqu’à cette date, on connait pratiquement les noms de tous les pharaons en remontant jusque vers ~ 3 000. Vient alors un « trou » de 75 ans, qui correspondrait à l’invasion des Hyksos, peuple d’Asie, montés sur des chars à 2 roues. Ils restèrent à la tête de l’Egypte pendant 75 ans.

C’était un de nos rois appelés Timaios. Cela arriva durant son règne. Je ne sais pas pourquoi Dieu était mécontent de nous. Des hommes d’origine inconnue vinrent subitement des pays de l’est. Ils eurent l’audace d’envahir notre pays qu’ils asservirent par la force, facilement, sans aucune bataille. Et quand ils eurent vaincu notre roi, ils brûlèrent nos villes de façon barbare et détruisirent les temples des dieux. Tous les habitants furent traités avec cruauté ; une partie d’entre eux furent tués par les envahisseurs, d’autres virent leurs enfants et leurs femmes emmenés en esclavage. Finalement, l’un de ces conquérants fut nommé roi. Son nom était Salatis. Il vivait à Memphis et imposa un tribut à la Haute et à la Basse Égypte. Il établit des garnisons dans les villes qui lui semblaient le plus appropriées à ses desseins… et, quand il en eut trouvé une dans la région de Saïs, située à l’est du bras du Nil près de Bubastis, et qui était aussi appelée Avaris, il la démolit et la reconstruisit en la fortifiant au moyen de murs.

Manetho, historien égyptien

vers ~ 1 630                 Une éruption volcanique d’une exceptionnelle violence fait disparaître une bonne partie de l’île de Santorin et de sa capitale Théra, engloutissant la plupart des témoignages de l’art minoen, qui s’est développé surtout un peu plus au sud, en Crète : les couches de cendres déposées sur le pourtour du cratère atteindront de 30 à 50 mètres d’épaisseur ! Le raz de marée consécutif – une vague de 50 mètres de haut – aurait détruit ce qui ne l’était pas encore. Volcanisme et tremblements de terre sont très actifs sur cette île : on retrouvera en 1967 des restes d’une ville détruite, sans doute par un tremblement de terre antérieur à cette éruption… 3 600 ans plus tard, les courants marins enlèvent encore des pierres ponces aux plages de Santorin, que l’on retrouve plus au nord, à Mykonos par exemple. Bien au sud, des archéologues ont trouvé sur le flanc est du Sinaï des morceaux de lave analogue à celle de Santorin.

~ 1 600 à ~ 1 500        Joseph, arrière petit fils d’Abraham, vendu par ses frères comme esclave en Égypte, y devient vizir et fait venir son peuple, qui sera plus tard asservi. Les Égyptiens les nommaient Apirous, et les feront travailler à la construction de nombreux monuments.

Des envahisseurs aryens s’installent en Inde : on leur attribue l’ensemble de textes sacrés communément nommés Véda, – le Savoir -, considérés par la tradition orthodoxe indoue comme révélés. Autour de chacun des quatre Veda : Rig-véda, Yajour-véda, Sâma-véda, Atharva-véda, se rattachent des commentaires et des traités spéculatifs, Brâhmana, Aranyaka, et Oupanichad. Ils formeront le cœur du brahmanisme, qui empruntera de nombreux éléments à l’Inde elle-même, hors de l’influence directement indo-européenne.

Tout cela va donner naissance au cours des siècles suivants à une incroyable richesse religieuse, littéraire artistique : dieux et déesses tels Vichnou, Krichna, Çiva, en littérature, le Mahâbhârata, le Râmâyana… et cela va donner aussi naissance aux sectes, et même, parfois, à des trucs franchement marrants : ainsi d’un rite très ancien :

L’ashvamedha, c’est-à-dire le sacrifice du cheval, permet au souverain de délimiter son territoire et son pouvoir. Lors d’une fête particulière, on lâche un étalon qui peut cavaler où il veut durant un an, sous la surveillance de guetteurs. Toutes les terres qu’il foule de son sabot passent de facto sous la suzeraineté du roi. Quiconque essaie de s’emparer de l’animal ou de se mettre en travers de sa marche se voit déclarer la guerre. Au bout d’un an, la bête est rattrapée et sacrifiée par le roi en personne au cours d’une cérémonie solennelle à laquelle assistent tous les vassaux.

François Reynaert     La Grande Histoire du monde Fayard 2016

L’histoire ne dit pas ce qui se passe si le souverain d’à côté fait la même chose et que les deux chevaux foulent un même territoire, but nobody is perfect…

Deux notions connexes vont commander toute la philosophie indienne : la transmigration (samsâra) et la loi de l’acte (karman). Dès lors, la question essentielle devient : comment, à travers ces cycles de réincarnations, parvenir finalement à se libérer ? Cette libération est le but suprême à obtenir, plus important que le plaisir, plus important que l’utilité, plus important que l’ordre et que la loi. Seule la connaissance peut parvenir à atteindre cette libération.

La suprême découverte des Oupanichad, qu’elles ne se lassent pas d’exalter, c’est que la réalité la plus intime à laquelle on puisse parvenir, par une introspection qui est d’ordre mystique, ne se distingue en rien du brahman, dont elle est une manifestation : l’unique réalité ontologique de l’être individuel, c’est l’être universel.

Jean Naudou.               L’Inde 1956

La langue des Aryens de l’Inde, le sanskrit védique, est la plus ancienne des langues que l’on a appelées indo-européennes et dont des documents écrits et des formes parlées subsistent. C’est à la même famille linguistique qu’appartiennent le grec, le latin, le breton, le lituanien, le persan, les langues germaniques. C’est ce groupe de langues qui, peu à peu, par suite des invasions successives, recouvrit le fond dravidien des langues et des cultures indo méditerranéenne, auquel semble appartenir l’ancien tamoul, le sumérien, le géorgien, le crétois, l’étrusque, l’égyptien, le touareg, le basque, l’albanais, le peuhl etc…

[…] La descente des Aryens sur l’Inde fut progressive et très probablement du même type que les invasions mongoles et musulmanes, qui, bien des siècles plus tard, transformèrent la civilisation indienne exactement de la même façon, détruisant les grands centres culturels et les monuments et imposant la langue d’un envahisseur relativement primitif à des peuples culturellement plus évolués. Le désastre que représente la conquête aryenne peut être aisément réalisé si l’on songe qu’il n’existe dans l’Inde aucun monument qui ait été construit entre la fin du Monhenjo Daro et l’époque bouddhiste [V° siècle av. J.C.] La colonisation aryenne fut, à ses débuts, sous bien des aspects, analogue à celle de l’empire inca par des aventuriers espagnols illettrés et fanatiques. La population entière fut réduite au statut d’esclaves [dasa], sans aucuns droits civiques.

[…] C’est du védique, la langue des tribus aryennes, qu’est dérivé le sanskrit classique, ainsi que toutes les langues du nord de l’Inde, appelées autrefois les prakrits, et dont les principales sont aujourd’hui l’hindi, le bengali, le gujerati, le marathi, le panjabi, le sindhi, toutes apparentées au sanskrit, mais avec des apports et des mélanges divers, provenant des langues antérieures de l’Inde

[…] La révolte des Dravidiens contre les Aryens nous est rapportée, dans les récits de la grande guerre du Mahabharata […] conflit qui fut plus social que culturel. La victoire des Pandava dravidiens rétablit un certain équilibre, et c’est grâce à elle que se développa la civilisation brahmanique, qui est théoriquement védique, mais qui reprit en fait, dans tous les domaines de la pensée, des rites, des sciences et des arts, la tradition de la civilisation dravidienne.

[…] La religion védique, apportée par les Aryens du Turkestan et des plaines de la Russie, est apparentée à la religion perse et également aux religions de la Grèce et de l’Europe nordique. Les dieux védiques personnifient les forces de la nature, le Ciel (Dyaus), le Soleil (Surya), la Lune (Chandra), le Feu (Agni), l’Espace et le Vent (Vayu), etc, mais aussi, des vertus chevaleresques telles que l’Amitié (Mitra), l’Honneur (Aryamana), la Justice (Shakra), le Savoir (Vishnou), etc. Un des caractères de la mythologie védique est de grouper les dieux par paire, en particulier Mitra et Varuna, et aussi les Ashvin, dieux jumeaux. Il existe également des groupes d’êtres divins, tels que les Marut (troupe de jeunes dieux délinquants et fantasques), les Aditya, (principes souverains), les Vasu (lois universelles). L’élément mâle prédomine dans le panthéon, comme dans la société aryenne. Les déesses ne sont que de pâles reflets de leurs époux, excepté l’Aurore (Ushas) et la Terre (Prithivi).

[…] Les textes sacrés des Aryens sont appelés Vedas, un mot formé de la racine vid, qui veut dire savoir. Ils ont été d’abord de tradition orale et n’ont probablement été écrits que lorsque les Aryens eurent appris l’usage de l’écriture au contact des populations plus anciennes de l’Inde. Il y a quatre Védas, le Rik, le Yahuh, le Sama et l’Atharva. Ce sont des recueils d’hymnes employés pour les rites et adressés à diverses divinités. Les noms des auteurs de beaucoup de ces hymnes sont connus, mais les textes eux-mêmes sont considérés comme d’inspiration divine et sont censés représenter un résumé de toute la connaissance révélée par les dieux aux hommes. Les trois premiers Védas sont des manuels d’hymnes utilisés par les trois principales catégories de prêtres présents dans les rites des sacrifices, les yajñas.

Le plus ancien des Védas est le Rig Veda (le k final se transforme en g devant un v en sanskrit). Les hymnes qu’il contient furent composés, pour la plupart, peu après l’arrivée des Aryens, dans le nord-ouest indien. Certains hymnes existaient déjà peut-être à l’époque où les Aryens habitaient encore dans l’Asie centrale. Ils gardent en tout cas le souvenir d’un habitat nordique, aux longues nuits d’hiver. Beaucoup d’hymnes font allusion à des rois, à des batailles et surtout à la farouche résistance que les populations indiennes opposèrent aux envahisseurs. Les anciens habitants de l’Inde sont mentionnés comme des démons à peau sombre, habitant de merveilleuses cités.

Le Rig Veda constitue un document remarquable sur la vie, la société et la religion des Aryens. Livre sacré des Hindous, le texte en a été préservé avec un soin extrême. Il est transmis rituellement par tradition orale, et le texte écrit n’est considéré que comme un aide-mémoire. Cela fait que des erreurs de copistes n’ont jamais pu s’accumuler et que les hymnes ont été préservés jusqu’à nos jours, sans altérations importantes ni rajeunissement du langage. Le Yadur Veda, divisé en deux branches, le Yajur Blanc et le Yajur noir, est postérieur au Rig Veda et contient beaucoup d’éléments pré-aryens. Le Sama Veda, recueil d’hymnes chantés, contient très peu d’hymnes qui lui soient propres, mais des versions chantées d’hymnes du Rik et du Yajur Veda. Il a existé très tôt des notations musicales pour ces hymnes. La tradition de leur enseignement oral par des méthodes complexes qui rendent tout changement de texte ou d’intonation presque impossible, a permis à la tradition du chant védique de se conserver jusqu’à nos jours. L’Atharva Veda est très différent des trois autres. Il se réfère essentiellement à des éléments rituels, empruntés aux Asura et présente un aspect caractéristique de l’assimilation des Aryens dans l’ancienne culture indienne. L’Atharva Veda est une collection hétérogène des formules magiques en usage parmi les masses populaires. Son principal enseignement est la sorcellerie… Ces caractères indiquent que ces champs ont leur origine dans les anciennes croyances et pratiques des peuples que les Aila (Aryens) avaient subjugués, de sorte que l’esprit qui souffle ici est celui d’un âge préhistorique. ( F.E. Pargiter. Ancient Indian Historical Tradition Delhi, 1929)

Nous retrouvons ici un phénomène caractéristique de l’histoire de l’Inde. Les textes dont la version actuelle apparaît la plus tardive sont plus souvent par leur contenu les plus anciens.

[…] La création du sanskrit fut le plus grand accomplissement du monde aryen dans l’Inde. Beaucoup de textes appartenant originellement aux autres langues indiennes furent traduits ou adaptés en sanskrit, et ceux qui ne le furent pas disparurent pour la plupart. Une immense littérature scientifique, religieuse, philosophique et dramatique se développa, dont une partie importante subsiste, mais reste de nos jours souvent inaccessible, demeurant endormie sous forme de manuscrits dans d’innombrables bibliothèques mal classifiées.

Alain Daniélou           Histoire de l’Inde Fayard 1985

Une jeune fille, certainement de bonne famille, peut-être même avait-elle une fonction sacrée, est mise en terre au fond de la grotte du Collier, près de Lastours, au nord de Carcassonne : elle est entourée de perles tubulaires en verre coloré ou en tôle de bronze, de bracelets de bronze en forme de spirale, d’un pendentif d’ambre sur lequel est gravé un œil, autant de témoignages des splendeurs de l’âge du bronze, que l’on retrouvera en fait surtout dans les tombes d’Armorique et du Wessex britannique.

~ 1595                         Mursili I°, roi hittite, prend, pille et brûle Babylone,… qui s’en relèvera avec à sa tête une nouvelle dynastie : les rois cassites.

~ 1580               En Égypte, Sékénenrê, prince de Thèbes se révolte contre les Hyksos et met le siège à Avaris, leur capitale. Le siège dure des années, il y est mortellement blessé mais la victoire revient aux Égyptiens et son fils Ahmose est fêté comme un libérateur. Les nouveaux pharaons retiendront les leçons de cette invasion, et, rompant brutalement avec leur splendide isolement, sortiront de leurs frontières pour les rendre plus sures.

Après plus de deux millénaires d’existence, le géant des bords du Nil quittait l’ombre de ses pyramides et de ses sphinx avec l’intention d’intervenir activement au-delà de ses frontières et de dire son mot dans les affaires du reste du monde. Ainsi, l’Égypte devint peu à peu une puissance mondiale. Jusqu’alors, elle n’avait que mépris pour tous ceux qui ne vivaient pas dans la vallée du Nil, pour les Asiates, les coureurs de sable, les éleveurs de bétail, bref, pour tous les peuples qui n’étaient pas dignes de la considération d’un pharaon. Les Égyptiens devinrent plus sociables et, chose inconcevable autrefois, se mirent à communiquer avec d’autres peuples.

Werner Keller                 La Bible arrachée aux sables       Presse de la Cité 1962

vers ~ 1 500                 Première éruption connue de l’Etna.

Le royaume de Tiahuanaco, sur les rives du lac Titicaca, à cheval sur l’actuel Pérou et Bolivie, est le premier grand empire des Andes. Il vivra à peu près 2 600 ans. Mais il est possible que les débuts remontent à beaucoup plus loin, aux environs de ~ 15 000 : on a retrouvé reproduits sur des poteries des animaux comme le toxodon, un grand mammifère herbivore qui s’est éteint à la fin du pléistocène. Ces gens n’hésitaient pas à travailler des blocs de pierre de 10 tonnes. Ils orientaient leurs bâtiments selon les astres.

Huit cents ans après les Chinois, les Égyptiens se mettent à dresser des gnomons – cadrans solaire à plan horizontal -.

vers ~ 1 475                 La reine d’Égypte Hatshépsout ordonne une expédition maritime à but commercial vers la terre de Pount, pays producteur d’encens, probablement l’actuelle Érythrée : 5 vaisseaux chargés de bijoux, d’outils et d’armes destinés à être échangés contre du bétail, des singes, des arbres à encens (genre Boswellia, dont la plus courue Boswelia sacra : le baumier, un arbuste dont on incise le tronc pour en recueillir la sève qui donne des petites boules jaunâtres en se solidifiant), de l’ivoire, de la myrrhe (aussi du genre Boswellia dont l’espèce Commiphora myrrha) et des bois précieux. Le principal producteur d’encens et de myrrhe était la région de l’Hadramaout, dans l’actuel Yémen. On estime que les caravanes de chameau acheminaient chaque année, en 75 jours, 3 000 tonnes d’encens vers la Méditerranée, jusqu’au port de Gaza, où il était embarqué pour Athènes et Rome.

Sans être commune, l’existence de reines n’était pas exceptionnelle, exerçant le pouvoir jusqu’à l’arrivée à l’âge adulte de leur royal enfant. Mais probablement ce pouvoir n’était-il pas suffisamment consolidé pour que l’on n’y ajoute quelqu’artifice à même de le renforcer :  ainsi Hatshépsout s’inventa-t-elle un père qui n’était rien de moins que le dieu Amon, – celui qui ne peut-être représenté,  l’éternel, le seigneur de Karnak, créateur de ce qui existe, maître de tout, établi durablement en toutes choses -,  qui, prenant les traits de Thoutmôsis I°, le souverain régnant, s’introduisit dans la chambre d’Ahmèse, son épouse qui fit tout ce qu’il désirait.

vers ~ 1 450                 Le vizir Rekhmiré fait graver sur sa tombe un texte où prime le respect de la personne humaine, quel que soit son rang : J’ai jugé l’insignifiant comme l’influent ; j’ai protégé le faible du fort ; j’ai détourné la fureur de l’homme mauvais et soumis l’homme avide à son heure… J’ai secouru la veuve qui n’a plus de mari ; j’ai établi le fils et héritier sur le siège de son père. J’ai donné du pain à l’affamé, de l’eau à l’assoiffé, de la viande, de l’huile et des vêtements à celui qui n’avait rien… Je n’ai pas été sourd à l’indigent. À dire vrai, je n’ai jamais accepté de cadeau de qui que ce soit

Une violente éruption volcanique sur l’île de Théra, à quelques 110 km au nord de la Crète, ensevelit sous des mètres de cendres les palais de Cnossos, Phaistos, Malia, les principales villes de Crète et provoque un raz de marée dont  les vagues atteignent les rives nord de la Crète et les Cyclades. Quelques siècles plus tard, Homère parlera de la Crète comme d’une île alors belle, grasse, bien arrosée, aux hommes nombreux à l’infini et aux quatre vingt dix villes. Ce sont les Achéens de Mycènes et Tirynthe venus des Balkans pour s’installer dans le Péloponnèse, qui ont transmis aux Grecs l’héritage de la Crète. Mycènes est le siège de la légende des Atrides, dont aucun auteur policier contemporain ne voudrait pour scénario, tant il serait sur que ses lecteurs s’y perdraient : les assassins pullulent et finissent souvent par être victimes, les survivants sont de vrais miraculés !

Les glaciers ont fondu, laissant dans les vallées de longues parois lissées par le frottement de la glace, propices à la gravure : les habitants de la Vallée des Merveilles, dans le Mercantour s’en donnent à cœur joie, sur un gneiss et un schiste rose assez tendres pour être gravé et assez durs pour ne pas être érodés par pluie, gel, vent et soleil. Ils y creusent aussi des grottes, en les orientant vers le nord-ouest, de façon qu’au solstice d’été, les derniers rayons du soleil éclairent le fond de la grotte.

Beaucoup plus au nord, à la frontière de l’actuelle Suède et de la Norvège, près du rivage de la mer du Nord, les ancêtres des Vikings laissent des gravures rupestres sur le site de Bohuslän. www.lefildutemps.free.fr/suède-rupestre/tanum.htm

Les Phéniciens, grands commerçants, – les Phéniciens, ces marins rapaces qui, dans leurs noirs vaisseaux, ont mille camelotes, disait Homère – répandent dans tout le bassin méditerranéen leur alphabet, qui comporte 22 signes principaux, venus d’un des deux premiers alphabets connu, – 31 signes en écriture cunéiforme -, crée au petit royaume d’Ougarit, dans la banlieue de l’actuel Lattaquié, sur la côte syrienne. L’autre ancêtre de l’alphabet est né dans le Sinaï. Le changement de support des signes – passage de la tablette d’argile au parchemin, puis au papyrus – est une des raisons possibles de la création des alphabets : les lettres sont tracées sur le support quand les signes sont imprimés sur l’argile, mais la raison première est la simplification que cela entraîne dans la communication. Il est plus facile de transcrire différentes langues par une seule écriture, et à Ougarit, on entendait alors pas moins de 8 langues : le sumérien, l’akkadien, l’ougaritique, le crypto-minoen, le hittite, le hourrite, l’égyptien et le louvite.

De toutes les activités qui distinguent la culture, l’écriture est l’une des plus importantes parce qu’elle est un outil inégalable d’organisation sociale et de réaffirmation. Comme le confirme l’étymologie indo-européenne skribh, l’écriture est coupure, séparation, distinction. En général, toutes les espèces biologiques possèdent des systèmes de communication vocaux, chimiques, gestuels et olfactifs ; l’homme, lui, a réussi à représenter avec le langage ses processus mentaux les plus complexes et, en quelque sorte, à convertir les sons et les gestes et divers signes visibles, abstraits et interactifs, qui assurent la protection de ses traditions.

De l’écriture on est vite arrivé à la nécessité d’un support qui fut le livre. Voici ce qu’en dit Borges : Des divers instruments de l’homme, le plus étonnant est sans doute le livre. Les autres sont des extensions de son corps. Le microscope, le télescope sont des extensions de sa vision ; le téléphone est une extension de sa voix ; nous avons ensuite la charrue et l’épée, extensions de son bras. Mais le livre, c’est autre chose : le livre est une extension de la mémoire et de l’imagination.

Le livre est ce qui donne du volume à la mémoire humaine. Le livre, malgré sa connotation portative, objective la mémoire : c’est une unité rationnelle qui, par des moyens audiovisuels, imprimés ou électroniques, représente une volonté mnémonique et linguistique. Dans le passage révolutionnaire de l’oralité à l’écriture, et surtout dans ce processus significatif où triomphe le livre comme objet de culte, ce qui s’impose vraiment, c’est un modèle plus sûr de permanence qui codifie la sensibilité et la traduit en états uniformes et légitimes. Le livre est ainsi une proposition qui prétend tout configurer comme raison et non comme chaos.

[…]          Le livre est une institution de la mémoire en vue de la consécration et de la permanence, raison pour laquelle il doit être étudié comme la pièce clé du patrimoine culturel d’une société. Il faut comprendre que ce patrimoine existe dans la mesure où la culture constitue l’héritage le plus représentatif de chaque peuple. En lui-même, le patrimoine a la capacité d’impulser un sentiment d’affirmation ou d’appartenance transmissible et peut cristalliser ou stimuler la conscience d’identité des peuples sur leur territoire. Une bibliothèque, des archives ou un musée sont des patrimoines culturels, et chaque peuple les perçoit comme des temples de la mémoire.

Pour cette raison et pour d’autres qui constituent la thèse centrale de cet essai, je dis et je crois que le livre n’est pas détruit en tant qu’objet physique, mais en tant que lien mémoriel, c’est-à-dire comme l’un des axes de l’identité d’un homme ou d’une communauté. Il n’y a pas d’identité sans mémoire. Si l’on ne se souvient pas de ce qu’on est, on ne sait pas qui on est. Au cours des siècles, nous avons vu que lorsqu’un groupe ou une nation tente de soumettre un autre groupe ou une autre nation, la première chose qu’il fait est d’essayer d’effacer les traces de sa mémoire pour reconfigurer son identité.

Fernando Báez          Histoire universelle de la destruction des livres Fayard 2008.

C’est probablement en ces temps là qu’est né une unité culturelle méditerranéenne fondée sur la même trinité : le blé, l’olivier et la vigne (Trop d’os, pas assez de viande, disait mi-figue, mi-raisin Pierre Gourou). L’éloignement de ces fondements d’identité arrachera des plaintes jamais démenties au cours des siècles :

Une des particularités qui frappaient le plus les Anciens, chez les peuples qui vivaient à la périphérie du monde méditerranéen, était l’usage du beurre de vache : les consommateurs d’huile d’olive en éprouvaient une sorte d’étonnement scandalisé. Même un italien, comme Pline, manifeste ce sentiment sans réfléchir qu’après tout l’usage de l’huile d’olive n’était pas tellement vieux en Italie

Maximilien Sorre                  Les fondements biologiques de la géographie humaine. 1943

La Flandre, c’est le pays où ne poussent ni lavande, ni thym, ni figues, ni olives, ni melons, ni amandes ; où le persil, l’oignon, la laitue n’ont ni suc, ni goût, où l’on prépare les mets, chose incroyable, avec du beurre de vache au lieu d’huile

Alonso Vasquez, espagnol occupant la Flandre au XVI° siècle

A cause du beurre et du laitage dont on use beaucoup en Flandre et en Allemagne, ces pays abondent de lépreux.

Cardinal d’Aragon, en 1517

Mais, plus que toute autre production agricole, c’est le vin qui a conquis ses quartiers de noblesse autour de la Méditerranée ; elle a des airs de musée archéologique de la viticulture. À Santorin se trouvent des vignes de forme curieuse, que l’on ne trouve nulle part ailleurs : elles donnent l’assyrtiko tant apprécié, cultivé probablement dès 1 500 av J.C. Aussi bien sur les terres qu’au fond de l’eau, cette mer raconte l’histoire du vin. Ici, les amateurs éclairés renouent avec les vieilles variétés quasi oubliées, isolées par la mer. D’est en ouest, de Chypre aux Baléares en passant par les Cyclades, les minuscules îles Eoliennes ou les géantes Sicile, Sardaigne et Corse, pas moins de 57 îles accueillent aujourd’hui des vignes. Elles ont en commun de bénéficier d’un climat idéal : des températures chaudes, un ensoleillement exemplaire, une pluviométrie faible en été, des vents marins qui compensent l’aridité en charriant, en fin de nuit, un peu d’humidité dans l’air pour flatter les feuilles. Les îles bénéficient bien souvent du relief des nombreux volcans  : l’Etna sicilien, la petite île de Pantelleria, entre la Sicile et la Tunisie, les îles Eoliennes de Lipari et Salina, Santorin… Les volcans font remonter à la surface des éléments qui apportent une minéralité exceptionnelle aux vins. Ces sols sont  très pauvres en matière organique, et donc excellents, car ils ne surnourrissent pas la vigne. De plus, fissurés ou poreux, ils favorisent le drainage de ses racines. L’Etna est une île dans une île. La Sicile est chaude, mais l’Etna est à part avec son étagement exposé à tous les vents. On trouve des terroirs à 1 000 mètres d’altitude qui dominent la mer. Et il y a le soleil qui tombe sur la vigne, et celui dont le reflet sur la mer chauffe les vins comme un miroir. Son cépage, le nerello mascalese,  a un côté terreux, proche de la terre, épicé

Sur Chypre, on fait du vin depuis toujours. Des pépins de raisin vieux de six mille ans et des vases de l’âge du bronze ancien (1800 à 1500 avant J.-C.) utilisés pour boire du vin y ont été mis au jour. De même en Crète : des fouilles menées dans un village datant de l’époque minoenne (aux environs de 2000 avant J.-C.) ont révélé une dizaine de jarres autrefois pleines de vin résiné et des infrastructures pour la vinification. La vigne se répand ensuite sur le pourtour occidental de la Méditerranée et gagne les îles espagnoles. Chemin faisant, elle évolue, se transforme. Durant l’Antiquité, après la domestication de la vigne, les peuplades ont transporté de quoi planter, soit avec des boutures, soit avec des pépins.  Dans le premier cas, la vigne reste identique. Mais si on plante des pépins, qui sont le résultat d’une fécondation et donc d’une réunion de deux ADN différents, on modifie les gènes et les raisins sont différents. C’est le cas du muscat à petits grains, dont l’ADN a été analysé : la quasi-totalité des variétés de muscat dans le monde, soit une centaine, dérive de ce muscat à petits grains ! Il a été diffusé par les Grecs de Samos jusqu’à la Gaule. Même le muscat d’Alexandrie, qui a alimenté beaucoup de spéculations sur son origine, en est un croisement.

Aujourd’hui, les pays du pourtour méditerranéen rassemblent plus de 3 000 cépages, fruits des voyages maritimes sur la Grande Bleue. Certains sont restés identiques, comme le malvoisie, qui est une grande voyageuse : elle est partie de Lipari, s’est retrouvée en Sardaigne, à Sitges, près de Barcelone, et en Croatie. Et les pépins ont voyagé dans tous les sens ! Romains, Catalans, Vénitiens sont les initiateurs de nombreux cépages, issus de croisements complexes au gré de l’histoire. Il n’est pas étonnant, dès lors, que les îles regorgent de cépages inconnus ailleurs. Ils n’existent que sur ces petites terres, comme les callet et manto negro des Baléares, le fameux assyrtiko grec, le catarratto et le nero d’avola siciliens, le vernaccia di Oristano de Sardaigne… Il arrive aussi que certains cépages identiques aient des noms différents, comme le nielluccio corse, qui s’est révélé dans les années 1970 être identique au sangiovese italien. Ou le sciaccarello, semblable au rare mammolo du Chianti. Dans quel sens a-t-il migré ? Impossible de le savoir mais il est aujourd’hui plus répandu en Corse que dans la région italienne.

Quel que soit le raisin dont ils étaient issus, ces vins ont été très tôt renommés. Et recherchés. Les traités sur les plantes de Théophraste, au IV° siècle avant J.-C., permettent de dessiner une carte précise des régions viticoles et des crus. En tête de liste : les vins des îles. Ils sont souvent doux, issus de raisin passerillé, c’est-à-dire séché au soleil après la vendange, et patiemment vieilli. C’est encore le cas aujourd’hui dans de nombreuses îles, que les vins s’appellent passito sur l’île de Pantelleria, vin paillé au cap Corse ou liastos en Grèce. Le vin de Thasos, à l’époque hellénistique, était produit dans de grandes exploitations viticoles et largement exporté. Celui de Lesbos était expédié en Egypte ; ceux des îles alentour, Rhodes en particulier, étaient additionnés d’eau de mer. Peut-être pour renforcer les arômes, le sel étant un exhausteur de goût. Ils étaient en tout cas largement commercialisés dans tous les pays riverains de la Méditerranée. Le fond de la mer témoigne de cette exportation. Des épaves de véritables bateaux-citernes ont été découvertes autour de Rome, de la Corse et des îles d’Hyères. Spécialisés dans le transport du vin, ils pouvaient charger jusqu’à 2 500 litres dans des dolia, grandes cuves en céramique. Les navires accueillaient en plus quelques centaines d’amphores. Le commerce s’intensifia encore sous l’Empire romain, si bien que, jusqu’au III° siècle de notre ère, le vin était l’un des produits les plus échangés dans la Méditerranée.

Il est difficile de se figurer cette prospérité quand, aujourd’hui, les vastes productions continentales ont éclipsé les fabrications îliennes. Les vins font souvent figure de curiosités locales, que les touristes consomment sur place et remportent parfois dans leurs bagages. Trouver un vin d’île – hors Corse – chez un caviste français n’est pas tâche facile. Pourtant, la plupart valent le détour, que ce soit un malvoisie de Lipari, un Anima Negra de Majorque, un muscat doux de Samos, un Sigalas de Santorin. Ou, grand luxe, un passito di Pantelleria, Sangue d’Oro de Carole Bouquet, un Franchetti de l’Etna ou un vieux commandaria chypriote. On peut toujours se consoler avec un formidable muscat du cap Corse d’Antoine Arena, plus accessible à tout point de vue.

L’insularité fait perdurer les modes de conduite traditionnels, comme les vignes en forme de paniers de Santorin.  Il y a une identité culturelle forte, un attachement identitaire qui se traduit par de solides traditions, une paysannerie viticole devenue plus rare ailleurs.  Mais il s’agit souvent d’un travail ardu de vignes en terrasses, non mécanisable : les terrasses constituent un mode de culture compliqué, qui coûte cher et conduit parfois à un abandon de ces vignobles. La main-d’oeuvre disposée à ce travail vient à manquer, ce n’est plus rentable économiquement. Comme en Sicile, où d’importantes surfaces de terrasses ont disparu au profit de plates exploitations foulées par les machines.

Ophélie Neiman Le Monde du 2 juillet 2016

Le roi d’Assyrie – l’Irak d’aujourd’hui – Téglat Phalazar I° inaugure une tradition qui va durer beaucoup plus que ce que durent les roses : Les femmes mariées n’auront pas leur tête découverte. Les prostituées ne seront pas voilées.

vers ~ 1400                 Dans un marécage de Trundholm à Odsherred, près de Nykøbing, en Zélande du Nord au Danemark, un paysan trouvera en 1902, un char solaire, aujourd’hui conservé au Nationalmuseet de Copenhague. Le cheval, en fonte de bronze repose sur quatre roues à quatre rayons dont une est entière. L’ensemble mesure 60 centimètres de long. Le disque solaire, d’un diamètre de 25 centimètres, repose sur deux roues et a conservé une partie de sa dorure sur une face. C’est la plus ancienne représentation de char solaire connue en Europe.Il serait la représentation en miniature d’un char cultuel que l’on promenait sur un parcours solaire-magique, comme l’indiquent les cultes de Nerthus en Allemagne du Nord et de Freyr en Suède. La face dorée, sur la droite du cheval, représenterait le parcours diurne du soleil d’est en ouest, l’autre face, sombre, le parcours nocturne. L’objet aurait été déposé en offrande dans une sépulture, disparue depuis.

~1 400 ~ 1 370            Le pharaon Aménophis III est le plus éminent représentant de la glorieuse famille des Thoutmosides : c’est l’apogée de l’empire égyptien avec sa brillante et cosmopolite capitale : Thèbes. La femme jouissait alors du droit de propriété, pouvait acheter, vendre et ester. On a peint, on a beaucoup écrit : Annales royales, Livres funéraires royaux, Livre des morts, Hymne à Amon-Rê, Papyrus médical Ebers, Mystère de la naissance divine.

La Palestine et la Haute Vallée du Nil jusqu’à la 4° cataracte ont été conquis, des expéditions lointaines ont été menées : Oponé (Côte des Somalis), Liban et Syrie, Karnak et les tombeaux de la Vallée des Rois construits. Les obélisques prennent la succession des menhirs et dolmens, liens tangibles entre l’univers des hommes et l’univers sacré du soleil.

Le coin, le levier et le plan incliné constituent les seules machines élémentaires utilisées par les Égyptiens dans les travaux monumentaux. Les principes de base des techniques égyptiennes étaient d’abord d’utiliser la main d’œuvre en grand nombre et, dans l’édification des bâtiments, de ne jamais soulever les pierres mais de les faire glisser [6]. Certes, ils connaissaient la roue, mais ne l’utilisaient que pour des travaux de transport de faible poids et de courte distance.

Bruno Jacomy                Une histoire des techniques. Seuil 1990

Personne ne peut affirmer de quand datent les premières constructions de Karnak. En revanche, le plus ancien temple connu, celui consacré à Amon remonte à la XI° dynastie [vers 2 100 av J.C.]. Les dieux des pharaons ont été célébrés ici jusqu’à la conquête romaine, soit durant plus de deux mille ans. Le site a ensuite servi de lieu de culte aux chrétiens coptes jusqu’au XI° siècle après J.C. Le site, d’une superficie totale de 150 hectares, est constitué de trois ensembles architecturaux dédiés à différents dieux : Karnak-Nord à Montou, Karnak et Karnak-Sud à Amon-Rê et Mout. Chacun est entouré d’enceintes en brique crue d’où le nom arabe « al-Karnak » : le village fortifié. Les constructions s’orientent dans deux directions perpendiculaires. L’axe principal du temple d’Amon relie le saint des saints au Nil ; il est orienté est-ouest, suivant la course de l’astre solaire. C’est l’axe divin. Le secondaire nord-sud qui suit le cours du Nil conduit au complexe sacré de la déesse Mout. C’est l’axe terrestre ou processionnel.

Dégagé par Auguste Mariette à partir de 1 858, Karnak constitue un puzzle géant. Hatshepsout, Thoutmosis III, Akhenaton [Aménophis IV], Ramsès II y ont sans cesse bâti, démonté, détruit, réutilisé des matériaux, usurpé ou fait disparaître les temples de leur prédécesseur… Thoutmosis III fera par exemple enfermer les deux obélisques d’Hatshepsout dans un caisson de grès. Afin d’effacer les traces d’Akhenaton qui avait réduit leur pouvoir, les prêtre d’Amon feront disparaître son temple d’Aton dont les pierres [les talatates] décorées seront retrouvées dans des pylônes construits par Horemheb.

Karnak ressemble à un organisme vivant se régénérant en permanence. Tout cela rend difficiles certaines opérations. Les blocs de calcaire de la chapelle Blanche de Sésostris I et ceux en quartzite de la chapelle Rouge d’Hatshepsout ont bien été retrouvés. Mais où étaient-ils à l’origine ? Mystère. Ces édifices ont donc été remontés dans un musée en plein air aménagé sur un espace déjà fouillé. Près du temple d’Opet, des milliers de blocs en grès et en calcaire sont stockés sur des banquettes en pierre pour éviter qu’ils ne se dégradent au contact de l’humidité du sol, en attendant de retrouver leur place. Chaque coup de pioche réserve des surprises. En 2 005, c’est une magnifique double statue de Neferhotep I° que l’on découvre enfouie près d’un obélisque d’Hatshepsout. En avril 2 007 sont mis au jour des bains d’époque ptolémaïque ainsi qu’une digue construite durant la XXI° dynastie pour protéger le site des crues du Nil. Et des rampes datant de la XXVI° dynastie ont été dégagées sous l’ancienne maison du grand égyptologue Georges Legrain. Un nouveau morceau du puzzle.

Richard Clavaud                           Karnak, puzzle architectural. Le Monde 2 n° 262. 21 02 2009

C’est qu’ici même, il y a sept ou huit mille ans, sous ce ciel pur comme le cristal, commença le premier éveil de la pensée humaine, tandis que notre Europe sommeillait encore, et pour des millénaires, enveloppée du manteau de ses humides forêts. Ici, une précoce humanité, encore presque fraîchement évadée de la pierre, forme antérieure de tout, une humanité enfant qui voyait lourd au sortir des lourdeurs de la matière originelle, imagina de bâtir des sanctuaires terribles, pour des dieux d’abord effrayants et vagues, tels que sa raison naissante pouvait les concevoir ; alors les premiers blocs mégalithiques s’érigèrent, alors débuta cette folie d’amoncellement qui devait durer près de cinquante siècles, et les temples s’élevèrent au-dessus des temples, les palais au-dessus des palais, chaque génération voulant surpasser la précédente par une plus titanesque grandeur.

Ensuite, il y a quatre mille ans, ce fut Thèbes en pleine gloire, Thèbes encombrée de dieux et de magnificence, foyer de lumière du monde aux plus anciennes périodes historiques, tandis que notre Occident septentrional dormait toujours, que la Grèce et l’Assyrie à peine s’éveillaient, et que seule, là-bas vers l’Orient extrême, une humanité d’autre espèce, la Jaune, appelée à suivre en tout des voies différentes, venait de fixer pour jusqu’à nos jours les lignes obliques de ses toits cornus et le rictus de ses monstres.

Eux, les hommes de Thèbes, s’ils voyaient encore trop lourd et trop colossal, au moins ils voyaient droit, ils voyaient calme, en même temps qu’ils voyaient éternel ; leurs conceptions, qui avaient commencé d’inspirer celles de la Grèce, devaient ensuite inspirer un peu les nôtres ; en religion, en art, en beauté sous tous ses aspects, ils furent autant que les Aryens nos grands ancêtres.

Plus tard encore, seize cents ans avant Jésus-Christ, à l’une des apogées de cette ville qui connut tant de fluctuations au cours de son interminable durée, des rois fastueux voulurent faire surgir du sol, déjà chargé de temples, ce qui est encore aujourd’hui la plus saisissante merveille de ces ruines : la salle hypostyle, dédiée au dieu Amon, avec sa forêt de colonnes, monstrueuses comme des troncs de baobab et hautes comme des tours, auprès desquels les  piliers de nos cathédrales semblent ne plus compter. En ces temps-là, les mêmes dieux régnaient à Thèbes depuis trois mille ans, mais se transformaient peu à peu suivant l’essor progressif de la pensée humaine, et Amon, l’hôte de cette salle prodigieuse, s’affirmait de plus en plus comme maître souverain de la Vie et de l’Éternité. L’Égypte pharaonique s’acheminait vraiment, malgré les révoltes, vers la notion de l’unité divine, on pourrait même dire vers la notion d’une pitié suprême, puisqu’elle avait déjà son Apis, émané du Tout-Puissant, né d’une mère vierge et venu humblement ici-bas pour connaître la souffrance.

Après que Sethos Ier et les Ramsès, en l’honneur d’Amon, eurent achevé ce temple, le plus grand sans doute et le plus durable du monde, on continua encore pendant une quinzaine de siècles, avec une persistance qui ne se lassait point, à entasser alentour ces blocs de granit, de marbre, de calcaire dont l’énormité nous confond. Même pour les envahisseurs de l’Egypte, Grecs ou Romains, la ville aïeule des villes demeurait imposante et unique ; ils réparaient ses ruines, ils y bâtissaient toujours des temples et des temples en un style presque immuable ; jusqu’en ces époques de décadence, tout ce qui surgissait de ce vieux sol sacré s’imprégnait un peu, semblait-il, de l’antique grandeur.

Et c’est seulement quand dominèrent ici les premiers chrétiens, puis après eux les musulmans iconoclastes, que la destruction fut décidée. Pour ces croyants nouveaux qui, dans leur naïveté, se figuraient posséder l’ultime formule religieuse et connaître par son vrai nom le grand inconnaissable, Thèbes devint le repaire des faux dieux, l’abomination des abominations, qu’il fallait anéantir.

On se mit donc à l’œuvre, pénétrant avec crainte toutefois dans les sanctuaires trop profonds et trop sombres, mutilant d’abord les milliers de visages dont le sourire faisait peur et s’épuisant à déraciner des colonnes qui sous l’effort des leviers ne bougeaient même pas. Il y avait fort à faire, car tout cela était aussi solide que les mas géologiques, rochers ou promontoires ; mais durant cinq ou six cents ans la ville resta livrée à la fantaisie des profanateurs.

Ensuite vinrent des siècles de silence, sous ce linceul des sables du désert qui s’épaississait chaque année pour ensevelir, et comme pour nous conserver, ce reliquaire sans égal.

[…] Et puis, ce qui surprend et oppresse à Thèbes, c’est le peu d’espace libre, le peu de place qui restait pour les foules, dans des salles pourtant immenses : entre les murailles, tout était encombré par les piliers ; les temples étaient à moitié remplis par leurs colossales futaies de pierres. C’est que les hommes qui bâtirent Thèbes vivaient au commencement des temps et n’avaient pas encore trouvé cette chose qui nous paraît aujourd’hui si simple : la voûte. Ils étaient cependant de merveilleux précurseurs, ces architectes ; déjà ils avaient su dégager de la nuit quantité de conceptions qui sans doute, depuis les origines, sommeillaient en germe inexplicable dans le cerveau humain : la rectitude, la ligne droite, l’angle droit, la verticale, dont la nature ne fournit nul exemple ; même la symétrie, qui à bien réfléchir s’explique moins encore, la symétrie, qu’ils employaient avec maîtrise, sachant aussi bien que nous tout l’effet qu’on peut obtenir par la répétition d’objets semblables placés en pendant de chaque côté d’un portique ou d’une avenue. Mais la voûte, non, ils n’avaient pas inventé cela ; alors, comme il y avait pourtant une limite à la grandeur des dalles qu’ils pouvaient poser à plat comme des poutres, il leur fallait ces profusions de colonnes pour soutenir là-haut leurs plafonds effroyables ; c’est pourquoi il semble que l’air manque, il semble que l’on étouffe au milieu de tant de temples, dominés, obstrués par la rigide présence de tant de pierres. Et encore, on y voit clair aujourd’hui là-dedans ; depuis que sont tombées les roches suspendues qui servaient de toiture, la lumière descend à flots partout. Mais jadis, quand une demi-nuit régnait à demeure dans les salles profondes, sous les immobiles carapaces de grès ou de granit, tout cela devait paraître si lourdement sépulcral, définitif et sans merci comme un gigantesque palais de la Mort ! Un jour par année cependant, ici à Thèbes, un éclairage d’incendie pénétrait de part en part les sanctuaires d’Amon, car l’artère milieu est ouverte au nord-ouest, orientée de telle façon qu’une fois l’an, une seule fois, le soir du solstice d’été, le soleil à son coucher y peut plonger ses rayons rouges ; au moment où il élargit son disque sanglant pour descendre là-bas derrière les désolations du désert de Libye, il arrive dans l’axe même de cette avenue, de cette suite de nefs, qui a huit cents mètres de longueur. Jadis donc, ces soirs-là, il glissait horizontalement sous les plafonds terribles – entre ces piliers alignés qui sont hauts comme notre colonne Vendôme – [Loti exagère plus qu’un peu : la colonne Vendôme, avec ses 40 mètres est deux fois plus haute…] , puis venait jeter pour quelques secondes ses teintes de cuivre en fusion jusque dans l’obscurité du saint des saints. Et alors tout le temple retentissait d’un fracas de musique ; au fond des salles interdites, on célébrait la gloire du dieu de Thèbes…

Pierre Loti        La mort de Philæ.1909      Voyages 1872-1943     Bouquins Robert Laffont 1991

Dans l’actuel Pérou, à proximité de Huancavelica, 225 km au sud-est de Lima, les hommes extraient le cinabre, un sulfure de mercure qui est un pigment de choix utilisé dans les cultures précolombiennes. C’est aujourd’hui le plus vaste gisement de mercure au monde. Il n’est pas impossible que ce soit cette activité minière qui ait conduit à l’émergence de sociétés hiérarchisées d’Amérique du sud : la culture Chavin, de ~800 à ~ 400, puis la civilisation inca , 1 200 – 1 532.

~ 1372 ~ 1354                         Akhénaton, – agréable à Aton – non content d’avoir la plus belle des femmes, [qui lui donna six filles] – Néfertiti – la belle est venue -, voue un culte à Aton, le dieu Soleil et veut remplacer les très nombreux cultes par celui du seul Aton : c’est la révolution armanienne [Le mot n’a rien d’outrancier : il fit brûler tous les livres religieux antérieurs à son règne. Armanienne, car sa nouvelle capitale était Tell al-Armana, qu’il rebaptisa Akhétaton]. Le tout aussi nombreux clergé – 81 322 prêtres à Karnak ! – fit de cette tentative un échec, aidé en cela par la raison bien chancelante du souverain sur la fin de son règne.

Amenhotep IV –Akhénaton -, fils du grand Amenhotep III, était laid et chétif, le regard triste, la tête énorme et même disproportionnée, les lèvres épaisses et affaissées, le ventre mou et ballonné. Ce grand malade souffrait de crises d’épilepsie et était sujet aux visions hallucinatoires, ce qui pourrait expliquer son évolution religieuse face à la montée en puissance du clergé d’Amon, devenu un véritable second pouvoir.

Bernard Lugan          Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours.            Ellipses 2009

Les vieux gardiens du savoir et leur vision bien établie de l’Univers prévalurent.

Colin Ronan

Son fils et successeur, Toutankhamon, ne sera pas l’enfant de Néfertiti, mais celui de la propre sœur d’Akhenaton.

Il nous reste de fort beaux hymnes solaires : la ressemblance est frappante avec le psaume 104, écrit quelque 700 ans plus tard :

Hymne à Aton

Quand tu te couches à l’horizon de l’ouest…
La terre est plongée dans les ténèbres
Semblable à la mort…
Le lion quitte son antre,
Les créatures rampantes sortent leur dard.
A l’aube, quand tu te lèves à l’horizon…
Le soleil se lève, ils se retirent…

Tu chasses les ténèbres….
Les hommes s’éveillent, se lèvent
Dans le monde entier ils se mettent au labeur.
Que tes œuvres sont nombreuses !
Elles sont cachées au regard des hommes,
Ô seul dieu, qui n’a pas d’égal.
Tu as crée la terre selon ta volonté.

Psaume 104

Tu poses la ténèbre, c’est la nuit
Toutes les bêtes des forêts s’y remuent,
Les lionceaux rugissent après la proie…
L’homme sort pour son ouvrage
faire son travail jusqu’au soir.
Que tes œuvres sont nombreuses, Yahvé !
Toutes, avec sagesse, tu les fis.
La terre est remplie de ta richesse.

et des chants d’amour d’une grande limpidité

Voilà sept jours que je n’ai vu la bien-aimée.
La langueur s’est abattue sur moi.
Mon cœur devient lourd.
J’ai oublié jusqu’à ma vie.

Même si les premiers des docteurs viennent à moi,
Mon cœur n’est point apaisé par leurs remèdes…
Ce qui me ranimera, ce sera de me dire : La voici !
C’est son nom seul qui me remettra sur pied…

Ma sœur me fait plus d’effet que tous les remèdes ;
Elle est plus, pour moi, que toutes les prescriptions réunies.
Ma guérison, c’est de la voir entrer ici :
Quand je la regarde, alors je suis à l’aise….

Quand je la baise, elle chasse de moi tous les maux !
Hélas ! depuis sept jours elle m’a quitté.

S’en aller aux champs est délicieux
Pour celui qui est aimé.
La voix de la sarcelle,
Qui à son appât se trouve prise, se plaint.
De ton amour qui me retient
Je ne puis me délivrer.

Papyrus Harris 500

Un des lieux de pouvoir d’Akhénaton se trouvait à El Armana, en moyenne Égypte. Dans les années 1 890 ap J.C. des paysans y découvriront quelques 300 tablettes d’argile : chose curieuse, ces documents n’utilisaient ni les hiéroglyphes locaux, ni la langue égyptienne, mais la langue akkadienne, transcrite en caractères cunéiformes : le lieu n’était autre que le bureau des affaires étrangères du pharaon et le courrier n’est pas du courrier départ mais du courrier arrivée, en provenance des petits roitelets du pays de Canaan, dont Abdi-Heba, modeste roi d’Urushalim, qui va devenir Jérusalem.

Abdi Heba, qui règne sur Urushalim, vers 1 340 avant notre ère, est avant tout préoccupé de sa sécurité. Il réclame avec insistance la protection de son maître et l’envoi de troupes. : Je me trouve comme un navire au milieu de la mer. La main puissante du roi a pris le pays de Nahrima et la pays de Kashi, mais maintenant les Apiru ont pris les villes mêmes du roi. Pas un seul maire [vassal] ne reste au roi ; tous sont perdus. Vois, Turbazu a été tué à la porte de la ville de Silu. Le roi n’a rien fait. Vois, des serviteurs qui s’étaient joints aux Apiru ont frappé Zimreda de Lakisu […] Le roi n’a rien fait. […]

Que le roi pourvoie aux besoins de son pays et qu’il veille à ce que ses archers s’avancent dans son pays, conclut Abdi-Heba en proie à une manifeste terreur sur son avenir proche.

Avec raison : les fameux Apiru sont omniprésents dans les lettres d’El-Amarna. Ces bandits sociaux, ces maraudeurs un peu mercenaires, semblent fédérer des soulèvements locaux. Ils rançonnent et écument le pays de Canaan, n’hésitant pas à prendre des villes et à tuer des vassaux de pharaons.

[…] S’il n’y a pas d’archers, le pays du roi passera aux Apiru, prévient Abdi-Heba dans une autre lettre.

Quand il ne réclame pas de l’aide contre les Apiru, Abdi-Heba dément, auprès de son suzerain, les calomnies proférées contre lui par d’autres vassaux. Et les met en cause à son tour. Dans une des tablettes, il accuse en particulier le fils d’un certain Labayu, roi de Sichem, d’avoir rallié les insurgés. Une lettre au pharaon signé du même Labayu indique que le roi d’Egypte a bel et bien réagi. En outre, le roi a écrit pour mon fils. Je ne savais pas que mon fils était le compagnon des Apiru. Dès maintenant, je le livre à Addaya [sans doute l’envoyé du pharaon]. Avec un sens certain de l’inflation verbale, Labayu fait amende honorable et conclut : Comment, si le roi m’écrivait : Plonge un poignard de bronze dans ton cœur et meurs !  comment n’exécuterais-je pas l’ordre du roi ?

Stéphane Foucart Le Monde 17 juillet 2010

En 2 010, un petit morceau – 2 cm sur 3 – d’une lettre de cette même série, sera trouvé dans le remblai d’une construction plus récente de Jérusalem : il s’agit donc d’un courrier non envoyé, qui sera facilement identifié par le rapprochement fait avec les courriers arrivés à El Armana. Le journal Le Monde du 17 juillet 2010, par addiction au scoop, en fera ses gros titres : la plus vieille lettre de Jérusalem… il en va de la crédibilité du récit biblique etc… quand cette découverte n’est qu’anecdotique et vient simplement nous apprendre qu’il y a déjà bien longtemps, certaines lettres étaient écrites et jamais envoyées, puisque tout ce qu’il y avait à apprendre sur le sujet était contenu dans les tablettes d’El Armana, autrement plus parlantes et découvertes plus d’un siècle auparavant.

~ 1 286                        Ramsès II a 29 ans. Les Hittites d’Anatolie représentent une menace constante pour l’Egypte : il s’en va les combattre à Qadesh, sur le fleuve Oronte (Nord de Damas). Il va se glorifier de cette bataille, à l’issue en fait très incertaine. Une partie des chars hittites se serait noyée dans un marais. On y fait mention pour la première fois de ceux que l’on nommera les peuples de la mer : les Sherden, venus de Sardaigne, alliés pour l’heur aux Égyptiens, et les Lukka, venus de la côte sud de l’Anatolie, alliés aux Hittites.  C’est la première bataille dont on ait eu une relation circonstanciée, d’une part dans le bulletin, au style plutôt militaire, mais aussi dans le Poème de Pentaour – du nom du scribe qui prit la dictée de Ramsès – , bel exemple de l’installation de la légende par l’autocélébration :

Alors Sa Majesté partit au galop et pénétra dans la horde des vaincus du Khatti, étant tout seul, aucun autre avec lui. Aussi Sa Majesté se mit à regarder autour de lui et il trouva que 2 500 chars l’entouraient, composés des meilleurs guerriers des vaincus du Khatti et des nombreuses contrées étrangères qui étaient avec eux. D’Arzawa, de Masa et Pidasa, étant trois hommes par char, agissant en force, alors qu’il n’y avait aucun officier supérieur avec moi, pas de charriers, pas de soldats de l’armée, pas de porte-boucliers, mon infanterie et ma charrerie s’étant dispersées devant eux et pas un n’étant resté pour les combattre…

Est-ce le rôle d’un père d’ignorer son fils ? Ai-je fauté envers toi ?… Je n’ai en rien désobéi à ce que tu m’as commandé ! Tiendras-tu compte, ô Amon, de ces Asiatiques si vils et si ignorants de Dieu ? Ne t’ai-je pas érigé de nombreux monuments et rempli ton temple de butins ? Construit pour toi ma Maison de Millions d’Années ?… Je t’ai offert tous les pays ensemble pour enrichir tes offrandes… et j’ai fait faire les sacrifices pour toi de dix milliers de têtes de bétail et toutes sortes d’herbes à parfum… J’ai construit pour toi de grands pylônes, et érigé leurs mâts, moi-même, apportant pour toi des obélisques d’Eléphantine ; j’ai même fait le carrier et j’ai conduit pour toi des bateaux sur le Grand Vert [7], pour t’apporter des produits des pays étrangers… Fais le bien pour celui qui s’en remet à toi…

J’ai trouvé Amon plus utile que des milliers de fantassins, que des centaines de milliers de charriers et même que dix milliers de frères et d’enfants unis d’un seul cœur ! Ô Amon, je n’ai pas outrepassé ta volonté. Vois, j’ai prié aux confins des pays étrangers et ma voix a atteint la ville d’Héliopolis du sud. J’ai trouvé Amon quand je l’ai appelé… Il m’appelle derrière moi, comme si nous étions vis-à-vis : Je suis avec toi, je suis ton père, ma main est avec toi, je suis plus utile que des centaines de milliers d’hommes. Je suis le seigneur de la victoire !

Je trouvais à nouveau que mon cœur était fort, en sentais ma poitrine en joie… J’étais comme Montou. Je tirais sur ma droite et capturais sur ma gauche ! A leurs yeux, j’étais comme Soutekh en action. Je voyais les 2 500 chars, au milieu desquels je me trouvais, s’écoulant devant mon attelage. Aucun ne possédait plus de main pour me combattre ; tous leurs bras étaient faibles, ils étaient incapables de tirer… Ils n’avaient pas le cœur de tenir leurs javelots ! Je les fis plonger dans l’eau comme plongent les crocodiles. Je semais la mort dans leur masse, comme je voulais. Quiconque parmi eux tombait ne pouvait plus se relever.

J’ai vaincu des millions de pays étrangers, étant seul avec mon attelage : Victoire-dans-Thèbes et Moult-est-satisfaite, mes grands chevaux. C’est en eux que j’ai trouvé un appui lorsque j’étais seul, combattant de nombreux pays étrangers. Moi-même, je continuerai à leur faire manger leur nourriture, en ma présence, chaque jour, lorsque je serai dans mon palais. C’est eux que j’ai trouvés au milieu de la bataille avec mon écuyer Menna, les échansons de ma maison qui étaient à mes cotés, mes témoins en ce qui concerne le combat…

*****

J’aime les Hittites, cette civilisation rustique et si clémente qui dort sous trois mille ans d’humus de feuilles de saules anatoliens… J’aime les Hittites parce qu’ils détestaient les chicanes. Tout ce que je connais d’eux n’est qu’une inlassable exhortation au bon sens. S’il fallait vraiment faire la guerre, alors ils la gagnaient, grâce à une charioterie incomparable et une tactique pleine d’astuces de derrière les fagots. Ramsès II a eu tort de leur chercher querelle. Malgré ses bas-reliefs triomphalistes, il s’est bel et bien fait rosser. J’ai revu cette empoignade sur l’Oronte comme si j’y étais : la poussière soulevée par les chars, les tiares, les cris d’agonie, les contingents grecs et philistins engagées contre l’Egypte, les bijoux sonores des putains qui suivaient les deux armées.

Nicolas Bouvier     Le Poisson Scorpion. 1982

vers ~ 1 270                 Selon la Bible, Nb 1, 46, emmené par Moïse, le peuple hébreu sort d’Egypte, pour la Terre Promise. Les textes parlent de 603 550 hommes, quand aujourd’hui, on admet qu’il s’agit tout au plus de quelques centaines. Ramsès affirme que le voyage est sans issue : Le désert s’est refermé sur eux. De fait, la génération partante n’arrivera pas en Terre Promise, et après 40 ans de pérégrinations, moult tribulations, se nourrissant de la manne céleste, parvenu en vue de la Terre de Canaan, d’Urushalim – qui va devenir Jérusalem – Moïse mourra avant d’y entrer. Mais l’événement n’eut pas en réalité le retentissement qu’en donne la Bible : on n’en trouve nulle mention dans les écrits égyptiens de l’époque, pourtant fort nombreux. Et il serait bien possible que le statut des Juifs en Egypte se soit apparenté beaucoup plus à celui de travailleur immigré qu’à celui d’esclave, ce qui, quoi qu’on en dise, n’est pas tout à fait la même chose. La manne, si elle n’est pas céleste, existe bel et bien : elle est le produit d’une sécrétion du tamaris consécutive à la piqûre d’une cochenille endémique au Sinaï. Les Hébreux la récoltaient dès le matin, car, à partir d’une température supérieure à 21 °, les fourmis s’avéraient des concurrentes contre lesquelles il était inutile de prétendre lutter. Le mot vient de l’hébreu mâm hû – qu’est ce que c’est – , question que posèrent les Hébreux quand ils la découvrirent pour la première fois.

Et après [un orage de grêle], je regarde la terre, d’où montent tous ces parfums ; elle est recouverte de graines blanches, comme de grêlons après une averse… Cela ressemble à la manne, ce que le vent et la pluie de cette nuit ont apporté et presque amoncelé devant nos tentes… Je ramasse ces choses « menues et rondes », graines blanches, très dures, ayant un peu goût de froment – fruits desséchés de ces courtes plantes épineuses qui, en certaines régions, tapissent ici les montagnes.

Pierre Loti        Le Désert [du Sinaïe]     Février 1894

~ 1 207                         Une stèle érigée par le pharaon Merneptah, fils de Ramsès II, fait état d’une grande victoire remportée sur un peuple nommé Israël. C’est l’une des plus anciennes mention d’Israël dans un texte extra biblique, et d’un Israël chez lui, en terre de Canaan, et non en Egypte.

vers ~ 1 200                  A 30 km de l’actuel Nancy, dans la vallée de la Seille, l’homme extrait le sel de la saumure prélevée dans des puits ; les quantités de bassins et de fourneaux trouvés par les archéologues permettent de parler de production industrielle, couvrant une centaine d’hectares. L’alimentation de ces fours demande des coupes importantes de bois ; la déforestation entraîne l’érosion. Les fours doivent être refaits fréquemment et ce sont d’énormes quantités de briquetage qui viennent boucher la vallée, qui s’aplanit, s’envase ; la rivière s’enfonce et devient souterraine. Le lieu devient malsain à telle enseigne qu’au XVIII° siècle, dans les cahiers de doléance, les habitants demanderont l’assèchement du marais et l’arrêt des salines qui consomment le rare bois disponible. Leur santé est fragile ; très humides, les maisons ne sont pas chauffées pour cause de pénurie de bois. L’hiver, il n’est pas rare que les enfants meurent dans leur lit.

décembre de ~ 1 259           Ramsès II a 46 ans : il conclut avec Hattousil, le souverain hittite du Khatti le premier traité de paix connu, rédigé par les juristes de Hattousil en babylonien sur une tablette d’argent. Ramsès le fera graver en hiéroglyphes (que déchiffrera Champollion) sur les murs de Karnak… 15 ans plus tard, il épousera en grandes pompes la fille de Hattousil :

Le traité que le grand maître du Khatti, le héros, fils de Moursil, le grand maître du Khatti, le héros, petit fils de Soupillouliouma, le grand maître du Khatti, le héros, fit rédiger sur une tablette d’argent pour Ousermaâtrê Sétepenrê, le grand roi d’Égypte, le héros, fils de Menmaâtrê, le grand roi d’Égypte, le héros :
ce traité de paix et de fraternité honnête, qu’il donne la paix et la fraternité entre nous, grâce à ce traité entre le Khatti et l’Égypte, pour l’éternité !
En ce qui concerne Mouwattali, le grand maître du Khatti, il combattit le grand souverain d’Égypte. Lorsqu’il eut succombé à son destin, Hattousil prit sa place sur le trône de son père… Aujourd’hui il s’est mis d’accord par un traité pour établir la relation que Rê a faite, entre la terre d’Égypte et la terre du Khatti, pour écarter les hostilités entre eux, à jamais… Que les enfants du grand maître du Khatti demeurent en paix et en fraternité avec les enfants des enfants de Ramsès. Le grand maître du Khatti ne violera jamais la terre d’Égypte pour la piller. Ousermaâtrê Sétepenrê, le grand roi d’Égypte, n’envahira jamais la terre de Khatti pour la piller…
Quant à l’ancien traité en vigueur à l’époque de Soupillouliouma, le grand maître du Khatti, de même que le traité permanent datant de l’époque de Mouwattali, le grand maître du Khatti, mon père, j’y souscris à présent. Vois, Ramsès, le grand roi d’Égypte, maintient la paix qu’il a conclue avec nous à partir de ce jour…
Si un ennemi quel qu’il soit attaque les territoires d’Ousermaâtrê Sétepenrê le grand roi d’Égypte, et que ce dernier envoie son messager au grand maître du Khatti pour lui dire :  » Viens à mon secours et marchons contre lui « , le grand maître du Khatti viendra à son secours et massacrera l’ennemi.
Si, cependant, le grand maître du Khatti ne veut pas lui-même venir combattre, qu’il envoie ses troupes et ses chars pour battre les ennemis.
  • Extradition de réfugiés puissants
Si un homme important s’enfuit du pays d’Égypte et arrive dans le pays du grand maître du Khatti, ou dans une ville, ou dans une région qui appartiennent aux possessions de Ramsès-aimé-d’Amon, le grand maître du Khatti ne doit pas le recevoir. Il doit faire ce qui est nécessaire pour le livrer à Ousermaâtrê Sétepenrê, le grand roi d’Égypte, son maître.
  • Extradition de simples réfugiés
Si un ou deux hommes sans importance s’enfuient et se réfugient dans le pays de Khatti pour servir un autre maître, il ne faut pas qu’ils puissent rester dans le pays de Khatti ; il faut les ramener à Ramsès-aimé-d’Amon, le grand roi d’Égypte.
  • Amnistie pour les réfugiés
Si un Égyptien, ou encore deux ou trois, s’enfuient d’Égypte et arrivent dans le pays du grand maître du Khatti, […] dans ce cas, le grand maître du Khatti l’appréhendera et le remettra à Ramsès, grand souverain d’Égypte : il ne lui sera pas reproché son erreur, sa maison ne sera pas détruite, ses femmes et ses enfants auront la vie sauve et il ne sera pas mis à mort. Il ne lui sera infligé aucune blessure, ni aux yeux, ni aux oreilles, ni à la bouche, ni aux jambes. Aucun crime ne lui sera imputé (suit la clause de réciprocité du côté hittite, empruntant exactement les mêmes termes).
  • Dieux des deux pays témoins du traité
En ce qui concerne les paroles du traité que le grand maître du Khatti a échangées avec le grand roi d’Égypte Ramsès-aimé-d’Amon, elles sont inscrites sur cette tablette d’argent. Ces paroles, mille dieux et mille déesses du pays de Khatti, et mille formes divines mâles et femelles les ont entendues et en sont les témoins : le soleil mâle maître du ciel, le soleil féminin de la ville d’Arinna.
Seth du Khatti, Seth de la ville d’Arinna, Seth de la ville de Zippalanda, Seth de la ville de Pittiyarik, Seth de la ville de Hissaspa, Seth de la ville de Saressa, Seth de la ville de Haleb (Alep), Seth de la ville de Luczina, Seth de la ville de Nérik, Seth de la ville de Noushashé, Seth de la ville de Shapina, Astarté de la terre du Khatti
[…] la déesse de Karahna, la déesse du champ de bataille, la déesse de Ninive […] la reine du ciel, les dieux maîtres du serment, la souveraine des montagnes et des fleuves du pays de Khatti, les dieux du pays de Kizzouwadna, Amon, Rê et Seth, les formes divines mâles et femelles, les montagnes et les fleuves du pays d’Égypte ; le ciel ; la terre ; la grande mer ; les vents ; les nuages ; l’orage.
  • La protection du traité
En ce qui concerne les paroles qui sont gravées sur cette tablette d’argent de la terre de Khatti et de la terre d’Égypte, les mille formes divines de la terre de Khatti et les mille formes divines de la terre d’Égypte détruiront la maison, la terre et les serviteurs de celui qui ne les respecterait pas.
Quant à celui qui respectera ces paroles inscrites sur cette tablette d’argent, Hittite ou Égyptien, et qui en tiendra compte, les mille formes de la terre de Khatti et les mille formes divines de la terre d’Égypte lui assureront prospérité et vie, à sa maison, son pays, ses serviteurs.
Il fit construire entre autres les temples rupestres d’Abou Simbel, en amont de la première cataracte, que la mise en service du barrage d’Assouan, 3 200 ans plus tard, obligera à déménager sur une colline voisine, 300 mètres plus haut, travaux de Titans confiée aux bons soins de l’UNESCO.

www.culture.gouv.fr/culture/arcnat/thebes/fr/index.html

~ 1 235                          Les Assyriens s’emparent de Babylone et de ses trésors. Trente ans plus tard, ils contiendront non sans mal les tribus barbares, et verront leur royaume réduit à un noyau autour de Ninive et Assour.

vers ~ 1 200                  Apogée de la civilisation olmèque au Mexique, sur la rive sud du golfe éponyme. On ne connaît pas le nom de cette civilisation, aussi lui a-t-on donné celui des Indiens qui s’y trouvaient lors de l’arrivée de Christophe Colomb. Olmèque signifie l’homme du pays du caoutchouc. Peuple de sculpteurs qui laissera d’importants vestiges d’une civilisation qui avait grandement développé les canalisations d’eau, qui avait de grands centres urbains et pour divinité principale, le jaguar. Les sites de San Lorenzo, La Venta et Tres Zapotes regroupent 18 statues monumentales.

Ce XII° siècle va voir s’enchaîner les catastrophes sur le Proche Orient : disparition de l’Empire hittite d’Asie Mineure, le Hatti, incendie et destruction des palais mycéniens, Tirynthe, Mylos : les tremblements de terre y eurent sans doute leur part, mais peut-être aussi, un important réchauffement général ne laissant de vie possible que sur les hauteurs exposées aux vents d’ouest et proches de la mer : golfe de Corinthe, Attique, Rhodes, Chypre Thessalie, Épire… Ailleurs, les populations se seraient enfuies, affamées. Peut-être aussi une excessive pression fiscale fit elle émigrer des peuplements dans des régions moins facilement imposables, avec un retour en force de l’insécurité, On ne sait là-dessus rien avec certitude sinon que la nuit va s’installer pour un demi millénaire environ. Sous la pression des Doriens, dits encore Araméens dits encore peuples de la mer, les Grecs commencent à émigrer vers les côtes d’Asie mineure. Ces mouvements vont durer environ 200 ans. On connaît un peu mieux aujourd’hui ces peuples de la mer : ils se nommaient Sherden, venus de Sardaigne, Shekelesh, de Sicile, Ekwesh, de Macédoine, Lukkas, de la côte sud de l’Anatolie, Teresh, d’Italie centrale, Peleset, de Crète, Tjekker de la côte anatolienne sur la Mer Noire, Denyen, d’Albanie, Wesheh, de l’ouest de l’Anatolie.

Entre 1200 et 1180 avant notre ère, à la toute fin de l’âge du bronze, ce ne sont pas seulement Troie et les villes de Grèce continentale qui sont détruites : celles des côtes anatoliennes le sont aussi. Dans l’intérieur des terres, les principales cités de l’Empire hittite, qui régnait depuis un demi-millénaire sur l’Anatolie et la Haute Mésopotamie, sont ravagées. Plus au sud, les principaux centres urbains de Chypre sont dévastés. Sur le territoire de l’actuelle Syrie, les cités d’Ougarit, d’Alep, d’Emar, de Kadesh et de Qatna sont elles aussi anéanties. Toujours plus au sud, au Levant, ce sont Akko, Megiddo, Ashdod ou encore Ashkelon qui font les frais d’impitoyables destructions. La violence et le chaos semblent s’abattre sur l’ensemble de la région. Les systèmes politiques s’effondrent, l’économie s’arrête. La Méditerranée orientale entre dans une période de quatre siècles de régression culturelle, de rétrécissement des pouvoirs politiques, de simplification des sociétés. Seul  le bien nommé Pays éternel, l’Egypte, demeure tel qu’en lui-même.

Que s’est-il passé ? Le matériel archéologique ne permet pas toujours de connaître avec certitude les causes de ces destructions en série. Mais bien souvent, les archéologues découvrent des murs effondrés, les traces de terribles incendies, le tout arrosé de pointes de flèche  et de balles de fronde, signes de violents combats… Comme si une ou plusieurs armées avaient systématiquement mis à sac, en quelques années, les grandes cités de la région. Comme si chacune avait connu sa propre guerre de Troie.

Parfois, les tablettes retrouvées dans les ruines des palais abandonnés témoignent directement des événements. Ainsi le dernier souverain du royaume d’Ougarit, un dénommé Ammurapi, écrit-il au début du XIIe  siècle avant J.-C. à son suzerain le roi de Chypre, qu’il nomme mon père, selon les usages diplomatiques de l’époque : Mon père, les navires ennemis sont venus. Ils ont mis le feu à des villes et ont commis d’horribles choses dans le pays. (…)  Les sept navires ennemis qui sont venus nous ont fait beaucoup de mal. Si les navires ennemis reviennent, fais m’en rapport afin que je le sache. Selon toute vraisemblance, ces mots de terreur confiés à l’argile n’auront pas  le temps d’être envoyés avant le retour de l’ennemi. La missive n’a pas été retrouvée chez son destinataire mais à Ougarit, dans le palais même d’Ammurapi, là où les tablettes devaient être cuites avant d’être acheminées. On ignore ce qu’il advint du roi, mais le sort de sa ville ne fait aucun doute : Ougarit est assiégée, prise, mise à sac et enfin détruite par le feu, sans doute vers 1185 avant J.-C.

Qui est le redoutable adversaire dont parle Ammurapi ? La clé ou plutôt l’une des clés de l’énigme est peut-être inscrite sur les murs du temple de Médinet Habou, en Haute Egypte, où Ramsès  III a fait inscrire les événements marquants de son règne. Pour sa huitième année, soit 1177 avant J.-C., il déclare : Les pays étrangers firent une conspiration dans leurs îles. D’un coup, ils quittèrent en masse leurs terres pour combattre. Nul pays ne résista devant leurs bras (…).  Ils établirent leur camp en un lieu du pays d’Amurru, dont ils dévastèrent le peuple et dont ils désolèrent tant la terre que ce fut comme si elle n’avait jamais été. Puis ils avancèrent vers l’Egypte, mais le feu était préparé devant eux. Leur confédération comprenait les Peleset, les Tjekker, les Shekelesh, les Danouna, les Weshesh. Ayant déjà fait tant de conquêtes, ils se disaient, le cœur plein de confiance : Nos plans réussiront. La suite fait état d’une bataille conduite à l’embouchure du Nil dont les troupes égyptiennes sortent victorieuses : nombre d’assaillants sont tués, d’autres sont emmenés, captifs, promis à une vie de servitude.

Ces terribles guerriers arrêtés par l’Egypte mais dont les navires terrorisent toute la région, l’égyptologue français Gaston Maspero (1846-1916) les a baptisés peuples de la mer. L’expression est restée. Sont-ils les véritables tombeurs de Troie, comme l’imaginent certains archéologues ? Il est d’autant plus aisé de le penser qu’il se trouvait probablement des Grecs parmi eux. Dans l’Iliade, Homère utilise trois termes pour qualifier les Grecs rassemblés devant les remparts d’Ilion : il les nomme tantôt Achéens, tantôt Argiens, parfois Danéens. Or dès la fin du XIXe  siècle, l’égyptologue Emmanuel de Rougé (1811-1872) fait le lien entre l’Iliade  et l’inscription de Médinet Habou : dans les Danouna de Ramsès  III, il voit les Danéens d’Homère. C’est-à-dire des Grecs.

Les partisans de cette thèse aiment citer le quatorzième chant de l’Odyssée.  De retour dans son île d’Ithaque, mais toujours clandestin, Ulysse se fait passer pour un guerrier grec ayant participé au siège de Troie. Il raconte qu’à l’issue du pillage de la ville, il a armé neuf vaisseaux et mis le cap sur l’Egypte. Je fis mouiller dans le Nil les navires arqués. Alors, je demandai à mes fidèles compagnons de rester auprès du vaisseau pour le garder (…).  Mais pris par la violence et n’écoutant que leur ardeur, ils pillèrent bientôt les très beaux champs des Égyptiens, emmenèrent les femmes et les petits enfants, tuèrent les guerriers. L’alarme fut donnée en ville. (…)  La plaine se remplit de fantassins, de chars, d’éclairs de bronze. La suite du récit ne fait pas mystère de la débâcle : Plus d’un des nôtres fut tué, et plus d’un emmené vivant vers le travail forcé.

Pour certains historiens, la tradition pourrait avoir conservé, dans ces quelques vers de l’Odyssée, la mémoire d’une attaque conduite par des Grecs en Egypte – attaque qui pourrait bien être celle de 1177 avant J.-C., racontée par Ramsès  III. L’enchaînement des événements correspond d’ailleurs assez bien, la destruction de Troie étant légèrement antérieure à cette date. De plus, sur les murs du temple de Médinet Habou, les représentations des assaillants  évoquent parfois l’équipement des guerriers du monde égéen…

Des Grecs auraient été parmi les conjurés alors même que leur propre monde s’écroulait ? Nous en revenons à ce problème de dates. Les peuples de la mer étaient-ils des migrants venus du nord, ayant traversé le monde égéen en détruisant les palais des Grecs mycéniens avant de poursuivre vers l’Egypte ?, s’interroge l’historien britannique Michael Wood (université de Manchester). Ou étaient-ils en réalité composés de Grecs mycéniens – guerriers sans attaches, armées de mercenaires mises en mouvement par la destruction de la fragile stabilité de leur propre monde, pour des raisons économiques, sociales ou autres ?

La tradition elle-même semble appuyer ce dernier scénario. Car dès que Troie tombe, il n’est plus question de bravoure, de combats singuliers, de nobles querelles entre aristocrates.  Le  Sac d’Ilion, le poème attribué à Arctinos de Milet qui narre la fin de la cité, a certes été perdu, mais des résumés ultérieurs nous donnent la substantifique moelle de l’horreur sacrilège du saccage de la ville. Le bon Priam, son vieux roi, est abattu, et son cadavre laissé sans sépulture est jeté à ses chiens ; le sage Ulysse aux mille ruses arrache le fils du défunt prince troyen Hector, le petit Astyanax, des bras de sa mère Andromaque et le précipite du haut des remparts de la ville ; la belle Polyxène, fille  de Priam, est égorgée sur la tombe d’Achille ; une autre princesse troyenne, Cassandre, pourtant réfugiée dans le sanctuaire d’Athéna, est violée par Ajax avant d’être passée au fil de l’épée. L’héroïsme guerrier a disparu au profit  d’une  sauvagerie barbare.

La chute de Troie a comme un parfum de fin du monde. Il est vrai qu’il est tentant d’y  voir une sorte de métaphore de l’effondrement de la Méditerranée orientale résume l’archéologue Eric Cline. C’est peut-être la raison de l’extraordinaire pérennité de l’histoire, qui marquerait symboliquement la fin de l’âge du bronze et le début de l’âge du fer – un âge qui sera aussi celui de deux grandes inventions méditerranéennes : le monothéisme et la démocratie. Comme si, en somme, la guerre de Troie marquait la fin d’un monde, et le début du nôtre.

Stéphane Foucart                 Le Monde 22 août 2014

Les Tyriens viennent acheter aux Ibères les métaux de la Bétique – actuelle Andalousie – où ils ont des comptoirs comme Gadir – Cadix aujourd’hui -, Abdère, Malaga.

Dans les parties du Sahara encore suffisamment humides pour permettre un habitat, arrivée du cheval. Jusqu’alors gibier de prédilection des chasseurs, les populations d’Europe centrale se mettent à le domestiquer, pour lui faire tirer araire et char à roues : plus léger et plus intelligent que le bœuf, il va peu à peu le remplacer.

~ 1178                        Ramsès III parvient à arrêter la horde des peuples de la mer dans le delta du Nil, les contraignant à la dispersion ou l’installation au Proche Orient.

vers ~ 1 100                  Les Phéniciens fondent à l’est de l’actuelle Tripoli en Lybie un comptoir qui prendra le nom de Leptis Magna sous les Romains : un futur empereur y naîtra en 146 après J.C. : Septime Sévère, et rien ne sera trop beau pour sa ville natale : marbres de Grèce [massif du Pentélique, île de Paros] et d’Egypte, etc…

entre ~1 050 et ~ 950          Les Indiens (les habitants de l’Inde…)  maîtrisent la fusion du fer.

vers ~ 1 000                David, roi des tribus juives, conquiert Jérusalem, jusqu’alors ville des Jébuséens. Il en fera la capitale des 12 tribus d’Israël, à mi-chemin des 2 tribus du sud et des 10 du nord.

Dans ce qui est aujourd’hui le Nouveau Mexique, les Indiens zuñis et hopis, construisent des villages en terrasse, ont des habitats nichés dans les falaises, utilisent des réseaux d’irrigation et des retenues d’eau, connaissent la céramique, la vannerie et se tissent de vêtements en coton.

Aux antipodes, les aborigènes australiens alignent des pierres dressées, – les boras – dans les environs de cavernes aux murs peints : Cook découvrira tout cela en 1770. Pour fabriquer la céramique, les Chinois parviennent à atteindre des températures de 1 200°. Ils inventent les hauts fourneaux.

Et à mi-chemin, en Angleterre, des hommes bâtissent une plate-forme sur pilotis sur une île d’une rivière d’une cinquantaine de mètres de large, dans l’est du pays, nommé aujourd’hui Must Farm : tout cela prend feu et les décombres des maisons tombent à l’eau, vite recouverts de vase, ce qui permet au bois de se conserver en l’état et à fortiori, à tous les autres matériaux. C’est une entreprise de TP qui découvrira à la fin du XX° siècle les vestiges en prenant de l’argile dans une carrière proche, la rivière ayant depuis longtemps disparu. L’incendie a provoqué chez les occupants les mêmes réflexes que plus tard, à Pompéi : on abandonne tout, tissus, contenants encore emplis de nourriture, outils, armes, céramiques venues du continent, quand ce n’est pas des Balkans ! Tout un ensemble qui permettra des reconstitutions sur le mode de vie de ces gens comme il s’en en trouve rarement.

~ 969 à ~ 962             Le règne de Salomon, dernier Roi du peuple hébreu encore uni, est un âge d’or, portant l’empreinte d’un homme avisé, juste et riche. Le royaume recelait des richesses – les fameuses mines de cuivre, les céréales – et les richesses dont il ne disposait pas, il allait les chercher en Egypte – il épouse une fille de pharaon -, au pays de Tyr, en Ethiopie. Il passe contrat avec Hiram, le roi phénicien de Tyr pour la construction du Temple de Jérusalem : l’architecte en est Houram Abi, qui va faire travailler pendant 7 ans 170 000 ouvriers et 3 000 officiers.

Le roi Salomon construisit une flotte à Ezion-Guéber, qui est près d’Ailath sur les bords de la mer Rouge, dans le pays d’Edom. Et Hiram envoya sur les vaisseaux, auprès des serviteurs de Salomon, ses propres serviteurs, des matelots connaissant la mer. Ils allèrent à Ophir, et ils prirent quatre cent vingt talents d’or, qu’ils apportèrent au roi Salomon (…) Tous les vases à boire du roi Salomon étaient d’or, et toute la vaisselle de la maison de la forêt du Liban étaient d’or fin. Rien n’était d’argent ; on n’en faisait nul cas du temps de Salomon. Car le roi avait en mer des vaisseaux de Tharsis (Tartessos) avec les vaisseaux de Hiram ; une fois tous les trois ans, les vaisseaux de Tharsis arrivaient, apportant de l’or et de l’argent, de l’ivoire, des singes et des paons.

Livre des Rois, IX, 26-28 ; X, 21-22

Tyr était alors le plus important centre commercial de la Méditerranée :

Tu diras à Tyr, la ville installée au bord de la mer, le courtier des peuples dans des îles sans nombre : Ainsi parle le Seigneur Yahvé.
Tyr, toi qui disais : je suis un navire merveilleux de beauté.
En haute mer s’étendait ton empire,
Tes constructeurs t’ont faite merveilleuse de beauté.
En cyprès de Senir ils ont construit tous tes bordages.
Ils ont pris un cèdre du Liban pour te faire un mât.
Des plus hauts chênes de Bashân ils t’ont fait des rames.
Ils t’ont fait un pont d’ivoire incrusté dans du cèdre des îles de Kittim.
Le lin brodé d’Egypte fut ta voilure pour te servir de pavillon.
La pourpre 
[8] et l’écarlate des îles d’Elisha formaient ta cabine.
Les habitants de Sidon et d’Arvad étaient tes rameurs.
Et tes sages, ô Tyr, étaient à bord comme matelots.
Les anciens de Gebal et ses artisans étaient là pour réparer tes avaries.

Tous les navires de la mer et leurs marins étaient chez toi pour faire du commerce. Ceux de Perse et de Lud et de Put servaient dans ton armée, étaient tes gens de guerre. Ils suspendaient chez toi le bouclier et le casque. Ils te donnaient de la splendeur. Les fils d’Arvad et leur armée garnissaient tes murailles tout autour et veillaient sur tes bastions. Ils suspendaient leurs boucliers à tes murailles tout autour et contribuaient à parfaire ta beauté. Tarsis était ton client, profitant de l’abondance de tes richesses. On te donnait de l’argent, du fer, de l’étain et du plomb contre tes marchandises. Yahvan, Tubal et Meshek trafiquaient avec toi. Contre des hommes et des ustensiles de bronze ils échangeaient tes denrées. Ceux de Bet Togarma te pourvoyaient de chevaux, de coursiers et de mulets. Les fils de Dedân trafiquaient avec toi ; des rivages nombreux étaient tes clients ; les défenses d’ivoire et l’ébène te servaient de paiement. Edom était ton client grâce à la multitude de tes produits : il te donnait des escarboucles, de la pourpre, des broderies, du byssus, du corail et des rubis contre tes marchandises. Juda et le pays d’Israël eux-mêmes trafiquaient avec toi : ils t’apportaient en échange du grain de Minnit, de la cire, du miel, de la graisse et du baume. Damas était ton client grâce à l’abondance de tes produits, à la multitude de tes richesses : il te fournissait du vin de Helbôn et de la laine de Çahar. Dan et Yahvân, depuis Uzal, te pourvoyaient de fer forgé, de casse et de roseau, en échange de tes marchandises. Dedân trafiquait avec toi des couvertures de cheval. L’Arabie et tous les princes de Qédar eux-mêmes étaient tes clients : ils payaient en agneaux, béliers et boucs.

Les marchands de Sheba et de Rama trafiquaient avec toi : ils te pourvoyaient d’aromates de première qualité, de pierres précieuses et d’or contre tes marchandises. Harân, Cadé et Eden, les marchands de Sheba, d’Assur et de Kilmad trafiquaient avec toi. Ils faisaient trafic de riches vêtements, de manteaux de pourpre et de broderie, d’étoffes bigarrées, de solides cordes tressées, sur tes marchés. Les bateaux de Tarsis naviguaient pour ton commerce.

Tu étais donc riche et glorieuse au cœur des mers.

Ezéchiel , 27 La Bible de Jérusalem. 1956

L’unité ne va pas durer longtemps : en ~ 930, à la mort de Salomon se créent 2 royaumes : Roboam, fils et successeur désigné de Salomon doit s’affronter avec Jéroboam. Mais seules les tribus de Juda et de Benjamin se rallient à Roboam, qui crée le royaume de Juda, au sud. Les 10 autres tribus se rallient à Jéroboam, fondant le royaume d’Israël,

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[1] Orthographié aussi Imouthès.

[2] Où l’on voit encore aujourd’hui un obélisque inachevé de 42 mètre de long, pesant 1 168 tonnes.

[3] Du grec méso : milieu, potamos, fleuve : les deux fleuves que sont le Tigre et l’Euphrate.

[4] Des recherches récentes le situeraient pratiquement mille ans plus tard….

[5] Saumure parfumée ? Il pourrait bien s’agir de l’ancêtre de ce que les Romains nommeront garum ou encore liquamen, condiment à base de saumure dans laquelle on faisait macérer les abats de thon, de maquereau ou d’esturgeon, et encore sardines et anchois entiers… (l’actuel nuoc-mâm, à quelque chose près )

[6] Une nouvelle explication sur la nature des matériaux utilisés arrive en 2006 : les blocs des parties sommitales des pyramides ne seraient pas des pierres naturelles, mais une sorte de béton synthétique : les concentrations de silicium ne se retrouvent pas dans la pierre naturelle, et le mode de cristallisation naturelle ne peut pas expliquer les cristaux figurant dans ces éléments supérieurs. Selon Joseph Davidovits, les gens pensent que puisqu’on utilise des produits chimiques, il est très facile de trouver ces ingrédients dans le produit final. C’est faux. Grâce à la chimie des géopolymères, la réaction chimique génère des éléments naturels, des minéraux qui peuvent être considérés comme naturels par un scientifique non informé. En 2011 (pour le grand public, en fait dès 2004), Joël Bertho, architecte et Suzanne Raynaud, géologue, iront encore plus loin en affirmant que ce sont 95 % des pierres des pyramides qui sont un matériau reconstitué, fait de calcaire broyé, extrait de la carrière de Tourah, moulé avec un mortier de chaux ; les 5 % restant – de la vraie pierre – , était utilisé pour le parement. Autre thèse nouvelle sur les procédés de construction, celle de Jean Pierre Oudin, architecte, qui pense que le dernier tiers sommital de la pyramide était construit, non pas par acheminement des matériaux depuis une rampe extérieure, mais depuis une rampe intérieure, les matéraux terminaux provenant de la démolition de la rampe extérieure.-

[7] … la mer, ou bien les grands étangs du sud Soudan

[8] Colorant allant du rouge au bleu verdâtre, extrait des coquillages murex brandaris, murex trunculus et purpura hemastoma, récoltés en Méditerranée orientale, puis sur l’île d’Ibiza aux Baléares et enfin sur l’île de Mogador (au large d’Essaouira, dans le sud du Maroc) pour le purpura hemastoma, qui donnait la meilleure qualité.


Par l.peltier dans (1 : 0rigine à l'an 0) le 26 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

~ 900 à 0                   Age du fer, en Europe centrale, dans lequel on distingue le premier âge, ou période de Hallstatt, de ~ 900 à ~ 500, et la période de la Tène, – un village des bords du lac de Neuchâtel -, de ~ 500 à 0.

On parle même de civilisation de Halstatt et de civilisation de la Tène. La première s’étend du VIII° au VI° sur la Bohème, une partie de la Hongrie, l’Allemagne du Sud, l’Autriche la Suisse et le quart nord-est de la France : tout ce territoire est quadrillé par un réseau de villes fortifiées qui contrôlent les matières premières importantes : par exemple le sel de Halstatt, de Château Salins, en Franche Comté ainsi que les voies commerciales comme l’axe Seine-Saône qui permet à l’étain de Grande Bretagne d’aller jusqu’en Italie ou en Grèce.

Il devient admis de dire que, chronologiquement, le début des druides correspond à cette civilisation de Halstatt. Si l’on sait aussi peu de choses de leur savoir, c’est qu’eux-mêmes s’opposèrent toujours fermement à un enseignement écrit des traditions, condamnant ainsi le gaulois et sa culture. Pourquoi cette interdiction, à priori absurde, puisque autodestructrice ?

Par éducation, il faut bien évidemment entendre celle des enfants de la noblesse. Les autres n’avaient droit qu’à un apprentissage manuel ou guerrier. Les familles nobles envoyaient leurs enfants auprès des druides qui les formaient au cours de longues périodes pouvant atteindre vingt années. C’est en effet tout le savoir encyclopédique des druides qui leur était dispensé, uniquement à l’aide de la mémoire, puisque l’usage de l’écriture était proscrit. On imagine assez bien le pouvoir que les druides pouvaient ainsi s’attribuer à la fois sur la noblesse dirigeante et sur l’ensemble de la population. Derrière les connaissances pratiques, les savoirs historiques et mythologiques, ce sont toutes les valeurs défendues par les druides qui étaient indirectement divulguées. Mais le strict contrôle de la connaissance donnait d’autres armes aux maîtres : ils choisissaient de fait ceux qui deviendraient les cadres politiques et administratifs et surtout ceux qui seraient appelés à prendre plus tard leur suite. C’était le but essentiel de l’interdiction de l’écriture, hors de stricts domaines où son usage était nécessité par la discipline elle-même : notation de phénomènes astronomiques, calculs de toutes sortes. De cette manière, les théories, les doctrines ne pouvaient se développer au gré des individualités, des modes et des influences étrangères, et seuls les brillants élèves pouvaient être élus pour jouer un rôle dans la société.

Jean-Louis Brunaux     Nos ancêtres les Gaulois.       Le Seuil 2008

Dans l’antiquité, c’est Poseidonios d’Apamée, un philosophe de Rhodes, qui, pour avoir voyagé en Gaule entre 100 et 90 av. J.C. en a parlé le plus, car il y avait rencontré nombre de druides. Les druides étaient des sages, comparables aux sages perses de cette époque… des sages, c’est-à-dire d’abord détenteurs d’un savoir encyclopédique, en astronomie – pour la pratique de la divination -, mais encore détenteurs d’une philosophie de l’action profondément ancrée dans la vie sociale, faite essentiellement d’observation – médecine, technologie, agronomie, calcul, calendrier -… On a fait aussi de Pythagore le maître des druides, voire leur élève. Il y a des traits communs à leur enseignement : immortalité de l’âme, par la réincarnation, effort de moralisation auprès des hommes. La métempsychose, dont César dira : cette croyance stimule au plus haut point le courage, parce qu’elle fait mépriser la mort. Sénèque, résume Poseidonios : leur bienveillance améliorait, embellissait l’existence de leurs peuples. Gouverner, ce n’était pas régner, c’était servir.

Leur âge d’or s’est probablement situé vers ~ 400 : ils étaient alors maîtres de la justice et de l’éducation. Sans le savoir, Jules César s’adjoindra les services de l’un d’eux, Diviciacos, quand ils étaient déjà sur le déclin.

Ils auraient eu leurs dieux… Tanaris, roi du Cosmos, Teutatès, dieu de la guerre et de l’obscurité, Ésus, dieu de la nature, lequels auraient réclamé leurs lots de sacrifices… des têtes coupées et des hommes brûlés vifs à l’intérieur de mannequins de bois ou d’osier pour Tanaris, des hommes noyés dans une cuve pour Teutatès, et des pendus à un arbre dont la semence venait nourrir la terre pour Ésus. Strabon et Diodore de Sicile racontent que les chevaliers rentraient de campagne avec des têtes d’ennemis accrochés à leurs chevaux, empaillées par la suite pour devenir trophées. Les fouilles d’Entremont, près d’Aix en Provence révèleront un nombre de têtes beaucoup plus important que de corps, confirmant ainsi cette coutume.

Mais ils sont tout de même une bonne poignée à en avoir parlé, probablement sans les avoir jamais rencontré… on dit que …

Dans toute la Gaule deux classes d’hommes comptent et sont honorées car le peuple est à peine mis au rang des esclaves : il n’ose plus rien par lui-même et il n’est consulté sur rien. Quand la plupart d’entre eux se voient accablés de dettes, écrasés d’impôts, soumis aux violences de gens plus puissants, ils se placent au service des nobles qui ont sur eux les mêmes droits que les maîtres sur les esclaves. De ces deux classes, l’une est celle des druides, l’autre est celle des chevaliers. Les premiers veillent aux choses divines, s’occupent des sacrifices publics et privés, règlent toutes les choses de la religion. Un grand nombre de jeunes gens viennent s’instruire chez eux et ils bénéficient d’une grande considération. Ce sont eux en effet qui tranchent tous les différends, publics et privés, et si un crime a été commis, s’il y a eu meurtre, s’il s’élève une contestation relative à un héritage ou à des limites, ce sont eux qui décident, évaluent les dommages et les peines ; si un particulier ou un peuple n’accepte pas leur décision, ils lui interdisent les sacrifices. Cette peine est chez eux la plus grave. Ceux à qui l’interdiction est faite sont considérés comme impies et criminels : on s’en éloigne, on fuit leur contact et leur fréquentation, de crainte d’être atteint d’un mal très grave en les fréquentant. Leurs demandes en justice ne sont pas admises et il ne leur est accordé aucun honneur. A tous ces druides est supérieur un seul d’entre eux, lequel exerce l’autorité suprême. A sa mort, si l’un d’eux l’emporte en dignité, il lui succède : si plusieurs sont égaux, ils se disputent le principat par le suffrage des druides et quelquefois par les armes. A une certaine époque de l’année, ils se réunissent en un lieu consacré du pays des Carnutes que l’on tient pour le centre de la Gaule. Là viennent de toutes parts tous ceux qui ont des contestations et ils se soumettent à leurs avis et à leurs jugements. Leur doctrine a été élaborée en Bretagne, et de là, pense-t-on, apportée en Gaule, et aujourd’hui encore la plupart de ceux qui veulent mieux connaître cette doctrine partent là-bas pour l’apprendre. Les druides ont coutume de ne pas aller à la guerre et de ne pas payer d’impôts comme en paient le reste des Gaulois. Ils sont dispensés de service militaire et libres de toute espèce d’obligation. Poussés par de si grands avantages, beaucoup viennent, de leur propre chef, se confier à leur enseignement et beaucoup sont envoyés par leurs parents et leurs proches. On dit qu’ils apprennent là par cœur un très grand nombre de vers : certains restent donc vingt ans à leur école. Ils sont d’avis que la religion interdit de confier cela à l’écriture, comme on peut le faire pour tout le reste, comptes publics et privés dans lesquels ils se servent de l’alphabet grec. Il me semble qu’ils ont établi cet usage pour deux raisons, parce qu’ils ne veulent, ni répandre leur doctrine dans le peuple, ni que ceux qui apprennent, se fiant à l’écriture, négligent leur mémoire, puisqu’il arrive le plus souvent que l’aide des textes a pour résultat moins d’application à apprendre par cœur et moins de mémoire. Ce dont ils cherchent surtout à persuader, c’est que les âmes ne périssent pas, mais passent après la mort d’un corps dans un autre : cela leur semble particulièrement propre à exciter le courage en supprimant la peur de la mort. Ils discutent aussi beaucoup des astres et de leurs mouvements, de la grandeur du monde et de la terre, de la nature des choses, de la puissance et du pouvoir des dieux immortels, et ils transmettent ces spéculations à la jeunesse.

César ~100-~ 44        De Bello Gallico VI, 13

Il y a chez eux même des poètes lyriques qu’ils appellent bardes : ces poètes accompagnent avec des instruments semblables à des lyres leurs chants qui sont, soit des hymnes soit des satires. Il y a aussi des philosophes et des théologiens à qui sont rendus les plus grands honneurs et qui se nomment druides. En outre ils se servent de devins à qui ils accordent une grande autorité. Ces devins prédisent l’avenir par l’observation des oiseaux et par l’immolation des victimes. Ils tiennent toute la population dans leur dépendance. Mais c’est quand ils consultent les présages pour quelques grands intérêts qu’ils suivent surtout un rite bizarre, incroyable. Après avoir consacré un homme, ils le frappent avec une épée de combat dans la région au-dessus du diaphragme et, quand la victime est tombée sous le coup, ils devinent l’avenir d’après la manière dont elle est tombée, l’agitation des membres et l’écoulement du sang. C’est un genre d’observation ancien, longtemps pratiqué et en lequel ils ont foi. La coutume est chez eux que personne ne sacrifie sans l’assistance d’un philosophe car ils croient devoir user de l’intermédiaire de ces hommes qui connaissent la nature des dieux et parlent, pourrait-on dire, leur langue, pour leur offrir des sacrifices d’actions de grâces et implorer leurs bienfaits. Non seulement dans les nécessités de la paix mais encore et surtout dans les guerres on se confie à ces philosophes et à ces poètes chantants, et cela amis comme ennemis. Souvent sur les champs de bataille, au moment où les armées s’approchent, les épées nues, les lances en avant, ces bardes s’avancent au milieu des adversaires et les apaisent, comme on fait des bêtes sauvages avec des enchantements. Ainsi chez les barbares les plus sauvages la passion cède à la sagesse et Arès respecte les Muses.

Diodore de Sicile ~ 90-~ 30             Histoires V, 31, 2-5

Dans tous les peuples gaulois, généralement parlant, trois classes jouissent d’honneurs exceptionnels, les Bardes, les Vates et les Druides. Les bardes sont des chantres sacrés et des poètes, les vates assument les offices sacrés et pratiquent les sciences de la nature, se consacrent à la partie morale de la philosophie. Ces derniers sont considérés comme les plus justes des hommes et on leur confie à ce titre le soin de juger les différends privés et publics. Ils avaient même autrefois à arbitrer des guerres et pouvaient arrêter les combattants au moment où ceux-ci se préparaient à former la ligne de bataille, mais on leur confiait surtout le jugement des affaires de meurtre. Lorsqu’il y a abondance de ces dernières, c’est, estiment-ils, que l’abondance est promise à leur pays. Ils affirment – et d’autres avec eux – que les âmes et que l’univers sont indestructibles, mais qu’un jour le feu et l’eau prévaudront sur eux.

Strabon ~ 64 – 23 ap.J.C.     Géographie IV, 4

Il reste encore des traces d’une sauvagerie abolie, et bien qu’ils s’abstiennent de massacres extrêmes, il n’en reste pas moins qu’ils tirent du sang des victimes conduites aux autels. Ils ont cependant leur propre sorte d’éloquence et des maîtres de sagesse qu’on appelle druides. Ils prétendent connaître la grandeur de la terre et du monde, et ce que veulent les dieux. Ils enseignent beaucoup de choses aux nobles de Gaule, en cachette, pendant vingt ans, soit dans des cavernes, soit dans des bois retirés. Une de leurs doctrines s’est répandue dans le peuple, à savoir que les âmes sont immortelles et qu’il y a une autre vie chez les morts, ce qui les rend plus courageux à la guerre. C’est pour cette raison aussi qu’ils brûlent ou enterrent avec leurs morts tout ce qui est nécessaire à la vie : jadis ils remettaient à l’autre monde le règlement des affaires et le paiement des dettes. Il y en avait même qui se jetaient sur le bûcher de leurs proches comme s’ils allaient vivre avec eux.

Pomponius Mela, vers ~50               De Chorographia III, 2,18

D’après vous, les ombres ne gagnent pas le séjour silencieux de l’Érèbe et les pâles royaumes de Dispater, le même esprit gouverne un corps dans un autre monde. Si vous savez ce que vous chantez, la mort est le milieu d’une longue vie. Certes, les peuples qui regardent la Grande Ourse sont heureux dans leur erreur, parce que la crainte de la mort, la plus grande des craintes, ne les émeut pas. De là, chez leurs guerriers, un cœur prompt à se jeter sur le fer, et cette âme qui sait mourir, parce qu’il est honteux de ménager une vie qui doit revenir

Lucain       39-65                   De Bello Civili I, 454-462

On ne doit pas oublier dans ces sortes de choses la vénération des Gaulois. Les druides, car c’est ainsi qu’ils appellent leurs mages, n’ont rien de plus sacré que le gui et l’arbre qui le porte, supposant toujours que cet arbre est un chêne. A cause de cet arbre seul ils choisissent des forêts de chênes et n’accompliront aucun rite sans la présence d’une branche de cet arbre, si bien qu’il semble possible que les druides tirent leur nom du grec. Ils pensent en effet que tout ce qui pousse sur cet arbre est envoyé par le ciel, étant un signe du choix de l’arbre par le dieu en personne. Mais il est rare de trouver cela et, quand on le trouve, on le cueille dans une grande cérémonie religieuse, le sixième jour de la lune – car c’est par la lune qu’ils règlent leurs mois et leurs années, et aussi leurs siècles de trente ans – et on choisit ce jour parce que la lune a déjà une force considérable sans être encore au milieu de sa course. Ils appellent le gui par un nom qui est celui qui guérit tout. Après avoir rituellement préparé le sacrifice et un festin sous l’arbre, on amène deux taureaux blancs dont les cornes sont liées pour la première fois. Vêtu d’une robe blanche, le prêtre monte à l’arbre et coupe avec une faucille d’or le gui qui est recueilli par les autres dans un linge blanc. Ils immolent alors les victimes en priant la divinité qu’elle rende cette offrande propice à ceux pour qui elle est offerte. Ils croient que le gui, pris en boisson, donne la fécondité aux animaux stériles et constitue un remède contre tous les poisons. Tel est le comportement religieux d’un grand nombre de peuples à l’égard de choses insignifiantes.

Pline l’Ancien           23-79              Historia Naturalis XVI, 249

La magie a été maîtresse en Gaule, et cela même jusqu’à un temps dont nous nous souvenons. Car c’est au temps de l’Empereur Tibère qu’un sénatus-consulte abolit leurs druides et toute la race des vates et des médecins. Mais pourquoi ferais-je mention de tout cela à propos d’une coutume qui a passé l’Océan et qui a gagné les régions les plus éloignées de la terre ? Aujourd’hui la Bretagne est encore sous l’empire de la magie et elle en accomplit les rites avec tant de cérémonie qu’il semblerait que c’est elle qui en apporta le culte aux Perses. C’est ainsi que des peuples du monde entier s’accordent sur un même point, bien qu’ils soient différents et qu’ils s’ignorent. On ne peut savoir assez de gré aux Romains pour avoir supprimé ces cultes monstrueux, dans lesquels tuer un homme était un geste de grande dévotion et manger sa chair une action bénéfique.

Pline l’Ancien           23-79              Historia Naturalis XXX, 13

Cependant l’étude des sciences dignes d’estime commencée chez les bardes, les vates et les druides, a été menée par des hommes cultivés. Les bardes ont chanté aux doux accents de la lyre, composant des vers héroïques sur les exploits des plus braves; les vates se sont efforcés par leur recherche d’accéder aux événements et aux secrets les plus hauts de la nature ; parmi eux les druides l’emportent par leur génie, ainsi que l’autorité de Pythagore en a décidé.

Timagène  ~100       chez Ammien Marcellin XV

De la civilisation de la Tène, on sait beaucoup moins de choses, sinon qu’elle a donné une large diffusion à la métallurgie du fer, et commence à stocker les céréales en construisant des greniers. Cette période représente l’apogée de l’expansion des Celtes sur le continent européen et jusqu’en Asie Mineure.

Cette métallurgie du fer était très gourmande en bois :

Le bois de chauffe ne permet pas d’obtenir une température suffisante pour pouvoir travailler le fer. Il doit donc être d’abord brûlé pour être transformé en charbon de bois qui, lui, permet d’atteindre une température suffisamment élevée – 1 535° – . Il faut en moyenne deux kilos de bois pour fabriquer une demi-livre de charbon de bois.

Jared Diamond        Effondrement    Gallimard 2005

vers ~ 900                   Naissance d’Homère, qui donnera une identité à la Grèce.

Les poèmes homériques se composent, de deux poèmes, l’Iliade et l’Odyssée, divisé chacun en vingt-quatre chants d’environ six cents à sept cents vers.

L’Antiquité les attribuait à un seul poète, nommé Homère, qui les aurait composés et écrits. On le faisait naître à Colophon, à Chio, à Smyrne ou encore à Ios ou à Cymè : il aurait été aveugle et aurait vécu vers le IX° siècle. Ces données, que tous les Anciens n’acceptaient pas, ont été fortement discutées à partir du XVIII° siècle, depuis les travaux de l’abbé d’Aubignac et ensuite de Frédéric Wolf. Il ne s’agit pas ici d’en faire le récit ; bornons-nous à rappeler que l’attribution à un auteur unique a été contestée, que l’œuvre tout entière a été disséquée : il n’est pas un seul vers, croyons-nous, sur lequel n’ait été énoncé quelque doute et qui n’ait été rejeté, athétisé. Aujourd’hui, on a certes reconnu des interpolations dans le texte, mais surtout l’archéologie a permis de retrouver des données empruntées à plusieurs civilisations : Homère n’a pas seulement décrit des faits contemporains du ~ IX° siècle, mais il insère des coutumes ou des descriptions qui se rapportent à des temps révolus ; aussi a-t-on pu retrouver des indications qui se rapportent à la Crète minoenne, à l’époque mycénienne, tandis que d’autres sont beaucoup plus récentes ; certaines même, postérieures à Homère, sont des interpolations du ~ VI° siècle. La difficulté consiste à bien choisir et la prudence exige qu’on ne veuille pas retrouver dans l’œuvre homérique un document historique ou archéologique : elle est d’abord l’œuvre d’un poète auquel ne saurait être refusée une certaine fantaisie.

Le problème posé par les poèmes homériques, très vaste, se présente sous plusieurs aspects, philologique et historique en particulier ; il n’a pas encore trouvé sa solution – la trouvera-t-il jamais ? – mais plusieurs résultats sont maintenant acquis. Les poèmes ont été précédés d’une antique tradition et ils peuvent être considérés comme un aboutissement beaucoup plus que comme une création originale. Non seulement l’Orient connaissait, et par plusieurs versions soit rédigées soit figurées, le récit de la bataille de Qadesh livrée par Ramsès II en ~ 1 293 au roi hittite Mouwattali sur l’Oronte, et c’est le fond du Poème de Pentaour, mais il avait aussi l’Épopée de Gilgamesh, transmise par des copies multiples et dont les plus anciennes remontent au milieu du ~ III° millénaire ; tout récemment les fouilles de Ras-Shamra ont ajouté les aventures de Keret, roi des Sidoniens. L’étude attentive des poèmes homériques a montré que le poète dispose de toutes sortes de légendes, entre lesquelles il choisit, auxquelles il fait allusion sans risquer d’être incompris, parce que l’auditoire les connaissait. Ainsi le poète a sous la main un répertoire de poèmes plus brefs probablement que l’Iliade actuelle, mais à caractère épique (A. Sevetyns).

Ces poèmes étaient transmis par récitation ou encore par l’écriture. L’idée de génie – le mot n’est pas trop fort – fut de réunir certains de ces faits autour d’un personnage central et de célébrer l’événement le plus fameux et qui groupa les Achéens : la guerre de Troie (Iliade) dont Achille est le héros. Le second poème raconte, en les groupant autour d’Ulysse (Odysseus) les aventures des Achéens au retour de la guerre, et ce fut l’Odyssée.

Pareils récits ont intéressé tous les Grecs, quels qu’ils fussent, et leur fortune a été prodigieuse ; non seulement ils étaient encore récités à l’époque de Solon, mais l’anecdote qui représente Alexandre emportant son Homère comme livre de chevet n’est pas une légende. En dépit des attaques de Platon, Homère resta l’éducateur de la Grèce (H. Marrou), le premier des classiques :

Pourquoi ? Ces poèmes s’adressent vraiment à tous les Grecs ; ils retracent leur histoire, en dépit de certains anachronismes qui ne devaient pas froisser les auditeurs ; ils leur montrent une société comparable à la leur, avec des rois locaux, dont l’autorité, bien que d’origine divine, n’est pas indiscutée si elle ne s’appuie sur la force physique ; l’aristocratie est militaire, elle tient le roi en respect et s’intéresse aux grands coups d’épée, aux combats singuliers : elle vit de l’agriculture et de ses innombrables troupeaux ; ces seigneurs avides de coups et qui aiment les beaux récits ont dans leur maison une autorité absolue, mais, à l’encontre de l’Orient, ils pratiquent déjà la monogamie et ils se préoccupent des successions et des héritages ; autour d’eux, des esclaves qui font partie de la famille, des artisans qui aident à l’économie autarcique, dirait-on aujourd’hui, tandis que le commerce est entre les mains des Phéniciens. Ces familles indépendantes évoquent ce que fut la Grèce après les invasions doriennes : morcelée à l’excès et professant un particularisme absolu.

Or l’aventure de Troie montrait ces Grecs s’unissant pour une expédition commune, les rois et les roitelets acceptant, en cette circonstance unique, d’être aux ordres d’une autorité supra-royale : il faut une expédition militaire pour qu’existe à titre précaire, une royauté grecque, alors qu’il n’y eut jamais que des royautés, des Etats indépendants – même Philippe de Macédoine ne s’est pas attribué le titre de roi des Hellènes. Ces poèmes ont ainsi donné aux Grecs le sentiment qu’en dépit de leurs divergences, ils faisaient partie d’un ensemble, qu’ils formaient une civilisation ; qu’au-dessus des Grecs, il y avait la Grèce. Ils ont acquis le sentiment d’une unité nationale spirituelle, qui les opposait aux Barbares [1], à ceux qui ne comprennent pas la langue grecque, pourtant divisée en dialectes, et qui n’ont pas les mêmes croyances qu’eux. Car on trouve aussi une religion dans les textes homériques. Hérodote exagère et fausse la perspective, pensons-nous, quand il écrit (II, 53) : Ce sont (Hésiode et Homère) qui ont fixé pour les Grecs une théogonie, qui ont attribué aux dieux leurs qualificatifs, partagé entre eux les honneurs et les compétences, dessiné leurs figures. En fait, les poèmes homériques ont donné une vulgate. Les dieux, dont ils évoquent la présence, existent déjà sur les plus anciens monuments figurés de la Grèce avec leurs caractères essentiels : ils sont d’abord humains, par opposition aux dieux thériomorphes (à l’aspect animal) des Égyptiens chez qui l’on trouve une déesse-vache, un dieu-chacal, cela à part quelques exceptions dûment enregistrées à l’époque classique. Ils vivent comme les hommes dont ils ont les traits ; ils apprécient la bonne chère et le nectar ; ils sont, aussi, agités par des passions humaines ; non seulement ils prennent part pour ou contre les Achéens ou les Troyens, mais ils interviennent plus directement encore dans la vie humaine, et les aventures de Zeus avec des mortelles trop sensibles aux attentions divines justifient assez les accès de colère d’Héra, son épouse légitime, qui protège les lois du mariage et entend les faire respecter par son volage époux. Ainsi les attitudes des dieux ne sont pas toujours édifiantes et les railleries de Platon se comprennent sans peine. Les dieux avaient été conçus par les hommes à leur propre image, et leur demeure a été située dans l’Olympe.

Identifié avec une montagne réelle la plus haute (2 918 m) de l’Hellade, ce qui n’empêche pas que d’autres aient été baptisées du même nom, en Attique, en Bithynie, et l’on observera que le mot n’est pas grec. Ces dieux olympiens sont ensuite hiérarchisés ; ils forment une grande famille sur laquelle règne Zeus, leur père à tous, qui a partagé son pouvoir avec Hadès, auquel il a laissé l’empire des morts, et avec Poséidon qui possède la maîtrise de la mer, tandis qu’il s’est réservé la tâche plus rude peut-être, de gouverner les êtres vivants, et notamment les hommes. Enfin, ces dieux olympiens ne sont pas autochtones, les uns ont pris naissance en Asie, les autres en Crète, et ils ne se sont intronisés en Grèce qu’en s’installant sur des sanctuaires qui faisaient l’objet d’un culte antérieur et différent du leur ; ainsi voit-on Athéna succéder à Delphes à une déesse mycénienne, Apollon usurper à Delphes le culte réservé jadis à Gè, la Terre, ou en Béotie, au Ptoion, déposséder l’humble héros local.

Il accole à son nom l’épiclèse – ou surnom – de Ptoos tout de même qu’en Arcadie, Athèna devient Athèna Aléa à Tégée, et l’on pourrait citer d’autres successions du même genre, dont la légitimité reste suspecte, encore que divine. Ainsi, comme on l’a très bien dit (Fernand Robert), cette religion d’Homère résulte d’une synthèse fort compliquée. Les dieux d’Homère restent du moins tout près des Grecs. Nulle part enfin, dans les poèmes homériques, et pas plus que dans la religion grecque classique, ne se rencontre une norme ni un dogme quelconque, et si Homère passe pour avoir été, comme on dit parfois, la Bible des Anciens, on n’oubliera pas que ce texte n’était pas révélé ! il n’imposait aucune croyance et il n’a jamais été un livre sacré, en dépit de sa popularité, en dépit de l’amour qu’il a toujours suscité, depuis les temps archaïques jusqu’à la fin de l’époque hellénistique.

Yves Bequignon         La Grèce archaïque et classique.1956

Jusqu’à la fin de l’époque hellénistique, dit Yves Bequignon. Voire ! De nos jours encore, à l’autre bout du monde, en Amérique du sud, la fascination exerce encore :

Vers 1990, le ministère colombien de la culture mit en place une organisation de bibliothèques itinérantes chargées d’apporter des livres dans les coins les plus reculés du pays. On a mis au point de grands sacs verts pourvus de vastes poches, dont on peut faire aisément, en les pliant, des colis commodes, afin de transporter des livres à dos d’âne dans la jungle et dans la sierra. Là, les livres sont confiés pendant plusieurs semaines à un instituteur ou à un ancien du village qui devient, de ce fait, le bibliothécaire responsable. On accroche à un poteau ou à un arbre les sacs dépliés, permettant à la population locale de feuilleter les livres pour faire son choix. Quelquefois le bibliothécaire fait lecture à ceux qui n’ont pas appris à lire ; à l’occasion, un membre d’une famille qui a été à l’école lit pour les autres. « De cette façon, expliquait l’un des villageois, nous pouvons savoir ce que nous ne savons pas et le transmettre aux autres. »

A la fin de la période prévue, on envoie un nouveau lot pour remplacer le précédent. Les livres sont en majorité des ouvrages techniques, manuels d’agriculture ou instructions pour la filtration de l’eau, collection de patrons pour la couture et guides vétérinaires, mais il y a aussi quelques romans et autres ouvrages littéraires. Selon l’une des bibliothécaires, le compte est toujours juste :« je n’ai connu qu’une occasion où un livre n’a pas été retourné. Nous avions pris, en plus des habituels titres pratiques, une traduction en espagnol de l’Iliade. Quand le moment est venu de l’échanger, les villageois ont refusé de la rendre. Nous avons décidé de leur en faire cadeau, mais nous leur avons demandé pourquoi ils voulaient conserver ce titre-là en particulier. Ils nous ont expliqué que le récit d’Homère reflète exactement leur histoire : il y est question d’une contrée déchirée par la guerre, où des dieux fous et capricieux décident du sort d’être humains qui ne savent jamais très bien pour quoi on se bat ni quand ils seront tués.

Alberto Manguel       La Bibliothèque, la nuit.       Actes Sud, 2006

Des mythologies que nous croyons connaître depuis longtemps – la mythologie grecque par exemple, si fortement inspirée de Sumer […] sont ainsi en réalité restées totalement incomprises. L’Odyssée ne retrace pas autre chose que cet âpre combat mené contre l’antique culture de la Déesse, que le héros patriarcal a du vaincre avant de pouvoir  s’imposer. Ulysse est très clairement ce conquérant du patriarcat achéen qui triomphe (tant à travers Circé la magicienne qu’à travers la nymphe Calypso, puis à travers Charybde et Scylla, à travers les Sirènes traîtresses et maléfiques, etc…) de l’antique féminin divin, démonisé pour les besoins de la cause, et qu’il soumet à la loi patriarcale du mâle dominant. Cette loi triomphant à la fin du mythe, avec l’imposition du mariage/soumission à Pénélope, avatar du grand féminin vaincu de l’épouse.

Françoise Gange        Les Dieux menteurs.     La Renaissance du Livre 2001

Le cheval de Troie

Rendons à Ulysse ce qui appartient à Ulysse. C’est à lui en effet que l’on doit la ruse primitive, où la force, impuissante, recourt à une autre arme, supérieure, la ruse, la métis, qui caractérise le héros grec. On s’en tient souvent à l’image d’Epinal : une gigantesque créature de bois contenant cinquante guerriers armés jusqu’aux dents et introduite à l’intérieur des murailles de la ville par les Troyens eux-mêmes. C’est occulter la complexité d’un stratagème bien plus élaboré.

Face à ce mastodonte sur lequel est inscrite la phrase Les Grecs consacrent ce don à Athéna pour le retour dans leur patrie, la réaction troyenne n’est en effet pas unanime. Le camp se divise, se perd en conjectures. Le plus méfiant, Laocoon, lance sa javeline contre les flancs du cheval et prononce, selon Virgile, cette phrase passée à la postérité : Timeo Danaos, et dona ferentes [Je crains les Grecs, même quand ils apportent des cadeaux]. Mais il sera étouffé par deux serpents surgis de la mer, mort interprétée comme un présage par les Troyens, qui cependant hésitent encore. Surgit Sinon le bien  nommé, la seconde lame du scénario. Toute mystification a son storytelling: Sinon en est le protagoniste. Cet espion grec, cousin d’Ulysse, avec qui il partage donc la ruse, se construit une fausse biographie : victime d’une injustice de la part d’Ulysse, dont il a voulu se venger, il a été choisi comme victime expiatoire, d’où sa fuite. Voilà pour l’explication de sa désertion. dès lors qu’il a convaincu les Troyens de sa bonne foi, il feint de leur révéler quelques secrets : ce cheval est bien consacré à Athéna, et Calchas, le devin grec, aurait exigé qu’il s’élève très haut dans le ciel  pour qu’il ne puisse entrer derrière les murs de Troie. Car il ne faut surtout pas que cette offrande tombe entre leurs mains. Sinon provoque donc les Troyens, faisant du cheval un objet d’interdit et donc de désir, investi d’une valeur symbolique : s’ils le récupèrent ils seront sous la protection d’Athéna et pourront aller porter la guerre en Grèce. Quelques Troyens, dont la célèbre Cassandre, résistent pourtant encore à cet argument. Alors que le colosse sur roues a été tiré au sein de la ville, la Grecque Hélène, qui est à l’origine de cette guerre, a deviné la ruse d’Ulysse et tourne autour du cheval en imitant les voix des épouses des combattants cachés dans les flancs. Épisode méconnu, mais qui est un prélude à la séquence des sirènes : Ulysse exhorte ses compagnons au silence. L’ultime épreuve est surmontée. La nuit venue, Sinon ouvre le cheval et les combattants, rejoints par les Grecs cachés aux alentours, massacrent les Troyens mâles. La ruse a triomphé.

François Guillaume Lorrain         Le Point  du 16 août 2012 N° 2083

~ 883 à ~ 858            Le Roi Assurnazirpal II a redonné toute sa grandeur à l’Assyrie. Il a soumis la haute vallée du Tigre au nord, les Araméens à l’ouest, ayant ainsi accès à la grande mer du pays d’Amurru, dans laquelle il peut accomplir le rite traditionnel : laver ses armes et offrir des sacrifices aux dieux. Il restaure les temples d’Assour, de Ninive, et fonde une nouvelle capitale Kalhou, aujourd’hui Nimroud : il appartient au souverain de concevoir des plans jour et nuit pour ériger un noble sanctuaire, une résidence pour les grands dieux et des palais pour sa royale demeure. L’inauguration de sa capitale donne lieu à un banquet qui régale 70 000 invités pendant 10 jours ! ah, le bon roi que voilà ! Nimroud sera capitale jusqu’en ~ 722.

vers ~ 814                  Fondation de Carthage, – Kart-hadash – : la ville nouvelle, pour les Phéniciens de Tyr -. Restée longtemps relativement modeste, Carthage finit par devenir maître de l’ensemble des îles de Méditerranée occidentale, et de l’actuelle Espagne, repoussant les Ibères vers l’intérieur, les Grecs de la plupart des îles, sauf de la Sicile qu’elle partage avec les Grecs de Syracuse ; les comptoirs phéniciens deviennent carthaginois.

À peu près à la même époque, fondation de Kalkedoine sur la rive asiatique du Bosphore : elle deviendra Istanbul, quand Mehmet II la prendra à Byzance en 1  453.

~ 776                          Le besoin religieux d’implorer la bienveillance des dieux, de les remercier de l’abondance des récoltes engendrent les Premiers Jeux Olympique en Grèce : ils marquent le début de l’histoire de la Grèce. Olympique parce qu’ils furent célébrés à Olympie, en l’honneur de Zeus, se substituant aux rites sportifs antérieurs en l’honneur de Gaïa, déesse de la Terre. Admirateurs de l’ancienne civilisation égyptienne, les Grecs avaient demandé son  parrainage au roi Psammétique II, qui avait déterminé les règles à respecter, dont l’amateurisme désintéressé : et il en fût ainsi dans les premières décennies lors desquelles le vainqueur recevait une simple couronne : de lauriers à Delphes, d’olivier à Olympie, de pin à Corinthe et de céleri à Némée ainsi qu’une amphore de la meilleure huile d’olive. Les joutes étaient aussi poétiques, rhétoriques ou musicales.  Ces jeux duraient une semaine tous les 4 ans, et donnaient lieu à une trêve de 3 mois au milieu des guerres en cours. Le calendrier se basait sur l’olympiade, les 4 ans qui séparent les Jeux. D’autres Jeux se déroulaient dans les autres cités : à Delphes en l’honneur d’Apollon, à Corinthe en l’honneur de Poséidon, à Némée.   Et, comme rien n’est jamais vraiment simple, les anneaux olympiques ne viennent pas d’Olympie mais de Delphes : sculptés sur la face d’un autel,  dans leur circonférence sont inscrits les termes de la trêve sacrée conclue pendant les jeux pythiques. Le mot athlète vient de athlon qui signifie combat, et gymnase de gymnée, qui signifie nu. Les athlètes étaient en effet nus, et de ce fait les femmes en étaient exclues… même en tant que spectatrices, à l’exception de la prêtresse de Demeter, la Terre-mère, dont la présence était hommage à la fertilité.

À l’origine une seule compétition de vitesse : le Stadion : 192.27 mètres – 600 fois le pied d’Héraclès -; le premier vainqueur se nomme Koroïbos d’Elis, le dernier, en 217 ap. J.C. Héliodore d’Alexandrie. Puis les compétitions se multiplièrent, tout d’abord par allongement des distances : 400 m, jusqu’à 5 000 m. En 708, apparurent la lutte et le pentathlon : saut en longueur, javelot, disque, course et lutte ; en 688, la boxe, en 680, les courses de char et en 648, le pancrace, mélange de lutte et de boxe où quasiment tout était permis. Mais l’esprit de compétition, le chauvinisme emmenèrent les cités dans des dépenses de plus en plus grandes pour arracher la victoire, surtout dans les courses de char. Les vainqueurs, outre la couronne de lauriers, se virent attribuer des récompenses beaucoup moins symboliques  comme l’assurance d’être nourri jusqu’à la fin de leurs jours. Dès 580, chaque champion recevait 500 drachmes – un mouton valait un drachme – .

L’état de bombance où ils vivent commence par exciter les athlètes et par les porter aux désirs amoureux. Il fait naître en eux mille convoitises illicites et les amène à acheter ou vendre leur victoire. Les uns font monnaie de leur gloire pour satisfaire des besoins trop nombreux, les autres paient pour obtenir une victoire facile que leur refuserait leur vie efféminée.

Philostrate

~ 753                          Selon une légende solidement ancrée dans le Top 50 des légendes, Romulus fonde Rome.

Les jumeaux Romulus et Remus échappent miraculeusement à leur exposition par leur oncle sur le Tibre. Recueillis et allaités par une louve dans la grotte de Lupercale, à l’est du mont Palatin, ils regagnent Albe, leur patrie, puis fondent une ville nouvelle. Les auspices vont leur dire quel est l’élu des dieux : sur le Palatin, Romulus aperçoit 12 vautours, et sur l’Aventin Remus n’en voit que 6. La dispute qui s’ensuit voit la mort de Rémus et Romulus détermine le pourtour de la ville en creusant tout autour du Palatin un sillon avec le soc d’une charrue.

vers ~ 750               Début d’une deuxième période d’émigration des Grecs ; c’est sans doute le régime foncier qui l’explique : la terre restait indivise et allait à l’aîné. On ne peut guère parler de surpopulation : l’exposition des enfants (c’est à dire leur abandon en place publique) venait jouer le rôle du contrôle des naissances. L’émigration va toucher une bonne partie de l’ensemble des rivages méditerranéens ; tout d’abord vers l’ouest : Selnius, Naxos, Catane, Syracuse, Megara Hyblaia en Sicile, la Calabre, Cyrène, sur la côte libyenne, et enfin et surtout toutes les colonies d’Asie Mineure, Byzance et les côtes de la mer Noire.

Il ne faut pas entendre colonisation dans le sens des colonies du XIX° siècle : les liens politiques avec la terre de départ étaient coupés, et on avait affaire à de nouvelles cités qui jouissaient de leur indépendance politique, même si la colonisation s’opérait selon les origines, au nombre de quatre principalement : les Achéens venant du Péloponnèse, les Ioniens des îles éponymes, les Corinthiens, qui peuplèrent Syracuse, et les Doriens Mégara Hyblaia, 20 km au nord de Syracuse : Mégare est à mi-chemin entre Corinthe et Athènes ; et ces diasporas entretenaient leur particularisme.

Les Étrusques développent une remarquable civilisation en Toscane, et en Ombrie, travaillant à merveille, or, argent, ivoire. Ils font partie de ces peuples dont les origines nous sont encore inconnues ; leur art suppose une grande parenté avec les Grecs, mais bien des éléments les en distingue ; leur langue, dont nous ne possédons que quelques fragments – inscriptions sur des pierres tombales principalement – nous reste mystérieuse.

[…] une race, plus que toutes les autres, attachée aux croyances et cérémonies religieuses, et cela d’autant plus qu’elle excellait dans l’art de les mettre en pratique.

Tite Live

Ce sont les Étrusques qui introduisirent l’idée de la cité-État en Italie centrale et transformèrent une civilisation villageoise en une civilisation urbaine. Nous devons aux Étrusques la diffusion de l’écriture au moyen de l’alphabet qu’ils avaient eux-mêmes emprunté aux Grecs. La dette particulière de Rome envers l’Étrurie est à la base de tous ses succès ; ses emprunts directs comprennent des éléments d’organisation militaire, le cérémonial et les insignes de sa vie publique, maints aspects de son art et de sa religion. La civilisation de Rome est fondée sur des origines italo-étrusques et des Romains aussi célèbres que Mécène, qui comptait parmi ses ancêtres des nobles étrusques, pouvaient s’enorgueillir de voir le passé étrusque de Rome se refléter dans tous les domaines de la vie privée et publique.

Donald Strong       Civilisations disparues, sous la direction de Marcel Brion 1969

Quarante-cinq kilomètres séparent Rome du plateau de tuf recelant les vestiges de Cerveteri ; la plus importante et la plus peuplée des douze cités étrusques, à son apogée du VI° au IV° siècle av. J.-C. Un chemin odorant conduit à l’une de ses nécropoles, celle de Banditaccia, siégeant sur une colline alentour. Egaillées autour des villes, les hypogées (tombes souterraines) contenaient du mobilier, de la vaisselle, des bijoux, des armes, tout le nécessaire pour la vie éternelle.

Ces objets racontent les us et coutumes dans l’antiquité de la péninsule italienne avant la centralisation romaine. Et le brassage des cultures Orient-Occident véhiculé par d’intenses échanges commerciaux avec la Grèce, la Phénicie, Chypre, la Syrie, l’Égypte et au-delà. Platon parlait de la Méditerranée comme d’un lac où les grenouilles sautent d’une rive à l’autre. Les artisans travaillaient pour le mieux offrant.

Extraits des tombes, une coupe provient de Mycènes (Grèce), un bol de Chypre, des œufs d’autruche d’Afrique, les représentations du foie, en bronze ou en terre cuite, utilisé dans l’art divinatoire, sont inspirées du monde babylonien. Les yeux en amande des époux, enlacés sur leur sarcophage (530-510 av. J.-C.), la coiffe tenue bas sur le front de la femme, la barbe enveloppante de l’homme soulignent l’influence de la Grèce orientale ; comme le lit sur lequel les époux sont allongés pour le banquet.

[…]                 Entre l’Arno et le Tibre, durant mille ans, la civilisation étrusque a brillé, riche de ses minerais de fer et de cuivre et de ses ports très actifs. Celui de Pyrgi, pour Cerveteri, exportait le vin jusqu’au sud de la Gaule : les amphores extraites de l’épave de la Love au large d’Antibes, datant du VIe siècle avant notre ère en témoignent.

Les Romains parlaient des Étrusques comme les plus religieux des hommes, indique Laurent Haumesser, commissaire de l’exposition,  justifiant le faste des temples.

Florence Evin           Le Monde du 29 décembre 2013, pour l’exposition sur les Étrusques au Louvre Lens.

Le verre en tant que produit fabriqué pour la vente prend naissance en Phénicie, sur le littoral méditerranéen, à l’embouchure du Belus, un petit fleuve au nord d’Israël. Pline l’Ancien conte une gentille histoire à ce sujet :

Il est en Syrie une région nommée Phénicie confinant à la Judée et contenant au pied du mont Carmel, un marais appelé Candebia. On croit qu’il donne naissance au fleuve Bélus qui après un cours de cinq mille pas se jette dans la mer auprès de la colonie de Ptolémaïs… Selon la tradition, un navire portant des marchands de nitre vint y aborder, et, comme les marchands dispersés sur le rivage, préparaient leur repas et ne trouvaient pas de pierres pour rehausser leurs marmites, ils les remplacèrent par des mottes de nitre [natron] tirées de leur cargaison. Quand celles-ci furent embrasées, mêlées avec le sable du rivage, des ruisseaux translucides d’un liquide inconnu se mirent à couler et telle fut l’origine du verre.»

Pline l’Ancien               Histoire naturelle, XXXVI, 65. 190.191

On est en droit de parler d’une gentille histoire, car même mélangée avec le natron, un carbonate de sodium qui permet d’abaisser le point de fusion, la silice demande une température de 1 100 ° pour fondre et donc devenir verre. On voit mal des navigateurs obtenir une température pareille avec les bois épars qui étaient sur la plage. D’autre part, on sait que des artisans mésopotamiens fabriquaient des petits objets en verre dès ~ 3 000, mais le stade de création d’un artisanat spécifique revient sans doute aux Phéniciens.

Trois ingrédients sont nécessaires pour obtenir du verre : environ 60 % de silice, l’agent vitrifiant, de la soude ou de la potasse pour abaisser le point de fusion entre 1 000 et 1 100 °C, l’agent fondant et de la chaux, ou tout autre agent stabilisant pour rendre le verre résistant et l’empêcher de se dissoudre à long terme. La recette antique ne comprend que deux ingrédients.
La teinte naturelle du verre, bleu verdâtre, est due à la présence d’oxydes métalliques contenus dans le sable qui sert à sa fabrication. C’est l’adjonction de dioxyde de manganèse, sous Philippe de Macédoine, qui permettra d’obtenir un verre transparent en éliminant ces oxydes.

Les Arabes de l’actuel Yemen construisent ce que l’on estime actuellement être le premier barrage hydraulique, sur le Wadi Adhanah, un oued du piémont oriental de la chaîne des Sarawat ; le terrain y est volcanique et bénéficie des pluies de mousson de l’océan indien : autant d’éléments garants d’une riche agriculture. En aval du barrage, la ville de Marib, capitale du royaume de Saba.

L’ouvrage primitif, en terre, faisait 580 mètres de long pour 4 mètres de haut. Vers 500 av. J.-C., il sera  rehaussé de sept mètres, un parement en pierre sera posé coté retenue et les surfaces irriguées seront étendues au nord et au sud du lac. Une nouvelle reconstruction sera entreprise par les Himyarites, un nouveau royaume remplaçant celui de Saba vers 115 av. J.-C. Ces derniers rehausseront une nouvelle fois le barrage qui atteindra quatorze mètres de hauteur et ils développeront les infrastructures d’irrigation.

Malgré tout, le barrage se rompra à plusieurs reprises : 449, 450, 542 et 548 ; la dernière rupture se produira vers 570 ou 575, vidant entièrement le lac : les systèmes d’irrigation n’étant plus alimentés, la population quittera la région, provoquant la chute du royaume d’Himyar. Le Coran en prendra bonne note :

Il y avait assurément, pour la tribu de Saba un Signe dans leurs habitats ; deux jardins, l’un à droite et l’autre à gauche. Mangez de ce que votre Seigneur vous a attribué, et soyez-Lui reconnaissants : une bonne contrée et un Seigneur Pardonneur.

Mais ils se détournèrent. Nous déchaînâmes contre eux l’inondation du Barrage et leur changeâmes leurs deux jardins en deux jardins aux fruits amers, tamaris et quelques jujubiers.

Coran op. cit. Sourate 34, versets 15/16.

Les Yéménites construiront un nouveau barrage en 1986, trois km en amont.

de ~747 à ~656          L’Égypte est dirigée par une dynastie de pharaons noirs : les kouchites

vers  ~ 741                  Une crue du Nil de plus d’un mètre par rapport aux moyennes de l’époque, noie l’est de la ville de Canope, cité des pèlerinages, des offrandes et des plaisirs, construite près de son embouchure, très près du niveau de l’eau : les précautions pour éviter ce genre d’accident existaient mais étaient insuffisantes pour endiguer une telle crue. Il semblerait que ce soit un phénomène identique qui ait englouti aussi, quelques siècles plus tôt Héraklion, une ville voisine, aussi connue sous le nom de Thônis, reliée à Canope par un canal sacré souterrain. Peut-être dans le même temps y-a-t-il eu affaissement généralisé du delta du Nil ? Les anciens – Hérodote, Diodore de Sicile mentionneront l’existence de ces deux villes, la stèle trilingue – en hiéroglyphe, démotique et grec – du décret de Canope, datée de ~ 238, traduite en  1881 par Gaston Maspero, mentionne Héracléion et le grand temple Amon de Gereb, d’où part la procession rituelle de la figure du dieu Osiris se rendant à Canope. Une équipe internationale au sein de laquelle oeuvrera Frank Goddio, président de l’Institut Européen d’Archéologie Sous-Marine se mettra à leur recherche à partir de 1990, et grâce à un manomètre à Résonance Magnétique Nucléaire, ultrasensible, trouvera en 2000 les sites des deux villes, enfouies sous 6 mètres d’eau et une bonne épaisseur de sable, en rade d’Aboukir, à 6 km de la côte. En 2015, l’Egypte prêtera les merveilles sorties des eaux à l’Institut du monde arabe pour une somptueuse exposition.

de  ~738 à ~727         Le roi d’Assyrie Teglat-Phalasar III détruit les villes principales d’Israël, et déporte une partie – 13 500 – de sa population.

~722                           Osée, dernier souverain du royaume croupion d’Israël, cherche à gagner l’appui de l’Egypte contre l’Assyrie. Salmanasar assiège longuement Samarie et c’est Sargon II qui conclut :

Les habitants de Samarie, qui tombèrent d’accord et qui complotèrent avec un roi ennemi parce qu’ils ne voulaient plus supporter le joug de la servitude et verser le tribut à Assur et qui me livrèrent bataille, je les ai combattus avec les pouvoirs des grands dieux, mes Seigneurs. Comme butin, j’ai dénombré 27 280 personnes, ensemble avec leurs chars et leurs dieux, dans lesquels ils avaient placé leur confiance. Avec 1 200 de leurs chars, j’ai formé un bataillon pour mon armée royale. J’ai déporté les autres au milieu de l’Assyrie. J’ai repeuplé Samarie davantage qu’auparavant. J’y ai installé des populations de pays conquis par mes soins. J’ai nommé un commissaire comme gouverneur pour les administrer. Et je les ai comptés parmi les Assyriens.

Sargon II

La chute de Samarie va avoir pour conséquence une centralisation de plus en plus marquée du royaume qui garde une certaine autonomie : Juda, où va se développer dans le même temps une attitude de plus en plus intransigeante à l’égard de la pratique et des lois religieuses, et c’est probablement ainsi que naquit la tradition monothéiste de la civilisation judéo-chrétienne. Les cultes des campagnes, où les dieux autres que Yaweh étaient nombreux – Baal, Asherah, Ammon, Moab, Astarté etc … – furent déclarés impies, seul Yaweh devait être honoré.

~ 700                         Les navires sont encore fragiles et la mer peut être bien méchante en hiver, inspirant ces conseils de prudence :

Lorsque vient l’hiver et que bouillonnent les souffles de tous vents, ne  dirige plus  de vaisseau sur la mer vineuse [couleur du vin], mais travaille la terre. Tire le vaisseau au rivage, entoure le de tous cotés de pierres… et retire la bonde pour que la pluie de Zeus ne pourrisse rien. Place chez toi en bon ordre tous les agrès, plie soigneusement les ailes de la nef marine, pends le gouvernail au-dessus de la fumée et toi-même attends que revienne la saison navigante.

Hésiode

Le même Hésiode pouvait aussi connaître quelques aigreurs :

Je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain, parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible.

Dans sa Théogonie, il nous donne les grands traits de la mythologie grecque :

Donc, avant tout, fût Abîme ; puis Terre aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants, (à tous) les  Immortels, maîtres des cîmes de l’Olympe neigeux, et le Tartare brumeux, tout au fond de la terre aux larges routes, et Amour, les plus beau parmi les dieux immortels […] Terre, elle, d’abord enfanta un être égal à elle-même, capable de la couvrir tout entière. Ciel étoilé, qui devait offrir aux dieux bienheureux une assise sûre à jamais. […] Mais ensuite, des embrassements du ciel, elle enfanta Océan aux tourbillons profonds, – Coios, Crios, Hypérion, Japet – Théia, Rhéa, Thémis et Mnémosyne, – Phoibé, couronnée d’or, et l’aimable Thétis. Le plus jeune après eux vint au monde Cronos, le dieu aux pensers fourbes, le plus redoutable de tous ses enfants ; et Cronos prit en haine son père florissant. Elle mit aussi au monde les Cyclopes au  cœur violent […]. D’autres fils naquirent encore de Ciel et Terre [….] Ceux-là avaient chacun cent bras, qui jaillissaient, terribles, de leurs épaules, ainsi que cinquante têtes, attachées sur l’épaule à leur corps vigoureux. […] Car c’étaient de terribles fils que ceux qui étaient nés de Terre et Ciel, et leur père les avait en haine depuis le premier jour. À peine étaient-ils nés qu’au lieu de les laisser monter à la lumière, il les cachait tous dans le sein de Terre, et […] l’énorme Terre en ses profondeurs gémissait, étouffant. Elle imagine alors une ruse perfide et cruelle. Vite, elle crée le blanc métal acier ; elle en fait une grande serpe, puis s’adresse à ses enfants, et, pour exciter leur courage, leur dit, le cœur indigné : Fils issu de moi et d’un furieux, si vous voulez m’en croire, nous châtierons l’outrage criminel d’un père, tout votre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu œuvres infâmes. Elle dit ; la terreur les prit tous, et nul d’entre eux ne dit mot. Seul, sans trembler, le grand Cronos aux pensers fourbes réplique en ces termes à sa mère : C’est moi, mère, je t’en donne ma foi, qui ferai la besogne. D’un père abominable, je n’ai point de souci, tout  notre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu œuvres infâmes. Il dit, et l’énorme Terre en son cœur sentit grande joie. Elle le cacha, le plaça en embuscade, puis lui mit dans les mains la grande serpe aux dents aigües et lui enseigna tout le piège. […] Mais le père, le vaste Ciel, les prenant à partie, aux fils qu’il avait enfantés donnait le nom de Titans : à tendre trop haut le bras, ils avaient, disait-il, commis dans leur folie un horrible forfait, et l’avenir en saurait tirer vengeance.

[…]             Rhéa subit la loi de Cronos et lui donna de glorieux enfants […]. Mais, ses premiers enfants, le grand Cronos les dévorait, dès l’instant ou chacun d’eux, du ventre sacré de sa mère descendait à ses genoux. […] Il savait […] que son propre destin était de succomber un jour sous son propre fils. […] Aussi, l’œil en éveil, montait-il la garde […]. Mais vint le jour où Rhéa allait mettre au monde Zeus, père des dieux et des hommes ; elle suppliait alors ses parents, Terre et Ciel Étoilé, de former avec elle un plan qui permit d’enfanter son fils en cachette et de faire payer la dette due aux Érinyes de son père et de tous ses enfants dévorés par le grand Cronos aux pensers fourbes. […] Ils la menèrent à Lyctos, au gras pays de Crète, le jour où elle devait enfanter le dernier de ses fils, le grand Zeus ; et ce fut l’énorme Terre qui lui reçut son enfant pour le nourrir et le soigner […].

Puis, entourant de langes une grosse pierre, elle la remit au puissant seigneur, fils de Ciel, premier roi des dieux, qui la saisit de ses mains et l’engloutit dans son ventre, le malheureux ! […] Puis rapidement croissaient ensemble la fougue et les membres glorieux du jeune prince, et, avec, le cours des années, succombant à la ruse ourdie par les conseils de Terre, le grand Cronos […] recracha tous ses enfants, vaincu par l’adresse et la force de son fils, il vomit d’abord la pierre par lui dévorée la dernière. […] Ensuite de leurs liens maudits, il déllivra les frères de son père, les fils de Ciel, qu’avaient liés leur père en son égarement. Ceux-là n’oublièrent pas de reconnaître ses bienfaits : ils lui donnèrent le tonnerre, la foudre fumante et l’éclair, qu’auparavant tenait cachés l’énorme Terre et sur lesquels Zeus désormais s’assure pour commander à la fois aux mortels et aux Immortels.

[…]             Et le grand Ciel vint, amenant la nuit ; et, enveloppant la Terre, tout avide d’amour, le voilà qui s’accroche et s’épand en tous sens. Mais le fils, de son poste, étendit la main gauche, tandis que, de la droite, il saisissait l’énorme, la longue serpe aux dents aigües ; et brusquement, il faucha les bourses de son père, pour les jeter ensuite au hasard, derrière lui. Ce ne fut pas pourtant un vain débris qui lors s’enfuit de sa main. Des éclaboussures sanglantes en avaient jailli ; Terre les reçut toutes et, avec le cours des années, elle en fit naître les puissantes Érinyes, et les grands Géants aux armes étincelantes, qui tiennent en leurs mains de longues javelines, et les Nymphes aussi qu’on nomme Méliennes, sur la terre infinie. Quant aux bourses, à peine les eut-il tranchées avec l’acier et jeté de la terre dans la mer au flux sans repos, qu’elles furent emportées au large, longtemps ; et, tout autour, une blanche écume sortait du membre divin. De cette écume, une fille se forma, qui toucha d’abord à Cythère la divine, d’où elle fut ensuite à Chypre qu’entourent les flots ; et c’est là que prit terre la belle et vénérée déesse qui faisait autour d’elle, sous ses pieds légers, croître le gazon et que les dieux, aussi bien que les hommes appellent Aphrodite, pour s’être formée d’une écume, ou encore Cythérée, pour avoir abordé à Cythère, ou Cyprogénéia, pour être née à Chypre battue des flots, ou encore Philommédée, pour être sortie des bourses. Amour et le beau Désir, sans tarder, lui firent cortège, dès qu’elle fut née et se fut mise en route vers les dieux. Et, du premier jour, son privilège à elle, le lot qui est le sien, aussi bien parmi les hommes que parmi les Immortels, ce sont les babils de fillettes, les sourires, les piperies ; c’est la plaisir suave, la tendresse et la douceur.

Hésiode          Théogonie      Traduction P. Mazon.            Les Belles lettres

vers ~ 700                   Dans la vallée d’Ica, près d’Ocucaje, à 400 km. au sud-est de Lima, – Pérou -, les Indiens de la civilisation Paracas dessinent sur le flanc d’une colline un condor de 137 m. de long et 87 m. de large. C’est