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Par l.peltier dans (Discours) le 26 mars 2009 (0) Commentaires  En savoir plus

6 09 1815                        Simon BOLIVAR, Lettre à un habitant de la Jamaïque.(extraits) Il est réfugié à Kingston, en Jamaïque.

13 11 1863                       Abraham LINCOLN inaugure le cimetière de Gettysburg

1930                                 Plaidoirie de Howard Roark, personnage central du roman de Ayn Rand, Foutainhead - La Source vive - 1930.

10 12 1957                       Albert CAMUS reçoit le prix Nobel de littérature

28 08 1963                      Martin LUTHER KING,      I made a dream Washington

19 12 1964                       André MALRAUX, pour le transfert des cendres de Jean Moulin du cimetière du Père Lachaise au Panthéon

26 11 1974                       Simone VEIL, ministre de la Santé, défend devant l’Assemblée nationale la légalisation de l’avortement

20 11 1977                       Anouar el SADATE, président de l’Egypte à la Knesset, le parlement israélien

17 09 1981                       Robert BADINTER, garde des Sceaux, défend devant l’Assemblée Nationale l’abolition de la peine de mort

14 02 2003                     Dominique de VILLEPIN, ministre des Affaires Etrangères de la France, intervient à l’ONU sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Irak

7 12 2008                        J.M.G. Le CLEZIO Dans la forêt des paradoxes
Conférence Nobel de littérature

15 11 2008                       Nicolas HULOT        Conférence G20 : Solidarité ou Chaos
L’Humanité a rendez-vous avec elle même ! Marianne n°6046

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09 1815                         Simon Bolivar, Lettre à un habitant de la Jamaïque. (extraits), Il est réfugié à Kingston, en Jamaïque.

[…] On nie aujourd’hui les cruautés des Espagnols, tant elles sont fabuleuses et semblent dépasser la perversité humaine. Et jamais les historiens modernes n’y croiraient, si de nombreux documents ne témoignaient tous de la triste vérité. Le très humain évêque de Chiapas, l’apôtre de l’Amérique, Las Casas, a laissé à la postérité un bref exposé de cas tirés des dossiers sévillans sur les conquistadors. Ces documents contiennent le témoignage de toutes les personnes respectables qui résidaient alors dans le Nouveau Monde, ainsi que les procès entre tyrans, mentionnés d’ailleurs par les plus grands historiens de l’époque. Les hommes impartiaux ont tous rendu justice au zèle, à la véracité et aux vertus de cet ami de l’humanité qui sut, avec une telle ferveur et une telle fermeté, dénoncer devant son gouvernement et l’opinion contemporaine les cas les plus horribles de cette sanguinaire frénésie […].
Le succès couronnera nos efforts. Le destin de l’Amérique est à tout jamais fixé. Les liens qui l’unissaient à l’Espagne sont désormais brisés: ils ne valaient que du consentement de toutes les parties de l’immense monarchie qui se prêtaient à leur rapprochement mutuel. Or ce qui rapprochait naguère la métropole et l’Amérique maintenant les divise. La haine que nous inspire la Péninsule est plus grande encore que la mer qui nous en sépare. Il est moins difficile de joindre les deux continents que de réconcilier les deux nations. L’habitude de l’obéissance, une communauté d’intérêts, d’éducation, de foi religieuse, une bienveillance réciproque, une tendre affection pour le berceau de nos ancêtres et pour leur gloire, bref, tous nos espoirs nous venaient d’Espagne. De là, ce principe d’adhésion qui paraissait éternel, bien que la conduite de nos maîtres diminuât cette sympathie, ou, pour mieux dire, cet attachement obligé à l’autorité de leur empire. Or c’est tout le contraire, à présent. On nous menace de la mort, du déshonneur, de tous les maux que nous craignons. Cette mère dénaturée nous inflige toutes les souffrances. Le voile s’est déchiré. Nous voyons clair maintenant. Et l’on voudrait nous plonger à nouveau dans les ténèbres ! Les chaînes ont été brisées. Nous avons été libres. Et nos ennemis prétendent nous réduire encore à l’esclavage ! Voilà pourquoi l’Amérique combat avec rage; et il est bien rare que l’énergie du désespoir ne force pas la fortune […]
Quant à l’héroïque et malheureux Venezuela, les événements s’y sont déroulés si vite, et la dévastation y fut telle, qu’il se voit maintenant réduit à une indigence absolue et à une désolation épouvantable. Et pourtant ce beau pays faisait naguère l’orgueil de l’Amérique ! Ses tyrans gouvernent un désert et n’oppriment que les tristes habitants ayant échappé à la mort, qui y mènent une existence précaire. Quelques femmes, quelques enfants, et quelques vieillards, voilà tout ce qui reste. La plupart des hommes ont péri plutôt que d’être esclaves, et ceux qui sont encore en vie se battent avec fureur dans les campagnes et dans les villes de l’intérieur jusqu’à la mort ou jusqu’à l’expulsion des ennemis, de ces Espagnols, insatiables de sang et de crimes, émules des premiers monstres qui anéantirent la race primitive de l’Amérique. Le Venezuela comptait près d’un million d’habitants. Or on peut affirmer sans exagération que le quart de la population a été victime du tremblement de terre [mars 1812], des combats, de la famine, de la peste, de l’exode. Hormis la catastrophe naturelle, tout est l’effet de la guerre […].
Ce tableau d’ensemble représente un théâtre d’hostilités de 2.000 lieues de long sur 900 de large dans ses plus grandes dimensions, et sur lequel 16 millions d’Américains défendent leurs droits, ou restent opprimés par l’Espagne. Et, bien que cette nation possédât à une certaine époque le plus vaste empire du monde, ce qu’il en reste maintenant demeure impuissant à maîtriser le nouvel hémisphère, et même à se maintenir dans l’ancien. Et l’Europe civilisée, commerçante et libérale permet que cette vieille vipère, pour satisfaire sa rage venimeuse, détruise la plus belle partie de notre globe ? L’Europe demeurerait-elle sourde à la clameur de ses propres intérêts ? N’aurait-elle plus d’yeux pour la justice ? Serait-elle tant endurcie, à ce point insensible ? Plus je médite là-dessus, plus je me sens confus. J’en arrive à penser qu’on désire voir disparaître l’Amérique. Mais c’est impossible, toute l’Europe n’est pas l’Espagne. Et quelle n’est pas la folie de notre ennemie qui prétend reconquérir l’Amérique sans flotte, sans trésor, et presque sans soldats ! Car ceux dont elle dispose suffisent à peine pour maintenir par la violence son propre peuple dans la sujétion, et pour la défendre des voisins. D’ailleurs, comment cette nation pourrait-elle se réserver le commerce exclusif de la moitié du monde, sans manufactures, sans productions nationales, sans arts, sans sciences, sans politique ?  Et même si elle parvenait à ses fins, plus encore, si elle parvenait à pacifier vraiment ce pays, les fils des Américains d’aujourd’hui, s’unissant à ceux des Européens conquérants, ne concevraient-ils pas à nouveau dans vingt ans les mêmes patriotiques desseins qu’elle combat maintenant ? […]
Dans le système espagnol en vigueur, plus en vigueur aujourd’hui peut-être que jamais, les Américains n’occupent d’autre place dans la société que celle de serfs propres au travail, et, tout au plus, de simples consommateurs. Et encore dans ce rôle se voient-ils imposer des restrictions choquantes : telles, la défense de cultiver les fruits d’Europe, le monopole royal de certaines productions, l’interdiction d’établir des manufactures, que l’Espagne ne possède pourtant pas, les privilèges commerciaux l’exclusivité accordés même pour les objets de première nécessité, les entraves apportées aux relations entre les provinces américaines pour les empêcher de traiter, de s’entendre, de trafiquer entre elles. Voulez-vous savoir à quoi, en somme, nous étions destinés ? Aux campagnes, pour y cultiver l’indigo, le chiendent, le café, la canne à sucre, le cacao et le coton ; aux plaines solitaires, pour y élever les troupeaux ; aux déserts, pour y chasser les fauves ; aux entrailles de la terre, pour en tirer l’or dont ne peut se rassasier cette nation cupide. Nous vivions dans une passivité telle que je n’en trouve d’exemple dans aucune société civilisée, autant que je parcoure l’histoire et la politique de toutes les nations. N’est-ce pas un outrage et une violation des droits de l’humanité que de vouloir forcer un pays si heureusement constitué, vaste, riche et peuplé, à demeurer purement passif ? […]
C’est une idée grandiose que de prétendre faire de tout le Nouveau Monde une seule nation dont toutes les parties seraient liées. Puisque ses populations ont une même origine, une seule langue, une seule religion, de mêmes coutumes, elles devraient par suite n’avoir qu’un gouvernement qui fédérât les divers Etats constitués. Mais la chose n’est pas possible, car des cieux différents, des situations distinctes, des intérêts contraires, des caractères dissemblables divisent l’Amérique. Certes il serait heureux que l’isthme de Panama devînt pour nous ce que fut celui de Corinthe pour les Grecs. Plaise à Dieu que quelque jour nous ayons la fortune d’y tenir un auguste Congrès des représentants de nos républiques, royaumes et empires, pour traiter et discuter des hauts intérêts de la paix et de la guerre avec les nations des trois autres parties du monde. Et pourquoi cet organisme ne tiendrait-il pas ses assises au temps heureux de notre génération ? […]
Je dis, moi aussi, que ce qui peut nous mettre à même de chasser les Espagnols et de fonder un état libre, c’est l’union, sûrement l’union. Mais cette union ne nous tombera pas du ciel par un prodige; elle ne peut être que le fruit d’une action efficace et d’efforts bien dirigés. L’Amérique est divisée parce qu’elle est isolée au milieu de l’univers, abandonnée par toutes les nations, sans relations diplomatiques, sans soutien militaire, en lutte contre l’Espagne qui possède un matériel de guerre plus important que celui que nous avons pu acquérir furtivement […]

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13 11 1863                         Abraham Lincoln inaugure le cimetière de Gettysburg

Il y a quelque quatre vingt sept ans nos pères ont mis au monde, sur ce continent, une nouvelle nation, conçue dans la Liberté et dédiée à cette proposition : tous les hommes ont été crées égaux.
Maintenant, nous sommes engagés dans une grande guerre civile, pour vérifier si cette nation, ou tout autre nation, ainsi conçue et ainsi dédiée, peut survivre longtemps. Nous sommes réunis sur un des grands champs de bataille de cette guerre. Nous sommes venus pour consacrer une partie de ce champs comme dernière demeure pour ceux qui ont donné leur vie en ces lieux afin que puisse vivre cette nation. C’est à la fois convenable et approprié que nous le fassions ainsi.
Pourtant, en voyant plus loin, nous ne pouvons ni dédier ni consacrer, ni sanctifier ce coin de terre. Les hommes courageux, morts et vivants, qui se sont battus ici, l’ont déjà consacré au-delà de notre malheureux pouvoir d’ajouter ou de diminuer quoi que ce soit. Le monde ne remarquera guère, pas plus qu’il ne se rappellera longtemps ce que nous avons dit ici, mais il ne pourra oublier ce que eux y ont fait. Ce sont nous les vivants qui devons plutôt nous consacrer à la tâche inachevée que ceux qui se sont battus ici ont fait noblement avancer. Ce sont nous les vivants qui devons être dédiés pour la grande besogne qui nous reste à accomplir […] et qui devons prendre ici la grande résolution de ne pas laisser ces morts être morts en vain, de faire que cette nation, sous le regard de Dieu, naisse à nouveau dans la Liberté, et d’empêcher que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple disparaisse de la surface de la terre.
Ce texte est gravé à l’intérieur du mémorial de Lincoln à Washington.

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Plaidoirie de Howard Roark, personnage central du roman de Ayn Rand, « La Source vive » 1930.

Publié en 1943, Foutainhead connut un succès considérable - près de 6 millions d’exemplaires -,  et deviendra la “Bible” de nombre d’architectes. Il sera porté à l’écran en 1949 - Le Rebelle - par King Vidor avec Gary Cooper dans le rôle d’Howard Roark. En 2009, après l’élection de Barack Obama, son livre Atlas Shrugged - La Révolte d’Atlas -, sorti en 1958 réapparaîtra en librairie avec un succès renouvellé, nouvel emblême des Républicains. Ayn Rand avait fondé un cercle dont faisait partie Alan Greenspan, grand maître des finances américaines durant les dernières décennies du XX° siècle.

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Il y a des milliers d’années, un homme fit du feu pour la première fois. Il fût probablement brûlé vif sur le bûcher qu’il avait allumé de ses propres mains. Il fut considéré comme un malfaiteur qui avait dérobé à un démon un secret que l’humanité redoutait. Mais, grâce à lui, les hommes purent se chauffer, cuire leurs aliments, éclairer leurs cavernes. II leur laissa un don inestimable et chassa les ténèbres de la terre ; des siècles plus tard, un autre homme inventa la roue. Il fut probablement écartelé sur cette roue qu’il avait enseigné ses frères à construire. Il fut considéré comme un transgresseur qui s’aventurait dans un domaine interdit. Mais, grâce à lui les hommes purent voyager dans toutes les directions. Il leur laissait lui aussi, un don d’une valeur inestimable et avait ouvert pour eux les routes du monde.
Cet homme là, le pionnier, le précurseur, nous le retrouvons dans toutes les légendes que l’homme a imaginées pour expliquer le commencement de toutes choses. Prométhée fut enchaîné à un rocher et dépecé par des vautours parce qu’il avait dérobé le feu des dieux. Adam fut condamné à souffrir parce qu’il avait mangé du fruit de l’arbre de la connaissance. Quelle que soit la légende, l’humanité sait obscurément que c’est à ces héros obscurs qu’elle doit sa gloire et que chacun d’eux paya son courage de sa vie.

Et au cours des siècles il y eut ainsi des hommes qui s’élancèrent sur  des voies nouvelles, guidés uniquement par leur vision intérieure. Leurs buts différaient, mais tous avaient ceci en commun : ils s’élançaient les premiers sur une route nouvelle, leur vision était originale et ils ne recevaient en retour que de la haine. Les grands créateurs, les penseurs, les artistes, les savants, les inventeurs, se sont toujours dressés, solitaires, contre les hommes de leur temps. Chaque grande pensée nouvelle ne rencontra qu’opposition ; chaque grande invention qu’incrédulité. Le premier moteur fut considéré comme une absurdité, l’avion comme une impossibilité, le métier mécanique comme une invention répréhensible, l’anesthésie comme un péché, mais les hommes qui avaient inventé tout cela continuèrent d’aller de l’avant. Ils luttèrent, ils souffrirent, mais ils remportèrent la victoire.
Aucun de ces créateurs n’était inspiré par le désir de servir l’humanité, car les hommes refusaient ce qu’il leur apportait, ayant horreur de tout ce qui pouvait changer leur routine paresseuse. Sa conviction intérieure était son ultime motif. Une oeuvre à accomplir, conçue par lui, exécutée par lui. Que ce fût une symphonie, un livre, un moteur, un système philosophique, un avion ou un building… là était son but et le sens de sa vie, et non pas ceux qui entendraient, liraient ou se serviraient de ce qu’il créait. La création en elle-même et non celui à laquelle elle était destinée. L’œuvre et non pas les bienfaits qu’en retireraient d’autres hommes. Cette œuvre qui donnerait forme à sa vérité intérieure, cette vérité qui comptait pour lui plus que tout.
Sa vision intérieure, sa force, son courage, il les puisait en lui-même, dans cette entité qu’est la conscience de l’homme, car penser, sentir, juger, sont des fonctions du moi.
C’est pourquoi les créateurs ne sont jamais dépourvus d’égoïsme. C’est en cela que réside le secret de leur puissance ; ils trouvent en eux-mêmes leurs raisons de créer, leur source d’énergie, leur principe moteur. Le créateur ne sert rien ni personne. Il vit pour lui-même.
Et c’est uniquement en vivant pour lui-même que l’homme est capable de réaliser les œuvres qui sont l’honneur de l’humanité car telle est la loi même de la création.
L’homme ne peut se maintenir sur la terre que grâce à sa pensée. Il vient au monde désarmé. Son cerveau est sa seule arme. Les animaux se procurent leur nourriture par la force. L’homme n’a ni griffes, ni crocs, ni cornes, ni même une très grande force musculaire. Il lui faut cultiver les aliments qu’il absorbe ou se livrer à la chasse, à la pêche. Pour cela, il lui faut des armes ; et ces armes sont encore une création de son esprit. Des plus humbles nécessités aux abstractions religieuses les plus hautes, de la roue au gratte-ciel, tout ce que nous sommes et tout ce que nous possédons nous vient d’une fonction que seul l’homme possède… sa faculté de raisonner.
Mais l’esprit est un attribut individuel. Il n’existe rien de pareil à un cerveau collectif. Une décision prise par un groupe d’hommes n’est jamais qu’un compromis ou une moyenne de la pensée de plusieurs. C’est une conséquence secondaire. Mais l’acte premier, le processus du raisonnement, doit être accompli par un individu isolé. Nous pouvons partager un repas entre plusieurs personnes, mais ce repas ne peut être digéré que par un estomac collectif, et aucun homme ne peut, à l’aide de ses poumons, respirer pour un autre. Toutes les fonctions de notre corps et de notre esprit nous sont personnelles. Nous ne pouvons ni les partager, ni les transférer.
Nous héritons du produit de la pensée des hommes qui nous ont précédés. De la roue, nous faisons une charrette, puis une auto. Cette auto se transforme en avion. Mais en réalité tout cela n’est rien d’autre que la résultante d’une pensée. Or la faculté créatrice ne peut être ni donnée, ni reprise, ni partagée, ni empruntée, elle appartient en propre à un individu. L’œuvre qu’il crée appartient au créateur. Certes les hommes apprennent beaucoup les uns par les autres, mais ce qu’un homme ne peut donner à un autre, c’est la capacité de penser par lui-même.
Rien n’est donné à l’homme sur la terre. Tout ce qui lui est nécessaire, il lui faut le produire. Et c’est là que l’homme se trouve en face de cette alternative : ou vivre du travail indépendant de son propre esprit, ou n’être qu’un parasite nourri par l’esprit des autres. Le créateur s’exprime, le parasite emprunte. Le créateur affronte la vie directement, le parasite à l’aide d’intermédiaires.
Le but du créateur est la conquête des éléments ; le but du parasite est la conquête des autres hommes.
Le créateur vit pour son œuvre. Il n’a pas besoin des autres. Son véritable but est en lui-même. Le parasite vit par dépendance. Il a besoin des autres. Les autres hommes sont pour lui le principe moteur.
Le besoin le plus profond du créateur est l’indépendance. L’esprit humain ne peut travailler sous la contrainte. Il ne peut être plié, sacrifié ou subordonné à des considérations quelles qu’elles soient. Et c’est pourquoi ses relations avec les autres hommes sont, pour le créateur, secondaires.
Le besoin profond du parasite est d’assurer ses biens avec les autres hommes. Il met au-dessus de tout les relations. Il déclare à qui veut l’entendre que l’homme est fait pour servir l’homme. Il prêche l’altruisme.
L’altruisme est cette doctrine qui demande que l’homme vive pour les autres et qu’il place les autres au-dessus de lui-même.
Or aucun homme ne peut vivre pour un autre. Il ne peut pas davantage démembrer son cerveau qu’il ne peut démembrer son corps. Mais le parasite s’est fait de l’altruisme une arme pour exploiter l’humanité et détruire les bases mêmes des principes moraux de l’humanité. Tout ce qu’on a enseigné à l’homme détruisait en lui le créateur, car on lui a fait croire que la dépendance est une vertu. L’homme qui s’efforce de vivre pour les autres est un homme dépendant. Il est lui-même un parasite et transforme ceux qu’il sert en parasites. Rien ne peut résulter de cet échange qu’une mutuelle corruption. L’homme qui, dans la réalité, s’approche le plus de cette conception est l’esclave. Si l’esclavage par force est déjà une chose répugnante, que dire de l’esclavage spirituel. II reste dans l’homme asservi un vestige d’honneur, le mérite d’avoir résisté et le fait de considérer sa situation comme mauvaise. Mais l’homme qui se transforme en esclave volontaire au nom de l’amour est la créature la plus basse qui existe. Elle porte atteinte à la dignité de l’homme et à la conception même de l’amour. Et telle est cependant l’essence même de l’altruisme.
On a enseigné à l’homme que la plus haute vertu n’était pas de créer, mais de donner. Mais comment peut-on donner une chose avant de la créer ? La création vient avant le don, sans cela, il n’y aurait rien à donner ; la nécessité intérieure du créateur avant les besoins des bénéficiaires éventuels. Et cependant on nous a appris à admirer l’être de second plan qui dispense des dons qu’il n’a pas créés, en passant par-dessus celui qui a rendu ce don possible. Nous appelons cela un acte de charité, et nous l’admirons davantage qu’un acte de création.
Les hommes ont appris également que leur premier souci devait être de soulager les misères des autres hommes. Or la souffrance est une maladie. Si un homme se trouve en contact avec cette maladie, il est naturel qu’il cherche à donner au malade l’aide dont celui-ci a besoin, mais faire de cet acte la plus grande marque de vertu est faire de la souffrance la chose la plus importante de la vie. L’homme en arrive alors à souhaiter les souffrances des autres, afin de pouvoir faire montre de vertu. Telle est la nature même de l’altruisme. Le créateur lui, n’a pas pour intérêt premier la souffrance, mais la vie. Mais en réalité l’œuvre des créateurs a plus fait pour supprimer sur la terre toutes les formes de souffrance, aussi bien morales que physiques, que l’altruiste ne peut l’imaginer.
On a également enseigné à l’homme que faire chorus avec les autres est une vertu. Or le créateur est par essence même un homme qui s’oppose aux autres hommes. On a fait croire à l’homme que nager dans le courant est une vertu. Or le créateur est un homme qui nage contre le courant. Les hommes croient également que vivre en foule est une vertu. Or le créateur est un homme qui vit seul.
On a enseigné à l’homme que le moi est synonyme de mal et que l’oubli de soi-même est la plus haute des vertus. Mais le créateur est un égotiste dans le sens du mot le plus absolu, car l’homme dépourvu d’égotisme est celui qui ne pense, ne sent, ne juge ni n’agit, par lui-même.
Et c’est ici que l’échelle des valeurs a été le plus dangereusement faussée ; que toute liberté a été enlevée à l’homme. C’était ou l’égotisme ou l’altruisme ; l’égotisme étant considéré comme le fait de sacrifier les autres à soi-même, l’altruisme le fait de se sacrifier soi-même aux autres. Ceci liait irrévocablement l’homme à l’homme, ne lui laissant le choix qu’entre deux partis également pénibles, ou souffrir par les autres ou faire souffrir les autres. Et lorsque enfin, on eut persuadé l’homme qu’il trouverait ses plus grandes joies dans le sacrifice de lui-même, la trappe se referma. L’homme se vit forcé d’accepter le masochisme comme son idéal, puisque le sadisme était l’unique parti qui s’offrait à lui. Et ce fut là la plus grande tromperie qu’on eut jamais infligée à l’humanité.
Ce fut ainsi qu’on fit de la faiblesse et de la souffrance les bases mêmes de la vie.
Or, en réalité, ce n’est pas entre le sacrifice de soi et la domination des autres qu’il s’agit de choisir, mais entre l’indépendance et la dépendance. Entre le code, du créateur et celui du parasite. Le code du créateur est bâti sur les besoins d’un esprit indépendant, celui du parasite sur les besoins d’un esprit dépendant. Or tout ce que produit un esprit indépendant est juste et, tout ce qui provient d’un esprit dépendant est faux.
L’égotiste dans le sens absolu du terme n’est pas l’homme qui sacrifie les autres. C’est celui qui a renoncé à se servir des hommes de quelque façon que ce soit, qui ne vit pas en fonction d’eux, qui ne fait pas des autres le moteur initial de ses actes, de ses pensées, de ses désirs, qui ne puise pas en eux la source de son énergie. Il n’existe pas en fonction d’un autre, pas plus qu’il ne demande à un autre d’exister en fonction de lui. C’est là la seule forme de fraternité, basée sur un respect mutuel possible entre les hommes.
L’homme peut être plus un moins doué, mais un principe essentiel demeure : le degré d’indépendance à laquelle il est arrivé, son initiative personnelle et l’amour qu’il porte à son travail. C’est cela qui détermine sa capacité en tant que travailleur et sa valeur en tant qu’homme. L’indépendance est la seule jauge avec laquelle on puisse mesurer l’homme. Ce qu’un homme fait de lui-même et par lui-même et non ce qu’il fait ou ne fait pas pour les autres. Rien ne peut remplacer la dignité personnelle. Et il n’y a pas de dignité personnelle sans indépendance.
Dans les rapports humains tels qu’ils doivent être, il n’existe pas de notion de sacrifice. Un architecte ne peut pas vivre sans clients, mais cela ne veut pas dire qu’il doive subordonner son travail à leurs désirs. Ils ont besoin de lui, mais ils ne le chargent pas de leur construire une demeure simplement pour lui fournir du travail. Deux hommes échangent leur travail par un libre consentement mutuel, parce qu’ils y trouvent l’un et 1′autre leur intérêt et que tous deux désirent cet échange. Sinon, rien ne les y oblige. C’est là la seule forme possible de relations entre égaux. Toute autre conception est celle de l’ esclave au maître ou de la victime à son bourreau.
Aucune œuvre digne de ce nom ne peut être accomplie collectivement, par la décision d’une majorité. Chaque création doit être conçue par un esprit original. Un architecte a besoin d’un grand nombre de corps de métiers pour construire le building qu’il a conçu, mais i1 ne leur demande pas d’approuver ses plans. Ils travaillent ensemble par consentement mutuel, chacun remplissant la fonction qui lui est propre. Un architecte se sert de l’acier, du verre, du béton que d’autres que lui ont préparés. Mais ces matériaux ne sont que des matériaux tant qu’il ne les a pas transformés en leur donnant une forme qui lui est personnelle. Voilà la seule forme possible de coopération entre les hommes.
Le premier droit de l’homme, c’est le droit d’être lui-même. Et le premier devoir de l’homme est son devoir envers lui-même. Et le principe moral le plus sacré est de ne jamais transposer dans d’autres êtres le but même de sa vie. L’obligation morale la plus importante pour l’homme est d’accomplir ce qu’il désire faire, à condition que ce désir ne dépende pas, avant tout, des autres. C’est uniquement selon un tel code que peut vivre, penser, créer le créateur. Mais ce n’est pas là la sphère du gangster, de l’altruiste ou du dictateur.
L’homme pense et travaille seul. Mais il ne peut pas piller, exploiter ou dominer… seul. Le pillage, l’exploitation de l’homme par l’homme et la dictature présupposent des victimes, donc des êtres dépendants. C’est le domaine du parasite.
Les conducteurs d’hommes ne sont pas des égotistes. Ils ne créent rien.
Ils existent uniquement en fonction des autres. Leur but est d’asservir des êtres. Ils sont aussi dépendants que le mendiant, le travailleur social , ou le bandit. La forme de dépendance importe peu.
Mais on enseigna aux hommes à considérer ces parasites, les tyrans, les empereurs, les dictateurs, comme les symboles même de l’égotisme. Et grâce à cette immense duperie, ceux-ci furent en mesure de détruire l’âme humaine, la leur aussi bien que celle des autres.

Depuis le début de l’ère historique, les deux antagonistes, le créateur et le parasite, s’affrontèrent. Et à la première invention du créateur, le parasite répondit en inventant l’a1truisme
Le créateur… honni,  persécuté, exploité, n’en allait pas moins de l’avant, emportant l’humanité dans le rythme de son énergie. Le parasite, lui, ne faisait rien d’ autre que multiplier les obstacles. Cette lutte, portait d’ ailleurs un autre nom : celle de l’individu contre la collectivité.
Le « bien commun » de la collectivité en tant que race, que classe ou qu’Etat fut le but avoué, et la justification de toutes les tyrannies qui furent imposées à l’homme. Les pires horreurs furent accomplies au nom de l’altruisme. Est-il possible que n’importe quel acte accompli par égoïsme ait jamais atteint aux carnages perpétrés au nom de l’altruisme ? La faute en est-elle à l’hypocrisie ou aux principes faux qu’on a inculqués aux hommes ? Les pires bouchers furent les hommes les plus sincères. Ils croyaient atteindre à la société parfaite grâce à la guil1otine et au peloton d’exécution. Personne ne leur demanda raison de leurs meurtres, puisqu’ils les accomplissaient par altruisme. Les acteurs changent, mais la tragédie reste la même. Un être soi-disant humanitaire commence par des déclarations d’amour pour l’humanité et finit par faire verser des marres de sang. Cela continue et cela continuera tant que l’on fera croire à l’homme qu’une action est bonne à condition de ne pas avoir été dictée par l’égoïsme. Cela autorise l’altruiste à agir et oblige ses victimes à tout supporter. Les chefs des mouvements collectivistes ne demandent jamais rien pour eux-mêmes, mais observez les résultats.
Prenez maintenant une société édifiée sur le principe de l’individualisme, ce pays, le nôtre. Le pays le plus noble dans toute l’histoire du monde. Le pays des entreprises les plus grandioses, de la plus grande prospérité, de la plus grande liberté. La société n’y avait pas été basée sur la servitude, le sacrifice, le renoncement et autres principes d’altruisme, mais sur le droit de l’homme d’aspirer au bonheur. A son bonheur et non à celui de quelqu’un d’autre. Un but privé, personnel, égoïste. Regardez donc les résultats, et faites un examen de conscience.
C’est un conflit vieux comme le monde. Les hommes se sont parfois approchés de la vérité, mais chaque fois ils ont échoué près du but et les civilisations ont disparu les unes après les autres. La civilisation n’est rien d’autre que le développement de la vie privée. L’existence tout entière du sauvage se déroule en public, commandée par les lois de la tribu. La civilisation n’a d’autre but que de libérer l’homme de l’homme.
Or dans notre pays, en ce moment, le collectivisme, la loi des êtres de seconde zone et de second ordre, a brisé ses entraves et se déchaîne. Il a amené l’homme à un état d’abaissement intellectuel jamais atteint sur la terre, aboutissant à des horreurs sans précédent. Il a empoisonné la plupart des esprits, avalé la plus grande partie de l’Europe, commence à gagner notre patrie.
Je suis architecte. Je sais ce à quoi nous sommes en droit de nous attendre, étant donné les principes sur lesquels le collectivisme est construit. Nous approchons d’un temps où il ne me sera plus permis de vivre.
Vous savez maintenant pourquoi j’ai détruit Cortland. Je l’ai conçu, je vous l’ai donné, je l’ai détruit.
Je l’ai détruit, car il ne m’était pas possible de le laisser debout. C’était deux fois un monstre, par la forme et par 1′intention. Il m’a fallu détruire l’un et l’autre. La forme fut mutilée par deux de ces parasites qui s’étaient octroyé le droit d’améliorer une œuvre dont ils n’étaient pas les auteurs et qu’ils n’avaient pu égaler. Et on les laissa faire sous le prétexte que le but altruiste du bâtiment surpassait toutes autres considérations. Que pouvais-je opposer à cela ?J’avais accepté de faire le projet de Cortland pour la joie de le voir bâtir tel que je l’avais conçu et pour aucune autre raison. C’était là le prix que j’avais demandé pour mon travail.
II ne me fut pas payé.                                                
Je ne jette pas le blâme sur Peter Keating. Il était sans défense. Il avait un contrat avec l’Etat, ce contrat fut ignoré.
II avait reçu la promesse que le building serait érigé selon les plans du projet, cette promesse fut brisée. L’amour d’un homme pour son travail et son droit à le protéger sont actuellement considérés comme des notions vagues et confuses, ainsi que vous l’a dit tout à l’heure Monsieur le Procureur. Et maintenant pour quelle raison le building dont je vous parle fut-il défiguré ?
Sans raison. De tels actes ne sont jamais motivés, excepté par la vanité de quelques parasites qui se sentent des droits sur la propriété des autres, ,qu’elle soit matérielle ou spirituelle. Et qui leur a permis d’agir ainsi ? Personne en particulier parmi les nombreuses autorités. Personne ne s’est donné la peine d’autoriser cela ou de l’empêcher. Personne n’est responsable.
Telle est la caractéristique de toute action de la collectivité.

Je n’ai pas reçu pour mon travail le paiement que j’avais demandé. Les propriétaires de Cortland, eux, avaient reçu de moi ce qu’ils demandaient. Ils voulaient un projet leur permettant de construire aussi bon marché que possible. Personne encore ne leur avait donné satisfaction. J’y parvins. Ils prirent ce que je leur donnais et ne voulurent rien me donner en retour.
Mais moi je ne suis pas un altruiste et je ne fais pas de dons de ce genre.
On a dit que j’avais détruit le futur home de déshérités, mais sans moi les déshérités n’auraient pas eu ce home-là. On a dit aussi que la pauvreté des futurs locataires leur donnait des droits sur mon travail. Que leurs besoins exigeaient de moi certaines concessions, qu’il était de mon devoir de contribuer à leur donner du bien-être. C’est là le credo des parasites qui actuellement régissent le monde.
Je tiens à déclarer que je ne reconnais à personne des droits sur une seule minute de ma vie, ni sur mon énergie, ni sur mes œuvres, quels que soient ceux qui se réclament de ce droit, si nombreux soient-ils, si grands soient leurs besoins.
Je tiens à déclarer ici que je ne suis pas un homme qui existe en fonction des autres.
C’est une chose qui devait être dite, car le monde périt d’une orgie de sacrifice de soi-même.
Je tiens à déclarer aussi que l’intégrité de l’œuvre d’un artiste est plus importante que son but charitable. Ceux d’entre vous qui ne comprennent pas cela font partie de cette humanité qui est en train de détruire le monde. Je suis heureux d’avoir pu déclarer ici mes principes. Je ne puis en accepter d’autres.
Je ne me reconnais envers les hommes aucune obligation autre que celle-ci : respecter leur indépendance comme j’exige qu’ils respectent la mienne, ne jouer aucun rôle dans une société d’esclaves. Et si je suis condamné, cela voudra dire que mon pays n’est plus ce qu’il était. Et c’est à lui que je dédierai les années que je passerai en prison. Je les lui offrirai en témoignage de gratitude et d’admiration pour ce qu’il a été. Et mon refus de vivre et de travailler dans le monde tel qu’il est sera de ma part un acte de loyalisme.

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10 12 1957                       Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature : “Discours de Suède”.

En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement. Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d’une œuvre encore en chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail ou dans les retraites de l’amitié, n’aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d’un coup, seul et réduit à lui-même, au centre d’une lumière crue ? De quel cœur aussi pouvait-il recevoir cet honneur à l’heure où, en Europe, d’autres écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence, et dans le temps même où sa terre natale connaît un malheur incessant ?
J’ai connu ce désarroi et ce trouble intérieur. Pour retrouver la paix, il m’a fallu, en somme, me mettre en règle avec un sort trop généreux. Et, puisque je ne pouvais m’égaler à lui en m’appuyant sur mes seuls mérites, je n’ai rien trouvé d’autre pour m’aider que ce qui m’a soutenu, dans les circonstances les plus contraires, tout au long de ma vie : l’idée que je me fais de mon art et du rôle de l’écrivain. Permettez seulement que, dans un sentiment de reconnaissance et d’amitié, je vous dise, aussi simplement que je le pourrai, quelle est cette idée.
Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.
Le rôle de l’écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enlèveront pas à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art.
Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir - le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression.
Pendant plus de vingt ans d’une histoire démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon âge, dans les convulsions du temps, j’ai été soutenu ainsi par le sentiment obscur qu’écrire était aujourd’hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement. Il m’obligeait particulièrement à porter, tel que j’étais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la même histoire, le malheur et l’espérance que nous partagions. Ces hommes, nés au début de la première guerre mondiale, qui ont eu vingt ans au moment où s’installaient à la fois le pouvoir hitlérien et les premiers procès révolutionnaires ont été confrontés ensuite, pour parfaire leur éducation, à la guerre d’Espagne, à la deuxième guerre mondiale, à l’univers concentrationnaire, à l’Europe de la torture et des prisons, doivent aujourd’hui élever leurs fils et leurs œuvres dans un monde menacé de destruction nucléaire. Personne, je suppose, ne peut leur demander d’être optimistes. Et je suis même d’avis que nous devons comprendre, sans cesser de lutter contre eux, l’erreur de ceux qui, par une surenchère de désespoir, ont revendiqué le droit au déshonneur, et se sont rués dans les nihilismes de l’époque. Mais il reste que la plupart d’entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refusé ce nihilisme et se sont mis à la recherche d’une légitimité. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite, à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire.

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire.
Du même coup, après avoir dit la noblesse du métier d’écrire, j’aurais remis l’écrivain à sa vraie place, n’ayant d’autres titres que ceux qu’il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, toujours partagé entre la douleur et la beauté, et voué enfin à tirer de son être double les créations qu’il essaie obstinément d’édifier dans le mouvement destructeur de l’histoire. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m’aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs.
Ramené ainsi a ce que je suis réellement, à mes limites, à mes dettes, comme à ma foi difficile, je me sens plus libre de vous montrer, pour finir, l’étendue et la générosité de la distinction que vous venez de m’accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la recevoir comme un hommage rendu à tous ceux qui, partageant le même combat, n’en ont reçu aucun privilège, mais ont connu au contraire malheur et persécution. Il me restera alors à vous en remercier, du fond du cœur, et à vous faire publiquement, en témoignage personnel de gratitude, la même et ancienne promesse de fidélité que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le silence.

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28 08 1963                           I MADE A DREAM              MARTIN LUTHER KING

A Washington, on célèbre le centenaire de l’abolition de l’esclavage : 200 000 personnes ont envahi le Mall, et écoutent Martin Luther King, sur les marches du Lincoln Memorial :

… Je fais le rêve qu’un jour cette nation va se lever et se conformer au véritable sens de sa croyance :
« Nous tenons cette vérité comme allant de soi, que tous les hommes naissent égaux »
Je fais le rêve qu’un jour, sur les collines rouges de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les filles des anciens propriétaires d’esclaves seront en mesure de s’asseoir ensemble à la table de la fraternité.
Je fais le rêve qu’un jour, même l’Etat du Mississipi, un désert étouffant d’injustice et d’oppression, se transformera en une oasis de liberté et de justice.
Je fais le rêve que mes quatre enfants, un jour, vivront dans une nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau mais sur la valeur de leur personnalité.                                    
Je fais un rêve aujourd’hui.
Je fais le rêve qu’un jour l’Etat d’Alabama, où les lèvres du gouverneur ne s’ouvrent que pour prononcer des paroles de refus et d’interdiction, se transformera en un lieu où les petits garçons et les petites filles noirs prendront la main des petites filles et des petits garçons blancs pour marcher ensemble comme frères et sœurs.
Je fais un rêve aujourd’hui.
Je fais le rêve qu’un jour, chaque vallée sera rehaussée, chaque colline et montagne nivelée, que les lieux accidentés seront aplanis et les lieux tortueux redressés, que la gloire du Seigneur se révélera en pleine lumière et que toute chair l’exaltera.
Voilà notre espoir. C’est cette fois qui m’accompagnera pendant mon voyage dans le Sud. Grâce à cette foi, nous saurons tailler dans la montagne du désespoir la pierre de l’espoir. Grâce à cette foi, nous serons en mesure de transformer les querelles discordantes qui déchirent notre nation en une magnifique symphonie de fraternité.
Grâce à cette foi, nous parviendrons à travailler ensemble, à prier ensemble, à lutter ensemble, à prendre ensemble fait et cause pour la liberté, sans oublier qu’un jour, nous serons libres.
Quand viendra ce jour, tous les enfants de Dieu pourront entonner ce chant en lui donnant un sens nouveau : « Mon pays, c’est toi, douce terre de liberté, que je chante. Terre où mes pères sont morts, terre de fierté pour les pèlerins, terre où la liberté résonne au-dessus de tes montagnes ».
Tout cela doit se réaliser si l’Amérique veut devenir une grande nation. Que la liberté retentisse sur les hauteurs du New Hampshire. Qu’elle retentisse sur les puissantes montagnes de New-York. Qu’elle retentisse sur les monts Alleheny de Pennsylvanie ! Que la liberté retentisse depuis les Rocheuses enneigées du Colorado ! Qu’elle retentisse depuis les pics de Californie! Mais aussi, qu’elle résonne depuis les Stone Mountains de la Géorgie ! Que la liberté retentisse depuis la Lookout Mountain du Tennessee ! Que la liberté retentisse sur chaque colline et chaque taupinière du Mississipi. Sur chaque montagne, que la liberté retentisse !
En faisant ainsi résonner la liberté depuis chaque village et chaque hameau, chaque Etat et chaque ville, nous nous rapprochons du jour où tous les enfants de Dieu, noirs et blancs, juifs et gentils, protestants et catholiques, se prendront la main pour chanter les paroles de ce vieux gospel :
« Enfin libres ! Enfin libres ! Merci, Dieu tout-puissant, nous sommes enfin libres !»    
Le Civil Rights Act sera voté en 1964, et le Voting Right Act, en 1965.

 

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19 12 1964                      Discours d’André MALRAUX, pour le transfert des cendres de Jean Moulin du cimetière du Père Lachaise au Panthéon.

Monsieur le Président de la République, Voilà donc plus de vingt ans que Jean Moulin partit, par un temps de décembre sans doute semblable à celui-ci, pour être parachuté sur la terre de Provence, et devenir le chef d’un peuple de la nuit. Sans cette cérémonie, combien d’enfants de France sauraient son nom ? Il ne le retrouva lui-même que pour être tué; et, depuis, sont nés seize millions d’enfants…
Puissent les commémorations des deux guerres s’achever aujour d’hui par la résurrection du peuple d’ombres que cet homme anima, qu’il symbolise, et qu’il fait entrer ici comme une humble garde solennelle autour de son corps de mort.
Après vingt ans, la Résistance est devenue un monde de limbes où la légende se mêle à l’organisation. Le sentiment profond, organique, millénaire, qui a pris son accent légendaire, voici comment je l’ai rencontré. Dans un village de Corrèze, les Allemands avaient tué des combattants du maquis, et donné ordre au maire de les faire enterrer en secret, à l’aube. Il est d’usage, dans cette région, que chaque femme assiste aux obsèques de tout mort de son village en se tenant sur la tombe de sa propre famille. Nul ne connaissait ces morts, qui étaient des Alsaciens. Quand ils atteignirent le cimetière, portés par nos paysans sous la garde menaçante des mitraillettes allemandes, la nuit qui se retirait comme la mer laissa paraître les femmes noires de Corrèze, immobiles du haut en bas de la montagne, et attendant en silence, chacune sur la tombe des siens, l’ensevelissement des morts français. Ce sentiment qui appelle la légende, sans lequel la Résistance n’eût jamais existé, - et qui nous réunit aujourd’hui - c’est peut-être simplement l’accent invincible de la fraternité.
Comment organiser cette fraternité pour en faire un combat ? On sait ce que Jean Moulin pensait de la Résistance, au moment où il partit pour Londres : « Il serait fou et criminel de ne pas utiliser, en cas d’action alliée sur le continent, ces troupes prêtes aux sacrifices les plus grands, éparses et anarchiques aujourd’hui, mais pouvant constituer demain une armée cohérente de parachutistes déjà en place, connaissant les lieux, ayant choisi leur adversaire et déterminé leur objectif. » C’était bien l’opinion du général de Gaulle. Néanmoins, lorsque, le 1er janvier 1942, Jean Moulin fut parachuté en France, la Résistance n’était encore qu’un désordre de courage : une presse clandestine, une source d’informations, une conspiration pour rassembler ces troupes qui n’existaient pas encore. Or, ces informations étaient destinées à tel ou tel allié, ces troupes se lèveraient lorsque les Alliés débarqueraient. Certes, les résistants étaient les combattants fidèles aux Alliés. Mais ils voulaient cesser d’être des Français résistants et devenir la Résistance française.
C’est pourquoi Jean Moulin est allé à Londres. Pas seulement parce que s’y trouvaient des combattants français (qui eussent pu n’être qu’une légion), pas seulement parce qu’une partie de l’empire avait rallié la France Libre. S’il venait demander au général de Gaulle de l’argent et des armes, il venait aussi lui demander « une approbation morale, des liaisons fréquentes, rapides et sûres avec lui ». Le Général assumait alors le Non du premier jour; le maintien du combat, quel qu’en fût le lieu, quelle qu’en fût la forme; enfin, le destin de la France. La force des appels de juin 40 tenait moins aux« forces immenses qui n’avaient pas encore donné », qu’à: «Il faut que la France soit présente à la victoire. Alors, elle retrouvera sa liberté et sa grandeur. » La France, et non telle légion de combattants français. C’était par la France Libre, que les résistants de Bir-Hakeim se conjuguaient, formaient une France combattante restée au combat. Chaque groupe de résistants pouvait se légitimer par l’allié qui l’armait et le soutenait, voire par son seul courage; le général de Gaulle seul pouvait appeler les mouvements de Résistance à l’union entre eux et avec tous les autres combats, car c’était à travers lui seul, que la France livrait un seul combat. C’est pourquoi - même lorsque le président Roosevelt croira assister à une rivalité de généraux ou de partis - l’armée d’Afrique, depuis la Provence jusqu’aux Vosges, combattra au nom du gaullisme - comme feront les troupes du parti communiste. C’est pourquoi Jean Moulin avait emporté, dans le double fond d’une boîte d’allumettes, la micro-photo du très simple ordre suivant: « M. Moulin a pour mission de réaliser, dans la zone non directement occupée de la métropole, l’unité d’action de tous les éléments qui résistent à l’ennemi et à ses collaborateurs. »
Inépuisablement, il montra aux chefs des groupements, le danger qu’entraînerait le déchirement de la Résistance entre des tuteurs différents. Chaque événement capital - entrée en guerre de la Russie, puis des Etats-Unis, débarquement en Afrique du Nord - renforce sa position. A partir du débarquement, il devient évident que la France va redevenir un théâtre d’opérations. Mais la presse clandestine, les renseignements (même enrichis par l’action du noyautage des Administrations publiques) sont à l’échelle de l’occupation, non de la guerre.
Si la Résistance sait qu’elle ne délivrera pas la France sans les Alliés, elle n’ignore plus l’aide militaire que son unité pourrait leur apporter. Elle a peu à peu appris que s’il est relativement facile de faire sauter un pont, il n’est pas moins facile de le réparer; alors que, s’il est facile à la Résistance de faire sauter deux cents ponts, il est difficile aux Allemands de les réparer à la fois. En un mot, elle sait qu’une aide efficace aux armées du débarquement est inséparable d’un plan d’ensemble. Il faut que sur toutes les routes, sur toutes les voies ferrées de France, les combattants clandestins désorganisent méthodiquement la concentration des divisions cuirassées allemandes. Et un tel plan d’ensemble ne peut être conçu, et exécuté, que par l’unité de la Résistance.
C’est à quoi Jean Moulin s’emploie jour après jour, peine après peine, un mouvement de Résistance après l’autre: « Et maintenant, essayons de calmer les colères d’en face… » Il y a, inévitablement, des problèmes de personnes; et bien davantage, la misère de la France combattante, l’exaspérante certitude, pour chaque maquis ou chaque groupe-franc, d’être spolié au bénéfice d’un autre maquis ou d’un autre groupe, qu’indignent, au même moment, les mêmes illusions…
Qui donc sait encore ce qu’il fallut d’acharnement pour parler le même langage à des instituteurs radicaux ou réactionnaires, des officiers réactionnaires ou libéraux, des trotskistes ou communistes retour de Moscou, tous promis à la même délivrance ou à la même prison; ce qu’il fallut de rigueur à un ami de la République espagnole, à un ancien « préfet de gauche», chassé par Vichy, pour exiger d’accueillir dans le combat commun tels rescapés de la Cagoule !
Jean Moulin n’a nul besoin d’une gloire usurpée: ce n’est pas lui qui a créé Combat, Libération, Franc-Tireur, c’est Frenay, d’Astier, Jean Pierre Lévy. Ce n’est pas lui qui a créé les nombreux mouvements de la zone Nord dont l’histoire recueillera tous les noms. Ce n’est pas lui qui a fait les régiments, mais c’est lui qui a fait l’armée.
Attribuer peu d’importance aux opinions dites politiques, lorsque la nation est en péril de mort -la nation, non pas un nationalisme alors écrasé sous les chars hitlériens, mais la donnée invincible et mystérieuse qui allait emplir le siècle; penser qu’elle dominerait bientôt les doctrines totalitaires dont retentissait l’Europe; voir dans l’unité de la Résistance le moyen capital du combat pour l’unité de la nation, c’était peut-être affirmer ce qu’on a, depuis, appelé le gaullisme.
C’était certainement proclamer la survie de la France. En février, ce laïc passionné avait établi sa liaison par radio avec Londres, dans le grenier d’un presbytère. En avril, le Service d’information et de propagande, puis le Comité Général d’Etudes étaient formés; en septembre, le noyautage des Administrations publiques.
Enfin, le général de Gaulle décidait la création d’un « Comité de Coordination» que présiderait Jean Moulin, assisté du chef de l’Armée secrète unifiée. La préhistoire avait pris fin. Coordinateur de la Résistance en zone Sud, Jean Moulin en devenait le chef. En janvier 1943, le Comité directeur des Mouvements Unis de la Résistance (ce que, jusqu’à la Libération, nous appellerions les Murs) était créé sous sa présidence. En février, il repartait pour Londres avec le général Delestraint, chef de l’Armée secrète, et Jacques Dalsace.
De ce séjour, le témoignage le plus émouvant a été donné par le colonel Passy.
« Je revois Moulin, blême, saisi par l’émotion qui nous étreignait tous, se tenant à quelques pas devant le Général et celui-ci disant, presque à voix basse: « Mettez-vous au garde-à-vous », puis: « Nous vous reconnaissons comme notre compagnon, pour la Libération de la France, dans l’honneur et par la victoire. » Et, pendant que de Gaulle lui donnait l’accolade, une larme, lourde de reconnaissance, de fierté et de farouche volonté, coulait doucement le long de la joue pâle de notre camarade Moulin. Comme il avait la tête levée, nous pouvions voir encore, au travers de sa gorge, les traces du coup de rasoir qu’il s’était donné, en 1940, pour éviter de céder sous les tortures de l’ennemi.»
Les tortures de l’ennemi… En mars, chargé de constituer et de présider le Conseil National de la Résistance, Jean Moulin monte dans l’avion qui va le parachuter au nord de Roanne.

Le Conseil National de la Résistance, qui groupe les mouvements, les partis et les syndicats de toute la France, c’est l’unité précairement conquise, mais aussi la certitude qu’au jour du débarquement l’armée en haillons de la Résistance attendra les divisions blindées de la Libération.
Jean Moulin en retrouve les membres, qu’il rassemblera si. difficilement. Il retrouve aussi une Résistance tragiquement transformée. Jusque-là, elle avait combattu comme une armée, en face de la victoire, de la mort ou de la captivité. Elle commence à découvrir l’univers concentrationnaire, la certitude de la torture. Désormais, elle va combattre en face de l’enfer.
Ayant reçu un rapport sur les camps de concentration, il dit à son agent de liaison, Suzette Olivier: « J’espère qu’ils nous fusilleront avant. » Ils ne devaient pas avoir besoin de le fusiller.
La Résistance grandit, les réfractaires du Service Obligatoire vont bientôt emplir les maquis; la Gestapo grandit aussi, la milice est partout. C’est le temps où, dans la campagne, nous interrogeons les aboiements des chiens au fond de la nuit; le temps où les parachutes multicolores, chargés d’armes et de cigarettes, tombent du ciel dans la lueur des feux des clairières ou des causses; le temps des caves, et de ces cris désespérés que poussent les torturés avec des voix d’enfants… La grande lutte des ténèbres a commencé.
Le 27 mai 1943, a lieu à Paris, rue du Four, la première réunion du Conseil National de la Résistance.
Jean Moulin rappelle les buts de la France Libre: « Faire la guerre; rendre la parole au peuple français; rétablir les libertés républicaines dans un Etat d’où la justice sociale ne sera pas exclue et qui aura le sens de la grandeur; travailler avec les Alliés à l’établissement d’une collaboration internationale réelle sur le plan économique et social, dans un monde où la France aura regagné son prestige. »
Puis, il donne lecture d’un message du général de Gaulle, qui fixe pour premier but au premier Conseil de la Résistance, le maintien de l’unité de cette Résistance qu’il représente.
Au péril quotidien de la vie de chacun de ses membres.
Le 9 juin, le général Delestraint, chef de l’Armée secrète enfin unifiée, est pris à Paris.
Aucun successeur ne s’impose. Ce qui est fréquent dans la clandestinité : Jean Moulin aura dit maintes fois avant l’arrivée de Serreules : « Si j’étais pris, je n’aurais pas même eu le temps de mettre un adjoint au courant… » Il veut donc désigner ce successeur avec l’accord des mouvements, notamment de ceux de la zone Sud. Il rencontra leurs délégués le 21, à Caluire.
Ils l’y attendent, en effet. La Gestapo aussi.

La trahison joue son rôle - et le destin, qui veut qu’aux trois quarts d’heure de retard de Jean Moulin, presque toujours ponctuel, corresponde un long retard de la police allemande. Assez vite, celle-ci apprend qu’elle tient le chef de la Résistance.
En vain. Le jour où, au Fort Montluc à Lyon, après l’avoir fait torturer, l’agent de la Gestapo lui tend de quoi écrire puisqu’il ne peut plus parler, Jean Moulin dessine la caricature de son bourreau. Pour la terrible suite, écoutons seulement les mots si simples de sa sœur : « Son rôle est joué, et son calvaire commence. Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limites de la souffrance humaine sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous. »
Comprenons bien que pendant les quelques jours où il pourrait encore parler ou écrire, le destin de la Résistance est suspendu au courage de cet homme. Comme le dit Mlle Moulin, il savait tout.
Georges Bidault prendra sa succession. Mais voici la victoire de ce silence atrocement payé : le destin bascule. Chef de la Résistance martyrisé dans des caves hideuses, regarde de tes yeux disparus toutes ces femmes noires qui veillent nos compagnons: elles portent le portent le deuil de la France, et le tien. Regarde glisser sous les chênes nains du Quercy, avec un drapeau fait de mousselines nouées, les maquis que la Gestapo ne trouvera jamais parce qu’elle ne croit qu’aux grands arbres. Regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande pourquoi on lui donne une salle de bains - il n’a pas encore entendu parler de la baignoire. Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d’ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures. Voici le fracas des chars allemands qui remontent vers la Normandie à travers les longues plaintes des bestiaux réveillés : grâce ‘à toi, les chars n’arriveront pas à temps. Et quand la trouée des Alliés commence, regarde, préfet, surgir dans toutes les villes de France les commissaires de la République - sauf lorsqu’on les a tués. Tu as envié, comme nous, les clochards épiques de Leclerc : regarde,combattant, tes clochards sortir à quatre pattes de leurs maquis de chênes, et arrêter avec leurs mains paysannes formées aux bazookas, l’une des premières divisions cuirassées de l’empire hitlérien, la division Das Reich.
Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle - nos frères dans l’ordre de la Nuit…
Commémorant l’anniversaire de la Libération de Paris, je disais: « Ecoute ce soir, jeunesse de mon pays, les cloches d’anniversaire qui sonneront comme celles d’il y a quatorze ans. Puisses-tu, cette fois, les entendre : elles vont sonner pour toi. »
L’hommage d’aujourd’hui n’appelle que le chant qui va s’élever maintenant, ce Chant des Partisans que j’ai entendu murmurer comme un chant de complicité puis psalmodier dans le brouillard des Vosges et les bois. d’Alsace, mêlé au cri perdu des moutons, des tabors, quand les bazookas de Corrèze avançaient, à la rencontre des chars de Rundstedt lancés de nouveau contre Strasbourg. Ecoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur. C’est la marche funèbre des cendres que voici. A côté de celles de Carnot avec les soldats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu’elles reposent avec leur long cortège d’ombres défigurées. Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France.

 

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26 Novembre 1974        Discours prononcé par Simone Veil, ministre de la Santé, qui défend le projet de loi sur la légalisation de l’avortement, à l’Assemblée nationale.

Monsieur le Président, mesdames, messieurs, si j’interviens aujourd’hui à cette tribune, ministre de la Santé, femme et non-parlementaire, pour proposer aux élus de la nation une profonde modification de la législation sur l’avortement, croyez bien que c’est avec un profond sentiment d’humilité devant la diffi­culté du problème, comme devant l’ampleur des résonances qu’il suscite au plus intime de chacun des Français et des Françaises, et en pleine conscience de la gravité des responsabilités que nous allons assumer ensemble.
Mais c’est aussi avec la plus grande conviction que je défendrai un projet longuement réfléchi et délibéré par l’ensemble du gouvernement, un projet qui, selon les termes mêmes du président de la République, a pour objet de « mettre fin à une situation de désordre et d’injustice et d’apporter une solution mesurée et humaine à un des problèmes les plus difficiles de notre temps ».
Si le gouvernement peut aujourd’hui vous présen­ter un tel projet, c’est grâce à tous ceux d’entre vous - et ils sont nombreux et de tous horizons - qui, depuis plusieurs années, se sont efforcés de proposer une nouvelle législation, mieux adaptée au consensus  social et à la situation de fait que connaît notre pays.
C’est aussi parce que le gouvernement de M. Messmer avait pris la responsabilité de vous sou­mettre un projet novateur et courageux. Chacun d’entre nous garde en mémoire la très remarquable et émouvante présentation qu’en avait faite M. Jean Taittinger. C’est enfin parce que, au sein d’une commission spéciale présidée par M. Berger, nombreux sont les députés qui ont entendu, pendant de longues heures, les représentants de toutes les familles d’esprit, ainsi que les principales personnalités compétentes en la matière. Pourtant, d’aucuns s’interrogent encore : une nouvelle loi est-elle vraiment nécessaire ? Pour quelques-uns, les choses sont simples : il existe une loi répressive, il n’y a qu’à l’appliquer. D’autres se demandent pourquoi le Parlement devrait trancher maintenant ces problèmes : nul n’ignore que depuis l’origine, et particulièrement depuis le début du siècle, la loi a toujours été rigoureuse, mais qu’elle n’a été que peu appliquée.
En quoi les choses ont-elles donc changé, qui oblige à intervenir ? Pourquoi ne pas maintenir le principe et continuer à ne l’ appliquer qu’à titre exceptionnel ? Pourquoi consacrer une pratique délictueuse et, ainsi, risquer de l’encourager ? Pour­quoi légiférer et couvrir ainsi le laxisme de notre société, favoriser les égoïsmes individuels au lieu de faire revivre une morale de civisme et de rigueur ? Pourquoi risquer d’aggraver un mouvement de dénatalité dangereusement amorcé au lieu de promouvoir une politique familiale généreuse et constructive qui permette à toutes les mères de mettre au monde et d’élever les enfants qu’elles ont conçus ?
Parce que tout nous montre que la question ne se pose pas en ces termes. Croyez-vous que ce gouver­nement et celui qui l’a précédé se seraient résolus à élaborer un texte et à vous le proposer s’ils avaient pensé qu’une autre solution était encore possible ?
Nous sommes arrivés à un point ou, en ce domaine, les pouvoirs publics ne peuvent plus éluder leurs responsabilités. Tout le démontre : les études et les travaux menés depuis plusieurs années, les auditions de votre commission,l’expérience des autres pays européens. Et la plupart d’entre vous le sentent, qui savent qu’on ne peut empêcher les avor­tements clandestins et qu’on ne peut non plus appli­quer la loi pénale à toutes les femmes qui seraient passibles de ses rigueurs.
Pourquoi donc ne pas continuer à fermer les yeux ? Parce que la situation actuelle est rnauvaise. Je dirai même qu’elle est déplorable et dramatique.
Elle est mauvaise parce que la loi est ouvertement bafouée, pire même, ridiculisée. Lorsque l’écart entre les infractions commises et celles qui sont poursuivies est tel qu’il n’y a plus à proprement parler de répression, c’est le respect des citoyens pour la loi, et donc l’autorité de l’Etat, qui sont mis en cause.
Lorsque des médecins, dans leurs cabinets, enfrei­gnent la loi et le font connaître publiquement, lorsque les parquets, avant de poursuivre, sont invités à en référer dans chaque cas au ministère de la Justice, lorsque des services sociaux d’organismes publics fournissent à des femmes en détresse les ren­seignements susceptibles de faciliter une interruption de grossesse, lorsque, aux mêmes fins, sont organisés ouvertement et même par charters des voyages à l’étranger, alors je dis que nous sommes dans une situation de désordre et d’anarchie qui ne peut plus continuer.
Mais, me direz-vous, pourquoi avoir laissé la situa­tion se dégrader ainsi et pourquoi la tolérer ? Pour­quoi ne pas faire respecter la loi ?
Parce que si des médecins, si des personnels sociaux, si même un certain nombre de citoyens par­ticipent à ces actions illégales, c’est bien qu’ils s’y sentent contraints; en opposition parfois avec leurs convictions personnelles, ils se trouvent confrontés à des situations de fait qu’ils ne peuvent méconnaître. Parce qu’en face d’une femme décidée à interrompre sa grossesse, ils savent qu’en refusant leur conseil et leur soutien ils la rejettent dans la solitude et l’an­goisse d’un acte perpétré dans les pires conditions, qui risque de la laisser mutilée à jamais. Ils savent que la même femme, si elle a de l’argent, si elle sait s’informer, se rendra dans un pays voisin ou même en France dans certaines cliniques et pourra, sans encourir aucun risque ni aucune pénalité, mettre fin à sa grossesse. Et ces femmes, ce ne sont pas nécessai­rement les plus immorales ou les plus inconscientes. Elles sont trois cent mille chaque année. Ce sont celles que nous côtoyons chaque jour et dont nous ignorons la plupart du temps la détresse et les drames.
C’est à ce désordre qu’il faut mettre fin. C’est cette injustice qu’il convient de faire cesser. Mais comment y parvenir ?
Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ ultime recours pour des situations sans issue. Mais comment le tolérer sans qu’il perde ce caractère d’exception, sans que la société paraisse l’encourager ?
Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme - je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes.
C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame.
C’est pourquoi, si le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour la contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme.
Nous pensons ainsi répondre au désir conscient ou inconscient de toutes les femmes qui se trouvent dans cette situation d’angoisse, si bien décrite et ana­lysée par certaines des personnalités que votre commission spéciale a entendues au cours de l’automne 1973.
Actuellement, celles qui se trouvent dans cette situation de détresse, qui s’en préoccupe ? La loi les rejette non seulement dans l’opprobre, la honte et la solitude, mais aussi dans l’anonymat et l’angoisse des poursuites. Contraintes de cacher leur état, trop sou­vent elles ne trouvent personne pour les écouter, les éclairer et leur apporter un appui et une protection.
Parmi ceux qui combattent aujourd’hui une éventuelle modification de la loi répressive, combien sont-ils ceux qui se sont préoccupés d’aider ces femmes dans leur détresse ? Combien sont-ils ceux qui, au-delà de ce qu’ils jugent comme une faute, ont su manifester aux jeunes mères célibataires la compréhension et l’appui moral dont elles avaient grand besoin ?
Je sais qu’il en existe et je me garderai de générali­ser. Je n’ignore pas l’action de ceux qui, profondé­ment conscients de leurs responsabilités, font tout ce qui est à leur portée pour permettre à ces femmes d’assumer leur maternité. Nous aiderons leur entre­prise ; nous ferons appel à eux pour nous aider à assurer les consultations sociales prévues par la loi.

Mais la sollicitude et l’aide, lorsqu’elles existent, ne suffisent pas toujours à dissuader. Certes, les diffi­cultés auxquelles sont confrontées les femmes sont parfois moins graves qu’elles ne les perçoivent.
Certaines peuvent être dédramatisées et surmontées ; mais d’autres demeurent qui font que certaines femmes se sentent acculées à une situation sans autre issue que le suicide, la ruine de leur équilibre familial ou le malheur de leurs enfants.
C’est là, hélas ! la plus fréquente des réalités, bien davantage que l’avortement dit « de convenance ». S’il n’en était pas ainsi, croyez-vous que tous les pays, les uns après les autres, auraient été conduits à réformer leur législation en la matière et à admettre que ce qui était hier sévèrement réprimé soit désormais légal ?
Ainsi, conscient d’une situation intolérable pour l’État et injuste aux yeux de la plupart, le gouvernement a renoncé à la voie de la facilité, celle qui aurait consisté à ne pas intervenir. C’eût été cela le laxisme. Assumant ses responsabilités, il vous soumet un pro­jet de loi propre à apporter à ce problème une solu­tion à la fois réaliste, humaine et juste.
Certains penseront sans doute que notre seule préoccupation a été l’intérêt de la femme, que c’est un texte qui a été élaboré dans cette seule perspec­tive. Il n’y est guère question ni de la société ou plutôt de la nation, ni du père de l’enfant à naître et moins encore de cet enfant.
Je me garde bien de croire qu’il s’agit d’une affaire individuelle ne concernant que la femme et que la nation n’est pas en cause. Ce problème la concerne au premier chef, mais sous des angles différents et qui ne requièrent pas nécessairement les mêmes solutions.
L’intérêt de la nation, c’est assurément que la France soit jeune, que sa population soit en pleine croissance. Un tel projet, adopté après une loi libéra­lisant la contraception, ne risque-t-il pas d’entraîner une chute importante de notre taux de natalité qui amorce déjà une baisse inquiétante ?
Ce n’est là ni un fait nouveau, ni une évolution propre à la France : un mouvement de baisse assez régulier des taux de natalité et de fécondité est apparu depuis 1965 dans tous les pays européens, quelle que soit leur législation en matière d’avorte­ment ou même de contraception.
Il serait hasardeux de chercher des causes simples à un phénomène aussi général. Aucune explication ne peut y être apportée au niveau national. Il s’agit d’un fait de civilisation révélateur de l’époque que nous vivons et qui obéit à des règles complexes que d’ailleurs nous connaissons mal. Les observations faites dans de nombreux pays étrangers par les démographes ne permettent pas d’affirmer qu’il existe une corrélation démontrée entre une modification de la législation de l’avorte­ment et l’évolution des taux de natalité et surtout de fécondité.
Il est vrai que l’exemple de la Roumanie semble démentir cette constatation, puisque la décision prise par le gouvernement de ce pays, à la fin de l’an­née 1966, de revenir sur des dispositions non répressives adoptées dix ans plus tôt a été suivie d’une forte explosion de natalité. Cependant, ce qu’on omet de dire, c’est qu’une baisse non moins spectaculaire s’est produite ensuite et il est essentiel de remarquer que dans ce pays, où n’existait aucune forme de contra­ception moderne, l’avortement a été le mode princi­pal de limitation des naissances. L’intervention brutale d’une législation restrictive explique bien dans ce contexte un phénomène qui est demeuré exceptionnel et passager.
Tout laisse à penser que l’adoption du projet de loi n’aura que peu d’effets sur le niveau de la natalité en France, les avortements légaux remplaçant en fait les avortements clandestins, une fois passée une période d’éventuelles oscillations à court terme.
Il n’en reste pas moins que la baisse de notre nata­lité, si elle est indépendante de l’état de la législation sur l’avortement, est un phénomène inquiétant, à l’égard duquel les pouvoirs publics ont l’impérieux devoir de réagir.
Une des premières réunions du conseil de planifi­cation que présidera le président de la République va être consacrée à un examen d’ensemble des pro­blèmes de la démographie française et des moyens de mettre un frein à une évolution inquiétante pour l’avenir du pays.
Quant à la politique familiale, le gouvernement a estimé qu’il s’agissait d’un problème distinct de celui de la législation sur l’avortement et qu’il n’y avait pas lieu de lier ces deux problèmes dans la discussion législative.
Cela ne signifie pas qu’il n’y attache pas une extrême importance. Dès vendredi, l’Assemblée aura à délibérer d’un projet de loi tendant à améliorer très sensiblement les allocations servies en matière de frais de garde et les allocations dites d’orphelin, qui sont notamment destinées aux enfants des mères céliba­taires. Ce projet réformera, en outre, le régime de l’allocation maternité et les conditions d’attribution des prêts aux jeunes ménages.
En ce qui me concerne, je m’apprête à proposer à l’Assemblée divers projets. L’un d’entre eux tend à favoriser l’action des travailleuses familiales en pré­voyant leur intervention éventuelle au titre de l’aide sociale. Un autre a pour objet d’améliorer les condi­tions de fonctionnement et de financement des centres maternels, où sont accueillies les jeunes mères en difficulté pendant leur grossesse et les premiers mois de la vie de leur enfant. J’ai l’intention de faire un effort particulier pour la lutte contre la stérilité, par la suppression du ticket modérateur pour toutes les consultations en cette matière. D’autre part, j’ai demandé à l’INSERM de lancer, dès 1975, une action thématique de recherche sur ce problème de la stérilité qui désespère tant de couples.
Avec M. le garde des Sceaux, je me prépare à tirer les conclusions du rapport que votre collègue, M. Rivierez, parlementaire en mission, vient de rédi­ger sur l’adoption. Répondant aux vœux de tant de personnes qui souhaitent adopter un enfant, j’ai décidé d’instituer un Conseil supérieur de l’adoption qui sera chargé de soumettre aux pouvoirs publics toutes suggestions utiles sur ce problème. Enfin et surtout, le gouvernement s’est publiquement engagé, par la voix de M. Durafour, à entamer dès les toutes prochaines semaines avec les organisations familiales la négociation d’un contrat de progrès dont le contenu sera arrêté d’un commun accord avec les représentants des familles, sur la base de propositions qui seront soumises au Conseil consultatif de la famille que je préside.
En réalité, comme le soulignent tous les démo­graphes, ce qui importe, c’est de modifier l’image que se font les Français du nombre idéal d’enfants par couple. Cet objectif est infiniment complexe et la discussion de l’avortement ne saurait se limiter à des mesures financières nécessairement ponctuelles.
Le deuxième absent dans ce projet pour beaucoup d’entre vous sans doute, c’est le père. La décision de l’interruption de grossesse ne devrait pas, chacun le ressent, être prise par la femme seule, mais aussi par son mari ou son compagnon. Je souhaite, pour ma part, que dans les faits il en soit toujours ainsi et j’approuve la commission de nous avoir proposé une modification en ce sens; mais, comme elle l’a fort bien compris, il n’est pas possible d’instituer en cette matière une obligation juridique.
Enfin, le troisième absent, n’est-ce pas cette pro­messe de vie que porte en elle la femme ? Je me refuse à entrer dans les discussions scientifiques et philosophiques dont les auditions de la commission ont montré qu’elles posaient un problème insoluble. Plus personne ne conteste maintenant que, sur un plan strictement médical, l’embryon porte en lui définitivement toutes les virtualités de l’être humain qu’il deviendra. Mais il n’est encore qu’un devenir, qui aura à surmonter bien des aléas avant de venir à terme, un fragile chaînon de la transmission de la vie.
Faut-il rappeler que, selon les études de l’Organi­sation mondiale de la santé, sur cent conceptions, quarante-cinq s’interrompent d’elles-mêmes au cours des deux premières semaines et que, sur cent gros­sesses au début de la troisième semaine, un quart n’arrivent pas à terme, du seul fait de phénomènes naturels ? La seule certitude sur laquelle nous puissions nous appuyer, c’est le fait qu’une femme ne prend pleine conscience qu’elle porte un être vivant qui sera un jour son enfant que lorsqu’elle ressent en elle les premières manifestations de cette vie. Et c’est, sauf pour les femmes qu’anime une profonde conviction religieuse, ce décalage entre ce qui n’est qu’un devenir pour lequel la femme n’éprouve pas encore de sentiment profond et ce qu’est l’enfant dès l’instant de sa naissance qui explique que certaines, qui repousseraient avec horreur l’éventualité monstrueuse de l’infanticide, se résignent à envisager la  perspective de l’avortement.
Combien d’entre nous, devant le cas d’un être cher dont l’avenir serait irrémédiablement compromis, n’ont pas eu le sentiment que les principes devaient parfois céder le pas !
Il n’en serait pas de même - c’est évident - si cet acte était véritablement perçu comme un crime analogue aux autres. Certains, parmi ceux qui sont les plus opposés au vote de ce projet, acceptent qu’en fait on n’exerce plus de poursuites et s’opposeraient même avec moins de vigueur au vote d’un texte qui se bornerait à prévoir la suspension des poursuites pénales. C’est donc qu’eux-mêmes perçoivent qu’il s’agit là d’un acte d’une nature particulière, ou, en tout cas, d’un acte qui appelle une solution spécifique.
L’Assemblée ne m’en voudra pas d’avoir abordé longuement cette question. Vous sentez tous que c’est là un point essentiel, sans doute le fond même du débat. Il convenait de l’évoquer avant d’en venir à l’examen du contenu du projet.
En préparant le projet qu’il vous soumet aujour­d’hui, le gouvernement s’est fixé un triple objectif : faire une loi réellement applicable ; faire une loi dis­suasive ; faire une loi protectrice.
Ce triple objectif explique l’économie du projet.
Une loi applicable d’abord.
Un examen rigoureux des modalités et des conséquences de la définition de cas dans lesquels serait autorisée l’interruption de grossesse révèle d’insur­montables contradictions.
Si ces conditions sont définies en termes précis - par exemple, l’existence de graves menaces pour la santé physique ou mentale de la femme, ou encore, par exemple, les cas de viol ou d’inceste vérifiés par un magistrat -, il est clair que la modification de la législation n’atteindra pas son but quand ces critères seront réellement respectés, puisque la proportion d’inter­ruptions de grossesse pour de tels motifs est faible. Au surplus, l’appréciation de cas éventuels de viol ou d’in­ceste soulèverait des problèmes de preuve pratique­ment insolubles dans un délai adapté à la situation.
Si, au contraire, c’est une définition large qui est donnée - par exemple, le risque pour la santé psy­chique ou l’équilibre psychologique ou la difficulté des conditions matérielles ou morales d’existence -, il est clair que les médecins ou les commissions qui seraient chargés de décider si ces conditions sont réunies, auraient à prendre leur décision sur la base de critères insuffisamment précis pour être objectifs.
Dans de tels systèmes, l’autorisation de pratiquer l’interruption de grossesse n’est en pratique donnée qu’en fonction des conceptions personnelles des médecins ou des commissions en matière d’avortement et ce sont les femmes les moins habiles à trouver le médecin le plus compréhensif ou la commission la plus indulgente qui se trouveront encore dans une situation sans issue.
Pour éviter cette injustice, l’autorisation est donnée dans bien des pays de façon quasi automatique, ce qui rend une telle procédure inutile, tout en laissant à elles-mêmes un certain nombre de femmes qui ne veulent pas encourir l’humiliation de se présenter devant une instance qu’elles ressentent comme un tribunal.
Or, si le législateur est appelé à modifier les textes en vigueur, c’est pour mettre fin aux avortements clandestins qui sont le plus souvent le fait de celles qui, pour des raisons sociales, économiques ou psychologiques, se sentent dans une telle situation de détresse qu’elles sont décidées à mettre fin à leur grossesse dans n’importe quelles conditions. C’est pourquoi, renonçant à une formule plus ou moins ambiguë ou plus ou moins vague, le gouvernement a estimé préférable d’affronter la réalité et de recon­naître qu’en définitive la décision ultime ne peut être prise que par la femme.
Remettre la décision à la femme, n’est-ce pas contradictoire avec l’objectif de dissuasion, le deuxième des trois que s’assigne ce projet ?
Ce n’est pas un paradoxe que de soutenir qu’une femme sur laquelle pèse l’entière responsabilité de son geste hésitera davantage à l’accomplir que celle qui aurait le sentiment que la décision a été prise à sa place par d’autres.Le gouvernement a choisi une solution marquant clairement la responsabilité de la femme parce qu’elle est plus dissuasive au fond qu’une autorisation éma­nant d’un tiers qui ne serait ou ne deviendrait vite qu’un faux-semblant.
Ce qu’il faut, c’est que cette responsabilité, la femme ne l’exerce pas dans la solitude ou dans l’angoisse.
Tout en évitant d’instituer une procédure qui puisse la détourner d’y avoir recours, le projet prévoit donc diverses consultations qui doivent la conduire à mesurer toute la gravité de la décision qu’elle se propose de prendre.
Le médecin peut jouer ici un rôle capital, d’une part, en informant complètement la femme des risques médicaux de l’interruption de grossesse qui sont maintenant bien connus, et tout spécialement des risques de prématurité de ses enfants futurs, et, d’autre part, en la sensibilisant au problème de la contraception.
Cette tâche de dissuasion et de conseil revient au corps médical de façon privilégiée et je sais pouvoir compter sur l’expérience et le sens de l’humain des médecins pour qu’ils s’efforcent d’établir au cours de ce colloque singulier le dialogue confiant et attentif que les femmes recherchent, parfois même inconsciemment.Le projet prévoit ensuite une consultation auprès d’un organisme social qui aura pour mission d’écou­ter la femme, ou le couple lorsqu’il y en a un, de lui laisser exprimer sa détresse, de l’aider à obtenir des aides si cette détresse est financière, de lui faire prendre conscience de la réalité des obstacles qui s’opposent ou semblent s’opposer à l’accueil d’un enfant. Bien des femmes apprendront ainsi à l’occa­sion de cette consultation qu’elles peuvent accoucher anonymement et gratuitement à l’hôpital et que l’adoption éventuelle de leur enfant peut constituer une solution.
Il va sans dire que nous souhaitons que ces consul­tations soient le plus diversifiées possible et que, notamment, les organismes qui se sont spécialisés pour aider les jeunes femmes en difficulté puissent continuer à les accueillir et à leur apporter l’aide qui les incite à renoncer à leur projet. Tous ces entretiens auront naturellement lieu seul à seule, et il est bien évident que l’expérience et la psychologie des personnes appelées à accueillir les femmes en détresse pourront contribuer de façon non négligeable à leur apporter un soutien de nature à les faire changer d’avis. Ce sera, en outre, une nouvelle occasion d’évoquer avec la femme le problème de la contraception et la nécessité, dans l’avenir, d’utiliser des moyens contraceptifs pour ne plus jamais avoir à prendre la décision d’interrompre une grossesse pour les cas où la femme ne désirerait pas avoir d’enfant. Cette information en matière de régulation des nais­sances - qui est la meilleure des dissuasions à l’avor­tement - nous paraît si essentielle que nous avons prévu d’en faire une obligation, sous peine de ferme­ture administrative, à la charge des établissements où se feraient les interruptions de grossesse. Les deux entretiens qu’elle aura eus, ainsi que le délai de réflexion de huit jours qui lui sera imposé, ont paru indispensables pour faire prendre conscience à la femme de ce qu’il ne s’agit pas d’un acte normal ou banal, mais d’une décision grave qui ne peut être prise sans en avoir pesé les conséquences et qu’il convient d’éviter à tout prix. Ce n’est qu’après cette prise de conscience, et dans le cas où la femme n’aurait pas renoncé à sa décision, que l’in­terruption de grossesse pourrait avoir lieu. Cette intervention ne doit toutefois pas être pratiquée sans de strictes garanties médicales pour la femme elle-même et c’est le troisième objectif du projet de loi : protéger la femme.
Tout d’abord, l’interruption de grossesse ne peut être que précoce, parce que ses risques physiques et psychiques, qui ne sont jamais nuls, deviennent trop sérieux après la fin de la dixième semaine qui suit la conception pour que l’on permette aux femmes de s’y exposer.
Ensuite, l’interruption de grossesse ne peut être pratiquée que par un médecin, comme c’est la règle dans tous les pays qui ont modifié leur législation dans ce domaine. Mais il va de soi qu’aucun médecin ou auxiliaire médical ne sera jamais tenu d’y participer.
Enfin, pour donner plus de sécurité à la femme, l’intervention ne sera permise qu’en milieu hospita­lier, public ou privé.
Il ne faut pas dissimuler que le respect de ces dis­positions que le gouvernement juge essentielles, et qui restent sanctionnées par les pénalités prévues à l’article 317 du code pénal maintenues en vigueur à cet égard, implique une sérieuse remise en ordre que le gouvernement entend mener à bien. Il sera mis fin à des pratiques qui ont reçu récemment une fâcheuse publicité et qui ne pourront plus être tolérées dès
lors que les femmes auront la possibilité de recourir légalement à des interventions accomplies dans de réelles conditions de sécurité.
De même, le gouvernement est décidé à appliquer fermement les dispositions nouvelles qui remplaceront celles de la loi de 1920 en matière de propagande et de publicité. Contrairement à ce qui est dit ici ou là, le projet n’interdit pas de donner des informations sur la loi et sur l’avortement; il interdit l’incitation à l’avortement par quelque moyen que ce soit car cette incitation reste inadmissible.
Cette fermeté, le gouvernement la montrera encore en ne permettant pas que l’interruption de grossesse donne lieu à des profits choquants ; les honoraires et les frais d’hospitalisation ne devront pas dépasser des plafonds fixés par décision administrative en vertu de la législation relative aux prix. Dans le même souci, et pour éviter de tomber dans les abus constatés dans certains pays, les étrangères devront justifier de conditions de résidence pour que leur grossesse puisse être interrompue.
Je voudrais enfin expliquer l’option prise par le gouvernement, qui a été critiquée par certains, sur le non-remboursement de l’interruption de grossesse par la Sécurité sociale.
Lorsque l’on sait que les soins dentaires, les vacci­nations non obligatoires, les verres correcteurs ne sont pas ou sont encore très incomplètement rem­boursés par la Sécurité sociale, comment faire comprendre que l’interruption de grossesse soit, elle, remboursée? Si l’on s’en tient aux principes géné­raux de la Sécurité sociale, l’interruption de grossesse,
lorsqu’elle n’est pas thérapeutique, n’a pas à être prise en charge. Faut-il faire exception à ce principe ?
Nous ne le pensons pas, car il nous a paru nécessaire de souligner la gravité d’un acte qui doit rester excep­tionnel, même s’il entraîne dans certains cas une charge financière pour les femmes. Ce qu’il faut, c’est que l’absence de ressources ne puisse pas empê­cher une femme de demander une interruption de grossesse lorsque cela se révèle indispensable ; c’est pourquoi l’aide médicale a été prévue pour les plus démunies.
Ce qu’il faut aussi, c’est bien marquer la différence entre la contraception qui, lorsque les femmes ne désirent pas un enfant, doit être encouragée par tous les moyens et dont le remboursement par la Sécurité sociale vient d’être décidé, et l’avortement que la société tolère mais qu’elle ne saurait ni prendre en charge ni encourager.
Rares sont les femmes qui ne désirent pas d’en­fant ; la maternité fait partie de l’accomplissement de leur vie et celles qui n’ont pas connu ce bonheur en souffrent profondément. Si l’enfant une fois né est rarement rejeté et donne à sa mère, avec son premier sourire, les plus grandes joies qu’elle puisse connaître, certaines femmes se sentent incapables, en raison des difficultés très graves qu’elles connaissent à un moment de leur existence, d’apporter à un enfant l’équilibre affectif et la sollicitude qu’elles lui doivent. À ce moment, elles feront tout pour l’éviter ou ne pas le garder. Et personne ne pourra les en empê­cher. Mais les mêmes femmes, quelques mois plus tard, leur vie affective ou matérielle s’étant transfor­mée, seront les premières à souhaiter un enfant et deviendront peut-être les mères les plus attentives. C’est pour celles-là que nous voulons mettre fin à l’avortement clandestin, auquel elles ne manque­raient pas de recourir, au risque de rester stériles ou atteintes au plus profond d’elles-mêmes.
J’en arrive au terme de mon exposé. Volontaire­ment, j’ai préféré m’expliquer sur la philosophie générale du projet plutôt que sur le détail de ses dis­positions que nous examinerons à loisir au cours de la discussion des articles.
Je sais qu’un certain nombre d’entre vous estime­ront en conscience qu’ils ne peuvent voter ce texte, pas davantage qu’aucune loi faisant sortir l’avorte­ment de l’interdit et du clandestin.
Ceux-là, j’espère les avoir au moins convaincus que ce projet est le fruit d’une réflexion honnête et approfondie sur tous les aspects du problème et que, si le gouvernement a pris la responsabilité de le sou­mettre au Parlement, ce n’est qu’après en avoir mesuré la portée immédiate aussi bien que les conséquences futures pour la nation.
Je ne leur en donnerai qu’une preuve, c’est qu’usant d’une procédure tout à fait exceptionnelle en matière législative, le gouvernement vous propose d’en limiter l’application à cinq années. Ainsi dans l’hypothèse où il apparaîtrait au cours de ce laps de temps que la loi que vous auriez votée ne serait plus adaptée à l’évolution démographique ou au progrès médical, le Parlement aurait à se prononcer à nou­veau dans cinq ans en tenant compte de ces nouvelles données.
D’autres hésitent encore. Ils sont conscients de la détresse de trop de femmes et souhaitent leur venir en aide ; ils craignent toutefois les effets et les consé­quences de la loi. A ceux-ci je veux dire que, si la loi est générale et donc abstraite, elle est faite pour s’appliquer à des situations individuelles souvent angoissantes; que si elle n’interdit plus, elle ne crée aucun droit à l’avortement et que, comme le disait Montesquieu : «La nature des lois humaines est d’être soumise à tous les accidents qui arrivent et de varier à mesure que les volontés des hommes chan­gent. Au contraire, la nature des lois de la religion est de ne varier jamais. Les lois humaines statuent sur le bien, la religion sur le meilleur. »
C’est bien dans cet esprit que depuis une dizaine d’années, grâce au président de votre commission des lois, avec lequel j’ai eu l’honneur de collaborer lors­qu’il était garde des Sceaux, a été rajeuni et trans­formé notre prestigieux code civil. Certains ont craint alors qu’en prenant acte d’une nouvelle image de la famille, on ne contribue à la détériorer. Il n’en a rien été et notre pays peut s’honorer d’une législa­tion civile désormais plus juste, plus humaine, mieux adaptée à la société dans laquelle nous vivons.
Je sais que le problème dont nous débattons aujourd’hui concerne des questions infiniment plus graves et qui troublent beaucoup plus la conscience de chacun. Mais en définitive il s’agit aussi d’un pro­blème de société.
Je voudrais enfin vous dire ceci : au cours de la discussion, je défendrai ce texte, au nom du gouver­nement, sans arrière-pensée, et avec toute ma convic­tion, mais il est vrai que personne ne peut éprouver une satisfaction profonde à défendre un tel texte - le meilleur possible à mon avis - sur un tel sujet : per­sonne n’a jamais contesté, et le ministre de la Santé moins que quiconque, que l’avortement soit un échec quand il n’est pas un drame.

Mais nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les trois cent mille avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays, qui bafouent nos lois et qui humilient ou traumatisent celles qui y ont recours.
L’histoire nous montre que les grands débats qui ont divisé un moment les Français apparaissent avec le recul du temps comme une étape nécessaire à la formation d’un nouveau consensus social, qui s’ins­crit dans la tradition de tolérance et de mesure de notre pays.
Je ne suis pas de ceux et de celles qui redoutent l’avenir.

Les jeunes générations nous surprennent parfois en ce qu’elles diffèrent de nous; nous les avons nous­ mêmes élevées de façon différente de celle dont nous l’avons été. Mais cette jeunesse est courageuse, capable d’enthousiasme et de sacrifices comme les autres.
Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie sa valeur suprême.

 

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20 novembre 1977            Discours d’Anouar el Sadate, président de l’Eypte à la Knesset, le parlement israélien.
Je suis venu chez vous pour qu’ensemble nous puissions construire une paix permanente et juste et éviter que soit versée une seule goutte de sang d’une seul Arabe ou d’un seul Israélien… Pourquoi laisserions-nous aux générations futures un héritage de sang et de mort, des orphelins, des veuves, des familles brisées et les gémissements des victimes ?

Pourquoi n’imitons-nous pas la sagesse de notre Créateur ? telle qu’elle est exprimée dans les sentences de Salomon : “La trahison est dans le cœur de ceux qui pensent au mal. Pour ceux qui recommandent la paix, la joie est leur partage. Un morceau de pain sec avec la paix est meilleur qu’une maison pleine de vivres, mais avec des querelles…”
Je vous dis, en vérité, que la paix ne sera réelle que si elle est fondée sur la justice et non sur l’occupation des terres d’autrui. Il n’est pas admissible que vous demandiez pour vous-mêmes ce que vous refusez aux autres. Franchement, dans l’esprit qui m’a poussé à venir aujourd’hui chez vous, je vous dis : vous devez abandonner une fois pour toutes vos rêves de conquêtes. Vous devez abandonner aussi la croyance que la force est la meilleure façon de traiter avec les Arabes. Vous devez comprendre les leçons de l’affrontement entre vous et nous. L’expansion ne vous apportera aucun bénéfice.
Pour parler clairement, notre terre n’est pas objet de compromis ou de marchandage. Notre sol national est, pour nous, aussi sacré que la vallée dans laquelle Dieu a parlé à Moïse. Aucun d’entre nous n’a le droit, et aucun d’entre nous n’acceptera de céder un pouce de ce sol. Aucun d’entre nous n’acceptera le principe d’un marchandage ou d’un compromis sur ce point…
Qu’est-ce que la paix pour Israël ? Vivre dans la région avec ses voisins arabes en sûreté et en sécurité. A cela, je dis oui. Vivre à l’intérieur de ses frontières, à l’abri de toute agression. A cela, je dis oui. Obtenir toutes sortes de garanties qui sauvegarderaient ces deux points. A cette demande, je dis oui…
Il y a de la terre arabe qu’Israël a occupée et continue à occuper par la force des armes. Nous insistons sur un retrait complet de ce territoire arabe, y compris Jérusalem arabe. Jérusalem où je suis venu comme dans une cité de paix, la cité qui a été et qui sera toujours l’incarnation vivante de la coexistence entre les fidèles des trois religions. Il est inacceptable que quiconque puisse penser à la position spéciale de Jérusalem en termes d’annexion ou d’expansion. Jérusalem doit être une ville libre, ouverte à tous les fidèles. Plus important que tout cela, la ville ne doit pas être coupée de ceux qui s’y sont rendus pendant des siècles.
Plutôt que de réveiller des haines du type des croisades, nous devrions ressusciter l’esprit d’Omar el-Khattab et de Saladin, l’esprit de tolérance et de respect du droit…
A chaque homme, à chaque femme et à chaque enfant d’Israël, je dis : Encouragez vos dirigeants à lutter pour la paix. Faisons en sorte que tous les efforts soient canalisés vers la construction d’un édifice de paix, plutôt que vers celles de forteresses et des abris protégés par des fusées.
Présentons au monde entier l’image de l’homme nouveau de cette région de façon que nous puissions offrir un exemple pour l’homme contemporain, un homme de paix. Soyez des héros pour vos fils. Dites-leur que les guerres passées ont été les dernières et la fin du chagrin. Dites-leur que nous sommes prêts à un nouveau départ, au début d’une vie nouvelle d’amour, de justice, de liberté et de paix.
Vous, mères qui pleurez ; vous, femmes qui avez perdu votre mari ; vous, qui avez perdu un frère ou un père, remplissez vos cœurs des espérances de la paix, faites que l’espoir devienne une réalité qui vive et s’épanouisse ; faites de l’espoir un code de conduite, car la volonté des peuples est issue de la volonté de Dieu… Je suis venu ici pour transmettre un message. Et, Dieu m’en est témoin, j’ai transmis le message…

 

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17 septembre 1981               Discours de Robert Badinter à l’Assemblée nationale pour l’abolition de la peine de mort.

Monsieur le président, mesdames, messieurs les députés, j’ai l’honneur au nom du Gouvernement de la République, de demander à l’Assemblée nationale l’abolition de la peine de mort en France.
En cet instant, dont chacun d’entre vous mesure la portée qu’il revêt pour notre justice et pour nous, je veux d’abord remercier la commission des lois parce qu’elle a compris l’esprit du projet qui lui était présenté et, plus particulièrement, son rapporteur, M. Raymond Forni, non seulement parce qu’il est un homme de cœur et de talent mais parce qu’il a lutté dans les années écoulées pour l’abolition. Au-delà de sa personne et, comme lui, je tiens à remercier tous ceux, quelle que soit leur appartenance politique qui, au cours des années passées, notamment au sein des commissions des lois précédentes, ont également œuvré pour que l’abolition soit décidée, avant même que n’intervienne le changement politique majeur que nous connaissons.
Cette communion d’esprit, cette communauté de pensée à travers les clivages politiques montrent bien que le débat qui est ouvert aujourd’hui devant vous est d’abord un débat de conscience et le choix auquel chacun d’entre vous procédera l’engagera personnellement.
Raymond Forni a eu raison de souligner qu’une longue marche s’achève aujourd’hui. Près de deux siècles se sont écoulés depuis que dans la première assemblée parlementaire qu’ait connue la France, Le Pelletier de Saint-Fargeau demandait l’abolition de la peine capitale. C’était en 1791.
Je regarde la marche de la France.
La France est grande, non seulement par sa puissance, mais au-delà de sa puissance, par l’éclat des idées, des causes, de la générosité qui l’ont emporté aux moments privilégiés de son histoire.
La France est grande parce qu’elle a été la première en Europe à abolir la torture malgré les esprits précautionneux qui, dans le pays, s’exclamaient à l’époque que, sans la torture, la justice française serait désarmée, que, sans la torture, les bons sujets seraient livrés aux scélérats.
La France a été parmi les premiers pays du monde à abolir l’esclavage, ce crime qui déshonore encore l’humanité.
Il se trouve que la France aura été, en dépit de tant d’efforts courageux, l’un des derniers pays, presque le dernier - et je baisse la voix pour le dire - en Europe occidentale, dont elle a été si souvent le foyer et le pôle, à abolir la peine de mort.
Pourquoi ce retard ? Voilà la première question qui se pose à nous.
Ce n’est pas la faute du génie national. C’est de France, c’est de cette enceinte, souvent, que se sont levées les plus grandes voix, celles qui ont résonné le plus haut et le plus loin dans la conscience humaine, celles qui ont soutenu, avec le plus d’éloquence, la cause de l’abolition. Vous avez, fort justement, monsieur Forni, rappelé Hugo, j’y ajouterai, parmi les écrivains, Camus. Comment, dans cette enceinte, ne pas penser aussi à Gambetta, à Clemenceau et surtout au grand Jaurès ? Tous se sont levés. Tous ont soutenu la cause de l’abolition. Alors pourquoi le silence a-t-il persisté et pourquoi n’avons-nous pas aboli ?
Je ne pense pas non plus que ce soit à cause du tempérament national. Les Français ne sont certes pas plus répressifs, moins humains que les autres peuples. Je le sais par expérience. Juges et jurés français savent être aussi généreux que les autres. La réponse n’est donc pas là. Il faut la chercher ailleurs.
Pour ma part j’y vois une explication qui est d’ordre politique. Pourquoi ?
L’abolition, je l’ai dit, regroupe, depuis deux siècles, des femmes et des hommes de toutes les classes politiques et, bien au-delà, de toutes les couches de la nation.
Mais si l’on considère l’histoire de notre pays, on remarquera que l’abolition, en tant que telle, a toujours été une des grandes causes de la gauche française. Quand je dis gauche, comprenez-moi, j’entends forces de changement, forces de progrès, parfois forces de révolution, celles qui, en tout cas, font avancer l’histoire.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes, sur de nombreux bancs des communistes et sur quelques bancs de l’union pour la démocratie française.)
Examinez simplement ce qui est la vérité. Regardez-la.
J’ai rappelé 1791, la première Constituante, la grande Constituante. Certes elle n’a pas aboli, mais elle a posé la question, audace prodigieuse en Europe à cette époque. Elle a réduit le champ de la peine de mort plus que partout ailleurs en Europe.
La première assemblée républicaine que la France ait connue, la grande Convention, le 4 brumaire an IV de la République, a proclamé que la peine de mort était abolie en France à dater de l’instant où la paix générale serait rétablie.
La paix fut rétablie mais avec elle Bonaparte arriva. Et la peine de mort s’inscrivit dans le code pénal qui est encore le nôtre, plus pour longtemps, il est vrai.
Mais suivons les élans.
La Révolution de 1830 a engendré, en 1832, la généralisation des circonstances atténuantes ; le nombre des condamnations à mort diminue aussitôt de moitié.
La Révolution de 1848 entraîna l’abolition de la peine de mort en matière politique, que la France ne remettra plus en cause jusqu’à la guerre de 1939.
Il faudra attendre ensuite qu’une majorité de gauche soit établie au centre de la vie politique française, dans les années qui suivent 1900, pour que soit à nouveau soumise aux représentants du peuple la question de l’abolition. C’est alors qu’ici même s’affrontèrent, dans un débat dont l’histoire de l’éloquence conserve pieusement le souvenir vivant, et Barrès et Jaurès.
Jaurès - que je salue en votre nom à tous - a été, de tous les orateurs de la gauche, de tous les socialistes, celui qui a mené le plus haut, le plus loin, le plus noblement l’éloquence du cœur et l’éloquence de la raison, celui qui a servi, comme personne, le socialisme, la liberté et l’abolition.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur plusieurs bancs des communistes.)
Jaurès…
(Interruptions sur les bancs de l’union de la démocratie française et du rassemblement pour la République.)
Il y a des noms qui gênent encore certains d’entre vous ?
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et des communistes et nombreuses interruptions.)
Messieurs, j’ai salué Barrés en dépit de l’éloignement de nos conceptions sur ce point ; je n’ai pas besoin d’insister.
Mais je dois rappeler, puisque, à l’évidence, sa parole n’est pas éteinte en vous, la phrase que prononça Jaurès : “La peine de mort est contraire à ce que l’humanité depuis deux mille ans a pensé de plus haut et rêve de plus noble. Elle est contraire à la fois à l’esprit du christianisme et à l’esprit de la Révolution.”
En 1908, Briand, à son tour, entreprit de demander à la Chambre l’abolition. Curieusement, il ne le fit pas en usant de son éloquence. Il s’efforça de convaincre en représentant à la Chambre une donnée très simple, que l’expérience récente - de l’école positiviste - venait de mettre en lumière.
Il fit observer en effet que, par suite du tempérament divers des Présidents de la République, qui se sont succédé à cette époque de grande stabilité sociale et économique, la pratique de la peine de mort avait singulièrement évolué pendant deux fois dix ans : 1888-1897, les Présidents faisaient exécuter ; 1898-1907, les Présidents - Loubet, Fallières - abhorraient la peine de mort et, par conséquent, accordaient systématiquement la grâce. Les données étaient claires : dans la première période où l’on pratique l’exécution : 3 066 homicides ; dans la seconde période, où la douceur des hommes fait qu’ils y répugnent et que la peine de mort disparaît de la pratique répressive : 1 068 homicides, près de la moitié.
Telle est la raison pour laquelle Briand, au-delà même des principes, vint demander à la Chambre d’abolir la peine de mort qui, la France venait ainsi de le mesurer, n’était pas dissuasive.
Il se trouva qu’une partie de la presse entreprit aussitôt une campagne très violente contre les abolitionnistes. Il se trouva qu’une partie de la Chambre n’eut point le courage d’aller vers les sommets que lui montrait Briand. C’est ainsi que la peine de mort demeura en 1908 dans notre droit et dans notre pratique.
Depuis lors - soixante-quinze ans - jamais, une assemblée parlementaire n’a été saisie d’une demande de suppression de la peine de mort.
Je suis convaincu - cela vous fera plaisir - d’avoir certes moins d’éloquence que Briand mais je suis sûr que, vous, vous aurez plus de courage et c’est cela qui compte.
Les temps passèrent.
On peut s’interroger : pourquoi n’y a-t-il rien eu en 1936 ? La raison est que le temps de la gauche fut compté. L’autre raison, plus simple, est que la guerre pesait déjà sur les esprits. Or, les temps de guerre ne sont pas propices à poser la question de l’abolition. Il est vrai que la guerre et l’abolition ne cheminent pas ensemble.
La Libération. Je suis convaincu, pour ma part, que, si le gouvernement de la Libération n’a pas posé la question de l’abolition, c’est parce que les temps troublés, les crimes de la guerre, les épreuves terribles de l’occupation faisaient que les sensibilités n’étaient pas à cet égard prêtes. Il fallait que reviennent non seulement la paix des armes mais aussi la paix des cœurs.
Cette analyse vaut aussi pour les temps de la décolonisation.
C’est seulement après ces épreuves historiques qu’en vérité pouvait être soumise à votre assemblée la grande question de l’abolition.
Je n’irai pas plus loin dans l’interrogation - M. Forni l’a fait - mais pourquoi, au cours de la dernière législature, les gouvernements n’ont-ils pas voulu que votre assemblée soit saisie de l’abolition alors que la commission des lois et tant d’entre vous, avec courage, réclamaient ce débat ? Certains membres du gouvernement - et non des moindres - s’étaient déclarés, à titre personnel, partisans de l’abolition mais on avait le sentiment à entendre ceux qui avaient la responsabilité de la proposer, que, dans ce domaine, il était, là encore, urgent d’attendre.
Attendre, après deux cents ans !
Attendre, comme si la peine de mort ou la guillotine était un fruit qu’on devrait laisser mûrir avant de le cueillir !
Attendre ? Nous savons bien en vérité que la cause était la crainte de l’opinion publique. D’ailleurs, certains vous diront, mesdames, messieurs les députés, qu’en votant l’abolition vous méconnaîtriez les règles de la démocratie parce que vous ignoreriez l’opinion publique. Il n’en est rien.
Nul plus que vous, à l’instant du vote sur l’abolition, ne respectera la loi fondamentale de la démocratie.
Je me réfère non pas seulement à cette conception selon laquelle le Parlement est, suivant l’image employée par un grand Anglais, un phare qui ouvre la voie de l’ombre pour le pays, mais simplement à la loi fondamentale de la démocratie qui est la volonté du suffrage universel et, pour les élus, le respect du suffrage universel.
Or, à deux reprises, la question a été directement - j’y insiste - posée devant l’opinion publique.
Le Président de la République a fait connaître à tous, non seulement son sentiment personnel, son aversion pour la peine de mort, mais aussi, très clairement, sa volonté de demander au Gouvernement de saisir le Parlement d’une demande d’abolition, s’il était élu. Le pays lui a répondu : oui.
Il y a eu ensuite des élections législatives. Au cours de la campagne électorale. il n’est pas un des partis de gauche qui n’ait fait figurer publiquement dans son programme l’abolition de la peine de mort. Le pays a élu une majorité de gauche ; ce faisant, en connaissance de cause, il savait qu’il approuvait un programme législatif dans lequel se trouvait inscrite, au premier rang des obligations morales, l’abolition de la peine de mort.
Lorsque vous la voterez, c’est ce pacte solennel, celui qui lie l’élu au pays, celui qui fait que son premier devoir d’élu est le respect de l’engagement pris avec ceux qui l’ont choisi, cette démarche de respect du suffrage universel et de la démocratie qui sera la vôtre.
D’autres vous diront que l’abolition, parce qu’elle pose question à toute conscience humaine, ne devrait être décidée que par la voie de référendum. Si l’alternative existait, la question mériterait sans doute examen. Mais, vous le savez aussi bien que moi et Raymond Forni l’a rappelé, cette voie est constitutionnellement fermée.
Je rappelle à l’Assemblée - mais en vérité ai-je besoin de le faire ? - que le général de Gaulle, fondateur de la Vème République, n’a pas voulu que les questions de société ou, si l’on préfère, les questions de morale soient tranchées par la procédure référendaire.
Je n’ai pas besoin non plus de vous rappeler, mesdames, messieurs les députés, que la sanction pénale de l’avortement aussi bien que de la peine de mort se trouvent inscrites dans les lois pénales qui, aux termes de la Constitution, relèvent de votre seul pouvoir.
Par conséquent, prétendre s’en rapporter à un référendum, ne vouloir répondre que par un référendum, c’est méconnaître délibérément à la fois l’esprit et la lettre de la Constitution et c’est, par une fausse habileté, refuser de se prononcer publiquement par peur de l’opinion publique.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur quelques bancs des communistes.)
Rien n’a été fait pendant les années écoulées pour éclairer cette opinion publique. Au contraire ! On a refusé l’expérience des pays abolitionnistes ; on ne s’est jamais interrogé sur le fait essentiel que les grandes démocraties occidentales, nos proches, nos sœurs, nos voisines, pouvaient vivre sans la peine de mort. On a négligé les études conduites par toutes les grandes organisations internationales, tels le Conseil de l’Europe, le Parlement européen, les Nations unies elles-mêmes dans le cadre du comité d’études contre le crime. On a occulté leurs constantes conclusions. Il n’a jamais, jamais été établi une corrélation quelconque entre la présence ou l’absence de la peine de mort dans une législation pénale et la courbe de la criminalité sanglante. On a, par contre, au lieu de révéler et de souligner ces évidences, entretenu l’angoisse, stimulé la peur, favorisé la confusion. On a bloqué le phare sur l’accroissement indiscutable, douloureux, et auquel il faudra faire face, mais qui est lié à des conjonctures économiques et sociales, de la petite et moyenne délinquance de violence, celle qui, de toute façon, n’a jamais relevé de la peine de mort. Mais tous les esprits loyaux s’accordent sur le fait qu’en France la criminalité sanglante n’a jamais varié - et même, compte tenu du nombre d’habitants, tend plutôt à stagner ; on s’est tu. En un mot, s’agissant de l’opinion, parce qu’on pensait aux suffrages, on a attisé l’angoisse collective et on a refusé à l’opinion publique les défenses de la raison.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur quelques bancs des communistes)
En vérité, la question de la peine de mort est simple pour qui veut l’analyser avec lucidité. Elle ne se pose pas en termes de dissuasion, ni même de technique répressive, mais en termes de choix politique ou de choix moral.
Je l’ai déjà dit, mais je le répète volontiers au regard du grand silence antérieur : le seul résultat auquel ont conduit toutes les recherches menées par les criminologues est la constatation de l’absence de lien entre la peine de mort et l’évolution de la criminalité sanglante. Je rappelle encore à cet égard les travaux du Conseil de l’Europe de 1962 ; le Livre blanc anglais, prudente recherche menée à travers tous les pays abolitionnistes avant que les Anglais ne se décident à abolir la peine de mort et ne refusent depuis lors, par deux fois, de la rétablir ; le Livre blanc canadien, qui a procédé selon la même méthode ; les travaux conduits par le comité pour la prévention du crime créé par l’O.N.U., dont les derniers textes ont été élaborés l’année dernière à Caracas ; enfin, les travaux conduits par le Parlement européen, auxquels j’associe notre amie Mme Roudy, et qui ont abouti à ce vote essentiel par lequel cette assemblée, au nom de l’Europe qu’elle représente, de l’Europe occidentale bien sûr, s’est prononcée à une écrasante majorité pour que la peine de mort disparaisse de l’Europe. Tous, tous se rejoignent sur la conclusion que j’évoquais.
Il n’est pas difficile d’ailleurs, pour qui veut s’interroger loyalement, de comprendre pourquoi il n’y a pas entre la peine de mort et l’évolution de la criminalité sanglante ce rapport dissuasif que l’on s’est si souvent appliqué à chercher sans trouver sa source ailleurs, et j’y reviendrai dans un instant. Si vous y réfléchissez simplement, les crimes les plus terribles, ceux qui saisissent le plus la sensibilité publique - et on le comprend - ceux qu’on appelle les crimes atroces sont commis le plus souvent par des hommes emportés par une pulsion de violence et de mort qui abolit jusqu’aux défenses de la raison. A cet instant de folie, à cet instant de passion meurtrière, l’évocation de la peine, qu’elle soit de mort ou qu’elle soit perpétuelle, ne trouve pas sa place chez l’homme qui tue.
Qu’on ne me dise pas que, ceux-là, on ne les condamne pas à mort. Il suffirait de reprendre les annales des dernières années pour se convaincre du contraire. Olivier, exécuté, dont l’autopsie a révélé que son cerveau présentait des anomalies frontales. Et Carrein, et Rousseau, et Garceau.
Quant aux autres, les criminels dits de sang-froid, ceux qui pèsent les risques, ceux qui méditent le profit et la peine, ceux-là, jamais vous ne les retrouverez dans des situations où ils risquent l’échafaud. Truands raisonnables, profiteurs du crime, criminels organisés, proxénètes, trafiquants, maffiosi, jamais vous ne les trouverez dans ces situations-là. Jamais.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et des communistes.)
Ceux qui interrogent les annales judiciaires, car c’est là où s’inscrit dans sa réalité la peine de mort, savent que dans les trente dernières années vous n’y trouvez pas le nom d’un “grand” gangster, si l’on peut utiliser cet adjectif en parlant de ce type d’hommes. Pas un seul “ennemi public” n’y a jamais figuré.
Ce sont les autres, ceux que j’évoquais précédemment qui peuplent ces annales.
En fait, ceux qui croient à la valeur dissuasive de la peine de mort méconnaissent la vérité humaine. La passion criminelle n’est pas plus arrêtée par la peur de la mort que d’autres passions ne le sont qui, celles-là, sont nobles.
Et si la peur de la mort arrêtait les hommes, vous n’auriez ni grands soldats, ni grands sportifs. Nous les admirons, mais ils n’hésitent pas devant la mort. D’autres, emportés par d’autres passions, n’hésitent pas non plus. C’est seulement pour la peine de mort qu’on invente l’idée que la peur de la mort retient l’homme dans ses passions extrêmes. Ce n’est pas exact.
Et, puisqu’on vient de prononcer le nom de deux condamnés à mort qui ont été exécutés, |Buffet - Bontemps] je vous dirai pourquoi, plus qu’aucun autre, je puis affirmer qu’il n’y a pas dans la peine de mort de valeur dissuasive : sachez bien que, dans la foule qui, autour du palais de justice de Troyes, criait au passage de Buffet et de Bontems : “A mort Buffet ! A mort Bontems !” se trouvait un jeune homme qui s’appelait Patrick Henry. Croyez-moi, à ma stupéfaction, quand je l’ai appris, j’ai compris ce que pouvait signifier, ce jour-là, la valeur dissuasive de la peine de mort !
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et des communistes.)
Et pour vous qui êtes hommes d’Etat, conscients de vos responsabilités, croyez-vous que les hommes d’Etat, nos amis, qui dirigent le sort et qui ont la responsabilité des grandes démocraties occidentales, aussi exigeante que soit en eux la passion des valeurs morales qui sont celles des pays de liberté, croyez-vous que ces hommes responsables auraient voté l’abolition ou n’auraient pas rétabli la peine capitale s’ils avaient pensé que celle-ci pouvait être de quelque utilité par sa valeur dissuasive contre la criminalité sanglante ? Ce serait leur faire injure que de le penser.
Il suffit, en tout cas, de vous interroger très concrètement et de prendre la mesure de ce qu’aurait signifié exactement l’abolition si elle avait été votée en France en 1974, quand le précédent Président de la République confessait volontiers, mais généralement en privé, son aversion personnelle pour la peine de mort.
L’abolition votée en 1974, pour le septennat qui s’est achevé en 1981, qu’aurait-elle signifié pour la sûreté et la sécurité des Français ? Simplement ceci : trois condamnés à mort, qui se seraient ajoutés au 333 qui se trouvent actuellement dans nos établissements pénitentiaires. Trois de plus.
Lesquels ? Je vous les rappelle. Christian Ranucci : je n’aurais garde d’insister, il y a trop d’interrogations qui se lèvent à son sujet, et ces seules interrogations suffisent, pour toute conscience éprise de justice, à condamner la peine de mort. Jérôme Carrein : débile, ivrogne, qui a commis un crime atroce, mais qui avait pris par la main devant tout le village la petite fille qu’il allait tuer quelques instants plus tard, montrant par là même qu’il ignorait la force qui allait l’emporter.
(Murmures sur plusieurs bancs du rassemblement pour la République et de l’union pour la démocratie française.)
Enfin, Djandoubi, qui était unijambiste et qui, quelle que soit l’horreur - et le terme n’est pas trop fort - de ses crimes, présentait tous les signes d’un déséquilibre et qu’on a emporté sur l’échafaud après lui avoir enlevé sa prothèse.
Loin de moi l’idée d’en appeler à une pitié posthume : ce n’est ni le lieu ni le moment, mais ayez simplement présent à votre esprit que l’on s’interroge encore à propos de l’innocence du premier, que le deuxième était un débile et le troisième un unijambiste.
Peut-on prétendre que si ces trois hommes se trouvaient dans les prisons françaises la sécurité de nos concitoyens se trouverait de quelque façon compromise ?
La question ne se pose pas, et nous le savons tous, en termes de dissuasion ou de technique répressive, mais en termes politiques et surtout de choix moral.
Que la peine de mort ait une signification politique, il suffirait de regarder la carte du monde pour le constater. Je regrette qu’on ne puisse pas présenter une telle carte à l’Assemblée comme cela fut fait au Parlement européen. On y verrait les pays abolitionnistes et les autres, les pays de liberté et les autres.
Les choses sont claires. Dans la majorité écrasante des démocraties occidentales, en Europe particulièrement, dans tous les pays où la liberté est inscrite dans les institutions et respectée dans la pratique, la peine de mort a disparu.
M. Claude Marcus : Pas aux Etats-Unis.
J’ai dit en Europe occidentale, mais il est significatif que vous ajoutiez les Etats-Unis. Le calque est presque complet. Dans les pays de liberté, la loi commune est l’abolition, c’est la peine de mort qui est l’exception.
M. Roger Corrèze : Pas dans les pays socialistes.
Je ne vous le fais pas dire.
Partout, dans le monde, et sans aucune exception, où triomphent la dictature et le mépris des droits de l’homme, partout vous y trouvez inscrite, en caractères sanglants, la peine de mort.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes.)
Voici la première évidence : dans les pays de liberté l’abolition est presque partout la règle ; dans les pays où règne la dictature, la peine de mort est partout pratiquée.
Ce partage du monde ne résulte pas d’une simple coïncidence, mais exprime une corrélation. La vraie signification politique de la peine de mort, c’est bien qu’elle procède de l’idée que l’Etat a le droit de disposer du citoyen jusqu’à lui retirer la vie. C’est par là que la peine de mort s’inscrit dans les systèmes totalitaires.
C’est par là même que vous retrouvez, dans la réalité judiciaire, et jusque dans celle qu’évoquait Raymond Forni, la vraie signification de la peine de mort. Dans la réalité judiciaire, qu’est-ce que la peine de mort ? Ce sont douze hommes et femmes, deux jours d’audience, l’impossibilité d’aller jusqu’au fond des choses et le droit, ou le devoir, terrible, de trancher, en quelques quarts d’heure, parfois quelques minutes, le problème si difficile de la culpabilité, et, au-delà, de décider de la vie ou de la mort d’un autre être. Douze personnes, dans une démocratie, qui ont le droit de dire : celui-là doit vivre, celui-là doit mourir ! Je le dis : cette conception de la justice ne peut être celle des pays de liberté, précisément pour ce qu’elle comporte de signification totalitaire.
Quant au droit de grâce, il convient, comme Raymond Forni l’a rappelé, de s’interroger à son sujet. Lorsque le roi représentait Dieu sur la terre, qu’il était oint par la volonté divine, le droit de grâce avait un fondement légitime. Dans une civilisation, dans une société dont les institutions sont imprégnées par la foi religieuse, on comprend aisément que le représentant de Dieu ait pu disposer du droit de vie ou de mort. Mais dans une république, dans une démocratie, quels que soient ses mérites, quelle que soit sa conscience, aucun homme, aucun pouvoir ne saurait disposer d’un tel droit sur quiconque en temps de paix.
Je sais qu’aujourd’hui et c’est là un problème majeur - certains voient dans la peine de mort une sorte de recours ultime, une forme de défense extrême de la démocratie contre la menace grave que constitue le terrorisme. La guillotine, pensent-ils, protégerait éventuellement la démocratie au lieu de la déshonorer.
Cet argument procède d’une méconnaissance complète de la réalité. En effet l’Histoire montre que s’il est un type de crime qui n’a jamais reculé devant la menace de mort, c’est le crime politique. Et, plus spécifiquement, s’il est un type de femme ou d’homme que la menace de la mort ne saurait faire reculer, c’est bien le terroriste. D’abord, parce qu’il l’affronte au cours de l’action violente ; ensuite parce qu’au fond de lui, il éprouve cette trouble fascination de la violence et de la mort, celle qu’on donne, mais aussi celle qu’on reçoit. Le terrorisme qui, pour moi, est un crime majeur contre la démocratie, et qui, s’il devait se lever dans ce pays, serait réprimé et poursuivi avec toute la fermeté requise, a pour cri de ralliement, quelle que soit l’idéologie qui l’anime. le terrible cri des fascistes de la guerre d’Espagne : “Viva la muerte !”, “Vive la mort !” Alors, croire qu’on l’arrêtera avec la mort, c’est illusion.
Allons plus loin. Si, dans les démocraties voisines, pourtant en proie au terrorisme, on se refuse à rétablir la peine de mort, c’est, bien sûr, par exigence morale, mais aussi par raison politique. Vous savez en effet, qu’aux yeux de certains et surtout des jeunes, l’exécution du terroriste le transcende, le dépouille de ce qu’a été la réalité criminelle de ses actions, en fait une sorte de héros qui aurait été jusqu’au bout de sa course, qui, s’étant engagé au service d’une cause, aussi odieuse soit-elle, l’aurait servie jusqu’à la mort. Dès lors, apparaît le risque considérable, que précisément les hommes d’Etat des démocraties amies ont pesé, de voir se lever dans l’ombre, pour un terroriste exécuté, vingt jeunes gens égarés. Ainsi, loin de le combattre, la peine de mort nourrirait le terrorisme.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur quelques bancs des communistes.)
A cette considération de fait, il faut ajouter une donnée morale : utiliser contre les terroristes la peine de mort, c’est, pour une démocratie, faire siennes les valeurs de ces derniers. Quand, après l’avoir arrêté, après lui avoir extorqué des correspondances terribles, les terroristes, au terme d’une parodie dégradante de justice, exécutent celui qu’ils ont enlevé, non seulement ils commettent un crime odieux, mais ils tendent à la démocratie le piège le plus insidieux, celui d’une violence meurtrière qui, en forçant cette démocratie à recourir à la peine de mort, pourrait leur permettre de lui donner, par une sorte d’inversion des valeurs, le visage sanglant qui est le leur.
Cette tentation, il faut la refuser, sans jamais, pour autant, composer avec cette forme ultime de la violence, intolérable dans une démocratie, qu’est le terrorisme.
Mais lorsqu’on a dépouillé le problème de son aspect passionnel et qu’on veut aller jusqu’au bout de la lucidité, on constate que le choix entre le maintien et l’abolition de la peine de mort, c’est, en définitive, pour une société et pour chacun d’entre nous, un choix moral.
Je ne ferai pas usage de l’argument d’autorité, car ce serait malvenu au Parlement, et trop facile dans cette enceinte. Mais on ne peut pas ne pas relever que, dans les dernières années, se sont prononcés hautement contre la peine de mort, l’église catholique de France, le conseil de l’église réformée et le rabbinat. Comment ne pas souligner que toutes les grandes associations internationales qui militent de par le monde pour la défense des libertés et des droits de l’homme - Amnesty international, l’Association internationale des droits de l’homme, la Ligue des droits de l’homme - ont fait campagne pour que vienne l’abolition de la peine de mort.
Cette conjonction de tant de consciences religieuses ou laïques, hommes de Dieu et hommes de libertés, à une époque où l’on parle sans cesse de crise des valeurs morales, est significative.
Pour les partisans de la peine de mort, dont les abolitionnistes et moi-même avons toujours respecté le choix en notant à regret que la réciproque n’a pas toujours été vraie, la haine répondant souvent à ce qui n’était que l’expression d’une conviction profonde, celle que je respecterai toujours chez les hommes de liberté, pour les partisans de la peine de mort, disais-je, la mort du coupable est une exigence de justice. Pour eux, il est en effet des crimes trop atroces pour que leurs auteurs puissent les expier autrement qu’au prix de leur vie.
La mort et la souffrance des victimes, ce terrible malheur, exigeraient comme contrepartie nécessaire, impérative, une autre mort et une autre souffrance. A défaut, déclarait un ministre de la justice récent, l’angoisse et la passion suscitées dans la société par le crime ne seraient pas apaisées. Cela s’appelle, je crois, un sacrifice expiatoire. Et justice, pour les partisans de la peine de mort, ne serait pas faite si à la mort de la victime ne répondait pas, en écho, la mort du coupable.
Soyons clairs. Cela signifie simplement que la loi du talion demeurerait, à travers les millénaires, la loi nécessaire, unique de la justice humaine.
Du malheur et de la souffrance des victimes, j’ai, beaucoup plus que ceux qui s’en réclament, souvent mesuré dans ma vie l’étendue. Que le crime soit le point de rencontre, le lieu géométrique du malheur humain, je le sais mieux que personne. Malheur de la victime elle-même et, au-delà, malheur de ses parents et de ses proches. Malheur aussi des parents du criminel. Malheur enfin, bien souvent, de l’assassin. Oui, le crime est malheur, et il n’y a pas un homme, pas une femme de cœur, de raison, de responsabilité, qui ne souhaite d’abord le combattre.
Mais ressentir, au profond de soi-même, le malheur et la douleur des victimes, mais lutter de toutes les manières pour que la violence et le crime reculent dans notre société, cette sensibilité et ce combat ne sauraient impliquer la nécessaire mise à mort du coupable. Que les parents et les proches de la victime souhaitent cette mort, par réaction naturelle de l’être humain blessé, je le comprends, je le conçois. Mais c’est une réaction humaine, naturelle. Or tout le progrès historique de la justice a été de dépasser la vengeance privée. Et comment la dépasser, sinon d’abord en refusant la loi du talion ?
La vérité est que, au plus profond des motivations de l’attachement à la peine de mort, on trouve, inavouée le plus souvent, la tentation de l’élimination. Ce qui paraît insupportable à beaucoup, c’est moins la vie du criminel emprisonné que la peur qu’il récidive un jour. Et ils pensent que la seule garantie, à cet égard, est que le criminel soit mis à mort par précaution.
Ainsi, dans cette conception, la justice tuerait moins par vengeance que par prudence. Au-delà de la justice d’expiation, apparaît donc la justice d’élimination, derrière la balance, la guillotine. L’assassin doit mourir tout simplement parce que, ainsi, il ne récidivera pas. Et tout paraît si simple, et tout paraît si juste !
Mais quand on accepte ou quand on prône la justice d’élimination, au nom de la justice, il faut bien savoir dans quelle voie on s’engage. Pour être acceptable, même pour ses partisans, la justice qui tue le criminel doit tuer en connaissance de cause. Notre justice, et c’est son honneur, ne tue pas les déments. Mais elle ne sait pas les identifier à coup sûr, et c’est à l’expertise psychiatrique, la plus aléatoire, la plus incertaine de toutes, que, dans la réalité judiciaire, on va s’en remettre. Que le verdict psychiatrique soit favorable à l’assassin, et il sera épargné. La société acceptera d’assumer le risque qu’il représente sans que quiconque s’en indigne. Mais que le verdict psychiatrique lui soit défavorable, et il sera exécuté. Quand on accepte la justice d’élimination, il faut que les responsables politiques mesurent dans quelle logique de l’Histoire on s’inscrit.
Je ne parle pas de sociétés où l’on élimine aussi bien les criminels que les déments, les opposants politiques que ceux dont on pense qu’ils seraient de nature à “polluer” le corps social. Non, je m’en tiens à la justice des pays qui vivent en démocratie.
Enfoui, terré, au cœur même de la justice d’élimination, veille le racisme secret. Si, en 1972, la Cour suprême des Etats-Unis a penché vers l’abolition, c’est essentiellement parce qu’elle avait constaté que 60 p. 100 des condamnés à mort étaient des noirs, alors qu’ils ne représentaient que 12 p. 100 de la population. Et pour un homme de justice, quel vertige ! Je baisse la voix et je me tourne vers vous tous pour rappeler qu’en France même, sur trente-six condamnations à mort définitives prononcées depuis 1945, on compte neuf étrangers, soit 25 p. 100, alors qu’ils ne représentent que 8 p. 100 de la population ; parmi eux cinq Maghrébins, alors qu’ils ne représentent que 2 p. 100 de la population. Depuis 1965, parmi les neuf condamnés à mort exécutés, on compte quatre étrangers, dont trois Maghrébins. Leurs crimes étaient-ils plus odieux que les autres ou bien paraissaient-ils plus graves parce que leurs auteurs, à cet instant, faisaient secrètement horreur ? C’est une interrogation, ce n’est qu’une interrogation, mais elle est si pressante et si lancinante que seule l’abolition peut mettre fin à une interrogation qui nous interpelle avec tant de cruauté.
Il s’agit bien, en définitive, dans l’abolition, d’un choix fondamental, d’une certaine conception de l’homme et de la justice. Ceux qui veulent une justice qui tue, ceux-là sont animés par une double conviction : qu’il existe des hommes totalement coupables, c’est-à-dire des hommes totalement responsables de leurs actes, et qu’il peut y avoir une justice sûre de son infaillibilité au point de dire que celui-là peut vivre et que celui-là doit mourir.
A cet âge de ma vie, l’une et l’autre affirmations me paraissent également erronées. Aussi terribles, aussi odieux que soient leurs actes, il n’est point d’hommes en cette terre dont la culpabilité soit totale et dont il faille pour toujours désespérer totalement. Aussi prudente que soit la justice, aussi mesurés et angoissés que soient les femmes et les hommes qui jugent, la justice demeure humaine, donc faillible.
Et je ne parle pas seulement de l’erreur judiciaire absolue, quand, après une exécution, il se révèle, comme cela peut encore arriver, que le condamné à mort était innocent et qu’une société entière - c’est-à-dire nous tous - au nom de laquelle le verdict a été rendu, devient ainsi collectivement coupable puisque sa justice rend possible l’injustice suprême. Je parle aussi de l’incertitude et de la contradiction des décisions rendues qui font que les mêmes accusés, condamnés à mort une première fois, dont la condamnation est cassée pour vice de forme, sont de nouveau jugés et, bien qu’il s’agisse des mêmes faits, échappent, cette fois-ci, à la mort, comme si, en justice, la vie d’un homme se jouait au hasard d’une erreur de plume d’un greffier. Ou bien tels condamnés, pour des crimes moindres, seront exécutés, alors que d’autres, plus coupables, sauveront leur tête à la faveur de la passion de l’audience, du climat ou de l’emportement de tel ou tel.
Cette sorte de loterie judiciaire, quelle que soit la peine qu’on éprouve à prononcer ce mot quand il y va de la vie d’une femme ou d’un homme, est intolérable. Le plus haut magistrat de France, M. Aydalot, au terme d’une longue carrière tout entière consacrée à la justice et, pour la plupart de son activité, au parquet, disait qu’à la mesure de sa hasardeuse application, la peine de mort lui était devenue, à lui magistrat, insupportable. Parce qu’aucun homme n’est totalement responsable, parce qu’aucune justice ne peut être absolument infaillible, la peine de mort est moralement inacceptable. Pour ceux d’entre nous qui croient en Dieu, lui seul a le pouvoir de choisir l’heure de notre mort. Pour tous les abolitionnistes, il est impossible de reconnaître à la justice des hommes ce pouvoir de mort parce qu’ils savent qu’elle est faillible.
Le choix qui s’offre à vos consciences est donc clair : ou notre société refuse une justice qui tue et accepte d’assumer, au nom de ses valeurs fondamentales - celles qui l’ont faite grande et respectée entre toutes - la vie de ceux qui font horreur, déments ou criminels ou les deux à la fois, et c’est le choix de l’abolition ; ou cette société croit, en dépit de l’expérience des siècles, faire disparaître le crime avec le criminel, et c’est l’élimination.
Cette justice d’élimination, cette justice d’angoisse et de mort, décidée avec sa marge de hasard, nous la refusons. Nous la refusons parce qu’elle est pour nous l’anti-justice, parce qu’elle est la passion et la peur triomphant de la raison et de l’humanité.
J’en ai fini avec l’essentiel, avec l’esprit et l’inspiration de cette grande loi. Raymond Forni, tout à l’heure, en a dégagé les lignes directrices. Elles sont simples et précises.
Parce que l’abolition est un choix moral, il faut se prononcer en toute clarté. Le Gouvernement vous demande donc de voter l’abolition de la peine de mort sans l’assortir d’aucune restriction ni d’aucune réserve. Sans doute, des amendements seront déposés tendant à limiter le champ de l’abolition et à en exclure diverses catégories de crimes. Je comprends l’inspiration de ces amendements, mais le Gouvernement vous demandera de les rejeter.
D’abord parce que la formule “abolir hors les crimes odieux” ne recouvre en réalité qu’une déclaration en faveur de la peine de mort. Dans la réalité judiciaire, personne n’encourt la peine de mort hors des crimes odieux. Mieux vaut donc, dans ce cas-là, éviter les commodités de style et se déclarer partisan de la peine de mort.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes.)
Quant aux propositions d’exclusion de l’abolition au regard de la qualité des victimes, notamment au regard de leur faiblesse particulière ou des risques plus grands qu’elles encourent, le Gouvernement vous demandera également de les refuser, en dépit de la générosité qui les inspire.
Ces exclusions méconnaissent une évidence : toutes, je dis bien toutes, les victimes sont pitoyables et toutes appellent la même compassion. Sans doute, en chacun de nous, la mort de l’enfant ou du vieillard suscite plus aisément l’émotion que la mort d’une femme de trente ans ou d’un homme mûr chargé de responsabilités, mais, dans la réalité humaine, elle n’en est pas moins douloureuse, et toute discrimination à cet égard serait porteuse d’injustice !
S’agissant des policiers ou du personnel pénitentiaire, dont les organisations représentatives requièrent le maintien de la peine de mort à l’encontre de ceux qui attenteraient à la vie de leurs membres, le Gouvernement comprend parfaitement les préoccupations qui les animent, mais il demandera que ces amendements en soient rejetés.
La sécurité des personnels de police et du personnel pénitentiaire doit être assurée. Toutes les mesures nécessaires pour assurer leur protection doivent être prises. Mais, dans la France de la fin du XXe siècle, on ne confie pas à la guillotine le soin d’assurer la sécurité des policiers et des surveillants. Et quant à la sanction du crime qui les atteindrait, aussi légitime quelle soit, cette peine ne peut être, dans nos lois, plus grave que celle qui frapperait les auteurs de crimes commis à l’encontre d’autres victimes. Soyons clairs : il ne peut exister dans la justice française de privilège pénal au profit de quelque profession ou corps que ce soit. Je suis sûr que les personnels de police et les personnels pénitentiaires le comprendront. Qu’ils sachent que nous nous montrerons attentifs à leur sécurité sans jamais pour autant en faire un corps à part dans la République.
Dans le même dessein de clarté, le projet n’offre aucune disposition concernant une quelconque peine de remplacement.
Pour des raisons morales d’abord : la peine de mort est un supplice, et l’on ne remplace pas un supplice par un autre.
Pour des raisons de politique et de clarté législatives aussi : par peine de remplacement, l’on vise communément une période de sûreté, c’est-à-dire un délai inscrit dans la loi pendant lequel le condamné n’est pas susceptible de bénéficier d’une mesure de libération conditionnelle ou d’une quelconque suspension de sa peine. Une telle peine existe déjà dans notre droit et sa durée peut atteindre dix-huit années.
Si je demande à l’Assemblée de ne pas ouvrir, à cet égard, un débat tendant à modifier cette mesure de sûreté, c’est parce que, dans un délai de deux ans - délai relativement court au regard du processus d’édification de la loi pénale - le Gouvernement aura l’honneur de lui soumettre le projet d’un nouveau code pénal, un code pénal adapté à la société française de la fin du XXe siècle et, je l’espère, de l’horizon du XXIe siècle. A cette occasion, il conviendra que soit défini, établi, pesé par vous ce que doit être le système des peines pour la société française d’aujourd’hui et de demain. C’est pourquoi je vous demande de ne pas mêler au débat de principe sur l’abolition une discussion sur la peine de remplacement, ou plutôt sur la mesure de sûreté, parce que cette discussion serait à la fois inopportune et inutile.
Inopportune parce que, pour être harmonieux, le système des peines doit être pensé et défini en son entier, et non à la faveur d’un débat qui, par son objet même, se révèle nécessairement passionné et aboutirait à des solutions partielles.
Discussion inutile parce que la mesure de sûreté existante frappera à l’évidence tous ceux qui vont être condamnés à la peine de réclusion criminelle à perpétuité dans les deux ou trois années au plus qui s’écouleront avant que vous n’ayez, mesdames, messieurs les députés, défini notre système de peines et, que, par conséquent, la question de leur libération ne saurait en aucune façon se poser. Les législateurs que vous êtes savent bien que la définition inscrite dans le nouveau code s’appliquera a eux, soit par l’effet immédiat de la loi pénale plus douce, soit - si elle est plus sévère - parce qu’on ne saurait faire de discrimination et que le régime de libération conditionnelle sera le même pour tous les condamnés à perpétuité. Par conséquent, n’ouvrez pas maintenant cette discussion.
Pour les mêmes raisons de clarté et de simplicité, nous n’avons pas inséré dans le projet les dispositions relatives au temps de guerre, le Gouvernement sait bien que, quand le mépris de la vie, la violence mortelle deviennent la loi commune, quand certaines valeurs essentielles du temps de paix sont remplacées par d’autres qui expriment la primauté de la défense de la Patrie, alors le fondement même de l’abolition s’efface de la conscience collective pour la durée du conflit, et, bien entendu, l’abolition est alors entre parenthèses.
Il est apparu au Gouvernement qu’il était malvenu, au moment où vous décidiez enfin de l’abolition dans la France en paix qui est heureusement la nôtre, de débattre du domaine éventuel de la peine de mort en temps de guerre, une guerre que rien heureusement n’annonce. Ce sera au Gouvernement et au législateur, du temps de l’épreuve - si elle doit survenir - qu’il appartiendra d’y pourvoir, en même temps qu’aux nombreuses dispositions particulières qu’appelle une législation de guerre. Mais arrêter les modalités d’une législation de guerre à cet instant où nous abolissons la peine de mort n’aurait point de sens. Ce serait hors de propos au moment où, après cent quatre vingt-dix ans de débat, vous allez enfin prononcer et décider de l’abolition.
J’en ai terminé.
Les propos que j’ai tenus, les raisons que j’ai avancées, votre cœur, votre conscience vous les avaient déjà dictés aussi bien qu’à moi. Je tenais simplement, à ce moment essentiel de notre histoire judiciaire, à les rappeler, au nom du Gouvernement.
Je sais que dans nos lois, tout dépend de votre volonté et de votre conscience. Je sais que beaucoup d’entre vous, dans la majorité comme dans l’opposition, ont lutté pour l’abolition. Je sais que le Parlement aurait pu aisément, de sa seule initiative, libérer nos lois de la peine de mort. Vous avez accepté que ce soit sur un projet du Gouvernement que soit soumise à vos votes l’abolition, associant ainsi le Gouvernement et moi-même à cette grande mesure. Laissez-moi vous on remercier.
Demain, grâce à vous la justice française ne sera plus une justice qui tue. Demain, grâce à vous, il n’y aura plus, pour notre honte commune, d’exécutions furtives, à l’aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises. Demain, les pages sanglantes de notre justice seront tournées.
A cet instant plus qu’à aucun autre, j’ai le sentiment d’assumer mon ministère, au sens ancien, au sens noble, le plus noble qui soit, c’est-à-dire au sens de “service”. Demain, vous voterez l’abolition de la peine de mort. Législateur français, de tout mon cœur, je vous en remercie.

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14 février 2003                           Dominique de Villepin, ministre des Affaires Etrangères de la France, intervient à l’ONU sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Irak.
Je remercie MM. Blix et El Baradeï pour les indications qu’ils viennent de nous fournir sur la poursuite des inspections en Irak. Je tiens à nouveau à leur exprimer la confiance et le plein soutien de la France dans leur mission.
Vous savez le prix que la France attache, depuis l’origine de la crise irakienne, à l’unité du Conseil de sécurité. Cette unité repose aujourd’hui sur deux éléments essentiels :
Nous poursuivons ensemble l’objectif d’un désarmement effectif de l’Irak. Nous avons en ce domaine une obligation de résultat. Ne mettons pas en doute notre engagement commun en ce sens. Nous assumons collectivement cette lourde responsabilité qui ne doit laisser place ni aux arrière-pensées, ni aux procès d’intention. Soyons clairs : aucun d’entre nous n’éprouve la moindre complaisance à l’égard de Saddam Hussein et du régime irakien.
En adoptant à l’unanimité la résolution 1441, nous avons collectivement marqué notre accord avec la démarche en deux temps proposée par la France : le choix du désarmement par la voie des inspections et, en cas d’échec de cette stratégie, l’examen par le Conseil de sécurité de toutes les options, y compris celle du recours à la force. C’est bien dans ce scénario d’échec des inspections, et dans ce cas seulement, que pourrait se justifier une seconde résolution. La question qui se pose aujourd’hui est simple : considérons-nous en conscience que le désarmement par les missions d’inspections est désormais une voie sans issue ? Ou bien, estimons-nous que les possibilités en matière d’inspection offertes par la résolution 1441 n’ont pas encore été toutes explorées ?
En réponse à cette question, la France a deux convictions : la première, c’est que l’option des inspections n’a pas été conduite jusqu’à son terme et peut apporter une réponse efficace à l’impératif du désarmement de l’Irak ; la seconde, c’est qu’un usage de la force serait si lourd de conséquences pour les hommes, pour la région et pour la stabilité internationale qu’il ne saurait être envisagé qu’en dernière extrémité. Or que venons-nous d’entendre, à travers le rapport de MM. Blix et El Baradeï ? Nous venons d’entendre que les inspections donnent des résultats. Bien sûr, chacun d’entre nous veut davantage et nous continuerons ensemble à faire pression sur Bagdad pour obtenir plus. Mais les inspections donnent des résultats. Lors de leurs précédentes interventions au Conseil de sécurité, le 27 janvier, le président exécutif de la CCVINU et le directeur général de l’AIEA avaient identifié précisément les domaines dans lesquels des progrès étaient attendus. Sur plusieurs de ces points, des avancées significatives ont été obtenues :
Dans les domaines chimiques et biologiques, les Irakiens ont remis de nouveaux documents aux inspecteurs. Ils ont aussi annoncé la création des commissions d’investigation, dirigées par les anciens responsables des programmes d’armements, conformément aux conclusions de M. Blix. Dans le domaine balistique, les informations fournies par l’Irak ont permis aux inspecteurs de progresser également. Nous détenons avec précision les capacités réelles du missile Al-Samoud. Maintenant, il convient de procéder au démantèlement des programmes non autorisés, conformément aux conclusions de M. Blix. Dans le domaine nucléaire, des informations utiles ont été transmises à l’AIEA sur les points les plus importants évoqués par M. El Baradeï le 27 janvier : l’acquisition d’aimants susceptible de servir à l’enrichissement d’uranium et la liste des contacts entre l’Irak et le pays susceptible de lui avoir fourni de l’uranium.
Nous sommes là au coeur de la logique de la résolution 1441, qui doit assurer l’efficacité des inspections grâce à une identification précise des programmes prohibés, puis à leur élimination. Nous sommes tous conscients que le succès des inspections suppose que nous aboutissions à une coopération pleine et entière de l’Irak. La France n’a cessé de l’exiger. Des progrès réels commencent à apparaître : l’Irak a accepté le survol de son territoire par des appareils de reconnaissance aérienne ; il a permis que des scientifiques irakiens soient interrogés sans témoins par les inspecteurs ; un projet de loi prohibant toutes les activités liées aux programmes d’armes de destruction massive est en cours d’adoption, conformément à une demande ancienne des inspecteurs ; l’Irak doit fournir une liste détaillée des experts ayant assisté en 1991 aux destructions des programmes militaires.
La France attend bien entendu que ces engagements soient durablement vérifiés. Au-delà, nous devons maintenir une forte pression sur l’Irak pour qu’il aille plus loin dans la voie de la coopération. Ces progrès nous confortent dans la conviction que la voie des inspections peut être efficace. Mais nous ne devons pas nous dissimuler l’ampleur du travail restant à accomplir : des questions doivent être élucidées, des vérifications doivent être conduites, des installations ou des matériels doivent sans doute encore être détruits. Pour ce faire, nous devons donner aux inspections toutes les chances de réussir.
J’ai fait des propositions le 5 février devant le Conseil. Depuis lors, nous les avons précisées dans un document de travail adressé à MM. Blix et El Baradeï et communiquées aux membres du Conseil. Quel est leur esprit ? Il s’agit de propositions pratiques et concrètes, qui peuvent être mises en oeuvre rapidement et qui sont destinées à renforcer l’efficacité des opérations d’inspection. Elles s’inscrivent dans le cadre de la résolution 1441 et ne nécessitent par conséquent aucune nouvelle résolution du Conseil. Elles doivent venir à l’appui des efforts menés par MM. Blix et El Baradeï, qui sont naturellement les mieux à même de nous dire celles d’entre elles qu’ils souhaitent retenir pour assurer la meilleure efficacité de leurs travaux. Dans leur rapport, ils nous ont fait des commentaires utiles et opérationnels. La France a déjà annoncé qu’elle tenait des moyens supplémentaires à la disposition de MM. Blix et El Baradeï, à commencer par ses appareils de surveillance aérienne Mirage IV. Alors oui, j’entends bien les critiques : il y a ceux qui pensent que, dans leur principe, les inspections ne peuvent avoir aucune efficacité. Mais je rappelle que c’est le fondement même de la résolution 1441 et que les inspections donnent des résultats. On peut les juger insuffisants mais ils sont là.
Il y a ceux qui croient que la poursuite du processus d’inspection serait une sorte de “manoeuvre de retardement” visant à empêcher une intervention militaire. Cela pose naturellement la question du temps imparti à l’Irak. Nous sommes là au centre des débats. Il y va de notre esprit de responsabilité.
Ayons le courage de mettre les choses à plat. Il y a deux options : l’option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide. Mais n’oublions pas qu’après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. Et ne nous voilons pas la face : cela sera long et difficile, car il faudra préserver l’unité de l’Irak, rétablir de manière durable la stabilité dans un pays et une région durement affectés par l’intrusion de la force. Face à de telles perspectives, il y a une autre option offerte par les inspections, qui permet d’avancer de jour en jour dans la voie d’un désarmement efficace et pacifique de l’Irak. Au bout du compte, ce choix-là n’est-il pas le plus sûr et le plus rapide ?
Personne ne peut donc affirmer aujourd’hui que le chemin de la guerre sera plus court que celui des inspections. Personne ne peut affirmer non plus qu’il pourrait déboucher sur un monde plus sûr, plus juste et plus stable. Car la guerre est toujours la sanction d’un échec. Serait-ce notre seul recours face aux nombreux défis actuels ? Donnons pas conséquent aux inspecteurs des Nations unies le temps nécessaire à la réussite de leur mission. Mais soyons ensemble vigilants et demandons à MM. Blix et El Baradeï de faire régulièrement rapport au Conseil. La France, pour sa part, propose un nouveau rendez-vous le 14 mars au niveau ministériel, pour évaluer la situation. Nous pourrons alors juger des progrès effectués et de ceux restant à accomplir. Dans ce contexte, l’usage de la force ne se justifie pas aujourd’hui. Il y a une alternative à la guerre : désarmer l’Irak par les inspections. De plus, un recours prématuré à l’option militaire serait lourd de conséquences.
L’autorité de notre action repose aujourd’hui sur l’unité de la communauté internationale. Une intervention militaire prématurée remettrait en cause cette unité, ce qui lui enlèverait sa légitimité et, dans la durée, son efficacité. Elle pourrait avoir des conséquences incalculables pour la stabilité de cette région meurtrie et fragile. Elle renforcerait le sentiment d’injustice, aggraverait les tensions et risquerait d’ouvrir la voie à d’autres conflits. Nous partageons tous une même priorité, celle de combattre sans merci le terrorisme. Ce combat exige une détermination totale. C’est depuis la tragédie du 11 septembre, l’une de nos responsabilités premières devant nos peuples. Et la France, qui a été durement touchée à plusieurs reprises par ce terrible fléau, est entièrement mobilisée dans cette lutte qui nous concerne tous et que nous devons mener ensemble. C’est le sens de la réunion du Conseil de sécurité qui s’est tenue le 20 janvier, à l’initiative de la France.

Il y a dix jours, le secrétaire d’Etat américain, M. Powell, a évoqué des liens supposés entre Al Quaïda et le régime de Bagdad. En l’état actuel de nos informations et recherches menées en liaison avec nos alliés, rien ne nous permet d’établir de tels liens. En revanche, nous devons prendre la mesure de l’impact qu’aurait sur ce plan une action militaire contestée actuellement. Une telle intervention ne risquerait-elle pas d’aggraver les fractures entre les sociétés, entre les cultures, entre les peuples, fractures dont se nourrit le terrorisme.
La France l’a toujours dit : nous n’excluons pas la possibilité qu’un jour il faille recourir à la force, si les rapports des inspecteurs concluaient à l’impossibilité pour les inspections de se poursuivre. Le Conseil devrait alors se prononcer et ses membres auraient à prendre toutes leurs responsabilités. Et, dans une telle hypothèse, je veux rappeler ici les questions que j’avais soulignées lors de notre dernier débat le 4 février et auxquelles nous devrons bien répondre : en quoi la nature et l’ampleur de la menace justifient-elles le recours immédiat à la force ? Comment faire en sorte que les risques considérables d’une telle intervention puissent être réellement maîtrisés ? En tout état de cause, dans une telle éventualité, c’est bien l’unité de la communauté internationale qui serait la garantie de son efficacité. De même, ce sont bien les Nations unies qui resteront demain, quoi qu’il arrive, au coeur de la paix à construire.
Monsieur le président, à ceux qui se demandent avec angoisse quand et comment nous allons céder à la guerre, je voudrais dire que rien, à aucun moment, au sein de ce Conseil de sécurité, ne sera le fait de la précipitation, de l’incompréhension, de la suspicion ou de la peur. Dans ce temple des Nations unies, nous sommes les gardiens d’un idéal, nous sommes les gardiens d’une conscience. La lourde responsabilité et l’immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix. Et c’est un vieux pays, la France, un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui, qui a connu les guerres, l’Occupation, la barbarie. Un pays qui n’oublie pas et qui sait tout ce qu’il doit aux combattants de la liberté venus d’Amérique et d’ailleurs. Et qui pourtant n’a cessé de se tenir debout face à l’Histoire et devant les hommes. Fidèles à ses valeurs, il veut agir résolument avec tous les membres de la communauté internationale. Il croit en notre capacité à construire ensemble un monde meilleur.

 

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7 décembre 2008                            Jean Marie Le Clézio : Dans la forêt des paradoxes
Conférence Nobel 
       
Pourquoi écrit-on ? J’imagine que chacun a sa réponse à cette simple question. Il y a les prédispositions, le milieu, les circonstances. Les incapacités aussi. Si l’on écrit, cela veut dire que l’on n’agit pas. Que l’on se sent en difficulté devant la réalité, que l’on choisit un autre moyen de réaction, une autre façon de communiquer, une distance, un temps de réflexion.
Si j’examine les circonstances qui m’ont amené à écrire - je ne le fais pas par complaisance, mais par souci d’exactitude - je vois bien qu’au point de départ de tout cela, pour moi, il y a la guerre. La guerre, non pas comme un grand moment bouleversant où l’on vit des heures historiques, par exemple la campagne de France relatée des deux côtés du champ de bataille de Valmy, par Goethe du côté allemand et par mon ancêtre François du côté de l’armée révolutionnaire. Ce doit être exaltant, pathétique. Non, la guerre pour moi, c’est celle que vivaient les civils, et surtout les enfants très jeunes. Pas un instant elle ne m’a paru un moment historique. Nous avions faim, nous avions peur, nous avions froid, c’est tout. Je me souviens d’avoir vu passer sous ma fenêtre les troupes du maréchal Rommel remontant les Alpes à la recherche d’un passage vers le nord de l’Italie et l’Autriche. Cela ne m’a pas laissé un souvenir très marquant. En revanche, dans les années qui ont suivi la guerre, je me souviens d’avoir manqué de tout, et particulièrement de quoi écrire et de quoi lire. Faute de papier et de plume à encre, j’ai dessiné et j’ai écrit mes premiers mots sur l’envers des carnets de rationnement, en me servant d’un crayon de charpentier bleu et rouge. Il m’en est resté un certain goût pour les supports rêches et pour les crayons ordinaires. Faute de livres pour enfants, j’ai lu les dictionnaires de ma grand-mère. C’étaient de merveilleux portiques pour partir à la reconnaissance du monde, pour vagabonder et rêver devant les planches d’illustrations, les cartes, les listes de mots inconnus. Le premier livre que j’ai écrit, à l’âge de six ou sept ans, du reste s’intitulait Le Globe à mariner. Suivi tout de suite par la biographie d’un roi imaginaire appelé Daniel III - peut-être était-il de Suède ? Et par un récit raconté par une mouette. C’était une période de réclusion. Les enfants n’avaient guère la liberté d’aller jouer dehors, car les terrains et les jardins autour de chez ma grand-mère avaient été minés. Au hasard des promenades, je me souviens d’avoir longé un enclos de barbelés au bord de la mer, sur lequel un écriteau en français et en allemand menaçait les intrus d’une interdiction accompagnée d’une tête de mort.
Je peux comprendre que c’était un contexte où l’on avait le désir de s’enfuir - donc de rêver et d’écrire ces rêves. En outre, ma grand-mère maternelle était une extraordinaire conteuse, qui réservait aux longues heures d’après-midi le temps des histoires. Ses contes étaient toujours très imaginatifs, et mettaient en scène une forêt - peut-être africaine, ou peut-être la forêt mauricienne de Macchabée - dont le personnage principal était un singe doué de malice, qui se sortait toujours des situations les plus périlleuses. Par la suite, j’ai fait un voyage et un séjour en Afrique, où j’ai découvert la forêt véritable, à peu près dépourvue d’animaux. Mais un D.O. du village d’Obudu, à la frontière des Camerouns, m’a fait écouter le crépitement des gorilles sur une colline voisine, en train de frapper leurs poitrines. De ce voyage, de ce séjour (au Nigéria où mon père était médecin de brousse) j’ai rapporté non pas la matière de romans futurs, mais une sorte de seconde personnalité, à la fois rêveuse et fascinée par le réel, qui m’a accompagné toute ma vie - et qui a été la dimension contradictoire, l’étrangeté moi-même que j’ai ressentie parfois jusqu à la souffrance. La lenteur de la vie est telle qu’il m’aura fallu la durée de la majeure partie de cette existence pour comprendre ce que cela signifie.
Les livres sont entrés dans ma vie un peu plus tard. C’était sous la forme de plusieurs bibliothèques que mon père avait réussi à réunir et qui provenaient de la dispersion de son héritage lorsqu’il avait été expulsé de sa maison natale à Moka (Ile Maurice). C’est alors que j’ai compris cette vérité qui n’apparaît pas immédiatement aux enfants, à savoir que les livres sont un trésor plus précieux que les biens immeubles ou que les comptes en banque. C’est dans ces volumes, la plupart anciens et reliés, que j’ai découvert les grands textes de la littérature universelle, le Don Quijote illustré par Tony Johannot, La vida de Lazarillo de Tormes ; The Ingoldsby Legends, Gulliver’s Travels ; les grands romans inspirés de Victor Hugo, Quatre-vingt Treize, Les Travailleurs de la Mer, ou L’Homme qui rit. Les Contes drôlatiques de Balzac, aussi. Mais les livres qui m’ont le plus marqué, ce sont les collections de récits de voyage, pour la plupart consacrés à l’Inde, à l’Afrique et aux îles Masacareignes, ainsi que les grands textes d’exploration, de Dumont d’Urville ou de l’Abbé Rochon, de Bougainville, de Cook, et bien sûr le Livre des Merveilles de Marco Polo. Dans la vie médiocre d’une petite bourgade de province endormie au soleil, après les années de liberté en Afrique, ces livres m’ont donné le goût de l’aventure, ils m’ont permis de pressentir la grandeur du monde réel, de l’explorer par l’instinct et par les sens plutôt que par les connaissances. D’une certaine façon ils m’ont permis de ressentir très tôt la nature contradictoire de la vie d’ enfant, qui garde un refuge où il peut oublier la violence et la compétition, et prendre son plaisir à regarder la vie extérieure par le carré de sa fenêtre.
Dans les instants qui ont précédé l’annonce, pour moi très étonnante, de la distinction que m’octroyait l’Académie de Suède, j’étais en train de relire un petit livre de Stig Dagerman que j’aime particulièrement : la collection de textes politiques intitulée Essäer och texter La Dictature du Chagrin). Ce n’était par hasard que je me replongeais dans la lecture de ce livre caustique et amer. Je devais me rendre en Suède pour y recevoir le prix que l’association des amis de Dagerman m’avait donné l’été passé, afin de rendre visite aux lieux de l’enfance de cet écrivain. J’ai toujours été sensible à l’écriture de Dagerman, à ce mélange de tendresse juvénile, de naïveté et de sarcasme. À son idéalisme. À la clairvoyance avec laquelle il juge son époque troublée de l’après-guerre, pour lui le temps de la maturité, pour moi celui de mon enfance. Une phrase en particulier m’a arrêté, et m’a semblée s’adresser à moi dans cet instant précis - alors que je venais de publier un roman intitulé Ritournelle de la Faim. Cette phrase, ou plutôt ce passage, le voici : « Comment est-il possible par exemple de se comporter, d’un côté comme si rien au monde n’avait plus d’importance que la littérature, alors que de l’autre il est impossible de ne pas voir alentour que les gens luttent contre la faim et sont obligés de considérer que le plus important pour eux, c’est ce qu’ils gagnent à la fin du mois ? Car il (l’écrivain) bute sur un nouveau paradoxe : lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence.  (L’écrivain et la conscience)
Cette « forêt de paradoxes », comme l’a nommé Stig Dagerman, c’est justement le domaine de l’écriture, le lieu dont l’artiste ne doit pas chercher à s’échapper, mais bien au contraire dans lequel il doit « camper » pour en reconnaître chaque détail, pour explorer chaque sentier, pour donner son nom à chaque arbre. Ce n’est pas toujours un séjour agréable. Lui qui se croyait à l’abri, elle qui se confiait à sa page comme à une amie intime et indulgente, les voici confrontés au réel, non pas seulement comme observateurs, mais comme des acteurs. Il leur faut choisir leur camp, prendre des distances. Cicéron, Rabelais, Condorcet, Rousseau, Madame de Staël, ou bien plus récemment Soljenitsyne ou Hwang Seok-yong, Abdelatif Laâbi ou Milan Kundera ont eu à prendre la route de l’exil. Pour moi qui ai toujours connu - sauf durant la brève période de la guerre - la possibilité de mouvement, l’interdiction de vivre dans le lieu qu’on a choisi est aussi inacceptable que la privation de liberté.

Mais cette liberté de bouger comme un privilège a pour conséquence le paradoxe. Voyez l’arbre aux épines hérissées au sein de la forêt qu’habite l’écrivain : cet homme, cette femme occupés à écrire, à inventer leurs songes, ne sont-ils pas les membres d’une très heureuse et réduite ? Imaginons une situation extrême, terrifiante - celle-là même que vit le plus grand nombre sur notre planète. Celle qu’ont vécue jadis, au temps d’Aristote ou au temps de Tolstoï, les inqualifiables - les serfs, serviteurs, vilains de l’Europe au Moyen-Âge, ou peuples razziés au temps des Lumières sur la côte d’Afrique, vendus à Gorée, à El Mina, à Zanzibar. Et aujourd’hui même, à l’heure que je vous parle, tous ceux qui n’ont pas droit à la parole, qui sont de l’autre côté du langage. C’est la pensée pessimiste de Dagerman qui m’envahit plutôt que le constat militant de Gramsci ou le pari désabusé de Sartre. Que la littérature soit le luxe d’une classe dominante, qu’elle se nourrisse d’idées et d’images étrangères au plus grand nombre, cela est à l’origine du malaise que chacun de nous éprouve - je m’adresse à ceux qui lisent et écrivent. L’on pourrait être tenté de porter cette parole à ceux qui en sont exclus, les inviter généreusement au banquet de la culture. Pourquoi est-ce si difficile ? Les peuples sans écriture, comme les anthropologues se sont plu à les nommer, sont parvenus à inventer une communication totale, au moyen des chants et des mythes. Pourquoi est-ce devenu aujourd’hui impossible dans notre société industrialisée ? Faut-il réinventer la culture ? Faut-il revenir à une communication immédiate, directe ? On serait tenté de croire que le cinéma joue ce rôle aujourd’hui, ou bien la chanson populaire, rythmée, rimée, dansée. Le jazz peut-être, ou sous d’autres cieux, le calypso, le maloya, le sega.
Le paradoxe ne date pas d’hier. François Rabelais, le plus grand écrivain de langue française, partit jadis en guerre contre le pédantisme des gens de la Sorbonne en jetant à leur face les mots saisis dans la langue populaire. Parlait-il pour ceux qui ont faim ? Débordements, ivresses, ripailles. Il mettait en mots l’extraordinaire appétit de ceux qui se nourrissaient de la maigreur des paysans et des ouvriers, pour le temps d’une mascarade, d’un monde à l’envers. Le paradoxe de la révolution, comme l’épique chevauchée du chevalier à la triste figure, vit dans la conscience de l’écrivain. S’il y a une vertu indispensable à sa plume, c’est qu’elle ne doive jamais servir à la louange des puissants, fût-ce du plus léger chatouillis. Et pourtant, même dans la pratique de cette vertu, l’artiste ne doit pas se sentir lavé de tout soupçon. Sa révolte, son refus, ses imprécations restent d’un certain côté de la barrière, du côté de la langue des puissants. Quelques mots, quelques phrases s’échappent. Mais le reste ? Un long palimpseste, un atermoiement élégant et distant. L’humour, parfois, qui n’est pas la politesse du désespoir mais la désespérance des imparfaits, la plage où le courant tumultueux de l’injustice les abandonne.
Alors, pourquoi écrire ? L’écrivain, depuis quelque temps déjà, n’a plus l’outrecuidance de croire qu’il va changer le monde, qu’il va accoucher par ses nouvelles et ses romans un modèle de vie meilleur. Plus simplement, il se veut témoin. Voyez cet autre arbre dans la forêt des paradoxes. L’écrivain se veut témoin, alors qu’il n’est, la plupart du temps, qu’un simple voyeur.
Témoin, il arrive que l’artiste le soit : Dante dans La Divina Commedia, Shakespeare dans The Tempest - et Césaire dans la magnifique reprise de cette pièce, appelée Une Tempête, dans laquelle Caliban, à cheval sur un baril de poudre, menace d’emmener avec lui dans la mort ses maîtres détestés. Témoin, il l’est parfois de façon irrécusable, comme Euclides da Cunha dans Os Sertões, ou comme Primo Levi. L’absurde du monde est dans Der Prozess (ou dans les films de Chaplin), son imperfection dans La Naissance du jour de Colette, sa fantasmagorie dans la chanson irlandaise que Joyce a mise en scène dans Finnegans Wake. Sa beauté brille d’un éclat irrésistible dans The Snow Leopard de Peter Matthiessen ou dans A Sand County Almanach d’Aldo Leopold. Sa méchanceté dans Sanctuary de William Faulkner, ou dans Première neige de Lao She. Sa fragilité d’enfance dans Ormen (Le Serpent) de Dagerman. L’écrivain n’est jamais un meilleur témoin que lorsqu’il est un témoin malgré lui, à son corps défendant. Le paradoxe, c’est que ce dont il témoigne n’est pas ce qu’il a vu, ni même ce qu’il a inventé. L’amertume, parfois le désespoir, viennent de ce qu’il n’est pas présent au réquisitoire. Tolstoï nous fait voir le malheur que l’armée napoléonienne inflige à la Russie, et pourtant rien n’est changé dans le cours de l’histoire. Mme de Duras écrit Ourika, Harriet Beecher Stowe Uncle Tom’s Cabin, mais ce sont les peuples esclaves qui changent leur propre destin, qui se révoltent et fondent contre l’injustice les résistances marronnes, au Brésil, en Guyane, aux Antilles, et la première république noire en Haïti.
Agir, c’est ce que l’écrivain voudrait par-dessus tout. Agir, plutôt que témoigner. Ecrire, imaginer, rêver, pour que ses mots, ses inventions et ses rêves interviennent dans la réalité, changent les esprits et les coeurs, ouvrent un monde meilleur. Et cependant, à cet instant même, une voix lui souffle que cela ne se pourra pas, que les mots sont des mots que le vent de la société emporte, que les rêves ne sont que des chimères. De quel droit se vouloir meilleur ? Est-ce vraiment à l’écrivain de chercher des issues ? N’est-il pas dans la position du garde champêtre dans la pièce du Knock ou Le Triomphe de la médecine, qui voudrait empêcher un tremblement de terre ? Comment l’écrivain pourrait-il agir, alors qu’il ne sait que se souvenir ?
La solitude sera son lot. Elle l’a toujours été. Enfant, il était cet être fragile, inquiet, réceptif excessivement, cette fille que décrit Colette, qui ne peut que regarder ses parents se déchirer, ses grands yeux noirs agrandis par une sorte d’attention douloureuse. La solitude est aimante aux écrivains, c’est dans sa compagnie qu’ils trouvent l’essence du bonheur. C’est un bonheur contradictoire, mélange de douleur et de délectation, un triomphe dérisoire, un mal sourd et omniprésent, à la manière d’une petite musique obsédante. L’écrivain est l’être qui cultive le mieux cette plante vénéneuse et nécessaire , qui ne croît que sur le sol de sa propre incapacité. Il voulait parler pour tous, pour tous les temps : le voilà, la voici dans sa chambre, devant le miroir trop blanc de la page vide, sous l’abat-jour qui distille une lumière secrète. Devant l’écran trop vif de son ordinateur, à écouter le bruit de ses doigts qui clic-claquent sur les touches. C’est cela, sa forêt. L’écrivain en connaît trop bien chaque sente. Si parfois quelque chose s’en échappe, comme un oiseau levé par un chien à l’aube, c’est sous son regard éberlué - c’était au hasard, c’était malgré lui, malgré elle.
Mais je ne voudrais pas me complaire dans une attitude négative. La littérature - c’est là que je voulais en venir - n’est pas une survivance archaïque à laquelle devrait se substituer logiquement les arts de l’audiovisuel, et particulièrement le cinéma. Elle est une voie complexe, difficile, mais que je crois encore plus nécessaire aujourd’hui qu’au temps de Byron ou de Victor Hugo.
Il y a deux raisons à cette nécessité : D’abord, parce que la littérature est faite de langage. C’est le sens premier du mot : lettres, c’est-à-dire ce qui est écrit. En France, le mot roman désigne ces écrits en prose qui utilisaient pour la première fois depuis le Moyen Age la langue nouvelle que chacun parlait, la langue romane. La nouvelle vient aussi de cette idée de la nouveauté. A peu près à la même époque, en France l’on a cessé d’utiliser le mot rimeur (de rime) pour parler de poésie et de poètes - du verbe grec poiein, créer. L’écrivain, le poète, le romancier, sont des créateurs . Cela ne veut pas dire qu’ils inventent le langage, cela veut dire qu’ils l’utilisent pour créer de la beauté, de la pensée, de l’image. C’est pourquoi l’on ne saurait se passer d’eux. Le langage est l’invention la plus extraordinaire de l’humanité, celle qui précède tout, partage tout. Sans le langage, pas de sciences, pas de technique, pas de lois, pas d’art, pas d’amour. Mais cette invention, sans l’apport des locuteurs, devient virtuelle. Elle peut s’anémier, se réduire, disparaître. Les écrivains, dans une certaine mesure, en sont les gardiens. Quand ils écrivent leurs romans, leurs poèmes, leur théâtre, ils font vivre le langage. Ils n’utilisent pas les mots, mais au contraire ils sont au service du langage. Ils le célèbrent, l’aiguisent, le transforment, parce que le langage est vivant par eux, à travers eux et accompagne les transformations sociales ou économiques de leur époque.
Lorsque, au siècle dernier, les théories racistes se sont fait jour, l’on a évoqué les différences fondamentales entre les cultures. Dans une sorte de hiérarchie absurde, l’on a fait correspondre la réussite économique des puissances coloniales avec une soi-disant supériorité culturelle. Ces théories, comme une pulsion fiévreuse et malsaine, de temps à autre ressurgissent ça et là pour justifier le néo-colonialisme ou l’impérialisme. Certains peuples seraient à la traîne, n’auraient pas acquis droit de cité (de parole) du fait de leur retard économique, ou de leur archaïsme technologique. Mais s’est-on avisé que tous les peuples du monde, où qu’ils soient, et quel que soit leur degré de développement, utilisent le langage ? Et chacun de ces langages est ce même ensemble logique, complexe, architecturé, analytique, qui permet d’exprimer le monde - capable de dire la science ou d’inventer les mythes.
Ayant défendu l’existence de cet être ambigu et un peu archaïque qu’est l’écrivain, je voudrais dire la deuxième raison de l’existence de la littérature, car celle-ci touche davantage au beau métier de l’édition.
L’on parle beaucoup de mondialisation aujourd’hui. On oublie que le phénomène a commencé en Europe à la Renaissance, avec le début de l’ère coloniale. La mondialisation n’est pas une mauvaise chose en soi. La communication rend le progrès plus rapide, en médecine, ou en sciences. Peut-être que la généralisation de l’information rendra les conflits plus difficiles. S’il y avait eu Internet, il est possible que Hitler n’eût pas réussi son complot mafieux - le ridicule l’eût peut-être empêché de naître.
Nous vivons, paraît-il, à l’ère de l’Internet et de la communication virtuelle. Cela est bien, mais que valent ces stupéfiantes inventions sans l’enseignement de la langue écrite et sans les livres ? Fournir en écrans à cristaux liquides la plus grande partie de l’humanité relève de l’utopie. Alors ne sommes-nous pas en train de créer une nouvelle élite, de tracer une nouvelle ligne qui divise le monde entre ceux qui ont accès à la communication et au savoir et ceux qui restent les exclus du partage ? De grands peuples, de grandes civilisations ont disparu faute de l’avoir compris. Certes de grandes cultures, que l’on dit minoritaires, ont su résister jusqu’à aujourd’hui, grâce à la transmission orale des savoirs et des mythes. Il est indispensable, il est bénéfique de reconnaître l’apport de ces cultures. Mais que nous le voulions ou non, même si nous ne sommes pas encore à l‘âge du réel, nous ne vivons plus à l’âge du mythe. Il n‘est pas possible de fonder le respect d’autrui et l’égalité sans donner à chaque enfant le bienfait de l’écriture.
Aujourd’hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens pour les hommes et les femmes de notre temps d’exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole, et d’être entendus dans leur diversité. Sans leur voix, sans leur appel, nous vivrions dans un monde silencieux.
La culture à l’échelle mondiale est notre affaire à tous. Mais elle est surtout la responsabilité des lecteurs, c’est-à-dire celle des éditeurs. Il est vrai qu’il est injuste qu’un Indien du grand Nord Canadien, pour pouvoir être entendu, ait à écrire dans la langue des conquérants - en Français, ou en Anglais. Il est vrai qu’il est illusoire de croire que la langue créole de Maurice ou des Antilles pourra atteindre la même facilité d’écoute que les cinq ou six langues qui règnent aujourd’hui en maîtresses absolues sur les médias. Mais si, par la traduction, le monde peut les entendre, quelque chose de nouveau et d’optimiste est en train de se produire. La culture, je le disais, est notre bien commun, à toute l’humanité. Mais pour que cela soit vrai, il faudrait que les mêmes moyens soient donnés à chacun, d’accéder à la culture. Pour cela, le livre est, dans tout son archaïsme, l’outil idéal. Il est pratique, maniable, économique. Il ne demande aucune prouesse technologique particulière, et peut se conserver sous tous les climats. Son seul défaut - et là je m’adresse particulièrement aux éditeurs - est d’être encore difficile d’accès pour beaucoup de pays. A Maurice le prix d’un roman ou d’un recueil de poèmes correspond à une part importante du budget d’une famille. En Afrique, en Asie du Sud-Est, au Mexique, en Océanie, le livre reste un luxe inaccessible. Ce mal n’est pas sans remède. La coédition avec les pays en voie de développement, la création de fonds pour les bibliothèques de prêt ou les bibliobus, et d’une façon générale une attention accrue apportée à l’égard des demandes et des écritures dans les langues dites  minoritaires - très majoritaires en nombre parfois - permettrait à la littérature de continuer d’être ce merveilleux moyen de se connaître soi-même, de découvrir l’autre, d’entendre dans toute la richesse de ses thèmes et de ses modulations le concert de l’humanité.
Il me plaît assez de parler encore de la forêt. C’est sans doute pour cela que la petite phrase de Stig Dagerman résonne dans ma mémoire, pour cela que je veux la lire et la relire, m’en pénétrer. Il y a quelque chose de désespéré en elle, et au même instant de jubilatoire, parce que c’est dans l’amertume que se trouve la part de vérité que chacun cherche. Enfant, je rêvais de cette forêt. Elle m’épouvantait et m’attirait à la fois - je suppose que le petit Poucet, ou Hansel devaient ressentir la même émotion, quand elle se refermait sur eux avec tous ses dangers et toutes ses merveilles. La forêt est un monde sans repères. La touffeur des arbres, l’obscurité qui y règnent peuvent vous perdre. L’on pourrait dire la même chose du désert, ou de la haute mer, lorsque chaque dune, chaque colline s’écarte pour montrer une autre colline, une autre vague parfaitement identiques. Je me souviens de la première fois que j’ai ressenti ce que peut être la littérature - Dans The Call of the Wild, de Jack London, précisément, l’un des personnages, perdu dans la neige, sent le froid l’envahir peu à peu alors que le cercle des loups se referme autour de lui. Il regarde sa main déjà engourdie, et s’efforce de bouger chaque doigt l’un après l’autre. Cette découverte pour l’enfant que j’étais avait quelque chose de magique. Cela s’appelait la conscience de soi.
Je dois à la forêt une de mes plus grandes émotions littéraires de mon âge adulte. Cela se passe il y a une trentaine d’années, dans une région d’Amérique centrale appelée El Tapón de Darien, le Bouchon, parce que c’est là que s’interrompait alors (et je crois savoir que depuis la situation n’a pas changé) la route Panaméricaine qui devait relier les deux Amériques, de l’Alaska à la pointe de la Terre de Feu. L’isthme de Panama, dans cette partie, est couvert d’une forêt de pluie extrêmement dense, dans laquelle il n’est possible de voyager qu’en remontant le cours des fleuves en pirogue. Cette forêt est habitée par une population amérindienne, divisée en deux groupes, les Emberas et les Waunanas, tous deux appartenant à la famille linguistique Ge-Pano-Karib. Etant venu là par hasard, je me suis trouvé fasciné par ce peuple au point d’y faire plusieurs séjours assez longs, pendant environ trois ans. Pendant tout ce temps, je n’ai rien fait d’autre que d’aller à l’aventure, de maison en maison - car ce peuple refusait alors de se grouper en villages - et d’apprendre à vivre selon un rythme entièrement différent de ce que j’avais connu jusque là. Comme toutes les vraies forêts, cette forêt était particulièrement hostile. Il fallait faire l’inventaire de tous les dangers, et aussi de tous les moyens de survie qu’elle comportait. Je dois dire que dans l’ensemble, les Emberas ont été très patients avec moi. Ma maladresse les faisait rire, et je crois que dans une certaine mesure, je leur ai rendu en distraction un peu de ce qu’ils m’ont appris en sagesse. Je n’écrivais pas beaucoup. La forêt n’est pas un milieu idéal pour cela. L’humidité détrempe le papier, la chaleur dessèche les crayons à bille. Rien de ce qui marche à l’électricité ne dure très longtemps. J’arrivais là avec la conviction que l’écriture était un privilège, et qu’il me resterait toujours pour résister à tous les problèmes de l’existence. Une protection, en quelque sorte, une espèce de vitre virtuelle que je pouvais remonter à ma guise pour m’abriter des intempéries.
Ayant assimilé le système de communisme primordial que pratiquent les Amérindiens, ainsi que leur profond dégoût pour l’autorité, et leur tendance à une anarchie naturelle, je pouvais imaginer que l’art, en tant qu’expression individuelle, ne pouvait avoir cours dans la forêt. D’ailleurs, rien chez ces gens qui pût ressembler à ce que l’on appelle l’art dans notre société de consommation. Au lieu de tableaux, les hommes et les femmes peignent leur corps, et répugnent de façon générale à construire rien de durable. Puis j’ai eu accès aux mythes. Lorsqu’on parle de mythes, dans notre monde de livres écrits, l’on semble parler de quelque chose de très lointain, soit dans le temps, soit dans l’espace. Je croyais moi aussi à cette distance. Et voilà que les mythes venaient à moi, régulièrement, presque chaque nuit. Près d’un feu de bois construit sur le foyer à trois pierres dans les maisons, dans le ballet des moustiques et des papillons de nuit, la voix des conteurs et des conteuses mettait en mouvement ces histoires, ces légendes, ces récits, comme s’ils parlaient de la réalité quotidienne. Le conteur chantait d’une voix aiguë, en frappant sa poitrine, son visage mimait les expressions, les passions, les inquiétudes des personnages. Cela aurait pu être du roman, et non du mythe. Mais une nuit est arrivée une jeune femme. Son nom était Elvira. Dans toute la forêt des Emberas, Elvira était connue pour son art de conter. C’était une aventurière, qui vivait sans homme, sans enfants - on racontait qu’elle était un peu ivrognesse, un peu prostituée, mais je n’en crois rien - et qui allait de maison en maison pour chanter, moyennant un repas, une bouteille d’alcool, parfois un peu d’argent. Bien que je n’aie eu accès à ses contes que par le biais de la traduction - la langue embera comprend une version littéraire beaucoup plus complexe que la langue de chaque jour - j’ai tout de suite compris qu’elle était une grande artiste, dans le meilleur sens qu’on puisse donner à ce mot. Le timbre de sa voix, le rythme de ses mains frappant ses lourds colliers de pièces d’argent sur sa poitrine, et par-dessus tout cet air de possession qui illuminait son visage et son regard, cette sorte d’emportement mesuré et cadencé, avaient un pouvoir sur tous ceux qui étaient présents. A la trame simple des mythes - l’invention du tabac, le couple des jumeaux originels, histoires de dieux et d’humains venues du fond des temps, elle ajoutait sa propre histoire, celle de sa vie errante, ses amours, les trahisons et les souffrances, le bonheur intense de l’amour charnel, l’acide de la jalousie, la peur de vieillir et de mourir. Elle etait la poésie en action, le théâtre antique, en même temps que le roman le plus contemporain. Elle était tout cela avec feu, avec violence, elle inventait, dans la noirceur de la forêt, parmi le bruit environnant des insectes et des crapauds, le tourbillon des chauves-souris, cette sensation qui n’a pas d’autre nom que la beauté. Comme si elle portait dans son chant la puissance véridique de la nature, et c’était là sans doute le plus grand paradoxe, que ce lieu isolé, cette forêt, la plus éloignée de la sophistication de la littérature, était l’endroit où l’art s’exprimait avec le plus de force et d’authenticité.
Ensuite j’ai quitté ce pays, je n’ai plus jamais revu Elvira, ni aucun des conteurs de la forêt du Darien. Mais il m’est resté beaucoup plus que de la nostalgie, la certitude que la littérature pouvait exister, malgré toute l’usure des conventions et des compromis, malgré l’incapacité dans laquelle les écrivains étaient de changer le monde. Quelque chose de grand et de fort, qui les surpasse, parfois les anime et les transfigure, et leur rend l’harmonie avec la nature. Quelque chose de neuf et de très ancien à la fois, impalpable comme le vent, immatériel comme les nuages, infini comme la mer. Ce quelque chose qui vibre dans la poésie de Jallal Eddine Roumi, par exemple, ou dans l’architecture visionnaire d’Emanuel Swedenborg. Le frisson que l’on éprouve à lire les plus beaux textes de l’humanité, tel le discours que le chef Stealth des Indiens Lumni adressait à la fin du dix-neuvième siècle au Président des Etats-Unis, afin de lui faire don de la terre : « Peut-être sommes nous frères… »
Quelque chose de simple, de vrai, qui n’existe que dans le langage. Une allure, une ruse parfois, une danse grinçante, ou bien de grandes plages de silence. La langue de la moquerie, les interjections, les malédictions, et tout de suite après, la langue du paradis.

C’est à elle, Elvira, que j’adresse cet éloge - à elle que je dédie ce Prix que l’Académie de Suède me remet. À elle, et à tous ces écrivains avec qui - ou parfois contre qui j’ai vécu. Aux Africains, Wole Soyinka, Chinua Achebe, Ahmadou Kourouma, Mongo Beti, à Cry the Beloved Country d’Alan Paton, à Chaka de Tomas Mofolo.. Au très grand Mauricien Malcolm de Chazal, auteur, entre autres de Judas. Au romancier mauricien hindi Abhimanyu Unnuth, pour Lal passina (Sueur de sang), la romancière urdu Hyder Qurratulain pour l’épopée de Ag ka Darya ). Au Réunionnais Danyèl Waro, le chanteur de, l’insoumis, à la poétesse kanak Dewé Gorodé qui a défié le pouvoir colonial jusqu’en prison, à Abdourahman Waberi le révolté. À Juan Rulfo, à Pedro Paramo et aux nouvelles du El llano en llamas, aux photos simples et tragiques qu’il a faites dans la campagne mexicaine. À John Reed pour Insurgent Mexico, à Jean Meyer pour avoir porté la parole d’Aurelio Acevedo et des insurgés Cristeros du Mexique central. À Luis González, auteur de Pueblo en vilo. À John Nichols, qui a écrit sur l’âpre pays dans The Milagro Beanfield War, à Henry Roth, mon voisin de la rue New York à Albuquerque (Nouveau Mexique) pour Call it Sleep. À J.P. Sartre, pour les larmes contenues dans sa pièce Morts sans sépulture. À Wilfrid Owen, au poète mort sur les bords de la Marne en 1914. À J.D. Salinger, parce qu’il a réussi à nous faire entrer dans la peau d’un jeune garçon de quatorze ans nommé Holden Caufield. Aux écrivains des premières nations de l’Amérique, le Sioux Sherman Alexie, le Navajo Scott Momaday, pour The Names. A Rita Mestokosho, poétesse innue de Mingan (Province de Québec) qui fait parler les arbres et les animaux. À José Maria Arguedas, à Octavio Paz, à Miguel Angel Asturias. Aux poètes des oasis de Oualata, de Chinguetti. Aux grands imaginatifs que furent Alphonse Allais et Raymond Queneau. À Georges Perec pour Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cou ? Aux Antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, au Haitien René Depestre, à Schwartz-Bart pour Le Dernier des justes. Au poète mexicain Homero Aridjis qui nous glisse dans la vie d’une tortue lyre, et qui parle des fleuves orangés des papillons monarques coulant dans les rues de son village, à Contepec. À Vénus Koury Ghata qui parle du Liban comme d’un amant tragique et invincible. À Khalil Jibran. À Rimbaud. À Emile Nelligan. À Réjean Ducharme, pour la vie.
À l’enfant inconnu que j’ai rencontré un jour, au bord du fleuve Tuira, dans la forêt du Darién. Dans la nuit, assis sur le plancher d’une boutique, éclairé par la flamme d’une lampe à kérosène, il lit un livre et écrit, penché en avant, sans prêter attention à ce qui l’entoure, sans se soucier de l’inconfort, du bruit, de la promiscuité, de la vie âpre et violente qui se déroule à côté de lui. Cet enfant assis en tailleur sur le plancher de cette boutique, au coeur de la forêt, en train de lire tout seul à la flamme de la lampe, n’est pas là par hasard. Il ressemble comme un frère à cet autre enfant dont je parle au commencement de ces pages, qui s’essaie à écrire avec un crayon de charpentier au verso des carnets de rationnement, dans les sombres années de l’après-guerre. Il nous rappelle les deux grandes urgences de l’histoire humaine, auxquelles nous sommes hélas loin d’avoir répondu. L’éradication de la faim, et l’alphabétisation.
Dans tout son pessimisme, la phrase de Stig Dagerman sur le paradoxe fondamental de l’écrivain, insatisfait de ne pouvoir s’adresser à ceux qui ont faim - de nourriture et de savoir - touche à la plus grande vérité. L’alphabétisation et la lutte contre la famine sont liées, étroitement interdépendantes. L’une ne saurait réussir sans l’autre. Toutes deux demandent - exigent aujourd’hui notre action. Que dans ce troisième millénaire qui vient de commencer, sur notre terre commune, aucun enfant, quel que soit son sexe, sa langue ou sa religion, ne soit abandonné à la faim ou à l’ignorance, laissé à l’écart du festin. Cet enfant porte en lui l’avenir de notre race humaine. À lui la royauté, comme l’a écrit il y a très longtemps le Grec Héraclite.
Jean Marie Le Clézio, Bretagne, 4 novembre 2008

 

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15 novembre 2008                    Nicolas Hulot, G20 : Solidarité ou Chaos ?
          L’Humanité a rendez-vous avec elle même ! Marianne n°604.

Sans forcer le trait nous rentrons collectivement dans une phase décisive, un carrefour sublime où se joue l’avenir. Nous voici au Cap Horn de la civilisation : sombrer ou découvrir de nouveaux horizons chargés de promesses merveilleuses.
Crises financière, économique, énergétique, alimentaire, climatique, écologique : chacun aura compris qu’elles se croisent, se combinent, s’alimentent et dévoilent au bout du compte une crise systémique. Ce confluent de difficultés sans équivalent d’échelle met l’humanité au pied du mur, et appelle une réponse systémique. La voie est étroite et le temps presse. Choisir ou subir. Envisager une seconde de laisser le temps nous dicter la mutation, c’est rentrer dans une navigation par temps de brouillard avec un bandeau sur les yeux. Le dénouement sera sans appel, et forcément tragique. Nous devons profiter de l’opportunité paradoxale et inédite que nous offre cette communauté de destin pour rebattre ensemble les cartes, et revoir l’ambition du projet humain. C’est l’ultime occasion de redonner du sens au progrès.
Vers plus d’équité et de partage.
Seule fait encore défaut une volonté partagée et coordonnée. L’argent est là visiblement, puisque mobilisable du jour au lendemain par milliards d’euros pour sauver le système économique, ou être dépensé, entre autres, d’année après année à fonds perdus sur des fronts discutables sans réelle utilité sociale, ou encore dans des budgets militaires monstrueux (près de 3 milliards de dollars par jour au niveau mondial). Il est là, mais mal orienté, mal partagé et trop concentré (94% du revenu mondial revient à moins de 40% de la population, 400 familles ont un revenu équivalent à celui de 3 milliards d’habitants, et les 3 premières fortunes du monde totalisent des avoirs supérieurs aux PIB des 58 pays les plus pauvres).
Le G20 de Washington et les autres sommets qui vont nécessairement s’enchaîner jusqu’à Copenhague fin 2009, sont peut-être l’ultime occasion d’envisager ensemble un autre monde. Un monde où l’on ne se résigne plus à ce qu’un milliard de personnes vivent avec moins de un dollar par jour, et la moitié de l’humanité avec moins de 2 dollars. Un monde où l’on ne s’accommode plus de deux millions de personnes qui meurent chaque année de maladies, pour lesquelles ils existent des traitements et des médicaments ailleurs. Un monde qui ferme les yeux sur un apartheid planétaire, qui ne dit pas son nom et qui cautionne et valide un sous-développement durable. Une situation intenable sur une planète connectée où tout se voit, où tout se sait, et qui ajoute comme le fait remarquer justement le philosophe Patrick Viveret, « à l’injustice un élément explosif : l’humiliation ».
Obligation nous est faite de tisser la trame d’un monde nouveau, où une fois pour toutes l’on replace l’économie et la finance au service de l’homme. Aux participants du G20 de jeter les bases d’un modèle de développement compatible avec la réalité physique et humaine de notre planète, pour enfin sortir du cercle vicieux de la pauvreté et de la destruction de nos ressources naturelles. Le sort d’un milliard d’affamés qu’aucun porte-voix ne représentera, se joue à Washington. L’avenir de la planète s’y détermine également.
Si l’effort, les objectifs et les moyens ne sont pas partagés, il n’y aura d’issue favorable pour personne. Les conséquences économiques, démocratiques et sociales de l’effondrement du capital naturel et de la rupture des grands équilibres écologiques, seront sans commune mesure avec l’épisode d’aujourd’hui. Il est malheureusement nécessaire de rappeler que notre économie, dont la plupart des indicateurs gomment l’avenir, s’est historiquement constituée sur l’appropriation des ressources naturelles. Nous puisons dans un stock fini et nous effaçons progressivement le disque dur de la nature, ni plus ni moins notre patrimoine vital. De l’illusion de l’abondance, nous basculons dans la réalité de la rareté avec les contraintes que cela impose. Ne nous croyons pas civilisés en profondeur ! Quand les pénuries s’additionnent et que la nature se rebelle, le vernis des bonnes manières vole instantanément en éclats, et le capital de valeurs qui fait la société laisse place à la loi du plus fort et du chacun pour soi. L’hypothèse de chercheuse d’un retour à l’ensauvagement est toujours probable. Pourtant, le génie humain ne fait pas défaut. La technologie et la connaissance sont d’ores et déjà suffisantes, même si la créativité et l’inventivité, comme les ressources humaines, doivent êtres mobilisés et orientés pour aider à sortir de l’impasse.
Changer de logiciel
Le plus petit dénominateur commun à toutes ces crises actuelles reste notre incapacité chronique à nous fixer des limites, ce bon sens perdu de la mesure. Dans un monde qui ne s’étend pas au rythme de nos sollicitations, chacun peut comprendre que l’illusion de l’abondance pour tous est une imposture. Alors que l’essentiel n’est pas résolu pour la plupart des terriens, le superflu est sans limites pour quelques-uns. Le tout dans un modèle qui donne de la valeur à ce qui n’est pas nécessaire, et très peu à ce qui est essentiel. Nous sommes condamnés à partager dans l’espace et dans le temps, et pour ce faire, à économiser au sens noble du terme. Ce à quoi, au passage, la « science » qu’est supposée être l’économie devrait nous inciter et aurait dû nous guider. Allons-nous réparer un modèle qui est la cause de tous les désordres et non la solution, ou tenter de raisonner avec une nouvelle manière de penser en posant un nouveau regard ? Nous sommes tellement conditionnés par un unique modèle de développement, que chacune de nos réactions à un problème donné est elle-même conditionnée par des critères erronés. L’interruption d’un cours auquel à peu près tout le monde adhère irrésistiblement sans jamais le remettre en cause. Une nouvelle façon de penser est impérative.
Peut-on mettre fin à une société basée sur la compétition, la prédation et l’accumulation ? Peut-on glisser du libre-échange au juste échange ? En gardant à l’esprit que le progrès technique peut être parfois un jeu à somme nulle quand on confond progrès et performance : ce que nous gagnons d’un côté nous le perdons de l’autre. Tout comme le marché, ce que l’un gagne ici, l’autre le perd souvent là-bas. Peut-on passer du maximum à l’optimum et nous affranchir du culte de la croissance quantitative ? Ce fameux idéal qui crée chaque jour de nouveaux besoins n’est qu’un traquenard. Cette croissance qui n’a d’autre objectif qu’elle-même et qui comme le rappelle Jean-Marie Pelt est devenue « une excroissance » et nous entraîne dans un cycle maudit. La quotidienneté et l’urgence régies par la satisfaction de nos désirs matériels sont devenus nos modes de fonctionnement essentiel.
Se donner le choix
Pour faire face à cette matrice de complexités qui nous écrase -dans un monde jugulé par la dictature du court terme- il me semble qu’il y a deux priorités absolues, nécessaires pour faire jaillir ce fameux changement de paradigme que chacun semble dorénavant appelé de ses voeux.
La première, à l’échelle individuelle et collective, revient à trier dans les possibles. Le progrès se construit avec des acquiescements et des renoncements. C’est un renoncement consenti, « La révolution faite à l’amiable », selon Victor Hugo. Renouer avec le corollaire absolu de la liberté, choisir. Hiérarchiser nos objectifs et limiter volontairement nos besoins. On ne peut pas se disperser sur tous les fronts, vouloir tout, tout de suite, et toujours plus. Intelligence vient de inter et legere : choisir entre. Faisons enfin la démonstration de notre intelligence et non de notre puissance. L’intelligence est l’aptitude au choix juste. La civilisation ne consiste pas à multiplier les besoins mais à les limiter volontairement. S’aliéner ou de libérer, la faculté à nous poser des limites est la condition absolue de notre liberté, et la clé commune pour résoudre toutes nos difficultés, le gage de notre futur.
Les nouvelles régulations
La deuxième priorité consiste à économiser, réguler, réduire, réutiliser, recycler pour partager aujourd’hui et surtout demain. D’un point de vue rationnel, il faut sortir d’un système monétaire et financier entièrement fondé sur la croissance exponentielle de l’endettement des agents économiques publics et privés. Celui-ci exige en effet une croissance économique perpétuelle, et consume les éléments physiques et biologiques qui préconditionnent son existence. Il faut donc mettre en place, au cœur de la banque et de la finance, de nouvelles règles qui limitent le crédit, l’effet de levier, l’innovation financière débridée (comme la titrisation), ainsi que la croissance de la valeur des actifs spéculatifs au détriment des activités réelles. Il faut ainsi redonner du pouvoir financier aux Etats, sous contrôle démocratique, en réduisant celui qui a été donné à la sphère financière.
Simultanément, il faut adopter sans concession un objectif de réduction de consommation des ressources naturelles compatible avec les contraintes physiques. Aujourd’hui, on ne consomme pas, on consume. Tout doit tendre pour trouver le point d’équilibre entre ce que la nature peut nous donner et ce que nous pouvons lui demander. D’ores et déjà notre exigence dépasse de 25% ses facultés de régénération. Il en est de l’écologie, comme de l’économie : vivre au-dessus de ses moyens n’a jamais de fin heureuse.
Les changements climatiques et la déplétion du gaz, du pétrole et du charbon, nous condamnent à un renoncement rapide aux combustibles fossiles. Cet objectif doit constituer la pierre angulaire de la politique et de l’investissement à dater d’aujourd’hui. Plus tôt on préparera l’inévitable transition énergétique et mutation écologique, plus elles seront socialement acceptables et économiquement supportables. Il faut un plan Marshall qui oriente massivement les efforts des uns et des autres vers l’économie de demain. Un plan sobre en ressources, tout autant qu’équitable, qui fonde la relance économique et sociale, non sur le dopage de la consommation, mais sur le soutien massif et prioritaire pour la transition vers les sociétés post-carbone et qui préservent et réhabilitent nos ressources naturelles et nos écosystèmes. Cela passe par un retour impératif à la régulation publique. Il faut refonder les régulations sur les raretés objectives. Il y a des offres dont il faudra se priver, car indécentes et incompatibles avec la réalité énergétique ou écologique (des véhicules roulant au-dessus des vitesses autorisées ou les objets dont on programme l’obsolescence à la construction, entre mille exemples). Il y a des comportements et des pratiques absurdes que la prise en compte des coûts énergétiques réels en donnant un prix au carbone émis et des impacts environnementaux (ces fameuses externalités négatives des économistes) dans notre comptabilité, doit rendre obsolète (comme envoyer des langoustines d’Ecosse se faire décortiquer en Thaïlande et revenir pour être commercialisées). Il y a d’autres flux qu’il faudra réguler (le prélèvement de l’eau, l’exploitation des ressources halieutiques, entre autres).

La norme et la réglementation devront plus que jamais être les instruments de la cohérence, de la compatibilité et de la durabilité. Enfin, il sera nécessaire de basculer, en partie ou en totalité, la fiscalité essentiellement basée sur le travail ou le capital manufacturier, vers la régulation du capital financier, de l’économie rentière, mais aussi et surtout de l’exploitation du capital naturel, de l’énergie, de la pollution et des impacts environnementaux. Réduire les prélèvements du travail, c’est libérer l’emploi et limiter le dumping social. Réguler au niveau mondial la consommation de la nature, c’est redistribuer les ressources, de fait, vers les pays en voie de développement tout en permettant un rééquilibrage politique.
Il faudra également relocaliser une partie de nos économies vers des marchés régionaux, pour rationaliser les flux énergétiques et de transports de matières. La cohérence pour garantir notre avenir est à ce prix, mais il n’existe aucune stratégie pour résoudre ces impératifs sans un changement radical de nos modes de vie. Non seulement un autre monde est possible, mais il est souhaitable, incontournable, voire désirable. Il faut retrouver le goût de l’avenir et ne pas nous soustraire à l’espérance.
Dans un délai assez court, nos intérêts sont les mêmes, le Nord a tout à gagner à ce que le Sud gagne. Profitons-en pour créer une coalition pour mutualiser et échanger nos vertus et non plus nos vices.
Il est temps de réconcilier nos actions et nos intentions. Si tant est que nous précisions ces dernières : l’épanouissement durable et équitable de la condition humaine. Devenir humain ne devrait pas être une tâche si accablante !


Par l.peltier dans (Préfaces) le 13 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

L’ANTIQUITE

CLAUDE MOSSÉ, professeur à l’université de Paris VIII

 

Présenter une histoire du monde est a priori un pari hasardeux, tant nous sommes accoutumés aux découpages géographiques et aux périodisations de notre histoire, celle du monde occidental, dans laquelle nous comptons l’Antiquité méditerranéenne. Mais c’est un pari qui méritait d’être tenu, car il est bon, aujourd’hui où les distances s’amenuisent, où l’on peut faire le tour du monde en un seul jour ou presque, que l’on prenne conscience de l’unité du monde qui est le nôtre, de cette Terre où l’homme est né il y a des millénaires, mais dont l’histoire ne commence vraiment qu’avec l’apparition de l’écriture.

C’est en Mésopotamie, dans cette région comprise entre le Tigre et l’Euphrate, que l’on commence, au IV° millénaire av. J.-C., à utiliser des signes, le plus souvent pour tenir à jour des comptes ou relater les hauts faits de tel ou tel souverain. Dans le même temps, ou presque, l’écriture fait aussi son apparition en Egypte, au moment où se constitue l’unité du pays sous les. pharaons des premières dynasties (l’Ancien Empire). Ailleurs, des monuments mystérieux, les mégalithes, témoignent de sociétés déjà organisées et de rites religieux dont l’essentiel nous échappe. Vers la fin du III° millénaire, c’est le bassin méditerranéen oriental qui devient le centre de brillantes civilisations. Alors qu’en Mésopotamie les pouvoirs rivaux se déchirent, le monde égéen voit naître les premiers palais crétois et cette civilisation minoenne raffinée qui imprégnera la civilisation grecque, Au début du III° millénaire, c’est Babylone qui domine en Mésopotamie, avec Hammourabi, dont les premiers codes de lois attestent les progrès de l’organisation sociale. Dans le même temps, la Chine émerge de l’obscurité, cependant que l’Egypte, après les crises du Moyen Empire, connaît un regain de puissance avec les pharaons du Nouvel Empire. En Grèce se développe alors la civilisation dite «mycénienne », du nom de la plus puissante des cités du Péloponnèse. Ces cités, Mycènes, Tirynthe, Pylos dans le Péloponnèse, Orchomène et Athènes en Grèce centrale, sont organisées autour de palais imposants, centres du pouvoir, de la vie religieuse, économique et culturelle. Des Mycéniens réussissent vers 1450 av. J.-C. à s’emparer de la Crète, dont ils adoptent l’écriture pour transcrire leur propre langue. Leurs navires fréquentent les côtes de l’Asie Mineure, celles de Sicile et d’Italie méridionale. Mais, sans qu’on en connaisse encore aujourd’hui les raisons, la plupart des palais mycéniens disparaissent brusquement à la fin du XIIIe siècle av. J.-C. Entre 1400 et 1200, l’Égypte traverse une grave crise religieuse sous le règne d’Akhenaton, le pharaon adorateur du Soleil. C’est aussi à ce moment qu’un petit peuple nomade, venu du centre de l’Asie, se retrouve asservi en Egypte ; il se libérera sous la conduite de Moïse, qui saura s’attirer les faveurs du pharaon. Belle histoire, qui fonde «l’élection» du peuple juif et donnera naissance, quelques siècles plus tard, à la première religion monothéiste.

Tandis que la Grèce traverse ce que les archéologues appellent les «siècles obscurs» (XII°-IX° siècle), à l’autre extrémité du monde, la Chine commence à s’organiser politiquement autour de la cité de Xi’an. Sur le continent que l’on nommera plus tard l’Amérique apparaissent les premières sociétés constituées. À l’est de la Méditerranée, c’est le début du grand Empire assyrien : pendant plus d’un siècle, grâce à une force militaire qui recourt aux moyens les plus brutaux, celui-ci étend son autorité à l’ensemble de la Mésopotamie. Au même moment, le royaume établi en Palestine par les Hébreux connaît son apogée sous le règne de Salomon.

Mais, au début du VIII° siècle, c’est surtout la renaissance de la Grèce qui mérite de retenir l’attention. En deux siècles et demi, les Grecs s’installent sur les rives septentrionales de la Méditerranée (Grande-Grèce, Gaule) et fondent des cités, organisations politiques d’abord apparues en Grèce puis sur les côtes d’Asie Mineure à la fin du IX° siècle. La cité grecque est caractérisée par le partage de l’autorité entre les membres de la communauté civique. Ceux-ci se réunissent à intervalles plus ou moins réguliers pour y débattre des décisions qui engagent la vie de tous. A l’origine, seuls ont la parole ceux qui se disent eux-mêmes « les meilleurs » (aristoi). Mais leurs rangs ne tarderont pas à s’élargir, à la faveur des transformations sociales et des nécessités militaires. Les Grecs ont ainsi inventé la politique (de polis, « cité »), fondée sur le libre débat et la prise de décision commune.

Entre le VIII° et le VI° siècle, l’Orient traverse une série de bouleversements: l’Empire assyrien décline et Babylone redevient le centre d’un État puissant, la Babylonie, qui atteint son apogée sous le règne de Nabuchodonosor. L’Egypte, après une période de troubles, connaît au début du VI° siècle une renaissance provisoire sous la dynastie saïte. Mais c’est du plateau de l’Iran que provient l’ébranlement le plus important: à partir de son avènement, en 558 av. J.-C., Cyrus s’empare en quelques décennies de la Babylonie, du puissant royaume lydien de Crésus et de la côte syro-palestinienne. Après sa mort, son fils Cambyse conquiert l’Égypte. À cette même époque, dans la seconde moitié du VI° siècle, Confucius et le Bouddha dispensent leur enseignement en Extrême-Orient, tandis que dans les cités grecques d’Asie Mineure naissent la science et la philosophie avec les Milésiens Thalès, Anaximandre et Anaximène. À la fin du VIe siècle, la petite cité de Rome, en Italie, se libère de ses rois et crée la République (509 av. J.-C.); au Moyen-Orient, la menace perse se manifeste de façon de plus en plus pressante. Mais les Perses se heurtent à la résistance des Grecs. Les victoires de Marathon et de Salamine fondent les prétentions de l’Athènes démocratique - principal artisan de la victoire - à dominer le monde égéen. Ce sont aussi ces prétentions qui, après l’âge d’or que constitue le «règne» de Périclès, entraînent le monde grec dans la guerre du Péloponnèse, guerre qui marque le début d’une crise et l’affaiblissement des cités grecques face à la puissance macédonienne.

Avec les conquêtes d’Alexandre de Macédoine (356-323) s’ouvre la période hellénistique. De vastes États monarchiques se constituent sur les ruines de l’Empire perse, centres d’une brillante civilisation à dominante grecque, mais où se fait sentir l’influence de l’Orient. En Occident, Rome entreprend la conquête de l’Italie, puis transforme bientôt la Méditerranée occidentale en une mer romaine, avant de se lancer à la conquête de l’Orient dè la fin du ne siècle av. J.-C. Dans le même temps apparaît le premier Empire chinois, tandis que l’Inde des Maurya réalise une synthèse entre l’héritage bouddhique et l’apport des Grecs venus avec les armées d’Alexandre. Alors que 1a Chine connaît son apogée sous la dynastie de Han, Rome, déchirée par les guerres civiles voit la République tomber entre les mains de généraux ambitieux. La conquête de la Gaule par César et celle de l’Egypte par Octave Auguste scellent les destinées du monde méditerranéen. A la fin du I° millénaire avant notre ère, Auguste fait régner la paix romaine sur tout le territoire de l’Empire. Pourtant, cette paix ne fait que dissimuler les mouvements qui couvent sous l’apparente unité. Dans la Palestine soumise à Rome, ces révoltes, influencées par des prophètes inspirés, prennent un caractère religieux. L’un d’entre eux, Jésus de Nazareth condamné au supplice de la croix par le procurateur romain Pilate, deviendra, grâce à la diffusion de son enseignement par ses disciples, le fondateur d’une foi nouvelle qui bientôt gagnera des fidèles dans tout le monde romain. Mais tandis que se répand le christianisme et que sont écrasées les dernières révoltes juives : l’Empire, qui n’a jamais trouvé un réel équilibre après la mort d’Auguste, traverse des périodes de désordres culminant sous le règne de Néron et de ses successeurs immédiats.

Au II° siècle de notre ère, l’Empire romain connaît une période de paix relative sous le règne des Antonins. C’est aussi l’âge d’or en Inde, alors que dans le lointain Mexique se succèdent de brillants empires. Au III° siècle, la pression des peuples «barbares» commence à se faire sentir aux frontières de l’Empire romain, et le pouvoir devient le jeu de rivalités entre chefs militaires. La crise sociale, le dépeuplement des campagnes, l’infiltration lente des «barbares» dans l’armée romaine ne font qu’aggraver la situation. Au moment où le christianisme, jusque-là persécuté, devient, après la «conversion» de Constantin, la religion officielle, c’est tout le système qui se désagrège Lorsque les peuples germaniques auront déferlé sur les provinces occidentales de l’Empire, l’Eglise seule maintiendra pendant quelques siècles la tradition gréco-romaine en Orient, où l’Empire romain subsiste avec Constantinople redevenue Byzance - pour capitale.

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MOYEN AGE

Georges DUBY, de l’Institut

Depuis la fin XVI° siècle, les Européens se sont peu à peu accoutumés à nommer Moyen Âge la très longue période de leur histoire comprise entre le début du V° et la fin du XV° siècle. Pourquoi ? « Moyen », dans cette expression, veut dire « médian », « intermédiaire ». Ce mot signifie aussi « médiocre », « négligeable ». Pour les hommes d’étude qui, les premiers, parlèrent de Moyen Âge, la haute culture, la culture classique, avait fait naufrage avec l’effondrement de l’Empire romain, et c’est la Renaissance, au XVI° siècle, qui l’avait revivifiée. Dans l’entre-deux, la barbarie, pensaient-ils, avait régné pendant onze siècles, qui, pour cette raison, ne méritaient à leurs yeux aucune attention. Aussi cette partie de l’histoire européenne fut-elle négligée, et elle l’est encore: les œuvres de penseurs aussi considérables qu’un Abélard ou un Thomas d’Aquin n’occupent pratiquement aucune place dans nos histoires de la philosophie. Le Moyen Age demeure dans notre esprit l’époque oubliée, mystérieuse, et c’est peut-être bien la raison principale de l’engouement dont il est aujourd’hui l’objet.

Forgée en fonction de l’évolution de notre culture, la notion de Moyen Âge ne s’applique évidemment qu’à l’Europe. Il n’y a pas de Moyen Âge indien, persan, soudanais, il n’y a pas non plus de Moyen Âge chinois ou encore japonais ou, s’il y en a un, il n’a pas lieu au même moment que le nôtre. L’un des mérites essentiels de l’Histoire du monde est de mettre en évidence ces disparités et ces discordances, de montrer la nécessité, spécialement pour la période que nous continuons d’appeler Moyen Âge, de reconsidérer la place de la civilisation européenne par rapport aux autres civilisations du monde. Car, durant très longtemps, l’Europe occidentale fut l’une des régions les plus démunies de la planète. Elle fut certes emportée, au XI°, au XII°, au XIII° siècle, par un puissant élan de croissance qui lui permit de rattraper son retard. Pourtant, à la fin de cette phase de bouleversants progrès, Marco Polo était émerveillé par les raffinements qu’il découvrait alors en Chine.

À l’échelle du monde, l’histoire, tout au long de ces onze siècles, reste dominée par l’opposition et le conflit permanents entre nomades et sédentaires, entre les peuples errant dans la steppe ou la forêt et ceux qui sont enracinés dans une campagne. Pour les premiers, aguerris par le danger constant et par la difficile recherche de la subsistance, les seconds sont des proies faciles. Les nomades convoitent les richesses produites par le travail agricole et qui s’accumulent dans les cités. De temps en temps, on les voit se jeter sur les villes, piller, parfois s’établir durablement en conquérants, dominer alors, exploiter des populations dont il arrive que la part la plus misérable accueille favorablement les envahisseurs, car ceux-ci sont porteurs d’une religion plus simple, sans clergé, moins exigeante et donc séduisante. De la forêt sont ainsi sorties les tribus « barbares » qui s’infiltrèrent dans les provinces occidentales de l’Empire romain et les soumirent au V° siècle au pouvoir de leurs rois; puis, aux VIII°-IX° siècle, les Scandinaves, qui fondèrent un peu plus tard, en Angleterre, en Normandie, en Russie, en Italie du Sud, des États vigoureux et agressifs; au XV° siècle, enfin, les Incas, qui subjuguèrent les peuplades des hauts plateaux andins. Des déserts et des steppes, on vit surgir successivement les Arabes au VII° siècle, les Hongrois au X°, les Turcs Seldjoukides au XI°, les Aztèques au XII°, les Mongols de Gengis Khan au XIII°. Certaines de ces migrations violentes et ravageuses aboutirent à la création d’empires démesurés. Mais toutes finirent par buter contre les môles que formaient les pays de forte paysannerie. Ainsi furent épargnées la Chine du Sud et l’Inde du Sud. Ce fut la chance de l’Europe occidentale de l’être aussi, à partir de l’an mille. Elle est la seule région du monde qui pendant tout le dernier millénaire n’ait jamais subi le joug d’envahisseurs étrangers. Ce privilège insigne explique le développement continu qui lui permit d’étendre son pouvoir. .Elle doit cette expansion principalement à un prodigieux essor de l’agriculture, assez puisant dès le XIII° siècle pour arrêter sur les lisières orientales de la Pologne et de la Hongrie le flot es Mongols.

À l’étonnante aventure de Gengis Khan, fondateur d’empire, succéda au XIV° siècle celle de Tamerlan. Une centaine d’années auparavant, les Turcs, venus des steppes de l’Asie centrale, étaient apparus en Asie Mineure. Il y avait alors quelques générations que, par l’effet de leur réussite agricole, et grâce aux ferments de hardiesse vagabonde que les pirates vikings y avaient introduits, l’Europe était devenue à son tour conquérante. Les agents de son expansion furent de jeunes guerriers, des missionnaires ardents et des marchands qui, dans ce monde entièrement ruralisé, étaient les plus mobiles. Ce petit groupe, très marginal par rapport à ensemble de la population, grossit et se renforçât dans la poursuite du développement général. Le jeu de la fiscalité seigneuriale, les :donations pieuses, le courtage, le prêt à usure transféraient entre les mains de ces aventuriers la plus grande part des profits de la croissance rurale. Ils bénéficiaient en outre d’un progrès continu qui affectait principalement les techniques du combat, de la marine, du commerce et de la communication écrite et orale. Ces hommes de guerre, ces prêtres, ces trafiquants s’élancèrent par prédilection vers les pays extérieurs les plus riches, la péninsule Ibérique islamisée, l’Italie méridionale et la Sicile, enfin l’Orient méditerranéen. Ils repoussèrent vers la Méditerranée les frontières de la chrétienté latine, et leurs entreprises contribuèrent de manière décisive à l’essor de la civilisation européenne. Ceux qui revinrent de ces expéditions lointaines rapportèrent avec eux de beaux objets, certes, mais surtout une masse de connaissances nouvelles, un immense trésor que les hommes d’Église découvrirent et traduisirent de l’arabe dans les bibliothèques de Tolède ou de Palerme, les œuvres des philosophes et des savants de la Grèce antique et celles de leurs successeurs sarrasins.

Le rêve des croisés de se fixer en Terre sainte s’effondra à la fin du XIII° siècle. Mais, à cette époque, le Levant constituait un vaste et fructueux marché pour les négociants italiens, dont certains commençaient de se risquer par les routes de la soie vers les provinces fortunées de l’Inde et de la Chine.

Les Ottomans étaient alors en marche. Ils s’avançaient irrésistiblement. Cette dernière vague d’invasion fut arrêtée, difficilement, dans les Balkans et les Carpates. La menace cependant devait subsister de longs siècles et, dès lors, l’énorme et pesante domination établie sur le monde grec et musulman ferma l’accès du Proche- et de l’Extrême-Orient aux Européens. Les plus aventureux d’entre eux durent se tourner vers l’Ouest et regardèrent vers l’Océan. Les perfectionnements de la cosmologie, de la cartographie, de l’architecture navale et des techniques de navigation permettaient de tenter l’aventure. Les Portugais se lancèrent les premiers au XV° siècle. En 1487, les caravelles portugaises doublèrent le cap de Bonne Espérance et pénétrèrent dans l’océan Indien. Quelques mois plus tard, persuadé que la Terre était ronde, Colomb allait cingler droit vers le couchant. Il tomba par hasard sur un nouveau monde, ouvrant ainsi la voie à une invasion conquérante, plus brutale et beaucoup plus destructrice que celle dont l’Europe avait failli être l’objet de la part des Mongols et des Turcs.

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                                            LES TEMPS MODERNES

Jean DELUMEAU, professeur au collège de France

 

C’est une évidence que beaucoup de problèmes qui se posent actuellement à la communauté humaine se sont noués plusieurs siècles auparavant, et notamment durant la période qu’en France nous appelons « moderne» (par opposition à la période contemporaine). Et c’est à bon escient que nous lui appliquons le qualificatif de « moderne». Non, bien sûr, par mépris pour la longue séquence antérieure. Heureusement, le Moyen Age n’est plus l’objet aujourd’hui d’aucune dépréciation. Il a produit dans les domaines de la spiritualité, de l’art et de la pensée des œuvres admirables, voire inimitables. D’autre part, le Moyen Âge s’est assez largement prolongé dans la période suivante, malgré le sentiment d’avoir créé une coupure que nourri­rent avec un peu trop d’ orgueil les créateurs du vocable « Renaissance», le premier d’entre eux étant Pétrarque. Il reste que la découverte de l’Amérique en 1492, la cassure religieuse créée par l’excommunication de Luther en 1521 et la publication en 1543 de l’ouvrage où Copernic exposait son système astronomique constituèrent des faits d’une importance immense dont nous continuons à vivre les conséquences. En un demi-siècle se trouvèrent ainsi réunies les conditions d’un énorme changement en profondeur - qualitatif et quantitatif - de l’histoire humaine, et pas seulement européenne.

Généralisons cette méthode rétroactive qui consiste à regarder derrière nous et nous apercevrons rapidement combien nous restons tri­butaires de situations créées il y a trois ou quatre cents ans, c’est-à-dire durant la période « moderne». Soit le cas de l’Irlande que nos journaux écrits ou télévisés évoquent si sou­vent: à quand remonte le problème irlandais? Aux XVI° et XVII° siècles, quand successivement Elisabeth I° en 1594 et 1603, puis Cromwell en 1649 matèrent les révoltes des Irlandais qui voulaient rester catholiques et ne pas être anglais. Les vaincus durent souvent abandonner leurs terres aux nouveaux arrivants. Quant à la situation tragiquement complexe de l’ex-You­goslavie, elle s’explique notamment par les progrès réalisés dans les Balkans aux XV° et XVI° siècles par la puissance ottomane: la Ser­bie indépendante détruite en 1459, la Bosnie en 1463, Belgrade (alors hongroise) occupée en 1521. Des populations turques s’installent désormais dans les régions auparavant exclusive­ment chrétiennes. A quoi s’ajoutent les effets toujours actuels du schisme qui sépara en 1054 l’Église romaine (celle des Croates) de l’Église byzantine (celle des Serbes).

On n’efface pas facilement l’histoire dans la mémoire collective de ceux qui héritent de ses injustices. La preuve la plus évidente en est sans doute le problème noir, legs d’une période (XVI°-XIX° siècle) qui arracha au continent africain entre 10 et 15 millions d’esclaves (voire davantage), pour les transporter brutalement outre-Atlantique. Qui pourra jamais établir le bilan - culturel et économique - de cette transplantation forcée dont les conséquences marquent toujours notre temps? Mais, Dieu  merci ! l’héritage du passé n’a pas que ces couleurs sombres. Et, en Europe notamment, ce legs est d’une richesse exceptionnelle. Nous ne pourrons aborder avec des chances de succès l’avenir - forcément mystérieux - qui s’ouvre devant nous sans nous appuyer sur ce que la foi, l’intelligence et le sens artistique de nos devanciers ont produit chez nous de meilleur. Il s’agit là d’un patrimoine dont il est impossible de faire le tour tellement il est vaste. On ne peut que suggérer quelques voies pour y pénétrer, libre ensuite à chacun d’aller avec prédilection dans tel ou tel coin de ce merveilleux jardin. Jamais auparavant dans le temps et dans l’espace on n’avait produit autant d’œuvres d’une indiscutable valeur artistique que dans l’Europe des XVI°-XVIII° siècles, qui vit se succéder la fin du gothique, la Renaissance, le baroque, le rococo et le néoclassicisme. Cette prodigieuse fécondité et cette accumulation de chefs-d’œuvre constituent un fait d’histoire dont nous prenons, heureusement, de plus en plus conscience. Ce n’est pas par hasard que, de nos jours, nous agrandissons et nous multiplions les musées, et que nous restaurons amoureusement les monuments du passé. Ils sont les témoins de notre histoire, notre capital pour affronter les tâches de l’avenir. Or, de Léonard de Vinci à Tiepolo, de Bramante à Soufflot, de Michel-Ange à Houdon, de Palestrina à Mozart, quel stupéfiant itinéraire artistique ! quelle variété de talents ! quelle richesse d’inspiration ! quelle maîtrise dans chacun des beaux-arts !

Mais la période «moderne», c’est aussi la foi chrétienne réaffirmée dans les deux versions catholique et protestante; la naissance de la science avec les travaux de Galilée, Descartes, Leibniz, Newton; les progrès décisifs de la technique (la lunette de Galilée est de 1609, la machine à vapeur de Watt, de 1769) ; l’émergence des notions sur lesquelles est fondée la démocratie moderne: la tolérance et les «droits de l’homme ». Longtemps le vocable «tolérance» avait été affecté d’une connotation péjorative : on tolère ce qu’on ne peut empêcher.

Avec Locke,. qui écrivit, en 1689, ses Lettres sur la tolérance le mot commença à prendre la signification positive que nous lui donnons aujourd’hui : le respect de l’opinion d’autrui lorsqu’il ne cherche pas à l’imposer par la force. Quant à la célèbre Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789, elle avait été précédée par un long mouvement des idées qui avait progressivement, en particulier au cours du XVIII° siècle, dégagé - et d’abord sur des bases chrétiennes - la valeur irréductible de chaque être humain.

Une des grandes qualités de la collection l’Histoire du monde est sa présentation en triptyque largement ouvert sur les continents autres que l’Europe: un parti méthodologique qui évite de rétrécir l’histoire du monde à celle de l’Occident. Car, longtemps encore après les deux premiers voyages autour du monde - celui de Magellan en 1519-1522 et celui de Drake en

1577-1581 -, l’Empire chinois continua sa carrière autonome et le remplacement, en 1644, des Ming par les Qing venus de Mandchourie fut indépendant de toute influence européenne. La même évidence vaut pour l’essor de l’Iran chiite dont l’apogée se situe sous Abbas 1er, qui accède au trône en 1587 et règne jusqu’en 1629. C’est l’âge d’or des miniatures persanes, des velours brodés, des marqueteries en bois et métaux précieux, des arabesques en céramique colorée. En 1598, Abbas fait d’Ispahan sa capitale dont la place Royale, la mosquée de l’Imam avec sa coupole de faïence bleue, les palais et les parcs continuent d’émerveiller les visiteurs. Abbas I° a été, pendant quelques années au moins, le contemporain d’Akbar, le «Grand Moghol», qui régna sur l’empire des Indes de 1556 à 1605, au moment où la France se déchirait dans les guerres de Religion et où l’Europe catholique s’efforçait de contenir difficilement. l’avance turque. Assurément, Akbar connaissait quelque chose de l’Occident. Tolérant sur le plan religieux, cherchant même à développer un culte syncrétique, il reçut amicalement des jésuites venus de Goa. Mais ses succès militaire - il étendit son empire du Bengale à l’Iran et de l’Afghanistan au Gujerat -, ses réformes administratives, sa politique souple d’association des élites hindoues au pouvoir musulman se développèrent en dehors des grands courants de la civilisation occidentale. C’est à l’influence persane qu’il ouvrit largement son empire et celle ci se manifesta aussi bien dans la littérature que dans la peinture et l’architecture.

La percée européenne en direction de l’Orient et de l’Extrême-Orient, qui néanmoins se manifestait de plus en plus depuis le début du XVI° siècle, suscita parfois des réactions de rejet dont la plus connue est celle du Japon. Le: shoguns d’Edo - les Tokugawa -, qui gouvernent à partir de 1600, interdisent le christianisme, expulsent les étrangers, décrètent un isolement qui durera jusqu’au XIX° siècle. Cet isolement s’accompagna cependant de prospérité économique et de floraison artistique.

Ainsi l’histoire s’est longtemps déroulée à l’échelle mondiale dans des compartiments séparés les uns des autres et selon des rythmes qui n’étaient pas synchrones . Toutefois - vérité évidente -, le monde se rétrécit de plus en plus Or ce mouvement de contraction de notre planète sur elle-même, peu sensible avant la Renaissance, s’est sans cesse accéléré depuis. La période dite «moderne », avec la réalisation pour la première fois d’une «économie monde », selon la formule de Fernand Braudel avec l’émigration européenne en Amérique du Sud et du Nord, avec la déportation de millions de Noirs outre-Atlantique, avec des transferts culturels de plus en plus intenses en latitude et en longitude, a créé les conditions de notre civilisation d’aujourd’hui. C’est pourquoi on est justifié à la séparer du Moyen Age. A partir du XVI° siècle, les aiguilles de l’horloge se sont mises à tourner plus vite sur un cadran dont le périmètre a été en se raccourcissant.

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                                                        Le XIX° siècle

Théodore ZELDIN, professeur à l’Université d’Oxford.

Traduit de l’anglais par M.-F. Dréano

 

On ne peut plus considérer le XIX° siècle comme une époque héroïque. Certes, chaque génération est tentée de changer d’avis sur le passé, comme le font certains enfants qui, ayant grandi, ont de leurs parents une image différente de celle, idéalisée, de leur jeunesse, tandis que d’autres refusent cette lucidité et préfèrent vivre avec des souvenirs d’emprunt. Quoi qu’il en soit, il est aujourd’hui impossible de continuer à croire en l’idée que le XIX° siècle se faisait de lui-même.

Tout d’abord, ce siècle croyait avoir raison. Il était convaincu de s’améliorer constamment, et cela l’encourageait à penser que, lorsqu’il faisait quelque chose de grandiose et de spectaculaire, c’était forcément un progrès. En réalité, il s’égarait souvent. Il a certes accompli plus de progrès dans les domaines de la technologie et de la science qu’aucun autre siècle précédent, mais, en 1820 déjà, le langage même de la science commençait à devenir incompréhensible pour la plupart des gens. La spécialisation tendait à créer, dans le monde de la connaissance, une ségrégation aussi dangereuse que la ségrégation sociale, source de tant de luttes.

Au début du XIXe siècle vécut un homme qui fut probablement le dernier à avoir une vue générale de toutes les civilisations et toutes les sciences. Les sympathies d’Alexander von Humboldt (1769-1859) étaient aussi étendues que sa curiosité. Allemand, il choisit de vivre à Paris parce qu’il pouvait y mener les débats les plus intéressants avec les gens les plus divers.

«Il n’y a pas de races inférieures» disait-il, au moment où ses contemporains se persuadaient de la supériorité de la «race» blanche sur toutes les autres, et il se consacra à l’exploration de la Sibérie et de l’Amérique latine alors même que la plupart de ses contemporains succombaient à la nouvelle idéologie nationaliste qui les décourageait de s’intéresser à autrui.

On se fit à cette époque un devoir de penser que sa nation était meilleure que toutes les autres. Dorénavant, la première chose qu’apprirent les écoliers fut l’histoire de leur propre pays avant tout le reste, et cela continua ainsi. Le XIX° siècle est toujours vivant.

Le XIX° siècle rêvait de paix, mais croyait aux vertus de la guerre. Il admirait la force, la violence, la victoire. Certes quelques femmes eurent le courage de protester, mais elles étaient pénétrées des valeurs mêmes qui les opprimaient, et croyaient qu’en s’unissant, en formant une armée, elles auraient la force de vaincre l’oppresseur mâle. C’était oublier que la législation ne peut pas changer les mentalités. Inconsciemment, elles empruntaient leurs méthodes à la classe ouvrière, qui elle-même empruntaient les siennes aux riches et aux puissants. Nous comprenons aujourd’hui que la victoire produit presqu’invariablement des effets pervers, et qu’on ne peut obtenir par la force ce que la civilisation a de plus désirable.

Quant aux relations entre hommes et femmes, le XIX° siècle «romantique» offre un modèle chimérique; la plupart des gens de ce temps continuèrent à se marier comme il l’avaient toujours fait: pour assurer avant tout la transmission des patrimoines. La révolte romantique contre cet état de fait donna l’impression d’une libération, mais elle présentait de sérieux inconvénients; le mariage fondé sur l’amour-passion était bien, en effet, pour un individu qui ne suivait que ses élans les plus profonds, une révolte contre les parents et les traditions, mais c’était aussi en quelque sorte, une aliénation : les romantiques voulaient que le couple fusionnât, devînt une seule personne, au risque pour l’un et l’autre de perdre sa personnalité. D’autre part, l’amour romantique étant fondé sur l’idéalisation des femmes, les hommes ne se donnaient-ils pas le mal de découvrir la véritable femme derrière leur idole. Les frustrations, les échecs sentimentaux et l’incommunicabilité de notre siècle perpétuent ceux du XIXe siècle.

À une époque où, comme tant de fois auparavant, la famille était en crise - ce qui signifie qu’elle était en train de changer - le XIX° siècle définit un idéal familial, et condamna comme immoral tout non-conformisme.

Nous sommes injustes quand nous critiquons cette époque pour avoir refusé le changement, alors que nous sommes nous-mêmes si troublés par ceux de notre propre temps. En fait, les contemporains eurent le plus grand mal à comprendre le changement de statut des enfants, qui d’atout économique chargés d’augmenter le revenu familial, se transformaient en objets d’amour, dont les caprices font la joie et le cauchemar des parents.

Ce siècle était convaincu de connaître toutes les réponses, ou d’être sur le point de les découvrir, mais il vivait dans la peur. Découvrant l’anesthésie, il eut plus que jamais peur de la douleur, découvrant l’antisepsie, il vit partout de dangereux microbes, et l’hypocondrie fut la contrepartie des progrès médicaux. Épousant l’idée de bonheur personnel, il ne trouva souvent que la solitude. Siècle de l’éducation, il fut autant celui de l’opium. Grande époque de migrations, il donna à certains une vie nouvelle, mais en déçut beaucoup.

Le mépris et l’ignorance à l’égard des étrangers furent le contrepoids aux courageux voyages d’exploration et à la tolérance qui naissait à l’intérieur des frontières nationales. Si les Britanniques, par exemple, n’avaient pas utilisé les hindous contre les musulmans aux Indes, détruisant }ainsi le modus vivendi que les deux communautés avaient à peu près établi à leur satisfaction mutuelle, on aurait épargné à notre époque le million de vies perdues lorsque les luttes recommencèrent. Le colonialisme fait partie de notre héritage. De nos jours comme au XIX° siècle, nombreux sont ceux qui voient dans les conflits un stimulant nécessaire au progrès, et parmi eux, les tenants de la tradition républicaine en France. Persister dans de telles opinions équivaut à garder de l’univers une vision que récuse la science contemporaine. Il est en effet évident que ce n’est pas tant la force qui cause les changements les plus importants, que de subtiles combinaisons de molécules. À cette époque, les relations entre individus, entre nations restèrent tendues, celles qui s’établirent entre continents et civilisations étaient porteuses de terribles avertissements.

La bureaucratie qui se développa au XIXe siècle fut d’abord authentiquement libératrice, elle essaya d’abolir le népotisme et le favoritisme : l’impersonnalité devait apporter la justice et le fit dans une certaine mesure. Mais c’est surtout par des moyens financiers que l’Etat Providence tenta d’abolir la pauvreté et l’insécurité, mais ni l’argent ni l’administration ne pouvaient suffire à compenser tant de vies gâchées et frustrées. Nous voyons maintenant les limites de la compassion institutionnelle, qui n’a pas le temps de communiquer avec ceux qu’elle aide. Le XIX° siècle perdure dans notre vie quotidienne, quand nous nous rendons à l’usine ou au bureau chaque jour à la même heure. On imaginait alors que la régularité était la clé de la prospérité et il est vrai qu’elle rendit possible la production sans cesse accrue de biens identiques. La plupart des hommes qui résistaient à l’idée d’être transformés en machines durent céder et devinrent un nouveau type d’esclaves volontaires. Aujourd’hui, nous avons perdu tout intérêt pour les routines monotones qui nous ont été léguées, nous souhaitons avant tout avoir des métiers intéressants - et pas seulement bien payés - et rêvons d’inventer des professions qui feront passer l’épanouissement de l’être humain avant les impératifs de production. Le XIX° siècle nous a légué sa manie de classifier, de faire des distinctions entre les personnes comme entre les groupes. Aujourd’hui, il nous faut au contraire découvrir ce que les hommes ont en commun.

Beaucoup de gens courageux et extraordinaires vécurent en ce siècle. Son art, sa science, sa littérature témoignent d’une recherche constante de la beauté et de la vérité. Nous ne pouvons pas souhaiter que le XIX° siècle n’ait pas eu lieu : il y a énormément à apprendre de ses expériences, de ses déceptions comme de ses triomphes. Mais nous ne pouvons plus y penser comme à la Belle Époque à moins d’ignorer délibérément les grandes souffrances qu’il a causées. Chaque siècle commet des erreurs : c’est pourquoi l’histoire est intéressante, et son étude nécessaire. Mais, s’il est impossible de ne pas commettre d’erreurs, il est inexcusable de les répéter. Au travers des événements décrits dans ce volume de l’Histoire du monde, les lecteurs peuvent se découvrir eux-mêmes comprendre plus clairement ce qu’ils acceptent et ce qu’ils rejettent.

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                                                        Le XX° siècle.

 

Jean Pierre RIOUX,

inspecteur général de l’Education nationale

 

Ce XX° siècle, le nôtre, né dans le sang de la Grande Guerre de 1914-1918, est mort avant son terme, entre 1989 et 1991, avec l’effondrement spectaculaire, médiatisé, si peu violent et si peu pleuré, de sa dernière idéologie mortifère, le communisme. Depuis lors, nous sommes en quelque sorte orphelins, jetés sans soutiens ni repères dans une fin de siècle numérique qui n’en est plus une, transis dans l’attente d’un 2001 qui remettra peut être à l’heure la pendule de l’histoire. Or cette incertitude d’un présent envahissant et trop peu signifiant, cette latence du temps nous taraudent, entretiennent l’impuissance et brouillent l’espoir. C’est donc elles qu’il faudra bien apprendre à surmonter. Et l’histoire devrait être alors - elle l’est déjà - d’un vrai secours pour renouer le fil entre passé et avenir, pour faire taire la cacophonie d’un actuel si irrésolu.

Cette conviction court tout au long de ce dernier volume de l’Histoire du monde dont les auteurs ont su fort bien déplier toute la trame et décrire les déchirures de notre temps. Il donne, je crois, à chacun d’entre nous tous les éléments utiles à une réflexion active. Car il ne s’agit plus d’exhumer des valeurs mortes ou de chercher des racines douteuses, de suivre avec nostalgie le jeu des références: c’est plutôt une prise en charge et une mise en compte lucides de ce siècle qui importent. En un mot : faisons une lecture à la hache, qui élague le bois mort mais laisse aussi perler la sève des rameaux vifs.

De quelles constantes historiques du XX° siècle faudrait-il à la fois nous imprégner et nous départir pour relancer le cours du temps ? J’en vois quatre présentes à toutes les pages de ce livre : le tragique inouï, le progrès unificateur, l’inégalité chronique et la déraison affichée.

Le tragique ? C’est l’évidence la plus affreuse.

La violence collective a prospéré comme jamais depuis 1914, avec deux guerres déchaînées sur l’ensemble du globe, qui ont tué, mutilé, violenté et broyé d’une manière sans égale dans toute l’histoire de l’humanité. Notre siècle a inventé la planète en feu et l’Apocalypse en suspens, avec engrenage fatal des crises, industrialisation de la mort, centaines de millions d’hommes jetés dans la tourmente, massacre des civils innocents, cumul des vieilles haines nationales et des nouveaux racismes, jusqu’à la double angoisse inédite de 1945, celle d’Hiroshima. puis des « équilibres » de la terreur nucléaire puis celle qu’a laissée la solution finale, crime des crimes contre l’humanité. Cette singularité guerrière et bestiale n’a d’ailleurs pas suffi à l’économie séculaire de la tragédie: des drames permanents ont sous-tendu les paroxysmes de 1914-1918 et de 1939-1945. Voilà que les idéologies sont devenues folles sous le choc insurmontable de 14-18 et qu’elles ont nourri, de 1920 à 1990, ces destructions programmées de l’homme qu’il a fallu apprendre à nommer les totalitarismes. Voila aussi les économies déréglées, bousculées deux fois par des crises mondiales dans les années 1930 et depuis le début des années 1970, qui engendrent elles aussi la violence du chômage et du doute. Voici l’inépuisable vague des nationalismes, « révolutionnaires » ou simplement tueurs de l’Autre, habillés de tous les oripeaux du racisme, du progressisme, du populisme ou de l’intégrisme. Voici encore les famines périodiques, les carences chroniques, les nuisances dévoreuses d’ozone et d’environnements qui ajoutent à la longue liste des sources constantes de tensions promptes à dégénérer. Comment pourrions-nous demain désarmer cette vocation tragique, sinon d’abord en connaissant historiquement et intimement ses ravages ?

Nonobstant, ce fut aussi un siècle de progrès en spirale tout aussi inouïs. Cette constante il est vrai, est de lecture moins évidente, car notre culture et nos enseignements ont mal intégré la rapidité et la complexité des avancées du savoir et du mieux-être, car les médias en parlent peu ou mal, alors qu’elle a tant marqué notre vie de tous les jours. Dès lors aussi que la science et les techniques ont été mises au service de tant de destructions, jusqu’à la bombe comprise, elle reste marquée au sceau de la tragédie du siècle et le doute s’est ainsi insinué dans nos esprits. Il faudra bien pourtant mesurer l’étonnante explosion et la croissance exponentielle des savoirs qui ont nourri l’âge contemporain et dont témoignent, en bel exemple, les domaines aussi divers que la physique théorique, la génétique ou les sciences humaines. Et comment ne pas penser fièrement à tout l’aval, quand les victoires des techniques ont transformé le travail, bouleversé le train-train quotidien et donné à la vie tant de capacités à triompher ? Quelles qu’aient pu être les désillusions de ces progrès, si légitimes que soient les questions qu’il faut poser depuis Orwell aux sociétés techniciennes, si forte qu’ait été la cascade des défis nouveaux engendrés par la science, on ne peut guère se lasser de découvrir le cheminement irrésistible de ces progrès-là, si proches, qui ont réchauffé et élevé l’homme moderne.

Ce relatif optimisme scientifique et technique mérite qu’on s’y attache aussi parce qu’il fut le plus puissant facteur d’unification de la très belle orange bleue qu’ont contemplée les astronautes. Sans victoires scientifiques sur la mort, sans développement des techniques de santé, notre monde ne serait pas aussi « plein comme un œuf », après une explosion démographique sans précédent dont le rythme a décollé après 1940 et s’est fixé dans les années 1960 aux alentours de ces 2 p. 100 annuels qui conduisaient mathématiquement à un doublement de la population du globe tous les trente ans, soit à chaque génération. Sans focalisation des progrès et du mieux-être d’abord dans les villes, le monde urbain n’aurait jamais attiré tant de ruraux en quête d’une autre vie et son explosion nous eût sans doute été épargnée. Sans techniques enfin, l’unité du monde ne se serait pas faite sous le signe de la vitesse vibrionnante, qui a aboli les distances, facilité l’échange et bousculé tous les modes de la communication entre les hommes: plus que les transports physiques eux-mêmes, ce sont les messages écrits, parlés et imagés, fruits d’une sophistication technicienne et véhiculés par les médias, multipliés par la télématique, l’informatique ou, demain, les « autoroutes de l’info », qui ont hâté l’unification de la planète, l’ont inondée de produits et de sensations communes, et l’ont peut-être promise ainsi au rajeunissement.

Et pourtant, ce monde a engendré en continu le privilège et la soumission, sans que son ardeur communicative ait pu réduire ses inégalités foncières. Des hommes, des collectivités, des nations en ont ressenti l’humiliation, et le sentiment d’une injustice permanente a joué un rôle majeur dans le déroulement des drames, des crises et des progrès. Qu’il s’agisse de produit national brut, d’espérance de vie, de patrimoine ou d’accès au savoir et à la culture, l’échange inégal perdure tout en étant de plus en plus mal supporté. On s’en convaincra en lisant tout ce qui est dit ici sur la question lancinante du sous-développement, fut-elle rhabillée. en contraste Nord-Sud; sur les dominations et l’impérialisme des Grands, plus ou moins défaits par la décolonisation, la chute du dollar et la déliquescence de Moscou; sur les situations d’injustice qui pullulent toujours dans un pays . développé comme la France. Aujourd’hui, sous l’apparente unification du monde par le libéralisme du marché et de l’argent depuis la chute du mur de Berlin et l’échec de Gorbatchev, se dissimulent encore ou se manifestent déjà les très vieilles frustrations nées du mauvais partage de tous les gâteaux, qui a sans cesse enrichi les riches et fait payer les pauvres. De ce vice de répartition aussi il faut prendre la mesure exacte et la claire conscience à travers un rappel historique.

Enfin, faire un bilan du siècle nous oblige à quelque retour sur ses usages, si inégaux eux aussi, de la raison et de la déraison, au point de devoir conclure que la seconde l’a sans doute emporté sur la première. Ce panorama culturel, qui signale tout ce qui a armé ou désarmé les cœurs et les esprits, doit peser le rôle des avant-gardes et des masses, opposer les cultures des grandes interrogations sur l’avenir à la monotonie de la culture, grande consommation inlassablement médiatisée, dire le poids exact des valeurs revendiqué qui ont jeté l’homme dans des combats collectifs aux objectifs et au dénouement incertains ou fatals et le rôle de celles qui n’ont pas cessé, de retrouver l’individu et la personne broyés par les pouvoirs sans âme et les idéologies de fer. C’est le cheminement chronologique même de ce siècle qui doit être alors être questionné, dans sa kyrielle. De trahisons et de dénégations. Pourquoi la modernité multiforme qu’exprimèrent superbement les années 1920 a-t-elle été impuissante, occultée puis négligée ? Pourquoi restons-nous si entêtés des décennies suivantes, où l’ombre des totalitarismes a failli tuer la pensée? Et comment ne pas saluer cette culture de l’homme et de ses droits, fille de l’Europe, qui affronte à armes si inégales depuis les vingt dernières années les retours offensifs et intégristes du religieux, tandis que la culture de masse et les modes de consommation universels brisent tant de particularismes ?

Décidément, le XX° siècle n’a pas cessé d’enterrer l’homme occidental. Ses techniques et des drames ont fait éclater les patrimoines, les communautés et les groupes sociaux. À nous de dire, dès à présent, si ses décombres bien explorés et soigneusement triés pourront servir à des reconstructions.

 


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

vers ~ 8, ~ 6 « av. J.C. »         Naissance du Christ à Bethléem

A une religion qui était encore essentiellement nationale, on substitua une religion capable de devenir universelle. A un Dieu qui tranchait sans doute sur tous les autres (dans le judaïsme) par sa justice en même temps que par sa puissance, mais dont la puissance s’exerçait en faveur de son peuple et dont la justice concernait avant tout ses sujets, succéda un Dieu d’amour et qui aimait l’humanité entière.

Henri Bergson.          Les deux sources de la morale et de la religion.

La séquence chrétienne représente le moment où l’homme se libère de la nécessité de recourir à l’immolation de boucs émissaires pour clore les conflits et les crises communautaires, le moment où l’homme devient conscient de l’innocence de ces victimes.

Pierpaolo Antonello. João Cezar de Castro Rocha. Introduction à Les Origines de la Culture. René Girard Desclée de Brouwer. Mars 2004

Jésus Christ a révélé au monde cette vérité que la patrie n’est pas tout, et que l’homme est antérieur et supérieur au citoyen.

Ernest Renan

L’opération essentielle qui définit le catholicisme est le changement de substance de deux produits élaborés par l’industrie de l’homme … Or pain et vin sont blé et vigne, et procédés de panification et de vinification. Tout ceci définit sur le globe une certaine région qui se dispose autour du bassin de la Méditerranée : région dont les limites sont celles de la vigne et du blé …

Paul Valery    Etude sur le vin

La Nouvelle Alliance arrondit les angles ; après la nuque raide, le col de cygne. Au Dieu dur des Armées, qui se venge et punit («  Ta droite, ô Éternel, a écrasé l’ennemi »), succède un doux qui pardonne et désarme. Voici des fleurs sur les tombes, et non plus de petites pierres. Voici qu’arrive du convivial dans le désert. Des cruches de vin et du pain sur la table. De la Méditerranée en Arabie. Ou plutôt y a-t-il balancement entre le pelé et le verdoyant grâce à cette providence géographique qui a fait naître et prêcher Jésus sur le rebord du plateau désertique, à l’est du Jourdain. Dans l’effondrement de la mer Morte, se glisse une bande verte de cent cinquante kilomètres de long et de quinze de large, zone cultivée, accueillante au sédentaire et où la culture du blé est possible. Jésus s’est imposé l’épreuve du désert, mais sans se faire ermite. Il revient vite aux vergers, fruits et palmes. Il s’est glissé dans ce corridor mitoyen entre les peuples de la mer et les hallucinés du caillou, entre la consonne rauque et les vocalises qui roucoulent autour des lavoirs. Contrairement à ses prédécesseurs, Jésus n’a pas l’esprit notaire. Il jase, digresse, réfléchit à voix haute. La parabole est moins rigoriste que la Loi. Les protestants qui seront les premiers à adopter le principe du Sacerdoce Universel et le pastorat féminin (en France dès les années 1930) sont aussi les tenants de la Parole contre, tout contre l’Écriture. C’est Jésus qui parle entre les lignes, insistent-ils, suivant Luther («  Christ est le seigneur de l’Écriture, celle-ci en est le serviteur »).

…/… Le phénomène chrétien vu dans le temps présente une base circulaire, archipel de sectes et mouvances contradictoires, qui s’est resserré en pointe au fil des siècles, sous la main de fer des empereurs et des Pères de l’Eglise, concile après concile. La pluralité des communautés a précédé l’unité de l’Eglise, comme les hérésies ont précédé et permis la fixation du dogme. Le bâton est devenu droit (ortho-doxe) par un aller-retour de torsions en sens contraire, au travers d’un incessant bras de fer entre fractions sécessionnistes (Alexandrie, Antioche, Carthage, etc)

Régis Debray     Dieu, un itinéraire     Odile Jacob 2001

~ 4                              Hérode meurt. Avec l’agrément de Rome, ses fils se partagent le royaume : Hérode Antipas en Galilée, Philippe en Iturée, l’aîné Archelaos à Jérusalem. Lorsque ce dernier sera détrôné, la Judée deviendra la première province procuratorienne. Outre les charges financières, le procurateur avait les pouvoirs de gouverneur civil et militaire, sous le contrôle du légat de Syrie.

L’an 0                         Il a été déterminé par Denys le Petit, en 525.

Il avait calculé que le début de la vie publique du Christ se passait en 782 après la fondation de Rome. Ayant pris à la lettre l’Evangile de St Luc : Et Jésus, lors de ses débuts (de vie publique…), avait environ trente ans…il déduisit 29 ans accomplis de 782 pour fixer ainsi le début de l’ère chrétienne, assimilé à celui de la naissance du Christ, soit 753 ans après la fondation de Rome.

Il y a quelques repères historiques pour situer au mieux la vie du Christ : le début de la prédication de Jean Baptiste qui se passe l’an quinze du principat de Tibère César - Luc - et, selon la Bible de Jérusalem (p.1356 note c) Jésus est alors âgé d’au moins trente trois ans, peut-être même trente cinq ou trente six. (mais la Bible ne s’explique pas là dessus…elle affirme…) La Pâques[1] a coïncidé avec le sabbat deux fois dans ces années-là : le 8 avril 30 et le 4 janvier 33…mais cette dernière date est trop tardive.

La date du recensement qui provoqua le voyage de Joseph et Marie de Nazareth à Bethléem fut elle aussi remise en question :

Or, en ces jours-là, parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de toute la terre. Ce recensement, le premier, eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie… Luc.

Selon la Bible de Jérusalem, le plus vraisemblable est que ce recensement eu lieu vers 8-6 av JC, en relation avec un recensement général de l’empire, et qu’il fut organisé en Palestine par Quirinius chargé pour cela d’une mission spéciale. Jésus est né certainement avant la mort d’Hérode le Grand (4 av JC), peut-être dès l’an 8-6.

Denys le Petit, en 525, ne pouvait pas disposer de ces informations… et lorsque ces dernières sont apparues, il aurait été d’une incalculable difficulté que de les corriger, donc on garda l’erreur… ce qui n’empêche personne de dormir.

Les premiers écrits sur la vie du Christ le seront au plus tôt vingt ans[2] après sa mort, rédigés en grec (Jésus, lui, parlait araméen). Ces dates sont celles estimées par les recherches récentes, la tendance générale actuelle étant d’estimer les évangiles plus anciens qu’on ne le disait au XIX° siècle, donc, plus proches de la vie du Christ, ce qui diminue considérablement la largeur de la palette des interprétations possibles.

Epîtres de St Paul : de 50 (aux Thessaloniens) à 58.

Evangile de St Matthieu, le premier à avoir été écrit, en araméen, vers 55-60, puis traduit en grec vers 70.

Evangile de St Marc, composé à Rome vers 50, en grec.

Evangile de St Luc, compagnon de Paul, écrit en Syrie entre 58-60 et 80, en grec.

Evangile de St Jean, écrit entre 90 et 100 probablement en Asie Mineure. C’est l’évangile dont on a trouvé un manuscrit, le plus ancien qui soit, en Haute Egypte. Cette copie, le papyrus Bodmer date environ des années 170 de notre ère. C’est un codex de 75 feuillets, écrit en grec.

La première attestation non chrétienne de l’existence de Jésus est de 93 - 94, de Flavius Josèphe historien juif, dans son Testimonium Flavianum.

Du coté romain, Pline le Jeune, Tacite et Suétone en parlent aussi.

La population de toute la terre serait d’environ deux cent cinquante millions.

Formation de l’étang de Mauguio, au nord-ouest de la Grande Motte.

5                                 Les Romains s’aventurent dans le nord : la flotte d’Auguste, commandée par Tibère, partant des bouches du Rhin, navigua à travers l’Océan, en direction des pays du soleil couchant et jusqu’aux confins des Cimbres ; ni par terre, ni par mer, aucun Romain avant ce temps n’y était parvenu.

Auguste          Inscription d’Ancyre

9                                 Hermann, ou encore Arminius, son nom latinisé, chef des Chérusques, qui, pour avoir servi dans l’armée romaine plusieurs années, la connaissait bien, prend la tête de plusieurs tribus de Goths - Chérusques, Marses, Chattes, Bructères - pour piéger les trois légions romaines de Quinctilius Varus à Teutoburger Wald, (dans l’actuelle Allemagne du nord). Attirées dans le piège qu’était pour elle une forêt dense, les légions romaines ne purent déployer leur stratégie ; au bout de trois jours de bataille, elles étaient anéanties - cela représente à peu près 20 000 hommes - et Varus se suicida.

Les fouilles les plus récentes situent le lieu de la bataille près de Kalkriese, dans le massif du Wiehengebirge.

L’empereur Auguste en fit longtemps des cauchemars et les Romains ne chercheront plus jamais à conquérir la Germanie, qui ne sera pas romanisée. Hermann deviendra le Vercingétorix allemand, à la nuance près - mais elle est de taille -, qu’il est resté vainqueur, même s’il fut tué plus tard dans un combat contre les Romains. Rhin et Danube vont rester les frontières de l’empire. En deçà, les opérations de pacification ne manqueront pas de l’Espagne à l’Asie Mineure.

Début ère chrétienne    Le parchemin devient courant en occident. Jusqu’alors c’est le papyrus qui avait été le support principal de l’écriture ; sa texture ne permettait pas d’autre présentation qu’en rouleau, - volumen - dont la longueur moyenne avoisinait les douze mètres, (chaque rouleau ne pouvant guère contenir plus de sept cent cinquante lignes) certains pouvant atteindre en Egypte, jusqu’à quarante cinq mètres : pas facile d’entreprendre des recherches sur pareil support : pas de pages numérotées, pas d’index, pas de titres. Le nom de l’auteur était rarement mentionné, celui du copiste plus souvent.

Apparût alors le codex : ensemble de pages reliées, proche de ce que nous appelons aujourd’hui un livre : plus maniable, plus durable, plus fourni et plus facile à ranger : il suffisait de plier - ce qui était possible avec le parchemin, non avec le papyrus - et de coudre un certain nombre de feuilles entre elles. Pour un manuscrit de quatre cents feuillets, quantité courante, il fallait environ une centaine de moutons.

Dès lors le codex prît naturellement le pas sur le papyrus et les livres de valeur furent très rapidement transcrits sur vélin.

9                                 Près de deux mille ans avant Mao, les Chinois s’offrent, avec Wang Mang un galop d’essai en socialisme :

Une vieille impératrice douairière, veuve de Yuan-ti, confia le pouvoir à son propre neveu, lettré remarquable mais politicien d’une ambition effrénée, le célèbre Wang Mang. Celui-ci maintint encore pendant quelques mois un empereur fantôme, un enfant de neuf ans, P’ing-ti (1 -5 de notre ère), auquel il fit ensuite boire une coupe de poison, après quoi il se proclama lui-même Fils du Ciel (10 janvier de l’an 9).

Wang Mang qui usurpa ainsi le pouvoir est une des personnalités les plus intéressantes de l’histoire de la Chine. Sans doute l’histoire officielle écrite par la suite à la louange des Han restaurés l’a-t-elle condamné sans appel : il est l’usurpateur type, en même temps que l’utopiste par excellence. Ce que nous dissimulent mal les annalistes postérieurs, c’est que son règne (années 9 à 22) marque le triomphe de tout un parti de lettrés. Aussi bien était-il nourri de leur enseignement et partageait-il leurs théories - les vieilles théories de Mencius - sur le gouvernement patriarcal et le partage équitable des terres entre les cultivateurs. Wang Mang décréta, dans cet esprit, une série de réformes, fort remarquables du reste, car elles correspondaient à une indéniable crise sociale.

Depuis l’avènement des Han, les grands domaines s’étaient dangereusement accrus ; la classe des petits propriétaires avait diminué d’autant pour augmenter le nombre des clients et des esclaves. Dès le milieu du ~II° siècle, le grand lettré Tong Tchong-chou, « accusait les usurpations de terres par les grandes familles d’être la principale cause de la misère des paysans et il préconisait comme remède la limitation de l’étendue des propriétés privées ». C’est à quoi on arriva sous l’influence de Wang Mang dès l’an 6 de notre ère. « Personne, note Henri Maspero, n’eut plus le droit de posséder plus de 30 k’ing de ming-t’ien (environ cent cinquante hectares), sous peine de confiscation de l’excédent. » Cette loi, promulguée à la veille même de l’avènement de Wang Mang, ne semble d’ailleurs pas avoir été sérieusement appliquée. Plus radicale fut la réglementation de Wang Mang devenu empereur en l’an 9.

Il est vrai que la crise s’aggravait. Aux époques de famine, les pauvres gens vendaient en masse leur patrimoine et se vendaient eux-mêmes comme esclaves avec leurs femmes et leurs enfants. Wang Mang entendit lutter contre cet asservissement de la population rurale, « ramener le temps où chaque homme possédait cent acres de terre et payait comme impôt à l’Etat la dîme en nature de ses revenus. Depuis lors, ajoutait-il en mettant le fer sur la plaie, les puissants ont acquis d’immenses propriétés, on voit leurs champs s’aligner par cent et par mille, tandis que les pauvres n’ont même plus le terrain suffisant pour y planter une aiguille. De plus, on a institué des marchés d’esclaves où l’on vend ceux-ci comme des bœufs et des chevaux, ce qui est manifestement contraire à la volonté du Ciel et de la Terre, qui ont donné à l’homme une nature supérieure à celle des animaux. »

En conséquence, Wang Mang, reprenant en l’an 9 de notre ère une vieille conception du philosophe Mencius, octroya à chaque famille de huit personnes une propriété de cent méou soit cinq hectares, mais en même temps obligea les propriétaires des domaines plus vastes à distribuer le surplus à leur parents et voisins. Du reste, pour empêcher de reconstituer les grands domaines, Wang Mang déclara l’Etat seul propriétaire et interdit toute modification à ce statut, donc tout achat ou vente de terres comme tout trafic d’esclaves, l’État ayant seul le droit d’en posséder.

Du reste, la loi de l’an 9 fut effectivement appliquée, mais elle occasionna de tels troubles qu’il fallut au bout de trois ans la rapporter et rendre la liberté au commerce des terres.

« Mais, même réduites, note Henri Maspero, à un maximum de cent cinquante hectares, les propriétés étaient encore trop grandes pour que le propriétaire pût les cultiver lui-même. Il les faisait travailler sous sa direction par des esclaves ou les louait à des fermiers, sorte de métayers qui partageaient de moitié avec lui le produit de la récolte. L’un et l’autre mode d’exploitation paraissent avoir été également fréquents, car si le second est un thème normal des déclamations des lettrés, le premier a amené des mesures législatives : en l’an ~ 6, l’administration avait essayé de le rendre impossible en réglementant le nombre des esclaves suivant le rang des maîtres.

Les simples particuliers ne purent en conserver plus de trente, nombre qui était peut-être large pour le service familial, mais qui était évidemment insuffisant pour l’exploitation d’une grande propriété. La différence du mode d’exploitation devait tenir à la classe des propriétaires : les fonctionnaires, que leur charge forçait à être toujours absents, devaient faire exploiter par des fermiers ; les particuliers, au contraire, exploitaient au moins partiellement au moyen d’esclaves qu’ils dirigeaient eux-mêmes.»

En somme, la tentative de Wang Mang pour supprimer l’esclavage privé, pour supprimer aussi les grands domaines paraît avoir rapidement échoué. Échoua également sa tentative (en l’an 10 de notre ère) pour réglementer toute l’économie. Il institua une série de fonctionnaires préposés à cet effet : surveillants des marchés, pour fixer chaque trimestre le prix maximum de chaque denrée ; égalisateurs des cours pour acheter au prix courant les marchandises (grains, soieries, tissus de toile) qui n’avaient pas trouvé acquéreur. Ces agents gardaient en magasin le stock invendu et le remettaient en vente quand le manque d’une denrée donnée menaçait de provoquer une hausse. Wang Mang alla jusqu’à créer des sortes de banquiers officiels qui prêtaient -au taux (d’ailleurs fort lourd) de 3 % par mois. D’autre part, l’impôt fut basé sur la dîme du bénéfice.

Indépendamment des agriculteurs au sujet desquels le calcul, à chaque récolte, était relativement facile, l’État exigea une déclaration de profession des divers métiers, - chasseurs et pêcheurs, éleveurs de bestiaux ou de vers à soie, filateurs et tisserands, ouvriers en métaux, marchands, médecins, devins et sorciers -, tous devant également déclarer leurs recettes et en reverser un dixième à l’État.

Wang Mang procéda aussi à plusieurs refontes successives de la monnaie (d’où la quantité surprenante de pièces que, pour un règne si bref, on retrouve à son nom), refontes au cours desquelles il ne cessa d’en diminuer le titre légal. A cet effet, il décréta le monopole de l’or et mit l’embargo sur le cuivre.

Que faut-il penser de Wang Mang ? Ses réformes nous révèlent un lettré confucianiste, plus particulièrement, semble-t-il, un disciple de Mencius, théoricien hardi, peut-être quelque peu utopiste, connaissant assez mal les hommes. Son étatisme tracassier ne tarda pas à provoquer une résistance générale. Le monopole de l’or avait ruiné la noblesse. Le cours forcé des nouvelles émissions monétaires, de titre inférieur, joint à l’obligation de reverser pour le même prix à l’Etat les anciennes monnaies de meilleur aloi, finirent par entraver le commerce. Enfin, le monopole de l’Etat sur les coupes forestières et sur les pêcheries lésait gravement les paysans. L’économie étant ainsi désorganisée, dès que survinrent de mauvaises récoltes (et nous savons qu’il était des provinces où elles revenaient périodiquement) la famine ravagea des régions entières. Des jacqueries éclatèrent, notamment au Chan-tong, province surpeuplée dont la fertilité ne résiste pas à quelques mois de sécheresse ou d’inondations et qui, de ce fait, a toujours servi de foyer aux agitations sociales comme aux sectes d’agitateurs ou d’illuminés taoïstes. Or, en l’an ~ 3, le Chan-tong subit une telle sécheresse que les foules affamées se mirent à parcourir le pays en invoquant les divinités taoïstes. En l’an 2 de notre ère, autre danger : le fleuve Jaune rompit ses digues, inondant d’autres districts du Chan-tong et du Ho-pei. En 14, la famine était telle que les paysans devenaient anthropophages.

La misère provoqua la révolution. Un chef de brigands réunit les jacques en bandes organisées, en leur enjoignant, comme signe de reconnaissance, de se teindre les sourcils en rouge. Les Sourcils Rouges, appuyés par la sympathie des populations, défirent les troupes régulières et se trouvèrent bientôt maîtres du bassin inférieur du fleuve Jaune (an 18 de notre ère). Partis du Chan-tong, ils s’emparèrent du pays entre le T’ai-chan et le Houai-ho d’où ils pénétrèrent au Ho~nan dans le dessein d’aller de là au Chen-si, piller la capitale impériale, Tch’ang-ngan.

Surtout, Wang Mang avait contre lui d’être un régicide et un usurpateur. Visiblement, le mandat céleste lui avait été refusé.

Du reste, le légitimisme n’était point mort. La dynastie des Han, au pouvoir depuis deux siècles, avait laissé d’éclatants souvenirs d’ordre et de gloire. Devant l’échec des réformes de Wang Mang, devant, aussi, le péril social constitué par la jacquerie des Sourcils Rouges, les légitimistes se soulevèrent. Divers princes han se mirent à leur tête, en deux groupes, d’ailleurs distincts. Deux de ces princes, Lieou Sieou, et Lieou Yin, prirent les armes à Nan-yang, dans le sud-ouest du Ho-nan; un autre, Lieou Houan, au Hou-pei. Les deux groupes eurent la sagesse de se réunir en acceptant Lieou Hiuan comme chef, en 22, puis ils marchèrent sur Tch’ang-ngan, la capitale impériale, qui fut emportée. Wang Mang, abandonné des siens, se réfugia dans le parc impérial, au sommet d’une tour construite au milieu d’un étang. Il y fut assassiné et sa tête fut apportée aux princes han. Ainsi finit l’homme qui avait songé à bouleverser selon l’utopisme de Mencius les bases de la société chinoise (septembre-octobre 22).

René Grousset, Sylvie Renault-Gatier        L’Extrême Orient         1956

10                               Première bibliothèque publique à Rome.

14                               L’empereur Auguste crée les bases administratives de la Gaule Romaine : les anciennes cités sont remodelées en nouvelles circonscriptions, quatre provinces sont crées : Narbonnaise, Gaule aquitaine, Gaule celtique, Gaule belge. Il crée le Cursus Publicus : la Poste impériale. Son gendre Agrippa prendra en charge la construction du réseau de voies romaines. Il fit aussi établir le cadastre, le recensement, les contributions. De fait, seule la Narbonnaise sera réellement sous l’emprise romaine : elle intégrera l’actuel territoire de la Savoie, alors peuplée de Ligures, puis de Celtes Allobroges : pour éviter les côtes infestées de pirates, il fallait remonter loin au nord.

Strabon d’Apamée termine une Géographie en dix sept livres (huit pour l’Europe, six pour l’Asie, un pour l’Afrique…) ; il donne l’état des connaissances sur les pays où s’était joué et se joue encore l’histoire du monde. Malgré quelques solides erreurs de jugement, telles la condamnation de Pythéas, le soutien de la thèse d’une mer Caspienne, golfe d’un océan du nord, il donne une foule de renseignements aujourd’hui disparus.

Quelques décennies plus tard, les marins de l’océan indien feront bon usage du Périple de la mer Erythrée, d’auteur inconnu, qui donne une description des rivages de l’océan indien : ports, mouillages, distances, « qualité de l’accueil » etc…

15                               Mort d’Auguste. Il avait soixante dix huit ans

Son successeur, Tibère, prendra lui aussi le nom d’Auguste.

C’est vraiment alors que le Principat, qui pouvait ne paraître jusque là qu’une magistrature exceptionnelle et temporaire, devint une institution régulière : il est entendu désormais qu’à la disparition d’un empereur, un autre doit lui succéder. Le régime impérial est ainsi stabilisé et durera plusieurs siècles

Octave-Auguste en est le fondateur et par là son rôle est considérable dans l’histoire. Son nom est donné à son siècle, comme celui de Périclès ou de Louis XIV au leur, sans qu’il ait la prestance ni le prestige personnel du stratège athénien ou du monarque français ; et il le mérite car son œuvre est grande, sinon sa personne. A le comparer à d’autres Romains, un Sylla ou un César, il a moins de hardiesse et peut-être moins de génie ; mais sa discrétion prudente et cauteleuse lui a précisément permis de réussir là où ils avaient échoué. La « monarchie » vers laquelle ils tendaient et qu’ils n’avaient pu fonder, c’est Auguste qui l’a instituée, sans le nom, sans l’hérédité ; mais ces précautions étaient sans doute nécessaires pour en assurer la réalité. Son coup de maître est d’avoir installé, en le faisant accepter et même acclamer par tous, ce pouvoir monarchique qui semblait impossible dans la cité romaine.

Comme Périclès, comme Louis XIV encore, il a inspiré, protégé, dirigé les lettres et les arts ; le nom de son ministre Mécène est devenu symbolique à cet égard. Enfin, au monde déchiré par de longues luttes civiles ou étrangères il a donné l’unité et la paix : on comprend que les peuples reconnaissants lui aient voué de son vivant et après sa mort des honneurs divins, car, en reportant la guerre aux frontières lointaines des contrées barbares, il a procuré à l’immense empire le bienfait de la « paix romaine »

Jean Remy Palanque            L’empire universel de Rome.1956

31                               La Chine utilise des soufflets mus par l’énergie fournie par des moulins hydrauliques pour activer leurs fours et ainsi atteindre les 1200° à 1300°, nécessaires à l’obtention de la fonte.

36                               Le diacre Etienne est probablement la première victime des persécutions : il est lapidé pour les blasphèmes qu’exprimaient sa prédication. Recruté parmi les Juifs de la diaspora, il était le chef du clan des hellénistes.

37 -  41                      Caligula fait construire deux aqueducs et un cirque à Rome, embelli d’un obélisque ramené d’Egypte ; à Boulogne, c’est un phare monumental de 40 mètres de haut, 12 étages, qui éclaire le Pas de Calais :  la falaise  qui le porte restera en place jusqu’en 1644 : tout s’abîmera alors dans les flots de la Manche.

41                               Claude récuse les violences faites aux Juifs par les Grecs d’Alexandrie.

43                               Claude fait passer la Manche aux légions, écrase le roi des Trinobantes à Camulodunum (Colchester), et fait construire à Douvres un phare octogonal, toujours bon pied bon œil au XXI° siècle. On le nommera Britannicus lors de son triomphe.

49                               Expulsion des Juifs de Rome sous l’empereur Claude.

L’empereur Claude expulsa de la Ville les Juifs qui y fomentaient des troubles à l’instigation de Chestus.

Suétone

Ce dernier s’intéressera partout aux travaux publics : essai de régularisation du débit du Tibre en vidant le lac Fucin ; cela n’aboutira pas mais permettra tout de même de mettre 16 000 ha en culture ; Ostie devient le port de Rome ; nombreuses nouvelles routes en Gaule ; canal entre le Rhin et la Meuse ; colonie militaire chez les Ubiens en l’honneur d’Agrippine : Colonia Agrippina, qui deviendra Köln : Cologne.

vers 50                                               La Corse… déjà

Corse, horrible séjour quand sur la plage aride
Le soleil des étés chauds darde ses traits brillants,
Quand Sirius en feu dessèche les torrents.
Corse inhospitalière où l’étranger succombe,
Epargne un exilé, car l’exil, c’est la tombe.
Oeuvres poétiques.

Se venger est la première loi des Corses
La seconde vivre de rapines,
La troisième, mentir,
La quatrième, nier les dieux.
… même le miel est amer.

Sénèque

Sénèque garde donc un mauvais souvenir de la Corse, mais il n’aime pas non plus ce qu’il voit à Rome, et il n’est pas seul à le dire :

Je vois des vêtements de soie, s’il faut appeler vêtements des tissus dans lesquels il n’y a rien qui puisse protéger le corps, ni seulement la pudeur. Une fois qu’elle les a mis, une femme jurera, sans qu’on puisse la croire, qu’elle n’est pas nue : voilà ce que, avec des frais immenses, on fait venir de pays obscurs afin que, même à leurs amants, nos dames ne montrent pas plus d’elles-mêmes dans leurs chambres qu’en public.

Des bienfaits

On se met à traverser toute la terre de bout en bout, et cela uniquement pour qu’une dame romaine puisse exhiber ses charmes sous une gaze transparente.

Pline

Dioscoride, médecin grec, écrit un traité Sur la matière médicale. On le redécouvrira au début du XVI° siècle, grâce à une version latine due à Jean Ruel et il sera alors considéré comme le père de la botanique : il affirme que si l’on veut comprendre quelque chose à la vie des plantes, il fallait les observer sur place, longuement, patiemment, et bien sûr, sans les cueillir : au XVI° siècle, c’était nouveau, car la botanique se résumait à des dissertations sur les fleurs séchées…

Dioscoride a expédié en cinq livres toute la matière utile non seulement des herbes, mais aussi des arbres, des fruits, des fleurs, des sucs et des liqueurs. En tous les cas, il me semble achever mieux que personne le traité de la substance des remèdes.

Claude Galien            131- 201.

Les apôtres s’en vont enseigner à toutes les nations, jusqu’aux extrémités de la terre :

L’Esprit nouveau, né d’un travail sur la Lettre, donnait de nouvelles lettres à poster, et des milliers de kilomètres à parcourir.

L’Apôtre fut à la fois la lettre et le chemin. Au sens propre. En grec, la langue parlée par Paul et les communautés juives hellénophones du pourtour méditerranéen, Apostolès et Epistolè ont même racine. L’Apôtre est bon pour l’épître, il en est déjà une en chair et en os. C’est une lettre du Christ « écrite non avec de l’encre mais avec l’esprit du Dieu vivant ». La missive du Messie au futur adressée, en quelque sorte tatouée sur le corps de son escorte. En lavant les pieds de ses disciples avant de mourir, le Fils préparait son courrier avec humilité et prévoyance, avec un sens du détail digne de son Père dictant le montage de l’Arche sainte. En ce temps-là, rappelons-le, le message circulait au pas du messager (à cheval, en bateau, le plus souvent à pied) et qui veut aller loin ménage sa monture. Les communautés hébraïques ou judéo-chrétiennes étant dispersées, il fallait aller sur place, utiliser des envoyés de confiance, ou la poste impériale. Le plus sûr était de faire la liaison soi-même. Ainsi firent nos lettres volantes avant la mise par écrit de cette mémoire déjà collégiale, bientôt collective. Comme leur maître toujours en mouvement, nos voyageurs parlaient en marchant, en s’arrêtant sous un arbre, ou sous l’auvent d’une maison. Comme Jésus lui-même. La Parole et l’itinérance réunies d’un même pas, ils s’en vont fonder ou refonder des communautés. Paul revendique celles de Galatie, de Philippes, de Thessalonique et de Corinthe. Suivre les quatre voyages Paul dans l’espace méditerranéen (entre 43 et sa mort) donne encore fil à retordre à nos tour-opérateurs. Les routes de l’Empire auront bien servi. Un pour tous et tous pour Un, quand on a pour patrie non sa cité naissance ni un peuple particulier, mais l’ensemble du monde civilisé, cela fait beaucoup de cors au pied.

Ils vont par deux, comme nos bonnes sœurs et nos gendarmes ; et quand ils se séparent, continuent la route, chacun avec son diacre. Aux quatre points cardinaux de l’œkoumène : vers Ninive, vers l’Inde, et l’Orient (Thomas et Barthélemy). Vers l’Anatolie (André et Philippe). Vers la Babylonie (Jude et Simon). Vers Antioche (Matthieu). Vers les cités ioniennes, à Éphèse (Jean, le frère de Jacques). La foi aide à faire la chaîne, et la chaîne fait foi (le destinataire de la lettre devenant spontanément ré-expéditeur). Les missionnaires se raccordent oralement à Jésus comme celui-ci l’avait fait à la Torah. « Ce n’est pas seulement à travers les villes, mais aussi à travers les villages et les campagnes que s’est répandue la contagion de cette superstition », constatera Pline en l’an 112. Mais jusqu’au II° siècle, en matière religieuse, l’Empire est tolérant, même s’il y a du mouvement dans les provinces, d’incontrôlables et inquiétants Zigzags.

La première grande chasse aux subversifs aura lieu beaucoup plus tard, en 250, sous l’empereur Dèce.

Les déplacements sont assez bien documentés, notamment par les Actes (Luc était lui-même un grand voyageur). Ils suivent les voies empruntées par les légions et les marchandises, et qui relient les très nombreux ancrages judéens les uns aux autres. L’entreprise apostolique peut se voir comme un bureau de centralisation et réexpédition de correspondance destiné à faire reconnaître, autant parmi les vieux croyants que les « craignant-Dieu », ces païens sympathisants de la cause juive, la messianité de Jésus.

Régis Debray   Dieu, un itinéraire         Odile Jacob 2001

Saint Paul fait ce qu’il faut pour que la femme reste l’inférieure de l’homme, soumise et obéissante : cela va marcher pendant à peu près deux mille ans :

Toute femme qui prie ou parle sous l’inspiration de Dieu sans voile sur la tête, commet une faute identique, comme si elle avait la tête rasée. Si donc une femme ne porte pas de voile, qu’elle se tonde ; ou plutôt, qu’elle mette un voile, puisque c’est une faute pour une femme d’avoir les cheveux tondus ou rasés…

L’homme, lui ne doit pas se voiler la tête : il est l’image et la gloire de Dieu, mais la femme est la gloire de l’homme. Car ce n’est pas l’homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme, et l’homme n’a pas été crée pour la femme, mais la femme pour l’homme. Voilà pourquoi la femme doit porter sur la tête la marque de sa dépendance.

Saint Paul.     Epître aux Corinthiens

Automne 60                 En Angleterre, la colonisation romaine est aux mains d’un gouverneur brutal et dur ; l’administration ne fait montre d’aucune souplesse. Les Icéniens, installées dans le Norfolk, au nord de l’actuel Londres, ont perdu leur vieux roi Prasutagus qui laisse une veuve et deux fille pour héritières, ainsi que … Néron. Boudicca, sa veuve, maîtresse femme altière, grande rousse, est alors brutalisée, rouée de coups : c’est le début d’une révolte qui va coûter très cher aux deux camps. Camulodunum, capitale administrative, ville ouverte, sans murailles, est prise par une armée de rebelles, forte, dit-on, de 120 000 hommes, laquelle va poursuivre ses conquêtes au cours desquelles périront 70 000 romains et alliés, pour affronter finalement le gouverneur Paullinus près de Towcester, en plein centre de l’Angleterre : les Romains prennent le dessus, faisant 80 000 morts dans les rangs Bretons. Boudicca ne s’en relèvera pas. La reprise en main sera impitoyable mais un gouverneur plus souple sera nommé. Boudicca va devenir héroïne nationale : on lui érigera une statue très conquérante et guerrière proche de Big Ben.

18 07 64                     Rome brûle. Le feu prend près du grand cirque : il durera neuf jours. Douze mille immeubles de rapport furent détruits, les morts se comptèrent par milliers, les sans-abri, dans une ville d’un million d’habitants, furent deux cent mille.

Alors survint une catastrophe (fût-elle due au hasard ou à la malignité du prince, on ne sait) ; en tout cas, de toutes celles que fît subir à notre ville la violence des flammes, il n’y en eût pas de plus grave et de plus horrible.

…/… pour faire taire la rumeur infamante que l’incendie avait été ordonné par l’empereur lui-même…Néron ordonna que les plus cruels supplices soient infligés à des hommes connus pour leurs vices, à ceux que le peuple appelait chrétiens.

Tacite.                        Annales.

C’est la première fois que le nom de « chrétien » apparaît chez un auteur romain.

Longtemps, très longtemps, Néron passa pour cruel, vaniteux et violent ; il avait fait assassiner sa mère Agrippine et son demi-frère Britannicus. L’histoire la plus récente modère quelque peu ces superlatifs et sa responsabilité dans l’incendie de Rome ne reste qu’une rumeur. Les oppositions furent nombreuses, certaines déjouées et réprimées, mais l’amenèrent finalement à « se faire suicider » par un esclave affranchi le 9 juin 68 : quelques jours plus tôt, le sénat l’avait déclaré « ennemi public ».

Reprenant les rêves, avant-projets, projets de bien des empereurs, il avait fait entreprendre le creusement du canal de Corinthe pour disposer d’une voie navigable entre le golfe de Salonique et celui de Corinthe. Les anciens s’en étaient déjà occupés…avec leurs moyens, tant était évident l’intérêt du projet : six ou sept siècles avant J.C., ils avaient réalisé une voie pavée sur cet isthme, dans laquelle avait été creusée deux rails parallèles, qu’on nommait le diolkos ou encore dromos : on hissait les navires sur des chariots bien solides qui restaient dans les rails pour relier les deux golfes.

Muni, dit-on, d’une pelle en or, il avait inauguré les travaux que devaient poursuivre 6 000 prisonniers juifs : on ne sait pas ce qui fût réalisé, car les travaux du canal réalisé au 19° siècle empruntèrent exactement le tracé de ceux de Néron et donc en effacèrent les traces.

Il avait envoyé une expédition pour « pacifier » l’Ethiopie et plus au sud, le territoire d’Axoum et encore pour reconnaître la vallée supérieure du Nil. Selon Sénèque, deux centurions, pourvus d’une escorte du roi d’Ethiopie remontèrent le fleuve jusqu’à d’immenses marécages ; les indigènes ignorent où ils finissent, et l’on ne peut espérer de le savoir jamais, tellement les eaux y sont embarrassées de grandes herbes et impraticables aux piétons et aux barques. Ces marais fangeux et obstrués ne sont navigables que pour une petite nacelle montée par un seul homme. Les deux centurions de Néron étaient probablement parvenus au Nil Blanc ou Bahr-el-Djebel, en amont du confluent du Sobat, vers 9° de latitude nord.

64                               L’empereur chinois Tch’ou, de la dynastie des Han, favorise l’établissement de la première communauté bouddhiste. Trois cent ans plus tard, la Corée, puis le Japon y viendront aussi.

66                               Les Juifs, emmenés par les Zélotes, au nationalisme exacerbé, se soulèvent contre Rome : le consulaire Vespasien « pacifiera » le pays, à l’exception de Jérusalem, qui résiste au siège : il s’agissait au départ d’une mesure de maintien de l’ordre. Le village de Qoumrân, au sud de Jéricho, près duquel on trouvera après la deuxième guerre mondiale, des manuscrits capitaux sur le plan religieux, fait partie des conquêtes romaines, en 68. Vespasien sera proclamé empereur en juillet 69 : un an plus tôt, l’annonce de la mort de Néron avait provoqué une suspension de toutes les opérations militaires en Galilée et en Judée.

29 08 70                     Après sept mois de siège, Jérusalem tombe aux mains des Romains : Titus fait incendier le Temple, raser la ville au niveau du sol, décime les Esséniens, disperse les Juifs, vendus comme esclaves ou contraints à l’exil. Les dernières forteresses de Judée, l’Hérodion, Machéronte et Massada,  seront soumises dans les années suivantes. Le judaïsme ne subsistera que dans les synagogues de la diaspora. Le christianisme va désormais, par force, tourner le dos à ses origines juives. Au retour de Jérusalem, Vespasien deviendra empereur. Mais plus tard, lorsque les habitants d’Antioche voudront profiter de la défaite juive pour expulser les Juifs de leur cité, Titus s’y opposera formellement.

70                               Le Romain Septimus Flaccus, commandant les troupes de Numibie, partant de la côte libyenne, s’est aventuré bien au sud en Afrique, jusqu’à voir des rhinocéros : il ne devait pas être bien loin du lac Tchad.

72                               A Rome, Vespasien entreprend la construction du Colisée, un amphithéâtre elliptique de 527 mètres de circonférence extérieure, sur 3 étages totalisant 48 m de hauteur ; on pourra tendre une toile pour protéger les spectateurs -  qui peuvent être 100 000 - du soleil et de la pluie. Colisée…colossal : pour que le nom rende compte des dimensions du monument, ou bien de celles de la statue voisine de Néron, haute de quarante mètres. L’ensemble sera terminé 10 ans plus tard, sous Domitien.  L’Histoire est tout de même bien ingrate, pour n’avoir fait passer à la postérité d’un tel personnage que les Vespasiennes : car, si on ne peut lui attribuer l’invention des Dame Pipi, il est néanmoins l’inventeur de la collecte des urines, alors le seul produit  connu à même de fixer les peintures et de tanner les peaux ! 

73                               Pan Tch’ao, un brillant général chinois reprend le contrôle de la route de la soie, en repoussant les Huns vers le nord. Soie, rhubarbe et cannelle vont s’échanger à nouveau près des sources du Tarim contre le jade de Khotan, les tapis de Perse et du Cachemire, les ivoires et les diamants de l’Inde.

Les officiers qui servent dans les marches lointaines ne sont pas nécessairement des fils pieux ni des petits fils obéissants. D’autre part, les barbares ont une versatilité d’oiseaux ou de bêtes sauvages. Sachez être coulants pour les petites fautes, contentez-vous de tenir la main à la discipline générale.

Le bouddhisme arrivera en Chine avec les caravaniers, timidement, s’implantant d’abord sur ces marches occidentales de l’empire, avant que de pénétrer l’est.

Le bouddhisme se présenta en Chine sous, deux formes assez différentes car, aux Indes mêmes, la doctrine s’était différenciée en deux courants, le Petit Véhicule et le Grand Véhicule. Le premier apporte surtout des méthodes de méditation, des thèmes de morale pratique, et les fidèles y cherchaient leur salut personnel. Le second offre plus de richesse au point de vue métaphysique, car chacun des disciples doit lui-même, passant par l’état de bodhisattva, devenir un sauveur pour les autres êtres vivants avant de parvenir lui-même à l’état de Bouddha. Ce Grand Véhicule, ou MahYâna, faisait donc passer avant l’espoir du nirvâna celui d’une renaissance bienheureuse dans les merveilleux paradis qu’habitaient les divers bodhisattvas, et la vision béatifique s’y substituait, en quelque sorte, au désir d’extinction. Conception moins pessimiste et correspondant mieux à celles des Chinois dont les penseurs, à l’encontre des philosophes hindous, ont généralement trouvé que la vie valait la peine d’être vécue. Le Mahâ Yâna, répandu surtout au nord de l’Inde, semble avoir été influencé par les « religions de lumière » iraniennes ; or, les premiers apôtres du bouddhisme étant presque tous d’origine iranienne, c’est cette version qu’ils allaient propager et qui gagnera la Chine, le Japon, le Népal, le Tibet et la Mongolie.

Il faut d’abord noter que, depuis ses premières apparitions dans le bassin du Tarim, le bouddhisme subissait de singulières déformations, peut-être par le seul passage d’une langue dans l’autre. Le génie du sanscrit, langue indo-européenne, de structure similaire à celle du grec, du latin et de la plupart des langues européennes, ne présente guère de commune mesure avec le chinois. Celui-ci, dédaigneux des formes analytiques, se prête assez mal à l’expression abstraite des idées, des théories. Les mots n’y sont guère destinés à noter et à communiquer des concepts, ce sont plutôt des symboles lourds de suggestions pratiques. Le langage, là, est plutôt signalisation que description, magie que définition. A l’aube de la civilisation chinoise, l’empereur Houang-ti, le premier des souverains, n’avait-il pas pris soin de donner à toute chose une désignation correcte, « afin d’éclairer le peuple sur les ressources utilisables » ? Fidèle à cette vocation, la langue chinoise est restée riche en valeurs concrètes, soucieuse de ne pas laisser affaiblir le dynamisme affectif et pratique qui appartient à chaque mot, dans la mesure où celui -ci est ressenti comme un emblème.

Les traducteurs des textes sacrés se trouvèrent donc aux prises avec un problème quasi insoluble et voués, malgré leur zèle pieux, aux pires trahisons. Entre tous les aspects de la mentalité chinoise, il s’en trouvait un pourtant qui pouvait à la rigueur exprimer la mentalité de l’Inde aryanisée : le Tao. Dans l’Inde le karman, comme en Chine le Tao, unit le microcosme au macrocosme ; il assure la liaison intime de l’être pensant avec la nature. C’est donc le vocabulaire taoïste, bien qu’il fût déjà chargé d’un lourd passé et qu’il dégageât une aura toute particulière, qu’empruntèrent propagandistes et traducteurs bouddhistes. De même, une douzaine de siècles plus tard, les missionnaires catholiques, pour répandre le dogme chrétien, utiliseront la phraséologie confucianiste.

Grâce à ce quasi-travestissement, les premières communautés bouddhistes parvinrent assez facilement à se faire admettre en Chine, attirant surtout les adeptes du taoïsme. Et si leurs fidèles ne cherchèrent pas à se faire passer pour une secte taoïste nouvelle, du moins ne firent-ils rien non plus pour dissiper une équivoque dont ils n’étaient peut-être pas toujours conscients : Henri Maspero a pu parler, à leur sujet, de « taoïsme bouddhisant ».

La confusion entre les deux religions alla même si loin que le premier traducteur de textes bouddhiques, le Parthe Ngan Che-kao, n’hésite pas à mettre dans la bouche du bouddha Câkyamouni des promesses d’immortalité. Le sage taoïste, en effet, aspire à devenir un immortel ; mais l’assertion est tout bonnement stupéfiante dans la bouche d’un bouddhiste qui aurait dû, lui, tendre vers le nirvâna.

Dans ce genre d’erreur, entrait-il de la complaisance ? Probablement très peu. Nous avons des indications précieuses et révélatrices sur les méthodes de travail des traducteurs : un religieux, généralement étranger, expliquait tant bien que mal ses textes en chinois parlé, (quand il ne se trouvait pas dans l’obligation de recourir au truchement d’un interprète) à un ou plusieurs assistants chinois qui prenaient des notes. Le missionnaire ne pouvant guère contrôler l’œuvre de ses collaborateurs et ceux-ci étant presque tous de formation taoïste, comment s’étonner que la version chinoise des textes sacrés ait pu s’écarter singulièrement de l’orthodoxie ? .

Cette circonstance influa aussi sur le choix des ouvrages traduits, du moins sous les Han. Maspero a pu remarquer en effet que tous les textes authentiques datant de cette époque se rapportent exclusivement aux sujets qui intéressaient les taoïstes et s’opposent à l’éthique sociale du confucianisme : livres de morale, de méditation, descriptions d’exercices respiratoires, traités sur les paradis bouddhiques, les « Terres Pures ». Mais pas un seul ouvrage sur les thèmes fondamentaux de la religion, ni même de catéchisme élémentaire à l’usage des convertis. On s’explique, dans ces conditions, que l’empereur Houang-ti ait pu, un beau jour, sacrifier simultanément au Bouddha et à Houang-Lao, indiquant probablement ainsi qu’il ne faisait pas de distinction entre les deux croyances.

Ce propice malentendu ne pouvait se prolonger indéfiniment. En dépit de toutes les erreurs tendancieuses, les ouvrages traduits n’allaient pas tarder à le dissiper. Dès la fin du deuxième siècle, un taoïste venu au bouddhisme, Meou-tseu, rejetait complètement sa foi première et dénonçait enfin l’incompatibilité fondamentale entre les deux religions. Il tenta, en revanche, un rapprochement avec les confucianistes. Peine perdue, car bouddhisme et confucianisme, se développant sur des registres distincts, ne pouvaient répondre à ces efforts conciliateurs. Quant aux taoïstes qui s’adressaient à la même clientèle et satisfaisaient le même besoin de salut personnel, ils n’allaient pas tarder à nourrir, pour la religion nouvelle, une de ces hargnes de moines qui ne désarment jamais. N’importe, on se pose en s’opposant. Dans ces conflits d’idées, le bouddhisme chinois prenait enfin conscience de lui-même. S’il faut attendre plusieurs siècles encore le temps de l’essor, la période des origines est enfin révolue.

Le monachisme bouddhique avait, dès la fin du II° siècle, formé ses cadres définitifs. La petite communauté laïque, groupée autour d’un missionnaire et de la chapelle ornée de quelques images importées d’Occident, était devenue un monastère. Moines et dépendants du temple y obéissaient à un abbé qu’assistaient un trésorier et divers dignitaires, mais cette autorité, toute morale, ne s’exerçait que sur les religieux, la division entre ceux-ci et les laïques restant toujours nettement tranchée. Organisation très judicieuse qu’imiteront sans tarder les taoïstes. Aussi l’une des premières conséquences historiques du bouddhisme en Chine paraît - ironiquement - avoir été de fournir à ses ennemis les cadres dont ceux-ci tireront toute leur force.

René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier                L’Extrême Orient         1956

24 08 79                     L’éruption du Vésuve noie Pompéi et Herculanum sous les pierres ponces, la cendre, les lapilli, la lave, tuant à peu près deux mille personnes. Pompéi comptait alors à peu près 20 000 habitants., et venait d’être partiellement détruite par un tremblement de terre en 62. Les faits seront rapportés par Pline le Jeune : l’affaire lui tenait à cœur puisque son oncle, Pline l’ancien, alors amiral de la flotte de Misène, s’approchant de la zone dangereuse pour tenter de sauver les habitants et voir le phénomène de plus près, en mourut asphyxié. On crût longtemps que nul n’en réchappa… mais des traces de pieds furent découvertes en 2000, permettant de croire que des survivants seraient revenus sur les lieux du drame.

85                               L’astronome chinois Foungan présente à l’empereur une sphère armillaire écliptique, représentation du système solaire où sont tracées les trajectoires des différents astres connus. Mais la terre est encore au centre de l’affaire.

86                               Julius Maternus, commerçant romain, traverse l’Aïr depuis Tripoli jusqu’au Soudan.

vers 90                        Sous le principat de Domitien, début de la construction d’une ligne fortifiée reliant le Rhin au Danube : une route fut aménagée à travers la forêt noire, d’Argentorate (Strasbourg), au lac de Constance.

A la fin du I° siècle, la Ville est aux limites de ce qu’elle peut tenter de façonner à son image. Les temps ne sont plus à la conquête, mais à la défense. Le mur qui s’élève, le « limes », est un symbole autant qu’une barrière.

Jean Favier    Les Grandes Découvertes        Fayard 1991

90                               Les docteurs de la Loi, réunis à Jamnia, en Palestine, mettent en ordre la Bible, qui se divise en trois ensembles : Loi, Prophètes et Ecrits. On reste au sein de la religion juive, et il ne s’agit donc que de l’Ancien Testament.

  • La Loi, ou Torah, regroupe les cinq livres du Pentateuque : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome.

  • Les Prophètes regroupent les prophètes antérieurs : Josué, Juges, Samuel et les Rois, les prophètes postérieurs : Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, et les douze « petits » prophètes, ainsi nommés car leurs livres sont courts.

  • Les Ecrits regroupent les Psaumes, et des textes incorporés tardivement comme le Livre de Job, le Cantique des Cantiques et les Chroniques.

Se mentir pour ne pas mourir, cela vaut mieux que l’inverse. Pour autant « qu’un peuple sans légendes est condamné à mourir de froid », la construction rétroactive des origines fait partie des travaux calorifiques indispensables à l’entretien d’un groupe humain. Ce qui fait sa cohésion, c’est le partage mental d’une origine et d’une destination. La Bible a magnifiquement rempli son rôle de matrice communautaire en fabriquant de l’origine pour s’inventer une destination. Éviter la débandade exige que le présent « tienne » le passé, collage qui neutralise la dissémination. En ce sens, l’origine est une chose trop importante pour être laissée aux greffiers ou aux historiographes. C’est un bien de mémoire, à gérer en conseil de famille. Cohésion interne et capacité d’initiative : les enjeux de la matrice origine/destination touchent trop à l’intégrité vitale pour que la recherche documentaire vienne s’en mêler. Celle-ci a d’autant moins à faire qu’il serait contradictoire avec l’idée même d’origine qu’on puisse en tenir chronique, en temps réel, à un moment où personne ne saurait dire de quoi il y a origine. Le moment crucial est toujours « en blanc ». Il vient de là qu’une transmission est réussie quand la fabrication ne se voit plus. À cet égard, l’Ancien Testament a tout du chef-d’œuvre. L’invention de l’histoire, qu’on attache aux Grecs et à Hérodote, ne rend pas justice à l’Israël ancien, qui, en brouillant les frontières du vécu et du rêvé, a fini par forger un seul peuple à partir de tribus éparses. Il n’est pas anormal que l’examen scientifique du merveilleux soit vécu par ses adeptes comme attentatoire (« on nous dépouille de notre passé »). Si grand est notre besoin de fil à plomb que les mêmes qui vénèrent Moïse pour nous avoir libérés des tabous et du Veau d’or, en font une idole taboue sur qui il est interdit de porter la main. Le réflexe est humain. Lucrèce le matérialiste félicite Épicure de nous avoir émancipés de la crainte des dieux, et dans la foulée, dresse un autel au divin Épicure. Notre incohérence se porte presque aussi bien que notre paranoïa.

…/… Les sots qui prétendent invalider une religion par ses anachronismes prennent un bien pour un mal. C’est la fonction même des mythes que de réparer en nous les dégâts du temps. Si une religion n’était pas anachronique, elle perdrait sa plus profonde raison d’être, qui est de penser notre finitude en donnant à l’hier la dimension d’un toujours.

Régis Debray        Dieu, un itinéraire         Odile Jacob 2001

96                               Les vins gaulois sont bons : on en demande jusqu’à Rome. Et cela n’arrange pas les affaires des viticulteurs Romains : Domitien ordonne l’arrachage de la moitié du vignoble gaulois. Il va être assassiné la même année. Les sénateurs confient alors le pouvoir à l’un d’eux : Nerva, 70 ans et sans descendance, qui va mourir deux ans plus tard, mais en ayant eu l’habileté d’inventer le principe de l’adoption, ce qui va assurer à l’empire pas loin d’un siècle de tranquillité. Lui-même aura adopté Trajan, un général de 45 ans.

Le développement du christianisme se heurte bien sur à la religion traditionnelle, mais aussi au culte nouveau du dieu Mithra, rapporté d’orient par les légionnaires : coiffé du bonnet phrygien, il est le symbole de la lumière et du Bien s’opposant au Mal, représenté par le taureau. Le pain et le vin accompagnent les fêtes, dont la principale se tient le 25 décembre. On préférait alors le vin d’ici à l’au-delà.

5 09 100                     Claudia Severa a suivi son homme jusqu’à Vindolanda, sur la frontière nord de la Bretagne : elle invite Sulpicia Lepinida, l’épouse du commandant de la garnison à son anniversaire :

Claudia Severa à sa chère Lépidina, salut !

Je t’invite cordialement à te joindre à nous le 11 septembre pour fêter mon anniversaire et agrémenter ce beau jour de ta présence. Transmets mes salutations à ton Cerialis. Mon Aetius te salue ainsi que tes fils.

Je t’attends, ma sœur. Adieu, ma très chère âme, porte- toi bien, et salutations.

Ce n’est pas une lettre de Mme de Sévigné, certes, mais l’essentiel de la fraîcheur et de la chaleur humaine y est.

102                             Les Romains conduisent une expédition en Chine.

103                             La voie construite sur les rives du Danube jusqu’à la tête de pont  vers la Dacie, en amont des Portes de Fer - lorsque le Danube se faufile en des gorges profondes qui s’insèrent entre les Carpates, rive gauche et les Balkans, rive droite -, est achevée sous le règne de Trajan. Commencée sous Tibère, elle avait été poursuivie sous Vespasien, puis Domitien . Encore aujourd’hui, on peut voir une plaque, sertie dans la roche, qui nous montre des dauphins, des génies ailés et des aigles impériaux entourant l’inscription suivante :

Imperator Caesar divi Nervae filius
Nerva Trajanus Augustus Germanicus
Pontifex Maximus tribunitae potestatis quartum
Pater patriae consul quartum
Montis et fluviis anfractibus superatis viam patefacit

L’empereur César, le fils du divin Nerva
Nerva Trajan Auguste Germanicus

Grand Pontife et pour la quatrième fois tribun
pour la quatrième fois consul et Père de la patrie
a triomphé des dangers de la montagne et du fleuve et ouvert cette route.


Le Chinois Ts’ai Lun [4] invente le papier : après avoir essayé plusieurs matériaux, - mûrier, vieux filets de pêche et chiffons - il adopte la fibre de lin qui, additionnée à de l’amidon et de l’eau, donne la pâte à papier. Ultérieurement, ce sera l’écorce du mûrier qui représentera l’essentiel de la pâte à papier.

On commence à s’occuper d’enseignement à l’échelle du pays :

La Chine des Han, se montrait assez réfractaire aux innovations de tout ordre. A la longue paix qui régna alors - la pax sinica - correspond une période étale de la pensée et même, dans une certaine mesure, de l’art chinois. Le texte des classiques une fois reconstitué dans un sens conservateur et même conformiste, l’ensemble se présentait comme un canon qui suffisait à toutes les curiosités. Ce ne sont que convenances, usages, rites, pointilleux respect de l’étiquette traduisant une loi morale qui ne tient compte que des groupes sociaux, non des individus, et selon laquelle chacun doit se tenir à la place qui lui est échue.

Significative est alors l’importance que prend l’enseignement classique, attestée par celle de la Grande Ecole où les Savants Maîtres, sous l’autorité d’un ministre des Rites chargé de veiller à ce que l’enseignement ne s’écarte point de la tradition, exposaient la doctrine des anciens contenue dans les Cinq Livres Classiques. Les annalistes détaillent complaisamment cette Grande Ecole qui, rebâtie vers 130[5], n’aurait pas comporté moins de deux cent quarante corps de bâtiments, mille huit cent cinquante chambres d’étudiants, une bibliothèque, des salles de cours, des logements pour les maîtres. C’est à cette époque que les fonctionnaires commencent à être recrutés par voie d’examen et sur leur connaissance des livres classiques. Ce système, bientôt tombé en désuétude mais qui reprit sa force sous les T’ang, tendait à l’unification de la culture; il devait présenter en outre l’avantage d’empêcher la formation de cloisons étanches (comme il en existait déjà aux Indes) entre les différentes classes de la société, puisque le mérite devait suffire, en principe, à ouvrir toutes les portes. C’est à cette époque aussi que les lettrés voulurent donner à l’Empire et à la société une doctrine officielle et définitive, et qui le fut en effet. En 79, une commission de lettrés avait fixé le texte des œuvres attribuées à Confucius et à son école. Pour assurer la pérennité de cette rédaction, une série de stèles furent gravées cent ans plus tard, dont l’estampage - en blanc sur fond noir - présentait une première préfiguration de l’imprimerie.

René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier      L’Extrême Orient         1956

117                             Hadrien renforce le limes, fortifications le long du Rhin. Les Germains le nommeront Teufelmauer - le mur du diable - preuve si besoin était, qu’ils le redoutaient. Les Romains eux, semblaient les connaître :

Sitôt sortis du sommeil, qu’ils prolongent souvent dans le jour, ils se baignent, presque toujours à l’eau chaude, comme gens d’un pays où l’hiver dure longtemps. Après le bain, ils prennent de la nourriture ; chacun a son siège à part, chacun aussi sa table. Puis, en armes, ils vont aux affaires, non moins souvent au banquet. […] Les querelles, fréquentes, comme entre gens pris de vin, s’achèvent rarement sur des injures, plus souvent sur un meurtre et des blessures. […] Cette nation, qui n’a ni ruse, ni finesse, dévoile encore mieux les secrets de son cœur dans la liberté de propos sans retenue.

Tacite          La Germanie XXII

Soulèvement juif dans tout l’Orient : ils se font massacrer à Alexandrie et en Cyrénaïque.

122                             Construction du mur d’Hadrien, qui sépare l’Angleterre de l’Ecosse, de l’embouchure du Tyne à l’estuaire de Solway : murailles, fossés, casernes, fortins, routes…il y a tout ce qu’il faut, sur 112 km de long. Achèvement encore du limes germano-rhétique, constitué par un retranchement de terre bordé par un fossé et portant une palissade de bois, avec une série de tours et châteaux forts, depuis Andernach sur le Rhin en aval de Coblentz jusqu’à Kellheim sur le Danube en amont de Ratisbonne.

Leur bon état constituait une nécessité vitale, surtout sur la zone nord-est. Et ces gens-là savaient ce que construire veut dire : près de vingt siècles plus tard, le pont de Vaison la Romaine fût le seul ouvrage à résister aux flots en furie de l’Ouvèze. Ils maîtrisaient aussi la technique du verre, parvenant à monter jusqu’à la température de fusion : 1100° : sur les fenêtres des thermes et des grands édifices, la vitre venait remplacer mica, toiles et peaux huilées ou encore volets de bois.

L’Empire Romain couvre 5 millions de km², administre 90 000 km de grandes voies, 20 000 de voies secondaires, de l’Ecosse à la Palestine, de l’Espagne au Caucase, de la Lybie à l’Allemagne…la poste impériale, réservée au courrier officiel, et roulant sans arrêt en cabriolet léger à deux roues, pouvait parcourir plus de 200 km par jour. Mais ce chiffre est l’exception : la règle c’est environ 100 km par jour.

Les voies les plus importantes sont jalonnées de bornes milliaires, sur lesquelles sont gravées le nom de l’empereur régnant, la distance de la ville la plus proche - un mille romain fait 1481 m. - ou le point de départ de la voie : une borne revêtue de bronze doré - millarium aureum - dressée sur le forum, parfois la date d’achèvement de la route : plus de 4 000 ont été répertoriées. Des milliers d’autres seront réemployées : croix chrétiennes, colonnes d’églises, sarcophages, bénitiers, rouleaux compresseurs ou pierres à battre le linge… Le début du III° siècle est la dernière grande période de construction urbaine en Gaule. Lorsque le bâtiment va, tout va : la maxime vaut donc depuis plus longtemps qu’on pouvait le croire.

Les villae gallo romaines représentent la majorité des surfaces agricoles exploitées ; on trouve couramment des surfaces dépassant les mille hectares, véritables usines champêtres, propres à assujettir et broyer les concentrations humaines : la plupart d’entre eux étaient esclaves : ces derniers ont peut-être représenté le tiers de la population, selon Fernand Braudel. L’esclavage, sous les coup de boutoir des insurrections paysannes - la Bagaude - évoluera vers le servage - une moindre dépendance -, mais le terme de colon, petit paysan libre, ne correspondait le plus souvent qu’au statut de serf.

132                             En Chine, Zhang Heng invente le sismoscope, premier sismographe.

135                             Les Romains écrasent la révolte de Bar-Kokhba en Judée : les Juifs sont expulsés de Judée. Devenus minoritaires en Palestine, ils durent s’habituer à vivre au milieu des autres. C’est le début de la Diaspora.

Dans chaque pays de cette Diaspora, le judaïsme se reconstitue sur des bases religieuses renforcées. Ce sont les communautés de l’exil  qui vont élaborer ces monuments de la pensée juive que sont le Talmud palestinien (III° -IV° siècles) et celui de Babylone (V° siècle), interprétations de la Torah, ou Loi écrite, et réflexions sur sa signification.

L’Histoire du Monde. L’Antiquité.       Larousse 1996

vers 150                      Claude Ptolémée, (90 - 168) égyptien de Grèce (ou Grec d’Egypte), devient l’indiscutable père de la géographie moderne, avec la Syntaxis mathematike auquel les Arabes donneront le surnom admiratif d’Almageste : - le Grand Livre - : environ huit mille villes et lieux recensés ! Il inventa et popularisa les termes de latitude et longitude, il fit accepter le principe d’orienter les cartes le nord vers le haut et l’est vers la droite ; à la suite d’Hipparque, il divisa le cercle de la sphère en 360°, eux-mêmes subdivisés en minutes, puis secondes de l’arc. Il réunit tous les faits disponibles pour prouver la sphéricité de la Terre.

Mais il ne se fia guère qu’à ses informations, forcément très limitées, et commit ainsi quelques très grosses bourdes dont la principale concerne la circonférence terrestre : ayant tout d’abord rejeté l’estimation étonnamment précise d’Eratosthène, il calcula que chaque degré mesurait seulement 80 km (au lieu de 111,2), ce qui faisait une circonférence de 28 800 km.  

Après la mort de Ptolémée, le christianisme conquiert l’Empire romain et la majeure partie de l’Europe. Apparaît alors un phénomène d’amnésie scientifique, qui frappera l’Europe entière depuis l’an 300 de notre ère jusqu’à 1300 au moins. La foi et le dogme chrétien vont entièrement occulter la représentation utile du monde qui avait été si lentement, si péniblement, si scrupuleusement élaborée par les géographes de l’Antiquité. Disparue la soigneuse restitution ptoléméenne des côtes, cours d’eau et reliefs, avec sa grille commode établie d’après les meilleures données astronomiques. Au lieu de cela, quelques schémas rudimentaires - simples caricatures pieuses - proclament la « vraie » forme de la Terre.

…/… Les géographes chrétiens du Moyen Age consacreront toute leur énergie à donner du monde connu[6], ou supposé tel, une vision bien léchée, théologiquement conforme.

Daniel Boorstin          Les Découvreurs        Robert Laffont Mars 2000.

169                             C’est à une valse bien rude et virile que s’invitent Iazyges et Romains de Marc Aurèle sur le Danube gelé.

Les Yazyges comptaient venir à bout aisément des Romains lancés à leur poursuite dès qu’ils seraient sur la glace : ils firent alors volte face pour les affronter. En riposte, les Romains se groupèrent en masse compacte, posèrent leur bouclier à plat sur la glace et mirent un pied dessus afin d’éviter le risque de glisser ; ils reçurent ainsi la charge de l’ennemi. Attrapant, les uns, la bride des chevaux, les autres, le bouclier et le bois de la lance des assaillants, ils les attirèrent vers eux ; et en venant ainsi au corps à corps, ils firent tomber à la fois les hommes et les chevaux car, emportés par leur élan, les Barbares ne pouvaient plus éviter de glisser. Les Romains glissaient aussi, mais ceux qui tombaient sur le dos, entraînaient leur adversaire au-dessus d’eux tandis que ceux qui tombaient en avant se jetaient positivement à bras raccourci sur leurs antagonistes qui avaient chu les premiers. En effet les Barbares, qui n’étaient pas habitués à cette forme de combat et qui étaient équipés à la légère, étaient incapables de résister ; si bien que rares furent les membres de cette troupe importante qui réussirent à s’échapper.

Dion Cassius

Marc Aurèle sera récompensé pour cette victoire et quelques autres du titre de Sarmaticus (Sarmates et Yazyges étaient très proches cousins).

vers 170                      Né de parents grecs à Pergame en Asie Mineure sous le règne d’Hadrien, Galien, (131 - 201) devint médecin, obtenant le poste convoité de médecin des gladiateurs ; il est aussi l’un des écrivains les plus prolifiques de l’époque, - près de cinq cents ouvrages - exhortant ses confrères à apprendre par l’expérience et à concentrer leurs efforts sur l’acquisition des connaissances utiles à la guérison des malades. Et le corps médical finit par faire de Galien la référence unique, éditant un corpus canonique de seize ouvrages, dont l’autorité traversera tout le Moyen Age et grandira encore avec l’arrivée de l’impression, treize siècles plus tard : 10 000 pages, dans l’édition de référence. En 192, il vit partir en fumée une bonne part de ses œuvres lors d’un incendie de Rome…il n’y avait pas de copie : il se remit à l’ouvrage…et légua à la postérité la totalité de ses écrits avant de mourir. La première édition de ses œuvres complètes sortira des presses Alde à Venise en 1525. Il a décrit quatre cent soixante treize plantes et les a classées dans des familles thérapeutiques : astringentes, diurétiques, émollientes. Il va laisser son nom à l’art de la préparation médicinale des plantes : la galénique, laquelle est devenue aujourd’hui très confidentielle, beaucoup plus de toutes façons que le nom de son père.

Et pourtant… le champ n’était pas vraiment libre en matière de dissection, car interdite par le droit romain, et en la matière, Galien dû se contenter d’observations sur les blessures des gladiateurs ; deux fois seulement, il pût observer un squelette, pour l’un dépouillé de sa chair par des oiseaux de proie, pour l’autre, nettoyé par les eaux d’une rivière. Pour tout le reste, toutes ses observations se faisaient sur des singes pour l’anatomie externe et sur des porcs[7] pour l’anatomie interne.

vers 170                      Les persécutions des chrétiens sont à leur apogée :

Si l’on avait toujours observé les prescriptions de Trajan, interdisant toute initiative à ses fonctionnaires, ou d’Hadrien, exigeant une accusation en règle et ordonnant la punition des calomniateurs, les martyres auraient été fort peu nombreux. La plupart, dans les provinces, sont dus à des mouvements populaires : Polycarpe de Smyrne en 155, les martyrs de Lyon en 177, ceux de Scillium en Afrique en 180 furent victimes des fureurs de la foule qui pesa sur les autorités judiciaires. Il y avait donc une hostilité très vive à l’égard des chrétiens : ils passaient pour athées, parce qu’ils n’adoraient pas les dieux de tout le monde; pour ignorants et incultes, parce qu’ils se recrutaient surtout parmi les humbles ou les esclaves ; pour magiciens, débauchés, voire meurtriers et anthropophages, parce que leurs cérémonies clandestines étaient mal comprises ; pour mauvais patriotes, parce qu’ils mettaient leur salut personnel et le souci du « royaume de Dieu » au-dessus de toutes les préoccupations temporelles. Les apologistes tentent, depuis le milieu du II° siècle, de réfuter ces calomnies ; mais les préjugés sont tenaces et la haine du nom chrétien est précisément renforcée à cette époque par les malheurs publics qui marquent le règne de Marc Aurèle, tremblements de terre, épidémies, invasions. Les exécutions en masse des chrétiens lyonnais et scillitains semblent bien en liaison avec ces événements.

Jean Rémy Palanque            L’empire universel de Rome.    1956

184                              Un vent de révolte souffle sur la Chine contre le pouvoir des derniers Han : celle des Cinq boisseaux de riz et surtout celle des Taiping - les Turbans jaunes - qui parviendront à rassembler jusqu’à 360 000 rebelles, lesquels tiendront tête pendant 8 ans à toutes les armées.

vers 190                     L’Athénien Clément fonde à Alexandrie la première école de théologie, dont l’Egyptien Origène prendra la suite, en restant toujours un peu border line pour l’Eglise qui condamnera certaines propositions de ses nombreux traités ; mais surtout il avait triché avec « la chair » en se faisant émasculer pour ne pas connaître la tentation, et ça, « c’est pas de jeu ». Il mourra des suites des persécutions du temps de Dèce. A Rome, on dresse de son vivant au prêtre Hippolyte une statue qui reprend les titres de ses premiers ouvrages. L’Africain Tertullien défend sa foi contre les païens, les juifs et les agnostiques.

Plus importante est la longue évolution qui conduira à assimiler le péché originel au péché de chair. Dans la Genèse, le péché originel est un péché de l’esprit qui consiste à concevoir l’appétit de connaître et à désobéir à Dieu. Dans les Evangiles, il n’y a aucune déclaration du Christ sur le péché originel. Clément d’Alexandrie [v.150-215] est le premier à avoir rapproché le péché originel de l’acte sexuel. Certes, d’après la Genèse, les principales conséquences du péché originel étaient la perte de la familiarité divine, la concupiscence, la souffrance (dans le travail pour l’homme, dans l’enfantement pour la femme), la mort. Mais c’est Augustin qui lia définitivement péché originel et sexualité par l’intermédiaire de la concupiscence. A trois reprises, entre 395 et 450, il affirme que la concupiscence transmet le péché originel. Depuis les enfants d’Adam et Eve, le péché originel est légué à l’homme par l’acte sexuel. Cette conception deviendra générale au XII° siècle, sauf chez Abélard et ses disciples. Dans la vulgarisation opérée par la plupart des prédicateurs, des confesseurs et des auteurs de traités moraux, le glissement ira jusqu’à l’assimilation du péché originel au péché sexuel. L’humanité a été engendrée dans la faute qui accompagne tout accouplement à cause de la concupiscence qui s’y manifeste forcément.

Jacques Le Goff        Un autre Moyen Âge   Le corps Quarto Gallimard 1997

A quelques dizaines de kilomètres au nord de l’actuel Mexico, à Teotihuacán s’épanouit une civilisation qui dresse d’immenses pyramides aux dieux qu’elle révère : le Soleil et la Lune : Celle qui est consacrée au Soleil fait 220 mètres sur 225, 63 mètres de haut. Dans son axe s’alignent d’autres pyramides, le long de l’allée des Morts,  1 700 mètres de long sur 40 de large, le tout sur un axe strictement nord-sud. Tout cela ne sera mis à jour qu’au XIX°, si bien que ni les Aztèques ni Cortès n’en auront connaissance.

203 à 211                    Persécutions de chrétiens en Egypte et en Afrique.

208                             Xian, empereur de Chine, de la dynastie des Han, subit l’ascendant de son ambitieux premier ministre Cao Cao, qui veut étendre le territoire de l’empereur vers le sud, et s’asseoir sur le trône. Le petits royaumes du sud, Shu et Wu s’unissent pour se dresser contre lui et l’affronter sur la rive du Yangsi. C’est la bataille de la Falaise Rouge, rendue célèbre dans toute la Chine du XIV° siècle par Luo Guanzhong dans L’épopée des trois royaumes. En 2009, le chinois John Woo vivant à Hong Kong, en fera un film à grand spectacle où la victoire des deux petits royaumes sur Cao Cao est rendue possible grâce à un mage à même de dire bien précisément comment va évoluer la météo ! 

212                             Tous les habitants libres de l’empire deviennent citoyens romains : ainsi le veut l’édit de Caracalla. Cela vaut donc aussi des Juifs, que leur richesse de grands commerçants, avait fait bénéficier de nombreux privilèges sous César, puis Auguste et Tibère.

vers 250                      Mani de Babylone (216-277) fonde le manichéisme (qui lui vaudra la mort), selon lequel coexistent et s’opposent éternellement un principe bon et lumineux et un principe mauvais et obscur ayant chacun son domaine et chacun sa création

Pelliot

250                             L’empereur Dèce, d’origine illyrienne, prend un édit qui contraint tous les habitants de l’empire à assister aux cérémonies sacrées de la religion traditionnelle et à conserver ensuite le certificat de présence.

258                             L’empereur Valérien prend deux édits qui interdisent le culte, puis la profession même du christianisme, sous peine de mort pour le clergé et pour les fidèles des classes supérieures. St Cyprien, évêque de Carthage - Nul ne peut avoir Dieu pour Père s’il n’a l’Eglise pour Mère - est martyrisé, mais aussi les papes[8] Fabien et Sixte à Rome, les évêques Saturnin à Toulouse et Denys à Paris.

Parti combattre les Perses, Valérien sera battu à Edesse et fait prisonnier : Gallien demeure seul empereur[9] .

260                             Sept ans plus tôt, Francs et Alamans ont forcé la frontière gauloise, poussant leurs avancées jusqu’au bas Rhône et à l’Espagne. Le désordre et la peur s’installent en Gaule, à tel point qu’un officier gaulois, Postumus, est proclamé empereur par ses troupes, pour repousser l’envahisseur ; et cela marcha plutôt bien - Rome commença par fermer les yeux - , et ce dernier parvint à rétablir l’ordre en Gaule, en Espagne, en Bretagne ; quelques années plus tard, il poursuivait les envahisseurs outre Rhin : malheureusement, il provoqua le mécontentement de ses troupes en leur refusant le pillage de Mayence : il fût assassiné et Mayence pillée.

Chahpuhr I°, Roi des rois, de la dynastie des Sassanides, inflige une lourde défaite à Antioche à l’empereur Valérien qui est fait prisonnier, emmené en Iran et tué : sa peau est suspendue dans un temple après avoir été teinte en pourpre.

vers 260                      Le Chinois Pei Xiu (224 - 271) réalise une représentation cartographique de la Chine en dix huit feuilles, une par territoire vassal de l’empereur : il a adopté le système du quadrillage. L’usage du thé se répand dans les cours chinoises : les lettrés de Luoyang, capitale de Cao Cao et de ses fils, en font une grande consommation. Il serait venu des pays barbares : c’est peut-être pour ne pas reconnaître cela que les Chinois inventèrent une légende le faisant remonter à Shen Nung, trois mille ans plus tôt.

fin 270                         L’empereur Aurélien, après une défaite à Plaisance devant la tribu alamane des Juthunges, organise le siège de Rome, puis reprend l’offensive et écrase les Vandales et les Iazyges en Pannonie, les Juthunges en Cisalpine, les Goths et les Carpes en Dacie - l’actuelle Roumanie -, province dont il décidera de se retirer.

272                             Aurélien soumet la reine de Palmyre, Zénobie, et à nouveau la Gaule, où il bat à Chalons sur Marne Tetricus, empereur de la Gaule, successeur de Postumus et de Victorinux, résidant à Trèves : l’empire gaulois aura duré quinze ans.

276 - 282                    L’empereur Probus autorise à nouveau pour la Gaule la plantation de vignobles, qu’avait interdite Domitien en 96.

289                             Fondation de la cité maya d’Uaxaktun, dans l’actuel Guatemala.

A l’autre bout du monde, des moines bouddhistes sculptent deux bouddhas géants de cinquante trois mètres de haut pour l’un, trente cinq pour l’autre dans les falaises de Bamiyan, à l’ouest de Kabul. Ils résisteront vaillamment aux injures du temps jusqu’à être victimes de la fureur des Talibans en février 2001.

L’empereur Constance Chlore épouse Théodora, et répudie sa concubine Hélène, connue serveuse dans une taverne de Drepanum, en Bythinie - actuelle Turquie -où elle était née. Ils ont eu un fils, Constantin. Chrétienne, elle éduque son fils comme elle croit bon de le faire. Quand Constantin deviendra empereur à la mort de son père en 306, il rappellera sa mère à la cour, lui donnant le titre d’Augusta : Hélène deviendra alors impératrice.

292                             Lyon perd son monopole de la vente du vin, puis son statut de capitale : elle va redevenir une ville moyenne.

Les fouilles archéologiques les plus anciennes de la civilisation maya retenaient la stèle de Tikal, comme étant la première où l’on voit une inscription chronologique : elle porte l’inscription en « long compte » 8.12.14.8.15, ce qui correspondrait à l’an 292 après JC, et marque le début de la période classique de la civilisation maya : elle durera six cents ans, se développant de la presqu’île du Yucatan, au Mexique, vers le sud, jusqu’au Pacifique, soit à peu près 900 km sur 550 km. : cela inclut aujourd’hui le Guatemala, Honduras, et les Etats mexicains du Yucatan, Campeche, Tabasco, Quintina Roo et le Chiapas.

Copán est l’un des principaux centres cérémoniels, dont l’apogée se situe au IX° siècle, avec l’un des plus beaux escaliers à hiéroglyphes - soixante trois marches - constituant le plus long texte de toute l’aire maya. Les sculptures sont en trachyte de couleur pistache, qui résiste beaucoup mieux à l’érosion que le stuc des sculptures voisines.

La cité maya toltèque de Chichén Itzá, sera édifiée en 534, sur un site pourvu de deux puits naturels, à l’ouest de l’actuelle Valladolid. La principale pyramide est pourvue d’un escalier de 91 marches sur chacune des 4 faces, ce qui donne, en ajoutant la marche sommitale, 365, le nombre de jours de l’année. La bonne conservation des monuments en fait l’un des sites les plus visités du Mexique et, le 7 07 2007, cette cité sera élue par 7 millions d’internautes au rang de l’une des sept merveilles du monde, contre le gré bien sur des « officiels » de la culture que sont l’UNESCO, l’ONU, que la démocratie directe insupporte.

Leur capitale était Tula, 80 km au nord de Mexico, regroupant pyramides, temples renfermant les atlantes, statues austères et renfermées sous la domination du Serpent à plumes, le dieu civilisateur, souverain et grand prêtre du peuple Toltèque.

Les Mayas étaient passionnément attachés à la terre et se sentaient liés de façon très étroite avec le maïs, son principal produit. Le dieu du maïs était donc plus que la personnification poétique du pain quotidien et on avait pour lui une tendresse toute particulière.

Le centre cérémoniel était aussi chef lieu religieux et administratif, mais n’était pas un lieu d’habitation : le peuple habitait des villages disséminés dans la campagne.

Vivant sous l’influence toute puissante de l’astronomie dont ils tiraient une astrologie, (…selon leur perception ; ils redoutaient par exemple plus que tout l’éclipse du soleil) ils développèrent abondamment tables à éclipses, calendriers, autant de connaissances très abstraites qu’était loin d’avoir alors l’occident ; pour le clergé, toute cette cosmologie était un très bon fonds de commerce, dont il usait et très probablement abusait.

Dans le même temps ils se révélèrent incapables de progrès techniques : ils construisaient des routes mais n’avaient pas sû utiliser la roue, ils ne savaient pas peser, ils construisaient des temples, mais ne connaissaient ni la voûte en plein cintre ni en arc brisé.

fin ~ III° siècle L’empire romain poursuit une vie institutionnelle mouvementée : il y a beaucoup de révoltes, mais il n’y a pas de révolution : les révoltes ne peuvent être que paysannes et ces insurrections ont toujours été incapables de résister aux troupes organisées ; elles ont pour cause le poids des charges fiscales, l’inflation monétaire : on parlera de la Bagaude que justifiera 150 ans plus tard Salvien :

Je parlerai à présent des Bagaudes, dépouillés par des gens mauvais et sanguinaires, frappés, tués, après avoir perdu jusqu’à l’honneur du nom romain. Et c’est à eux qu’on impute un tel malheur, à eux que nous donnons ce nom maudit, nous qui en portons la responsabilité. Nous les appelons des hommes perdus, eux dont nous avons fait des criminels. Car, qui a fait la Bagaude, si ce n’est notre iniquité, l’improbité des juges, nos sentences d’exil, nos spoliations ?

La conversion de l’empereur au christianisme s’inscrira dans la continuité des édits de tolérance, les anciennes divinités continuant à être admises, et même aidées.

Depuis un demi-siècle l’« anarchie militaire » avait produit ses effets catastrophiques : si les bons empereurs illyriens, en particulier Aurélien et Probus, ont pu mettre fin aux dissidences et aux invasions, qui avaient troublé le monde romain, l’instabilité du pouvoir demeurait la plaie de l’époque. En cinquante ans, vingt et un empereurs s’étaient succédé, à ne retenir les noms que des princes « légitimes » reconnus par le Sénat, et sans parler des innombrables usurpateurs, les « Trente Tyrans » qu’énumère l’historiographie du IV° siècle. La plupart avaient péri assassinés, victimes d’une conspiration ou de l’humeur changeante des soldats qui les avaient portés au pouvoir. En outre, les guerres avaient ruiné gravement toutes les provinces, dont aucune n’était demeurée indemne de quelque incursion ou agitation : la crise monétaire n’était qu’un aspect - à la fois cause et conséquence - de la crise économique générale ; campagnes ravagées, villes détruites, main d’œuvre insuffisante, production amoindrie, commerce interrompu, finances publiques taries, tel était le tableau qu’offrait l’empire dans la seconde moitié du III° siècle.

Le relèvement obtenu en 285 était encore partiel ; il va être poursuivi et accentué, sous un règne qui aura la chance de durer vingt ans, par un homme qui tentera de résoudre les grands problèmes qui se posaient alors et le plus grave de tous, le problème successoral.

Cet homme est Dioclétien, nom nouveau que prend, à son avènement l’officier illyrien[10] Dioclès. Comme il demeure en Orient et que la Gaule est troublée par la « bagaude », sorte de jacquerie rurale, il y envoie Maximilien, officier pannonien en qui il a toute confiance, avec le titre de César (mars 286) ; et bientôt, aussi bien pour le récompenser de ses succès sur les rebelles que pour répondre à l’usurpation de Carausius en Bretagne, il l’élève à l’Augustat (septembre 286). Rome est décidément abandonnée comme résidence impériale : Dioclétien se fixe à Nicomédie, d’où il négocie avec la Perse (traité de 287) ; Maximien à Trèves, d’où il surveille la frontière rhénane, sans pouvoir abattre Carausis qui installe en Gaule plusieurs têtes de pont.

…/… L’omniprésence des membres du collège impérial, tous des hommes mûrs et expérimentés, renforçait la sécurité de l’empire, dont tous les adversaires purent être abattus. Il ne faudrait pas cependant voir là, comme on l’a dit trop souvent, un partage de l’empire : les Césars ne sont que des exécutants aux ordres de leurs Augustes, dont ils sont devenus les gendres ; ces derniers eux-mêmes ne sont pas sur un pied d’égalité, le second Auguste, qualifié d’Herculius, étant subordonné au premier, qui s’intitule Jovius, et qui est le seul et unique souverain : mandataire de Jupiter, le maître des dieux, il a autorité sur celui qui n’a pour patron qu’un demi-dieu. Ainsi la tétrarchie, comme on appelle ce collège de quatre empereurs, reste une monarchie, les liens familiaux et les titres religieux venant renforcer l’autorité du maître de l’empire. Il ne semble pas que cette organisation soit le résultat d’un système préconçu : Dioclétien l’a improvisé au gré des circonstances : les nominations des Césars, si elles sont de la même année, ont été faites à trois mois de distance. Néanmoins, elles ont inauguré un régime nouveau qui apporte une solution ingénieuse au problème successoral : un avancement automatique devait se faire lors de chaque vacance, à l’intérieur du collège impérial, le premier Auguste détenant la souveraineté pour toute décision. Par là était rendues superflues les initiatives de l’armée, qui avaient rempli tout le III° siècle ; et l’on écarta du même coup toute intervention du Sénat : non seulement sa déchéance était accrue par l’abandon de Rome où ne résidait aucun des empereurs, mais on ne lui demanda même pas de ratifier les choix faits en dehors de lui ; il perd alors l’investiture toute nominale de l’empereur, qui désormais ne tiendra plus son pouvoir que d’un Auguste antérieur. Il ne suffisait pas de rendre au pouvoir impérial la stabilité qui lui manquait, mais à l’empire lui-même une vitalité qu’il avait en partie perdue. Dioclétien y pourvu par une série de réformes, administratives, militaires, fiscales, économiques.

…/… Les réformes de Dioclétien avaient été dans l’ensemble judicieuses et efficaces. Il faut cependant constater un échec dans le domaine économique, où l’équilibre. ne pourra être restauré que progressivement et incomplètement en raison des ruines accumulées. Il échouera aussi dans le domaine religieux quand il prétendra extirper le christianisme de tout l’empire. Au cours du III° siècle les églises chrétiennes avaient fait de grands progrès. Avant et après les deux persécutions de Dèce et de Valérien, la propagande des missionnaires et des docteurs avait porté ses fruits. En Orient, le prestige d’un Origène, d’un Denys d’Alexandrie, en Occident, celui de Cyprien de Carthage ont dû favoriser le rayonnement de la religion nouvelle dans les milieux cultivés ; mais on peut penser aussi que le déclin général de la culture, dont on a pour preuve l’éclipse presque totale de la littérature latine ou grecque, a favorisé sa diffusion, en affaiblissant des traditions intellectuelles imprégnées de paganisme. En tout cas, au cours de la longue période de paix qui suit 260, le nombre des évêchés nouveaux paraît considérable en toute région, en Gaule par exemple, ainsi que celui des fidèles dans chaque ville (il n’y en a guère encore dans les campagnes). Les communautés chrétiennes ne sont pas trop gravement troublées par les querelles dogmatiques ou disciplinaires nées de la persécution, comme le schisme novatien à Rome ; elles sont en relations régulières les unes avec les autres, les évêques d’une région prenant l’habitude de se réunir en conciles ; quant à l’unité d’ensemble, elle était assurée par un esprit commun plus que par une hiérarchie organique : la primauté de l’Église romaine s’exerce de façon intermittente, selon les circonstances et l’humeur de ses pontifes, et rencontre souvent des résistances, comme il advint au pape Victor en 190 dans la question de la date de Pâques, au pape Étienne en 256 sur la validité du baptême conféré par les hérétiques.

Ces progrès n’auraient pas suffi à eux seuls pour provoquer une nouvelle persécution, car Dioclétien, malgré son attachement aux traditions païennes, n’était pas un fanatique sanguinaire. S’il lança en 296 un édit proscrivant le manichéisme, c’est parce que cette religion nouvelle, où se mêlaient des éléments iraniens et chrétiens, lui parut un danger pour l’unité morale du monde romain au moment de la lutte nationale contre la Perse ; et s’il se décida ensuite à sévir contre les chrétiens, c’est parce qu’à ses yeux les intérêts de l’Etat étaient menacés par leur présence dans l’armée et l’administration : en plusieurs endroits, surtout en Afrique, des soldats incorporés de force avaient refusé les gestes religieux habituellement pratiqués, et ces manquements à la discipline militaire avaient été sanctionnés par des condamnations à mort. Il dut y avoir aussi des incidents dans les milieux civils, puisque toute fonction publique imposait la participation aux cultes officiels, que les chrétiens rejetaient comme idolâtres. Le résultat fut que sous l’influence du César Galère, qui était farouchement hostile au christianisme, Dioclétien procéda en 302 à une épuration de l’armée et de la cour ; puis, à la suite de manifestations subversives, en particulier d’incendies à Nicomédie imputés aux chrétiens, il lança en 303 et 304 successivement quatre édits de persécutions : le premier ne frappait que le culte en ordonnant la destruction des églises et des livres liturgiques, et confirmait l’incompatibilité de la foi chrétienne avec toute fonction ou dignité publiques ; deux autres frappèrent le clergé, puni de prison, puis de mort ; le dernier imposait l’abjuration à tous les fidèles sous peine de mort ou de travaux forcés. La « grande persécution », ainsi qu’on l’appela, sévit cruellement dans tout l’orient : comme toujours, il y eut des apostats (lapsi) ou du moins des faibles qui livrèrent les objets sacrés (les « traditeurs »), mais aussi de nombreux qui versèrent leur sang ou souffrirent dans les mines (les « confesseurs »). En Occident, surtout dans les provinces dont Constance surveillait l’administration (Gaule, Bretagne), il y eut assez peu de martyrs, les autorités s’étant contentées d’appliquer le premier édit. Là où elle fut effective, la persécution dura jusqu’en 311 sans réussir à extirper la religion proscrite : on se lassa de condamner ceux qui refusaient de céder aux injonctions officielles ; les églises interdites subsistaient clandestinement et, comme l’avait écrit Tertullien, un siècle plus tôt, on pouvait constater que « le sang des martyrs était une semence de chrétiens ». Avant de mourir, Galère, qui avait été le principal responsable de la persécution, y mettra fin par un édit de tolérance (311)

Dioclétien n’était plus au pouvoir pour reconnaître l’échec de sa politique religieuse ; après avoir célébré solennellement à Rome ses vicennalia, il avait résolu d’abdiquer en même temps que Maximien, au moment où celui-ci commençait sa vingtième année de règne (1° mai 305). Une seconde tétrarchie succéda alors à la première, qui ne dura pas longtemps, et l’anarchie s’installa…/…les circonstances vont ramener de sept à quatre le chiffre des empereurs, sans que l’anarchie soit atténuée.

…/… Le système de Dioclétien a pratiquement cessé de fonctionner. Il va s’effondrer totalement le jour où Constantin, envahissant l’Italie et vainqueur de Maxence le 28 octobre 312 au passage du Mont Milvius, aux portes de Rome, se fait reconnaître par le Sénat maximus Augustus : usurpation de souveraineté, reconnue immédiatement par Licinius et Maximin Daïa lui-même qui s’inclinent devant la force ; coup d’Etat, qui restaurait pour un jour l’autorité sénatoriale mais au lendemain duquel le destructeur de la tétrarchie allait fonder un nouveau régime, pleinement monarchique cette fois.

L’entrée de Constantin à Rome en octobre 312 portait le coup de grâce à la Tétrarchie. Le vainqueur s’adressa au Sénat pour légitimer son usurpation ; mais c’est la dernière fois que la haute assemblée, bien déchue de ses anciens pouvoirs, surtout depuis que la Ville Éternelle n’est plus résidence impériale, joue un rôle dans l’investiture d’un empereur. D’autre part, quoique Constantin ait dû à ses soldats son avènement de 306 et son accession en 312 à la souveraineté, il rompit avec les méthodes du III° siècle et rabaissa le rôle de l’armée : les princes du IV° siècle ne seront plus des empereurs militaires, mais des monarques absolus qui transmettent leur pouvoir par leur seule volonté à des hommes de leur choix, pris dans leur famille autant que possible. En outre, l’auteur de cette révolution politique accomplit une autre révolution, non moins importante, en se convertissant en 314, au christianisme[11] et en donnant à l’Église, naguère persécutée, toutes les faveurs de l’État. A tous égards, s’ouvre une ère nouvelle, où se manifeste encore l’influence de l’Orient.

Jean Remy Palanque            L’empire universel de Rome.    1956



[1] La fête de Pâques avait été instituée par les Hébreux, bergers nomades dès l’origine, pour attirer la protection divine sur les troupeaux partant estiver.

[2] Le Chanoine Dangoisse, de l’Université de Namur, situe les ordres de grandeur en matière de datation :  « Quand on pense que les plus anciens manuscrits de Virgile sont de quatre siècles postérieurs à cet écrivain, ceux de Platon, de treize siècles, et ceux d’Euripide, de seize siècles ! »

[3] On est tout de même en droit de suspecter l’impartialité de Sénèque… puisqu’il y avait été exilé, avant de devenir le précepteur de Néron.

[4] Les recherches les plus récentes feraient en fait remonter l’existence du papier en Chine au 3° siècle av JC.

[5] Le siège de ces constructions est bien sûr la capitale, Tch’ang-ngan, sur le cours de la Wei, un peu en amont de sa confluence avec le Hoang-Ho.

[6] On leur doit entre autres notre chère Méditerranée : au milieu des terres.

[7] Mais, après tout, en notre XXI°siècle, le cochon représente un des espoirs de greffe d’organe compatible sur l’homme. Le Dr Sachs, grand manitou d’un laboratoire de Boston spécialisé dans la greffe d’organe de cochon sur l’homme, affirme que tous les organes fonctionnent à peu près de manière semblable chez un homme et un autre mammifère : seul diffère le cerveau. Il suffit de parvenir à modifier génétiquement le cochon pour lui enlever le gène qui gêne,  à l’origine d’un sucre - l’alphagal - que ne supporte pas l’homme.

[8] Le terme pape n’est pas nouveau : il est un titre de vénération que l’on le trouve déjà chez Homère ; c’est lorsque l’évêque de Rome se considérera au-dessus des autres évêques qu’il adoptera ce qualificatif.

[9] Il y eut dans l’histoire de Rome quelques périodes où le Sénat reprit le principe collégial des deux consuls : il y eut donc parfois deux empereurs.

[10] Illyrien, il restera puisqu’une fois retiré des affaires, c’est à Salone, l’actuelle Split, en Croatie, qu’il se fera construire un palais colossal, dont les vestiges occupent encore un bon quart de la vieille ville, réemployés à l’usage d’une ville contemporaine.

Voilà, je pense, le seul site archéologique au monde qui ne soit pas un cimetière ; libre d’accès, à toute heure du jour ou de la nuit, bourdonnant d’une vie merveilleuse. L’œil admire le décor monumental, le protiron, sorte de perron géant, à fronton triangulaire, les portiques, les dalles, les chapiteaux. Le cœur se réjouit de cette foule jeune et allante, qui a adopté l’antique agora pour ses rencontres et ses discussions.

Dominique Fernandez. Le voyage d’Italie. 1997

[11] Déjà acquis au christianisme, il avait fait mettre, à la suite d’une vision, le signe de la croix sur le bouclier de ses hommes.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

311 - 313                        Les édits de tolérance - dont l’édit de Milan en juin 313 - mettent fin aux persécutions contre les chrétiens : restitution aux églises des biens confisqués, exemptions de charges pour le clergé chrétien. Ce n’est que bien plus tard, à la fin du IV° siècle que la Gaule s’ouvrira franchement au christianisme qui, jusque là, n’aura été le fait que d’une minorité de Grecs ou d’Orientaux parlant le grec.

En 313, Constantin partage encore le pouvoir avec Licinius, devenu son beau-frère, maître de toutes les provinces danubiennes jusqu’au Bosphore. Il se brouille avec lui un an plus tard et le combat en Pannonie et en Thrace, sans pouvoir l’abattre. Le compromis qui s’ensuit consacre le partage de l’empire.

318                             Constantin se plait en Arles, la petite Rome des Gaules :

Arles est si heureusement placée, le commerce y est si actif, les négociants y viennent en si grand nombre qu’on y draine tous les produits de l’univers :  richesses de l’Orient, parfums de l’Arabie, délicatesses de l’Assyrie s’y trouvent en si grande abondance qu’on les croirait des produits du terroir.

vers 320                      La terre est plate, qu’on se le dise :

Qui serait assez insensé pour croire qu’il puisse exister des hommes dont les pieds seraient au-dessus de la tête, où des lieux où les choses puissent être suspendues de bas en haut, les arbres pousser à l’envers, ou la pluie tomber en remontant ? Où serait la merveille des Jardins de Babylone s’il nous fallait admettre l’existence d’un monde suspendu aux antipodes [1] ?

Lactance, précepteur du fils de l’empereur Constantin.(260-325)

8 11 324                     Constantin est parvenu finalement à éliminer son collègue Licinius par deux victoires en Thrace et en Bythynie : il décide de faire de Byzance sa nouvelle capitale : c’est bien un acte de réunification de l’empire, sous le signe du christianisme, dont le monothéisme convient bien à la conception du pouvoir absolu qu’incarne l’empereur.

Printemps 325              Le corps de la foi nouvelle est fermement décliné, face à l’arianisme : on l’appelle alors Symbole de Nicée[2], - ce autour de quoi l’on se réunit - qui deviendra le Credo

Credo in unum Deum
Patrem omnipotentem, factorem cœli et terrae, visibilum omnium et invisibilium.
Et in unum Dominum, Jesum Christum, Filium Dei unigenitum.
Et ex Patre natum ante omnia sæcula.
Deum de Deo, lumen de lumine, Deum verum de Deo vero.
Genitum, non factum, consubstantialem Patri : per quem omnia facta sunt.
Qui propter nos homines, et propter nostram salutem descendit des cælis.
Et incarnatus est de Spiritu Sancto ex Maria Virgine : Et homo factus est.
Crucifixus etiam pro nobis : sub Pontio Pilato passus, et sepultus est.
Et resurrexit tertia die, secundum Scripturas.
Et ascendit in cælum : sedet ad dexteram Patris.
Et iterum venturus est cum gloria, judicare vivos et mortuos
cujus regni non erit finis.
Et in Spiritum Sanctum, Dominum, et vivificantem : qui ex Patre Filioque procedit.
Qui cum Patre et filio simul adoratur, et conglorificatur
qui locutus est per Prophetas.
Et unam, sanctam, catholicam, et apostolicam Ecclesiam.
Confiteor unum baptisma in remissionem peccatorum.
Et exspecto resurrectionem mortuorum.
Et vitam venturi sæculi.
Amen.

***

Je crois en Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre ; et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur ; qui a été conçu du Saint Esprit, est né de la Vierge Marie ; a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli ; est descendu aux enfers, est ressuscité des morts le troisième jour ; est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout Puissant, d’où il reviendra juger les vivants et les morts. Je crois au Saint Esprit, à la sainte Eglise catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle. Amen.

Traduction Missel Feder 1956

Je crois en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible. Je crois en un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles : Il est Dieu, né de Dieu, lumière, né de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu Engendré non pas créé, de même nature que le Père ; et par lui tout a été fait. Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel ; Par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme. Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, Il souffrit sa passion et fut mis au tombeau. Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Ecritures, et il monta au ciel ; il est assis à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts et son règne n’aura pas de fin. Je crois en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie; il procède du Père et du Fils. Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire ; il a parlé par les prophètes. Je crois en l’Eglise, une, sainte, catholique et apostolique. Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés. J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir. Amen

Traduction 2006

Mais Constantin attendra tout de même la veille de sa mort, en 337, pour se faire baptiser. Jusque là symbole des légions, l’Aigle romaine le cède à la Croix.

La légende veut que sa mère Hélène ait découvert la croix du Christ en grattant le sol du Golgotha : ce sera l’étendard principal du fonds de commerce du christianisme pendant plusieurs siècles, les fantassins étant les innombrables reliques des non moins innombrables saints. Nul ne peut dire combien de tonnes aurait pesé la croix que le Christ porta sur le Golgotha si l’on se mettait à additionner le poids de toutes les morceaux de la « vraie croix » qui se trouvent en tous lieux de terre chrétienne.

Les empereurs ne furent pratiquement jamais fanatiques ; l’esprit de tolérance marquait leurs décisions :

Le paganisme n’est pas pour autant tracassé ni même séparé de l’État : l’empereur, qui demeure pontifex maximus, s’intitule, dans une formule souvent mal comprise, « l’évêque de ceux qui sont en dehors de l’Église »; il n’intervient dans les affaires du paganisme que pour le contrôler, l’épurer, condamnant par exemple la magie, l’haruspicine privée ou la philosophie néo-platonicienne ; et les temples, les sacerdoces, même ceux du culte impérial, conservent leur caractère officiel, leurs subventions. Mais à côté du paganisme, le christianisme devient une autre religion d’Etat : les principes évangéliques inspirent la législation, préoccupée désormais de moralité et de charité ; on proscrit le divorce, la prostitution, les mauvais traitements aux esclaves et aux prisonniers ; le dimanche est même reconnu comme jour férié ; et les évêques sont gratifiés de subventions et de dotations pour la construction et l’entretien des « basiliques » (à Rome, le Latran et le Vatican ; aux Lieux Saints de Palestine, le Saint-Sépulcre, la Nativité ; à Constantinople, les Saints-Apôtres, Sainte-Sophie). Enfin le prince intervient dans les querelles ecclésiastiques afin d’imposer l’ordre et la paix : ce fut le cas en Afrique, pour le schisme donatiste ; en Orient, pour l’hérésie arienne.

Le donatisme était né d’une réaction des fanatiques contre les autorités ecclésiastiques jugées trop indulgentes pour les apostats repentants et par là complices de leur péché ; ce qui était particulièrement grave dans un milieu où l’on considérait comme invalides les sacrements conférés par des indignes. En face de l’évêque de Carthage, Cécilien, l’opposition se rallia autour de Donat : le « parti des martyrs » se dressait contre « l’Église des traditeurs », et en 312 toutes les provinces africaines étaient déchirées par le schisme. Dès 313, Constantin fut appelé à juger le litige, auquel il ne pouvait d’ailleurs rester indifférent : entre deux prétendants à un siège épiscopal, il fallait choisir lequel bénéficierait des subventions officielles. Il confia la cause d’abord à l’évêque de Rome Miltiade assisté de prélats gaulois, qui s’adjoignit des Italiens (concile de Latran, octobre 313), puis à un concile de tout l’Occident réuni à Arles (août 314) ; l’un et l’autre condamnèrent les donatistes en reconnaissant la légitimité de Cécilien. C’était déjà trop de deux décisions ; l’empereur accepta néanmoins de reprendre l’examen de la cause et après de nouvelles enquêtes trancha lui-même dans le même sens en 316. Les schismatiques, tenaces et procéduriers, avaient ainsi gagné du temps et pu s’étendre surtout en Numidie ; quand Constantin, excédé, leur refusa non seulement toute faveur, mais même la liberté du culte, ils résistèrent par la force : ce fut une véritable persécution, avec bagarres, pillages, massacres, jusqu’au jour où l’empereur, lassé de cette résistance, leur accorda enfin la tolérance en 321.

L’arianisme était une hérésie portant sur le dogme trinitaire : à l’opposé des théologiens d’Asie Mineure, condamnés à Rome dès le début du III° siècle, qui, pour sauvegarder l’unité divine, ne faisaient du Christ qu’un « mode de la divinité », l’école d’Antioche, insistant sur la transcendance divine, subordonnait le Rédempteur à son Père. Un prêtre d’Alexandrie, Arius, [256-336] , formé à cette école, soutint que le Fils n’était qu’une créature, tirée du néant et adoptée par Dieu, ce qui le fit condamner par son évêque et un concile égyptien ; mais il trouva des adeptes parmi ses anciens condisciples d’Antioche, comme les deux Eusèbe, l’évêque de Césarée de Palestine et celui de Nicomédie, où résidait alors Licinius. L’Orient était divisé autour de cette doctrine au moment où Constantin y arriva vainqueur en 324 ; immédiatement est convoqué un grand concile, dont l’empereur assume l’organisation et les frais comme pour celui d’Arles en 314 ; mais, cette fois, la présence de quelques prélats occidentaux, en particulier de légats romains, donnera à la réunion un caractère universel : le concile de Nicée, en Bithynie, est le premier concile « œcuménique » (printemps 325). Sous l’influence des Occidentaux, surtout d’Osius de Cordoue, un symbole de foi y fut adopté, qui rejetait formellement l’arianisme en proclamant le Fils de Dieu « consubstantiel » au Père (homoousios), ainsi que de nombreux canons disciplinaires, posant des règles pour l’élection et le sacre des évêques, conférant aux évêques des chefs lieu de provinces (les « métropolitains ») une autorité sur leurs suffragants, reconnaissant à quelques sièges éminents, Antioche, Alexandrie, Rome, une autorité supérieure, d’ailleurs mal définie.

L’Église, libérée de toute entrave, modelait son organisation sur celle de l’empire, en adoptant le cadre provincial pour sa hiérarchie ; fait plus grave, sa docilité tolérait les immixtions de l’Etat dans sa vie intérieure : en contrepartie des faveurs dont elle était comblée, elle devait subir une protection onéreuse, dont nul au début ne se plaignit, mais qui devint bientôt abusive et intolérable. Constantin lui-même, se laissant persuader par d’habiles intrigants, principalement Eusèbe de Nicomédie, accepta, sans avoir conscience de se déjuger, de gracier et réhabiliter Arius, et de condamner et déposer des nicéens, d’abord Eustache d’Antioche (330), puis le nouvel évêque d’Alexandrie, Athanase, qui fut envoyé en exil en Gaule (335). Loin de laisser aux conciles et à l’évêque de Rome la solution des problèmes religieux, le premier empereur chrétien, continuant les traditions de la cité antique et des monarchies païennes, trouva naturel de prendre en main la direction des affaires ecclésiastiques : sans le vouloir, Constantin compromit ainsi gravement les intérêts de l’Eglise et plongea l’État dans des complications infinies en ouvrant la voie à ce qu’on appellera le césaropapisme byzantin.

Jean Remy Palanque           L’empire universel de Rome.    1956

Le martyr chrétien n’avait pas d’armes. Et les clercs, interdiction d’en porter. Comment est-on passé des objecteurs de conscience des premiers siècles, qui refusent de porter l’épée, conformément aux préceptes d’Hyppolite, allant jusqu’à mourir pour échapper au service militaire de l’Empire, aux milites Christi, qui ne se refuseront aucune effusion de sang pour venir à bout des « ennemis de Notre-Seigneur » ?

Certains répondent : un accident est arrivé, la conversion de Constantin. Malheureux aléa, qui transforma un credo pacifiste, voire anarchisant, en idéologie d’Etat. Le Christ a conquis l’Empire qui l’a conquis, après trois siècles d’opposition clandestine. La religion clandestine, devenue avec Théodose, obligatoire, elle dut mettre l’Evangile au rancart pour survivre aux barbares. D’où l’inversion des signes. Ce qui était un mal - le métier militaire - devient un bien… ce ne sont plus les centurions que l’on excommunie mais les déserteurs.

Régis Debray             Le feu sacré     Fayard 2003

vers 325                      Pacôme, - qui sera canonisé - construit à Tabenissi, sur le Nil, en Thébaïde, ce qui peut être considéré comme le premier monastère chrétien.

Les Romains construisent un étonnant ensemble de 16 moulins à eau à Barbegal, près d’Arles : ils entraînent 16 roues à aube de 2.1 m Ø. On estime leur production entre 4 et 5 tonnes de farine par jour. Le site choisi utilisait une belle pente naturelle en amont de laquelle il construisirent un aqueduc. En fait cela va rester encore longtemps exceptionnel et l’utilisation généralisée de moulins à eau sera plus tardive.

11 05 330                  L’empereur inaugure la nouvelle capitale Constantinopolis et son magnifique palais construit en bordure de la Propontide. A l’égale de Rome, - elle sera nommée La Jeune Rome - elle se verra dotée d’institutions (Sénat, fonctionnaires spéciaux etc…) et du plus important : Panem et Circenses.

336                                Lo Tsun, moine bouddhiste, s’en va en pèlerinage sur la route de la soie. Une vision de son Seigneur au milieu d’une constellation de mille points lumineux le fait s’arrêter sur le lieu. Il entreprend d’y creuser une grotte, en couvre les murs d’enduit et y peint des scènes de la vie du Bouddha.

L’œuvre fut poursuivie pendant mille ans : près de cinq cents grottes furent creusées, ornées de fines peintures murales et de statues en terre cuite, donnant ainsi naissance au sanctuaire de Mogao, à peu près 94°E, 40°N, proche de l’antique cité de Dunhuang, témoin privilégié de la métamorphose du bouddhisme tibétain et chinois à l’iconographie jusqu’alors abstraite en une religion représente les histoires fabuleuses de dieux aventureux, rois ambitieux, moines éclairés et chevaliers errants. Le sanctuaire changea souvent de nom : Mogaoku, Grottes d’une hauteur inégalée, Quianfodong, site des mille Bouddhas. Au XI° siècle, plus de cinquante mille manuscrits et peintures y furent cachés, dont le Sûtra du Diamant, que Sir Aurel Stein découvrira en 1907 et achètera une bouchée de pain pour le remettre au British Museum. Le site devint la seule bibliothèque bouddhiste de son temps.

320 - 342                    Frumentius et Aedesius évangélisent Axum, - capitale de la Nubie - aujourd’hui au nord de l’Ethiopie. Son ouverture sur la Mer Rouge est à Adulis. Cent cinquante ans plus tard des moines syriens donneront à l’Eglise abyssine sa spécificité : elle aura son rite propre, le rite copte éthiopien, où l’on retrouve maintes pratiques hébraïques, nées d’une importante immigration juive du I° au VII° siècle ; seule, la minorité falasha resta juive, les autres se convertirent au christianisme.

Ezana, le premier roi chrétien, laissera des dizaines d’obélisques de granit mesurant de trois à vingt sept mètres de haut, sur lesquels sont gravées des formes géométriques complexes. Rois et nobles étaient enterrées dans des caveaux et cryptes creusées à plusieurs mètres de profondeur.

A la fin du V° siècle, son souverain Silko, lui rattachera le royaume voisin de Méroé. Le déclin d’Axum commencera à la naissance de l’Islam.

A l’autre extrémité de l’Afrique s’est crée l’empire du Ghana, qui exercera son hégémonie sur plus d’un million de kilomètres carrés : Sahel, bassin du Sénégal et Haut-Niger. Il tiendra du III° au VIII° siècle, entretenant une armée qui aura jusqu’à deux cent mille hommes ; riche de l’or de ses provinces du sud, il entretenait un important commerce avec le Maghreb. Quatre cents ans plus tard, l’arrivée de l’islam, les conversions forcées auront raison de son unité, mais il ne disparaîtra vraiment qu’en XI° siècle.

353 -356                    Constance II est arien et le fait savoir ; il fait promulguer une loi antinicéenne, fait condamner Athanase, le pilier de l’orthodoxie, qui dut quitter Alexandrie et s’enfuir au désert ; ceux qui refusèrent de s’associer à cette condamnation furent eux aussi exilés : Hilaire de Poitiers, le pape Libère…

Dès le règne de Constance II, des persécutions cruelles ont  été lancées contre les « hellènes » ou « tenants de l’ancienne foi », qui eurent beaucoup plus d’ampleur et de durée, et un caractère beaucoup plus acharné et méthodique que les persécutions des empereurs païens contre les chrétiens, comme se plaisent à la souligner les historiens actuels.

Pierre Chuvin

vers 350                      Basile, après un long voyage en Orient, fonde un monastère à Césarée, en Cappadoce, avec une règle plus contraignante que celle de Pacôme.

L’homme est un animal qui a reçu vocation d’être divinisé  [3].

Chez les Goths, l’évêque Ulfila, qui éprouve une sympathie certaine pour l’arianisme, évangélise en ajoutant à l’alphabet latin de nouveaux caractères propres à rendre les sons spécifiques de l’écriture runique des Germains.

354                             La fête de Noël est fixée au 25 décembre, jusqu’alors fête du dieu Mithra dans l’empire romain : Mithra, dieu indo perse de la lumière, était vénéré par les militaires et les marins, promettant l’immortalité à ses initiés. Le mithraïsme devint même religion d’Etat sous l’empereur Aurélien (214 - 275). On faisait ainsi « l’économie » d’un jour férié.

Martin a trente sept ans : incorporé dans l’armée impériale, il est aux portes d’Amiens, où, pour mettre un pauvre à l’abri du froid, il coupe sa chlamyde - le manteau - en deux pour lui en donner une moitié. Il se fait baptiser trois ans plus tard, devient exorciste de l’évêque Hilaire de Poitiers, qui est déporté pour s’être opposé à l’empereur Constance sur l’arianisme. Il part alors en Italie, puis sur la petite île de Gallinaria, près de la Corse. Chassé de Milan en 358, il revient à Ligugé en 363, où il fonde la première communauté monastique de la Gaule. Evêque de Tours en 371, il préfère la vie monastique et fonde l’abbaye de Marmoutier, évangélisant les campagnes. Il meurt en novembre 397 en Touraine : Poitevins et Tourangeaux se disputeront sa dépouille…qui finira par revenir à Tours en barque sur les eaux de la Loire : à son passage tout refleurit : on prendra soin de s’en souvenir avec l’été de la Saint Martin.

Cette carrière bien remplie sera très largement reconnue : quatre mille paroisses portent son nom, tout comme les cathédrales de Mayence, Utrecht, Groningue, Liège, Courtrai, Lucques, Linz, Bratislava, Mexico, La Nouvelle Orléans. Les abbayes de Ligugé et Marmoutier par contre, disparurent relativement vite. Du V° au X° siècle, Tours sera le grand pèlerinage.

Toute cette énergie déployée pour l’évangélisation ne pouvait pas ignorer les inévitables « débroussaillages » à entreprendre avant de construire : on le dit grand destructeur de mégalithes…on le dira encore de Saint Eloi, 300 ans plus tard.

360                             Paris n’a pas encore la chanson, mais a déjà l’air :

J’étais en quartier d’hiver dans ma chère Lutèce. C’est ainsi que les Celtes appellent la petite ville des Parisiens, située sur le fleuve qui l’environne de toute part, en sorte qu’on n’y peut aborder que de deux cotés par deux ponts de bois. Il est rare que la rivière se ressente beaucoup des pluies de l’hiver et de la sécheresse de l’été. Ses eaux pures sont agréables à la vue et excellentes à boire. Les habitants auraient de la peine à en avoir d’autres, étant comme ils sont dans l’île. L’hiver y est très doux à cause de la chaleur, dit-on, de l’océan, dont on n’est pas à plus de 9 stades, et qui, peut-être, répand là quelque douce vapeur : or, il paraît que l’eau de mer est plus chaude que l’eau douce. Que ce soit cette cause, ou quelque autre, qui m’est inconnue, le fait n’en est pas moins réel. Les habitants de ce pays ont de plus tièdes hivers. On y voit de bonnes vignes et des figuiers même, depuis qu’on prend soin de les revêtir de paille et de ce qui peut garantir les arbres des injures de l’hiver…

Julien l’Apostat.        Misopogon.

Il tenait garnison en Gaule et passait tous les hivers à Lutèce, où il sera d’ailleurs couronné empereur en novembre 361, seul après Constantin à ne pas être chrétien, d’où son surnom.

Il publiera en 362 un édit interdisant l’enseignement aux professeurs chrétiens. Dévot de la Mère des dieux et du Soleil, il a l’ambition, durant son court règne de fusionner toutes les croyances pour réaliser l’impossible accord de tous ses sujets, quelle que soit leur confession.

L’Histoire du Monde.  L’Antiquité       Larousse 1996.

Le temps des dieux d’avant était bel et bien passé : il envoya un émissaire à Delphes qui se vit répondre par l’oracle :

Annoncez-le au roi : il a croulé, le superbe édifice !
Phoïbos n’a plus même une cabane, plus de laurier prophétique
Et la source est muette ; l’onde éloquente elle-même est tarie.

Il quittera Paris, mais cela ne lui réussira pas : en 363, il resta quelques temps à Harran (où s’étaient établis il y a bien longtemps Abraham et Sarah, rive gauche de l’Euphrate, au nord-est d’Alep) avec son quartier général avant que de tenter de se tailler un empire en Perse, ce qui lui coûtera la vie, le 26 juin de la même année.

Mais à Paris, il est d’autres années qui sont moins tendres puisqu’il voit un jour la Seine charrier d’énormes blocs de glace… on croirait, écrit-il, voir flotter des blocs de marbre blanc sortis des carrières de Phrygie (plus précisément celle de Dokimeion). On estime que la ville ne compte alors pas plus de huit mille habitants.


La douceur de l’Île de France était donc déjà connue, elle se confirmera au fil du temps, et quoi que l’on pense du Paris, capitale de la France, et donc devenu rapidement centre du pouvoir,  avec tous les aspects négatifs que cela peut avoir, il n’en reste pas moins que ceci n’a jamais porté atteinte à cette très réelle gentillesse parisienne, faite d’attention aux autres, de bonne humeur et de goût pour une vie sociale agréable ; et il est bien vrai encore aujourd’hui que l’on ne peut enfermer les Parisiens entre les deux extrêmes de la perception du provincial chantés par Julien Clerc et Georges Brassens : les gens d’ici ne sont pas plus grands, plus fiers ou plus beaux, seulement, ils sont d’ici, les gens d’ici, ce qui pour Julien Clerc, est une manière d’enfoncer des portes ouvertes comme le fait Rachida Dati  quand elle a un verre dans le nez, ou bien, à l’autre bout, la perception vitriolée de Georges Brassens : les imbéciles heureux qui sont nés quelque part, appréciation qui présente l’avantage de se passer de tout commentaire.

 365                             Un tremblement de terre détruit partiellement nombre de villes de la côte africaine de la Méditerranée : Leptis Magna et Subratha, sur le littoral de l’actuelle Lybie, Alexandrie en Egypte.

376                             Les Huns arrivent : ils commencent par envahir le pays des Alains - entre mer d’Azov et Caucase -, d’autres s’installent sur les rives du Danube.

Ils mangent, boivent, dorment et tiennent conseil à cheval. […] Ils portent des vêtements de lin ou des peaux de campagnols cousues ensemble. …/… plebs truculenta - foule d’épouvantables gueux -.

Ammien Marcellin

9 08 378                     Les Goths, poussés par les Huns, écrasent les armées romaines. Gratien, empereur d’Occident, avait quitté la Gaule pour venir secourir l’empereur Valens, à Andrinople (actuelle Edirne, en Turquie), où Valens meurt.

Il n’arrivait pas souvent aux empereurs romains d’être sifflés aux jeux du cirque. Il fallait vraiment que la foule fût exaspérée, ou le souverain fort impopulaire, pour qu’on manque de respect à sa très sacrée personne, dans cet empire aux allures tyranniques où il suffisait de calculer l’horoscope de l’empereur pour être condamné au bûcher.

C’est pourtant ce qui arriva à l’empereur d’Orient Valens, au printemps de 378, lorsque les spectateurs le huèrent dans l’hippodrome de Constantinople : il sut immédiatement que c’était un bien mauvais signe : le prince était élu à vie mais il existait des moyens de se débarrasser de lui lorsqu’il déplaisait.

Certes, Valens, proche de la cinquantaine (signalée par un embonpoint marqué), légèrement boiteux, aveugle d’un œil, bien intentionné mais un peu raide de caractère, n’avait jamais été aimé par son peuple - bien qu’il lui ait offert l’aqueduc qui aujourd’hui encore, dans Constantinople devenue Istanbul, porte son nom. Mais ce sont les événements dramatiques, survenus aux frontières de l’empire, qui ont déclenché la colère des Romains et leurs sifflements.

Depuis près de deux ans, les Barbares rôdaient impunément dans la riche province de l’Empire romain d’Orient qui, des faubourgs de Constantinople, s’étendait jusqu’au Danube. Des remparts de la ville, on voyait la fumée des villages incendiés; les sénateurs n’osaient plus gagner leurs villas à la campagne d’où les esclaves s’étaient souvent échappés pour rejoindre des bandes de brigands, quitte à les conduire jusqu’aux cachettes où leurs maîtres gardaient l’or.

Un flot de fuyards en provenance de l’arrière-pays s’entassait dans la capitale, propageant les mêmes récits d’horreur: des razzias sanglantes, des propriétaires torturés, des femmes violées et emportées. L’empereur n’avait rien fait pour enrayer ce fléau, disait-on; sinon des mesures insuffisantes et isolées comme l’envoi de quelques troupes qui avaient fini par se faire battre ou détruire des petites bandes sans oser s’attaquer aux plus redoutables. S’il tenait à son diadème, et à sa vie, il fallait que Valens agisse.

Et pourtant, c’était l’empereur lui-même qui les avait accueillis, ces Barbares, cet ensemble de tribus installées au nord de la mer Noire (en Roumanie, Ukraine et Moldavie) qu’on appelait collectivement les Goths. En 376, ils s’étaient présentés sur la frontière, en suppliant d’être admis dans l’empire, car un ennemi redoutable surgi des steppes asiatiques, les Huns, les chassait de leurs champs et de leurs cabanes. Les conseillers de Valens lui avaient alors assuré que c’était sa bonne fortune qui lui amenait toute cette main-d’œuvre, tous ces «prolétaires », comme on disait alors, qui travailleraient la terre et serviraient dans l’armée. On s’était frotté les mains car l’empire se préparait à envahir l’Iran et on avait faim d’hommes.

Valens aurait pu dire que ce n’était pas sa faute si cette opération humanitaire, le plus important accueil de réfugiés jamais tenté dans l’histoire de l’empire, avait tourné à mal, au contraire de tant d’opérations semblables qu’on avait menées à bien sous ses prédécesseurs. C’est le nombre imprévu des Barbares (peut-être 50 000) qui avait empêché de les dénombrer correctement, donc de prévoir des solutions efficaces pour leur réinstallation. C’est aussi à cause de l’empressement et de la désorganisation que le passage du Danube, l’une des frontières naturelles de l’empire, avait été une telle épreuve pour les réfugiés. Des familles entières s’étaient noyées, d’autres avaient été séparées, et les officiers romains, en quête d’esclaves, avaient vite fait de ramener chez eux la jeune fille ou le garçon égarés, comme l’opinion publique ahurie devait l’apprendre plus tard.

Une fois les Barbares entassés dans des camps, dans les plaines de Thrace au bord du Danube, il avait fallu les nourrir comme on le leur avait promis. Mais, les militaires chargés de cette opération avaient vite découvert qu’on pouvait en tirer de beaux profits, en revendant aux réfugiés les rations que ceux-ci étaient censés recevoir gratuitement. La corruption était si répandue dans l’Empire romain que personne n’avait prévu que les Barbares, eux, ne s’arrangeraient pas de ce système…

Les Goths étaient bien trop nombreux par rapport aux soldats. Certains parmi eux avaient même pu éviter de consigner leurs épées : il avait suffi, là encore, de glisser quelque cadeau dans les mains des sentinelles…

Face à des bandes de réfugiés goths devenus brigands, Valens décida de s’occuper lui-même du problème; il ajourna la guerre contre les Perses et rappela l’armée à Constantinople. En quittant sa capitale, il n’eut pas le temps de juger un moine catholique qui avait osé le dénoncer publiquement : car lui, Valens, était bien chrétien, mais de la secte arienne (condamnée par le concile de Nicée en 325), qu’il favorisait systématiquement au détriment des catholiques. Il ordonna de garder l’impertinent en prison jusqu’à son retour, mais le moine lui prédit: « Si tu n’arrêtes pas de persécuter les croyants, il n’y aura pas de retour. »

Quelques jours après, le 8 août 378, Valens tombait sur le champ d’Andrinople (l’actuelle Edirne, en Turquie d’Europe), au milieu de son armée écrasée. L’agenda politique de l’empire venait de changer pour toujours : il ne s’agissait plus, désormais, d’anéantir ou d’expulser les Goths, mais de trouver à tout prix un accord avec eux, en acceptant de les entretenir sur le sol de l’empire. Ce qui fut chose faite en 382, lorsque le successeur de Valens, Théodose, accorda aux Goths un fœdus : des terres sur la rive droite du bas Danube et des revenus du fisc.

Avec cette installation officielle des Goths dans l’empire allaient débuter ce que les historiens appelleront, bien plus tard; les invasions barbares.

Alessandro Barbero .Université de Vercelli. Piémont

Mais ses successeurs parviendront finalement à juguler le danger : les barbares, soumis, acceptèrent les traités qui faisaient d’eux des fédérés. On trouve même aujourd’hui des historiens pour en faire plutôt des immigrés, pour lesquels les grandes invasions sont remplacées par les grandes migrations :

Les Barbares, souvent des réfugiés, étaient une ressource plus qu’un danger. Il y avait bien une gestion étatique de l’immigration, avec des bureaux chargés de trouver du travail, des logements à cette main d’œuvre appréciée. Ce système s’est déréglé, justement à partir d’Andrinople.

Alessandro Barbero

379                                  Après la mort de Valens, nommé par l’empereur d’Occident Gratien, Théodose devient empereur d’Orient.

04 379                             Un certain réveil des traditions ancestrales amènent l’empereur Gratien, sous l’influence d’Ambroise, à renoncer à la dignité de pontifex maximus. Il fera enlever de la Curie l’autel de la Victoire, objet de culte officiel à chaque séance du Sénat, il laissera à l’initiative privée les cultes traditionnels… etc : c’était une véritable séparation du paganisme et de l’Etat qui était ainsi prononcée

08 379 et 04 380       Lois de Théodose interdisant aux hérétiques tout acte de propagande et confisquant leurs lieux de culte. Saint Ambroise, évêque de Milan, fougueux pourfendeur de l’arianisme, très écouté de Théodose, était derrière tout cela. Il avait déjà reçu mission d’aller en Illyrie déposer les évêques ariens et les remplacer par des nicéens.

02 380                              L’édit de Théodose, après sa conversion au christianisme, proclame celle de tout l’empire romain : les persécutions contre tous les hérétiques devenaient dès lors couvertes par le pouvoir : c’était la fin de l’arianisme. Les Juifs virent réduits les privilèges accordés par les empereurs « païens ».

La foi catholique devient obligatoire, mettant fin à la tolérance qui avait jusqu’alors marqué l’attitude du pouvoir envers les religions.

…/… l’empire romain devenait un empire chrétien, ce qui signifiait que les sujets de l’empereur avaient pour ancêtres spirituels non les héros de la guerre de Troie mais Abraham et Moïse. Autrement dit les chrétiens, qui veulent être le « verus Israël »,- l’authentique Israël -, pensent que l’histoire commence, non à Mycènes ou à Cnossos mais à Ur en Chaldée, et se continue à Jérusalem.

Cependant, pour que le monde gréco-romain devienne juif, il a fallu d’abord que les Juifs devinssent grecs. Selon le mot que je cite souvent d’Elias Bickerman : « Les juifs sont devenus le peuple du Livre quand ce Livre a été traduit en grec. » C’est là une longue histoire, qui commence à Alexandrie mais dont Jérusalem est également partie prenante.

Pierre Vidal-Naquet             L’Atlantide       Points 2007

04 381                           Le grand concile de Constantinople confirme la condamnation de l’arianisme sous toutes ses formes et de toutes les autres hérésies, et le pape Damase adopte pour l’Eglise romaine le latin comme langue liturgique en remplacement du grec.

09 381                            Le concile d’Aquilée dépose les derniers évêques ariens d’Illyrie.

02 387                           Les élites d’Antioche manifestent leur mécontentement dans les rues face à une nouvelle taxe ; ils sont d’abord soutenus par la jeunesse, qui se met à détruire les statues de l’empereur, puis à jouer avec les débris : ces chers petits ne savaient pas que c’était là crime de lèse-majesté, lequel suspend le droit : les principaux responsables vont être immédiatement exécutés, soit par décapitation, soit brûlés sur le bûcher, soit livrés aux bêtes dans l’arène.

Dans un tel cas, les plus jeunes enfants n’étaient même pas sauvés par le fait d’être des enfants ; la tendresse même de leur âge ne leur servait d’aucune défense dans leur implication dans de tels crimes.

Libanius

Mais la délinquance ne franchissait habituellement pas ces limites et restait cantonnée dans des attitudes de hooligans assez rarement inquiétés, car appartenant le plus souvent à la jeunesse dorée, enfants de familles patriciennes.

387                             Augustin est né en 353 à Thagaste, aujourd’hui Souk-Ahras en Algérie, puis est allé poursuivre ses études à Carthage où crépitait la chaudière des honteuses amours.

Et il gardera son avis sur la question :

Supprime les prostituées, les passions bouleverseront le monde ; donne-leur le rang de femmes honnêtes, l’infamie et le déshonneur flétriront l’univers.

De Ordine

En 383 il tente sa chance à Rome d’où il fut nommé à la chaire de rhétorique de Milan. Dans un jardin, il entend l’injonction d’une voix d’enfant :

Prends et lis.

Il prend l’Epître de St Paul aux Romains :

plus de ripailles ni de beuveries ;
plus de luxure ni d’impudicité ;
plus de dispute ni de jalousies
Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ
et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans les convoitises.

Aussitôt la phrase terminée, ce fut comme une lumière de sécurité infuse en mon cœur, dissipant toutes les ténèbres du doute.

Saint Ambroise le baptise et il rentre au pays où il fonde une communauté à Hippone, près de l’actuelle Annaba, dont il devient l’évêque en 396. Jusqu’à sa mort en 430, dans sa ville assiégée par les Vandales, il consacrera tout son temps à la prédication, aux débats, à l’enseignement, et encore à l’écriture, - dont les Confessions -. Son attitude quant à l’esprit qui devait prévaloir en matière de conversion n’excluait pas catégoriquement la violence :

Il vaut mieux, - qui en douterait ? - porter les hommes à honorer Dieu par l’instruction, que les y contraindre par la crainte et par la douleur des châtiments. Mais, si certains sont rendus meilleurs de cette façon, on ne doit pas pour autant abandonner à eux-mêmes ceux qui ne leur ressemblent pas.

…/… Ce n’est pas en vain qu’ont été institué la puissance du roi, le droit au glaive du juge, les ongles de fer du bourreau, les armes du soldat, les règles de l’autorité, la sévérité même d’un bon père. Toutes ces choses ont leurs  normes, leurs causes, leurs raisons, leurs utilités.

Sans avoir fondé lui-même de communauté monastique durable - le contexte ne s’y prêtant guère - Saint Augustin va devenir le principal inspirateur, avec Saint Benoît de Nurcie, de la spiritualité des grands ordres religieux à venir.

388                             Ambroise impose ses vues sur la suprématie de l’Eglise en faisant sortir du chœur l’empereur qui voulait qu’on adoptât en Occident la coutume de l’Orient. Affaire de protocole, certes, mais le protocole est la politesse de tous les puissants. Saint Ambroise eut gain de cause : imperator intra ecclesiam, non supra ecclesiam.

Néanmoins, N’oublions pas que les sept premiers conciles qui ont fixé la doctrine de l’Eglise ont été convoqués à l’initiative de l’Empereur et tenus au Palais impérial. Nos dogmes (révélés) furent en leur temps des décrets (arbitraires).

Régis Debray            Dieu, un itinéraire.        Odile Jacob

390                             Guerroyant ferme contre les Barbares, Théodose, suite à une sédition au cours de laquelle avait été assassiné le gouverneur, avait fait exterminer dans le cirque de Thessalonique trois mille innocents : Ambroise, évêque de Milan, le somme alors de se repentir, lui interdisant l’entrée de sa cathédrale :

Tu as imité David dans son crime, imite-le dans sa pénitence.

Théodose va se soumettre.

Cette pénitence publique est la première qu’ait subie un souverain chrétien ; elle manifestait la prétention de l’Eglise à juger des actes du gouvernement pour y faire régner la justice ; c’était une victoire, honorable, cette fois, de la discipline ecclésiastique sur un chef d’Etat qui se reconnaissait subordonné aux lois morales. La papauté médiévale n’oubliera pas les leçons de cet épisode.

Jean Remy Palanque                        L’empire universel de Rome.    1956

Sur ordre de l’évêque, les chrétiens d’Egypte incendient ce qu’il reste du Sérapéion - la bibliothèque d’Alexandrie.

8 11 392                     Interdiction générale du culte païen dans tout l’empire, sous ses diverses formes, sacrifices, libations, brûlerie d’encens devant les idoles.

La réaction est encore vigoureuse et c’est une vague de mysticisme païen menée par des usurpateurs qui déferle sur toute l’Italie : une véritable guerre de religion s’engage en 394.

393                              Sur les conseils toujours très écoutés d’Ambroise, évêque de Milan, Théodose II interdit les Jeux Olympiques dont la démarche païenne met en danger la chrétienté. Il fait fermer les sites et incendier le temple et la statue de Zeus à Olympie, une des sept merveilles du monde, sculptée par Phidias, l’architecte de l’Acropole vers  ~ 440 ; statue dite « chryséléphantine », car utilisant simultanément l’or et l’ivoire.

5 et 6 09 394               La bataille du Fluvius Frigidus en Vénétie va voir la déroute et la mort des chefs païens, dirigés par Nicomaque Flavien, préfet de l’usurpateur Eugène. Théodose se trouve brièvement seul maître de tout l’empire romain.

Alaric, roi des fédérés Wisigoths, gagné au christianisme monophysite, se trouve aux cotés de Théodose. Il est ambitieux : s’estimant mal récompensé par l’empereur, il ne se fera pas oublier. Théodose entre à Milan et à Rome et abroge les lois de l’usurpateur.

Ce sera aussi l’arrêt de mort du paganisme dans la vallée du Nil, et donc de toute la culture égyptienne, totalement religieuse.

Je ne crois pas avoir été victime de ce qu’on appelle quelquefois le syndrome d’Alexandrie… La Grande Bibliothèque, qui contenait, dit-on, plus de cinq cent mille manuscrits, le Mouseion où des dizaines de chercheurs, poètes et savants travaillaient et logeaient aux frais des souverains, la Bible des Septante, première traduction en grec des Ecritures, toutes les recherches, études, découvertes des savants de ce temps, d’Hipparque à Erastothène et de Théon à Hypatie, furent des réalités incontestables.

Cette Alexandrie-là fut la ville des savants, des artistes et aussi de la tolérance, voire du syncrétisme religieux. Les différents dieux voisinaient sans dommage et parfois même s’apparentaient. Ce qui, hélas, ne sera plus le cas avec l’arrivée et la montée du christianisme où la haine, la terreur et le fanatisme remplaceront l’esprit d’ouverture, la communion des corps et des cœurs. Non, cette Alexandrie sensuelle, savante, tolérante et industrieuse ne survivra pas à la haine et l’acharnement des chrétiens qui finiront par détruire ses temples, incendier ses palais et même assassiner les derniers habitants païens.

Jacques Lacarrière               Dictionnaire amoureux de la Grèce. Plon 2001

395                             Alaric, dès la mort de Théodose, a osé assiéger Constantinople, dont il ne s’éloigne qu’à prix d’or, donné par Rufin, préfet du prétoire d’Arcadius, fils de Théodose. En occident c’est l’autre fils de Théodose, Honorius, qui occupe le trône. Officiellement les deux frères sont encore à la tête de la  pars occidentalis et de la pars orientalis d’un empire unique ; mais dans les faits, les deux parties étaient quasiment indépendantes, parfois rivales et leurs diplomaties faiblement coordonnées.

396                             Alaric envahit la Grèce, enlève Athènes et dévaste le Péloponnèse. Stilicon, un Vandale devenu defensor de l’Empire, généralissime des armées orientale et occidentale, et régent, parvient à le défaire, mais, victime de querelles naissantes entre Rome et Constantinople, doit se résigner à voir le roi goth nommé maître des milices en Illyricum.

398                             Jean Chrysostome - bouche d’or, il ne va pas tarder à devenir saint - devient patriarche de Constantinople . Sa condamnation du luxe des prêtres et de la débauche de l’impératrice lui vaudront d’être déposé, mais le peuple le remettra sur son siège. Il en sera à nouveau chassé.

Les chrétiens sont les dépositaires de l’ordre public

401                             Alaric franchit les Alpes Juliennes, et assiège en vain l’empereur à Milan.

Pâques 402                 Alaric, tentant de gagner la Gaule par le Mont Genèvre, est sévèrement battu par Stilicon à Pollentia. Ils vont se poser un temps en Savie, à l’est des Alpes Juliennes, l’actuelle Slovénie.

31 12 406                   Vandales Asdings, Vandales Sillings, Sarmates, Alains, Suèves ou Alamans, tous poussés par les Huns des steppes, passent le Rhin gelé, près de Mayence, dans un secteur mal défendu.

Il n’est pas inutile de parler un peu « chiffres » pour ne pas se laisser emporter par l’outrance - on entend souvent parler de hordes barbares etc - : dans une Gaule alors peuplée probablement d’à peu près 10 millions, l’ensemble de ces barbares ne représente guère plus qu’un million : noyés dans la masse de sa population, ils y perdirent leur langue au bénéfice du latin et des langues romanes et leur religion au bénéfice du christianisme.

Le vrai grand événement dans l’histoire de Rome, celui qui change le cours des choses, c’est, à mes yeux, 406, quand le front du Rhin et du Danube a craqué et que l’Occident latin a été envahi par les corps expéditionnaires germains à moitié romanisés, venus se tailler des royaumes en négociant plus ou moins avec l’empire qui affecte de les considérer comme des alliés. Comme des gens avec qui l’on peut signer des traités, pour sauver la mise, mais qui ne sont pas vraiment animés de bonnes intentions à son égard.

Cela étant, l’Empire romain n’a pas été envahi par un peuple, la Germanie ne s’est pas retrouvée vide, elle ne s’est pas déversée dans l’empire : il ne s’agissait que de quelques chefs de guerre et de leurs troupes, qui, ici ou là, prennent le pouvoir et reprennent à leur compte les institutions et les coutumes romaines, qui ont fait leurs preuves.

Quand Clovis a été nommé consul, il en était très fier, même si cela n’avait aucun sens. Si l’on veut, c’est l’Union française de de Gaulle, un vaste leurre mis en place pour camoufler la perte des colonies, n’illusionnant personne et satisfaisant tout le monde.

Paul Veyne, professeur au collège de France « L’Histoire » Mai 2001

24 08 410                   Alaric, après avoir mis en place à Rome un usurpateur avec lequel il pensait pouvoir traiter, réalise qu’il va être joué et s’empare de Rome qu’il met à sac pendant trois jours. Même si les lieux saints furent respectés, tous ceux qui se sentaient romains furent atterrés ; il n’en alla pas de même pour les « romains » de l’empire d’Orient : l’antique solidarité impériale entre Orient/Constantinople et Occident/Rome, s’est alors rompue et va désormais le rester : l’Occident, moins riche, moins peuplé, moins cultivé, demeurera seul aux prises avec ses barbares.

Ils se retirèrent au bout de trois jours, sans rien obtenir politiquement ; Alaric mourut peu après. Les Wisigoths prirent l’Italie du sud, voulurent gagner l’Afrique du Nord, mais, tempêtes aidant, restèrent en Narbonnaise et en 417, se virent confier par l’Empire la vallée de la Garonne où ils fondèrent le royaume wisigoth, moyennant la libération de Galla Placidia, fille de l’empereur Théodose, capturée lors de la prise de Rome et « mariée » à Athaulf, successeur d’Alaric, le temps d’en avoir en 415 un fils qu’elle nomme Théodose ; il mourra rapidement [4], tout comme son père.

A minuit, la porte salarienne fût silencieusement ouverte et les habitants de la ville furent éveillés en sursaut par le bruit terrifiant de la trompette gothique. Onze cent soixante trois ans après la fondation de Rome, la ville impériale, qui avait soumis et civilisé une si considérable partie de l’humanité, fût livrée à la furie licencieuse des hordes d’Allemagne et de Scytie.

Edward Gibbon

Une rumeur terrifiante nous arrive d’Occident : Rome est assiégée. On achète à prix d’or la vie des citoyens. A peine dépouillés, ils sont de nouveau cernés, si bien qu’après leur fortune, ils perdent aussi la vie. Ma voix s’arrête, les sanglots interrompent mes paroles tandis que je dicte. La lumière la plus éclatante de la terre s’est éteinte, la terre entière a péri avec cette seule ville. La voilà prise, la ville qui a conquis l’univers.

…/… Quid salvum sit, si Roma perit.

Saint Jérôme. Lettre depuis Bethléem

Saint Jérôme se trouve en effet à Bethléem où il s’affaire beaucoup à secourir les réfugiés :

Qui eût pu croire que Rome, dont tant de victoires remportées sur tout l’univers constituent les assises, s’écroulerait ? […] que toutes les côtes d’Orient, d’Egypte et d’Afrique seraient encombrées de quantité d’esclaves, hommes et femmes appartenant à la ville qui autrefois était maîtresse du monde ? que Bethléem la sainte recevrait chaque jour, réduits à la mendicité, des hôtes des deux sexes, autrefois nobles et comblés de tous les biens ? Comme nous ne pouvons les secourir tous, nous gémissons avec eux, nous unissons nos larmes au leurs ; accaparé par la charge de cette œuvre sainte (car je ne puis voir sans gémir ceux qui affluent), j’ai laissé de coté mon commentaire sur Ezéchiel et presque toute étude ; je désire mettre en actes les paroles des Ecritures et agir saintement au lieu de dire des paroles saintes […].

Il n’est pas une heure, pas un instant où je n’aille accueillir des groupes immenses de frères. Le monastère désert se change en un hôtel comble. Aussi je gagne, ou plutôt je dérobe, des heures sur les nuits, qui, à l’approche de l’hiver, commencent à s’allonger ; je tâche, à la lueur d’une méchante lampe, de dicter ces explications, qui valent ce qu’elles valent, et de dissiper par l’exégèse la fatigue d’un esprit surmené. L’accueil fait aux frères n’est pas une vantardise, comme certains lecteurs le soupçonnent peut-être ; j’avoue simplement la cause réelle du retard. Car la fuite des Occidentaux et l’encombrement des lieux saints portent la marque de la rage des Barbares, tant les malheureux sont dans le dénuement et couverts de blessures. Je ne puis sans larmes et sans gémissements voir que cette puissance d’autrefois et cette sécurité dans la richesse ont abouti à une telle misère, qu’ils n’ont ni abri, ni nourriture, ni vêtements ; et pourtant, les âmes dures et cruelles de certains ne s’amollissent pas ; ils secouent les haillons et les besaces des réfugiés et cherchent de l’or au sein même de la captivité.

Saint Jérôme fût en effet l’un des premiers à traduire en latin la Bible à partir du texte grec mais aussi depuis l’original hébraïque. Ses travaux furent jugés d’une qualité suffisante pour que l’Eglise les fasse siens au Concile de Trente en 1546 : elle prendra alors le nom de Vulgate (texte répandu). Il est le principal artisan de la séparation des niveaux de responsabilité de l’Eglise :

Révolution ou Révélation, Spartacus ou Jésus, ce sont des incontrôlables, des électrons libres qui font jaillir l’étincelle. Seuls des professionnels du retour à l’ordre en feront une lueur persistante.

Régis Debray       Dieu, un itinéraire         Odile Jabob 2001

Le sac de Rome incita Saint Augustin à entreprendre la rédaction de la Cité de Dieu : il s’agissait entre autre de réfuter les arguments de ceux qui imputaient la chute de Rome à la montée du christianisme : il se dit frappé par la modération des envahisseurs barbares : jamais auparavant on avait vu les sanctuaires d’un peuple conquis épargnés par le vainqueur :

… Là-bas (à Troie), la liberté fût perdue, ici (à Rome) préservée ; là-bas, la servitude pénétra à l’intérieur du temple, ici elle fût refoulée à l’extérieur ; là-bas, les hommes y furent traînés par leurs fiers ennemis pour être soumis à l’esclavage ; ici, ils furent poussés par leurs pitoyables ennemis pour en être protégés.

vers 410                      Honorat et Caprais reviennent d’Orient et fondent un ermitage sur les îles de Lérins, qui va devenir une pépinière d’évêques.

Les Chinois Fa-hien, humble mendiant et Hiun-tsang, éminent savant, ont parcouru l’Inde du nord pendant quinze ans : ils s’émerveillent tous deux de ce qu’ils y ont vu, sous l’âge Goupta, le plus brillant, le plus raffiné, le plus élégant de l’histoire indienne :

Si quelqu’un se rend coupable, il est seulement frappé dans son argent et on suit en cela la légèreté ou la gravité de sa faute. Alors même que par récidive un malfaiteur commet un crime, on se borne à lui couper la main droite, sans rien lui faire de plus.

Hiun-tsang

Les principaux citoyens du royaume ont établi chacun un hôpital de charité. Les pauvres, les orphelins, les malades du pays y viennent ; les médecins y examinent leur maladie ; on leur donne tout ce dont ils ont besoin.

Fa-hien

L’ère Goupta avait été fondée en 320 par Tchandragoupta I°. Son fils Samoudragoupta
- 335 - 375, fût le rassembleur de la terre indienne, - l’Inde du nord, des plaines de l’Indus et du Gange - et c’est sous le règne de Koumâragoupta, de 413 à 455, que leur puissance connût son apogée, vite menacée par les Huns. Ils nous ont laissé les merveilleuses grottes d’Ajanta - il y en a trente - creusées du II° au VI° siècle dans le versant d’une rivière, sur plateau du Deccan, au nord-est de Bombay.

415                                   La grande mathématicienne grecque Hypatia, fille de Théon d’Alexandrie, avait fait ses études à Athènes et ouvert une école à Alexandrie. Elle était belle, elle était intelligente, et elle était honnête. Elle avait inventé l’astrolabe et le planisphère. Elle y est mise en pièces - littéralement, car déchiquetée avec des tessons de poterie -, et les lambeaux de sa chair sont brûlés en place publique par des chrétiens avec la bénédiction des moines d’Egypte. Cyrille, le patriarche d’Alexandrie n’avait pas contribué à apaiser les esprits, mais l’évêque Synésius, son ancien élève, la pleurera.

417                                     Libérée par les Wisigoths, on trouve à Galla Placidia un mari plus convenable en la personne du général Constance, qui va devenir l’empereur Constance III, dont elle aura deux enfants, Honoria et Valentinius. Mais Constance III mourut rapidement, en 421. Valentinius, empereur en 425 à l’âge de 7 ans, verra sa mère exercer le pouvoir réel vingt cinq ans durant.

418                                 Par traité, les Wisigoths sont installés en Aquitaine : il y est dit que, selon les lois de l’hospitalité, le propriétaire romain doit céder deux tiers de ses biens à l’« hôte » barbare. Par la suite, cela vaudra aussi pour les provinces espagnoles.

425                             Flavius Aetius recrute 60 000 Huns pour le compte de l’usurpateur d’Occident, Jean. Né en Pannonie, fils de général, il avait été, enfant, otage chez les Wisigoths d’Alaric puis chez les Huns avec lesquels il avait noué des contacts précieux. Ils échouèrent dans leur mission, arrivant à Ravenne trois jours après l’exécution de Jean.  Galla Placidia ne parvint à leur faire quitter les lieux qu’en les arrosant d’or.

430                             Les différentes interprétations du cœur de la théologie ont déjà donné lieu à de très sérieuses empoignades… la mise au pas de l’arianisme a une centaine d’années… et sur le même sujet renaissent de nouvelle querelles, toujours animées par les théologiens de l’école d’Antioche : ils affirment la prééminence de la nature humaine du Christ, essentielle pour que puisse s’opérer le salut, et par là même ils se refusent à nommer la Vierge, Mère de Dieu. Le plus illustre de ses partisans,   Nestorius, [381-451], patriarche de Constantinople donnera son nom à cette doctrine : ce sera le nestorianisme. L’école d’Alexandrie prendra la position opposée, mettant au premier plan la nature divine du Christ, et ce sera le monophysisme.

Cette année là, Cyrille, le patriarche d’Alexandrie parvient à faire condamner Nestorius par le pape. Il rédige une formulaire « orthodoxe » comprenant les « douze anathématismes » que Nestorius refuse d’admettre.

431                             Le concile d’Ephèse, grâce à l’habileté de Cyrille, dépose Nestorius ; à leur tour les évêques syriens déposent Cyrille. Le concile institue la messe de minuit à Noël.

432                             Patrick, anglais de naissance, a été en relation avec la communauté des îles de Lérins. Il évangélise l’Irlande dont il devient l’évêque : il parcourt toute l’île, y créant des évêchés territoriaux.

435                             Attila est à la tête des Huns avec son frère Bleda depuis 435, puis seul après son élimination en 445.

En 435, à l’avènement de Bleda et d’Attila, la situation internationale peut donc se résumer comme suit. La partie orientale de l’Empire romain était nominalement gouvernée par Théodose II, qui se trouvait sous les influences rivales de sa sœur Pulchérie et de l’eunuque Chrysaphios. La partie occidentale était, de façon assez semblable, sous le sceptre de Valentinien III et la direction effective de Galla Placidia et d’Aetius, également rivaux. Plusieurs grands groupes « barbares » étaient installés sur le territoire de l’empire et s’en reconnaissaient sujets, tout en menant leur propre politique ; le royaumes des Vandales et Alains d’Afrique était indépendant de fait.

L’empire des Huns était limitrophe des deux parties de l’Empire romain. La résidence des souverains hunniques, qui déterminait le noyau politique de leur territoire, se situait dans le bassin des Carpates, éventuellement dans l’ancienne province de Pannonie ou dans la grande plaine hongroise. L’emplacement était stratégique pour des relations avec les Romains orientaux et occidentaux et sans doute avec différents peuples « barbares » indépendants.

Katalin Escher, Iaroslav Lebedynsky.        Le dossier Attila.          Actes sud / Errance 2007

19 10 439                   Les Vandales de Genséric, en Afrique depuis onze ans, conquièrent Carthage. Genséric va dès lors se lancer dans une sorte de quatrième guerre punique, contre la nouvelle Rome. Il mourra en 477, peu après avoir obtenu de l’empereur Zénon une paix solide qui durera jusqu’en 533. Outre la Mauretanie, il tient encore la Corse, la Sardaigne, les Baléares et la Sicile méridionale.

22 01 447                   Un tremblement de terre abat une partie des remparts de Constantinople. Attila n’est pas loin, tentant à nouveau une attaque de l’empire romain d’orient. Aussi Flavius Constantinus, préfet du prétoire de l’Orient mit-il de son coté toutes les forces disponibles, y compris les factions du Cirque pour hâter la reconstruction, et ainsi l’affaire fut bouclée en trois mois.

448                             Attila accorde l’asile à l’un des chefs de la bagaude, le médecin Eudoxe, probablement à la suite d’une défaite. Ce dernier rêvait-il de faire « libérer » son pays par les Huns : ce n’est pas impossible.

Des gens issus de famille connues, et éduqués comme des personnes libres, fuient chez les ennemis pour ne pas mourir sous les coups de la persécution publique. […] Les Huns sont exempts de ces crimes.

Salvien

449                             Concile œcuménique à Ephèse, qui consacre la prééminence du patriarche d’Alexandrie, qui sera surnommé le pharaon égyptien. Nombre d’évêques parleront du brigandage d’Ephèse.

450                             Entre le temps que Galla Placidia passait à l’administration de l’empire et le temps consacré à la prière, il en restait fort peu pour l’amour maternel, et c’est ainsi que sa fille Honoria Justa Gratia, augusta, eut un jour l’impudence - ce n’était plus une enfant, elle était proche de la trentaine - d’envoyer une bague et une demande en mariage à Attila lui-même …

Exit Galla Placidia, c’est Galla « Furiosa » qui entre en scène :

Ma fille est devenue complètement  folle. Mais qu’ai-je donc fait au Bon Dieu pour mériter cela  ? N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?[5] Apporter ainsi dans la corbeille la moitié d’un empire à un barbare, sans même une bataille !

Que faire ? Le messager fut intercepté à son retour ; torturé, il conta toute l’affaire avant d’être exécuté. Mais cela ne changeait rien à l’essentiel. Comme disent les Anglais : what’s done is done. Galla laissa passer la colère, qu’elle savait mauvaise conseillère, pour regagner la confiance de sa fille, que ce coup de tonnerre avait failli anéantir à tout jamais.

Honoria, ne viens pas croire que je prête aux barbares toutes les vilenies du monde. Je sais de quoi je parle. Avant que je ne  te donnes le jour, ceux-là m’avaient fait captive quand ils avaient mis Rome à sac. Ils m’ont emmené jusqu’à me faire l’ épouse de leur roi, Athaulf. Aucun d’eux ne m’a jamais témoigné de mépris ; aucun d’eux ne m’a jamais humiliée.

Cet homme était un barbare ; je l’ai aimé et il m’a donné un petit Théodose qui, pendant la brève année de sa vie, a illuminé la mienne. Plus de trente ans après sa mort, je ressens encore la chaleur de cette lumière ; c’est pour lui que j’ai fait dresser ce mausolée à Ravenne.

Honoria, je connais les Barbares. Nul, hormis peut-être Aetius, ne peut m’en apprendre sur ces peuples ; ils ont gagné mon estime mais le Dieu que je prie, que j’adore, que je vénère, n’aurait jamais pu faire de moi l’une des leurs, même si je ne puis dire quelle aurait été ma vie si Athaulf avait vécu. Peut-être n’aurais-je eu de cesse que de mettre au monde un nouvel enfant, pour qu’un printemps nouveau chasse mon hébétude ? 

Et puis, les Goths ne sont pas les Huns. Comment pourrais-tu me demander d’oublier qu’ils sont venus ici, à Ravenne, recrutés  par Aetius pour faire de l’usurpateur  Jean l’empereur en lieu et place de ton frère Valentinius. Dieu merci, ils sont arrivés trois jours après son exécution, mais l’or que j’ai dû leur donner pour qu’ils disparaissent est autant de moins pour les sujets de l’empire.

Et si jamais t’indiffère la croyance en un seul Dieu, ou en une multitude de divinités des ténèbres des plaines au nord du Danube, et si jamais t’enivrent les longues chevauchées sans fin, seras-tu à même de supporter l’inconfort d’une tente, la souffrance de la soif souvent, de la faim parfois ? 

Tu as du mal à m’entendre ? Interroge donc Aetius. Il doit prochainement venir à Ravenne. Il me sert aujourd’hui, mais il a auparavant servi Jean, le premier de mes adversaires. Il connaît les Goths, il connaît les Huns, pour avoir passé chez eux plusieurs années de son enfance. Il saura te dire si tu peux mener leur vie.

Et c’est le chef de ceux-là que tu veux épouser ! il a déjà rançonné les Romains de Constantinople ; accepterais-tu donc que par toi, il vienne maintenant rançonner ceux de Rome ? Non, ma fille, je t’en conjure,  reprends toi, cela ne se peut.

Galla Placidia,  peu avant de mourir, eut la consolation de voir convoler en de justes noces sa fille terrible Honoria. Et la mort d’Attila, trois ans plus tard, classera à jamais cette affaire.

vers 450                      Il ne fait pas forcément bon vivre en Gaule. Un moine anonyme s’apitoie sur le sort réservé bien souvent aux petits :

Lorsque de petits propriétaires ont perdu leur maison et leur lopin de terre à la suite d’un brigandage, ou ont été chassés par les agents du fisc, ils se réfugient dans le domaine des riches et deviennent colons… Tous les gens installées sur les terres des riches se métamorphosent comme s’ils avaient bu à la coupe de Circé et deviennent esclaves.

451                             Le concile de Chalcédoine consacre la primauté de l’évêque de Constantinople, et fixe à cinq le nombre des patriarcats : Alexandrie, Antioche, Jérusalem, Rome et Constantinople. Dioscore, patriarche d’Alexandrie, est déposé ; les membres du concile acceptent le « tome » du pape Léon le Grand : le Christ est une seule personne en deux natures. Bien que condamné, le monophysisme va encore troubler la vie de l’Eglise pendant un siècle, et donner lieu, de 484 à 518 au premier schisme entre l’Eglise byzantine et l’Eglise romaine.

Les évêque arméniens monophysites, qui n’avaient pu prendre part au concile, l’Arménie étant alors en guerre contre la Perse, estimèrent les décisions du concile entachées de nestorianisme, et restèrent séparés de l’Eglise « orthodoxe » lorsque l’empereur Julien renoua avec Rome.

La communauté chrétienne iranienne elle, resta nestorienne, soutenue par le roi de Perse.

C’est le début des rites arménien, copte et syrien.

451                             Attila s’en revient de Grèce où il est allé faire la paix avec l’empereur d’Orient, moyennant un tribut alourdi pour l’empire et l’évacuation de la rive droite du Danube sur une largeur de « cinq jours de marche », environ 150km.

Il avait une stature petite, la poitrine large, la tête très grosse, de petits yeux, la barbe rare, des cheveux blancs par endroits, le nez aplati, le teint sombre - arborant ainsi les marques de son origine.

Priscus

Bien qu’il ressentit toujours, par nature, une grande assurance, celle-ci était encore accrue par la découverte du glaive de Mars, qui avait toujours été conservée par le roi des Scythes. A ce que dit l’historien Priscus, il fut trouvé en ces circonstances : un pasteur s’aperçut qu’une génisse de son troupeau boitait, et il ne voyait pas la cause d’une telle blessure. Il suit avec inquiétude les traces de sang. Finalement, il arrive au glaive que la génisse avait imprudemment foulé en broutant l’herbe, le déterre, et le porte d’un trait à Attila. Ravi du présent, ce dernier, dans sa présomption, s’estime désigné comme prince du monde entier et investi, par le glaive , de la maîtrise des guerres.

Jordanès              Getica XXXV, 183

Un tel signe du destin ne pouvant être que de bonne augure, il poursuit donc ses conquêtes, sans que l’on sache précisément s’il cherchait à défaire les Wisigoths ou les Romains. Il avait précieusement gardé la bague envoyé par Honoria avec demande en mariage : cela aurait fait de lui au pire le premier des fédérés, au mieux l’empereur romain d’Occident : il y avait de quoi gamberger !

Il passe le Rhin probablement dans la région de Mayence au printemps 451, incendie Metz début avril, ignore Paris et fait le siège d’Orléans début mai. Mais la ville, bien défendue - c’est l’entrée du royaume Wisigoth -, par le roi alain Sangiban et l’évêque Aignan résiste et, lorsqu’elle finit par céder aux Huns, ces derniers sont interrompus dans le pillage par une armée levée par  Flavius Aetius, le dernier grand général romain ; elle compte peu de Romains et beaucoup d’auxiliaires fédérés : Goths, Francs, Saxons, Angles, Jutes, Lombards, Burgondes, Alamans. Attila se replie vers l’est, avec l’espoir de transformer sa retraite en victoire : la feinte de la déroute pour mieux attaquer par surprise le poursuivant est la stratégie préférée des nomades. Et c’est la fameuse bataille de Mauriacus où Aetius arrête Attila et ses Huns. La localisation[6] en est probablement entre la Rivière de Corps et Torvilliers, à l’ouest de Troyes en Champagne, (et non aux Champs Catalauniques, près de Chalons sur Marne comme le voudra la légende) : la bataille a mis aux prises cinquante mille hommes de chaque coté. Théodoric, roi des Wisigoths, tomba de cheval et fut piétiné, mais sa mort ne fit que donner plus de force à l’ardeur des siens au combat.

Il est possible que le vainqueur romain se soit livré alors à une démarche où entrait plus de diplomatie que de force militaire auprès d’Attila.

Aetius, très prudent dans ses plans, vint trouver Attila pendant la nuit et lui dit : « j’avais espéré que ton courage pourrait délivrer ce pays des perfides Goths , mais il n’en est rien. Jusqu’ici, tu as combattu contre des troupes médiocres, mais cette nuit Théodoric, frère de Thorismond [le futur Théodoric III], arrive avec de nombreux soldats d’élite ; ne cherche pas à résister et tâche de t’échapper.

Frédégaire     Chroniques

Toujours selon Frédégaire, Attila, pour prix de ces renseignements, aurait remis 10 000 pièces d’or à Aetius, lequel aurait persuadé Thorismond d’aller défendre sa couronne en Aquitaine, moyennant aussi 10 000 solidi.

Et il est vrai que les Wisigoths se retirèrent et que les Huns en firent autant, en regagnant la plaine des Hongrie. Attila avait commis plusieurs erreurs : surestimation de ses chances de trouver des alliés sur place, perte de temps devant Orléans, et incapacité à se renseigner sur l’arrivée à marche forcée d’Aetius à Orléans. Et il n’est pas impossible qu’Aetius ait préféré l’éloignement des Wisigoths à celui des Huns.

452                             Attila ne pouvait rester sur l’échec de Gaule. Il s’en prit donc à l’Italie. Passant les Alpes Juliennes sans difficulté, il fit le siège d’Aquilée [ville fortifiée rive droite de l’Isonzo, toute proche de son embouchure, au nord-ouest de Trieste], qu’il prit vers la fin août ; le départ des cigognes  retint son attention :

Regardez ces oiseaux, avertis des choses futures, quitter cette cité vouée à périr et déserter, dans un péril imminent, ces murailles qui vont tomber. Qu’on ne croie pas cela vide de sens ou incertain : la peur de l’avenir change les habitudes des êtres qui le pressentent.

Propos d’Attila à ses guerriers, rapportés par Jordanès          Getica XLII, 221

Puis il ravagea pratiquement toute la plaine du Pô, prenant Milan, Pavie et d’autres villes encore.  Mais la scoumoune ne démordait pas et ses envies de marcher sur Rome ne purent devenir réalité :

La seconde année du règne de l’empereur Marcien, les Huns, qui ravageaient l’Italie et y avaient envahi plusieurs villes, sont, de par la volonté divine, frappés de plaies célestes, soit par la famine, soit par une certaine maladie. Car l’empereur Marcien ayant envoyé des auxiliaires, sous le commandement d’Aetius, [les Huns] sont massacrés, et ils sont en même temps écrasés sur leur propre territoire tant par des plaies célestes que par l’armée de Marcien.

Hydace

Donc, il semble bien que les troupes d’Attila aient été atteintes par une épidémie et qu’en même temps ait fonctionné une alliance entre l’empire d’Orient et l’empire d’Occident, de telle sorte que des troupes d’orient aient pu être envoyées en territoire hunnique, au nord du Danube, prenant ainsi Attila à revers.

Il était temps de plier bagage, mais, comme les Romains n’étaient pas du tout sûrs de pouvoir le vaincre en bataille rangée, ils lui envoyèrent une délégation conduite par le pape Léon, l’ancien consul Avienus et l’ancien préfet Trygetius. La rencontre eu lieu au Champ Ambulée des Vénètes, à l’endroit où le fleuve Mincius est fréquemment traversé par les voyageurs. Jordanes

Il quittait les lieux sans gloire mais avec un bon butin.

On voudra plus tard réécrire l’histoire, et cela durera longtemps :

Lorsque Attila eut détruit la ville d’Aquilée, Léon, évêque de Rome, vint mettre à ses pieds tout l’or qu’il avait pu recueillir des Romains pour racheter du pillage les environs de cette ville dans laquelle l’empereur Valentinien était caché. L’accord étant conclu, les moines ne manquèrent pas d’écrire que le pape Léon avait fait trembler Attila ; qu’il était venu à ce Hun avec un air et un ton de maître ; qu’il était accompagné de St Pierre et de Saint Paul, armés tous deux d’épées flamboyantes, qui étaient visiblement les deux glaives de l’Eglise de Rome. Cette manière d’écrire l’histoire a duré, chez les chrétiens, jusqu’au seizième siècle, sans interruption.

Voltaire

453                             Attila meurt pendant sa nuit de noces avec la belle Ildico :

Lui [Attila], comme le rapporte l’historien Priscus, se préparait, au moment de sa mort, à s’unir par mariage à une fort belle jeune fille du nom d’Ildico - après avoir eu d’innombrables épouses, comme  c’était la coutume de son peuple. Il s’était, durant les noces, abandonné à de grands transports de joie, il était alourdi par le vin et le sommeil, et il était couché sur le dos. Or le sang en excès, qui d’habitude, lui coulait par les narines, se trouva empêché d’emprunter les conduits habituels et, prenant un cours fatal, pénétra dans sa gorge et l’étouffa. C’est ainsi que l’ivresse infligea un trépas honteux à ce roi rendu glorieux par ses guerres. Mais le lendemain, une grande partie du jour s’étant déjà écoulée, les officiers royaux, soupçonnant quelque malheur, après avoir appelé à grand cris, brisent les portes. Ils découvrent qu’Attila est mort d’hémorragie, sans blessure, et voient la jeune femme en larmes, le visage caché sous un voile.

[…] Son cadavre ayant été placé à l’intérieur d’une tente de soie au milieu de la plaine, un spectacle admirable fut solennellement représenté : les meilleurs cavaliers de la nation des Huns, chevauchant à la façon des courses du Cirque autour du lieu où il reposait, célébrèrent ses hauts faits dans un chant funèbre qui disait en substance :

« Le plus grand roi des Huns fut Attila, fils de Mundzuc, seigneur des plus vaillantes nations, qui, avec une puissance inouïe avant lui, posséda seul les royaumes scythiques et germaniques, épouvanta par la prise de cités les deux empires de la ville de Rome et, au lieu de livrer le reste au pillage, fléchi par les supplications, accepta un tribut annuel. Après avoir accompli tout cela dans l’abondance du succès, ce n’est pas sous les coups de l’ennemi, ni par la trahison des siens, mais heureux, parmi les réjouissances, au sein de son peuple intact, qu’il s’est éteint sans douleur. Qui dira que c’est là une mort, puisque nul n’estime devoir la venger ? »

Après l’avoir pleuré par de telles lamentations, ils célébrèrent sur sa tombe la strava, comme eux-mêmes l’appellent, avec un immense banquet, et, unissant tour à tour des sentiments contraires, ils déployaient un deuil mêlé de joie. Et à la nuit, en secret, le cadavre fût rendu à la terre. Ils couvrirent son cercueil d’abord d’or, puis d’argent, enfin de fer, signifiant ainsi tout ce qui convenait à ce roi très puissant : le fer, parce qu’il avait dompté les nations ; l’or et l’argent, parce qu’il avait reçu les ornements de l’une et l’autre république. Ils ajoutèrent des armes prises aux ennemis tués, des phalères précieuses par l’éclat changeant des gemmes, et ces insignes de diverses sortes qui font l’ornement d’une Cour. Et pour soustraire à la curiosité humaine tant de si grandes richesses, ils trucidèrent - odieux salaire !- ceux qui avaient été commis à la tâche, et une mort subite saisit ceux qui ensevelissaient comme celui qu’ils avaient enseveli.

Jordanès        Getica, XLIX, 254, 256, 257, 258

2 06 455                     Rome est saccagé par les Vandales de Genséric. Il accéda à la prière du pape Léon en interdisant à ses soldats meurtres, incendies et tortures, mais le pillage dura quinze jours, faisant main basse, entre autres, sur les restes du butin ramené autrefois de Jérusalem par Titus. Dans la foulée, il s’empara de la Sicile, Sardaigne, puis de la Tripolitaine et des Mauretanies.

460                             L’empereur Majorien veut reprendre la Mauretanie aux Vandales de Genseric, franchit les Pyrénées et rejoint Alicante où il a rassemblé trois cents navires. Genséric pratique la politique de la terre brûlée et se gagne suffisamment de complicités en Bétique pour que les navires coulent ou passent à l’ennemi : c’est un désastre pour Majorien.

07 461                        Entre Gênes et Pavie, l’empereur Majorien et son escorte sont cernées par les soldats du général en chef Ricimer : capturé, dépouillé de ses ornements impériaux, il va être décapité. Ainsi disparaît le dernier empereur d’occident : une cour subsistera encore quinze ans à Ravenne, mais avec les créatures de Ricimer, sans réel pouvoir.

468                                Les Burgondes, tolérés jusque là par Ricimer à Vienne, descendent jusqu’à la Durance.

469                                Euric, le nouveau roi des Wisigoths, bat les Romains à Déols, près de Chateauroux et s’empare de tout le Massif Central.

471                                 Mise en service du calendrier astronomique maya.

472                               Rome est encore saccagée par le général Ricimer, pour se débarrasser de l’empereur Anthémius qui lui tenait tête, aidé de quelques goths. Ricimer avait nommé Auguste le sénateur Olybrius. Tous deux mourront dans les mois suivants, laissant l’occident sans maître.

473                               Euric occupe la Tarraconaise, enlève Arles et Marseille, puis soumet non sans peine la rive gauche du Rhône.

Un an plus tard, il recevait en toute souveraineté, l’Espagne des Suèves, la Tarraconaise et la Gaule entre l’Océan, la Loire et le Rhône.

Ne « pesait » alors à peu près le même poids en Gaule que Gondebaud, le roi des Burgondes, installé par Ætius en Sapaudia et qui avait peu à peu conquis les pays de Jura, de la Saône et du Rhône moyen, Vienne, le Vivarais, Die et Vaison : son royaume allait donc de l’Aube à la Durance, du Rhône moyen au Rhin supérieur.

Comme Euric, il avait su se faire accepter des provinciaux, en procédant au partage des terres, vers 456, en collaboration avec la noblesse sénatoriale. Comme Euric encore, il avait entretenu de bonnes relations avec Rome et participé à l’élection des derniers empereurs d’Occident. Comme Euric enfin, seule la barrière de l’arianisme le séparait de ses sujets gallo-romains catholiques.

En dehors de ces deux grands Etats barbares, aux frontières instables, mais avides d’expansion, à la population nombreuse, ou les provinciaux résignés se mêlaient a un peuple moins frustre que les autres Germains, il n’y avait que confusion : au sud-est, les Ostrogoths avaient gardé la Narbonnaise II et les Alpes Maritimes comme une dépendance de l’Italie ; au nord-ouest, l’émigration des Bretons de l’Angleterre actuelle continuait à bouleverser le tractus armoricanus ; au centre enfin, entre la Loire et l’Oise, une vaste région mal délimitée, axée sur la Seine, formait un îlot romain, pressé par les Francs au nord et les Wisigoths au sud. Là, en effet, d’anciens soldats barbares s’étaient groupés autour du maître des milices Ægidius, que l’hostilité de Ricimer avait empêché de rentrer en Italie. A sa mort, en 464, Ægidius avait légué à Syagrius, sans doute son fils, à la fois son prestige et sa petite armée. Tous deux avaient dû lutter contre les pirates saxons de la Manche et les puissants rois wisigoths. Aussi s’étaient-ils alliés aux tribus franques, peut-être même avaient-ils exercé sur elles une sorte de suzeraineté, car le prologue de la Loi Salique évoque le temps du « joug des Romains ». Le roi salien Childéric, père de Clovis, aida, par exemple, ces « Romains », en 469, contre Euric et, en 470, contre des Saxons qui avaient pris Angers.

Quant aux régions frontières gauloises, Belgiques et Germanies, elles relevaient théoriquement de l’Empire sous la garde des « fédérés » francs et alamans installés là depuis Julien l’Apostat et Valentinien I°. En fait, elles appartenaient aux rois des tribus les plus importantes. Les plus remuants de ces petits peuples païens et incultes, habitués à piller l’Empire en le respectant, étaient alors les Alamans. Ceux-ci, depuis la mort de Majorien, avaient occupé Bâle et le nord de la Suisse, l’Alsace avec Brisach et Strasbourg, et enfin peut-être la Lorraine jusqu’au Barrois. Vers le sud cependant, ils s’étaient heurtés aux Burgondes qui leur avaient enlevé Windisch, Besançon et Langres. Vers le nord, ils étaient contenus par les Francs. Le Rhin en aval de Mayence dépendait, en effet, des Francs Ripuaires : Sigebert commandait ceux de Cologne et Chararic ceux du Brabant. Les pays de la Meuse et de l’Escaut étaient contrôlés par les Francs Saliens venus de la Toxandrie (marais de Peel et Limbourg) où, jadis, Julien l’Apostat les avait cantonnés.

Après la mort de Majorien, les Saliens avaient repris leur marche vers le Tournaisis-Cambrésis, au sud : le roitelet de Tournai, Childéric, entré au service d’Ægidius, avait étendu son territoire jusqu’à la Somme et osé attaquer le successeur de son ancien chef, le rex Romanorum Syagrius.

Emilienne Demougeot. L’établissement des Royaumes barbares en occident après 476.           1956

22 08 476                   Le roi barbare Odoacre dépose à Ravenne l’empereur Romulus, surnommé Augustule par l’empereur d’Orient Zénon, et envoie à Constantinople les insignes du pouvoir impérial, reconnaissant ainsi la Jeune Rome comme unique source de légitimité impériale. Maître de l’Italie, il va se comporter plus en Romain qu’en barbare.

L’empire romain était mort, mais on ne le savait pas.

Numa Denis Fustel de Coulanges               La monarchie franque.  1926

L’absence d’un pouvoir impérial en Occident ne changea rien à la réalité de la vie sociale, économique, religieuse et morale. Si l’Empire disparut, ses anciennes provinces subsistèrent, plus ou moins ruinées, mais avec une population romaine qui l’emportait par le nombre et le degré de civilisation sur les peuples germaniques dont les chefs, cependant, représentaient l’autorité publique depuis 476. Si les provinciaux ne reçurent plus de Ravenne ni lois, ni fonctionnaires, les princes barbares tentèrent de s’adapter à l’appareil juridique et administratif impérial. La monnaie de l’Empire fut la seule valable : les pièces d’argent frappées en Occident furent même beaucoup moins estimées que les solidi ou sous d’or de l’Orient. Les techniques agricoles et industrielles ne subirent pas d’autre transformation que la régression entraînée par la rareté d’une main-d’œuvre spécialisée et d’une clientèle à la fois riche et exigeante. Les routes commerciales ne furent pas oubliées, mais seulement moins fréquentées, à cause de l’insécurité et de la diminution du volume des échanges. La langue de Rome fut adoptée par les barbares, au moins pour la rédaction des documents officiels et les grandes manifestations publiques ; certains de leurs rois allèrent jusqu’à s’engouer de poésie ou d’éloquence latines. Enfin, le catholicisme, religion d’État, dont le clergé s’ouvrit comme un refuge à l’ancienne aristocratie sénatoriale et municipale, s’imposa aussi bien à des idolâtres comme les Francs ou les Saxons qu’à des hérétiques comme les Wisigoths ou les Burgondes ariens. Il devint vite la pierre de touche de l’assimilation des barbares à la vie romaine et de l’acceptation des Germains par la population provinciale : la conversion de Clovis et celle de Récarède hâtèrent non seulement la fusion des Francs et des Gallo-Romains, ainsi que celle des Wisigoths et des Hispano-Romains, mais encore la légitimation de la royauté barbare, substituée au pouvoir impérial ; en revanche, les princes vandales et ostrogoths, qui persévérèrent dans l’hérésie, s’épuisèrent à persécuter leurs sujets romains, toujours prêts à se révolter et à faire appel aux rois barbares catholiques ou à l’empereur d’Orient.

Aussi fut-ce la différence de leur attitude envers l’héritage de Rome qui entraîna vers des destins opposés les deux royaumes barbares les plus puissants en 476 : celui des Wisigoths et celui des Vandales. Genséric, champion du nationalisme germanique et de l’arianisme, ne put intégrer dans son Etat les provinciaux d’Afrique. Son œuvre s’effondra, dès 535, sous les coups, peu vigoureux, de la reconquête byzantine. Au contraire, la romanisation rapide des rois de Toulouse et de Barcelone, ainsi que la conversion au catholicisme, en 589, de leur successeur Récarède, contribuèrent puissamment à l’extraordinaire réussite de l’Espagne wisigothique, qui dura près de trois siècles. Pour les mêmes raisons, en Gaule, le petit royaume franc ne connut pas le sort malheureux de la brillante monarchie ostrogothique en Italie. L’État fondé par Clovis survécut au déclin de la dynastie mérovingienne, tandis que celui de Théodoric, le plus puissant des rois germains au début du VIe siècle, ne put résister à la restauration impériale entreprise par Justinien. Ainsi la période troublée qui s’écoula de 476 au milieu du VI° siècle vit-elle l’enracinement et l’inégale fortune des royaumes barbares de l’Occident latin.

Vers 570-580, ce monde changeant parut se fixer en une figure durable. Si l’Afrique et l’Italie avaient réintégré l’Empire grâce aux victoires byzantines, l’Espagne, la Gaule et la Bretagne, individualisées par leurs rois barbares, commençaient l’expérience d’une vie autonome, presque nationale. Le VII° et le VIII° siècle devaient mettre à l’épreuve, consolider ou ébranler ces formes politiques neuves.

Emilienne Demougeot. L’établissement des Royaumes barbares en occident après 476.         1956

9 05 480                     Julius Nepos, mari d’une nièce de Zénon, l’empereur d’Orient, qui pour encore bien des Romains, était le légitime souverain, est assassiné : le régime impérial disparaît de la pars Occidentis.



[1] La croyance à des antipodes deviendra l’une des accusations courantes portées contre les hérétiques quand viendra l’Inquisition.

[2] Nicée est en Bithynie, aujourd’hui le nord-ouest de la Turquie d’Asie

[3] Pour faire bonne mesure, on serait tout de même tenté de se mettre dans les pas d’ Aristote sous une banderole : Pour ce que rire est le propre de l’homme. Souvent attribués à Rabelais, ces mots  seraient en fait d’Aristote, selon Jacques Le Goff. Ne parlons pas de plagiat : cette notion date du XIX° siècle : à l’époque de Rabelais, elle n’avait pas de sens.

[4] C’est probablement à son intention que fut construit à Ravenne le Mausolée de Galla Placidia.

[5] Le procédé a été nommé plagiat par anticipation par François Le Lionnais, fondateur avec Raymond Queneau de l’Oulipo [Ouvroir de littérature potentielle]. Donc les convenances veulent  que Galla Placidia ait été redevable de ces mots à Pierre Corneille.

[6]passe-temps favori des historiens locaux et des colonels en retraite, selon O. Maenchen-Helfen

 


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

484                             Le Vandale Hunéric, fils de Genséric convoque à Carthage, un grand colloque contradictoire entre évêques ariens et orthodoxes, qui n’est qu’un piège pour se livrer à une impitoyable persécution contre les catholiques : les évêques catholiques sont jetés hors de la ville… ils mourront de travail forcé… les fidèles de Tipasa auront la langue coupée… L’Eglise d’Afrique, avec plus de cinq mille martyrs, ne se relèvera pas de cette persécution.

Les Huns envahissent et razzient l’Inde du Nord, mettant fin à la puissance des Goupta. Farouches ennemis du bouddhisme, ils détruisent les monastères et exterminent les moines : leur domination va durer un demi-siècle.

486                             Clovis, fils de Childeric, craint le rapprochement de Syagrius, le rex Romanorum avec les Wisigoths, - ils sont tous deux ariens - et lui inflige une défaite près de Poitiers, ce qui, accroissant son prestige, accroît aussi la jalousie des autres roitelets francs : il va se débarrasser d’eux un par un, les Chararic, Rachagnaire et autres, et soumet sans se hâter les villes de l’Etat de Syagrius.

11 08 490                   Théodoric d’Amale, roi des Ostrogoths, soutenu par l’empereur Zénon, envahit l’Italie du nord et défait Odoacre devant Pavie, puis le tranche en deux d’un coup d’épée depuis le cou jusqu’aux reins, lors d’un banquet à Ravenne.

Théodoric comprit qu’il ne garderait l’Italie qu’avec l’assentiment des Italiens, beaucoup plus nombreux que ses Goths, et de l’empereur d’Orient, beaucoup plus puissant qu’un chef barbare : il devint le grand roi de l’Occident, même avec une fin de règne marquée par l’amertume de celui qui se sera refusé à épouser le prosélytisme des religieux : les extrémistes ont toujours en horreur les modérés et les tolérants.

25 12 499                   Rémi, évêque de Reims, baptise Clovis, et trois mille de ses guerriers francs :

Courbe la tête, fier sicambre.
Désormais, tu brûleras ce que tu as adoré
Tu adoreras ce que tu as brûlé.

Baptême solennel du seigneur roi Clovis, souverain des deux Belgique et de la Gaule du Nord jusqu’aux rives du fleuve Loire, bien aimé de Dieu, protecteur des Chrétiens qui suivent la voie juste…La reine Clotilde rayonne. Elle parvient mal à vêtir de gravité, encore moins d’humilité, la satisfaction que lui apporte sa victoire. Ce baptême[1] est l’œuvre de sa vie, le couronnement d’années de patience, de ténacité, d’intrigues, de complaisances. Elle marche, altière, entourée de ses enfants que portent des nourrices au sein généreux.

Cavanna. Le Dieu de Clotilde.

L’accès à la romanité a signifié la christianisation. L’Evangile atteint les Goths en Crimée dès le III° siècle. Au milieu du IV°, la prédication de l’évêque Ulfila assure leur conversion massive, mais les met dans le camp de l’arianisme, c’est à dire, d’une théologie simplifiée par l’effacement de ce qui reste la plus grande difficulté du christianisme, le dogme de la Trinité. Chrétiens, mais d’une foi condamnée par le Concile de Nicée (325), leur conversion fait paradoxalement des Goths et des Burgondes ariens de véritables intrus en Occident. La chance de Clovis est, en revanche, de céder à la persuasion des évêques gallo-romains et à la sollicitation de Clotilde, l’une des rares princesses burgondes à n’avoir pas embrassé l’arianisme. Aux populations gallo-romaines, parmi lesquelles ils ne sont qu’une petite minorité, Clovis et des Francs apparaiss