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Par l.peltier dans (Discours) le 26 mars 2009 (0) Commentaires  En savoir plus

SOMMAIRE

6 09 1815                       Simon BOLIVAR, Lettre à un habitant de la Jamaïque.(extraits) Il est réfugié à Kingston, en Jamaïque.

13 11 1863                       Abraham LINCOLN inaugure le cimetière de Gettysburg

11 03 1882                     Ernest RENAN, professeur au Collège de France, donne une conférence en Sorbonne : Qu’est-ce qu’une nation ?

17 09 1918                    Georges Clemenceau, président du Conseil, au Sénat :  Le dernier appel au combat.  

3 02 1919                        Woodrow Wilson, président des Etats-Unis : Discours à la Chambre des députés 

1930                                 Plaidoirie de Howard Roark, personnage central du roman de Ayn Rand, Foutainhead - La Source vive - 1930. C’est une profession de foi des rapports entre une collectivité et la création d’un artiste, et à ce titre, on peut estimer qu’elle a sa place au sein des discours.

10 12 1957                         Albert CAMUS reçoit le prix Nobel de littérature

28 08 1963                        Martin LUTHER KING,      I made a dream Washington

19 12 1964                     André MALRAUX, lors du transfert des cendres de Jean Moulin du cimetière du Père Lachaise au Panthéon

29 05 1966                       Charles de GAULLE, président de la République, allocution prononcée à Douaumont pour le cinquantième anniversaire de la bataille Verdun. 

16 09 1969                       Jacques CHABAN DELMAS, Premier Ministre. Discours de politique générale dit « de la Nouvelle Société ».

17 07 1970                        Lettre de Georges POMPIDOU, président de la République, à Jacques Chaban Delmas, premier ministre. “Gardons nos platanes“.

26 11 1974                       Simone VEIL, ministre de la Santé, défend devant l’Assemblée nationale la légalisation de l’avortement

20 11 1977                       Anouar el SADATE, président de l’Egypte à la Knesset, le parlement israélien

17 09 1981                   Robert BADINTER, garde des Sceaux, défend devant l’Assemblée Nationale l’abolition de la peine de mort

16 07 1995                       Jacques CHIRAC, président de la République, sur la rafle du Vel’d'Hiv’ du 16 juillet 1942.

14 02 2003                     Dominique de VILLEPIN, ministre des Affaires Etrangères de la France, intervient à l’ONU sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Irak

7 12 2008                           J.M.G. Le CLEZIO Dans la forêt des paradoxes
Conférence Nobel de littérature

15 11 2008                       Nicolas HULOT        Conférence G20 : Solidarité ou Chaos
L’Humanité a rendez-vous avec elle même ! Marianne n°6046

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09 1815                         Simon Bolivar, Lettre à un habitant de la Jamaïque. (extraits), Il est réfugié à Kingston, en Jamaïque.

[…] On nie aujourd’hui les cruautés des Espagnols, tant elles sont fabuleuses et semblent dépasser la perversité humaine. Et jamais les historiens modernes n’y croiraient, si de nombreux documents ne témoignaient tous de la triste vérité. Le très humain évêque de Chiapas, l’apôtre de l’Amérique, Las Casas, a laissé à la postérité un bref exposé de cas tirés des dossiers sévillans sur les conquistadors. Ces documents contiennent le témoignage de toutes les personnes respectables qui résidaient alors dans le Nouveau Monde, ainsi que les procès entre tyrans, mentionnés d’ailleurs par les plus grands historiens de l’époque. Les hommes impartiaux ont tous rendu justice au zèle, à la véracité et aux vertus de cet ami de l’humanité qui sut, avec une telle ferveur et une telle fermeté, dénoncer devant son gouvernement et l’opinion contemporaine les cas les plus horribles de cette sanguinaire frénésie […].
Le succès couronnera nos efforts. Le destin de l’Amérique est à tout jamais fixé. Les liens qui l’unissaient à l’Espagne sont désormais brisés: ils ne valaient que du consentement de toutes les parties de l’immense monarchie qui se prêtaient à leur rapprochement mutuel. Or ce qui rapprochait naguère la métropole et l’Amérique maintenant les divise. La haine que nous inspire la Péninsule est plus grande encore que la mer qui nous en sépare. Il est moins difficile de joindre les deux continents que de réconcilier les deux nations. L’habitude de l’obéissance, une communauté d’intérêts, d’éducation, de foi religieuse, une bienveillance réciproque, une tendre affection pour le berceau de nos ancêtres et pour leur gloire, bref, tous nos espoirs nous venaient d’Espagne. De là, ce principe d’adhésion qui paraissait éternel, bien que la conduite de nos maîtres diminuât cette sympathie, ou, pour mieux dire, cet attachement obligé à l’autorité de leur empire. Or c’est tout le contraire, à présent. On nous menace de la mort, du déshonneur, de tous les maux que nous craignons. Cette mère dénaturée nous inflige toutes les souffrances. Le voile s’est déchiré. Nous voyons clair maintenant. Et l’on voudrait nous plonger à nouveau dans les ténèbres ! Les chaînes ont été brisées. Nous avons été libres. Et nos ennemis prétendent nous réduire encore à l’esclavage ! Voilà pourquoi l’Amérique combat avec rage; et il est bien rare que l’énergie du désespoir ne force pas la fortune […]
Quant à l’héroïque et malheureux Venezuela, les événements s’y sont déroulés si vite, et la dévastation y fut telle, qu’il se voit maintenant réduit à une indigence absolue et à une désolation épouvantable. Et pourtant ce beau pays faisait naguère l’orgueil de l’Amérique ! Ses tyrans gouvernent un désert et n’oppriment que les tristes habitants ayant échappé à la mort, qui y mènent une existence précaire. Quelques femmes, quelques enfants, et quelques vieillards, voilà tout ce qui reste. La plupart des hommes ont péri plutôt que d’être esclaves, et ceux qui sont encore en vie se battent avec fureur dans les campagnes et dans les villes de l’intérieur jusqu’à la mort ou jusqu’à l’expulsion des ennemis, de ces Espagnols, insatiables de sang et de crimes, émules des premiers monstres qui anéantirent la race primitive de l’Amérique. Le Venezuela comptait près d’un million d’habitants. Or on peut affirmer sans exagération que le quart de la population a été victime du tremblement de terre [mars 1812], des combats, de la famine, de la peste, de l’exode. Hormis la catastrophe naturelle, tout est l’effet de la guerre […].
Ce tableau d’ensemble représente un théâtre d’hostilités de 2.000 lieues de long sur 900 de large dans ses plus grandes dimensions, et sur lequel 16 millions d’Américains défendent leurs droits, ou restent opprimés par l’Espagne. Et, bien que cette nation possédât à une certaine époque le plus vaste empire du monde, ce qu’il en reste maintenant demeure impuissant à maîtriser le nouvel hémisphère, et même à se maintenir dans l’ancien. Et l’Europe civilisée, commerçante et libérale permet que cette vieille vipère, pour satisfaire sa rage venimeuse, détruise la plus belle partie de notre globe ? L’Europe demeurerait-elle sourde à la clameur de ses propres intérêts ? N’aurait-elle plus d’yeux pour la justice ? Serait-elle tant endurcie, à ce point insensible ? Plus je médite là-dessus, plus je me sens confus. J’en arrive à penser qu’on désire voir disparaître l’Amérique. Mais c’est impossible, toute l’Europe n’est pas l’Espagne. Et quelle n’est pas la folie de notre ennemie qui prétend reconquérir l’Amérique sans flotte, sans trésor, et presque sans soldats ! Car ceux dont elle dispose suffisent à peine pour maintenir par la violence son propre peuple dans la sujétion, et pour la défendre des voisins. D’ailleurs, comment cette nation pourrait-elle se réserver le commerce exclusif de la moitié du monde, sans manufactures, sans productions nationales, sans arts, sans sciences, sans politique ?  Et même si elle parvenait à ses fins, plus encore, si elle parvenait à pacifier vraiment ce pays, les fils des Américains d’aujourd’hui, s’unissant à ceux des Européens conquérants, ne concevraient-ils pas à nouveau dans vingt ans les mêmes patriotiques desseins qu’elle combat maintenant ? […]
Dans le système espagnol en vigueur, plus en vigueur aujourd’hui peut-être que jamais, les Américains n’occupent d’autre place dans la société que celle de serfs propres au travail, et, tout au plus, de simples consommateurs. Et encore dans ce rôle se voient-ils imposer des restrictions choquantes : telles, la défense de cultiver les fruits d’Europe, le monopole royal de certaines productions, l’interdiction d’établir des manufactures, que l’Espagne ne possède pourtant pas, les privilèges commerciaux l’exclusivité accordés même pour les objets de première nécessité, les entraves apportées aux relations entre les provinces américaines pour les empêcher de traiter, de s’entendre, de trafiquer entre elles. Voulez-vous savoir à quoi, en somme, nous étions destinés ? Aux campagnes, pour y cultiver l’indigo, le chiendent, le café, la canne à sucre, le cacao et le coton ; aux plaines solitaires, pour y élever les troupeaux ; aux déserts, pour y chasser les fauves ; aux entrailles de la terre, pour en tirer l’or dont ne peut se rassasier cette nation cupide. Nous vivions dans une passivité telle que je n’en trouve d’exemple dans aucune société civilisée, autant que je parcoure l’histoire et la politique de toutes les nations. N’est-ce pas un outrage et une violation des droits de l’humanité que de vouloir forcer un pays si heureusement constitué, vaste, riche et peuplé, à demeurer purement passif ? […]
C’est une idée grandiose que de prétendre faire de tout le Nouveau Monde une seule nation dont toutes les parties seraient liées. Puisque ses populations ont une même origine, une seule langue, une seule religion, de mêmes coutumes, elles devraient par suite n’avoir qu’un gouvernement qui fédérât les divers Etats constitués. Mais la chose n’est pas possible, car des cieux différents, des situations distinctes, des intérêts contraires, des caractères dissemblables divisent l’Amérique. Certes il serait heureux que l’isthme de Panama devînt pour nous ce que fut celui de Corinthe pour les Grecs. Plaise à Dieu que quelque jour nous ayons la fortune d’y tenir un auguste Congrès des représentants de nos républiques, royaumes et empires, pour traiter et discuter des hauts intérêts de la paix et de la guerre avec les nations des trois autres parties du monde. Et pourquoi cet organisme ne tiendrait-il pas ses assises au temps heureux de notre génération ? […]
Je dis, moi aussi, que ce qui peut nous mettre à même de chasser les Espagnols et de fonder un état libre, c’est l’union, sûrement l’union. Mais cette union ne nous tombera pas du ciel par un prodige; elle ne peut être que le fruit d’une action efficace et d’efforts bien dirigés. L’Amérique est divisée parce qu’elle est isolée au milieu de l’univers, abandonnée par toutes les nations, sans relations diplomatiques, sans soutien militaire, en lutte contre l’Espagne qui possède un matériel de guerre plus important que celui que nous avons pu acquérir furtivement […]

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13 11 1863                         Abraham Lincoln inaugure le cimetière de Gettysburg

Il y a quelque quatre vingt sept ans nos pères ont mis au monde, sur ce continent, une nouvelle nation, conçue dans la Liberté et dédiée à cette proposition : tous les hommes ont été crées égaux.
Maintenant, nous sommes engagés dans une grande guerre civile, pour vérifier si cette nation, ou tout autre nation, ainsi conçue et ainsi dédiée, peut survivre longtemps. Nous sommes réunis sur un des grands champs de bataille de cette guerre. Nous sommes venus pour consacrer une partie de ce champs comme dernière demeure pour ceux qui ont donné leur vie en ces lieux afin que puisse vivre cette nation. C’est à la fois convenable et approprié que nous le fassions ainsi.
Pourtant, en voyant plus loin, nous ne pouvons ni dédier ni consacrer, ni sanctifier ce coin de terre. Les hommes courageux, morts et vivants, qui se sont battus ici, l’ont déjà consacré au-delà de notre malheureux pouvoir d’ajouter ou de diminuer quoi que ce soit. Le monde ne remarquera guère, pas plus qu’il ne se rappellera longtemps ce que nous avons dit ici, mais il ne pourra oublier ce que eux y ont fait. Ce sont nous les vivants qui devons plutôt nous consacrer à la tâche inachevée que ceux qui se sont battus ici ont fait noblement avancer. Ce sont nous les vivants qui devons être dédiés pour la grande besogne qui nous reste à accomplir […] et qui devons prendre ici la grande résolution de ne pas laisser ces morts être morts en vain, de faire que cette nation, sous le regard de Dieu, naisse à nouveau dans la Liberté, et d’empêcher que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple disparaisse de la surface de la terre.
Ce texte est gravé à l’intérieur du mémorial de Lincoln à Washington.

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11 03 1882                 Ernest RENAN, professeur au Collège de France, donne une conférence en Sorbonne : Qu’est-ce qu’une nation ?

Je me propose d’analyser avec vous une idée, claire en apparence, mais qui prête aux plus dangereux malentendus. Les formes de la société humaine sont des plus variées. Les grandes agglomérations d’hommes à la façon de la Chine, de l’Égypte, de la plus ancienne Babylonie ; - la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes ; - la cité à la façon d’Athènes et de Sparte ; - les réunions de pays divers à la manière de l’Empire carlovingien ; - les communautés sans patrie, maintenues par le lien religieux, comme sont celles des israélites, des parsis ; - les nations comme la France, l’Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes ; - les confédérations à la façon de la Suisse, de l’Amérique ; - des parentés comme celles que la race, ou plutôt la langue, établit entre les différentes branches de Germains, les différentes branches de Slaves ; - voilà des modes de groupements qui tous existent, ou bien ont existé, et qu’on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus sérieux inconvénients. À l’époque de la Révolution française, on croyait que les institutions de petites villes indépendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s’appliquer à nos grandes nations de trente à quarante millions d’âmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l’on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants. Tâchons d’arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l’origine du raisonnement, peut produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat ; c’est presque de la vivisection ; nous allons traiter les vivants comme d’ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l’impartialité la plus absolue.

Depuis la fin de l’Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l’Empire de Charlemagne, l’Europe occidentale nous apparaît divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d’une manière durable. Ce que n’ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, personne probablement ne le pourra dans l’avenir. L’établissement d’un nouvel Empire romain ou d’un nouvel Empire de Charlemagne est devenu une impossibilité. La division de l’Europe est trop grande pour qu’une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles. Une sorte d’équilibre est établi pour longtemps. La France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines d’années, et malgré les aventures qu’elles auront courues, des individualités historiques, les pièces essentielles d’un damier, dont les cases varient sans cesse d’importance et de grandeur, mais ne se confondent jamais tout à fait.

Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire. L’antiquité ne les connut pas ; l’Égypte, la Chine, l’antique Chaldée ne furent à aucun degré des nations. C’étaient des troupeaux menés par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n’y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus qu’il n’y a de citoyens chinois. L’antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires ; elle n’eut guère la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr sont de petits centres d’admirable patriotisme ; mais ce sont des cités avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l’Espagne, l’Italie, avant leur absorption dans l’Empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. L’Empire assyrien, l’Empire persan, l’Empire d’Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n’y eut jamais de patriotes assyriens ; l’Empire persan fut une vaste féodalité. Pas une nation ne rattache ses origines à la colossale aventure d’Alexandre, qui fut cependant si riche en conséquences pour l’histoire générale de la civilisation.

L’Empire romain fut bien plus près d’être une patrie. En retour de l’immense bienfait de la cessation des guerres, la domination romaine, d’abord si dure, fut bien vite aimée. Ce fut une grande association, synonyme d’ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de l’Empire, il y eut, chez les âmes élevées, chez les évêques éclairés, chez les lettrés, un vrai sentiment de «la paix romaine», opposée au chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire, douze fois grand comme la France actuelle, ne saurait former un État dans l’acception moderne. La scission de l’Orient et de l’Occident était inévitable. Les essais d’un empire gaulois, au IIIe siècle, ne réussirent pas. C’est l’invasion germanique qui introduisit dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l’existence des nationalités.

Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes invasions du Ve siècle jusqu’aux dernières conquêtes normandes au Xe ? Ils changèrent peu le fond des races ; mais ils imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables de l’ancien Empire d’Occident, lesquelles prirent le nom de leurs envahisseurs. De là une France, une Burgondie, une Lombardie ; plus tard, une Normandie. La rapide prépondérance que prit l’empire franc refait un moment l’unité de l’Occident ; mais cet empire se brise irrémédiablement vers le milieu du IX° siècle ; le traité de Verdun trace des divisions immuables en principe, et dès lors la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne s’acheminent, par des voies souvent détournées et à travers mille aventures, à leur pleine existence nationale, telle que nous la voyons s’épanouir aujourd’hui.

Qu’est-ce qui caractérise, en effet, ces différents États ? C’est la fusion des populations qui les composent. Dans les pays que nous venons d’énumérer, rien d’analogue à ce que vous trouverez en Turquie, où le Turc, le Slave, le Grec, l’Arménien, l’Arabe, le Syrien, le Kurde sont aussi distincts aujourd’hui qu’au jour de la conquête. Deux circonstances essentielles contribuèrent à ce résultat. D’abord le fait que les peuples germaniques adoptèrent le christianisme dès qu’ils eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins. Quand le vainqueur et le vaincu sont de la même religion, ou plutôt, quand le vainqueur adopte la religion du vaincu, le système turc, la distinction absolue des hommes d’après la religion, ne peut plus se produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquérants, l’oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d’Alaric, de Gondebaud, d’Alboïn, de Rollon, parlaient déjà roman. Ce fait était lui-même la conséquence d’une autre particularité importante ; c’est que les Francs, les Burgondes, les Goths, les Lombards, les Normands avaient très peu de femmes de leur race avec eux. Pendant plusieurs générations, les chefs ne se marient qu’avec des femmes germaines ; mais leurs concubines sont latines, les nourrices des enfants sont latines ; toute la tribu épouse des femmes latines ; ce qui fit que la lingua francica, la lingua gothica n’eurent, depuis l’établissement des Francs et des Goths en terres romaines, que de très courtes destinées. Il n’en fut pas ainsi en Angleterre ; car l’invasion anglo-saxonne avait sans doute des femmes avec elle ; la population bretonne s’enfuit, et, d’ailleurs, le latin n’était plus, ou même, ne fut jamais dominant dans la Bretagne. Si on eût généralement parlé gaulois dans la Gaule, au V° siècle, Clovis et les siens n’eussent pas abandonné le germanique pour le gaulois.

De là ce résultat capital que, malgré l’extrême violence des mœurs des envahisseurs germains, le moule qu’ils imposèrent devint, avec les siècles, le moule même de la nation. France devint très légitimement le nom d’un pays où il n’était entré qu’une imperceptible minorité de Francs. Au Xe siècle, dans les premières chansons de geste, qui sont un miroir si parfait de l’esprit du temps, tous les habitants de la France sont des Français. L’idée d’une différence de races dans la population de la France, si évidente chez Grégoire de Tours, ne se présente à aucun degré chez les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet. La différence du noble et du vilain est aussi accentuée que possible ; mais la différence de l’un à l’autre n’est en rien une différence ethnique ; c’est une différence de courage, d’habitudes et d’éducation transmise héréditairement ; l’idée que l’origine de tout cela soit une conquête ne vient à personne. Le faux système d’après lequel la noblesse dut son origine à un privilège conféré par le roi pour de grands services rendus à la nation, si bien que tout noble est un anobli, ce système est établi comme un dogme dès le XIII° siècle. La même chose se passa à la suite de presque toutes les conquêtes normandes. Au bout d’une ou deux générations, les envahisseurs normands ne se distinguaient plus du reste de la population ; leur influence n’en avait pas moins été profonde ; ils avaient donné au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu’il n’avait pas auparavant.

L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un siècle. Le roi de France, qui est, si j’ose le dire, le type idéal d’un cristallisateur séculaire ; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu’il y ait ; le roi de France, vu de trop près, a perdu son prestige ; la nation qu’il avait formée l’a maudit, et, aujourd’hui, il n’y a que les esprits cultivés qui sachent ce qu’il valait et ce qu’il a fait.

C’est par le contraste que ces grandes lois de l’histoire de l’Europe occidentale deviennent sensibles. Dans l’entreprise que le roi de France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa justice, a si admirablement menée à terme, beaucoup de pays ont échoué. Sous la couronne de saint Étienne, les Magyars et les Slaves sont restés aussi distincts qu’ils l’étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a tenus distincts et souvent opposés les uns aux autres. En Bohême, l’élément tchèque et l’élément allemand sont superposés comme l’huile et l’eau dans un verre. La politique turque de la séparation des nationalités d’après la religion a eu de bien plus graves conséquences : elle a causé la ruine de l’Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui n’ont entre elles presque rien en commun. Or l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain, taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIII° siècle. Il n’y a pas en France dix familles qui puissent fournir la preuve d’une origine franque, et encore une telle preuve serait-elle essentiellement défectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent déranger tous les systèmes des généalogistes.

La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens. Tantôt l’unité a été réalisée par une dynastie, comme c’est le cas pour la France ; tantôt elle l’a été par la volonté directe des provinces, comme c’est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des caprices de la féodalité, comme c’est le cas pour l’Italie et l’Allemagne. Toujours une profonde raison d’être a présidé à ces formations. Les principes, en pareils cas, se font jour par les surprises les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l’Italie unifiée par ses défaites, et la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite avançait les affaires de l’Italie ; chaque victoire perdait la Turquie ; car l’Italie est une nation, et la Turquie, hors de l’Asie Mineure, n’en est pas une. C’est la gloire de la France d’avoir, par la Révolution française, proclamé qu’une nation existe par elle-même. Nous ne devons pas trouver mauvais qu’on nous imite. Le principe des nations est le nôtre. Mais qu’est-ce donc qu’une nation ? Pourquoi la Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n’en sont pas une ? Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l’a créée a disparu ? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n’en est pas une ? Pourquoi l’Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En quoi le principe des nationalités diffère-t-il du principe des races ? Voilà des points sur lesquels un esprit réfléchi tient à être fixé, pour se mettre d’accord avec lui-même. Les affaires du monde ne se règlent guère par ces sortes de raisonnements ; mais les hommes appliqués veulent porter en ces matières quelque raison et démêler les confusions où s’embrouillent les esprits superficiels.

À entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie, représentant une ancienne conquête, conquête acceptée d’abord, puis oubliée par la masse du peuple. Selon les politiques dont je parle, le groupement de provinces effectué par une dynastie, par ses guerres, par ses mariages, par ses traités, finit avec la dynastie qui l’a formé. Il est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d’origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de centralisation. Les limites de la France en 1789 n’avaient rien de naturel ni de nécessaire. La large zone que la maison capétienne avait ajoutée à l’étroite lisière du traité de Verdun fut bien l’acquisition personnelle de cette maison. À l’époque où furent faites les annexions, on n’avait l’idée ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces. La réunion de l’Angleterre, de l’Irlande et de l’Écosse fut de même un fait dynastique. L’Italie n’a tardé si longtemps à être une nation que parce que, parmi ses nombreuses maisons régnantes, aucune, avant notre siècle, ne se fit le centre de l’unité. Chose étrange, c’est à l’obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne, qu’elle a pris un titre royal. La Hollande, qui s’est créée elle-même, par un acte d’héroïque résolution, a néanmoins contracté un mariage intime avec la maison d’Orange, et elle courrait de vrais dangers le jour où cette union serait compromise.

Une telle loi, cependant, est-elle absolue ? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se sont formés comme des conglomérats d’additions successives, n’ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de l’avenir. Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. Et puis le XVIII° siècle avait changé toute chose. L’homme était revenu, après des siècles d’abaissement, à l’esprit antique, au respect de lui-même, à l’idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen avaient repris leur sens. Ainsi a pu s’accomplir l’opération la plus hardie qui ait été pratiquée dans l’histoire, opération que l’on peut comparer à ce que serait, en physiologie, la tentative de faire vivre en son identité première un corps à qui l’on aurait enlevé le cerveau et le cœur.

Il faut donc admettre qu’une nation peut exister sans principe dynastique, et même que des nations qui ont été formées par des dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour cela cesser d’exister. Le vieux principe qui ne tient compte que du droit des princes ne saurait plus être maintenu ; outre le droit dynastique, il y a le droit national. Ce droit national, sur quel critérium le fonder ? à quel signe le connaître ? de quel fait tangible le faire dériver ?

I                   - De la race, disent plusieurs avec assurance.

Les divisions artificielles, résultant de la féodalité, des mariages princiers, des congrès de diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c’est la race des populations. Voilà ce qui constitue un droit, une légitimité. La famille germanique, par exemple, selon la théorie que j’expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même quand ces membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte de droit primordial analogue à celui des rois de droit divin ; au principe des nations on substitue celui de l’ethnographie. C’est là une très grande erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès.

Dans la tribu et la cité antiques, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la cité antiques n’étaient qu’une extension de la famille. À Sparte, à Athènes, tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins rapprochés. Il en était de même chez les Beni-Israël ; il en est encore ainsi dans les tribus arabes. D’Athènes, de Sparte, de la tribu israélite, transportons-nous dans l’Empire romain. La situation est tout autre. Formée d’abord par la violence, puis maintenue par l’intérêt, cette grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes, porte à l’idée de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractère universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans le même sens. Il contracte avec l’Empire romain une alliance intime, et, par l’effet de ces deux incomparables agents d’unification, la raison ethnographique est écartée du gouvernement des choses humaines pour des siècles.

L’invasion des barbares fut, malgré les apparences, un pas de plus dans cette voie. Les découpures de royaumes barbares n’ont rien d’ethnographique ; elles sont réglées par la force ou le caprice des envahisseurs. La race des populations qu’ils subordonnaient était pour eux la chose la plus indifférente. Charlemagne refit à sa manière ce que Rome avait déjà fait : un empire unique composé des races les plus diverses ; les auteurs du traité de Verdun, en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n’eurent pas le moindre souci de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche. Les mouvements de frontière qui s’opérèrent dans la suite du Moyen Âge furent aussi en dehors de toute tendance ethnographique. Si la politique suivie de la maison capétienne est arrivée à grouper à peu près, sous le nom de France, les territoires de l’ancienne Gaule, ce n’est pas là un effet de la tendance qu’auraient eue ces pays à se rejoindre à leurs congénères. Le Dauphiné, la Bresse, la Provence, la Franche-Comté ne se souvenaient plus d’une origine commune. Toute conscience gauloise avait péri dès le IIe siècle de notre ère, et ce n’est que par une vue d’érudition que, de nos jours, on a retrouvé rétrospectivement l’individualité du caractère gaulois.

La considération ethnographique n’a donc été pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L’Allemagne est germanique, celtique et slave. L’Italie est le pays où l’ethnographie est la plus embarrassée. Gaulois, Étrusques, Pélasges, Grecs, sans parler de bien d’autres éléments, s’y croisent dans un indéchiffrable mélange. Les îles Britanniques, dans leur ensemble, offrent un mélange de sang celtique et germain dont les proportions sont singulièrement difficiles à définir.

La vérité est qu’il n’y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l’Angleterre, la France, l’Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L’Allemagne fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. Tout l’Est, à partir d’Elbe, est slave. Et les parties que l’on prétend réellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idées claires et de prévenir les malentendus.

Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout à fait différents. Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu’en zoologie ; elle indique une descendance réelle, une parenté par le sang. Or l’étude des langues et de l’histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie. Les mots des brachycéphales, de dolichocéphales n’ont pas de place en histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui créa les langues et la discipline aryennes, il y avait déjà des brachycéphales et des dolichocéphales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui créa les langues et l’institution dites sémitiques. En d’autres termes, les origines zoologiques de l’humanité sont énormément antérieures aux origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes aryen primitif, sémitique primitif, touranien primitif n’avaient aucune unité physiologique. Ces groupements sont des faits historiques qui ont eu lieu à une certaine époque, mettons il y a quinze ou vingt mille ans, tandis que l’origine zoologique de l’humanité se perd dans des ténèbres incalculables. Ce qu’on appelle philologiquement et historiquement la race germanique est sûrement une famille bien distincte dans l’espèce humaine. Mais est-ce là une famille au sens anthropologique ? Non, assurément. L’apparition de l’individualité germanique dans l’histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus-Christ. Apparemment les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n’avaient pas leur individualité à part. Un Anglais est bien un type dans l’ensemble de l’humanité. Or le type de ce qu’on appelle très improprement la race anglo-saxonne n’est ni le Breton du temps de César, ni l’Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le Conquérant ; c’est la résultante de tout cela. Le Français n’est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers. Un habitant de Jersey ou de Guernesey ne diffère en rien, pour les origines, de la population normande de la côte voisine. Au XI° siècle, l’œil le plus pénétrant n’eût pas saisi des deux côtés du canal la plus légère différence. D’insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne prend pas ces îles avec le reste de la Normandie. Séparées les unes des autres depuis près de sept cents ans, les deux populations sont devenues non seulement étrangères les unes aux autres, mais tout à fait dissemblables. La race, comme nous l’entendons, nous autres, historiens, est donc quelque chose qui se fait et se défait. L’étude de la race est capitale pour le savant qui s’occupe de l’histoire de l’humanité. Elle n’a pas d’application en politique. La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d’Europe n’a tenu aucun compte de la race, et les premières nations de l’Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.

Le fait de la race, capital à l’origine, va donc toujours perdant de son importance. L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n’y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : «Tu es notre sang ; tu nous appartiens !» En dehors des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous. Tenez, cette politique ethnographique n’est pas sûre. Vous l’exploitez aujourd’hui contre les autres ; puis vous la voyez se tourner contre vous-mêmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont élevé si haut le drapeau de l’ethnographie, ne verront pas les Slaves venir analyser, à leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en masse que les Othons firent de leurs aïeux ? Pour tous il est bon de savoir oublier.

J’aime beaucoup l’ethnographie ; c’est une science d’un rare intérêt ; mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique. En ethnographie, comme dans toutes les études, les systèmes changent ; c’est la condition du progrès. Les limites des États suivraient les fluctuations de la science. Le patriotisme dépendrait d’une dissertation plus ou moins paradoxale. On viendrait dire au patriote : «Vous vous trompiez ; vous versiez votre sang pour telle cause ; vous croyiez être celte ; non, vous êtes germain». Puis, dix ans après, on viendra vous dire que vous êtes slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de donner un avis dans ces problèmes, où sont engagés tant d’intérêts. Soyez sûrs que, si on la charge de fournir des éléments à la diplomatie, on la surprendra bien des fois en flagrant délit de complaisance. Elle a mieux à faire : demandons-lui tout simplement la vérité.

II                - Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue.

La langue invite à se réunir ; elle n’y force pas. Les États-Unis et l’Angleterre, l’Amérique espagnole et l’Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu’elle a été faite par l’assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la langue : c’est la volonté. La volonté de la Suisse d’être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu’une similitude souvent obtenue par des vexations.

Un fait honorable pour la France, c’est qu’elle n’a jamais cherché à obtenir l’unité de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes pensées, aimer les mêmes choses en des langages différents ? Nous parlions tout à l’heure de l’inconvénient qu’il y aurait à faire dépendre la politique internationale de l’ethnographie. Il n’y en aurait pas moins à la faire dépendre de la philologie comparée. Laissons à ces intéressantes études l’entière liberté de leurs discussions ; ne les mêlons pas à ce qui en altérerait la sérénité. L’importance politique qu’on attache aux langues vient de ce qu’on les regarde comme des signes de race. Rien de plus faux. La Prusse, où l’on ne parle plus qu’allemand, parlait slave il y a quelques siècles ; le pays de Galles parle anglais ; la Gaule et l’Espagne parlent l’idiome primitif d’Albe la Longue ; l’Égypte parle arabe ; les exemples sont innombrables. Même aux origines, la similitude de langue n’entraînait pas la similitude de race. Prenons la tribu proto-aryenne ou proto-sémite ; il s’y trouvait des esclaves, qui parlaient la même langue que leurs maîtres ; or l’esclave était alors bien souvent d’une race différente de celle de son maître. Répétons-le : ces divisions de langues indo-européennes, sémitiques et autres, créées avec une si admirable sagacité par la philologie comparée, ne coïncident pas avec les divisions de l’anthropologie. Les langues sont des formations historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les parlent, et qui, en tout cas, ne sauraient enchaîner la liberté humaine quand il s’agit de déterminer la famille avec laquelle on s’unit pour la vie et pour la mort.

Cette considération exclusive de la langue a, comme l’attention trop forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l’exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale ; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu’on respire dans le vaste champ de l’humanité pour s’enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l’esprit ; rien de plus fâcheux pour la civilisation. N’abandonnons pas ce principe fondamental, que l’homme est un être raisonnable et moral, avant d’être parqué dans telle ou telle langue, avant d’être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance ; ils n’étaient ni français, ni italiens, ni allemands. Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l’antiquité, le secret de l’éducation véritable de l’esprit humain, et ils s’y dévouaient corps et âme. Comme ils firent bien !

III             - La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l’établissement d’une nationalité  moderne.

À l’origine, la religion tenait à l’existence même du groupe social. Le groupe social était une extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de famille. La religion d’Athènes, c’était le culte d’Athènes même, de ses fondateurs mythiques, de ses lois, de ses usages. Elle n’impliquait aucune théologie dogmatique. Cette religion était, dans toute la force du terme, une religion d’État. On n’était pas athénien si on refusait de la pratiquer. C’était au fond le culte de l’Acropole personnifiée. Jurer sur l’autel d’Aglaure, c’était prêter le serment de mourir pour la patrie. Cette religion était l’équivalent de ce qu’est chez nous l’acte de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer à un tel culte était comme serait dans nos sociétés modernes refuser le service militaire. C’était déclarer qu’on n’était pas athénien. D’un autre côté, il est clair qu’un tel culte n’avait pas de sens pour celui qui n’était pas d’Athènes ; aussi n’exerçait-on aucun prosélytisme pour forcer des étrangers à l’accepter ; les esclaves d’Athènes ne le pratiquaient pas. Il en fut de même dans quelques petites républiques du Moyen Âge. On n’était pas bon vénitien si l’on ne jurait point par saint Marc ; on n’était pas bon amalfitain si l’on ne mettait pas saint André au-dessus de tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociétés, ce qui a été plus tard persécution, tyrannie, était légitime et tirait aussi peu à conséquence que le fait chez nous de souhaiter la fête au père de famille et de lui adresser des vœux au premier jour de l’an.

Ce qui était vrai à Sparte, à Athènes, ne l’était déjà plus dans les royaumes sortis de la conquête d’Alexandre, ne l’était surtout plus dans l’Empire romain. Les persécutions d’Antiochus Épiphane pour amener l’Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l’Empire romain pour maintenir une prétendue religion d’État furent une faute, un crime, une véritable absurdité. De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n’y a plus de masses croyant d’une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu’il peut, comme il veut. Il n’y a plus de religion d’État ; on peut être français, anglais, allemand, en étant catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle ; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n’existe plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for intérieur de chacun ; mais elle est sortie presque entièrement des raisons qui tracent les limites des peuples.

IV           - La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes.

Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois ; un Zollverein n’est pas une patrie.

V              -   La géographie, ce qu’on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations.

La géographie est un des facteurs essentiels de l’histoire. Les rivières ont conduit les races ; les montagnes les ont arrêtées. Les premières ont favorisé, les secondes ont limité les mouvements historiques. Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d’une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s’adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante a priori ? Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d’abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles ? Il est incontestable que les montagnes séparent ; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et celles qui ne séparent pas ? De Biarritz à Tornea, il n’y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu’une autre un caractère bornal. Si l’histoire l’avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l’Elbe, l’Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a fait commettre tant d’infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes. On parle de raisons stratégiques. Rien n’est absolu ; il est clair que bien des concessions doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce n’est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l’homme fournit l’âme. L’homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu’on appelle un peuple. Rien de matériel n’y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l’histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.

Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ? Par suite de ce qui a été dit antérieurement, je n’aurai pas désormais à retenir bien longtemps votre attention.

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le chant spartiate : «Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes» est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie.

Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure : «avoir souffert ensemble» ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun.

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province : «Tu m’appartiens, je te prends». Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.

Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l’homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l’émiettement des nations sont la conséquence d’un système qui met ces vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu’en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l’excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d’une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais qu’est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n’est pas la loi du siècle où nous vivons. À l’heure présente, l’existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître.

Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l’œuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l’ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert ! que d’épreuves t’attendent encore ! Puisse l’esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée !

Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. «Consulter les populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d’une simplicité enfantine». - Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé.

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17 09 1918                       Georges Clemenceau, président du Conseil, lance au Sénat  le dernier appel au combat. 

M. Clemenceau, président du Conseil, ministre de la Guerre. - Je demande la parole.

M. le Président. - La parole est à M. le Président du Conseil.

M. le Président du Conseil. - Messieurs, après les présidents des deux Assemblées, le gouvernement de la République réclame, à son tour, l’honneur d’exprimer, dans la mesure où les mots peuvent le faire, l’immense gratitude des peuples dignes de ce nom envers les merveilleux soldats de l’Entente, par qui les peuples de la terre vont se trouver enfin libérés des angoisses dans la suprême tourmente des lames de fond de la barbarie.  (Applaudissements.)

Pendant un demi-siècle, pas un jour ne s’est écoulé sans que la France pacifique, en quête de réalisations toujours plus hautes, n’eût à subir quelque indigne blessure d’un ennemi qui ne pardonnait pas à notre défaite passagère d’avoir sauvé du naufrage la conscience du droit, les revendications imprescriptibles de l’indépendance dans la liberté. (Nouveaux applaudissements.)

Vaincus, mais survivants, d’une vie inaccessible à la puissance des armes, la terreur du Germain, dans le faste bruyant de ses fausses victoires, était du redressement historique qui nous était dû.

Pas un jour sans une menace de guerre. Pas un jour sans quelque savante brutalité de tyrannie. « Le gantelet de fer », « la poudre sèche », « l’épée aiguisée » furent le thème de la paix germanique, sous la perpétuelle menace des catastrophes qui devaient établir, parmi les hommes, l’implacable hégémonie. Nous avons vécu ces heures affreusement lentes parmi les pires outrages et les avanies, plus humiliantes encore, d’une basse hypocrisie nous proposant l’acceptation du joug volontaire qui, seul, devait nous soustraire au cataclysme universel. Nous avons tout subi, dans l’attente silencieuse du jour inévitable qui nous était dû. (Très bien ! très bien !)

Et le moment vint où, faute d’avoir pu nous réduire par la terreur, le prétendu maître du monde, croyant l’heure venue des suprêmes défaillances, prit la résolution d’en finir avec la tranquille  fierté des peuples qui osaient refuser de servir.

Ce fut l’énorme méprise du dominateur trop prompt à conclure de l’avilissement traditionnel de son troupeau à l’impuissance des révoltes de noblesse chez les peuples qui avaient, jusque-là, sauvé leur droit à la vie indépendante.  (Vive approbation.)

Et sans cause avouable, sans l’apparence d’un prétexte, sans s’arrêter même aux invraisemblances des mensonges, l’agresseur traditionnel des antiques ruées se jeta sur notre territoire pour reprendre le cours des grandes déprédations.

Sans une parole vaine, nos soldats partirent pour le sacrifice total que demandait le salut du foyer. Ce qu’ils furent, ce qu’ils sont, ce qu’ils ont fait, l’Histoire le dira. Nous le savons, nous, nous le savions d’avance ; c’est depuis hier, seulement, que l’Allemagne effarée commence à comprendre quels hommes se sont dressés devant elle et à quels coups du sort sa folie de meurtre et de dévastation l’a condamnée.  (Très bien ! très bien !)

Imbécilement, elle avait cru que la victoire amnistierait tout en des hosannas de feu et de sang. Nos campagnes dévastées, nos villes, nos villages effondrés par la mine et par l’incendie, par les pillages méthodiques, les sévices raffinés jusque sur les modestes vergers du paysan français, toutes les violences du passé revivant pour les hideuses joies de la brute avinée, hommes, femmes, enfants emmenés en esclavage, voilà ce que le monde a vu, voilà ce qu’il n’oubliera pas. (Vifs applaudissements.) Eh bien ! non, il n’y aurait pas eu de victoire pour amnistier tant de crimes, pour faire oublier plus d’horreurs que les peuplades primitives n’en avaient pu accumuler. Et puis la victoire annoncée n’est pas venue et le plus terrible compte de peuple à peuple s’est ouvert. Il sera payé. (Applaudissements répétés.)

Car, après quatre ans d’une gloire ingrate, voici qu’un renversement de fortune inattendu - non pour nous - amène, après le grand reniement germanique de la civilisation universelle, le grand recul des armées du Kaiser devant les peuples de conscience affranchie. Oui, le jour annoncé depuis plus d’un siècle par notre hymne national est vraiment arrivé ; les fils sont en train d’achever l’œuvre immense commencée par les pères. La France n’est plus seule à justifier les armes, suivant la parole de notre grand penseur. C’est tous les peuples frères, dans une communion du droit humain comme il ne s’en vit jamais, qui vont achever la suprême victoire de la plus haute humanité. (Applaudissements.)

Qui donc pourrait rêver d’avoir vécu, même dans le sang et les larmes, une plus belle histoire de l’homme pour une plus belle destinée ?

Civils et soldats, gouvernements et assemblées de l’Entente, tous furent au devoir. Ils y resteront jusqu’au devoir accompli. Tous dignes de la victoire parce qu’ils sauront l’honorer.

Et cependant dans cette enceinte où siègent les anciens de la République, nous nous manquerions à nous-mêmes si nous pouvions oublier que l’hommage suprême de la plus pure gloire va à nos combattants, à ces magnifiques poilus qui verront confirmer par l’histoire les lettres de noblesse qu’ils se sont eux-mêmes données. Héros au stoïcisme souriant qui, à cette heure même, ne nous demandent rien que le droit d’achever l’œuvre grandiose qui les sacre pour l’immortalité ! (Nouveaux applaudissements.)

Que veulent-ils ? Que voulons-nous nous-mêmes ? Combattre, combattre, victorieusement encore et toujours jusqu’à l’heure où l’ennemi comprendra qu’il n’y a plus de transaction possible entre le crime et le droit. (Applaudissements.) Nous serions indignes du grand destin qui nous est échu si nous pouvions sacrifier quelque peuple petit ou grand aux appétits, aux rages de domination implacable qui se cachent encore sous les derniers mensonges de la barbarie. (Approbation.)

J’entends dire que la paix ne peut être amenée par une décision militaire. Ce n’est pas ce que disait l’Allemand quand il a déchaîné dans la paix de l’Europe les horreurs de la guerre. Ce n’est pas ce qu’il annonçait hier encore quand ses orateurs, ses chefs se partageaient les peuples comme bétail enchaîné, annonçant chez nous et réalisant en Russie les démembrements qui devaient faire l’impuissance du monde sous la loi du fer.

La décision militaire, l’Allemagne l’a voulue et nous a condamnés à la poursuivre. Nos morts ont donné leur sang en témoignage de l’acceptation du plus grand défi aux lois de l’homme civilisé. Qu’il en soit donc comme l’Allemagne a voulu, comme l’Allemagne a fait. Nous ne chercherons que la paix et nous voulons la faire juste, solide, pour que ceux à venir soient sauvés des abominations du passé. (Très bien ! très bien !) Allez donc, enfants de la patrie, allez achever de libérer les peuples des dernières fureurs de la force immonde ! Allez à la victoire sans tache ! Toute la France, toute l’humanité pensante sont avec vous. (Applaudissements vifs et prolongés. Les sénateurs se lèvent et acclament M. le Président du Conseil au moment où il descend de la tribune.)

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3 02 1919                          Woodrow Wilson, président des Etats-Unis, s’adresse aux députés français, à l’Assemblée Nationale.

Monsieur le président,

J’ai profondément conscience de l’insigne et extraordinaire honneur que vous me faites en m’admettant parmi vous dans ce lieu et en me gratifiant du privilège de vous adresser la parole du haut de cette tribune historique.

En effet, monsieur le président, de jour en jour, de semaine en semaine, sur cette hospitalière terre de France, j’ai senti à chaque instant l’esprit de bon accord devenir plus vivant, le contact de la sympathie devenir à chaque instant plus intime, et que la signification de l’histoire prenait une singulière clarté. Nous savions, avant cette guerre, que la France et l’Amérique étaient unies par des liens d’affection. Nous connaissons le motif qui a amené ces deux nations l’une vers l’autre, durant ces années qui nous paraissent maintenant si lointaines, lorsque le monde ressentait alors les premiers frissons de l’impulsion vers la liberté humaine, lorsque les soldats de la France vinrent à l’assistance de la petite République américaine, au milieu de sa lutte, pour l’aider à se maintenir debout et à proclamer l’une des premières victoires de la liberté.

Nous n’avions jamais oublié cela, mais nous n’en avions pas prévu le véritable sens. Cent ans et plus se sont écoulés ; et les fuseaux ont lentement tissé la trame de l’histoire. Nous n’en avions pas vu le dessin jusqu’à ce que les fils se soient croisés et recroisés. Nous ne l’avions pas vu dans son ensemble, tout l’art du dessinateur nous échappait. Car, regardez ce qui est advenu. Dans ces jours si éloignés, lorsque la France vint au secours de l’Amérique, l’Amérique combattait contre la Grande-Bretagne, et maintenant, l’Amérique est aussi étroitement attachée à la Grande-Bretagne qu’elle l’est à la France. Maintenant, nous voyons comment ces fils de l’histoire, en apparence divergents, se sont rejoints. Les nations qui, jadis, se sont affrontées l’une contre l’autre dans les batailles, aujourd’hui, épaule contre épaule, ont fait face à un ennemi commun.

Une longue période de temps s’est écoulée avant que nous ayons vu ceci, et, au cours de ces quatre dernières années, un événement sans précédent est survenu dans l’histoire de l’humanité. Et ce n’est pour rien moins que cela, que les collectivités humaines des deux côtés de l’Océan et de toutes parts dans le monde, se sont dressées pour fonder leur alliance dans la liberté. La France à cette époque comme nous l’avons souvent répété se tenait debout sur les frontières de la liberté. Ses lignes de défense couraient au long des lignes mêmes qui séparaient le foyer de la liberté du foyer du despotisme militaire. C’est elle que menaçait l’immédiat péril. C’est contre elle que se dressait la perpétuelle menace.

C’est à elle qu’incombait la plus pressante nécessité de la préparation, et elle devait se poser sans cesse cette question : « Si le choc se produit, qui donc viendra à notre secours ? » Et sa question reçut la réponse la plus inattendue. Ses alliés arrivèrent à son secours, et beaucoup d’autres que ses alliés. Les libres peuples du monde vinrent à son aide. Et c’est alors que l’Amérique a payé son tribut de reconnaissance à la France, en envoyant ses fils combattre sur la terre française. L’Amérique a fait davantage. Elle a aidé à réunir les forces du monde, afin que la France ne puisse plus jamais se retrouver dans l’isolement, afin que la France ne puisse plus jamais craindre que le péril retombe sur elle seule afin qu’elle n’ait jamais à se demander : « Qui donc viendra à mon secours ? »

Car cette anxiété est pour la France une terrible anxiété. Je n’ai pas besoin de vous faire remarquer qu’en Europe, vers votre Levant, l’avenir est gros de problèmes. Au delà du Rhin, à travers l’Allemagne, à travers la Pologne, à travers la Russie, à travers l’Asie, il y a des problèmes qui sont restés sans solution et qui, pour le moment, restent encore sans solution. La France se tient toujours debout sur sa frontière. La France reste encore en présence de ces problèmes menaçants et non résolus - menaçants parce que non résolus - elle reste dans l’attente de la solution de questions qui la touchent directement et intimement et incessamment. Et, si elle doit rester seule, que doit-elle faire ?

Elle doit rester constamment armée. Elle doit laisser peser sur son peuple, sans rémission, le fardeau de l’impôt. Elle doit faire un sacrifice qui peut devenir intolérable. Et non seulement la France, mais les autres nations du monde qui doivent faire de même. Elles doivent rester armées de pied en cap ; elles doivent se tenir prêtes pour toute terrible éventualité d’injustice. Voilà qui n’est pas concevable. J’ai visité l’autre jour une partie des régions dévastées de la France. J’ai vu la noble cité de Reims en ruines, et je n’ai pu m’empêcher de me dire à moi-même : « C’est ici que le coup a frappé, parce que les dirigeants du monde n’ont pas prévu à temps le moyen de l’éviter. » Les dirigeants du monde ont pensé aux relations entre les gouvernements et ils ont oublié les relations entre les peuples. Ils ont été préoccupés des manœuvres des combinaisons internationales quand ils auraient dû être préoccupés des destinées des hommes et des femmes et de la sécurité de leurs foyers, et quand ils auraient dû prendre souci de voir leurs peuples heureux parce qu’étant à l’abri du danger. Les dirigeants du monde savent maintenant que le seul moyen d’arriver à ceci est de rendre inévitable que le même fait qui s’est produit aujourd’hui se reproduise toujours, et qu’il n’y ait là-dessus, ni doute, ni attente, ni remise, mais que chaque fois que la France, ou tout autre peuple libre, se trouve menacé, l’univers entier se dresse pour défendre sa liberté. C’est pour cette raison, je pense, que je rencontre en France, pour la Société des nations, un enthousiasme intelligent et chaleureux.

La Société des nations, la France avec sa pénétrante vision, la France avec sa prophétique vision, la voit non seulement comme une nécessité pour elle-même, mais comme une nécessité pour le genre humain. Et elle sait que les sacrifices qui peuvent être nécessaires à l’établissement de la Société des nations n’ont rien qui puissent se comparer aux sacrifices qui deviendraient nécessaires, si elle n’avait pas la Société des nations. Un peu d’abandon de son indépendance d’action ne peut pas être mis en parallèle avec l’incessante menace d’une autre catastrophe.

Le monde entier a été atteint au cœur en voyant les belles cités et les champs de la France frappés par la catastrophe. Il n’y avait pas de plus beau pays. Il n’y avait pas non plus de pays plus prospère, il n’y avait pas davantage de peuple animé d’un esprit de liberté plus ardent. Le monde entier admirait la France et personne dans le monde n’avait d’amertume contre la France pour sa grandeur et sa prospérité, sinon ceux-là qui jalousaient sa liberté. Et nous avons reçu cette leçon, si terrible qu’elle ait pu être : d’avoir été témoin de ce qui est arrivé, d’avoir vu de nos propres yeux ce qui s’est produit parce que l’injustice avait été commise. Le président de la Chambre a dépeint, comme je ne peux pas les dépeindre moi-même, les souffrances inouïes, la terrible tragédie de la France, mais c’est une tragédie qui ne doit pas se revoir. De même que ce dessin sur la trame de l’histoire s’est révélé, il a mis à jour les cœurs des hommes qui ont été amenés les uns vers les autres, la fraternité est devenue vivante. Le but de l’association est devenu évident. Les nations du monde sont sur le point de cimenter une fraternité qui rendra dans l’avenir inutile de maintenir ces armements écrasants, qui font souffrir les peuples dans la paix presque autant qu’ils souffrent dans la guerre.

Quand les soldats de l’Amérique ont franchi l’Océan, ils n’ont pas seulement avec eux apporté leurs armes. Avec eux, ils apportaient une brillante conception de la France. Ils débarquaient sur le sol de la France avec des battements de cœur plus vif, ils savaient qu’ils venaient pour l’accomplissement de quelque chose que l’âme de l’Amérique souhaitait accomplir depuis longtemps. Lorsque le général Pershing, se tenant au pied de la tombe de La Fayette, a dit : « La Fayette, nous voici ! » ce fut comme s’il avait dit : « La Fayette, voici la conclusion de la grande histoire dont tu nous as aidés à parachever le premier chapitre ! »

Le monde a vu le grand complot faire faillite, et maintenant le peuple de France peut demeurer certain que sa prospérité est garantie parce que ses foyers sont garantis, et partout les hommes souhaitent non seulement la sécurité et la prospérité de la France, mais ils sont prêts à lui affirmer qu’avec toute la force et la richesse dont ils disposent ils garantiront sa sécurité et son intégrité.

Ainsi, lorsque nous siégeons, jour après jour au Quai d’Orsay, je pense en moi-même : « Nous pourrions, si nous arrivions à nous faire entendre par les peuples libres de l’univers, emprunter le langage du général Pershing, et dire : ‘‘Nous voici, amis, hommes, humbles femmes, petits enfants, nous sommes ici vos amis, vos champions, vos représentants. Nous allons faire un monde pour vous dans lequel il fera bon de vivre et au milieu duquel toutes les nations pourront jouir de l’héritage de liberté que la France et l’Amérique et l’Angleterre et l’Italie ont si chèrement payé ! »

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Plaidoirie de Howard Roark, personnage central du roman de Ayn Rand, « La Source vive » 1930.

Publié en 1943, Foutainhead connut un succès considérable - près de 6 millions d’exemplaires -,  et deviendra la “Bible” de nombre d’architectes. Il sera porté à l’écran en 1949 - Le Rebelle - de King Vidor avec Gary Cooper dans le rôle d’Howard Roark. En 2009, après l’élection de Barack Obama, son livre Atlas Shrugged - La Révolte d’Atlas -, sorti en 1958 réapparaîtra en librairie avec un succès renouvellé, nouvel emblême des Républicains. Ayn Rand avait fondé un cercle dont faisait partie Alan Greenspan, grand maître des finances américaines durant les dernières décennies du XX° siècle. D’aucuns voulurent faire d’Ayn Rand la tête pensante d’un fascisme made in USA. C’est aller un peu vite en besogne, cédant à la haine viscérale qu’éprouve toute pensée de gauche pour des thèmes qui défendent l’individu face au collectif, oubliant ainsi très rapidement que les Droits de l’Homme sont essentiellement les droits de l’individu face à la société.

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Il y a des milliers d’années, un homme fit du feu pour la première fois. Il fût probablement brûlé vif sur le bûcher qu’il avait allumé de ses propres mains. Il fut considéré comme un malfaiteur qui avait dérobé à un démon un secret que l’humanité redoutait. Mais, grâce à lui, les hommes purent se chauffer, cuire leurs aliments, éclairer leurs cavernes. II leur laissa un don inestimable et chassa les ténèbres de la terre ; des siècles plus tard, un autre homme inventa la roue. Il fut probablement écartelé sur cette roue qu’il avait enseigné ses frères à construire. Il fut considéré comme un transgresseur qui s’aventurait dans un domaine interdit. Mais, grâce à lui les hommes purent voyager dans toutes les directions. Il leur laissait lui aussi, un don d’une valeur inestimable et avait ouvert pour eux les routes du monde.
Cet homme là, le pionnier, le précurseur, nous le retrouvons dans toutes les légendes que l’homme a imaginées pour expliquer le commencement de toutes choses. Prométhée fut enchaîné à un rocher et dépecé par des vautours parce qu’il avait dérobé le feu des dieux. Adam fut condamné à souffrir parce qu’il avait mangé du fruit de l’arbre de la connaissance. Quelle que soit la légende, l’humanité sait obscurément que c’est à ces héros obscurs qu’elle doit sa gloire et que chacun d’eux paya son courage de sa vie.

Et au cours des siècles il y eut ainsi des hommes qui s’élancèrent sur  des voies nouvelles, guidés uniquement par leur vision intérieure. Leurs buts différaient, mais tous avaient ceci en commun : ils s’élançaient les premiers sur une route nouvelle, leur vision était originale et ils ne recevaient en retour que de la haine. Les grands créateurs, les penseurs, les artistes, les savants, les inventeurs, se sont toujours dressés, solitaires, contre les hommes de leur temps. Chaque grande pensée nouvelle ne rencontra qu’opposition ; chaque grande invention qu’incrédulité. Le premier moteur fut considéré comme une absurdité, l’avion comme une impossibilité, le métier mécanique comme une invention répréhensible, l’anesthésie comme un péché, mais les hommes qui avaient inventé tout cela continuèrent d’aller de l’avant. Ils luttèrent, ils souffrirent, mais ils remportèrent la victoire.
Aucun de ces créateurs n’était inspiré par le désir de servir l’humanité, car les hommes refusaient ce qu’il leur apportait, ayant horreur de tout ce qui pouvait changer leur routine paresseuse. Sa conviction intérieure était son ultime motif. Une oeuvre à accomplir, conçue par lui, exécutée par lui. Que ce fût une symphonie, un livre, un moteur, un système philosophique, un avion ou un building… là était son but et le sens de sa vie, et non pas ceux qui entendraient, liraient ou se serviraient de ce qu’il créait. La création en elle-même et non celui à laquelle elle était destinée. L’œuvre et non pas les bienfaits qu’en retireraient d’autres hommes. Cette œuvre qui donnerait forme à sa vérité intérieure, cette vérité qui comptait pour lui plus que tout.
Sa vision intérieure, sa force, son courage, il les puisait en lui-même, dans cette entité qu’est la conscience de l’homme, car penser, sentir, juger, sont des fonctions du moi.
C’est pourquoi les créateurs ne sont jamais dépourvus d’égoïsme. C’est en cela que réside le secret de leur puissance ; ils trouvent en eux-mêmes leurs raisons de créer, leur source d’énergie, leur principe moteur. Le créateur ne sert rien ni personne. Il vit pour lui-même.
Et c’est uniquement en vivant pour lui-même que l’homme est capable de réaliser les œuvres qui sont l’honneur de l’humanité car telle est la loi même de la création.
L’homme ne peut se maintenir sur la terre que grâce à sa pensée. Il vient au monde désarmé. Son cerveau est sa seule arme. Les animaux se procurent leur nourriture par la force. L’homme n’a ni griffes, ni crocs, ni cornes, ni même une très grande force musculaire. Il lui faut cultiver les aliments qu’il absorbe ou se livrer à la chasse, à la pêche. Pour cela, il lui faut des armes ; et ces armes sont encore une création de son esprit. Des plus humbles nécessités aux abstractions religieuses les plus hautes, de la roue au gratte-ciel, tout ce que nous sommes et tout ce que nous possédons nous vient d’une fonction que seul l’homme possède… sa faculté de raisonner.
Mais l’esprit est un attribut individuel. Il n’existe rien de pareil à un cerveau collectif. Une décision prise par un groupe d’hommes n’est jamais qu’un compromis ou une moyenne de la pensée de plusieurs. C’est une conséquence secondaire. Mais l’acte premier, le processus du raisonnement, doit être accompli par un individu isolé. Nous pouvons partager un repas entre plusieurs personnes, mais ce repas ne peut être digéré que par un estomac collectif, et aucun homme ne peut, à l’aide de ses poumons, respirer pour un autre. Toutes les fonctions de notre corps et de notre esprit nous sont personnelles. Nous ne pouvons ni les partager, ni les transférer.
Nous héritons du produit de la pensée des hommes qui nous ont précédés. De la roue, nous faisons une charrette, puis une auto. Cette auto se transforme en avion. Mais en réalité tout cela n’est rien d’autre que la résultante d’une pensée. Or la faculté créatrice ne peut être ni donnée, ni reprise, ni partagée, ni empruntée, elle appartient en propre à un individu. L’œuvre qu’il crée appartient au créateur. Certes les hommes apprennent beaucoup les uns par les autres, mais ce qu’un homme ne peut donner à un autre, c’est la capacité de penser par lui-même.
Rien n’est donné à l’homme sur la terre. Tout ce qui lui est nécessaire, il lui faut le produire. Et c’est là que l’homme se trouve en face de cette alternative : ou vivre du travail indépendant de son propre esprit, ou n’être qu’un parasite nourri par l’esprit des autres. Le créateur s’exprime, le parasite emprunte. Le créateur affronte la vie directement, le parasite à l’aide d’intermédiaires.
Le but du créateur est la conquête des éléments ; le but du parasite est la conquête des autres hommes.
Le créateur vit pour son œuvre. Il n’a pas besoin des autres. Son véritable but est en lui-même. Le parasite vit par dépendance. Il a besoin des autres. Les autres hommes sont pour lui le principe moteur.
Le besoin le plus profond du créateur est l’indépendance. L’esprit humain ne peut travailler sous la contrainte. Il ne peut être plié, sacrifié ou subordonné à des considérations quelles qu’elles soient. Et c’est pourquoi ses relations avec les autres hommes sont, pour le créateur, secondaires.
Le besoin profond du parasite est d’assurer ses biens avec les autres hommes. Il met au-dessus de tout les relations. Il déclare à qui veut l’entendre que l’homme est fait pour servir l’homme. Il prêche l’altruisme.
L’altruisme est cette doctrine qui demande que l’homme vive pour les autres et qu’il place les autres au-dessus de lui-même.
Or aucun homme ne peut vivre pour un autre. Il ne peut pas davantage démembrer son cerveau qu’il ne peut démembrer son corps. Mais le parasite s’est fait de l’altruisme une arme pour exploiter l’humanité et détruire les bases mêmes des principes moraux de l’humanité. Tout ce qu’on a enseigné à l’homme détruisait en lui le créateur, car on lui a fait croire que la dépendance est une vertu. L’homme qui s’efforce de vivre pour les autres est un homme dépendant. Il est lui-même un parasite et transforme ceux qu’il sert en parasites. Rien ne peut résulter de cet échange qu’une mutuelle corruption. L’homme qui, dans la réalité, s’approche le plus de cette conception est l’esclave. Si l’esclavage par force est déjà une chose répugnante, que dire de l’esclavage spirituel. II reste dans l’homme asservi un vestige d’honneur, le mérite d’avoir résisté et le fait de considérer sa situation comme mauvaise. Mais l’homme qui se transforme en esclave volontaire au nom de l’amour est la créature la plus basse qui existe. Elle porte atteinte à la dignité de l’homme et à la conception même de l’amour. Et telle est cependant l’essence même de l’altruisme.
On a enseigné à l’homme que la plus haute vertu n’était pas de créer, mais de donner. Mais comment peut-on donner une chose avant de la créer ? La création vient avant le don, sans cela, il n’y aurait rien à donner ; la nécessité intérieure du créateur avant les besoins des bénéficiaires éventuels. Et cependant on nous a appris à admirer l’être de second plan qui dispense des dons qu’il n’a pas créés, en passant par-dessus celui qui a rendu ce don possible. Nous appelons cela un acte de charité, et nous l’admirons davantage qu’un acte de création.
Les hommes ont appris également que leur premier souci devait être de soulager les misères des autres hommes. Or la souffrance est une maladie. Si un homme se trouve en contact avec cette maladie, il est naturel qu’il cherche à donner au malade l’aide dont celui-ci a besoin, mais faire de cet acte la plus grande marque de vertu est faire de la souffrance la chose la plus importante de la vie. L’homme en arrive alors à souhaiter les souffrances des autres, afin de pouvoir faire montre de vertu. Telle est la nature même de l’altruisme. Le créateur lui, n’a pas pour intérêt premier la souffrance, mais la vie. Mais en réalité l’œuvre des créateurs a plus fait pour supprimer sur la terre toutes les formes de souffrance, aussi bien morales que physiques, que l’altruiste ne peut l’imaginer.
On a également enseigné à l’homme que faire chorus avec les autres est une vertu. Or le créateur est par essence même un homme qui s’oppose aux autres hommes. On a fait croire à l’homme que nager dans le courant est une vertu. Or le créateur est un homme qui nage contre le courant. Les hommes croient également que vivre en foule est une vertu. Or le créateur est un homme qui vit seul.
On a enseigné à l’homme que le moi est synonyme de mal et que l’oubli de soi-même est la plus haute des vertus. Mais le créateur est un égotiste dans le sens du mot le plus absolu, car l’homme dépourvu d’égotisme est celui qui ne pense, ne sent, ne juge ni n’agit, par lui-même.
Et c’est ici que l’échelle des valeurs a été le plus dangereusement faussée ; que toute liberté a été enlevée à l’homme. C’était ou l’égotisme ou l’altruisme ; l’égotisme étant considéré comme le fait de sacrifier les autres à soi-même, l’altruisme le fait de se sacrifier soi-même aux autres. Ceci liait irrévocablement l’homme à l’homme, ne lui laissant le choix qu’entre deux partis également pénibles, ou souffrir par les autres ou faire souffrir les autres. Et lorsque enfin, on eut persuadé l’homme qu’il trouverait ses plus grandes joies dans le sacrifice de lui-même, la trappe se referma. L’homme se vit forcé d’accepter le masochisme comme son idéal, puisque le sadisme était l’unique parti qui s’offrait à lui. Et ce fut là la plus grande tromperie qu’on eut jamais infligée à l’humanité.
Ce fut ainsi qu’on fit de la faiblesse et de la souffrance les bases mêmes de la vie.
Or, en réalité, ce n’est pas entre le sacrifice de soi et la domination des autres qu’il s’agit de choisir, mais entre l’indépendance et la dépendance. Entre le code, du créateur et celui du parasite. Le code du créateur est bâti sur les besoins d’un esprit indépendant, celui du parasite sur les besoins d’un esprit dépendant. Or tout ce que produit un esprit indépendant est juste et, tout ce qui provient d’un esprit dépendant est faux.
L’égotiste dans le sens absolu du terme n’est pas l’homme qui sacrifie les autres. C’est celui qui a renoncé à se servir des hommes de quelque façon que ce soit, qui ne vit pas en fonction d’eux, qui ne fait pas des autres le moteur initial de ses actes, de ses pensées, de ses désirs, qui ne puise pas en eux la source de son énergie. Il n’existe pas en fonction d’un autre, pas plus qu’il ne demande à un autre d’exister en fonction de lui. C’est là la seule forme de fraternité, basée sur un respect mutuel possible entre les hommes.
L’homme peut être plus un moins doué, mais un principe essentiel demeure : le degré d’indépendance à laquelle il est arrivé, son initiative personnelle et l’amour qu’il porte à son travail. C’est cela qui détermine sa capacité en tant que travailleur et sa valeur en tant qu’homme. L’indépendance est la seule jauge avec laquelle on puisse mesurer l’homme. Ce qu’un homme fait de lui-même et par lui-même et non ce qu’il fait ou ne fait pas pour les autres. Rien ne peut remplacer la dignité personnelle. Et il n’y a pas de dignité personnelle sans indépendance.
Dans les rapports humains tels qu’ils doivent être, il n’existe pas de notion de sacrifice. Un architecte ne peut pas vivre sans clients, mais cela ne veut pas dire qu’il doive subordonner son travail à leurs désirs. Ils ont besoin de lui, mais ils ne le chargent pas de leur construire une demeure simplement pour lui fournir du travail. Deux hommes échangent leur travail par un libre consentement mutuel, parce qu’ils y trouvent l’un et 1′autre leur intérêt et que tous deux désirent cet échange. Sinon, rien ne les y oblige. C’est là la seule forme possible de relations entre égaux. Toute autre conception est celle de l’ esclave au maître ou de la victime à son bourreau.
Aucune œuvre digne de ce nom ne peut être accomplie collectivement, par la décision d’une majorité. Chaque création doit être conçue par un esprit original. Un architecte a besoin d’un grand nombre de corps de métiers pour construire le building qu’il a conçu, mais i1 ne leur demande pas d’approuver ses plans. Ils travaillent ensemble par consentement mutuel, chacun remplissant la fonction qui lui est propre. Un architecte se sert de l’acier, du verre, du béton que d’autres que lui ont préparés. Mais ces matériaux ne sont que des matériaux tant qu’il ne les a pas transformés en leur donnant une forme qui lui est personnelle. Voilà la seule forme possible de coopération entre les hommes.
Le premier droit de l’homme, c’est le droit d’être lui-même. Et le premier devoir de l’homme est son devoir envers lui-même. Et le principe moral le plus sacré est de ne jamais transposer dans d’autres êtres le but même de sa vie. L’obligation morale la plus importante pour l’homme est d’accomplir ce qu’il désire faire, à condition que ce désir ne dépende pas, avant tout, des autres. C’est uniquement selon un tel code que peut vivre, penser, créer le créateur. Mais ce n’est pas là la sphère du gangster, de l’altruiste ou du dictateur.
L’homme pense et travaille seul. Mais il ne peut pas piller, exploiter ou dominer… seul. Le pillage, l’exploitation de l’homme par l’homme et la dictature présupposent des victimes, donc des êtres dépendants. C’est le domaine du parasite.
Les conducteurs d’hommes ne sont pas des égotistes. Ils ne créent rien.
Ils existent uniquement en fonction des autres. Leur but est d’asservir des êtres. Ils sont aussi dépendants que le mendiant, le travailleur social , ou le bandit. La forme de dépendance importe peu.
Mais on enseigna aux hommes à considérer ces parasites, les tyrans, les empereurs, les dictateurs, comme les symboles même de l’égotisme. Et grâce à cette immense duperie, ceux-ci furent en mesure de détruire l’âme humaine, la leur aussi bien que celle des autres.

Depuis le début de l’ère historique, les deux antagonistes, le créateur et le parasite, s’affrontèrent. Et à la première invention du créateur, le parasite répondit en inventant l’a1truisme
Le créateur… honni,  persécuté, exploité, n’en allait pas moins de l’avant, emportant l’humanité dans le rythme de son énergie. Le parasite, lui, ne faisait rien d’ autre que multiplier les obstacles. Cette lutte, portait d’ ailleurs un autre nom : celle de l’individu contre la collectivité.
Le « bien commun » de la collectivité en tant que race, que classe ou qu’Etat fut le but avoué, et la justification de toutes les tyrannies qui furent imposées à l’homme. Les pires horreurs furent accomplies au nom de l’altruisme. Est-il possible que n’importe quel acte accompli par égoïsme ait jamais atteint aux carnages perpétrés au nom de l’altruisme ? La faute en est-elle à l’hypocrisie ou aux principes faux qu’on a inculqués aux hommes ? Les pires bouchers furent les hommes les plus sincères. Ils croyaient atteindre à la société parfaite grâce à la guil1otine et au peloton d’exécution. Personne ne leur demanda raison de leurs meurtres, puisqu’ils les accomplissaient par altruisme. Les acteurs changent, mais la tragédie reste la même. Un être soi-disant humanitaire commence par des déclarations d’amour pour l’humanité et finit par faire verser des marres de sang. Cela continue et cela continuera tant que l’on fera croire à l’homme qu’une action est bonne à condition de ne pas avoir été dictée par l’égoïsme. Cela autorise l’altruiste à agir et oblige ses victimes à tout supporter. Les chefs des mouvements collectivistes ne demandent jamais rien pour eux-mêmes, mais observez les résultats.
Prenez maintenant une société édifiée sur le principe de l’individualisme, ce pays, le nôtre. Le pays le plus noble dans toute l’histoire du monde. Le pays des entreprises les plus grandioses, de la plus grande prospérité, de la plus grande liberté. La société n’y avait pas été basée sur la servitude, le sacrifice, le renoncement et autres principes d’altruisme, mais sur le droit de l’homme d’aspirer au bonheur. A son bonheur et non à celui de quelqu’un d’autre. Un but privé, personnel, égoïste. Regardez donc les résultats, et faites un examen de conscience.
C’est un conflit vieux comme le monde. Les hommes se sont parfois approchés de la vérité, mais chaque fois ils ont échoué près du but et les civilisations ont disparu les unes après les autres. La civilisation n’est rien d’autre que le développement de la vie privée. L’existence tout entière du sauvage se déroule en public, commandée par les lois de la tribu. La civilisation n’a d’autre but que de libérer l’homme de l’homme.
Or dans notre pays, en ce moment, le collectivisme, la loi des êtres de seconde zone et de second ordre, a brisé ses entraves et se déchaîne. Il a amené l’homme à un état d’abaissement intellectuel jamais atteint sur la terre, aboutissant à des horreurs sans précédent. Il a empoisonné la plupart des esprits, avalé la plus grande partie de l’Europe, commence à gagner notre patrie.
Je suis architecte. Je sais ce à quoi nous sommes en droit de nous attendre, étant donné les principes sur lesquels le collectivisme est construit. Nous approchons d’un temps où il ne me sera plus permis de vivre.
Vous savez maintenant pourquoi j’ai détruit Cortland. Je l’ai conçu, je vous l’ai donné, je l’ai détruit.
Je l’ai détruit, car il ne m’était pas possible de le laisser debout. C’était deux fois un monstre, par la forme et par 1′intention. Il m’a fallu détruire l’un et l’autre. La forme fut mutilée par deux de ces parasites qui s’étaient octroyé le droit d’améliorer une œuvre dont ils n’étaient pas les auteurs et qu’ils n’avaient pu égaler. Et on les laissa faire sous le prétexte que le but altruiste du bâtiment surpassait toutes autres considérations. Que pouvais-je opposer à cela ?J’avais accepté de faire le projet de Cortland pour la joie de le voir bâtir tel que je l’avais conçu et pour aucune autre raison. C’était là le prix que j’avais demandé pour mon travail.
II ne me fut pas payé.                                                
Je ne jette pas le blâme sur Peter Keating. Il était sans défense. Il avait un contrat avec l’Etat, ce contrat fut ignoré.
II avait reçu la promesse que le building serait érigé selon les plans du projet, cette promesse fut brisée. L’amour d’un homme pour son travail et son droit à le protéger sont actuellement considérés comme des notions vagues et confuses, ainsi que vous l’a dit tout à l’heure Monsieur le Procureur. Et maintenant pour quelle raison le building dont je vous parle fut-il défiguré ?
Sans raison. De tels actes ne sont jamais motivés, excepté par la vanité de quelques parasites qui se sentent des droits sur la propriété des autres, ,qu’elle soit matérielle ou spirituelle. Et qui leur a permis d’agir ainsi ? Personne en particulier parmi les nombreuses autorités. Personne ne s’est donné la peine d’autoriser cela ou de l’empêcher. Personne n’est responsable.
Telle est la caractéristique de toute action de la collectivité.

Je n’ai pas reçu pour mon travail le paiement que j’avais demandé. Les propriétaires de Cortland, eux, avaient reçu de moi ce qu’ils demandaient. Ils voulaient un projet leur permettant de construire aussi bon marché que possible. Personne encore ne leur avait donné satisfaction. J’y parvins. Ils prirent ce que je leur donnais et ne voulurent rien me donner en retour.
Mais moi je ne suis pas un altruiste et je ne fais pas de dons de ce genre.
On a dit que j’avais détruit le futur home de déshérités, mais sans moi les déshérités n’auraient pas eu ce home-là. On a dit aussi que la pauvreté des futurs locataires leur donnait des droits sur mon travail. Que leurs besoins exigeaient de moi certaines concessions, qu’il était de mon devoir de contribuer à leur donner du bien-être. C’est là le credo des parasites qui actuellement régissent le monde.
Je tiens à déclarer que je ne reconnais à personne des droits sur une seule minute de ma vie, ni sur mon énergie, ni sur mes œuvres, quels que soient ceux qui se réclament de ce droit, si nombreux soient-ils, si grands soient leurs besoins.
Je tiens à déclarer ici que je ne suis pas un homme qui existe en fonction des autres.
C’est une chose qui devait être dite, car le monde périt d’une orgie de sacrifice de soi-même.
Je tiens à déclarer aussi que l’intégrité de l’œuvre d’un artiste est plus importante que son but charitable. Ceux d’entre vous qui ne comprennent pas cela font partie de cette humanité qui est en train de détruire le monde. Je suis heureux d’avoir pu déclarer ici mes principes. Je ne puis en accepter d’autres.
Je ne me reconnais envers les hommes aucune obligation autre que celle-ci : respecter leur indépendance comme j’exige qu’ils respectent la mienne, ne jouer aucun rôle dans une société d’esclaves. Et si je suis condamné, cela voudra dire que mon pays n’est plus ce qu’il était. Et c’est à lui que je dédierai les années que je passerai en prison. Je les lui offrirai en témoignage de gratitude et d’admiration pour ce qu’il a été. Et mon refus de vivre et de travailler dans le monde tel qu’il est sera de ma part un acte de loyalisme.

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10 12 1957                       Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature : “Discours de Suède”.

En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement. Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d’une œuvre encore en chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail ou dans les retraites de l’amitié, n’aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d’un coup, seul et réduit à lui-même, au centre d’une lumière crue ? De quel cœur aussi pouvait-il recevoir cet honneur à l’heure où, en Europe, d’autres écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence, et dans le temps même où sa terre natale connaît un malheur incessant ?
J’ai connu ce désarroi et ce trouble intérieur. Pour retrouver la paix, il m’a fallu, en somme, me mettre en règle avec un sort trop généreux. Et, puisque je ne pouvais m’égaler à lui en m’appuyant sur mes seuls mérites, je n’ai rien trouvé d’autre pour m’aider que ce qui m’a soutenu, dans les circonstances les plus contraires, tout au long de ma vie : l’idée que je me fais de mon art et du rôle de l’écrivain. Permettez seulement que, dans un sentiment de reconnaissance et d’amitié, je vous dise, aussi simplement que je le pourrai, quelle est cette idée.
Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.
Le rôle de l’écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enlèveront pas à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art.
Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir - le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression.
Pendant plus de vingt ans d’une histoire démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon âge, dans les convulsions du temps, j’ai été soutenu ainsi par le sentiment obscur qu’écrire était aujourd’hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement. Il m’obligeait particulièrement à porter, tel que j’étais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la même histoire, le malheur et l’espérance que nous partagions. Ces hommes, nés au début de la première guerre mondiale, qui ont eu vingt ans au moment où s’installaient à la fois le pouvoir hitlérien et les premiers procès révolutionnaires ont été confrontés ensuite, pour parfaire leur éducation, à la guerre d’Espagne, à la deuxième guerre mondiale, à l’univers concentrationnaire, à l’Europe de la torture et des prisons, doivent aujourd’hui élever leurs fils et leurs œuvres dans un monde menacé de destruction nucléaire. Personne, je suppose, ne peut leur demander d’être optimistes. Et je suis même d’avis que nous devons comprendre, sans cesser de lutter contre eux, l’erreur de ceux qui, par une surenchère de désespoir, ont revendiqué le droit au déshonneur, et se sont rués dans les nihilismes de l’époque. Mais il reste que la plupart d’entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refusé ce nihilisme et se sont mis à la recherche d’une légitimité. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite, à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire.

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire.
Du même coup, après avoir dit la noblesse du métier d’écrire, j’aurais remis l’écrivain à sa vraie place, n’ayant d’autres titres que ceux qu’il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, toujours partagé entre la douleur et la beauté, et voué enfin à tirer de son être double les créations qu’il essaie obstinément d’édifier dans le mouvement destructeur de l’histoire. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m’aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs.
Ramené ainsi a ce que je suis réellement, à mes limites, à mes dettes, comme à ma foi difficile, je me sens plus libre de vous montrer, pour finir, l’étendue et la générosité de la distinction que vous venez de m’accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la recevoir comme un hommage rendu à tous ceux qui, partageant le même combat, n’en ont reçu aucun privilège, mais ont connu au contraire malheur et persécution. Il me restera alors à vous en remercier, du fond du cœur, et à vous faire publiquement, en témoignage personnel de gratitude, la même et ancienne promesse de fidélité que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le silence.

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28 08 1963                           I MADE A DREAM              MARTIN LUTHER KING

A Washington, on célèbre le centenaire de l’abolition de l’esclavage : 200 000 personnes ont envahi le Mall, et écoutent Martin Luther King, sur les marches du Lincoln Memorial :

… Je fais le rêve qu’un jour cette nation va se lever et se conformer au véritable sens de sa croyance :
« Nous tenons cette vérité comme allant de soi, que tous les hommes naissent égaux »
Je fais le rêve qu’un jour, sur les collines rouges de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les filles des anciens propriétaires d’esclaves seront en mesure de s’asseoir ensemble à la table de la fraternité.
Je fais le rêve qu’un jour, même l’Etat du Mississipi, un désert étouffant d’injustice et d’oppression, se transformera en une oasis de liberté et de justice.
Je fais le rêve que mes quatre enfants, un jour, vivront dans une nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau mais sur la valeur de leur personnalité.                                    
Je fais un rêve aujourd’hui.
Je fais le rêve qu’un jour l’Etat d’Alabama, où les lèvres du gouverneur ne s’ouvrent que pour prononcer des paroles de refus et d’interdiction, se transformera en un lieu où les petits garçons et les petites filles noirs prendront la main des petites filles et des petits garçons blancs pour marcher ensemble comme frères et sœurs.
Je fais un rêve aujourd’hui.
Je fais le rêve qu’un jour, chaque vallée sera rehaussée, chaque colline et montagne nivelée, que les lieux accidentés seront aplanis et les lieux tortueux redressés, que la gloire du Seigneur se révélera en pleine lumière et que toute chair l’exaltera.
Voilà notre espoir. C’est cette fois qui m’accompagnera pendant mon voyage dans le Sud. Grâce à cette foi, nous saurons tailler dans la montagne du désespoir la pierre de l’espoir. Grâce à cette foi, nous serons en mesure de transformer les querelles discordantes qui déchirent notre nation en une magnifique symphonie de fraternité.
Grâce à cette foi, nous parviendrons à travailler ensemble, à prier ensemble, à lutter ensemble, à prendre ensemble fait et cause pour la liberté, sans oublier qu’un jour, nous serons libres.
Quand viendra ce jour, tous les enfants de Dieu pourront entonner ce chant en lui donnant un sens nouveau : « Mon pays, c’est toi, douce terre de liberté, que je chante. Terre où mes pères sont morts, terre de fierté pour les pèlerins, terre où la liberté résonne au-dessus de tes montagnes ».
Tout cela doit se réaliser si l’Amérique veut devenir une grande nation. Que la liberté retentisse sur les hauteurs du New Hampshire. Qu’elle retentisse sur les puissantes montagnes de New-York. Qu’elle retentisse sur les monts Alleheny de Pennsylvanie ! Que la liberté retentisse depuis les Rocheuses enneigées du Colorado ! Qu’elle retentisse depuis les pics de Californie! Mais aussi, qu’elle résonne depuis les Stone Mountains de la Géorgie ! Que la liberté retentisse depuis la Lookout Mountain du Tennessee ! Que la liberté retentisse sur chaque colline et chaque taupinière du Mississipi. Sur chaque montagne, que la liberté retentisse !
En faisant ainsi résonner la liberté depuis chaque village et chaque hameau, chaque Etat et chaque ville, nous nous rapprochons du jour où tous les enfants de Dieu, noirs et blancs, juifs et gentils, protestants et catholiques, se prendront la main pour chanter les paroles de ce vieux gospel :
« Enfin libres ! Enfin libres ! Merci, Dieu tout-puissant, nous sommes enfin libres !»    
Le Civil Rights Act sera voté en 1964, et le Voting Right Act, en 1965.

 

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19 12 1964                      Discours d’André MALRAUX, pour le transfert des cendres de Jean Moulin du cimetière du Père Lachaise au Panthéon.

Monsieur le Président de la République, Voilà donc plus de vingt ans que Jean Moulin partit, par un temps de décembre sans doute semblable à celui-ci, pour être parachuté sur la terre de Provence, et devenir le chef d’un peuple de la nuit. Sans cette cérémonie, combien d’enfants de France sauraient son nom ? Il ne le retrouva lui-même que pour être tué; et, depuis, sont nés seize millions d’enfants…
Puissent les commémorations des deux guerres s’achever aujour d’hui par la résurrection du peuple d’ombres que cet homme anima, qu’il symbolise, et qu’il fait entrer ici comme une humble garde solennelle autour de son corps de mort.
Après vingt ans, la Résistance est devenue un monde de limbes où la légende se mêle à l’organisation. Le sentiment profond, organique, millénaire, qui a pris son accent légendaire, voici comment je l’ai rencontré. Dans un village de Corrèze, les Allemands avaient tué des combattants du maquis, et donné ordre au maire de les faire enterrer en secret, à l’aube. Il est d’usage, dans cette région, que chaque femme assiste aux obsèques de tout mort de son village en se tenant sur la tombe de sa propre famille. Nul ne connaissait ces morts, qui étaient des Alsaciens. Quand ils atteignirent le cimetière, portés par nos paysans sous la garde menaçante des mitraillettes allemandes, la nuit qui se retirait comme la mer laissa paraître les femmes noires de Corrèze, immobiles du haut en bas de la montagne, et attendant en silence, chacune sur la tombe des siens, l’ensevelissement des morts français. Ce sentiment qui appelle la légende, sans lequel la Résistance n’eût jamais existé, - et qui nous réunit aujourd’hui - c’est peut-être simplement l’accent invincible de la fraternité.
Comment organiser cette fraternité pour en faire un combat ? On sait ce que Jean Moulin pensait de la Résistance, au moment où il partit pour Londres : « Il serait fou et criminel de ne pas utiliser, en cas d’action alliée sur le continent, ces troupes prêtes aux sacrifices les plus grands, éparses et anarchiques aujourd’hui, mais pouvant constituer demain une armée cohérente de parachutistes déjà en place, connaissant les lieux, ayant choisi leur adversaire et déterminé leur objectif. » C’était bien l’opinion du général de Gaulle. Néanmoins, lorsque, le 1er janvier 1942, Jean Moulin fut parachuté en France, la Résistance n’était encore qu’un désordre de courage : une presse clandestine, une source d’informations, une conspiration pour rassembler ces troupes qui n’existaient pas encore. Or, ces informations étaient destinées à tel ou tel allié, ces troupes se lèveraient lorsque les Alliés débarqueraient. Certes, les résistants étaient les combattants fidèles aux Alliés. Mais ils voulaient cesser d’être des Français résistants et devenir la Résistance française.
C’est pourquoi Jean Moulin est allé à Londres. Pas seulement parce que s’y trouvaient des combattants français (qui eussent pu n’être qu’une légion), pas seulement parce qu’une partie de l’empire avait rallié la France Libre. S’il venait demander au général de Gaulle de l’argent et des armes, il venait aussi lui demander « une approbation morale, des liaisons fréquentes, rapides et sûres avec lui ». Le Général assumait alors le Non du premier jour; le maintien du combat, quel qu’en fût le lieu, quelle qu’en fût la forme; enfin, le destin de la France. La force des appels de juin 40 tenait moins aux« forces immenses qui n’avaient pas encore donné », qu’à: «Il faut que la France soit présente à la victoire. Alors, elle retrouvera sa liberté et sa grandeur. » La France, et non telle légion de combattants français. C’était par la France Libre, que les résistants de Bir-Hakeim se conjuguaient, formaient une France combattante restée au combat. Chaque groupe de résistants pouvait se légitimer par l’allié qui l’armait et le soutenait, voire par son seul courage; le général de Gaulle seul pouvait appeler les mouvements de Résistance à l’union entre eux et avec tous les autres combats, car c’était à travers lui seul, que la France livrait un seul combat. C’est pourquoi - même lorsque le président Roosevelt croira assister à une rivalité de généraux ou de partis - l’armée d’Afrique, depuis la Provence jusqu’aux Vosges, combattra au nom du gaullisme - comme feront les troupes du parti communiste. C’est pourquoi Jean Moulin avait emporté, dans le double fond d’une boîte d’allumettes, la micro-photo du très simple ordre suivant: « M. Moulin a pour mission de réaliser, dans la zone non directement occupée de la métropole, l’unité d’action de tous les éléments qui résistent à l’ennemi et à ses collaborateurs. »
Inépuisablement, il montra aux chefs des groupements, le danger qu’entraînerait le déchirement de la Résistance entre des tuteurs différents. Chaque événement capital - entrée en guerre de la Russie, puis des Etats-Unis, débarquement en Afrique du Nord - renforce sa position. A partir du débarquement, il devient évident que la France va redevenir un théâtre d’opérations. Mais la presse clandestine, les renseignements (même enrichis par l’action du noyautage des Administrations publiques) sont à l’échelle de l’occupation, non de la guerre.
Si la Résistance sait qu’elle ne délivrera pas la France sans les Alliés, elle n’ignore plus l’aide militaire que son unité pourrait leur apporter. Elle a peu à peu appris que s’il est relativement facile de faire sauter un pont, il n’est pas moins facile de le réparer; alors que, s’il est facile à la Résistance de faire sauter deux cents ponts, il est difficile aux Allemands de les réparer à la fois. En un mot, elle sait qu’une aide efficace aux armées du débarquement est inséparable d’un plan d’ensemble. Il faut que sur toutes les routes, sur toutes les voies ferrées de France, les combattants clandestins désorganisent méthodiquement la concentration des divisions cuirassées allemandes. Et un tel plan d’ensemble ne peut être conçu, et exécuté, que par l’unité de la Résistance.
C’est à quoi Jean Moulin s’emploie jour après jour, peine après peine, un mouvement de Résistance après l’autre: « Et maintenant, essayons de calmer les colères d’en face… » Il y a, inévitablement, des problèmes de personnes; et bien davantage, la misère de la France combattante, l’exaspérante certitude, pour chaque maquis ou chaque groupe-franc, d’être spolié au bénéfice d’un autre maquis ou d’un autre groupe, qu’indignent, au même moment, les mêmes illusions…
Qui donc sait encore ce qu’il fallut d’acharnement pour parler le même langage à des instituteurs radicaux ou réactionnaires, des officiers réactionnaires ou libéraux, des trotskistes ou communistes retour de Moscou, tous promis à la même délivrance ou à la même prison; ce qu’il fallut de rigueur à un ami de la République espagnole, à un ancien « préfet de gauche», chassé par Vichy, pour exiger d’accueillir dans le combat commun tels rescapés de la Cagoule !
Jean Moulin n’a nul besoin d’une gloire usurpée : ce n’est pas lui qui a créé Combat, Libération, Franc-Tireur, c’est Frenay, d’Astier, Jean Pierre Lévy. Ce n’est pas lui qui a créé les nombreux mouvements de la zone Nord dont l’histoire recueillera tous les noms. Ce n’est pas lui qui a fait les régiments, mais c’est lui qui a fait l’armée.
Attribuer peu d’importance aux opinions dites politiques, lorsque la nation est en péril de mort -la nation, non pas un nationalisme alors écrasé sous les chars hitlériens, mais la donnée invincible et mystérieuse qui allait emplir le siècle; penser qu’elle dominerait bientôt les doctrines totalitaires dont retentissait l’Europe; voir dans l’unité de la Résistance le moyen capital du combat pour l’unité de la nation, c’était peut-être affirmer ce qu’on a, depuis, appelé le gaullisme.
C’était certainement proclamer la survie de la France. En février, ce laïc passionné avait établi sa liaison par radio avec Londres, dans le grenier d’un presbytère. En avril, le Service d’information et de propagande, puis le Comité Général d’Etudes étaient formés; en septembre, le noyautage des Administrations publiques.
Enfin, le général de Gaulle décidait la création d’un « Comité de Coordination» que présiderait Jean Moulin, assisté du chef de l’Armée secrète unifiée. La préhistoire avait pris fin. Coordinateur de la Résistance en zone Sud, Jean Moulin en devenait le chef. En janvier 1943, le Comité directeur des Mouvements Unis de la Résistance (ce que, jusqu’à la Libération, nous appellerions les Murs) était créé sous sa présidence. En février, il repartait pour Londres avec le général Delestraint, chef de l’Armée secrète, et Jacques Dalsace.
De ce séjour, le témoignage le plus émouvant a été donné par le colonel Passy.
« Je revois Moulin, blême, saisi par l’émotion qui nous étreignait tous, se tenant à quelques pas devant le Général et celui-ci disant, presque à voix basse: « Mettez-vous au garde-à-vous », puis: « Nous vous reconnaissons comme notre compagnon, pour la Libération de la France, dans l’honneur et par la victoire. » Et, pendant que de Gaulle lui donnait l’accolade, une larme, lourde de reconnaissance, de fierté et de farouche volonté, coulait doucement le long de la joue pâle de notre camarade Moulin. Comme il avait la tête levée, nous pouvions voir encore, au travers de sa gorge, les traces du coup de rasoir qu’il s’était donné, en 1940, pour éviter de céder sous les tortures de l’ennemi.»
Les tortures de l’ennemi… En mars, chargé de constituer et de présider le Conseil National de la Résistance, Jean Moulin monte dans l’avion qui va le parachuter au nord de Roanne.

Le Conseil National de la Résistance, qui groupe les mouvements, les partis et les syndicats de toute la France, c’est l’unité précairement conquise, mais aussi la certitude qu’au jour du débarquement l’armée en haillons de la Résistance attendra les divisions blindées de la Libération.
Jean Moulin en retrouve les membres, qu’il rassemblera si. difficilement. Il retrouve aussi une Résistance tragiquement transformée. Jusque-là, elle avait combattu comme une armée, en face de la victoire, de la mort ou de la captivité. Elle commence à découvrir l’univers concentrationnaire, la certitude de la torture. Désormais, elle va combattre en face de l’enfer.
Ayant reçu un rapport sur les camps de concentration, il dit à son agent de liaison, Suzette Olivier: « J’espère qu’ils nous fusilleront avant. » Ils ne devaient pas avoir besoin de le fusiller.
La Résistance grandit, les réfractaires du Service Obligatoire vont bientôt emplir les maquis; la Gestapo grandit aussi, la milice est partout. C’est le temps où, dans la campagne, nous interrogeons les aboiements des chiens au fond de la nuit; le temps où les parachutes multicolores, chargés d’armes et de cigarettes, tombent du ciel dans la lueur des feux des clairières ou des causses; le temps des caves, et de ces cris désespérés que poussent les torturés avec des voix d’enfants… La grande lutte des ténèbres a commencé.
Le 27 mai 1943, a lieu à Paris, rue du Four, la première réunion du Conseil National de la Résistance.
Jean Moulin rappelle les buts de la France Libre: « Faire la guerre; rendre la parole au peuple français; rétablir les libertés républicaines dans un Etat d’où la justice sociale ne sera pas exclue et qui aura le sens de la grandeur; travailler avec les Alliés à l’établissement d’une collaboration internationale réelle sur le plan économique et social, dans un monde où la France aura regagné son prestige. »
Puis, il donne lecture d’un message du général de Gaulle, qui fixe pour premier but au premier Conseil de la Résistance, le maintien de l’unité de cette Résistance qu’il représente.
Au péril quotidien de la vie de chacun de ses membres.
Le 9 juin, le général Delestraint, chef de l’Armée secrète enfin unifiée, est pris à Paris.
Aucun successeur ne s’impose. Ce qui est fréquent dans la clandestinité : Jean Moulin aura dit maintes fois avant l’arrivée de Serreules : « Si j’étais pris, je n’aurais pas même eu le temps de mettre un adjoint au courant… » Il veut donc désigner ce successeur avec l’accord des mouvements, notamment de ceux de la zone Sud. Il rencontra leurs délégués le 21, à Caluire.
Ils l’y attendent, en effet. La Gestapo aussi.

La trahison joue son rôle - et le destin, qui veut qu’aux trois quarts d’heure de retard de Jean Moulin, presque toujours ponctuel, corresponde un long retard de la police allemande. Assez vite, celle-ci apprend qu’elle tient le chef de la Résistance.
En vain. Le jour où, au Fort Montluc à Lyon, après l’avoir fait torturer, l’agent de la Gestapo lui tend de quoi écrire puisqu’il ne peut plus parler, Jean Moulin dessine la caricature de son bourreau. Pour la terrible suite, écoutons seulement les mots si simples de sa sœur : « Son rôle est joué, et son calvaire commence. Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limites de la souffrance humaine sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous. »
Comprenons bien que pendant les quelques jours où il pourrait encore parler ou écrire, le destin de la Résistance est suspendu au courage de cet homme. Comme le dit Mlle Moulin, il savait tout.
Georges Bidault prendra sa succession. Mais voici la victoire de ce silence atrocement payé : le destin bascule. Chef de la Résistance martyrisé dans des caves hideuses, regarde de tes yeux disparus toutes ces femmes noires qui veillent nos compagnons: elles portent le portent le deuil de la France, et le tien. Regarde glisser sous les chênes nains du Quercy, avec un drapeau fait de mousselines nouées, les maquis que la Gestapo ne trouvera jamais parce qu’elle ne croit qu’aux grands arbres. Regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande pourquoi on lui donne une salle de bains - il n’a pas encore entendu parler de la baignoire. Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d’ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures. Voici le fracas des chars allemands qui remontent vers la Normandie à travers les longues plaintes des bestiaux réveillés : grâce ‘à toi, les chars n’arriveront pas à temps. Et quand la trouée des Alliés commence, regarde, préfet, surgir dans toutes les villes de France les commissaires de la République - sauf lorsqu’on les a tués. Tu as envié, comme nous, les clochards épiques de Leclerc : regarde,combattant, tes clochards sortir à quatre pattes de leurs maquis de chênes, et arrêter avec leurs mains paysannes formées aux bazookas, l’une des premières divisions cuirassées de l’empire hitlérien, la division Das Reich.
Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle - nos frères dans l’ordre de la Nuit…
Commémorant l’anniversaire de la Libération de Paris, je disais: « Ecoute ce soir, jeunesse de mon pays, les cloches d’anniversaire qui sonneront comme celles d’il y a quatorze ans. Puisses-tu, cette fois, les entendre : elles vont sonner pour toi. »
L’hommage d’aujourd’hui n’appelle que le chant qui va s’élever maintenant, ce Chant des Partisans que j’ai entendu murmurer comme un chant de complicité puis psalmodier dans le brouillard des Vosges et les bois. d’Alsace, mêlé au cri perdu des moutons, des tabors, quand les bazookas de Corrèze avançaient, à la rencontre des chars de Rundstedt lancés de nouveau contre Strasbourg. Ecoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur. C’est la marche funèbre des cendres que voici. A côté de celles de Carnot avec les soldats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu’elles reposent avec leur long cortège d’ombres défigurées. Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France.

 

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Charles de GAULLE, président de la République : Allocution prononcée à Douaumont pour le cinquantième anniversaire de la bataille Verdun. 29 mai 1966

Un demi-siècle a passé depuis que se déroula la grande bataille de Verdun. Combien, pourtant, demeure profond le mouvement des âmes que soulève son souvenir ! Cela est vrai des anciens combattants et, d’abord, de ceux d’entre eux qui sont venus attester aujourd’hui leur fierté et leur fidélité. Cela est vrai, aussi, d’innombrables Français et Françaises qui savent que, pour notre pays, tout dépendit de ce qui fut alors joué et gagné ici. Cela est vrai, enfin, de tant et tant d’hommes et de femmes qui, partout dans le monde, s’émeuvent encore à la pensée du drame dont l’Histoire a été marquée sur le terrain que voilà. De part et d’autre de la Meuse, dans un secteur étroit de 24 kilomètres, entre le 21 février 1916 et le 7 septembre 1917, les armées de deux grands peuples guerriers tentèrent de se broyer mutuellement sur place. Lutte si dure, qu’au total, plus de deux millions d’hommes y prirent part, plus de 700 000 y tombèrent, plus de 200 000 y moururent, plus de 50 millions d’obus y furent tirés. Lutte si sombre que, pour prendre ou perdre tour à tour quelques lambeaux d’un terrain pulvérisé, des dépenses inouïes de valeur et de sacrifice furent prodiguées de part et d’autre, sans que la lumière du triomphe ait lui sur aucun des deux camps.

Les Allemands avaient pris l’offensive. Pour Falkenhayn, qui les commandait au nom de l’empereur Guillaume II, il s’agissait en effet de régler son compte à notre armée. A l’Est, les Russes venaient d’être refoulés par les forces germaniques et austro-hongroises. A l’Ouest, les Britanniques n’étaient pas encore en mesure de déployer toutes leurs possibilités et celles des Belges, malgré leur valeur, ne pouvaient être que limitées, tandis que les Français se trouvaient fort éprouvés par leurs assauts coûteux de l’année 1915, sérieusement engagés en Orient contre les Turcs et les Bulgares et, au surplus, dépourvus d’une artillerie lourde moderne. Par contre, on pouvait prévoir, qu’avant longtemps, les troupes du tsar repartiraient en avant, que celles de Haig auraient reçu des renforts importants, que celles de Joffre commenceraient à utiliser la masse des gros canons que fabriquaient maintenant nos usines, que l’entrée en ligne de l’Italie, celle d’une partie de la Grèce, la constance de la Serbie, l’intervention attendue de la Roumanie, poseraient aux Empires de nouveaux et difficiles problèmes. L’état-major allemand jugeait donc bon de prendre les devants en enfonçant l’adversaire principal. Comme objectif, il se donnait la charnière de Verdun. Car, stratégiquement, il pourrait y briser l’articulation des deux branches Nord et Est de notre front et exploiter ensuite cette rupture ; tactiquement, la forme enveloppante des lignes de l’assaillant favoriserait à l’extrême l’action concentrique de sa formidable artillerie ; symboliquement, l’enlèvement d’une place, connue depuis toujours comme le boulevard de la France, serait la revanche de la Marne.

Le 21 février, la Ve armée allemande, sous les ordres du Kronprinz, entame l’action. Pendant six mois, sans relâche, ses attaques vont se succéder. Tout d’abord, elle essaie de percer nos positions d’un seul coup sur la rive droite de la Meuse, depuis Ornes jusqu’à Brabant. Mais, bien que son avance atteigne le fort de Douaumont, elle ne peut rompre la défense qui, malgré de lourdes pertes, se retrouve, dès le 26, cohérente et continue. C’est alors, à la rive gauche, qu’au début du mois de mars s’étend l’effort de l’ennemi, arrêté bientôt sur les pentes du Mort-Homme et de la Côte de l’Oie. Peu après, en lisière de la Woëvre, il aborde le fort de Vaux, sans pouvoir encore l’enlever. Le 9 avril, sur tout le front entre Avaucourt et Damloup, il passe à l’attaque générale. Mais, en dépit de quelques progrès, celle-ci se heurte à une résistance dans l’ensemble irréductible.

Cependant, l’assaillant s’acharne. Jusqu’au mois d’août, il entreprend de s’emparer successivement de chacun des points d’appui français. Actions brutales à l’extrême, qui consistent à concentrer sur un objectif limité le feu intense des batteries, puis à donner l’assaut aux défenseurs décimés et atterrés par l’infernal bombardement. Parfois, peuvent être conquises de cette façon quelques parcelles ravagées, à moins que l’attaque ne soit bloquée par le tir des fantassins français restés vivants et résolus et par nos barrages d’artillerie. Ainsi, sont mis tour à tour au terrible ordre du jour : Douaumont, Thiaumont, Fleury, le fort et le village de Vaux, les Côtes du Poivre, de Talou, de l’Oie, le Mort-Homme, la cote 304, etc., où les unes après les autres, 70 de nos divisions occupent les positions bouleversées, les réparent et les défendent ; chacune n’étant relevée, suivant la règle, qu’après avoir perdu le tiers de son effectif.

Pourtant, tout en déployant dans cette zone des efforts massifs, les deux adversaires se gardent d’y engager tous leurs moyens. Joffre, qui prépare pour l’été une grande offensive sur la Somme, cherche à limiter sur la Meuse les dépenses d’hommes et de munitions. Falkenhayn, qui a vu sa tentative initiale de rupture tourner en vains combats d’usure, s’attend à subir bientôt de puissantes attaques à l’Ouest et à l’Est et se ménage des réserves. D’ailleurs, dans cette phase de la guerre, la fortification continue du front et le fait que l’armement, s’il est puissant, ne peut être mobile excluent la surprise, la manœuvre et le mouvement. Aussi la bataille, enfermée dans un étroit champ clos, n’est-elle que la mise en œuvre d’une énorme et écrasante machinerie de la destruction.

Dans ces conditions, qu’il s’agisse de mettre en ligne, sur des positions continuellement détruites, des troupes sans cesse renouvelées, combattant ou veillant le jour, cheminant ou travaillant la nuit, au milieu des débris, des entonnoirs et des cadavres ; ou d’installer des batteries en perpétuelle mutation ; ou de rétablir indéfiniment les réseaux interrompus de communications, de transmissions, d’observation ; ou de remanier sans relâche et déclencher à tout instant les plans de feux, de renseignements, de liaisons, établis à chaque échelon ; ou de porter vers l’avant la masse incroyable de matériel, de munitions, d’approvisionnements, que consomme le front de combat et qui, pour les Français, vient de l’arrière par la seule route Bar-le-Duc - Verdun ; ou de faire en sorte que, du haut en bas, responsables et exécutants soient entraînés dans l‘engrenage irrésistible des missions claires, des ordres précis et des contraintes calculées, l’art militaire a pour traits essentiels : la prévoyance, la méthode, l’organisation, puis, quand l’action est déclenchée avec son flot habituels d’alarmes et de faux semblants, une sérénité silencieuse que ne doivent ébranler ni les secousses, ni les mirages, et à laquelle, du fond de leur angoisse, les surbordonnés répondent par leur propre abnégation.

Ces dons de chef, Pétain les possède par excellence. Mis, le 26 février, à la tête de la IIe armée par Joffre, qui décide en même temps de tenir ferme à Verdun, il installe son poste à Souilly. C’est là que, jusqu’au 1er mai, il va commander la défense, de telle sorte que notre dispositif, articulé en quatre groupements : Guillaumat, Balfourier et Duchêne sur la rive droite, Bazelaire sur la rive gauche, ne cessera jamais, dans son ensemble, d’être bien agencé, bien pourvu et bien résolu, et que l’offensive de l’ennemi échouera décidément malgré la supériorité de feu que lui assurent 1 000 pièces d’artillerie lourde. Si, par malheur, en d’autres temps, dans l’extrême hiver de sa vie et au milieu d’événements excessifs, l’usure de l’âge mena le Maréchal Pétain à des défaillances condamnables, la gloire que, vingt-cinq ans plus tôt, il avait acquise à Verdun, puis gardée en conduisant ensuite l’armée française à la victoire, ne saurait être contestée, ni méconnue, par la patrie.

A partir du mois d’août 1916, une fois brisés les derniers assauts des Allemands, Falkenhayn étant remplacé à leur tête par Hindenburg, il nous fallait reprendre à l’ennemi le terrain, qu’au prix de tant d’efforts, il nous avait arraché pas à pas. C’est ce qui fut fait, grâce à la concentration et à l’appui d’une puissante artillerie, en trois brèves et brillantes attaques. La première, déclenchée le 24 octobre, sur l’ordre de Nivelle qui a succédé à Pétain au commandement de la IIe armée, nous remet en possession de Fleury, de Thiaumont, de Vaux, de Douaumont. C’est Mangin qui a préparé et conduit cette éclatante opération. Le 15 décembre, Guillaumat, qui à son tour commande l’armée de Verdun, lance de nouveau Mangin en avant. Du coup, retombent entre nos mains la Côte du Poivre, Louvemont, Bezonvaux, Hardaumont. Enfin, le 20 août 1917, une avance générale, exécutée sur les deux rives de la Meuse, nous rend Beaumont, Samognieux, la Côte de Talou, Champneuville, Regnéville, la Côte de l’Oie, Cumières et tout l’ensemble des massifs du Mort-Homme et de la cote 304. Le gigantesque affrontement, qui pendant dix-huit mois a mis aux prises à Verdun les deux armées les plus fortes du monde, se termine donc par un succès français. Hindenburg peut écrire : « Pour nous, c’est une blessure qui ne se refermera plus ».

Dans cette zone du front, de toutes la plus bouleversée et la plus creusée de tombeaux, la bataille s’assoupit alors. Cependant, un an après, quelques semaines avant la fin de la guerre et tandis que Foch mène l’offensive générale des Alliés, la jeune armée américaine de Pershing, aidée par le corps français de Claudel, attaquera vaillamment au nord de Verdun. Le 26 septembre 1918, sur la rive gauche de la Meuse, elle s’emparera des positions allemandes entre Forges et Avaucourt et parviendra jusqu’à Monfaucon. Puis, en octobre, elle progressera sur la rive droite au-delà de la ligne Ornes-Brabant d’où était naguère parti le grand assaut de l’ennemi. Bientôt, là comme ailleurs, l’armistice victorieux du 11 novembre fera taire la voix des canons.

Celle de l’Histoire lui succède. Sans doute, depuis cinquante ans, d’autres graves événements ont-ils bouleversé les nations. Sans doute, le destin de la France, qui avait pu paraître assuré à l’issue de la première Guerre mondiale, ne fut-il sauvé dans la Deuxième, après un effondrement sans mesure, qu’en vertu d’une sorte de prodige et non sans de cruels ravages matériels et moraux. Pourtant, rien de tout cela n’infirme, bien au contraire ! les leçons que nous tirons de la grande épreuve de Verdun.

L’une se rapporte à nous-mêmes. Sur ce champ de bataille, il fut démontré, qu’en dépit de l’inconstance et de la dispersion qui nous sont trop souvent naturelles, le fait est, qu’en nous soumettant aux lois de la cohésion, nous sommes capables d’une ténacité et d’une solidarité magnifiques et exemplaires. En demeurent les symboles, comme ils en furent les artisans au milieu du plus grand drame possible, tous nos soldats « couchés dessus le sol à la face de Dieu » et dont les restes sont enterrés sur cette pente en rangs de tombes pareilles ou confondues dans cet ossuaire fraternel. C’est pourquoi leur sépulture est, pour jamais, un monument d’union nationale que ne doit troubler rien de ce qui, par la suite, divisa les survivants. Telle est, au demeurant, la règle posée par notre sage et séculaire tradition qui consacre nos cimetières militaires aux seuls combattants tués sur le terrain .

Une autre leçon qu’enseigne Verdun s’adresse aux deux peuples dont les armées y furent si chèrement et si courageusement aux prises. Sans oublier que leurs vertus militaires atteignirent ici les sommets, Français et Allemands peuvent conclure des événements de la bataille, comme de ceux qui l’avaient précédée et de ceux qui l’ont suivie, qu’en fin de compte les fruits de leurs combats ne sont rien que des douleurs. Dans une Europe qui doit se réunir tout entière après d’affreux déchirements, se réorganiser en foyer capital de la civilisation, redevenir le guide principal d’un monde tourné vers le progrès, ces deux grands pays voisins, faits pour se compléter l’un l’autre, voient maintenant s’ouvrir devant eux la carrière de l’action commune, fermée depuis qu’à Verdun même, il y a 1 123 ans, se divisa l’Empire de Charlemagne. Cette coopération directe et privilégiée, la France l’a voulue, non sans mérite mais délibérément, quand, en 1963, elle concluait avec l’Allemagne un traité plein de promesses. Elle y est prête encore aujourd’hui.

La troisième leçon concerne nos rapports avec tous les peuples de la terre. Notre pays ayant fait ce qu’il a fait, souffert ce qu’il a souffert, sacrifié ce qu’il a sacrifié, ici comme partout et comme toujours, pour la liberté du monde, a droit à la confiance des autres. S’il l’a montré hier en combattant, il le prouve aujourd’hui en agissant au milieu de l’univers, non point pour prendre ou dominer, mais au contraire pour aider, où que ce soit, à l’équilibre, au progrès et à la paix. C’est ainsi que le souvenir de Verdun est lié directement à nos efforts d’à présent. Puissent en être affermies la foi de tous les Français et l’espérance de tous les hommes en l’éternelle vocation de la France !

Vive la France !

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Discours de Politique Générale de Monsieur Jacques CHABAN DELMAS, Premier Ministre, sur la « Nouvelle Société ». Séance du 16 septembre 1969

Mesdames, messieurs, comment s’adresser aux Français sans évoquer le rôle que la France peut aspirer à jouer dans le monde ? Le général de Gaulle l’a clairement défini : assurer l’indépendance nationale, condition du combat pour la paix du monde et pour la solidarité entre tous les peuples.

Mais il serait illusoire d’affirmer, en ces domaines majeurs, une telle continuité pleine d’exigences, si nous ne dotions pas la France des moyens de réaliser nos raisonnables ambitions.

Or, j’affirme qu’aujourd’hui, plus encore qu’hier, l’action internationale de la France ne saurait être efficace si l’évolution de son économie ne lui permettait pas d’accéder au rang de véritable puissance industrielle.

Depuis vingt ans passés, de multiples efforts ont été faits dans ce sens. La France industrielle a commencé à devenir une réalité. Mais l’ouverture toujours plus large des frontières, la compétition plus vive qui en découle, nous commandent des changements profonds d’objectifs, de structures, de moyens et même, et peut-être surtout, de mentalité.

Je ne m’attarderai pas à rappeler et à justifier l’ajustement monétaire, non plus que les mesures d’assainissement économique. Je me bornerai à souligner qu’il s’agissait de fonder l’action de demain sur des bases solides.

Pour cela, il faut redresser la conjoncture fort et vite, sans compromettre le niveau de vie, c’est-à-dire en demandant davantage aux mieux pourvus et en commençant à améliorer le sort des plus défavorisés.

Quant au taux choisi, il est celui qui restaure le rapport réel de compétitivité, sans nous donner d’avantages artificiels qui auraient compromis la coopération internationale, et notamment européenne.

Ces mesures d’assainissement étaient certes indispensables. Mais elles laissent entiers les problèmes de fond.

Ces problèmes, nous devons les examiner lucidement, sans avoir peur ni des mots ni des faits. Telle est en tout cas la détermination du Gouvernement, qui a choisi, ainsi que je l’ai dit à plusieurs reprises, de considérer les citoyens comme des adultes et qui est convaincu que seule, la vérité permet d’obtenir une adhésion raisonnée aux objectifs nationaux et de mobiliser les efforts de tous pour les atteindre.

Cet assentiment de la nation à l’action gouvernementale pour l’assainissement entrepris comme pour le redressement dont je vais maintenant traiter, il nous faut d’abord le recevoir du Parlement. C’est le sens qu’aura le vote que je vous demande au nom du Gouvernement.

Le malaise que notre mutation accélérée suscite tient, pour une large part, au fait multiple que nous vivons dans une société bloquée. Mais l’espoir qui peut mobiliser la nation, il nous faut le clarifier, si nous voulons conquérir un avenir qui en vaille la peine.

De cette société bloquée, je retiens trois éléments essentiels, au demeurant liés les uns aux autres de la façon la plus étroite : la fragilité de notre économie, le fonctionnement souvent défectueux de l’Etat, enfin l’archaïsme et le conservatisme de nos structures sociales.

Notre économie est encore fragile. Une preuve en est que nous ne pouvons accéder au plein emploi sans tomber dans l’inflation. C’est cette tendance à l’inflation qui nous menace en permanence d’avoir à subir la récession ou la dépendance.

Pourquoi cette fragilité ? Avant tout, à cause de l’insuffisance de notre industrie.

Le rapport, récemment publié, du comité du développement industriel est à cet égard éloquent : d’abord, la part de l’industrie dans notre production est trop réduite ; ensuite, alors que les industries du passé sont hypertrophiées, que la rentabilité immédiate des industries de pointe est souvent faible, l’insuffisance est patente en ce qui concerne l’essentiel, c’est à dire les industries tournées vers le présent. Bien plus ce retard s’accroît puisque, depuis plusieurs années, l’industrie n’est pour rien dans l’augmentation nette du nombre des emplois.

Or la faiblesse de notre base industrielle handicape tout notre développement économique.

Sur le plan extérieur, elle est à l’origine de ce que la composition de nos exportations n’est pas celle d’un pays entièrement développé.

Sur le plan intérieur, elle freine l’indispensable mutation agricole, encourage la prolifération des services, alourdit les charges de la vie collective et, en définitive, retentit directement sur notre niveau de vie.

Serions-nous donc inaptes au développement industriel ?

Certainement pas ! Dans l’ensemble, nous ne travaillons pas moins que les autres et, dans certains domaines, nous travaillons aussi bien et parfois mieux.

Mais nous supportons aujourd’hui le poids d’un long passé. (Exclamations sur les bancs de la fédération de la gauche démocrate et socialiste.) Jusqu’à la dernière guerre mondiale, nous avons cru pouvoir nous soustraire, dans une large mesure, à l’effort d’industrialisation. L’équilibre de notre balance des paiements était assuré par les revenus des avoirs dont nous disposions à l’extérieur. Grâce à cette situation, nous avons pu développer de multiples protections, d’abord vis-à-vis de l’étranger et aussi sur le plan interne. D’où la multiplication, dans notre société, de garanties de toute nature qui, à court terme, assuraient la sécurité, mais qui n’en étaient pas moins des obstacles au développement industriel.

Aujourd’hui, nous avons à faire face à une situation bien différente. Les facilités de l’avant-guerre ont disparu, nous sommes confrontés quotidiennement à la nécessité d’assurer par notre travail 1′équilibre de nos paiements. Or nous avons des appétits de consommation qui sont ceux d’une société très développée, sans posséder la base industrielle d’une telle société : d’où, comme je l’ai dit, la tendance permanente chez nous à l’inflation. Le remède est évidemment de développer notre base industrielle.

Mais ici l’économie rejoint le politique et le social. En effet, le fonctionnement défectueux de l’Etat et l’archaïsme de nos structures sociales sont autant d’obstacles au développement économique qui nous est nécessaire.

Tentaculaire, et en même temps inefficace : voilà, nous le savons tous, ce qu’est en passe de devenir l’Etat, et cela en dépit de l’existence d’un corps de fonctionnaires, très généralement compétents et parfois remarquables.

Tentaculaire, car, par l’extension indéfinie de ses responsabilités, il a peu à peu mis en tutelle la société française tout entière.

Cette évolution ne se serait point produite si, dans ses profondeurs, notre société ne l’avait réclamée. Or c’est bien ce qui s’est passé. Le renouveau de la France après la Libération, s’il a mobilisé les énergies, a aussi consolidé une vieille tradition colbertiste et jacobine, faisant de l’Etat une nouvelle providence. Il n’est presque aucune profession, il n’est aucune catégorie sociale qui n’ait, depuis vingt-cinq ans, réclamé ou exigé de lui protection, subventions, détaxation ou réglementation.

Mais, si l’Etat ainsi sollicité a constamment étendu son emprise, son efficacité ne s’est pas accrue car souvent les modalités de ses interventions ne lui permettent pas d’atteindre ses buts.

Est-il besoin de citer des exemples ?

Nos collectivités locales étouffent sous le poids de la tutelle. Nos entreprises publiques, passées sous la coupe des bureaux des ministères, ont perdu la maîtrise de leurs décisions essentielles : investissements, prix, salaires. Les entreprises privées elles-mêmes sont accablées par une réglementation proliférante.

Le résultat de tout cela ? C’est d’abord le gonflement des masses budgétaires. C’est ensuite, pour les partenaires de l’Etat, un encouragement à la passivité et à l’irresponsabilité.

Et si encore toutes nos interventions, qu’il s’agisse de prélèvements fiscaux ou des subventions publiques, atteignaient leur but !

Mais il s’en faut de beaucoup.

Notre système fiscal est ressenti comme étant à bien des égards affecté par l’inégalité et faussé par la fraude.

La fiscalité est en outre le domaine d’élection du perfectionnisme administratif et, permettez-moi de le dire, parlementaire. A force de vouloir, par des subtilités sans nombre, rendre l’impôt plus juste ou plus efficace, on l’a rendu souvent inintelligible, ce qui le prédispose à être inefficace et injuste.

S’agit-il des subventions ?

Parmi les subventions économiques, la majeure part, et de loin, va non pas à des activités d’avenir, ni à des opérations de reconversion, mais au soutien d’activités devenues non rentables.

Quant aux subventions sociales, leur distribution est dominée par une conception étroitement juridique de l’égalité qui aboutit à l’absence d’équité. Sous prétexte de ne pas faire de différence entre les bénéficiaires, on fournit des aides identiques à ceux qui en ont le plus grand besoin, à ceux qui en ont modérément besoin et aussi à ceux qui n’en ont pas besoin du tout. Résultat : les buts initiaux ne sont pas atteints.

Notre politique agricole, notre politique des entreprises nationales, notre politique des transferts sociaux offrent les exemples les plus manifestes. Bien entendu, ce n’est pas par hasard qu’elles se sont introduites, depuis des dizaines d’années, dans le fonctionnement de l’Etat. Pour une large part, elles sont le reflet de structures sociales, voire mentales, encore archaïques ou trop conservatrices.

Nous sommes encore un pays de castes. Des écarts excessifs de revenus, une mobilité sociale insuffisante maintiennent des cloisons anachroniques entre les groupes sociaux. Des préjugés aussi : par exemple dans une certaine catégorie de la population ouvrière, à l’encontre des métiers techniques ou manuels.

J’ajoute que ce conservatisme des structures sociales entretient l’extrémisme des idéologies. On préfère trop souvent se battre pour des mots, même s’ils recouvrent des échecs dramatiques, plutôt que pour des réalités. C’est pourquoi nous ne parvenons pas à accomplir des réformes autrement qu’en faisant semblant de faire des révolutions. (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République, du groupe des républicains indépendants et sur de nombreux bancs du groupe Progrès et démocratie moderne.) La société française n’est pas encore parvenue à évoluer autrement que par crises majeures.

Enfin, comme Tocqueville l’a montré, et ceci reste toujours vrai, il existe un rapport profond entre l’omnipotence de l’Etat et la faiblesse de la vie collective dans notre pays. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Les groupes sociaux et les groupes professionnels sont, par rapport à l’étranger, peu organisés et insuffisamment représentés. Ceci ne vise aucune organisation en particulier mais les concerne toutes, qu’il s’agisse des salariés, des agriculteurs, des travailleurs indépendants, des employeurs: le pourcentage des travailleurs syndiqués est particulièrement faible. Tout récemment encore, le malentendu sur l’assurance-maladie des non-salariés n’a été rendu possible que par l’insuffisance d’autorité des organisations professionnelles. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

La conséquence de cet état de choses est que chaque catégorie sociale ou professionnelle, ou plutôt ses représentants, faute de se sentir assez assurés pour pouvoir négocier directement de façon responsable, se réfugient dans la revendication vis-à-vis de l’Etat, en la compliquant souvent d’une surenchère plus ou moins voilée. A un dialogue social véritable, se substitue ainsi trop souvent un appel à la providence de l’Etat, qui ne fait que renforcer encore son emprise sur la vie collective, tout en faisant peser un poids trop lourd sur l’économie tout entière.

Ce tableau a été volontairement brossé en couleurs sombres. Je le crois nécessaire, comme je crois aussi que les Français sont aujourd’hui en état de le considérer et d’en tirer les leçons. C’est aussi parce que j’ai la conviction que nous entrons dans une époque nouvelle, où de grands changements sont possibles, et qu’en accord avec le Président de la République, avec le Gouvernement tout entier et, je l’espère, avec votre appui et votre soutien, j’ai la volonté d’entreprendre ces grands changements.

On me dira qu’il ne faut pas sous-estimer l’importance des forces de résistance au changement.

Je le sais bien. Il y a un conservateur en chacun de nous, et ceci est vrai dans chacune des tendances de l’opinion, y compris celles qui se réclament de la révolution. (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République. du groupe des républicains indépendants et sur plusieurs bancs du groupe Progrès et démocratie moderne.) Je le sais d’autant mieux que je le comprends.

Depuis vingt ans, la France, après avoir longtemps retardé les échéances et les mutations, s’est trouvée obligée de les affronter toutes à la fois: explosion démographique, bouleversement technologique, décolonisation, urbanisation, et maintenant compétition internationale pleine et entière.

Comment chacun de nous n’aurait-il pas, sur tel ou tel point, un réflexe de conservation ? Réflexe d’autant plus justifié que nous avons, en effet, bien des choses excellentes à conserver. Car nous sommes un vieux peuple, et nous avons beaucoup accumulé.

Et pourtant. je suis certain que nous devons aujourd’hui nous engager à fond dans la voie du changement.

Il y a à cela deux raisons principales :

La première est que, si nous ne le faisions pas, nous nous exposerions à un avenir qui ne serait guère souriant.

D’une part, nous risquerions de ” décrocher ” durablement par rapport aux grands pays voisins qui, par suite de circonstances diverses, ont commencé plus tôt que nous la révolution du développement économique et qui sont bien décidés à la poursuivre. Et il n’y a pas loin du retard économique à la subordination politique.

D’autre part, notre existence en tant que nation serait elle-même menacée. Nous sommes, en effet, une société fragile, encore déchirée par de vieilles divisions et, faute de pouvoir maintenir notre équilibre dans la routine et la stagnation, nous devons le trouver dans l’innovation et le développement.

La seconde raison, la raison positive, c’est que la conquête, d’un avenir meilleur pour tous justifie à elle seule tous les efforts, tous les changements.

Il y a peu de moments dans l’existence d’un peuple où il puisse autrement qu’en rêve se dire: “Quelle est la société dans laquelle je veux vivre”? et aussi construire effectivement cette société.

J’ai le sentiment que nous abordons un de ces moments. Nous commençons en effet à nous affranchir de la pénurie et de la pauvreté. qui ont pesé sur nous depuis des millénaires.

Le nouveau levain de jeunesse, de création, d’invention qui secoue notre vieille société peut faire lever la pâte de formes nouvelles et plus riches de démocratie et de participation, dans tous les organismes sociaux comme dans un Etat assoupli, décentralisé, désacralisé. Nous pouvons donc entreprendre de construire une nouvelle société.

Cette nouvelle société à laquelle nous aspirons, il serait vain de prétendre en fixer à l’avance tous les contours. Il faut laisser à l’avenir ce qui n’appartient qu’à lui et c’est la spontanéité du corps social qui en décidera.

Mais il est permis, il est même nécessaire d’en esquisser dès à présent les grands traits.

Cette nouvelle société, quant à moi, je la vois comme une société prospère, jeune, généreuse et libérée.

Une société prospère, parce que chacune des fins essentielles de notre vie collective suppose que nous disposions de grandes possibilités matérielles : parce que c’est la prospérité qui permet de faire passer le droit dans les faits et le rêve dans la réalité. Une société prospère, c’est-à-dire une société dans laquelle chacun des gestes qui concourent à la production soit plus efficace, parce qu’il incorpore plus de savoir et s’inscrit dans une organisation plus réfléchie et prend appui sur une plus grande quantité de capital accumulé.

Mais si la prospérité conditionne tout, elle n’est pas tout. L’exemple de pays plus avancés que nous dans la voie du développement économique le montre. La prospérité est nécessaire pour édifier une société meilleure : elle n’est pas suffisante, à beaucoup près, aux yeux de ceux qui ne manquent pas d’ambitions humaines.

Les mots qui les ont désignées, ces ambitions - liberté, égalité, fraternité - ont perdu, il est vrai, une partie de leur poids, d’abord parce qu’ils sont anciens, ensuite, peut-être, parce qu’ils sont abstraits. Mais c’est à nous qu’il appartient de leur donner un sens nouveau, une réalité nouvelle et concrète, que seul rend possible le développement économique.

Une société libérée, celle dont nous rêvons, est une société qui, au lieu de brider les imaginations, leur offre des possibilités concrètes de s’exercer et de se déployer.

C’est pourquoi notre société nouvelle aura tout d’abord le visage de la jeunesse. La vague démographique des vingt-cinq dernières années nous offre une chance unique de rajeunissement. En outre, l’éclosion des talents est souvent plus précoce aujourd’hui qu’il y a un siècle.

Comment refuserions-nous, au nom de principes caducs et en nous accrochant à des structures périmées, d’offrir à notre jeunesse une participation pleine et entière à la construction de l’avenir, de son avenir ?

Mais cette société ne sera vraiment la sienne, et du coup pleinement la nôtre, que, si elle est plus généreuse.

C’est sous l’égide de la générosité que je vous propose de placer notre action. Nous devons aller au-delà d’un égalitarisme de façade qui conduit à des transferts importants sans faire disparaître pour autant les véritables pauvretés morales et matérielles. Nous devons, par une solidarité renforcée, lutter contre toutes les formes d’inégalité des chances.

Nous devons aussi apprendre à mieux respecter la dignité de chacun, admettre les différences et les particularités, rendre vie aux communautés de base de notre société, humaniser les rapports entre administrations et administrés, en un mot transformer la vie quotidienne de chacun. Enfin - et c’est là l’essentiel - nous devons reprendre l’habitude de la fraternité, en remplaçant mépris et indifférence par compréhension et respect.

Rien de tout cela ne sera possible sans un vaste effort d’imagination et d’organisation dans tous les domaines, visant à la fois l’éducation permanente et le libre accès à l’information, la transformation des rapports sociaux et l’amélioration des conditions et de l’intérêt du travail, l’aménagement des villes et la diffusion de la culture et des loisirs. Quelle exaltante entreprise !

Bien entendu, ce n’est pas en un jour que nous atteindrons de tels objectifs. Ce n’est pas en un jour non plus que nous définirons les étapes et que nous fixerons les moyens.

Cela ne pourra être fait qu’après une consultation approfondie de l’ensemble des partenaires économiques et sociaux, et cette consultation s’engage en ce moment même avec la préparation du VIe Plan.

Comme vous le savez, les commissions spécialisées se réunissent à partir de ce mois-ci et c’est au printemps prochain qu’aura lieu le débat sur les grandes options. C’est dans ce cadre et à cette échéance que nous arrêterons de façon cohérente et complète l’ensemble de nos objectifs à moyen terme et comment les atteindre.

Le VIe Plan sera donc l’instrument économique indispensable à la satisfaction de nos ambitions sociales.

Mais dès à présent - car il faut agir vite - voici les orientations fondamentales et les premières mesures que je soumets à votre approbation.

Elles visent une meilleure formation et une meilleure information du citoyen, une redéfinition du rôle de l’Etat, le développement de notre compétitivité, enfin, un rajeunissement des structures sociales.

Le Gouvernement considère la politique de formation et d’enseignement comme prioritaire. Lorsque vous examinerez le projet de budget pour 1970, vous constaterez que les crédits de l’éducation nationale augmentent deux fois plus vite que l’ensemble des dépenses budgétaires.

Le Gouvernement continuera, avec les adaptations nécessaires, d’appliquer la loi d’orientation que le Parlement a votée. L’année universitaire 1969-1970 verra donc la mise en place de nouvelles universités et l’application du principe d’autonomie.

Par ailleurs, l’information scolaire et professionnelle sera développée au profit des enseignants, des parents, des élèves et des étudiants. Elle devra permettre une meilleure orientation des jeunes et faciliter, par voie de conséquence, le processus de démocratisation.

Sans oublier, pour autant, la finalité culturelle de l’éducation, le Gouvernement multipliera la possibilité d’insertion professionnelle des jeunes, notamment par la priorité donnée à l’enseignement technique et professionnel à tous les niveaux ; formation professionnelle accélérée à seize ans, brevets d’enseignement professionnel à dix-huit ans, baccalauréats techniques, diplômes des instituts universitaires de technologie, diversification des enseignements universitaires.

Mais il ne suffit pas de former des hommes ; il faut aussi les informer, complètement, c’est-à-dire contradictoirement.

Ceci concerne d’abord l’O. R. T. F. qui doit conserver son caractère de service public, garant de la qualité de l’ensemble des programmes. Mais, pour qu’il puisse répondre pleinement à sa vocation, son autonomie doit être assurée, une compétition véritable doit être organisée en son sein, et il doit être ouvert à tous.

D’abord l’autonomie.

Dès ma prise de fonctions, Je me suis porté personnellement garant de l’indépendance de l’Office et ses dirigeants ne m’ont saisi, depuis, d’aucune infraction au respect de cette indépendance.

C’est également pour renforcer cette autonomie que des textes préciseront dans les semaines à venir les droits et obligations réciproques de l’Office et de l’Etat en matière financière. Le régime fiscal de droit commun sera applicable à l’Office dès 1970 et celui-ci recouvrera progressivement, et dans un délai déterminé, la pleine responsabilité de l’emploi des ressources dont il peut disposer.

Dans le même esprit, sur le plan du personnel, l’Office sera doté d’un comité d’entreprise et le rôle des commissions paritaires sera développé.

Il faut aussi qu’une large décentralisation améliore le fonctionnement de l’Office et permette qu’une véritable compétition soit organisée en son sein, grâce, notamment, à l’existence de deux chaînes et, plus tard, d’une troisième. J’ai demandé aux responsables de l’Office de créer deux unités autonomes d’information correspondant aux deux chaînes existantes.

Le directeur de chacune de ces deux unités d’information choisira, librement, les journalistes de son équipe et utilisera sous sa seule autorité les moyens mis à sa disposition.

Afin de garantir leur indépendance, ces directeurs seront nommés pour une durée déterminée selon les normes de la profession et ne seront révocables que pour faute professionnelle grave, après avis du conseil d’administration.

Il s’agit ainsi de mettre progressivement en place une organisation responsable, dans laquelle la qualité des productions et l’objectivité de 1′infomation trouveront leur meilleure garantie dans le talent, la liberté, l’émulation et la conscience professionnelle des journalistes. (Applaudissements sur les bancs de I’union des démocrates pour la République et républicains indépendants et du groupe Progrès et démocratie moderne. Mouvements divers sur les bancs de la fédération de la gauche démocrate et socialiste.)

Enfin, il faut que l’Office soit ouvert également à tous. A cette fin, j’ai demandé de prévoir des modalités et des temps d’antenne pour que puissent s’exprimer régulièrement toutes les formations politiques et les organisations socio-professionnelles nationales.

Voilà pour ce qui sera accompli dès à présent dans le cadre du statut existant.

Par ailleurs, je vais confier à une commission restreinte, en nombre mais pas en qualité, et qui procédera à de larges consultations, mandat d’étudier les modifications à apporter au statut de l’Office. Le rapport de cette commission sera rendu public. Je ferai ensuite au Parlement les propositions nécessaires.

Voilà pour l’O.R.T.F..

Mais l’information n’est pas seulement l’affaire de l’Office. En particulier, les études et les rapports de toute nature qu’effectue l’administration à l’intention du Gouvernement sont devenus aujourd’hui une source d’information irremplaçable sur les questions qui intéressent tous les citoyens. C’est pourquoi ces rapports et ces études seront désormais publiés et les instructions nécessaires ont été données.

J’ai dit qu’il nous fallait redéfinir le rôle de l’Etat. Il doit désormais mieux faire son métier, mais s’en tenir là et ne pas chercher à faire aussi celui des autres.

Pour cela. il devra donner ou restituer aux collectivités locales, aux université, aux entreprises nationalisées, une autonomie véritable et. par suite, une responsabilité effective.

Pour les collectivités locales, il faut aller dans le sens de la décentralisation et une consultation de l’ensemble des associations représentatives va être engagée à cet effet.

Pour les universités, 1a loi d’orientation a fixé les principes; je n’y reviens pas.

Pour les entreprises publiques, il s’agit d’en faire de vraies entreprises. en leur restituant la maîtrise de leurs décisions, ce qui implique que la responsabilité de leurs dirigeants soit effectivement sanctionnable. (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates poser la République. du groupe des républicains indépendants et sur plusieurs bancs du groupe Progrès et démocratie moderne.)

Le Gouvernement vous présentera dans les prochaines semaines un nouveau projet de convention de la S.N.C.F. conforme à ces principes. Dans le même esprit, un contrat est en cours d’élaboration avec Electricité et Gaz de France, et les études préalables à une révision prochaine des relations entre l’Etat, les collectivités locales intéressées et la Régie autonome des transports parisiens ont été engagées. La contractualisation des rapports entre l’Etat et les entreprises publiques sera progressivement généralisée.

En second lieu, nous cesserons de considérer comme intangibles les missions et l’organisation des administrations, telles qu’elles se perpétuent d’année en année à travers un budget qu’on ne peut plus modifier que par addition. (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République, des républicains indépendants et sur plusieurs bancs du groupe Progrès et démocratie moderne.)

Nous appliquerons donc systématiquement les méthodes modernes de rationalisation des choix budgétaires. Ceci se traduira dans les deux ans qui viennent par la présentation au Parlement d’un budget fonctionnel.

Ces méthodes, qui feront apparaître les doubles emplois et les missions inutiles, entraîneront sans doute la suppression d’un certain nombre de services, directions ou organismes extérieurs. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Mais, sans attendre ces conclusions, je prescris aux ministres de me présenter dans les trois mois un plan de réorganisation de leur administration centrale visant à la suppression de directions ou services dont la nécessité a cessé d’exister. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Pas plus tard que demain sera proposée au conseil des ministres la suppression, pour des raisons de simplification et d’économie, d’un secrétariat général de ministère.

Plusieurs voix sur les bancs du groupe communiste. Quel ministère ?

M. le Premier ministre. Le ministère de l’intérieur.

Simultanément, pour mieux utiliser les personnels de l’Etat, nous les rendrons plus mobiles, géographiquement et administrativement, notamment pour faire face à des pénuries momentanées. Dès 1970, tout ou partie de la promotion sortante de l’école nationale d’administration, et notamment tous les élèves nommés dans les grands Corps, seront affectés pour un an aux ministères de l’éducation nationale, de la santé publique et de la sécurité sociale, et enfin du travail et de l’emploi. (Applaudissements sur divers bancs de 1′union des démocrates pour la République et des républicains indépendants.)

Dans le même esprit, pour accroître la souplesse de l’administration, seront constituées, sous mon égide, des équipes administratives douées d’une grande mobilité et susceptibles d’être affectées rapidement à des tâches urgentes ou à des missions nouvelles, sans pour autant accroître définitivement les moyens des administrations concernées.

C’est cette remise en cause des fonctions et de l’organisation de l’Etat qui nous permettra de réaliser des économies à la fois réelles et définitives.

J’ai pris l’engagement, et je le confirme devant vous, de contenir la progression des dépenses budgétaires à un taux inférieur à celui de la croissance de la production nationale.

Comme vous pourrez le constater, cet engagement sera tenu dès le budget de 1970. Il constitue à mes yeux le plus sûr moyen d’obliger les administrations à rechercher en permanence le meilleur emploi de leurs ressources. Pour l’année qui vient, il est vrai, compte tenu des courts délais dont nous disposions, nous avons été contraints de tailler dans certaines dépenses dont l’utilité est pourtant hors de doute, notamment des dépenses d’équipement, simplement parce qu’elles sont pratiquement les seules que l’on ait pu moduler dans les quelques semaines qui nous ont été imparties. Nous n’avons donc pas fait ce que nous aurions voulu. Mais, dès le budget suivant, les contraintes que je viens d’indiquer, en matière de réexamen approfondi des missions de l’administration, commenceront à produire leurs effets, c’est-à-dire à libérer des moyens en faveur des équipements collectifs inséparables à la fois du développement économique et de l’action sociale.

Notre troisième grand objectif est l’amélioration de la compétitivité nationale.

Pour cela, d’une part, nous développerons les bases humaines, matérielles et financières de l’économie: d’autre part, dans chaque secteur, nous mettrons en oeuvre des politiques visant à la rénovation des structures et à la modernisation des mécanismes.

En ce qui concerne les bases du développement, et tout d’abord l’emploi et la formation professionnelle, le Gouvernement accélèrera la mise en oeuvre d’une politique dynamique au service de la promotion des travailleurs.

En premier lieu, l’effort financier en faveur de la formation professionnelle va être notablement accru ; les ressources budgétaires affectées à cette politique seront majorées de 20 p. 100 en 1970 ; une taxe de formation professionnelle rénovant l’apprentissage est destinée à financer, compte tenu de l’apport propre de l’Etat, le développement des actions d’entretien et d’actualisation des connaissances, étape très importante de l’éducation permanente, elle-même essentielle pour l’avenir.

Par ailleurs, des dispositions particulières seront mises en oeuvre en vue du recyclage et du réemploi des travailleurs de plus de cinquante ans, qui constituent près de 50 p. 100 des demandeurs d’emploi qui subsistent.

Nous avons libéré par anticipation une fraction du contingent: nous envisageons de poursuivre cette politique pour la fraction suivante. Le Parlement sera saisi, pour en statuer à sa session de printemps, d’une nouvelle loi ramenant la durée du service militaire à douze mois. (Applaudissements sur de nombreux bancs de l’Union des démocrates pour la République, des républicains indépendants et du groupe Progrès et démocratie moderne.)

Par de telles mesures, et, s’il le fallait, par des mesures complémentaires, à condition qu’elles ne désorganisent pas l’instruction militaire, nous augmenterons le potentiel de main-d’oeuvre jeune et qualifiée.

Un effort intense visera, notamment à l’université, à former des cadres de gestion des entreprises dont le défaut se fait cruellement sentir.

En ce qui concerne maintenant les bases matérielles, trois cents kilomètres d’autoroutes au moins seront mis en chantier en 1970, soit plus du double de cette année. De nouvelles modalités de financement permettront d’atteindre ce rythme élevé de développement de notre réseau.

La progression des investissements consacrés au téléphone dépassera 40 p. 100 en 1970. (Exclamations sur les bancs de la fédération de la gauche démocrate et socialiste.)

M. Arthur Notebart. C’est la journée des étrennes !

M. le Premier ministre. Cet effort sera poursuivi au cours des années suivantes. Il rendra possible une baisse importante des prix d’installation. Il sera accompagné d’un assouplissement des structures de notre administration des postes et télécommunications. Ainsi, en 1973, nous ferons plus que doubler le trafic qui a été écoulé en 1968.

En matière de logement, notre politique visera d’abord à faire baisser les coûts. notamment par l’augmentation de l’offre de terrains à bâtir, par le regroupement et la rénovation des professions liées au bâtiment et par une mise en concurrence plus active des producteurs. Elle cherchera ensuite à redistribuer l’aide de I’Etat en faveur des catégories sociales les plus défavorisées. Elle se fixera enfin pour but d’adapter la production de logements aux besoins exprimés, en répartissant mieux les programmes de construction sur l’ensemble du territoire, en favorisant le régime de l’accession à la propriété et la construction de maisons individuelles. (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République et du groupe des républicains indépendants.)

La politique d’aménagement du territoire sera poursuivie vigoureusement. Elle consiste d’abord à orienter des implantations nouvelles vers les régions industrielles ou agricoles à convertir : les aides prévues à cet effet seront maintenues et versées rapidement. Elle tend, en second lieu à établir, notamment par le développement des métropoles régionales, un meilleur équilibre entre la région parisienne et le reste de la France. Il y va de l’intérêt évident de l’une et de l’autre.

Les bases financières de notre développement seront elles-mêmes affermies et assainies : globalement, par la compression des dépenses publiques, l’équilibre du budget et les mesures d’encouragement à l’épargne ; par la diversification des titres de placement. permettant une gestion plus souple des sociétés et offrant plus de commodités aux épargnants pour accéder au marché financier auquel les entreprises doivent pouvoir faire largement appel : par l’égalisation des conditions de concurrence entre les divers établissements financiers et les divers circuits de collecte de l’épargne - ceci permettra d’accélérer le décloisonnement et la rationalisation du système bancaire, clef du développement industriel -, les mesures déjà prises pour le crédit agricole constituent l’amorce de cette politique ; enfin, par le renforcement de l’information due aux actionnaires par les conseils d’administration dont la moyenne d’âge fréquemment très élevée constitue trop souvent un frein au dynamisme de l’entreprise, ce qui pose un vrai problème.

Sur des bases ainsi renforcées, nous devrons rajeunir, dans chaque secteur, les structures et les mécanismes.

En ce qui concerne l’agriculture, dans le cadre d’une politique agricole commune dont nous voulons l’achèvement rapide, nos objectifs sont les suivants :

Favoriser le développement d’une agriculture de compétition ayant toutes les chances et capable de supporter toutes les charges d’une activité industrielle normale.

Pour l’agriculture de caractère social, favoriser une politique de transferts passant plus par l’aide aux personnes que par le soutien des produits (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République, des républicains indépendants et sur plusieurs bancs du groupe Progrès et démocratie moderne).

Faciliter, notamment par le développement de la coopération et des groupements d’intérêt économique, et sans formalisme juridique, le passage du maximum d’exploitations vers l’agriculture compétitive, par la mise en commun des efforts et la transformation des produits.

Enfin, défendre à Bruxelles un infléchissement de la politique commune dans le sens d’une profonde réorientation des productions excédentaires vers les productions déficitaires.

S’agissant du développement industriel, il faut hisser au niveau mondial quelques groupes puissants et promouvoir au niveau national le plus possible d’entreprises moyennes dynamiques. L’Etat doit stimuler cette restructuration ; il doit aussi faciliter à l’ensemble des entreprises l’exercice de leurs deux missions essentielles : innover et exporter.

Des aides existent déjà dans ces divers domaines ; elles seront simplifiées et rendues plus sélectives, le ministère du développement industriel et scientifique jouant désormais, parmi les ministères concernés par les problèmes industriels, le rôle de chef de file.

Les mécanismes de financement et de restructuration seront complétés et même transformés par la création de l’Institut de développement industriel, organisme léger destiné à prendre des participations temporaires en fonds propres, dont la présidence sera confiée à une personnalité venant du secteur privé, dont la gestion sera assurée suivant les modalités du droit privé, et qui ne sera ni une banque d’Etat, ni un hospice pour entreprises menacées. (Applaudissements sur les bancs de 1′union des démocrate pour la République et du groupe des républicains indépendants.)

Le Gouvernement définira avec les professions des objectifs d’exportation par branches, qui seront inclus dans les contrats de programme. Concourra à ces objectifs l’ensemble des mesures prises depuis des années dans le domaine du crédit et de la fiscalité, et dont les préoccupations conjoncturelles ou le perfectionnisme administratif ne devront en aucun cas paralyser la mise en oeuvre.

En matière de recherche, le budget de 1970 marque une pause. Cela devra permettre de prendre les décisions d’assainissement et de faire les choix nécessaires. Mais l’effort du VI° Plan devra consister à porter progressivement à 3 p. 100 le pourcentage de notre production intérieure brute consacré à la recherche. Une importance particulière sera donnée à la recherche-développement et, de façon générale, à tout ce qui peut rapprocher la recherche de l’industrie pour rentabiliser cette dernière. L’aide aux techniques de pointe devra se concentrer sur les programmes ayant le plus de chances de nous ouvrir des marchés importants. Le Gouvernement s’attachera par ailleurs à favoriser la mobilité des chercheurs.

Le capital productif, y compris le capital touristique, devant être mieux utilisé, le Gouvernement favorisera, notamment par des incitations fiscales, les entreprises qui, grâce à un aménagement rationnel des congés, et en accord avec leur personnel, cesseront de fermer leurs portes un mois par an et assureront ainsi le plein emploi d’équipements coûteux. (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République et du groupe des républicains indépendants.)

Pour associer pleinement les cadres au développement des sociétés et les y intéresser, les dispositions législatives nécessaires vous seront proposées en vue de leur permettre d’acquérir des actions de leur entreprise, selon des mécanismes comparables à celui des stock-options employé avec succès dans les pays anglo-saxons.

L’évolution de notre société industrielle, loin d’amorcer un déclin de l’artisanat, confirme qu’il peut être un élément essentiel de dynamisme économique. Le VI° Plan comportera un ensemble de mesures visant à permettre aux entreprises artisanales de jouer pleinement leur rôle en matière de formation des hommes, de création d’emplois, de production de biens et de fourniture de services.

Comme je l’ai indiqué, notre dernier grand objectif sera le rajeunissement des structures sociales. Il implique la transformation des relations professionnelles, la revalorisation de la condition ouvrière, une redéfinition de la solidarité.

J’ai déjà dit l’importance que le Gouvernement attache à la transformation des relations professionnelles.

A cette fin, il propose d’abord au patronat et aux syndicats de coopérer avec l’Etat pour les tâches d’intérêt commun. C’est ainsi que peut être envisagée une gestion tripartite des services de l’emploi et de la formation professionnelle.

En second lieu, afin de moderniser et de rendre plus efficaces les accords collectifs entre le patronat et les syndicats, le Gouvernement se propose d’étudier avec les intéressés la rénovation du cadre et des modalités des conventions collectives. Les objectifs visés sont la mise en place d’un mécanisme souple de fixation des salaires réels, engageant de façon réciproque la responsabilité des parties à tous les échelons de la négociation et pour la durée des conventions.

Par ailleurs, la reconnaissance pleine et entière du fait syndical est l’un des fondements de la participation. Le Gouvernement veillera à l’application de la législation sur la section syndicale et mettra en place des chambres sociales auprès des tribunaux de grande instance pour le règlement des conflits collectifs. Dans le même esprit, il favorisera le développement de l’intéressement et le bon fonctionnement des comités d’entreprise.

Dans les entreprises nationales, de nouvelles procédures de détermination des salaires seront étudiées en liaison avec les organisations syndicales et pourront être appliquées dès l’année 1970. Elles permettront d’intéresser les travailleurs du secteur public à la fois aux fruits de l’expansion nationale et au progrès spécifique de chaque entreprise. Ainsi pourront être discutés et conclus par entreprise des contrats de progrès pluriannuels portant notamment sur l’amélioration des conditions de travail ainsi que sur les modalités destinées à assurer le bon fonctionnement et la continuité du service publie.

Enfin, le Gouvernement s’attachera, dans l’esprit même de la concertation permanente, à améliorer les conditions de participation des fonctionnaires à la solution des problèmes qui les concernent, notamment par les voies du conseil supérieur de la fonction publique et des comités techniques paritaires.

Nous devrons, en second lieu, mettre en oeuvre une politique active de revalorisation de la condition ouvrière.

La mensualisation constitue un élément essentiel pour la transformation de cette condition. En vue de faciliter la négociation entre les partenaires sociaux et de faire avancer l’application de cette mesure, le Gouvernement demandera à quatre personnalités de tirer les enseignements des expériences menées à bien dans ce domaine et d’indiquer les conditions primordiales de la réussite.

L’amélioration de la condition ouvrière passe aussi par une réduction de la durée hebdomadaire du travail, de préférence à un nouvel allongement des congés annuels, et à condition de ne pas porter atteinte à la production. Une étude d’ensemble sera menée dans la préparation du VI° plan, en tenant compte des conditions sociales, économiques et financières elles-mêmes liées à la diversité des données régionales et professionnelles.

Nous devons enfin assurer une solidarité plus active envers les plus défavorisés.

Le Gouvernement s’attachera, par priorité, à la revalorisation des bas salaires ; d’une part, adoption concertée d’un nouveau régime pour le S.M.I.G. -, d’autre part, programme pluriannuel en faveur des petites catégories de la fonction publique.

Le VI° Plan, de son côté, comportera une programmation des cotisations et des prestations sociales, conformément aux dispositions de la loi du 31 juillet 1968. A cette occasion, et en vue du débat du printemps 1970 ici même sur les grandes options, il sera procédé à un examen d’ensemble de notre politique des transferts sociaux et de ses perspectives d’évolution à long terme.

Mais, sans attendre l’application du VI° Plan, le Gouvernement a décidé de tracer, dès l’année 1970, une première esquisse de programmation sociale.

Cette programmation visera, en premier lieu, à combler certaines lacunes de notre politique sociale. C’est ainsi que des mesures nouvelles interviendront en faveur des handicapés et des inadaptés. Le minimum vieillesse sera sensiblement revalorisé, tandis que des dispositions seront prises, sous condition de ressources, pour améliorer la situation des veuves et pour créer une allocation en faveur des orphelins. (Applaudissements sur de nombreux bancs de l’union des démocrates pour la République, du groupe des républicains indépendants et du groupe Progrès et démocratie moderne.)

Par ailleurs, la programmation sociale tendra à redéployer une partie des transferts dans le sens d’une plus grande efficacité pour les plus défavorisés. Dès 1970 sera mise en oeuvre une réforme de l’allocation de salaire unique. Celle-ci sera sensiblement augmentée pour les familles aux revenus modestes, mais sera réduite pour les familles plus aisées et même supprimée pour celles qui n’en ont que faire. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Notre action serait incomplète si elle se limitait aux dépenses sociales et ignorait les autres formes de redistribution. L’aménagement de l’impôt sur le revenu sera poursuivi en fonction de trois orientations principales : meilleure connaissance des revenus réels, unification des bases et des conditions d’imposition, nouveau mode de compensation des charges familiales, compte tenu des possibilités de chaque famille.

Telles sont, mesdames, messieurs, les grandes lignes de l’action que le Gouvernement compte mener avec rigueur et obstination. Rien ne sera facile, certes, et rien ne sera possible sans un effort de travail et d’épargne de tous.

Dans l’immédiat, les mesures prises doivent nous permettre de limiter à quelques mois la phase d’austérité - d’ailleurs toute relative - et de retrouver des bases économiques saines. Qui peut contester que tout écart, par rapport à la rigueur nécessaire, prolongerait inutilement et dangereusement les déséquilibres actuels? Et ce seraient, comme à l’ordinaire, les travailleurs qui en feraient les frais.

Voilà pourquoi mon appel doit être entendu. Que chacun mesure ses responsabilités !

Certes, il est fort compréhensible que des revendications se fassent jour, notamment au sujet des conditions de travail, et il est vrai que, depuis six mois, les événements ont retardé l’examen de ces questions. Loin de moi l’idée de prendre prétexte de nos difficulté présentes pour repousser tout examen et tout commencement de solution.

Ce n’est pas en vain que j’ai parlé de concertation permanente. J’entends par là que le Gouvernement est disposé à écouter, à dialoguer, à discuter. Il existe, pour cela, des instances qualifiées dans chaque domaine, dans chaque entreprise. Dans ce cadre, toutes les questions peuvent être posées et trouver leur réponse dans la mesure compatible avec les exigences économiques et financières du moment. Des calendriers peuvent être établis pour que soient programmées les mesures à prendre. C’est l’esprit de toutes les décisions que je viens d’annoncer.

Dans ces conditions, pourquoi, avant d’avoir épuisé les possibilités normales de discussion, pourquoi ces arrêts brusques de travail, insupportables pour les usagers (Vifs applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République, du groupe des républicains indépendants et sur de nombreux bancs du groupe Progrès et démocratie moderne) et dommageables pour le progrès des entreprises, c’est-à-dire l’intérêt même de leurs agents.

Je vous le demande, que deviendrait notre pays si chacun refusait d’observer les règles élémentaires sans lesquelles il ne peut exister ni démocratie ni paix civile ? (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Ainsi, par exemple, le Gouvernement ne tolérera pas que soit porté atteinte à des services d’intérêt général, telles les perceptions et les caisses mutuelles, alors que là aussi le dialogue a été offert et largement pratiqué.

Tant qu’il s’agit de revendications professionnelles, le Gouvernement a dit, et il le prouve, qu’il est bien celui de la concertation et du progrès.

Mais si, par contre, il s’agit pour certains de prendre appui sur ces revendications pour contester et menacer les autorités démocratiquement élues, alors le gouvernement légitime, le gouvernement de la République, saura prouver qu’il est là pour défendre la nation contre toute aventure. (Applaudissements vifs et prolongés sur les bancs de l’union des démocrates pour la République, du groupe des républicains indépendants et sur de nombreux bancs du groupe Progrès et démocratie moderne)

Au-delà de ces épisodes, c’est la transformation de notre pays que nous recherchons, c’est la construction d’une nouvelle société, fondée sur la générosité et la liberté.

Pour cela, nous avons besoin de votre confiance active, mesdames, messieurs, comme nous avons besoin de la confiance et du concours de tous les Français. (Vifs applaudissements sur les mêmes bancs.)

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17 07 1970            Lettre de Georges Pompidou, président de la République, à Jacques Chaban Delmas, premier ministre. Ses détracteurs dauberont avec beaucoup trop d’empressement sur son amour de la voiture - c’est lui qui fera construire les voies sur berge à Paris -  pour en faire le parangon du « tout à la bagnole ». Ce courrier vient montrer que sa passion pour les arbres voulait mettre un frein aux aménageurs bornés.

Mon cher premier ministre,

J’ai eu par le plus grand des hasards communication d’une circulaire du Ministre de l’Equipement, Direction des Routes et de la Circulation Routière, dont je vous fais parvenir photocopie.

Cette circulaire, présentée comme un projet, a en fait déjà été communiquée à de nombreux fonctionnaires chargés de son application, puisque c’est par l’un deux que j’en ai appris l’existence.

Elle appelle de ma part deux réflexions :

La première, c’est qu’alors que le conseil des ministres est parfois saisi de questions mineures telles que l’augmentation d’une prime versée à quelques fonctionnaires, des décisions importantes sont prises par les services centraux d’un ministère en dehors de tout contrôle gouvernemental.

La seconde, bien que j’aie plusieurs fois exprimé en conseil des ministres ma volonté de sauvegarder partout les arbres, cette circulaire témoigne de la plus profonde indifférence à l’égard des souhaits du président de la république. Il en ressort en effet que l’abattage des arbres le long des routes deviendra systématique sous prétexte de sécurité.

Il est à noter par contre que l’on envisage qu’avec beaucoup de prudence et à titre de simple étude le déplacement des poteaux électriques ou télégraphiques. C’est que là il y a des administrations pour se défendre.

Les arbres eux, n’ont, semble t-il, que moi-même et il apparaît que cela ne compte pas.

La France n’est pas faite uniquement pour permettre aux français de circuler en voiture, et quelle que soit l’importance des problèmes de sécurité routière, cela ne doit pas aboutir à défigurer son paysage.

D’ailleurs, une diminution durable des accidents de la circulation ne pourra résulter que de l’éducation des conducteurs, de l’instauration des règles simples et adaptées à la configuration de la route, alors que la complication est recherchée comme à plaisir dans la signalisation sous toutes ses formes. Elle résultera également des règles moins lâches en matière d’alcoolémie, et je regrette à cet égard que le gouvernement se soit écarté de la position initialement retenue.

La sauvegarde des arbres plantés au bord des routes, et je pense en particulier aux magnifiques routes du Midi bordées de platanes, est essentielle pour la beauté de notre pays, pour la protection de la nature, pour la sauvegarde d’un milieu humain.

Je vous demande donc de faire rapporter la circulaire des Ponts et Chaussées et de donner des instructions précises au ministre de l’équipement pour que, sous diverses prétextes, vieillissement des arbres, demandes de municipalités circonvenues à tout souci d’esthétique, problèmes financier pour l’entretien des arbres et l’abattage des branches mortes, on ne poursuive pas dans la pratique ce qui n’aurait été abandonné que dans le principe et pour me donner satisfaction d’apparence.

La vie moderne dans son cadre de béton, de bitume et de néon créera de plus en plus chez tous un besoin d’évasion, de nature et de beauté.

L’autoroute sera utilisée pour les transports qui n’ont d’autre objet que la rapidité. La route elle, doit revenir pour l’automobiliste de la fin du XX° siècle ce qu’était le chemin pour le piéton ou le cavalier : un itinéraire que l’on emprunte sans se hâter, en en profitant pour voir la France.

Que l’on se garde de détruire systématiquement ce qui en fait la beauté !

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26 Novembre 1974        Discours prononcé par Simone Veil, ministre de la Santé, qui défend le projet de loi sur la légalisation de l’avortement, à l’Assemblée nationale.

Monsieur le Président, mesdames, messieurs, si j’interviens aujourd’hui à cette tribune, ministre de la Santé, femme et non-parlementaire, pour proposer aux élus de la nation une profonde modification de la législation sur l’avortement, croyez bien que c’est avec un profond sentiment d’humilité devant la diffi­culté du problème, comme devant l’ampleur des résonances qu’il suscite au plus intime de chacun des Français et des Françaises, et en pleine conscience de la gravité des responsabilités que nous allons assumer ensemble.
Mais c’est aussi avec la plus grande conviction que je défendrai un projet longuement réfléchi et délibéré par l’ensemble du gouvernement, un projet qui, selon les termes mêmes du président de la République, a pour objet de « mettre fin à une situation de désordre et d’injustice et d’apporter une solution mesurée et humaine à un des problèmes les plus difficiles de notre temps ».
Si le gouvernement peut aujourd’hui vous présen­ter un tel projet, c’est grâce à tous ceux d’entre vous - et ils sont nombreux et de tous horizons - qui, depuis plusieurs années, se sont efforcés de proposer une nouvelle législation, mieux adaptée au consensus  social et à la situation de fait que connaît notre pays.
C’est aussi parce que le gouvernement de M. Messmer avait pris la responsabilité de vous sou­mettre un projet novateur et courageux. Chacun d’entre nous garde en mémoire la très remarquable et émouvante présentation qu’en avait faite M. Jean Taittinger. C’est enfin parce que, au sein d’une commission spéciale présidée par M. Berger, nombreux sont les députés qui ont entendu, pendant de longues heures, les représentants de toutes les familles d’esprit, ainsi que les principales personnalités compétentes en la matière. Pourtant, d’aucuns s’interrogent encore : une nouvelle loi est-elle vraiment nécessaire ? Pour quelques-uns, les choses sont simples : il existe une loi répressive, il n’y a qu’à l’appliquer. D’autres se demandent pourquoi le Parlement devrait trancher maintenant ces problèmes : nul n’ignore que depuis l’origine, et particulièrement depuis le début du siècle, la loi a toujours été rigoureuse, mais qu’elle n’a été que peu appliquée.
En quoi les choses ont-elles donc changé, qui oblige à intervenir ? Pourquoi ne pas maintenir le principe et continuer à ne l’ appliquer qu’à titre exceptionnel ? Pourquoi consacrer une pratique délictueuse et, ainsi, risquer de l’encourager ? Pour­quoi légiférer et couvrir ainsi le laxisme de notre société, favoriser les égoïsmes individuels au lieu de faire revivre une morale de civisme et de rigueur ? Pourquoi risquer d’aggraver un mouvement de dénatalité dangereusement amorcé au lieu de promouvoir une politique familiale généreuse et constructive qui permette à toutes les mères de mettre au monde et d’élever les enfants qu’elles ont conçus ?
Parce que tout nous montre que la question ne se pose pas en ces termes. Croyez-vous que ce gouver­nement et celui qui l’a précédé se seraient résolus à élaborer un texte et à vous le proposer s’ils avaient pensé qu’une autre solution était encore possible ?
Nous sommes arrivés à un point ou, en ce domaine, les pouvoirs publics ne peuvent plus éluder leurs responsabilités. Tout le démontre : les études et les travaux menés depuis plusieurs années, les auditions de votre commission,l’expérience des autres pays européens. Et la plupart d’entre vous le sentent, qui savent qu’on ne peut empêcher les avor­tements clandestins et qu’on ne peut non plus appli­quer la loi pénale à toutes les femmes qui seraient passibles de ses rigueurs.
Pourquoi donc ne pas continuer à fermer les yeux ? Parce que la situation actuelle est rnauvaise. Je dirai même qu’elle est déplorable et dramatique.
Elle est mauvaise parce que la loi est ouvertement bafouée, pire même, ridiculisée. Lorsque l’écart entre les infractions commises et celles qui sont poursuivies est tel qu’il n’y a plus à proprement parler de répression, c’est le respect des citoyens pour la loi, et donc l’autorité de l’Etat, qui sont mis en cause.
Lorsque des médecins, dans leurs cabinets, enfrei­gnent la loi et le font connaître publiquement, lorsque les parquets, avant de poursuivre, sont invités à en référer dans chaque cas au ministère de la Justice, lorsque des services sociaux d’organismes publics fournissent à des femmes en détresse les ren­seignements susceptibles de faciliter une interruption de grossesse, lorsque, aux mêmes fins, sont organisés ouvertement et même par charters des voyages à l’étranger, alors je dis que nous sommes dans une situation de désordre et d’anarchie qui ne peut plus continuer.
Mais, me direz-vous, pourquoi avoir laissé la situa­tion se dégrader ainsi et pourquoi la tolérer ? Pour­quoi ne pas faire respecter la loi ?
Parce que si des médecins, si des personnels sociaux, si même un certain nombre de citoyens par­ticipent à ces actions illégales, c’est bien qu’ils s’y sentent contraints; en opposition parfois avec leurs convictions personnelles, ils se trouvent confrontés à des situations de fait qu’ils ne peuvent méconnaître. Parce qu’en face d’une femme décidée à interrompre sa grossesse, ils savent qu’en refusant leur conseil et leur soutien ils la rejettent dans la solitude et l’an­goisse d’un acte perpétré dans les pires conditions, qui risque de la laisser mutilée à jamais. Ils savent que la même femme, si elle a de l’argent, si elle sait s’informer, se rendra dans un pays voisin ou même en France dans certaines cliniques et pourra, sans encourir aucun risque ni aucune pénalité, mettre fin à sa grossesse. Et ces femmes, ce ne sont pas nécessai­rement les plus immorales ou les plus inconscientes. Elles sont trois cent mille chaque année. Ce sont celles que nous côtoyons chaque jour et dont nous ignorons la plupart du temps la détresse et les drames.
C’est à ce désordre qu’il faut mettre fin. C’est cette injustice qu’il convient de faire cesser. Mais comment y parvenir ?
Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ ultime recours pour des situations sans issue. Mais comment le tolérer sans qu’il perde ce caractère d’exception, sans que la société paraisse l’encourager ?
Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme - je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes.
C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame.
C’est pourquoi, si le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour la contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme.
Nous pensons ainsi répondre au désir conscient ou inconscient de toutes les femmes qui se trouvent dans cette situation d’angoisse, si bien décrite et ana­lysée par certaines des personnalités que votre commission spéciale a entendues au cours de l’automne 1973.
Actuellement, celles qui se trouvent dans cette situation de détresse, qui s’en préoccupe ? La loi les rejette non seulement dans l’opprobre, la honte et la solitude, mais aussi dans l’anonymat et l’angoisse des poursuites. Contraintes de cacher leur état, trop sou­vent elles ne trouvent personne pour les écouter, les éclairer et leur apporter un appui et une protection.
Parmi ceux qui combattent aujourd’hui une éventuelle modification de la loi répressive, combien sont-ils ceux qui se sont préoccupés d’aider ces femmes dans leur détresse ? Combien sont-ils ceux qui, au-delà de ce qu’ils jugent comme une faute, ont su manifester aux jeunes mères célibataires la compréhension et l’appui moral dont elles avaient grand besoin ?
Je sais qu’il en existe et je me garderai de générali­ser. Je n’ignore pas l’action de ceux qui, profondé­ment conscients de leurs responsabilités, font tout ce qui est à leur portée pour permettre à ces femmes d’assumer leur maternité. Nous aiderons leur entre­prise ; nous ferons appel à eux pour nous aider à assurer les consultations sociales prévues par la loi.

Mais la sollicitude et l’aide, lorsqu’elles existent, ne suffisent pas toujours à dissuader. Certes, les diffi­cultés auxquelles sont confrontées les femmes sont parfois moins graves qu’elles ne les perçoivent.
Certaines peuvent être dédramatisées et surmontées ; mais d’autres demeurent qui font que certaines femmes se sentent acculées à une situation sans autre issue que le suicide, la ruine de leur équilibre familial ou le malheur de leurs enfants.
C’est là, hélas ! la plus fréquente des réalités, bien davantage que l’avortement dit « de convenance ». S’il n’en était pas ainsi, croyez-vous que tous les pays, les uns après les autres, auraient été conduits à réformer leur législation en la matière et à admettre que ce qui était hier sévèrement réprimé soit désormais légal ?
Ainsi, conscient d’une situation intolérable pour l’État et injuste aux yeux de la plupart, le gouvernement a renoncé à la voie de la facilité, celle qui aurait consisté à ne pas intervenir. C’eût été cela le laxisme. Assumant ses responsabilités, il vous soumet un pro­jet de loi propre à apporter à ce problème une solu­tion à la fois réaliste, humaine et juste.
Certains penseront sans doute que notre seule préoccupation a été l’intérêt de la femme, que c’est un texte qui a été élaboré dans cette seule perspec­tive. Il n’y est guère question ni de la société ou plutôt de la nation, ni du père de l’enfant à naître et moins encore de cet enfant.
Je me garde bien de croire qu’il s’agit d’une affaire individuelle ne concernant que la femme et que la nation n’est pas en cause. Ce problème la concerne au premier chef, mais sous des angles différents et qui ne requièrent pas nécessairement les mêmes solutions.
L’intérêt de la nation, c’est assurément que la France soit jeune, que sa population soit en pleine croissance. Un tel projet, adopté après une loi libéra­lisant la contraception, ne risque-t-il pas d’entraîner une chute importante de notre taux de natalité qui amorce déjà une baisse inquiétante ?
Ce n’est là ni un fait nouveau, ni une évolution propre à la France : un mouvement de baisse assez régulier des taux de natalité et de fécondité est apparu depuis 1965 dans tous les pays européens, quelle que soit leur législation en matière d’avorte­ment ou même de contraception.
Il serait hasardeux de chercher des causes simples à un phénomène aussi général. Aucune explication ne peut y être apportée au niveau national. Il s’agit d’un fait de civilisation révélateur de l’époque que nous vivons et qui obéit à des règles complexes que d’ailleurs nous connaissons mal. Les observations faites dans de nombreux pays étrangers par les démographes ne permettent pas d’affirmer qu’il existe une corrélation démontrée entre une modification de la législation de l’avorte­ment et l’évolution des taux de natalité et surtout de fécondité.
Il est vrai que l’exemple de la Roumanie semble démentir cette constatation, puisque la décision prise par le gouvernement de ce pays, à la fin de l’an­née 1966, de revenir sur des dispositions non répressives adoptées dix ans plus tôt a été suivie d’une forte explosion de natalité. Cependant, ce qu’on omet de dire, c’est qu’une baisse non moins spectaculaire s’est produite ensuite et il est essentiel de remarquer que dans ce pays, où n’existait aucune forme de contra­ception moderne, l’avortement a été le mode princi­pal de limitation des naissances. L’intervention brutale d’une législation restrictive explique bien dans ce contexte un phénomène qui est demeuré exceptionnel et passager.
Tout laisse à penser que l’adoption du projet de loi n’aura que peu d’effets sur le niveau de la natalité en France, les avortements légaux remplaçant en fait les avortements clandestins, une fois passée une période d’éventuelles oscillations à court terme.
Il n’en reste pas moins que la baisse de notre nata­lité, si elle est indépendante de l’état de la législation sur l’avortement, est un phénomène inquiétant, à l’égard duquel les pouvoirs publics ont l’impérieux devoir de réagir.
Une des premières réunions du conseil de planifi­cation que présidera le président de la République va être consacrée à un examen d’ensemble des pro­blèmes de la démographie française et des moyens de mettre un frein à une évolution inquiétante pour l’avenir du pays.
Quant à la politique familiale, le gouvernement a estimé qu’il s’agissait d’un problème distinct de celui de la législation sur l’avortement et qu’il n’y avait pas lieu de lier ces deux problèmes dans la discussion législative.
Cela ne signifie pas qu’il n’y attache pas une extrême importance. Dès vendredi, l’Assemblée aura à délibérer d’un projet de loi tendant à améliorer très sensiblement les allocations servies en matière de frais de garde et les allocations dites d’orphelin, qui sont notamment destinées aux enfants des mères céliba­taires. Ce projet réformera, en outre, le régime de l’allocation maternité et les conditions d’attribution des prêts aux jeunes ménages.
En ce qui me concerne, je m’apprête à proposer à l’Assemblée divers projets. L’un d’entre eux tend à favoriser l’action des travailleuses familiales en pré­voyant leur intervention éventuelle au titre de l’aide sociale. Un autre a pour objet d’améliorer les condi­tions de fonctionnement et de financement des centres maternels, où sont accueillies les jeunes mères en difficulté pendant leur grossesse et les premiers mois de la vie de leur enfant. J’ai l’intention de faire un effort particulier pour la lutte contre la stérilité, par la suppression du ticket modérateur pour toutes les consultations en cette matière. D’autre part, j’ai demandé à l’INSERM de lancer, dès 1975, une action thématique de recherche sur ce problème de la stérilité qui désespère tant de couples.
Avec M. le garde des Sceaux, je me prépare à tirer les conclusions du rapport que votre collègue, M. Rivierez, parlementaire en mission, vient de rédi­ger sur l’adoption. Répondant aux vœux de tant de personnes qui souhaitent adopter un enfant, j’ai décidé d’instituer un Conseil supérieur de l’adoption qui sera chargé de soumettre aux pouvoirs publics toutes suggestions utiles sur ce problème. Enfin et surtout, le gouvernement s’est publiquement engagé, par la voix de M. Durafour, à entamer dès les toutes prochaines semaines avec les organisations familiales la négociation d’un contrat de progrès dont le contenu sera arrêté d’un commun accord avec les représentants des familles, sur la base de propositions qui seront soumises au Conseil consultatif de la famille que je préside.
En réalité, comme le soulignent tous les démo­graphes, ce qui importe, c’est de modifier l’image que se font les Français du nombre idéal d’enfants par couple. Cet objectif est infiniment complexe et la discussion de l’avortement ne saurait se limiter à des mesures financières nécessairement ponctuelles.
Le deuxième absent dans ce projet pour beaucoup d’entre vous sans doute, c’est le père. La décision de l’interruption de grossesse ne devrait pas, chacun le ressent, être prise par la femme seule, mais aussi par son mari ou son compagnon. Je souhaite, pour ma part, que dans les faits il en soit toujours ainsi et j’approuve la commission de nous avoir proposé une modification en ce sens; mais, comme elle l’a fort bien compris, il n’est pas possible d’instituer en cette matière une obligation juridique.
Enfin, le troisième absent, n’est-ce pas cette pro­messe de vie que porte en elle la femme ? Je me refuse à entrer dans les discussions scientifiques et philosophiques dont les auditions de la commission ont montré qu’elles posaient un problème insoluble. Plus personne ne conteste maintenant que, sur un plan strictement médical, l’embryon porte en lui définitivement toutes les virtualités de l’être humain qu’il deviendra. Mais il n’est encore qu’un devenir, qui aura à surmonter bien des aléas avant de venir à terme, un fragile chaînon de la transmission de la vie.
Faut-il rappeler que, selon les études de l’Organi­sation mondiale de la santé, sur cent conceptions, quarante-cinq s’interrompent d’elles-mêmes au cours des deux premières semaines et que, sur cent gros­sesses au début de la troisième semaine, un quart n’arrivent pas à terme, du seul fait de phénomènes naturels ? La seule certitude sur laquelle nous puissions nous appuyer, c’est le fait qu’une femme ne prend pleine conscience qu’elle porte un être vivant qui sera un jour son enfant que lorsqu’elle ressent en elle les premières manifestations de cette vie. Et c’est, sauf pour les femmes qu’anime une profonde conviction religieuse, ce décalage entre ce qui n’est qu’un devenir pour lequel la femme n’éprouve pas encore de sentiment profond et ce qu’est l’enfant dès l’instant de sa naissance qui explique que certaines, qui repousseraient avec horreur l’éventualité monstrueuse de l’infanticide, se résignent à envisager la  perspective de l’avortement.
Combien d’entre nous, devant le cas d’un être cher dont l’avenir serait irrémédiablement compromis, n’ont pas eu le sentiment que les principes devaient parfois céder le pas !
Il n’en serait pas de même - c’est évident - si cet acte était véritablement perçu comme un crime analogue aux autres. Certains, parmi ceux qui sont les plus opposés au vote de ce projet, acceptent qu’en fait on n’exerce plus de poursuites et s’opposeraient même avec moins de vigueur au vote d’un texte qui se bornerait à prévoir la suspension des poursuites pénales. C’est donc qu’eux-mêmes perçoivent qu’il s’agit là d’un acte d’une nature particulière, ou, en tout cas, d’un acte qui appelle une solution spécifique.
L’Assemblée ne m’en voudra pas d’avoir abordé longuement cette question. Vous sentez tous que c’est là un point essentiel, sans doute le fond même du débat. Il convenait de l’évoquer avant d’en venir à l’examen du contenu du projet.
En préparant le projet qu’il vous soumet aujour­d’hui, le gouvernement s’est fixé un triple objectif : faire une loi réellement applicable ; faire une loi dis­suasive ; faire une loi protectrice.
Ce triple objectif explique l’économie du projet.
Une loi applicable d’abord.
Un examen rigoureux des modalités et des conséquences de la définition de cas dans lesquels serait autorisée l’interruption de grossesse révèle d’insur­montables contradictions.
Si ces conditions sont définies en termes précis - par exemple, l’existence de graves menaces pour la santé physique ou mentale de la femme, ou encore, par exemple, les cas de viol ou d’inceste vérifiés par un magistrat -, il est clair que la modification de la législation n’atteindra pas son but quand ces critères seront réellement respectés, puisque la proportion d’inter­ruptions de grossesse pour de tels motifs est faible. Au surplus, l’appréciation de cas éventuels de viol ou d’in­ceste soulèverait des problèmes de preuve pratique­ment insolubles dans un délai adapté à la situation.
Si, au contraire, c’est une définition large qui est donnée - par exemple, le risque pour la santé psy­chique ou l’équilibre psychologique ou la difficulté des conditions matérielles ou morales d’existence -, il est clair que les médecins ou les commissions qui seraient chargés de décider si ces conditions sont réunies, auraient à prendre leur décision sur la base de critères insuffisamment précis pour être objectifs.
Dans de tels systèmes, l’autorisation de pratiquer l’interruption de grossesse n’est en pratique donnée qu’en fonction des conceptions personnelles des médecins ou des commissions en matière d’avortement et ce sont les femmes les moins habiles à trouver le médecin le plus compréhensif ou la commission la plus indulgente qui se trouveront encore dans une situation sans issue.
Pour éviter cette injustice, l’autorisation est donnée dans bien des pays de façon quasi automatique, ce qui rend une telle procédure inutile, tout en laissant à elles-mêmes un certain nombre de femmes qui ne veulent pas encourir l’humiliation de se présenter devant une instance qu’elles ressentent comme un tribunal.
Or, si le législateur est appelé à modifier les textes en vigueur, c’est pour mettre fin aux avortements clandestins qui sont le plus souvent le fait de celles qui, pour des raisons sociales, économiques ou psychologiques, se sentent dans une telle situation de détresse qu’elles sont décidées à mettre fin à leur grossesse dans n’importe quelles conditions. C’est pourquoi, renonçant à une formule plus ou moins ambiguë ou plus ou moins vague, le gouvernement a estimé préférable d’affronter la réalité et de recon­naître qu’en définitive la décision ultime ne peut être prise que par la femme.
Remettre la décision à la femme, n’est-ce pas contradictoire avec l’objectif de dissuasion, le deuxième des trois que s’assigne ce projet ?
Ce n’est pas un paradoxe que de soutenir qu’une femme sur laquelle pèse l’entière responsabilité de son geste hésitera davantage à l’accomplir que celle qui aurait le sentiment que la décision a été prise à sa place par d’autres.Le gouvernement a choisi une solution marquant clairement la responsabilité de la femme parce qu’elle est plus dissuasive au fond qu’une autorisation éma­nant d’un tiers qui ne serait ou ne deviendrait vite qu’un faux-semblant.
Ce qu’il faut, c’est que cette responsabilité, la femme ne l’exerce pas dans la solitude ou dans l’angoisse.
Tout en évitant d’instituer une procédure qui puisse la détourner d’y avoir recours, le projet prévoit donc diverses consultations qui doivent la conduire à mesurer toute la gravité de la décision qu’elle se propose de prendre.
Le médecin peut jouer ici un rôle capital, d’une part, en informant complètement la femme des risques médicaux de l’interruption de grossesse qui sont maintenant bien connus, et tout spécialement des risques de prématurité de ses enfants futurs, et, d’autre part, en la sensibilisant au problème de la contraception.
Cette tâche de dissuasion et de conseil revient au corps médical de façon privilégiée et je sais pouvoir compter sur l’expérience et le sens de l’humain des médecins pour qu’ils s’efforcent d’établir au cours de ce colloque singulier le dialogue confiant et attentif que les femmes recherchent, parfois même inconsciemment.Le projet prévoit ensuite une consultation auprès d’un organisme social qui aura pour mission d’écou­ter la femme, ou le couple lorsqu’il y en a un, de lui laisser exprimer sa détresse, de l’aider à obtenir des aides si cette détresse est financière, de lui faire prendre conscience de la réalité des obstacles qui s’opposent ou semblent s’opposer à l’accueil d’un enfant. Bien des femmes apprendront ainsi à l’occa­sion de cette consultation qu’elles peuvent accoucher anonymement et gratuitement à l’hôpital et que l’adoption éventuelle de leur enfant peut constituer une solution.
Il va sans dire que nous souhaitons que ces consul­tations soient le plus diversifiées possible et que, notamment, les organismes qui se sont spécialisés pour aider les jeunes femmes en difficulté puissent continuer à les accueillir et à leur apporter l’aide qui les incite à renoncer à leur projet. Tous ces entretiens auront naturellement lieu seul à seule, et il est bien évident que l’expérience et la psychologie des personnes appelées à accueillir les femmes en détresse pourront contribuer de façon non négligeable à leur apporter un soutien de nature à les faire changer d’avis. Ce sera, en outre, une nouvelle occasion d’évoquer avec la femme le problème de la contraception et la nécessité, dans l’avenir, d’utiliser des moyens contraceptifs pour ne plus jamais avoir à prendre la décision d’interrompre une grossesse pour les cas où la femme ne désirerait pas avoir d’enfant. Cette information en matière de régulation des nais­sances - qui est la meilleure des dissuasions à l’avor­tement - nous paraît si essentielle que nous avons prévu d’en faire une obligation, sous peine de ferme­ture administrative, à la charge des établissements où se feraient les interruptions de grossesse. Les deux entretiens qu’elle aura eus, ainsi que le délai de réflexion de huit jours qui lui sera imposé, ont paru indispensables pour faire prendre conscience à la femme de ce qu’il ne s’agit pas d’un acte normal ou banal, mais d’une décision grave qui ne peut être prise sans en avoir pesé les conséquences et qu’il convient d’éviter à tout prix. Ce n’est qu’après cette prise de conscience, et dans le cas où la femme n’aurait pas renoncé à sa décision, que l’in­terruption de grossesse pourrait avoir lieu. Cette intervention ne doit toutefois pas être pratiquée sans de strictes garanties médicales pour la femme elle-même et c’est le troisième objectif du projet de loi : protéger la femme.
Tout d’abord, l’interruption de grossesse ne peut être que précoce, parce que ses risques physiques et psychiques, qui ne sont jamais nuls, deviennent trop sérieux après la fin de la dixième semaine qui suit la conception pour que l’on permette aux femmes de s’y exposer.
Ensuite, l’interruption de grossesse ne peut être pratiquée que par un médecin, comme c’est la règle dans tous les pays qui ont modifié leur législation dans ce domaine. Mais il va de soi qu’aucun médecin ou auxiliaire médical ne sera jamais tenu d’y participer.
Enfin, pour donner plus de sécurité à la femme, l’intervention ne sera permise qu’en milieu hospita­lier, public ou privé.
Il ne faut pas dissimuler que le respect de ces dis­positions que le gouvernement juge essentielles, et qui restent sanctionnées par les pénalités prévues à l’article 317 du code pénal maintenues en vigueur à cet égard, implique une sérieuse remise en ordre que le gouvernement entend mener à bien. Il sera mis fin à des pratiques qui ont reçu récemment une fâcheuse publicité et qui ne pourront plus être tolérées dès
lors que les femmes auront la possibilité de recourir légalement à des interventions accomplies dans de réelles conditions de sécurité.
De même, le gouvernement est décidé à appliquer fermement les dispositions nouvelles qui remplaceront celles de la loi de 1920 en matière de propagande et de publicité. Contrairement à ce qui est dit ici ou là, le projet n’interdit pas de donner des informations sur la loi et sur l’avortement; il interdit l’incitation à l’avortement par quelque moyen que ce soit car cette incitation reste inadmissible.
Cette fermeté, le gouvernement la montrera encore en ne permettant pas que l’interruption de grossesse donne lieu à des profits choquants ; les honoraires et les frais d’hospitalisation ne devront pas dépasser des plafonds fixés par décision administrative en vertu de la législation relative aux prix. Dans le même souci, et pour éviter de tomber dans les abus constatés dans certains pays, les étrangères devront justifier de conditions de résidence pour que leur grossesse puisse être interrompue.
Je voudrais enfin expliquer l’option prise par le gouvernement, qui a été critiquée par certains, sur le non-remboursement de l’interruption de grossesse par la Sécurité sociale.
Lorsque l’on sait que les soins dentaires, les vacci­nations non obligatoires, les verres correcteurs ne sont pas ou sont encore très incomplètement rem­boursés par la Sécurité sociale, comment faire comprendre que l’interruption de grossesse soit, elle, remboursée? Si l’on s’en tient aux principes géné­raux de la Sécurité sociale, l’interruption de grossesse,
lorsqu’elle n’est pas thérapeutique, n’a pas à être prise en charge. Faut-il faire exception à ce principe ?
Nous ne le pensons pas, car il nous a paru nécessaire de souligner la gravité d’un acte qui doit rester excep­tionnel, même s’il entraîne dans certains cas une charge financière pour les femmes. Ce qu’il faut, c’est que l’absence de ressources ne puisse pas empê­cher une femme de demander une interruption de grossesse lorsque cela se révèle indispensable ; c’est pourquoi l’aide médicale a été prévue pour les plus démunies.
Ce qu’il faut aussi, c’est bien marquer la différence entre la contraception qui, lorsque les femmes ne désirent pas un enfant, doit être encouragée par tous les moyens et dont le remboursement par la Sécurité sociale vient d’être décidé, et l’avortement que la société tolère mais qu’elle ne saurait ni prendre en charge ni encourager.
Rares sont les femmes qui ne désirent pas d’en­fant ; la maternité fait partie de l’accomplissement de leur vie et celles qui n’ont pas connu ce bonheur en souffrent profondément. Si l’enfant une fois né est rarement rejeté et donne à sa mère, avec son premier sourire, les plus grandes joies qu’elle puisse connaître, certaines femmes se sentent incapables, en raison des difficultés très graves qu’elles connaissent à un moment de leur existence, d’apporter à un enfant l’équilibre affectif et la sollicitude qu’elles lui doivent. À ce moment, elles feront tout pour l’éviter ou ne pas le garder. Et personne ne pourra les en empê­cher. Mais les mêmes femmes, quelques mois plus tard, leur vie affective ou matérielle s’étant transfor­mée, seront les premières à souhaiter un enfant et deviendront peut-être les mères les plus attentives. C’est pour celles-là que nous voulons mettre fin à l’avortement clandestin, auquel elles ne manque­raient pas de recourir, au risque de rester stériles ou atteintes au plus profond d’elles-mêmes.
J’en arrive au terme de mon exposé. Volontaire­ment, j’ai préféré m’expliquer sur la philosophie générale du projet plutôt que sur le détail de ses dis­positions que nous examinerons à loisir au cours de la discussion des articles.
Je sais qu’un certain nombre d’entre vous estime­ront en conscience qu’ils ne peuvent voter ce texte, pas davantage qu’aucune loi faisant sortir l’avorte­ment de l’interdit et du clandestin.
Ceux-là, j’espère les avoir au moins convaincus que ce projet est le fruit d’une réflexion honnête et approfondie sur tous les aspects du problème et que, si le gouvernement a pris la responsabilité de le sou­mettre au Parlement, ce n’est qu’après en avoir mesuré la portée immédiate aussi bien que les conséquences futures pour la nation.
Je ne leur en donnerai qu’une preuve, c’est qu’usant d’une procédure tout à fait exceptionnelle en matière législative, le gouvernement vous propose d’en limiter l’application à cinq années. Ainsi dans l’hypothèse où il apparaîtrait au cours de ce laps de temps que la loi que vous auriez votée ne serait plus adaptée à l’évolution démographique ou au progrès médical, le Parlement aurait à se prononcer à nou­veau dans cinq ans en tenant compte de ces nouvelles données.
D’autres hésitent encore. Ils sont conscients de la détresse de trop de femmes et souhaitent leur venir en aide ; ils craignent toutefois les effets et les consé­quences de la loi. A ceux-ci je veux dire que, si la loi est générale et donc abstraite, elle est faite pour s’appliquer à des situations individuelles souvent angoissantes; que si elle n’interdit plus, elle ne crée aucun droit à l’avortement et que, comme le disait Montesquieu : «La nature des lois humaines est d’être soumise à tous les accidents qui arrivent et de varier à mesure que les volontés des hommes chan­gent. Au contraire, la nature des lois de la religion est de ne varier jamais. Les lois humaines statuent sur le bien, la religion sur le meilleur. »
C’est bien dans cet esprit que depuis une dizaine d’années, grâce au président de votre commission des lois, avec lequel j’ai eu l’honneur de collaborer lors­qu’il était garde des Sceaux, a été rajeuni et trans­formé notre prestigieux code civil. Certains ont craint alors qu’en prenant acte d’une nouvelle image de la famille, on ne contribue à la détériorer. Il n’en a rien été et notre pays peut s’honorer d’une législa­tion civile désormais plus juste, plus humaine, mieux adaptée à la société dans laquelle nous vivons.
Je sais que le problème dont nous débattons aujourd’hui concerne des questions infiniment plus graves et qui troublent beaucoup plus la conscience de chacun. Mais en définitive il s’agit aussi d’un pro­blème de société.
Je voudrais enfin vous dire ceci : au cours de la discussion, je défendrai ce texte, au nom du gouver­nement, sans arrière-pensée, et avec toute ma convic­tion, mais il est vrai que personne ne peut éprouver une satisfaction profonde à défendre un tel texte - le meilleur possible à mon avis - sur un tel sujet : per­sonne n’a jamais contesté, et le ministre de la Santé moins que quiconque, que l’avortement soit un échec quand il n’est pas un drame.

Mais nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les trois cent mille avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays, qui bafouent nos lois et qui humilient ou traumatisent celles qui y ont recours.
L’histoire nous montre que les grands débats qui ont divisé un moment les Français apparaissent avec le recul du temps comme une étape nécessaire à la formation d’un nouveau consensus social, qui s’ins­crit dans la tradition de tolérance et de mesure de notre pays.
Je ne suis pas de ceux et de celles qui redoutent l’avenir.

Les jeunes générations nous surprennent parfois en ce qu’elles diffèrent de nous; nous les avons nous­ mêmes élevées de façon différente de celle dont nous l’avons été. Mais cette jeunesse est courageuse, capable d’enthousiasme et de sacrifices comme les autres.
Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie sa valeur suprême.

 

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20 novembre 1977            Discours d’Anouar el Sadate, président de l’Eypte à la Knesset, le parlement israélien.
Je suis venu chez vous pour qu’ensemble nous puissions construire une paix permanente et juste et éviter que soit versée une seule goutte de sang d’une seul Arabe ou d’un seul Israélien… Pourquoi laisserions-nous aux générations futures un héritage de sang et de mort, des orphelins, des veuves, des familles brisées et les gémissements des victimes ?

Pourquoi n’imitons-nous pas la sagesse de notre Créateur ? telle qu’elle est exprimée dans les sentences de Salomon : “La trahison est dans le cœur de ceux qui pensent au mal. Pour ceux qui recommandent la paix, la joie est leur partage. Un morceau de pain sec avec la paix est meilleur qu’une maison pleine de vivres, mais avec des querelles…”
Je vous dis, en vérité, que la paix ne sera réelle que si elle est fondée sur la justice et non sur l’occupation des terres d’autrui. Il n’est pas admissible que vous demandiez pour vous-mêmes ce que vous refusez aux autres. Franchement, dans l’esprit qui m’a poussé à venir aujourd’hui chez vous, je vous dis : vous devez abandonner une fois pour toutes vos rêves de conquêtes. Vous devez abandonner aussi la croyance que la force est la meilleure façon de traiter avec les Arabes. Vous devez comprendre les leçons de l’affrontement entre vous et nous. L’expansion ne vous apportera aucun bénéfice.
Pour parler clairement, notre terre n’est pas objet de compromis ou de marchandage. Notre sol national est, pour nous, aussi sacré que la vallée dans laquelle Dieu a parlé à Moïse. Aucun d’entre nous n’a le droit, et aucun d’entre nous n’acceptera de céder un pouce de ce sol. Aucun d’entre nous n’acceptera le principe d’un marchandage ou d’un compromis sur ce point…
Qu’est-ce que la paix pour Israël ? Vivre dans la région avec ses voisins arabes en sûreté et en sécurité. A cela, je dis oui. Vivre à l’intérieur de ses frontières, à l’abri de toute agression. A cela, je dis oui. Obtenir toutes sortes de garanties qui sauvegarderaient ces deux points. A cette demande, je dis oui…
Il y a de la terre arabe qu’Israël a occupée et continue à occuper par la force des armes. Nous insistons sur un retrait complet de ce territoire arabe, y compris Jérusalem arabe. Jérusalem où je suis venu comme dans une cité de paix, la cité qui a été et qui sera toujours l’incarnation vivante de la coexistence entre les fidèles des trois religions. Il est inacceptable que quiconque puisse penser à la position spéciale de Jérusalem en termes d’annexion ou d’expansion. Jérusalem doit être une ville libre, ouverte à tous les fidèles. Plus important que tout cela, la ville ne doit pas être coupée de ceux qui s’y sont rendus pendant des siècles.
Plutôt que de réveiller des haines du type des croisades, nous devrions ressusciter l’esprit d’Omar el-Khattab et de Saladin, l’esprit de tolérance et de respect du droit…
A chaque homme, à chaque femme et à chaque enfant d’Israël, je dis : Encouragez vos dirigeants à lutter pour la paix. Faisons en sorte que tous les efforts soient canalisés vers la construction d’un édifice de paix, plutôt que vers celles de forteresses et des abris protégés par des fusées.
Présentons au monde entier l’image de l’homme nouveau de cette région de façon que nous puissions offrir un exemple pour l’homme contemporain, un homme de paix. Soyez des héros pour vos fils. Dites-leur que les guerres passées ont été les dernières et la fin du chagrin. Dites-leur que nous sommes prêts à un nouveau départ, au début d’une vie nouvelle d’amour, de justice, de liberté et de paix.
Vous, mères qui pleurez ; vous, femmes qui avez perdu votre mari ; vous, qui avez perdu un frère ou un père, remplissez vos cœurs des espérances de la paix, faites que l’espoir devienne une réalité qui vive et s’épanouisse ; faites de l’espoir un code de conduite, car la volonté des peuples est issue de la volonté de Dieu… Je suis venu ici pour transmettre un message. Et, Dieu m’en est témoin, j’ai transmis le message…

 

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17 septembre 1981               Discours de Robert Badinter à l’Assemblée nationale pour l’abolition de la peine de mort.

Monsieur le président, mesdames, messieurs les députés, j’ai l’honneur au nom du Gouvernement de la République, de demander à l’Assemblée nationale l’abolition de la peine de mort en France.
En cet instant, dont chacun d’entre vous mesure la portée qu’il revêt pour notre justice et pour nous, je veux d’abord remercier la commission des lois parce qu’elle a compris l’esprit du projet qui lui était présenté et, plus particulièrement, son rapporteur, M. Raymond Forni, non seulement parce qu’il est un homme de cœur et de talent mais parce qu’il a lutté dans les années écoulées pour l’abolition. Au-delà de sa personne et, comme lui, je tiens à remercier tous ceux, quelle que soit leur appartenance politique qui, au cours des années passées, notamment au sein des commissions des lois précédentes, ont également œuvré pour que l’abolition soit décidée, avant même que n’intervienne le changement politique majeur que nous connaissons.
Cette communion d’esprit, cette communauté de pensée à travers les clivages politiques montrent bien que le débat qui est ouvert aujourd’hui devant vous est d’abord un débat de conscience et le choix auquel chacun d’entre vous procédera l’engagera personnellement.
Raymond Forni a eu raison de souligner qu’une longue marche s’achève aujourd’hui. Près de deux siècles se sont écoulés depuis que dans la première assemblée parlementaire qu’ait connue la France, Le Pelletier de Saint-Fargeau demandait l’abolition de la peine capitale. C’était en 1791.
Je regarde la marche de la France.
La France est grande, non seulement par sa puissance, mais au-delà de sa puissance, par l’éclat des idées, des causes, de la générosité qui l’ont emporté aux moments privilégiés de son histoire.
La France est grande parce qu’elle a été la première en Europe à abolir la torture malgré les esprits précautionneux qui, dans le pays, s’exclamaient à l’époque que, sans la torture, la justice française serait désarmée, que, sans la torture, les bons sujets seraient livrés aux scélérats.
La France a été parmi les premiers pays du monde à abolir l’esclavage, ce crime qui déshonore encore l’humanité.
Il se trouve que la France aura été, en dépit de tant d’efforts courageux, l’un des derniers pays, presque le dernier - et je baisse la voix pour le dire - en Europe occidentale, dont elle a été si souvent le foyer et le pôle, à abolir la peine de mort.
Pourquoi ce retard ? Voilà la première question qui se pose à nous.
Ce n’est pas la faute du génie national. C’est de France, c’est de cette enceinte, souvent, que se sont levées les plus grandes voix, celles qui ont résonné le plus haut et le plus loin dans la conscience humaine, celles qui ont soutenu, avec le plus d’éloquence, la cause de l’abolition. Vous avez, fort justement, monsieur Forni, rappelé Hugo, j’y ajouterai, parmi les écrivains, Camus. Comment, dans cette enceinte, ne pas penser aussi à Gambetta, à Clemenceau et surtout au grand Jaurès ? Tous se sont levés. Tous ont soutenu la cause de l’abolition. Alors pourquoi le silence a-t-il persisté et pourquoi n’avons-nous pas aboli ?
Je ne pense pas non plus que ce soit à cause du tempérament national. Les Français ne sont certes pas plus répressifs, moins humains que les autres peuples. Je le sais par expérience. Juges et jurés français savent être aussi généreux que les autres. La réponse n’est donc pas là. Il faut la chercher ailleurs.
Pour ma part j’y vois une explication qui est d’ordre politique. Pourquoi ?
L’abolition, je l’ai dit, regroupe, depuis deux siècles, des femmes et des hommes de toutes les classes politiques et, bien au-delà, de toutes les couches de la nation.
Mais si l’on considère l’histoire de notre pays, on remarquera que l’abolition, en tant que telle, a toujours été une des grandes causes de la gauche française. Quand je dis gauche, comprenez-moi, j’entends forces de changement, forces de progrès, parfois forces de révolution, celles qui, en tout cas, font avancer l’histoire.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes, sur de nombreux bancs des communistes et sur quelques bancs de l’union pour la démocratie française.)
Examinez simplement ce qui est la vérité. Regardez-la.
J’ai rappelé 1791, la première Constituante, la grande Constituante. Certes elle n’a pas aboli, mais elle a posé la question, audace prodigieuse en Europe à cette époque. Elle a réduit le champ de la peine de mort plus que partout ailleurs en Europe.
La première assemblée républicaine que la France ait connue, la grande Convention, le 4 brumaire an IV de la République, a proclamé que la peine de mort était abolie en France à dater de l’instant où la paix générale serait rétablie.
La paix fut rétablie mais avec elle Bonaparte arriva. Et la peine de mort s’inscrivit dans le code pénal qui est encore le nôtre, plus pour longtemps, il est vrai.
Mais suivons les élans.
La Révolution de 1830 a engendré, en 1832, la généralisation des circonstances atténuantes ; le nombre des condamnations à mort diminue aussitôt de moitié.
La Révolution de 1848 entraîna l’abolition de la peine de mort en matière politique, que la France ne remettra plus en cause jusqu’à la guerre de 1939.
Il faudra attendre ensuite qu’une majorité de gauche soit établie au centre de la vie politique française, dans les années qui suivent 1900, pour que soit à nouveau soumise aux représentants du peuple la question de l’abolition. C’est alors qu’ici même s’affrontèrent, dans un débat dont l’histoire de l’éloquence conserve pieusement le souvenir vivant, et Barrès et Jaurès.
Jaurès - que je salue en votre nom à tous - a été, de tous les orateurs de la gauche, de tous les socialistes, celui qui a mené le plus haut, le plus loin, le plus noblement l’éloquence du cœur et l’éloquence de la raison, celui qui a servi, comme personne, le socialisme, la liberté et l’abolition.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur plusieurs bancs des communistes.)
Jaurès…
(Interruptions sur les bancs de l’union de la démocratie française et du rassemblement pour la République.)
Il y a des noms qui gênent encore certains d’entre vous ?
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et des communistes et nombreuses interruptions.)
Messieurs, j’ai salué Barrés en dépit de l’éloignement de nos conceptions sur ce point ; je n’ai pas besoin d’insister.
Mais je dois rappeler, puisque, à l’évidence, sa parole n’est pas éteinte en vous, la phrase que prononça Jaurès : “La peine de mort est contraire à ce que l’humanité depuis deux mille ans a pensé de plus haut et rêve de plus noble. Elle est contraire à la fois à l’esprit du christianisme et à l’esprit de la Révolution.”
En 1908, Briand, à son tour, entreprit de demander à la Chambre l’abolition. Curieusement, il ne le fit pas en usant de son éloquence. Il s’efforça de convaincre en représentant à la Chambre une donnée très simple, que l’expérience récente - de l’école positiviste - venait de mettre en lumière.
Il fit observer en effet que, par suite du tempérament divers des Présidents de la République, qui se sont succédé à cette époque de grande stabilité sociale et économique, la pratique de la peine de mort avait singulièrement évolué pendant deux fois dix ans : 1888-1897, les Présidents faisaient exécuter ; 1898-1907, les Présidents - Loubet, Fallières - abhorraient la peine de mort et, par conséquent, accordaient systématiquement la grâce. Les données étaient claires : dans la première période où l’on pratique l’exécution : 3 066 homicides ; dans la seconde période, où la douceur des hommes fait qu’ils y répugnent et que la peine de mort disparaît de la pratique répressive : 1 068 homicides, près de la moitié.
Telle est la raison pour laquelle Briand, au-delà même des principes, vint demander à la Chambre d’abolir la peine de mort qui, la France venait ainsi de le mesurer, n’était pas dissuasive.
Il se trouva qu’une partie de la presse entreprit aussitôt une campagne très violente contre les abolitionnistes. Il se trouva qu’une partie de la Chambre n’eut point le courage d’aller vers les sommets que lui montrait Briand. C’est ainsi que la peine de mort demeura en 1908 dans notre droit et dans notre pratique.
Depuis lors - soixante-quinze ans - jamais, une assemblée parlementaire n’a été saisie d’une demande de suppression de la peine de mort.
Je suis convaincu - cela vous fera plaisir - d’avoir certes moins d’éloquence que Briand mais je suis sûr que, vous, vous aurez plus de courage et c’est cela qui compte.
Les temps passèrent.
On peut s’interroger : pourquoi n’y a-t-il rien eu en 1936 ? La raison est que le temps de la gauche fut compté. L’autre raison, plus simple, est que la guerre pesait déjà sur les esprits. Or, les temps de guerre ne sont pas propices à poser la question de l’abolition. Il est vrai que la guerre et l’abolition ne cheminent pas ensemble.
La Libération. Je suis convaincu, pour ma part, que, si le gouvernement de la Libération n’a pas posé la question de l’abolition, c’est parce que les temps troublés, les crimes de la guerre, les épreuves terribles de l’occupation faisaient que les sensibilités n’étaient pas à cet égard prêtes. Il fallait que reviennent non seulement la paix des armes mais aussi la paix des cœurs.
Cette analyse vaut aussi pour les temps de la décolonisation.
C’est seulement après ces épreuves historiques qu’en vérité pouvait être soumise à votre assemblée la grande question de l’abolition.
Je n’irai pas plus loin dans l’interrogation - M. Forni l’a fait - mais pourquoi, au cours de la dernière législature, les gouvernements n’ont-ils pas voulu que votre assemblée soit saisie de l’abolition alors que la commission des lois et tant d’entre vous, avec courage, réclamaient ce débat ? Certains membres du gouvernement - et non des moindres - s’étaient déclarés, à titre personnel, partisans de l’abolition mais on avait le sentiment à entendre ceux qui avaient la responsabilité de la proposer, que, dans ce domaine, il était, là encore, urgent d’attendre.
Attendre, après deux cents ans !
Attendre, comme si la peine de mort ou la guillotine était un fruit qu’on devrait laisser mûrir avant de le cueillir !
Attendre ? Nous savons bien en vérité que la cause était la crainte de l’opinion publique. D’ailleurs, certains vous diront, mesdames, messieurs les députés, qu’en votant l’abolition vous méconnaîtriez les règles de la démocratie parce que vous ignoreriez l’opinion publique. Il n’en est rien.
Nul plus que vous, à l’instant du vote sur l’abolition, ne respectera la loi fondamentale de la démocratie.
Je me réfère non pas seulement à cette conception selon laquelle le Parlement est, suivant l’image employée par un grand Anglais, un phare qui ouvre la voie de l’ombre pour le pays, mais simplement à la loi fondamentale de la démocratie qui est la volonté du suffrage universel et, pour les élus, le respect du suffrage universel.
Or, à deux reprises, la question a été directement - j’y insiste - posée devant l’opinion publique.
Le Président de la République a fait connaître à tous, non seulement son sentiment personnel, son aversion pour la peine de mort, mais aussi, très clairement, sa volonté de demander au Gouvernement de saisir le Parlement d’une demande d’abolition, s’il était élu. Le pays lui a répondu : oui.
Il y a eu ensuite des élections législatives. Au cours de la campagne électorale. il n’est pas un des partis de gauche qui n’ait fait figurer publiquement dans son programme l’abolition de la peine de mort. Le pays a élu une majorité de gauche ; ce faisant, en connaissance de cause, il savait qu’il approuvait un programme législatif dans lequel se trouvait inscrite, au premier rang des obligations morales, l’abolition de la peine de mort.
Lorsque vous la voterez, c’est ce pacte solennel, celui qui lie l’élu au pays, celui qui fait que son premier devoir d’élu est le respect de l’engagement pris avec ceux qui l’ont choisi, cette démarche de respect du suffrage universel et de la démocratie qui sera la vôtre.
D’autres vous diront que l’abolition, parce qu’elle pose question à toute conscience humaine, ne devrait être décidée que par la voie de référendum. Si l’alternative existait, la question mériterait sans doute examen. Mais, vous le savez aussi bien que moi et Raymond Forni l’a rappelé, cette voie est constitutionnellement fermée.
Je rappelle à l’Assemblée - mais en vérité ai-je besoin de le faire ? - que le général de Gaulle, fondateur de la Vème République, n’a pas voulu que les questions de société ou, si l’on préfère, les questions de morale soient tranchées par la procédure référendaire.
Je n’ai pas besoin non plus de vous rappeler, mesdames, messieurs les députés, que la sanction pénale de l’avortement aussi bien que de la peine de mort se trouvent inscrites dans les lois pénales qui, aux termes de la Constitution, relèvent de votre seul pouvoir.
Par conséquent, prétendre s’en rapporter à un référendum, ne vouloir répondre que par un référendum, c’est méconnaître délibérément à la fois l’esprit et la lettre de la Constitution et c’est, par une fausse habileté, refuser de se prononcer publiquement par peur de l’opinion publique.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur quelques bancs des communistes.)
Rien n’a été fait pendant les années écoulées pour éclairer cette opinion publique. Au contraire ! On a refusé l’expérience des pays abolitionnistes ; on ne s’est jamais interrogé sur le fait essentiel que les grandes démocraties occidentales, nos proches, nos sœurs, nos voisines, pouvaient vivre sans la peine de mort. On a négligé les études conduites par toutes les grandes organisations internationales, tels le Conseil de l’Europe, le Parlement européen, les Nations unies elles-mêmes dans le cadre du comité d’études contre le crime. On a occulté leurs constantes conclusions. Il n’a jamais, jamais été établi une corrélation quelconque entre la présence ou l’absence de la peine de mort dans une législation pénale et la courbe de la criminalité sanglante. On a, par contre, au lieu de révéler et de souligner ces évidences, entretenu l’angoisse, stimulé la peur, favorisé la confusion. On a bloqué le phare sur l’accroissement indiscutable, douloureux, et auquel il faudra faire face, mais qui est lié à des conjonctures économiques et sociales, de la petite et moyenne délinquance de violence, celle qui, de toute façon, n’a jamais relevé de la peine de mort. Mais tous les esprits loyaux s’accordent sur le fait qu’en France la criminalité sanglante n’a jamais varié - et même, compte tenu du nombre d’habitants, tend plutôt à stagner ; on s’est tu. En un mot, s’agissant de l’opinion, parce qu’on pensait aux suffrages, on a attisé l’angoisse collective et on a refusé à l’opinion publique les défenses de la raison.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur quelques bancs des communistes)
En vérité, la question de la peine de mort est simple pour qui veut l’analyser avec lucidité. Elle ne se pose pas en termes de dissuasion, ni même de technique répressive, mais en termes de choix politique ou de choix moral.
Je l’ai déjà dit, mais je le répète volontiers au regard du grand silence antérieur : le seul résultat auquel ont conduit toutes les recherches menées par les criminologues est la constatation de l’absence de lien entre la peine de mort et l’évolution de la criminalité sanglante. Je rappelle encore à cet égard les travaux du Conseil de l’Europe de 1962 ; le Livre blanc anglais, prudente recherche menée à travers tous les pays abolitionnistes avant que les Anglais ne se décident à abolir la peine de mort et ne refusent depuis lors, par deux fois, de la rétablir ; le Livre blanc canadien, qui a procédé selon la même méthode ; les travaux conduits par le comité pour la prévention du crime créé par l’O.N.U., dont les derniers textes ont été élaborés l’année dernière à Caracas ; enfin, les travaux conduits par le Parlement européen, auxquels j’associe notre amie Mme Roudy, et qui ont abouti à ce vote essentiel par lequel cette assemblée, au nom de l’Europe qu’elle représente, de l’Europe occidentale bien sûr, s’est prononcée à une écrasante majorité pour que la peine de mort disparaisse de l’Europe. Tous, tous se rejoignent sur la conclusion que j’évoquais.
Il n’est pas difficile d’ailleurs, pour qui veut s’interroger loyalement, de comprendre pourquoi il n’y a pas entre la peine de mort et l’évolution de la criminalité sanglante ce rapport dissuasif que l’on s’est si souvent appliqué à chercher sans trouver sa source ailleurs, et j’y reviendrai dans un instant. Si vous y réfléchissez simplement, les crimes les plus terribles, ceux qui saisissent le plus la sensibilité publique - et on le comprend - ceux qu’on appelle les crimes atroces sont commis le plus souvent par des hommes emportés par une pulsion de violence et de mort qui abolit jusqu’aux défenses de la raison. A cet instant de folie, à cet instant de passion meurtrière, l’évocation de la peine, qu’elle soit de mort ou qu’elle soit perpétuelle, ne trouve pas sa place chez l’homme qui tue.
Qu’on ne me dise pas que, ceux-là, on ne les condamne pas à mort. Il suffirait de reprendre les annales des dernières années pour se convaincre du contraire. Olivier, exécuté, dont l’autopsie a révélé que son cerveau présentait des anomalies frontales. Et Carrein, et Rousseau, et Garceau.
Quant aux autres, les criminels dits de sang-froid, ceux qui pèsent les risques, ceux qui méditent le profit et la peine, ceux-là, jamais vous ne les retrouverez dans des situations où ils risquent l’échafaud. Truands raisonnables, profiteurs du crime, criminels organisés, proxénètes, trafiquants, maffiosi, jamais vous ne les trouverez dans ces situations-là. Jamais.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et des communistes.)
Ceux qui interrogent les annales judiciaires, car c’est là où s’inscrit dans sa réalité la peine de mort, savent que dans les trente dernières années vous n’y trouvez pas le nom d’un “grand” gangster, si l’on peut utiliser cet adjectif en parlant de ce type d’hommes. Pas un seul “ennemi public” n’y a jamais figuré.
Ce sont les autres, ceux que j’évoquais précédemment qui peuplent ces annales.
En fait, ceux qui croient à la valeur dissuasive de la peine de mort méconnaissent la vérité humaine. La passion criminelle n’est pas plus arrêtée par la peur de la mort que d’autres passions ne le sont qui, celles-là, sont nobles.
Et si la peur de la mort arrêtait les hommes, vous n’auriez ni grands soldats, ni grands sportifs. Nous les admirons, mais ils n’hésitent pas devant la mort. D’autres, emportés par d’autres passions, n’hésitent pas non plus. C’est seulement pour la peine de mort qu’on invente l’idée que la peur de la mort retient l’homme dans ses passions extrêmes. Ce n’est pas exact.
Et, puisqu’on vient de prononcer le nom de deux condamnés à mort qui ont été exécutés, |Buffet - Bontemps] je vous dirai pourquoi, plus qu’aucun autre, je puis affirmer qu’il n’y a pas dans la peine de mort de valeur dissuasive : sachez bien que, dans la foule qui, autour du palais de justice de Troyes, criait au passage de Buffet et de Bontems : “A mort Buffet ! A mort Bontems !” se trouvait un jeune homme qui s’appelait Patrick Henry. Croyez-moi, à ma stupéfaction, quand je l’ai appris, j’ai compris ce que pouvait signifier, ce jour-là, la valeur dissuasive de la peine de mort !
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et des communistes.)
Et pour vous qui êtes hommes d’Etat, conscients de vos responsabilités, croyez-vous que les hommes d’Etat, nos amis, qui dirigent le sort et qui ont la responsabilité des grandes démocraties occidentales, aussi exigeante que soit en eux la passion des valeurs morales qui sont celles des pays de liberté, croyez-vous que ces hommes responsables auraient voté l’abolition ou n’auraient pas rétabli la peine capitale s’ils avaient pensé que celle-ci pouvait être de quelque utilité par sa valeur dissuasive contre la criminalité sanglante ? Ce serait leur faire injure que de le penser.
Il suffit, en tout cas, de vous interroger très concrètement et de prendre la mesure de ce qu’aurait signifié exactement l’abolition si elle avait été votée en France en 1974, quand le précédent Président de la République confessait volontiers, mais généralement en privé, son aversion personnelle pour la peine de mort.
L’abolition votée en 1974, pour le septennat qui s’est achevé en 1981, qu’aurait-elle signifié pour la sûreté et la sécurité des Français ? Simplement ceci : trois condamnés à mort, qui se seraient ajoutés au 333 qui se trouvent actuellement dans nos établissements pénitentiaires. Trois de plus.
Lesquels ? Je vous les rappelle. Christian Ranucci : je n’aurais garde d’insister, il y a trop d’interrogations qui se lèvent à son sujet, et ces seules interrogations suffisent, pour toute conscience éprise de justice, à condamner la peine de mort. Jérôme Carrein : débile, ivrogne, qui a commis un crime atroce, mais qui avait pris par la main devant tout le village la petite fille qu’il allait tuer quelques instants plus tard, montrant par là même qu’il ignorait la force qui allait l’emporter.
(Murmures sur plusieurs bancs du rassemblement pour la République et de l’union pour la démocratie française.)
Enfin, Djandoubi, qui était unijambiste et qui, quelle que soit l’horreur - et le terme n’est pas trop fort - de ses crimes, présentait tous les signes d’un déséquilibre et qu’on a emporté sur l’échafaud après lui avoir enlevé sa prothèse.
Loin de moi l’idée d’en appeler à une pitié posthume : ce n’est ni le lieu ni le moment, mais ayez simplement présent à votre esprit que l’on s’interroge encore à propos de l’innocence du premier, que le deuxième était un débile et le troisième un unijambiste.
Peut-on prétendre que si ces trois hommes se trouvaient dans les prisons françaises la sécurité de nos concitoyens se trouverait de quelque façon compromise ?
La question ne se pose pas, et nous le savons tous, en termes de dissuasion ou de technique répressive, mais en termes politiques et surtout de choix moral.
Que la peine de mort ait une signification politique, il suffirait de regarder la carte du monde pour le constater. Je regrette qu’on ne puisse pas présenter une telle carte à l’Assemblée comme cela fut fait au Parlement européen. On y verrait les pays abolitionnistes et les autres, les pays de liberté et les autres.
Les choses sont claires. Dans la majorité écrasante des démocraties occidentales, en Europe particulièrement, dans tous les pays où la liberté est inscrite dans les institutions et respectée dans la pratique, la peine de mort a disparu.
M. Claude Marcus : Pas aux Etats-Unis.
J’ai dit en Europe occidentale, mais il est significatif que vous ajoutiez les Etats-Unis. Le calque est presque complet. Dans les pays de liberté, la loi commune est l’abolition, c’est la peine de mort qui est l’exception.
M. Roger Corrèze : Pas dans les pays socialistes.
Je ne vous le fais pas dire.
Partout, dans le monde, et sans aucune exception, où triomphent la dictature et le mépris des droits de l’homme, partout vous y trouvez inscrite, en caractères sanglants, la peine de mort.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes.)
Voici la première évidence : dans les pays de liberté l’abolition est presque partout la règle ; dans les pays où règne la dictature, la peine de mort est partout pratiquée.
Ce partage du monde ne résulte pas d’une simple coïncidence, mais exprime une corrélation. La vraie signification politique de la peine de mort, c’est bien qu’elle procède de l’idée que l’Etat a le droit de disposer du citoyen jusqu’à lui retirer la vie. C’est par là que la peine de mort s’inscrit dans les systèmes totalitaires.
C’est par là même que vous retrouvez, dans la réalité judiciaire, et jusque dans celle qu’évoquait Raymond Forni, la vraie signification de la peine de mort. Dans la réalité judiciaire, qu’est-ce que la peine de mort ? Ce sont douze hommes et femmes, deux jours d’audience, l’impossibilité d’aller jusqu’au fond des choses et le droit, ou le devoir, terrible, de trancher, en quelques quarts d’heure, parfois quelques minutes, le problème si difficile de la culpabilité, et, au-delà, de décider de la vie ou de la mort d’un autre être. Douze personnes, dans une démocratie, qui ont le droit de dire : celui-là doit vivre, celui-là doit mourir ! Je le dis : cette conception de la justice ne peut être celle des pays de liberté, précisément pour ce qu’elle comporte de signification totalitaire.
Quant au droit de grâce, il convient, comme Raymond Forni l’a rappelé, de s’interroger à son sujet. Lorsque le roi représentait Dieu sur la terre, qu’il était oint par la volonté divine, le droit de grâce avait un fondement légitime. Dans une civilisation, dans une société dont les institutions sont imprégnées par la foi religieuse, on comprend aisément que le représentant de Dieu ait pu disposer du droit de vie ou de mort. Mais dans une république, dans une démocratie, quels que soient ses mérites, quelle que soit sa conscience, aucun homme, aucun pouvoir ne saurait disposer d’un tel droit sur quiconque en temps de paix.
Je sais qu’aujourd’hui et c’est là un problème majeur - certains voient dans la peine de mort une sorte de recours ultime, une forme de défense extrême de la démocratie contre la menace grave que constitue le terrorisme. La guillotine, pensent-ils, protégerait éventuellement la démocratie au lieu de la déshonorer.
Cet argument procède d’une méconnaissance complète de la réalité. En effet l’Histoire montre que s’il est un type de crime qui n’a jamais reculé devant la menace de mort, c’est le crime politique. Et, plus spécifiquement, s’il est un type de femme ou d’homme que la menace de la mort ne saurait faire reculer, c’est bien le terroriste. D’abord, parce qu’il l’affronte au cours de l’action violente ; ensuite parce qu’au fond de lui, il éprouve cette trouble fascination de la violence et de la mort, celle qu’on donne, mais aussi celle qu’on reçoit. Le terrorisme qui, pour moi, est un crime majeur contre la démocratie, et qui, s’il devait se lever dans ce pays, serait réprimé et poursuivi avec toute la fermeté requise, a pour cri de ralliement, quelle que soit l’idéologie qui l’anime. le terrible cri des fascistes de la guerre d’Espagne : “Viva la muerte !”, “Vive la mort !” Alors, croire qu’on l’arrêtera avec la mort, c’est illusion.
Allons plus loin. Si, dans les démocraties voisines, pourtant en proie au terrorisme, on se refuse à rétablir la peine de mort, c’est, bien sûr, par exigence morale, mais aussi par raison politique. Vous savez en effet, qu’aux yeux de certains et surtout des jeunes, l’exécution du terroriste le transcende, le dépouille de ce qu’a été la réalité criminelle de ses actions, en fait une sorte de héros qui aurait été jusqu’au bout de sa course, qui, s’étant engagé au service d’une cause, aussi odieuse soit-elle, l’aurait servie jusqu’à la mort. Dès lors, apparaît le risque considérable, que précisément les hommes d’Etat des démocraties amies ont pesé, de voir se lever dans l’ombre, pour un terroriste exécuté, vingt jeunes gens égarés. Ainsi, loin de le combattre, la peine de mort nourrirait le terrorisme.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur quelques bancs des communistes.)
A cette considération de fait, il faut ajouter une donnée morale : utiliser contre les terroristes la peine de mort, c’est, pour une démocratie, faire siennes les valeurs de ces derniers. Quand, après l’avoir arrêté, après lui avoir extorqué des correspondances terribles, les terroristes, au terme d’une parodie dégradante de justice, exécutent celui qu’ils ont enlevé, non seulement ils commettent un crime odieux, mais ils tendent à la démocratie le piège le plus insidieux, celui d’une violence meurtrière qui, en forçant cette démocratie à recourir à la peine de mort, pourrait leur permettre de lui donner, par une sorte d’inversion des valeurs, le visage sanglant qui est le leur.
Cette tentation, il faut la refuser, sans jamais, pour autant, composer avec cette forme ultime de la violence, intolérable dans une démocratie, qu’est le terrorisme.
Mais lorsqu’on a dépouillé le problème de son aspect passionnel et qu’on veut aller jusqu’au bout de la lucidité, on constate que le choix entre le maintien et l’abolition de la peine de mort, c’est, en définitive, pour une société et pour chacun d’entre nous, un choix moral.
Je ne ferai pas usage de l’argument d’autorité, car ce serait malvenu au Parlement, et trop facile dans cette enceinte. Mais on ne peut pas ne pas relever que, dans les dernières années, se sont prononcés hautement contre la peine de mort, l’église catholique de France, le conseil de l’église réformée et le rabbinat. Comment ne pas souligner que toutes les grandes associations internationales qui militent de par le monde pour la défense des libertés et des droits de l’homme - Amnesty international, l’Association internationale des droits de l’homme, la Ligue des droits de l’homme - ont fait campagne pour que vienne l’abolition de la peine de mort.
Cette conjonction de tant de consciences religieuses ou laïques, hommes de Dieu et hommes de libertés, à une époque où l’on parle sans cesse de crise des valeurs morales, est significative.
Pour les partisans de la peine de mort, dont les abolitionnistes et moi-même avons toujours respecté le choix en notant à regret que la réciproque n’a pas toujours été vraie, la haine répondant souvent à ce qui n’était que l’expression d’une conviction profonde, celle que je respecterai toujours chez les hommes de liberté, pour les partisans de la peine de mort, disais-je, la mort du coupable est une exigence de justice. Pour eux, il est en effet des crimes trop atroces pour que leurs auteurs puissent les expier autrement qu’au prix de leur vie.
La mort et la souffrance des victimes, ce terrible malheur, exigeraient comme contrepartie nécessaire, impérative, une autre mort et une autre souffrance. A défaut, déclarait un ministre de la justice récent, l’angoisse et la passion suscitées dans la société par le crime ne seraient pas apaisées. Cela s’appelle, je crois, un sacrifice expiatoire. Et justice, pour les partisans de la peine de mort, ne serait pas faite si à la mort de la victime ne répondait pas, en écho, la mort du coupable.
Soyons clairs. Cela signifie simplement que la loi du talion demeurerait, à travers les millénaires, la loi nécessaire, unique de la justice humaine.
Du malheur et de la souffrance des victimes, j’ai, beaucoup plus que ceux qui s’en réclament, souvent mesuré dans ma vie l’étendue. Que le crime soit le point de rencontre, le lieu géométrique du malheur humain, je le sais mieux que personne. Malheur de la victime elle-même et, au-delà, malheur de ses parents et de ses proches. Malheur aussi des parents du criminel. Malheur enfin, bien souvent, de l’assassin. Oui, le crime est malheur, et il n’y a pas un homme, pas une femme de cœur, de raison, de responsabilité, qui ne souhaite d’abord le combattre.
Mais ressentir, au profond de soi-même, le malheur et la douleur des victimes, mais lutter de toutes les manières pour que la violence et le crime reculent dans notre société, cette sensibilité et ce combat ne sauraient impliquer la nécessaire mise à mort du coupable. Que les parents et les proches de la victime souhaitent cette mort, par réaction naturelle de l’être humain blessé, je le comprends, je le conçois. Mais c’est une réaction humaine, naturelle. Or tout le progrès historique de la justice a été de dépasser la vengeance privée. Et comment la dépasser, sinon d’abord en refusant la loi du talion ?
La vérité est que, au plus profond des motivations de l’attachement à la peine de mort, on trouve, inavouée le plus souvent, la tentation de l’élimination. Ce qui paraît insupportable à beaucoup, c’est moins la vie du criminel emprisonné que la peur qu’il récidive un jour. Et ils pensent que la seule garantie, à cet égard, est que le criminel soit mis à mort par précaution.
Ainsi, dans cette conception, la justice tuerait moins par vengeance que par prudence. Au-delà de la justice d’expiation, apparaît donc la justice d’élimination, derrière la balance, la guillotine. L’assassin doit mourir tout simplement parce que, ainsi, il ne récidivera pas. Et tout paraît si simple, et tout paraît si juste !
Mais quand on accepte ou quand on prône la justice d’élimination, au nom de la justice, il faut bien savoir dans quelle voie on s’engage. Pour être acceptable, même pour ses partisans, la justice qui tue le criminel doit tuer en connaissance de cause. Notre justice, et c’est son honneur, ne tue pas les déments. Mais elle ne sait pas les identifier à coup sûr, et c’est à l’expertise psychiatrique, la plus aléatoire, la plus incertaine de toutes, que, dans la réalité judiciaire, on va s’en remettre. Que le verdict psychiatrique soit favorable à l’assassin, et il sera épargné. La société acceptera d’assumer le risque qu’il représente sans que quiconque s’en indigne. Mais que le verdict psychiatrique lui soit défavorable, et il sera exécuté. Quand on accepte la justice d’élimination, il faut que les responsables politiques mesurent dans quelle logique de l’Histoire on s’inscrit.
Je ne parle pas de sociétés où l’on élimine aussi bien les criminels que les déments, les opposants politiques que ceux dont on pense qu’ils seraient de nature à “polluer” le corps social. Non, je m’en tiens à la justice des pays qui vivent en démocratie.
Enfoui, terré, au cœur même de la justice d’élimination, veille le racisme secret. Si, en 1972, la Cour suprême des Etats-Unis a penché vers l’abolition, c’est essentiellement parce qu’elle avait constaté que 60 p. 100 des condamnés à mort étaient des noirs, alors qu’ils ne représentaient que 12 p. 100 de la population. Et pour un homme de justice, quel vertige ! Je baisse la voix et je me tourne vers vous tous pour rappeler qu’en France même, sur trente-six condamnations à mort définitives prononcées depuis 1945, on compte neuf étrangers, soit 25 p. 100, alors qu’ils ne représentent que 8 p. 100 de la population ; parmi eux cinq Maghrébins, alors qu’ils ne représentent que 2 p. 100 de la population. Depuis 1965, parmi les neuf condamnés à mort exécutés, on compte quatre étrangers, dont trois Maghrébins. Leurs crimes étaient-ils plus odieux que les autres ou bien paraissaient-ils plus graves parce que leurs auteurs, à cet instant, faisaient secrètement horreur ? C’est une interrogation, ce n’est qu’une interrogation, mais elle est si pressante et si lancinante que seule l’abolition peut mettre fin à une interrogation qui nous interpelle avec tant de cruauté.
Il s’agit bien, en définitive, dans l’abolition, d’un choix fondamental, d’une certaine conception de l’homme et de la justice. Ceux qui veulent une justice qui tue, ceux-là sont animés par une double conviction : qu’il existe des hommes totalement coupables, c’est-à-dire des hommes totalement responsables de leurs actes, et qu’il peut y avoir une justice sûre de son infaillibilité au point de dire que celui-là peut vivre et que celui-là doit mourir.
A cet âge de ma vie, l’une et l’autre affirmations me paraissent également erronées. Aussi terribles, aussi odieux que soient leurs actes, il n’est point d’hommes en cette terre dont la culpabilité soit totale et dont il faille pour toujours désespérer totalement. Aussi prudente que soit la justice, aussi mesurés et angoissés que soient les femmes et les hommes qui jugent, la justice demeure humaine, donc faillible.
Et je ne parle pas seulement de l’erreur judiciaire absolue, quand, après une exécution, il se révèle, comme cela peut encore arriver, que le condamné à mort était innocent et qu’une société entière - c’est-à-dire nous tous - au nom de laquelle le verdict a été rendu, devient ainsi collectivement coupable puisque sa justice rend possible l’injustice suprême. Je parle aussi de l’incertitude et de la contradiction des décisions rendues qui font que les mêmes accusés, condamnés à mort une première fois, dont la condamnation est cassée pour vice de forme, sont de nouveau jugés et, bien qu’il s’agisse des mêmes faits, échappent, cette fois-ci, à la mort, comme si, en justice, la vie d’un homme se jouait au hasard d’une erreur de plume d’un greffier. Ou bien tels condamnés, pour des crimes moindres, seront exécutés, alors que d’autres, plus coupables, sauveront leur tête à la faveur de la passion de l’audience, du climat ou de l’emportement de tel ou tel.
Cette sorte de loterie judiciaire, quelle que soit la peine qu’on éprouve à prononcer ce mot quand il y va de la vie d’une femme ou d’un homme, est intolérable. Le plus haut magistrat de France, M. Aydalot, au terme d’une longue carrière tout entière consacrée à la justice et, pour la plupart de son activité, au parquet, disait qu’à la mesure de sa hasardeuse application, la peine de mort lui était devenue, à lui magistrat, insupportable. Parce qu’aucun homme n’est totalement responsable, parce qu’aucune justice ne peut être absolument infaillible, la peine de mort est moralement inacceptable. Pour ceux d’entre nous qui croient en Dieu, lui seul a le pouvoir de choisir l’heure de notre mort. Pour tous les abolitionnistes, il est impossible de reconnaître à la justice des hommes ce pouvoir de mort parce qu’ils savent qu’elle est faillible.
Le choix qui s’offre à vos consciences est donc clair : ou notre société refuse une justice qui tue et accepte d’assumer, au nom de ses valeurs fondamentales - celles qui l’ont faite grande et respectée entre toutes - la vie de ceux qui font horreur, déments ou criminels ou les deux à la fois, et c’est le choix de l’abolition ; ou cette société croit, en dépit de l’expérience des siècles, faire disparaître le crime avec le criminel, et c’est l’élimination.
Cette justice d’élimination, cette justice d’angoisse et de mort, décidée avec sa marge de hasard, nous la refusons. Nous la refusons parce qu’elle est pour nous l’anti-justice, parce qu’elle est la passion et la peur triomphant de la raison et de l’humanité.
J’en ai fini avec l’essentiel, avec l’esprit et l’inspiration de cette grande loi. Raymond Forni, tout à l’heure, en a dégagé les lignes directrices. Elles sont simples et précises.
Parce que l’abolition est un choix moral, il faut se prononcer en toute clarté. Le Gouvernement vous demande donc de voter l’abolition de la peine de mort sans l’assortir d’aucune restriction ni d’aucune réserve. Sans doute, des amendements seront déposés tendant à limiter le champ de l’abolition et à en exclure diverses catégories de crimes. Je comprends l’inspiration de ces amendements, mais le Gouvernement vous demandera de les rejeter.
D’abord parce que la formule “abolir hors les crimes odieux” ne recouvre en réalité qu’une déclaration en faveur de la peine de mort. Dans la réalité judiciaire, personne n’encourt la peine de mort hors des crimes odieux. Mieux vaut donc, dans ce cas-là, éviter les commodités de style et se déclarer partisan de la peine de mort.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes.)
Quant aux propositions d’exclusion de l’abolition au regard de la qualité des victimes, notamment au regard de leur faiblesse particulière ou des risques plus grands qu’elles encourent, le Gouvernement vous demandera également de les refuser, en dépit de la générosité qui les inspire.
Ces exclusions méconnaissent une évidence : toutes, je dis bien toutes, les victimes sont pitoyables et toutes appellent la même compassion. Sans doute, en chacun de nous, la mort de l’enfant ou du vieillard suscite plus aisément l’émotion que la mort d’une femme de trente ans ou d’un homme mûr chargé de responsabilités, mais, dans la réalité humaine, elle n’en est pas moins douloureuse, et toute discrimination à cet égard serait porteuse d’injustice !
S’agissant des policiers ou du personnel pénitentiaire, dont les organisations représentatives requièrent le maintien de la peine de mort à l’encontre de ceux qui attenteraient à la vie de leurs membres, le Gouvernement comprend parfaitement les préoccupations qui les animent, mais il demandera que ces amendements en soient rejetés.
La sécurité des personnels de police et du personnel pénitentiaire doit être assurée. Toutes les mesures nécessaires pour assurer leur protection doivent être prises. Mais, dans la France de la fin du XXe siècle, on ne confie pas à la guillotine le soin d’assurer la sécurité des policiers et des surveillants. Et quant à la sanction du crime qui les atteindrait, aussi légitime quelle soit, cette peine ne peut être, dans nos lois, plus grave que celle qui frapperait les auteurs de crimes commis à l’encontre d’autres victimes. Soyons clairs : il ne peut exister dans la justice française de privilège pénal au profit de quelque profession ou corps que ce soit. Je suis sûr que les personnels de police et les personnels pénitentiaires le comprendront. Qu’ils sachent que nous nous montrerons attentifs à leur sécurité sans jamais pour autant en faire un corps à part dans la République.
Dans le même dessein de clarté, le projet n’offre aucune disposition concernant une quelconque peine de remplacement.
Pour des raisons morales d’abord : la peine de mort est un supplice, et l’on ne remplace pas un supplice par un autre.
Pour des raisons de politique et de clarté législatives aussi : par peine de remplacement, l’on vise communément une période de sûreté, c’est-à-dire un délai inscrit dans la loi pendant lequel le condamné n’est pas susceptible de bénéficier d’une mesure de libération conditionnelle ou d’une quelconque suspension de sa peine. Une telle peine existe déjà dans notre droit et sa durée peut atteindre dix-huit années.
Si je demande à l’Assemblée de ne pas ouvrir, à cet égard, un débat tendant à modifier cette mesure de sûreté, c’est parce que, dans un délai de deux ans - délai relativement court au regard du processus d’édification de la loi pénale - le Gouvernement aura l’honneur de lui soumettre le projet d’un nouveau code pénal, un code pénal adapté à la société française de la fin du XXe siècle et, je l’espère, de l’horizon du XXIe siècle. A cette occasion, il conviendra que soit défini, établi, pesé par vous ce que doit être le système des peines pour la société française d’aujourd’hui et de demain. C’est pourquoi je vous demande de ne pas mêler au débat de principe sur l’abolition une discussion sur la peine de remplacement, ou plutôt sur la mesure de sûreté, parce que cette discussion serait à la fois inopportune et inutile.
Inopportune parce que, pour être harmonieux, le système des peines doit être pensé et défini en son entier, et non à la faveur d’un débat qui, par son objet même, se révèle nécessairement passionné et aboutirait à des solutions partielles.
Discussion inutile parce que la mesure de sûreté existante frappera à l’évidence tous ceux qui vont être condamnés à la peine de réclusion criminelle à perpétuité dans les deux ou trois années au plus qui s’écouleront avant que vous n’ayez, mesdames, messieurs les députés, défini notre système de peines et, que, par conséquent, la question de leur libération ne saurait en aucune façon se poser. Les législateurs que vous êtes savent bien que la définition inscrite dans le nouveau code s’appliquera a eux, soit par l’effet immédiat de la loi pénale plus douce, soit - si elle est plus sévère - parce qu’on ne saurait faire de discrimination et que le régime de libération conditionnelle sera le même pour tous les condamnés à perpétuité. Par conséquent, n’ouvrez pas maintenant cette discussion.
Pour les mêmes raisons de clarté et de simplicité, nous n’avons pas inséré dans le projet les dispositions relatives au temps de guerre, le Gouvernement sait bien que, quand le mépris de la vie, la violence mortelle deviennent la loi commune, quand certaines valeurs essentielles du temps de paix sont remplacées par d’autres qui expriment la primauté de la défense de la Patrie, alors le fondement même de l’abolition s’efface de la conscience collective pour la durée du conflit, et, bien entendu, l’abolition est alors entre parenthèses.
Il est apparu au Gouvernement qu’il était malvenu, au moment où vous décidiez enfin de l’abolition dans la France en paix qui est heureusement la nôtre, de débattre du domaine éventuel de la peine de mort en temps de guerre, une guerre que rien heureusement n’annonce. Ce sera au Gouvernement et au législateur, du temps de l’épreuve - si elle doit survenir - qu’il appartiendra d’y pourvoir, en même temps qu’aux nombreuses dispositions particulières qu’appelle une législation de guerre. Mais arrêter les modalités d’une législation de guerre à cet instant où nous abolissons la peine de mort n’aurait point de sens. Ce serait hors de propos au moment où, après cent quatre vingt-dix ans de débat, vous allez enfin prononcer et décider de l’abolition.
J’en ai terminé.
Les propos que j’ai tenus, les raisons que j’ai avancées, votre cœur, votre conscience vous les avaient déjà dictés aussi bien qu’à moi. Je tenais simplement, à ce moment essentiel de notre histoire judiciaire, à les rappeler, au nom du Gouvernement.
Je sais que dans nos lois, tout dépend de votre volonté et de votre conscience. Je sais que beaucoup d’entre vous, dans la majorité comme dans l’opposition, ont lutté pour l’abolition. Je sais que le Parlement aurait pu aisément, de sa seule initiative, libérer nos lois de la peine de mort. Vous avez accepté que ce soit sur un projet du Gouvernement que soit soumise à vos votes l’abolition, associant ainsi le Gouvernement et moi-même à cette grande mesure. Laissez-moi vous on remercier.
Demain, grâce à vous la justice française ne sera plus une justice qui tue. Demain, grâce à vous, il n’y aura plus, pour notre honte commune, d’exécutions furtives, à l’aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises. Demain, les pages sanglantes de notre justice seront tournées.
A cet instant plus qu’à aucun autre, j’ai le sentiment d’assumer mon ministère, au sens ancien, au sens noble, le plus noble qui soit, c’est-à-dire au sens de “service”. Demain, vous voterez l’abolition de la peine de mort. Législateur français, de tout mon cœur, je vous en remercie.

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16 07 1995                  Jacques CHIRAC, président de la République, sur la rafle du Vel’d'Hiv’ du 16 juillet 1942.

Il est, dans la vie d’une nation, des moments qui blessent la mémoire, et l’idée que l’on se fait de son pays.
Ces moments, il est difficile de les évoquer, parce que l’on ne sait pas toujours trouver les mots justes pour rappeler l’horreur, pour dire le chagrin de celles et ceux qui ont vécu la tragédie. Celles et ceux qui sont marqués à jamais dans leur âme et dans leur chair par le souvenir de ces journées de larmes et de honte.
Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’Etat français.
Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 450 policiers et gendarmes français, sous l’autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis.
Ce jour-là, dans la capitale et en région parisienne, près de dix mille hommes, femmes et enfants juifs furent arrêtés à leur domicile, au petit matin, et rassemblés dans les commissariats de police.
On verra des scènes atroces : les familles déchirées, les mères séparées de leurs enfants, les vieillards - dont certains, anciens combattants de la Grande Guerre, avaient versé leur sang pour la France - jetés sans ménagement dans les bus parisiens et les fourgons de la Préfecture de Police.
On verra, aussi, des policiers fermer les yeux, permettant ainsi quelques évasions.
Pour toutes ces personnes arrêtées, commence alors le long et douloureux voyage vers l’enfer. Combien d’entre-elles ne reverront jamais leur foyer ? Et combien, à cet instant, se sont senties trahies ? Quelle a été leur détresse ?
La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux.
Conduites au Vélodrome d’hiver, les victimes devaient attendre plusieurs jours, dans les conditions terribles que l’on sait, d’être dirigées sur l’un des camps de transit - Pithiviers ou Beaune-la-Rolande - ouverts par les autorités de Vichy.
L’horreur, pourtant, ne faisait que commencer.
Suivront d’autres rafles, d’autres arrestations. A Paris et en province. Soixante-quatorze trains partiront vers Auschwitz. Soixante-seize mille déportés juifs de France n’en reviendront pas.
Nous conservons à leur égard une dette imprescriptible.
La Thora fait à chaque juif devoir de se souvenir. Une phrase revient toujours qui dit : N’oublie jamais que tu as été un étranger et un esclave en terre de Pharaon.
Cinquante ans après, fidèle à sa loi, mais sans esprit de haine ou de vengeance, la Communauté juive se souvient, et toute la France avec elle. Pour que vivent les six millions de martyrs de la Shoah. Pour que de telles atrocités ne se reproduisent jamais plus. Pour que le sang de l’holocauste devienne, selon le mot de Samuel Pisar, le sang de l’espoir
Quand souffle l’esprit de haine, avivé ici par les intégrismes, alimenté là par la peur et l’exclusion. Quand à nos portes, ici même, certains groupuscules, certaines publications, certains enseignements, certains partis politiques se révèlent porteurs, de manière plus ou moins ouverte, d’une idéologie raciste et antisémite, alors cet esprit de vigilance qui vous anime, qui nous anime, doit se manifester avec plus de force que jamais.
En la matière, rien n’est insignifiant, rien n’est banal, rien n’est dissociable. Les crimes racistes, la défense de thèses révisionnistes, les provocations en tout genre - les petites phrases, les bons mots - puisent aux mêmes sources.
Transmettre la mémoire du peuple juif, des souffrances et des camps. Témoigner encore et encore. Reconnaître les fautes du passé, et les fautes commises par l’Etat. Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité. C’est lutter contre les forces obscures, sans cesse à l’oeuvre.
Cet incessant combat est le mien autant qu’il est le vôtre.
Les plus jeunes d’entre nous, j’en suis heureux, sont sensibles à tout ce qui se rapporte à la Shoah. Ils veulent savoir. Et avec eux, désormais, de plus en plus de Français décidés à regarder bien en face leur passé.
La France, nous le savons tous, n’est nullement un pays antisémite.
En cet instant de recueillement et de souvenir, je veux faire le choix de l’espoir.
Je veux me souvenir que cet été 1942, qui révèle le vrai visage de la “collaboration”, dont le caractère raciste, après les lois anti-juives de 1940, ne fait plus de doute, sera, pour beaucoup de nos compatriotes, celui du sursaut, le point de départ d’un vaste mouvement de résistance.
Je veux me souvenir de toutes les familles juives traquées, soustraites aux recherches impitoyables de l’occupant et de la milice, par l’action héroïque et fraternelle de nombreuses familles françaises.
J’aime à penser qu’un mois plus tôt, à Bir Hakeim, les Français libres de Koenig avaient héroïquement tenu, deux semaines durant, face aux divisions allemandes et italiennes.
Certes, il y a les erreurs commises, il y a les fautes, il y a une faute collective. Mais il y a aussi la France, une certaine idée de la France, droite, généreuse, fidèle à ses traditions, à son génie. Cette France n’a jamais été à Vichy. Elle n’est plus, et depuis longtemps, à Paris. Elle est dans les sables libyens et partout où se battent des Français libres. Elle est à Londres, incarnée par le Général de Gaulle. Elle est présente, une et indivisible, dans le coeur de ces Français, ces “Justes parmi les nations” qui, au plus noir de la tourmente, en sauvant au péril de leur vie, comme l’écrit Serge Klarsfeld, les trois-quarts de la communauté juive résidant en France, ont donné vie à ce qu’elle a de meilleur. Les valeurs humanistes, les valeurs de liberté, de justice, de tolérance qui fondent l’identité française et nous obligent pour l’avenir.
Ces valeurs, celles qui fondent nos démocraties, sont aujourd’hui bafouées en Europe même, sous nos yeux, par les adeptes de la “purification ethnique”. Sachons tirer les leçons de l’Histoire. N’acceptons pas d’être les témoins passifs, ou les complices, de l’inacceptable.
C’est le sens de l’appel que j’ai lancé à nos principaux partenaires, à Londres, à Washington, à Bonn. Si nous le voulons, ensemble nous pouvons donner un coup d’arrêt à une entreprise qui détruit nos valeurs et qui, de proche en proche risque de menacer l’Europe tout entière.

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14 février 2003                           Dominique de Villepin, ministre des Affaires Etrangères de la France, intervient à l’ONU sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Irak.     

Je remercie MM. Blix et El Baradeï pour les indications qu’ils viennent de nous fournir sur la poursuite des inspections en Irak. Je tiens à nouveau à leur exprimer la confiance et le plein soutien de la France dans leur mission.
Vous savez le prix que la France attache, depuis l’origine de la crise irakienne, à l’unité du Conseil de sécurité. Cette unité repose aujourd’hui sur deux éléments essentiels :
Nous poursuivons ensemble l’objectif d’un désarmement effectif de l’Irak. Nous avons en ce domaine une obligation de résultat. Ne mettons pas en doute notre engagement commun en ce sens. Nous assumons collectivement cette lourde responsabilité qui ne doit laisser place ni aux arrière-pensées, ni aux procès d’intention. Soyons clairs : aucun d’entre nous n’éprouve la moindre complaisance à l’égard de Saddam Hussein et du régime irakien.
En adoptant à l’unanimité la résolution 1441, nous avons collectivement marqué notre accord avec la démarche en deux temps proposée par la France : le choix du désarmement par la voie des inspections et, en cas d’échec de cette stratégie, l’examen par le Conseil de sécurité de toutes les options, y compris celle du recours à la force. C’est bien dans ce scénario d’échec des inspections, et dans ce cas seulement, que pourrait se justifier une seconde résolution. La question qui se pose aujourd’hui est simple : considérons-nous en conscience que le désarmement par les missions d’inspections est désormais une voie sans issue ? Ou bien, estimons-nous que les possibilités en matière d’inspection offertes par la résolution 1441 n’ont pas encore été toutes explorées ?
En réponse à cette question, la France a deux convictions : la première, c’est que l’option des inspections n’a pas été conduite jusqu’à son terme et peut apporter une réponse efficace à l’impératif du désarmement de l’Irak ; la seconde, c’est qu’un usage de la force serait si lourd de conséquences pour les hommes, pour la région et pour la stabilité internationale qu’il ne saurait être envisagé qu’en dernière extrémité. Or que venons-nous d’entendre, à travers le rapport de MM. Blix et El Baradeï ? Nous venons d’entendre que les inspections donnent des résultats. Bien sûr, chacun d’entre nous veut davantage et nous continuerons ensemble à faire pression sur Bagdad pour obtenir plus. Mais les inspections donnent des résultats. Lors de leurs précédentes interventions au Conseil de sécurité, le 27 janvier, le président exécutif de la CCVINU et le directeur général de l’AIEA avaient identifié précisément les domaines dans lesquels des progrès étaient attendus. Sur plusieurs de ces points, des avancées significatives ont été obtenues :
Dans les domaines chimiques et biologiques, les Irakiens ont remis de nouveaux documents aux inspecteurs. Ils ont aussi annoncé la création des commissions d’investigation, dirigées par les anciens responsables des programmes d’armements, conformément aux conclusions de M. Blix. Dans le domaine balistique, les informations fournies par l’Irak ont permis aux inspecteurs de progresser également. Nous détenons avec précision les capacités réelles du missile Al-Samoud. Maintenant, il convient de procéder au démantèlement des programmes non autorisés, conformément aux conclusions de M. Blix. Dans le domaine nucléaire, des informations utiles ont été transmises à l’AIEA sur les points les plus importants évoqués par M. El Baradeï le 27 janvier : l’acquisition d’aimants susceptible de servir à l’enrichissement d’uranium et la liste des contacts entre l’Irak et le pays susceptible de lui avoir fourni de l’uranium.
Nous sommes là au coeur de la logique de la résolution 1441, qui doit assurer l’efficacité des inspections grâce à une identification précise des programmes prohibés, puis à leur élimination. Nous sommes tous conscients que le succès des inspections suppose que nous aboutissions à une coopération pleine et entière de l’Irak. La France n’a cessé de l’exiger. Des progrès réels commencent à apparaître : l’Irak a accepté le survol de son territoire par des appareils de reconnaissance aérienne ; il a permis que des scientifiques irakiens soient interrogés sans témoins par les inspecteurs ; un projet de loi prohibant toutes les activités liées aux programmes d’armes de destruction massive est en cours d’adoption, conformément à une demande ancienne des inspecteurs ; l’Irak doit fournir une liste détaillée des experts ayant assisté en 1991 aux destructions des programmes militaires.
La France attend bien entendu que ces engagements soient durablement vérifiés. Au-delà, nous devons maintenir une forte pression sur l’Irak pour qu’il aille plus loin dans la voie de la coopération. Ces progrès nous confortent dans la conviction que la voie des inspections peut être efficace. Mais nous ne devons pas nous dissimuler l’ampleur du travail restant à accomplir : des questions doivent être élucidées, des vérifications doivent être conduites, des installations ou des matériels doivent sans doute encore être détruits. Pour ce faire, nous devons donner aux inspections toutes les chances de réussir.
J’ai fait des propositions le 5 février devant le Conseil. Depuis lors, nous les avons précisées dans un document de travail adressé à MM. Blix et El Baradeï et communiquées aux membres du Conseil. Quel est leur esprit ? Il s’agit de propositions pratiques et concrètes, qui peuvent être mises en oeuvre rapidement et qui sont destinées à renforcer l’efficacité des opérations d’inspection. Elles s’inscrivent dans le cadre de la résolution 1441 et ne nécessitent par conséquent aucune nouvelle résolution du Conseil. Elles doivent venir à l’appui des efforts menés par MM. Blix et El Baradeï, qui sont naturellement les mieux à même de nous dire celles d’entre elles qu’ils souhaitent retenir pour assurer la meilleure efficacité de leurs travaux. Dans leur rapport, ils nous ont fait des commentaires utiles et opérationnels. La France a déjà annoncé qu’elle tenait des moyens supplémentaires à la disposition de MM. Blix et El Baradeï, à commencer par ses appareils de surveillance aérienne Mirage IV. Alors oui, j’entends bien les critiques : il y a ceux qui pensent que, dans leur principe, les inspections ne peuvent avoir aucune efficacité. Mais je rappelle que c’est le fondement même de la résolution 1441 et que les inspections donnent des résultats. On peut les juger insuffisants mais ils sont là.
Il y a ceux qui croient que la poursuite du processus d’inspection serait une sorte de “manoeuvre de retardement” visant à empêcher une intervention militaire. Cela pose naturellement la question du temps imparti à l’Irak. Nous sommes là au centre des débats. Il y va de notre esprit de responsabilité.
Ayons le courage de mettre les choses à plat. Il y a deux options : l’option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide. Mais n’oublions pas qu’après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. Et ne nous voilons pas la face : cela sera long et difficile, car il faudra préserver l’unité de l’Irak, rétablir de manière durable la stabilité dans un pays et une région durement affectés par l’intrusion de la force. Face à de telles perspectives, il y a une autre option offerte par les inspections, qui permet d’avancer de jour en jour dans la voie d’un désarmement efficace et pacifique de l’Irak. Au bout du compte, ce choix-là n’est-il pas le plus sûr et le plus rapide ?
Personne ne peut donc affirmer aujourd’hui que le chemin de la guerre sera plus court que celui des inspections. Personne ne peut affirmer non plus qu’il pourrait déboucher sur un monde plus sûr, plus juste et plus stable. Car la guerre est toujours la sanction d’un échec. Serait-ce notre seul recours face aux nombreux défis actuels ? Donnons pas conséquent aux inspecteurs des Nations unies le temps nécessaire à la réussite de leur mission. Mais soyons ensemble vigilants et demandons à MM. Blix et El Baradeï de faire régulièrement rapport au Conseil. La France, pour sa part, propose un nouveau rendez-vous le 14 mars au niveau ministériel, pour évaluer la situation. Nous pourrons alors juger des progrès effectués et de ceux restant à accomplir. Dans ce contexte, l’usage de la force ne se justifie pas aujourd’hui. Il y a une alternative à la guerre : désarmer l’Irak par les inspections. De plus, un recours prématuré à l’option militaire serait lourd de conséquences.
L’autorité de notre action repose aujourd’hui sur l’unité de la communauté internationale. Une intervention militaire prématurée remettrait en cause cette unité, ce qui lui enlèverait sa légitimité et, dans la durée, son efficacité. Elle pourrait avoir des conséquences incalculables pour la stabilité de cette région meurtrie et fragile. Elle renforcerait le sentiment d’injustice, aggraverait les tensions et risquerait d’ouvrir la voie à d’autres conflits. Nous partageons tous une même priorité, celle de combattre sans merci le terrorisme. Ce combat exige une détermination totale. C’est depuis la tragédie du 11 septembre, l’une de nos responsabilités premières devant nos peuples. Et la France, qui a été durement touchée à plusieurs reprises par ce terrible fléau, est entièrement mobilisée dans cette lutte qui nous concerne tous et que nous devons mener ensemble. C’est le sens de la réunion du Conseil de sécurité qui s’est tenue le 20 janvier, à l’initiative de la France.

Il y a dix jours, le secrétaire d’Etat américain, M. Powell, a évoqué des liens supposés entre Al Quaïda et le régime de Bagdad. En l’état actuel de nos informations et recherches menées en liaison avec nos alliés, rien ne nous permet d’établir de tels liens. En revanche, nous devons prendre la mesure de l’impact qu’aurait sur ce plan une action militaire contestée actuellement. Une telle intervention ne risquerait-elle pas d’aggraver les fractures entre les sociétés, entre les cultures, entre les peuples, fractures dont se nourrit le terrorisme.
La France l’a toujours dit : nous n’excluons pas la possibilité qu’un jour il faille recourir à la force, si les rapports des inspecteurs concluaient à l’impossibilité pour les inspections de se poursuivre. Le Conseil devrait alors se prononcer et ses membres auraient à prendre toutes leurs responsabilités. Et, dans une telle hypothèse, je veux rappeler ici les questions que j’avais soulignées lors de notre dernier débat le 4 février et auxquelles nous devrons bien répondre : en quoi la nature et l’ampleur de la menace justifient-elles le recours immédiat à la force ? Comment faire en sorte que les risques considérables d’une telle intervention puissent être réellement maîtrisés ? En tout état de cause, dans une telle éventualité, c’est bien l’unité de la communauté internationale qui serait la garantie de son efficacité. De même, ce sont bien les Nations unies qui resteront demain, quoi qu’il arrive, au coeur de la paix à construire.
Monsieur le président, à ceux qui se demandent avec angoisse quand et comment nous allons céder à la guerre, je voudrais dire que rien, à aucun moment, au sein de ce Conseil de sécurité, ne sera le fait de la précipitation, de l’incompréhension, de la suspicion ou de la peur. Dans ce temple des Nations unies, nous sommes les gardiens d’un idéal, nous sommes les gardiens d’une conscience. La lourde responsabilité et l’immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix. Et c’est un vieux pays, la France, un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui, qui a connu les guerres, l’Occupation, la barbarie. Un pays qui n’oublie pas et qui sait tout ce qu’il doit aux combattants de la liberté venus d’Amérique et d’ailleurs. Et qui pourtant n’a cessé de se tenir debout face à l’Histoire et devant les hommes. Fidèles à ses valeurs, il veut agir résolument avec tous les membres de la communauté internationale. Il croit en notre capacité à construire ensemble un monde meilleur.

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7 décembre 2008                            Jean Marie Le Clézio : Dans la forêt des paradoxes
Conférence Nobel 
       
Pourquoi écrit-on ? J’imagine que chacun a sa réponse à cette simple question. Il y a les prédispositions, le milieu, les circonstances. Les incapacités aussi. Si l’on écrit, cela veut dire que l’on n’agit pas. Que l’on se sent en difficulté devant la réalité, que l’on choisit un autre moyen de réaction, une autre façon de communiquer, une distance, un temps de réflexion.
Si j’examine les circonstances qui m’ont amené à écrire - je ne le fais pas par complaisance, mais par souci d’exactitude - je vois bien qu’au point de départ de tout cela, pour moi, il y a la guerre. La guerre, non pas comme un grand moment bouleversant où l’on vit des heures historiques, par exemple la campagne de France relatée des deux côtés du champ de bataille de Valmy, par Goethe du côté allemand et par mon ancêtre François du côté de l’armée révolutionnaire. Ce doit être exaltant, pathétique. Non, la guerre pour moi, c’est celle que vivaient les civils, et surtout les enfants très jeunes. Pas un instant elle ne m’a paru un moment historique. Nous avions faim, nous avions peur, nous avions froid, c’est tout. Je me souviens d’avoir vu passer sous ma fenêtre les troupes du maréchal Rommel remontant les Alpes à la recherche d’un passage vers le nord de l’Italie et l’Autriche. Cela ne m’a pas laissé un souvenir très marquant. En revanche, dans les années qui ont suivi la guerre, je me souviens d’avoir manqué de tout, et particulièrement de quoi écrire et de quoi lire. Faute de papier et de plume à encre, j’ai dessiné et j’ai écrit mes premiers mots sur l’envers des carnets de rationnement, en me servant d’un crayon de charpentier bleu et rouge. Il m’en est resté un certain goût pour les supports rêches et pour les crayons ordinaires. Faute de livres pour enfants, j’ai lu les dictionnaires de ma grand-mère. C’étaient de merveilleux portiques pour partir à la reconnaissance du monde, pour vagabonder et rêver devant les planches d’illustrations, les cartes, les listes de mots inconnus. Le premier livre que j’ai écrit, à l’âge de six ou sept ans, du reste s’intitulait Le Globe à mariner. Suivi tout de suite par la biographie d’un roi imaginaire appelé Daniel III - peut-être était-il de Suède ? Et par un récit raconté par une mouette. C’était une période de réclusion. Les enfants n’avaient guère la liberté d’aller jouer dehors, car les terrains et les jardins autour de chez ma grand-mère avaient été minés. Au hasard des promenades, je me souviens d’avoir longé un enclos de barbelés au bord de la mer, sur lequel un écriteau en français et en allemand menaçait les intrus d’une interdiction accompagnée d’une tête de mort.
Je peux comprendre que c’était un contexte où l’on avait le désir de s’enfuir - donc de rêver et d’écrire ces rêves. En outre, ma grand-mère maternelle était une extraordinaire conteuse, qui réservait aux longues heures d’après-midi le temps des histoires. Ses contes étaient toujours très imaginatifs, et mettaient en scène une forêt - peut-être africaine, ou peut-être la forêt mauricienne de Macchabée - dont le personnage principal était un singe doué de malice, qui se sortait toujours des situations les plus périlleuses. Par la suite, j’ai fait un voyage et un séjour en Afrique, où j’ai découvert la forêt véritable, à peu près dépourvue d’animaux. Mais un D.O. du village d’Obudu, à la frontière des Camerouns, m’a fait écouter le crépitement des gorilles sur une colline voisine, en train de frapper leurs poitrines. De ce voyage, de ce séjour (au Nigéria où mon père était médecin de brousse) j’ai rapporté non pas la matière de romans futurs, mais une sorte de seconde personnalité, à la fois rêveuse et fascinée par le réel, qui m’a accompagné toute ma vie - et qui a été la dimension contradictoire, l’étrangeté moi-même que j’ai ressentie parfois jusqu à la souffrance. La lenteur de la vie est telle qu’il m’aura fallu la durée de la majeure partie de cette existence pour comprendre ce que cela signifie.
Les livres sont entrés dans ma vie un peu plus tard. C’était sous la forme de plusieurs bibliothèques que mon père avait réussi à réunir et qui provenaient de la dispersion de son héritage lorsqu’il avait été expulsé de sa maison natale à Moka (Ile Maurice). C’est alors que j’ai compris cette vérité qui n’apparaît pas immédiatement aux enfants, à savoir que les livres sont un trésor plus précieux que les biens immeubles ou que les comptes en banque. C’est dans ces volumes, la plupart anciens et reliés, que j’ai découvert les grands textes de la littérature universelle, le Don Quijote illustré par Tony Johannot, La vida de Lazarillo de Tormes ; The Ingoldsby Legends, Gulliver’s Travels ; les grands romans inspirés de Victor Hugo, Quatre-vingt Treize, Les Travailleurs de la Mer, ou L’Homme qui rit. Les Contes drôlatiques de Balzac, aussi. Mais les livres qui m’ont le plus marqué, ce sont les collections de récits de voyage, pour la plupart consacrés à l’Inde, à l’Afrique et aux îles Masacareignes, ainsi que les grands textes d’exploration, de Dumont d’Urville ou de l’Abbé Rochon, de Bougainville, de Cook, et bien sûr le Livre des Merveilles de Marco Polo. Dans la vie médiocre d’une petite bourgade de province endormie au soleil, après les années de liberté en Afrique, ces livres m’ont donné le goût de l’aventure, ils m’ont permis de pressentir la grandeur du monde réel, de l’explorer par l’instinct et par les sens plutôt que par les connaissances. D’une certaine façon ils m’ont permis de ressentir très tôt la nature contradictoire de la vie d’ enfant, qui garde un refuge où il peut oublier la violence et la compétition, et prendre son plaisir à regarder la vie extérieure par le carré de sa fenêtre.
Dans les instants qui ont précédé l’annonce, pour moi très étonnante, de la distinction que m’octroyait l’Académie de Suède, j’étais en train de relire un petit livre de Stig Dagerman que j’aime particulièrement : la collection de textes politiques intitulée Essäer och texter La Dictature du Chagrin). Ce n’était par hasard que je me replongeais dans la lecture de ce livre caustique et amer. Je devais me rendre en Suède pour y recevoir le prix que l’association des amis de Dagerman m’avait donné l’été passé, afin de rendre visite aux lieux de l’enfance de cet écrivain. J’ai toujours été sensible à l’écriture de Dagerman, à ce mélange de tendresse juvénile, de naïveté et de sarcasme. À son idéalisme. À la clairvoyance avec laquelle il juge son époque troublée de l’après-guerre, pour lui le temps de la maturité, pour moi celui de mon enfance. Une phrase en particulier m’a arrêté, et m’a semblée s’adresser à moi dans cet instant précis - alors que je venais de publier un roman intitulé Ritournelle de la Faim. Cette phrase, ou plutôt ce passage, le voici : « Comment est-il possible par exemple de se comporter, d’un côté comme si rien au monde n’avait plus d’importance que la littérature, alors que de l’autre il est impossible de ne pas voir alentour que les gens luttent contre la faim et sont obligés de considérer que le plus important pour eux, c’est ce qu’ils gagnent à la fin du mois ? Car il (l’écrivain) bute sur un nouveau paradoxe : lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence.  (L’écrivain et la conscience)
Cette « forêt de paradoxes », comme l’a nommé Stig Dagerman, c’est justement le domaine de l’écriture, le lieu dont l’artiste ne doit pas chercher à s’échapper, mais bien au contraire dans lequel il doit « camper » pour en reconnaître chaque détail, pour explorer chaque sentier, pour donner son nom à chaque arbre. Ce n’est pas toujours un séjour agréable. Lui qui se croyait à l’abri, elle qui se confiait à sa page comme à une amie intime et indulgente, les voici confrontés au réel, non pas seulement comme observateurs, mais comme des acteurs. Il leur faut choisir leur camp, prendre des distances. Cicéron, Rabelais, Condorcet, Rousseau, Madame de Staël, ou bien plus récemment Soljenitsyne ou Hwang Seok-yong, Abdelatif Laâbi ou Milan Kundera ont eu à prendre la route de l’exil. Pour moi qui ai toujours connu - sauf durant la brève période de la guerre - la possibilité de mouvement, l’interdiction de vivre dans le lieu qu’on a choisi est aussi inacceptable que la privation de liberté.

Mais cette liberté de bouger comme un privilège a pour conséquence le paradoxe. Voyez l’arbre aux épines hérissées au sein de la forêt qu’habite l’écrivain : cet homme, cette femme occupés à écrire, à inventer leurs songes, ne sont-ils pas les membres d’une très heureuse et réduite ? Imaginons une situation extrême, terrifiante - celle-là même que vit le plus grand nombre sur notre planète. Celle qu’ont vécue jadis, au temps d’Aristote ou au temps de Tolstoï, les inqualifiables - les serfs, serviteurs, vilains de l’Europe au Moyen-Âge, ou peuples razziés au temps des Lumières sur la côte d’Afrique, vendus à Gorée, à El Mina, à Zanzibar. Et aujourd’hui même, à l’heure que je vous parle, tous ceux qui n’ont pas droit à la parole, qui sont de l’autre côté du langage. C’est la pensée pessimiste de Dagerman qui m’envahit plutôt que le constat militant de Gramsci ou le pari désabusé de Sartre. Que la littérature soit le luxe d’une classe dominante, qu’elle se nourrisse d’idées et d’images étrangères au plus grand nombre, cela est à l’origine du malaise que chacun de nous éprouve - je m’adresse à ceux qui lisent et écrivent. L’on pourrait être tenté de porter cette parole à ceux qui en sont exclus, les inviter généreusement au banquet de la culture. Pourquoi est-ce si difficile ? Les peuples sans écriture, comme les anthropologues se sont plu à les nommer, sont parvenus à inventer une communication totale, au moyen des chants et des mythes. Pourquoi est-ce devenu aujourd’hui impossible dans notre société industrialisée ? Faut-il réinventer la culture ? Faut-il revenir à une communication immédiate, directe ? On serait tenté de croire que le cinéma joue ce rôle aujourd’hui, ou bien la chanson populaire, rythmée, rimée, dansée. Le jazz peut-être, ou sous d’autres cieux, le calypso, le maloya, le sega.
Le paradoxe ne date pas d’hier. François Rabelais, le plus grand écrivain de langue française, partit jadis en guerre contre le pédantisme des gens de la Sorbonne en jetant à leur face les mots saisis dans la langue populaire. Parlait-il pour ceux qui ont faim ? Débordements, ivresses, ripailles. Il mettait en mots l’extraordinaire appétit de ceux qui se nourrissaient de la maigreur des paysans et des ouvriers, pour le temps d’une mascarade, d’un monde à l’envers. Le paradoxe de la révolution, comme l’épique chevauchée du chevalier à la triste figure, vit dans la conscience de l’écrivain. S’il y a une vertu indispensable à sa plume, c’est qu’elle ne doive jamais servir à la louange des puissants, fût-ce du plus léger chatouillis. Et pourtant, même dans la pratique de cette vertu, l’artiste ne doit pas se sentir lavé de tout soupçon. Sa révolte, son refus, ses imprécations restent d’un certain côté de la barrière, du côté de la langue des puissants. Quelques mots, quelques phrases s’échappent. Mais le reste ? Un long palimpseste, un atermoiement élégant et distant. L’humour, parfois, qui n’est pas la politesse du désespoir mais la désespérance des imparfaits, la plage où le courant tumultueux de l’injustice les abandonne.
Alors, pourquoi écrire ? L’écrivain, depuis quelque temps déjà, n’a plus l’outrecuidance de croire qu’il va changer le monde, qu’il va accoucher par ses nouvelles et ses romans un modèle de vie meilleur. Plus simplement, il se veut témoin. Voyez cet autre arbre dans la forêt des paradoxes. L’écrivain se veut témoin, alors qu’il n’est, la plupart du temps, qu’un simple voyeur.
Témoin, il arrive que l’artiste le soit : Dante dans La Divina Commedia, Shakespeare dans The Tempest - et Césaire dans la magnifique reprise de cette pièce, appelée Une Tempête, dans laquelle Caliban, à cheval sur un baril de poudre, menace d’emmener avec lui dans la mort ses maîtres détestés. Témoin, il l’est parfois de façon irrécusable, comme Euclides da Cunha dans Os Sertões, ou comme Primo Levi. L’absurde du monde est dans Der Prozess (ou dans les films de Chaplin), son imperfection dans La Naissance du jour de Colette, sa fantasmagorie dans la chanson irlandaise que Joyce a mise en scène dans Finnegans Wake. Sa beauté brille d’un éclat irrésistible dans The Snow Leopard de Peter Matthiessen ou dans A Sand County Almanach d’Aldo Leopold. Sa méchanceté dans Sanctuary de William Faulkner, ou dans Première neige de Lao She. Sa fragilité d’enfance dans Ormen (Le Serpent) de Dagerman. L’écrivain n’est jamais un meilleur témoin que lorsqu’il est un témoin malgré lui, à son corps défendant. Le paradoxe, c’est que ce dont il témoigne n’est pas ce qu’il a vu, ni même ce qu’il a inventé. L’amertume, parfois le désespoir, viennent de ce qu’il n’est pas présent au réquisitoire. Tolstoï nous fait voir le malheur que l’armée napoléonienne inflige à la Russie, et pourtant rien n’est changé dans le cours de l’histoire. Mme de Duras écrit Ourika, Harriet Beecher Stowe Uncle Tom’s Cabin, mais ce sont les peuples esclaves qui changent leur propre destin, qui se révoltent et fondent contre l’injustice les résistances marronnes, au Brésil, en Guyane, aux Antilles, et la première république noire en Haïti.
Agir, c’est ce que l’écrivain voudrait par-dessus tout. Agir, plutôt que témoigner. Ecrire, imaginer, rêver, pour que ses mots, ses inventions et ses rêves interviennent dans la réalité, changent les esprits et les coeurs, ouvrent un monde meilleur. Et cependant, à cet instant même, une voix lui souffle que cela ne se pourra pas, que les mots sont des mots que le vent de la société emporte, que les rêves ne sont que des chimères. De quel droit se vouloir meilleur ? Est-ce vraiment à l’écrivain de chercher des issues ? N’est-il pas dans la position du garde champêtre dans la pièce du Knock ou Le Triomphe de la médecine, qui voudrait empêcher un tremblement de terre ? Comment l’écrivain pourrait-il agir, alors qu’il ne sait que se souvenir ?
La solitude sera son lot. Elle l’a toujours été. Enfant, il était cet être fragile, inquiet, réceptif excessivement, cette fille que décrit Colette, qui ne peut que regarder ses parents se déchirer, ses grands yeux noirs agrandis par une sorte d’attention douloureuse. La solitude est aimante aux écrivains, c’est dans sa compagnie qu’ils trouvent l’essence du bonheur. C’est un bonheur contradictoire, mélange de douleur et de délectation, un triomphe dérisoire, un mal sourd et omniprésent, à la manière d’une petite musique obsédante. L’écrivain est l’être qui cultive le mieux cette plante vénéneuse et nécessaire , qui ne croît que sur le sol de sa propre incapacité. Il voulait parler pour tous, pour tous les temps : le voilà, la voici dans sa chambre, devant le miroir trop blanc de la page vide, sous l’abat-jour qui distille une lumière secrète. Devant l’écran trop vif de son ordinateur, à écouter le bruit de ses doigts qui clic-claquent sur les touches. C’est cela, sa forêt. L’écrivain en connaît trop bien chaque sente. Si parfois quelque chose s’en échappe, comme un oiseau levé par un chien à l’aube, c’est sous son regard éberlué - c’était au hasard, c’était malgré lui, malgré elle.
Mais je ne voudrais pas me complaire dans une attitude négative. La littérature - c’est là que je voulais en venir - n’est pas une survivance archaïque à laquelle devrait se substituer logiquement les arts de l’audiovisuel, et particulièrement le cinéma. Elle est une voie complexe, difficile, mais que je crois encore plus nécessaire aujourd’hui qu’au temps de Byron ou de Victor Hugo.
Il y a deux raisons à cette nécessité : D’abord, parce que la littérature est faite de langage. C’est le sens premier du mot : lettres, c’est-à-dire ce qui est écrit. En France, le mot roman désigne ces écrits en prose qui utilisaient pour la première fois depuis le Moyen Age la langue nouvelle que chacun parlait, la langue romane. La nouvelle vient aussi de cette idée de la nouveauté. A peu près à la même époque, en France l’on a cessé d’utiliser le mot rimeur (de rime) pour parler de poésie et de poètes - du verbe grec poiein, créer. L’écrivain, le poète, le romancier, sont des créateurs . Cela ne veut pas dire qu’ils inventent le langage, cela veut dire qu’ils l’utilisent pour créer de la beauté, de la pensée, de l’image. C’est pourquoi l’on ne saurait se passer d’eux. Le langage est l’invention la plus extraordinaire de l’humanité, celle qui précède tout, partage tout. Sans le langage, pas de sciences, pas de technique, pas de lois, pas d’art, pas d’amour. Mais cette invention, sans l’apport des locuteurs, devient virtuelle. Elle peut s’anémier, se réduire, disparaître. Les écrivains, dans une certaine mesure, en sont les gardiens. Quand ils écrivent leurs romans, leurs poèmes, leur théâtre, ils font vivre le langage. Ils n’utilisent pas les mots, mais au contraire ils sont au service du langage. Ils le célèbrent, l’aiguisent, le transforment, parce que le langage est vivant par eux, à travers eux et accompagne les transformations sociales ou économiques de leur époque.
Lorsque, au siècle dernier, les théories racistes se sont fait jour, l’on a évoqué les différences fondamentales entre les cultures. Dans une sorte de hiérarchie absurde, l’on a fait correspondre la réussite économique des puissances coloniales avec une soi-disant supériorité culturelle. Ces théories, comme une pulsion fiévreuse et malsaine, de temps à autre ressurgissent ça et là pour justifier le néo-colonialisme ou l’impérialisme. Certains peuples seraient à la traîne, n’auraient pas acquis droit de cité (de parole) du fait de leur retard économique, ou de leur archaïsme technologique. Mais s’est-on avisé que tous les peuples du monde, où qu’ils soient, et quel que soit leur degré de développement, utilisent le langage ? Et chacun de ces langages est ce même ensemble logique, complexe, architecturé, analytique, qui permet d’exprimer le monde - capable de dire la science ou d’inventer les mythes.
Ayant défendu l’existence de cet être ambigu et un peu archaïque qu’est l’écrivain, je voudrais dire la deuxième raison de l’existence de la littérature, car celle-ci touche davantage au beau métier de l’édition.
L’on parle beaucoup de mondialisation aujourd’hui. On oublie que le phénomène a commencé en Europe à la Renaissance, avec le début de l’ère coloniale. La mondialisation n’est pas une mauvaise chose en soi. La communication rend le progrès plus rapide, en médecine, ou en sciences. Peut-être que la généralisation de l’information rendra les conflits plus difficiles. S’il y avait eu Internet, il est possible que Hitler n’eût pas réussi son complot mafieux - le ridicule l’eût peut-être empêché de naître.
Nous vivons, paraît-il, à l’ère de l’Internet et de la communication virtuelle. Cela est bien, mais que valent ces stupéfiantes inventions sans l’enseignement de la langue écrite et sans les livres ? Fournir en écrans à cristaux liquides la plus grande partie de l’humanité relève de l’utopie. Alors ne sommes-nous pas en train de créer une nouvelle élite, de tracer une nouvelle ligne qui divise le monde entre ceux qui ont accès à la communication et au savoir et ceux qui restent les exclus du partage ? De grands peuples, de grandes civilisations ont disparu faute de l’avoir compris. Certes de grandes cultures, que l’on dit minoritaires, ont su résister jusqu’à aujourd’hui, grâce à la transmission orale des savoirs et des mythes. Il est indispensable, il est bénéfique de reconnaître l’apport de ces cultures. Mais que nous le voulions ou non, même si nous ne sommes pas encore à l‘âge du réel, nous ne vivons plus à l’âge du mythe. Il n‘est pas possible de fonder le respect d’autrui et l’égalité sans donner à chaque enfant le bienfait de l’écriture.
Aujourd’hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens pour les hommes et les femmes de notre temps d’exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole, et d’être entendus dans leur diversité. Sans leur voix, sans leur appel, nous vivrions dans un monde silencieux.
La culture à l’échelle mondiale est notre affaire à tous. Mais elle est surtout la responsabilité des lecteurs, c’est-à-dire celle des éditeurs. Il est vrai qu’il est injuste qu’un Indien du grand Nord Canadien, pour pouvoir être entendu, ait à écrire dans la langue des conquérants - en Français, ou en Anglais. Il est vrai qu’il est illusoire de croire que la langue créole de Maurice ou des Antilles pourra atteindre la même facilité d’écoute que les cinq ou six langues qui règnent aujourd’hui en maîtresses absolues sur les médias. Mais si, par la traduction, le monde peut les entendre, quelque chose de nouveau et d’optimiste est en train de se produire. La culture, je le disais, est notre bien commun, à toute l’humanité. Mais pour que cela soit vrai, il faudrait que les mêmes moyens soient donnés à chacun, d’accéder à la culture. Pour cela, le livre est, dans tout son archaïsme, l’outil idéal. Il est pratique, maniable, économique. Il ne demande aucune prouesse technologique particulière, et peut se conserver sous tous les climats. Son seul défaut - et là je m’adresse particulièrement aux éditeurs - est d’être encore difficile d’accès pour beaucoup de pays. A Maurice le prix d’un roman ou d’un recueil de poèmes correspond à une part importante du budget d’une famille. En Afrique, en Asie du Sud-Est, au Mexique, en Océanie, le livre reste un luxe inaccessible. Ce mal n’est pas sans remède. La coédition avec les pays en voie de développement, la création de fonds pour les bibliothèques de prêt ou les bibliobus, et d’une façon générale une attention accrue apportée à l’égard des demandes et des écritures dans les langues dites  minoritaires - très majoritaires en nombre parfois - permettrait à la littérature de continuer d’être ce merveilleux moyen de se connaître soi-même, de découvrir l’autre, d’entendre dans toute la richesse de ses thèmes et de ses modulations le concert de l’humanité.
Il me plaît assez de parler encore de la forêt. C’est sans doute pour cela que la petite phrase de Stig Dagerman résonne dans ma mémoire, pour cela que je veux la lire et la relire, m’en pénétrer. Il y a quelque chose de désespéré en elle, et au même instant de jubilatoire, parce que c’est dans l’amertume que se trouve la part de vérité que chacun cherche. Enfant, je rêvais de cette forêt. Elle m’épouvantait et m’attirait à la fois - je suppose que le petit Poucet, ou Hansel devaient ressentir la même émotion, quand elle se refermait sur eux avec tous ses dangers et toutes ses merveilles. La forêt est un monde sans repères. La touffeur des arbres, l’obscurité qui y règnent peuvent vous perdre. L’on pourrait dire la même chose du désert, ou de la haute mer, lorsque chaque dune, chaque colline s’écarte pour montrer une autre colline, une autre vague parfaitement identiques. Je me souviens de la première fois que j’ai ressenti ce que peut être la littérature - Dans The Call of the Wild, de Jack London, précisément, l’un des personnages, perdu dans la neige, sent le froid l’envahir peu à peu alors que le cercle des loups se referme autour de lui. Il regarde sa main déjà engourdie, et s’efforce de bouger chaque doigt l’un après l’autre. Cette découverte pour l’enfant que j’étais avait quelque chose de magique. Cela s’appelait la conscience de soi.
Je dois à la forêt une de mes plus grandes émotions littéraires de mon âge adulte. Cela se passe il y a une trentaine d’années, dans une région d’Amérique centrale appelée El Tapón de Darien, le Bouchon, parce que c’est là que s’interrompait alors (et je crois savoir que depuis la situation n’a pas changé) la route Panaméricaine qui devait relier les deux Amériques, de l’Alaska à la pointe de la Terre de Feu. L’isthme de Panama, dans cette partie, est couvert d’une forêt de pluie extrêmement dense, dans laquelle il n’est possible de voyager qu’en remontant le cours des fleuves en pirogue. Cette forêt est habitée par une population amérindienne, divisée en deux groupes, les Emberas et les Waunanas, tous deux appartenant à la famille linguistique Ge-Pano-Karib. Etant venu là par hasard, je me suis trouvé fasciné par ce peuple au point d’y faire plusieurs séjours assez longs, pendant environ trois ans. Pendant tout ce temps, je n’ai rien fait d’autre que d’aller à l’aventure, de maison en maison - car ce peuple refusait alors de se grouper en villages - et d’apprendre à vivre selon un rythme entièrement différent de ce que j’avais connu jusque là. Comme toutes les vraies forêts, cette forêt était particulièrement hostile. Il fallait faire l’inventaire de tous les dangers, et aussi de tous les moyens de survie qu’elle comportait. Je dois dire que dans l’ensemble, les Emberas ont été très patients avec moi. Ma maladresse les faisait rire, et je crois que dans une certaine mesure, je leur ai rendu en distraction un peu de ce qu’ils m’ont appris en sagesse. Je n’écrivais pas beaucoup. La forêt n’est pas un milieu idéal pour cela. L’humidité détrempe le papier, la chaleur dessèche les crayons à bille. Rien de ce qui marche à l’électricité ne dure très longtemps. J’arrivais là avec la conviction que l’écriture était un privilège, et qu’il me resterait toujours pour résister à tous les problèmes de l’existence. Une protection, en quelque sorte, une espèce de vitre virtuelle que je pouvais remonter à ma guise pour m’abriter des intempéries.
Ayant assimilé le système de communisme primordial que pratiquent les Amérindiens, ainsi que leur profond dégoût pour l’autorité, et leur tendance à une anarchie naturelle, je pouvais imaginer que l’art, en tant qu’expression individuelle, ne pouvait avoir cours dans la forêt. D’ailleurs, rien chez ces gens qui pût ressembler à ce que l’on appelle l’art dans notre société de consommation. Au lieu de tableaux, les hommes et les femmes peignent leur corps, et répugnent de façon générale à construire rien de durable. Puis j’ai eu accès aux mythes. Lorsqu’on parle de mythes, dans notre monde de livres écrits, l’on semble parler de quelque chose de très lointain, soit dans le temps, soit dans l’espace. Je croyais moi aussi à cette distance. Et voilà que les mythes venaient à moi, régulièrement, presque chaque nuit. Près d’un feu de bois construit sur le foyer à trois pierres dans les maisons, dans le ballet des moustiques et des papillons de nuit, la voix des conteurs et des conteuses mettait en mouvement ces histoires, ces légendes, ces récits, comme s’ils parlaient de la réalité quotidienne. Le conteur chantait d’une voix aiguë, en frappant sa poitrine, son visage mimait les expressions, les passions, les inquiétudes des personnages. Cela aurait pu être du roman, et non du mythe. Mais une nuit est arrivée une jeune femme. Son nom était Elvira. Dans toute la forêt des Emberas, Elvira était connue pour son art de conter. C’était une aventurière, qui vivait sans homme, sans enfants - on racontait qu’elle était un peu ivrognesse, un peu prostituée, mais je n’en crois rien - et qui allait de maison en maison pour chanter, moyennant un repas, une bouteille d’alcool, parfois un peu d’argent. Bien que je n’aie eu accès à ses contes que par le biais de la traduction - la langue embera comprend une version littéraire beaucoup plus complexe que la langue de chaque jour - j’ai tout de suite compris qu’elle était une grande artiste, dans le meilleur sens qu’on puisse donner à ce mot. Le timbre de sa voix, le rythme de ses mains frappant ses lourds colliers de pièces d’argent sur sa poitrine, et par-dessus tout cet air de possession qui illuminait son visage et son regard, cette sorte d’emportement mesuré et cadencé, avaient un pouvoir sur tous ceux qui étaient présents. A la trame simple des mythes - l’invention du tabac, le couple des jumeaux originels, histoires de dieux et d’humains venues du fond des temps, elle ajoutait sa propre histoire, celle de sa vie errante, ses amours, les trahisons et les souffrances, le bonheur intense de l’amour charnel, l’acide de la jalousie, la peur de vieillir et de mourir. Elle etait la poésie en action, le théâtre antique, en même temps que le roman le plus contemporain. Elle était tout cela avec feu, avec violence, elle inventait, dans la noirceur de la forêt, parmi le bruit environnant des insectes et des crapauds, le tourbillon des chauves-souris, cette sensation qui n’a pas d’autre nom que la beauté. Comme si elle portait dans son chant la puissance véridique de la nature, et c’était là sans doute le plus grand paradoxe, que ce lieu isolé, cette forêt, la plus éloignée de la sophistication de la littérature, était l’endroit où l’art s’exprimait avec le plus de force et d’authenticité.
Ensuite j’ai quitté ce pays, je n’ai plus jamais revu Elvira, ni aucun des conteurs de la forêt du Darien. Mais il m’est resté beaucoup plus que de la nostalgie, la certitude que la littérature pouvait exister, malgré toute l’usure des conventions et des compromis, malgré l’incapacité dans laquelle les écrivains étaient de changer le monde. Quelque chose de grand et de fort, qui les surpasse, parfois les anime et les transfigure, et leur rend l’harmonie avec la nature. Quelque chose de neuf et de très ancien à la fois, impalpable comme le vent, immatériel comme les nuages, infini comme la mer. Ce quelque chose qui vibre dans la poésie de Jallal Eddine Roumi, par exemple, ou dans l’architecture visionnaire d’Emanuel Swedenborg. Le frisson que l’on éprouve à lire les plus beaux textes de l’humanité, tel le discours que le chef Stealth des Indiens Lumni adressait à la fin du dix-neuvième siècle au Président des Etats-Unis, afin de lui faire don de la terre : « Peut-être sommes nous frères… »
Quelque chose de simple, de vrai, qui n’existe que dans le langage. Une allure, une ruse parfois, une danse grinçante, ou bien de grandes plages de silence. La langue de la moquerie, les interjections, les malédictions, et tout de suite après, la langue du paradis.

C’est à elle, Elvira, que j’adresse cet éloge - à elle que je dédie ce Prix que l’Académie de Suède me remet. À elle, et à tous ces écrivains avec qui - ou parfois contre qui j’ai vécu. Aux Africains, Wole Soyinka, Chinua Achebe, Ahmadou Kourouma, Mongo Beti, à Cry the Beloved Country d’Alan Paton, à Chaka de Tomas Mofolo.. Au très grand Mauricien Malcolm de Chazal, auteur, entre autres de Judas. Au romancier mauricien hindi Abhimanyu Unnuth, pour Lal passina (Sueur de sang), la romancière urdu Hyder Qurratulain pour l’épopée de Ag ka Darya ). Au Réunionnais Danyèl Waro, le chanteur de, l’insoumis, à la poétesse kanak Dewé Gorodé qui a défié le pouvoir colonial jusqu’en prison, à Abdourahman Waberi le révolté. À Juan Rulfo, à Pedro Paramo et aux nouvelles du El llano en llamas, aux photos simples et tragiques qu’il a faites dans la campagne mexicaine. À John Reed pour Insurgent Mexico, à Jean Meyer pour avoir porté la parole d’Aurelio Acevedo et des insurgés Cristeros du Mexique central. À Luis González, auteur de Pueblo en vilo. À John Nichols, qui a écrit sur l’âpre pays dans The Milagro Beanfield War, à Henry Roth, mon voisin de la rue New York à Albuquerque (Nouveau Mexique) pour Call it Sleep. À J.P. Sartre, pour les larmes contenues dans sa pièce Morts sans sépulture. À Wilfrid Owen, au poète mort sur les bords de la Marne en 1914. À J.D. Salinger, parce qu’il a réussi à nous faire entrer dans la peau d’un jeune garçon de quatorze ans nommé Holden Caufield. Aux écrivains des premières nations de l’Amérique, le Sioux Sherman Alexie, le Navajo Scott Momaday, pour The Names. A Rita Mestokosho, poétesse innue de Mingan (Province de Québec) qui fait parler les arbres et les animaux. À José Maria Arguedas, à Octavio Paz, à Miguel Angel Asturias. Aux poètes des oasis de Oualata, de Chinguetti. Aux grands imaginatifs que furent Alphonse Allais et Raymond Queneau. À Georges Perec pour Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cou ? Aux Antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, au Haitien René Depestre, à Schwartz-Bart pour Le Dernier des justes. Au poète mexicain Homero Aridjis qui nous glisse dans la vie d’une tortue lyre, et qui parle des fleuves orangés des papillons monarques coulant dans les rues de son village, à Contepec. À Vénus Koury Ghata qui parle du Liban comme d’un amant tragique et invincible. À Khalil Jibran. À Rimbaud. À Emile Nelligan. À Réjean Ducharme, pour la vie.
À l’enfant inconnu que j’ai rencontré un jour, au bord du fleuve Tuira, dans la forêt du Darién. Dans la nuit, assis sur le plancher d’une boutique, éclairé par la flamme d’une lampe à kérosène, il lit un livre et écrit, penché en avant, sans prêter attention à ce qui l’entoure, sans se soucier de l’inconfort, du bruit, de la promiscuité, de la vie âpre et violente qui se déroule à côté de lui. Cet enfant assis en tailleur sur le plancher de cette boutique, au coeur de la forêt, en train de lire tout seul à la flamme de la lampe, n’est pas là par hasard. Il ressemble comme un frère à cet autre enfant dont je parle au commencement de ces pages, qui s’essaie à écrire avec un crayon de charpentier au verso des carnets de rationnement, dans les sombres années de l’après-guerre. Il nous rappelle les deux grandes urgences de l’histoire humaine, auxquelles nous sommes hélas loin d’avoir répondu. L’éradication de la faim, et l’alphabétisation.
Dans tout son pessimisme, la phrase de Stig Dagerman sur le paradoxe fondamental de l’écrivain, insatisfait de ne pouvoir s’adresser à ceux qui ont faim - de nourriture et de savoir - touche à la plus grande vérité. L’alphabétisation et la lutte contre la famine sont liées, étroitement interdépendantes. L’une ne saurait réussir sans l’autre. Toutes deux demandent - exigent aujourd’hui notre action. Que dans ce troisième millénaire qui vient de commencer, sur notre terre commune, aucun enfant, quel que soit son sexe, sa langue ou sa religion, ne soit abandonné à la faim ou à l’ignorance, laissé à l’écart du festin. Cet enfant porte en lui l’avenir de notre race humaine. À lui la royauté, comme l’a écrit il y a très longtemps le Grec Héraclite.

Jean Marie Le Clézio, Bretagne, 4 novembre 2008

 

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15 novembre 2008                    Nicolas Hulot, G20 : Solidarité ou Chaos ?
          L’Humanité a rendez-vous avec elle même ! Marianne n°604.

Sans forcer le trait nous rentrons collectivement dans une phase décisive, un carrefour sublime où se joue l’avenir. Nous voici au Cap Horn de la civilisation : sombrer ou découvrir de nouveaux horizons chargés de promesses merveilleuses.
Crises financière, économique, énergétique, alimentaire, climatique, écologique : chacun aura compris qu’elles se croisent, se combinent, s’alimentent et dévoilent au bout du compte une crise systémique. Ce confluent de difficultés sans équivalent d’échelle met l’humanité au pied du mur, et appelle une réponse systémique. La voie est étroite et le temps presse. Choisir ou subir. Envisager une seconde de laisser le temps nous dicter la mutation, c’est rentrer dans une navigation par temps de brouillard avec un bandeau sur les yeux. Le dénouement sera sans appel, et forcément tragique. Nous devons profiter de l’opportunité paradoxale et inédite que nous offre cette communauté de destin pour rebattre ensemble les cartes, et revoir l’ambition du projet humain. C’est l’ultime occasion de redonner du sens au progrès.
Vers plus d’équité et de partage.
Seule fait encore défaut une volonté partagée et coordonnée. L’argent est là visiblement, puisque mobilisable du jour au lendemain par milliards d’euros pour sauver le système économique, ou être dépensé, entre autres, d’année après année à fonds perdus sur des fronts discutables sans réelle utilité sociale, ou encore dans des budgets militaires monstrueux (près de 3 milliards de dollars par jour au niveau mondial). Il est là, mais mal orienté, mal partagé et trop concentré (94% du revenu mondial revient à moins de 40% de la population, 400 familles ont un revenu équivalent à celui de 3 milliards d’habitants, et les 3 premières fortunes du monde totalisent des avoirs supérieurs aux PIB des 58 pays les plus pauvres).
Le G20 de Washington et les autres sommets qui vont nécessairement s’enchaîner jusqu’à Copenhague fin 2009, sont peut-être l’ultime occasion d’envisager ensemble un autre monde. Un monde où l’on ne se résigne plus à ce qu’un milliard de personnes vivent avec moins de un dollar par jour, et la moitié de l’humanité avec moins de 2 dollars. Un monde où l’on ne s’accommode plus de deux millions de personnes qui meurent chaque année de maladies, pour lesquelles ils existent des traitements et des médicaments ailleurs. Un monde qui ferme les yeux sur un apartheid planétaire, qui ne dit pas son nom et qui cautionne et valide un sous-développement durable. Une situation intenable sur une planète connectée où tout se voit, où tout se sait, et qui ajoute comme le fait remarquer justement le philosophe Patrick Viveret, « à l’injustice un élément explosif : l’humiliation ».
Obligation nous est faite de tisser la trame d’un monde nouveau, où une fois pour toutes l’on replace l’économie et la finance au service de l’homme. Aux participants du G20 de jeter les bases d’un modèle de développement compatible avec la réalité physique et humaine de notre planète, pour enfin sortir du cercle vicieux de la pauvreté et de la destruction de nos ressources naturelles. Le sort d’un milliard d’affamés qu’aucun porte-voix ne représentera, se joue à Washington. L’avenir de la planète s’y détermine également.
Si l’effort, les objectifs et les moyens ne sont pas partagés, il n’y aura d’issue favorable pour personne. Les conséquences économiques, démocratiques et sociales de l’effondrement du capital naturel et de la rupture des grands équilibres écologiques, seront sans commune mesure avec l’épisode d’aujourd’hui. Il est malheureusement nécessaire de rappeler que notre économie, dont la plupart des indicateurs gomment l’avenir, s’est historiquement constituée sur l’appropriation des ressources naturelles. Nous puisons dans un stock fini et nous effaçons progressivement le disque dur de la nature, ni plus ni moins notre patrimoine vital. De l’illusion de l’abondance, nous basculons dans la réalité de la rareté avec les contraintes que cela impose. Ne nous croyons pas civilisés en profondeur ! Quand les pénuries s’additionnent et que la nature se rebelle, le vernis des bonnes manières vole instantanément en éclats, et le capital de valeurs qui fait la société laisse place à la loi du plus fort et du chacun pour soi. L’hypothèse de chercheuse d’un retour à l’ensauvagement est toujours probable. Pourtant, le génie humain ne fait pas défaut. La technologie et la connaissance sont d’ores et déjà suffisantes, même si la créativité et l’inventivité, comme les ressources humaines, doivent êtres mobilisés et orientés pour aider à sortir de l’impasse.
Changer de logiciel
Le plus petit dénominateur commun à toutes ces crises actuelles reste notre incapacité chronique à nous fixer des limites, ce bon sens perdu de la mesure. Dans un monde qui ne s’étend pas au rythme de nos sollicitations, chacun peut comprendre que l’illusion de l’abondance pour tous est une imposture. Alors que l’essentiel n’est pas résolu pour la plupart des terriens, le superflu est sans limites pour quelques-uns. Le tout dans un modèle qui donne de la valeur à ce qui n’est pas nécessaire, et très peu à ce qui est essentiel. Nous sommes condamnés à partager dans l’espace et dans le temps, et pour ce faire, à économiser au sens noble du terme. Ce à quoi, au passage, la « science » qu’est supposée être l’économie devrait nous inciter et aurait dû nous guider. Allons-nous réparer un modèle qui est la cause de tous les désordres et non la solution, ou tenter de raisonner avec une nouvelle manière de penser en posant un nouveau regard ? Nous sommes tellement conditionnés par un unique modèle de développement, que chacune de nos réactions à un problème donné est elle-même conditionnée par des critères erronés. L’interruption d’un cours auquel à peu près tout le monde adhère irrésistiblement sans jamais le remettre en cause. Une nouvelle façon de penser est impérative.
Peut-on mettre fin à une société basée sur la compétition, la prédation et l’accumulation ? Peut-on glisser du libre-échange au juste échange ? En gardant à l’esprit que le progrès technique peut être parfois un jeu à somme nulle quand on confond progrès et performance : ce que nous gagnons d’un côté nous le perdons de l’autre. Tout comme le marché, ce que l’un gagne ici, l’autre le perd souvent là-bas. Peut-on passer du maximum à l’optimum et nous affranchir du culte de la croissance quantitative ? Ce fameux idéal qui crée chaque jour de nouveaux besoins n’est qu’un traquenard. Cette croissance qui n’a d’autre objectif qu’elle-même et qui comme le rappelle Jean-Marie Pelt est devenue « une excroissance » et nous entraîne dans un cycle maudit. La quotidienneté et l’urgence régies par la satisfaction de nos désirs matériels sont devenus nos modes de fonctionnement essentiel.
Se donner le choix
Pour faire face à cette matrice de complexités qui nous écrase -dans un monde jugulé par la dictature du court terme- il me semble qu’il y a deux priorités absolues, nécessaires pour faire jaillir ce fameux changement de paradigme que chacun semble dorénavant appelé de ses voeux.
La première, à l’échelle individuelle et collective, revient à trier dans les possibles. Le progrès se construit avec des acquiescements et des renoncements. C’est un renoncement consenti, « La révolution faite à l’amiable », selon Victor Hugo. Renouer avec le corollaire absolu de la liberté, choisir. Hiérarchiser nos objectifs et limiter volontairement nos besoins. On ne peut pas se disperser sur tous les fronts, vouloir tout, tout de suite, et toujours plus. Intelligence vient de inter et legere : choisir entre. Faisons enfin la démonstration de notre intelligence et non de notre puissance. L’intelligence est l’aptitude au choix juste. La civilisation ne consiste pas à multiplier les besoins mais à les limiter volontairement. S’aliéner ou de libérer, la faculté à nous poser des limites est la condition absolue de notre liberté, et la clé commune pour résoudre toutes nos difficultés, le gage de notre futur.
Les nouvelles régulations
La deuxième priorité consiste à économiser, réguler, réduire, réutiliser, recycler pour partager aujourd’hui et surtout demain. D’un point de vue rationnel, il faut sortir d’un système monétaire et financier entièrement fondé sur la croissance exponentielle de l’endettement des agents économiques publics et privés. Celui-ci exige en effet une croissance économique perpétuelle, et consume les éléments physiques et biologiques qui préconditionnent son existence. Il faut donc mettre en place, au cœur de la banque et de la finance, de nouvelles règles qui limitent le crédit, l’effet de levier, l’innovation financière débridée (comme la titrisation), ainsi que la croissance de la valeur des actifs spéculatifs au détriment des activités réelles. Il faut ainsi redonner du pouvoir financier aux Etats, sous contrôle démocratique, en réduisant celui qui a été donné à la sphère financière.
Simultanément, il faut adopter sans concession un objectif de réduction de consommation des ressources naturelles compatible avec les contraintes physiques. Aujourd’hui, on ne consomme pas, on consume. Tout doit tendre pour trouver le point d’équilibre entre ce que la nature peut nous donner et ce que nous pouvons lui demander. D’ores et déjà notre exigence dépasse de 25% ses facultés de régénération. Il en est de l’écologie, comme de l’économie : vivre au-dessus de ses moyens n’a jamais de fin heureuse.
Les changements climatiques et la déplétion du gaz, du pétrole et du charbon, nous condamnent à un renoncement rapide aux combustibles fossiles. Cet objectif doit constituer la pierre angulaire de la politique et de l’investissement à dater d’aujourd’hui. Plus tôt on préparera l’inévitable transition énergétique et mutation écologique, plus elles seront socialement acceptables et économiquement supportables. Il faut un plan Marshall qui oriente massivement les efforts des uns et des autres vers l’économie de demain. Un plan sobre en ressources, tout autant qu’équitable, qui fonde la relance économique et sociale, non sur le dopage de la consommation, mais sur le soutien massif et prioritaire pour la transition vers les sociétés post-carbone et qui préservent et réhabilitent nos ressources naturelles et nos écosystèmes. Cela passe par un retour impératif à la régulation publique. Il faut refonder les régulations sur les raretés objectives. Il y a des offres dont il faudra se priver, car indécentes et incompatibles avec la réalité énergétique ou écologique (des véhicules roulant au-dessus des vitesses autorisées ou les objets dont on programme l’obsolescence à la construction, entre mille exemples). Il y a des comportements et des pratiques absurdes que la prise en compte des coûts énergétiques réels en donnant un prix au carbone émis et des impacts environnementaux (ces fameuses externalités négatives des économistes) dans notre comptabilité, doit rendre obsolète (comme envoyer des langoustines d’Ecosse se faire décortiquer en Thaïlande et revenir pour être commercialisées). Il y a d’autres flux qu’il faudra réguler (le prélèvement de l’eau, l’exploitation des ressources halieutiques, entre autres).

La norme et la réglementation devront plus que jamais être les instruments de la cohérence, de la compatibilité et de la durabilité. Enfin, il sera nécessaire de basculer, en partie ou en totalité, la fiscalité essentiellement basée sur le travail ou le capital manufacturier, vers la régulation du capital financier, de l’économie rentière, mais aussi et surtout de l’exploitation du capital naturel, de l’énergie, de la pollution et des impacts environnementaux. Réduire les prélèvements du travail, c’est libérer l’emploi et limiter le dumping social. Réguler au niveau mondial la consommation de la nature, c’est redistribuer les ressources, de fait, vers les pays en voie de développement tout en permettant un rééquilibrage politique.
Il faudra également relocaliser une partie de nos économies vers des marchés régionaux, pour rationaliser les flux énergétiques et de transports de matières. La cohérence pour garantir notre avenir est à ce prix, mais il n’existe aucune stratégie pour résoudre ces impératifs sans un changement radical de nos modes de vie. Non seulement un autre monde est possible, mais il est souhaitable, incontournable, voire désirable. Il faut retrouver le goût de l’avenir et ne pas nous soustraire à l’espérance.
Dans un délai assez court, nos intérêts sont les mêmes, le Nord a tout à gagner à ce que le Sud gagne. Profitons-en pour créer une coalition pour mutualiser et échanger nos vertus et non plus nos vices.
Il est temps de réconcilier nos actions et nos intentions. Si tant est que nous précisions ces dernières : l’épanouissement durable et équitable de la condition humaine. Devenir humain ne devrait pas être une tâche si accablante !


Par l.peltier dans (Préfaces) le 13 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

L’ANTIQUITE

CLAUDE MOSSÉ, professeur à l’université de Paris VIII

 

Présenter une histoire du monde est a priori un pari hasardeux, tant nous sommes accoutumés aux découpages géographiques et aux périodisations de notre histoire, celle du monde occidental, dans laquelle nous comptons l’Antiquité méditerranéenne. Mais c’est un pari qui méritait d’être tenu, car il est bon, aujourd’hui où les distances s’amenuisent, où l’on peut faire le tour du monde en un seul jour ou presque, que l’on prenne conscience de l’unité du monde qui est le nôtre, de cette Terre où l’homme est né il y a des millénaires, mais dont l’histoire ne commence vraiment qu’avec l’apparition de l’écriture.

C’est en Mésopotamie, dans cette région comprise entre le Tigre et l’Euphrate, que l’on commence, au IV° millénaire av. J.-C., à utiliser des signes, le plus souvent pour tenir à jour des comptes ou relater les hauts faits de tel ou tel souverain. Dans le même temps, ou presque, l’écriture fait aussi son apparition en Egypte, au moment où se constitue l’unité du pays sous les. pharaons des premières dynasties (l’Ancien Empire). Ailleurs, des monuments mystérieux, les mégalithes, témoignent de sociétés déjà organisées et de rites religieux dont l’essentiel nous échappe. Vers la fin du III° millénaire, c’est le bassin méditerranéen oriental qui devient le centre de brillantes civilisations. Alors qu’en Mésopotamie les pouvoirs rivaux se déchirent, le monde égéen voit naître les premiers palais crétois et cette civilisation minoenne raffinée qui imprégnera la civilisation grecque, Au début du III° millénaire, c’est Babylone qui domine en Mésopotamie, avec Hammourabi, dont les premiers codes de lois attestent les progrès de l’organisation sociale. Dans le même temps, la Chine émerge de l’obscurité, cependant que l’Egypte, après les crises du Moyen Empire, connaît un regain de puissance avec les pharaons du Nouvel Empire. En Grèce se développe alors la civilisation dite «mycénienne », du nom de la plus puissante des cités du Péloponnèse. Ces cités, Mycènes, Tirynthe, Pylos dans le Péloponnèse, Orchomène et Athènes en Grèce centrale, sont organisées autour de palais imposants, centres du pouvoir, de la vie religieuse, économique et culturelle. Des Mycéniens réussissent vers 1450 av. J.-C. à s’emparer de la Crète, dont ils adoptent l’écriture pour transcrire leur propre langue. Leurs navires fréquentent les côtes de l’Asie Mineure, celles de Sicile et d’Italie méridionale. Mais, sans qu’on en connaisse encore aujourd’hui les raisons, la plupart des palais mycéniens disparaissent brusquement à la fin du XIIIe siècle av. J.-C. Entre 1400 et 1200, l’Égypte traverse une grave crise religieuse sous le règne d’Akhenaton, le pharaon adorateur du Soleil. C’est aussi à ce moment qu’un petit peuple nomade, venu du centre de l’Asie, se retrouve asservi en Egypte ; il se libérera sous la conduite de Moïse, qui saura s’attirer les faveurs du pharaon. Belle histoire, qui fonde «l’élection» du peuple juif et donnera naissance, quelques siècles plus tard, à la première religion monothéiste.

Tandis que la Grèce traverse ce que les archéologues appellent les «siècles obscurs» (XII°-IX° siècle), à l’autre extrémité du monde, la Chine commence à s’organiser politiquement autour de la cité de Xi’an. Sur le continent que l’on nommera plus tard l’Amérique apparaissent les premières sociétés constituées. À l’est de la Méditerranée, c’est le début du grand Empire assyrien : pendant plus d’un siècle, grâce à une force militaire qui recourt aux moyens les plus brutaux, celui-ci étend son autorité à l’ensemble de la Mésopotamie. Au même moment, le royaume établi en Palestine par les Hébreux connaît son apogée sous le règne de Salomon.

Mais, au début du VIII° siècle, c’est surtout la renaissance de la Grèce qui mérite de retenir l’attention. En deux siècles et demi, les Grecs s’installent sur les rives septentrionales de la Méditerranée (Grande-Grèce, Gaule) et fondent des cités, organisations politiques d’abord apparues en Grèce puis sur les côtes d’Asie Mineure à la fin du IX° siècle. La cité grecque est caractérisée par le partage de l’autorité entre les membres de la communauté civique. Ceux-ci se réunissent à intervalles plus ou moins réguliers pour y débattre des décisions qui engagent la vie de tous. A l’origine, seuls ont la parole ceux qui se disent eux-mêmes « les meilleurs » (aristoi). Mais leurs rangs ne tarderont pas à s’élargir, à la faveur des transformations sociales et des nécessités militaires. Les Grecs ont ainsi inventé la politique (de polis, « cité »), fondée sur le libre débat et la prise de décision commune.

Entre le VIII° et le VI° siècle, l’Orient traverse une série de bouleversements: l’Empire assyrien décline et Babylone redevient le centre d’un État puissant, la Babylonie, qui atteint son apogée sous le règne de Nabuchodonosor. L’Egypte, après une période de troubles, connaît au début du VI° siècle une renaissance provisoire sous la dynastie saïte. Mais c’est du plateau de l’Iran que provient l’ébranlement le plus important: à partir de son avènement, en 558 av. J.-C., Cyrus s’empare en quelques décennies de la Babylonie, du puissant royaume lydien de Crésus et de la côte syro-palestinienne. Après sa mort, son fils Cambyse conquiert l’Égypte. À cette même époque, dans la seconde moitié du VI° siècle, Confucius et le Bouddha dispensent leur enseignement en Extrême-Orient, tandis que dans les cités grecques d’Asie Mineure naissent la science et la philosophie avec les Milésiens Thalès, Anaximandre et Anaximène. À la fin du VIe siècle, la petite cité de Rome, en Italie, se libère de ses rois et crée la République (509 av. J.-C.); au Moyen-Orient, la menace perse se manifeste de façon de plus en plus pressante. Mais les Perses se heurtent à la résistance des Grecs. Les victoires de Marathon et de Salamine fondent les prétentions de l’Athènes démocratique - principal artisan de la victoire - à dominer le monde égéen. Ce sont aussi ces prétentions qui, après l’âge d’or que constitue le «règne» de Périclès, entraînent le monde grec dans la guerre du Péloponnèse, guerre qui marque le début d’une crise et l’affaiblissement des cités grecques face à la puissance macédonienne.

Avec les conquêtes d’Alexandre de Macédoine (356-323) s’ouvre la période hellénistique. De vastes États monarchiques se constituent sur les ruines de l’Empire perse, centres d’une brillante civilisation à dominante grecque, mais où se fait sentir l’influence de l’Orient. En Occident, Rome entreprend la conquête de l’Italie, puis transforme bientôt la Méditerranée occidentale en une mer romaine, avant de se lancer à la conquête de l’Orient dè la fin du ne siècle av. J.-C. Dans le même temps apparaît le premier Empire chinois, tandis que l’Inde des Maurya réalise une synthèse entre l’héritage bouddhique et l’apport des Grecs venus avec les armées d’Alexandre. Alors que 1a Chine connaît son apogée sous la dynastie de Han, Rome, déchirée par les guerres civiles voit la République tomber entre les mains de généraux ambitieux. La conquête de la Gaule par César et celle de l’Egypte par Octave Auguste scellent les destinées du monde méditerranéen. A la fin du I° millénaire avant notre ère, Auguste fait régner la paix romaine sur tout le territoire de l’Empire. Pourtant, cette paix ne fait que dissimuler les mouvements qui couvent sous l’apparente unité. Dans la Palestine soumise à Rome, ces révoltes, influencées par des prophètes inspirés, prennent un caractère religieux. L’un d’entre eux, Jésus de Nazareth condamné au supplice de la croix par le procurateur romain Pilate, deviendra, grâce à la diffusion de son enseignement par ses disciples, le fondateur d’une foi nouvelle qui bientôt gagnera des fidèles dans tout le monde romain. Mais tandis que se répand le christianisme et que sont écrasées les dernières révoltes juives : l’Empire, qui n’a jamais trouvé un réel équilibre après la mort d’Auguste, traverse des périodes de désordres culminant sous le règne de Néron et de ses successeurs immédiats.

Au II° siècle de notre ère, l’Empire romain connaît une période de paix relative sous le règne des Antonins. C’est aussi l’âge d’or en Inde, alors que dans le lointain Mexique se succèdent de brillants empires. Au III° siècle, la pression des peuples «barbares» commence à se faire sentir aux frontières de l’Empire romain, et le pouvoir devient le jeu de rivalités entre chefs militaires. La crise sociale, le dépeuplement des campagnes, l’infiltration lente des «barbares» dans l’armée romaine ne font qu’aggraver la situation. Au moment où le christianisme, jusque-là persécuté, devient, après la «conversion» de Constantin, la religion officielle, c’est tout le système qui se désagrège Lorsque les peuples germaniques auront déferlé sur les provinces occidentales de l’Empire, l’Eglise seule maintiendra pendant quelques siècles la tradition gréco-romaine en Orient, où l’Empire romain subsiste avec Constantinople redevenue Byzance - pour capitale.

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MOYEN AGE

Georges DUBY, de l’Institut

Depuis la fin XVI° siècle, les Européens se sont peu à peu accoutumés à nommer Moyen Âge la très longue période de leur histoire comprise entre le début du V° et la fin du XV° siècle. Pourquoi ? « Moyen », dans cette expression, veut dire « médian », « intermédiaire ». Ce mot signifie aussi « médiocre », « négligeable ». Pour les hommes d’étude qui, les premiers, parlèrent de Moyen Âge, la haute culture, la culture classique, avait fait naufrage avec l’effondrement de l’Empire romain, et c’est la Renaissance, au XVI° siècle, qui l’avait revivifiée. Dans l’entre-deux, la barbarie, pensaient-ils, avait régné pendant onze siècles, qui, pour cette raison, ne méritaient à leurs yeux aucune attention. Aussi cette partie de l’histoire européenne fut-elle négligée, et elle l’est encore: les œuvres de penseurs aussi considérables qu’un Abélard ou un Thomas d’Aquin n’occupent pratiquement aucune place dans nos histoires de la philosophie. Le Moyen Age demeure dans notre esprit l’époque oubliée, mystérieuse, et c’est peut-être bien la raison principale de l’engouement dont il est aujourd’hui l’objet.

Forgée en fonction de l’évolution de notre culture, la notion de Moyen Âge ne s’applique évidemment qu’à l’Europe. Il n’y a pas de Moyen Âge indien, persan, soudanais, il n’y a pas non plus de Moyen Âge chinois ou encore japonais ou, s’il y en a un, il n’a pas lieu au même moment que le nôtre. L’un des mérites essentiels de l’Histoire du monde est de mettre en évidence ces disparités et ces discordances, de montrer la nécessité, spécialement pour la période que nous continuons d’appeler Moyen Âge, de reconsidérer la place de la civilisation européenne par rapport aux autres civilisations du monde. Car, durant très longtemps, l’Europe occidentale fut l’une des régions les plus démunies de la planète. Elle fut certes emportée, au XI°, au XII°, au XIII° siècle, par un puissant élan de croissance qui lui permit de rattraper son retard. Pourtant, à la fin de cette phase de bouleversants progrès, Marco Polo était émerveillé par les raffinements qu’il découvrait alors en Chine.

À l’échelle du monde, l’histoire, tout au long de ces onze siècles, reste dominée par l’opposition et le conflit permanents entre nomades et sédentaires, entre les peuples errant dans la steppe ou la forêt et ceux qui sont enracinés dans une campagne. Pour les premiers, aguerris par le danger constant et par la difficile recherche de la subsistance, les seconds sont des proies faciles. Les nomades convoitent les richesses produites par le travail agricole et qui s’accumulent dans les cités. De temps en temps, on les voit se jeter sur les villes, piller, parfois s’établir durablement en conquérants, dominer alors, exploiter des populations dont il arrive que la part la plus misérable accueille favorablement les envahisseurs, car ceux-ci sont porteurs d’une religion plus simple, sans clergé, moins exigeante et donc séduisante. De la forêt sont ainsi sorties les tribus « barbares » qui s’infiltrèrent dans les provinces occidentales de l’Empire romain et les soumirent au V° siècle au pouvoir de leurs rois; puis, aux VIII°-IX° siècle, les Scandinaves, qui fondèrent un peu plus tard, en Angleterre, en Normandie, en Russie, en Italie du Sud, des États vigoureux et agressifs; au XV° siècle, enfin, les Incas, qui subjuguèrent les peuplades des hauts plateaux andins. Des déserts et des steppes, on vit surgir successivement les Arabes au VII° siècle, les Hongrois au X°, les Turcs Seldjoukides au XI°, les Aztèques au XII°, les Mongols de Gengis Khan au XIII°. Certaines de ces migrations violentes et ravageuses aboutirent à la création d’empires démesurés. Mais toutes finirent par buter contre les môles que formaient les pays de forte paysannerie. Ainsi furent épargnées la Chine du Sud et l’Inde du Sud. Ce fut la chance de l’Europe occidentale de l’être aussi, à partir de l’an mille. Elle est la seule région du monde qui pendant tout le dernier millénaire n’ait jamais subi le joug d’envahisseurs étrangers. Ce privilège insigne explique le développement continu qui lui permit d’étendre son pouvoir. .Elle doit cette expansion principalement à un prodigieux essor de l’agriculture, assez puisant dès le XIII° siècle pour arrêter sur les lisières orientales de la Pologne et de la Hongrie le flot es Mongols.

À l’étonnante aventure de Gengis Khan, fondateur d’empire, succéda au XIV° siècle celle de Tamerlan. Une centaine d’années auparavant, les Turcs, venus des steppes de l’Asie centrale, étaient apparus en Asie Mineure. Il y avait alors quelques générations que, par l’effet de leur réussite agricole, et grâce aux ferments de hardiesse vagabonde que les pirates vikings y avaient introduits, l’Europe était devenue à son tour conquérante. Les agents de son expansion furent de jeunes guerriers, des missionnaires ardents et des marchands qui, dans ce monde entièrement ruralisé, étaient les plus mobiles. Ce petit groupe, très marginal par rapport à ensemble de la population, grossit et se renforçât dans la poursuite du développement général. Le jeu de la fiscalité seigneuriale, les :donations pieuses, le courtage, le prêt à usure transféraient entre les mains de ces aventuriers la plus grande part des profits de la croissance rurale. Ils bénéficiaient en outre d’un progrès continu qui affectait principalement les techniques du combat, de la marine, du commerce et de la communication écrite et orale. Ces hommes de guerre, ces prêtres, ces trafiquants s’élancèrent par prédilection vers les pays extérieurs les plus riches, la péninsule Ibérique islamisée, l’Italie méridionale et la Sicile, enfin l’Orient méditerranéen. Ils repoussèrent vers la Méditerranée les frontières de la chrétienté latine, et leurs entreprises contribuèrent de manière décisive à l’essor de la civilisation européenne. Ceux qui revinrent de ces expéditions lointaines rapportèrent avec eux de beaux objets, certes, mais surtout une masse de connaissances nouvelles, un immense trésor que les hommes d’Église découvrirent et traduisirent de l’arabe dans les bibliothèques de Tolède ou de Palerme, les œuvres des philosophes et des savants de la Grèce antique et celles de leurs successeurs sarrasins.

Le rêve des croisés de se fixer en Terre sainte s’effondra à la fin du XIII° siècle. Mais, à cette époque, le Levant constituait un vaste et fructueux marché pour les négociants italiens, dont certains commençaient de se risquer par les routes de la soie vers les provinces fortunées de l’Inde et de la Chine.

Les Ottomans étaient alors en marche. Ils s’avançaient irrésistiblement. Cette dernière vague d’invasion fut arrêtée, difficilement, dans les Balkans et les Carpates. La menace cependant devait subsister de longs siècles et, dès lors, l’énorme et pesante domination établie sur le monde grec et musulman ferma l’accès du Proche- et de l’Extrême-Orient aux Européens. Les plus aventureux d’entre eux durent se tourner vers l’Ouest et regardèrent vers l’Océan. Les perfectionnements de la cosmologie, de la cartographie, de l’architecture navale et des techniques de navigation permettaient de tenter l’aventure. Les Portugais se lancèrent les premiers au XV° siècle. En 1487, les caravelles portugaises doublèrent le cap de Bonne Espérance et pénétrèrent dans l’océan Indien. Quelques mois plus tard, persuadé que la Terre était ronde, Colomb allait cingler droit vers le couchant. Il tomba par hasard sur un nouveau monde, ouvrant ainsi la voie à une invasion conquérante, plus brutale et beaucoup plus destructrice que celle dont l’Europe avait failli être l’objet de la part des Mongols et des Turcs.

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                                            LES TEMPS MODERNES

Jean DELUMEAU, professeur au collège de France

 

C’est une évidence que beaucoup de problèmes qui se posent actuellement à la communauté humaine se sont noués plusieurs siècles auparavant, et notamment durant la période qu’en France nous appelons « moderne» (par opposition à la période contemporaine). Et c’est à bon escient que nous lui appliquons le qualificatif de « moderne». Non, bien sûr, par mépris pour la longue séquence antérieure. Heureusement, le Moyen Age n’est plus l’objet aujourd’hui d’aucune dépréciation. Il a produit dans les domaines de la spiritualité, de l’art et de la pensée des œuvres admirables, voire inimitables. D’autre part, le Moyen Âge s’est assez largement prolongé dans la période suivante, malgré le sentiment d’avoir créé une coupure que nourri­rent avec un peu trop d’ orgueil les créateurs du vocable « Renaissance», le premier d’entre eux étant Pétrarque. Il reste que la découverte de l’Amérique en 1492, la cassure religieuse créée par l’excommunication de Luther en 1521 et la publication en 1543 de l’ouvrage où Copernic exposait son système astronomique constituèrent des faits d’une importance immense dont nous continuons à vivre les conséquences. En un demi-siècle se trouvèrent ainsi réunies les conditions d’un énorme changement en profondeur - qualitatif et quantitatif - de l’histoire humaine, et pas seulement européenne.

Généralisons cette méthode rétroactive qui consiste à regarder derrière nous et nous apercevrons rapidement combien nous restons tri­butaires de situations créées il y a trois ou quatre cents ans, c’est-à-dire durant la période « moderne». Soit le cas de l’Irlande que nos journaux écrits ou télévisés évoquent si sou­vent: à quand remonte le problème irlandais? Aux XVI° et XVII° siècles, quand successivement Elisabeth I° en 1594 et 1603, puis Cromwell en 1649 matèrent les révoltes des Irlandais qui voulaient rester catholiques et ne pas être anglais. Les vaincus durent souvent abandonner leurs terres aux nouveaux arrivants. Quant à la situation tragiquement complexe de l’ex-You­goslavie, elle s’explique notamment par les progrès réalisés dans les Balkans aux XV° et XVI° siècles par la puissance ottomane: la Ser­bie indépendante détruite en 1459, la Bosnie en 1463, Belgrade (alors hongroise) occupée en 1521. Des populations turques s’installent désormais dans les régions auparavant exclusive­ment chrétiennes. A quoi s’ajoutent les effets toujours actuels du schisme qui sépara en 1054 l’Église romaine (celle des Croates) de l’Église byzantine (celle des Serbes).

On n’efface pas facilement l’histoire dans la mémoire collective de ceux qui héritent de ses injustices. La preuve la plus évidente en est sans doute le problème noir, legs d’une période (XVI°-XIX° siècle) qui arracha au continent africain entre 10 et 15 millions d’esclaves (voire davantage), pour les transporter brutalement outre-Atlantique. Qui pourra jamais établir le bilan - culturel et économique - de cette transplantation forcée dont les conséquences marquent toujours notre temps? Mais, Dieu  merci ! l’héritage du passé n’a pas que ces couleurs sombres. Et, en Europe notamment, ce legs est d’une richesse exceptionnelle. Nous ne pourrons aborder avec des chances de succès l’avenir - forcément mystérieux - qui s’ouvre devant nous sans nous appuyer sur ce que la foi, l’intelligence et le sens artistique de nos devanciers ont produit chez nous de meilleur. Il s’agit là d’un patrimoine dont il est impossible de faire le tour tellement il est vaste. On ne peut que suggérer quelques voies pour y pénétrer, libre ensuite à chacun d’aller avec prédilection dans tel ou tel coin de ce merveilleux jardin. Jamais auparavant dans le temps et dans l’espace on n’avait produit autant d’œuvres d’une indiscutable valeur artistique que dans l’Europe des XVI°-XVIII° siècles, qui vit se succéder la fin du gothique, la Renaissance, le baroque, le rococo et le néoclassicisme. Cette prodigieuse fécondité et cette accumulation de chefs-d’œuvre constituent un fait d’histoire dont nous prenons, heureusement, de plus en plus conscience. Ce n’est pas par hasard que, de nos jours, nous agrandissons et nous multiplions les musées, et que nous restaurons amoureusement les monuments du passé. Ils sont les témoins de notre histoire, notre capital pour affronter les tâches de l’avenir. Or, de Léonard de Vinci à Tiepolo, de Bramante à Soufflot, de Michel-Ange à Houdon, de Palestrina à Mozart, quel stupéfiant itinéraire artistique ! quelle variété de talents ! quelle richesse d’inspiration ! quelle maîtrise dans chacun des beaux-arts !

Mais la période «moderne», c’est aussi la foi chrétienne réaffirmée dans les deux versions catholique et protestante; la naissance de la science avec les travaux de Galilée, Descartes, Leibniz, Newton; les progrès décisifs de la technique (la lunette de Galilée est de 1609, la machine à vapeur de Watt, de 1769) ; l’émergence des notions sur lesquelles est fondée la démocratie moderne: la tolérance et les «droits de l’homme ». Longtemps le vocable «tolérance» avait été affecté d’une connotation péjorative : on tolère ce qu’on ne peut empêcher.

Avec Locke,. qui écrivit, en 1689, ses Lettres sur la tolérance le mot commença à prendre la signification positive que nous lui donnons aujourd’hui : le respect de l’opinion d’autrui lorsqu’il ne cherche pas à l’imposer par la force. Quant à la célèbre Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789, elle avait été précédée par un long mouvement des idées qui avait progressivement, en particulier au cours du XVIII° siècle, dégagé - et d’abord sur des bases chrétiennes - la valeur irréductible de chaque être humain.

Une des grandes qualités de la collection l’Histoire du monde est sa présentation en triptyque largement ouvert sur les continents autres que l’Europe: un parti méthodologique qui évite de rétrécir l’histoire du monde à celle de l’Occident. Car, longtemps encore après les deux premiers voyages autour du monde - celui de Magellan en 1519-1522 et celui de Drake en

1577-1581 -, l’Empire chinois continua sa carrière autonome et le remplacement, en 1644, des Ming par les Qing venus de Mandchourie fut indépendant de toute influence européenne. La même évidence vaut pour l’essor de l’Iran chiite dont l’apogée se situe sous Abbas 1er, qui accède au trône en 1587 et règne jusqu’en 1629. C’est l’âge d’or des miniatures persanes, des velours brodés, des marqueteries en bois et métaux précieux, des arabesques en céramique colorée. En 1598, Abbas fait d’Ispahan sa capitale dont la place Royale, la mosquée de l’Imam avec sa coupole de faïence bleue, les palais et les parcs continuent d’émerveiller les visiteurs. Abbas I° a été, pendant quelques années au moins, le contemporain d’Akbar, le «Grand Moghol», qui régna sur l’empire des Indes de 1556 à 1605, au moment où la France se déchirait dans les guerres de Religion et où l’Europe catholique s’efforçait de contenir difficilement. l’avance turque. Assurément, Akbar connaissait quelque chose de l’Occident. Tolérant sur le plan religieux, cherchant même à développer un culte syncrétique, il reçut amicalement des jésuites venus de Goa. Mais ses succès militaire - il étendit son empire du Bengale à l’Iran et de l’Afghanistan au Gujerat -, ses réformes administratives, sa politique souple d’association des élites hindoues au pouvoir musulman se développèrent en dehors des grands courants de la civilisation occidentale. C’est à l’influence persane qu’il ouvrit largement son empire et celle ci se manifesta aussi bien dans la littérature que dans la peinture et l’architecture.

La percée européenne en direction de l’Orient et de l’Extrême-Orient, qui néanmoins se manifestait de plus en plus depuis le début du XVI° siècle, suscita parfois des réactions de rejet dont la plus connue est celle du Japon. Le: shoguns d’Edo - les Tokugawa -, qui gouvernent à partir de 1600, interdisent le christianisme, expulsent les étrangers, décrètent un isolement qui durera jusqu’au XIX° siècle. Cet isolement s’accompagna cependant de prospérité économique et de floraison artistique.

Ainsi l’histoire s’est longtemps déroulée à l’échelle mondiale dans des compartiments séparés les uns des autres et selon des rythmes qui n’étaient pas synchrones . Toutefois - vérité évidente -, le monde se rétrécit de plus en plus Or ce mouvement de contraction de notre planète sur elle-même, peu sensible avant la Renaissance, s’est sans cesse accéléré depuis. La période dite «moderne », avec la réalisation pour la première fois d’une «économie monde », selon la formule de Fernand Braudel avec l’émigration européenne en Amérique du Sud et du Nord, avec la déportation de millions de Noirs outre-Atlantique, avec des transferts culturels de plus en plus intenses en latitude et en longitude, a créé les conditions de notre civilisation d’aujourd’hui. C’est pourquoi on est justifié à la séparer du Moyen Age. A partir du XVI° siècle, les aiguilles de l’horloge se sont mises à tourner plus vite sur un cadran dont le périmètre a été en se raccourcissant.

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                                                        Le XIX° siècle

Théodore ZELDIN, professeur à l’Université d’Oxford.

Traduit de l’anglais par M.-F. Dréano

 

On ne peut plus considérer le XIX° siècle comme une époque héroïque. Certes, chaque génération est tentée de changer d’avis sur le passé, comme le font certains enfants qui, ayant grandi, ont de leurs parents une image différente de celle, idéalisée, de leur jeunesse, tandis que d’autres refusent cette lucidité et préfèrent vivre avec des souvenirs d’emprunt. Quoi qu’il en soit, il est aujourd’hui impossible de continuer à croire en l’idée que le XIX° siècle se faisait de lui-même.

Tout d’abord, ce siècle croyait avoir raison. Il était convaincu de s’améliorer constamment, et cela l’encourageait à penser que, lorsqu’il faisait quelque chose de grandiose et de spectaculaire, c’était forcément un progrès. En réalité, il s’égarait souvent. Il a certes accompli plus de progrès dans les domaines de la technologie et de la science qu’aucun autre siècle précédent, mais, en 1820 déjà, le langage même de la science commençait à devenir incompréhensible pour la plupart des gens. La spécialisation tendait à créer, dans le monde de la connaissance, une ségrégation aussi dangereuse que la ségrégation sociale, source de tant de luttes.

Au début du XIXe siècle vécut un homme qui fut probablement le dernier à avoir une vue générale de toutes les civilisations et toutes les sciences. Les sympathies d’Alexander von Humboldt (1769-1859) étaient aussi étendues que sa curiosité. Allemand, il choisit de vivre à Paris parce qu’il pouvait y mener les débats les plus intéressants avec les gens les plus divers.

«Il n’y a pas de races inférieures» disait-il, au moment où ses contemporains se persuadaient de la supériorité de la «race» blanche sur toutes les autres, et il se consacra à l’exploration de la Sibérie et de l’Amérique latine alors même que la plupart de ses contemporains succombaient à la nouvelle idéologie nationaliste qui les décourageait de s’intéresser à autrui.

On se fit à cette époque un devoir de penser que sa nation était meilleure que toutes les autres. Dorénavant, la première chose qu’apprirent les écoliers fut l’histoire de leur propre pays avant tout le reste, et cela continua ainsi. Le XIX° siècle est toujours vivant.

Le XIX° siècle rêvait de paix, mais croyait aux vertus de la guerre. Il admirait la force, la violence, la victoire. Certes quelques femmes eurent le courage de protester, mais elles étaient pénétrées des valeurs mêmes qui les opprimaient, et croyaient qu’en s’unissant, en formant une armée, elles auraient la force de vaincre l’oppresseur mâle. C’était oublier que la législation ne peut pas changer les mentalités. Inconsciemment, elles empruntaient leurs méthodes à la classe ouvrière, qui elle-même empruntaient les siennes aux riches et aux puissants. Nous comprenons aujourd’hui que la victoire produit presqu’invariablement des effets pervers, et qu’on ne peut obtenir par la force ce que la civilisation a de plus désirable.

Quant aux relations entre hommes et femmes, le XIX° siècle «romantique» offre un modèle chimérique; la plupart des gens de ce temps continuèrent à se marier comme il l’avaient toujours fait: pour assurer avant tout la transmission des patrimoines. La révolte romantique contre cet état de fait donna l’impression d’une libération, mais elle présentait de sérieux inconvénients; le mariage fondé sur l’amour-passion était bien, en effet, pour un individu qui ne suivait que ses élans les plus profonds, une révolte contre les parents et les traditions, mais c’était aussi en quelque sorte, une aliénation : les romantiques voulaient que le couple fusionnât, devînt une seule personne, au risque pour l’un et l’autre de perdre sa personnalité. D’autre part, l’amour romantique étant fondé sur l’idéalisation des femmes, les hommes ne se donnaient-ils pas le mal de découvrir la véritable femme derrière leur idole. Les frustrations, les échecs sentimentaux et l’incommunicabilité de notre siècle perpétuent ceux du XIXe siècle.

À une époque où, comme tant de fois auparavant, la famille était en crise - ce qui signifie qu’elle était en train de changer - le XIX° siècle définit un idéal familial, et condamna comme immoral tout non-conformisme.

Nous sommes injustes quand nous critiquons cette époque pour avoir refusé le changement, alors que nous sommes nous-mêmes si troublés par ceux de notre propre temps. En fait, les contemporains eurent le plus grand mal à comprendre le changement de statut des enfants, qui d’atout économique chargés d’augmenter le revenu familial, se transformaient en objets d’amour, dont les caprices font la joie et le cauchemar des parents.

Ce siècle était convaincu de connaître toutes les réponses, ou d’être sur le point de les découvrir, mais il vivait dans la peur. Découvrant l’anesthésie, il eut plus que jamais peur de la douleur, découvrant l’antisepsie, il vit partout de dangereux microbes, et l’hypocondrie fut la contrepartie des progrès médicaux. Épousant l’idée de bonheur personnel, il ne trouva souvent que la solitude. Siècle de l’éducation, il fut autant celui de l’opium. Grande époque de migrations, il donna à certains une vie nouvelle, mais en déçut beaucoup.

Le mépris et l’ignorance à l’égard des étrangers furent le contrepoids aux courageux voyages d’exploration et à la tolérance qui naissait à l’intérieur des frontières nationales. Si les Britanniques, par exemple, n’avaient pas utilisé les hindous contre les musulmans aux Indes, détruisant }ainsi le modus vivendi que les deux communautés avaient à peu près établi à leur satisfaction mutuelle, on aurait épargné à notre époque le million de vies perdues lorsque les luttes recommencèrent. Le colonialisme fait partie de notre héritage. De nos jours comme au XIX° siècle, nombreux sont ceux qui voient dans les conflits un stimulant nécessaire au progrès, et parmi eux, les tenants de la tradition républicaine en France. Persister dans de telles opinions équivaut à garder de l’univers une vision que récuse la science contemporaine. Il est en effet évident que ce n’est pas tant la force qui cause les changements les plus importants, que de subtiles combinaisons de molécules. À cette époque, les relations entre individus, entre nations restèrent tendues, celles qui s’établirent entre continents et civilisations étaient porteuses de terribles avertissements.

La bureaucratie qui se développa au XIXe siècle fut d’abord authentiquement libératrice, elle essaya d’abolir le népotisme et le favoritisme : l’impersonnalité devait apporter la justice et le fit dans une certaine mesure. Mais c’est surtout par des moyens financiers que l’Etat Providence tenta d’abolir la pauvreté et l’insécurité, mais ni l’argent ni l’administration ne pouvaient suffire à compenser tant de vies gâchées et frustrées. Nous voyons maintenant les limites de la compassion institutionnelle, qui n’a pas le temps de communiquer avec ceux qu’elle aide. Le XIX° siècle perdure dans notre vie quotidienne, quand nous nous rendons à l’usine ou au bureau chaque jour à la même heure. On imaginait alors que la régularité était la clé de la prospérité et il est vrai qu’elle rendit possible la production sans cesse accrue de biens identiques. La plupart des hommes qui résistaient à l’idée d’être transformés en machines durent céder et devinrent un nouveau type d’esclaves volontaires. Aujourd’hui, nous avons perdu tout intérêt pour les routines monotones qui nous ont été léguées, nous souhaitons avant tout avoir des métiers intéressants - et pas seulement bien payés - et rêvons d’inventer des professions qui feront passer l’épanouissement de l’être humain avant les impératifs de production. Le XIX° siècle nous a légué sa manie de classifier, de faire des distinctions entre les personnes comme entre les groupes. Aujourd’hui, il nous faut au contraire découvrir ce que les hommes ont en commun.

Beaucoup de gens courageux et extraordinaires vécurent en ce siècle. Son art, sa science, sa littérature témoignent d’une recherche constante de la beauté et de la vérité. Nous ne pouvons pas souhaiter que le XIX° siècle n’ait pas eu lieu : il y a énormément à apprendre de ses expériences, de ses déceptions comme de ses triomphes. Mais nous ne pouvons plus y penser comme à la Belle Époque à moins d’ignorer délibérément les grandes souffrances qu’il a causées. Chaque siècle commet des erreurs : c’est pourquoi l’histoire est intéressante, et son étude nécessaire. Mais, s’il est impossible de ne pas commettre d’erreurs, il est inexcusable de les répéter. Au travers des événements décrits dans ce volume de l’Histoire du monde, les lecteurs peuvent se découvrir eux-mêmes comprendre plus clairement ce qu’ils acceptent et ce qu’ils rejettent.

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                                                        Le XX° siècle.

 

Jean Pierre RIOUX,

inspecteur général de l’Education nationale

 

Ce XX° siècle, le nôtre, né dans le sang de la Grande Guerre de 1914-1918, est mort avant son terme, entre 1989 et 1991, avec l’effondrement spectaculaire, médiatisé, si peu violent et si peu pleuré, de sa dernière idéologie mortifère, le communisme. Depuis lors, nous sommes en quelque sorte orphelins, jetés sans soutiens ni repères dans une fin de siècle numérique qui n’en est plus une, transis dans l’attente d’un 2001 qui remettra peut être à l’heure la pendule de l’histoire. Or cette incertitude d’un présent envahissant et trop peu signifiant, cette latence du temps nous taraudent, entretiennent l’impuissance et brouillent l’espoir. C’est donc elles qu’il faudra bien apprendre à surmonter. Et l’histoire devrait être alors - elle l’est déjà - d’un vrai secours pour renouer le fil entre passé et avenir, pour faire taire la cacophonie d’un actuel si irrésolu.

Cette conviction court tout au long de ce dernier volume de l’Histoire du monde dont les auteurs ont su fort bien déplier toute la trame et décrire les déchirures de notre temps. Il donne, je crois, à chacun d’entre nous tous les éléments utiles à une réflexion active. Car il ne s’agit plus d’exhumer des valeurs mortes ou de chercher des racines douteuses, de suivre avec nostalgie le jeu des références: c’est plutôt une prise en charge et une mise en compte lucides de ce siècle qui importent. En un mot : faisons une lecture à la hache, qui élague le bois mort mais laisse aussi perler la sève des rameaux vifs.

De quelles constantes historiques du XX° siècle faudrait-il à la fois nous imprégner et nous départir pour relancer le cours du temps ? J’en vois quatre présentes à toutes les pages de ce livre : le tragique inouï, le progrès unificateur, l’inégalité chronique et la déraison affichée.

Le tragique ? C’est l’évidence la plus affreuse.

La violence collective a prospéré comme jamais depuis 1914, avec deux guerres déchaînées sur l’ensemble du globe, qui ont tué, mutilé, violenté et broyé d’une manière sans égale dans toute l’histoire de l’humanité. Notre siècle a inventé la planète en feu et l’Apocalypse en suspens, avec engrenage fatal des crises, industrialisation de la mort, centaines de millions d’hommes jetés dans la tourmente, massacre des civils innocents, cumul des vieilles haines nationales et des nouveaux racismes, jusqu’à la double angoisse inédite de 1945, celle d’Hiroshima. puis des « équilibres » de la terreur nucléaire puis celle qu’a laissée la solution finale, crime des crimes contre l’humanité. Cette singularité guerrière et bestiale n’a d’ailleurs pas suffi à l’économie séculaire de la tragédie: des drames permanents ont sous-tendu les paroxysmes de 1914-1918 et de 1939-1945. Voilà que les idéologies sont devenues folles sous le choc insurmontable de 14-18 et qu’elles ont nourri, de 1920 à 1990, ces destructions programmées de l’homme qu’il a fallu apprendre à nommer les totalitarismes. Voila aussi les économies déréglées, bousculées deux fois par des crises mondiales dans les années 1930 et depuis le début des années 1970, qui engendrent elles aussi la violence du chômage et du doute. Voici l’inépuisable vague des nationalismes, « révolutionnaires » ou simplement tueurs de l’Autre, habillés de tous les oripeaux du racisme, du progressisme, du populisme ou de l’intégrisme. Voici encore les famines périodiques, les carences chroniques, les nuisances dévoreuses d’ozone et d’environnements qui ajoutent à la longue liste des sources constantes de tensions promptes à dégénérer. Comment pourrions-nous demain désarmer cette vocation tragique, sinon d’abord en connaissant historiquement et intimement ses ravages ?

Nonobstant, ce fut aussi un siècle de progrès en spirale tout aussi inouïs. Cette constante il est vrai, est de lecture moins évidente, car notre culture et nos enseignements ont mal intégré la rapidité et la complexité des avancées du savoir et du mieux-être, car les médias en parlent peu ou mal, alors qu’elle a tant marqué notre vie de tous les jours. Dès lors aussi que la science et les techniques ont été mises au service de tant de destructions, jusqu’à la bombe comprise, elle reste marquée au sceau de la tragédie du siècle et le doute s’est ainsi insinué dans nos esprits. Il faudra bien pourtant mesurer l’étonnante explosion et la croissance exponentielle des savoirs qui ont nourri l’âge contemporain et dont témoignent, en bel exemple, les domaines aussi divers que la physique théorique, la génétique ou les sciences humaines. Et comment ne pas penser fièrement à tout l’aval, quand les victoires des techniques ont transformé le travail, bouleversé le train-train quotidien et donné à la vie tant de capacités à triompher ? Quelles qu’aient pu être les désillusions de ces progrès, si légitimes que soient les questions qu’il faut poser depuis Orwell aux sociétés techniciennes, si forte qu’ait été la cascade des défis nouveaux engendrés par la science, on ne peut guère se lasser de découvrir le cheminement irrésistible de ces progrès-là, si proches, qui ont réchauffé et élevé l’homme moderne.

Ce relatif optimisme scientifique et technique mérite qu’on s’y attache aussi parce qu’il fut le plus puissant facteur d’unification de la très belle orange bleue qu’ont contemplée les astronautes. Sans victoires scientifiques sur la mort, sans développement des techniques de santé, notre monde ne serait pas aussi « plein comme un œuf », après une explosion démographique sans précédent dont le rythme a décollé après 1940 et s’est fixé dans les années 1960 aux alentours de ces 2 p. 100 annuels qui conduisaient mathématiquement à un doublement de la population du globe tous les trente ans, soit à chaque génération. Sans focalisation des progrès et du mieux-être d’abord dans les villes, le monde urbain n’aurait jamais attiré tant de ruraux en quête d’une autre vie et son explosion nous eût sans doute été épargnée. Sans techniques enfin, l’unité du monde ne se serait pas faite sous le signe de la vitesse vibrionnante, qui a aboli les distances, facilité l’échange et bousculé tous les modes de la communication entre les hommes: plus que les transports physiques eux-mêmes, ce sont les messages écrits, parlés et imagés, fruits d’une sophistication technicienne et véhiculés par les médias, multipliés par la télématique, l’informatique ou, demain, les « autoroutes de l’info », qui ont hâté l’unification de la planète, l’ont inondée de produits et de sensations communes, et l’ont peut-être promise ainsi au rajeunissement.

Et pourtant, ce monde a engendré en continu le privilège et la soumission, sans que son ardeur communicative ait pu réduire ses inégalités foncières. Des hommes, des collectivités, des nations en ont ressenti l’humiliation, et le sentiment d’une injustice permanente a joué un rôle majeur dans le déroulement des drames, des crises et des progrès. Qu’il s’agisse de produit national brut, d’espérance de vie, de patrimoine ou d’accès au savoir et à la culture, l’échange inégal perdure tout en étant de plus en plus mal supporté. On s’en convaincra en lisant tout ce qui est dit ici sur la question lancinante du sous-développement, fut-elle rhabillée. en contraste Nord-Sud; sur les dominations et l’impérialisme des Grands, plus ou moins défaits par la décolonisation, la chute du dollar et la déliquescence de Moscou; sur les situations d’injustice qui pullulent toujours dans un pays . développé comme la France. Aujourd’hui, sous l’apparente unification du monde par le libéralisme du marché et de l’argent depuis la chute du mur de Berlin et l’échec de Gorbatchev, se dissimulent encore ou se manifestent déjà les très vieilles frustrations nées du mauvais partage de tous les gâteaux, qui a sans cesse enrichi les riches et fait payer les pauvres. De ce vice de répartition aussi il faut prendre la mesure exacte et la claire conscience à travers un rappel historique.

Enfin, faire un bilan du siècle nous oblige à quelque retour sur ses usages, si inégaux eux aussi, de la raison et de la déraison, au point de devoir conclure que la seconde l’a sans doute emporté sur la première. Ce panorama culturel, qui signale tout ce qui a armé ou désarmé les cœurs et les esprits, doit peser le rôle des avant-gardes et des masses, opposer les cultures des grandes interrogations sur l’avenir à la monotonie de la culture, grande consommation inlassablement médiatisée, dire le poids exact des valeurs revendiqué qui ont jeté l’homme dans des combats collectifs aux objectifs et au dénouement incertains ou fatals et le rôle de celles qui n’ont pas cessé, de retrouver l’individu et la personne broyés par les pouvoirs sans âme et les idéologies de fer. C’est le cheminement chronologique même de ce siècle qui doit être alors être questionné, dans sa kyrielle. De trahisons et de dénégations. Pourquoi la modernité multiforme qu’exprimèrent superbement les années 1920 a-t-elle été impuissante, occultée puis négligée ? Pourquoi restons-nous si entêtés des décennies suivantes, où l’ombre des totalitarismes a failli tuer la pensée? Et comment ne pas saluer cette culture de l’homme et de ses droits, fille de l’Europe, qui affronte à armes si inégales depuis les vingt dernières années les retours offensifs et intégristes du religieux, tandis que la culture de masse et les modes de consommation universels brisent tant de particularismes ?

Décidément, le XX° siècle n’a pas cessé d’enterrer l’homme occidental. Ses techniques et des drames ont fait éclater les patrimoines, les communautés et les groupes sociaux. À nous de dire, dès à présent, si ses décombres bien explorés et soigneusement triés pourront servir à des reconstructions.

 


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

vers ~ 8, ~ 6 « av. J.C. »         Naissance du Christ à Bethléem

A une religion qui était encore essentiellement nationale, on substitua une religion capable de devenir universelle. A un Dieu qui tranchait sans doute sur tous les autres (dans le judaïsme) par sa justice en même temps que par sa puissance, mais dont la puissance s’exerçait en faveur de son peuple et dont la justice concernait avant tout ses sujets, succéda un Dieu d’amour et qui aimait l’humanité entière.

Henri Bergson.          Les deux sources de la morale et de la religion.

La séquence chrétienne représente le moment où l’homme se libère de la nécessité de recourir à l’immolation de boucs émissaires pour clore les conflits et les crises communautaires, le moment où l’homme devient conscient de l’innocence de ces victimes.

Pierpaolo Antonello. João Cezar de Castro Rocha. Introduction à Les Origines de la Culture. René Girard Desclée de Brouwer. Mars 2004

Jésus Christ a révélé au monde cette vérité que la patrie n’est pas tout, et que l’homme est antérieur et supérieur au citoyen.

Ernest Renan

Dans toutes les religions, les hommes sont en quête de Dieu. Il n’y a que dans le christianisme que Dieu est en quête de l’homme.

                        Gandhi

L’opération essentielle qui définit le catholicisme est le changement de substance de deux produits élaborés par l’industrie de l’homme… Or pain et vin sont blé et vigne, et procédés de panification et de vinification. Tout ceci définit sur le globe une certaine région qui se dispose autour du bassin de la Méditerranée : région dont les limites sont celles de la vigne et du blé …

Paul Valery    Etude sur le vin

La Nouvelle Alliance arrondit les angles ; après la nuque raide, le col de cygne. Au Dieu dur des Armées, qui se venge et punit («  Ta droite, ô Éternel, a écrasé l’ennemi »), succède un doux qui pardonne et désarme. Voici des fleurs sur les tombes, et non plus de petites pierres. Voici qu’arrive du convivial dans le désert. Des cruches de vin et du pain sur la table. De la Méditerranée en Arabie. Ou plutôt y a-t-il balancement entre le pelé et le verdoyant grâce à cette providence géographique qui a fait naître et prêcher Jésus sur le rebord du plateau désertique, à l’est du Jourdain. Dans l’effondrement de la mer Morte, se glisse une bande verte de cent cinquante kilomètres de long et de quinze de large, zone cultivée, accueillante au sédentaire et où la culture du blé est possible. Jésus s’est imposé l’épreuve du désert, mais sans se faire ermite. Il revient vite aux vergers, fruits et palmes. Il s’est glissé dans ce corridor mitoyen entre les peuples de la mer et les hallucinés du caillou, entre la consonne rauque et les vocalises qui roucoulent autour des lavoirs. Contrairement à ses prédécesseurs, Jésus n’a pas l’esprit notaire. Il jase, digresse, réfléchit à voix haute. La parabole est moins rigoriste que la Loi. Les protestants qui seront les premiers à adopter le principe du Sacerdoce Universel et le pastorat féminin (en France dès les années 1930) sont aussi les tenants de la Parole contre, tout contre l’Écriture. C’est Jésus qui parle entre les lignes, insistent-ils, suivant Luther («  Christ est le seigneur de l’Écriture, celle-ci en est le serviteur »).

…/… Le phénomène chrétien vu dans le temps présente une base circulaire, archipel de sectes et mouvances contradictoires, qui s’est resserré en pointe au fil des siècles, sous la main de fer des empereurs et des Pères de l’Eglise, concile après concile. La pluralité des communautés a précédé l’unité de l’Eglise, comme les hérésies ont précédé et permis la fixation du dogme. Le bâton est devenu droit (ortho-doxe) par un aller-retour de torsions en sens contraire, au travers d’un incessant bras de fer entre fractions sécessionnistes (Alexandrie, Antioche, Carthage, etc)

Régis Debray     Dieu, un itinéraire     Odile Jacob 2001

~ 4                              Hérode meurt. Avec l’agrément de Rome, ses fils se partagent le royaume : Hérode Antipas en Galilée, Philippe en Iturée, l’aîné Archelaos à Jérusalem. Lorsque ce dernier sera détrôné, la Judée deviendra la première province procuratorienne. Outre les charges financières, le procurateur avait les pouvoirs de gouverneur civil et militaire, sous le contrôle du légat de Syrie.

L’an 0                         Il a été déterminé par Denys le Petit, en 525.

Il avait calculé que le début de la vie publique du Christ se passait en 782 après la fondation de Rome. Ayant pris à la lettre l’Evangile de St Luc : Et Jésus, lors de ses débuts (de vie publique…), avait environ trente ans… il déduisit 29 ans accomplis de 782 pour fixer ainsi le début de l’ère chrétienne, assimilé à celui de la naissance du Christ, soit 753 ans après la fondation de Rome.

Il y a quelques repères historiques pour situer au mieux la vie du Christ : le début de la prédication de Jean Baptiste qui se passe l’an quinze du principat de Tibère César - Luc - et, selon la Bible de Jérusalem (p.1356 note c) Jésus est alors âgé d’au moins trente trois ans, peut-être même trente cinq ou trente six. (mais la Bible ne s’explique pas là dessus… elle affirme…) La Pâques[1] a coïncidé avec le sabbat deux fois dans ces années-là : le 8 avril 30 et le 4 janvier 33… mais cette dernière date est trop tardive.

La date du recensement qui provoqua le voyage de Joseph et Marie de Nazareth à Bethléem fut elle aussi remise en question :

Or, en ces jours-là, parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de toute la terre. Ce recensement, le premier, eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie… Luc.

Selon la Bible de Jérusalem, le plus vraisemblable est que ce recensement eu lieu vers 8-6 av JC, en relation avec un recensement général de l’empire, et qu’il fut organisé en Palestine par Quirinius chargé pour cela d’une mission spéciale. Jésus est né certainement avant la mort d’Hérode le Grand (4 av JC), peut-être dès l’an ~ 8 -~ 6.

Denys le Petit, en 525, ne pouvait pas disposer de ces informations… et lorsque ces dernières sont apparues, il aurait été d’une incalculable difficulté que de les corriger, donc on garda l’erreur… ce qui n’empêche personne de dormir.

Les premiers écrits sur la vie du Christ le seront au plus tôt vingt ans[2] après sa mort, rédigés en grec (Jésus, lui, parlait araméen). Ces dates sont celles estimées par les recherches récentes, la tendance générale actuelle étant d’estimer les évangiles plus anciens qu’on ne le disait au XIX° siècle, donc, plus proches de la vie du Christ, ce qui diminue considérablement la largeur de la palette des interprétations possibles.

Epîtres de St Paul : de 50 (aux Thessaloniens) à 58.

Evangile de St Matthieu, le premier à avoir été écrit, en araméen, vers 55-60, puis traduit en grec vers 70.

Evangile de St Marc, composé à Rome vers 50, en grec.

Evangile de St Luc, compagnon de Paul, écrit en Syrie entre 58-60 et 80, en grec.

Evangile de St Jean, écrit entre 90 et 100 probablement en Asie Mineure. C’est l’évangile dont on a trouvé un manuscrit, le plus ancien qui soit, en Haute Egypte. Cette copie, le papyrus Bodmer date environ des années 170 de notre ère. C’est un codex de 75 feuillets, écrit en grec.

La première attestation non chrétienne de l’existence de Jésus est de 93 - 94, de Flavius Josèphe historien juif, dans son Testimonium Flavianum.

Du coté romain, Pline le Jeune, Tacite et Suétone en parlent aussi.

La population de toute la terre serait d’environ deux cent cinquante millions.

Formation de l’étang de Mauguio, au nord-ouest de la Grande Motte.

5                                 Les Romains s’aventurent dans le nord : la flotte d’Auguste, commandée par Tibère, partant des bouches du Rhin, navigua à travers l’Océan, en direction des pays du soleil couchant et jusqu’aux confins des Cimbres ; ni par terre, ni par mer, aucun Romain avant ce temps n’y était parvenu.

Auguste          Inscription d’Ancyre

9                                 Hermann, ou encore Arminius, son nom latinisé, chef des Chérusques, qui, pour avoir servi dans l’armée romaine plusieurs années, la connaissait bien, prend la tête de plusieurs tribus de Goths - Chérusques, Marses, Chattes, Bructères - pour piéger les trois légions romaines de Quinctilius Varus à Teutoburger Wald, (dans l’actuelle Allemagne du nord). Attirées dans le piège qu’était pour elle une forêt dense, les légions romaines ne purent déployer leur stratégie ; au bout de trois jours de bataille, elles étaient anéanties - cela représente à peu près vingt mille hommes - et Varus se suicida. Les fouilles les plus récentes situent le lieu de la bataille près de Kalkriese, dans le massif du Wiehengebirge.

L’empereur Auguste en fit longtemps des cauchemars et les Romains ne chercheront plus jamais à conquérir la Germanie, qui ne sera pas romanisée. Hermann deviendra le Vercingétorix allemand, à la nuance près - mais elle est de taille -, qu’il est resté vainqueur, même s’il fut tué plus tard dans un combat contre les Romains. Rhin et Danube vont rester les frontières de l’empire. En deçà, les opérations de pacification ne manqueront pas de l’Espagne à l’Asie Mineure.

Début de l’ère chrétienne    Le parchemin devient courant en occident. Jusqu’alors c’est le papyrus qui avait été le support principal de l’écriture ; sa texture ne permettait pas d’autre présentation qu’en rouleau, - volumen - dont la longueur moyenne avoisinait les 12 mètres, (chaque rouleau ne pouvant guère contenir plus de 750 lignes) certains pouvant atteindre en Egypte, jusqu’à 45 mètres : pas facile d’entreprendre des recherches sur pareil support : pas de pages numérotées, pas d’index, pas de titres. Le nom de l’auteur était rarement mentionné, celui du copiste plus souvent.

Apparût alors le codex : ensemble de pages reliées, proche de ce que nous appelons aujourd’hui un livre : plus maniable, plus durable, plus fourni et plus facile à ranger : il suffisait de plier - ce qui était possible avec le parchemin, non avec le papyrus - et de coudre un certain nombre de feuilles entre elles. Pour un manuscrit de 400 feuillets, quantité courante, il fallait environ une centaine de moutons.

Dès lors le codex prît naturellement le pas sur le papyrus et les livres de valeur furent très rapidement transcrits sur vélin.

9                                 Près de deux mille ans avant Mao, les Chinois s’offrent, avec Wang Mang un galop d’essai en socialisme :

Une vieille impératrice douairière, veuve de Yuan-ti, confia le pouvoir à son propre neveu, lettré remarquable mais politicien d’une ambition effrénée, le célèbre Wang Mang. Celui-ci maintint encore pendant quelques mois un empereur fantôme, un enfant de neuf ans, P’ing-ti (1 -5 de notre ère), auquel il fit ensuite boire une coupe de poison, après quoi il se proclama lui-même Fils du Ciel (10 janvier de l’an 9).

Wang Mang qui usurpa ainsi le pouvoir est une des personnalités les plus intéressantes de l’histoire de la Chine. Sans doute l’histoire officielle écrite par la suite à la louange des Han restaurés l’a-t-elle condamné sans appel : il est l’usurpateur type, en même temps que l’utopiste par excellence. Ce que nous dissimulent mal les annalistes postérieurs, c’est que son règne (années 9 à 22) marque le triomphe de tout un parti de lettrés. Aussi bien était-il nourri de leur enseignement et partageait-il leurs théories - les vieilles théories de Mencius - sur le gouvernement patriarcal et le partage équitable des terres entre les cultivateurs. Wang Mang décréta, dans cet esprit, une série de réformes, fort remarquables du reste, car elles correspondaient à une indéniable crise sociale.

Depuis l’avènement des Han, les grands domaines s’étaient dangereusement accrus ; la classe des petits propriétaires avait diminué d’autant pour augmenter le nombre des clients et des esclaves. Dès le milieu du ~II° siècle, le grand lettré Tong Tchong-chou, « accusait les usurpations de terres par les grandes familles d’être la principale cause de la misère des paysans et il préconisait comme remède la limitation de l’étendue des propriétés privées ». C’est à quoi on arriva sous l’influence de Wang Mang dès l’an 6 de notre ère. « Personne, note Henri Maspero, n’eut plus le droit de posséder plus de 30 k’ing de ming-t’ien (environ cent cinquante hectares), sous peine de confiscation de l’excédent. » Cette loi, promulguée à la veille même de l’avènement de Wang Mang, ne semble d’ailleurs pas avoir été sérieusement appliquée. Plus radicale fut la réglementation de Wang Mang devenu empereur en l’an 9.

Il est vrai que la crise s’aggravait. Aux époques de famine, les pauvres gens vendaient en masse leur patrimoine et se vendaient eux-mêmes comme esclaves avec leurs femmes et leurs enfants. Wang Mang entendit lutter contre cet asservissement de la population rurale, « ramener le temps où chaque homme possédait cent acres de terre et payait comme impôt à l’Etat la dîme en nature de ses revenus. Depuis lors, ajoutait-il en mettant le fer sur la plaie, les puissants ont acquis d’immenses propriétés, on voit leurs champs s’aligner par cent et par mille, tandis que les pauvres n’ont même plus le terrain suffisant pour y planter une aiguille. De plus, on a institué des marchés d’esclaves où l’on vend ceux-ci comme des bœufs et des chevaux, ce qui est manifestement contraire à la volonté du Ciel et de la Terre, qui ont donné à l’homme une nature supérieure à celle des animaux. »

En conséquence, Wang Mang, reprenant en l’an 9 de notre ère une vieille conception du philosophe Mencius, octroya à chaque famille de huit personnes une propriété de cent méou soit cinq hectares, mais en même temps obligea les propriétaires des domaines plus vastes à distribuer le surplus à leur parents et voisins. Du reste, pour empêcher de reconstituer les grands domaines, Wang Mang déclara l’Etat seul propriétaire et interdit toute modification à ce statut, donc tout achat ou vente de terres comme tout trafic d’esclaves, l’État ayant seul le droit d’en posséder.

Du reste, la loi de l’an 9 fut effectivement appliquée, mais elle occasionna de tels troubles qu’il fallut au bout de trois ans la rapporter et rendre la liberté au commerce des terres.

« Mais, même réduites, note Henri Maspero, à un maximum de cent cinquante hectares, les propriétés étaient encore trop grandes pour que le propriétaire pût les cultiver lui-même. Il les faisait travailler sous sa direction par des esclaves ou les louait à des fermiers, sorte de métayers qui partageaient de moitié avec lui le produit de la récolte. L’un et l’autre mode d’exploitation paraissent avoir été également fréquents, car si le second est un thème normal des déclamations des lettrés, le premier a amené des mesures législatives : en l’an ~ 6, l’administration avait essayé de le rendre impossible en réglementant le nombre des esclaves suivant le rang des maîtres.

Les simples particuliers ne purent en conserver plus de trente, nombre qui était peut-être large pour le service familial, mais qui était évidemment insuffisant pour l’exploitation d’une grande propriété. La différence du mode d’exploitation devait tenir à la classe des propriétaires : les fonctionnaires, que leur charge forçait à être toujours absents, devaient faire exploiter par des fermiers ; les particuliers, au contraire, exploitaient au moins partiellement au moyen d’esclaves qu’ils dirigeaient eux-mêmes.»

En somme, la tentative de Wang Mang pour supprimer l’esclavage privé, pour supprimer aussi les grands domaines paraît avoir rapidement échoué. Échoua également sa tentative (en l’an 10 de notre ère) pour réglementer toute l’économie. Il institua une série de fonctionnaires préposés à cet effet : surveillants des marchés, pour fixer chaque trimestre le prix maximum de chaque denrée ; égalisateurs des cours pour acheter au prix courant les marchandises (grains, soieries, tissus de toile) qui n’avaient pas trouvé acquéreur. Ces agents gardaient en magasin le stock invendu et le remettaient en vente quand le manque d’une denrée donnée menaçait de provoquer une hausse. Wang Mang alla jusqu’à créer des sortes de banquiers officiels qui prêtaient -au taux (d’ailleurs fort lourd) de 3 % par mois. D’autre part, l’impôt fut basé sur la dîme du bénéfice.

Indépendamment des agriculteurs au sujet desquels le calcul, à chaque récolte, était relativement facile, l’État exigea une déclaration de profession des divers métiers, - chasseurs et pêcheurs, éleveurs de bestiaux ou de vers à soie, filateurs et tisserands, ouvriers en métaux, marchands, médecins, devins et sorciers -, tous devant également déclarer leurs recettes et en reverser un dixième à l’État.

Wang Mang procéda aussi à plusieurs refontes successives de la monnaie (d’où la quantité surprenante de pièces que, pour un règne si bref, on retrouve à son nom), refontes au cours desquelles il ne cessa d’en diminuer le titre légal. A cet effet, il décréta le monopole de l’or et mit l’embargo sur le cuivre.

Que faut-il penser de Wang Mang ? Ses réformes nous révèlent un lettré confucianiste, plus particulièrement, semble-t-il, un disciple de Mencius, théoricien hardi, peut-être quelque peu utopiste, connaissant assez mal les hommes. Son étatisme tracassier ne tarda pas à provoquer une résistance générale. Le monopole de l’or avait ruiné la noblesse. Le cours forcé des nouvelles émissions monétaires, de titre inférieur, joint à l’obligation de reverser pour le même prix à l’Etat les anciennes monnaies de meilleur aloi, finirent par entraver le commerce. Enfin, le monopole de l’Etat sur les coupes forestières et sur les pêcheries lésait gravement les paysans. L’économie étant ainsi désorganisée, dès que survinrent de mauvaises récoltes (et nous savons qu’il était des provinces où elles revenaient périodiquement) la famine ravagea des régions entières. Des jacqueries éclatèrent, notamment au Chan-tong, province surpeuplée dont la fertilité ne résiste pas à quelques mois de sécheresse ou d’inondations et qui, de ce fait, a toujours servi de foyer aux agitations sociales comme aux sectes d’agitateurs ou d’illuminés taoïstes. Or, en l’an ~ 3, le Chan-tong subit une telle sécheresse que les foules affamées se mirent à parcourir le pays en invoquant les divinités taoïstes. En l’an 2 de notre ère, autre danger : le fleuve Jaune rompit ses digues, inondant d’autres districts du Chan-tong et du Ho-pei. En 14, la famine était telle que les paysans devenaient anthropophages.

La misère provoqua la révolution. Un chef de brigands réunit les jacques en bandes organisées, en leur enjoignant, comme signe de reconnaissance, de se teindre les sourcils en rouge. Les Sourcils Rouges, appuyés par la sympathie des populations, défirent les troupes régulières et se trouvèrent bientôt maîtres du bassin inférieur du fleuve Jaune (an 18 de notre ère). Partis du Chan-tong, ils s’emparèrent du pays entre le T’ai-chan et le Houai-ho d’où ils pénétrèrent au Ho~nan dans le dessein d’aller de là au Chen-si, piller la capitale impériale, Tch’ang-ngan.

Surtout, Wang Mang avait contre lui d’être un régicide et un usurpateur. Visiblement, le mandat céleste lui avait été refusé.

Du reste, le légitimisme n’était point mort. La dynastie des Han, au pouvoir depuis deux siècles, avait laissé d’éclatants souvenirs d’ordre et de gloire. Devant l’échec des réformes de Wang Mang, devant, aussi, le péril social constitué par la jacquerie des Sourcils Rouges, les légitimistes se soulevèrent. Divers princes han se mirent à leur tête, en deux groupes, d’ailleurs distincts. Deux de ces princes, Lieou Sieou, et Lieou Yin, prirent les armes à Nan-yang, dans le sud-ouest du Ho-nan; un autre, Lieou Houan, au Hou-pei. Les deux groupes eurent la sagesse de se réunir en acceptant Lieou Hiuan comme chef, en 22, puis ils marchèrent sur Tch’ang-ngan, la capitale impériale, qui fut emportée. Wang Mang, abandonné des siens, se réfugia dans le parc impérial, au sommet d’une tour construite au milieu d’un étang. Il y fut assassiné et sa tête fut apportée aux princes han. Ainsi finit l’homme qui avait songé à bouleverser selon l’utopisme de Mencius les bases de la société chinoise (septembre-octobre 22).

René Grousset, Sylvie Renault-Gatier        L’Extrême Orient         1956

10                                 Première bibliothèque publique à Rome.

14                               L’empereur Auguste crée les bases administratives de la Gaule Romaine : les anciennes cités sont remodelées en nouvelles circonscriptions, quatre provinces sont crées : Narbonnaise, Gaule aquitaine, Gaule celtique, Gaule belge. Il crée le Cursus Publicus : la Poste impériale. Son gendre Agrippa prendra en charge la construction du réseau de voies romaines. Il fit aussi établir le cadastre, le recensement, les contributions. De fait, seule la Narbonnaise sera réellement sous l’emprise romaine : elle intégrera l’actuel territoire de la Savoie, alors peuplée de Ligures, puis de Celtes Allobroges : pour éviter les côtes infestées de pirates, il fallait remonter loin au nord. Pour aller d’Espagne en Italie, on ne franchissait pas les Alpes en restant en bord de mer, mais on remontait jusqu’au Mont Genèvre.

Strabon d’Apamée termine une Géographie en dix sept livres (huit pour l’Europe, six pour l’Asie, un pour l’Afrique…) ; il donne l’état des connaissances sur les pays où s’était joué et se joue encore l’histoire du monde. Malgré quelques solides erreurs de jugement, telles la condamnation de Pythéas, le soutien de la thèse d’une mer Caspienne, golfe d’un océan du nord, il donne une foule de renseignements aujourd’hui disparus.

Quelques décennies plus tard, les marins de l’océan indien feront bon usage du Périple de la mer Erythrée, d’auteur inconnu, qui donne une description des rivages de l’océan indien : ports, mouillages, distances, « qualité de l’accueil » etc…

15                               Mort d’Auguste. Il avait soixante dix huit ans

Son successeur, Tibère, prendra lui aussi le nom d’Auguste.

C’est vraiment alors que le Principat, qui pouvait ne paraître jusque là qu’une magistrature exceptionnelle et temporaire, devint une institution régulière : il est entendu désormais qu’à la disparition d’un empereur, un autre doit lui succéder. Le régime impérial est ainsi stabilisé et durera plusieurs siècles

Octave-Auguste en est le fondateur et par là son rôle est considérable dans l’histoire. Son nom est donné à son siècle, comme celui de Périclès ou de Louis XIV au leur, sans qu’il ait la prestance ni le prestige personnel du stratège athénien ou du monarque français ; et il le mérite car son œuvre est grande, sinon sa personne. A le comparer à d’autres Romains, un Sylla ou un César, il a moins de hardiesse et peut-être moins de génie ; mais sa discrétion prudente et cauteleuse lui a précisément permis de réussir là où ils avaient échoué. La « monarchie » vers laquelle ils tendaient et qu’ils n’avaient pu fonder, c’est Auguste qui l’a instituée, sans le nom, sans l’hérédité ; mais ces précautions étaient sans doute nécessaires pour en assurer la réalité. Son coup de maître est d’avoir installé, en le faisant accepter et même acclamer par tous, ce pouvoir monarchique qui semblait impossible dans la cité romaine.

Comme Périclès, comme Louis XIV encore, il a inspiré, protégé, dirigé les lettres et les arts ; le nom de son ministre Mécène est devenu symbolique à cet égard. Enfin, au monde déchiré par de longues luttes civiles ou étrangères il a donné l’unité et la paix : on comprend que les peuples reconnaissants lui aient voué de son vivant et après sa mort des honneurs divins, car, en reportant la guerre aux frontières lointaines des contrées barbares, il a procuré à l’immense empire le bienfait de la « paix romaine »

Jean Remy Palanque            L’empire universel de Rome.1956

31                               La Chine utilise des soufflets mus par l’énergie fournie par des moulins hydrauliques pour activer leurs fours ; la technique ne cessera de se perfectionner au cours des siècles. Ils savent aussi aller chercher du sel jusqu’à des 1 000 mètres de profondeur, avec des derricks de 75 m. de haut et des conduits de bambou. Le gaz étant souvent présent sous la saumure, ils l’exploitent aussi, couvrant le pays d’un réseau de pipelines… en bambou. L’histoire ne parle pas des inévitables explosions qui n’ont pu manquer de se produire.

Le roi kouchan Kanishka, dont le royaume est le Gandhara - l’actuel Afghanistan, ancienne Bactriane - , embrasse le bouddhisme indien avec ferveur : c’est l’âge d’or de l’art gréco-bouddhique. A Mes Aynak, 40 km au sud de Kaboul, une mine de cuivre explique la construction d’une cité, dont la richesse permet la construction, quelques siècles plus tard, de sanctuaires bouddhiques. Les pilleurs de trésors, américains compris à grand renfort d’hélicoptère, mettront à profit la guerre d’Afghanistan pour soustraire de 2002 à 2004 les plus belles pièces. Un contrat d’exploitation du cuivre passé avec la Chine viendra à la fin des années 2000 hâter la sauvegarde de ce qui reste.

36                               Le diacre Etienne est probablement la première victime des persécutions : il est lapidé pour les blasphèmes qu’exprimaient sa prédication. Recruté parmi les Juifs de la diaspora, il était le chef du clan des hellénistes.

37 -  41                       Caligula fait construire deux aqueducs et un cirque à Rome, embelli d’un obélisque ramené d’Egypte ; il dépensa une fortune non pour une belle princesse mais pour Incinatus, un cheval pour lequel il fit construire une demeure magnifique, avec écurie en marbre, mangeoire en nacre, couverture de pourpre, harnachement clouté de pierres précieuses. Les domestiques lui présentaient la nourriture et le vin dans des vases et des coupes en or. Parfois, l’empereur le recevait à sa table et lui servait de l’orge dorée, ou même de l’avoine mêlée de paillettes d’or. Il l’avait nommé membre du collège de ses prêtres, projetait de le faire consul quand son assassinat vint mettre un terme à sa folie. On raconte qu’Incinatus, libéré, soupira alors longuement : Ouf !

A Boulogne, on construit un phare monumental de 40 mètres de haut, 12 étages, qui éclaire le Pas de Calais :  la falaise  qui le porte restera en place jusqu’en 1644 : tout s’abîmera alors dans les flots de la Manche.

41                               Claude récuse les violences faites aux Juifs par les Grecs d’Alexandrie.

43                               Claude fait passer la Manche aux légions, écrase le roi des Trinobantes à Camulodunum (Colchester), et fait construire à Douvres un phare octogonal, toujours bon pied bon œil au XXI° siècle. On le nommera Britannicus lors de son triomphe.

49                                  Expulsion des Juifs de Rome sous l’empereur Claude.

L’empereur Claude expulsa de la Ville les Juifs qui y fomentaient des troubles à l’instigation de Chestus.

Suétone

Ce dernier s’intéressera partout aux travaux publics : essai de régularisation du débit du Tibre en vidant le lac Fucin ; cela n’aboutira pas mais permettra tout de même de mettre 16 000 ha en culture ; Ostie devient le port de Rome ; nombreuses nouvelles routes en Gaule ; canal entre le Rhin et la Meuse ; colonie militaire chez les Ubiens en l’honneur d’Agrippine : Colonia Agrippina, qui deviendra Köln : Cologne.

vers 50                                               La Corse… déjà

Corse, horrible séjour quand sur la plage aride
Le soleil des étés chauds darde ses traits brillants,
Quand Sirius en feu dessèche les torrents.
Corse inhospitalière où l’étranger succombe,
Epargne un exilé, car l’exil, c’est la tombe.
Oeuvres poétiques.

Se venger est la première loi des Corses
La seconde vivre de rapines,
La troisième, mentir,
La quatrième, nier les dieux.
… même le miel est amer.

Sénèque

Sénèque garde donc un mauvais souvenir de la Corse, mais il n’aime pas non plus ce qu’il voit à Rome, et il n’est pas seul à le dire :

Je vois des vêtements de soie, s’il faut appeler vêtements des tissus dans lesquels il n’y a rien qui puisse protéger le corps, ni seulement la pudeur. Une fois qu’elle les a mis, une femme jurera, sans qu’on puisse la croire, qu’elle n’est pas nue : voilà ce que, avec des frais immenses, on fait venir de pays obscurs afin que, même à leurs amants, nos dames ne montrent pas plus d’elles-mêmes dans leurs chambres qu’en public.

Des bienfaits

On se met à traverser toute la terre de bout en bout, et cela uniquement pour qu’une dame romaine puisse exhiber ses charmes sous une gaze transparente.

Pline

Dioscoride, médecin grec, écrit un traité Sur la matière médicale. On le redécouvrira au début du XVI° siècle, grâce à une version latine due à Jean Ruel et il sera alors considéré comme le père de la botanique : il affirme que si l’on veut comprendre quelque chose à la vie des plantes, il fallait les observer sur place, longuement, patiemment, et bien sûr, sans les cueillir : au XVI° siècle, c’était nouveau, car la botanique se résumait à des dissertations sur les fleurs séchées…

Dioscoride a expédié en cinq livres toute la matière utile non seulement des herbes, mais aussi des arbres, des fruits, des fleurs, des sucs et des liqueurs. En tous les cas, il me semble achever mieux que personne le traité de la substance des remèdes.

Claude Galien            131- 201.

Les apôtres s’en vont enseigner à toutes les nations, jusqu’aux extrémités de la terre :

L’Esprit nouveau, né d’un travail sur la Lettre, donnait de nouvelles lettres à poster, et des milliers de kilomètres à parcourir.

L’Apôtre fut à la fois la lettre et le chemin. Au sens propre. En grec, la langue parlée par Paul et les communautés juives hellénophones du pourtour méditerranéen, Apostolès et Epistolè ont même racine. L’Apôtre est bon pour l’épître, il en est déjà une en chair et en os. C’est une lettre du Christ « écrite non avec de l’encre mais avec l’esprit du Dieu vivant ». La missive du Messie au futur adressée, en quelque sorte tatouée sur le corps de son escorte. En lavant les pieds de ses disciples avant de mourir, le Fils préparait son courrier avec humilité et prévoyance, avec un sens du détail digne de son Père dictant le montage de l’Arche sainte. En ce temps-là, rappelons-le, le message circulait au pas du messager (à cheval, en bateau, le plus souvent à pied) et qui veut aller loin ménage sa monture. Les communautés hébraïques ou judéo-chrétiennes étant dispersées, il fallait aller sur place, utiliser des envoyés de confiance, ou la poste impériale. Le plus sûr était de faire la liaison soi-même. Ainsi firent nos lettres volantes avant la mise par écrit de cette mémoire déjà collégiale, bientôt collective. Comme leur maître toujours en mouvement, nos voyageurs parlaient en marchant, en s’arrêtant sous un arbre, ou sous l’auvent d’une maison. Comme Jésus lui-même. La Parole et l’itinérance réunies d’un même pas, ils s’en vont fonder ou refonder des communautés. Paul revendique celles de Galatie, de Philippes, de Thessalonique et de Corinthe. Suivre les quatre voyages Paul dans l’espace méditerranéen (entre 43 et sa mort) donne encore fil à retordre à nos tour-opérateurs. Les routes de l’Empire auront bien servi. Un pour tous et tous pour Un, quand on a pour patrie non sa cité naissance ni un peuple particulier, mais l’ensemble du monde civilisé, cela fait beaucoup de cors au pied.

Ils vont par deux, comme nos bonnes sœurs et nos gendarmes ; et quand ils se séparent, continuent la route, chacun avec son diacre. Aux quatre points cardinaux de l’œkoumène : vers Ninive, vers l’Inde, et l’Orient (Thomas et Barthélemy). Vers l’Anatolie (André et Philippe). Vers la Babylonie (Jude et Simon). Vers Antioche (Matthieu). Vers les cités ioniennes, à Éphèse (Jean, le frère de Jacques). La foi aide à faire la chaîne, et la chaîne fait foi (le destinataire de la lettre devenant spontanément ré-expéditeur). Les missionnaires se raccordent oralement à Jésus comme celui-ci l’avait fait à la Torah. « Ce n’est pas seulement à travers les villes, mais aussi à travers les villages et les campagnes que s’est répandue la contagion de cette superstition », constatera Pline en l’an 112. Mais jusqu’au II° siècle, en matière religieuse, l’Empire est tolérant, même s’il y a du mouvement dans les provinces, d’incontrôlables et inquiétants Zigzags.

La première grande chasse aux subversifs aura lieu beaucoup plus tard, en 250, sous l’empereur Dèce.

Les déplacements sont assez bien documentés, notamment par les Actes (Luc était lui-même un grand voyageur). Ils suivent les voies empruntées par les légions et les marchandises, et qui relient les très nombreux ancrages judéens les uns aux autres. L’entreprise apostolique peut se voir comme un bureau de centralisation et réexpédition de correspondance destiné à faire reconnaître, autant parmi les vieux croyants que les « craignant-Dieu », ces païens sympathisants de la cause juive, la messianité de Jésus.

Régis Debray   Dieu, un itinéraire         Odile Jacob 2001

Saint Paul fait ce qu’il faut pour que la femme reste l’inférieure de l’homme, soumise et obéissante : cela va marcher pendant à peu près deux mille ans :

Toute femme qui prie ou parle sous l’inspiration de Dieu sans voile sur la tête, commet une faute identique, comme si elle avait la tête rasée. Si donc une femme ne porte pas de voile, qu’elle se tonde ; ou plutôt, qu’elle mette un voile, puisque c’est une faute pour une femme d’avoir les cheveux tondus ou rasés…

L’homme, lui ne doit pas se voiler la tête : il est l’image et la gloire de Dieu, mais la femme est la gloire de l’homme. Car ce n’est pas l’homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme, et l’homme n’a pas été crée pour la femme, mais la femme pour l’homme. Voilà pourquoi la femme doit porter sur la tête la marque de sa dépendance.

Saint Paul.     Epître aux Corinthiens

[…] C’était du temps où le christianisme juif et le judaïsme cohabitaient, où tous priaient ensemble dans les synagogues et où il n’y avait aucun conflit entre eux. Il est vrai que les Juifs disciples et adeptes du Christ ne se donnaient pas encore le nom de chrétiens. Mais le christianisme primitif était étroitement lié au milieu judaïque de l’époque, ne serait-ce que parce que Jésus était lui-même issu de ce milieu. Sa mère, Myriam, était de confession juive, Jésus parlait l’hébreu et l’araméen. […]

Pour les apôtres, la résurrection de Jésus était l’événement eschatologique annoncé par les prophètes d’Israël. C’est pourquoi les disciples du Christ ont invité tous les Juifs à reconnaître que c’étaient eux, le véritable Israël, la communauté de la Nouvelle Alliance. Là, ils se sont heurtés à l’hostilité acharnée et tenace du judaïsme officiel. Les apôtres ont alors constitué un groupe particulier à l’intérieur du judaïsme, à coté d’autres sectes juives. Mais ils restaient fidèles aux préceptes de la Loi et au culte du Temple.

En 49, le Concile de Jérusalem a entériné la coutume selon laquelle les chrétiens venus du paganisme, les pagano-chrétiens, ne devaient observer que les commandements donnés à Noé, qui sont au nombre de sept. Ils n’étaient pas tenus de se soumettre au rite de la circoncision ni d’observer les autres préceptes de la Loi juive. L’apôtre Paul considérait même que les judéo-chrétiens n’étaient pas obligés de se soumettre aux anciennes règles, par exemple, ils pouvaient ne pas observer l’interdiction de manger avec des païens et partager des repas avec des chrétiens non circoncis. Beaucoup de judéo-chrétiens n’étaient pas d’accord avec cette décision.

Cela donna lieu à une querelle qui débuta à Antioche en cette même année 49. Selon l’apôtre Paul, la circoncision, l’observance du shabbat et le culte du Temple étaient désormais abolis même pour les Juifs, et le christianisme se libérait des milieux judaïques, tant politiquement que religieusement, pour aller à la rencontre des autres peuples. […]

C’est précisément là qu’a eu lieu la bifurcation. L’Eglise de Jérusalem n’a pas rompu avec le judaïsme, mais les enseignements de l’apôtre Paul ont mené à cette rupture qui n’a pas tardé à se produire, après la mort de Paul.[…]

La rupture s’est encore approfondie lorsque les Romains ont détruit le Temple de Jérusalem en 70. Après l’écrasement de la révolte de Bar Kokhba vers 140, cette rupture est devenue définitive. Auparavant, les judéo-chrétiens vivaient à Pella et dans d’autres villes au-delà du Jourdain, mais la Palestine s’hellénisant, ils ont commencé à quitter le Moyen Orient. A Partir de la fin  du II° siècle, le judéo-christianisme s’est pratiquement éteint en Orient - en Palestine, en Arabie, en Jordanie, en Syrie et en Mésopotamie -. Les dernières communautés judéo-chrétiennes ont été englouties par l’islam cinq siècles plus tard. Dans le christianisme moderne, on n’en trouve que de rares vestiges « archéologiques » dans les liturgies des Eglises éthiopienne et chaldéenne.

Ludmila Oulitskaïa.     Daniel Stein, interprète.     Gallimard 2008

Le drame du christianisme, c’est qu’à force de voir des gentils dans les païens, il a pris les juifs pour des méchants.

Odon Vallet    Petit lexique des idées fausses sur la religion.    Albin Michel 2002

Automne 60                 En Angleterre, la colonisation romaine est aux mains d’un gouverneur brutal et dur ; l’administration ne fait montre d’aucune souplesse. Les Icéniens, installées dans le Norfolk, au nord de l’actuel Londres, ont perdu leur vieux roi Prasutagus qui laisse une veuve et deux fille pour héritières, ainsi que… Néron. Boudicca, sa veuve, maîtresse femme altière, grande rousse, est alors brutalisée, rouée de coups : c’est le début d’une révolte qui va coûter très cher aux deux camps. Camulodunum, capitale administrative, ville ouverte, sans murailles, est prise par une armée de rebelles, forte, dit-on, de 120 000 hommes, laquelle va poursuivre ses conquêtes au cours desquelles périront 70 000 romains et alliés, pour affronter finalement le gouverneur Paullinus près de Towcester, en plein centre de l’Angleterre : les Romains prennent le dessus, faisant 80 000 morts dans les rangs Bretons. Boudicca ne s’en relèvera pas. La reprise en main sera impitoyable mais un gouverneur plus souple sera nommé. Boudicca va devenir héroïne nationale : on lui érigera une statue très conquérante et guerrière proche de Big Ben.  Les Romains ont certes manié le glaive, mais le cep aussi : l’époque bénéficiait d’un réchauffement climatique - à cette époque on considérait cela comme un bénéfice - qui permettait une importante viticulture : le vin coulait à flots en Angleterre.

18 07 64                     Rome brûle. Le feu prend près du grand cirque : il durera neuf jours. Douze mille immeubles de rapport furent détruits, les morts se comptèrent par milliers, les sans-abri, dans une ville d’un million d’habitants, furent deux cent mille.

Alors survint une catastrophe (fût-elle due au hasard ou à la malignité du prince, on ne sait) ; en tout cas, de toutes celles que fît subir à notre ville la violence des flammes, il n’y en eût pas de plus grave et de plus horrible.

…/… pour faire taire la rumeur infamante que l’incendie avait été ordonné par l’empereur lui-même… Néron ordonna que les plus cruels supplices soient infligés à des hommes connus pour leurs vices, à ceux que le peuple appelait chrétiens.

Tacite         Annales.

C’est la première fois que le nom de « chrétien » apparaît chez un auteur romain.

Longtemps, très longtemps, Néron passa pour cruel, vaniteux et violent ; il avait fait assassiner sa mère Agrippine et son demi-frère Britannicus. L’histoire la plus récente modère quelque peu ces superlatifs et sa responsabilité dans l’incendie de Rome ne reste qu’une rumeur. Les oppositions furent nombreuses, certaines déjouées et réprimées, mais l’amenèrent finalement à « se faire suicider » par un esclave affranchi le 9 juin 68 : quelques jours plus tôt, le sénat l’avait déclaré « ennemi public ».

Reprenant les rêves, avant-projets, projets de bien des empereurs, il avait fait entreprendre le creusement du canal de Corinthe pour disposer d’une voie navigable entre le golfe de Salonique et celui de Corinthe. Les anciens s’en étaient déjà occupés… avec leurs moyens, tant était évident l’intérêt du projet : six ou sept siècles avant J.C., ils avaient réalisé une voie pavée sur cet isthme, dans laquelle avait été creusée deux rails parallèles, qu’on nommait le diolkos ou encore dromos : on hissait les navires sur des chariots bien solides qui restaient dans les rails pour relier les deux golfes.

Muni, dit-on, d’une pelle en or, il avait inauguré les travaux que devaient poursuivre six mille prisonniers juifs : on ne sait pas ce qui fût réalisé, car les travaux du canal réalisé au 19° siècle empruntèrent exactement le tracé de ceux de Néron et donc en effacèrent les traces.

Il avait envoyé une expédition pour « pacifier » l’Ethiopie et plus au sud, le territoire d’Axoum et encore pour reconnaître la vallée supérieure du Nil. Selon Sénèque, deux centurions, pourvus d’une escorte du roi d’Ethiopie remontèrent le fleuve jusqu’à d’immenses marécages ; les indigènes ignorent où ils finissent, et l’on ne peut espérer de le savoir jamais, tellement les eaux y sont embarrassées de grandes herbes et impraticables aux piétons et aux barques. Ces marais fangeux et obstrués ne sont navigables que pour une petite nacelle montée par un seul homme. Les deux centurions de Néron étaient probablement parvenus au Nil Blanc ou Bahr-el-Djebel, en amont du confluent du Sobat, vers 9° de latitude nord.

64                               L’empereur chinois Tch’ou, de la dynastie des Han, favorise l’établissement de la première communauté bouddhiste. Trois cent ans plus tard, la Corée, puis le Japon y viendront aussi.

66                                    Les Juifs, emmenés par les Zélotes, au nationalisme exacerbé, se soulèvent contre Rome : le consulaire Vespasien « pacifiera » le pays, à l’exception de Jérusalem, qui résiste au siège : il s’agissait au départ d’une mesure de maintien de l’ordre. Le village de Qoumrân, au sud de Jéricho, près duquel on trouvera après la deuxième guerre mondiale, des manuscrits capitaux sur le plan religieux, fait partie des conquêtes romaines, en 68. Vespasien sera proclamé empereur en juillet 69 : un an plus tôt, l’annonce de la mort de Néron avait provoqué une suspension de toutes les opérations militaires en Galilée et en Judée.

29 08 70                            Après sept mois de siège, Jérusalem tombe aux mains des Romains : Titus fait incendier le Temple, (où l’on comptait de 12 000 à 15 000 prêtres) raser la ville au niveau du sol, décime les Esséniens, disperse une partie des Juifs, vendus comme esclaves ou contraints à l’exil. Les dernières forteresses de Judée, l’Hérodion, Machéronte et Massada,  seront soumises dans les années suivantes. Le judaïsme ne subsistera que dans les synagogues de la diaspora. Le christianisme va désormais, par force, tourner le dos à ses origines juives. Mais les Juifs sont un peuple de paysans, qui tournent le dos à la mer : ils ne sont ni  Grecs ni Phéniciens : la plupart des juifs ne sont pas partis en exil, mais se sont convertis au christianisme (puis, six siècles plus tard  à l’Islam). Au retour de Jérusalem, Vespasien deviendra empereur. Mais plus tard, lorsque les habitants d’Antioche voudront profiter de la défaite juive pour expulser les Juifs de leur cité, Titus s’y opposera formellement.

70                               Le Romain Septimus Flaccus, commandant les troupes de Numibie, partant de la côte libyenne, s’est aventuré bien au sud en Afrique, jusqu’à voir des rhinocéros : il ne devait pas être bien loin du lac Tchad.

72                               A Rome, Vespasien entreprend la construction du Colisée, un amphithéâtre elliptique de 527 mètres de circonférence extérieure, sur 3 étages totalisant 48 m de hauteur ; on pourra tendre une toile pour protéger les spectateurs -  qui peuvent être cent mille - du soleil et de la pluie. Colisée… colossal : pour que le nom rende compte des dimensions du monument, ou bien de celles de la statue voisine de Néron, haute de 40 mètres. L’ensemble sera terminé 10 ans plus tard, sous Domitien.  L’Histoire est tout de même bien ingrate, pour n’avoir fait passer à la postérité d’un tel personnage que les Vespasiennes : car, si on ne peut lui attribuer l’invention des Dame Pipi, il est néanmoins l’inventeur de la collecte des urines, alors le seul produit  connu à même de fixer les peintures et de tanner les peaux ! 

73                               Pan Tch’ao, un brillant général chinois reprend le contrôle de la route de la soie, en repoussant les Huns vers le nord. Soie, rhubarbe et cannelle vont s’échanger à nouveau près des sources du Tarim contre le jade de Khotan, les tapis de Perse et du Cachemire, les ivoires et les diamants de l’Inde.

Les officiers qui servent dans les marches lointaines ne sont pas nécessairement des fils pieux ni des petits fils obéissants. D’autre part, les barbares ont une versatilité d’oiseaux ou de bêtes sauvages. Sachez être coulants pour les petites fautes, contentez-vous de tenir la main à la discipline générale.

Le bouddhisme arrivera en Chine avec les caravaniers, timidement, s’implantant d’abord sur ces marches occidentales de l’empire, avant que de pénétrer l’est.

Le bouddhisme se présenta en Chine sous, deux formes assez différentes car, aux Indes mêmes, la doctrine s’était différenciée en deux courants, le Petit Véhicule et le Grand Véhicule. Le premier apporte surtout des méthodes de méditation, des thèmes de morale pratique, et les fidèles y cherchaient leur salut personnel. Le second offre plus de richesse au point de vue métaphysique, car chacun des disciples doit lui-même, passant par l’état de bodhisattva, devenir un sauveur pour les autres êtres vivants avant de parvenir lui-même à l’état de Bouddha. Ce Grand Véhicule, ou MahYâna, faisait donc passer avant l’espoir du nirvâna celui d’une renaissance bienheureuse dans les merveilleux paradis qu’habitaient les divers bodhisattvas, et la vision béatifique s’y substituait, en quelque sorte, au désir d’extinction. Conception moins pessimiste et correspondant mieux à celles des Chinois dont les penseurs, à l’encontre des philosophes hindous, ont généralement trouvé que la vie valait la peine d’être vécue. Le Mahâ Yâna, répandu surtout au nord de l’Inde, semble avoir été influencé par les « religions de lumière » iraniennes ; or, les premiers apôtres du bouddhisme étant presque tous d’origine iranienne, c’est cette version qu’ils allaient propager et qui gagnera la Chine, le Japon, le Népal, le Tibet et la Mongolie.

Il faut d’abord noter que, depuis ses premières apparitions dans le bassin du Tarim, le bouddhisme subissait de singulières déformations, peut-être par le seul passage d’une langue dans l’autre. Le génie du sanscrit, langue indo-européenne, de structure similaire à celle du grec, du latin et de la plupart des langues européennes, ne présente guère de commune mesure avec le chinois. Celui-ci, dédaigneux des formes analytiques, se prête assez mal à l’expression abstraite des idées, des théories. Les mots n’y sont guère destinés à noter et à communiquer des concepts, ce sont plutôt des symboles lourds de suggestions pratiques. Le langage, là, est plutôt signalisation que description, magie que définition. A l’aube de la civilisation chinoise, l’empereur Houang-ti, le premier des souverains, n’avait-il pas pris soin de donner à toute chose une désignation correcte, « afin d’éclairer le peuple sur les ressources utilisables » ? Fidèle à cette vocation, la langue chinoise est restée riche en valeurs concrètes, soucieuse de ne pas laisser affaiblir le dynamisme affectif et pratique qui appartient à chaque mot, dans la mesure où celui -ci est ressenti comme un emblème.

Les traducteurs des textes sacrés se trouvèrent donc aux prises avec un problème quasi insoluble et voués, malgré leur zèle pieux, aux pires trahisons. Entre tous les aspects de la mentalité chinoise, il s’en trouvait un pourtant qui pouvait à la rigueur exprimer la mentalité de l’Inde aryanisée : le Tao. Dans l’Inde le karman, comme en Chine le Tao, unit le microcosme au macrocosme ; il assure la liaison intime de l’être pensant avec la nature. C’est donc le vocabulaire taoïste, bien qu’il fût déjà chargé d’un lourd passé et qu’il dégageât une aura toute particulière, qu’empruntèrent propagandistes et traducteurs bouddhistes. De même, une douzaine de siècles plus tard, les missionnaires catholiques, pour répandre le dogme chrétien, utiliseront la phraséologie confucianiste.

Grâce à ce quasi-travestissement, les premières communautés bouddhistes parvinrent assez facilement à se faire admettre en Chine, attirant surtout les adeptes du taoïsme. Et si leurs fidèles ne cherchèrent pas à se faire passer pour une secte taoïste nouvelle, du moins ne firent-ils rien non plus pour dissiper une équivoque dont ils n’étaient peut-être pas toujours conscients : Henri Maspero a pu parler, à leur sujet, de « taoïsme bouddhisant ».

La confusion entre les deux religions alla même si loin que le premier traducteur de textes bouddhiques, le Parthe Ngan Che-kao, n’hésite pas à mettre dans la bouche du bouddha Câkyamouni des promesses d’immortalité. Le sage taoïste, en effet, aspire à devenir un immortel ; mais l’assertion est tout bonnement stupéfiante dans la bouche d’un bouddhiste qui aurait dû, lui, tendre vers le nirvâna.

Dans ce genre d’erreur, entrait-il de la complaisance ? Probablement très peu. Nous avons des indications précieuses et révélatrices sur les méthodes de travail des traducteurs : un religieux, généralement étranger, expliquait tant bien que mal ses textes en chinois parlé, (quand il ne se trouvait pas dans l’obligation de recourir au truchement d’un interprète) à un ou plusieurs assistants chinois qui prenaient des notes. Le missionnaire ne pouvant guère contrôler l’œuvre de ses collaborateurs et ceux-ci étant presque tous de formation taoïste, comment s’étonner que la version chinoise des textes sacrés ait pu s’écarter singulièrement de l’orthodoxie ? .

Cette circonstance influa aussi sur le choix des ouvrages traduits, du moins sous les Han. Maspero a pu remarquer en effet que tous les textes authentiques datant de cette époque se rapportent exclusivement aux sujets qui intéressaient les taoïstes et s’opposent à l’éthique sociale du confucianisme : livres de morale, de méditation, descriptions d’exercices respiratoires, traités sur les paradis bouddhiques, les « Terres Pures ». Mais pas un seul ouvrage sur les thèmes fondamentaux de la religion, ni même de catéchisme élémentaire à l’usage des convertis. On s’explique, dans ces conditions, que l’empereur Houang-ti ait pu, un beau jour, sacrifier simultanément au Bouddha et à Houang-Lao, indiquant probablement ainsi qu’il ne faisait pas de distinction entre les deux croyances.

Ce propice malentendu ne pouvait se prolonger indéfiniment. En dépit de toutes les erreurs tendancieuses, les ouvrages traduits n’allaient pas tarder à le dissiper. Dès la fin du deuxième siècle, un taoïste venu au bouddhisme, Meou-tseu, rejetait complètement sa foi première et dénonçait enfin l’incompatibilité fondamentale entre les deux religions. Il tenta, en revanche, un rapprochement avec les confucianistes. Peine perdue, car bouddhisme et confucianisme, se développant sur des registres distincts, ne pouvaient répondre à ces efforts conciliateurs. Quant aux taoïstes qui s’adressaient à la même clientèle et satisfaisaient le même besoin de salut personnel, ils n’allaient pas tarder à nourrir, pour la religion nouvelle, une de ces hargnes de moines qui ne désarment jamais. N’importe, on se pose en s’opposant. Dans ces conflits d’idées, le bouddhisme chinois prenait enfin conscience de lui-même. S’il faut attendre plusieurs siècles encore le temps de l’essor, la période des origines est enfin révolue.

Le monachisme bouddhique avait, dès la fin du II° siècle, formé ses cadres définitifs. La petite communauté laïque, groupée autour d’un missionnaire et de la chapelle ornée de quelques images importées d’Occident, était devenue un monastère. Moines et dépendants du temple y obéissaient à un abbé qu’assistaient un trésorier et divers dignitaires, mais cette autorité, toute morale, ne s’exerçait que sur les religieux, la division entre ceux-ci et les laïques restant toujours nettement tranchée. Organisation très judicieuse qu’imiteront sans tarder les taoïstes. Aussi l’une des premières conséquences historiques du bouddhisme en Chine paraît - ironiquement - avoir été de fournir à ses ennemis les cadres dont ceux-ci tireront toute leur force.

René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier                L’Extrême Orient         1956

24 08 79                     L’éruption du Vésuve noie Pompéi et Herculanum sous les pierres ponces, la cendre, les lapilli, la lave, tuant à peu près deux mille personnes. Pompéi comptait alors à peu près vingt mille habitants., et venait d’être partiellement détruite par un tremblement de terre en 62. Les faits seront rapportés par Pline le Jeune : l’affaire lui tenait à cœur puisque son oncle, Pline l’ancien, alors amiral de la flotte de Misène, s’approchant de la zone dangereuse pour tenter de sauver les habitants et voir le phénomène de plus près, en mourut asphyxié. On crût longtemps que nul n’en réchappa… mais des traces de pieds furent découvertes en 2000, permettant de croire que des survivants seraient revenus sur les lieux du drame.

85                               L’astronome chinois Foungan présente à l’empereur une sphère armillaire écliptique, représentation du système solaire où sont tracées les trajectoires des différents astres connus. Mais la terre est encore au centre de l’affaire.

86                               Julius Maternus, commerçant romain, traverse l’Aïr depuis Tripoli jusqu’au Soudan.

vers 90                        Sous le principat de Domitien, début de la construction d’une ligne fortifiée reliant le Rhin au Danube : une route fut aménagée à travers la forêt noire, d’Argentorate (Strasbourg), au lac de Constance.

A la fin du I° siècle, la Ville est aux limites de ce qu’elle peut tenter de façonner à son image. Les temps ne sont plus à la conquête, mais à la défense. Le mur qui s’élève, le « limes », est un symbole autant qu’une barrière.

Jean Favier    Les Grandes Découvertes        Fayard 1991

90                               Les docteurs de la Loi, réunis à Jamnia, en Palestine, mettent en ordre la Bible, qui se divise en trois ensembles : Loi, Prophètes et Ecrits. On reste au sein de la religion juive, et il ne s’agit donc que de l’Ancien Testament.

  • La Loi, ou Torah, regroupe les cinq livres du Pentateuque : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome.

  • Les Prophètes regroupent les prophètes antérieurs : Josué, Juges, Samuel et les Rois, les prophètes postérieurs : Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, et les douze « petits » prophètes, ainsi nommés car leurs livres sont courts.

  • Les Ecrits regroupent les Psaumes, et des textes incorporés tardivement comme le Livre de Job, le Cantique des Cantiques et les Chroniques.

Se mentir pour ne pas mourir, cela vaut mieux que l’inverse. Pour autant « qu’un peuple sans légendes est condamné à mourir de froid », la construction rétroactive des origines fait partie des travaux calorifiques indispensables à l’entretien d’un groupe humain. Ce qui fait sa cohésion, c’est le partage mental d’une origine et d’une destination. La Bible a magnifiquement rempli son rôle de matrice communautaire en fabriquant de l’origine pour s’inventer une destination. Éviter la débandade exige que le présent « tienne » le passé, collage qui neutralise la dissémination. En ce sens, l’origine est une chose trop importante pour être laissée aux greffiers ou aux historiographes. C’est un bien de mémoire, à gérer en conseil de famille. Cohésion interne et capacité d’initiative : les enjeux de la matrice origine/destination touchent trop à l’intégrité vitale pour que la recherche documentaire vienne s’en mêler. Celle-ci a d’autant moins à faire qu’il serait contradictoire avec l’idée même d’origine qu’on puisse en tenir chronique, en temps réel, à un moment où personne ne saurait dire de quoi il y a origine. Le moment crucial est toujours « en blanc ». Il vient de là qu’une transmission est réussie quand la fabrication ne se voit plus. À cet égard, l’Ancien Testament a tout du chef-d’œuvre. L’invention de l’histoire, qu’on attache aux Grecs et à Hérodote, ne rend pas justice à l’Israël ancien, qui, en brouillant les frontières du vécu et du rêvé, a fini par forger un seul peuple à partir de tribus éparses. Il n’est pas anormal que l’examen scientifique du merveilleux soit vécu par ses adeptes comme attentatoire (« on nous dépouille de notre passé »). Si grand est notre besoin de fil à plomb que les mêmes qui vénèrent Moïse pour nous avoir libérés des tabous et du Veau d’or, en font une idole taboue sur qui il est interdit de porter la main. Le réflexe est humain. Lucrèce le matérialiste félicite Épicure de nous avoir émancipés de la crainte des dieux, et dans la foulée, dresse un autel au divin Épicure. Notre incohérence se porte presque aussi bien que notre paranoïa.

…/… Les sots qui prétendent invalider une religion par ses anachronismes prennent un bien pour un mal. C’est la fonction même des mythes que de réparer en nous les dégâts du temps. Si une religion n’était pas anachronique, elle perdrait sa plus profonde raison d’être, qui est de penser notre finitude en donnant à l’hier la dimension d’un toujours.

Régis Debray        Dieu, un itinéraire         Odile Jacob 2001

96                               Les vins gaulois sont bons : on en demande jusqu’à Rome. Et cela n’arrange pas les affaires des viticulteurs Romains : Domitien ordonne l’arrachage de la moitié du vignoble gaulois. Il va être assassiné la même année. Les sénateurs confient alors le pouvoir à l’un d’eux : Nerva, 70 ans et sans descendance, qui va mourir deux ans plus tard, mais en ayant eu l’habileté d’inventer le principe de l’adoption, ce qui va assurer à l’empire pas loin d’un siècle de tranquillité. Lui-même aura adopté Trajan, un général de 45 ans.

Le développement du christianisme se heurte bien sur à la religion traditionnelle, mais aussi au culte nouveau du dieu Mithra, rapporté de Cilicie, - centre sud de l’actuelle Turquie, Antioche, Edesse - par les légionnaires de Pompée : coiffé du bonnet phrygien, il est le symbole de la lumière et du Bien s’opposant au Mal, représenté par le taureau. Le pain et le vin accompagnent les fêtes, dont la principale se tient le 25 décembre. On préférait alors le vin d’ici à l’au-delà.

Il pleut beaucoup dans toute l’Europe de l’ouest : les crues se répètent tant en milieu urbain qu’en environnement rural, là où sont précisément installés les centres de production agricole les plus intensifs : on retrouve le phénomène aussi bien dans la vallée du Rhône que dans celle du Tibre.

5 09 100                     Claudia Severa a suivi son homme jusqu’à Vindolanda, sur la frontière nord de la Bretagne : elle invite Sulpicia Lepinida, l’épouse du commandant de la garnison à son anniversaire :

Claudia Severa à sa chère Lépidina, salut !

Je t’invite cordialement à te joindre à nous le 11 septembre pour fêter mon anniversaire et agrémenter ce beau jour de ta présence. Transmets mes salutations à ton Cerialis. Mon Aetius te salue ainsi que tes fils.

Je t’attends, ma sœur. Adieu, ma très chère âme, porte- toi bien, et salutations.

Ce n’est pas une lettre de Mme de Sévigné, certes, mais l’essentiel de la fraîcheur et de la chaleur humaine y est.

102                             Les Romains conduisent une expédition en Chine.

103                             La voie construite sur les rives du Danube jusqu’à la tête de pont  vers la Dacie, en amont des Portes de Fer - lorsque le Danube se faufile en des gorges profondes qui s’insèrent entre les Carpates, rive gauche et les Balkans, rive droite -, est achevée sous le règne de Trajan. Commencée sous Tibère, elle avait été poursuivie sous Vespasien, puis Domitien . Encore aujourd’hui, on peut voir une plaque, sertie dans la roche, qui nous montre des dauphins, des génies ailés et des aigles impériaux entourant l’inscription suivante :

Imperator Caesar divi Nervae filius
Nerva Trajanus Augustus Germanicus
Pontifex Maximus tribunitae potestatis quartum
Pater patriae consul quartum
Montis et fluviis anfractibus superatis viam patefacit

L’empereur César, le fils du divin Nerva
Nerva Trajan Auguste Germanicus

Grand Pontife et pour la quatrième fois tribun
pour la quatrième fois consul et Père de la patrie
a triomphé des dangers de la montagne et du fleuve et ouvert cette route.

Le Chinois Cai Lun, [4] eunuque de l’Office des armes et des outils, invente le papier, support d’écriture : après avoir essayé plusieurs matériaux, - mûrier, vieux filets de pêche et chiffons - il adopte la fibre de lin qui, additionnée à de l’amidon et de l’eau, donne la pâte à papier. Ultérieurement, ce sera l’écorce du mûrier qui représentera l’essentiel de la pâte à papier.   A peu près à la même époque, ils inventent la manivelle, qui, enfoncée dans le flanc d’une roue, permet de la faire tourner.

On commence à s’occuper d’enseignement à l’échelle du pays :

La Chine des Han, se montrait assez réfractaire aux innovations de tout ordre. A la longue paix qui régna alors - la pax sinica - correspond une période étale de la pensée et même, dans une certaine mesure, de l’art chinois. Le texte des classiques une fois reconstitué dans un sens conservateur et même conformiste, l’ensemble se présentait comme un canon qui suffisait à toutes les curiosités. Ce ne sont que convenances, usages, rites, pointilleux respect de l’étiquette traduisant une loi morale qui ne tient compte que des groupes sociaux, non des individus, et selon laquelle chacun doit se tenir à la place qui lui est échue.

Significative est alors l’importance que prend l’enseignement classique, attestée par celle de la Grande Ecole où les Savants Maîtres, sous l’autorité d’un ministre des Rites chargé de veiller à ce que l’enseignement ne s’écarte point de la tradition, exposaient la doctrine des anciens contenue dans les Cinq Livres Classiques. Les annalistes détaillent complaisamment cette Grande Ecole qui, rebâtie vers 130[5], n’aurait pas comporté moins de deux cent quarante corps de bâtiments, mille huit cent cinquante chambres d’étudiants, une bibliothèque, des salles de cours, des logements pour les maîtres. C’est à cette époque que les fonctionnaires commencent à être recrutés par voie d’examen et sur leur connaissance des livres classiques. Ce système, bientôt tombé en désuétude mais qui reprit sa force sous les T’ang, tendait à l’unification de la culture; il devait présenter en outre l’avantage d’empêcher la formation de cloisons étanches (comme il en existait déjà aux Indes) entre les différentes classes de la société, puisque le mérite devait suffire, en principe, à ouvrir toutes les portes. C’est à cette époque aussi que les lettrés voulurent donner à l’Empire et à la société une doctrine officielle et définitive, et qui le fut en effet. En 79, une commission de lettrés avait fixé le texte des œuvres attribuées à Confucius et à son école. Pour assurer la pérennité de cette rédaction, une série de stèles furent gravées cent ans plus tard, dont l’estampage - en blanc sur fond noir - présentait une première préfiguration de l’imprimerie.

René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier      L’Extrême Orient         1956

117                             Hadrien renforce le limes, fortifications le long du Rhin. Les Germains le nommeront Teufelmauer - le mur du diable - preuve si besoin était, qu’ils le redoutaient. Les Romains pensaient les connaitre :

Sitôt sortis du sommeil, qu’ils prolongent souvent dans le jour, ils se baignent, presque toujours à l’eau chaude, comme gens d’un pays où l’hiver dure longtemps. Après le bain, ils prennent de la nourriture ; chacun a son siège à part, chacun aussi sa table. Puis, en armes, ils vont aux affaires, non moins souvent au banquet. […] Les querelles, fréquentes, comme entre gens pris de vin, s’achèvent rarement sur des injures, plus souvent sur un meurtre et des blessures. […] Cette nation, qui n’a ni ruse, ni finesse, dévoile encore mieux les secrets de son cœur dans la liberté de propos sans retenue.

Tacite          La Germanie XXII

Soulèvement juif dans tout l’Orient : ils se font massacrer à Alexandrie et en Cyrénaïque.

122                             Construction du mur d’Hadrien, qui sépare l’Angleterre de l’Ecosse, de l’embouchure du Tyne à l’estuaire de Solway : murailles, fossés, casernes, fortins, routes… il y a tout ce qu’il faut, sur 112 km de long. Achèvement encore du limes germano-rhétique, constitué par un retranchement de terre bordé par un fossé et portant une palissade de bois, avec une série de tours et châteaux forts, depuis Andernach sur le Rhin en aval de Coblentz jusqu’à Kellheim sur le Danube en amont de Ratisbonne.

Leur bon état constituait une nécessité vitale, surtout sur la zone nord-est. Et ces gens-là savaient ce que construire veut dire : près de 20 siècles plus tard, le pont de Vaison la Romaine fût le seul ouvrage à résister aux flots en furie de l’Ouvèze. Ils maîtrisaient aussi la technique du verre, parvenant à monter jusqu’à la température de fusion : 1100° : sur les fenêtres des thermes et des grands édifices, la vitre venait remplacer mica, toiles et peaux huilées ou encore volets de bois.

L’Empire Romain couvre 5 millions de km², administre 90 000 km de grandes voies, 20 000 de voies secondaires, de l’Ecosse à la Palestine, de l’Espagne au Caucase, de la Lybie à l’Allemagne… la poste impériale, réservée au courrier officiel, et roulant sans arrêt en cabriolet léger à deux roues, pouvait parcourir plus de 200 km par jour. Mais ce chiffre est l’exception : la règle c’est environ 100 km par jour.

Les voies les plus importantes sont jalonnées de bornes milliaires, sur lesquelles sont gravées le nom de l’empereur régnant, la distance de la ville la plus proche - un mille romain fait 1481 m. - ou le point de départ de la voie : une borne revêtue de bronze doré - millarium aureum - dressée sur le forum, parfois la date d’achèvement de la route : plus de 4 000 ont été répertoriées. Des milliers d’autres seront réemployées : croix chrétiennes, colonnes d’églises, sarcophages, bénitiers, rouleaux compresseurs ou pierres à battre le linge… Le début du III° siècle est la dernière grande période de construction urbaine en Gaule. Lorsque le bâtiment va, tout va : la maxime vaut donc depuis plus longtemps qu’on pouvait le croire.

Les villae gallo romaines représentent la majorité des surfaces agricoles exploitées ; on trouve couramment des surfaces dépassant les mille hectares, véritables usines champêtres, propres à assujettir et broyer les concentrations humaines : la plupart d’entre eux étaient esclaves : ces derniers ont peut-être représenté le tiers de la population, selon Fernand Braudel. L’esclavage, sous les coup de boutoir des insurrections paysannes - la Bagaude - évoluera vers le servage - une moindre dépendance -, mais le terme de colon, petit paysan libre, ne correspondait le plus souvent qu’au statut de serf.

132                             En Chine, Zhang Heng invente le sismoscope, premier sismographe : il indique la direction de l’épicentre d’un tremblement de terre.

135                             Hadrien écrase la révolte de Bar-Kokhba en Judée : les Romains interdisent aux Juifs d’entrer dans Jérusalem. Quelques uns, expulsés de Judée fondent des communautés tout autour de la Méditerranée. C’est le début de la Diaspora. Mais la plupart d’entre eux restèrent en Israël : le nombre des convertis au Christianisme augmenta encore et les Juifs, devenus minoritaires en Palestine, durent s’habituer à vivre au milieu des autres.

Dans chaque pays de cette Diaspora, le judaïsme se reconstitue sur des bases religieuses renforcées. Ce sont les communautés de l’exil  qui vont élaborer ces monuments de la pensée juive que sont le Talmud palestinien (III° -IV° siècles) et celui de Babylone (V° siècle), interprétations de la Torah, ou Loi écrite, et réflexions sur sa signification.

L’Histoire du Monde. L’Antiquité.       Larousse 1996

vers 150                      Claude Ptolémée, (90 - 168) égyptien de Grèce (ou Grec d’Egypte), devient l’indiscutable père de la géographie moderne, avec la Syntaxis mathematike auquel les Arabes donneront le surnom admiratif d’Almageste : - le Grand Livre - : environ 8 000 villes et lieux recensés ! Il inventa et popularisa les termes de latitude et longitude, il fit accepter le principe d’orienter les cartes le nord vers le haut et l’est vers la droite ; à la suite d’Hipparque, il divisa le cercle de la sphère en 360°, eux-mêmes subdivisés en minutes, puis secondes de l’arc. Il réunit tous les faits disponibles pour prouver la sphéricité de la Terre.

Mais il ne se fia guère qu’à ses informations, forcément très limitées, et commit ainsi quelques très grosses bourdes dont la principale concerne la circonférence terrestre : ayant tout d’abord rejeté l’estimation étonnamment précise d’Eratosthène, il calcula que chaque degré mesurait seulement 80 km (au lieu de 111,2), ce qui faisait une circonférence de 28 800 km.  

Après la mort de Ptolémée, le christianisme conquiert l’Empire romain et la majeure partie de l’Europe. Apparaît alors un phénomène d’amnésie scientifique, qui frappera l’Europe entière depuis l’an 300 de notre ère jusqu’à 1300 au moins. La foi et le dogme chrétien vont entièrement occulter la représentation utile du monde qui avait été si lentement, si péniblement, si scrupuleusement élaborée par les géographes de l’Antiquité. Disparue la soigneuse restitution ptoléméenne des côtes, cours d’eau et reliefs, avec sa grille commode établie d’après les meilleures données astronomiques. Au lieu de cela, quelques schémas rudimentaires - simples caricatures pieuses - proclament la « vraie » forme de la Terre.

…/… Les géographes chrétiens du Moyen Age consacreront toute leur énergie à donner du monde connu[6], ou supposé tel, une vision bien léchée, théologiquement conforme.

Daniel Boorstin          Les Découvreurs        Robert Laffont Mars 2000.

169                             C’est à une valse bien rude et virile que s’invitent Iazyges et Romains de Marc Aurèle sur le Danube gelé.

Les Yazyges comptaient venir à bout aisément des Romains lancés à leur poursuite dès qu’ils seraient sur la glace : ils firent alors volte face pour les affronter. En riposte, les Romains se groupèrent en masse compacte, posèrent leur bouclier à plat sur la glace et mirent un pied dessus afin d’éviter le risque de glisser ; ils reçurent ainsi la charge de l’ennemi. Attrapant, les uns, la bride des chevaux, les autres, le bouclier et le bois de la lance des assaillants, ils les attirèrent vers eux ; et en venant ainsi au corps à corps, ils firent tomber à la fois les hommes et les chevaux car, emportés par leur élan, les Barbares ne pouvaient plus éviter de glisser. Les Romains glissaient aussi, mais ceux qui tombaient sur le dos, entraînaient leur adversaire au-dessus d’eux tandis que ceux qui tombaient en avant se jetaient positivement à bras raccourci sur leurs antagonistes qui avaient chu les premiers. En effet les Barbares, qui n’étaient pas habitués à cette forme de combat et qui étaient équipés à la légère, étaient incapables de résister ; si bien que rares furent les membres de cette troupe importante qui réussirent à s’échapper.

Dion Cassius

Marc Aurèle sera récompensé pour cette victoire et quelques autres du titre de Sarmaticus (Sarmates et Yazyges étaient très proches cousins).

vers 170                      Né de parents grecs à Pergame en Asie Mineure sous le règne d’Hadrien, Galien, (131 - 201) devint médecin, obtenant le poste convoité de médecin des gladiateurs ; il est aussi l’un des écrivains les plus prolifiques de l’époque, - près de 500 ouvrages - exhortant ses confrères à apprendre par l’expérience et à concentrer leurs efforts sur l’acquisition des connaissances utiles à la guérison des malades. Et le corps médical finit par faire de Galien la référence unique, éditant un corpus canonique de seize ouvrages, dont l’autorité traversera tout le Moyen Age et grandira encore avec l’arrivée de l’impression, 13 siècles plus tard : 10 000 pages, dans l’édition de référence. En 192, il vit partir en fumée une bonne part de ses œuvres lors d’un incendie de Rome… il n’y avait pas de copie : il se remit à l’ouvrage… et légua à la postérité la totalité de ses écrits avant de mourir. La première édition de ses œuvres complètes sortira des presses Alde à Venise en 1525. Il a décrit 473 plantes et les a classées dans des familles thérapeutiques : astringentes, diurétiques, émollientes. Il va laisser son nom à l’art de la préparation médicinale des plantes : la galénique, laquelle est devenue aujourd’hui très confidentielle, beaucoup plus de toutes façons que le nom de Galien lui-même.

Et pourtant… le champ n’était pas vraiment libre en matière de dissection, car interdite par le droit romain, et en la matière, Galien dû se contenter d’observations sur les blessures des gladiateurs ; deux fois seulement, il pût observer un squelette, pour l’un dépouillé de sa chair par des oiseaux de proie, pour l’autre, nettoyé par les eaux d’une rivière. Pour tout le reste, toutes ses observations se faisaient sur des singes pour l’anatomie externe et sur des porcs[7] pour l’anatomie interne.

vers 170                      Les persécutions des chrétiens sont à leur apogée :

Si l’on avait toujours observé les prescriptions de Trajan, interdisant toute initiative à ses fonctionnaires, ou d’Hadrien, exigeant une accusation en règle et ordonnant la punition des calomniateurs, les martyres auraient été fort peu nombreux. La plupart, dans les provinces, sont dus à des mouvements populaires : Polycarpe de Smyrne en 155, les martyrs de Lyon en 177, ceux de Scillium en Afrique en 180 furent victimes des fureurs de la foule qui pesa sur les autorités judiciaires. Il y avait donc une hostilité très vive à l’égard des chrétiens : ils passaient pour athées, parce qu’ils n’adoraient pas les dieux de tout le monde ; pour ignorants et incultes, parce qu’ils se recrutaient surtout parmi les humbles ou les esclaves ; pour magiciens, débauchés, voire meurtriers et anthropophages, parce que leurs cérémonies clandestines étaient mal comprises ; pour mauvais patriotes, parce qu’ils mettaient leur salut personnel et le souci du « royaume de Dieu » au-dessus de toutes les préoccupations temporelles. Les apologistes tentent, depuis le milieu du II° siècle, de réfuter ces calomnies ; mais les préjugés sont tenaces et la haine du nom chrétien est précisément renforcée à cette époque par les malheurs publics qui marquent le règne de Marc Aurèle, tremblements de terre, épidémies, invasions. Les exécutions en masse des chrétiens lyonnais et scillitains semblent bien en liaison avec ces événements.

Jean Rémy Palanque            L’empire universel de Rome.    1956

vers 180                      Irénée, évêque de Lyon, écrit Contre les hérésies, dénonciation virulente de tout ce qui ne marche pas droit dans le sillage de l’Eglise catholique. Parmi les cibles, un groupe vouant un culte à Judas, qui se réclame d’une histoire fictive qu’ils appelaient l’Evangile de Judas. Donc Irénée avait connaissance du texte original de l’Evangile de Judas, écrit probablement autour de 150. On n’en entendra plus parler jusqu’en mai 1983 quand on le retrouvera…  à la vente dans une chambre d’hôtel de Genève. Un marchand égyptien en avait trouvé quelques années plus tôt une copie en copte rédigée entre 220 et 340, sur les bords du Nil, un peu au nord d’El Minya, l’avait alors revendu à un autre marchand du Caire lequel tentera de le vendre à Genève. Pendant 17 ans, le manuscrit aura une vie chaotique, passant de mains en mains, jusqu’à arriver en 2000 dans celle de Frieda Nussberger-Tchacos, suissesse qui en confiera la traduction à Rudolphe Kasser, spécialiste suisse du copte. Dans ce texte, Jésus dit à Judas : Tu sacrifieras l’homme qui me revêt…/… Lève la tête, et regarde ce nuage et la lumière à l’intérieur et les étoiles tout autour. L’étoile qui monte le chemin est ton étoile. Judas n’est plus un traître, mais  le héros qui n’a fait qu’obéir aux injonctions de son maître, se faisant le bras du dénouement . Jésus le prévient : Tu seras maudi.

7 12 185                     Les astronomes de l’observatoire de Luoyang, la capitale chinoise  observent que dans la constellation de la Porte du Sud, - l’actuelle constellation du Centaure - un astre inconnu s’est mis à scintiller, et cela va durer plusieurs mois : ils interprèteront le phénomène comme le signe d’une insurrection prête à éclater dans l’empire. Il s’agit d’une supernova.

Et effectivement, un vent de révolte souffle sur la Chine contre le pouvoir des derniers Han : celle des Cinq boisseaux de riz et surtout celle des Taiping - les Turbans jaunes - qui parviendront à rassembler jusqu’à trois cent soixante mille rebelles, lesquels tiendront tête pendant 8 ans à toutes les armées.  [Certaines sources donnent l’année 184 comme début de la révolte des Taiping.]  

Cette observation est loin d’être unique… les supernovae ont donné lieu à quantité de rapports,  et il en allait de même pour les autres phénomènes : tâches solaires, comètes, dont la plus fameuse d’entre elles, la comète de Halley : 

Le ciel est un parfait miroir du monde terrestre. L’empereur est désigné sous le nom de Tianzi, fils du Ciel. Il reçoit son mandat des cieux et sa principale fonction est de garder l’harmonie entre la Terre et le ciel, dont chaque région est subdivisée pour correspondre exactement à une région de l’Empire. Les astronomes sont donc consultés pour décider si les événements qui se déroulent « là-haut » sont en accord ou non avec la bonne marche des affaires « ici-bas ». En ce sens, la science du ciel est élevée au rang de science d’Etat et de gouvernement.

Anonyme

vers 190                     L’Athénien Clément fonde à Alexandrie la première école de théologie, dont l’Egyptien Origène prendra la suite, en restant toujours un peu border line pour l’Eglise qui condamnera certaines propositions de ses nombreux traités ; mais surtout il avait triché avec « la chair » en se faisant émasculer pour ne pas connaître la tentation, et ça, « c’est pas de jeu ». Il mourra des suites des persécutions du temps de Dèce. A Rome, on dresse de son vivant au prêtre Hippolyte une statue qui reprend les titres de ses premiers ouvrages. L’Africain Tertullien défend sa foi contre les païens, les juifs et les agnostiques.

Plus importante est la longue évolution qui conduira à assimiler le péché originel au péché de chair. Dans la Genèse, le péché originel est un péché de l’esprit qui consiste à concevoir l’appétit de connaître et à désobéir à Dieu. Dans les Evangiles, il n’y a aucune déclaration du Christ sur le péché originel. Clément d’Alexandrie [v.150-215] est le premier à avoir rapproché le péché originel de l’acte sexuel. Certes, d’après la Genèse, les principales conséquences du péché originel étaient la perte de la familiarité divine, la concupiscence, la souffrance (dans le travail pour l’homme, dans l’enfantement pour la femme), la mort. Mais c’est Augustin qui lia définitivement péché originel et sexualité par l’intermédiaire de la concupiscence. A trois reprises, entre 395 et 450, il affirme que la concupiscence transmet le péché originel. Depuis les enfants d’Adam et Eve, le péché originel est légué à l’homme par l’acte sexuel. Cette conception deviendra générale au XII° siècle, sauf chez Abélard et ses disciples. Dans la vulgarisation opérée par la plupart des prédicateurs, des confesseurs et des auteurs de traités moraux, le glissement ira jusqu’à l’assimilation du péché originel au péché sexuel. L’humanité a été engendrée dans la faute qui accompagne tout accouplement à cause de la concupiscence qui s’y manifeste forcément.

Jacques Le Goff        Un autre Moyen Âge   Le corps Quarto Gallimard 1997

vers 190                             A quelques dizaines de kilomètres au nord de l’actuel Mexico, à Teotihuacán s’épanouit une civilisation qui dresse d’immenses pyramides aux dieux qu’elle révère : le Soleil et la Lune. Celle qui est consacrée au Soleil fait 220 mètres sur 225, 63 mètres de haut. Dans son axe s’alignent d’autres pyramides, le long de l’allée des Morts,  1 700 mètres de long sur 40 de large, le tout sur un axe strictement nord-sud. Ils établirent des réseaux commerciaux, des relations diplomatiques, politiques et militaires en  particulier avec Monte Albán et plusieurs villes mayas. Tout cela ne sera mis à jour qu’au XIX°, si bien que ni les Aztèques ni Cortès n’en auront connaissance.

203 à 211                    Persécutions de chrétiens en Egypte et en Afrique.

208                             Xian, empereur de Chine, de la dynastie des Han, subit l’ascendant de son ambitieux premier ministre Cao Cao, qui veut étendre le territoire de l’empereur vers le sud, et s’asseoir sur le trône. Le petits royaumes du sud, Shu et Wu s’unissent pour se dresser contre lui et l’affronter sur la rive du Yangsi. C’est la bataille de la Falaise Rouge, rendue célèbre dans toute la Chine du XIV° siècle par Luo Guanzhong dans L’épopée des trois royaumes. En 2009, le chinois John Woo vivant à Hong Kong, en fera un film à grand spectacle où la victoire des deux petits royaumes sur Cao Cao est rendue possible grâce à un mage à même de dire bien précisément comment va évoluer la météo ! 

212                             Tous les habitants libres de l’empire deviennent citoyens romains : ainsi le veut l’édit de Caracalla. Cela vaut donc aussi des Juifs, que leur richesse de grands commerçants, avait fait bénéficier de nombreux privilèges sous César, puis Auguste et Tibère.

vers 250                      Mani de Babylone (216-277) fonde le manichéisme (qui lui vaudra la mort), selon lequel coexistent et s’opposent éternellement un principe bon et lumineux et un principe mauvais et obscur ayant chacun son domaine et chacun sa création

Pelliot

250                             L’empereur Dèce, d’origine illyrienne, prend un édit qui contraint tous les habitants de l’empire à assister aux cérémonies sacrées de la religion traditionnelle et à conserver ensuite le certificat de présence.

258                             L’empereur Valérien prend deux édits qui interdisent le culte, puis la profession même du christianisme, sous peine de mort pour le clergé et pour les fidèles des classes supérieures. St Cyprien, évêque de Carthage - Nul ne peut avoir Dieu pour Père s’il n’a l’Eglise pour Mère - est martyrisé, mais aussi les papes[8] Fabien et Sixte à Rome, les évêques Saturnin à Toulouse et Denys à Paris. Parti combattre les Perses, Valérien sera battu à Edesse et fait prisonnier : Gallien demeure seul empereur[9] .

260                             Sept ans plus tôt, Francs et Alamans ont forcé la frontière gauloise, poussant leurs avancées jusqu’au bas Rhône et à l’Espagne. Le désordre et la peur s’installent en Gaule, à tel point qu’un officier gaulois, Postumus, est proclamé empereur par ses troupes, pour repousser l’envahisseur ; et cela marcha plutôt bien - Rome commença par fermer les yeux - , et ce dernier parvint à rétablir l’ordre en Gaule, en Espagne, en Bretagne ; quelques années plus tard, il poursuivait les envahisseurs outre Rhin : malheureusement, il provoqua le mécontentement de ses troupes en leur refusant le pillage de Mayence : il fût assassiné et Mayence pillée.

Chahpuhr I°, Roi des rois, de la dynastie des Sassanides, inflige une lourde défaite à Antioche à l’empereur Valérien qui est fait prisonnier, emmené en Iran et tué : sa peau est suspendue dans un temple après avoir été teinte en pourpre.

vers 260                      Le Chinois Pei Xiu (224 - 271) réalise une représentation cartographique de la Chine en dix huit feuilles, une par territoire vassal de l’empereur : il a adopté le système du quadrillage. L’usage du thé se répand dans les cours chinoises : les lettrés de Luoyang, capitale de Cao Cao et de ses fils, en font une grande consommation. Il serait venu des pays barbares : c’est peut-être pour ne pas reconnaître cela que les Chinois inventèrent une légende le faisant remonter à Shen Nung, trois mille ans plus tôt.

fin 270                         L’empereur Aurélien, après une défaite à Plaisance devant la tribu alamane des Juthunges, organise le siège de Rome, puis reprend l’offensive et écrase les Vandales et les Iazyges en Pannonie, les Juthunges en Cisalpine, les Goths et les Carpes en Dacie - l’actuelle Roumanie -, province dont il décidera de se retirer.

272                             Aurélien soumet la reine de Palmyre, Zénobie, et à nouveau la Gaule, où il bat à Chalons sur Marne Tetricus, empereur de la Gaule, successeur de Postumus et de Victorinux, résidant à Trèves : l’empire gaulois aura duré quinze ans.

276 - 282                    L’empereur Probus autorise à nouveau pour la Gaule la plantation de vignobles, qu’avait interdite Domitien en 96.

289                             Fondation de la cité maya d’Uaxaktun, dans l’actuel Guatemala.

A l’autre bout du monde, des moines bouddhistes sculptent deux bouddhas géants de cinquante trois mètres de haut pour l’un, trente cinq pour l’autre dans les falaises de Bamiyan, à l’ouest de Kabul. Ils résisteront vaillamment aux injures du temps jusqu’à être victimes de la fureur des Talibans en février 2001.

L’empereur Constance Chlore épouse Théodora, et répudie sa concubine Hélène, connue serveuse dans une taverne de Drepanum, en Bythinie - actuelle Turquie -où elle était née. Ils ont eu un fils, Constantin. Chrétienne, elle éduque son fils comme elle croit bon de le faire. Quand Constantin deviendra empereur à la mort de son père en 306, il rappellera sa mère à la cour, lui donnant le titre d’Augusta : Hélène deviendra alors impératrice.

292                             Lyon perd son monopole de la vente du vin, puis son statut de capitale : elle va redevenir une ville moyenne.

Les fouilles archéologiques les plus anciennes de la civilisation maya retenaient la stèle de Tikal, comme étant la première où l’on voit une inscription chronologique : elle porte l’inscription en « long compte » 8.12.14.8.15, ce qui correspondrait à l’an 292 après JC, et marque le début de la période classique de la civilisation maya : elle durera six cents ans, se développant de la presqu’île du Yucatan, au Mexique, vers le sud, jusqu’au Pacifique, soit à peu près 900 km sur 550 km. : cela inclut aujourd’hui le Guatemala, Honduras, et les Etats mexicains du Yucatan, Campeche, Tabasco, Quintina Roo et le Chiapas.              Copán est l’un des principaux centres cérémoniels, dont l’apogée se situe au IX° siècle, avec l’un des plus beaux escaliers à hiéroglyphes - soixante trois marches - constituant le plus long texte de toute l’aire maya. Les sculptures sont en trachyte de couleur pistache, qui résiste beaucoup mieux à l’érosion que le stuc des sculptures voisines.                         La cité maya toltèque de Chichén Itzá, sera édifiée en 534, sur un site pourvu de deux puits naturels, à l’ouest de l’actuelle Valladolid. La principale pyramide est pourvue d’un escalier de 91 marches sur chacune des 4 faces, ce qui donne, en ajoutant la marche sommitale, 365, le nombre de jours de l’année. La bonne conservation des monuments en fait l’un des sites les plus visités du Mexique et, le 7 07 2007, cette cité sera élue par 7 millions d’internautes au rang de l’une des sept merveilles du monde, contre le gré bien sur des « officiels » de la culture que sont l’UNESCO, l’ONU, que la démocratie directe insupporte.

Leur capitale était Tula, 80 km au nord de Mexico, regroupant pyramides, temples renfermant les atlantes, statues austères et renfermées sous la domination du Serpent à plumes, le dieu civilisateur, souverain et grand prêtre du peuple Toltèque.                         Les Mayas étaient passionnément attachés à la terre et se sentaient liés de façon très étroite avec le maïs, son principal produit. Le dieu du maïs était donc plus que la personnification poétique du pain quotidien et on avait pour lui une tendresse toute particulière.                                                                                                                                        Le centre cérémoniel était aussi chef lieu religieux et administratif, mais n’était pas un lieu d’habitation : le peuple habitait des villages disséminés dans la campagne.                                                                                                                                         Vivant sous l’influence toute puissante de l’astronomie dont ils tiraient une astrologie, (… selon leur perception ; ils redoutaient par exemple plus que tout l’éclipse du soleil) ils développèrent abondamment tables à éclipses, calendriers, autant de connaissances très abstraites qu’était loin d’avoir alors l’occident ; pour le clergé, toute cette cosmologie était un très bon fonds de commerce, dont il usait et très probablement abusait.                        Dans le même temps ils se révélèrent incapables de progrès techniques : ils construisaient des routes mais n’avaient pas sû utiliser la roue, ils ne savaient pas peser, ils construisaient des temples, mais ne connaissaient ni la voûte en plein cintre ni en arc brisé.

fin ~ III° siècle            L’empire romain poursuit une vie institutionnelle mouvementée : il y a beaucoup de révoltes, mais il n’y a pas de révolution : les révoltes ne peuvent être que paysannes et ces insurrections ont toujours été incapables de résister aux troupes organisées ; elles ont pour cause le poids des charges fiscales, l’inflation monétaire : on parlera de la Bagaude que justifiera 150 ans plus tard Salvien :

Je parlerai à présent des Bagaudes, dépouillés par des gens mauvais et sanguinaires, frappés, tués, après avoir perdu jusqu’à l’honneur du nom romain. Et c’est à eux qu’on impute un tel malheur, à eux que nous donnons ce nom maudit, nous qui en portons la responsabilité. Nous les appelons des hommes perdus, eux dont nous avons fait des criminels. Car, qui a fait la Bagaude, si ce n’est notre iniquité, l’improbité des juges, nos sentences d’exil, nos spoliations ?

La conversion de l’empereur au christianisme s’inscrira dans la continuité des édits de tolérance, les anciennes divinités continuant à être admises, et même aidées.

Depuis un demi-siècle l’« anarchie militaire » avait produit ses effets catastrophiques : si les bons empereurs illyriens, en particulier Aurélien et Probus, ont pu mettre fin aux dissidences et aux invasions, qui avaient troublé le monde romain, l’instabilité du pouvoir demeurait la plaie de l’époque. En cinquante ans, vingt et un empereurs s’étaient succédé, à ne retenir les noms que des princes « légitimes » reconnus par le Sénat, et sans parler des innombrables usurpateurs, les « Trente Tyrans » qu’énumère l’historiographie du IV° siècle. La plupart avaient péri assassinés, victimes d’une conspiration ou de l’humeur changeante des soldats qui les avaient portés au pouvoir. En outre, les guerres avaient ruiné gravement toutes les provinces, dont aucune n’était demeurée indemne de quelque incursion ou agitation : la crise monétaire n’était qu’un aspect - à la fois cause et conséquence - de la crise économique générale ; campagnes ravagées, villes détruites, main d’œuvre insuffisante, production amoindrie, commerce interrompu, finances publiques taries, tel était le tableau qu’offrait l’empire dans la seconde moitié du III° siècle.

Le relèvement obtenu en 285 était encore partiel ; il va être poursuivi et accentué, sous un règne qui aura la chance de durer vingt ans, par un homme qui tentera de résoudre les grands problèmes qui se posaient alors et le plus grave de tous, le problème successoral.

Cet homme est Dioclétien, nom nouveau que prend, à son avènement l’officier illyrien[10] Dioclès. Comme il demeure en Orient et que la Gaule est troublée par la « bagaude », sorte de jacquerie rurale, il y envoie Maximilien, officier pannonien en qui il a toute confiance, avec le titre de César (mars 286) ; et bientôt, aussi bien pour le récompenser de ses succès sur les rebelles que pour répondre à l’usurpation de Carausius en Bretagne, il l’élève à l’Augustat (septembre 286). Rome est décidément abandonnée comme résidence impériale : Dioclétien se fixe à Nicomédie, d’où il négocie avec la Perse (traité de 287) ; Maximien à Trèves, d’où il surveille la frontière rhénane, sans pouvoir abattre Carausis qui installe en Gaule plusieurs têtes de pont.

…/… L’omniprésence des membres du collège impérial, tous des hommes mûrs et expérimentés, renforçait la sécurité de l’empire, dont tous les adversaires purent être abattus. Il ne faudrait pas cependant voir là, comme on l’a dit trop souvent, un partage de l’empire : les Césars ne sont que des exécutants aux ordres de leurs Augustes, dont ils sont devenus les gendres ; ces derniers eux-mêmes ne sont pas sur un pied d’égalité, le second Auguste, qualifié d’Herculius, étant subordonné au premier, qui s’intitule Jovius, et qui est le seul et unique souverain : mandataire de Jupiter, le maître des dieux, il a autorité sur celui qui n’a pour patron qu’un demi-dieu. Ainsi la tétrarchie, comme on appelle ce collège de quatre empereurs, reste une monarchie, les liens familiaux et les titres religieux venant renforcer l’autorité du maître de l’empire. Il ne semble pas que cette organisation soit le résultat d’un système préconçu : Dioclétien l’a improvisé au gré des circonstances : les nominations des Césars, si elles sont de la même année, ont été faites à trois mois de distance. Néanmoins, elles ont inauguré un régime nouveau qui apporte une solution ingénieuse au problème successoral : un avancement automatique devait se faire lors de chaque vacance, à l’intérieur du collège impérial, le premier Auguste détenant la souveraineté pour toute décision. Par là était rendues superflues les initiatives de l’armée, qui avaient rempli tout le III° siècle ; et l’on écarta du même coup toute intervention du Sénat : non seulement sa déchéance était accrue par l’abandon de Rome où ne résidait aucun des empereurs, mais on ne lui demanda même pas de ratifier les choix faits en dehors de lui ; il perd alors l’investiture toute nominale de l’empereur, qui désormais ne tiendra plus son pouvoir que d’un Auguste antérieur. Il ne suffisait pas de rendre au pouvoir impérial la stabilité qui lui manquait, mais à l’empire lui-même une vitalité qu’il avait en partie perdue. Dioclétien y pourvu par une série de réformes, administratives, militaires, fiscales, économiques.

…/… Les réformes de Dioclétien avaient été dans l’ensemble judicieuses et efficaces. Il faut cependant constater un échec dans le domaine économique, où l’équilibre ne pourra être restauré que progressivement et incomplètement en raison des ruines accumulées. Il échouera aussi dans le domaine religieux quand il prétendra extirper le christianisme de tout l’empire. Au cours du III° siècle les églises chrétiennes avaient fait de grands progrès. Avant et après les deux persécutions de Dèce et de Valérien, la propagande des missionnaires et des docteurs avait porté ses fruits. En Orient, le prestige d’un Origène, d’un Denys d’Alexandrie, en Occident, celui de Cyprien de Carthage ont dû favoriser le rayonnement de la religion nouvelle dans les milieux cultivés ; mais on peut penser aussi que le déclin général de la culture, dont on a pour preuve l’éclipse presque totale de la littérature latine ou grecque, a favorisé sa diffusion, en affaiblissant des traditions intellectuelles imprégnées de paganisme. En tout cas, au cours de la longue période de paix qui suit 260, le nombre des évêchés nouveaux paraît considérable en toute région, en Gaule par exemple, ainsi que celui des fidèles dans chaque ville (il n’y en a guère encore dans les campagnes). Les communautés chrétiennes ne sont pas trop gravement troublées par les querelles dogmatiques ou disciplinaires nées de la persécution, comme le schisme novatien à Rome ; elles sont en relations régulières les unes avec les autres, les évêques d’une région prenant l’habitude de se réunir en conciles ; quant à l’unité d’ensemble, elle était assurée par un esprit commun plus que par une hiérarchie organique : la primauté de l’Église romaine s’exerce de façon intermittente, selon les circonstances et l’humeur de ses pontifes, et rencontre souvent des résistances, comme il advint au pape Victor en 190 dans la question de la date de Pâques, au pape Étienne en 256 sur la validité du baptême conféré par les hérétiques.

Ces progrès n’auraient pas suffi à eux seuls pour provoquer une nouvelle persécution, car Dioclétien, malgré son attachement aux traditions païennes, n’était pas un fanatique sanguinaire. S’il lança en 296 un édit proscrivant le manichéisme, c’est parce que cette religion nouvelle, où se mêlaient des éléments iraniens et chrétiens, lui parut un danger pour l’unité morale du monde romain au moment de la lutte nationale contre la Perse ; et s’il se décida ensuite à sévir contre les chrétiens, c’est parce qu’à ses yeux les intérêts de l’Etat étaient menacés par leur présence dans l’armée et l’administration : en plusieurs endroits, surtout en Afrique, des soldats incorporés de force avaient refusé les gestes religieux habituellement pratiqués, et ces manquements à la discipline militaire avaient été sanctionnés par des condamnations à mort. Il dut y avoir aussi des incidents dans les milieux civils, puisque toute fonction publique imposait la participation aux cultes officiels, que les chrétiens rejetaient comme idolâtres. Le résultat fut que sous l’influence du César Galère, qui était farouchement hostile au christianisme, Dioclétien procéda en 302 à une épuration de l’armée et de la cour ; puis, à la suite de manifestations subversives, en particulier d’incendies à Nicomédie imputés aux chrétiens, il lança en 303 et 304 successivement quatre édits de persécutions : le premier ne frappait que le culte en ordonnant la destruction des églises et des livres liturgiques, et confirmait l’incompatibilité de la foi chrétienne avec toute fonction ou dignité publiques ; deux autres frappèrent le clergé, puni de prison, puis de mort ; le dernier imposait l’abjuration à tous les fidèles sous peine de mort ou de travaux forcés. La « grande persécution », ainsi qu’on l’appela, sévit cruellement dans tout l’orient : comme toujours, il y eut des apostats (lapsi) ou du moins des faibles qui livrèrent les objets sacrés (les « traditeurs »), mais aussi de nombreux qui versèrent leur sang ou souffrirent dans les mines (les « confesseurs »). En Occident, surtout dans les provinces dont Constance surveillait l’administration (Gaule, Bretagne), il y eut assez peu de martyrs, les autorités s’étant contentées d’appliquer le premier édit. Là où elle fut effective, la persécution dura jusqu’en 311 sans réussir à extirper la religion proscrite : on se lassa de condamner ceux qui refusaient de céder aux injonctions officielles ; les églises interdites subsistaient clandestinement et, comme l’avait écrit Tertullien, un siècle plus tôt, on pouvait constater que « le sang des martyrs était une semence de chrétiens ». Avant de mourir, Galère, qui avait été le principal responsable de la persécution, y mettra fin par un édit de tolérance (311)

Dioclétien n’était plus au pouvoir pour reconnaître l’échec de sa politique religieuse ; après avoir célébré solennellement à Rome ses vicennalia, il avait résolu d’abdiquer en même temps que Maximien, au moment où celui-ci commençait sa vingtième année de règne (1° mai 305). Une seconde tétrarchie succéda alors à la première, qui ne dura pas longtemps, et l’anarchie s’installa…/…les circonstances vont ramener de sept à quatre le chiffre des empereurs, sans que l’anarchie soit atténuée.

…/… Le système de Dioclétien a pratiquement cessé de fonctionner. Il va s’effondrer totalement le jour où Constantin, envahissant l’Italie et vainqueur de Maxence le 28 octobre 312 au passage du Mont Milvius, aux portes de Rome, se fait reconnaître par le Sénat maximus Augustus : usurpation de souveraineté, reconnue immédiatement par Licinius et Maximin Daïa lui-même qui s’inclinent devant la force ; coup d’Etat, qui restaurait pour un jour l’autorité sénatoriale mais au lendemain duquel le destructeur de la tétrarchie allait fonder un nouveau régime, pleinement monarchique cette fois.

L’entrée de Constantin à Rome en octobre 312 portait le coup de grâce à la Tétrarchie. Le vainqueur s’adressa au Sénat pour légitimer son usurpation ; mais c’est la dernière fois que la haute assemblée, bien déchue de ses anciens pouvoirs, surtout depuis que la Ville Éternelle n’est plus résidence impériale, joue un rôle dans l’investiture d’un empereur. D’autre part, quoique Constantin ait dû à ses soldats son avènement de 306 et son accession en 312 à la souveraineté, il rompit avec les méthodes du III° siècle et rabaissa le rôle de l’armée : les princes du IV° siècle ne seront plus des empereurs militaires, mais des monarques absolus qui transmettent leur pouvoir par leur seule volonté à des hommes de leur choix, pris dans leur famille autant que possible. En outre, l’auteur de cette révolution politique accomplit une autre révolution, non moins importante, en se convertissant en 314, au christianisme[11] et en donnant à l’Église, naguère persécutée, toutes les faveurs de l’État. A tous égards, s’ouvre une ère nouvelle, où se manifeste encore l’influence de l’Orient.

Jean Remy Palanque            L’empire universel de Rome.    1956



[1] La fête de Pâques avait été instituée par les Hébreux, bergers nomades dès l’origine, pour attirer la protection divine sur les troupeaux partant estiver.

[2] Le Chanoine Dangoisse, de l’Université de Namur, situe les ordres de grandeur en matière de datation :  Quand on pense que les plus anciens manuscrits de Virgile sont de quatre siècles postérieurs à cet écrivain, ceux de Platon, de treize siècles, et ceux d’Euripide, de seize siècles !

[3] On est tout de même en droit de suspecter l’impartialité de Sénèque… puisqu’il y avait été exilé, avant de devenir le précepteur de Néron.

[4]   Les recherches les plus récentes font en fait remonter l’existence du papier en Chine au 3° siècle av JC ;  le plus vieux morceau de papier connu, découvert dans une tombe  près de Xi’an, ne porte aucune trace d’écriture, et si tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit bien de papier, on ne sait pas à quoi il était destiné.  Jean-Pierre Drège.

[5] Le siège de ces constructions est bien sûr la capitale, Tch’ang-ngan, sur le cours de la Wei, un peu en amont de sa confluence avec le Hoang-Ho.

[6] On leur doit entre autres notre chère Méditerranée : au milieu des terres.

[7] Mais, après tout, en notre XXI°siècle, le cochon représente un des espoirs de greffe d’organe compatible sur l’homme. Le Dr Sachs, grand manitou d’un laboratoire de Boston spécialisé dans la greffe d’organe de cochon sur l’homme, affirme que tous les organes fonctionnent à peu près de manière semblable chez un homme et un autre mammifère : seul diffère le cerveau. Il suffit de parvenir à modifier génétiquement le cochon pour lui enlever le gène qui gêne,  à l’origine d’un sucre - l’alphagal - que ne supporte pas l’homme.

[8] Le terme pape n’est pas nouveau : il est un titre de vénération que l’on le trouve déjà chez Homère ; c’est lorsque l’évêque de Rome se considérera au-dessus des autres évêques qu’il adoptera ce qualificatif.

[9] Il y eut dans l’histoire de Rome quelques périodes où le Sénat reprit le principe collégial des deux consuls : il y eut donc parfois deux empereurs.

[10] Illyrien, il restera puisqu’une fois retiré des affaires, c’est à Salone, l’actuelle Split, en Croatie, qu’il se fera construire un palais colossal, dont les vestiges occupent encore un bon quart de la vieille ville, réemployés à l’usage d’une ville contemporaine.

Voilà, je pense, le seul site archéologique au monde qui ne soit pas un cimetière ; libre d’accès, à toute heure du jour ou de la nuit, bourdonnant d’une vie merveilleuse. L’œil admire le décor monumental, le protiron, sorte de perron géant, à fronton triangulaire, les portiques, les dalles, les chapiteaux. Le cœur se réjouit de cette foule jeune et allante, qui a adopté l’antique agora pour ses rencontres et ses discussions.

Dominique Fernandez. Le voyage d’Italie. 1997

[11] Déjà acquis au christianisme, il avait fait mettre, à la suite d’une vision, le signe de la croix sur le bouclier de ses hommes.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

311 - 313                   Les édits de tolérance - dont l’édit de Milan en juin 313 - mettent fin aux persécutions contre les chrétiens : restitution aux églises des biens confisqués, exemption de charges pour le clergé chrétien. Ce n’est que bien plus tard, à la fin du IV° siècle que la Gaule s’ouvrira franchement au christianisme qui, jusque là, n’aura été le fait que d’une minorité de Grecs ou d’Orientaux parlant le grec. En 313, Constantin partage encore le pouvoir avec Licinius, devenu son beau-frère, maître de toutes les provinces danubiennes jusqu’au Bosphore. Il se brouille avec lui un an plus tard et le combat en Pannonie et en Thrace, sans pouvoir l’abattre. Le compromis qui s’ensuit consacre le partage de l’empire.

318                             Constantin se plait en Arles, la petite Rome des Gaules :

Arles est si heureusement placée, le commerce y est si actif, les négociants y viennent en si grand nombre qu’on y draine tous les produits de l’univers :  richesses de l’Orient, parfums de l’Arabie, délicatesses de l’Assyrie s’y trouvent en si grande abondance qu’on les croirait des produits du terroir.

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Les cours d’eau sont si heureusement distribués les uns par rapport aux autres qu’ils assurent dans les deux sens les transports d’une mer à l’autre, les marchandises ayant à être à peine relayées par terre et toujours dans des plaines d’une traversée facile. Le plus souvent, on les transporte par les voies fluviales en choisissant les unes pour la descente, les autres pour la montée. Le Rhône présente à cet égard des avantages exceptionnels puisqu’il reçoit les affluents venus de diverses directions, qu’il débouche dans notre mer, laquelle est d’un plus grand rapport que la mer extérieure et qu’il traverse la contrée la plus favorisée de la Celtique.

Strabon           Géographie, IV

Les embouchures du Rhône, à cause du refoulement opéré par la mer, recevant quantité de limon  et de sable que la vague comprime en boue épaisse, offraient aux navires chargés de blé une entrée difficile, laborieuse et étroite.

Plutarque  [45 -125]    Vie de Marius, IV

http://www.arles-antique.cg13.fr/       http://www.cesar-rhone.fr/    

http://www.romereborn.virginia.edu/

http://hg-avallon.over-blog.com/article-24721784.html

vers 320                      La terre est plate : qu’on se le dise :

Qui serait assez insensé pour croire qu’il puisse exister des hommes dont les pieds seraient au-dessus de la tête, où des lieux où les choses puissent être suspendues de bas en haut, les arbres pousser à l’envers, ou la pluie tomber en remontant ? Où serait la merveille des Jardins de Babylone s’il nous fallait admettre l’existence d’un monde suspendu aux antipodes[1] ?

                                   Lactance, précepteur du fils de l’empereur Constantin.(260-325)

8 11 324                     Constantin est parvenu finalement à éliminer son collègue Licinius par deux victoires en Thrace et en Bythynie : il décide de faire de Byzance sa nouvelle capitale : c’est bien un acte de réunification de l’empire, sous le signe du christianisme, dont le monothéisme convient bien à la conception du pouvoir absolu qu’incarne l’empereur.

Printemps 325              Le corps de la foi nouvelle est fermement décliné, face à l’arianisme : on l’appelle alors Symbole de Nicée[2], - ce autour de quoi l’on se réunit - qui deviendra le Credo      

Credo in unum Deum
Patrem omnipotentem, factorem cœli et terrae, visibilum omnium et invisibilium.
Et in unum Dominum, Jesum Christum, Filium Dei unigenitum.
Et ex Patre natum ante omnia sæcula.
Deum de Deo, lumen de lumine, Deum verum de Deo vero.
Genitum, non factum, consubstantialem Patri : per quem omnia facta sunt.
Qui propter nos homines, et propter nostram salutem descendit des cælis.
Et incarnatus est de Spiritu Sancto ex Maria Virgine : Et homo factus est.
Crucifixus etiam pro nobis : sub Pontio Pilato passus, et sepultus est.
Et resurrexit tertia die, secundum Scripturas.
Et ascendit in cælum : sedet ad dexteram Patris.
Et iterum venturus est cum gloria, judicare vivos et mortuos :
cujus regni non erit finis.
Et in Spiritum Sanctum, Dominum, et vivificantem : qui ex Patre Filioque procedit.
Qui cum Patre et filio simul adoratur, et conglorificatur :
qui locutus est per Prophetas.
Et unam, sanctam, catholicam, et apostolicam Ecclesiam.
Confiteor unum baptisma in remissionem peccatorum.
Et exspecto resurrectionem mortuorum.
Et vitam venturi sæculi.
Amen.
 

Je crois en Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre ; et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur ; qui a été conçu du Saint Esprit, est né de la Vierge Marie ; a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli ; est descendu aux enfers, est ressuscité des morts le troisième jour ; est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout Puissant, d’où il reviendra juger les vivants et les morts. Je crois au Saint Esprit, à la sainte Eglise catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle. Amen.

Traduction Missel Feder 1956

Je crois en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible. Je crois en un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles : Il est Dieu, né de Dieu, lumière, né de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu Engendré non pas créé, de même nature que le Père ; et par lui tout a été fait. Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel ; Par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme. Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, Il souffrit sa passion et fut mis au tombeau. Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Ecritures, et il monta au ciel ; il est assis à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts et son règne n’aura pas de fin. Je crois en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie; il procède du Père et du Fils. Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire ; il a parlé par les prophètes. Je crois en l’Eglise, une, sainte, catholique et apostolique. Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés. J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir. Amen

                                                                                   Traduction 2006

Mais Constantin attendra tout de même la veille de sa mort, en 337, pour se faire baptiser. Jusque là symbole des légions, l’Aigle romaine le cède à la Croix. La légende veut que sa mère Hélène ait découvert la croix du Christ en grattant le sol du Golgotha : ce sera l’étendard principal du fonds de commerce du christianisme pendant plusieurs siècles, les fantassins étant les innombrables reliques des non moins innombrables saints. Nul ne peut dire combien de tonnes aurait pesé la croix que le Christ porta sur le Golgotha si l’on se mettait à additionner le poids de toutes les morceaux de la « vraie croix » qui se trouvent en tous lieux de terre chrétienne.

Les empereurs ne furent pratiquement jamais fanatiques ; l’esprit de tolérance marquait leurs décisions :

Le paganisme n’est pas pour autant tracassé ni même séparé de l’État : l’empereur, qui demeure pontifex maximus, s’intitule, dans une formule souvent mal comprise, « l’évêque de ceux qui sont en dehors de l’Église »; il n’intervient dans les affaires du paganisme que pour le contrôler, l’épurer, condamnant par exemple la magie, l’haruspicine privée ou la philosophie néo-platonicienne ; et les temples, les sacerdoces, même ceux du culte impérial, conservent leur caractère officiel, leurs subventions. Mais à côté du paganisme, le christianisme devient une autre religion d’Etat : les principes évangéliques inspirent la législation, préoccupée désormais de moralité et de charité ; on proscrit le divorce, la prostitution, les mauvais traitements aux esclaves et aux prisonniers ; le dimanche est même reconnu comme jour férié ; et les évêques sont gratifiés de subventions et de dotations pour la construction et l’entretien des « basiliques » (à Rome, le Latran et le Vatican ; aux Lieux Saints de Palestine, le Saint-Sépulcre, la Nativité ; à Constantinople, les Saints-Apôtres, Sainte-Sophie). Enfin le prince intervient dans les querelles ecclésiastiques afin d’imposer l’ordre et la paix : ce fut le cas en Afrique, pour le schisme donatiste ; en Orient, pour l’hérésie arienne.

Le donatisme était né d’une réaction des fanatiques contre les autorités ecclésiastiques jugées trop indulgentes pour les apostats repentants et par là complices de leur péché ; ce qui était particulièrement grave dans un milieu où l’on considérait comme invalides les sacrements conférés par des indignes. En face de l’évêque de Carthage, Cécilien, l’opposition se rallia autour de Donat : le « parti des martyrs » se dressait contre « l’Église des traditeurs », et en 312 toutes les provinces africaines étaient déchirées par le schisme. Dès 313, Constantin fut appelé à juger le litige, auquel il ne pouvait d’ailleurs rester indifférent : entre deux prétendants à un siège épiscopal, il fallait choisir lequel bénéficierait des subventions officielles. Il confia la cause d’abord à l’évêque de Rome Miltiade assisté de prélats gaulois, qui s’adjoignit des Italiens (concile de Latran, octobre 313), puis à un concile de tout l’Occident réuni à Arles (août 314) ; l’un et l’autre condamnèrent les donatistes en reconnaissant la légitimité de Cécilien. C’était déjà trop de deux décisions ; l’empereur accepta néanmoins de reprendre l’examen de la cause et après de nouvelles enquêtes trancha lui-même dans le même sens en 316. Les schismatiques, tenaces et procéduriers, avaient ainsi gagné du temps et pu s’étendre surtout en Numidie ; quand Constantin, excédé, leur refusa non seulement toute faveur, mais même la liberté du culte, ils résistèrent par la force : ce fut une véritable persécution, avec bagarres, pillages, massacres, jusqu’au jour où l’empereur, lassé de cette résistance, leur accorda enfin la tolérance en 321.

L’arianisme était une hérésie portant sur le dogme trinitaire : à l’opposé des théologiens d’Asie Mineure, condamnés à Rome dès le début du III° siècle, qui, pour sauvegarder l’unité divine, ne faisaient du Christ qu’un « mode de la divinité », l’école d’Antioche, insistant sur la transcendance divine, subordonnait le Rédempteur à son Père. Un prêtre d’Alexandrie, Arius, [256-336] formé à cette école, soutint que le Fils n’était qu’une créature, tirée du néant et adoptée par Dieu, ce qui le fit condamner par son évêque et un concile égyptien ; mais il trouva des adeptes parmi ses anciens condisciples d’Antioche, comme les deux Eusèbe, l’évêque de Césarée de Palestine et celui de Nicomédie, où résidait alors Licinius. L’Orient était divisé autour de cette doctrine au moment où Constantin y arriva vainqueur en 324 ; immédiatement est convoqué un grand concile, dont l’empereur assume l’organisation et les frais comme pour celui d’Arles en 314 ; mais, cette fois, la présence de quelques prélats occidentaux, en particulier de légats romains, donnera à la réunion un caractère universel : le concile de Nicée, en Bithynie, est le premier concile « œcuménique » (printemps 325). Sous l’influence des Occidentaux, surtout d’Osius de Cordoue, un symbole de foi y fut adopté, qui rejetait formellement l’arianisme en proclamant le Fils de Dieu « consubstantiel » au Père (homoousios), ainsi que de nombreux canons disciplinaires, posant des règles pour l’élection et le sacre des évêques, conférant aux évêques des chefs lieu de provinces (les « métropolitains ») une autorité sur leurs suffragants, reconnaissant à quelques sièges éminents, Antioche, Alexandrie, Rome, une autorité supérieure, d’ailleurs mal définie.

L’Église, libérée de toute entrave, modelait son organisation sur celle de l’empire, en adoptant le cadre provincial pour sa hiérarchie ; fait plus grave, sa docilité tolérait les immixtions de l’Etat dans sa vie intérieure : en contrepartie des faveurs dont elle était comblée, elle devait subir une protection onéreuse, dont nul au début ne se plaignit, mais qui devint bientôt abusive et intolérable. Constantin lui-même, se laissant persuader par d’habiles intrigants, principalement Eusèbe de Nicomédie, accepta, sans avoir conscience de se déjuger, de gracier et réhabiliter Arius, et de condamner et déposer des nicéens, d’abord Eustache d’Antioche (330), puis le nouvel évêque d’Alexandrie, Athanase, qui fut envoyé en exil en Gaule (335). Loin de laisser aux conciles et à l’évêque de Rome la solution des problèmes religieux, le premier empereur chrétien, continuant les traditions de la cité antique et des monarchies païennes, trouva naturel de prendre en main la direction des affaires ecclésiastiques : sans le vouloir, Constantin compromit ainsi gravement les intérêts de l’Eglise et plongea l’État dans des complications infinies en ouvrant la voie à ce qu’on appellera le césaropapisme byzantin.

Jean Remy Palanque           L’empire universel de Rome.    1956

Le martyr chrétien n’avait pas d’armes. Et les clercs, interdiction d’en porter. Comment est-on passé des objecteurs de conscience des premiers siècles, qui refusent de porter l’épée, conformément aux préceptes d’Hyppolite, allant jusqu’à mourir pour échapper au service militaire de l’Empire, aux milites Christi, qui ne se refuseront aucune effusion de sang pour venir à bout des « ennemis de Notre-Seigneur » ?

Certains répondent : un accident est arrivé, la conversion de Constantin. Malheureux aléa, qui transforma un credo pacifiste, voire anarchisant, en idéologie d’Etat. Le Christ a conquis l’Empire qui l’a conquis, après trois siècles d’opposition clandestine. La religion clandestine, devenue avec Théodose, obligatoire, elle dut mettre l’Evangile au rancart pour survivre aux barbares. D’où l’inversion des signes. Ce qui était un mal - le métier militaire - devient un bien… ce ne sont plus les centurions que l’on excommunie mais les déserteurs.

Régis Debray                        Le feu sacré     Fayard 2003

vers 325                      Pacôme, - qui sera canonisé - construit à Tabenissi, sur le Nil, en Thébaïde, ce qui peut être considéré comme le premier monastère chrétien.

Les Romains construisent un étonnant ensemble de 16 moulins à eau à Barbegal, près d’Arles : ils entraînent 16 roues à aube de 2.1 m Ø. On estime leur production entre 4 et 5 tonnes de farine par jour. Le site choisi utilisait une belle pente naturelle en amont de laquelle il construisirent un aqueduc. En fait cela va rester encore longtemps exceptionnel et l’utilisation généralisée de moulins à eau sera plus tardive.

326                             Fausta, épouse de Constantin, a tué jusqu’alors le temps en intrigues et adultères : elle aurait entre autre affirmé que son beau-fils Crispus, fils de Minervina, avait voulu la séduire, ce qui était faux, mais quand Constantin s’en aperçut, il l’avait déjà fait exécuter. Ensuite de quoi il fit prendre à Fausta un bain d’eau bouillante… dont elle ne se releva pas. Le fait que Crispus autant que Fausta étaient restés païens n’avait pas dû contribuer à arranger les choses.

11 05 330                   L’empereur inaugure la nouvelle capitale Constantinopolis et son magnifique palais construit en bordure de la Propontide. A l’égale de Rome, - elle sera nommée La Jeune Rome - elle se verra dotée d’institutions (Sénat, fonctionnaires spéciaux etc…) et du plus important : Panem et Circenses.

336                             Lo Tsun, moine bouddhiste, s’en va en pèlerinage sur la route de la soie. Une vision de son Seigneur au milieu d’une constellation de mille points lumineux le fait s’arrêter sur le lieu. Il entreprend d’y creuser une grotte, en couvre les murs d’enduit et y peint des scènes de la vie du Bouddha.

L’œuvre fut poursuivie pendant mille ans : près de cinq cents grottes furent creusées, ornées de fines peintures murales et de statues en terre cuite, donnant ainsi naissance au sanctuaire de Mogao, à peu près 94°E, 40°N, proche de l’antique cité de Dunhuang, témoin privilégié de la métamorphose du bouddhisme tibétain et chinois à l’iconographie jusqu’alors abstraite en une religion représente les histoires fabuleuses de dieux aventureux, rois ambitieux, moines éclairés et chevaliers errants. Le sanctuaire changea souvent de nom : Mogaoku, Grottes d’une hauteur inégalée, Quianfodong, site des mille Bouddhas. Au XI° siècle, plus de 50 000 manuscrits et peintures y furent cachés, dont le Sûtra du Diamant, que Sir Aurel Stein découvrira en 1907 et achètera une bouchée de pain pour le remettre au British Museum. Le site devint la seule bibliothèque bouddhiste de son temps.

http://www.idp.bnf.fr/   

320 - 342                    Frumentius et Aedesius évangélisent Axum, - capitale de la Nubie - aujourd’hui au nord de l’Ethiopie. Son ouverture sur la Mer Rouge est à Adulis. 150 ans plus tard des moines syriens donneront à l’Eglise abyssine sa spécificité : elle aura son rite propre, le rite copte éthiopien, où l’on retrouve maintes pratiques hébraïques, nées d’une importante immigration juive du I° au VII° siècle ; seule, la minorité falasha resta juive, les autres se convertirent au christianisme.

Ezana, le premier roi chrétien, laissera des dizaines d’obélisques de granit mesurant de 3 à 27 mètres de haut, sur lesquels sont gravées des formes géométriques complexes. Rois et nobles étaient enterrées dans des caveaux et cryptes creusées à plusieurs mètres de profondeur. A la fin du V° siècle, son souverain Silko, lui rattachera le royaume voisin de Méroé. Le déclin d’Axum commencera à la naissance de l’Islam.

A l’autre extrémité de l’Afrique s’est crée l’empire du Ghana, qui exercera son hégémonie sur plus d’un million de kilomètres carrés : Sahel, bassin du Sénégal et Haut-Niger. Il tiendra du III° au VIII° siècle, entretenant une armée qui aura jusqu’à deux cent mille hommes ; riche de l’or de ses provinces du sud, il entretenait un important commerce avec le Maghreb [qui, en arabe, signifie Occident].  400 ans plus tard, l’arrivée de l’islam, les conversions forcées auront raison de son unité, mais il ne disparaîtra vraiment qu’au XI° siècle.

353 -356                    Constance II est arien et le fait savoir ; il fait promulguer une loi antinicéenne, fait condamner Athanase, le pilier de l’orthodoxie, qui dut quitter Alexandrie et s’enfuir au désert ; ceux qui refusèrent de s’associer à cette condamnation furent eux aussi exilés : Hilaire de Poitiers, le pape Libère…

Dès le règne de Constance II, des persécutions cruelles ont  été lancées contre les « hellènes » ou « tenants de l’ancienne foi », qui eurent beaucoup plus d’ampleur et de durée, et un caractère beaucoup plus acharné et méthodique que les persécutions des empereurs païens contre les chrétiens, comme se plaisent à la souligner les historiens actuels.

                                                                                                          Pierre Chuvin

vers 350                      Basile, après un long voyage en Orient, fonde un monastère à Césarée, en Cappadoce, avec une règle plus contraignante que celle de Pacôme.

                                   L’homme est un animal qui a reçu vocation d’être divinisé[3].

Chez les Goths, l’évêque Ulfila, qui éprouve une sympathie certaine pour l’arianisme, évangélise en ajoutant à l’alphabet latin de nouveaux caractères propres à rendre les sons spécifiques de l’écriture runique des Germains.

354                             La fête de Noël est fixée au 25 décembre, jusqu’alors fête du dieu Mithra dans l’empire romain : Mithra, dieu indo perse de la lumière, était vénéré par les militaires et les marins, promettant l’immortalité à ses initiés. Le mithraïsme devint même religion d’Etat sous l’empereur Aurélien (214 - 275). On faisait ainsi « l’économie » d’un jour férié.  On dénombrera une centaine de sanctuaires, de Memphis en Egypte à Rudchester au Royaume Uni, de Garnie en Arménie à Troia au Portugal. L’INRAP - Institut national de recherches archéologiques préventives - en trouvera un au cœur d’Angers en 2010. Il disparaîtra de l’empire romain 40 ans plus tard quand l’empereur Théodose interdira les cultes païens.

Martin a 37 ans : incorporé dans l’armée impériale, il est aux portes d’Amiens, où, pour mettre un pauvre à l’abri du froid, il coupe sa chlamyde - le manteau - en deux pour lui en donner une moitié. Il se fait baptiser trois ans plus tard, devient exorciste de l’évêque Hilaire de Poitiers, qui est déporté pour s’être opposé à l’empereur Constance sur l’arianisme. Il part alors en Italie, puis sur la petite île de Gallinaria, près de la Corse. Chassé de Milan en 358, il revient à Ligugé en 363, où il fonde la première communauté monastique de la Gaule. Evêque de Tours en 371, il préfère la vie monastique et fonde l’abbaye de Marmoutier, évangélisant les campagnes. Il meurt en novembre 397 en Touraine : Poitevins et Tourangeaux se disputeront sa dépouille… qui finira par revenir à Tours en barque sur les eaux de la Loire : à son passage tout refleurit : on prendra soin de s’en souvenir avec l’été de la Saint Martin.

Cette carrière bien remplie sera très largement reconnue : quatre mille paroisses portent son nom, tout comme les cathédrales de Mayence, Utrecht, Groningue, Liège, Courtrai, Lucques, Linz, Bratislava, Mexico, La Nouvelle Orléans. Les abbayes de Ligugé et Marmoutier par contre, disparurent relativement vite. Du V° au X° siècle, Tours sera le grand pèlerinage.

Toute cette énergie déployée pour l’évangélisation ne pouvait pas ignorer les inévitables « débroussaillages » à entreprendre avant de construire : on le dit grand destructeur de mégalithes… on le dira encore de Saint Eloi, 300 ans plus tard.

360                             Paris n’a pas encore la chanson, mais a déjà l’air :

J’étais en quartier d’hiver dans ma chère Lutèce. C’est ainsi que les Celtes appellent la petite ville des Parisiens, située sur le fleuve qui l’environne de toute part, en sorte qu’on n’y peut aborder que de deux cotés par deux ponts de bois. Il est rare que la rivière se ressente beaucoup des pluies de l’hiver et de la sécheresse de l’été. Ses eaux pures sont agréables à la vue et excellentes à boire. Les habitants auraient de la peine à en avoir d’autres, étant comme ils sont dans l’île. L’hiver y est très doux à cause de la chaleur, dit-on, de l’océan, dont on n’est pas à plus de 9 stades, et qui, peut-être, répand là quelque douce vapeur : or, il paraît que l’eau de mer est plus chaude que l’eau douce. Que ce soit cette cause, ou quelque autre, qui m’est inconnue, le fait n’en est pas moins réel. Les habitants de ce pays ont de plus tièdes hivers. On y voit de bonnes vignes et des figuiers même, depuis qu’on prend soin de les revêtir de paille et de ce qui peut garantir les arbres des injures de l’hiver…

                                                                                              Julien l’Apostat.        Misopogon.

Il tenait garnison en Gaule et passait tous les hivers à Lutèce[4], où il sera d’ailleurs couronné empereur en novembre 361, seul après Constantin à ne pas être chrétien, d’où son surnom.

Il publiera en 362 un édit interdisant l’enseignement aux professeurs chrétiens. Dévot de la Mère des dieux et du Soleil, il a l’ambition, durant son court règne de fusionner toutes les croyances pour réaliser l’impossible accord de tous ses sujets, quelle que soit leur confession.

                                                           L’Histoire du Monde.  L’Antiquité       Larousse 1996.

Le temps des dieux d’avant était bel et bien passé : il envoya un émissaire à Delphes qui se vit répondre par l’oracle :

Annoncez-le au roi : il a croulé, le superbe édifice !
Phoïbos n’a plus même une cabane, plus de laurier prophétique
Et la source est muette ; l’onde éloquente elle-même est tarie.

Il quittera Paris, mais cela ne lui réussira pas : en 363, il resta quelques temps à Harran (où s’étaient établis il y a bien longtemps Abraham et Sarah, rive gauche de l’Euphrate, au nord-est d’Alep) avec son quartier général avant que de tenter de se tailler un empire en Perse, ce qui lui coûtera la vie, le 26 juin de la même année.

Mais à Paris, il est d’autres années qui sont moins tendres puisqu’il voit un jour la Seine charrier d’énormes blocs de glace… on croirait, écrit-il, voir flotter des blocs de marbre blanc sortis des carrières de Phrygie (plus précisément celle de Dokimeion). On estime que la ville ne compte alors pas plus de huit mille habitants.  

La douceur de l’Île de France était donc déjà connue, elle se confirmera au fil du temps, et quoi que l’on pense du Paris, capitale de la France, et donc devenu rapidement centre du pouvoir, avec tous les aspects déplaisants que cela peut avoir, il n’en reste pas moins que ceci n’a jamais porté atteinte à cette très réelle gentillesse parisienne, faite d’attention aux autres, de bonne humeur et de goût pour une vie sociale agréable ; et il est bien vrai encore aujourd’hui que l’on ne peut enfermer les Parisiens entre les deux extrêmes de la perception du provincial chantés par Julien Clerc et Georges Brassens : les gens d’ici ne sont pas plus grands, plus fiers ou plus beaux, seulement, ils sont d’ici, les gens d’ici, ce qui pour Julien Clerc, est une manière d’enfoncer des portes ouvertes, ou bien, à l’autre bout, la perception vitriolée de Georges Brassens : les imbéciles heureux qui sont nés quelque part, appréciation qui présente l’avantage de se passer de tout commentaire. Michel de Crayencour, qui ne devait pas être du nombre des imbéciles heureux, disait souvent à sa fille Marguerite - que la célébrité future amènera à prendre pour nom de plume l’anagramme du premier - Yourcenar - : On s’en fout, on n’est pas d’ici, on s’en va demain. On n’est bien qu’ailleurs.

http://www.paris.culture.fr/    

365                             Un tremblement de terre détruit partiellement nombre de villes de la côte africaine de la Méditerranée : Leptis Magna et Subratha, sur le littoral de l’actuelle Lybie, Alexandrie en Egypte.

367                             Athanase, évêque d’Alexandrie et patron des exilés - il le fût pas moins de cinq fois, totalisant 17 ans hors de son évêché - établit la liste des 27 livres du Nouveau Testament

376                             Les Huns arrivent : ils commencent par envahir le pays des Alains - entre mer d’Azov et Caucase -, d’autres s’installent sur les rives du Danube.

Ils mangent, boivent, dorment et tiennent conseil à cheval. […] Ils portent des vêtements de lin ou des peaux de campagnols cousues ensemble.

…/… plebs truculenta - foule d’épouvantables gueux -.

                                                                                  Ammien Marcellin

9 08 378                     Les Goths, poussés par les Huns, écrasent les armées romaines. Gratien, empereur d’Occident, avait quitté la Gaule pour venir secourir l’empereur Valens, à Andrinople (actuelle Edirne, en Turquie), où Valens meurt.

Il n’arrivait pas souvent aux empereurs romains d’être sifflés aux jeux du cirque. Il fallait vraiment que la foule fût exaspérée, ou le souverain fort impopulaire, pour qu’on manque de respect à sa très sacrée personne, dans cet empire aux allures tyranniques où il suffisait de calculer l’horoscope de l’empereur pour être condamné au bûcher.

C’est pourtant ce qui arriva à l’empereur d’Orient Valens, au printemps de 378, lorsque les spectateurs le huèrent dans l’hippodrome de Constantinople : il sut immédiatement que c’était un bien mauvais signe : le prince était élu à vie mais il existait des moyens de se débarrasser de lui lorsqu’il déplaisait.

Certes, Valens, proche de la cinquantaine (signalée par un embonpoint marqué), légèrement boiteux, aveugle d’un œil, bien intentionné mais un peu raide de caractère, n’avait jamais été aimé par son peuple - bien qu’il lui ait offert l’aqueduc qui aujourd’hui encore, dans Constantinople devenue Istanbul, porte son nom. Mais ce sont les événements dramatiques, survenus aux frontières de l’empire, qui ont déclenché la colère des Romains et leurs sifflements.

Depuis près de deux ans, les Barbares rôdaient impunément dans la riche province de l’Empire romain d’Orient qui, des faubourgs de Constantinople, s’étendait jusqu’au Danube. Des remparts de la ville, on voyait la fumée des villages incendiés ; les sénateurs n’osaient plus gagner leurs villas à la campagne d’où les esclaves s’étaient souvent échappés pour rejoindre des bandes de brigands, quitte à les conduire jusqu’aux cachettes où leurs maîtres gardaient l’or.

Un flot de fuyards en provenance de l’arrière-pays s’entassait dans la capitale, propageant les mêmes récits d’horreur : des razzias sanglantes, des propriétaires torturés, des femmes violées et emportées. L’empereur n’avait rien fait pour enrayer ce fléau, disait-on ; sinon des mesures insuffisantes et isolées comme l’envoi de quelques troupes qui avaient fini par se faire battre ou détruire des petites bandes sans oser s’attaquer aux plus redoutables. S’il tenait à son diadème, et à sa vie, il fallait que Valens agisse.

Et pourtant, c’était l’empereur lui-même qui les avait accueillis, ces Barbares, cet ensemble de tribus installées au nord de la mer Noire (en Roumanie, Ukraine et Moldavie) qu’on appelait collectivement les Goths. En 376, ils s’étaient présentés sur la frontière, en suppliant d’être admis dans l’empire, car un ennemi redoutable surgi des steppes asiatiques, les Huns, les chassait de leurs champs et de leurs cabanes. Les conseillers de Valens lui avaient alors assuré que c’était sa bonne fortune qui lui amenait toute cette main-d’œuvre, tous ces «prolétaires », comme on disait alors, qui travailleraient la terre et serviraient dans l’armée. On s’était frotté les mains car l’empire se préparait à envahir l’Iran et on avait faim d’hommes.

Valens aurait pu dire que ce n’était pas sa faute si cette opération humanitaire, le plus important accueil de réfugiés jamais tenté dans l’histoire de l’empire, avait tourné à mal, au contraire de tant d’opérations semblables qu’on avait menées à bien sous ses prédécesseurs. C’est le nombre imprévu des Barbares (peut-être 50 000) qui avait empêché de les dénombrer correctement, donc de prévoir des solutions efficaces pour leur réinstallation. C’est aussi à cause de l’empressement et de la désorganisation que le passage du Danube, l’une des frontières naturelles de l’empire, avait été une telle épreuve pour les réfugiés. Des familles entières s’étaient noyées, d’autres avaient été séparées, et les officiers romains, en quête d’esclaves, avaient vite fait de ramener chez eux la jeune fille ou le garçon égarés, comme l’opinion publique ahurie devait l’apprendre plus tard.

Une fois les Barbares entassés dans des camps, dans les plaines de Thrace au bord du Danube, il avait fallu les nourrir comme on le leur avait promis. Mais, les militaires chargés de cette opération avaient vite découvert qu’on pouvait en tirer de beaux profits, en revendant aux réfugiés les rations que ceux-ci étaient censés recevoir gratuitement. La corruption était si répandue dans l’Empire romain que personne n’avait prévu que les Barbares, eux, ne s’arrangeraient pas de ce système…

Les Goths étaient bien trop nombreux par rapport aux soldats. Certains parmi eux avaient même pu éviter de consigner leurs épées : il avait suffi, là encore, de glisser quelque cadeau dans les mains des sentinelles…

Face à des bandes de réfugiés goths devenus brigands, Valens décida de s’occuper lui-même du problème ; il ajourna la guerre contre les Perses et rappela l’armée à Constantinople. En quittant sa capitale, il n’eut pas le temps de juger un moine catholique qui avait osé le dénoncer publiquement : car lui, Valens, était bien chrétien, mais de la secte arienne (condamnée par le concile de Nicée en 325), qu’il favorisait systématiquement au détriment des catholiques. Il ordonna de garder l’impertinent en prison jusqu’à son retour, mais le moine lui prédit: « Si tu n’arrêtes pas de persécuter les croyants, il n’y aura pas de retour. »

Quelques jours après, le 8 août 378, Valens tombait sur le champ d’Andrinople (l’actuelle Edirne, en Turquie d’Europe), au milieu de son armée écrasée. L’agenda politique de l’empire venait de changer pour toujours : il ne s’agissait plus, désormais, d’anéantir ou d’expulser les Goths, mais de trouver à tout prix un accord avec eux, en acceptant de les entretenir sur le sol de l’empire. Ce qui fut chose faite en 382, lorsque le successeur de Valens, Théodose, accorda aux Goths un fœdus : des terres sur la rive droite du bas Danube et des revenus du fisc.

Avec cette installation officielle des Goths dans l’empire allaient débuter ce que les historiens appelleront, bien plus tard, les invasions barbares.

Alessandro Barbero .Université de Vercelli. Piémont

Mais ses successeurs parviendront finalement à juguler le danger : les barbares, soumis, acceptèrent les traités qui faisaient d’eux des fédérés. On trouve même aujourd’hui des historiens pour en faire plutôt des immigrés, pour lesquels les grandes invasions sont remplacées par les grandes migrations :

Les Barbares, souvent des réfugiés, étaient une ressource plus qu’un danger. Il y avait bien une gestion étatique de l’immigration, avec des bureaux chargés de trouver du travail, des logements à cette main d’œuvre appréciée. Ce système s’est déréglé, justement à partir d’Andrinople.

                                                           Alessandro Barbero Université de Vercelli. Piémont

379                                    Après la mort de Valens, nommé par l’empereur d’Occident Gratien, Théodose devient empereur d’Orient.

04 379                               Un certain réveil des traditions ancestrales amènent l’empereur Gratien, sous l’influence d’Ambroise, à renoncer à la dignité de pontifex maximus. Il fera enlever de la Curie l’autel de la Victoire, objet de culte officiel à chaque séance du Sénat, il laissera à l’initiative privée les cultes traditionnels… etc : c’était une véritable séparation du paganisme et de l’Etat qui était ainsi prononcée

08 379 et 04 380         Lois de Théodose interdisant aux hérétiques tout acte de propagande et confisquant leurs lieux de culte. Saint Ambroise, évêque de Milan, fougueux pourfendeur de l’arianisme, très écouté de Théodose, était derrière tout cela. Il avait déjà reçu mission d’aller en Illyrie déposer les évêques ariens et les remplacer par des nicéens.

02 380                              L’édit de Théodose, après sa conversion au christianisme, proclame celle de tout l’empire romain : les persécutions contre tous les hérétiques devenaient dès lors couvertes par le pouvoir : c’était la fin de l’arianisme. Les Juifs virent réduits les privilèges accordés par les empereurs « païens ». La foi catholique devient obligatoire, mettant fin à la tolérance qui avait jusqu’alors marqué l’attitude du pouvoir envers les religions.

…/…l’empire romain devenait un empire chrétien, ce qui signifiait que les sujets de l’empereur avaient pour ancêtres spirituels non les héros de la guerre de Troie mais Abraham et Moïse. Autrement dit les chrétiens, qui veulent être le « verus Israël »,- l’authentique Israël -, pensent que l’histoire commence, non à Mycènes ou à Cnossos mais à Ur en Chaldée, et se continue à Jérusalem.

Cependant, pour que le monde gréco-romain devienne juif, il a fallu d’abord que les Juifs devinssent grecs. Selon le mot que je cite souvent d’Elias Bickerman : « Les juifs sont devenus le peuple du Livre quand ce Livre a été traduit en grec. » C’est là une longue histoire, qui commence à Alexandrie mais dont Jérusalem est également partie prenante.

Pierre Vidal-Naquet             L’Atlantide       Points 2007

04 381                        Le grand concile de Constantinople confirme la condamnation de l’arianisme sous toutes ses formes et de toutes les autres hérésies, et le pape Damase adopte pour l’Eglise romaine le latin comme langue liturgique en remplacement du grec.

09 381                        Le concile d’Aquilée dépose les derniers évêques ariens d’Illyrie.

02 387                        Les élites d’Antioche manifestent leur mécontentement dans les rues face à une nouvelle taxe ; ils sont d’abord soutenus par la jeunesse, qui se met à détruire les statues de l’empereur, puis à jouer avec les débris : ces chers petits ne savaient pas que c’était là crime de lèse-majesté, lequel suspend le droit : les principaux responsables vont être immédiatement exécutés, soit par décapitation, soit brûlés sur le bûcher, soit livrés aux bêtes dans l’arène.

Dans un tel cas, les plus jeunes enfants n’étaient même pas sauvés par le fait d’être des enfants ; la tendresse même de leur âge ne leur servait d’aucune défense dans leur implication dans de tels crimes.

Libanius

Mais la délinquance ne franchissait habituellement pas ces limites et restait cantonnée dans des attitudes de hooligans assez rarement inquiétés, car appartenant le plus souvent à la jeunesse dorée, enfants de familles patriciennes.

387                             Augustin est né en 353 à Thagaste, aujourd’hui Souk-Ahras en Algérie, puis est allé poursuivre ses études à Carthage où crépitait la chaudière des honteuses amours.

Et il gardera son avis sur la question :

Supprime les prostituées, les passions bouleverseront le monde ; donne-leur le rang de femmes honnêtes, l’infamie et le déshonneur flétriront l’univers.

De Ordine

En 383 il tente sa chance à Rome d’où il fut nommé à la chaire de rhétorique de Milan. Dans un jardin, il entend l’injonction d’une voix d’enfant :

Prends et lis.

Il prend l’Epître de St Paul aux Romains :

plus de ripailles ni de beuveries ;
plus de luxure ni d’impudicité ;
plus de dispute ni de jalousies
Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ
et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans les convoitises.

Aussitôt la phrase terminée, ce fut comme une lumière de sécurité infuse en mon cœur, dissipant toutes les ténèbres du doute.

Saint Ambroise le baptise et il rentre au pays où il fonde une communauté à Hippone, près de l’actuelle Annaba, dont il devient l’évêque en 396. Jusqu’à sa mort en 430, dans sa ville assiégée par les Vandales, il consacrera tout son temps à la prédication, aux débats, à l’enseignement, et encore à l’écriture, - dont les Confessions -. Son attitude quant à l’esprit qui devait prévaloir en matière de conversion n’excluait pas catégoriquement la violence :

Il vaut mieux, - qui en douterait ? - porter les hommes à honorer Dieu par l’instruction, que les y contraindre par la crainte et par la douleur des châtiments. Mais, si certains sont rendus meilleurs de cette façon, on ne doit pas pour autant abandonner à eux-mêmes ceux qui ne leur ressemblent pas.

…/… Ce n’est pas en vain qu’ont été institué la puissance du roi, le droit au glaive du juge, les ongles de fer du bourreau, les armes du soldat, les règles de l’autorité, la sévérité même d’un bon père. Toutes ces choses ont leurs  normes, leurs causes, leurs raisons, leurs utilités.

Sans avoir fondé lui-même de communauté monastique durable - le contexte ne s’y prêtant guère - Saint Augustin va devenir le principal inspirateur, avec Saint Benoît de Nurcie, de la spiritualité des grands ordres religieux à venir.

388                             Ambroise impose ses vues sur la suprématie de l’Eglise en faisant sortir du chœur l’empereur qui voulait qu’on adoptât en Occident la coutume de l’Orient. Affaire de protocole, certes, mais le protocole est la politesse de tous les puissants. Saint Ambroise eut gain de cause : imperator intra ecclesiam, non supra ecclesiam.

Néanmoins, N’oublions pas que les sept premiers conciles qui ont fixé la doctrine de l’Eglise ont été convoqués à l’initiative de l’Empereur et tenus au Palais impérial. Nos dogmes (révélés) furent en leur temps des décrets (arbitraires).

Régis Debray            Dieu, un itinéraire.        Odile Jacob

390                             Guerroyant ferme contre les Barbares, Théodose, suite à une sédition au cours de laquelle avait été assassiné le gouverneur, avait fait exterminer dans le cirque de Thessalonique trois mille innocents : Ambroise, évêque de Milan, le somme alors de se repentir, lui interdisant l’entrée de sa cathédrale :

Tu as imité David dans son crime, imite-le dans sa pénitence.

Théodose va se soumettre.

Cette pénitence publique est la première qu’ait subie un souverain chrétien ; elle manifestait la prétention de l’Eglise à juger des actes du gouvernement pour y faire régner la justice ; c’était une victoire, honorable, cette fois, de la discipline ecclésiastique sur un chef d’Etat qui se reconnaissait subordonné aux lois morales. La papauté médiévale n’oubliera pas les leçons de cet épisode.

Jean Remy Palanque           L’empire universel de Rome.    1956

Sur ordre de Cyrille, évêque patriarche, les chrétiens d’Egypte incendient ce qu’il reste du Sérapéion - la bibliothèque d’Alexandrie.

8 11 392                     Interdiction générale du culte païen dans tout l’empire, sous ses diverses formes, sacrifices, libations, brûlerie d’encens devant les idoles. La réaction est encore vigoureuse et c’est une vague de mysticisme païen menée par des usurpateurs qui déferle sur toute l’Italie : une véritable guerre de religion s’engage en 394.

393                              Sur les conseils toujours très écoutés d’Ambroise, évêque de Milan, Théodose II interdit les Jeux Olympiques dont la démarche païenne met en danger la chrétienté. Il fait fermer les sites et incendier le temple et la statue de Zeus à Olympie, une des sept merveilles du monde, sculptée par Phidias, l’architecte de l’Acropole vers  ~ 440 ; statue dite « chryséléphantine », car utilisant simultanément l’or et l’ivoire.

5 et 6 09 394               La bataille du Fluvius Frigidus en Vénétie va voir la déroute et la mort des chefs païens, dirigés par Nicomaque Flavien, préfet de l’usurpateur Eugène. Théodose se trouve brièvement seul maître de tout l’empire romain. Alaric, roi des fédérés Wisigoths, gagné au christianisme monophysite, se trouve aux cotés de Théodose. Il est ambitieux : s’estimant mal récompensé par l’empereur, il ne se fera pas oublier. Théodose entre à Milan et à Rome et abroge les lois de l’usurpateur.

Ce sera aussi l’arrêt de mort du paganisme dans la vallée du Nil, et donc de toute la culture égyptienne, totalement religieuse.

Je ne crois pas avoir été victime de ce qu’on appelle quelquefois le syndrome d’Alexandrie… La Grande Bibliothèque, qui contenait, dit-on, plus de cinq cent mille manuscrits, le Mouseion où des dizaines de chercheurs, poètes et savants travaillaient et logeaient aux frais des souverains, la Bible des Septante, première traduction en grec des Ecritures, toutes les recherches, études, découvertes des savants de ce temps, d’Hipparque à Erastothène et de Théon à Hypatie, furent des réalités incontestables.

Cette Alexandrie-là fut la ville des savants, des artistes et aussi de la tolérance, voire du syncrétisme religieux. Les différents dieux voisinaient sans dommage et parfois même s’apparentaient. Ce qui, hélas, ne sera plus le cas avec l’arrivée et la montée du christianisme où la haine, la terreur et le fanatisme remplaceront l’esprit d’ouverture, la communion des corps et des cœurs. Non, cette Alexandrie sensuelle, savante, tolérante et industrieuse ne survivra pas à la haine et l’acharnement des chrétiens qui finiront par détruire ses temples, incendier ses palais et même assassiner les derniers habitants païens.

Jacques Lacarrière               Dictionnaire amoureux de la Grèce. Plon 2001

395                             Alaric, dès la mort de Théodose, a osé assiéger Constantinople, dont il ne s’éloigne qu’à prix d’or, donné par Rufin, préfet du prétoire d’Arcadius, fils de Théodose. En occident c’est l’autre fils de Théodose, Honorius, qui occupe le trône. Officiellement les deux frères sont encore à la tête de la  pars occidentalis et de la pars orientalis d’un empire unique ; mais dans les faits, les deux parties étaient quasiment indépendantes, parfois rivales et leurs diplomaties faiblement coordonnées.

396                             Alaric envahit la Grèce, enlève Athènes et dévaste le Péloponnèse. Stilicon, un Vandale devenu defensor de l’Empire, généralissime des armées orientale et occidentale, et régent, parvient à le défaire, mais, victime de querelles naissantes entre Rome et Constantinople, doit se résigner à voir le roi goth nommé maître des milices en Illyricum.

398                             Jean Chrysostome - bouche d’or, il ne va pas tarder à devenir saint - devient patriarche de Constantinople . Sa condamnation du luxe des prêtres et de la débauche de l’impératrice lui vaudront d’être déposé, mais le peuple le remettra sur son siège. Il en sera à nouveau chassé.

Les chrétiens sont les dépositaires de l’ordre public

401                               Alaric franchit les Alpes Juliennes, et assiège en vain l’empereur à Milan.

Pâques 402               Alaric, tentant de gagner la Gaule par le Mont Genèvre, est sévèrement battu par Stilicon à Pollentia. Ils vont se poser un temps en Savie, à l’est des Alpes Juliennes, l’actuelle Slovénie.

31 12 406                   Vandales Asdings, Vandales Sillings, Sarmates, Alains, Suèves ou Alamans, tous poussés par les Huns des steppes, passent le Rhin gelé, près de Mayence, dans un secteur mal défendu.

Il n’est pas inutile de parler un peu « chiffres » pour ne pas se laisser emporter par l’outrance - on entend souvent parler de hordes barbares etc - : dans une Gaule alors peuplée probablement d’à peu près 10 millions, l’ensemble de ces barbares ne représente guère plus qu’un million : noyés dans la masse de sa population, ils y perdirent leur langue au bénéfice du latin et des langues romanes et leur religion au bénéfice du christianisme.

Le vrai grand événement dans l’histoire de Rome, celui qui change le cours des choses, c’est, à mes yeux, 406, quand le front du Rhin et du Danube a craqué et que l’Occident latin a été envahi par les corps expéditionnaires germains à moitié romanisés, venus se tailler des royaumes en négociant plus ou moins avec l’empire qui affecte de les considérer comme des alliés. Comme des gens avec qui l’on peut signer des traités, pour sauver la mise, mais qui ne sont pas vraiment animés de bonnes intentions à son égard.

Cela étant, l’Empire romain n’a pas été envahi par un peuple, la Germanie ne s’est pas retrouvée vide, elle ne s’est pas déversée dans l’empire : il ne s’agissait que de quelques chefs de guerre et de leurs troupes, qui, ici ou là, prennent le pouvoir et reprennent à leur compte les institutions et les coutumes romaines, qui ont fait leurs preuves.

Quand Clovis a été nommé consul, il en était très fier, même si cela n’avait aucun sens. Si l’on veut, c’est l’Union française de de Gaulle, un vaste leurre mis en place pour camoufler la perte des colonies, n’illusionnant personne et satisfaisant tout le monde.

Paul Veyne, professeur au collège de France « L’Histoire » Mai 2001

24 08 410                   Alaric, après avoir mis en place à Rome un usurpateur avec lequel il pensait pouvoir traiter, réalise qu’il va être joué et s’empare de Rome qu’il met à sac pendant trois jours. Même si les lieux saints furent respectés, tous ceux qui se sentaient romains furent atterrés ; il n’en alla pas de même pour les « romains » de l’empire d’Orient : l’antique solidarité impériale entre Orient/Constantinople et Occident/Rome, s’est alors rompue et va désormais le rester : l’Occident, moins riche, moins peuplé, moins cultivé, demeurera seul aux prises avec ses barbares.

Ils se retirèrent au bout de trois jours, sans rien obtenir politiquement ; Alaric mourut peu après. Les Wisigoths prirent l’Italie du sud, voulurent gagner l’Afrique du Nord, mais, tempêtes aidant, restèrent en Narbonnaise et en 417, se virent confier par l’Empire la vallée de la Garonne où ils fondèrent le royaume wisigoth, moyennant la libération de Galla Placidia, fille de l’empereur Théodose, capturée lors de la prise de Rome et « mariée » à Athaulf, successeur d’Alaric, le temps d’en avoir en 415 un fils qu’elle nomme Théodose qui mourra rapidement[5].

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A minuit, la porte salarienne fût silencieusement ouverte et les habitants de la ville furent éveillés en sursaut par le bruit terrifiant de la trompette gothique. Onze cent soixante trois ans après la fondation de Rome, la ville impériale, qui avait soumis et civilisé une si considérable partie de l’humanité, fût livrée à la furie licencieuse des hordes d’Allemagne et de Scytie.

Edward Gibbon

Une rumeur terrifiante nous arrive d’Occident : Rome est assiégée. On achète à prix d’or la vie des citoyens. A peine dépouillés, ils sont de nouveau cernés, si bien qu’après leur fortune, ils perdent aussi la vie. Ma voix s’arrête, les sanglots interrompent mes paroles tandis que je dicte. La lumière la plus éclatante de la terre s’est éteinte, la terre entière a péri avec cette seule ville. La voilà prise, la ville qui a conquis l’univers.

…/… Quid salvum sit, si Roma perit.

Saint Jérôme. Lettre depuis Bethléem

Saint Jérôme se trouve en effet à Bethléem où il s’affaire beaucoup à secourir les réfugiés :

Qui eût pu croire que Rome, dont tant de victoires remportées sur tout l’univers constituent les assises, s’écroulerait ? […] que toutes les côtes d’Orient, d’Egypte et d’Afrique seraient encombrées de quantité d’esclaves, hommes et femmes appartenant à la ville qui autrefois était maîtresse du monde ? que Bethléem la sainte recevrait chaque jour, réduits à la mendicité, des hôtes des deux sexes, autrefois nobles et comblés de tous les biens ? Comme nous ne pouvons les secourir tous, nous gémissons avec eux, nous unissons nos larmes au leurs ; accaparé par la charge de cette œuvre sainte (car je ne puis voir sans gémir ceux qui affluent), j’ai laissé de coté mon commentaire sur Ezéchiel et presque toute étude ; je désire mettre en actes les paroles des Ecritures et agir saintement au lieu de dire des paroles saintes […].

Il n’est pas une heure, pas un instant où je n’aille accueillir des groupes immenses de frères. Le monastère désert se change en un hôtel comble. Aussi je gagne, ou plutôt je dérobe, des heures sur les nuits, qui, à l’approche de l’hiver, commencent à s’allonger ; je tâche, à la lueur d’une méchante lampe, de dicter ces explications, qui valent ce qu’elles valent, et de dissiper par l’exégèse la fatigue d’un esprit surmené. L’accueil fait aux frères n’est pas une vantardise, comme certains lecteurs le soupçonnent peut-être ; j’avoue simplement la cause réelle du retard. Car la fuite des Occidentaux et l’encombrement des lieux saints portent la marque de la rage des Barbares, tant les malheureux sont dans le dénuement et couverts de blessures. Je ne puis sans larmes et sans gémissements voir que cette puissance d’autrefois et cette sécurité dans la richesse ont abouti à une telle misère, qu’ils n’ont ni abri, ni nourriture, ni vêtements ; et pourtant, les âmes dures et cruelles de certains ne s’amollissent pas ; ils secouent les haillons et les besaces des réfugiés et cherchent de l’or au sein même de la captivité.

Saint Jérôme fût en effet l’un des premiers à traduire en latin la Bible à partir du texte grec mais aussi depuis l’original hébraïque. Ses travaux furent jugés d’une qualité suffisante pour que l’Eglise les fasse siens au Concile de Trente en 1546 : elle prendra alors le nom de Vulgate (texte répandu). Il est le principal artisan de la séparation des niveaux de responsabilité de l’Eglise :   

Révolution ou Révélation, Spartacus ou Jésus, ce sont des incontrôlables, des électrons libres qui font jaillir l’étincelle. Seuls des professionnels du retour à l’ordre en feront une lueur persistante.

Régis Debray         Dieu, un itinéraire         Odile Jabob 2001

La misogynie de Saint Paul marquait encore beaucoup les esprits, y compris celui de St Jérôme :

Le mariage peuple la terre, la virginité peuple le paradis. Avait-il donc songé une seconde que le paradis n’aurait été qu’un désert s’il n’y avait eu des femmes mariées pour engendrer des vierges ?

Le sac de Rome incita Saint Augustin à entreprendre la rédaction de la Cité de Dieu : il s’agissait entre autre de réfuter les arguments de ceux qui imputaient la chute de Rome à la montée du christianisme : il se dit frappé par la modération des envahisseurs barbares : jamais auparavant on avait vu les sanctuaires d’un peuple conquis épargnés par le vainqueur :

… Là-bas (à Troie), la liberté fût perdue, ici (à Rome) préservée ; là-bas, la servitude pénétra à l’intérieur du temple, ici elle fût refoulée à l’extérieur ; là-bas, les hommes y furent traînés par leurs fiers ennemis pour être soumis à l’esclavage ; ici, ils furent poussés par leurs pitoyables ennemis pour en être protégés.

vers 410                      Honorat et Caprais reviennent d’Orient et fondent un ermitage sur les îles de Lérins, qui va devenir une pépinière d’évêques.

Les Chinois Fa-hien, humble mendiant et Hiun-tsang, éminent savant, ont parcouru l’Inde du nord pendant quinze ans : ils s’émerveillent tous deux de ce qu’ils y ont vu, sous l’âge Goupta, le plus brillant, le plus raffiné, le plus élégant de l’histoire indienne :            Si quelqu’un se rend coupable, il est seulement frappé dans son argent et on suit en cela la légèreté ou la gravité de sa faute. Alors même que par récidive un malfaiteur commet un crime, on se borne à lui couper la main droite, sans rien lui faire de plus.

Hiun-tsang

Les principaux citoyens du royaume ont établi chacun un hôpital de charité. Les pauvres, les orphelins, les malades du pays y viennent ; les médecins y examinent leur maladie ; on leur donne tout ce dont ils ont besoin.

Fa-hien

L’ère Goupta avait été fondée en 320 par Tchandragoupta I°. Son fils Samoudragoupta
- 335 - 375, fût le rassembleur de la terre indienne, - l’Inde du nord, des plaines de l’Indus et du Gange - et c’est sous le règne de Koumâragoupta, de 413 à 455, que leur puissance connût son apogée, vite menacée par les Huns. Ils nous ont laissé les merveilleuses grottes d’Ajanta - il y en a 30 - creusées du II° au VI° siècle dans le versant d’une rivière, sur plateau du Deccan, au nord-est de Bombay.

415                             La grande mathématicienne grecque Hypatia, fille de Théon d’Alexandrie, a fait ses études à Athènes et ouvert une école à Alexandrie. Elle était belle, elle était intelligente, et elle était honnête. Elle avait inventé l’astrolabe et le planisphère, elle avait pressenti le parcours elliptique de la terre autour du soleil. Elle est mise en pièces - littéralement -, car déchiquetée avec des tessons de poterie lancés par des chrétiens ; les lambeaux de sa chair sont brûlés en place publique. Le tout sous la bénédiction des moines d’Egypte et surtout celle de Cyrille, patriarche d’Alexandrie, ivre d’autodafés et de bûchers, obscurantiste borné et fanatique. L’évêque Synésius, son ancien élève, la pleurera. Cyrille deviendra docteur de l’Eglise !

417                             Libérée par les Wisigoths, on trouve à Galla Placidia un mari plus convenable en la personne de Constance, qui va devenir l’empereur Constance III, dont elle aura deux enfants, Honoria et Valentinius. Mais Constance III mourut rapidement, en 421. Valentinius, empereur en 425 à l’âge de 7 ans, verra sa mère exercer le pouvoir réel 25 ans durant, consacrant à la prière  le temps qu’elle ne passait pas à l’administration de l’empire.

418                             Par traité, les Wisigoths sont installés en Aquitaine : il y est dit que, selon les lois de l’hospitalité, le propriétaire romain doit céder deux tiers de ses biens à l’« hôte » barbare. Par la suite, cela vaudra aussi pour les provinces espagnoles.

425                             Flavius Aetius recrute soixante mille Huns pour le compte de l’usurpateur d’Occident, Jean. Né en Pannonie, fils de général, il avait été, enfant, otage chez les Wisigoths d’Alaric puis chez les Huns avec lesquels il avait noué des contacts précieux. Ils échouèrent dans leur mission et Galla Placidia parvint à leur faire quitter Ravenne en les arrosant d’or.

430                             Les différentes interprétations du cœur de la théologie ont déjà donné lieu à de très sérieuses empoignades… la mise au pas de l’arianisme a une centaine d’années… et sur le même sujet renaissent de nouvelle querelles, toujours animées par les théologiens de l’école d’Antioche : ils affirment la prééminence de la nature humaine du Christ, essentielle pour que puisse s’opérer le salut, et par là même ils se refusent à nommer la Vierge, Mère de Dieu. Le plus illustre de ses partisans, Nestorius, [381-451] patriarche de Constantinople donnera son nom à cette doctrine : le nestorianisme. L’école d’Alexandrie prendra la position opposée, mettant au premier plan la nature divine du Christ, et ce sera le monophysisme.

Cette année là, Cyrille, le patriarche d’Alexandrie parvient à faire condamner Nestorius par le pape. Il rédige une formulaire « orthodoxe » comprenant les « douze anathématismes » que Nestorius refuse d’admettre.

431                             Le concile d’Ephèse, grâce à l’habileté de Cyrille, dépose Nestorius ; à leur tour les évêques syriens déposent Cyrille. Le concile institue la messe de minuit à Noël.

432                             Patrick, anglais de naissance, a été en relation avec la communauté des îles de Lérins. Il évangélise l’Irlande dont il devient l’évêque : il parcourt toute l’île, y créant des évêchés territoriaux.

435                             Attila est à la tête des Huns avec son frère Bleda depuis 435, puis seul après son élimination en 445.

En 435, à l’avènement de Bleda et d’Attila, la situation internationale peut donc se résumer comme suit. La partie orientale de l’Empire romain était nominalement gouvernée par Théodose II, qui se trouvait sous les influences rivales de sa sœur Pulchérie et de l’eunuque Chrysaphios. La partie occidentale était, de façon assez semblable, sous le sceptre de Valentinien III et la direction effective de Galla Placidia et d’Aetius, également rivaux. Plusieurs grands groupes « barbares » étaient installés sur le territoire de l’empire et s’en reconnaissaient sujets, tout en menant leur propre politique ; le royaumes des Vandales et Alains d’Afrique était indépendant de fait.

L’empire des Huns était limitrophe des deux parties de l’Empire romain. La résidence des souverains hunniques, qui déterminait le noyau politique de leur territoire, se situait dans le bassin des Carpates, éventuellement dans l’ancienne province de Pannonie ou dans la grande plaine hongroise. L’emplacement était stratégique pour des relations avec les Romains orientaux et occidentaux et sans doute avec différents peuples « barbares » indépendants.

Katalin Escher, Iaroslav Lebedynsky.    Le dossier Attila.    Actes sud / Errance 2007

19 10 439                   Les Vandales de Genséric, en Afrique depuis onze ans, conquièrent Carthage. Genséric va dès lors se lancer dans une sorte de quatrième guerre punique, contre la nouvelle Rome. Il mourra en 477, peu après avoir obtenu de l’empereur Zénon une paix solide qui durera jusqu’en 533. Outre la Mauretanie, il tient encore la Corse, la Sardaigne, les Baléares et la Sicile méridionale.

22 01 447                   Un tremblement de terre abat une partie des remparts de Constantinople. Attila n’est pas loin, tentant à nouveau une attaque de l’empire romain d’orient. Aussi Flavius Constantinus, préfet du prétoire de l’Orient mit-il de son coté toutes les forces disponibles, y compris les factions du Cirque pour hâter la reconstruction, et ainsi l’affaire fut bouclée en trois mois.

448                             Attila accorde l’asile à l’un des chefs de la bagaude, le médecin Eudoxe, probablement à la suite d’une défaite. Ce dernier rêvait-il de faire « libérer » son pays par les Huns : ce n’est pas impossible.

Des gens issus de famille connues, et éduqués comme des personnes libres, fuient chez les ennemis pour ne pas mourir sous les coups de la persécution publique. […] Les Huns sont exempts de ces crimes.

Salvien

449                             Concile œcuménique à Ephèse, qui consacre la prééminence du patriarche d’Alexandrie, qui sera surnommé le pharaon égyptien. Nombre d’évêques parleront du brigandage d’Ephèse.

450                             Entre le temps que Galla Placidia passait à l’administration de l’empire et le temps consacré à la prière, il en restait fort peu pour l’amour maternel, et c’est ainsi que sa fille Honoria Justa Gratia, augusta, eut un jour l’impudence - ce n’était plus une enfant, elle était proche de la trentaine - d’envoyer une bague et une demande en mariage à Attila lui-même …

Exit Galla Placidia, c’est Galla « Furiosa » qui entre en scène :

Ma fille est devenue complètement  folle. Mais qu’ai-je donc fait au Bon Dieu pour mériter cela  ? N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?[6] Apporter ainsi dans la corbeille la moitié d’un empire à un barbare, sans même une bataille !

Que faire ? Le messager fut intercepté à son retour ; torturé, il conta toute l’affaire avant d’être exécuté. Mais cela ne changeait rien à l’essentiel. Comme disent les Anglais : what’s done is done.

Galla laissa passer la colère, qu’elle savait mauvaise conseillère, pour regagner la confiance de sa fille, que ce coup de tonnerre avait failli anéantir à tout jamais.

Honoria, ne viens pas croire que je prête aux barbares toutes les vilenies du monde. Je sais de quoi je parle. Avant de te donner le jour, ceux-là m’avaient fait captive quand ils avaient mis Rome à sac. Ils m’ont emmené jusqu’à me faire l’épouse de leur roi, Athaulf. Aucun d’eux ne m’a jamais témoigné de mépris ; aucun d’eux ne m’a jamais humiliée.

Cet homme était un barbare ; je l’ai aimé et il m’a donné un petit Théodose qui, pendant la brève année de sa vie, a illuminé la mienne. Plus de trente ans après sa mort, je ressens encore la chaleur de cette lumière ; c’est pour lui que j’ai fait dresser ce mausolée à Ravenne.

Honoria, je connais les Barbares. Nul ne peut m’en apprendre sur ces peuples ; ils ont gagné mon estime mais le Dieu que je prie, que j’adore, que je vénère, n’aurait jamais pu faire de moi l’une des leurs, même si je ne puis dire quelle aurait été ma vie si Athaulf avait vécu. Peut-être n’aurais-je eu de cesse que de mettre au monde un nouvel enfant, pour qu’un printemps nouveau chasse mon hébétude.

Et puis, les Goths ne sont pas les Huns. Comment pourrais-tu me demander d’oublier qu’ils sont venus ici, à Ravenne, recrutés  par Aetius pour faire de l’usurpateur  Jean l’empereur en lieu et place de ton frère Valentinius. Dieu merci, ils sont arrivés trois jours après son exécution, mais l’or que j’ai dû leur donner pour qu’ils disparaissent est autant de moins pour les sujets de l’empire.

Et si jamais t’indiffère la croyance en un seul Dieu ou en une multitude de divinités des ténèbres des plaines au nord du Danube, et si jamais t’enivrent les longues chevauchées sans fin, seras-tu à même de supporter l’inconfort d’une tente, la souffrance de la soif souvent, de la faim parfois ? 

Tu as du mal à m’entendre ? Interroge donc Aetius. Il doit prochainement venir à Ravenne. Il me sert aujourd’hui, mais il a auparavant servi Jean, le premier de mes adversaires. Il connaît les Goths, il connaît les Huns, pour avoir passé chez eux plusieurs années de son enfance. Il saura te dire si tu peux mener leur vie.

Et c’est le chef de ceux-là que tu veux épouser ! il a déjà rançonné les Romains de Constantinople ; accepterais-tu donc que par toi, il vienne maintenant rançonner ceux de Rome ? Non, ma fille, je t’en conjure,  reprends toi, cela ne se peut.

Galla Placidia,  peu avant de mourir, eut la consolation de voir convoler en de justes noces sa fille terrible Honoria. Et la mort d’Attila, trois ans plus tard, classera à jamais l’affaire.

vers 450                      Il ne fait pas forcément bon vivre en Gaule. Un moine anonyme s’apitoie sur le sort réservé bien souvent aux petits :

Lorsque de petits propriétaires ont perdu leur maison et leur lopin de terre à la suite d’un brigandage, ou ont été chassés par les agents du fisc, ils se réfugient dans le domaine des riches et deviennent colons… Tous les gens installées sur les terres des riches se métamorphosent comme s’ils avaient bu à la coupe de Circé et deviennent esclaves.

451                             Le concile de Chalcédoine consacre la primauté de l’évêque de Constantinople, et fixe à cinq le nombre des patriarcats : Alexandrie, Antioche, Jérusalem, Rome et Constantinople. Dioscore, patriarche d’Alexandrie, est déposé ; les membres du concile acceptent le « tome » du pape Léon le Grand : le Christ est une seule personne en deux natures. Bien que condamné, le monophysisme va encore troubler la vie de l’Eglise pendant un siècle, et donner lieu, de 484 à 518 au premier schisme entre l’Eglise byzantine et l’Eglise romaine. Les évêques arméniens monophysites, qui n’avaient pu prendre part au concile, l’Arménie étant alors en guerre contre la Perse, estimèrent les décisions du concile entachées de nestorianisme, et restèrent séparés de l’Eglise « orthodoxe » lorsque l’empereur Julien renoua avec Rome. La communauté chrétienne iranienne elle, resta nestorienne, soutenue par le roi de Perse. C’est le début des rites arménien, copte et syrien.

451                             Attila s’en revient de Grèce où il est allé faire la paix avec l’empereur d’Orient, moyennant un tribut alourdi pour l’empire et l’évacuation de la rive droite du Danube sur une largeur de « cinq jours de marche », environ 150km.

Il avait une stature petite, la poitrine large, la tête très grosse, de petits yeux, la barbe rare, des cheveux blancs par endroits, le nez aplati, le teint sombre - arborant ainsi les marques de son origine.

Priscus

Bien qu’il ressentit toujours, par nature, une grande assurance, celle-ci était encore accrue par la découverte du glaive de Mars, qui avait toujours été conservée par le roi des Scythes. A ce que dit l’historien Priscus, il fut trouvé en ces circonstances : un pasteur s’aperçut qu’une génisse de son troupeau boitait, et il ne voyait pas la cause d’une telle blessure. Il suit avec inquiétude les traces de sang. Finalement, il arrive au glaive que la génisse avait imprudemment foulé en broutant l’herbe, le déterre, et le porte d’un trait à Attila. Ravi du présent, ce dernier, dans sa présomption, s’estime désigné comme prince du monde entier et investi, par le glaive, de la maîtrise des guerres.

Jordanès        Getica XXXV, 183

Un tel signe du destin ne pouvant être que de bonne augure, il poursuit donc ses conquêtes, sans que l’on sache précisément s’il cherchait à défaire les Wisigoths ou les Romains. Il avait précieusement gardé la bague envoyé par Honoria avec demande en mariage : cela aurait fait de lui au pire le premier des fédérés, au mieux l’empereur romain d’Occident : il y avait de quoi gamberger ! 

Il passe le Rhin probablement dans la région de Mayence au printemps 451, incendie Metz début avril, ignore Paris et fait le siège d’Orléans début mai. Mais la ville, bien défendue - c’est l’entrée du royaume Wisigoth -, par le roi alain Sangiban et l’évêque Aignan résiste et, lorsqu’elle finit par céder aux Huns, ces derniers sont interrompus dans le pillage par une armée levée par  Flavius Aetius, le dernier grand général romain ; elle compte peu de Romains et beaucoup d’auxiliaires fédérés : Goths, Francs, Saxons, Angles, Jutes, Lombards, Burgondes, Alamans. Attila se replie vers l’est, avec l’espoir de transformer sa retraite en victoire : la feinte de la déroute pour mieux attaquer par surprise le poursuivant est la stratégie préférée des nomades. Et c’est la fameuse bataille de Mauriacus où Aetius arrête Attila et ses Huns. La localisation[7] en est probablement entre la Rivière de Corps et Torvilliers, à l’ouest de Troyes en Champagne, (et non aux Champs Catalauniques, près de Chalons sur Marne comme le voudra la légende) : la bataille a mis aux prises cinquante mille hommes de chaque coté. Théodoric, roi des Wisigoths, tomba de cheval et fut piétiné, mais sa mort ne fit que donner plus de force à l’ardeur des siens au combat. Il est possible que le vainqueur romain se soit livré alors à une démarche où entrait plus de diplomatie que de force militaire auprès d’Attila.

Aetius, très prudent dans ses plans, vint trouver Attila pendant la nuit et lui dit : « j’avais espéré que ton courage pourrait délivrer ce pays des perfides Goths, mais il n’en est rien. Jusqu’ici, tu as combattu contre des troupes médiocres, mais cette nuit Théodoric, frère de Thorismond [le futur Théodoric III], arrive avec de nombreux soldats d’élite ; ne cherche pas à résister et tâche de t’échapper.

Frédégaire     Chroniques

Toujours selon Frédégaire, Attila, pour prix de ces renseignements, aurait remis 10 000 pièces d’or à Aetius, lequel aurait persuadé Thorismond d’aller défendre sa couronne en Aquitaine, moyennant aussi 10 000 solidi.

Et il est vrai que les Wisigoths se retirèrent et que les Huns en firent autant, en regagnant la plaine des Hongrie. Attila avait commis plusieurs erreurs : surestimation de ses chances de trouver des alliés sur place, perte de temps devant Orléans, et incapacité à se renseigner sur l’arrivée à marche forcée d’Aetius à Orléans. Et il n’est pas impossible qu’Aetius ait préféré l’éloignement des Wisigoths à celui des Huns.

452                             Attila ne pouvait rester sur l’échec de Gaule. Il s’en prit donc à l’Italie. Passant les Alpes Juliennes sans difficulté, il fit le siège d’Aquilée [ville fortifiée rive droite de l’Isonzo, toute proche de son embouchure, au nord-ouest de Trieste], qu’il prit vers la fin août ; le départ des cigognes  retint son attention :

Regardez ces oiseaux, avertis des choses futures, quitter cette cité vouée à périr et déserter, dans un péril imminent, ces murailles qui vont tomber. Qu’on ne croie pas cela vide de sens ou incertain : la peur de l’avenir change les habitudes des êtres qui le pressentent.

Propos d’Attila à ses guerriers, rapportés par Jordanès          Getica XLII, 221

Puis il ravagea pratiquement toute la plaine du Pô, prenant Milan, Pavie et d’autres villes encore.  Mais la scoumoune ne démordait pas et ses envies de marcher sur Rome ne purent devenir réalité :

La seconde année du règne de l’empereur Marcien, les Huns, qui ravageaient l’Italie et y avaient envahi plusieurs villes, sont, de par la volonté divine, frappés de plaies célestes, soit par la famine, soit par une certaine maladie. Car l’empereur Marcien ayant envoyé des auxiliaires, sous le commandement d’Aetius, [les Huns] sont massacrés, et ils sont en même temps écrasés sur leur propre territoire tant par des plaies célestes que par l’armée de Marcien.

Hydace

Donc, il semble bien que les troupes d’Attila aient été atteintes par une épidémie et qu’en même temps ait fonctionné une alliance entre l’empire d’Orient et l’empire d’Occident, de telle sorte que des troupes d’orient aient pu être envoyées en territoire hunnique, au nord du Danube, prenant ainsi Attila à revers. Il était temps de plier bagage, mais, comme les Romains n’étaient pas du tout sûrs de pouvoir le vaincre en bataille rangée, ils lui envoyèrent une délégation conduite par le pape Léon, l’ancien consul Avienus et l’ancien préfet Trygetius. La rencontre eu lieu au Champ Ambulée des Vénètes, à l’endroit où le fleuve Mincius est fréquemment traversé par les voyageurs. Jordanes

Il quittait les lieux sans gloire mais avec un bon butin.

On voudra plus tard réécrire l’histoire, et cela durera longtemps :

Lorsque Attila eut détruit la ville d’Aquilée, Léon, évêque de Rome, vint mettre à ses pieds tout l’or qu’il avait pu recueillir des Romains pour racheter du pillage les environs de cette ville dans laquelle l’empereur Valentinien était caché. L’accord étant conclu, les moines ne manquèrent pas d’écrire que le pape Léon avait fait trembler Attila ; qu’il était venu à ce Hun avec un air et un ton de maître ; qu’il était accompagné de St Pierre et de Saint Paul, armés tous deux d’épées flamboyantes, qui étaient visiblement les deux glaives de l’Eglise de Rome. Cette manière d’écrire l’histoire a duré, chez les chrétiens, jusqu’au seizième siècle, sans interruption.

Voltaire

453                             Attila meurt pendant sa nuit de noces avec la belle Ildico :

Lui [Attila], comme le rapporte l’historien Priscus, se préparait, au moment de sa mort, à s’unir par mariage à une fort belle jeune fille du nom d’Ildico - après avoir eu d’innombrables épouses, comme  c’était la coutume de son peuple. Il s’était, durant les noces, abandonné à de grands transports de joie, il était alourdi par le vin et le sommeil, et il était couché sur le dos. Or le sang en excès, qui d’habitude, lui coulait par les narines, se trouva empêché d’emprunter les conduits habituels et, prenant un cours fatal, pénétra dans sa gorge et l’étouffa. C’est ainsi que l’ivresse infligea un trépas honteux à ce roi rendu glorieux par ses guerres. Mais le lendemain, une grande partie du jour s’étant déjà écoulée, les officiers royaux, soupçonnant quelque malheur, après avoir appelé à grand cris, brisent les portes. Ils découvrent qu’Attila est mort d’hémorragie, sans blessure, et voient la jeune femme en larmes, le visage caché sous un voile.

[…] Son cadavre ayant été placé à l’intérieur d’une tente de soie au milieu de la plaine, un spectacle admirable fut solennellement représenté : les meilleurs cavaliers de la nation des Huns, chevauchant à la façon des courses du Cirque autour du lieu où il reposait, célébrèrent ses hauts faits dans un chant funèbre qui disait en substance :

« Le plus grand roi des Huns fut Attila, fils de Mundzuc, seigneur des plus vaillantes nations, qui, avec une puissance inouïe avant lui, posséda seul les royaumes scythiques et germaniques, épouvanta par la prise de cités les deux empires de la ville de Rome et, au lieu de livrer le reste au pillage, fléchi par les supplications, accepta un tribut annuel. Après avoir accompli tout cela dans l’abondance du succès, ce n’est pas sous les coups de l’ennemi, ni par la trahison des siens, mais heureux, parmi les réjouissances, au sein de son peuple intact, qu’il s’est éteint sans douleur. Qui dira que c’est là une mort, puisque nul n’estime devoir la venger ? »

Après l’avoir pleuré par de telles lamentations, ils célébrèrent sur sa tombe la strava, comme eux-mêmes l’appellent, avec un immense banquet, et, unissant tour à tour des sentiments contraires, ils déployaient un deuil mêlé de joie. Et à la nuit, en secret, le cadavre fût rendu à la terre. Ils couvrirent son cercueil d’abord d’or, puis d’argent, enfin de fer, signifiant ainsi tout ce qui convenait à ce roi très puissant : le fer, parce qu’il avait dompté les nations ; l’or et l’argent, parce qu’il avait reçu les ornements de l’une et l’autre république. Ils ajoutèrent des armes prises aux ennemis tués, des phalères précieuses par l’éclat changeant des gemmes, et ces insignes de diverses sortes qui font l’ornement d’une Cour. Et pour soustraire à la curiosité humaine tant de si grandes richesses, ils trucidèrent - odieux salaire !- ceux qui avaient été commis à la tâche, et une mort subite saisit ceux qui ensevelissaient comme celui qu’ils avaient enseveli.

Jordanès        Getica, XLIX, 254, 256, 257, 258

2 06 455                     Rome est saccagé par les Vandales de Genséric. Il accéda à la prière du pape Léon en interdisant à ses soldats meurtres, incendies et tortures, mais le pillage dura quinze jours, faisant main basse, entre autres, sur les restes du butin ramené autrefois de Jérusalem par Titus. Dans la foulée, il s’empara de la Sicile, Sardaigne, puis de la Tripolitaine et des Mauretanies.

460                             L’empereur Majorien veut reprendre la Mauretanie aux Vandales de Genseric, franchit les Pyrénées et rejoint Alicante où il a rassemblé 300 navires. Genséric pratique la politique de la terre brûlée et se gagne suffisamment de complicités en Bétique pour que les navires coulent ou passent à l’ennemi : c’est un désastre pour Majorien.

07 461                        Entre Gênes et Pavie, l’empereur Majorien et son escorte sont cernées par les soldats du général en chef Ricimer : capturé, dépouillé de ses ornements impériaux, il va être décapité. Ainsi disparaît le dernier empereur d’occident : une cour subsistera encore quinze ans à Ravenne, mais avec les créatures de Ricimer, sans réel pouvoir.

468                             Les Burgondes, tolérés jusque là par Ricimer à Vienne, descendent jusqu’à la Durance.

469                             Euric, le nouveau roi des Wisigoths, bat les Romains à Déols, près de Chateauroux et s’empare de tout le Massif Central.

471                               Mise en service du calendrier astronomique maya.

472                             Rome est encore saccagée par le général Ricimer, pour se débarrasser de l’empereur Anthémius qui lui tenait tête, aidé de quelques goths. Ricimer avait nommé Auguste le sénateur Olybrius. Tous deux mourront dans les mois suivants, laissant l’occident sans maître.

473                             Euric occupe la Tarraconaise, enlève Arles et Marseille, puis soumet non sans peine la rive gauche du Rhône.  Un an plus tard, il recevait en toute souveraineté, l’Espagne des Suèves, la Tarraconaise et la Gaule entre l’Océan, la Loire et le Rhône.

Ne « pesait » alors à peu près le même poids en Gaule que Gondebaud, le roi des Burgondes, installé par Ætius en Sapaudia et qui avait peu à peu conquis les pays de Jura, de la Saône et du Rhône moyen, Vienne, le Vivarais, Die et Vaison : son royaume allait donc de l’Aube à la Durance, du Rhône moyen au Rhin supérieur.

Comme Euric, il avait su se faire accepter des provinciaux, en procédant au partage des terres, vers 456, en collaboration avec la noblesse sénatoriale. Comme Euric encore, il avait entretenu de bonnes relations avec Rome et participé à l’élection des derniers empereurs d’Occident. Comme Euric enfin, seule la barrière de l’arianisme le séparait de ses sujets gallo-romains catholiques.

En dehors de ces deux grands Etats barbares, aux frontières instables, mais avides d’expansion, à la population nombreuse, ou les provinciaux résignés se mêlaient a un peuple moins frustre que les autres Germains, il n’y avait que confusion : au sud-est, les Ostrogoths avaient gardé la Narbonnaise II et les Alpes Maritimes comme une dépendance de l’Italie ; au nord-ouest, l’émigration des Bretons de l’Angleterre actuelle continuait à bouleverser le tractus armoricanus ; au centre enfin, entre la Loire et l’Oise, une vaste région mal délimitée, axée sur la Seine, formait un îlot romain, pressé par les Francs au nord et les Wisigoths au sud. Là, en effet, d’anciens soldats barbares s’étaient groupés autour du maître des milices Ægidius, que l’hostilité de Ricimer avait empêché de rentrer en Italie. A sa mort, en 464, Ægidius avait légué à Syagrius, sans doute son fils, à la fois son prestige et sa petite armée. Tous deux avaient dû lutter contre les pirates saxons de la Manche et les puissants rois wisigoths. Aussi s’étaient-ils alliés aux tribus franques, peut-être même avaient-ils exercé sur elles une sorte de suzeraineté, car le prologue de la Loi Salique évoque le temps du « joug des Romains ». Le roi salien Childéric, père de Clovis, aida, par exemple, ces « Romains », en 469, contre Euric et, en 470, contre des Saxons qui avaient pris Angers.

Quant aux régions frontières gauloises, Belgiques et Germanies, elles relevaient théoriquement de l’Empire sous la garde des « fédérés » francs et alamans installés là depuis Julien l’Apostat et Valentinien I°. En fait, elles appartenaient aux rois des tribus les plus importantes. Les plus remuants de ces petits peuples païens et incultes, habitués à piller l’Empire en le respectant, étaient alors les Alamans. Ceux-ci, depuis la mort de Majorien, avaient occupé Bâle et le nord de la Suisse, l’Alsace avec Brisach et Strasbourg, et enfin peut-être la Lorraine jusqu’au Barrois. Vers le sud cependant, ils s’étaient heurtés aux Burgondes qui leur avaient enlevé Windisch, Besançon et Langres. Vers le nord, ils étaient contenus par les Francs. Le Rhin en aval de Mayence dépendait, en effet, des Francs Ripuaires : Sigebert commandait ceux de Cologne et Chararic ceux du Brabant. Les pays de la Meuse et de l’Escaut étaient contrôlés par les Francs Saliens venus de la Toxandrie (marais de Peel et Limbourg) où, jadis, Julien l’Apostat les avait cantonnés.

Après la mort de Majorien, les Saliens avaient repris leur marche vers le Tournaisis-Cambrésis, au sud : le roitelet de Tournai, Childéric, entré au service d’Ægidius, avait étendu son territoire jusqu’à la Somme et osé attaquer le successeur de son ancien chef, le rex Romanorum Syagrius.

Emilienne Demougeot   L’établissement des Royaumes barbares en occident après 476      . 1956

22 08 476                   Le roi barbare Odoacre dépose à Ravenne l’empereur Romulus, surnommé Augustule par l’empereur d’Orient Zénon, et envoie à Constantinople les insignes du pouvoir impérial, reconnaissant ainsi la Jeune Rome comme unique source de légitimité impériale. Maître de l’Italie, il va se comporter plus en Romain qu’en barbare.

L’empire romain était mort, mais on ne le savait pas.

Numa Denis Fustel de Coulanges               La monarchie franque.  1926

L’absence d’un pouvoir impérial en Occident ne changea rien à la réalité de la vie sociale, économique, religieuse et morale. Si l’Empire disparut, ses anciennes provinces subsistèrent, plus ou moins ruinées, mais avec une population romaine qui l’emportait par le nombre et le degré de civilisation sur les peuples germaniques dont les chefs, cependant, représentaient l’autorité publique depuis 476. Si les provinciaux ne reçurent plus de Ravenne ni lois, ni fonctionnaires, les princes barbares tentèrent de s’adapter à l’appareil juridique et administratif impérial. La monnaie de l’Empire fut la seule valable : les pièces d’argent frappées en Occident furent même beaucoup moins estimées que les solidi ou sous d’or de l’Orient. Les techniques agricoles et industrielles ne subirent pas d’autre transformation que la régression entraînée par la rareté d’une main-d’œuvre spécialisée et d’une clientèle à la fois riche et exigeante. Les routes commerciales ne furent pas oubliées, mais seulement moins fréquentées, à cause de l’insécurité et de la diminution du volume des échanges. La langue de Rome fut adoptée par les barbares, au moins pour la rédaction des documents officiels et les grandes manifestations publiques ; certains de leurs rois allèrent jusqu’à s’engouer de poésie ou d’éloquence latines. Enfin, le catholicisme, religion d’État, dont le clergé s’ouvrit comme un refuge à l’ancienne aristocratie sénatoriale et municipale, s’imposa aussi bien à des idolâtres comme les Francs ou les Saxons qu’à des hérétiques comme les Wisigoths ou les Burgondes ariens. Il devint vite la pierre de touche de l’assimilation des barbares à la vie romaine et de l’acceptation des Germains par la population provinciale : la conversion de Clovis et celle de Récarède hâtèrent non seulement la fusion des Francs et des Gallo-Romains, ainsi que celle des Wisigoths et des Hispano-Romains, mais encore la légitimation de la royauté barbare, substituée au pouvoir impérial ; en revanche, les princes vandales et ostrogoths, qui persévérèrent dans l’hérésie, s’épuisèrent à persécuter leurs sujets romains, toujours prêts à se révolter et à faire appel aux rois barbares catholiques ou à l’empereur d’Orient.

Aussi fut-ce la différence de leur attitude envers l’héritage de Rome qui entraîna vers des destins opposés les deux royaumes barbares les plus puissants en 476 : celui des Wisigoths et celui des Vandales. Genséric, champion du nationalisme germanique et de l’arianisme, ne put intégrer dans son Etat les provinciaux d’Afrique. Son œuvre s’effondra, dès 535, sous les coups, peu vigoureux, de la reconquête byzantine. Au contraire, la romanisation rapide des rois de Toulouse et de Barcelone, ainsi que la conversion au catholicisme, en 589, de leur successeur Récarède, contribuèrent puissamment à l’extraordinaire réussite de l’Espagne wisigothique, qui dura près de trois siècles. Pour les mêmes raisons, en Gaule, le petit royaume franc ne connut pas le sort malheureux de la brillante monarchie ostrogothique en Italie. L’État fondé par Clovis survécut au déclin de la dynastie mérovingienne, tandis que celui de Théodoric, le plus puissant des rois germains au début du VIe siècle, ne put résister à la restauration impériale entreprise par Justinien. Ainsi la période troublée qui s’écoula de 476 au milieu du VI° siècle vit-elle l’enracinement et l’inégale fortune des royaumes barbares de l’Occident latin.

Vers 570-580, ce monde changeant parut se fixer en une figure durable. Si l’Afrique et l’Italie avaient réintégré l’Empire grâce aux victoires byzantines, l’Espagne, la Gaule et la Bretagne, individualisées par leurs rois barbares, commençaient l’expérience d’une vie autonome, presque nationale. Le VII° et le VIII° siècle devaient mettre à l’épreuve, consolider ou ébranler ces formes politiques neuves.

Emilienne Demougeot  L’établissement des Royaumes barbares en occident après 476.      1956

9 05 480                     Julius Nepos, mari d’une nièce de Zénon, l’empereur d’Orient, qui pour encore bien des Romains, était le légitime souverain, est assassiné : le régime impérial disparaît de la pars Occidentis.


 


[1] La croyance à des antipodes deviendra l’une des accusations courantes portées contre les hérétiques quand viendra l’Inquisition.

[2] Nicée est en Bithynie, aujourd’hui le nord-ouest de la Turquie d’Asie

[3] Pour faire bonne mesure, on serait tout de même tenté de se mettre dans les pas d’ Aristote sous une banderole : Pour ce que rire est le propre de l’homme. Souvent attribués à Rabelais, ces mots  seraient en fait d’Aristote, selon Jacques Le Goff. Ne parlons pas de plagiat : cette notion date du XIX° siècle : à l’époque de Rabelais, elle n’avait pas de sens.

[4] Laquelle Lutèce serait en fait, selon les fouilles archéologiques, bien une ville romaine, datant donc de la première occupation par les Romains ; on n’y trouve aucun vestige gaulois ; par contre, c’est dans les sous sols de Nanterre que l’on trouve les vestiges d’un centre de pouvoir politique gaulois : céramique, production des textiles, métaux, monnaies ratées à la frappe. On retrouve ce schéma à Bibracte où la ville sera refondée sous un autre nom, 20 km plus loin : Augustodunum, devenue Autun.

[5] C’est probablement à son intention que fut construit à Ravenne le Mausolée de Galla Placidia.

[6] Le procédé a été nommé plagiat par anticipation par François Le Lionnais, fondateur avec Raymond Queneau de l’Oulipo [Ouvroir de littérature potentielle]. Donc les convenances veulent  que Galla Placidia ait été redevable de ces mots à Pierre Corneille.

[7]passe-temps favori des historiens locaux et des colonels en retraite, selon O. Maenchen-Helfen

 


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

484                             Le Vandale Hunéric, fils de Genséric convoque à Carthage, un grand colloque contradictoire entre évêques ariens et orthodoxes, qui n’est qu’un piège pour se livrer à une impitoyable persécution contre les catholiques : les évêques catholiques sont jetés hors de la ville… ils mourront de travail forcé… les fidèles de Tipasa auront la langue coupée… L’Eglise d’Afrique, avec plus de cinq mille martyrs, ne se relèvera pas de cette persécution.  Elle était suffisamment implantée pour avoir déjà construit une basilique à Alger : on en retrouvera des vestiges à l’occasion des travaux pour la première ligne de métro en 2009.

Les Huns envahissent et razzient l’Inde du Nord, mettant fin à la puissance des Goupta. Farouches ennemis du bouddhisme, ils détruisent les monastères et exterminent les moines : leur domination va durer un demi-siècle.

486                             Clovis, fils de Childeric, craint le rapprochement de Syagrius, le rex Romanorum avec les Wisigoths, - ils sont tous deux ariens - et lui inflige une défaite près de Poitiers, ce qui, accroissant son prestige, accroît aussi la jalousie des autres roitelets francs : il va se débarrasser d’eux un par un, les Chararic, Rachagnaire et autres, et soumet sans se hâter les villes de l’Etat de Syagrius.

11 08 490                   Théodoric d’Amale, roi des Ostrogoths, soutenu par l’empereur Zénon, envahit l’Italie du nord et défait Odoacre devant Pavie, puis le tranche en deux d’un coup d’épée depuis le cou jusqu’aux reins, lors d’un banquet à Ravenne. Théodoric comprit qu’il ne garderait l’Italie qu’avec l’assentiment des Italiens, beaucoup plus nombreux que ses Goths, et de l’empereur d’Orient, beaucoup plus puissant qu’un chef barbare : il devint le grand roi de l’Occident, même avec une fin de règne marquée par l’amertume de celui qui se sera refusé à épouser le prosélytisme des religieux : les extrémistes ont toujours en horreur les modérés et les tolérants.

25 12 499                   Rémi, évêque de Reims, baptise Clovis, et trois mille de ses guerriers francs :

Courbe la tête, fier sicambre.
Désormais, tu brûleras ce que tu as adoré
Tu adoreras ce que tu as brûlé.

Baptême solennel du seigneur roi Clovis, souverain des deux Belgique et de la Gaule du Nord jusqu’aux rives du fleuve Loire, bien aimé de Dieu, protecteur des Chrétiens qui suivent la voie juste… La reine Clotilde rayonne. Elle parvient mal à vêtir de gravité, encore moins d’humilité, la satisfaction que lui apporte sa victoire. Ce baptême[1] est l’œuvre de sa vie, le couronnement d’années de patience, de ténacité, d’intrigues, de complaisances. Elle marche, altière, entourée de ses enfants que portent des nourrices au sein généreux.

Cavanna. Le Dieu de Clotilde.

L’accès à la romanité a signifié la christianisation. L’Evangile atteint les Goths en Crimée dès le III° siècle. Au milieu du IV°, la prédication de l’évêque Ulfila assure leur conversion massive, mais les met dans le camp de l’arianisme, c’est à dire, d’une théologie simplifiée par l’effacement de ce qui reste la plus grande difficulté du christianisme, le dogme de la Trinité. Chrétiens, mais d’une foi condamnée par le Concile de Nicée (325), leur conversion fait paradoxalement des Goths et des Burgondes ariens de véritables intrus en Occident. La chance de Clovis est, en revanche, de céder à la persuasion des évêques gallo-romains et à la sollicitation de Clotilde, l’une des rares princesses burgondes à n’avoir pas embrassé l’arianisme. Aux populations gallo-romaines, parmi lesquelles ils ne sont qu’une petite minorité, Clovis et des Francs apparaissent d’emblée comme les meilleurs barbares possibles. Cette acceptation sans réserves sera lourde de conséquences. Elle sera la condition du nouveau visage de l’Occident quand, renversant au VIII° siècle un mouvement vers l’ouest deux fois millénaire, les armées du roi franc et les missionnaires du pape partiront ensemble à la conquête de la Germanie.

Jean Favier    Les grandes découvertes. Livre de poche Fayard 1991.

499                             Un prêtre bouddhiste, venant de Chine, visite Mexico. Les Chinois se croyant le centre du monde, il ne deviendra pas plus leur Marco Polo que leur Christophe Colomb. La sagesse bouddhiste l’aidera à garder pour lui tout l’enchantement de ses découvertes.

vers 500                      Les Romains construisent à Gaza l’horloge d’Hercule, qui par ses dimensions, va détrôner celle d’Athènes, construite six cents ans plus tôt.

Dans la vallée du Mississipi, les Iroquois forment une confédération de Mohawks, Oneidas, Onondagas, Cayugas et Senecas, tous unis par la même langue. Vivant d’une agriculture sophistiquée, ils ont aussi construit une ville importante - on parle de trente mille habitants - : Cahokia, qui réunit tanneurs, potiers, bijoutiers, tisserands, saliniers, graveurs sur cuivre céramistes, etc.

507                             Clovis franchit la Loire. Alarix, roi des Wisigoths, accourt pour le contrer et se fait battre à Vouillé, près de Poitiers, y laissant la vie. Clovis s’empare d’Angoulême, puis de Toulouse et de son trésor royal.  Cet Alaric II avait promulgué un recueil de lois - le Bréviaire d’Alaric - reconnaissant juridiquement la tradition de chaque peuple, en quelque sorte le fondement historique de l’esprit de tolérance de l’Occitanie.

10 07 518                   Justin I° devient empereur d’Orient : d’origine modeste, il ne devait son ascension qu’à son mérite et son bon sens. Il a alors soixante huit ans, et s’entoure dès son intronisation de son neveu Justinien, trente six ans, lequel va régner jusqu’en 565.

Doté d’une puissance de travail peu commune, - on le nomma l’empereur qui ne dort pas -, il s’attacha à rétablir l’unité de l’empire, unité politique et religieuse, avec un bonheur mitigé, mais une dureté sans pareil, même si celle-ci s’exerçait d’un jour à l’autre de façon contradictoire, selon l’influence qu’exerçait sur lui son exceptionnelle épouse Théodora qui garda intactes ses sympathies monophysites jusqu’à sa mort en 548 : mais les persécutions contre les hérétiques monophysites furent acharnées : fermetures de couvents, emprisonnement des moines, dispersion des communautés. Seule l’Egypte, entièrement monophysite, fût épargnée dans un premier temps, par prudence.

525                             Denys le Petit, moine, mathématicien et astronome, propose au pape l’utilisation de l’expression A.D. : Anno Domini, qui faisait partir la datation de la naissance du Christ, calculée par ses soins comme s’étant passée 753 ans après la fondation de Rome ; jusqu’alors, la datation se basait sur l’avènement de Constantin en 312. Ce n’est qu’au XVII° siècle que l’on commença à utiliser l’expression av. J.C.

527 - 528                    Justinien exclue les hérétiques de toutes les fonctions publiques et des professions libérales, supprime leurs assemblées et leur retire une partie de leurs droits civils.

529                             Justinien ferme l’Université d’Athènes, ordonne la conversion en masse des païens et la fermeture des sanctuaires d’Isis et d’Amon, persécute les Juifs et tous les autres hérétiques.

Justinien enfonce le clou et durcit la législation chrétienne contre l’hétérodoxe. Interdiction d’hériter ou de transmettre ses biens à des païens pour des non-chrétiens ; interdiction de témoigner en justice contre des sectateurs de l’Eglise ; interdiction d’employer des esclaves chrétiens ; interdiction d’accomplir un acte légal ; interdiction de la liberté de conscience ( ! ) en 529 et obligation pour les païens de se faire instruire dans la religion chrétienne, puis d’obtenir le baptême sous peine d’exil ou de confiscation de leurs biens ; interdiction de revenir au paganisme pour les convertis à la religion d’amour ; interdiction d’enseigner ou de disposer de pensions publiques.

Michel Onfray           Traité d’athéologie       Grasset 2005

Saint Benoît de Nursie, après avoir mené la vie d’anachorète pendant trois ans à Subiacco, fonde un monastère au Mont Cassin, où il se met à rédiger la règle bénédictine, puisant son inspiration dans les traditions monastiques d’Occident, en particulier celle de Saint Cassien le maître de Saint Victor de Marseille, et d’Orient, règle de Saint Basile, évêque de Césarée et encore d’une Règle du Maître, supérieur d’une communauté religieuse proche, dont la rédaction est un peu antérieure à celle de Saint Benoît : il s’agit essentiellement d’une série de conseils simples rappelant les normes élémentaires de la vie chrétienne :

Craindre le jour du jugement. Redouter l’enfer. Garder sa langue de tout propos mauvais ou pernicieux. Ne pas aimer à beaucoup parler. Ne pas dire de paroles vaines ou qui portent à rire. Ne point aimer le rire trop fréquent ou aux éclats. Aimer la chasteté. Ne haïr personne. Ne pas avoir de jalousie. Ne pas agir par envie. Ne pas aimer à contester. Fuir les honneurs. Vénérer les anciens. Aimer les plus jeunes…

Et ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu.

… Qui donc que tu sois, qui te hâtes vers la patrie céleste, accomplis avec l’aide du Christ cette toute petite règle, écrite pour les débutants. Cela fait, tu parviendras avec la protection de Dieu aux plus hautes cimes de la doctrine et des vertus que nous venons de rappeler.

La relation avec son prochain devait être la suivante (Chapitre IV):

Soulager les pauvres
Vêtir ceux qui sont nus
Visiter les malades
Aider ceux qui sont dans le désarroi.

Disposition très « sensible » : l’abbé, - le supérieur de la communauté - est élu à vie par les moines. Les Bénédictins vont devenir le grand outil de l’expansion de la chrétienté en Occident.

11 01 532                   A Constantinople, le pouvoir de Justinien est mis à mal par la sédition Nika : l’empereur est insulté par les Verts à l’hippodrome. La basilique Sainte Sophie, cathédrale de Constantinople, est incendiée. A l’origine Verts et Bleus n’étaient que des associations sportives - on n’a rien inventé ! - qui s’étaient politisées au fil des ans de par le soutien qu’apportait l’empereur à l’une ou l’autre. Le mécontentement dû aux exactions du gouvernement avait provoqué ce soulèvement. Les Bleus s’étaient joints aux Verts dans un premier temps, et Justinien, assiégé dans son palais, songeait à la fuite quand Théodora prit l’affaire en main, la pourpre est un beau linceul, lui dit-elle, et confia la répression à l’un des plus grands généraux : Bélisaire, qui enferma les révoltés dans l’hippodrome et en massacra trente mille.

533                             Mercurius est élu pape : porter le nom du dieu romain du commerce quand on est pape, ça fait un peu désordre : aussi change-t-il de nom pour se prénommer Jean II. Cela fera jurisprudence et les papes appelés à régner changeront désormais de nom en arrivant sur le trône pontifical.

La culture et maîtrise écrite de la langue deviennent chose rare : ainsi le concile d’Orléans doit-il prescrire qu’en aucun cas l’on ordonne un prêtre ou un diacre illettré ou ignorant le rite du baptême, injonction qui sera reprise 60 ans plus tard au concile de Narbonne. L’écriture tend à devenir le monopole des hommes d’Eglise, surtout des moines et son usage, pourtant étendu durant toute la période mérovingienne, décroît.

Justinien a voulu réaliser l’unité législative de l’empire, et c’est le questeur Tribonien qui a été chargé de cet immense travail : le Code Justinien en 529, le Digeste ou Pandecte, qui en 533, reprend les règles de droit privé des anciens jurisconsultes romains, et enfin, la même année, les Institutes, manuel de droit destiné aux étudiants. Les lois civiles sont placées sous la protection divine : on trouve en tête du Code Justinien un exposé de la foi orthodoxe qui s’accompagne de menaces contre les hérétiques ; les lois impériales, destinées à régir l’organisation ecclésiastique, étaient insérées dans le Code. Et inversement, l’Eglise prenait en charge nombre de charges civiles :

Justinien confia même au clergé le contrôle des autorités laïques ; l’évêque visitait les prisons et dénonçait la négligence des fonctionnaires. Remplaçant le defensor civitatis, l’évêque tenait un rôle prépondérant dans l’administration municipale, contrôlant les finances, veillant à l’entretien et au ravitaillement de la ville, vérifiant les poids et mesures. Sous Tibère II, le patriarche d’Alexandrie aida à l’arrestation du préfet augustal prévaricateur ; sous Maurice, afin de remédier à la carence des services publics, l’évêque prit en main l’administration de la ville ; en 589, le patriarche d’Antioche rétablit d’abord l’ordre dans l’armée, et, en 591, il accueillit, d’accord avec l’évêque de Martyropolis, le roi de Perse Chosroès II en fuite.

…/… Ce fut encore Justinien qui codifia les règles de l’assistance. Il y eut des hospices destinés aux pauvres et aux voyageurs, dont les directeurs étaient toujours des clercs, et des hôpitaux desservis parfois par des clercs. Les orphelinats (orphanotrophia), dépendant au civil des fonctionnaires municipaux, étaient dirigés par des clercs soumis à l’évêque ; des crèches (brephotrophia) recueillaient les enfants abandonnés, des asiles (gérontokomia) recevaient les vieillards. Justinien et Théodora créèrent en outre, sur la rive asiatique du Bosphore, le monastère de la Pénitence pour les filles publiques repenties.

Rodolphe Guilland               L’empire d’Orient        1956

L’unité politique, le retour à un seul empire romain faisait aussi partie de ses ambitions : il n’y parvint que partiellement, l’occident ne se laissant pas reconquérir en totalité.

Ce qu’on serait tenté d’appeler le mirage romain de Justinien prouve son sens de la grandeur romaine et la force de la tradition œcuménique. En dépit des événements graves qui avaient provoqué la chute de l’Empire en Occident, la fiction d’un Empire romain de la Crimée aux Colonnes d’Hercule était, au VI° siècle, très vivante dans tous les cœurs. Le pape reconnaissait l’empereur comme un souverain et il ne prenait aucune décision importante sans en référer à sa personne. Depuis Constantin le Grand, l’empereur apparaissait comme « l’évêque du dehors », le protecteur attitré de l’orthodoxie. Les rois barbares de la partie occidentale de l’Empire observaient à son égard une attitude respectueuse, reconnaissant en lui une sorte de souverain supérieur qui leur déléguait son pouvoir. Ainsi, Théodoric n’était roi que de son peuple goth installé en Italie ; les Italiens ne le considéraient et lui-même ne se considérait que comme le représentant de l’empereur régnant à Constantinople.

Tous ces chefs barbares éprouvaient à l’égard de la civilisation romaine une sorte de respect craintif mêlé d’envie, qui les poussait à copier les usages romains et à revêtir des charges romaines : Clovis avait montré plus d’une fois son estime pour le consulat ; Théodoric s’était réjoui de sa nomination de César ; Thibert I°, roi d’Austrasie (534-548), avait porté avec fierté le titre de fils adoptif de Justinien. Sans doute ces relations empreintes de courtoisie dissimulaient mal l’indépendance effective des Barbares, mais il n’en restait pas moins que ceux-ci avaient conscience de la supériorité romaine, et que les Romains d’Orient, regardaient comme provisoire l’accident de 476, conservaient au fond d’eux-mêmes l’idéal de l’unité monarchique.

Justinien n’innovait donc pas, et c’est ce qu’il faut bien comprendre lorsqu’on étudie l’histoire européenne du VI° siècle. Héritier d’un passé brillant et d’une tradition œcuménique solide, Justinien crut le moment venu de rétablir la domination romaine partout où elle avait existé. A son avènement, tous les Romains d’Orient avaient les yeux tournés vers l’Occident dont ils désiraient de tous leurs vœux le retour à l’Empire. Justinien incarna en quelque sorte l’idéal de la reconquête, mais, plus soucieux que ses contemporains de faire une œuvre vraiment romaine, il porta ses efforts dans tous les domaines et tenta de restaurer dans toutes ses parties l’ordre romain.

Pour mieux comprendre la portée exacte de l’œuvre de Justinien, restaurateur romain, il faut essayer de se représenter quelle était la situation politique du monde méditerranéen au début du VI° siècle. L’unité politique, rompue apparemment en 476 mais atteinte en fait dès le IV° siècle, n’en laissait pas moins subsister une unité intellectuelle. Au bloc byzantin, compact et ordonné autour d’une capitale qui était la Nouvelle Rome, s’opposait la poussière des royaumes barbares où la substitution de la notion germanique de patrimoine à l’idée romaine d’État provoquait compétitions, morcellements, regroupements temporaires, suivis de divisions nouvelles. Toutefois les envahisseurs germains, peu nombreux au demeurant admiraient Rome ; leurs souverains, à l’instar de l’empereur, se comportaient en rois absolus et la force de la civilisation romaine s’affirmait aussi bien dans la production littéraire et artistique des territoires conquis que dans la faveur dont jouissaient dans les cours barbares des lettrés romains, tels Boèce et Cassiodore auprès de Théodoric, choisis parfois comme fonctionnaires par le conquérant. Il n’y avait pas seulement une unité intellectuelle il y avait aussi une unité économique, affirmée par la présence des commerçants syriens dans les diverses parties du monde méditerranéen, par la frappe des monnaies barbares imitées du type romain, par la persistance des villes romaines dans tout l’Occident et par le port de vêtements semblables dans les deux parties de l’ancien Empire. Enfin le christianisme donnait à toutes ces régions une unité spirituelle et morale dont les évêques étaient les soutiens désignés.

En face de cet Occident conquis mais non assimilé par des vainqueurs trop peu nombreux et impatients d’adopter des mœurs supérieures aux leurs, l’Empire romain oriental, appelé déjà, quoique prématurément, byzantin par les historiens, n’était pas un État en décadence mais un Etat en évolution continue, car tous les éléments de sa civilisation n’étaient pas parvenus au même degré de développement. Trop souvent qualifié de Bas-Empire avec une nuance péjorative, il n’était pas un État épuisé et sénescent, mais un État jeune et dynamique, né dans la lutte au milieu de mille dangers extérieurs et intérieurs.

Ce qui est proprement byzantin, c’est le creuset où s’est élaborée, sous l’influence de la Grèce et de l’Orient, une civilisation nouvelle, tout imprégnée de la tradition romaine. Une telle civilisation, à l’origine tout au moins, était paradoxale par plusieurs de ses aspects et c’est la raison pour laquelle plus d’un a vu décadence là où il y avait assimilation heurtée mais féconde. On peut dire qu’il y avait alors deux tendances qui se disputaient la prééminence dans l’Empire, l’ordre romain et la tradition orientale. Aucune ne pouvait triompher parce que, situées sur des plans différents, la première venait d’en haut et la seconde du peuple et de l’armée. Mais il y eut inévitablement contamination plus ou moins lente dans chaque domaine, contamination très lente, par exemple dans la langue et l’administration, plus rapide dans la vie privée, le costume et la vie militaire. Au VI° siècle, cette contamination était très imparfaite et sujette à des vicissitudes nombreuses par suite de la volonté impériale et de la fantaisie des fonctionnaires ; il existait à cette époque un État déjà quelque peu orientalisé, mais qui se voulait toujours romain. Le Sénat et l’aristocratie se dissimulaient plus ou moins consciemment l’aspect oriental de la monarchie et la majorité des « Romains » réclamaient dans la pratique la restauration de l’Empire universel ; Justinien, imbu des mêmes théories, restaura sous toutes ses formes et en tout cas le mieux qu’il put la romanité et s’opposa parfois violemment à toutes les influences contraires. Aussi son œuvre est-elle dans une large mesure une œuvre de réaction, privée parfois de fondements solides et vouée, de ce fait, à une existence précaire. Alors que Justinien, négligeant de parti pris les influences non romaines, se détournait de l’Orient, Théodora, plus fine et plus réaliste, sentait que là était l’avenir de l’Empire et s’efforçait d’attirer sur ce point, mais le plus souvent en vain, l’attention de son impérial époux.

Rodolphe Guilland           L’empire d’Orient      1956

Le désintérêt de Justinien pour l’Orient n’alla pas jusqu’à négliger les intérêts commerciaux de l’empire : la Perse des Sassanides contrôlait jusqu’alors ses communications terrestres et maritimes avec l’Extrême Orient, essentiellement faites de soie, pierres précieuses et épices : il parvient à tourner l’obstacle au sud, en s’alliant avec le roi d’Ethiopie, ce qui lui donnait un accès direct à l’océan indien, et au nord, en créant un nouvel itinéraire vers l’est, passant par le nord de la Caspienne, ce qui permettait d’éviter le territoire persan. Il sût écouter des moines, qui avaient eu connaissance de la fabrication de la soie en Chine, et sût les utiliser :

Certains moines venus de l’Inde, sachant que l’empereur Justinien s’efforçait d’empêcher les Romains d’acheter la soie aux Perses, vinrent trouver le souverain et lui promirent de se charger de la fabrication de la soie pour dispenser désormais les Romains d’acheter cette marchandise. Ils avaient, disaient-ils, passé un certain temps dans une contrée nommée Sêrinda (au voisinage de l’Inde, de fait la Chine ndlr). Ils expliquèrent que la soie était produite par certains vers, que la graine de ces vers était constituée par une multitude d’œufs, que longtemps après la ponte les gens recouvraient ces oeufs de fumier, et, en les chauffant pendant un laps de temps suffisant, provoquaient la naissance des animaux. L’empereur engagea ces hommes à confirmer leurs dires par une expérience. Ils retournèrent à Sêrinda, rapportèrent des oeufs à Byzance ; ils réussirent à les transformer en vers, nourrirent ces vers avec des feuilles de mûrier, et depuis on s’est mis à faire la soie chez les Romains.

Procope, byzantin

534                             Justinien, intervenant dans une succession Vandale à Carthage, y a envoyé son général en chef Bélisaire, qui a débarqué un an plus tôt avec quinze mille soldats et 500 bateaux, près de Sousse, au sud de Carthage, et parvient à faire capituler Gelimer, le dernier roi Vandale : c’en est fini de l’éphémère royaume Vandale. Le fondateur Genséric, ne se considérant pas comme un fédéré, n’avait pas réglé le partage des terres selon les lois de l’« hospitalité », appliquées partout ailleurs, mais selon le droit du vainqueur : les haines ainsi attisées entre colons et colonisés ne sont pas propres à cimenter une nation. L’administration romaine réorganisée se substitua aux institutions vandales.

535                             Justinien, qui a toujours considéré l’Italie comme partie de son empire a patiemment attendu que la zizanie s’installe à la cour des Ostrogoths, neuf ans après la mort de Théodoric, pour entreprendre une reconquête : celle-ci va durer pas moins de dix-neuf ans, parsemée de massacres, de sièges n’en finissant pas ; le roi Franc Théodebert se mêla de la partie, ravageant Gênes, Pavie, et ne se laissa arrêter que par la peste. En 540, la soumission de l’Italie semblait assurée, mais un nouveau roi, Totila, élu à l’automne 541, galvanisa les Ostrogoths, ruina l’Italie, décima son peuple mais ne céda point : ses talents de chef de guerre le firent comparer à César.

27 12 537                   Consécration de la nouvelle basilique Sainte Sophie : à la demande de Justinien, et ce, dès l’année 532, Anthime de Tralles et Isodore de Milet, avaient dirigé les dix mille ouvriers qui reconstruisent une autre grande église : forme de croix grecque, sur laquelle se dressait une coupole de 31 m. de diamètre, et dont le sommet s’élevait à 53 mètres.   On n’aura pas mégoté sur les matériaux, faisant venir le calcaire de l’île de Korçula, sur la côte dalmate ; marbre et mosaïques sont omniprésents. Justinien aura visité le chantier tous les jours.

vers 538                      Le roi de Kudara, le sud-ouest de l’actuelle Corée, envoie statuettes et sutra - les textes bouddhiques- au roi du Yamato, l’actuel Japon en lui conseillant d’adopter cette nouvelle religion qui favorise la protection des Etats. Et la greffe va prendre, mariant la  défiance vis-à-vis de l’étranger avec la volonté de rattraper le retard dû au repliement sur soi.

541                             A Peluse, sur le Nil, débute la première pandémie avérée de peste : elle vient probablement d’Afrique centrale. D’Alexandrie, Antioche, Constantinople, alors les trois plus grandes villes du monde, (on parle de trois cent mille habitants à Ephèse), elle va gagner l’ensemble du bassin méditerranéen : c’est à peu près un quart de la population de l’Empire byzantin qui va être fauchée pendant presque deux siècles. Elle s’éteindra au début du VIII° siècle, sans que l’on puisse savoir pourquoi.

Ceux dont le bubon prenait le plus d’accroissement et mûrissait en suppurant réchappèrent pour la plupart sans doute parce que la propriété maligne du venin, déjà bien affaiblie, avait été annihilée.(…) Mais l’issue était fatale pour ceux chez qui le bubon conservait sa dureté.

Procope, byzantin

Les cercueils et les planches étant venus à manquer, on enterrait dix corps et même plus dans la même fosse…Un certain dimanche, dans la basilique Saint Pierre, on compta jusqu’à trois cents cadavres. Or la mort était subite. Il naissait à l’aine ou à l’aisselle une plaie semblable à celle que produit la morsure d’un serpent et le venin agissait de telle manière sur les malades que le deuxième ou le troisième jour, ils rendaient l’âme…

Grégoire de Tours, évêque, de passage à Clermont Ferrand

545                             Ciaran, irlandais et disciple de l’ermite Enda, fonde l’abbaye de Clon-mac-noïse, sur la côte ouest de l’Irlande. Après avoir bien œuvré, il laisse comme dernières paroles :

awfull is the way to the world beyond - le chemin de l’au-delà est épouvantable -.

Cent cinquante ans plus tard, Clon mac-noïse, avec deux mille moines et moinillons, est la plus grande abbaye d’Europe, opulente, attisant la convoitise des Norses, Vikings, Normands [les hommes du nord] … pendant huit cents ans, vingt fois pillée, brûlée, rasée, vingt fois reconstruite…

17 12 546                   Totila entre dans Rome, interdisant le massacre, mais autorisant le pillage des palais sénatoriaux.

Vers 550                     Childebert I°, fils de Clovis, roi franc de Paris, fait construire la cathédrale Saint Etienne, la plus grande église de la Gaule mérovingienne : 36 mètres de façade et 5 nefs.

Une inondation noie Olympie sous la boue, plongeant le site dans un oubli plus que millénaire. Ce sont les archéologues allemands qui exhumèront les vestiges du site en 1875.

Un terrible incendie ravage Teotihuacan, la Cité des Dieux, proche de l’actuel Mexico, mais de plus, nombre d’œuvres d’art sont détruites ou vandalisées, comme pour en finir avec l’élite et ses représentants. Des murs furent même construits parfois devant les perrons des pyramides, signifiant leur fermeture et la fin des cérémonies et du culte des divinités. Une partie de la ville restera encore occupée une centaine d’années, se videra alors pour être occupée par des populations venues du nord-ouest.

551                             Bérite - Beyrouth - la fleur du Proche Orient, est noyée sous un raz de marée : elle mettra dix siècles à s’en relever.

06 552                       Seule une armée de trente mille hommes levée par Justinien parvient à venir à bout de Totila, à Busta Gallorum, sur la voie Flaminienne, au nord de Rome. Des pillards alamans ravagèrent encore la plaine du Pô, et il fallut plus d’un an pour qu’au milieu des ruines et des campagnes dévastées, s’installe la paix.

552                             Dans l’actuelle Arabie, le judaïsme est dominant dans les grandes oasis du nord du Hedjaz (dont Yathrib/Médine) et le christianisme sur les rivages du golfe arabo persique, œuvre des missionnaires de l’empire d’Orient. La ville de la Mecque est restée à l’écart de la conversion des élites au judaïsme et au christianisme. Son temple, la Kaaba, devient un des foyers de résistance aux religions étrangères  : on y rend des cultes multiples, qui vénèrent, Al-llah, Uzza et Manât, déesses arabes de la Fécondité, de la Fertilité et du Destin, et surtout Hubal, dont la statue anthropomorphe se dresse au sommet de l’édifice, ainsi que la fameuse Pierre Noire. La victoire remportée sur le royaume de Himyar - l’actuel Yémen - entraîne le passage au premier rang de Al-Ilah, Lah ou Allah. La tribu de La Mecque est surnommée la tribu d’Allah.

553                             Le concile de Constantinople II donne lieu à la querelle des Trois Chapitres, opposant les Ecoles d’Antioche et d’Alexandrie, sur des questions touchant le nestorianisme.

13 08 554                   Avec la Pragmatique Sanction, Justinien rétablit prudemment son autorité sur l’Italie, jusque là aux mains des Ostrogoths : il maintient en vigueur les actes des rois Ostrogoths, sauf des deux derniers, Totila et Teia. Ce ne sont point les splendides basiliques construites à Naples, Rome et Ravenne qui empêcheront la misère de durer

558                             Un tremblement de terre fait s’écrouler la coupole de Sainte Sophie : le fils d’Isidore de Milet la reconstruit, plus haute de 8 mètres. Elle sera à nouveau inaugurée le 26 décembre 562.

559                             L’empereur de Chine Gao Yang fait jeter depuis la tour du Phénix d’or plusieurs prisonniers ligotés chacun à un cerf volant. Seul le prince Yuan Huangtou en sort vivant en effectuant un vol de plusieurs centaines de mètres.

561                             A la mort de Clotaire I°, fils de Clovis, l’empire franc n’est pas une petite affaire, allant des Pyrénées bien au-delà de la rive droite du Rhin, frontalier avec la Bavière, la Thuringe et la Saxe. Seule la Bretagne bretonnait et la Septimanie était wisigothe. Cet empire s’installe alors dans une guerre civile qui va voir s’entretuer petits fils et arrière petits fils de Clovis. Les Mérovingiens s’y ruineront.  L’Histoire leur a taillé un costume un peu grotesque que Gilles Lapouge tient à reprendre :

Les derniers Mérovingiens sont les Rois fainéants. […] Ils sont affalés dans un char à bœufs, recouverts de peaux de bêtes et de femmes assez nues. Ils ont de grandes moustaches en croc. Augustin Thierry et Arthur Rimbaud disent qu’ils beurrent leur chevelure. Lavisse, Malet et Isaac nous expliquent pourquoi ils voyagent tout le temps. C’est qu’ils s’ennuient car la réalité du pouvoir est passée aux mains des maires du Palais. Ce sont des rois sans divertissement. Donc, ils voyagent.

Je ne suis pas d’avis de Lavisse. La réputation de paresse qui est faite à ces princes et qui amuse tellement les écoliers, n’est pas avérée. Au temps des Mérovingiens, la science géographique a beaucoup décliné. Elle a oublié Anaximandre, Anaximène, Marin de Tyr et Thalès, Hécatée et Hipparque. Ptolémée a disparu. Cantino, Martin Benhaïm, Mercator, Cassini, ne sont pas encore entrés en scène. Pour les cartes, le premier Moyen Âge est nul. Ses cartes sont des billevesées.

Donc, les rois mérovingiens ne possédaient aucune image de leurs  royaumes et comment jouir de leur gloire s’ils ne savent même pas où s’étendent leurs  propriétés ? Comment sauraient-ils qu’ils sont des rois ? Un roi sans territoire, ça ne veut rien dire. Ça n’a pas de pouvoir. Ce n’est même pas un roi. C’est un imposteur.

Les souverains mérovingiens ont bien l’impression qu’ils règnent sur un bout de terre, mais ils ne savent pas où est ce bout et quel est son genre. Ils n’en connaissent ni les frontières ni les formes. Comment gèreraient-ils une France dont il n’est pas assuré qu’ils soient dedans ? Le Royaume d’un souverain sans cartes est un mirage. C’est une idée, à peine, une illusion ou un conte qu’on se répète de génération en génération sans y  comprendre rien, une histoire pleine d’infini et de flou, et dite par un géographe idiot. Les Mérovingiens sont des propriétaires sans terre, des monarques sans apanage. Quand ils prennent leur bain, le matin, ils ne peuvent même pas, comme le fait l’empereur chinois Hsieng Tung, suivre du bout des doigts le tracé de leurs frontières. D’ailleurs, à considérer les images du Malet et Isaac, ils ne doivent pas prendre beaucoup de bains.

Par chance, ils sont ingénieux. Ils connaissent la parade. Ils sont plus rusés que l’empereur au bain : privé de cartes, ils entreprennent de parcourir non pas une image de la France mais la France elle-même. Entre leur domaine et eux, ils suppriment cet intermédiaire qu’est la carte. Ils remplacent le dessin par son modèle. Ils utilisent leur Royaume comme ils le feraient d’une immense carte. Tel est le motif de leurs sempiternelles pérégrinations dans leurs chars à bœufs, et malgré le grincement des roues pleines, entre la Flandre et la Narbonnaise, et des Alpes à l’Océan. Ils ont confié les clefs de la maison à leurs maires du Palais qui sont chargés d’expédier les affaires courantes et ils sont montés dans leur carriole. C’est qu’ils se réservent les tâches nobles : donner réalité, forme et épaisseur, continuité géographique et donc historique, à cette légende, à cette idée et à ce récit, qu’on appelle la France.

Gilles Lapouge          La Légende de la géographie.  Albin Michel 2009

Avril 568                    Les Lombards descendent des Alpes Juliennes sur l’Italie, emportant Milan, Vérone. Pavie tiendra un an puis tombera.

569                                Justin II envoie un morceau de la vraie Croix à Radegonde, épouse répudiée de Clotaire I°, roi de Neustrie, fils de Clovis ; il sera déposé au monastère Sainte Croix de Poitiers.

580                                Colomba et son disciple Gall, moines irlandais s’en vont évangéliser l’Europe : Colomba commence par l’Armorique où la vertu est à peu près inexistante.  Il fondera des monastères à Luxeuil, où il restera vingt ans, Jumièges, Saint-Omer, et finalement Bobbio en Italie, via le col Septimer, 2310 m, au SO de Saint Moritz ; il y mourra. En Suisse, Gall laissera son nom à l’abbaye où l’on mettra en place une nouvelle notation musicale - les neumes - qui en fera le centre du renouveau grégorien dans l’Occident chrétien.

Le succès du monachisme celte dans ces régions qui étaient à peu près celle des frontières de l’empire romain tient pour beaucoup à ce que précisément elles n’avaient pas - ou à peine - été romanisées ; elles n’étaient pas pénétrées de culture classique et donc de polythéisme ; le latin n’était que le véhicule de la liturgie chrétienne quand, sur tout le pourtour méditerranéen, il était la langue de toute la culture classique, brillante et pesante, laquelle restera encore assez longtemps un frein à l’évangélisation.

Sans nul doute, saint Gall et saint Colomba sont passés par Clon-mac-noïse, ne serait-ce que le temps d’un repas éclair tant ils étaient pressés d’atteindre la côte française et d’en venir aux mains. Sitôt débarqués, cela se gâte. En Bourgogne, ils morigènent les barons sur le point de leurs concubines, bâtards et surtout - et c’est là trop - de leur goinfrerie, ils sont priés de déguerpir. Ils montent au nord jusqu’au lac de Constance dans lequel ils précipitent les idoles les plus sacrées de la nation des Suèves. Là encore, c’est trop. Ils fuient et se séparent. Saint Colomba cingle vers l’Italie à travers les cols alpins et fonde l’abbaye de Bobbio. Saint Gall se réfugie dans un vallon sauvage à l’ouest du lac et qui est propriété des ours. Il s’en débarrasse à coups de goupillon, mais c’est un goupillon bien reverdi par une sensibilité celtique toujours prête à traiter avec la nature, ses caprices, ses porte-parole.

Nicolas Bouvier.        Journal d’Aran et d’autres lieux. 1990

8 05 589                     Récarède, premier Wisigoth à devenir roi sans élection, du seul fait de l’hérédité, abjure solennellement l’arianisme au concile de Tolède, suivi en cela par la reine, la cour et la plupart des évêques hérétiques. Il avait déjà annoncé sa conversion au catholicisme deux ans plus tôt. Cause ou effet ? Difficile de le savoir, toujours est-il que l’Espagne wisigothique (qui comprenait alors le Languedoc) connut dès lors une évolution significative vers l’assimilation entre Wisigoths et Hispano-Romains. Encourageant la romanisation, la centralisation alla de pair, renforçant le gouvernement du Palais.

592                             Grégoire , ancien préfet de Rome a été élu pape. Face à un exarque impuissant, il prend la tête de la défense de la ville assiégée par Agigulf, le duc de Turin. Il assumera la plupart des charges du gouvernement impérial défaillant : garde des greniers publics où s’entassaient les recettes en nature de l’Etat, distribution de vivres aux citadins épuisés par le siège, la famine et la peste. Se tournant vers les évêques de l’Italie du Nord occupée par les Lombards, il devint le souverain réel de toute l’Italie, lançant même des missions chez les Germains et les Anglo-Saxons, fondant de nombreux monastères bénédictins. Vénéré de son vivant comme un saint, il donna à la papauté un lustre oublié depuis le pontificat de Saint Léon. L’hédonisme n’était plus du tout de rigueur, et on ne rigolait pas tous les jours à ses cotés, lui qui avait été capable de proférer : Le corps, cet abominable vêtement de l’âme.


 


[1] A qui profite le chrême, persifle Dominique Jamet


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

595                             Mahomet conduit les caravanes de Khadidja, belle et riche veuve, qu’il épouse ; elle a quarante ans, il en a vingt cinq. Il restera monogame jusqu’à ce qu’elle meure, en 619.

600                             Un traité chinois mentionne les propriétés explosives d’un mélange à base de salpêtre. La composition chimique de la poudre sera connue en 1044, et ses usages militaires se développeront du XII° au XIV° siècle.

602                             Après vingt ans du très sage, intègre et pieux gouvernement de Maurice, - c’est lui qui choisit le 15 août pour fêter l’Assomption -,  l’empire d’Orient retombe dans les convulsions avec l’arrivée au pouvoir de Phocas, un incapable qui compromit irrémédiablement l’œuvre de Justinien et de Maurice. Intolérance religieuse, guerre ruineuse contre la Perse vont faire perdre à l’empire son universalisme romain et il s’hellénisera.

603                             Les Alpes, « jeunes »  à l’échelle géologique, vieillissent tout de même comme tout le monde :

Cette année-ci, la grande montagne du Tauredunum dans le diocèse du Valais s’écroula si brusquement qu’elle écrasa un bourg qui était proche, des villages et en même temps tous leurs habitants. Sa chute mit aussi en mouvement tout le lac (…Leman) qui, sortant de ses deux rives, détruisit des villages très anciens avec hommes et bétail. Le lac démolit même beaucoup d’églises avec ceux qui les desservaient. Enfin, il emporta dans sa violence le pont de Genève, les moulins et les hommes et, entrant dans la cité de Genève, il tua beaucoup d’hommes.

Marius d’Avenches

604                             Yang Kouang, empereur de Chine, passé à la postérité sous le nom de Yang-ti, entreprend l’achèvement de la construction du Yunho - le Grand Canal - ainsi que la fortification de la Grande Muraille : l’histoire rapporte que cinq millions de travailleurs furent employés à ces gigantesques travaux ; ceux qui essayaient de s’échapper étaient décapités.

606                             En Inde, Harchavardhana, arrive à la tête de l’Hindoustan et parvient à regrouper toute l’Inde du nord. Ce roi, poète à ses heures, marque le début de l’empire Harcha.

Entre 600 et 650, l’Inde de Harcha et de Poulakeçin est véritablement la fleur du monde. Ni la Byzance d’Heraclius, ni la Perse de Chosroeès Parviz, ni la Chine des T’ang ne la surpassent en éclat, en puissance, en prospérité, en raffinement.

Sylvain Levi

608                             Un incendie ravage la Kaaba, et c’est à un architecte byzantin que l’on fait appel pour reconstruire le sanctuaire à la manière des églises syriennes : des fresques furent peintes, représentant Abraham, Jésus, Marie : plusieurs fois reconstruite par après, elle gardera ses dimensions : 15 mètres de haut, 12 de large.

610                             Au 26 ou 27 du mois de Ramadan, le neuvième jour de l’année lunaire, sur le Mont Hira, au nord-est de La Mecque, Mahomet reçoit la Révélation, de l’ange Gabriel, qui l’enjoint à réciter la parole de Dieu : Lis au nom de ton Seigneur qui a tout crée. « Lis » se dit « qara’a » ou encore « quran » : le Coran.                                      Mahomet a vu le jour en 570 ou 571 à la Mecque ; sa mère avait eu la révélation qu’elle donnerait naissance à un être extraordinaire : Tu portes le Seigneur de ce peuple et, quand il naîtra, tu diras : je le confie au sein de l’Unique pour qu’il le garde du mal, et tu l’appelleras Muhammad. (Sira)

614                             Les Perses, en guerre contre Heraclius, empereur d’Orient, occupent l’Arménie, la Syrie, et Jérusalem, où ils s’emparent de la vraie Croix pour l’emmener à Ctésiphon (au nord de Babylone, sur le Tigre).

07 622                        Mahomet quitte la Mecque : la majorité des siens refuse de croire à la nouvelle religion ; c’est l’Hégire - l’exil - à Yathrib, la future Médine.- la ville du Prophète -. Il y reviendra huit ans plus tard et y mourra en 632.

… morceaux choisis, sur la place de la femme :

Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur étoffe sur leurs poitrines.

Sourate 24, verset 31

Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles de grandes étoffes : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées.

Sourate 33 Al-Ahzab (les Coalisés), verset 59. Coran

Il faut bien noter que cela est probablement nouveau, car, dans l’Arabie préislamique, une coutume tribale voulait que durant les batailles, les femmes montent en haut des dunes et montrent leurs poitrines à leurs époux guerriers pour exciter leur ardeur au combat et les inciter à revenir vivants afin de profiter de ces charmes.

Encyclopédie de l’Islam.       Editions Leyde.

Le Coran n’ignore pas le Christ, considéré comme un prophète, le seul à être né de la Parole divine :

Marie, Dieu te fait l’annonce d’une Parole de Lui venue. Son nom est le Messie Jésus, fils de Marie, prodigieux dans cette vie comme dans l’autre, et du petit nombre des rapprochés…

- Mon seigneur, dit-elle, comment enfanterais-je, sans qu’un homme ne m’ait touchée ?

-  C’est ainsi (dit l’ange)                                 

Coran, III, 45-47

Jésus n’est pas un prophète parmi d’autres. D’ailleurs, le Coran lui-même ne met pas le prophète de l’islam et Jésus à égalité, puisque Jésus procède de l’Esprit même de Dieu par une naissance virginale, alors que Mohammed s’inscrit dans la tradition des générations humaines. Donc, du point de vue même de l’islam, il y a une supériorité dans l’ordre de la sainteté de Jésus par rapport à Mohammed : Jésus n’est pas le dernier des prophètes, mais il est le plus grand dans l’ordre de la sainteté : il est le « sceau de la sainteté ».

Claude Geffré, dominicain, ancien directeur de l’Ecole Biblique de Jérusalem  Avec ou sans Dieu ?    Bayard 2006

Ils (les Juifs) ne l’ont pas tué, ils ne l’ont pas crucifié, mais l’illusion les en a possédés. (…) Ils ne l’ont pas tué en certitude. Mais Dieu l’éleva vers Lui. Dieu est Tout Puissant et sage.

Coran, Sourate IV, versets 156-159

Le djihad est le moteur de l’extraordinaire expansion de l’islam au lendemain de la mort du prophète, pendant tout le VII° siècle. La guerre sainte appartient à l’islam originel, tandis que pour le christianisme elle est le fruit d’une révolution doctrinale : il a fallu mille ans au christianisme pour justifier la violence.

… Le djihad utilise les armes pour soumettre les territoires à l’Islam mais pas pour convertir. A cette époque, le monde musulman concilie la guerre sainte et la tolérance : c’est la raison de ses succès et de la rapidité de son expansion.

Jean Flori      Le Point n° 1649 Avril 2004

623                             A Badr, proche de la Mecque, Mahomet remporte la victoire sur sa propre tribu, les Quraychites, qui n’acceptaient pas sa prédication. Mais, dès 624, il oriente vers la Kaaba de la Mecque la prière des musulmans - muslimun : celui qui remet son âme à Allah - jusque là tournée vers Jérusalem et ses compagnons les plus proches sont des Mecquois, exilés avec lui. Et à sa mort en 632, c’est un Mecquois Abu Bakr, qui sera élu premier calife - successeur -, avec l’appui de l’épouse préférée du Prophète, Aïcha, respectueux de la coutume - la sunna -. Ils vont représenter la très grande majorité, 90 % des Musulmans : les sunnites. D’autres, partisans d’une succession familiale, prennent le parti d’Ali, cousin et gendre de Mahomet : c’est la naissance des chiites, scission qui est donc purement « politique », sans que l’interprétation du Coran soit en question.

Vous ne les avez pas tués, c’est Dieu qui les a tués. Et ce n’est pas toi qui tirais quand tu tirais, c’est Dieu.

Coran 8 / 17

Le corps de doctrine islamique, c’est-à-dire l’ensemble des croyances sur la Divinité, ainsi que sur les destinées de l’homme, est sommaire et clair : il est d’une grande simplicité et le fidèle n’est pas plongé dans une atmosphère de mystère. La confession de foi musulmane est bien connue :« Il n’y a de divinité qu’Allah et Mahomet est Son Prophète ». Il faut donc attester l’unité de Dieu et la mission prophétique de Mahomet. Les théologiens, conformément à ce principe, ont toujours proscrit le culte des saints, mais ils n’ont pu empêcher nulle part, et à aucune époque, les musulmans de s’adresser à des intermédiaires plus accessibles, à ceux qu’une vie austère ou une certaine puissance surnaturelle avaient fait considérer comme saints. Le credo islamique admet l’existence d’anges et de démons, ainsi que la nécessité d’un Jugement dernier, qui fera, suivant les mérites, participer l’être humain aux joies du Paradis ou le vouera aux peines de l’Enfer.

La législation musulmane n’impose pas au croyant qu’un acte de foi : elle a prescrit des devoirs envers Dieu, ce qui constitue le culte, et a, en outre, posé des règles précises pour la plupart des actes courants.

Le culte proprement dit comporte cinq obligations essentielles, que le croyant ne peut éluder. Il doit réciter la confession citée ci-dessus, particulièrement dans les circonstances solennelles et notamment à l’article de la mort. Cinq prières sont obligatoires chaque jour, à l’aube, à midi, au milieu de l’après-midi, au coucher du soleil et à la nuit. Les moments en sont annoncés par la voix humaine. « Prière » est un mot auquel on est habitué, mais il est impropre : la prière musulmane est un acte d’adoration de la Divinité, à laquelle il serait malséant et inopérant d’adresser une demande. Il n’est pas nécessaire que la prière soit accomplie dans l’édifice spécialement consacré au culte, à la mosquée, et l’on peut s’en acquitter n’importe où. Le croyant a l’obligation de se placer dans la direction de La Mecque. On sait que les mosquées sont orientées dans cette direction : celle-ci se nomme la kibla, toujours indiquée dans le sanctuaire par une niche qu’on appelle le mihrab. En cas de prière en commun, un des fidèles se place en avant des rangs pour diriger la prière, et les assistants accomplissent en même temps que lui les rites de prosternement, d’inclination, de pause assis ou debout que comporte la prière musulmane. Avant d’adorer Dieu, le croyant doit s’être purifié par des ablutions qui concernent la tête et le visage, les mains, les avant-bras et les pieds : elles doivent être accomplies avec de l’eau parfaitement pure, et, lorsqu’elle manque, on peut la remplacer par du sable. Le jeûne prescrit au musulman est l’exemple le plus typique du syncrétisme opéré par l’Islam : il a la durée environ du jeûne chrétien et la rigidité du jeûne juif. Pendant les trente jours du mois de ramadan, neuvième mois de l’année lunaire musulmane, le croyant ne doit, entre le lever et le coucher du soleil, absorber aucune nourriture ou boisson, ni fumer, et doit observer la continence charnelle. Une aumône du dixième des revenus, payable en nature ou en numéraire, est obligatoire, au profit de la communauté musulmane. Le pèlerinage au temple de La Mecque est sans doute une obligation pour tout croyant, mais il est soumis à des conditions de santé et d’argent qui en font un devoir moins absolu. Ce voyage rituel est un rattachement à la tradition d’Abraham des cérémonies païennes qui se déroulaient à La Mecque avant l’hégire.

…/… Ainsi les Arabes étaient animés d’un double enthousiasme, d’ordre matériel et spirituel. On trouvait dans l’armée arabe de ces musulmans de la première heure, avides de répandre la nouvelle doctrine, et pour lesquels la mort sur le champ de bataille offrait une chance supplémentaire de gagner le paradis. Nous n’avons aucune raison de sous-estimer les résultats de la prédication de Mahomet, qui avait communiqué aux peuples de la péninsule un idéal commun, en exaspérant à la fois leurs convictions religieuses et leur chauvinisme.

D’autres, moins désintéressés, étaient soucieux de pillage : pour eux, mieux valait risquer sa vie dans l’espoir d’acquérir d’immenses richesses que de reprendre sur le sol natal une existence de chameliers faméliques. Une telle perspective devait également contribuer à rendre l’ardeur des soldats irrésistible. Le butin avait été considérable et cette aubaine avait excité la jalousie des vétérans des combats de Bedr et d’Ohod, qui affirmaient, non sans raison, qu’ils avaient procuré à l’Islam un développement inattendu. On ne peut fixer d’une façon précise la date à laquelle le calife Omar organisa le service des pensions aux anciens combattants, mais son institution est antérieure à l’achèvement de la conquête de l’Egypte.

Gaston Wiet, de l’Institut.                 L’Islam           1956

Depuis plusieurs siècles les Arabes avaient envahi pacifiquement l’Empire Romain et avaient pu, au III° siècle, fonder un grand Etat éphémère à Palmyre. Les tribus nomades glissaient le long des confins des Empires romain et perse et s’infiltraient dans leur territoire à la faveur de chaque crise… A ces éléments dispersés et autonomes la religion vint à point donner la cohésion indispensable à l’action. L’Islam réveilla l’hostilité du vieil Orient asiatique contre la culture grecque et européenne et contre son aboutissement, le christianisme. Le mazdéisme iranien s’était déjà dressé à maintes reprises contre l’orthodoxie byzantine, mais le Christ avait définitivement vaincu Ahoura Mazda lorsque Héraclius avait abattu Chosroês II. L’Orient n’accepta pas cette défaite. Il incarna sa haine de l’hellénisme dans l’Islam, ruina à jamais l’œuvre d’Alexandre le Grand, de César et de Trajan et fut bien près de soumettre à sa domination l’Occident même. L’Empire romain, en proie aux querelles religieuses nées elles aussi du particularisme oriental, fut incapable de résister à une attaque menée avec une ardeur inlassable et une implacable volonté de vaincre. Il perdit toutes ses provinces africaines et asiatiques, sauf l’Anatolie, et devint l’Empire byzantin ; mais Constantinople résista à tous les assauts des ennemis du christianisme jusqu’en 1453. La grande cité apparut comme le rempart de l’Europe contre la ruée asiatique et lorsque, épuisée, elle succomba, l’Occident avait eu le temps de développer sa culture et de constituer des forces pour échapper au péril.

…/… Une autre conséquence des conquêtes arabes fut la création à côté de l’Empire byzantin d’un État puissant aux prétentions universelles. Jusqu’à Héraclius, le seul royaume civilisé qui fût capable de rivaliser avec l’Empire byzantin était celui des Perses sassanides. Leur souverain, le Roi des Rois, se regardait comme supérieur aux autres monarques et ne composait qu’avec l’Empereur de Byzance. Dans son royaume, une religion d’État, le mazdéisme, s’opposait au christianisme, religion d’État byzantine. Devenu seul basileus par sa victoire, Héraclius vit se dresser en peu d’années aux frontières de son Empire le pouvoir théocratique du calife, successeur de Mahomet. La conquête de la Perse donna aux Arabes les principes administratifs et politiques qui leur manquaient. En peu de temps, les Iraniens dominèrent dans le califat et lui donnèrent ses cadres. Une religion dynamique et envahissante vint menacer dangereusement l’existence du christianisme et arrêta, en tout cas, son expansion en Orient. Pour des raisons avant tout religieuses, le maître de l’Islam entendit soumettre le monde à sa domination. En théorie, en effet, le califat était une fonction plus religieuse que politique ; le calife était avant tout le chef d’un groupe religieux et son premier devoir était de défendre la foi ; son gouvernement prétendait être par la religion celui de Dieu. Ayant un pouvoir presque absolu, limité seulement par le Coran, qu’il faisait interpréter à son gré, le calife était le seul souverain qui, théoriquement et pratiquement, pouvait rivaliser dans tous les domaines avec le basileus.

Rodolphe Guilland         L’empire d’orient à l’apparition de l’Islam. 1986

La Méditerranée, ce lac byzantin sous Justinien, devint une mer arabe : les nations chrétiennes, écrit Ibn Khaldoun, ne pouvaient même plus y faire flotter une planche. Une dose certaine de vantardise n’est sans doute pas à exclure du propos et les Musulmans se sont emparés en fait d’une mer déjà à moitié vide, de par la régression économique du haut moyen âge, consécutive à la chute de l’empire romain.

627                             Second empereur de la dynastie des T’ang, T’ai-tsong va se révéler, au cours de ses vingt-deux ans de règne, l’un des plus grands empereurs de Chine, tant par la gloire de ses expéditions sur les marches occidentales de l’empire où il soumit les mongols que par la sagesse et la bienfaisance de son administration, dans un pays ravagé par les troubles et les divisions depuis près de quatre siècles.

On peut lire sur une inscription de Kocho-Tsaïdam, entre le lac Baïkal et l’ancienne capitale mongole de Karakorum :

Les fils des seigneurs turcs[1] devinrent esclaves du peuple chinois, leurs pures filles devinrent serves. Les nobles turcs abandonnèrent leurs titres turcs et, recevant des titres chinois, ils se soumirent au qahan chinois et, pendant cinquante ans, lui vouèrent leur travail et leur force. Pour lui, vers le soleil levant comme vers l’ouest jusqu’aux Portes de Fer, ils firent des expéditions. Mais au qahan chinois ils livraient leur empire et leurs institutions.

L’autorité de T’ai-tsong s’étendit jusque sur le Tibet et le Pamir :

Ceux qui ont soumis les barbares, ce sont seulement Ts’in Che Houang-ti et Han Wou-ti. Mais en prenant mon épée de trois pieds de long, j’ai subjugué les Deux Cents Royaumes, imposé silence aux Quatre Mers, et les barbares lointains sont venus se soumettre les uns après les autres !

Il réforma le code pénal des Souei, la dynastie précédente, en revenant au droit coutumier, qui laissait plus de place à l’interprétation ; selon le ministre des Châtiments, ne restaient en prison, à la mort de T’ai-tsong, que cinquante détenus, dont deux condamnés à mort et ceci, pour tout l’empire !

Il perfectionna l’organisation de l’administration centrale et régionale  Les Trois Percepteurs ou les Trois Ducs gardèrent leur dignité, mais il fit en sorte que cela devint un coquille vide.

Les Grands Ministres, au nombre de deux à dix voire plus, se réunissent tous les jours en Grand Conseil pour donner leur avis à l’empereur, lequel tranche en dernier ressort. Ils ont sous leurs ordres les Trois Départements : le Département des Affaires d’Etat, le Grand Secrétariat et la Chancellerie Impériale. Le Département des Affaires d’Etat, de beaucoup le plus important, coiffe les ministères des Fonctionnaires, des Finances, des Titres, de l’Armée, de la Justice, des Travaux Publics.

Parallèlement aux ministères, plus ou moins dépendant d’eux, quantité de services, la plupart étant ceux du palais de l’empereur : bibliothèque impériale, tribunal des observations astronomiques, tribunal des censeurs, chargés de la répression des fraudes administratives, cour des sacrifices impériaux, cour des banquets impériaux, cour des insignes impériaux ; la cour de la direction de l’agriculture est chargée des greniers de l’Etat, percevant les impôts payables en grain et rétribuant, toujours en grain, les fonctionnaires. La cour du Trésor impérial est chargée de la garde des ressources et des contributions en tissus, lingots d’argent et matières précieuses provenant des préfectures.

L’Université-ci fut tout particulièrement soumise à des modifications profondes, dans l’esprit comme dans la forme. En effet, le règne de T’ai-tsong vit une tentative étonnante et largement couronnée de succès, pour fonder la société sur une base intellectuelle, pour former une aristocratie de cerveaux. L’empereur, ce soldat, marqua, au moins au début de son règne, une aversion profonde pour la religion de renoncement et d’abdication venue de l’Inde, comme pour les quêtes métaphysiques des taoïstes. « L’empereur Leang Wou-ti, remarquait-il un jour, a si bien prêché le bouddhisme à ses officiers que ceux-ci n’ont pas su monter à cheval pour le défendre contre les révoltés. L’empereur Yuan-ti expliquait à ses officiers les textes de Lao-tseu au lieu de marcher contre les Huns qui ravageaient son empire. Ces faits en disent long à qui sait les entendre.» Ses sympathies allaient vers les doctrines confucianistes, dans lesquelles il se montrait fort érudit. Il s’attacha donc à accroître le nombre et la valeur dès lettrés. D’ailleurs toute dynastie qui se fonde n’a t elle pas besoin, pour établir sa légitimité, de l’appui du mandarinat ? Le développement, sous son règne, en Chine, de l’imprimerie allait le servir dans ses préférences. En effet, c’est du début du VII° siècle que date l’édition définitive des classiques, accompagnée d’une glose officielle - compilation de tous les commentaires antérieurs autorisés - et qui fournissait au lecteur l’interprétation orthodoxe des textes. La culture pouvait désormais se répandre à relativement peu de frais dans les provinces les plus éloignées et dans les familles modestes qui n’auraient jamais pu envoyer leurs fils, de longues années durant, dans les universités ; les bases du recrutement de l’administration s’en trouvèrent élargies.

De cette époque date, en Chine, l’importance des examens, pierres de touche des études personnelles et portes ouvertes sur toutes les carrières sans distinction de rang ni de fortune. Notons pour la première fois, sous les T’ang, au programme de ces examens, d’autres sujets que les classiques, qui demeurent toutefois prépondérants : histoire, droit, mathématiques, versification, calligraphie (celle-ci s’était affirmée comme un art dès l’époque des Six Dynasties) et médecine.

De toutes ces réformes, les plus importantes furent cependant celles qui touchaient à la vie provinciale. Depuis les troubles sociaux qui marquèrent la fin des Han, les grandes familles avaient peu à peu usurpé l’autorité sur de vastes territoires et sur leurs habitants. Leurs protégés se comptaient par dizaines de milliers, les suivant même dans leurs déplacements, rentrant ou sortant provisoirement de leur état de dépendance suivant le bonheur de la dynastie régnante. C’étaient des membres de ces familles, généralement des militaires, qui s’assuraient, grâce à leurs appuis à la Cour, les hautes charges provinciales. Pour T’ai-tsong, le problème fut d’abord de rendre la liberté aux « clients » des propriétaires des latifundia. La réforme du régime foncier joua d’ailleurs plus en faveur des familles de niveau moyen qu’en faveur des couches pauvres de la paysannerie. On sait que, depuis les Ts’in, les distributions de terres et les concessions viagères se renouvelaient régulièrement suivant des modalités qui variaient à chaque dynastie. Sous les T’ang, chaque propriétaire roturier recevait en principe, à dix-huit ans, une terre de quatre hectares dont il ne pouvait disposer, mais qui lui était laissée jusqu’à sa mort ou jusqu’à ce qu’il ait atteint l’âge de soixante ans ; les chefs de famille recevaient, de plus, un hectare à titre de propriété « héréditaire », d’ailleurs également inaliénable. Cette « nationalisation » des terres cultivées avait pour but d’éviter les accaparements de terrains, si redoutés. Certes, dans la pratique, les chiffres légaux n’étaient pas toujours atteints dans les « villages à l’étroit » du Nord surpeuplé mais, en revanche, souvent dépassés dans les « villages au large » du Midi. Quoi qu’il en soit, une famille de quatre enfants avait donc droit à une propriété d’une vingtaine d’hectares, ce qui suffisait à assurer l’indépendance des lettrés pauvres, petits employés des commanderies ou des préfectures, à l’égard des grands dont ils avaient été les clients. Quant à ceux-ci, ils furent progressivement remplacés, grâce aux soins personnels de T’ai-tsong, par des fonctionnaires civils, choisis pour leurs mérites, suivant le système des examens. Les gouverneurs des provinces servaient alors d’intermédiaires entre la capitale et les sous-préfectures, dirigeaient les services locaux des finances, de l’armée, de la justice et des travaux publics, et faisaient parvenir à Tch’ang-ngan, une fois l’an, les tributs de la région et leurs appréciations sur les fonctionnaires locaux. Dans les pays occupés par les armées chinoises, le contrôle de l’administration et le commandement des troupes revenaient à un protecteur général.

…/… Le règne de ce grand roi, aussi vaillant capitaine que génial administrateur, marqua l’apogée de la puissance chinoise. Mieux encore, la stabilité qu’il sut assurer à ce début de dynastie, le prestige incontesté et durable que valurent à la Chine ses victoires, rendirent possible l’éclosion, puis le rayonnement à travers tout l’Extrême-Orient d’une culture d’un tel luxe, d’un tel éclat qu’un historien a pu appeler cette époque celle de « la Chine joyeuse ». Enfin, par lui fût assurée, pour la première fois de façon durable, l’unité de l’Empire. Avant son règne, elle avait été le fait - passager - de quelques dynasties fortes seulement. La division avait été la règle. Après la mort de T’ai-tsong, le 10 juillet 649 les périodes d’unité eurent le dessus sur celles où les conquêts partielles du territoire par l’étranger ou bien l’affaiblissement de la dynastie régnante portèrent atteinte à l’intégrité du territoire.

René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier                L’Extrême Orient         1956

627                             Heraclius, empereur d’Orient, a pu remplir les caisses dégarnies de l’empire avec l’argent de l’Eglise, et ainsi reconstituer une armée : il défait les Perses à Ninive, au bout d’une longue guerre, pendant laquelle ses ennemis furent à deux doigts de s’emparer de Constantinople. L’affaire avait pris l’allure d’une croisade, en lutte contre les ennemis de la religion orthodoxe. On n’avait pas vu de victoire aussi glorieuse depuis Trajan et c’en était fini de la Perse conquérante. Dans son butin de guerre, la vraie Croix qu’il rapportera triomphalement à Jérusalem trois ans plus tard, premier empereur chrétien à pénétrer dans la ville sainte.

628                             Brahmagupta, grand mathématicien indien, écrit le Traité qui introduit le zéro, à l’origine de ce que nous appellerons « les chiffres arabes » : Al-Kharezmi, mathématicien arabe les introduira dans le monde islamique en 814, et Gerbert d’Aurillac, un siècle plus tard en Occident.

Qui dira le temps qu’il fallut aux chiffres indiens, dits arabes, pour venir de leur patrie d’origine en Méditerranée Occidentale, par la Syrie et les relais du monde arabe, Afrique du Nord ou Espagne ? qui dira le temps qu’il leur fallut ensuite pour triompher des chiffres romains jugés plus difficiles à falsifier ? En 1299, l’Arte di Calimala, les interdisait à Florence ; en 1520 encore, les « nouveaux chiffres » étaient interdits à Fribourg ; ils n’entrèrent en usage à Anvers qu’avec la fin du XVI° siècle. Qui dira le voyage des apologues, issus des Indes ou de la Perse, repris par la fable grecque et la fable latine où puisera La Fontaine - et qui fleurissent aujourd’hui encore, d’un printemps sans répit, dans la Mauritanie atlantique ? Qui dira le temps, les siècles nécessaires pour que la cloche, de chinoise, devienne chrétienne, au VII° siècle, et se loge en haut des Eglises ? A en croire certains, il aurait fallu attendre que les clochers eux-mêmes passent d’Asie Mineure en Occident. Le cheminement du papier n’est pas moins long. Inventé en Chine en 105 après J.C. sous la forme d’un papier végétal, le secret de sa fabrication aurait été révélé à Samarkand, en 751, par des Chinois faits prisonniers. Après quoi, les Arabes auraient substitué les chiffons aux plantes et le papier de chiffons aurait commencé sa carrière à Bagdad dès 794. De là, il aurait gagné lentement le reste du monde musulman. Au XI° siècle, sa présence était signalée en Arabie et en Espagne, mais la première fabrique de Xativa (aujourd’hui San Felipe à Valence) ne serait pas antérieure au milieu du XII° siècle. Au XI° siècle, il était connu en Grèce et, vers 1350, il supplantait le parchemin en Occident.

Fernand Braudel       La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 2. Destins collectifs et mouvements d’ensemble. Armand Colin 9° éd. 1990

Dans ces années là, dans le Dekkan, sous le règne de Poulakeçin II, non seulement les soldats s’enivraient avant le combat, mais pour que tout aille bien à l’unisson, on se chargeait d’enivrer aussi les éléphants !

Hiuan-tsang est né dans une famille de lettrés et de mandarins chinois, élevé dans la plus pure tradition confucéenne. Il se convertit au bouddhisme à l’âge de treize ans : cela se passe à Lo-yang, la capitale de la dynastie Souei, alors en pleine anarchie :

La ville impériale était devenue une caverne de brigands, et le Ho-nan une caverne de bêtes féroces. Les rues de Lo-Yang étaient jonchées de cadavres. Les magistrats étaient massacrées. Quant aux enfants de la loi bouddhique, ils étaient réduits à périr ou à prendre la fuite.

Accompagné de son frère, Hiuan-tsang va approfondir sa formation bouddhiste, avec beaucoup d’éclectisme, dans la capitale du Sseu-tch’ouan, puis à Tch’ang-ngan, où, fort de son appellation de Maître de la Loi, il est troublé par le désaccord qui règne entre les plus célèbres théologiens.

Le Maître de la Loi, rapporte son biographe, reconnût que chacun de ces docteurs avait un mérite éminent, mais lorsqu’il voulut vérifier leurs doctrines, il y reconnût de graves discordances, de sorte qu’il ne savait plus quel système suivre. Il fit alors le serment de voyager dans les contrées de l’Ouest pour interroger les sages sur les points qui troublaient son esprit.

Il demande à l’empereur l’autorisation de quitter la Chine, laquelle lui est refusée : « régions à haut risque », dit en quelque sorte le décret impérial. Eh bien, il s’en passera, et son voyage durera plus de seize ans !

Pour se rendre aux Indes, il va emprunter la partie méridionale de la Route de la Soie, passant par Tourfan, Karacharhr et Koutcha, dans le bassin du Tarim. Le roi de Tourfan veut le retenir comme chef de la communauté spirituelle, et il a le plus grand mal à faire accepter son refus, pour finalement poursuivre son périple couvert de cadeaux. Il séjourne à Koutcha, carrefour d’influences gréco-romaines, indiennes, haut lieu du bouddhisme depuis le IV° siècle. Près du lac Issik-koul, il découvre les dernières hordes mongoles, à la veille de l’écroulement de leur empire :

Les chevaux des barbares étaient extrêmement nombreux. Le khan portait un manteau de satin vert et laissait voir toute sa chevelure ; seulement son front était ceint d’une bande de soie, longue de dix pieds, qui faisait plusieurs tours et tombait par derrière. Il était entouré d’environ deux cents officiers, vêtus de manteaux de brocart et ayant les cheveux nattés. Le reste des troupes se composait de cavaliers montés sur des chameaux ou sur des chevaux, vêtus de fourrures et de tissus de laine fine et portant de longues lances, des bannières et des arcs droits. Leur multitude s’étendait tellement loin que l’œil n’en pouvait discerner la fin.

Par l’Afghanistan et le Pakistan, il gagne l’Inde où il va passer quatorze ans. De retour au pays en 644, il avait dans ses bagages sept statues indiennes, un résumé de la grammaire sanscrite, un tableau des langues, institutions, mœurs, superstitions, religions et philosophie des différents pays traversés, et enfin, des informations très précises sur le caractère et la politique des souverains avec lesquels il avait été en rapport. L’empereur T’ai-tsong se montra fort satisfait de toutes ces relations, et voulut lui donner rang de ministre, ce qu’il refusa. Il s’installa au couvent de la Grande Bienfaisance, proche du palais où l’appelait fréquemment l’empereur. Les deux hommes, que tout opposait dans leur jeunesse, se retrouvaient amis au soir de leur vie bien remplie. A la demande du Maître de la Loi, T’ai-tsong autorisa de nouvelles ordinations monastiques et consentit à paraître sur le parcours de la procession solennelle à laquelle donna lieu la consécration du couvent de la Grande Bienfaisance. Le bouddhisme était réhabilité.

633                             Dagobert I° met les juifs devant l’alternative : soit se convertir au Christianisme, soit quitter le royaume. C’est à lui que l’on doit la première basilique de Saint Denis, premier évêque de Paris martyrisé vers 250.

635                             Il y a des chrétiens en Chine :

Longtemps on a pensé que la Chine n’avait été évangélisée que fort tard, et seulement à l’époque où le célèbre et courageux Ricci pénétra dans l’empire, vers la deuxième moitié du XVI° siècle ; mais la découverte du monument et de l’inscription de Si-ngan-fou[2], autrefois capitale de la Chine, prouve, d’une manière incontestable, qu’en 635, la religion chrétienne y était répandue et même florissante.

Cette inscription parle des nombreuses églises élevées par la piété des empereurs, et des titres magnifiques accordés au prêtre Olopen[3] qu’on désigne sous le nom de Souverain gardien du royaume de la grande loi, c’est-à-dire primat de la religion chrétienne. En 712, les bonzes excitèrent une persécution contre les chrétiens, qui triomphèrent bientôt, après quelques épreuves passagères.

Alors, comme porte l’inscription, la religion, qui avait été opprimée quelque temps, commença de nouveau à se relever. La pierre de la doctrine, penchée un instant, fut redressée et mise en équilibre. L’an 744, il y eut un prêtre du royaume de Ta-thsin[4] qui vint à la Chine saluer l’empereur, qui ordonna au prêtre Lohan et à six autres d’offrir ensemble, avec l’envoyé de Ta-thsin, les sacrifices chrétiens dans le palais de Him-kim. Alors l’empereur fit suspendre, à la porte de l’église, une inscription écrite de sa main. Cette auguste tablette brilla d’un vif éclat ; c’est pourquoi toute la terre eut un très grand respect pour la religion. Toutes les affaires furent parfaitement bien administrées, et la félicité provenant de la religion, fut profitable au genre humain. Tous les ans, l’empereur Taï-tsoung, au jour de la Nativité de Jésus-Christ, donnait à l’église des parfums célestes ; il distribuait à la multitude chrétienne des viandes impériales, pour la rendre plus remarquable et plus célèbre. Le prêtre Y -sou, grand bienfaiteur de la religion et tout à la fois grand de la cour, lieutenant du vice roi de So-fan et inspecteur du palais, à qui l’empereur a fait présent d’une robe de religieux d’une couleur bleu clair, est un homme de mœurs douces et d’un esprit porté à faire toute sorte de bien. Aussitôt qu’il eut reçu dans son cœur la véritable doctrine, il la mit sans cesse en usage. Il est venu à la Chine d’un pays lointain ; il surpasse en industrie tous ceux qui ont fleuri sous les trois premières dynasties ; il a une très parfaite intelligence des sciences et des arts. Au commencement, lorsqu’il travaillait à la cour, il rendit d’excellents services à l’État, et s’acquit une très haute estime auprès de l’empereur.

Cette pierre, conclut l’inscription, a été établie et dressée la seconde année du règne de Taï-tsoung (l’an 629 de J. C.). En ce temps-là, le prêtre Niu-chou, seigneur de la loi, c’est-à-dire pontife de la religion, gouvernait la multitude des chrétiens dans la contrée orientale. Lioù-siou-yen, conseiller du palais et auparavant membre du conseil de guerre, a écrit cette inscription.

M Huc, ancien missionnaire apostolique en Chine. L’empire chinois.1854

Ce fut par un certain Théodore, revenant d’Orient et peut-être des Indes, que Grégoire a été informé ; était-ce un pèlerin ou un chrétien des Indes ? On ne le sait, mais par lui il a pu recevoir la nouvelle déformée d’une activité missionnaire chrétienne en Asie. Car dans les échanges indirects de l’Orient et de l’Occident, sur le plan religieux l’Occident a davantage donné que reçu.

Une source chinoise parle de l’accueil réservé au prêtre A-lo-pen par l’empereur T’ai-tsong. Mais pas plus que l’inscription de Si-ngan-fou n’est le seul souvenir de l’ancienne chrétienté chinoise, la Chine ne fut ni la première ni la seule à être touchée par la doctrine de Nestorius. Dès 540, des évêchés nestoriens ont été fondés à Hérat et à Samarcande ; auprès de cette ville, on a découvert des tombes chrétiennes datant de 576 et 600, dont l’une était celle d’un prêtre « envoyé à l’entour pour visiter les églises ». Au milieu du VII° siècle, une lettre d’un patriarche nestorien mentionne l’existence de communautés au Khorassan et dans les Indes. A-lo-pen venait peut-être de l’un de ces groupes ; mais fut-il le premier à pénétrer en Chine ? Est-il même certain qu’il fût hérétique ? Le sens de l’inscription de Si-ngan-fou, non plus que d’autres documents découverts au début du siècle par sir Aurel Stein et par Paul Pelliot ne décèlent pas des traces absolument nettes de nestorianisme. La partie narrative de l’instruction de Si-ngan-fou est ainsi rédigée :

Quand T’ai-tsong commença son glorieux règne […] il y avait sur la terre de Ta-tsin un homme de haute vertu nommé A-lo-pen, qui, augurant des nuages bleus (les bonnes dispositions de l’empereur), un climat favorable, apporta les Écritures véridiques ; observant l’équilibre des vents (les circonstances), il se hâta d’affronter les difficultés et les dangers. Dans la neuvième année de Chêng-kuan (635) il vint à Ch’ang an. L’empereur envoya le ministre d’État, le duc Fang Hsüan-ling conduire une escorte au faubourg de l’ouest à la rencontre de l ‘hôte pour le mener au palais. Quand les livres eurent été portés à la bibliothèque et que la doctrine eut été étudiée dans ses appartements privés, l’empereur comprit son originalité et sa vérité, puis il en ordonna spécialement l’enseignement et la prédication.

Dans la douzième année de Chêng-kuan, à l’automne, dans le courant du septième mois, il fut décrété ce qui suit : « La voie n’a pas changé de nom, ni les sages changé de méthode. L’enseignement existe pour faire savoir au pays que tout être vivant peut être sauvé. L’homme de grande vertu, A-lo-pen, de la terre de Ta-tsin, apportant livres et images, est venu de loin dans notre principale capitale. Si nous examinons avec soin la signification de son enseignement, il nous apparaît mystérieux, merveilleux, riche de quiétude. Si nous considérons son principe fondamental, nous voyons qu’il détermine l’essence de la création et de la perfection. Son discours ne contient pas une multitude de mots ; en lui est le parfait accomplissement. Il est le salut des vivants ; il est la richesse des hommes. Il est juste qu’il ait libre carrière sous le Ciel. En conséquence, que les fonctionnaires du lieu permettent la construction d’un monastère Ta-tsin dans le quartier I-ning de la capitale, avec 21 moines réguliers. »

L’œuvre en tout cas fut assez solide pour qu’à la fin du VIII° siècle l’Église nestorienne comptât 4 sièges métropolitains en Chine, 1 dans l’Inde et 4 dans l’Asie centrale. De ce moment date l’un des plus curieux souvenirs de l’ancienne chrétienté chinoise, la transcription d’un texte syrien du Gloria in Excelsis Deo :

HYMNE À L’ÉCLATANTE LOUANGE DE LA TRIPLE MAJESTÉ POUR OBTENIR LE SALUT

Celui que le plus haut des Cieux adore avec une profonde révérence,
Celui qui garde la terre dans la paix et dans l’harmonie,
Celui de qui toute nature reçoit foi et quiétude,
C’est toi, A-lo-he, Père miséricordieux de l’Univers.
Père miséricordieux, Fils éclatant de lumière, Esprit Saint,
Difficile à trouver, impossible à atteindre,
Rectitude, Vérité, Eternité,
Roi,
De tous les rois, tu es le Roi Suprême,
Du monde entier, monarque des Esprits.
Tu es notre grand maître, Père miséricordieux,
Tu es notre grand maître, Seigneur Saint,
Tu es notre grand maître, Roi des Esprits,
Tu es notre grand maître, Sauveur et Libérateur de tous.

Michel Mollat           Les Explorateurs          NLF 1955

août 636                      Les Arabes défont les byzantins à Yarmouk en Palestine, prenant ainsi l’essentiel du domaine oriental de Rome : Syrie, Palestine, Afrique du Nord.

637                             Après la Syrie et la Mésopotamie, les Arabes prennent Jérusalem. Héraclius avait fait transporter la Croix de Jérusalem à Constantinople deux ans plus tôt ; des morceaux en furent alors distribués dans les sanctuaires de la Chrétienté.

Certes, les pays de Terre Sainte sont passés aux mains des Infidèles depuis le VII° siècle, mais les Arabes laissent l’accès des Lieux Saints plus ou moins libre à qui se présente en croyant et en homme pacifique. Aux lendemains de l’an mil, encore, c’est le voyage par excellence.

Jean Favier.              Les Grandes découvertes. Livre de poche Fayard 1991

de 640 à 642              Les Arabes prennent l’Egypte, où ils sont accueillis en libérateurs par des égyptiens qui détestaient leurs maîtres grecs. Les moines hérétiques vont se réfugier à Carthage. La Mésopotamie est entièrement soumise avant 650 avec la victoire de Qadisiya, et la Perse sassanide s’effondre en 651.

Au Tibet, le roi Srong-btsan Sgam-po, qui a épousé deux princesses bouddhistes, l’une chinoise, l’autre népalaise, fonde la capitale Lhassa et entreprend la construction de la grande forteresse du Potala.

vers 650                      Allwyn, chef viking a été blessé lors d’une expédition contre Dunkerque : les habitants de la ville vont l’achever quand Saint Eloi, évêque de Tournai et trésorier du roi Sigebert, le sauve et le convertit. Il devient alors protecteur de la cité, géant bienfaisant, seigneur du carnaval. Allwyn… Halloween  - veille des saints - est bien de chez nous. Il y avait là en même temps résurgence d’une antique  célébration des morts dans la religion druidique des Celtes.

Nos églises édifient des clochers, pour y accrocher les cloches qui nous viennent de Chine.

Les aristocrates qui formaient jusqu’alors le gouvernement royal ne savent plus écrire, et dès lors, les clercs n’ont aucune ruse à déployer pour prendre leur place, tant dans la chancellerie du roi que dans celle du maire du palais.

655                             Première victoire navale musulmane en Méditerranée, remportée sur la flotte de l’empereur Constant II : bataille des Mâts, au large de Phoenix, sur la côte sud-ouest de l’Asie Mineure. Les arabes avaient enchaînés leurs navires, ainsi devenus bloc impénétrable et après avoir pris les navires byzantins à l’abordage, ils avaient coupé leurs gréements. L’empereur n’échappa que de justesse au massacre. Cela ne se reproduira pas : Byzance réagira et les arabes échoueront par trois fois au siège de Constantinople, en 668-669, puis 673-678 et 717-718. Byzance parviendra à rester puissance navale et les Arabes ne contrôleront pas toute la Méditerranée.

657                             Ali, gendre de Mahomet, a finalement été élu calife, et, à la suite de la bataille de Siffin contre Moawiya - qui sera le fondateur du califat des Omeyyades - il accepte un compromis en sa défaveur, ce que ne lui pardonnent pas ses partisans extrémistes, les kharidjites, qui le tuent. Les kharidjites sont aujourd’hui les Ibadites d’Oman, et les mozzabites du Mzab algérien, à Ghardaïa. Les chiites ne joueront aucun rôle de premier plan avant que la dynastie des Safavides, d’origine turque, ne prenne le pouvoir en Iran en 1501.

11 02 660                     Jimmu Teno quitte l’île de Kyûshû pour Yamato, sur l’île principale du Japon : il y fonde l’empire japonais. L’empereur est d’origine divine, descendant en ligne directe d’Amaterasu, déesse du soleil. Le bouddhisme va rapidement s’intégrer au pays où il assimilera sans difficulté le shintoïsme. Les Japonais adopteront à marche forcée l’encadrement et les traditions politiques chinoises.

661                              Le calife Moawiya fonde la dynastie des Omeyyades et fait transférer le siège de l’empire de Médine à Damas.

670                               Uqba ibn Nafi, à la tête de 10 000 cavaliers arabes occupe l’est du Maghreb - l’occident -, où il fondent Kairouan. Il ira jusqu’à l’Atlantique et sera tué en 683 sur le chemin du retour.

673                             Le calife Moawiya attaque Constantinople : une nombreuse flotte musulmane vient assiéger la capitale et, malgré des échecs répétés, essaie par tous les moyens de surprendre la ville. Constantinople résista victorieusement à tous les assauts grâce à ses remparts et à la technique militaire supérieure des Byzantins, auxquels un Syrien venait d’apporter une matière explosive inflammable même sur l’eau, le feu grégeois, que les assiégés lançaient à de grandes distances au moyen de tubes et de grenades.

Emilienne Demougeot          L’apparition des Arabes en Occident. 1956

10 10  680                Husayn, fils d’Ali, petit-fils de Mahomet, venant de la Mecque, se dirige vers le cœur de l’Irak pour y faire valoir ses droits au califat. Il livre bataille aux troupes du calife Omeyyade de Damas, à Kerbela, 100 km au sud-ouest de Bagdad où il est tué. Le mausolée qui lui est construit va faire de cet oasis un haut lieu de pèlerinage du chiisme.

683                             Au Maghreb, Kosaïla, prince des Berbères Awrâba dispose de troupes assez nombreuses pour aller au-devant d’Oqba et lui barrer la route, aux environs de Biskra, dans l’actuelle Algérie. La rencontre a lieu à l’entrée du désert, près de Thouda. Oqba, qui avait morcelé son armée et n’était escorté que de trois cents cavaliers, ploya sous le nombre : il se fit tuer dans la petite oasis qui porte son nom. Ce fut pour l’Empire califal un désastre. Toute l’Ifrîqiya se révolta et refoula les Arabes jusqu’en Tripolitaine, et même au-delà de Barka. L’expansion musulmane vers l’ouest semblait définitivement arrêtée. Le calife Abd el-Malik ne put tolérer un tel échec. Il expédia en Afrique une forte armée avec l’un de ses meilleurs généraux, Zohaïr ben Qaïs. Kosaïla comprit que le choc décisif se préparait : il leva de nouveaux contingents berbères et renforça l’alliance avec les Grecs. En 686, sous les murs de Kairouan, une mêlée féroce opposa les chrétiens aux musulmans. A la tête de l’armée gréco-berbère, Kosaïla fit des prodiges de valeur, mais tomba en plein combat. Sa mort fit sans doute perdre aux siens la victoire. Zohaïr, cependant, renonça à toute poursuite et se hâta de regagner Barka où quelques soldats byzantins, qui venaient de débarquer pour faire une opération de diversion, surprirent son escorte et le tuèrent.

Emilienne Demougeot          L’apparition des Arabes en Occident. 1956

691                       La Coupole du Rocher à Jérusalem, est le premier monument de l’Islam. Alexandrie est conquise par les Arabes : selon une chronique chrétienne aujourd’hui discréditée , qui s’était inspirée de la Ta’rikh al-Hukuma, ou Chronique des sages d’Ibn al Kifti, le général musulman Amr ibn al-As, à son entrée à Alexandrie, aurait donné l’ordre au calife Omar I° de mettre le feu au contenu de la Bibliothèque, les livres servant à alimenter les chaudières des bains publics, seules les œuvres d’Aristote étant épargnées :

Si les contenus de ces livres sont conformes au Livre sacré, ils sont redondants. S’ils ne sont pas conformes, ils sont indésirables. Dans un cas comme dans l’autre, il faut les livrer aux flammes.

L’argument, apocryphe, est prêté à Omar I°. En fait, on ne sait pas comment ni pourquoi a disparu la Bibliothèque d’Alexandrie.

Abd al-Malik, cinquième calife omeyyade [685 -705] licencie tous les fonctionnaires chrétiens, mais doit les rappeler pour éviter la paralysie de l’administration. Jean de Damas, qui deviendra saint Jean Damascène, issu d’une riche famille arabe sera ministre des finances et des Mouqatils - les combattants -, et ce sont des chrétiens qui contribuent à l’essor des arts et traduisent les philosophes, médecins et savants grecs.

695                             Abd el-Malik envoie en Afrique une grande armée et la coalition gréco-berbère ne se reforme pas. Selon l’historien arabe Ibn Khaldoûn, les citadins, lassés des pillages de leurs alliés, préférèrent l’ordre du gouvernement califal à cette farouche guerre d’indépendance. Aussi, bien informé, Hassân débuta-t-il par une offensive contre les Grecs : il emporta Carthage par surprise et ainsi, isola les Berbères dans leurs montagnes. Ce plan habile faillit échouer. L’empereur s’émut de la chute de Carthage et, aussitôt, envoya une flotte qui réoccupa la ville. Quant aux Berbères, fanatisés par une vieille reine de l’Aurès, la Kâhina, « la Prophétesse », ils écrasèrent, près de Tebessa, les Arabes qui durent s’enfuir jusqu’en Tripolitaine. Cette résistance victorieuse décida Abd el-Malik, à jeter dans la guerre d’Afrique toutes les ressources du califat.

Emilienne Demougeot          L’apparition des Arabes en Occident. 1956

698                             Hassân réapparaît avec de nombreuses troupes. Il reprend facilement Carthage, évacuée au préalable par ses habitants terrorisés, et, pour marquer la domination musulmane il fait au fond du golfe, d’une pauvre bourgade punique, une ville nouvelle : Tunis. En vain une flotte byzantine tenta-t-elle de débarquer : elle fut anéantie.

Emilienne Demougeot          L’apparition des Arabes en Occident. 1956

702                             Vainqueur des Roûm, Hassân attaque les Berbères et parvient à les détruire, près de Tabarka. Désespérée, la Kâhina tint encore quelque temps avec ses fidèles dans l’Aurès où, au terme d’une exténuante poursuite, elle fut enfin rejointe et tuée. Hassân expédia au calife la tête de la vieille reine, symbole de la soumission définitive de l’Afrique.

Le Maghreb fut, comme l’Ifrîqiya, soumis par Moûssâ grâce surtout à la désunion de ses habitants. Là, cependant, il n’y avait plus trace de villes et de domination byzantine, mais seulement des tribus berbères indépendantes et à demi nomades. Celles-ci se divisaient en deux ligues rivales, les Çanhâdja et les Zenata. Ce fut l’appui précieux des Çanhâdja qui permit aux troupes califales d’occuper rapidement le Tell, en particulier la côte de Kabylie et la côte marocaine.

Aussi Moûssâ put-il soumettre les deux Maurétanies et s’installer à Tanger, d’où il pouvait envier les riches plaines de l’Espagne méridionale, qui, au temps des Romains, avaient été réunies administrativement à la Maurétanie tingitane. De part et d’autre des Colonnes d’Hercule, les relations n’avaient jamais cessé. L’ancienne Bétique d’où les Vandales étaient sortis pour conquérir l’Afrique, l’Al-Andalus dont, plus tard, les premiers dinars des califes de Cordoue gardaient le souvenir, était depuis longtemps synonyme de Spania pour les commerçants juifs d’Afrique et d’Orient, et d’une Spania à la légendaire opulence, bien faite pour exciter les convoitises.

…./… L’islamisation durable d’une région si longtemps romaine et chrétienne pose un problème. On a tenté de l’expliquer par le caractère superficiel de la domination impériale. Certes, les survivances puniques furent tenaces, l’indépendance obstinée des tribus berbères s’exprima socialement par le banditisme et la jacquerie, religieusement par le donatisme et le mouvement des circoncellions, aux IV°-V° siècles, enfin l’accablante fiscalité byzantine lassa le loyalisme des citadins eux-mêmes. Mais on ne peut oublier que le califat faisait une guerre sainte, dont le but officiel était moins d’acquérir et gouverner de nouveaux territoires que de propager l’Islam : pour échapper à l’impôt de capitation ou de tolérance, il fallait devenir musulman. D’ailleurs, la foi religieuse anima longtemps la résistance des Africains. Si les Berbères apostasièrent douze fois dans les soixante-dix ans qui suivirent la conquête, peut-être fut-ce autant par haine du Coran que par indifférence au christianisme.

Des historiens comme E. F. Gautier ont mis l’accent sur la lutte implacable que se livrèrent nomades et sédentaires d’Afrique. Les citadins, incapables de vivre sans l’ordre apporté par un gouvernement régulier, et les cultivateurs, évincés de leurs champs par les empiétements des nomades pasteurs, préférèrent la domination califale à l’indépendance fondée sur l’alliance avec leurs ennemis berbères.

Emilienne Demougeot          L’apparition des Arabes en Occident. 1956

vers 705                      Un rouleau de 6.2 mètres de long est imprimé en Chine, juste après la mort de l’impératrice  Wu. Il sera par la suite déposé dans un reliquaire que l’on trouvera dans la pagode de Pulgulska, en Corée, achevée en 751. C’est le document imprimé le plus ancien que l’on connaisse, et comme il ne s’agit pas d’un premier essai, l’invention chinoise de l’imprimerie lui est donc antérieure.

709                             Les marées d’équinoxe sont particulièrement amples et, comme c’est dans la baie de l’actuel Mont Saint Michel que les amplitudes sont les plus importantes - jusqu’à 10 mètres -, l’imaginaire local s’en saisira pour forger une légende qui aura la vie dure : une forêt aurait occupé l’espace entre l’actuelle côte et une ligne allant en gros de Granville au cap Fréhel, passant par Chausey, où elle se nommait forêt de Scissy. Laquelle forêt aurait été engloutie par cette marée, qui n’aurait laissé émerger que l’île Chausey et les rochers de Mont Tombe - le futur Mont Saint Michel -, et le voisin Tombelaine. Aucun travail scientifique sur les lieux - sondages, fouilles - ne viendra confirmer cela.  Mais certains y croient, et non des moindres :

Une voie romaine, encore visible, menait de Coutances à Jersey. C’est en 709, nous l’avons dit, que l’océan a arraché Jersey à la France. Douze paroisses furent englouties. Des familles actuellement vivantes en Normandie ont encore la seigneurie de ces paroisses ; leur droit divin est sous l’eau ; cela arrive aux droits divins.

Victor Hugo               Les travailleurs de la mer.

Légende encore, mais beaucoup plus tardive, puisque introduite par Maupassant : celle de la vitesse d’avancée de la mer lors des grandes marées , semblable à celle d’un cheval au galop : les habitants du Mont nuancent le propos en disant : le galop du percheron de Du Guesclin à la rigueur, mais pas plus. Marseille a sa sardine pour boucher le port et le Mont sa mer pour galoper… Mais ce qui n’est pas une légende, ce sont bien les sables mouvants, nommés ainsi improprement car il s’agit en fait d’un mélange d’algues et de coquillages brisés, que les locaux nomment lise :

Pour le sable comme pour la femme, il y a une finesse qui est perfidie

Il sentit qu’il entrait dans l’eau, et qu’il avait sous ses pieds, non plus du pavé, mais de la vase.

Il arrive parfois, sur de certaines côtes de Bretagne ou d’Ecosse, qu’un homme, un voyageur ou un pêcheur, cheminant à marée basse sur la grève loin du rivage, s’aperçoit soudainement que depuis plusieurs minutes il marche avec quelque peine. La plage est sous ses pieds comme de la poix ; la semelle s’y attache ; ce n’est plus du sable, c’est de la glu. La grève est parfaitement sèche, mais à tous les pas qu’on fait, dès qu’on a levé le pied, l’empreinte qu’il laisse se remplit d’eau. L’oeil, du reste, ne s’est aperçu d’aucun changement ; l’immense plage est unie et tranquille, tout le sable a le même aspect, rien ne distingue le sol qui est solide du sol qui ne l’est plus ; la petite nuée joyeuse des pucerons de mer continue de sauter tumultueusement sur les pieds du passant. L’homme suit sa route, va devant lui, appuie vers la terre, tâche de se rapprocher de la côte. Il n’est pas inquiet. Inquiet de quoi ? Seulement il sent quelque chose comme si la lourdeur de ses pieds croissait à chaque pas qu’il fait. Brusquement, il enfonce. Il enfonce de deux ou trois pouces. Décidément il n’est pas dans la bonne route ; il s’arrête pour s’orienter. Tout à coup il regarde à ses pieds. Ses pieds ont disparu. Le sable les couvre. Il retire ses pieds du sable, il veut revenir sur ses pas, il retourne en arrière ; il enfonce plus profondément. Le sable lui vient à la cheville, il s’en arrache et se jette à gauche, le sable lui vient à mi-jambe, il se jette à droite, le sable lui vient aux jarrets. Alors il reconnaît avec une indicible terreur qu’il est engagé dans de la grève mouvante, et qu’il a sous lui le milieu effroyable où l’homme ne peut pas plus marcher que le poisson n’y peut nager. Il jette son fardeau s’il en a un, il s’allège comme un navire en détresse ; il n’est déjà plus temps, le sable est au-dessus de ses genoux.

Il appelle, il agite son chapeau ou son mouchoir, le sable le gagne de plus en plus ; si la grève est déserte si la terre est trop loin, si le banc de sable est trop mal famé, s’il n’y a pas de héros dans les environs, c’est fini, il est condamné à l’enlizement. Il est condamné à cet épouvantable enterrement long, infaillible, implacable, impossible à retarder ni à hâter, qui dure des heures, qui n’en finit pas, qui vous prend debout, libre et en pleine santé, qui vous tire par les pieds, qui, à chaque effort que vous tentez, à chaque clameur que vous poussez, vous entraîne un peu plus bas, qui a l’air de vous punir de votre résistance par un redoublement d’étreinte, qui fait rentrer lentement l’homme dans la terre en lui laissant tout le temps de regarder l’horizon, les arbres, les campagnes vertes, les fumées des villages dans la plaine, les voiles des navires sur la mer, les oiseaux qui volent et qui chantent, le soleil, le ciel. L’enlizement, c’est le sépulcre qui se fait marée et qui monte du fond de la terre vers un vivant. Chaque minute est une ensevelisseuse inexorable. Le misérable essaye de s’asseoir, de se coucher, de ramper ; tous les mouvements qu’il fait l’enterrent ; il se redresse, il enfonce ; il se sent engloutir ; il hurle, implore, crie aux nuées, se tord les bras, désespère. Le voilà dans le sable jusqu’au ventre ; le sable atteint la poitrine ; il n’est plus qu’un buste. Il élève les mains, jette des gémissements furieux, crispe ses ongles sur la grève, veut se retenir à cette cendre, s’appuie sur les coudes pour s’arracher de cette gaine molle, sanglote frénétiquement ; le sable monte. Le sable atteint les épaules, le sable atteint le cou ; la face seule est visible maintenant. La bouche crie, le sable l’emplit ; silence. Les yeux regardent encore, le sable les ferme ; nuit. Puis le front décroît, un peu de chevelure frissonne au-dessus du sable ; une main sort, troue la surface de la grève, remue et s’agite, et disparaît. Sinistre effacement d’un homme.

Quelquefois le cavalier s’enlize avec le cheval ; quelquefois le charretier s’enlize avec la charrette ; tout sombre sous la grève. C’est le naufrage ailleurs que dans l’eau. C’est la terre noyant l’homme. La terre, pénétrée d’océan, devient piège. Elle s’offre comme une plaine et s’ouvre comme une onde. L’abîme a de ces trahisons.

Victor Hugo      Les Misérables. Livre troisième La boue, mais l’âme.

710                             Le Japon édifie sa première capitale à Nara, au nord du Yamato, une région et un puissant royaume depuis le V° siècle, et à l’est d’Osaka, toute aussi vouée au bouddhisme qu’à l’empereur. On y travailla pendant quinze ans à édifier le Todai-ji, temple élevé par l’empereur Shomu pour la protection du pays et la prospérité de la nation, et la gigantesque statue de Bouddha, le Daibutsu, moyennant 150 tonnes de cuivre, quelques unes d’or et de l’huile de coude de la part de toute la population. En 766, ce pouvoir matera durement une révolte des Aïnous, refoulés vers le nord du pays.

28 04 711                   Bataille de Xérès : Tarik écrase les Wisigoths.

7000 guerriers, commandés par Tarik, lieutenant de Moûssâ débarquent près d’une montagne que les musulmans baptisèrent, en l’honneur de leur chef, Djebel Tarik (Gibraltar). Le roi Rodrigue, qui venait de triompher de la révolte des Vascons [les ancêtres des Basques] du nord-ouest de l’Espagne, s’empressa d’accourir et dépêcha en avant-garde son neveu Sanche. Tarik bouscula aisément ces quelques soldats. Aussi, comprenant le danger, Rodrigue rassembla-t-il tous les hommes disponibles. Inquiet à son tour, Tarik demanda des renforts à Moûssâ qui lui expédia Julien, gouverneur de Ceuta qui s’était rapidement rendu à Moûssâ, avec cinq mille autres guerriers. Julien se mit au service de l’armée musulmane : il indiqua les points d’eau et les chemins mal gardés, il joua même le rôle d’intermédiaire entre Tarik et deux frères d’Akhila, qui se trouvaient dans l’armée de Rodrigue et offraient de trahir l’ « usurpateur ».

Emilienne Demougeot          L’apparition des Arabes en Occident. 1956

17 07 711                   Rodrigue, roi d’Espagne, est vaincu par les Arabes à Cadix.

La faiblesse militaire des Wisigoths explique la défaite beaucoup plus que la force des Arabes. Depuis 589, les Wisigoths avaient connu de grands rois : Récarède, Khindasvind, son fils Receswind, Vamba. La cour de Tolède avait rayonné jusqu’à Béziers, Narbonne.

Mais les Wisigoths n’étaient jamais parvenus à régler la question successorale en se défaisant de la règle d’origine : l’élection, et cela n’avait fait que renforcer les électeurs, à savoir à l’époque les nobles et l’entourage immédiat du roi. Les coteries s’étaient multipliées, les rivalités étaient devenues insurmontables ; d’immenses cadeaux avaient été faits à l’Eglise qui ne manquait pas d’étaler sa puissance à chaque concile de Tolède, et finalement les derniers rois se retrouvaient sans pouvoir, en ayant même délaissé ce qui avait fait leur puissance : l’armée.

La rencontre eut lieu, soit sur les bords du Guadalete, près de Jerèz de la Frontera, soit plutôt entre Medina-Sidonia et la lagune de la Janda. Après un combat farouche, les Wisigoths furent vaincus grâce à la défection des deux ailes commandées par les frères d’Akhila, défection qui découvrit le centre où, semble-t-il, Rodrigue se fit tuer. Tarik se hâta de poursuivre-les fugitifs : il apparut devant Cordoue, qu’il fit assiéger par un simple détachement, pendant que, toujours guidé par Julien, il se jetait sur Tolède, l’emportait et la pillait. En quelques mois, la moitié de la péninsule fut conquise. Dès 713, les Musulmans envahirent la Tarraconaise. Barcelone capitula peu avant 718. A partir de 755, l’émirat de Cordoue se forma autour d’un prince omeyyade, Abd er-Rhamân, qui avait fui la Syrie pour échapper aux Abbassides : un brillant État arabe s’installa pour des siècles dans l’antique Bétique.

Les Maures, nom que les Espagnols donnèrent aux musulmans du Maghreb qui formaient la grande majorité des envahisseurs, semblaient devoir dominer bientôt toute la péninsule Ibérique.

Malgré cette foudroyante conquête, due essentiellement à la décadence de la royauté wisigothique, la population prolongea localement la lutte, dans le Nord-Ouest montagneux surtout. Le gouvernement califal, représenté par un gouverneur ou émir, en Espagne du Sud, s’efforça de la désarmer en promettant de respecter sa religion, sa langue et ses lois. En fait, à l’inverse de l’Afrique du Nord, la domination musulmane ne put jamais recouvrir tout le territoire de l’Espagne chrétienne.

…/… Bien que la domination des conquérants se fonde sur un principe religieux, elle n’entraîne pas la conversion forcée des vaincus. Moyennant le paiement de certains tributs, les chrétiens ont pu conserver non seulement leur foi, mais aussi la pratique de leur culte, leur organisation religieuse (avec leurs évêques) et même une certaine autonomie en matière judiciaire et administrative. Ces Mozarabes - chrétiens soumis au pouvoir musulman - constituent une part très importante de la population de Al Andalus. Nombreux cependant sont ceux qui, par conviction ou par intérêt (la conversion des esclaves entraîne leur affranchissement) ont abjuré la foi du Christ ; ces renégats, bien que méprisés par les purs musulmans, accédèrent parfois à des situations de premier plan. Il en fut de même des juifs qui, persécutés par les derniers souverains wisigoths, virent leur sort sensiblement amélioré sous l’autorité musulmane.

Emilienne Demougeot          L’apparition des Arabes en Occident. 1956

711                             Mohammed-ibn-Qâsim, armé par le gouverneur de l’Irak, dirige une expédition au Sind, proche du Dekkan : il prend Debal, puis Niroun, puis remporte une victoire sur les Hindous à Râwar : la veuve du commandant de l’armée indienne rassemble les femmes survivantes :

Nous ne pouvons pas être redevables de notre liberté à ces maudits mangeurs de vache ; notre dieu le défend ; notre honneur serait perdu. C’est notre dernier délai. Allons rassembler du bois, du coton et de l’huile car le moment est venu de nous brûler pour aller rejoindre nos maris. Si quelqu’une d’entre vous veut se sauver, qu’elle le fasse.

Là-dessus, elles se firent brûler. Ce n’était pas là un geste exceptionnel, mais bien une tradition indienne, nommée sali, et jauhar de façon générale, lorsque cette pratique ne concerne pas que les veuves.

712                             Les Japonais ne goûtent pas d’avoir à supporter d’autre présence dans leurs îles :

Lorsque nos augustes ancêtres sont descendus du ciel en bateau, ils rencontrèrent plusieurs races barbares, dont la plus redoutable était celle des Aïnous.

Chronique japonaise       712

Et pourtant, ces Aïnous paraissent bien sympathiques : ils ne vont pas chercher leur dieu dans quelque inaccessible Olympe, mais tout simplement dans la forêt voisine, puisqu’il s’agit de l’ours, qu’ils capturent le plus jeune possible, nourrissent, - c’est parfois une femme qui s’en charge -, puis une fois qu’il est bien dodu, se livrent à une grande cérémonie pour le manger, non sans lui avoir auparavant humblement demandé pardon. Et, last but not least, il n’est pas impossible que les mégalithes du Japon aient été dressés par leurs ancêtres.

714                             Les Chinois mettent fin aux conquêtes tibétaines et se livrent à un massacre. Walid, sixième calife de Damas, achève la magnifique mosquée des Omeyyades.

719                             Les Arabes prennent Narbonne. L’empire ommeyyade s’étend alors des Pyrénées aux rives de l’Indus, du Sahara à la mer d’Aral, en Asie centrale.

721                             Encouragés par la faible résistance que leur avaient opposée les Wisigoths et par l’opulent butin ramassé après tant de faciles victoires, les généraux musulmans franchirent les Pyrénées. L’Aquitaine était à la fois aussi riche et mal défendue par ses féodaux que le royaume wisigothique. Les Maures d’Azama vont jusqu’à Toulouse où, cependant, le duc Eudes réussit à les arrêter.

722                             Pelayo, noble wisigoth qui a participé à la bataille de Cadix, s’est ensuite réfugié à Covadonga, une grotte des Asturies. Il refuse de se soumettre aux Arabes. Le Vali Ambasa envoie une troupe pour le remettre dans le droit chemin, et surprise, ce sont les Arabes qui sont défaits ! Covadonga devient le point de départ de la Reconsquista, et le lieu de naissance de la monarchie espagnole. Pelayo devient le roi Pélage.

725                             Les Maures enlèvent Carcassonne et, évitant cette fois le Toulousain, pillent Nîmes. Eudes crut alors habile d’exploiter les dissensions de leurs chefs : il s’allia au Berbère Othmân qui venait de se révolter contre l’émir Abd er-Rhamân al Ghâfiqî. Mais ce dernier passa les Pyrénées à son tour, battit Othmân et punit Eudes en se jetant sur la Gascogne.

Emilienne Demougeot          L’apparition des Arabes en Occident. 1956

Yixing, un moine chinois, réalise la première horloge mécanique, alimentée par l’énergie hydraulique, qu’il nomme carte du ciel sphérique en forme d’œil d’oiseau mue par l’eau. Chaque remplissage d’un godet par l’eau abaisse un levier qui, en laissant s’échapper une dent de la roue, permet à celle-ci de tourner, pendant qu’un système de contrepoids la bloque au cran suivant. Ainsi, l’écoulement continu d’un liquide se transforme en un mouvement discontinu de l’horloge. Mue par l’eau qui coule dans les godets, la roue effectue un tour complet en un jour et une nuit.

726                             Dans l’Empire byzantin, dès le début du règne de Léon III, et par la volonté même du basileus, éclate la terrible querelle des Images, qui va opposer pendant plus d’un siècle les iconoclastes ou briseurs d’images aux iconodoules, appelés encore iconolâtres, c’est-à-dire partisans de la vénération des images pieuses.

Issu de la nouvelle noblesse militaire d’Asie Mineure et ancien stratège du thème des Anatoliques, Léon III avait adopté les idées religieuses de nombreux Orientaux, qui critiquaient le luxe du haut clergé et l’outrecuidance des moines. La représentation du corps humain était alors proscrite par de nombreux croyants de diverses religions orientales ; à la même époque, le calife Yazid interdisait dans son Empire cette représentation. En outre, Léon III voulut saper la trop grande influence politique du clergé, conformément aux besoins de la société et aux exigences de l’opinion publique ; il fut soutenu, ainsi que son fils, par l’élite de la société, par une partie du haut clergé et par l’armée. Il voulut aussi abolir le culte abusif des images et rétablir la pureté primitive du christianisme. Désireux de renforcer le potentiel militaire byzantin, de donner des terres à ses soldats, Léon III résolut de confisquer une partie des richesses et des domaines de l’Eglise et des monastères. L’Eglise, grâce à sa puissance spirituelle et à ses biens temporels, régentait aussi bien les âmes que l’économie byzantine. Usant de leurs nombreuses immunités et privilèges fiscaux, les monastères, possesseurs des meilleurs domaines, maîtres de la moitié des terres de l’Empire, menaçaient l’État dans son existence en fonction même de leur puissance. Par deux fois, le culte des images fut rétabli par des femmes, dont la première, Irène, était grecque et la seconde, Théodora, paphlagonienne, c’est-à-dire d’une région proche de la capitale ; toutes deux d’une origine différente de celle des basileis isauriens.

Léon promulgue le premier édit contre les icônes en assimilant le culte dont elles étaient l’objet au paganisme ; en même temps, il décrète la réduction du nombre des monastères et des moines. La nouvelle politique, bien accueillie par les fonctionnaires, l’armée et les populations des thèmes orientaux, fut violemment combattue par les chefs de l’Église, les moines et les femmes. Des révoltes, vite réprimées, éclatèrent en Grèce et dans l’Archipel ; le pape protesta et l’Italie byzantine s’éloigna davantage de l’Empire. Léon III fit déposer le patriarche de Constantinople et détacha l’Illyricum de l’obédience romaine. Constantin V inaugura son règne par une guerre contre son compétiteur Artavasde, défenseur des images. Soutenu par la majorité des thèmes d’Asie Mineure, Constantin reconquit sa capitale et accentua la lutte contre le monachisme. Au concile de 753, il fit condamner les images et supprima de nombreux monastères au cours des années suivantes et jusqu’à la fin de son règne.

Rodolphe Guilland                L’empire byzantin.       1956

730                             Les Arabes établissent quelques comptoirs sur la côte orientale de l’Afrique, mais il leur faut compter avec la puissance du royaume abyssin, chrétien depuis longtemps.

25 10 732                    Les Francs ont peur pour le sanctuaire de Tours, où se trouve le tombeau de St Martin. Entre Tours et Poitiers, Charles Martel et son armée, immobile comme un mur, brisent les charges de la cavalerie arabe d’Abd er Rhamân, gouverneur de l’Espagne musulmane.

Si les Arabes  n’avaient pas été défaits à Poitiers, la Renaissance aurait eu lieu quatre siècles plus tôt.

Edward Gibbon

D’autres historiens parlent de Poitiers comme de la première croisade.

Seuls partout présents, voyageurs infatigables, au courant de la science antique et de la science orientale, les Arabes furent aussi seuls capables, entre le VIII° et le XII°siècle, face à l’Occident recueilli et à la Chine repliée sur soi, de considérer le monde dans son ensemble. Grâce à eux, dans un univers aux limites élargies, l’Histoire ne peut plus retenir comme une donnée absolue le compartimentage apparent du monde. Par les voies du commerce, s’était éveillé, à l’insu du plus grand nombre, la curiosité de l’Occident pour les choses orientales. Les mathématiques, la philosophie, la médecine y retrouvaient, dès le XII° siècle, une nouvelle jeunesse. La Chrétienté croisée, au contact de l’Islam, n’allait pas tarder à voir dans l’immense Asie un champ offert à l’Evangile. En reliant l’Extrême-Orient à l’Extrême-Occident, les Arabes avaient contribué plus que quiconque à la rencontre des hommes et à la mise en commun de ce qu’ils savaient du monde.

Michel Mollat                       Les explorateurs. NLF 1955

Les cavaliers de l’émir Abd er-Rhamân al Ghâfiqî ont emporté Bordeaux, bousculé les Aquitains au confluent de la Dordogne et, avides de pillage, se sont élancés sur la grande route de pèlerinage, qui mène à la basilique de Saint-Martin, à Tours.

Eudes appelle au secours son suzerain mérovingien, c’est-à-dire, en fait, le maire du palais, Charles, bâtard de Pépin II, qui avait su imposer son autorité à l’Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne. Sans le titre royal, il disposait ainsi du royaume de Clovis, Clotaire I°, Clotaire II et Dagobert. Or, Charles était pour cette avant-garde de l’Islam un adversaire plus redoutable que le duc Eudes ou le roi Rodrigue : il avait ramené les grands à l’obéissance, tout au moins au nord de la Loire, et il disposait d’une excellente armée bien entraînée par les guerres récentes contre les Saxons, les Frisons, les Alamans et les Bavarois.

Abd er-Rhamân avait déjà brûlé Saint-Hilaire de Poitiers, quand, près de là, il se heurta aux Francs accourus à l’appel des Aquitains. On ne sait où eut lieu la rencontre, vers la mi-octobre 732. Charles fut vainqueur, sans doute grâce à la solidité de son infanterie que ne purent entamer les charges ennemies.

La célèbre bataille dite de Poitiers n’empêcha, toutefois, ni Abd er-Rhamân de faire retraite sans être inquiété, ni d’autres chefs maures d’occuper, aidés de complicités locales, Arles et la Provence, même Avignon et la rive gauche du Rhône, que leur livrèrent les leudes de Bourgogne. En 737 encore, Charles dut arrêter une nouvelle troupe musulmane au sud de Narbonne. Mais l’élan de l’Islam en Occident fut coupé. La Gaule était trop lointaine pour que les Omeyyades de Damas pussent y expédier les renforts nécessaires et user sa résistance par des vagues successives d’armées, comme en Afrique. Elle était trop vaste pour que leurs émirs d’Espagne aux ressources limitées pussent entreprendre une conquête difficile. Aussi le puissant État califal laissa-t-il à Charles Martel et à ses Francs la gloire d’incarner la première victoire de l’Occident chrétien sur des musulmans.

Émilienne Demougeot.         L’apparition des Arabes en Occident. 1956

738                              Après avoir écrasé le midi du comte de Provence, les Aquitains qui l’avaient bien aidé à Poitiers, Charles Martel assiège Narbonne, et l’opération coûte tant qu’il s’attire un fort ressentiment des populations. C’est alors la capitale de la Septimanie, province de l’Espagne wisigothe, conquise bien sûr par les Arabes, mais dont la population wisigothe n’est pas du tout acquise aux barbares francs. C’est son fils, Pépin le Bref, qui parviendra à reprendre la ville aux Arabes, bien des années plus tard, au bout d’un siège de sept ans, en 759.

749                             Abu al Abbas, du clan des Hachémites prend le pouvoir à Damas. Il fait massacrer toute la famille des Omeyyades, puis, selon le chroniqueur Tabari, il fit étendre sur les corps un tapis de cuir sur lequel on servit un repas […] pendant que les victimes râlaient et expiraient. Surnommé dès lors al-Saffah - celui qui a versé le sang - il fonde la dynastie des Abassides, les descendants de l’oncle de Mahomet, qui va compter 37 califes et rester au pouvoir pendant cinq siècles, jusqu’en 1258.

750                             Ainsi, le milieu du VII° siècle présente, en Asie et en Afrique, un changement de décor aussi soudain que déconcertant : deux grands empires rivaux, Byzance et la Perse, s’effondrent et sont remplacés par une domination inconnue la veille. C’est donc un des phénomènes les plus importants de l’histoire universelle. La conquête arabe marque aussi un tournant grave par le singulier bouleversement qu’elle apporta à l’économie du bassin de la Méditerranée. Mais, si on laisse de côté cette brisure, le changement de vie des populations fut à peine perceptible, et l’on assiste plutôt à une lente métamorphose.

A la masse des fonctionnaires byzantins se substitua une aristocratie militaire arabe, grassement nantie des dépouilles des campagnes : elle conserva quelque temps ses divisions tribales. Ces Arabes, au dire de leurs propres historiens, apprirent au contact des Syriens et des Egyptiens jusqu’aux moindres détails de la vie domestique et, à plus forte raison, les principes de l’administration d’un Etat.

Les territoires conquis devinrent provinces d’empire. Les chrétiens constituèrent des sujets de seconde zone : après tout, c’était la situation des monophysites sous les empereurs. Avec une direction conciliante, ils furent régis sans faiblesse suivant les usages en cours, et les documents officiels continuèrent à être rédigés en grec. D’autre part, ces sujets, contraints à subir la loi islamique comme règle de droit public, ne furent pas invités d’une façon pressante à se convertir à la nouvelle foi. Par ces procédés modérés, les Arabes permirent aux populations annexées de croire qu’ils étaient prédestinés à leur libération.

Le régime de la propriété ne fut pas modifié, et il y avait longtemps qu’en Egypte, en Syrie et sur les confins irakiens, la terre appartenait à l’État et que les cultivateurs en avaient l’usufruit moyennant certaines redevances. Vraisemblablement, au début, les charges ne furent pas alourdies, mais les revenus allaient au nouvel État musulman, au lieu d’enrichir les Byzantins et les Sassanides. Conscients de leur inexpérience, les Arabes eurent la sagesse de maintenir dans tous les domaines les anciens errements, sans songer à diriger par des méthodes originales un « protectorat d’exploitation » : le système monétaire fut conservé.

Les chrétiens locaux recueillirent même le bénéfice de gagner des emplois, alors que les fonctions publiques leur étaient inaccessibles depuis leur schisme. Le service des finances ne pouvait se priver d’agents compétents. Les non-musulmans ne furent pas astreints au service militaire, parce qu’ils n’étaient pas citoyens et aussi pour des motifs pratiques de sécurité : on trouva dans l’arsenal de la législation byzantine un impôt spécial compensant cette exemption, et ainsi les contribuables ne regimbèrent pas trop lorsque les Arabes établirent une taxe de capitation. En somme, la situation des Syriens et des Égyptiens, juridiquement les protégés de l’Etat musulman, fut comparable à leur manière de vivre sous la férule des préfets byzantins.

Gaston Wiet, de l’Institut.    L’Islam            1986

751                             Kao Sien-tche, brillant général coréen à la tête des armées de l’empereur de Chine est défait à Atlakh, sur le bords du Talas, au nord de Ferghana (Sud-est de Tachkent) par le général arabe Ziyad ibn Calih, allié aux Qarlouq : dès lors, le contrôle de ces régions passa aux mains des Qarlouq et des Ouïgours et l’influence bouddhiste dans les oasis de l’Asie Centrale céda la place à l’Islam.

Avec la conquête du Sind en 711, de Kaboul en 712, Tachkent en 714, cette victoire d’Atlakh en 751 consacrait la mainmise arabe sur la zone névralgique des communications de l’humanité.

Les milliers de Chinois faits prisonniers par les Arabes à Samarkand leur apprennent la fabrication du papier (ils ont un journal imprimé depuis 748), à base de chiffons de toile de lin ou de chanvre. Les Arabes lui firent ensuite traverser la Méditerranée jusqu’en Espagne, d’où il gagna l’Europe : on continuait alors à lui donner le vieux nom respectable de papyrus.

Les Arabes amèneront aussi dans le sud de l’Espagne et du Portugal la canne à sucre, que les Perses avaient apporté 250 ans plus tôt sur les rivages de la méditerranée orientale.

753                             Le pape Etienne II a besoin de soutiens face aux incursions des Lombards tout autour de Rome et il l’obtient auprès de Pépin le Bref… à telle enseigne qu’il s’enfuit en France en novembre, via Verceil, Aoste et les Alpes.

En fait, il ne connaît pas Pépin et ignore comment ce dernier va le recevoir ; qu’à cela ne tienne… il va faire confectionner un faux antidaté, par la Curie [5] - la  Donation de Constantin  - qui va lui permettre de « se poser » par rapport au roi de France : il s’agissait d’une prétendue lettre de Constantin adressée en 330 au pape Sylvestre I° lui donnant la ville de Rome, et déclarant que les empereurs seraient désormais les sujets du pontife. Et cela marcha plutôt bien,  pour ce qui est du cérémonial de la rencontre qui eut lieu à Ponthion, près de Vitry le François, et aussi pour la suite, bien territoriale : deux ans plus tard, le roi lombard Aistolf s’emparait de vingt deux villes italiennes, Ravenne entre autres, dont il remettait les clefs à Pépin… qui les fit suivre solennellement sur le trône de Saint Pierre, donnant ainsi naissance aux Etats Pontificaux.

754                             Le pape bénit et oint Pépin et ses deux fils, dont le futur Charlemagne, non seulement comme rois des Francs, mais encore comme patrices des Romains, ce qui leur donnait une sorte de délégation impériale : les voies de Charlemagne étaient bien balisées… Le pape mettait ainsi fin à la légitimité que représentait Carloman, frère de Pépin, soucieux de redonner le pouvoir aux Mérovingiens et de conserver l’alliance avec les Lombards : Carloman fut arrêté et envoyé dans un couvent où il mourut.

756                             Abd er-Rhaman, seul Omeyyade rescapé du massacre de Damas en 749, est parvenu à s’enfuir, se réfugier au Maghreb, avant de passer en Espagne où il s’empare de Cordoue où il fonde un émirat : une nouvelle dynastie des Omeyyades s’installe, connaissant stabilité et longévité : seulement neuf souverains en deux siècles. Cordoue va rapidement rivaliser de splendeur avec Bagdad. Les Arabes, amoureux des jets d’eau, bassins, vergers, ont apporté une grande maîtrise de l’irrigation ; les jardiniers ont dans leurs bagages des graines de fleurs, fruits et légumes : l’orange, l’abricot d’Arménie, la prune de Syrie, la rose blanche de Damas, l’artichaut de Palestine, toutes les cucurbitacées (citrouille, concombre, melon, pastèque), et encore la laitue, le chou-fleur, le persil, la betterave, le fenouil, le céleri.

Dans les mêmes années, à Kairouan,  la famille sunnite des Aghlabides, se voit concédé par le calife de Bagdad un émirat héréditaire sur l’Ifriqiya, l’actuelle Tunisie. Ils héritent ainsi avec l’arsenal de Tunis de la plus grosse flotte musulmane en Méditerranée occidentale pour mener le Jihad naval sous forme de batailles contre les byzantins et de razzias sur les rivages chrétiens de la Méditerranée. Les Omeyyades de Cordoue, eux, se contentent d’encourager les pirates andalous qui vont prendre la maîtrise des Baléares, de la Corse, de la Sardaigne et mettre en coupe réglée les côtes du Languedoc, de Provence et d’Italie au temps des Carolingiens.

762                             Le calife Abou Djafar al Mançour - Le Victorieux - fonde Bagdad, capitale de l’empire abbasside qui s’étend de l’Andalousie à l’Indus. Elle devint, pendant quelques décennies la Mère du Monde, le Nombril de l’Univers, la Terre de tout Raffinement et de toute Subtilité (Al Yaqûbî) : dans la Maison de la Sagesse, on traduisait les philosophes grecs ; on y crée la première université du monde - la Mustansiriyya - ; la pensée et la philosophie s’y épanouirent, comme les sciences naturelles, la physique et l’astronomie. Elle sera rapidement la première ville du monde : on parle de plus d’un million d’habitants, quand le Caire en comptait 500 000, Samarcande Cordoue, 300 000 et nos « grandes villes italiennes ou françaises » difficilement 10 000 !

Entre 750 et 1100, tous les savants sont persans, arabes, turcophones d’Asie centrale, berbères, andalous, musulmans, juifs ou chrétiens. S’ils parlent chez eux, leur langue maternelle, tous écrivent en arabe.[…] Dans un premier temps, les savants de l’Islam ont été des intermédiaires, qui ont transmis la science des Grecs, des Persans, des Indiens. Puis, pendant l’âge d’or, entre le VIII° et le XII° siècle, ils ont inventé, innové dans tous les domaines du savoir : astronomie, mathématiques, physique, médecine, botanique, géographie, philosophie, histoire.

…/… Al-Kharezmi [780-850] invente l’algèbre et les algorithmes. Al Battani [858-929] effectue des recherches sur le sinus, la tangente et la circonférence de la Terre. Ibn al Haytham, appelé aussi Alhazen [965-1039], un des plus grands physiciens de tous les temps, formule les lois de l’optique bien avant Roger Bacon [1220-1292], ainsi que la loi d’inertie, qui deviendra la première loi du mouvement de Newton (1642-1727]. Geber se livre, vers 800, à la distillation, recherche à la frontière entre chimie et médecine, et il définit plusieurs corps, dont l’alcool et l’acide sulfurique. Iranien, comme tous les grands médecins de son temps, al-Razi, ou Rhasès [860-925], développe les hôpitaux et la pharmacie, bien avant l’Europe. Des penseurs comme al-Kindi [mort en 873], surnommé le« philosophe des Arabes », et surtout, l’illustre Ibn Sina, Avicenne [980-1037] ont fortement influencé la pensée de l’Occident médiéval.

L’Histoire du Monde               Le Moyen Age Larousse 1995

Le premier siècle du califat abbasside (VIII°- IX° siècle) fut un moment dont le monde rêvera éternellement.

Ernest Renan.

L’histoire de la science arabe, c’est d’abord celle du maintien en terre d’Orient de connaissances héritées de l’Antiquité. A leur sujet, on parle souvent de « transmission » des Grecs aux Arabes, mais on a tort. Il serait plus juste d’évoquer un acte d’appropriation par des Arabes cultivés d’une partie de la science de leurs prédécesseurs, car les Arabes étaient demandeurs.

…/… On a un peu trop tendance à oublier l’autre apport à la science arabe que représente l’influence extrême orientale, essentiellement la science indienne et peut-être quelques éléments de la science chinoise. Les Arabes ont récupéré tout ce qu’ils trouvaient, ils ont rassemblé les éléments des sciences anciennes, puis ils en ont fait la synthèse critique - un effort considérable qui va prendre moins de deux siècles et demi -.

Le cas de l’astronomie est particulièrement éclairant. Les Arabes ont accès à deux systèmes de référence : les système grec de Ptolémée (v.90- v.168), qui repose essentiellement sur la démonstration et rend compte du mouvement des astres à l’aide de modèles mathématiques, et celui de l’Inde, fondé sur l’observation et les calculs. Pour ce qui est de la médecine, ils s’appuient sur des fondements théoriques qui doivent beaucoup au Grec Galien (v.131 - v.201) et également sur la pharmacopée indienne

Ahmed Djebbar         L’Histoire.       Janvier 2003

770                             Les empereurs romains Trajan, puis Constantin, puis Justinien, puis les Arabes, s’étaient chargés jusqu’alors de la « maintenance » du canal des Pharaons : le calife Abou Djafar al Mançour le fait combler par précaution militaire. Il va rester fermé pour 11 siècles… et passera au rang des vestiges inutilisables quand Ferdinand de Lesseps entreprendra tout à coté le percement du canal de Suez.


 


[1] A l’origine, les Turcs sont un groupe de peuples nomades issus de l’Asie centrale. Unis par une langue commune, ils se divisent en trois branches. L’une donne les Mongols, une autre, les Mandchous ; de la troisième, celle des Ouïgours, descendent les Turcs proprement dits.

[2] On peut voir à Paris, dans la Bibliothèque impériale, un fac-similé de cette célèbre inscription. Si-ngan-fou et Tch’ang-ngan sont les deux noms d’une même capitale.

[3] Tout porte à croire que cet Olopen était Syrien

[4] C’est ainsi que les Chinois désignaient, à cette époque, l’empire romain.

[5] Il faudra attendre l’humaniste italien Lorenzo Valla, dans la seconde moitié du XV° siècle, pour réaliser que c’est un faux.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

778                             Pépin le Bref est mort en 768 dans l’abbaye de St Denis, où il avait été élevé : la culture et la piété qu’il y avait puisé l’avaient aidé à donner à son usurpation une légitimité victorieuse des fidélités traditionnelles. Charles lui a succédé. En Espagne, le gouverneur arabe de Saragosse s’est révolté contre Abd er-Rhaman, émir de Cordoue : il vient chercher des appuis jusqu’en Saxe, où se trouve alors Charles. Celui-ci accepte la vassalité de l’arabe et, quelques mois plus tard, avec l’espoir de s’étendre de l’autre coté des Pyrénées, il arrive sous les murs de Saragosse, où le gouverneur révolté a été remplacé… l’arrivée de l’émir de Cordoue est annoncée…

Charlemagne bat en retraite et, au col de Roncevaux, ses arrières se font étriller par des pillards basques [1] : une légende allait naître, légende qui nomma une percée sur la ligne de crête du cirque de Gavarnie brèche de Roland, à 2 804 m, bien loin à l’est du col de Roncevaux, à 1 057 m, intégralement en territoire espagnol, au nord-est de Pampelune.

En Arles, les richesses de l’Orient ont pignon sur rue :

Arles, tu offres le cristal et les gemmes d’orient ; les monnaies lourdes d’or et couvertes d’inscriptions arabes, les tapis aux riches couleurs envoyés par l’Arabe sournois, où le veau et la génisse, la vache et le taureau s’offrent sous des couleurs variées ; l’image a de l’éclat et joint la qualité du dessin au coloris ; les coupes dorées à l’intérieur, niellées à l’extérieur et dont les ciselures jettent mille feux ; les peaux de Cordoue ; l’encens de Saba, l’ivoire de l’Inde, les griffons de Perse, le baume de Syrie.

Théodulphe, évêque d’Orléans.

779                             Khri Sang Idet-Sang, roi du Tibet met à profit le recul de la Chine en Asie Centrale après leur défaite contre les Arabes à Talas en 751, pour reconquérir le Pamir et le Tarim. Il proclame le bouddhisme religion d’Etat, en adoptant la tradition religieuse indienne.

De 785 à 987              Construction de la grande mosquée de Cordoue, chef d’œuvre de l’art omeyyade.

Sept / Nov 787            Le VIl° concile œcuménique de Nicée rétablit solennellement le culte des images :

Plus on regardera ces images, plus on se souviendra de celui qu’elles représentent, plus on sera porté à les vénérer en les baisant, en se prosternant, sans leur témoigner cependant l’adoration véritable, qui ne convient qu’à Dieu seul.

789                             Charlemagne met en vigueur le capitulaire Exhortation générale, donnant ordre à chaque évêché de créer une école élémentaire à même de dispenser l’enseignement du latin, de la lecture, du chant, de l’écriture et du calcul. Si cette Exhortation générale ne resta pas littéralement lettre morte, elle ne s’étendit pas comme le voulait son initiateur à l’ensemble des évêchés. Les plus remarquables furent celle d’Orléans avec Theodulf et celle de Metz. S’il y avait innovation, ce n’était pas dans le principe même de l’école, qui existait depuis fort longtemps, mais dans les classes sociales concernées par cet enseignement, jusqu’alors privilège des nobles, et désormais accessible aux couches sociales moins fortunées.

794                                Pour prendre de la distance avec la puissance des moines, le Japon change de capitale pour l’installer à Heian, qui deviendra Kyôto.

23 12 800                   Le pape se tire d’une mauvaise passe, après être passé devant un tribunal : un an et demi plus tôt, accusé de parjure et d’adultère, il avait été bousculé : les deux accusateurs vont être déportés en France, et le procès finira par un Te Deum !

25 12 800                    En la basilique St Jean de Latran à Rome construite par Constantin au début du IV° siècle, Charlemagne se fait sacrer empereur.

Le rituel de la cérémonie est byzantin ; y participent deux moines orientaux, l’un de rite latin, l’autre de rite grec : l’empereur bénéficie ainsi de la bienveillance du patriarche de Jérusalem, soumis à l’autorité d’Haroun al Rachid, cinquième calife de la puissante dynastie abbasside, lequel, à travers moult cadeaux, entretiendra avec lui d’excellents rapports ; parmi les cadeaux, Abulahaz, un éléphant qui vivra à Aix et mourra lors d’une bataille contre les Danois. L’ennemi de l’un était le rival de l’autre : rien de tel pour créer des alliances : la dynastie omeyyade en Espagne, rivale pour Haroun al Rachid, était l’ennemie de Charlemagne, et l’empereur de Constantinople, - même si à ce moment précis le poste n’était pourvu « que » par une femme -, rival de Charlemagne, était l’ennemi d’Haroun al Rachid. L’un des principaux ambassadeurs de Charlemagne auprès du calife était Isaac, un Radhanite de Narbonne.

Pour ce faire, il a mis à profit des circonstances favorables : il n’y a plus d’empereur en Occident depuis le 4 septembre 476, ni en Orient, depuis qu’Irène, veuve de Léon IV mort en 780, a fait crever les yeux de son fils Constantin et l’a destitué en prenant le titre de basilissa[2].

Comme, dans le pays des Grecs, il n’y avait plus d’empereur, et qu’il étaient sous l’empire d’une femme, il parut au pape Léon et à tous les pères qui régnaient au concile ainsi qu’à tout le peuple chrétien (de Rome) qu’il devaient donner le nom d’empereur au roi des Francs, Charles, qui occupait Rome, où toujours les Césars avaient eu l’habitude de résider, et les autres lieux d’Italie, de Gaule et de Germanie. Le Dieu Tout Puissant ayant consenti à placer ces lieux sous son autorité, il leur semblait juste que, conformément à la demande de tout le peuple chrétien, il portât, lui aussi, le titre impérial. Cette demande, le roi Charles ne voulut pas la rejeter, mais se soumettant en toute humilité à Dieu et au désir exprimé par les prêtres et tout le peuple chrétien, il reçut ce titre avec la consécration du pape Léon.

Annales de Lorsch

De plus, le pape Léon III, pauvre roturier, ne peut rien lui refuser : Charles l’a remis sur son trône pontifical, après une cabale qui l’en avait chassé. Dans une lettre apportée au pape par Angilbert, l’un de ses familiers, il lui fait part de ses conceptions sur le partage des rôles : Moi je dirige le monde chrétien et toi, tu pries pour le succès de mes entreprises. Il enfoncera encore le clou plus tard : Nous à qui la tâche a été confiée par Dieu de guider l’Eglise à travers les flots déchaînés du siècle.

Liber Carolinus

Robuste, accueillant, très simple (avec un brin d’affectation) dans sa mise, il se montrait national dans ces puérilités extérieures, telles que l’attachement aux vieilles modes, qui sont comprises de la foule… Moitié soldat, moitié campagnard, il gardait les mœurs traditionnelles, voyageait de domaine en domaine avec un cortège de princes et de princesses, quelque chose comme une cour jeune, pétulante et gaie. Entre deux campagnes, on menait grande et large existence dans les villas, remplissant les journées par des chasses, des courses, des luttes, de somptueuses réceptions. Une fantaisie coûteuse,- les bâtiments - , ne semble pas avoir dépassé les ressources de ce prince qui préférait commencer une maison à l’achever. Les jardins, les pièces d’eau, les parcs étaient ces dépenses de magnificence qu’entraîne un grand État mais, quelque part dans le parc, un terrain était réservé au potager dont l’empereur réglait l’administration, qu’il entendait être fructueuse.

Dom Leclercq            Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie.

Le saint jour de Noël, au moment où, après avoir durant la messe prié à genoux devant la confession de saint Pierre, le roi se relevait, le pape Léon lui plaça sur la tête une couronne, et tout le peuple romain l’acclama par trois fois en ces termes : «  A Charles, Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, paix et victoire ! ». Après ces acclamations, il fut adoré par le pontife suivant l’usage des princes d’autrefois et, au lieu du titre de patrice, on lui donna désormais celui d’empereur et auguste.

Annales royales

Le temps où l’Europe ne regardait que vers la Méditerranée est passé. Le continent n’est plus l’arrière pays de son littoral sur la mer grecque et romaine… La grande préoccupation du Carolingien, c’est maintenant ce qui se passe à l’est du Rhin. L’expansion franque emporte la Frise, la Thuringe, la Bavière, la Saxe. A la mort de Charlemagne, l’axe de l’empire est entre la Meuse et le Rhin.

Jean Favier    Les Grandes découvertes. Livre de poche Fayard 1991.

Pour construire une abbaye à Aniane, (il tient le terrain de son père le comte de Maguelone) Benoît, habile[3] réformateur des Bénédictins avec le Codex Regularum, obtient l’autorisation d’aller se servir à Nîmes sur les monuments romains, les arênes essentiellement. Charlemagne va s’attacher à orienter les monastères vers des fonctions relativement semblables à celles du clergé séculier : ainsi en témoigne son ancien conseiller, l’Anglais Alcuin, natif d’York, qui lui écrit depuis sa retraite de Saint Martin de Tours :

Pour me conformer à vos exhortations et à votre volonté, je m’efforce ici, sous les toits de St Martin, à fournir aux uns le miel des Saintes Ecritures ; d’autres, je m’applique à les enivrer du vieux vin des antiques disciplines ; pour d’autres, c’est des premiers fruits des subtilités grammaticales que je commence à les nourrir ; à certains, je tente de faire comprendre le cours des astres.

Lequel Alcuin était la principale autorité de l’Académie du Palais où des esprits déjà instruits pouvaient se perfectionner par les entretiens de savants renommés : l’école qu’a inventé ce sacré Charlemagne n’était guère plus que cela : celle de France Gall et de tant d’autres est en fait une légende montée quatre-vingt ans plus tard par l’abbé de Saint-Gall, Nokter le Bègue, qui a fait d’une louable intention qui connut quelques réussites locales, un succès général qui est loin d’avoir existé. Et Charlemagne, en dépit de louables efforts, s’il parvint à lire, à apprendre des langues étrangères, resta incapable d’écrire.

De cette activité intellectuelle - très axée sur la copie des textes anciens - nous viendra le beau caractère d’écriture qu’est la Caroline, dont la lisibilité et l’élégance supplanteront la lettre majuscule gothique. Le passage à l’imprimerie la débaptisera pour la nommer : caractère romain. Il s’agissait surtout de faciliter le travail du copiste et d’économiser le parchemin. L’alphabet que nous appelons romain est en réalité celui d’Alcuin. Il en va de même à Byzance où l’écriture exclusivement   en majuscule, dite onciale, le cède à la minuscule cursive.

Le statut du paysan était plus indécis que ce que nous apprit l’école de la République sur le servage :

En immense majorité, les paysans de France, dont nous sommes tous issus, n’ont jamais été des serfs, mais des hommes de condition indécise, sorte de demi-libres, puis de condition vraiment libre, franche, dès la fin des temps carolingiens.

Ferdinand Lot

Entre statut juridique et niveau de vie, il n’y avait nullement correspondance : des paysans libres (il y en avait encore) étaient pauvres, des serfs riches.

Georges Duby

Le pape condamne les notions pythagoriciennes de sphéricité de la Terre

vers 800                      La civilisation maya est à son apogée tant sur le plan démographique que de la civilisation : pendant deux siècles, on a défriché les forêts, bâti des pyramides, sculpté des stèles sans compter ; la ville de Tikal, dans l’actuel Guatemala, compte à peu près deux cent mille habitants ! Cette civilisation connaît maintenant un début de déclin qui va aller s’accélérant : les besoins de la population ont entraîné une déforestation, - leur culture du maïs sur brûlis impose des jachères de dix ans pour deux ou trois ans de production - une érosion des sols, l’eau a été mal gérée en dépit de la construction d’un complexe réseau de drains et d’immenses réservoirs souterrains d’eau de pluie,… autant d’éléments qui vont conduire à la pénurie alimentaire. Il est aussi très probable que la coercition exercée sur la population pour la construction de ces temples colossaux, - on peut parler de travaux forcés - a entraîné des révoltes : on trouve dans le Peten, au sud du Yucatan, des statues décapitées, des temples détruits intentionnellement, d’autres incendiés ou ensevelis, donc une manifeste volonté de destruction ; mais, venant de qui ? Des populations elles-mêmes, ou bien d’un agresseur extérieur ? On ne le sait pas aujourd’hui.

On estime qu’en 910, près de 90 % de la population aura disparue. Il y eut aussi beaucoup plus de métissage, par une immigration de Nahuas en provenance des plateaux mexicains. On a pu déceler trois grandes sécheresses : 810, 850 et 910, sans être à même de déterminer si les Mayas sont responsables ou simplement victimes, de ces sécheresses.

La civilisation maya, comme, plus tard, celles des Aztèques et des Incas, ne dépassera pas sur le plan technique le stade néolithique : l’absence de la roue et de la métallurgie du fer s’explique par celle des animaux domestiques de trait : les Américains du paléolithique avaient chassé et détruit la plupart des grands mammifères, et ne laissèrent à leurs descendants que des espèces sauvages - lamas, guanacos -, inadaptés à la traction[4]. Le décollage technique et économique d’une société est directement lié au passage d’une agriculture uniquement humaine à la traction animale :

Les mouvements humains sont naturellement des mouvements de va-et-vient alternatifs. C’est l’animal de trait qui fournit un mouvement continu et c’est lorsqu’on a appris à utiliser ce mouvement que l’on a pu utiliser l’énergie hydraulique.

André-Georges Haudricourt.           L’origine des techniques.

L’Amérindien n’a pas eu d’animaux de charge - sauf le lama des Andes - et n’a jamais utilisé la roue pour ses transports. Il n’a connu ni le tour à potier - ce qui ne l’a pas empêché d’être un merveilleux céramiste - ni le blé, ni l’orge, ni le seigle, ni le verre, ni le fer. Il n’a employé le cuivre et le bronze que tardivement ; tout démontre qu’il a inventé pour son compte la métallurgie de l’or et de l’argent, puis celle des métaux utilitaires mentionnés plus haut. Le Mexique est demeuré jusqu’à la fin au stade néolithique, le métal ne jouant qu’un rôle latéral et d’appoint, ou de luxe. L’Indien n’a connu aucun des systèmes d’écriture pratiqués en Asie ou en Europe, ni les spéculations astrologiques ou mathématiques de l’ancien monde.

En revanche, il a su créer, à partir des espèces sauvages de son continent, une des céréales les plus importantes de l’humanité, le maïs ; des tubercules nourriciers comme le manioc des régions chaudes et surtout la pomme de terre des Andes ; des plantes vivrières secondaires mais non dénuées de valeur comme l’amarante et la sauge du Mexique, la quinoa («  riz sylvestre ») du Pérou. Il a élevé le chien, le dindon, le canard, les abeilles. On lui doit le caoutchouc, le tabac, la coca, le cacao. En Amérique moyenne, il a inventé des systèmes d’écriture hiéroglyphique complexes, sans aucun rapport avec ceux de notre vieux continent, des calendriers étonnants de précision, des méthodes de calcul extrêmement perfectionnées. Les Indiens d’Amérique ont su édifier de grandes villes comme Tenochtitlan ou Cuzco, bâtir des monuments énormes et harmonieux, décorer leurs murailles de bas-reliefs et de fresques, écrire des livres rituels et historiques. Ils ont su également organiser des États puissants et policés, en tout comparables à ceux de notre antiquité orientale.

Jacques Soustelle     Les origines de l’Amérique précolombienne 1956

Le plus étonnant pour les Occidentaux reste l’absence de la roue à ce stade d’évolution de la culture américaine, d’autant qu’on a retrouvé des jouets à roulettes et des disques percés à usage sportif. Et la méconnaissance de la roue implique l’absence de chars et chariots, première utilisation traditionnelle de la roue dans les différentes civilisations, de même que celle de rouets, de tours, de moulins, d’engrenages, etc. En un mot, aucune machine ne peut voir le jour sans la roue. Pour imaginer les raisons de ce blocage, il convient de concevoir le système technique dans son ensemble. On constate en effet que l’avènement de la roue en Occident a suivi la domestication d’animaux de trait : comme la voiture ne se conçoit pas sans la route, la roue ne se conçoit pas sans l’animal.

Bruno Jacomy           Une histoire des techniques. Seuil 1990

802                             Le roi Jayavarman II, en déclarant son indépendance vis-à-vis de Java, installe sa capitale à Angkor et fonde l’empire khmer.

803                             Guilhem, comte de Toulouse, prend Barcelone, qui devient ainsi une « marche » de l’empire : les germes de ce qui deviendra un jour la Catalogne sont semés. Trois ans plus tard il se retirera[5], se faisant moine chez les bénédictins réformés par son ami Benoît d’Aniane, et deviendra vite ermite dans le val de Gellone, qui deviendra par la suite, en son hommage, Saint Guilhem le Désert.

813                             L’extrémité nord ouest de l’Espagne, les royaumes des Asturies et Leon sont devenus, de par la puissance des Sarrasins, le seul réduit encore catholique du pays… de quoi enflammer une foi bien mise à mal sans être pour autant persécutée. L’ermite Pelayo, vivant près de l’actuel sanctuaire de St Jacques de Compostelle, voit des lueurs naître d’un monticule. Un songe l’avertit qu’il s’agit du tombeau de l’apôtre : le besoin qu’avait l’Espagne d’un étendard pour tenir tête face aux Maures fit de cette histoire gentillette une épopée nationale : 31 ans plus tard, à la bataille de Clavijo, Saint Jacques apparaît au plus fort de la bataille : il devient alors le Matamore - le tueur de Maures -. Naîtra de là à peu près 150 ans plus tard un des plus grands pèlerinages européens. Alphonse II fait édifier une église. Alphonse III en fera construire une autre, consacrée en 899.

815                             En concile, Léon V l’Arménien fait de nouveau proscrire les Icônes, ouvrant ainsi la seconde phase de la querelle iconoclaste, qui ne prendra fin qu’en 842. Cette querelle provoquera de chaque coté un important développement culturel, chacun allant rechercher dans les Ecritures Saintes de quoi conforter ses arguments.

10 07 817                   Benoît d’Aniane est devenu l’inspirateur de Louis le Pieux, fils de Charlemagne, et le gouvernement prendra alors une allure ecclésiastique et presque monastique. Il fonde l’abbaye d’Inde - aujourd’hui Kornelimünster - dont Louis le Pieux le nomme abbé : il fait adopter sa règle en 80 articles par tous les religieux de l’empire.  Le nom Louis n’est qu’une version simplifiée de Clovis : on a laissé tomber le C et le V est devenu U.

Le célibat est imposé au clergé séculier : la femme du clerc s’estimait, après sa mort, propriétaire des biens paroissiaux, et donc, les transmettait à ses enfants : cela ne pouvait durer… mais de la loi à son application, il y a plus qu’un pas, lequel ne sera pas franchi d’un coup.

824-827                      Les pirates andalous s’emparent de la Crète, qui va devenir arabe jusqu’en 961 : devenue alors un haut lieu de la Jihad et de la piraterie, elle va donner aux Arabes la maîtrise de la Méditerranée orientale pendant cette période.

831                             Louis le Pieux a envoyé des missionnaires évangéliser la Scandinavie : Anschaire - Ansgar - devient le premier archevêque de Hambourg, dont l’autorité s’étend sur toute la Scandinavie.

avril 837                      A Chang-An, capitale de la dynastie des Tang, les astronomes chinois sont à l’affût du suivi de la comète de Halley, qui passe à moins de 6 millions de km de la terre ; une semaine durant, ils ne quitteront pas leur lunette.

Tous les passages de la Comète de Halley, sans exception, dont nous pouvons aujourd’hui reconstituer  l’orbite passée, ont pu être retrouvés dans des textes chinois à partir de ~ 239, ce qui donne plus de vingt neuf apparitions réparties sur plus de vingt deux siècles !

Jean-Marc Bonnet-Bidaud

Dans le même temps, en Occident, un anonyme signale simplement, au détours d’une chronique, qu’en pleine fête pascale, une comète apparut dans la Vierge qui parcourut en vingt cinq jours le Lion, le Cancer et les Gémeaux. Mais on faisait quand même attention à elle, puisque la tapisserie de Bayeux représentera son passage en 1066.

838                             Les Arabes ont encore de beaux jours devant eux en Occident, mais en Orient, c’est leur dernier succès contre Byzance, qui va reprendre le contrôle de l’Arménie, puis de la Grèce, où les Slaves sont hellénisés et christianisés.

14 2 842                     Deux des petits fils de Charlemagne, Charles le Chauve et Louis le Germanique se jurent fidélité contre le troisième, Lothaire : c’est le serment de Strasbourg, premier traité rédigé en deux langues vulgaires : la langue tudesque (ancien allemand) et la langue romane (ancien français) :

Pro Deo Amor…, pour l’amour de Dieu, pour le salut du peuple chrétien et notre salut commun, à partir d’aujourd’hui, et tant que Dieu m’en donnera le savoir et le pouvoir, je défendrai mon frère Charles…

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Essentiellement hybrides, les Serments se situent à la charnière de la langue formulaire mérovingienne et carolingienne et de l’usage vernaculaire. Leur inscription dans une tradition juridique latine les éloignent de la langue parlée des illettrés. Il ne s’agit pas là d’une « langue rustique », qu’elle soit romaine (romana) ou française.

[…]     On a voulu longtemps voir dans les Serments de Strasbourg l’acte de naissance du français, mais cette vision rétrospective est fausse à plus d’un titre. En effet, elle sous-entend à tort que les Serments marquent la volonté politique délibérée d’instituer une nouvelle langue. Ensuite, parler de « naissance » à propos du français est malvenu. C’est plutôt de scissiparité qu’il s’agirait, d’une séparation progressive et graduelle entre un latin des lettrés et un latin vernaculaire. Enfin, on ne peut estimer qu’une langue n’existe pas tant qu’elle n’est pas attestée graphiquement. Le vieil anglais, par exemple, n’est pas attesté par des textes avant le VIII° siècle, mais personne ne met en doute son existence antérieure. Les Serments de Strasbourg sont avant tout la manifestation d’un nouveau système d’écriture pour une même langue, plus que la naissance d’une langue nouvelle. Cette langue, comme le soulignait A. Roncaglia à propos du concile de Tours, n’est pas la langue parlée par le peuple, mais une langue qui doit être comprise par lui. Cette langue écrite est intermédiaire entre le latin parlé des lettrés et le latin parlé des illettrés ; le français écrit au Moyen Age tiendra constamment la voie moyenne entre ces deux pratiques linguistiques.

Alain Rey       Mille ans de langue française. Perrin 2007

14 2 843                     L’empire de Charlemagne se défait, malgré au départ, un concours de circonstances favorable au maintien de l’unité puisque de ses trois fils, deux étaient morts avant lui : Louis était donc devenu seul empereur. Au traité de Verdun, les Saboïa, qui dépendaient jusqu’alors du royaume de Bourgogne, sans frontières bien précises, dépendent maintenant de la Lotharingie, elle-même partie du Saint Empire romain germanique. C’est le début du Moyen Âge.

Mais l’éclatement de l’empire carolingien en fait un monde suffisamment complexe pour que les conflits internes l’emportent sur l’expansion. On se battra au IX° siècle entre Francie de l’est et Francie de l’ouest, au XI° siècle entre comté d’Anjou et comté de Blois. Il faudra l’impérialisme pontifical pour faire de nouveau, à la fin du XI° siècle et dans la logique de la réforme grégorienne, l’unité - combien temporaire et combien relative - de l’Europe occidentale dans une lutte commune pour la libération et la défense des Lieux Saints.

Jean Favier    Les Grandes découvertes. Livre de poche Fayard 1991.

11 03 843                   Fête des orthodoxes.

Sitôt le basileus Théophile mort, sa veuve Théodora, régente pour son fils Michel Ill, fait convoquer un concile qui rétablit solennellement et définitivement cette fois le culte des images, tout en sauvegardant, à la demande de la souveraine, la mémoire de Théophile.

La lettre des trois patriarches d’Orient à l’empereur Théophile précise que, le Verbe s’étant fait chair, il est légitime de figurer Jésus dans sa vie terrestre. Pour Théodore de Stoudios, la personne du Verbe, en tant qu’elle se manifeste dans la nature humaine, est présente dans l’icône, de la même manière que dans l’eucharistie. Ces trois tendances prouvent assez à quelles exagérations s’étaient parfois portés les iconodoules. Quoi qu’il en soit, leur victoire définitive provoqua un développement prodigieux de la fabrication et du culte des icônes, qui demeura une caractéristique de la vie religieuse orientale. Ce culte, qui faisait partie intégrante des dogmes de l’Eglise orthodoxe, fut introduit dans tous les pays que les Byzantins convertirent au christianisme : Bulgarie, Serbie et Moscovie. Introduites en Occident, les Images exercèrent une action non négligeable sur le développement de l’art et de l’iconographie religieuse.

Cette société byzantine était profondément pénétrée de vie religieuse, par suite de l’importance tenue par l’Église dans l’Etat. La juridiction épiscopale avait la confiance du peuple et s’étendait sans cesse aux dépens de celle de l’Etat. L’Église avait d’ailleurs la juridiction exclusive sur le clergé orthodoxe et un droit d’asile protégeant tous ceux qui, poursuivis par l’État, se réfugiaient dans une église. L’évêque avait le droit de surveiller les prisons et de contrôler l’administration publique de son diocèse. En outre, l’Eglise avait la charge des pauvres, des malades et des indigents. L’enseignement, traditionnellement dévolu à l’Etat, était devenu pour une bonne part religieux. L’Université impériale de Constantinople, seule survivante des établissements laïques, comptait souvent des clercs parmi son personnel enseignant. L’enseignement secondaire était le fait de professeurs privés. Au IX° siècle, la littérature grecque païenne redevint à la mode, mais elle recevait une interprétation intégralement chrétienne. Toute la vie du Byzantin était baignée dans un halo religieux, et chaque citoyen consacrait une part importante de son temps à l’exercice de sa religion. Les questions religieuses le passionnaient, d’où la fréquence et la gravité des crises religieuses. En revanche, les évêques dépendaient au temporel du basileus, auquel le pape reconnaissait le droit de convoquer les conciles et d’en diriger les débats. Le patriarche de Constantinople devait sans cesse tenir compte des vues impériales ; son pouvoir temporel s’était élargi, depuis qu’il avait reçu au VIII° siècle la juridiction sur l’Illyricum, enlevée au pape, ainsi que celle de la Sicile et de la Calabre ; le ressort patriarcal était ainsi équivalent au territoire de l’Empire. Le basileus fut le principal bénéficiaire de cette unification ; il ne se faisait pas faute de légiférer en matière de constitution et de discipline ecclésiastiques ; en outre, il nommait le patriarche de Constantinople, le déposait à sa guise et parfois le maltraitait. Cette servitude du clergé séculier à l’égard du pouvoir impérial explique dans une mesure importante la force et le prestige du clergé régulier, beaucoup plus indépendant.

Les moines, en effet, étaient aimés et respectés de tous, les ascètes vénérés jusqu’à la superstition ; les plus hauts personnages de l’Empire, à toutes les époques, se faisaient volontairement moines, surtout dans la dernière partie de leur vie ; les empereurs eux-mêmes entraient parfois dans un couvent de leur propre gré. Les monastères servaient aussi de prisons pour ceux que l’on voulait écarter du pouvoir ou qui avaient commis des fautes graves. La règle suivie par les monastères byzantins et plus tard par les monastères slaves était due à saint Basile le Grand, un Père de l’Église du IV° siècle. Les couvents les plus célèbres étaient ceux du Mont Athos, fréquentés par des anachorètes dès la première moitié du IX° siècle ; un monastère y fut fondé sous Basile I° au nord de l’Athos. L’art, l’assistance publique et l’enseignement doivent beaucoup aux moines ; ceux-ci ont fourni d’excellents évêques et patriarches, ont porté l’Evangile chez les Tchèques, les Serbes, les Bulgares et les Russes. Mais leur niveau moral et intellectuel laissait à désirer et ils sont restés en tout cas bien inférieurs aux grands ordres occidentaux du Moyen âge. Le christianisme oriental, porté dès l’origine à la spéculation et à la méditation, devint de plus en plus enclin aux théories issues de la sensibilité et à la controverse, figé dans un ritualisme étroit, organisé administrativement et support d’expansionnisme et d’aspirations nationalistes, très éloigné de l’Eglise occidentale, qui agit sur la société.

La sensibilité aux valeurs esthétiques était d’ailleurs l’un des caractères dominants de la société byzantine, qui allait jusqu’à l’exprimer dans son système administratif. La liturgie impériale en imposait aux Barbares et devenait un moyen de domination et une source de prestige. Au sommet de la hiérarchie était l’empereur, d’où émanait tous les biens et toutes les faveurs. L’ensevelissement de la dépouille d’un basileus était une cérémonie grandiose. Tout ce qui appartenait au souverain était « sacré »; il était le centre de nombreuses cérémonies à la fois profanes et religieuses où il faisait l’objet d’une vénération quasi divine. L’appartement privé de l’empereur, le sacrum cubiculum ou koubouklion devint le centre de la vie impériale, avec son personnel d’eunuques ; ceux-ci étaient de très hauts fonctionnaires qui, à l’époque de la grandeur byzantine, avaient le pas sur les dignitaires barbus de la même classe.

Les processions, les audiences impériales étaient fastueuses ; elles étaient dirigées par un maître des cérémonies et par les silentiaires ou huissiers impériaux. Le basileus, revêtu de pourpre, d’or et de joyaux, mystiquement silencieux, donnait ses ordres par signes au grand chambellan ou au maître des cérémonies ; il répondait aux ambassadeurs par le truchement de son ministre des Affaires étrangères[6], au son d’une musique et de la voix d’animaux mécaniques en or, lions rugissant et se dressant, oiseaux perchés sur des arbres d’or…

Rodolphe Guilland          L’empire byzantin        1986

En entrant cet étranger salue les souverains d’une  proskynèse [prosternation] en tombant à terre, et aussitôt les orgues jouent. Ensuite, il s’avance et s’arrête à une certaine distance du trône, et aussitôt les orgues cessent. […] Et tandis que le logothète [haut fonctionnaire] du Dromos lui pose des questions habituelles, les lions [des automates] se mettent à chanter harmonieusement, et les bêtes du trône se dressent sur leur socle. Pendant que la cérémonie se déroule ainsi, les cadeaux de l’étranger sont apportés par le protonotaire du Dromos. Peu après, les orgues cessent à nouveau, les lions se tiennent tranquilles, les oiseaux cessent de chanter et les bêtes reprennent leur position assise. Alors, à la fin de la représentation des cadeaux, l’étranger, sur les indications du logothète, fait la proskynèse et sort. Pendant qu’il fait mouvement pour sortir, les orgues jouent, les lions et les oiseaux se font entendre chacun à leur façon, et toutes les bêtes se dressent sur leur socle. […]

Quand tout le monde est sorti, les souverains descendent de leur trône et, après avoir retiré leur couronne et leur chlamyde [manteau pourpre], revêtent leur sagion [une sorte de tunique] bordé d’or. Ils rentrent privément au palais gardé par Dieu en suivant le même itinéraire qu’à l’aller, escortés par les gens de la Chambre.

Livres des cérémonies.

845                             En Chine, un recensement du personnel et de la propriété bouddhique est ordonné : trois mois plus tard, un édit impérial ordonne la confiscation de toute propriété bouddhique : 4 600 temples vont être détruits (on gardera les plus beaux), deux cent soixante mille bonzes et nonnes vont être sécularisés, 40 000 lieux de culte détruits, des dizaines de milliers d’hectares de terrain cultivable confisqués et cent cinquante mille esclaves émancipés : le bouddhisme ne connaîtra jamais plus la même emprise sociale en Chine.

Yi Yin, futur premier ministre sous la dynastie chinoise des T’ang, (du VII° au X° siècle), parle de son premier métier, cuisinier :

L’harmonie s’obtient par la combinaison du doux, de l’acide, de l’amer, du piquant et du salé au moment opportun et en quantité appropriée dans une subtile alliance qui a ses raisons propres.

Les transformations qui s’effectuent à l’intérieur du chaudron sont délicates et impalpables, on ne saurait en rendre compte par la parole, ni même les comprendre par la volonté. Elles sont semblables à la conduite du char et au tir à l’arc, aux transformations du yin et du yang, et à la succession des saisons. Elles engendrent des mets qui, bien qu’ils aient cuit longtemps ne sont pas gâtés ; ils sont cuits mais n’ont pas perdu leur forme, ils sont doux sans être écœurants, ils sont acides sans être aigres, ils sont salés sans être saumâtres, ils sont piquants sans emporter la bouche, ils sont d’un goût subtil sans être fades, ils sont moelleux sans être gras.

Yi Yin, Benwei. Lüshi chunqiu.

Une fois les ingrédients sélectionnés, nettoyés, préparés, on distingue quatre opérations nécessaires :

  • Le taillage: l’art du couteau - daokou -. On dénombre pas moins de 200 modes de taillage. Les aliments sont coupés en très petits morceaux pour pouvoir être saisis plus facilement avec les baguettes.

  • L’assemblage - pei - .Tous les ingrédients sont réunis sur une assiette : c’est une préfiguration du plat.

  • La maîtrise du feu - huohou -. C’est maîtriser sa puissance, sa température, la couleur des flammes, sa durée: ne soulève pas le couvercle de la marmite tant que le huohou n’est pas atteint. Le secret du sauté à la chinoise - chao - tient dans la capacité à saisir les ingrédients sur un feu vif, en les faisant sauter, sans trop prolonger la cuisson.

  • L’assaisonnement se fait au cours de la cuisson. A partir des cinq saveurs de base, le salé, le doux, l’aigre, le piquant et l’amer, on peut construire une infinité de goûts grâce à l’huile de sésame, aux sucres variés, sel, piment, sauces de soja, vinaigre, vin bouillon, fécule

846                             Charles le Chauve invente le viager. (Il mourût à Avrieux, près de Modane). Les Sarrasins pillent St Pierre de Rome.

851                             Sulayman, voyageur persan, rapporte que sur l’île de Nias, voisine occidentale de Sumatra, les hommes ne peuvent se marier que s’ils ont coupé une tête : Une tête, une femme, deux têtes, deux femmes. Certains hommes ont cinquante femmes …

855-857                      Une légende qui tiendra lieu de fait historique jusqu’au XVII° siècle, veut que le pape d’alors ait été une femme - la papesse Jeanne - qui aurait caché son sexe, jusqu’à accoucher lors d’une procession, ce qui lui aurait valu la mort par lapidation. Fille de moine, née à Mayence, elle aurait reçu un enseignement dispensé aux seuls hommes. Voyageant beaucoup, - Constantinople, Athènes -, elle aurait reçue une chaire d’enseignement à Rome et aurait été admise à la Curie. De là à en faire un pape, il n’y a qu’un pas… que franchira la légende… dont la première relation connue date de 1250. De là vient la vérification du sexe du pape lors de son élection : habes duas et bene pendentes.

Les recherches approfondies dans les Ecritures Saintes sont l’une des causes du formidable renouveau que connaît l’Université de Constantinople. Léon, dit le mathématicien, y enseigne la philosophie, mais il a d’autres cordes à son arc : il invente un télégraphe optique qui relie la frontière orientale à la capitale et permet de donner rapidement l’alerte en cas d’incursion arabe, lesquels Arabes estiment avec beaucoup de bon sens qu’un tel homme serait mieux chez eux à Bagdad au sein de la Maison de la Sagesse, qu’à Byzance, ce qu’ils demandent, mais en vain à l’empereur Théophile : le transfert ne se fit pas.

A la demande du basileus Michel, relayant celle du roi Ratislav de Moravie soucieux de contrer les pressions des Carolingiens, Constantin et Méthode, deux frères macédoniens, vont évangéliser la Moravie : ils ont déjà connu un succès certain chez les Khazars et préparent avec soin leur affaire jusqu’à créer un alphabet slave, à partir des caractères grecs et  hébreux, qui se nommera cyrillique, car Constantin, en se retirant dans un monastère romain à la fin de sa vie, y avait pris le nom de Cyrille. Ils avaient transformé un idiome en langue écrite.

868                             Le chinois Wang Jie imprime le plus ancien livre que l’on connaisse :  le Sutra du diamant ouvrage sacré bouddhique, sous forme d’un rouleau de près de cinq mètres de long au moyen de blocs de bois gravés. C’est l’infatigable archéologue anglais Sir Aurel Stein [Aurel n’étant qu’une contraction de Marcus Aurelius, excusez du peu !], qui le découvrira en 1907 à Dunhuang, le site aux mille Bouddha, région que lui-même nommera Serindia, dans l’ouest du désert de Gobi. Il l’emmènera au British Muséum où il se trouve encore. Les caractères mobiles d’imprimerie seront inventés vers le milieu du XI° siècle. Le besoin de livres était important, crée par la codification des examens pour les candidats à l’administration ; ces examens vont devenir la pierre d’angle du mandarinat chinois, leur ouverture à tous permettant le choix des fonctionnaires au mérite.

869                             La basse Mésopotamie était depuis longtemps mise en valeur par des esclaves noirs que l’on se procurait à assez bon compte et qui travaillaient dans des conditions pitoyables. Leur chef, qui se déclarait descendant d’Ali, disciplina de son mieux ces Zendjs, nègres originaires du Zanguebar, et créa un gouvernement de type communiste. Il s’empara d’Obolla, d’Abadan et d’Ahwaz, c’est-à-dire d’une province riche par son industrie sucrière et textile, et surtout par son commerce avec l’Inde et la Chine. Ces nègres ne songent nullement à se faire aimer des populations, qu’ils massacrent, et ils brûlent ce qui ne leur sert pas de butin. La ville d’Obolla, l’ancienne Apologos, construite en bois, fut en partie incendiée. En 871, ils réussissent à pénétrer dans Bassorah, où ils se livrent à leurs actes de piraterie : cette vie de maraude avait particulièrement excité ces Zendjs, qui venaient de quitter des occupations extrêmement pénibles. Les garnisons locales avaient en vain essayé de se défendre, elles avaient toujours été bousculées. Cette année-là, le régent du califat, Mouwaffak, se résolut à prendre l’affaire en main. Il envoya des troupes, mais ces contingents ne remportèrent jamais d’avantage marqué, ne purent empêcher la prise de Bassorah et éprouvèrent des pertes considérables.

Rodolphe Guilland                L’empire byzantin        1956

La révolte ne sera écrasée qu’en 883, faisant entre un demi et deux millions et demi de morts. Mais, globalement, le trafic d’esclaves noirs s’étendra sur environ dix siècles, et on estimera à dix sept millions le nombre de Noirs déportés par les Arabes.

Les Arabes voyagent aussi, et parviennent en Chine avant Marco Polo :

Il y avait à Bassora un homme de la tribu des Coreïschites, appelé Ibn-Vahab et qui descendait de Habbar, fils d’AI-Asvad. La ville de Bassora ayant été ruinée, Ibn-Vahab quitta le pays et se rendit à Siraf. En ce moment un navire se disposait à partir pour la Chine. Dans de telles circonstances, il vint à Ibn-Vahab l’idée de s’embarquer sur ce navire. Quand il fut arrivé en Chine, il voulut aller voir le roi suprême ; il se mit donc en route pour Khomdan[7], et, du port de Khan-fou[8] à la capitale, le trajet fut de deux mois. Il lui fallut attendre longtemps à la porte impériale, bien qu’il présentât des requêtes et qu’il s’annonçât comme étant issu du même sang que le prophète des Arabes. Enfin l’empereur fit mettre à sa disposition une maison particulière et ordonna de lui fournir tout ce qui serait nécessaire ; en même temps, il chargea l’officier qui le représentait à Khan-fou de prendre des informations et de consulter les marchands au sujet de cet homme, qui prétendait être parent du prophète des Arabes, à qui Dieu puisse être propice ! Le gouverneur de Khan-fou annonça, dans sa réponse, que la prétention de cet homme était fondée. Alors l’empereur l’admit auprès de lui, lui fit des présents considérables, et cet homme retourna dans l’Irak avec ce que l’empereur lui avait donné.

Relation des voyages faits par les Arabes et les Persans dans l’Inde et à la Chine, dans le IX° siècle de l’ère chrétienne, traduite par M. Reinaud, de l’Institut, t. I, p. 79 et suiv.

Le commerce étant au pinacle des valeurs de la Chine, on savait faciliter les transactions et ainsi inspirer confiance au marchand étranger :

Lorsque quelqu’un prête de l’argent à une autre personne, celui-là écrit un billet à ce sujet ; l’emprunteur en écrit un autre sur lequel il appose l’empreinte de deux de ses doigts réunis, le medius et l’index. Puis, les deux billets sont réunis, roulés ensemble, et on écrit une formule à l’endroit où l’un touche à l’autre ; ensuite on les sépare l’un de l’autre et on remet au prêteur le billet par lequel l’emprunteur reconnaît sa dette. Si, plus tard, le débiteur renie sa dette, on lui dit : « Présente le billet que t’a remis le prêteur. » Si l’emprunteur prétend qu’il n’a pas de billet du prêteur, nie d’autre part avoir souscrit un billet et y avoir imposé son empreinte digitale, et que le billet du prêteur ait disparu, on dit alors à celui qui nie sa dette : « Déclare par écrit que tu n’as pas contracté de dette ; mais si plus tard le prêteur apporte la preuve que tu as contracté cette dette que tu nies, tu recevras 20 coups de bâton sur le dos et tu seras condamné à payer une amende de 20 000 fakkûj en pièces de cuivre (soit 2 000 dinars)

Suleyman

vers 870                      Les Vikings colonisent l’Islande, alors vide d’humains : elle est à mi-chemin entre Norvège et Groënland, sa côte nord flirte avec le cercle polaire. Quelques moines irlandais s’y étaient peut-être risqués, mais rien de plus. Parmi eux, Thorwald Aswaldssons, qui, à la suite d’un meurtre, doit quitter la ferme familiale et son pays, la Norvège.

Un évêque en brossera le portrait quelques temps après les débuts de la colonisation :

Les livres latins nomment ce pays Thulé, mais les hommes du nord l’appellent Islande. C’est un nom approprié pour cette île, car il y a de la glace (is) et sur terre et sur mer. Les glaces flottantes sont si nombreuses qu’elles remplissent les ports du nord, tandis que les glaciers dominent en permanence les hautes montagnes du pays […]. Parfois de grandes rivières d’eau sortent à flots de sous les glaciers […]. D’autres montagnes de ce pays entrent en éruption et crachent le feu, vomissant une cruelle pluie de pierres […]. Les trous bouillonnant d’eau brûlante et de soufre abondent. Il n’y a pas de forêt, mais seulement quelques petits bouleaux. Des céréales - mais seulement de l’orge - poussent à quelques endroits dans le sud […]. Le pays est surtout habité le long des côtes, et l’est et l’ouest sont les  moins peuplés.

La Saga de l’évêque Guomund.

Les courants d’est en ouest y déposent sur la côte est suffisamment de bois de Sibérie pour faire des charpentes de maison et se chauffer : il y avait tellement d’épaves que chacun prenait ce qu’il voulait, et qu’il n’y eut pas besoin d’établir de règles à ce sujet.

Landnamabok, recueil des Sagas scandinaves écrit vers le XII°.

Les implantations juives se multiplient en Allemagne, surtout le long du Rhin, voie de communication plus confortable, et donc plus appréciée que les routes. On rencontre des communautés principalement à Spire, Worms, Mayence, Bonn, Cologne. Les juifs y avaient reçu un terrain pour construire leurs maisons, et un autre pour leur cimetière ; assez rapidement ils s’entourèrent d’un mur pour se protéger des autres. Lorsque la volonté de se protéger sera plus manifeste chez les autres, ces murs feront de ces quartiers des ghettos.

Les Rhadanites, - des commerçants juifs - n’attendent même pas d’être en plein cœur du Moyen Age pour s’occuper d’une véritable multinationale : en France ils s’étaient installées principalement à Narbonne, Metz et Verdun, cette dernière étant devenu alors un grand marché d’esclaves venus des pays de l’Est :

Les Slaves, capturés à la guerre ou concentrés à Prague, étaient amenés à Verdun, châtrés par les Juifs et vendus, pour d’ « immenses bénéfices », en Espagne, d’où ils repartaient pour le Maghreb et pour l’Orient.

Borzouk ibn Schah Riyar al Nãhouda al Ramhour-Mouzi, Livre des merveilles de l’Inde

Grands voyageurs, ils rapportèrent de Chine plusieurs techniques, dont le collier d’épaule pour le cheval qui améliora considérablement le labourage. Grand commerçants, ils inventèrent le principe de la lettre de crédit, qui permet de se dispenser du transport, toujours risqué, d’espèces sonnantes et trébuchantes.

Ces marchands (les Radhanites) parlent arabe, persan, grec (byzantin], franc, espagnol, slave. Ils voyagent d’ouest en est et d’est en ouest, partiellement sur terre, partiellement sur mer. Ils transportent depuis l’occident des eunuques, des femmes réduites en esclavage, des garçons, des soieries, des castors, des martes et d’autres fourrures, et des épées. Il prennent le bateau en Firanja (France), sur la mer Occidentale et vont jusqu’à Farama (Pelusium). Là-bas, ils chargent leurs biens à dos de chameau et vont par terre jusqu’à al-Kolzum (Suez), une distance de vingt-cinq farsakhs (parasang). Ils embarquent sur la mer Rouge et naviguent d’al-Kolzum à al-Jar (port de Médine) ou al-Jeddah, ensuite ils vont à Sind, en Inde, et en Chine. Sur le chemin du retour de Chine, ils emportent du musc, de l’aloès, du camphre, de la cannelle, et d’autres produits des pays orientaux vers al-Kolzum et les ramènent à Farama, où ils embarquent sur la mer Occidentale. Certains naviguent vers Constantinople pour vendre leurs produits aux Byzantins ; d’autres vont au palais du roi des Francs pour y vendre leurs biens. Parfois, ces marchands juifs, quand ils embarquent depuis le pays des Francs, sur la mer Occidentale, se dirigent vers Antioche (à l’embouchure de l’Oronte) ; de là par terre jusqu’à al-Jabia (al-Hanaya, au bord de l’Euphrate). Là-bas, ils embarquent sur l’Euphrate et atteignent Bagdad, d’où ils descendent le Tigre vers al-Obolla. À partir d’al-Obolla, ils naviguent vers Oman, Sind, Hind, et la Chine…

Ces différents voyages peuvent aussi être faits par voie de terre. Les marchands qui partent d’Espagne ou de France vont à Sus al Aksa (au Maroc) et ensuite à Tanger, d’où ils marchent vers Kairouan et la capitale d’Egypte. De là, ils vont à ar-Ramla, visitent Damas, al-Kufa, Bagdad et al-Basra, traversent Ahvaz, le Fars, Kerman, Sind, Hind, et arrivent en Chine.

Parfois, aussi, ils prennent la route depuis Rome et, traversant le pays des Slaves, arrivent à Khamlidj, la capitale des Khazars. Ils embarquent sur la mer Jorjan, arrivent à Balkhj, traversent l’Oxus, et continue leur voyage vers Yurt, Toghuzghuz, le pays des Ouïghours et de là vers la Chine.

Abn l-Qasim Ubaid Allah ibn Khordadbeh, Kitab al-Masalik wal-Mamalik.  Livre des routes et des royaumes. Ibn Khordadbeh était directeur des postes et de la police de la province de Jibal sous le calife abasside al-Mutammid, qui régna de 870 à 885.

Sur l’esclavage à cette époque, on trouve des tableaux très récapitulatifs :

Les eunuques noirs que l’on peut rencontrer sont de trois sortes : la première espèce, qui est la meilleure, est exportée en Egypte ; la deuxième, celle des Barbarins (habitants de la Somalie) est envoyée à Aden ; c’est la pire espèce d’eunuques ; la troisième ressemble aux Abyssins. Quant aux eunuques blancs, ils appartiennent à deux catégories : les Çaqaliba (Slaves) dont le pays est situé au-delà du Khawârizm (contrée sur le cours inférieur de l’Amou-Daria) mais qui sont conduits en Espagne où ils sont châtrés, puis envoyés en Egypte ; les Rûm (les Byzantins) qui échouent en Syrie et dans la province d’Aqûr (Haute Mésopotamie), mais il n’y en a plus depuis que les Marches (frontières syro-mésopotamiennes) ont été ravagées (allusion probable aux victoires de Nicéphore Phocas).

Al Muqadassi

vers 874                      Le Viking Ottar Jarl franchit le cap nord, limite extrême de l’Europe ; il navigue dans la mer de Barentz et la mer Blanche, atteint l’embouchure de la Dwina, et contourne la presqu’île de Kola jusqu’à Kandalakcha. C’est le roi Alfred d’Angleterre qui ajouta ce récit à la traduction qu’il fit du livre d’Orose, disciple de St Augustin: Historiarum adversus paganos libri VII, dans lequel il compilait tous les fléaux humains depuis Adam jusqu’en 417.

Autour de ces années, les Varègues (dont les Rhôs - Russes -), aventuriers scandinaves mi-guerriers pillards, mi-marchands fondent la ville de Novgorod, proche de la mer Baltique comme du lac Ladoga : sa situation lui ouvrait l’accès aux principaux marchés d’orient comme à ceux de toute l’Europe du nord : Novgorod va avoir dans l’Europe du nord le rôle de Venise ou Gênes en Europe du sud. Politiquement, elle va garder son statut de république aristocratique indépendante jusqu’au XV° siècle.

878                             Cent vingt mille [9] musulmans, juifs chrétiens et mages sont passés au fil de l’épée dans le port chinois de Khang-Fou.- aujourd’hui Canton -. Le massacre est le fait d’un pirate nommé Bauschena, qui fit abattre aussi tous les mûriers qui entouraient la ville. Le reste du pays en prit exemple et tous les mûriers de Chine furent abattus. Les exportations vers les pays musulmans cessèrent et la route de la soie fut coupée pour un temps. 

Alfred de Wessex bat le chef viking Guthrum à Edington. Dit encore Alfred le Grand, il est le premier à constituer un royaume anglo-saxon, donc fondateur d’une identité nationale.

870 -950                     Les Sarrasins sèment la terreur un peu partout, au son de la trompette. Plus tard, on finira par oublier la terreur et on gardera l’instrument.

885 - 886                   Depuis des dizaines d’années, les Normands - les hommes du nord - ravagent Paris, et c’est maintenant un siège interminable auquel vont faire face l’évêque Gozlin et le comte Eudes, qui parviennent finalement à provoquer le départ des Normands. Ils avaient pourtant mis les moyens : sept cents barques sur une longueur de dix kilomètres, portant pas loin de cinquante mille guerriers. Mais, pour des décennies, la ville, amputée de ses faubourgs, va reprendre les dimensions de la Lutèce romaine. Avant de s’en prendre à Paris, c’est bien toute la rive gauche de la Basse Seine qui subit leur terreur :

Le malheur se propageant, la Francie est dévastée, presque désertée. Elle déplore la disette de vignes et de céréales dont elle avait si grande abondance. Elle se désole d’être dépouillée de se habitants, privée de ses paysans. Elle pleure les terroirs que ne retournent plus la charrue et le coutre. Le repos de la terre devient langueur quand n’y passent plus les bœufs. On ne connaît plus les chemins que les hommes ont cessé de fouler. Au fil du temps, les forêts, les bosquets, les bois prolifèrent au détriment des terres. On appelle le salut à grand cris, l’espérance de la vie a abandonné les hommes.

A bord de leurs vaisseaux, les Daces [la Dacie était l’ensemble des trois provinces ecclésiastiques de Scandinavie] remontaient les cours d’eau d’où ils s’élançaient pour ravager les terres riveraines. Ils fondaient la nuit sur les dormeurs plongés dans la quiétude d’un sommeil mortel. Et, quand ils eurent ravagé ce qui se présentait à eux, sans avoir, dans toute la Francie, engagé une seule bataille, faisant butin de tout, ils se retirèrent à l’abri de leurs vaisseaux.

Dudon de Saint Quentin       De moribus et actis primorum ducum Normanniae. Vers 1020

vers 890                      Les Cambodgiens, tout à la dévotion de leur roi dieu, se mettent à entreprendre la construction de temples et de sanctuaires, et cela va durer cinq siècles, donnant une véritable forêt de pierre sculptée, sur une étendue de dix kilomètres sur huit. Le temple principal va être Angkor Vat - le Temple de la Cité -.

Il fallait nourrir cette population, qui devait avoisiner le million, et le climat du pays, avec six mois de saison sèche, ne s’y prêtait pas. Aussi construisirent-ils, dans le même temps que les temples et les sanctuaires, tout un réseau de canaux grands et petits, de réservoirs, permettant d’amener l’eau partout dans le pays : et ainsi ils purent demander à leurs rizières jusqu’à trois récoltes par an.

http://ngm.nationalegeographic.com/2009/07/angkor/angkor-animation           

4 04 896                     A Rome, la vie n’est pas vraiment un long fleuve tranquille :

Le pape Formose s’est essayé à jouer, d’une manière qui ne n’était « ni très nette, ni très loyale », de la compétition des candidats à la couronne impériale, Arnulf d’un côté, Guy et Lambert de Spolète de l’autre. Formose, qui avait commencé par couronner Lambert, en avait fait de même quatre ans plus tard pour son compétiteur Arnulf. Lorsque Lambert reprit possession de Rome, « Formose éprouva une telle frayeur qu’il mourut, le 4 avril 896 ». Son successeur (à ne pas tenir compte d’un pontificat de quelques jours de Boniface VI), Étienne VI, se fait l’exécuteur de la haine de ses ennemis. Le cadavre de Formose est exhumé, solennellement jugé (assis dans une chaire, avec un diacre à son côté, pour répondre à sa place), condamné, et jeté par la foule au Tibre, d’où, paraît-il, un moine le repêcha. Sur quoi, par réaction, Etienne VI est assassiné (août 897).

Emile G Léonard.                 L’Italie médiévale         1956

908                             Chute de la dynastie Tang en Chine : le chaos s’installe, interrompant pour plusieurs siècles la route de la soie, marquant le début du déclin des Radhanites, ces commerçants juifs qui alors étaient bien les seuls à commercer jusque là. En Europe, la période correspond aussi à l’émergence d’une classe commerçante chrétienne, particulièrement en Italie, peu encline à favoriser la prospérité des Radhanites. Les croisades à venir, avec pogroms et expulsions, ne feront qu’aggraver cette perte de pouvoir.

11 09 909                   Guillaume I°, duc d’Aquitaine et comte de Mâcon, dit le Pieux, petit fils de Saint Guilhem, par un acte rédigé à Bourges donne le domaine de Cluny « aux apôtres Pierre et Paul », à savoir l’Église romaine, pour y fonder un monastère de douze moines :

Il est clair pour tous ceux qui ont un jugement sain que, si la Providence de Dieu a voulu qu’il y ait des hommes riches, c’est afin qu’en faisant un bon usage des biens qu’ils possèdent de façon transitoire ils méritent des récompenses qui dureront toujours. L’enseignement divin montre, en effet, que c’est possible. Il nous y exhorte formellement lorsqu’il dit : « La richesse d’un homme est la rançon de son âme ».

Aussi moi, Guillaume, comte et duc par le don de Dieu, j’ai médité attentivement sur ces choses et, désireux de pourvoir à mon salut pendant qu’il en est temps, j’ai pensé qu’il était sage, voire nécessaire, de mettre au profit de mon âme une petite partie des biens temporels qui m’ont été accordés…

Sachent donc tous ceux qui vivent dans l’unité de la foi et dans l’espérance de la miséricorde du Christ que, pour l’amour de Dieu et de notre sauveur Jésus-Christ, je cède aux apôtres Pierre et Paul la propriété du domaine de Cluny avec tout ce qui en dépend. Ces biens sont situés dans le comté de Mâcon.

Nous avons voulu insérer dans cet acte une clause en vertu de laquelle les moines ici réunis ne seront soumis au joug d’aucune puissance terrestre, pas même la nôtre, ni à celle de nos parents, ni à celle de la majesté royale. Nul prince séculier, aucun comte, aucun évêque, pas même le pontife du siège romain ne pourra s’emparer des biens desdits serviteurs de Dieu, ni en soustraire une partie, ni les diminuer, ni les échanger, ni les donner en bénéfice.

Je vous supplie donc, ô saints apôtres et glorieux princes de la terre, Pierre et Paul, et vous, pontife des pontifes, qui trônez sur le siège apostolique, d’exclure de la communion de la sainte Église de Dieu et de la vie éternelle, en vertu de l’autorité canonique et apostolique que vous avez reçue, les voleurs, les envahisseurs et les morceleurs de ces biens que je vous donne joyeusement et spontanément. Soyez les tuteurs et les défenseurs de ce lieu de Cluny et des serviteurs de Dieu qui y demeurent.

Je donne tout cela pour qu’à Cluny on construise un monastère régulier en l’honneur des saints apôtres Pierre et Paul et que là soient réunis des moines vivant sous la règle du bienheureux Benoît. Ils posséderont, détiendront, auront et administreront ces biens à perpétuité afin que désormais ce lieu devienne un asile vénérable de la prière.

Lesdits moines seront sous le pouvoir et la domination de l’abbé Bernon […] et, après son décès, ils auront le pouvoir et l’autorisation d’élire pour abbé un religieux quelconque de leur ordre conformément à la volonté de Dieu et à la règle de saint Benoît.

Si, ce qu’à Dieu ne plaise, quelqu’un veut tenter d’ébranler cet acte, il encourra tout d’abord la colère de Dieu tout-puissant qui lui retranchera sa part de la terre des vivants et effacera son nom du livre de la vie. Il partagera le sort de ceux qui ont dit au Seigneur Dieu : “Retire-toi de moi”, et celui de Dathan et Abiron que la terre, ouvrant sa gueule, a engloutis et que l’enfer a absorbés vifs. Il deviendra aussi le compagnon de Judas, traître à Dieu, qui a été relégué pour devenir la proie des supplices éternels. Et pour qu’au regard des hommes il ne paraisse pas jouir de l’impunité dans le monde présent, mais qu’il éprouve déjà dans son corps les tourments de la damnation, il subira le sort d’Héliodore et d’Antiochus : le premier, flagellé de coups violents, n’en réchappa qu’avec peine alors qu’il était presque déjà demi-mort ; le second, frappé par un ordre d’en haut, périt misérablement, ses membres déjà putréfiés étant rongés par les vers.

Guillaume le Pieux choisit l’abbé Bernon, abbé de Baume  et de Gigny dans le Jura, homme important de la Réforme. Il y établit l’observance de la règle de Benoit de Nursie réformée par Benoit d’Aniane, tout en gardant la direction de ses précédents monastères. Il meurt en 926, après une vie passée à épandre la Règle dans différents monastères.

La donation à la Papauté vise avant tout à assurer au monastère la protection et la garantie du Saint-Siège, respecté à l’époque, même avec des pouvoirs réduits. Guillaume le Pieux veut ainsi éviter que s’exerce sur le monastère un quelconque dominium laïc.  Dans la Charte de fondation de l’abbaye, il est donc décidé de la libre élection de l’abbé par les moines, point important de la règle bénédictine.

Il n’y a donc pas fondation à proprement parler d’un nouvel ordre religieux : on reste chez les bénédictins de Saint Benoît de Nursie, réformés par Saint Benoît d’Aniane, mais la nouveauté tient dans des mesures très « politiques » d’indépendance complète vis à vis des évêques, de mode de désignation de l’abbé - une élection par l’ensemble de la communauté -, ce dernier n’ayant à en référer qu’au pape.

911                             Les Normands n’ont pu prendre Paris, mais à Saint Clair-sur-Epte Charles le Simple juge prudent de les calmer en accordant à Göngr Hrolfr, dit Rollon, la suzeraineté sur la province jusqu’alors ravagée ; il va dès lors s’empresser d’agrandir considérablement la Normandie.

912                             L’avènement d’Abd er-Rhaman III, au moment où disparaît le roi des Asturies, Alphonse le Grand, ouvre la période de plus grande splendeur de l’État cordobais. Par ses qualités d’intelligence, d’énergie et de tolérance, Abd er-Rhaman apparaît comme le plus remarquable des souverains omeyyades d’Espagne. Sa première tâche fut de ramener la paix intérieure et de rétablir son autorité sur l’ensemble de Al Andalus : en 929, son pouvoir consolidé, il abandonne le titre d’émir dont s’étaient contenté ses prédécesseurs, pour prendre celui, plus prestigieux, de calife, qui le place sur le même plan que le calife abbasside de Bagdad. Contre les chrétiens du Nord, l’émir agit avec le même succès.

Marcelin Defourneaux       La Péninsule Ibérique   1956

920                             Eruption de l’Eyjafjallajökull, volcan d’Islande : il n’a pas fini de faire parler de lui.

928                             La papauté sombre dans les intrigues et assassinats en tous genres de l’aristocratie romaine.

  • Théodora, veuve du consul Théophylacte, fait élire pape Serge III, amant de sa fille Marozia, quinze ans et déjà mariée.

  • En 911, un pape bien pieux est élu, Anastase III, chose insupportable aux deux femmes, qui le font assassiner en 913.

  • Nouveau règne éphémère d’un pape de transition, Landon, et c’est Jean X, un ancien amant de Théodora qui monte sur le trône de Saint Pierre, que Marozia fait étouffer sous son oreiller en prison en 928.

  • Encore deux papes intermédiaires, Léon VI et Etienne VII, tous deux assassinés par les bons soins de Marozia et c’est son propre fils, Jean XI, qui est élu en 931, laissant sa mère aux commandes de l’Eglise les premières années de son règne !

930                              Les Carmathes, [rebelles chiites établis au nord de la péninsule arabique], secte égalitaire suffisamment puissante pour entretenir un désordre permanent marchent sur La Mecque et « avec un terrible mépris pour les choses saintes de l’Islam, ils massacrent les pèlerins réunis dans la mosquée, souillant le pourtour de la Ka’ba, et enlèvent la Pierre Noire [10] ». Ils la conservèrent pendant vingt-cinq ans, sombres années de deuil, sans pèlerinage.

Gaston Wiet, de l’Institut.      L’Islam           1956

L’Etat libre d’Islande se met en place, avec des structures particulièrement légères :

L’Islande médiévale, c’est d’abord les sagas, un mot d’ailleurs d’origine islandaise. Qu’un petit peuple vivant sur une terre aussi hostile ait pu donner à l’humanité une littérature d’une valeur aussi universelle reste aujourd’hui encore un mystère. Ces récits en prose rapportaient « la vie et les faits et gestes d’un personnage, digne de mémoire pour diverses raisons, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, en n’omettant ni ses ancêtres ni ses descendants s’ils ont quelque importance » indique Régis Boyer, […] dans L’Islande médiévale. Ainsi sont évoquées la vie et l’œuvre de héros comme Hrafnkell, Egill, fils de Grímr le Chauve, Snorri le Godi, les gens du Val au Saumon, Grettir le Fort et Njáll le Brûlé. Mais outre leur qualité littéraire, ces sagas sont la principale source pour comprendre ce que fût entre 930 et 1262 l’Etat libre islandais, un exemple exceptionnel d’organisation sociale et économique.

Au début du X° siècle, le pays compte 35 000 habitants, population qui va doubler au cours des siècles suivants. La vie est rude sur cette terre désolée formée de basalte, parsemée de volcans, de geysers et de glaciers. Si les Norvégiens sont nombreux, il y a aussi des Danois, des Suédois, des Flamands, des Saxons, des Anglais ou encore des Celtes émigrés d’Irlande. Tous sont venus chercher un air de liberté et d’indépendance, raréfié dans leur pays respectif. Ils sont séduits par les institutions du pays… ou plutôt par leur absence. L’Islande compte en effet une seule assemblée, l’Althing, qui cumule les fonctions de chambre législative et de tribunal. Elle compte 40 membres, n’a ni budget propre ni employés, et ne se réunit normalement que deux semaines par an. Pour Adam von Bremen, un chroniqueur du XI° siècle, l’Islande est un pays « n’ayant pas de roi, mais la loi ». Cette loi, faite de nombreuses et complexes règles, est contenue dans la Gragas, le recueil de l’oie grise. Pour l’anthropologue américain Jared Diamond « l’Islande médiévale n’avait ni bureaucrates, ni taxes, ni police, ni armée… Des fonctions normales des gouvernements partout ailleurs, aucune n’existait en Islande, et les autres étaient privatisées, y compris les poursuites criminelles, les exécutions et l’aide aux Pauvres. »

La société est en effet constituée de clans divers (les gorhordh ) dirigés par des chefs (les godhi) . Chaque chef est tenu d’assurer la défense de son clan, d’arbitrer les litiges internes. L’originalité du godhordh est qu’il n’est ni une communauté fermée, ni un territoire. Tout islandais est libre d’adhérer au gorhordh qui lui convient et d’en changer quand bon lui semble, s’il n’est pas satisfait par la façon dont est dirigé le clan. Car le godhordh n’est pas une démocratie élective : le godhi est détenteur de son rang, qu’il peut acheter, vendre, emprunter et léguer, même si son pouvoir ne repose pas sur son appartenance à l’Althing, mais sur la société civile représentée par son clan. En termes modernes, le godhi est davantage un prestataire, dont on évalue la qualité des services à l’aune de la concurrence. Au niveau national, chaque godhordh est représenté dans l’Althing par son chef et deux autre membres. Par ailleurs, la constitution de clans sans considération de position territoriale dans le pays réduit considérablement les différends. Certains auteurs considèrent que la nature non territoriale de l’ordre légal de l’Islande a permis de réduire la violence. Ce droit, par sa nature contractuelle et non territoriale, anticipe la modernité.

Quant à l’économie de cet Etat libre, elle repose sur l’élevage extensif d’ovins et de bovidés. En raison des conditions climatiques, seule peut-être cultivée une espèce de blé noir, ce qui rend les Islandais largement dépendants de l’importation pour les produits agricoles. En revanche la pêche (saumon, truite, morue et hareng) ainsi que la chasse à la baleine et au phoque, dont on tire l’ivoire, permettent de commercer avec la Norvège, l’Angleterre et l’Irlande et d’obtenir en échange bois de construction, blé, fer, goudron, vin, habits. En comparaison avec les Vikings, les Islandais de cette époque étaient davantage fermiers et commerçants qu’aventuriers et guerriers et n’avaient que peu recours à la violence. En raison même des incitations économiques fournies par le système juridique du pays, les plaignants avaient plus intérêt à saisir la cour qu’à régler par la force leurs différends. En effet, dans le droit islandais, il était prévu pour une victime ne pouvant faire honorer un verdict en raison de la puissance du coupable, de vendre ce verdict, voire de le céder à quelqu’un de plus puissant ayant les moyens de faire appliquer la sanction requise. Tôt ou tard, ce commerce des verdicts avait la vertu de punir réellement le coupable.

Mais alors, pourquoi l’Etat libre d’Islande, si efficient durant plus de cinq siècles, s’est-il effondré ? Au fil des décennies, il y a eu un mouvement de centralisation croissante de la richesse et du pouvoir. Originellement, on comptait 4 500 fermes indépendantes dans le pays. A la fin du XIII° siècle, 80 % des fermes étaient entre les mains de cinq familles. Cette situation mit fin à la compétition des chefs sur le même territoire pour attirer des membres dans leur clan et déboucha sur un partage géographique des pouvoirs, chacun étant administré comme un mini-Etat. Le risque de conflit généralisé poussa l’ensemble de la population à demander l’arbitrage du roi de Norvège, qui génération après génération n’avait jamais accepté la farouche indépendance de l’Islande et avait gardé des vues impérialistes sur ce territoire.

Mais une autre raison plus souterraine et de nature économique a contribué à miner l’Etat libre islandais. L’époque médiévale est une période d’expansion du christianisme. L’Islande n’échappa pas au mouvement. Paradoxalement, alors que la religion fut souvent imposée par le glaive, en Islande, les habitants, essentiellement païens, firent le choix assumé de la conversion en 1096. Ce faisant, les Islandais adoptèrent les obligations du système terrestre du christianisme. L’un d’eux était la tithe, autrement dit la dîme, une redevance versée en nature ou en argent, taxée sur les revenus agricoles, collectée en faveur de l’Eglise pour financer l’entretien du clergé et la construction d’églises et de cathédrales. Pour la première fois, une taxe générale était introduite dans le système économique du pays. Fixée à 1 %, elle était surtout le premier impôt proportionnel. Jusqu’alors, le prix payé pour un service était fixe.

La pierre angulaire du système de l’Etat libre islandais était le principe d’extraterritorialité, chaque Islandais, rappelons le, pouvant choisir son chef selon son intérêt propre. Le problème est qu’une église était bâtie en un point précis du territoire, que le financement de sa construction et de son entretien était assuré par ceux qui habitaient dans son voisinage, quel que soit le godhi qu’ils avaient par ailleurs choisi. Au fil des années, le choix ne fut plus de mise. Le phénomène fut accentué par le fait qu’une large part des taxes état captée par les godhi les plus riches, ceux qui étaient propriétaires de vastes parties de la lande où étaient construites les églises.

Au final, l’introduction de la dîme ne participa pas seulement à l’enrichissement personnel de rares godhi, mais leur cupidité entraîna la dissociation de ces revenus de leur responsabilité, qu’évaluaient les Islandais. Ainsi disparut, à cause d’une modeste taxe, l’Etat libre islandais après avoir fonctionné durant plus de cinq siècles.

Robert Jules              La Tribune       18 Août 2009

951                             Godelscac, évêque du Puy, est le premier pèlerin étranger à se rendre à Saint Jacques de Compostelle.

954                             Pour commémorer les victoires de l’empereur Shizong sur les Tartares, les Chinois coulent un lion de 40 tonnes de fonte à Zanghou.

10 08 955                   Otton le Grand repousse définitivement les Hongrois à la bataille du Lechfeld.

vers 960                   Les Italiens veulent toujours avoir deux maîtres à la fois, pour que la peur que ceux-ci s’inspirent mutuellement leur serve de frein.

Liutprand, lombard, évêque de Crémone, 920-972

962                             Otton le Grand s’empare de la Couronne d’or et fonde le Saint Empire Romain Germanique, qui devait durer jusqu’en 1805.

969                             Pour le compte de Byzance, Nicéphore Phokas reprend Antioche aux Arabes.

vers 970                      Bernard de Menthon s’est mis à la disposition de l’évêque d’Aoste. Ses prédications par monts et par vaux le font passer par le Mont Joux (…de Jupiter), à 2 472 mètres, aujourd’hui frontière Suisse-Italie. Le lieu est fréquenté assidûment par les brigands… Bernard, pour le sécuriser décide d’y construire un hospice ; mais il convient avant tout d’abattre la statue de Jupiter qui s’y trouve, et donc de débaptiser le lieu pour lui donner son nom : ce sera le col du Grand Saint Bernard. Il en fera de même au col du Petit Saint Bernard. L’Hospice, mené par l’Ordre des Chanoines Réguliers de Saint Augustin, brûlera en 1557, et sera reconstruit, plus grand. Les fameux chiens Saint Bernard semblent avoir été amenés là dès les débuts de l’Hospice, maillon essentiel du premier Secours en Montagne.

973                             Guillaume le libérateur, comte d’Avignon, parvient à chasser les Sarrasins de Provence.

De l’autre coté de la Méditerranée, la dynastie des Fatimides, fondée en Tunisie en 909, s’est emparée de l’Egypte et le calife Al Mu’izz, chiite et ismaëlien, inaugure sa nouvelle capitale  al-Qahira (Le Caire) - la Triomphante -, construite en deux ans.

984                             Le Chinois Ch’iao Wei-Yo invente l’écluse à deux portes qui, en  éliminant le recours aux rampes pour passer d’un niveau à l’autre, va amener le développement du réseau fluvial, lequel va atteindre 50 000 km de voies navigables, véhiculant des millions de tonnes de marchandises. Ces voies, beaucoup plus facilement contrôlables que le littoral, vont être à l’abri de la piraterie : le Grand Canal qui relie Hangzhou à Pékin - 1800 km -, va permettre de ravitailler la capitale des Ming sans face à face probable avec les pirates. La marine hauturière va décliner.



[1] Pillards, sans doute, mais qui réservaient alors à la femme une place qu’aucune autre province espagnole et française ne leur donnèrent jamais, et ce jusqu’au XX° siècle : Chez nous, les femmes ne sont jamais restées debout pendant que les hommes mangeaient.  

Isaure Gratacos

les anciens Basques reconnaissaient à la femme les mêmes aptitudes qu’à l’homme pour fonder la famille, et la maintenir dans la prospérité tandis que presque tout les peuples de l’Antiquité avaient pour la femme un sentiment qui tenait du mépris.

Elisée Reclus L’itinéraire des Pyrénées 1862

[2] Pour conforter son titre, Charlemagne, après avoir perdu quatre femmes, envoya des ambassadeurs à Constantinople pour négocier son union avec Irène, mais elle fut déposée peu après leur arrivée…

[3] il fallait bien l’être pour parvenir à ne pas courroucer Charlemagne.

[4] Les chevaux des Indiens d’Amérique du Nord, du temps de la conquête de l’Ouest, ont bien existé, mais ils étaient toute proportions gardés, très récents, venus avec les consquitadores espagnols au début du XV° siècle, et redevenus sauvages avant que d’être à nouveau domestiqués, mais par les Indiens, jusque là sédentaires vivant de cueillette et de culture du maïs.

[5] A cette époque, on se « retirait » en devenant abbé, comme aujourd’hui les hauts fonctionnaires ou les anciens ministres se « retirent » en pantouflant dans des Conseils d’administration. Un comte, tout comme un duc était beaucoup plus fonctionnaire que noble.

[6] Lequel s’appelait en fait le bureau des Barbares.

[7] Aujourd’hui Si-ngan-fou, capitale de la province du Ho-nan , où fut trouvée l’inscription sur l’église chrétienne au VII° siècle, et qui réellement était, à cette époque, la résidence des empereurs de la dynastie des Tang.

[8] Canton aujourd’hui.

[9] le chiffre est fiable, car tous ces étrangers étaient imposés par la Chine

[10] Pierre Noire qui pourrait être … une météorite


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

22 05 987                   Louis V, dernier descendant de Charlemagne, meurt à vingt ans d’une méchante chute de cheval dans les Bois de Compiègne quelques jours plus tôt. Seigneurs et prélats étaient là, qui suivaient le cercueil jusqu’en l’abbaye Saint Corneille, car le roi les avait justement convoqués pour un conseil, ou plutôt un tribunal, chargé de juger Adalbéron, l’évêque de Reims que le roi accusait de trahison, lequel Adalbéron avait un tel ascendant et autorité sur cette assemblée qu’il parvint à réduire à rien ces accusations.

Le défunt roi n’ayant ni frère ni sœur, la succession devenait délicate et il fallait déployer un grand talent de manœuvrier pour éviter les écueils, le premier d’entre eux étant le plus proche parent du défunt : son oncle Charles, alors duc de Basse Lorraine, et de ce fait, vassal de l’empereur germanique. Adalbéron avait ce talent, qui engagea la France pour plus de trois cents ans :

Le trône ne s’acquiert pas par droit héréditaire, et l’on ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue non seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités de l’ esprit, celui que l’honneur recommande, qu’appuie la magnanimité. […]

Donnez-nous pour chef le duc. Le duc Hugues est recommandable par ses actions, par sa noblesse, par ses hommes d’armes ; vous trouverez en lui un soutien non seulement des affaires publiques, mais de vos affaires privées.

3 07 987                     Hugues Capet est sacré roi de France dans la cathédrale de Noyon. Il avait été élu à Senlis le 1° juin.

Les seigneurs de France qui écoutaient parler Adalbéron avaient à faire un choix difficile : ou bien rester fidèle à la dynastie de Charlemagne, ou bien fonder une nouvelle dynastie en nommant Hugues. Le choix de celui-ci équivalait à une révolution, car, au lieu du César que serait le descendant de Charlemagne, Hugues ne serait qu’un seigneur parmi les autres, investi seulement du rôle d’arbitre.

Et une hypothèse est permise concernant l’accusation de trahison que le jeune homme qu’on venait d’enterrer avait portée avant de mourir contre Adalbéron : l’archevêque de Reims, jugeant que le vieil  empire de Charlemagne avait fait son temps, rêvait peut-être d’un nouveau pays, une France jeune, gérée par de vaillants seigneurs qui se donneraient librement un chef. Dans le cerveau d’Adalbéron, la France féodale n’était-elle pas déjà née ? C’est là sans doute ce que Louis avait nommé sa trahison.

[…] Hugues fit en sorte de substituer dans les faits le principe d’hérédité au principe d’élection auquel lui-même devait sa couronne : l’année ne s’était pas écoulée qu’il associait son fils Robert au trône et le couronnait solennellement dans la basilique Sainte Croix d’Orléans. Pourtant, pendant deux siècles encore (le dernière assemblée eut lieu en 1179), les rois durent, avant de pouvoir désigner leur fils aîné comme leur successeur, convoquer une assemblée et demander le consentement des seigneurs réunis.

         Georges et Régine Pernoud             Le Tour de France Médiéval    Stock 1983

La France, ce n’est alors pas grand chose : les comtés d’Orléans, d’Etampes, de Senlis, les châtellenies de Poissy et de Montreuil sur Mer, le domaine d’Attigny et du Palais de la Cité à Paris. La Cité ne communique avec les deux rives de la Seine que par deux ponts que défendent des forteresses - Grand Châtelet rive droite, Petit Châtelet rive gauche, lesquels appartiennent à des vassaux !  Ce n’est que sous Philippe Auguste que le Petit Châtelet deviendra possession royale, et ce n’est qu’en 1248 que Saint Louis rachètera le Grand Châtelet à Adam Hareng.

Il leur en faudra, de l’opiniâtreté et de la constance, pour devenir La Grande Nation de Louis XIV, villes après villes, comtés après comtés, duchés après duchés, … pendant sept siècles, par diplomatie souvent, par ruse parfois, par persuasion, mais aussi par le fer et le feu.

988                             Erik Thorvaldsson - Erik le Rouge - , fils de Thorwald Aswaldssons, avec deux meurtres à son actif en Islande, doit s’enfuir :

Il avait l’intention d’aller à la recherche de cette terre aperçue par Gunnbjörn, fils d’Ulf le Corbeau, lorsqu’il était drossé vers l’ouest, à travers la pleine mer

…./… Le pays que l’on appelle Groenland fût découvert et colonisé par des Islandais. Un homme du nom d’Erik le Rouge, originaire de Breidhifjordh, partit d’Islande pour s’établir dans une terre appelée depuis Eiriksfjördhr. Il donna un nom au pays et l’appela Groenland (terre verte[1]), espérant qu’un beau nom encouragerait les gens à émigrer.

                                                                                                          Livre d’Ari le savant

Il leur fallait une bien bonne maîtrise de l’astronomie nautique pour naviguer ainsi en haute mer !

Protégés de la glace à la belle saison par le Gulf Stream, les pâturages y nourrissent ours et caribous, les eaux sont poissonneuses. Il retourne en Islande et persuade quinze cents colons de s’y installer : ils partirent vingt cinq knörrs et drakkars[2], emportant tout ce monde, avec meubles, vaches, chevaux, mais par de méchantes tempêtes, ils se virent seulement quatorze navires en arrivant sur la côte ouest du Gröenland. Cette colonie atteindra trois mille membres. L’inscription runique la plus élevée en latitude a été trouvée par 72°55′N.

L’un d’eux se convertit au Christianisme, qui se répandit très vite : trois siècles plus tard, on comptait dix huit églises.

En 989, Bjarni souhaite rejoindre le Groenland depuis Bergen, mais, à proximité de la pointe sud, il est pris dans un épais brouillard, et s’égare pendant trois jours dans la brume ; le retour du soleil lui permet de s’orienter :

Ils hissèrent toute la voile, et poussèrent en avant, toute une journée et toute une nuit. Ils aperçurent une terre, mais Bjarni dit qu’il ne croyait pas que ce puisse être le Groenland. Ils naviguèrent encore neuf jours et reconnurent trois terres différentes avant de retrouver le Groenland.

                                                                                              Saga des Groenlandais

Ils découvrirent le Labrador, puis Terre Neuve, où rivière et lac ne manquaient pas de saumons, et ceux-ci étaient les plus gros qu’ils eussent jamais vus. Le sol était d’une telle qualité qu’il leur parût inutile de mettre de coté du fourrage pour l’hiver. Durant la saison froide, il ne gela pas et l’herbe dépérit à peine. Le jour et la nuit étaient d’une durée plus égale en ces lieux qu’au Groenland ou en Islande. Au plus profond de l’hiver, le Soleil était visible depuis l’heure du petit déjeuner jusqu’au milieu de l’après-midi.

Ils y fondèrent une colonie, commençant par deux cent cinquante hommes et femmes. Mais les relations avec les indigènes Skraelings (indiens ou eskimos), après avoir été au début placées sous de bons auspices, se détériorèrent et finalement, ils regagnèrent le Groenland.

Quinze ans plus tard, Leif Ericsson, accompagné entre autres de Tyrkir, un Allemand, homme du sud qui sait reconnaître un plant de vigne, découvrit encore une autre terre qu’ils baptisèrent Vinland, car Tyrkir y reconnût des pieds de vigne sauvage, aujourd’hui répertoriée Vitis riparia : la présence de vigne demande de la situer entre les 41° et 44° parallèle, c’est à dire entre Boston et New-york, où, curieusement, il existe une île nommée encore aujourd’hui Martha’s Vineyard.

Si la carte du Vinland dessinée au XV° siècle et publiée en 1968 par l’université de Yale s’est avérée être un faux, les Vikings ont laissé d’autres traces de leur passage : d’incontestables vestiges d’habitat, au nord de l’île de Terre Neuve, l’Anse aux Meadows, et encore la pierre découverte en 1898 à Kensington dans le Minnesota, à l’ouest du lac Supérieur, par un fermier en défrichant son terrain. Cette pierre est du grauwacke, une roche sédimentaire détritique verte composée de feldspath, de quartz et d’argile, faiblement métamorphisée : d’un poids de 90 kg, elle mesure 76 cm X 41 cm X 15 cm et porte les inscriptions runiques ainsi interprétées :

Nous sommes 8 Goths et 22 Norvégiens en voyage de découverte depuis le Vinland vers l’ouest. Nous avions un camp près de deux rochers, à quelques journée de marche au nord de cette pierre. Nous nous mîmes en route pour pêcher un jour. Quand nous revînmes nous trouvâmes 10 de nos compagnons rouges de sang et morts. A(ve) V(irgo) M(aria), sauve nous du péril.

Nous avons dix de nos marins au bord de la mer pour veiller sur nos bateaux, à quatorze journées de marche de cette île.          Année 1362

Il y a maintenant plus d’un siècle que l’authenticité de cette pierre est contestée et que chaque contestation fait naître une nouvelle argumentation en faveur de son authenticité !

Des Vikings fuyant le Groenland devenu inhospitalier vers l’Amérique plutôt que de retourner vers la mère patrie ?

19 05 989                   Vladimir I° le Grand, tzar de la Rous’ - Russie -, avait épousé deux ans plus tôt Anne Porphyrogénète, dernière sœur du basileus. Il se convertit au christianisme en l’église Saint Baptiste de Cherson, en Crimée. Le 15 août suivant, plusieurs milliers de guerriers seront baptisés dans les eaux du Dniepr, à Kiev. La Rous’, c’est alors un ensemble politique qui regroupe les peuples russe, biélorusse et ukrainien ; ils parlent le slave oriental commun - improprement appelé « vieux russe » -. Ils ont aussi une même religion, car le christianisme avait déjà pénétré le pays : il existait une église Saint Elie dès 944 à Kiev. La christianisation de son peuple, officiellement imposée à la suite de son baptême, va en fait se faire peu à peu, le paganisme se maintenant en beaucoup d’endroits, faute d’un clergé suffisant et qualifié dans l’Eglise.

990                             Les guerres, l’insécurité suscitent des besoins de repos, et l’Eglise se met à prêcher « la paix de Dieu », « la trêve de Dieu ». :

Que dorénavant, dans les évêchés et dans les comtés, aucun homme ne fasse irruption dans les églises ; que personne n’enlève des chevaux, des poulains, des bœufs, des vaches, des ânes, des ânesses avec leurs fardeaux, des moutons, des chèvres, des porcs. Qu’on n’emmène personne pour construire ou assiéger un château, si ce n’est ceux qui habitent sur votre terre, votre alleu, votre bénéfice ; … Que nul ne fasse tort aux moines ou à leurs compagnons qui voyagent sans armes ; … qu’on n’arrête point le paysan ou la paysanne pour les contraindre à se racheter.

                                                                                              Gui d’Anjou, évêque du Puy

08 997                        Al Mansur, maître d’Al Andalus, après avoir conforté son pouvoir et porté au plus haut la puissance et le rayonnement des califes de Cordoue[3] , lance la Jihad : cinquante sept expéditions par lesquelles il ne cherche pas à agrandir le royaume arabe, mais à humilier son adversaire, razzier tout ce qui peut l’être, en priorité les jolies femmes franques ou basques qui feront de très bonnes concubines… Ce jour-là, c’est la très riche basilique de Saint Jacques de Compostelle qui part en fumée. Elle sera relevée par Odilon, abbé de Cluny.

En fait, dès cette époque l’Espagne présente un paysage politique très complexe, et la frontière entre islam et chrétienté est tout sauf étanche ; nombreux sont alors les chrétiens qui vont chercher sécurité ou fortune en pays musulman, mettant leurs armes au service de souverains musulmans : ainsi Al Mansur fut-il secondé dans cette destruction de Saint Jacques de Compostelle par des comtes chrétiens.

En Espagne, Almanzor (le Victorieux) s’avance jusqu’aux Asturies et en Galice, où ses troupes occupent Saint Jacques de Compostelle ; les portes de la ville et les cloches du sanctuaire, portées par des captifs chrétiens, sont ramenées à Cordoue comme butin de guerre.

La gloire et le prestige du Califat de Cordoue au X° siècle ne tiennent pas seulement à ses succès militaires, mais aussi à l’éclat de sa vie économique, sociale et intellectuelle. Si les Arabes ne sont pas les créateurs du système d’irrigation dont on leur a fait souvent honneur, ils l’ont certainement développé et amélioré ; aux cultures traditionnelles, céréales, vigne, olivier, ils ont ajouté des espèces nouvelles : riz, canne à sucre, mûrier pour l’élevage du ver à soie. Les mines sont activement exploitées ; les métiers textiles travaillent la laine et la soie ; l’industrie de la céramique, celle du cuir (cordouans) alimentent le commerce d’exportation. Des techniques nouvelles - celle de la fabrication du papier par exemple - sont introduites en Espagne, et se transmettront de là au reste de l’Europe. La flotte du Califat domine toute la Méditerranée occidentale, et assure d’actives relations commerciales avec l’Empire byzantin et les pays musulmans qui relèvent du Califat de Bagdad. Tandis que l’or a disparu de la circulation monétaire de l’Europe chrétienne, le calife frappe des « dinars »d’or qui ont cours dans tout le monde méditerranéen.

Aux ressources du commerce extérieur, dont l’importance est attestée par les droits de douane perçus par le trésor royal, s’ajoutent celles de la piraterie, centrée sur les ports de la côte du Levant.

La croissance des villes reflète l’essor économique. Séville, Malaga, Almeria sont des centres actifs, animés par le commerce et le travail des métiers. Mais c’est Cordoue qui résume aux yeux des contemporains éblouis la splendeur du Califat… La capitale califale est une ville sans égale dans tout le monde occidental et méditerranéen. Embellie par Abd er-Rhaman III, qui a agrandi la mosquée érigée par le premier émir et fait construire des palais, des thermes et des jardins, elle devient sous son successeur AI-Hakam II, le plus lettré des califes cordobais, un centre actif de vie intellectuelle. AI-Hakam y a rassemblé une bibliothèque qui comptait, dit-on, plus de quatre cent mille volumes ; il fonde des écoles et accueille à sa cour des savants et des écrivains, parmi lesquels le More Rasis, le premier grand historien de l’Espagne musulmane. L’éclat intellectuel survivra même, comme il arrive fréquemment, à la puissance politique, et donnera ses plus beaux fruits après la chute du Califat, à l’époque des rois de taifas.

Marcelin Defourneaux         La Péninsule Ibérique   1956

999                             Election du premier pape français : Gerbert d’Aurillac, sous le nom de Sylvestre II . Avant d’atteindre cette suprême dignité, il avait inventé l’orgue hydraulique à vapeur, l’horloge à balancier et avait vulgarisé l’abaque, - une table à calcul -.

1000                           R.A.S[4]. …enfin, presque, car le Norvégien Leif Eriksson débarque à Terre Neuve et longe la côte américaine jusqu’à Rhode Island - Boston - .

C’est au cours du X° siècle que l’on voit  se développer de grandes cités en Afrique : Gao, dans l’actuel Mali, Mogadiscio, dans l’actuelle Somalie, Mombasa, dans l’actuel Kenya, Kinshasa, dans l’actuel Congo.

1003                           A l’approche de la troisième année après l’an Mil, dans presque toute la terre, surtout dans l’Italie et dans les Gaules, on se mit à reconstruire les églises. Bien que la plupart n’en eussent nul besoin, une émulation poussait chaque communauté chrétienne à en avoir une plus somptueuse que les autres. On eut dit que le monde secouait ses haillons, pour revêtir de toutes parts un blanc manteau d’églises.

Raoul Glaber, moine de Sainte Bénigne (Dijon). Histoires, vers 1048

1004                           Sècheresse exceptionnelle suivie de pluies torrentielles et d’inondations ; une invasion de sauterelles achève de ruiner les récoltes, entraînant une famine en 1005 et 1006.

1010                           Geoffroy de Sablé fait une donation aux bénédictins de l’abbaye Mancelle de la Couture au Mans qui leur permet de fonder le prieuré de Solesmes. Après la révolution Dom Guéranger (1805-1875) sera l’artisan du renouveau de l’ordre et du chant grégorien.

Le chant fait partie de notre vie intérieure. Avec le temps, on n’a plus besoin d’écouter d’autres musiques. Le chant grégorien est la dernière vibration avant le silence, qui est plus beau que tout.

                                                                                                          Dom Michael Bozell

1014                           La Corse est libérée de ses envahisseurs musulmans.

Alexis Xiphias, à la tête de l’armée de Basile II, empereur d’Orient, défait la dernière armée bulgare du tzar Samuel. Il capture 15 000 prisonniers : sur ordre de Basile II, on crève les yeux de tous, sauf d’un sur cent, qui conserve un œil pour pouvoir ramener les autres au tzar Samuel.

1018                           Etienne, Roi de Hongrie, ouvre aux pèlerins la route terrestre vers Jérusalem : elle traverse la Hongrie en longeant le Danube : la voie est plus sûre et moins coûteuse que le trajet maritime. Vajk était son nom de naissance, il devint Etienne à son baptême en 985 et sera canonisé en 1083. Des guides ont été rédigés :

La Hongrie commence au milieu du fleuve Fischa. A une lieue de là, se trouve le château de Hainburget, à deux journées de marche de celui-ci, le château de Györ. Entre ce dernier et le château de Fehérvar, il y a trois journées de marche, et autant pour arriver à Tolna…

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A cette époque, presque tous ceux qui, d’Italie et de Gaule, désiraient se rendre au sépulcre du Seigneur à Jérusalem, se mirent à délaisser la route accoutumée, qui traversait les détroits de la mer, et à passer par le pays de ce roi Etienne… Il accueillait comme des frères tous ceux qu’il voyait, et leur faisait d’énormes présents. A l’appel de ce souverain, une foule innombrable d’hommes du peuple et de nobles partit pour Jérusalem.

Raoul Glaber, moine de Sainte Bénigne.

Al-Durzi, conseiller du calife du Caire, fuit en Syrie après la disparition de ce dernier ; il y fonde la secte des Druzes, qui s’appuie sur l’ésotérisme et la métempsychose.

1023                           Construction de la première abbatiale du Mont Saint Michel.

Le rocher de Mont Tombe qui avait été séparé du continent par la grande marée de 709, abritait déjà des cultes à Saint Etienne et à Saint Symphorien. C’est un témoin du massif hercynien, l’ancêtre de toutes les montagnes, cela va chercher vers ~ 330 m.a ; Tombe  vient du latin Tumulus : butte, laquelle n’est pas bien grande : 900 mètres de circonférence. En 708, trois apparitions de  l’archange Saint Michel - on l’appellera alors le Rocher de l’Archange - décidèrent Aubert, évêque d’Avranches à construire une église ; elle sera remplacée par une église carolingienne, qui remonte à 965. La règle clunisienne s’y introduit alors et le rocher fût nivelé - 25 m. x 80 m., tout de même - pour permettre la construction de la nouvelle abbatiale, qui sera achevée en 1084.

Il fallait de l’argent pour ce faire, mais les moines n’en manquaient pas : les revenus liés au pèlerinage étaient conséquents, et les propriétés de l’abbaye allaient de la Grande Bretagne à l’estuaire de la Loire. Au début du XIII° furent élevés le cloître, chef d’œuvre de raffinement architectural, et la « Merveille », espace séparé en deux nefs de hauteur égale, présentant la même superposition de salles sur trois niveaux, le premier pour le peuple - Tiers Etat-, le second pour les seigneurs et leurs suite - la Noblesse- et le troisième pour les moines - le Clergé - ; l’ensemble sera terminé en 1228. Pour ce faire, on ira chercher le granit sur les îles Chausey. Chœur et transept de l’église abbatiale sont gothiques, car reconstruits au XV° siècle en remplacement du chœur roman, effondré en 1421.

En 1066, les moines de l’abbaye apportèrent leur soutien à Guillaume de Normandie dans sa volonté de conquête de l’Angleterre : il les en remerciera en leur donnant un autre caillou proche de Penzance en Cornouailles, où ils construiront un prieuré qui se nommera aussi Abbaye du Mont Saint Michel.

1025                           Adalbéron, évêque de Laon adresse à Robert le Pieux, le fils d’Hugues Capet un poème décrivant la société comme la cohabitation de trois ordres : les travailleurs chargés de la fonction nourricière [laboratores], les combattants chargées de la défense [bellatores], et les clercs qui prient pour le salut des hommes [oratores][5]. Huit cents ans plus tard, on retrouvera cela quasiment inchangé avec la Noblesse, le Clergé et le Tiers Etat.

On trouvait aussi d’autres clercs pour exercer un terrorisme autrement plus domestique, ne laissant aucune liberté à l’individu et ne faisant de lui qu’un rouage qui n’a qu’à « obéir aux ordres » :

Avec ton épouse ou avec une autre, t’es-tu accouplé par derrière, à la manière des chiens ? Si tu l’as fait, tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau.

T’es-tu uni à ton épouse au temps de ses règles ? Si tu l’as fait, tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau. Si ta femme est entrée à l’église après l’accouchement  avant d’avoir été purifiée de son sang, elle fera pénitence autant de jours qu’elle aurait dû se tenir encore éloignée de l’église. Et si tu t’es accouplé avec elle ces jours-là, tu feras pénitence au pain et à l’eau pendant vingt jours.

T’es-tu accouplé avec ton épouse après que l’enfant a remué dans l’utérus ? ou du moins quarante jours avant l’accouchement ? Si tu l’as fait, tu feras pénitence vingt jours au pain et à l’eau.

T’es-tu accouplé avec ton épouse après qu’une conception fût manifeste ? Tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau.

T’es-tu accouplé avec ton épouse le jour du Seigneur ? Tu dois faire pénitence quatre jours au pain et à l’eau.

T’es-tu souillé avec ton épouse en Carême ? Tu dois faire pénitence quarante jours au pain et à l’eau, ou donner vingt six sous en aumône. Si c’est arrivé pendant que tu étais ivre, tu feras pénitence vingt jours au pain et à l’eau. Tu dois conserver la chasteté vingt jours avant Noël, et tous les dimanches, et pendant les jeûnes fixés par la loi, et pour la nativité des apôtres, et pendant les fêtes principales, et dans les lieus publics. Si tu ne l’as pas conservée, tu feras pénitence quarante jours au pain et à l’eau.

Burchard de Worms, canoniste allemand du XI° siècle.

Décret à propos de l’«abus de mariage».

Si l’on fait les comptes, les interdits auraient amené les « couples dévots » à ne s’unir que quatre vingt onze à quatre vingt treize jours par an, sans compter les périodes d’« impureté» de la femme (règles, grossesse, période post partum). Souhaitons simplement qu’ils aient été nombreux à dire « chantes, beau merle ». 

1030                           Des pluies diluviennes s’abattent sur l’Europe entière, gonflant les fleuves, noyant les champs, pourrissant les récoltes et provoquant la famine :

Riches et moins riches étaient hâves, comme les pauvres, car la misère universelle avait mis fin au pillage des puissants (…) Après avoir mangé le bétail et les oiseaux, les hommes se mirent, poussés par une faim atroce, à manger des charognes ou autres nourritures innommables. Dire à quel excès porta la corruption du genre humain provoque l’horreur ; on vit alors, ô douleur ! ce qu’on n’avait vu que rarement dans le passé, des hommes rendus furieux par la faim, manger la chair d’autres hommes. Les voyageurs, assaillis par des hommes plus vigoureux qu’eux, étaient démembrés, cuits au feu et mangés. Très souvent, montrant un fruit ou un oeuf à un enfant, on l’entraînait dans un lieu écarté pour le tuer et le manger (…) En raison des péchés des hommes, cette effroyable calamité sévit trois ans durant dans le monde entier.

Raoul Glaber, moine de Sainte Bénigne. Histoires, vers 1048

1031                           En Espagne, les chrétiens confirment un avantage pris sur les musulmans dès les années 1010, et c’est l’effondrement du califat de Cordoue, qui donne lieu à un nouveau type d’organisation politique : les petits royaumes indépendants se nomment taïfas, lesquels versent à des souverains chrétiens un paria, qui est un tribut en échange duquel, ces derniers s’engagent à ne pas les attaquer, voire à les protéger : dans ces conditions, on pouvait ne pas être pressé du tout de mettre les Arabes à la porte : c’aurait été tuer la poule aux œufs d’or ; et si l’affaire a duré presque huit cents ans, c’est que cela a profité à plus d’un ! Les musulmans restés en territoire chrétien sont des mudejares. Les chrétiens sous domination musulmane - les mozarabes - ont le statut de dhimmi.

Les choses vont prendre un autre tour après la prise de Tolède en 1085 par Alphonse VI : les souverains des taïfas prennent peur et font appel aux Almoravides, des berbères récemment convertis à l’islam, qui font preuve du zèle des convertis.

On ne peut nier que la mainmise des Almoravides, puis des Almohades fut préjudiciable à la brillante civilisation littéraire qui florissait dans la péninsule et qui influa d’une façon si féconde sur le monde européen. « A l’époque du pullulement des capitales provinciales, les cours des rois musulmans de Tolède, de Badajoz, de Valence, de Dénia, d’Almeria, de Grenade, de Séville surtout, deviennent autant de cénacles où poètes, lettrés, artistes, savants, philosophes, médecins, spécialistes des sciences exactes travaillent, dans des conditions matérielles favorables, autour de princes, mécènes éclairés qui trouvent en leur société le meilleur dérivatif à leurs préoccupations quotidiennes dans l’exercice du pouvoir. Époque de profonde décadence politique, qui s’accompagne - on en a d’autres exemples à l’intérieur et à l’extérieur du monde de l’Islam - d’un incomparable renouveau des productions de la pensée » (Lévi-Provençal).

Gaston Wiet, de l’Institut.      L’Islam    1956

Les troubles intérieurs qui s’ensuivent provoquent, de façon presque soudaine, un renversement des relations politiques entre l’Espagne chrétienne et l’Espagne musulmane. Ce sont maintenant les roitelets de Taifas qui sollicitent l’intervention des princes chrétiens dans leurs querelles, et paient leur aide soit par des cessions de territoires, soit par des tributs annuels ou parias. Cependant, quelques uns des royaumes de Taifas - dont le nombre s’élève à vingt-trois vers le milieu du XI° siècle - constituent des États assez étendus, et qui jouent encore un rôle politique important. Au nord-est de la péninsule, le royaume de Saragosse maintient, au contact des Pyrénées, un centre puissant de domination musulmane ; il s’interpose entre la Catalogne et les États chrétiens de Castille et Léon et interdit aux comtés aragonais, enfermés, dans les hautes vallées des sierras, l’accès au val de l’Ebre. Sur la côte méditerranéenne, Alméria, Valence sont le centre de petits États très prospères qui combinent les ressources de l’agriculture et du tissage des toiles avec celles de la piraterie. Mais c’est Séville qui apparaît comme la véritable héritière de la splendeur du Califat, sous les règnes de AI Motamid 1er (1042-1061) et de son fils AI Motamid II (1061-1095). Ce dernier, qui réussit à soumettre à son autorité Cordoue et le royaume de Murcie, apparaît comme le type le plus représentatif de ces « rois de Taifas », chez qui l’astuce politique et l’implacable cruauté s’unissent aux goûts du poète et aux raffinements de l’amateur d’art.

Car la civilisation de l’Espagne musulmane, loin de décliner avec la chute du Califat, atteint son zénith dans les royaumes de taifas. Civilisation très originale, qui n’est nullement une transposition, en terre espagnole, des formes de vie matérielle et morale, qui ont fleuri dans les Califats de Damas et de Bagdad, mais qui, en beaucoup de domaines, est la création commune des différents éléments ethniques et religieux qui composent la population de AI Andalus. L’arabe y joue le rôle de langue littéraire, de véhicule de la culture, comme le latin dans le monde médiéval chrétien ; c’est par des traductions arabes que s’est transmis l’héritage de la Grèce et d’Alexandrie, enrichi d’apports orientaux. Mais les Arabes purs ne constituent qu’un groupe numériquement très restreint ; quant aux Berbères, grossiers et fanatiques, ils apparaissent peu ouverts aux curiosités de l’esprit. L’élément espagnol - non seulement les renégats et les juifs, mais aussi les mozarabes qui se laissent gagner par le prestige de la langue arabe et de la culture dont elle est le support - participent largement à l’élaboration de la civilisation hispano-musulmane. Cette compénétration intellectuelle des musulmans et des chrétiens constitue un facteur essentiel de la diffusion de la pensée et de la science arabe dans l’Espagne chrétienne d’abord, puis dans toute l’Europe occidentale. Si dans certains domaines - sciences exactes, astronomie, médecine - le rôle de AI Andalus est surtout celui d’un relais entre la culture antique et le monde médiéval, dans d’autres - poésie, histoire, philosophie - se révèle une remarquable originalité et parfois une étonnante audace de pensée, comme dans l’Histoire critique des religions de Abn Hazan (994-1064) ou dans l’œuvre philosophique d’Averroës et du juif Maïmonide, un siècle plus tard.

La contrepartie de cette liberté intellectuelle est le relâchement de la pure doctrine de l’Islam, non seulement chez certains penseurs, mais aussi chez les souverains qui pratiquent à leur égard un généreux mécénat, rassemblent d’importantes bibliothèques et sont parfois eux-mêmes - c’est le cas d’Al Motamid II - de délicats poètes. Aussi les souverains trouvent-ils d’âpres censeurs parmi leurs sujets, et surtout chez les alfaquies, docteurs de la loi musulmane, qui leur reprochent leur tiédeur religieuse, leur goût du luxe, et même leur penchant à la boisson. C’est avec l’appui d’une partie du bas peuple, animé par les alfaquies, qu’à deux reprises, à la fin du XI° et au XII° siècle, les musulmans d’Afrique, Almoravides, puis Almohades, referont la conquête de l’Espagne, mettant en péril l’œuvre de reconquête menée par les royaumes chrétiens du Nord

Marcelin Defourneaux         La Péninsule Ibérique   1956

1033                           Il ne s’est rien passé de vraiment exceptionnel pour les mille ans après la naissance du Christ, donc, on se reporte sur les mille ans après sa Passion.

La millième année après la Passion du Seigneur, les nuées s’apaisèrent, obéissant à la bonté et à la miséricorde divine […] toute la surface de la terre se couvrit d’une aimable verdeur et d’une abondance de fruits.

Raoul Glaber

1037                           Construction de l’église abbatiale de Jumièges.

Abu ‘Ali al-Husayn ‘Abd Allah ibn Sina, plus connu en Occident sous le nom de Avicenne meurt à Hamadan, en Iran, à cinquante sept ans. Natif de Boukhara, alors aux confins du monde iranien - aujourd’hui en Ouzbékistan -, il était devenu le plus grand savant de son époque. Doté d’une prodigieuse mémoire, il avait assimilé tant le Coran et les sciences arabes que les grecs, d’Aristote à Ptolémée. Il gardera un statut d’homme de cour, menant une vie d’errance, au gré des tribulations politiques. Parmi d’innombrables ouvrages, notons le Canon de la Médecine, - plus d’un million de mots - : les meilleures écoles - Montpellier, Toulouse, Louvain - en feront pendant des siècles leur principal outil pédagogique.

Le corps est une monture qu’il faut savoir abandonner lorsque le but du voyage est atteint.

1039                           Construction de la troisième église Sainte Foy de Conques, celle que nous connaissons, à l’exception des deux clochers de la façade, ajoutés on ne sait pas très bien pourquoi par Violet le Duc au XIX°.

1043                           Robert de Turlande fonde l’abbaye de la Chaise Dieu.

1050                           Apparition du moulin à vent via l’Espagne musulmane.

Guido d’Arezzo, moine à l’abbaye de Pomposa - la Magnifique - entre marais et Adriatique, à l’est de Ferrare, laisse à la postérité la mise en écrit de la musique, jusqu’alors transmise par la seule tradition orale : la solmisation. Il met en musique un acrostiche chanté aux vêpres écrit par Paul Diacre, conseiller musical de Charlemagne :

UT queant laxis                           Pour que puissent tes serviteurs
REsonare fibris                           Faire sonner à pleine voix
MIra gestorum                           Les merveilles de ta geste passée
FAmuli tuorum                            Ouvre leurs lèvres
SOLve polluti                             Souillées de péchés
LAbii reatum
Sancte Iohannes.

Gamme, portée… les grandes bases du solfège sont en place. C’est le moment merveilleux où, avec une grande fraîcheur, le musicien a posé les jalons d’une grammaire neuve.

Olivier Cullin

1050                            Le premier ministre des Fatimides, Yazouri, met à exécution une vengeance contre les Berbères d’Ifriqiya, - l’actuelle Tunisie - : deux tribus arabes, les Banou Hilal et les Banou Soulaïm, dont les brigandages infestaient la haute Égypte, furent invitées à partir pour l’Afrique du Nord : « Nous vous l’abandonnons, dévastez-la », leur fut-il dit. Et cette immigration de Bédouins insupportables fut pour toute l’Afrique du Nord une véritable catastrophe : elle se produit au milieu du XI° siècle.

La Berbérie avait beaucoup souffert de l’occupation arabe, d’une façon indirecte, d’abord parce que la Kahina, cette femme qui prit un instant la direction de la lutte contre l’envahisseur, avait fait le désert derrière elle. L’irruption hilalienne fit le reste, consommant la crise de l’agriculture et compromettant pour longtemps la sécurité. Cette invasion, accomplie dans des conditions particulièrement sauvages, porta une atteinte à la prospérité générale : la ruine s’étendit partout, et des brigands, par masses, interceptèrent les routes et dépouillèrent les voyageurs. « La dévastation et la solitude y règnent encore », écrivait Ibn Khaldoun au début du XV° siècle.

Emilienne Demougeot          L’apparition des Arabes en Occident 1986

1051                           Henri I°, fils de Robert le Pieux, s’en va bien loin pour chercher femme : il épouse Anne de Russie, fille du grand prince de Kiev, Iaroslav I°, dit le Sage : il avait contribué à la rédaction du plus ancien code judiciaire russe : Rouskaïa Pravda. A sa mort, trois ans plus tard, la Russie kievienne était la plus grande fédération d’Europe. C’est Vladimir, -au nord-est de Moscou -, qui était alors la capitale et non Kiev.

16 07 1054                 Le pape Léon IX a envoyé en ambassade à Constantinople le cardinal Humbert. Diplomate maladroit, il se heurte de front à l’intransigeant patriarche Michel Kéroularios, jaloux de son influence sur l’empereur Constantin IX Monomaque. Humbert dépose sur l’autel de Sainte Sophie une bulle d’excommunication contre Michel Keroularios, lequel excommunie à son tour le cardinal.

La goutte d’eau venait de faire déborder le vase : les Eglises d’Orient refusent de reconnaître la primauté du pape, - primum inter pares, pour les catholiques -: c’est le schisme fondateur des Eglises orthodoxes d’origine byzantine ou grecque.

Le concile de Narbonne codifie la « Trève de Dieu ».

13 04 1059                 Nicolas II, jusque-là évêque de Florence, au demeurant bourguignon, promulgue un décret qui réserve aux cardinaux l’élection du pape.

1060                           Début de la construction de la cathédrale Saint Sernin à Toulouse.

1062                           Guillaume le Conquérant et la reine Mathilde font construire à Caen l’abbaye aux Dames, puis l’abbaye aux Hommes, [toutes deux miraculeusement épargnées par les bombardements de 1944] . Guillaume offre l’hospitalité à Edouard,  futur roi  d’Angleterre, qui s’attache à la Normandie d’où il emmène nombre d’hommes en Angleterre lorsqu’il y est rappelé pour monter sur le trône : ils y trouveront places et honneurs. Guillaume sera reçu en Angleterre comme un roi, et plus tard, recevra Harold, héritier du trône, encore jeune homme, auquel il arrachera la promesse de le soutenir dans sa volonté d’occuper le trône d’Angleterre.

1063                           Achèvement de la basilique Saint Marc à Venise, sur le modèle byzantin : croix grecque et cinq coupoles. Consécration de l’église de Moissac.

1064                           Le sultan  Alp Arslan - le lion héros - détruit Ani, capitale de la Grande Arménie. Les réfugiés arméniens vont fonder en Cilicie la petite Arménie.

20 09 1066                 Guillaume de Normandie, a réuni à Saint Valéry, en baie de Somme quatorze mille cavaliers, plus de quarante mille fantassins, qu’il embarque sur mille cinq cents bateaux, et débarque à Pevensey sur la côte sud de l’Angleterre. C’est la première invasion réussie de l’Angleterre, ce sera aussi la dernière : Napoléon, Hitler en rêveront mais s’y casseront les dents.

25 09 1066                 Harold Godwinsson, souverain d’Angleterre, parti dans le nord du pays, gagne la bataille de Stamfordbridge contre le roi de Norvège et son rival Tostig.

14 10 1066                 Harold Godwinsson, revenu vers le sud à marche forcée, affronte Guillaume de Normandie à Hastings : la bataille fait rage, l’issue en est incertaine quand Harold est tué : ses housecarls se retirent ; pour Guillaume, Dieu a jugé. Toute espèce de résistance de l’Angleterre anglo-saxonne est supprimée et Guillaume devient le maître de l’Angleterre : il va se faire couronner à Westminster le jour de Noël de la même année. Une abbaye de Battle sera édifiée sur le lieu même de Hastings.

On parle toujours de l’invasion normande de 1066, de l’invasion normande à main armée, mais il ne faudrait pas oublier que celle-ci a été précédée d’une infiltration qui a mis à la tête de l’Eglise de Londres, puis de la province ecclésiastique du sud de l’Angleterre, un normand authentique, Robert Champart, abbé de Jumièges, qui a installé comme comte de Hereford, Gloucester et Oxford, Raoul, fils du comte normand de Nantes, et crée dans le centre de l’Angleterre un petit Etat normand.

                                                           Alfred Fichelle           Le Monde Slave         1986

1070                           Salomon ben Isaac, plus tard nommé Rachi, a trente ans ; il est né à Troyes, où sa famille est active sur les foires de Champagne ; il y restera toute sa vie et devient un maître très écouté pour ses commentaires de la Bible hébraïque et du Talmud. Toujours à la recherche de la clarté dans sa pensée comme dans son expression, il acquit rapidement une stature internationale dans le monde religieux juif et une incontestable autorité, en ayant suffisamment de sagesse pour donner à sa vigne le temps qu’il fallait pour donner du bon vin. Il mourra en 1105.

Des marchands d’Amalfi, [au sud de Naples], créent à Jérusalem un hospice pour accueillir les pèlerins et soigner les malades : c’est le début de ce qui deviendra l’ordre des Hospitaliers, qui parviendra à composer avec les Turcs.

Les Turcs Seldjoukides sont à Jérusalem : ils occupent durablement la ville à partir de 1078 : c’en est fini du pèlerinage au tombeau du Christ : l’intolérance l’emporte, l’Occident se voit fermer la route des Lieux Saints.

Les Seldjoukides créèrent un enseignement officiel : l’école de théologie, une « forteresse de théologiens », suivant la définition d’un écrivain arabe. Avec cette institution, la madrasa, c’en sera fini des dissensions religieuses et philosophiques, ainsi que du culte de l’antiquité, prôné sous les premiers Abbassides et les Fatimides. De nouveaux programmes, uniquement inspirés par la pensée sunnite vont asseoir définitivement l’orthodoxie. La madrasa naît donc en Iran, et elle va rayonner dans tout l’univers islamique : les collèges sortent de terre comme par enchantement. C’est dans ces établissements que furent formés les esprits qui contribueront à la résistance contre les Croisés et contre les Mongols : politiquement la madrasa a sauvé l’Islam.

Les matières enseignées correspondaient à peu près au trivium des universités européennes, soit la grammaire, la rhétorique et la dialectique. Mais l’enseignement des madrasa se figea et sa décadence s’est produite en Orient pour les mêmes raisons qu’en Occident, par l’abandon de la culture antique, de sorte qu’au moment même où l’Europe retrouvait l’antiquité, en partie par le détour de la civilisation arabe, les universités orientales consommaient leur déclin.

En effet, le danger politique n’avait pas été seul à menacer la puissance de l’Islam. Sous l’influence des traductions du grec, les intellectuels s’étaient efforcés de donner une conception philosophique du monde qui ne fût pas en désaccord avec la religion. Ce fut tout d’abord Kindi, de race arabe, dont l’activité se place au milieu du IX° siècle. Le Turc Farabi, mort en 950, commenta Aristote et, dans un de ses ouvrages, envisagea la vie utopique d’une cité idéale administrée par des sages et fondée sur la justice et le dévouement mutuel. Ce grand esprit exerça sa curiosité dans de nombreux domaines, et certains de ses aperçus sur la violence, sur les sociétés humaines, ne sont pas sans clairvoyance.

Ce furent les écrits de Farabi qui contribuèrent à la formation du Persan Avicenne, personnalité remarquable du siècle suivant, d’une culture extraordinaire, le plus grand philosophe du Moyen Âge oriental, traduit très tôt en Europe.

L’effort des philosophes fut sincère et leur piété indiscutable. Ils ne visaient d’ailleurs pas à une réforme de l’Islam et se préoccupaient d’asseoir l’orthodoxie religieuse sur la raison : selon eux, le progrès des études philosophiques devait concourir à la plus grande gloire de la religion.

En dehors du fond même de la question, c’était là une orientation que la tradition musulmane et arabe ne pouvait approuver. Une fois encore le problème religieux n’avait pas un aspect unique : l’Islam issu de l’enseignement de Médine ne souhaitait pas qu’on examinât la révélation coranique, la parole divine émise en langue arabe, à la lumière de la pensée antique. En même temps donc qu’une lutte de doctrine il y avait une position qu’il n’était pas possible d’abandonner.

Gaston Wiet, de l’Institut       L’Islam            1956

Pour autant, il sera encore possible de s’exprimer librement pendant quelques décennies : ainsi, une centaine d’années plus tard, Omar Khayyâm, poète persan pourra encore dire tout le bien qu’il pense du vin :

Tant que je ne suis pas ivre, mon bonheur est incomplet ;
Quand je suis pris de vin, l’ignorance remplace la raison ;
Il existe un état intermédiaire entre l’ivresse et la saine raison ;
Oh ! qu’avec bonheur, je me constitue l’esclave de cet état, là est la vie !

1071                           Le sultan seldjoukide Alp Arslan inflige une lourde défaite aux troupes du basileus Romain IV Diogène à Mantzikert, en Asie Mineure, laquelle devient turque. Mais surtout, humiliation suprême pour l’empire d’orient, le basileus est fait prisonnier.

1074                           Etienne de Thiers fonde l’ordre de Grandmont, aujourd’hui disparu.

1076                           Les Arabes Almoravides s’emparent de la capitale de Tunka Menin, roi du Ghana, royaume fondé par les Soninkés. Le roi est mort. C’est la fin du royaume Soninké.

vers 1080                    Therould, clerc à Avranches, écrit la première chanson de geste : la Chanson de Roland, neveu de Charlemagne, mort à Roncevaux en 778 : la France entre dans la légende avec ces mots que l’auteur prête à Roland agonisant, mais refusant d’abandonner son épée :

Ne vos ait om qui facet codardie !                             Puisse jamais ne t’avoir un homme capable de couardise

Dieu, ne laissez que France en seit honide !              Dieu, ne permettez pas que la France ait cette honte !

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On peut qualifier l’époque allant de la chute de l’empire romain - V° siècle - à l’an 999, un Age des ténèbres parce que les invasions barbares qui se sont produites durant cette période ont handicapé l’Europe pour des siècles et détruit peu à peu la civilisation romaine. Les villes, ruinées, furent désertées ; les grands chemins, négligés, disparurent sous les ronces et les mauvaises herbes ; et des techniques essentielles furent oubliées, y compris la façon d’exploiter une mine ou une carrière. La terre cessa d’être cultivée et, au moins jusqu’aux réformes féodales de Charlemagne, des zones agricoles entières retournèrent à la forêt.

En ce sens, le Moyen Age antérieur à l’an 1000 fut une période d’indigence, de famine et d’insécurité…

Tandis que la population diminuait et s’affaiblissait physiquement, les maladies endémiques (tuberculose, lèpre, ulcères, eczéma, tumeurs diverses) et de redoutables épidémies comme la peste prélevaient un lourd tribut en son sein.

Il est toujours risqué de s’aventurer à des évaluations démographiques pour les millénaires écoulés, mais, d’après certains savants, l’Europe du VII° siècle a vu sa population réduite à environ 14 millions d’habitants ; d’autres avancent le chiffre de 17 millions d’Européens au VIII° siècle. La sous population, combinée à la sous culture des terres, a entraîné une sous alimentation presque générale.

A l’approche du deuxième millénaire, toutefois, les chiffres changent : la population croît. Certains experts estiment la population européenne à 22 millions en l’an 950 ; d’autres parlent de 42 millions en l’an 1000. Au XIV° siècle, la population européenne oscille entre 60 et 70 millions de personnes. Même si les chiffres diffèrent, ils sont d’accord sur un point : au cours des cinq siècles postérieurs à l’an 1000, le nombre d’Européens a doublé, peut-être même triplé. Les raisons de cette rapide croissance sont difficiles à déterminer avec précision. Entre le XI° et le XIII° siècle, des transformations radicales interviennent dans la politique, l’art et l’économie. Mais si l’on constate dès lors une évolution de la situation politique et une véritable renaissance des villes, ne serait-ce pas parce que quelque chose a amélioré les conditions d’existence et de travail ?

Durant les siècles qui ont précédé l’an 1000, un nouveau système de rotation triennale des cultures avait été peu à peu adopté, qui permettait à la terre d’être plus fertile. Mais l’agriculture requiert des outils et des animaux de trait, et des avancées étaient également intervenues sur ce plan là. A la veille de l’an 1000, on commença à équiper les chevaux avec des fers en métal ( jusque là, on se contentait d’envelopper les sabots de chiffons) et des étriers. Ces derniers, naturellement, profitèrent plus aux chevaliers qu’aux paysans. Pour ces derniers, c’est l’invention d’un nouveau genre de harnais pour les chevaux, les bœufs et autres bêtes de somme qui s’avéra révolutionnaire. Les anciens colliers faisaient porter tout l’effort sur les muscles du cou du cheval, ce qui comprimait la trachée. Le nouveau dispositif, la bricole, mettait en revanche à contribution les muscles du poitrail, ce qui accrut d’au moins deux tiers les capacités de l’animal et permit, pour certaines tâches, de remplacer les bœufs par des chevaux (les bœufs travaillaient à un rythme plus lent que les chevaux). De plus, alors que, dans le passé, on attelait les chevaux en paire, ils purent désormais l’être en ligne, ce qui augmenta de façon significative leur puissance de trait.

Vers cette époque, on assista également à des changements dans la façon de labourer. Désormais, la charrue fût dotée de deux roues et de deux lames, l’une pour entailler la terre, l’autre (le soc) pour la retourner. Même si cette « Machine » était déjà connue des peuples nordiques dès le II° siècle av. J.C., ce n’est qu’au XII° siècle qu’elle se répandit dans toute l’Europe.

Mais ce dont je veux surtout parler, ce sont des haricots[6] , et pas seulement des haricots, mais aussi des petits pois et des lentilles. Tous ces fruits de la terre sont riches en protéines végétales, comme le sait quiconque se voit contraint de suivre un régime maigre, car les nutritionnistes ne manquent pas de souligner le fait qu’un bon plat de lentilles ou de pois cassés possède la même valeur nutritive qu’un gros steak saignant. Or les pauvres, en ce lointain Moyen Age, ne mangeaient pas de viande, à part ceux qui se débrouillaient pour élever quelques poulets ou qui se livraient au braconnage (le gibier des forêts appartenait aux seigneurs). Et, comme je l’ai indiqué plus haut, ce régime alimentaire frugal expliquait que la population fût sous-alimentée, maigre, maladive, chétive et incapable d’entretenir les champs. C’est pourquoi, lorsque, au X° siècle, la culture des légumineuses commença à se répandre, elle eût de profondes conséquences sur l’Europe. Les gens qui travaillaient purent absorber plus de protéines, et, partant, devinrent plus robustes, vécurent plus longtemps, procréèrent davantage et finirent par repeupler le continent.

Umberto Eco. Courrier International. 23 12 1999 au 5 01 2000.

Le travail du sol est essentiellement effectué par l’araire, adaptation du bâton à fouir originel à la traction animale, l’attelage de bœufs principalement.

Le labour effectué par l’araire est superficiel et symétrique. Il nécessite en général un labour entrecroisé et convient surtout aux terres sèches du Midi. Il restera d’ailleurs en usage dans certaines régions de la France du sud de la Loire jusqu’à une époque récente. Mal adapté aux terres lourdes et humides des régions septentrionales, il y sera remplacé progressivement au Moyen Age, par un nouveau type de charrue bénéficiant de trois perfectionnements essentiels : le coutre, long couteau plat coupant la terre verticalement, le soc plat, qui coupe horizontalement la terre et les racines en profondeur, et le versoir, qui retourne la terre sur le coté. Déjà attesté en Bohème et en certaines contrées de l’Europe du Nord dès le VIII° siècle, son expansion en Europe Occidentale, se produit surtout au XII°. Ses avantages en climat humide sont avant tout une moindre fatigue du paysan et une fertilisation des sols permettant une augmentation substantielle de la production agricole.

En revanche, le poids et la puissance de cette charrue moderne nécessitent le recours à des attelages pouvant atteindre huit bœufs, et donc, la mise en commun du travail par plusieurs paysans. Marc Bloch a vu dans ce changement technique la cause essentielle de la constitution de communautés paysannes dans l’Europe du Nord. De l’avènement de la charrue à versoir découlerait, par conséquent, l’opposition entre les régions situées au sud de la Loire et des Alpes, aux structures sociales plus individualistes à cause de l’utilisation de l’araire, et celles du nord, où la charrue à versoir était en usage. Cette hypothèse viendrait expliquer en partie la séparation entre les moulins communautaires à roue verticale du Nord et les rouets familiaux du Sud.

…/… L’expansion du moulin à eau dès le X° siècle n’est pas due à une innovation technique majeure, …mais à une conjonction de facteurs aussi divers que :

  • Les changements dans l’agriculture : importation et culture de nouvelles catégories de blés nécessitant la substitution de la meule au pilon ;

  • L’exploitation des forêts et donc la demande en scieries mécanisées ;

  • Les progrès de la métallurgie et de la demande en fer, et donc en forges hydrauliques ;

  • Le rôle des cisterciens qui ont mené une véritable politique de mécanisation dans les centaines de monastères qu’ils créèrent à travers toute l’Europe

  • L’évolution du système féodal : pénurie de main d’œuvre due à la disparition des équipes d’esclaves dans les grandes villas, hypothèse à prendre avec prudence… ;

  • La première urbanisation du XI° siècle et l’exploitation de l’eau à tous les niveaux : énergie, hygiène, transport… ;

  • Les raisons financières : la construction d’un moulin demandait un investissement important, mais son exploitation pouvait être d’un excellent rapport ;

  • Le réchauffement climatique de la fin du XII° siècle, qui augmente notablement les rendements céréaliers.

Toutes ces raisons se sont conjuguées pour aboutir à un immense engouement pour la construction de moulins.

…/… A quelques exceptions près, les moulins des pays de langue d’oc sont pourvus en majorité de roues horizontales, alors que les autres ont des roues verticales.

…/… Au nord, les défrichements, les travaux de canalisation des rivières et toute une politique d’exploitation de l’espace ont favorisé l’implantation de moulins collectifs d’une puissance plus importante que les rouets méridionaux, adaptés par leur technique à une production plus familiale.

…/… les moulins hydrauliques ont représenté un mode de production d’énergie beaucoup plus répandu que les moulins à vent, hormis dans certaines régions comme le Moyen Orient, la Grèce ou les Flandres.

…/… En fait, la culture technique moderne s’est bâtie progressivement tout au long des dix siècles qui ont précédé la révolution industrielle, une culture largement fondée sur la roue, le mouvement rotatif, le volant. Toute la mécanique du XIX° siècle va y puiser ses sources et l’on pressent le bouleversement qui aura dû s’accomplir dans l’esprit des ingénieurs du XVIII° siècle pour imaginer une machine à vapeur fondée sur le mouvement alternatif. Avec elle s’ouvre la voie qui conduira au moteur à combustion interne, aujourd’hui reproduit à des millions d’exemplaires dans la plupart des transports du XX° siècle.

Bruno Jacomy           Une histoire des techniques      Seuil 1990

Au Moyen Age, une classification symbolique des aliments sous-tend (et valide) la hiérarchie sociale. Du monde inanimé à Dieu, la « chaîne de l’être » ordonne les créatures vivantes et les aliments qu’elles peuvent fournir. Tout en bas, les racines et les bulbes, ce qui est en contact avec la terre, au plus loin de l’esprit. Suivent les herbes, les fleurs et les fruits. Puis les poissons, nourriture de carême à tendance froide, portant à la tempérance. Le porc, animal grossier, volontiers mangeur de racines, est au rang le plus inférieur des quadrupèdes, où se distingue au contraire le veau. Viennent enfin la volaille et, dans leurs connivences angéliques, les oiseaux, chair la plus favorable à qui oeuvre au devenir de l’esprit. On verra donc force chapons et gibier à plume au menu des seigneurs et des gens d’Eglise ; quand le vilain s’estime parfois heureux de partager l’ordinaire des cochons[7]. Le hic est que, vue d’en haut, la nourriture du vilain lui est, pense-t-on, convenable par essence. Sa nature grossière non seulement s’accommode des aliments « inférieurs », mais les requiert ; la nourriture des gens de qualité lui serait néfaste. « La consommation de produits végétaux devient, selon [les médecins, les diététiciens et les nouvellistes du temps], une véritable nécessité physiologique des rustres. » L’aliment végétal, illustré dans ce qu’il a de pire par les ressources sauvages des temps de disette, apparaît comme le redoutable « marqueur » d’un état social apparenté à celui des bêtes. Le peuple qui, selon les chroniques, « se nourrit d’herbes sauvages et de racines », ne saurait émouvoir outre mesure les mangeurs de palombes. Ainsi, au sens strict, s’alimente l’injustice.

Le rustre, lui, très éloigné des gloses sur le bien-fondé (céleste) de la hiérarchie sociale, doit sa survie aux céréales. On a vu depuis combien de millénaires. Les estimations les plus fiables sur la ration quotidienne moyenne de grains par personne dans l’ancienne société (au Moyen Age, sans qu’on puisse étendre la validité de ces données aux temps protohistoriques) sont au minimum de trois quarts de litre (environ 600 grammes) ; c’est-à-dire 275 litres par an (environ 220 kilos). Cette quantité journalière est plus souvent supérieure à 1 litre : de 1,1 à 1,65 litre (entre 400 et 600 litres par an) dans les comptes des tables favorisées cités par L. Stouff (Provence des XIV° et XV° siècles). Plus on descend dans l’échelle sociale, plus la part du pain est grande : de 25 % chez les précepteurs des maisons nobles, elle passe de 55 à 70 % chez les ouvriers agricoles. Au point que le reste de la ration alimentaire est appelé companage, « ce qui accompagne le pain ».

Pierre Lieutaghi        La Plante compagne     Actes Sud 1998

Le temps des invasions appartenait au passé - celles des Normands dans le nord, celles des Sarrasins dans le sud - et la relative sécurité revenue entraîna un accroissement important de la population, de la production et circulation des denrées et des biens : lorsque le besoin de sécurité se relâche, c’est la dépendance directe du seigneur qui en fait autant : bourgs et bastides se mirent à couvrir le territoire ; bourg au nord, bastide au sud : les deux mots impliquent une fortification : le retour d’une relative sécurité ne va pas jusqu’à se priver d’une enceinte fortifiée. Et l’habitant du bourg est un bourgeois.

C’est dans la France du Nord qu’on voit apparaître un principe de droit selon lequel un homme qui aura passé un an et un jour dans une ville ne pourra plus être réclamé comme serf par son ancien seigneur ; le principe nous vient d’Allemagne, résumé dans le célèbre adage : Stadtluft macht frei - la ville rend libre -. Huit siècles plus tard, l’adage est toujours bien vivant, vidé de son cadre juridique, pour illustrer une donnée sociale plus générale, mais bien réelle, non seulement en Allemagne, mais dans le monde entier. Cette liberté va être au cœur de la naissance des villes

Comment se créent-elle ? Les cas de figure sont nombreux : ce peut-être une abbaye qui concède un terrain à tous ceux qui voudront s’y installer pour y exercer métier ou commerce, avec des privilèges variables, mais qui comportent presque toujours la liberté personnelle. Parfois l’initiative vient du seigneur : ainsi vers 1229, le comte de Toulouse entreprend la construction des premières bastides pour faire concurrence aux grandes villes anciennes, limiter les pouvoirs des féodaux, protéger ses frontières tout en assurant aux paysans liberté et sécurité.

Ce peut-être aussi le fait du roi lui-même : ainsi en est-il d’Aigues Mortes, à laquelle Saint Louis octroya une Charte de franchise en 1246 : exemption d’impôts et de péage pour les marchandises, exemption  d’obligations militaires, biens garantis par l’autorité royale, qui entretiendra une garnison de vingt cinq sergents. La ville s’administrera elle-même en élisant un consul ; un marché hebdomadaire et une foire annuelle entretiendront le commerce.

Les villes anciennes s’émancipaient elles aussi de la tutelle seigneuriale, et quand le cours naturel des choses n’y suffisait pas, on employait la force : ainsi, et cela est surtout vrai dans le nord, les villes de Laon, Saint Riquier, le Mans, connurent des troubles sanglants.

Le résultat, c’est qu’il y eut en France autant de régimes, ou peu s’en faut, que de villes : ici, les habitants avaient seulement obtenu l’exemption d’impôts ou l’exemption de taxe et d’octroi pour leurs marchandises lorsqu’il y avait une foire ou un marché ; ailleurs, le représentant du seigneur, qu’on appelait généralement le prévôt ou viguier, gardait l’administration de la justice ou encore celle de la police ; ailleurs enfin, les villes s’administraient entièrement elles-mêmes, leurs habitants s’engageant les uns envers les autres par ce qu’on appelait le serment communal ; ils se juraient une fidélité réciproque, comme les vassaux nobles juraient fidélité à leur seigneur ; ils élisaient eux-mêmes leurs administrateurs, qu’on appelait, suivant le lieu, échevins, consuls ou encore jurats, ou, à Toulouse, capitouls.

         Georges et Régine Pernoud        Le Tour de France médiéval    Stock 1983

La condition du serf n’est pas connue précisément ; l’histoire enseignée à la fin du XX° a probablement noirci à dessein le tableau ; le « cursus professionnel » de Constant Leroux cité par Régie Pernoud pourrait n’être à la limite qu’une exception venant confirmer la règle, mieux, il peut représenter une moyenne du type d’évolution du serf, et encore mieux, c’est l’hypothèse de Régine Pernoud, son cas est représentatif de celui de milliers d’autres ; de toutes façons cet opportunisme a bien existé, et avec lui l’avancement par le mérite :

Qui était Constant Leroux ? Un serf, un simple serf du Ronceray, l’homme placé le plus bas dans la hiérarchie sociale de son temps : la seconde moitié du XI° siècle. Il est bien rare d’avoir quelque trace de l’histoire d’un serf en cette lointaine époque, à moins qu’il ne s’agisse d’un serf qui se soit élevé à une fortune exceptionnelle, comme Suger. Rien de tel chez Constant Leroux, qui serait resté aussi ignoré que les millions d’autres serfs qui ont vécu sur notre sol si un érudit de notre temps, Jacques Boussard, n’avait exhumé son histoire à travers les actes qui le concernent dans le cartulaire (registre où étaient recopiées, ou du moins mentionnées, les chartes, c’est-à-dire les actes divers, donations, baux, ventes, achats, legs, etc., passés pour le compte d’un monastère) de l’abbaye du Ronceray, où une moniale avait d’ailleurs pris soin, à la fin du XIe siècle, de consacrer une notice au personnage.

Constant Leroux s’était vu confier la garde du cellier de l’abbaye, proche de l’église Saint-Evroult, ainsi qu’une vigne attenante dans le quartier de la Doutre. Au bout de quelque temps, les religieuses lui remirent, à titre viager, une maison avec fournil et un demi-arpent de vignes situés près de la porte de Chanzé, et qu’une certaine Ermengarde, veuve, leur avait légués par testament. A cela s’ajoutèrent, un peu plus tard, deux terres cultivables et des prés situés à l’Espau et à Femart. Visiblement, Constant Leroux ne reculait pas devant la besogne.

Mais il entendait aussi tirer profit de son travail. Un beau jour, il vint trouver les religieuses : ces terres, il les cultivait à mi-fruit; c’était d’un trop faible rapport pour le travail qu’il y faisait. Les religieuses, conciliantes, acceptèrent de transformer le mi-fruit en un  «terrage », sorte de bail qui devait être à prix fixe. Constant se retire satisfait. Pas pour longtemps : voilà qu’il apprend qu’un autre legs vient d’être fait aux religieuses ; il s’agit de deux arpents de vigne au lieu-dit les Châtaigniers, qui justement touche ses terres ; et ces vignes sont quittes de tout droit. Constant se présente donc de nouveau au Ronceray et obtient les vignes, à titre viager. Et quelque temps après, sur de nouvelles instances, il se fait encore donner deux arpents de prés vers la Roche de Chanzé.

Voilà le petit serf, à ses débuts simple domestique de l’abbaye, devenu un riche exploitant. Malheureusement, sa femme Gosberge ne lui a pas donné d’enfants; aussi prend-il avec lui son neveu Gautier et sa nièce Yseult ; celle-ci épousera le cellérier de l’abbaye, un certain Rohot. Quant à Gautier, Constant tient à l’établir sur les terres qu’il a travaillées.

Lui-même, sur ses vieux jours, demande à entrer comme moine à l’abbaye de Saint-Aubin ; sa femme, de son côté, prend le voile au Ronceray. Mais une fois moine, Constant réclame des religieuses, en récompense de ses bons services, que son neveu jouisse des mêmes avantages et des mêmes terres que lui-même. Ce qu’il obtient.

L’histoire de Constant Leroux a dû être celle de milliers et de milliers de ­Legrand, de Lefort, de Dubois et de Duval : paysans laborieux, tenaces, finauds, attentifs à toutes les occasions d’arrondir leur parcelle, exploitant en connaisseurs le pâturage de la vallée et la vigne du coteau ; au surplus, attachés à leur famille autant qu’à leurs biens, et capables, au terme d’une existence qu’on a pu croire uniquement terre à terre, de tourner leurs regards vers le ciel.

             Georges et Régine Pernoud        Le Tour de France médiéval    Stock 1983

L’homme doit travailler à l’image de Dieu. Or le travail de Dieu, c’est la Création . Toute profession qui ne crée pas est donc mauvaise ou inférieure. Il faut, comme le paysan, créer la moisson, ou à tout le moins, transformer comme l’artisan la matière première en objet.

À défaut de créer, il faut transformer - « mutare » -, modifier - « emendare » -, améliorer - « meliorare ». Ainsi est condamné le marchand qui ne crée rien. C’est là une structure mentale essentielle de la société chrétienne, nourrie d’une théologie et d’une morale épanouies en régime précapitaliste.

L’idéologie médiévale est matérialiste au sens strict. Seule a valeur la production de matière. La valeur abstraite définie par l’économie capitaliste lui échappe, lui répugne, est condamnée par elle.

Le tableau esquissé jusqu’ici vaut surtout pour le haut Moyen Âge. La société occidentale, à cette époque essentiellement rurale, englobe dans un mépris presque général la plupart des activités qui ne sont pas liées directement à la terre. Encore l’humble travail paysan se trouve-t-il humilié par le biais des « opera servilia », des tâches serviles interdites le dimanche, et par l’éloignement où se tiennent les classes dominantes - aristocratie militaire et foncière, clergé - de tout travail manuel. Sans doute quelques artisans - des artistes plutôt - sont-ils auréolés de singuliers prestiges où la mentalité magique se satisfait de façon positive : l’orfèvre, le forgeron, le forgeur d’épées surtout… Numériquement, ils comptent peu. À l’historien des mentalités, ils apparaissent plus comme des sorciers que comme des hommes de métier. Prestige des techniques du luxe, ou de la force, dans les sociétés primitives…

Or ce contexte, entre le XIe et le XIIIe siècle, change. Une révolution écono­mique et sociale se produit dans l’Occident chrétien, dont l’essor urbain est le symptôme le plus éclatant, et la division du travail l’aspect le plus important.

De nouveaux métiers naissent ou se développent, de nouvelles catégories professionnelles apparaissent ou s’étoffent, des groupes socioprofessionnels nou­veaux, forts de leur nombre, de leur rôle, réclament et conquièrent une estime, voire un prestige appropriés à leur force. Ils veulent être considérés et y réussissent. Le temps du mépris est révolu. Une révision s’opère dans les attitudes à l’égard des métiers. Le nombre des professions interdites ou déconsidérées décroît, les causes d’excuse à l’exercice de tel ou tel métier, jusqu’alors condamné, se multiplient.

Le grand instrument intellectuel de cette révision, c’est la scolastique. Méthode de distinction, elle bouleverse la classification grossière, manichéenne, obscure, de la mentalité préscolastique. Casuistique - c’est, aux XIIe et XIIIe siècles, son grand mérite avant de devenir son grand défaut - elle sépare les occupations illicites en soi, par nature - « ex natura » - de celles qui sont condamnables selon les cas, par occasion - «  ex occasione ».

Le phénomène capital, c’est que la liste des métiers condamnés sans rémission « ex natura », s’amenuise à l’extrême, s’amenuise sans cesse.

L’usure, par exemple, encore maudite sans recours au milieu du XII° siècle, dans le Décret de Gratien, se différencie insensiblement en diverses opérations dont certaines, de plus en plus nombreuses, seront peu à peu tolérées.

Bientôt seuls jongleurs et prostituées seront bannies de la société chrétienne. Encore la tolérance de fait dont ils jouiront s’accompagnera-t-elle de complaisances théoriques à leur égard, et même de tentatives de justification.

[]      Ainsi, lors de la construction de Notre Dame de Paris, un groupe de prostituées demanda à l’évêque la permission d’offrir un vitrail à la Vierge, exemple très particulier du vitrail de corporation, qui devait en tout cas exclure toute représentation des activités du métier. L’évêque, embarrassé, consulta et finalement refusa. Nous avons conservé l’avis émis par l’auteur d’un des premiers Manuels de confession, Thomas de Chobham. Or le raisonnement du savant chanoine est curieux. « Les prostituées, écrit-il, doivent être comptées parmi les mercenaires. Elles louent en effet leur corps et fournissent un travail… D’où ce principe de la justice séculière : elle agit mal en étant une prostituée, mais elle n’agit pas mal en recevant le prix de son travail, étant admis qu’elle est une prostituée.

D’où le fait qu’on peut se repentir de se prostituer, et toutefois garder les bénéfices de la prostitution pour en faire des aumônes. Mais si on se prostitue par plaisir et si on loue son corps pour qu’il connaisse la jouissance, alors on ne loue pas son travail, et le bénéfice est aussi honteux que l’acte. De même si la prostituée se parfume et se pare de façon à attirer par de faux attraits et fait croire à une beauté et à des appâts qu’elle ne possède pas, le client achetant ce qu’il voit, et qui, dans ce cas, est mensonge, la prostituée commet par là un péché, et elle ne doit pas garder le bénéfice qu’elle en retire. Si en effet, le client la voyait telle qu’elle est vraiment, il ne lui donnerait qu’une obole, mais, comme elle lui parait belle et brillante, il lui donne un denier. Dans ce cas , elle ne doit garder qu’une obole et rendre le reste au client quelle a trompé, ou à l’Eglise, ou aux pauvres … »

Jacques Le Goff        Un autre Moyen Age.  Temps et Travail. Quarto Gallimard 1999

Par-delà ces rapports malgré tout extérieurs entre l’univers religieux et le monde matériel, il faut se rappeler que toute prise de conscience au Moyen Âge se fait par et à travers la religion - au niveau de la spiritualité. On pourrait presque définir une mentalité médiévale par l’impossibilité à s’ex­primer en dehors de références religieuses - et ceci,  jusqu’au cœur religieux du XVIe siècle. Quand une corporation de métier se fait représenter, et pour ce exhibe les instruments de son activité professionnelle, c’est en en faisant les attributs d’un saint, en les intégrant à une légende hagiographique, et ceci tout naturelle­ment, parce que la prise de conscience des hommes de la corporation s’opère par une médiation religieuse. Il n’y a de prise de conscience d’une situation, individuelle ou collective, y compris une situation profession­nelle, qu’à travers une participation, et, au Moyen Âge, cette participation ne peut être qu’une participation à un univers religieux, plus précisément à l’univers que leur propose ou leur impose l’Eglise. Mais l’univers de l’Église n’est-il pas précisément exclusif du métier ?

Notons d’abord que lorsqu’il y a eu dans l’Occident médiéval, au moins avant le XIVe siècle, révolte contre l’Eglise et contre son univers mental et spirituel, ces révoltes ont presque toujours pris une allure en quelque sorte hyperreligieuse, c’est-à-dire une forme de religiosité mystique dont un des principaux aspects a été d’exclure toute intégration de la vie matérielle - et partant professionnelle - à l’univers religieux. Presque toutes ces révoltes se sont traduites en hérésies et ces hérésies ont presque toutes été à carac­tère manichéen, dualiste. Or, la vie matérielle y était rangée dans l’univers du mal. Le travail, tel que l’accomplissaient et par suite le concevaient les hérétiques avait pour résultat de servir l’ordre établi ou soutenu par l’Église et se trouvait donc condamné comme une sorte d’asservissement, voire de complicité avec un état de choses exécré. Que les hérésies médié­vales aient eu une base, plus encore une origine sociale, ne me semble pas douteux, encore que la physionomie et la structure sociale des mouve­ments hérétiques soient complexes. Des groupes sociaux se sont jetés dans l’hérésie parce qu’ils étaient mécontents de leur situation économique et sociale : nobles envieux de la propriété ecclésiastique, marchands irrités de ne pas avoir dans la hiérarchie sociale une place correspondant à leur puissance économique, travailleurs des campagnes - serfs ou salariés - ou des villes - tisserands ou foulons - dressés contre un système auquel l’Église semblait donner son appui. Mais au niveau de la prise de conscience, il y a eu condamnation sans appel des différentes formes du travail. Chez les Cathares par exemple, le travail est toléré pour les croyants qui continuent à mener dans le siècle une existence entachée de mal, mais il est absolument interdit aux parfaits. Il est d’ailleurs vraisem­blable que cette impuissance des hérésies médiévales entre le XIe et le XIVe siècle à définir une spiritualité et une éthique du travail a été une des causes déterminantes de leur échec. L’inverse sera une des raisons du suc­cès, à l’époque contemporaine, des divers socialismes, et d’abord du marxisme.

En revanche, et ceci légitime une approche de la prise de conscience du métier et de la profession à travers la littérature pénitentielle orthodoxe du Moyen Âge, l’Église médiévale a su créer des structures idéologiques d’accueil pour les besoins spirituels liés à l’activité professionnelle du monde des métiers.

Sans doute il lui a fallu pour cela évoluer. Il n’est pas douteux que dès l’ori­gine le christianisme offrait une spiritualité, voire une théologie du travail. Les. bases s’en trouvent dans l’Écriture sainte et d’abord chez saint Paul (II Thess. III, 10: Si l’on ne veut pas travailler, on ne mangera pas.) et chez les Pères, et surtout chez les Pères grecs, un saint Basile, un saint Jean Chrysostome au premier rang. Mais entre le IV° et le XII° siècle cet aspect du christianisme est demeuré à l’état latent, virtuel, comme une possibilité non épanouie, voire oblitérée. L’état économique et social du haut Moyen Âge avait en effet fini par trouver son expression dans le fameux schéma triparti de la société, résurgence d’une conception commune à toutes les sociétés indo­européennes. Oratores, bellatores, laboratores, ce schéma est celui d’une hiérarchie. Si l’ordre des oratores - les clercs - a fini par admettre à ses côtés, à une place éminente, l’ordre des bellatores - les seigneurs -, il s’est entendu avec lui pour considérer avec le plus grand mépris l’ordre inférieur des travailleurs - les laboratores. Le travail est ainsi déconsidéré, compromis avec l’indignité de la classe à laquelle il est réservé. L’Église explique l’état du serf, bouc émissaire de la société, par la servitude à l’égard du péché et l’ignominie du travail qui définit sa condition par le même péché originel : le texte de la Genèse fournit le commentaire requis. Il ne faut pas à cet égard s’illusionner sur la position de saint Benoît et de la spiritualité bénédictine à l’égard du travail. Sous les deux formes sous lesquelles la Règle bénédictine l’impose aux moines - travail manuel et tra­vail intellectuel, il est, conformément à l’idéologie de l’époque, une péni­tence. Dans l’esprit bénédictin du haut Moyen Âge, la spiritualité du travail, simple instrument de pénitence, et la théologie du travail, pure consé­quence du péché originel, n’ont en quelque sorte qu’une valeur négative. Guère plus positive n’est la conception concomitante du travail, échappa­toire à l’oisiveté, porte fermée aux tentations du Malin.

Si l’Église avait maintenu cette attitude, la prise de conscience du métier par les gens de métier aurait sans doute été très différente de ce qu’elle a été. Et d’ailleurs l’Église, dans une certaine mesure, a opposé non seule­ment un écran mais même un obstacle à cette prise de conscience. Cette hostilité de l’Église s’est surtout manifestée de deux façons. Elle s’est adressée d’abord aux corporations. L’hostilité de l’Église aux corporations n’a pas été seulement occasionnelle, dans les cas où les corporations ont mené pour le triomphe des libertés urbaines et d’abord des libertés économiques le combat contre le pouvoir temporel des évêques seigneurs de villes. L’Église, ennemie du monopole, et partisan du justum pretium, en fait le prix de la libre concurrence sur le marché, est plus pro­fondément opposée au but même des corporations qui est d’éliminer la concurrence sur le marché urbain. Enfin l’Église est méfiante envers le fait corporatif lui-même parce qu’elle ne reconnaît comme légitimes que les groupes relevant à ses yeux de la volonté divine et de la nature humaine : la division tripartie considérée par elle comme naturelle et surnaturelle à la fois, les classifications fondées sur des critères proprement religieux ou ecclésiastiques : chrétiens et non-chrétiens, clercs et laïcs. Elle n’admettra d’ailleurs vraiment l’organisation des métiers que dans la mesure où celle-ci se doublera d’une organisation religieuse : les confréries. Il en résultera pour la prise de conscience des gens de métier une situation très particu­lière, une sorte de dialectique entre l’esprit corporatif et l’esprit confraternel dont il nous faut tenir compte sans pouvoir malheureusement bien 1e saisir tant que nous connaîtrons mal l’histoire des confréries.

La seconde forme sous laquelle s’est manifestée l’hostilité de l’Église à l’égard du monde des métiers, c’est sa méfiance face à un grand nombre d’activités professionnelles : c’est tout l’univers des métiers illicites qui est ici en cause dont l’histoire est si éclairante. Ce drame de conscience pour tant d’hommes du Moyen Âge qui se demandaient souvent avec angoisse - on pense naturellement au marchand - s’ils couraient vraiment à la damnation en exerçant un métier suspect aux yeux de l’Église a en définitive dû jouer un rôle de premier plan dans la formation de la conscience professionnelle. Et l’on sait que la pression du monde des métiers a finalement fait céder l’Église, a fait germer la théologie positive du travail implicite dans la doctrine chrétienne et conquis, après la force matérielle, la dignité spirituelle.

Jacques Le Goff        Un autre Moyen Âge       Travail et systèmes de valeurs. Quarto Gallimard         1999

Juin 1084                     Hugues, évêque de Grenoble (il sera canonisé) conduit sept compagnons en quête de solitude dans la vallée de la Chartreuse, dont Bruno, fondateur des Chartreux : leur règle est une observance stricte de celles de Saint Benoît et de Saint Jérôme. Né à Cologne, il a d’abord enseigné l’exégèse à Reims puis a commencé par goûter à la solitude en forêt de Sèche-Fontaine en Champagne. Les débuts furent difficiles et les effectifs commencèrent par fondre avant de se développer. Les alcools doux, la verte à 55°, la jaune à 45°, ne seront mis au point que beaucoup plus tard, en 1737, par le frère Jérôme Maubec, qui les fabriquera à partir de l’élixir végétal de la Grande Chartreuse.

L’Eglise Catholique est à l’œuvre depuis cinq siècles dans les Alpes ; elle a été fondée depuis plus de mille ans… Cela laisse le temps de prendre des habitudes, critiquables ou non, et le pape Grégoire VII (1020 - 1085) fera le nécessaire pour y mettre bon ordre : c’est la Réforme Grégorienne, qui se traduira par un renforcement considérable du pouvoir de Rome, plus précisément de l’autorité du pape sur les évêques, objet de la querelle des Investitures, le pape contestant le privilège qu’avaient depuis des siècles les rois de nommer évêques et abbés.

Il faut comprendre la situation pendant les siècles qu’a duré le déclin de l’empire romain : il fallait tout de même bien continuer à vivre, c’est à dire à faire en sorte que les fonctions assurées de moins en moins par l’administration romaine trouvent un relais : pour les autorités locales, toutes les fonctions sociales assurées jusqu’alors par l’administration romaine furent transférées aux évêques, qui se trouvèrent ainsi munis de pouvoirs attribués par une autorité temporelle, avec une fonction plus sociale que religieuse. Les évêques furent les premiers « conseillers généraux », assumant les services sociaux ; la tentation d’utiliser cette situation à des fins prosélytes devait bien devenir une pratique de temps à autre, un peu dans le genre de nos curés d’après guerre disant aux gamins du patronage : dis donc, petit bonhomme, je ne te vois pas souvent à la messe le dimanche ! Mais il semble que l’on ne puisse que rarement parler de conversions forcées et d’utilisation de la violence pour amener les populations au christianisme.

La création des paroisses ne s’est faite qu’au fur et à mesure des nécessités de décentralisation, le découpage des évêchés étant très inégalement réparti - certains évêchés n’avaient qu’un territoire très limité, d’autres un territoire très vaste -.

Les vrais maîtres des églises « nationales » sont les évêques, souvent réunis en conciles provinciaux ou régionaux, et les souverains, lorsqu’ils parviennent à prendre le contrôle de ces conciles. 

Jean Favier  Les grandes découvertes. Livre de poche Fayard 1991

Et il en fut ainsi pendant des siècles. Bien sur, ces transmissions toutes pragmatiques de pouvoir avaient laissé place à ce que l’on a alors appelé la Simonie : la vente des biens matériels - archevêché, évêché, abbaye, paroisse, charges - mais aussi spirituels : les sacrements.

Il s’agissait donc pour le pape, plutôt que de combattre un abus, de revenir à la situation de l’Eglise primitive, où les évêques étaient élus par une élite du clergé, en se démarquant d’une situation née de la nécessité d’assumer au mieux le déclin de l’empire romain.

La Réforme Grégorienne, s’attachera encore à prendre les mesures pour mettre à bas le deuxième « fléau » interne au clergé d’alors : le Nicolaïsme, le fait de tous les prêtres se refusant au célibat : en 1073, il proclame solennellement que toute activité sexuelle est incompatible avec la fonction ecclésiastique… jusqu’alors la coutume des prêtres mariés ayant des enfants, dont un reprenait éventuellement la fonction, était bien établie. La décision du pape entraînera d’ailleurs la protestation d’un synode à Paris en 1074… et le clergé pratiquera encore longtemps le concubinage.

Le clergé séculier qui avait en charge les paroisses, était, de par son isolement, plus exposé à ces deux  « maux » que le clergé régulier : les moines. Les vœux que prononçait chaque religieux étaient plus contraignants que les simples promesses prononcées avant d’être prêtre, et la hiérarchie des religieux - un supérieur sur place - leur donnait une meilleure cohésion qu’au clergé séculier, pour lequel l’évêque était souvent un personnage lointain.

Grégoire VII fit donc des moines l’instrument de sa réforme et ceux-ci fondèrent alors tous ces prieurés pour conforter, voir même encadrer, le clergé des paroisses. Père du monachisme chrétien en Europe, Saint Benoît de Nursie fût aussi le parrain des bibliothèques : la préservation durant tout le Moyen Age des trésors littéraires de l’Antiquité et du christianisme fût l’œuvre des Bénédictins.

Confisquant la papauté, Henri III la réformait du même coup : les papes qu’il nomma furent infiniment supérieurs à leurs prédécesseurs : tous, et surtout Léon IX, agirent vigoureusement dans l’Église en vue de la réforme.

Cette réforme, qu’on appellera du nom de son plus ardent promoteur, Grégoire VII, la réforme grégorienne, est inspirée d’idées anciennes mais qui se lient à partir du milieu du XI° siècle en un système logique, propre à donner une tonalité nouvelle au sentiment religieux. Elles se firent jour d’abord dans les monastères en Lorraine, en Italie et hors de l’Empire à Cluny : aussi bien pourrait-on parler d’une sorte de conquête de l’Église par l’idéal monastique. Parmi les thèmes essentiels de la réforme se dégage avant tout l’indépendance du spirituel conçu comme nettement différent du temporel et supérieur à lui. Il y a un monde divin dont les prêtres ont la clef et un monde temporel que gouvernent les princes. Pour être dignes de leur ministère, les prêtres doivent mener une vie ascétique, semblable à celle des moines, complètement en dehors du siècle. Aussi les réformateurs prennent-ils position contre le mariage des prêtres, flétri par eux sous le nom de nicolaïsme, assez largement répandu en Occident ; ils réclament avec autant d’énergie la libération de toutes les dignités ecclésiastiques de l’emprise laïque, dénonçant la simonie, dont le sens fut très élargi, puisque ce mot ne vise plus seulement l’achat d’un office ecclésiastique mais toute promesse (par exemple celle de fidélité) faite par un clerc à un laïque pour recevoir de lui un bénéfice ; à la pratique des nominations ils opposent le principe des libres élections. Si la condamnation du nicolaïsme pouvait être admise sans difficulté par les empereurs, le second point du programme des réformateurs représentait pour eux un danger d’une exceptionnelle gravité : comment consentir à abandonner la nomination et l’investiture des évêques qui tenaient dans l’État la place que nous avons définie plus haut ? Comment renoncer à la direction de l’Église impériale à laquelle ils semblaient habilités par l’onction qui leur conférait un caractère quasi sacerdotal ? Pour vaincre cette résistance, les Grégoriens en viendront à dépouiller le pouvoir royal de son contenu religieux dont il tirait le plus clair de son autorité.

Ces traits suffisent à mesurer l’importance de la réforme dans l’histoire d’Allemagne : c’est une véritable révolution qui s’annonce. Préparée par l’affranchissement de la papauté de l’emprise germanique pendant la minorité de Henri IV - le décret de Nicolas II sur l’élection pontificale date de 1059 - elle fut inaugurée par les mesures sévères que prit le pape Grégoire VII contre la simonie et l’investiture des dignités ecclésiastiques par les laïques (1074-1075). Elle se poursuivit sous le nom de querelle des Investitures pendant plus d’un demi-siècle avec des aspects divers.

Sous le pontificat de Grégoire VII, elle revêt un caractère d’une extrême violence. Sommé par Henri IV que suivaient vingt-quatre évêques allemands de « descendre du siège qu’il avait usurpé », Grégoire VII riposta en excommuniant le roi et en déliant ses sujets de leur serment de fidélité. Fort habilement mais non sans humilier la royauté, Henri IV réussit à se faire absoudre par le pape lors de l’entrevue de Canossa (janvier 1077). Il ne put néanmoins arrêter le développement normal des conséquences de la première sentence pontificale : la haute aristocratie avec laquelle il se trouvait en conflit depuis le début de son règne, lui opposa un antiroi, Rodolphe de Rheinfelden, qui sollicita aussitôt l’appui de Grégoire VII, en lui faisant d’importantes promesses : le pape devenait ainsi l’arbitre du conflit politique allemand (1077). Il atermoya pendant plus de trois ans tandis que Henri IV recherchait la solution sur le champ de bataille. Les succès qu’il remporta en 1080-1081 sur son adversaire lui firent perdre toute retenue à l’égard de Grégoire. Excommunié une seconde fois en 1080, il convoqua à Brixen un synode qui déposa le pape et le remplaça par l’archevêque Guibert de Ravenne (Clément III). Quatre ans plus tard il installa ce dernier à Saint Pierre de Rome et reçut de lui la couronne impériale. Grégoire VII mourut peu après en terre d’exil (1085).

Ses idées se répandaient néanmoins en Allemagne, surtout grâce à la propagande que sut organiser son deuxième successeur Urbain II auprès des églises et des seigneurs. Ses instruments essentiels furent son légat, Gebhard de Constance, ainsi que les moines de la congrégation de Hirsau, représentant un type nouveau d’organisation monastique, calquée sur Cluny, indépendante à l’égard du pouvoir séculier et rattachée solidement à Rome. Ces moines prêchèrent la soumission à la papauté comme seul moyen de salut pour les âmes, fondèrent des confréries laïques et retournèrent peu à peu l’opinion. Ce sourd travail sapa le pouvoir de Henri IV autour duquel les défections se multipliaient ; une nouvelle révolte de l’aristocratie dirigée par son fils Henri V l’obligea à fuir dans l’Ouest de l’Empire : c’est à Liège qu’il mourut en 1106, dans une atmosphère de tragédie, mais n’ayant rien cédé.

La recherche d’une solution au conflit occupa l’essentiel du règne de Henri V. Non sans peine d’ailleurs. Un projet de Pascal II - liberté complète de l’Église qui aurait au préalable renoncé à son pouvoir temporel - fut écarté d’emblée par les évêques allemands. Fait prisonnier par Henri V, le pape dut lui consentir le droit d’investir les évêques élus librement, mais avec son assentiment (1111). Cette solution provoqua une levée de boucliers générale dans la chrétienté contre Pascal II qui dut annuler son privilège. Au reste, ce dernier était anachronique, étant donné le triomphe à ce moment-là, dans le droit canonique, d’un point de vue nouveau : la distinction dans toute charge ecclésiastique entre la fonction religieuse proprement dite et les biens qui constituaient sa dotation. Cette distinction, qui s’était imposée en France et en Angleterre en 1107, inspira pareillement le concordat conclu en 1122 à Worms entre le pape Calixte II et l’empereur Henri V. L’empereur renonçait à l’investiture des spiritualia et reconnaissait à l’Église l’élection canonique des évêques. Le pape, en échange, laissait à l’empereur l’investiture des regalia, mais au moyen d’un emblème temporel, le sceptre et non plus la crosse. Telle fut la clause principale du concordat qui conservait en outre en Allemagne au roi un certain droit de contrôle sur les élections et celui de conférer l’investiture aux élus avant leur sacre, alors que dans les deux royaumes associés, Italie et Bourgogne, le contrôle royal ne jouerait plus et l’investiture serait une simple formalité après la consécration des intéressés. L’Empire n’est donc plus considéré comme une unité politique. Ce qui est plus grave, c’est que le concordat mit fin au régime de l’Église qu’avaient créé les Ottons : les évêques cessent d’être fonctionnaires du roi et ne sont plus que ses vassaux; ils se trouvent désormais sur le même plan que l’aristocratie laïque : un pas nouveau vers la féodalisation du royaume est accompli.

Robert Folz               Le monde germanique  1986

L’histoire de Grégoire VII est  avant tout celle d’un précurseur et d’un exemple. Le décret de février 1075 où il interdit l’intrusion des laïcs dans les nominations ecclésiastiques fut moins un ordre réellement suivi qu’un texte invoqué par les adversaires de cette intrusion, décorée par les canonistes du nom de simonie, comme les mauvaises mœurs du clergé recevaient celui de nicolaïsme. On ne sait pas ce que constitue réellement le fameux Dictatus papae, liste de propositions abruptes, qu’il rédigea en mars 1075:

« Seul le pape peut déposer ou absoudre les évêques… Le pape est le seul homme dont tous les princes baisent les pieds… Son nom est unique au monde. Il lui est permis de déposer les empereurs… Aucun synode ne peut être appelé général sans son ordre… Il ne peut être jugé par personne. Personne ne peut condamner une décision du Siège apostolique… L’Église romaine n’a jamais erré et, comme l’atteste l’Ecriture, ne pourra jamais errer. Le pontife romain, s’il a été ordonné canoniquement, devient indubitablement saint par les mérites de saint Pierre. Sur son ordre et avec son autorisation, il est permis aux sujets d’accuser (leurs supérieurs). Il peut, en dehors d’une assemblée synodale, déposer et absoudre les évêques. Celui qui n’est pas avec l’Eglise romaine n’est pas considéré comme catholique. Le pape peut délier les sujets du serment de fidélité fait aux injustes ».

Est-ce le plan d’une allocution, ou le programme d’une collection canonique? Pour ses contemporains et ses compatriotes, ce réformateur, ce prophète d’une théocratie qui ne devait prendre forme que bien des siècles plus tard, fut avant tout l’adversaire d’Henri IV, l’un de ces deux prétendants au pouvoir suprême grâce à l’opposition desquels l’Italien pouvait vivre à peu près comme il l’entendait. Rien de bien original d’ailleurs, à ce point de vue, dans une lutte restée célèbre, et qui n’est que l’un des épisodes de la « querelle du Sacerdoce et de l’Empire ». Le pape ayant nommé un réformiste à l’archevêché de Milan, Henri IV prétendit y déléguer une de ses créatures. Soutenu par les évêques d’Allemagne et de Lombardie, il fait déposer son adversaire (janvier 1076), et celui-ci l’excommunie et le dépose de même. En danger d’être abandonné par les princes allemands, Henri feint la soumission, à Canossa, - c’est Hugues de Semur, abbé de Cluny, qui a organisé la rencontre - et est réintégré dans la communion de l’Église (28 janvier 1077). Trois ans plus tard, Grégoire, se voyant joué, excommunie et dépose une seconde fois Henri IV (7 mars 1080), et celui-ci le fait déposer à nouveau par un concile allemand et lombard, qui le remplace par l’archevêque de Ravenne Guibert, Clément III (25 juin 1080). Il descend en Italie, ravage pendant trois ans la campagne romaine, se fait couronner empereur à Rome (31 mars 1084) par son antipape. Grégoire VII, assiégé dans le château Saint-Ange, est délivré par les Normands et va mourir en exil à Gaète (25 mai 1085).

Emile G Léonard.                 L’Italie médiévale         1986

Ce sont des bénédictins de Picardie qui, à l’appel des rois d’Ecosse aux X° et XI° siècles, vinrent y construire tout un collier d’abbayes. La puissance des Bénédictins atteint son apogée à la fin du XII° siècle : on estime alors le nombre d’abbayes en France à deux mille, et celui des prieurés à vingt mille. Dans l’Europe entière, le nombre de monastères dépassait cent mille. En 1200, l’Ordre des Cisterciens comptait en France plus de cinq cent trente abbayes. Un adage va prendre naissance que les siècles futurs garderont longtemps, sans doute jusqu’à la guerre de Cent ans : Il fait bon vivre sous la crosse.

Très longue, la liste de ce que nous devons aux frères des villes et des clairières : nos meilleurs collèges (Oxford et Cambridge, héritages des congrégations dissoutes par Henry VIII), nos écoles militaires, nos maisons de retraite, notre hôtellerie, nos ladreries, orphelinats, bibliothèques, asiles de fous, nos hospices et nos hôpitaux. Ajoutons-y, pêle-mêle, la gastronomie, le réseau routier (ponts, quais, viaducs compris), l’agriculture et l’agronomie, les eaux et forêts, la papeterie (proche des moulins à eau), la bière (inventée au IX° siècle, les premières brasseries ayant été des couvents, et la bière trappiste gardant la palme), le whisky, né dans les monastères d’Écosse (sans doute du besoin d’alcooliser l’eau par mesure d’hygiène), en plus du houblon et de l’orge, la vigne et le vin (nécessaire à l’eucharistie), le marquage du temps (l’horloge mécanique, progrès technique décisif, inventée pour calculer et synchroniser les offices). Un bouffeur de curés emprunte sa langue aux moines chaque fois qu’il parle de déjeuner (rompre le jeûne), de sa profession (déclaration de foi, d’où s’ensuit l’état légalement exercé), sa pitance (la portion du moine, de pitié et piété), qu’il rejette toute capitulation (le compromis que l’abbé doit passer avec ses subordonnés, les moines capitulaires), qu’il veut avoir voix au chapitre ou pouvoir décompter les voix, s’agissant de bulletins de papier récoltés par tel candidat (car le moine devait. déclarer son opinion à haute et intelligible voix), à l’issue d’un scrutin (scrupuleux dénombrement des voix).

N’oublions pas en chemin la lecture silencieuse, qui a rompu avec un millénaire de lecture acoustique, à haute voix. Elle s’est inaugurée au VI° siècle dans les monastères, avec la lecture méditée de la parole de Dieu. C’est saint Benoît qui a rapproché ces deux exercices jusqu’alors séparés : l’exercice physique du déchiffrement et l’exercice mental de la réflexion.

Régis Debray                        Le feu sacré     Fayard 2003

Au XII°                                   Adélaïde de Savoie épouse le roi de France, Louis VI et la Savoie française fut alors intégrée aux Etats de la Maison de Savoie.

Le Moyen Age d’après l’an 1000 a connu un enthousiasme profond, nourri par une foi religieuse tellement vive, qu’elle lança les bases d’une nouvelle civilisation. Je parle du noyau central, de cet âge véritablement « renaissant » qui s’étend du XI°siècle à la fin du XIII°, en gros : ce moment crucial où se forgèrent langues et techniques, modes, mœurs, littératures, gouvernements, religions, sans parler de la construction de beaux châteaux et d’époustouflantes églises.

Le climat lui-même s’était mis du coté de cette marche en avant : il se réchauffait lentement. Ce qui signifie que pendant deux ou trois cents ans, les petits fils vivaient des étés plus ensoleillés que ceux qu’avaient connus leurs grands parents ! Les terres se défrichaient en conséquence, les royaumes s’organisaient, les pillards du Nord, un peu partout refoulés, s’installaient en résidence, tandis que Dieu lui aussi, ne cessait de gagner du terrain et de l’influence, grâce à ses armées de moines vaillants qui parachevaient son culte, alimentant le mysticisme ambiant par les travaux de leurs mains, bâtisseurs et savants. La foi, intense, irréfléchie, qui fera courir en foule vers l’oriental Sépulcre des chevaliers coiffés de salades, jugulait quelque peu les passions les plus meurtrières ; les « trêves de Dieu » appuyées par le spectre de l’excommunication, bridaient les instincts mauvais des barons les plus farouches.

Le XII° siècle sera celui de l’expansion, de la culture sous toutes ses formes, agricole et intellectuelle ; celui des sensationnelles créations en pierre de taille ! les hommes d’alors, sous la pulsion d’une société gonflée d’espoir, soulevèrent des milliers de tonnes de cailloux à des hauteurs merveilleuses, vers le ciel, au milieu des champs labourés.

Entre l’an 1000 et ce qui fût l’apogée du règne de Philippe Auguste, l’Extrême Occident se donna les assises turbulentes qui allaient régir la suite des événements pour des siècles. L’Angleterre s’acquit des rois entreprenants et stables ; gros propriétaires en France, ils épousèrent des princesses aquitaines et poitevines. D’un autre coté, le royaume de France finit par établir un pouvoir décisif et irréversible sur ses provinces occitanes, dûment massacrées et passées au glaive, tandis qu’au-delà des montagnes Pyrénées s’amorçait la déconfiture des Maures, ce dont les Castillans profitèrent pour entamer une lente reconquête.

Pour la première fois depuis la lointaine époque gallo-romaine, les forêts reculaient devant la charrue dans les plaines fertiles, cependant qu’une littérature de première force bourgeonnait dans cette langue un peu sourde, mais douce aux oreilles appelée « langue d’oïl », de sa manière de dire « oui ». Le français ancien s’organisait, sans toutefois unifier entièrement ses différents dialectes, pour former de grandes branches voisines. Autre événement de conséquence : l’Eglise mettait la croix sur ses bannières ; les croisés abattirent trois expéditions au Moyen-Orient, faisant massacrer un certain nombre d’Infidèles, mais surtout des chrétiens à plenté ! Cependant des moines dévots organisaient pour eux-mêmes une vie régulière qui laissait place à l’exaltation mystique et à la réflexion, ainsi qu’à une action sociale digne d’éloge ; les institutions monastiques cultivaient le germe d’une puissance intellectuelle, austère et efficace, qui, au bout du compte, changerait la face du monde.

Enfin, « last but not least » comme on ne disait pas encore dans les provinces angevines où la monarchie anglaise érigeait ses tombeaux, les cathédrales poussaient du sol en une fiévreuse éruption lapidaire. Les châteaux forts se renforçaient, passant des blocs de bois inflammables au rocher. Ils s’équipaient de chemins de ronde et de donjons crénelés tels que nous les avons contemplés par des matinées fraîches, dans les classes aux vitres givrées, sur des gravures destinées aux rêves des écoliers.

Bref, c’est le Moyen Age, le vrai ! Le fantastiquement actif Moyen Age. Le bourdonnement y est intense, causé non seulement par le bruit des marteaux, mais aussi par celui des bouches chanteuses qui font voltiger la musique sous toutes ses variétés, du cantique à la chansonnette !

Claude Duneton.       Histoire de la Chanson Française. Seuil 1998.

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1085                           Ferdinand de Castille (1036-1064) avait, au milieu du XI° siècle, donné une impulsion nouvelle à la lutte antimusulmane, contraignant les rois musulmans de Badajoz et de Tolède à se reconnaître ses vassaux, et obligeant Al Motamid de Séville à lui livrer les reliques de saint Isidore[8] - la figure la plus marquante du royaume Wisigoth antérieure à la conquête arabe - pour les enterrer solennellement à Léon. Son second fils, Alphonse VI (1072- 1109), après avoir dû lutter contre ses frères pour refaire l’unité du royaume castillan, rompue par le partage successoral qui avait suivi la mort de Ferdinand reprit, avec plus de vigueur encore sa politique offensive à l’égard de l’Islam. Elle fut couronnée, en 1085, par la conquête de l’ancienne capitale wisigothique, Tolède. Le retentissement de cette victoire, qui coïncidait avec l’occupation de Valence par une autre armée castillane, fut énorme, tant dans le monde chrétien que dans le monde musulman, où elle provoqua un véritable sursaut : menacés par l’avance chrétienne, et par les exigences de plus en plus pressantes du roi de Castille, les rois de taifas, parmi lesquels Al Motamid II de Séville, se décidèrent à faire appel à Youssouf, sultan des Almoravides.

Depuis le milieu du siècle, ces Berbères fanatiques qui réclamaient une stricte observance des préceptes coraniques, avaient étendu leur domination sur toute l’Afrique septentrionale, et leur installation dans les régions qui faisaient face à Al Andalus avait suscité plus d’inquiétude que de satisfaction chez les rois de taifas.

Mais il ne restait, pour Motamid et les autres roitelets d’Andalousie, que le choix entre « faire paître les chameaux chez les Almoravides, ou garder les porcs chez les chrétiens ».

En 1086, Youssouf débarquait à Algésiras, obligeant à la retraite les troupes castillanes qui s’étaient avancées jusqu’au détroit. La rencontre décisive eut lieu à Zalacca (ou Sagrajas) en Estrémadure, et aboutit à une défaite complète des armées castillanes. Du jour au lendemain la situation était renversée, et la plus grave menace pesait sur l’Espagne chrétienne. Heureusement, Youssauf ne sut pas mettre à profit le désarroi de ses adversaires. Soutenu par les alfaquies et par l’opinion populaire qui reprochait aux rois de taifas leur tiédeur religieuse, il entreprit de soumettre toute l’Espagne musulmane au pouvoir almoravide, et de rétablir à son profit l’unité politique de Al Andalus. Cette ambition était réalisée lorsqu’il mourut en 1106, mais elle avait assuré un précieux répit aux chrétiens.

Marcelin Defourneaux         La Péninsule ibérique   1986

Guillaume de Normandie ordonne une vaste enquête pour connaître l’état du Royaume d’Angleterre, avant son arrivée en 1066, et après vingt ans de son règne, et ce sont les moines qui vont effectuer le travail : cela va donner le Domesday Book, encore visible aujourd’hui au Public Record Office de Kew, à Londres. On peut y voir que la famille royale possède un cinquième du pays, l’Eglise un quart, et une dizaine de grands seigneurs un autre quart. La terre est contrôlée par 250 personnes environ, dont aucun Anglo-Saxon.

En 1986, la BBC dépensera 2.5 millions de £ pour créer une version multimédia du Domesday book, plus ambitieuse que la version originale : 250 000 noms de lieux, 25 000 cartes, 50 000 illustrations, 3 000 fichiers et 60′ d’images animées, et nombre de récits rendant compte de ce qu’était alors le pays. Plus d’un million de personnes contribuèrent au projet, stocké sur des disques laser lisibles seulement par un micro-ordinateur de la BBC. Seize ans plus tard, on essaya de lire ces disques sur un des rares ordinateurs de ce type existant encore, sans succès. On chercha, en vain d’autres solutions. Un expert mondial de la sauvegarde de données, de la Rand Corporation, ne parvint pas à résoudre la difficulté.

Ce genre d’histoire fait les délices de ceux qui ne veulent en aucun cas se tenir au premier rang des supporters de l’informatique, tels Albert Manguel, qui la rapporte dans La Bibliothèque, la nuit. 2006.

C’est en Normandie qu’on voit pour la première fois mentionnée un moulin à foulon, à Saint Wandrille, un moulin à bière, près d’Evreux.

Un an plus tard, Guillaume va obtenir de tous les tenanciers du royaume d’Angleterre qu’ils prêtent au roi serment d’hommage et de fidélité, un vrai tour de force ; mais la situation générale n’est pas simple, car, pour les barons comme pour le roi, la question va être de savoir qui l’emportera, de l’Angleterre ou de la Normandie, et cela va être au cœur des préoccupations anglaises jusqu’au début du XIII° siècle :

Car le duc de Normandie est le vassal du roi de France ; il lui doit l’hommage et les services que la vassalité entraîne. Les barons normands sont également les vassaux du duc de Normandie, mais ils sont aussi des barons du Roi d’Angleterre dont ils ont reçu des terres et auquel ils doivent leur hommage et leurs services. Il faut donc que le roi d’Angleterre et le duc de Normandie soient une seule et même personne et, d’autre part, il faudrait que ce roi décide s’il préfère être roi d’Angleterre ou duc de Normandie.

Alfred Fichelle           Le monde slave            1986

30 09 1088                 Début de la construction de la troisième abbaye de Cluny. Gauzon de Baume et Hézelin de Liège en sont les concepteurs, Hugues de Semur, l’abbé. Pierre le Vénérable (1092 - 1156), le dernier des grands abbés de Cluny l’achèvera, après la fin de mandat tempétueuse de Pons de Melgueil, abbé de 1109 à 1122 : elle prend la place de deux basiliques antérieures du X° siècle, construites par Guillaume d’Aquitaine, fondateur de l’ordre quatre vingt ans plus tôt ; de douze au départ, la communauté était passé à cent, et enfin à quatre cents moines et six cents convers : mille religieux ! On nommera alors les bénédictins d’avant Cluny les anciens bénédictins.

Cela va être la plus grande église du monde - Major Ecclesia - jusqu’à la construction de Saint Pierre de Rome. Longue de 187 m, elle a été conçue non à la mesure du monastère, mais de l’ordre tout entier : un vaste narthex, une immense nef à double collatéraux coupée par deux transepts, un déambulatoire encerclant le chœur sur lequel s’ouvraient cinq chapelles rayonnantes. Ce gigantesque vaisseau était couronné par une gerbe de cinq grands clochers encadrant la façade et le transept : deux à l’entrée du narthex, un clocher carré à la croisée du transept majeur et deux clochers octogonaux à l’extrémité du croisillon. Tout cela sera terminé quarante ans plus tard…les cathédrales gothiques à venir auront souvent besoin de plus de cent ans de travaux, et resteront toutes de moindre dimension. Les travaux ont été effectués par des compagnons et tout cela a coûté fort cher : le roi de Castille Alphonse VI a certes apporté une contribution majeure dans la robe de la mariée, - il avait épousé la nièce du duc de Semur - mais les finances ont été grevées pour des dizaines d’années et cela va créer de grandes tensions sous le mandat de Pons de Melgueil, successeur de Hugues de Semur.

Tout ceci n’empêche pas Pierre le Vénérable de voyager : ayant découvert le Coran lors d’un passage à Tolède, il demande à l’anglais Robert de Kenton de le traduire en latin afin de pouvoir argumenter contre l’exécrable et nuisible hérésie de Mahomet…/… Ainsi, les Latins pourront s’instruire des choses qu’ils ignorent et se rendre compte à quel point cette hérésie est pernicieuse, ainsi, ils pourront la combattre et la rejeter.

Dans l’un de ces recueils, on trouve même une caricature de Mahomet[9], commentée par Pierre : Mahomet est monstrueux, doté d’une tête d’homme avec un cou de cheval et couvert de plumes ; le dessin est inspiré des vers du poète latin Horace :

Supposez qu’un peintre ait l’idée d’ajuster à une tête d’homme un cou de cheval et de recouvrir ensuite de plumes multicolores le reste du corps, composé d’éléments hétérogènes ; si bien qu’un beau buste de femme se terminerait en une laide queue de poisson. A ce spectacle, pourriez-vous, mes amis, ne pas éclater de rire ?

Bien évidemment, ceci ne pouvait que susciter l’hostilité des musulmans, dont le livre saint rayonnait dans son texte original, quand la Bible, elle, avait été largement diffusée grâce à ses versions grecque (Septante) et latine (Vulgate).

Le Dieu tout puissant a fait grandir cette maison de partout, par sa seule clémence et non par nos mérites. Il a répandu notre ordre non seulement en Bourgogne mais même en Italie, en Lorraine, en Angleterre, en Normandie, en France, en Aquitaine, en Gascogne, en Provence, en Espagne.

                                                           Testament de Hugues de Semur, 6° abbé de Cluny

On disait alors : Partout où le vent vente, l’abbé de Cluny a rente.

Ces gens là faisaient partie des grands de ce monde, diplomates de haute volée, leur impartialité attirant la confiance. Odilon abbé de 994 à 1049, instituera les trêves de Dieu, indispensable respiration au milieu des guerres. L’abbé de Cluny était élu ; il dirigeait toutes les abbayes et prieurés d’obédience - les affiliés avaient plus d’indépendance -; l’ordre bénéficiait de l’exemption : il n’avait de compte à rendre pas plus aux évêques qu’aux rois et seigneurs ; l’abbé de Cluny n’en référait qu’au pape. Cette indépendance leur vaudra de nombreuses inimitiés, et ce d’autant que Rome, pendant des siècles n’eut pas de doctrine bien précise sur les rapports entre les évêques et les ordres religieux, demandant tantôt à ces derniers de rendre compte et d’obéir à l’évêque, tantôt les exemptant de toute ingérence de l’évêque dans leurs affaires.

Les rentes venaient des « cotisations » de chaque prieuré et abbaye rattachée à la maison mère… mais l’extraordinaire richesse de très nombreuses abbayes découlait aussi pour partie d’une pratique de simple bon sens : les dons affluaient, ne trouvaient pas toujours une utilisation immédiate et donc, les abbayes se retrouvaient en position de banquiers…lesquels n’existaient pas puisque le droit canon interdisait l’usure, c’est à dire le prêt d’argent avec intérêt[10]. Les bons moines avaient tourné la difficulté par la pratique de la mise en gage - pignoratio - d’un bien ou d’un droit dont le prêteur encaissait les revenus pendant tout le temps de la durée de l’emprunt. Les grecs, en d’autres temps avaient déjà utilisé « l’astuce », non pour contourner une interdiction de prêter de l’argent, mais l’impossibilité d’acquérir de la terre.

Fatto la legge, trovato l’engano, disent les Italiens : dès que la loi est faite, on trouve un moyen de la tourner.

L’opération se révélait encore plus profitable quand l’emprunteur ne pouvait pas s’exécuter au terme fixé par l’acte, malgré les reports d’échéance souvent accordés ; le gage rentrait alors définitivement dans le patrimoine de l’abbaye qui réalisait ainsi des acquisitions à très bas prix.

Il est vrai encore qu’une bonne part des revenus partait pour honorer le régime de la prébende, selon lequel le décès d’un religieux impliquait le don d’un repas par jour à dix nécessiteux, pendant trente jours ; si le religieux était l’abbé, les trente jours devenaient un an ! ces chiffres seront assez rapidement revus et corrigés…à la baisse… la simple survie du principe l’exigeait.

La règle bénédictine ne faisait pratiquement pas obligation du travail manuel et toute la vie du moine était centrée sur la prière …et le travail intellectuel - c’est à dire, pour l’essentiel de la copie - ; prière à travers les heures de l’office et la messe, pour les vivants, mais surtout pour les morts : le Jour des Morts, lendemain de la Toussaint est ainsi né à Cluny.

Cluny est l’ordre qui a connu le plus grand rayonnement au Moyen Age, mais il est loin d’être le seul ; sur l’ensemble des monastères d’Europe, ceux qui n’étaient pas clunisiens restaient les plus nombreux.

Il n’est pas inutile de revenir sur cette interdiction de l’usure notifiée par le droit canon, car, à nos yeux et nos perceptions du XXI° siècle, vivant dans un monde où l’économie impose ses catégories depuis plus d’un siècle, les motifs ne paraissent pas d’une évidence aveuglante tant étaient différentes les catégories mentales, et l’univers intellectuel : on peut lire ceci sous la plume d’un lecteur général de l’Ordre franciscain dans les premières années du XIV° siècle :

Question : Les marchands peuvent-ils pour une même affaire commerciale se faire davantage payer par celui qui ne peut régler tout de suite que par celui qui règle tout de suite ?

Réponse : Non, car ainsi, il vendrait le temps et commettrait une usure en vendant ce qui ne lui appartient pas.

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L’usurier agit contre la loi naturelle universelle, car il vend le temps, qui est commun à toutes les créatures. Augustin dit que chaque créature est obligée de faire don de soi ; le soleil est obligé de faire don de soi pour éclairer ; de même la terre est obligée de faire don de tout ce qu’elle peut produire et de même l’eau. Mais rien ne fait don de soi d’une façon plus conforme à la nature que le temps ; bon gré mal gré les choses ont du temps. Puisque donc l’usurier vend ce qui appartient nécessairement à toutes les créatures, il lèse toutes les créatures en général, même les pierres d’où il résulte que même si les hommes se taisaient devant les usuriers, les pierres crieraient si elles le pouvaient ; et c’est une des raisons pour lesquelles l’Eglise poursuit les usuriers. D’où il résulte que c’est spécialement contre eux que Dieu dit : Quand je reprendrai le temps, c’est-à-dire, quand le temps sera dans ma Main de telle sorte qu’un usurier ne pourra le vendre, alors je jugerai conformément à la justice.

Guillaume d’Auxerre |1160-1229]               Summa aurea, III, 21, fol.225v

Comme les usuriers ne vendent que l’espérance de l’argent, c’est-à-dire, le temps, ils vendent le jour et la nuit. Mais le jour est le temps de la lumière et la nuit le temps du repos ; ils vendent donc la lumière et le repos. Aussi il ne serait pas juste qu’ils jouissent de la lumière et du repos éternels.

Auteur inconnu          Tabula exemplorum

Mais, plus directement, plus simplement, pour condamner l’usure, il suffisait de se référer à l’évangile [Luc, VI,34-35] : Prêtez sans rien espérer en retour.

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Usura, l’usure en soi, est le dénominateur commun d’un ensemble de pratiques financières interdites. L’usure, c’est la levée d’un intérêt par un prêteur dans des opérations qui ne doivent pas donner lieu à intérêt. Ce n’est donc pas le prélèvement de tout intérêt. Usure et intérêt ne sont pas synonymes, ni usure et profit : l’usure intervient là où il n’y a pas production ou transformation matérielle de biens concrets.

Thomas de Chobham introduit son exposé sur l’usure par ces considéra­tions : «Dans tous les autres contrats je peux espérer et recevoir un profit, tout comme si je t’ai donné quelque chose je peux espérer un contre-don, c’est-à-dire une réplique au don et je peux espérer recevoir, puisque j’ai été le premier à te donner. De même si je t’ai donné en prêt mes vêtements ou mon mobilier je peux en recevoir un prix. Pourquoi n’en va-t-il pas de même si je t’ai donné en prêt mon argent ? »­

Tout est là : c’est le statut de l’argent dans la doctrine et la mentalité ecclé­siastiques du Moyen Age qui est la base et la condamnation de l’usure. Je ne me livrerai pas ici à une étude proprement économique, qui devrait d’ailleurs tenir compte de la façon - très différente de la nôtre - dont sont perçues les réalités que nous isolons aujourd’hui pour en faire le contenu d’une catégorie spécifique : l’économique. Le seul historien et théoricien moderne de l’économie qui peut nous aider à comprendre le fonctionne­ment de 1′« économique» dans la société médiévale me semble être Karl Polanyi (1886-1964).

Pour éviter tout anachronisme si l’on veut tenter d’analyser le phéno­mène médiéval de l’usure dans une perspective économique, il faut rete­nir deux remarques de Polanyi et de ses collaborateurs. La première, empruntée à Malinowski, concerne le domaine du don et du contre-don : « Dans la catégorie des transactions, qui suppose un contre-don économi­quement équivalent au don, nous rencontrons un autre fait déroutant. II s’agit de la catégorie qui, selon nos conceptions, devrait pratiquement se confondre avec le commerce. Il n’en est rien. Occasionnellement, l’échange se traduit par le va-et-vient d’un objet rigoureusement iden­tique entre les partenaires, ce qui enlève ainsi à la transaction tout but ou toute signification économique imaginable ! Du simple fait que le porc revient à son donateur, même par une voie détournée, l’échange des équivalences, au lieu de s’orienter vers la rationalité économique, s’avère être une garantie contre l’intrusion de considérations utilitaires. Le seul but de l’échange est de resserrer le réseau de relations en renforçant les liens de réciprocité ».

[…] Les hommes du Moyen Âge, confrontés à un phénomène, en cherchaient le modèle dans la Bible. L’autorité biblique fournissait à la fois l’origine, l’explication et le mode d’emploi du cas en question. Ce qui a permis à l’Église et à la société médiévales de ne pas être paralysées par l’autorité biblique et contraintes à l’immobilité historique, c’est que la Bible se contredit souvent et que, comme le disait Alain de Lille à la fin du XII° siècle, « les autorités ont un nez de cire » - malléable au goût des exégètes et des utilisateurs.

Mais, en matière d’usure, il ne semblait guère y avoir de contradiction ni de faille dans sa condamnation. Le dossier scripturaire de l’usure comprend essentiellement cinq textes. Quatre appartiennent à l’Ancien Testament

1 - Si tu prêtes de l’argent à un compatriote, à l’indigent qui est chez toi, tu ne te comporteras pas envers lui comme un prêteur à gages, tu ne lui imposeras pas d’intérêts. (Exode, XXII, 24).

Cette interdiction qui s’imposera à la communauté juive est également res­pectée par les chrétiens, conscients au Moyen Âge de former une fraternité  dans laquelle le pauvre, spécialement, a des droits particuliers. La renais­sance de la valeur de pauvreté au XIII° siècle rendra encore plus aigu le sentiment d’indignité de l’usurier chrétien.

2 - Si ton frère qui vit avec toi tombe dans la gêne et s’avère défaillant dans ses rapports avec toi, tu le soutiendras à titre d’étranger ou d’hôte et il vivra avec toi. Ne lui prends ni travail ni intérêts, mais aie la crainte de ton Dieu et que ton frère vive avec toi. Tu ne lui donneras pas d’argent pour en tirer du profit ni de la nourriture pour en percevoir des intérêts… » (Lévitique, XXV, 35-37).)

Texte particulièrement important par sa version latine dans la Vulgate de saint Jérôme qui a fait autorité au Moyen Âge et qui dit à la dernière phrase : «Tu ne lui donneras pas ton argent à usure et tu n’exigeras pas une surabondance de vivres. » Deux termes ont été retenus par le chrétien et ont gardé au Moyen Âge toute leur efficacité : «à usure» - c’est bien l’usure qui est ici inter­dite - et la surabondance, le «surplus », c’est l’excès qui est condamné.

3 - Tu ne prêteras pas à intérêt à ton frère, qu’il s’agisse d’un prêt d’argent ou de vivres, ou de quoi que ce soit dont on exige intérêt. À l’étranger tu pourras prêter à intérêt, mais tu prêteras sans intérêt à ton frère. (Deutéronome, XXIII, 20).

Notons ici l’emploi par la Vulgate d’un mot emprunté au droit romain : « prêter à intérêt », « faire l’usure », ce qui favorisera la constitution au XII°siècle d’une législation anti-usuraire romano-canonique. Quant à l’autorisation d’exercer l’usure à l’égard de l’étranger, elle a fonctionné au Moyen Âge dans le sens Juif-chrétien, mais non en sens inverse, car les chrétiens médiévaux n’ont pas considéré les Juifs comme des étrangers. En revanche ils ont assimilé les ennemis aux étrangers et, en cas de guerre, on peut licitement pratiquer l’usure à l’en­contre de l’adversaire. Le Décret de Gratien (vers 1140), matrice du droit canonique, a repris la formule de saint Ambroise : « Là où il y a droit de guerre, il y a droit d’usure ».

4 - L’usurier ne peut être l’hôte de Yahvé selon le Psaume XV:

Yahvé, qui logera sous ta tente, habitera sur ta sainte montagne ? Celui qui marche en parfait […] ne prête pas son argent à intérêt…

Le chrétien du Moyen Âge a vu dans ce psaume le refus du paradis à l’usurier. À ces quatre textes de l’Ancien Testament on peut ajouter le passage où Ézéchiel (XVIII, 13), parmi les violents et les sanguinaires qui suscitent la colère de Yahvé, cite « celui qui prête avec usure et prend des intérêts », et où il prophétise : « Il mourra et son sang sera sur lui. » Jérôme et Augustin ont commenté ce jugement d’Ézéchiel.

5 - Enfin, dans le Nouveau Testament, l’évangéliste Luc a repris en l’élar­gissant la condamnation vétéro-testamentaire, établissant ainsi la struc­ture en écho nécessaire pour que les chrétiens du Moyen Âge considèrent l’autorité scripturaire comme bien assurée : Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même des pécheurs prêtent à des pécheurs, afin de recevoir l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour.(Luc, VI, 36-38). Ce qui a le plus compté au Moyen Âge c’est la fin du texte de Luc: faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour, parce que l’idée de prêter sans rien en attendre s’exprime à travers deux mots clés de la pratique et de la menta­lité économiques médiévales : mutuum qui, repris au droit romain, désigne un contrat qui transfère la propriété et consiste en un prêt qui doit rester gratuit, et le terme sperare, 1′« espoir», qui au Moyen Âge désigne l’attente intéressée de tous les acteurs économiques engagés dans une opération impliquant le temps, s’inscrivant dans une attente rémunérée soit par un bénéfice (ou une perte), soit par un intérêt (licite ou illicite).

Puis vient une longue tradition chrétienne de condamnation de l’usure. Les Pères de l’Église expriment leur mépris des usuriers. Les canons des pre­miers conciles interdisent l’usure aux clercs (canon 20 du concile d’Elvire, vers 300 ; canon 1 T du concile de Nicée, 325) puis étendent l’interdiction aux laïcs (concile de Clichy, en 626). Surtout Charlemagne, légiférant au spirituel comme au temporel, interdit aux clercs comme aux laïcs l’usure par l’Admonitio generalis d’Aix-Ia-Chapelle dès 789. C’est donc un lourd passé de condamnation par les pouvoirs, ecclésiastique et laïque, qui pèse sur l’usure. Mais, dans une économie contractée, où l’usage et la circula­tion de la monnaie restent faibles, le problème de l’usure est secondaire. Ce sont d’ailleurs des monastères qui fournissent jusqu’au XII° siècle l’essentiel du crédit nécessaire. À la fin du siècle, le pape leur interdira leur forme préférée de crédit, le mort-gage, « prêt garanti par un immeuble dont le bailleur de fonds perçoit les revenus ».

Lorsque l’économie monétaire se généralise, durant le XII° siècle, que roue de fortune tourne plus vite pour les chevaliers et les nobles, comme pour les bourgeois des villes qui bourdonnent de travail et d’affaires et s’émancipent, dame Usure devient un grand personnage. L’Église s’en émeut, le droit canon naissant et bientôt la scolastique, qui s’efforce de pen­ser et d’ordonner les rapports de la nouvelle société avec Dieu, cherchent à refouler l’inflation usuraire. Je n’égrène ici la litanie des mesures conciliaires et des textes les plus importants que pour signaler l’extension et la force du phénomène, et l’entêtement de l’Église à le combattre. Chaque concile, Latran II (1139), Latran III (1179), Latran IV (1215), le second concile de Lyon (1274), le concile de Vienne (1311), apporte sa pierre au mur de l’Église destiné à contenir la vague usuraire. Le Code de droit canonique s’enrichit aussi d’une législation contre l’usure. Gratien, vers 1140, dans son Décret, rassemble le dossier scripturaire et patristique (29 « autorités »). La décrétale Consuluit d’Urbain III (1187) prendra dans le second quart du XIII° siècle sa place dans le Code parmi les Décrétales de Grégoire IX. Les théologiens ne sont pas en reste. Un évêque de Paris, Pierre Lombard, mort en 1160, dans son Livre des sentences, qui sera au XIII° siècle le manuel universitaire des étudiants en théologie, reprenant saint Anselme qui le premier, au tournant du XI° au XII° siècle, assimila l’usure à un vol, situe l’usure, forme de rapine, parmi les interdits du quatrième commandement. Tu ne voleras point. » Le cardinal Robert de Courçon, chanoine de Noyon, qui réside à Paris depuis 1195 avant de diriger la croisade contre les Albigeois en 1214 et de donner à la jeune université de Paris ses premiers statuts (1215), avait inséré dans sa Summa, antérieure au concile de Paris de 1213 auquel il fit prendre des mesures rigoureuses contre les usuriers, un véritable traité De usura. Ce fléau qu’il considère, avec l’hérésie, comme le grand mal de son époque, il propose de le combattre par une vaste offensive que mettrait au point un concile œcuménique. En l’usurier il voit partout un oisif, et pour lui l’oisiveté est bien la mère de tous les vices. Le concile, présidé par le pape, où se réuniraient tous les évêques et tous les princes, ordon­nerait à chaque chrétien, sous peine d’excommunication et de condamna­tion, de travailler spirituellement ou corporellement et de gagner son pain à la sueur de son front, selon le précepte de saint Paul. « Ainsi, tous les usuriers, rebelles et ravisseurs disparaîtraient, on pourrait faire des aumônes et pourvoir les églises et tout serait ramené à son état origi­ne. » Après cette utopie anti-usuraire, tous les grands scolastiques consa­crent à l’usure une partie plus ou moins importante de leurs sommes. C’est le cas de Guillaume d’Auxerre, évêque de Paris, mort en 1248, de saint Bonaventure et de saint Thomas d’Aquin, morts en 1274. Gilles de Lessines, disciple de Thomas d’Aquin, quant à lui, compose entre 1276 et 1285 un traité entier sur les usures, De usuris.

Entre le milieu du XII° et le milieu du XIII° siècle la recrudescence des condamnations de l’usure s’explique par la crainte de l’Église de voir la société bouleversée par la prolifération des pratiques usuraires. Le troi­sième concile du Latran (1179) déclare que trop d’hommes abandonnent leur état, leur métier pour se faire usuriers. Au XIII° siècle, le pape Innocent IV et le grand canoniste Hostiensis redoutent la désertion des campagnes, du fait des paysans devenus usuriers ou privés de bétail et d’instruments de travail par les possesseurs de terres eux -mêmes attirés par les gains de l’usure. Un attrait de l’usure fait apparaître la menace d’un recul de l’occu­pation des sols et de l’agriculture et avec elle le spectre des famines.

Les définitions médiévales de l’usure viennent de saint Ambroise : « L’usure, c’est recevoir plus que l’on a donné », de saint Jérôme : « On nomme usure et surplus quoi que ce soit, si on a perçu plus que l’on a donné », du capitulaire de Nimègue (806) : « Il y a usure là où on réclame plus qu’on ne donne, et du Décret de Gratien : « Tout ce qui est exigé au-delà du capital, c’est de l’usure  ».

L’usure, c’est le surplus illicite, le dépassement illégitime.

La décrétale Consuluit d’Urbain III (1187), intégrée dans le Code de droit canonique, exprime sans doute le mieux l’attitude de l’Église vis-à-vis de l’usure au XIII° siècle :

- L’usure est tout ce qui est demandé en échange d’un prêt au-delà du bien prêté lui-même ;

- Prendre une usure est un péché interdit par l’Ancien et le Nouveau Testament ;

- Le seul espoir d’un bien en retour au-delà du bien lui-même est un péché ;

- Les usures doivent être intégralement restituées à leur véritable possesseur ;

- Des prix plus élevés pour une vente au crédit sont des usures implicites. Thomas de Chobham dans la plus ancienne Somme de confesseurs connue, rédigée pour l’essentiel avant 1215 et probablement mise en circulation en 1216, fonde l’usure sur les seules autorités du Nouveau Testament et du droit canonique :

Et le Seigneur dit dans l’Évangile : “Prêtez sans rien attendre en retour” (Luc, VI, 35). Et le canon dit : “Il y a usure là où on réclame plus qu’on ne donne” (Décret de Gratien, c. 4, CXIV, q. 3, reprenant le capitulaire de Nimègue de 806), de quoi qu’il s’agisse et même si on ne reçoit pas, si on conçoit seulement l’espoir de recevoir (Décret, c. 12, Comp. 1, v. 15, repris par la décrétale Consuluit) ».

Élément capital : l’usure est plus qu’un crime, c’est un péché. Guillaume d’Auxerre le dit : « Donner à usure est en soi et selon soi un péché. » C’est d’abord un péché en tant que forme de la cupidité. Cupidité que Thomas de Chobham place d’entrée de jeu sur le plan spirituel : « Il y a deux espèces d’avaritia détestables qui sont punies par un verdict judiciaire: l’usure et la simonie [trafic de biens spirituels], dont je parlerai ensuite. En premier lieu l’usure.»         

Le dominicain Étienne de Bourbon, un demi-siècle plus tard, ne dit pas autre chose : « Ayant parlé de l’avaritia en général, je dois maintenant par­ler de certaines de ses formes, et d’abord de l’usure. »

L’usure, c’est en premier lieu le vol. Cette identification proposée par saint Anselme (1033-1109) dans ses Homélies et Exhortations et reprise au XII°siècle par Hugues de Saint-Victor, Pierre le Mangeur et Pierre Lombard, finit par se substituer à la notion traditionnelle de l’usure définie comme « profit  honteux .»

Le vol usuraire est un péché contre la justice. Thomas d’Aquin le dit bien : « Est-ce un péché de recevoir de l’argent en prix pour de l’argent prêté, ce qui est recevoir une usure ? » Réponse : « Recevoir une usure pour de l’ar­gent prêté est en soi injuste : car on vend ce qui n’existe pas, instaurant par là manifestement une inégalité contraire à la justice. »

Or, plus encore peut-être que le XII°siècle, le XIII°siècle est celui de la justice.

La justice est par excellence la vertu des rois. Les miroirs des princes qui tracent un portrait du roi idéal insistent sur la nécessité qu’il soit juste. Justice qui s’accompagne d’un progrès des pratiques et des institutions judiciaires : enquêteurs royaux, parlements. Sous Saint Louis, pour la pre­mière fois et avant les autres princes chrétiens, apparaît dans la main gauche du roi de France, symbolique, à la place de la verge, la main de jus­tice, nouvel insigne du pouvoir royal. Joinville lègue à la postérité l’image du saint roi rendant lui-même la justice sous le chêne de Vincennes.

Ce souci de justice devient, dans le même temps, une idée-force dans le domaine de l’économie, tant pénétré par l’idéologie religieuse et l’éthique. Les données fondamentales de l’activité économique, du mar­ché qui commence à se mettre en place, ce sont le juste prix et le juste salaire. Même si en fait le « juste » prix n’est que celui, précisément, du marché, l’exigence de justice est présente. L’usure est un péché contre le juste prix, un péché contre nature. Cette affirmation a de quoi surprendre. Et pourtant telle a été la conception des clercs du XIII°siècle, et des laïcs influencés par eux. L’usure ne s’applique qu’à la perception d’un intérêt en argent sur l’argent.

Un texte étonnant, faussement attribué à saint Jean Chrysostome, datant probablement du V°siècle, fut inséré dans la seconde moitié du XII°siècle dans le Code de droit canonique. Il y est écrit : « De tous les marchands, le plus maudit est l’usurier, car il vend une chose donnée par Dieu, non acquise des hommes [au rebours du marchand] et, après usure, il reprend la chose, avec le bien d’autrui, ce que ne fait point le marchand. On objec­tera : celui qui loue un champ pour recevoir fermage ou une maison pour toucher un loyer, n’est-il point semblable à celui qui prête son argent à intérêt ? Certes, non. D’abord parce que la seule fonction de l’argent, c’est le paiement d’un prix d’achat ; puis, le fermier fait fructifier la terre, le loca­taire jouit de la maison ; en ces deux cas, le propriétaire semble donner l’usage de sa chose pour recevoir de l’argent, et d’une certaine façon, échanger gain pour gain, tandis que de l’argent avancé, il ne peut être fait aucun usage ; enfin, l’usage épuise peu à peu le champ, dégrade la maison tandis que l’argent prêté ne subit ni diminution ni vieillissement. »

L’argent est infécond. Or l’usure voudrait lui faire faire des petits. Thomas d’Aquin dit, après avoir lu Aristote : « L’argent ne se reproduit pas. »  Non que les théologiens et les canonistes du Moyen Âge aient refusé toute producti­vité à l’argent, au capital ; mais dans le cas du prêt à intérêt, du mutuum, faire enfanter de l’argent à l’argent prêté est contre nature. Thomas d’Aquin affirme : « La monnaie […] a été principalement inventée pour les échanges ; ainsi son usage propre et premier est d’être consommée, dépensée dans les échanges. Par suite, il est injuste en soi de recevoir un prix pour l’usage de l’argent prêté ; c’est en cela que consiste l’usure. »  Pour saint Bonaventure aussi, l’argent est de soi improductif : « L’argent en tant que de soi et par soi ne fructifie pas mais le fruit vient d’ailleurs. »

Dans une sorte de parabole, La vigne et l’usure, Thomas de Chobham constate : « L’argent qui dort ne produit naturellement aucun fruit, mais la vigne est naturellement fructifère. » Pourtant, à défaut de fécondité natu­relle, on avait songé dès le haut Moyen Âge à faire « travailler » l’argent. Déjà, en 827, dans son testament, le doge de Venise, Partecipazio, parle de solidilaboratorii, d’« argent qui tra­vaille ». Argent donné en usure ou « investi » dans la perspective d’un juste profit ? Au XIII°siècle, théologiens et canonistes constatent avec stupeur que l’argent usuraire, en effet, « travaille ». De ce scandale, les auteurs de recueils d’exempla et les prédicateurs se font l’écho.

Dans son Dialogus miraculorum, entre un moine et un novice, Césaire de Heisterbach, vers 1220, fait ainsi parler ses personnages :

Le novice. - «   Il me semble que l’usure est un péché très grave et difficile à corriger. »

Le moine. - « Tu as raison. Il n’y a pas de péché qui, de temps en temps, ne sommeille. L’usure ne cesse jamais de pécher. Pendant que son maître dort, elle-même ne dort pas, mais sans arrêt grandit et monte. »

Et dans la Tabula exemplorum, manuscrit du XIII° siècle de la Bibliothèque nationale de Paris, on peut lire : « Tout homme s’arrête de travailler les jours de fête, mais les bœufs usuraires travaillent sans arrêt et offensent ainsi Dieu et tous les saints et l’usure, comme elle pèche sans fin, sans fin doit aussi être punie. »

On sent combien le thème a dû être exploité par les prédicateurs et comme il se prête bien à des effets oratoires : « Mes frères, mes frères, connaissez-vous un péché qui ne s’arrête jamais, que l’on commet tout le temps ? Non ? Eh bien si, il y en a un, et un seul, et je vais vous le nom­mer. C’est l’usure. L’argent donné à usure ne cesse de travailler, il fabrique sans arrêt de l’argent. De l’argent injuste, honteux, détestable, mais de l’argent. C’est un travailleur infatigable. Connaissez-vous, mes frères, un travailleur qui ne s’arrête pas le dimanche, les jours de fête, qui ne s’arrête pas de travailler quand il dort ? Non ? Eh bien l’usure continue à travailler de jour et de nuit, les dimanches et fêtes, dans le sommeil comme dans la veille ! Travailler en dormant ? Ce miracle diabolique, l’usure, aiguillonnée par Satan, réussit à l’exécuter. En cela aussi l’usure est une injure à Dieu et à l’ordre qu’il a établi. Elle ne respecte ni l’ordre naturel qu’il a voulu mettre dans le monde et dans notre vie corporelle, ni l’ordre du calendrier qu’il a établi. Les deniers usuraires ne sont-ils pas comme des bœufs de labour qui labourent sans cesse ? À péché sans arrêt et sans fin, châtiment sans trêve et sans fin. Suppôt sans défaillance de Satan, l’usure ne peut que conduire à la servitude éternelle, à Satan, à la punition sans fin de l’enfer ! »

Nous pourrions dire aujourd’hui que le travail à la chaîne de l’usure s’achève inéluctablement dans les chaînes éternelles de la damnation.

Faire enfanter des petits à des pièces de monnaie, faire travailler, au mépris des lois naturelles fixées par Dieu, de l’argent sans la moindre pause, n’est­ ce pas un péché contre nature? D’ailleurs, surtout depuis le XII°siècle, siècle « naturaliste », des théologiens ne disent-ils pas : « La nature, c’est-à-dire Dieu »?

[…]Oui, Usure ne pouvait avoir qu’un destin, l’enfer.

Déjà, au milieu du V° siècle, le pape saint Léon I° le Grand avait eu cette formule qui résonne tout au long du Moyen Âge :

Le profit usuraire de l’argent, c’est la mort de l’âme.

L’usure, c’est la mort.

[…] Une hirondelle ne fait pas le printemps. Un usurier en purgatoire ne fait pas le capitalisme. Mais un système économique n’en remplace un autre  qu’au bout d’une longue course d’obstacles de toutes sortes. L’histoire, ce sont les hommes. Les initiateurs du capitalisme, ce sont les usuriers, marchands d’avenir, marchands du temps que, dès le XV° siècle, Léon Battista Alberti  définira comme de l’argent. Ces hommes sont des chrétiens. Ce qui les retient sur le seuil du capitalisme, ce ne sont pas les conséquences terrestres des condamnations de l’usure par l’Eglise, c’est la peur, la peur angoissante de l’enfer. Dans une société où toute conscience est une conscience religieuse, les obstacles sont d’abord - ou finalement - religieux. L’espoir d’échapper à l’enfer grâce au purgatoire permit à l’usurier de faire avancer l’économie et la société du XIII° siècle vers le capitalisme.

Jacques Le Goff        Un autre Moyen Âge.La Bourse : l’Usure. La Bourse et la Vie : le Purgatoire. Quarto Gallimard. 1999

1088 à 1092                Han Kung-Lien, ingénieur, construit pour le palais impérial de K’aifeng, dans la province chinoise du Ho-nan, une tour horloge astronomique conçue par Shen Kua : une roue hydraulique met en action par l’intermédiaire d’engrenages, une sphère armillaire[11] de bronze à l’intérieur de laquelle se trouvait un globe céleste ; à l’extérieur de chacun des cinq étages, un défilé de personnages en habits colorés annonçant l’heure avec des cloches et des gongs. Tous les quarts d’heure, l’édifice tout entier résonnait du tintement des cloches et des gongs, du bruit de l’eau, du craquement des roues géantes et du mouvement des personnages. Il fallait une tonne et demi d’eau montée par des norias manuelles pour faire marcher tout cela chaque jour. L’ensemble faisait plus de dix mètres de haut. Transférée trente ans plus tard à Pékin, elle y fonctionnera encore deux cent cinquante ans. Puis elle deviendra la proie des vandales et s’effacera de la mémoire des lettrés.

C’est aussi au cours des trois premiers siècles de ce millénaire que les Chinois inventent le gouvernail mobile, d’où une stabilité améliorée.

Et c’est encore du XI° au XIII° siècle que la riziculture irriguée fait des progrès considérables avec le repiquage au Sichuan et dans le bassin du Yangzi : si, très vite, les Chinois sont devenus si nombreux, ce n’est pas qu’ils avaient plus d’enfants qu’ailleurs, c’est que ces enfants restaient vivants plus facilement qu’ailleurs, et ceci, surtout grâce au riz :

L’espace nécessaire à une agriculture extensive comme celle de la haute antiquité chinoise est 100 fois moins important que celui qu’exige une population qui vit de la chasse et de la cueillette. Et celui qui suffit à la riziculture irriguée est 1000 fois moins important ! Au cours du XI° - XIII° siècle, les régions de polders, protégées par des digues de mer, qui s’étendent au nord et au sud du cours du Yangzi, avec deux et parfois trois récoltes par an, voient leur population croître très rapidement. A titre d’exemple, dans une préfecture située au sud de l’actuelle Shanghai, on est passé d’une moyenne de 84 habitants au km² entre 1080 et 1102, à 294 habitants en 1290.

Les rendements du blé avec jachère de l’Europe moderne sont très inférieurs à ceux du riz inondé avec repiquage, ce qui explique la différence des densités démographiques. Pour le blé, le rapport entre les semences et la récolte est, dans l’Europe moderne, de 1 à 5. Sous les Song, dans les régions de polders, celui du riz est de 1 à 51 les meilleures années

Jacques Gernet         L’Histoire Juillet- Août 2005



[1] Début 2010, les empoignades entre scientifiques membres du GIEC, - Groupe Intergouvernemental sur l’évolution du climat -, et opposants, deviendront une polémique quasiment planétaire où l’éthymologie donnée à ce mot Groenland aura sa place :   les premiers disant, dans la ligne du texte cité ici, qu’il ne s’agit que d’un appât publicitaire, les seconds affirmant qu’il s’agit bien d’une qualification de la réalité.   L’interprétation au plus près du texte donnerait à penser qu’il peut bien ne s’agir que d’un « coup de pub », mais… mais ils sont tout de même plutôt nombreux à parler de rennes, de pâturages, de vigne sauvage sur la côte américaine etc… pour que l’on accepte que le Groënland de cette époque ait été vraiment vert.

[2] drakkar : pluriel de dreki, le dragon… qui, très souvent était la figure de proue. Le nom exact de ce type de navire est snekkjur. Ce sont des bateaux de guerre. Les bateaux « marchands » sont nommés knörr.

[3] L’algèbre, l’astronomie, la biologie, la botanique, la zoologie, la musique, sont alors très en avance sur ce qu’elles sont dans l’Occident chrétien. L’Andalousie adopte le système de numérotation indien, dit “de position”, avec une base 10, ancêtre du nôtre, et dont la pièce maîtresse devient le zéro. .. Le meilleur chirurgien musulman, Abulcasis, vit alors à Cordoue. On y construit un “planétarium” ; on fabrique des astrolabes, des horloges, des cadrans ; on utilise les tables astronomiques indiennes ; on ouvre des parcs zoologiques et des jardins botaniques ; on met au point des pharmacopées. En provenance de Cordoue, l’Europe découvrira peu à peu le ver à soie, le papier, le riz, le sucre, le coton, les citrons, les asperges…

[4] ce qui, en langage militaire, est l’abréviation de : Rien A Signaler. La « grande peur de l’an mil » n’est qu’un mythe.

[5] Adalbéron avait du avoir connaissance de la traduction par le roi Alfred le Grand dans le dernier quart du IX° siècle du De consolatione Philosophiae  de Boèce : le roi doit avoir gebedmen § fyrdmen § woercmen, des hommes pour la prière, des hommes pour la guerre et des hommes pour le travail.

[6] On mettra sur le compte d’une erreur de traduction l’emploi du  mot  haricot, car en fait, ce dernier ne fût introduit en Europe que beaucoup plus tard, par Christophe Colomb revenant d’Amérique.

[7] … et ensuite de le manger. Le cochon était fréquemment atteint de ce que l’on nommait à tort peste du cochon et qui était une trichinose, due à une sorte de ténia.

[8] Evêque de Séville, auteur d’une encyclopédie de vingt volumes qui reprenait l’ensemble des connaissances religieuses et profanes.

[9] Il n’existe aucune interdiction des images dans le Coran. Du XIV° au XVI°, Mahomet est fréquemment peint à visage découvert.

[10] Les Juifs s’étaient en quelque sorte spécialisés dans ce type d’activité en grande partie parce qu’interdiction leur avait été faite de posséder et d’exploiter des terres, mais aussi parce que c’était l’activité qui dégageait le plus de temps possible pour se livrer à l’étude de la Bible et du Talmud.

[11] Ce qui vient contredire l’histoire écrite en occident selon laquelle les Chinois n’auraient admis la rotondité de la Terre qu’à la fin du XIX° siècle…S’ils l’ont redécouverte au XIX°… c’est tout simplement parce qu’ils l’avaient oubliée.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

Cent cinquante ans, de 1100 à 1250, vont marquer l’âge d’or des Troubadours, Trobairitz, Trobadors. Le premier d’entre eux, Guillem de Peytieu, 1071-1126, duc d’Aquitaine, comte de Poitiers, chanta l’amour (alors conjugué au féminin) dans la truculence et la tendresse : la pudibonderie ne naîtra que beaucoup plus tard, et les femmes, comme les hommes, réclamaient tout crûment leur participation au plaisir, à la Joy. Le rouleau compresseur ecclésiastique n’était pas encore passé par là pour en faire la créature soumise et obéissante qu’elle dût devenir.

Il se sentait une telle ardeur, qu’il fit représenter le corps de sa femelle sur son bouclier.

*********************

J’ai tant appris du jeu savoureux !
Plus que tous, j’y ai la main heureuse
et à qui demandera conseil
je répondrai.
Personne ne partira déçu.
J’ai nom « maître infaillible »
Jamais mon amie ne m’aura une nuit
qu’elle ne me veuille le lendemain.
Je suis dans ce métier, je m’en vante, si expert
que j’ai de quoi gagner mon pain
sur tous les marchés.

********************

Toute dame qui m’accorde son amour,
je veux tout d’abord qu’elle me laisse le lui faire
… Que Dieu me laisse en vie tant
que je peux glisser la main sous son manteau !
… Toutes les joies se font humbles,
et tout autre amour se soumet
devant ma dame au bel accueil,
au doux regard ;
et l’homme vivra plus de cent ans
qui saura sa joie aimante saisir.
Par sa joie ma dame peut guérir,
par sa colère elle peut tuer,
par elle le plus sage peut sombrer dans la folie,
le plus beau perdre sa beauté,
le plus courtois devenir un rustre,
et le plus rustre devenir courtois.

**********************

…Toute la joie du monde est nôtre, dame, si tous les deux nous nous aimons.

Guillaume de Poitiers

… Cette dame, qui avec un tel amant couche est allégée de tous ses péchés.

Bertrand de Born

La femme avait alors suffisamment de santé pour oublier les âneries de la première église [1]… - orientale : il faut le dire, l’église d’Occident n’étant jamais allé si loin dans l’excès -.

Toutes les femmes devraient mourir de honte à la pensée d’être des femmes

Clément d’Alexandrie II° siècle.

Circulait encore cette mâle définition : les mamelles des femmes sont les forteresses de Satan.

On célébrait alors les fêtes de  « l’amour de mai » : la nuit qui précède le 1° mai, et pour prolonger l’ancienne fête celtique de Beltaine, les femmes mariées avaient droit à un amant d’une nuit :

Patience, mon mari, avec votre permission, je suis à vous demain et à mon amant cette nuit.

Je ne t’aimerai vraiment que si tu joins les bracelets de mes chevilles à mes boucles d’oreilles.

Anonyme

Je serai votre défense et votre bouclier, votre cœur et votre réconfort. Pour vous défendre contre toute mésaventure, je serai votre guide et votre escorte, je serai votre toit pour vous protéger de l’orage.

Obilote à Gauvain dans Parzival de Wolfram d’Eschenbach.

Je voudrais tant mon cavalier tenir un soir dans mes bras nus ; qu’il en soit comblé et à lui seul servir de coussin.

Comtesse de Die

Dans ma chambre et ses courtines il est entré en voleur ! Dans ma chambre et ses dorures je le garde en prison. Ah ! Eh ! Hi !

Anonyme

Car de langueur peut mourir une dame si on ne la prend toute entière.

Na Castelosa.

Au nord de la Loire, les troubadours ont pour nom trouvères, les mœurs n’y sont sans doute pas aussi libres, mais la révolution probablement plus globale : ne parlons pas de langue d’oïl, puisque c’est de Bretagne que vient cet idéal de société douce et polie :

A Brocéliande, dans cette forêt où l’amour est inventé, on retrouve le secret de la magie de cette Table ronde autour de laquelle le Moyen Age groupa toutes ses idées d’héroïsme, de beauté, de pudeur et d’amour. C’est en révélant à une société barbare l’idéal d’une société douce et polie qu’une tribu oubliée aux confins du monde imposa ses héros à l’Europe et accomplit dans le domaine de l’imagination et du sentiment une révolution sans exemple peut-être de l’esprit humain. […] C’est surtout en créant le caractère de la femme, en introduisant dans la poésie auparavant dure et austère du Moyen Age les nuances de l’amour, que les romans bretons réalisèrent cette prodigieuse métamorphose. Ce fut comme une étincelle électrique : en quelques années, le goût de l’Europe fût changé ; le sentiment kymrique courut le monde et le transforma.[…] La galanterie chevaleresque qui fait le bonheur suprême du guerrier est de servir une femme et de mériter son estime, cette croyance que l’emploi le plus beau de la force est de sauver et de venger la faiblesse, tout cela est éminemment breton ou du moins a trouvé d’abord son expression chez les peuples bretons.

Ernest Renan                        1823-1892

La chevalerie, cet ensemble de coutumes fondées sur la générosité et la loyauté, devient une éthique :

C’est une si noble vertu et si grande recommandation qu’on ne doit jamais passer trop brièvement, car elle est la mère et la lumière de tous les gentilshommes. Ainsi doivent tous les jeunes gens qui doivent avancer avoir un ardent désir d’acquérir le fait et la réputation de prouesse afin d’être mis et comptés au nombre des preux.

Froissart

Qu’est ce que la chevalerie ? La plus belle institution médiévale très certainement. C’est la solution chrétienne aux problèmes de la guerre et de cette éternelle tentation que représente pour l’homme le droit du plus fort.

La cérémonie elle-même a de fortes ressemblances avec la prise d’habit d’un religieux :

Le suzerain, assis sur une chaise haute, entouré de tous les autres vassaux, voit s’avancer le jeune homme qui vient faire acte personnel d’hommage. Le jeune homme s’agenouille tête nue et sans armes. Il a même défait son ceinturon, en signe qu’il s’abandonne au seigneur. Le suzerain lui demande s’il veut devenir son homme sans réserve. Il répond :

-           Je le veux,

 et il place ses mains dans celles de son seigneur. Celui-ci l’embrasse. Puis le jeune homme vient jurer sur le reliquaire de la chapelle, engageant sa foi sur l’acte d’hommage qu’il vient d’accomplir :

-           Je promets en ma foi d’être, à partir de cet instant, fidèle au comte et de lui garder contre tous et entièrement mon hommage, de bonne foi et sans tromperie.

Généralement le suzerain lui remet alors, symboliquement, son fief : il lui donne une motte de terre ou un fétu de paille qui symbolise le domaine dont il aura désormais la garde.

Ainsi ces deux hommes s’engagent-ils l’un envers l’autre par un double contrat pour lequel on fait confiance à la parole donnée : l’un promet fidélité, l’autre doit protection.

Georges et Régine Pernoud       Le Tour de France médiéval    Stock 1983

L’époque connut nombre de maîtresses femmes : Hadewich d’Anvers, Aliénor d’Aquitaine… et tant d’autres… mais surtout la grande, toute grande Hildegarde von Bingen, bénédictine et mystique allemande (1098 - 1179) :

Dieu a crée le monde à partir des quatre éléments, pour glorifier Son nom. Il a renforcé le monde avec le vent. Il a relié le monde aux étoiles. Et il a empli le monde avec toutes sortes de créatures. Puis il a mis les êtres humains partout dans le monde, leur donnant une grande puissance en tant que gardiens de toute la Création. Les êtres humains ne peuvent vivre sans le reste de la nature, ils doivent veiller sur toutes les choses naturelles.

…/… Le reste de la Création se récrie contre la méchanceté et la perversité de l’espèce humaine. Les autres créatures accomplissent les commandements de Dieu : elles honorent ses lois. Et les autres créatures ne maugréent pas et ne se plaignent pas de ces lois. Mais les êtres humains se rebellent contre ces lois, les défiant en paroles et en actes. Et se faisant, ils infligent une terrible cruauté au reste de la Création divine.

…/… Ceux qui ont foi en Dieu honoreront aussi la stabilité du monde : les orbites du Soleil et de la Lune, les vents et l’air, la terre et l’eau. (…) Nous n’avons pas d’autre endroit où poser le pied. Si nous abandonnons ce monde, nous serons détruits par des démons et privés de la protection des anges.

…/… Ne blessons point la terre ! Il ne faut pas la détruire ! Aussi longtemps que les choses terrestres seront violentées et subiront des mauvais traitements, Dieu pansera ses blessures. Il les lavera dans les souffrances et les épreuves de l’humanité. Toute la création, Dieu la donne à l’homme pour qu’il en use à son gré. Mais si ce privilège est employé abusivement, la justice de Dieu permet que l’humanité soit punie par la création.

La grande dame savait aussi descendre des hauteurs pour s’occuper du quotidien :

L’épeautre est un excellent grain, de nature chaude, gros et plein de force, et plus doux que les autres grains. A celui qui le mange, il donne une chair de qualité, un sang de qualité. Il donne un esprit joyeux et mets de l’allégresse dans l’esprit de l’homme.

1090                           Aime, comte de Genève, fonde le prieuré de Chamonix.

Des dissidents musulmans se spécialisent dans les attentats terroristes. Ils sont connus sous le nom d’Assassins : on doit voir dans ce mot une déformation de Hachchachin, « consommateurs de hachich », car les adeptes s’enivraient de cette plante avant de commettre leurs forfaits. Le premier Grand Maître des Assassins, Hassan Sabbah, s’installe dans les montagnes environnant Kazvin, dans un repaire au nom prédestiné, Alamout, le « Nid d’aigle ». Un autre groupe, dont l’action s’exerça aussi bien contre les musulmans que contre les Croisés, résidait dans les montagnes entre Hama et Lattakieh.

Gaston Wiet, de l’Institut.                  L’Islam            1986

1094                           Rodrigo Diaz de Vivar, alias le Cid Campéador [2]- le seigneur qui gagne les Bataille - reprend Valence aux Arabes Almoravides :

Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvantés reprenaient de courage !
J’en cache les deux tiers, aussitôt qu’arrivés,
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés ;
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
Brûlant d’impatience autour de moi demeure,
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,
Passe une bonne part d’une si belle nuit.
Par mon commandement la garde en fait de même,
Et se tenant cachée, aide à mon stratagème ;
Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous
L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne à tous.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles ;
L’onde s’enfle dessous, et d’un commun effort
Les Mores et la mer montent jusques au port.
On les laisse passer ; tout leur paraît tranquille :
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris ;
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en même temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent ;
Ils paraissent armés, les Mores se confondent,
L’épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre, ils s’estiment perdus.
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
Avant qu’aucun résiste ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient,
Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient :
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu.
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges,
De notre sang au leur font d’horribles mélanges ;
Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
Sont des champs de carnage, où triomphe la mort.
O combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnait,
Ne pouvait discerner où le sort inclinait !
J’allais de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour,
Et ne l’ai pu savoir jusques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montre notre avantage :
Le More voit sa perte et perd soudain courage ;
Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
L’ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles,
Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,
Font retraite en tumulte, et sans considérer
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte :
Le flux les apporta, le reflux les remporte ;
Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups,
Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
A se rendre moi-même en vain je les convie :
Le cimeterre au poing, ils ne m’écoutent pas ;
Mais, voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef : je me nomme, ils se rendent.
Je vous les envoyai tous deux en même temps ;
Et le combat cessa faute de combattants.

Pierre Corneille   1606-1684      Le Cid Acte IV scène III. Corneille place l’action à Séville, contre toute vraisemblance.

27 11 1095                 Urbain II, qui a été moine à Cluny avant de devenir pape, est à Clermont pour un concile au cours duquel il excommunie Philippe I°, qui, déjà lui-même marié, a enlevé trois ans plus tôt la femme d’un vassal le jour de ses noces ! Il lance l’appel à une croisade armée contre « les infidèles » pour reprendre Jérusalem aux musulmans, dans la place depuis 638. Ses exhortations ont été relatées par Foucher de Chartres, chroniqueur de la première croisade.

Frères, il vous faut beaucoup souffrir au nom du Christ, misère, pauvreté, nudité, persécution, dénuement, infirmités, faim, soif et autres maux de ce genre, comme le Seigneur dit à ses disciples : il vous faut beaucoup souffrir en mon nom.

En Terre sainte, les Turcs s’étendent continuellement. Beaucoup de chrétiens sont tombés sous leurs coups, beaucoup ont été réduits en esclavage. Ces Turcs détruisent les églises ; ils saccagent le royaume de Dieu… Portons secours aux Chrétiens, repoussons ce peuple néfaste.

…/… Je le dis aux présents ; je le mande aux absents : le Christ commande. A tous ceux qui partiront là-bas, si, soit sur le chemin ou sur la mer, soit en luttant contre les païens, ils viennent à perdre la vie, une rémission immédiate de leurs péchés leur sera faite : je l’accorde à ceux qui vont partir, investi que je suis par Dieu d’un si grand nom.

Les pèlerinages ont alors la cote, entre Rome et St Jacques de Compostelle… Jérusalem, c’est évidemment ce qui se fait de mieux.

Quelque chose est en train de naître, porté par cette puissance magnifique qui fait la volonté du pèlerinage, toutes difficultés vaincues, pour l’accomplissement d’un indispensable salut. La vie religieuse de l’Occident a trouvé aux Lieux Saints son centre, et dans l’acte de pèlerinage, l’œuvre suprême de religion individuelle et de plus en plus collective.

Alphandéry

La croisade se veut une réplique à la guerre sainte de l’Islam. Elle est surtout la riposte à l’établissement durable de l’Islam en Espagne, en Sicile, en Orient, et l’on comprendrait mal la géographie des entreprises occidentales si l’on oubliait que l’Egypte copte[3] est, comme la Syrie, la Palestine et l’Asie mineure, une vieille terre chrétienne jalonnée d’évêchés et riche de ses Pères de l’Eglise, de ses moines et de ses ermites. L’Occident chrétien doit beaucoup à l’Orient, dans son ensemble, et le pèlerinage aux Lieux Saints, autour de Jérusalem et de Bethléem, n’est qu’un aspect de cette relation privilégiée au sein de la chrétienté, que la conquête islamique rend infiniment douloureuse.

…/… Jouant dans tout l’Occident le rôle de recruteur pour la cause de la foi, l’ordre de Cluny se fait le prédicateur d’une reconquête d’abord castillane…

…/… Les choses, soudain, paraissent devoir en rester là. Les chrétiens se lassent quelque peu d’une guerre qui n’en finit pas, et qui profite surtout aux souverains dont elle assure l’expansion territoriale. Les rivalités entre royaumes sont plus évidentes que l’objectif commun. La générosité de l’Occident se tourne vers d’autres fronts. C’est le temps de la Croisade. L’Europe chrétienne laisse les Espagnols s’arranger seuls avec leurs Sarrasins.

Jean Favier.   Les grandes découvertes. Livre de poche Fayard. 1991

Officiellement il répond en cela à un appel de l’empereur de Constantinople… politiquement, cela lui permet de reprendre la tête d’une chrétienté divisée depuis le schisme de 1054 entre Rome et Constantinople… et de refaire l’unité de ses princes et barons : rien de tel pour cela qu’un ennemi commun. Et ils vont être nombreux à répondre présent : la démographie des dernières décennies a été importante ; pour ne pas diviser les terres sans cesse, on a institué le droit d’aînesse, qui contraint les cadets à s’entendre avec l’aîné : c’est loin d’être toujours acquis, et donc, il reste de nombreux cadets plutôt désœuvrés.

La marche et le chant étant mariés depuis la plus haute antiquité, on composa pour l’occasion le Salve Regina, ponctué par l’acte de foi, qui va devenir cri de ralliement : Dieu le veut !

Pierre l’Ermite, ascète en robe de bure, parcourt durant l’hiver 1095-1096 l’Auvergne, le Berry, la Lorraine, le petit royaume de France, puis l’Allemagne rhénane, envoûtant son monde de récits sur les souffrances des pèlerins à Jérusalem :

Quelque chose de divin, se sentait dans tous ses mouvements, dans tout ce qu’il disait : le peuple en vint à arracher, pour en faire des reliques, les poils du mulet sur lequel il était monté.

…/… Personne parmi les plus pauvres, ne songeait à l’insuffisance de ses ressources et aux difficultés d’un pareil voyage.

…/… Rien de plus touchant que de voir ces pauvres croisés ferrer leurs bœufs comme des chevaux, les atteler à une charrette à deux roues sur laquelle ils mettaient leurs pauvres bagages et leurs petits enfants. A tous les châteaux, à toutes les villes qu’ils apercevaient sur le chemin, ceux-ci, tendant leurs mains, demandaient si ce n’était pas encore là cette Jérusalem vers laquelle on se dirigeait.

                                                           Guibert de Nogent    Gesta Dei per Francos

Tous ces pauvres hères partis le 8 mars 1096, sans provisions - Dieu y pourvoira - devaient bien continuer à boire, manger et dormir. Ils n’étaient pas sous la seule direction de Pierre l’Ermite et de Gautier Sans Avoir, mais aussi de seigneurs allemands et français, tels Folkmar, le comte Emich de Leiningen, le comte Hartmann de Dillingen, le comte Hugues de Tübingen, le duc Gautier de Tesk, le vicomte Guillaume Le Charpentier. Ces gens emmenèrent leur troupes attaquer les Juifs de Spire le 3 mai 1096, de Worms le 18, puis de Mayence. Pareilles scènes avaient ensanglanté Metz et Cologne, Trèves et Prague. En Hongrie, le roi dut faire donner sa cavalerie pour écarter et châtier ces singuliers pèlerins.

… Pas loin de quinze mille hommes qui, arrivés sous les murs de Constantinople, se virent proposer par l’empereur des bateaux pour franchir le Bosphore… et allèrent se faire battre par les Turcs à Civito et Xerigordos, près de Nicée le 10 août 1096 : on ne comptera que trois mille survivants.

C’était l’Occident tout entier, tout ce qu’il y avait de nations barbares habitant le pays situé entre l’autre rive de l’Adriatique et les Colonnes d’Hercule, c’était tout cela qui émigrait en masse, cheminait familles entières et marchait sur l’Asie en traversant l’Europe d’une bout à l’autre.

Anne Comnène, fille de l’empereur Alexis I°

Les Francs emmenés par Godefroy de Bouillon, partis le 15 août 1096, prendront la principauté arménienne d’Edesse en 1097, Antioche en 1098, après que Turcs et Arabes aient passé au fil de l’épée toute la garnison chrétienne du Pont de Fer, et Jérusalem, le 15 juillet 1099, laquelle avait été reprise un an plus tôt par les Egyptiens aux Turcs. De l’aveu même des Croisés, ce fut une piscine de sang. Godefroy de Bouillon y sera fait roi, bien qu’il n’admit que le titre d’avoué du Saint Sépulcre. Après sa mort, en 1100, son aide de camp rapportera à sa veuve l’œillet d’Inde.  Avant d’atteindre Jérusalem, ils étaient passé au mont Carmel, - proche de l’actuel Haïfa - où ils découvrirent des monastères byzantins installés là depuis fort longtemps.

Le culte des reliques était aussi du voyage : c’est la découverte à Antioche de la Sainte Lance qui perça le flanc du Christ qui rendit aux croisés l’ardeur nécessaire pour emporter la victoire ! Le noyau des Etats latins du Levant est formé des villes d’Edesse, Antioche, Jérusalem et Tripoli, conquises en 1109.

Le vernis de civilisation n’a pas résisté au voyage :

Les nôtres faisaient bouillir les païens adultes dans les marmites, puis fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient tout grillés.

Raoul de Caen

Les nôtres ne répugnaient pas à manger non seulement les Turcs et les Sarrasins tués, mais aussi les chiens.

Albert d’Aix

Tous ceux qui se sont renseignés sur les Francs ont vu en eux des bêtes qui ont la supériorité du courage et de l’ardeur au combat, mais aucune autre, de même que les animaux ont la supériorité de la force et de l’agression.

Ousâma

Ceux qui n’avaient pu échapper à la fureur des francs gisaient par milliers dans les flaques de sang aux abords des mosquées. Un grand nombre d’imams, d’ulémas et d’ascètes soufis avaient quitté leur pays pour venir vivre une pieuse retraite dans les lieux saints. Les derniers survivants ont été obligés d’accomplir la pire des besognes : porter sur leur dos les cadavres des leurs, les entasser en sépulture dans des terrains vagues, puis les brûler, avant d’être à leur tour massacrés ou vendus comme esclaves.

Un chroniqueur anonyme, rapporté par Amin Malouf.

Pour ce qui est de ses propres morts, il convenait d’en ramener les restes sur le sol natal : pour ce faire, on faisait, là encore, bouillir les corps, non pour les manger, mais seulement pour les démembrer facilement, et ainsi n’avoir à rapporter que des os, lesquels pouvaient supporter les chaleurs et autres inconvénients du voyage.

1095                           Les succès turcs - occupation de la côte de Bithynie en 1081, Cappadoce, Anatolie, Antioche en 1084, Edesse en 1087 - provoquent une levée de boucliers en Occident ; c’est la première croisade. Dès l’origine, il y eut malentendu entre les croisés et les Byzantins ; les premiers voulaient avoir les seconds comme alliés, ceux-ci entendaient récupérer les territoires qu’ils avaient perdus et entendaient recevoir l’hommage des Latins. En outre, la différence de niveau social et de religion aggrava la mésentente ; les Byzantins méprisaient les Latins, qu’ils considéraient comme des barbares ; les Occidentaux enviaient les Orientaux et leurs richesses. Peu à peu germa dans l’esprit des chefs croisés l’idée d’un conflit avec Byzance, qui aboutit à la conquête de 1204. Enfin, les républiques marchandes italiennes, qui avaient acquis des avantages commerciaux des basileis au cours de la décadence du XI° siècle et qui avaient approuvé les croisades dans la pensée d’accroître leurs profits, poussèrent cyniquement les croisés à accentuer leur pression sur l’Empire afin de conquérir pour elles-mêmes les débouchés économiques byzantins. Pour la première fois, Occidentaux et Byzantins se trouvèrent donc aux prises en Orient et, devant la création des États latins de Syrie et de Palestine, Byzance réagit avec mauvaise humeur. La conquête d’Antioche par les Latins (1098) aboutit à la formation d’une principauté au bénéfice de Bohémond I° de Hauteville, fils de Robert Guiscard, duc de Pouille et de Calabre, l’ennemi héréditaire des Byzantins ; l’épineuse question d’Antioche était posée pour deux siècles, car les Byzantins, qui avaient reçu des Latins l’assurance que la ville leur serait rendue, n’admirent jamais sa possession par les croisés. Par contre, Nicée, conquise par les Latins, fut remise aux Byzantins, mais les croisés estimèrent insuffisante l’aide apportée par le basileus à cette occasion. Quoi qu’il en fût, Alexis I° (1081-1118) par sa souplesse et sa ruse, avait conclu une alliance profitable avec les croisés en les transportant en Asie sur ses vaisseaux, puisqu’il avait récupéré toute la côte d’Asie Mineure.

Rodolphe Guilland                L’empire byzantin        1986

21 03 1098                 Robert de Molesmes fonde l’ordre de Cîteaux. Quatre autres abbayes seront rapidement créées : La Ferté sur Grosne, Pontigny, Clairvaux, Morimond, et dès 1200, l’ordre comptera plus de 500 abbayes.

1099                           Consécration de l’église Sainte Radegonde à Poitiers. En cette fin du XI° siècle, Cluny prospère.

Les fils de (l’Espagnol) Sanche le Grand n’héritèrent pas seulement des territoires laissés par leur père, mais aussi de l’orientation « européenne » qu’il avait donnée aux relations extérieures de son État.

…/… L’initiative essentielle en ce sens fut d’appeler dans ses États des moines clunisiens - dont l’influence réformatrice s’était fait sentir dès le début du XI° siècle en Catalogne - pour leur confier la direction de certaines maisons monastiques. Initiative féconde, dont l’effet se manifesta non seulement dans la vie ecclésiastique de la péninsule, mais aussi dans maints aspects de sa vie politique et sociale. Nulle part en effet l’œuvre clunisienne n’eut de résultats aussi étendus qu’en Espagne. Favorisés par l’appui des souverains, particulièrement d’Alphonse VI de Castille (1072-1109), dont la munificence permit l’érection de la nouvelle église abbatiale de Cluny, les moines noirs furent les plus actifs artisans de l’occidentalisation de l’Espagne chrétienne. Ils ne se bornèrent pas à travailler au relèvement matériel et moral des abbayes qui s’agrégèrent à leur ordre, ou en subirent l’action réformatrice ; ils occupèrent, à la fin du XI° et dans la première moitié du XII° siècle, la plupart des sièges épiscopaux, parmi lesquels le siège primatial de Tolède, restauré par Alphonse VI au lendemain de la reconquête de la ville et confié à Bernard de Sédirac, devenu l’un des conseillers les plus écoutés du souverain. Surtout, ils nouèrent entre les royaumes chrétiens d’Espagne et le reste de la chrétienté de multiples et solides liens. L’usage de la liturgie mozarabe - commune aux communautés chrétiennes de Al Andalus et aux églises de l’Espagne du Nord - contribuait au maintien d’un nationalisme religieux qui apparaissait d’autant plus suspect à la Papauté romaine que, si son autorité dogmatique n’avait jamais été méconnue, son intervention dans la vie ecclésiastique de la péninsule avait été pratiquement nulle entre le IX° et le XI° siècle. L’adoption de la liturgie romaine, imposée par Grégoire VII en dépit de la répugnance nationale, fut le symbole de la réintroduction d’une autorité pontificale effective, dont les clunisiens se firent les efficaces instruments.

Le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, qui entre à la fin du XI° siècle dans son âge d’or, contribue à multiplier les contacts entre l’Espagne et les pays voisins. Au long du « chemin français » qui conduit en Galice se pressent par milliers des pèlerins venus de tous les pays d’Occident. Pour les accueillir des hospices et des hôpitaux ont été aménagés aux principales étapes, en particulier au Somport et à Roncevaux. Leur passage constitue une source importante de revenus, et l’on voit seigneurs laïques et monastères se disputer l’avantage de faire passer le « chemin de saint Jacques » par leurs domaines ; en Navarre, de nouveaux centres de peuplement se créent, où se fixent des « Francs » retenus par les privilèges que leur octroient les souverains.

Cluny participe au travail de propagande réalisé en faveur du pèlerinage et dont le témoignage le plus curieux est le Livre de saint Jacques qui associe les légendes épiques françaises à la glorification de l’apôtre de l’Espagne. D’autre part, le pèlerinage contribue à la diffusion des formes de l’art roman, qui s’enrichit en retour de motifs architecturaux et décoratifs où se révèle l’influence de l’art mozarabe. Dans le domaine de la pensée scientifique et philosophique, une équipe de traducteurs groupés à Tolède sous la protection de l’archevêque clunisien Raymond (successeur de Bernard de Sédirac) fait passer en langue latine toute une série d’ouvrages arabes où se retrouve une partie de l’héritage grec et alexandrin.

Autre aspect de l’élargissement de l’horizon espagnol : l’établissement de rapports suivis entre les monarchies ibériques et les grandes maisons féodales françaises. Si les relations qui unissent les barons languedociens aux comtes de Barcelone s’expliquent par la proximité géographique, c’est aux clunisiens que revient le mérite d’avoir noué entre la Castille et le lointain duché de Bourgogne des liens dynastiques étroits : Alphonse VI épouse la fille du duc Robert, et marie deux de ses filles à des comtes bourguignons, Raymond et Henri, qui feront l’un et l’autre souche de rois en Castille et au Portugal. D’autres unions matrimoniales lient la dynastie castillane à la famille comtale de Toulouse, la royauté aragonaise aux ducs d’Aquitaine et aux comtes normands du Perche. Elles contribuent à faire affluer dans la péninsule, à la suite de quelques grands barons, des chevaliers, des soldats, que l’attrait de l’aventure, l’appât du butin et l’espoir des récompenses éternelles amènent à se joindre aux Espagnols pour lutter contre l’Infidèle. Une première expédition, conduite par Guillaume VIII d’Aquitaine, et à laquelle l’appui de la Papauté donnait peut-être déjà le caractère de croisade, avait abouti, en 1063, à la conquête éphémère de Barbafuo (au nord-est de Saragosse) ; mais c’est surtout dans la période suivante que la participation française à la lutte prendra une grande ampleur, s’associant à quelques-uns des épisodes décisifs de la Reconquête.

Marcelin Defourneaux                     La Péninsule ibérique   1986

Fait curieux, on trouve à l’Alcazar [de Séville] plus de recueillement que dans n’importe quelle église espagnole. Sous ces voûtes élégantes dont la dentelle bleuâtre déroule ses festons annelés, sous ces galeries sans ampleur, mais charmantes, que j’avais beau voir en partie restaurées, un plaisir sans mélange m’accueillit. Coquilles, lobes, étoiles, rosaces enchevêtraient leurs arabesques. J’allais, émerveillé des proportions d’un art si mesuré, si fouillé, si habile, et pénétré d’une sensation à la fois faite d’extase et de sérénité. Une griserie légère m’emplissait dont je n’avais encore nulle part goûté, comme ici, la capricieuse et mobile fantaisie. Cela tenait de l’enchantement. Des lustres d’émail rose pendaient des riches plafonds que des gris niellés d’or revêtaient comme de soie. Des faïences d’un goût raffiné, au reflet métallique de poteries anciennes  couraient le long des murs, entrelaçant leurs dessins de couleur, changeants et compliqués, semblables à des rébus chatoyants et sans fin. Aucun n’était le même. Au croisement des arcs, soutenus par de minces colonnettes, les chapiteaux jouaient à ne jamais se ressembler. Ils étaient de tous styles, de toutes manières, ornés ou simples, compacts ou ciselés, mais toujours ingénieusement choisis et distribués dans un équilibre si rare qu’au lieu de rompre l’harmonie de l’ensemble, il l’étendait et la renouvelait. Les salles non plus n’offraient entre elles aucune comparaison. On passait d’un étroit vestibule à de grandes pièces carrées ou plus petites, à d’exquis corridors, à des patios, à des salons, à des appartements chaque fois différents de volume et de décoration, pour se retrouver, finalement, dans la cour de las Doncellas, devant un long jet d’eau flexible, au ruissellement frais.

Francis Carco [1886-1958]   Printemps d’Espagne

1101                              Des moines venus d’Aulps en Chablais fondent le monastère d’Haute Combe, dans un vallon de la montagne de Cessens, au nord-est du lac du Bourget. En 1125 Amédée III de Savoie la reconnaîtra officiellement. En 1132, une avalanche y tuera sept personnes. En 1139, sous l’impulsion de l’abbé Amédée de Clermont de Hauterives, ils déménageront sur l’emplacement actuel, emportant le nom avec eux, sur la rive ouest du lac.

L’abbaye de Tamié fait état de vignes à Cevins, en Tarentaise.

Première traduction de la Bible en français.

1105                           Robert d’Arbrissel fonde l’ordre de Fontevrault, témoin religieux du rang que tenait alors la femme : l’abbesse devait être une femme, à la tête d’une communauté où cohabitaient hommes et femmes. Elle devait avoir connu la plénitude de la vie dite mondaine, autrement dit ne pas être vierge. Il fut le grand apôtre du mouvement de repentance qui va développer le pèlerinage à Jérusalem.

… et qu’après ma mort, nul n’ose aller contre ces dispositions !

1115                            Hugues de Payns arrive en Terre Sainte où il rassemble en trois ans une communauté de huit chevaliers qui vont commencer par assurer la sécurité des pèlerins, sous la forme d’une confrérie hébergée par les Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem. Les pèlerins débarquaient alors à Haïfa, et avaient une route peu sûre jusqu’à Jérusalem, car souvent attaquée par les musulmans. Le roi Beaudoin II logeait alors dans un palais qui passait pour être l’ancien temple de Salomon : il invita ces chevaliers à occuper une aile du palais et on prit alors l’habitude de les nommer les « frères pauvres chevaliers du temple de Salomon », puis plus simplement « Templiers ».

Urbain II avait promis beaucoup de souffrance, de tribulations en tous genres aux Croisés ; en fait, pour ceux qui eurent la chance d’arriver au but, la vie fût plutôt douce, voire très douce :

Dans l’ensemble, les Occidentaux s’acclimatent bien à l’Orient, dont ils découvrent la douceur de vivre, les maisons aux murs frais, les grandes cours ombragées où poussent les orangers, les objets précieux, les tissus soyeux, et les femmes, Arméniennes, Syriennes, ou Galiléennes, qui partagent leur vie et leur donnent des enfants. Les Croisés apprennent la langue de leurs concubines, et celles-ci, parfois, se convertissent au christianisme. « Pourquoi revenir en Occident, puisque l’Orient comble nos vœux ? », s’exclame le chroniqueur Foucher de Chartres.

Histoire du Monde       Le Moyen Age Larousse 1995

Bernard de Fontaines, qui a donné à l’ordre des Cisterciens une santé jusqu’alors défaillante, fonde l’abbaye de Clairvaux.

Afin de prémunir les abbayes contre les dangers de l’enrichissement, il était stipulé que le domaine agricole gagné sur les bois ou les marais ne devrait jamais dépasser la superficie strictement nécessaire à faire vivre la collectivité. Si la création d’exploitations supplémentaires - les granges - s’avérait indispensable, elles ne devaient pas être distantes de plus d’une journée de marche du monastère… c’était là un des éléments de la charte de la charité - Carta Caritas - .

Pierre A Clément. Les Chemins à travers les âges. Les Presses du Languedoc.1983.

1118                           Premières manifestations du gothique à Morienval et Poissy.

1119                           Bernard de Fontaines fonde l’abbaye de Fontenay, où l’on peut encore voir aujourd’hui de nombreux témoignages de la sidérurgie médiévale développée par les moines. Le moulin hydraulique fournit une énergie qui permet d’actionner des soufflets, et donc de monter le feu en température jusqu’aux 1 500° nécessaires pour obtenir du fer, quand on devait jusqu’alors se contenter de fonte, qui n’a besoin que de 1 200°.

vers 1119                    Robert de Châtillon a été oblat à Cluny et décide d’entrer à Clairvaux ; puis il y trouve la règle trop dure et… se retrouve à Cluny, avec l’ « aide » d’un prieur qui est venu le chercher ; rien de bien méchant jusque là … sinon… sinon que le moinillon est le neveu de Bernard de Clairvaux, lequel se montre très mauvais joueur et lui adresse, - avec copie à nombre de monastères - une sacrée diatribe :

Le grand prieur est envoyé par le supérieur de tous les prieurs. Au-dehors, il apparaît sous un vêtement de brebis, au-dedans, c’est un loup rapace. Trompant les gardiens, qui le prenaient pour une brebis, le loup a été introduit, hélas ! hélas ! Seul avec l’agneau ! L’agneau ne s’enfuit pas devant le loup, qu’il croyait être une brebis. Que dire de plus ? Celui-ci l’attire, le captive, le caresse. Ce prédicateur d’un nouvel évangile recommande le vin et blâme l’abstinence ; il appelle misère la pauvreté volontaire ; il traite de folie le jeûne, les veillées, le silence, le travail des mains ; par contre il nomme l’oisiveté contemplation, il appelle discrétion l’amour de la table, il décore le bavardage du nom de curiosité. Quand donc, dit-il, Dieu prend-il plaisir à nos tortures ? Où donc l’Ecriture dit-elle que nous devons nous tuer ? Quelle est cette religion qui consiste à bêcher la terre, à extirper les forêts et à charrier le fumier ? La malheureuse crédulité d’un enfant se laisse séduire par ces raisonnements ; il suit son séducteur et se rend à Cluny ; on lui coupe les cheveux, on le rase, on le baigne, on lui fait déposer ses vêtements grossiers, vils et misérables pour lui en donner de précieux, neufs et somptueux …

15 08 1120                  A Vézelay, la basilique de la Madeleine brûle : plus de mille morts.

vers 1120                    Premier moulins à marée sur l’estuaire de l’Adour, et il y a déjà quelques dizaines d’années que les Hollandais ont commencé à dresser des digues pour se prémunir des inondations de la mer. Norbert de Xanten fonde l’ordre des Prémontrés.

1124                           A Santiago de Compostelle, achèvement de la nef de la cathédrale, que Pons de Melgueil, abbé de Cluny est parvenu à faire élever au rang d’archevêché - au détriment de Merida - en remerciement du don effectué par le roi de Castille pour la construction de Cluny III.

Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, qui a succédé après moult tribulations à Pons de Melgueil, souhaite rabattre la jactance de Bernard de Clairvaux :

Oh Pharisiens, vous avez une postérité ! Vous voici revenus à la vie. Ce sont vos fils, ceux qui se considèrent sans égaux et se célèbrent au-dessus des autres. Le prophète leur avait fait dire déjà : ne me touchez pas, je suis saint ! Mais dites-moi, scrupuleux observateurs de la règle, comment vous vantez-vous de lui être si fidèles, vous qui n’avez aucun égard pour ce petit chapitre où elle somme le moine de s’estimer le plus vil et le dernier des hommes, et cela non seulement en parole, mais du fond du cœur ? Êtes-vous dans ces dispositions quand vous ne cessez d’abaisser les autres et de vous élever vous-même, de les mépriser et de vous complaire dans vos mérites, avez-vous oublié cette parole d’Evangile : « Quand vous aurez accompli tous les commandements, confessez que vous êtes des serviteurs inutiles ». O saints, O hommes uniques, seuls moines véritables égarés au milieu de tous ces religieux faux et corrompus, vous vous élevez dans votre solitude, vous portez avec orgueil un habit de couleur insolite, et, pour vous distinguer de tous les moines de l’univers, vous arborez ostensiblement vos coules blanches parmi nos frocs noirs… La lettre tue, mais l’esprit fait vivre… Vous n’êtes que des éplucheurs de syllabes, et vous voulez faire de Dieu un être semblable à vous : un ratiocineur.

Guillaume, abbé de Saint Thierry, près de Reims, est bénédictin sans être clunisien et encourage Bernard de Fontaine à répondre et à secouer Cluny : ce dernier lui adresse cette apologie contre Cluny, à la règle trop douce, et surtout trop riche :

Je me demande avec étonnement comment il a pu advenir à des moines tant d’intempérance dans le manger et le boire, dans le vêtement et le lit, dans les équipages et la construction des édifices.

…/… On déclare que l’économie est avarice, que la sobriété est austérité, le rire joie, le luxe des vêtements et des équipages dignité, le soin excessif de la literie propreté.

…/… Au réfectoire, on ne parle en rien de l’Ecriture, ni du salut des âmes ; on émet des plaisanteries, du rire et des paroles oiseuses.

Tout entier occupé à ces futilités, on en perd la mesure de la nourriture. On apporte plat après plat ; et pour compenser la viande, dont on s’abstient encore, on double les pièces de poisson.

Vous en voyez qui, en un même repas, avalent trois ou quatre gobelets à moitié pleins (de vin pur)…

Quand les veines sont gonflées par le vin et qu’elles battent dans toute la tête, que faire en sortant de table sinon dormir ? Si daventure vous forcez ce ventre plein à se lever pour Matines, vous n’en tirerez pas un chant mais des éructations…

… Que font dans vos cloîtres, là où les frères s’adonnent à la lecture, ces monstres ridicules, ces étranges beautés difformes et ces belles difformités ? Que viennent faire ces singes immondes, ces lions féroces, ces centaures monstrueux, ces bêtes à moitiés humaines, ces tigres tachetés, ces soldats combattants, ces chasseurs sonnant du cor ?

 Bernard de Fontaines ( le futur saint Bernard) Apologie à Guillaume de Saint Thierry.

vers 1125                    Premiers médecins à Montpellier. En 1181, le comte Guilhem VIII prohibera tout monopole de l’enseignement médical. L’école de médecine de Salerne, au sud-est de Naples, grave sur le fronton de sa porte d’entrée : Bois un peu de vin.

1126                           A Lillers en Artois, on creuse un puits qui permet d’obtenir de l’eau remontant en surface par le principe des vases communicants : c’est le puits artésien.

1129                           Le concile de Troyes approuve la règle des Templiers, les pauvres chevaliers du Christ, très marquée par l’influence de Bernard de Clairvaux, à la demande d’Hugues de Payns.

On sait que, primitivement destiné à la défense de la Terre Sainte, cet ordre de chevaliers moines a rapidement connu une popularité extraordinaire. L’objet qu’il s’était assigné, soulageant beaucoup de gens qui n’avaient point envie d’aller se faire tuer en Terre Sainte, a incité ceux-ci à faire de larges donations. Les Templiers, si pauvres au début qu’ils devaient, dit-on, se mettre à plusieurs pour partager un cheval, devinrent très rapidement l’ordre le plus riche de toute la chrétienté. Ayant reçu en don des terres et des châteaux, ils ont eu, bientôt, un certain nombre de maisons fortes, dispersées par tout le monde chrétien, forteresses dont ils assuraient la garnison et qui fournissaient, éventuellement, les lieux les plus surs pour déposer la richesse acquise.

Robert Fawtier          Les Capétiens directs   1986

1130                           Suger, abbé et maître d’ouvrage[4] donne à la manière française d’édifier les cathédrales[5] ses lettres de noblesse dans la reconstruction du chœur de l’abbatiale de Saint Denis, le plus royal de tous les établissements monastiques :

 Une œuvre magnifique qu’inonde une lumière nouvelle

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Par la beauté sensible, l’âme engourdie s’élève à la vraie beauté et, du lieu où elle gisait engloutie, elle ressuscite au ciel en voyant la lumière de ses splendeurs.

Inscription gravée sur la porte de bronze de St Denis

En l’absence du roi Louis VII pour cause de croisade, l’homme sera régent du royaume. Amené à beaucoup voyager, il prenait des notes, surtout en Angleterre d’où il ramena la croisée d’ogives. Il va mourir en 1151, mettant ainsi en arrêt les travaux pour… quatre vingt ans : c’est dire la particularité du lien qui unissait maître d’ouvrage et maître d’œuvre.   C’est Eudes Clément qui prendra sa suite, reconstruisant la nef, jusqu’alors restée carolingienne, au plafond plat comme celui des basiliques romaines. Nécropole des rois de France, on y trouve aujourd’hui les gisants, tombeaux,  ossuaires de 42 rois, 32 reines, 63 princes et princesses, et 10 grands du royaume.

http://www.saint-denis.culture.fr/       

Presque en même temps, début de la construction de la cathédrale de Sens.

Suivent Paris à partir de 1163, à l’initiative de l’évêque Maurice de Sully - Il est à coup sur peu de plus belles pages architecturales que cette façade. Victor Hugo. Notre Dame de Paris 1831 -, Bourges et Chartres à partir de 1195, Reims à partir de 1211, Amiens à partir de 1220. La plupart des grandes cathédrales seront achevées en 1260.

AUX BATISSEURS DE CATHEDRALES

Aux bâtisseurs[6] de cathédrales
Il y a tellement d’années
Tu créais avec des étoiles

Des vitraux hallucinés
Flammes vives, tes ogives
S’envolaient au ciel léger
Et j’écoute sous tes voûtes
L’écho de par inchangé
Mais toujours à tes cotés,
Un gars à la tête un peu folle
N’arrêtait pas de chanter
En jouant sur sa mandole :
Sans le chant des troubadours,
N’aurions point de cathédrales
Dans leurs cryptes, sur leurs dalles,
On l’entend sonner toujours.

Combien de fous, combien de sages
Ont donné leur sang, leur cœur
Pour élever de vers les nuages
Une maison de splendeur
Dans la pierre, leur prière
Comme au temps de mainlevée
On fait chapelle plus belle
Que l’on ait jamais rêvé
Le jongleur à deux genoux
A bercé de sa complainte
Les gisants à l’air très doux,
Une épée dans leurs mains jointes.

Toi qui jonglais avec les étoiles
O bâtisseur de beauté,
O bâtisseur de cathédrales
O puissions nous t’imiter.
Mille roses sont écloses
Aux cœurs des plus beaux vitraux
Mille encore vont éclore
Si nous ne tardons pas trop.
Et si nous avions perdu
Nos jongleurs et nos poètes
D’autres nous seraient rendus
Rien qu’en élevant la tête.

Anne Sylvestre. 1960.

Georges Brassens, qui savait ce qu’est une chanson, brossa pour Anne Sylvestre quelques mots qui ont valeur pour tout artiste :

Ce public de France et de Navarre que l’on a coutume de considérer comme le plus fin du monde semble avoir une tendance fâcheuse à bouder un peu les débuts de ceux qui le respectent assez pour se refuser à lui faire la moindre concession.

Cependant un jour ou l’autre il finit par vouer une profonde gratitude aux artistes qui ont réussi à se faire aimer de lui, malgré lui si j’ose dire, en dérangeant ses habitudes.

Ce jour est venu pour Anne Sylvestre. Petit à petit, en prenant tout son temps, sans contorsions, grâce à la qualité de son œuvre et à la dignité de son interprétation elle a conquis ses adeptes ses amis un par un et définitivement. On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson il nous manquait quelque chose et quelque chose d’important.

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Le passage du Roman au Gothique fût bien évidemment progressif, et les circonstances économiques n’y sont sans doute pas étrangères : on avait déjà beaucoup essarté - ainsi disait-on dans le Nord de la France, artiguer, dans le sud, pour défricher, aujourd’hui -, la part de la forêt allait s’amenuisant, les villes se développaient… et brûlaient fréquemment… autant de bonnes raisons pour chercher à économiser le bois et trouver les solutions techniques qui permettaient de s’affranchir des massives charpentes romanes.

L’épanouissement du gothique se produira surtout dans le nord ; ce sont les moines et les chevaliers du nord qui l’introduiront dans le sud, en même temps que… la croisade contre les Albigeois : cela ne s’oublie pas et explique nombre de réticences.

D’un point de vue strictement technique, les cathédrales ne constituent pas une avancée aussi importante que le développement des moulins hydrauliques ou de l’agriculture. Mais elles représentent la synthèse de tout un système technique et économique alors à son apogée. Elles reflètent, par leurs prouesses architecturales, une volonté de dépassement, un défi aux dimensions traditionnelles, signe du dynamisme des hommes et des villes de ce temps. La part de la construction des grandes cathédrales dans l’histoire des techniques à partir du XIII° siècle ne se limite pas à cette démonstration de savoir-faire technique et de puissance financière.

Ce grand courant né dans la France septentrionale suscitera aussi l’émergence de nouveaux modes d’organisation du travail et de nouvelles catégories professionnelles qui se répandront à travers l’Europe entière entre le XII° et le XV° siècle. Architectes, ingénieurs, mais aussi tailleurs de pierres, maçons vont de ville en ville, de chantier en chantier, emportant avec eux leur savoir-faire, leurs secrets de fabrication acquis par cette itinérance. Si un véritable mouvement pousse les populations à participer, par leur travail ou leur argent, à la construction de ces édifices gigantesques et luxueux, les investissements, parfois démesurés avec les possibilités des villes, ne font pas l’unanimité.

Robert Sabatino Lopez [7] pose même la question de « savoir jusqu’à quel point le drainage organisé de capitaux et de main-d’œuvre à des fins économiquement improductives a contribué à ralentir le progrès de la France médiévale et jusqu’à quel point la petitesse des églises a rendu plus facile l’agrandissement des villes italiennes. » Opinion qui est loin d’être unanimement partagé par les historiens du moyen âge.

Les ingénieurs de la Renaissance sont les descendants directs de ces constructeurs de cathédrales, et ils n’auraient pu atteindre un tel degré de savoir technique si auparavant, l’attelage du cheval, les chariots à avant-train mobile, le développement des voies de communication et tous les autres progrès médiévaux n’avaient permis des échanges intenses à travers toute l’Europe, des Flandres à l’Espagne, de l’Italie à l’Angleterre ou à l’Allemagne. Cette soif de mouvement, de connaissances nouvelles, d’échanges techniques, culturels, artistiques ou économiques est l’un des ferments les plus forts de la naissance de l’Europe moderne.

Bruno Jacomy           Une histoire des techniques      Seuil 1990

Si les traces du compagnonnage ne remontent pas en deça du XV° siècle, il est probable qu’en fait il soit né avec les cathédrales gothiques : les compagnons s’organisèrent en communautés  face à des maîtres qui les empêchaient de se perfectionner en allant voir ailleurs, et qui les voulaient tout à leur service : c’est l’ancêtre d’une certaine forme de syndicalisme.

1132                           En Sicile, le roi Roger II fait construire la chapelle Palatine :

On sait combien est fertile et mouvementée cette terre [la Sicile], qui fut appelée grenier de l’Italie, que tous les peuples envahirent et possédèrent l’un après l’autre tant fut violente leur envie de la posséder, qui fit se battre et mourir tant d’hommes, comme une belle fille ardemment désirée. C’est, autant que l’Espagne, le pays des oranges, le sol fleuri dont l’air, au printemps, n’est qu’un parfum; et elle allume, chaque soir, au-dessus des mers, le fanal monstrueux de l’Etna, le plus grand volcan d’Europe. Mais ce qui fait d’elle, avant tout, une terre indispensable à voir et unique au monde, c’est qu’elle est, d’un bout à l’autre, un étrange et divin musée d’architecture.

L’architecture est morte aujourd’hui, en ce siècle encore artiste, pourtant, mais qui semble avoir perdu le don de faire de la beauté avec des pierres, le mystérieux secret de la séduction par les lignes, le sens de la grâce dans les monuments. Nous paraissons ne plus comprendre, ne plus savoir que la seule proportion d’un mur peut donner à l’esprit la même sensation de joie artistique, la même émotion secrète et profonde qu’un chef d’œuvre de Rembrandt, de Velasquez ou de Véronèse. La Sicile a eu le bonheur d’être possédée, tour à tour, par des peuples féconds, venus tantôt du nord et tantôt du sud, qui ont couvert son territoire d’œuvres infiniment diverses, où se mêlent, d’une façon inattendue et charmante, les influences les plus contraires. De là est né un art spécial, inconnu ailleurs, où domine l’influence arabe, au milieu des souvenirs grecs et même égyptiens, où les sévérités du style gothique, apporté par les Normands, sont tempérées par la science admirable de l’ornementation et de la décoration byzantines.

Et c’est un bonheur délicieux de rechercher dans ces exquis monuments, la marque spéciale de chaque art, de discerner tantôt le détail venu d’Égypte, comme l’ogive lancéolée qu’apportèrent les Arabes, les voûtes en relief, ou plutôt en pendentifs, qui ressemblent aux stalactites des grottes marines, tantôt le pur ornement byzantin qui éveillent soudain le souvenir des hautes cathédrales des pays froids, dans ces églises un peu basses, construites aussi par des princes normands.

Quand on a vu tous ces monuments qui ont, bien qu’appartenant à des époques et à des genres différents, un même caractère, une même nature, on peut dire qu’ils ne sont ni gothiques, ni arabes, ni byzantins, mais siciliens, on peut affirmer qu’il existe un art sicilien et un style sicilien, toujours reconnaissable, et qui est assurément le plus charmant, le plus varié, le plus coloré et le plus rempli d’imagination de tous les styles d’architecture.

C’est également en Sicile qu’on retrouve les plus magnifiques et les plus complets échantillons de l’architecture grecque antique, au milieu de paysages incomparablement beaux.

[…] La forme de Palerme est très particulière. La ville, couchée au milieu d’un vaste cirque de montagnes nues, d’un gris bleu nuancé parfois de rouge, est divisée en quatre parties par deux grandes rues droites qui se coupent en croix au milieu. De ce carrefour, on aperçoit par trois côtés, la montagne, là-bas, au bout de ces immenses corridors de maisons, et, par le quatrième, on voit la mer, une tache bleue, d’un bleu cru, qui semble tout près, comme si la ville était tombée dedans! Un désir hantait mon esprit en ce jour d’arrivée. Je voulus voir la chapelle Palatine, qu’on m’avait dit être la merveille des merveilles.

La chapelle Palatine, la plus belle qui soit au monde, le plus surprenant bijou religieux rêvé par la pensée humaine et exécuté par des mains d’artiste, est enfermée dans la lourde construction du Palais royal, ancienne forteresse construite par les Normands.

Cette chapelle n’a point de dehors. On entre dans le palais, où l’on est frappé tout d’abord par l’élégance de la cour intérieure entourée de colonnes. Un bel escalier à retours droits, fait une perspective d’un grand effet inattendu. En face de la porte d’entrée, une autre porte, crevant le mur du palais et donnant sur la campagne lointaine, ouvre, soudain, un horizon étroit et profond, semble jeter l’esprit dans des pays infinis et dans des songes illimités, par ce trou cintré qui prend l’œil et l’emporte irrésistiblement vers la cime bleue du mont aperçu là-bas, si loin, si loin, au-dessus d’une immense plaine d’orangers.

Quand on pénètre dans la chapelle, on demeure d’abord saisi comme en face d’une chose surprenante dont on subit la puissance avant de l’avoir comprise. La beauté colorée et calme, pénétrante et irrésistible de cette petite église qui est le plus absolu chef-d’ œuvre imaginable, vous laisse immobile devant ces murs couverts d’immenses mosaïques à fond d’or, luisant d’une clarté douce et éclairant le monument entier d’une lumière sombre, entraînant aussitôt la pensée en des paysages bibliques et divins où l’on voit, debout dans un ciel de feu, tous ceux qui furent mêlés à la vie de l’Homme- Dieu.

Ce qui fait si violente l’impression produite par ces monuments siciliens, c’est que l’art de la décoration y est plus saisissant au premier coup d’œil que l’art de l’architecture.

L’harmonie des lignes et des proportions n’est qu’un cadre à l’harmonie des nuances.

On éprouve, en entrant dans nos cathédrales gothiques, une sensation sévère, presque triste. Leur grandeur est imposante, leur majesté frappe, mais ne séduit pas. Ici, on est conquis, ému par ce quelque chose de presque sensuel que la couleur ajoute à la beauté des formes.

Les hommes qui conçurent et exécutèrent ces églises lumineuses et sombres pourtant, avaient certes une idée tout autre du sentiment religieux que les architectes des cathédrales allemandes ou françaises; et leur génie spécial s’inquiéta surtout de faire entrer le jour dans ces nefs si merveilleusement décorées, de façon qu’on ne le sentît pas, qu’on ne le vît point, qu’il s’y glissât, qu’il effleurât seulement les murs, qu’il y produisît des effets mystérieux et charmants, et que la lumière semblât venir des murailles elles-mêmes, des grands ciels d’or peuplés d’apôtres.

La chapelle Palatine, construite en 1132 par le roi Roger II dans le style gothique normand, est une petite basilique à trois nefs. Elle n’a que trente-trois mètres de long et treize mètres de large, c’est donc un joujou, un bijou de basilique.

Deux lignes d’admirables colonnes de marbre, toutes différentes de couleur, conduisent sous la coupole, d’où vous regarde un Christ colossal, entouré d’anges aux ailes déployées. La mosaïque, qui forme le fond de la chapelle latérale de gauche, est un saisissant tableau. Elle représente saint Jean prêchant dans le désert. On dirait un Puvis de Chavannes plus coloré, plus puissant, plus naïf, moins voulu, fait dans des temps de foi violente par un artiste inspiré. L’apôtre parle à quelques personnes. Derrière lui, le désert, et, tout au fond, quelques montagnes bleuâtres, de ces montagnes aux lignes douces et perdues dans une brume, que connaissent bien tous ceux qui ont parcouru  l’Orient. Au-dessus du saint, autour du saint, derrière le saint, un ciel d’or, un vrai ciel de miracle où Dieu semble présent.

En revenant vers la porte de sortie, on s’arrête sous la chaire, un simple carré de marbre roux, entouré d’une frise de marbre blanc incrustée de menues mosaïques, et porté sur quatre colonnes finement ouvragées. Et l’on s’émerveille de ce que peut faire le goût, le goût pur d’un artiste, avec si peu de chose.

Tout l’effet admirable de ces églises vient, d’ailleurs, du mélange et de l’opposition des marbres et des mosaïques. C’est là leur marque caractéristique. Tout le bas des murs, blanc et orné seulement de petits dessins de fines broderies de pierre, fait ressortir puissamment, par le parti pris de simplicité, la richesse colorée des larges sujets qui couvrent le dessus.

Mais on découvre même dans ces menues broderies qui courent comme des dentelles de couleur sur la muraille inférieure, des choses délicieuses, grandes comme le fond de la main : ainsi deux paons qui, croisant leurs becs, portent une crois.

On retrouve dans plusieurs églises de Palerme ce genre de décoration. Les mosaïques de la Martorana sont même, peut-être, d’une exécution plus remarquable que celle da la chapelle Palatine, mais on ne peut rencontrer, dans aucun mouvement, l’ensemble merveilleux qui rend unique ce chef d’œuvre divin.

Guy de Maupassant  La vie errante 1890

1137                            Victoire portugaise d’Ourique sur l’Espagne.

La victoire d’Ourique remportée sur les Arabes par Alphonse Henri, comte du Portugal marque, légende aidant, l’indépendance du royaume du Portugal. Il dirige alors son effort contre Lisbonne, important entrepôt maritime, et grâce à l’appui d’une flotte de croisés anglais et flamands partis pour la Terre Sainte et que le hasard d’une tempête avait obligés à se réfugier dans l’embouchure du Douro, il força la ville à capituler, en octobre 1147.

Le Tage franchi, les armées portugaises entreprirent la conquête de l’Alentejo, où elles s’emparèrent de Beja et d’Évora. Alphonse Henri mourut en 1178, ayant doublé l’héritage qu’il avait reçu de son père, et ayant, grâce à ses succès politiques et militaires, affirmé la personnalité du nouveau royaume portugais face aux autres monarchies péninsulaires.

Plus tard, l’établissement de relations commerciales suivies avec l’Angleterre et les Flandres et l’installation d’une importante colonie flamande à Lisbonne annonceront l’orientation atlantique qui sera celle du Portugal.

Marcelin Defourneaux         La Péninsule ibérique   1986

1139                           Le concile de Latran II décrète illicite et invalide le mariage des prêtres, chanoines et religieux.

Alphonse VII, roi de Castille et Leon, entre à Tolède : l’empereur des trois religions ordonne des cérémonies festives qui unissent chrétiens, juifs et musulmans. Il existe à Tolède une école de traduction de l’arabe au latin. Mais, à peu près dans le même temps, le régent maure de Cordoue Abu Amir al-Mansur livre aux flammes une exceptionnelle collection d’œuvres scientifiques et philosophiques recueillies par ses prédécesseurs dans les bibliothèques andalouses :

Ces sciences étaient méprisées par les anciens et critiquées par les puissants, et on accusait ceux qui les étudiaient d’hérésie et d’hétérodoxie. Par la suite, tous ceux qui détenaient ces connaissances gardèrent le silence, se cachèrent et conservèrent leur savoir secret dans l’attente d’une époque plus éclairée.

Saïd l’Espagnol

Juin 1140                     Louis VII a réuni à Sens tout ce qui compte en philosophie et théologie : Bernard de Fontaines - le futur Saint Bernard - qui a reçu une grande culture chez les chanoines de Châtillon sur Seine, y invective violemment Abélard, et les évêques le suivent si bien que certaines propositions du maître seront condamnées quelques mois plus tard. La controverse était très théologique… la Trinité, la grâce, la liberté, le bien et le mal… les hérésies couraient encore les rues et on s’empoignait ferme sur le contenu de la doctrine… Sur un point qui nous est resté sensible, Abélard soutenait :

Ceux qui ont crucifié le Christ sans le connaître n’ont pas péché. Il n’y a pas de péché d’ignorance. On nous oppose le fait des Juifs, qui ont crucifié le Christ, celui des hommes qui, en persécutant les martyrs pensaient rendre gloire à Dieu, et enfin celui d’Eve qui n’agit point contre sa conscience puisqu’elle fut séduite, et on nous fait remarquer que tous ont péché. A cela je réponds qu’en effet ces Juifs, dans leur simplicité, n’agissant point contre leur conscience, ne persécutant Jésus-Christ que par zèle pour leur loi et ne pensant point mal faire n’ont réellement pas commis de péché, et que s’ils sont damnés ce n’est pas à cause de cela mais en punition d’autres péchés précédents qui les ont fait tomber dans leur aveuglement. Parmi eux il s’en trouvait même d’élus ; ce sont ceux pour qui Jésus-Christ a prié en disant : - Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font -.  Il ne demanda point dans sa prière que ce péché leur fut remis puisque à proprement parler ce n’était point un péché ; mais plutôt que leurs péchés précédents leur fussent pardonnés.

Et globalement, pour l’ensemble des propositions d’Abélard, Saint Bernard concluait, dans sa lettre 192 : Il parle de la Trinité comme Arius, de la grâce comme Pélage et de la personne du Christ comme Nestorius.

vers 1140                    Invention de la moutarde à Dijon.

On trouve dans le Décret[8] de Gratien, canoniste italien, de quoi légitimer la chasse aux sorcières :

Que les évêques et leurs ministres s’emploient à travailler de toutes leurs forces pour que l’art des magies et des sortilèges, art pernicieux et inventé par le diable, soit entièrement éradiqué de leurs diocèses. (…) Car il ne faut pas omettre que des femmes scélérates, revenues à Satan et séduites par les illusions et les fantasmes des démons, croient et professent chevaucher aux heures de la nuit sur certaines bêtes avec Diane, déesse des païens, (ou Hérodiade) et une innombrable quantité de femmes, et franchir au cœur de la nuit des vastes espaces de terre, et obéir à ses ordres comme à une maîtresse, et être appelées à son service certaines nuits.

N’allons pas trop vite pour mettre aux orties ces vieilleries : elles ont la vie dure : la petite comptine de notre enfance : pique et pique et colegram, bour et bour et ratatam, amstramgram piquegram vient bien directement d’une incantation de sorcellerie, venue du nord-est de l’Europe :

Emstrang Gram,                                Toujours-fort Grain,
Bigà bigà ic calle Gram,                    Viens donc viens, j’appelle Grain,
Bure bure ic raede tan,                     Surviens car je mande au brin,
Emstrang Gram,                                Toujours-fort Grain.
avec le cri final Mos !                         A manger.

Grain étant l’ancêtre de notre loup des fabliaux : Isengrin

1141                           Les bourgeois de Montpellier se révoltent pour obtenir un consulat : Guilhem VI se replie sur Lattes. La ville se dote de la première faculté de médecine d’Europe, qui sera officialisée par une bulle de Nicolas IV en 1289.

1145                           Saint Bernard est en mission en Toulousain et Albigeois, pour s’opposer aux Albigeois : il est loin de connaître le succès habituel.

1146                          Le charisme de Saint Bernard a contribué pour beaucoup au développement de l’ordre de Cîteaux. A cinquante six ans, il prêche la deuxième croisade à Vézelay à la demande du pape Eugène III, un ancien moine de son abbaye de Clairvaux, ce qui le mène en Allemagne où, ne parlant pas la langue locale, il est accompagné d’un interprète ; et, magie du charisme, ce sont les paroles incomprises qui émeuvent et non la traduction compréhensible. On préférait déjà le chanteur à la chanson :

Au temps de l’empereur Conrad, alors que saint Bernard en Allemagne prêchait en français [lingua gallica], il enflamma tellement le peuple qu’il pleurait abondamment ; et ce, alors qu’il ne comprenait pas ses paroles ; mais quand, ensuite, un très habile interprète expliqua le sermon, le peuple ne fut pas ému.

Vie de saint Bernard

Entre 1119 et 1215, sept conciles analysent et condamnent les thèses manichéistes.

vers 1147                    Le pape Eugène III et le roi Louis VII assistent au premier chapitre le l’ordre du Temple, qui se verra confier le Trésor royal pendant la seconde croisade, organisée par St Bernard. Louis VII confie la régence du royaume à Suger pour prendre la tête de la croisade aux cotés de Conrad III : ils commencent par se heurter à Alexis Comnène, empereur de Byzance, qui ne cache pas sa préférence pour les Turcs plutôt que pour les chevaliers latins, puis échoueront à Dorylée pour les chevaliers de Conrad, et dans la plaine d’Adalia, en Anatolie pour ceux de Louis VII : sur les vingt cinq mille partis, cinq mille seulement parvinrent à Jérusalem.

Louis VII avait une haute conscience de ses devoirs, sauf du conjugal, et son épouse Aliénor d’Aquitaine, qui était du voyage et avait du tempérament, ira se consoler dans les bras de son jeune oncle Raymond de Poitiers, prince d’Antioche, qui avait aux dires de Guillaume de Tyr, tout ce qu’il faut pour combler la belle : un seigneur d’ascendance très noble, de figure grande et élégante, le plus beau des princes de la terre, un homme d’une conversation et d’une affabilité charmante, fort dans le maniement des armes et dans l’expérience militaire, protecteur des lettres bien qu’illettré. L’homme avait épousé onze ans plus tôt une enfant de dix ans : elle en avait donc vingt et un ; il dut se dire : ma jolie nièce, en plus , elle a de la conversation.

Maints esprits en furent troublés, en tout premier lieu celui du roi qui fit des choix stratégiques en tous points opposés à ceux préconisés par Raymond de Poitiers : ce dernier était partisan du siège d’Alep, menace permanente pour les Croisés, et le roi choisit d’assiéger Damas, dont le sultan pourtant allié des Francs, sera néanmoins secouru par Saladin : ce sera son dernier échec.

De retour en France, c’est du comte d’Anjou, Henri Plantagenêt, qu’Aliénor reçu les avances tant et si bien qu’elle finira par l’épouser. Deux enfants naîtront de cette union : Richard, qui deviendra Cœur de Lion, et Jean, qui restera Sans Terre. Puis elle se mettra à préférer à  la cour d’Angleterre la gestion, efficace au demeurant, de son duché d’Aquitaine, et l’animation d’une cour raffinée à Poitiers. Son mari la fera mettre en prison d’où elle ne sortira qu’une fois son fils Richard arrivé sur le trône.

Achèvement de la fortification - kremlin, en russe - du village de Moscou, crée par le prince de Souzdal’, Juri Dolgorouki, surnommé Le Rassembleur des Terres : s’y tient alors une assemblée de princes russes.

1149                               Dans l’Espagne et autres terres acquises à l’islam est décrétée l’interdiction de séjour aux Juifs.

vers 1150                    Fondation de la première université à Bologne : on y enseigne surtout le droit. Quid de l’enseignement jusqu’alors ?

Dans l’Europe du Moyen Age, les ecclésiastiques ont le monopole du savoir. L’enseignement, tourné surtout vers la grammaire qui permet de comprendre les textes sacrés, lus avec les commentaires des Pères de l’Eglise - saint Augustin, saint Grégoire, saint Ambroise - est uniquement dispensé dans les écoles monastiques, qui relèvent des grands monastères comme saint Martin de Tours ou Fleury sur Loire […] Au XI° siècle la situation évolue. Avec le renouveau urbain apparaissent des écoles dépendant des cathédrales… Les plus brillantes se trouvent en Italie du Nord, à Bologne, et, dans la France royale, à Laon, Chartres et Paris. […] Les écoles des cathédrales se tournent volontiers vers les textes profanes : à Bologne, on étudie avec grand intérêt le droit romain ; de Paris à Montpellier circulent les textes de Galien et d’Hippocrate à travers lesquels on redécouvre une médecine savante.

Cet élargissement des disciplines s’accompagne d’une ouverture de l’horizon intellectuel, qui ébranle l’autorité ecclésiastique. D’autant plus qu’il n’y a aucun contrôle : quiconque possède la culture suffisante a le droit d’enseigner. Avec leur engouement pour les œuvres d’Aristote ou d’Avicenne, les maîtres peuvent répandre des idées s’éloignant de la foi chrétienne. La première urgence est donc de juguler leur ardeur : à partir de 1150, toute personne qui souhaite enseigner doit obtenir une licence - licentia docendi - du chancelier de la cathédrale. D’autre part, à l’exemple des gens de métier, maîtres et étudiants ressentent le besoin de se structurer pour défendre leurs libertés. En bref, un désir identique d’organisation anime l’Eglise et la population estudiantine : de là naît l’Université, qui place l’enseignement sous contrôle ecclésiastique - même pour les matières non religieuses comme le droit et la médecine -, et garantit aux maîtres et aux élèves des privilèges particuliers, accordés par le roi ou par le pape.

Histoire du Monde                   Le Moyen Age. Larousse 1995

Aimery Picaud, de Parthenay le Vieux, écrit le premier guide de pèlerinage : Guide du pèlerin de Saint Jacques de Compostelle, qui forme le cinquième livre du Liber Sancti Jacobi : Livre de Saint Jacques - appelé aussi Codex Calixtinus -

Il y met en garde contre l’hostilité de la nature mais surtout contre le naturel des habitants [9]. Certains - les Saintongeais par exemple - sont décrits tout à leur honneur, mais ça se gâte vers le sud :

… En effet, ils (les péagers du pays basque) vont au devant des pèlerins avec deux ou trois bâtons pour extorquer par la force un injuste tribut, et si quelque voyageur refuse de céder à leur demande et de donner de l’argent, ils le frappent à coup de bâton et lui arrachent la taxe en l’injuriant et le fouillant jusque dans ses culottes. Ce sont des gens féroces et la terre qu’ils habitent est hostile aussi par ses forêts et par sa sauvagerie ; la férocité de leurs visages et, semblablement, celle de leur parler barbare, épouvantent le cœur de ceux qui les voient…

Chez les Navarrais, toute la maisonnée, le serviteur comme le maître, la servante comme la maîtresse, tous ensemble mangent à la même marmite, les aliments qui y ont été mélangés, et cela avec leurs mains, sans se servir de cuillers et ils boivent dans le même gobelet. Quand on les regarde manger, on croirait voir des chiens ou des porcs dévorer gloutonnement ; en les écoutant parler, on croit entendre des chiens aboyer. Leur langue est en effet tout à fait barbare…

C’est un peuple barbare, différent de tous les peuples et par ses coutumes et par sa race, plein de méchanceté, noir de couleur, laid de visage, débauché, pervers, perfide, déloyal, corrompu, voluptueux, ivrogne, expert en toutes violences, féroce et sauvage, malhonnête et faux, impie et rude, cruel et querelleur, inapte à tout bon sentiment, dressé à tous les vices et iniquités.

Traduit par Jeanne Vielliard 5° édition 1997 Librairie philosophique.

Mais tout cela, dans le fond, c’est pour l’accessoire, ce qui peut-être classé dans l’ordre de l’anecdote, car, pour le principal :

Nous serons pèlerins Per Agrum : de ceux qui vont au-delà du champ. Nous couperons, franchirons, enjamberons. Notre trajet ira en diagonale à travers les prairies, à travers les maisons vers le champ de l’Etoile, ce Campus Stellae des confins d’Espagne. L’au-delà prévaudra jusqu’au bout, dépasser le champ, dépasser la limite, dépasser les forces. La vieille devise des pèlerins « Ultreïa - Plus oultre », celle consistant à aller toujours au-delà, sera vérifiée.

Edith de la Herronnière. La Ballade des Pèlerins Mercure de France 1993

J’irai loin, bien loin, comme un bohémien… Et un bonheur infini me montera dans l’âme…

Arthur Rimbaud

Pendant quelques mois vous n’aurez rien à faire qu’à marcher devant vous, où vous voudrez, comme vous voudrez, vite ou lentement ; rien ni personne ne vous presse. J’ai connu cette vie et je la pleure éternellement.

Gobineau      Nouvelles Asiatiques.

Je devinais obscurément que je m’éloignais de mon pays habituel : une audace bizarre me transportait, me faisait oublier mes frères et mes sœurs, la nuit proche

S. Corinna Bille         Theoda

Dans la région languedocienne, l’implantation de l’ordre bourguignon fut la conséquence directe de la mainmise sur les chemins de Compostelle… La visite à Compostelle, en 950, de Godescale, évêque du Puy, témoigne de l’audience extranationale prise dès cette époque par la marche à la voie lactée. L’expansion européenne du pèlerinage coïncida avec celle de l’ordre clunisien dont l’abbé Odilon (994-1049) fut le plus actif protagoniste.

En authentiques promoteurs touristiques, les moines bourguignons assurèrent la publicité de Compostelle ainsi que l’encadrement et l’hébergement des caravanes de jacquots. Par le jeu d’acquisitions, à titre gratuit ou onéreux, de fondations de prieurés ou d’affiliations à l’ordre d’anciens monastères, les clunisiens se réservèrent des relais tout au long des grands itinéraires franco ibériques.

Pierre-A Clément.     Les chemins à travers les âges. Les Presses du Languedoc.1983

Tous ces va et vient donnent lieu à une importante activité économique : marchands et gens d’église tiennent à leurs reliques, objets d’une grande vénération, principal attrait pour le pèlerin : à Saint Gilles, on met en garde contre les faussaires :

Telle est la tombe du bienheureux Gilles, confesseur, dans laquelle son corps repose et est honoré. Qu’ils rougissent de honte, les Hongrois qui prétendent avoir son corps ! Qu’ils se troublent les moines de Chamalières, qui imaginent avoir son corps tout entier ! Qu’ils soient confondus, les gens de Saint Seine, qui se glorifient d’avoir son chef ! Que soient troublés de crainte les Normands du Cotentin, qui se vantent d’avoir son corps tout entier.

La coquille Saint Jacques devient elle-même le signe de reconnaissance des pèlerins qui vont à Santiago : personne n’est absolument certain de la nature du lien à établir : probablement les eaux de Galice étaient-elles particulièrement riches de ce coquillage, ce qui permettait d’en fournir abondamment les marchés, et donc chaque pèlerin l’utilisait comme cuiller et s’en prévalait comme signe de son arrivée à Saint Jacques. Mais la représentation de ce coquillage n’a pas attendu le XII° siècle pour voir le jour : on en trouve de magnifiques sur les linteaux de Baalbek… datant donc de l’empire romain.

La Champagne est depuis longtemps une région de foires locales : on en compte une douzaine : on y rencontre surtout et assez tôt des marchands des Flandres, puis, un peu plus tard des Italiens. Les comtes de Champagne principalement Thibaud II, vers 1150, puis Henri le Libéral, vers 1170, réalisent que ces étrangers portent avec eux la richesse, et que s’ils parviennent à maîtriser ce phénomène, leur comté bénéficiera d’une essor capital. Ils se décident alors à prendre l’affaire en main, et pour ce faire, commencent par réduire le nombre de foires, en ne gardant que celles qui couvrent au mieux l’ensemble de l’année :

  • du 2 au 15 janvier Foire de Lagny sur Marne
  • du mardi précédant la mi-carême Foire de Bar sur Aube au dimanche de la Passion
  • en mai Foire de Saint Quiriace à Provins
  • en juillet/août Foire «chaude » ou de la Saint Jean à Troyes.
  • septembre Foire de Saint Ayoul à Provins
  • début octobre à la semaine Foire «froide» ou de la Saint Rémi à Troyes, précédant Noël.

Par un « conduit », ils assurent à ces foires la sécurité des biens des marchands, la sécurité des personnes aussi, allant jusqu’à assurer, des fonctions notariales qui garantissent les transactions commerciales Le conduit va même devenir royal avec celui de Philippe Auguste en 1209 : la Champagne est alors le grand carrefour commercial de l’Europe.

Les marchands des Flandres viennent vendre draps et toiles, les Italiens, soieries, épices orientales, cire, et aussi le change, - l’affaire est d’importance, aux mains des Toscans et Lombards, qui pratiquent déjà la lettre de change, limitant ainsi la circulation des espèces - ; on y voit encore les gens du Midi qui proposent des cuirs venant de Cordoue, les Bourguignons qui vendent leur vin, les Allemands avec cuirs et fourrures. Seuls absents notoires : les Anglo-Normands. Nombre de ces pays ont un consul à même de défendre les intérêts de leurs ressortissants auprès des autorités.

Et l’on versifie sur le sujet :

Marchands s’en vont de par le monde
Diverses choses acheter ;
Quand reviennent de marchander
Ils font maçonner leur maison,
Mandent plâtriers et maçons
Aussi couvreurs et charpentiers ;
Quand ont fait maison et cellier
Fêtes font à leur voisinage.
Puis s’en vont en pèlerinage
A Saint Jacques ou à Saint Gilles,
Et quand reviennent en leur ville
Leurs femmes font grande joie d’els [d’eux]
Et ils mandent les menestrels,
L’un tamboure et l’autre vielle,
L’autre redit chansons nouvelles.
Et puis, quand la fête est finie,
Ils s’en revont en marchandie.
Les uns s’en vont en Angleterre
Laines et cuirs et bacons querre [chercher],
Les autres s’en vont en Espagne,
Et d’autres s’en vont en Bretagne,
Bœufs, porcs et vaches acheter,
Et s’efforcent de marchander
Et reviennent de tous pays …

Phelippot        Le Dit des Marchands

Paris finira par froncer les sourcils devant un tel succès, et fera en sorte que les établissements étrangers présents à demeure ne puissent plus être présents en quatre places en Champagne et à Paris.

Et l’on versifie encore, sur les « places » de chacun.

Au bout, par deça regrattiers [revendeurs : l’actuel épicier]
Trouvai barbiers et cervoisiers [brasseurs],
Taverniers, et puis tapissiers ;
Assez près d’eux sont les meuniers ;
A la cote du gag chemin
Est la foire du parchemin ;
Et après trouvai les pourpoints
Dont maint homme est vêtu à point ;
Tiretaines dont simples gens
Sont revêtus de peu d’argent …
Puis m’en revins en une plaine
Là où l’on vend cuits crus et laine.
Par devers la croix du Lendit
M’en vins par la ferronnerie,
Après trouvai la batterie [chaudronnerie],
Cordouaniers et bourreliers,
Selliers et freniers et cordiers …
Martelliers et banquiers trouvai [fabricants de bancs],
Tanneurs, mégissiers de bons cuirs,
Chaussiers, huchiers et les changeurs
Qui ne sont mie les meneurs [les moindres]
Ils se sont logés bel et gent.
Après sont les joyaux d’argent
Qui sont ouvrés d’orfèvrerie…

Dit du Lendit               [Foire de Saint Denis]

Nul pays ne se poet de li seus gouvrener ;
Pour chou vont marchéant travillier et mener
Chou qui faut ès pays, en tous règnes mener ;
Se ne les doit-on mie sans raison formener
Chou que marchéant vont delà  mer, dechà mer
Pour pourvir les pays, che les font entr’amer ;
Pour riens ne se feroient boin marchéant blasme
Mais ils se font amer, loyal et bon clamer.
Carités et amours par les pays nouriscent ;
Pour chou doit on moult goïr s’il enrikiscent.
C’est pités, quant en tière boin marchéant povriscent
Or en ait Dieus les âmes quant dou siècle partiscent !
Gilles le Muisit, chanoine de Tournai. 

Dit des Marchands. Début XIV° siècle

Dans le même temps, le développement du trafic maritime venait concurrencer directement les foires : les galées génoises et vénitiennes arrivaient à Bruges en 1297 ; les échanges terrestres et par voie fluviale se déplaçaient quant à eux vers l’est, au Mont-Cenis et au Grand-Saint-Bernard se substituent le Simplon, le Saint-Gothard, le San Bernardino et sa fameuse Via Mala, le Brenner. Les foires de Champagne reprirent la dimension d’une foire locale vers le milieu du XIV° siècle.

De façon générale, dans le simple cadre de la vie quotidienne, une réglementation  précise s’applique aux transactions commerciales :

L’historien de Lille a pu écrire : « La moindre ménagère faisant son marché était efficacement protégée. » Protégée aussi bien contre la fraude, qui atteint toujours davantage les petites gens, que contre la vie chère, provenant des abus de l’intermédiaire. Car, à l’époque, le consommateur direct a priorité absolue sur le revendeur. Ainsi, à Paris - qu’il s’agisse de n’importe quel achat : blé, œufs, fromages, vin -, le consommateur qui intervient avant que le denier à Dieu [les arrhes] ait été remis par l’acheteur ou même pendant qu’il le remet, au moment où l’on ferme le sac, a le droit de se faire céder la marchandise. Partout, on règle sévèrement le lieu où les revendeurs doivent se tenir pour être facilement distingués de ceux qui vendent le produit de leur propre travail. Ainsi, à Marseille, les revendeurs de poisson ne pouvaient se tenir qu’au grand marché ; à la poissonnerie, l’acheteur était sûr de ne rencontrer que des pêcheurs vendant le produit de leur pêche. De plus, - et cela se retrouve dans des villes aussi éloignées que Provins et Marseille -, le revendeur ne peut acheter qu’à partir de midi. Toute la matinée est réservée à celui qui achète pour sa consommation familiale.

C’est, on le voit, le contraire de ce qui se passe de nos jours, où l’acheteur privé ne peut se servir directement chez le marchand de gros, encore moins chez le producteur.

Pour les matériaux les plus chers, comme les matériaux de construction, bois, tuiles, etc…, les obligations allaient plus loin encore : pendant quinze jours, lorsque avaient été débarqués sur le port de Marseille des bois de charpente, seuls avaient le droit d’acheter les acheteurs privés ; et pendant huit jours encore, ceux qui avaient laissé passer les délais pouvaient se faire rétrocéder au prix coûtant la marchandise acquise par le revendeur.

Georges et Régine Pernoud       Le tour de France médiéval.     Stock 1983

18 03 1152                 Le concile de Beaugency casse le mariage de Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine, laquelle épouse 6 semaines plus tard Henri Plantagenêt, futur roi d’Angleterre, duc de Normandie, emmenant avec elle ses immenses domaines : c’est le début de  trois siècles d’affrontements entre la France et l’Angleterre, qui, par goût de la simplification, deviendront la guerre de cent ans.

Simplification encore que de croire que la France a alors perdu l’Aquitaine, pour la bonne et simple raison, c’est qu’elle ne l’avait jamais possédée : elle était propriété d’Aliénor que son mari fût roi de France ou roi d’Angleterre ; la titulature du Roi de France disait bien la situation : Louis, par la grâce de Dieu, roi des Francs et duc des Aquitains.

Les marchands de Rouen obtiennent d’Henri II que nul, s’il n’est bourgeois de Rouen, ne soit autorisé à faire descendre ses marchandises par la Seine à travers la ville, ni à décharger en celle-ci du vin, pur l’y mettre en dépôt : lequel monopole commercial fera la richesse de Rouen

1154                           Valdemar s’empare du trône du Danemark : en 25 ans de règne, entouré de nobles et de prélats remarquables dont l’évêque Absalon, ancien élève des écoles de Paris, il va couvrir le pays de fondations monastiques, surtout cisterciennes, diffusant une influence française qui était un utile contrepoids à celle de l’Allemagne.

1157                           La Reconsquista marque le pas.

Au centre et à l’est de la péninsule ibérique, la grande offensive chrétienne dont Alphonse le Batailleur avait été le principal artisan se poursuit jusqu’au milieu du siècle. Tortosa, qui bloquait le cours inférieur de l’Ebre, est enlevée en 1147 par le prince d’Aragon Raymond Béranger IV qui, l’année précédente, avait, en une campagne conjointe avec le roi de Castille Alphonse l’Empereur, occupé Almeria ; par le traité de Tudelen, en 1151, les deux souverains se répartirent les territoires à conquérir dans l’avenir. Mais après cette date, l’élan de la reconquête se ralentit, en dépit de l’apparition de milices monastiques nouvelles - ordre de Calatrava, créé en 1158 (et qui prendra, au Portugal, le nom d’ordre d’Avis), puis ordres de Santiago et d’Alcantara - spécialement constitués en vue de la lutte contre l’Infidèle, et appelés à jouer, dans la période suivante, un rôle militaire et politique important.

Les causes de ce ralentissement sont multiples. Elles tiennent en partie au déferlement sur l’Espagne d’une nouvelle vague d’envahisseurs musulmans. En Afrique, les Almohades (Unitaires), bandes fanatiques menées par le Mahdi Abou Abdallah ont mis fin à l’empire créé par Youssouf ; en Espagne même, la domination almoravide va se désagrégeant, du fait du relâchement religieux et militaire des conquérants au contact de la civilisation raffinée d’Al Andalus. Des soulèvements locaux se produisent, donnant naissance à une nouvelle génération de royaumes de taifas à Murcie, Cordoue, Valence. De même que soixante-dix ans auparavant Al Motamid de Séville avait fait appel à Youssouf pour arrêter l’avance chrétienne, les rebelles à l’autorité almoravide demandent l’aide des Almohades. Abd al Mumin, successeur du Mahdi, envoie en Espagne une armée qui, en une vingtaine d’années (1146- 1163) soumet à son autorité tous les territoires musulmans de la péninsule ; ceux-ci deviennent une simple dépendance de l’Empire almohade d’Afrique, représenté à Séville par un gouverneur. La menace que constituait pour les chrétiens cette nouvelle invasion fut rendue évidente par la perte d’Alméria qui, en II57, retomba au pouvoir des musulmans.

Marcelin Defourneaux         La Péninsule ibérique   1986

1159                           En Afrique du Nord, les persécutions d’Abdalmu’min mettent fin aux dernières Chrétientés remontant à l’empire romain. A Gafsa, selon Edrisi, on parlait encore le latin d’Afrique, c’est-à-dire, quelque quatre ou cinq siècles après la conquête musulmane !

1160                           Béziers met fin à une vieille tradition qui autorisait la lapidation des maisons juives du samedi des Rameaux au samedi de Pâques. A la même époque à Toulouse, chaque samedi saint, un juif était publiquement giflé par le seigneur de la ville. Début d’exploitation des mines de fer en Dauphiné.



[1] Par contre, la croyance prêtée à l’Eglise des premiers siècles selon laquelle la femme n’a pas d’âme n’est que pure invention du XVII° siècle.

[2] Cid, par déformation du mot arabe sayyid, signifiant Seigneur, et Campeador, venant du latin Campi Doctor : maître du champ de bataille.

[3] Le mot copte veut dire égyptien en arabe.

[4] Le maître d’ouvrage est celui qui passe commande de la construction et détient le financement ou au moins est à même de le garantir ; le maître d’œuvre est l’entrepreneur, l’exécutant des travaux.

[5] Ce n’est que plus tard qu’on nommera cet art « gothique ».

[6] On ne les connaît pas tous, mais certains d’entre eux ont laissé leurs noms dans des labyrinthes, à l’intérieur des cathédrales : Jean de Chelles, Pierre de Montreuil, un des constructeurs de Notre Dame de Paris, Robert de Coucy, Peter Palet, Hugues Libergié, Alexandre et Colin de Berneul ; on connaît les noms des quatre docteurs es-pierres de Reims : Jean d’Orbais, Jean le Loup, Gaucher de Reims, Bernard de Soissons. Après avoir achevé son chantier à Paris, Etienne de Bonneuil ira construire la cathédrale d’Uppsala en Suède.

[7] Robert Sabatino Lopez. Economie et architecture médiévales. Annales, économie, sociétés, civilisations. 1952.

[8] Très important ouvrage, comportant 3600 articles ! Ce n’est ni plus ni moins que le grand’père, voire le père du Droit Canon.

[9] Les Anglais nommaient bien le mot voyage puisque travel vient directement de travail, lui-même synonyme de torture : le trepalium était un instrument de supplice à trois pieux. Il faudra que beaucoup d’eau coule sous les ponts avant que le terme ne soit associé à la notion de plaisir.

 


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

vers 1160                    Une Lettre du prêtre Jean [1] commence à circuler en occident, écrit fabriqué de toutes pièces par un chanoine de Mayence, avec la connivence de son archevêque, indigné par l’indifférence de la chrétienté devant les progrès de l’Islam. Le faussaire n’est pas un fabulateur. Il s’inscrit dans la meilleure tradition des faux documents que toute abbaye forge pour affirmer des droits dont elle est moralement assurée. Le Prêtre Jean devient le type même du héros oriental, une sorte de roi Arthur entouré des trésors de Golconde. Son palais est fait de porphyre, d’améthyste et de cristal. Les colonnes sur lesquelles repose sa table d’or et de pierreries sont d’ivoire. Il a sous lui les rois des Pygmées, des Cynocéphales et des Coclès. La reine des Amazones est sa vassale. Soixante douze rois le reconnaissent pour leur maître. Sept rois servent à sa cour. C’est l’empire des merveilles, tel qu’il apparaît au portail de Vézelay, mais avec, en plus, le triomphalisme. On y joint l’eschatologie : il règne sur la fontaine de Jouvence, voire sur le Paradis terrestre perdu par les autres. Il engendre des rêves de fortune : ne règne-t-il pas sur les serpents qui gardent le pays des épices ?

Tout l’Occident fait circuler, de bonne foi, la Lettre du Prêtre Jean, et nul ne met en doute l’identité de son auteur. On la traduit, on la recopie. Les encyclopédies en font grand cas. On retrouve en 1339 le fleuve de Paradis et les soixante-douze rois sur la mappemonde du Majorquin Angelino Dulvert. La Lettre circulera pendant deux bons siècles. Elle est le véhicule d’un rêve exotique. Il est, en une contrée lointaine, un monde meilleur.

Jean Favier       Les Grandes découvertes. Livre de poche Fayard 1991

… En 1245, le franciscain Jean de Plan Carpin voyagea en Mongolie, l’année même où le franciscain Guillaume de Rubrouck accomplit pour le roi de France une mission auprès de Grand Khan. Tous deux citent le Prêtre Jean, bien que Guillaume de Rubrouck précise que « les nestoriens l’appelaient Jean et disaient de lui dix fois plus que la vérité. Ainsi font les nestoriens ; à partir de rien ils font grandes rumeurs. J’ai traversé ses pâturages, à part quelques nestoriens, personne ne savait rien de lui. »

En 1271, le jeune Marco Polo entame son premier voyage vers la Chine en compagnie de son père et de son oncle. Partis d’Acre, après avoir gagné la petite Arménie, ils décident de se diriger vers Ormuz. Puis, par la voie terrestre au sud de la traditionnelle route de la soie, ils entrent dans le désert de Gobi et arrivent dans la grande province de Tangut. Surprise, c’est un pays chrétien.

Marco Polo conte l’histoire d’un conflit entre le Prêtre Jean et son vassal Gengis Khan, se terminant par la défaite et la mort du souverain chrétien et le mariage du vainqueur avec la fille du vaincu. Puis, dans le chapitre sur « la grande province du Tenduc », il poursuit :

« Qui part de là trouve Tenduc, province vers le Levant, qui a villes et villages assez, et c’est une des provinces que ce grand roi très fameux dans le monde, nommé par les Latins le Prêtre Jean, voulait habiter. Mais à présent, ils sont au Grand Can, car tous les descendants du Prêtre Jean sont au Grand Can. La maîtresse cité est nommée Tenduc. Et de cette province est roi un de la lignée du Prêtre Jean, encore est le Prêtre Jean ; et sachez qu’il est prêtre chrétien comme sont tels tous les chrétiens de ce pays ; mais son nom est Georges, et la plus grande partie du peuple est de chrétiens. Il tient le pays pour le Grand Can, non pas tout celui que le Prêtre Jean avait, mais seulement une partie. […] En cette province, on trouve la pierre dont se fait l’azur (le lapis-lazuli), très abondante et de bonne qualité, et ils sont très habiles à le faire. Il y a aussi beaucoup de camelot en poil de chameau et de couleurs variées. Les gens vivent de leurs troupeaux et des fruits de la terre, dont ils font grand commerce, et aussi de ces métiers. Là, le gouvernement appartient aux chrétiens, parce que le roi est chrétien, bien qu’il soit soumis au Grand Can. »

Jean de Monte Corvino, voyageant en Chine en 1289, convertit du nestorianisme au catholicisme le roi Georges, chef de la tribu turque des Ongut ; il est persuadé d’avoir converti le descendant « du grand roi qui fut nommé le Prêtre Jean de l’Inde ».

En 1331, Odorico de Pordenone, voyageur franciscain, situe la terre du Prêtre Jean à cinquante journées à l’ouest de Pékin. : «  Au fur et à mesure que l’on découvre l’Asie, apparaissent des mémoires du royaume du Prêtre, jamais le Prêtre lui-même. »

…/… L’histoire éthiopienne est intéressante pour l’Afrique et notre concept d’anthropologie réciproque. L’histoire du Prêtre Jean représente sans doute un chapitre de l’histoire des utopies, celle d’un pays heureux, où jaillit une fontaine de la jouvence et où courent des fleuves de lait et de miel. Elle a aussi été une histoire politique, celle de la recherche d’un point d’appui, fut-il idéal ou fantasmatique, pour encourager et justifier une conquête. Mais cette histoire nous dit aussi que ce qui pousse à établir des contacts avec des peuples lointains, n’est pas la curiosité, et le respect pour la différence, mais le désir d’y retrouver le même, ce qui nous ressemble. On s’était tourné vers l’orient pour retrouver dans ces terres inconnues nos ancêtres Adam et Ève. Réalisant que ce paradis terrestre hébergeait des gens différents de nous, et trop lointains et puissants pour être soumis, on s’est limité à établir avec eux des rapports commerciaux respectueux, mais, pour ainsi dire, sans plus les désirer. Même l’Inde véritable sera prise, plus tard, lorsqu’un empire européen sera capable de la soumettre. En Amérique, qui a immédiatement représenté la terre de la différence absolue, on a envoyé des missionnaires pour civiliser ses créatures diaboliques, et on a détruit leurs civilisations. Mais l’Afrique fut si proche, dès les premiers siècles du premier millénaire, et ses côtes tellement chrétiennes qu’elles donnèrent naissance à saint Augustin. Il fallait qu’il y eut là-bas, au pays des infidèles, des autres comme nous. C’était nécessaire et suffisant pour essayer de forger à notre image le reste du continent, d’où le succès de cette quête.

Ce que j’ai essayé de montrer, c’est que l’histoire de la colonisation de l’Afrique commence au moment même (bien que nous ne sachions pas lequel) où le Prêtre Jean se déplace des profondeurs de l’Inde aux sources du Nil. Étant presque comme nous, les Abyssins sont les seuls dont fut respectée l’indépendance, au moins jusqu’à très tard, jusqu’à un certain personnage italien qui voulait que tous lui ressemblent. Pour le reste du continent, radicalement différent, et du moment qu’il n’avait pas d’armées aussi puissantes que celles des Chinois, il a été soumis pour devenir le domaine du seul Prêtre Jean. Le royaume fut moins heureux, avec moins de lait et de miel, mais tant pis, à la guerre comme à la guerre.

En fait de rencontre de l’autre, on cherche toujours un semblable, et faute de le trouver, on le crée. La différence n’est pas supportable. Ne croyez pas que la vague de l’exotisme fin de siècle et la découverte de l’art africain accomplie par les avant-gardes du début du siècle aient été une acceptation de la différence en tant que telle. Cette différence fut avalée et digérée, exploitée, pour la transformer en une nouvelle possibilité de l’imaginaire occidental. Nous - je dis nous et j’espère nous, citoyens du troisième millénaire - avons compris qu’on ne peut aller vers l’autre qu’en acceptant sa propre différence, en nous comprenant mieux nous-mêmes, comme nous le tentons avec les premières initiatives d’anthropologie réciproque.

Umberto Eco             Baudolino        Grasset 2002

Lettre du Prêtre Jean

Prêtre Jehan, par la grâce de Dieu, roi tout-puissant sur tous les rois chrétiens, mandons salut à l’Empereur de Rome et au Roi de France, nos amis. Nous vous faisons nouvelle de nous, de notre état, et du gouvernement de notre terre : c’est à savoir de nos gens et des manières de nos bêtes. Et parce que vous dites que nos Grecs ou gens grégeois ne s’accordent pas à adorer Dieu comme vous faites en votre terre, nous vous faisons savoir que nous adorons et croyons le Père, le Fils et Saint Esprit, qui sont trois personnes en une déité, et un seul vrai Dieu. Et vous certifions et mandons, par nos lettres scellées de notre sceau, ce que nous vous dirons de l’état et manière de notre terre et de nos gens. Si vous voulez quelque chose que nous puissions, mandez-le nous, car nous le ferons de très bon cœur ; et si vous voulez venir par-deçà, en notre terre, en raison du bien que nous avons ouï dire de vous nous vous ferons Seigneurs après nous, et vous donnerons grandes terres, seigneuries et habitations pour le présent.

Item sachez que nous avons la plus haute et digne couronne qui soit en tout le monde ; et nous avons or, argent et pierres précieuses, ainsi que bonnes forteresses et villes fortes, cités, châteaux et bourgs.

Item sachez que nous avons sous notre autorité quarante-deux rois tout-puissants et bons chrétiens.

Item sachez que nous soutenons et faisons soutenir de nos aumônes tous les pauvres qui sont en notre terre, qu’ils soient natifs ou étrangers, pour l’amour de Jésus-Christ.

Item sachez que nous avons promis et juré en notre bonne foi de conquérir le sépulcre de Notre Seigneur Jésus-Christ, et aussi toute la terre de promission. Et si vous voulez venir par deçà, nous vous mettrons, si Dieu plaît, à chemin. Mais que vous ayez grande et bonne hardiesse en vous, comme il nous a été rapporté, et bon courage vrai et loyal. Mais parmi vous autres Français, en avez de votre lignage et de vos gens qui sont avec les Sarrasins, dans lesquels vous avez confiance et dont vous croyez qu’ils vous aident, alors qu’ils sont faux et traîtres hospitaliers. Et sachez que nous les avons tous brûlés, consumés et détruits, ceux qui étaient en notre terre : car ainsi doit-on faire de ceux qui vont contre la foi.

Item sachez que notre terre est divisée en quatre parties, et ce sont les Indes. Et en l’Inde Majeure gît le corps de Saint Thomas l’Apôtre, pour lequel Notre Seigneur Jésus-Christ fait plus de miracles que pour tout autre saint qui soit en Paradis. Et cette Inde est dans les parties d’Orient, car elle est près de Babylone la Déserte, et près d’une tour qu’on appelle Babel. En l’autre partie, du côté du Septentrion, est grande abondance de pain, de vin, de viande, et de toutes choses qui sont bonnes à soutenir et nourrir le corps humain.

Item en notre terre sont les éléphants et d’autres sortes de bêtes qu’on appelle dromadaires ; et chevaux blancs et bœufs sauvages qui ont sept cornes, et ours blancs et lions moult étranges de quatre manières (c’est à savoir rouges, verts, noirs et blancs) ; et ânes sauvages qui ont deux petites cornes, et lièvres sauvages qui sont grands comme un mouton, et chevaux verts qui courent plus que nulle autre bête et ont deux petites cornes.

Item sachez que nous avons des oiseaux qui s’appellent griffons, et qui sont capables de porter un bœuf ou un cheval en leur nid pour donner à manger à leurs petits oiseaux.

Item sachez que nous avons une autre sorte d’oiseaux, lesquels ont seigneurie sur les autres oiseaux du monde. Ils sont couleur de feu, et leurs ailes sont tranchantes comme rasoirs. Ils sont appelés Yllérions et, en tout le monde il n’y en a que deux. Ils vivent l’espace de soixante ans, et puis s’en vont noyer en la mer. Toutefois, ils pondent d’abord et couvent deux ou trois œufs. Au bout de quarante jours, ceux-ci éclosent et deviennent petits oiseaux. Alors les grands, c’est à savoir père et mère, s’en partent et s’en vont noyer en la mer, comme il est dit. Et tous les oiseaux qui alors les rencontrent leur font compagnie jusqu’à la mer, et ne les quittent point jusques à tant qu’ils soient noyés ; et quand ils sont noyés, ils retournent vers les petits oiseaux et les nourrissent jusques à tant qu’ils soient grands et qu’ils puissent voler et mener leur vie.

Item sachez que, par-deçà, sont d’autres oiseaux qui sont appelés tigres, et qui sont de si grande force et vertu qu’ils sont capables d’emporter un homme tout armé avec son cheval, et de le tuer.

Item sachez qu’en une autre partie de notre terre, deçà le désert, il y a une sorte d’hommes qui sont cornus et n’ont qu’un œil devant et trois ou quatre derrière, et il y a des femmes qui sont pareilles aux hommes.

Item, en notre terre, il y a une autre sorte de gens qui ne vivent que de chair crue d’hommes, de femmes et de bêtes, et qui ne redoutent point de mourir. Et quand l’un d’eux est mort, que ce soit leur père ou leur mère, ils le mangent tout cru, et disent que c’est bonne chose naturelle que de manger chair humaine. Ils font cela en rémission de leurs péchés. Ces gens sont maudits de Dieu et sont appelés Gog et Magog, et il est plus de nations de tels gens que de tous autres. Et ils se répandront dans le monde entier à la venue de l’Antéchrist, car ils sont de son alliance et de sa compagnie. Ces gens-là sont ceux qui enfermèrent Alexandre dedans Macédoine et qui le mirent en prison, mais il leur échappa. Toutefois Dieu leur enverra du ciel foudre et feu ardent, qui tous les brûlera et confondra, et l’Antéchrist avec eux, et ils seront de cette manière détruits et décimés. Toutefois nous emmenons beaucoup de ces gens avec nous à la guerre, quand nous y voulons aller, et leur donnons congé et licence de manger nos ennemis quand ils les peuvent vaincre, de sorte que sur mille il n’en demeure pas un qui ne soit dévoré et décimé. Ensuite nous les faisons retourner en leur terre, car s’ils demeuraient longuement avec nous, ils nous mangeraient tous.

Item nous avons une autre sorte de gens en notre terre qui ont les pieds ronds comme un cheval. Aux talons, derrière, ils ont quatre côtes fortes et tranchantes avec lesquelles ils combattent si durement que nulle armure ne leur peut résister. Ils sont bons chrétiens et labourent volontiers leur terre et la nôtre, et nous donnent grands tributs chaque année.

Item nous avons, en une autre partie du désert, une terre qui dure soixante-dix journées de long et quarante de large : on l’appelle Feminée la grande. Et ne croyez pas que ce soit en terre sarrasine ; car celle que nous disons est notre terre ; et en cette terre sont trois reines, sans compter les autres dames qui tiennent leurs terres d’elles.

Et quand ces trois reines veulent aller à la bataille, chacune d’elles mène avec soi cent mille femmes en armes, sans compter les autres qui mènent les chariots, les chevaux, les éléphants qui portent les armes et les viandes, et sachez qu’elles combattent avec force comme si elles fussent des hommes. Et sachez que nul homme mâle ne demeure avec elles sinon dix jours, durant lesquels ils peuvent se divertir et prendre leur plaisir avec elles et engendrer, mais pas plus, car s’ils y demeuraient davantage, ils seraient morts. Mais ils ont la possibilité de s’en aller et d’être dix jours hors de leur pays, puis, au bout des dix jours, de revenir et d’y être dix autres jours comme précédemment.

Item cette terre est environnée d’un fleuve qui vient du paradis terrestre. On l’appelle Cyson, et il est si grand que nul ne le peut passer sinon en grandes nefs ou grandes barques.

Item sachez que, auprès de ce fleuve, est une autre rivière qu’on appelle Piconie, qui est assez petite et ne dure que dix journées de long et six de large. Les gens sont aussi petits qu’ici un enfant de sept ans, et leurs chevaux petits comme un mouton. Ils sont bons chrétiens et labourent volontiers, et nul ne leur fait guerre sinon les oiseaux qui viennent chaque année, quand ils doivent cueillir leur blé, semer et vendanger. Alors le roi de cette terre s’arme de tout son pouvoir contre lesdits oiseaux, et ils font grande tuerie les uns contre les autres. Et puis les oiseaux s’en retournent.

Item sachez qu’en notre terre sont les sagittaires, qui sont depuis la ceinture en amont en forme d’homme et en aval en forme de cheval. Ils portent en leurs mains arcs et flèches et tirent plus fort que toute autre sorte de gens, et ils mangent la viande crue.

Item sachez aussi qu’il y a certaines sortes d’autres gens en notre terre, lesquels gisent haut sur les arbres de peur des dragons et des autres bêtes. Certains de notre cour les prennent et les mettent à la chaîne, et les gens les y viennent voir avec grande curiosité.

Item sachez qu’en notre terre sont les licornes qui ont en leur front une corne unique. Il y en a de trois sortes : des vertes, des noires, et aussi des blanches ; et il leur arrive d’occire le lion. Mais le lion les occit moult subtilement, car quand la licorne est fatiguée, elle se met contre un arbre. Le lion se place de l’autre côté et la licorne le croit frapper de sa corne, et elle frappe l’arbre avec si grande force qu’elle ne la peut ôter ; alors le lion la tue.

Item sachez qu’en l’autre partie du désert sont les Joyans qui avaient en général, à l’origine, quarante coudées de haut, et maintenant n’en ont plus que vingt. Ils ne peuvent sortir du désert, car à Dieu ne plaît mie, parce que, s’ils étaient dehors, ils pourraient bien se battre contre tout le monde.

Item sachez qu’en notre terre il y a un oiseau qui est appelé Fenix. C’est le plus bel oiseau qui soit au monde, mais, en tout le monde il n’y en a qu’un. Il vit cent ans, puis prend son essor vers le ciel, si près du soleil que le feu prend à ses ailes, puis il redescend en son nid et se consume. Et des cendres de lui se conscrit un ver qui se transforme et devient oiseau au bout de cent jours, aussi beau qu’auparavant était son père.

Item, en notre terre, il y a abondance de pain, de vin, de viande, et de toutes choses qui sont bonnes à soutenir le corps humain.

Item sachez qu’en une partie de notre terre ne peut entrer nulle bête qui de sa nature porte venin.

Item sachez qu’entre nous et les Sarrasins court une rivière que l’on appelle Ydonis, laquelle vient du Paradis terrestre, et est toute pleine de pierres précieuses, et court par notre terre où elle se divise en maintes petites et grandes rivières. On y trouve beaucoup de pierres, à savoir : émeraudes, saphirs, jaspes, chalcédoines, rubis, escarboucles, scobasses, et plusieurs autres pierres précieuses que je n’ai pas nommées, et de chacune savons le nom et la vertu.

Item sachez qu’en notre terre il y a une herbe appelée permanable ; et qui la porte sur soi peut enchanter le diable et lui demander qui il est et où il va, ce qu’il fait sur la terre, et on peut le faire parler : et pour cela le diable n’ose pas être en notre terre.

Item sachez qu’en notre terre croît le poivre, lequel n’est jamais semé et croît parmi les arbres et les serpents. Et quand il est mûr, nous mandons nos hommes pour le cueillir et ils mettent le feu dedans le bois, et tout se consume. Et quand le feu est passé, ils font grands monceaux de poivre et de serpents que l’on aère dans le vent. Ensuite on le porte à la maison et on le lave en deux ou trois eaux, puis on le fait sécher au soleil. Et de cette manière il devient noir, bon et fort.

Item sachez qu’en notre terre il y a une montagne appelée Olimphas, et au pied de cette montagne il y a une fontaine. Qui en peut boire de l’eau trois fois à jeun, il n’aura maladie de trente ans, et quand il en aura bu, il aura l’impression d’avoir mangé des meilleures viandes et épices du monde, parce qu’elle est toute pleine de la grâce de Dieu et du Saint Esprit. Et qui peut se baigner en cette fontaine, même s’il est âgé de deux cents ans ou de mille, retrouvera l’apparence d’un homme de trente ans Et sachez que nous sommes né et sanctifié au ventre de notre mère. Nous avons passé cinq cent soixante-deux ans, et nous nous sommes baigné dedans la fontaine six fois.

Item sachez qu’en notre terre est la mer d’Araine, dont les courants sont très forts et font des ondes terribles. Nul ne la peut passer en dehors de nous, quoi qu’il fasse. Nous le faisons porter par nos griffons, ainsi que fit Alexandre quand il alla conquérir certaines places en ce pays.

Item, du côté de cette mer, passe un fleuve, et en ce fleuve on trouve beaucoup de pierres précieuses et maintes bonnes herbes qui sont bonnes en toutes médecines.

Item sachez qu’entre nous et les Juifs passe une rivière qui est pleine de pierres précieuses. Son courant est si fort que nul ne la peut passer, excepté le samedi car elle se repose. Et tout ce qu’elle trouve, elle l’emporte dans la mer d’Araine. Item, en cette partie, il y a un pas qu’il nous faut garder, car nous avons en cette frontière quarante-deux châteaux, les plus beaux et plus forts qui soient au monde, et nous avons des gens qui les gardent : c’est à savoir dix mille chevaliers et six mille arbalétriers, quinze mille archers, quarante mille sergents à cheval et en armes. Ils gardent les passages cités plus haut, de sorte que si le grand Roi d’Israël venait avec sa compagnie, il ne puisse passer avec ses Juifs, lesquels sont bien deux fois plus nombreux que les Chrétiens ou les Sarrasins car ils tiennent les deux parties du monde. Et sachez que le grand Roi d’Israël a avec soi trois cents rois et quatre mille princes, ducs et comtes, tous Juifs, et qui lui obéissent.

Item sachez que si les Juifs pouvaient passer ce pas, tous seraient morts, Chrétiens et Sarrasins.

Item sachez que nous laissons passer chaque samedi huit cents ou mille Juifs pour faire commerce avec nos gens. Ils n’entrent point dedans nos forteresses mais font leur commerce dehors, à cause de la crainte que nous avons d’eux. Ils ne font commerce qu’en plaques d’or et d’argent car ils n’ont point d’autre monnaie, et, quand ils ont fait leur marchandise, ils s’en retournent en leur pays.

Item sachez que nous avons quarante-deux châteaux qui sont près l’un de l’autre d’un trait d’arbalète et pas plus.

Item sachez que nous avons à une lieue près de là une cité qui s’appelle Oriende la Grande, la plus belle et la plus forte qui soit au monde. Et un de nos rois la garde, lequel reçoit du grand Roi d’Israël le tribut, car il nous doit chaque année deux cents chevaux chargés d’or et d’argent et de pierres précieuses, et, outre cela, la dépense qui se fait en cette cité et pour les châteaux dont nous avons parlé.

Item sachez que, quand nous leur faisons la guerre, nous occisons tous ceux qui sont en notre terre. Et pour cela ils n’osent bouger ni faire la guerre. Et sachez que les Juives sont les plus belles femmes du monde et les plus chaudes. Et sachez que près de ce fleuve, qui est d’Araine, vient la mer Areneuse, et nul homme ne la peut passer sinon quand le vent souffle dessus. Alors il s’épand par la terre et on peut la passer, mais qu’on se hâte de retourner. Car si on ne faisait pas cela, on demeurerait dedans la mer. Tout le sable qui ne peut s’en retourner se convertit en pierres précieuses, et nul ne les peut vendre tant que nous ne les avons pas vues. Nous pouvons vous les prendre au prix estimé par nos marchands et, si nous ne les voulons, ils les portent où ils veulent.

Item, en une partie de notre terre, il y a une montagne que nul ne peut habiter pour la très grande chaleur qui y règne. Et là se nourrissent certains vers qui ne peuvent vivre sans feu et sont appelés Salamandres. Au pied de cette montagne, nous tenons toujours quarante mille personnes qui font là un grand feu. Et quand ces vers sentent la chaleur du feu, ils sortent de la terre et entrent dans le feu et, là, font un poil comme les vers qui font la soie. Et de ce poil nous faisons nos robes et celles de nos femmes, pour vêtir aux fêtes annuelles. Et quand nous voulons laver ces robes, nous les mettons au feu, et lors reviennent belles et fraîches comme avant.

Item sachez que nul roi chrétien n’a autant de richesses que nous avons, parce que nul homme ne peut être pauvre en notre terre, pour peu qu’il veuille gagner.

Item sachez que Monseigneur Saint Thomas fait plus de miracles pour nous que saint qui soit en Paradis, car il prêche une fois l’an corporellement en son église, à toutes gens, et il prêche en un de nos palais dont nous vous parlerons.

Item sachez qu’en une autre partie de notre terre il y a des gens d’étrange façon, c’est à savoir qu’ils ont un corps d’homme et une tête de chien, et on peut comprendre leur langage. Ils sont bons pêcheurs, car ils entrent de nuit et de jour au plus profond de la mer et ils sont tout un jour sans en sortir. Ils prennent autant de poissons qu’ils veulent et reviennent tout chargés en leurs maisons qui sont sous terre. Nous épions l’endroit où ils les mettent, et en prenons tant que nous en voulons. Et sachez que ces gens causent bien des maux à nos bêtes sauvages, car ils les mangent. Ils se battent contre nos gens d’armes et nos archers et font souvent de telles batailles.

Item, en notre terre, il y a une espèce d’oiseaux qui sont d’une nature beaucoup plus chaude que les autres. Car quand ils veulent pondre, ils pondent au fond de la mer et font trente œufs ; et quand ils veulent retourner, ils montent sur le haut de l’air, juste au-dessus de leurs œufs. Avec leur chaleur jointe à celle de l’air, il couvent leurs œufs qui deviennent oiseaux. Et au bout de vingt jours, ils sortent de la mer, puis s’envolent, et nous en prenons plusieurs car ils sont bons à manger quand ils sont jeunes. Si la santé faisait défaut à quelque homme ou femme, qu’il mange de ces oiseaux. La santé lui reviendrait aussitôt et il serait plus fort qu’avant.

Item, en notre terre, est l’arbre de vie, duquel sourd le chrême. Et cet arbre est tout sec et un serpent le garde et veille toute l’année, le jour et la nuit, excepté la nuit de la Saint Jean où il dort jour et nuit. Alors nous allons à l’arbre pour avoir du chrême et, sur toute l’année, il n’en sort que trois livres qui viennent goutte après goutte. Quand nous sommes auprès de ce chrême, nous le prenons, puis nous nous en retournons tout bellement, de peur que le serpent ne s’éveille. Cet arbre est près du Paradis terrestre, à une journée. Et quand ledit serpent est éveillé, il se courrouce et crie si fort qu’on l’entend à une journée de là. Il est deux fois plus grand qu’un cheval et il a neuf têtes et deux ailes. Il nous court après, çà et là, et quand nous avons passé la mer, il s’en retourne. Alors nous portons le chrême au patriarche de Saint Thomas, qui le consacre, et c’est de lui que nous sommes tous baptisés, nous, Chrétiens. Ce qu’il en reste, nous l’envoyons au patriarche de Jérusalem, et celui-ci l’envoie au Pape de Rome, lequel le consacre et le multiplie au moyen de l’huile d’olive, puis l’envoie dans toute la chrétienté d’au-delà la mer.

Item, en notre terre, il n’y a nul larron, ni du pays, ni étranger, car Dieu et Saint Thomas les confondraient et nous les ferions mourir de mauvaise mort si nous les y savions.

Sachez que nous avons des chevaux verts capables de porter un chevalier tout armé trois ou quatre jours sans manger.

Item quand nous allons à la bataille, nous faisons porter devant nous par quatorze rois vêtus d’or et d’argent quatorze gonfanons brodés de diverses pierres précieuses, et les autres rois qui viennent après portent des bannières de cendal moult richement ornées.

Item sachez que devant nous vont, armés, quarante mille clercs et autant de chevaliers, et deux cent mille hommes à pied, sans compter les charrettes qui portent les viandes, ni les éléphants et les chameaux qui portent les armures.

Item quand nous allons en bataille, nous recommandons notre terre au patriarche de Saint Thomas.

Item sachez que quand nous chevauchons simplement, nous faisons porter devant nous une croix de bois, et cela pour nous faire souvenir de Notre Seigneur Jésus-Christ qui souffrit mort et passion pour délivrer tous les pécheurs de la mort d’enfer.

Item, à l’entrée de chacune de nos cités, sont trois croix de bois, qui symbolisent les deux croix où les deux larrons pendirent et celle où Notre Seigneur Jésus-Christ fut crucifié, afin que les gens adorent la sainte croix.

Item, quand nous chevauchons simplement, nous faisons aussi porter devant nous un bassin d’or plein de terre, en signe que nous sommes tous venus de la terre et qu’il nous faut en terre retourner. Et faisons porter un autre bassin tout plein d’or, pour montrer que nous sommes le roi le plus puissant et le plus digne qui soit en ce monde. Item sachez que nulle personne n’ose commettre le péché de luxure en notre terre, car incontinent il serait consumé ou brûlé. Pour cela en effet Dieu a établi le sacrement de mariage. Item sachez que nul n’ose mentir en notre terre, car il serait mort ou pendu.

Item sachez que nous visitons tous les ans le corps béni de Saint Daniel le prophète, qui est en notre désert. Nous menons avec nous dix mille clercs, autant de chevaliers, et deux cents châteaux que nous faisons monter sur des éléphants et qu’on dresse la nuit pour nous garder des dragons qui ont sept têtes chacun. Et sachez que, en ce désert, il y a les meilleures dattes qui pendent aux arbres. Elles sont bonnes, vertes et mûres, hiver comme été. Et le désert s’étend sur quatre-vingt et soixante journées, et là autour est l’entrée de notre terre. Et qui va par le désert ne trouve ville ni château de quarante journées. On n’a pas besoin d’emporter de la viande car on y trouve du fruit dont nous venons de parler en suffisance, qui rassasie un homme tout comme il est rempli de la grâce de Dieu.

Item qu’un messager ne pourrait aller par toute notre terre en quinze mois, tant elle est grande.

Item que notre palais est en la manière que je vais vous dire. L’entrée est faite de telle sorte qu’elle ne peut être consumée par quelque feu que ce soit. Sur le palais, il y a deux pommeaux d’or, et sur chaque pommeau se trouvent deux escarboucles, et c’est pourquoi il resplendit de nuit comme de jour. Et les grandes portes de notre palais sont de chalcédoine mêlée de pierres précieuses, et le portail d’oliban. Les fenêtres sont de cristal et nos tables de marbre, et, devant notre palais, il y a une place en laquelle nos jeunes gens se divertissent chaque jour.

Item sachez que la chambre où nous dormons est toute couverte d’or et de pierres précieuses.

Item que le lit où nous dormons est tout semé de saphirs, parce que nous avons chasteté en nous. Nous avons belles femmes et ne dormons avec elles que trois mois l’an, c’est à savoir en mai, en octobre et en janvier, et ceci seulement pour engendrer.

Item que, devant la porte de notre palais, il y a un miroir au milieu de la place, qu’y mit Virgile par son talent. On le voit de quinze journées de loin, et il convient, pour aller audit miroir, de monter par trois cent soixante-dix degrés, tous faits de pierres précieuses.

Item sachez qu’en notre cour viennent chaque année quinze rois, quarante ducs et quarante comtes, pour nous faire le service qu’ils nous doivent tous les ans, sans compter les Français qui nous font service chaque jour.

Item que nous faisons tous les Français qui viennent en notre terre chevaliers, et leur donnons bonnes villes fermées et grandes terres, car ils gardent notre terre et notre table, et notre chambre, et parce que nous avons confiance en eux plus qu’en nuls autres gens.

Item sachez qu’à notre table mangent chaque jour vingt archevêques et quarante évêques, ainsi que le patriarche de Saint Thomas qui s’assoit à table au-dessus de nous parce qu’il a le pouvoir du Pape de Rome. Et nous avons autant d’abbés qu’il y a de jours dans l’année, et chacun vient chanter une fois l’an à l’autel de Saint Thomas, où nous chantons toutes les fêtes annuelles. Et pour cela nous sommes appelé prêtre Jehan, car nous sommes prêtre selon le sacrifice de l’autel, et roi selon justice et droiture. Et sachez que je suis sanctifié avant que d’être né, car Dieu envoya à mon père un ange, lequel lui dit de faire un palais qui serait, par la grâce de Dieu, chambre de paradis pour son enfant qui était à venir : car il serait le plus grand roi terrestre du monde et il vivrait longtemps. Et qui serait au palais n’aurait ni faim ni soif et ne pourrait mourir. Et quand mon père s’éveilla de son dormir, il eut grande joie et commença le palais tel que vous allez l’ouïr.

Premièrement, les parois sont de cristal et la couverture de dessus est de pierres précieuses, ornée par dedans d’étoiles en semblance de celles des cieux. Le pavement est de cristal et, audit palais, vous ne trouverez ni fenêtres ni portes. A l’intérieur du palais, il y a quatre mille deux cents piliers faits d’or et d’argent, et de pierres précieuses de toutes les sortes. C’est là que nous tenons notre cour pour les fêtes annuelles, et Saint Thomas prêche aux gens. Item il y a, au milieu dudit palais, un pilier que Dieu y posa, et à ce pilier Dieu a fait une grâce : car de ce pilier sort du vin et de l’eau, et qui en boit n’a désir des biens temporels. On ne sait où elle va ni d’où elle vient.

Item il y a une autre grande merveille en notre palais, c’est à savoir qu’on n’y prépare rien à manger ni à boire sinon en une écuelle, un gril et un tailloir qui sont pendus à un pilier. Et quand nous sommes à table et que nous désirons avoir des viandes, elles nous sont appareillées par la grâce du Saint Esprit. Et sachez que tous les clercs qui sont au monde ne sauraient dire ni raconter les richesses qui sont en notre palais et en notre chapelle. Et sachez que tout ce que nous vous avons écrit est vrai comme Dieu, et nous ne mentirions pour rien au monde car Dieu et Saint Thomas nous confondraient et nous perdrions nos privilèges.

Si vous voulez de nous quelque chose que nous puissions, mandez-le nous, car nous le ferons de très bon cœur. Nous vous prions de vous souvenir du saint passage, et que ce soit prochainement. Ayez bon cœur et grande hardiesse en vous, et souvenez-vous de mettre à mort ces faux Templiers et païens. Et nous vous prions de nous envoyer réponse par le porteur de ces présentes. Et nous prions le roi de France de sauver tous ces Chrétiens de delà la mer et de nous envoyer quelque vaillant chevalier, qui soit de bonne génération de France, en priant Notre Seigneur qu’il vous donne persévérance en la grâce du Saint Esprit. Amen.

Donné en notre saint palais, l’an de notre nativité cinq cents et sept.

Cy finissent les diversités des hommes, des bêtes et des oiseaux qui sont en la terre de prêtre Jehan.

Transcription en français, à la mode moyenâgeuse de la Lettre du Prêtre Jean, d’après une édition du XVème siècle.

Ouf ! C’est fini !

Le plus étonnant dans cette affaire, c’est qu’ait pu paraître crédible cet ahurissant déballage que, de nos jours, on ne peut percevoir que comme étant le propre du parvenu. Le coté ampoulé, baroque de la traduction ne suffit pas à expliquer cette sensation d’indigestion. Ce « Prêtre Jean » est ivre de possession et de reconnaissance ; l’imagination vient à chaque instant défier le plus élémentaire bon sens - la rivière qui s’arrête de couler une fois par semaine pour se reposer - !

On atteint des degrés dans le fantastique que ne renierait pas l’apocalypse de Saint Jean !

Rien de tel pour montrer combien le sentiment du merveilleux au Moyen Age était une composante essentielle de l’univers intellectuel, nourrissant ces rêveurs éveillés qu’ont été les hommes du Moyen Âge [Jacques Le Goff] … jusqu’à entraîner des expéditions, à infléchir des politiques pendant des décennies !

La Lettre du Prêtre Jean ayant rencontré un franc succès, un anglais, John Mandeville qui avait sans doute étudié à la faculté des arts de Paris, puis était allé en Terre Sainte et en Egypte péleriner et guerroyer s’essaya au genre, lui aussi avec succès, et cela se nommera Voyages : il est probable que son récit, écrit en français, - il emploie le mot roman - ait été surtout une compilation de l’encyclopédie médiévale Speculum Mundi,  de la Lettre du prêtre Jean,  et du Devisement du Monde de Marco Polo.


[1] Jean n’étant en fait qu’une « francisation » du mot Zan, qui veut dire Roi en langue gheez, parlée en Ethiopie.