15 juin 1215 au 16 03 1244 Frédéric II de Sicile. 17373

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Publié par (l.peltier) le 6 décembre 2008 En savoir plus

15-19 06 1215 

La noblesse du royaume d’Angleterre, conseillée par Étienne Langdon, archevêque de Canterbury, impose au roi la reconnaissance écrite des libertés : c’est la Grande Charte des libertés anglaises, signée à Runnymede.

Il n’y a qu’un rapport très lointain entre les libertés dont parlent les gens du Moyen Age et la liberté telle que la conçoivent les modernes. Le propre de notre liberté moderne, c’est presque son coté intrinsèque d’universalité ; le propre des libertés médiévales, c’est presque leur singularité, qui les fait équivalentes à notre notion des privilèges. Il ne faut donc pas voir dans la Charte des libertés anglaises un document démocratique. Le peuple n’y est représenté que par les bourgeois de Londres, encore ceux-ci se paraient-ils du titre de barons. La Charte des libertés est la liste des engagements pris par le roi de respecter les diverses coutumes féodales que lui et ses prédécesseurs avaient été amenés à violer. Il n’est point question là de mesures révolutionnaires. Ce sont les historiens modernes, et surtout les historiens de l’époque victorienne, qui ont interprété dans un sens trop moderne et donné ainsi une allure révolutionnaire à ce document qui, dans la pensée de ses auteurs, n’était guère qu’un retour à l’âge d’or du roi Edouard le Confesseur, sans aucun changement profond dans les obligations du roi envers ses vassaux pas plus que dans celles des vassaux envers le roi. Mais l’importance de la Grande Charte est ailleurs : elle est dans le fait qu’elle représentait un document écrit, où les droits de la royauté étaient soigneusement définis et où se traçaient ainsi des limites à l’autorité royale. Et cette charte était scellée du roi et comportait même l’établissement de tout un mécanisme, pour contraindre, si besoin était, le roi qui ne s’y conformerait pas. C’était un acte législatif, mais dont l’initiative n’appartenait pas au roi et à son conseil. C’était la noblesse d’Angleterre qui l’avait imposé au roi.

Alfred Fichelle. Le monde slave 1986

Lorsqu’en 1215, les barons auront obtenu la Magna Carta, un paragraphe spécial renouvellera le privilège des bourgeois. Ainsi apparaissent déjà ces rapports étroits entre marchands et nobles, si caractéristiques de toute l’histoire de Londres, et qui font de l’aristocratie anglaise une classe non pas uniquement guerrière ou décorative, mais pratiquement mêlée à la vie du pays et alliée à la bourgeoisie, mais qui n’aura plus jamais la pureté de sang de la noblesse germanique. Londres sera le point de rencontre des deux ordres. Les fonctionnaires de la Cour résident auprès du roi, à Westminster, mais les nobles, quand ils quittent leurs terres, logent dans la Cité, parmi les bourgeois ; leurs maisons de ville s’appellent des inns. Du XVI° siècle au XIX°, qu’elle sorte des métiers et des maisons de négoce de la Cité, ou des forges du Lancashire, l’aristocratie naît de la bourgeoisie et ne croit pas déchoir en y retournant par ses cadets. Et cette bourgeoisie est forte ; le premier achat conclu par les marchands de Londres, c’est l’achat de leur liberté ; ils se sont affranchis de la justice royale et de ses sheriffs ; par l’octroi du droit de police (ward) ils se sont débarrassés des soldats et de leurs exactions. Ils ont, dès le XVI° siècle, parfaitement organisé en vingt quartiers la police de leur ville et ses défenses, dirigées surtout contre le roi ; déjà, ce dernier ne peut pénétrer dans la Cité qu’en présence des échevins.

Mais ces marchands, si habiles et si jaloux, ne sont pas doués d’imagination ; ils ont encore si peu le sens de la mer et du négoce, qu’il leur faut, pour le commerce extérieur, faire appel aux étrangers ; autrefois c’étaient les Romains, les Danois (qui, semble-t-il, poussèrent leurs navigations jusqu’à Terre-Neuve et en Extrême-Orient), puis les Normands, les Génois ; maintenant c’est à la Flandre et à la Guyenne que Londres s’adresse. Il est devenu une place aussi cosmopolite que l’héritage des Plantagenets ; la Hanse y possède le monopole du commerce baltique ; les Juifs et les Lombards, le monopole de la banque. Les Flamands y installent ces grandes familles corporatives que l’on nomme les guildes et qui groupent – comme à Bruges, comme dans le Paris du XII° siècle, et aujourd’hui encore dans la Cité, ou aux souks orientaux – les métiers par rue. Harley Street est encore aujourd’hui la rue des médecins ; Victoria Street, celle des ingénieurs. Ces guildes, véritables sociétés de secours mutuels, possédant chacune sa vie propre, son monopole, son saint patron, ses jours fériés, se groupent dans une salle commune de l’Hôtel de Ville, le Guildhall ; c’est elles qui ont fait Londres. Dès le XIV° siècle elles ont des biens considérables et à chaque crise financière de la royauté (les rois ont toujours besoin d’argent), à chacun de ses appels, s’enrichissent de nouveaux privilèges ; les plus importants, c’est aux Croisades que Londres les devra. La ville conquiert un à un ses monopoles, jalousement, comme on épargne. Par contre, elle alimentera les guerres, paiera pour se libérer du service militaire, percevra pendant la guerre de Cent Ans les rançons des chevaliers français. Ainsi la Cité ne cessera de financer le travail sanglant des armées et de la marine jusqu’aux guerres napoléoniennes, jusqu’à la guerre des Boers, jusqu’à la guerre mondiale.

Le rôle des guildes est capital ; elles donnent, aujourd’hui encore, à la Cité de Londres sa physionomie ; la Révolution française les a tuées en France, dans les Flandres, dans toute la vieille Europe féodale, mais à Londres, elles demeurent. Elles engendrèrent ces assemblées municipales de citoyens libres d’où sortit le parlement anglais, père de tous les parlements de la terre.

Paul Morand. Londres 1933

Copie de la Magna Carta de 1297 de la City of London Corporation, exposée dans la Heritage Gallery de la Guildhall Art Gallery, le 20 septembre 2022, à Londres, en Angleterre. Photo de CHIP Somodevilla/Getty Images/AFP

11 10 1215

Innocent III remet à Simon de Montfort la souveraineté du comté de Toulouse.

25 06 1218 

Simon de Montfort est tué en assiégeant Toulouse : Tandis que Guy [de Montfort, frère de Simon, blessé d’un trait d’arbalète] parle et gémit, il y a dans la ville une pierrière que fit un charpentier. La pierre est lancée du haut de Saint Sernin et c’étaient des dames, femmes mariées ou jeunes filles, qui servaient l’engin. Et la pierre vint tout droit, là où il fallait et frappa si juste le comte [Simon de Montfort] sur le heaume d’acier qu’elle lui écrabouillât les yeux, les mâchoires, les dents, le front et la cervelle ; et le comte tomba à terre, mort, sanglant et noir [….] Or, à Toulouse vint un messager qui conta la nouvelle ; telle est l’allégresse que par toute la ville on court au moûtier (à l’église) nouvelle, on allume les cierges sur les chandeliers, on pousse des cris de joie … Cors et trompes, et la joie générale, les carillons, les volées, les sonneries de cloches, les tambours, les timbres, les menus clairons, font retentir la ville et le sol pavé.

Un témoin

Un mouvement de révolte se déchaîna contre son fils et héritier Amaury de Montfort, que le fils de Philippe Auguste vint secourir. Le catharisme va se développer vigoureusement de 1218 à 1224, et avec lui, la résistance aux Croisés.

14 08 1218

Un voleur anglais se cache dans la charpente de Notre-Dame de Paris et y met le feu.

Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure.

Victor Hugo Notre-Dame de Paris. Victor Hugo a utilisé cet incendie bien réel pour le faire voyager à travers les siècles dans son roman.

25 08 1218

La cinquième croisade dirigée contre l’Égypte est parvenue à contourner l’énorme chaîne qui d’une rive à l’autre d’un bras du Nil empêchait la prise de Damiette. Un pigeon voyageur avertit le vieux sultan al-Adel à Damas de l’imminence de la chute de Damiette : il meurt d’une crise cardiaque.

vers 1218 

La douloureuse obéissance de saint François aux directives de l’Église empêche de le rapprocher des hérétiques, bien qu’il n’ait jamais voulu les combattre d’autre manière que par la persuasion (et c’est contrairement à ses souhaits qu’un saint Bonaventure acquit une instruction destinée à en amener la défaite). Mais, du point de vue que l’on nomme aujourd’hui sociologique, l’hérésie qui pullule pendant tout le XIII° siècle dans la péninsule y est, elle aussi, la traduction religieuse de l’état politique et social alors régnant. Son pluralisme et son congrégationalisme ecclésiastique (système qui insiste sur la communauté locale et en défend l’autonomie) répondent au morcellement du système communal. Comme celui-ci, elle pratique une sorte de démocratie limitée et est contraire au gouvernement monarchique. Reposant le plus souvent sur l’étude directe de la Bible, elle exige la culture que les communes donnent à leurs membres pour leur permettre les fonctions publiques et celles du commerce. Nécessitant et développant le sens des responsabilités, des décisions et du risque, elle cadre avec la mentalité de l’homme d’affaires. Aussi y a-t-il comme une liaison entre l’Italie communale et le très net développement de l’hérésie. On a pu dire qu’elle était (depuis les patarins de Milan, aux XI° et XII° siècles, et Arnaud de Brescia, à Rome) la réponse classique des villes aux autorités ecclésiastiques qui voulaient en limiter l’indépendance.

Les grands bastions du communalisme lombard sont appelés, l’un, Milan, par le Français Jacques de Vitry, fossé plein d’hérétiques, l’autre Brescia, par Honorius III, domicile de l’hérésie. C’est dans une autre de ces communes du Nord, Bergame, que se tint, en 1218, le concile qui essaya d’unifier les Pauvres lombards, analogues aux Vaudois, et des mouvements semblables.

Émile G Léonard. L’Italie médiévale. 1986

05 1219

Marmande est prise par Amaury de Montfort, qui massacre 5 000 hommes, femmes et enfants.

4 09 1219  

La Romanche, affluent de l’Isère, connaît une crue qui entraîne la rupture du barrage du lac d’Oisans, renforcé 28 ans plus tôt par un glissement de terre. Plus anciennement, des moraines glaciaires avaient déjà crée un lac à cet endroit. La masse d’eau ravage tout jusqu’à Grenoble, y faisant refluer l’Isère, engloutissant maisons, noyant des milliers de personnes et d’animaux.

09 1219

La cinquième croisade, menée contre l’Égypte par Jean de Brienne, roi de Jérusalem, et Pélage, un cardinal fanatique nommé par le pape, piétine. Damiette a été prise par les Francs, mais ceux-ci veulent attendre Frédéric de Hohenstaufen, roi d’Allemagne et de Sicile, qui doit arriver avec une importante expédition [il n’arrivera en fait que 8 ans plus tard !]. Le sultan était prêt à négocier le départ des Croisés d’Égypte contre la cession de Jérusalem. François d’Assise parvint à se rendre auprès de lui, sans que l’on connaisse aujourd’hui encore ses raisons précises : recherche du martyr, volonté de conversion du sultan ? Ce dernier était un sage et le laissa repartir sans avoir touché un cheveu de sa tête.

François avait compris que les croisades n’étaient pas la voie juste pour défendre les droits des Chrétiens en Terre sainte, mais qu’il fallait plutôt prendre à la lettre le message de l’imitation du Crucifié. […] Si nous, en tant que chrétiens, empruntons le chemin vers la paix selon l’exemple de saint François, nous ne devons pas craindre de perdre notre identité : c’est précisément alors que nous la trouverons.

Cardinal Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI, janvier 2002

[…] en 1219, au milieu de la cinquième croisade, alors que les armées latines assiégeaient la cité égyptienne de Damiette, le futur saint est sorti du campement des croisés et a traversé les lignes ennemies pour rencontrer le sultan. Il s’est entretenu avec lui. Et, plus étonnant encore, il en est revenu. De tous les épisodes de la vie du Poverello, celui-ci est un des mieux documentés. On a même le luxe de disposer d’autre chose que des sources franciscaines, ce qui permet de replacer la rencontre dans un contexte plus large. Essayons donc, tout d’abord, d’établir les faits incontestables.

François, sans doute parti d’Ancône, sur les bords de l’Adriatique, en juin 1219, est arrivé à l’été devant la ville de Damiette, sur le bras oriental du delta du Nil, non loin de son embouchure. Il y rejoignait les croisés, qui menaient le siège de cette place forte depuis plus d’un an. Ce n’était pas la première fois que le Poverello tentait de se rendre en Terre sainte : à deux reprises, il avait pris la mer, mais il avait été forcé de revenir sur ses pas, en raison d’une tempête, puis de la maladie.

Face à eux, les croisés ont fort à faire : la défense de la ville est assurée par le sultan ayyoubide Al-Kamil (en règne de 1218 à 1238), neveu du grand Saladin, qui avait vaincu les États latins et reconquis Jérusalem. Le 29 août, les armées latines lancent l’assaut et sont sévèrement battues – selon son hagiographe Thomas de Celano, François, qui était sur place, avait prévu la défaite, mais personne ne l’avait écouté. Fort de sa supériorité militaire, le sultan fait aux armées croisées une proposition plus que généreuse : elles pourraient récupérer et reconstruire Jérusalem en échange d’un retrait de l’Égypte. En attendant leur réponse, il propose – et obtient – une trêve.

C’est dans ce contexte, en septembre, que François serait sorti du campement des croisés avec un de ses compagnons – les franciscains vont toujours par deux -, puis aurait traversé les lignes ennemies. Ensuite, il serait arrivé devant le sultan, avant de revenir, quelques jours plus tard, à son point de départ. Voilà pour ce qui paraît indiscutable après étude des sources médiévales. On conviendra que c’est mince.

Est-on certain que cette rencontre a bien eu lieu ? Pour l’historien franco-américain John Tolan, auteur de Le Saint chez le Sultan. La rencontre de François d’Assise et de l’islam. Huit siècles d’interprétation (Seuil, 2007), il n’y a pas lieu d’en douter. Certes, l’événement n’est mentionné par aucune source musulmane, mais cela ne veut pas dire grand-chose. Les chroniqueurs appartenant à l’entourage du sultan ne pensèrent sans doute pas que l’arrivée dans le camp égyptien d’un religieux aux pieds nus, sorte de soufi chrétien qui voulait parler au sultan, méritait d’être retenue comme un événement d’importance, écrit-il, avant de rappeler que la vue d’un religieux chrétien n’avait rien d’exceptionnel, étant donné qu’ils n’étaient pas rares parmi les sujets du sultan.

L’affaire fait d’autant moins de doute qu’elle est évoquée par plusieurs sources extérieures au monde franciscain, notamment le clerc français Jacques de Vitry, évêque de Saint Jean d’Acre, qui était présent dans le camp des croisés lors de son arrivée à Damiette. Ses mots sont donc précieux, d’autant plus qu’ils sont admiratifs, mais pas hagiographiques.

Dans son Historia occidentalis (Histoire occidentale, Cerf, 1997), qu’il a sans doute écrite du vivant du Poverello, entre 1223 et 1225, Jacques de Vitry décrit François comme un homme simple et sans culture, aimé de Dieu et des hommes. Il fut saisi par une ivresse et une ferveur spirituelle inouïes, au point que, passé en terre d’Égypte et se trouvant avec l’armée chrétienne devant Damiette, il partit pour le camp du sultan d’Égypte sans aucune crainte, fort du bouclier de la foi, raconte-t-il.

Fait prisonnier, le religieux est conduit devant le sultan, et là, miracle : Cette bête cruelle, voyant François, fut convertie à la douceur par le regard de l’homme de Dieu. Après plusieurs jours d’intenses débats, le sultan aurait mis un terme à la discussion, craignant que l’efficacité des prêches du Poverello ne finisse par faire changer de camp ses soldats. Puis il l’aurait fait raccompagner avec tous les honneurs dus à un haut dignitaire, non sans avoir demandé à François de prier pour lui. Le prêcheur n’a pas obtenu la conversion du sultan ennemi, mais il n’est pas mort et a gagné l’admiration de tous.

Le franciscain Thomas de Celano, dans sa Vita Prima, commandée par le pape Grégoire IX en 1228, dans la foulée de la canonisation de François, raconte l’histoire différemment. Rien de plus logique : il doit écrire une vie de saint, et c’est donc dans cette optique qu’il insiste sur les souffrances physiques endurées par François et son compagnon, battus à leur arrestation, et en suggérant son profond désir de martyre.

Quarante ans plus tard, Bonaventure, qui a sans doute pu recueillir le récit de frère Illuminé, le compagnon du Poverello lors de son entrevue avec le sultan, ajoute dans sa Vie de saint François plusieurs éléments, notamment le fait que celui-ci aurait proposé au sultan de s’exposer à l’épreuve du feu, afin d’obtenir, s’il en sortait indemne, sa conversion. Selon Bonaventure, le sultan rejette cette proposition, mais l’image du futur saint voulant se jeter dans les flammes est trop belle : même si rien ne dit que l’épreuve eût lieu, c’est elle que l’on trouve sur les cycles de fresques de Giotto, dans les basiliques d’Assise ou de Santa Croce de Florence. Et la scène est tellement efficace qu’elle s’imposera partout.

L’odyssée égyptienne de François n’aura finalement pas eu grand effet. Le sultan ne s’est pas converti, la croisade a continué de façon erratique et incertaine, et le saint homme s’en est retourné vers Assise, sans avoir connu le martyre, début 1220. À travers les siècles, la signification de cette longue entrevue n’a cessé d’être reconsidérée, à la lumière de l’esprit du moment. Au XVIII° siècle, Voltaire, qui n’avait que dédain pour François – un fanatique en démence, glose-t-il dans une homélie -, exalte en revanche l’humanité et la tolérance du sultan.

Les romantiques, eux, préfèrent mettre l’accent sur la spiritualité et l’idéalisme de François. Plus tard, l’entrevue avec le sultan sera vue comme une illustration de la supériorité occidentale, préfigurant la colonisation. Et avec le XX° siècle s’imposera une nouvelle image de François, apôtre de la paix universelle, dont le dialogue non violent avec le sultan Al Kamil apparaîtra comme la meilleure illustration – ce qui explique le choix d’Assise pour organiser les rencontres internationales pour la paix, depuis 1986.

De retour en Italie, François ne parlera jamais ou presque de cette rencontre. Ce qui n’empêche pas les érudits, depuis huit siècles, de continuer à en chercher le sens.

Jérôme Gautheret. Le Monde du 21 08 2026

De retour d’orient, les croisés rapportent des plants de blé noir, artichaut, pêches.

été 1220

Les Arabes infligent une lourde défaite aux navires des Croisés, au large de Chypre

1220 

Gengis Khan détruit Samarkand après l’avoir pillée. L’année suivante, il ravage Konya-Ourgentch, l’actuelle Meshed à l’est de l’Iran, en la noyant sous les eaux du fleuve Amou Daria, détourné pour la circonstance de son cours vers la mer d’Aral, pour couler vers la Caspienne.

On y voit encore une couche de cendres noires de dix à vingt centimètres d’épaisseur, truffée de crânes et d’ossements.

René Cagnat. La rumeur des steppes. 1999

Cette histoire a quelque chose de bien curieux, car, selon Z. Bouniatov, à peu près à la même époque, les troupes du shah de Khorezm auraient foulé le fond de la mer d’Aral, alors à sec, où se trouvaient même des cités florissantes. Si la mer d’Aral était à sec, il semble étonnant que l’Amou Daria ait pu avoir un cours suffisant pour noyer une ville distante à peu près de 500 km. La géologie des lieux semble complexe : il y aurait un lien entre une hausse des eaux de la Caspienne et une baisse de celles de la mer d’Aral, dont les sous-sols seraient constitués de roches poreuses et faillées. Ainsi une  digue fragile aurait longtemps maintenu les eaux de l’Aral à près de 70 mètres au-dessus de celles de la Caspienne. Un petit mouvement tectonique suffit à rompre cette digue. Ces sédiments pourraient aussi se comporter comme une éponge, absorbant ou rejetant l’eau.

vers 1220

Le roi d’Éthiopie, Lilibela fait construire un immense complexe religieux qui comporte douze églises, entièrement creusées dans la roche ; son peuple le fera saint.

26 08 1221 

De Damiette, les Croisés sont repartis pour le Caire en juillet 1221. Le sultan Al-Kamel a du mal à réprimer sa joie en voyant monter les eaux du Nil. À la mi-août, les terres sont devenues si boueuses et glissantes que les chevaliers sont obligés de s’arrêter et de retirer leur armée : ce faisant, des soldats égyptiens entreprennent de démolir les digues : en quelques heures, toute l’armée franque se trouve enlisée dans la boue ! Pélage implore la paix et obtient une trêve de 8 ans ! Mais il n’est plus question du retour de Jérusalem dans le giron des Croisés.

1221

François d’Assise n’est pas l’homme du compromis :

La scène se passe au printemps, à 3 kilomètres environ de l’enceinte de la cité d’Assise, devant la petite paroisse de la Portioncule. L’ordre fondé par François a connu une croissance fulgurante et, treize ans à peine après l’arrivée du premier disciple, pas moins de 5 000 frères sont attendus à l’occasion de ce chapitre général, qui se tient, comme chaque année, à la Pentecôte. La modeste chapelle doit sembler bien petite pour accueillir tant de ferveur…

Par gratitude envers François, l’enfant du pays, dont la prédication rencontre dans toute la chrétienté un immense succès, les habitants d’Assise ont décidé de construire une maison de pierre munie d’une vraie toiture, en lieu et place de la cabane de torchis qui servait de dortoir aux premiers frères, du temps du commencement de leur aventure spirituelle.

Le Poverello (petit pauvre) a tout au plus 40 ans, mais il est déjà très diminué, et ne voyage plus qu’à dos d’âne. Arrivant sur place et découvrant la nouvelle bâtisse, il écume littéralement de rage. Malgré sa faiblesse et les divers maux qui le rongent, il parvient à monter sur le toit et entreprend d’en détacher les tuiles une à une pour les jeter par terre, enjoignant à tous ses frères de faire de même. Il faudra qu’on lui explique que le nouveau bâtiment n’appartient pas à l’ordre, mais à la commune d’Assise, pour qu’il cesse son travail de démolition. En effet, la pureté évangélique peut imposer de ne rien posséder. Mais peut-on pour autant démolir le bien d’autrui ? Le futur saint se calme, l’incident est clos, la réunion peut commencer.

L’anecdote, venue du récit d’un clerc anglais nommé Thomas d’Eccleston (et citée par l’historien Sylvain Piron), est l’une des mille petites histoires édifiantes qui se sont propagées, de siècle en siècle, dans le sillage de la prédication de François. Elle illustre à la fois son rejet viscéral de toute forme de possession matérielle et son respect absolu des institutions en place. En même temps, elle témoigne d’un problème universel : la difficulté, pour un mouvement, de conserver sa pureté originelle alors qu’il connaît une croissance fulgurante.

Cette préoccupation, à vrai dire, était présente dès l’origine, et sans doute n’a-t-elle jamais quitté François, jusqu’à son dernier souffle. Retrouvons-le en ce temps des débuts, aux premiers jours de 1209. Il n’est plus seul maintenant, ses compagnons partent deux par deux prêcher la paix et la pénitence sur les routes de l’Italie centrale, mais ils ne reçoivent pas toujours bon accueil – il n’est pas rare que les frères soient maltraités, voire roués de coups.

Le style de vie radical de ces pénitents inquiète les autorités locales. Dans son récit Du commencement de l’ordre, rédigé au milieu du XIII° siècle, tandis que les témoins vivants de la prédication de François étaient encore nombreux, le chroniqueur raconte un échange entre François et l’évêque d’Assise. Alors que celui-ci contestait la radicalité du choix de ne rien posséder en ce monde, François lui répliqua : Seigneur, si nous avions quelques possessions, des armes nous seraient nécessaires pour les protéger… Or, de ça non plus, naturellement, François ne voulait pas.

Ce qu’il fallait à cette fraternité, qui n’était pas encore un ordre, ce n’était pas des richesses, des terres et des victuailles ; c’était un cadre, une protection indiscutable. Autour d’Assise, le soutien de l’évêque pouvait suffire – et encore -, mais, au-delà, François et ses compagnons n’étaient vus que comme des vagabonds, des va-nu-pieds. D’autant plus qu’ils marchaient effectivement sans sandales.

Pour ces raisons, François décida de se rendre à Rome, afin de défendre la cause de sa fraternité auprès du pape Innocent III. Naturellement, le Poverello n’entend pas arriver les mains vides devant le vicaire du Christ. Accompagné de ses frères, il vient présenter ce qu’on appellera par la suite une règle, mais que Sylvain Piron décrirait plutôt comme un projet de vie, comportant quelques principes sommaires et un assemblage de versets de l’Évangile.

Les frères ayant fait le voyage de Rome sont au nombre de douze (le clin d’œil aux douze apôtres est tellement évident qu’aucune source médiévale ne souligne le parallèle) et, grâce au parrainage du cardinal Jean de Saint Paul, obtenu par l’entremise de l’évêque d’Assise, ils parviennent à obtenir une audience auprès du souverain pontife.

On aura l’occasion de revenir sur ce moment, ce qui nous intéresse ici est seulement le résultat de l’entreprise. Le pape, après avoir initialement rejeté la demande de François et ses frères, leur conseillant de s’insérer dans l’un des ordres monastiques admis, accepte la constitution de ce groupe. Il les autorise à prêcher hors de leur diocèse et leur fait donner la tonsure, les faisant ainsi, symboliquement, entrer de plain pied dans le monde monastique. Les frères mineurs (qui sans doute se firent initialement appeler pauvres mineurs) sont nés, et l’idéal de pauvreté à la base de leur doctrine réaffirmé.

De retour de la capitale spirituelle de l’Occident, les douze frères reprennent leurs pérégrinations. Là où les moines, bénédictins ou autres, s’enferment dans des couvents, les premiers franciscains, tout à leur vocation de prêcher la parole divine en survivant grâce à leur travail et à la mendicité, restent à proximité des centres urbains. Et comme ils ne possèdent aucun lieu en propre, ils sont condamnés à une errance sans fin. A l’été 1209, ils se fixent non loin d’une léproserie des environs d’Assise, à Rivotorto, où ils trouvent une cabane minuscule et inoccupée. Ils y restent quelque temps, jusqu’à ce qu’un paysan des environs les déloge pour y installer… son âne.

Condamnés par la rigueur de leur règle à une insécurité permanente, les pauvres mineurs sont censés éprouver ainsi l’expérience d’une vie parfaitement évangélique, libérée de la peur du lendemain, dans une solidarité totale entre êtres humains. Mais prie-t-on réellement mieux le ventre vide ? Est-il possible d’être fidèle à l’Évangile selon saint Matthieu (Ne vous souciez pas du lendemain) si l’on n’est pas certain d’avoir, justement, le lendemain, quoi que ce soit à manger ? Là est, depuis l’origine, la principale objection envers la rigueur absolue de la règle voulue par François, qui allait jusqu’à refuser qu’un frère accepte une aumône si elle représentait plus que les besoins de la journée.

Un point était encore plus sensible que les autres : c’est le refus absolu de l’argent, que le Poverello refusait même de toucher. Pour ne pas avoir jeté hors de l’église une bourse qu’un fidèle avait déposée en offrande sur l’autel de la Portioncule, François réprimande un de ses compagnons et lui impose aussitôt une punition radicale : le fautif devra retirer les pièces une à une, avec les dents, et ensuite aller les déposer sur un crottin d’âne.

Chez François, la réprobation de l’argent est viscérale, et elle ne va pas, comme souvent dans sa prédication, sans cette dimension théâtrale. Beaucoup d’analystes ont eu tôt fait de l’attribuer au souvenir de son père, Pietro di Bernardone, un marchand enrichi dont on comprend, par allusion, qu’il devait également pratiquer l’usure, malgré la réprobation morale du prêt à intérêt. Dans les premières années de sa prédication, aux rares occasions où il dut manipuler quelques pièces de monnaie, il avait coutume de les jeter à terre ostensiblement.

Même s’il prend ici des formes extrêmes, le discrédit de l’argent n’est pas, dans l’Occident médiéval, chose nouvelle. Les Évangiles contiennent de nombreuses admonestations contre les manieurs d’argent. Chez Matthieu, on lit : Nul ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon [personnification de la richesse matérielle dans la Bible]. Et, dans l’Évangile de Luc, Jésus dit aux riches : Vendez vos biens et donnez l’argent aux pauvres. Mais il se trouve que la prédication de François intervient à un moment où, lentement, dans tout l’Occident et singulièrement en Italie, les mentalités évoluent.

Dans Le Moyen Age et l’argent (Perrin, 2010), le grand médiéviste Jacques Le Goff distingue une première phase, du IV° au XII° siècle environ, où l’argent régresse et la monnaie s’efface, tandis qu’à partir du début du XIII° siècle, un tournant s’opère : Le renouveau économique et l’essor urbain, l’affermissement du pouvoir royal et la prédication de l’Église permettent à l’argent de prendre son essor (…), alors aussi que se développe la pauvreté volontaire et que l’accent est mis plus fortement sur la pauvreté de Jésus. Le succès rencontré par le message franciscain apparaît comme l’effet d’une réaction profonde face à un monde qui change, une quête du retour à la pureté des origines.

Dès lors, la charge subversive du message franciscain est évidente. Certes, le Poverello n’a jamais explicitement dit que les rois et les papes devaient être pauvres, mais en affirmant la pauvreté du Christ, puis en prônant un idéal de dénuement pour vivre à son image, alors même que les grands ordres monastiques sont à la tête d’un patrimoine foncier et monétaire considérable, il prêche par l’exemple et crée pour l’Église – et donc pour la société médiévale dans son ensemble – un contre-modèle extrêmement puissant, d’autant plus durable qu’il n’est pas isolé.

Dans tout l’Occident médiéval, au même moment ou presque, fleurissent plusieurs mouvements populaires mettant à l’honneur la pauvreté volontaire, à l’image des vaudois (partisans de Valdès) ou des humiliés de Lombardie. Parfois tolérés par les autorités ecclésiastiques, ces mouvements finissent tous par être réprimés avec la plus grande violence au nom de la lutte contre l’hérésie. Ce n’est pas le cas de François et ses frères, qui deviendront, pour la postérité, des symboles de la lutte contre les inégalités, alors même que leur mouvement n’a jamais cherché explicitement à renverser l’ordre social établi.

Jérôme Gautheret Le Monde du 20 août 2026

Gengis Khan fait raser une des plus grandes, une des plus belles villes du monde : Merv, aujourd’hui au Turkménistan.

Merv fut la rivale de Bagdad et, pour un temps, la capitale des Seldjoukides. On l’appelait Marvishajahan (Merv-la-Reine-du-monde). Des historiens prétendent que c’est dans ses murs que furent rêvés et contés pour la première fois les Mille et Une Nuits de Schéhérazade. D’autres assurent que ses murs abritent le berceau des familles aryennes. Ce qui est certain, c’est que c’était la plus grande étape sur les routes de la Soie et qu’Alexandre le Grand s’émerveilla de sa richesse. La bibliothèque comportait cent vingt mille volumes et Omar Khayyam, dont j’ai visité la tombe à Nichapour, y a vécu et travaillé. Alors qu’entre le VIII° et le X° siècle Paris comptait aux alentours de vingt mille habitants, Merv en abritait entre cinq cent mille et un million. Ses hautes et innombrables murailles, d’une longueur d’une vingtaine de kilomètres, affirmaient sa puissance et l’immense oasis qui l’entoure assurait son opulence, notamment grâce aux nombreux barrages qui retenaient les pluies de l’hiver.

Et puis vint Gengis Khan.

En 1218, il envoie une ambassade réclamer une lourde fourniture de grain pour ses chevaux et quelques douzaines de vierges pour ses nuits et celles de ses généraux. La municipalité, expéditive, répond en coupant la tête des plénipotentiaires. Gengis Khan est rancunier. Trois ans plus tard il envoie l’un de ses fils, Tolui, à la tête d’une armée. Pendant une semaine celui-ci prépare le siège puis s’apprête à donner l’assaut. Les responsables de la ville, sachant qu’il va leur en cuire, proposent alors de se rendre en abandonnant leurs richesses à la condition d’avoir la vie sauve. Tolui promet, fait sortir la population et la fait parquer sous les murs. Puis il charge chacun de ses soldats de couper de trois à quatre cents têtes. On rase les maisons et on sème du seigle. L’armée s’éloigne, laissant des pyramides de têtes coupées derrière elle. Quelques survivants miraculés reviennent alors pour voir ce qui peut être sauvé des ruines. C’est ce qu’attendait Tolui, de retour en catimini, qui les encercle et achève le travail commencé. Geoffrey Moorhouse estime qu’à Merv les seuls épées et couteaux ont tué plus que les deux bombes atomiques de Nagasaki et Hiroshima. Cette tuerie est sans doute la pire de l’histoire des guerres. La ville ne s’en relèvera pas. Gengis Khan a tué la Reine du monde. Au XIX° siècle, lorsque les Russes – sous le prétexte de délivrer les chrétiens capturés et réduits à l’esclavage – envahissent le Turkménistan, ils abandonnent la ville qui n’est plus habitée que par quelques centaines de Turkmènes et ils construisent Mary à quelques kilomètres de là. La visite des ruines montre des constructions qui se sont succédé au cours des deux mille cinq cents ans de l’histoire de Merv, au fur et à mesure que la ville se développait ou se reconstruisait. Au beau milieu des remparts écroulés se dresse encore le tombeau du sultan Sanjar mort à la fin du XII° siècle. Une construction gigantesque, considérée comme la plus belle du XII° siècle en Asie centrale, dont ni Tolui ni les tremblements de terre n’ont pu venir à bout. Autrefois couverte de tuiles turquoise, elle est en cours de rénovation.

Bernard Ollivier. Longue marche. II. Vers Samarcande. Libretto Phébus 2001

1223

Les chemins de la France et de l’Allemagne divergent : Louis VIII, le père de Saint Louis, est le premier capétien qui ait eu véritablement accès au trône en vertu du principe héréditaire avant de l’être par le sacre et par l’acclamation populaire. En 987, l’archevêque de Reims n’avait-il pas d’abord refusé à Hugues Capet de sacrer son fils Robert le pieux. Une centaine d’années plus tard, la loi salique fixera cette conquête. La maxime Le Roi est mort, vive le Roi, prendra cours. Singulière rencontre de l’histoire : cette acquisition de l’hérédité par la royauté française correspond presque exactement, pour l’Allemagne, au grand Interrègne, à l’échec définitif de la puissante maison des Hohenstaufen.

D’où vient cette différence ? D’où vient que ces modestes capétiens aient réussi où avaient échoué ces brillantes familles qui disposaient de tant de ressources ? Était-ce donc une tâche plus lourde de faire l’unité de l’Allemagne que de faire l’unité de la France ? Est-il plus malaisé de gouverner et de commander les Allemands que les Français ? … À tout compter, les difficultés ont été les mêmes pour former une nation française et une nation allemande, un État français et un État germanique. Les peuples allemands ont sans doute leur particularisme. Mais nous avons nos partis. Si la querelle allemande symbolise leurs guerres civiles, nous avons nos factions à la gauloise qui perpétue l’antique et funeste travers des divisions. Qu’on évoque, dans l’histoire de notre pays, les minorités et les régences, l’unique faiblesse des monarchies héréditaires. Ces éclipses de l’autorité royale ont toujours été périlleuses, toujours marquées par un retour offensif de l’anarchie. Depuis la minorité de saint Louis jusqu’à celle de Louis XIV, on a vu, dans notre pays, les séditions se renouveler chaque fois que les rênes étaient moins fermement tenues. C’est une plaisante idée que de s’imaginer que les mouvements insurrectionnels et les révolutions datent chez nous de 1789… et la conjuration d’Étienne Marcel, et la Fronde, les cabochiens, la Ligue dite du Bien public, le siècle si affreusement troublé des guerres de religion : autant de souvenirs encore où l’on reconnaît que le naturel français n’a pas rendu la tâche de nos rois plus facile que ne l’a été celle des Empereurs allemands.

Il est aussi enfantin de se représenter l’histoire de notre monarchie comme une idylle qui a brusquement pris fin sur l’échafaud le 21 janvier 1793, que de s’imaginer, comme les historiens révolutionnaires, un peuple français courbé, des siècles durant, dans l’obéissance, qui aurait enfin, voilà cent vingt-cinq ans, relevé la tête et, comme dit M. Clemenceau, attendu ce moment pour régler un terrible compte avec le principe d’autorité.

Les causes pour lesquelles la monarchie héréditaire n’avait pu, jusqu’à nos jours, s’établir en Allemagne, sont évidentes et simples. Le grand Interrègne allemand a duré, selon une juste remarque, de 1250 à 1870. C’est qu’une grande monarchie germanique faisait peur, et avec raison, à beaucoup de monde. C’est que des forces nombreuses étaient toujours prêtes à se coaliser avec succès pour empêcher qu’il y eut une Allemagne unie et puissante sous un seul sceptre. Pas de Roi d’Allemagne disaient les princes allemands. Et c’était aussi la pensée des rois de France : Pas de Roi d’Allemagne. L’intérêt de la France ne voulait pas qu’il y eût un chef héréditaire pour rassembler les masses germaniques. Cette idée était tout à fait claire chez nos écrivains politiques de l’ancien temps. Pierre Dubois [1] (un des légistes qui tenaient, en somme, l’emploi des grands journalistes et des grands orateurs d’aujourd’hui, qui étaient des conseillers du pouvoir et des guides de l’opinion), Pierre Dubois était extrêmement précis à cet égard. Cet élève de saint Thomas d’Aquin, ce contemporain de Dante, tenait (cela peut se dire sans rien forcer), le même langage que Thiers en 1867. Mais il l’a tenu utilement. Il craignait pour la France l’unité de l’Allemagne et cette unité lui apparaissait comme étant en rapport direct avec l’établissement dans les pays germaniques d’une puissante royauté construite sur le modèle capétien. Ne laissons pas faire cela ou nous sommes perdus, était sa conclusion. Pierre Dubois est à juste titre admiré de Renan qui a vu en lui vraiment une politique, le premier qui ait exprimé nettement les maximes, qui, sous tous les grands règnes, ont guidé la couronne de France.

Cette conspiration des ennemis d’un pouvoir stable et fort en Allemagne, ennemis de l’intérieur, ennemis de l’extérieur, eût pour effet de cristalliser l’Empire, pour de longues séries d’années, dans une anarchie de pompeuse apparence. Le Saint Empire romain de nation germanique a été défini comme une République fédérative sous la présidence impériale. Ces empereurs, qui se réclamaient des Césars et de Charlemagne, n’étaient que les présidents élus de cette République et leur fonction eut une tendance croissante à ne plus être que décorative.

Malgré tous leurs efforts, malgré leurs violences ou leurs subterfuges, les Empereurs ne parvinrent jamais à s’affranchir de l’élection. Ils réussirent quelquefois à en faire une simple formalité. Jamais ils ne purent l’abolir. Le point culminant du droit de l’Empire, disaient les autorités de la science juridique allemande, est réputé consister en ceci que les rois ne sont pas crées par la parenté du sang, mais par le vote des princes. L’élection des Empereurs avait beau n’appartenir qu’à un très petit nombre de votants, le principe électif n’en portait pas moins ses fruits. Il n’y avait que sept électeurs, le Collège électoral le plus étroit qu’on ait jamais vu. Pourtant, les effets de ce suffrage si sévèrement restreint furent les mêmes que ceux dont on accuse le suffrage universel dans les démocraties.

Jacques Bainville. Histoire de deux peuples, continuée jusqu’à Hitler. 1933

Un empire qui aura une vie de plus de huit siècles connaît nécessairement une évolution dans ses institutions ; celle qui suivent sont celles qui seront en place au XVI° siècle, au début des guerres de religion ; mais certaines d’entre elle ont commencé à exister beaucoup plus tôt : Le Saint Empire Romain Germanique a été créé en 962 lorsque Otton I° a été couronné empereur d’un espace qui va de l’Italie à la Baltique. La couronne impériale n’est pas héréditaire, l’empereur est élu par des princes électeurs. Ceux-ci sont sept depuis la Bulle d’or de 1356 : les archevêques de Trèves, de Cologne et de Mayence, le comte palatin du Rhin, le duc de Saxe, le margrave de Brandebourg et le roi de Bohême.

Il est composé de territoires aux statuts variés : territoires immédiats (dépendant directement de l’empereur et non d’un prince territorial intermédiaire) ou médiats ; siégeant à la Diète impériale ou non. Parmi eux, les états impériaux (Stände) sont les princes, prélats et villes d’Empire immédiats ayant siège et voix à la Diète, – entre 300 et 350 -.

Il est régi par des institutions spécifiques : la Diète, le Conseil impérial aulique, le Tribunal de la Chambre impériale et les Cercles. 

  • La Diète est composée de trois collèges (électeurs, princes, villes) et convoquée par l’empereur, elle est l’instrument de la rencontre de l’empereur et des états. Son concours est indispensable pour décider de la guerre et de la paix, légiférer et battre monnaie, lever l’impôt d’empire.
  • Le conseil impérial aulique est constitué d’une trentaine de juges nommés par l’empereur. Il est notamment compétent sur les fiefs d’empire et ce qui a trait aux privilèges impériaux.
  • Le tribunal de la Chambre impériale est formé de juges pour l’essentiel par les états d’empire, paritairement catholiques et protestants, il a compétence sur les affaires d’atteinte à la paix impériale, les conflits entre états immédiats et les questions religieuses.
  • Les cercles d’empire, au nombre de dix sont des associations régionales qui exécutent, le cas échéant par les armes, les décisions du Tribunal de la Chambre impériale.

Claire Gantet. L’Histoire n° 454 Décembre 2018

15 01 1224

Amaury de Montfort, fils de Simon, pourchassé par les barons, abandonne le Languedoc et cède ses droits au roi de France, nommé par le pape chef de la croisade des Albigeois. La croisade devient ainsi royale.

1224 

C’est une véritable géographie des vins qui apparaît avec La Bataille des vins, recensement de 63 vins répartis entre bons et mauvais, qui concerne aussi les vins d’autres nations : Italie, Espagne, Grèce, Chypre, Aquila. Pour la France, on y trouve cinq aires de production. On n’y trouve pas la Bourgogne, qui commence seulement son ascension. Proportionnellement, le blanc est beaucoup plus représenté qu’aujourd’hui. La méfiance pour le vin rouge ne s’effacera qu’entre le XIV° et le XV° siècle, quand les princes l’adopteront

  • La France, entre Paris et Laon, avec 14 crus dont 7 autour de la capitale, dont la spécialité est le clairet.
  • L’Aunis (La Rochelle) et la Saintonge : 4 crus
  • L’Orléanais : 3 crus.
  • l’Auxerrois, avec 7 crus
  • Le Bordelais, avec 2 crus, principalement exportés en Angleterre…

Un peu plus de deux cents ans plus tard, Pierre d’Anché citera 72 vins dans son Blason des bons vins de France. L’Auxerrois n’y figurera plus, mais les vins du sud-ouest, comme ceux de l’Allier, Saint-Pourçain, Poitou et surtout Côte d’Or – Germolles, Corton – se seront développés. Beaune a conquis la réputation de meilleur vin de France : Beaune a le prix sur tous par excellence.

mai 1225

Une armée de Gengis Khan, dirigée par Samouqa, s’empare de Pékin. Les Mongols, tentés par un retour des terres agricoles chinoises en terres à pâturage, surent écouter les conseils des anciens princes chinois : L’empire a bien été conquis à cheval, mais il ne peut-être gouverné à cheval.

1225  

Construction de premier pont sur le Rhin à Bâle, un autre le sera à Brisach en 1283, un troisième à Strasbourg en 1388.

4 10 1226

François d’Assise s’en va pour son dernier voyage.

François d’Assise, celui qui prêchait aux alouettes : comment l’ami des bêtes est devenu le saint patron des écologistes

C’est l’été et, comme tous les étés, à Assise, il fait chaud. On imagine la ville alanguie, écrasée de soleil, et ses habitants vaquant au ralenti, bercés par la douce joie du temps des moissons et des fêtes religieuses. Mais, en cette année 1226, les journées ne s’écoulent pas comme à l’ordinaire. Elles sont même chargées d’une gravité inhabituelle, car l’enfant du pays, François, dont la réputation de sainteté s’est répandue en un rien de temps à toute la chrétienté, est en train de mourir.

Depuis les fenêtres du modeste palais épiscopal, qui l’héberge, on entend depuis des jours les échos d’un chant lancinant, récité sans trêve par deux religieux. Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement messire frère Soleil, qui est le jour, et par lui tu nous illumines… Cet air n’est pas triste, il s’en dégage même une certaine allégresse – frère Elie de Cortone, qui assure depuis plusieurs années la direction effective de l’ordre franciscain, devra même aller demander que les chants cessent, car il craignait que cette joie soit mal comprise par les passants.

La laude (une prière d’action de grâce) chantée à François sur son lit de douleur est parvenue jusqu’à nous, sous le nom de Cantique des créatures – ou, fréquemment, de Cantique du frère Soleil. Même si elle est composée en dialecte ombrien, la langue d’usage de François, elle reste considérée comme le premier grand texte de la littérature italienne ; à huit siècles de distance, son texte continue à être étudié dans toutes les écoles primaires italiennes.

François en a commencé la composition au printemps 1225, tandis qu’il avait été transporté dans une petite cellule, près de sa chère église Saint Damien, au pied des remparts de la ville. Devenu incapable de supporter la lumière du jour, ce vieillard de 40 ans passa deux mois dans ce réduit, en prière, constamment dérangé par les rats qui allaient et venaient en tous sens et lui laissaient bien peu de repos. Il complétera jusqu’à son dernier souffle ce long poème né de la douleur, de l’obscurité et du silence, dictant même les dernières strophes – Loué sois-tu, mon Seigneur, par notre sœur la Mort corporelle, à qui nul homme vivant ne peut échapper… – à frère Pacifique, l’un de ses plus proches compagnons, juste avant le début de son agonie.

Peu de textes ont fait l’objet d’autant de commentaires que ce chant d’amour, traduisant une vision à la fois lyrique et spirituelle de la Création. François y dévoile une conception originale du cosmos, dans laquelle l’homme n’est plus le centre de l’Univers mais une partie d’un tout, ce qui est une idée profondément nouvelle dans le christianisme médiéval.

François, c’est entendu, avait un rapport original à la nature. Mais, même si beaucoup de ses questionnements nous semblent très actuels, il ne faudrait pas mésestimer l’ampleur de ce qui sépare de nous un homme du Moyen Age et qui nous empêchera toujours de nous approcher vraiment de l’expérience de François. Comment une femme ou un homme de ces années-là pourraient concevoir notre façon de vivre le monde, les étonnantes catégories par lesquelles nous délimitons et associons les différentes formes de vie ? Notre monde où la nature est devenue une chose si extérieure qu’on peut aller le week-end s’y promener ? questionne l’anthropologue Pierre Olivier Dittmar dans L’Invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale. Gallimard.

S’il nous sera donc difficile de nous mettre à sa place, il nous est très possible, en revanche, de marcher dans ses pas. Car ses principaux lieux de retraite sont connus, et partout, en Italie centrale, la mémoire de ses passages a été conservée, cultivée, amplifiée.

Francesco di Bernardone a grandi à Assise, une petite ville dominant une plaine alors connue sous le nom de val de Spolète, plantée sur les premières pentes du mont Subasio. Dans les environs, la montagne compte de nombreuses grottes, et ici, comme en d’autres endroits d’Italie, la croyance populaire médiévale était que ces anfractuosités étaient nées des tremblements de terre provoqués par la mort du Christ. Ainsi étaient elles les lieux parfaits pour la prière – il n’était pas rare, d’ailleurs, que s’y installent des ermites. Ces mêmes cavernes accueilleront les premières retraites de François, durant lesquelles il renoncera aux vanités de sa jeunesse pour se tourner vers une vie religieuse à l’extrême exigence.

L’ermitage des Carceri, à moins d’une heure de marche d’Assise, en est l’exemple le plus frappant. C’est là, en 1205, au temps de sa révolution spirituelle, que le jeune François a passé de longs moments en prière, auprès d’un petit oratoire. Si le site a perdu une bonne part de sa beauté sauvage, en raison des constructions qui se sont multipliées après la mort du saint, il conserve une indéniable force évocatrice. D’autres lieux, comme l’ermitage des Celle, en contrebas de Cortone, l’île Majeure, située au sein du lac Trasimène, ou l’ermitage de La Verna, au cœur de la Toscane, sont plus reculés encore. C’est en ce dernier refuge, selon la tradition, que François aurait reçu en septembre 1224 les stigmates : deux plaies aux mains, deux aux pieds et une au flanc, à l’image du Christ.

Durant près de vingt ans, François a alterné les périodes de prédication itinérante, dans les villes ou dans leurs environs, et de longs séjours en ces lieux sauvages et austères, consacrés à la prière et aux mortifications. Là encore, il ne faut pas céder à la tentation romantique : ces retraites ont été pour le Poverello (petit pauvre) des moments d’exaltation, mais aussi de souffrance et d’insécurité.

Le plus frappant, en lisant les divers récits de vie posthumes de François, est la place qu’y occupe le règne animal. Du faucon, qui venait chaque matin le réveiller à La Verna, jusqu’aux abeilles, dont il se plaisait à réchauffer les ruches en hiver, en passant par les alouettes, qu’il aimait plus que tout pour leur chant joyeux. Cependant, cette familiarité avec les animaux ne procédait pas d’un attachement sentimental ni d’une ferveur panthéiste qui l’aurait poussé à se fondre dans la nature. Il faut renoncer une fois pour toutes aux images mièvres, tempère son biographe André Vauchez dans François d’Assise (Fayard, 2009). Il y avait des bêtes qu’il aimait beaucoup et d’autres qu’il aimait moins, comme les souris et les mouches, qui le firent tellement souffrir quand il était malade et alité.

Il n’empêche, en suivant pas à pas François, on le voit ramasser les vers de terre sur sa route et les mettre à l’abri pour éviter qu’un passant ne les écrase. Sur un marché, il échange un manteau contre deux agnelets avant de rendre ceux-ci à leur propriétaire, faisant promettre qu’ils auraient la vie sauve. Plus loin, il remet à l’eau des poissons qu’on lui offre. Surtout, les oiseaux, en qui il voyait la parfaite image des religieux contemplatifs, sont omniprésents, à chaque heure du jour et de la nuit.

Une scène reproduite à l’infini, des murs des églises aux cartes postales, a marqué les esprits au point de devenir l’image symbolique la plus forte du Poverello : celle, très allègre, où on le voit prêcher à des alouettes dans le ciel d’Alviano, une petite ville d’Ombrie. Mais il existe une version plus noire de la même histoire, dans les écrits d’un chroniqueur anglais nommé Roger de Wendover. Selon lui, c’est à Rome, après avoir été éconduit par le pape et raillé par le peuple de la ville, que le Poverello aurait évangélisé des corbeaux et des corneilles qui, par miracle, se seraient mis à l’écouter… À Alviano, c’est l’unicité du vivant qui est mise à l’honneur, ainsi que la volonté de prêcher la bonne parole aux simples et à tous les exclus. À l’inverse, chez le clerc anglais, ce qu’on retient le plus, c’est la surdité des hommes face à la parole de François.

En exaltant tous les animaux de la Création, François veut avant tout rendre grâce au Créateur, présent en toutes choses. Aussi se montre-t-il particulièrement attentif aux espèces mentionnées dans la Bible. S’il chemine à la fin de sa vie à dos d’âne, c’est autant pour éviter le cheval, qui lui rappelle son orgueilleuse jeunesse, que pour rappeler l’entrée de Jésus à Jérusalem lors du dimanche des Rameaux, quelques jours avant son supplice.

Sa bienveillance peut être infinie, mais on remarquera qu’elle est surtout dirigée vers les animaux pacifiques. Ainsi, alors qu’il séjournait au monastère de San Verecondo, il apprend qu’une truie a tué un petit agneau et maudit aussitôt l’animal, qui mourra au bout de trois jours. Ces histoires peuvent sembler bien exotiques, voire un peu enfantines, à un lecteur contemporain. Il n’en était rien en ce Moyen Age où il apparaissait tout à fait normal d’amener ses animaux domestiques à la messe, et où il n’était pas rare de les faire passer en procès.

Très minoritaire au sein de l’Église, où règne depuis saint Augustin un anthropocentrisme absolu, cette partie là de la prédication franciscaine ne survivra pas à son fondateur. Les étranges propositions de François pour le vivant n’ont pas été retenues par les franciscains de la génération suivante, et encore moins par l’Eglise en général, écrit Pierre-Olivier Dittmar.

Au fil du temps ne subsisteront plus que des histoires enfantines, comme le prêche aux oiseaux ou la légende du loup de Gubbio, apparue un siècle après sa mort, dans laquelle on voit le saint libérer la population de la petite ville d’Ombrie d’un loup qui y semait la terreur en gagnant sa confiance puis en lui proposant un marché : les habitants nourriront la bête féroce, en échange de quoi elle les laissera tranquilles.

Il faudra attendre le XX° siècle, et l’essor des préoccupations environnementales, pour que la singularité du rapport de François à la nature soit redécouverte. En 1931, lors d’un congrès international pour la protection animale, à Florence, les participants décident de faire du 4 octobre, jour de la Saint François, la Journée mondiale des animaux. Un demi-siècle plus tard, en 1979, le pape Jean Paul II le désigne comme saint patron des écologistes. Enfin, quand, en 2015, le pape François publie sa grande encyclique sur l’environnement, développant l’idée d’une écologie intégrale, il rompt avec l’usage voulant que ces textes soient désignés par leurs premiers mots en latin. Le texte sera simplement intitulé Laudato si’, reprenant les premiers mots du refrain du Cantique des créatures.

Jérôme Gautheret Le Monde du 23 août 2026

François d’Assise, le saint contemporain. Jean Luc Navette

Le cantique des créatures.

Très haut,  tout-puissant et bon Seigneur,
À toi, les louanges, la gloire, l’honneur et toute bénédiction !
À toi seul Dieu suprême, ils conviennent.
Et nul homme n’est digne de prononcer ton Nom.

Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures.
Et spécialement notre frère Messire le Soleil,
Lequel nous donne le jour et par qui tu nous éclaires !
Qu’il est beau et rayonnant, et que sa splendeur
Nous révèle sa puissance infinie !

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour nos sœurs la Lune et les Étoiles !
Dans le ciel tu les créas lumineuses, précieuses et splendides.

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre frère le Vent.
Pour l’Air, les Nuages, le ciel pur et tous les temps !
Par eux tu soutiens les créatures.

Loué sois-tu mon Seigneur, pour notre Sœur l’Eau,
Laquelle est si utile, si humble, si précieuse, si pure !

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre frère le Feu
Par qui tu illumines la nuit !
Il est si beau, si joyeux, si vigoureux et si fort !

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur maternelle la Terre,
Laquelle nous porte et nous nourrit,
Riche de tant de fruits, de fleurs colorées et de plantes !

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour tous ceux qui pardonnent
À cause de ton amour,
Et qui subissent injustice et tribulation !
Bienheureux ceux-là qui persévèrent dans la paix,
Car toi Très-Haut, tu les couronneras !

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mort corporelle,
À qui nul homme ne peut échapper !
Malheureux seulement ceux qui meurent en péché mortel.
Mais heureux ceux qui ont accompli ta sainte volonté,
Car éternellement ils vivront avec toi !

Louez et remerciez mon Seigneur,
Et servez-le en grande humilité.

François d’Assise

D’après le Cantique des Créatures de François d’Assise, texte de Daniel Meurois, lu par Michaël Lonsdale. Photos (Françoise Bordes) du chemin d’Assise et de la Francigena de San Miniato à Assise.

8 11 1226  

Le roi Louis VIII, 39 ans, meurt de dysenterie à Montpensier, en Auvergne. Certains médecins pensaient que l’abstinence sexuelle en était responsable – le roi ne voulait connaître que son épouse bien-aimée, Blanche de Castille, – aussi avaient-ils fait le nécessaire quelques jours plus tôt ainsi que le rapporte Guillaume de Puilaurent, chapelain de Raymond VII de Toulouse : Au retour de la croisade en Albigeois, le roi tomba malade en Auvergne, on disait qu’il pourrait guérir s’il voyait une femme ; son fidèle compagnon Archambaud de Bourbon choisit une accorte jeune fille et la fit entrer dans le lit du roi pendant son sommeil ; à son réveil, le roi lui demanda ce qu’elle faisait là ; elle répondit qu’elle venait l’aider à le guérir. Le roi la remercia et refusa le remède, pour ne point commettre de péché mortel. (mais a-t-on idée de refuser pareil remède, livré à domicile, sans frais de port ?) Dommage que les Jésuites n’aient pas encore été inventés… il s’en serait bien trouvé un pour dire que, sur prescription médicale, ce médicament n’était pas péché. Mais il faut tout de même dire qu’auparavant, il avait pris Avignon et ordonné la destruction du Pont Saint Benezet : les Avignonnais lui auraient-ils jeté un sort ? Quoi qu’il en soit ils reconstruiront le pont, mais moins solidement, et la moitié ouest sera emportée par les différentes crues du XVII° siècle.

1226

Dernière bataille de Gengis Khan, avant que de mourir. Cela se passe sur le fleuve Jaune gelé, pas bien loin de sa source, sur le versant nord de la chaîne des Kounloun, au sud-ouest du très grand monastère tibétain de Koumboum [aujourd’hui Taer-si] et du lac Koko-Nor.

Les Tangoutes s’étaient illustrés pour avoir fait l’objet de la toute dernière campagne de Gengis Khan, en 1226 et 1227. L’empereur des Mongols avait juré qu’avant sa mort il prendrait sa revanche sur le souverain tangoute du Shi-Shia, qui avait refusé d’accomplir ses devoirs de vassal. Ce fut sur les glaces du fleuve Jaune que se décida le sort des Tangoutes. Les Mongols avaient occupé les collines qui entouraient un des lacs formés par le fleuve. Ils envoyèrent leurs meilleurs archers passer à pied sur le fleuve gelé et attaquer l’ennemi. Comme une rafale de vent, la cavalerie tangoute se jeta sur eux. Mais les chevaux se mirent à glisser sur la glace et à tomber. Les Mongols se précipitèrent alors de tous côtés et hachèrent les Tangoutes au sabre, tuant trois cent mille ennemis, selon leurs annales. Ayant vu s’accomplir son dernier vœu de guerrier, Temujin, alias Gengis Khan, le tout puissant seigneur, simple chef du clan des Borjigin devenu maître de l’empire des steppes, regagna le pays céleste de ses ancêtres mythiques, le Loup bleu et la Biche blanche. Il s’éteignit à l’issue de cette campagne, dans le lointain Kansou, le quinzième jour du second mois de l’automne de l’année du cochon, le 18 août 1227.

Jean Buathier. Aux confins de la Chine. Arthaud. 2004

Selon ses ordres, il sera enterré là où il était né : le Mont Burkhan Khaldun – 48°45’14″ N, 108°39’50″ E -, au nord-est d’Oulan Bator : sa sépulture sera découverte par Pierre-Henri Giscard dans la décennie 2010.

Mais, dans la région, on n’avait pas attendu Gengis Khan pour batailler, et encore et toujours : le gêne de la guerre se transmettait de génération en génération. Le poète s’en souvenait :

En regardant flotter la lune
Par-dessus la mer
De nuages, de steppes et de désert,
Sur lesquels le vent souffle, incessant,

Avec amertume
Je songe à cette route, à ces tribus aussi, qui hantent
Les rivages du lac Koko-Nor
Et continuellement nous harcèlent.

Que de ces champs de bataille aucun ne revient,
Depuis toujours on le sait.
Et, levant les yeux sur ces confins,
Nos guerriers éprouvent le mal du pays,
Qu’ils portent comme incrusté, dans les rides du visage.

Alors, la vision de nos lointains foyers m’obsède,
Je pense aux êtres aimés
Qui nous attendent et qui nous guettent.
Mais l’écho de notre existence ne leur parvient même pas,
À travers l’écran du silence.

Li Bai, poète T’ang du VII° siècle

1227 

Nombreux et meurtriers séismes dans les Alpes du Sud : plus de 5 000 morts à Aix en Provence.

18 02 1229

Avec la sixième croisade, l’empereur germanique et roi de Sicile Frédéric II ajoute à sa couronne le titre de roi de Jérusalem, obtenant ainsi du sultan d’Égypte la restitution des Lieux Saints aux Chrétiens : c’est le traité de Jaffa. Le Haram al-Sharif reste aux mains des musulmans. Étrange démarche : il est entouré de 3 000 soldats, mais c’est en ami du sultan qu’il vient au Caire : un ambassadeur d’Al-Kamel a établi les premiers ponts qui n’ont fait que se renforcer : correspondance importante, cadeaux etc … Il y a aussi une bonne dose d’escroquerie dans la générosité du sultan : il donne ce qui n’est pas à lui, mais à son frère Al-Moazzam, avec lequel il vient de se fâcher !

Quand l’empereur, roi des Franj, vint à Jérusalem, je restai avec lui comme me l’avait demandé al-Kamel. J’entrai avec lui dans le Haram ach-Charif, où il fit le tour des petites mosquées. Puis nous nous rendîmes à la mosquée al-Aqsa, dont il admira l’architecture, ainsi que celle du Dôme du Rocher. Il fut fasciné par la beauté de la chaire, en gravit les marches jusqu’en haut. Quand il descendit, il me prit par la main et m’entraîna à nouveau vers al-Aqsa. Là, il trouva un prêtre qui, l’évangile à la main, voulait entrer dans la mosquée. Furieux, l’empereur se mit à le rudoyer.

Qu’est-ce qui t’a amené en ce lieu ? Par Dieu, si l’un de vous osait encore mettre les pieds ici sans permission, je lui crèverai les yeux !

Le prêtre s’éloigna en tremblant. Cette nuit-là, je demandai au muezzin de ne pas appeler à la prière pour ne pas indisposer l’empereur. Mais celui-ci, lorsque je vins le voir le lendemain, m’interrogea :

O cadi, pourquoi les muezzins n’ont-ils pas appelé à la prière comme d’habitude ?

Je répondis : C’est moi qui les ai empêché de le faire par égard pour ta majesté.

Tu n’aurais pas du agir ainsi, dit l’empereur, car si j’ai passé cette nuit à Jérusalem c’est surtout pour entendre l’appel du muezzin dans la nuit.

Chamseddin, cadi de Naplouse

Autant d’œcuménisme ne pouvait recueillir tous les suffrages : à Baghdad, Mossoul, Alep, la trahison d’al-Kamel souleva des tempêtes… verbales :

La nouvelle désastreuse que nous avons reçue a brisé nos cœurs. Nos pèlerins ne pourront plus se rendre à Jérusalem, les versets du Coran ne seront plus récités dans ses écoles. Qu’elle est grande aujourd’hui la honte des dirigeants musulmans. Entre An-Nasser, roi de Damas et neveu d’al-Kamel, une guerre ouverte est déclarée.

Étrange destin sans lendemain que celui de ce Hohenstaufen, noble allemand, qui se sentit beaucoup plus roi de Sicile (et donc aussi de l’Italie du sud) qu’empereur d’Allemagne, qui commence par naître le 26 décembre 1194 sous une tente, en plein centre de l’actuel Jesi, entre Ancône et Rimini, sa mère Constance étant alors en voyage, qui crée une université à Naples, organise les cours de l’École de Médecine de Salerne, exige, par un décret de 1240, que les étudiants se voient présenter une dissection au moins une fois par an et que les chirurgiens ne puissent être diplômés sans avoir étudié l’anatomie. Un prince qui entretient dans sa capitale de Palerme une brillante cour de savants chrétiens, musulmans, juifs, qui permet à 60 000 musulmans de conserver leur culte et les lieux qui s’y rattachent à Nucera, au nord de l’Apulie. qui construit, toujours en 1240, l’étonnant château de Castel del Monte, dans les Pouilles italiennes, 70 km à l’ouest de Bari, 540 m d’altitude, château jamais habité, non par quelque malédiction que ce soit mais parce qu’il l’avait voulu ainsi : c’était un laboratoire d’observation en même temps qu’un hammam. Ni avers, ni envers, ni avant, ni arrière ! Avec ses huit angles à chaque tour octogonale de 25 mètres de hauteur, il est à nul autre pareil. Sa forme parfaitement géométrique et la régularité, sur deux étages, de ses seize pièces identiques, en font un édifice unique, savant mélange de rigueur d’architecture et d’éventails symboliques, voire cabalistiques. Isolé sur une colline dominant l’ensemble de la plaine des Murge, sa pierre dorée lui confère une légèreté de dentelle se découpant sur fond de ciel bleu. Il se trouve à équidistance de la cathédrale de Chartres et de la pyramide de Kheops, en Égypte. Construit sur le modèle du Dôme du Rocher de Jérusalem, coupole en moins, il frappe par son dépouillement à la limite de l’austérité. Pas d’errance possible à l’intérieur : on passe d’une salle à l’autre par la seule porte possible. Pas de décoration, pas de salles des gardes, pas de cuisines, pas de caves, pas de cellules : ce ne pouvait être un lieu de résidence. Castel Monte se multiplie dans l’alchimie rhétorique du chiffre 8 : 8 fleurs à 4 feuilles sur le tympan du portail, sur les chapiteaux des colonnes du rez-de-chaussée et à l’étage, sur les clés de la 5°salle et encore 8 fleurs de tournesol sur les clés de voûte de la 5° salle, 8 feuilles d’acanthe sur celles de la 8° salle.

Le soleil est le véritable architecte de Castel Del Monte qui est comme un livre de pierre. Ainsi en certains points, quand le soleil se lève et se couche à la date des solstices d’hiver et d’été, – les 21 mars et 23 septembre –  l’ombre détermine alors un rectangle de proportions divines qui correspondent au nombre d’or obtenu par de savants calculs qui avaient fait l’objet d’études de la part du mathématicien Léonardo di Pisa, – Fibonaci -, lors de l’édification des cathédrales gothiques.

Deux fois par an – le 8 avril et le 8 octobre -, qui était à l’époque compté comme le huitième mois de l’année, un rayon de soleil pénètre par la fenêtre dans le mur sud-est et, en traversant la fenêtre de la cour intérieure, éclaire une partie du mur avant, où est sculpté un bas-relief qui représentait une femme vêtue à la grecque, et qui recevait l’hommage d’un chevalier servant. On est tenté d’y voir Dame Terre, que son époux, le soleil, embrasse et féconde.

Stefania Mola

Castel del Monte – Store norske leksikon

L'architecture régulière octogonale du Castel

La forme octogonale du château se retrouve dans la cour intérieure.

En 2021, Arte proposera une analyse de Giuseppe Fallacara et Ubaldo Occhinegro, deux architectes de Bari, répertoriant les éléments qui prouvent qu’au moins l’une des fonctions de ce château, sinon la seule, était un hammam : cinq citernes reliées entre elles, alimentaient un réseau de canalisations ouvertes en forme de moulures de décoration, qui alimentaient les bancs des différentes salles.

http://www.google.fr/search?q=castel+del+monte&hl=fr&prmd=imvns&tbm=isch&tbo

On est tenté de lui offrir les mots que Hegel et Freud attribueront le premier à Giordano Bruno, le second à Léonard de Vinci :

Une comète à travers l’Europe

Il était comme un homme réveillé trop tôt dans l’obscurité alors que tous les autres étaient encore endormis.

*****

Il parle et écrit parfaitement l’arabe, ne cache pas son admiration pour la civilisation musulmane, se montre méprisant à l’égard de l’Occident barbare et surtout du pape de Rome la Grande. Ses proches collaborateurs sont arabes, ainsi que les soldats de sa garde, qui, aux heures de prière, se prosternent en tournant leur regard vers la Mecque. Ayant passé toute sa jeunesse en Sicile, alors foyer privilégié des sciences arabes, cet esprit curieux ne se sent pas grand’chose de commun avec les Franj obtus et fanatiques. Dans son royaume, la voix du muezzin retentit sans entraves.

[…] Dans l’esprit d’Al-Kamel, l’occupation de la Palestine par son allié Frédéric créera un État tampon qui le protégera contre les entreprises d’al-Moazzam. À plus long terme, le royaume de Jérusalem, revigoré, pourra s’interposer efficacement entre l’Égypte et les peuples guerriers d’Asie dont la menace se précise. Un musulman fervent n’aurait jamais envisagé aussi froidement d’abandonner la Ville Sainte, mais al-Kamel est bien différent de son oncle Saladin. Pour lui, la question de Jérusalem est avant tout politique et militaire ; l’aspect religieux n’entre en ligne de compte que dans la mesure où il influe sur l’opinion publique. Ne se sentant pas plus proche du christianisme que de l’islam, Frédéric a un comportement identique. S’il désire prendre possession de la Ville Sainte, ce n’est nullement pour se recueillir sur le tombeau du Christ, mais parce qu’un tel succès renforcerait sa position dans la lutte contre le pape, qui vient de l’excommunier pour le punir d’avoir retardé son expédition en Orient.

Amin Maalouf. Les Croisades vues par les Arabes J.C. Lattès 1983

Il advint au début du XIII° siècle, par le hasard d’une alliance, que le tout jeune roi de Sicile eut pour grand père Frédéric Barberousse, et que le pape l’établit sur le trône de César. Frédéric II de Hohenstaufen n’était pas allemand. En sa personne, l’Empire romain retournait à la Méditerranée. Face à Saint Louis, son contemporain, son cousin, son allié, il montre un tout autre visage, étrange autant que l’était son royaume. Nerveux, malingre – esclave, on n’en eut pas donné deux cent sous – le regard brillant d’intelligence : un homme inquiétant. Ennemi mortel du saint Siège, excommunié plusieurs fois – mais que signifiait en ce temps l’excommunication ? – n’était-il pas cependant parvenu, le seul de tous les rois chrétiens, à rouvrir aux pèlerins la route de Nazareth et de Jérusalem ? Stupor muni, étonnement du monde, mais aussi immatur admirabilis, le maître admirable qui maintenait l’univers dans l’ordre divin. De son vivant, on racontait à son propos mille contes surprenants. Aux yeux des guelfes, il apparaissait sous les traits de l’Antéchrist, la bête qui de la mer monte la bouche pleine de blasphèmes, griffes d’ours, corps de léopard, rage de lion. Tandis que les gibelins voyaient au contraire en lui l’Empereur de la fin des temps : on sent la tristesse de Dante obligé malgré tout de le placer dans son Enfer. Sa figure se confondit bientôt avec celle de Frédéric Barberousse, dont les eaux d’un fleuve oriental avaient  à tout jamais emporté le corps. Mort vaincu comme Siegfried, il devait devenir le vieillard du Kiffhaüser qui sortirait un jour de son sommeil, et dont le retour annoncerait le réveil de l’Empire. Les historiens eux-mêmes peinent à se délivrer de ces mythes. Lorsqu’il en parle cent ans après sa disparition, le Florentin Villani est déjà prisonnier d’une légende ambiguë : Homme de grande valeur et de grand courage, d’un savoir et d’une intelligence universelle, il savait le latin, notre langue vulgaire, l’allemand, le français, le grec et le sarrasin ; il était noble, généreux, expert en armes, et se fit craindre infiniment : il fut dissolu de toutes manières ; il entretint beaucoup de concubines, et des mamelouks comme font les Sarrasins ; il voulut jouir de tous les plaisirs du corps et fit une vie épicurienne, se conduisant comme s’il n’y avait pas d’autre vie. Lui et ses fils régnèrent en grande gloire mondaine, mais à la fin, pour leurs péchés, ils finirent mal, et sa progéniture s’éteignit. Certes, Frédéric II aimait les femmes. Il en usait librement, mais tous les princes de son temps, hormis Saint Louis, agissaient de même. Certes, il fit crever les yeux de son chancelier : ce n’était pas cruauté cependant, mais simple application, coutumière sur ces terres, d’un supplice emprunté à Byzance. Une garde de guerriers maures tenait garnison dans sa forteresse de Lucera : il appelait son ami le sultan d’Égypte, échangeait avec lui des présents  et armait chevaliers les ambassadeurs infidèles. Peut-on pour cela parler d’incroyance, ou même de scepticisme ? Sa foi dans le Christ est incontestable. Il ne souriait pas lorsqu’il conduisait la croisade. Mais il avait l’esprit curieux et aimait qu’on lui expliquât qui était le Dieu des Juifs et celui des musulmans. Comme il voulut un jour rencontrer François d’Assise. Il demeure qu’il pourchassa les hérétiques, soutint l’Inquisition plus vigoureusement qu’aucun autre et qu’il revêtit pour mourir le froc des Cisterciens. Contrastes, ouverture d’âme à toute la diversité du monde, mal compréhensible aux religieux du XIII° siècle qui pensaient tout d’une pièce : il était sicilien.

Ce qui importe, ici, c’est d’abord qu’il aimait la science. Une science différente de celle des théologiens de Paris. Elle venait d’Aristote mais aussi d’autres livres que l’on traduisait, aux frais de l’empereur, du grec et de l’arabe. Elle venait également de l’expérience Frédéric lui-même écrivait un Traité de la Chasse où il s’efforça de dire sur les animaux ce qu’il en avait vu. On colportait encore qu’il avait un jour fait mourir un homme dans une jarre hermétiquement close à seule fin de déterminer ce que pouvait devenir l’âme humaine après le trépas. En effet, l’Italie méridionale constituait une province très particulière de la culture scientifique. Elle était membre du monde catholique par ses prélats et ses inquisiteurs ; par ses juristes sortis des écoles de Bologne, elle recevait les méthodes du raisonnement scolastique. Toutefois, Euclide, Averroès, tout le savoir de l’islam et de la Grèce, ne formait pas chez elle un corps étranger, il jaillissait du fonds indigène. Le roi présidait à des débats que l’on menait, comme à Oxford ou à Paris, selon les règles strictes de l’argumentation dialectique, avec mise en question et sentence, mais on y discutait d’algèbre, de médecine, d’astrologie. Inquiet, préoccupé de son destin, Frédéric II, comme les sultans, interrogeait des mages, des alchimistes, des faiseurs d’horoscopes, des nécromants. Vers son anxiété montait de la nuit orientale tous les secrets de l’occultisme. Comme les émirs, il se passionnait pour les propriétés des choses et des êtres. Pierre d’Eboli composait pour lui on poème sur les eaux de Pouzolles et leurs vertus ; son maréchal rédigeait pour lui un traité d’Hippiatrie ; son astrologue rapportait de Tolède l’Astronomie d’al-Bitrugi et la Zoologie d’Aristote.

L’empereur et les savants de sa cour appliquaient à l’observation des phénomènes naturels la même volonté de lucidité que les maitres parisiens. Toutefois ils n’étaient pas autant que ceux-ci tendus par le désir de parvenir à Dieu au terme de leur analyse du monde créé, et leur physique n’allait pas se fondre dans la théologie. Elle demeurait autonome et profane. Ces hommes, incontestablement, croyaient en la divinité du Christ et au pouvoir des sacrements de l’Église. Ils tenaient même pour des mécréants Aristote, Averroès et tous les maitres sarrasins ou juifs dont ils recevaient les leçons, qui soignaient leur corps et qui scrutaient en eux les étoiles. Mais leur religion, comme celle des villes de Toscane, gardait une tonalité lyrique. Elle ne gouvernait pas totalement les jeux de leur intelligence, ni leur curiosité devant les mystères du monde visible. À l’époque où se construisaient Chartres et Reims, le sud italien gardait ses distances à l’égard des synthèses dogmatiques de la cathédrale de France. Attentif au réel, il travaillait à découvrir les forces cachées qui commandent la croissance des plantes, les mœurs des bêtes et le mouvement des astres.  Mais librement, comme dans les écoles de l’Islam. Peut-être parce que son christianisme demeurait moins sensible aux valeurs d’incarnation, parce qu’il attribuait à son Dieu la transcendance d’Allah, une toute puissance qui l’élevait au-dessus de la nature de manière incommensurable. Ce fut en tout cas dans l’entourage de Frédéric II que se développa pour la première fois dans le monde chrétien une science de la nature qui ne fût pas science du divin. Là prit vigueur le sens du concret que devait, un siècle et demi plus tard, refléter l’art des villes italiennes. Ce réalisme, tout différent du réalisme des cathédrales gothiques, ne procède pas, comme on l’a trop dit, de l’esprit bourgeois, mais des faveurs d’un prince dont on racontait dans les cours d’Europe qu’il avait vécu comme un sultan

Nul monarque en ce temps, hormis Saint Louis, ne commanda plus d’œuvres d’art. Devenu seul roi, puis deux ans plus tard empereur, Frédéric II ordonna aux artistes qui travaillaient pour lui de rompre avec les traditions byzantines de ses ancêtres palermitains. Il était souabe par son père et s’appuyait sur l’Ordre des chevaliers teutoniques. Il rêvait d’un art impérial. Il ne commanda donc que des adaptations de l’art de France, qui célébrait la gloire des rois capétiens et que l’Église pontificale avait fait sien On lui proposa les formes qui venaient d’apparaître en terre d’Empire, à Lucques, à Modène. Leurs racines lointaines plongeaient dans les forêts de l’Allemagne ottonienne Dans les premiers temps de son règne, l’esthétique de Lombardie acheva donc de conquérir l’Italie du Sud : on sculpta pour la basilique palatine d’Altamura, des chapiteaux zoomorphes parents de ceux de Parme ; à Bitonto, l’empereur fut représenté lui-même en donateur sous les traits des idoles romanes. Mais ce jeune homme prenait peu à peu plus claire conscience des valeurs dont le couronnement de 1220 l’avait revêtu. On célébrait autour de lui la puissance de César, lumière admirable du monde. Il vivait entouré de juristes qui professaient les maximes de Justinien. Ses troupes écrasaient les milices des cités lombardes liguées contre lui : il fit porter en triomphe au Capitole les trophées de sa victoire. Dès lors, il lui appartenait de relever les aigles et les faisceaux. L’art des évêques de Toscane et d’Émilie ne pouvait plus longtemps convenir à signifier ses vertus. Il avait chassé la papauté de Rome, sa souveraineté se dégageait des liturgies, elle s’affirmait militaire et civile. Après 1233, il ne fit plus construire des églises, mais des châteaux, symboles de sa majesté. Bâti en octogone comme la chapelle carolingienne d’Aix, Castel Del Monte figure la couronne impériale, c’est-à-dire la Jérusalem céleste. Cependant ses huit faces, image parfaite de l’éternité selon la mystique des nombres, ne sont pas disposés pour environner les chants psalmodiés d’un chapitre, ni des reliques. Elles montrent de toute part la force terrestre du César chrétien, vrai lieutenant de Dieu en ce monde, et sur les murs de la forteresse, les élégances précises d’un décor champenoise sont partout substituées aux rêveries romanes. Enfin, au sommet même où le roi Saint Louis s’apprêtait à édifier la Sainte Chapelle à la gloire du Christ des couronnements gothiques, Frédéric II fit ériger dans Capoue sa propre statue. Celle l’Auguste. Cette fois c’était la Rome antique que l’on voyait surgir, du fond des âges, victorieuse.

En 1250, le grand empereur est mort et la réalité de l’Empire avec lui. Aux contemporains, cette chute parut l’un des signes les plus éclatants du renouvellement du monde. Les descendants de Frédéric II moururent aussi. Toutefois, Charles d’Anjou, ce frère de Saint Louis que la papauté fit triompher et qu’elle établit à leur place dans le royaume de Sicile, n’y vint pas balayer toute la floraison culturelle dont le Stauffen avait jeté les semences et que la vigueur du progrès italien portait à fructifier. Le prince des fleurs de lys reprit à son compte toutes les ambitions de ses prédécesseurs les rois normands de Palerme, et leurs rêves de conquête sur les trois fronts de la Méditerranée. Il ne chassa pas de sa cour les astrologues, ni les médecins, ni les traducteurs. Pierre de Maricourt, le maître des expériences construisait pour lui des astrolabes, et l’on devait bientôt voir trôner son effigie de pierre dans la majesté pesante des statues romaines. Il voulu apparaitre sage, d’une sagesse profane, tout comme, de l’autre coté de la mer, le roi de Castille, Alphonse le Sage, qui rédigeait alors lui-même des livres Du savoir de l’astronomie.  Sous le règne de Charles d’Anjou, les sculpteurs de Campanie continuèrent donc de dérober aux sarcophages antiques les images de la société civile. On les admirait, on les copia. On commença, dans les communes de l’Italie centrale, à les juger mieux accordées aux sentiments nouveaux que les symboles romans ou byzantins et que les modèles que proposait l’art de France. Le décor d’Amiens n’était pas achevé que Nicola Pisano, déjà, travaillait à la chaire de Pise. Dans la montée des périls, l’art des temps nouveaux naissait à l’extrémité méridionale de l’Europe, sur le terrain qu’avait préparé Frédéric II.

Georges Duby. Le temps des cathédrales. Gallimard 1976

Ce concert de louanges ne fait pas l’unanimité : Pierre Milza, historien français spécialiste de l’Italie, en dresse un portrait autrement moins flatteur : en lutte permanente contre le pape pour le contrôle de toute l’Italie, facilement cruel, impitoyable pour ses ennemis, il mourra le 13 décembre 1250, sans destinée ainsi que l’avait prophétisé le franciscain Salimbene Quoi qu’il arrive, l’Empire mourra avec Frédéric. Car même s’il a des héritiers, ceux-ci seront dépouillés de leur couronne impériale, dont la possession dépend de celle de roi des Romains. Or celle-là, aucun membre de sa lignée ne la possédera plus. L’avenir confirmera la prédiction.

Le comte de Toulouse Raymond VII abdique : il se rend à Paris faire amende honorable. Il cède au Saint Siège le Comtat Venaissin [dont ne fait pas partie Avignon]. Jeanne, sa fille unique épouse Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX, qui, à sa mort en 1249, deviendra comte de Toulouse. Si Jeanne ne lui donne pas d’héritier, le comté de Toulouse reviendra à la France à sa mort, ce qui sera fait en 1271. Dans le Languedoc aujourd’hui, on dit que le nécessaire fût fait pour que Jeanne n’ait pas d’enfant : la stérilisation était une technique déjà maîtrisée sous l’empire romain. On enverra alors des magistrats parisiens pour fonder une université à Toulouse afin de mettre dans le droit chemin toutes ces têtes farcies d’hérésie.

vers 1230

La Commune (en Italie) est un animal dont la queue se termine en pointe pour nuire à son voisin, et, en même temps, à l’étranger. Mais ses têtes innombrables se dressent l’une contre l’autre ; car, dans la même commune, les gens ne font que se haïr, se calomnier, se tromper, se tourmenter, s’opprimer réciproquement. Au-dedans la guerre, au-dehors la terreur !

Cardinal Jacques de Vitry, † Rome 1240

Les archives de l’abbaye de Cendras, à côté l’actuelle Alès, font mention d’une exploitation de houille.

1231   

Grégoire IX publie l’encyclique Excommunicamus, acte fondateur de l’Inquisition – de inquisitio : enquête – qui sera active trois siècles durant, confiée aux Dominicains, dont le fondateur est mort depuis dix ans, et aux Franciscains. Il y eut en fait trois Inquisitions : l’Inquisition médiévale, l’Inquisition espagnole et l’Inquisition romaine. La première est une institution d’Église, dont les agents ne dépendent que du pape ; l’accusé a droit à un défenseur, il a le droit de produire des témoins à décharge… on voit pour la première fois réuni un jury… on n’a pas du tout affaire à une justice expéditive. Les simples erreurs de traduction vont fleurir : l’emmurement donna naissance au mythe des prisonniers placés vivants à l’intérieur d’un mur que l’on construisait, quand en fait il s’agit simplement de mettre entre quatre murs, c’est à dire en prison.

L’Inquisition espagnole ne verra le jour que deux siècles et demi plus tard, et l’Inquisition romaine en 1542, pour veiller à l’orthodoxie.

Il ne faut pas oublier le point de départ de l’affaire : la réprobation suscitée par les hérétiques, l’indignation inspirée par leurs pratiques et leur révolte contre l’Église. Si surprenant que cela soit, les hommes du XIII° siècle ont vécu l’Inquisition comme une délivrance. La foi médiévale n’est pas une croyance individuelle : la société forme une communauté organique où tout se pense en termes collectifs. Renier la foi, la trahir ou l’altérer constituent donc des fautes ou des crimes dont le coupable doit répondre devant la société. Conforme à l’interdépendance du temporel et du spirituel qui caractérise l’époque, l’Inquisition représente, explique Régine Pernoud, la réaction de défense d’une société à qui la foi paraît aussi importante que de nos jours la santé physique.

Jean Sévillia. Historiquement correct. Perrin 2003

L’Inquisition languedocienne brûlera infiniment moins de gens en un siècle que Simon de Montfort et ses croisés entre juillet 1210 et mai 1211

Michel Roquebert

On peut être pape et néanmoins superstitieux : ainsi pour Grégoire IX, les chats noirs étaient-ils diaboliques, aussi se réjouissait-il, voire l’ordonnait, de la chasse qu’on leur faisait, sans bien réaliser que tuer les chats, c’est permettre à leurs proies – les rats – de prospérer, et quand les rats prospèrent, ce sont les maladies qu’ils portent qui prospèrent aussi, comme par exemple la peste…

1232 

Thomas I°, duc de Savoie, acquiert le pays de Vaud, le Valais, le Piémont, et fait de Chambéry sa capitale. Il a épousé en 2° noces Marguerite de Faucigny.

À l’autre bout du monde, la capitale du royaume chinois du Honan : Kaï-Fung-Fu, est assiégée par les Mongols : on y voit pour la première fois des traits de feu volants, l’ancêtre de la fusée.

07 1234  

La rouelle – insigne jaune frappé d’une pastille noire – fait son apparition en Arles : c’est le concile de Latran qui en a rendu le port obligatoire aux juifs en 1215.

1235

L’empereur Frédéric II entre dans Colmar accompagné d’un éléphant, de chameaux et de panthères. À la demande du comte Hoyer von Falkenstein, le clerc Eike von Repgow traduit Auctor vetus de beneficiis, traité de droit, en saxon : c’est le premier traité de droit allemand – Sassenspegel en langue vernaculaire – Le miroir des Saxons – qui affirme que Dieu est lui-même le droit -, pierre d’angle de l’obéissance à l’allemande.

L’élection du roi des Romains. En haut : les princes-évêques lors de l’élection, désignant le roi. Au milieu : le comte palatin du Rhin a préséance en tant qu’écuyer tranchant avec une coupe dorée, derrière lui le duc de Saxe brandit le bâton de maréchal et le margrave de Brandebourg, qui en tant que chambellan apporte une bassine avec de l’eau chaude. En bas : le nouveau roi devant les Grands de l’empire (tiré du Miroir des Saxons de Heidelberg, vers 1300).…

Le malien Soundiata Keïta, de retour de son exil dans le royaume de Mena, aidé de ses alliés, défait à Kirina le roi sosso Soumaoro Kanté, et ses alliés : il devient ainsi le premier souverain – mansa – de l’empire mandingue.

Des conteurs contemporains se disant historiens fabriqueront une belle histoire titrée Charte des Kurukan Fuga, par laquelle une confrérie des chasseurs aurait interdit l’esclavage :

Les chasseurs déclarent : 

  • la faim n’est pas une bonne chose, l’esclavage non plus n’est pas une bonne chose. Il n’y a de pire calamité que ces choses là, dans ce bas monde
  • Tant que nous détiendrons le carquois et l’arc, la faim  ne tuera plus personne au Manden.
  • Si d’aventure la famine venait à sévir, la guerre ne détruira plus jamais de village pour y prélever des esclaves. C’est à dire que nul ne placera désormais le mors dans la bouche de son semblable pour aller le vendre. Personne ne sera non plus battu, a fortiori mis à mort, parce qu’il est fils d’esclave.

Les chasseurs déclarent : 

  • L’essence de l’esclavage est éteinte à ce jour d’un mur à l’autre ; d’une frontière à l’autre du Manden ; la razzia est bannie à compter de ce jour au Manden. Les tourments nés de ces horreurs sont finis à partir de ce jour au Manden.

*****

Ma foi, se non e vero, e ben trovato. Par contre, on peut tenir pour vraisemblable l’article 20 de la charte publiée par le CELHTO – Centre d’Études Linguistiques et Historique par la Tradition Orale – qui fait état de l’obligation pour les maîtres de se comporter humainement : Ne maltraitez pas les esclaves, accordez leur un jour de repos par semaine et faites en sorte qu’ils cessent le travail à des heures raisonnables. On est maître de l’esclave et non du sac qu’il porte. 

1236

Treize ans plus tôt, Gengis Khan a écrasé l’armée du prince de Kiev, et depuis lors n’a cessé de ravager la région, s’arrêtant aux frontières de la République de Novgorod en 1238. Sous la menace, Novgorod fait appel au prince de Perejaslav, Alexandre, qui va se révéler fin politique, habile diplomate et remarquable chef de guerre : Les Mongols peuvent attendre. Il y a un ennemi plus dangereux que les Tatars, plus près, plus méchant, qu’aucun tribut ne satisfera, c’est l’Allemand. Quand il sera battu, on pourra s’occuper des Tatars […], mais sans Novgorod nous ne pourrons battre l’Allemand, il faut commencer par Novgorod, là est la dernière Russie libre.

1237  

La Seine déborde : L’année de l’incarnation du Seigneur 1236, avant Noël, le fleuve Seine (…) se mit à enfler, du fait de pluies quotidiennes. Après l’Épiphanie, elle déborda largement. En plusieurs endroits il fallait user de bateaux. La partie au-delà du Grand Pont (la rive droite) était devenue une île, à l’exception d’un bout de terre plus élevé, du coté de l’église St Laurent, qui surmontait les eaux.

[…] Que faire ? Devant le danger, l’aide humaine était vaine, et celle de Dieu manquait.(Les Parisiens) jugèrent qu’ils étaient sans doute indignes de traiter directement avec Dieu. Pour se concilier l’Omnipotent, il leur fallait un intermédiaire. Et tous de désigner sainte Geneviève, pour être priée, honorée, suppliée, pour être portée en procession à Notre Dame, pour renforcer la demande du peuple par la présence de son corps, pour intercéder auprès de la Vierge. (…)

Avec bonheur, la procession eut lieu. (Après quelques jours) la Seine se mit à décroître et à regagner son lit.

Recueil des historiens des Gaules. Adapté du latin par Jacques Berlioz 1876

On a trouvé de l’argent à Kutná Hora, une petite ville de Bohème, et les années à suivre vont révéler qu’il y en a beaucoup. Le roi Pemysl Otakar II sait que son peuple est un peuple de terriens, non de citadins. Tous les commerçants qu’il voit dans sa ville de Prague sont allemands. Et c’est donc aux Allemands qu’il fait appel pour exploiter ces mines qui vont faire de la Bohème l’une des régions les plus riches d’Europe. C’est la naissance de la minorité allemande en Bohème : les Sudètes.

Les lignes bougent, dans l’ordre social, avec la montée en puissance, la reconnaissance des chevaliers, dans l’ordre spirituel avec la place grandissante prise par le culte marial :

Même dans les cathédrales qui furent édifiées très vite, il fallut tailler tant de figures que l’on répartissait le travail entre divers ateliers. De ces équipes d’artistes on découvre mal les structures, et les historiens de l’art ont peine à délimiter la part qui revient à chacun d’eux. Certains étaient dirigés par des artistes du plus haut éclat, d’autres par de plus ternes. Les plus beaux ensembles sculptés furent probablement exécutés sous le contrôle des très grands maîtres d’œuvre, responsables de tout le chantier, et qui coordonnaient les éléments du programme. On peut penser que Jean de Chelle surveilla lui-même, vers 1250, au portail du croisillon nord de Notre Dame de Paris, l’exécution de la présentation au temple. On peut aussi attribuer à l’atelier de Jean d’Orbais, le premier des architectes de la cathédrale de Reims la plupart des statues de saints, d’apôtres et de prophètes que maître Gaucher mit en place dans le grand porche entre 1244 et 1252. Elles sont parentes de celles du portail nord de Chartres, mais aussi, et sans doute plus étroitement, des figures que l’orfèvre Nicolas de Verdun avait disposé entre 1180 et 1205 à Klosterneuburg, à Cologne, sur la châsse des Rois mages, et à Tournai, sur celle de la Vierge. De l’ensemble cependant, Marie et Elisabeth réunies dans le groupe de la Visitation, l’ange Gabriel et certains prophètes se distinguent. La draperie qui les revêt est plissée comme le voile dont la Grèce antique avait enveloppé ses déesses. Faut-il imaginer, après la Croisade de 1204, une influence immédiate des modèles helléniques ? En vérité, l’innovation majeure réside ici dans le mouvement qui anime le corps, qui le dégage de la frontalité et le porte en avant, comme celui des victoires. Entre 1228 et 1233 furent taillées dans l’atelier de Jean Le Loup les statues de la Vierge de l’Annonciation, celles de la Présentation, Salomon, la reine de Saba, Philippe Auguste. Elles sont proches de celles d’Amiens. Mais l’œuvre prend ici de l’expression, une souplesse dansante et de la grâce, et les visages revêtent une finesse, une diversité de nuances qu’ils n’avaient jusqu’alors nulle part présentées.

Tout le décor de Reims fut transplanté vers 1237 dans la cathédrale de Bamberg [à l’est de Francfort, au nord de Nuremberg. ndlr] dont l’évêque Egbert, beau-frère du roi Philippe de France avait ouvert le chantier. Le chœur était ici dédié à Saint Georges, le patron de la chevalerie. Dans la première moitié du XIII° siècle, les progrès de l’occident ont conduit la société féodale à sa plénitude. Les deux ordres qui la dominent, l’ordre des hommes d’Église et l’ordre des hommes de guerre, se rassemblent autour du roi en qui le sacerdoce et la chevalerie se conjuguent. Gouvernés par des prélats détenteurs de la plus haute culture, l’art des liturgies royales installe alors dans la cathédrale cette figure équestre. Le cavalier de Bamberg est parvenu à l’âge d’accomplissement, l’âge où le chef de maison prend en main la conduite de la seigneurie, l’héritage des ancêtres et le destin du lignage, l’âge de tous les hommes et de toutes les femmes au jour de la résurrection des morts. Viril, il est le porte étendard d’une société masculine. Comme le chevalier de mai, dont le galop fleuri illustre le renouveau de la nature. Il part conquérir le monde. Il ressemble à saint Louis. C’est-à-dire au Christ

La Vierge

L’histoire distingue mal sous l’effet de quelles forces obscures Notre Dame parvint à supplanter les martyrs et les confesseurs à qui était primitivement dédiée chacune des cathédrales de France et à devenir de toutes la seule et unique patronne. On peut penser que l’irruption du culte marial dans l’âge gothique comme l’orientation apostolique des mouvements de spiritualité qui la précédèrent de peu, comme l’érémitisme de la Chartreuse, comme l’ascétisme de Cîteaux et tant d’autres modèles qui renouvelèrent depuis la fin du XI° siècle les représentations religieuses, fur l’un des fruits de l’expansion de la chrétienté latine en Orient. La religion de Byzance possédait alors plus de richesse et de puissance créatrice que la religion des moines de la Gaule ou de la Germanie. En orient se situaient les grands sanctuaires de la Vierge. Brodant sur les quelques pages qui parlent d’elle dans les Evangiles et les Actes, les couvents byzantins avaient inventé une suite d’anecdotes et toute une iconographie qui présentait au peuple le récit de sa vie. Là prit naissance le thème de la Dormition qu’illustrent les sculpteurs de Senlis et de Paris et qui fournit un argument de plus à la prédication d’espérance. Vivant déjà parmi les trônes et les dominations, la Mère de Dieu porte l’assurance de la résurrection.

Georges Duby. Le temps des cathédrales. Gallimard 1976

Épinglé sur Allemagne/Cathédrales

Le chevalier de Bamberg.

1238

Alexandre, devenu prince de Novgorod, négocie avec la Horde d’or : moyennant tribut, il obtient la paix. Elle sera durable, trop au goût des habitants de Novgorod, qui se révolteront à plusieurs reprises pour ne plus payer ce tribut.

1240

Alexandre bat les Suédois sur la Néva : cela lui vaut le surnom de Nevski.

Batou, successeur de Gengis Khan à la tête des Tatars, réduit Kiev en cendres : la grande ville des princes de Kiev ne s’en relèvera pas et perdra son rôle séculaire d’unification et de civilisation du monde slave.

En un demi-siècle, semblant surgir de nulle part, ils auront ravagé tout l’Ancien Monde et étendu partout leur empire. On comprend que tous les peuples confrontés à cette calamité n’y aient vu d’abord qu’une manifestation surnaturelle, sans doute issue de l’enfer. Comment ont-ils fait ? Comment une telle équipée a-t-elle été possible ?

Aujourd’hui encore, les historiens continuent à multiplier les réponses à ces questions, faute d’en trouver une seule qui suffise ! Les Mongols ont pour eux la rapidité des petits chevaux avec lesquels, véritables centaures, ils font corps. Ils sont même capable en l’absence de points d’eau, de faire une incision à l’encolure de l’animal, pour s’abreuver de son sang. Ils possèdent des arcs à grande portée, qui leur permettent d’atteindre les adversaires sans être menacés par eux. Ils sont les rois de la ruse, aussi, capables de faire semblant de fuir pour contre-attaquer par surprise, ou d’abandonner un butin pour tromper l’adversaire sur leurs intentions. Contrairement à l’image de barbares hirsutes que l’histoire a souvent gardée d’eux, ils forment également une armée à la discipline d’airain, dans laquelle chaque soldat, sur sa vie, est responsable de la conduite de tous les autres. Leurs campagnes sont soigneusement préparées. Leur tactique ne cesse de s’améliorer. Ainsi, après leur conquête de la Chine du Nord, emmènent-ils avec eux les ingénieurs chinois capables de fabriquer les machines de siège les plus perfectionnées. Partout, ils usent de leur arme suprême, la plus impitoyable cruauté. Quand ils prennent une ville, ils peuvent en tuer tous les habitants méthodiquement, sauf les hommes de religion, qu’ils gracient par principe, ou les artisans, qu’ils épargnent par utilité. Il leur arrive aussi de décréter le massacre de tous les hommes au-dessus d’une certaine taille, ce qui aura pour effet de tétaniser d’effroi le reste de la population. Ou encore de garder en vie une partie de la population pour l’utiliser comme bouclier humain lors d’une de leur prochaine bataille. Cette sauvagerie deviendra légendaire. Elle est délibérée. Il s’agit d’inspirer assez de terreur dans le pays pour décourager toute velléité de résistance de la part de la ville suivante, qui sera appelée à se rendre sans combattre, sous peine de connaître le même sort. La méthode aboutit aussi à la dévastation totale de toutes les terres conquises. Citons le seul exemple de la Hongrie. Le pays, avant le passage des hordes des successeurs de Gengis Khan, est un des plus prospères d’Europe. Après les Mongols, qui n’y sont restés que quelques mois, il a perdu la moitié de sa population.

François Reynaert. La Grande Histoire du Monde. Fayard 2016

10 04 1241

Bataille de Mohi : bien que soutenue par des contingents allemands, croates et par des templiers français, l’armée hongroise se fait tailler en pièces sur les bords de la rivière Sajó par une horde mongole avec à sa tête le prince Batou et Souboutaï : ils s’enorgueillissent d’avoir cueilli 270 000 oreilles : seule l’annonce du décès de leur souverain Ögedei les fera renoncer à pousser leur avantage. Béla, roi de Hongrie parvient à s’échapper. Aucun templier ne survécut.

Signs of victory

En 1241, après avoir battu une coalition européenne lors de la bataille de Legnica (dans l’actuelle Pologne), les armées mongoles paradèrent dans la ville avec le chef décapité d’Henri II de Silésie, roi vaincu représenté dans le manuscrit du Codex d’Hedwige, écrit en 1451.

Portrait d’Ögedei, fils et successeur de Genghis Khan.

Portrait d’Ögedei, fils et successeur de Genghis Khan.

Hero of the resistance

Le roi Béla IV, chef de la résistance face aux Mongols, par Peter Gàsàr, sculpteur du XXI° siècle, exposé à Banká Bystrica, en Slovaquie. Photographie de Azoor Photo, Alamy, ACI

A bridge too far

La cavalerie hongroise tente en vain de repousser un assaut mongol sur un pont enjambant le Sajó lors de la bataille de Mohi, le 11 avril 1241.

1241

Introduction de la croix à double traverse ou croix de Lorraine, reprenant la forme d’un reliquaire de la vraie croix, rapporté de la croisade par Jean d’Alluye. Conservé à l’abbaye cistercienne de La Boissière (Maine et Loire), elle fût d’abord dite croix d’Anjou avant de devenir Croix de Lorraine sous le règne de René d’Anjou, qui fût aussi duc de Lorraine de 1431 à 1453.

5 04 1242

Sur le lac Peïpous encore gelé, Alexandre Nevski met en déroute les Chevaliers Porte-Glaive [ou encore Chevaliers Teutoniques] : devenu héros national, il devient prince Vladimir-Souzdal, et règne sur la Souzdalie, nouvelle source d’unification de la Russie. À sa mort en 1263, il laisse à son fils cadet Daniel la petite principauté dont Moscou était alors le centre : moins bien dotée par la nature que Kiev ou Novgorod, ou Souzdal, mais plus facile à défendre, ce fût elle qui l’emportera finalement dans le rôle d’unificateur de la Russie…, sous la protection tatare. Moscou n’était au départ qu’une clairière au sein d’une grande forêt, qui avait servi de refuge pour se mettre à l’abri des assauts Tatars.

Moscou ! Il ne pouvait exister de ville plus belle que Moscou, constituée non pas selon les plans froids d’un architecte, mais par le ruissellement vivant de myriades de vies pendant plusieurs siècles. Ses deux anneaux de boulevards, ses rues bigarrées et bruyantes ou, au contraire, ses ruelles tordues et recourbées, avec la vie à part de ses cours herbeuses pareilles à autant de mondes clos, tandis que le ciel retentit de la voix multiple des cloches de tous timbres et de toutes densités. Ajoutez le Kremlin, la Bibliothèque Roumiantsev, la magnifique Université, le Conservatoire.

Alexandre Soljenitsyne. La confiture d’abricots et autres récits en deux parties. Fayard 2012

Kremlin de Moscou: bien plus que la résidence officielle du président ...

Kremlin Russia Poster Fireworks Over St Basil's Cathedral And Kremlin

Le Kremlin

Rien de tel qu’une retentissante victoire pour donner corps à une identité, – l’âme russe -, qui s’exprime abondamment dans la chanson : Kalinka, d’Ivan Larionov, 1860

Petite baie, petite baie, ma petite baie !
Dans le jardin, il y a des petites framboises, ma petite framboise !

Sous le sapin, sous la verdure,
Je suis allongé pour dormir
Ah, liouli, liouli, ah liouli, liouli,
Je suis allongé pour dormir.

Petite baie, petite baie, ma petite baie !
Dans le jardin, il y a des petites framboises, ma petite framboise !

Ah, petit sapin, toi qui es vert,
Ne fais donc pas de bruit au-dessus de moi
Ah, liouli, liouli, ah liouli, liouli,
Ne fais donc pas de bruit au-dessus de moi

Petite baie, petite baie, ma petite baie !
Dans le jardin, il y a des petites framboises, ma petite framboise !

Ah, jolie fille, chère jeune fille,
Tombe donc amoureuse de moi !
Ah, liouli, liouli, ah liouli, liouli,
Tombe donc amoureuse de moi !

Petite baie, petite baie, ma petite baie !
Dans le jardin, il y a des petites framboises, ma petite framboise !

À travers champs

À travers champs, au-dessus des champs lisses, la lune passe comme un oiseau
Et éclaire les champs lisses de son éclat argenté.
Venez tous ensemble, carillons et voix sonores !
Diantre, quel audacieux courage !
Diantre, quel beau brin de fille !

*****

La séparation de l’Allemagne et de la France ne résulta pas de décisions souveraines mais d’un lent processus qui s’apparente à la dérive des continents. Les racines communes restèrent longtemps vivantes. Quand, en 1241, Saint Louis écrit à l’empereur pour demander la libération de religieux, il lui rappelle qu’ils sont tous deux des rois francs.

Au fil des siècles, les deux États s’affirmèrent sans s’affronter gravement. Peut-être parce qu’ils empruntèrent des chemins opposés. La France du Moyen Age était aussi fragmentée que sa voisine et le pouvoir du roi étaient moins grand que celui de l’empereur. Mais la royauté française poursuivit obstinément le but unique de l’élargissement de son pouvoir. Nulle grande vision ordonnée, juste une constante ambition de puissance, un big is beautiful avant l’heure. Souvent défaite, la royauté n’accepta jamais une organisation du royaume qui eût été un consentement à la limite de son pouvoir. À l’inverse des rois français qui ne renoncèrent jamais à soumettre les pouvoirs locaux, les empereurs allemands consentirent à une irrémédiable division en accordant un poids égal à l’empire et aux seigneuries, à l’empereur et aux féodaux. L’histoire de France est celle de la prééminence sanglante du roi sur les seigneurs. L’histoire de l’Allemagne est celle, longtemps plus paisible, de l’organisation de leur équilibre.

Philippe Delmas. De la prochaine guerre avec l’Allemagne. Odile Jacob 1999.

29 05 1242

À Avignonet, petit bourg du Lauragais, une garnison venue du château de Montségur tue plusieurs inquisiteurs, dont Guillaume Arnaud. Poussé par le pape, Louis IX ordonne le siège de la citadelle de Montségur.

16 03 1244

Après vingt mois de siège, la forteresse de Monségur tombe : 225 parfaits meurent sur le bûcher dressé sur le Prats del Cremats – le champ des brûlés : selon le chroniqueur, ayant refusé de se convertir, comme on les y avait invités, ils furent brûlés dans un enclos de pieux auquel on mit le feu. Ils passèrent directement au feu de l’enfer. C’est la fin de la résistance organisée des Cathares, le tout sur ordre de Saint Louis. Le dernier bastion, Quéribus, tenu par Chabert de Barbeira tombera en mars 1255. Trois ans plus tard, en 1258, le traité de Corbeil fera de ce château la frontière entre la France et l’Aragon.

Château de Queribus - Half ruined Medieval Cathar Castle in France

Queribus

J’écris l’histoire des Albigeois qui, pour leur Christ et leur patrie, soutinrent, au Moyen Âge, une lutte tragique contre Rome, les rois de France et les Croisades de l’Europe. Toulouse était leur métropole, les Pyrénées leurs forteresses sauvages, les plaines du Midi leurs vastes champs de bataille. Dans ce cirque immense des Cévennes et de la Méditerranée, des Alpes et de l’Océan, sous les bannières de l’Agneau et du Lion, combattirent, dans une mêlée horrible de vingt ans, deux millions d’hommes. Là succombèrent des rois, des princes, des capitaines, les chefs féroces de la Croix et les héros du céleste Amour. Là périrent dans le sang, avec la justice et la liberté, l‘antique nationalité cantabre, la jeune civilisation romane, la double renaissance évangélique de l’Occident. Ce fut comme la ruine d’un monde. Qui souleva toutes ces tempêtes ? La théocratie romaine. Mais voyez ce fantôme qui vient s’asseoir sur votre seuil en gémissant. L’Église johannite d’Aquitaine implore aujourd’hui l’hospitalité de l’Église réformée de France. Elle sort des sépulcres pour vous raconter ses origines, ses guerres, ses douleurs, son martyre. Votre Société forme un synode permanent, un aréopage religieux de l’histoire. Accueillez pieusement cette noble et sainte veuve. Elle n’est pas notre mère, mais sa sœur d’Orient. Elle vient de Pathos et des sept Églises d’Asie. Elle est la fille de l’Apôtre bien aimé et l’épouse mystique du Paraclet. Consolatrice, elle ne veut pas être consolée, non plus que la Rachel d’Hérode. Ses enfants ont été égorgés ; elle n’a plus de descendants sur la Terre. A-t-elle seulement un tombeau ? Écoutez son gémissement héroïque. Nulle voix plus pathétique n’a été entendue depuis les lamentations qui retentirent en Rama. Les pleurs et la flamme ont éteint ses yeux : le bûcher a dévoré sa chair ; on lui a arraché la langue ; elle a perdu la mémoire ; elle n’est plus qu’une ombre. Je suis la voix de cette ombre, et le rapsode de ce fantôme.

Napoléon Peyrat. Histoire des Albigeois, I – La civilisation romane. C Lacour éditeur. Nîmes, 1997

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[1] Auteur en 1305 de La Reconquête de la Terre sainte.