1678 à 1688. Esclavage : les Européens. Les apothicaires. Canal du Midi. Révocation de l’Edit de Nantes. Jean Bart. Robinson Crusoé. Vauban. Grand froid. 14424
Publié par (l.peltier) le 7 novembre 2008 En savoir plus

1678                            Par le traité de Nimègue, l’île de Gorée devient française (de Goede Reede – la bonne rade – nom donné par les Hollandais, précédents occupants depuis le XVII°), rocher basaltique à deux kilomètres des côtes sénégalaises. Elle va devenir lieu de mémoire, symbole de la traite des Noirs, malgré son rôle très limité dans ce domaine, pour la bonne et simple raison que les ressources en eau étant très maigres, les bateaux qui entreprenaient la traversée de l’atlantique chargés d’esclaves allaient sur la côte prendre leurs réserves en eau, principalement à Saint Louis du Sénégal.

Saint Louis et Gorée ne sont ne sont que des repaires ou des prisons destinées à renfermer passagèrement des malheureux qui, dans toute autre situation, trouveraient les moyens de s’échapper. Pour ne commercer que sur des hommes, il ne faut que des fers et des géoles

Poinsignon, commandant des troupes embarquées sur La Méduse

Temps magnifique. Fait venir assez jolie Négresse dans ma chambre, passais deux heures avec elle et l’exploitais deux fois. […] A trois heures il nous mourait un Noir de Gorée, du scorbut. La mer et le temps toujours superbe.

Journal de bord d’un capitaine de navire négrier

Le Nègre qui s’est jeté à la mer et s’est noyé ainsi que les 25 Nègres tués par les gens de l’équipage qui ont été obligés de faire feu sur eux et les 5 qui sont morts des suites de leurs blessures sont à la charge des assureurs, mais non la Négresse qui est morte après avoir avalé sa langue.

Avis de la Chambre de Commerce de Bordeaux sur un litige d’assurance

Le volume de la Traite, effectuée par la Compagnie du Sénégal, implantée à Gorée, atteignit 600 esclaves entre mars 1679 et juillet 1680. Le trafic d’esclaves, qui existait depuis des siècles en Afrique, se faisait jusqu’alors par voie de terre au travers des caravanes ; on pouvait distinguer deux catégories : les esclaves de case liés à une famille et qui ne pouvaient donc en être séparés, et les esclaves de guerre ou de razzia, qui eux, constituaient une marchandise vendue aux nomades berbères en échange d’armes, de sel, de chevaux, de produits de luxe. Depuis le VII° siècle, Sylvie Brunel – L’Afrique est-elle si bien partie ? –Editions Sciences humaines. 2014, avance un chiffre de 17 millions d’esclaves noirs déportés par les  Touaregs .

Je me souviens des esclaves, terrassiers et manœuvres, condamnés à travailler dans les marais putréfiants du sous-sol. Des maîtres inhumains, Touaregs et autres, leur imposaient de creuser des foggaras, de labourer de leurs mains noires les longs tunnels de l’ignorance.
Je me souviens de ces porteuses d’eau, de sable et d’écailles qui, de leur geste quotidien, rythmaient l’âpre besogne, en enfantant sous les ombres vertes des dattiers, en cueillant pour des maîtres implacables les dattes mielleuses qu’elles n’avaient pas le droit de savourer.
Qui est-ce qui racontera un jour et dans le moindre détail la sueur de tous ces bras, de tous ces torses d’ébène asservis ?
Les villes, ici, ont été créées par un peuple d’esclaves, condamnés à rester dans les souterrains du désert pour qu’on ne mesure jamais l’aveuglement de leurs ravisseurs.
Au-delà d’une muraille, l’oasis étend ses parchemins de verdure.
Sur une colline trônent les grands récipients.
Ils sont aussi hauts et gigantesques que le temple de Mikal, aussi profonds que la citerne qui contient la Sagesse du Prophète et ils sont remplis jusqu’à ras bord de la sueur des nègres.
Ils ont creusé des puits dont l’oasis est fière !
Ils ont nettoyé le désert et arraché la racine des palmes au ventre stérile du calcaire !
Volés au Soudan, vendus sur les marchés du Fezzan, échangés à Ouargla contre un chargement de sel ! Et ils ont bâti des ponts sur la grande aorte du Niger.
Plus patient que le vent est leur labeur qui dure des siècles !
La terre est traite, massée par des mains inaltérables : celles du serf au front lourd, à qui appartient de faire fleurir le désert.

Lorenzo Pestelli      Les nègres du Sahara.      Piécettes pour un paradis baroque. 1963

Si la traite européenne portait avant tout sur des hommes en état de travailler sur les plantations, la traite musulmane portait d’abord sur les jeunes filles et les jeunes garçons, destinés fréquemment à devenir eunuques. Les jeunes garçons étaient régulièrement émasculés pour fournir les eunuques gardiens de harem. Le Bornou, le pays Haoussa et le Soudan étaient les principaux fournisseurs d’eunuques. L’évaluation du nombre de jeunes gens [10 à 15 ans] mourant des suites de la mutilation qu’ils subissaient est problématique. Charles Gordon, qui fut gouverneur de Khartoum estimait qu’un seul garçon mutilé sur 200 survivait. Cette énorme mortalité renchérissait le prix des eunuques. Cette évaluation de mortalité ne semble pas exagérée car la malheureuse victime se voyait :

[…]     retirer l’appareil génital au complet, verge et testicules. Après la castration, les opérateurs introduisaient dans le canal urinaire une tige de plomb que le mutilé sort au moment d’uriner jusqu’au jour où la cautérisation est achevée […] le nombre de ceux qui y laissaient la vie était de loin supérieur au nombre de ceux qui en réchappaient, essentiellement faute de soins et d’hygiène, l’opération touchant des centres vitaux : il fallait compter une dizaine d’eunuques réussis pour quatre-vingt-dix perdus.

Chebel                        L’esclavage en terre d’islam Paris 2007

Un notable de Kano acheta douze eunuques en livrant des chevaux. Le cheval s’échangeait habituellement contre une quinzaine d’esclaves, cette opération attribuait aux eunuques une valeur douze fois supérieure à ces derniers.

Renault F, Daget S               Les traites négrières en Afrique. Paris 1985

L’arrivée des Caravelle au milieu du XV° siècle, permit le transport de ceux-ci par bateau ; quelques décennies plus tard, les besoins en main-d’œuvre des premiers colons des Antilles pour la récolte de la canne à sucre, créeront le marché, pour lequel la Caravelle était l’instrument idéal.

C’est la victoire de la Caravelle sur la caravane.

Magalhaes Godinho, historien portugais

10 03 1679                  Vauban a le coup de foudre pour le site de Toulon :

Il ne faut pas, Monseigneur, que la grandeur de l’entreprise ni la dépense de l’ouvrage vous rebutent puisqu’il s’agit du plus beau port de l’Europe, situé dans la meilleure rade, d’autant qu’il ne contient en soi rien de difficile ni d’embrouillé.

Vauban      Lettre à Colbert

La venue de Vauban à Toulon ne tenait certainement pas au hasard : la ville avait brûlé deux ans plus tôt, le 26 avril 1677. Ce sera le début de la construction de la nouvelle darse de 20 ha qui remplacera la darse Henri IV qui avait marqué la création de l’arsenal dès 1599, dès lors affectée aux pêcheurs et au commerce. Marseille et Toulon ont des situations géographiques très opposées : Marseille ne dispose que d’un tout petit port naturel – le vieux port – et sa baie n’est pas suffisamment abritée pour que l’on soit dispensé d’ouvrages portuaires importants ; par contre l’arrière-pays est facilement accessible et permet une circulation aisée des biens et des personnes ; il en va tout autrement de Toulon, abritée naturellement dans une rade somptueuse, mais fermée sur son arrière-pays, ce qui permet de sécuriser ces accès sans difficulté : c’est l’idéal pour des pirates… et ceux-ci sévissaient depuis des siècles jusqu’à ce qu’un pouvoir central vienne y mettre bon ordre. Le blé venait-il à manquer ? il suffisait d’envoyer au large quelques navires pour arraisonner les navires qui croisaient au large.

Toulon et sa rade

1679                           La loi Habeas Corpus Act, votée par le parlement anglais,  énonce une liberté fondamentale, celle de ne pas être emprisonné sans jugement, au contraire de l’arbitraire qui permet d’arrêter n’importe qui sans raison valable. En vertu de ce principe, toute personne arrêtée a le droit de savoir pourquoi elle est arrêtée et de quoi elle est accusée. Ensuite, elle peut être libérée sous caution, puis amenée dans les jours qui suivent devant un juge. Devenue un des piliers des libertés publiques anglaises, elle s’applique dans les colonies. Aux États-Unis, elle a valeur constitutionnelle, ne pouvant être suspendue qu’en temps de guerre. Mais, au Royaume Uni, elle est restée strictement anglaise, ne s’appliquant ni en Écosse, ni en Irlande du nord.

Le pays n’est pas bien loin de la guerre de religion et il n’y fait pas bon être catholique. Charles II vient de dissoudre les Communes ; l’Angleterre se partage alors entre deux principaux partis : les Tories, qui sont contre l’exclusion du trône d’un prince catholique et les Whigs, qui en sont partisans. Ces dénominations ont été données par l’adversaire : les Tories sont des brigands catholiques d’Irlande, les Whigs des brigands presbytériens d’Écosse. Toutes ces tentatives pour faire basculer le royaume dans l’un ou l’autre camp, se traduisent par d’importants mouvements d’émigration vers les colonies anglaises d’Amérique du Nord : Maryland, Baltimore, Massachusetts, Rhode Island etc… Et puis, il devait bien y avoir au moins quelques uns de ces émigrants pour se dire que si l’herbe n’était pas forcément plus verte là-bas, le soleil risquait de se montrer plus souvent : en novembre de cette année, les brouillards nauséabonds – provoqués par les fumées de charbon – avaient entraîné à Londres une augmentation de la mortalité.

Le Huguenot Denis Papin invente la grand mère de la Cocotte minute qu’il nomme digesteur dans La manière d’amollir les os et de faire cuire toutes sortes de viandes en fort peu de temps et à peu de frais. Seize ans plus tard, il aura l’idée d’appliquer son invention à faire naviguer les navires contre le vent…. Les bateliers de Fulda détruiront son bateau à vapeur en 1707. Trop en avance, la plupart de ses travaux resteront au stade expérimental… il mourra dans la misère en Angleterre en 1714.

23 01 1680                 L’affaire des poisons se conclut, après 36 mois d’interrogatoires : les plus grands personnages de la cour, dont quelques maîtresses du roi, sont arrêtés. 319 personnes auront été interrogées, 74 condamnées dont 36 à mort, 4 aux galères, 34 au bannissement. Le 13 juillet 1709, le roi fera détruire les archives de la Chambre ardente. L’affaire donna lieu un an plus tard à un édit par lequel l’ouverture de tout laboratoire de préparation de drogue et distillation sera soumis à autorisation, exception faite des médecins, professeurs de chimie ou apothicaires. La situation n’était pas simple car, de même qu’aujourd’hui le dépôt de brevet n’empêche pas la contrefaçon, édit et ordonnances d’alors ne pouvaient mettre fin au charlatanisme fleurissant sur le terreau de la crédulité.

D’autres que les pharmaciens pouvaient effectuer certains actes pharmaceutiques :

  • Les médecins ayant inventé ou importé un remède nouveau recevaient des privilèges ou un brevet leur réservant l’exclusivité de la vente de leur remède.
  • Les chirurgiens étaient autorisés à vendre les remèdes utiles à la chirurgie.
    Les herboristes botanistes commercialisaient des herbes concurremment avec les apothicaires.
  • Les épiciers, les merciers pouvaient également vendre des drogues simples d’importation sous le contrôle des jurés apothicaires.
  • Les ecclésiastiques dans un domaine limité pouvaient préparer et employer chez eux et pour leur usage les remèdes. La vente des médicaments leur était interdite. Les moines cultivaient souvent les simples dans les jardins de leur cloître.

Les remèdes secrets continuaient à prospérer, en marge de cette réglementation, à grand renfort de publicité assurée par gazettes et crieurs de rue… profanes et religieux rivalisaient de créativité dans ce panthéon de l’escroquerie et du mensonge : eau rouge des Jacobins, essence divine du révérend père Aimé, eau de vie de lavande des religieuses bénédictines de Traisnel, baume de vie de l’apothicaire Lelièvre, eau fondante antivénérienne du docteur Guilbert de Préval, grains de vie de Clérambourg, sirop mercuriel du docteur Bellet, tisane antivénérienne de Felz etc…

C’est par milliers qu’étaient confectionnés chez les pharmaciens ou hors de chez eux les baumes, les électuaires, sirops, pommades, liqueurs, robs et élixirs dont on assurait qu’ils guérissaient peste et syphilis. Le 25 avril 1778, le corps des apothicaires est érigé en collège de pharmacie afin de prévenir le danger qui peut résulter du débit médicinal des compositions chimiques confié à des marchands qui ont été jusqu’à présent autorisés à faire commerce, sans être obligés d’en connaître les propriétés. En 1831, il restait six remèdes secrets autorisés : les Pilules de Belloste, les Grains de santé du Dr Franck, la Poudre dite d’Irroë, le Rob antisyphilitique Boiveau-Laffecteur, la pommade ophtalmique de la Veuve Farnier, la préparation anti-dartreuse de KuncKel. D’autres édits viendront, en 1728, germinal an XI (1803), 25 prairial an XIII (14 juin 1805), 3 mai 1850 visant à assainir le secteur, mais en fait il faudra attendre que naisse avec la chimie l’industrie pharmaceutique et des moyens administratifs de contrôle sérieux pour mettre fin à ces remèdes secrets : ce n’est que le 13 juillet 1926, qu’un décret de Gaston Doumergue abolira les remèdes secrets. Plus récemment encore sera crée l’ANSM – Agence Nationale de Sécurité du Médicament -, exerçant le contrôle de tout nouveau médicament et délivrant l’AMM : Autorisation de Mise sur le Marché.

Mais il ne faudrait pas que notre regard sur l’existence bien réelle du charlatanisme et de l’escroquerie soit l’arbre qui cache la forêt : la pharmacopée issue directement du règne végétal s’est constituée par des siècles et des siècles d’empirisme et de bon sens ; elle était parvenue à une connaissance bien réelle et précise des propriétés thérapeutiques des plantes ; exercée la plupart du temps par des gens qui n’avaient en matière de déontologie et de compassion de leçon à recevoir de personne, elle a soulagé des populations entières de bien des maux, – pas de tous certes – dès les débuts de l’humanité. Et lorsque la certitude de détenir l’intégralité de la vérité empêche de voir la part de vérité qu’il peut y avoir ailleurs, ce sont les contraintes budgétaires qui s’en chargent, et nécessité fait loi, on verra réapparaître dans des hôpitaux français en 2008 des sangsues, oui… des sangsues, disparues de la pharmacopée française en 1937, et aujourd’hui élevées par la société Ricarempex près de Bordeaux, qui fournit toutes les pharmacies des hôpitaux ayant un service de chirurgie plastique et reconstructrice : lors de la réimplantation d’organes – doigts, orteils, oreille…-, on n’a pas trouvé mieux pour rétablir la circulation veineuse et éviter la mort du greffon. Lorsqu’elle suce sa proie, la sangsue libère également dans sa salive des substances qui empêchent la formation de caillots sanguins. Posée sur le genou, elle soulage la douleur due à l’arthrose pour une durée de un à six mois. Et l’on voit aussi l’argile sortir de sa fonction jamais perdue de soulagement des rhumatismes avec les bains de boue, de soins du visage avec les masques, élargir ses applications à la cicatrisation des ulcères des jambes et des escarres : elle agit comme une éponge en fixant les bactéries infectieuses et les odeurs. On la recommande pour traiter les diarrhées. Elle a été utilisée avec succès pour traiter le choléra à Madagascar. Et l’asticot – larve de la mouche verte – qui revient lui aussi en force, en retrouvant le statut de médicament en 2006 pour remplacer la Javel, et les huiles essentielles qui limitent de façon significatives les maladies nosocomiales et la légionellose…

1680                           Les Indiens Pueblos qui sont dans le nord du Mexique, ce qui inclut alors une bonne part de l’actuel Texas se révoltent contre le colonisateur espagnol : les Espagnols furent chassés du Nouveau Mexique pour dix ans.

L’ascension invraisemblable des Comanches commence au début du XVI° siècle avec l’arrivée des premiers conquistadors au Mexique. Les envahisseurs avaient apporté des chevaux d’Espagne. Les bêtes, qui terrifiaient les Indiens, offraient une supériorité militaire évidente et permettaient aux Espagnols de se déplacer avec une aisance sans précédent dans le Nouveau Monde. Par ailleurs, les montures espagnoles étaient extraordinairement bien adaptées aux plaines et mesas arides et semi-arides du Mexique ou de l’Ouest américain. Le mustang ibérique était radicalement différent de son cousin massif, nourri au grain, issu de régions plus septentrionales de l’Europe. C’était un cheval de désert, dont les lointains ancêtres avaient galopé dans les steppes plates et sèches de l’Asie Centrale. Au fil du temps, il avait gagné le Moyen-Orient puis l’Afrique du Nord et s’était croisé avec d’autres hybrides en cours de route. Ce sont les invasions mauresques qui le conduisirent jusqu’en Espagne. À cette époque, il était déjà pratiquement le cheval qui serait par la suite introduit en Amérique : léger, petit et vigoureux, il avait une hauteur au garrot d’environ 1,45 mètre, le profil concave des pur-sang arabes et le museau effilé. Il n’avait rien d’impressionnant mais était malin, rapide, dressable et, surtout, il était habitué à consommer l’herbe des plaines chaudes de la péninsule Ibérique et à parcourir de longues distances entre des points d’eau. Doué d’une grande endurance, il trouvait à se nourrir même en hiver.

Le mustang s’adapta immédiatement au Mexique et permit aux Espagnols, installés dans des haciendas autour de Mexico, de faire de l’élevage de chevaux à grande échelle. Vingt ans à peine après l’arrivée de Cortés, Coronado parvint à rassembler quinze cents mustangs et mules pour sa grande expédition dans le nord. Le cheval conquit le continent au même rythme que les Espagnols. Comme ces derniers savaient parfaitement à quoi s’attendre si les tribus indigènes apprenaient à monter, l’une de leurs premières ordonnances interdit aux Indiens l’accès aux chevaux. Évidemment, une telle loi était impossible à faire appliquer. Les Espagnols avaient trop besoin des Indiens et des mestizos pour travailler dans leurs ranchs. Ils renoncèrent donc progressivement à panser, seller, brider et dompter eux-mêmes leurs montures, et se mirent à partager ce savoir avec les populations locales. Cette transmission débuta au Mexique au XVIe siècle et se poursuivit sans interruption au XVIIe siècle tandis que les conquistadors remontaient vers le Nouveau-Mexique.

Ce fut le premier acte de la révolution du cheval. Le second fut la dispersion des bêtes mêmes. Le phénomène commença très lentement. Le premier vrai troupeau – sept cents montures au total – arriva en Amérique du Nord avec l’expédition de Don Juan de Onate au Nouveau-Mexique en 1598. Les Espagnols vainquirent, convertirent puis réduisirent en esclavage les Indiens locaux, les Pueblos, qui bâtirent leurs forts et leurs missions. Les Indiens s’occupèrent aussi de leurs chevaux mais, en dehors de la viande qu’ils pouvaient leur procurer, ils leur trouvaient peu d’intérêt.

Mais les Pueblos n’étaient pas les seuls Indiens du Nouveau-Mexique. En leur offrant un abri et de l’aide, les Espagnols avaient suscité le courroux des bandes athapascanes locales – les Apaches -, qui s’en étaient prises aux colonies dès leur installation ou presque. C’est alors que survint un phénomène aussi intéressant qu’inédit dans l’histoire espagnole des Amériques : les Apaches commencèrent à s’adapter au cheval. Nul ne sait exactement comment cela se passa, ni comment les Apaches acquirent les connaissances subtiles des Espagnols, mais il se produisit un transfert de technologie étonnamment rapide. Les Indiens commencèrent par voler les chevaux, puis apprirent à les monter. Ils adoptèrent intégralement la culture équestre espagnole. Ils montaient par la droite, une pratique que les Espagnols avaient empruntée aux Maures, et utilisaient des répliques grossières de mors, de brides et de selles espagnols.

Le cheval présentait un avantage évident pour la chasse, mais également pour les raids, puisqu’il offrait aux pillards un moyen de fuite rapide et immédiat. Selon les registres espagnols, dès les années 1650, les colonies du Nouveau-Mexique furent la cible d’Apaches à cheval. Toutefois, malgré ces débuts favorables, les Apaches ne devinrent jamais une grande tribu de cavaliers : ils ne combattirent pas à cheval et ne cherchèrent jamais vraiment à maîtriser l’art de l’élevage. Ils se servaient principalement de leurs meilleurs mustangs espagnols pour leurs déplacements quotidiens et raffolaient tellement de la viande chevaline qu’ils dévoraient l’essentiel de leurs troupeaux. Par ailleurs, les Apaches ayant toujours été une tribu semi-agricole, leurs applications du cheval demeureraient limitées – ce dont les Comanches, leurs plus grands ennemis, ne manqueraient pas de profiter par la suite. Mais pour l’instant ils possédaient ce qu’aucune autre tribu d’Amérique ne possédait.

Et ils provoquèrent des dégâts considérables. Ils lancèrent plusieurs séries de raids impitoyables et meurtriers contre les paisibles Pueblos, qui vivaient dans des colonies éparpillées entre Taos et Santa Fé, mais également au sud, le long du rio Grande. Les Apaches donnaient l’assaut puis s’évanouissaient dans la nature, ne laissant aucune chance aux Espagnols de les arrêter ou de les traquer. Chaque raid leur rapportait davantage de chevaux. En 1659, en une seule attaque, ils s’emparèrent de trois cents montures. Les Pueblos finirent par comprendre que les Espagnols étaient incapables de les protéger. Cette prise de conscience fut sans doute l’une des causes de la grande révolte des Pueblos de 1680. D’autres éléments entrèrent en ligne de compte, comme le travail forcé, la conversion au catholicisme et la suppression de la culture et des traditions ancestrales. Quoi qu’il en soit, les Pueblos se soulevèrent, et lors d’une rébellion terriblement sanglante, expulsèrent – pendant dix ans – les Espagnols du Nouveau-Mexique. Une fois leur soif de vengeance étanchée, ils reprirent leurs vieilles habitudes, notamment la poterie et l’agriculture, mais ne gardèrent pas les chevaux, dont ils n’avaient que faire. Abandonnés par les Espagnols, des milliers de mustangs s’échappèrent dans les vastes plaines qui ressemblaient tant à leurs terres ibériques ancestrales. Leur adaptation parfaite à ce nouvel environnement leur permit de s’en sortir remarquablement bien et de se multiplier, au point de devenir le cheptel fondateur des grands troupeaux de mustangs sauvages du Sud-Ouest. C’est ce qu’on appelle la Grande Dispersion des Chevaux. L’irruption de toutes ces bêtes dans la vie d’une trentaine de tribus des Plaines modifia à jamais la structure du pouvoir au cœur du continent nord-américain. Si les Apaches furent les premiers Indiens d’Amérique du Nord à comprendre l’intérêt du cheval pour la chasse et les raids, les autres tribus ne tarderaient pas à suivre.

Le cheval et les connaissances liées à son usage se répandirent à une allure stupéfiante dans le centre du continent. En 1630, aucune tribu n’avait de montures. En 1700, toutes celles des plaines du Texas en possédaient, et en 1750 certaines s’en servaient déjà pour chasser le bison dans les plaines canadiennes. Le cheval leur accorda ce qui leur sembla sans doute une mobilité stupéfiante. Il leur permit, pour la première fois, de maîtriser totalement le bison. Ils pouvaient désormais migrer avec les troupeaux. Ils pouvaient aller plus vite qu’un bison au grand galop et ils apprirent rapidement à traquer les énormes bêtes dans les plaines étales, à plonger leurs lances entre leurs côtes ou à leur décocher des flèches alors qu’elles tentaient de fuir. Les compétences acquises à la chasse devinrent rapidement martiales. Les tribus qui apprirent cette nouvelle façon de chasser imposèrent presque instantanément leur supériorité militaire aux bandes dépourvues de montures et, pendant quelque temps, à tous ceux qui osèrent les défier. Enfin, le cheval transforma ces Indiens en véritables commerçants en leur offrant à la fois un bien d’échange précieux et la possibilité d’atteindre de nouveaux marchés.

En revanche, le mustang ne changea pas leur nature profonde. Après son apparition, la vie de ces peuples continua de reposer presque entièrement sur le bison. Ces Indiens devinrent simplement meilleurs dans ce qu’ils avaient toujours fait. Aucune vraie tribu des Plaines ne pratiquait la pêche ou l’agriculture avant le cheval, et aucune ne s’y mit après le cheval. Même leur consommation limitée de baies et de racines ne fut pas modifiée. Ils restèrent des chasseurs belliqueux relativement primitifs : les chevaux ne leur permirent pas d’évoluer vers des sociétés agraires plus civilisées. Pourtant, les progrès furent époustouflants. La guerre pouvait désormais se faire sur d’immenses distances. Les montures – la principale forme de richesse – pouvaient être rassemblées et possédées en nombre important. En outre, il y avait le pouvoir spirituel même de l’animal – ce pouvoir simple, fondamental, qui avait métamorphosé ces pauvres Indiens à pied en éblouissants cavaliers. Ce nouvel outil transforma des tribus jusque-là à la traîne sur les plans culturel et social en forces dominatrices. Le nom de certaines d’entre elles deviendrait rapidement célèbre dans le pays : Sioux, Cheyennes, Kiowas, Arapahos, Blackfeets, Crows et Comanches.

S.C. Gwynne    L’empire de la lune d’été.    Terre indienne Albin Michel 2012

8 01 1681           Mlle Fontaine est la première femme à danser dans un ballet ; jusqu’alors les rôles de femme étaient tenus par des travestis.

Printemps 1681          Les Languedociens inaugurent le Canal du Midi. Pierre Paul Riquet a commencé les travaux en 1667 ; il lui a fallu surmonter des difficultés de tous ordres, politiques, financières, sociales ; techniquement il fallait trouver un approvisionnement en eau suffisant pour remplacer les volumes qui partent vers l’aval à chaque manœuvre d’écluse : il trouva cette source à plus de quarante kilomètres du seuil de Naurouze, où les eaux se partagent entre Méditerranée et Atlantique : le principal ouvrage de ce captage est le lac de St Ferréol, proche de Revel.

Mais rien n’avait été simple ; tenté un temps par une association avec Thomas de Scorbiac qui avait projeté une liaison accordant priorité au réseau hydrographique, avec un seuil de partage des eaux à Graissens, au sud-ouest de Revel, proche du Fresquel qui permet de rejoindre le bassin de l’Aude, et proche aussi du Sor, qui, via l’Agoût et le Tarn, permet de rejoindre le bassin de la Garonne à Toulouse. Mais Riquet préféra assez vite se fixer sur le seuil de Naurouze : les deux projets furent en concurrence auprès de Colbert [1] quelques années…  puis Colbert mit tout son poids du coté de Riquet, ce qui laissa tout de même le temps à Scorbiac de construire 23 écluses entre Castres et Saint Sulpice, dont 5 sur l’Agoût.

Les platanes qui bordent aujourd’hui le canal du Midi seront plantés à partir de 1780, prenant la place probablement de saules, de frênes, peu nombreux, et encore d’arbres fruitiers autour des écluses, et de mûriers pour l’élevage du vers à soie. Grâce à son système racinaire d’une densité et d’une vigueur peu communes, le platane s’avérera le plus apte à maintenir les berges ; de plus il pousse vite et ses boutures se multiplient facilement.

On a été obligé d’excaver plus de deux millions de toises cubes de terre, ou de tap [argile], et plus de cinq cent mille de rochers ; de construire cent quatre écluses, seize chaussées, cent vingt-quatre épanchoirs, et beaucoup de ponts … sans néanmoins comprendre dans tous ces ouvrages, les moles et quais du port de Cette, qui sont par eux-mêmes des ouvrages immenses.

Piganiol de la Force

L’imagerie courante montre des chevaux tirant les péniches depuis le chemin de halage ; c’était là une pratique coûteuse et les mariniers qui étaient souvent sans le sou tiraient eux-mêmes leur bateau.

Les différents graus – passage d’un étang à la mer – se comblaient et, pour assurer une liaison maritime avec la vallée du Rhône on avait crée dès 1666 le port de Sète (alors écrit Cette). Riquet avait proposé de faire passer le canal à Narbonne, lui donnant ainsi sa chance de retrouver son lustre romain ; mais les décideurs locaux eurent la vision trop courte pour prendre la mesure des enjeux :

C’est ainsi que les états généraux du Languedoc, méconnaissant l’idée première et grandiose de Riquet de joindre directement la Méditerranée à l’Océan et le rôle considérable que son canal interocéanique était appelé à remplir dans les transactions commerciales du monde, ne virent, dans ce projet, qu’une voie de communication intérieure de batellerie destinée à mettre en communication les vallées de la Garonne et de l’Aude avec celle du Rhône. Voilà pourquoi le Canal du Midi, – que la configuration des lieux obligeait de passer à quelques kilomètres de Narbonne et en vue de la mer – ne s’y arrêta point et fut poussé jusqu’à Cette et mis en communication avec le Rhône par le Canal de Beaucaire.

    Marcelin Coural   Le Canal maritime et le Port de Narbonne. Editions Lacour

20 ans plus tard, la création du canal de la Robine rattrapa partiellement l’erreur… partiellement, car il restait une très pénalisante rupture de charge entre Sallèles d’Aude et le Somail. Il faudra encore un siècle pour avoir une liaison cohérente avec le canal du Midi, par le canal de la Jonction, mis en service à la veille de la Révolution. Mais Narbonne ne retrouvera jamais son lustre d’antan.

La création de Sète quinze ans plus tôt ajoutée à cette voie de communication permirent au vins du Languedoc de se développer considérablement ; jusqu’alors, quant on parlait d’une tradition de la vigne remontant aux Romains, voire plus loin encore, il fallait entendre vigne de coteaux, sur les flancs sud du Massif Central ; mais à partir de cette fin du XVII ° siècle, c’est de la plaine du Languedoc qu’il s’agit, de ce trop fameux gros rouge qui tache dont on parvenait, en faisant pisser la vigne à tirer des rendements de 120 hectolitres à l’hectare (quand aujourd’hui on est revenu à trois ou quatre fois moins). Dans certains secteurs, c’était la moitié des terres qui étaient occupées par la vigne. L’arrivée du chemin de fer, moins de deux cents ans plus tard, ne fera qu’accentuer le phénomène. Et, en attendant les crises du second empire avec l’oïdium et le phylloxéra, puis la grande crise de la surproduction de 1903, les châteaux pinardiers se mettront à fleurir dans la plaine de Béziers.

Vauban, qui savait ce que construire veut dire, sût prendre la mesure de l’entreprise et ne se montra pas pingre dans son compliment : Le canal de jonction des Deux Mers est sans contredit le plus beau et le plus noble ouvrage de cette espèce jamais entrepris… J’eus préféré la gloire d’en être l’auteur à tout ce que j’ai fait ou pourrais faire à l’avenir.

Pierre Corneille n’est pas en reste :

La Garonne avec l’Aude, en leurs grottes profondes,
Soupiraient dès longtemps pour marier leurs ondes,
Et faire ainsi couler par un heureux penchant
Les trésors de l’aurore aux rives du couchant ;
Mais à des vœux si doux, à des flammes si belles,
La nature attachée à des loix éternelles,
Pour obstacle invincible opposait fièrement
Des monts et des rochers l’affreux enchaînement.
France, ton grand roi parle, et ces rochers se fendent,
La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent ;
Tout cède, et l’eau qui suit les passages ouverts,
Le fait voir tout puissant sur la terre et les mers.

Le latin qu’aujourd’hui on dit langue morte se refusait alors à mourir, à telle enseigne que l’on trouva un jésuite, le Père Leclerc, pour faire de cette ode une traduction en latin… on en fait grâce au lecteur.

La construction du canal est selon Voltaire l’histoire d’un nom qui commence, elle traduit l’ambition bourgeoise d’un homme universel, Riquet, un homme parvenu. Malgré la légende soigneusement entretenue par ses héritiers, il poursuit un objectif précis : il veut asseoir socialement sa famille et, grâce à l’appui de Colbert, ses fils deviennent, l’un, lieutenant aux gardes et, le second, président du tribunal de Toulouse. Par cette réalisation, le monde féodal enfermé dans ses châteaux forts laisse la place à un État territorial moderne où sur les chemins de terre et d’eau circulent les êtres et les biens.

Riquet sait déjouer les jalousies et convaincre les grands comme le public. L’affaire du souterrain de Malpas (déjà réalisé par des moines au XII° siècle) où il propose de percer la montagne d’Ensérune formée de tuf sablonneux, perméable à l’eau, montre sa connaissance approfondie du terrain et son intelligence exceptionnelle [2]. Le génie de Riquet tient à sa capacité d’arriver à retourner les oppositions les plus fortes et les plus anciennes en faveur de son projet. Riquet recherche l’harmonie et il croit au bonheur des hommes par le progrès technique. Il dirige une œuvre collective, met à l’ouvrage les plus démunis, ceux-là mêmes qui se sentent rejetés du royaume de France. Douze mille ouvriers, hommes et femmes de vingt à cinquante ans, bien payés [même en cas d’absence pour maladie. ndlr], indemnisés les dimanches, jours de fête et de pluie, constituent ainsi une véritable armée, participant à la construction de ce chemin d’eau, long de plus de 240 kilomètres. Si comme certains le prétendent le canal du Midi est par sa beauté architecturale un tombeau à la gloire de son constructeur,  il demeure aussi l’œuvre de toute une province. Au printemps 1681, le jour de l’inauguration, les paysans d’Occitanie forment la haie d’honneur et manifestent leur enthousiasme devant cette réalisation qui est la leur. Désormais, ils appartiennent à la France de Colbert. De la clameur qui monte, on entend distinctement leurs paroles, elles disent: Vive notre bon roi Louis XIV, bon vent à nos barques et à nos marchands. 

Le canal du Languedoc est aujourd’hui, sans conteste, le plus beau canal de France. Ses ouvrages d’art constituent autant d’architectures magnifiques. Les soixante-quatre écluses de forme elliptique, voûtes renversées conçues pour tenir la poussée latérale, écrins pour les bateaux, ont longtemps fait rêver les constructeurs. Certains historiens prétendent même qu’elles ont trouvé naissance dans les dessins de Léonard de Vinci pour le projet des écluses du canal de l’Adda. Les ponts et les ponceaux sont aussi de véritables merveilles, œuvres de très grands ingénieurs comme Garipuy à qui l’on doit l’élégance des parapets elliptiques des ponts sur le canal de la Robine de Narbonne. Le canal du Midi a servi de laboratoire d’essai, dans la deuxième partie du XVIIIe siècle et au XIXe siècle, à l’école des Ponts et Chaussées. Le pont du Somail dans l’Aude, réalisé avec des lits de pierres calcaires blanches alternant avec des pierres volcaniques sombres, est un exemple de cette recherche de modénature de la part des ingénieurs qui s’amorce à l’époque.

[…]                         Quarante-cinq mille arbres ont été plantés, des ponts Jumeaux à Toulouse jusqu’à l’étang de Thau, pour maintenir les francs-bords de la voie d’eau. Les pays aquitains ont planté des peupliers, des saules, des ormeaux et des chênes. Ils ont souvent été remplacés par les platanes très décriés aujourd’hui, car leurs feuilles, qui se décomposent lentement, engorgent en automne le fond du canal. La qualité de la lumière que procure leur ombrage, très adaptée au climat du Midi, mérite pourtant qu’on plaide en leur faveur. Le Languedoc a planté des pins parasols et des mûriers. Dans la zone méditerranéenne, ce sont des oliviers et des cyprès. Ainsi, à proximité des écluses de Fonserannes, peut-on admirer du pont Saint-Jean une allée de cyprès qui forment un mur opaque et se referment sur le canal. Le végétal a été un matériau de construction du paysage du canal du Midi, le support d’une création paysagère où intervenaient le choix des essences, leur forme, leur taille, la densité de leur feuillage, leur mise en œuvre, leur groupement. L’arbre isolé joue un rôle de point de repère dans le lieu où il est placé. Les arbres au port fastigié comme les cyprès signalent les points remarquables du parcours : les ouvrages d’art, les ponceaux. Les arbres plus monumentaux au feuillage dense, en boule ou en cime annoncent les entrées de villes, tandis que les arbres taillés à l’échelle de l’architecture environnante sont réservés aux traversées de villes. Les terre-pleins des gares d’eau, au carrefour des villages, sont garnis d’un enclos carré formant une place bien délimitée et facilement appropriable. Les arbres fruitiers indiquent la venue d’une écluse ou d’un bâtiment public lié au canal. C’est un système complexe que vont mettre en œuvre les ingénieurs durant les XVIII° et XIX° siècles, développant ici l’essentiel des figures et du vocabulaire employés depuis lors dans l’espace public urbain (terrasse, mail, quinconce, exèdre, square, patte d’oie…).

Avec le canal du Midi, nous possédons un véritable musée vivant des techniques, un témoignage de l’archéologie industrielle et des premiers balbutiements du monde moderne au sein d’une région. Il constitue la première grande route qui traverse et unifie le Languedoc.

Anne Fortier Kriegel            Les paysages de France         PUF 1996

En 2006 apparaîtra le chancre coloré qui infectera entre 8 000 et 10 000 des 42 000 platanes en double alignement. Le Midi Libre suivra de près la question, corrigeant partiellement les propos d’Anne Fortier Kriegel :

Quand Pierre Paul Riquet a creusé le canal entre 1666 et 1681, il n’avait fait aucune plantation. Les premières ont été réalisées par les riverains pour délimiter leurs parcelles, produire du bois de chauffe, alimenter les magnaneries (mûriers)… Au XIX° siècle, la Compagnie du Canal du Midi, pour stabiliser les berges, décida d’un programme de plantation avec une espèce unique : le platane. La plupart des arbres abattus en ce moment remontent à cette époque.

Le Midi Libre 31 août 2013

Riquet possédait certainement une forme de génie, mais ce n’est pas la même chose que la compétence – la fonction de fermier des gabelles ne prépare pas spécialement à la construction d’un canal à écluses -. S’il sut garder par devers lui un jeune ingénieur compétent, François Andréossy, ce dernier manquait sans doute de l’expérience nécessaire pour prendre garde aux méfaits de l’alluvionnement crée par les nombreux cours d’eau qui se jetaient dans le canal : six ans après la mort de Riquet [le 1° octobre 1680] Vauban visitera le canal qu’il trouvera en vilain état, rendu impropre à la navigation par l’envasement crée par les rivières adjacentes. Ne pouvant se résigner à l’abandon de cette réalisation il va dépêcher Antoine Niquet, ingénieur des fortifications, qui entreprendra de nouveaux travaux avec le percement de la voûte des Cammazes pour prolonger la rigole de la Montagne Noire et le renforcement du barrage de Saint Ferreol. Il faudra aussi construire de nombreux ouvrages maçonnés pour isoler les nombreux cours d’eau qui se jettent dans le canal, ainsi que des épanchoirs pour réguler le niveau de l’eau. Il édifiera quarante-neuf aqueducs et ponts-canaux dont ceux de la Cesse, de l’Orbiel et de Pechlaurier, et renforcera une grande partie des ouvrages et des digues initialement construites par Riquet. Cette série de travaux, qui durera jusqu’en 1694, améliorera grandement l’alimentation et la gestion de l’eau. Antoine Niquet surveillera le canal jusqu’en 1726. Ces travaux d’assainissement remirent le canal en activité. Riquet était mort certes couvert de dettes, mais la perception de tous les péages permit à ses héritiers de les rembourser, puis d’amasser une coquette fortune.

Écluses de Fonséranes. 8 bassins, 9 portes, qui permettent de franchir un dénivelé de 21.5 mètres.

8 1681                           L’article 4 de l’ordonnance de la Marine vient jeter une sérieuse menace sur le très lucratif métier de naufrageur :

Ceux qui allumeront de nuit des feux trompeurs sur les grèves et dans les lieux périlleux pour y attirer et faire perdre les navires seront punis de mort et leurs corps attachés à un mat planté où ils auront fait des feux.

Mais, comme en tout, il n’est pas interdit de faire, il est seulement interdit de se faire prendre. Le pas vu, pas pris explique aujourd’hui que les fonds marins soient devenus une poubelle où les poissons meurent en avalant des sacs plastique.

Le métier de naufrageur consistait généralement à allumer un feu sur une côte rocheuse pour que les navires le perçoivent comme un phare et viennent s’y fracasser : il ne restait alors plus qu’à ramasser, et à trucider les éventuels survivants, pour qu’ils restent à jamais muets. La technique devait avoir des inconvénients… probablement la vue depuis un navire d’une lumière fixe pouvait susciter un doute… aussi ceux de Penmac’h – extrémité sud-est de la baie d’Audierne –  avaient-ils adopté une technique plus sophistiquée, permettant de se faire passer pour une petite embarcation toute proche de la côte : ils entravaient deux pattes d’une vache de façon à la faire boiter et lui installaient une lanterne entre les deux cornes : de la sorte, vue de la mer, on croyait voir une barque ballottée par les vagues.

Dans les Cornouailles anglaises, ils allaient jusqu’à impliquer le bon Dieu dans leurs trafics souvent meurtriers : Seigneur, nous te prions, non pour que des naufrages se produisent, mais, au cas où il s’en produirait, que Tu  les guides vers nos côtes pour le bénéfice de leurs habitants. Daphne du Maurier en fera un roman en 1936 : L’auberge de la Jamaïque et Hitchcock un film éponyme en 1939.

1 11 1681                     Phra Narai, roi de Siam envoie à Louis XIV une ambassade avec moult présents : porcelaine, or et argent, le tout embarqué sur le Soleil d’Orient, bâtiment de 1 000 tonneaux battant pavillon de la Compagnie française des Indes. Il fait escale à Fort Dauphin, sur l’île de Madagascar, puis disparaît, à quelques lieux de là, pris dans une tempête, selon des témoins. Trois ans plus tard, l’assemblée générale des actionnaires devra bien admettre qu’il était à présumer que ce vaisseau était péri, la perte en était très considérable et comptait plus de six cent mille livres, outre le corps du vaisseau. Toutes les recherches de toutes les époques pour retrouver l’épave resteront vaines.

William Penn et ses Quakers fondent la Pennsylvanie, dont la législation, par son libéralisme, va devenir le modèle des institution américaines.

William Penn appartient à la secte des Quakers, mouvement humaniste d’une grande tolérance qui rêve de paix universelle, et interdit à ses membres de porter des rames ou même de prêter serment [to quake : trembler… devant Dieu]. Cette hardiesse leur avait valu de dures persécutions. Penn avait trouvé moyen d’y échapper lorsqu’il avait hérité de son père une énorme créance que Charles II, roi d’Angleterre, avait contracté auprès de lui. Il avait proposé de lui échanger sa dette contre des terres du Nouveau Monde. En hommage aux forêts qui la couvrent et à son fondateur, la nouvelle colonie prend le nom de Pennsylvanie. Sa capitale est baptisée Philadelphie, [amour fraternel, en grec]. En conformité avec les idéaux de ses membres, elle s’ouvre à tous les gens chassés de divers pays d’Europe en raison de leurs opinions religieuses.

François Reynaert                La Grande Histoire du Monde           Fayard 2016

Pendant près de quarante ans les Quakers furent presque les seuls magistrats et les seuls législateurs de cette province. Pendant la durée de cette période, jamais on ne vit la moindre dispute avec les sauvages [les indiens Algonquins]. La paix avec ces peuples était fondée sur la justice et l’équité ; toutes les disputes entre les deux nations étaient décidées par un juré de six blancs et six sauvages.

Crèvecœur. Lettres d’un cultivateur américain

Jean-François Regnard a parcouru pendant deux mois la Laponie. Son récit, publié en 1731, connaîtra un immense succès ; il est le premier à relater l’existence des skis :

Nous fûmes assez heureux à la chasse le dimanche : nous rapportâmes quantité de gibier, mais nous ne vîmes rien qui mérite d’être écrit, qu’une paire de ces longues planches de bois de sapin, avec lesquelles les Lapons courent d’une si extraordinaire vitesse, qu’il n’est point d’animal, si prompt qu’il puisse être, qu’ils n’attrapent facilement, lorsque la neige est assez dure pour les soutenir.

Ces planches, extrêmement épaisses, sont de la longueur de deux aunes, et larges d’un demi-pied ; elles sont relevées en pointe sur le devant, et percées au milieu dans l’épaisseur, qui est assez considérable en cet endroit pour pouvoir y passer un cuir qui tient les pieds fermes et immobiles. Le Lapon qui est au-dessus tient un long bâton à la main, où d’un coté, est attaché un rond de bois , afin qu’il n’entre pas dans la neige et de l’autre un fer pointu. Il se sert de ce bâton pour se donner le premier mouvement, pour se soutenir en courant, pour se conduire dans sa course, et pour s’arrêter quand il veut ; c’est aussi avec cette arme qu’il perce les bêtes qu’il poursuit, lorsqu’il en est assez près.

Il est assez difficile de se figurer la vitesse de ces gens, qui peuvent avec ces instruments surpasser la course des bêtes les plus vites ; mais il est impossible de concevoir comment ils peuvent se soutenir en descendant les fonds les plus précipités, et comment ils peuvent monter les montagnes les plus escarpées. C’est pourtant, monsieur, ce qu’ils font avec une adresse qui surpasse l’imagination, et qui est si naturelle aux gens de ce pays, que les femmes ne sont pas moins adroites que les hommes à se servir de ces planches. Elles vont visiter leurs parents, et entreprennent de cette manière les voyages les plus difficiles et les plus longs.

Jean François Regnard Voyage en Laponie 1731

Huit ans plus tard, d’autres personnes découvraient la même chose au pays de Bloke, en Slovénie. Comment ce mode de transport, qui remonte à la préhistoire pour toute la région arctique, est-il arrivé en Slovénie avec 200 ans d’avance sur l’Europe occidentale ? Nul ne peut le dire.

9 04 1682                   Robert Cavelier de la Salle, normand et jésuite défroqué, établi au Canada depuis 1667, parti de la rivière Illinois, atteint le delta du Mississippi, et reconnaît la rive droite du Mississippi qu’il nomme Louisiane. Il sera tué par ses compagnons cinq ans plus tard. Le nom du roi  étant déjà donné, Pierre Le Moyne d’Iberville n’aura plus qu’à officialiser l’affaire en 1699 pour qu’elle devienne terre française.

17 05 1683                 Les Hollandais Van Horn et De Graaf, illustres flibustiers des Antilles, associés à plusieurs autres flibustiers français, à la tête de deux navires et de 50 hommes s’emparent du port le plus important de la Nouvelle Espagne : Vera Cruz. C’est l’affaire la plus juteuse de l’histoire de la flibuste : elle rapportera 800 pièces de huit pour chaque homme [cf 19 01 1671].

26 07 1683        Le dey d’Alger Mezzomorto, s’exerce à ce que l’on nomme aujourd’hui terrorisme, en faisant attacher le missionnaire lazariste Jean Le Vacher à la bouche d’un canon. Aucun soldat turc, ni même un juif algérois n’acceptèrent d’allumer la mèche. Il fallut que ce soit un renégat. Des témoins rapporteront qu’il y perdit le bras et que le canon fut endommagé à jamais.

Aussitôt que le coup fut tiré l’on vit sortir de l’eau où tombèrent les parties du corps de M. Le Vacher une colonne de feu qui s’éleva dans les airs, Dieu le permettant ainsi pour glorifier son serviteur.

anonyme, doué pour les visions

Fin août, début septembre 1682        Louis XIV, près de vingt ans après l’échec contre Alger, en représailles à l’assassinat du Père Vacher, envoie une flotte sous les ordres de l’amiral Abraham Dusquesne (protestant qui avait refusé d’abjurer, néanmoins Louis XIV évitera de lui faire subir les dragonnades) : trois jours de bombardements intenses, suivis de plusieurs autres les années suivantes contraignent le dey à demander la paix et à relâcher les prisonniers.

6 09 1683                    Colbert meurt de la maladie de la pierre [calculs constitués dans la vessie et que l’adénome de la prostate empêche d’être évacués]. Il aura été l’homme le plus puissant de France pendant plus de vingt ans, cumulant quasiment la totalité des ministères, inspirant pratiquement toutes les décisions de Louis XIV.

Étonnant parcours que celui de ce roturier qui était loin d’être brillant – il est certain que s’il s’était présenté à l’ENA, il aurait été recalé -, mais travailleur comme rarement on en vit : – il se frottait les mains de plaisir le matin en arrivant au bureau –. Ce champenois s’enticha de la marine : il trouva 1 000 canons en 1661 : elle en aura 6 500 en 1674. En 1671, la marine comptait 119 vaisseaux de ligne, répartis en 5 rangs, 22 frégates légères, 16 brûlots, 37 flûtes et les galères. Il centralisa l’administration des deux marines, Ponant et Levant. Toulon est devenu le premier arsenal du royaume, Brest a vu sa population multipliée par 2, Rochefort est un vrai arsenal, Le Havre et Dunkerque ont été améliorés. Marseille est devenu le premier port français en Méditerranée. Cette, qui deviendra Sète, est créé.  En dix ans, il a constitué un corps homogène  fait d’hétérogénéité, l’aristocrate catholique Tourville servant le vieux Duquesne huguenot et petit-fils de cordonnier. Jean Bart, fils de pêcheur, qui finira officier général, Ducasse, huguenot, fils d’un marchand de jambon de Bayonne, qui deviendra chevalier de la Toison d’Or et aura pour fille la duchesse de la Rochefoucaud. Il aura su mettre sur pied une belle machine qui tournait rond avec toutes ces diversités. Deux siècles et demi plus tard, le général Leclerc fera, dans un domaine plus restreint, la même chose : ma plus belle victoire est d’avoir fait une Division de toutes ces additions.

Et les possessions françaises d’outre-mer : les Antilles, Haïti, le Canada, les compagnies des Indes, occidentales comme orientales, et le développement des techniques, des sciences, des lettres… que n’a-t-il marqué de sa patte, avec toujours un très grand souci du détail.

Là où Nicolas Fouquet avait commencé à installer des habitudes de funambulisme et jonglerie financière, il se cramponna à une gestion de bonne ménagère : les dépenses ne doivent pas dépasser les recettes. Autant dire qu’il ne voyait pas d’un bon œil la construction de Versailles. Très exigeant sur la qualité des produits fabriqués pour l’exportation il voulut se donner les moyens de contrôler cette qualité en créant de grandes manufactures d’État – Les Gobelins, Aubusson… – ; protectionniste, il augmenta les taxes sur les importations et encouragea les exportations, ayant un peu de mal à comprendre que les autres pays se mettent à faire de même… Une anecdote,  probablement apocryphe, donc à classer dans la si judicieuse catégorie italienne : Se non e vero, e ben trovato : Que peut-on faire pour vous aider ? aurait un jour demandé Colbert à un marchand : Monseigneur, répondit celui-ci, laissez faire, laissez passer !

Des économies, il en fera en supprimant nombre d’intermédiaires, parasites et rien d’autre. Cet homme, avec l’aval du roi, certes,  a dirigé la France pendant 20 ans et l’a fait de main de maître. Il ne fût pas le responsable des guerres. Honnête homme, il ne fut pas révolutionnaire et épousa souvent les usages de son temps, plaçant ses proches autant qu’il le pouvait, mais tenant éloignés les incompétents ; à une époque où n’existait pas de distinction franche entre servir et se servir, il n’oublia pas de se servir et laissa aux siens plus qu’une coquette fortune.

On apprend la mort de Jean-Baptiste Colbert, dont la France tout entière, le Roi en tête, se hâte peut-être un peu de se réjouir. Il a fallu porter de nuit à Saint Eustache le corps du petit homme sévère au sourcil froncé qui, depuis tant d’années, travaillait seize heures par jour à la grandeur de la France et à la prospérité de son souverain. Né à Reims le 29 août 1619, le jeune Colbert descendait d’une très ancienne famille de Troyes, en Champagne. Tout jeune il voyagea à travers l’Europe, s’initiant aux affaires de son oncle, gros importateur de tissus d’Orient. Placé par cet oncle dans les bureaux des banquiers Cerasmi et Mascerani, le jeune commis fut remarqué par un client, le Cardinal de Mazarin, qui en fit aussitôt son collaborateur intime et, dès l’âge de vingt-neuf ans, un conseiller d’Etat. Colbert épousa la fille de Jacques Charon, seigneur de Menars et bailli de Blois. A sa mort, Mazarin légua à Louis XIV ce grand commis d’une honnêteté redoutable :

  •    Sire, lui dit-il, je vous dois tout, mais je m’acquitte envers Votre Majesté en lui donnant Colbert.

Pour  saisir le pouvoir réel qui lui était ainsi promis, Colbert devait d’abord se débarrasser du Surintendant des Finances, Fouquet. Il poussa Louis XIV à exiger qu’on lui rendit dorénavant en personne les comptes des finances. Peu après la mort de Mazarin, la crise éclatait : Fouquet, arrêté, condamné à la prison perpétuelle. Colbert resta seul maître du gouvernement avec le titre – d’une habile modestie – d’intendant. Deux mois plus tard, il créait une chambre de justice pour rechercher les abus des vingt-cinq dernières années. Une véritable terreur financière passa sur le pays, et le nouveau maître prouva avec férocité sa dévotion au bien public : suppression de charges, révision de titres, réforme des impôts se succédèrent si vite qu’en septembre 1661, Colbert pouvait annoncer fièrement au Roi qu’en seize mois, il avait augmenté son revenu annuel de cinquante millions, amorti la dette publique et donné à la France les finances saines sans quoi il n’est pas d’indépendance politique réelle.

Stimulant l’industrie, l’agriculture et le commerce, Colbert édifia un système très personnel : au moyen de tarifs douaniers protectionnistes, il encouragea la France à se suffire à elle-même dans le domaine économique. Il supprima nombre de douanes intérieures, réorganisa la marine (et notamment le régime de l’inscription maritime), créa par l’ordonnance de 1673 un véritable code du commerce. Il avait fait de la France une puissance de tout premier plan, à force de rigueur intellectuelle. Cette réforme patiente, obstinée, hardie et impopulaire allait aboutir à une vive réaction des milieux les plus divers du pays, toujours prompts à sacrifier l’intérêt national à leurs avantages particuliers. La magnificence de la cour constituait une négation permanente de l’oeuvre de l’intendant obscur qui prenait, peu à peu, figure de trouble-fête. Faute d’avoir eu la tête de ce digne successeur de Richelieu, la France ingrate se contente aujourd’hui de l’enterrer à la sauvette, mais la postérité se devra de lui rendre justice, elle qui juge sur pièces. L’œuvre du grand petit commis pèsera plus lourd dans la balance de l’Histoire, sans doute, que son mépris des plumes et des perruques, en un siècle rendu plus grand par son travail que par les fastes ostentatoires qu’il entretenait en silence,  malgré qu’il en eut…

Le Journal du Monde sous la direction de Gérard Caillet     Denoël 1975

12 9 1683                     Le duc de Lorraine, le roi Jean III Sobielski de Pologne, à la tête de 75 000 hommes parviennent à mettre en déroute à Kahlenberg, près de Vienne, les 138 000 hommes de Kara Mustafa, le grand vizir turc, qui assiégeait Vienne depuis le 16 juillet. Le pape Innocent XI avait supplié Louis XIV d’intervenir… lequel, trop content de voir affaiblis les Habsbourg, ne bougea pas. Les Turcs reflueront jusqu’à Belgrade, où Kara Mustafa sera étranglé, puis décapité pour avoir échoué. Nombre de Chrétiens attribueront cette victoire aux prières de Marc d’Aviano, légat pontifical à Vienne.

Le moment est venu, ou jamais, d’expulser de l’Europe les Ottomans.

Jean Sobielsky, roi de Pologne

Un pâtissier de Vienne eut alors l’idée de reprendre la forme du croissant de lune, emblème ottoman, pour en faire une nouvelle viennoiserie : se donnant pour pas bien cher le sentiment de ne faire qu’une bouchée de l’ennemi, les Viennois se ruèrent sur les croissants, que le futé commerçant vendit donc comme des petits pains. Et comme les Turcs avaient abandonné sur le site un joli stock de café, celui-ci se rapprocha du croissant pour conquérir le monde.

9 10 1683                         Louis XIV épouse Madame de Maintenon.

1683                                  A Versailles, proche de l’Orangerie, inauguration du Potager du roi, dû à Jean-Baptiste de la Quintinie, directeur des Jardins royaux, sur 9 hectares, à grand renfort de bonnes terres pour assécher l’étang puant que c’était auparavant ; au centre, le grand carré, consacré aux légumes ; tout autour, des arbres fruitiers palissés en espalier : 5000 arbres fruitiers, de 400 variétés, produisant 50 tonnes de fruits par an. Il est aujourd’hui indépendant de l’Etablissement public du Château de Versailles, dépendant directement de l’Inra, plus précisément de l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage  – ENSP -, qui est loin d’en faire sa priorité.

17 05 1684                  Depuis plus de cent ans, les Génois sont les banquiers de l’Espagne. On ne saurait refuser à un client qui a assuré votre fortune des services, en l’occurrence des navires  de guerre. Mais cela provoque des froncements de sourcils de plus en plus fréquents de Louis XIV : envisager que les navires qui passent au large des eaux françaises de Gênes à Barcelone, puissent un jour guerroyer contre lui, lui est insupportable ; il en avertit Gênes, qui feint de ne pas comprendre et traite à la légère l’ambassadeur de France. Louis XIV fait donc parler la poudre en envoyant une flotte dirigée par Abraham Duquesne, lieutenant général de la marine, bombarder Gênes… et cela durant six jours.

Gênes mettra un peu de temps à constater que l’affaire était sérieuse et, un an plus tard, Francesco Maria Imperiale, le doge, viendra à Versailles s’excuser auprès du souverain de la Grande Nation, mettant genou en terre. Pour ce faire, il avait enfreint la constitution génoise qui interdisait au doge de quitter le territoire :

Louis XIV : Que trouvez-vous de plus étonnant à Versailles ?

Le doge : Mi Chi [que je m’y trouve]

1684                      Mulay Isma’il, second sultan marocain de la dynastie des Alaouites, non content d’encourager la piraterie contre les roumis, entreprend la reconquête des ports encore tenus par les Européens : Tanger aux Anglais en 1684, Larache en 1689 et Asila en 1691 aux Espagnols. Il va se constituer une armée de 150 000 esclaves noirs. Il fait de Meknès sa capitale : on pouvait y contempler un palais aujourd’hui disparu de 45 pavillons recouverts de marbre blanc et décorés d’arabesques et de versets coraniques. Il va régner aussi longtemps que Louis XIV, de 1672 à 1727, demandant la main de la princesse de Conti, sa fille adultérine : on ne sait malheureusement pas en quels termes il fût éconduit !

01 1685                   Création de la Compagnie de Guinée pour une durée de vingt ans, avec pour champ d’action la côte d’Afrique de la rivière Sierre-Leone au Cap de Bonne Espérance ; son but : conduire la traite négrière, à raison de 1 000 esclaves par ans à destination des Antilles françaises.

29 06 1685                  Avant que d’avoir trouvé la solution de la Machine de Marly pour approvisionner en eau les bassins de Versailles, un autre projet avait connu un début de réalisation – le détournement de l’Eure jusqu’à Versailles par un canal long de 80 kilomètres -. Louvois et Vauban s’étaient affrontés sur ce projet, le premier prônant un aqueduc sur arcades, le second un aqueduc rampant : conduit souterrain en maçonnerie ou tuyaux de fer. Le Roi n’ayant pas voulu entendre parler du projet de Vauban, ce dernier s’était retrouvé à devoir conduire un projet qu’il désapprouvait ! L’ouvrage était pharaonique et pour le construire on dut faire appel à la troupe, mais, les temps de paix étant alors très limités, les soldats furent appelés sur d’autres fronts et le chantier prendra ainsi fin, en 1690 nous laissant l’aqueduc de Maintenon.

Des oppositions s’étaient déjà manifestées : en septembre 1686, le marquis de Sourches avait écrit qu’il aurait mieux valu employer 8 millions à racheter la Lorraine à son duc qu’aux ouvrages de la rivière de l’Eure. Mais la critique la plus pointue, la plus sévère vient de Vauban lui-même, qui, depuis son manoir de Bazoches, dans le Morvan, annonce à Louvois que le chantier ne pourrait être mené à terme en moins de huit ans, moyennant une dépense annuelle de 2.7 à 2.8 millions de livres :

Comptez-dis-je que, sans un tel fonds, l’ouvrage languira et que, languissant, vous n’en verrez que tard ou jamais la fin, et dans un temps que vous ne serez pas en état d’en jouir, car le roi et vous serez pour lors dans un âge avancé, dont le goût sera peut-être bien différent de celui d’à présent.

[…]     Que cherchons-nous ? À surpasser la gloire des Romains ? Je ne crois pas que nous entreprenions de faire en un règne ce qu’ils ont fait en 1 200 ou 1 500 ans, nous de qui l’État n’est que la 9°ou 10° partie de ce vaste empire.

[…]     Si nous cherchons à comparer le Roi aux mêmes empereurs sur le fait des bâtiments, les dix ensembles qui en ont le plus fait, sans même omettre Justinien, que Procope nous vante tant, n’en ont jamais fait tant que lui. Que nous reste-t-il donc à surpasser ? La merveille des pyramides d’Égypte ? Mais elles ont été bâties par les pharaons, dont le nom est à peine venu jusqu’à nous, et cela sans qu’on leur en donne gloire, parce que, ces grands et énormes bâtiments n’étant d’aucune utilité, on n’a su par où louer ceux qui les ont faits. On ne peut donc augmenter la gloire du roi par la construction d’un aqueduc dont on se peut très bien passer, mais bien un jour reprocher à sa mémoire de n’avoir point achevé le Louvre et de ne s’être pas bâti une maison dans sa capitale, où doit être naturellement sa principale résidence.

[…]     Il y aurait encore bien d’autres choses à dire, Monseigneur, qui sans doute vous auront été représentées par ceux qui vous aiment. Pour moi, j’avais cela sur le cœur il y a longtemps, mais je n’ai point trouvé jour à me donner l’honneur de vous le dire, ni le temps de pouvoir vous l’écrire que depuis que je suis sorti de Paris.

16 07 1685                   Louvois pousse à la conversion et il ne s’encombre pas de précautions oratoires pour le faire :

Sa majesté vous ordonne d’obliger les gentilhommes de la province du Béarn de vous rapporter leurs titres pour être par vous vérifiés, afin qu’il n’y ait plus que ceux qui sont véritablement gentilshommes qui puissent jouir des privilèges attribués à ladite noblesse. Et comme Sa Majesté n’a d’autre vue que de porter ces gentilshommes à se convertir, elle trouvera bon que vous ne fassiez cette recherche que contre ceux qui s’opiniâtrent à ne se point faire instruire.

Louvois à Nicolas-Joseph Foucault, intendant du Béarn

18 10 1685               Édit de Fontainebleau, plus communément appelé Révocation de l’Édit de Nantes.

L’Édit de Nantes, promulgué par Henri IV le 13 04 1598, permettait aux protestants de recouvrer leurs droits civiques. Le culte était autorisé partout où il était pratiqué depuis 1596, à l’exception des résidences royales, et de Paris, dans un rayon de 5 lieues. Cette révocation, – qui ne s’étendait pas à l’Alsace, régie par la paix d’Augsbourg -, exigeait la démolition des temples, la fermeture des écoles protestantes, l’interdiction d’émigrer, etc…  Dans le pays de Gex, cette révocation avait été mise en vigueur dès 1662. Malgré cette interdiction d’émigrer, ce sont entre 200 000 et 300 000 personnes qui quittèrent la France, principalement vers la Hollande (65 000) l’Angleterre (50 000) et les principautés allemandes (40 000) : il s’en trouva même pour grossir les rangs des premiers colons hollandais en Afrique du Sud. En moins grand nombre, mais souvent avec une fortune rondelette, on en retrouvera à Genève :

Henri IV avait accordé aux protestants une centaine de places de sûreté, villes fortifiées et forteresses où le pouvoir royal leur assurait refuge. Ces villes sont assiégées, pillées et rasées par les armées de Louis XIV, leurs habitants envoyés aux galères. La liberté de culte régnait jusqu’alors dans les zones de peuplement protestant et les demeures seigneuriales protestantes. Louis XIV fait désormais arrêter tous les pasteurs, il interdit le culte protestant et prive ses adeptes de tous les droits (entrée dans le corps des officiers du roi, etc.).

Pourtant, entre-temps, une majorité de la bourgeoisie montante s’est convertie au protestantisme. 200 000 protestants, dits huguenots, s’enfuient en Prusse, en Hollande, mais surtout vers ces hauts lieux du protestantisme que sont Genève, Zurich et Bâle. Dans la ville-État de Genève, Calvin a proclamé dès 1536 la République théocratique. Beaucoup de ces émigrés sont riches. Genève soutient les villes protestantes assiégées en France et administre dans ses murs les trésors des huguenots chassés. Le tout sous le sceau du secret le plus strict concernant ces transactions : ce n’est pas uniquement une mesure de prudence (même si les espions de Louis XIV sont partout), mais encore et surtout une œuvre de fraternité, bref une mission de Dieu.

Cette idéologie, même si elle a perdu depuis son objet et si elle est totalement pervertie, exerce encore son pouvoir.

L’architecture actuelle des banques helvétiques reflète ce caractère sacré du maniement de l’argent : somptueux temples de marbre, colonnes et vastes portails pour les grandes banques d’affaires ; palais plus petits aux sombres boiseries évoquant des chapelles pour les banques familiales privées.

Opacité, silence, secret sont les vertus suprêmes des banquiers helvétiques.

Celui qui commet le péché de parler les profane. Un pareil sacrilège est puni par la loi. Le silence et le recueillement trouvent leur couronnement dans la théorie calviniste de l’accumulation sacrée des richesses. La doctrine calviniste de la prédestination considère la richesse individuelle comme un signe visible de la grâce divine. Celui qui accède à la richesse matérielle est élu de Dieu.

Jean Ziegler La Suisse, l’or et les morts       Seuil 1997

Le secret bancaire Suisse attendra deux siècles et demi – dans les années 1930 – pour prendre une existence légale, mais c’est bien à ce moment qu’il est s’est intégré à la psychologie du banquier suisse.

Neutres dans les grandes révolutions qui les environnaient, les Suisses s’enrichirent des malheurs d’autrui et fondèrent une banque sur les calamités humaines.

François René de Chateaubriand

C’est la première fois que l’on va employer le terme de réfugié. 30 000 récalcitrants furent condamnés aux galères.

La révocation fut très populaire, applaudie par La Fontaine, La Bruyère, Racine, Madame de Sévigné, Bossuet [3]… il faut dire qu’à l’époque, il ne se trouvait pratiquement personne pour concevoir une religion qui ne fût pas une religion d’État : l’héritage de l’empire romain – Cujus regio, ejus religio – avait encore force de loi. Alors, pourquoi cette mesure aujourd’hui unanimement condamnée ?

La période voit l’apogée du catholicisme de la Contre Réforme : 95 % des Français assistent à la messe dominicale, font leurs pâques et respectent le jeûne du carême. Les grandes figures de cette contre réforme, qui s’est donné pour tâche de convertir les protestants, sont honorées : François de Sales, Jeanne de Chantal, Vincent de Paul, Bérulle, Jean Eudes etc… Les conversions sont nombreuses dans l’Ouest : 40 000 de 1660 à 1680. Nombreux furent les villages portant un simple nom qui, pour avoir été un temps acquis à la Religion Prétendument Réformée, se retrouvèrent de par la volonté de la Contre Réforme affublés d’un qualificatif de saint sans que quiconque  se soit soucié de savoir si ce saint avait réellement existé ou non ! Oubli : souvent les rue du Temple ne changèrent pas de nom : mais elles ne menaient plus au Temple… qui avait été rasé !

Se greffe sur ces reconquêtes catholiques la querelle sur la régale, c’est à dire le pouvoir de nomination aux bénéfices ecclésiastiques sans responsabilité spirituelle : le conflit est patent avec Rome : c’est le gallicanisme qui demande l’appui du clergé, lequel souhaite bien sur l’unité religieuse dans le catholicisme.

Le roi est impatient de voir les protestants rentrer dans le giron de l’Église et, dès 1681, procède à des conversions forcées, le moyen le plus courant étant le logement des dragons – les missionnaires bottés – chez les protestants – les dragonnades -, où ils se comportaient en pays conquis : saccages, tortures, viols ;

Les dragonnades (1681-1685) - Musée protestant

Lithographie de Nicolas Engelmann, d’après un dessin de 1686. Nouveaux missionnere envoyéz par ordre de Louis le Grand par tout le royaume de France pour ramener les hérétiques à la foy catholiques.

Dans les Misérables, Victor Hugo reprend le supplice de la mère à l’enfant évoqué par Michelet dans Louis XIV et la Révocation de l’Édit de Nantes.

Je plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut liée, nue jusqu’à la ceinture, à un poteau, l’enfant tenu à distance ; le sein se gonflait de lait et le cœur d’angoisse ; le petit, affamé et pâle, voyait ce sein, agonisait et criait ; et le bourreau disait à la femme, mère et nourrice : Abjure ! lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort de sa conscience.

Louis XIV pense que le protestantisme est pratiquement éteint dans le royaume, pour en arriver, en 1685, à cet édit de Fontainebleau, qui commence ainsi : Puisque la meilleure et la plus grande partie de nos sujets de la dite Religion Prétendue Réformée ont embrassé la Catholique […], l’exécution de l’édit de Nantes demeure inutile.[…]

Et la même année, promulgation encore d’un autre édit funeste : le Code noir, (ainsi nommé en 1718) qui faisait entrer l’esclavage dans le monde du droit :

Article 1         Enjoignons a tous nos Officiers de chasser hors de nos Isles tous les Juifs qui y ont établi leur résidence ausquels […] nous commandons d’en sortir dans trois mois, à compter du jour de la publication des Présentes, à peine de confiscation de corps § de biens.

[Ces juifs étaient les descendants des familles d’origine portugaise et espagnole qui s’étaient établi dans la colonie hollandaise du Pernambouc au Brésil, d’où ils avaient été chassés après la reconquête de cette région par les Portugais en 1654]

Article 12   Les enfants qui naîtront de mariages entre esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves, et non à ceux de leur mari, si le mari et la femme ont des maîtres différents.
Article 13   Les enfants tant mâles que filles suivent la condition de leur mère.
Article 28   Déclarons les esclaves ne pouvoir rien avoir qui ne soit à leur maître ; et tout ce qui leur vient par industrie ou par libéralité d’autres personnes ou autrement, à quelque titre que ce soit, est acquis en pleine propriété à leur maître, sans que les enfants des esclaves, leur père et mère, leurs parents et tous autres libres ou esclaves puissent rien prétendre par succession.
Article 38   L’esclave  qui aura été en fuite pendant un mois  aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lys sur une épaule. S’il récidive aura le jarret coupé et sera marqué d’une fleur de lys sur l’autre épaule, et la troisième fois, il sera puni de mort.
Article 42   Pourront (…) les maîtres, lorsqu’ils croiront que leurs esclaves l’auront mérité, les faire enchaîner et les faire battre de verges ou de cordes, leur défendant de leur donner la torture, ni de leur faire aucune mutilation de membre.
Article 44   Déclarons les esclaves être des meubles, et comme tels, entrent dans la communauté.
Article 57       Un esclave, lorsqu’il est affranchi, est tenu pour un sujet du roi de France comme un autre, sans besoin de lettre de naturalité (naturalisation), fut-il né en Afrique.

Une aussi incroyable inhumanité ne pouvait qu’engendrer des comportements extrêmes : ainsi naquirent les marrons, ces esclaves qui avaient préféré la fuite de leur lieu d’esclavage pour des espaces difficilement accessibles où ils acceptaient de vivre dans des conditions d’une précarité totale, mais sans maître. Sur l’île de la Réunion, de 1730 à 1734  on enregistra 985 départs sur la seule commune de Saint Paul. En 1741, Sudel Fuma estime à 6% la population esclave marronne. Ils vivaient de culture du maïs, du songe [nom local du taro] ou des haricots, de la chasse et d’éventuelles rapines sur les plantations. C’est un guide de haute montagne, Pascal Colas, qui, en 2011 a découvert ces refuges haut-perchés, à 2 000 mètres d’altitude, entre les cirques volcaniques de Cilaos et de Mafate : un hélicoptère ne peut même pas y trouver la place pour se poser. En 1848, l’île comptait 62 000 esclaves, dont les traces ont aujourd’hui quasiment disparu : de temps à autre un cyclone met à jour des sépultures hâtivement construites.

1685               Les jésuites sont très introduits en Chine depuis de nombreuses années. Le père Verbiest, président du tribunal des mathématiques, directeur de l’observatoire de Pékin, ami de Colbert, lui demande d’intervenir auprès du roi pour qu’il envoie de nouveaux auxiliaires : cela va être la Mission de Pékin, composée de 10 jésuites, qui mettront 2 ans pour rejoindre la Chine : plantes et communications se mirent alors à arriver régulièrement à Paris : œillet de Chine, reine-marguerite, delphiniums, rhododendrons, jasmin d’Asie, dont on dit en Espagne qu’il est la dama de noche, le thé lui-même, le soja, le l’ilium, le lys, l’ailante, la pivoine impériale, l’hibiscus, l’arbre à papier, le thuya d’Orient, l’encens, le fusain, le forsythia, le gardénia, le camélia… et le très fameux ginseng, élixir de longue vie, régénérateur des forces viriles. Et nous arrivera encore leur maîtrise de la teinture, avec le bleu qu’ils tirent de l’indigo, le rouge de la garance et du carthame, le jaune du gardénia radican et du curcuma : mais toutes ces plantes perdirent leur pouvoir colorant une fois chez nous… Et encore leur utilisation omniprésente du bambou, leur art des jardins et de la miniaturisation…

06 1686                  Une ambassade française, essentiellement composée de Jésuites, arrivée 9 mois plus tôt au Siam où elle a été somptueusement reçue dans la capitale Ayutthaya, revient en France sans avoir obtenu la conversion espéré au christianisme, mais accompagnée d’une ambassade du Siam qui va être reçue à Versailles le 1° septembre 1986. Ayutthaya pouvait alors s’enorgueillir de 332 temples ; ils seront pour la plupart détruits 81 ans plus tard, en 1767, quand le pays sera envahi par les Birmans. Un réseau très dense de canaux alimentés par les trois rivières qui l’encadraient, au nord, au sud et à l’est, l’avait mise à l’abri des inondations. Pendant les 4 siècles où elle aura été capitale, elle n’aura jamais été inondée. Puis l’entretien des canaux sera abandonné, l’un d’eux sera transformé en route et, en 2011, Ayutthaya et les ruines de ses 332 temples se retrouveront inondées, avec un risque certain d’écoulement des fondations si les eaux devaient attendre longtemps avant de s’écouler.

1686                           Francesco Procopio dei Coltelli, gentilhomme sicilien, ouvre le Procope, premier café parisien [4], rue des Fossés St Germain… Il existe encore… la rue a été rebaptisée Ancienne Comédie, au N° 13, dans le 6° arrondissement, quand la Comédie Française était juste en face. Le succès est rapide : on compte 380 cafés en 1723, 1 800 en 1789 et plus de 4 000 en 1807. En 1669, le bourgmestre d’Amsterdam en avait offert à Louis XIV, qui ne l’avait pas apprécié, sans pour cela souhaiter que les Français en fassent autant.

Capitulation de Pesth : la Turquie perd la Hongrie, la Transylvanie, la Morée et la Podolie.

Jean-Claude Adrien Helvetius diffuse le traitement de la dysenterie par l’ipéca, dont les propriétés ont été découvertes par Grenier : la racine d’ipécacuana a été rapportée par le médecin Legras, en 1672.

Guy Crescent Fagon, médecin du roi, lui interdit pour guérir sa fistule à l’anus, le champagne acide et lui recommande les vins vieux de Côte de Nuits et de Beaune. Une fois le roi guéri, la cote du cru de La Romanée grimpa en flèche. Pour fêter cet heureux événement, Madame de Brinon, supérieure de la Maison Royale de Saint Louis, [appelée à devenir Les Demoiselles de Saint Cyr] fondée par Madame de Maintenon, sa tante, composa quelques vers qu’elle demanda à Lully de mettre en musique :

Grand Dieu sauve le roi,
Longs jours à notre roi,
Vive le Roi.
À lui victoire, bonheur et gloire.
Qu’il ait un règne heureux,
Et l’appui des cieux.

Le cantique intégrera le répertoire de Saint Cyr. Près de trente ans, plus tard, Georg Frederich Haendel, de passage à Versailles, l’entendit et, tombant sous le charme, en demanda une traduction au révérend Carrey, pasteur anglican à Londres : et c’est ainsi que naquit le

God save our gracious King [Queen]
Long life our noble King
God save the king,
Send him victorious,
Happy and Glorious,
Long to reign over us,
God save the King.

Le roi Georges I° félicita Haendel et déclara que ce chant [5]  serait désormais celui des cérémonies officielles.

1 03 1687                   De Brest, l’ambassade du Siam en France rentre au pays à bord de 5 vaisseaux français qui emmènent 600 hommes commandés par le maréchal de camp Desfarges avec mission d’occuper Bangkok et Mergui, les deux ports qui commandent respectivement le commerce avec la Chine et avec la côte de Coromandel. Mais le roi de Siam cherchait auprès de la France un soutien, et non un protectorat : la réaction siamoise à cette occupation est violente et suscite un coup d’État un an plus tard : les Français sont expulsés de Bangkok et de Mergui… ils avaient juste pris le temps de se laisser séduire par le pays :

Quoique despotique dans son principe, l’autorité royale est limitée, au Siam comme dans les pays voisins, par la coutume, le petit nombre des fonctionnaires, la difficulté des communications, l’absence d’une armée et d’une police régulières.

Aussi le peuple mène-t-il en général une vie sans souci. La richesse du pays, la douceur du climat, tout concourt à rendre sans effort la vie facile. Les besoins, les aspirations, les désirs, sensiblement les mêmes chez le mandarin, le riche ou le pauvre, sont modestes. Un simple langouti attaché à la ceinture, une maisonnette de bambou, du riz, quelques fruits, un peu de poisson séché : l’homme se laisse vivre et passe son temps dans des chants, des jeux, des danses, des luttes, des courses de sampans. La plupart des Siamois préfèrent l’indolence d’une vie oisive à tous les honneurs, les plaisirs et les biens qu’ils pourraient acquérir par le travail.

Gervaise, 1688

Deux ans plus tard, Forbin traduisait tout cela en termes purement économiques, déclarant au roi : Sire, le royaume de Siam ne produit rien, ne consume rien. C’est bien dit et en peu de mots, conclu le roi.

*****

Les Français, dont le début est toujours brillant, succombèrent à la vanité de vouloir gouverner et, censeurs enjoués des usages étrangers, ils eurent le ridicule de se poser pour autant de modèles.

François Henri  Turpin Histoire du royaume de Siam et des révolutions qui ont bouleversé cet empire. 1771

26 11 1687                   Venise est en guerre contre le Turc et l’on bataille ferme autour d’Athènes. Les Turcs ont fait du Parthénon, jusqu’alors en plutôt bon état, une poudrière, sur laquelle les Vénitiens envoient un boulet : le tout explose. Ce qui restait du toit tombe, entraînant avec lui le haut des colonnes et la partie sud.

1687                                Jacques II, roi catholique d’Angleterre, qui est parvenu à se mettre à dos Whigs aussi bien que Tories, fait une Déclaration d’indulgence qui absout les catholiques de toute violation des lois leur interdisant des postes administratifs et les charges militaires. Il renouvellera cette déclaration l’année suivante, bien vue en cela par le peuple, mais pas par les Whigs.

5 11 1688                Le 10 juin, Jacques II a eu un fils, ce qui change beaucoup de choses en Angleterre ; jusqu’alors la situation de ses deux filles protestantes,  avaient donné aux Whigs et aux Tories la patience d’attendre ; mais l’arrivée d’un garçon qui sera élevé dans la religion catholique fait déborder la coupe et les chefs de la rébellion demandent alors à Guillaume III, prince d’Orange, époux de Marie, fille aînée de Jacques II de venir sauver l’Angleterre de la tyrannie romaine, lequel prend la tête d’une armée composée essentiellement de troupes néerlandaises, de mercenaires allemands et d’environ 300 huguenots français, et débarque en Angleterre. Il va s’emparer de la couronne sans difficulté majeure, puisque Jacques II a pris la fuite le 22 décembre pour gagner le continent : c’est la Glorieuse révolution. Il va créer la Banque d’Angleterre :

Au Moyen-Âge, la guilde des orfèvres prêtait ou empruntait des capitaux. Ses membres thésaurisaient des lingots, comme font encore aujourd’hui, la plupart des banquiers et des capitalistes orientaux. Elle se livrait aussi au commerce des changes. Les Lombards bannis d’Angleterre ne laissèrent derrière eux que des noms de rues et ces signes, toujours utilisés : ?, s.,d. (lires, soldi, dinarii). Débarrassés d’eux et des juifs, les orfèvres commencèrent à émettre du papier de crédit gagé sur leurs dépôts. Cela leur était d’autant plus facile qu’ils se connaissaient et s’inspiraient une confiance mutuelle. Vers la fin du Moyen-age, quand la flotte britannique se mit à sillonner les mers, les capitaux ne consistèrent plus seulement en lingots enfouis au fond des caves, mais en marchandises entreposées sur les quais de la Tamise, dans les magasins et dans les cales des voiliers. Si Londres est devenu le centre financier de l’Univers, ce fut avant tout parce que, à coté des banques, se trouvaient les docks, et à coté des docks, la flotte marchande anglaise. Le rôle transcendantal de l’entité bancaire ne m’a vraiment été révélé qu’à Londres, quand j’ai vu les banques accolées dans la Cité aux compagnies de navigation. Ces certificats de fret ou de dépôt, endossés, entrèrent dans la circulation : d’où les premiers bank-notes. Les Stuarts, ces paniers percés, exigèrent des orfèvres des prêts gagés sur les impôts du royaume. Charles II trouva même plus commode de mettre directement la main sur les richesses de la guilde et de ne plus les restituer ; il se contenta de signer des reconnaissances qui, accumulées, constituèrent à la fin du XVII° siècle la Dette nationale. Cette spoliation, contraire aux traditions de la Cité, avait porté au crédit un rude coup. Quand Guillaume III voulut faire la guerre à la France, il ne trouva plus d’argent dans la corporation et dut recourir à un emprunt d’État ; il en confia le soin, non plus aux orfèvres, mais à une nouvelle institution, à qui il concéda, comme privilège, divers monopoles : ainsi naquit [en 1695] la Banque d’Angleterre.

Paul Morand Londres 1933

akg-images - Machine de Marly, vers 1685 / Image de synthèse

image de synthèse

Fichier:Machines de Marly. Machine hydraulique de Dufrayer à l'arrêt.jpg —  Wikipédia

Le parc de Versailles a besoin de grandes eaux [6] : on a évalué cela à 3 200 m³/jour : pour ce faire, on a fabriqué la machine de Marly, sur la Seine, impressionnant ensemble de 259 pompes réparties sur trois niveaux qui montent chaque jour cette quantité en haut des 162 m. de la colline de Louveciennes, d’où l’eau va par gravité vers le parc de Versailles. Un système de tringles en fer et de chaînes en balancier transformaient le mouvement de rotation donné par les 14 roues à aube de 12 mètres ∅ plongeant dans la Seine, en mouvement alternatif qui actionnaient les pistons des pompes : tout cela avait coûté une fortune. On avait agrandi démesurément une machine existant dans les mines, mais en beaucoup plus petites dimensions ; les frottements étaient tels que le rendement était finalement très faible, à peu près le tiers de ce qui était prévu au départ – 5 000 m³ -. On arrêtera de la réparer dans le courant du XVIII° siècle, avant de la détruire en 1817. Elle sera alors remplacée par une machine à vapeur, puis en, 1859, par une machine hydraulique qui pouvait élever jusqu’à 20 000 m³ par jour. Modernisée par après, puis démontée en 1968, elle sera remplacée par des groupes électropompes.

Jules Hardouin Mansart achève le Grand Trianon, en ayant très largement utilisé du marbre de Caune Minervois, auquel le veinage de la couleur du vin donne le nom incarnat – la couleur la plus fréquente mais loin d’être la seule : on en dénombre 24 -. C’est en 1633 qu’Etienne Sorano, maître artisan de Savone, en Italie, avait découvert ce marbre, à la demande Jean d’Alibert, abbé à Montpellier et originaire de Caunes.

Après avoir imposé des tarifs douaniers très élevés aux produits français, les Anglais mettent un embargo total sur toute importation française : il durera 9 ans, au bout desquels les vins français se verront imposer des taxes douanières deux fois plus élevées que ceux d’autres pays, italiens, portugais. Qu’à cela ne tienne, quelques grands propriétaires du Médoc sauront faire ce qu’il faut pour toucher une clientèle anglaise aux revenus élevés et donc, insensibles à la lourdeur des taxes : cela ne peut que passer par un effort de qualité qui se fera tous azimuts : pressage, contrôle de fermentation, soutirage, stockage des fûts, bonification, vieillissement en cave. Le tout donnant finalement lieu à l’appellation nouvelle de cru, qui marie une qualité à un terroir. Le succès fût important en Angleterre… il gagna bientôt toute l’Europe… et même la Cour de Versailles, puis Paris à partir de 1750.

La guerre de la Ligue d’Augsbourg s’annonce : Jean Bart, enfant de Dunkerque, qui a commencé par servir les Hollandais quand Dunkerque l’était, sert maintenant le roi de France qui lui confie La Railleuse, une frégate de 150 tonneaux. Il s’est adjoint les services du chevalier de Forbin, un méridional hâbleur mais aussi spirituel. En protégeant un convoi au large de l’île de Wight, il est attaqué : le navire est démâté, rasé comme ponton ; il est capturé et mis sur un ponton à Plymouth. Or, d’Ostende, un parent de Jean Bart, sujet du roi d’Espagne et donc allié des Anglais, se trouve là et lui fournit de quoi de faire la belle : lime d’abord pour les barreaux, puis yole pour la mer qu’il gagne après avoir lancé un fishermen aux ultimes sentinelles. Deux jours de navigation à l’aviron pour couvrir 130 milles et arriver à Erquy, près du cap Fréhel. Forbin court à Versailles où on le fête, Jean Bart rentre simplement à Dunkerque, comportement qui fait froncer bien des sourcils à la cour. Mais Vauban est là, qui le soutient et intercède en sa faveur auprès du ministre de la marine :

Je l’ai fort grondé de ne vous être pas allé trouver comme Monsieur de Forbin. L’un a fait comme un Français [Dieu veuille que ce ne soit pas en Provençal] et l’autre, bon Flamand, s’en est revenu chez lui. La vérité est qu’il m’a donné pour excuse que, ne sachant pas bien parler français et ayant été battu, il n’a osé hasarder de se présenter devant le roi en cet état, mais que, quant il aura bien pris sa revanche, que pour lors si l’on veut qu’il y aille, il ira. Voilà à peu près, Monseigneur, comme il faut les gens de guerre, et plût à Dieu que votre marine fût toute sur ce pied là. Pour moi, j’aime qu’un homme de guerre doive tout à son mérite et non à la faveur.

Tout comme le chevalier de Forbin, il sera nommé capitaine de vaisseau. Et des revanches, il y en eu en veux tu en voilà : Jean Bart, Forbin et Duguay-Trouin enlevèrent à l’Angleterre plus de 4 000 navires, sans compter les espagnols et les portugais.

Qu’étaient donc ces pontons ?

Sinistres pontons ! Si, pendant tout le XIX° siècle, les marins français ont gardé si forte la haine de l’Anglais, et si aujourd’hui encore, ils sont  souvent réticents, c’est par mémoire des pontons.

[…] Les pontons sont de vieux navires sans mâture, mouillés ou embossés dans les estuaires, qui font office de prison.

[…] La vie des prisonniers, enfermés dans l’entrepont est atroce. Le jour, les sabord sont ouverts, et l’on s’achète fort cher – si l’on a de l’argent – une place auprès d’eux ; la nuit, ils sont fermés, on étouffe dans la puanteur. Pour vêtement, pour pyjama de forçat, un pantalon et un gilet orange marqué T. O. [Transport Office]. Pour nourriture, le quart de portion, presque immangeable, que les geôliers réduisent encore de leurs vols.

On dort sur les planches, sous de maigres couvertures, si serrés qu’il faut se retourner tous ensemble,  sous le fracas des souliers à clous des sentinelles qui déambulent sur le pont. Les officiers ont droit à une cellule, guère plus confortable.

Le jour, on mène la vie des prisonniers reclus : on taille des os, avec des couteaux d’os, car on n’a aucune lame de fer ; on joue, on y perd sa chemise au sens propre du mot. On reçoit des leçons en tout genre, données par ceux qui savent : science, escrime, danse même. Pour pouvoir travailler la nuit, on fait des lampes en coquilles d’huître, où l’on brûle de la graisse économisée sur la viande, pourtant rare. On joue sur le pont des pièces de théâtre,  comme nos prisonniers de 1914 et de 1940 en Allemagne ; on y invite les dames de Portsmouth, qui prêtent les costumes ; détail comique : ceux qui ont perdu au jeu leurs vêtements, n’y peuvent assister, par décence ; alors, on les entortille dans des couvertures. Et puis, c’est la vie de toute prison : des caïds y font régner un ordre à leur idée ; des clans se forment, on se supporte.

Jean Merrien Histoire des Corsaires.  Éditions L’Ancre de Marine.2005

Belgrade est libérée de l’emprise turque : Marc d’Aviano, légat du pape à Vienne, évite la mort à des prisonniers musulmans : eux aussi sont des fils de Dieu.

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[1] Le principal avantage qu’y voyait Colbert était le transport de munitions et d’armement entre la flotte du Levant et celle du Ponant : fini les longues et dangereuses navigations pour contourner l’Espagne  et le Portugal par Gibraltar.

[2] Tunnel dont il entreprit les travaux contre l’avis de Colbert qui avait demandé une déviation : avec ses 173 mètres de long, ses 30 arches qui soutiennent la voûte, le tunnel du Malpas est le premier tunnel-canal au monde.

[3] Lequel Bossuet avait fait interdire de publication une édition critique de la Bible par l’Oratorien Richard Simon, et encore se plaisait à célébrer d’un Te Deum chaque abjuration forcée d’une communauté protestante.

[4] D’autres l’attribuent à un arménien nommé Pascal, en 1672, à la foire Saint Germain.

[5] Comme pour la plupart des chants, , les origines sont très sujettes à discussions sans fin et celle-ci n’en est qu’une, parmi bien d’autres.

[6] Il existait déjà, et ce dès le premier château de Louis XIII, deux réseaux d’eau : les eaux bonnes à boire, pures et parfaitement potables qui étaient des eaux de source ; elles étaient rares et réservées en priorité au Roi, aux offices, aux écuries royales et aux premières fontaines publiques ; d’autre part, les eaux d’un étang, alimenté par l’eau de pluie, pour les fontaines construites par après. Le réseau des eaux bonnes à boire était fait de tuyaux de grès [terre cuite], celui des étangs de tuyaux de plomb. Ce réseau des eaux bonnes à boire fonctionnera jusqu’à la première guerre mondiale, fournissant près de 120 m³ par jour à la ville de Versailles. L’eau de la machine de Marly était considérée comme bonne à boire.


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